Nouveaux Cahiers du socialisme

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Couverture d’une anthologie de la revue Relations

La trahison des jésuites

9 novembre, par Rédaction

Couverture d’une anthologie de la revue Relations

Une mort annoncée

Le 9 janvier 2025, un communiqué officiel, signé par le président par intérim du conseil d’administration (CA) du Centre justice et foi (CJF) et vice-provincial des jésuites, annonçait la fermeture définitive du CJF, créé en 1983, et de la revue Relations, fondée en 1941. Cette annonce était l’aboutissement tragique de la mise à pied brutale et insensée de toute l’équipe, le 21 mars 2024, décidée par le CA avec l’aval des autorités jésuites. Cette mise à pied avait été annoncée aux concerné·e·s trois jours plus tôt sans autre préavis : toutes et tous, salarié·e·s, chercheuses et chercheurs associés, devaient quitter leur bureau à cette date, et l’accès à leur courriel leur devenait interdit. Durant ces trois jours, le personnel, abasourdi, s’est évertué à convaincre les responsables du CA de revenir sur leur décision qui risquait d’être fatale pour l’avenir du Centre et de la revue, leur offrant même de travailler encore un mois, avec un salaire réduit de moitié, afin de permettre au moins de boucler convenablement les activités en cours et d’achever le dernier numéro de Relations sur le point de paraitre. Une acceptation aurait changé toute la dynamique. Mais rien n’y fit. Plus encore, ils ont même eu l’odieux d’écrire dans leur communiqué que cette mise à pied s’était passée « sans heurt pour les employés ». Ce fut plutôt un véritable traumatisme dont certaines et certains ont eu du mal à émerger.

Précisons que ce ne sont pas des jésuites pris individuellement dont je parle, car plusieurs nous ont manifesté leur profonde solidarité. Je pense en particulier à Jean-Marc Biron, ex-supérieur des jésuites de la « province jésuite du Canada français » maintenant dissoute, et à d’autres que je ne peux nommer pour ne pas les exposer à des représailles de la part de leurs confrères en autorité. Je parle des Jésuites du Canada compris comme institution.

La méthode employée, digne du capitalisme sauvage, a été une véritable trahison des valeurs et principes les plus profonds sur lesquels était fondée la mission du Centre et de la revue. Les jésuites se portaient pourtant jusque-là garants de cette mission. En agissant de la sorte, ce sont ces deux institutions, dans ce qu’elles ont de plus précieux et fondamental, qui étaient atteintes. Le lien de confiance unissant ces institutions aux jésuites était trahi et rompu. J’ai essayé de traduire cette blessure dans un poème, lu le dimanche 2 mars 2025, lors d’une rencontre réunissant un grand nombre de collaborateurs et collaboratrices du Centre et de la revue pour souligner l’exceptionnel travail accompli par l’équipe aujourd’hui dispersée. En voici le début :

Il est des temps grisâtres qui écrasent le souffle comme un pied dans la gorge,

des temps d’humiliation où des êtres que l’on pensait amis ou compagnons de route

soudain apparaissent comme des maîtres qui aiment à faire sentir le poids de leur pouvoir.

Leurs mains, qui hier serraient les nôtres avec affection et reconnaissance,

en signe d’amitiés indéfectibles, pensait-on,

se saisissent d’une cravache et nous fouettent le visage,

attendant que nous pliions l’échine.

Nos yeux grands ouverts regardent, hagards, la dureté des leurs,

sans comprendre;

un monde s’écroule – était-il tout ce temps factice ?

tant leurs visages sont devenus difformes, leurs langues fourchues

et leurs paroles odieuses.

C’était comme si le sol était retiré violemment sous nos pieds

nous laissant suspendus dans le vide,

tombant, tombant sans rien à quoi se raccrocher,

– seul un cri sourd, peut-être, gonflant des ailes inespérées, ralentissant la chute,

un cri à l’intérieur duquel gît comme un corps sur le bord du chemin

une évidence déchirante :

nous étions tout ce temps d’hier, sous le couvert d’hommages, des condamnés en sursis

et promis au mépris.

Le simple fait que la revue Relations, l’une des plus anciennes du Québec, au rayonnement considérable, avec un nombre d’abonné·e·s parmi les plus élevés de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), soutenue par un système complexe de collaborations et d’artisans, ait été considérée comme un simple bulletin qu’on peut interrompre à sa guise, avait tout l’air d’un rejet camouflé ou d’un sabotage. Car le CA et les autorités jésuites n’ont jamais voulu prendre en considération les avis, pourtant unanimes, des proches collaboratrices, collaborateurs et artisans de la revue selon lesquels une telle interruption pouvait compromettre gravement son avenir. Il semble bien que cet avenir comme celui du Centre ne pesait pas lourd dans la décision du CA et des autorités jésuites. À la lettre publique des directions et rédactions précédentes de Relations ainsi que des membres actuels et anciens du comité de rédaction parue dans Le Devoir[1], et à la Déclaration d’appui au CJF et à la revue, signée par plus de 1300 personnes[2] – des milieux religieux, universitaire, artistique, communautaire, médiatique, littéraire, syndical et autres –, les jésuites ont opposé un silence total.

L’envers de l’odieux

De toute évidence, quelque chose d’autre se dissimulait derrière la raison avancée pour expliquer la fermeture, soit la crise financière, au sujet de laquelle les membres non jésuites du CA furent en grande partie instrumentalisés. Leurs démissions successives après le diktat du 22 mars en font foi. Le chat est sorti du sac, au printemps 2024, lors d’une rencontre avec des membres des communautés religieuses donatrices des œuvres jésuites, ébranlés par l’arrêt des activités, qui désiraient en connaitre les raisons. Gilles Mongeau, vice-provincial jésuite et président par intérim du CA, et Isabelle Lemelin, directrice du CJF depuis à peine un an, animaient la rencontre. Gilles Mongeau avança cette raison : l’équipe n’était pas en phase avec les priorités de la province jésuite ! Cela était pourtant faux. Tous les bilans annuels, le dernier ayant été publié trois mois avant les événements, soulignaient l’apport précieux du Centre à ces grandes orientations, tout en louant sa contribution au rayonnement de la province. Cet argument fallacieux révélait cependant ce que cachait la méthode bulldozer adoptée : ce n’était pas des raisons financières – un fonds de réserve considérable et un appui financier étant facilement accessibles –, mais bien une volonté d’en finir avec le Centre et la revue tels qu’ils étaient. Il faut savoir qu’ils étaient rattachés depuis 2018 à une nouvelle province jésuite, pancanadienne, unissant les provinces jésuites francophone et anglophone du Canada, dans laquelle les jésuites francophones étaient maintenant très minoritaires. Or, cette province recomposée ne se reconnaissait pas dans les deux institutions québécoises qu’étaient le Centre justice et foi et Relations, trop séculières et trop à gauche au goût des nouvelles autorités. Il apparait maintenant évident que les autorités ont voulu les mettre à leur main et à leur image, tournant ainsi le dos à une longue lignée de jésuites québécois pour qui la justice est une dimension inhérente de la foi : non pas mettre la foi en premier, comme condition de la justice, mais plutôt servir la justice, comme expression de la foi, en solidarité avec tous ceux et celles qui la servent sans partager cette foi. La voix d’un grand nombre d’entre eux a été portée dans la revue et le Centre. Je pense, entre autres, à Jean-d’Auteuil Richard et Jacques Cousineau, fondateurs de la revue, à Julien Harvey, fondateur du CJF, à Karl Lévêque et à Guy Paiement. S’alliant aux voix croyantes, non croyantes, ou autrement croyantes, selon le mot de Michel de Certeau, émanant de tout lieu – populaire, syndical, universitaire, culturel, artistique, citoyen – de la société civile québécoise, elles partageaient un même souci du bien commun, une même attention à tous ceux et celles qui sont exclus, marginalisés et invisibilisés par la société. C’était là la singularité exceptionnelle de ces deux institutions québécoises qu’étaient Relations et le Centre justice et foi, si nécessaires tant à la société qu’à l’Église québécoises. Cela ne veut pas dire que toutes les autorités jésuites précédentes, francophones, partageaient nécessairement leurs points de vue ou leurs orientations. Mais toutes y reconnaissaient un legs précieux, à préserver à tout prix, en témoignage de la contribution des jésuites au débat public autour des grands enjeux de société. Elles étaient aussi conscientes que le CJF et Relations représentaient un lieu pertinent, de plus en plus rare au Québec, où s’exprimaient une foi et une Église engagées dans le combat pour la justice sociale et solidaires des laissé·es -pour-compte.

La nouvelle province jésuite n’avait aucune attache envers cet héritage, aucun désir de préserver le CJF et la revue, indifférente à leur enracinement dans la société québécoise. Cléricale, elle les voulait plutôt au service de la foi – de « la découverte de la foi », comme le communiqué de fermeture du CJF l’énonce, montrant par là une totale mécompréhension à son égard – et en parfaite syntonie avec la hiérarchie ecclésiastique. Libérale et institutionnelle plutôt que laïque, critique et de gauche, elle les voyait comme une patate chaude dont elle ne savait quoi faire. Les autorités jésuites ont donc choisi, à leur plus grande honte, d’y mettre un terme, et de manière sournoise, se désolidarisant ainsi du legs de leurs confrères francophones et de l’ancrage d’une Église au service du monde. On peut également penser que le provincial jésuite, Erik Oland, dont le mandat se terminait en juillet 2024, a trouvé cette occasion propice pour faire le sale boulot.

Un autre facteur a peut-être précipité le processus de démantèlement : la prise de position du CJF, publiée en novembre 2023, en faveur de la population gazaouie, dans le conflit opposant le gouvernement israélien au Hamas, après le massacre perpétré par celui-ci en Israël le 7 octobre 2023. Le Centre a été l’un des tout premiers organismes québécois à dénoncer la visée génocidaire derrière les attaques qui avaient lieu à Gaza. Or, cette déclaration a suscité un malaise au sein de l’administration jésuite, qui n’avait émis qu’une position frileuse à cet égard, à mille lieues, par exemple, des positions courageuses des Jésuites d’Afrique du Sud, qui ont manifesté sans réserve leur solidarité avec la population gazaouie.

Interlude

Suite du texte-poème lu le 2 mars 2025 :

La tentation est grande de maudire, de mépriser à notre tour comme si ce que ces hommes nous ont montré d’eux-mêmes n’était pas de même nature que ce contre quoi nous donnions notre voix, livrions bataille, engagions notre vie, en misant sur la dignité, la bonté, la justice. La figure humaine, hideuse et vile, attachée à des miettes de privilèges et de pouvoir, avec ses airs de bonhomie et de générosité, était tout proche de nous, à notre insu. Elle nous a été dévoilée. Elle prête, certes, à vomir, en plus de nous priver d’un lieu où précisément nous osions dire le méprisable qui nous voisine, de sorte qu’en signalant les œuvres dans notre monde, nous ouvrions, au nom d’une image humaine et divine qui nous porte, des espaces et des chemins d’humanité. Gardons notre regard fixé sur eux. Non, sur le méprisable. Car notre combat est toujours aussi contre nous-mêmes. Ce qui nous est donné à voir, c’est cette part obscure, tapie en tout être, capable de s’avilir pour des faveurs infimes.

Il est des temps grisâtres, oui, mais aussi de mémoire qui redonnent le souffle vital et soutiennent les pas vers demain. Mémoires des œuvres, des paroles, des écrits dressés contre la fatalité et la laideur du monde; œuvres, paroles, écrits qui sont la trace indélébile de la dignité humaine, et semences d’avenir.

Nous sommes dispersés aujourd’hui. Mais témoins malgré tout d’un bonheur commun que nul ne peut ravir, celui d’avoir été une équipe fière et debout dans la tourmente.

Entreprise de démolition

Le rôle qu’a joué la nouvelle directrice du Centre dans l’entreprise de démolition n’est pas clair. Comment comprendre qu’elle n’ait jamais cherché à impliquer l’équipe du CJF dans la recherche de solutions conjointes en vue de sortir de l’impasse, alors que cette équipe possédait toute l’expérience, l’expertise et la capacité organisationnelle pour relever ce défi ? Si elle s’en est bien gardée, était-ce pour se débarrasser précisément de cette expertise encombrante, et pour entreprendre une refonte radicale en accord avec les autorités jésuites ? C’est d’ailleurs à elle qu’on a confié d’esquisser, durant la période de mise à pied, ce qui pourrait « renaitre » éventuellement des cendres du CJF et de Relations. Car c’est bien à des cendres qu’on allait aboutir. En effet, le président du CA, le jésuite Peter Bisson, qui avait orchestré la mise à pied, envoyait, peu de temps après, une lettre à celles et ceux dont l’abonnement à Relations arrivait à échéance, les incitant à ne pas se réabonner ! La nouvelle refonte, disait-il ingénument, mais scandaleusement, pourrait ne pas leur plaire ! En réalité, ce qui était en vue, ce n’était pas tant une refonte qu’une totale rupture. De fait, en novembre dernier, les quelques membres restants du CA ont invité les ex-employé·e·s – qui avaient signé quelques jours auparavant une entente de compensation financière pour fin d’emploi assortie d’une sévère clause de confidentialité les réduisant au silence –, les chercheuses et chercheurs associés du CJF ainsi que de proches collaboratrices et collaborateurs pour leur présenter le plan de relance concocté en vase clos. Or, du Centre avait été expurgée sa raison d’être : l’analyse sociale. Dorénavant, il n’allait s’intéresser qu’à la spiritualité qui nourrit l’engagement. La revue, quant à elle, devenait une sorte de bulletin du nouveau centre, sans comité de rédaction ni équipe éditoriale, publié uniquement en version numérique. Deux versions papier annuelles s’y ajouteraient, réduites à quelques pages, dans lesquelles seraient dupliqués des extraits choisis. À l’issue de ce simulacre de projet de « relance », il ne nous restait qu’à leur demander expressément de ne pas apposer les noms de Centre justice et foi et de Relations à ces nouvelles entités à la mission dénaturée. Ce projet mort au feuilleton, la seule option pour eux était de fermer le Centre et Relations.

Cet inconcevable gâchis appauvrit et fragilise la société québécoise en la privant d’espaces essentiels d’analyse et de réflexion qui permettaient un regard unique en son genre sur les grands enjeux de la société, sous des points de vue diversifiés et complémentaires – sociologiques, philosophiques, anthropologiques, théologiques, artistiques, littéraires, poétiques, militants. L’absence de tels lieux de réflexion se fait d’ailleurs amèrement sentir alors qu’un vent fasciste, au remugle nauséeux, souffle des États-Unis et d’Europe, et que l’Église est tentée par un repli identitaire et le confort douillet d’une spiritualité désincarnée.

De ce gâchis, les autorités actuelles en portent aussi l’odieux. Même si elles cherchent à prendre leurs distances en se contentant de ramasser les pots cassés et en continuant à répéter la ligne de communication officielle de laquelle elles n’ont jamais dérogé. La faute est jetée sur des problèmes financiers et organisationnels, alors qu’ils ne furent en aucun cas déterminants. Cette abjection subsistera aussi longtemps que les autorités ne reconnaitront pas le mal qui a été fait non seulement à l’équipe, mais aussi à tous ceux et celles qui trouvaient dans la revue et au Centre justice et foi un lieu où puiser force, souffle, dynamisme, nourriture et espérance dans leur combat pour la justice et la défense du bien commun. Les autorités jésuites ne peuvent balayer sous le tapis de l’histoire un tel mépris, une telle honte. Il leur faudra un jour en assumer courageusement et humblement la responsabilité en reconnaissant leurs torts, comme pour « l’affaire silicose », dossier de Relations publié en 1948, qui avait mis à jour cette grave maladie industrielle, causant la mort d’une quarantaine de travailleurs de la mine de silice à Saint-Rémi-d’Amherst dans les Laurentides[3]. Incriminé, l’un des propriétaires de la mine, grand donateur de l’Église catholique, menaça de retirer ses dons prévus. Il a obtenu que les autorités jésuites de l’époque remercient le directeur-fondateur de la revue, et que le nouveau nommé publie une rétractation, ce qui plongea la revue dans une dizaine d’années de conservatisme social et qui dénatura sa mission.

La voix du Centre justice et foi et de Relations est éteinte, après avoir été muselée. Elle l’a été par des jésuites sourds à l’histoire tragique du monde et aux combats menés aux côtés des dépossédé·e·s et des exclu·e·s, plus soucieux de leurs milieux douillets et « spirituels », à l’image d’un Dieu désincarné, trônant au-dessus de la mêlée.

Le silence des cendres est gros de voix urgentes en attente de naitre[4].

Par Jean-Claude Ravet. L’auteur a été rédacteur en chef de Relations (2005-2019) et chercheur associé du Centre justice et foi (2020-2024). Il a fait paraitre aux éditions Nota Bene de Montréal Le désert et l’oasis. Essais de résistance en 2016 et La nuit et l’aube. Résistances spirituelles à la destruction du monde en 2024. 


  1. Gilles Bibeau et Jean-Claude Ravet, « Réparer les pots cassés et sauver “Relations”», Le Devoir, 30 mars 2024.
  2.  Comité de soutien aux employé-es mis à pied du Centre justice et foi, « Près de 1300 signataires de la Déclaration d’appui au personnel mis à pied de la revue Relations et du Centre justice et foi », Presse-toi à gauche!, 21 mai 2024.
  3. Suzanne Clavette, « L’Affaire silicose, un dossier explosif », Relations, n° 747, mars 2011.
  4. Sur le site <https://soutenonslesemployesducjf.org/lettre-ouverte-des-employ-es-mis-es-a-pied-du-cjf/>, on trouve les lettres d’appui, les articles et les déclarations publiques émises en solidarité avec le CJF et Relations.

 

L’antiféminisme comme conservatisme

6 novembre, par Rédaction

Dans une époque où l’on voit la résurgence du mâle alpha et la montée en popularité des « épouses traditionnelles » (trad wives), il est important de se questionner sur la signification politique et sociale de la montée de l’antiféminisme pour mieux le combattre.

Il importe, d’entrée de jeu, de préciser le sens de certains termes qui sont partie prenante de la nébuleuse antiféministe. Le premier terme est misogynie, qui désigne la haine ou le mépris des femmes. Elle se retrouve dans les comportements individuels mais elle s’appuie sur un substrat social et elle a pour effet de cantonner les femmes à des positions subalternes dans la société. Elle peut parfois devenir systémique, comme en Afghanistan où l’on essaie d’effacer toute visibilité des femmes. Le sexisme est le deuxième terme. Il est un système social, à l’instar du capitalisme ou du racisme, et repose sur un triple processus de catégorisation-altérisation (distinction entre hommes et femmes), d’essentialisation (attribution de caractéristiques spécifiques que l’on rattache souvent à des traits physiques) et de hiérarchisation (supériorité du masculin sur le féminin). Il y a aussi une variante du sexisme qui est l’hétérosexisme qui soutient qu’il n’y a que deux sexes, que ceux-ci sont complémentaires dans le processus de procréation et que, par conséquent, l’hétérosexualité est la seule forme de sexualité acceptable. Enfin, il y a le masculinisme qui avance que, désormais, les femmes constituent le groupe sexué dominant, lequel exerce une forme de matriarcat qui placerait les hommes en posture subalterne.

L’antiféminisme s’appuie évidemment sur le sexisme comme système social et sur la misogynie comme dévalorisation des personnes de sexe féminin, mais il s’en distingue en ce qu’il constitue une opposition spécifique au féminisme comme mouvement social qui veut transformer les rapports sociaux de sexe, et aux féministes qui portent ce mouvement. Le masculinisme peut être considéré comme une forme radicale d’antiféminisme. Cette nébuleuse a des contours flous mais ses manifestations sont tangibles.

Dans le Québec contemporain, le coup de semonce de l’antiféminisme a certainement été l’attentat de l’École polytechnique, le 6 décembre 1989, où un jeune homme sépare les étudiants des étudiantes dans une salle de cours, tue 14 femmes et en blesse plusieurs, sous prétexte qu’elles seraient des féministes puisqu’elles étudiaient dans un domaine traditionnellement défini comme masculin.

Sur le coup, on a essayé de minimiser la dimension antiféministe de l’attentat. On a parlé de « tueur fou » pour décrire l’assassin. On a demandé aux féministes d’avoir la pudeur de se taire et de ne pas dénoncer cet acte comme antiféministe. Les commentateurs s’en sont donné à cœur joie dans la description des « exagérations » du féminisme qui pouvaient expliquer de tels gestes. Pourtant, le tueur avait été on ne peut plus clair dans la lettre décrivant ses motivations.

Durant les années qui ont suivi, on s’en est pris aux moyens, les armes à feu, plutôt que de dénoncer l’antiféminisme – je suis tout à fait en faveur des revendications de PolySeSouvient[1] en ce qui concerne l’interdiction de la plupart des armes. Il a fallu attendre 30 ans pour que la plaque commémorative de la Ville de Montréal sur la Place du 6-décembre-1989 parle d’attentat antiféministe.

Il est possible d’analyser l’antiféminisme comme une réaction, un backlash : ainsi, à chaque avancée du féminisme, il y aurait un ressac antiféministe. Cependant, comme le souligne Faludi[2], c’est, à maints égards, un backlash préventif : il s’agit d’empêcher coûte que coûte les femmes de parvenir à la liberté et à l’égalité, c.-à-d. de mettre fin au sexisme comme système d’oppression et d’exploitation sociale. Je préfère pour ma part le situer dans la foulée du conservatisme.

Quelques traits du conservatisme comme idéologie politique

Le conservatisme est l’une des trois grandes idéologies politiques qui ont façonné la modernité occidentale, avec le libéralisme et le socialisme. Comme les deux autres idéologies, il s’est transformé au fil du temps et comporte plusieurs courants, mais il est possible d’en repérer certains traits.

Il y a d’abord la valorisation de l’autorité, ce qui réfère à une conception hiérarchique de l’organisation sociale. Dans tous les domaines de l’existence, il y a des élites et celles-ci doivent jouer un rôle prééminent dans la société. Dieu est au-dessus des humains, le père de famille au-dessus des autres membres de la famille, le patron au-dessus des ouvriers, les notables au-dessus des citoyennes et citoyens. L’autorité constitue un facteur qui garantit l’ordre social entendu comme le respect des hiérarchies naturelles, et les divers domaines de la société ne doivent pas interférer les uns sur les autres.

Deuxièmement, puisqu’il y a de l’autorité, la liberté n’est pas infinie. Elle ne peut se développer qu’encadrée par les institutions. La liberté individuelle, contrairement à ce qu’énonce la pensée libérale, est limitée par les convenances morales et non pas par la liberté des autres. D’ailleurs, la liberté revêt plus une dimension collective (autonomie des régions, des ordres professionnels, des entreprises) qu’individuelle et les courants conservateurs ont tendance à en parler au pluriel.

En troisième lieu, on retrouve la critique de l’individualisme libéral, lequel est susceptible de « dissoudre la longue chaîne des relations sociales, laissant chacun à son statut de maillon individuel » pour paraphraser Tocqueville. Les individus sont toujours insérés dans le social : ils naissent dans une famille, dans un lieu précis, à une époque précise, dans un milieu social. Tous ces liens contribuent à la construction des individus. Ceux-ci et celles-ci ne peuvent être pensés en faisant abstraction de ces liens sociaux constitutifs.

Quatrièmement, il y a la tradition et celle-ci est invoquée de trois façons. D’abord, c’est pour souligner les dangers qu’il y a à faire des changements brusques : ceux-ci sont dérangeants et stressants, et leurs conséquences sont multiples et imprévisibles. L’expérience moderne des révolutions sur le modèle « du passé faisons table rase » s’est révélée désastreuse, celles-ci débouchant sur la terreur et le goulag. On invoque aussi la tradition en raison d’un certain scepticisme quant aux possibilités de l’humanité de changer le monde en mieux, d’où une insistance sur la prudence et sur les limites de la raison humaine. Finalement, la tradition nous ancre dans une histoire particulière : l’humanité n’existe guère dans son abstraction mais uniquement dans ses singularités nationales faites d’une continuité historique.

Un cinquième trait du conservatisme renvoie à la valorisation du rôle pacificateur, sur le plan social, de la religion, dans une espèce de trilogie « religion, autorité, tradition ». La religion fixe des bornes à l’ambition humaine en instaurant une autorité (Dieu) qui lui est extérieure et à laquelle il importe de se soumettre. La religion insère également l’individu dans une communauté liée par la foi, ce qui limite l’individualisme excessif et permet de corriger les comportements déviants.

Finalement, on retrouve la propriété et sa double fonction d’ancrage et de moralisation. Elle nous inscrit quelque part sur la terre, nous incite à la prudence et assure notre indépendance économique. Elle constitue, comme dans le libéralisme, une manifestation de notre sens moral. La propriété est également à la base du nationalisme ou de la défense du territoire ou d’un particularisme national.

Au XXe siècle, ce conservatisme a souvent traduit le nationalisme dans un sens chauvin, impérialiste et raciste. En France et en Allemagne, le conservatisme de l’entre-deux-guerres sera également marqué par un fort antisémitisme. Pour les conservateurs, les Juifs incarneraient l’ensemble des traits négatifs de la société moderne : individualisme, déracinement, argent. Toutefois, à l’époque de la guerre froide, ce sont moins les Juifs que les communistes qui en viennent à représenter la quintessence des malheurs de la modernité. Cela est très présent aux États-Unis, mais aussi dans les pays d’Europe occidentale.

Le conservatisme qui se développe dans les années 1980 – les années Reagan et Thatcher – aussi appelé néoconservatisme, opère une synthèse entre trois courants conservateurs : le conservatisme classique, le néoconservatisme et la droite religieuse[3]. Le conservatisme traditionnel, au cours des années 1950 et 1960, investit le Parti républicain étatsunien en opposition au New Deal et aux lois antidiscriminatoires adoptées dans la foulée du mouvement des droits civiques. Ce courant est très actif sur le plan des valeurs morales : en faveur de la peine de mort, de la prière dans les écoles, contre la permissivité sexuelle. Ces conservateurs sont également mus par un anti-intellectualisme populiste et une valorisation du « gros bon sens ».

Quant à lui, le néoconservatisme est identifié à une radicalisation idéologique du conservatisme. Plutôt que de se lamenter sur le bon vieux temps, il est nécessaire d’adopter une attitude proactive et de faire la promotion de ses idées, soit le travail, la famille, la patrie. Sans rejeter totalement les acquis du New Deal, les néoconservateurs s’inquiètent des programmes d’aide sociale qui inciteraient à la paresse ainsi que de l’avènement de la société des loisirs et de ce que cela implique comme renonciation à l’effort. Ils sont également méfiants des mouvements étudiants des années 1960 et de leurs liens avec la contreculture (sex, drugs and rock’n’roll). Ils critiquent la domination des intellectuel·le·s de gauche dans les universités de même que des nouvelles disciplines comme les études féministes (women’s studies) ou les théories critiques de la race (critical race theories).

La troisième composante, la droite religieuse, arrive mal à faire la jonction avec le conservatisme traditionnel, mais elle le fait plus facilement avec le néoconservatisme. Ces conservateurs se rejoignent dans la croisade contre les effets moralement corrupteurs de l’aide sociale (welfare), dans la défense de la famille traditionnelle – mise à mal par l’émancipation des femmes et les mouvances LGBTQ+ – et des communautés comme lieu de contrôle social.

Si ce néoconservatisme est surtout associé aux pays anglo-saxons, il n’en reste pas moins qu’une variante s’est développée au Québec depuis les années 1990 autour de ce que l’on pourrait qualifier de nationalisme identitaire. La composante religieuse en est moins importante, mais il importe d’assurer la continuité historique du groupe canadien-français, non pas en voulant faire pays mais en préservant la nation vis-à-vis d’éléments qui en minent la cohésion.

L’antiféminisme conservateur

L’antiféminisme conservateur peut s’analyser à partir de trois cadres complémentaires : le cadre conservateur traditionnel, celui de l’incertitude identitaire des hommes hétérosexuels qui perdraient leurs privilèges, et finalement celui d’une politique du ressentiment.

L’argument conservateur traditionnel peut se résumer de la façon suivante. Il y avait certes nécessité de changer certains aspects de la situation des femmes, mais les mouvements féministes sont allés trop loin. Ils ont inversé l’ancien ordre sexué pour placer désormais les hommes en position dominée, ce qui a créé un mouvement non nécessaire puisque l’évolution naturelle de la société québécoise nous aurait conduits à une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Cela a aussi rendu difficile d’avoir des rapports harmonieux entre les sexes en fomentant une « guerre des sexes »[4]. À partir du milieu des années 1990, un tel discours a pris les apparences du postféminisme. Les discriminations que dénonçaient les féministes dans les années 1970 et 1980 auraient disparu et les mesures d’action positive en faveur des femmes sont devenues de la discrimination à l’encontre des hommes. Dans cette optique, le mouvement féministe n’a plus lieu d’être et fait figure de « dinosaure » politique, n’ayant pas pris la mesure des changements sociaux déjà effectifs. On retrouve ce postféminisme aujourd’hui dans le discours de « l’égalité entre les femmes et les hommes comme valeur fondamentale de la société québécoise », ce qui dispense de travailler à la réaliser.

Le discours sur l’incertitude identitaire, qui n’est pas sans présenter certaines analogies avec celui d’un Henri Bourassa dénonçant la virilisation des femmes comme effet pervers du féminisme, insiste sur la crise de la masculinité comme conséquence inévitable du féminisme[5]. Cette perspective revêt également une forte composante lesbophobe et transphobe. Ce discours sur la crise de la masculinité est largement utilisé par les mouvements masculinistes – dont le seul référent de la masculinité reste le mâle alpha – qui invoquent le décrochage scolaire des garçons, la prévalence du suicide chez les jeunes hommes ou le refus des tribunaux d’accorder la garde des enfants au père en cas de divorce comme autant d’illustrations de cette crise de la masculinité.

Enfin, le prisme du ressentiment[6], également très présent dans le mouvement masculiniste, fait du féminisme le principal responsable des problèmes que vivent certains hommes, en remettant en cause les hiérarchies sexuelles antérieures. Les hommes seraient ainsi devenus les victimes d’une organisation sociale où leur nature – agressive – est constamment brimée, que ce soit à l’école qui valorise les comportements féminins, dans les couples où la violence sexuelle est susceptible de sanctions pénales ou d’opprobre social, ou encore dans les relations sexuelles qui devraient désormais être consensuelles.

La défense de la famille traditionnelle

L’argument le plus prégnant de l’antiféminisme conservateur est la défense de la famille traditionnelle, où l’homme est le pourvoyeur, la femme reste à la maison pour s’occuper des enfants qu’elle élève dans le respect des différences de sexe. Cette défense de la famille traditionnelle se fait sentir autant dans le discours de l’Église catholique ou dans celui des évangélistes – et de l’ensemble des religions monothéistes dans les conférences de l’ONU sur la population – que dans le discours d’opposition politique au féminisme que l’on retrouve dans certains groupes de femmes de droite.

La défense de la famille hétérosexuelle traditionnelle s’accompagne d’une critique du féminisme qui serait à la source d’une « guerre des sexes » assortie d’une humiliation des hommes. Cette critique rend le féminisme responsable de toute une série de maux sociaux : la pauvreté des femmes, les épuisements professionnels, la malbouffe et la délinquance juvénile pour n’en nommer que quelques-uns.

La défense de la famille traditionnelle revêt également d’importantes dimensions homophobes et transphobes. Comme le Vatican, elle s’oppose à l’éducation sexuelle dans les écoles (puisqu’on y placerait sur un pied d’égalité l’hétérosexualité, l’homosexualité et la bisexualité) qui pourrait faire l’apologie de la pédophilie et de la bestialité.

Le discours de l’Église catholique

Il importe de se pencher sur le discours anti-genre développé par l’Église catholique[7]. Depuis le pontificat de Jean-Paul II, durant lequel le futur pape Benoît XVI jouait le rôle de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, c.-à-d. de gardien en chef de l’orthodoxie, l’Église catholique s’est largement préoccupée de la question des femmes et a souvent fait front lors des conférences internationales sur les femmes ou sur la population avec les courants les plus intégristes à l’intérieur des autres religions monothéistes pour s’opposer à certains droits des femmes, principalement la liberté dans le domaine de la procréation. Cette position s’est nuancée mais elle n’a pas disparu depuis l’accession de François à la papauté : si on ne condamne plus nécessairement les individu·e·s, on condamne toujours les comportements.

D’abord, l’Église affirme l’égalité en dignité des femmes. C’est une reprise de ses positions traditionnelles de l’épître de Paul – pas le plus grand féministe qui soit – affirmant que pour l’Église, « il n’y a ni juif, ni gentil, ni homme libre, ni esclave, ni homme, ni femme », mais que tous sont égaux au regard de Dieu, ce qui, à l’époque, n’a pas empêché l’Église de pratiquer l’antisémitisme, de s’accommoder de l’esclavage, d’endosser la structure familiale patriarcale et, aujourd’hui, d’interdire la prêtrise aux femmes et de leur réserver un rôle subalterne dans l’Église. Bref, cette égale dignité est loin des droits égaux.

Ensuite l’Église érige les femmes dans une posture d’altérité. Le sujet humain est masculin, les femmes n’étant que l’autre de l’homme. Prenant appui sur la notion de « valence différentielle des sexes » élaborée par Françoise Héritier pour documenter et dénoncer les inégalités sexuées, l’Église catholique insiste sur le fait que la femme est l’auxiliaire du vrai sujet, l’homme. En même temps, l’Église insiste sur la complémentarité, non seulement dans la procréation, mais sur le plan ontologique, des deux sexes.

Enfin, l’Église catholique insiste sur le fait que le féminisme tend à détourner les femmes de leur véritable rôle social qui est celui d’être mères et épouses. Il exalte le « génie féminin » dans la mesure où il ne se mesure pas au masculin et n’aspire pas à une indifférenciation sexuelle qui serait le produit de « l’égoïsme, de l’individualisme et de l’hédonisme ».

Ce discours intellectuel de l’Église catholique contre ce qu’elle appelle la « théorie du genre » a des implications réelles : opposition à l’avortement et à la contraception mécanique ou chimique; opposition au mariage entre personnes de même sexe, opposition à l’homosexualité et aux droits des personnes homosexuelles ou trans. Il trouve des équivalents et des relais dans d’autres religions, mais aussi dans des mouvements féminins conservateurs[8].

Fondements de l’antiféminisme conservateur

Si l’on cherche les fondements de telles positions, il me semble qu’il faut regarder dans deux directions. La première est celle de l’attachement des antiféministes à la famille patriarcale. La deuxième est l’inscription de cette structure sociale dans un ordre naturel transcendant la volonté humaine, ce qui nous ramène aux traits du conservatisme.

Dans ce domaine, les antiféministes contemporains puisent à l’argumentaire classique de la famille comme organisation naturelle sur laquelle devrait se fonder l’ensemble de l’organisation sociale. En fait, le discours insiste sur trois grands piliers : la famille comme rempart contre l’étatisme, son rôle dans la cohésion sociale et son statut d’institution de base de la société.

La famille comme rempart contre l’étatisme est une vieille formule rhétorique conservatrice qui nous est désormais servie à la sauce néolibérale. L’argument se déploie en deux temps : le premier est que l’on doit cultiver l’indépendance économique des individus, quelles que soient leurs conditions d’existence : ils n’ont pas à dépendre de quelque aide publique ou autre mécanisme redistributif pour subvenir à leurs besoins. Le deuxième est d’ordre aristotélicien : la famille est nécessaire à un individu qui n’est pas entièrement autonome et dont l’existence dépend des autres.

À cet égard, les antiféministes conservateurs s’en prennent à la fois aux résultats de l’action féministe et aux programmes sociaux de soutien aux personnes. Pour eux, le féminisme a largement contribué à autonomiser les femmes et à mettre en place une série de programmes publics qui viennent suppléer partiellement au travail gratuit fourni par les femmes au sein de la famille, au nom de l’Amour. Ce que nous féministes analysons comme des avancées des femmes – comme la facilitation des procédures de séparation et de divorce, les pensions alimentaires pour les jeunes enfants, les garderies, le système de santé public, des systèmes publics pour s’occuper des personnes âgées, la reconnaissance de la contribution des femmes collaboratrices dans l’entreprise familiale, l’équité salariale ou des mesures de conciliation travail-famille – est perçu par les antiféministes comme des mesures visant à rendre obsolète l’institution familiale et à sortir les femmes, et plus particulièrement les mères de jeunes enfants, de leur dépendance par rapport à un pourvoyeur.

C’est là que l’argument aristotélicien entre en ligne de compte. Dans le Livre I des Politiques[9], Aristote soutient qu’il y a deux formes de socialité naturelle, la famille pour la procréation et l’entretien du vivant et la tribu pour les échanges économiques, et une forme créée (artificielle), la polis. Mais ces trois formes de socialité sont basées sur la prémisse de l’incomplétude de chaque être humain, ce qui fonde en retour sa thèse sur la sociabilité naturelle des êtres humains. Le développement de l’État providence, notamment les développements qui sont le produit des revendications féministes, sont donc vus comme constituant l’introduction d’une solidarité artificielle, volontariste et non naturelle dans ce qui devrait rester dans le domaine de la nature. L’individualisme libéral dont serait porteur le féminisme serait donc antifamilial et contre nature.

Pour les antiféministes, il importe donc de considérer la famille à la fois comme un domaine relevant de la nature et comme un rempart contre la mainmise étatique qui aurait une dimension à la fois intrusive et contre nature parce que relevant du volontarisme. En voulant refaire de l’institution familiale patriarcale la base de la solidarité sociale, ce qui est en congruence autant avec la pensée néolibérale de démantèlement des institutions de protection sociale qu’avec le conservatisme moral des fondamentalistes religieux qui veulent protéger leur progéniture de tout ce qui pourrait semer le doute par rapport aux croyances véhiculées dans la cellule familiale, ces antiféministes développent une nostalgie du « bon vieux temps » où les femmes étaient à la maison pour s’occuper des jeunes enfants, des malades ou des personnes âgées et pour cuisiner ces bons petits plats qui nous protègent de ces fléaux modernes que sont la malbouffe et son corollaire l’obésité, tout en passant sous silence l’inégalité dans laquelle une telle institution place inévitablement les femmes dans une société capitaliste qui requiert un accès à l’argent comme médiateur social généralisé.

Cette cellule familiale est évidemment hétérosexuelle et « naturelle », la procréation ne pouvant relever que de la copulation entre un homme et une femme. Ainsi, on voit se reproduire un discours bien connu. Un enfant est le produit de l’union d’un père et d’une mère; seule cette union est susceptible de produire un enfant. Il faut donc favoriser le mariage hétérosexuel et la prolongation du temps consacré par les femmes aux soins aux personnes. C’est d’ailleurs le discours qu’on a entendu en France dans les manifestations contre le « mariage pour tous ».

Cette famille est aussi marquée par une forte hiérarchisation entre les sexes et entre les générations. C’est dans la famille que l’on fait le premier apprentissage du principe d’autorité et des inégalités sociales, et ces inégalités trouvent ensuite leur équivalent dans toutes les autres sphères de la vie sociale. En fait, il y a établissement d’un lien logique entre autorité paternelle, autorité des élites sociales et autorité divine. Il y a donc un rapport causal qui s’instaure entre divorce des femmes, perte de l’autorité sur les enfants et délinquance juvénile.

Plus encore, la famille hétérosexuelle est vue comme la condition de la reproduction de la nation. On retrouve ce lien entre famille et nation, dans un certain discours conservateur québécois, se présentant souvent avec des nostalgies de la devise pétainiste « travail, famille, patrie » qui semble si chère à un Lucien Bouchard et à ses amis lucides[10] et à la mise en scène du premier ministre François Legault en « papa a raison[11] » qui agit pour votre bien pendant la pandémie. On le retrouve également dans le discours nationaliste d’un Mathieu Bock-Côté.

Il ne faut pas s’étonner, dans les circonstances, que les principales cibles des antiféministes soient les unions entre personnes de même sexe, les trans ou l’homoparentalité, réunis dans la lutte contre le wokisme. C’est aussi ce qui pointe derrière le comité de « sages » mis en place par le gouvernement Legault en décembre 2023 pour étudier la question trans. Car en dénaturalisant la famille, les féministes et les personnes LGTBQ+ en dévoilent la dimension de construction sociale.

À entendre les antiféministes, c’est la possibilité même de relations amoureuses harmonieuses entre hommes et femmes qui serait menacée. En outre, l’école, en se faisant le relais des valeurs féminines de la famille matrifocale, contribue à émasculer les jeunes garçons. Plus encore, l’autorité paternelle est minée. Bref, contrairement à ce que soutiennent les féministes, c’est l’anatomie qui dicte l’organisation sociale, alors que nous avons démontré depuis belle lurette que c’est la procréation qui complémentarise les sexes et fabrique le sexe et le genre.

Par Diane Lamoureux, professeure émérite de science politique de l’Université Laval


  1. PolySeSouvient est un collectif d’étudiantes, d’étudiants et de diplômé·e·s de Polytechnique et de familles de victimes qui réclament une série de mesures de contrôle des armes.
  2. Susan Faludi, Backlash. The Undeclared War Against American Women, New York, Crown Publishers, 1991. Version française, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, Éd. des femmes, 1993.
  3. Voir Irving Kristol, Neo-conservatism, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 1999.
  4. C’est, entre autres, la thèse défendue par la chroniqueuse Denise Bombardier dans La déroute des sexes, Paris, Seuil, 1993.
  5. Voir Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité, Montréal, Remue-ménage, 2018.
  6. Voir Wendy Brown, States of Injury. Power and Freedom in Late Modernity, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1995.
  7. Voir Sara Garbagnoli et Massimo Prearo, La croisade « anti-genre ». Du Vatican aux manifs pour tous, Paris, Textuel, 2017.
  8. Voir Andrea Dworkin, Right-Wing Women, New Yok, Perigee Books, 1983. Traduction française : Les femmes de droite, Montréal, Remue-ménage, 2012.
  9. Aristote, La politique, Livre I, entre 335 et 323 av. J.-C..
  10. NDLR. En 2005, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard et d’autres personnalités ont signé un manifeste Pour un Québec lucide. Selon ce document, le Québec vivait au-dessus de ses moyens et il appelait à l’austérité.
  11. NDLR. Papa a raison a été une série télévisuelle très suivie des années 1960.

 

Après les ententes, poursuite de la mobilisation des syndicats du secteur public !

30 octobre, par Rédaction

En décembre 2023, l’adoption par les organisations syndicales de l’entente de principe à la table centrale met fin au Front commun intersyndical du secteur public, le plus gros et le plus important depuis celui de 1972. La signature et l’application des nouvelles conventions collectives se sont effectuées durant l’année suivante. D’autre part, les grandes réformes du secteur public votées par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) il y a plus d’un an commencent à être mises en application dans le domaine de l’éducation et de la santé, notamment. C’est donc le moment de dresser un bilan de la mobilisation historique des travailleuses et travailleurs de l’État. Cette opération s’inscrit dans une pratique militante et vise à évaluer l’efficacité de notre lutte au regard de la progression du mouvement syndical dans le secteur public au cours de son histoire. Ce bilan nécessite d’abord une explicitation historique des réformes qui ont précédé le dernier Front commun. Celle-ci sera suivie par un rappel des grandes attaques de la CAQ contre le secteur public. Finalement, le texte proposera une lecture de la dernière ronde des négociations et des mobilisations en cours vis-à-vis des réformes néolibérales.

40 ans de politiques d’austérité

L’application mur à mur de politiques d’austérité par nos gouvernements successifs remonte à 1982. Cette année marque un tournant dans les relations de travail du secteur public au Québec. Le Parti québécois de René Lévesque, alors au pouvoir, impose par décret des conventions collectives iniques aux 320 000 travailleuses et travailleurs du secteur public. Le droit de grève est suspendu. Les lois 70 et 105 imposent des baisses salariales de 20 % pour les trois premiers mois de 1983, un gel salarial pour la première année de la convention collective et une augmentation salariale inférieure à l’indexation pour les deux autres années, et ce, dans un contexte où l’inflation est très élevée[1]. Des conditions de travail à la baisse sont décrétées, dont un alourdissement de la tâche, avec des pertes d’emploi en corollaire. En février 1983, face aux syndicats réfractaires des enseignantes et enseignants du primaire, du secondaire et des cégeps en grève illégale depuis trois semaines – les autres organisations syndicales ont été en grève quelques jours en janvier – le gouvernement Lévesque suspend la Charte des droits et libertés et fait adopter la loi 111, une loi abusive qui ordonne le retour au travail[2] sous peine de sanctions très sévères (congédiement discrétionnaire, perte d’ancienneté, non-perception de la cotisation syndicale). En 1985, la loi 37 fixe de façon rigide un nouveau cadre de négociation des conventions collectives du secteur public, d’exercice du droit de grève et ajoute de nouvelles dispositions concernant les services essentiels[3]. Depuis lors, le mouvement syndical s’est fait plus discret au moment des négociations dans le secteur public et les gouvernements successifs ont pu adopter leurs politiques d’austérité sans trop d’entraves.

En 1996, le nouveau « pacte social » négocié entre le gouvernement de Lucien Bouchard, le patronat et les centrales syndicales vise l’atteinte du déficit zéro pour l’an 2000[4]. Pour ce faire, le gouvernement annonce des coupes budgétaires de 3,2 milliards de dollars pour trois années consécutives[5]. Les services publics voient leur financement réel fondre face à l’inflation galopante et s’en trouvent grandement détériorés.

Lorsque les libéraux prennent le pouvoir en 2003 sous la gouverne de Jean Charest, les fonds publics sont siphonnés vers le privé : cliniques privées, groupes de médecins de famille et écoles privées subventionnées gagnent alors du terrain. Les travailleuses et travailleurs de l’État, de leur côté, écopent de gels de salaire entre 2003 et 2005. Sous le gouvernement libéral de Philippe Couillard, les services publics se voient imposer davantage de bureaucratie et de centralisation par des politiques issues de la nouvelle gestion publique ; c’est la création des supercentres intégrés de santé et services sociaux (CISSS)[6] et les commissions scolaires deviennent davantage subordonnées au contrôle du ministère de l’Éducation qui dicte les orientations, les objectifs et les cibles, notamment pour les plans de réussite. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) prendra le relais de ces orientations centralisatrices et abolira les élections scolaires en 2020 ; les commissions scolaires francophones sont transformées en centres des services scolaires dirigés par des non-élu·e·s. Il en résulte pour la population québécoise des files d’attente interminables pour recevoir des services, et des services expéditifs deviennent la norme.

Les attaques de la CAQ contre le secteur public

En 2023, la bataille s’annonce donc décisive pour les services publics lorsque la CAQ dépose l’un après l’autre ses projets de réformes. D’abord en éducation, Bernard Drainville fait adopter une centralisation des pouvoirs par le ministre de l’Éducation, ce qui lui permettra de nommer les membres du conseil d’administration des centres de services scolaires et d’annuler leurs décisions. Puis, il limite davantage l’autonomie professionnelle des enseignantes et enseignants en créant l’Institut national d’excellence en éducation qui mise sur les « données probantes[7] » pour déterminer le perfectionnement des enseignants, ce qui, à leurs yeux, permettrait sans doute de régler les nombreux problèmes du système d’éducation public… La loi réduit le Conseil supérieur de l’éducation en un Conseil de l’éducation supérieure. Cet organisme consultatif indépendant, vieux de 60 ans, n’aura plus rien à dire sur l’éducation obligatoire. Il était une voix de réflexion critique intolérable pour le ministère de l’Éducation[8].

En santé, le gouvernement met sur pied l’agence Santé Québec qui sera dirigée par une « top gun » du privé – selon l’expression du ministre de la Santé – et imposera sa vision à l’ensemble des travailleuses et travailleurs du système public de santé. Les infirmières se font demander plus de flexibilité et de mobilité. Il est aussi prévu de créer des minihôpitaux privés avec des fonds publics pour soi-disant désengorger le réseau public. On évoque aussi la possibilité de permettre aux médecins de pratiquer à la fois dans le régime public et au privé.

Ces réformes jettent de l’huile sur le feu et attisent immédiatement une montée de boucliers de la part des syndicats. Ceux-ci, à travers leur présence médiatique et par des campagnes publiques, réussissent habilement à obtenir la sympathie du public : 52 % des Québécoises et Québécois appuient les demandes du Front commun contre 28 % pour le gouvernement[9]. L’écran de fumée des réformes de la CAQ dissipé, le parti de François Legault baisse substantiellement dans les sondages : sa cote de popularité fond de 10 % en l’espace d’un mois[10]. À cela s’ajoutent des dépenses qui sont vues comme du gaspillage d’argent public, notamment des hausses de salaire de 30 % pour les député·e·s et l’octroi de 5,6 millions de dollars pour accueillir à Québec des matchs de hockey des Kings de Los Angeles. Les organisations syndicales CSN, FTQ, CSQ, APTS, FAE et FIQ[11] réussissent à convaincre la population que la CAQ opère une destruction des services publics et met ceux-ci sous sa coupe au moyen d’une centralisation sauvage. De cette façon, le gouvernement caquiste de centre droit s’inscrit dans la continuité des gouvernements de Lucien Bouchard (dont François Legault a été ministre), de Jean Charest et de Philippe Couillard. À la différence cependant que la CAQ avait compris l’importance du secteur public lors de la pandémie de COVID-19. Ainsi, lorsqu’il change son fusil d’épaule au moment des négociations et fustige celles et ceux qu’il appelait nos « anges gardiens », il perd de sa crédibilité.

Dans les secteurs privé et parapublic, avant le Front commun, on assiste également à un regain des moyens de pression lors des négociations collectives. Les conflits de travail de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, se multiplient. Qu’il s’agisse des syndiqué·e·s de la Société québécoise du cannabis (SQDC), du cimetière Notre-Dame-des-Neiges ou du port de Québec, le Québec enregistre une hausse importante des heures de grève[12].

Le moment du Front commun

Le Front commun intersyndical de 2023 réunit les syndiqué·e·s de l’APTS, la CSN, la CSQ et la FTQ. Il est composé de plus de 420 000 personnes. À cela s’ajoute la Fédération autonome de l’enseignement qui représente 65 000 enseignantes et enseignants répartis dans 40 % des écoles de la province. Avec la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) qui représente 80 000 infirmières, on en arrive à un dixième de la population active au Québec qui est en négociation. À l’automne 2023, les syndiqué·e·s se dotent de mandats de grève générale illimitée avec une écrasante majorité (certains votes sont presque unanimes)[13] !

À la fin du mois de novembre 2023, alors que la grève est déclenchée chez les enseignantes et enseignants de la FAE et que les membres du Front commun commencent des séquences ponctuelles de débrayage, la CAQ contre-attaque avec un discours de panique morale qui aura cependant très peu d’échos dans la population. « Je demande aux syndicats d’enseignants d’arrêter la grève pour le bien de nos enfants[14] », déclare le premier ministre Legault. La rhétorique voulant que les grévistes, en cessant de donner un service essentiel, prennent en otage la population (les élèves et les patients) ne fonctionne plus dès lors que ces services essentiels sont malmenés par des dizaines d’années de coupes et d’austérité néolibérale. L’appui des parents à la grève de la FAE se manifeste sur les lignes de piquetage et en ligne. Le groupe Facebook Entraide pour les profs en grève rassemble 6 600 membres. Les étudiantes et étudiants en enseignement de l’UQAM se joignent à la mêlée et partent en grève générale illimitée le 25 novembre. En décembre, selon un sondage léger, 72 % des Québécoises et Québécois appuieraient une grève de la FIQ[15]. Lorsque le Front commun débraye, des manifestations importantes sont organisées à Trois-Rivières, Québec, Sherbrooke, Rimouski.

À Montréal, l’injonction du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) interdisant aux syndiqué·e·s de piqueter devant les écoles a pour effet de rassembler les enseignantes et enseignants dans des manifestations plus larges. Elles et ils augmenteront la pression, d’abord en occupant les bureaux du Conseil du trésor au centre-ville de Montréal, puis en bloquant momentanément l’accès au port de Montréal avec l’appui des camionneurs.

La bataille de l’opinion publique semble perdue pour le gouvernement de la CAQ. Sortir un décret forçant le retour au travail des grévistes aurait signifié pour lui la perte de toute légitimité. Le gouvernement est forcé de négocier. Il tentera bien de laisser durer la grève générale illimitée des enseignantes et enseignants pour renverser la vapeur en sa faveur, car il sait que ceux-ci n’ont pas de fonds de grève, mais sans succès. Sur les piquets de grève, les enseignantes et enseignants reçoivent du support moral et financier d’autres syndiqué·e·s. Ceux-ci savent bien que l’issue de la grève et la convention collective que le Front commun obtiendra peuvent avoir des répercussions pour les négociations à venir dans leur secteur.

La CSQ sera la première à signer une entente de principe sectorielle, les pressions de la FAE ayant sans doute une influence dans l’avancement de la négociation à leur table. Comme l’écrivait Jean-Marc Piotte à propos des toutes premières rondes de négociations dans le secteur public, la stratégie employée par le gouvernement consiste à laisser trainer les négociations avec les groupes les plus forts « de sorte que les groupes les plus faibles signent et fixent le pattern[16] ». Sur ce plan, la CAQ a su exploiter les divisions d’un Front commun éparpillé dans les revendications sectorielles. Les autres centrales suivront après la CSQ, puis une proposition de règlement à la table centrale sera acceptée le 29 décembre.

Une expérience formatrice

Le moment de la grève générale illimitée s’est révélé une excellente école de mobilisation pour les membres de la base à l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal (APPM). Lorsque la grève a débuté, les enseignantes et enseignants ont dû apprendre à organiser et à gérer un piquet de grève, ce qui, pour la plupart, était du jamais vu, la dernière grève ayant eu lieu en 2015. Le piquetage a constitué un moment privilégié d’échanges avec les passants et les collègues sur ses conditions de travail et ses souhaits pour l’éducation. Soulignons que les jours de débrayage du Front commun ont permis des discussions des plus souhaitables entre travailleuses et travailleurs de différentes accréditations syndicales au sein d’une même école. Les techniciennes et techniciens en éducation spécialisée, les concierges et le personnel de soutien membres du Front commun ont pu partager un ou des moments de solidarité avec les enseignantes, les enseignants et les orthopédagogues syndiqué·es avec la FAE. Lorsque le CSSDM a déposé son injonction interdisant le piquetage sur le terrain des écoles, les enseignantes et enseignants ont redoublé de créativité pour rester visibles. Par exemple, à Rosemont, le quartier où j’enseignais, les délégué·e·s de différentes écoles primaires, secondaires et professionnelles ont organisé un rassemblement auquel les parents ont été invités.

L’amélioration de la composition de la classe, revendication portée par la FAE, a vite été reprise par les enseignantes et enseignants et les médias. Plus la grève avançait, plus, sur les lignes de piquetage, elles et ils identifiaient l’école à trois vitesses – école privée subventionnée, école publique à projets particuliers et parcours régulier au public – comme la principale cause des disparités au sein du système scolaire. En effet, les élèves qui obtiennent les meilleurs résultats se retrouvent concentrés dans les écoles privées et dans celles avec des projets particuliers. Les classes dites régulières, pour leur part, se retrouvent avec une concentration disproportionnée d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). Cet écrémage, couplé à des coupes dans les services pour les élèves EHDAA, est à la source du problème de la composition de la classe. Résultat : le Québec a le système d’éducation le plus inégalitaire au pays[17] ! Ainsi, un enjeu sectoriel d’organisation du travail – la composition de la classe – est devenu pour bien des enseignantes et enseignants un enjeu politique concernant l’organisation de notre système d’éducation. Bien qu’il ne soit pas question d’en finir avec l’école à trois vitesses dans l’entente de principe adoptée, la grève dans le milieu de l’éducation a permis d’unir les enseignantes et enseignants autour d’une revendication qui porte en elle le germe d’une lutte politique. Aguerris par le mois de grève, certains enseignants et enseignantes ont tout de suite repris la lutte par un boycottage du plan de rattrapage scolaire du ministre Drainville, dénonçant un alourdissement d’une tâche déjà trop importante[18]. D’autres, en octobre 2024, ont pris l’initiative d’écrire et de faire circuler une pétition contre la fermeture de 26 classes d’adaptation scolaire, effectuée en catimini par le CSSDM[19].

Le contenu de l’entente sectorielle a divisé les enseignantes et enseignants. La présidente de la FAE, Mélanie Hubert, ira jusqu’à affirmer : « Nous n’avons pas eu l’entente que les profs méritent[20] ». Toutefois, sur le plan salarial, les syndiqué·e·s ont réussi à faire débourser le gouvernement de la CAQ plus qu’il ne l’avait sans doute prévu. En deux mois, l’offre patronale est passée de 10,3 % sur cinq ans à 17,5 % sur la même période. La CSN et la FTQ qualifieront l’entente d’historique, soulignant la protection contre l’inflation pour les trois dernières années de la convention. Soulignons un autre gain important : l’entente signée avec les enseignants comporte une mesure qui vise à alléger la lourdeur de la composition de la classe, même si le mécanisme d’évaluation des cohortes est loin de constituer une solution parfaite. Il faut rappeler toutefois que le mécanisme pourra être amélioré lors de la prochaine ronde de négociation. C’est un gain minimal, mais il prouve que les travailleuses et travailleurs du secteur public peuvent porter des revendications sur l’organisation même des services publics, et si leur mobilisation est assez efficace, y exercer une influence. Finalement, le Front commun a réussi à se relever de la ronde des décrets de 1982. Cela a pu se réaliser grâce à une mobilisation vigoureuse des membres de la base qui a pris par surprise le gouvernement et les directions syndicales. On a même vu, au sein de la FAE, un premier syndicat, l’APPM, adopter un mandat de grève sans attendre de recommandation des instances supérieures.

La mobilisation continue

Signalons un autre élément important : la mobilisation des syndicats pour défendre la mission des services publics se poursuit encore maintenant, même si la négociation est finie. Pensons à la campagne de la FAE pour défendre le réseau de la francisation contre les coupes de la CAQ. Depuis l’annonce de ces coupes, différents syndicats affiliés à la FAE ont organisé des manifestations contre cette mesure d’austérité. En plus d’enlever leur emploi à plusieurs enseignantes et enseignants, ces coupes dans les cours de francisation vont empêcher de nouvelles et nouveaux arrivants de s’intégrer au Québec. La décision est d’autant plus choquante que la CAQ se plaint que le Québec reçoit des immigrantes et immigrants à un rythme trop élevé et qu’il n’est pas capable de leur permettre de s’intégrer adéquatement. La mobilisation de la FAE a forcé le gouvernement à revenir sur sa décision et à annoncer pour janvier 2025 un financement de 10 millions de dollars pour les cours de francisation[21].

Les syndicats de cégep ont aussi organisé des mobilisations pour dénoncer les gels budgétaires imposés de façon arbitraire par le gouvernement de la CAQ. Le plan d’action de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) contre les compressions et l’austérité prévoit une mobilisation pour l’année 2025 et envisage une « escalade de moyens de pression[22] ». Dans la santé, les mobilisations dénonçant la création de l’agence Santé Québec par le ministre Christian Dubé ont aussi fait grand bruit. Face à des travailleuses et des travailleurs opposés à sa réforme et face à une population dubitative, le ministre Dubé a dû annoncer des mesures pour inciter les médecins à pratiquer dans le réseau public. Même si la CAQ a réussi à faire passer en force ses réformes néolibérales, l’opposition demeure vive et tout indique que la grève n’est pas un moyen de pression « brûlé », devant des gouvernements têtus. Dans le sillage du Front commun et de la FAE, les éducatrices des CPE et les travailleurs de la Société de transport de Montréal (STM) sont dans une escalade de moyens de pression dans leurs négociations au moment d’écrire ces lignes.

Et maintenant

Aux prises avec un déficit plus élevé que prévu, le gouvernement Legault coupe de façon arbitraire et improvisée dans les services publics. En prétextant toujours un besoin de « flexibilité », la CAQ suscite la colère, avec raison, dans les rangs des syndiqué·e·s et perd de plus en plus de plumes dans les sondages (24 % d’appui[23]). Pendant ce temps, les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et travailleuses du secteur public – désertion du personnel qualifié, bureaucratie épuisante, surcharge de travail – s’accentuent à un rythme effarant depuis le début des années 2000. Il est de plus en plus clair pour elles et eux que leur lutte n’est pas qu’une question de salaire. Or, si les problèmes politiques nécessitent des solutions politiques, il n’est pas dit que celles-ci doivent provenir des urnes. Comme le soulignait Jean Marc Piotte :

Dans le secteur public, la grève entraîne des économies pour l’État et des pertes de salaire pour les travailleurs. Ceci ne signifie pas que la grève est un instrument inefficace dans le secteur public : cela indique seulement que la grève, comme les autres moyens de lutte, ne peut y avoir un sens et une efficacité que si elle est pensée politiquement[24].

Pour les militantes et militants des syndicats du secteur public, il s’agit de s’organiser : s’informer, investir son syndicat et développer des liens avec des collègues dans d’autres accréditations syndicales. Différentes initiatives de cet ordre ont vu le jour dans la dernière année et méritent d’être soulignées, comme le Caucus de la base enseignante à l’APPM et le Caucus du secteur public d’Alliance ouvrière.

Par Émile Lacombe, Enseignant au secondaire au Centre de services scolaire de Montréal


  1. Martin Petitclerc et Martin Robert, Grève et paix, Montréal, Lux, 2018, p. 99 ; Yvan Perrier, « De la négociation en rang dispersé à la création des quatre Fronts communs intersyndicaux CSN-FTQ-CEQ », Bulletin d’histoire politique, vol 30, n° 2, 2022.
  2. Ibid.
  3. Petitclerc et Robert, 2018, p. 122-123.
  4. Ibid., p. 171.
  5. Ibid., p. 172.
  6. À Montréal, ce sont cinq centres intégrés universitaires de santé et services sociaux (CIUSSS) qui sont créés.
  7. Fédération autonome de l’enseignement (FAE), La réforme Drainville. Un écran de fumée, juin 2023.
  8. Marie-Odile Magnan, « Quid des recherches en éducation ? », Le Devoir, 10 mai 2023.
  9. Étienne Richer, « Sondage Léger : Appui fort au Front commun », NÉGO 2023, 18 décembre 2023.
  10. Léger, « Intentions de vote provinciales : décembre 2024 », Firme Léger, 4 décembre 2024.
  11. Confédération des syndicats nationaux (CSN), Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).
  12. Anabelle Caillou, « Pourquoi les grèves sont-elles en hausse au Québec ? », Le Devoir, 15 novembre 2024.
  13. Front commun, « Vote de grève – Oui à 95 % », Info-négo, 17 octobre 2023.
  14. Marie-Michèle Sioui, Marie-Ève Cousineau, Alex Fontaine, « La FAE continuera son mouvement de grève, malgré les appels de Legault », Le Devoir. 1er décembre 2023.
  15. Lia Lévesque, « La grève de la FIQ appuyée par 72 % des Québécois, selon un sondage Léger », Le Devoir, 5 décembre 2023.
  16. Jean-Marc Piotte, « La lutte des travailleurs de l’État », Les Cahiers du socialisme, n° 4, automne 1979, p. 8.
  17. Conseil supérieur de l’éducation, Remettre le cap sur l’équité. Rapport sur l’état et les besoins de l’éducation 2014-2016, Québec, 2016, p. 54.
  18. C’était le cas à l’école secondaire Père-Marquette
  19. Zacharie Goudreault, « Enseignants et parents se mobilisent pour sauver les classes d’adaptation à Montréal », Le Devoir, 1er octobre 2024.
  20. Jeanne Corriveau, « Les enseignants n’ont pas obtenu l’entente qu’ils méritent, estime la présidente de la FAE », Le Devoir, 5 février 2024.
  21. Isabelle Porter, « Le gouvernement Legault promet une rentrée 2025 plus calme en francisation », Le Devoir. 5 décembre 2024.
  22. Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec – FNEEQ (CSN), Plan d’action de la FNEEQ contre les compressions et l’austérité, conseil fédéral, 29 novembre 2024.
  23. Léger, 4 décembre 2024, op. cit.
  24. Jean-Marc Piotte, La lutte syndicale chez les enseignants, Montréal, Les éditions Parti Pris, 1973, p. 157.

 

Stanley Ryerson et la méthode d’un historien marxiste

28 octobre, par Rédaction

Stanley Bréhaut Ryerson (1911-1998) demeure l’une des plus célèbres figures associées au Parti communiste du Canada (PCC). Alors que Tim Buck représente le dirigeant inébranlable et que Norman Bethune incarne l’internationalisme prolétarien – jusqu’au sacrifice ultime – la figure de Ryerson évoque l’intellectuel organique, théoricien et pédagogue du parti[1]. Pourtant, rien ne le destine à devenir une figure de proue du mouvement communiste. Ryerson nait dans une famille bourgeoise; son arrière-grand-père Egerton Ryerson a été un des architectes du système scolaire canadien au XIXe siècle alors que son père Edward Ryerson a été secrétaire de la Faculté de médecine et membre du sénat de l’Université de Toronto. Le jeune Stanley fréquente les meilleures écoles de la province et se destine à une carrière prometteuse, possiblement dans le domaine des lettres. C’est lors de ses années d’études à Paris (1931-1934[2]) qu’il découvre la pensée marxiste et qu’il adhère au communisme. À son retour au Canada, il s’implique dans les organisations de jeunesse du PCC, avant d’y occuper des fonctions de plus en plus importantes. Dès 1935, il est élu membre du comité central et nommé responsable du programme d’éducation. Dans les années suivantes, il coordonne diverses publications du parti, dont sa revue théorique National Affairs Monthly, et devient le représentant du PCC à la rédaction de la revue du Kominform[3], Pour une paix durable, pour une démocratie populaire. Dans les années 1960, il recentre ses efforts sur la recherche historique. Il quitte le PCC en 1971, tout en poursuivant une carrière à l’Université du Québec à Montréal (1970-1991).

En parallèle de son rôle de dirigeant et de ses tâches éditoriales, Ryerson élabore une théorie concernant la recherche historique et l’enseignement dans une perspective révolutionnaire. Il publie des livres importants sur l’histoire canadienne et le marxisme, rédige des articles sur l’approche matérialiste en histoire, met en place l’École nationale du parti et, plus largement, développe une méthode pédagogique novatrice. Celle-ci mobilise l’histoire dans un dessein heuristique, afin de développer la conscience de classe du prolétariat et de contribuer au processus révolutionnaire. Le développement de cette méthode se fait en plusieurs temps, d’abord par l’appropriation de l’épistémologie marxiste et par ses premières recherches, notamment sur les Patriotes de 1837-1838. Ryerson se demande alors consciemment quel rôle l’histoire peut jouer pour comprendre notre situation et pour produire des effets politiques. Au tournant des années 1930-1940, il met en place, avec l’aide de Margaret Fairley, un cursus d’histoire marxiste destiné aux militants et militantes du parti. Enfin, les deux camarades imaginent le projet d’une « histoire du peuple » du Canada, qui sera en partie réalisée par Ryerson dans ses livres The Founding of Canada (1960) et Unequal Union (1968). C’est de cet ambitieux programme que le présent article souhaite rendre compte, avec l’espoir d’en ranimer l’esprit, sinon la lettre.

Matérialisme et recherche historique

Comme on le sait, le marxisme se fonde sur un certain nombre de principes analytiques (matérialisme historique, critique de l’économie politique) et de conceptions politiques (lutte des classes, révolution prolétarienne) en mesure d’expliquer le régime capitaliste d’exploitation et d’indiquer une voie de dépassement, nommément par la collectivisation des moyens de production, puis le communisme. Dans cette théorie, l’étude de l’histoire occupe une place centrale pour comprendre le monde tel qu’il s’impose à nous et pour fournir les outils de sa critique. Plus précisément, la conception matérialiste de l’histoire, ou le matérialisme historique, met en valeur l’importance des rapports de production dans la structuration d’une société lors d’une époque donnée. Elle indique la place déterminante de l’économie, sans pour autant nier le rôle des acteurs humains, mais en réfutant la transcendance des idées. Cette approche montre comment l’action politique, pour s’avérer concluante, doit transformer les rapports économiques qui existent entre les humains.

L’ensemble de ces rapports [de production] forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. […] Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout[4].

C’est cette méthode que Stanley Ryerson découvre à Paris durant l’année scolaire 1931-1932 et qui conditionne son programme de recherche, puis d’éducation[5]. En plus des ouvrages de Marx, Ryerson accède à la riche littérature publiée par le Bureau d’éditions et les Éditions sociales, deux organes officiels du Parti communiste français (PCF). Ces éditeurs, qui impriment une soixantaine de titres annuellement au début des années 1930, bâtissent leur catalogue autour de la théorie marxiste et de l’histoire[6]. Ryerson connait durant son séjour parisien l’un des ouvrages les plus importants pour la formation militante d’alors, La théorie du matérialisme historique (Nicolas Boukharine, 1921), traduit et publié en français par les Éditions sociales en 1927. Ce livre systématise la théorie marxiste concernant l’approche scientifique, la dialectique, les études historiques et la lutte des classes. Lors d’un deuxième séjour universitaire à Paris (année scolaire 1933-1934), Ryerson participe à l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) où il rencontre notamment Paul Vaillant-Couturier et divers auteurs, dont Henri Barbusse. Ce dernier codirige aussi les activités de l’Université ouvrière de Paris (1932-1939) qu’il fait découvrir à Ryerson. Cette institution offre une véritable éducation aux ouvriers en vue d’en faire des cadres compétents du parti, incluant un programme nettement plus poussé que l’habituelle agitation-propagande. L’exercice est un succès puisqu’on dénombre plus de 2 100 inscrits et inscrites pour l’année 1933-1934[7].

De retour au Canada, Ryerson possède une solide formation théorique concernant le marxisme et la conviction que l’histoire peut et doit jouer un rôle central dans un programme pédagogique à vocation révolutionnaire. Il désire mettre ses connaissances au service des femmes et des hommes militants et travailleurs, suivant un modèle inspiré de l’Université ouvrière, ce qu’il peut réaliser en tant que nouveau directeur de l’éducation au sein du PCC et comme participant à l’Université ouvrière de Montréal, de tendance communiste libertaire[8]. Le projet de Ryerson comprend deux volets complémentaires : étudier l’histoire du Canada et s’en servir comme outil politique. C’est ce qu’il indique dans l’avant-propos de son premier ouvrage, intitulé 1837, The Birth of Canadian Democracy : « Ce travail doit servir de point de départ à une entreprise qui n’a que trop tardé : l’analyse, du point de vue du marxisme, de l’histoire de notre pays. […] Puissent ces pages servir à renforcer la conviction et la compréhension des Canadiens, dépositaires d’un héritage très précieux de lutte et de liberté ; un héritage qui ne sera pleinement réalisé que sous le socialisme, lorsque l’exploitation, le besoin et l’insécurité auront été bannis du sein de notre peuple[9] ». Ce projet se poursuit et se précise dans les années suivantes, avec l’aide de Margaret Fairley, tant par des publications que par l’entremise des écoles du PCC destinées aux cadres ou au grand public.

Exposer « la véritable histoire de notre pays »

Dans l’objectif de rédiger une histoire émancipatrice du Canada, Stanley Ryerson propose un certain nombre de principes méthodologiques. Il décide de recourir aux témoignages des travailleuses et des travailleurs eux-mêmes (principalement par l’entremise des journaux ouvriers), de centrer son histoire sur les classes laborieuses, d’adopter une approche résolument matérialiste et, enfin, de souligner la dialectique entre les facteurs économiques et politiques. Bien qu’il inscrive son travail dans une perspective atlantique, il repère aussi des thèmes prépondérants pour l’histoire canadienne, dont la transition inachevée du féodalisme au capitalisme, la construction de la confédération par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent et les oppressions nationales. Ces éléments impliquent de faire une histoire qui intègre la lutte des classes aux questions coloniales-nationales. Le projet se cristallise en décembre 1946, lors d’une conférence organisée par la National Affairs Monthly. Ryerson y présente une synthèse de l’historiographie canadienne et souligne la différence entre les perspectives bourgeoise et marxiste, la première évacuant la lutte des classes assumée par la seconde. Surtout, on décide de procéder à des recherches collectives et personnelles sur plusieurs sujets, ce qui mène à nombre de publications dans les années suivantes. Ryerson doit s’occuper de l’histoire sociale et politique, alors que Margaret Fairley, qui vient de publier une anthologie de textes progressistes intitulée Spirit of Canadian Democracy[10], poursuit son travail sur la littérature. D’autres militants et militantes prennent des engagements afin de réaliser le programme de recherche du parti, dont Tim Buck qui publie une étude sur les structures du pays (Canada, The Communist Viewpoint, 1948[11]) et Rebecca Buhay qui codirige les écoles du parti[12].

C’est pourtant Ryerson qui réalise la plus impressionnante recherche découlant de la rencontre de 1946, en rédigeant une « histoire du peuple » au Canada. Fort de diverses études préliminaires pour des livres ou des cours, il consacre une grande partie de son énergie dans les années 1950 à rédiger le premier volume de son histoire qui parait en 1960 sous le titre The Founding of Canada. Beginnings to 1815[13]. Dans la mesure où plusieurs contretemps, notamment dus à son militantisme, l’ont empêché de recourir massivement aux sources primaires, Ryerson se base principalement sur des témoignages publiés et produit un essai d’interprétation, dans une perspective à la fois matérialiste et engagée. Cette approche ne l’empêche pas de réaliser une œuvre remarquable, à la jonction de la philosophie de l’histoire et d’un recadrage inédit quant aux sujets historiques. Il est le premier à consacrer une large part de son travail exclusivement aux peuples autochtones[14]. Plus largement, ce sont les masses populaires qui intéressent Ryerson, et non les élites françaises ou britanniques. Les questions nationales sont elles-mêmes traitées à l’aune de l’oppression ou de l’exploitation qu’elles impliquent. Le colonialisme est pensé en fonction de la dépossession, puis de la relégation qu’il entraine pour les peuples autochtones, alors que la Conquête de 1763 est considérée en regard de la reconfiguration des structures d’exploitation qui affecte notamment les populations francophones. Dans tous les cas, les évolutions économiques n’excluent jamais l’agentivité politique, surtout celle des classes laborieuses.

Le deuxième volume de l’histoire du Canada de Ryerson, intitulé Unequal Union, parait en anglais en 1968, puis en français (sous le titre de Capitalisme et confédération) en 1972[15]. Dans cet ouvrage, Ryerson aborde directement la transition du féodalisme au capitalisme, les luttes démocratiques des Patriotes (1837-1838), la naissance de la classe ouvrière, la construction du Canada contre la volonté populaire et, enfin, les résistances ouvrières et autochtones face à la nouvelle confédération. Ce maitre-ouvrage est l’occasion pour Ryerson de mobiliser les sources qu’il accumule depuis plus de trente ans et d’offrir une histoire intégrée du XIXe siècle, qui démontre comment l’État canadien s’est constitué contre les désirs démocratiques des populations, et ce, au profit de la bourgeoisie anglophone de la vallée du Saint-Laurent. C’est également l’occasion pour Ryerson de signaler la filiation entre les luttes démocratiques passées et le projet révolutionnaire qu’il défend. Par l’entremise des journaux et des écrits des acteurs (Patriotes, ouvriers, militantes et militants syndicaux et socialistes, etc.), l’auteur construit un récit vivant, aussi informé que plaisant à lire. Les courts chapitres permettent une lecture facile, créant un outil d’érudition autant que de pédagogie populaire. Plusieurs des sections peuvent être étudiées indépendamment, afin de servir pour des cours destinés au grand public. Dans l’ensemble, Unequal Union remplit tous les critères qui importent pour Ryerson : l’approche matérialiste, la centralité du peuple, la lutte des classes, l’accessibilité du récit et, enfin, sa portée pédagogique et politique[16].

Dans les deux volumes parus de son « histoire du peuple »[17], Ryerson adopte la méthode du matérialisme historique, dont il présente sa vision en postface de l’ouvrage de 1960 : « Contrairement à ce que veut une erreur très répandue, le marxisme n’est pas un déterminisme économique. Le marxisme maintient que ce sont les êtres humains qui font leur histoire, avec leur travail, leurs luttes et leurs rêves, que tout cela est compréhensible et a un sens quand on le replace dans son véritable cadre : la domination progressive de l’être humain sur les forces de la nature, et la succession des systèmes sociaux qui ont marqué, l’un après l’autre, les étapes de cette progression[18] ». Cette posture le place en porte-à-faux avec l’interprétation nationaliste (École de Montréal) comme avec l’interprétation économiste (Harold Innis, École de Québec) de l’histoire canadienne. La première tendance préconise une lecture basée sur l’affrontement entre les « races » française et anglaise en Amérique. Elle est répandue dans le monde anglophone depuis le rapport de Lord Durham (1839), tout en fondant les analyses de l’École historique de Montréal, dont les principaux représentants sont l’abbé Lionel Groulx et Michel Brunet. La deuxième tendance, quant à elle, réduit l’histoire à ses aspects économiques. Pour Harold Innis, la succession des ressources exploitées (poisson, fourrure, bois, blé, etc.) est l’élément déterminant pour comprendre les évolutions du Canada, alors que pour les tenants de l’École historique de Québec (Marcel Trudel, Fernand Ouellet), le niveau d’avancement du Canada à une période donnée est déterminé principalement par le degré de pénétration du libéralisme économique et du capital marchand. Bien que Ryerson s’intéresse à la fois aux facteurs nationaux et économiques, il conteste tout réductionnisme, en insistant sur la dialectique entre l’économie et la politique, ainsi que sur l’agentivité des classes populaires dans la mécanique du progrès social[19].

En plus des réflexions propres à l’histoire canadienne dans l’œuvre de Ryerson, il est important de rappeler que sa méthode et ses découvertes s’inscrivent dans un cadre plus large. Pour l’historien, le matérialisme historique est une approche scientifique à portée universelle, qui s’appuie sur les données de l’histoire mondiale dans laquelle se déploient les réalités nationales. L’histoire proposée par Ryerson innove donc par ses allers-retours entre les réalités métropolitaines et coloniales (comme dans Les origines du Canada) ou par son inscription des rébellions des Patriotes dans le contexte des révolutions atlantiques (vers 1775-1840). Pareillement, son étude de la naissance du prolétariat au Canada et de l’exacerbation de la lutte des classes au courant du XIXe siècle s’inscrit dans le contexte mondial d’affirmation du capitalisme, bientôt confronté au mouvement socialiste. Le passage du général au particulier découle d’une approche dialectique proprement marxiste, tout en assumant une forme d’irréductibilité d’un terme à l’autre, comme dans le rapport entre l’économie et la politique. La conséquence la plus importante de ce cadrage sur les recherches de Ryerson est probablement le fait de refuser une explication monocausale du développement du capitalisme, qu’elle soit endogène ou exogène. Enfin, comme nous l’avons vu, l’épistémologie globale de Ryerson lie le passé et le présent ou, plus précisément, effectue un retour vers le passé pour mieux décoder et transformer le présent. Cette relation ne réduit pas pour autant l’histoire aux nécessités contemporaines, mais reconnait sans fard qu’elle est écrite par les humains du présent pour servir leur dessein, nommément celui du socialisme pour Ryerson[20].

Bien qu’elle demeure exceptionnelle dans l’historiographie canadienne, l’approche de Ryerson fait écho à l’historicisme de plusieurs penseurs anglo-saxons marxistes de sa génération, au premier rang desquels se trouvent Christopher Hill, Eric Hobsbawm et Edward P. Thompson. Le parcours intellectuel et militant de ce dernier rappelle, sur bien des plans, celui de Ryerson. En effet, Thompson réalise initialement son travail d’historien au sein du Parti communiste de Grande-Bretagne (PCGB), où il cofonde le Communist Party Historians’ Group (Groupe des historiens du Parti communiste) en 1946[21]. Celui-ci comprend d’ailleurs l’historien Maurice Dobb, dont Ryerson s’inspire ouvertement. Leur objectif est de mettre en valeur une tradition populaire radicale pour inspirer les pratiques politiques contemporaines, et ce, par une réécriture de l’histoire britannique dans une perspective matérialiste, centrée sur les classes populaires, et donc en rupture avec les récits politiques classiques dédiés aux prétendus « grands hommes ». La contribution la plus riche à ce programme est offerte par Thompson dans son ouvrage The Making of the English Working Class publié en 1963[22]. L’historien y présente un récit détaillé de l’émergence du prolétariat sur fond de transition vers le capitalisme, avec une attention particulière pour la contradiction qui s’amplifie entre les ouvriers et les bourgeois. Il met aussi de l’avant les luttes sociales afin d’en montrer les potentialités inachevées. « La parenté de [l’œuvre de Ryerson] avec celle de Christopher Hill et celle d’E.P. Thompson, notamment, est manifeste à la fois par l’importance accordée à la dimension empirique, par le soin apporté à la connaissance de l’historiographie courante, comme aussi par la volonté de fonder théoriquement l’analyse sur les concepts fondamentaux du matérialisme historique, soit l’interaction entre forces productives et rapports de production, et le caractère fondateur des luttes de classes[23]. »

Enfin, pour revenir à Ryerson, il est à noter que l’interprétation novatrice qu’il propose a certainement eu des retombées majeures sur l’historiographie canadienne postérieure, notamment en ce qui concerne l’importance accordée au républicanisme des Patriotes, à la construction foncièrement antidémocratique de la fédération canadienne ou au rôle des luttes populaires dans l’obtention de mesures progressistes tout au long du XIXe siècle. Pourtant, cette influence est rarement évoquée par les universitaires qui ne trouvent peut-être pas de bon ton de reconnaitre leur dette envers un historien marxiste et révolutionnaire. Cette mésestime universitaire demeure néanmoins secondaire en regard des objectifs fixés par Ryerson. Comme il l’énonce dès 1947 : « Notre étude théorique portera ses fruits dans la mesure où elle fusionnera avec les tâches pratiques de la lutte. […] Nous traitons de la véritable histoire de notre pays pour armer et pour inspirer le camp du peuple dans la bataille contre le fascisme en Amérique, et pour aider à faire avancer la lutte pour un Canada socialiste[24] ». Pour le dirigeant marxiste, c’est l’éducation qui permet cette jonction entre la théorie et la pratique.

Une pédagogie révolutionnaire

En plus de son travail d’historien, Ryerson est fort préoccupé par l’éducation et la politique. Ses premiers articles, publiés au printemps 1933, s’intitulent « Education and the proletarian path[25] » et « The canadian student movement[26] ». Ryerson y aborde les inégalités profondes qui gangrènent le système d’éducation canadien, lequel sert aussi de relais à l’idéologie bourgeoise. En sens contraire, le militant appelle de ses vœux le développement d’une école dédiée aux intérêts du prolétariat. Avec sa nomination comme directeur du programme d’éducation du PCC en 1935, puis comme responsable national de la formation au sein du Parti ouvrier progressiste (organisation paravent du PCC) en 1943, Ryerson peut mettre en place des programmes de formation et une pédagogie qui répondent à ses desseins révolutionnaires. Pour ce qui est de l’éducation auprès des masses, il s’inspire des universités ouvrières de Paris et de Montréal où il a donné des conférences[27]. Pour ce qui est des cours plus avancés, destinés aux militants et militantes communistes ou syndicaux, il élabore un cursus influencé par les formations soviétiques et françaises, tout en prenant soin de l’adapter au contexte canadien. Le document de base qui sert à l’ensemble des programmes éducatifs est un petit livre publié en 1946 par Ryerson, intitulé A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism[28]. Comme son titre l’indique, l’ouvrage présente les fondements de l’approche marxiste, à savoir la contradiction entre le capital et le travail, le stade monopoliste de l’économie, l’impasse du réformisme, la nécessité d’une révolution prolétarienne et un aperçu du socialisme. Il est intéressant de noter que l’ouvrage applique la méthode du matérialisme historique tout au long des sujets traités, avant de le définir seulement à l’antépénultième chapitre. L’objectif est de montrer comment cette méthode permet de traiter avec justesse des problèmes réels avant de l’exposer de manière théorique.

Ryerson met aussi en place, avec l’aide de Rebecca Buhay, l’École nationale de formation (ÉNF), dont la principale activité consiste en un programme d’études de trois mois, à temps plein, offert chaque été aux cadres du PCC. Comme le rappelle un participant : « Les diverses écoles du parti, en particulier l’École nationale de formation, offraient la possibilité de surmonter le manque de considération pour la théorie, ou peut-être la crainte qu’on en avait fréquemment, dans un parti où les membres, souvent peu instruits, étaient plutôt orientés vers l’action[29] ». Les cours sont pourtant exigeants, comprenant une étude des textes fondamentaux de Marx et d’Engels, y compris l’ensemble du Capital (Livre 1), huit textes de Lénine et deux de Staline, l’histoire du Parti communiste de l’Union soviétique, des ouvrages de Tim Buck et de Stanley Ryerson, ainsi que des dossiers publiés par la National Affairs Monthly. Ces lectures servent de prémisses à de longues discussions collectives sur les textes afin d’en saisir pleinement le contenu et l’utilité pour l’action politique. « Il y avait aussi des ateliers portant sur différents sujets comme parler en public, réaliser une émission radio de cinq minutes, les slogans, la rédaction de tracts, les étapes d’organisation d’une campagne[30]. » L’ensemble vise à consolider la connaissance des participants et des participantes quant au marxisme-léninisme, à la situation mondiale et canadienne, aux nécessités politiques dans le contexte d’après-guerre et au socialisme, afin de stimuler l’action militante. Finalement, la formation comprend une réflexion critique sur l’activité des personnes présentes dans l’objectif qu’elles s’améliorent, la fameuse pratique de la critique et de l’autocritique.

Le rôle de l’historien professeur rappelle encore l’approche d’Edward Thompson qu’un commentateur décrit ainsi : « Comme enseignant, il ne cesse d’ailleurs de proclamer que son but est de former des révolutionnaires. […] L’enseignement acquiert pour lui une dimension politique puisqu’il s’agit d’apprendre aux travailleurs à ne pas avoir honte de leur origine tout en leur offrant les moyens de se réapproprier leur passé. Mais Thompson ne veut pas seulement former des militants conscients et instruits, il entend également apprendre d’eux et approfondir sa connaissance intime du monde ouvrier[31] ». On trouve chez Ryerson une même connexion entre la recherche historique et le travail pédagogique auprès des prolétaires, qui débouche sur une communauté d’intérêts mutuellement bénéfiques. En effet, le théoricien comme les ouvriers conscients et les militants aguerris convergent dans une même direction : la volonté de faire valoir les intérêts des classes laborieuses aux dépens de ceux des bourgeois. Pourtant, l’unité de pensée et d’action de l’ensemble de la classe ouvrière n’est pas gagnée d’avance, ni même nécessaire, ce qui prouve l’importance du travail de réflexion, de rédaction, de diffusion et d’éducation. Le marxisme de Ryerson fait le pari que les conditions objectives – nommément la contradiction entre le capital et le travail – offrent un terreau fertile pour de telles pratiques sociales et politiques. C’est cette mentalité qui structure le travail éducatif de Ryerson et qu’il tente de transmettre dans le document Notes on How to Study for Students Group Leaders (1946). Il y préconise l’étude personnelle et collective, ainsi que la mise à l’épreuve des apprentissages à l’aune des enjeux concrets que rencontrent les participantes et les participants.

Ryerson poursuit son travail de réflexion et d’éducation au Centre d’études marxistes à Toronto qu’il dirige de 1960 à 1969, ainsi que comme directeur de la revue Marxist Quarterly (1962-1966). Parallèlement à ses études historiques, il cherche à repenser le cadre d’action socialiste en regard des reconfigurations socioéconomiques des années 1960. C’est dans ce contexte qu’il publie le second volume de son histoire du Canada intitulé Unequal Union (1968), ainsi que plusieurs textes sur la démocratie dans le mouvement socialiste et l’avenir politique du Québec. Ces prises de position précipitent la rupture entre Ryerson et la direction du PCC, amenant l’historien à démissionner du comité central en 1969, puis à quitter le parti en 1971. Cela dit, Ryerson demeure attaché à la méthode qu’il a développée et appliquée tout au long de sa vie, comprenant la recherche et l’éducation dans un objectif de transformation sociale. C’est pourquoi il choisit de se joindre au corps professoral de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1970 et d’y faire carrière jusqu’à sa retraite en 1991. En effet, cette université a pour vocation de démocratiser l’accès aux études supérieures et d’encourager l’esprit critique des jeunes générations. Ryerson contribue à cette mission en proposant des cours sur le marxisme et l’histoire canadienne. Dans le même sens, il participe à plusieurs projets collectifs ayant une portée politique, dont le plus connu est l’ouvrage Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). 150 ans de luttes, copublié par deux centrales syndicales, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ), devenue la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). À l’orée du troisième front commun intersyndical du secteur public, l’objectif de cette publication est clair : « Il faut absolument que le mouvement ouvrier québécois retrouve la mémoire collective de ses actions et luttes passées, cette mémoire qui permet de mieux continuer le combat, aujourd’hui, en tirant les leçons des combats d’hier[32] ».

* * *

De nos jours, face à l’exacerbation des dangers causés par le capitalisme – la crise écologique, la vie chère, le retour du fascisme – il est temps de renouer avec la méthode mise de l’avant par Ryerson et ses camarades dans les années 1930 et 1940. En ce sens, l’élaboration d’un programme de recherche incluant des études historiques, économiques et politiques, établi officiellement et dont un certain nombre de personnes auraient pour tâche la réalisation, semble une base prometteuse. De même, il est temps de réfléchir à la création d’institutions de formation rigoureuses destinées à augmenter la conscience de classe des travailleurs et des travailleuses, et à contribuer à la lutte pour l’égalité. À la manière du PCF ou du PCC, la constitution d’écoles pour les militants et les militantes, ainsi que d’universités populaires, permettrait de consolider nos pratiques et d’élargir notre mouvement. Un tel projet, visant à refonder notre approche théorique et à lancer un ambitieux réseau d’éducation politique, doit être l’œuvre d’une large coalition des forces progressistes. Il est dorénavant nécessaire si nous voulons être en mesure de comprendre, d’attaquer et de dépasser le système d’exploitation capitaliste. « En luttant pour ce changement fondamental, les communistes expriment les aspirations d’un grand nombre de Canadiens qui rêvent d’une société nouvelle, libérée de l’exploitation et fondée sur les principes de la justice sociale[33]. »

Par Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires


  1. Sur la vie et l’œuvre de Ryerson, on consultera Robert Comeau et Robert Tremblay (dir.), Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Vents d’Ouest, 1996, ainsi que Gregory Kealey, « Stanley Bréhaut Ryerson : intellectuel révolutionnaire canadien » et « Stanley Bréhaut Ryerson : historien marxiste », dans Robert Comeau et Bernard Dionne (dir.), Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, p. 198-241 et 242-272.
  2. Plus précisément, Ryerson séjourne à Paris une première fois pour l’année scolaire 1931-1932, puis une seconde fois pour l’année scolaire 1933-1934.
  3. Le Kominform, le Bureau d’information des partis communistes, 1947-1956, centralise les activités des partis alliés de l’URSS après la Deuxième Guerre mondiale.
  4. Karl Marx, « Avant-propos à la Critique de l’économie politique » (1859) dans Œuvres. Économie, tome 1, Paris, Gallimard, 1965, p. 272-273.
  5. Aux influences françaises, il faut ajouter celle de Bill Sparks qui anime un groupe d’études au sein du PCC, auquel participe Ryerson en 1932-1933. Voir Andrée Lévesque, « Les années de formation du militant », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 26.
  6. Le Bureau d’éditions publie principalement les brochures et les rapports du PCF, alors que les Éditions sociales traduisent et diffusent la documentation du mouvement communiste international. Voir Marie-Cécile Bouju, « Les maisons d’édition du PCF, 1920-1956 », dans Nouvelles Fondations, no 7-8, 2007, p. 260-265.
  7. Simon Godard, « Faire l’économie de la révolution », dans Danièle Fraboulet et Philippe Verheyde (dir.), Pour une histoire sociale et politique de l’économie, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 409-421. Les statistiques de fréquentation de l’Université ouvrière de Paris figurent dans le tableau 1.
  8. L’étude la plus complète à ce sujet est celle de Mathieu Houle-Courcelles, Ni Rome, ni Moscou : l’itinéraire des militants communistes libertaires de langue française à Montréal, thèse de doctorat, Université Laval, 2020, p. 155-244. Ryerson a participé à cette initiative en présentant des conférences.
  9. Stanley Ryerson, 1837, The Birth of Canadian Democracy, Toronto, Francis White Publishers, 1937, p. 10-11 (notre traduction).
  10. Margaret Fairley, Spirit of Canadian Democracy, Toronto, Progress Books, 1946.
  11. Tim Buck, Canada, The Communist Viewpoint, Toronto, Progress Books, 1948.
  12. Sur cette conférence et ses implications, voir Stephen Endicott, « Les années torontoises, 1943-1969 », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 49.
  13. Stanley Ryerson, The Founding of Canada. Beginnings to 1815, Toronto, Progress Books, 1960. L’ouvrage est traduit sous le titre Les origines du Canada, Montréal, VLB Éditeur, 1997.
  14. Les six premiers chapitres du livre traitent des sociétés autochtones avant l’arrivée des Européens au Canada.
  15. Stanley Ryerson, Unequal Union. Confederation and the Roots of Conflict in the Canadas, 1815-1873, Toronto, Progress Books, 1968. La version revue et augmentée publiée en français en 1972 a récemment été rééditée sous le titre Capitalisme et confédération, Montréal, M Éditeur, 2024.
  16. Pour une réflexion plus poussée sur le contenu de l’ouvrage, nous nous permettons de renvoyer à notre préface (coécrite avec Nathan Brullemans) dans Ryerson, Capitalisme et confédération, 2024, op. cit., p. 7-29.
  17. Le troisième et dernier volume prévu, qui devait couvrir grosso modo la période de 1873 à 1970, n’a jamais été rédigé. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce sujet, mais la rupture entre Ryerson et le PCC en 1971 y est sûrement pour beaucoup.
  18. Ryerson, Les origines du Canada, 1997, op. cit., p. 373.
  19. Ryerson revient à plusieurs reprises sur les critiques qu’il oppose aux interprétations nationalistes et économistes étroites, notamment dans Capitalisme et confédération, 2024, op. cit., p. 41-43 et 481-500.
  20. Pour une réflexion sur les dynamiques à l’œuvre dans la pensée historique de Ryerson, voir Jean-Paul Bernard, « Stanley B. Ryerson, historien », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 93-102.
  21. Thompson est un des principaux animateurs du groupe de 1946 à 1956, avant de quitter le PCGB afin de protester contre l’invasion de la Hongrie par l’URSS.
  22. Edward Thomspon, The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963. Le livre a été traduit sous le titre La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 1988.
  23. Jean-Marie Fecteau, « Classes, démocratie, nation. La transition au capitalisme chez Stanley B. Ryerson », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 237.
  24. Stanley Ryerson, « Marxism and the writing of canadian history », dans National Affairs Monthly, vol. 4, no 2, février 1947, p. 51 (notre traduction).
  25. Stanley Ryerson, « Education and the proletarian path » (deux parties), dans Masses, vol. 1, no 8, mars-avril 1933 et no 9, mai-juin 1933.
  26. Stanley Ryerson, « The canadian student movement » (deux parties), dans The Young Worker, 17 avril 1933 et 13 mai 1933.
  27. L’Université ouvrière de Montréal (1925-1935) diffuse de la littérature révolutionnaire tout en présentant régulièrement des conférences et des causeries. Ses activités se poursuivent sous d’autres noms en 1936-1937, avant sa disparition définitive. Par contre, elle n’offre pas un véritable cursus d’études comme son pendant parisien ou les écoles du PCC.
  28. Stanley Ryerson, A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism, Toronto, Progress Books, 1950 [1946]. L’édition de 1950 est une version révisée et augmentée de celle de 1946.
  29. Stephen Endicott, « Les années torontoises, 1943-1969 », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 50.
  30. Ibid., p. 52.
  31. François Jarrige, « Edward P. Thompson, l’historien radical », préface dans Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 2012 [1988], p. IX-X.
  32. Collectif, Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). 150 ans de luttes, Montréal, CSN et CEQ, 1979, p. 8.
  33. Pour un Canada socialiste. Le programme du Parti communiste du Canada, Toronto, Progress Books, 1960, p. 31. Ryerson a été un des principaux rédacteurs de ce programme en tant que membre du comité central du parti.

 

Jean-Luc Deveaux, défenseur de la classe ouvrière (partie 1)

21 octobre, par Rédaction

Jean-Luc Deveaux est un enfant de la classe ouvrière, élevé dans le modeste quartier de Saint-Michel à Montréal avant d’être embauché comme ferrailleur. Rapidement initié au marxisme, il participe aux luttes sociales des années 1970, tout en militant pour la démocratisation des syndicats et pour l’unité des travailleurs et des travailleuses. Après une blessure sur un chantier, il décide de retourner aux études pour devenir avocat, un métier qu’il pratique dans plusieurs syndicats nationaux et internationaux. Gardant un fort attachement pour les métiers de la construction, il a terminé sa carrière comme vice-président de la CSN-Construction (2017-2023). Il appelle maintenant à des États généraux du syndicalisme, par et pour la classe ouvrière. Nous l’avons rencontré par une douce journée de fin d’été afin de recueillir son témoignage. L’entrevue-fleuve qu’il nous a donnée sera exceptionnellement publiée en deux parties, l’une dans le no 33 et l’autre dans le no 34 des Nouveaux Cahiers du socialisme.

Alexis Lafleur-Paiement – Avant d’aborder directement ton parcours, pourrais-tu me parler des grandes influences qui ont forgé ta vision de l’action syndicale et politique ?

Jean-Luc Deveaux – Naturellement, il y a la Commune de Paris, très importante pour moi. Eugène Varlin, puis Jules Vallès, qui a écrit les romans L’enfant, Le bachelier et L’insurgé. Mais aussi Karl Marx, Friedrich Engels, Proudhon (« la propriété, c’est du vol »), Bakounine (« la création destructrice »). Après ça, il y a les autres marxistes, Kautsky, Bernstein, Otto Bauer, l’austromarxisme. Quand j’étais jeune, j’étudiais tous les acteurs de la révolution russe. C’était quoi un menchévique, c’était quoi un bolchévique, c’était quoi un socialiste révolutionnaire. Je m’intéressais aux révolutionnaires russes et chinois : Lénine, Trotski, Staline, Kamenev, Radek, Zinoviev, le président Mao Tsé-Toung, le diplomate révolutionnaire Zhou Enlai, l’économiste Deng Xiaoping. J’aimais les documentaires, entre autres ceux sur la révolution bolchévique ou sur la Longue Marche de Mao. Tout ça a constitué pour moi un imaginaire dans ma jeunesse, bien avant les années 1970.

A. L.-P. – Tu t’es politisé très jeune. Peux-tu m’expliquer comment cela s’est produit ?

J.-L. D. – Je viens d’un milieu un peu hybride. La famille de ma mère, c’était des capitalistes qui habitaient à Westmount. Mais ma mère, qui était la plus jeune, n’a connu la richesse que jusqu’à l’âge de quatre ans. Après ça, c’est la crise, la faillite du capitalisme. La famille du grand-père maternel perd sa richesse. De l’autre côté, mon père, c’est la classe ouvrière et paysanne. D’ailleurs, mon père est décédé des suites d’un accident de travail. Mais je n’ai pas beaucoup connu mon père, parce qu’il avait un problème d’alcoolisme, et puis il était trop violent pour ma mère. Ma mère nous a donc élevés seule, j’ai connu l’extrême pauvreté. Mais ma mère partageait la richesse de sa pauvreté avec ses voisines qui avaient des problèmes : ça pouvait être pour un repas ou pour aider une voisine qui devait se rendre à l’hôpital. La solidarité, s’occuper de son prochain, c’est la première chose que j’ai apprise. Je remercie ma mère de m’avoir enseigné cela.

Il y a également eu Marcel Chaput, l’auteur du livre Pourquoi je suis devenu séparatiste ? Il était un grand copain d’un de mes oncles. Ma mère et mes tantes me parlaient souvent de Chaput, et je suis devenu indépendantiste. On me parlait aussi de la grève de Murdochville[1] dans la famille.

Sur notre rue, en face de chez nous, il y avait une famille de communistes français. Le père avait fait la résistance en France, il était membre du Parti communiste français. Ce vieux voisin voyait que j’étais disposé à étudier. Il m’a dit : « Tu sais, dans le communisme, tu vas pouvoir trouver des réponses ». Avec cette famille, on discutait ; j’ai découvert Maurice Thorez, le journal L’Humanité, Waldeck Rochet, Jacques Duclos, la CGT[2]. On me prêtait des livres, comme le Manifeste du Parti communiste. C’est ça mon vécu de jeune avant même que je sois à l’école secondaire.

Puis, il y a eu l’année 1967, l’année marquante pour moi. Le général Charles de Gaulle qui crie : « Vive le Québec libre ! » La mort de Che Guevara, le film La Chinoise de Jean-Luc Godard, le centenaire du Capital de Marx et le cinquantenaire de la révolution russe. C’est aussi la Grèce des colonels. J’ai connu un grand résistant à la dictature des colonels, le compositeur Míkis Theodorákis. Je l’ai rencontré, comme je te parle ; j’ai eu la chance de rencontrer un musicien communiste. Pour moi, c’était un modèle.

Quand je commence le secondaire, ce sont les manifestations pour la langue française, la période de McGill français et de la lutte de la Murray Hill. Je suis dans un bouillonnement. C’est la guerre du Vietnam, il y a les groupes populaires. Je m’intéresse aux comités de locataires parce que ma mère avait de la difficulté à payer le loyer. Grâce à la famille de communistes français, j’ai aussi rencontré le syndicaliste Henri Gagnon. C’était un ancien militant du Parti communiste du Canada. C’est lui qui m’a expliqué la différence entre les syndicats catholiques et les syndicats américains. À l’école, on peut faire du théâtre, du théâtre révolutionnaire. On faisait des manifestations, les gens chantaient : « Les Québécois sont en calvaire… révolution ! » La question de la révolution, ça m’impressionnait.

Jean-Luc Deveaux, plus jeune

A. L.-P. – Au début des années 1970, tu commences à t’impliquer dans différentes luttes. Quels combats retiennent ton attention, et pourquoi ceux-là ?

J.-L. D. – Pendant un petit moment, moi et mes camarades, on a travaillé pour le Parti québécois (PQ). Je me disais que c’était important d’avoir l’indépendance, même si j’étais socialiste. On croyait à l’indépendance et au socialisme ! Finalement, je n’ai pas eu l’indépendance ni le socialisme.

Le 1er mai 1970, je suis à la manifestation. Je me rappelle qu’il y a quatre personnes que je voyais à la télévision : Marcel Pepin, Louis Laberge, Raymond Laliberté et Fernand Daoust[3]. Ce qui m’a impressionné, c’était de voir Pepin quand il s’est fait dire « non » par la police et qu’il a décidé d’avancer quand même. Et puis arrive la crise d’Octobre. Dans la population, dans les groupes, on est tous en faveur du FLQ, le Front de libération du Québec, et de son action. Je te le dis, le monde appuie. Les jeunes militants, entre nous, on a un mot d’ordre : on ne dénonce pas le FLQ. Il y a une conscience collective qu’il se passe quelque chose de sérieux. Mais là arrivent les mesures de guerre[4]. Un jour, j’étais chez mon cousin Richard Gardner, j’avais affaire à aller chez ma tante et mon oncle. La police arrive, elle veut interroger mon cousin, elle veut l’arrêter : c’est le début de la répression.

Un poète que j’ai connu, Gaston Miron, s’est fait arrêter parce qu’il avait lu la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’intellectuel journaliste Gérald Godin se fait arrêter, Michel Chartrand, le président du Conseil central de Montréal de la CSN, se fait arrêter. Alors là, c’est la peur totale dans la population. Mais il y a d’autres gens qui n’ont pas peur, dont l’homme qui est devant toi. Moi, je suis prêt à mourir pour la libération nationale du peuple québécois. Avec des camarades, on va narguer l’armée canadienne. On s’achète des canettes de peinture jaune, puis devant les postes de police, à des endroits où il y a des soldats, on va écrire : « Vive le Québec libre ! Vive le FLQ ! Nous vaincrons ! » On ne s’est jamais fait arrêter.

Mais après ça, de façon générale, il ne se passe plus rien politiquement. Cela a pris quelques mois, mais on a fini par reprendre notre travail. Cette fois, on disait qu’il fallait travailler à faire l’unité, qu’il fallait rassembler le plus de monde possible. Je ne rêve qu’à la révolution. Je ne pense qu’à proclamer qu’il faut faire l’unité. Ainsi, je m’intéresse à l’unité pour appuyer les grévistes de La Presse en 1971. Une manifestation unitaire a eu lieu, tout le monde était là. Mais la répression a été épouvantable, une boucherie. Nous sommes dans un état de choc. Ça court à gauche, ça court à droite. Cette journée-là, j’ai vu Fernand Daoust, le leader syndical, pleurer parce qu’il voit les blessés. Quand la manif se termine, c’est la désolation. Il y a une rage… Après, il y a une réunion au Forum de Montréal où on discute, il faut travailler pour faire l’unité. Mais le PQ, lui, n’est pas venu à la manif.

Une autre fois, il y avait une réunion au cégep du Vieux Montréal. René Lévesque était venu parler, pour nous dire d’adhérer au PQ ; ça n’a pas marché. Moi aussi, j’ai parlé et j’ai dit à Lévesque : « Le pouvoir est au bout du fusil ». Je lui ai dit qu’on devrait suivre l’exemple des Patriotes pour faire l’indépendance du Québec. Mais la situation était compliquée. On sort de la crise d’Octobre, tout est désorganisé. Moi, je ne veux plus du PQ. Par contre, il y a une discussion pour former un autre genre de parti politique. Il y a le vieux Parti communiste, et aussi le Parti du travail du Canada qui existent. Il y a aussi les trotskistes. Mais ça ne débouche pas vraiment. Alors là, il y a le Front commun du secteur public de 1972. Ça, c’était quelque chose. J’ai participé le plus que je pouvais avec les travailleurs et les travailleuses de Front commun.

À ce moment-là, j’étais au cégep. Et comme je le disais à Marcel Pepin plus tard, si je n’ai pas fini mon cégep, c’est la faute au Front commun. Pendant toute cette période-là, il y a beaucoup d’initiatives, de camps, de discussions politiques. Il y a Charles Gagnon qui écrit des articles dans les journaux, et ensuite sa brochure Pour le parti prolétarien[5]. Dans les groupes révolutionnaires, Gagnon est une « rock star ». Comme René Lévesque pour le mouvement nationaliste. De mon côté, j’interroge Henri Gagnon, on discute parce qu’il y a une reconstruction du mouvement de la gauche sociale. Je suis un jeune militant, un peu romantique, je travaille avec plusieurs groupes. Puis en 1973, c’est la création du Comité de solidarité avec les luttes ouvrières, le CSLO[6]. Mon cousin Richard Gardner, devenu marxiste-léniniste, me fait connaitre la grève de Firestone à Joliette. Pour moi, c’était des évènements extraordinaires. Et il y a eu le Théâtre d’la shop. Ce n’est pas l’ouvrier qui va au théâtre, c’est le théâtre qui va vers lui. Il faut féliciter le Théâtre d’la shop pour son travail. Donc, on fait de la solidarité avec les gars de Firestone. Il y a eu ensuite la grève à la United Aircraft sur la Rive-Sud. Un spectacle en appui s’appelait L’Automne Show. On ramassait de l’argent pour les grévistes.

Moi, je veux militer, je ne veux pas juste appuyer les travailleurs, je veux être un travailleur. J’ai aussi besoin d’un salaire. Je m’en vais donc dans la construction.

A. L.-P. – Peux-tu me dire pourquoi tu choisis la construction, est-ce que tu voulais y militer aussi ?

J.-L. D. – La construction, je la connais par le syndicaliste Henri Gagnon, et aussi par des membres de ma famille et par des militants syndicalistes de l’industrie. Un copain de quartier, un électricien, me dit justement : « Eh, Jean-Luc ! il y a du travail au chantier olympique ! » On me dit qu’il y a un local qui engage, que les conditions sont bonnes. À l’époque, ça fonctionne avec des bureaux de placement. Ils ont besoin de monteurs de structure. Je me présente, mais il y a deux bureaux avec le même logo syndical. Comme ce n’est pas indiqué clairement lequel est celui des monteurs de structure, j’entre dans un des deux au hasard. Je prends le mauvais, c’est le bureau des ferrailleurs ! C’est comme ça que j’ai commencé comme ferrailleur. Je n’avais jamais mis un casque de construction sur la tête. Je ne savais pas poser de barres de fer non plus. J’apprends avec ceux qui ont de l’expérience, c’est la transmission orale.

Je travaille donc au chantier olympique comme ferrailleur, je gagne bien ma croûte. Je travaille sept jours par semaine. Ils nous forçaient à travailler même si on était censé avoir congé le dimanche. Et on travaillait 12 heures par jour. Le chantier n’avançait pas bien, les ingénieurs, les architectes et les contremaitres ne s’entendaient pas sur ce qu’il fallait faire. En tout cas, à un moment donné, on entend dire qu’il va y avoir une négociation. C’était proche du deuxième Front commun du secteur public, vers 1975. On veut discuter, mais pas sur le chantier; on organise des réunions à la taverne. Moi et d’autres, on essaye de rassembler, de faire l’unité. Il y a les ferrailleurs de l’Inter 823, affilié à la FTQ, il y a ceux de la CSN, et quelques autres de la CSD. La première chose à discuter, c’est que tout le monde reconnaisse que sur le chantier, on travaille tous ensemble, peu importe notre logo syndical. On devrait aussi appliquer la même règle, la même égalité pour les taux de salaire. Pour ça, il faut être unis comme nos prédécesseurs. Les gars disent oui.

Dans ces discussions, je dénonçais les différences que les syndicats mettaient entre nous. Les différences, ce n’est pas nous qui les créons. La preuve, on va aux mêmes toilettes, on prend une bière ensemble. C’est dans les syndicats qu’on devient des ennemis. Un syndicat ne devrait pas être là pour faire de la concurrence, il doit être là pour unir. C’est là que je reviens à Karl Marx, à Lénine, à la question de l’unité de la classe ouvrière.

Tous les ferrailleurs ont donc mené une lutte pour obtenir une augmentation de salaire pour tout le monde. On a fait une grève qui a fait du dégât, oui. C’était un conflit difficile, parce que les syndicats ne nous donnaient pas d’aide. Les « boss syndicaux » étaient même en colère. Il y en avait un, Alvarez de l’Inter 823, une vraie caricature. Il avait une chemise rose, une cravate jaune, il roulait dans une grosse Lincoln. Pendant la grève, il arrive sur le chantier pour nous dire : « Qu’est-ce que vous faites là, tabarnak ! Vous ne respectez pas le syndicat ! » Alvarez nous dit qu’il est le gérant d’affaires du local 823, qu’on n’a pas le droit de faire la grève, qu’on doit lui obéir et reprendre l’ouvrage. Là je dis : « Écoute, confrère gérant d’affaires, on ne reçoit pas d’ordre de toi. Si on a des ordres à recevoir, on fera ça en assemblée syndicale ». Nous, on paye son salaire avec nos cotisations, et il vient nous crier après, ça ne marche pas. Finalement, on ne rentre pas au travail. La police vient, on ne rentre pas. « Oh ! vous allez être arrêtés ! » Ben, ça ne change rien, on ne rentre pas. On ne travaille pas. Alors il y a des pourparlers. On va en assemblée syndicale. Les gars sont contents.

On a réussi à unir les travailleurs en front commun. J’ai toujours été partisan des fronts communs, autant pour les militants politiques que pour les militants syndicaux. J’ai aussi défendu cette conception-là dans le syndicalisme de l’industrie de la construction. Le travail est très dur dans la construction. Quand tu poses du fer, l’été, il fait chaud, il y a de la chaleur aussi dans le métal. L’hiver, tes doigts collent au métal. Les gars ont des problèmes de colonne vertébrale, parce que quand tu transportes les barres de fer sur tes épaules, ça finit par causer des problèmes de dos. Le travail est dur et les syndicats ne défendaient pas les travailleurs. Alors, on a pris en charge nos affaires, on a fait un front commun, on a fait la grève et on a gagné de meilleures conditions.

Moi je défendais le droit pour les travailleurs de contrôler leur syndicat. Des camarades qui pensaient comme moi ont décidé de se présenter aux élections syndicales, mais pas moi, car j’étais encore jeune. On perd l’élection, juste par quelques votes. C’est que les vieux dirigeants comme Alvarez ont fait venir des gars de partout en autobus pour voter pour eux. Tous les gars du chantier olympique ont voté pour nous, et on perd quand même l’élection ? On comprend que quelque chose ne marche pas. Quand le résultat est arrivé, les barres de fer sont sorties. C’est la police qui nous a maitrisés, la bagarre était partie. Plus tard, on s’est calmé. On regarde la situation et on se dit : « Bon, on a manqué notre coup, mais pas de beaucoup ». Et j’ai lancé une idée : on va faire mieux, on va se créer un syndicat. On va aller chercher les camarades de la CSN, ceux de la CSD et ceux du Syndicat de la construction de la Côte-Nord, le SCCN, qui est devenu le Syndicat québécois de la construction (SQC), plus nous autres. On va se former un syndicat, la Fédération interprovinciale des poseurs d’acier d’armature (FIPAA), local 777. Le 7, c’est un chiffre chanceux. Dans la salle, plusieurs gars jouaient aux cartes. Ils ont décidé que c’était le 7 partout, pour la chance.

La CSN est venue nous voir. On a dit : « On crée un syndicat neutre ». On disait neutre, même si on voulait être affilié à la FTQ, dans le sens qu’on voulait un seul local des ferrailleurs et pas de maraudage. Si les travailleurs avaient dit on s’en va à CSN, on serait à la CSN ; s’ils avaient dit on s’en va à la CSD, on serait à la CSD. Les gars de la base, ce qu’ils voulaient, c’est un seul syndicat. Alors finalement, on a créé notre syndicat.

On a finalement décidé d’aller au Conseil provincial du Québec des métiers de la construction-FTQ (CPQMC-FTQ). Alors on met le logo de la FTQ sur nos documents, vous savez, le petit bonhomme rouge. On commence à faire du recrutement, on a recruté la majorité des ferrailleurs. Mais là, c’est le scandale, on n’a pas le droit d’utiliser le logo… Ah ! Mon Dieu ! Injonction ! Pourtant, Fernand Daoust, secrétaire de la FTQ, nous laissait imprimer nos tracts pour le local 777, et même nos tracts qui demandaient plus de démocratie dans la centrale. En tout cas… Injonction du CPQMC-FTQ pour avoir utilisé le petit bonhomme de la FTQ, alors qu’on veut créer une fédération unitaire pour les ferrailleurs !

Et moi, je suis accusé : parce que j’avais une position radicale, que je critiquais les directions syndicales, que je ne voulais pas de maraudage, et que j’avais utilisé le petit bonhomme de la FTQ sans permission officielle. J’ai eu droit à un procès, conformément à nos statuts. C’est un procès comme au criminel, on choisit les jurés. Finalement, je suis condamné à trois mois sans travailler, c’est-à-dire que le syndicat ne me place pas. Je reçois le jugement et la sentence la journée même, c’est juste avant l’été. Pour un gars de la construction, ce n’est pas possible d’arrêter le travail pendant trois mois, pendant l’été. Des gars ont fait la collecte pour moi, mais là j’ai dit, ça ne marche pas. On garde le syndicat, mais moi je subis la répression des boss syndicaux.

A. L.-P. – C’est à ce moment-là que tu décides d’aller au Congrès du travail du Canada (CTC) ? Peux-tu me parler de tes activités durant cette période ?

J.-L. D. – Mon idée, c’était de demeurer dans la construction, mais un poste s’ouvre au CTC. Il y a un candidat qui est pressenti, c’est à peu près sûr qu’il va avoir le poste. C’est Jean-Marie Gonthier, un des leaders de la grève de la United Aircraft, le président du syndicat. Mais Jean-Marie ne parle pas anglais. Je passe l’entrevue devant trois gars, dont le secrétaire-trésorier, Don Montgomery. Il me demande : « Es-tu capable de parler en public ? » Ensuite : « Es-tu capable d’écrire ? » Puis : « Je comprends que tu connais la construction ? » Je réponds oui à toutes ses questions et j’ajoute : « Ben oui, je connais la construction, et je connais Henri Gagnon qui a œuvré comme électricien ». Finalement, ils m’ont engagé. Je pense que c’est à cause de mon expérience dans la construction, car le CTC avait deux syndicats de construction, les locaux 1675 et 1676 des monteurs de lignes.

Au CTC, je devais monter des cours sur la syndicalisation, les conventions collectives et l’histoire du syndicalisme. Un vieux conseiller politique et juridique de la FTQ, l’avocat Jacques Chaloux, m’avait dit que dans le mouvement syndical, il faut connaitre parfaitement les dossiers de conventions collectives. « Dans les cours que tu donnes, il faut que tu expliques ça aux travailleurs, et aussi comment faire les grèves. » Chaloux m’avait tout expliqué. Au CTC, je faisais aussi de la négociation et de la syndicalisation. Ce que j’ai trouvé drôle au CTC, c’est ma paye. Je n’ai jamais gagné autant d’argent. En plus, j’avais un per diem lors des déplacements, et on me donne une voiture. Mais là, je leur explique, pas besoin d’auto.

J’ai eu un dossier extrêmement difficile, celui des quincailleries Pascal que le CTC avait mal géré. Ça n’allait pas bien. Il y avait une possibilité de désaffiliation et une tentative de casser le syndicat. La direction de Pascal était féroce, elle ne respectait pas les droits des travailleurs. Les travailleurs organisaient des lignes de piquetage et de la propagande contre Pascal. Un jour, on s’en va à Trois-Rivières voir les gars de Pascal, parce qu’il y avait eu quatre ou cinq congédiements. On a ramassé de l’argent pour les congédiés. Pendant la campagne de solidarité, on a intéressé d’autres militants à la cause. Il y en a qui venaient d’EN LUTTE ! et du Parti communiste ouvrier (PCO), il y avait des trotskistes, des gars du Parti communiste du Canada marxiste-léniniste (PCCML), du Parti communiste du Québec (PCQ) et des anarchistes. Il y avait un militant marxiste-léniniste qui travaillait dans les magasins, il a constitué une force de frappe pour nous. Ç’a été un conflit important où la solidarité a été très bonne.

Dans le même temps, un gars est venu me voir et me dit : « Moi, je veux syndiquer ma place ». Il est chauffeur d’autobus pour Bonin dans la région de Sorel depuis plusieurs années, mais il ne sait pas comment syndiquer sa place. Il dit qu’à la CSN, ils ne connaissent pas ça, qu’ils ne sont pas capables de faire rentrer le syndicat. Lui, il est prêt à se battre pour faire rentrer le syndicat. « C’est parce que j’ai un de mes chums qui s’est suicidé. À la job, ils avaient refusé de lui donner son congé pour aller à l’enterrement de son père. Moi, je n’ai jamais accepté ça. » Je lui réponds qu’on va syndiquer sa place. J’appelle Montgomery, le trésorier, et je lui dis que j’ai besoin d’un budget ainsi que des gars pour quatre jours à Sorel. Le CTC accepte et il m’envoie du monde.

J’ai quatre jours pour la campagne de syndicalisation. J’arrive avant, je veux voir les chambres des motels, tout ça. Je parle aux gars : « Écoutez, pas de bière. On est payé par le CTC et la classe ouvrière pour syndiquer la place, pas d’alcool dans les prochains jours. On a des cartes à faire signer recto verso ». Le recto, c’est quand le gars signe avec nous, le verso, c’est pour qu’il démissionne s’il est membre d’un autre syndicat, sinon son adhésion avec nous ne comptera pas. On prépare un plan, c’est l’hiver, on est dans la région de Sorel, il y a des rangs, des villages. Dans la gang, il y a des militants, certains congédiés de Pascal pour leurs activités syndicales, des chômeurs qui sont payés. Je coordonne la campagne. J’ai l’impression que je vais manquer mon coup, à cause du décompte des cartes d’adhésion. Il y a des places où on me dit que ça ne marche pas. Il y a un chauffeur qui ne veut pas signer, mais on a besoin de lui. Il n’y a rien à faire. Je me suis dit qu’il fallait peut-être changer notre approche.

Je vais acheter de la bière avec mon recruteur, puis on se rend chez le chauffeur. Le gars répond à la porte, mais il ne veut pas nous jaser. Je lui dis : « Regarde, je veux juste prendre une bière avec toi, je veux te parler ». Il accepte, mais il n’est pas content. Je lui demande s’il est marié. « Non, je vais me marier la fin de semaine prochaine. » C’est pour ça qu’il a peur de la syndicalisation, il ne veut pas perdre sa job avant le mariage. « Aimes-tu ta future femme ? » Il me dit, ben oui, c’est pour ça que je vais me marier. Le recruteur m’écoute, sans vraiment comprendre. Moi je continue, je dis : « Si jamais t’as un problème et que ta femme apprend qu’il y a des gars qui sont allés te voir pour te donner une sécurité pour ta job, et que toi tu leur as dit non, sais-tu ce que ta femme va te dire ? Qu’elle n’aurait pas dû te marier. » Et j’insiste, que si sa femme apprend qu’il ne voulait pas du syndicat, et qu’il perd sa job alors qu’on aurait pu l’aider, elle va lui en vouloir en maudit, elle va peut-être le quitter. Le gars a signé !

Je devais déposer les cartes le lundi matin. Le dimanche soir, c’est presque fini. Les gars arrivent des rangs, des chemins de campagne, ils apportent des cartes. Il y avait une secrétaire avec nous pour taper la demande d’accréditation. Elle a fait cinq projets de requête en accréditation. Les gars veulent prendre de la bière, mais je leur dis d’attendre. Je fais le décompte. On a la majorité partout, sauf chez les mécaniciens. De plus, si on n’a pas la majorité des mécaniciens, on perd la majorité générale. Il faut que je prenne une décision. J’ai décidé en mon âme et conscience de syndicaliste d’exclure les mécaniciens, pour avoir la majorité générale pour tous les autres. Le groupe minoritaire, je peux me reprendre pour les syndiquer plus tard, s’ils veulent être syndiqués. Et là, je dis aux gars avant qu’ils prennent leur bière : « Il y a deux gars qui ne pourront pas prendre de bière. J’ai besoin d’un gars pour acheminer la demande en accréditation. Pourquoi l’autre ? C’est parce que si l’auto casse, il faut qu’il y ait un autre chauffeur, avec une autre voiture, pour m’aider à emmener la requête en accréditation à Montréal ». On a déposé la requête et on a gagné.

A. L.-P. – As-tu continué longtemps dans la syndicalisation au CTC ? Est-ce que c’est le moment où tu t’impliquais en parallèle dans le mouvement marxiste-léniniste (M-L) ?

J.-L. D. – À la suite de ce succès, Montgomery a décidé que j’allais syndiquer des usines à Montréal, celles dont les syndicats ne veulent généralement pas s’occuper, les petites usines, comme celles où les gars de Mobilisation allaient faire de l’implantation, comme chez Rémi Carrier[7]. On est allé chercher la papetière Roland, et ensuite, d’autres petites usines, d’autres petites compagnies. On est allés chercher 2000, puis 3000, puis 5000 syndiqué·e·s, tu sais. Les autres gars du CTC, mes camarades, les vieux, ils ne faisaient pas de syndicalisation. En même temps, moi, je donnais aussi de la formation. Mais à un moment donné, ma blonde, tannée de ne jamais me voir, parce que je suis toujours au travail, me dit : « Tu me choisis ou tu choisis ton syndicat ». Comme je ne pouvais pas choisir, j’ai choisi de prendre des vacances avec ma blonde.

Avant mon travail au CTC, j’avais côtoyé des militants des différentes mouvances M-L. Mais oui, c’est à ce moment-là que j’embarque dans le PCCML pour quelques mois. Je connaissais des gars là-dedans, ils me disent que ça adonne bien avec mes vacances, qu’ils organisent un voyage en Albanie. Je trouve ça intéressant comme opportunité d’aller dans un pays socialiste. Mais mon implication dans le PCCML n’a pas duré très longtemps, parce que j’ai appris par d’anciens membres que la direction tenait des propos racistes envers les Québécois. J’apprends aussi qu’Hardial Bains, le secrétaire général, battait sa femme, Sandra Smith. Moi, mon père battait ma mère, alors ça m’a fait un choc.

À mon retour au Canada, je passe aux douanes et là, on me saisit mes bagages, mes livres, mes brochures, tout ce que j’ai acheté. Le week-end passe, je suis déprimé, mais le lundi, quand j’arrive au bureau pour travailler, la serrure a été changée. La direction du CTC veut me parler. C’est là que j’apprends qu’un agent de la Gendarmerie royale du Canada les a contactés pour leur dire que je suis un élément dangereux pour le mouvement syndical canadien. Que je reviens d’Albanie, qu’ils ont saisi ma propagande communiste.

La direction du CTC m’a mis à la porte. Mais ils n’ont pas écrit que j’étais congédié, ils ont écrit que j’ai quitté volontairement mon travail. Personne ne m’a défendu, même pas ceux qui étaient communistes, ceux qui étaient dans des organisations M-L. J’ai compris, ce sont des gars mariés, qui ont une femme, des enfants, une maison à payer. Mais moi, je n’ai rien, je n’ai pas de revenu. Moi aussi, je viens de me marier. Je me retrouve encore une fois devant rien. Une première fois, c’était parce que je voulais plus de démocratie dans le syndicat, plus d’unité entre les travailleurs. Maintenant, c’est parce que je suis un communiste. Je veux juste lutter pour la classe ouvrière.

La deuxième partie de cette entrevue paraitra dans les Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34 (automne 2025).

Entrevue réalisée par Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires


  1. La grève de Murdochville en Gaspésie en 1957 est l’une des plus importantes grèves au Québec. Les travailleurs de la mine de la Noranda ont tenu le coup pendant sept mois sous le régime du gouvernement conservateur et antisyndical de Maurice Duplessis. [Cette note ainsi que toutes les autres sont de la rédaction.]
  2. La CGT, la Confédération générale du travail, est une importante centrale syndicale en France.
  3. Les trois premières personnes sont les présidents des centrales syndicales, respectivement de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) et de la Corporation des enseignants du Québec (CEQ), devenue la Centrale de l’enseignement du Québec, puis la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) en 2000. Fernand Daoust était le secrétaire général de la FTQ.
  4. Le 16 octobre 1970, le gouvernement fédéral applique la Loi sur les mesures de guerre. Les corps policiers peuvent arrêter sans mandat n’importe qui, n’importe où et n’importe quand. Près de 500 personnes sont arrêtées au Québec. Elles sont emprisonnées pendant des mois, sans motif et, dans certains cas, sans pouvoir consulter leur avocat ou avocate.
  5. Ce texte inspire la création de l’organisation marxiste-léniniste EN LUTTE ! (1973-1982) dont Charles Gagnon sera le secrétaire général.
  6. Le CSLO regroupait des éléments provenant de différents groupes marxistes (trotskystes et léninistes) ainsi que des groupes populaires et des syndicats.
  7. On pourra en savoir plus sur l’implication du groupe Mobilisation dans la syndicalisation des travailleuses et des travailleurs de Rémi Carrier par l’article de Guillaume Tremblay-Boily, « Pierre Beaudet et la revue Mobilisation : une méthode d’enquête originale », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 29, 2023.

 

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Une École d’été citoyenne dans une perspective de justice sociale

17 octobre, par Rédaction
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[1]La justice sociale est une des principales valeurs au fondement du travail social[2]. Elle est d’ailleurs abordée dès le début du parcours universitaire au premier cycle. Toutefois, cette valeur est portée par de nombreuses personnes à l’extérieur du milieu universitaire et du travail social. Ces dernières se soucient de la justice sociale et participent à diverses actions en ce sens en espérant contribuer à l’émergence d’un monde plus juste et plus égalitaire.

Toutefois, malgré un objectif commun, ces deux « mondes » œuvrent en parallèle. En effet, l’université est difficile d’accès, voire intimidante pour un nombre important de personnes. On pense ici aux lieux physiques, mais également aux différentes activités de transmission des connaissances qui y sont associées, les publications scientifiques et les colloques universitaires. Il y a donc lieu de réfléchir à la façon dont ces deux « mondes » peuvent se rejoindre, partager leurs savoirs et agir ensemble dans la perspective d’améliorer la société. Il faut se demander comment créer un espace, une intersection, où les savoirs expérientiels et les savoirs théoriques peuvent se rejoindre et se partager. C’est dans cette perspective que fut imaginée et organisée l’École d’été citoyenne à l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Le présent article présente les débuts de l’École d’été citoyenne. Suivent la description de l’École et les deux premières éditions. Enfin, nous soulèverons différentes questions auxquelles réfléchir avant de poursuivre le travail.

Genèse du projet

La professeure Nathalie St-Amour, du département de travail social de l’UQO, a eu l’idée d’une école d’été citoyenne en Outaouais pour créer un espace de rencontre entre la communauté et le milieu universitaire. Deux collègues du département de travail social, Grace Chammas et Célyne Lalande, ont manifesté un intérêt pour le projet. Ensemble, ces professeures ont décidé d’organiser une journée sur le thème de la justice sociale pendant la semaine du travail social en 2020 à l’UQO. L’organisation de l’événement avançait bien, jusqu’à ce qu’on doive annuler le tout en raison de la pandémie mondiale de COVID-19.

L’après-COVID-19

À la reprise des activités dites normales, en 2022, la professeure St-Amour a de nouveau mis de l’avant le projet. À ce moment-là, la rectrice de l’UQO, Mme Murielle Laberge, s’est montrée intéressée et a mandaté le Centre de soutien et d’innovation pédagogique universitaire (CSIPU) pour se joindre à la professeure St-Amour et réactiver le projet[3].

De nouveau à la recherche de partenaires, les pionnières du projet ont contacté un nouvel organisme communautaire de la région, le Laboratoire de formation populaire de l’Outaouais (LFPO ou LabPop). C’est ainsi que la coordonnatrice du LFPO, Mme Joscelyne Lévesque, s’est jointe à l’équipe de l’école d’été. Par la suite, l’auteur de ce texte a intégré le groupe à titre de chargé de projet. L’organisation de la première édition de l’École d’été citoyenne s’est alors accélérée[4].

Le Laboratoire de formation populaire de l’Outaouais

Partenaire de l’UQO lors des deux premières éditions de l’École d’été citoyenne, le LFPO a officiellement été créé en 2022 à Gatineau. Parrainé par la Table régionale des organismes communautaires autonomes de l’Outaouais (TROCAO)[5], il a reçu une aide financière du Fonds de soutien au développement des communautés (FSDC), de la Ville de Gatineau et de la Conférence des préfets de l’Outaouais grâce au Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale (PAGIEPS). Le LFPO définit ainsi sa mission : « En concordance avec les valeurs et principes de l’action communautaire autonome, le LabPop vise à soutenir le mouvement communautaire en Outaouais afin d’augmenter sa capacité et son pouvoir d’agir sur son territoire et dans une diversité de milieux[6] ». Cet organisme est venu combler un besoin important dans la région.

École d’été citoyenne 2023, la première édition

Avant de poursuivre, il est important de préciser une particularité de l’événement. En effet, il ne s’agit pas d’une école d’été comme en présentent certains établissements d’enseignement supérieur, qui s’adresse davantage aux étudiantes et étudiants qui doivent s’y inscrire et qui permettent d’acquérir des crédits ou des unités. Il s’agit plutôt d’une activité ouverte à toutes les personnes intéressées par des enjeux sociaux et des projets d’implication citoyenne.

Cette première édition de l’École d’été citoyenne s’est tenue durant quatre jours, du 30 mai au 2 juin 2023 sur le campus de l’UQO. Elle avait comme objectif de « faire de l’université un espace ouvert et délibératif qui permet de valoriser tous les types de savoirs et qui contribue au renforcement de nos compétences citoyennes, tant sur le plan personnel que collectif[7] ». Selon la professeure St-Amour : « Il s’agit de mettre ensemble les expertises et les compétences de toutes les personnes présentes afin de participer à l’édification d’une société inclusive et engagée[8] ».

L’idée de départ consistait à organiser l’événement hors des murs de l’université pour favoriser le rapprochement avec la communauté. Toutefois, le comité organisateur a dû se rendre à l’évidence et admettre que ce ne serait pas possible compte tenu du temps dont il disposait. Il a donc décidé de tenir l’événement à l’UQO et a cherché à rendre ce dernier plus convivial et accessible à toutes et tous. Ainsi, certaines activités se sont déroulées à l’extérieur sous un chapiteau alors qu’à d’autres moments, des musiciens sont venus se produire. De plus, l’événement, financé par l’UQO, était totalement gratuit, inscription, repas, transport. Une collaboration avec des personnes rattachées au programme de Techniques d’éducation à l’enfance du Cégep de l’Outaouais afin d’offrir un service de garde gratuit pour les personnes participantes a dû malheureusement être annulé faute de demande.

Organisée sous le thème de la participation citoyenne, chaque journée de l’événement exploitait un thème plus spécifique, soit : 1) la participation citoyenne en contexte de diversité et d’immigration; 2) les pratiques innovantes en soutien à la participation citoyenne; 3) la participation écocitoyenne des jeunes; et 4) appels à l’action pour soutenir la participation citoyenne. Chacune des journées comportait diverses activités telles que des présentations, des panels, des ateliers thématiques et des activités ludiques. Ces activités étaient animées et présentées par des personnes provenant de divers milieux : citoyennes et citoyens, organismes et regroupements communautaires, politiciennes et politiciens, professeur·e·s d’école secondaire, d’université, étudiantes et étudiants[9]

Un partenariat intéressant fut également développé avec le Centre d’intervention et de prévention de la toxicomanie en Outaouais (CIPTO)[10] et son programme Le LAB. Ce dernier se veut : « un lieu d’expression et de création artistique qui s’adresse aux personnes de 16 ans et plus[11] ». Ainsi, des artistes du LAB furent présents à l’ensemble des activités de la semaine afin de recueillir du matériel pour produire un « zine » de l’événement. Un zine est une « [p]ublication à diffusion restreinte (faible ou moyenne) dont la périodicité est irrégulière et qui est éditée par un petit groupe de personnes sur des sujets qui les passionnent (bandes dessinées, science-fiction, cinéma, musique, artistes ou auteurs favoris)[12]. Celui produit par des artistes du LAB accompagnés par l’artiste Camille Dion comportait une quarantaine de pages et fut imprimé en cent copies. Le lancement officiel de l’œuvre eut lieu lors de l’édition suivante de l’École d’été citoyenne, en 2024.

La deuxième édition, 2024

À la suite du succès de la première édition, l’événement fut organisé de nouveau, du 1er au 4 mai  2024. Toujours sur le thème de la justice sociale et l’implication citoyenne, on a jumelé l’École d’été citoyenne avec la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs du 1er mai. Dans ce contexte, de nouveaux partenariats se sont établis avec le Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais (CSN) et le Conseil régional de l’Outaouais de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) qui ont collaboré à l’organisation de l’École d’été, ainsi que des citoyens et citoyennes et des personnes du milieu communautaire.

Comme l’édition précédente, chacune des quatre journées a abordé un thème particulier. La journée du 1er mai a été consacrée à la Journée internationale des travailleuses et travailleurs; la première partie de la journée a traité du syndicalisme alors que le lancement du zine de l’École d’été citoyenne de 2023 a eu lieu en après-midi. Les personnes présentes ont ensuite été invitées à se joindre à la marche des travailleuses et des travailleurs dans les rues du centre-ville de Gatineau. Le jeudi, les thèmes de la transition socioécologique et des mobilisations anichinabées ont été suivis de celui de la citoyenneté engagée et, pour terminer la semaine, de celui de la solidarité au travail. La conférence de Julia Posca, Travailler moins ne suffit pas, titre de son dernier essai, a précédé la présentation du film Richelieu et une discussion avec l’acteur Luis Olivia[13].

Cette deuxième édition a eu lieu principalement dans les salles municipales de la Maison du citoyen à Gatineau, sauf le samedi sur le campus de l’université. Afin de rendre l’événement plus accessible et écologique, la Société de transport de l’Outaouais (STO) et l’UQO ont conclu une entente pour que le transport en commun soit gratuit pour toutes les participantes et participants. Toutefois, cela a présenté le défi de rejoindre l’ensemble de la population de l’Outaouais, une grande région dont plusieurs secteurs ruraux ne sont pas desservis par les transports en commun. De plus, des collaborations ont été établies avec des organismes communautaires de la région, ce qui a permis de réduire de façon substantielle le coût de la location des salles de la Maison du citoyen.

Appréciation générale de l’événement

Les deux premières éditions de l’École d’été citoyenne ont constitué un succès. La très grande majorité des commentaires exprimés ont été positifs. En général, on a souligné la variété, la qualité, la pertinence et l’accessibilité des activités offertes, quelle que soit la provenance des personnes présentes. De nouvelles collaborations ont également émergé de l’événement, entre des personnes de différents milieux. Nous avons reçu des commentaires positifs de professeur·e·s qui ont été enchantés de pouvoir discuter, partager et réfléchir avec des personnes hors du milieu universitaire. Nous avons également reçu des témoignages de personnes disant qu’elles n’auraient jamais pensé un jour assister à une activité à l’université et qui en ont retiré une grande fierté.

Enjeux

Malgré tous ces aspects positifs, l’expérience nous a montré qu’il est loin d’être simple de mettre en œuvre un espace de collaboration entre des milieux qui se côtoient peu habituellement. Loin d’être insurmontables, nous croyons que ces difficultés sont partie intégrante de ce genre d’expérience, surtout lors des premières éditions. Comme nous souhaitons voir ce type d’activité se multiplier, nous voulons présenter les défis qui se dégagent de notre expérience à la suite des deux éditions de l’École d’été citoyenne de façon à aider quiconque veut s’inspirer de notre projet et créer des espaces de collaboration entre acteurs de différents milieux.

Le calendrier

Un des premiers défis sur lequel il faudrait réfléchir est le peu de participation de personnes appartenant au milieu universitaire. En effet, l’expérience montre une belle participation de la communauté, que ce soit à la première édition qui s’est tenue principalement sur le campus, qu’à la deuxième dans des locaux externes. Toutefois, la participation des universitaires (étudiantes et étudiants, professeur·e·s, etc.) a été plutôt faible. Or, pour mieux répondre à l’objectif de rapprochement entre la communauté et l’université, il serait impératif de les attirer davantage. Cette situation soulève la question du meilleur moment où tenir l’événement. En effet, les mois de mai et juin se veulent des mois fort occupés pour les professeur·e·s alors que c’est la fin de session, la correction et une série de colloques où leur participation est nécessaire pour diffuser leurs travaux et pour se tenir à jour dans leur domaine d’expertise. D’autre part, beaucoup d’étudiantes et d’étudiants ont quitté la région à la fin de la session et la majorité a intégré un emploi rémunéré dès la fin de la session.

Des réalités différentes

Il faut aussi considérer les différentes réalités, celles du milieu universitaire, des organismes communautaires et de la population. À titre d’exemple, examinons la production du zine. Du côté de l’université, cette activité s’intègre à plusieurs autres et les réflexions et échanges lors de l’événement s’insèrent souvent dans un bassin plus grand de matériaux nécessaires au développement de travaux de recherche. De l’autre côté, les personnes peuvent parfois s’attendre à des résultats plus rapides associés aux suites de l’événement. Dans le cas des artistes du LAB, il aurait été souhaitable de voir les résultats concrets de leur travail plus rapidement, alors que le zine de la première année a été lancé un an plus tard, à l’ouverture de la seconde édition.

Outre le moment de l’année où tenir ce genre d’événement, l’horaire demeure une difficulté. La première édition de l’École d’été a eu lieu du mardi au vendredi. Or, selon des commentaires adressés au comité organisateur, les personnes occupant un emploi peuvent difficilement se libérer quatre jours durant la semaine pour assister à l’événement. C’est ainsi que la deuxième année, on a décidé de tenir l’événement du mercredi au samedi. Dans ce cas-là, la participation a été moindre le samedi, alors que les personnes en congé ont profité d’une belle journée estivale.

Un troisième défi consiste à trouver un juste milieu quant au degré de sensibilisation des personnes présentes. Loin de nous l’intention de les hiérarchiser, mais il faut quand même reconnaitre qu’il est normal qu’il y ait certaines différences. C’est justement dans cette perspective que ça devient un défi. Nous avons d’un côté des personnes dont le niveau de sensibilisation à certains enjeux sociaux est élevé alors qu’il l’est moins chez d’autres. Évidemment, cette situation peut occasionner des frictions. Or, si nous revenons à l’objectif premier de l’événement, soit de démocratiser l’université en favorisant un rapprochement avec la population, il faudra voir à créer un lieu de réflexion où les deux milieux peuvent se côtoyer et se respecter. Il faudra développer une certaine tolérance pour éviter les clivages et pour créer des espaces d’ouverture afin que des discussions franches puissent avoir lieu dans l’optique de sensibiliser le plus grand nombre et de favoriser un meilleur vivre ensemble.

Un autre défi consiste à trouver la place de toutes et tous dans l’organisation de l’événement, c’est-à-dire mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Évidemment, il est normal de donner de la visibilité à l’université qui finance l’ensemble du projet. Cependant, la contribution des acteurs est à la hauteur de leurs ressources. Donc, encore ici, il faut se rappeler l’objectif initial de l’événement : rapprocher la population et l’université. Dans cette perspective, l’ensemble des acteurs qui collaborent à l’organisation devraient être mis à égalité dans les médias, à titre d’exemple.

Finalement, il faut soulever l’enjeu de la gratuité de l’inscription à l’événement. En effet, nous avons constaté, lors des deux événements, un important taux d’absentéisme par rapport au nombre de personnes inscrites. Il devient alors difficile de planifier les activités. Dès lors, comment maintenir l’accessibilité à l’événement, ici la gratuité, tout en ayant un moyen fiable de prédire le nombre de personnes participantes ?

Conclusion

En terminant, il est important de rappeler que malgré les nombreux enjeux soulevés, nous demeurons fiers des résultats obtenus. Nous croyons à la pertinence de ce genre d’événement et nous souhaitons cerner ces enjeux afin d’améliorer les éditions à venir, mais également pour faciliter la tâche des personnes qui seraient tentées de s’en inspirer. Nous espérons voir les initiatives de ce type se multiplier afin de travailler vers l’objectif commun, soit une société plus juste où l’implication de toutes et tous est encouragée.

Finalement, nous pouvons annoncer qu’une troisième édition de l’École d’été citoyenne aura lieu. Elle se déroulera les 21 et 22 mai ainsi que les 6 et 7 juin 2025. La programmation sera disponible prochainement sur le site Internet de l’UQO ainsi que sur la page Facebook de l’événement.

Par Martin Chartrand, Chargé de cours au département de travail social de l’UQO


  1. Martin Chartrand a agi comme chargé de projet lors des deux premières éditions de l’École d’été citoyenne.
  2. Ordre des travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, Référentiel des compétences des travailleuses sociales et des travailleurs sociaux, 20212.
  3. La directrice du CSIPU, Mme Stéphanie Demers, maintenant doyenne des études, et son équipe vont collaborer avec la professeure St-Amour à l’organisation de l’événement.
  4. Le comité organisateur fut complété par Joey Néron du CSIPU.
  5. <https://trocao.org/wp/>.
  6. <https://lfpo.org/qui-sommes-nous/>.
  7. UQO, Une toute première École d’été citoyenne à l’UQO, 2023.
  8. Ibid.
  9. Pour plus de détails, voir le Guide de la personne participante.
  10. <http://www.cipto.qc.ca/>.
  11. <http://www.cipto.qc.ca/le-lab/>.
  12. <https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/8363521/zine>.
  13. Pour davantage de détails, voir le Guide de la personne participante : <https://uqo.ca/ecole-ete-citoyenne-2024/guide-la-personne-participante>.

 

Portrait de l’itinérance en Outaouais

12 octobre, par Rédaction

L’inégalité face aux conditions de vie est manifeste : la pauvreté n’est pas une simple conséquence de choix individuels, mais le résultat d’un système économique et social défaillant. L’Outaouais, une région où la classe ouvrière s’appauvrit de plus en plus, nous montre bien que derrière chaque chiffre, chaque statistique, se cachent des vies humaines et des familles qui luttent pour survivre.

Un revenu digne pour toutes et tous

Le niveau de revenu pose une question cruciale et déstabilisante. Alors qu’un niveau décent de revenu devrait être un droit fondamental, il peut constituer un véritable enjeu de santé publique. Ainsi, un seul revenu, loin de remplir son rôle de couvrir les besoins de base, est souvent insuffisant et met à risque des citoyennes et citoyens de vivre une situation d’itinérance.

Il est impossible de parler de revenu sans parler de travail. La vie telle qu’on la connait repose sur l’argent, un système qui tourne autour de la production et de la création de richesse. Travailler fait partie intégrante de notre existence; nous sommes appelé·e·s à accomplir des tâches rattachées à un salaire ou à un autre type de revenu, ce qui crée inévitablement des écarts, car chaque revenu n’est pas égal. Ce système ne parvient pas à rémunérer décemment toutes celles et ceux qui créent la richesse.

Certains diront qu’il y a le salaire minimum, cette « planche de salut » censée protéger la dignité. À 15,75 $ l’heure, montant à peine réévalué en mai 2024, il ne fait qu’enfoncer un peu plus les citoyennes et citoyens dans un quotidien de lutte. Imaginons la situation suivante : être le seul pourvoyeur de sa famille, travailler 40 heures par semaine et voir son revenu englouti par un loyer de 1 500 $ par mois, sans compter les frais alimentaires et autres dépenses essentielles. Ce scénario est vécu par des milliers de familles condamnées à vivre dans la précarité, une situation qui n’épargne pas les femmes, qui constituent 58 % des travailleurs au salaire minimum dont 40 % travaillent à temps plein. Imaginons ce que ces femmes, ces mères monoparentales, doivent faire pour pallier les différents manques, une réalité d’autant plus crue quand elles doivent cumuler plusieurs emplois pour joindre les deux bouts.

La conjoncture est tout aussi déplorable pour les personnes prestataires de l’aide de dernier recours. Censée être une bouée de sauvetage, cette aide plonge davantage ces personnes dans l’impasse, un cercle vicieux où la pauvreté devient un fardeau presque impossible à briser. En 2023, la région de l’Outaouais comptait 12 962 personnes ayant eu recours à l’assistance sociale, dont 6 180 étaient des femmes avec 1 758 enfants à charge. Se retrouvant à peine au-dessus du seuil de pauvreté, elles survivent avec un peu moins ou un peu plus de 900 $ par mois, un montant bien en deçà de ce qui serait nécessaire pour couvrir les besoins essentiels.

Il faut faire très attention aux déclarations ! Une erreur administrative ou une déclaration inexacte peut entrainer une sanction, ce qui réduit drastiquement cette aide à 600 $ par mois pour certaines personnes. Perçues comme des fautes de parcours et non comme des erreurs de bonne foi, ces erreurs n’empêchent pas l’État de serrer la vis aux plus fragiles, exacerbant ainsi la précarité. Quand l’invalidité au travail et la pauvreté s’entrelacent, il devient de plus en plus évident que le revenu ne suffit pas à garantir la dignité humaine, ce qui expose encore là les personnes ou les communautés fragilisées ou à risque à habiter temporairement la rue.

Le Portrait des communautés de l’Outaouais 2021 réalisé par l’Observatoire du développement de l’Outaouais (ODO)[1] fait état de 19 885 ménages consacrant plus de 30 % de leur revenu à leur loyer, et de 6 320 qui y consacrent plus de 50 %. Comme les politiques publiques continuent de marginaliser et de pénaliser les plus vulnérables, alors il ne s’agit plus d’une crise économique : il s’agit d’une crise de solidarité et de valeurs humaines. Il devient impératif de contester l’ordre établi et de revendiquer un revenu qui ne soit pas seulement un chiffre sur un papier, mais bien un moyen pour chaque citoyenne et citoyen de vivre dignement, en paix et sans discrimination.

L’itinérance en Outaouais en chiffres

Afin de bien dresser le portrait de l’itinérance en Outaouais, il est important de donner quelques chiffres pour illustrer les particularités de notre région. Dans le rapport du dénombrement du 11 octobre 2022[2], les données recueillies sont criantes : on a recensé 534 personnes en situation d’itinérance, soit une augmentation de 268 % du nombre de personnes dans cette situation en Outaouais, la plus forte hausse au Québec. Dans ce rapport, les raisons rapportées pour la perte de logement attirent l’attention : 24 % à la suite d’une expulsion, 18 % en raison d’un manque de revenu et 14 % à cause de conflits avec une conjointe ou un conjoint, comparativement aux causes généralement ciblées comme les problèmes de consommation de substances (11 %) et de santé mentale (5 %).

À la suite de ce rapport, la Ville de Gatineau, en concertation avec les organismes du milieu, a produit un Portrait de l’itinérance dans la Ville de Gatineau[3] dans le but d’apporter un volet plus qualitatif aux données provinciales publiées par le ministère de la Santé et des Services sociaux. Dans ce contexte, un deuxième recensement a été organisé dans la nuit du 18 octobre 2023, se concentrant cette fois sur le nombre d’installations et de ressources d’hébergement disponibles. Les résultats montrent 167 abris de fortune installés dans tous les secteurs de la ville, 216 places en hébergement d’urgence et 364 places en hébergement de transition.

Sur le terrain

Lorsqu’on parle de l’itinérance en Outaouais, on pense à l’aréna Robert-Guertin, au Ruisseau de la Brasserie et aux nombreux abris de fortune qui s’y sont installés depuis la pandémie. C’est en 2023 que la Ville de Gatineau a cessé de démanteler régulièrement les campements installés aux abords du Gîte Ami et a désigné l’espace Guertin comme une zone de tolérance.

Le phénomène de l’itinérance a pris une telle ampleur en Outaouais qu’il ne s’agit plus seulement d’une réalité urbaine. Différentes initiatives se développent présentement dans chaque municipalité régionale de comté (MRC) de la région pour répondre aux besoins de la population itinérante qui, autrefois, se serait dirigée vers Gatineau, où se retrouvent les services, mais qui choisit maintenant de rester dans son secteur car les services sont saturés.

Cette nouvelle réalité de l’itinérance rurale apporte son lot de défis. Ces milieux disposent de peu, voire d’aucune ressource allouée ou spécialisée pour couvrir des territoires excessivement vastes. De plus, souvent les personnes en situation d’itinérance se cachent par peur de se faire chasser, ce qui rend difficile leur repérage afin de leur offrir l’aide disponible.

L’itinérance chez les personnes âgées

Le phénomène de l’itinérance chez les personnes âgées constitue une problématique croissante et une réalité saisissante, exacerbée par le manque d’hébergements, et aggravée par les coupes, les fermetures et les changements administratifs dans les résidences pour ainé·e·s (RPA). Le Gîte Ami, un refuge de la région, signale qu’en 2023, plus de 35 personnes âgées de 60 ans et plus ont utilisé leurs services, plusieurs étant à leur première expérience d’itinérance. Les conditions dans lesquelles ces personnes sont forcées de survivre ne permettent pas de maintenir une bonne santé. Selon le Portrait des personnes en situation d’itinérance[4], le taux de mortalité des personnes en situation d’itinérance est de 3 à 4 fois plus élevé que celui de l’ensemble de la population. Un regard sérieux et des efforts concertés sont nécessaires pour développer des solutions adaptées et offrir un soutien adéquat à cette population.

L’itinérance chez les femmes

Les femmes en situation d’itinérance développent des stratégies de survie uniques, car elles sont exposées à des risques accrus de violence, à des responsabilités parentales supplémentaires et à des obstacles spécifiques dans l’accès aux services. Par exemple, certaines femmes choisissent de rester avec un conjoint violent ou de maintenir une relation avec une personne qu’elles n’apprécient pas, en échange de faveurs sexuelles, pour éviter de se retrouver en situation d’itinérance. Elles peuvent aussi être amenées à partager une tente ou un espace de vie avec un homme qu’elles ne désirent pas, mais encore une fois, ce choix est dicté par des considérations de sécurité, qu’il s’agisse de violence physique, sexuelle ou autre. Ces stratégies de survie sont souvent le fruit de l’absence de solutions de rechange viables et mettent en lumière les réalités complexes auxquelles ces femmes sont confrontées au quotidien.

L’itinérance chez les familles

Même les familles sont à risque d’itinérance; cela nécessite une collecte de données plus détaillée et la mise en place de services adaptés afin de mieux comprendre les besoins et mieux leur répondre. L’Observatoire du développement de l’Outaouais[5] démontre que le statut socioéconomique a un impact direct sur la qualité de vie. En plus de faire le point sur la situation, le rapport de l’Observatoire donne un aperçu de ce qui s’en vient : la ville comptait 6 840 ménages de toutes tailles ayant des besoins impérieux en matière de logement. Cela signifie que les résidences de ces familles sont considérées comme inadéquates, inabordables ou d’une taille non convenable. Un nombre insuffisant de logements sociaux contraint les familles à vivre dans des conditions indignes : dans des logements trop chers, insalubres ou mal adaptés. Cela condamne certaines familles à vivre de l’itinérance cachée ou à être contraintes d’habiter temporairement la rue.

L’itinérance cachée

L’itinérance cachée (aussi nommée couch surfing) désigne les personnes qui, bien qu’elles ne vivent pas dans la rue, n’ont pas de domicile stable, sécuritaire et adéquat. Elles peuvent résider temporairement chez des ami·e·s ou chez des membres de la famille, dans des logements insalubres ou surpeuplés, ou encore dans des véhicules. Cette situation est souvent invisible, ce qui rend difficile l’évaluation précise de l’ampleur du phénomène. Une étude menée en 2023 par la Table de développement social des Collines-de-l’Outaouais (TDSCO)[6], à laquelle le Collectif régional de lutte à l’itinérance (CRIO) a participé, a révélé que 40 % des 219 répondantes et répondants considéraient leur situation de vie comme instable. Cette enquête a également mis en lumière que 66 enfants et 108 adultes vivaient avec ces personnes en situation de précarité. Ces données soulignent la nécessité de développer des stratégies adaptées pour identifier et soutenir les personnes en situation d’itinérance cachée en Outaouais, en tenant compte des spécificités rurales et urbaines.

Ces choix de survie sont souvent liés à un manque d’options et à des conditions de vie extrêmement difficiles, ce qui provoque malheureusement un exode. De plus en plus de familles ou de jeunes adultes qui voudraient rester dans la région sont contraints de chercher un logement ailleurs, souvent dans des villes plus éloignées où les prix sont plus « abordables ». Certaines régions rurales comme le Pontiac et la Vallée-de-la-Gatineau écopent tout autant. Cela révèle une dilution du filet social et un déséquilibre dans certaines communautés.

Crise de l’habitation

L’inflation, dont l’effet cumulé a été de plus de 20 % depuis 2018[7], s’inscrit dans un système qui ne suit pas la tendance des réels besoins de la population. Un fort taux d’occupation des logements, la hausse des loyers et l’étalement urbain exercent une pression croissante sur le marché immobilier. L’Outaouais traverse une période complexe marquée par une crise de l’habitation persistante qui ne se résume pas à un simple manque de logements. Plusieurs facteurs sont en cause : l’inflation, la surenchère, les rénovictions, les locations Airbnb ainsi que la loi 31[8], et ce, tout en tenant compte des enjeux de revenu exposés plus haut.

Plusieurs éléments participent à la surenchère. La hausse des prix des matériaux et la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur de la construction ont radicalement augmenté les coûts du développement immobilier. Cela a pour conséquence de réduire l’offre de nouveaux logements accessibles. Ainsi, malgré la disponibilité de ceux-ci, les personnes marginalisées, vulnérables et vivant sous le seuil de la pauvreté se retrouvent dans l’impossibilité de les louer. Cette situation affecte non seulement la stabilité économique des individus, mais également leur santé mentale et physique. Des conditions de logement précaires, comme la surpopulation, l’humidité ou la mauvaise qualité de l’air, peuvent entrainer de graves problèmes de santé. Les familles à faible revenu, les étudiantes et étudiants et les jeunes adultes entrant sur le marché du travail sont directement touchés par cette pénurie de logements abordables.

En Outaouais, comme dans plusieurs régions du Québec, les locataires ne sont pas à l’abri d’être rénovincés. Cette problématique est devenue particulièrement préoccupante dans les grands centres urbains comme Gatineau. Le terme rénoviction fait référence à une pratique où des propriétaires avides, voyant une opportunité d’augmenter leurs profits, demandent à leurs locataires de quitter leur logement sous prétexte de rénovations majeures. Cependant, dans plusieurs cas, ces rénovations ne sont qu’un prétexte pour hausser les loyers ou pour transformer l’espace afin de le louer à un tarif bien plus élevé, rendant le logement inaccessible à l’ancienne ou à l’ancien locataire.

Une fois de plus, des lois charognardes du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), comme la loi 31, viennent fragiliser davantage les locataires. Le retrait d’un des plus grands leviers dont celles-ci et ceux-ci disposaient pour exercer un certain contrôle sur l’explosion du prix des loyers – le droit de céder leur bail – a été charcuté au profit des propriétaires. Ces derniers ne sont désormais plus dans l’obligation légale d’accepter qu’une ou un locataire transfère son contrat de location à une ou un autre. Il est encore difficile d’évaluer les impacts économiques et sociaux de cette mesure, notamment en Outaouais, mais il est évident qu’elle aggrave la crise locative en ajoutant rigidité et contrainte à l’accès au logement. Se loger, rappelons-le, est un droit fondamental qui ne devrait pas être soumis aux logiques du profit.

À propos de profit, examinons le cas d’Airbnb. Selon AirDNA, une agence qui recueille les statistiques canadiennes des locations à court terme, le secteur de Gatineau comptait en moyenne 957 annonces actives sur une période de 12 mois en 2024, dont 21 % étaient des locations disponibles à temps plein. Cela signifie qu’environ 200 logements sont devenus inaccessibles à la location résidentielle pendant l’année. Malgré les réglementations mises en place pour encadrer ces locations, l’Outaouais n’échappe pas aux nombreux cas de contournement observés. Selon une enquête du média Pivot[9], plusieurs annonces ne respectent pas les restrictions en vigueur, ce qui met en lumière les défis liés à ce genre de pratiques qui précarisent encore davantage les communautés vulnérables, au profit des propriétaires.

Hausse en flèche de l’aide alimentaire

Encore une fois, l’inflation frappe et n’épargne pas le marché de l’alimentation : impossible d’aller à l’épicerie sans en ressortir avec un goût amer. Moisson Outaouais[10] affirme d’ailleurs dans son bilan 2023-2024 que l’organisation a répondu à 94 653 requêtes d’aide alimentaire, une augmentation considérable de 107 % par rapport à 2019. Elle observe aussi que l’augmentation des demandes chez les travailleuses et travailleurs à faible revenu a presque doublé depuis deux ans. Ayant distribué 1 680 048 kg de nourriture en 2023-2024, en partenariat avec 48 organisations qui agissent contre l’insécurité alimentaire, chacune d’elles observe le même phénomène grandissant et les besoins criants. Le lien entre l’augmentation du coût des loyers et l’augmentation de l’utilisation des services d’aide alimentaire dans la région est évident. Un loyer trop cher force les citoyennes et citoyens à négliger d’autres besoins essentiels, comme la nourriture.

Désert alimentaire

La précarité liée à l’accès difficile aux supermarchés ne doit pas être négligée. Elle représente un obstacle majeur en milieu rural et dans certains quartiers. Elle contraint les personnes vulnérables à consommer davantage de produits alimentaires transformés, moins chers et souvent moins nutritifs, des choix alimentaires qui ont des répercussions sur la santé. Il est aussi important de se figurer les obstacles discriminatoires et le profilage auxquels une personne en situation d’itinérance peut être confrontée en matière d’accès aux supermarchés.

Une réponse désorganisée

Une des grandes difficultés dans la lutte contre l’itinérance est la question de la responsabilité : qui est responsable de quoi ? Évidemment, on peut se tourner vers la Politique nationale de lutte contre l’itinérance[11], votée à l’unanimité en 2014 par le gouvernement péquiste, mais celle-ci est vague et non contraignante, ce qui laisse la porte grande ouverte à un jeu de patate chaude auquel se livrent les différents paliers gouvernementaux. Le meilleur exemple régional de ce lançage de balle demeure la halte-chaleur installée dans l’ancien aréna Robert-Guertin à l’hiver 2022-2023. Un organisme communautaire opérait un service dans cet édifice municipal, loué au CISSS de l’Outaouais. Lorsque les toilettes se sont bouchées, la Ville a refusé d’intervenir parce que l’édifice était loué au CISSS, qui, à son tour, a refusé d’intervenir parce que l’édifice appartenait à la ville. Lorsque l’organisme a tenté de faire intervenir des plombiers privés, ceux-ci ont refusé, car c’était un édifice municipal. Le résultat a été désastreux : la halte-chaleur a été inondée d’eaux d’égout, contaminant tout ce qui s’y trouvait, dont les quelques matelas donnés, les effets personnels des personnes utilisant le service et la santé de toutes et tous les employé·e·s et personnes hébergées.

Depuis le Sommet municipal sur l’itinérance de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) en septembre 2023, les municipalités ont commencé à réclamer davantage de pouvoirs et de responsabilités en matière d’itinérance. Bien que nous ayons d’abord vu d’un bon œil l’implication des villes en tant que gouvernements de proximité, plus près de la réalité terrain, nous nous rendons vite compte que l’arrivée de ce nouveau joueur comporte son lot de défis. Le partage des pouvoirs entre la province et les villes n’ayant pas encore été clarifié, l’implication de celles-ci repose essentiellement sur la bonne volonté des élu·e·s qui siègent aux différents conseils municipaux. On peut prendre ici l’exemple de la ville de Gatineau, qui, en 2023, avait annoncé une somme de cinq millions de dollars pour la construction d’une halte-chaleur permanente, une infrastructure revendiquée par le milieu communautaire depuis plus de 20 ans. Un an plus tard, à la suite d’un changement au conseil municipal dû à la démission de la mairesse, on a annoncé des investissements de près de 25 millions de dollars sur cinq ans pour un plan d’action en itinérance, mais sans halte-chaleur permanente.

Que ce soit au palier municipal, provincial ou fédéral, force est de constater que la lutte contre l’itinérance repose essentiellement sur la volonté politique des partis en place. Bien que ce soit les organismes communautaires qui œuvrent directement auprès des populations à risque ou aux prises avec des problématiques, ces organismes sont largement dépendants du bon vouloir de l’État et de ses représentantes et représentants, qui décident de l’attribution du financement et du montant qui leur est consenti. Les élu·e·s décident de la grosseur de la tarte, l’administration la divise et les organismes doivent se battre pour les miettes.

En 2023, la gestion du programme Vers un chez-soi, financé par le fédéral, a été confiée à la province, et au mois de novembre, nous apprenions que les hébergements jeunesse de l’Outaouais ne seraient plus financés par cette enveloppe. Ceci n’est qu’un exemple de la fragilité à laquelle sont confrontés les organismes communautaires. Au cours des 30 dernières années, le financement à la mission, qui leur permettait de fonctionner, d’innover et de répondre aux besoins de la communauté en temps réel, par une analyse des besoins et une construction du bas vers le haut, s’est vu remplacé par de minces financements par projet, contraignants et accompagnés de longues redditions de comptes.

Pistes de solution

Dans le communautaire, des personnes créatives, il n’en manque pas ! C’est ainsi que sont mis sur la table des pistes de solution, des idées et des concepts, de l’aide atypique adaptée à la réalité du milieu, une panoplie de programmes mis en place, et ce, avec les moyens du bord. Explorons différents projets.

Un Québec sans pauvreté

Comme la campagne Revenu de base du Collectif pour un Québec sans pauvreté le suggère, un revenu de base adapté à la réalité économique d’aujourd’hui permettrait de réduire les inégalités économiques et sociales en garantissant à chacune et chacun un niveau de vie où les besoins de base sont comblés. Le collectif propose que ce revenu de base soit financé par une révision de la fiscalité, avec des augmentations d’impôts ciblées pour les plus riches et pour les grandes entreprises, afin d’assurer une redistribution équitable des ressources. Le financement du revenu de base pourrait également passer par la réduction de certaines dépenses publiques qui seraient moins nécessaires dans un système où chacune et chacun reçoit un revenu de base garanti.

Des logements sociaux et accessibles

C’est là une réponse à la crise qui profiterait à chaque citoyenne et citoyen, pas seulement aux plus privilégié·e·s. En Outaouais, de nombreuses personnes à faible revenu, y compris des familles monoparentales, des personnes âgées ou des travailleuses et travailleurs à faible revenu, sont particulièrement vulnérables à l’exclusion sociale. La construction de plus de logements sociaux permettrait de briser ce cercle et d’offrir des opportunités d’intégration sociale. Le logement social jouant un rôle clé dans la lutte contre la pauvreté et la conservation du filet social, il est aberrant d’apprendre que seulement 11 % du marché locatif est social. Comme le scande la campagne du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), La clé, c’est le logement social ! Ajoutons à cela un de leurs principes fondamentaux : le logement est un droit humain. L’accès à des logements sociaux permettant de répondre à leurs besoins garantirait à des citoyennes et citoyens contraints à la précarité d’avoir un toit décent dont le coût ne mange pas la moitié de son salaire. Ces logements peuvent aussi créer un environnement propice à l’installation d’autres services, par exemple des épiceries, améliorant ainsi la dynamique et l’accessibilité.

Un registre des loyers

En encourageant un marché stable et responsable, le registre des loyers proposé par l’organisme Vivre en Ville est un outil centralisé qui permet de suivre les prix des loyers locatifs, une solution indispensable pour inciter les propriétaires à une transparence équitable, pour éviter les abus et les prix excessifs du marché. Dans un contexte de crise de l’habitation, comme en Outaouais, un tel registre pourrait avoir plusieurs avantages, tant pour les locataires que pour les propriétaires, ainsi que pour les autorités municipales qui souhaitent assurer un marché immobilier plus juste et accessible à toutes et tous. Il agirait ainsi comme un rempart contre l’embourgeoisement.

La clause G du bail

Pour éviter une hausse de coût excessive entre le nouveau loyer et l’ancien, tout en protégeant la ou le locataire à la signature du bail, il faut jeter un coup d’œil à la clause G, page 3 du bail. C’est à cette section que le propriétaire doit inscrire le montant du loyer le plus bas payé dans les douze derniers mois. Clause difficilement respectée par les propriétaires, il est impératif d’en renforcer l’application. Il faut d’abord en parler avec le propriétaire concerné. Si ce dernier décline, il est possible de faire une réclamation au Tribunal administratif du logement (TAL).

Abroger la loi 31

Un des seuls leviers forts que les locataires québécois avaient, en dépit des avantages et du profit des propriétaires, était le droit de céder leur bail. Comme nous l’avons exposé précédemment, la cession de bail permettait au locataire de trouver une nouvelle personne pour reprendre son contrat, ce qui gardait ainsi le logement à un prix raisonnable, qui ne suit pas l’inflation du marché que l’on connait présentement. La loi 31 de la CAQ abolit ce droit, retirant par défaut un bon nombre de logements accessibles à une population précaire et exposant encore une fois plusieurs personnes à vivre leurs premiers épisodes d’itinérance.

Le programme TAPAJ

Créé à Montréal en 2000 par l’organisme communautaire Spectre de Rue, et ayant inspiré plusieurs villes au Québec ainsi qu’en Europe, le programme TAPAJ (Travail alternatif payé à la journée) a fait ses preuves. Dans la région de l’Outaouais, ce programme est porté par l’organisme Réseau Outaouais ISP (ROISP). C’est une initiative de réduction des méfaits qui offre un dépannage économique ponctuel aux personnes en situation de précarité sociale et économique. Ce programme propose des plateaux de travail rémunérés à bas seuil d’exigences, qui ne nécessitent ni qualification ni expérience préalable. Les participantes et participants sont accompagnés par des intervenantes et intervenants, qui travaillent « coude à coude » avec elles et eux pour favoriser la création de liens et l’amélioration de leurs conditions de vie. TAPAJ vise à prévenir la désaffiliation sociale et à favoriser la réaffiliation en offrant un environnement de travail sécuritaire et respectueux, où les participantes et participants peuvent travailler sans avoir à cesser ou à réduire leur consommation de substances psychoactives. Grâce à cette approche inclusive et pragmatique, le programme permet aux personnes en situation de précarité de recevoir un soutien financier immédiat tout en développant des compétences professionnelles et psychosociales.

Des centres de jours adaptés

Finalement, citons un dernier projet : des centres de jour adaptés, répartis sur l’ensemble du territoire, accueillants et offrant des services qui répondent aux besoins identifiés par les acteurs du milieu. Ces centres s’appuient sur le rythme des personnes en situation d’itinérance ou de précarité et à risque de l’être. Ils orientent les personnes utilisatrices de leurs services vers des démarches sociocommunautaires qui ne les renvoient pas dans un système qui les a déjà échappées. Ces centres pourraient regrouper infirmières, travailleuses et travailleurs sociaux, dentistes, etc., toutes et tous sous un même toit.

Pour conclure, soulignons que l’itinérance en Outaouais est démographiquement complexe et qu’elle présente des défis qui concernent surtout l’encadrement par les diverses instances politiques. Car il est encore difficile de faire reconnaitre le phénomène dans certaines municipalités qui manquent d’empathie et qui interviennent avec dureté.

Par Vanessa L. Constantineau et Alexandre Gallant, respectivement agente de liaison et coordonnateur du Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais


  1. Observatoire du développement de l’Outaouais, Portrait des communautés de l’Outaouais 2021.
  2. Ministère de la Santé et des Services sociaux, Dénombrement des personnes en situation d’itinérance visible au Québec, Rapport de l’exercice du 11 octobre 2022, Annexe : Résultats supplémentaires pour l’Outaouais.
  3. Portrait de l’itinérance dans la Ville de Gatineau, 2022.
  4. Gouvernement du Québec, Portrait des personnes en situation d’itinérance.
  5. Observatoire du développement de l’Outaouais, Portrait des communautés de l’Outaouais, 2021.
  6. Comité Vers un chez-soi La Table de développement social des Collines-de-l’Outaouais, Portrait de l’itinérance dans les Collines-de-l’Outaouais, Cantley, Table de développement social des Collines-de-l’Outaouais (TDSCO), 2024.
  7. <https://www.banqueducanada.ca/taux/renseignements-complementaires/feuille-de-calcul-de-linflation/>.
  8. Loi sur l’habitation sanctionnée le 21 février 2024 et qui a, entre autres, enlevé la possibilité pour une ou un locataire de faire une cession de bail ou une sous-location à profit.
  9. Zachary Kamel, « Le roi du Airbnb à Montréal : quadrupler les loyers et remplacer les locataires par des hôtels fantômes », Pivot, 28 juillet 2023.
  10. Moisson Outaouais, Rapport annuel 2023-2024, Gatineau, 2024.
  11. Ministère de la Santé et des Services sociaux, Politique nationale de lutte à l’itinérance. Ensemble pour éviter la rue et en sortir, Québec, gouvernement du Québec, 2014.

 

Îlot de la Caserne : poursuite des expropriations sur l’Île de Hull

9 octobre, par Rédaction
L’histoire du Vieux-Hull, qui constitue le centre-ville du Gatineau actuel, est celle des expropriations et des évictions. Dans les années 1960 et 1970, des rues complètes ont (…)

L’histoire du Vieux-Hull, qui constitue le centre-ville du Gatineau actuel, est celle des expropriations et des évictions. Dans les années 1960 et 1970, des rues complètes ont été rayées de la carte pour faire place à des bâtiments publics, principalement du gouvernement fédéral. Il y eut des milliers de personnes déplacées. Certains parlent de 6000 exproprié·e·s et quelque 2000 logements démolis.[1]

Aujourd’hui, la ville de Gatineau vit une crise du logement[2]. Pourtant, les démolitions continuent. Sur l’Île de Hull, un parc immobilier vieillissant et souvent mal entretenu et un gouvernement municipal à l’écoute des promoteurs se combinent pour inviter à la spéculation immobilière et à la démolition. L’embourgeoisement fait son œuvre. On expulse les citoyens et citoyennes de leur quartier et on modifie le visage « ouvrier » historique du Vieux-Hull.

L’histoire de l’Îlot de la Caserne s’avère un microcosme de cette transition. Nous remercions Anna Salter et Bill Clennett de nous avoir accordé du temps pour documenter cette histoire. Anna est à l’origine d’un projet d’histoire orale qui expose le point de vue des personnes déplacées[3] et Bill Clennett est un militant de longue date à la défense des plus démuni·e·s, notamment pour revendiquer plus de logement social.

L’histoire de l’Îlot de la Caserne se déroule en 2023 et 2024 sur l’Île de Hull, à l’ombre du pont interprovincial reliant Gatineau à Ottawa. Un promoteur immobilier montréalais, Oktodev, y propose la construction d’un immeuble de 10 étages, comprenant 298 logements, à l’angle des boulevards Maisonneuve et des Allumettières. Puisque le secteur se situe à une relative proximité de la rivière des Outaouais, il est convoité depuis longtemps par les promoteurs.

Douze terrains sont au cœur de la saga de l’Îlot de la Caserne. La moitié de ceux-ci sont habités, ce qui soulève d’importants problèmes humains. Les six autres lots sont vacants et appartiennent à la municipalité de Gatineau. Cette partie de l’histoire pose l’enjeu du passage de terrains publics à des intérêts privés.

Le projet Îlot de la Caserne fait partie d’une nouvelle vague d’expropriations et d’expulsions sur l’Île de Hull, cette fois-ci l’œuvre des forces du marché. Les démolitions récentes[4] et celles revendiquées par les promoteurs se situent dans un continuum historique. Débutant par les expropriations massives des années 1970 par les gouvernements du Canada et du Québec, le continuum se poursuit plus récemment par la déstructuration et l’embourgeoisement de ce vieux quartier ouvrier avec l’arrivée de grandes tours. Plusieurs maisons acquises par les promoteurs, vidées de leurs occupantes et occupants, sont laissées à l’abandon en attendant le pic des démolisseurs.

Dans ce contexte, le projet de l’ensemble résidentiel de l’Îlot de la Caserne n’est pas insignifiant. Il illustre bien les contradictions d’une ville où les intérêts économiques liés à son développement – et donc, forcément, aux promoteurs – passent trop souvent avant ceux des citoyens et citoyennes qui l’habitent.

Évictions, démolitions : un enjeu humain

En novembre 2023, les ménages habitant au 206 boulevard Maisonneuve et du 223 au 237 rue Champlain reçoivent une lettre les avisant de quitter les lieux avant le 31 mars 2024, quelle que soit la date d’échéance de leur bail. Signé par une entreprise de gestion immobilière, Gestion Vesta[5], cet avis d’éviction les informe aussi que les démolitions commenceront en avril 2024, soit le mois suivant leur départ.

L’avis d’éviction a l’effet d’un électrochoc sur les personnes touchées. La majorité d’entre elles vivaient dans le quartier depuis plusieurs années, certaines depuis des décennies. Conscients de la possibilité d’un développement futur de leur quartier, tous ont un bail et se croient protégés par les lois du Québec. Personne ne s’attend à un déracinement brutal.

En raison d’un manque de connaissance de leurs droits, dont les droits spécifiques aux cas de démolition[6], les locataires n’ont pas compris qu’ils avaient le droit de rester dans leur logement jusqu’à la fin de leur bail. Ils ne le savaient pas, mais ni le promoteur ni la Municipalité ne les en ont informés. Avec une meilleure connaissance de la loi, les locataires auraient pu gagner un peu de temps. Par contre, même une connaissance fine de la règlementation gatinoise n’aurait pas permis à ce groupe de locataires de savoir que, par rapport à 2021, leurs droits de locataires étaient réduits. Cela, les locataires n’auraient pu le savoir, car la Ville de Gatineau est loin d’être transparente…

Un brin d’histoire

Que s’est-il passé en 2021, soit quelque temps avant la saga de l’Îlot de la Caserne ? Le même promoteur que celui derrière le projet de l’Îlot de la Caserne présente alors le projet Éléonore dans le même quartier, soit dans l’axe des rues Marston et Notre-Dame-de-l’Île. Celui-ci s’appuie aussi sur l’éviction de plusieurs locataires et la démolition de huit bâtiments, dont six « maisons allumettes ».

Les maisons allumettes

Les maisons allumettes dominent le paysage urbain de Hull depuis plus de 150 ans. Construites en bois, ces maisons revêtent une apparence particulière. D’une façade étroite, construites en hauteur, avec un toit très pentu à deux versants, elles sont historiquement alignées les unes à côté des autres. Selon certains, cet agencement leur donne l’apparence d’allumettes cordées dans leur boite.

L’historienne Michelle Guitard offre une autre interprétation de l’expression « maison allumette ». À l’époque, on achetait ces immeubles sur des catalogues. Sur la couverture d’un des catalogues, on retrouvait un dessin d’allumettes, un clin d’œil à la fabrique d’allumettes d’E.B. Eddy, un grand employeur de la région au début du XXe siècle.

Peu importe l’origine du nom, pendant longtemps ce sont surtout les familles ouvrières qui habitent ces maisons.

Aujourd’hui, les maisons allumettes sont menacées. Depuis 2021, la Ville de Gatineau a autorisé la démolition de 31 d’entre elles sur l’Île de Hull. En janvier 2025, un moratoire empêchant les démolitions futures est adopté, le temps de faire le point sur l’avenir de ce patrimoine bâti.

Photo : JeanPaulGRingault, 13 mars 2021, CC-BY-SA-4.0

Anna Salter, citoyenne nouvellement arrivée à Gatineau, vit à proximité du projet immobilier Éléonore, proposé par Oktodev. S’appuyant sur les règlements mêmes de la municipalité, Anna et un voisin demandent à la Ville de Gatineau de tenir des audiences publiques avant que les démolitions ne s’enclenchent. Les deux intervenants estiment que le promoteur ne respecte pas la procédure inscrite dans le règlement municipal concernant les droits des locataires.

La Ville refuse la demande, prétendant que les deux intervenants ne sont pas des « parties intéressées » puisqu’ils n’habitent pas les maisons touchées. Le promoteur obtient le feu vert et les démolitions se font. La Ville réécrit même le règlement municipal pour éliminer toute référence aux droits des locataires en cas de démolition. On y revient à la fin de l’article.

Impact sur les personnes

Les douze ménages du secteur de l’Îlot de la Caserne qui ont reçu un avis d’éviction en novembre 2023 pour une démolition prévue en avril 2024 croient qu’ils n’ont que quatre mois pour quitter les lieux, trouver un nouveau logement et déménager. Aux dires de Bill Clennett, « tout cela se fait au milieu d’une crise du logement sans précédent, avec des centaines de personnes sans-abri dans les rues de Gatineau… »

Au moins l’un des locataires évincés évoque ouvertement sa peur de se retrouver dans la rue : « Dès que je reçois l’avis d’éviction, je me précipite pour trouver un nouveau logement ». L’anxiété le pousse à quitter son domicile des mois avant d’y être obligé. Premier locataire à partir, il finit par payer beaucoup plus cher que pour son logement sur la rue Champlain, et cela, pour vivre dans un appartement situé dans un sous-sol et infesté de vermine.

Tous les locataires sont dévastés à la fois par leur éviction rapide et par l’incapacité qui en résulte de trouver un logement convenable. Tous paient un loyer beaucoup plus élevé après la relocalisation que celui payé avant.

« Donc, pour être clair, ces personnes ont été expulsées par une entreprise qui n’a pris aucune responsabilité pour leur trouver un autre logement convenable. » (Anna Salter)

Bref, toutes et tous se sentent laissés pour compte et seuls pour faire face à une situation qui leur est imposée, et ce, malgré les belles paroles rassurantes de Gestion Vesta que l’on retrouve dans l’avis d’éviction : « Sachez que nous travaillerons étroitement avec vous pour vous aider à vous trouver un nouveau logement et que nous demeurons disponibles pour tout questionnement que vous avez à ce sujet ».

Dans les faits, la compagnie ne respecte les droits des locataires ni en matière d’indemnisation ni par rapport au paiement de frais de déménagement tels que déterminés par la loi. À un locataire qui demande de l’aide, le gestionnaire affirme que la relocalisation incombe à l’évincé et que c’est le problème du locataire si son nouveau logement coûte trop cher !

Un témoignage résume bien la situation de chaque ménage exproprié :

«Je ne pouvais même pas trouver un 3 ½ pour un prix similaire à Gatineau, Et certainement pas un 4 ½ comme le logement d’où je me suis fait expulser. Je suis un employé de la ville de Gatineau, mais je ne réside plus à Gatineau, je ne peux plus me le permettre. J’ai été gentrifié de la ville qui est mon employeur[7]

Plus que des bâtiments

Le projet de l’Îlot de la Caserne démolit bien plus que six bâtiments. Il détruit un écosystème urbain complexe, à commencer par sa communauté de vie. Outre le fait que certains locataires y vivent depuis des décennies, c’est une communauté d’une diversité remarquable : économiquement (fonctionnaires fédéraux et municipaux, camionneurs, employé·e·s de Postes Canada, étudiants et étudiantes, retraité·e·s), socialement (familles monoparentales, avec enfants, couples queers, célibataires), linguistiquement (anglais et français, entre autres langues) et composée de groupes variés (autochtones, haïtiens, asiatiques, africains).

« En tant que société, nous parlons souvent d’inclusion. Cette histoire est un exemple parfait de la façon dont notre discours sur l’inclusion est trop superficiel. Comme société, nous avons littéralement jeté un microcosme de diversité dans la rue. » (Anna Salter)

En détruisant un environnement mature du centre-ville, le projet immobilier de l’Îlot de la Caserne comporte un prix écologique. Un locataire déplore les répercussions du projet sur les oiseaux et les arbres de sa cour. Le nouvel immeuble de 10 étages perturbe l’équilibre architectural du quartier. Plusieurs maisons allumettes sont rasées. Les 298 logements prévus attireront une clientèle d’une autre classe sociale qui n’est pas celle qui réside sur l’île de Hull depuis plus de 150 ans. Et, ironie du sort, la caserne de pompiers numéro 3, citée comme patrimoniale en 1991 et dont le secteur porte le nom, sera largement éclipsée par le bâtiment moderne présentement en construction.

La cession de terrains publics à des intérêts privés

Pour réaliser le projet de l’Îlot de la Caserne, le promoteur a dû acquérir une douzaine de terrains. Pendant qu’il mettait la main sur des terrains habités en procédant à l’expulsion des locataires, il a dû conclure une entente avec la Ville de Gatineau pour acquérir des terrains vacants !

Un règlement de la Ville l’oblige à faire un appel d’offres public pour toute vente ou cession de terrains municipaux, mais quelques exceptions permettent à la Ville d’outrepasser le processus d’examen public. Dans le cas de l’Îlot de la Caserne, la Municipalité s’est justement prévalue d’une exception et la cession des terrains municipaux s’est faite sans examen public.

Claude Royer, de l’Association des Résident·e·s de l’Île-de-Hull (ARIH) l’a soulevé lors d’une audition du conseil municipal de Gatineau le 28 février 2023 : « Il est publiquement apparu dès 2022 qu’Oktodev comptait acheter les terrains de la Ville pour son projet, une vente à laquelle la Ville allait acquiescer sans vraiment suivre ses propres règles de mise en vente d’actifs immobiliers[8] ».

Bill Clennett abonde dans le même sens : « La vente des six terrains municipaux au promoteur pour son projet n’était pas conforme à la politique relative aux transactions immobilières. Les autorités municipales ont changé quatre fois leur justification de la vente de ces terrains pour conclure qu’elle était conforme à la politique à cause d’une offre d’achat, offre qui n’existait pas au moment où elles ont confirmé leur intention de recommander la vente des terrains[9] ».

Bref, en pleine crise du logement et peu de temps avant que la municipalité héberge des personnes itinérantes dans des conteneurs, la Ville a contourné son propre règlement pour faciliter le passage de terrains publics à des promoteurs privés. C’est comme si les autorités municipales ne saisissaient pas la belle occasion d’utiliser ses terrains disponibles pour des fins sociales, dont la construction de logements sociaux ou coopératifs.

Conséquences de l’embourgeoisement sur le Vieux-Hull

Les paroles déjà citées d’un employé municipal évincé de son logement à cause du projet de l’Îlot de la Caserne sont éloquentes : « J’ai été gentrifié de la ville qui est mon employeur ». Le projet immobilier de l’Îlot, comme ceux de Ludger-Duvernay et Éléanore, et celui à venir sur les rues Kent et Laval près de Victoria contribuent à la modification du visage « ouvrier » de l’Île de Hull. Un tel virage est voulu par les autorités municipales. En effet, le plan d’urbanisme s’appuie simultanément sur l’embourgeoisement du centre-ville et sur l’expulsion des personnes en situation de pauvreté. Le projet de l’Îlot de la Caserne s’insère dans ce plan.

Une autre façon de « moderniser » le centre-ville consiste à reconfigurer les logements existants. Autrefois, on subdivisait une maison allumette en deux ou trois logements, multipliant ainsi le nombre de logements sur un même espace. Maintenant, l’intention de la Ville est d’encourager les professionnel·le·s et leurs familles à racheter ces logements, à en expulser les locataires, et à les utiliser ensuite comme une maison unifamiliale haut de gamme.

Une situation qui amène Bill Clennett à conclure : « Entre la démolition de logements populaires existants au profit d’immeubles plus hauts et plus chers et la rénovation d’une partie du parc immobilier restant, la Ville obtient ce qu’elle veut. Et ce n’est rien de bon pour les gens qui vivent ici depuis de nombreuses années ».

Les retombées

Le court délai entre l’avis d’éviction et le début des démolitions n’a pas facilité une mobilisation citoyenne large pour s’opposer au projet de l’Îlot de la Caserne. Vu sur un continuum entre les projets passés et ceux à venir, cela témoigne que la soif de projets immobiliers ne s’étanche pas en ce qui concerne le centre-ville de Hull.

Cependant l’Îlot de la Caserne a réveillé les gens du quartier et a sensibilisé l’Association des Résident·e·s de l’Île-de-Hull sur l’enjeu des droits des locataires. Ce réveil n’a pas permis de faire dérailler le projet, mais la suite démontre une implication accrue des citoyennes et citoyens qui font davantage de pressions auprès des élu·e·s et dans les instances municipales concernant l’enjeu des droits et celui de la disparition du patrimoine bâti.

L’histoire de l’Îlot de la Caserne illustre le peu d’information disponible pour les personnes évincées concernant leurs droits de locataires qui doivent faire face à une éviction en vue d’une démolition. Le plus choquant est que les locataires évincés lors du projet précédent étaient « protégés » par un règlement municipal qui a été réécrit subséquemment… mais ils ne le savaient pas. Bref, la Ville de Gatineau a enlevé la protection des droits des locataires dans son règlement sur les démolitions.

Pour combler le manque d’information sur les droits des locataires, l’ARIH a produit, en 2023, un dépliant qui rassemble dans un même endroit les différents règlements municipaux que les locataires doivent connaitre pour pouvoir défendre leurs droits et pour effectuer une contestation en cas d’une démolition annoncée.

L’ARIH a aussi publié un recueil, Une histoire orale de démolition et d’éviction sur l’île de Hull : le projet de l’îlot de la caserne[10], qui permet aux citoyennes et citoyens impliqués dans les évictions à l’Îlot de la Caserne de faire entendre leurs voix. L’Association a utilisé ainsi l’histoire orale comme un outil pour la justice sociale et le changement social. Pour reprendre les mots de l’historien social anglais, Paul Thompson : « L’histoire ne doit pas seulement réconforter ; cela doit offrir un défi et une compréhension qui aident au changement ».

L’Histoire orale

« J’adorerais que le livret soit lu et que son histoire rayonne. Parce que son objectif était de dire, vous savez, que les promoteurs ont gagné dans le sens où ils ont réussi à expulser prématurément les locataires et à ne donner à la majorité d’entre eux aucune compensation financière.

Mais cela ne veut pas dire qu’en tant que quartier, nous avons complètement perdu notre voix. En fait, nous avons essayé de reconquérir notre pouvoir à travers quelque chose comme cette histoire orale. Nous avons toujours une voix. »  (Anna Salter)

Petite victoire

En janvier 2025, à la suite des nombreuses interventions de l’ARIH et des citoyennes et citoyens concernés, la Municipalité de Gatineau adopte des modifications significatives au règlement municipal sur les démolitions, dont des modifications en faveur des droits des locataires. Ce faisant, la Ville « répare l’erreur de 2021 », selon l’élu du district de Hull-Wright, Steve Moran.

L’erreur en question était le retrait de l’obligation pour les promoteurs eux-mêmes, ou pour leur compagnie de gestion immobilière, d’informer les locataires de leurs droits dans le cas d’une démolition. Ces droits portent sur le délai pour évincer un locataire et sur les indemnisations.

Les interventions du milieu n’ont pas forcé le promoteur à reculer sur le projet de l’Îlot de la Caserne, mais elles ont forcé les autorités municipales à revoir leurs règlements injustes. Il reste à revendiquer et à obtenir l’obligation de consulter la population si jamais une autre administration municipale tente de restreindre à nouveau les droits des locataires.

Par Vincent Greason, militant sociocommunautaire


  1. Cet article se base sur une entrevue effectuée en anglais avec Bill Clennett et Anna Salter le 24 janvier 2025. L’entrevue a été réalisée par Vincent Greason.
  2. François Saillant, La situation du logement à Gatineau et son impact sur les droits humains, Montréal, Ligue des droits et libertés, 2021.
  3. Daniel Cayley-Daoust et Anna Salter, Une histoire orale de démolition et d’éviction sur l’île de Hull : le projet de l’îlot de la caserne, Gatineau, Association des Résident·e·s de l’Île-de-Hull (ARIH), 2024.
  4. Anne-Charlotte Carignan, « Une trentaine de démolitions de maisons allumettes autorisées depuis 2021 », Radio-Canada, 28 mars 2024.
  5. Gestion Vesta est une compagnie gatinoise embauchée par les promoteurs montréalais principalement pour ramasser l’argent des loyers des locataires.
  6. Le cas de l’Îlot de la Caserne met en relief la différence entre les droits des locataires évincés lors d’une « rénoviction » et ceux évincés lors d’une démolition. Les locataires faisant face à une rénoviction sont protégés par le Tribunal administratif du logement (TAL), autrefois la Régie du logement. La Loi sur l’aménagement et l’urbanisme encadre les cas de locataires en situation d’une démolition. Voir aussi : Martin Comtois, « Adieux difficiles aux maisons allumettes : des locataires plient bagage à contrecœur », Radio-Canada, 29 mars 2024.
  7. Cayley-Daoust et Salter, 2024, op. cit., p. 23.
  8. Cayley-Daoust et Salter, ibid., p. 59.
  9. Ibid., p. 55.
  10. Cayley-Daoust et Salter, 2024, op. cit.

 

L’enseignement supérieur en Outaouais : un retard historique à combler

2 octobre, par Rédaction

Le 5 mars 1954, par un acte politique inédit, le gouvernement de Maurice Duplessis transformait le Séminaire Saint-Charles-Borromée de Sherbrooke en une université, créant ainsi l’Université de Sherbrooke plus ou moins telle qu’elle est connue aujourd’hui.

À l’époque, l’idée était de fonder une université qui permettrait de faire contrepoids à l’Université Bishop, qui avait été fondée plus d’un siècle auparavant, en 1843, et qui était rattachée à l’Église d’Angleterre. Duplessis et le député de Sherbrooke, John Samuel Bourque, estimaient important de contribuer à la consolidation d’une élite catholique francophone dans cette région fortement anglophone. C’est aussi pourquoi, dès le départ, l’Université de Sherbrooke a été formellement rattachée à l’Église notamment par son chancelier, l’archevêque catholique de la municipalité. Le fait que dès sa fondation, cette université ait pu compter sur une faculté des arts, une faculté de droit, une faculté des sciences, et ait pu donner des cours non seulement dans le domaine du droit, mais aussi du commerce et des sciences est en ce sens particulièrement significatif.

Les travaux réalisés au cours des dernières années en histoire de l’éducation ont en effet montré que la création des institutions scolaires n’est jamais purement gratuite et libre de considération politique ou idéologique. Dans des contextes coloniaux, par exemple, les premières écoles avaient généralement pour principale fonction d’enseigner les rudiments de la santé physique, de l’hygiène et d’une certaine forme d’adhésion aux institutions et aux autorités. Dans ces contextes, les premières universités, lorsqu’elles existaient, servaient essentiellement à former les enseignants, les petits cadres et les ingénieurs utiles à la gestion de la colonie. La création des facultés de droit, de sciences ou de philosophie, par exemple, n’est généralement arrivée que beaucoup plus tardivement[1].

En Outaouais, le contexte est radicalement différent, mais ne change pas le fait que la création des établissements d’enseignement supérieur et leur développement sont intimement liés à des considérations tout autant politiques qu’économiques.

Histoire de l’enseignement supérieur en Outaouais

En 1896, le pasteur et historien John L. Gourlay notait que le fondateur de la ville de Hull, Philemon Wright, ne semblait pas avoir été particulièrement préoccupé par l’établissement d’institutions scolaires ou communautaires. Il écrivait alors : « Sauf pour loger les ouvriers et les aides, il [Wright] n’était pas disposé à se donner la peine de construire une ville[2] ».

Pourtant, même si avant 1900, Hull ne comptait ni hôpital, ni orphelinat, ni hospice, ni séminaire, ni scolasticat[3], l’Outaouais a bel et bien pu profiter d’un certain essor dans ces domaines. En effet, comme ailleurs au Québec, la région a pu compter sur un établissement d’enseignement supérieur dès le milieu du XIXe siècle, le Collège Bytown. Ce collège, qui deviendra l’Université d’Ottawa, a été créé plus ou moins à la même période que l’Université Bishop, l’Université Laval et l’Université de Montréal. Cela dit, comme pour tout ce qui relevait plus ou moins des communautés religieuses en Outaouais – la santé, l’éducation et même les médias –, c’est surtout du côté de la ville de Bytown que les principales institutions s’installèrent. Les premiers hôpitaux du côté québécois ne seront ainsi créés que dans les années 1900 à Maniwaki et à Buckingham. Hull, pourtant le troisième centre urbain de la province, dut attendre 1911 pour avoir son hôpital.

À l’époque, le fait que plusieurs établissements d’importance s’installaient sur la rive sud de la rivière des Outaouais ne soulevait pas nécessairement de grandes préoccupations. Non seulement la rive nord était sensiblement moins populeuse, mais l’Acte d’Union de 1840 avait en fait fusionné les juridictions du Bas-Canada et du Haut-Canada. Bytown, renommée Ottawa en 1855, et Hull se trouvaient ainsi toutes deux dans la Province of Canada. La distinction entre les deux rives était donc moins marquée qu’elle l’avait déjà été et qu’elle ne le sera plus tard. Dans le domaine de l’éducation, de façon générale « [l]a population outaouaise fréquentait le séminaire d’Ottawa, le scolasticat des oblats, le collège séraphique des capucins à Ottawa, le collège universitaire des dominicains à Ottawa, etc.[4] »

Le réseau des établissements postprimaires du côté québécois reste ainsi très fragile jusqu’à la fin des années 1960. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, l’Outaouais ne comptait qu’un seul collège classique près de la frontière, le Collège Saint-Alexandre, ainsi qu’une seule école normale, le Collège Saint-Joseph. À partir de 1940, quelques établissements voient le jour, notamment pour offrir une formation classique aux jeunes filles qui n’y avaient pas accès; ce sera le cas du Collège Marguerite-d’Youville et de l’externat classique Marie-Médiatrice[5].

C’est donc sur ces fondations relativement chétives que doivent s’installer le Cégep de Hull en 1967 et l’Université du Québec à Hull (UQAH) en 1981.

Des mobilisations sans grandes retombées

Le retard de l’Outaouais dans le domaine de l’enseignement supérieur ne semble pas avoir été bien évalué lors de la création des cégeps et de l’Université du Québec. Il n’est par ailleurs pas impossible de penser que, au moins pendant un temps, les élites hulloises, qui continuaient à profiter des établissements ontariens, y compris pour l’apprentissage du droit, du commerce ou des sciences, pouvaient croire que les établissements québécois n’avaient pas réellement pour fonction de les remplacer, mais d’offrir une formation plutôt de type professionnel. Ainsi, alors qu’il aurait sans doute été nécessaire de reconnaitre la réalité outaouaise et de financer la création de nouveaux programmes dès la fondation des établissements d’enseignement supérieur de la région, rien n’indique que des investissements particuliers aient été réalisés en ce sens.

Pis encore, la fondation de l’UQAH concorde en fait avec une période de récession et de rigueur budgétaire, prenant notamment la forme de compressions dans le financement des universités. Suivent donc « deux décennies au cours desquelles les universités subissent une succession de coupures budgétaires, alors que l’UQAH n’a pas encore reçu sa part d’appui spécifique pour la création de programmes et la construction des installations afférentes[6] ». De fragile, la situation de l’enseignement supérieur en Outaouais devient alors préoccupante. Dès 1986, l’Office de planification et de développement du Québec (OPDQ) sonne l’alarme. Les auteurs du bilan économique de l’OPDQ écrivent alors :

Les deux institutions d’enseignement postsecondaires (Université et Collège) sont affectées par la conjoncture de décroissance des investissements dans leur domaine. Cette situation cause un nouveau retard dans l’implantation de programmes essentiels au développement de la région[7].

Quinze ans plus tard, la situation est telle que les établissements d’enseignement supérieur de l’Outaouais estiment nécessaire de mettre en place un processus de consultation et de concertation avec les acteurs régionaux pour élaborer une vision stratégique du développement de l’enseignement supérieur. Ces consultations ont mené à la tenue du Forum sur l’enseignement supérieur en Outaouais, réunissant l’Université du Québec en Outaouais (UQO, ex-UQAH), le Cégep de l’Outaouais et le Cégep Heritage College.

Parmi les constats alarmants qui se sont dégagés de ce forum, mentionnons : une offre de formation incomplète pour les collèges et l’université de l’Outaouais, un investissement en recherche nettement inférieur à la moyenne provinciale et un taux de fréquentation postsecondaire parmi les plus bas au Québec[8].

Bien que la principale préoccupation des intervenantes et intervenants locaux était et demeure assurément l’adéquation formation-emploi et la vitalité du marché du travail, une réflexion plus large sur l’importance culturelle et scientifique d’avoir accès à des établissements d’enseignement supérieur se formalise. Des revendications se font ainsi de plus en plus entendre en faveur de la création de programmes universitaires en droit et en médecine et pour une offre de programmes scientifiques, notamment en reconnaissant le nouvel Institut québécois d’aménagement de la forêt de feuillus (IQAFF) devenu l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT). L’ISFORT a finalement été rattaché à l’UQO en 2012[9].

Sur le plan de la recherche toujours, depuis le début des années 2000, le Cégep de l’Outaouais avait tenté à plusieurs reprises d’obtenir un centre collégial de transfert des technologies (CCTT). Jusqu’en 2018, l’Outaouais était la seule région du Québec qui n’avait toujours pas un tel centre. Les CCTT sont des centres de recherche appliquée, de soutien technique, de formation et de diffusion des connaissances financés par l’État. Ils sont reconnus pour jouer un rôle clé dans le développement et la mise en œuvre de projets d’innovation tant technologique que sociale. Il est généralement admis que l’implication des enseignantes et enseignants ainsi que des étudiantes et étudiants collégiaux dans les activités des CCTT enrichit l’enseignement et suscite l’intérêt des jeunes pour les carrières scientifiques. Au fil des ans et des demandes, un nombre impressionnant de raisons différentes a été fourni par le ministère de l’Éducation ou de l’Enseignement supérieur pour refuser l’octroi d’un CCTT en Outaouais : absence d’expertise régionale particulière, absence d’un créneau d’excellence en emploi ou, plus ironique, le peu de programmes scientifiques présents au sein de l’établissement.

Entre 2003, date du forum régional, et 2010, plusieurs initiatives ont donc été concrétisées afin de contribuer à réduire les iniquités observées par les intervenantes et intervenants en enseignement supérieur en Outaouais. Toutefois, les établissements ont souvent été confrontés à des barrières administratives et à un manque d’engagement politique qui est venu exacerber le retard existant. Ainsi, en 2010, le retard en matière de programmes, d’infrastructures et de financement s’était encore aggravé. C’est à cette époque que la Table Éducation Outaouais (TÉO), instance régionale de concertation en persévérance scolaire et réussite éducative (IRC), regroupant des personnes représentant les milieux scolaires, l’enseignement supérieur, les différents ministères et des élu·e·s municipaux, a jugé nécessaire d’amorcer un mouvement de mobilisation autour de la question de l’enseignement supérieur. Cette mobilisation s’incarna par la création de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais (ACESO) dont le premier mandat était de dresser un portrait le plus fidèle possible de la réalité de l’enseignement supérieur en Outaouais[10].

Le travail réalisé par l’équipe de l’ACESO en 2011 était d’une grande qualité et servira d’assise pour les travaux de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) en 2018[11] et de l’Observatoire du développement de l’Outaouais (ODO) en 2021[12] et 2022[13]. À titre d’exemple, le travail de l’ACESO permettait, pour la première fois, de quantifier le nombre d’étudiantes et d’étudiants de l’Outaouais qui choisissent d’étudier du côté ontarien ainsi que les effets que cette situation a sur le financement des établissements d’enseignement supérieur du Québec. Le portrait réalisé par l’ACESO déboucha sur la publication de sa Déclaration de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais[14] dans laquelle on retrouvait à la fois une analyse à jour de la situation de l’enseignement supérieur en Outaouais et les demandes des intervenantes et intervenants du milieu.

Portrait de l’enseignement supérieur en Outaouais en 2025

Depuis 2011, plusieurs choses ont changé et contribuent assurément à la vitalité de l’enseignement supérieur en Outaouais. À ce titre, soulignons que, depuis 2023, l’UQO peut offrir un programme de droit – quelque 70 ans après la création de la faculté de droit de l’Université d’Ottawa. De même, notons que l’engagement obtenu de la part du gouvernement Legault pour la création d’un campus unifié de l’UQO à Gatineau demeure ferme[15]. Du côté du cégep, non seulement un CCTT lui a été octroyé, mais il a eu l’autorisation d’offrir six nouveaux programmes d’études techniques au cours des dernières années – techniques juridiques, techniques de diététique, technologie de l’architecture, technologie de radiodiagnostic, gestion et intervention en loisir, technique de travail social. Enfin, en 2019, « l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité une motion reconnaissant le statut particulier de l’Outaouais en raison de sa situation frontalière avec Ottawa[16] ».

Pourtant, comme le craignaient déjà à l’époque les médias régionaux, cette motion demeure un acte strictement symbolique qui n’aura eu que de faibles retombées. En 2025, malgré ces développements, la situation de l’enseignement supérieur reste, à bien des égards, une aberration lorsqu’elle est comparée à celle d’autres régions du Québec. Les travaux récents de l’ODO et de l’IRIS permettent d’illustrer cette situation.

En 2022, l’ODO estimait que dans le domaine de l’enseignement supérieur, la Mauricie et le Saguenay-Lac-Saint-Jean peuvent être retenus comme des régions comparables. Ces régions présentent une population similaire et des installations semblables, notamment le fait qu’elles comptent une université du réseau de l’Université du Québec[17]. Par ailleurs, quand cela s’avère possible, il est aussi intéressant de comparer la réalité outaouaise avec celle de l’Estrie qui, malgré qu’elle présente une population relativement équivalente, a pu profiter de la création d’une université francophone beaucoup plus tôt.

La population étudiante

Sur le plan de l’effectif étudiant, des différences majeures existent entre l’Outaouais et les autres régions du Québec. Au collégial, en 2020-2021, alors que l’Outaouais comptait 15,36 étudiants par 1 000 habitants (pour un total de 6 164 étudiants) inscrits au diplôme d’études collégiales (DEC), la Mauricie en comptait 19,32 et le Saguenay-Lac-Saint-Jean en comptait 24,35[18]. L’année 2020-2021 est assez représentative des retombées positives de quelques-unes des initiatives prises au cours des précédentes années. Or, malgré ces efforts, on peut noter qu’il existe encore un important manque à gagner en termes de population étudiante allant de 3,96 à 8,99 étudiants par 1 000 habitants. L’ODO estime ainsi que, considérant la moyenne des régions comparables, l’Outaouais devrait compter quelque 2 600 étudiantes et étudiants supplémentaires au DEC.

Si l’on admet que les étudiantes et étudiants de l’Outaouais, malgré certains enjeux sur le plan de la réussite sur lesquels nous reviendrons, ne sont pas radicalement différents de ceux des autres régions, on peut s’interroger sérieusement sur ce qui advient de ces jeunes et de leurs aspirations d’études.

À l’échelle universitaire, la situation semble encore plus préoccupante. Toujours en 2020-2021, alors que l’Outaouais comptait 4 737 étudiantes et étudiants universitaires, soit 11,80 étudiants par 1 000 habitants, ce même ratio était de 18,45 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et de 46,51 en Mauricie[19]. Notons au passage que ce ratio était de 60,2 en Estrie en 2016-2017[20]. L’ODO estime ainsi que quelque 7 700 étudiantes et étudiants universitaires manquent à l’appel en Outaouais. Ce constat apparait dramatique. Où sont ces étudiantes et étudiants ? Soulignons enfin que l’Université d’Ottawa, à elle seule, comptait 44 693 étudiants, dont 13 408 étudiantes et étudiants francophones en 2020[21].

Ce manque d’étudiantes et d’étudiants collégiaux et plus encore d’étudiantes et d’étudiants universitaires parait pour le moins inquiétant lorsqu’on tente d’explorer plus en détail l’accès aux études universitaires à l’échelle de l’Outaouais. En effet, il existe d’importantes variations d’accès à l’enseignement supérieur entre les milieux plus urbains et les milieux plutôt ruraux en Outaouais. En exploitant les données du recensement de 2016 liées au grade universitaire des personnes, l’ODO estime que 24,4 % de la population avait un grade universitaire à Gatineau en 2016 alors qu’à l’extérieur de ce centre urbain les pourcentages variaient de 7,6 % à 15,7 %[22]. Notons enfin que ce même ratio était de l’ordre de 37,7 % à Ottawa à la même période. Pour l’ODO, « [c]es écarts importants s’expliquent, entre autres, par le fait que les principaux secteurs d’activité en milieu rural ne nécessitent pas d’études universitaires[23] ».

Il convient aussi de rappeler que, malgré l’installation récente d’un campus du Cégep Heritage College à Campbell’s Bay principalement dédié à l’éducation à l’enfance et à la gestion et à la production animale, il n’existe aucun accès réel à l’enseignement supérieur à l’extérieur du centre urbain de Gatineau. En fait, « [t]outes les municipalités des MRC de Papineau, de Pontiac et de la Vallée-de-la-Gatineau sont situées à plus de 40 km d’un cégep[24] » ou d’une université.

Il est difficile de déterminer avec certitude si cet enjeu contribue au faible effectif étudiant en Outaouais. Rappelons néanmoins que si l’Outaouais compte deux cégeps et un établissement collégial privé, tous installés à Gatineau dans un rayon d’environ 12 km, d’autres régions comparables du Québec présentent une répartition géographique sans doute plus équitable de leurs établissements collégiaux. À ce titre, la Mauricie a un cégep à Trois-Rivières et un autre à Shawinigan en plus d’un établissement privé à Trois-Rivières ; le Saguenay-Lac-Saint-Jean a un cégep à Chicoutimi, un à Jonquière, un à Alma et un autre à Saint-Félicien alors que l’Estrie compte un cégep à Granby et un autre à Sherbrooke, en plus du cégep Champlain à Lennoxville et du Séminaire de Sherbrooke.

Les programmes

La situation n’est pas radicalement différente sur le plan des programmes de formation offerts à la population outaouaise. Au cours des dernières années, l’ACESO en 2011, l’IRIS en 2018, et l’ODO en 2021 et 2022 ont fait un travail remarquable d’illustration du déficit de programmes d’études de l’Outaouais. Ils ont utilisé plusieurs indicateurs allant du nombre de programmes par étudiant au nombre d’habitants par programme. Par souci de concision, nous nous limiterons ici au nombre de programmes par 100 000 habitants, ce qui a aussi l’avantage d’être les données les plus récentes.

D’abord, au collégial, on compte 10,47 programmes de DEC par 100 000 habitants (pour un total de 42) en Outaouais. Ce même indicateur est plutôt de 16,42 en Mauricie et de 37,64 au Saguenay-Lac-Saint-Jean[25]. En ce qui a trait aux attestations d’études collégiales (AEC), les données datent du début des années 2010, mais on parlait alors de 80 programmes offerts en Outaouais pour 150 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et 210 en Mauricie[26].

En somme, pour l’année 2020-2021, le fossé à combler en Outaouais pour atteindre la moyenne des régions comparables quant au nombre de programmes de DEC serait, selon l’ODO, de 16,65 programmes par 100 000 habitants, soit quelque 67 programmes supplémentaires[27]. Les quelques ajouts récents ne permettent pas de se rapprocher du compte.

À l’échelle universitaire, en additionnant les programmes de baccalauréat, de maitrise et de doctorat, l’Outaouais compte 14,95 programmes par 100 000 habitants (pour un total de 60) alors que le Saguenay-Lac-Saint-Jean en compte 26,53 et la Mauricie 34,66[28]. Ainsi, toutes proportions gardées, le manque de programmes universitaires serait de l’ordre de 15,61 programmes par 100 000 habitants pour un total de quelque 63 programmes d’études supplémentaires[29].

En somme, au collégial comme à l’université, il faudrait essentiellement doubler le nombre de programmes offerts en Outaouais pour que l’offre soit enfin comparable à celle existant ailleurs au Québec.

Il est donc évident que l’Outaouais souffre d’un déficit important de programmes d’études postsecondaires. Il est difficile d’admettre que cette situation n’a pas en retour des conséquences sur la population étudiante en enseignement supérieur. À ce sujet, l’ODO estime que plus « de 6 500 étudiant·e·s résidant en Outaouais poursuivent annuellement leurs études supérieures à Ottawa, soit 4 000 de plus que le nombre estimé en 2011[30] », et ce, malgré le temps de déplacement nécessaire et des frais de scolarité autrement plus élevés du côté ontarien. On peut croire que cette situation est due au moins en partie à la réputation des établissements ontariens, mais il parait difficile d’exclure l’offre de programme comme une variable importante dans la décision des étudiantes et étudiants de la région.

Conclusion

Malgré des données évidentes et une certaine mobilisation depuis plus de 30 ans, la situation de l’Outaouais dans le domaine de l’enseignement supérieur demeure pour le moins préoccupante. Bien entendu, on pourrait toujours se dire que l’enjeu n’est pas si grand alors qu’en fait, il existe une offre de formation collégiale et universitaire tout à fait adéquate dans la région considérant les établissements ontariens. Or, ce serait oublier d’abord que cela implique nécessairement de déléguer une fonction sociale importante à une autre juridiction, et donc de renoncer à un certain droit de regard et à certains pouvoirs dans le domaine de l’offre de formation ou des programmes d’études à offrir. Ce serait aussi oublier que l’accès aux études supérieures en Ontario est beaucoup plus dispendieux et que près de 25 % des formations qui y sont offertes ne sont pas reconnues par l’État québécois ou les ordres professionnels du Québec[31]. Enfin, cela occulterait que, malgré qu’il soit difficile de savoir exactement combien d’étudiantes et d’étudiants québécois étudient du côté ontarien, les revenus liés aux frais d’inscriptions de même que ceux reliés à une importante partie des dépenses assumées par ceux-ci pendant leurs études et leurs stages restent aussi du côté ontarien.

Il convient cependant de reconnaitre que la situation actuelle de l’enseignement supérieur en Outaouais est aussi corollaire de l’état de la réussite et de la diplomation qui demeure préoccupant en Outaouais. Comme cela s’observe en ce qui concerne la proportion de personnes détenant un diplôme universitaire, il existe des écarts importants sur le plan de la réussite scolaire et éducative entre les secteurs urbains de la ville de Gatineau et les régions plutôt rurales. Pourtant la question de la pauvreté dans ces milieux est souvent niée, et ce, même si la TÉO[32] reconnait que les « conditions économiques » des familles est un déterminant important de la réussite.

Cela dit, on peut constater deux points tout particulièrement marquants dans la situation actuelle de l’enseignement supérieur en Outaouais, outre le fait que cette situation demeure dramatique près de 40 ans après les premières doléances formelles adressées à Québec. D’abord, malgré le travail impressionnant réalisé par les intervenantes et intervenants des milieux de l’éducation, à travers la création de l’ACESO notamment, il ne semble pas avoir été possible de mobiliser plus largement la population autour de cet enjeu. La Déclaration de l’ACESO en 2011 était signée par des intervenantes et intervenants des milieux scolaires, mais aussi des élu·e·s, des dirigeantes et dirigeants d’entreprises, des athlètes, des groupes citoyens et des municipalités. Pourtant, le mouvement s’est essoufflé ou n’a pas été entretenu après la mise à jour de la Déclaration en 2017 ou l’octroi du statut particulier de la région en éducation en 2019[33]. Est-ce à dire qu’à l’époque, plusieurs pensaient la chose gagnée ou est-ce simplement que la mobilisation s’est essoufflée d’elle-même pendant la COVID-19 ? Pourtant, on sait que la pression des citoyens et citoyennes a déjà réussi à porter fruit dans le domaine en Outaouais. Après une fermeture de trois ans, c’est en effet grâce à « l’insistance des réclamations de la population hulloise [que] le Collège [Marguerite-d’Youville] reprend vie en 1952 dans une toute nouvelle construction située boulevard Taché, en bordure de la rivière des Outaouais[34] ». Dans tous les cas, la situation actuelle témoigne d’une mobilisation qui n’était sans doute pas aussi profondément ancrée qu’elle aurait dû l’être et invite à la réflexion. Ne serait-il pas d’intérêt de rappeler la fonction non seulement économique des établissements d’enseignement supérieur, mais aussi leur fonction culturelle et scientifique ? Plus encore, les efforts réalisés par les établissements de l’Outaouais pour se rapprocher des milieux citoyens pourraient sûrement être accrus et déployés afin de réaffirmer la fonction démocratique des cégeps et des universités, fonction que la montée des discours autoritaires ou les crises socioécologiques rendent tous les jours plus urgente.

Le deuxième point marquant réside dans la portée et l’importance de la volonté politique sur le développement de l’enseignement supérieur des régions. La fondation de l’Université de Sherbrooke en 1954 selon une logique purement politique l’illustre on ne peut mieux. En Outaouais, historiquement, cette volonté aura été, au départ, peu présente alors que la petite bourgeoisie n’avait d’yeux que pour les institutions d’Ottawa et, depuis les années 1980, elle aura été souvent défaillante. Encore récemment, alors que la région est la seule au Québec qui n’a toujours pas de résidence pour ses étudiantes et étudiants de cégep, c’est sans l’engagement de l’État québécois que le Cégep de l’Outaouais tente d’aller de l’avant avec la réalisation d’un premier projet en ce sens[35]. De même, il est loin d’être clair que l’État permettra à l’éventuel campus unifié de l’UQO de profiter d’un gymnase pour la pratique de sports nécessitant de grandes surfaces ou pour réaliser des travaux de recherche, et ce, alors qu’elle est la seule Université du Québec, à part la TÉLUQ, à ne pas pouvoir profiter de telles installations[36].

Par Charles-Antoine Bachand, professeur en fondements de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Damiano Matasci, Miguel Bandeira Jerónimo et Hugo Gonçalves Dores (dir.), Repenser la « mission civilisatrice ». L’éducation dans le monde colonial et postcolonial au XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020.
  2. « Except to house workmen and helpers, he [Wright] was not disposed to trouble himself about building a city ». Cité dans Raymond Ouimet, La dépendance de l’Outaouais à l’égard de l’Ontario, 2019, p. 1. Disponible sur le site Équité Outaouais : https://equiteoutaouais.com/#!/pages/documentation.
  3. Ibid.
  4. Ibid., p. 4.
  5. Andrée Dufour, « Le Collège Marguerite-d’Youville de Hull, 1945-1964. Un collège classique féminin en milieu ouvrier », Histoire sociale/Social History, vol. 47, n° 93, 2014 ; Gérald Pelletier et Jean Harvey, « Le paysage institutionnel », dans Chad Gaffield (dir.), Histoire de l’Outaouais, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1994 ; Odette Vincent-Domey, « Vers une présence institutionnelle… », dans Chad Gaffield (dir.), Histoire de l’Outaouais, Québec, Institut québécois de la recherche sur la culture, 1994.
  6. Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais (ACESO), Déclaration de l’Alliance pour la cause de l’enseignement supérieur en Outaouais, Gatineau, Table Éducation Outaouais, 20 juin  2011, p. 5.
  7. Office de planification et de développement du Québec, Bilan socioéconomique de l’Outaouais, 1986, p. 24. Cité dans ACESO, 2011, p. 6.
  8. ACESO, 2011, op. cit., p. 6.
  9. UQO, La création de l’Institut des sciences de la forêt feuillue tempérée (ISFORT) : le premier jalon de l’arrivée des sciences naturelles à l’UQO, février 2012.
  10. ACESO, 2011, op. cit.
  11. Bertrand Shepper, Effets du retard de financement public sur les systèmes de santé et d’éducation postsecondaire en Outaouais, Montréal, IRIS, 2018.
  12. Amélie Bergeron, Lynda Gagnon et Alexandre Dubé-Belzile, « Accès à l’éducation : un déséquilibre entre les deux rives au détriment de l’Outaouais », dans Chantal Doucet (dir.), Situation transfrontalière de l’Outaouais et de l’Est ontarien : impacts et opportunités, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, 2021 
  13. Alexandre Bégin et Iacob Gagné-Montcalm, L’Outaouais en mode rattrapage. Suivi des progrès pour combler le retard historique de la région en santé, éducation et culture, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, 2022.
  14. ACESO, 2011, op. cit.
  15. Daniel LeBlanc, « UQO : le campus unifié toujours sur les rails », Le Droit, 16 avril 2024.
  16. Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit., p. 13.
  17. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.
  18. Ibid.
  19. Ibid.
  20. Shepper, 2018, op. cit.
  21. Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit.
  22. Cette situation prévaut pour toutes les MRC de la région, sauf pour la MRC des Collines-de-l’Outaouais, particulièrement favorisée, qui présente un ratio exceptionnel de 23,1 % de la population détenant un grade universitaire.
  23. Ibid., p. 5.
  24. Table Éducation Outaouais et ÉCOBES – recherche et transfert, Portrait de la réussite éducative en Outaouais, février 2021, p. 1.
  25. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.
  26. ACESO, 2011, op. cit.
  27. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.
  28. Ibid.
  29. Ibid.
  30. Bergeron, Gagnon et Dubé-Belzile, 2021, op. cit., p. 7.
  31. ACESO, 2011, op. cit.
  32. Table Éducation Outaouais et ÉCOBES, 2021, op. cit.
  33. Daniel LeBlanc, « Statut particulier de l’Outaouais : satisfaction dans le monde de l’éducation et de la culture », Le Droit, 31 octobre 2019.
  34. Dufour, 2014, op. cit., p. 66.
  35. Daniel LeBlanc, « Projet majeur de 450 chambres pour le Cégep de l’Outaouais », Le Droit, 3 février 2025.
  36. Bégin et Gagné-Montcalm, 2022, op. cit.

 

Le droit à la santé en Outaouais : un portrait d’hier à aujourd’hui

23 septembre, par Rédaction

En matière de santé, la région de l’Outaouais continue de faire les manchettes, pour de mauvaises raisons : « Gatineau : pire urgence du monde occidental[1] »; « Notre population est en danger[2] »; « L’Outaouais a assez souffert[3] ». La plus récente illustration de ce qui est devenu une crise permanente de la santé en Outaouais est la mise en place d’un plan d’urgence au printemps 2024 pour éviter une rupture de services en imagerie médicale à l’Hôpital de Hull, où est situé le centre régional de traumatologie et de soins critiques[4]. Les bris[5] et les fermetures[6] de services de santé sont devenus choses courantes en Outaouais, particulièrement dans les milieux ruraux. Devant une situation aussi préoccupante à Gatineau, quatrième ville la plus peuplée du Québec, et devant la dégradation constante du système public de santé partout dans la région, prenons un pas de recul pour nous demander comment se porte le droit à la santé en Outaouais.

Ce texte vise à dresser un portrait de l’état du droit à la santé dans la région de l’Outaouais d’hier à aujourd’hui. Nous présentons d’abord quelques indicateurs sur les réalités socioéconomiques et les inégalités sociosanitaires caractérisant l’Outaouais en ce début de XXIe siècle. Par la suite, nous traçons une brève mise en contexte historique du droit à la santé dans la région. Comme on le sait, le droit à la santé, c’est-à-dire « le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu’elle soit capable d’atteindre[7] », inclut, mais aussi dépasse, l’accessibilité gratuite et universelle aux services de santé. Le droit à la santé s’inscrit en interdépendance avec l’ensemble des droits humains universels. Un retour dans l’histoire de l’Outaouais nous amène en effet à nous intéresser à l’interdépendance entre santé et logement en dressant un parallèle entre le passé canadien-français de la région et la réalité outaouaise actuelle en matière de violation du droit au logement. Avant de conclure sur quelques réflexions politiques, nous présentons enfin une série de données sur le sous-financement public de la santé et les problèmes d’accessibilité et de qualité des services publics de santé en Outaouais, lesquels constituent un terreau fertile pour la privatisation de la santé.

Les inégalités sociales de santé en Outaouais : quelques indicateurs

Les résidentes et résidents de l’Outaouais le savent bien : au-delà des anecdotes et des faits divers médiatisés, la réalité outaouaise est souvent reléguée aux marges dans le discours politique québécois. Afin de mieux connaitre cette réalité négligée à l’intérieur du Québec, examinons quelques indicateurs socioéconomiques et sanitaires[8].

En 2020, la population de l’Outaouais s’élevait à 401 388 habitants, soit 4,68 % de la population du Québec[9]. De ce nombre, 72,31 % résident dans la ville de Gatineau et le reste dans les quatre municipalités régionales de comté (MRC) des zones rurales de l’Outaouais. En 2018, le revenu disponible par habitant en Outaouais était de 27 318 $ contre 29 924 $ pour l’ensemble du Québec. Mis à part le territoire de Gatineau (9,1 %) et celui de la MRC des Collines-de-l’Outaouais (5,5 %), les taux de la mesure de faible de revenu étaient en 2018 plus élevés dans les MRC de Papineau (10,9 %), de Pontiac (13,6 %) et de la Vallée-de-la-Gatineau (15,6 %) que dans le reste du Québec (9,5 %)[10].

Ces disparités de revenu en Outaouais par rapport à l’ensemble du Québec, mais également à l’intérieur de la région, se traduisent par des inégalités sociales de santé, que l’on peut mesurer par l’espérance de vie[11] et l’indice de défavorisation matérielle et sociale[12]. Le Tableau 1 présente l’espérance de vie dans les territoires de l’Outaouais pour 2019.

Tableau 1. Espérance de vie en Outaouais en 2019

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Source : Institut de la statistique du Québec. Présenté dans Bertrand Schepper et Guillaume Hébert, Portrait des inégalités d’accès aux services de santé en Outaouais, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 2021.

Encore une fois, on voit une iniquité régionale par rapport à l’ensemble du Québec : l’espérance de vie dans l’ensemble des territoires de l’Outaouais, mis à part la MRC des Collines-de-l’Outaouais, est plus basse que la moyenne québécoise. De plus, comme l’ont observé Schepper et Hébert, les communautés des MRC de Pontiac et de la Vallée-de-la-Gatineau, où l’espérance de vie est la plus faible en Outaouais, se retrouvent presque toutes dans le dernier quintile de l’indice de défavorisation matérielle. Dans ces deux MRC, 12 communautés sur un total de 13 comptent entre 11,6 % et 28,4 % de personnes autochtones.

Dans le secteur Hull de la ville de Gatineau, le portrait de la défavorisation est peut-être encore plus criant. Comme le montre le Tableau 2, neuf des 21 communautés du secteur Hull ont un indice de défavorisation matérielle et sociale combinée dans le quintile le plus élevé.

Tableau 2. Indice de défavorisation de neuf communautés du secteur Hull de Gatineau

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Source : Observatoire du développement de l’Outaouais. Présenté dans Bertrand Schepper et Guillaume Hébert, Portrait des inégalités d’accès aux services de santé en Outaouais, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 2021.

La concentration de défavorisation dans les communautés urbaines du secteur Hull s’inscrit clairement à l’intersection de la concentration dans ces neuf communautés de personnes issues de l’immigration (de 13,4 % à 28,2 % de la population dans ces communautés) et de personnes autochtones en milieu urbain (entre 2,4 % et 7,6 % de ces populations).

Or, comme nous allons maintenant le voir, la réalité actuelle de l’Outaouais, marquée par une importante diversité culturelle – Gatineau figurant parmi les principales portes d’entrée de l’immigration au Québec – mais aussi par des inégalités sociales de santé substantielles, reflète toujours le lourd passé de la région en matière de droit à la santé.

Santé et logement en Outaouais d’hier à aujourd’hui : exclusion sociale et iniquités sociosanitaires

Située sur le territoire non cédé de la nation algonquienne, l’ancienne ville de Hull, aujourd’hui le secteur du centre de la ville fusionnée de Gatineau, a été au cœur de la colonisation, puis de l’industrialisation de l’Amérique du Nord britannique et du Canada. De 1861 à 1871, l’industrialisation entraine l’arrivée dans le canton de Hull d’une importante population canadienne-française : celle-ci passe à cette époque de 420 à 4 461 habitants, alors que la population anglophone passe de 3 291 à 3 857 habitants[13]. En matière de droit à la santé, l’histoire régionale a notamment été marquée dès le milieu du XIXe siècle par les effets néfastes sur la santé au travail de l’industrie de l’allumette, avec à sa tête la compagnie E.B. Eddy, contre laquelle s’est mobilisé le premier mouvement syndical féminin au pays, celui des « allumettières », fondé en 1918-1919[14].

Afin de mieux comprendre les problèmes sociosanitaires actuels dans la région de l’Outaouais, il est utile de revenir sur l’expérience hulloise et outaouaise des conditions matérielles des Canadiens français et des Canadiennes françaises. Les graves crises du logement et de l’itinérance qui sévissent de manière particulièrement aigüe en Outaouais en ce début de XXIe siècle s’inscrivent malheureusement en continuité avec le passé de la région. Comme l’explique l’auteur Raymond Ouimet :

Dès le début de 1937, des familles érigent des maisons rudimentaires, pour ne pas dire des cabanes, sur la rive ouest du ruisseau de la brasserie [à Hull], entre le boulevard Montclair et le pont du sentier du ruisseau de la Brasserie (alors un pont de chemin de fer). En 1941, ce secteur de la ville devient un véritable bidonville, nommé Creekside, où vivent dans un grand dénuement plus d’une centaine de personnes. Surnommé, avec mépris, Punaiseville et Puceville, le Creekside est qualifié de honte de la ville par les bien-pensants de tous bords pour qui les pauvres sont les artisans de leur propre malheur[15].

Frappés également par la crise des années 1930, les habitants et habitantes des bidonvilles de Hull figuraient parmi les exclus du capitalisme industriel anglo-saxon au Canada français. Pendant les années 1940 et 1950, le Creekside constituera une réalité à Hull, alors que la ville est également aux prises avec plusieurs logements surpeuplés[16]. Pendant ce temps, les autorités publiques contribueront à la stigmatisation et même à la répression des personnes sans logement.

On le sait, les grandes catastrophes de la première moitié du XXe siècle, période marquée par deux guerres mondiales, la Grande Dépression des années 1930 et l’expérience du totalitarisme, vont conduire à des prises de conscience quant à l’avenir de l’humanité face aux défaillances de sociétés fondées sur les principes libéraux de la liberté individuelle, de l’égalité formelle et de la propriété privée. Ces catastrophes ayant émergé dans les pays du centre du capitalisme viendront mettre en lumière les paradoxes de la « civilisation libérale » : le capitalisme industriel et l’utopie du marché autorégulateur sont des menaces aux libertés individuelles et à la démocratie[17]. Par exemple, la réduction du logement à une marchandise ne permet pas de garantir l’accès à un toit et à des conditions de vie dignes pour l’ensemble de la population.

Dans l’après-guerre, le système international de l’Organisation des Nations unies sera ainsi institué sur la reconnaissance des droits politiques, sociaux, culturels et économiques. Les nouvelles institutions internationales et le développement du droit international signaleront la nécessité pour les États de mettre en place des politiques visant la réalisation concrète de droits collectifs. Dans le préambule de sa constitution adoptée en 1946, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) reconnait le droit à la santé en le définissant comme le droit à « un état complet de bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou de handicap ». Le texte poursuit : « La possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale[18] ».

En Outaouais, même avec l’effort de guerre et ses retombées sur le développement économique, les conditions sociosanitaires et de logement des classes populaires hulloises tarderont à s’améliorer.

Dans les années d’après-guerre, la ville de Hull offre un spectacle désolant. La compagnie E.B. Eddy a beaucoup réduit la production de son usine de papier. Des centaines d’ouvriers se retrouvent sans emploi. Le délabrement des quartiers populaires ne fait que s’accentuer. Il y a un manque criant de logement. Forcées d’habiter dans des abris insalubres, des milliers de personnes vivent littéralement dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des bidonvilles. Sans accès à un système d’aqueduc, encore moins à une usine de filtration d’eau, la population survit à peine et crie famine[19].

En 1952, le Creekside regroupera plus de 400 personnes et la police forcera le démantèlement du bidonville en septembre de la même année. Il en résultera que près de 300 personnes se déplaceront vers des taudis autour du lac Leamy et près de la Gatineau Boom Company[20].

À la fin des années 1960 survient un autre épisode dans l’histoire des problèmes de logement à Hull : la décision du gouvernement fédéral du premier ministre libéral Pierre Elliott Trudeau de construire un important complexe d’édifices gouvernementaux dans le centre-ville de Hull, aujourd’hui connu sous le nom de Place du Portage, toujours parmi les plus grands complexes d’espaces à bureaux du monde. La construction de Place du Portage exigera des milliers d’expropriations. La Ville de Hull met alors en œuvre un projet de « rénovation urbaine » entrainant « la démolition de plus de 1500 logements occupés par environ 6000 personnes[21] ». L’objectif, qui n’a toujours pas été atteint, était d’implanter 25 % des emplois du gouvernement fédéral sur la rive québécoise[22]. Dès le début des années 1970, de grandes mobilisations citoyennes[23] se mettront en branle en réaction à ces transformations imposées par les autorités fédérales et municipales, lesquelles vont créer d’importantes fractures sociales, urbaines et économiques dont le centre-ville de Hull ne s’est en quelque sorte jamais remis. C’est dans ce contexte, au tournant des années 1970, que les premiers logements sociaux seront construits à Hull, principalement pour loger les victimes de la « rénovation urbaine »[24].

Transportons-nous maintenant un demi-siècle plus tard. Depuis quelques années, la grave crise du logement dans la région de l’Outaouais et la ville de Gatineau s’est développée à l’intersection d’au moins deux autres crises, celles de l’itinérance et des surdoses. Ces « crises », qui sont en fait des résultats de la déresponsabilisation des États en matière de logement, des conséquences nuisibles de la financiarisation, de la spéculation et de l’inflation immobilières, ainsi que des vases communicants entre l’industrie pharmaceutique licite et l’économie informelle criminalisée, sévissent ailleurs. Cependant, leurs conséquences sont particulièrement aigües à Gatineau.

En 2023, le taux d’inoccupation dans le marché des logements locatifs était de 1,1 % à Gatineau (contre 2,1 % à Montréal) et le prix du loyer moyen des logements de deux chambres s’élevait à 1252 $, en hausse de 8,9 % sur un an (contre 1096 $, en hausse de 7,9 % à Montréal)[25]. Comme le soulignait la mission d’observation sur la situation du logement à Gatineau de la Ligue des droits et libertés dans son rapport de 2021[26], la crise du logement en Outaouais s’est vue renforcée par une série de catastrophes survenues avant la pandémie de COVID-19 : les inondations printanières de 2017 (plus de 2 200 résidences touchées dont plusieurs dans les quartiers défavorisés du secteur Gatineau) ; la tornade de force EF3 en 2018 (2 407 logements touchés dont près de 20 % inhabitables, notamment dans le quartier du Mont-Bleu où réside une importante population issue de l’immigration récente) ; et de nouvelles inondations printanières en 2018 (touchant près de 2 000 logements dans les mêmes quartiers qu’en 2017).

Avec le manque d’ambition des politiques de logement et la confiance excessive de celles-ci envers l’industrie immobilière, mais aussi en raison des récentes catastrophes climatiques, c’est le retour du Creekside « version XXIe siècle » sur les berges du ruisseau de la Brasserie et sur le site de l’ancien aréna Guertin dans le secteur Hull. Les habitantes et habitants du ruisseau de la Brasserie figurent aujourd’hui parmi les exclus de la plus récente phase du capitalisme, structurée par le pouvoir des industries de la finance, de l’assurance et – c’est particulièrement le cas en Outaouais – de l’immobilier. Montant en puissance depuis les années 1980, l’économie « FIRE » (basée sur les secteurs de la finance, des assurances et de l’immobilier[27]) a constitué la couche sur laquelle sont venus se superposer, plus récemment, le technocapitalisme[28] de monopole et son oligarchie au pouvoir aux États-Unis.

Phénomène également « importé » des États-Unis, les campements de personnes itinérantes sont malheureusement devenus chose commune dans les grandes villes canadiennes lors des dernières années. De 2018 à 2023, l’Outaouais a connu une augmentation de 268 % du nombre de personnes itinérantes, la plus forte au Québec[29]. Alors que les autorités municipales et provinciales se renvoient la balle, on peine à trouver des solutions pérennes et, surtout, pleinement humaines. Autre rappel du contrôle des classes pauvres digne du XIXe siècle, le conseil municipal de Gatineau s’est résigné, en 2024, à accepter un projet privé de « village » temporaire de conteneurs sur le site Guertin, logeant 100 personnes, proposé par une grande firme immobilière[30]. Même dans des territoires ruraux comme la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau et la ville de Maniwaki, les dernières années furent marquées par une transformation du visage de l’itinérance et une explosion du nombre de personnes en situation d’itinérance dans tout l’Outaouais[31].

Enfin, de 2021 à 2023, on compte plus de 100 personnes mortes de surdoses de médicaments et de drogues en Outaouais[32]. Avec un taux de mortalité par surdose de 2,62 par 10 000 habitants, la crise des surdoses à Gatineau a été la plus importante au Québec de 2019 à 2022[33]. L’Outaouais est en effet devenu un « épicentre des surdoses », notamment en raison de sa situation géographique, localisée entre Toronto et Montréal. Malgré les crises sociosanitaires sévissant en Outaouais, les services en matière d’itinérance, d’injection supervisée et de santé mentale sont largement insuffisants dans la région, à l’instar des services publics de santé en général. La violation du droit à la santé et son interdépendance avec le droit au logement tendent à être normalisées à Gatineau et en Outaouais, d’hier à aujourd’hui. Une autre violation du droit à la santé qui tend à être normalisée en Outaouais est la dégradation de l’accessibilité, de la qualité et de la sécurité des services de santé publics et universels.

Sous-financement et dégradation du système public de santé en Outaouais : un terreau fertile pour la privatisation de la santé

Au cours des années 1950, il n’y avait toujours à Hull que le seul hôpital Sacré-Cœur de la rue Laurier, petit et vétuste, malgré l’augmentation de la population locale. Des subventions parvenaient au compte-gouttes du gouvernement provincial, surtout avant une élection. Ainsi, lors de l’élection provinciale de 1956, le gouvernement de l’Union nationale avait remis, par l’entremise de son candidat dans Hull, Roland Saint-Onge, un chèque de 440 000 $ à l’hôpital, au milieu d’un spectacle électoraliste bien orchestré. Il faudra attendre jusqu’en février 1958 pour que ce vieil édifice ferme définitivement, avec la construction d’un nouvel hôpital, sur le boulevard Gamelin. Les patients comme le personnel y furent transférés en plein hiver[34] !

Les crises évitables du logement, de l’itinérance et des surdoses entrainant autant de violations du droit à la santé, s’inscrivent dans le contexte d’iniquités majeures entre l’Outaouais et le reste du Québec en matière de financement public de la santé et d’accessibilité aux services de santé. Les effets de ce sous-financement sont nombreux. Si certains des effets à long terme sur l’état de santé de la population outaouaise sont difficilement mesurables, la dégradation du système public de santé marque profondément la vie quotidienne des résidents et résidentes et des communautés de l’Outaouais. Examinons les principales données quant au sous-financement public de la santé en Outaouais et quant à ses principales conséquences sur l’accessibilité, la qualité, la sécurité et la privatisation des services de santé dans la région.

En santé, l’Outaouais souffre d’un sous-financement historique avéré : en 2021-2022, la région a reçu 79,7 % de la moyenne des dépenses par habitant en santé dans les autres régions du Québec[35]. Cette iniquité dans l’allocation interrégionale du financement public de la santé s’est traduite par un manque à gagner annuel de 206 millions de dollars en 2020-2021[36]. Au fil des années, ce sous-financement chronique contribue à une importante et constante détérioration des services publics de santé dans la région, tant et si bien qu’il n’est pas exagéré de revendiquer, en plus d’un réinvestissement public massif de la part du gouvernement du Québec, des investissements additionnels visant à compenser cette détérioration du réseau de la santé et des services sociaux de l’Outaouais.

Ce sous-financement public de la santé, combiné à la situation géographique frontalière de l’Outaouais, du fait de sa proximité avec l’Ontario, force plusieurs personnes à traverser la rivière des Outaouais pour obtenir des services dans la province voisine. De 2010-2011 à 2021-2022, la Régie de l’assurance maladie du Québec a ainsi versé en moyenne 112 millions de dollars par année en services hospitaliers requis par des résidents et des résidentes de l’Outaouais en Ontario[37]. Au fil du temps, ces dépenses de l’État québécois en Ontario contribuent au sous-investissement dans les services et les infrastructures de santé en Outaouais.

On observe des conséquences majeures du sous-financement public de la santé en Outaouais. La région figure parmi les derniers de classe dans plusieurs catégories de service : nombre de lits de courte et de longue durée, temps d’attente aux urgences, durée de séjour sur civière aux urgences. Les problèmes d’accessibilité aux services de santé en Outaouais s’expliquent d’abord par d’importants manques d’infirmières et de médecins dans le réseau public de la santé. Comme le montre le Tableau 3, en 2022, il manquait en Outaouais 264 médecins et 1 138 infirmières pour rejoindre les moyennes québécoises.

Tableau 3. Nombres d’infirmières en soins directs et de médecins manquant en Outaouais par rapport à la moyenne québécoise[38]

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La même année, cela représente 2,07 médecins par 1000 habitants en Outaouais contre 2,55 dans l’ensemble du Québec, et 5,67 infirmières par 1000 habitants contre 8,88 dans l’ensemble du Québec[39]. Les problèmes de conditions de travail en santé et services sociaux, causés par ce manque de personnel, ainsi que le sous-financement de l’éducation postsecondaire en Outaouais et la concurrence de l’Ontario, sont autant de facteurs contribuant à l’aggravation des problèmes de recrutement et de rétention du personnel de la santé dans la région.

Le sous-financement public et le manque de personnel contribuent en Outaouais à d’importants problèmes de qualité et de sécurité des services publics de santé. En 2021, Action santé Outaouais[40] rappelait, dans son rapport L’Outaouais à la croisée des chemins[41], que l’accessibilité à plusieurs services ne répond pas aux normes provinciales, surtout dans les MRC rurales les plus défavorisées, par exemple en soins de première ligne, aux urgences, en services psychosociaux, en imagerie diagnostique, en chirurgies prioritaires, en services aux personnes ainées, en santé mentale, aux jeunes en difficulté et en dépendance. En 2018-2019, l’Outaouais se classait 12e sur 16 régions du Québec pour le nombre d’incidents et d’accidents médicaux liés par exemple aux chutes de patients et de patientes, à la prise de médicaments et aux tests de laboratoire et d’imagerie[42]. Pire, de 2014-2015 à 2018-2019, les décès en milieu hospitalier et à la suite de chirurgies majeures se sont maintenus à des niveaux plus élevés que dans l’ensemble du Québec et même que la moyenne canadienne[43].

Ces problèmes d’accessibilité, de qualité et de sécurité des services publics de santé en Outaouais représentent sans surprise un terreau fertile pour la privatisation de la santé. Rappelons d’abord que la privatisation de la santé, encouragée par les gouvernements successifs et, notons-le, par la dernière réforme adoptée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec en 2023, vient vampiriser le personnel du réseau public en favorisant le transfert des travailleuses et des travailleurs vers le secteur privé. Dans un contexte de sous-financement public et de concurrence de l’Ontario, la privatisation contribue à accentuer le grave manque de personnel de la santé en Outaouais. L’Outaouais constitue donc une triste illustration de l’affaiblissement du réseau public de santé causé par le recours au privé. Par exemple, dans les dernières années, la région a vécu la plus forte diminution du nombre de chirurgies effectuées dans les hôpitaux publics. De 2020-2021 à 2022-2023, la proportion des chirurgies réalisées dans le privé en Outaouais est passée de 0,5 % à 49 %, une augmentation de plus de 14 000 %[44]. Pendant ce temps, le nombre de chirurgies dans les hôpitaux publics de l’Outaouais a diminué de 24 %, alors qu’il a pourtant augmenté de 4 % dans le reste du Québec[45].

On peut prendre la mesure du paradoxe de la privatisation de la santé dans une région comme l’Outaouais avec le cas de l’imagerie médicale. Au printemps 2024, une crise éclate en imagerie médicale dans la région : le départ prochain de technologues vers l’Ontario déclenche un risque de rupture de service à l’Hôpital de Hull, le centre régional de traumatologie et de soins critiques. Le 15 juin 2024, on apprend que le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Outaouais, face à un taux d’occupation de postes de technologue de 56 %, lance un appel d’offres au secteur privé pour combler des besoins de remplacement en imagerie médicale dans les hôpitaux urbains et ruraux de la région[46]. À la suite d’une importante mobilisation des organisations syndicales et de la société civile en Outaouais, le gouvernement du Québec accepte, en septembre 2024, d’élargir à l’ensemble des hôpitaux de la région les nouvelles primes temporaires offertes aux technologues des hôpitaux urbains, sans quoi on aurait assisté à un exode des professionnel·le·s des territoires ruraux[47]. Le 3 février 2025, on apprend que 7 585 patients et patientes sont en attente d’une imagerie par résonance magnétique (IRM) en Outaouais[48]. Le CISSS de l’Outaouais explique alors cette longue liste d’attente par un taux d’occupation de moins de 40 % des postes en imagerie médicale au département d’IRM de l’Hôpital de Hull[49].

Si la privatisation de la santé était une solution, l’Outaouais aurait été l’une des premières à le savoir. La privatisation de la santé contribue aux problèmes d’accessibilité et de manque de personnel dans les services publics de santé en Outaouais. En plus de réduire la voix des citoyens et citoyennes et des communautés dans la gouvernance de la santé au profit des actionnaires, le privé en santé est inefficace, inéquitable et coûteux.

Conclusion : mobilisation et pistes de solution pour la santé en Outaouais

L’Outaouais n’est évidemment pas la seule région québécoise à souffrir d’inégalités de santé et de violation du droit à la santé. Dans les sociétés capitalistes, l’état du droit à la santé dépend largement de l’étendue de la marchandisation du travail, du revenu, du logement et des soins de santé et, à l’inverse, de la présence de politiques de démarchandisation visant la réduction de la dépendance des personnes face aux marchés[50]. La question politique fondamentale sous-jacente aux actions sur les déterminants sociaux de la santé doit être la suivante : dans quelle mesure les États participent-ils à faire du logement et des services de santé des droits plutôt que des marchandises ?

La position de l’Outaouais dans l’histoire du capitalisme canadien, sa réalité géographique et les choix politiques en santé, comme le sous-financement, la centralisation et la privatisation, ont eu et continuent d’avoir des impacts spécifiques sur le droit à la santé dans la région. Ces choix politiques ne sont pas étrangers à la réputation de l’Outaouais comme « château fort libéral ». Or, après des décennies de règne du Parti libéral du Québec dans la région, le parti ayant occupé la circonscription provinciale de Gatineau pendant 56 années consécutives, l’élection de candidats de la Coalition avenir Québec dans la région n’a toujours pas conduit à la fin du sous-financement de la santé. L’inaction des gouvernements successifs a généré une dégradation de l’accessibilité et de la qualité des services publics de santé en Outaouais. Malgré l’adoption par l’Assemblée nationale du Québec le 30 octobre 2019 d’une motion reconnaissant les « particularités importantes » de l’Outaouais[51], le réinvestissement public en santé se fait toujours attendre. Avec l’annonce de l’éventuelle construction du Centre hospitalier affilié universitaire de l’Outaouais, la région fait face au risque que le réinvestissement nécessaire en santé se limite à un mégahôpital régional, aussi nécessaire soit-il, alors que la dégradation du reste du réseau public de santé se poursuit et que le manque de personnel continue de s’accentuer. D’ailleurs, comment expliquer que la principale institution d’éducation postsecondaire de la région, l’Université du Québec en Outaouais, soit toujours dépourvue d’une faculté de médecine ?

Faisant face à des défis colossaux, l’Outaouais persévère dans sa mobilisation pour la défense du droit à la santé. Ancrées dans le contexte des expériences collectives et individuelles des problèmes sociosanitaires régionaux, ces actions de mobilisation revendiquent également un changement de paradigme à l’échelle des politiques nationales de santé. Donnons deux exemples de mobilisation portée par des citoyens et citoyennes de l’Outaouais dans la recherche de solutions en santé.

En 2011, le Comité des sans-médecins d’Action santé Outaouais publiait un rapport d’enquête conscientisante sur les obstacles dans l’accès au réseau public de santé. Fruit d’une consultation citoyenne de 180 personnes de 2009 à 2011, le rapport propose :

la mise sur pied d’une clinique médicale multidisciplinaire entièrement publique, orientée sur la prévention et composée uniquement de salariés. Ce projet pilote serait un lieu d’expérimentation d’une série d’autres recommandations […], comme la remise en question du paiement à l’acte des omnipraticiens et une répartition plus efficace des responsabilités qui feraient une place plus importante dans le réseau public à d’autres professionnels aptes à assumer davantage de responsabilités en soins de santé primaires […], comme les infirmières, les dentistes (et les hygiénistes dentaires), les psychologues, les sages-femmes, les physiothérapeutes[52].

En 2024, Action santé Outaouais publiait cette fois un rapport de consultation citoyenne[53] sur la santé dans les milieux ruraux de la région, tenue en novembre 2023 et ayant réuni une centaine de personnes dans les quatre territoires ruraux de la région. Les citoyens et citoyennes et les groupes ayant participé à l’évènement y ont identifié des solutions prioritaires[54], par exemple :

  • décentraliser le système de santé en mettant en place une véritable gestion locale ;
  • redonner la priorité aux citoyens et citoyennes et assurer la participation citoyenne dans les instances décisionnelles ;
  • favoriser le recrutement et la rétention du personnel en offrant des conditions attrayantes et des salaires concurrentiels ;
  • redonner et consolider des offres de services en centres locaux de services communautaires tout en bonifiant leur budget ;
  • que le statut particulier de l’Outaouais s’accompagne d’une stratégie régionale, de mesures, de cibles et de ressources afin que cette reconnaissance puisse générer des améliorations réelles des services de santé de la région.

En plus de revendiquer un réinvestissement public massif et de proposer des solutions adaptées à leur région, les citoyens et citoyennes et les mouvements sociaux sont en Outaouais bien conscients que les solutions aux problèmes régionaux passent nécessairement par des politiques de décentralisation et de démocratisation de la gouvernance de la santé et par la défense du système public et universel de santé contre les intérêts particuliers des lobbys de la privatisation de la santé.

Mathieu Charbonneau est sociologue, professeur à temps partiel à l’Université Saint-Paul et directeur d’Action Santé Outaouais.


  1. Radio-Canada, « Gatineau : “une des pires urgences du monde occidental”, selon un coroner », 26 août 2016.
  2. Dre Christal Dionne, « Santé en Outaouais : “Notre population est en danger”, Le Droit, 22 avril 2024.
  3. Daniel LeBlanc, « Budget sabré et Santé Québec : “L’Outaouais a assez souffert” », Le Droit, 27 novembre 2024.
  4. Radio-Canada, « Le CISSS en mode séduction pour éviter une rupture de services à l’Hôpital de Hull », 18 avril 2024.
  5. Ani-Rose Deschatelets, « Nouvelle rupture de service en imagerie au CLSC de la Petite-Nation », Le Droit, 12 avril 2024.
  6. Maude Ouellet, « Obstétrique à Shawville : “Les mesures ne réussissent pas”, dit le nouveau PDG du CISSSO », Radio-Canada, 9 février 2023.
  7. Nations unies, Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, résolution 2200 A (XXI), article 12, Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, 16 décembre 1966, entrée en vigueur en 1976.
  8. Dans cette première partie, nous reprenons les données analysées par Bertrand Schepper et Guillaume Hébert, Portrait des inégalités d’accès aux services de santé en Outaouais, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 2021.
  9. Source : Institut de la statistique du Québec. Présenté dans Schepper et Hébert, 2021, op. cit.
  10. Ibid.
  11. L’espérance de vie « correspond au nombre moyen d’années qu’une génération fictive pourrait s’attendre à vivre si elle était soumise tout au long de sa vie aux conditions de mortalité d’une année ou d’une période donnée » : Institut de la statistique du Québec, Espérance de vie, sans date.
  12. Sur une échelle de 1 (quintile le moins défavorisé) à 5 (quintile le plus défavorisé), l’indice de défavorisation matérielle et sociale (IDMS) « comprend deux dimensions. La dimension matérielle reflète la privation de biens et de commodités de la vie courante des personnes résidant dans un territoire et ayant comme conséquence un manque de ressources matérielles (évaluée par l’éducation, l’emploi et le revenu). La dimension sociale renvoie à la fragilité du réseau social, de la famille à la communauté (évaluée par le fait de vivre seul, d’être monoparental et d’être séparé, divorcé ou veuf). L’IDMS regroupe ainsi six indicateurs qui ont été choisis pour leur relation avec l’état de santé et l’une ou l’autre des deux formes de défavorisation » : Institut national de santé publique du Québec, Indice de défavorisation matérielle et sociale, Québec, sans date.
  13. Pierre Louis Lapointe, « Hull », L’encyclopédie canadienne, 2006. Consulté le 19 février 2025.
  14. Kathleen Durocher, Pour sortir les allumettières de l’ombre. Les ouvrières de la manufacture d’allumettes E.B. Eddy de Hull (1854-1928), Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2022.
  15. Raymond Ouimet, « La crise du logement 1936-1952 : le cas du Creekside », Le Droit, 19 février 2021.
  16. Ibid.
  17. Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 2009.
  18. Organisation mondiale de la santé, Constitution, 1946.
  19. Pierre Raphaël Pelletier, Les dépossédés du Vieux-Hull, Ottawa, Les Éditions David, 2020, p. 35.
  20. Ouimet, Le Droit, 2021, op. cit.
  21. Raymond Ouimet, « Hull : du centre-ville au centre-vide », Le Droit, 3 mars 2023.
  22. Roger Blanchette, « Hull, champs de bataille! », À bâbord!, n° 40, été 2011.
  23. En 1963, l’Assemblée générale de l’Ile de Hull a été créée en collaboration avec Mgr Paul-Émile Charbonneau, premier évêque de Hull, premier diocèse indépendant de l’archidiocèse d’Ottawa. En 1972, l’Assemblée sera renommée Regroupement des Comités de citoyens de Hull. En 1973, la Table ronde des organismes volontaires d’éducation populaire de l’Outaouais (TROVEPO) sera fondée afin de regrouper les groupes populaires de Hull. Voir Blanchette, À bâbord!, 2011, op. cit. et TROVEPO, La petite histoire de la Table ronde des OVEP de l’Outaouais (TROVEPO), 1973-2013 – 40 ans de luttes, 2014.
  24. Ouimet, Le Droit, 2021, op. cit.
  25. Société canadienne d’hypothèques et de logement, Rapport sur le marché locatif. Canada et régions métropolitaines, janvier 2024.
  26. François Saillant, La situation du logement à Gatineau et ses impacts sur les droits humains. Rapport de la mission d’observation, Montréal, Ligue des droits et libertés, 2021.
  27. Le terme FIRE vient des termes anglais finance, insurance and real estate. Voir André Orléan, Le pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob, 1999 et François Chesnais, « Le capital de placement : accumulation, internationalisation, effets économiques et politiques », dans François Chesnais (dir.), La finance mondialisée. Racines sociales et politiques, configuration, conséquences, Paris, La Découverte, 2004, p. 15‑50.
  28. Luis Suarez-Villa, « The rise of technocapitalism », Science & Technology Studies, vol. 14, n° 2, 2001, p. 4‑20.
  29. Lise Denis, « L’Outaouais au centre de la “crise de l’itinérance” » au Québec », Le Devoir, 14 septembre 2023.
  30. Françoise Goulet-Pelletier, « Itinérance : la Ville de Gatineau investit 1,5 M $ pour le projet Village Transitiôn », Radio-Canada, 10 octobre 2024.
  31. Antoine Fontaine, « Une première Nuit des sans-abri à Maniwaki pour “démystifier” les préjugés », Radio-Canada, 19 octobre 2024.
  32. Ce nombre provient du calcul de l’auteur à partir des chiffres rapportés par diverses sources médiatiques : 27 décès en 2021, 45 en 2022 et au moins 33 en 2023. Voir respectivement : TVA Gatineau/Ottawa, « Surdoses : 27 décès en 2021 à Gatineau », 27 avril 2022 ; Jadrino Huot, « Les surdoses toujours bien présentes à Gatineau », Noovo Info, 19 avril 2023 ; Étienne Fortin-Gauthier, « Gatineau, ligne de front de la crise des surdoses », Noovo Info, 20 février 2024.
  33. Frédérik-Xavier Duhamel, « L’Outaouais, point chaud de la crise des opioïdes », La Presse, 12 novembre 2022.
  34. Gilles Bédard-Lalonde, Le Hull des années 1950. La dernière décennie traditionnelle, Montréal, Éditions Carte blanche, 2018, p. 60.
  35. Alexandre Bégin, L’Outaouais en mode rattrapage. Suivi des progrès de la région en santé, éducation et culture, Gatineau, Observatoire du développement de l’Outaouais, mars 2024, p. 7. Notons que l’Outaouais souffre également d’iniquités régionales dans le financement public des services sociaux, de l’éducation professionnelle et postsecondaire, de la culture et des organismes communautaires.
  36. Ibid., p. 8.
  37. Ibid., p. 9.
  38. Ibid., p. 13.
  39. Ibid., p. 12.
  40. Tirant ses origines du Dispensaire des citoyens de l’Ile de Hull fondé en 1970, Action santé Outaouais est le seul organisme d’éducation populaire autonome et de défense collective du droit à la santé au Québec. Voir : https://actionsanteoutaouais.org/.
  41. ASO, L’Outaouais à la croisée des chemins. Portrait de la situation du système de soins de santé, Gatineau, Action santé Outaouais, 2021.
  42. Ibid., p. 22.
  43. Ibid., p. 27.
  44. Anne Plourde, L’Outaouais comme cas d’école des effets délétères de la privatisation des chirurgies, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 2024.
  45. Ibid.
  46. Radio-Canada Ottawa-Gatineau, « Le CISSS de l’Outaouais fait appel au privé pour combler les besoins en imagerie médicale », 15 juin 2024.
  47. Antoine Fontaine, « La prime de 22 000 $ pour les technologues est élargie à l’ensemble de l’Outaouais », Radio-Canada Ottawa-Gatineau, 7 septembre 2024.
  48. Anne-Charlotte Carignan, « Plus de 7500 personnes en attente pour une IRM en Outaouais », Radio-Canada, 3 février 2025.
  49. Ibid.
  50. Gøsta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Cambridge, Polity, 1990.
  51. Assemblée nationale du Québec, Procès-verbal de l’Assemblée, 30 octobre 2019, N° 75, p. 1314. Motion reproduite dans Bégin, L’Outaouais en mode rattrapage, 2024, op. cit.
  52. ASO, Les soins de santé à Gatineau : la voix des citoyens entendue. Rapport de l’enquête populaire sur les obstacles à l’accès au réseau public de santé à Gatineau, Gatineau, Action santé Outaouais, 2011, p. IV.
  53. ASO, Mieux comprendre la réalité rurale pour assurer l’accessibilité aux services de santé : analyse thématique des ateliers de discussion du 9 novembre 2023, Rapport synthèse de l’évènement public « conférence-atelier » du 9 novembre 2023, Gatineau, Action santé Outaouais, 2023, 8 pages.
  54. Ibid.

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