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Théorie et pratique socialistes chez Pierre Beaudet

28 mai 2023, par Rédaction

En juin 1984, un homme à peu près de mon âge, à la barbe et aux cheveux noirs, est entré dans le bureau que je partageais alors avec mes camarades du Congrès national africain (African National Congress, ANC), Rob Davies et Sipho Dlamini, au Centro de Estudos Africanos à Maputo, au Mozambique. Pierre Beaudet, s’exprimant dans un anglais fort accentué, nous annonça qu’il venait de traduire un de nos articles en français[1]. Du même souffle, il ajoutait qu’ayant appris que j’allais bientôt quitter le Mozambique, il m’offrait un emploi au sein d’un groupe anti-apartheid montréalais dont je n’avais jamais entendu parler, le Centre d’information et de documentation sur le Mozambique et l’Afrique australe (CIDMAA).

Au cours des six années qui suivirent, j’allais travailler en étroite collaboration avec Pierre sur des questions liées à la lutte contre l’apartheid, en Afrique du Sud et dans tout le sous-continent de l’Afrique australe. Nos discussions, littéralement échelonnées sur des centaines d’heures, ont couvert pratiquement tous les aspects des luttes de libération en Afrique australe, du travail de solidarité, au Canada comme à l’international, de la théorie marxiste, de la crise du socialisme et de l’évolution rapide du contexte mondial des années 1980. À travers ces discussions, j’ai découvert en Pierre Beaudet l’intellectuel politique le plus incisif et le plus réfléchi que j’aie jamais rencontré. Son intelligence politique, presque innée, incarnait cette unité insaisissable de la théorie et de la pratique.

Ce furent des années d’espoir et d’agonie en Afrique australe. L’espoir provenait principalement de l’explosion de la résistance populaire interne à l’apartheid en Afrique du Sud. Cette résistance se déployait dans ses différentes manifestations, chaque soir sur les écrans de télévision du monde entier, montrant clairement que les jours du régime de l’apartheid étaient comptés. Il est impossible de faire comprendre à quiconque n’a pas vécu sous ce système obscène ce que cette promesse de la fin de l’apartheid a signifié pour nous.

Cet espoir croissant a cependant eu un coût énorme. Le régime d’apartheid a déchaîné une vague de destruction contre ses ennemis réels et imaginaires, en Afrique du Sud et bien au-delà de ses frontières. La plus grande agonie a été ressentie dans les pays voisins, principalement en Angola et au Mozambique. Les projets socialistes de ces deux anciennes colonies portugaises et leur soutien actif aux mouvements de libération sud-africain et namibien en ont fait des cibles privilégiées des guerres barbares lancées par le régime de Pretoria. Les dommages humains et matériels furent immenses et n’ont jamais été pleinement reconnus en Occident : les victimes étaient des Africains et des Africaines dont la vie ne comptait guère pour les gouvernements et les médias occidentaux. N’oublions pas que les États-Unis et la Grande-Bretagne ont effectivement pleinement protégé le régime d’apartheid jusqu’à sa disparition.

Cette époque turbulente a néanmoins suscité une vague de solidarité populaire avec l’Afrique australe à travers le Canada. C’est dans ce contexte que Pierre Beaudet, Paul Puritt et Paul Bélanger ont fondé le CIDMAA en 1981. Avec Pierre à sa tête, cette petite organisation allait jouer un rôle essentiel dans la croissance du mouvement anti-apartheid au Canada au cours des années 1980. Malgré le sectarisme parfois amer qui a marqué une grande partie du mouvement, l’influence discrète et la vision de Pierre furent prégnantes, de Halifax à Victoria.

Lors du service commémoratif du 23 avril 2022, j’ai souligné le rôle de Pierre en tant que stratège et organisateur anti-apartheid clé des années 1980. Discuter du mouvement anti-apartheid au Canada sans parler de Pierre Beaudet, c’est comme discuter du socialisme sans parler de Karl Marx[2]. Bien sûr, comme l’indiquait Pierre lui-même, son travail de solidarité pendant près de cinq décennies a couvert bien plus que l’Afrique australe[3]. Je n’ai pas l’intention de revenir ici sur sa formidable contribution. Je veux plutôt esquisser ma vision de ce qui a fait de Pierre un stratège et un organisateur aussi brillant qu’efficace.

Sa perspicacité sur ce qui est possible était enracinée, avant tout, dans une compréhension profonde mais non dogmatique de la théorie marxiste. Il n’a jamais cessé de lire, de relire, de réinterpréter et de discuter les textes marxistes classiques. Pierre n’était certainement pas l’un des soi-disant adeptes du culte de Marx, trop fréquents à l’époque, toujours prêts à sortir une citation du maître, ou mieux encore de Lénine, afin de justifier leur point de vue. Il méprisait ce genre de catéchisme qui voyait ces textes classiques comme des documents sacrés, proclamant la vérité absolue, ce qui a pétrifié la pensée vivante et la méthode critique de Marx. Pour lui, bien au contraire, le marxisme était avant tout une méthode d’analyse sociale qui fournissait des outils pour ce que Lénine appelait « la substance même, l’âme vivante du marxisme, l’analyse concrète d’une situation concrète[4] ». Selon sa perspective, l’analyse devait évoluer au fur et à mesure que ces conditions concrètes changeaient. Cela signifie que les analyses écrites par Marx sur des sociétés européennes entre 1850 et 1880, ou par Lénine sur la Russie entre 1916 et 1921, ou encore par Gramsci sur le fascisme italien dans les années 1920 et 1930, ne pouvaient pas être automatiquement appliquées aux circonstances historiques très différentes de l’Afrique australe des années 1980. Ce qu’il fallait, c’était précisément un examen concret de l’évolution de la situation sur le terrain dans chacun des pays de la région. Cela peut sembler évident aujourd’hui, mais c’était une hérésie pour la plupart des marxistes de l’époque.

La conception que Pierre entretenait du marxisme a nécessité un immense effort d’apprentissage et d’analyse sociale. Une analyse méticuleuse sous-tendait son action : il étudiait en profondeur chaque situation dans laquelle il s’impliquait – qu’il s’agisse de l’apartheid en Afrique du Sud et en Afrique australe, de la question palestinienne, du Nicaragua et d’autres pays –, toujours conscient des possibilités et des limites du changement. Cette compréhension profonde de chaque situation lui donnait une perspicacité stratégique et une tactique unique.

Pierre a toujours mené sa propre analyse, cherché à tirer ses propres conclusions, plutôt que de s’aligner sans critique sur tel ou tel acteur du terrain en question. Bien qu’il ait organisé un soutien puissant au principal mouvement de libération dans chaque pays, il n’a jamais suivi sans réserve une ligne dictée par l’un d’entre eux. Il a toujours eu une appréciation aigüe de leurs forces et de leurs faiblesses. Il rejetait fermement ce qu’il appelait la théorie de la « courroie de transmission » du travail de solidarité, l’idée que le rôle des militantes et des militants devait se limiter à faire ce que les représentants locaux du mouvement de libération, qu’il s’agisse de l’ANC, du FRELIMO[5], du MPLA[6], de l’OLP[7] ou des sandinistes du Nicaragua, leur demandaient.

Au contraire, Pierre a toujours insisté pour apporter un soutien critique à ces groupes. Pour lui, le travail de solidarité a toujours eu un double objectif politique : apporter un soutien aux forces de changement dans le pays en question et élever la conscience politique et faire avancer un programme social progressiste au Québec et au Canada.

Cela signifiait, en particulier dans le cas de l’Afrique du Sud, qu’il identifiait les forces sociales de changement à l’intérieur du pays qui n’étaient pas sous le contrôle direct de l’ANC et travaillait avec elles, notamment avec le mouvement ouvrier et diverses organisations civiques. Cette attitude a profondément contrarié la mission de l’ANC au Canada, basé à Toronto. L’ANC était particulièrement offensé par ce nouveau venu du Québec, et les relations étaient – pour ne pas dire plus – glaciales et souvent carrément hostiles.

Cette capacité d’analyse indépendante de Pierre le distinguait, lui et le CIDMAA, de la plupart des militantes et militants du mouvement de solidarité canadien. Au Canada, seules deux ou trois autres personnes possédaient cette capacité d’arriver à leur propre analyse des conditions sociopolitiques en Afrique australe. Cependant, ces personnes étaient si concentrées sur les microdétails des défis majeurs de la lutte contre l’apartheid qu’elles ignoraient une grande partie du contexte global. Bien sûr, toutes et tous étaient conscients du rôle de la plupart des gouvernements occidentaux, en particulier ceux de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, ainsi que de nombreux groupes d’affaires occidentaux dans le soutien au régime d’apartheid. Cependant, tout comme Reagan et Thatcher eux-mêmes, la plupart des militants de la solidarité n’ont interprété ce rôle américain et britannique qu’à travers les lunettes de la guerre froide. L’un des principaux objectifs du travail de solidarité visait donc à convaincre un public occidental plus large de voir l’apartheid à travers le prisme des droits de la personne plutôt qu’à travers celui de la guerre froide, et à bâtir une forte pression locale pour obliger le gouvernement et les entreprises à rompre leurs liens et à commencer à agir contre l’apartheid.

L’approche de Pierre Beaudet se situait dans une compréhension plus large et beaucoup plus sophistiquée des formidables transformations mondiales en cours dans les années 1980. Il a été la première personne que j’ai rencontrée à comprendre que la révolution Thatcher-Reagan impliquait bien plus qu’un assaut de la droite contre l’État-providence, bien plus qu’une nouvelle offensive de la guerre froide. Pour Pierre, Thatcher et Reagan n’étaient au contraire que la face politique d’une intense et vaste offensive mondiale visant à libérer le capital et le marché du contrôle de l’État, à permettre la mobilité du capital, et en particulier du capital financier, d’une manière qui échapperait à tous les efforts pour la contenir.

Bien que le terme n’ait pas été utilisé à l’époque, nous qualifions aujourd’hui de mondialisation cette transformation historique du capitalisme mondial. Pierre a également été l’un des premiers à se rendre compte que ce processus saperait fatalement la viabilité de tous les projets de gauche existants – de la social-démocratie au communisme – qui s’appuyaient sur le pouvoir de l’État comme rempart contre le pouvoir du capital.

Aujourd’hui, près de quarante ans plus tard, il est difficile de saisir l’originalité de sa vision de cette transformation mondiale. À l’époque, toutes les variantes de la gauche, partout dans le monde et surtout en Afrique du Sud, étaient encore essentiellement prisonnières d’un modèle de changement social axé sur l’État ainsi que d’un modèle instrumental de l’État. Dans les faits, et presque sans exception, les militants et analystes de gauche tenaient pour acquis que la capture du pouvoir de l’État était la condition préalable d’un changement social profond. Selon ces perspectives dominantes, une fois la gauche au pouvoir, tout le pouvoir de l’État pouvait être déployé en tant qu’instrument pour mettre en œuvre le changement social et saper la domination du capital.

Rétrospectivement, la décolonisation et l’émergence de l’État néocolonial auraient dû nous alerter : avant même Thatcher et Reagan, le pouvoir des nouveaux États africains indépendants sur le capital – et le culte nationaliste de la souveraineté nationale qui en découlait – était une chimère. Déjà, dans l’Afrique indépendante, des penseurs de gauche dénonçaient ce qu’ils appelaient la « flag independence » : les oripeaux de la souveraineté nationale ne changeaient rien aux relations sociales sous-jacentes et donnaient naissance à une nouvelle élite nationale corrompue. D’une certaine manière, la théorie de la dépendance latino-américaine a tenté de s’attaquer à ce problème. De même, comme Pierre n’a jamais cessé de me le rappeler, les écrits de Gramsci sur le fascisme, l’hégémonie, la culture et la guerre de position ont fourni à la gauche une mise en garde urgente et nécessaire contre une focalisation sur le pouvoir de l’État.

Cependant, dans l’ensemble, et en particulier au sein de la gauche sud-africaine et de l’ANC, ces leçons ont tout simplement été ignorées. Le cas de l’Afrique du Sud était également compliqué par l’hégémonie idéologique au sein de l’ANC du Parti communiste sud-africain (South African Communist Party, SACP) et sa version déformée du marxisme-léninisme qui suivait aveuglément la ligne directrice de Moscou. Comme je peux en témoigner par une expérience personnelle amère, toute tentative de soulever la question de savoir comment un futur gouvernement de l’ANC « post-révolution » s’attaquerait aux conséquences socio-économiques de l’apartheid s’est heurtée à la réponse standard selon laquelle « les camarades soviétiques savent comment gérer une économie industrielle, ils vont nous aider » et à la menace de mesures disciplinaires contre ceux qui insistaient pour soulever de telles questions.

Pierre ne fut jamais sous l’emprise ni du marxisme-léninisme soviétique ni de la vision stratégique proclamée par le SACP. Sa compréhension intuitive des effets imminents de la mondialisation ainsi que sa lecture de Gramsci l’ont amené à insister sur le fait que le véritable changement en Afrique du Sud nécessiterait de puissants mouvements sociaux au sein de la société civile, des mouvements qui conserveraient et leur capacité de mobilisation et leur indépendance vis-à-vis de l’ANC, et surtout du SACP. Lorsqu’il s’est installé en Afrique du Sud à la fin de l’année 1987, son travail au sein de l’Economic Trends Unit du Congress of South African Trade Unions (COSATU) a reflété cet engagement. Sa thèse de doctorat et le livre tiré de cette thèse figurent parmi les fruits de cet engagement[8].

Travailler avec Pierre Beaudet m’a obligé à réfléchir à ces questions comme je ne l’avais jamais fait auparavant. Comme la quasi-totalité de la gauche sud-africaine de l’époque, j’étais prisonnier de l’idée de l’exceptionnalisme sud-africain. Voulant que, puisque l’Afrique du Sud était le seul pays industrialisé du continent, un pays doté d’un grand prolétariat urbain, principale force dans la lutte contre l’apartheid, cette lutte offrît la possibilité réelle non seulement d’éviter les « erreurs » de l’État néocolonial en Afrique, mais surtout d’envisager une transition vers le socialisme. Je souligne le fait, non négligeable, que le Parti communiste sud-africain restait résolument opposé à une telle issue. Mais l’indépendance du mouvement syndical naissant, son adoption ouverte de perspectives socialistes et le déclin évident de l’Union soviétique nous donnaient l’espoir que de nouvelles perspectives pourraient émerger de cette lutte.

Mes longues discussions avec Pierre m’ont fait réaliser que cette idée d’un quelconque exceptionnalisme sud-africain était en grande partie fondée sur des vœux pieux. Il insistait sur le fait que la gauche sud-africaine, comme partout ailleurs, était contrainte par les transformations mondiales des années 1980. Cela signifiait que le processus de transition vers une société plus égalitaire en Afrique du Sud et ailleurs serait un processus plus compliqué, plus difficile et plus long que ne l’envisageaient nos scénarios trop optimistes – et que nous devrions nous adapter à une guerre de position gramscienne plutôt qu’à une guerre de manœuvre léniniste.

Je me souviens particulièrement d’un débat que nous avons eu lors des élections fédérales canadiennes de 1988 sur la question de savoir s’il fallait soutenir le Nouveau Parti démocratique (NPD) qui, pendant un bref moment, fut en tête dans les sondages. Pierre a insisté sur le fait que la gauche était sur le point d’entrer dans le désert partout dans le monde ; que ce que nous appelons aujourd’hui la mondialisation nous obligeait à réinventer radicalement nos théories du changement social et nos modes de lutte, et que ceux-ci ne pouvaient plus être uniquement axés sur le pouvoir de l’État. J’ai été secoué quand il m’a dit qu’il pensait qu’il faudrait vingt ans, voire plus, avant de trouver une voie claire. En attendant, il était essentiel, selon lui, de construire les mouvements sociaux comme un rempart contre le nouveau pouvoir du capital mondial.

Sur ce point, et sur bien d’autres, il a eu raison. Sa pensée, son œuvre incarnaient le mot d’ordre de Gramsci voulant que ce qu’il nous faut, ce soit d’avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté.

Pierre a consacré toute sa vie son intelligence politique hors du commun et toutes ses énergies à la lutte pour un monde plus juste et plus démocratique. Il l’a fait sans aucune illusion ni attente de récompense personnelle.

Bien que tranquillement convaincu de la valeur de son analyse et de sa contribution, il n’était pas du genre à claironner ses réalisations sur les toits. Mal à l’aise avec les éloges et l’attention, il a toujours préféré rester en arrière-plan. Je garde un vif souvenir de sa réaction lors de la cérémonie de clôture de la conférence anti-apartheid Prendre parti en Afrique Australe, qui s’est tenue au Palais des congrès de Montréal en 1987. Cette conférence réunissait quelque 700 délégué·e·s venus des quatre coins du Canada, des membres de la haute direction de l’ANC, des organisations anti-apartheid d’Afrique du Sud, des ministres de plusieurs gouvernements d’Afrique australe ainsi que le ministre canadien des Affaires étrangères de l’époque, Joe Clark. Marquant la première rencontre publique entre un haut responsable du gouvernement canadien et l’ANC, cette conférence a constitué une percée diplomatique majeure pour l’ANC. Le représentant en chef de l’ANC de Toronto en fut d’ailleurs vivement contrarié, car elle s’était réalisée sans la moindre implication de sa part : le tant méprisé « nouveau venu du Québec » était en effet le seul responsable. Obtenant le financement et mobilisant les organisations anti-apartheid les plus diverses de Halifax à Victoria, Pierre fut le principal organisateur et l’esprit directeur de cette rencontre historique. Bien que sa contribution fut inestimable, Pierre refusa les feux de la rampe lorsqu’à l’issue de la conférence, la présidente l’invita à la rejoindre sur scène pour souligner son rôle déterminant, et ce, en dépit des applaudissements chaleureux des participantes et participants qui l’y invitaient.

Travailler avec Pierre n’était pas toujours facile. Il pouvait se montrer impatient, parfois irritable, et il avait sa propre part de démons. Mais ces écueils exceptionnels n’étaient rien en comparaison de l’extraordinaire expérience d’apprentissage auprès de cet immense esprit politique – esprit qu’on ne rencontre qu’une fois en une génération. Sa vision allait bien au-delà des cultures et des frontières pour intégrer un internationalisme rare et authentique.

Il est difficile d’imaginer que Pierre Beaudet puisse être remplacé.

Dan O’Meara, Professeur en science politique à l’Université du Québec à Montréal.


NOTES

  1. Rob Davies et Dan O’Meara, « La “stratégie totale” en Afrique australe. La politique régionale de l’Afrique du Sud depuis 1978 », Politique africaine, no 19, 1985, p. 7-28.
  2. Pour un bref aperçu du travail de Pierre à cet égard, voir l’hommage de Marie-Hélène Bonin : <www.cahiersdusocialisme.org/a-la-memoire-de-pierre-beaudet/>,de 1:14:20 à 1:29:4.
  3. Pierre Beaudet, Un jour à Luanda. Une histoire de mouvements de libération et de solidarités internationales, Montréal, Varia, 2018.
  4. Vladimir Ilitch Lénine, Revue de l’Internationale communiste pour les pays de langue allemande, Vienne, 1920, <https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/06/vil19200612.htm>.
  5. FRELIMO : Front de libération du Mozambique.
  6. MPLA : Mouvement populaire de libération de l’Angola.
  7. OLP : Organisation de libération de la Palestine.
  8. Pierre Beaudet, Afrique du Sud, crises et mutations, thèse de doctorat, Montréal, UQAM, 1991, et Pierre Beaudet, Les grandes mutations de l’apartheid, Paris, L’Harmattan, 1991.

L’indépendance et le socialisme chez Pierre Beaudet – Entretien avec André Vincent

28 mai 2023, par Rédaction

Pour André Vincent[1], compagnon de lutte de Pierre Beaudet depuis les années 1960, une constante dans le parcours et la pensée de son ami est le rapport que celui-ci entretenait entre la question nationale et le socialisme. Beaudet voyait une commune construction entre le projet d’émancipation sociale et le projet d’émancipation nationale. L’un et l’autre allaient de pair dans l’idée d’une transformation radicale de la société.

« C’est l’une des caractéristiques qui a fait que Pierre Beaudet a résisté à la vague marxiste-léniniste, contrairement à de nombreux membres de la gauche radicale des années 1970, soulève Vincent[2]. De plus, sa vision du socialisme comportait une dimension inclusive et démocratique, qui fera en sorte qu’il sera sympathique aux luttes internationalistes, féministes et écologiques, par exemple ».

En effet, sa conception du socialisme, comme construction évolutive, continue, était ainsi à l’opposé d’une idéologie doctrinaire : influencé par Rosa Luxemburg et Antonio Gramsci, il refuse l’économisme dans l’argumentaire et le « centralisme démocratique » dans la pratique, conscient des limites de la partisanerie et des institutions centralisatrices, notamment à l’échelle internationale.

Sur la question de l’indépendance, Beaudet souhaite mettre de l’avant un fil conducteur, une tradition socialiste propre, dans la lignée de Parti pris et maintenant incarnée par Québec solidaire, qui s’oppose à la fois au nationalisme identitaire et à un indépendantisme désincarné, porté par le « Québec inc. » et incapable d’accomplir la rupture nécessaire avec l’État colonial, impérialiste et néolibéral canadien.

M.B. Au moment où tu rencontres Pierre, à la fin des années 1960, quel est le contexte ainsi que l’état de cette relation entre socialisme et indépendance ?

A.V. – C’était un contexte assez effervescent. Partout en Occident, il y avait des mobilisations rattachées au mouvement de la jeunesse, on pense bien sûr à Mai 68. Au Québec, la particularité, c’est la place de la question nationale et de l’indépendance dans ce mouvement. C’est l’époque où la réflexion intellectuelle sur la question se fait autour de la revue Parti pris et de groupes comme le Front de libération populaire ou le Front de libération du Québec (FLQ). Au cœur de cette réflexion est l’idée que l’indépendance et le socialisme vont de pair, que l’indépendance du Québec est liée aux mouvements de libération nationale, au même titre que le socialisme permettra la libération sociale.

Dans ces cercles, il y a des tendances réformistes, comme le Mouvement souveraineté-association qui deviendra le Parti québécois (PQ), et des tendances plus radicales. On pense bien entendu au FLQ qui prône la lutte armée, mais plus généralement, il y avait un mouvement populaire autour des questions de justice sociale et de libération nationale. Un signe de cela, dans les mobilisations autour de McGill français[3], les manifestants criaient : « McGill aux travailleurs, McGill aux Québécois! ».

M.B. Et puis il y a la crise d’Octobre[4]

A.V. – Le FLQ démontre que la lutte armée est un cul-de-sac. Cette idée disparait alors du paysage militant québécois, contrairement à l’Italie ou l’Allemagne. C’est l’époque où le mouvement contestataire se canalise dans les luttes ouvrières. Comme Pierre le décrit dans On a raison de se révolter, le Québec compte alors un fort mouvement gréviste, et le nombre de jours de grève atteint des niveaux records en Occident ! Les centrales syndicales vont jusqu’à publier des documents manifestes quasi révolutionnaires, et font le lien entre les luttes ouvrières et la question nationale.

C’est dans ce contexte que Pierre et moi sommes devenus des militants actifs. Pierre voyait qu’il n’y avait pas de tradition socialiste ancrée au Québec. Le Parti communiste du Canada, tout comme le Nouveau Parti démocratique, niaient le droit à l’autodétermination du Québec, ce qui suscita un grand désaccord de la part de Pierre. L’idée qu’il porte à l’époque en compagnie d’autres militants et militantes est de pallier cette absence de tradition socialiste en regardant du côté des mouvements de libération nationale.

Avec quelques autres, on a quitté l’université et on a créé une librairie, la Librairie progressiste, qui se voulait un « Maspero » québécois[5]. C’était une libraire éclectique : révolutionnaire, certes, mais sans tendance dominante et indépendante de l’Union soviétique et de la Chine maoïste, préférant se lier aux mouvements de libération nationale. C’est devenu un pôle militant, avec le Centre de recherche et d’information du Québec (CRIQ), l’Agence de presse libre du Québec (APLQ), le Centre de formation populaire (CFP), et proche des coopératives et du mouvement d’éducation populaire. On s’est ensuite rassemblé autour d’une revue théorique, Mobilisation ; on prônait la construction du parti « par le bas », avec des comités de travailleurs, des comités de journaux et des groupes populaires comme les garderies et les comptoirs alimentaires.

M.B. C’est l’influence plus « dure » du marxisme-léninisme qui va freiner cela ?

A.V. – Oui. Ces mouvements radicaux soutenaient le socialisme et l’indépendance jusqu’à ce que Charles Gagnon propose de former le groupe marxiste-léniniste En Lutte. Gagnon, pourtant un ancien felquiste, remet en question l’indépendance comme voie révolutionnaire pour le socialisme. Pierre s’oppose farouchement à cette idée, au point d’être expulsé de Mobilisation dont les membres veulent se joindre au mouvement marxiste-léniniste (ML). Pour lui, on répétait l’erreur des communistes du Canada en niant le lien entre libération nationale et socialisme. L’histoire lui donnera raison : bien qu’il ait été influent, le mouvement ML s’est éteint très rapidement.

C’est alors que Pierre devient un acteur de la gauche indépendantiste socialiste mais cette tendance est isolée car c’est l’époque du sectarisme des ML. C’est à ce moment qu’il se tourne vers la solidarité internationale et qu’il séjourne dans plusieurs pays d’Afrique notamment. Cette expérience sera formatrice pour lui et renforcera sa position sur le lien entre indépendance et justice sociale, malgré la différence des contextes.

Il fallait continuer à bâtir un mouvement par la base car Pierre n’a jamais été chaud à l’idée d’un parti centralisateur, bolchévique. Il voulait apprendre des erreurs en la matière, s’appuyant sur Victor Serge, Antonio Gramsci et le mouvement conseilliste[6]. La question de l’organisation a été au cœur de ses préoccupations et actions.

M.B. Par la suite, la période de la fin des années 1980 et les années 1990 est des plus difficile sur le plan de la mobilisation au Québec ?

A.V. – Ce furent des années très moroses. Une grande noirceur ! J’étais moi-même actif syndicalement à ce moment, on devait lutter de manière acharnée pour défendre une conception plus combative du syndicalisme : tout était au corporatisme, au partenariat social, au consensus. On est en plein dans l’âge d’or du néolibéralisme.

M.B. Dans ce contexte, comment se vit le référendum de 1995 ?

A.V. – On est encore dans la noirceur. Il y a une domination du néolibéralisme sur la question nationale, notamment avec Lucien Bouchard et Bernard Landry au PQ. Pierre la critique, mais il a peu de portée. Le mouvement indépendantiste pense alors pouvoir s’appuyer sur le « Québec inc. ». Pierre considère que c’est une erreur, une compréhension erronée du capitalisme et une mauvaise lecture des capitalistes québécois. Selon lui, pour faire l’indépendance, il faut un mouvement populaire qui va remettre en question l’exploitation et la combattre. Pour lui, il n’y a aucun sens de « reconstituer le Canada » dans un Québec indépendant. De plus, ce Québec n’a aucune chance de succès ni par cette route ni par le nationalisme identitaire, dont il est très critique. Il faut absolument s’appuyer sur un projet de société.

M.B. Comment s’organise donc la résistance au néolibéralisme ?

A.V. – De retour au Québec, Pierre s’engage dans les mouvements internationalistes, notamment contre l’apartheid, où il joue un rôle très important. Il s’intéresse aussi à ce qui se passe au Québec : ainsi Alternatives, l’ONG qu’il a cofondée, est au cœur de la mobilisation altermondialiste contre le Sommet des Amériques à Québec en 2001.

Pierre est avant tout un éducateur populaire. Il lie les concepts, les luttes et propose une voie pour se positionner là-dedans. C’est ainsi que pour lui la lutte contre le néolibéralisme se fera par l’indépendance et le socialisme, et il démontre la pertinence de cette position en lien avec les autres luttes à l’échelle internationale.

Il organise notamment des rencontres entre l’Union des forces progressistes (UFP), ancêtre de Québec solidaire, et une délégation brésilienne de gauche, alors que le leader du Parti des travailleurs (PT), Lula da Silva, vient de prendre le pouvoir. Pierre est très influencé par le modèle du Parti des travailleurs brésilien, un modèle populaire, syndical et dont la feuille de route influencera grandement la création de Québec solidaire, représentant le plus visible de la tradition portée par Pierre.

C’est aussi dans ce contexte que l’idée des Nouveaux Cahiers du socialisme émerge.

M.B.  Raconte un peu l’histoire des NCS.

A.V. – Pierre, pour qui l’information et la formation étaient des piliers de l’action politique, constatait la pauvreté des revues de gauche au Québec en cette période, différemment des décennies précédentes où on retrouvait Parti pris, Socialisme québécois

En 2006, il réunit de vieux et de plus jeunes camarades actifs dans le monde syndical, étudiant, altermondialiste et des mouvements sociaux. L’objectif n’est rien de moins que de constituer au Québec un collectif d’intellectuels organiques aux mouvements sociaux pour analyser le capitalisme moderne réel, ouvrir et alimenter les débats et dégager des perspectives et des alternatives.

Il voyait trois véhicules pour faire cela : une revue, un site Web et des rencontres de type forum. Le premier numéro des NCS parait en février 2009. Les NCS ne veulent pas être une revue universitaire. Ils se veulent ouverts, sans affiliation politique particulière.

Depuis 14 ans, la revue est publiée deux fois par année par le Collectif d’analyse politique. Ce dernier gère aussi le site Web des NCS et, de 2010 à 2017, il a organisé une université populaire d’été. Pierre a été le leader et l’organisateur de cette belle aventure[7].

M.B. On a fait un survol historique, mais au fil de cela, quelles étaient les bases de l’organisation socialiste et indépendantiste pour Pierre ?

A.V. – Pierre était réaliste. Il était bien conscient de la position du Québec au cœur de l’Empire, comme le village d’Astérix. Tout de même, il faut reconnaitre que la résistance québécoise au néolibéralisme a été très forte pour l’Amérique du Nord : le taux de syndicalisation n’a pas fléchi comme ailleurs.

Pierre comptait beaucoup sur les mouvements sociaux. La convergence des luttes était sa solution. Pour lui, l’organisation de forums, de réseaux favoriserait les échanges d’expériences et pourrait mener des luttes vers des victoires. C’est pourquoi son implication dans le Forum social mondial a été si importante, et qu’il a mis autant d’énergie à organiser la participation du Québec aux différentes éditions.

Il était conscient qu’il s’agissait là d’un travail de longue haleine. Grand partisan de Québec solidaire, il mettait toutefois en garde contre l’illusion du pouvoir : prendre le pouvoir ne garantit pas la possibilité de changer les choses. Cependant, Pierre demeurait marxiste : l’État, qui reste une institution capitaliste, doit être renversé et remplacé par des contrepouvoirs tels des conseils ouvriers selon la pensée de Gramsci.

Il tendait la main, avec peu d’espoir, à la gauche du reste du Canada. Il revenait souvent découragé des réunions avec des membres de cette gauche devant leur incompréhension du Québec. Mais les efforts étaient pour lui nécessaires, il fallait pouvoir compter sur des alliés. Ce n’était pas non plus entièrement négatif, par exemple, il entretenait de très bons liens avec Canadian Dimension, dont les membres comprennent peut-être mieux que d’autres la réalité du Québec.

Il faut aussi souligner que la situation des peuples autochtones était très importante pour lui : l’État canadien devait être remis en question notamment pour son caractère colonialiste et oppresseur.

Oui, il fallait bâtir des liens, mais il savait qu’avant tout, nous devions compter sur nos propres moyens pour réaliser le projet socialiste par le biais de l’indépendance.

Entretien mené par Milan Bernard, membre des NCS et doctorant en science politique à l’Université de Montréal.


NOTES

  1. André Vincent est un militant syndical et politique. Il fait partie du collectif qui a fondé les Nouveaux Cahiers du socialisme.
  2. Voir à ce sujet Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Une chronique des années 70. Montréal, Écosociété, 2008.
  3. En 1969, la première cohorte de finissants et finissantes des cégeps craint de ne pas avoir de place à l’université car il n’y a que deux universités francophones, l’Université de Montréal et l’Université Laval, sur six au Québec. Les étudiants et étudiantes organisent une grande campagne de mobilisation pour tenter de franciser l’Université McGill.
  4. À l’automne 1970, le FLQ enlève un diplomate et un ministre québécois; ce dernier en mourra. Ces évènements ont provoqué ce qu’on appelle la crise d’Octobre où le gouvernement d’Ottawa a appliqué la Loi sur les mesures de guerre au Québec.
  5. Référence à la fameuse maison d’édition française, située dans le Quartier latin à Paris.
  6. Le conseillisme est un courant marxiste qui mettait de l’avant les conseils ouvriers comme organisation insurrectionnelle et sociale, en opposition au « communisme de parti » de la tradition léniniste.
  7. Pour un historique plus détaillé des Nouveaux Cahiers du socialisme, on pourra consulter : Pierre Beaudet pour le Collectif d’analyse politique, « Les NCS. Les dix prochaines années », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 20, 2018.

Pour en savoir plus

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SÉLECTION D’ARTICLES EN LIGNE

https://www.pressegauche.org/La-question-de-la-question-44741

  • Pierre Beaudet, « Mon octobre », Presse-toi à gauche, 29 septembre 2020,

https://www.pressegauche.org/Mon-octobre

  • Pierre Beaudet, « Les adversaires de l’émancipation », Presse-toi à gauche, 13 octobre 2020,

https://www.pressegauche.org/Les-adversaires-de-l-emancipation

  • Pierre Beaudet, « Le “nous” dans la lutte d’émancipation », Presse-toi à gauche, 20 octobre 2020,

https://www.pressegauche.org/Le-nous-dans-la-lutte-d-emancipation

  • Pierre Beaudet, « Nos amis du Canada », Presse-toi à gauche, 27 octobre 2020,

https://www.pressegauche.org/Nos-amis-du-Canada-45352

  • Pierre Beaudet, « On ne combat pas les idées à coups de bâton », Presse-toi à gauche, 1er décembre 2020,

https://www.pressegauche.org/On-ne-combat-pas-les-idees-a-coups-de-batons

  • Pierre Beaudet, « La politique, le temps long et le temps court », Presse-toi à gauche, 18 janvier 2021,

https://www.pressegauche.org/La-politique-le-temps-long-et-le-temps-court

  • Pierre Beaudet, « Les dérapages de l’identitarisme », Presse-toi à gauche, 2 mars 2021,

https://www.pressegauche.org/Les-derapages-de-l-identitarisme

page couverture revue Droits et libertés édition spéciale Droits en mouvements

Droits en mouvements | Revue Droits et libertés

23 mai 2023, par Revue Droits et libertés
 

page couverture revue Droits et libertés édition spéciale Droits en mouvements

 

Fondée en 1963, en plein coeur de la Révolution tranquille, la Ligue des droits et libertés (LDL) a été au centre des grandes luttes sociales, juridiques et politiques qui ont jalonné l'histoire du Québec contemporain. Sous le thème Droits en mouvements, son 60e anniversaire est l'occasion de mettre en valeur le rôle des mouvements sociaux dans l'avancement des droits, le caractère évolutif de nos luttes et, surtout, la dimension profondément collective du projet de société porté par l'idéal des droits humains.
page couverture revue droits et libertés, édition spéciale

Ce numéro spécial de Droits et libertés explore les principaux champs d'intervention actuels de la LDL, à travers deux types de textes. Accompagnés de documents d'archives, certains textes adoptent une perspective historique, en présentant des panoramas des luttes menées dans ces différents domaines par la LDL depuis sa fondation. Portant leur regard vers l'avenir, d'autres textes proposent des réflexions sur l'évolution de ces luttes face aux grands enjeux du monde de demain.

Consulter la table des matières

Avec ce numéro, la LDL rappelle que la continuité et l'imbrication de nos luttes demeurent la condition essentielle à la réalisation du principe de l'interdépendance de tous les droits, qui guide aujourd'hui l'ensemble de ses actions.

Cette édition spéciale de la revue Droits et libertés est une publication de la Ligue des droits et libertés, réalisée avec l'appui financier de la Fondation Léo-Cormier et du Fonds de recherche du Québec - Société et Culture (FRQSC), en collaboration avec le Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM) et le Service des archives et de gestion des documents de l'UQÀM.


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Dans ce numéro

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Éditorial

Un contre-pouvoir essentiel
Stéphanie Mayer

Histoire de la Ligue des droits et libertés

60 ans de luttes pour les droits humains
Paul-Etienne Rainville

Liberté d'expression et droit de manifester

Défendre des espaces de contestation sociale
Lynda Khelil La liberté d'expression dans tous ses états
Laurence Guénette

Pratiques policières

Une police en porte-à-faux avec les droits
Lynda Khelil Peut-on être en sécurité en faisant fi des droits?
Lynda Khelil et Diane Lamoureux

Surveillance des populations

L'essor de la société de surveillance
Dominique Peschard À l'ère du capitalisme de surveillance
Dominique Peschard

Enjeux carcéraux

Les prisons : lieux de violations de droits
Lynda Khelil La prison est violences
Me Delphine Gauthier-Boiteau, Me Sylvie Bordelais et Me Amélie Morin

Racisme et exclusion sociale

Lutter pour le droit à l'égalité effective
Martine Éloy Institution frontalière ou droit aux droits
Mouloud Idir

Droits des peuples autochtones

Les mobilisations des peuples autochtones
Gérald McKenzie Concrétiser l'autodétermination
Entrevue avec Me Alexis Wawanoloath par Elisabeth Dupuis

Droits économiques et sociaux

Cent fois sur le métier…
Me Lucie Lamarche Tisser un projet de société
Laurence Guénette

Environnement et droits humains

L'environnement et l'interdépendance des droits
Article de Karina Toupin rédigé à partir d'un texte de Sylvie Paquerot La démocratie au coeur de la transition
Laurence Guénette et Frédéric Legault

L'avenir des droits humains

La vie sociale des droits
Diane Lamoureux L'inestimable valeur des droits humains
Alexandra Pierre

Reproduction de la revue

L'objectif premier de la revue Droits et libertés est d'alimenter la réflexion sur différents enjeux de droits humains. Ainsi, la reproduction totale ou partielle de la revue est non seulement permise, mais encouragée, à condition de mentionner la source.

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« Le projet libertaire : pour un syndicat anarchiste » | Montréal, s.d.

https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/05/couverture-titre.png https://0.gravatar.com/avatar/08b9589eb27d3c06729f93084302d98e4131a5e1c0977a835d8b57b967e3a53b?s=96&d=identicon&%2338;r=G https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/05/couverture-titre.png?w=627 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/05/extrait-6-syndicat.png?w=572 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/05/extrait-5-syndicat.png?w=585 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/05/extrait-1-syndicat.png?w=56421 mai 2023, par liberteouvriere
Malgré qu'elle ne propose pas de s'inscrire dans une pratique concrète et qu'elle n'aborde pas la finalité communiste libertaire, cette brochure a un intérêt historique pour (…)

Malgré qu'elle ne propose pas de s'inscrire dans une pratique concrète et qu'elle n'aborde pas la finalité communiste libertaire, cette brochure a un intérêt historique pour l'anarcho-syndicalisme au Québec. L'objectif de celle-ci était de s'opposer à l'emprise du marxisme sur le mouvement (...)

Pierre Beaudet et la bataille des idées

21 mai 2023, par Rédaction

Pierre Beaudet a mené toute sa vie une lutte idéologique. Il a davantage mené la bataille des idées qu’il ne l’a analysée. Bien qu’il ait beaucoup écrit, il a voulu agir plus que commenter. Dans la bataille des idées de Pierre, les mots et les textes sont des gestes, des actions.

Cette simple thèse est le point de départ du présent texte. En parcourant des moments marquants de la vie de Pierre, je veux examiner l’évolution de son rapport à la bataille des idées, à notre lutte contre les dominants, contre leur façon de comprendre et de présenter le monde.

En suivant le parcours de Pierre Beaudet, on suit inévitablement un aspect de l’évolution de la gauche québécoise. Pierre a fondé et animé des organisations qui ont structuré la gauche. Il a contribué à faire connaitre des idées, des luttes, des personnes que le Québec ne connaissait pas ou refusait de connaitre. Tout cela est partie prenante de la bataille des idées.

Si cette question l’a préoccupé dès son jeune âge, son rapport à la lutte idéologique s’est transformé avec le temps. La naissance, la vie et la mort des organisations qu’il a aidé à mettre sur pied ont porté des enseignements, de même que le cours des évènements politiques nationaux et internationaux. Sa compréhension de ce qui était en jeu dans la lutte idéologique s’est modifiée en fonction des époques, mais toujours à partir de la distance critique et réflexive que Pierre gardait vis-à-vis des évènements.

Parti Pris

Jeune, Pierre Beaudet est pensionnaire et suit son cours classique chez les jésuites. Tout commence à cette époque avec la lecture de la revue Parti Pris qui joue un rôle majeur dans la conception que Pierre se fait de la bataille des idées. Élément central de sa politisation, cette publication radicale pose un jalon : « Bien plus qu’une simple publication, Partis Pris est un incubateur. C’est une provocation, la démonstration d’une nouvelle manière de penser[1] ».

À 16 ans, Pierre est déjà un lecteur avide. Ses études lui ont révélé les transports que peut provoquer la littérature classique ou moderne. Il découvre avec Parti Pris non pas la force des mots, terrain déjà connu, mais leur mordante actualité politique. Il comprend la capacité des mots à dire et à faire : à dire le politique, à faire découvrir le monde, à se regarder soi-même dans le monde et à comprendre le rôle qu’on y joue.

Je me plonge dans l’Algérie, Cuba, le Vietnam, le colonialisme, la révolution. Et aussi la Gaspésie, Saint-Jérôme et Hochelaga. Et ici et là bien d’autres choses encore, dont ces obscures luttes intestines livrées au sein d’une société que j’apprends, enfin, à déchiffrer. Parti Pris est surtout porteuse d’une transformation radicale, d’une mutation qui va tout changer[2].

La dernière phrase de cet extrait est mystérieuse. La transformation radicale est-elle celle que les rédacteurs de la revue proposent pour la société québécoise ? Cela semble bien le cas. Mais est-il également question d’une transformation radicale et d’une mutation qui vont tout changer chez l’adolescent et qui auraient été provoquées par la revue ? L’économie du texte autobiographique de Beaudet laisse cette question en suspens.

Je me permets de franchir le pas. La découverte d’une telle revue et, simultanément l’éveil d’un tel rapport à l’écriture et aux idées, n’est pas secondaire. Dévorer, jeune, des mots qui excitent la curiosité, dissipent la confusion et donnent envie d’agir, tout d’un coup, voilà qui structure un rapport aux idées et à leur rôle. S’impose par l’expérience la certitude que les mots écrits sur quelques feuilles de papier brochées et lus au bon moment peuvent changer des vies et que changer des vies peut changer des sociétés.

Je ne veux pas trop insister sur Parti Pris, le rapport de Pierre à la revue totémique du courant « socialisme et indépendance » n’est pas l’objet de mon texte. Néanmoins, cette question est plus vaste. Elle nous fournit un cadre d’analyse pour comprendre le rapport de Pierre à la bataille des idées. En 2014, lors de la publication, sous la direction de Jacques Pelletier, de la remarquable anthologie de Parti Pris, Pierre écrit sur le site Web des NCS :

En 1968, Parti Pris est liquidé, mais le Québec militant est en marche. La grève étudiante de l’automne est suivie de la plus grande manifestation de l’histoire contemporaine du Québec contre l’université McGill, une institution coloniale et réactionnaire. Plusieurs des rédacteurs de Parti Pris, dont Jean-Marc Piotte et Gilles Bourque, deviennent profs dans la nouvelle UQÀM, qui devient l’épicentre intellectuel de la gauche, et de laquelle émergent de nouvelles générations qui s’investissent dans l’organisation populaire. Dans cette même UQÀM, la grève des employés (printemps 1971) et celle des profs (automne 1971) distillent dans le mouvement syndical une nouvelle approche qui débouche sur la grève générale et les mobilisations massives du printemps 1972. Les anciens jeunes lecteurs de Parti Pris deviennent à leur tour intellectuels, organisateurs et stratèges avec des revues telles Mobilisation et Socialisme québécois, où la jonction avec les luttes dépasse le caractère théorique qui était celui de Parti Pris[3].

Une fois isolé du reste du texte et de l’œuvre générale de Pierre, cet extrait pourrait être perçu comme porteur d’un déterminisme vaguement idéaliste où tout parait couler de source, où la publication de Partis Pris mène inéluctablement au Front commun de 1972. On peut le lire autrement et plus en phase, je crois, avec l’approche de l’auteur. On avait besoin de Partis Pris pour qu’advienne 1972. Cette condition nécessaire, mais non suffisante, n’est pas tant la revue elle-même que l’état d’esprit qu’elle participe à mettre en place. C’est aussi la structuration d’un cadre idéologique et l’émergence d’intellectuels organiques, tant à l’université que dans les revues et les organisations. N’oublions pas que chez Gramsci, et en particulier dans la lecture qu’en fait Jean-Marc Piotte, l’intellectuel n’est pas un individu isolé qui écrit des livres et des articles. Sont compris parmi les intellectuels organiques les militants et militantes qui convainquent des personnes à se joindre au mouvement, coordonnent des équipes, font de la formation de base, rédigent des journaux, des tracts et des affiches, etc.

Son rapport à Parti Pris fournit un cadre d’analyse de la bataille des idées chez Pierre Beaudet, notamment en ce qui concerne l’importance du rôle des idées dans les luttes. Cela l’amènera sa vie durant à continuer à lire et à écrire de façon compulsive, à créer des organes de diffusion et de propagande, des lieux de débats et d’analyse qui servent de portes d’entrée ainsi que d’espaces de réflexion critique sur l’action militante.

Mobilisation

La revue Mobilisation nait en 1969, se transforme en organisation autour de 1973 et meurt dans un processus caricatural d’autocritique en 1975-1976. Selon le texte d’ouverture du premier numéro, son premier objectif consiste à « relancer le débat idéologique au Québec. La revue se veut donc un élément de réflexion et de recherche. Elle tentera de poser la problématique propre à la révolution québécoise[4] ».

Dans son autobiographie, Pierre raconte que lui et les camarades avec qui il milite ont commencé à s’impliquer dans la revue dans le cadre de la reprise d’une librairie maoïste qu’ils ouvrent à un plus large public, la Librairie progressiste, dont le sous-sol est converti en imprimerie. Il se décrit comme le « coordonnateur sans le titre » de la revue et du groupe qui l’entoure à partir du printemps 1972[5]. À la fin de cette même année, il se considère le scribe de service et rapidement le « chef » de ce groupe[6].

La consultation des archives de Mobilisation n’est pas aisée pour une personne pressée qui n’a pas de formation d’historien : environ 80 % des articles sont anonymes, la datation et l’ordonnancement des numéros sont partiels et épisodiques et, bien sûr, la collection nationale de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) n’a pas l’ensemble des numéros qui semblent avoir été publiés. Il est très difficile de savoir quels textes ont été écrits de la main de Pierre. Néanmoins, son passage à Mobilisation semble un facteur structurant de sa pensée de l’action idéologique. C’est un peu sa première escarmouche dans la bataille idéologique.

Pour comprendre le rapport à la bataille des idées que Pierre développe alors, les publications de l’année 1973 de Mobilisation offrent un riche contenu. D’après son autobiographie, c’est l’année où il est à la « direction » de cet organe idéologique et où la transition cahoteuse vers le marxisme-léninisme n’est pas entièrement effectuée. Or, le numéro de janvier propose un recadrage de la mission de la revue. Outre la valorisation, typique de l’époque, des opérations d’agitation-propagande en milieu de travail, on peut lire une conception du rôle de la revue qui présente une certaine originalité.

Dans cette optique, la revue serait donc un outil de débat et discussion collectif entre militants politiques, plutôt que l’organe officiel d’un ou de plusieurs groupes. Parallèlement à ce rôle de diffusion de bilans et d’expériences, MOBILISATION pourrait œuvrer à clarifier les problèmes politiques communs qui nous confrontent (tels que la forme spécifique de l’impérialisme au Québec, la question nationale, le travail dans les organisations ouvrières, le parti ouvrier, etc.) et développer une orientation idéologique et politique commune[7].

Il n’est pas question de faire de la revue un simple réceptacle de débats sans tendance politique claire, sans pour autant en faire un organe idéologique officiel, ce que sera par exemple le En Lutte! de Charles Gagnon inspiré par l’Iskra de Lénine. Selon Beaudet et l’équipe de la Librairie progressiste, la revue et le débat à partir des expériences ouvrières peuvent servir de base à la construction de l’organisation. L’influence, par ailleurs revendiquée, de l’opéraïsme italien de Lotta Continua se manifeste ici. La lutte idéologique n’est pas une « importation » des analyses marxistes dans la classe ouvrière, mais une influence réciproque entre les intellectuels et les ouvriers, où les uns transforment les autres.

Cette approche constitue la thèse centrale d’un long texte publié dans le numéro d’avril-mai 1973 de Mobilisation, « Une évaluation du travail idéologique ». Même s’il est anonyme, Pierre s’en attribue un extrait (non référencé) dans son autobiographie ; il a dû au moins écrire ce paragraphe, révélateur à mon sens de sa perception à l’époque du rôle des intellectuels :

Ces transformations – reliées en grande partie aux liens entre intellectuels et ouvriers – n’impliquent pas seulement une élévation du niveau de conscience des travailleurs et leur capacité croissante de diriger politiquement les organisations ouvrières et populaires, mais elles impliquent aussi une prolétarisation (économique, politique et idéologique) des intellectuels-progressistes qui adoptent un mode de vie modeste, un style de travail démocratique et discipliné et une idéologie les rapprochant toujours plus des masses laborieuses[8].

Le style est daté et le projet de « prolétariser » les intellectuels évoque aujourd’hui de funestes expériences, mais l’idée de construction commune et d’influence réciproque ne manque ni d’intérêt ni d’originalité. C’est une tentative stimulante de sortir du cul-de-sac imposé, et longuement discuté en sciences sociales, par la version rigide de la notion d’idéologie et son bataclan d’avant-garde et de fausse conscience qui place inévitablement les intellectuels soit en sauveurs des masses ignorantes soit en colporteurs de la pensée dominante. En donnant de l’espace à une certaine créativité par la rencontre et le partage d’expériences pratiques de lutte, Mobilisation défend une position qui n’est pas sans valeur encore aujourd’hui, position encore adoptée pour l’essentiel, mais en d’autres termes, par plusieurs militants et militantes.

Plus tard, en 1973, Mobilisation consacre un numéro entier à la propagande. Si la phraséologie marxiste-léniniste y est plus présente, le rôle de la propagande est clairement identifié : la propagande permet de construire l’organisation nécessaire à la transformation sociale, ici le parti prolétarien et révolutionnaire. Le rejet de l’« éveil de [la] conscience » que proposait Parti Pris est explicite[9], il faut maintenant organiser les masses et les pousser à agir vers un but commun. Ce qu’on appellerait aujourd’hui de la « sensibilisation » est rapidement vu comme une faiblesse petite-bourgeoise.

Ce lien nécessaire entre propagande et organisation n’est pas propre à Pierre, surtout pas à l’époque, mais il sera déterminant dans son travail subséquent. La bataille des idées n’est jamais cette fin en soi ingénue qui fleurit si généreusement chez les universitaires d’aujourd’hui. Elle est systématiquement liée à un appel clair à l’organisation politique concrète. On a certes raison de se révolter, mais pour le faire convenablement, il faut s’organiser.

SUCO, le CIDMAA et Alternatives

Au milieu des années 1970, l’intérêt de Pierre pour les enjeux internationaux et la fin abrupte de l’aventure Mobilisation le fait glisser vers la solidarité internationale, notamment avec SUCO[10]. Cette transition est aussi porteuse d’une évolution de sa conception de la bataille des idées. Est-ce simplement le murissement de sa réflexion ou est-ce bel et bien le passage du national à l’international qui provoque cette transition ? Difficile à dire à partir des documents auxquels j’ai eu accès, mais Pierre tire vraisemblablement des enseignements de l’expérience de Mobilisation pour orienter son approche de la solidarité internationale.

La première transition consiste en un rejet de l’idée de l’imminence de la révolution et de la construction d’une seule organisation qui appelle à reconnaitre sa direction[11]. En l’absence d’un combat corps à corps avec les dominants, on peut donner plus d’espace aux nuances, aux débats et aux désaccords. L’avenir de la révolution ne se joue pas dans l’heure. Plus encore, on voit Pierre adhérer à l’idée que ces nuances et cette profondeur de compréhension participent de la transformation sociale.

C’est probablement là qu’intervient la deuxième transformation, un virage vers l’information en tant que telle. Le problème des organes d’information dominants n’est plus seulement perçu comme le résultant d’une fausse analyse, mais bien comme le produit d’un silence, d’un manque d’information exacte sur un sujet. Suivant ce constat, choisir de parler de façon intelligente, précise et mesurée d’un sujet ignoré par les organes d’information dominants constitue une participation valable à la bataille des idées. Ainsi, Pierre œuvre-t-il à la mise sur pied de centres de recherche comme le Centre d’information et de documentation sur le Mozambique et l’Afrique australe (CIDMAA). Leurs bulletins et d’autres publications font connaitre la réalité des guerres impérialistes et de l’exploitation dans diverses régions du monde dont les médias dominants du Québec ne parlent pas.

Ce virage s’explique entre autres à partir de l’aversion que Pierre développe envers les prises de position internationales des marxistes-léninistes québécois qui reprennent les positions chinoises officielles, quitte à devenir bêtes – la critique d’Allende comme produit de l’impérialisme soviétique – ou carrément immoraux – l’appui à Pol Pot ou à Mobutu[12]. Cependant, l’expérience de la construction de réseaux fondés sur l’expertise, l’estime pour la compréhension subtile et l’amour du travail de recherche bien fait y sont aussi de toute évidence pour quelque chose[13].

Son aventure en solidarité internationale amène également Pierre Beaudet à participer à des stratégies qui dépassent la seule scène de l’extrême gauche québécoise. Quand il contribue à faire venir au Québec Jane Fonda pour parler du Viêt Nam ou Desmond Tutu et Thabo Mbeki pour parler de la situation sud-africaine, Pierre participe parfois à contraindre les gouvernements québécois et canadien à modifier leur action[14].

On peut aussi voir cette stratégie plus grand public à l’œuvre lors de la création de l’organisation Alternatives et de la publication de son journal inséré dans Le Devoir à partir de 1994. Dans le premier numéro, Michel Lambert, grand complice de Pierre Beaudet à l’époque, écrit que la parution de ce journal sera le « premier moyen d’action » d’Alternatives. Ce premier éditorial porte d’ailleurs entièrement sur la question du discours dominant :

Partout, dans les pays industrialisés autant que dans les pays en voie de développement prédomine un seul discours : l’argent roi, le profit maitre et le déficit honteux. Partout, des hommes et des femmes, toujours plus nombreux, paient de leur vie, de leur santé, de leur éducation pour cette obsession. L’humanité se mutile au nom d’une économie et d’un productivisme qui ravalent les individus au niveau d’une simple matière première d’un objet jetable après usage, d’une marchandise qu’on magasine et qu’on méprise[15].

On voit ici la centralité que le discours occupe désormais dans la stratégie de Pierre. Nos adversaires politiques créent un discours qui sert leurs intérêts et convainc la majorité, mais qui contribue surtout à créer les rapports de domination. Pour les combattre, il faut faire entendre une voix d’opposition crédible et forte, à partir de nos propres instruments de diffusion.

Cette nouvelle approche de la bataille des idées a participé à renouveler la gauche. Alternatives et d’autres organisations créées ou profondément transformées à l’époque ont structuré une proposition intellectuelle cohérente qui a constitué une proposition programmatique de gauche cohérente par-delà le centrisme du Parti québécois.

L’altermondialisme, un féminisme renouvelé, un mouvement étudiant de nouveau combatif et une pensée écologiste qui critique le capitalisme en constituent les idées de base. L’attention aux nuances, le souci d’informer et la volonté de s’adresser à un large public auront permis de créer une vision du monde en contrepoint de la pensée dominante d’alors.

Les Nouveaux Cahiers du socialisme, La Grande Transition, le Forum social québécois

La structuration et les succès relatifs de la gauche dans les années 2010 ont été rendus possibles grâce à cette base commune. Pierre, non content d’avoir participé à donner une structure de fond au développement d’une gauche propre au Québec du XXIe siècle, a encouragé ceux et celles qui adhéraient à cette structure idéologique à aller au bout de ses conséquences logiques et à adopter des positions radicales, notamment en ce qui concerne l’écologie et la lutte contre le capitalisme. Son engagement dans les Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS) en est un bon exemple.

Dans l’éditorial qui ouvre le premier numéro des NCS en 2009, on lit :

Dans le sillon de la Marche des femmes, du Sommet des peuples des Amériques, du Forum social québécois et des grandes luttes étudiantes, populaires et syndicales des dernières années se profile également un ensemble de résistances. De ces luttes émergent de nouvelles perspectives qui conjuguent les aspirations historiques des mouvements anticapitalistes à celles des « nouvelles » expressions de la lutte sociale comme le féminisme, l’écologie politique, l’altermondialisme[16].

On peut lire ici une certaine synthèse. La volonté de radicaliser les luttes de gauche vient non plus contredire mais enrichir l’idée d’un message destiné au grand public. Il nous faut des outils de propagande qui nous permettent de parler à tout le monde, mais il nous faut aussi des publications où discuter de la cohérence interne de notre mouvement. Les NCS ont donné à la gauche un lieu de débat théorique, ce qui lui manquait depuis la fin des années 1980.

Mais la cohérence théorique n’apparait pas sans débats et sans réseaux et Pierre était bien conscient de ces éléments essentiels de la bataille des idées. En participant à la création du Forum social québécois et ensuite à celle de La Grande Transition, il a contribué à mettre sur pied une structure où les gens de gauche se reconnaissent, échangent, débattent et définissent la gauche québécoise. Grâce à ces lieux communs, nous savons que nous sommes ensemble, que nous sommes de la même famille malgré nos chicanes et nos différences. Grâce aux réseaux qui s’y créent, les plus jeunes peuvent s’intégrer à nos organisations et institutions. De même, Pierre proposait d’inscrire la gauche québécoise dans des contextes internationaux où il est possible de partager des luttes et des analyses.

État de la bataille lors du décès de Pierre Beaudet

Alors que Pierre nous a quittés, comment va la bataille idéologique au Québec ? Le premier constat, c’est que la structure idéologique fondamentale de la gauche québécoise que Pierre a contribué à mettre sur pied dans les années 1990 a permis des avancées. Ces avancées ont d’abord été organisationnelles. Une génération de nouvelles organisations de gauche fondées sur ces principes a vu le jour au début des années 2000, entre autres Québec solidaire, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) et l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). D’autres organisations ont adapté leur discours de façon à épouser les contours de cette structure idéologique. Grâce à ces nouvelles capacités organisationnelles, les gains ont ensuite été décisifs. D’abord la consolidation d’un « peuple de gauche » – expression chère à François Cyr (1952-2012), un autre complice de Pierre – qui prend l’habitude de voter pour un parti de gauche, mais aussi de s’impliquer dans de nouvelles organisations. Enfin, à partir de la crise de 2008, je crois qu’on peut aussi parler d’un déplacement à gauche de la fenêtre d’Overton[17], ce qui est en partie le résultat de cette consolidation idéologique. Le discours public et politique est aujourd’hui structuré en bonne partie sur les enjeux dont Pierre Beaudet et d’autres faisaient la promotion dans les années 1990. Ce discours est le discours officiel d’opposition aux groupes dominants ; la population le sait et une partie d’elle y adhère. Comment transformer cette adhésion partielle en hégémonie au sens gramscien ? La question reste entière.

Dans des discussions que nous avons eues à l’automne 2020 et au début de l’hiver 2021, Pierre était très animé par l’idée d’une consolidation et d’une coordination plus forte de la gauche québécoise. Nous constations tous les deux qu’une grande quantité de travail se faisait en silo, notamment dans la bataille des idées. Nous percevions alors une absence d’objectifs et de stratégie claire vers la transformation sociale. En fait, les lieux où toute la gauche se rejoint pour faire ces débats et donner cette direction n’existent pas vraiment. Lors de ces échanges, Pierre était convaincu qu’avancer en rangs dispersés ne nous permettrait pas de faire les gains nécessaires pour franchir la prochaine étape de la bataille des idées.

Qui sont les Pierre Beaudet de demain ? Où se trouvent ces petites mains qui structurent dans l’ombre des organisations qui permettent à notre mouvement de grandir ? Ces nouvelles personnes devront nous convaincre d’abandonner un certain confort pour nous donner les moyens de nos ambitions et, grâce en partie à Pierre, nous avons de très grandes ambitions.

Simon Tremblay-Pepin, professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul à Ottawa.


NOTES

  1. Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Chronique des années 70, Montréal, Écosociété, 2008, p. 51.
  2. Ibid.
  3. Anonyme, « Préface », Mobilisation, vol. 1, n° 1, 1969.
  4. Beaudet, On a raison de se révolter, op. cit., p. 145.
  5. Ibid., p. 156-158.
  6. Anonyme, « Pourquoi une revue militante ? », Mobilisation, vol. 2, n  1, janvier 1973, p. 6-7.
  7. Anonyme, « Une évaluation du travail idéologique à partir de textes militants », Mobilisation, vol. 2, n° 4, avril-mai 1973, p. 28 et Beaudet, On a raison de se révolter, op. cit., p. 153.
  8. Équipe de la Librairie progressiste, « Le rôle de la propagande dans la construction du parti révolutionnaire », Mobilisation, vol. 2, n° 5, 1973, p. 24-25.
  9. SUCO (Service universitaire canadien outre-mer, maintenant Solidarité, union, coopération) est un organisme de solidarité internationale établi à Montréal depuis 1961.
  10. Pierre Beaudet, Un jour à Luanda, Montréal, Varia, 2018, p. 61-62.
  11. Ibid., p. 57-58.
  12. Ibid., p. 126.
  13. Ibid., p. 141-146.
  14. Michel Lambert, « Le veau d’or », Alternatives, vol. 1, n° 1, novembre 1994.
  15. Collectif d’analyse politique, « Pourquoi les Nouveaux Cahiers du socialisme ? », Nouveaux Cahiers du socialisme, vol. 1, n° 1, 2009, p. 8.
  16. NDLR. Introduite par le sociologue américain Joseph P. Overton au cours des années 1990, la notion de fenêtre d’Overton, aussi appelée fenêtre de discours, désigne la gamme d’idées que le public peut accepter à un moment donné. La viabilité politique d’une idée dépend du fait qu’elle se situe dans cette fenêtre qui comprend une gamme de politiques qu’un politicien peut proposer sans être considéré comme trop extrême, pour gagner ou conserver une fonction publique. D’après Wikipédia.

C’EST NOTRE LUTTE ! Groupes populaires et ouvriers (1970-1975) – Partie II

15 mai 2023, par Archives Révolutionnaires
Partie I. Bâtir un pouvoir populaire Introduction. Exposer les luttes du passé Les années 1960. Le Québec en changement 1969-1972. Les Comités d’action politique (CAP) et le (…)

Partie I. Bâtir un pouvoir populaire
Introduction. Exposer les luttes du passé
Les années 1960. Le Québec en changement
1969-1972. Les Comités d’action politique (CAP) et le Front d’action politique (FRAP)
1970. La Crise d’Octobre et la transformation de l’extrême gauche au Québec

Partie II. Exercer le pouvoir ouvrier
1972. Le Front commun
1972-1975. luttes ouvrières et horizon marxiste-léniniste
Conclusion. Vers de nouveaux combats

Manifestation et piquetage lors du Front commun de 1972 (Source : Archives de la CSN).

1972. Le Front commun

« Le syndicalisme, c’est le peuple organisé. »

Marcel Pepin, Positions (1968)

Les grandes centrales syndicales québécoises, qui avaient bien accueilli les réformes de la Révolution tranquille, durcissent le ton face à l’État et affinent leurs positions politiques vers la fin des années 1960. Le syndicalisme de combat, centré sur la construction d’un rapport de force avec l’État et le patronat, influence la perspective des grandes centrales qui critiquent « l’État bourgeois » et ébauchent un projet de société socialiste. On cherche à dépasser l’esprit corporatiste et à faire valoir les intérêts des travailleur·euse·s face aux classes dominantes « protégées par leur État[1] ». Une partie des syndiqué·e·s espère que leurs organisations deviennent l’outil de la classe ouvrière pour affronter la bourgeoisie, mais plusieurs membres restent en désaccord avec ces propositions radicales. Cette contradiction éclatera lors du Front commun intersyndical de 1972[2].

Les trois manifestes des centrales syndicales

Peu avant le premier Front commun, les centrales publient chacune un manifeste exprimant leurs nouvelles conceptions politiques. En 1971, la CSN publie Ne comptons que sur nos propres moyens, alors que la FTQ publie L’État, rouage de notre exploitation. En 1972, la CEQ, qui rassemble les enseignant·e·s, publie L’école au service de la classe dominante.

Ne comptons que sur nos propres moyens, publié par la CSN, dénonce l’impérialisme américain au Québec. L’analyse des structures de production montre comment l’économie québécoise et sa bourgeoisie nationale sont soumises à la grande bourgeoisie étrangère. Les investisseurs étrangers achètent les entreprises québécoises, faisant en sorte que les profits engendrés grâce aux ressources et à la main-d’œuvre d’ici aboutissent aux États-Unis. Le manifeste affirme que les réformes du parti libéral qui prétendaient nous rendre « maîtres chez nous » ont échoué : l’État québécois continue à être au service de Toronto et de Wall Street. Les instruments de « libération économique » créés durant la Révolution tranquille – comme la Caisse de dépôt et placement ou l’étatisation de l’électricité – sont insuffisants pour émanciper le Québec du capitalisme anglo-américain. Pour que ces instruments atteignent leur objectif libérateur, il faudrait qu’ils soient contrôlés par les travailleurs et non par la bourgeoisie nationale vassalisée. Le manifeste expose par conséquent la nécessité de renverser le capitalisme et d’établir une économie planifiée socialiste, prise en charge par « les travailleurs québécois et démocratiquement gérée[3] ».

L’État rouage de notre exploitation, produit par la FTQ, rassemble quatre documents de travail adoptés lors de son 12e congrès en 1971. Le plus intéressant est le Manifeste pour une nouvelle stratégie qui propose un dépassement du système socio-économique capitaliste. Le Manifeste constate l’échec des luttes isolées, avant de souligner qu’elles devraient être liées parce qu’elles concernent toutes le conflit capital / travail. Le problème c’est « le système capitaliste monopoliste organisé en fonction du profit de ceux qui contrôlent l’économie, jamais en fonction de la satisfaction des besoins de la classe ouvrière[4] ». L’État est un rouage essentiel dans le fonctionnement de ce système d’exploitation en vertu de ces appareils politiques, juridiques et idéologiques. Il faut s’organiser pour remplacer le système capitaliste et l’État libéral qui le soutient « par une organisation sociale, politique et économique dont le fonctionnement sera basé sur la satisfaction des besoins collectifs[5] ». Par contre, les actions concrètes proposées par la FTQ ne sont pas à la hauteur de la radicalité de son analyse du système. La centrale suggère des actions qui pourraient être menées à court terme par le gouvernement (suivant la pression des travailleurs) afin de « contenir » les dégâts du système capitaliste. Il s’agit principalement de renforcer les institutions économiques québécoises et de nationaliser l’épargne grâce à la Caisse de dépôt et placement.

Enfin, L’école au service de la classe dominante, produit par la CEQ, analyse le rôle de l’école dans la reproduction des inégalités sociales et de classe au Québec. La centrale considère que l’éducation en régime capitaliste vise à former une main-d’œuvre docile, ce qui implique la discipline, la hiérarchie et la compétition entre élèves. Le système scolaire prépare, dès leur plus jeune âge, les « futurs exploiteurs » et les « futurs exploités ». L’analyse de la CEQ, bien que pertinente, reste plus limitée que celle de la CSN (la plus audacieuse quant aux actions proposées) et celle de la FTQ.

En bref, les trois manifestes contestent la capacité de l’État québécois, dominé par une bourgeoisie nationale soumise aux capitaux étrangers, à répondre aux besoins du peuple. Selon les centrales, l’État et ses institutions, ainsi que le monde de l’entreprise privée, sont incapables d’assurer le bien-être collectif. C’est pourquoi il est nécessaire d’établir le pouvoir des travailleur·euse·s, voire un régime socialiste.

Les trois manifestes des centrales syndicales (Photos AR).
En bas, on peut voir un exemplaire du journal La [Presse] libre, produit par les lock-outés de La Presse lors du conflit de 1964. Un autre conflit éclate au début des années 1970 et dure sept mois, de juillet 1971 à février 1972 (Source : Archives de la CSN).

Le Front commun de 1972

En janvier 1972, les trois grands syndicats (CSN, FTQ et CEQ) décident de s’unir dans un Front commun pour négocier les conditions de travail dans le secteur public. Le slogan du Front commun : « Nous, le monde ordinaire ». Sa principale réclamation : un salaire minimum de 100 $ par semaine pour tout·e·s les employé·e·s du secteur public québécois, pour les sortir de la pauvreté et établir une norme qui exercerait une pression à la hausse sur les salaires des travailleur·euse·s du secteur privé. Les revendications du Front commun comprennent aussi l’équité salariale entre les femmes et les hommes, la sécurité d’emploi et des avantages sociaux comme les congés de maternité. Lorsque le gouvernement de Robert Bourassa refuse de négocier, les 210 000 syndiqué·e·s du Front commun déclenchent une grève générale illimitée le 11 avril 1972.

Le gouvernement impose des injonctions qui forcent le retour au travail, puis promulgue une loi spéciale, le Bill 19, qui interdit la poursuite de la grève et lui permet d’imposer des conventions collectives dans le secteur public et parapublic. De lourdes sanctions sont prévues en cas de désobéissance. Les directions syndicales décident alors de suspendre le débrayage et de retourner négocier ; cet appel au retour au travail mécontente un bon nombre de grévistes prêts à défier les injonctions et la loi[6]. Malgré cela, le gouvernement poursuit les chefs syndicaux qui avaient déclaré vouloir inciter leurs membres à ne pas respecter les injonctions d’avril. Le 8 mai, Marcel Pepin (CSN), Louis Laberge (FTQ) et Yvon Charbonneau (CEQ) sont condamnés à un an de prison[7].

Cette provocation enflamme le mouvement ouvrier qui réagit par de très nombreuses grèves impromptues dans le secteur public comme privé, paralysant la province entre le 11 et le 14 mai. Dans les villes de Montréal, Joliette, Thetford Mines et Saint-Jérôme, les travailleurs organisés occupent leurs usines, produisent leurs propres journaux, bloquent les routes et manifestent. Malgré l’illégalité de la grève, des enseignants, des métallurgistes, des mineurs, des journalistes, des commerçants et des infirmières s’unissent dans un même mouvement, tandis que dans plusieurs villes, le contrôle des travailleur·euse·s sur leur vie quotidienne constitue l’embryon d’un véritable « pouvoir ouvrier »[8].

Trois affiches du Front Commun de 1972 présentées lors de l’exposition d’Archives Révolutionnaires en mars 2023 au Bâtiment 7 (Photos AR).

La ville de Sept-Îles est paralysée pendant près d’une semaine en raison de son occupation par les travailleur·euse·s. Les ouvriers de la construction, rejoints par les mineurs puis les métallos de toute la Côte-Nord, se joignent au mouvement de grève. Le 10 mai, une assemblée de 800 travailleur·euse·s décide de fermer tous les commerces non essentiels de Sept-Îles et un groupe de syndiqués prend le contrôle de la radio locale[9]. Dans l’après-midi, des manifestant·e·s rassemblé·e·s devant le palais de justice affrontent les policiers. Ceux-ci, incapable de contenir les grévistes, sont forcés de se barricader, tandis que les travailleur·euse·s proclament la ville « sous contrôle ouvrier » ! L’euphorie est de courte durée : au cours de la manifestation, un citoyen anti-grève percute la foule avec sa voiture, blessant plus de 40 personnes et tuant un manifestant. Bien qu’une assemblée de 4000 personnes soit organisée le lendemain pour négocier avec les autorités gouvernementales, le rapport de force est rapidement inversé. La police locale, soutenue par la Sûreté du Québec, lève les barrages et reprend le contrôle de la ville. Incapables de poursuivre les assemblées syndicales et ayant perdu leur rapport de force, les travailleur·euse·s reprennent progressivement le travail entre le 15 et le 18 mai.

Le Front commun dans son ensemble se désagrège progressivement, des scissions se formant au sein des centrales syndicales, donnant notamment naissance à la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) qui rejette les orientations radicales de la CSN. Le gouvernement Bourassa, par la répression et la division, reprend le contrôle des évènements et impose, à l’été et à l’automne, une série de conventions négociées par secteur. Le Front commun se termine ainsi dans l’amertume. Au lendemain des évènements de 1972, un constat s’impose : les centrales syndicales n’ont pas su dépasser les limites imposées par la légalité bourgeoise ni aller au-delà du modèle de la négociation des conditions de travail[10]. Alors que les centrales optent pour le repli devant les menaces légales, elles sont dépassées par une base ouvrière combative qui refuse le retour au travail dans plusieurs villes du Québec, ce qui s’exprime en particulier lors des affrontements de mai. Ces mobilisations autonomes ont montré aux travailleur·euse·s qu’ils et elles peuvent s’organiser par eux-mêmes, en créant leurs propres groupes et en menant leurs propres actions.

Le Front commun a démontré aux travailleur·euse·s en lutte « la nécessité de la solidarité ouvrière, la nécessité de l’unité syndicale, la nécessité de la démocratisation des structures syndicales, la conscience de la nature et du rôle de l’État pro-monopoliste et pro-impérialiste[11] ». L’idée d’un mouvement populaire de masse qui place les travailleur·euse·s au cœur de l’action fait son chemin dans l’imaginaire militant[12]. Bien sûr, cette voie radicale est contrebalancée par celles et ceux qui restent attachés au syndicalisme traditionnel ou au Parti Québécois, deux options étapistes et considérées comme plus réalistes pour donner un certain pouvoir aux classes populaires dans la société québécoise[13]. Mais la table est mise pour une séquence particulièrement puissante des luttes populaires.

Rassemblement du Front Commun au Forum de Montréal le 7 mars 1972 (Source : Archives de la CSN).

1972-1975. Luttes ouvrières et horizon marxiste-léniniste

« Comme on se battait contre les boss, c’était logique de se battre aussi contre le système qui permet aux boss de nous exploiter. Gagner une grève ça n’empêche pas les boss de venir gruger, avec l’inflation d’un bord, ce qu’ils sont forcés de nous donner en augmentation de l’autre bord… »

La solidarité des gars de Firestone égale victoire (1974)

Les années 1970 sont marquées par les grèves et l’activité intense des mouvements ouvriers. Le Front commun a permis, pour une partie des militant·e·s syndicaux·ales et d’extrême gauche, de figurer une recomposition plus radicale du mouvement, au-delà des syndicats[14]. Malgré son ampleur, le Front commun est perçu par certain·e·s comme un échec pour ce qui a trait aux revendications immédiates[15]. De plus, le mouvement a été incapable de se poursuivre pleinement sur le terrain politique. En conséquence, dans les villes de Montréal, Sept-Îles, Joliette ou Saint-Jérôme, se développe un mouvement ouvrier qui se veut plus indépendant des grandes centrales syndicales tout comme des partis politiques. Les Comités d’action politique et les groupes d’extrême gauche se reconfigurent, en adoptant de plus en plus une perspective marxiste-léniniste. Ces groupes de travailleur·euse·s en lutte avancent le projet d’un Québec socialiste et capable de s’autodéterminer, en s’inspirant du mouvement anti-impérialiste mondial. La révolution ne viendra pas d’en haut : elle sera faite par les masses, par la classe ouvrière auto-organisée au sein des lieux de travail et de la communauté.

Les années de grèves (1973-1975)

Les années 1970 au Québec sont marquées par de nombreuses grèves et une affirmation des revendications ouvrières dans le secteur public comme privé[16]. La plupart des travailleur·euse·s se battent contre des multinationales américaines qui sous-paient leurs employé·e·s, répriment ceux et celles qui tentent d’y instaurer des syndicats ou refusent la formule Rand. À partir de 1973, le contexte économique est, de plus, marqué par une période de « stagflation » : la croissance stagne et les emplois se font plus rares, tandis que les prix augmentent. Le salaire réel moyen est à la baisse et le chômage augmente[17]. Nombre de travailleur·euse·s luttent pour leurs conditions de vie, tout en mettant de l’avant des propositions politiques. Au cours de ces grèves, les travailleur·euse·s produisent des journaux et se lient avec des groupes politiques qui les soutiennent.

Au printemps 1973, la ville de Joliette est le théâtre de deux grèves très dures. En mars, les 315 travailleurs de l’usine Firestone Tire and Rubber débraient afin de négocier une nouvelle convention collective[18]. Au Québec, ce géant du caoutchouc emploie une main-d’œuvre qualifiée, mais lui offre un salaire beaucoup plus bas qu’en Ontario ou aux États-Unis. Ce sont des ouvriers radicaux de l’usine qui poussent pour la grève, dépassant leur propre syndicat jugé trop mou. Ils créent le Comité des 30 pour organiser la négociation : ils exigent une augmentation salariale, de travailler en français, une limitation du temps supplémentaire, la sécurité d’emploi et l’extension du droit de grief. Le comité offre des formations aux ouvriers en grève ainsi qu’à leur famille et organise un boycottage pour mettre de la pression sur l’entreprise. Fait notable, les femmes des grévistes organisent aussi des formations afin d’expliquer le conflit en cours et s’organisent en tant que femmes de grévistes sur la base de leurs propres problèmes[19]. Des groupes militants de l’extérieurs supportent les grévistes et les aident à se former politiquement, tout en maintenant la liaison avec d’autres camarades en lutte à Joliette, notamment ceux de la Consolidated Textile, de Joliette-Construction et de la Canadian Gypsum[20].

En mai 1973, les ouvriers de la Canadian Gypsum déclenchent une grève[21]. Ces travailleurs font face à une administration anti-syndicale qui refuse – en toute illégalité – la formule Rand. L’administration américaine, intransigeante, utilise la violence ainsi que des briseurs de grève afin de stopper le mouvement. Cette grève de 21 mois est racontée dans le film Debout face au mépris (2017) produit par le collectif Ferrisson[22]. Des comités de solidarité se forment dans plusieurs villes, tandis que les grévistes font appel à des groupes politiques pour se former[23]. Ce printemps-là est marqué par de nombreuses manifestations de solidarité avec les grévistes à Joliette, dont la manifestation du 11 juin qui rassemble quelque 2 500 personnes[24].

À gauche, manifestation du 1er mai 1974 à Joliette. Au centre, manifestation du 1er mai 1970 à Montréal (Pierre Gaudard, Musée des Beaux-Arts du Canada). À droite, une altercation avec la police lors de la grève d’United Aircraft, à Longueuil en 1975.

En septembre 1973, les 750 ouvriers de la Canadian Steel Foundries de Montréal déclenchent une grève illégale suite au congédiement de deux de leurs collègues qui avaient soulevé les problèmes de santé et de sécurité auxquels faisaient face les travailleurs[25]. Environ 17 % des employés de la Canadian Steel étaient atteints de silicose. Ce fait est découvert lorsque deux militants du CAP Saint-Jacques, établis dans ce milieu pour y mener du travail politique, font massivement passer des tests aux ouvriers de l’usine réputée pour ses mauvaises conditions de travail[26]. La grève est menée à l’initiative du Comité de travailleurs de la Steel, un groupe autonome qui s’organise depuis décembre 1972 à l’extérieur du syndicat local des Métallos. Le comité s’oppose à la gestion conciliatrice du syndicat et mène sa grève avec des objectifs politiques plus larges, ce qui déplaît au syndicat qui tente de briser leur lutte[27]. Suite à la grève, les militants du CAP sont mis à pied par la direction, mais leur travail politique a donné lieu à la création du journal d’usine À nous la parole.

En novembre 1973, 40 travailleurs de l’usine Shellcast, une entreprise de métallurgie de Montréal-Nord qui fabrique des pièces pour l’industrie aéronautique et électronique, font la grève pour obtenir la reconnaissance syndicale. La plupart des employés de Shellcast sont des immigrants d’origine latino-américaine, grecque et haïtienne. L’entreprise profite de leur statut précaire et du fait qu’ils n’ont pas de syndicat pour abuser d’eux. Malgré une intense mobilisation en faveur des employés de Shellcast, cette grève se termine par un échec en raison de la répression du patronat et du ministère de l’Immigration, qui intervient directement contre les grévistes.

C’EST NOTRE LUTTE ! Groupes populaires et ouvriers (1970-1975) – Partie I

8 mai 2023, par Archives Révolutionnaires
L’exposition « C’est notre lutte ! Groupes populaires et ouvriers (1970-1975) » s’est tenue du 24 au 27 mars 2023 au Bâtiment 7, à Montréal. Cinq ans d’effervescence politique (…)

L’exposition « C’est notre lutte ! Groupes populaires et ouvriers (1970-1975) » s’est tenue du 24 au 27 mars 2023 au Bâtiment 7, à Montréal. Cinq ans d’effervescence politique au Québec y étaient présentées, en montrant la dynamique entre les comités populaires, les comités ouvriers, les organisations syndicales et les groupes révolutionnaires. L’exposition présentait divers artéfacts tirés du fonds documentaire Robert-Demers, produits par les groupes populaires et les comités d’action politique, ainsi que de nombreux « journaux d’usine » produits par les travailleurs et les travailleuses en lutte, parfois même à la marge des syndicats.

Le présent texte est issu de la brochure qui accompagnait l’exposition. Nous tenons à remercier la succession de feu Robert Demers (1950-2020) pour la donation du fonds documentaire Robert-Demers, à partir duquel nous avons pu réaliser cette exposition et la recherche qui l’accompagne. Nous tenons aussi à remercier Marc Comby et Yves Rochon pour leur aide précieuse et pour nous avoir fourni documents, témoignages et photos. Leur contribution à notre recherche et à la réalisation de ce texte est immense.

C’EST NOTRE LUTTE ! Groupes populaires et ouvriers (1970-1975)

Partie I. Bâtir un pouvoir populaire
Introduction. Exposer les luttes du passé
Les années 1960. Le Québec en changement
1969-1972. Les Comités d’action politique (CAP) et le Front d’action politique (FRAP)
1970. La Crise d’Octobre et la transformation de l’extrême gauche au Québec

Partie II. Exercer le pouvoir ouvrier
1972 : le Front commun
1972-1975 : luttes ouvrières et horizon marxiste-léniniste
Conclusion

De gauche à droite : Le Faubourg à m’lasse en 1963, un quartier populaire canadien-français du centre-sud de Montréal maintenant détruit. La construction de l’hôtel Château-Champlain et de la Place Bonaventure en 1965. Victoriatown en 1963, un quartier du sud-ouest de Montréal qui accueille les familles ouvrières irlandaises, rasé en 1964. Source : Archives de la ville de Montréal.

Introduction. Exposer les luttes du passé

De 1970 à 1975, soit la période comprise entre la Crise d’Octobre et le deuxième Front commun intersyndical (1975-1976), les groupes politiques de gauche, populaires et ouvriers québécois connaissent une reconfiguration puis une activité inouïe, dont cette exposition rend compte. Elle montre l’imbrication et la dynamique entre les comités populaires, les comités ouvriers, les organisations syndicales et les groupes révolutionnaires. Les militant·e·s naviguent alors entre les organisations qui débattent du meilleur moyen de changer le monde. Pour présenter cette vitalité, l’exposition suit un plan chrono-conceptuel, en recoupant la présentation chronologique par des ensembles thématiques : les groupes citoyens, la Crise d’Octobre, le syndicalisme puis les organisations marxistes-léninistes.

Après une mise en contexte sur le climat nationaliste et progressiste des années 1960, nous traitons de l’émergence des groupes populaires à Montréal qui se transforment en Comités d’action politiques (CAP) au début de la décennie 1970. Ces groupes qui cherchent à bâtir un pouvoir populaire vont s’organiser au sein du Front d’action politique (FRAP), un parti municipal qui lie les groupes populaires et le mouvement syndical. La Crise d’Octobre marque un tournant pour ces groupes qui constatent leur fragilité face à la répression de l’État. Les groupes populaires et ouvriers doivent repenser leurs tactiques et développer une stratégie sur le long terme. Entre 1970 et 1972, les militant·e·s se concentrent sur la consolidation politique et théorique en approfondissant leur connaissance du marxisme inspiré par la Chine maoïste. Celle-ci semble proposer un socialisme anti-impérialiste et anti-bureaucratique qui pallie aux insuffisances du modèle soviétique. Parallèlement, les syndicats lancent leur premier Front commun (avril 1972), rapidement dépassé par les actions de leur base ouvrière (mai 1972). Dans les mêmes années, une myriade d’organisations socialistes se développent pour appuyer ou pour participer aux luttes des travailleur·euse·s. Plus largement, les ouvrier·ère·s commencent à s’organiser politiquement en dehors des syndicats. Au milieu des années 1970, une partie du mouvement ouvrier choisit de s’organiser dans des groupes marxistes-léninistes (révolutionnaires) ou dans le Parti Québécois (PQ, réformiste), deux options aux antipodes.

Ce travail se veut un panorama qui ne prétend pas rendre compte de l’entièreté des groupes et activités de la période. Il a pour but de présenter une certaine dynamique à l’œuvre : celle qui animait les groupes populaires et ouvriers.

De gauche à droite : L’intersection des rues Peel et Sainte-Catherine en 1968 (Source : Archives de la ville de Montréal). Une statue de la reine Victoria, dynamitée par le Front de libération du Québec (FLQ) à l’été 1963 (Source : Globe and Mail).

Les années 1960. Le Québec en changement

Avec l’élection du Parti libéral de Jean Lesage en juin 1960, une nouvelle ère de réformes économiques, politiques et sociales s’ouvre au Québec. Lesage souhaite dépasser le laissez-faire économique de son prédécesseur Maurice Duplessis et entreprend de grands projets afin de rendre le Québec semblable aux autres économies modernes de l’Amérique et de l’Europe. La province est laïcisée et la santé comme l’éducation sont étatisées, à la suite de quoi les réseaux des polyvalentes et des cégeps sont mis en place. Le gouvernement intervient dans l’économie par le biais des sociétés d’État et la fondation d’institutions comme la Caisse de dépôt et placement du Québec. Ces réformes s’accompagnent de la montée des luttes pour les droits civiques – avec des gains notamment pour les femmes et la classe ouvrière – et du mouvement indépendantiste.

En septembre 1960, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) est formé. En 1962, il lance le journal L’Indépendance (1962-1968), puis devient un parti politique en mars 1963. Le RIN propose une souveraineté à gauche, qu’il souhaite obtenir par la voie électorale. Rapidement, une extrême gauche indépendantiste se forme à l’initiative des membres les plus radicaux du RIN : c’est la naissance du Front de libération du Québec (FLQ). Entre 1963 et 1972, ce groupe pluriel commet plusieurs attentats à la bombe ainsi que d’autres actions armées révolutionnaires. Dans la foulée de Mai 68 en France, un grand mouvement étudiant de tendance libertaire se constitue dans la province. Face à l’insuffisance des réformes libérales, les luttes ouvrières et les grèves dans la fonction publique se multiplient dès les années 1960.

Les luttes pour l’indépendance, les droits civiques et de meilleures conditions de travail s’entremêlent au cours de la décennie dans un mouvement contestataire marqué par de grandes manifestations et des émeutes, comme celles de la Saint-Jean-Baptiste en 1968 et en 1969. Par contre, les organisations qui animent ce mouvement durent seulement quelques mois, tout au plus quelques années. Le Mouvement de libération populaire (MLP, 1965-1966) puis le Front de libération populaire (FLP, 1968-1970), qui publie le journal La Masse, sont au cœur de ces luttes. Le ralentissement des réformes étatiques à partir de 1966-1967[1] n’entraîne pas une diminution des luttes populaires. Au contraire, celles-ci continuent dans une opposition de plus en plus marquée face à l’État québécois maintenant dominé par une « bourgeoisie nationale » qui tente de s’affirmer.

De gauche à droite : L’Indépendance, journal du RIN. Publications diverses, dont le manifeste du P’tit Québec Libre, une commune révolutionnaire indpendantiste dans les Cantons-de-l’est. La Cognée, organe du FLQ.

1969-1972. Les Comités d’action politique (CAP) et le Front d’action politique (FRAP)

« Le FRAP est dans la lignée des nombreux groupes citoyens qui, depuis 1963, se sont attaqués dans leurs quartiers respectifs à des problèmes précis (équipement scolaire dans Saint-Henri, clinique médicale dans Saint-Jacques, etc.). Peu à peu, cependant, l’absence de pensée politique et l’insuffisance des moyens de lutte et de regroupement ont amené ces comités à se regrouper dans un front commun, le FRAP, où ils ne se contenteront plus de critiquer le pouvoir, mais où ils tenteront de l’exercer. »

Les salariés au pouvoir !, programme du FRAP, 1970

Au début des années 1960, dans plusieurs quartiers de Montréal ainsi qu’à Québec, Sherbrooke et Hull, des comités de citoyens se développent dans les communautés les plus pauvres. À l’époque, près de 38 % de la population de la ville de Montréal vit « soit dans la misère, dans un état de pauvreté ou dans la privation[2] ». Alors que la ville est composée à 75 % de locataires, les grands projets d’infrastructures et de modernisation de la ville impulsés par le maire Jean Drapeau entraînent une destruction massive de logements dans les quartiers populaires[3]. La spéculation foncière et l’absence de plan de développement cohérent contribuent à accentuer les problèmes de logement. Pour faire face aux enjeux d’habitation, d’éducation et de santé, des animateurs sociaux lancent des projets de mobilisation citoyenne dans les quartiers défavorisés, en s’adressant principalement aux chômeur·euse·s et aux assisté·e·s sociaux·ale·s[4].

Les Comités citoyens et les Comités d’action politique

À Montréal, des comités de citoyens sont créés dans les quartiers de Saint-Henri, Pointe-Saint-Charles ou Saint-Jacques, inspirés par le principe d’organisation communautaire du sociologue américain Saul Alinsky. Les comités encouragent l’auto-organisation des habitant·e·s des quartiers populaires afin qu’il·le·s puissent prendre en charge leurs problèmes. De 1963 à 1968, une vingtaine de comités de citoyens se constituent dans la région de Montréal pour revendiquer l’ouverture de nouvelles écoles et de cliniques, ou pour s’opposer aux expropriations[5]. Ces associations regroupent des travailleur·euse·s salarié·e·s et des chômeur·euse·s qui veulent participer aux décisions concernant les aménagements et les services dans leur quartier[6].

Confrontés à des administrations récalcitrantes, les comités se politisent rapidement[7]. Le 19 mai 1968, plus de 20 comités de citoyens du Québec se rencontrent pour discuter des limites de leurs actions et leurs nouveaux objectifs. L’assemblée affirme :

  1. Nous avons tous les mêmes grands problèmes
  2. Nous devons sortir de l’isolement et de l’esprit de clocher
  3. Les gouvernements doivent devenir nos gouvernements
  4. Nous n’avons plus le choix, il nous faut passer à l’action politique[8]

À partir de ce moment, les comités citoyens s’orientent vers des perspectives plus clairement sociales-démocrates et mettent sur pied des projets autonomes s’adressant à l’ensemble de la population. Le but est de lier les travailleur·euse·s présent·e·s dans les quartiers ouvriers comme Rosemont ou Hochelaga-Maisonneuve et les chômeur·euse·s majoritaires dans les quartiers populaires de Saint-Henri ou de Saint-Jacques[9]. L’appellation de « comité de citoyens » est abandonnée au profit de celle de « groupes populaires » ou « comité de travailleurs ». C’est le cas du Comité des citoyens de Mercier qui devient le Comité des travailleurs de Mercier à l’été 1970. Certains groupes deviennent des « comités d’action politique » (CAP). Cette appellation s’inspire directement d’une initiative de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) qui souhaite étendre son action au-delà de la négociation des conventions collectives en créant des comités d’action politique dans divers quartiers[10]. Les CAP et les groupes populaires se multiplient dans les années suivantes et deviennent la pierre de touche de l’organisation populaire et ouvrière au Québec.

De gauche à droite : Groupe de citoyens en faveur de l’implantation d’une clinique communautaire, réunis au St-Columba’s Hall dans le quartier Pointe-Saint-Charles à Montréal (Source : BAnQ Vieux-Montréal, Fonds Armour Landry). Rassemblement de citoyens de la Petite-Bourgogne, expulsés de leurs logements alors que leur quartier s’apprête à être rasé (Source: Archives de la Ville de Montréal). Manifestation du Comité de citoyens de Milton Parc (Source : Mémoire des montréalais).

La construction de l’autonomie citoyenne

Un des premiers projets communautaires d’envergure est la Clinique des citoyens de Saint-Jacques qui ouvre ses portes le 28 octobre 1968, au 1764 rue Saint-Christophe à Montréal[11]. La clinique, organisée par les citoyen·ne·s du quartier en collaboration avec des médecins bénévoles, offre des services gratuits aux habitant·e·s du quartier, un des plus pauvres de Montréal, dans un contexte où l’assurance maladie n’existe pas encore[12]. La clinique autogérée veut briser le rapport de pouvoir entre les soignant·e·s et les soigné·e·s. Les décisions sont prises par consensus et les médecins doivent accomplir plusieurs tâches afférentes, comme laver les planchers. En contrepartie, les citoyen·ne·s sont impliqué·e·s dans le fonctionnement de la clinique et accomplissent certaines tâches habituellement réservées au personnel spécialisé. La médecine, jusqu’alors réservée aux élites, se démocratise. Les docteurs de la clinique se perçoivent comme de simples travailleurs dont la fonction est de soigner les gens, à l’image des mécaniciens dont la fonction est de réparer les voitures[13]. Bientôt, la clinique ouvre une Maison des citoyens qui accueille le Comité des citoyens de Saint-Jacques[14]. Peu après, une autre clinique est créée dans le quartier Saint-Henri. Des centres d’aide légale, comme la Clinique Pointe-Saint-Charles ou la Clinique Saint-Louis, ouvrent leurs portes vers 1970[15]. En 1971, cinq cliniques communautaires du genre existent à Montréal et on en retrouve aussi à Québec, Sherbrooke et Hull.

On compte, parmi les diverses initiatives mises sur pied au tournant des années 1970 des « maisons du chômeur », des coopératives d’alimentation, des associations de locataires, des garderies, etc. Les comités d’action politique et les groupes populaires s’intéressent à la plupart des enjeux qui touchent la vie quotidienne matérielle des classes populaires, tout en appuyant sporadiquement des groupes de travailleur·euse·s en grève[16]. En créant ces institutions en toute autonomie, les communautés rompent avec la simple revendication : elles se donnent les services dont elles ont besoin. Elles passent de l’impuissance à l’action. Ces comités poursuivent leur travail tout au long des années 1970, avec des perspectives plus ou moins radicales selon les cas.

À gauche : un dessin représentant les cliniques populaires qui se multiplient à Montréal dans les années 1970 (Solidaire, no.5, sept 1973, photo par Archives Révolutionnaires). À droite : à l’intérieur de la Clinique Saint-Jacques, qui reste en activité jusqu’aux années 1980 (Bulletin populaire, vol.4, no.10, 15 mai 1975).

Le Front d’action politique (FRAP)

En 1970, les groupes populaires et des syndicalistes s’unissent pour créer un parti municipal à Montréal : le Front d’action politique (FRAP). Les premiers cherchent à s’allier pour augmenter leur capacité d’action, alors que les seconds prennent acte de l’ébullition dans le domaine social. Les centrales syndicales cherchent à élargir leur champ d’action au-delà de la défense des droits des travailleur·euse·s dans les entreprises. Alors que les luttes sociales prennent de plus en plus d’importance, les grandes centrales (CSN, FTQ, CEQ[17]) critiquent l’État et le capitalisme. En élargissant leur champ d’action et en développant des pratiques combatives, les syndicats souhaitent devenir les véhicules à travers lesquels les travailleur·euse·s construisent leur pouvoir politique et économique. C’est l’idée du « deuxième front » développée par la CSN.

Cette nouvelle conception est présentée au congrès de la CSN d’octobre 1968 par Marcel Pepin, alors président, dans son rapport intitulé Le deuxième front. Il vise à ce que les travailleur·euse·s, par l’entremise de leurs syndicats, prennent en charge l’entièreté des questions sociales et politiques. Si les syndicats assurent l’ordre dans les entreprises – par la négociation des conditions de travail et des salaires – ils n’ont pratiquement aucun pouvoir à l’extérieur des usines et des shops[18].Cette ouverture aux questions sociales hors des lieux de travail se concrétise dans la participation de militants de la CSN à la création de plusieurs Comités d’action politique (CAP) et de groupements citoyens.

Les groupes populaires de Montréal, quant à eux, sont conscients qu’en restant désunis et en travaillant chacun sur leurs enjeux spécifiques, ils limitent leur capacité d’action. Ils décident donc de se fédérer et de s’allier avec les syndicalistes du « deuxième front ». Tous ont la volonté de prendre en charge les problèmes de la vie quotidienne des travailleurs et des travailleuses, de promouvoir une démocratie par le bas et de construire sur le long terme le pouvoir des salarié·e·s. Les colloques régionaux intersyndicaux d’avril et de mai 1970 cristallisent la volonté de fonder un parti politique comme moyen d’expression et d’action permanent pour les militant·e·s[19]. En mai 1970, le Front d’action politique (FRAP) est créé. Il rassemble des militant·e·s de gauche, des syndicalistes et des membres des groupes populaires[20]. Pour ses dirigeants, ce parti municipal est la première étape qui doit mener à la création d’une organisation politique à l’échelle du Québec. Le premier congrès du FRAP se tient en août 1970 et rassemble près de 400 membres. Fait notable, si le FRAP est un parti montréalais, son projet suscite l’intérêt de plusieurs organisations d’autres villes au Québec : le Mouvement des locataires de Québec, les comités des citoyens de Saint-Sauveur et de Saint-Jean-Baptiste, le Comité anti-pauvreté de la Rive-Sud de Montréal et le comité ouvrier de Saint-Jérôme sont notamment présents au congrès[21].

Le FRAP agit comme organe de coordination des différents groupes qui décident de leurs orientations et de leurs priorités organisationnelles en congrès. L’objectif est de construire un « pouvoir populaire[22] », soit une « véritable démocratie économique et politique[23] ». La lutte au niveau municipal est une première étape qui a l’avantage d’être à « échelle humaine[24] ». Alors que la politique est dominée par les intérêts du grand capital, les travailleur·euse·s sont toujours à risque de perdre leurs acquis. Le logement est aux mains de spéculateurs immobiliers et de firmes, la culture et l’information sont dominées par les grandes entreprises médiatiques, tandis que tout le domaine de la consommation est soumis à l’entreprise privée. En lutte sur trois fronts (la politique, le travail et la consommation), le parti propose dans son programme Les salariés au pouvoir ! (1970) une série de réformes structurelles : refonte de l’administration municipale, instauration d’un contrôle des loyers, création de cliniques populaires cogérées par les habitant·e·s des quartiers et les travailleur·euse·s de la santé, mesures favorisant l’extension du mouvement coopératif, etc.[25] Si le FRAP ne se dit pas socialiste, il est par contre résolument critique du capitalisme[26]. D’ailleurs, son projet motive les classes populaires, alors que 35 % des membres du FRAP à sa fondation sont des ouvriers spécialisés, des techniciens ou des travailleurs non qualifiés ; les ménagères représentant 4 % des membres[27].

Au moment où paraît le programme du FRAP, le parti coalise quatorze CAP. Parmi eux, les CAP de Saint-Henri, Sainte-Anne, Saint-Louis, Saint-Jacques, Papineau, Maisonneuve, Saint-Édouard, Villeray, Rosemont, Ahuntsic et Mercier[28]. Six des CAP qui composent le FRAP sont des organisations qui existaient avant la création du parti, alors que les autres sont créés expressément en vue des élections municipales d’octobre 1970[29]. Le FRAP est alors très populaire. Le nombre d’adhérents passe de 600 en août 1970 à près de 1 100 en octobre[30]. Ce mouvement d’enthousiasme est stoppé net par un évènement majeur qui ébranle tout le Québec : la Crise d’Octobre et l’invasion de la province par l’armée canadienne.

SÉPARATION ÷ 2 – Une exposition virtuelle d’Anarchives

1er mai 2023, par Archives Révolutionnaires
Le collectif Anarchives a été créé en 2013 à Montréal, dans l’objectif de rendre compte de l’histoire des mouvements contestataires et révolutionnaires au Québec. Par le (…)

Le collectif Anarchives a été créé en 2013 à Montréal, dans l’objectif de rendre compte de l’histoire des mouvements contestataires et révolutionnaires au Québec. Par le travail de mémoire et à travers la mise en valeur d’artéfacts militants, il a cherché à réactiver en nous la pratique révolutionnaire : « En fouillant les archives, ce n’est pas à un groupe, à une idéologie ou à un événement particulier que nous voulons rester fidèles, mais à ce qui du passé nous appelle. Ses formes, actions et écrits portent la trace de l’esprit et des volontés qui les ont animés, et dont l’expérimentation interpellait celles à venir. Si nous avons l’impression de revivre sans cesse la bataille de Saint-Denis et la grève d’Asbestos, c’est que le présent est le champ des batailles passées, où les victoires sont autant de sursis et les défaites des invitations à être retentées. C’est bien connu, on ne fait de l’histoire qu’en la faisant : ces archives nous tiennent parce qu’elles nous engagent à l’action, maintenant. »

Le travail archivistique du collectif s’est échelonné de 2013 à 2019, malgré qu’il ait poursuivi ses réflexions et son travail militant dans les années suivantes. Puisque Archives Révolutionnaires s’inscrit en continuité avec la mission d’Anarchives, nous rendons disponible sur notre site web leurs expositions virtuelles, dont Transnational 1968 (créée en 2018) et l’exposition ci-dessous.

L’exposition Séparation ÷ 2 (créée en 2016) se veut une réflexion historique et théorique sur deux séparatismes présents au Québec, celui des francophones et celui des peuples autochtones. Ces deux mouvements, parfois parallèles, parfois en chassés-croisés, parfois en confrontation, éclairent l’histoire des luttes d’ici. La présente version de l’exposition est légèrement modifiée en regard de l’évolution de nos recherches dans les dernières années.

SÉPARATION ÷ 2


De deux séparatismes, l’un : blanc-bec du Québec, qui de tricoté serré en terroir, s’en va en beau joual vert, frustré qu’il est d’un pays pour le monde, jusqu’à ravir des ministres et les asseoir en coffre de chars.

Et l’autre : anishinabé ou onkwehonwe, peuples premiers, décimés par intoxication, spoliation et acculturation, mais d’autant plus résolus à reprendre leur dû sur l’île de la Tortue, de blocages de sentiers en caporaux Lemay.

À partir de documents d’époque, le collectif Anarchives met côte à côte, face à face et dos à dos ces séparations divisées qui mettent à mal l’unité nationale.


LIEUX COMMUNS

Québec

Le séparatisme québécois se sépare, entre autres, sur la question de la séparabilité du territoire. D’un côté, la tendance électorale, d’abord incarnée par le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) puis par le Parti Québécois (PQ), s’inspire du centralisme français, contre l’esprit « communautariste » du Commonwealth britannique. Le basculement du centre de gravité idéologique sur la métropole parisienne entraîne ce souverainisme québécois à reprendre pour son compte la devise d’une nation indivisible, en cela farouchement opposée à toute séparation ultérieure.

D’un autre côté, par contre, il y a eu tous ces groupes qui ont refusé de remettre la souveraineté aux mains de l’éventuelle fondation d’une république constituante, préférant une réalisation immédiate de l’indépendance dans une perspective révolutionnaire et socialiste, avec les moyens du bord. Le FLQ, notamment, dans le cadre sa campagne de l’été 1970 pour sortir le séparatisme de son isolement insulaire à Montréal, a réalisé une véritable extension tentaculaire d’espaces sécessionnistes, que ce soit à la ferme du Petit Québec libre (Cantons-de-l’Est), à la Maison du pêcheur (Gaspésie) ou dans une myriade d’autres lieux collectifs parsemés sur le territoire.

Ces espaces servaient à la fois de points de contact et de propagande auprès des populations défavorisées par l’économie coloniale, et de lieux de rassemblement pour toute une jeunesse effervescente, en quête de subversion festive. Les Comités d’action politique (CAP), qui s’étaient installés dans une bonne partie des quartiers de Montréal, visant la prise de territoires et de ses leviers économiques et sociaux, étaient aussi liés aux « communes révolutionnaires » des campagnes.

Après la Crise d’octobre 1970, la répression des zones de luttes qui s’étaient créés autant en milieu rural qu’en zone urbaine laisse place à l’éclosion d’un vaste réseau de communes, où le partage de moyens matériels et économiques se perpétue, dans une ambiance néanmoins résolument convertie de la politique indépendantiste à la sous-culture hippie. Sur un autre plan, le mouvement se réorganise selon des perspectives socialistes, dans les syndicats ou des organisations marxistes-léninistes.

Le Petit Québec libre, Manifeste, 1970. 

En 1970, le Quatuor de jazz libre du Québec acquiert, via les réseaux felquistes, une ferme dans les Cantons-de-l’Est qui devient le lieu de rencontres foisonnantes entre politique et contre-culture, jusqu’à ce que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) y provoque un incendie en 1972.

Communes dans Lanaudière. Extrait de la revue Mainmise, été 1978. 

Le mouvement des communes et des coopératives prend son essor dans les années 1970, constituant un véritable réseau de vie collective à la campagne. Ce réseau, de plus en plus contre-culturel, existe en parallèle des organisations politiques classiques.

Maison du pêcheur. Photographie, été 1969, Percé.

Lancée par des militants du FLQ – dont on distingue Paul Rose en avant plan – l’expérience tumultueuse de la Maison du pêcheur est marquée par le lien avec les travailleurs et les jeunes de la Gaspésie, mais fait face aux attaques de la police et de riches propriétaires de campings dans les environs. En se rapprochant des pêcheurs gaspésiens, elle visait à exporter la Révolution hors de Montréal.

Le Village du Carré Saint-Louis. Couverture, vol.2, no.1, 11 mars 1970

La population étudiante contestataire du Montréal d’alors se concentre beaucoup dans le quartier du carré Saint-Louis, haut lieu de la vente de drogue. Un bulletin bimensuel sera produit pour donner des nouvelles de la vie du quartier, à l’imprimerie du coin. On y parle politique, indépendance et contre-culture.

Autochtones

Du point de vue autochtone, la question du territoire implique un conflit fondamental avec la conception européenne d’une souveraineté nationale délimitée par des frontières étanches. Parmi les centaines de peuples qui vivaient, souvent de manière nomade, sur l’île de la Tortue, l’identité était partagée entre une appellation générique comme « êtres humains » (onkwehonwe en langue iroquoienne et anishinabe en algonquin) et un nom directement lié au territoire (Kanienke’haka pour « ceux de la terre du silex », Onöndowága pour « ceux des collines », etc.). Ainsi ces peuples entretenaient un rapport distinct aux territoires, tout en ayant une conception différenciée de celle des Européens quant à la propriété privée. Dès leur arrivée, les Européens tentent de remplacer ces appellations territoriales par des noms propres de nations, divisant les Anishinabés en une multitude de races, Outaouais, Potawatomis, Mississaugas, Ojibwés, etc. – et tirent avantage des différends entre peuples, les entremêlant aux conflits entre les empires coloniaux.

C’est pourquoi la résistance autochtone a souvent pris la forme d’une transgression des frontières dessinées par les empires européens, notamment par la pratique de l’occupation et la réappropriation de terres. Depuis l’occupation du parc national de la Pointe-Pelée en 1922, les Premières nations n’ont jamais cessé d’appuyer, voire de réaliser leurs revendications territoriales par des prises de territoire.

En 1969, l’occupation du pont frontalier d’Akwesasne, réserve mohawk stratégiquement divisée entre les États-Unis, le Québec et l’Ontario, a lancé le mouvement séparatiste iroquois sur une stratégie autonomiste qui aboutira à la reprise, armes à la main, d’un vaste camp de vacances abandonné à Moss Lake, dans l’État de New-York, en 1974. Rebaptisée Ganienkeh, cette terre sera déclarée territoire indépendant auprès des Nations Unies, au prix de grandes tensions avec des groupes suprématistes blancs locaux, dont des échanges de coups de feu. Cela n’empêchera cependant pas Ganienkeh de continuer à exister jusqu’à nos jours.

De l’occupation du Anishinabe Park par l’Ojibway Warrior Society en 1974 au blocage du développement immobilier à Caledonia, près de la réserve de Six Nations, en 2006, en passant par les crises d’Oka, Ipperwash ou Gustafsen Lake, c’est toujours la question de l’appropriation et de l’usage du territoire qui est en litige dans les affrontements les plus tendus avec la police coloniale.

Anishinabe Park. Kenora, Ontario, 1974. 

En juillet 1974, l’Ojibway Warrior Society entreprend une occupation dans le parc Anishinabe, qui avait été vendu à la ville de Kenora par le gouvernement fédéral sans le consentement des Autochtones, en 1959. Pour près d’un mois, plus de 150 Autochtones, dont plusieurs armés de fusils et de bombes artisanales, affrontent les forces coloniales.

Defend, support Ganienkeh. Affiche pour une campagne internationale de dons, 1974. 

La réappropriation d’un ancien camp de vacances pour filles fortunées, près de Moss Lake dans l’État de New-York, attire des centaines de Mohawks pour refaire leur vie dans un cadre traditionnel. Au début des années 1980, des négociations avec le gouverneur de l’État, Mario Cuomo, mèneront les Mohawks à obtenir une autre terre près de Plattsburgh.

Ganienkeh Manifesto. Manifeste adressé à l’ONU, 1974. 

Si les gouvernements coloniaux font tout pour oublier l’illégalité de leur vol des terres autochtones, ces derniers s’adressent souvent aux instances internationales pour faire reconnaître leurs droits ancestraux.

Occupation du Bureau des affaires indiennes, à Washington. Photo, 1972. 

Après avoir fait le tour des États-Unis dans le cadre du Trail of Broken Treaties, un groupe d’environ 500 Autochtones de l’American Indian Movement (AIM) se rassemble au Bureau of Indian Affairs, dans la capitale américaine. Ils y resteront plus d’une semaine, causant près d’un million de dollars en dommages.

Caledonia. Photo, 2006.

La construction d’un important développement immobilier à Caledonia, sur des terres réclamées par la réserve de Six Nations, près de Brantford, en Ontario, cause une gronde immense. Un appel est lancé pour occuper le terrain contesté, et des milliers d’Autochtones érigent des barricades. Après de violents affrontements, le projet est abandonné.

Occupation du pont frontalier international d’Akwesasne, 1968. Images tirées du film You are on Indian Land, de Micheal Kanentakeron Mitchell, 1969, ONF. 

La réserve d’Akwesasne, Saint-Régis de son nom colonial, est divisée entre le Québec, l’Ontario et les États-Unis, ce qui complique grandement les déplacements de ses résidents. En 1969, ils ont entrepris le bloquer son pont frontalier, relançant une intense vague de contestation dans les territoires mohawks.

RESSOURCES INHUMAINES

Québec

C’est bien connu, la résurgence du souverainisme québécois coïncide avec l’entreprise de rénovation institutionnelle, politique, culturelle et économique qu’on appelle la Révolution tranquille. Ce projet, à l’origine, lie largement l’intelligentsia progressiste, comme en témoigne la proximité de certaines figures-clés du mouvement souverainiste et libéral au début des années 1960 – le felquiste Pierre Vallières et le futur premier ministre Pierre Elliot Trudeau écrivant tous deux dans la revue Cité Libre –, mais leur relation était à l’origine des plus ambiguës. L’insistance, en l’espèce, de la revue Parti Pris sur la nécessité de laïciser l’État québécois la positionne dans une alliance de fait avec les colombes du parti libéral, dressés tous deux contre le clergé conservateur. Mais la question du séparatisme aura tôt fait de les repousser aux antipodes de l’échiquier politique. Une certaine tendance, dans les années 1960, à concevoir le rattrapage du Québec à l’égard des autres pays occidentaux comme un passage obligé, a cependant continué de réunir les grands partis politiques (Union nationale, Parti libéral, Parti québécois), quitte à entrer en conflit avec les populations autochtones.

Ce phénomène relève du caractère développementaliste commun aux nationalismes québécois et au libéralisme canadien, à une époque où la critique de la société industrielle restait très minoritaire. La nationalisation de l’électricité, sous le slogan « Maître chez nous ! », tout comme la réalisation de chantiers hydroélectriques massifs (Baie-James, Manic 5, etc.), s’inscrit par ailleurs dans la conception selon laquelle la modernisation est essentielle à l’émancipation (sociale et nationale). Le contentieux entre les partis semble plutôt porter sur la question de la redistribution des richesses issues de l’exploitation des ressources, alors que Maurice Duplessis n’hésitait pas à les brader aux Américains. À l’exception des quelques épisodes où le mouvement syndical – malgré l’intérêt certain qu’il portait au développement – a pu suspendre, retarder, voire saccager les infrastructures extractives (grève d’Asbestos, destruction du chantier de la Baie James en 1974), le progressisme technique a fait l’objet d’un singulier consensus au Québec, offrant aux uns comme aux autres le rêve d’un « New Deal » pouvant régler le problème de la jeunesse chômeuse excédentaire, dans la perspective du plein emploi.

Maîtres chez nous, affiche du Parti libéral, 1962. 

C’est Jean Lesage, lors de la campagne électorale de 1962, qui lance ce slogan à saveur nationaliste. La nationalisation de l’électricité est alors un enjeu majeur et le slogan réussit à associer ferveur nationale, développement et modernisation.

Projection d’un film promotionnel montrant le progrès du chantier de la Baie-James.

Annoncé par Robert Bourassa en 1971, le « projet du siècle » devait venir répondre aux problèmes du chômage et fournir en électricité les nouvelles industries. Rapidement contesté par les Cris, le projet devient l’emblème de la résistance des Autochtones du Nord.

La plus grande mine d’or au Canada. Malartic, Abitibi-Témiscamingue.

Au Québec, l’économie de régions entières tient sur l’extraction. Au cours des années 1930, dans le contexte de la crise économique, une cinquantaine de familles partent de Montréal vers l’Abitibi-Témiscamingue pour extraire les ressources – bois et minerai – de ce territoire anishinabé, bientôt rejointes par des travailleurs d’Europe de l’Est. Le Canada est le chef de file mondial dans l’industrie minière, faisant notamment des ravages dans les territoires autochtones d’Amérique latine.

(Courtoisie / Osisko)

Nouveau-Québec, La Presse, 23 mai 1912. 

En 1912, le Parlement canadien transfère le district d’Ungava à la province de Québec, après que le Dominion du Canada l’ait acheté à la compagnie de la Baie d’Hudson. Si le Québec double son territoire administratif, bien peu de Blancs s’y aventureront avant les années 1960.

Grève de l’amiante. Photo d’un camion de vivres du CTCC, 1949.

Quand la grève d’Asbestos éclate, en février 1949, les demandes sont simples : une augmentation de 15 cents de l’heure du salaire horaire et l’élimination de la poussière d’amiante sur les lieux de travail. Mais lorsque la Johns-Mansville engage des briseurs de grève, les grévistes ripostent et barrent les voies d’accès à la ville. En prônant la tempérance face aux grévistes, Pierre Elliot Trudeau lancera sa carrière politique.

Faire le plein d’emplois. Congrès de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), 1983. 

Renouant avec le syndicalisme d’affaires et le principe de la concertation à la fin des années 1970, la FTQ lance son Fonds de solidarité en 1983. Il vise à investir dans des entreprises québécoises afin de préserver des emplois, dans le contexte de la récession. Le Fonds de solidarité est aujourd’hui un investisseur majeur dans les infrastructures extractives, détenant notamment plus de 16 % des parts du plus grand pipeline aux USA, le Colonial pipeline.

Autochtones

À bien y regarder, le développement des infrastructures représente un moyen par lequel les Européens ont pu triompher des Autochtones d’Amérique. Au prix de la mort de 90 % des Autochtones dans les premières 300 années de la colonisation, le continent s’est vu traversé par les rails, puis asphalté d’un océan à l’autre, en découvrant sur le chemin des ressources autrefois insoupçonnées. Dans le cas paradigmatique des Métis du Nord-Ouest, par exemple, l’insurrection n’a pu être matée que lorsque le chemin de fer du Grand Tronc a permis d’y acheminer une quantité suffisante de troupes canadiennes.

Or, si cette hécatombe a principalement considéré le mode de vie des indigènes d’Amérique comme un obstacle au développement capitaliste, c’est sans doute parce que celui-ci présente de profondes incompatibilités avec celui-là. Le mode de vie semi-nomade, tout particulièrement, suppose une religiosité « animiste », où les être humains doivent entretenir des échanges « diplomatiques » avec les esprits animaux afin que les proies acceptent de s’offrir à eux. D’où le caractère profondément spirituel de la résistance autochtone au développement industriel – dont la résistance au pipeline DAPL à Standing Rock offre un exemple frappant –, et qui ne cède en rien au chantage du développement.

D’un autre côté, que ce soit par leur dispersion dans des territoires éloignés voués à l’extraction ou par une stratégie coloniale consciente de division des territoires, les réserves autochtones servent souvent de point de passage pour quantité d’infrastructures. La réserve mohawk de Kahnawake, par exemple, est traversée autant par des autoroutes que la voie maritime du Saint-Laurent, des lignes haute tension, des ponts et des chemins de fer. Il n’est donc pas étonnant que la résistance indigène a tôt fait d’adopter la tactique du blocage de ces voies de communication. Le blocage représente certainement la tactique la plus répandue parmi les luttes autochtones contemporaines. Il ne se passe pas une année sans qu’un blocage de chemin forestier vienne compromettre une mine à ciel ouvert ou des coupes forestières en territoire innu, attikamekw, cri ou algonquin. Sur ces vastes terres où l’homme blanc n’apparaît que pour piller les ressources sans compter les dégâts, le spectre des résistances autochtones pèse lourd sur des infrastructures cruciales. Ainsi les Cris ont pu bloquer pendant de longues années le projet pharaonique du barrage de la Baie-James, et les Innus ont pu mettre un frein aux vols à basse altitude des chasseurs de l’OTAN en occupant le tarmac de la base militaire de Goose Bay, au Labrador. C’est que, comme le disait Karionaktajeh, le théoricien fondateur de la Mohawk Warrior Society, « davantage de technologie signifie davantage de points faibles pour les grandes puissances. »

NOS PERSPECTIVES POLITIQUES – Archives Révolutionnaires

24 avril 2023, par Archives Révolutionnaires
« Les archives ne sont qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens. » Le collectif Archives Révolutionnaires a été créé à Montréal au printemps 2017 avec (…)

« Les archives ne sont qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens. »

Le collectif Archives Révolutionnaires a été créé à Montréal au printemps 2017 avec l’objectif de revisiter le passé militant pour informer les luttes actuelles. Notre choix de traiter les luttes révolutionnaires est partisan et vise à renforcer le mouvement révolutionnaire actuel grâce aux apports des générations qui nous précèdent. Notre attention se focalise d’abord sur l’histoire du Québec, le lieu où nous luttons. Le projet se déploie selon trois axes : la mission archivistique, la réflexion historique et l’arrimage avec les luttes actuelles. Au-delà du choix de notre objet de recherche, nous menons notre travail archivistique et historique avec le plus de rigueur et d’objectivité possible, selon les normes disciplinaires actuelles. Nous transmettons ensuite nos résultats aux mouvements contemporains afin d’animer une réflexion critique avec nos camarades, permettant de voir quels usages peuvent être faits de nos découvertes.

Notre travail s’inscrit dans une perspective non dogmatique : nous collectons, préservons et analysons la totalité des documents produits par les mouvements révolutionnaires, d’extrême-gauche et de gauche au Québec depuis l’Âge des Révolutions (vers 1775-1840) jusqu’à nos jours. Nous privilégions les archives liées aux mouvements communistes, socialistes et anarchistes, car elles sont généralement sous-étudiées par les grandes institutions alors même qu’elles offrent de nombreuses leçons pour les révolutionnaires aujourd’hui. Notre travail d’analyse historique se fait dans une perspective matérialiste, inspirée par Karl Marx, avec les apports de la méthode contextualiste développée par Quentin Skinner, qui cherche à comprendre un discours ou une pratique dans son contexte, sans y projeter nos propres valeurs. Par ailleurs, nous désirons informer l’ensemble des mouvements actuels se réclamant de la pensée révolutionnaire et de gauche. Nous visons à développer la réflexion commune afin d’ouvrir un horizon stratégique à même de renverser le système capitaliste et d’instaurer une société gérée par et pour le peuple, dans le respect de la dignité de toutes et de tous.

Lyubov Popova (1889-1924). Wikicommons.

Malgré notre volonté d’objectivité quant à notre travail archivistique et historique, il nous faut reconnaître certaines influences politiques. Notre travail et les membres de notre collectif adoptent une perspective marxiste entendue au sens large, matérialiste, anti-capitaliste et visant l’établissement d’une société sans classe. Nous sommes sensibles aux apports de divers théoriciens de la tradition marxiste (Vladimir Ilitch Lénine, Antonio Gramsci, Nikos Poulantzas, Georges Labica, etc.) ainsi qu’à de nombreux autres courants révolutionnaires, dont les conseils ouvriers, le syndicalisme révolutionnaire, la gauche maoïste, l’opéraïsme ou encore l’Autonomie italienne. La pensée anti-impérialiste demeure fondamentale pour nous dans la lutte contre le capitalisme et pour la libération des peuples, qu’elle soit communiste (Ho Chi-Minh, Fidel Castro, Black Panther Party) ou libertaire (PYD au Rojava, mouvement zapatiste).

De manière plus située, nous nous intéressons aux différents partis communistes canadiens et québécois, aux mouvements ouvriers et populaires, comme la One Big Union (OBU), aux grandes grèves des années 1930-1950, à la période socialiste des centrales syndicales québécoises, aux expériences des Comités d’action politique (CAP) ou encore aux luttes de solidarité internationale. Une conjoncture importante dans nos recherches et comme inspiration reste le mouvement ouvrier et populaire multiforme des années 1970 au Québec, avec ses groupes militants de base et ses nombreuses publications, mais aussi sa volonté stratégique d’établir un véritable mouvement révolutionnaire uni, en mesure de rompre avec le système de classe et d’instaurer un socialisme original.

Nous considérons que le capitalisme est actuellement le système le plus structurant et qu’il est responsable de la majorité des inégalités, oppressions et violences subies par les peuples du monde entier. Cela dit, nous restons sensibles aux jonctions entre oppressions de classe, de race et de sexe. Dans la continuité des pensées de Claudia Jones, d’Angela Davis ou de Québécoises Deboutte !, nous tentons de saisir la complexité des rapports sociaux de domination pour trouver des moyens de les dépasser. Nous accordons aussi une large place dans nos recherches archivistiques et historiques aux groupes ayant subi un faisceau d’oppressions interreliées, en privilégiant les expériences révolutionnaires à même d’enrichir les luttes contemporaines.

En raison du conflit idéologique qui se joue entre les tenants du libéralisme-capitalisme et les militant-e-s révolutionnaires, nous faisons usage de différents corpus sociologiques et « culturels » à même de nous outiller. Nous nous inspirons de la pensée d’Antonio Gramsci pour comprendre la guerre de positions qui se joue actuellement, et pour travailler à la construction d’une contre-hégémonie. Ainsi, notre travail se veut un apport, par l’entremise de l’histoire, à la (re)construction d’une conscience de classe devant supporter une action révolutionnaire à venir. Nous croyons que la pensée gramscienne permet de figurer une organisation révolutionnaire pertinente grâce à l’arrimage qu’elle propose entre le travail intellectuel et le travail militant. La pensée de Pierre Bourdieu nous sert aussi pour comprendre le fonctionnement des structures sociales actuelles et la manière dont il est possible de les saper. Enfin, nous nous appuyons sur différentes revues québécoises, notamment Chroniques (1975-1978), qui ont tenté dans les années 1970 de comprendre le rôle de la culture dans la domination bourgeoise.

Au regard de la crise climatique provoquée par le capitalisme, nous sommes sensibles à la pensée écologiste radicale des cinquante dernières années. Nous nous inspirons d’André Gorz, de l’écomarxisme et de la pensée critique de la technologie. Pourtant, notre critique de la technologie n’est pas un rejet de la technique : nous critiquons la manière dont certaines techniques et technologies ont été mises en forme par le capitalisme, les rendant ainsi aliénantes pour les travailleuses et les travailleurs. Dans la mesure où une technologie n’est ni destructrice pour la nature ni aliénante pour les humains, et qu’elle procure un meilleur niveau de vie, nous y sommes favorables. Notre pensée politique globale répond d’ailleurs à cet impératif : la création d’un monde écologiquement viable, à même de supporter une société non aliénante.

Nous souhaitons le développement d’une société réellement démocratique, gérée par et pour le peuple à tous les niveaux. Nous voulons que les enjeux relatifs à une rue soient pris en charge par les habitant-e-s concerné-e-s, et que toutes et tous puissent participer aux décisions globales affectant leur province ou leur pays. Une telle démocratie ne s’oppose pas à une certaine représentativité, accompagnée de la redevabilité et de la révocabilité. Cette société doit garantir une égalité réelle entre toutes et tous, économiquement, politiquement et en dignité. L’ensemble des personnes égales pourra gérer la production socialisée et les structures politiques afin que toutes et tous jouissent d’un niveau de vie acceptable. Enfin, un travail et des activités épanouissantes devront être fournis à chaque personne, dans un cadre écologique.

De manière générale, nous essayons d’articuler une pensée scientifique dans nos travaux avec une sensibilité pour les traditions nommées qui peuvent selon nous inspirer les mouvements actuels et les aider à gagner en puissance puis à triompher. Nous devons prendre au sérieux notre passé, grâce à une pratique matérialiste rigoureuse, afin de nous (re)constituer en tant que force révolutionnaire pour atteindre l’émancipation. Ce travail, nous souhaitons le partager avec celles et ceux qui mènent des luttes anti-impérialistes, décoloniales, anti-capitalistes et écologiques, ainsi qu’avec la jeunesse militante et les mouvements ouvriers, populaires et syndicaux. Ensemble, nous sommes la révolution en marche.

Lyubov Popova (1889-1924). Wikicommons.

TRANSNATIONAL 1968 – Une exposition virtuelle d’Anarchives

17 avril 2023, par Archives Révolutionnaires
Le collectif Anarchives a été créé en 2013 à Montréal, dans l’objectif de rendre compte de l’histoire des mouvements contestataires et révolutionnaires au Québec. Par le (…)

Le collectif Anarchives a été créé en 2013 à Montréal, dans l’objectif de rendre compte de l’histoire des mouvements contestataires et révolutionnaires au Québec. Par le travail de mémoire et à travers la mise en valeur d’artéfacts militants, il a cherché à réactiver en nous la pratique révolutionnaire : « En fouillant les archives, ce n’est pas à un groupe, à une idéologie ou à un événement particulier que nous voulons rester fidèles, mais à ce qui du passé nous appelle. Ses formes, actions et écrits portent la trace de l’esprit et des volontés qui les ont animés, et dont l’expérimentation interpellait celles à venir. Si nous avons l’impression de revivre sans cesse la bataille de Saint-Denis et la grève d’Asbestos, c’est que le présent est le champ des batailles passées, où les victoires sont autant de sursis et les défaites des invitations à être retentées. C’est bien connu, on ne fait de l’histoire qu’en la faisant : ces archives nous tiennent parce qu’elles nous engagent à l’action, maintenant. »

Le travail archivistique du collectif s’est échelonné de 2013 à 2019, malgré qu’il ait poursuivi ses réflexions et son travail militant dans les années suivantes. Puisque Archives Révolutionnaires s’inscrit en continuité avec la mission d’Anarchives, nous rendons disponible sur notre site web leurs expositions virtuelles.

L’exposition Transnational 1968 (créée en 2018) présente des photos et des affiches produites lors des nombreux mouvements sociaux qui ont marqué l’année 1968 à travers le monde. Cinquante ans plus tard, l’écho des revendications provenant du Québec, du Mexique, des États-Unis, de la Palestine, de l’Afrique du Sud, de l’Italie, du Japon, de la Tchécoslovaquie, d’Espagne ou d’Allemagne trouvent leur chemin jusqu’à nous.

TRANSNATIONAL 1968


68 est un rêve de grève sans trêve. Quelques drapeaux en lambeaux de ces luttes passées qui nous traversent encore aujourd’hui ont été réunis ici. Comme les vêtements des pauvres qui ont été usés jusqu’à la corde, ces témoins de 68 étaient difficiles à repérer. Ils ne trouvent pas leur place aux Beaux-Arts de ce monde ou dans tout autre régurgit de bonne volonté commémorative qui converti ces œuvres en simples objets de consommation historique. Nous tenions aussi à rappeler que les renégats de cette époque sont légion, du Québec aux États-Unis, en passant par la République tchèque et le Mexique.

Ces enfants de la Deuxième Guerre mondiale auront été les meilleurs agents de propagande du néo-libéralisme triomphant : « On a fait 68 pour ne pas devenir ce qu’on est devenu. » Tu parles, yuppie !

Qu’à cela ne tienne, nous souhaitons rappeler qu’un bon nombre d’affiches et de photos accrochées ici ont été réalisées collectivement, anonymement, dans une perspective transocéanique et dans une esthétique radicalement anti-spectaculaire. Elles n’appartiennent à personne. Si les possibilités d’appropriation de 68 se sont multipliées pour les uns ces derniers temps, nous avons fait le pari de s’en servir à nos fins.

Commençons ici, avec l’expo. Pour chaque pays auquel nous nous sommes intéressés parmi tant d’autres, nous avons reproduit une grande affiche et d’autres plus petites. Nous avons aussi imaginé des titres à ces œuvres, qui faisaient écho à des livres écrits en 68 ; les affiches politiques parlent souvent d’elles-mêmes, mais à quoi nous font-elles penser, en 2018 ?


QUÉBEC

« Collaborer, c’est s’faire fourrer ! »
Affiche de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ)

Ancêtre de la CLASSE, l’UGEQ rassemble à partir de novembre 1963 les étudiants de l’Université Laval, de l’Université de Montréal et de l’Université de Sherbrooke. En 1966, l’association milite déjà pour la gratuité scolaire. En février 1968, elle fait paraître Université ou fabrique de ronds-de-cuir, un manifeste corrosif et inégal où l’on célèbre le fait de dénoncer de ce qui ne va pas dans la société : « Nous pensons que parler c’est déjà agir, si la parole contribue à é-motiver et à motiver. » Prenant le pouls de la colère qui gronde et dont ils auront des échos français quelques mois plus tard, ces jeunes mettent la table pour deux moments marquants dans l’histoire du Québec. Le Lundi de la matraque, cette émeute à la veille d’une élection fédérale lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1968 à Montréal, où 290 personnes furent arrêtées et 125 blessées. Dans cette rafle, il y avait entre autres Paul Rose et Jacques Lanctôt. Ils en tireront un livre, Le lundi de la matraque (Parti pris, 1968). Dans un deuxième temps, l’été a continué de chauffer les esprits. En octobre, un vaste mouvement de grève étudiante est déclenché. Le Parti québécois est fondé. En novembre, une charge de dynamite détruit un garage. Plus tard le même mois, une bombe cause pour 25 000 $ de dommages au magasin Eaton du centre-ville de Montréal. Ce n’est qu’un début…

« J’abolirai le gouvernement / Avec le métier de président »*
Pub pour L’Osstidcho, renommé « … de chaux » pour éviter la censure de l’époque (La Presse, 25 mai 1968) + Deuxième page de la bande dessinée sur L’Osstidcho avec entre autres Claudine Monfette, Mouffe, qui « FESSE ! » (Magazine Maclean de novembre 1968. Illustration : Jacques Delisle, Graphisme : Richard Désormeau)

Inspiré par la contestation états-unienne et de la jeunesse québécoise en beau joual vert, le Chaud show est créé à la dernière minute pour remplacer Les belles-sœurs de Michel Tremblay au Théâtre de Quat’Sous. Le happening fou furieux de Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier et Mouffe, sur une musique du Quatuor de jazz libre du Québec, est un électrochoc. Scrutant l’actualité, les camarades créent lLossticho king size en septembre 68. En décembre, la même troupe se rassemble pour une revue de l’année intitulée Peuple à genoux. En 69, c’est leur chant du cygne avec L’ossticho meurt à la Place des Arts… avec pour finale le I Have a Dream de Martin Luther King, suivi par un coup de feu.

* La marche du président, chanson de Gilles Vigneault et Robert Charlebois.


MEXIQUE

Los filósofos de la destrucción
Lithographie provenant de L’Atelier populaire (École des Beaux-arts de Paris, France)*

À l’été 1968, les manifestations étudiantes se multiplient au Mexique, avec le soutien du recteur de l’UNAM. Même s’il n’y a pas de cours durant cette saison, tout le dispositif entourant les Jeux olympiques d’été à Mexico a de quoi faire enrager…même la date d’ouverture, le 12 octobre, qui a été choisie parce qu’elle commémore la découverte de l’Amérique ! Le 2 octobre, quelques jours avant l’ouverture des Jeux, 10 000 policiers et militaires tirent sur une foule d’étudiants non armés sur la place des Trois Cultures à Tlatelolco pour protester contre l’autoritarisme du gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz. L’omerta règne encore à ce jour à propos du nombre de victimes : 200 et 300 morts d’un côté, « 4 morts, 20 blessés » selon les officiels…

* Des copies de cette affiche furent faites partout France et affichées à Paris avec des inscriptions de manifs de solidarité deux jours après le massacre. Ces copies raturées se vendent plus de 300 euros.

Los dioses del estadio
Photographie, anonyme, Associated Press / SIPA

Les athlètes afro-américains des Jeux de Mexico, mais aussi beaucoup de leurs compatriotes Blancs, affichaient sur leur veston un macaron portant l’inscription « Olympic project for human rights », comme l’Australien Peter Norman qu’on peut voir sur la photo. Le 16 octobre, les coureurs américains Tommie Smith et John Carlos protestent contre la ségrégation raciale aux États-Unis en baissant la tête et en pointant, lors de l’hymne américain, leur poing ganté de noir vers le ciel. Ils montrent ainsi leur soutien au Black Panthers et au Black Power. Les sprinteurs ont aussi posé sur le podium leurs paires de Puma Suede pour rappeler que les Afro-américains n’avaient même pas les moyens de s’offrir ce type de chaussures. Les deux sportifs vivent un enfer après ce geste : boycottage de toute compétition sportive, menaces de mort, renvoi… leur geste ne sera reconnu que dans les années 1990.


ÉTATS-UNIS

« Do It! »*
Affiche, anonyme, Chicago

Les Chicago 8 étaient Abbie Hoffman, Jerry Rubin, David Dellinger, Tom Hayden, Rennie Davis, John Froines, Lee Weiner et Bobby Seale. Ils furent accusés de conspiration, d’incitation à la révolte, et d’autres charges, à cause des émeutes contre la guerre du Vietnam qui se sont déroulées à Chicago lors de la Convention démocrate d’août 68. Seale, membre des Black Panthers et faisant initialement partie du Chicago 8, a été jugé séparément lors du procès. La répression des manifestations a été tellement violente que huit policiers ont été inculpés pour violation des droits civiques. Le procès des militants commença le 20 mars 1969 et fut largement médiatisé dû à la défiance, l’outrage et l’arrogance des prévenus. Le 18 février 1970, tous les inculpés furent acquittés des charges de conspiration. Cinq d’entre eux furent néanmoins reconnus coupables d’avoir franchi la frontière d’un État pour inciter à la révolte, un crime en regard d’une loi de 1968 contre les émeutes.

* Do It ! Scénarios de la révolution est un livre de Jerry Rubin. Avant de devenir ce qu’il honnissait, c’est-à-dire un yuppie, il a écrit : « Une société qui abolit toute aventure, fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible. »

« La Guerre, Yes Sir ! »*
Fuck the draft, de Kuromiya Kiyosh (sous le nom fictif de « Dirty Linen Corp »), New York, dans le journal contestataire Berkeley Barb

Durant la guerre du Vietnam (1955-1975), plusieurs jeunes Américains ont tenté d’échapper à la conscription. En 1965, David Miller, membre du « Pacifist Catholic Worker Movement » est le premier américain à brûler son avis de circonscription (draft). Un projet de loi est voté, menant à une forte criminalisation de cet acte, soumettant les dissidents à une amende de 10 000 $ et/ou à 5 ans de prison. En octobre 1967, lors du « Stop the draft week », plus de 1000 hommes retournent aux acteurs concernés leur avis de circonscription. À la fin de la guerre, l’État américain recense que plus de 600 000 hommes ont défié la « Selective service law », qui contraint tout Américain en âge de combattre et en bonne condition physique à se soumettre à la circonscription. L’avis de circonscription a été un symbole marquant de la lutte contre la guerre au Vietnam, surtout pour les étudiants, pour qui le brûler est devenu l’acte symbolique ultime de défiance.

En 1968, Kuromiya distribue l’affiche par la poste en suggérant de l’offrir en cadeau pour la fête des Mères. Il est par la suite arrêté par le FBI. Plus tard cette année-là, Kuromiya défie encore l’autorité en distribuant plus de 2000 copies de ces affiches à la Convention démocrate à Chicago.

* La Guerre, Yes Sir ! est un roman de Roch Carrier paru en 1968 sur la conscription et les relations entre francophones et anglophones.


PALESTINE

* رجال في الشمس
Affiche par l’artiste Shukri pour le Fatah

Moins d’un an après la Guerre de Six jours (juin 1967), Israël attaque, le 21 mars 1968, des bases du Fatah situées près du village jordanien de Karameh, où se trouve Yasser Arafat. Si la résistance palestinienne y est défaite militairement, elle bénéficiera, à la suite de cet affrontement, d’une reconnaissance symbolique et politique décisive.

Localement, cette bataille deviendra un symbole d’héroïsme pour toute une génération de fedayin, incitant des milliers de jeunes palestiniens à grossir les rangs du Fatah (dont les effectifs passeront, en quelques mois, de 2000 à près de 15 000). À l’international, elle contribuera fortement à ce que la cause palestinienne ne soit plus comprise que d’une perspective purement humanitaire, mais comme une lutte de libération populaire et anticoloniale. Tout au long de l’année 1968, des comités de soutien propalestiniens essaimeront dans quelque 80 pays.

* Des hommes dans le soleil est un recueil de nouvelles de Ghassan Kanafani, auteur et porte-parole du FPLP en 1967, assassiné en 1972 par le Mossad.

Soldat rêvant de lis blancs*
Affiche, par l’artiste Natheer Nabah. Selon plusieurs sources, il s’agirait d’une des premières affiches du Fatah.

Après la bataille de Karameh, l’enterrement des « martyrs » à Amman le lendemain prend des allures de triomphe pour les fedayin. Ces derniers sont en tête du cortège funèbre, le visage masqué par un keffieh. En Occident, les combattants palestiniens sont encensés à gauche. Le voyage à Amman devient un incontournable pour la gauche de 68. Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville et les membres du Groupe Dziga Vertov viennent tourner Ici et ailleurs dans un camp de réfugiés palestiniens en 1969-1970…

* Poème écrit par Mahmoud Darwich après sa rencontre avec l’historien Schlomo Sand en 1968.


AFRIQUE DU SUD

« Which Side Are You On? »*
Affiche et programme d’un concert au Royal Albert Hall de Londres le 26 juin 1968 pour amasser des fonds pour la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud.

Le 21 mars 1960, des centaines de personnes non armées se sont rassemblées devant un commissariat de Sharpeville, en Afrique du Sud, contre les « pass », ces documents d’identité imposés par le régime pour contrôler les déplacements des personnes à la peau noire. La police a tiré à bout portant sur les manifestants, faisant près de 70 morts. Le massacre de Sharpeville a convaincu Nelson Mandela des limites des campagnes pacifiques de désobéissance civile. Il fondera la branche armée de l’ANC, l’Umkhonto we Sizwe (Le fer de lance de la nation) en 1961.

Depuis 1956, des exilés sud-africains en sol britannique appelaient au boycottage des produits du pays. Après le massacre, ils fondèrent l’AAM, le Mouvement Anti-Apartheid (1956 à 1998), pour lutter contre toutes les formes de collaboration militaire, bancaire, commerciale, touristique, sportive avec l’Afrique du Sud et appuyer les mouvements de libération.

En 1968, ils furent particulièrement actifs durant l’Affaire D’Oliveira (plusieurs incidents au cours desquels le joueur de cricket métis Basil D’Oliveira était écarté des compétitions) et la sélection de l’Afrique du Sud aux Jeux olympiques de Mexico. Ils organisèrent des centaines de manifestations et des concerts pour récolter des fonds pour les militants incarcérés.

* Chanson écrite en 1931 par Florence Reece pour soutenir son mari et ses camarades dans une grève de mineurs dans le Kentucky (États-Unis).

« I Write What I Like »
Stephen Bantu Biko, photographie de Mark Peters pour l’agence Liaison

Dégoûté par le « libéralisme blanc » qu’il avait expérimenté au sein de plusieurs mouvements étudiants multiraciaux, Stephen Bantu Biko décide de fonder, fin décembre 1968, l’Organisation des étudiants sud-africains (South African Student Organisation, SASO). La SASO, dont Biko devient le président en 1969, défend l’idée que les Noirs peuvent se définir et s’organiser eux-mêmes tout en décidant de leur propre destin à travers une nouvelle identité politique et culturelle qui tire ses racines de la « conscience noire ». La SASO s’associe ainsi aux mouvements de Black Power et d’humanisme africain. Elle lit Fanon, Césaire, Sartre, Kaunda, Nyerere, James Cone et Paulo Freire. La SASO sera entre autres derrière les émeutes des élèves noirs de Soweto en 1976. Arrêté, déshabillé, attaché, frappé, mutilé par le régime, Steve Biko meurt au bout de ses souffrances le 12 septembre 1977. Mandela dira plus tard : « Biko a été le premier clou dans le cercueil de l’apartheid. » On laisse à Biko les derniers mots, compilé dans l’ouvrage I Write What I Like : « L’arme la plus puissante entre les mains de l’oppresseur est l’esprit de l’opprimé. »


ITALIE

Le miracle italien
Affiche, Avola, Viareggio, Roma, Bologna: le pagherete tutte! Manifesto dei Comitati Unitari di Base (Manifeste des comités de l’unité de base)

Le 68 italien se caractérise par la réussite de l’alliance entre la lutte étudiante et ouvrière. Lorsqu’arrive mai 68 en France, le gros des affrontements est déjà survenu en Italie. La jeunesse étudiante en était déjà à explorer des manières de se lier avec d’autres révolutionnaires. Dès le début de l’année, des échanges fertiles se font entre grévistes et étudiants, notamment à Turin et à Pise. Le slogan ‘Étudiants et ouvriers unis dans la lutte’ et le pont vertueux 1968-69 entre printemps de la jeunesse et automne chaud ouvrier, entre les enfants des fleurs et l’âpre race païenne, fut un miracle italien. « Démonstration que le cas italien contenait le meilleur de la condition politique européenne », écrit Tronti en 1998 dans La politique au crépuscule. Des syndiqués des usines Marzotto à Valdagno et Pirelli à Milan, notamment, se révoltent contre leurs syndicats et forment des cellules autonomes appelées Comités unitaires de base. À titre d’exemple de cette collaboration, une manifestation ouvrière, le 3 juillet 1969 attire un nombre surprenant de participants. Toutefois, ce ne sont pas les syndicats qui en ont fait la promotion, mais une assemblée mixte constituée d’ouvriers et d’étudiants.

« Maggio strisciante »
Modeste affiche dessinée dans un livre provenant de la petite ville d’Udine, dans la région du Frioul. La ville n’ayant pas d’université, les groupes de gauche et l’extrême gauche sur place s’alignaient sur les différentes orientations des groupes universitaires.

Le printemps 68 italien est l’un des plus longuement mûris : d’où son appellation de « Maggio strisciante », ou « Mai rampant ». Dès 1966, des étudiants de sciences sociales de l’Université de Trente songent à créer une « contre-université » en protestation contre ce qu’ils qualifient « d’université de classe ». En 1967, la grogne prend de l’ampleur, notamment grâce à la contestation contre la guerre du Vietnam. Mais c’est en 1968 que l’impact sera le plus grand : à l’hiver, des occupations ont déjà lieu dans des universités de presque toutes les grandes villes du pays. Les affrontements violents avec les forces policières sont fréquents. En février, les étudiants occupent la faculté d’Architecture de l’Université de Rome. Ils seront délogés par la police le 29 février, à la suite d’une plainte du recteur.

Le lendemain, le 1er mars, survient la « Battaglia di Valle Giulia », la bataille de la rue Giulia dans laquelle près de 4000 étudiants se rassemblent Piazza di Spagna pour protester contre l’évacuation de la veille. Le rassemblement se scinde rapidement en deux : l’un des groupes se dirigera vers la faculté d’Architecture pour reprendre les lieux des mains de la police. De violents affrontements surviendront, faisant 500 blessés parmi les étudiants. Dans la mêlée, militants communistes et fascistes s’opposent. Les étudiants de gauche finiront par occuper la faculté des Lettres, ceux de droite, la faculté de Droit. Le « Maggio strisciante » perdura jusqu’à « l’automne chaud » de 1969, trois mois qui ont marqué l’Italie par son enchaînement de grèves et de luttes sociales dans la péninsule.


JAPON

胎児が密猟する時*
Affiche, CIRA-Japan

Sur l’affiche, on peut lire « Écrasez le régime sécuritaire des États-Unis et du Japon par l’action directe ouvrière ! » ; « N’allez pas au Parlement ; manifestations contre les usines et les marchands de la mort ! ».

Cette affiche du Comité d’Action directe contre la Guerre du Vietnam appelle à la perturbation de la production d’armes (mortiers et canons de chars d’assaut) à l’usine Toya à Nagoya, le 19 octobre 1966. Tout en se présentant comme une nation pacifique, le Japon fait fleurir son économie à en approvisionnant les États-Unis en armes diverses pour les Guerres en Corée et au Vietnam. Après 1965, l’armée américaine commence à attaquer le Vietnam ; des mouvements contre cette guerre pullulent au Japon. À cette époque, au Japon comme ailleurs, la plupart des actions étaient basées sur la croyance que l’on pouvait faire changer les politiques parlementaires. Les gens se limitaient à protester contre le gouvernement japonais devant le parlement. Plus d’une dizaine d’arrêtés ont reçu de lourdes charges criminelles suite à l’action de perturbation que nous voyons sur l’affiche, mais cet événement a ouvert une nouvelle dimension à l’engagement militant du mouvement social de 1968 au Japon.

* Quand l’embryon part braconner est un film de Kōji Wakamatsu, 1966. À la sortie du film, Wakamatsu dit : « Pour moi, la violence, le corps et le sexe sont partie intégrante de la vie. »

春雪*
Photo du 31 mars 1968 prise par un journaliste du quotidien japonais Asahi Shimbun.

En 1962, le gouvernement japonais souhaite construire un nouvel aéroport international. Prévu au départ à Tomisato, le projet a été déplacé à 5 km au nord-est, à Sanrizuka, où la famille impériale possédait une grande ferme… ce qui facilita la confiscation des terres, sans empêcher la colère. Les expropriations commencèrent en même temps que de violents affrontements. Officiellement, on dénombre 13 morts, dont 5 policiers, 291 paysans arrêtés. Plus d’un millier d’étudiants venus soutenir les paysans sont blessés et arrêtés lors des combats. Sur notre photo, des étudiants armés de 2×4 se battent contre la police antiémeute le 31 mars 1968 lors d’une manif contre la construction de l’aéroport. L’aéroport devait être inauguré en mars 1978, mais la résistance retarda le projet de deux mois. Le 1er avril 2004, l’aéroport est privatisé.

L’année 1968 au Japon sera agitée. Les mouvements étudiants luttent contre l’augmentation des frais de scolarité, grèvent et occupent leurs universités. Le paroxysme est atteint le 21 octobre avec l’« assaut de Tokyo ». La gare de Shinjuku est mise à sac pour bloquer les trains alimentant les bases américaines en carburant. Le Parlement, l’ambassade américaine et le siège de la police sont également attaqués pendant trois jours.

* Neige de printemps est le premier tome de la tétralogie de l’écrivain Yukio Mishima, La Mer de la fertilité.


TCHÉCOSLOVAQUIE

DIRECT ACTION – Une expérience radicale au Canada (1980-1983)

10 avril 2023, par Archives Révolutionnaires
Les années 1980 marquent un ressac de la gauche, notamment révolutionnaire, partout en Occident. Dans ce contexte, des groupes travaillent au renouvellement de leur stratégie (…)

Les années 1980 marquent un ressac de la gauche, notamment révolutionnaire, partout en Occident. Dans ce contexte, des groupes travaillent au renouvellement de leur stratégie comme de leurs pratiques. C’est le cas de Direct Action, un collectif canadien anarchiste, écologiste, féministe et anti-impérialiste qui mène une série d’attaques contre l’État et l’industrie de 1980 à 1983. Retour sur une expérience radicale[1].

À la suite des grands cycles de luttes des années 1960 et 1970, marqués par les grèves ouvrières, la puissance des partis communistes, la « New Left », l’Autonomie[2] ainsi que l’anti-impérialisme et la décolonisation, la gauche faiblit durant la décennie suivante. Les modèles soviétique et chinois sont de moins en moins attrayants : l’URSS connaît une stagnation politique et économique sous la direction de Léonid Brejnev (1964-1982) alors que la Chine se libéralise sous l’impulsion de Deng Xiaoping (1978-1989). Les organisations de gauche ont aussi de la difficulté à résister à la restructuration du travail et aux politiques néolibérales qui transforment les lieux de production. Le roulement et la précarisation des employé·e·s, ainsi que la délocalisation, nuisent aux groupes qui s’organisent historiquement dans les milieux de travail. Enfin, la violente répression étatique des années 1970 a détruit partout en Occident les mouvements révolutionnaires, du Black Panther Party aux États-Unis en passant par l’Autonomie italienne, sans compter la multiplication des interventions impérialistes contre les régimes de gauche, comme au Chili en septembre 1973. Dans ce contexte, plusieurs groupes militants cherchent à redéfinir leur stratégie, comme c’est le cas de Direct Action au Canada.

Dans l’ambiance morose des années 1980, les révolutionnaires sont forcé·e·s de reconsidérer les raisons de leur échec et leurs manières de lutter. On voit par exemple émerger la revue Révoltes (1984-1988) au Québec qui ouvre le dialogue entre libertaires et marxistes. Dans le même sens, des militant·e·s relancent le débat sur les causes de l’oppression tout en cherchant les meilleures méthodes pour renverser l’injustice. Acculés à la marginalité, les mouvements d’extrême-gauche arrivent toutefois à se maintenir au sein des milieux contre-culturels en Occident, en particulier au sein de la scène punk.

À la fin des années 1970, la scène anarcho-punk de Vancouver joue donc un rôle important dans le renouveau d’une pensée révolutionnaire au Canada. Une réflexion critique du colonialisme, du capitalisme et de l’impérialisme, tournée vers un horizon égalitaire, féministe et écologiste, se développe au sein du journal Open Road (1975-1990). De ce milieu émerge, en 1980, le collectif Direct Action qui veut mener des attaques contre des symboles et des infrastructures capitalistes, afin de sensibiliser la population à certains enjeux et pour nuire au système lui-même. Contrairement aux groupes armés des années 1970, souvent des factions militarisées d’un mouvement de masse, Direct Action est un petit groupe qui souhaite, par son action, être un agent de la relance de la gauche au Canada.

Dessin par Julie Belmas. Source.

Repenser le rapport de force

Direct Action s’inscrit dans la pensée anarchiste et critique le développement technique ainsi que l’État. En raison de son analyse, le groupe préconise de mener des luttes de solidarité avec les peuples autochtones, de s’attaquer aux infrastructures de l’État bourgeois, de participer aux campagnes antiguerres, etc. Direct Action tente de s’intégrer à l’ensemble de ces combats en se donnant la tâche spécifique de mener des actions d’éclat lorsque la situation est totalement bloquée. Le groupe espère relancer des luttes qui stagnent en faisant la démonstration qu’un nouveau rapport de force peut émerger grâce à l’action armée, comme moyen de dernier recours et en évitant de blesser ou de tuer des individus. Par une activité soutenue, il souhaite plus largement redynamiser et radicaliser la gauche canadienne. Le groupe propose une réflexion théorique tout en jouant un rôle « d’avant-garde tactique ». Par son analyse politique et par les méthodes de lutte qu’il propose, Direct Action peut être associé au courant de l’anarchisme vert, qui se développe au cours des années 1980 en réponse à l’institutionnalisation des mouvements écologistes en Occident.

Direct Action procède d’abord à des actes de vandalisme contre l’entreprise minière Amax puis les bureaux du ministère de l’Environnement. Une première attaque d’envergure cible, le 30 mai 1982, les transformateurs de Cheekye-Dunsmuir sur l’île de Vancouver. Cette station fait partie d’un immense projet hydro-électrique particulièrement nuisible à l’environnement que les luttes populaires n’avaient pas été en mesure de bloquer. L’attentat relance le débat concernant le projet, mais celui-ci est tout de même achevé et mis en service.

Quelques mois plus tard, le 14 octobre, une seconde bombe explose, cette fois à Toronto. L’attentat vise Litton Industries, une société qui concentre tous les problèmes que dénoncent Direct Action. Cette entreprise, honnie par les citoyen·ne·s, produit des systèmes de guidage pour les missiles de croisière américains. Elle est financée par le gouvernement canadien et procède à des tests dangereux et polluants en Alberta et dans les Territoires-du-Nord-Ouest, notamment en terres autochtones. Litton est une pièce maîtresse de l’appareil étatique, capitaliste et militaire occidental. L’attaque est annoncée par Direct Action afin d’éviter de faire des victimes, mais Litton n’écoute pas et plusieurs personnes sont blessées. Malgré tout, cette action est relativement bien perçue par les milieux militants opposés depuis des années au complexe militaro-industriel. De grandes manifestations anti-Litton suivent l’attaque, dont une rassemblant 15 000 personnes à Ottawa en octobre. De plus l’usine finit par perdre son financement gouvernemental.

Peu après, Direct Action se recompose sous le nom de la Wimmin’s Fire Brigade et incendie, le 22 novembre 1982, trois succursales de Red Hot Video. Cette entreprise américaine se spécialise alors dans la distribution de films pornographiques hardcore pirates. Au nom de la « liberté de choix » elle rend disponible une sélection de vidéos violentes et dégradantes qui mettent en scène viols et torture. En un an, la chaîne était passé d’une succursale à treize. L’attaque féministe est particulièrement bien reçue par la gauche canadienne qui lutte depuis longtemps contre la chaîne.

Six mois de luttes légales contre l’entreprise (pétions, soirées d’information, appels à la justice, manifestations) se butaient à la soude-oreille du gouvernement. Le coup d’éclat, accompagné d’un communiqué, s’attire donc la sympathie marquée du mouvement féministe qui refuse, malgré les pressions politiques et médiatiques, de « condamner la violence » de l’action. Le succès de l’initiative, selon plusieurs journaux militants de l’époque, s’explique par la complémentarité de celle-ci avec la campagne publique légale. Pendant plusieurs mois, des militantes avaient pris le temps de faire un travail d’information et porté leurs revendications dans l’espace public, créant ainsi un bassin de personnes conscientisées et déterminées à combattre cet affront capitaliste, sexiste et violent contre l’intégrité, la dignité et la sécurité des femmes. La dynamique entre action citoyenne et action directe fait le succès de l’opération ; les autorités, d’abord complaisantes, lancent des enquêtes contre Red Hot Video et six de ses boutiques finissent par fermer.

En janvier 1983, les cinq membres de Direct Action sont pourtant arrêté·e·s, interpellé·e·s sur la route par des agents de la GRC déguisés en travailleurs routiers dans le cadre d’une opération policière élaborée. Le procès de ceux qu’on surnomme les « Vancouver Five » mène à de lourdes peines. Ann Hansen, Brent Taylor, Juliet Belmas, Doug Stewart et Gerry Hannah écopent tous de plusieurs années de prison.

De la lutte armée à la lutte populaire

L’arrestation des membres de Direct Action témoigne d’une limite de leur action : leur aventurisme et leur isolement les exposaient à la répression. L’usage de l’action armée, même en évitant de cibler des personnes, était aussi à double tranchant : elle permettait d’attirer l’attention sur un enjeu précis, voire d’instaurer un rapport de force direct avec l’État ou une industrie, mais pouvait effrayer les militant·e·s moins radicaux·ales et diviser les luttes. Sans moraliser le débat, la tactique de Direct Action était-elle suffisamment arrimée aux mouvements populaires, et participait-elle d’un horizon stratégique à même d’ébranler l’État canadien et le régime capitaliste ? Le réseau d’appui du groupe, ancré surtout dans la scène punk, constituait-il un bassin suffisant pour donner de la légitimité et de la visibilité aux actions qu’il posait ?

À propos de l’expérience de Direct Action et des enjeux tactiques et stratégiques autour des actions de propagande armée, le journal torontois Prison News Service (1980-1996), écrivait :

« Les actions de guérilla ne sont pas une fin en soi ; un acte unique, ou même une série d’actions coordonnées, a peu probabilité d’atteindre autre chose qu’un objectif immédiat. De telles actions sont problématiques si l’on suppose qu’elles peuvent être substituées au travail légal, mais si elles peuvent être comprises dans une politique plus large, comme une tactique parmi tant d’autres, alors elles peuvent donner aux mouvements légaux plus de marge de manœuvre, les rendre plus visibles et plus crédibles. […]

Pour la plupart des activistes nord-américains, la lutte armée est réduite à une question morale : “Devrions-nous ou ne devrions-nous pas utiliser des moyens violents pour faire avancer la lutte ?” Bien que cette question soit pertinente sur le plan personnel, elle ne fait que brouiller une question qui, dans les faits, est politique. La plupart des radicaux, de toute façon, à ce stade, ne participeront pas directement à des attaques armées. Mais, à mesure que les mouvements de résistance se développeront en Amérique du Nord – et ils doivent se développer, ou nous sommes tous perdus – il est inévitable que des actions armées seront entreprises par certains. La question demeure si ces actions armées seront acceptées dans le spectre des tactiques nécessaires. […]

Loin d’être “terroriste”, l’histoire de la lutte armée en Amérique du Nord montre que les groupes de guérilla ont été très prudents dans la sélection de leurs cibles. Il y a une différence majeure entre attaquer une cible militaire, corporative, […] et poser une bombe dans les rues encombrées de la ville. La gauche en Amérique du Nord n’a jamais posé d’actes de terreur aléatoires contre la population en général. Dénoncer ceux qui voudraient choisir d’agir en dehors des limites étroitement définies des “actions pacifiques” pour paraître moralement supérieur, ou pour soi-disant éviter de s’aliéner la population, c’est donner à l’État le droit de déterminer quelles sont les limites admissibles de la protestation.»

Ce qui est certain, c’est que le groupe a su renouveler avec originalité l’analyse de la conjoncture canadienne, tout en ayant l’audace de rouvrir la question de la stratégie et de la tactique révolutionnaire dans un moment de ressac. En liant les questions du colonialisme, du capitalisme, de l’écologie, du sexisme et de l’impérialisme, Direct Action a aidé les mouvements canadiens à mieux comprendre ses adversaires : l’anarcho-indigénisme de la Colombie-Britannique en témoigne encore de nos jours. La matrice théorique développée dans les années 1980 a contribué à la critique des Jeux olympiques d’hiver de Vancouver en 2010 et informe toujours la gauche, comme on le voit dans les luttes de solidarité avec les Wet’suwet’en depuis 2019. L’activité de Direct Action pousse à réfléchir à ce qui peut être fait lorsqu’une situation politique est bloquée. Comment la gauche doit-elle agir lorsque les cadres légaux l’empêchent objectivement d’avancer, lorsque le monopole étatique de la violence lui est imposé ?

Lors de son procès, Ann Hansen, membre de Direct Action, demandait : « Comment pouvons-nous faire, nous qui n’avons pas d’armées, d’armement, de pouvoir ou d’argent, pour arrêter ces criminels [les capitalistes] avant qu’ils ne détruisent la terre ? » Une partie de la réponse se trouve dans la construction de mouvements populaires eux-mêmes en mesure de dépasser la légalité bourgeoise lorsque la situation l’exige. Cette stratégie évite l’isolement d’un groupe comme Direct Action sans confiner la gauche à la défaite lorsque l’État le décide. Un horizon commun est aussi nécessaire afin de déconstruire le capitalisme et de produire une société émancipée.

L’affiche en couverture, présentée aussi à droite ici, est l’œuvre de Matt Gauck (2013). Ses œuvres sont disponibles sur le site de la coopérative d’artistes engagé.es Justseeds.

Pour en savoir plus sur l’expérience de Direct Action, on consultera l’autobiographie d’Ann Hensen Direct Action. Memoirs of an Urban Guerrilla (2001). En 2018, cette militante publiait Taking the Rap: Women Doing Time for Society’s Crimes, un ouvrage portant à la fois sur son expérience en prison ainsi que sur celle des nombreuses femmes qu’elles y a rencontrées. Pour une discussion extensive sur le contexte politique, culturel et idéologique dans lequel évoluait le groupe Direct Action, on consultera la thèse d’Eryk Martin Burn it Down! Anarchism, Activism, and the Vancouver Five, 1967–1985. On lira aussi avec profit les textes et écrits des Vancouver Five ainsi que le pamphlet War on Patriarchy, War on The Death Technology. Toutes ces ressources sont en anglais (quelques traductions en français sont aussi disponibles, mais éparses).

Le journal libertaire Open Road nous fournit plus d’informations sur l’actualité, les débats et les procès entourant Direct Action, notamment dans le #15, Printemps 1983 et le #16, Printemps 1984.

Enfin, le site d’archives bilingue sur les Vancouver Five recense (presque) tout ce qui existe et se publie sur le groupe.


Notes

[1] Cet article est une version bonifiée de l’article « Direct Action : une expérience radicale », paru dans le numéro 94 de la revue À Bâbord !

[2] La « New Left » et les mouvements autonomes (italien et français) des années 1960-1970 s’inspirent du marxisme, tout en élargissant leur champ d’action à d’autres thèmes que le travail.

Pierre Beaudet et la revue Mobilisation : une méthode d’enquête originale

8 avril 2023, par Rédaction

Au printemps 1972, Pierre Beaudet et d’autres camarades fondent la Librairie progressiste, au coin des rues Ontario et Amherst, aujourd’hui Atateken[1]. Ils et elles se procurent de petites presses de calibre commercial et achètent des livres de toutes les tendances de la gauche radicale, puis organisent une fête pour l’ouverture du lieu. La nouvelle librairie devient vite un point de repère pour la gauche en ébullition. De jeunes syndicalistes viennent s’y procurer des ouvrages sur l’économie politique ou sur les mouvements de grève qui secouent le monde. Des professeur·e·s de cégep y font imprimer le Manifeste du Parti communiste[2] qui figure dans leur plan de cours. La Librairie progressiste est aussi un lieu de rencontre. On vient y faire un tour :

En principe pour acheter des livres. Mais aussi pour se donner rendez-vous, débattre, élaborer des concertations et des stratégies, et s’engueuler aussi, de manière plus ou moins polie. C’est une sorte de café sans café, d’espace politique ouvert à presque tous les vents[3].

Une des initiatives les plus intéressantes associées à la Librairie progressiste est la publication de la revue Mobilisation. Fondée en tant qu’organe du Front de libération populaire (un petit groupe militant issu d’une scission de l’aile gauche du Rassemblement pour l’indépendance nationale), elle connait une refonte en 1972, sous la direction de Pierre Beaudet et de ses camarades de la librairie. Mobilisation se conçoit comme une revue marxiste œuvrant à l’édification du parti du prolétariat. Elle souhaite accueillir des militantes et militants de différents milieux et renforcer les liens entre les groupes et les individus progressistes.

La revue publie des textes d’analyse politique et des articles de fond sur les enjeux internationaux. On y traite par exemple de la lutte de libération en Angola ou du mouvement révolutionnaire au Chili. Mais l’aspect le plus important de Mobilisation est son travail de réflexion approfondie sur les étapes de la liaison entre les intellectuel·le·s et le mouvement ouvrier. Dans ce texte, je souhaite présenter la méthode d’enquête de Mobilisation, une approche originale qui consiste à combiner la description détaillée d’un milieu, l’analyse de l’inscription de ce milieu dans un système plus vaste, la réflexion critique sur les actions militantes posées dans ce milieu et la prise en compte des leçons à en tirer pour agir ailleurs. Loin d’avoir un intérêt purement historique, ces considérations sur la revue Mobilisation me semblent avoir une pertinence aujourd’hui, pour tenter de reconstruire le lien entre la gauche et les personnes des classes populaires.

Un contexte bouillonnant

La nouvelle mouture de Mobilisation, à partir de 1972, émerge dans un climat politique orageux, dont l’atmosphère est bien saisie par le documentaire 24 heures ou plus de Gilles Groulx[4]. De 1963 à 1968, la revue Parti pris et le Rassemblement pour l’indépendance nationale contribuent à populariser l’idée d’indépendance. En 1968, la fondation du Parti québécois soulève bien des espoirs. Mais à son premier test électoral, au printemps 1970, le nouveau parti ne fait élire que sept députés, malgré 23 % des voix. Cette distorsion du système électoral convainc plusieurs jeunes militantes et militants que la voie parlementaire est un cul-de-sac. À gauche, certaines et certains se méfient aussi déjà de ce parti dont beaucoup de membres sont issus de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie.

À Montréal, depuis le milieu des années 1960, des comités de citoyennes et citoyens s’activent pour revendiquer des améliorations à la vie quotidienne dans les quartiers populaires. Ils demandent – et obtiennent parfois – de nouvelles infrastructures : coopératives d’habitation, centres communautaires, écoles, etc. Forts de ces gains, mais conscients des limites de leur action, ils décident de se coaliser pour agir à l’échelle municipale. En collaboration avec les syndicats, particulièrement la Confédération des syndicats nationaux (CSN) qui adopte des positions de plus en plus radicales, ils se transforment en comités d’action politique (CAP) et forment le Front d’action politique (FRAP)[5], un parti municipal opposé à l’administration Drapeau.

La campagne électorale municipale se déroule à l’automne 1970… en même temps que l’enlèvement de James Cross et de Pierre Laporte par le Front de libération du Québec (FLQ) et la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre par le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau[6]. Le FRAP, associé injustement au FLQ, subit un échec cuisant. Pour beaucoup de militantes et militants des CAP, cette défaite est interprétée comme le signe que le FRAP n’avait pas un ancrage populaire assez solide. De même, face à l’ampleur de la répression militaire et policière, il devient évident pour plusieurs que l’action armée clandestine du FLQ n’est pas la voie à suivre, puisqu’elle est peu soutenue par la population.

Ces évènements se déroulent durant une période où le nombre de conflits de travail dans la province ne cesse d’augmenter, au point où, au milieu des années 1970, le Québec devient avec l’Italie une des nations occidentales où la conflictualité ouvrière est la plus grande. Les travailleuses et travailleurs obtiennent des augmentations de salaire et des améliorations de leurs conditions de travail, en plus d’expérimenter de nouvelles formes de lutte et d’exprimer une certaine aspiration au contrôle de leurs milieux de travail. Le point culminant de cette mobilisation syndicale est la grève du Front commun du secteur public au printemps 1972[7], qui reste encore aujourd’hui l’une des principales grèves de l’histoire du Québec.

Dans l’esprit de bon nombre de militantes et militants de gauche, dont une forte proportion est composée d’étudiantes et étudiants de cégep ou d’université, ces évènements se conjuguent et indiquent la direction à prendre : il faut se lier davantage à la classe ouvrière. Les groupes qui collaborent avec Mobilisation – le CAP Saint-Jacques, le CAP Maisonneuve, le Centre de recherche et d’information du Québec (CRIQ), l’Agence de presse libre du Québec (APLQ) et plusieurs autres plus petits groupes – partagent tous une lecture marxiste des qui les invite à créer des liens plus solides avec les travailleurs et les travailleuses.

L’élaboration d’une méthode d’enquête à partir du conflit à l’entreprise Rémi Carrier

Le 9 novembre 1971, une quarantaine de travailleurs et travailleuses de Rémi Carrier, une petite usine de rembourrage située sur la rue Ontario, dans l’est de Montréal, débraient pour protester contre le congédiement injuste de cinq de leurs camarades impliqués dans la campagne de syndicalisation de l’entreprise. Quand les militantes et militants du CAP Maisonneuve entendent parler du conflit dans les journaux, ils y voient une occasion de mettre en pratique leur volonté de renforcer les liens avec des ouvriers et des ouvrières. Bien accueilli·e·s sur la ligne de piquetage, les membres du CAP se joignent à la lutte et y acquièrent rapidement un rôle de direction.

Les militantes et militants du CAP Maisonneuve mènent également une enquête sur Rémi Carrier qui débouche sur la publication du dossier On s’organise, diffusé dans d’autres usines et dans les milieux étudiants. Ce texte d’une trentaine de pages a été écrit à la suite de deux semaines de rencontres entre les membres du CAP et deux groupes de dix travailleurs et travailleuses. Le dossier décrit en détail les opérations de production à l’usine. Cette description permet d’une part de montrer comment les travailleuses et les travailleurs sont divisés dans le processus de production, ce qui nuit à leur unité politique. Elle permet d’autre part de mieux comprendre comment fonctionne l’exploitation, en se servant de l’exemple concret de l’usine de rembourrage pour présenter des concepts de base du marxisme, comme le profit et la force de travail.

En juin 1974, deux ans après la fin du conflit, Mobilisation publie un dossier en profondeur qui fait le bilan de la grève à Rémi Carrier. Le texte dense reprend et approfondit certains éléments du dossier On s’organise, mais il y ajoute une description chronologique de la lutte, accompagnée de réflexions critiques sur les succès et les échecs du travail militant effectué durant la grève. Les textes de Mobilisation ne sont pas signés, mais Pierre Beaudet m’a confirmé qu’il était le principal auteur de ce dossier. L’écriture a représenté un travail de longue haleine appuyé sur des rencontres avec les principaux protagonistes de la lutte. On suppose aussi que Pierre a lui-même participé de près ou de loin aux actions de soutien à la grève, ou du moins qu’il en a suivi attentivement le déroulement avec ses camarades du CAP.

Le texte « La lutte des travailleurs de Rémi Carrier » débute par une analyse du développement des forces productives dans l’entreprise. L’usine de 75 employé·e·s à la production est en pleine expansion, grâce notamment à un contrat de Bombardier pour la fabrication de bancs de motoneige. En décrivant l’évolution et le fonctionnement de l’entreprise, Mobilisation souhaite expliquer comment le patron parvient à maintenir l’exploitation, par exemple en embauchant des jeunes et des femmes qu’il se permet de payer moins cher, ou encore en congédiant les employé·e·s dès qu’ils et elles acquièrent de l’expérience. Cette pratique entraine un taux de roulement élevé qui mine les efforts de syndicalisation[8]. Ces réflexions sur l’organisation interne de l’entreprise Rémi Carrier s’accompagnent aussi d’une analyse du rôle que les petites entreprises jouent dans l’économie capitaliste. Chargées de fabriquer des produits dont le taux de profit est bas et forcées de se concurrencer entre elles pour obtenir des contrats de joueurs plus gros, elles sont souvent amenées à surexploiter leur main-d’œuvre[9].

Après la description de l’entreprise Rémi Carrier, le texte de Mobilisation est structuré autour du récit chronologique de la grève, qui s’est étalée de novembre 1971 à avril 1972. Tout au long du récit, on fait ressortir les aspects positifs et les aspects négatifs de l’intervention des militantes et militants du CAP. On souligne ainsi que l’implication du CAP et ses efforts de sensibilisation auprès de différents groupes ont permis aux employé·e·s de Rémi Carrier d’obtenir des dons en argent et du soutien sur la ligne de piquetage, entre autres[10]. En même temps, on relève, parfois de manière sévère, les erreurs tactiques et stratégiques des membres du CAP. On affirme par exemple qu’en essayant de recruter les travailleurs les plus conscientisés dans les CAP, on les a isolés de leurs collègues. On mentionne aussi que le dossier On s’organise n’était pas suffisamment accessible pour la plupart des ouvriers et des ouvrières[11].

Le conflit à Rémi Carrier se solde en principe par une victoire. Le syndicat a été reconnu et les employé·e·s congédiés ont été réembauchés. Toutefois, durant la grève, la production, qui n’a jamais été interrompue complètement, a été réorganisée, de sorte que la moitié des ouvrières et ouvriers sont mis à pied. En pratique, il ne reste donc à peu près rien de la mobilisation exemplaire des grévistes de l’usine.

De cette première expérience de liaison avec la classe ouvrière, les militantes et militants du CAP tirent la leçon qu’au lieu de soutenir les luttes ouvrières de l’extérieur, il vaut mieux être présent à l’intérieur même des milieux de travail. Leur objectif est de mieux connaitre la réalité ouvrière et de créer au sein des entreprises des structures qui permettent aux plus politisé·e·s de rester en contact avec leurs collègues, plutôt que de se couper d’eux et elles en intégrant une organisation comme le CAP. La grève à Rémi Carrier constitue donc un des points de départ du processus d’implantation de militantes et militants en usine et dans les hôpitaux qui marque le mouvement marxiste-léniniste durant les années 1970.

En phase avec ce virage vers la classe ouvrière, le dossier de Mobilisation sur Rémi Carrier inaugure une méthode d’enquête caractérisée par les traits suivants :

  • Penser dans l’action. Les militantes et militants des groupes proches de la revue sont encouragés à s’implanter dans des milieux de travail ou à s’investir dans des projets dans les quartiers populaires. Les textes de la revue se veulent donc directement liés à ces expériences concrètes. Ils sont écrits par les acteurs de ces initiatives ou en collaboration étroite avec eux.
  • Faire l’analyse sociale, économique et politique d’un milieu pour en extraire une meilleure compréhension des facteurs qui facilitent ou entravent l’intervention militante.
  • Faire un bilan de pratique qui intègre une réflexion critique sur les bons coups et les erreurs commises durant une lutte.
  • Tirer des leçons de cette analyse pour infléchir la pratique militante, y compris en envisageant de changer de modèle d’organisation ou de milieu d’implantation si cela parait plus propice à l’action.

Une méthode d’enquête transposée à d’autres milieux de travail

La méthode d’enquête élaborée à partir de Rémi Carrier est reprise par la suite dans d’autres numéros de Mobilisation, notamment par des militantes et militants qui rendent compte de leurs premières tentatives d’implantation en milieu ouvrier. Par exemple, deux militants racontent comment, pendant deux ans, ils se sont impliqués dans la syndicalisation d’une petite usine du quartier Saint-Michel. La description de l’entreprise et de ses travailleurs permet de saisir les défis de l’organisation politique dans ce milieu : on constate en effet que les ouvriers sont divisés en fonction de leur âge, de leur poste et de leur origine ethnique[12]. L’explication du déroulement de la campagne de syndicalisation met en lumière le rôle d’adversaire que peuvent jouer les conseillers permanents des centrales syndicales dans certains contextes. Comme à Rémi Carrier, les travailleurs de l’usine de Saint-Michel mènent une grève victorieuse, mais le taux de roulement élevé et le paternalisme patronal amoindrissent considérablement les gains militants.

En vue des négociations collectives du secteur public de 1975-1976, Mobilisation publie des textes qui effectuent un retour critique sur le Front commun de 1972 et appellent à un « front commun à la base » pour les prochaines négociations[13]. L’analyse que fait Mobilisation du rôle du système hospitalier dans l’économie capitaliste justifie que des militantes et militants marxistes s’implantent dans ce secteur et y consacrent beaucoup d’énergie, alors que leurs homologues d’autres pays ont souvent tendance à négliger les milieux non industriels. De plus, Mobilisation insiste sur les efforts de l’État pour opposer les travailleurs et les travailleuses du secteur public à ceux et celles du secteur privé, ce qui incite les militantes et militants de gauche à élaborer un discours axé sur l’unité entre les différentes fractions de la classe ouvrière.

Dans les textes de la revue, l’analyse socio-économique et la réflexion stratégique se nourrissent donc mutuellement. Leur imbrication permet d’identifier les échecs qui relèvent d’obstacles structurels ou contextuels et ceux qui relèvent d’erreurs militantes. Ainsi, il est possible pour les militantes et militants d’apprendre de leurs erreurs afin de ne pas les reproduire, par exemple produire du matériel de mobilisation qui vulgarise mieux leurs analyses pour s’ajuster au niveau de compréhension des ouvriers et des ouvrières qu’ils côtoient. Il est aussi possible de concevoir des manières de contourner les obstacles structurels auxquels ils et elles font face. Par exemple, après les expériences de Rémi Carrier et de Saint-Michel, les militants et militantes font le constat que les petites entreprises sont trop précaires et trop fragiles pour y faire du travail politique et syndical durable. Ils décident donc de s’orienter plutôt vers les grandes usines et les hôpitaux, « où les conditions de stabilité et d’organisation sont plus propices pour un travail politique prolongé[14] ». Cet aller-retour entre l’action et l’analyse permet donc de s’ajuster aux conditions concrètes.

Une démarche encore actuelle

En 2019, le processus de production du numéro 22 des Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS) – « Valleyfield, mémoires et résistances » – a fait ressortir la persistance d’une culture militante forte dans cette ville industrielle encore aujourd’hui. Valleyfield s’est construite autour de l’usine de la Montreal Cotton, pendant un temps la plus grande usine de textile au Canada, où, en 1946, une grève victorieuse de 100 jours contre les patrons, les briseurs de grève et la police du premier ministre Maurice Duplessis a eu un retentissement important. Dans les années 1970, plusieurs jeunes militantes et militants, inspirés par cette grève héroïque, se sont impliqués dans les syndicats industriels de la région.

En juillet 2021, Pierre Beaudet a voulu poursuivre l’enquête entamée en 2019 par le dossier des NCS sur Valleyfield et pour explorer davantage ce qu’il reste de la tradition syndicale de la ville. Le dossier des NCS avait interrogé principalement des intellectuel·le·s et des militantes et militants de longue date. En 2021, Pierre proposait de faire des entrevues en profondeur avec des travailleurs et travailleuses « de la base » pour comprendre quelle est la condition ouvrière aujourd’hui. Ces rencontres auraient inclus à la fois des responsables syndicaux et des employé·e·s peu ou moins engagés, pour saisir aussi ce qui freine l’implication des travailleurs et travailleuses de la base. Les personnes participantes auraient pu relire le texte final pour s’assurer qu’il reflète bien leur pensée et leurs aspirations. La démarche se serait conclue par une table ronde « sur cette condition ouvrière, sur les espoirs et les luttes, et aussi les obstacles ».

En un sens, Pierre revenait par ce projet à la méthode d’enquête qu’il avait contribué à créer à l’époque de Mobilisation. Il s’agissait d’aller sur le terrain avec ouverture pour explorer un milieu sous toutes ses dimensions, avec la participation pleine et entière des protagonistes de ce milieu. L’objectif était aussi de mettre nos capacités de rédaction au service de personnes qui sont actives dans leur milieu, mais qui n’ont pas nécessairement la plume facile. En d’autres mots, il s’agissait d’utiliser l’écriture pour mettre en forme et synthétiser la parole des gens et rendre visible leur expérience de la vie quotidienne, afin de voir ce qui peut en surgir. Menée dans une diversité de milieux, une telle démarche d’enquête pourrait peut-être faire émerger de nouvelles pistes d’action.

Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS.


NOTES

  1. Pour plus de détails sur l’histoire de Mobilisation et sur son rôle dans l’émergence du mouvement marxiste-léniniste québécois, voir le premier chapitre de ma thèse de doctorat, disponible en ligne. Guillaume Tremblay-Boily, Le virage vers la classe ouvrière. L’implantation et l’engagement des marxistes-léninistes québécois·es en milieu de travail, Montréal, Université Concordia, 2022.
  2. Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti communiste, 1848.
  3. Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Chronique des années 70, Montréal, Écosociété, 2008, p. 130-132.
  4. Gilles Groulx, 24 heures ou plus, documentaire politique, ONF, 1973.
  5. Sur l’expérience du FRAP telle que vécue par son président, voir Paul Cliche, Un militant qui n’a jamais lâché. Chronique de la gauche politique des années 1950 à aujourd’hui, Montréal, Varia, 2018, ainsi que Pierre Beaudet, « L’entrevue : Paul Cliche », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 13, 2015.
  6. Pour un récit de ces évènements, voir entre autres Éric Bédard, Chronique d’une insurrection appréhendée. Jeunesse et crise d’Octobre, Québec, Septentrion, 2020.
  7. En 1972, les trois grandes centrales syndicales (la Fédération des travailleurs du Québec, FTQ, la Confédération des syndicats nationaux, CSN, la Centrale de l’enseignement du Québec, CEQ) forment pour la première fois un front commun face au gouvernement dans le cadre des négociations du secteur public et parapublic. Au mois d’avril, les travailleuses et travailleurs du Front commun déclenchent une grève générale illimitée, mais ils rentrent au travail à la suite de la promulgation d’une loi spéciale. Or, quand un juge ordonne l’emprisonnement des chefs des trois centrales pour avoir incité leurs membres à défier des injonctions, cela entraine une vaste grève spontanée. Des centaines de milliers de personnes du secteur privé et du secteur public protestent contre cet outrage, ce qui amène le gouvernement à faire des concessions majeures aux syndiqué·e·s. De plus, dans certains endroits au Québec, dont Sept-Îles, les travailleuses et travailleurs expérimentent des formes d’autogestion.
  8. « La lutte des travailleurs chez Rémi Carrier » Mobilisation, vol. 3, n° 8, 1974a, p. 3.
  9. Ibid., p. 16.
  10. Ibid., p. 10.
  11. Ibid., p. 7.
  12. « La syndicalisation dans une petite usine », Mobilisation, vol. 3, n° 9, 1974b, p. 3.
  13. « Pour un Front commun à la base », Mobilisation, vol. 4, 1975, n° 8.
  14. Mobilisation, 1974a, op. cit. p. 17.

« On a raison de se révolter » – Regard sur la contribution intellectuelle, politique et militante de Pierre Beaudet

7 avril 2023, par Rédaction

Notre compagnon de vie, ami et camarade Pierre Beaudet, est parti sans prévenir, à 71 ans, le 8 mars 2022. Quelques mois à peine avant son décès, il enseignait encore à l’Université du Québec en Outaouais et était retourné à la barre d’Alternatives, cette organisation de coopération et de solidarité internationales qu’il avait contribué à créer en 1994, et qui représente encore aujourd’hui un legs important de son engagement. Ce retour à la direction d’Alternatives qu’il avait quittée en 2006 devait être temporaire, quelques mois ou une année tout au plus, histoire de lui redonner un nouveau souffle. La mort est venue contrecarrer ses plans alors qu’il croyait, et nous avec lui, pouvoir recouvrer la santé et son énergie. Pierre avait des idées plein la tête et des projets qui lui tenaient à cœur. Il rêvait de mettre sur pied un centre de formation politique pour les militantes et militants de différents mouvements sociaux, en particulier pour les plus jeunes. Contribuer à la relève militante et politique de la gauche, ici et à l’international, était un impératif et le restera jusqu’à la fin de sa vie.

Pour témoigner de son parcours, long de plus de cinquante ans au sein de la gauche québécoise et internationaliste, les Nouveaux Cahiers du socialisme ont choisi de lui consacrer ce dossier dont l’objectif est modeste et ambitieux à la fois, un peu à l’image du personnage. Il s’agit d’aller au-delà de l’hommage à son œuvre et à sa vie qui lui a été rendu le 23 avril 2022 lors d’une cérémonie à l’UQAM, son alma mater, pour souligner sa contribution intellectuelle, politique et militante. Les signataires des articles ont côtoyé Pierre, ont milité ou travaillé avec lui, mais là ne sont pas les raisons principales qui ont motivé la constitution de ce dossier.

À la lecture de l’ensemble des textes qui suivent, force est de constater que Pierre Beaudet a occupé une « place à part » dans le village d’Astérix, pour reprendre une expression qui lui était chère pour désigner le Québec, et en particulier la gauche québécoise. C’est pourquoi rendre compte de sa contribution nous apparait comme un devoir de mémoire, mais aussi un « devoir politique ».

En cette période d’hégémonie néolibérale où des organisations de coopération et de solidarité internationales[1] peinent à jouer pleinement leur rôle, s’affaiblissent, voire disparaissent face à des gouvernements pour qui « l’aide internationale » passe essentiellement par le secteur privé, à l’heure où la combativité des organisations sociales et communautaires s’est affaiblie, et enfin à l’heure où l’altermondialisme semble en recul, lire ou relire les écrits de Pierre Beaudet permet de réfléchir en vue de repenser nos analyses, pratiques et stratégies.

Comme bon nombre de jeunes de sa génération, Pierre découvre la vie militante au sein du mouvement étudiant à la fin des années 1960 et 1970, comme le rappelle André Vincent dans l’entrevue qu’il accorde à Milan Bernard, ou encore Ronald Cameron dans son texte « Le parcours d’un combattant ». Malgré son jeune âge et son manque d’expérience politique et militante, il se démarque dans les organisations dans lesquelles il s’engage, comme la Libraire progressiste et Mobilisation, par sa soif insatiable de lectures et de connaissances ainsi que par son volontarisme qui se traduit dans le nécessaire travail d’analyse, de publication et d’action. À l’issue de ce dossier, nous pourrions avancer qu’il s’agit là des trois piliers principaux de la praxis du militant et de l’intellectuel qu’il a été.

Contrairement à un certain nombre de militantes et de militants de la génération des baby-boomers qui ont été membres de partis politiques d’extrême gauche et qui ont abandonné en cours de route, ou qui en sont ressortis désillusionnés, Pierre a maintenu le cap à gauche durant plus de cinquante ans d’engagement actif. À l’encontre de plusieurs de ses camarades de l’époque, il n’a pas eu peur de sortir des sentiers battus, d’adopter une distance critique face à certains dogmes ou face à la « ligne de parti » imposée par telle organisation politique ou tel mouvement comme en fait foi l’entrevue menée avec André Vincent. Loin d’avoir jeté le bébé avec l’eau du bain, Pierre cherchait à comprendre les erreurs des pays qui ont tenté l’expérience socialiste, réfléchissait et discutait de la planification démocratique comme le relate le texte de son ancien collègue Munro. Selon Cameron, il n’hésitait pas à revisiter Lénine pour en faire une nouvelle lecture, et pour vulgariser sa contribution afin d’en faire profiter le plus grand nombre de lectrices et lecteurs possible.

Tous les auteurs et autrices qui ont contribué à ce dossier ont saisi l’importance pour Pierre de lier la théorie à la pratique. Comme l’écrit Tremblay-Pepin : « Son rapport à Parti Pris fournit un cadre d’analyse de la bataille des idées chez Pierre Beaudet, notamment en ce qui concerne l’importance du rôle des idées dans les luttes. Cela l’amènera sa vie durant à continuer à lire et à écrire de façon compulsive, à créer des organes de diffusion et de propagande, des lieux de débats et d’analyse qui servent de portes d’entrée ainsi que d’espaces de réflexion critique sur l’action militante ». À titre d’exemple, à peine âgé de 22 ou 23 ans, Pierre, qui joue un rôle important dans la revue marxiste Mobilisation, propose une méthode d’enquête originale en vue de rapprocher les intellectuel·le·s des classes populaires, nous dit Tremblay-Boily. Cette préoccupation restera sienne tout au long de sa trajectoire.

Toujours dans la perspective de la bataille idéologique qui nécessitait de proposer une vision du monde alternative au discours hégémonique des élites économiques et politiques, Pierre avait aussi le souci de rejoindre le public le plus large possible C’est ainsi qu’il créa ou collabora à la création d’une diversité de publications : des bulletins, des revues comme Mobilisation et les Nouveaux Cahiers du socialisme, le Journal des Alternatives et d’autres encore. Parallèlement, il signait aussi des articles dans les médias traditionnels nationaux ou accordait des entrevues aux chaines de radio ou de télévision publiques ou commencera à intervenir sur des blogues, avec deux objectifs en tête : vulgariser et rendre accessible au grand public la compréhension de conflits géopolitiques complexes et proposer une analyse critique dévoilant le plus souvent le jeu et les intérêts des puissances dominantes. Ses publications ont contribué à amener le « monde » au Québec et, en même temps, il ne perd aucune occasion pour raconter ou expliquer le Québec au reste du Canada comme le rappelle Frappier, ou à l’international, d’où ses collaborations avec Le Monde diplomatique notamment ou avec d’autres publications un peu moins connues.

On retrouve dans ces publications ou ailleurs dans des revues comme Presse-toi à gauche, ses innombrables textes sur les luttes contre l’apartheid et pour la démocratisation de l’Afrique du Sud, la résistance palestinienne contre le sionisme et l’État colonial israélien, les révoltes populaires en Amérique latine ou encore les luttes des mouvements autochtones ici ou ailleurs. Cela incite Hernandez à voir en Pierre un passeur et un « intellectuel frontalier » en mesure de traduire et d’interpréter les analyses et les stratégies de partis politiques ou de mouvements sociaux d’un pays ou d’une région du monde, selon l’histoire et les spécificités du contexte national ou international. Ismé souligne à quel point Pierre a joué un grand rôle dans la mobilisation de la gauche et du secteur progressiste québécois en solidarité avec Haïti : « Il était capable de rendre intelligible pour ses pair·e·s de la société québéoise la réalité complexe des pays du Sud dont Ayiti, loin des raccourcis et des regards réducteurs et discriminatoires de la grande presse ». Il savait ainsi faciliter les échanges et les dialogues entre militantes, militants et intellectuel·le·s de différents pays, ce qui constituait un atout indéniable pour celui qui contribuera à la construction du Forum social mondial, de la Plateforme altermondialiste ou d’autres initiatives misant sur la convergence des luttes.

Un peu dans la même perspective, O’Meara, un camarade sud-africain venu s’établir au Québec, évoque le bagage extensif de connaissances de Pierre sur l’histoire politique de nombreux mouvements de libération nationale, ce qui lui permettait par exemple de dépasser l’exceptionnalisme du cas sud-africain. En dépit de sa modestie et de sa posture politique d’allié des classes populaires, Pierre était aussi un intellectuel de haut niveau. Levy n’hésite pas à en parler comme d’un remarquable spécialiste et « savant des mouvements sociaux » en ce sens qu’il savait lire et interpréter les pratiques et stratégies des mouvements, et il savait proposer des pistes d’action. Ces caractéristiques ont d’ailleurs permis à Pierre d’assurer rapidement un leadership intellectuel et politique dans un certain nombre d’organisations de solidarité internationale dont le Centre d’information et de documentation sur le Mozambique et l’Afrique australe (CIDMAA), le Centre d’études arabes pour le développement (CEAD) et Alternatives, de même qu’au sein du Forum social mondial.

Dès leur première rencontre, Pierre a invité Feroz Mehdi, qui deviendra un de ses grands amis, un camarade et un collègue de travail, « à descendre des montagnes ». Par cette métaphore, Pierre lui a appris à traduire ses idées politiques en projets « pour soutenir nos organisations partenaires à l’étranger, tout en mettant sur pied un programme de mobilisation et d’éducation populaire pour développer de façon durable et continue une conscience politique au Québec ». Hernandez, un collègue de Pierre, estime lui aussi que ce dernier a conjugué tout au long de son parcours, analyse théorique et praxis. Pour reprendre ses mots : « Le thème de l’organisation était central tant dans son travail que dans les échanges quotidiens et, bien qu’il ne soit pas indifférent aux développements théoriques, il ne voyait pas l’utilité d’une théorie dépourvue de pratique organisationnelle ».

À l’instar de Frappier, plusieurs autrices et auteurs soulignent les grandes qualités de pédagogue de Pierre pour qui la formation de la relève militante était un impératif. Tour à tour, il proposera des stages, des petits contrats ou de nouveaux projets à des jeunes qui se rapprochent d’Alternatives, sans compter les programmes de stages qui ont pris de l’expansion au sein de la programmation de cette ONG. Pierre croyait en la jeunesse et à son rôle dans les luttes et mouvements de transformation sociale et politique. Il faisait confiance aux jeunes et les soutenait dans leurs apprentissages, sans paternalisme. C’est ce que relatent L’Écuyer et Gauthier, tous les deux parmi les premiers stagiaires d’Alternatives. Ils ont recueilli les propos d’autres stagiaires qui ont croisé ou côtoyé Pierre dans les années 1990 et 2000. Il vaut la peine de souligner que, jusqu’à aujourd’hui, il y aurait eu plus de 1500 stagiaires à Alternatives ou au sein d’organismes partenaires dans le Sud global depuis la mise en place de ces programmes de stages, en 1994.

Massiah, un intellectuel et camarade de France avec qui il s’est lié d’amitié surtout autour du Forum social mondial, estime que « l’internationalisme de Pierre était d’abord concret, il travaillait directement avec des mouvements dans les différentes parties du monde. Il apprenait d’eux, toujours à leur écoute, attentif aux différences, enrichi par les constructions d’avenir ancrées dans des sociétés millénaires ». Ismé observe, elle aussi, cette grande sensibilité de Pierre aux réalités des luttes du Sud global, dont celles menées en Ayiti. « Son désir sincère de rencontrer l’autre dans une relation horizontale au-delà des divergences était marquant. Pierre, pourtant farouche défenseur de ses idées, a su développer cette capacité rare d’apprendre de l’autre en toute humilité et d’enseigner à l’autre sans arrogance. Il va s’ouvrir, même si avec une certaine réserve, au féminisme, à la décolonialité », dit-elle. Comme l’évoque Massiah, l’internationalisme de Pierre était loin des rigidités et des hiérarchies. Et il adhéra à ce que son ami Vinod Raina a exprimé : « Ce sont les mouvements qui construiront l’alliance des peuples. Ce ne sont pas les partis, ni les associations, ni les ONG, ce sont les mouvements sociaux et citoyens »

Finalement, Dufour estime à propos de La Grande Transition qu’il s’agit d’une initiative qui « m’apparaît comme une forme d’aboutissement du chemin parcouru par Pierre Beaudet, en apprentissage perpétuel et dans sa volonté de rassembler ou du moins de faire converger les forces vives progressistes pour penser les alternatives, affuter leurs analyses et agir ensemble pour faire barrage à la droite, aux forces néolibérales, au capitalisme débridé, ici et ailleurs ».

Comme en témoigne ce dossier, Pierre a été de plusieurs combats politiques et intellectuels, dont certains lui tenaient particulièrement à cœur : la lutte des classes, pour reprendre une terminologie devenue moins populaire, le socialisme, la question nationale québécoise et la nécessaire alliance avec la gauche du reste du Canada, le colonialisme, la situation des Autochtones, le racisme, les luttes écologiques qu’il avait découvertes plus récemment et, bien sûr, l’internationalisme et l’altermondialisme. À cela, s’ajoute une panoplie d’autres questions qu’il défendait comme celles des droits économiques et sociaux, les luttes syndicales et féministes. Ce bref portrait est loin d’être exhaustif. Étrangement, la Palestine pourtant si présente dans son cœur et son action est relativement absente de ce dossier. Des contraintes de temps ont limité le nombre de personnes sollicitées, ce qui explique peut-être, mais n’excuse pas, cette lacune.

Malgré cela, nous espérons que ce dossier puisse faire découvrir ce grand intellectuel et militant à des jeunes et moins jeunes, qu’il les invite à lire ou relire certains ouvrages de Pierre, et qu’il les encourage à mettre en pratique les trois piliers de sa méthodologie, soit l’analyse, la production et la diffusion d’information et l’action pour mieux faire face à la crise globale actuelle. Enfin, souhaitons que ce dossier permette de dépasser l’individu et sa singularité, qu’il nourrisse nos réflexions politiques et qu’il contribue à la mémoire collective de la gauche, de l’internationalisme et son corollaire, l’altermondialisme.

Par Anne Latendresse, professeure au département de géographie à l’Université du Québec à Montréal


NOTE

  1. Surtout celles qui ont une posture critique à l’égard des orientations des gouvernements canadien et québécois.

La criminalisation de l’immigration : comment la droite gagne la bataille des idées

7 avril 2023, par Rédaction

ÉDITORIAL – Au cours des élections québécoises d’octobre 2022, l’immigration et les politiques d’accueil sont devenues l’un des principaux enjeux. La figure de l’immigrant, plus précisément celle de l’immigrant racisé, est devenue l’étranger, celui ou celle qui menace l’existence même de la nation québécoise[1]. Pour le premier ministre François Legault, et pour plusieurs acteurs politiques du Québec, l’immigration est liée au déclin de la langue française et à la disparition des valeurs québécoises[2]. De plus en plus, le gouvernement de la Coalition avenir Québec développe un discours anti-immigrant, à connotation raciste, comme l’ont montré les amalgames énoncés par le ministre Jean Boulet lors de la campagne électorale[3].

Ce discours participe de la criminalisation de l’immigration. Il se diffuse aussi en Europe, notamment en Hongrie, en Pologne, en Slovaquie, en Lettonie, et plus récemment en Suède et en Italie, où l’extrême droite siège dans les gouvernements ou y détient les rênes.

Les discours et politiques anti-immigration ne sont pas chose nouvelle dans l’histoire occidentale : la fermeture à l’immigration par les États-Unis en 1921, un siècle ou presque avant l’interdiction de voyage (travel ban) de Donald Trump, avait été instaurée à la demande d’une partie du mouvement ouvrier. Ce dernier y voyait alors une façon de renforcer son pouvoir de négociation, en évitant une concurrence par le recours à des personnes particulièrement exploitées et abusées comme le sont les « nouveaux arrivants » en règle générale. Cet évènement a eu des conséquences fort dommageables, car la satisfaction de cette revendication des mouvements ouvriers américains « ferma ce qui avait été une soupape de sécurité “sociale” pour l’Europe au XIXe siècle […] et, selon E.H. Carr, cela prépara leur défaite [celle des mouvements ouvriers européens] et la montée du fascisme[4] ».

Certes, le discours et les mesures répressives ne constituent pas l’équivalent du système d’extermination mis en œuvre par le régime nazi, ni même des camps d’internement lors de la Seconde Guerre mondiale[5]. En ce début du XXIe siècle, si l’immigrant racisé est devenu un danger, la droite et l’extrême droite n’écartent pas toujours la possibilité de l’intégrer, mais selon un processus soit économique, soit identitaire, qui repose essentiellement sur les épaules du nouvel arrivant. Cette personne doit faire la démonstration de vouloir parler et apprendre la langue, le français au Québec, et on attend souvent d’elle qu’elle rejette sa langue maternelle et la culture de son pays d’origine[6]. En France, par exemple, à peine réélus, Emmanuel Macron et son gouvernement ont ouvert la porte à une attaque majeure contre les immigrants et immigrantes, en choisissant la voie de la criminalisation plutôt que de la reconnaissance de leur apport durant la pandémie[7]. Les annonces françaises sur le projet de loi en préparation indiquent une aggravation de la précarité en rendant les immigrantes et les immigrants plus vulnérables et donc corvéables à merci dans les « secteurs d’activité en tension », qui sont en fait les secteurs qui subissent une pénurie de main-d’œuvre, faute d’offrir des conditions de travail correctes.

L’idéologie de l’extrême droite fait ainsi son chemin. Certes, cette idéologie ne se réduit pas aux discours anti-immigrant; elle articule aussi un discours, des pratiques et des lois rétrogrades et répressives envers les femmes, les membres des communautés LGBTQ+, les minorités ethniques, etc. Son discours et ses actes sont aussi intersectionnels.

Cependant, c’est sur la question de l’immigration, pierre de touche de la gestion mondialisée des flux de main-d’œuvre, que l’extrême droite bénéficie du soutien des classes dirigeantes : même chez les gouvernements d’Europe où l’extrême droite n’est pas présente ni nécessaire à l’obtention d’une majorité, ses idées sur ce sujet sont reprises et mêmes affinées, en s’appuyant sur un appareil à la fois politique, économique et médiatique similaire d’un pays à l’autre, et en recourant à des réseaux de diffusion institutionnalisés, l’OCDE notamment, ou à des think tanks entre nations. Par exemple, certains débats qui se font en France migrent quasi instantanément vers le Québec. Des commentateurs et chroniqueurs à l’emploi de médias détenus par les plus grandes fortunes de leur pays respectif, et parfois proches des partis politiques ou même des politiciennes et politiciens eux-mêmes, agissent comme relayeurs, facilitant ainsi la diffusion et l’expression de ces idées sur l’immigration, entre autres.

Tout courant idéologique correspond à une lecture de la réalité socio-économique et des rapports de pouvoir et de domination qui les sous-tendent. Le parallèle avec les années 1930 peut ainsi être prolongé, car l’époque actuelle partage de nombreuses caractéristiques avec cette dernière et les années « folles » qui l’ont précédée et préparée. D’une part, le capitalisme a renoué avec la profitabilité mise à mal par l’extension du compromis fordiste, en misant cette fois encore sur la financiarisation de l’économie, les avancées technologiques et le retour ou l’aggravation de la marchandisation de la monnaie, du travail et de la nature. D’autre part, les conflits sociaux se sont intensifiés depuis 2011, ce qui exacerbe la crise de légitimité que traverse le système-monde capitaliste dans la lignée de celle des États-Unis[8].

Cette situation nourrit les stratégies de court terme de la part des classes dirigeantes. L’illustration actuelle la plus flagrante est la réponse à l’inflation, qui consiste à augmenter les taux d’intérêt au profit des détenteurs de patrimoine et des entreprises financiarisées au lieu de réduire les inégalités et l’appauvrissement et de développer des politiques de transition énergétique écologique[9]. Cette stratégie à courte vue motivée par la préservation du profit et du pouvoir permet en partie d’expliquer comment la droite peut flirter avec l’extrême droite en espérant ramasser quelques voix par-ci par-là, et prendre le dessus. Mais l’extrême droite devient en fait la droite de référence, car la politique traditionnelle de la droite disparait derrière un programme économique et le discours néolibéral.

Il ne fait aucun doute que cette capacité du capitalisme de se reproduire en surfant sur les vagues portées par les classes dirigeantes les plus réactionnaires repose aussi sur le fait qu’il domine le discours[10] et imprègne la vie sociale sous tous ses aspects. Toutefois ce système et la rhétorique faisant de l’immigration un problème difficile à gérer n’ont jamais été remis en question par la gauche traditionnelle et par celle qui participe à des élections. Pire, cette dernière a tendance à rejeter sur les classes populaires la responsabilité de la montée de l’extrême droite et de ses idées, ce qui la dédouanerait de flirter avec le cadre néolibéral pour aller chercher des voix ailleurs.

Or, si les régimes fascistes des années 1930 semblent avoir bénéficié d’un soutien des masses – soutien au sujet duquel on oublie souvent de mentionner qu’il a été acquis par la terreur des milices et des méthodes d’intimidation, de harcèlement et même d’assassinats que l’on voit renaître avec effroi au Brésil ou aux États-Unis chez les partisans de Jair Bolsonaro et de Trump –, il s’est aussi construit sur la débâcle de la gauche. Socialistes et communistes allemands étaient plus pressés de s’affronter, y compris physiquement, que de s’allier contre la menace nazie. De leur côté, les communistes espagnols, et surtout staliniens, ont préféré liquider les anarchistes plutôt que de s’allier avec eux contre Franco.

Voilà le dernier trait similaire entre les deux périodes, cette incapacité de la gauche à s’opposer et à proposer sa lecture de la situation face aux idées réactionnaires. Non pas qu’au XXIe siècle, elle se divise de façon excessive ou s’entretue. Avec l’appui des classes moyennes aisées, la social-démocratie a plutôt consenti à accepter le cadre économique forgé par la droite. Maintenant, plutôt que de se décider à reconnaitre que c’est ce qui a contribué à banaliser le néolibéralisme en le présentant comme insurmontable, en reprenant le discours sacré sur le développement économique et la croissance – pourtant incompatible avec la protection de l’environnement comme nous le savons aujourd’hui – pour « rassurer les marchés », la gauche, ses organisations traditionnelles et ses partis, parfois même étiquetés comme radicaux, rendent responsables de ses propres égarements les classes populaires qui leur font défaut. Non parce que celles-ci sont (effectivement) désillusionnées et s’abstiennent en grand nombre, mais parce qu’elles seraient peu éduquées et donc « naturellement » sensibles aux sirènes d’extrême droite. Comme si le racisme était une affaire individuelle et non pas un rapport de pouvoir et de domination inscrit dans les institutions et les biais inconscients.

Cette représentation aberrante à l’heure de l’élévation générale, à l’échelle planétaire, des niveaux d’instruction a préséance contre les faits eux-mêmes. Car, que l’on regarde au Chili, au Brésil[11], aux États-Unis, en Grèce, ceux et celles qui sauvent la démocratie ou lui rendent ses lettres de noblesse ne sont pas les classes moyennes aisées, mais les classes populaires, en manifestant massivement contre les traitements discriminatoires et liberticides envers les immigrantes et les immigrants[12], ou en se rendant malgré tout aux urnes pour infliger une défaite aux dictateurs en herbe. D’ailleurs, plusieurs études récentes confirment que le comportement électoral des classes populaires ne se distingue guère du reste de la population, si ce n’est par une plus grande abstention, sauf de la part d’un noyau conservateur actif[13].

En déniant la réalité des résistances populaires et leur radicalité, la gauche traditionnelle, ou celle qui joue le jeu électoral, laisse le champ libre aux idées d’extrême droite et de droite. Elle se contente de reprendre le modèle libéral, parlant de la nécessité de construire un « modèle d’immigration » pour donner le gout du français et de la culture québécoise aux nouvelles et nouveaux arrivants, et essayant de vanter l’immigration comme solution pratique de dernier recours, pour faire face aux difficultés de rétention de la main-d’œuvre de la part des entreprises. Les propositions de Québec solidaire pendant la campagne électorale étaient loin de remettre en question ce discours utilitaire et économique sur l’immigration.

Nous devons rompre avec ce cercle vicieux. C’est de courage moral dont nous avons besoin pour énoncer sur la scène politique qu’il faut accueillir dignement les immigrants en tant que citoyennes et citoyens, et non en les réduisant à une force de travail; pour régulariser les sans-papiers; pour favoriser les relations interculturelles. Il faut également avoir le courage de dénoncer la domination impérialiste occidentale sur les pays du Sud, domination qui constitue l’une des principales causes de cette vaste migration vers le nord.

Parallèlement, il s’agit de défendre une autre vision du vivre-ensemble, en soutenant les initiatives alternatives locales, écologiques, féministes et radicalement anticapitalistes portées par des mouvements populaires ou autochtones qui offrent en réalité des réponses globales pour peu qu’on cesse de les traiter au filtre du système économique capitaliste.

Par Milan Bernard, Alain Saint-Victor, Carole Yerochewski pour le comité de rédaction.


NOTES

  1. Voir : Marc-André Gagnon, « Pouvoirs en immigration : “une question de survie” pour la nation, signale Legault », Journal de Québec, 29 mai 2022.
  2. Voir notamment : Charles Lecavalier, « Le gouvernement Legault souhaite un “réveil national” pour stopper le déclin du français », La Presse, 29 novembre 2022.
  3. Gabriel Delisle, « Déclaration de Jean Boulet sur l’immigration : des propos “préoccupants” et “désolants” », Le Nouvelliste, 28 septembre 2022.
  4. Beverly J. Silver, Forces du travail. Les conflits ouvriers et la globalisation depuis 1870, Toulouse (France), Éditions de l’Asymétrie, 2019, p. 40.
  5. Ce constat ne vise pas à atténuer l’impact actuel des politiques anti-immigrant, qui se traduisent notamment par des morts en Méditerranée ainsi que par les conditions esclavagistes ou extrêmement brutales que la plupart subissent en devant s’en remettre à des passeurs de diverses natures. On ne peut ignorer non plus la façon dont cela alimente la traite de femmes et d’enfants.
  6. Pour une lecture critique des politiques actuelles d’immigration marquées par la colonialité du pouvoir, voir le dossier consacré à ce sujet dans le n° 27 des Nouveaux Cahiers du socialisme, Le défi de l’immigration au Québec : dignité, solidarité et résistance, 2022.
  7. Sur la criminalisation des immigrants, voir la vidéo en accès libre de Mediapart, qui interviewe notamment une avocate spécialiste du sujet : <www.mediapart.fr/journal/france/061222/projet-de-loi-immigration-nous-sommes-sur-des-propositions-racistes?utm_source=nl-video-20221211-185726&utm_medium=email&utm_campaign=ALL&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[ALL]-nl-video-20221211-185726&M_BT=1257261095238>. Cette criminalisation des immigrants va de pair avec une criminalisation de la pauvreté; voir à ce sujet le projet de loi français antisquat qui s’attaque en fait aux mal-logé·e·s en défaisant les protections obtenues dans les années 1950 par les mobilisations autour d’Emmaüs et de l’abbé Pierre, concernant l’occupation de logements vides : <www.alternatives-economiques.fr/manuel-domergue/loi-anti-squats-criminalisation-mal-loges/00105346?utm_source=emailing&utm_medium=email&utm_campaign=hebdo&utm_content=11122022>.
  8. La crise de légitimité était aussi vive dans les années 1930 et signait la fin du leadership britannique. En prolongement des analyses en termes de système-monde d’Immanuel Wallerstein et de Giovanni Arrighi, voir les contributions de Sahan Savas Karatasli, Sefika Kumral et Beverly Silver, A New Global Tide of Rising Social Protest ? The Early Twenty-first Century in World Historical Perspective, communication à la conférence annuelle de la Eastern Sociological Society, Baltimore (Maryland), 24 février 2018, ainsi que Beverly J. Silver et Corey R. Payne, « Crise de l’hégémonie mondiale et accélération de l’histoire sociale », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 25, 2021.
  9. Voir à ce propos l’entrevue de Bertrand Shepper, « Augmenter les taux d’intérêt, pas la réponse à l’inflation » par Carole Yerochewski dans le n° 28 des Nouveaux Cahiers du socialisme, 2022.
  10. Voir les travaux de Pierre Dardot et Christian Laval, notamment : Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte, 2016.
  11. Voir Franck Gaudichaud, « Tout commence au Chili », Le Monde diplomatique, janvier 2022, p. 8-9; Valério Arcary, « Le Brésil est fracturé comme jamais auparavant », Alencontre, 19 octobre 2022.
  12. Voir les grandes manifestations antifascistes du 5 mars 2020 contre un gouvernement de droite qui a légitimé l’action de gangs fascistes contre les immigrants et réfugiés présents massivement en Grèce : Sandro Mezzadra, « Entre la Grèce et la Turquie », Euronomade, 2020, < https://editionsasymetrie.org/frontieres/sandro-mezzadra-entre-la-grece-et-la-turquie/#more-158>.
  13. Voir entre autres : Nonna Mayer, « Que reste-t-il du vote de classe ? Le cas français », Lien social et Politiques, n° 49, 2003.

RENDEZ-VOUS DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE

3 avril 2023, par Archives Révolutionnaires
Le 19 novembre 2022 se tenait la première édition du Rendez-vous des médias critiques de gauche. Ce fut l’occasion, pour les artisan·es d’une quinzaine de publications, de se (…)

Le 19 novembre 2022 se tenait la première édition du Rendez-vous des médias critiques de gauche. Ce fut l’occasion, pour les artisan·es d’une quinzaine de publications, de se rencontrer et de discuter des défis que nous vivons. Au cœur de cette première journée : les enjeux de fabrication, les questions politiques et l’idée d’une coopération afin de nous entraider, de dynamiser nos pratiques et de contribuer à l’instauration d’une société plus juste.

Aux origines d’une rencontre

Depuis longtemps, la nécessité pour les médias québécois de gauche de mieux se connaître s’impose. Face au fractionnement de notre milieu, et alors que l’isolement ordonné par l’état d’urgence sanitaire accentuait nos solitudes, l’idée de créer un événement rassembleur s’est développée avec plus de netteté. Imaginée par Pierre Beaudet (1950-2022)[1], militant socialiste de premier plan, la convergence a commencé à se structurer, dans le but de nous rapprocher et surtout de favoriser la mutualisation des ressources afin d’augmenter notre force de frappe.

À la suite du décès de Pierre, le projet s’est construit dans la continuité de sa vision, soit d’organiser une rencontre des médias permettant de surmonter l’éloignement et de nous renforcer collectivement. De janvier à juillet 2022, le comité organisateur s’est mis en place, rassemblant des représentant·es de six différents médias. Durant l’été, les médias québécois écrits, ayant une édition papier ou en ligne, et se réclamant de la gauche, ont été contactés. Le premier objectif était de nous connaître : partant, il deviendrait possible de trouver des horizons communs, voire des possibilités d’alliance.

Une journée de réflexions

Le 19 novembre, dès 9 h, les artisan·es des différents médias se retrouvaient au café l’Exode du Cégep du Vieux Montréal. Après nous être toutes et tous présenté·es, nous sommes entré·es dans le vif du sujet. La matinée, réservée aux membres des médias, était composée de deux tables rondes portant respectivement sur les enjeux de fabrication et sur les rapports que nous entretenons avec les mouvements et organisations politiques. Durant l’après-midi, qui était ouvert au public, une conférence intitulée Écrire et agir. Revues, journaux et organisations de gauche au Québec (1959-2001) était présentée par le collectif Archives Révolutionnaires[2]. En parallèle, une foire aux kiosques a permis aux médias de s’adresser au public tout en vendant leurs publications. La journée s’est terminée par un moment de réflexion quant aux suites à donner à la rencontre puis par une soirée festive où se poursuivirent les discussions.

En tout, seize médias se sont rassemblés, liés par leur ancrage commun à gauche, tout en représentant une grande diversité d’approches et de moyens déployés pour transmettre leurs idées. Il y avait des médias imprimés, des médias uniquement en ligne, de « grands » titres à l’histoire au long cours, de toutes nouvelles revues, des groupes s’identifiant comme révolutionnaires, d’autres plus réformistes, des publications à vocation scientifique ou encore des périodiques directement rattachés à des organisations politiques. Cette pluralité n’a pas été un frein à la discussion, au contraire. Par-delà nos différences, plusieurs enjeux nous sont communs, dont ceux de la participation à nos médias, de notre « santé financière » et de notre diffusion, ainsi que des problèmes engendrés par notre statut de militant·es de gauche dans une société néolibérale. Pareillement, notre vocation progressiste implique pour toutes et pour tous de réfléchir à notre relation avec les mouvements populaires et les organisations politiques. Par-delà notre hétérogénéité, nous avions donc beaucoup à nous dire[3].

Défis de la fabrication des médias de gauche

Un important défi, peut-être le plus fondamental, demeure celui de la fabrication d’un média reposant largement sur le travail bénévole de personnes ayant par ailleurs d’autres obligations. La question du travail bénévole se décline de deux manières : d’abord, la difficulté à recruter et à garder des membres, ensuite, l’épuisement des artisan·es de longue date. Il nous faut, pour recruter, miser sur le dévouement des militant·es, et nous imposer une surcharge de travail, souvent en soirée et les fins de semaine, afin de maintenir nos médias à flot. La nécessité de maîtriser de nombreuses compétences (théoriques, linguistiques, informatiques, etc.) complique aussi le recrutement tout en maintenant la pression sur celles et ceux qui produisent les médias. L’exigence d’une telle implication est parfois rebutante. De plus, un défi demeure autour de l’inclusion d’une diversité culturelle dans nos médias.

C’est pourquoi nous devons porter une attention particulière au recrutement, à la formation des nouvelles personnes impliquées, à la répartition des tâches moins gratifiantes, ainsi qu’à de possibles aménagements avec nos différentes obligations. Nous ne devons pas cacher le fait qu’en régime capitaliste, nous sommes forcé·es de travailler de façon salariée pour vivre et que le bénévolat n’est pas à la portée de toutes et de tous. La question monétaire se pose malheureusement pour les individus ainsi que pour le financement même de nos médias : services informatiques, graphiques, frais d’impression, de diffusion, etc. La tension entre nos valeurs anticapitalistes et les nécessités financières du monde actuel reste difficile à surmonter.

De nombreux médias, en raison de leur mode de fonctionnement alternatif, constatent que leur réalité n’est comprise ni par les organismes subventionnaires ni par les entreprises d’impression ou de diffusion. Plusieurs sont inadmissibles aux subventions même s’ils aimeraient en bénéficier. Dans ce contexte, les frais de production sont un enjeu constant. Certains se questionnent aussi sur l’avantage ou non d’une version papier considérant les frais d’impression et d’expédition. Pourtant, la baisse d’intérêt envers les revues papier, que l’on aurait pu soupçonner a priori, ne semble pas se concrétiser. Les abonnements permettent en fait une fidélisation et un revenu prévisible, ce qui est un avantage au final.

Quelques bonnes pratiques

Au-delà des enjeux liés au bénévolat et au financement, plusieurs pistes intéressantes ont émergé lors des discussions concernant la production. Il a été rappelé à plusieurs reprises l’intérêt de travailler en collaboration pour limiter le dédoublement du travail et pour mieux profiter des expertises les un.e·s des autres. La communisation de certaines ressources est une option réaliste et porteuse. Ainsi, nous pourrions acheter ensemble une imprimante, louer un local ou encore partager les frais d’un·e graphiste.

L’importance de la communauté a été soulignée, et pas seulement au sein des médias et entre nous. Le lien avec le lectorat est à valoriser, car ce sont les lectrices et les lecteurs qui nous font, en dernière instance, exister. Nous pourrions créer plus d’événements, suggérer un tarif d’abonnement solidaire, appeler directement au lectorat pour qu’il écrive dans nos médias, etc. Comme cela a été dit, nous avons aussi constaté que les abonnements forment la meilleure source de financement pour les médias payants, notamment imprimés. Nous avons tout à gagner à nous rendre mutuellement service pour favoriser la production de nos médias, leur visibilité et donc leur portée. En plus de diminuer notre charge de travail, cela augmentera notre influence sociale.

Médias de gauche et militantisme politique

Plusieurs questions se sont posées d’emblée quant aux liens entre nos médias, le militantisme, les mouvements sociaux et les organisations politiques. D’abord, quelle ligne éditoriale adopter : doit-on privilégier une ligne ferme ou miser, à l’intérieur d’un même média, sur le pluralisme ? Ensuite, quelle position adopter face aux groupes politiques : faut-il se lier à eux, est-ce une « nécessité » des médias de gauche ? Et puis, comment favoriser l’accessibilité à nos contenus, pour ne pas prêcher uniquement à des convaincu·es ? Quel niveau de langage adopter pour s’adresser à différentes classes sociales ?

Un point a clairement émergé : si nous tenons à produire un contenu rigoureux, nous avons vocation à donner une lecture progressiste et militante des faits traités. Nous assumons toutes et tous une posture engagée. L’objectivité des faits rapportés ne nous exonère pas d’un traitement politique de ceux-ci, au contraire. Nous existons parce que nous croyons qu’une lecture gauchiste des faits est plus à même de rendre compte du réel et de nous aider à le transformer, en vue d’instaurer une société plus juste. L’enrichissement de la lecture des faits par l’accrétion des traitements médiatiques multiples a aussi été souligné, éclairant le fait que notre variété est une force. Par contre, notre fractionnement n’aide pas nécessairement à notre visibilité, chacun·e ne rejoignant que « son » public particulier. D’où l’idée de ne pas fusionner (afin de préserver la richesse de notre diversité), mais de chercher des horizons communs, et possiblement de produire des textes ensemble sur des enjeux importants, afin d’augmenter l’impact de nos idées. Une question reste toutefois en suspens : comment augmenter notre influence sans nous plier aux diktats de la culture bourgeoise ?

De plus, nous avons discuté de l’importance de maintenir une perspective politique de transformation sociale. Il est important que notre travail reste axé, au final, sur la diffusion des idées de gauche dans le but avoué de changer la société. En ce sens, l’idée d’une coalition est intéressante, à la fois respectueuse de la diversité et unificatrice. L’ennui principal est de trouver un terrain d’entente suffisamment solide pour qu’une collaboration pérenne puisse en découler. Jusqu’où sommes-nous prêt·es à nous lier et quels compromis cela impliquerait ? D’un autre côté, la crainte, pour plusieurs, reste de perdre leur autonomie. C’est donc un travail de funambule – entre un degré d’unité idéologique fonctionnel et la volonté d’une majorité de médias de rester indépendants – qui nous attend si nous prenons au sérieux l’idée de nous coaliser.

Deux voies, non exclusives, se dessinent. La première, tenant pour acquis que nos positionnements à gauche sont suffisants pour entamer une collaboration, propose une mise en commun de certaines ressources, telle qu’énoncée plus haut, ou encore la création d’une plateforme web qui rediffuserait l’ensemble des articles des médias afin de permettre une consultation « unifiée ». La seconde suppose des orientations politiques communes qui permettaient de créer un organe de liaison, voire une structure fédérative, ralliant les médias de gauche. Un tel processus nécessitera, s’il se produit, une discussion transparente et minutieuse impliquant tous les médias intéressés, afin de déterminer précisément ce qui nous lie, ce que nous pouvons écrire et faire en commun, la manière dont nous pouvons nous fédérer et le fonctionnement technique que cela impliquerait. Enfin, il nous faudrait aussi, individuellement et collectivement, renforcer nos liens avec les milieux syndicaux, politiques, communautaires, universitaires et internationaux, afin d’affirmer notre présence et notre portée.

Pour la suite ?

À la fin de ce premier Rendez-vous des médias critiques de gauche, la nécessité de poursuivre le dialogue a fait consensus. Une prochaine rencontre aura donc lieu en mars 2023 afin de voir quelles formes de collaborations nous souhaitons nous donner. En resterons-nous à un dialogue courtois ou choisirons-nous de nous liguer plus sérieusement ? Allons-nous demeurer des analystes de la situation ou déciderons-nous de nous lier organiquement à des groupes politiques ? Peu importe la voie choisie, la nécessité de maintenir le dialogue et l’entraide resteront. Nous poursuivons donc le travail, de notre côté et ensemble, et espérons densifier les liens qui nous unissent. Nous sommes encore loin de la société juste à laquelle nous aspirons : il faudra travailler ensemble pour l’atteindre. Si vous faites partie d’un média qui était absent, n’hésitez pas à nous écrire pour vous joindre au mouvement. On se retrouve très vite pour continuer le combat.


Ce texte est originellement paru dans le no. 95 de la revue À bâbord. Un bilan complet de la journée du 19 novembre 2022 est également disponible.


Notes

[1] Le prochain numéro des Nouveaux Cahiers du Socialisme (no 29, printemps 2023) sera entièrement consacré au parcours de Pierre Beaudet.

[2] Le contenu de cette conférence sera diffusé sous la forme d’un article sur le site d’Archives Révolutionnaires (archivesrevolutionnaires.com) au printemps 2023.

[3] Un bilan détaillé du Rendez-vous sera disponible au printemps 2023 sur les sites de plusieurs des médias impliqués.

« NI DIEU, NI PATRON, NI MARI ! » militantes anarchistes en Argentine (1890-1930) par Hélène Finet (2013)

https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/arton93967.jpg https://0.gravatar.com/avatar/08b9589eb27d3c06729f93084302d98e4131a5e1c0977a835d8b57b967e3a53b?s=96&d=identicon&%2338;r=G https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/arton93967.jpg?w=770 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/medinaonrubia01.jpg?w=285 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/cuota-marzo-2020-pilar-rufino.jpg?w=960 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/salvadora_03.jpg?w=772 https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/juana-rouco-buela.webp?w=7368 mars 2023, par liberteouvriere
Tiré du livre Viva la Social !Anarchistes & anarcho-syndicalistes en Amérique Latine (1860-1930)Co-éditions América libertariaParis (France), 2013- 249 p. En 1896, à la (…)

Tiré du livre Viva la Social !Anarchistes & anarcho-syndicalistes en Amérique Latine (1860-1930)Co-éditions América libertariaParis (France), 2013- 249 p. En 1896, à la faveur du discours sur la révolution sociale prôné par des militants libertaires bien souvent échoués sur les terres (...)

8 MARS. LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES – Québécoise Deboutte ! (1973)

7 mars 2023, par Archives Révolutionnaires
Cet article a été publié au mois de mars 1973 dans le journal de théorie féministe et révolutionnaire Québécoises Deboutte ! (QD). D’abord l’organe du Front de libération des (…)

Cet article a été publié au mois de mars 1973 dans le journal de théorie féministe et révolutionnaire Québécoises Deboutte ! (QD). D’abord l’organe du Front de libération des femmes (FLF, 1969-1971), Québécoise Deboutte ! devient ensuite la revue du Centre des femmes (1972-1975). Fondé par des militantes du FLF et du Comité ouvrier de Saint-Henri, le Centre des femmes est à la fois un groupe politique et un lieu d’organisation féministe qui s’adresse aux ménagères, aux travailleuses et aux étudiantes. L’équipe du Centre anime notamment une clinique de conseils en avortement dans un contexte où cette pratique médicale est illégale et inaccessible aux femmes des classes populaires, tout en éditant leur journal qui rejoint à l’époque plus de 2000 abonnées.

Par le biais d’enquêtes sur le terrain et sur les luttes des femmes à travers le monde, Québécoises Deboutte ! théorise l’exploitation capitaliste et l’oppression sexiste que vivent les femmes d’ici. Par leurs recherches historiques, les militantes de QD cherchent aussi à mettre en valeur les luttes passées, l’intelligence et la combativité des ouvrières, ainsi que l’engagement révolutionnaire de nombreuses militantes.

Voici donc, en réédition, un article publié par QD en 1973 qui rend compte de l’origine révolutionnaire de la journée du 8 mars et du lien qui existe entre cette journée et les luttes des ouvrières, qui dès la fin du XIXe siècle réclamaient de meilleures conditions de travail, le droit de vote et, plus globalement, l’égalité et la fin des discriminations à leur égard. L’article propose un historique succinct des grèves menées par les travailleuses d’ici depuis 1900.

Bien qu’elle naisse dans un contexte de luttes internationales au début du XXe siècle, la journée du 8 mars est célébrée uniquement par les pays socialistes jusqu’aux années 1960, la Russie soviétique étant le premier pays à l’officialiser en 1921. Les mouvements féministes qui émergent au tournant des années 1970 se réapproprient le 8 mars, avant que l’ONU en fasse une journée internationale en 1977. En insistant sur le caractère anticapitaliste de la Journée internationale des femmes, les militantes de QD réinscrivent les luttes féministes pour la dignité et l’égalité dans une perspective révolutionnaire. Elles cherchent ainsi la transformation radicale des structures sociales et du système économique qui permet d’envisager un monde débarrassé de l’oppression et de l’exploitation.

De gauche à droite : 10 mars 1984, par Robert Mailloux (BAnQ, fonds La Presse), manifestation en faveur du droit à l’avortement (BAnQ, Fonds Antoine Desilets), manifestation intersyndicale du 8 mars 1979 à Montréal, par Henri Rémillard (BAnQ, Fonds Ministère de la Culture et des Communications).

8 MARS : LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES

Québécoises Deboutte ! (vol.1, no.4, mars 1973)

Comme le 1er mai pour les travailleur·euse·s québécois·e·s, le 8 mars revêt peu de signification pour la majorité des femmes québécoises. À peine soulignée par les médias, tristement célébrée par les organisations féminines réformistes, la Journée internationale des femmes passe en douce. C’est que les exploiteurs n’ont pas intérêt à ce que les Québécoises commémorent les luttes qu’elles ont menées contre eux. Ils n’ont pas intérêt non plus à ce qu’elles affirment bien haut leur volonté de continuer le combat, liant leur lutte contre toutes les formes d’exploitation à celles que mènent les femmes partout dans le monde.

Mais nos intérêts ne sont pas les mêmes que ceux des exploiteurs. Les femmes d’ici et d’ailleurs ont toujours lutté pour le respect de leurs droits et l’amélioration de leurs conditions d’existence. Le combat que nous menons n’est donc pas nouveau et commémorer ces dures luttes ne peut que renforcir notre détermination à vaincre. C’est dans ce sens qu’il est important que nous fassions revivre la Journée internationale des femmes et que nous lui redonnions le contenu révolutionnaire qu’elle avait à ses origines.

8 mars : une tradition de luttes

Le 8 mars 1857 dans le Lower East Side de New York : des travailleuses du textile et du vêtement manifestent contre la journée de 12 heures, les bas salaires et les mauvaises conditions de travail. Quand le défilé sort des quartiers pauvres vers les secteurs plus riches de la ville, la police intervient et attaque les manifestantes. Plusieurs sont arrêtées, certaines sont piétinées par les chevaux dans la confusion qui s’ensuit. Trois ans plus tard, en mars 1860, ces femmes forment leur propre syndicat.

Le 8 mars 1908, sous l’instigation de militantes socialistes, des milliers de femmes de l’industrie de l’aiguille marchent de nouveau, encore à partir du Lower East Side de New York. À 51 ans de distance, les revendications sont sensiblement les mêmes : heures de travail plus courtes et meilleures conditions de travail. S’y ajoutent une condamnation du travail des enfants et la réclamation du droit de vote.

Deux ans plus tard, à Copenhague, au Congrès de la 2e Internationale socialiste, Clara Zetkin, une des dirigeantes du Parti socialiste allemand fait approuver une motion présentée par les militantes américaines proclamant le 8 mars, Journée internationale des femmes, en commémoration de la violente grève des travailleuses du textile de New York.

En 1911, pour la première fois, la Journée internationale des femmes est célébrée avec éclat en Allemagne, en Autriche, au Danemark, en Suisse et aux États-Unis.

Le 8 mars 1914, Clara Zetkin organise une manifestation à laquelle participent des milliers de femmes pour protester contre la course à la guerre en Allemagne, et l’arrestation de Rosa Luxembourg, militante socialiste (le Kaiser disait de Clara Zetkin qu’elle était « la plus dangereuse menace de l’Empire »).

Le 8 mars 1917, les travailleuses du textile de Petrograd se mettent en grève pour protester contre leurs mauvaises conditions de travail, la famine et les longues filées d’attente pour se procurer du pain. Des milliers de femmes descendent dans la rue. D’autres travailleurs manifestent leur solidarité avec la lutte des femmes et c’est bientôt la grève générale qui sera à l’origine de la révolution russe.

« les femmes

doivent conquérir

la moitié du ciel »

Mao

8 mars : la lutte continue

Le 8 mars, ça n’est donc pas une mini fête des Mères, ce seul jour dans l’année où l’on vient sanctifier notre rôle servile pour mieux nous y maintenir. Tout au contraire, la Journée internationale vient souligner l’extrême combativité des femmes à travers l’histoire et poser que c’est dans la lutte contre toute forme d’exploitation que nous trouvons notre dignité.

Travailleuses, ménagères, étudiantes québécoises rappelons-nous en ce jour les luttes héroïques des travailleuses québécoises, particulièrement celles des femmes du textile et du vêtement, qui depuis plus de cent ans s’opposent violemment à cette poignée de capitalistes qui surexploitent leur force de travail. Citons entre autres:

1900Grève de la Montreal Cotton Mills. 15 jours.
1900 Grève à la filature de Valleyfield. Les travailleuses doivent retourner au travail sous la pression de l’armée fédérale. L’année suivante, elles se remettront en grève.
1900- 
1908
Les travailleuses du textile mèneront plus de 40 grèves, extrêmement dures.
1934Les ouvrières de l’aiguille ferment 125 boutiques à Montréal. Matraquées par des fiers-à-bras, elles doivent « se défendre des charges policières, en enfonçant des épingles dans les chairs des chevaux ». Le lendemain, « les autorités publiques parlèrent d’émeutes et il y eut 12 arrestations: dix femmes et deux hommes[1] ».
1935-
1940
Le textile et la confection connaissent des grèves importantes. Trois-Rivières, Sorel, Sherbrooke, Saint-Hyacinthe, Acton Vale, Louiseville sont touchées. À Montréal, 4 000 ouvrières de la robe se mettent en grève du 16 avril au 6 mai 1937.
1946Grève du textile à Valleyfield ; 99 jours. Violence.
1947Grève à Ayers de Lachute ; 152 jours. Grève à Shuttle de Lachute ; 132 jours. Madeleine Parent est accusée de conspiration séditieuse et condamnée à 2 ans de prison.
1952Grève du textile à Louiseville. 321 jours. Violence.
1972Regent Knitting : occupation.
1973Susa Van Heusen de la Canadian Converters. Pierrette Troie accuse la CSD de ne pas être intervenue à l’avis de fermeture de l’usine. Elle est expulsée de son syndicat pour avoir sollicité de l’aide de l’extérieur.

Travailleuses, ménagères, étudiantes québécoises proclamons en ce jour notre détermination à poursuivre le combat jusqu’à ce que tous nos droits soient respectés. Québécoises Deboutte ! travaillons à mettre fin à toutes les formes d’exploitation, y compris la discrimination sexuelle exercée envers les femmes sur le plan social, économique politique et culturel.

Québécoises Deboutte !

LA LUTTE DES FEMMES CONTINUE


[1] Dumas, Évelyne. Dans le sommeil de nos os. Leméac, 1971. Page 170.

FORA : sa structure, sa pratique et son idéologie ouvrière anarchiste

https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/bonhomme-fora.png https://0.gravatar.com/avatar/08b9589eb27d3c06729f93084302d98e4131a5e1c0977a835d8b57b967e3a53b?s=96&d=identicon&%2338;r=G https://liberteouvriere.files.wordpress.com/2023/03/bonhomme-fora.png?w=3683 mars 2023, par liberteouvriere
Le trait principal de l'anarchisme argentin fut sa liaison directe avec le mouvement ouvrier, avec une nette réaction contre les routines du syndicalisme, tout en puisant son (…)

Le trait principal de l'anarchisme argentin fut sa liaison directe avec le mouvement ouvrier, avec une nette réaction contre les routines du syndicalisme, tout en puisant son impulsion, son activité et son rayonnement populaire dans les organismes ouvriers qui portaient depuis près de soixante (...)

Après la pandémie, l’urgence d’un plan pour la transition

23 février 2023, par Rédaction
APRÈS LA PANDÉMIE[1] Depuis deux ans, la pandémie de COVID-19 a pris beaucoup de place, à la fois dans nos vies, dans la sphère publique et dans l’action gouvernementale. Il (…)

APRÈS LA PANDÉMIE[1]

Depuis deux ans, la pandémie de COVID-19 a pris beaucoup de place, à la fois dans nos vies, dans la sphère publique et dans l’action gouvernementale. Il y avait urgence; il fallait agir. On a d’ailleurs pu voir que, lorsqu’il y a un consensus politique, le gouvernement n’est pas impotent et les ressources collectives peuvent être rapidement mobilisées. Cette pandémie a néanmoins montré toute la fragilité de notre filet social. Pour assurer une sortie de crise solidaire, il est impératif de réparer ce filet social et de mettre en place de nouvelles structures pour prendre soin adéquatement les uns des autres. Par ailleurs, les enjeux environnementaux, temporairement mis en veilleuse alors que l’économie tournait au ralenti, ne sont pas disparus. C’est le grand défi planétaire de notre époque et, pour s’y attaquer, il faudra mettre tout le monde à contribution.

Pourtant, le gouvernement du Québec se contente d’une gestion à la petite semaine, bouchant quelques trous de temps à autre quand les fissures deviennent béantes. Alors que nous avons besoin d’une action d’envergure, cohérente et coordonnée, nous disposons plutôt de petites mesures ciblées et ponctuelles. Pire, nous avons un gouvernement davantage entiché des lubies d’un autre siècle, et qui, le plus sérieusement du monde, prétend qu’un projet comme le troisième lien à Québec est bon pour l’environnement.

Dans ce contexte, la gauche doit se démarquer en proposant un projet politique à la hauteur des défis de notre époque. Sans détour, nous devons mettre de l’avant qu’une transition écologique d’envergure doit être planifiée démocratiquement et non laissée aux seules « forces » du marché.

Trois éléments doivent être mis en lumière : le type de transformations devant être proposées, leur mode de financement et la manière de tirer notre épingle du jeu dans le présent contexte inflationniste.

Transformations structurelles

Pour en arriver à une économie québécoise au service des personnes dans le respect du contexte écologique, une modification fondamentale des bases sur lesquelles opère l’économie est nécessaire. On peut identifier trois catégories de transformations structurelles pour y arriver.

Premièrement, il faut aménager la société pour que toutes et tous y aient leur place et reçoivent les services dont ils ont besoin. Les dynamiques actuelles sur le marché de l’immobilier rendent l’accès à un logement décent à prix raisonnable de plus en plus difficile pour nombre de personnes. De plus, après des années de négligence et de laisser-aller, les services publics sont dans un piteux état, compromettant à la fois leur accès et leur qualité. Dans les deux cas, il faut un investissement massif et rapide pour redresser la barre : augmenter le nombre de logements en densifiant les zones urbaines d’une part et augmenter les ressources et la main-d’œuvre disponible en santé, en éducation et dans le milieu communautaire d’autre part.

En même temps, il faut modifier les règles sur lesquelles opère le marché immobilier. On doit resserrer le contrôle des loyers, par exemple, en donnant au Tribunal administratif du logement le pouvoir de décréter des hausses statutaires en fonction des caractéristiques des appartements et des rénovations effectuées, éventuellement modulables en cas de situation exceptionnelle. Ainsi, au lieu du système actuel où ce sont les locataires qui doivent contester les hausses qu’ils jugent abusives en regard des barèmes du Tribunal, ce nouveau système forcerait les propriétaires à faire eux-mêmes la démonstration que la hausse est inadéquate. On pourrait par ailleurs étendre le principe aux appartements où il y a changement de locataire, en établissant un registre de baux. Ainsi, à moins que le propriétaire soit en mesure de justifier une hausse, le même loyer devrait être demandé aux nouveaux locataires.

Deuxièmement, il faut amorcer sans tarder la transition écologique de l’économie afin de la rendre plus résiliente. Pour ce faire, c’est toute l’économie qu’il faudra, à terme, réorienter vers une production en adéquation avec le contexte environnemental, affranchie autant que possible de la dépendance actuelle aux filières de production mondialisées. À cette fin, il faudra se débarrasser des réflexes extractivistes pour cibler davantage des secteurs de transformation, moins dans un souci d’industrialisation comme fin en soi que dans une logique d’autonomie et de résilience. Dans un premier temps, il s’agira ainsi d’encourager les circuits courts et la production locale, notamment en matière d’agriculture et d’alimentation, tout en redonnant aux différentes régions et municipalités les leviers nécessaires pour effectuer des transformations économiques conséquentes. En d’autres termes, il faudra mobiliser les acteurs locaux tout en leur assurant des ressources suffisantes pour agir et en créant un contexte où les initiatives porteuses pourront être pérennes.

Graduellement, c’est toute la logique économique qui devra être modifiée. À l’organisation actuelle qui fait la part belle aux « forces » du marché pour l’orientation des ressources de la société, en fonction de critères de rentabilité financière, on devra substituer une gestion démocratique des processus économiques par les communautés concernées. L’intégration des enjeux économiques dans des processus décisionnels plus larges permettrait une prise en compte à la fois des aspects sociaux, environnementaux et de vitalité économique nécessaire afin d’assurer une transition écologique offrant de bonnes conditions de vie à toutes et à tous. En d’autres termes, plutôt que de laisser agir les « forces » du marché et d’essayer ensuite de corriger le tir les – nombreuses – fois où le résultat a des effets sociaux ou environnementaux délétères, l’économie pourrait être planifiée de manière démocratique, à différentes échelles en fonction des enjeux, pour qu’elle soit orientée vers l’atteinte des objectifs que nous nous fixerons collectivement.

C’est là le troisième élément central du projet politique : il faut réapprendre à revendiquer une expansion de nos droits démocratiques. Ces droits ne doivent pas seulement s’appliquer dans l’arène politique proprement dite, mais ils doivent également s’étendre à la sphère économique afin que nous ayons la capacité collective de décider ensemble de la direction à donner à notre société.

Une transition et des services publics, ça se finance

L’ampleur des défis auxquels nous faisons face exige de subordonner les considérations financières aux objectifs à atteindre. Il n’y a rien de responsable à maintenir un budget équilibré alors que les problèmes s’accumulent. Niveaux de dette et déficit ne doivent donc plus constituer des cibles en eux-mêmes, mais simplement une indication des ressources dont nous disposons pour amorcer la transformation vers une économie juste et résiliente. Bref, il faut revoir complètement la manière dont nos finances publiques sont pensées et construire un cadre financier qui permet d’orienter le Québec vers une trajectoire économique dynamique et pérenne sur le long terme.

L’obsession contemporaine pour le déficit public et la dette a quelque chose de risible, d’autant qu’on la suspend à loisir quand l’enjeu semble assez important, comme ce fut le cas pendant la pandémie[2]. Il faut néanmoins reconnaître certaines limites à l’action de l’État. Les ressources matérielles de toute société sont limitées et le nombre de personnes disponibles l’est également. La finance, elle, l’est beaucoup moins. Il s’agit donc d’examiner comment on peut organiser les structures financières pour que les personnes et les ressources puissent être mobilisées afin de mettre en œuvre les visées collectives.

De cette manière, si on doit emprunter pour investir en vue d’une transition écologique, il ne faudrait pas s’en empêcher sous prétexte que cela pénalise les générations futures. Celles-ci souhaitent probablement plus vivre dans un environnement sain que par l’équilibrage des comptes nationaux. Néanmoins, dans un contexte où le gouvernement québécois ne dispose pas d’une monnaie souveraine, les déficits peuvent effectivement devenir problématiques à terme. Par conséquent, le cadre fiscal peut représenter une bonne avenue pour s’assurer que chacun contribue à la hauteur de ses capacités. La timidité des gouvernements successifs à taxer adéquatement les entreprises et les plus riches a fortement contraint la capacité d’action de l’État. Diverses mesures pourraient concourir à rééquilibrer les choses, comme une taxe sur le patrimoine ou un réajustement des taxes corporatives pour les grandes entreprises, notamment en incluant des mesures d’écofiscalité.

De même, les paliers d’imposition doivent être adaptés pour les rendre plus progressifs et les gains en capitaux doivent être taxés à 100 %. De plus, les entreprises opérant au Québec et qui disposent présentement d’une vaste épargne doivent être mises à contribution. À la fin de 2021[3], les entreprises canadiennes détenaient plus de 800 milliards de dollars en dépôts et devises. Cette « surépargne » doit être utilisée pour autre chose que de la spéculation. C’est pourquoi il faut créer un programme afin que ces entreprises investissent cette épargne, notamment par des subventions conditionnelles à la réalisation de projets correspondant à certains objectifs sociaux et écologiques.

Finalement, le mandat de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pourrait être modifié pour être en adéquation avec un projet réel de transition écologique. Il ne s’agirait plus simplement de viser un bon rendement, mais plutôt de favoriser le virage vert tout en maintenant le dynamisme de l’économie. En procédant de la sorte, il serait possible d’encourager les entreprises ancrées dans leur milieu et même, pourquoi pas, de privilégier les entreprises démocratiques de l’économie sociale. La CDPQ pourrait alors être utilisée à son plein potentiel et devenir le vaisseau amiral de la transition. Ainsi, on réorienterait les ressources dédiées à des projets peu porteurs vers d’autres permettant de bâtir une économie inclusive et résiliente.

Lié au processus de réappropriation démocratique de l’économie évoquée plus haut, on peut imaginer une mobilisation des ressources financières à l’échelle du Québec, puis une redistribution d’une partie importante de ces ressources aux communautés et aux régions, en fonction des projets et des besoins. Il s’agirait, dès lors, d’utiliser les leviers à la disposition de l’État tout en préservant et en encourageant l’autonomie et le dynamisme régional, et la solidarité entre les communautés. L’État se placerait ainsi dans une position de coordination, de soutien et d’accompagnement, se distinguant d’une approche interventionniste centralisée.

Inflation et main-d’œuvre

Un tel plan est-il réalisable dans le contexte actuel d’inflation et de taux peu élevé de chômage ? Tout à fait !

L’inflation, on le sait, vient principalement de l’extérieur, causée par une hausse du prix du pétrole et des difficultés dans les chaînes d’approvisionnement, un fait d’ailleurs admis par la Banque du Canada[4]. Cela renforce donc la nécessité de réduire la dépendance de l’économie québécoise aux énergies fossiles et aux filières de production mondialisées. En attendant, il faut aider les personnes qui sont au bas de l’échelle en indexant les prestations de manière régulière, en augmentant le salaire minimum et en rendant disponibles davantage de services publics gratuitement ou à prix modique. Plutôt que de simplement attendre que les autorités monétaires gèrent le problème, il faut aider les gens à y faire face.

C’est d’ailleurs probablement le mieux à faire à court terme. Dans la mesure où une grande partie de l’inflation vient d’ailleurs, on voit mal comment une hausse des taux d’intérêt de la part de la Banque du Canada, recette habituelle en cas d’inflation, pourrait régler la situation. Un impact négatif risque plutôt de se faire sentir sur les familles endettées, notamment pour celles qui verront le coût de leur hypothèque augmenter. Par ailleurs, les hausses de taux d’intérêt pourraient également causer un ralentissement économique, entraînant pertes d’emploi et hausse du chômage. Même en cas de diminution de l’inflation, les choses ne se seront pas améliorées pour celles et ceux qui auront perdu leur source de revenus. De plus, si la hausse du chômage est importante, elle pourra nuire aux efforts de négociation des travailleuses et des travailleurs. Les salaires ne suivant pas l’inflation, une telle situation viendrait davantage compliquer les choses. Bref, plutôt que d’utiliser, par réflexe, les vieilles recettes, nous devrions plutôt nous appliquer à transformer l’économie pour être moins sujets aux aléas économiques internationaux, tout en aidant les gens à passer au travers dans l’intérim.

Au-delà des dynamiques internationales, une portion de la hausse du coût de la vie est tout de même imputable au secteur de l’immobilier, ce qui est davantage du ressort du gouvernement québécois. On peut s’y attaquer par le biais d’un programme de construction de logements, dans le cadre d’un projet de densification des zones d’habitation. Une politique plus ferme de contrôle des loyers telle qu’évoquée plus haut, combinée à diverses mesures pour limiter la spéculation dans le secteur et d’un meilleur encadrement des locations à court terme, devrait contribuer à modérer la spirale des prix dans le secteur.

En ce qui concerne la main-d’œuvre, une bonification des ressources allouées aux services publics devrait permettre d’amenuiser les enjeux actuels en améliorant les conditions de travail. Il y aurait alors moins de surmenage, de congés de maladie ou d’absentéisme. Une telle mesure contribuerait également à diminuer le roulement de personnel. Par ailleurs, en modifiant les priorités d’investissement pour le Québec, on réorienterait à la fois les ressources financières et la main-d’œuvre prévues pour certains projets vers d’autres projets. Par exemple, pour en revenir au troisième lien, les ouvriers employés à creuser un éventuel tunnel sous le fleuve Saint-Laurent dans la région de Québec pourraient être mobilisés pour la construction d’infrastructures de transport collectif.

Par ailleurs, le Québec pourrait également bénéficier grandement de meilleures pratiques en matière d’immigration. D’une part, on peut favoriser l’inclusion des immigrantes et immigrants par une amélioration des services d’accueil et de francisation, et ce, dans toutes les régions du Québec. D’autre part, il reste encore beaucoup de travail à faire pour une reconnaissance adéquate des diplômes. Plus généralement, une posture d’ouverture et d’accueil facilitera la venue de personnes qui pourront se joindre au mouvement collectif de transformation économique.

Conclusion

La transition ne se fera pas seule. Elle doit être pensée, débattue, planifiée et mise en place avec le concours du plus grand éventail possible d’acteurs. Elle doit devenir la priorité numéro un de tout gouvernement, sans quoi les années à venir nous imposeront des changements brutaux et autoritaires.

Pour y arriver, il faudra arriver à se projeter au-delà de l’ordinaire du système économique actuel pour instaurer un ensemble de pratiques tournées vers la satisfaction des besoins des individus dans le respect de l’environnement. Ce faisant, il faudra également se départir des principes de gestion associés à cet ordinaire ; il ne s’agit plus de régler un budget d’une année à l’autre, de faire quelques ajustements à la marge, mais bien d’effectuer un virage fondamental. L’ensemble de la collectivité doit être mobilisé et avoir tout l’espace nécessaire pour s’exprimer.

Dans cette reconfiguration économique, le défi tient donc à une redéfinition de la conception d’une saine gestion des leviers économiques. Il n’est ni raisonnable ni souhaitable d’atteindre des cibles financières une année après l’autre en hypothéquant l’environnement. En même temps, il n’est pas utile non plus de dilapider les ressources dont nous disposons à poursuivre des objectifs irréalisables. Il faut donc assurer une gestion serrée, mais dans une perspective de transformation économique et sociale à court terme. Plus nous attendrons, plus la cible s’éloignera et la transition sera difficile.

Mais si au contraire nous retroussons nos manches et débutons dès maintenant, nous pouvons y parvenir. Dans la mesure où les processus économiques se verdiront, se démocratiseront, et que nous redéfinirons notre rapport au monde, nous nous rapprocherons d’une économie au service de la collectivité. Il ne tient qu’à nous de la faire advenir.

Par Mathieu Dufour, professeur d’économie à l’Université du Québec en Outaouais.


NOTES

  1. Ce texte s’inspire d’une présentation au colloque Après la pandémie : austérité, relance ou transition ?, colloque en ligne organisé par l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul (Ottawa) les 16 et 17 février 2022.
  2. Cela dit, selon les données du gouvernement du Québec, malgré les déficits encourus pendant la pandémie, la dette brute québécoise en proportion du PIB n’avait pas atteint à la fin de l’exercice 2020-2021 le niveau de 2016-2017. Il y a amplement de marge de ce côté en cas de besoin.
  3. Julia Posca, En un graphique : la surépargne des entreprises pendant la pandémie, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, janvier 2022.
  4. Anaïs Brasier, « La Banque du Canada augmente son taux directeur d’un demi-point », Radio-Canada, 1er juin 2022.

AIT : 100 ans de luttes … et on continue !

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Indéniablement, l’anarchosyndicalisme, ses principes et des modes d’actions sont plus d’actualité que jamais. Le syndicalisme institutionnel n’en finit plus de sombrer dans la (…)

Indéniablement, l’anarchosyndicalisme, ses principes et des modes d’actions sont plus d’actualité que jamais. Le syndicalisme institutionnel n’en finit plus de sombrer dans la corruption avec les patrons et les puissants. L’inculpation de Luca Vicenti, secrétaire générale de la Confédération (...)

L’action politique de la CSN de 1921 à 1976 : une « indépendance partisane » en cinq temps

18 février 2023, par Rédaction
La Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC, 1921-1961), devenue la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1961, a eu 100 ans en 2021, ce qui nous (…)

La Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC, 1921-1961), devenue la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1961, a eu 100 ans en 2021, ce qui nous donne l’occasion de nous pencher sur certains aspects de son histoire. Nous nous sommes intéressé à la période de la présidence de Marcel Pepin, de 1965 à 1976. Nous tenterons de clarifier la conception de l’action politique syndicale qu’il a proposée à la centrale à travers ses rapports moraux dans le but d’expliquer l’originalité de sa contribution.

D’abord, nous nous interrogerons sur la nature du rapport entre la CTCC-CSN et les partis politiques. Sommes-nous en présence d’un rapport d’appui, de subordination ou d’indépendance ? Puis, nous examinerons la position adoptée par la CTCC-CSN à l’endroit du gouvernement. S’agit-il d’un rapport de collaboration, de critique ou d’opposition ? Nous nous demanderons s’il est juste d’affirmer, comme en fait foi un document officiel de la centrale syndicale, que « pendant les deux premières décennies de son existence, la CTCC, résolument apolitique, limita son action sur la scène publique à des réclamations législatives en évitant de prendre position directement contre les gouvernements[1] ». On y soutient également que « l’action syndicale doit dépasser la négociation. L’ouverture d’un deuxième front doit se concrétiser notamment par la mise en place de comités d’action politique[2] ». Finalement, nous nous poserons de nouvelles questions : peut-on vraiment parler d’apolitisme[3] et de neutralité politique[4] de la part de la CTCC pendant les deux premières décennies de la centrale ? À quand précisément remonte la création des comités d’action politique à la CSN ? Tout au long de cette période, qui va de 1921 à 1976, la position de la CTCC-CSN face aux partis politiques est-elle restée invariable ? Nous montrerons que l’action politique partisane de la CSN constitue une mélodie en cinq variations sur le même thème « d’indépendance partisane[5] ».

1921 à 1949 : indépendance, action politique non partisane et représentation auprès des gouvernements

Dès sa fondation en 1921, les délégués au congrès de la CTCC adoptent les Règlements et Constitution de la CTCC qui prévoient que « la CTCC ne pourra jamais s’affilier à aucun parti politique » (art. III) et qu’aucune discussion de partisanerie politique ne sera tolérée dans les congrès de la Confédération » (art. XXIX)[6]. La CTCC décide donc, dès son tout premier congrès, qu’il n’est pas question pour elle de s’affilier, de se subordonner ni d’appuyer un parti politique quelconque. Elle opte pour une action politique résolument « non partisane[7] » et s’affirme clairement en faveur d’une position d’indépendance face aux partis politiques. Les membres, cependant, restent libres d’appuyer ou non des candidats lors des campagnes électorales.

Au congrès de 1923, les délégués affirment de nouveau que la confédération et ses regroupements ne peuvent en aucun cas faire de la politique partisane[8]. Il leur est permis, par contre, de « présenter des mémoires au gouvernement, d’appuyer certaines doctrines ou de marquer leur désapprobation pour certaines lois ou certains projets de loi[9] ». Les membres demeurent toujours libres de leurs positions politiques partisanes. On demande régulièrement à la CTCC et aux regroupements affiliés de « garder leur attitude d’indépendance en matière politique[10] ». De plus, au cours « des années suivantes, de nombreuses propositions sont adoptées pour qu’un programme de réclamations politiques soit établi et pour que des questionnaires politiques soient envoyés aux candidats des différents partis afin de connaître leur position sur différents problèmes[11] ».

En 1936, le président de la CTCC, Alfred Charpentier, est d’avis « que l’on ne peut corriger l’ordre politique que par le social… La politique ne corrige rien, seul le social corrige tout[12] ». Pour lui, c’est par « l’éducation et l’instruction » que des changements politiques viendront un jour à bout de la misère sociale. Sous sa présidence (1935-1946), la ligne de conduite à l’endroit du gouvernement demeure donc la collaboration non partisane :

La CTCC n’est pas en principe un adversaire déclaré du gouvernement lorsqu’elle est forcée trop souvent de récriminer contre lui. Bien au contraire, elle a pour principe de collaborer avec le gouvernement, avec le parti au pouvoir, sans être toutefois partisane. Car il est admissible qu’un mouvement comme la CTCC puisse approuver ou désapprouver les mesures politiques qui affectent ou intéressent la classe ouvrière. Collaborer n’enlève pas le droit de critiquer pourvu que nous respections l’autorité politique[13].

En matière d’action politique, durant les deux premières décennies de son existence, la position qui se dégage des décisions des congrès de la CTCC se résume donc, pour l’essentiel, en trois points : l’indépendance et la non-affiliation de la confédération syndicale à un parti politique; le droit des membres, des dirigeants et des officiers à leurs opinions politiques; et l’autorisation pour la CTCC, en tant qu’organisation syndicale ouvrière, de présenter des mémoires et de critiquer certaines politiques gouvernementales qui intéressent ou affectent les membres de la centrale[14].

1949 : une première rupture

C’est à l’occasion du congrès de 1949 qu’une première rupture significative s’effectue dans la conception de l’action politique syndicale de la CTCC. La province de Québec est dirigée, à ce moment-là, par l’antisyndicaliste Maurice Duplessis qui ne lésine pas sur les moyens répressifs pour mâter la résistance syndicale. La grève de l’amiante à Asbestos, en 1949, ainsi que l’intransigeance du gouvernement du Québec devant les demandes répétées du mouvement syndical en vue de moderniser les relations de travail vont avoir pour effet d’amener le président Gérard Picard à demander aux congressistes de repenser le rôle politique de la centrale, toujours confessionnelle :

Il faut pourtant presser le pas et ne pas hésiter à prendre tous les moyens honnêtes, y compris l’action politique si nécessaire, pour assurer la protection efficace des travailleurs sans pour cela nuire aux autres classes de la société. L’action politique dans un mouvement comme la C.T.C.C. ne saurait être un but, mais un moyen de mieux défendre les intérêts professionnels menacés de ses membres[15].

Lors de ce congrès, les délégués adoptent une proposition débouchant sur la création d’un « comité d’action civique » ayant trois objectifs : voir à ce que les réformes économiques et sociales préconisées par la CTCC s’expriment dans la législation; faire l’éducation civique des membres de la classe ouvrière et orienter l’opinion publique vers une collaboration des classes qui respecte les exigences de la doctrine sociale de l’Église[16].

Ce « comité d’action civique » deviendra, l’année suivante, « le comité d’orientation politique » de la CTCC. Ce dernier est autorisé à rendre public le programme de la centrale syndicale en matière politique. Il s’occupe d’éduquer les syndiqués et les ouvriers pour que ceux-ci puissent se servir de leur droit de vote, conformément à leurs intérêts et au bien commun. Il informe les membres et le public sur les attitudes prises par les parlementaires face aux problèmes qui concernent autant les ouvriers que leur organisation syndicale. Pour mener à bien leurs actions, les membres du comité d’orientation politique travaillent principalement avec les conseils centraux[17].

Lors de l’élection provinciale de 1952, le comité d’orientation politique décide que le moment est bien choisi pour renseigner l’électorat et les membres de la CTCC sur ses revendications législatives. Le comité prend alors l’initiative de diffuser un document intitulé Ce qu’il faut exiger d’eux le 16 juillet prochain dans lequel il « dénonça ouvertement cinq candidats qui pouvaient être considérés comme des adversaires acharnés du mouvement syndical. Quatre de ces candidats étaient de l’Union nationale et le cinquième, un libéral. Ils furent dénoncés parce qu’ils s’étaient montrés hostiles à la CTCC[18] ». Cette intervention a donné lieu à l’adoption, au congrès de 1954, d’une résolution qui permettait à la CTCC de pratiquer une action politique non partisane à la fois directe (intervention d’appui ou de désaveu de certaines candidatures lors des élections) et indirecte par le biais de l’éducation de ses membres[19].

Bref, les différents congrès qui ont eu lieu durant les années cinquante ont montré que l’action politique de la CTCC doit exclure la création par la centrale d’un parti politique ainsi que l’affiliation à un parti et qu’elle doit rester une action non partisane. Elle peut se déployer sur deux plans : soit en faisant l’éducation politique de ses membres pour que ceux-ci soient capables de poser des gestes significatifs lors des élections; soit en autorisant le comité à se prononcer en faveur de candidats soucieux du bien commun et sympathiques aux revendications et propositions du monde ouvrier. Il importe de préciser que l’éducation politique des membres est prise en charge par les conseils centraux. Le congrès de 1958 a aussi voté :

Que le Congrès décide d’instituer une commission d’éducation politique qui aura pour mission de guider le service d’éducation de la C.T.C.C. et les comités régionaux d’éducation quant au contenu et aux techniques des programmes d’éducation politique du mouvement.

Que le Bureau confédéral de la C.T.C.C. soit autorisé à seconder toute action politique décidée sur le plan régional sauf toute action politique partisane[20].

En résumé, dès 1921, la CTCC a établi qu’elle ne s’affilierait jamais à un parti politique et cette position est inébranlable. Les membres et les dirigeants de la confédération restent libres sur le plan politique. Cependant, à la fin des années cinquante, cette liberté soulève un nombre important de critiques. C’est pour cette raison, selon Lortie, que :

La CTCC décida d’organiser et d’intensifier l’éducation politique. Le comité, à cette fin, travailla en collaboration avec les conseils centraux. C’est ainsi que ces conseils centraux commencèrent leur action politique. Sans s’affilier ouvertement à un parti, ils s’occupèrent de politique locale et aussi provinciale. Non seulement ils eurent la liberté d’agir sur le plan politique, mais de plus, le congrès de 1958 décida que le Bureau confédéral serait autorisé à seconder toute action politique décidée sur le plan régional. Une telle attitude n’avait jamais été formulée auparavant au sein de la CTCC[21].

1959 : indépendance face aux partis politiques, mais possibilité d’intervenir durant la campagne électorale

À la fin des années cinquante, plus précisément en 1959, l’article 30 de la Constitution de la CTCC prévoit dorénavant que la confédération pourra :

soumettre aux Gouvernements les différentes revendications des travailleurs et, par son comité d’éducation politique, faire connaître la nature et la portée de ces revendications. De plus, les officiers, tels que le Président et le Secrétaire général, pourront faire des déclarations d’ordre public au nom de la CTCC. La seule restriction faite à ces officiers est que les déclarations d’ordre public leur sont interdites à l’occasion de campagnes électorales. Quant aux organisations affiliées, elles peuvent opter pour les attitudes qu’elles jugent nécessaires et utiles sur le plan politique. Enfin, comme on l’a toujours fait, on reconnaît à tous les syndiqués la plénitude de leurs droits de citoyens[22].

L’autorisation accordée au président et au secrétaire général de faire des déclarations d’ordre public au nom de la CTCC a pour effet d’élargir les possibilités d’intervention des deux principaux dirigeants de la confédération.

1962 : de l’action politique non partisane indirecte[23] à l’action politique non partisane directe[24]

Le congrès de 1962 est l’occasion d’un réalignement majeur de la centrale. Les délégués modifient la Constitution pour permettre à ses dirigeants de se prononcer, sur la recommandation du bureau confédéral et après consultation du comité central d’action politique, soit en faveur, soit contre un parti politique. Pour Lortie, ce fut l’un des plus importants changements adoptés à ce congrès. Beausoleil précise que c’est lors de ce congrès que la CSN « s’engagea à créer des comités d’action politique à tous les niveaux et permit à ses dirigeants d’endosser un parti politique lors d’élections[25] ».

La CSN venait de décider de se donner les moyens d’étendre son action politique non partisane, directe et indirecte. Le comité central devait rester en lien avec les comités régionaux ou locaux et se pencher sur les divers régimes politiques et sur les différentes théories économiques. Les résultats de ces recherches devaient être par la suite communiqués au bureau confédéral autorisé à poser les gestes commandés par la conjoncture politique.

1965 à 1976 : l’action politique sous la présidence de Marcel Pepin, continuité et rupture

Au cours de sa présidence, de 1965 à 1976, Marcel Pepin a présenté aux congressistes de la confédération syndicale six rapports moraux dont certains ont marqué un tournant dans la direction adoptée par la centrale. Exposons d’abord le contenu de ces rapports en matière de critique de la société, d’action politique partisane ou électorale et de type de société à privilégier.

Dans son premier rapport moral, Une société bâtie pour l’homme[26], en 1966, Pepin effectue un procès bien en règle de la société libérale. Il affirme que pour améliorer la condition ouvrière, il faut changer la société tout entière et que les travailleurs doivent également être partie prenante des décisions économiques. Les réformes qu’il envisage se situent principalement au niveau des entreprises, surtout par la création de « conseils d’entreprise ». L’État doit se libérer de l’emprise du capital financier et agir de manière à instaurer un terrain d’entente entre le capital et le travail.

En 1968, dans Le deuxième front[27], Pepin poursuit sa réflexion, amorcée deux années auparavant, et étend sa perspective d’analyse critique à l’univers de la consommation, soit en dehors de l’entreprise. Il fait le constat que l’exploitation dans le monde du travail sévit toujours, mais qu’elle est plus sévère en ce qui concerne les conditions d’existence des travailleuses et des travailleurs. Il identifie dix situations et secteurs où ces conditions sont déplorables : le chômage, le logement, l’inflation, le prêt usuraire, les mesures sociales absentes, les élections, la fiscalité, les médias de masse, les honoraires professionnels et les caisses de retraite. Sur les lieux de travail, les ouvrières et les ouvriers se sont organisés pour rendre l’exploitation patronale moins aisée, mais il leur faut agir aussi sur leurs conditions d’existence. C’est pourquoi il propose notamment que la CSN lutte contre l’usure. Il se montre aussi en faveur de l’autonomie politique des travailleuses et des travailleurs, c’est-à-dire pour une action indépendante des partis politiques[28]. En plus de recommander la création d’un service d’information syndicale, il propose d’activer les comités d’action politique, afin qu’ils deviennent des lieux privilégiés de réflexion critique face aux pièges de la société de consommation, et ce, pour que le peuple prenne conscience que son destin est entre ses mains. Il écrit :

Dans l’intention et jusqu’à un certain point dans les faits, les comités d’action politique, dont l’expérience n’est pas vieille puisqu’ils remontent à deux ans à peine, visent à regrouper les salariés par comtés et par quartiers, en dehors des partis politiques, pour organiser des actions concrètes en vue d’atteindre tel ou tel objectif politique particulier et de former la population des travailleurs à une action politique autonome, collective, bien identifiée aux classes laborieuses[29].

Pepin vise la construction d’une société juste et démocratique[30]. Il ne propose pas la création de comités d’action politique car ils existent déjà. Il entend plutôt les activer, ce qui semble nécessaire selon ce qu’écrit Hélène David :

À la CSN, il y a bien maintenant un responsable des comités d’action politique depuis que leur création a été décidée, mais l’importance qu’on y accorde se juge aussi en fonction des possibilités financières qui lui sont accordées; jusqu’à maintenant ses ressources sont à peu près nulles. Le prochain budget, lors du congrès d’octobre, renseignera sur l’importance qu’on accorde réellement à l’action politique. Le rapport moral du président de la CSN en 1966 avait la teneur d’un véritable manifeste politique par sa vigoureuse critique du pouvoir dirigeant de la société, ses exigences de participation aux décisions, ses revendications concernant le droit à l’information. Mais comme personne n’a entrepris de poursuivre la réflexion et de définir des modes d’action dans cette perspective, on parle maintenant du rapport « Une société bâtie pour l’homme » comme de « l’Encyclique »; on le cite constamment, mais sa publication n’a absolument rien changé au comportement des gens[31].

Le congrès de la CSN de 1970 s’est tenu en décembre, alors que la crise felquiste d’octobre n’est toujours pas dénouée. Le rapport de Pepin s’intitule Un camp de la liberté[32]. Il constate que la collusion entre l’État et le pouvoir économique a donné naissance à un superpouvoir économicopolitique. Il envisage des luttes à mener pour instaurer et élargir la démocratisation de la vie politique ainsi que pour procéder à une réforme des lois électorales. Il réclame une politique de plein-emploi de la part des deux paliers de gouvernement et demande au gouvernement du Québec d’adopter une loi pour faire du français la langue officielle de la province et au travail. Finalement, il met de l’avant des propositions portant sur le contrôle des caisses de retraite et pour la promotion du mouvement coopératif.

En 1972, dans Pour vaincre[33], Pepin poursuit l’analyse du superpouvoir en le dénonçant plus à fond. La tâche à court terme consiste, selon lui, à « abattre » le gouvernement Bourassa lors de la prochaine élection. Pour ce faire, il propose la création d’un regroupement inédit dans l’histoire de la CSN : la création de comités populaires dans chaque district électoral du Québec. Il s’agit d’une action politique qui se veut légale et démocratique, mais il rejette toujours un appui formel de la centrale à une formation politique quelconque. Les comités populaires auxquels il pense, présents dans chaque comté électoral, regrouperaient les membres des trois centrales syndicales, la CSN, la CEQ et la FTQ[34], ainsi que tout autre travailleur ou travailleuse désirant s’y joindre. Lors des élections provinciales, les comités présenteraient un candidat ou appuieraient un candidat clairement opposé à tout candidat du parti libéral. Le candidat devrait endosser « des positions économiques et sociales des trois centrales syndicales, plus particulièrement des positions reposant sur la condamnation formelle du capitalisme et du libéralisme économique ». Pepin invite les membres de la CSN, ainsi que ceux des autres organisations syndicales, principalement la CEQ et la FTQ, à une pratique qui va au-delà d’un syndicalisme confiné à la négociation d’une convention collective. Il veut créer un regroupement des forces politiques progressistes et anticapitalistes au niveau des quartiers, des villes et des comtés. Pas question, par contre, de rompre avec la position traditionnelle de la CSN d’indépendance face aux partis politiques.

Dans son rapport Vivre à notre goût[35], en 1974, Pepin constate, devant un pouvoir politique à la merci des investisseurs étrangers anglo-américains, que la rupture avec le régime politique est inéluctable. Mais, pour prendre le pouvoir au sein de la société, il faut d’abord conquérir le pouvoir dans les lieux de travail. Il oppose le « syndicalisme tranquille » au « syndicalisme de combat », sans définir ce dernier avec précision. Il revient à la charge sur la question des comités populaires proposés au congrès précédent et insiste sur le fait que leur implantation doit se poursuivre, car l’action syndicale « quand viendra le temps […] débouchera certainement sur l’action politique directe, les travailleurs pourront alors compter sur une infrastructure de combat dans toutes les régions du Québec ». C’est dans ce rapport que Pepin identifie le socialisme comme solution alternative au capitalisme[36].

Durant ses 55 années d’existence, la CTCC a milité d’abord en faveur de la propagation de la foi chrétienne, puis elle a adhéré, durant les années 1930 à 1949, à un projet d’inspiration corporatiste avant de développer un point de vue critique sur l’automatisation au sein des entreprises et sur le libéralisme. Comme nous venons de le voir, c’est sous la présidence de Pepin que la CSN accentue sa critique de la société libérale et réclame la mise en place d’une société plus juste et démocratique. Finalement, en 1974, il propose que la CSN adhère au socialisme.

Dans Prenons notre pouvoir[37], écrit en 1976, Pepin s’intéresse à la triple crise – économique, sociale et politique – que traverse la société de cette époque. Devant cette crise, il soulève la perspective d’avenir suivante :

Au moment où pourrait se généraliser par suite d’un dégoût par ailleurs compréhensible, une espèce de retour à un sauvetage individuel, nous avons la responsabilité, le devoir, d’amener le plus grand nombre à croire et à travailler à l’avènement d’un système économique et social où c’est collectivement que les affaires seraient prises en main, que les orientations seraient décidées et que les ressources seraient utilisées[38].

La répression à l’endroit du syndicalisme militant qui mène des luttes sur différents fronts (linguistique, politique, juridique…) oblige, selon lui, à une réflexion sur la « vraie vocation » du syndicalisme. Celui qu’il a en tête doit s’attaquer aux abus du capitalisme. Il s’agit du syndicalisme de combat qui s’oppose au syndicalisme d’affaires.

Dans la section intitulée « L’action politique syndicale autonome des travailleurs », Pepin soulève deux questions incontournables à ses yeux : « Notre action syndicale a-t-elle une dimension politique ? Quelle attitude devons-nous prendre face à la politique électorale, à la formation d’un parti des travailleurs ? » Avant de répondre à ces questions, le président de la CSN se demande dans quel lieu le pouvoir de la « classe dominante » se manifeste principalement. Après avoir passé en revue la somme des appareils de domination politiques et coercitifs (le gouvernement, les tribunaux et la police), il en arrive à la conclusion que « le pouvoir politique, il faut s’en rendre compte, il faut s’ouvrir les yeux, s’exerce d’abord, et principalement, sur les lieux de travail. Dans les usines, les institutions, les hôpitaux, les écoles. […] Ce pouvoir-là est politique ! Et l’attaquer est un acte profondément politique ![39] » Puisque le lieu de travail est un espace de domination politique, « le pouvoir des travailleurs doit passer par une plus grande autonomie sur les lieux de travail, par des responsabilités accrues dans l’usine ou l’institution[40] ».

Pepin affirme cependant qu’il n’appartient pas à la CSN de faire la promotion d’un parti politique des travailleurs et des travailleuses. Il ajoute :

La CSN, en tant que centrale syndicale, n’a jamais fait de politique électorale et n’en fera jamais tant que les membres voudront que cette position soit maintenue. À tort ou à raison, c’est ainsi que nous avons fonctionné jusqu’à maintenant. Si les travailleurs en décidaient autrement, cela changerait, mais pour l’instant, il n’est pas question d’afficher le syndicalisme au chariot d’un parti politique[41].

Plus concrètement, il soutient que :

Les travailleurs doivent mettre au monde les organismes dont ils ont besoin, mais ils doivent financer ces organismes eux-mêmes. Ils doivent être indépendants de l’organisation syndicale. D’un autre côté, même si un parti politique était fondé, formé et dirigé par des travailleurs, nous n’aurions pas à nous inféoder à ce parti. Parce que même si ce parti politique existait, il ne serait pas une réponse à tous les problèmes quotidiens du monde du travail[42].

En matière d’action politique partisane, la démarche de Pepin s’oppose à l’anarcho-syndicalisme[43] et se distingue du trade-unionisme[44]. Telle est, selon nous, l’originalité de la démarche qu’il a proposée à la CSN entre 1972 et 1976.

Conclusion

En 55 ans d’existence, la CTCC-CSN a donné le droit à ses organismes affiliés d’intervenir auprès des pouvoirs publics (scolaire, municipal, provincial, fédéral). Durant ces années, les congressistes ont accepté que l’action de leur confédération déborde le cadre strict de la négociation d’une convention collective de travail et se situe sur le plan politique, grâce à des représentations auprès des gouvernements ainsi qu’à l’éducation politique de ses membres. À partir de 1952, la CTCC juge que l’action de lobby auprès des gouvernements n’est pas suffisante. Elle encourage une action politique non partisane directe en dénonçant les candidatures hostiles à la classe ouvrière ou à l’action syndicale. Le congrès de 1958 accepte que le bureau confédéral appuie toute action politique décidée sur le plan régional. En 1959, il permet aux principaux officiers de « faire des déclarations d’ordre public au nom de la CTCC », après consultation du comité central d’action politique et dans le cadre des décisions prises par le bureau confédéral, ce qui élargit les possibilités d’intervention des deux principaux dirigeants de la confédération.

À partir de 1962, le congrès accepte que la CSN crée des comités d’action politique et permette à ses dirigeants d’endosser ou de dénoncer le programme d’un parti politique lors des élections. Dans Le deuxième front, en 1968, le président Pepin précise les champs de revendication et d’intervention et clarifie ses attentes à l’endroit des comités d’action politique. Lors du congrès de 1972, la CSN se prononce en faveur de la création de comités populaires regroupant des militantes et des militants progressistes sans égard à leur affiliation syndicale. En 1974, Pepin identifie le socialisme comme solution alternative au capitalisme, et déclare, en 1976, que ce sont les travailleurs et les travailleuses qui doivent mettre au monde les organisations politiques partisanes dont ils ont besoin, à la condition que celles-ci puissent s’autofinancer et être indépendantes de l’organisation syndicale.

Tout au long de ces 55 ans, nous observons une constance en matière d’action politique partisane. En effet, la CTCC-CSN a toujours affirmé son indépendance face aux partis politiques, même si, à partir de 1972, elle s’est montrée prête à appuyer des candidatures anticapitalistes et totalement opposées au Parti libéral du Québec. Son action politique partisane s’est surtout développée dans certains conseils centraux[45]. D’après notre étude, la relation de la CTCC-CSN avec les partis politiques est une relation « d’indépendance ». À l’endroit du gouvernement, ce fut tantôt la collaboration tantôt l’opposition, mais sans jamais renoncer à critiquer certaines politiques gouvernementales. Ainsi, de 1952 à 1976, les dirigeants de la centrale ont invité leurs membres à combattre les candidatures antisyndicales, puis, à partir de 1972, à susciter et à appuyer des candidatures anticapitalistes. Il n’est donc pas juste, selon nous, d’avancer que « pendant les deux premières décennies de son existence, la CTCC, résolument apolitique, limita son action sur la scène publique à des réclamations législatives en évitant de prendre position directement contre les gouvernements[46] ». Il ne s’agit ni d’apolitisme ni de neutralité politique.

Le président Pepin a voulu, comme plusieurs de ses prédécesseurs, que l’action syndicale dépasse le champ strict de la négociation d’une convention collective. Dans l’ouverture du Deuxième front, en 1968, il s’est attaqué plus spécifiquement aux conditions d’existence des travailleuses et des travailleurs et au monde de la consommation. Il a cherché à activer et à dynamiser les comités d’action politique, une structure qui existait depuis 1962. Avant de porter aux nues l’action politique de la CSN annoncée dans Le deuxième front et dans les rapports moraux qui ont suivi, il importe de se demander jusqu’à quel point les moyens mis en place furent réellement inédits et à la hauteur des ambitions annoncées. Marcel Pepin a osé, dans ses rapports moraux, lever le voile sur la face cachée de la pauvreté et sur l’exploitation tous azimuts de la classe ouvrière. Sa contribution originale sur le plan de l’action politique, en tant que président de la CSN, reste la création des comités populaires et l’adhésion de la centrale syndicale au projet du socialisme. Sa démarche se démarque de l’anarcho-syndicalisme et du trade-unionisme. Là réside, selon nous, l’originalité de la voie qu’il a proposée.

En somme, la vision de la CTCC-CSN en matière d’action politique, tout au long de la période 1921-1976, n’a jamais rompu avec l’alignement sur « l’indépendance partisane ». Mais il est normal que cette constante prise de position ait évolué en cinquante-cinq ans. Nous pouvons donc nous poser une nouvelle question : jusqu’à quel point une organisation, qui affilie des syndicats et non des membres individuels, est-elle en mesure d’influencer ou d’orienter l’idéologie et la position politique de ses membres ? La réponse n’est pas facile, surtout dans le cadre du syndicalisme industriel d’entreprise. La conscience de classe est souvent peu élaborée chez certaines et certains salarié·e·s syndiqués, ce qui les amène, encore aujourd’hui, à accorder leur vote à un parti politique qui agit contre leurs intérêts.

Yvan Perrier, professeur de science politique au Cégep du Vieux Montréal.


NOTES

  1. CSN, L’action politique à la CSN et les rapports avec les partis : Document de réflexion, Montréal, Comité d’orientation, 2001, p. 12.
  2. Ibid., p. 14.
  3. Par apolitisme, il faut comprendre l’attitude d’une personne ou d’une association qui récuse les idéologies, qui affirme ne pas s’occuper de politique ni se sentir concernée par la politique, ou encore qui n’affiche aucune opinion politique.
  4. Le concept de neutralité s’applique, en règle générale, à un État qui renonce à s’engager auprès d’un autre État belligérant lors d’un conflit militaire.
  5. Indépendance : qui n’a aucun lien organique avec une autre organisation. Il s’agit d’une position d’indépendance en matière d’action politique partisane, position qui est toujours en vigueur (selon l’article 7.01 des Statuts et règlements de la CSN), <www.csn.qc.ca/wp-content/uploads/2022/04/2021_status_regl_csn.pdf>.
  6. Guy Lortie, « L’évolution de l’action politique de la CSN », Relations industrielles, vol. 22, no. 4, 1967, p. 533. Sur la question de l’action politique de la CTCC-CSN, nous avons également consulté Jacques Rouillard, Histoire de la CSN 1921-1981, Montréal, Boréal Express/CSN, 1981 et Louis-Marie Tremblay, Le syndicalisme québécois. Idéologies de la C.S.N. et de la F.T.Q. 1940-1970, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1972, p. 54-61.
  7. L’action politique syndicale non partisane s’exprime concrètement à travers un jeu de pression et d’influence sur le gouvernement ou sur les personnes élues. Cependant, l’action non partisane n’exclut pas un appui occasionnel ou ponctuel à un parti politique, à une candidate ou un candidat ou à un programme électoral quelconque.
  8. Nous sommes en présence d’une action politique syndicale partisane quand une organisation syndicale est officiellement affiliée à une organisation politique (dans le modèle léniniste, le syndicat est la courroie de transmission du parti) ou quand un syndicat crée lui-même une organisation politique (dans le modèle Labour, le parti politique est l’émanation des syndicats et porte devant l’électorat les revendications syndicales).
  9. Lortie, op. cit., p. 535.
  10. Ibid.
  11. Ibid.
  12. Lortie, p. 536.
  13. Rapport du Président, congrès de la CTCC, 1939, cité par Lortie, op. cit., p. 536.
  14. Lortie, p. 536-537; Raymond Hudon, Syndicalisme d’opposition en société libérale. La culture politique de la CSN, Québec, Université Laval, 1974, p. 55 à 57.
  15. Rapport du président, congrès de la CTCC, 1949, cité par Lortie, op. cit., p. 540.
  16. Lortie, p. 541.
  17. Ibid.
  18. Lortie, p. 542.
  19. Lortie, p. 545.
  20. Lortie, p. 546.
  21. Lortie, p. 547.
  22. Lortie, p. 550.
  23. Action politique syndicale non partisane indirecte : quand l’organisation syndicale se limite à développer en son sein, auprès de ses membres ou de l’électorat un programme d’éducation politique et dépose des mémoires auprès du gouvernement.
  24. Action politique syndicale non partisane directe : quand l’organisation syndicale développe en son sein un programme d’éducation politique et dénonce ou attaque, en période électorale ou non, certaines politiques gouvernementales, ou encore critique les membres d’un gouvernement ou désapprouve en partie ou en totalité le programme d’un parti politique.
  25. Gilles Beausoleil, « Le congrès de 1962 de la C.S.N. : l’action politique », Relations industrielles, vol. 18, no 1, 1963, p. 80.
  26. Marcel Pepin, Une société bâtie pour l’homme, Rapport moral du président général, 42e congrès de la CSN, 9-15 octobre 1966.
  27. Marcel Pepin, Le deuxième front, Rapport moral de Marcel Pepin, président général, 43e congrès de la CSN, 13-19 octobre 1968.
  28. Jacques Rouillard, L’expérience syndicale au Québec. Ses rapports avec l’État, la nation et l’opinion publique, Montréal, VLB éditeur, 2009, p. 27.
  29. Pepin, Le deuxième front, 1968, p. 46.
  30. Marcel Pepin, « Le “deuxième front” de la CSN ». Prêtres et laïcs, vol. XIX, n° 2, février 1969, p. 88.
  31. Hélène David, « Outils syndicaux et pouvoir ouvrier au Québec », Le travail du permanent, CSN, vol. 4, n° 35, 1er novembre 1968, p. 140.
  32. Marcel Pepin, Un camp de la liberté, Rapport moral du président général au congrès de la CSN, Montréal, 6 décembre 1970.
  33. Marcel Pepin, Pour vaincre, Rapport moral du président général, 45e congrès de la CSN, Québec, 11 juin 1972.
  34. CEQ : Centrale de l’enseignement du Québec, aujourd’hui la Centrale des syndicats du Québec (CSQ); FTQ : la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.
  35. Marcel Pepin, Vivre à notre goût, Rapport moral du président général de la CSN, Montréal, 1974.
  36. Ibid., p. 43 et 95.
  37. Marcel Pepin, Prenons notre pouvoir, Rapport du président, 47e congrès de la CSN, Québec, 27 juin 1976.
  38. Ibid., p. 49
  39. Ibid., p. 99
  40. Ibid., p. 101
  41. Ibid., p. 105.
  42. Ibid., p. 107.
  43. Un syndicalisme résolument anticapitaliste qui élimine la nécessité d’une organisation politique partisane ouvrière. C’est, selon ce courant, la grève générale qui engendrera une nouvelle société.
  44. Un syndicalisme qui est à l’origine d’une formation politique ouvrière sur la scène électorale.
  45. Rouillard a parfaitement raison d’écrire que la CTCC-CSN a toujours eu des réserves relativement à la création d’un parti politique des travailleurs. En matière d’action politique, sous la présidence de Pepin, à l’occasion du congrès de 1972, une véritable rupture se produit au niveau de l’action politique partisane grâce à la création des comités populaires. Jacques Rouillard, « Le rendez-vous manqué du syndicalisme québécois avec un parti des travailleurs (1966-1973) », Bulletin d’histoire politique, vol. 19, no. 2, 2011, p. 177.
  46. Voir l’introduction de l’article.

Pour comprendre la crise sociopolitique haïtienne

14 février 2023, par Rédaction
Introduction La décennie 2010-2020 a été riche en événements marquants pour la société haïtienne. Le séisme du 12 janvier 2010, avec son cortège de victimes, fut l’événement (…)

Introduction

La décennie 2010-2020 a été riche en événements marquants pour la société haïtienne. Le séisme du 12 janvier 2010, avec son cortège de victimes, fut l’événement le plus visible et le plus médiatisé[1]. Il s’en est suivi une forte mobilisation internationale en soutien aux victimes. Cette décennie ne fut pas seulement marquée par une catastrophe humanitaire. Elle fut aussi l’occasion d’un nouvel ajustement de l’ordre néocolonial de l’État haïtien[2]. Ce nouvel ajustement se caractérise par une plus grande mainmise des puissances impérialistes dans la gestion du pays, au point que les termes de « domination » et de « dépendance » ne suffisent peut-être plus à expliquer la situation de la deuxième république du Nouveau Monde.

Traditionnellement, la catégorie de « pays dominé » renvoie à un pays dans lequel la bourgeoisie et l’État sont en grande partie subordonnés aux intérêts des puissances impérialistes. Les pays qui se trouvent dans cette situation de vassalisation sont nombreux et diversifiés. Toutefois, plusieurs d’entre eux ont un certain niveau d’autonomie institutionnelle et de développement des forces productives relativement autocentrées. C’est le cas de plusieurs ex-colonies en Afrique, en Amérique latine, en Asie et ailleurs. Dans le cas d’Haïti, la subordination a pris une proportion telle que la catégorie « pays dominé » ne permet pas de comprendre la véritable nature des liens qu’entretiennent les puissances impérialistes avec elle. Cet assujettissement s’inscrit dans une logique de délitement de l’ossature institutionnelle du pays.

Il est devenu anodin, en Haïti, que les ambassades des puissances impérialistes, dont les États-Unis, l’Union européenne et le Canada, s’arrogent le droit de changer les résultats électoraux et de légitimer des dirigeants non élus. Ces puissances constituent ouvertement, et sur tous les plans, des « gouvernements parallèles » même si cela outrepasse manifestement les lois et les institutions du pays[3]. En Haïti, la parole des émissaires occidentaux est dotée d’un pouvoir qu’elle ne détient nulle part ailleurs[4]. Cette domination est visible au quotidien à travers la coopération technique dans presque tous les ministères et dans la mise en œuvre des activités de développement dans les quartiers. Des institutions régulatrices de l’État, comme la police, sont formées et financées directement par des puissances étrangères. Cette domination s’étend même aux choix du calendrier électoral, du ministre des Finances et du directeur de la Police nationale.

Bref historique de la subordination de l’État d’Haïti

Après la victoire héroïque des esclaves de Saint-Domingue contre l’armée de Napoléon, le 18 novembre 1803, le nouvel État fait face à l’hostilité des puissances capitalistes de l’époque dont l’économie repose essentiellement sur l’esclavage. En dépit de leurs rivalités, les puissances voient dans la création de l’État d’Haïti l’émergence d’un ennemi commun. Les États-Unis aussi bien que les puissances européennes ne reconnaissent pas le nouvel État. Conformément à leurs intérêts fondés sur le système esclavagiste, ils s’entendent pour imposer un blocus à Haïti.

Pour sortir de l’isolement international, les classes dominantes haïtiennes se plient, en 1825, à l’injonction de la France qui les oblige à payer une indemnité aux colons esclavagistes[5]. À peine deux décennies après l’indépendance, le pays retombe dans le piège de la subordination. La jeune nation est alors asservie financièrement au point qu’une majeure partie de son économie sera siphonnée par la bourgeoisie financière française pendant tout le XIXe siècle[6]. Cette subordination financière, qui enferme la jeune nation dans le labyrinthe du sous-développement, se poursuit au XXe siècle sous l’occupation étatsunienne[7]. En plus du contrôle militaire et politique, les États-Unis, à leur tour, prennent le contrôle des finances du pays pour spolier et piller les maigres ressources économiques du peuple haïtien[8].

Même si la dette néocoloniale a été payée à la fin des années 1940, les classes dirigeantes continuent d’accepter le carcan de l’endettement, notamment pendant le long règne des Duvalier[9]. Après plus d’un siècle d’asservissement, elles ne semblent à l’aise que dans la subordination à l’égard de l’impérialisme. Soulignons que cette subordination se fait au prix de la sauvage répression des masses populaires urbaines et rurales qui aspirent à la construction d’un modèle de société alternative au système (néo)colonial. En fait, l’endettement a non seulement freiné tout progrès économique et social des classes populaires urbaines et paysannes, mais il a aussi coincé le pays dans une spirale d’arriération et de sous-développement[10]. Cela peut expliquer l’effondrement de l’État et l’asservissement d’Haïti aux organisations de coopérants ainsi qu’aux organismes financiers internationaux tels que la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI).

En 1986, les révoltes populaires font chuter la dictature, mais la machine de l’État néocolonial demeure intacte. Les orientations de gouvernance néolibérale, amorcées depuis les années 1970, sont renforcées par le retour de Jean-Bertrand Aristide, en 1994, sous la surveillance des forces d’occupation étatsuniennes et de l’ONU. L’aspiration populaire à la démocratie est alors neutralisée par la coalition de la bourgeoisie compradore haïtienne et les puissances impérialistes. Dans les faits, la population n’a droit qu’à « une démocratie sans participation du demos[11] », une démocratie fantoche !

La spoliation se poursuit par l’application de nouvelles mesures économiques comme la privatisation des industries étatiques, le retrait de l’État de l’économie, le partenariat public-privé et la consécration de la loi suprême du marché. De 1980 à 2010, un cycle de 30 ans de purge économique néolibérale fait suite à deux siècles de saccage et de rançonnage financier. Le séisme de 2010 n’a fait que mettre à nu la catastrophe sociale et humanitaire orchestrée durant cette longue histoire de pillage éhonté.

Décennie 2010 : vers l’invention d’un nouveau modèle de société post-néocolonial

La décennie 2010-2020 est marquée par une importante contestation populaire contre le nouvel ajustement de l’ordre néocolonial. La première manche est enclenchée à la fin du mandat du néo-duvaliériste Michel Martelly. Après avoir dirigé le pays comme un autocrate complètement asservi aux grandes ambassades occidentales et aux agences internationales, Martelly se bute à une grande résistance populaire lorsqu’il essaie, en 2016, de passer le pouvoir à un membre de son parti par le truchement d’élections truquées. Mais l’important appui international et local lui permet de garder le pouvoir en faisant élire son dauphin, Jovenel Moïse, avec moins de 20 % de l’électorat. Pendant ce temps, la gestion calamiteuse des fonds PetroCaribe et la reconstruction post-séisme ont exacerbé le pillage et la spoliation des biens publics. De surcroît, les politiques néolibérales renforcées par les diktats du FMI et de la Banque mondiale ont jeté les masses urbaines et rurales dans une situation de désespoir[12].

Une deuxième manche de mobilisation est enclenchée les 6 et 7 juillet 2018 après l’annonce de l’augmentation du prix de l’essence par le gouvernement de Jovenel Moïse. Cette fois-ci, la lutte porte sur des revendications sociales et sur la gouvernance de l’État. Le retrait des mesures d’augmentation du prix de l’essence ne suffit pas à calmer l’ardeur des masses qui exigent désormais que l’État rende des comptes sur la gestion des fonds de la reconstruction. La population tend alors à se radicaliser au point de revendiquer un changement de système social et politique. Le rejet du modèle d’État néocolonial apparaît sans équivoque lorsque près d’un million d’Haïtiennes et d’Haïtiens décident de marcher quotidiennement à la grandeur du pays. Cette lutte ouvre la perspective de construction d’un ordre social nouveau qui se démarque de la longue tradition capitaliste coloniale et néocoloniale. Mais cette utopie achoppe à cause de l’entêtement des forces conservatrices du statu quo, tant à l’échelle locale qu’internationale.

Réponse politique du régime à la contestation populaire

La mobilisation populaire n’a pas seulement mis à mal le régime du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), mais elle a également ébranlé les mécanismes d’ajustement et de réajustement de la domination néocoloniale de l’État. L’implication directe des grandes ambassades et des agences transnationales dans le façonnement des institutions haïtiennes a été mise à nu. C’est pourquoi, en dépit de la nature purement démocratique des revendications populaires, les grands médias occidentaux, qui font habituellement l’apologie de la démocratie bourgeoise et du respect des droits de l’homme dans certains pays, ont très peu couvert ces événements en Haïti[13].

Avec l’appui des ambassades et des grandes agences internationales comme l’ONU, le gouvernement PHTK a fait le choix de privilégier la terreur pour sortir de l’impasse politique. Englué dans le pillage et la spoliation des biens publics, il s’est révélé incapable de faire preuve d’un minimum de justice et de reddition de comptes[14]. Face à l’incapacité de la police à exercer une répression, le pouvoir a amorcé un nouveau cycle de répression et d’oppression par l’intermédiaire de « seigneurs de la guerre » ou gangs. En effet, la mobilisation populaire a été progressivement écrasée par la remobilisation d’anciens chefs de gang et par la création de nouveaux gangs en soutien au régime.

Le plan gouvernemental pour casser la mobilisation populaire s’est fait de deux manières. La première, par une stratégie qui a consisté à prendre le contrôle, par le truchement de gangs armés, de territoires et de quartiers populeux dans la région de Port-au-Prince et dans les villes de province. En assiégeant ces lieux, le pouvoir a cherché à empêcher la participation des habitants au mouvement de contestation sociale et politique. La seconde, par une tactique qui a consisté à instaurer la peur, aussi bien dans l’opinion publique que dans les quartiers contrôlés par les sbires du régime. En fait, il s’agissait de discipliner le corps social par l’instauration d’un climat permanent de terreur devenu nécessaire à la survie du régime. C’est pour cette raison que les gangs se sont lancés dans des actes d’horreur spectaculaires à grande échelle. Ils ont mené des raids sanglants dans les quartiers populaires de l’aire métropolitaine, raids qui se sont soldés par plus d’une douzaine de massacres. Les rapports des organismes de droits humains et des agences internationales ont établi que certaines opérations des gangs ont bénéficié de l’active collaboration de hauts cadres du gouvernement et de certaines unités de la Police nationale[15]. Dans le cas, par exemple, du massacre de La Saline, les rapports de l’ONU et des organismes des droits humains ont documenté la présence de hauts cadres du ministère de l’Intérieur et d’équipements de la police sur le théâtre des opérations, en soutien aux gangs.

Le pouvoir a également renforcé les gangs en leur fournissant beaucoup d’argent ainsi que des munitions. En novembre 2019, le Palais national a envoyé l’émissaire Fritz Jean Louis, ancien secrétaire d’État, auprès des principaux chefs de gangs de la banlieue sud de Port-au-Prince dans le but d’orienter leurs actions, moyennant de fortes sommes d’argent[16]. Il a aussi rencontré et acheté les services de différents gangs tels que Krisla, Izo et Tilapli.

La logique de consolidation des gangs a atteint son paroxysme lorsque le gouvernement PHTK et ses alliés ont procédé à leur fédération sous le label de « G9, familles et alliés ». Dans son rapport du mois d’octobre 2020, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a salué l’initiative de la fédération des gangs comme un moyen de résoudre le problème de l’insécurité[17]. De son côté, la Banque interaméricaine de développement a pris l’initiative de développer des projets communautaires dans les quartiers contrôlés par les gangs. Cela sous-entend que la gouvernance par la terreur des gangs n’est pas seulement un choix de l’État haïtien, mais qu’il s’inscrit également dans le programme de l’ONU et des principales agences internationales œuvrant dans le pays.

Le 7 juillet 2021, à la suite de conflits de clans au sein du parti PHTK, le président Jovenel Moïse fut mystérieusement assassiné dans sa résidence par un commando lourdement armé. Certes, cet événement s’est ajouté à la crise politique du pays. Mais l’intervention des puissances internationales, dont les États-Unis, a permis au régime du PHTK et à ses alliés de garder le pouvoir grâce à la gouvernance par la terreur.

Pourtant, le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse fut, paradoxalement, considéré comme une question de sécurité nationale par l’État américain[18]. La justice étatsunienne s’empara de l’affaire, bien qu’il fut formellement interdit de faire toute la lumière sur les réseaux criminels transnationaux possiblement responsables de cet acte crapuleux. La gestion de l’assassinat et du remplacement de Jovenel Moïse dans l’appareil d’État haïtien ressemblait plus à l’effacement d’un parrain qu’à une enquête sur la mort d’un président de la République. C’est le sens possible de l’imposition d’Ariel Henry au poste de premier ministre par les ambassades occidentales et l’ONU, en dépit de son implication présumée dans le mystérieux assassinat de Jovenel Moïse. Pendant ce temps, les initiatives citoyennes de dialogue pour mener la transition politique ont été tenues en respect au profit des caïds du PHTK et des grandes familles de la bourgeoisie compradore haïtienne.

L’appui inconditionnel de puissances et d’organisations internationales aux dirigeants illégitimes et corrompus au sommet de l’État se poursuit en dépit du fait que des membres du cabinet du premier ministre de facto, Ariel Henry, aient exigé la libération de présumés membres de gangs arrêtés par la police[19]. Plusieurs membres du gouvernement ont aussi été probablement impliqués dans des actes de kidnapping et de trafic de drogues, dont le ministre de la Justice et le ministre de l’Intérieur[20]. C’est au prix d’un climat de terreur que l’État néocolonial haïtien se maintient.

Conclusion

En somme, la crise haïtienne a pris l’allure d’une crise de l’État néocolonial haïtien. Les mécanismes régaliens ne sont plus à même de maintenir l’État en selle. L’armée et la police se délitent au point de partager les tâches de gestion et de contrôle du territoire avec des « seigneurs de la guerre » dont le rôle est quasi institutionnalisé. La fédération des gangs, G9, familles et alliés, est devenue le moyen par lequel les pouvoirs publics résistent aux forces populaires contestataires de l’État néocolonial en déclin. Ce plan bénéficie de l’appui des principales ambassades occidentales et des agences internationales. Celles-ci cherchent à légitimer le régime par la multiplication d’appels au dialogue et par la recherche d’un consensus entre les acteurs de la scène haïtienne. Pendant ce temps, les masses urbaines et rurales paient le prix d’un climat de terreur pour avoir revendiqué la fin du règne de l’État néocolonial en Haïti. La violence de la guerre qui oppose les classes dominantes aux classes populaires et rurales se traduit par les centaines de milliers de personnes kidnappées et assassinées. En continuant de soutenir le statu quo, les puissances occidentales, comme les États-Unis et le Canada, ne font que perpétuer une situation déplorable. Elles semblent avoir choisi leur camp.

Renel Exentus, doctorant en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique.


NOTES

  1. Selon l’estimation officielle, le tremblement de terre aurait fait plus 220 000 morts et 300 000 blessé·e·s.
  2. Plusieurs spécialistes de la société haïtienne soutiennent la thèse selon laquelle une nouvelle phase a été franchie dans le processus de subordination de l’État haïtien aux forces impérialistes. C’est le cas de James Darbouze, « Capitalisme du désastre, la formule de Dieu et notre avenir en Haïti », AlterPresse, 7 juin 2022, et de Sabine Lamour « Les acquis du mouvement féministe haïtien hypothéqués par la dynamique politique de ces 10 dernières années », Enquet’Action, 4 avril 2022, <www.enquetaction.com/articles/sabine-lamour-les-acquis-du-mouvement-feministe-haitien-hypotheques-par-la-dynamique-politique-de-ces-10-dernieres-annees)>. Nous avons interprété ce changement comme étant un nième « ajustement de l’État néocolonial haïtien ». Voir aussi : Renel Exentus, « Palestine – Haïti : du terrorisme colonial à la domination néocoloniale », AlterPresse, 17 mai 2022, <https://www.alterpresse.org/spip.php?article28310>.
  3. L’imposition de Ariel Henry au poste de premier ministre fait partie de cette longue tradition d’ingérence des puissances occidentales dans les affaires internes d’Haïti. Pour plus de détails, voir Robenson Geffrard, « Sous la pression internationale, Haïti changera de gouvernement », Le Devoir, 20 juillet 2021 et Ginette Chérubin, Le ventre pourri de la bête immonde, Port-au-Prince, Université d’État d’Haïti, 2014.
  4. La dénonciation de cet état de fait par la démission, à la fin du mois de septembre 2021, de l’envoyé spécial pour Haïti vient du cœur même de l’empire étatsunien. « Mais, par-dessus tout, ce que nos amis haïtiens veulent vraiment, et ce dont ils ont besoin, c’est l’opportunité de tracer leur propre voie, sans marionnettes internationales et sans candidats privilégiés mais avec un véritable soutien pour cette voie. Je ne crois pas qu’Haïti puisse jouir de la stabilité tant que ses citoyens n’auront pas la dignité de vraiment choisir leurs propres dirigeants de manière juste et acceptable. » Voir : « La lettre de démission de Daniel Foote au Secrétaire d’État américain Anthony Blinken », Le Projet d’information Canada-Haïti, septembre-octobre 2021, <https://canada-haiti.ca/fr/content/la-lettre-de-demission-de-daniel-foote-au-secretaire-detat-americain-anthony-blinken>.
  5. Il est important de souligner aussi que ces classes dominantes ont été acculées, à l’interne, par les revendications des nouveaux « libres » dans le but de casser définitivement le système plantationnaire. En acceptant de payer l’indemnité, ces classes dominantes ont utilisé l’appui des puissances pour mieux mater les nouveaux libres. Ils ont accepté de partager avec la bourgeoisie française la plus-value extorquée du travail des cultivateurs.
  6. Plusieurs travaux de recherche, en Haïti et ailleurs, ont porté sur cette question de la dette de l’indépendance, mais la presse occidentale ne l’a presque pas abordée. Au cours du mois de mai 2022, le New York Times a publié plusieurs articles sur le sujet. On a eu l’impression que la presse américaine venait de découvrir la barbarie typique de la domination occidentale. Voir : Eric Nagourney, « 6 infos à retenir sur les réparations versées par Haïti à la France », New York Times, 20 mai 2022, <www.nytimes.com/fr/2022/05/20/world/haiti-france-reparations-aristide.html> ; Gusti-Klara Gaillard, Haïti : Il y a 196 ans, la “dette de l’indépendance”, CADTM international, 27 août 2021, <www.cadtm.org/Haiti-Il-y-a-196-ans-la-dette-de-l-independance>.
  7. Frantz-Voltaire, Pouvoir noir en Haïti, Montréal, Éditions CIDIHCA, 1988.
  8. Suzy Castor, L’occupation américaine, Port-au-Prince, CRESFED, 1988.
  9. Le desserrement de l’étau de la dette a été de très courte durée. Après le coup d’État de Magloire contre le gouvernement d’Estimé, en 1950, l’État reprend progressivement le chemin de l’endettement. Pour plus de détails, voir Gérard Pierre-Charles, L’économie haïtienne et sa voie de développement, Port-au-Prince, Éd. Henri Deschamps, 1993.
  10. Les rapports de la Banque mondiale présentent généralement le développement social et économique d’Haïti à travers des catégories macroéconomiques. En 2021, la BM souligne que « le pays a un PIB par habitant de 1 815 dollars US, le plus bas en Amérique latine et aux Caraïbes, alors que moins d’un cinquième de la moyenne des pays de la région a un PIB de 15 092 dollars US. Selon l’indice de développement humain de l’ONU, en 2020, Haïti a été classé 170e sur 189 pays, <www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview>. De notre point de vue, le niveau de sous-développement peut également s’expliquer par le fait que le pays dépend largement de l’extérieur pour combler ses besoins de base. Il ne produit même pas les principaux outils rudimentaires pour son économie de subsistance. Cela ne peut être compris que si l’on prend en compte la longue histoire de pillage et de rançonnage du pays.
  11. Nous nous sommes inspiré de l’expression « démocratie néolibérale assistée » de Franklin Midi, « “Transition démocratique” en Haïti ! – mais démocratie dans quel état ? », Chemins critiques, vol. 6, n° 1, 2017.
  12. Au cours de la décennie 2010, plus d’un million d’Haïtiens et d’Haïtiennes ont fui leur pays. Accablés par le désespoir, ils se sont rendus dans plusieurs pays d’Amérique latine comme le Brésil, le Chili, etc. Voir Alain Saint-Victor et Renel Exentus, « Haïti : migration et surexploitation, Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 27, hiver 2022.
  13. À la même période, la grande presse a diffusé l’information sur la mobilisation dite prodémocratie à Hong Kong, alors que les événements en Haïti furent complètement ignorés.
  14. Un mouvement de contestation sociale contre la corruption a eu lieu à la même période en République dominicaine. En dépit de sa domination, l’État dominicain a donné une réponse différente aux revendications populaires. Il a mis en œuvre des procès de certains dignitaires impliqués dans la corruption. Cette parodie de justice a permis de créer l’illusion que les institutions démocratiques bourgeoises fonctionnaient bien.
  15. Rapports du Réseau National de Défense des Droits Humains – RNDDH, 2018, 2019, 2022 à travers le site du RNDDH : <https://web.rnddh.org/> ; La Saline : justice pour les victimes. L’État a l’obligation de protéger tous les citoyens, Rapport 2019 de la MINUJUSTH et du HCDH, Port-au-Prince, <https://minujusth.unmissions.org/sites/default/files/minujusth_hcdh_rapport_la_saline_1.pdf>.
  16. Au cours de la campagne de distribution d’argent, Fritz Jean Louis, émissaire du Palais national, a été blessé par le chef de gang Tipli pour avoir financé des gangs ennemis. « Haïti/Activités gangs : Fritz Jean-Louis, émissaire du Palais, blessé par balles lors de négociations avec “Ti Lapli” », Gazette Haïti, 24 novembre 2019. Pour plus de détails, <https://www.gazettehaiti.com/node/761>.
  17. Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’occupation d’Haïti (REHMONCO), « Haïti : les dessous de la fédération des gangs armées », Presse-toi à gauche, 1er septembre 2020.
  18. « Haiti-Meurtre de Jovenel Moïse : l’enquête criminelle américaine transformée en une affaire de sécurité nationale, révèle le journal Miami Herald », AlterPresse, 28 avril 2022, <www.alterpresse.org/spip.php?article28245>.
  19. « Haïti-Justice : le RNDHH a documenté la présence de proches d’Ariel Henry dans la libération de membres du gang 400 Mawoso arrêtés par la police », AlterPresse, 21 mars 2022, <www.alterpresse.org/spip.php?article28106>.
  20. Maria Abi Habib, « Le président haïtien dressait une liste de narco-trafiquants. Ses tueurs l’ont saisie », The New Yok Times, 12 décembre 2021, <www.nytimes.com/fr/2021/12/12/world/americas/haiti-jovenel-trafic-drogue.html> ; « Kidnapping : le ministre de l’Intérieur Liszt Quitel a ordonné le kidnapping du pasteur Jean Ferret Michel, selon le RNDDH », Gazette Haïti, 21 octobre 2020, <www.gazettehaiti.com/index.php/node/5164>.

Pionnières des garderies populaires – Entrevue avec Guylaine Thauvette et Francine Godin

10 février 2023, par Rédaction
Entrevue réalisé par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS. On célèbre cette année le 25e anniversaire de la mise en place du réseau des centres de la petite enfance (…)

Entrevue réalisé par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS.

On célèbre cette année le 25e anniversaire de la mise en place du réseau des centres de la petite enfance (CPE). Dans le discours médiatique, on attribue généralement la création des CPE à Pauline Marois, alors ministre de l’Éducation, mais on passe trop souvent sous silence le rôle de tous les précurseurs du mouvement des garderies, celles et ceux qui se sont battus pour créer, entretenir et étendre le réseau des garderies sans but lucratif. Dans cette entrevue, on donne donc la parole à deux pionnières des garderies populaires fondées dans les années 1970. Guylaine Thauvette a été l’une des principales responsables de la garderie Lafontaine sur le Plateau-Mont-Royal à Montréal et Francine Godin l’une des fondatrices de la Garderie Populaire Saint-Michel aussi à Montréal. Guylaine a par la suite été organisatrice communautaire dans le Centre-Sud, tandis que Francine a été enseignante en éducation à l’enfance au cégep du Vieux Montréal.[1]

Guillaume Tremblay-Boily – Pouvez-vous raconter comment vous avez commencé à vous impliquer dans les garderies populaires ?

Guylaine Thauvette – D’abord un court rappel du contexte des années 1960 et 1970. C’est la Révolution tranquille au Québec. Les grandes réformes de l’éducation ont marqué la décennie 1960. Le projet d’indépendance du Québec prend forme et nous interpelle. Le Parti québécois (PQ) de René Lévesque est fondé en 1968. En octobre 1970, le Québec subit la Loi sur les mesures de guerre. Les mouvements de contestation et de lutte pour les droits sociaux vont se multiplier au cours des années 1970. Le mouvement féministe prendra de l’ampleur et bataillera fort pour qu’on reconnaisse aux femmes le droit à l’avortement, le droit au travail, l’équité salariale, bref l’égalité hommes-femmes sur tous les plans. Des organismes de défense des droits vont se former et se développer dont l’Association de défense des droits sociaux (ADDS), les associations coopératives d’économie familiale (ACEF), le Mouvement Action-Chômage, le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), les cliniques juridiques et les cliniques communautaires de santé. Ces dernières, qui ont enfin lié le curatif au social et à la prévention, deviendront les CLSC[2]. Des tables de concertation et des comités de citoyens et citoyennes s’organiseront dans les quartiers pour revendiquer du logement social, des emplois, etc. La lutte des garderies va s’inscrire dans toute cette mouvance et mobilisera un grand nombre de femmes.

À 17 ans, je rentre à l’École des Beaux-arts. En 1969, je participe à l’occupation de l’École. On revendique alors la cogestion. La même année, je manifeste lors de l’Opération McGill français organisée par le mouvement étudiant.

À la campagne avec mon amoureux, on cultive un grand jardin, on vend à Montréal nos légumes bios, je fais des contrats de photos, la récolte des pommes, un calendrier artistique que je vends au Salon des métiers d’art. Notre fille naît en 1972. Son père nous quitte du jour au lendemain et par la suite ne pourra aucunement nous soutenir. C’est la monoparentalité totale.

Je reviens à Montréal au début de 1974. C’est là que j’inscris Chloé qui a deux ans et demi à la garderie Lafontaine. Cela me donne l’occasion avec quatre autres personnes de partir La Becquée, un restaurant coopératif végétarien où on fait de la formation sur le végétarisme. On est associé avec la coop d’aliments naturels Saint-Louis. Ça va quand même durer10 ans. On organise des mariages, des évènements…

La garderie Lafontaine lutte alors pour ne pas disparaître. Comme le fédéral a retiré ses billes dès 1973[3], plusieurs garderies ont dû fermer leurs portes. La riposte s’est organisée : six garderies populaires de Montréal se sont regroupées pour former le Comité de liaison des garderies populaires (CLGP).

À Lafontaine, deux militantes font un travail extraordinaire. Ce sont des femmes engagées, politisées, généreuses. Les réunions ont une couleur marxiste-léniniste mais j’y trouve une réflexion, une analyse des inégalités sociales, entre autres celles des familles monoparentales, une compréhension des jeux de pouvoir qui font ressortir les privilèges des uns et l’exploitation des autres. Pour que la garderie continue d’opérer, elles mobilisent les parents autour de l’enjeu de la survie des garderies. C’est ainsi que je commence à m’impliquer et que je me retrouve déléguée à SOS Garderies fondé en 1974 pour remplacer le CLGP.

Francine Godin – Donc, c’est comme parent que tu t’es impliquée à la garderie ?

G.T. – Oui, au début. Par la suite je remplace bénévolement des monitrices et des moniteurs (les « éducs ») pour l’été. En quittant La Becquée, on m’engage à temps plein. Je pourrai donc voir grandir ma fille. Les militantes du début quittent la garderie après quelque temps. Un moniteur et moi-même devenons alors responsables de la garderie.

F.G.  – Moi, je suis une petite fille de Rosemont. Mère enseignante au primaire, enfant unique. J’avais des amis qui militaient dans le quartier Saint-Michel. J’avais alors 20 ans et fait le choix d’aller faire un baccalauréat en enseignement préscolaire à l’Université de Montréal. Je me suis mise à militer durant ma deuxième année d’université. Je dois avouer que je m’y ennuyais un peu. Je trouvais que le programme n’avait pas une mission assez sociale. Je me suis mise à m’impliquer dans le quartier Saint-Michel. J’étais membre active du comptoir alimentaire et de la clinique juridique. En tant que groupe, nous nous définissions comme le Comité d’action politique de Saint-Michel, le CAP. À un moment donné, on a constaté qu’il manquait une garderie dans le quartier. Cela m’a allumé des lumières. Ce qui a parti le bal, c’est que le gouvernement fédéral a permis d’organiser des services de garderie dans le cadre de projets PIL (Programme d’initiatives locales) et Perspectives-Jeunesse, mais dans leur tête, ce n’était que pour financer du travail étudiant pendant l’été.

G.T.-B. – Donc au début, c’était temporaire ?

F.G. – Mais nous, on ne voulait pas que ça soit temporaire. On s’est donc mis à lutter pour éviter que les garderies ferment. Je suis donc allée dans la partie la plus défavorisée du quartier Saint-Michel, dans le secteur Saint-René-Goupil, un des endroits les plus pauvres au Canada. J’ai fait du porte-à-porte pour savoir si les familles avaient besoin d’un service de garderie. Je prenais les noms des éventuels parents. On a tout d’abord organisé la garderie dans le sous-sol de l’église Saint-René-Goupil, le vicaire étant de notre bord. Les six premiers mois, on nous permettait d’utiliser tout le sous-sol, mais le soir, il y avait du bingo… Je me souviens que je devais arriver à 6 h du matin et enlever les gommes à mâcher par terre avec un grattoir pour pouvoir mettre les meubles et les jouets de la garderie. Chaque soir, il fallait tout ranger. C’était évident qu’on ne pouvait pas rester là très longtemps.

Dans ma tête, je faisais ça quelques années, puis j’allais enseigner, mais je me suis fait prendre, car je me suis beaucoup investie dans ce projet : on a organisé une garderie sans but lucratif qui est devenue plus tard un centre de la petite enfance. Entre 1972 et 1983, je me suis aussi beaucoup impliquée dans le mouvement des garderies. J’aimais beaucoup le métier d’éducatrice, le travail avec les enfants.

G.T.-B. – Comment cela se passait-il dans les garderies populaires ? Comment était-ce géré ?

F.G. – C’était l’époque de la cogestion, donc on n’avait pas de directeur. J’étais responsable des finances, mais on faisait ça sur le bout de la table. C’était un peu tout croche, mais on essayait d’arriver. « Madame Une telle, a-t-elle payé cette semaine ? Non, je pense qu’elle n’a pas d’argent, mais elle paiera la semaine prochaine ». « Ils ont deux enfants, on ne peut pas leur faire payer le plein prix pour deux enfants ». On vivait tout ça. C’était un quartier très pauvre. On attirait aussi quelques familles plus petites-bourgeoises qui voulaient participer à ce projet parce que ça les emballait. On avait aussi beaucoup de familles immigrantes, de l’immigration haïtienne, entre autres. On enseignait le français aux enfants immigrants. Tellement qu’à un moment donné, on a pensé à demander des subventions au ministère de l’Immigration parce qu’on faisait un peu le travail des classes d’immersion et des COFI (Centre d’orientation et de formation des immigrants). On voulait que la langue que les enfants apprenaient à la garderie soit reconnue, qu’elle leur permettait ensuite d’intégrer une classe ordinaire à l’école. On intégrait aussi des enfants handicapés bien avant que certaines subventions spécifiques nous soient octroyées pour ces enfants.

G.T. – Et les valeurs ! On mettait de l’avant des valeurs pacifistes. Cela faisait partie des éléments pédagogiques.

F.G. – On faisait de belles choses dans les garderies populaires. Il y avait entre autres la cogestion qui s’exerçait avec les parents. Nous voulions que les décisions se prennent ensemble avec tout le monde; nous demandions ainsi du bénévolat aux parents qui avaient plusieurs autres obligations. Il y avait un petit côté un peu utopique dans ce fonctionnement. Ce n’était pas toujours fonctionnel, cela ne convenait pas à tout le monde non plus. Nous tenions à parler de pédagogie avec les parents pour être certains qu’il y avait un accord entre les valeurs du milieu de garde et celles de la famille. Nous n’avions pas de programme pédagogique à suivre puisqu’il n’y avait aucun programme préscolaire au Québec à part celui de la maternelle.

G.T. – La pédagogie touchant la petite enfance n’était pas aussi développée d’un point de vue théorique qu’elle l’est aujourd’hui. Mais on avait des réflexions intéressantes qui nous amenaient à rejeter les modèles d’éducation qui favorisaient le sexisme, la violence, la compétition, le racisme. On commençait à s’éveiller sur toutes ces questions. Un exemple : on avait pris la décision que les petits garçons n’apportaient pas de fusils ou de chars d’assaut à la garderie. Les poupées Barbie ne passaient pas la porte non plus. Et si cela arrivait, on leur disait : « Écoute, on va mettre Barbie ou le fusil dans ton casier et tu le reprendras quand papa ou maman viendra te chercher ».

Pour assurer le lien garderie-maison et mettre de la cohérence entre les interventions des parents et des éducs de la garderie, on se réunissait avec les parents de nos groupes d’enfants pour parler éducation. Il arrivait que des parents confient leurs difficultés dans ces rencontres. Il y avait de l’entraide entre les parents, des amitiés y naissaient.

F.G. – On ramassait des vêtements usagés mais en bon état et nous invitions les parents à se servir s’ils en avaient besoin. On avait vraiment de la difficulté sur le plan financier au début, donc on recrutait des bénévoles parmi des parents ou des militants provenant d’autres organismes. Ils s’engageaient, par exemple, à venir faire le dîner une fois par semaine. On avait beaucoup de réunions ! [Rires] Et tout le monde avait le même salaire.

G.T. – Je me rappelle qu’il fallait être très très malade pour ne pas rentrer au travail. On faisait appel à des personnes bénévoles, souvent des étudiantes qui venaient nous remplacer si possible. On peut dire qu’on tenait les garderies à bout de bras. À Lafontaine, il a été question de donner des salaires plus élevés aux éducs qui avaient plus d’ancienneté, entre autres celles et ceux qui faisaient de la formation auprès des nouvelles personnes embauchées. Finalement, on s’est mis d’accord pour que le seul privilège soit celui de choisir en premier les dates de vacances !

G.T.-B. – Est-ce que les parents participaient bien ?

G.T. – Certains parents énormément. Le fait de fonctionner en cogestion favorisait la mobilisation. C’était une forme de démocratie. On voulait que les parents s’impliquent, et ceux-ci ne crachaient pas là-dessus. C’était la garderie de leurs enfants. C’était un travail constant de mobiliser et d’intéresser également les éducs. On mettait sur pied plein de comités avec les parents : alimentation, pédagogie, lutte des garderies, finances, intégration-sélection, etc. À chaque assemblée, on avait un point sur la lutte et ses enjeux, pour dire où en étaient les représentations du Regroupement des garderies sans but lucratif du Montréal métropolitain (RGMM) et du Regroupement des garderies sans but lucratif au Québec (RGQ), quelles actions étaient mises de l’avant et comment les parents pouvaient contribuer à faire avancer les revendications. J’étais déléguée aux deux exécutifs, j’avais souvent du mal à transmettre toutes ces informations et à me préparer adéquatement, mais les parents comprenaient.

F.G. – Les parents construisaient des modules de motricité et aménageaient la cour avec nous. Ils venaient aussi faire du ménage. Ils nous donnaient des jouets dont ils n’avaient plus besoin.

G.T. – Mais oui, les corvées de ménage, ça contribuait à nous serrer les coudes.

G.T.-B. – Est-ce que cette idée de collaboration avec les parents est encore présente dans le réseau des CPE ?

F.G. – Cela se fait encore un peu. Depuis que ça s’est hiérarchisé sur le plan de la loi et de la réglementation, les garderies sans but lucratif doivent avoir un conseil d’administration (CA) formé majoritairement de parents. Les éducatrices et les éducateurs sont représentés par une ou un délégué du personnel. Les parents qui s’impliquent sur les CA travaillent fort. C’est là que toutes les décisions se concentrent. L’assemblée générale se tient une seule fois par année et c’est surtout pour élire leurs représentants. Ce sont des parents un peu militants qui siègent au CA. Il ne faut pas oublier que certains parents fréquenteront le CPE durant huit ans parfois s’ils ont deux ou trois enfants, et ils seront sollicités pour participer durant toute cette période.

Les conditions de travail sont maintenant négociées par les syndicats avec le ministère de la Famille ou avec l’association patronale des CPE. Les éducatrices et les éducateurs ont commencé à se syndiquer dans les années 1980. Au début, on était un peu utopistes. On croyait que chaque convention collective pourrait se régler avec les parents, afin de garder le contrôle au niveau local. Les syndicats étaient sceptiques. Ils voulaient une grande négociation provinciale, surtout pour les salaires. Il s’agissait de se tourner vers le gouvernement pour mener la lutte. Et je pense que c’était nécessaire. C’est comme ça qu’ils ont pu négocier des conditions proches de celles du secteur public. Il y a eu beaucoup de gains au cours des dernières décennies et, heureusement, car le coût de la vie n’a jamais cessé d’augmenter.

G.T.-B. – Le mouvement des garderies était-il surtout concentré à Montréal ?

F.G. – SOS Garderies représentait surtout des garderies de Montréal, mais il y en avait quelques-unes ailleurs, en Abitibi, à Sherbrooke, etc. On réclamait un réseau universel de garderies financé par l’État et contrôlé par les usagères et les usagers.

G.T. – Et les travailleuses et les travailleurs ! Un réseau universel de garderies sans but lucratif, cela voulait dire dans toutes les régions du Québec.

F.G. – En 1974, les libéraux étaient au pouvoir. Ils se sont réveillés : « Oh, mon Dieu, c’est une compétence provinciale, les garderies, il faut au moins qu’on fasse semblant que ça nous intéresse ». Donc, ils ont tout d’abord créé le plan Bacon, du nom de la ministre Lise Bacon, responsable du dossier. Ce plan consistait à accorder un peu d’aide financière aux parents au lieu de donner de l’aide directe aux garderies. Au fil des années, on s’est battu pour que cette aide aux parents augmente et aussi pour obtenir des subventions directes aux garderies. Celles-ci ne sont arrivées qu’en 1979. Un maigre deux dollars par jour qui était loin d’être suffisant pour couvrir les coûts de fonctionnement du service.

G.T. – On était en mode survie.

F.G. – Comme salaire, on s’accordait presque rien, l’équivalent du chômage.

G.T. – Il y a eu des luttes importantes, dont la grève des loyers pour certaines garderies et on les appuyait. La garderie Lafontaine, dans cette période, était logée dans une petite maison à deux étages de la rue Brébeuf, prêtée par les Frères des Écoles chrétiennes. Et ça brassait dans notre garderie. On avait des tracts à saveur socialiste, des pancartes et des bannières pour afficher nos revendications. Cela commençait à les fatiguer un peu. Ils nous ont dit qu’il fallait qu’on parte parce qu’ils voulaient démolir la maison (qui est toujours là…). De toute manière, on devait partir. Le plancher du rez-de-chaussée était très froid en hiver. La cuisinière montait les repas par l’escalier extérieur beau temps mauvais temps. Comme toutes les garderies, nous devions refuser de prendre des enfants faute de places. On a donc commencé à faire des pressions pour être relocalisé, entre autres auprès du député. On a fait du porte-à-porte dans le quartier, informé les citoyens de notre situation, fait signer des pétitions. C’était important que la population soit de notre côté. Quand on a fait l’occupation, on avait aussi des alliés dans le quartier, comme la Clinique de santé, et bien d’autres qui nous appuyaient. Par une belle journée de printemps, on est allés occuper les bureaux de Gérald Godin, qui était député du Parti québécois pour le comté de Mercier. Arrivés au local du député, sa secrétaire nous dit: « M. Godin est en rencontre à Valleyfield. Je vais lui téléphoner ». Elle me passe le téléphone : « Bonjour, M. Godin, on est ici pour vous rencontrer et faire bouger la relocalisation de notre garderie, on vous attend ». Il me répond: « Oui, mais là, je suis en réunion, prenez rendez-vous avec Suzanne ! » Il avait son franc-parler, il était très sympathique. « Monsieur Godin, nous autres, on veut pas trop vous déranger. On a apporté notre lunch pour dîner. On a les lits pour les siestes des enfants…»

G.T.-B. – Ah ! vous faisiez l’occupation avec les enfants ?

G.T. – Oui ! Et avec les parents. Les plus jeunes enfants étaient restés à la garderie. Pour terminer cette histoire, j’ajoute : « Il y a d’autres enfants qui font du tricycle dehors. On a installé nos pancartes sur votre clôture. On peut même dormir ici, et vous rencontrer demain… On a nos sacs de couchage ». Quand il est arrivé, les stores étaient baissés parce que c’était la sieste. Des parents étaient là, silencieux. C’était quelque chose. Quelques mois plus tard, on a été relocalisé. On est alors passé d’un permis de 30 à 53 enfants. On a eu des loyers gratuits pendant des années et des années à l’ancien et bel édifice des sourds-muets sur la rue Saint-Denis.

F.G. – Quand on convoquait les journalistes, ils venaient. C’était souvent les mêmes femmes journalistes, qui connaissaient le dossier; certaines appuyaient même notre cause. Je vais continuer au sujet des locaux. Nous autres, après notre sous-sol d’église, on a loué un petit local commercial où on a organisé une mini-garderie avec 15 enfants. On avait une grande cuisine familiale. Avec un petit nombre d’enfants, c’était moins difficile pour survivre. Par la suite, étant donné qu’on avait sans arrêt des demandes de parents, j’ai réussi à faire rouvrir une ancienne résidence de sœurs anciennement placardée. On voyait le potentiel de cet édifice de trois étages, adjacent à une belle cour. On a fait un arrangement avec la Commission scolaire de Montréal. Le carrefour populaire et l’ADDS sont venus s’installer au troisième étage. Le local était composé de petites chambres de religieuses et de quelques grandes salles servant de réfectoire et de chapelle. On a dû réaménager le tout pour faire des locaux de petits groupes. Une des trois installations du CPE y est toujours logée présentement.

G.T.-B. – Est-ce qu’il y a eu d’autres luttes mémorables ?

G.T. – On a organisé quelques petites manifs dans le temps des Fêtes sur des rues commerciales comme l’avenue Mont-Royal et la rue Saint-Hubert. Il y avait toujours beaucoup de monde ! Et c’était comme du théâtre. La Mère Noël enceinte promenait son gros ventre accompagnée du Père Noël qui poussait le petit dernier (une marionnette) dans la poussette. La procession s’arrêtait sur les coins de rue, les tambours roulaient… Oyez, oyez… La Mère criait dans le porte-voix : « Père Noël, on n’a pas de garderies, y’ont plus de place nulle part… On va être pris pour recourir à la garde en milieu familial ou mettre le petit en garderie privée ! Comment je ferai pour retourner travailler ? » On invectivait et dénonçait certaines politiques des ministres responsables. Et on repartait en défilé, répétant le slogan de l’heure au son de la musique de nos ami·es.

F.G. – La Mère Noël, c’était Guylaine !

G.T. – Pendant une autre manif sur Mont-Royal, les gens nous approchaient, nous questionnaient, on passait des tracts, on chantait nos tounes, dont « On veut des garderies, pas des garde-robes ! » et « Si on avait tous des garderies, toutes les mamans pourraient travailler. Partir le matin sans plus de soucis, sachant leur enfant entre bonnes mains, entre bonnes mains, entre bonnes mains ». Sur l’air de Passe-partout !

F.G. – Au fil des années, pour faire entendre nos revendications, il y a eu beaucoup de luttes, de manifs et d’occupations et quelques actions plus originales. À un moment donné, le Regroupement des garderies de la Région 6 C (Rive-Sud) a envoyé les formulaires T4 de toutes les éducatrices à l’Assemblée nationale pour montrer à quel point elles ne gagnaient peu. Une autre année, pour protester contre des augmentations ridicules des subventions, des éducatrices avaient apporté une piscine remplie de « cennes » noires à l’Assemblée nationale. On invitait les parents à porter des macarons de revendications à leur travail. Ce n’était pas toujours évident d’organiser des manifestations car les parents travaillaient et les éducatrices s’occupaient des enfants. Sur les conditions de travail, les syndicats mènent actuellement de très belles luttes, mais il y a encore du travail à faire pour compléter le réseau tout en accordant de bonnes conditions de travail aux éducatrices.

G.T. – En mai 1981, une action d’éclat fut l’occupation de l’Office des services de garde durant deux jours. Là aussi, on avait nos sacs de couchage. Et pour décrire cette mobilisation à travers toutes les garderies membres du RGQ, il faudrait un autre article…

GTB : Comment se passaient vos relations avec les gouvernements ?

G.T. – Quand le Parti québécois était au pouvoir, il y avait vraiment un plus grand développement de garderies à but non lucratif. Le PQ avait un préjugé favorable à ce type de garderie. Mais aussitôt que le gouvernement libéral reprenait le pouvoir, le développement des garderies sans but lucratif était ralenti et les garderies privées prenaient de l’expansion. C’est très clair.

F.G. – À l’Office des services de garde à l’enfance, il y avait des personnes ouvertes à notre cause et qui étaient prêtes à collaborer avec nous. Ça leur faisait un bon argument auprès du gouvernement : « Écoutez, nos bureaux ont été occupés par le monde ».

Mais il ne faut jamais oublier de toutes ces années que rien n’a été accordé aux garderies sans qu’il n’y ait eu de lutte. Quand la subvention augmentait, c’était toujours parce qu’il y avait eu des manifestations, des pétitions, des occupations, etc.

G.T.-B. – On dit que les groupes marxistes-léninistes étaient très présents dans le mouvement des garderies dans les années 1970. Quels étaient vos liens avec ces groupes ?

F.G. – À un moment donné, SOS Garderies s’est radicalisé, principalement en 1976. La lutte des garderies devait être liée à la lutte des classes. Moi, je me considérais plutôt comme une personne de gauche, j’étais proche de plusieurs membres du groupe Mobilisation, mais je trouvais que ça n’avait pas de bon sens de demander aux parents de la garderie de s’engager pour le socialisme. Pour moi, être de gauche consistait à m’engager dans un projet concret. Ce n’était pas juste de faire valoir des idées sociales. C’est là qu’on a fondé le Regroupement des garderies sans but lucratif du Montréal métropolitain parce qu’on ne s’identifiait plus à SOS Garderies qui ne comptait plus qu’une dizaine de garderies à Montréal alors qu’il avait été un mouvement d’une cinquantaine de garderies. Les militantes et militants de la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada ont joué un rôle important dans cette radicalisation. Pourtant, quand venait le temps de faire des revendications au Ministère, tout le monde menait la lutte ensemble. Dès qu’il y avait une manif de garderies, on sentait aussi le soutien des syndicats. C’est ce qui a fait que ça a marché. En 1976, le PQ est arrivé au pouvoir, pis on leur a dit: « Vous souvenez-vous que quand vous vouliez vous faire élire, vous aviez parlé d’un réseau public de garderies contrôlé par les usagers ? » Cela a sonné des cloches parce qu’à partir de ce moment, on s’est mis à recevoir des subventions liées au développement de nouveaux services.

G.T.-B. – J’aimerais vous entendre sur la dimension féministe des garderies. Est-ce que c’était central pour vous ? Avez-vous été en lien avec des groupes féministes ?

F.G. – Moi, j’ai toujours considéré que le mouvement des garderies faisait partie du mouvement féministe. On pouvait toujours compter sur des membres de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) ou des comités de condition féminine des syndicats qui venaient toujours dans nos manifs. On avait des causes communes comme le droit à l’avortement, par exemple. Des membres du Conseil central de Montréal de la CSN venaient aussi nous appuyer.

G.T. – À certains moments, le Conseil du statut de la femme a pris des positions qui ne promouvaient pas le développement du réseau des garderies.

F.G. – Mais parfois, il l’a appuyé. Ça dépendait souvent de la personne qui était à la présidence !

G.T. – Le mouvement féministe n’est pas un mouvement où on peut prendre sa carte de membre, mais toutes ces luttes sont liées au mouvement d’émancipation des femmes qui porte des valeurs de justice sociale.

F.G. – Il y avait aussi des hommes dans le mouvement des garderies, mais il fallait qu’ils soient, pour cette époque, un peu féministes pour nous suivre. Certains hommes ont d’ailleurs été de solides piliers du mouvement.

G.T. – Oui, des hommes gagnés à la cause des femmes. C’était des alliés. Plusieurs éducs étaient très engagés et des pères aussi s’impliquaient.

G.T.-B. – Quel pourcentage d’hommes environ travaillait dans les garderies populaires ?

F.G. – Peut-être autour de 30 %. Mais aujourd’hui, dans les programmes de formation, on a bien de la difficulté à recruter des hommes. On a pourtant essayé de faire des campagnes de valorisation pour que de jeunes hommes deviennent éducateurs. C’est sûr qu’il y a des hommes qui aimeraient faire ce métier et qu’ils y seraient très heureux, mais c’est encore vu comme un métier féminin. Les enfants ont tellement besoin d’avoir des éducateurs masculins. Pour les petits enfants qui n’ont pas de modèle masculin dans leur vie par exemple. Les trop peu nombreux éducateurs masculins qualifiés sont de très bons éducateurs et ils y croient. Mais mon Dieu qu’on n’a pas réussi à en convaincre beaucoup ! Quand est venu le temps du perfectionnement lors de la création des CPE, les personnes qui ont décidé de rester, d’en faire un métier et d’être officiellement reconnues comme qualifiées ont surtout été des femmes.

G.T.-B. – Auprès du public, dans les débuts, il devait y avoir des préjugés à combattre, comme l’idée que les femmes devraient rester à la maison pour s’occuper des enfants ?

G.T.– D’énormes préjugés ! Cela n’allait pas de soi dans les années 70 de revendiquer des garderies. C’était subversif. On faisait face à des préjugés tenaces contre les mères. On était des voleuses de jobs, des mauvaises mères, des irresponsables. Lutter pour le droit au travail des femmes, pour la reconnaissance des garderies, pour le droit des enfants à vivre des conditions de garde décentes et épanouissantes, accessibles à toutes les familles de toutes conditions, cela a impliqué un gros travail d’information, de sensibilisation de la population qui se traduisait par des conférences de presse, des lignes ouvertes à la radio, des articles dans les journaux, du porte à porte dans nos quartiers, des manifs.

F.G. – Il y a aussi des mères qui nous jalousaient parce qu’on pouvait garder notre enfant avec nous tout en exerçant un métier.

G.T.-B. – Dans le réseau actuel, est-ce qu’il reste quelque chose de l’esprit des garderies populaires ?

F.G. – La mobilisation est encore présente, mais elle s’est tournée vers l’amélioration des conditions de travail des éducatrices et des éducateurs, une très juste cause, j’en conviens. Je crois qu’une nouvelle mobilisation sera nécessaire pour obtenir ce réseau de garderies sans but lucratif qui est loin d’être complété pour le moment. Les places y sont convoitées par beaucoup de parents qui doivent se résoudre pour le moment à envoyer leurs jeunes enfants dans des garderies commerciales à but lucratif quand ils ne doivent pas tout simplement retarder leur retour au travail. Le réseau des centres de la petite enfance est bien structuré, le programme pédagogique est de qualité, le métier d’éducatrice s’appuie sur une formation de qualité. Cependant, même si on est passé d’une dizaine de garderies à plus de 500 CPE, c’est toujours nettement insuffisant pour répondre à la demande des parents. On devra toujours trouver une façon pour que les parents demeurent vigilants et impliqués dans la garderie de leurs jeunes enfants.

G.T. – Ce qui est resté de l’époque des garderies populaires, ce sont entre autres les programmes éducatifs qu’on a contribué à créer et qui sont enseignés dans les cégeps. Et ça paraît aujourd’hui chez les éducatrices qui ont complété leur diplôme d’études collégiales (DEC).

F.G. – C’est vrai. Le programme du Ministère est beau. Mais il faut l’appliquer, il ne peut rester juste un document.

G.T. – Comme le dit Francine, il est nécessaire de demeurer vigilants, afin de ne pas perdre ou de dénaturer ce modèle d’organisation, ses valeurs, sa mission.

  1. Guylaine Thauvette est organisatrice communautaire retraitée et Francine Godin est enseignante retraitée en Techniques d’éducation à l’enfance.
  2. CLSC : centres locaux de services communautaires.
  3. NDLR. « Au début des années 1970, le gouvernement fédéral instaure le programme Initiatives locales afin de financer des projets communautaires créateurs d’emplois. Entre 1972 et 1974, quelque 70 garderies sont ainsi mises sur pied, dont une trentaine à Montréal. Constituées pour la plupart en organismes sans but lucratif contrôlés par des parents usagers, ces garderies desservent des quartiers populaires, souvent défavorisés. Mais il est difficile d’assurer leur survie à long terme, les maigres subventions, renouvelables de six mois en six mois, ne visant qu’à payer les salaires. Comment assurer les coûts d’un loyer avec un tel mode de financement ? Outre l’insuffisance du financement, les règles d’émission des permis d’opération enferment ces garderies dans un inextricable cercle vicieux : Québec refuse d’accorder le permis sans qu’un financement à long terme ne soit assuré; Ottawa exige l’obtention du permis avant l’octroi d’une subvention. Cette situation est propice à la montée d’une grande insatisfaction. » Voir CSN, 30 ans déjà. Le mouvement syndical et le développement des services de garde au Québec. Les années 1970, <www.sttpem-csn.com/les-annees-1970-1e-partie/>.

Le parcours du livre Pour une écologie du 99 % : une contribution à l’éducation populaire écosocialiste

6 février 2023, par Rédaction
Le 21 septembre 2021 sortait notre ouvrage Pour une écologie du 99 %. 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme[1], coécrit avec Alain Savard. On peut concevoir ce livre comme (…)

Le 21 septembre 2021 sortait notre ouvrage Pour une écologie du 99 %. 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme[1], coécrit avec Alain Savard. On peut concevoir ce livre comme un projet d’éducation populaire aux perspectives anticapitalistes. D’abord essentiellement un objet de papier, ce livre a finalement trouvé au Québec un certain écho dans le débat public et dans le mouvement écologiste, ce qui nous a permis d’en transmettre oralement les principales idées. Dans cet article, nous préciserons quelles étaient les intentions de notre projet d’écriture et nous tenterons de réfléchir à la façon dont nos interventions ont été reçues. Nous dresserons un premier bilan de cette expérience pour mieux tracer l’avenir de la voie anticapitaliste du mouvement pour la justice climatique.

Les intentions du livre

Ce livre est le produit d’une double volonté : répondre aux besoins émergeant des débats du mouvement écologiste et intervenir pour insuffler à celui-ci une orientation anticapitaliste, en particulier dans le mouvement des grèves climatiques. Par le biais de notre implication au sein du collectif La Planète s’invite au parlement et du Front commun pour la transition énergétique, nous avons remarqué qu’une certaine confusion régnait dans le mouvement vert, en ce qui concerne des notions clés d’économie politique critique. Cette confusion a très certainement des conséquences sur les orientations politiques et stratégiques des militantes et militants pour le climat, de même que sur leurs organisations. Il nous semblait urgent de contribuer à lever ces ambiguïtés.

À notre connaissance, aucun livre n’avait réussi, ni par son argumentation ni par ses qualités de vulgarisation, à s’attaquer aux principaux mythes entourant le capitalisme et l’impossibilité de le remplacer. L’ouvrage What Every Environmentalist Needs to Know About Capitalism[2] de John Bellamy Foster et Fred Magdoff, au titre évocateur, fut l’une de nos inspirations et le point de départ de notre réflexion. Cependant, malgré sa volonté de vulgarisation, l’auteur nous paraissait reproduire les écueils des ouvrages universitaires : absence de dynamisme dans la forme et trop nombreuses citations apologétiques de Marx. À cela, il faut ajouter qu’il ne s’aventurait aucunement sur le terrain de la nécessaire planification démocratique de l’économie ni même sur les perspectives d’action politique.

L’objectif premier de notre ouvrage fut donc de rendre « digeste » et accessible au plus grand nombre une compréhension anticapitaliste de la crise écologique, de montrer qu’il était possible d’organiser notre économie autrement et de défendre les pratiques d’organisation politique les plus prometteuses en vue de dépasser le système économique actuel. Mettre de nouveau à l’avant le concept de « capitalisme » ne fut pas une mince affaire, comme en témoigne notre difficulté à faire parler de notre ouvrage plus largement dans les médias de masse, à l’exception de quelques entrevues[3].

Nous avons pensé notre projet comme un ouvrage de vulgarisation. Plutôt que de prendre notre propre univers théorique comme point de départ, nous sommes partis des termes mêmes avec lesquels notre public cible formule les problèmes. Le livre est structuré en chapitres qui traitent de différents « mythes », autant de lieux communs du débat écologiste actuel. Nous avons porté une attention particulière à la forme du livre, dans un souci d’accessibilité : production de nombreux graphiques et schémas, renvoi des notes en fin d’ouvrage, absence de références à de grandes autorités scientifiques afin de faciliter la transmission de nos idées. Nous avons également tenté de rester le plus proches possible du registre du dialogue argumentatif (argument-objection-réfutation). Nous avons cherché les occasions de démontrer la pertinence de notre perspective, en évitant le plus possible de supposer que notre lectorat était d’emblée favorable à nos idées. En fin d’ouvrage, nous avons également produit un glossaire des principaux termes techniques, une annexe sur les moyens de s’initier à l’engagement ainsi qu’une bibliographie commentée.

Sur le plan du vocabulaire, nous avons tenté de limiter les référents théoriques et les « étiquettes » du militantisme traditionnel. Trop souvent, celles-ci servent plus à renforcer le sentiment d’appartenance des convaincu·e·s qu’à élargir la masse critique nécessaire pour transformer la société. Étant donné que la gauche écologiste est dans une phase de (re)construction, nous avons cru bon sortir de l’entre-nous en privilégiant le partage du contenu plutôt que l’orthodoxie terminologique.

De surcroît, nous avons intégré une dimension artistique au projet grâce aux dessins de Clément de Gaulejac. Ceux-ci permettent de renouveler l’iconographie anticapitaliste traditionnelle en donnant à penser par un autre moyen que l’argumentation. Dans le livre, les dessins entrent en dialogue avec le texte et contrebalancent l’effet de lourdeur que pourrait ressentir le lectorat devant les forces qui constituent le capitalisme. En mettant en scène le Capital et le Capitaliste, deux personnages inséparables dignes d’une série comique, la lectrice ou le lecteur est encouragé à se moquer d’eux, parfois même avec dérision, et à les trouver ridicules, de sorte que lui-même puisse gagner en courage.

La réception et la diffusion des idées du livre

De manière générale, notre livre a connu un accueil enthousiaste à la fois dans les milieux militants de gauche et dans certains milieux institutionnels, scolaires et médiatiques. À la suite de sa publication, nous avons effectué une trentaine d’interventions publiques touchant au total plusieurs centaines de personnes sous la forme de conférences, d’entrevues dans les journaux ou à la radio, de participation à des événements dans les salons du livre ou dans les institutions scolaires, et par le biais de lettres ouvertes. La plupart de ces activités n’avaient pas été planifiées avant la publication et ont été le fruit de demandes suscitées par la lecture de notre ouvrage. D’autres interventions sont déjà prévues pour les mois à venir.

Alors que notre propos était d’abord destiné aux jeunes grévistes du climat, nous avons été agréablement surpris de la réception favorable de nos idées dans les cercles et lors d’événements destinés à un plus vaste public. Les nombreuses invitations dans les médias de masse, dans les salons du livre et dans les établissements scolaires, nous laissent croire que notre propos survient à un moment propice. Cela témoigne aussi d’une ouverture du débat politique et écologiste à des perspectives plus radicales, ouverture favorisée par les mobilisations de 2018 et 2019 en faveur de la justice climatique. Nous croyons que les écosocialistes doivent saisir cette occasion.

Notre ouvrage remet explicitement en question le capitalisme, c’est pourquoi nous avons été étonnés qu’il soit reçu de façon si positive. Dans le cadre de nos interventions, nous avons été frappés par l’absence de réactions négatives par rapport à notre posture clairement anticapitaliste. Nous avions appréhendé une certaine hostilité de la part du public, mais les questions provoquées par nos présentations ont surtout porté sur des aspects techniques : Que penser des voitures électriques ? de l’hydrogène ? du potentiel des énergies renouvelables ? ; sur des aspects stratégiques : Que faire des élections ? Faut-il envisager l’action directe ou des actions de sabotage ?; ou sur des aspects plus larges comme : Est-il trop tard pour agir ? Cependant le cadre de réflexion à l’intérieur duquel se sont déroulés les échanges fut a priori considéré comme légitime. Personne n’a formulé de défense explicite du capitalisme ni même la possibilité de le réformer. Peu de participantes et de participants se sont montrés sceptiques quant à la nécessité ou au désir de se doter d’un système économique socialement plus juste et écologiquement plus viable. Nous croyons que le cadrage « scientifique » (en référence à l’état des savoirs scientifiques) plutôt que militant de la question a facilité la transmission de certaines de nos idées.

La manière dont le livre a été reçu peut aussi être interprétée comme un indice de la crise de légitimité du capitalisme. Un récent sondage[4] vient corroborer cette crise de légitimité. Réalisé auprès de plus de 34 000 travailleuses et travailleurs répartis dans plus de 28 pays et conduit par la firme de communication Edelman, ce sondage rapporte que 56 % des répondants sont d’avis que « le capitalisme tel qu’il existe aujourd’hui fait plus de mal que de bien dans le monde ». Ces chiffres, qui montent à 69 % en France, à 75 % en Thaïlande et à 74 % en Inde, témoignent d’un désaveu clair du capitalisme. L’aggravation de la crise écologique joue probablement un rôle important dans cette nouvelle donne politique.

Notons tout de même que certains mythes ont été plus coriaces que d’autres à « déboulonner ». Nous avons rencontré des illusions bien enracinées, surtout celle que « la consommation détermine la production », mais aussi les idées néolibérales de la « souveraineté du consommateur » et de la « responsabilisation individuelle ». La persistance opiniâtre de ces idées a montré toute la force du travail idéologique dominant qui tend à individualiser les problèmes écologiques et sociaux.

En outre, lors de nos présentations, de nombreuses questions et commentaires du public témoignaient d’une forme de découragement et de désorientation politique. L’incapacité à penser aisément les voies de la résistance au capitalisme exprime bien la difficulté actuelle à penser l’action collective, conséquence probable d’une pratique sociale de plus en plus individualiste. L’absence de canaux politiques facilement accessibles pour l’implication citoyenne, notamment dans les syndicats, peut certainement en être tenue responsable.

Une éducation populaire à poursuivre dans le cadre de la lutte écosocialiste

Ce livre ne constitue pas une proposition théorique nouvelle, aucune idée originale n’y figure, à l’exception peut-être de quelques perspectives stratégiques. Il s’agissait avant tout d’une synthèse permettant aux idées écosocialistes d’étendre leurs frontières pour les diffuser dans l’espace public. Pour y arriver, nous avons opté pour un dépoussiérage de la rhétorique socialiste afin de la rendre plus attrayante dans sa forme, tout en préservant la force de ses arguments. Nous avons laissé à d’autres le travail d’exégèse qui cherche à prouver que Marx était vraiment écologiste, nous avons écarté le langage hermétique d’universitaires et l’autoréférentialité dérangeante. En parlant, par exemple, de « démocratie économique » et du « 99 % », nous avons tenté de jouer le rôle de passerelle entre le débat au sein du grand public et l’univers écosocialiste.

Nous pensons qu’il est nécessaire de renouveler et d’élargir le mouvement socialiste et de l’ancrer dans le XXIe siècle, en raison de sa faiblesse actuelle. La reconstruction d’un mouvement de masse a besoin que certaines idées pénètrent à nouveau la culture populaire. Cette pénétration ne peut se faire qu’en reprenant certains des codes culturels dominants et en les adaptant à la stratégie socialiste. Peut-être faudrait-il même considérer s’impliquer avec sérieux et professionnalisme dans la diffusion vidéo sur le Web, afin de rejoindre un plus large auditoire.

Notre stratégie peut se comprendre comme une forme de « populisme écologique ». Nous avons cherché à souligner l’antagonisme qui existe entre l’élite antitransition, le « 1 % », et le groupe du « 99 % ». D’un côté, une minorité, composée de criminels climatiques de l’industrie fossile et de leurs complices, est outrageusement responsable de la crise écologique. Elle s’acharne activement à ralentir ou à saboter les efforts populaires pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures. De l’autre côté, le groupe du 99 %, dont l’empreinte écologique est souvent involontaire ou contrainte, n’a qu’une responsabilité négligeable dans la crise climatique. Sans être sociologiquement homogène, le groupe du 99 % est susceptible de former une large coalition politique dans son opposition à l’élite.

Ce que nous appelons le populisme écologique est avant tout une stratégie rhétorique qui consiste à adopter un ton plus frondeur et à démasquer le rôle social de nos adversaires. Elle implique de penser nos actions et nos revendications en gardant en tête la dimension irréductiblement conflictuelle dans laquelle est engagé le mouvement pour la justice climatique. Son slogan pourrait être : « La culpabilité environnementale doit changer de camp ». En visant en priorité l’industrie fossile et en soutenant la nécessité de son expropriation et de sa fermeture définitive, nous croyons élargir une brèche déjà ouverte dans le débat public, en favorisant la diffusion de la critique anticapitaliste, notamment celle de la propriété.

La rédaction de notre livre ainsi que nos interventions s’inscrivent dans notre volonté de favoriser l’organisation par la base de mobilisations de masse plutôt que le lobbyisme et la concertation. Notre livre s’est révélé être une clé pour nous ouvrir les portes de nouveaux publics. Le bon accueil de notre discours nous fait croire qu’il est nécessaire de poursuivre ce travail d’éducation populaire et de persister dans cette voie.

La mise sur pied d’un camp annuel de formation écologiste, possiblement structuré autour du Front commun pour la transition énergétique, est une avenue à explorer. Ce camp aurait plusieurs avantages. Il permettrait de former le mouvement vert aux perspectives d’économie politique critique sur l’écologie. Il pourrait aussi servir de rassemblement convivial grâce aux échanges d’idées, au partage d’expériences et à la socialisation. Il serait enfin l’occasion de tisser des liens de confiance entre les participants et les participantes et de favoriser leur sentiment d’appartenance au mouvement écologiste, ce qui pourrait contribuer à augmenter leur niveau d’implication.

Par ailleurs, il faudrait élargir les grèves climatiques au-delà des institutions scolaires. Un travail important de réseautage et d’éducation populaire doit se poursuivre dans d’autres milieux de travail. Amorcée par les Travailleurs et travailleuses pour la justice climatique (TJC), cette voie devrait être considérée comme une priorité stratégique. Malheureusement, nous n’avons pas reçu beaucoup d’invitations à engager le débat avec des travailleuses et des travailleurs, syndiqués ou pas. Il nous faudrait faire davantage d’efforts en ce sens, en particulier, tisser des liens de confiance avec des employé·e·s des industries polluantes pour construire une stratégie de grève qui frappe au cœur des grandes corporations capitalistes et de leurs infrastructures fossiles actuelles, et pas seulement de leurs nouveaux projets d’investissement, par exemple GNL-Québec. C’est un défi immense et absolument urgent.

Notre livre se veut une modeste contribution en éducation populaire. Par la voie d’interventions surtout orales, nous avons pu faire rayonner nos idées là où elles n’auraient peut-être pas circulé. Chacune de nos démarches nous a permis d’agir concrètement pour que les idées écosocialistes s’emparent des masses et se constituent un jour en une force historique. Il faudra d’autres actions concrètes pour construire notre mouvement sur ce long chemin de la lutte pour la justice climatique et écologique.

Frédéric Legault, professeur de sociologie au Collège Ahuntsic et doctorant à l’UQAM et Arnaud Theurillat-Cloutier, professeur de philosophie au Collège Brébeuf et doctorant en sociologie à l’UQAM.


NOTES

  1. Publié par Écosociété à Montréal.
  2. Publié en 2011 par Monthly Review Press à New York.
  3. Il est significatif que sur le Web, dans la présentation écrite d’une de nos entrevues réalisées à la radio de Radio-Canada, on ait effacé le terme « capitalisme » du sous-titre de l’ouvrage.
  4. Edelman, Edelman Trust Barometer 2020, Global Report, 78 p.

Récit de trois mobilisations écologistes : que retenir pour favoriser la transition juste ?

4 février 2023, par Rédaction
Alors que la crise écologique préoccupe une partie de plus en plus importante de la population et que l’idée d’une transition juste tente de se faire une place dans l’espace (…)

Alors que la crise écologique préoccupe une partie de plus en plus importante de la population et que l’idée d’une transition juste tente de se faire une place dans l’espace public, qu’en est-il des luttes concrètes, à différentes échelles, permettant de favoriser un changement ? De l’opposition au mégacentre commercial Royalmount à la mise sur pied en pleine pandémie d’un réseau qui souhaite favoriser des candidatures écologistes au municipal, en passant par la création de comités citoyens contre les projets de mégaporcherie en région, nous proposons dans cet article un bref récit de ces luttes suivi d’une réflexion visant à déterminer à la fois leurs succès et leurs difficultés. Il s’agira également, dans une perspective critique et en vue de renforcer la mobilisation climatique, de s’interroger sur la capacité de l’action climatique à revêtir une dimension plus sociale susceptible de rejoindre une plus grande partie de la population.

Contexte

Avant de procéder à notre récit, rappelons dans quel contexte se sont déroulées ces expériences de mobilisation qui ont débuté à l’automne 2019. Vingt-sept septembre 2019, le collectif La Planète s’invite au Parlement organise une manifestation historique dans les rues de Montréal avec la présence remarquée de Greta Thunberg. La mobilisation pour le climat bat son plein et s’enracine notamment dans le milieu de l’éducation avec les grèves étudiantes, particulièrement des élèves du secondaire, ainsi qu’avec la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES) en enseignement supérieur. Outre ces nouveaux réseaux, le mouvement écologique québécois est multiple et ancré historiquement, avec pour preuves notamment les dizaines de groupes qui se sont ralliés depuis 2015 au Front commun pour la transition écologique et à sa feuille de route vers la carboneutralité, le projet Québec ZéN (zéro émission nette). Les expériences exposées ici s’inscrivent donc dans un ensemble beaucoup plus large de mobilisation.

Ces expériences se situent également dans un contexte de révolution numérique qui redéfinit les stratégies des acteurs sociaux comme le démontrent les recherches de Mireille Lalancette et collaborateurs[1]. Du Printemps érable au Printemps arabe, en passant par le mouvement des Indignados en Espagne ou du Tea Party aux États-Unis, leurs travaux permettent de mieux décrypter ce qui est constitutif de ces mouvements sociaux pour lesquels l’utilisation des réseaux sociaux a été très importante. La croissance fulgurante de la possession d’un appareil mobile couplée à l’explosion de l’utilisation des réseaux sociaux a redéfini les modes d’interaction au sein de la société civile. La révolution numérique a eu des effets directs sur la sphère médiatique ainsi que sur la vie démocratique, et il en est de même en ce qui concerne l’implication citoyenne. Les acteurs considérés comme traditionnels, tels que les partis politiques, les groupes communautaires, les syndicats et les organisations patronales, ne sont plus seuls à être capables de se faire entendre dans la sphère publique. Les nouveaux outils technologiques à la disposition de tout un chacun permettent en effet d’interpeller directement la population ainsi que les élites et de faire évoluer les préoccupations politiques. Les médias sociaux ont pu donner une voix à des groupes minoritaires comme les Premières Nations, avec Idle No More, ou favoriser le débat public sur des sujets tabous comme les agressions sexuelles avec le mouvement #MoiAussi (#MeeToo). Comme le notent Lalancette et coll., cela a permis à plusieurs mouvements sociaux d’être plus inclusifs, plus spontanés, mais également plus décentralisés que les mobilisations traditionnelles. Ce type d’organisation, qui peut encourager la démocratie directe et la participation, présente toutefois son lot de contreparties comme le fait d’être très fragmenté, de manquer de cohésion ou de frôler « l’égo-militantisme ». Cette nouvelle réalité permet aussi de favoriser des regroupements réactionnaires…

Enfin, une troisième perspective, proposée par le philosophe Bruno Latour dans son Mémo sur la nouvelle classe écologique accompagnera notre récit. Selon ce dernier :

On assiste à une véritable recomposition, avec l’émergence de nombreuses contradictions à l’intérieur des anciennes classes. Nous ne sommes plus certains de la classe à laquelle nous appartenons, sous ce nouveau régime climatique. Il y a maintenant des situations où les gens qui étaient unis par la notion de classe sociale se trouvent désormais désunis par la question écologiste[2].

Il s’agira donc, dans une perspective écosocialiste, d’utiliser cette grille de lecture proposée notamment par Latour pour tirer certaines conclusions afin de renforcer la capacité d’action des groupes sociaux qui agissent dans l’écosystème écologiste.

Royalement contre Royalmount

Annoncé depuis 2015, le projet du mégacentre commercial Royalmount, qui a fait beaucoup parler de lui dans les médias au cours des dernières années, a rencontré de l’opposition. Projetée au coin des autoroutes 15 et 40 sur le territoire de Ville de Mont-Royal, une ville défusionnée sous le gouvernement libéral mais située en plein cœur de Montréal, la construction de ce centre commercial est planifiée sur une superficie de plus de 2 millions de pieds carrés pour des investissements de plusieurs milliards de dollars. Comme le mentionnait le président d’ATTAC-Québec, Claude Vaillancourt, le 4 mars 2020 :

En suivant la piste de l’argent, on se lance dans un parcours révélateur. Carbonleo s’associe à L. Catterton Real Estate (LCRE), basé au Connecticut, « la plus grande entreprise de placements privés orientés vers les biens de consommation au monde ». L. Catterton est partie prenante de l’une des plus grandes firmes internationales du luxe, LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy), dont l’actionnaire majoritaire est celui qui serait en ce moment l’homme le plus riche du monde, Bernard Arnault[3].

Royalmount, c’est donc une histoire de gros chiffres : 170 commerces comprenant des hôtels et un parc aquatique, 5000 habitations pouvant accueillir 10 000 personnes (mais aucun logement social…), une salle de spectacle, 9000 places de stationnements (12 000 prévues au départ) pour un total de plus de 20 000 millions de visites par année ! Alors que le nombre de déplacements quotidien dans le secteur est estimé à 140 000 par un rapport de la professeure et urbaniste Florence Junca-Adenot publié au printemps 2019, le projet en amènerait près de 94 000 supplémentaires. Le caractère pharaonique du projet est donc clair, ainsi que son impact sur cet espace urbain déjà fortement congestionné.

Le promoteur Carbonleo a fait face dès le début à une opposition et tente depuis des années de donner un visage vert au projet comme on peut aisément l’observer en visitant le site Web de ce dernier : bâtiments écoénergétiques, récupération de l’eau de pluie, murs végétalisés, promenades urbaines, etc. L’indécence va même jusqu’à présenter Royalmount comme favorisant « le luxe pour tous » (sic). Il faut donc comprendre que les promoteurs sont passés à côté du livre de Hervé Kempf justement intitulé Comment les riches détruisent la planète[4]. Les images virtuelles en trois dimensions présentent des arbres venant d’être plantés, mais déjà matures alors qu’en dessous le gigantesque stationnement disparait. Une passerelle surplombant l’autoroute 15 et donnant accès au métro est programmée, mais il a fallu des années de critiques avant que le promoteur accepte de payer la facture. De plus, et c’est bien le cœur du problème, on privatise les profits générés par ce projet alors que les externalités négatives liées à la congestion, à la baisse de la qualité de l’air ou encore à la dévitalisation d’autres espaces du centre-ville seront assumées par l’argent public.

Pour bien comprendre l’histoire de l’opposition à Royalmount, il faut savoir que la ville de Montréal a tout d’abord tenté de s’y opposer officiellement en organisant une très intéressante commission menée par le conseiller municipal Richard Ryan. Ces travaux, qui ont abouti au début de l’année 2019 et dont les mémoires sont encore accessibles, ont recommandé un moratoire sur la poursuite du projet en raison de ses effets négatifs : circulation et pollution, compétition malsaine avec le centre-ville de Montréal, absence de logements sociaux, etc. Toutefois, et c’est en partie là que réside la complexité du cadre légal entourant ce projet, le terrain fait partie de Ville de Mont-Royal et non de Montréal, ce qui a fait en sorte de limiter fortement les pouvoirs de la métropole[5]. C’est ce qui nous amènera plus tard à intervenir auprès du conseil municipal de Ville de Mont-Royal, mais également auprès de la ministre Chantal Rouleau, responsable de la Métropole et ministre déléguée aux Transports, pour ce qui est des aspects des autoroutes 15 et 40.

Alors que de nombreux groupes, notamment Vivre en ville et Coalition climat Montréal, se sont mobilisés pour dénoncer ce projet, l’absence de possibilités d’intervention de la ville de Montréal a fini par en décourager plusieurs. S’inspirant de la lettre ouverte « Dans ces conditions, c’est Royalement non ! » publiée dans La Presse le 4 février 2019 par un collectif de signataires dont plusieurs groupes écologistes, le regroupement Royalement contre Royalmount a été mis sur pied à l’automne 2019.

Né d’une initiative citoyenne, et donc sans ressources, le groupe s’est tourné vers les réseaux sociaux qui, dans un premier temps, ont constitué une véritable clef de voûte. Malgré les critiques justifiées envers les GAFAM, il faut reconnaitre l’intérêt de la création d’un groupe Facebook pour amorcer une mobilisation : plus de deux adultes québécois sur trois disposent d’un compte Facebook et la programmation des algorithmes de Facebook favorise les publications de groupes aux dépens des publications de pages. Les interactions virtuelles permettent également d’entrer rapidement en contact avec les personnes responsables d’autres groupes ou pages, ce qui fut le cas avec un groupe de citoyennes et citoyens critiques de l’administration municipale de Mont-Royal. Ainsi, en publiant quotidiennement des actualités, des références, des images et des commentaires, le groupe a rassemblé plus 400 membres en quelques mois, ce qui a permis de relancer la mobilisation contre le projet.

La mobilisation a aussi été rendue possible et crédible grâce à l’importante documentation produite préalablement, mais également grâce au soutien de groupes dont l’implication est passée du virtuel au présentiel. Il y eut l’organisation de rencontres des personnes intéressées, puis la planification d’une action coup d’éclat au début de décembre. Cette dernière a ciblé le conseil municipal de Mont-Royal, un lieu décisionnel ayant encore des capacités d’action, et demanda l’arrêt du projet sous le slogan On ne veut pas se faire passer un sapin. À partir de cet événement, la couverture médiatique a permis de rendre plus visible Royalement contre Royalmount[6]. Au début de l’année 2020, la ministre Rouleau a accepté une rencontre qui avait pour objectif de la sensibiliser à nouveau sur l’impact du projet sur les infrastructures publiques sous la responsabilité du gouvernement provincial. Royalement contre Royalmount avait aussi organisé une mobilisation publique planifiée pour mars 2020… annulée pour cause de pandémie et mettant un terme à cette phase de la mobilisation. Il y eut une certaine réduction de la superficie du centre commercial après la relance postpandémique, mais, surtout, les élections municipales du 7 novembre 2021 ont fait élire une nouvelle équipe à Mont-Royal qui a fait campagne notamment contre Royalmount et qui conserve le pouvoir sur le développement résidentiel dans ce secteur.

Vague écologiste au municipal

La dernière campagne des élections municipales s’est déroulée dans le contexte très particulier de la pandémie. La mise sur pied du mouvement Vague écologiste au municipal a été tout autant particulière, car ce mouvement s’est constitué et développé entièrement en ligne. Créé à la fin de l’année 2020 et d’abord informel, il visait à encourager puis à soutenir les candidatures de personnes écologistes lors des élections du 7 novembre 2021. « Notre réseau vous fournira des outils, des formations, des espaces de réseautage et de partage pour vous soutenir dans cette aventure de démocratie locale. Formez ou rejoignez une équipe de soutien locale, ou présentez-vous comme personne candidate aux élections municipales de 2021 », voici l’objectif tel que défini sur leur site Internet[7].

Si le syndrome « pas dans ma cour » est souvent à l’origine des mobilisations citoyennes, la bougie d’allumage de la vague écologiste repose davantage sur un ralliement de personnes déjà mobilisées autour des enjeux écologiques et qui ont été regroupées une première fois par Carole Dupuis, membre du comité de coordination du Front commun pour la transition énergétique et militante de longue date. À la suite d’un article qu’elle avait publié dans la revue À bâbord! sur l’importance de mobiliser les collectivités locales pour lutter contre le changement climatique[8], nous l’avons interpellée pour savoir si un regroupement écologiste intermunicipal existait au Québec. Elle a alors mobilisé son réseau par une première rencontre virtuelle à laquelle participaient notamment des personnes ayant déjà entrepris le même type d’initiative dans la municipale régionale de comté (MRC) de Brome-Missisquoi ainsi que d’autres militants écologistes. Partant d’un constat commun concernant le potentiel des municipalités pour favoriser la transition énergétique, un groupe s’est constitué et a développé ce qui deviendra la vague écologiste au municipal : déclaration de principe, formations, sorties médiatiques, site Web, page et groupe Facebook.

Le groupe a d’abord cerné plusieurs enjeux, dont la très grande différence entre la dynamique de la politique municipale des grandes villes et celle des villages. Dans les villes de moins de 5000 habitants, les partis ne sont pas autorisés contrairement aux grandes villes. De plus, la politique municipale n’a pas bonne presse, surtout après la Commission Charbonneau; les taux de participation y sont faméliques, les femmes et les jeunes minoritaires et plus de la majorité des élu·e·s le sont par acclamation[9]. Ce palier de gouvernement détient pourtant un potentiel important : mobilité, gestion des déchets, démocratie participative, etc. Cependant, si on observe un intérêt et un certain renouvellement dans les grandes villes, notamment par la victoire de plusieurs femmes écologistes à leur tête, l’implication bénévole et la faible culture démocratique dans les plus petites villes créent encore un effet repoussoir en particulier pour les femmes et les plus jeunes.

Quoiqu’il en soit, il apparaissait indispensable aux personnes militantes d’agir à la fois pour faire face à l’urgence climatique et également au manque de vitalité de la démocratie municipale. Le défi était de taille et les moyens limités. Toutefois, s’il a d’abord fallu bien déterminer les limites imposées par l’encadrement légal dans lequel notre action politique pouvait s’exercer, ce qui a rendu possible ce projet, c’est bien l’expérience de mobilisation, de formation ou de communication des personnes impliquées dans différentes sphères de la société (mouvements sociaux, écologiques, syndicaux, communautaires ou universitaires), notamment Jonathan Durand Folco qui est devenu co-porte-parole avec Marie-Ève Bélanger-Southey. Dans un laps de temps limité et de façon bénévole, le collectif a dû à la fois développer une structure de prise de décision, effectuer le recrutement de candidates, de candidats, de bénévoles et organiser des activités de formation, tout cela à distance !

Quant à la couverture médiatique et aux résultats obtenus de la part de près d’une centaine d’élu·e·s se réclamant de la Vague[10], nous pouvons constater un certain succès de cette initiative originale. Nous devons toutefois rappeler que cette dernière s’inscrit dans une dynamique plus large du mouvement écologiste au Québec. Les outils numériques et les médias sociaux, largement utilisés, ont permis une flexibilité importante. Par contre, au regard de la très faible participation au scrutin (38 %), de l’importance du nombre d’élu·e·s sans opposition (62 %), du faible nombre de femmes (35 %) et de jeunes élu·e·s (âge médian des élu·e·s : 55 ans) sur l’ensemble des 8062 postes en élection au sein des municipalités, on ne peut que constater l’ampleur du travail qu’il reste à faire. L’importante sensibilité écologiste des mairesses de Montréal, de Longueuil et de Sherbrooke ainsi que celle du maire de Québec, tout comme les prises de position sur le climat de l’Union des municipalités du Québec[11], peuvent cependant faire naitre un certain espoir. De l’espoir, il en faut, mais il faut surtout un renforcement à la fois des compétences municipales et des espaces de consultation citoyenne, au regard de l’enjeu des mégaporcheries au Québec !

Mégaporcherie, non merci !

À l’été 2020, dans la municipalité du Canton de Valcourt en Estrie, une citoyenne lance un cri du cœur au Téléjournal. Elle vient d’apprendre par un avis de sa municipalité régionale de comté du Val-Saint-François qu’une « consultation publique » se tiendra concernant l’installation d’une mégaporcherie de 3996 (et non 4000) porcs à quelques kilomètres de son domicile. D’autres résidentes et résidents la contactent, elle organise une rencontre sur son terrain alors que la crise sanitaire est en cours. Un comité citoyen se forme et s’organise notamment par les réseaux sociaux[12]. La consultation qui devait d’abord se faire à distance se tiendra finalement en présence, non sans une tension certaine. Les médias couvrent le sujet[13], les élu·e·s locaux écoutent sagement, le producteur, ses agronomes et le ministère de l’Environnement expliquent que tout est fait selon les normes et que le projet est déjà accepté. Le rapport de consultation est rédigé, puis déposé au conseil municipal qui l’adopte et délivre le permis de construction. Pendant ce temps, l’émission de télévision de Radio-Canada, La semaine verte, produit un reportage sur nos lacs et nos rivières en danger[14]

En avril 2021, même MRC, même type de projet, même processus, mêmes frustrations… Malgré une demande d’enquête de la part du Bureau d’audience publique sur l’environnement (BAPE), car les deux projets rassemblés de 3996 porcs dépassaient le nombre de 4000 porcs permettant de réclamer une telle enquête, le ministre de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques (MELCC) refuse. Recevant l’appui de l’Union paysanne, puis de l’agronome lanceur d’alerte Louis Robert, une majorité de conseillers municipaux résistent et reportent l’adoption du permis de construire. Comme résultat, ils reçoivent une mise en demeure à leur domicile de la part du promoteur qui les force à adopter le document ! Il y a une seule petite consolation : à travers la MRC, les maires demandent au gouvernement une révision du processus de consultation, mais la demande n’a pas encore trouvé écho…

Ces histoires locales sont malheureusement loin d’être uniques sur le territoire du Québec et dans le temps. Récemment, un nouveau comité citoyen s’est formé dans un autre petit village de la Mauricie[15]. L’histoire rurale québécoise a été marquée par de très nombreuses oppositions à la multiplication des porcheries, notamment à la fin des années 1990. Cette période, durant laquelle la production est passée de moins de 5 millions de porcs à plus de 7 millions, correspond en effet à celle où, sous l’impulsion du premier ministre péquiste Lucien Bouchard et la montée du libre-échange, le Québec a mis en place des politiques agricoles pour soutenir le développement de la filière porcine en vue des exportations qui représentent 70 % de la production. Les contestations se structureront particulièrement autour de la fondation de l’Union paysanne en 2001, et elles seront publicisées largement par le documentaire Bacon du cinéaste Hugo Latulippe, puis par l’ouvrage collectif Porcheries![16] en 2007. C’est finalement le ministre de l’Environnement du même parti politique, qui décrétera un moratoire de la production de 2002 à 2005 et commandera un rapport du BAPE.

Près de 20 ans plus tard, alors que la crise sanitaire a mis en avant-scène la fragilité de nos systèmes d’échanges commerciaux et de production, l’attrait pour l’autonomie alimentaire et la consommation locale s’est accentué. À l’échelle internationale, le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est à nouveau alarmant et le rapport de 2021 de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation porte un titre qui parle de lui-même : Des systèmes au bord de la rupture.

C’est dans ce contexte que la coalition Mégaporcherie, non merci! est née. Ralliant les comités citoyens mobilisés, particulièrement par les réseaux sociaux, ainsi que les organisations structurées sur les enjeux agricoles (Union paysanne, Eau secours, Fondation Rivières, Victimes des pesticides au Québec et Vigilance OGM), la coalition a publié un rapport, Une autre agriculture est possible, à la fin de l’hiver 2022 qui a été bien couvert par les médias[17] et qui a été suivi de plusieurs rencontres avec le cabinet du ministère de l’Environnement.

Pistes de réflexion et d’action pour le nouveau régime écologiste

Que ce soit pour la coalition Mégaporcherie, non merci ! ou pour toutes les initiatives militantes que l’on pourrait qualifier de « réseau informel », le principal défi consiste à rester actives dans le temps. Souvent créés en réaction et dans l’urgence, les regroupements citoyens bénévoles s’apparentent parfois à des feux de paille. Il s’avère en effet très difficile de continuer à mobiliser lorsque les obstacles s’additionnent. À l’inverse, les organisations structurées, ayant généralement des personnes permanentes à leur emploi, demeurent plus stables et développent de l’expertise dans des domaines clefs (juridiques, médiatiques ou politiques). Elles sont cependant souvent moins mobilisatrices, car plus prudentes, mais également parce qu’elles doivent utiliser une partie de leurs ressources, en temps et argent, pour faire fonctionner la vie démocratique interne plutôt que pour faire connaître publiquement les revendications. Dans les trois cas que nous avons exposés ici, seul le dernier réunit encore des militantes et des militants actifs. Dans tous ces cas cependant, il y a une collaboration entre des individus et des organisations pérennes qui poursuivent leur implication.

Ces exemples d’implication démontrent également que l’engagement à l’échelle locale constitue un espace d’action qui apparaît plus significatif pour une plus large partie de la population. Bien que les compétences des autorités municipales soient limitées, les mobilisations contre Royalmount ou contre les mégaporcheries ont toutefois provoqué des rencontres avec les responsables ministériels provinciaux notamment parce que plusieurs élu·e·s demeurent plus sensibles aux critiques et aux revendications des citoyennes et des citoyens qui les élisent. Deux mouvements se développent d’ailleurs actuellement pour favoriser les mobilisations locales, soit le Réseau Demain le Québec de la Fondations David Suziki et le Front commun pour la transition énergétique, ce qui nous amène à penser que le palier local semble porteur pour les mobilisations en faveur de la transition écologique. Même si l’échiquier politique provincial n’a pas l’air de virer au vert comme le souhaite la coalition du même nom, la mobilisation écologique au Québec demeure relativement importante, ce qu’a démontré la mobilisation de la Planète s’invite au parlement, un réseau informel qui a été partie prenante avec la Vague écologiste au municipal et qui continue d’être actif.

Comme nous l’avons mentionné en introduction, c’est notamment en s’appuyant sur les outils numériques que plusieurs mobilisations sont rendues possibles. Toutefois, si le numérique peut soutenir les actions des groupes informels, ces outils ont leurs contraintes. Ils nous permettent en effet d’intervenir uniquement dans la limite de nos bulles algorithmiques et, plus encore, ils ne réparent en rien la fracture numérique qui exclut une partie de la population de cette sphère du débat social. C’est sans doute une des raisons qui expliquent que la mobilisation citoyenne écologiste a de la difficulté à lever dans l’ensemble des classes sociales. Pourtant, dans presque tous les cas, les revendications environnementales rejoignent les préoccupations de la population en s’opposant à des entreprises privées très lucratives et peu respectueuses du bien commun, par exemple Royalmount : en plus de vouloir créer des magasins de luxe et des espaces de loisir pour les touristes, les logements prévus sont loin d’être des logements sociaux ! Dans le cas des mégaporcheries, il s’agit de combattre l’accaparement des terres et des fermes par quelques gros joueurs de l’industrie agroalimentaire. C’est la vitalité des territoires et le tissu social qui en dépendent alors que le nombre de fermes ne cesse de diminuer. Malheureusement, les alliances entre des groupes plus favorisés et militants écologistes et des groupes sociaux plus défavorisés sont difficiles. L’exemple des gilets jaunes en France, une opposition contre une taxe carbone, l’illustre bien. On peut toutefois constater que toutes ces dynamiques participent à la recomposition des alliances de classe ou à ce que Latour appelle le nouveau régime écologique. Par exemple, les résidentes et résidents privilégiés de Mont-Royal se sont retrouvés à militer à côté de personnes impliquées dans la lutte pour des logements sociaux à Montréal. Même si leurs intérêts et objectifs étaient différents, l’enjeu écologique à l’origine de la mobilisation a pu créer d’improbables rencontres. Il en est de même pour les enjeux liés à l’agriculture, car les solidarités ne sont pas aussi homogènes que ce que le monopole de l’Union des producteurs agricoles (UPA) voudrait nous faire croire. De nombreux agriculteurs, dont la ferme est de taille plutôt moyenne, comprennent bien comment les grands consortiums les prennent en étau et se montrent sensibles aux préoccupations environnementales. Récemment, ce sont les éleveurs de porcs indépendants eux-mêmes qui ont décrété un moratoire sur les nouveaux élevages, et ce, en réaction au quasi-monopole de la compagnie Olymel sur l’abattage !

Si les mobilisations écologiques ont de la difficulté à se maintenir dans le temps et demandent une implication bénévole considérable, de telles mobilisations sont indispensables pour démontrer que l’argent n’est pas tout-puissant, et aussi parce qu’une opposition citoyenne réussit souvent à limiter les effets catastrophiques de certains projets tant sur le plan écologique que social. Ces mobilisations sont également créatrices de liens sociaux et d’expertises qu’il ne faudrait surtout pas négliger et qui sauront certainement s’exprimer à l’occasion de la prochaine campagne électorale municipale.

D’ici là, une hypothèse à envisager serait l’adhésion des comités issus de luttes locales à un large regroupement tel que le Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ). Principal regroupement des organisations écologiques, syndicales, communautaires et étudiantes sur le front de la lutte climatique, plus de 85 organisations en font déjà partie, le FCTÉ fédère aussi plusieurs comités citoyens locaux issus des luttes du début des années 2010 contre le pipeline Énergie Est ou contre l’exploration gazière à fracturation hydraulique. Ce serait le lieu idéal pour créer de larges alliances sociales et trouver les appuis politiques et techniques essentiels à la survie des luttes écologistes locales tout en leur donnant la résonance dont elles ont besoin. D’ailleurs, le réseau de la Planète s’invite au parlement s’est joint à ce front commun dès 2019 et travaille de concert avec des organismes communautaires et étudiants pour dynamiser les mobilisations climatiques tant locales que nationales.

D’ici là, une hypothèse à envisager serait l’adhésion des comités issus de luttes locales à un large regroupement tel le Réseau Demain le Québec ou le Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ). Ce dernier est d’ailleurs le principal regroupement des organisations écologiques, syndicales, communautaires et étudiantes sur le front de la lutte climatique, plus de 85 organisations en font déjà partie. Il fédère aussi plusieurs comités citoyens locaux issus des luttes du début des années 2010 contre le pipeline Énergie Est ou contre l’exploration gazière à fracturation hydraulique. Il pourrait constituer le lieu idéal pour créer de larges alliances sociales et trouver les appuis politiques et techniques essentiels à la survie des luttes écologistes locales tout en leur donnant la résonance dont elles ont besoin. Le réseau de la Planète s’invite au parlement s’est joint à ce front commun dès 2019 et travaille de concert avec des organismes communautaires et étudiants pour dynamiser les mobilisations climatiques tant locales que nationales.

Pierre Avignon, conseiller politique et militant écologiste.


NOTES

  1. Vincent Raynauld, Mireille Lalancette et Sofia Tourigny-Koné, « Political protest 2.0 : social media and the 2012 student strike in the Province of Quebec », French Politics, vol. 14, n° 1, 2016, p. 1-29.
  2. Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique. Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même, Paris, La Découverte/Empêcheurs de penser en rond, janvier 2022.
  3. Claude Vaillancourt, « Royalmount, lieu de luxe, d’écoblanchiment et d’exclusion », Le Devoir, 4 mars 2020.
  4. Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007.
  5. De manière encore plus précise, alors que la partie commerciale dépend d’autorisations du conseil d’agglomération, l’aspect résidentiel appartient à la Ville de Mont-Royal.
  6. « Nouvelle action citoyenne contre le projet Royalmount lundi », Métro, 16 décembre 2019 ; « Royalmount : des opposants frustrés de se faire passer un sapin », TVA Nouvelles, 17 décembre 2019 ; « Royalmount opponents crash T.M.R.’s last city council », The Gazette, 17 décembre 2019 ; « Mégaprojet Royalmount : le troisième lien de Montréal », La Presse, 5 janvier 2020 ; « Royalmount revu et corrigé mais toujours aussi controversé », Le Devoir, 26 février 2020.
  7. <https://vagueecologistemunicipal.com/:Vague écologiste au municipal – Un réseau pour l’émergence de candidatures écologistes>.
  8. Carole Dupuis, « Collectivités territoriales. Champ de lutte pour un avenir viable », À bâbord!, n° 86, décembre 2020.
  9. Données statistiques relatives à l’élection générale municipale 2021 : <www.electionsmunicipales.gouv.qc.ca/candidatures-resultats-et-statistiques/>.
  10. « Une “Vague écologiste” s’invite aux élections municipales », La Presse, 4 avril 2021 ; « Une centaine de candidats à travers le Québec pour un mouvement écologiste municipal », Le Devoir, 10 août 2021 ; « Des écologistes prennent d’assaut les élections municipales », Le Soleil, 8 octobre  2021 ; « Des écologistes qui veulent investir les hôtels de ville  », La Voix de l’Est, 10 septembre 2021 ; « Des candidats écologistes portés au pouvoir dans les municipalités du Québec », Radio-Canada, 13 novembre 2021.
  11. UMQ, Adaptation aux changements climatiques. L’UMQ lance un guide à l’intention des municipalités, communiqué, 28 mars 2022. Voir également : <https://umq.qc.ca/dossiers/environnement/>.
  12. Pour en savoir plus sur le comité citoyen du Val-Saint-François, consulter le groupe public Facebook, Vers un Val Vert.
  13. Jean-François Desbiens, « Valcourt : un projet de mégaporcherie fait des inquiets », Journal de Montréal, 9 septembre 2010.
  14. Claude Labbé et Pier Gagné, « Lacs en danger. Activités humaines et changements climatiques menacent nos plans d’eau », Radio-Canada, 4 décembre 2021.
  15. Geneviève Beaulieu-Veilleux, « Saint-Adelphe : un imposant projet de porcherie suscite des questionnements », Le Nouvelliste, 23 décembre 2021.
  16. Denise Proulx et Lucie Sauvé (dir.), Porcheries ! La porciculture intempestive au Québec, Montréal, Écosociété, 2007.
  17. « Gérer les porcheries par bassins versants », La Presse, 22 mars 2022 ; « Si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique va s’occuper de toi! : un rapport pour transformer l’industrie porcine », Le Nouvelliste, 22 mars 2022 ; « La coalition Mégaporcherie, non merci! publie un portrait critique de l’industrie porcine », La Tribune, 22 mars 2022.

Les mouvements pour la justice climatique après la COP26

29 janvier 2023, par Rédaction
Deux approchesLe rapport aux institutionsDe

Le réchauffement climatique ainsi que la perte de la biodiversité liée aux activités humaines dirigent la planète vers une sixième phase d’extinction massive et constituent les plus grands défis auxquels l’humanité n’ait jamais eu à faire face. Si la conscience de ces défis est aujourd’hui acquise chez une grande majorité de la population et le climatoscepticisme désormais marginal, elle n’a pour autant pas entraîné, jusqu’à tout récemment, de mobilisations à la hauteur de ces enjeux. Cela fait pourtant plus d’un siècle que des scientifiques savent, et le disent, que l’utilisation massive des combustibles fossiles conduira inéluctablement à un important réchauffement du climat. De plus, le caractère anthropique du réchauffement climatique fait consensus dans la communauté scientifique depuis les années 1970. Les atteintes à l’environnement associées au développement non contrôlé du capitalisme industriel sont dénoncées dès le XIXe siècle. Au demeurant, cette prise de conscience ne s’est jamais limitée aux seul·e·s scientifiques ou aux militantes et militants écologistes. En 1972, l’année où les Nations unies organisent le premier « Sommet de la Terre », le Club de Rome, dont les membres ne sont en rien des économistes hétérodoxes, publie un rapport[1] sur les limites de la planète et l’impossibilité d’une croissance sans fin.

Devant ces défis, des mouvements de défense de l’environnement et de la nature se créent très tôt, dès la fin du XIXe siècle dans le cas du Sierra Club aux États-Unis ou des sociétés de protection des oiseaux en Grande-Bretagne, puis tout au long du XXe siècle sur tous les continents. La parution de l’ouvrage fondateur de Rachel Carson, Printemps silencieux, en 1962, contribuera à diffuser l’idée que nous faisons face à des bouleversements catastrophiques provoqués par le mode de vie occidental. En 1970, deux sénateurs étatsuniens, un démocrate et un républicain, organisent la première journée mondiale de la Terre ; plus de 20 millions de personnes, soit 10 % de la population des États-Unis à l’époque, prendront part à ce « Earthday » et participeront à des manifestations, des sit in, etc. Mais sur la question spécifique du changement climatique, il faudra attendre ces toutes dernières décennies pour voir émerger des mouvements un tant soit peu importants.

La protection de l’environnement et de la biodiversité peut se décliner à différents niveaux et à partir de différents objets et les groupes militants peuvent gagner des victoires locales et sectorielles. À l’inverse, les seules victoires locales possibles sur la question du climat concernent des infrastructures spécifiques. Les progrès dans les pays ou régions qui ont vu leurs émissions de gaz à effet de serre reculer sont totalement invisibles, noyés dans l’évolution globale d’un changement climatique planétaire.

Deux approches

Le fait que deux approches très différentes de la construction d’un mouvement sur la crise climatique s’opposent amplifie les difficultés.

La première approche consiste à aborder le problème dans sa dimension mondiale, voire globale. Elle vise à provoquer une prise de conscience la plus large possible à partir de faits scientifiques, pour que tout le monde s’entende et agisse de concert. Le changement climatique représente un défi tellement important qu’il transcende les clivages qui traversent nos sociétés, et il faut par conséquent rallier le plus de monde à la nécessité d’adopter des mesures ambitieuses. Ce choix peut déboucher sur des orientations stratégiques différentes. Les grandes ONG actives depuis plusieurs décennies, tout comme les mouvements plus récents engagés dans des actions radicales à l’instar d’Extinction Rebellion ou encore le mouvement mondial des grèves du climat partagent l’idée qu’il est primordial « d’écouter la science » et qu’il serait possible de construire une vaste alliance pour le climat. Cette dernière pourrait, dans certains cas, comprendre de grandes entreprises et des directions politiques.

La seconde approche est privilégiée par des mouvements dont l’objectif est de s’assurer que les peuples et les communautés « en première ligne » puissent défendre leurs moyens d’existence (forêts, rivières, mangroves, océans, etc.) qui sont accaparés ou détruits par le réchauffement climatique, l’extractivisme ou encore l’agriculture industrielle. Ces mouvements se rencontrent sur tous les continents, dans les pays du sud bien sûr, mais aussi dans ceux du nord, en France par exemple, où on retrouve des luttes contre l’exploitation du gaz de schiste ou contre les projets d’infrastructures, comme le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ou la ligne à grande vitesse (LGV) au Pays basque. Ces mouvements ne se sont pas construits à partir de la question climatique, mais à partir de revendications très concrètes. Ils se mobilisent autant contre l’industrie fossile que contre les programmes de compensation carbone (notamment le programme des Nations unies REDD+[2]), autant pour la reconnaissance d’une dette écologique que pour les droits des peuples et tribus autochtones. Leur insertion dans le mouvement pour la justice climatique s’est faite pour des raisons pragmatiques : trouver des alliés et des réseaux qui peuvent soutenir leurs revendications; et surtout, ils sont convaincus que les problèmes qu’ils soulèvent, la déforestation et l’extractivisme, sont au cœur du système économique responsable du changement climatique.

Cette tension entre deux approches, l’une ancrée dans des luttes concrètes et le plus souvent locales, l’autre portant une vision globale, mais souvent déconnectée des réalités vécues par les populations affectées, traverse différentes périodes historiques. Nous pouvons remonter à l’émergence du mouvement ouvrier dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle et à ses relations avec les intellectuels porteurs de la philosophie des Lumières et inspirés par la Révolution française. Nous pouvons rappeler Mai 68 où le mouvement étudiant mondial a entretenu avec le mouvement ouvrier des relations très différentes suivant les pays, mais toujours compliquées. Nous pouvons aussi mentionner le mouvement altermondialiste dont les premières manifestations, comme celle de Seattle en 1999, ont été jugées par les mouvements de base nord-américains comme « trop blanches et trop classes supérieures ». Il a fallu attendre Porto Alegre, au Brésil, pour que se retrouvent, en janvier 2001, ces mouvements et les premiers concernés, dont les paysans de la Via Campesina, les peuples autochtones, les associations de petits pêcheurs. Les mêmes défis attendent les mouvements pour la justice climatique pour qui se posent les problèmes d’alliance de mouvements d’origine, de base sociale et de vision différente, ainsi que la nécessité de penser un « nouveau modèle de développement » qui permette à la fois de prendre à bras le corps la question climatique et de permettre à toutes les populations, en commençant par les plus affectées par les crises environnementales et climatiques, de vivre dignement.

Le rapport aux institutions

Les différences entre les approches se sont largement structurées en fonction de leur position sur le processus onusien de négociation sur le climat. Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 a lancé le processus. Ce dernier a abouti à la création de trois conventions-cadres des Nations unies, sur les questions environnementales, sur la désertification et sur la biodiversité, ainsi qu’à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), plus connue sous son sigle anglais UNFCCC (United Nations Framework Convention on Climate Change). L’UNFCCC est une structure permanente qui tient des réunions annuelles (les COP, Conférences des Parties, c’est-à-dire des États) et des réunions intermédiaires. Mais la particularité de la Convention-cadre sur le climat réside dans la présence, à tous les niveaux, d’ONG et d’organisations de la société civile, qui, sans être décisionnels, assistent aux débats, y interviennent et y exercent une influence, en particulier auprès des petits pays qui n’ont ni l’expertise ni les moyens pour suivre des discussions très longues et très techniques. Cette participation, non prévue à la création de l’ONU, s’explique par le contexte très particulier des années 1990 : après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS s’est ouverte une courte phase de multilatéralisme où des ONG se sont de plus en plus manifestées dans les arènes internationales.

L’UNFCCC a permis l’adoption, en 1997, du protocole de Kyoto qui fixait des objectifs contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés et établissait un système de compensations, c’est-à-dire un marché mondial de permis d’émissions en échange d’investissements dits « verts » dans des pays tiers. Le protocole de Kyoto a eu une portée limitée en particulier parce que les États-Unis, de même que l’Australie, à l’époque les plus importants émetteurs de gaz à effet de serre, ne l’ont pas ratifié et que le Canada s’en est retiré après l’avoir ratifié. Il a cependant donné aux COP et à l’UNFCCC un rôle central dans l’élaboration de politiques de lutte contre le changement climatique.

Les années 1990 vont voir une coalition d’ONG prendre une importance croissante, le Climate Action Network (CAN). Ce réseau est à l’origine, en 1989, une création occidentale constituée d’un noyau européen qui s’est allié à un regroupement comparable aux États-Unis, puis au Canada. Après le Sommet de Rio, en 1993, le CAN s’est doté de structures plus officielles et s’est imposé comme un interlocuteur clé dans les négociations de l’UNFCCC parce qu’il regroupait plus de 1500 organisations venant de 130 pays. Mais le poids des grandes ONG, comme le World Wildlife Fund (WWF) ou Greenpeace, et surtout le poids de leurs représentants des pays industrialisés, en particulier européens, n’ont pas permis que le CAN critique les marchés du carbone et les autres mécanismes de compensation. Ce sont ces questions d’orientation politique, mais aussi l’absence, dans le CAN, de mouvements sociaux de base, de paysans, de pêcheurs et d’autres acteurs de luttes pour les conditions de vie qui expliquent la mise sur pied d’une autre coalition.

Dès 2004, un groupe d’intellectuel·le·s, de militantes et de militants, issus principalement de pays du Sud, ont créé le Durban Group for Climate Justice qui a défendu à la fois une ligne plus radicale de critique du marché et la nécessité de s’allier aux mouvements sociaux. En 2007, à l’occasion de la COP de Bali, est créé le Climate Justice Now!, une alliance entre les Amis de la Terre, une grande ONG environnementale, des réseaux internationaux de mouvements sociaux créés dans les années 1990, la Via Campesina, des organisations de petits pêcheurs artisanaux et de très nombreux mouvements de base. Ces réseaux ont un temps porté l’espoir que pourrait émerger un leadership du Sud au sein du processus onusien, soutenu par les chantres du « néo-extractivisme », la Bolivie, l’Équateur et dans une moindre mesure le Venezuela, leadership qui pourrait construire un autre type de développement, libéré de l’extraction des combustibles fossiles.

De Copenhague à Cochabamba puis à Paris

La COP de Copenhague, en décembre 2009, constitue un moment décisif du mouvement pour la justice climatique. La force des mouvements les plus radicaux comme la coalition Climate Justice Now! et de nombreux groupes européens, qui étaient les plus nombreux dans la rue, associée à l’engagement des pays les plus progressistes en matière de climat, notamment les membres de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (l’ALBA)[3], ont abouti au rejet d’un accord qui représentait un recul par rapport au protocole de Kyoto.

La Bolivie et l’Équateur n’ont pas seulement attiré l’attention des militantes et des militants soucieux d’observer l’expérience de présidents et de gouvernements progressistes issus des mouvements populaires afin de s’en inspirer, mais ces deux pays ont également beaucoup intéressé les écologistes. Quelques semaines après le sommet de l’ONU sur le climat, le président bolivien Evo Morales a convoqué une Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre-Mère. Tenue du 19 au 22 avril 2010 à Cochabamba, elle a réuni deux chefs d’État, Evo Morales et Hugo Chavez, des négociateurs, des délégué·e·s officiels et surtout plusieurs dizaines de milliers de militantes et militants des organisations et mouvements altermondialistes, écologistes et autochtones.

Cette « conférence » a débouché sur un « Accord des peuples » ambitieux : réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, reconnaissance de la dette écologique des pays industrialisés envers les pays du sud et nécessité des transferts financiers et technologiques que cela implique, promotion d’une agriculture locale, rejet des mécanismes de marché. Bref, des mesures indispensables au maintien du réchauffement climatique à moins de 2 °C, voire de 1,5 °C, comme le préconise cet accord de Cochabamba. Le texte réclame en outre l’adoption d’une Déclaration universelle des droits de la Nature.

Les droits de la Nature ont d’abord été reconnus dans la nouvelle Constitution de l’Équateur, adoptée le 28 septembre 2008. Le processus constituant a été, en lui-même, inédit. L’Assemblée constituante était composée de 130 citoyennes et citoyens équatoriens ainsi que d’organisations de la société civile, équatoriennes et internationales. Des organisations françaises ont ainsi apporté leur expertise sur les questions de service public, le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) a contribué à alimenter les discussions de la Constituante sur les questions de dette et d’architecture financière nationale et régionale. La démarche a également mis à contribution l’expérience et les analyses des militantes et militants écologistes des municipalités et comtés des États-Unis qui ont voté des ordonnances reconnaissant les droits de la Nature.

Alberto Acosta, ancien président de l’Assemblée constitutionnelle, membre fondateur du parti indigéniste et socialiste Pachacutik, est également à l’origine d’une des premières traductions concrètes des mandats constitutionnels de préservation de la Nature : l’initiative Yasuni-ITT[4]. Il s’agissait de renoncer à des forages d’exploration et d’exploitation dans une zone riche en pétrole, au sein du parc national de Yasuni, ce qui représentait 850 millions de barils, contre une contribution financière de la communauté internationale. L’Équateur entendait ainsi appliquer les obligations inscrites dans sa constitution : préserver un écosystème riche et fragile, garantir le respect du droit des Indiens d’Amazonie à vivre en situation d’isolement volontaire et ouvrir par là même une voie originale dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Ces gouvernements faisaient face à un paradoxe fondamental : leurs politiques redistributives, celles-là mêmes qui permettaient de les définir comme progressistes, étaient possibles grâce à la rente extractiviste. C’est ce que le journaliste E. Gudynas a appelé le « néo-extractivisme » : les gouvernements de gauche latino-américains, ceux de la Bolivie et de l’Équateur, mais aussi du Brésil et du Venezuela notamment, ont poursuivi l’exploitation et l’extraction des ressources naturelles destinées à l’exportation. Les revenus de ces ventes ont permis de financer leurs politiques de lutte contre la pauvreté, les services publics d’éducation ou de santé, etc. Soucieux de ne plus dépendre uniquement de l’exportation de ces ressources et d’être tributaires des cours fluctuants des marchés mondiaux, ils ont commencé à « moderniser » leurs infrastructures et à développer leurs industries de transformation pour traiter ces matières premières à l’intérieur de leurs frontières. Mais les dommages aux écosystèmes, à l’environnement et à ceux, humains et non-humains qui y vivent, se sont accélérés. En Équateur comme en Bolivie, les gouvernements ont rapidement effectué un virage politique et se sont opposés aux mouvements indigènes qui avaient contribué à les porter au pouvoir. L’expérience n’a donc malheureusement pas fait long feu et l’espoir issu de la rencontre de Cochabamba et des initiatives équatoriennes s’est dissipé rapidement. Plus encore, la rencontre de Cochabamba n’a pas eu de suites, et le mouvement pour la justice climatique n’est pas parvenu depuis à se doter d’espaces de rencontre et d’actions communes indépendamment du cycle institutionnel, au contraire des forums sociaux et de la dynamique altermondialiste.

De leur côté, les négociations onusiennes se sont enlisées, à mesure que les négociateurs ont compris qu’il était illusoire de travailler à un nouvel accord contraignant. Les négociations ont alors progressivement changé d’objectif, un glissement qui a abouti à l’adoption de l’Accord de Paris en décembre 2015. Ce dernier, salué comme une « révolution » par ses promoteurs ainsi que par certaines ONG, fait pourtant état de nets reculs. Quoiqu’il appelle à limiter le réchauffement à très près de 1,5 °C, il entérine la mise à l’écart du principe de « responsabilité commune, mais différenciée » qui fondait le Protocole de Kyoto et ses objectifs contraignants. L’Accord de Paris se base sur des contributions « volontaires », non contraignantes, décidées par chaque pays. Or, à ce jour, les engagements pris par les États annoncent un réchauffement bien supérieur à 2 °C. Malgré l’accélération des changements climatiques et l’intensification des phénomènes météorologiques graves depuis 2015, seule la moitié des signataires de l’Accord de Paris a révisé à la hausse les engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Ce changement de stratégie dans les négociations a comme conséquence de déplacer le terrain de mobilisation de l’UNFCCC et des COP vers les États, seuls responsables de définir leurs objectifs et leurs politiques. À partir de 2015, les mobilisations vont donc se détacher progressivement des COP et, dans le même temps, prendre une plus grande ampleur.

Ces glissements peuvent sembler insignifiants vus de l’extérieur, d’autant plus que les controverses qu’ils alimentent ne portent pas sur les mêmes enjeux que les débats sur les stratégies et les tactiques (voir la partie suivante). Ainsi, Extinction Rebellion critique grandement la pusillanimité des ONG, mais continue, au Royaume-Uni du moins, à organiser des mobilisations qui laissent largement au gouvernement le soin de traduire les revendications en des mesures politiques concrètes. De son côté, l’association « Citoyens pour le climat » refuse d’appeler à la désobéissance civile, mais s’oppose aux grandes ONG, jugées trop peu ambitieuses et trop bureaucratiques dans leur approche.

Surtout, ces glissements ne se font pas qu’en surface, mais s’apparentent plutôt à des évolutions tectoniques : souterrains, certes, mais d’une ampleur profonde. Les débats évoqués ci-dessus sont en effet très similaires à ceux qui ont accompagné l’émergence du mouvement altermondialiste, entre des actrices et des acteurs déterminés à agir directement, sans attendre des États qu’ils traduisent les revendications en politiques concrètes, et des organisations et réseaux soucieux de formuler un ensemble de propositions précises à soumettre aux gouvernements. Plus encore, la dynamique altermondialiste, à l’instar du mouvement pour la justice climatique, avait fait le pari de s’adosser aux espaces institutionnels transnationaux. Comme le rapport de force était trop défavorable pour espérer « changer de système » ou faire advenir « un autre monde », il est apparu pertinent d’« utiliser » les sommets d’organisations internationales (Organisation mondiale du commerce (OMC), Banque mondiale, Fonds monétaire internationale, Union européenne dans le cas de la dynamique altermondialiste, arènes onusiennes dans le cas du mouvement pour le climat). Là où les militants et militantes altermondialistes entendaient tout simplement saper la légitimité de ces institutions et les bloquer au moins temporairement, les acteurs et actrices du mouvement pour la justice climatique ont dû composer avec une situation plus complexe. Il n’est en effet pas question de remettre en cause le cadre onusien, dont les principes fondateurs sont en théorie bien plus égalitaires que ceux, par exemple, de l’OMC : chaque État dispose d’une voix, les décisions sont prises par consensus et l’UNFCCC offre aux États les plus affectés par le changement climatique un rare espace de discussion direct avec les principaux pollueurs. On défend plutôt l’idée de construire des mobilisations de masse en marge des sommets officiels : à Copenhague (COP15, 2009), ATTAC[5] et d’autres ont appelé à raviver la flamme de Seattle.

Nouvelles cibles et nouvelle approche

Après Copenhague, une partie du mouvement pour le climat décide de changer d’approche et de cibler plus directement l’industrie fossile. L’ONG 350.org, qui coordonne alors une campagne mondiale de « désinvestissement », en est l’un des fers de lance, mais le mouvement est plus vaste. En Angleterre, des militantes et des militants lassés du rythme des contre-sommets organisent le premier « camp climat » pour protester contre le projet d’agrandissement de l’aéroport d’Heathrow de Londres.

L’initiative essaime rapidement. En France, la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes trouve son second souffle à la suite des deux premiers camps climat organisés sur place, qui déboucheront sur l’occupation plus massive du site du futur aéroport. En Allemagne, les militantes et militants du mouvement Ende Gelände s’inspirent directement de l’expérience des camps climat anglais pour organiser de gigantesques blocages de mines de charbon dans le but de pousser le gouvernement d’Angela Merkel à accélérer la transition vers une combinaison de sources d’énergie renouvelable à 100 %. Ces réseaux organisent régulièrement des actions de désobéissance civile de masse, mais délaissent très largement les arènes institutionnelles : ainsi Ende Gelände n’a jamais véritablement organisé de mobilisation contre les COP, alors même que le siège de l’UNFCCC est à Bonn, qui accueillera d’ailleurs la COP23, sous présidence fidjienne.

Il faudra finalement attendre 2018 pour qu’apparaisse le début d’un mouvement de masse mondial : à la fin du mois d’août, Greta Thunberg, une adolescente suédoise, décide de faire la grève de l’école tous les vendredis, pour demander à la Suède de revoir ses ambitions climatiques à la hausse. Assez rapidement, d’autres adolescentes et adolescents l’imitent, notamment en Australie. Invitée à la COP24 à Katowice, en Pologne, à la fin de l’année, elle y lance un appel à multiplier les grèves du climat. Ces grèves essaimeront en Belgique, en Allemagne et au Royaume-Uni notamment, avant de prendre plus d’ampleur en France à la faveur de la venue de Greta Thunberg en février 2019. Les jeunes grévistes du climat organisent plusieurs journées mondiales d’action, qui réuniront chacune plusieurs millions de participantes et de participants, jusqu’à culminer en septembre 2019 : plus de 7 millions de personnes descendent dans la rue à l’appel de Fridays for Future et de nombreuses autres organisations.

En parallèle, des militantes, militants et chercheur·e·s anglais lancent un appel à se rebeller contre l’extinction[6] des espèces à l’automne 2018 et appellent à bloquer Londres quelques mois plus tard. Extinction Rebellion affiche alors l’ambition de donner naissance au mouvement de désobéissance civile « le plus vaste de l’histoire ».

D’autres groupes vont utiliser les tribunaux pour forcer les gouvernements à assumer la responsabilité de leur inaction, pour les contraindre à enfin agir. Les Pays-Bas ont ainsi été condamnés par un tribunal en 2016, verdict confirmé par la Cour suprême, pour inaction, dans un jugement qui les enjoignait à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 25 % d’ici 2020 par rapport aux émissions de 1990. En France, l’Affaire du siècle[7] obtenait une première victoire le 3 février 2021 : le Tribunal administratif de Paris reconnaissait en effet la responsabilité de l’État dans la crise climatique et jugeait illégal le non-respect de ses engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Plus récemment, le 1er juillet 2021, le Conseil d’État donnait neuf mois à la France pour « prendre toutes les mesures utiles permettant d’infléchir la courbe des émissions de gaz à effet de serre ».

Bien que ces jugements aient une portée concrète limitée, ils contribuent à entériner le déplacement de l’attention de l’arène onusienne vers un ciblage des États. De plus, ils légitiment l’idée que les gouvernements sont responsables, sinon coupables, du réchauffement climatique. En cela, ils offrent des perspectives stratégiques nouvelles au mouvement pour la justice climatique.

Ainsi, malgré le désintérêt relatif des ONG envers les instances onusiennes, certaines d’entre elles ainsi que des mouvements citoyens créés récemment cherchent à influer sur les arènes institutionnelles. La Convention citoyenne pour le climat (CCC) en est, en France, l’un des derniers exemples à ce jour. Certains collectifs et organisations ont sciemment choisi de ne pas contribuer aux travaux des 150 membres de la Convention citoyenne, choisis par tirage au sort, tandis que d’autres ont au contraire décidé d’y prendre part. Cependant, quasiment tous et toutes partagent un sentiment d’échec à l’issue de cette expérience. Le double langage d’Emmanuel Macron, qui s’était engagé à reprendre « sans filtre » l’essentiel des propositions de la CCC avant d’y opposer une fin de non-recevoir, a changé la donne : le temps et l’énergie investis dans les espaces institutionnels apparaissent ici comme largement perdus, non pas parce que la société civile ne parviendrait pas à se montrer à la hauteur des enjeux, mais parce que les dirigeantes et dirigeants politiques décident de supprimer les possibilités politiques que représentaient, jusqu’alors, les mécanismes de consultation. La CCC n’est ici qu’un exemple parmi les nombreux mécanismes de consultation locale qui devrait précéder tout projet d’aménagement du territoire.

Vers de nouvelles perspectives et de nouvelles alliances?

Le processus des COP est enlisé : la communauté internationale n’est toujours pas parvenue à s’entendre sur un véritable plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans parler de sa mise en œuvre. Pour autant, le sommet de Glasgow, qui s’est tenu en novembre 2021, marque une inflexion qui pourrait avoir des conséquences stratégiques importantes. Le texte adopté lors de cette 26e COP, le « pacte » de Glasgow, n’a pas la portée juridique d’un « accord ». Il est, sans surprise, décevant et bien en deçà de ce qui est nécessaire.

Cependant, la COP26 a permis quelques avancées notables. Pour la première fois de l’histoire des COP, la nécessité d’abandonner les combustibles fossiles est explicitement mentionnée dans un texte onusien. La première formulation, « sortir du charbon et des subventions aux énergies fossiles », a malheureusement été transformée en une version plus floue et moins ambitieuse : il ne s’agit désormais plus que de « diminuer » la part du charbon et de mettre fin aux subventions « inefficaces » aux combustibles fossiles. Malgré cela, la mention de la sortie des combustibles fossiles ouvre de nouvelles perspectives militantes : le blocage d’infrastructures charbonnières, gazières ou pétrolières pourra désormais se faire au nom d’un texte onusien et la jurisprudence pourrait rapidement évoluer et reconnaître la légitimité de ces actions.

Parallèlement à la COP, des coalitions d’États se sont par ailleurs engagées à sortir du charbon, à cesser tout investissement « à l’étranger » dans le gaz et le pétrole, à sortir du gaz et du pétrole. Le processus onusien est encore loin du compte et les engagements pris à Glasgow ne dessinent pas une feuille de route vers un réchauffement de 1,5 °C (plutôt que 2 °C) ; les blocages sont nombreux sur d’autres points essentiels : financement, compensation pour les « pertes et dommages », refus des « fausses solutions ». Mais l’inflexion est toutefois importante : s’ouvre peut-être une phase où les mouvements peuvent à nouveau espérer obtenir des victoires de l’intérieur des institutions, s’ils parviennent à exercer une pression suffisante sur les États clés et à construire de nouvelles alliances au sein de la société civile et entre les acteurs de la société civile et les États.

Les COP à venir seront à cet égard riches d’enseignements.

Christophe Aguiton, sociologue militant syndical et politique
Nicolas Haeringer, directeur des campagnes à 350.org


  1. Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers et William Behrens, The Limits to Growth, New York, Universe Books, 1972. Traduction française : Halte à la croissance ?, Paris, Fayard, 1972.
  2. NDLR. Le mécanisme REDD (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière) relève de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques pour inciter les grands pays forestiers tropicaux à éviter la déforestation et la dégradation des forêts. On attribue une valeur financière au carbone stocké dans les forêts, ce qui constitue une incitation économique à la diminution de la déforestation dans les pays en voie de développement. Le programme REDD+ va au-delà de la déforestation et de la dégradation des forêts et comprend la gestion durable et la conservation des forêts ainsi que le renforcement des stocks de carbone liés à la forêt.
  3. NDLR. L’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des Peuples (ALBA – TCP) est une organisation politique, culturelle, sociale et économique pour promouvoir l’intégration des pays de l’Amérique latine et des Caraïbes. Elle assume des positions de défense des droits de la Terre-Mère (en référence à la Pachamama) et des droits de l’Homme, pour le rétablissement de la paix et pour l’autodétermination des peuples. Au 15 novembre 2019, l’Alliance compte dix membres : Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, la Dominique Antigua-et-Barbuda, l’Équateur, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès et la Grenade (dans l’ordre d’adhésion). Wikipédia.
  4. NDLR. L’initiative concernait les champs pétroliers d’Ishpingo, de Tambococha et de Tiputini, d’où ITT.
  5. ATTAC : Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne.
  6. NDLR. Le mouvement utilise un sablier stylisé connu sous le nom de symbole d’extinction, pour avertir que le temps presse rapidement pour de nombreuses espèces.
  7. NDLR. L’Affaire du siècle est une campagne de justice climatique en France visant à poursuivre en justice l’État pour inaction en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

 

Pour résoudre le dilemme de Greta : rompre avec le modèle économique dominant

26 janvier 2023, par Rédaction
Introduction Le film Don’t look up[1], avec Leonardo Di Caprio dans le rôle principal, présente une parodie de la situation actuelle concernant la crise climatique. Une (…)

Introduction

Le film Don’t look up[1], avec Leonardo Di Caprio dans le rôle principal, présente une parodie de la situation actuelle concernant la crise climatique. Une catastrophe est annoncée par les scientifiques, mais on refuse d’agir. Les médias se préoccupent davantage de divertissement que des avertissements de la communauté scientifique. L’appareil politique corrompu est incapable de répondre à l’urgence : cette comédie noire illustre un peu ce que nous vivons. En effet, selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), nous nous dirigeons tout droit vers la catastrophe. Devant cela, la jeune Greta Thunberg refuse de baisser les bras et réclame de véritables actions concrètes. Pourquoi les gens ne coopèrent-ils pas pour faire changer les choses ? Pourquoi ne faisons-nous rien malgré tous ces avertissements ?

C’est ce que Kaushik Basu, ancien économiste en chef à la Banque mondiale, tente d’expliquer par ce qu’il appelle le « dilemme » de Greta. Il s’efforce d’éclairer nos comportements face à la crise à la lumière de théories économiques qui évitent cependant toute rupture avec le modèle économique dominant. Selon Basu, « si nous avons raison de nous inquiéter que les dirigeants n’en fassent pas assez à la COP26, nous devons également être conscients qu’il y a un problème scientifique sur cette question. À propos des changements climatiques et d’autres questions, nous devons comprendre le jeu social et économique que nous jouons, et essayer de modifier ses règles afin que nos intentions morales individuelles soient mieux reflétées dans les résultats collectifs[2] ».

Et si le problème était mal posé ? S’il ne concernait pas nos actions individuelles, mais le système économique dans son ensemble ? Comme l’affirment Legault, Theurillat-Cloutier et Savard dans Pour une écologie du 99 %[3], nous avons de bonnes raisons de croire que le capitalisme est incompatible avec la préservation de la vie humaine sur terre. Il convient d’abord de montrer les limites des solutions qui passent, notamment, par un marché du carbone et insister plutôt sur l’importance d’une véritable démocratisation de l’économie. Pour ce faire, il faudra délaisser la théorie des jeux et les autres théories économiques qui ne remettent pas en cause les fondements de l’ordre destructeur du monde.

Un marché du carbone

Pour faire la transition vers une économie à faible émission de carbone, la COP26 mise sur une mobilisation du capital. En se défendant de faire la promotion du blanchiment d’argent, on croit sincèrement à la possibilité que le capital puisse permettre de faire une véritable transition écologique d’ici 2050. On espère ainsi décarboniser le marché tout en préservant les structures économiques actuelles. C’est ce que l’économiste Marianna Mazzucato, citée par Basu, défend dans ses nouvelles théories économiques. Il s’agit d’encourager certains comportements en utilisant les taxes et les impôts. L’État est vu comme outil servant à façonner le marché : la fiscalité pourrait ainsi servir, selon Mazzucato, de gouvernail pour effectuer la transition souhaitée et s’attaquer à la crise climatique. Pour l’autrice, le socialisme est dépourvu de sens pratique et le capitalisme est là pour de bon. Tout se passe comme si notre système économique ne faisait pas partie du problème, comme s’il suffisait de changer des règles en surface sans changer de modèle économique.

Ces changements de surface n’empêcheront pas les multinationales de s’en tirer à bon compte. Comme le notent Legault, Theurillat-Cloutier et Savard : « Le marché du carbone est non seulement inefficace, mais dangereux. Même s’il réussissait vraiment à réduire significativement les émissions (ce qui n’est pas le cas actuellement), il resterait difficile à comprendre pour le commun des mortels, sujet à la spéculation et à la fraude et, enfin, injuste pour la majorité, en particulier pour les habitants du Sud[4] ».

Le capitalisme, qui ne peut survivre sans exploitation, profit, accumulation et production sans fin, est incompatible avec la production d’énergie renouvelable et la décroissance. « Pour ce qui est des réserves de pétrole qui doivent être laissées sous terre, il faudrait que les multinationales acceptent de rayer près de 27 000 milliards de dollars de leurs actifs, soit près de 10 fois le PIB du Royaume-Uni. Faire cela sans planification de l’économie provoquerait une crise économique et sociale explosive. Cette planification est impossible sans rompre avec la propriété privée de ces infrastructures. Cela signifie s’attaquer à un des piliers du système capitaliste[5]

Il faut donc poser le problème autrement, à l’extérieur du cadre économique actuel, parce que c’est précisément ce cadre qui pose problème. Comme l’a noté Kovel, le capitalisme n’est pas un système rationnel neutre, composé d’acteurs libres de leurs choix. C’est un système de domination qui exploite le travail et qui est incompatible avec la protection de l’environnement[6]. Pour changer notre façon de produire, il faut donc quitter le mode de production actuel. « Cela implique que l’on travaille à constituer un mouvement politique anticapitaliste au sein de coopératives de travail, de syndicats locaux, d’associations étudiantes, de groupes écologistes et communautaires[7]

Sortir du cadre restreint de la théorie des jeux

Une véritable théorie critique doit aussi bien décrire les circonstances et les causes de notre aliénation que d’indiquer les chemins qui libèrent. Or, la plupart des économistes s’inspirant de la théorie des jeux cherchent à donner un verni scientifique, soi-disant neutre, à leur motivation profonde pour justifier le statu quo. L’explication de l’inaction en matière de justice climatique à l’échelle des relations internationales proposée par certains économistes n’échappe pas à cette logique du « après moi le déluge ». Si nous souhaitons aller dans le sens d’une critique émancipatrice, nous ne pouvons plus sérieusement prétendre nous en tenir à des modèles inspirés de la théorie des jeux.

Rappelons que cette théorie, élaborée dans le contexte de la guerre froide, fait la promotion d’une vision solipsiste du social[8]. En effet, la plupart des modèles de jeu utilisés dans diverses expérimentations, réelles ou fictives, réduisent la personne humaine à l’état de monade, calculatrice de ses intérêts, engagée dans une lutte sans merci pour la victoire. Cette vision de la personne humaine a une incidence sur les schémas appliqués aux problèmes de décisions collectives que les économistes comme Basu cherchent à interpréter. Pour formaliser les problèmes de décisions collectives, ils doivent les réduire à des configurations finies et à des causalités proximales. Or, cette double réduction bloque toute possibilité de tenir compte des valeurs, conceptions de la justice concurrentes, normes, idéologies, identités, qui structurent des systèmes de domination et d’exploitation dont la description et la dénonciation ne sont pas modélisables dans un jeu formel. L’horizon spatio-temporel et idéologique déterminant en grande partie le monde vécu par les acteurs du « jeu social » se trouve ainsi dépouillé de tout ce qui compte pour parvenir à s’entendre sur le diagnostic des circonstances qui nous asservissent et les moyens à notre disposition pour nous en libérer.

Prenons l’exemple devenu classique de la « tragédie des communs[9] » pour mieux comprendre l’aporie dans laquelle nous nous trouvons lorsque nous tentons d’utiliser la théorie des jeux pour expliquer un problème à la fois économique et écologique. Nous devons la version originale de cette expérience de pensée devenue célébrissime au biologiste Garrett Hardin. Depuis plus de 50 ans, l’influence de cette expérience de pensée formulée en 1968 ne faiblit pas. Elle a été utilisée dans l’ensemble des sciences sociales et a donné lieu à plusieurs variantes inspirées de la théorie des jeux[10].

Examinons une variante de cette « tragédie des communs[11] ». Imaginons que nous sommes tous des producteurs laitiers, partageant une parcelle de terrain. Si nous faisons tous paître nos vaches de 9 h à 17 h, cinq jours par semaine, l’herbe aura assez de temps pour récupérer, nos vaches auront assez à manger et nous pourrons continuer à utiliser cette parcelle de terre pour de nombreuses années à venir. Parce que toutes nos vaches arrivent pour manger en même temps et partent en même temps, toutes reçoivent leur juste part. Mais supposons qu’un agriculteur décide de faire paître ses vaches à 8 h plutôt qu’à 9 h. Au moment où le reste d’entre nous aura amené ses vaches au pâturage, ces dernières auront mangé plus d’herbe qu’elles ne le feraient normalement; le reste des vaches ne mangent pas autant. Ainsi, les autres agriculteurs commencent à amener leurs vaches à 8 h, puis à 7 h, puis 6 h, et ainsi de suite. Nous aurons tous des vaches plus grasses et en meilleure santé, mais bientôt, l’herbe n’aura pas le temps de récupérer, et finalement, nous aurons détruit le pâturage commun. Sans herbe, toutes les vaches mourront.

Comme cette expérience de pensée met en relief des enjeux évidents de coordination, de compétition et de coopération dans un contexte où les ressources disponibles sont limitées, il n’est pas si étonnant qu’elle ait été reprise dans une myriade de travaux portant sur les décisions collectives dans le contexte de la crise écologique. Le géographe David Harvey notait déjà il y a une dizaine d’années[12] qu’il ne comptait plus les fois qu’il avait vu l’article de Hardin cité comme un argument irréfutable de la supériorité du libre marché pour une gestion saine des ressources sur la propriété commune. Car c’est bel et bien l’une des interprétations dominantes de la « tragédie des communs » : plusieurs tenants du néolibéralisme se sont saisis de l’expérience de pensée pour illustrer les risques d’une propriété commune des ressources. La solution néolibérale à la « tragédie des communs » : la privatisation de l’herbe ! Les économistes néoclassiques ont ainsi pu formaliser le tout dans un modèle inspiré de la théorie des jeux et le tout devint « scientifique ». Or, comme le souligne à juste titre Harvey, cette façon de poser et d’interpréter le problème occulte complètement l’une des causes évidentes de la tragédie : la propriété privée des vaches.

Par ailleurs, l’utilisation d’une telle expérience de pensée par certains économistes pour expliquer l’impasse de la crise climatique vise trop souvent à déplorer les intérêts égoïstes des individus cupides ou à envisager des réformes pour verdir le capitalisme. Il s’agit bien évidemment d’un faux dilemme. Le cadre limité de la « tragédie des communs » dans le temps et dans l’espace nous empêche de voir qu’à l’échelle du globe et selon une échelle temporelle beaucoup plus étendue, les interactions sociales, politiques, économiques et écologiques ne produisent pas les mêmes effets que dans un « pâturage ». Une telle expérience de pensée a peut-être le mérite d’exhiber certains éléments d’un problème que nous n’aurions pu percevoir autrement, mais elle ne peut se substituer à une véritable mise en récit par les historiens et les sociologues du débat démocratique impliquant des valeurs, identités, normes et idéologies conflictuelles.

Conclusion

Nous ne coopérons pas parce que nous sommes prisonniers d’un ordre économique dont il nous faut impérativement nous libérer. C’est une véritable tâche collective de reconstruction et non celle d’acteurs isolés, prisonniers de leurs contradictions, dirait Marx, qui tentent de ménager la chèvre et le chou dans un jeu absurde. Pour paraphraser, Greta Thunberg : « L’espoir ce n’est pas du bla-bla-bla, l’espoir c’est dire la vérité, c’est agir et ça doit venir du peuple ». Ainsi, les solutions pensées dans le cadre étroit de l’économie néolibérale ne nous seront d’aucun secours pour faire face ensemble aux défis de la crise climatique. Il faut repenser le problème plus largement en changeant notre mode de production et l’orientation donnée à nos sociétés. Comme l’ont noté Legault, Theurillat-Cloutier et Savard :

On ne se débarrassera pas de la consommation marchande et de ses conséquences écologiques en posant un jugement de haut sur les achats de nos voisins. On le fera en remettant en question la production dirigée par les capitalistes. On le fera en donnant accès à des moyens d’autosubsistance, en démocratisant l’économie et en cherchant à nous défaire de la nécessité du travail salarié[13].

Louis Desmeules, Jean-Luc Filion, professeurs de philosophie au Cégep de Sherbrooke


  1. Don’t look up, film réalisé par Adam McKay, 138 min., 2021.
  2. Kaushik Basu, « Glasgow, Greta et les bonnes intentions », La Presse, 30 octobre 2021.
  3. Frédéric Legault, Arnaud Theurillat-Cloutier et Alain Savard, Pour une écologie du 99 %. 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme, Montréal, Écosociété, 2021.
  4. Legault, Theurillat-Cloutier, Savard, ibid., p. 133.
  5. Ibid., p. 113.
  6. Joel Kovel, The Enemy of Nature. The End of Capitalism or the End of the World ?, Londres/New York, Zed Books, 2007.
  7. Legault, Theurillat-Cloutier, Savard., op. cit., p. 259.
  8. Fabien Locher, « Les pâturages de la Guerre froide : Garrett Hardin et la “Tragédie des communs” », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 60-1, 2013, p. 24.
  9. Garrett Hardin, « The tragedy of the commons », Science, vol. 162, 13 décembre 1968, p. 1243-1248.
  10. Pour l’histoire détaillée de l’influence de l’article de Hardin, voir Locher, op. cit.
  11. Nous empruntons cette formulation de la « tragédie des communs » à Clancy Martin, Moral Decision Making. How to Approach Everyday Ethics, Chantilly (Virginie), The Great Courses, 2014, p. 41-42.
  12. David Harvey, « The future of the commons », Radical History Review, n° 109, 2011, p. 101.
  13. Legault, Theurillat-Cloutier et Savard, op. cit. p. 39.

 

Éditorial – Les mobilisations sociales, au-delà des obstacles

18 janvier 2023, par Marie-Ève Marleau et Roselyne Gagnon
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L’écosocialisme contre toutes les guerres de domination

17 janvier 2023, par Rédaction
L’écosocialisme peut se concrétiser en une pratique qui permet d’allier la lutte des classes à la lutte contre tous les systèmes de domination qui menacent la vie sur Terre. (…)

L’écosocialisme peut se concrétiser en une pratique qui permet d’allier la lutte des classes à la lutte contre tous les systèmes de domination qui menacent la vie sur Terre. Plusieurs chercheurs et penseurs occidentaux se sont prononcés sur les enjeux théoriques et pratiques de l’écologie politique ou de l’écosocialisme au cours des dernières décennies[1]. On aurait cependant tort d’ignorer qu’il vaut mieux s’éloigner de l’Occident et aller plutôt chercher du côté de l’Amérique latine pour se retrouver au centre d’un foisonnement de réflexions et d’expériences sur le sujet[2]. Par souci d’éviter les angles morts d’une vision occidentalocentriste de la lutte existentielle portée par l’écosocialisme, il faut se référer aux écrits émanant des peuples qui vivent en périphérie des États impérialistes. À cet égard, des éclairages d’un grand intérêt émergent de la stratégie commune et du plan d’action qui ont été élaborés par la centaine de participantes et participants qui ont répondu à la convocation de la Première Internationale écosocialiste tenue du 31 octobre au 3 novembre 2017 dans la Cumbe[3] de Veroes au Venezuela. Soulignons notamment les passages suivants :

Nous nous engageons d’abord et avant tout à tisser des liens entre nous et les diverses luttes des peuples originels des cinq continents, afin de récupérer et de démarquer leurs terres et territoires. Nous comprenons que dans leur cosmovision, la terre forme une partie indissociable de leur identité culturelle. Leurs traditions ancestrales, leurs sites sacrés et leurs souverainetés territoriales doivent être respectés. Afin de garantir cela, il est nécessaire d’expulser les entreprises transnationales, les groupes paramilitaires et les mafias qui accaparent des terres. […]

Nous acceptons notre responsabilité de récupérer, d’étudier et d’arrêter la perte des langues originelles du monde car dans ces langages se trouvent les codes que nos ancêtres nous ont laissés en héritage. Plusieurs façons de protéger la vie sont cryptées dans ces langages. Lorsque nous aurons sauvegardé ces langages en danger d’être perdus, nous pourrons aussi rescaper nos cultures d’origine. Ainsi nous construirons, avec tous nos peuples, nos propres significations afin de lutter contre l’aliénation du modèle de développement capitaliste international et contre ses effets secondaires. […]

Nous dirons et enseignerons la vérité au sujet de l’empire et du capitalisme qui détruisent la vie; nous ferons tomber leurs déguisements, nous les reconnaîtrons et les identifierons comme nos ennemis[4].

L’analyse des extraits ci-dessus nous permet notamment de constater que les entreprises transnationales sont indistinctement nommées aux côtés des paramilitaires et des mafias accapareuses de terres. Il y a là une accusation sous-entendue qui est tout à fait fondée. En effet, en 2007, la compagnie Chiquita, anciennement United Fruit Company, qui détenait le monopole de la banane en Colombie, a plaidé coupable aux accusations d’avoir payé des groupes paramilitaires qui violaient, tuaient et terrorisaient la paysannerie colombienne[5]. Pour mémoire, United Fruit Company est cette puissante mégacorporation surnommée El pulpo (la pieuvre) qui avait été impliquée au Guatemala dans le coup d’État de 1954 piloté par la CIA[6] et le gouvernement étatsunien[7]. De la United Fruit Company à Monsanto en passant par les compagnies minières canadiennes, les multinationales ont perpétué la longue tradition de pillage et de massacres instituée par les conquistadors espagnols dans les Amériques, il y a plus de 500 ans. Pour appréhender ce passé génocidaire et les violences du présent, il faut se référer à l’ouvrage phare d’Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, afin de tracer les liens entre guerres de conquête, monopole, collusion étatique et impérialisme:

Les Mayas avaient été de grands astronomes, ils savaient mesurer le temps et l’espace avec une précision étonnante et avaient découvert la valeur du zéro avant tout autre peuple dans l’histoire de l’humanité. Les canaux d’irrigation et les îles artificielles créées par les Aztèques émerveillèrent Hernan Cortès, bien qu’elles ne fussent pas en or. La Conquête sapa les bases de ces civilisations. L’implantation d’une économie minière eut des conséquences pires que le sang et le feu de la guerre. Les mines exigeaient de grands déplacements de population et démembraient les communautés agricoles; non seulement elles exterminaient quantité de vies par le travail forcé, mais indirectement elles ruinaient le système collectif des cultures. […]

Le capitalisme actuel, montre en son centre universel de pouvoir, un accord absolu entre les monopoles privés et l’appareil gouvernemental. Les multinationales utilisent directement l’État pour accumuler, multiplier et concentrer les capitaux, approfondir la révolution technologique, militariser l’économie et, à travers différents mécanismes, assurer le succès de la nord-américanisation du monde capitaliste[8].

En somme, Galeano décrit l’objectif actuel de nord-américanisation du monde capitaliste comme une continuation de la logique d’extermination des vies et des cultures enclenchée par l’invasion, et non pas la découverte, des terres des indigènes du « Nouveau Monde » par Christophe Colomb. La prise en compte de ce contexte historique permet de mieux comprendre pourquoi l’un des engagements de la Première Internationale écosocialiste consiste à construire d’autres significations propres aux peuples opprimés afin de « lutter contre l’aliénation du modèle de développement capitaliste international et contre ses effets secondaires[9] ». Mais comment envisager la construction de significations alternatives dans un monde où l’histoire a été écrite par les vainqueurs européens de façon à justifier, à normaliser et à perpétuer leur domination sur les autres[10] ? Comment se soustraire à l’aliénation lorsque l’information est manipulée par des monopoles médiatiques qui parlent d’acceptabilité sociale afin de passer sous silence la « fabrication du consentement par ceux qui disposent des ressources et du pouvoir[11]» ?

La pensée de Hanna Arendt nous fournit une réponse qui s’articule autour d’une résurgence de la pluralité humaine prenant la parole dans l’espace public et passant à l’action pour former un monde commun[12]. On retrouve des applications concrètes qui semblent inspirées d’Arendt dans la stratégie commune et le plan d’action de la Première Internationale écosocialiste. En effet, il y est indiqué qu’il faut à court terme et à moyen terme « réhabiliter les enseignants dont la sagesse et les connaissances ancestrales ne sont pas basées sur des reconnaissances institutionnelles formelles, mais sur la connaissance expérientielle et symbolique fondée sur la praxis ». Il s’agit par exemple de lancer des campagnes d’information et de créer des actions concrètes à travers le monde contre la fracturation hydraulique et la guerre nucléaire. Il s’agit aussi de parvenir à l’augmentation des échanges solidaires et des coopératives pour promouvoir la transition vers une économie écosocialiste. Et finalement, sur le temps long, autour de 500 ans, il s’agit de « prendre la responsabilité de l’utopie en tant qu’éternel périple comportant des arrêts et des retraites[13] ».

En définitive, nous constatons que plusieurs des recommandations de la Première Internationale écosocialiste visent à mettre fin à la guerre menée par un petit groupe d’individus fortunés contre le reste de l’humanité et contre la nature elle-même. Comme l’explique Geneviève Azam, cette guerre s’inscrit dans le dualisme occidental opposant la nature à la culture et la société :

Ce dualisme anthropocentrique a fait de la nature un « environnement » à l’usage des humains, dans lequel on peut à l’infini puiser des ressources et déverser des déchets. Ceci a été amplifié avec les prémisses du capitalisme industriel, qui supposaient la possibilité d’extraction infinie des matières nécessaires à l’accumulation. La rupture des liens qui unissaient les humains et la terre, l’abandon de l’idée de Terre nourricière, le passage de principes de coopération à ceux de la concurrence ont autorisé cette extraction sans bornes. Dans ce cadre, l’arrachement à la nature, la rupture des liens sont civilisateurs et émancipateurs. Par conséquent, la question sociale a été amputée de toute la dimension naturelle des sociétés et des humains[14].

Considérant que l’humanité ne peut réellement en être « arrachée », la guerre contre la nature est forcément une guerre multiforme ou plutôt hybride devant laquelle rien ni personne n’est vraiment à l’abri, pas même les dominants. Ainsi, après avoir déclaré la guerre métaphorique à un virus, les chefs d’État occidentaux ont plongé leurs populations respectives dans un psychodrame persistant ayant des ramifications et des conséquences globales qui commencent à peine à être évaluées. Pendant plus de deux ans, ils ont politisé à outrance des enjeux d’ordre médical individuel et ont dépolitisé les multiples questionnements d’ordre démocratique entourant les déterminants sociaux de la santé. Alors que leur gestion technocratique désastreuse de la crise sanitaire mondiale affectait toujours le quotidien des citoyennes et des citoyens, les politiciens occidentaux ont renoncé d’emblée à toute tentative de négociation et ont opté pour l’escalade de la véritable guerre militaire qui avait cours au Donbass depuis 2014, à la suite du sanglant coup d’État soutenu par les États-Unis en Ukraine[15]. Ce faisant, la menace de destruction nucléaire de l’humanité et de la planète n’a jamais été aussi grande. Quoi qu’il en soit, les profits des industriels atteignent des sommets dans les secteurs militaires et pharmaceutiques entre autres. La capacité de destruction liée aux nouvelles connaissances scientifiques avait été prédite par Arendt, et celle-ci considérait que la question de ce qu’il fallait faire de cette capacité ne devait pas être abandonnée aux professionnels de la science ou de la politique[16].

Pour conclure, réitérons que c’est surtout en périphérie des États impérialistes que se crée actuellement la mise en commun d’expériences et de réflexions écosocialistes plurielles. Nous parvenons à cette compréhension par la lecture des recommandations de la Première Internationale écosocialiste et à la lumière des analyses de Galeano, Arendt et Amzan notamment. En ce qui concerne plus particulièrement l’empire déclinant des États-Unis qui, par la primauté de sa force militaire, tente toujours de triompher sans partage en menant de multiples guerres de domination, gardons en tête les mots de Rosa Luxembourg : « Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences[17] ».

Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire


  1. Sébastien Jahan et Jérôme Lamy, « Introduction : Pour une histoire de l’écosocialisme », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 130, 2016, p. 11-32.
  2. Denis Chartier et Michael Löwy, « L’Amérique latine, terre de luttes socioécologiques », Écologie et politique, n° 46, 2013, p. 13-20 ; Arlindo Rodrigues, « Luttes socio-écologiques au Brésil », EcoRev’, n° 49, 2020, p. 25-32.
  3. Cumbe est le nom donné au Venezuela aux communautés marrones fondées à partir de 1532 par les fugitifs et fugitives des plantations esclavagistes.
  4. La Première Internationale écosocialiste : stratégie et plan d’action combinés, Ecosocialist Horizons, 19 décembre 2017, <https://ecosocialisthorizons-com.translate.goog/2017/12/the-first-ecosocialist-international-combined-strategy-and-plan-of-action/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc&_x_tr_sch=http>.
  5. Département de la Justice, Chiquita Brands International Pleads Guilty to Making Payments to a Designated Terrorist Organization And Agrees to Pay $25 Million Fine, communiqué, Washinton, 19 mars 2007, <www.justice.gov/archive/opa/pr/2007/March/07_nsd_161.html> ; Rachel Knaebel, « La multinationale Chiquita bientôt poursuivie pour complicité de crimes contre l’humanité ? », Basta!, 6 juin 2017.
  6. CIA : Central Intelligence Agency.
  7. Mylène Desautels, « Coup d’État de 1954 au Guatemala : une opération téléguidée par la CIA », Radio-Canada, Aujourd’hui l’histoire, 10 janvier 2018.
  8. Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Pocket, 2002, p. 64 et 314.
  9. Ecosocialists Horizons, op. cit.
  10. Sébastien Billard, «“L’Europe a construit sa domination en écrivant l’histoire des autres”. Entretien avec Serge Gruzinski », BibliOBS, 22 décembre 2017.
  11. Noam Chomsky et Robert W. McChesney, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2000, p. 37.
  12. Francesco Fistetti, « Hannah Arendt à l’âge de la mondialisation », Tumultes, vol. 1, n° 30, 2008.
  13. Ecosocialists Horizons, op. cit.
  14. Anthony Laurent, «“Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde”. Entretien avec Geneviève Azam », Sciences critiques, 15 septembre 2018.
  15. Samir Saul et Michel Seymour, « Guerre indirecte entre les États-Unis et la Russie en Ukraine », La Presse, 27 juin 2022 ; Ivan Katchanovski, « The ‘Snipers’ Massacre’ on the Maidan in Ukraine », Social Science Research Network (SSRN), 9 September 2015.
  16. Thierry Ternisien d’Ouville, Un monde menacé par l’action des hommes sur la nature, blogue Autour de Hannah Arendt, 24 février 2014, <http://www.ttoarendt.com/2014/02/un-monde-menac%C3%A9-par-l-action-des-hommes-sur-la-nature.html>.
  17. Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie. Socialisme ou barbarie ?, 1915, <www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljaf.html>.

Malm au Québec

12 janvier 2023, par Rédaction
Pour une conception marxiste de l’écologieLe réchauffement climatique et la COVID-19, une même sourceL’action viol

La rencontre avec Andreas Malm[1] nous laisse avec un sentiment contradictoire : la gauche radicale peut être fière et coupable à la fois. Comme si l’auteur nous envoyait un message codé, une sorte de palimpseste que nous pourrions déchiffrer ainsi : « C’est très bien ce que vous avez fait. Vous avez participé à réactualiser le marxisme dans une perspective intersectionnelle (classe, genre, race et nature). Vous avez injecté beaucoup de démocratie dans la pratique socialiste. Vous avez cessé vos conflits sectaires et créé un parti politique qui mène les débats à l’Assemblée nationale. Cependant, il y a une chose que vous n’avez pas encore faite : réunir les conditions pour lutter de toute urgence contre le réchauffement climatique, et ce, par des actions dérangeantes, voire violentes. Car la perturbation est nécessaire. Et cette action ne doit pas uniquement se penser dans les interstices de la gauche politique, syndicale et universitaire; elle doit se mener conjointement avec la classe ouvrière contemporaine qui est centrale dans la lutte écosocialiste qui doit se mener.

Les interventions du géographe Andreas Malm ont été remarquées dans les réseaux écologistes et socialistes un peu partout dans le monde. Ses références répétées au léninisme écologique ont franchement étonné et nous avons été plusieurs à nous plonger dans ses livres pour en comprendre les raisons. Dardot et Laval semblaient, en 2017, par leur livre L’ombre d’Octobre[2], avoir réglé le sort de Lénine et des bolchéviques dans la construction historique de la gauche radicale internationale. Ils parlaient même de catastrophe pour qualifier la prise du pouvoir par les bolchéviques : à la fois pour le mouvement ouvrier et pour l’histoire même de son émancipation.

Malm se réclame du léninisme sans aucune réserve. Est-ce une provocation ? Une proposition stratégique ? Un peu des deux, croyons-nous. Remettre Lénine à l’ordre du jour aura été certainement une façon de susciter l’ire des anarchistes de l’Europe du Nord confortablement installés dans leurs positions libertaires, refusant de prendre le pouvoir d’État et encore moins de le transformer. Une perspective radicale écosocialiste implique, au contraire, une confrontation directe avec l’État capitaliste afin de limiter les impacts des changements climatiques. Dans ce sens, Lénine peut encore nous aider à construire cette perspective.

Notre surprise devant un retour de la pensée de Lénine nous amène à faire une analyse stratégique des ouvrages d’Andreas Malm. Nous proposons ici une lecture de trois de ses livres[3] en les inscrivant dans la conjoncture des luttes écosocialistes actuelles au Québec et ailleurs. En ce contexte de crise économique et sanitaire, il nous apparaît pertinent d’examiner comment les enseignements de Malm pourraient nous aider à fourbir des armes sur les plans théorique et stratégique en tenant compte de la spécificité politique québécoise. Quelles sont les idées maîtresses de Malm ?

Ce sont des hypothèses politiques fortement appuyées par une quantité impressionnante de données scientifiques :

  • proposer une conception matérialiste et marxiste de l’écologie sur le plan théorique;
  • développer un lien conséquent entre les changements climatiques et la pandémie;
  • briser l’hégémonie de l’action non violente dans le champ politique écologique dans la mesure où elle n’a apporté aucun gain depuis 20 ans.

Pour une conception marxiste de l’écologie

Il faut d’abord affirmer que le problème sociopolitique le plus important auquel il faut s’attaquer de toute urgence est celui du réchauffement climatique. Nous pouvons établir un consensus sur cette question, mais nous pouvons diverger sur la ou les causes du réchauffement climatique et sur la manière d’en venir à bout.

Les débats dans les milieux écologiques peuvent parfois être complexes dans la mesure où une certaine tendance idéaliste du mouvement écologiste tend à cibler l’ensemble des êtres humains comme les responsables de la catastrophe écologique. C’est dans ce sens que Malm s’attaque d’une manière convaincante au concept d’anthropocène ou âge de l’homme, c’est-à-dire que les problèmes sur la Terre auraient commencé avec l’arrivée des humains. C’est le récit téléologique de l’anthropocène. Or, comme le dit Malm, « tous les humains qui savaient allumer un feu n’ont pas développé une économie fossile[4]. […] Il ne faut pas attribuer à l’être humain abstrait d’être imputable à la crise écologique, car les combustibles fossiles sont par définition un condensé de rapports sociaux inégalitaires, puisqu’aucun humain ne s’est jamais lancé dans leur extraction systématique pour satisfaire des besoins vitaux[5] ».

Or si l’on veut comprendre le réchauffement climatique, ce « ne sont pas les archives de l’espèce humaine » qu’il faut sonder mais commencer d’abord par celles de l’Empire britannique. On y apprend par exemple que, dans les années 1830, la machine à vapeur alimentée par le charbon constituait, aux mains des capitalistes anglais, un outil redoutable pour discipliner la force de travail, ainsi qu’une arme de guerre impérialiste ; on y suit la progression fulgurante de cette machine mise au point par James Watt qui supplante en quelques années la force hydraulique – pourtant abondante et moins chère – dans l’industrie textile anglaise[6].

Par ailleurs, Malm marque déjà la centralité de la classe ouvrière dans le processus du réchauffement climatique dans la mesure où une classe de travailleuses et de travailleurs a œuvré dans des conditions très dangereuses pour le développement de l’économie fossile. Et aujourd’hui, il fait de plus en plus chaud dans le monde du travail. Les conditions thermiques dans des millions de lieux de travail dans le monde s’aggravent un peu plus, surtout dans les régions tropicales et subtropicales. Du delta du Nil aux cercles polaires, le constat est effrayant : la Terre se réchauffe dans des proportions qui nous mènent au seuil de la catastrophe.

Dans ce contexte de catastrophe climatique imminente, le léninisme écologique est davantage une posture qu’un appel au sectarisme bien présent dans les cercles d’avant-garde un peu partout dans le monde. C’est la posture stratégique appropriée pour se battre contre le réchauffement climatique, une boussole pour mener la lutte écosocialiste vers des perspectives constructives, voire victorieuses.

Après avoir établi la centralité de la classe ouvrière, il pose aussi la nécessité de mener une lutte ouverte contre l’État néolibéral. Il faut regrouper les forces pour se battre contre l’État et non chercher à l’occulter comme le font les anarchistes ou chercher à s’en accommoder ou à s’y adapter comme le font les sociaux-libéraux. Nous ne pouvons faire l’économie de la lutte contre l’État; nous devons placer ce dernier devant ses responsabilités face au réchauffement climatique.

Malm reprend avec pertinence l’exemple de la Syrie pour illustrer son propos sur la révolution dans un monde de plus en plus chaud. Avant la révolution syrienne de 2011, il y a eu une sécheresse sévère qui a forcé le déplacement de plus de deux millions d’agriculteurs, mais Bachar el-Assad ne s’est pas préoccupé de cette catastrophe climatique. Il a plutôt opté pour une rénovation des fondements de la classe dirigeante syrienne, ce qui a permis un boom d’accumulation dans le secteur de l’immobilier, accompagné de la création de zones franches. Mais avec le temps, la pénurie d’eau s’est fait sentir dans les villes, et la Syrie a littéralement explosé. Selon Malm, on peut dire que les changements climatiques ont constitué le détonateur de la révolution syrienne.

Malgré le réchauffement climatique, les capitalistes exigent que la production soit maintenue, ce qui cause inévitablement un développement inégal. Nous avons observé la même équation lors de la Première Guerre mondiale alors qu’a eu lieu un effondrement du système alimentaire. Pour Lénine, cette catastrophe a été un vigoureux accélérateur, une occasion à saisir pour le conjurer. Selon Malm, le Parti bolchevique était le seul parti suffisamment fort et discipliné pour reconstituer un centre et régner sur les forces centrifuges. Il faut s’inspirer du communisme de guerre, profiter de la faiblesse de l’État et prôner l’action directe.

Aujourd’hui, le communisme de guerre du temps de Lénine pourrait prendre le visage de la révolution écosocialiste, « car si les rapports entravent la possibilité d’une adaptation pour les pauvres, il faut les transformer[7] ». Dans ce sens, il faut des révolutionnaires formés pour déployer des actions pour contrer les effets du changement climatique.

Dans une offensive contre le capital fossile, il faut vaincre le capital lui-même. Aucune réserve fossile ne doit sortir de la terre. Les émissions peuvent être réduites à zéro. Le leitmotiv de Malm est : rompre par la violence avec les vieilleries périmées. L’auteur s’amuse même à réécrire le manifeste du Parti communiste et à l’ancrer dans les inégalités d’aujourd’hui. Par exemple, on pourrait demander un moratoire sur le charbon, le pétrole et le gaz, fermer les centrales alimentées par ces combustibles fossiles et produire l’électricité par des précédés non fossiles à 100 %.

Qui accomplira cette révolution écosocialiste ? Peut-on penser que de nouvelles organisations pourraient surgir ou qu’il y ait conversion d’anciennes organisations ? La conscience ouvrière peut-elle se transformer dans un monde qui se réchauffe ? On peut douter de la capacité d’intervention mais non de sa nécessité ainsi que de celle de s’organiser collectivement.

Le réchauffement climatique et la COVID-19, une même source

Le livre La chauve-souris et le capital se veut une analyse à chaud de la pandémie. Il constitue une intervention très pertinente pour la gauche déchirée entre une compréhension scientifique et crédible de cette pandémie et un scepticisme tout aussi pertinent à l’égard des gouvernances néolibérales qui, soudainement, avaient le mandat de rassurer les communautés maltraitées depuis une trentaine d’années par ces mêmes gouvernances.

Mais avant tout, Malm se questionne : comment se fait-il que le néolibéralisme ait réagi aussi rapidement à la COVID-19 et qu’il ait agi en abruti devant les changements climatiques ?

Mais si le réchauffement climatique et la COVID-19 ont certes des points en commun et qu’ils résultent des mêmes sources, pourquoi se battre contre la COVID-19 et ne pas lutter contre le réchauffement climatique ? Parce que les pays riches ont été touchés en premier et qu’ils se sont retrouvés dans la position rare de devoir sacrifier le bien-être de leur économie capitaliste pour sauver les vies[8].

La réponse a été rapide mais pouvait-elle être différente ? Dans le fond, tout autant que pour le réchauffement climatique, il s’agit d’un simulacre d’action. Sauf pour la rapidité d’exécution, le néolibéralisme réagit à peu près de la même manière à la COVID et au réchauffement climatique. Il évite les pratiques de prévention et offre une solution uniquement curative et de type militaire aux communautés qui ont été attaquées de plein fouet par la COVID-19.

De quelles sources proviennent la COVID-19 et le réchauffement climatique, le premier étant l’enfièvrement du second ? Premièrement, « l’histoire des maladies infectieuses au début de l’ère moderne s’est écrite à l’encre du capital marchand dont la spécialité était d’aller chercher des produits bon marché dans des lieux reculés et de traverser le globe et les revendre à plus fort prix[9] ». Puis on peut parler de la déforestation massive comme déterminant majeur de la pandémie et du réchauffement climatique. « Lorsque les arbres tombent et que les animaux indigènes sont massacrés, les microbes volent comme de la poussière sous les bulldozers[10]. » Cette déforestation à grande échelle est entreprise un peu partout dans le monde pour contenter les classes privilégiées des pays du Nord afin qu’elles puissent consommer du bœuf, du soya et de l’huile de palme comme bon leur semble. L’ouverture des forêts aux circuits mondiaux du capital constitue en soi une cause première de toutes ces maladies[11]. On peut alors parler d’un échange économique inégal, car il existe une séparation entre la production et la consommation.

D’une manière générale, Malm se réfère au géographe marxiste David Harvey quand celui-ci disait : « Le capitalisme est accro à l’expansion géographique autant qu’au changement technologique et qu’à la croissance économique[12] ».

Malm déplore le recul important de la lutte contre le réchauffement climatique depuis le début de la pandémie. On aurait dû agir comme les antiracistes américains et prendre quand même la rue pour maintenir la résistance, d’autant plus que les deux problématiques proviennent de la même source. Mais ces deux années de pandémie constituent une épreuve collective supplémentaire pour stimuler la lutte contre le réchauffement climatique.

L’action violente contre le réchauffement climatique

Il faut maintenant poser la question stratégique fondamentale : que faire ? C’est là le propos de Comment saboter un pipeline. Après avoir situé le réchauffement climatique dans un contexte de capitalisme mondialisé, effectué les liens entre la COVID-19 et le réchauffement climatique, constaté l’irresponsabilité et la violence généralisée des États capitalistes, dénoncé l’incurie de la stratégie anarchiste et social-libérale comme réponse à la catastrophe mondiale du réchauffement climatique, nous devons ouvrir les perspectives pour nous sortir de ces impasses écologique et économique : « La victoire historique du capital et la ruine de la planète sont une seule et même chose. Pour nous en sortir, nous devons réapprendre à nous battre, à l’heure qui pourrait être la plus défavorable de toute l’histoire de la vie humaine sur la planète[13]».

Le mouvement pour le climat est devenu le mouvement social le plus dynamique dans beaucoup de pays. On peut penser à la grande notoriété de Greta Thunberg et à son interpellation des grands de ce monde : « Comment osez-vous ? » (How dare you ?). La position de Greta est sans appel : « Si les émissions carbone doivent s’arrêter, alors nous devons arrêter les émissions carbone ».

Cependant, force est de constater que cette stratégie qui passe par une reconnaissance médiatique et par de grands rassemblements comme celui du 27 septembre 2019 a besoin de certains renforts malgré son importance certaine. Sur le terrain des luttes, une mobilisation de masse mondiale devra passer par un travail d’organisation de perturbations anticapitalistes. Pour cela, il manque trois grands éléments selon Malm :

  • il faut un changement de mentalité chez la gauche;
  • il faut mener une lutte frontale contre l’État capitaliste;
  • il faut reconnaître une diversité de tactiques, dont l’action violente.

Malm reproche à la gauche de s’en tenir à un discours axé sur la vulnérabilité et les inégalités sociales et de santé à travers le monde. Il donne un exemple d’un énoncé typique de la gauche à la fin de 2020 : « Il est évident que ce n’est pas tant la létalité de la COVID-19 elle-même qui tue tous ces gens en Italie que la néolibéralisation du système de soin et les mesures d’austérité de l’Union européenne[14] ». Même si cet énoncé est exact, il ne touche pas l’enjeu principal, le réchauffement climatique.

En effet, nous avons été plusieurs à évoquer les enjeux des inégalités sociales, de la destruction du secteur public par le néolibéralisme, de la nécessité de redonner le réseau de la santé et des services sociaux aux mains de la communauté, du revenu minimum universel, d’un régime d’assurance maladie universel et gratuit, de l’abrogation immédiate des politiques d’austérité, des paradis fiscaux pour financer le développement de tous les secteurs des services publics de santé, de l’augmentation du salaire des travailleuses et travailleurs des hôpitaux et des centres pour personnes âgées, de l’ouverture des frontières, du développement des vaccins par la mise en commun des brevets accaparés par les compagnies pharmaceutiques, etc.

Mais nous devons donner raison à Malm lorsqu’il affirme que « malheureusement, toutefois, même la satisfaction de l’ensemble de ces revendications ne suffira pas tant qu’on se s’occupe pas des causes de l’épidémie, et dans l’écrasante majorité des cas, la gauche a vu en effet le virus comme une infortune qui s’abattait sur l’humanité[15] »; nous vivons une crise sociale et sanitaire. Mais la gauche vit aussi une crise stratégique majeure, Malm nous le rappelle vivement.

Conjurer la catastrophe

Pour sortir de la crise, Malm nous propose de retourner à Lénine et surtout aux moyens de conjurer la catastrophe imminente à l’aube de la révolution d’Octobre. Alors que les menchéviks et les socialistes révolutionnaires s’échangeaient des faveurs à la tête du gouvernement, la famine faisait rage et une crise économique et sanitaire s’abattait sur la Russie. L’État russe ne savait pas quoi faire, enfoncé dans la passivité complète devant la catastrophe qui s’en venait. D’une manière péremptoire, Lénine souligne les interventions majeures qui sont à la portée de l’État russe s’il veut, bien sûr, s’approcher du socialisme : la nationalisation des banques et des syndicats patronaux et la levée du secret commercial, des étapes à franchir pour avancer vers le socialisme.

Le contrôle, la surveillance, le recensement, voilà le premier mot de la lutte contre la catastrophe et la famine. Personne ne le conteste, tout le monde en convient. Mais c’est justement ce qu’on ne fait pas, de crainte d’attenter à la toute-puissance des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, aux profits démesurés, inouïs, scandaleux qu’ils réalisent sur la vie chère et les fournitures de guerre (et presque tous « travaillent » aujourd’hui, directement ou indirectement, pour la guerre), profits que tout le monde connaît, que tout le monde peut constater et au sujet desquels tout le monde pousse des « oh ! » et des « ah ! »[16].

Contraindre l’État

En affirmant que le réchauffement de la planète n’est pas causé par une tare de l’être humain, mais bien par le capital fossile, on s’éloigne d’une frange défaitiste du mouvement écologique. En affirmant qu’on ne peut faire l’économie des actions violentes pour augmenter le rapport de force dans la mesure où c’est ce type d’action qui permet de l’augmenter, un débat collectif s’ouvre pour les prochaines années. Il faut impressionner l’État capitaliste avec notre volonté de nous battre contre le réchauffement climatique. Des manifestations historiques comme celle du 29 septembre 2019 ne sont pas suffisantes pour faire bouger l’État. Pour éviter de faire peur à la population, on a évité de construire une force offensive dans le mouvement écologique. Malm nous invite, avec raison, à construire nos alliances dans cette perspective de passer à l’offensive.

La question du positionnement face à l’État est probablement l’élément le plus important qu’Andreas Malm apporte dans ses réflexions stratégiques. Nous savons que le renouvellement de la lutte écosocialiste passe par le développement d’alliances entre tous les acteurs impliqués dans la lutte contre le réchauffement climatique, et ce, au Québec comme ailleurs dans le monde. Ce qu’il faut ajouter, c’est que cette lutte multisectorielle doit se faire en opposition complète à l’État néolibéral ou populiste. En ce sens, les possibilités d’adaptation au néolibéralisme comme ont cherché à nous le faire croire les élites de l’économie sociale dans les 30 dernières années s’avèrent des échecs dramatiques. Par ailleurs, Malm souligne le dysfonctionnement stratégique du mouvement anarchiste dans son rapport à l’État. Comme nous l’avons déjà noté, pour les anarchistes, l’État est le problème, son absence est la solution.

Non seulement une lutte frontale contre l’État pour le contraindre à prendre les mesures pour combattre le réchauffement climatique est-elle nécessaire, mais elle peut nous permettre de vaincre ce réchauffement. C’est l’autre enseignement que nous pouvons retirer d’Andreas Malm : il est possible de conjurer la catastrophe imminente la crise climatique comme l’ont fait les bolchéviques en 1917.

Un autre argument pour appuyer la nécessité d’une confrontation directe avec l’État capitaliste est que, depuis longtemps, l’État s’est affaibli considérablement, en particulier depuis le début de la crise sanitaire. L’État social, le bras gauche de l’État, s’est transformé en un état autoritaire[17] qui ne parvient plus à une cohésion sociale et à une certaine stabilité économique.

Notre travail de construction d’alliances dans une perspective écosocialiste peut se poursuivre par l’élaboration d’un new deal québécois en prenant la défense prioritaire de la classe ouvrière. Comme le disait Naomi Klein :

On pourrait créer des économies conçues à la fois pour protéger et régénérer les écosystèmes et pour nourrir et respecter les personnes qui en dépendent. On répondrait également à une nécessité plus vague, quoique tout aussi importante : en cette époque où les gens sont de plus en plus isolés dans des bulles d’information herméneutiquement closes, où l’on ne s’entend pratiquement plus sur ce qui est vrai ou faux, un New Deal vert pourrait insuffler à la société un sentiment, une motivation à vivre ensemble et des objectifs concrets à l’atteinte desquels tout le monde contribuerait[18].

Les mouvements sociaux québécois sont présentement enlisés dans une logique de reproduction. Lorsque le capitalisme sévit d’une manière aussi autoritaire qu’aujourd’hui, les mouvements sociaux sont coincés entre deux options : se battre ouvertement au risque de se dissoudre ou demeurer dans une logique de reproduction. Mais une autre s’ouvre à la nouvelle classe ouvrière et propose un véritable projet politique qui transforme le marasme du néolibéralisme, qui vise à s’approprier le territoire et des solutions réelles à la crise climatique.

Lorsque le capitalisme sévit d’une manière aussi autoritaire qu’aujourd’hui, les mouvements sociaux sont coincés entre deux options : se battre ouvertement au risque de s’épuiser et de disparaître ou demeurer dans une logique de protection et de reproduction où ils sont présentement enlisés. Une autre voie peut s’ouvrir à la nouvelle classe ouvrière, celle d’un véritable projet politique qui transforme le marasme du néolibéralisme qui s’approprie le territoire et des solutions réelles à la crise climatique.

Choisir l’écosyndicalisme

Développer un camp écosocialiste au Québec implique l’entrée en scène de la classe ouvrière. Elle est redevenue plus visible depuis le début de la pandémie. On l’a entendue dénoncer ses conditions de travail dans le secteur de la vente au détail, dans la livraison à domicile, dans l’agroalimentaire. Même les directions syndicales l’admettent, il y a une remontée des luttes syndicales[19].

La classe ouvrière est la classe la plus touchée par le réchauffement climatique partout dans le monde. Au Québec, elle va continuer à se défendre sur son lieu de travail, mais elle devra aussi s’armer pour défendre le droit à la ville, des logements décents, dans des quartiers où on retrouve une qualité de l’air, sans déchets dangereux. Ainsi les questions de justice sociale, de santé, de gouvernance de la communauté relèvent toutes de l’écologie. Car l’environnement est constitué de l’espace dans lequel on travaille, on vit, on joue[20].

Une chance s’offre au mouvement syndical de renouveler sa pratique dans une perspective écologiste. Il est possible d’intégrer des revendications résolument écologiques dans les demandes syndicales et citoyennes comme la libéralisation du temps de travail, un appui au care, des demandes sur le transport, la revitalisation des communautés, le logement, le revenu. On peut exiger le retrait du capitalisme transnational du réseau de la santé et des services sociaux.

Les perspectives écosocialistes peuvent se dessiner dans les pratiques démocratiques qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans les mouvements sociaux. Car, à l’instar de nos camarades américains qui disent que la démocratie a besoin de socialisme pour pouvoir survivre, nous disons que l’écologie a aussi besoin de socialisme pour se déployer activement.

René Charest, organisateur communautaire, chercheur et militant.


  1. Andreas Malm est maître de conférences en géographie humaine à l’Université Lund en Suède et militant pour le climat.
  2. Pierre Dardot et Christian Laval, L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets, Montréal, Lux, 2017.
  3. Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique, 2017 ; La chauve- souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique, Paris, La Fabrique, 2020 ; Comment saboter un pipeline, Montréal, Rue Dorion, 2020.
  4. L’anthropocène contre l’histoire, ibid., p. 43.
  5. Ibid., p. 45.
  6. NDLR. On pourra aussi lire les étapes de cette industrialisation dans un texte de Frédéric Legault, « Les trois transitions », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 21, 2019.
  7. L’anthropocène contre l’histoire, op. cit., p. 150.
  8. La chauve- souris et le capital, op. cit., p. 38.
  9. Ibid., p. 94.
  10. Ibid., p. 51.
  11. Ibid., p. 70.
  12. Cécile Gintrac, « David Harvey : la revanche de l’espace », Cause commune n° 5, mai-juin 2018.
  13. Comment saboter un pipeline, op. cit., p. 89.
  14. Comment saboter un pipeline, op. cit.
  15. Ibid., p. 127-128.
  16. Vladimir Lénine, Œuvres, tome 25, 1917, Paris, Éd. Sociales, 1975, p. 395.
  17. Voir Nicos Poulantzas, L’État, les classes sociales, le socialisme, Paris, Prairies ordinaires, 2013.
  18. Naomi Klein, La maison brûle. Plaidoyer pour un New Deal vert, Montréal, Lux, 2019.
  19. Frédéric Lacrois-Couture, « La CSN n’a jamais vécu autant de conflits de travail qu’en 2021 », Le Devoir, 31 décembre 2021.
  20. Giovanna di Choro, « La nature comme communauté », dans Émilie Hache (dir.), Écologie politique. Communautés, cosmos, milieux, Paris, Éd. Amsterdam, 2012.
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