Nouveaux Cahiers du socialisme

Faire de la politique autrement, ici et maintenant...

Introduction au dossier du numéro 34 : Le droit au logement, vers la démarchandisation

22 janvier, par Rédaction

Longtemps niée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), la crise du logement persiste. Et rien n’indique qu’elle se résorbera prochainement. Les principaux indicateurs de cette crise, qui est largement documentée, sont au rouge depuis un certain nombre d’années déjà. Et ils se seraient aggravés depuis la pandémie de COVID-19 : hausse fulgurante des loyers, pénurie de logements abordables, faible taux d’inoccupation des logements locatifs, adoption de différentes pratiques plus ou moins légales, voire même frauduleuses, de la part des propriétaires qui veulent se débarrasser de locataires (les fameuses rénovictions), conversions en copropriété ou locations à court terme à des fins touristiques qui réduisent la taille du parc de logement locatif, et augmentation du phénomène de l’itinérance, notamment en raison du manque de logements.

Cette crise est dramatique pour des centaines de milliers de personnes ici et à travers le monde. Juste en France, pourtant un pays riche, le non-accès à un logement digne et abordable concerne une personne sur quatre, nous apprend Le Corre. Plus près de nous, dans les villes comme Montréal qui compte 63 % de locataires et Québec qui en compte 49 %, mais aussi dans les différentes régions du Québec, la pénurie de logements à prix décent entraine des répercussions sociétales dont les coûts risquent de se faire sentir à long terme. Le mal-logement est devenu chose courante avec tout ce que cela implique : stress, anxiété, peur, endettement, coupures dans le budget familial pour la nourriture (la demande d’aide alimentaire accuse une hausse vertigineuse) ou pour les médicaments parce que les ménages se voient obligés de consacrer plus de 30 % de leur revenu au loyer, et parfois même plus de 50 %. Cette pénurie de logements à prix décent fait en sorte que de nombreuses familles n’arrivent pas à quitter des logements insalubres, vétustes ou trop exigus dans lesquels elles vivent, au risque de leur santé et de celle de leurs enfants. Il arrive fréquemment que les relations propriétaires-locataires entrainent des tensions, voire de la violence verbale, et un climat de conflictualité, ce qui mine la santé mentale des locataires. Ajoutons à cela le phénomène de l’itinérance qui prend de l’ampleur, comme le souligne le texte de Latendresse, avec ce que cela signifie de se retrouver à la rue. Ce sombre tableau touche un nombre de plus en plus grand de personnes qui vivent la précarité et l’insécurité résidentielles pour reprendre les propos de Madden et Marcuse[1], d’où la nécessité de comprendre l’évolution du marché immobilier, un secteur majeur de l’économie capitaliste, néolibérale et mondialisée.

Si la crise du logement semble atteindre un sommet, il importe de comprendre pourquoi. Bien qu’en principe, on le reconnaisse comme un droit et une condition nécessaire à la sécurité et à la santé physique et mentale des personnes, le logement est aujourd’hui considéré pour sa valeur marchande plutôt que pour sa valeur sociale, du moins par les milieux d’affaires et les décideurs. Il est donc soumis à la logique de l’économie capitaliste néolibérale, mondialisée et financiarisée. Rappelons que le néolibéralisme peut être compris comme un processus de restructuration des formes de gouvernance et de régulation. Plus concrètement, cela se traduit par une phase de démantèlement des institutions, régulations et politiques associées au régime fordiste keynésien qui sont progressivement remplacées par de nouvelles règles, de nouvelles orientations et politiques qui font la part belle au secteur privé. Pour mieux comprendre les effets de ces transformations dans le domaine résidentiel, il faut lire les textes de Laflamme et Saillant, de Gaudreau et de Le Corre qui décortiquent et analysent les principaux changements apportés aux politiques de soutien au logement depuis le milieu des années 1990. Ces auteurs constatent que si le logement social ou le logement public, comme on le désigne en France, est encore sous le contrôle de l’État, ou du moins largement financé par ce dernier, la logique du marché a pénétré ce secteur d’activités au point que même le logement social et communautaire, pourtant à but non lucratif et en principe hors marché, est aujourd’hui soumis en partie à la logique du marché.

Laflamme et Saillant et Gaudreau constatent l’introduction relativement récente d’une nouvelle terminologie où l’on parle moins de logement social et davantage de logement abordable et hors marché. Pour eux, cette transformation n’est pas que sémantique, elle amène une confusion sur le financement du logement, sur les partenaires impliqués et sur la méthode de calcul du loyer. Cette confusion terminologique permet au gouvernement de dire qu’il répond à la demande sociale, en augmentant la construction de logements abordables, alors que, dans les faits, le prix de ces logements sera évalué en fonction de la médiane des prix du marché, et non en fonction des revenus des locataires. Gaudreau explique que l’État, par ses programmes de financement notamment, a induit une nouvelle conception du financement et de la production du logement, incluant le logement social, qui accorde une place plus importante au secteur privé. Même le logement dit hors marché, précise Gaudreau, « est aussi marchandisé sinon plus que le logement abordable ».

Parallèlement, nous assistions à l’introduction de nouvelles pratiques au sein même des projets de logement social portés par des organisations communautaires. Comme Louise Constantin l’explique, le programme de financement des nouvelles coopératives privilégie de grosses coopératives dont la gestion est transférée à des organisations à but non lucratif qui sont indépendantes de la coopérative. Cette nouvelle façon de faire nous questionne quant à la place et au pouvoir réservés aux locataires, qui, dans l’ancien modèle de coopératives, constituaient les acteurs de l’autogestion et de l’auto-organisation des coopératives. Pour certains militants et militantes du milieu des coops, le fait que la gestion soit transférée à une autre constituante indépendante du conseil d’administration de la coop est vu positivement dans la mesure où gérer de gros complexes de logement constitue toujours un défi en matière de gestion. Malgré ces défis auxquels font face les coopératives, il demeure que le parc de coopératives demeure un fleuron de l’habitation démarchandisée au Québec, et qu’il importe de le préserver.

Si le marché s’accapare davantage du secteur de l’habitation, et en particulier de la production et du financement du logement, dont le logement social et communautaire, quelles sont les options pour répondre aux besoins des locataires, et en particulier des locataires à faible ou modeste revenu ?

Deux types de réponses sont discutées au Québec. D’une part, il y a celles et ceux qui croient que le marché apportera des solutions. Pour les tenants de cette approche, le facteur responsable de la crise repose sur le déséquilibre entre l’offre et la demande, d’où l’idée de mettre en place les conditions nécessaires pour attirer davantage de promoteurs et de constructeurs dans le secteur immobilier, et pour multiplier les chantiers. Pour cela, il y a toutes sortes de mesures qui sont annoncées : accorder des mesures fiscales incitatives, faciliter l’obtention des permis de construction et les changements de zonage, etc. Plus on construira rapidement des unités de logement, plus vite la crise sera résolue. C’était du moins la position de l’ancienne ministre responsable de l’Habitation France Élaine Duranceau. Même s’il ne s’agit pas que de logements « abordables », l’augmentation de la construction de logements aurait un effet de ruissellement, pense-t-on, c’est-à-dire que les ménages qui emménageront dans de nouveaux logements à coût plus élevé laisseront derrière eux un appartement à loyer plus bas, accessible à des ménages à faible ou modeste revenu. Bref, tout le monde devrait y trouver son compte.

D’autre part, différentes options sont portées par des réseaux et organisations de défense du droit au logement ainsi que des organisations liées aux mouvements sociaux, et ce, depuis de nombreuses années. Au Québec, plusieurs ont déjà fait leurs preuves, c’est pourquoi nous avons demandé à des personnes qui militent et travaillent dans ces organisations ou réseaux de faire un état des lieux des changements apportés aux différents programmes de financement, notamment en termes de contraintes et d’opportunités.

Véronique Laflamme et François Saillant, tous deux actifs au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) depuis un bon nombre d’années, retracent l’histoire du développement du logement social et analysent les transformations apportées aux programmes de financement de logement social, ce qui leur permet de mettre en lumière les différences entre le logement social, le logement abordable et le logement hors marché. Pour Laflamme et Saillant, le logement social et communautaire demeure la clé principale, ou du moins l’une des clés les plus importantes pour répondre à la crise du logement. Pour leur part, Patricia Viannay et Robert Pilon, qui travaillent tous les deux à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec, montrent en quoi la formule des HLM, qui semble un peu usée aux yeux de certains, a fait ses preuves. En effet, les HLM offrent du logement décent financé par l’État, mais plus encore, cette formule contribue à l’appropriation des enjeux d’habitation par les locataires, lesquels se sont battus au cours des années pour participer à la gouvernance des HLM. Certes, Viannay et Pilon conviennent que le parc de logement HLM a besoin de beaucoup d’amour, c’est pourquoi il importe d’y investir et de le préserver.

Le mouvement des coopératives d’habitation, apparu dans les années 1970, constitue l’un des fleurons du logement social et communautaire au Québec. Comme le rappelle Louise Constantin, qui a été longtemps très active au sein du mouvement des coopératives d’habitation : « Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier ». Aujourd’hui, cependant, les coopératives d’habitation, qui dépendent elles aussi de différents programmes de financement public, sont soumises à de nouvelles obligations qui ont pour effet de les fragiliser. Alors que sous l’ancien régime, elles avaient une autonomie pour la fixation du prix des loyers, ce n’est plus le cas avec le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui a succédé au programme Accès Logis. Pour Constantin, il est certain qu’en vertu de ces programmes, les loyers doivent se situer entre 75 % et 95 % du loyer médian du marché. Les coopératives, écrit-elle, se retrouvent donc à la remorque d’un marché hautement spéculatif.

Ces quatre textes permettent de saisir que le logement social et communautaire – qui comprend aussi les coopératives –, issu de luttes pour le droit au logement qui se sont menées depuis près de 75 ans, est aujourd’hui affaibli par l’introduction de nouveaux programmes qui ont ouvert la porte au secteur privé ou à la logique du secteur privé. On comprend qu’on assiste progressivement à une dénaturation de ce qu’a été le logement social, les HLM ou les coopératives d’habitation qui sont en voie de marchandisation, ce qui représente également une perte de contrôle démocratique des locataires à faible ou modeste revenu.

Parallèlement à ces attaques contre le logement social et communautaire, d’autres acteurs et actrices explorent des avenues comme les fiducies d’utilité sociale (FUS), ce dont nous parlent Raymond et Maass, de même que Michaud et Cohen. Robert Cohen, qui a été l’un des précurseurs de l’expérience menée par le Comité des citoyen·ne·s de Milton Parc, revient sur cette formidable aventure alternative au marché immobilier, qui loge un grand nombre de locataires dans des coopératives d’habitation situées au centre-ville de Montréal. Ghislaine Raymond et Barbara Maass, deux militantes qui ont joué un rôle majeur dans la création de l’Écoquartier Louvain dans l’arrondissement Ahunstic-Bordeaux-Cartierville à Montréal, expliquent ce que permettent les fiducies d’utilité sociale, notamment de pérenniser un parc de logement démarchandisé. Pour elles, il ne fait pas de doute que la FUS constitue un moyen concret de sortir du marché privé des logements qui seront ainsi véritablement hors marché. Enfin, Alexandre Michaud donne un exemple de ce à quoi peuvent mener des fiducies sociales si on les insère dans des environnements plus larges. Comme il l’explique, la Société de développement de l’Est (SDE), un organisme à but non lucratif, ne mise pas que sur le logement, elle vise plutôt à constituer des milieux de vie complets réunis dans des écoquartiers. Pour reprendre ses mots, la SDE a développé une approche innovante et émancipatrice qui s’appuie sur « trois principes : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation dans une “stratégie anticapitaliste d’érosion” visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle ». La SDE propose non seulement l’idée d’une fiducie d’utilité sociale, mais elle va plus loin, en intégrant le projet dans un écosystème et à partir d’une perspective plus large de transformation sociale. Enfin, Valérie Allard nous rappelle la réalité régionale qui diffère de celles qui prévalent dans les grands centres urbains. Elle témoigne de l’expérience d’un petit collectif qui a mis sur pied une coopérative d’habitation aux valeurs écologiques et où les membres s’entraident et partagent des tâches quotidiennes et de construction. Depuis 18 ans, en modulant ses règles, la coopérative a su perdurer et attirer de nouveaux et nouvelles locataires.

En résumé, ce dossier pose les enjeux auxquels est confronté le logement social aujourd’hui au Québec, et rappelle qu’il existe des expériences et des mécanismes qui peuvent réellement mettre le logement à l’abri du marché et permettre aux citoyens et citoyennes de s’approprier leurs conditions d’habitation et de vie.

Par Anne Latendresse, membre du Comité de rédaction


  1. David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024.

 

Le droit au logement, vers la démarchandisation

22 janvier, par Rédaction

Longtemps niée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), la crise du logement persiste. Et rien n’indique qu’elle se résorbera prochainement. Les principaux indicateurs de cette crise, qui est largement documentée, sont au rouge depuis un certain nombre d’années déjà. Et ils se seraient aggravés depuis la pandémie de COVID-19 : hausse fulgurante des loyers, pénurie de logements abordables, faible taux d’inoccupation des logements locatifs, adoption de différentes pratiques plus ou moins légales, voire même frauduleuses, de la part des propriétaires qui veulent se débarrasser de locataires (les fameuses rénovictions), conversions en copropriété ou locations à court terme à des fins touristiques qui réduisent la taille du parc de logement locatif, et augmentation du phénomène de l’itinérance, notamment en raison du manque de logements.

Cette crise est dramatique pour des centaines de milliers de personnes ici et à travers le monde. Juste en France, pourtant un pays riche, le non-accès à un logement digne et abordable concerne une personne sur quatre, nous apprend Le Corre. Plus près de nous, dans les villes comme Montréal qui compte 63 % de locataires et Québec qui en compte 49 %, mais aussi dans les différentes régions du Québec, la pénurie de logements à prix décent entraine des répercussions sociétales dont les coûts risquent de se faire sentir à long terme. Le mal-logement est devenu chose courante avec tout ce que cela implique : stress, anxiété, peur, endettement, coupures dans le budget familial pour la nourriture (la demande d’aide alimentaire accuse une hausse vertigineuse) ou pour les médicaments parce que les ménages se voient obligés de consacrer plus de 30 % de leur revenu au loyer, et parfois même plus de 50 %. Cette pénurie de logements à prix décent fait en sorte que de nombreuses familles n’arrivent pas à quitter des logements insalubres, vétustes ou trop exigus dans lesquels elles vivent, au risque de leur santé et de celle de leurs enfants. Il arrive fréquemment que les relations propriétaires-locataires entrainent des tensions, voire de la violence verbale, et un climat de conflictualité, ce qui mine la santé mentale des locataires. Ajoutons à cela le phénomène de l’itinérance qui prend de l’ampleur, comme le souligne le texte de Latendresse, avec ce que cela signifie de se retrouver à la rue. Ce sombre tableau touche un nombre de plus en plus grand de personnes qui vivent la précarité et l’insécurité résidentielles pour reprendre les propos de Madden et Marcuse[1], d’où la nécessité de comprendre l’évolution du marché immobilier, un secteur majeur de l’économie capitaliste, néolibérale et mondialisée.

Si la crise du logement semble atteindre un sommet, il importe de comprendre pourquoi. Bien qu’en principe, on le reconnaisse comme un droit et une condition nécessaire à la sécurité et à la santé physique et mentale des personnes, le logement est aujourd’hui considéré pour sa valeur marchande plutôt que pour sa valeur sociale, du moins par les milieux d’affaires et les décideurs. Il est donc soumis à la logique de l’économie capitaliste néolibérale, mondialisée et financiarisée. Rappelons que le néolibéralisme peut être compris comme un processus de restructuration des formes de gouvernance et de régulation. Plus concrètement, cela se traduit par une phase de démantèlement des institutions, régulations et politiques associées au régime fordiste keynésien qui sont progressivement remplacées par de nouvelles règles, de nouvelles orientations et politiques qui font la part belle au secteur privé. Pour mieux comprendre les effets de ces transformations dans le domaine résidentiel, il faut lire les textes de Laflamme et Saillant, de Gaudreau et de Le Corre qui décortiquent et analysent les principaux changements apportés aux politiques de soutien au logement depuis le milieu des années 1990. Ces auteurs constatent que si le logement social ou le logement public, comme on le désigne en France, est encore sous le contrôle de l’État, ou du moins largement financé par ce dernier, la logique du marché a pénétré ce secteur d’activités au point que même le logement social et communautaire, pourtant à but non lucratif et en principe hors marché, est aujourd’hui soumis en partie à la logique du marché.

Laflamme et Saillant et Gaudreau constatent l’introduction relativement récente d’une nouvelle terminologie où l’on parle moins de logement social et davantage de logement abordable et hors marché. Pour eux, cette transformation n’est pas que sémantique, elle amène une confusion sur le financement du logement, sur les partenaires impliqués et sur la méthode de calcul du loyer. Cette confusion terminologique permet au gouvernement de dire qu’il répond à la demande sociale, en augmentant la construction de logements abordables, alors que, dans les faits, le prix de ces logements sera évalué en fonction de la médiane des prix du marché, et non en fonction des revenus des locataires. Gaudreau explique que l’État, par ses programmes de financement notamment, a induit une nouvelle conception du financement et de la production du logement, incluant le logement social, qui accorde une place plus importante au secteur privé. Même le logement dit hors marché, précise Gaudreau, « est aussi marchandisé sinon plus que le logement abordable ».

Parallèlement, nous assistions à l’introduction de nouvelles pratiques au sein même des projets de logement social portés par des organisations communautaires. Comme Louise Constantin l’explique, le programme de financement des nouvelles coopératives privilégie de grosses coopératives dont la gestion est transférée à des organisations à but non lucratif qui sont indépendantes de la coopérative. Cette nouvelle façon de faire nous questionne quant à la place et au pouvoir réservés aux locataires, qui, dans l’ancien modèle de coopératives, constituaient les acteurs de l’autogestion et de l’auto-organisation des coopératives. Pour certains militants et militantes du milieu des coops, le fait que la gestion soit transférée à une autre constituante indépendante du conseil d’administration de la coop est vu positivement dans la mesure où gérer de gros complexes de logement constitue toujours un défi en matière de gestion. Malgré ces défis auxquels font face les coopératives, il demeure que le parc de coopératives demeure un fleuron de l’habitation démarchandisée au Québec, et qu’il importe de le préserver.

Si le marché s’accapare davantage du secteur de l’habitation, et en particulier de la production et du financement du logement, dont le logement social et communautaire, quelles sont les options pour répondre aux besoins des locataires, et en particulier des locataires à faible ou modeste revenu ?

Deux types de réponses sont discutées au Québec. D’une part, il y a celles et ceux qui croient que le marché apportera des solutions. Pour les tenants de cette approche, le facteur responsable de la crise repose sur le déséquilibre entre l’offre et la demande, d’où l’idée de mettre en place les conditions nécessaires pour attirer davantage de promoteurs et de constructeurs dans le secteur immobilier, et pour multiplier les chantiers. Pour cela, il y a toutes sortes de mesures qui sont annoncées : accorder des mesures fiscales incitatives, faciliter l’obtention des permis de construction et les changements de zonage, etc. Plus on construira rapidement des unités de logement, plus vite la crise sera résolue. C’était du moins la position de l’ancienne ministre responsable de l’Habitation France Élaine Duranceau. Même s’il ne s’agit pas que de logements « abordables », l’augmentation de la construction de logements aurait un effet de ruissellement, pense-t-on, c’est-à-dire que les ménages qui emménageront dans de nouveaux logements à coût plus élevé laisseront derrière eux un appartement à loyer plus bas, accessible à des ménages à faible ou modeste revenu. Bref, tout le monde devrait y trouver son compte.

D’autre part, différentes options sont portées par des réseaux et organisations de défense du droit au logement ainsi que des organisations liées aux mouvements sociaux, et ce, depuis de nombreuses années. Au Québec, plusieurs ont déjà fait leurs preuves, c’est pourquoi nous avons demandé à des personnes qui militent et travaillent dans ces organisations ou réseaux de faire un état des lieux des changements apportés aux différents programmes de financement, notamment en termes de contraintes et d’opportunités.

Véronique Laflamme et François Saillant, tous deux actifs au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) depuis un bon nombre d’années, retracent l’histoire du développement du logement social et analysent les transformations apportées aux programmes de financement de logement social, ce qui leur permet de mettre en lumière les différences entre le logement social, le logement abordable et le logement hors marché. Pour Laflamme et Saillant, le logement social et communautaire demeure la clé principale, ou du moins l’une des clés les plus importantes pour répondre à la crise du logement. Pour leur part, Patricia Viannay et Robert Pilon, qui travaillent tous les deux à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec, montrent en quoi la formule des HLM, qui semble un peu usée aux yeux de certains, a fait ses preuves. En effet, les HLM offrent du logement décent financé par l’État, mais plus encore, cette formule contribue à l’appropriation des enjeux d’habitation par les locataires, lesquels se sont battus au cours des années pour participer à la gouvernance des HLM. Certes, Viannay et Pilon conviennent que le parc de logement HLM a besoin de beaucoup d’amour, c’est pourquoi il importe d’y investir et de le préserver.

Le mouvement des coopératives d’habitation, apparu dans les années 1970, constitue l’un des fleurons du logement social et communautaire au Québec. Comme le rappelle Louise Constantin, qui a été longtemps très active au sein du mouvement des coopératives d’habitation : « Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier ». Aujourd’hui, cependant, les coopératives d’habitation, qui dépendent elles aussi de différents programmes de financement public, sont soumises à de nouvelles obligations qui ont pour effet de les fragiliser. Alors que sous l’ancien régime, elles avaient une autonomie pour la fixation du prix des loyers, ce n’est plus le cas avec le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui a succédé au programme Accès Logis. Pour Constantin, il est certain qu’en vertu de ces programmes, les loyers doivent se situer entre 75 % et 95 % du loyer médian du marché. Les coopératives, écrit-elle, se retrouvent donc à la remorque d’un marché hautement spéculatif.

Ces quatre textes permettent de saisir que le logement social et communautaire – qui comprend aussi les coopératives –, issu de luttes pour le droit au logement qui se sont menées depuis près de 75 ans, est aujourd’hui affaibli par l’introduction de nouveaux programmes qui ont ouvert la porte au secteur privé ou à la logique du secteur privé. On comprend qu’on assiste progressivement à une dénaturation de ce qu’a été le logement social, les HLM ou les coopératives d’habitation qui sont en voie de marchandisation, ce qui représente également une perte de contrôle démocratique des locataires à faible ou modeste revenu.

Parallèlement à ces attaques contre le logement social et communautaire, d’autres acteurs et actrices explorent des avenues comme les fiducies d’utilité sociale (FUS), ce dont nous parlent Raymond et Maass, de même que Michaud et Cohen. Robert Cohen, qui a été l’un des précurseurs de l’expérience menée par le Comité des citoyen·ne·s de Milton Parc, revient sur cette formidable aventure alternative au marché immobilier, qui loge un grand nombre de locataires dans des coopératives d’habitation situées au centre-ville de Montréal. Ghislaine Raymond et Barbara Maass, deux militantes qui ont joué un rôle majeur dans la création de l’Écoquartier Louvain dans l’arrondissement Ahunstic-Bordeaux-Cartierville à Montréal, expliquent ce que permettent les fiducies d’utilité sociale, notamment de pérenniser un parc de logement démarchandisé. Pour elles, il ne fait pas de doute que la FUS constitue un moyen concret de sortir du marché privé des logements qui seront ainsi véritablement hors marché. Enfin, Alexandre Michaud donne un exemple de ce à quoi peuvent mener des fiducies sociales si on les insère dans des environnements plus larges. Comme il l’explique, la Société de développement de l’Est (SDE), un organisme à but non lucratif, ne mise pas que sur le logement, elle vise plutôt à constituer des milieux de vie complets réunis dans des écoquartiers. Pour reprendre ses mots, la SDE a développé une approche innovante et émancipatrice qui s’appuie sur « trois principes : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation dans une “stratégie anticapitaliste d’érosion” visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle ». La SDE propose non seulement l’idée d’une fiducie d’utilité sociale, mais elle va plus loin, en intégrant le projet dans un écosystème et à partir d’une perspective plus large de transformation sociale. Enfin, Valérie Allard nous rappelle la réalité régionale qui diffère de celles qui prévalent dans les grands centres urbains. Elle témoigne de l’expérience d’un petit collectif qui a mis sur pied une coopérative d’habitation aux valeurs écologiques et où les membres s’entraident et partagent des tâches quotidiennes et de construction. Depuis 18 ans, en modulant ses règles, la coopérative a su perdurer et attirer de nouveaux et nouvelles locataires.

En résumé, ce dossier pose les enjeux auxquels est confronté le logement social aujourd’hui au Québec, et rappelle qu’il existe des expériences et des mécanismes qui peuvent réellement mettre le logement à l’abri du marché et permettre aux citoyens et citoyennes de s’approprier leurs conditions d’habitation et de vie.

Par Anne Latendresse, membre du Comité de rédaction


  1. David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024.

 

Pas de paix sans justice : Présentation des choix éditoriaux de ce numéro 34 des NCS

21 janvier, par Rédaction

Avant l’annonce du cessez-le-feu, première étape d’un plan de paix qui ne mentionne ni la colonisation, ni l’occupation israélienne, ni la création d’un État palestinien, le comité de rédaction des NCS avait décidé, au début de septembre, que ce numéro serait un support pour faire entendre les voix palestiniennes, non seulement par le choix des articles, mais aussi par la mise en page, qui donne une large place aux photos que l’on retrouve à la fin de plusieurs articles : elles racontent non pas toute l’histoire d’oppression des Palestiniens et Palestiniennes depuis la Nakba, mais le génocide depuis deux ans ainsi que différentes formes de résistance – nous faisons référence ici aux initiatives prises par la société civile palestinienne pour recréer ou maintenir des expressions collectives, par le biais d’institutions reconstruites avec divers appuis[1], par le travail des journalistes gazaoui·e·s qui ont payé un lourd tribu à ce titre[2], ou par la création artistique et littéraire. Par exemple, le maintien, tout au long de cet enfer, d’activités musicales pour les enfants, adolescents et adolescentes à Gaza par le Conservatoire national de musique Edward Saïd[3].

Ces choix éditoriaux donnent à voir, du moins l’espérons-nous, qu’il n’est plus possible de parler, de théoriser, de tracer des perspectives, en oubliant ou en marginalisant le fait que nous vivons dans le contexte d’un génocide qui s’est déroulé en direct pendant deux longues années. Parce qu’une partie de notre monde a voulu l’ignorer, sans même parfois se rendre compte que cette minimisation des évènements relevait – comme dans tout génocide – d’une déshumanisation d’une population en train d’être violentée et décimée. Parce qu’au-delà des États-Unis, qui ont choisi de ne pas cesser leur soutien militaire à un gouvernement israélien qui a sombré dans le fascisme et le suprémacisme, une grande partie des dirigeants occidentaux s’en sont rendus complices, soit passivement, par leur silence ou leur prise de position tardive, soit activement, en continuant de laisser des entreprises livrer des fournitures de guerre à Israël, comme c’est le cas du Canada qui s’est pourtant félicité en septembre dernier de reconnaitre l’État de Palestine.

Aujourd’hui, nos choix éditoriaux font écho au sentiment de profonde injustice que peuvent ressentir les Palestiniens et les Palestiniennes à l’annonce de ce qui est appelé un plan de paix, qui ne leur donne guère de place en tant que peuple qui a le droit d’avoir des droits, et en premier lieu d’avoir le droit à l’autodétermination. Bien sûr, pour les Gazaoui·e·s, tout vaut mieux aujourd’hui que la continuation de ce génocide qui a fait bien plus de 66 000 morts, en dénombrant tous ceux et celles que l’on sort à présent des décombres, sans parler des adultes et des enfants mutilés à vie. Mais qui peut croire qu’ils et elles sont dupes de ce qui s’inscrit en continuité avec la Nakba ? La plupart des Gazaoui·e·s n’ignorent probablement pas qu’ils n’ont pas été invités aux tables de négociation, si ce n’est comme figurants. En tout cas, pour l’instant. Car on peut espérer qu’ils et elles reprennent assez de forces pour mieux s’organiser collectivement, avec un appui qui doit venir de toute la planète, afin qu’ils et elles arrivent à se faire entendre. Et pour que les puissants de ce monde comprennent qu’ils ne pourront plus infliger de telles atrocités et ignorer la voix des peuples.

C’est aussi en septembre que nous avons fait le choix politique de publier à titre d’éditorial Quitter Gaza pour la venger. Cette chronique poétique écrite par une jeune femme de 22 ans, s’arrachant de Gaza en juin dernier en pensant ne plus revoir ses proches, est d’une actualité brûlante. Parce que comme toute création artistique, elle revêt de multiples significations et ouvre des horizons qu’atteignent rarement des discours politiques – tout le monde n’est pas l’auteur de I have a dream[4].

Parlant hier du déchirement et de la culpabilité de survivre que ressent toute personne qui échappe à un génocide, Quitter Gaza pour la venger peut être lu aujourd’hui comme l’anticipation du fait qu’il ne peut y avoir de paix tant qu’il n’y aura pas de justice. Que cette justice passe par la reconnaissance pleine et entière du peuple palestinien, de son droit à un État souverain et indépendant sur les terres de Palestine, de son droit à décider de sa vie et de la façon de la gérer. La justice passe aussi par le respect du droit international qui prévoit notamment le droit au retour des réfugié·e·s selon la résolution 194 des Nations unies. Elle demande à rendre effectivement imputable l’État israélien et ses dirigeants devant la Cour de justice internationale concernant son occupation illégale des territoires palestiniens et les crimes de génocide.

À défaut, il faut s’attendre à ce que se multiplient à l’avenir les mobilisations contre le sort infligé à Gaza, que se multiplient les récits, les peintures, les créations musicales et multidisciplinaires, permettant à Gaza torturée, à Gaza piétinée et niée, d’enfanter une autre vision du monde qui embrasse les rêves de toutes celles et tous ceux qui ploient aujourd’hui sous le joug de multiples dominations pour qu’elles et ils les combattent, ensemble.

Quitter Gaza pour la venger

La journaliste et poétesse palestinienne Nour Elassy vient d’être évacuée de Gaza. Dans sa chronique écrite à Paris, elle raconte la douleur extrême de quitter les siens ainsi que son périple jusqu’à la France. Elle fait une promesse : venger Gaza[5].

J’écris ceci depuis Paris, avec sa pluie de juillet qui arrose doucement mes joues. Comme si elle s’excusait pour moi de la douleur que je ressens. Comme si elle pouvait sentir à quel point je suis fragile, après avoir quitté tout mon monde pour poursuivre mon rêve.

Les jours précédant l’évacuation ont été les plus sanglants que nous ayons jamais vus. Le ciel brûlait plus fort. La terre s’est fissurée plus profondément. Le nombre de bombardements, d’ordres d’évacuation et de massacres a dépassé ce que l’on peut compter.

Le consulat français a déclaré qu’il était temps d’évacuer, pas parce que c’était sûr, mais parce qu’Israël avait finalement donné son autorisation, et nous avons déménagé à Deir al-Balah pour attendre le départ.

Je n’ai pas dormi. J’ai regardé ma famille respirer, mémorisant les voix des miens comme si elles allaient disparaître. Parce qu’elles allaient disparaître.

J’ai quitté Gaza sans rien d’autre que les vêtements que je porte, ma carte d’identité et la douleur insupportable de savoir que ma mère et ma petite sœur, tout mon monde, resteraient derrière, dans une guerre conçue pour nous effacer.

Les discussions sur un cessez-le-feu imminent et les grands espoirs de mettre fin à cette guerre m’ont rendue un peu plus calme, mais aujourd’hui, ces mensonges sont gelés. C’est un spectacle récurrent, et nous tombons dans le panneau à chaque fois. Non pas parce que nous sommes idiots, mais parce que nous sommes désespérés.

Le consulat de France nous a dit quelques jours avant : « Préparez-vous, si vous voulez toujours partir. » Pour poursuivre mes études, j’ai été admise à étudier les sciences politiques à l’EHESS (l’École des hautes études en sciences sociales) à Paris.

Mais comment préparer ses bagages pour l’exil ? Comment plier ses souvenirs dans un sac à dos que l’on n’a pas le droit de porter ?

Les cils de ma sœur, le regard de ma mère

La nuit précédant mon départ, j’ai essayé de mémoriser les cils de ma sœur. J’ai dormi entre elle et ma mère, toutes enlacées comme si c’était la dernière fois. Une grande partie de moi et d’elles voulait tellement le nier. Elle était silencieuse. Trop silencieuse. Ce genre de silence terrifiant que font les enfants lorsqu’ils en savent plus que ce que vous voulez qu’ils sachent. Elle ne m’a pas dit : « Ne pars pas ». Elle m’a juste regardée et m’a serrée encore plus fort dans ses bras. Et ce regard me suivra plus longtemps que cette guerre.

Quant à ma mère, je n’ai pas la force d’écrire cela : je ne peux pas oublier son regard et la façon dont elle a pleuré de tout son cœur en me poussant hors de la pièce pour partir.

Je suis partie comme une voleuse, non pas en volant, mais en laissant derrière moi tout ce que j’aimais.

Nous avons attendu à Deir al-Balah, où nous avons été forcés d’évacuer ; on nous a dit que le Sud était plus sûr. Au point de rencontre convenu par le consulat, nous nous sommes regroupés avec d’autres personnes choisies pour cette évacuation humanitaire. Trente d’entre nous, peut-être plus.

Chacun d’entre nous porte des histoires qu’il n’aura jamais fini d’écrire. Nous sommes montés dans les bus comme des fantômes portant des corps, chacun avec des yeux pleurant, bouffis de n’avoir pas dormi, plus tristes et plus confus les uns que les autres.

Je me suis assise près de la fenêtre et je me suis forcée à regarder, à assister à la mort de ce qui était ma maison. Khan Younès. Rafah. Ou ce qui était Khan Younès, Rafah. Tout avait disparu. Aplati dans une architecture de silence. Des os en béton. Du linge brûlé. Même les oiseaux volaient plus bas, comme s’ils étaient en deuil.

Les camions bloqués là

Je n’ai pas de mots pour décrire l’ampleur de la destruction – et la méconnaissance que j’en avais – sur la route menant à la frontière de Kerem Shalom-Abu Salem. Je n’en croyais pas mes yeux, on aurait dit un film sur la fin du monde, mais ce n’était pas le cas.

Puis nous sommes passés devant les camions, les camions d’aide humanitaire. Alignés comme des accessoires sur une scène de crime. Il y en avait des dizaines. Remplis de nourriture. De farine. D’eau. Parqués à quelques mètres du cadavre de Gaza, ils n’ont jamais été autorisés à y pénétrer. Le pain pourrit pendant que les enfants dans les tentes font bouillir de l’herbe pour le dîner.

Comment appelez-vous cela, si ce n’est un crime de guerre ? Ce n’est pas un siège. C’est la famine en tant que politique étrangère. C’est le meurtre par la paperasserie, signée à Washington, appliquée à Tel- Aviv et dont l’Europe est témoin.

Nous avons atteint le poste de contrôle. Après avoir vérifié nos identités, les soldats israéliens nous ont attendus, fusil à la main, comme si nous étions la menace et non les victimes. Ils nous ont dit : « N’apportez rien. » Pas d’ordinateurs portables. Pas de livres. Pas même des écouteurs.

Je n’ai même pas été autorisée à emporter le carnet de poésie que j’avais rempli pendant la guerre, celui que ma sœur m’avait offert pour mon anniversaire. Les mots, apparemment, sont trop dangereux pour l’occupant.

Ils nous ont fouillés comme si nous portions des bombes ; pas de chagrin. Ils ont touché notre dos, vérifié nos chaussettes, scruté nos yeux. Un soldat, si c’est ainsi que l’on peut décrire un criminel, a regardé un étudiant qui voyageait avec nous et a commencé à l’interroger sur l’endroit où il vit et sur ses connaissances.

L’équipe du consulat a vérifié nos noms à nouveau et a été si gentille et chaleureuse. Elle nous a donné de la nourriture et nous a informés que leur équipe de l’ambassade de France nous attendrait à notre arrivée en Jordanie.

Dans le bus pour la Jordanie, personne ne parlait. Mais le chagrin a son propre langage. Notre silence était un hymne. Un chant funèbre pour les familles que nous avons quittées. Pour les enfants que nous ne reverrons peut-être jamais. Pour la vérité qu’il nous était interdit de porter.

Deux sièges derrière moi, une fille a chuchoté. Elle ne m’a pas demandé mon nom. Je n’ai jamais demandé le sien, mais elle a dit : « Mon père est resté. Il a dit qu’il préférait mourir dans sa maison que dans une tente. Mon petit frère a 5 ans, je lui ai dit que je ramènerais du chocolat de France, il a souri. Il ne sait pas que c’est peut-être un adieu pour toujours »

Elle a tiré ses manches sur ses mains, a regardé le sol et a murmuré : « J’ai l’impression d’avoir laissé mon âme sous les décombres. Et maintenant, j’ai peur que quelqu’un marche dessus. » Mais une phrase me hante encore aujourd’hui. Lorsqu’elle m’a dit : « Je suis convaincue que je retournerai chez ma mère et que je lui expliquerai mon voyage, et qu’elle me dira : “Bonjour, ma fille, tu es en retard !” »

Pas de pleurs. Pas de sanglots. Juste le silence, et un silence si lourd qu’il pressait nos poumons. Comme moi, cette fille est quelque part en France maintenant. Mangeant du pain. Elle étudie le français, le droit ou une autre science. Mais une partie d’elle, une partie de nous tous, est toujours à Gaza, criant derrière un mur effondré que personne n’arrive à percer.

La découverte de la Palestine

Nous sommes passés dans les territoires palestiniens occupés. Quatre heures à travers une terre que je n’avais jamais vue. Parce que nous sommes de Gaza. Nous n’avons jamais vu notre propre terre. Le reste de la Palestine nous a toujours été interdit.

Et pourtant, c’était là : des montagnes. Des vignes. Des collines couvertes d’oliviers. La mer Morte et, enfin, les stations balnéaires. Les hôtels cinq-étoiles, les Européens qui bronzent en bikini alors qu’à trente kilomètres de là, des enfants sont enterrés à plusieurs sous une tente.

C’est le théâtre cruel de l’occupation : génocide en Méditerranée, cocktails dans la mer Morte.

Nous avons été installés dans un hôtel à Amman, à l’InterContinental Jordan, un hôtel magnifique, dont tous les frais étaient couverts par la France. Il y avait tout ce dont on pouvait avoir besoin, mais jamais ce que l’on voulait.

Nous y avons passé deux nuits, du mercredi 9 au vendredi 11 juillet à l’aube. Ce furent deux jours entiers de silence et de solitude dans une chambre d’hôtel très luxueuse. Nous avons été conduits de l’hôtel à l’aéroport, avec beaucoup d’attente et de vérifications, pour finalement être mis dans un vol pour Paris.

Le voyage était tellement bouleversant. C’était la première fois que je prenais l’avion. J’ai été très malade tout en m’émerveillant de l’immensité du monde. Et de la manière dont un minuscule morceau de terre a permis au monde entier de se réveiller et de comprendre à quel point il se trompait.

Nous avons atterri à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Nous avons été contrôlés une nouvelle fois et nous avons obtenu un visa d’étudiant. Mes grands amis m’attendaient avec les plus belles fleurs et une accolade très chaleureuse.

Me voilà à Paris désormais. En sécurité. Je dors dans un lit chaud très confortable. Et chaque nuit, je fixe le plafond et me demande : les ai-je trahis ? Ai-je abandonné ma mère, ma sœur, mon peuple ?

La culpabilité me brûle l’estomac et m’empêche de garder quoi que ce soit à l’intérieur, que ce soit de la nourriture ou des larmes. Partir était-il un acte de courage ou de désertion ? Mais je sais ceci : je n’ai pas quitté Gaza pour l’oublier. Je l’ai quittée pour la venger avec la langue, avec la politique, avec une mémoire plus vive que les balles.

Je suis partie pour apprendre la langue des tribunaux qui ne nous ont jamais sauvés. Pour utiliser leurs propres outils afin de graver notre nom dans l’histoire.

Vous, dans vos ambassades, vos salles de rédaction et vos studios de télévision, vous entendrez parler de moi. Je ne serai pas votre histoire à succès, je serai votre miroir. Et vous n’aimerez pas ce que vous y verrez.

J’ai quitté Gaza sans rien. Pas de sac. Pas de livres. Pas de cadeau d’adieu. Seulement de la rage.

Par Nour Elassy


  1. Voir dans ce numéro l’entrevue d’Ahmed A. R. Abushaban au sujet de la reprise des cours universitaires en ligne : « Maintenir notre identité et notre culture pour rebâtir un État palestinien ».
  2. Plus de 210 journalistes palestiniens, hommes et femmes, sont morts à Gaza, souvent ciblés par la technologie militaire utilisée par l’armée israélienne (voir l’article de Rabih Jamil « Comment les GAFAM alimentent la machine algorithmique du génocide » dans ce numéro). Le magazine espagnol El Pais Semanal les a surnommés « les yeux et les oreilles du monde » : une reconnaissance bienvenue quoique tardive de leur travail, comme si le fait d’être palestinien amenait automatiquement à douter de leur professionnalisme. Les journalistes occidentaux ont été en tout cas très lents à se mobiliser contre l’hécatombe qui frappait leurs confrères et consœurs,
  3. Edward Saïd était non seulement un penseur palestinien, auteur de L’orientalisme (1978), mais aussi un critique musical.
  4. Il s’agit du titre du discours de Martin Luther King, le 28 août 1963, un des leaders du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, qui réclamait la fin de toutes les formes de ségrégation raciale dont celle inscrite dans les lois.
  5. Cette chronique de Gaza a été publiée le 21 juillet 2025 dans le journal français Mediapart. Nous remercions chaleureusement Nour Elassy et Médiapart d’avoir accepté que la revue Nouveaux Cahiers du socialisme la publie.

 

Notes de lecture (Hiver 2025)

30 décembre 2025, par Rédaction

Couverture du livre Écrire à contre-courant

Patrick Moreau, Écrire à contre-courant, Montréal, Somme Toute/Le Devoir, 2024

Patrick Moreau veut argumenter, mais avec qui ?

Le chroniqueur au Devoir et figure familière de l’antiwokisme québécois, Patrick Moreau, propose un recueil de textes déjà publiés, accompagné de courtes introductions et agrémenté de quelques inédits. Le titre, Écrire à contre-courant, en indique le ton et situe d’emblée l’auteur dans la position de celui qui se bat courageusement contre la pensée hégémonique, l’intellectuel singulier et libre face à la masse homogène hypnotisée.

En avant-propos (p. 9 à 15), il pose les termes de la joute polémique. Son adversaire n’est pas clairement identifié, mais on le devine aisément. Voici la liste complète d’exemples de sujets de débat : mot en N, écriture inclusive, censure, diversité sexuelle, pronoms, orthographe non genrée, lançage de soupe; le woke, en somme, même s’il n’emploie pas le terme. Sa longue description de la bête n’est qu’une suite d’épithètes sans originalité aucune. C’est un « chœur de ventriloques » lançant des « procès d’intention », ceux-là s’imaginant tout savoir et qui « abusent sans vergogne des amalgames les plus tordus ». Le woke « confond toute nouveauté, même la plus insensée, avec un progrès supposé ». Il fait preuve d’un « simplisme idéologique », clame « une vérité décrétée une fois pour toutes, et sans discussion possible », vit dans « un moralisme de l’urgence, souvent irréfléchi, [qui tient] plus du signalement vertueux et du lynchage que d’une authentique quête de vérité et de justice ». Les membres de sa bande ne cessent de mettre de l’avant « leurs sentiments ou leur “ressenti” comme critère unique de la vérité ». Moreau, « au risque de passer pour réactionnaire », entend répliquer aux « groupes militants bruyants dont les prises de parole répétées essaient d’imposer un faux sentiment d’évidence et d’unanimité ». Envers autrui, il suggèrera « des arguments qui ne s’adressent pas à sa sensibilité, mais à son intelligence ».

Les trois premières parties de ce recueil de chroniques portent sur la censure, en particulier ce qu’il nomme la « néocensure “progressiste” » (p. 21). Moreau s’intéresse aux wokes et moins à la droite pour deux raisons : la droite est moins présente au Québec, et la censure de nature religieuse/traditionnelle est « plus attendue », donc moins intéressante (p. 21). Les anecdotes les plus populaires se succèdent : SLAV, Lieutenant-Duval, Tintins brûlés, La Petite Vie, François Blais, etc. Il s’attarde également à la réécriture de l’Histoire, mentionnant entre autres la statue de J.A. Macdonald et l’avenue Christophe-Colomb. Il a des mots durs et hyperboliques envers celles et ceux qui jugent le passé selon les valeurs de notre époque : « Cet anachronisme cache un présentisme, non exempt de narcissisme, qui nous fait juger le passé comme si nous étions infiniment supérieurs à nos prédécesseurs » (p. 117, je souligne). Dans la quatrième partie, Moreau s’intéresse à l’influence des écrans et d’Internet sur nos jeunes. Il y dénonce la « scandalite », la réaction épidermique aux événements, le déchainement contre des personnes ou des institutions sans réfléchir (p. 151). C’est la portion de l’ouvrage de loin la plus intelligente, notamment pour ses réflexions sur l’enseignement en ligne.

L’écriture inclusive est le « Moby-Dick » de Moreau depuis des années, et c’est le sujet de la cinquième partie. Les couteaux y volent bas. Il relève la contradiction entre rendre les femmes plus visibles, et les « invisibiliser » par des formules non genrées (p. 189). Il afflige les « inclusivistes » de plusieurs erreurs (p. 190-192) : la croyance que changer les mots va changer le monde est évidemment fausse; celle que la domination du masculin est sexiste est une « lecture paranoïaque des faits de langue »; celle qui fait de la langue une « simple construction sociale » est une « vision extrêmement réductrice », voire une « idée dangereuse » qui permet à des groupes d’imposer leurs « préférences idéologiques ». Pour Moreau, les institutions qui adoptent les règles inclusives font de l’« abus de pouvoir », et agissent comme les régimes autoritaires du passé : « Il faut donc refuser cette novlangue au nom de la démocratie » (p. 194). Dans ses chroniques, il attaque entre autres un texte d’Antonin Rossier-Bisaillon, doctorant en orthophonie à l’Université de Montréal, qui résume trois études scientifiques démontrant un effet de « biais masculin » sur le cerveau à travers l’emploi de la langue. C’est une hypothèse complètement fausse selon Moreau. Il soupçonne les chercheurs et chercheuses d’élaborer « des expériences qui ont pour unique but de valider leur hypothèse de départ » (p. 204). Il déclare « fausse » une conclusion qu’il attribue à Rossier-Bisaillon, mais qui provient en fait d’une étude universitaire. La fausseté lui apparait évidente, il ne s’appuie sur rien d’autre que sa raison. Ailleurs, il s’en prend à la professeure de traduction de l’Université de Moncton, Ariane Des Rochers, qui, dans Le Devoir, défendait les pronoms alternatifs. Peu impressionné, il déclare que celle-ci a « une conception bien à elle de l’histoire des langues », et que toute cette histoire de « iel » n’est qu’une « babelisation narcissique » (p. 208-210).

La dernière partie s’intéresse à l’Histoire, de manière plus éclectique que les parties précédentes. Il y traite entre autres des Jeux olympiques de Sotchi et du décès de la Reine Élizabeth. Un passage en particulier démontre le style Moreau, lorsqu’il affirme que l’on peut s’opposer à la loi 21, Loi sur la laïcité de l’État, mais « prétendre que la laïcité […] est liberticide et antidémocratique […] semble le fait d’esprits imbus d’eux-mêmes, ethnocentriques, intolérants et obtus » (p. 235-236). Il ne cite aucun exemple, mais on aimerait savoir qui, à gauche, rejette « la laïcité » au complet plutôt que l’interprétation très particulière de celle-ci dans la loi 21. Ailleurs, il traite de l’oubli de l’Holocauste, non pas pour dénoncer l’extrême droite (dont il admet au moins l’existence, c’est déjà ça), mais plutôt pour s’en prendre à celles et ceux qui emploient le mot « génocide » à tout vent, pour des choses comme le colonialisme et les Autochtones, ce qui constitue pour lui un « révisionnisme plus insidieux » encore (p. 251).

Pour rappel, Moreau nous offre une chronique sur l’éthique de l’argumentation, où il stipule que « [p]rendre le temps de s’opposer à l’opinion de quelqu’un, à la condition de le faire honnêtement, sans déformer ses dires ni déroger aux règles minimales du savoir-vivre, cela revient à l’entrainer avec soi dans le cercle de la raison ». Ceux qui nous contredisent, « [n]ous préférons les ignorer, les ridiculiser, les insulter, attitudes qui ne respirent que le sectarisme et le mépris » (p. 185). En entrevue au Devoir pour la parution de son ouvrage, le bon polémiste se définit de gauche « traditionnelle » et « humaniste », et s’en prend aux « gens qui, en défendant strictement et uniquement les minorités, se croient progressistes » (je souligne); il déplore également « l’absence de pensée » dans le débat public québécois[1]. De toute évidence, et cela suinte de tout son ouvrage, Moreau n’a aucun respect pour les gens de gauche qui ne pensent pas comme lui.

Par Learry Gagné, philosophe et chercheur indépendant

Couverture du livre Capital et race : histoire d'une hydre moderne

Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, Paris, Seuil, 2024

Qu’ont en commun Karl Marx et Martin Luther King ? Voilà la question qui traverse de part en part ce livre, et à laquelle l’autrice tente de répondre en se référant à diverses écoles de pensée « critique », à commencer par le marxisme orthodoxe jusqu’aux approches plus contemporaines, en passant par l’École de Francfort, W.E.B. Du Bois, Frantz Fanon, etc. De ce fait, ce tour d’horizon constitue l’intérêt principal de l’ouvrage dans la mesure où, de prime abord, il faut passer par une rectification de l’explication marxiste traditionnelle quant aux causes des inégalités socioéconomiques générées par le capitalisme, en y ajoutant une dimension « culturelle » par l’entremise d’une analyse historique de la notion de « race », dont les prémisses conceptuelles (qui deviendront très vite opérationnelles) remontent aussi loin qu’en 1492, lors de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb.

Comme le souligne le titre, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, l’idée centrale de l’ouvrage est que le concept de « race » – que l’on entend aujourd’hui non pas comme un fait biologique mais comme un fait social et culturel – est consubstantiel à l’émergence du capitalisme au début de la Renaissance. Au paradigme critique et théorique de la « lutte des classes », doit s’ajouter, si on peut dire, celui de la « lutte des races », chacun évoluant de façon parallèle ou transversale l’un par rapport à l’autre. En témoigne, entre autres, la montée du syndicalisme dans les années 1930 aux États-Unis, période pendant laquelle les travailleurs afro-américains doivent affronter à la fois les assauts du capital avec ses conséquences dramatiques (krach boursier de 1929) et le racisme des grands syndicats américains, comme l’American Federation of Labor (AFL), qui refusent leur adhésion dans leurs rangs et les excluent du mouvement ouvrier organisé « par » et « pour » les Blancs[2].

« Un problème avec le marxisme » (p. 19), tel est l’intitulé d’une partie de l’introduction de l’ouvrage qui, précisons-le, n’est pas un ouvrage « théorique » qui cherche à confronter l’idéologie marxiste, mais il se veut plutôt une réinterprétation de l’histoire du capitalisme à l’aune d’une dimension occultée, négligée, ignorée par la critique d’inspiration socialiste du libéralisme bourgeois depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au milieu du vingtième. En approfondissant la genèse du capitalisme, ses origines, ses nombreuses tentatives de justification idéologique au fil des époques, son articulation toujours renouvelée pour finalement s’associer à une philosophie politique de type libéral, la notion de « classe » ne suffit plus à expliquer le phénomène dans sa globalité; elle est inapte à rendre compte de certains aspects, autant sinon plus essentiels à comprendre afin de cerner et caractériser cette dynamique de prédation organisée et généralisée qu’est le système capitaliste.

Que ce soit par l’entremise d’une désignation comme celle du « sauvage », du « barbare », de l’« indigène », les colonisateurs européens classifient les groupements humains selon une logique d’appropriation des territoires étrangers, aux Amériques en particulier, d’exploitation d’une main-d’œuvre servile, autant africaine qu’amérindienne, et d’accumulation du capital. De toutes ces constructions prétendument scientifiques ou relevant même des « Lumières » de la Raison, celle de « race » se trouve être la plus emblématique.

Mais, au fait, qu’est-ce que la « race » ? « Idée, principe, concept, […] la race est comme le capital de Marx, une relation sociale. » Et, conséquemment : « Le racisme est […] appréhendé comme un ensemble de représentations, discours et pratiques discriminatoires qui visent à nuire, dégrader et subordonner un groupe de femmes et d’hommes au nom d’une race supposée » (p. 13). Et le capital ? « Le capital est un ensemble de biens et de liens susceptibles de produire des revenus et le capitalisme […] s’entend […] comme “le principe de valorisation des richesses qui n’a d’autre fin qu’elle-même” ou […] un mode d’activité humaine visant à la production toujours plus grande de marchandises à des fins de profits[3]. »

Une fois définis ces deux termes, il reste à les articuler pour démontrer que le capitalisme n’est pas qu’une affaire d’« argent », que l’aliénation qu’il génère n’est pas que d’ordre « économique » mais aussi d’ordre « moral », au sens où des considérations qui n’ont, au départ, rien à voir avec les principes libéraux tels que défendus par les philosophes des Lumières (« écossaises » en particulier) deviennent indispensables pour la pérennité du système capitaliste. Ces considérations s’articulent autour de cette notion de « race » comme justification des pratiques coloniales et des processus de différenciation anthropologique et de discrimination ethnique.

En introduisant ainsi le « racialisme » comme idéologie dans l’analyse critique du capitalisme (concomitant au colonialisme et à l’impérialisme), Sylvie Laurent élargit d’autant les horizons philosophiques et anthropologiques à partir desquels le libéralisme, tel qu’il a été pensé par les « classiques », dévoile sa face cachée lorsqu’il passe l’épreuve de son application coloniale et impériale. L’idée du « doux commerce », par exemple, vient couronner ce mariage entre « convictions » (morales, philosophiques, scientifiques) et « intérêts » (mercantiles, économiques, financiers). Selon l’autrice, Voltaire fut le parfait prototype de cette double posture; reconnu pour ses idées avant-gardistes – il a rédigé un Traité sur la tolérance –, il n’a jamais renoncé pour autant à ses pratiques d’investisseur avisé dans les plantations sucrières des Antilles, nonobstant le fait que la marchandise produite, le sucre, a été le fruit d’un labeur inhumain assumé par des travailleurs extirpés de leur terre natale, l’Afrique, pour être vendus comme esclaves en Amérique, à mille lieues de leur terre d’origine.

À maints égards, l’autrice de Capital et race se prête à un exercice de démystification en règle de la culture occidentale qui, depuis les Lumières, se présente comme étant porteuse de rationalité, d’universalité, d’humanisme, alors que les progrès de la Raison, quoique réels, ont toujours été accompagnés de pratiques relevant peu du même idéal, se situant même à l’exact opposé : la traite négrière transatlantique, la colonisation « messianique » des Amériques, l’exploitation des territoires indigènes pour alimenter un marché européen avide de produits exotiques (café, cacao, sucre), l’enrichissement inédit des métropoles grâce à la servitude généralisée des peuples « inférieurs », à la mainmise des multinationales aux visées monopolistiques, à la connivence entre l’État et les entreprises privées spécialisées dans l’extraction (des matières premières), la transformation (des produits de la terre), la marchandisation (des biens ainsi transformés).

Que ce soit dans la philosophie politique ou économique de Locke, Hume, Voltaire, Kant, Hegel, le capitalisme s’avère pouvoir receler de vertus émancipatrices, non seulement pour les Européens et Européennes qui en assurent la destinée mondiale, mais aussi pour le reste de l’humanité qui n’a pas encore atteint le même degré de « civilisation » que les nations converties à l’économie de marché. Peu importe la condition précaire dans laquelle se retrouvent ces peuples « non civilisés » une fois qu’ils ont été réduits à l’esclavage, spoliés de leurs terres ancestrales, que leur économie locale ait été saccagée, l’esprit du libéralisme va faire son chemin et les convaincre du bien-fondé du nouveau mode de vie qui s’offre à eux. Encore faut-il qu’ils soient reconnaissants d’avoir été colonisés par une culture supérieure à la leur qu’ils finiront bien par intégrer en acceptant de renoncer à leur barbarie naturelle et primitive. Ainsi le veut la Raison qui parcourt l’Histoire de l’Homme, tendue vers un Idéal « universaliste » à l’image de la culture européenne…

Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture du livre Classe

Étienne Penissat, Classe, Paris, Édition Anamosa, 2023

Dès le début de l’ouvrage, l’auteur précise son objectif : « Redonner à la classe son tranchant comme concept et comme outil de combat » (p. 7). Un objectif pour le moins essentiel si l’on considère que la notion de classe, surtout aujourd’hui, est galvaudée et instrumentalisée par les courants d’extrême droite et néofascistes qui revendiquent « avec quelques succès électoraux, la défense des classes populaires blanches et natives » (p. 6). Il s’agit donc de comprendre, comme le propose l’auteur, comment le « langage de classe » qui historiquement a servi d’outil idéologique des classes exploitées « ne cristallise [plus] les oppositions politiques et sociales alors même que la domination capitaliste se radicalise depuis quarante ans » (p. 6). Pour saisir ce changement ou la transformation même de la notion de « classe », Penissat entreprend une analyse historique de cette notion qui se précise dès la seconde moitié du XVIIIsiècle comme étant « une construction intellectuelle pour penser les divisions économiques et les dynamiques de la production des richesses » (p 8).

La classe devient ainsi, surtout après la Révolution française, un « moyen de représenter les inégalités et conflits entre groupes sociaux » (p.10). Chez Marx, « la classe ne se réduit pas à des divisions économiques, elle s’ancre dans les formes de pensée et d’action des individus » (p. 11). Cette perception rend possible dans le « langage de classe » l’émergence de la « conscience de classe », étape essentielle dans la lutte de la classe ouvrière. Ainsi « [l]a classe devient un mot d’ordre des ouvriers et ouvrières en légitimant leur rôle dans la société, la défense de leurs intérêts et, au-delà, le projet politique de réappropriation du travail et de la production » (p. 20).

Toutefois, si la classe comporte, à ce stade, un projet politique de transformation sociale, elle n’en demeure pas moins un phénomène historique qui renferme certaines particularités dont, pour le sociologue, il faut tenir compte. La classe n’est pas en soi « unificatrice », c’est-à-dire, dans le cas de la classe ouvrière, qu’elle représenterait les intérêts non seulement de cette classe, mais de tous les groupes sociaux exploités et dominés par le capital. Elle comporte également des « frontières », car « [s]i le langage des classes s’impose comme représentation des groupes et des antagonismes sociaux, la définition de leurs frontières, de celles et ceux qu’elles incluent ou excluent devient un enjeu de luttes » (p. 23).

Ici survient une question fondamentale dont la compréhension reste essentielle dans l’histoire des luttes sociales : comment intégrer les groupes marginalisés et exclus du processus même de formation de la classe ouvrière dans les luttes politiques pour l’émancipation sociale ? L’exemple le plus frappant, particulièrement en Occident, est celui des « femmes […] marginalisées et assignées à une position dominée » à l’intérieur de la classe ouvrière où « les ouvrières de l’industrie textile […] sont précarisées, invisibilisées et subordonnées à leur mari » (p. 23). Comme le montre Penissat, les femmes ne sont pas les seules à être marginalisées et invisibilisées dans les luttes sociales; le nationalisme chauvin marquant les périodes de guerre, particulièrement celle de 1914, constitue l’un des grands obstacles « du projet d’universalisation des solidarités ouvrières » (p. 27). Mais ce qui va constituer, sans doute, le plus important facteur de division au sein des groupes dominés et exploités est celui basé sur la notion de « race », ce que le grand sociologue américain W.E.B Du Bois appelle la ligne de couleur qui « n’est pas un simple reflet des antagonismes de classe puisqu’elle traverse la classe : les groupes racialisés sont exploités en tant que travailleurs mais aussi opprimés en tant que peuples colonisés et infériorisés » (p. 28).

Aujourd’hui, « les reconfigurations du capitalisme » qui prennent différentes formes, la financiarisation, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, la privatisation des services publics, etc., font obstacle au développement de la conscience de classe, donc de « l’expérience de la domination ». Par ailleurs, d’autres groupes, qui historiquement ont connu l’exclusion, la discrimination et l’oppression, qui ont été marginalisés dans les luttes sociales, revendiquent leur singularité : les homosexuel·le·s, les transgenres, les personnes queers, etc. Par conséquent, la question des luttes sociales est décentralisée et ne peut être considérée comme uniquement un phénomène de classe.

L’auteur conclut en mettant l’accent sur l’importance des études effectuées par certains auteurs, dont Pierre Bourdieu, pour mettre en lumière les différents rapports de domination, « d’autant plus structurants qu’ils sont produits et reproduits par l’action de l’État » (p. 50). Le grand défi actuel est de « repolitiser le langage de classe », c’est-à-dire « la mise en lumière des “inégalités sociales” qui concernent l’ensemble des dimensions de la vie (santé, logement, scolarité, loisirs, etc.) » (p. 75).

Par Alain Saint Victor, historien et militant

Couverture du livre Capitalisme et confédération : Aux sources du conflit Canada / Québec

Stanley B. Ryerson, Capitalisme et confédération, Montréal, M éditeur, 2024

Face à la résurgence récente du nationalisme québécois et de l’annexionnisme étatsunien, la lecture de Capitalisme et confédération s’impose pour quiconque souhaite remonter aux racines historiques des questions constitutionnelles canadienne et nord-américaine. Publiée en 1968 et traduite en français en 1972, cette étude de Stanley Bréhaut Ryerson est rapidement devenue un classique du marxisme canadien, mais elle n’a pas été rééditée depuis 1978. M éditeur et sa collection Recherches matérialistes nous offrent aujourd’hui l’occasion précieuse de renouer avec elle.

Couvrant la période de 1815 à 1873, l’ouvrage explique la genèse de l’État fédéral canadien suivant un matérialisme historique « souple » (p. 20), où cette genèse est rattachée autant à la naissance du capitalisme industriel et aux conflits de classe qui lui sont inhérents qu’à l’effectivité des facteurs « non économiques ». En résulte une « histoire du peuple » englobante, qui croise habilement les angles disciplinaires (histoire, politique, militaire, économique, sociale), les échelles d’analyse (locale, nationale, internationale) et les points de vue sociaux : les résistances populaires répondent systématiquement au jeu des intérêts des élites. Se retrouve au cœur du récit la centralité conjointe du phénomène « nationalitaire » et de la transition au capitalisme, retracée sous un angle matérialiste qui renvoie dos à dos les interprétations nationalistes et antinationalistes étroites de l’histoire du Canada (p. 20-21).

La structure du livre reflète les deux grands processus historiques menant à la création de l’État fédéral canadien. Premièrement, les chapitres 1 à 9 relatent les luttes des réformistes des deux Canadas pour l’obtention du gouvernement responsable (1815-1848). Par sa description parallèle des deux mouvements, Ryerson réussit à éclairer leur parenté. De part et d’autre, les réformistes sont divisés en une aile modérée, constituée par la bourgeoisie naissante, et une aile radicale/révolutionnaire, incarnée principalement par des cultivateurs et des ouvriers (p. 120). De part et d’autre, la lutte contre la domination des élites coloniales (la Clique du Château et le Family Compact) mène à des insurrections révolutionnaires qui font apparaitre l’aile radicale comme « le moteur » des protestations pré-1840 (p. 197).

Par ce récit, Ryerson s’oppose aux interprétations chauvinistes qui nient l’existence du « facteur démocratique » au sein des mouvements réformistes et qui font du mouvement des Patriotes un mouvement exclusivement « national » (p. 488). En éclairant les liens de solidarité entre les deux mouvements, il démontre que cette dimension nationale est loin d’effacer l’ancrage de leur lutte dans des revendications démocratiques partagées.

L’Acte d’Union répond à cette conjoncture subversive en noyant le Bas-Canada au sein d’une structure représentative à majorité anglaise, ce qui permet de faire d’une pierre deux coups. D’une part, les aspirations démocratiques au gouvernement responsable sont contournées par la compensation obtenue par le Haut-Canada (gains politiques et transfert de sa dette publique). D’autre part, on conjure du même coup « l’ascension politique de la race des vaincus » (p. 191). Cela n’empêche toutefois pas les ailes modérées des mouvements réformistes de s’allier pour obtenir, en 1848, un gouvernement responsable sous le leadership conjoint de Baldwin et de Lafontaine. Cela permet alors de maintenir les liens coloniaux, moyennant une concession supplémentaire : l’abrogation de l’interdiction du français et une certaine acceptation du facteur national au sein des structures politiques. Se cristallise alors une reconnaissance partielle de l’égalité entre les nations, dont le niveau est fixé par « les intérêts communs des milieux d’affaires canadiens-anglais, de l’Église du Bas-Canada et de la métropole impériale » (p. 225).

Deuxièmement, en partant de ces nouvelles bases politiques, les chapitres 10 à 20 relatent la façon dont l’essor du capitalisme industriel mène à la naissance d’un État fédéral bourgeois.

Ryerson situe l’envolée de l’industrialisation capitaliste au confluent d’une multiplicité de facteurs, tant endogènes qu’exogènes. D’un côté, il voit émerger les germes de l’industrialisation capitaliste dans le développement des manufactures locales et dans la formation d’une armée de réserve issue en partie des obstacles à la colonisation posés par les élites foncières. De l’autre côté, ces facteurs endogènes ne suffisent pas à expliquer la transition au capitalisme : la classe ouvrière naissante est largement alimentée par l’afflux massif d’immigrantes et immigrants irlandais, tandis que le développement manufacturier ne prend réellement son envol que dans le sillage d’un développement ferroviaire qui visait d’abord l’exportation de matières premières. Ce modèle de développement est d’ailleurs lui-même issu de la politique anglaise de libre-échange et de l’expansionnisme économique et politique américain. Au croisement de ces causes, les capitalistes des chemins de fer, sous l’hégémonie du « Grand Trunk » et de la Bank of Montreal, utilisent le gouvernement responsable pour s’affirmer comme la nouvelle classe dominante et développent progressivement un projet commun : l’abolition des douanes entre les provinces et l’établissement de tarifs protectionnistes afin « d’agrandir et d’unifier le marché interne de l’industrie canadienne » (p. 337). À ces intérêts nationaux en faveur de l’union des provinces s’ajoute « la stratégie impériale [britannique] qui exigeait l’unification non seulement pour empêcher les colonies d’être absorbées par les États-Unis, mais aussi pour renforcer les liens de l’Empire avec la zone du Pacifique et, de là, avec l’Asie » (p. 363).

Ryerson relate ensuite le jeu politique derrière la Confédération, montrant comment celle-ci a été imposée par le haut dans un esprit foncièrement antidémocratique. L’accent est alors placé sur le rôle crucial joué par Georges-Étienne Cartier pour intégrer le Québec au projet. Selon Ryerson, ce rôle démontre l’effectivité d’un certain pacte binational derrière la forme prise par l’union fédérale, bien que la reconnaissance de l’égalité nationale ait été d’emblée déformée et neutralisée par la réduction libérale de « la nation à un étroit particularisme religieux et linguistique » (p. 436).

Enfin, soucieux de décrire la tendance violemment néocoloniale de ce nouvel État face aux peuples autochtones, Ryerson se penche sur la lutte des Métis pour l’autodétermination, « seul exemple d’une intervention réelle des masses dans la question de la Confédération » (p. 442). À l’aune du reste de l’ouvrage, la répression et la reconnaissance déformée de cette lutte symbolisent l’essence même de la Confédération canadienne : le projet d’une élite capitaliste anglo-canadienne qui n’a pu réussir qu’en intégrant les revendications des minorités nationales de façon à en neutraliser la teneur démocratique et égalitaire.

En définitive, Capitalisme et confédération se démarque par une écriture précise et minutieuse qui demeure malgré tout accessible et didactique. Par une généreuse pratique de la citation (allant du plus petit pamphlet aux correspondances des élites coloniales), Ryerson nous fait plonger habilement dans l’esprit et les antagonismes politiques de l’époque, combinant avec brio l’accessibilité de l’histoire « des grands hommes » et les technicités de l’histoire politique et économique. Bien qu’abordée partiellement, la résistance des peuples autochtones à la domination coloniale fait tout de même partie intégrante du récit. Beaucoup plus regrettable est le silence complet de Ryerson sur l’effectivité historique des luttes féministes.

L’édition de 2024 a opté pour un format poche dépourvu des images qui parsemaient souvent inutilement l’édition de 1978, mais dont certaines (surtout des cartes) auraient tout de même pu être utiles. Cette perte est plus que compensée par la qualité des nouvelles préfaces et postface: très bien documentées; elles synthétisent efficacement le parcours et la pensée d’un historien que la gauche d’aujourd’hui aurait avantage à mieux connaitre.

Par Olivier Samson, Doctorant en sciences sociales appliquées à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Voir Christian Desmeules, « Humaniste cherche polémique », Le Devoir, 1er octobre 2024.
  2. Le régime de plantation du Sud reposait aussi sur cette contradiction (qui met à mal une philosophie matérialiste de l’histoire) d’une classe laborieuse qui se retourne contre elle-même au nom d’une supposée supériorité « raciale » qui a pour effet de sublimer les rapports d’exploitation entre propriétaires terriens et non-propriétaires blancs : « Même exploité et incapable de posséder la terre, […] le “pauvre Blanc” reçoit pour “salaire” non monétaire la jouissance de sa valeur raciale, synonyme de préséance et d’une reconnaissance sociale inestimable » (p. 417).
  3. « Il s’organise pour ce faire en un système autonome fondé sur la propriété privée et le marché » (p. 12).

La réduction des lieux publics en temps de crise à Port-au-Prince

28 décembre 2025, par Rédaction

 

Vers la constitution de lieux publics en temps de crise sécuritaire[1]

Dans l’imaginaire populaire haïtien, la rue et les lieux publics sont perçus comme étant le salon du peuple[2]. L’investissement des lieux constitue une des modalités de la création d’espaces publics bien ancrée dans l’histoire urbaine d’Haïti. Dans une étude sur l’appropriation des lieux publics à Port-au-Prince, Thérasmé[3] a dressé le portrait des citoyennes et des citoyens qui occupent les lieux de manière informelle. Il a également voulu schématiser ce processus d’appropriation tout en essayant de comprendre le rôle du profil de l’individu et des ressources dont il dispose dans la détermination de sa position spatiale. En effet, le travail de Thérasmé rejoint une vaste littérature sur l’appropriation de l’espace public. C’est le cas par exemple de Fleury qui soutient que « l’espace public se définit par la présence physique de citadins et citadines[4] ».

Par ailleurs, l’organisation d’activités culturelles participe au renouvellement de la perception et des usages de la ville[5]. Organiser un concert constitue normalement une activité ordinaire dans une ville plus ou moins fonctionnelle. Dans le cas de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, les activités de loisirs sont de plus en plus rares au cours des dix dernières années. De surcroit, le contexte social explosif, marqué par la terreur des gangs, réduit considérablement les lieux publics où des artistes d’horizon divers pourraient performer. Le Champs de Mars qui constitue le lieu mythique des traditionnelles manifestations politiques et culturelles se transforme déjà en un non-lieu. Dépouillé de sa vitalité, il devient un espace répulsif pour les opérateurs culturels et les riverains.

Ce problème d’accès aux lieux publics ne se limite pas aux créatrices, créateurs et amateur·e·s d’art de la scène dans la mesure où les autorités politiques s’inscrivent dans la même démarche. Au lieu de mobiliser le pouvoir public pour assurer la sécurité des lieux, elles fuient, comme le commun des mortels, les principaux espaces publics. À plusieurs reprises, l’insécurité amène les officiels du gouvernement à annuler des activités en hommage aux héros au Champs de Mars[6]. Ils sont légion, les ministres et autres cadres supérieurs de la fonction publique qui abandonnent les locaux de leur ministère pour raison de sécurité. Sous l’effet de la violence, le festival annuel de Rara à Leogane est réduit à sa plus simple expression. Le carnaval, la plus grande manifestation culturelle du pays, a été reporté, voire annulé, à plusieurs reprises pour le même motif. Il en est de même du concert international de jazz organisé chaque année à Port-au-Prince.

Par ailleurs, la vie économique est presque complètement paralysée puisque la rue, lieu principal de circulation des marchandises, meurt à petit feu. Toutefois, le cycle d’accumulation ne semble pas s’interrompre pour certaines fractions de la bourgeoisie haïtienne[7]. Ce contraste accroit la crédibilité de l’hypothèse d’une économie souterraine criminelle florissante qui serait axée sur la vente d’organes, de drogue, d’armes et de minutions. L’état des recherches en sciences sociales ne permet pas encore d’approfondir cette piste de recherche.

Le phénomène de l’insécurité n’a rien de commun avec la rumeur du cheval blanc de Gary Victor qui ensorcelle la république[8]. Il est, en fait, un enjeu de société si on en croit les chiffres des organismes locaux et internationaux[9]. Sur une population de près 11 millions d’habitants à l’échelle du pays, le spectre de la mort violente a atteint environ 109 personnes par mois entre 2018 et 2022. Au cours des deux dernières années, la spirale de violence se déchaine pour atteindre plus de 500 à 600 homicides par mois. Le nombre de meurtres a augmenté de cinq à six fois en moins de 24 mois. Les victimes sont recensées dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et dans le département de l’Artibonite[10]. Le bilan des personnes blessées se chiffre également à plusieurs milliers. De surcroit, plus d’un million de résidentes et résidents ont dû fuir leur domicile. Les femmes et les hommes des classes populaires et de la petite bourgeoisie pauvre ont vécu et continuent à vivre cette violence innommable dans leur chair. Sous les décombres et dans les centres de leurs quartiers détruits, ils sont de ceux qui sont massivement tués. Parfois, ils sont brûlés vifs et leurs restes sont jetés en pâture aux chiens errants. C’est à ce prix que la ville cesse d’être un lieu de rencontre.

Ces données amènent plus d’un à penser que la peur semble triompher sur le communautaire. Grâce à la complicité des gouvernements successifs devant la prolifération des gangs, Port-au-Prince devient progressivement une ville morte[11]. Frappée dans son âme, elle cesse de plus en plus d’être un lieu de mémoire et de création[12]. La vie de quartier est réduite à sa plus simple expression. Les espaces culturels sont spoliés, comme en témoignent les saccages à répétition du Village de Nouailles, des bibliothèques, des universités, des écoles publiques et privées[13]. Les blessé·e·s sont poursuivis jusqu’à leur lit d’hôpital. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), plus de 60 % du système sanitaire a subi l’assaut des gangs[14].

Dans ce texte, il n’est pas question de faire la sociologie de la violence des gangs dans le pays. En effet, plusieurs auteurs et autrices ont avancé des hypothèses d’explication[15], mais il y a encore du chemin à faire pour rendre intelligible cette crise sociale. Pour l’instant, nous nous intéressons à l’éviction des espaces publics et aux tentatives de réappropriation des lieux par certains acteurs du milieu culturel et du mouvement social. Toutefois, nous utilisons des données sur la violence des gangs pour mettre en lumière non seulement son effet perturbateur mais également la résistance de la population urbaine de Port-au-Prince.

Lieux publics dans la « ville morte » de Port-au-Prince

S’il n’y a presque plus d’espace de création artistique dans la « ville morte[16] » de Port-au-Prince, cela ne sous-entend pas qu’il n’y a pas de tentatives pour tisser des liens, créer de nouveaux lieux de rencontre, ne serait-ce que l’espace d’un cillement. Quoique décalée dans le temps, la grande foire Livres en folie a été quand même organisée à l’été 2024. Le festival Artisanat en Fête s’est finalement tenu l’automne dernier même si très peu de monde a fait le déplacement pour y participer[17].

Par ailleurs, les commerçantes et commerçants du secteur informel ont bravé et continuent de braver au quotidien la terreur des gangs pour essayer de mener leurs activités économiques. En jouant la carte stratégique, ils se sont concentrés dans certains espaces spécifiques leur permettant une plus grande possibilité de repli en cas de danger imminent. Dans cette résistance, de nouveaux lieux sont créés. Les activités effervescentes du centre-ville de Port-au-Prince se trouvent à présent à Lalue, à Pétion-Ville, à Haut-Delmas.

Ce processus de constitution de nouveaux espaces ne se limite pas à l’initiative des acteurs de l’économie informelle et des grands opérateurs culturels. D’autres acteurs du mouvement social y participent également. Le 17 décembre 2024, le Kolektif kont Ranson de 1825 a organisé une série d’activités de réflexion sur la longue histoire de dépossession d’Haïti par les forces impérialistes[18]. À cette occasion, on a fait appel à plusieurs espaces. D’un côté, le public était invité à venir en personne dans le centre culturel Pye Poudre; d’un autre côté, des plateformes de communication virtuelle étaient utilisées pour des conférences-débats. Dans les deux cas, le public a été mobilisé pour participer aux échanges. Dans les discussions, les personnes intervenantes et participantes ont fait le lien entre plusieurs actes de dépossession, notamment l’indemnité (aussi appelée rançon) exorbitante imposée par le roi de France Charles X en 1825 pour reconnaitre l’indépendance d’Haïti, le vol de la réserve d’or entreposée à la Banque nationale de la République d’Haïti par les militaires étatsuniens le 17 décembre 1914, l’occupation étatsunienne d’Haïti entre 1915 et 1934 et les politiques d’ajustement structurel à l’ère du néolibéralisme triomphant. D’autres organisations progressistes ont, à certains moments, pris la rue pour revendiquer la fin des politiques de soumission aux puissances impérialistes, le rétablissement de la sécurité publique et la neutralisation des hordes de gangs criminels[19]. Face à la terreur des gangs, ces initiatives font partie d’un ensemble de tentatives pour créer de nouveaux espaces de rencontre dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.

À la différence de Paul, personnage principal de l’opéra Die tote Stadt  (La ville morte) de Erich Wolfgang Korngold qui ne parvient pas à sortir de l’enfermement à la suite d’une tragédie, Port-au-Prince se caractérise par un contraste : d’un côté, la terreur des gangs procède à l’effacement des espaces de rencontre; de l’autre, une résistance à la destruction des lieux publics se développe au quotidien. Cette résistance vient surtout d’en bas, elle est populaire. Elle se renforce alors que l’état de choc se poursuit. Au moment où nous écrivons cet article, les rapts, les massacres et les menaces s’abattent encore dans les coins et recoins de la ville[20]. Mais, Port-au-Prince semble refuser le statut de ville morte.

Kebert Bastien en concert dans la ville morte de Port-au-Prince

Le refus du silence, le refus de se taire exposé précédemment prend forme également dans le monde culturel. Cette pratique n’est pas seulement l’apanage des opérateurs culturels haïtiens. L’Institut français d’Haïti a programmé le 16 janvier 2025 un spectacle de l’artiste engagé Kebert Bastien (Keb). Comme l’indique l’affiche reproduite, le titre de l’événement est à la fois évocateur et symbolique : Spectacle 12 millions de vivants.

C:\Users\User\Downloads\IMG-20250123-WA0000.jpg

Crédit : Institut français d’Haïti

Ce chiffre renvoie à la totalité de la population de la République d’Haïti. Le terme « vivant » peut prendre une connotation qui va au-delà du contraste mort/vie. Désigner la population d’un pays comme « des vivants » met en lumière la précarité de l’existence. Il s’agit de la vie nue. Privés de presque tout, les habitantes et habitants d’Haïti seraient confinés à une simple logique de survie. Loin d’être abstrait, le drame social de Port-au-Prince témoigne de la pauvreté de la vie sociale. Vieux de deux décennies, les propos de l’écrivain franco-haïtien René Depestre peuvent s’appliquer au drame de la population haïtienne d’aujourd’hui lorsqu’il avançait en 2005 que « la mort dans l’esprit et dans le ventre, les Haïtiens et les Haïtiennes vivent au quotidien des expériences atroces d’une tragédie apparemment sans fin[21] ». En ce sens, les opérateurs culturels de l’Institut français ont fait preuve de réalisme en invitant le public au Spectacle 12 millions de vivants.

Au-delà du symbolisme du titre du spectacle, l’organisation de cet événement fait partie des tentatives pour inventer de nouveaux lieux de création artistique. Toutefois, il importe de reconnaitre que le jardin de l’Institut français ne constitue pas un espace d’expression libre. Étant un organe de diffusion des politiques culturelles de l’État français, il demeure un espace plus ou moins sous contrôle. Ou du moins, les différents invité·e·s y pratiquent le plus souvent l’autocensure par rapport à toute idée remettant en cause les intérêts de l’État français en Haïti. Cette règle non écrite est généralement suivie par beaucoup d’intellectuel·le·s haïtiens[22].

En rompant avec cette prudence, le spectacle du jeudi 16 janvier 2025 a été historique. Accompagné de plusieurs musiciens, Kebert Bastien a entrainé le public dans la spirale de son univers esthétique. Comme il l’a réussi dans ses cinq albums, sa performance était marquée par le mariage d’une variété de rythmes issus des cultures populaires haïtiennes[23]. Sous les applaudissements du public, la rencontre de sa voix et de sa guitare donne une nouvelle vitalité aux rythmes congo, banda, yanvalou, etc. Toutefois, la séquence la plus marquante de la soirée a été le morceau exécuté sous les rythmes rara, raboday et jazz. Rappelons que le raboday et le rara renvoient à la marche militaire. Dans l’histoire, « le Rabòday a constitué, dans le contexte de la guerre de l’Indépendance d’Haïti, une parodie de la musique militaire de l’armée coloniale française. Il se caractérise, entre autres, par des jeux de tête et des mouvements latéraux traduisant la vigilance du guerrier sur les scènes de combats[24] ».

L’invitation à la lutte ne se circonscrit pas au choix des mélanges de tonalité et des rythmes musicaux. En écho à la mélodie, le texte de la chanson évoquait un enjeu de combat. Il portait sur la demande de restitution de la rançon de 1825 à l’État français[25]. Sous les applaudissements d’un public chauffé à blanc, Keb a mis en chanson l’une des principales revendications des classes populaires haïtiennes contre l’impérialisme occidental. En le faisant dans le jardin de l’Institut français, le geste a cessé d’être une simple performance artistique de grande portée pour devenir un acte historique dans la mesure où l’artiste s’est démarqué de la traditionnelle pratique d’autocensure de nombreux politiciens, politiciennes et intellectuel·le·s haïtiens.

Dans les annales des activités du jardin de l’Institut français, le poète René Depestre a été de ceux qui ont le mieux illustré la parole sur mesure lorsqu’il a insisté en 2005 en ces termes :

J’ai cherché un jour avec Régis Debray qui est un grand normalien; les Français sont très forts quand il faut inventer les concepts, surtout un normalien. Je lui ai dit, trouve un concept qui ménagerait la sensibilité légitime des Haïtiens en matière de souveraineté nationale et le sentiment patriotique haïtien. Qu’il ne soit pas tutelle surtout ! On ne peut pas parler de tutelle aux Haïtiens. On peut prendre accompagnement, ou intergouvernance, c’est un nouveau mot qui entre dans l’opinion actuellement. Pourquoi pas intergouvernance ou cosouveraineté pour que les Haïtiens avalent la pilule de la coopération parce qu’autrement, seul, on n’en sortirait pas[26].

À l’occasion, l’ancienne figure de la gauche haïtienne ne portait plus les idées révolutionnaires contre l’ordre des bourgeois locaux et internationaux. Au contraire, il voulait exceller dans la tâche de trouver la bonne stratégie pour la réussite de la mise sous tutelle de son pays d’origine[27]. À l’opposé de ces discours sur mesure, Kebert Bastien est sorti de la logique de la langue de bois au profit de la parole orthogonale. Ce faisant, il a choisi de donner une voix au mouvement du Kolektif kont ranson de 1825 dans le territoire même du bourreau.

La rançon de 1825 : le sens du discours de certains acteurs

La clarté des propos de Keb a un autre intérêt. Elle permet d’établir une différence d’avec les nombreux acteurs qui interviennent sur la question de la demande de restitution de la rançon de 1825. Certains représentants de l’État l’évoquent du bout des lèvres alors que, dans le choix de politiques publiques, la soumission aux directives des puissances impérialistes, dont la France, demeure une ligne directrice. En guise d’illustration : le président Jean Bertand Aristide a, d’une part, fait preuve de courage en soulevant la question de la restitution de la rançon de 1825 au début des années 2000, mais, d’autre part, il a engagé une compagnie privée étatsunienne pour assurer sa sécurité personnelle. De plus, son administration s’est embourbée dans l’application des programmes d’ajustement structurel dictés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, comme en témoigne la loi de 2002 sur l’implantation de zones franches dans toutes les régions du pays. Cette ambivalence est encore d’actualité dans le positionnement du gouvernement de transition. Les conseillers-présidents Edgar Leblanc Fils et Leslie Voltaire ont respectivement demandé à la France de rembourser les fonds de la rançon de 1825 en même temps qu’ils se démarquent de toute démarche de construction d’un État souverain. Leur gouvernance repose essentiellement sur une demande d’assistance sur les plans financier, militaire, sécuritaire, humanitaire alors que les fonds publics sont souvent utilisés au profit d’intérêts particuliers[28].

C’est le cas également de certains acteurs de la société civile qui inscrivent la demande de restitution de la rançon de 1825 sous le signe de l’empathie. En ce sens, le géographe Jean Marie Théodat, membre de la commission de restitution de l’Université d’État d’Haïti a écrit dans les colonnes du journal Libération le 6 janvier 2025 :

En réponse aux insultes, c’est donc une invitation à l’empathie et à une réflexion d’ensemble sur les responsabilités françaises vis-à-vis de l’ancien empire que lancent les Haïtiens et les Mahorais unis dans la détresse et confondus dans le mépris du jeune monarque[29].

Cette position consiste à dépolitiser les enjeux néocoloniaux au profit d’une démarche compassionnelle. En effet, il importe de laisser les classes populaires en dehors du débat sur la restitution. Les tenants de cette approche ne souhaitent pas une appropriation de ce débat par les mouvements sociaux. Au contraire, ils se proposent désormais d’innover dans les rapports interétatiques en faisant abstraction de la dimension conflictuelle. Ces intervenants proposent ainsi la recherche de compassion dans les rapports entre Haïti et la France comme stratégie de résolution de problèmes géopolitiques.

Conclusion

Depuis une décennie, la terreur des gangs affecte considérablement la vie urbaine dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Elle y réduit les espaces de rencontre. La métaphore de la ville morte ne constitue plus un qualificatif de trop pour Port-au-Prince. Les résultats préliminaires de notre enquête ont mis en lumière certaines tentatives de création de nouveaux espaces publics qui s’inscrivent dans une logique de résistance à la mise à mort des lieux publics. Par ailleurs, si plusieurs secteurs de la société participent à ce processus de constitution de nouveaux lieux publics, l’initiative des mouvements sociaux ne se limite pas seulement à une simple résistance à la terreur des hordes de gangs criminels. Elle semble répondre à la mise en œuvre de nouvelles dynamiques de luttes sociales et politiques. Comme en témoignent les initiatives du Kolektif kont ranson 1825, les mouvements sociaux ne veulent pas se laisser abattre par la peur. Au contraire, ils participent à la constitution de nouveaux espaces de rencontre tout en soulevant les principales revendications des classes populaires haïtiennes. En ce sens, l’évocation dans l’espace public de la demande à la France de restituer la rançon de 1825 constitue une avancée intéressante. Loin d’être un simple ajout aux nombreuses revendications, elle témoigne d’une prise de conscience des classes populaires de la longue histoire d’expropriation et de dépossession dans le pays.

Par Renel Exentus, détenteur d’un doctorat en études urbaines de l’Institut national de recherche scientifique


  1. Une version de ce texte a été publiée sous le titre Esquisse d’une réflexion sur la réduction des lieux publics en temps de crise à Port-au-Prince. L’enjeu de la rançon 1825 et les mouvements sociaux en Haïti, Delmas, Haïti, AlterPresse, 5 mars 2025.
  2. En créole, « lari a se salon pèp la ».
  3. Kelogue Thérasmé, Dynamiques et appropriation informelle des espaces publics dans les villes du sud : le cas du centre-ville de Port-au-Prince, thèse de doctorat en études urbaines, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2011.
  4. Antoine Fleury, Les espaces publics dans les politiques métropolitaines. Réflexions au croisement de trois expériences : de Paris aux quartiers centraux de Berlin et Istanbul, thèse de doctorat en géographie, Paris, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2007.
  5. Léna Aparis Jutard, « La création dans l’espace public, laboratoire artistique de pratiques altermétropolitaines », Bulletin de l’association de géographes français, vol. 101, n° 1, 2024.
  6. Plusieurs études ont documenté la complicité des autorités politiques et des fractions de la bourgeoisie dans la prolifération des gangs. Voir notamment Jean-Baptiste Emerson, Violence et rapport social dans le milieu urbain haïtien : les cas de cité Soleil et de Martissant, 2004-2012, thèse de doctorat en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2017 ; Renel Exentus, « Pour comprendre la crise sociopolitique haïtienne », Nouveaux Cahiers du socialisme, n  28, automne 2022.
  7. À plusieurs reprises, les autorités admettent l’existence d’une économie criminelle puissante dans le pays. C’est le cas par exemple du président-conseiller Leslie Voltaire : Le président CPT Leslie Voltaire revient sur les enjeux de la visite du président colombien à Jacmel, 21 janvier2025. C’est le cas également de plusieurs rapports périodiques du Groupe d’experts sur Haïti présentés en application de la résolution 2700 (2023) de l’ONU, <https://docs.un.org/fr/S/2024/253>.
  8. Le récit traite de l’histoire d’un chien blanc qui a mis en branle toute la république. Étant associé au diable, l’animal a amené aussi bien des gens ordinaires que les autorités au plus haut niveau de l’État à fuir. Voir le roman de Gary Victor, Nuit Albinos, Montréal, Mémoire d’encrier, 2016.
  9. Voir les rapports des organismes locaux et internationaux suivants : Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Assassinats, viols, pillages et incendies à carrefour et gressier sous le regard indifférent des nouvelles autorités étatiques, Haïti, et Couverture des réunions et communiqués de presse des Nations unies.
  10. Soulignons que Port-au-Prince et l’Artibonite constituent deux entités territoriales distinctes. Port-au-Prince est la capitale du pays. L’aire métropolitaine de Port-au-Prince compte plus 1,2 million d’habitants en 2022 et s’étend sur 152,02 km2. Avec une superficie de 4 887 km2, l’Artibonite est un département de 1 571 020 habitants. Voir les données de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI): <https://ihsi.gouv.ht/>.
  11. Plusieurs chercheurs ont documenté la complicité de plusieurs acteurs dans le développement des gangs. Voir notamment les travaux d’Emerson Jean-Baptiste, Violence et rapport social dans le milieu urbain haïtien, Londres, Éditions Universitaires européennes, 2018 et Exentus, 2022, op. cit
  12. Pour plus de précision sur les dynamiques de création et de patrimonialisation dans les quartiers de Port-au-Prince, voir Bien-Aimé Kesler, Dynamiques de la patrimonialisation du paysage urbain historique de la ville de Port-au-Prince, thèse de doctorat en ethnologie et patrimoine, Québec, Université Laval, 2023 ; voir également l’entrevue de Olsen Jean Julien, dans AlterPresse le 5 juin 2024 et celle d’Érol Josué sur YouTube, le 26 février 2025: <https://www.youtube.com/watch?v=cpsAk_nU6NY>.
  13. Voir : <https://www.haitilibre.com/en/news-37935-haiti-flashthe-village-of-noailles-victim-of-the-gang-war-at-least-15-dead.html> ; <https://ayibopost.com/photos-des-facultes-du-bas-de-la-ville-de-p-au-p-ravagees-par-les-attaques-des-gangs/> ; <https://www.ledevoir.com/monde/834502/gangs-prennent-systeme-sante-haiti>.
  14. UNICEF, « Haïti : le système de santé s’effondre face à la violence », 22 mai 2022.
  15. Renel Exentus, 2022, op. cit. ; Georges Eddy Lucien et Walner Osna, « Gangstérisation d’Haïti. Du contrôle au démantèlement des mouvements populaires », Le Nouvelliste, 18 août 2023 ; James Darbouze, « Capitalisme du désastre. La formule de dieu et de notre avenir », AlterPresse, 4 juin 2022 ; Neptune Prince, Comprendre les gangs en Haïti. Quartiers-sécurité-médias, Port-au-Prince, Pro Éditions, 2023 et Montréal, CIDIHCA, 2024.
  16. L’expression « ville morte » réfère au titre français de l’opéra « Die tote Stadt » d’Erich Wolfgang Korngold sur un livret du compositeur Paul Schott et de son père en 1892, d’après le roman Bruges-la-morte de Georges Rodenbach.
  17. Pour avoir une idée sur les activités culturelles, consulter :<https://lenouvelliste.com/article/251982/artisanat-en-fete-une-vitrine-pour-la-creation-la-passion-et-la-tradition-haitienne> ; <https://lenouvelliste.com/article/252031/lartisanat-resiste-aux-balles> ; <https://lenouvelliste.com/article/248408/livres-en-folie-fixee-au-15-aout-2024> ; <https://www.alterpresse.org/spip.php?article30797>.
  18. D’autres organisations ont aussi tenu, ce 17 décembre 2024, des activités de réflexion sur la rançon coloniale de 1825 et sur le vol de la réserve d’or de 1914. C’est le cas par exemple du Cercle Makandal.
  19. Voir : « Haïti-crise : de nouvelles manifestations à Port-au-Prince et en province pour réclamer le départ d’Ariel Henry», AlterPresse, 31 janvier 2024 ; Associated Press, « Haïti : des milliers de manifestants réclament une protection contre les gangs », Radio-Canada, 8 août 2023 ; Roberson Alphonse, « Salaire minimum : nouvelle manifestation des ouvriers de la sous-traitance », Le Nouvelliste, 15 février 2022.
  20. Comme les quartiers de Pernier et Nazon, Kenskoff est en train de tomber sous la tutelle des gangs criminels. Les bilans provisoires les plus conservateurs font état d’environ une centaine de morts et plusieurs personnes ont fui leur milieu de vie. Voir : « Haïti-criminalité : environ 3000 personnes de nouveau déplacées à Kenskoff et au centre-ville de Port-au-Prince, selon l’Oim », AlterPresse, 4 février 2025 ; Jean-Daniel Sénat, « Au moins 150 morts à Kenskoff, selon la FJKL », Le Nouvelliste, 5 février 2025.
  21. Conférence de René Depestre à l’Institut français d’Haïti en 2005.
  22. Ibid.
  23. Claudy Bélizaire, « Kebert Bastien contre l’occupation américaine », Le Nouvelliste, 4 janvier 2016.
  24. Voir Renel Exentus, « Causerie-Spectacle sur l’Art du Tambour haïtien et hommage au percussionniste Georges Rodriguez », Madinin’Art, 24 octobre 2024.
  25. Le refrain de la chanson en créole est : « Vin peye, vin peye Lafrans ».
  26. Voir Claude Bernard Sérant, « Institut français d’Haïti/conférence. La France joue la carte René Dépestre », Le Nouvelliste, 23 février 2005.
  27. Les propos du converti s’inscrit dans le prolongement de la fameuse « initiative d’Ottawa sur Haïti » de 2003. Voir : Michel Vastel, « Haïti mise en tutelle par l’ONU ? », L’actualité, 15 mars 2003.
  28. Salaire des conseillers-présidents, main basse sur les fonds de l’intelligence, tentative de braquage de la Banque Nationale de Crédit (BNC). Voir : Unité de lutte contre la corruption, Rapport d’enquête sur les allégations de sollicitations de cent millions de gourdes par trois membres du Conseil Présidentiel de Transition, Haïti, 2024.
  29. Jean-Marie Théodat, « Haïti : la dette, le monarque et les “cons” », Libération, 6 janvier 2025.

 

Des techniques légères pour reprendre le contrôle de la production

24 décembre 2025, par Rédaction

Il est difficile d’imaginer collectivement de quoi aurait l’air une société non capitaliste. D’abord parce que le capitalisme nous impose des ornières qui limitent notre capacité à imaginer les avenirs possibles, mais aussi parce qu’au sein même de la gauche, différentes visions – souvent implicites – de l’utopie se confrontent. La question de la place de la technique me parait être un bon point de départ pour penser l’avenir socialiste, dans la mesure où il s’agit d’une question qui touche à plusieurs sphères de la vie : temps de travail, « contenu » du travail, organisation politique, rapport à l’environnement, etc. Historiquement, la plupart des penseuses et penseurs socialistes qui se sont penchés sur la question ont adopté la position suivante : la machine, dans le monde actuel, contribue à asservir et à aliéner les êtres humains parce qu’elle est contrôlée par les capitalistes. Mais une fois ce système d’oppression renversé, elle pourra être mise au service de l’émancipation humaine[1].

Le communisme de luxe entièrement automatisé (Fully Automated Luxury Communism) envisagé par un groupe de militantes et militants britanniques est une incarnation récente et attrayante de cette approche[2]. Cette avenue mérite d’être explorée sérieusement, à tout le moins pour en examiner le potentiel et les risques. Je prendrai toutefois la direction inverse, en mettant de l’avant une proposition qui s’inscrit dans une perspective de décroissance. À mesure que les objets techniques qui nous entourent se complexifient, ils exigent souvent des infrastructures de plus en plus lourdes, des réseaux de production de plus en plus vastes et dispersés à travers le monde, ainsi qu’une division du travail de plus en plus poussée. Par conséquent, il devient extrêmement difficile d’envisager un véritable contrôle démocratique de l’économie. Pour remettre la production entre les mains des individus et des communautés, je propose donc de tendre vers une forme d’autosuffisance qui s’appuie sur le développement de techniques légères.

Le crayon de Milton Friedman

Dans un extrait vidéo disponible sur YouTube[3], on voit l’économiste Milton Friedman s’adresser à son public, l’air enthousiaste. Tenant un crayon à mine dans ses mains, il fait une déclaration provocatrice : « Personne sur cette planète ne sait comment fabriquer ce crayon ». En fait, Friedman s’inspire de l’économiste libertarien Leonard Read, dont le texte I, Pencil (1958) se veut une illustration de la puissance de la main invisible du marché. Dans ce court texte[4], le crayon prend la parole pour expliquer la complexité de son processus de fabrication. Il est fait de bois, de graphite, d’un peu de métal et d’une gomme à effacer, mais le bois vient des forêts de l’Oregon, le graphite est extrait des mines du Sri Lanka, tandis que la gomme est fabriquée à partir d’huile de colza provenant de champs indonésiens. À chaque étape de ce processus qui s’étale déjà à l’échelle du monde, des outils ont été employés et des individus ont contribué avec une part de leur force de travail. Les outils ont eux-mêmes dû être fabriqués quelque part, tandis que les travailleuses et travailleurs ont dû être logés et nourris. De plus, chacune des matières premières utilisées a dû être transportée sur de vastes distances, ce qui a nécessité l’usage de camions, de bateaux, d’un réseau de routes et d’installations portuaires. Rapidement, on comprend que la chaine de production prend une ampleur colossale, et que des milliers, voire des millions de personnes ont été mobilisées pour fabriquer ce « simple » crayon, chacune y consacrant une fraction de son temps de travail.

Ce qui fascine Friedman et Read, tous deux farouchement opposés aux mesures de planification économique souhaitées par les marxistes et par les keynésiens, c’est que tout cela s’est produit sans coordination centrale :

Il y a quelque chose d’encore plus étonnant : c’est l’absence d’un esprit supérieur, de quelqu’un qui dicte ou dirige énergiquement les innombrables actions qui conduisent à mon existence. On ne peut pas trouver trace d’une telle personne. À la place, nous trouvons le travail de la Main invisible. C’est le mystère auquel je me référais plus tôt[5].

Évidemment, cette affirmation est discutable. De nombreux aspects du processus reposent sur la planification étatique : construction du réseau routier, formation de la main-d’œuvre, recherche scientifique, etc. De plus, à toutes les étapes du processus, des cadres et des conseils d’administration d’entreprises ont orienté et coordonné le déploiement des ressources nécessaires, en s’appuyant notamment sur une certaine vision englobante de l’économie, provenant d’études de marché ou de prédictions économiques diffusées par les médias. On sait aussi qu’il a pu y avoir collusion entre l’État et les entreprises concernées pour réprimer dans la violence tout mouvement qui freinerait la bonne marche des affaires. Bref, il serait absurde de considérer ce processus comme la somme des actions individuelles, sans tenir compte de toutes les formes de direction et de concertation existantes.

Néanmoins, il est vrai qu’aucune organisation surplombante n’a dirigé l’ensemble du processus. Il est aussi avéré que seule une fraction des personnes impliquées a pu prendre part aux décisions concernant les différentes étapes de la production, d’où l’illusion d’un ordre spontané, « naturel ». Selon Friedman, le plus beau dans tout cela est que cet « ordre spontané » fonctionne alors même que chaque personne impliquée ignore presque tout des autres personnes impliquées et du processus lui-même. Or, ce que Friedman considère comme une vertu m’apparait extrêmement problématique. L’ignorance mutuelle des acteurs et actrices du réseau de production (et de consommation) contribue à perpétuer des situations affligeantes du point de vue social et environnemental. À titre d’exemple, beaucoup de consommatrices et consommateurs des pays occidentaux sont inconscients de la pollution et des conditions de travail exécrables associées à l’industrie électronique.

L’exemple du crayon à mine est intéressant parce qu’il s’agit d’un objet familier et relativement simple. L’affirmation selon laquelle personne au monde ne possède toutes les connaissances et les ressources requises pour en fabriquer un devient alors particulièrement frappante. Mais cette affirmation est d’autant plus vraie pour le nombre incalculable d’objets encore plus complexes qui nous entourent. La trajectoire technologique et socioéconomique empruntée par le monde au cours des dernières décennies a mené à l’approfondissement du modèle décrit par Friedman. De manière générale, le processus de production des objets qui peuplent nos vies est de plus en plus mondialisé et exige une division du travail de plus en plus poussée. Chaque travailleur et chaque travailleuse apparait alors comme un fil d’une vaste toile que personne ne peut saisir dans sa totalité[6].

La conséquence d’une telle division du travail à l’échelle de la planète est sans doute d’accroitre la productivité globale, mais aussi de placer chaque personne dans une situation de dépendance face à des réseaux de production et de distribution sur lesquels il devient pratiquement impossible d’exercer un véritable contrôle démocratique. En effet, comment envisager des mécanismes de participation et de prise de décision qui incluent un nombre considérable de personnes séparées par de vastes distances et par des barrières culturelles et linguistiques ?

C’est toutefois lorsque l’un des réseaux dont nous dépendons s’effondre que l’on prend le plus conscience de notre dépendance à son égard. Ainsi, durant la crise du verglas de 1998, en l’absence de sources d’énergie autonomes, des dizaines de milliers de familles québécoises ont dû assister, impuissantes, au chamboulement de leur mode de vie pendant plusieurs semaines à la suite de l’effondrement du réseau électrique[7]. Notre inscription dans des réseaux de production et de distribution nationaux, continentaux et planétaires peut aussi donner un pouvoir disproportionné aux individus et aux groupes qui contrôlent les maillons clés de ces réseaux. Pensons par exemple aux moments dans l’histoire où les pays producteurs de pétrole ou de gaz naturel ont restreint l’accès à ces deux ressources cruciales à des fins géopolitiques : le choc pétrolier de 1973 ou, plus récemment, en 2014, la coupure par la Russie de l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine.

À une échelle plus locale, une coopérative de production qui se veut non capitaliste, mais qui dépend d’entreprises capitalistes pour l’accès à telle ou telle ressource risque d’être constamment forcée de se compromettre afin de maintenir cet accès. Pour réaliser et rendre durable l’idéal socialiste d’un contrôle démocratique de l’économie, il importe donc de maitriser l’ensemble des réseaux de production et de distribution, un objectif qui semble d’autant plus difficile que ces réseaux sont étendus et dispersés. Une autre voie possible consisterait à miser sur la création de réseaux courts, c’est-à-dire de circuits de proximité qui permettraient une production autosuffisante et qui garantiraient l’autonomie et l’indépendance des personnes concernées[8].

Entre l’ermite et le marché global, la « communauté vécue »

Lorsque l’on parle d’autosuffisance, l’image qui nous vient à l’esprit est souvent celle d’une microcommunauté formée de tout au plus quelques dizaines de personnes. L’indépendance économique doit pourtant être envisagée comme un continuum. À une extrémité, on trouve la figure de l’ermite ou de la survivaliste, qui cherche à combler seul·e l’ensemble de ses besoins. À l’autre extrémité, on peut concevoir une économie entièrement mondialisée, dans laquelle aucun besoin n’est comblé uniquement à partir de ressources locales. La « communauté vécue » représente une position intermédiaire possible.

Le politologue Benedict Anderson a inventé le concept de « communauté imaginée » pour décrire les nations, des sociétés au sein desquelles il est impossible, pour des raisons pratiques, que tous les membres se connaissent entre eux et aient des interactions en personne. À l’inverse, une « communauté vécue » en serait une où chaque personne serait à tout au plus deux degrés de séparation de toutes les autres, c’est-à-dire que chaque personne pourrait rencontrer n’importe quelle autre par l’intermédiaire d’une seule connaissance commune[9]. Partant de cette échelle, je propose le projet d’utopie suivant :

Que chaque communauté vécue détienne les moyens (ressources, compétences, connaissances) de produire ce qu’elle juge essentiel au maintien de son mode de vie et à sa reproduction dans le temps.

Il est impossible de définir a priori ce qu’une communauté jugerait essentiel à son mode de vie, mais il est certain que cela inclurait au minimum l’ensemble des tâches liées au fait de se nourrir, de se loger, de se vêtir et d’accomplir le travail de care. Une telle communauté, dont la taille correspondrait grosso modo à celle d’une petite ville, aurait l’avantage d’être suffisamment petite pour que des principes de démocratie directe puissent y être réalistement appliqués. Elle serait en même temps assez grande pour soutenir une certaine spécialisation du travail, ce qui contribuerait à la productivité générale. En supposant un système d’éducation qui enseignerait à chacune et chacun les rudiments des tâches essentielles, il serait possible, pour chaque individu, de parfaire ses connaissances en rencontrant personnellement les meilleurs artisans et artisanes de chaque tâche. Toute personne préserverait donc potentiellement la capacité de faire sécession de la communauté en apprenant auprès des autres ce qu’il lui faut pour assurer sa propre survie.

Techniques lourdes, techniques légères

Si l’on reprend l’exemple du crayon cité plus haut, et qu’on accepte que sa fabrication exige la mobilisation de millions de personnes comme Friedman et Read le suggèrent, comment peut-on penser qu’une communauté d’au plus quelques dizaines de milliers de personnes pourrait produire ce qu’il lui faut pour que tous ses membres mènent une vie décente ? Pour répondre à cette question, il faut s’attarder à une idée simple que Friedman et Read ne prennent pas en considération : le même objectif – fabriquer un outil servant à écrire – aurait pu être atteint par d’autres moyens.

Le capitalisme industriel s’est développé en misant sur la production de masse et sur l’élargissement constant des marchés. S’appuyant entre autres sur les structures coloniales, il a pris son essor en profitant d’une main-d’œuvre sous-payée et d’un accès facilité aux matières premières tirées des pays du « tiers-monde ». Le développement technique des deux derniers siècles a donc été en phase avec ces conditions socioéconomiques. D’une part, la division internationale du travail a favorisé l’émergence d’immenses plantations en monoculture, qui nécessitent des variétés de plantes adaptées, de la machinerie lourde et des apports constants d’engrais chimiques, d’herbicides et de pesticides[10]. D’autre part, elle a donné lieu à la construction d’usines de grande taille, souvent polluantes et aliénantes, qui utilisent des machines spécialisées pour produire en série des biens dont la durée de vie est limitée et dont la réparation est difficile.

L’expansion du capitalisme industriel a donc reposé sur le développement de techniques lourdes. À l’inverse, il serait possible d’utiliser le savoir existant et d’orienter la recherche vers le développement de techniques légères[11]. Il s’agirait de techniques qui amélioreraient le quotidien ou qui permettraient d’accroitre la productivité du travail, mais qui auraient une empreinte écologique réduite et qui préserveraient l’autonomie des individus et des communautés.

La différence entre l’automobile et le vélo constitue sans doute la meilleure illustration du contraste entre technique lourde et technique légère. La voiture exige un réseau étendu de routes larges capables de supporter un poids de plus d’une tonne et des vitesses élevées. Elle exige aussi une source d’énergie externe capable de faire fonctionner un moteur à explosion. Le vélo, nettement plus léger, n’a besoin que de l’énergie musculaire. De plus, on peut facilement apprendre à le réparer par soi-même et il peut être adapté pour faire face à différentes contraintes comme le vélo à trois roues pour plus d’équilibre ou le vélo à mains pour ceux et celles souffrant d’un handicap. Des exemples de techniques légères existent donc déjà. Quelques pistes peuvent être envisagées pour tendre vers un monde où elles prédomineraient, dont :

  • Prendre en compte systématiquement l’ensemble du cycle de vie d’un objet pour connaitre à la fois son empreinte écologique et ses effets sur la capacité d’agir des individus et des communautés.
  • Appliquer à tous les niveaux les principes de l’économie circulaire, selon laquelle les déchets issus d’un processus de fabrication servent de matières premières pour la conception d’un autre produit. Par exemple, une champignonnière peut produire de la nourriture à partir des drèches d’une microbrasserie locale et du marc de café des torréfacteurs du quartier. Le substrat obtenu peut ensuite servir à enrichir la terre d’un potager.

L’idéal de communautés largement autosuffisantes peut paraitre irréaliste, dans la mesure où il est en contradiction directe avec le modèle économique actuel. Pourtant, tout au long de l’histoire, une partie importante de l’humanité a vécu dans des communautés autarciques. Est-ce à dire que l’idéal proposé ici correspond en quelque sorte à un « retour au Moyen-Âge » ou au « communisme primitif » ? Non, dans la mesure où l’on peut profiter de l’esprit de découverte et d’innovation qui a toujours animé l’être humain et qui lui a permis de faire des bonds technologiques spectaculaires au cours des derniers siècles. Il s’agit cependant de canaliser cet esprit vers le développement de techniques légères, conviviales et adaptées à une échelle humaine.

Par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS


  1. Voir le livre de François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, particulièrement les pages 110-120, pour une analyse des positions des socialistes à l’égard des machines et de la technique.
  2. Pour une présentation succincte de cette vision, voir le texte de Brian Merchant, « Fully Automated Luxury Communism », sur le site du journal The Guardian. Pour une critique équilibrée, voir : « Fully Automated Luxury Communism : A Utopian Critique ».
  3. Milton Friedman, Lesson of the Pencil, YouTube, 2009.
  4. Pour la version originale du texte, voir Wikisource : <https://en.wikisource.org/wiki/I,_Pencil#cite_ref-1>. Pour une traduction française, voir le site de l’Institut Coppet, Le marché expliqué par la métaphore du crayon par Damien Theillier, 2012.
  5. Traduction de : « There is a fact still more astounding : The absence of a master mind, of anyone dictating or forcibly directing these countless actions which bring me [the pencil] into being. No trace of such a person can be found. Instead, we find the Invisible Hand at work ». Leonard Read, « I, pencil », The Freeman, décembre 1958.
  6. Même si, bien sûr, certains et certaines ont la possibilité de tirer davantage de ficelles.
  7. La fréquence et l’intensité de ce type d’évènement extrême risquent d’augmenter en raison des changements climatiques. Il s’agit donc d’un facteur à prendre en considération dans notre réflexion sur la société postcapitaliste.
  8. Ces deux voies – (1) remettre entre les mains des travailleurs et travailleuses les vastes réseaux de production et de distribution qui sont en ce moment entre les mains des capitalistes et (2) créer des communautés autosuffisantes – correspondent à deux « horizons utopiques » différents, mais dans le monde actuel, il est envisageable de combiner les deux « stratégies ».
  9. Si l’on conçoit qu’une personne peut raisonnablement en connaitre 200 autres (la taille d’un petit réseau d’amis Facebook) et que chacune de ces personnes peut aussi en connaitre 200, la taille maximale d’une telle communauté serait d’environ 40 000 personnes. La communauté serait vraisemblablement plus petite en raison des contacts communs.
  10. Ce type d’agriculture a généralement un rendement énorme, mais ses coûts sont faramineux : « La synthèse de tous ces herbicides, pesticides et engrais artificiels s’effectue en faisant usage de combustibles fossiles, qui alimentent également toute la machinerie agricole. En un sens, l’agriculture moderne peut donc se voir comme un processus de transformation du pétrole en nourriture […]. Elle consomme environ dix calories d’énergie fossile pour chaque calorie de nourriture effectivement mangée » : Lewis Dartnell, À ouvrir en cas d’apocalypse : petite encyclopédie du savoir minimal pour reconstruire le monde, Paris, Lattès, 2015, p. 97.
  11. Pour désigner un ensemble d’idées semblables, d’autres auteurs ont parlé d’outils conviviaux (Yvan Illich, Tools for Conviviality, New York, Harper & Row, 1973), de techniques douces ou encore de basses technologies (Philippe Bihouix, L’âge des low tech, Paris, Seuil, 2013).

 

Démocratie ou barbarie ?

20 décembre 2025, par Rédaction

[1]Je ne remercie pas souvent Elon Musk, mais il a fait un travail remarquable

en montrant ce que nous soutenons depuis des années –

le fait que nous vivons dans une société oligarchique

où les milliardaires dominent non seulement notre politique

et les informations que nous consommons,

mais aussi notre gouvernement et notre économie.

Cela n’a jamais été aussi clair qu’aujourd’hui.

– Bernie Sanders[2]

Nous vivons dans un système politique qui se dit démocratique parce que ses dirigeantes et dirigeants aux divers paliers de gouvernement sont élus par la population. Mais un véritable système démocratique ne peut se limiter à la tenue d’élections ponctuelles, selon d’ailleurs un mode de représentativité fort discutable. Rappelons que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), au pouvoir presque absolu, dirige avec moins de 41 % du vote et compte 90 sièges, alors que les élu·e·s des autres partis qui cumulent près de 60 % du vote ont 35 sièges. Depuis 1940, au Québec, seuls quatre gouvernements provinciaux ont été élus avec plus de 50 % des suffrages, ceux de 1960, 1962, 1973 et 1985.

On ne compte plus les groupes de citoyennes et de citoyens qui se lèvent pour exiger des mesures visant à assurer la protection de l’eau, une meilleure qualité de l’air, un réel accès aux soins de santé, un système d’éducation démocratique et équitable, des solutions à l’itinérance, des transports en commun accessibles, un salaire minimum digne de ce nom…, ce dont un gouvernement réellement démocratique devrait s’occuper. Chacun de ces groupes se bute à un même mur : nos élu·e·s, ayant prétendu connaitre les besoins de la population, une fois au pouvoir, s’occuperont de leurs affaires. Toutes et tous ces valeureux citoyens engagés vont continuer encore longtemps à éponger le plancher, tant et aussi longtemps qu’on ne se décidera pas à fermer le robinet.

La démocratie représentative est un trompe-l’œil, elle n’a rien à voir avec le sens originel du mot démocratie (du grec dêmokratia : dêmos, peuple et kratos, pouvoir). C’est « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » comme le répétait Michel Chartrand. Il ne suffit pas de donner la parole aux citoyennes et aux citoyens, une fois tous les quatre ans ou dans les instances des différentes institutions politiques, syndicales, de santé, d’éducation, d’art, d’information, etc. Il faut développer la pratique de la démocratie à tous les niveaux du système social ; c’est un travail difficile, car cela ne va pas de soi.

Dans une authentique démocratie, les élu·e·s gouvernent de manière continue en fonction des valeurs, des aspirations et des besoins de la population qu’ils sont censés représenter. Or, ce n’est en rien le cas aux différents niveaux du système politique actuel ni dans les principales institutions de la société. Il importe donc de tout mettre en œuvre pour que s’y vive une réelle démocratie. Qu’en est-il de notre « démocratie » dans le domaine de l’écologie, de la politique, de l’information, de l’éducation ? C’est ce que nous verrons.

Un pas en avant, deux pas en arrière

Notre gouvernement ne répond pas aux exigences de la population en matière de lutte contre les bouleversements climatiques et de perte de la biodiversité. Les crises environnementales menacent indéniablement et de plus en plus sérieusement l’avenir de l’humanité[3]. D’une COP (Conférence des Parties regroupant 196 États) à l’autre, nos gouvernements dits « démocratiques » s’esquivent. Malgré le mur vers lequel ils nous mènent inexorablement, ils persistent à jouer le jeu de la démocratie représentative, prétendant que le gouvernement représente la population ! Au cours des dernières années, nombre de décisions prises par le gouvernement québécois vont à l’encontre des engagements de la COP de 2024, des avis d’experts, dont ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), des désirs et des besoins de la population exprimés par diverses organisations et coalitions écologiques[4].

Citons quelques-unes de ces décisions qui vont à l’encontre de ce qui est désiré par la population :

1) le projet de loi 81 à l’étude en février 2025 donnerait le droit d’autoriser des « travaux préalables » pour des projets avant même l’évaluation par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Avec ce projet de loi, le gouvernement caquiste compte modifier les huit lois sous la responsabilité du ministère de l’Environnement du Québec. L’objectif est notamment d’accélérer l’évaluation environnementale des projets et devrait entrainer « des économies » pour les entreprises[5]. Ce projet de loi prévoit la possibilité de « permettre que certains travaux préalables requis dans le cadre du projet soient entrepris ».

2) malgré l’engagement de la réduction de 37,5 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, le Québec a réduit ses GES de 9 % depuis l’année de référence de 1990 ;

3) les subventions de plusieurs milliards de dollars à Northvolt ;

4) l’inaction devant les dangers attestés de la fonderie Horne  à Rouyn-Noranda ;

5) la protection des aires protégées n’a pas atteint la cible promise de 17 % ;

6) l’inaction face au controversé déboisement du mont Owl’s Head dans les Cantons-de-l’Est ;

7) l’absence de soutien aux producteurs agricoles locaux pour l’élimination des pesticides ;

8) l’absence de sanctions contre la cimenterie McInnis de Port-Daniel en Gaspésie qui, selon les données officielles de 2022, est le plus gros pollueur industriel du Québec, avec des émissions de près de 1,4 million de tonnes de gaz à effet de serre ;

9) la relance des projets d’énergies fossiles GNL Québec et Énergie Est constituent-ils des-mirages[6]  ?

10) les projets de loi 81 et 93 permettant l’enfouissement de déchets dangereux à Blainville.

On pourrait allonger la liste encore et encore. Là, comme ailleurs, nos gouvernements protègent les intérêts financiers des entreprises de pollueurs et de destructeurs de notre écosystème.

La protection de l’environnement doit s’apprendre dès l’enfance, c’est une responsabilité collective où l’école a un rôle important à jouer. D’excellents outils existent pour cela, dont la Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté où se trouvent des pistes d’action structurantes[7]. Il n’est pas trop tard, mais il y a urgence.

La démocratie représentative : un oxymore

Nous serons bientôt en campagne électorale au Québec. Au lendemain de l’élection, chacun des partis, au pouvoir comme dans l’opposition, continuera à affirmer qu’il est l’unique dépositaire de la vérité et que l’autre, quoi qu’il dise ou fasse, sera toujours dans l’erreur. Même si, rationnellement, vous êtes d’accord avec la décision prise par le parti au pouvoir, en tant que membre de l’opposition, vous vous devez de la contester.

L’existence de partis politiques, générateurs de passions collectives, peut difficilement coexister avec la rationalité. Jadis, si vous étiez pour l’indépendance du Québec, vous deviez être membre du Parti québécois (PQ), être d’accord avec l’exploitation des gaz de schiste à l’ile d’Anticosti et avec la construction de la cimenterie McInnis, l’entreprise la plus polluante du Québec : des centaines de milliards de dollars de pertes pour les contribuables québécois ! Le mot partisanerie ne décrit-il pas bien la situation ?

Quelle sera l’équipe gagnante ? Celle dont la caisse électorale sera la mieux garnie, peu importe d’où proviendront les fonds. Ceux qui ont dépensé le plus lors de leur campagne électorale l’emportent. Et les fournisseurs à la caisse électorale s’attendent à une certaine forme de reconnaissance… L’emportera aussi qui maitrisera le mieux l’art de la communication et du marketing, cet art qui réussit à vous faire acheter ce dont vous n’avez pas besoin avec de l’argent que vous n’avez pas.

La démocratie représentative couronne non pas les plus aptes à défendre le bien commun, mais les plus habiles à prendre le pouvoir. Sinon, comment expliquer qu’au fil du temps nous basculons d’un parti à l’autre toujours convaincus que cette fois-ci sera la bonne, d’un parti encensé lors de son accession au pouvoir à conspué un mandat ou deux plus tard ?

Est-ce tout de même préférable à la dictature ? Selon Boris Cyrulnik :

De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus […] Un brouhaha de théories opposées aggrave alors la confusion dans l’esprit des gens désorientés. Tout le monde a une théorie pour s’en sortir, chacun s’oppose à l’autre […] Arrive alors un sauveur, un homme providentiel qui, lui, sait ce qu’il faut faire. C’est moi ou le chaos, dit ce candidat dictateur, et les gens, avides d’ordre et de paix, ne demandent qu’à le croire. Pour être élu, ce quidam doit disposer d’un ennemi, contre lequel il va dresser la foule de ses supporteurs. S’il n’a pas d’ennemi réel, il en trouvera dans les minorités de son pays ou dans les groupes étrangers à cause de leurs origines différentes, de leur langue pas comme la nôtre, de leurs croyances ou de leurs rituels forcément barbares, non civilisés[8].

Et si la démocratie représentative peut ainsi ouvrir la porte à des dictateurs (on peut déjà en compter dans plus d’une vingtaine de pays, dont l’Algérie, l’Argentine, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Burkina Faso, le Burundi, les États-Unis d’Amérique, l’Éthiopie, la Gambie, la Hongrie, l’Italie, Madagascar, la Mauritanie, le Mozambique, le Niger, la Russie, la Serbie, la Turquie), ne peut-elle pas tout aussi bien l’ouvrir à de simples opportunistes désireux de faire profiter les membres de leur caste des largesses de l’État en attendant, au lendemain de leur défaite, un retour d’ascenseur ?

Le rôle dit d’information des médias

La valeur d’une démocratie est indissociable de la qualité de l’information dont disposent les citoyennes et les citoyens pour prendre des décisions rationnelles. Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens à des médias de moins en moins nombreux, appartenant à des groupes privés dont les intérêts ne sont pas d’emblée ceux de l’ensemble des citoyens ? Comment peut-on croire que ces groupes privés n’en profiteront pas pour diffuser une information qui favorisera d’abord leurs intérêts et ne seront pas tentés de taire celle dont les citoyens auraient besoin ? Un État qui se prétend démocratique et laisse le secteur de l’information entre les mains du marché et du profit ne dévoile-t-il pas son vrai visage ?

Les journaux, les postes de télévision ou de radio n’ont jamais eu la réputation d’être des entreprises rentables. Le Devoir nous rapportait d’ailleurs que « depuis 2008, 40 journaux quotidiens, 400 journaux communautaires, 42 stations de radio et 11 stations de télévision ont disparu au Canada[9] ». Pourquoi investir dans ce secteur, sinon pour y défendre ses propres intérêts ? Peut-on sérieusement imaginer que des journalistes puissent produire des textes qui iraient à l’encontre des intérêts des propriétaires des journaux qui les emploient ou de leurs annonceurs ? Même là où les propriétaires prétendent n’exercer aucun contrôle sur l’information, leurs journalistes connaissent bien les modes d’attribution des promotions… « L’autocensure intentionnelle ou subconsciente existe chez presque tous les journalistes[10] » regrette Jean Ziegler.

S’il n’est pas rare qu’un média ait une section Affaires financières, pourquoi ne s’y trouve pas une section Affaires syndicales, si ce média prétend représenter les intérêts de tous les citoyens et citoyennes ? Comment expliquer que dans nos médias le mot privé est associé à efficacité et dynamisme et le mot public à lourdeur et gaspillage ? Pourtant, le mot privé pourrait bien évoquer évasion fiscale (le Canada ne se classe-t-il pas au cinquième rang des paradis fiscaux[11] ?), malversation, culture du secret, collusion, cartel, falsification des faits, publicité trompeuse.

Information et publicité

Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens et citoyennes à des entreprises financées par la publicité ? L’information dont ont besoin les citoyens doit faire appel à la rationalité, alors que rationalité et publicité font rarement bon ménage. Les publicitaires nous racontent leurs histoires pour qu’on achète leurs produits et les médias nous racontent les leurs pour que les publicitaires qui les financent puissent arriver à nous les vendre. C’est Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, qui disait : « Nos émissions ont pour vocation de le [le téléspectateur) rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible[12] ».

Quelle attention une ou un téléspectateur accordera-t-il à une information illustrant l’urgence de nous attaquer à la quantité de CO2 que nos modes de vie génèrent lorsqu’elle est suivie par une publicité l’incitant à acheter un « VUS intermédiaire de luxe à 7 places » ou à partir en croisière sur « le plus grand paquebot du monde » ?

Comment expliquer autrement qu’il y ait autant de violence à la télé et dans nos journaux ? La caméra qui nous montre une mère en pleurs tenant dans ses bras un enfant blessé par un obus gardera l’attention des téléspectateurs et téléspectatrices beaucoup plus facilement que le sociologue qui tentera de leur expliquer les dessous de cette guerre. De même, on gardera davantage l’attention du lecteur ou de la lectrice en faisant appel aux sports, générateurs de passions collectives, qu’en faisant appel à sa rationalité. On priorisera le monde des émotions à celui de l’intelligence.

On peut donner de nombreux exemples. « L’affaire Clinton-Lewinsky a été, de loin, la plus couverte par les médias étatsuniens en 1998. ABC, CBS et NBC lui ont consacré plus de temps (43 heures !) qu’à la totalité des autres grandes crises nationales ou internationales[13] ». Alors que Donald Trump reconnaissait Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre 2017, provoquant une crise internationale majeure, les médias français n’étaient préoccupés que par le décès du chanteur Johnny Hallyday, dont les obsèques occupaient la presque totalité des antennes[14]. Le 9 aout 2021 parait le premier volet du sixième rapport d’évaluation du GIEC; 24 heures plus tard, le club de football du Paris–Saint-Germain annonce accueillir le joueur Lionel Messi. La seconde nouvelle est relayée dans cinq fois plus d’articles de presse et fait l’objet de 25 fois plus de recherches sur Internet que la première[15].

Informer, c’est, désormais, « montrer l’histoire en marche » ou, en d’autres termes, faire assister (si possible en direct) à l’évènement. Il s’agit, en matière d’information, d’une révolution copernicienne dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Car cela suppose que l’image de l’évènement (ou sa description) suffit à lui donner toute sa signification […]. L’objectif prioritaire pour le téléspectateur, sa satisfaction, n’est plus de comprendre la portée d’un évènement, mais de le voir se produire sous ses yeux. Cette coïncidence est considérée comme jubilatoire. Ainsi s’établit, petit à petit, l’illusion que voir, c’est comprendre[16]. Ignacio Ramonet.

Si l’Homo est vraiment sapiens (intelligent, sage, raisonnable, prudent), il serait grand temps qu’on lui laisse la chance d’en faire la démonstration !

Ce dont on parle et ce dont on ne parle pas

On entend parler de la guerre en Ukraine, mais combien de fois a-t-on évoqué la guerre qui sévit au Congo qui a fait plus de quatre millions de morts[17] ? La couverture médiatique des couts de nos services publics se compare-t-elle à celle consacrée à l’Annuaire des subventions au Québec avec ses 2 696 programmes recensés sur 813 pages[18], à l’évasion fiscale, au taux d’imposition des mieux nantis, à la rémunération des PDG déterminée par les membres d’un conseil d’administration qu’ils ont eux-mêmes sélectionnés ? On parle de l’impérialisme de Poutine, mais fort peu des 220 000 soldats étatsuniens déployés à l’étranger dans plus de 900 bases militaires[19]. On parle des espions chinois, mais fort peu des Five Eyes (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), cette alliance de renseignement anglo-saxonne[20]. De même, ne devrait-on pas à tout le moins accorder autant de sympathie à Assange qu’à Navalny ?

Que dire des portes tournantes du lobbyisme ?

Pierre-Elliott Trudeau, Brian Mulroney, Jean Chrétien, Lucien Bouchard, Pierre-Marc Johnson, tous d’ex-premiers ministres, ont été embauchés par de grands bureaux après leur carrière politique, certains avec beaucoup de succès, quelques-uns rapportant beaucoup d’argent pour eux et leur firme. […] Jean Charest pourrait toucher un salaire de base oscillant entre 1 et 1,3 million de dollars […]. Avec les bonis de performance, sa rémunération annuelle pourrait grimper à 1,5, voire 2 millions de dollars par année. […] En fait, le cabinet qui embauchera Jean Charest n’a rien à faire de ses talents d’avocat. Comme la plupart des ex-politiciens, il aura pour rôle d’ouvrir des portes et de rapporter des mandats grâce à ses contacts – nombreux – et sa notoriété[21].

Du financement des partis politiques ? En 2010, au nom de la liberté d’expression, les juges de la Cour suprême des États-Unis éliminent tout plafond au financement des partis politiques[22]. Pourquoi un individu ou un groupe financerait-il la campagne d’un candidat ou d’une candidate, sinon pour s’assurer d’avoir toute son attention au lendemain de son élection ? D’où proviennent les millions de dollars que Marc Carney a reçus pour sa campagne à la chefferie du Parti libéral du Canada[23] ? Les déductions fiscales auxquelles les contributeurs et contributrices ont droit font en sorte que les petits contribuables, par les impôts qu’ils paient, financent les choix politiques des mieux nantis.

De la libre circulation des capitaux ? Elle met les États en concurrence face aux multinationales (Vous nous subventionnez, vous diminuez vos normes environnementales ou on plie bagage) et favorise les paradis fiscaux… Encore une fois, la finance l’emporte sur la démocratie !

Quelle démocratie dans le système scolaire ?

En février 2020, invoquant le peu de participation de la population aux élections scolaires, le gouvernement de la CAQ a aboli les commissions scolaires et les a remplacées par des centres de services scolaires (CSS), dont les dirigeantes et dirigeants sont nommés et révocables par le ministre de l’Éducation. Ce changement de gouvernance des instances régionales (CSS) et locales (établissements scolaires) a créé une plus grande centralisation des pouvoirs et encore moins de démocratie. Récemment, le Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO) relevait que le Québec était la seule province canadienne qui ne dispose pas d’un régime où les dirigeantes et dirigeants scolaires sont élus, en plus de maintenir deux modes différents de gouvernance : un pour la communauté francophone et un pour les anglophones. « Nous proposons de tourner le dos à une gouvernance administrative formée de groupes d’intérêt et dont le mandat et les responsabilités ont fondu comme peau de chagrin depuis l’adoption du projet de loi 40 » exigent les auteurs de ce texte[24]. En effet, les conseils d’administration des CSS ne s’avèrent pas plus représentatifs des communautés desservies et ne défendent pas mieux les intérêts des groupes qu’ils disent représenter que le faisaient les commissions scolaires. Depuis cinq ans, on assiste à un mouvement de centralisation autoritaire de la part du ministère de l’Éducation et du gouvernement même s’il a été démontré que, pour un fonctionnement efficace, les centres de décision doivent être le plus près possible des besoins.

Le ministre de l’Éducation peut annuler toute décision d’un CSS « lorsque la décision n’est pas conforme aux cibles, aux objectifs, aux orientations et aux directives qu’il a établis », ou lorsqu’il s’agit d’imposer des coupes de subvention, comme cela fut le cas pour du prêt ou de la location d’équipements sportifs des écoles aux municipalités et aux communautés. Il peut aller jusqu’à vouloir inverser une décision prise par une direction d’école et un conseil d’établissement, comme cela s’est fait au sujet de la grille-matières de l’école Le Plateau de La Malbaie dans Charlevoix[25].

Les écoles s’avèrent-elles plus ouvertes sur leur milieu ? Se préoccupe-t-on mieux des besoins des élèves et des adultes fréquentant les établissements scolaires ainsi que de la communauté ambiante qui devrait bénéficier de l’école et de l’éducation comme d’un bien collectif commun ? Poser la question, c’est y répondre.

L’intelligence collective, résultant de l’interaction entre tous les acteurs et actrices d’un groupe et de leur diversité cognitive[26], est supérieure à la somme des intelligences de chacune et chacun des individus qui le composent et permet de mieux faire face à des situations et à des défis parfois fort complexes. L’éducation à la démocratie doit commencer dès le plus jeune âge par l’expérimentation de la démocratie participative de toutes et tous, des élèves, des personnels scolaires, des parents, des citoyens et citoyennes au sein des conseils d’établissement (CÉ) des écoles, des centres de formation et des conseils d’administration des CSS.

Dès le primaire, les élèves doivent expérimenter la vie démocratique dans leur classe et dans leur école, comme cela se fait avec succès dans certaines écoles dites alternatives, et en constater les bienfaits. Cela implique de comprendre et d’accepter les exigences de la démocratie participative où les élèves apprennent à écouter, à échanger cordialement, à participer à un conseil ou à une assemblée mensuelle réunissant tous les membres de l’école pour échanger sur les bienfaits et les difficultés liées aux décisions prises, faire des propositions et en discuter. Mais qui dit démocratie participative dit collaboration plutôt que compétition. Le système scolaire avec son système de notation qui exige de plus en plus d’épreuves et d’examens entraine la compétition, facteur de stress pour les élèves. D’autres modes d’évaluation des apprentissages des élèves existent et ils ont fait leurs preuves.

Dans ces écoles, les parents sont les bienvenus et assurent plusieurs heures de bénévolat pour soutenir les projets des élèves et de l’école. Un climat de confiance entre les parents et les personnels scolaires stimule l’engagement des élèves et diminue les risques de malentendus et d’insatisfactions. Plus les parents sont impliqués dans l’école de leurs enfants, plus ils sont en mesure de créer à la maison un climat familial propice aux apprentissages. Les enfants, constatant l’intérêt que leurs parents accordent à l’école, seront plus portés à s’y investir.

L’essentielle reconnaissance de la liberté de parole

L’article 2088 du Code civil du Québec précise que le salarié ou la salariée doit agir avec loyauté et ne pas faire usage de l’information à caractère confidentiel qu’il obtient dans l’exécution de son travail. L’employé doit éviter de causer un préjudice à l’employeur en privilégiant ses propres intérêts ; ce qui est raisonnable. Aussi, lorsqu’un ou une membre du personnel informe un ou une journaliste d’un problème grave qui concerne la mission de l’école ou le bienêtre des personnes qui y sont dans le but d’améliorer la situation, cela sans révéler d’informations confidentielles, cet employé ne contrevient en rien à ses devoirs inscrits dans cet article du Code civil. Il exerce un droit inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne. Or, la plupart des personnels scolaires ignorent leurs droits ou en ont une compréhension erronée. Le ministère de l’Éducation, les directions des CSS, les syndicats du milieu de l’éducation et la Commission des droits de la personne ont la responsabilité d’informer les personnels scolaires de leurs droits. Il est temps qu’ils le fassent et qu’ils mettent fin à l’omerta qui sévit dans le milieu scolaire.

Construire un fonctionnement démocratique partout, maintenant

Ne serait-il pas temps de prendre conscience de cette illusion qu’est la démocratie représentative et la refuser ? N’attendons plus de réformes administratives et politiques venant d’en haut, car rien n’indique qu’elles remettront en question leur ersatz de démocratie. Combien de partis ont-ils déclaré qu’une fois au pouvoir, ils remettraient en question le système électoral, ce qu’ils n’ont pas fait, ayant été élus par ce système ?

Travaillons à instaurer un réel fonctionnement démocratique dans toutes les organisations et institutions où nous sommes par un patient travail d’éducation politique, par le courage de critiquer ce qui y contrevient dans nos propres organisations, comme dans celles des instances où nous n’avons pas de pouvoir. Des initiatives et l’expérimentation d’une réelle démocratie existent, nous les présenterons dans un prochain texte.

Depuis notre naissance, on nous biberonne l’esprit en nous disant que l’on vit en démocratie. Nous n’avons plus le choix, il s’agit aujourd’hui de l’avenir de l’humanité. Il est temps de cesser de dire sans nuance qu’on vit en démocratie et que nos institutions sont démocratiques, ce sont plutôt des ersatz de démocratie, si pour nous la démocratie est telle que la définissait Michel Chartrand. Sinon, on continuera à s’enfoncer dans la barbarie[27].

Par Jean-Yves Proulx et Suzanne-G. Chartrand, retraités de l’enseignement


  1. L’autrice et l’auteur appliquent les rectifications orthographiques adoptées par l’Académie française en décembre 1990.
  2. Bernie Sanders, « Merci Elon … », ObsAnt, Observatoire Antropocène, 17 février 2025.
  3. Eric Martin, « Communalisme et culture. Réflexion sur l’autogouvernement et l’enracinement », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 24, 2020, p. 94-100.
  4. Lucie Sauvé et Pierre Batellier, « Gaz de schiste et mobilisation citoyenne au Québec : une exigence de démocratie », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 6, 2011, p. 224-236.
  5. Assemblée nationale du Québec, Projet de loi no 81. Loi modifiant diverses dispositions en matière d’environnement.
  6. Les projets d’énergies fossiles au Québec constituent « des mirages », selon 100 organisations et représentant.e.s, communiqué de presse, 19 février 2025.
  7. Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté, Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2018.
  8. Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, France-Algérie. Résilience et réconciliation en Méditerranée, Paris, Odile Jacob, 2020.
  9. Texte collectif, « Il est temps de mettre fin à l’injustice envers nos médias ! », Le Devoir, 20 février 2025.
  10. Jeaen Ziegler, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), Paris, Seuil, 2018.
  11. Éric Desrosiers, « Le Canada au cinquième rang des paradis fiscaux », Le Devoir, 20 novembre 2024.
  12. « Le Lay (TF1) vend “du temps de cerveau humain disponible” », Acrimed, 11 juillet 2004.
  13. Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Gallimard, 2001.
  14. Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, Montréal, Lux, 2018.
  15. Arthur Grimonpont, Algocratie, Paris, Actes Sud, 2022.
  16. Ignacio Ramonet, « S’informer fatigue », Le Monde diplomatique, octobre 1993.
  17. Simon Robinson et Vivienne Walt, « The deadliest war in the world », Time, 28 mai 2006.
  18. Annuaire des subventions au Québec, Répertoire de subventions et incitatifs financiers pour entreprises, organismes à but non lucratif et projets personnels.
  19. Greta Zarro, « The biggest military base empire on Earth », CounterPunch, 23 septembre 2024.
  20. <https://en.wikipedia.org/wiki/Five_Eyes>.
  21. René Lewandowski, « Combien vaut Jean Charest ? », Droit-inc. Le journal des avocats et juristes du Québec, 10 septembre 2012.
  22. François Bougon, « Présidentielle aux États-Unis : les milliardaires arrosent, la démocratie trinque », Mediapart, 25 aout 2024.
  23. Sandrine Vieira, « Mark Carney domine la collecte de fonds avec près de 2 millions de dollars en dons », Le Devoir, 18 février 2025.
  24. Alain Fortier et Catherine Harel Bourdon, « Sur l’état de la démocratie scolaire, cinq ans après l’adoption de la loi 40 », Le Devoir, 8 février 2025.
  25. Kevin Dubé, « L’école du Plateau doit “revoir la décision” d’interdire l’accès aux sports à certains étudiants, demande le ministre de l’Éducation », Journal de Québec, 14 janvier 2025.
  26. Hélène Landemore, « Why the many are smarter than the few and why it matters », Journal of Public Deliberation, vol. 8, n° 1, 2012.
  27. Un emprunt à Cornelius Castoriadis et Claude Lefort qu’ils n’auraient certes pas désavoué :

    Nicolas Poirier (dir.), Cornelius Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2015.

 

Menace fasciste, boucs émissaires et défense des personnes migrantes

16 décembre 2025, par Rédaction

Trump n’était pas encore élu, mais à l’été 2024, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau a pris une série de mesures rendant très difficile la vie des personnes migrantes au Canada. Prolongeant la décision du gouvernement québécois de François Legault de geler dans la région de Montréal les autorisations données aux entreprises pour recruter ou garder à leur emploi des travailleuses ou travailleurs migrants temporaires (TMT) sur des postes dits à bas salaires[1], le gouvernement fédéral libéral l’a étendue à toutes les zones métropolitaines où le taux de chômage atteint ou dépasse 6 %[2]. Parallèlement, rien n’a été prévu pour protéger les travailleuses et travailleurs migrants déjà présents sur le territoire et qui y font leur vie – car les entreprises comblent ainsi des besoins permanents – du risque d’avoir à plier bagage ou de continuer de vivre au Canada, mais sans statut.

Pourtant les ministres qui gèrent ces programmes et ces autorisations savent que les personnes entrant au Canada par le programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) et même, pour certaines, par le programme de mobilité internationale (PMI), n’ont pas de permis à proprement parler : c’est leur employeur qui a une autorisation pour les recruter[3]. Si celui-ci rompt le contrat ou n’obtient pas de réponse positive à sa demande de renouvellement d’une EIMT (voir la note 2), la travailleuse ou le travailleur doit quitter le Canada dans les 90 jours après la période initialement prévue, à moins qu’elle ou il trouve immédiatement un autre employeur ayant obtenu une EIMT et souhaitant le recruter. Voilà pourquoi on parle de « permis fermé ». Faute de droits qui leur soient attachés en propre, les travailleurs et travailleuses du PTET n’ont presque pas de voie administrative d’accès à un permis ouvert, à moins de s’être fait abuser ou violenter par son employeur[4]. Quant aux démarches menant à la résidence permanente, elles sont complexes et très restreintes, en particulier pour les travailleuses et travailleurs migrants à bas salaire au Québec, car le gouvernement caquiste de François Legault, qui se plaint que le champ de compétence du Québec en immigration n’est jamais assez grand, les en a exclus, à quelques exceptions près (notamment en agroalimentaire et chez les préposé·e·s aux bénéficiaires).

D’autres mesures prises réduisent l’accueil de réfugié·e·s et le regroupement familial. Une partie pénalise les étudiantes et étudiants internationaux – dont les frais de scolarité apportent une part de financement non négligeable aux universités ; par exemple, de nouvelles exigences sont ajoutées pour obtenir un permis de travail postdiplôme tandis que les possibilités de regroupement familial ont été restreintes.

Pourquoi le gouvernement libéral a-t-il adopté de telles mesures ? L’objectif officiel est pour réduire le nombre d’entrées de personnes migrantes temporaires au Canada et au Québec, qui s’est accru dans l’après-pandémie, contrairement au nombre d’entrées de résidentes et résidents permanents – une tendance dont les responsables politiques ne peuvent ignorer qu’elle est à l’œuvre depuis deux décennies puisque depuis 2008, les entrées au Canada avec un statut temporaire surpassent les entrées par la voie de la résidence permanente[5].

Mais comment expliquer que les politiques adoptées récemment ne s’embarrassent guère des conséquences pour les travailleuses, travailleurs, étudiantes et étudiants concernés ? Preuve en est de l’abandon du programme de régularisation promis par Justin Trudeau après sa réélection en septembre 2021, à la sortie de la pandémie; on oublie ainsi les anges gardiens et tous ceux et celles qui avaient continué à travailler pendant la pandémie au risque de leur vie.

C’est que depuis la fin de 2023, le débat public a commencé à être rythmé par la perspective d’une élection fédérale où les conservateurs menés par Pierre Poilièvre avaient le vent en poupe, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis. Le succès des conservateurs a été analysé par les libéraux comme résultant du fait que Poilièvre se montrait résolu à contrôler une immigration qu’il rendait responsable de tous les maux sociaux et qu’il criminalisait dans ses discours, comme le fait le gouvernement Legault au Québec. En réalité, si des électrices et électeurs semblaient se détourner du Parti libéral, c’est sans doute qu’elles et ils sont affectés par la montée des inégalités, pris en tenaille entre l’inflation et la montée des taux d’intérêt.

Mais le gouvernement Trudeau ne s’est pas attaqué aux inégalités croissantes et aux racines de la crise du logement. Il n’a pas adopté de politique de soutien au logement social ou vraiment abordable dans un contexte de marchandisation du logement et de spéculation immobilière. Il a reproduit les mêmes stratégies de fuite en avant que celles adoptées par des partis équivalents en Europe : croyant récupérer des voix, il a mis en œuvre des politiques banalisant la criminalisation de l’immigration, en brossant dans le sens du poil les discours qui transforment les personnes migrantes ou demandeuses d’asile[6] en boucs émissaires des problèmes sociaux. L’illustrent le renforcement de la surveillance de la frontière entre le Canada et les États-Unis avec force démonstration publique et les déclarations de Marc Miller, ministre de l’Immigration de l’époque, préférant cibler les personnes migrantes plutôt que les nombreux employeurs, recruteurs et agences de placement qui en abusent en contrevenant à la loi[7]. Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que ces personnes migrantes soient traitées comme des dommages collatéraux de choix politiques et non comme des êtres humains dont la dignité et les droits doivent être prioritairement respectés et protégés, comme le prévoient d’ailleurs les conventions internationales signées par le Canada.

Au Québec, le ciblage des immigrantes et immigrants comme boucs émissaires reste minoritaire. Contrairement aux autres provinces du Canada, pour lesquelles, en moyenne, 62 % des habitants déclarent qu’il y a trop d’immigrants, ce sont 46 % des Québécois qui cochent cette réponse. Cependant, pour ces derniers, comme pour les autres Canadiens, à force de l’entendre, ils finissent par croire qu’il y a trop d’immigrants par rapport au nombre de logements disponibles[8]. Les personnes sondées sont sensibles aussi à l’augmentation de la présence de personnes migrantes, travailleuses ou étudiantes, avec un statut temporaire, et doutent que ces personnes puissent s’intégrer aussi bien que des personnes résidentes permanentes, ou s’inquiètent que trop d’immigrants n’adoptent pas les valeurs canadiennes – une rhétorique largement développée par les conservateurs au Canada et par le gouvernement caquiste au Québec. Cette croyance est pourtant loin des faits, en tout cas au Québec, où les candidates et candidats à l’immigration permanente réussissent à un taux de quasi 100 % le test des valeurs imposé par le gouvernement Legault depuis 2020[9] !

On peut penser que les Québécoises et les Québécois se démarquent dans les résultats du sondage par rapport aux habitants des autres provinces en raison de leur attachement à un modèle d’État social, l’État-providence, plus développé, ce qui les rendrait plus sceptiques face à un discours désignant les personnes migrantes comme responsables des problèmes sociaux. On y maitrise sans doute mieux le lien entre fiscalité progressive et financement des services publics, ou le rôle qu’a l’État dans le développement de logements abordables.

Mais à ce jour, le Québec est aussi la seule province où il existe une large coalition regroupant 45 organismes : des organisations au service des personnes migrantes ou les organisant, comme le Centre des travailleurs et travailleuses migrants (CTTI); des organismes de défense des droits, telles Amnistie internationale Canada francophone, la Ligue des droits et libertés; toutes les centrales syndicales ainsi que l’APTS et la FIQ[10]; la Fédération des femmes du Québec et nombre de regroupements ou de tables pour les droits des femmes qui sont conscients des abus spécifiques que subissent les femmes migrantes avec un statut temporaire ou sans statut; de nombreux organismes à Québec et en région, dont le Bas-Saint-Laurent et l’Estrie, confrontés là aussi aux cas d’abus de travailleuses et travailleurs migrants temporaires. Enfin, on compte aussi dans la coalition québécoise des organismes qui souhaitent d’autant plus vivement déconstruire les discours anti-immigrants qu’ils sont bien placés pour pointer les causes des problèmes sociaux, tel le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) qui se bat de longue date pour le droit au logement.

Créée en 2022 à partir de quelques organisations et sous la poussée de la mobilisation des premières et premiers concernés, cette coalition baptisée Campagne québécoise pour la régularisation et pour la justice migrante[11] a multiplié les interventions sous forme de communiqués, lettres ouvertes et rassemblements ou manifestations, pour réclamer un programme de régularisation large et inclusif, et aussi pour dénoncer les discours anti-immigrants ainsi que le système d’immigration à deux vitesses[12] – avec la création à partir de 1966 des programmes de travail temporaire, qui visent essentiellement la main-d’œuvre provenant des pays du Sud dont le Guatemala, le Mexique, et les Philippines. À l’automne 2024, la coalition a permis de mobiliser largement autour d’une position de dénonciation des mesures prises à l’encontre des travailleuses et travailleurs migrants temporaires, en dégageant un consensus non pas pour réclamer leur annulation – puisque parallèlement, la coalition demande de prioriser les entrées par la résidence permanente – mais pour obtenir que ces mesures ne soient pas appliquées à celles et ceux déjà présents sur le territoire et pour lesquels est réclamé l’accès à la résidence permanente. Elle a ainsi contribué à légitimer des actions concrètes des organisations membres pour accompagner les personnes migrantes temporaires affectées, qui se voient privées de statut ou à la recherche d’un employeur.

La capacité de la coalition à prendre rapidement position d’une manière cohérente et satisfaisante pour ses nombreux membres tient à la qualité des débats et au fait d’avoir su anticiper qu’il serait nécessaire de mener une campagne publique pour relier les revendications – un programme de régularisation large et inclusif, l’abolition du permis fermé, le moratoire sur les détentions et déportations et la priorisation du statut de résident permanent – à la déconstruction du discours anti-immigrant. La coalition a ainsi organisé une semaine d’action du 2 au 9 novembre 2024 qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes et permis de faire converger ses actions en tant que coalition[13] avec les différentes initiatives de ses membres, comme une conférence de la Ligue des droits et libertés[14] ou le lancement de vidéos réalisées par l’Observatoire pour la justice migrante présentant une dénonciation humoristique des discours contre les personnes migrantes temporaires ou demandeuses d’asile[15].

Dans sa pratique, la coalition est aussi une chambre d’écho des initiatives des différents membres, par exemple de la campagne pour l’abolition du permis fermé lancé à l’automne 2024 par Amnistie internationale Canada francophone en collaboration avec, notamment, l’Association pour les droits des travailleurs ses de maison et de ferme (DTMF-RHFW)[16]. Elle a aussi relayé la mobilisation des travailleuses et travailleurs migrants temporaires ou sans papier le 18 décembre 2024, qui s’organisait avec le CTTI, Migrante Québec et Migrante Canada ainsi que l’Alliance internationale des migrants au Canada, pour mener des actions autour des lieux de travail dans tout le Canada, pour protester contre la trahison des promesses, les resserrements des permis temporaires sans abolition du permis fermé ni accès à la résidence permanente et pour montrer que « rien ne bouge sans nous ». Une mobilisation qui a eu un important succès médiatique et reçu un appui significatif des centrales syndicales.

Enfin, ce qui soude sans doute les membres lors des réunions de la coalition, c’est la reconnaissance du rôle primordial que doivent jouer les personnes migrantes dans la définition des actions de la coalition (avec l’appui de leurs organisations qui participent à la coalition) et le fait de partager des analyses sur la période actuelle, comme lors de la seconde rencontre stratégique de la coalition en février 2025. Une sorte de consensus se dégage sur le fait que la montée des discours anti-immigrants s’inscrit dans une période mondiale de durcissement des politiques envers les travailleuses et travailleurs et d’une répression ouverte et violente des conflits sociaux, y compris dans l’Union européenne, pourtant longtemps considérée comme un modèle social. Les réorientations des politiques migratoires au Canada participent d’une dynamique mondiale s’appuyant sur un recours accru à l’autoritarisme et sur l’abandon par les États-nations de la recherche d’intérêts communs au profit d’intérêts privés – ce qu’illustre entre autres l’accélération de la privatisation de services publics, en particulier de la santé.

Ce durcissement des politiques sociales et migratoires des États-nations s’accompagne aussi d’un repli sur ce qui est considéré comme la « majorité » de la population, à laquelle on associe des valeurs et une culture que ne partageraient pas les personnes migrantes ou immigrantes. Au Québec, l’illustration en est donnée par la décision du gouvernement Legault de revenir à la charge, après la Loi sur la laïcité (loi 21) toujours contestée, avec le projet de loi 84 (PL 84) sur l’intégration nationale en février 2025. Ajoutons que récemment, en mars, le gouvernement a déposé un autre projet de loi, le PL 94[17], une relecture caquiste des événements de l’école Bedford[18] qui aboutit sur des interdictions étendues de port de signes religieux et sur une forme d’encadrement des pratiques pédagogiques.

Les attaques sur les dimensions culturelle ou idéologique ont leur raison d’être : celle de justifier un traitement de deuxième ou troisième zone des personnes migrantes racisées, au prétexte qu’elles ne partageraient pas les valeurs majoritaires et qu’il ne serait plus d’actualité de défendre les droits des minorités, comme le prétend le PL84 (voir l’encadré). Dans la compétition que se mènent les États, et en particulier dans la guerre économique que se livrent les grandes puissances européennes ou nord-américaines et les puissances montantes (comme la Chine, l’Inde, le Brésil), la gestion contrôlée des flux migratoires, c’est-à-dire la vassalisation d’une partie de la main-d’œuvre, celle qui vient des Suds et souvent des anciennes colonies, devient une sorte d’avantage compétitif, en tout cas pour les pays du Nord. Car, ainsi, ils réintroduisent les Suds au sein même de leur pays, au profit notamment des secteurs d’activité qui ne peuvent se délocaliser, et modernisent les dominations pour accumuler du capital non seulement par un processus de dépossession (ou de vol, nommons-le, dans le cadre de l’extractivisme), mais aussi par un processus de reproduction élargie.

Articuler luttes contre l’austérité et luttes contre la transformation des personnes migrantes en boucs émissaires

Dans ce contexte, et même si le sentiment anti-Trump au Canada ne fait guère de doute – en témoigne la baisse des conservateurs dans les sondages à la mi-mars –, il peut paraitre inquiétant de constater, toujours selon le sondage sur les perceptions à l’égard de l’immigration[19], la croissance du pourcentage de personnes qui associent l’immigration à une montée de la criminalité (de 14 % en 2019 à 35 % en 2024) ou qui pensent que le Canada accepte trop d’immigrants venant des minorités racisées (de 24 % en 2022 à 39 % en 2024). C’est une évolution vers un racisme décomplexé que l’on doit mettre en relation avec la montée des discours anti-immigrants, et que l’on est tenté de comparer à la montée de l’antisémitisme au cours des années 1930 en Europe, et au-delà, pendant que les nazis asseyaient par la force leur pouvoir en Allemagne – ce que l’on souhaite ne pas voir arriver aux États-Unis, mais ce qui n’est pas exclu, et qui pourrait prendre la forme d’une loi martiale ou de l’annulation des élections de mi-mandat : Trump n’a-t-il pas fait référence à la mi-mars à une loi datant de 1798 et qui n’a été utilisée qu’en période de guerre pour justifier le renvoi forcé de Vénézuéliens, malgré un jugement contraire, considérant que les États-Unis étaient en guerre[20] ?

Au Québec comme au Canada, les mois qui viennent seront importants notamment pour les mouvements sociaux et les syndicats, pour montrer leur capacité à se solidariser avec les personnes immigrantes contre la montée du fascisme et contre les politiques d’extrême droite, et aussi contre les politiques d’austérité mises en œuvre en douce par le gouvernement Legault. Il est important de développer un contre-discours qui associe la lutte contre l’austérité, la lutte contre le racisme et la transformation des immigrantes et immigrants en boucs émissaires, sans hiérarchiser les attaques qui, en réalité, s’articulent et tirent profit l’une de l’autre. Le 1er mai 2025 sera l’occasion de manifester une vision inclusive de la société québécoise, loin du PL84 dénoncé tant par les organisations de défense des droits que par les centrales syndicales.

De minorités « ethniques » à minorités « culturelles »: les mots autorisés et ceux bannis du projet de loi 84 sur l’intégration nationale

Comme une façon de brasser les peurs face à l’idée d’un « grand remplacement[21] », la décision du gouvernement Legault de proposer un projet de loi sur l’intégration nationale va surtout accentuer la polarisation, comme Trump a su si bien le faire aux États-Unis pour gagner les élections, tout en étouffant les droits des minorités.

Heureusement, à l’initiative de la Ligue des droits et libertés, 87 organisations, parmi lesquelles les groupes de femmes, les associations de chômeuses et chômeurs, les centrales syndicales, ont d’une seule voix, dans un communiqué de presse, dénoncé ce projet de loi qui alimente « une rhétorique dangereuse », et propose « plusieurs modifications inadmissibles à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, en plus de constituer une menace directe à plusieurs droits humains, dont la liberté de conscience et le droit à l’égalité[22] ». Il faut mettre sur pause le processus d’étude de ce projet de loi.

Les organisations, au nombre de presque une centaine maintenant, dénoncent aussi le fait que le gouvernement s’arroge le droit de définir lui-même les modalités d’un « contrat social » que ce projet de loi-cadre prétend poursuivre. De là à dire que l’on va nous imposer comment il faut dire les choses et quelles représentations sociales sont autorisées ou bannies – à l’instar de Trump qui, par décret, a défini les mots acceptables ou interdits pour obtenir des subventions en recherche –, il n’y a quasiment qu’un pas que l’on serait tenté de franchir.

Par exemple, lorsqu’on voit que le projet de loi se propose de modifier l’article 43 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en remplaçant « ethniques » par « culturelles » dans la façon de caractériser les minorités[23]. On ne parlerait plus ainsi de minorités ethniques, terme distinguant ethnicité et tradition culturelle, mais de minorités culturelles. Le projet de loi ne mentionne d’ailleurs que l’intégration des « personnes immigrantes et des personnes s’identifiant à des minorités culturelles ». Cela revient à transformer un signe – la langue parlée, le pays d’origine, la religion, etc. – en marqueur d’une caractéristique distinctive et homogène, puisqu’on considère ainsi que toute personne membre d’un groupe ethnique partage nécessairement la même culture avec ce groupe. Or, prenons un seul contre-exemple pour montrer que cette équation ne tient pas : les Juifs forment un groupe ethnique; pourtant, il est évident que les membres de ce groupe ne sont pas tous religieux, n’habitent pas le même pays, ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes valeurs, n’adoptent pas nécessairement une position de dénonciation du génocide à Gaza. Bref, on ne peut confondre ethnicité et culture, à moins de vouloir réduire une population à des caractéristiques que lui prête un groupe dominant ou majoritaire. S’agit-il ainsi de rétablir une forme de racisation en utilisant la culture plutôt que la race comme marqueur ?

 

Par Carole Yerochewski, sociologue


  1. C’est-à-dire sur des postes dont le salaire horaire est inférieur à 120 % du salaire médian, qui est à 27,47 $/h en 2024.
  2. Certains secteurs d’activité ont été exclus de ces resserrements, notamment ceux de la construction et de la santé, où le pourcentage maximum de TMT a été réduit à 20 % de la main-d’œuvre totale.
  3. L’autorisation est accordée à la suite d’une demande d’Évaluation de l’impact sur le marché du travail (EIMT) déposée par une entreprise. Pour un aperçu des réformes prises à l’été 2024, voir : https://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/services/travailleurs-etrangers.html.
  4. Pressés notamment par les organismes d’accompagnement ou de défense des droits des personnes migrantes, qui dénoncent au sujet du « permis fermé » le risque de livrer pieds et poings liés ces personnes aux employeurs – ce que le rapporteur spécial de l’ONU a conforté en 2024 en disant que le programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) alimente des formes contemporaines d’esclavage –, le ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a créé un « permis ouvert pour travailleurs vulnérables », comme s’il s’agissait de protéger quelques cas individuels. Cette mesure, prise pour répondre aux abus sans abolir le système du permis fermé, ne répond pas à l’ampleur des abus et discriminations systémiques ainsi engendrés à l’égard essentiellement des travailleurs et travailleuses des Suds. Les démarches pour obtenir ce permis ouvert sont complexes et les temps d’attente longs en raison de la multiplication des demandes, ce qui veut dire continuer à subir ou quitter l’employeur et vivre sans statut pendant ce temps, car sa durée d’un an est souvent trop courte pour faire aboutir des démarches, notamment de recherche d’emploi.
  5. Avant le gouvernement Harper, les agentes et agents des services ministériels étudiaient les demandes d’EIMT, notamment pour vérifier qu’il n’y avait pas de candidates ou de candidats potentiels sur le marché du travail local. Depuis Harper et par la suite, les démarches ont été simplifiées et les seuils d’embauche par entreprise augmentés. Les universités se sont tournées vers les étudiantes et étudiants internationaux. En outre, au Québec, le gouvernement Legault a demandé en fin de pandémie de faciliter l’accès aux EIMT pour les entreprises québécoises.
  6. Dans les mesures prises depuis l’été 2024, il faut aussi souligner l’abaissement des seuils d’accueil, notamment dans le cadre des programmes de parrainage collectif (dont les demandes ont été suspendues en 2025) et pour d’autres programmes ainsi que pour l’immigration permanente (retour à 400 000 entrées par an au lieu des 500 000 annoncées à l’automne 2023).
  7. Marc Miller déclarait ainsi : « Le discours qu’on entend aux États-Unis est malheureux. Je n’y adhère pas, mais nous avons besoin d’un système d’immigration qui ne donne pas l’impression qu’il est fraudé par des gens qui tentent d’en profiter. Nous constatons une augmentation du nombre de fausses demandes en provenance de certains pays ». La Presse canadienne, « Immigration : le système fédéral manque de discipline, reconnaît Marc Miller », Radio-Canada, 21 décembre 2024.
  8. Institut Environics, Opinion publique canadienne sur l’immigration et les réfugiés, Toronto, automne 2024.
  9. Voir Sarah R. Champagne, « Les immigrants décrochent une note presque parfaite au test des valeurs », Le Devoir, 10 mars 2025.
  10. APTS, Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux; FIQ, Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.
  11. Elle a un site web (https://cqrjm.org/) et un courriel (régulariser.qc.ca@gmail.com). On pourra aussi consulter l’article de Cheolki Yoon, « Campagne pour la régularisation des sans-papiers», Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 29, printemps 2023, sur la place des personnes migrantes dans la conduite de la lutte pour la régularisation.
  12. Plusieurs articles publiés à ce sujet dans les Nouveaux Cahiers du socialisme, notamment dans le dossier immigration du n° 27, hiver 2022, et l’article « Nommer et combattre un système d’immigration colonialiste et raciste », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 31, printemps 2024 par Carole Yerochewski.
  13. Voir par exemple le webinaire du 28 octobre 2024 intitulé Évolution des politiques d’immigration et statut migratoire précaire.
  14. Voir la conférence hybride du 5 novembre 2024 : On remet les pendules à l’heure! Crise du logement et personnes migrantes. Rétablir les faits.
  15. Campagne On s’fera pas porter l’chapeau, novembre 2024 et un exemple de vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=JcZn3EFfkiA.
  16. Voir les deux webinaires à ce sujet : Travail migrant et formes contemporaines d’esclavage au Canada, avec une conférence de Tomoya Obokata, rapporteur spécial de l’ONU sur le sujet, 17 septembre 2024 et Permis de travail sectoriels et droits des travailleuses et travailleurs migrants : perspectives internationales, 3 octobre 2024.
  17. Voir le PL94 : https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-94-43-1.html.
  18. Direction des enquêtes, Administration, organisation et fonctionnement du Centre de services scolaire de Montréal et de l’école Bedford, rapport d’enquête, Ministère de l’Éducation du Québec, juin 2024. Ce rapport met en garde contre la présentation faite dans les médias : « Il serait fautif de croire qu’un individu d’origine maghrébine, enseignant à l’école Bedford, soit nécessairement associé au clan dominant » (p. 5) et « En somme, bien qu’il y ait effectivement présence de clans à l’école Bedford composés d’individus de différentes origines, les enquêteurs ont surtout observé une opposition entre des idéologies » (p. 6).
  19. Institut Environics, automne 2024, op. cit.
  20. Nicholas Riccardi, « L’administration Trump expulse des centaines d’immigrants malgré l’ordre d’un juge », Le Devoir, 16 mars 2025.
  21. Théorie complotiste, promue par l’écrivain français Renaud Camus, qui a imaginé qu’il y avait une volonté politique de substituer à la population européenne « de souche » une population des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, soit une population provenant notamment des pays anciennement colonisés par la France.
  22. Consultations sur le projet de loi n° 84 sur l’intégration nationale – Plusieurs dizaines d’organisations expriment leurs vives inquiétudes, communiqué de presse, 25 février 2025.
  23. Voir la page 11 du PL84: https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-84-43-1.html.

 

Couverture d’une anthologie de la revue Relations

La trahison des jésuites

9 novembre 2025, par Rédaction

Couverture d’une anthologie de la revue Relations

Une mort annoncée

Le 9 janvier 2025, un communiqué officiel, signé par le président par intérim du conseil d’administration (CA) du Centre justice et foi (CJF) et vice-provincial des jésuites, annonçait la fermeture définitive du CJF, créé en 1983, et de la revue Relations, fondée en 1941. Cette annonce était l’aboutissement tragique de la mise à pied brutale et insensée de toute l’équipe, le 21 mars 2024, décidée par le CA avec l’aval des autorités jésuites. Cette mise à pied avait été annoncée aux concerné·e·s trois jours plus tôt sans autre préavis : toutes et tous, salarié·e·s, chercheuses et chercheurs associés, devaient quitter leur bureau à cette date, et l’accès à leur courriel leur devenait interdit. Durant ces trois jours, le personnel, abasourdi, s’est évertué à convaincre les responsables du CA de revenir sur leur décision qui risquait d’être fatale pour l’avenir du Centre et de la revue, leur offrant même de travailler encore un mois, avec un salaire réduit de moitié, afin de permettre au moins de boucler convenablement les activités en cours et d’achever le dernier numéro de Relations sur le point de paraitre. Une acceptation aurait changé toute la dynamique. Mais rien n’y fit. Plus encore, ils ont même eu l’odieux d’écrire dans leur communiqué que cette mise à pied s’était passée « sans heurt pour les employés ». Ce fut plutôt un véritable traumatisme dont certaines et certains ont eu du mal à émerger.

Précisons que ce ne sont pas des jésuites pris individuellement dont je parle, car plusieurs nous ont manifesté leur profonde solidarité. Je pense en particulier à Jean-Marc Biron, ex-supérieur des jésuites de la « province jésuite du Canada français » maintenant dissoute, et à d’autres que je ne peux nommer pour ne pas les exposer à des représailles de la part de leurs confrères en autorité. Je parle des Jésuites du Canada compris comme institution.

La méthode employée, digne du capitalisme sauvage, a été une véritable trahison des valeurs et principes les plus profonds sur lesquels était fondée la mission du Centre et de la revue. Les jésuites se portaient pourtant jusque-là garants de cette mission. En agissant de la sorte, ce sont ces deux institutions, dans ce qu’elles ont de plus précieux et fondamental, qui étaient atteintes. Le lien de confiance unissant ces institutions aux jésuites était trahi et rompu. J’ai essayé de traduire cette blessure dans un poème, lu le dimanche 2 mars 2025, lors d’une rencontre réunissant un grand nombre de collaborateurs et collaboratrices du Centre et de la revue pour souligner l’exceptionnel travail accompli par l’équipe aujourd’hui dispersée. En voici le début :

Il est des temps grisâtres qui écrasent le souffle comme un pied dans la gorge,

des temps d’humiliation où des êtres que l’on pensait amis ou compagnons de route

soudain apparaissent comme des maîtres qui aiment à faire sentir le poids de leur pouvoir.

Leurs mains, qui hier serraient les nôtres avec affection et reconnaissance,

en signe d’amitiés indéfectibles, pensait-on,

se saisissent d’une cravache et nous fouettent le visage,

attendant que nous pliions l’échine.

Nos yeux grands ouverts regardent, hagards, la dureté des leurs,

sans comprendre;

un monde s’écroule – était-il tout ce temps factice ?

tant leurs visages sont devenus difformes, leurs langues fourchues

et leurs paroles odieuses.

C’était comme si le sol était retiré violemment sous nos pieds

nous laissant suspendus dans le vide,

tombant, tombant sans rien à quoi se raccrocher,

– seul un cri sourd, peut-être, gonflant des ailes inespérées, ralentissant la chute,

un cri à l’intérieur duquel gît comme un corps sur le bord du chemin

une évidence déchirante :

nous étions tout ce temps d’hier, sous le couvert d’hommages, des condamnés en sursis

et promis au mépris.

Le simple fait que la revue Relations, l’une des plus anciennes du Québec, au rayonnement considérable, avec un nombre d’abonné·e·s parmi les plus élevés de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), soutenue par un système complexe de collaborations et d’artisans, ait été considérée comme un simple bulletin qu’on peut interrompre à sa guise, avait tout l’air d’un rejet camouflé ou d’un sabotage. Car le CA et les autorités jésuites n’ont jamais voulu prendre en considération les avis, pourtant unanimes, des proches collaboratrices, collaborateurs et artisans de la revue selon lesquels une telle interruption pouvait compromettre gravement son avenir. Il semble bien que cet avenir comme celui du Centre ne pesait pas lourd dans la décision du CA et des autorités jésuites. À la lettre publique des directions et rédactions précédentes de Relations ainsi que des membres actuels et anciens du comité de rédaction parue dans Le Devoir[1], et à la Déclaration d’appui au CJF et à la revue, signée par plus de 1300 personnes[2] – des milieux religieux, universitaire, artistique, communautaire, médiatique, littéraire, syndical et autres –, les jésuites ont opposé un silence total.

L’envers de l’odieux

De toute évidence, quelque chose d’autre se dissimulait derrière la raison avancée pour expliquer la fermeture, soit la crise financière, au sujet de laquelle les membres non jésuites du CA furent en grande partie instrumentalisés. Leurs démissions successives après le diktat du 22 mars en font foi. Le chat est sorti du sac, au printemps 2024, lors d’une rencontre avec des membres des communautés religieuses donatrices des œuvres jésuites, ébranlés par l’arrêt des activités, qui désiraient en connaitre les raisons. Gilles Mongeau, vice-provincial jésuite et président par intérim du CA, et Isabelle Lemelin, directrice du CJF depuis à peine un an, animaient la rencontre. Gilles Mongeau avança cette raison : l’équipe n’était pas en phase avec les priorités de la province jésuite ! Cela était pourtant faux. Tous les bilans annuels, le dernier ayant été publié trois mois avant les événements, soulignaient l’apport précieux du Centre à ces grandes orientations, tout en louant sa contribution au rayonnement de la province. Cet argument fallacieux révélait cependant ce que cachait la méthode bulldozer adoptée : ce n’était pas des raisons financières – un fonds de réserve considérable et un appui financier étant facilement accessibles –, mais bien une volonté d’en finir avec le Centre et la revue tels qu’ils étaient. Il faut savoir qu’ils étaient rattachés depuis 2018 à une nouvelle province jésuite, pancanadienne, unissant les provinces jésuites francophone et anglophone du Canada, dans laquelle les jésuites francophones étaient maintenant très minoritaires. Or, cette province recomposée ne se reconnaissait pas dans les deux institutions québécoises qu’étaient le Centre justice et foi et Relations, trop séculières et trop à gauche au goût des nouvelles autorités. Il apparait maintenant évident que les autorités ont voulu les mettre à leur main et à leur image, tournant ainsi le dos à une longue lignée de jésuites québécois pour qui la justice est une dimension inhérente de la foi : non pas mettre la foi en premier, comme condition de la justice, mais plutôt servir la justice, comme expression de la foi, en solidarité avec tous ceux et celles qui la servent sans partager cette foi. La voix d’un grand nombre d’entre eux a été portée dans la revue et le Centre. Je pense, entre autres, à Jean-d’Auteuil Richard et Jacques Cousineau, fondateurs de la revue, à Julien Harvey, fondateur du CJF, à Karl Lévêque et à Guy Paiement. S’alliant aux voix croyantes, non croyantes, ou autrement croyantes, selon le mot de Michel de Certeau, émanant de tout lieu – populaire, syndical, universitaire, culturel, artistique, citoyen – de la société civile québécoise, elles partageaient un même souci du bien commun, une même attention à tous ceux et celles qui sont exclus, marginalisés et invisibilisés par la société. C’était là la singularité exceptionnelle de ces deux institutions québécoises qu’étaient Relations et le Centre justice et foi, si nécessaires tant à la société qu’à l’Église québécoises. Cela ne veut pas dire que toutes les autorités jésuites précédentes, francophones, partageaient nécessairement leurs points de vue ou leurs orientations. Mais toutes y reconnaissaient un legs précieux, à préserver à tout prix, en témoignage de la contribution des jésuites au débat public autour des grands enjeux de société. Elles étaient aussi conscientes que le CJF et Relations représentaient un lieu pertinent, de plus en plus rare au Québec, où s’exprimaient une foi et une Église engagées dans le combat pour la justice sociale et solidaires des laissé·es -pour-compte.

La nouvelle province jésuite n’avait aucune attache envers cet héritage, aucun désir de préserver le CJF et la revue, indifférente à leur enracinement dans la société québécoise. Cléricale, elle les voulait plutôt au service de la foi – de « la découverte de la foi », comme le communiqué de fermeture du CJF l’énonce, montrant par là une totale mécompréhension à son égard – et en parfaite syntonie avec la hiérarchie ecclésiastique. Libérale et institutionnelle plutôt que laïque, critique et de gauche, elle les voyait comme une patate chaude dont elle ne savait quoi faire. Les autorités jésuites ont donc choisi, à leur plus grande honte, d’y mettre un terme, et de manière sournoise, se désolidarisant ainsi du legs de leurs confrères francophones et de l’ancrage d’une Église au service du monde. On peut également penser que le provincial jésuite, Erik Oland, dont le mandat se terminait en juillet 2024, a trouvé cette occasion propice pour faire le sale boulot.

Un autre facteur a peut-être précipité le processus de démantèlement : la prise de position du CJF, publiée en novembre 2023, en faveur de la population gazaouie, dans le conflit opposant le gouvernement israélien au Hamas, après le massacre perpétré par celui-ci en Israël le 7 octobre 2023. Le Centre a été l’un des tout premiers organismes québécois à dénoncer la visée génocidaire derrière les attaques qui avaient lieu à Gaza. Or, cette déclaration a suscité un malaise au sein de l’administration jésuite, qui n’avait émis qu’une position frileuse à cet égard, à mille lieues, par exemple, des positions courageuses des Jésuites d’Afrique du Sud, qui ont manifesté sans réserve leur solidarité avec la population gazaouie.

Interlude

Suite du texte-poème lu le 2 mars 2025 :

La tentation est grande de maudire, de mépriser à notre tour comme si ce que ces hommes nous ont montré d’eux-mêmes n’était pas de même nature que ce contre quoi nous donnions notre voix, livrions bataille, engagions notre vie, en misant sur la dignité, la bonté, la justice. La figure humaine, hideuse et vile, attachée à des miettes de privilèges et de pouvoir, avec ses airs de bonhomie et de générosité, était tout proche de nous, à notre insu. Elle nous a été dévoilée. Elle prête, certes, à vomir, en plus de nous priver d’un lieu où précisément nous osions dire le méprisable qui nous voisine, de sorte qu’en signalant les œuvres dans notre monde, nous ouvrions, au nom d’une image humaine et divine qui nous porte, des espaces et des chemins d’humanité. Gardons notre regard fixé sur eux. Non, sur le méprisable. Car notre combat est toujours aussi contre nous-mêmes. Ce qui nous est donné à voir, c’est cette part obscure, tapie en tout être, capable de s’avilir pour des faveurs infimes.

Il est des temps grisâtres, oui, mais aussi de mémoire qui redonnent le souffle vital et soutiennent les pas vers demain. Mémoires des œuvres, des paroles, des écrits dressés contre la fatalité et la laideur du monde; œuvres, paroles, écrits qui sont la trace indélébile de la dignité humaine, et semences d’avenir.

Nous sommes dispersés aujourd’hui. Mais témoins malgré tout d’un bonheur commun que nul ne peut ravir, celui d’avoir été une équipe fière et debout dans la tourmente.

Entreprise de démolition

Le rôle qu’a joué la nouvelle directrice du Centre dans l’entreprise de démolition n’est pas clair. Comment comprendre qu’elle n’ait jamais cherché à impliquer l’équipe du CJF dans la recherche de solutions conjointes en vue de sortir de l’impasse, alors que cette équipe possédait toute l’expérience, l’expertise et la capacité organisationnelle pour relever ce défi ? Si elle s’en est bien gardée, était-ce pour se débarrasser précisément de cette expertise encombrante, et pour entreprendre une refonte radicale en accord avec les autorités jésuites ? C’est d’ailleurs à elle qu’on a confié d’esquisser, durant la période de mise à pied, ce qui pourrait « renaitre » éventuellement des cendres du CJF et de Relations. Car c’est bien à des cendres qu’on allait aboutir. En effet, le président du CA, le jésuite Peter Bisson, qui avait orchestré la mise à pied, envoyait, peu de temps après, une lettre à celles et ceux dont l’abonnement à Relations arrivait à échéance, les incitant à ne pas se réabonner ! La nouvelle refonte, disait-il ingénument, mais scandaleusement, pourrait ne pas leur plaire ! En réalité, ce qui était en vue, ce n’était pas tant une refonte qu’une totale rupture. De fait, en novembre dernier, les quelques membres restants du CA ont invité les ex-employé·e·s – qui avaient signé quelques jours auparavant une entente de compensation financière pour fin d’emploi assortie d’une sévère clause de confidentialité les réduisant au silence –, les chercheuses et chercheurs associés du CJF ainsi que de proches collaboratrices et collaborateurs pour leur présenter le plan de relance concocté en vase clos. Or, du Centre avait été expurgée sa raison d’être : l’analyse sociale. Dorénavant, il n’allait s’intéresser qu’à la spiritualité qui nourrit l’engagement. La revue, quant à elle, devenait une sorte de bulletin du nouveau centre, sans comité de rédaction ni équipe éditoriale, publié uniquement en version numérique. Deux versions papier annuelles s’y ajouteraient, réduites à quelques pages, dans lesquelles seraient dupliqués des extraits choisis. À l’issue de ce simulacre de projet de « relance », il ne nous restait qu’à leur demander expressément de ne pas apposer les noms de Centre justice et foi et de Relations à ces nouvelles entités à la mission dénaturée. Ce projet mort au feuilleton, la seule option pour eux était de fermer le Centre et Relations.

Cet inconcevable gâchis appauvrit et fragilise la société québécoise en la privant d’espaces essentiels d’analyse et de réflexion qui permettaient un regard unique en son genre sur les grands enjeux de la société, sous des points de vue diversifiés et complémentaires – sociologiques, philosophiques, anthropologiques, théologiques, artistiques, littéraires, poétiques, militants. L’absence de tels lieux de réflexion se fait d’ailleurs amèrement sentir alors qu’un vent fasciste, au remugle nauséeux, souffle des États-Unis et d’Europe, et que l’Église est tentée par un repli identitaire et le confort douillet d’une spiritualité désincarnée.

De ce gâchis, les autorités actuelles en portent aussi l’odieux. Même si elles cherchent à prendre leurs distances en se contentant de ramasser les pots cassés et en continuant à répéter la ligne de communication officielle de laquelle elles n’ont jamais dérogé. La faute est jetée sur des problèmes financiers et organisationnels, alors qu’ils ne furent en aucun cas déterminants. Cette abjection subsistera aussi longtemps que les autorités ne reconnaitront pas le mal qui a été fait non seulement à l’équipe, mais aussi à tous ceux et celles qui trouvaient dans la revue et au Centre justice et foi un lieu où puiser force, souffle, dynamisme, nourriture et espérance dans leur combat pour la justice et la défense du bien commun. Les autorités jésuites ne peuvent balayer sous le tapis de l’histoire un tel mépris, une telle honte. Il leur faudra un jour en assumer courageusement et humblement la responsabilité en reconnaissant leurs torts, comme pour « l’affaire silicose », dossier de Relations publié en 1948, qui avait mis à jour cette grave maladie industrielle, causant la mort d’une quarantaine de travailleurs de la mine de silice à Saint-Rémi-d’Amherst dans les Laurentides[3]. Incriminé, l’un des propriétaires de la mine, grand donateur de l’Église catholique, menaça de retirer ses dons prévus. Il a obtenu que les autorités jésuites de l’époque remercient le directeur-fondateur de la revue, et que le nouveau nommé publie une rétractation, ce qui plongea la revue dans une dizaine d’années de conservatisme social et qui dénatura sa mission.

La voix du Centre justice et foi et de Relations est éteinte, après avoir été muselée. Elle l’a été par des jésuites sourds à l’histoire tragique du monde et aux combats menés aux côtés des dépossédé·e·s et des exclu·e·s, plus soucieux de leurs milieux douillets et « spirituels », à l’image d’un Dieu désincarné, trônant au-dessus de la mêlée.

Le silence des cendres est gros de voix urgentes en attente de naitre[4].

Par Jean-Claude Ravet. L’auteur a été rédacteur en chef de Relations (2005-2019) et chercheur associé du Centre justice et foi (2020-2024). Il a fait paraitre aux éditions Nota Bene de Montréal Le désert et l’oasis. Essais de résistance en 2016 et La nuit et l’aube. Résistances spirituelles à la destruction du monde en 2024. 


  1. Gilles Bibeau et Jean-Claude Ravet, « Réparer les pots cassés et sauver “Relations”», Le Devoir, 30 mars 2024.
  2.  Comité de soutien aux employé-es mis à pied du Centre justice et foi, « Près de 1300 signataires de la Déclaration d’appui au personnel mis à pied de la revue Relations et du Centre justice et foi », Presse-toi à gauche!, 21 mai 2024.
  3. Suzanne Clavette, « L’Affaire silicose, un dossier explosif », Relations, n° 747, mars 2011.
  4. Sur le site <https://soutenonslesemployesducjf.org/lettre-ouverte-des-employ-es-mis-es-a-pied-du-cjf/>, on trouve les lettres d’appui, les articles et les déclarations publiques émises en solidarité avec le CJF et Relations.

 

L’antiféminisme comme conservatisme

6 novembre 2025, par Rédaction

Dans une époque où l’on voit la résurgence du mâle alpha et la montée en popularité des « épouses traditionnelles » (trad wives), il est important de se questionner sur la signification politique et sociale de la montée de l’antiféminisme pour mieux le combattre.

Il importe, d’entrée de jeu, de préciser le sens de certains termes qui sont partie prenante de la nébuleuse antiféministe. Le premier terme est misogynie, qui désigne la haine ou le mépris des femmes. Elle se retrouve dans les comportements individuels mais elle s’appuie sur un substrat social et elle a pour effet de cantonner les femmes à des positions subalternes dans la société. Elle peut parfois devenir systémique, comme en Afghanistan où l’on essaie d’effacer toute visibilité des femmes. Le sexisme est le deuxième terme. Il est un système social, à l’instar du capitalisme ou du racisme, et repose sur un triple processus de catégorisation-altérisation (distinction entre hommes et femmes), d’essentialisation (attribution de caractéristiques spécifiques que l’on rattache souvent à des traits physiques) et de hiérarchisation (supériorité du masculin sur le féminin). Il y a aussi une variante du sexisme qui est l’hétérosexisme qui soutient qu’il n’y a que deux sexes, que ceux-ci sont complémentaires dans le processus de procréation et que, par conséquent, l’hétérosexualité est la seule forme de sexualité acceptable. Enfin, il y a le masculinisme qui avance que, désormais, les femmes constituent le groupe sexué dominant, lequel exerce une forme de matriarcat qui placerait les hommes en posture subalterne.

L’antiféminisme s’appuie évidemment sur le sexisme comme système social et sur la misogynie comme dévalorisation des personnes de sexe féminin, mais il s’en distingue en ce qu’il constitue une opposition spécifique au féminisme comme mouvement social qui veut transformer les rapports sociaux de sexe, et aux féministes qui portent ce mouvement. Le masculinisme peut être considéré comme une forme radicale d’antiféminisme. Cette nébuleuse a des contours flous mais ses manifestations sont tangibles.

Dans le Québec contemporain, le coup de semonce de l’antiféminisme a certainement été l’attentat de l’École polytechnique, le 6 décembre 1989, où un jeune homme sépare les étudiants des étudiantes dans une salle de cours, tue 14 femmes et en blesse plusieurs, sous prétexte qu’elles seraient des féministes puisqu’elles étudiaient dans un domaine traditionnellement défini comme masculin.

Sur le coup, on a essayé de minimiser la dimension antiféministe de l’attentat. On a parlé de « tueur fou » pour décrire l’assassin. On a demandé aux féministes d’avoir la pudeur de se taire et de ne pas dénoncer cet acte comme antiféministe. Les commentateurs s’en sont donné à cœur joie dans la description des « exagérations » du féminisme qui pouvaient expliquer de tels gestes. Pourtant, le tueur avait été on ne peut plus clair dans la lettre décrivant ses motivations.

Durant les années qui ont suivi, on s’en est pris aux moyens, les armes à feu, plutôt que de dénoncer l’antiféminisme – je suis tout à fait en faveur des revendications de PolySeSouvient[1] en ce qui concerne l’interdiction de la plupart des armes. Il a fallu attendre 30 ans pour que la plaque commémorative de la Ville de Montréal sur la Place du 6-décembre-1989 parle d’attentat antiféministe.

Il est possible d’analyser l’antiféminisme comme une réaction, un backlash : ainsi, à chaque avancée du féminisme, il y aurait un ressac antiféministe. Cependant, comme le souligne Faludi[2], c’est, à maints égards, un backlash préventif : il s’agit d’empêcher coûte que coûte les femmes de parvenir à la liberté et à l’égalité, c.-à-d. de mettre fin au sexisme comme système d’oppression et d’exploitation sociale. Je préfère pour ma part le situer dans la foulée du conservatisme.

Quelques traits du conservatisme comme idéologie politique

Le conservatisme est l’une des trois grandes idéologies politiques qui ont façonné la modernité occidentale, avec le libéralisme et le socialisme. Comme les deux autres idéologies, il s’est transformé au fil du temps et comporte plusieurs courants, mais il est possible d’en repérer certains traits.

Il y a d’abord la valorisation de l’autorité, ce qui réfère à une conception hiérarchique de l’organisation sociale. Dans tous les domaines de l’existence, il y a des élites et celles-ci doivent jouer un rôle prééminent dans la société. Dieu est au-dessus des humains, le père de famille au-dessus des autres membres de la famille, le patron au-dessus des ouvriers, les notables au-dessus des citoyennes et citoyens. L’autorité constitue un facteur qui garantit l’ordre social entendu comme le respect des hiérarchies naturelles, et les divers domaines de la société ne doivent pas interférer les uns sur les autres.

Deuxièmement, puisqu’il y a de l’autorité, la liberté n’est pas infinie. Elle ne peut se développer qu’encadrée par les institutions. La liberté individuelle, contrairement à ce qu’énonce la pensée libérale, est limitée par les convenances morales et non pas par la liberté des autres. D’ailleurs, la liberté revêt plus une dimension collective (autonomie des régions, des ordres professionnels, des entreprises) qu’individuelle et les courants conservateurs ont tendance à en parler au pluriel.

En troisième lieu, on retrouve la critique de l’individualisme libéral, lequel est susceptible de « dissoudre la longue chaîne des relations sociales, laissant chacun à son statut de maillon individuel » pour paraphraser Tocqueville. Les individus sont toujours insérés dans le social : ils naissent dans une famille, dans un lieu précis, à une époque précise, dans un milieu social. Tous ces liens contribuent à la construction des individus. Ceux-ci et celles-ci ne peuvent être pensés en faisant abstraction de ces liens sociaux constitutifs.

Quatrièmement, il y a la tradition et celle-ci est invoquée de trois façons. D’abord, c’est pour souligner les dangers qu’il y a à faire des changements brusques : ceux-ci sont dérangeants et stressants, et leurs conséquences sont multiples et imprévisibles. L’expérience moderne des révolutions sur le modèle « du passé faisons table rase » s’est révélée désastreuse, celles-ci débouchant sur la terreur et le goulag. On invoque aussi la tradition en raison d’un certain scepticisme quant aux possibilités de l’humanité de changer le monde en mieux, d’où une insistance sur la prudence et sur les limites de la raison humaine. Finalement, la tradition nous ancre dans une histoire particulière : l’humanité n’existe guère dans son abstraction mais uniquement dans ses singularités nationales faites d’une continuité historique.

Un cinquième trait du conservatisme renvoie à la valorisation du rôle pacificateur, sur le plan social, de la religion, dans une espèce de trilogie « religion, autorité, tradition ». La religion fixe des bornes à l’ambition humaine en instaurant une autorité (Dieu) qui lui est extérieure et à laquelle il importe de se soumettre. La religion insère également l’individu dans une communauté liée par la foi, ce qui limite l’individualisme excessif et permet de corriger les comportements déviants.

Finalement, on retrouve la propriété et sa double fonction d’ancrage et de moralisation. Elle nous inscrit quelque part sur la terre, nous incite à la prudence et assure notre indépendance économique. Elle constitue, comme dans le libéralisme, une manifestation de notre sens moral. La propriété est également à la base du nationalisme ou de la défense du territoire ou d’un particularisme national.

Au XXe siècle, ce conservatisme a souvent traduit le nationalisme dans un sens chauvin, impérialiste et raciste. En France et en Allemagne, le conservatisme de l’entre-deux-guerres sera également marqué par un fort antisémitisme. Pour les conservateurs, les Juifs incarneraient l’ensemble des traits négatifs de la société moderne : individualisme, déracinement, argent. Toutefois, à l’époque de la guerre froide, ce sont moins les Juifs que les communistes qui en viennent à représenter la quintessence des malheurs de la modernité. Cela est très présent aux États-Unis, mais aussi dans les pays d’Europe occidentale.

Le conservatisme qui se développe dans les années 1980 – les années Reagan et Thatcher – aussi appelé néoconservatisme, opère une synthèse entre trois courants conservateurs : le conservatisme classique, le néoconservatisme et la droite religieuse[3]. Le conservatisme traditionnel, au cours des années 1950 et 1960, investit le Parti républicain étatsunien en opposition au New Deal et aux lois antidiscriminatoires adoptées dans la foulée du mouvement des droits civiques. Ce courant est très actif sur le plan des valeurs morales : en faveur de la peine de mort, de la prière dans les écoles, contre la permissivité sexuelle. Ces conservateurs sont également mus par un anti-intellectualisme populiste et une valorisation du « gros bon sens ».

Quant à lui, le néoconservatisme est identifié à une radicalisation idéologique du conservatisme. Plutôt que de se lamenter sur le bon vieux temps, il est nécessaire d’adopter une attitude proactive et de faire la promotion de ses idées, soit le travail, la famille, la patrie. Sans rejeter totalement les acquis du New Deal, les néoconservateurs s’inquiètent des programmes d’aide sociale qui inciteraient à la paresse ainsi que de l’avènement de la société des loisirs et de ce que cela implique comme renonciation à l’effort. Ils sont également méfiants des mouvements étudiants des années 1960 et de leurs liens avec la contreculture (sex, drugs and rock’n’roll). Ils critiquent la domination des intellectuel·le·s de gauche dans les universités de même que des nouvelles disciplines comme les études féministes (women’s studies) ou les théories critiques de la race (critical race theories).

La troisième composante, la droite religieuse, arrive mal à faire la jonction avec le conservatisme traditionnel, mais elle le fait plus facilement avec le néoconservatisme. Ces conservateurs se rejoignent dans la croisade contre les effets moralement corrupteurs de l’aide sociale (welfare), dans la défense de la famille traditionnelle – mise à mal par l’émancipation des femmes et les mouvances LGBTQ+ – et des communautés comme lieu de contrôle social.

Si ce néoconservatisme est surtout associé aux pays anglo-saxons, il n’en reste pas moins qu’une variante s’est développée au Québec depuis les années 1990 autour de ce que l’on pourrait qualifier de nationalisme identitaire. La composante religieuse en est moins importante, mais il importe d’assurer la continuité historique du groupe canadien-français, non pas en voulant faire pays mais en préservant la nation vis-à-vis d’éléments qui en minent la cohésion.

L’antiféminisme conservateur

L’antiféminisme conservateur peut s’analyser à partir de trois cadres complémentaires : le cadre conservateur traditionnel, celui de l’incertitude identitaire des hommes hétérosexuels qui perdraient leurs privilèges, et finalement celui d’une politique du ressentiment.

L’argument conservateur traditionnel peut se résumer de la façon suivante. Il y avait certes nécessité de changer certains aspects de la situation des femmes, mais les mouvements féministes sont allés trop loin. Ils ont inversé l’ancien ordre sexué pour placer désormais les hommes en position dominée, ce qui a créé un mouvement non nécessaire puisque l’évolution naturelle de la société québécoise nous aurait conduits à une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Cela a aussi rendu difficile d’avoir des rapports harmonieux entre les sexes en fomentant une « guerre des sexes »[4]. À partir du milieu des années 1990, un tel discours a pris les apparences du postféminisme. Les discriminations que dénonçaient les féministes dans les années 1970 et 1980 auraient disparu et les mesures d’action positive en faveur des femmes sont devenues de la discrimination à l’encontre des hommes. Dans cette optique, le mouvement féministe n’a plus lieu d’être et fait figure de « dinosaure » politique, n’ayant pas pris la mesure des changements sociaux déjà effectifs. On retrouve ce postféminisme aujourd’hui dans le discours de « l’égalité entre les femmes et les hommes comme valeur fondamentale de la société québécoise », ce qui dispense de travailler à la réaliser.

Le discours sur l’incertitude identitaire, qui n’est pas sans présenter certaines analogies avec celui d’un Henri Bourassa dénonçant la virilisation des femmes comme effet pervers du féminisme, insiste sur la crise de la masculinité comme conséquence inévitable du féminisme[5]. Cette perspective revêt également une forte composante lesbophobe et transphobe. Ce discours sur la crise de la masculinité est largement utilisé par les mouvements masculinistes – dont le seul référent de la masculinité reste le mâle alpha – qui invoquent le décrochage scolaire des garçons, la prévalence du suicide chez les jeunes hommes ou le refus des tribunaux d’accorder la garde des enfants au père en cas de divorce comme autant d’illustrations de cette crise de la masculinité.

Enfin, le prisme du ressentiment[6], également très présent dans le mouvement masculiniste, fait du féminisme le principal responsable des problèmes que vivent certains hommes, en remettant en cause les hiérarchies sexuelles antérieures. Les hommes seraient ainsi devenus les victimes d’une organisation sociale où leur nature – agressive – est constamment brimée, que ce soit à l’école qui valorise les comportements féminins, dans les couples où la violence sexuelle est susceptible de sanctions pénales ou d’opprobre social, ou encore dans les relations sexuelles qui devraient désormais être consensuelles.

La défense de la famille traditionnelle

L’argument le plus prégnant de l’antiféminisme conservateur est la défense de la famille traditionnelle, où l’homme est le pourvoyeur, la femme reste à la maison pour s’occuper des enfants qu’elle élève dans le respect des différences de sexe. Cette défense de la famille traditionnelle se fait sentir autant dans le discours de l’Église catholique ou dans celui des évangélistes – et de l’ensemble des religions monothéistes dans les conférences de l’ONU sur la population – que dans le discours d’opposition politique au féminisme que l’on retrouve dans certains groupes de femmes de droite.

La défense de la famille hétérosexuelle traditionnelle s’accompagne d’une critique du féminisme qui serait à la source d’une « guerre des sexes » assortie d’une humiliation des hommes. Cette critique rend le féminisme responsable de toute une série de maux sociaux : la pauvreté des femmes, les épuisements professionnels, la malbouffe et la délinquance juvénile pour n’en nommer que quelques-uns.

La défense de la famille traditionnelle revêt également d’importantes dimensions homophobes et transphobes. Comme le Vatican, elle s’oppose à l’éducation sexuelle dans les écoles (puisqu’on y placerait sur un pied d’égalité l’hétérosexualité, l’homosexualité et la bisexualité) qui pourrait faire l’apologie de la pédophilie et de la bestialité.

Le discours de l’Église catholique

Il importe de se pencher sur le discours anti-genre développé par l’Église catholique[7]. Depuis le pontificat de Jean-Paul II, durant lequel le futur pape Benoît XVI jouait le rôle de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, c.-à-d. de gardien en chef de l’orthodoxie, l’Église catholique s’est largement préoccupée de la question des femmes et a souvent fait front lors des conférences internationales sur les femmes ou sur la population avec les courants les plus intégristes à l’intérieur des autres religions monothéistes pour s’opposer à certains droits des femmes, principalement la liberté dans le domaine de la procréation. Cette position s’est nuancée mais elle n’a pas disparu depuis l’accession de François à la papauté : si on ne condamne plus nécessairement les individu·e·s, on condamne toujours les comportements.

D’abord, l’Église affirme l’égalité en dignité des femmes. C’est une reprise de ses positions traditionnelles de l’épître de Paul – pas le plus grand féministe qui soit – affirmant que pour l’Église, « il n’y a ni juif, ni gentil, ni homme libre, ni esclave, ni homme, ni femme », mais que tous sont égaux au regard de Dieu, ce qui, à l’époque, n’a pas empêché l’Église de pratiquer l’antisémitisme, de s’accommoder de l’esclavage, d’endosser la structure familiale patriarcale et, aujourd’hui, d’interdire la prêtrise aux femmes et de leur réserver un rôle subalterne dans l’Église. Bref, cette égale dignité est loin des droits égaux.

Ensuite l’Église érige les femmes dans une posture d’altérité. Le sujet humain est masculin, les femmes n’étant que l’autre de l’homme. Prenant appui sur la notion de « valence différentielle des sexes » élaborée par Françoise Héritier pour documenter et dénoncer les inégalités sexuées, l’Église catholique insiste sur le fait que la femme est l’auxiliaire du vrai sujet, l’homme. En même temps, l’Église insiste sur la complémentarité, non seulement dans la procréation, mais sur le plan ontologique, des deux sexes.

Enfin, l’Église catholique insiste sur le fait que le féminisme tend à détourner les femmes de leur véritable rôle social qui est celui d’être mères et épouses. Il exalte le « génie féminin » dans la mesure où il ne se mesure pas au masculin et n’aspire pas à une indifférenciation sexuelle qui serait le produit de « l’égoïsme, de l’individualisme et de l’hédonisme ».

Ce discours intellectuel de l’Église catholique contre ce qu’elle appelle la « théorie du genre » a des implications réelles : opposition à l’avortement et à la contraception mécanique ou chimique; opposition au mariage entre personnes de même sexe, opposition à l’homosexualité et aux droits des personnes homosexuelles ou trans. Il trouve des équivalents et des relais dans d’autres religions, mais aussi dans des mouvements féminins conservateurs[8].

Fondements de l’antiféminisme conservateur

Si l’on cherche les fondements de telles positions, il me semble qu’il faut regarder dans deux directions. La première est celle de l’attachement des antiféministes à la famille patriarcale. La deuxième est l’inscription de cette structure sociale dans un ordre naturel transcendant la volonté humaine, ce qui nous ramène aux traits du conservatisme.

Dans ce domaine, les antiféministes contemporains puisent à l’argumentaire classique de la famille comme organisation naturelle sur laquelle devrait se fonder l’ensemble de l’organisation sociale. En fait, le discours insiste sur trois grands piliers : la famille comme rempart contre l’étatisme, son rôle dans la cohésion sociale et son statut d’institution de base de la société.

La famille comme rempart contre l’étatisme est une vieille formule rhétorique conservatrice qui nous est désormais servie à la sauce néolibérale. L’argument se déploie en deux temps : le premier est que l’on doit cultiver l’indépendance économique des individus, quelles que soient leurs conditions d’existence : ils n’ont pas à dépendre de quelque aide publique ou autre mécanisme redistributif pour subvenir à leurs besoins. Le deuxième est d’ordre aristotélicien : la famille est nécessaire à un individu qui n’est pas entièrement autonome et dont l’existence dépend des autres.

À cet égard, les antiféministes conservateurs s’en prennent à la fois aux résultats de l’action féministe et aux programmes sociaux de soutien aux personnes. Pour eux, le féminisme a largement contribué à autonomiser les femmes et à mettre en place une série de programmes publics qui viennent suppléer partiellement au travail gratuit fourni par les femmes au sein de la famille, au nom de l’Amour. Ce que nous féministes analysons comme des avancées des femmes – comme la facilitation des procédures de séparation et de divorce, les pensions alimentaires pour les jeunes enfants, les garderies, le système de santé public, des systèmes publics pour s’occuper des personnes âgées, la reconnaissance de la contribution des femmes collaboratrices dans l’entreprise familiale, l’équité salariale ou des mesures de conciliation travail-famille – est perçu par les antiféministes comme des mesures visant à rendre obsolète l’institution familiale et à sortir les femmes, et plus particulièrement les mères de jeunes enfants, de leur dépendance par rapport à un pourvoyeur.

C’est là que l’argument aristotélicien entre en ligne de compte. Dans le Livre I des Politiques[9], Aristote soutient qu’il y a deux formes de socialité naturelle, la famille pour la procréation et l’entretien du vivant et la tribu pour les échanges économiques, et une forme créée (artificielle), la polis. Mais ces trois formes de socialité sont basées sur la prémisse de l’incomplétude de chaque être humain, ce qui fonde en retour sa thèse sur la sociabilité naturelle des êtres humains. Le développement de l’État providence, notamment les développements qui sont le produit des revendications féministes, sont donc vus comme constituant l’introduction d’une solidarité artificielle, volontariste et non naturelle dans ce qui devrait rester dans le domaine de la nature. L’individualisme libéral dont serait porteur le féminisme serait donc antifamilial et contre nature.

Pour les antiféministes, il importe donc de considérer la famille à la fois comme un domaine relevant de la nature et comme un rempart contre la mainmise étatique qui aurait une dimension à la fois intrusive et contre nature parce que relevant du volontarisme. En voulant refaire de l’institution familiale patriarcale la base de la solidarité sociale, ce qui est en congruence autant avec la pensée néolibérale de démantèlement des institutions de protection sociale qu’avec le conservatisme moral des fondamentalistes religieux qui veulent protéger leur progéniture de tout ce qui pourrait semer le doute par rapport aux croyances véhiculées dans la cellule familiale, ces antiféministes développent une nostalgie du « bon vieux temps » où les femmes étaient à la maison pour s’occuper des jeunes enfants, des malades ou des personnes âgées et pour cuisiner ces bons petits plats qui nous protègent de ces fléaux modernes que sont la malbouffe et son corollaire l’obésité, tout en passant sous silence l’inégalité dans laquelle une telle institution place inévitablement les femmes dans une société capitaliste qui requiert un accès à l’argent comme médiateur social généralisé.

Cette cellule familiale est évidemment hétérosexuelle et « naturelle », la procréation ne pouvant relever que de la copulation entre un homme et une femme. Ainsi, on voit se reproduire un discours bien connu. Un enfant est le produit de l’union d’un père et d’une mère; seule cette union est susceptible de produire un enfant. Il faut donc favoriser le mariage hétérosexuel et la prolongation du temps consacré par les femmes aux soins aux personnes. C’est d’ailleurs le discours qu’on a entendu en France dans les manifestations contre le « mariage pour tous ».

Cette famille est aussi marquée par une forte hiérarchisation entre les sexes et entre les générations. C’est dans la famille que l’on fait le premier apprentissage du principe d’autorité et des inégalités sociales, et ces inégalités trouvent ensuite leur équivalent dans toutes les autres sphères de la vie sociale. En fait, il y a établissement d’un lien logique entre autorité paternelle, autorité des élites sociales et autorité divine. Il y a donc un rapport causal qui s’instaure entre divorce des femmes, perte de l’autorité sur les enfants et délinquance juvénile.

Plus encore, la famille hétérosexuelle est vue comme la condition de la reproduction de la nation. On retrouve ce lien entre famille et nation, dans un certain discours conservateur québécois, se présentant souvent avec des nostalgies de la devise pétainiste « travail, famille, patrie » qui semble si chère à un Lucien Bouchard et à ses amis lucides[10] et à la mise en scène du premier ministre François Legault en « papa a raison[11] » qui agit pour votre bien pendant la pandémie. On le retrouve également dans le discours nationaliste d’un Mathieu Bock-Côté.

Il ne faut pas s’étonner, dans les circonstances, que les principales cibles des antiféministes soient les unions entre personnes de même sexe, les trans ou l’homoparentalité, réunis dans la lutte contre le wokisme. C’est aussi ce qui pointe derrière le comité de « sages » mis en place par le gouvernement Legault en décembre 2023 pour étudier la question trans. Car en dénaturalisant la famille, les féministes et les personnes LGTBQ+ en dévoilent la dimension de construction sociale.

À entendre les antiféministes, c’est la possibilité même de relations amoureuses harmonieuses entre hommes et femmes qui serait menacée. En outre, l’école, en se faisant le relais des valeurs féminines de la famille matrifocale, contribue à émasculer les jeunes garçons. Plus encore, l’autorité paternelle est minée. Bref, contrairement à ce que soutiennent les féministes, c’est l’anatomie qui dicte l’organisation sociale, alors que nous avons démontré depuis belle lurette que c’est la procréation qui complémentarise les sexes et fabrique le sexe et le genre.

Par Diane Lamoureux, professeure émérite de science politique de l’Université Laval


  1. PolySeSouvient est un collectif d’étudiantes, d’étudiants et de diplômé·e·s de Polytechnique et de familles de victimes qui réclament une série de mesures de contrôle des armes.
  2. Susan Faludi, Backlash. The Undeclared War Against American Women, New York, Crown Publishers, 1991. Version française, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, Éd. des femmes, 1993.
  3. Voir Irving Kristol, Neo-conservatism, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 1999.
  4. C’est, entre autres, la thèse défendue par la chroniqueuse Denise Bombardier dans La déroute des sexes, Paris, Seuil, 1993.
  5. Voir Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité, Montréal, Remue-ménage, 2018.
  6. Voir Wendy Brown, States of Injury. Power and Freedom in Late Modernity, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1995.
  7. Voir Sara Garbagnoli et Massimo Prearo, La croisade « anti-genre ». Du Vatican aux manifs pour tous, Paris, Textuel, 2017.
  8. Voir Andrea Dworkin, Right-Wing Women, New Yok, Perigee Books, 1983. Traduction française : Les femmes de droite, Montréal, Remue-ménage, 2012.
  9. Aristote, La politique, Livre I, entre 335 et 323 av. J.-C..
  10. NDLR. En 2005, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard et d’autres personnalités ont signé un manifeste Pour un Québec lucide. Selon ce document, le Québec vivait au-dessus de ses moyens et il appelait à l’austérité.
  11. NDLR. Papa a raison a été une série télévisuelle très suivie des années 1960.

 

Membres