Nouveaux Cahiers du socialisme

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Capital contre climat : une contribution écoféministe

28 avril, par Rédaction

Ce texte a été présenté à la Grande conférence Climat contre capital  : quelles issues possibles  ? le 30 mai 2025 dans le cadre du colloque La Grande Transition 2025 à Montréal.

Tout d’abord, je veux dire que ce sujet, Climat contre capital, dans la période actuelle, a pris une acuité incroyable, en même temps qu’il est dramatiquement mis de côté. Je veux dire aussi que je parle d’un point de vue de militante, militante féministe et écoféministe, et non d’universitaire.

C’est un capital pur et dur qui a pris le pouvoir, et qui cherche à s’imposer au monde entier. Il a mis à sa tête un magnat qui s’est proclamé roi et maitre des nations. Magnus 1er détruit méthodiquement des politiques et des acquis – enfin ce que nombre d’entre nous avons pris pour des acquis, souvent chèrement gagnés, de démocratie, de justice, d’environnement.

Nous sommes bousculéꞏes, et pour le moment presque impuissantꞏes devant ce qui arrive. Oui, il y a des tentatives de résistance, mais en réalité, aujourd’hui, les destructions sont à peine retardées dans certains domaines alors que partout où la royauté avance, les dégâts s’accumulent et leurs effets à long terme sont déclenchés alors même que nous voudrions revenir en arrière.

Ce Magnus et son insolente et richissime oligarchie détruisent l’environnement. L’environnement total, dans ses trois dimensions habituelles et dans la quatrième  : le changement climatique, la perte de biodiversité, la pollution ET la société humaine. Faut-il le dire et le redire, la société est une dimension incontournable de notre environnement, un facteur de plus en plus important dans l’écologie de la planète  : autant dans la destruction de son équilibre que dans la réparation qu’on peut tenter d’y apporter. Il faut penser société dès qu’on parle d’écologie  : l’anthropocène est une description pertinente, comme les termes de capitalocène et d’androcène.

Les connexions

Le premier point que je veux établir, ce sont les connexions. Tout est relié. C’est le sens même de l’écologie, comprendre et respecter les liaisons de tout ce qui existe. C’est vrai biologiquement, et c’est vrai socialement, c’est vrai dans le croisement de la nature et de la culture, dans la rencontre du biologique et de l’artefact.

J’en fais mon point de départ. Nos luttes environnementales ne doivent plus séparer ce qui serait «  la nature  » et ce qui est social. En bref, le déséquilibre écologique vient de l’action humaine, toutes les dégradations écologiques impactent des êtres humains à des degrés divers, aucune transition écologique positive ne peut s’effectuer sans l’implication consciente et consentante des groupes humains qui sont concernés.

Si, comme je le pense, l’implication volontaire des sociétés humaines est nécessaire à une action écologiquement bienfaisante, on est donc devant un énorme problème. Car le Capital, celui-là même qui détruit, occupe tout l’horizon. Celui de la vie réelle et celui de la vie rêvée.

La vie réelle  : la subsistance et le soin

Le Capital occupe l’horizon de la vie réelle, car il a réussi à marchandiser presque tout ce qui fait la subsistance quotidienne  : aliments, vêtements, logements, loisirs, mobilité, soins de santé, instruction. On dirait bien qu’il nous a dépouilléꞏes de toutes nos habiletés de base à fabriquer les objets de notre subsistance pour nous restreindre à les acheter au prix de notre travail rémunéré, un travail qui n’a le plus souvent aucun rapport avec notre vie à nous. L’argent médiatise notre rapport aux ressources vitales, et nous sommes écarteléꞏes entre deux sphères étrangères l’une à l’autre  : d’un côté notre activité rémunératrice, de l’autre notre vie propre. Toutes celles et ceux qui ne «  gagnent  » pas l’argent de leur subsistance sont déconsidéréꞏes, tombent en carence grave ou en dépendance de l’État pourvoyeur.

Cette description omet les activités de soin qui pourtant forment le tissu nourricier de notre vie. Préparer les aliments, s’occuper des vêtements, nettoyer les personnes, entretenir le logement, répondre aux enfants – et d’abord les avoir ces enfants, les porter neuf mois, en accoucher –, parler avec les autres, aimer, s’opposer, soigner les bobos et les invalidités, entretenir des amitiés, fleurir le bout de terrain dehors, participer au comité d’école, avoir une vie sexuelle se soucier de l’état du monde, prendre soin de ce que les «  Gazas  » et les persécutions politiques font à notre santé mentale personnelle et collective… Tout ce qui n’est pas marchandisable, ou pas encore complètement marchandisé, mais qui est partie intégrante de notre subsistance, est mis de côté.

En fait, oui, il y a un rapport entre notre activité rémunératrice et notre vie propre  : c’est celui du temps, du rythme, de l’énergie requise. Pour beaucoup d’entre nous, le travail rémunéré prend un temps considérable et, surtout, nous impose un rythme accéléré et un stress qui viennent sérieusement restreindre notre vie personnelle. Après le travail, que nous reste-t-il comme disponibilité pour les soins  ?

La vie rêvée  : une vie colonisée

Indisponibles, on s’évade alors dans la vie rêvée, elle aussi occupée par le Capital. Car que sont devenus nos rêves  ? Précédés par les écrans, peuplés par la publicité omniprésente, les voilà désormais rêves de consommation  : meubles, voyages, autos, spectacles, disponibles en un clic sur nos écrans, modelés par la vue des gens riches et célèbres ou des influenceurs et influenceuses, suggérés par une intelligence artificielle qui nous entraine dans des univers inouïs et tellement alléchants, brouillant la ligne entre le réel et le «  transmachinal  » – cet au-delà du réel que crée la machine dite intelligente.

Quand non seulement la vie réelle mais aussi la vie rêvée sont colonisées par le Capital, alors le soin de l’environnement et les luttes environnementales semblent impossibles.

Y a-t-il des issues  ? Où chercher la motivation  ?

Pour attirer les gens dans des actions environnementales positives, quels sont donc nos incitatifs  ? Le premier est sans doute la perception des désastres déjà en cours et l’appréhension devant le futur qui se dessine. Or, le Capital a une puissante réponse  : la transition technologique. Applaudissez, mesdames et messieurs, la technologie va nous sortir de ce mauvais pas. Les Elon Musk de la terre sont là pour nous montrer la voie de l’avenir, multiplier les énergies non polluantes, virtualiser nos activités, construire des cités dans les étoiles. On peut continuer à vivre comme on vit, nul besoin de sacrifier telle ou telle habitude chère, la technologie évolue et va tout régler. Allez, circulez, consommez  !

Pourquoi parler encore des abeilles et autres pollinisateurs en voie de raréfaction  ? Pourquoi se faire des peurs avec les océans de plastique  ? Redouter les feux de forêt et les sécheresses  ? Lutter pour des milieux humides dans nos villes  ? Le Capital n’en a que faire, il a vite fait de nous en distraire et d’amener notre attention ailleurs.

Un autre incitatif possible pour les luttes serait le bien-être quotidien  : mais en avons-nous encore une idée le moindrement écologique  ? L’alimentation saine, les transports sobres, les produits «  naturels  » ne font pas le poids devant les incitatifs quotidiens de nourriture hypertransformée, les injonctions à la beauté et à la vitesse, ou les contraintes de temps et les transports publics insatisfaisants. Les décisions de changement de mode de vie, personnelles ou collectives, demandent de l’attention, du temps et même de l’argent, alors que nos vies sont déjà hypothéquées par le stress et la consommation tous azimuts.

Il est clair que le Capital a non seulement le pouvoir économique sur la production, mais aussi le contrôle culturel sur la consommation. Nos besoins, nos désirs, nos esprits sont colonisés.

L’aspiration au bien-être quotidien ne tient pas la route devant la tâche énorme qui est devant nous, celle de renverser la vapeur d’un système économique puissant qui échappe à tout contrôle. Il faut même reconnaitre que ce système a lui-même pris le contrôle des leviers qu’on croyait pouvoir utiliser pour lui imposer des limites  : le politique, le judiciaire, l’information, la démocratie.

Mais sans doute est-ce la victoire même de l’adversaire qui nous indique la motivation qui fonctionne  : c’est la colère et la révolte des populations devant les pertes, les désillusions, le bouleversement de nos modes de vie et même de notre monde. Pertes d’emploi, déqualifications, endettement, transformations des quartiers urbains et des milieux de vie, retrait des interactions humaines dans un tas de domaines, sentiment de pauvreté devant une vie où l’accessoire est devenu coûteusement nécessaire, écarts de richesse grandissants, catastrophes et destructions ici et là… La colère gronde un peu partout, dans les villes et les campagnes, chez les artistes et chez les agriculteurs, chez les jeunes et chez les moins jeunes. La mondialisation et la technologie ont fait miroiter une belle vie facile. Les vingt dernières années ont produit le contraire. Les droites et les extrêmes droites ont su saisir ces désillusions et les transformer en révolte contre les pouvoirs démocratiques. Les gauches n’auraient-elles pas une réflexion à mener au ras des pâquerettes sur leurs stratégies et leur discours  ?

Soyons réalistes  : les luttes pour le climat sont perçues au mieux comme secondaires par rapport à l’économie, sinon même comme nuisibles, trop dispendieuses, au pire comme créées de toutes pièces pour manipuler le peuple.

Une mobilisation à alimenter

Pourtant, on peut constater que l’environnement est mobilisateur dans l’opinion publique. Il a mobilisé de très grandes foules dans la rue. Il réunit des militantes et militants au-delà du silo de leur «  cause principale  ». Autour du climat existe un état d’alerte qui est alimenté par des réseaux bien organisés et documentés. En dehors des milieux climatosceptiques, tout le monde est d’accord – en principe – pour réduire les gaz à effet de serre, protéger la biodiversité, récupérer, recréer des liens sociaux. Cet accord ne diminue pas, au contraire  : les changements climatiques provoquent de plus en plus de catastrophes à toute échelle, constamment médiatisées, ce qui entretient l’actualité et l’intérêt pour le sujet. D’une façon ou d’une autre, une immense partie de la population se sent concernée par la crise environnementale.

Ici, je reviens aux connexions. Il me semble qu’on pourrait donner à voir – en commençant par le voir nous-mêmes – comment les bouleversements qui affectent le climat, la nature et la société sont reliés entre eux. Et cela, en partant des insatisfactions et de la colère dont on vient de parler, dans des réflexions accessibles, avec un langage non spécialisé, mais en chargeant les mots d’un contenu intense, en apportant des connaissances qui intéressent les gens et en montrant les connexions entre ces crises.

Un exemple d’éveil aux connexions

Je voudrais donner un exemple personnel d’éveil aux connexions  : moi qui viens du mouvement féministe, c’est en creusant la question féministe du travail invisible et du travail de soin non rémunéré que j’ai compris l’accointance du capitalisme avec le patriarcat – ou la domination masculine. L’exploitation éhontée des ouvriers a rendu nécessaire d’assigner les femmes au travail domestique pour reproduire la classe ouvrière, c’est-à-dire pour faire des bébés viables et pour nourrir les hommes et en prendre soin quand ils revenaient éreintés du travail. En allant plus loin, j’ai appris par les écrits de Silvia Federici comment Marx a eu un point aveugle dans sa théorie des classes sociales. Il a tout simplement situé les femmes dans la même classe sociale que leurs hommes, alors que leur place par rapport à la production est radicalement différente de celle des hommes. Car en fait, les femmes assurent plutôt la re-production, sur laquelle repose le système de production.

Cette réflexion est synthétisée dans l’image de l’iceberg développée par les féministes  : la partie visible du fonctionnement social, l’économie marchande, repose en réalité sur une énorme masse invisible sans laquelle elle ne pourrait pas fonctionner  : ce sont les soins gratuits aux personnes, fournis par les femmes et les groupes assimilés. Plus profondément, le tout est porté par la nature, qui fournit la base de toute subsistance. Sans les soins, sans la nature, l’économie coule. C’est ce que signifie l’iceberg.

S’il est difficile de saisir le capitalisme à l’œuvre, c’est la réflexion sur l’écologie qui m’a amenée à comprendre profondément sa dynamique de croissance, jusque-là demeurée théorique pour moi. De même, les liens du capitalisme avec le colonialisme et le racisme sont devenus clairs à partir de la question de la croissance et de l’expansion des marchés.

Tout le monde peut ainsi apprendre à voir les connexions, pourvu qu’on parte des situations vécues, des dominations refusées, des espoirs agissants.

La source féministe

Ici, je propose de nous alimenter à une source féministe qui s’est conjuguée à l’écologie, une source écoféministe.

Le féminisme qui consiste à rechercher l’égalité de droits entre les femmes et les hommes, ou entre les genres, a heurté sa limite  : plusieurs féministes ont compris que si les droits sont une voie vers la vie bonne, cette voie est sans issue dans le monde actuel. Changeons donc le monde, disent-elles, construisons un monde qui ne repose pas sur des dominations. Les patriarcats, les oligarchies, le capitalisme colonisateur, les racismes, nous voulons les détrôner.

Nous – et maintenant je parle de nous, les femmes –, nous nous inspirons, dans les Amériques du moins, du buen vivir autochtone, de la connexion à la nature porteuse, au territoire qui fournit la subsistance, aux origines et aux sept générations à venir. À travers le foisonnement technologique, nous cherchons à recréer les liens de base entre les humains, avec les autres vivants et avec la planète.

Nous avons travaillé fort depuis plus de 150 ans à découvrir les racines des violences qui s’exercent contre nous. À valoriser ce que nous savions faire de plus précieux et que la société pourtant méprisait  : prendre soin de la vie. Assignées à ce travail par le pouvoir capitaliste et patriarcal, nous avons développé, en le pratiquant, des savoir-faire, des capacités d’attention et de perception, des sensibilités jouissantes qu’il nous importe de mettre en œuvre dans une vision «  dé-capitalismée  ». Depuis que nous ouvrons d’autres portes, nous avons aussi acquis les savoirs, les qualités professionnelles et les habiletés politiques dont nous avions été écartées. Et nous avons bouleversé les relations de genre, refusant l’infériorité, apportant notre force, créant de nouvelles formes de rencontre.

Même si nous avons accédé à tous les domaines de la vie collective, nous sommes encore les principales responsables de la reproduction humaine et de la vie domestique. C’est donc partout que nous recevons de plein fouet les impacts des destructions environnementales. Au sud et au nord de la planète, nous constatons les dommages, réparons les pots cassés dans la vie quotidienne et tâchons d’inventer des façons viables d’assurer la subsistance humaine, en joignant le soin des gens et de la planète. Les femmes ont conjugué leur prise d’autonomie et leur action écologique depuis des dizaines d’années, ce qui touche l’ensemble de leur vie pratique et affective. Elles s’impliquent dans des actions et des mouvements écologiques dont la plupart sont en relation avec la base de la vie, la subsistance. Elles sont impliquées politiquement et scientifiquement.

Sommes-nous loin de la colère et de la révolte que j’ai nommées plus haut comme motivation pour l’action  ? Au contraire  : ne nous méprenons pas sur les formes que prend la colère. Elle brise des chaines et transforme le monde autour d’elle, mais lorsque son but est d’améliorer la vie, elle ne prend pas les armes, elle agit, elle invente, elle prend soin différemment.

Pour terminer

En conclusion, plusieurs formes de résistances et de luttes écologiques sont nécessaires pour faire face à la crise qui sévit et qui s’aggrave. Ceci est un plaidoyer pour l’une d’entre elles, un écoféminisme construit par l’expérience trop longtemps ignorée d’une moitié de l’humanité. Cet écoféminisme invite à mettre au centre de nos visées écologiques le souci d’une vie humaine riche de connexions avec les vivants et avec la planète qui les porte.

Et en terminant, merci à toutes les militantes qui m’ont guidée et inspirée dans les dernières décennies.

Merci à toutes les autrices féministes qui ont su nourrir ma réflexion par des écrits où l’expérience donne naissance à de la théorie qui en retour vient éclairer l’action. Je n’en mentionnerai ici que trois, celles qui ont formulé la perspective de la subsistance que j’adopte  : Maria Mies, Vandana Shiva et Veronika Bennholdt, par leurs livres Écoféminisme et La subsistance[1].

Par Élisabeth Germain, féministe, écoféministe et sociologue. Elle est membre du comité Femmes et écologie du Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale et du Collectif écosocialiste et écoféministe de Québec solidaire.


  1. Maria Mies et Vandana Shiva, Écoféminisme, Paris, L’Harmattan, 1998, traduction de Ecofeminism, Londres, Zed Books, 1993  ; Maria Mies et Veronika Bennholdt, La subsistance. Une perspective écoféministe, Paris, Éd. La Lenteur, 2022, traduction de l’édition anglaise de 1999. La version originale allemande est sortie en 1997.

    Ces deux ouvrages restent extraordinairement pertinents. Le premier comporte plus de critique épistémologique, le langage du second est peut-être plus relié à l’action pour des lectrices et lecteurs aujourd’hui, mais les deux déploient les mêmes enjeux critiques qui éclairent étonnamment la conjoncture actuelle.

 

100 ans de domination d’Alcan-Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean

23 avril, par Rédaction

L’histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est d’abord marquée par le peuplement de colons, le commerce de la fourrure, l’agriculture, la coupe de bois, puis par la domination de quelques grandes entreprises qui ont exploité, et qui exploitent encore, nos richesses naturelles, notamment dans les domaines du bois et de l’aluminium, au détriment de l’environnement et du bien-être de la population, avec la complicité active des gouvernements.

Faire le bilan de 100 ans d’exploitation par la compagnie Alcan-Rio Tinto sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est une entreprise colossale, nous n’avons pas la prétention de viser cet objectif. Nous nous limiterons à donner quelques exemples frappants d’une domination sans scrupule, applaudie par ceux et celles qui devraient plutôt se tenir debout pour défendre le bien commun et nos richesses collectives[1].

Le modus operandi est celui-ci  : on planifie une action en catimini avec la complicité d’élu·e·s locaux et de l’Assemblée nationale[2], puis on place la population devant le fait accompli en faisant miroiter des emplois et du progrès, et on légalise ensuite l’opération, rétroactivement s’il le faut, tout en ostracisant les opposants et opposantes. C’est ce qu’on a fait lors de la tragédie du lac Saint-Jean en 1926.

La tragédie du lac Saint-Jean

Le Piékouagami[3] avait déjà été rebaptisé lac Saint-Jean par Jean de Quen en 1647, en hommage à son saint patron, Jean le Baptiste. Il perdra plus tard son statut de lac pour devenir un réservoir le 24 juin 1926. La compagnie Alcan, en implantation dans la région, avait besoin d’électricité pour sa nouvelle usine d’Arvida (aujourd’hui incorporée à la ville de Saguenay). Elle avait acquis quelque temps auparavant la compagnie Duke-Price Power, qui avait fait construire cinq barrages avec évacuateur de crue à la sortie du lac, dont celui de l’Isle-Maligne, qui a la capacité de réguler le niveau du lac. Cette transaction incluait les droits hydrauliques et la gestion de l’élévation du lac Saint-Jean et d’une partie de la rivière Saguenay entre Alma et Shipshaw.

Ayant reçu dans le secret le plus total l’autorisation du gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau de hausser le niveau du lac à la cote maximale de 17,5 pieds, soit 10 pieds de plus que le niveau moyen, Alcan ne procéda à aucune entente d’expropriation avant la fermeture des vannes en 1926. C’est sans avertissement, et ironiquement le jour de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, que la compagnie ferma les vannes du barrage de l’Isle-Maligne et laissa l’eau monter tout bonnement. Les quelque 940 cultivateurs aux abords du lac, qui s’enorgueillissaient d’avoir les plus belles terres au monde, si bien que l’on désignait la région comme le «  grenier du Québec  » – ce dont pouvaient témoigner les nombreux prix agricoles qu’ils remportaient chaque année à l’échelle nationale – perdirent subitement en tout ou en partie leurs terres, soit 60 000 acres. Onésime Tremblay, qui prit la tête du mouvement du Comité de défense, perdit lui-même la plus belle forêt de 150 acres d’ormes de la région, dans le secteur de Couchepagane[4] (secteur de la Belle Rivière formant le Grand Marais), à Saint-Jérôme (aujourd’hui Métabetchouane et Saint-Gédéon). Cette tragédie humaine, commise sans avertissement et dans l’illégalité, inonda de nombreuses villes et villages, affectant sérieusement leur fonctionnement, jusqu’à amener leur fermeture et disparition, comme celle du village de Bien-Heureuse-Jeanne-D’arc. C’est en mars 1927 que le premier ministre Taschereau fit adopter une loi expropriant les sinistrés et ordonnant leur indemnisation par l’intermédiaire d’une commission chargée d’en fixer le montant sans droit d’appel[5]. Cette loi légalisera rétroactivement ce qui avait été fait illégalement un an plus tôt, avec l’appui des conseils municipaux de Chicoutimi, d’Alma et d’autres élus régionaux.

Onésime Tremblay, ayant dépensé une fortune en frais juridiques pour défendre sa cause et celle des cultivateurs, a finalement tout perdu  : sa ferme, sa maison, ses animaux. La compagnie, sachant qu’elle avait été ignoble envers lui – elle lui avait offert 7 000 $ pour sa terre qu’il évaluait à 168 000 $ – a offert à le compenser plusieurs années plus tard  : elle lui offrit un chèque en blanc où il aurait pu inscrire le montant qu’il voulait. Onésime Tremblay refusa catégoriquement ce chèque en blanc de la compagnie, car ce qu’il désirait plus que tout était de récupérer sa terre et sa forêt  : «  Aussi longtemps que ceux qui sont chargés de protéger la société seront complices des compagnies qui veulent tout dominer chez nous, il n’y aura pas de changement. Mais en attendant, nous, nous lutterons jusqu’au bout. Ces choses-là devraient être connues du public[6]  ».

Cette tragédie a marqué les débuts de la relation entre Alcan, et, plus tard, Rio Tinto, et sa région d’adoption. Elle a contribué à consolider une culture régionale de soumission aux capitalistes sans scrupule chez de nombreux élu·e·s des divers paliers de gouvernement[7]. Elle a également vu naitre un héros, un symbole de résistance, celui d’Onésime Tremblay, qui inspirera 100 ans plus tard la fondation d’un Mouvement portant son nom.

Le bail de la rivière Péribonka

Onésime Tremblay et son comité de défense ont proposé de construire des barrages sur la rivière Péribonka, dans cette région moins habitée, plutôt que de rehausser le niveau du lac, ce qui limiterait les dommages au Piékouagami, mais cela au détriment des Innus. L’idée fut reprise par Alcan, qui ne se contenta pas d’avoir rehaussé le lac, considérant ses besoins énergétiques en devenir. Dans les années 1950, la compagnie obtint les droits hydrauliques sous forme de bail sur la rivière Péribonka et y fit construire trois centrales  : Chute-du-Diable, Chute-à-la-Savane et Chute-des-Passes. Tout comme les entreprises forestières de l’époque qui produisaient leur électricité, Alcan a échappé à la nationalisation de l’électricité en 1963 en échange d’ententes sur la pérennité de l’approvisionnement et sur l’encadrement de leurs activités.

Le bail de la Péribonka, qui est encadré par une loi, fut renouvelé en 1984 jusqu’en 2033 à certaines conditions. La compagnie s’est engagée à construire ou à moderniser trois usines pour une valeur de trois milliards de dollars (3 G$), afin de réduire ses émissions polluantes et d’augmenter sa production d’un million de tonnes, et ce, avant 2009. Cependant, la compagnie a construit et modernisé deux de ses usines, celle de Laterrière en 1990 et celle d’Alma en 2000, mais elle a tardé à moderniser l’usine d’Arvida, qui en est à sa deuxième phase, la troisième n’étant même pas dans les projets. Alcan avait planifié le remplacement de l’usine d’Arvida en 2009, mais l’achat par Rio Tinto[8] a retardé les projets. La compagnie prévoit le remplacement des cuves précuites par 96 cuves AP60, c’est-à-dire par la moitié des 192 promises, pour le 31 décembre 2025. Les travaux sont en cours, mais la compagnie ne prévoit opérer ces nouvelles cuves que progressivement entre 2026 et 2028. L’autre moitié de l’usine de remplacement est remise aux calendes grecques. Quoi qu’il en soit, au terme de l’installation des 96 cuves AP60 plus performantes, Rio Tinto aura libéré 545 MW d’électricité. Qu’adviendra-t-il de ce surplus  ?

Par ces modernisations, Rio Tinto a certes augmenté sa capacité de production[9], mais elle a réduit considérablement le nombre d’emplois, qui sont passés de 12 000 en 1982 à moins de 4 000 aujourd’hui. Comme elle ne pouvait pas respecter la date limite de 2009 pour compléter ses modernisations, elle a obtenu trois prolongations, dont la plus récente se termine le 31 décembre 2025. L’entente de la Péribonka stipule que, si celle-ci n’est pas respectée, elle devient caduque et le gouvernement peut reprendre possession des centrales et des ouvrages connexes à son échéance en 2033. Il est évident qu’au 31 décembre 2025, les engagements de Rio Tinto ne seront pas respectés. La mobilisation citoyenne sera nécessaire pour en tirer les conséquences.

La députée de Chicoutimi et ministre régionale du gouvernement caquiste, Andrée Laforest, s’est faite, jusqu’à sa démission en septembre 2025, la porte-parole efficace de Rio Tinto en affirmant que la compagnie respecte l’entente, ce qui est loin d’être un avis partagé par d’anciens cadres d’Alcan qui ont récemment publié un livre sur le sujet[10].

L’enjeu de l’énergie

Outre les trois centrales sur la Péribonka, Rio Tinto possède trois autres centrales  : Isle-Maligne à la sortie du lac Saint-Jean ainsi que Chute-à-Caron et Shipshaw sur la rivière Saguenay. La compagnie a récemment annoncé d’importants travaux de rénovation à la centrale d’Isle-Maligne, au coût de 1,7 G$ d’ici 2032. La production électrique y sera augmentée[11].

La production totale de Rio Tinto dépasse les 3 200 MW, ce qui équivaut à 9  % de la production totale d’Hydro-Québec. Cette électricité, produite au coût variant entre 0,563 et 1 cent le kWh[12], représente pour la compagnie une économie de plusieurs centaines de millions de dollars chaque année.

On se souviendra que, lors du lockout des 850 employés syndiqués de l’usine d’Alma en 2012, Rio Tinto a vendu son électricité excédentaire à Hydro-Québec au prix courant, ce qui lui a procuré des revenus de plus de 100 M$ – certaines sources allant jusqu’à 125, voire, 148 M$. D’aucuns avaient alors suggéré que la compagnie faisait plus d’argent à vendre son électricité qu’à produire de l’aluminium.

Le projet de loi 69 intitulé Loi assurant la gouvernance responsable des ressources énergétiques et modifiant diverses dispositions législatives, adopté sous le bâillon en juin 2025, ouvre la porte aux industriels quant à la production d’énergie privée pour leur usage ou pour vendre à d’autres producteurs[13]. Rio Tinto a justement dans ses cartons un projet de parc éolien visant à produire entre 700 et 1 000 MW dans le secteur de son barrage de Chute-des-Passes[14].

Le gouvernement et Hydro-Québec avaient déjà entrouvert la porte à la production privée d’électricité par le biais des minicentrales et de l’éolien, en alliance avec certaines municipalités, OSBL ou communautés autochtones. Maintenant, ils l’ouvrent toute grande au secteur privé. Ce qui était l’exception, soit la situation des barrages privés du Saguenay-Lac-Saint-Jean, devient applicable partout.

Dans un tel contexte, pour une entreprise, la production d’électricité n’est plus une particularité qui doit être obligatoirement reliée à ses activités industrielles. Cela peut être aussi un commerce payant permis par la loi. À quoi bon soumettre cette activité à des conditions particulières  ? L’État, quant à lui, renonce à un levier, celui de la fourniture d’énergie, pour forcer les entreprises à partager, un tant soit peu, les fruits de l’exploitation de nos ressources.

Si certains avaient déjà proposé la nationalisation des barrages privés du Saguenay-Lac-Saint-Jean comme un moyen de compléter enfin la nationalisation de l’hydroélectricité, aujourd’hui, le gouvernement Legault inverse complètement la donne en rendant la production privée d’électricité accessible partout au Québec. L’énergie, et l’électricité en particulier, constitue un bien collectif qui est sur la voie d’une dilapidation accélérée.

Gestion dévastatrice du niveau du réservoir Saint-Jean

Le réservoir Saint-Jean s’agrandit chaque année. Sa circonférence est passée de 210 km à 260 km depuis 1910 et les berges ont reculé de 350 pieds[15]. L’Alcan et, par la suite, Rio Tinto ont régulièrement haussé le niveau du réservoir dans le cadre de leur gestion hydroélectrique, avec pour conséquences les dommages que dénoncent les nombreux riverains et riveraines. Le Programme de stabilisation des berges instauré par le gouvernement en 1986 oblige la compagnie à consulter la population et les autres parties prenantes dans la gestion du niveau du lac. Lors de la négociation du cycle de 2017-2026, l’ensemble des associations de riverains, les municipalités et municipalités régionales de comté (MRC) avaient réclamé une cogestion, ce que le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) avait d’ailleurs recommandé en 1985. Philippe Couillard, alors premier ministre et député de Roberval, avait même prétendu appuyer cette demande, mais il l’avait finalement refusée.

Les préparatifs du prochain cycle du Programme de stabilisation des berges, prévu pour 2028-2037, ont commencé. Déjà, l’on réclame la tenue d’un examen public par le BAPE avant qu’une entente intervienne entre Rio Tinto et le gouvernement afin d’éviter de biaiser les travaux du BAPE. La compagnie doit reconnaitre sa responsabilité dans l’érosion des berges de tout le lac, entre autres à Pointe Langevin, en effectuant les réparations nécessaires et en agissant de manière préventive dans l’avenir. La mobilisation citoyenne est cruciale à ce moment-ci. Les diverses associations de riverains, mais également les municipalités et MRC concernées ainsi que le Mouvement Onésime-Tremblay s’activent.

(Je vais mettre à peu près ici une photo de l’érosion)

Un bilan environnemental pitoyable

Rio Tinto est le champion des contrevenants environnementaux au Québec[16], entre autres pour des rejets de contaminants toxiques dans les cours d’eau, dont le Saguenay.

En 2015, Rio Tinto a voulu aménager un site d’entreposage de résidus de bauxite dans le Boisé panoramique, un parc en plein centre de la ville de Saguenay, considéré comme une zone tampon. Il s’agit d’un dépotoir de déchets industriels d’un million de tonnes de résidus de bauxite par an dans un milieu densément peuplé. Le Comité de citoyens pour un Vaudreuil durable a mené la lutte pour exiger un changement de site pendant que le conseil de ville de Saguenay s’est précipité pour dézoner le site, sans étude d’impact, ni même entendre l’avis de son propre Comité consultatif d’urbanisme. À la suite des pressions populaires, la compagnie a instauré une consultation publique. Le commissaire a finalement recommandé de rechercher un site alternatif et de favoriser la participation des parties prenantes. Ce n’est qu’au début de 2025 que Rio Tinto annonce qu’elle recherchera un autre site, mais sans renoncer toutefois au Boisé panoramique[17].

Rio Tinto jouit d’un droit de polluer semblable à celui de la fonderie Horne de Glencore à Rouyn-Noranda. Comme on l’a écrit plus haut, les vieilles cuves précuites d’Arvida devaient être remplacées par des cuves AP60 moins polluantes, au plus tard en 2009, mais cette échéance a été reportée au 31 décembre 2025. La prolongation de 10 ans du délai de fermeture de l’usine d’Arvida a permis à Rio Tinto de réaliser plus de 1 G$ de revenus.

Rio Tinto, un assisté corporatif

Outre les économies que lui permettent les barrages – économies estimées à plus de 700 M$ par an selon Martine Ouellet, ancienne ministre des Ressources naturelles sous le gouvernement Marois et cheffe du parti Climat Québec –, Rio Tinto bénéficie d’un congé d’impôt de 178 M$ par année et d’une exemption de la taxe sur les gaz à effet de serre (crédits carbone) de 300 M$ par année. On peut donc dire que Rio Tinto reçoit année après année une subvention de 1,2 G$ de l’ensemble de la population québécoise[18]. À cela s’ajoutent ponctuellement de multiples prêts, subventions et privilèges accordés au fil du temps  : prêt sans intérêt de 400 millions sur 30 ans accordé en 2006, bloc d’énergie réservé à prix avantageux, subventions de 140 M$ et 80 M$ pour recherche et développement et l’implantation de la technologie Elysis[19], un procédé destiné à éliminer les GES – ainsi que de nombreux emplois –, une technologie dont on sait pourtant peu de chose. De plus, si ce procédé s’avère efficace, rien ne nous assure qu’il sera implanté au Québec.

Selon Francis Vailles de La Presse, Rio Tinto n’a pratiquement pas payé d’impôt au gouvernement du Québec ces dernières années pour son secteur aluminium. Entre 2020 et 2023, elle a payé en moyenne 12 M$ d’impôt pour 3 G$ de profits[20].

Selon l’Association des retraité·e·s syndiqué·e·s Rio Tinto Alcan, la compagnie aurait retiré près de 3 milliards de dollars de leur caisse de retraite, en prenant en compte les bénéfices accumulés. Cela inclut les congés de paiement de cotisation (200 M$) hérités d’Alcan, les allégements fiscaux (538 M$) accordés grâce à la loi 57, ainsi que les prêts sans intérêt (266,5 M$) prélevés dans la caisse. Tout cela a pour conséquence de couper l’indexation de la rente des retraité·e·s. Pour l’Association, les retraité·e·s syndiqués financent à eux seuls la modernisation de l’usine d’Arvida[21]. Les employés-cadres ont subi le même traitement par Rio Tinto, dont un prêt sans intérêt à même leur caisse, d’une valeur de 110 M$. En prime, cette modernisation financée par les syndiqués et cadres retraités se soldera par l’abolition de 300 à 400 postes.

La délocalisation des activités de commercialisation nord-américaines de Rio Tinto de Montréal à Chicago et Singapour lui permet de faire des achats pour ses usines du Québec depuis Singapour et ainsi d’avoir des charges fiscales moins importantes qu’au Canada. Rio Tinto est, comme le disent les auteurs Jacques Dubuc et Myriam Potvin, «  l’exemple parfait d’engagements non respectés  »[22] [23].

Le Mouvement Onésime-Tremblay  : un pouvoir citoyen pour contrer la culture de soumission

Si l’on tient compte de l’ensemble des avantages retirés par Rio Tinto de l’exploitation de nos ressources, de ses profits, des congés d’impôt, des subventions et autres bénéfices, il apparait évident que le Saguenay-Lac-Saint-Jean et le Québec ne reçoivent pas, de l’avis de nombreux acteurs sociaux, une contrepartie équitable, que ce soit en matière d’emplois, d’impôts ou de redevances, ou encore en matière de contrats locaux ou de retombées indirectes. L’État du Québec doit cesser de permettre la dilapidation des ressources collectives, il doit reprendre la main et se faire le gardien du bien commun.

À la suite d’un colloque sur les 100 ans d’occupation d’Alcan et Rio Tinto, organisé par Climat Québec et l’Association des retraité·e·s syndiqué·e·s de Rio Tinto Alcan, le 22 octobre 2024 à Jonquière[24], il y eut la formation d’un comité de suivi. Celui-ci a rapidement constaté la nécessité d’avoir un mouvement citoyen pour défendre l’intérêt général et le bien commun devant la domination de Rio Tinto et l’accointance de la plupart des élu·e·s locaux, régionaux et nationaux.

En juin 2018, un buste à la mémoire d’Onésime Tremblay a été érigé dans un parc de Métabetchouan-Lac-à-la-Croix[25]. Le Mouvement Onésime-Tremblay a pu porter son nom avec l’assentiment des descendants et descendantes de celui qui a défendu sans relâche les centaines d’agriculteurs sinistrés par l’inondation causée par le rehaussement du lac Saint-Jean, et ce, illégalement et sans préavis.

Les objectifs du Mouvement Onésime-Tremblay sont de  :

  • favoriser l’expression et la diffusion d’un point de vue citoyen axé sur le bien commun face à l’impact des actions passées, présentes et futures d’Alcan et Rio Tinto  ;
  • contribuer à la reprise en main de nos ressources électriques dans l’intérêt de la collectivité, les ressources électriques désignant autant l’hydroélectricité que l’éolien.

Les moyens envisagés sont de privilégier des actions publiques sur des lieux significatifs de façon à s’assurer du maximum de visibilité, ainsi que de recourir à l’éducation populaire et à la mobilisation.

Le mouvement est actuellement en phase d’implantation. Une campagne de promotion et d’adhésions est en cours. On prévoit des actions dans le cadre de la préparation du prochain cycle du Programme de stabilisation des berges 2028-2037, ainsi que du centenaire de la tragédie du lac Saint-Jean en juin 2026. L’échéance du 31 décembre 2025 pour la mise en œuvre des conditions du bail de la Péribonka est également à l’ordre du jour.

Le mot de la fin revient à Onésime Tremblay  : «  Nous lutterons tant qu’il nous restera un souffle de vie. Nous perdrons peut-être des biens qui nous ont coûté une vie de labeur. Mais nous laisserons après nous quelque chose qui vaut mieux. Un honneur intact et l’exemple du devoir accompli  ».

Par Pierre Dostie, militant politique et membre du Mouvement Onésime-Tremblay


  1. Je remercie Germain Dallaire, Mishell Potvin, Denis Trottier et Éric Scullion pour leurs commentaires.
  2. En 1926, on parlait de la Chambre législative et non de l’Assemblée nationale dont le nom a été adopté en 1968.
  3. Nom donné au lac Saint-Jean par les Pekuakamiulnuatsh et qui signifie «  lac peu profond ou lac plat  ».
  4. Nom Innu qui signifie «  lieu de débarquement  » selon l’ONF et «  là où l’eau monte un peu  » selon la Commission de toponymie.
  5. Germain Dallaire. À l’ombre d’Alcan. Histoire, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2023.
  6. Onésime Tremblay, dans Le combat d’Onésime Tremblay, film documentaire réalisé par Jean-Thomas Bédard, ONF, 1985.
  7. Soulignons ici un autre cas de relèvement des eaux au Saguenay, celui du lac Kénogami, en 1924, deux ans avant celui du lac Saint-Jean, à la demande des compagnies de pulpe pour faire du lac un immense réservoir pour la production d’électricité et le flottage de bois. Le village de Saint-Cyriac, vieux d’une soixantaine d’années, a été englouti, de même que les terres cultivées aux alentours. Les villageois ont été expropriés et forcés de déménager avec un dédommagement loin d’être à la hauteur des pertes et préjudices.
  8. Rio Tinto a acheté Alcan en 2007 et elle est liée par une entente de continuité, c’est-à-dire qu’elle s’est engagée à respecter les engagements qu’Alcan avait pris envers le gouvernement québécois avant elle.
  9. Cependant, la compagnie s’était engagée à augmenter sa capacité de production d’aluminium de 450 000 tonnes et à créer 740 emplois à Arvida, ce qui est loin d’être le cas.
  10. Jacques Dubuc et Myriam Potvin, L’exploitation de notre eau par Rio Tinto, Quel avenir pour le Québec  ? Montréal, Somme toute, 2025.
  11. François Normand, «  PL69  : Rio Tinto Alcan a failli perdre le droit de vendre son électricité à des entreprises  », Les Affaires, 5 juin 2025.
  12. Le tarif résidentiel se situe entre 4,774 et 8,699 cents le kWh selon la consommation l’hiver, et entre 6,905 et 10,652 cents le kWh l’été.
  13. Assemblée nationale du Québec. Loi assurant la gouvernance responsable des ressources énergétiques et modifiant diverses dispositions législatives.
  14. Thomas Gerbet, «  Rio Tinto prépare un gros projet d’éoliennes sans Hydro-Québec  », Radio-Canada, 16 janvier 2024.
  15. Voir le film Le combat d’Onésime Tremblay, op. cit.
  16. Ulysse Bergeron, «  Rio Tinto, géant des mines… et des infractions  », dossier de La Presse, 15 février 2025.
  17. Myriam Gauthier, «  Rio Tinto abandonne l’idée d’un site de résidus de bauxite dans le boisé panoramique  », Radio-Canada, 23 janvier 2025.
  18. Martine Ouellet, «  Rio Tinto Alcan et la CAQ  : ça suffit de rire de nous !  », Journal de Montréal, 3 juin 2023.
  19. Ibid.
  20. Francis Vailles, «  Le Québec, paradis fiscal des alumineries  », La Presse, 12 décembre 2022.
  21. Association des retraité·e·s syndiqué·e·s Rio Tinto Alcan, Lettre au premier ministre M. François Legault, au sujet de l’annonce de la construction de 96 cuves AP-60 à Arvida, 3 août 2023 et Pascal Girard, «  Les syndiqués retraités de Rio Tinto demandent l’intervention de François Legault  », Radio-Canada, 8 août 2023.
  22. Dubuc et Potvin, 2025, op. cit.
  23. Solveig Beaupuy, «  Rio Tinto, l’exemple parfait d’engagements non respectés  ». Le Quotidien, 25 mai 2025.
  24. Climat Québec, Colloque  : bilan 100 ans RTA, 5 vidéos.
  25. Jonathan Hudon, «  La mémoire d’un bâtisseur honoré  », Le Quotidien, 25 juin 2018.

 

1825-2025 : de la rançon-dette à la colonialité en Haïti

23 avril, par Rédaction

Cet article est tiré d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.

Plusieurs événements majeurs ont marqué le XIXe siècle haïtien  : la victoire de l’armée indigène sur l’armée napoléonienne le 18 novembre 1803 qui aboutit à la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, l’assassinat du premier chef d’État d’Haïti le 17 octobre 1806 par l’oligarchie naissante et l’occupation étatsunienne d’Haïti de 1915, scellant la fin du siècle, déjà fragilisé par les balbutiements de la colonialité amorcés avec la rançon imposée par la France en 1825 qui ouvre l’ère de la domination impérialiste étatsunienne en Haïti. La Révolution haïtienne représente le questionnement le plus radical à la modernité coloniale capitaliste, esclavagiste et raciste, et constitue une révolution décoloniale[31]. Elle porte en elle des idéaux qui redéfinissent et posent les fondements philosophiques et ontologiques d’une véritable liberté et égalité entre les êtres humains. Elle donne naissance à une nation indépendante et souveraine.

En effet, elle était considérée comme une menace pour la stabilité de l’ordre mondial colonial raciste. Elle a été rendue invisible, occultée, banalisée, voire impensable dans l’historiographie dominante, jusqu’à un passé récent[2]. Pendant deux décennies, la France a mené une politique de mise en quarantaine et d’isolement d’Haïti au sein du concert des nations[3]. L’ancienne métropole, vaincue par d’anciens captifs lors de la bataille de Vertières, n’a jamais accepté cette défaite ni l’indépendance d’Haïti. D’où, l’imposition du roi de France Charles X, le 17 avril 1825, d’une rançon[4] ou une rançon néocoloniale[5] à la nouvelle nation haïtienne indépendante et souveraine depuis 1804.

L’année 2025 marque deux cents ans de cette gifle à la Révolution haïtienne. L’administration du président haïtien de l’époque Jean Pierre Boyer a accepté de payer cette rançon. Boyer a apposé sa signature le 8 juillet et le Sénat haïtien l’a ratifiée le 11 tel qu’exigé par la France. Le lendemain, Jean Pierre Boyer a annoncé l’information[6]. Ainsi, «  Juillet 1825 met un terme à dix ans de rencontres officieuses et de pourparlers au sujet de la souveraineté d’Haïti[7]  ». Certains auteurs et autrices évoquent une double dette, puisqu’Haïti a dû emprunter auprès des banques françaises pour payer une telle somme[8]. D’autres désignent cette exigence comme une rançon[9] ou une rançon néocoloniale[10]. Brière[11] y voit, de son côté, une tentative d’instaurer un régime néocolonial alors que Doubout (1973), Hector et Casimir (2004) et Hector (1998)[12] analysent cette mesure comme un renforcement du caractère semi-colonial du pays. Ernatus (2009)[13]emploie le terme «  indemnité coloniale  », alors que Zambrana (2021)[14]privilégie celui de «  dette coloniale  ».

Dans cet article, je m’appuie principalement sur la philosophe portoricaine Rocío Zambrana pour soutenir la thèse que la rançon-dette est plutôt un nouveau mécanisme financier visant à établir la colonialité, et qu’à ce titre, elle constitue une arme contre-révolutionnaire et un obstacle au déploiement et à l’application des idéaux de la Révolution haïtienne. En conséquence, la rançon-dette est une forme de colonialité qui prend corps dans la domination coloniale de la France et l’exploitation de la classe paysanne par l’État et l’oligarchie pour payer. J’adopte plutôt la terminologie de rançon-dette, puisque l’imposition de la France à payer la somme réclamée résulte d’une opération de capture. Ainsi, cette rançon va amener le pays à intégrer une spirale d’endettement en empruntant dans les banques françaises.

La Révolution haïtienne  : une menace à contenir

Saint-Domingue, ancienne colonie française, la plus prospère appelée «  La perle des Antilles  », a connu des années de bouleversement jusqu’à son effondrement par la Révolution de 1791-1803. Le 18 novembre 1803 marque la dernière bataille, ce fut la Victoire de l’armée indigène contre l’armée française napoléonienne. Cette Révolution a donné naissance à une nation haïtienne souveraine et indépendante. Elle a non seulement permis de sortir de l’esclavage, elle a aussi créé le fondement ontologique même de l’humain  : tout moun se moun (toute personne est un humain) libète osnon lanmò (liberté ou la mort). Il s’agissait d’une révolution anticoloniale, anti-esclavagiste et antiraciste[15]. Si la Révolution haïtienne, réalisée par des captifs[16] remet en question le fondement philosophique et ontologique de la modernité coloniale capitaliste raciste, elle a été pourtant pendant longtemps inivisibilisée et le pays a été isolé dans le concert des nations.

Par ailleurs, pour Quijano et al. (2014)[17], la Révolution haïtienne, étant la première grande révolution moderne, désigne le premier moment de la désintégration de la colonialité du pouvoir et articule indépendance nationale, décolonisation du pouvoir social et révolution sociale. De son côté, Mignolo (2015)[18] avance qu’il s’agit d’une révolution décoloniale. Jean Casimir explique que  : «  La nation haïtienne est une réponse aux agissements de l’État moderne, capitaliste et raciste[19]  ». Elle a bousculé toutes les idées racistes et a ouvert une nouvelle ère de l’histoire pour l’ensemble des peuples non occidentaux subissant la domination coloniale esclavagiste[20]. Susan Buck-Morss[21] a minutieusement montré comment Hegel a complètement ignoré que sa théorisation de la dialectique du maitre et de l’esclave se nourrit de la dynamique révolutionnaire de Saint-Domingue.

C’est à la fois la radicalité de la révolution qui fait peur même à certains qui prétendent défendre la liberté et l’égalité entre les humains, mais aussi, et surtout il s’agit d’une révolution menée par des personnes que la pensée moderne coloniale peine à accepter comme des Humains à part entière. Cette volonté de passer sous silence et dans l’ignorance cette révolution découle de la volonté des puissances colonialistes esclavagistes capitalistes impérialistes de maintenir le monde colonial. La Révolution haïtienne est ainsi devenue une menace, car elle montre aux autres captifs des autres colonies la possibilité de se frayer une voie vers la liberté en détruisant par les luttes révolutionnaires le système colonial. Cette mise en quarantaine d’Haïti n’est pas sans relation avec cette ordonnance imposée par la France. S’il devient de plus en plus difficile d’isoler et de contenir Haïti et sa révolution, les puissances coloniales impériales mettent tout en place pour faire du pays un mauvais exemple. D’où l’idée de cette rançon, l’invisibilisation ne suffit plus.

Rançon-dette  : mécanisme financier de la colonialité

En intégrant Haïti au système financier international dès le XIXe siècle, la rançon de 1825 a plongé le pays dans une spirale d’endettement durable. Ce mécanisme, loin d’être une simple transaction, témoigne du bras financier de la colonialité, par lequel la domination post-esclavagiste s’est perpétuée sous des formes économiques. Il s’agit d’un mécanisme stratégique de la France afin de restaurer sa domination coloniale sur Haïti comme nation indépendante et souveraine depuis 1804. La rançon-dette devient une forme de colonialité et un levier contre-révolutionnaire afin d’empêcher la concrétisation des idéaux portés par la Révolution haïtienne, tant sur le plan matériel que culturel. Donc, le projet politico-philosophique que charrie le slogan du créole haïtien tout moun se moun, pa gen moun pase moun [personne n’est supérieur à autrui], qui renverse toutes les idées racistes classifiant les populations, les groupes en supérieurs, inférieurs… ne doit pas devenir une réalité pleine et entière pour les Haïtiens et Haïtiennes.

Dans ces conditions, la rançon-dette apparait avant tout comme un instrument de neutralisation du symbolisme de 1804, visant à maintenir Haïti dans une position de subordination au sein de l’ordre mondial colonial. Elle inscrit le pays dans une nouvelle phase historique marquée par la colonialité, où les formes de domination ne relèvent plus du colonialisme classique, mais de mécanismes économiques, politiques et épistémiques. On observe ainsi un glissement du colonialisme vers la colonialité, témoignant de la transformation des logiques impériales dans le contexte post-esclavagiste.

La colonialité diffère en effet du colonialisme. Ce dernier requiert l’intervention directe de la métropole à travers une administration coloniale établie dans la colonie et une forme de contrôle juridico-politique. En revanche, la colonialité est plutôt une forme de rapport colonial sans la présence des administrations coloniales dans des contextes de pays indépendants sur le plan juridico-politique[22]. La France, à travers le mécanisme de la rançon et de la dette, voulait instituer ce régime de colonialité en Haïti. Ainsi, l’imposition par la France et ses alliés à Haïti en réponse à la Révolution est le premier cas de dette utilisée comme un appareil pour perpétuer la condition coloniale. Bien que l’analyse de Zambrana ne porte pas directement sur le XIXe siècle haïtien, elle éclaire de manière pertinente les enjeux de la dette dans le processus de colonialité. Elle affirme que la dette fonctionne comme un appareil de capture, de prédation et d’extraction dans le capitalisme financiarisé néolibéral, et qu’elle nécessite l’intervention des États pour se concrétiser, comme ce fut le cas d’Haïti.

Zambrana ajoute que son fonctionnement implique l’expulsion, la dépossession et la précarisation qui renforcent, intensifient et réaffirment les hiérarchies raciales, de genre et de classe[23]. Donc, la dette doit être comprise comme une forme de colonialité qui correspond à un mode de relation sociale, économique et politique. Partant de cette posture, mes propos se distinguent, d’une part, d’un certain discours qui met seulement l’accent sur la pression militaire de la France comme justificatif d’acceptation de la rançon  ; d’autre part, de l’idée que la population haïtienne a célébré une telle ordonnance. Jean Marie Théodat[24] affirme dans cette optique  : «  Cette ordonnance aujourd’hui présentée comme une somme indue par les militants, fut en son temps célébrée par les autorités et la population  ». Je me demande sur quelles données empiriques et historiques se fonde une telle assertion. Et comment peut-on expliquer que les démarches ont été menées dans la clandestinité jusqu’en 1825  ? En réalité, la question est de quel lieu parle-t-on de cette ordonnance  ?

«  Shariana Ferrer-Núñez souligne à juste titre que la manière dont nous sommes orientés, où nous nous situons, lorsque nous parlons de la dette, est cruciale. Le cas d’Haïti est exemplaire du fonctionnement de la dette en tant qu’appareil de capture et de prédation, mais aussi en tant que forme de colonialité[25].  » Car si la rançon-dette a des coordonnées spatio-temporelles[26], de quel lieu se sont tenus les discours la concernant  ? Est-ce du bateau ou de la plage  ? Si c’est depuis le bateau, c’est-à-dire depuis une perspective coloniale, on parle de dette et on peut entrevoir une célébration de la population par une extrapolation du contentement des Anciens libres, comme on peut l’expliquer par la faiblesse de l’État, voire la faiblesse des deux États. Si c’est depuis la plage, on parle de rançon ou du couple rançon-dette dans le sens que cette opération a introduit le pays dans la spirale de dette et d’endettement comme mécanisme financier de la colonialité. En ce sens, comme rapport social, cette logique coloniale de rançon-dette structure un rapport de pouvoir. Il est en effet indispensable de regarder le type de rapport que l’oligarchie et l’État a historiquement développé avec la classe paysanne. Il s’agit d’un rapport d’exclusion sociale, d’exploitation, de prédation, de ségrégation sociospatiale (moun andeyò/moun lavil). Le monde rural est construit comme pays en dehors[27], il est une zone de non-être[28] longtemps abandonné quand il s’agit de services publics, mais une vache à lait quand c’est pour l’exploiter de toutes sortes. Un tel rapport nourrit une contradiction historique entre l’État et le peuple souverain, Jean Casimir l’identifie en tant qu’interminable dialogue de sourds. Ces rapports teintés de mépris orientent le choix du régime de Boyer d’accepter cette rançon dans la plus grande opacité.

Le choix du président Jean-Pierre Boyer d’accepter l’ordonnance est une position politique qui répond aux intérêts de sa classe. Laquelle classe s’est toujours perçue comme Français ou descendant de colons français et souhaite avoir une reconnaissance en développant des rapports harmonieux avec leurs ancêtres colons blancs. D’ailleurs, ils ont toujours réclamé les héritages des anciens colons français. On se rappelle les propos de Jean Jacques Dessalines, assassiné le 17 octobre 1806, affirmant que si les pauvres noirs, dont les pères sont en Afrique, n’auront bénéficié de rien lorsque cette classe a voulu tout accaparer, le pouvoir politique et les richesses principalement la terre à l’époque. Cependant, cette classe, semble-t-il, se heurte à un obstacle  : la blanchité. Samuel Morancy[29] décrit un défi externe difficilement surmontable  : «  celui de faire accepter aux puissances coloniales et ex-coloniales les métis et les noirs comme interlocuteurs politiques sur la scène internationale avec une représentation européenne de l’humanité ou de la colonialité de l’être  ». Il souligne une particularité d’Haïti dans les Amériques  : une colonialité sans blanchité[30]. Donc, il était pour cette oligarchie une nécessité d’avoir la reconnaissance de l’ancienne métropole.

Je n’ignore pas pourtant la pression ou les menaces de la France. D’ailleurs, c’est «  sous la menace d’un bombardement de la capitale de Port-au-Prince, l’ordonnance reçoit l’aval du gouvernement haïtien cinq jours seulement après l’arrivée de Mackau, le 8 juillet 1825[31]  ». Cependant, ces pressions ou menaces ne déterminent pas forcément la décision de Boyer. D’ailleurs le roi Henri Christophe a décidé autrement malgré ces menaces. En revanche, Alexandre Pétion a proposé en 1814 une indemnité et il a même demandé à la France d’acheter Saint-Domingue déclarant que «  le gouvernement français ferait bien mieux, pour lui et pour les anciens propriétaires, de nous vendre Saint-Domingue comme il a vendu la Louisiane aux États-Unis[32]  ».

Jean Casimir a soutenu une telle thèse dans un webinaire organisé par International Center for Multigenerational Legacies of Traumas sous le thème Unvelling the legacy  : Scholarly reflections on Haiti’s «  double debt  » of 1825, le 15 septembre 2025. Il argumente que  :

Donc, lorsque Boyer est allé livrer le peuple haïtien, les mains et les pieds liés, sans donner la moindre explication à qui que ce soit, il savait parfaitement ce qu’il faisait. Boyer défendait sa présidence, il protégeait la position de ses compagnons qui avaient débarqué avec Leclerc pour rétablir l’ordre. Il défendait aussi ceux qui avaient conspiré pour tuer Moïse, Charles et Sanite Bélair, tous les chefs marron, ainsi que Dessalines, comme «  dessert sanglant  » au Pont-Rouge. Ce sont ces mêmes personnes qui avaient proposé d’acheter Saint-Domingue, de la même manière que les États-Unis avaient acheté la Louisiane. Mais Boyer est allé encore plus loin que tous les anciens libres réunis  : il a livré le pays aux Blancs, car après lui, l’État n’avait plus la force de négocier ne serait-ce qu’une petite parcelle d’autonomie.

Les propos des émissaires français étaient clairs à propos de la volonté de la France de rétablir le système colonial raciste. Les propos du ministre des Colonies Malouet en 1814, cités par François Blancpain, en témoignent  :

Les intentions paternelles de Sa Majesté étant de rétablir l’ordre et la paix dans toutes les parties de ses États par les moyens les plus doux. Elle a résolu de ne déployer sa puissance pour faire rentrer les insurgés de Saint-Domingue dans le devoir qu’après avoir utilisé toutes les ressources qui lui inspirent sa clémence. C’est plein de cette pensée que le Roi a porté ses regards sur la colonie de Saint-Domingue. […] Si Pétion tombe d’accord de placer l’homme de couleur, jusqu’au mulâtre inclusivement, un au-dessous du blanc, il devient beaucoup plus facile de restreindre les privilèges de la caste au-dessous de celle-là (composée de nuances entre le mulâtre et le nègre) et ceux des nègres libres, si l’on établit ces trois castes intermédiaires entre le blanc, et le nègre esclave. […] Quant à la classe la plus considérable en nombre, celle des noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre, d’indigo, etc., il est essentiel qu’elle demeure ou qu’elle rentre dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des règlements sur la discipline à observer, telle que cette discipline soit suffisante au bon ordre et à une somme de travail raisonnable, mais n’ait rien de trop sévère. Il faudra, de concert avec Pétion, aviser au moyen de faire rentrer dans les habitations et dans la subordination le plus grand nombre de noirs possible, afin de diminuer celui des noirs libres. Ceux que l’on ne voudrait pas dans cette dernière classe et qui pourraient porter un esprit d’insurrection trop dangereux devront être transportés dans l’ile de Ratau ou ailleurs[33]

La logique coloniale raciste et la volonté d’instaurer la domination coloniale de la France sont évidentes dans ces propos. Il n’y a donc pas l’ombre d’un doute que le projet demeure le rétablissement de la domination coloniale. La rançon-dette était donc la stratégie. L’ordonnance ne mentionne jamais Haïti, elle fait toujours référence à Saint-Domingue, le nom de l’ancienne colonie française. Alors que la nouvelle nation indépendante et souveraine a doté le pays du nom d’avant la colonisation, Haïti. L’ordonnance parle de la partie française de Saint-Domingue. Vu le contexte, un retour au colonialisme classique tel qu’il a été n’a pas été possible. D’où la dette est une forme de colonialité  : «  Cette double “dette d’indépendance” apparaît clairement comme la stratégie mise en place par l’ancienne métropole pour conserver une hégémonie officieuse sur une colonie rebelle devenue État souverain. Faute d’une domination politique directe, Haïti est désormais placée de manière durable sous l’emprise économique de la France[34]  ». Mais, c’est à quel prix  ?

La rançon-dette  : une entrave pour l’avenir

Cette rançon qui a initié le pays dans la spirale de dette a de grandes conséquences à tous les niveaux sur le pays. Elle a instauré la colonialité en restaurant l’autorité coloniale de la France, et en même temps a entériné la «  dépendance historico-structurelle[35]  » du pays. L’article 1 exige la réduction de moitié des droits de douane pour la France, le second précise le montant de la rançon qui est de 150 millions de francs. Le dernier entérine ladite reconnaissance de l’indépendance acquise sous le feu et le sang des combattants. L’État en Haïti doit emprunter aux banquiers français pour octroyer ce paiement. Et ce sont des conditions desquelles devrait découler une «  concession de l’indépendance  » de la part de la France.

Pour exécuter cette ordonnance, Boyer a pris une série de mesures. Il fait voter une loi, le 20 février 1825, déclarant la rançon «  dette nationale  ». La loi d’application fiscale du 1er mai 1826 impose un impôt de 30 millions de gourdes sur 10 ans fixant le montant que les contribuables des communes et des arrondissements doivent verser. Les 150 millions de francs équivalent à trois ans de production haïtienne en 1825, soit 300  % du PIB, six fois les recettes officielles du gouvernement selon Beaubrun Ardouin[36], dix années de recette fiscale du pays, six fois les revenus officiels du gouvernement. Alors, la dette devient l’une des armes puissantes de domination des puissances impérialistes[37]. Et «  La double dette contribuera à entrainer Haïti dans une spirale d’endettement qui l’affaiblira pendant plus de 100 ans, siphonnant une grande partie de ses revenus et entravant sa capacité à construire les institutions et les infrastructures indispensables à toute nation indépendante[38].  »

L’administration de Boyer a produit un code rural, celle du 20 mai 1826, qui considère les paysans comme des personnes attachées à la terre et qui travaillent pour les comptes de l’État. Toutes les personnes non propriétaires du monde rural qui ne travaillent pas sont susceptibles d’être punies pour vagabondage. La paysannerie est la classe exploitée pour payer les anciens colons  : «  […] c’est le paysan haïtien, producteur de café, qui, par le biais des taxes douanières, paie la “double dette”, c’est-à-dire la dette extérieure et ses annexes[39]  ». Ainsi, «  Le café du paysan était au gouvernement ce que la laine du mouton est au berger[40]  ». Cependant, cette tentative de retour au système de travail forcé se heurta à une forte résistance paysanne aboutissant à une opposition populaire au régime de Boyer[41]. C’est tout ce processus qui construit la dépendance historico-structurelle[42] du pays. Donc, une dépendance financière envers la France perdura jusqu’à son remplacement par celle vis-à-vis des États-Unis en 1915[43].

Le journal étatsunien, The New York Times, a mené une enquête sur la rançon. En espérant qu’il en produira une également sur les pillages des États-Unis en Haïti en commençant par le vol de la réserve d’or d’Haïti en décembre 1914, son enquête relate que   :

D’après nos calculs, Haïti a déboursé environ 560 millions de dollars en valeur actualisée. Mais cette somme est loin de correspondre au déficit économique réel subi par le pays. Si elle était restée dans l’économie haïtienne et avait pu y fructifier ces deux derniers siècles au rythme actuel de croissance du pays — au lieu d’être expédiée en France sans biens ni services en retour —, elle aurait à terme rapporté à Haïti 21 milliards de dollars. Et cela même en tenant compte de la corruption et du gaspillage notoires dans le pays. À titre de comparaison, c’est bien davantage que le produit intérieur brut d’Haïti en 2020.

Mais d’autres assurent que, sans le fardeau de la double dette, Haïti aurait pu se développer au même rythme que ses voisins d’Amérique latine. «  Il n’y a aucune raison pour qu’un Haïti libéré du fardeau français n’aurait pas pu le faire  », soutient l’historien économique Victor Bulmer-Thomas, spécialiste des économies de la région. André A. Hoffman, expert du développement de l’Amérique latine, estime le scénario «  très raisonnable  », lui aussi. Si l’on prend cette hypothèse, le manque à gagner pour Haïti est stupéfiant, de l’ordre de 115 milliards de dollars, soit huit fois la taille de son économie en 2020[44].

Ces données ont montré comment le paiement de cette rançon est dévastateur pour la nation. La dette-rançon est en effet un outil contre-révolutionnaire et désigne un obstacle à la pleine réalisation des idéaux de la Révolution haïtienne. La rançon-dette a aussi des conséquences écologiques lourdes. Le tableau suivant trouvé dans l’ouvrage d’Alex Bellande et reproduit ici démontre le désastre écologique  :

Exportation de bois par port (moyenne annuelle entre 1818 et 1821)

Cayes Jacmel Port-au-Prince Cap-Haïtien
Campeche 1.470.000 315 000 1.900.000 174 000
Acajou (pieds) 11 700 90 000 13 600 1 700
Gaïac et fustic (lbs.) 144 300 17 000 27 000

Source  : Mackenzie, 1830

Selon Bellande[45], cette politique de coupe et d’exportation de bois s’inscrit dans la volonté de Boyer de trouver rapidement des revenus pour assurer le paiement de la rançon. La rançon entraine une dette écologique qui peut regrouper quatre différentes dettes non développées ici  : dette historique, dette environnementale, dette climatique et dette sociale[46].

Somme toute, la rançon-dette imposée par la France à Haïti en 1825 constitue un mécanisme financier visant à établir la colonialité en Haïti. Elle est une stratégie visant à maintenir les relations coloniales dans le pays nouvellement indépendant. Cette colonialité s’est manifestée, d’une part, à travers les relations de classe, les relations entre l’État et les anciens captifs devenus paysans et, d’autre part, à travers les nouvelles relations entre les puissances impérialistes, en particulier la France et Haïti dans ce contexte. En effet, la rançon-dette en tant que mécanisme d’établissement de la colonialité en Haïti devient une stratégie contre-révolutionnaire visant à interrompre la réalisation des idéaux de la Révolution haïtienne. La dette devient une des expressions financières de la colonialité et elle entrainera le pays dans une spirale d’endettement pendant un siècle qui empêche son développement socioéconomique. Je conclus que la dette est un nouveau mécanisme financier d’instauration de la colonialité et, en tant que telle, elle est une arme contre-révolutionnaire et un obstacle au déploiement et à l’application des idéaux de la Révolution haïtienne.

Le débat sur la rançon-dette ne peut se faire sans poser les questions de la restitution, de la réparation et du dédommagement. Le tout doit être encadré de discours et de pratiques de luttes ancrées dans les idéaux de la Révolution haïtienne dans la perspective de récupérer la souveraineté du pays. Aucun chef d’État n’a osé soulever cette question sauf Jean-Bertrand Aristide en 2003, mais il a été éjecté du pouvoir[47] par un coup d’État orchestré par des puissances impérialistes, en complicité comme toujours avec des traitres au niveau national. Il y a eu même intervention directe de la France dans ce coup d’État à cause de la demande de restitution[48]. Ce qui est confirmé, selon l’enquête du The New York Times, par M. Burkard qui répond  : «  C’est probablement ça aussi un peu  ». La demande, ajoute-t-il, «  aurait été un précédent pour 36 autres réclamations[49]  ». La lutte pour la restitution/réparation est donc avant tout la lutte des peuples.

Par Walner Osna, doctorant en sociologie, chargé de cours à l’Université d’Ottawa et co-fondateur du Centre de recherche interdisciplinaire et de valorisation des savoirs sur Haïti (CRIVASH) de l’Université d’Ottawa.


  1. Jean Casimir, Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du Traité de Ryswick à l’occupation américaine (1897-1915), Éd. Jean Casimir, 2018  ; Jean Casimir, La nation haïtienne et l’État, Paris, Les Éditions du CIDIHCA, 2018  ; Walter Mignolo, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Bristol, P.I.E. Peter Lang, 2015  ; Aníbal Quijano, Danilo Assis Clímaco, Cuestiones y horizontes  : de la dependencia histórico-estructural a la colonialidad/descolonialidad del poder  : antología esencial, Colección Antologías, Buenos Aires, CLACSO, 2014.
  2. Jean-Claude Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Montréal, Lux éditeur, 2020  ; Claudy Delné, La Révolution haïtienne dans l’imaginaire occidental  : occultation, banalisation, trivialisation, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2017  ; Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 2015  ; Raúl Esteban DÍAZ ESPINOZA, «  La invisibilización de la Revolución de Haití y sus posibles resistencias decoloniales desde la negritud  », Relaciones Internacionales, no 25, 2014, p. 25  ; Gurminder K. Bhambra, «  Global social thought via the haitian Revolution  », dans Boaventura de Sousa Santos et Maria Meneses (dir.), Knowledges Born in the Struggle. Constructiong Th Epistemologies of the Global South, New York, Routledge, 2020.
  3. Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, «  Haïti-France. Permanences, évolutions et incidences d’une pratique de relations inégales au XIXe siècle  », La Révolution française, no 16, 2019  ; Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, «  “Dette de l’indépendance” d’Haïti (1825). Cannonière et huis clos pour une rançon néocoloniale  », dans Haïti-France. La chaîne de la dette. Le rapport Mackau (1825), Paris, Hémisphères Éditions, 2021.
  4. Sophie Perchellet, Haïti. Entre colonisation, dette et domination. Deux siècles de luttes pour la liberté  !, CADTM, 2010.
  5. Gaillard-Pourchet, 2021, op. cit.
  6. Jean-François Brière, Haïti et la France, 1804-1848. Le rêve brisé, Paris, Karthala, 2008.
  7. Gaillard-Pourchet, 2021, op. cit., p. 73.
  8. François Blancpain, La condition des paysans haïtiens. Du Code noir aux codes ruraux, Paris, Karthala Editions, 2003  ; François Blancpain, «  Note sur les “dettes” de l’esclavage  : le cas de l’indemnité payée par Haïti (1825-1883)  », Outre-mers, vol. 90, n° 340, 2003.
  9. Perchellet, 2010, op. cit.
  10. Gaillard-Pourchet, 2021, op. cit.
  11. Brière 2008, op. cit.
  12. Jean Jacques Doubout, Haïti, féodalisme ou capitalisme  ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance, 1973  ; Michel Hector et Jean Casimir, «  Le long XIXe siècle haïtien  », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, no 216, 2004, p. 37‑56  ; Michel Hector, «  Mouvements populaires et sortie de crise (XIXe-XXe siècles)  », Pourvoirs dans la Caraïbe, n° 10, 1998.
  13. Cécile Ernatus, «  L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ?  », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, no 152, 2009, p. 61‑77.
  14. Rocio Zambrana, Colonial Debts. The Case of Puerto Rico, Durham, NC, Duke University Press, 2021.
  15. Laënnec Hurbon, «  La révolution haïtienne  : une avancée postcoloniale  », Rue Descartes n° 58 (4), 2007, p. 56‑66.
  16. Jean Casimir, Haïti et ses élites. L’interminable dialogue de sourds, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2009.
  17. Quijano et al., 2014, op. cit.
  18. Walter Mignolo, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, Bristol, P.I.E. Peter Lang, 2015.
  19. Casimir, La nation haïtienne et l’État, 2018, op. cit.
  20. Hurbon, 2007, op. cit.
  21. Susan Buck-Morss, Hegel et Haïti, Paris, Lignes, 2006.
  22. Aníbal Quijano, «  Coloniality and Modernity/Rationality  », Cultural Studies, vol. 21, n° 2‑3, 2007, p. 168‑78.
  23. Rocio Zambrana, Colonial Debts. The Case of Puerto Rico, Durham, NC, Duke University Press, 2021.
  24. Jean-Marie Théodat, «  Géopolitique des faibles  », dans Marcel Dorigny, Jean-Marie Dulix Théodat, Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, Jean-Claude Bruffaerts (dir.), Haïti-France. La chaîne de la dette. Le rapport Mackau (1825), Paris, Hémisphères Éditions, 2021, p. 50.
  25. Zambrana, 2021, op. cit.
  26. Ibid.
  27. Barthélemy, Gérard. 1990. L’univers rural haïtien  : le pays en dehors. L’Harmattan.
  28. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952.
  29. Samuel Morancy, «  Colonialidade sem branquitude  : entre dilema e desafio da integração do Haiti no Sistema-Mundo neocolonial  », Le Monde diplomatique, 3 juin 2025.
  30. Ibid.
  31. Beauvois, Frédérique, «  L’indemnité de Saint-Domingue  : “Dette d’indépendance” ou “rançon de l’esclavage” ?  », French Colonial History, vol. 10, 2009, p. 115.
  32. Extrait du journal de Dauxion, dans Beauvois, 2009, op. cit., p. 112.
  33. François Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France (1825-1922), Paris, L’Harmattan, 2001, p. 45-47.
  34. Beauvois, 2009, op. cit., p. 119.
  35. Quijano, 2014, op. cit.
  36. Catherine Porter, Constant Méheut, Matt Apuzzo, et Selam Gebrekidan, «  À la racine des malheurs d’Haïti  : des réparations aux esclavagistes  », The New York Times, 20 mai 2022  ; Marcel Dorigny, Jean-Marie Dulix Théodat, Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, Jean-Claude Bruffaerts (dir.), Haïti-France. La chaîne de la dette. Le rapport Mackau (1825), Paris, Hémisphères Éditions, 2021.
  37. Jean Ziegler, L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005.
  38. Porter et al., 2022, op. cit.
  39. Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, «  Aspects politiques et commerciaux de l’indemnisation haïtienne  », dans Yves Benot et Marcel Dorigny (dir.), Rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises. Aux origines de Haïti, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003, p. 263.
  40. François Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France (1825-1922), Paris, L’Harmattan, 2001.
  41. Brière, 2008, op. cit.
  42. Quijano, 1999, 2014, op. cit.
  43. Blancpain, 2001, op. cit.
  44. Porter et al., 2022, op. cit.
  45. Alex Bellande, Haïti déforestée. Paysages remodelés, Montréal, Cidihca, 2015.
  46. Nicolas Sersiron, Dette et extractivisme. La résistible ascension d’un duo destructeur, France, Utopia, 2014.
  47. Zambrana, 2021, op. cit.
  48. Alexandra Breaud, Aristide et la France. Lles raisons de la discorde, Paris, L’Harmattan, 2015.
  49. Porter et al., 2022, op. cit.

 

Pour une solution ayitienne durable, populaire et souveraine

23 avril, par Rédaction

Cet article est tiré d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.

La République d’Ayiti[1] traverse une crise multidimensionnelle, mêlant instabilité politique, pauvreté extrême, insécurité et dépendance économique. Cet article propose une analyse critique de cette crise, mettant en lumière les causes structurelles liées à la domination néocoloniale, au capitalisme et à l’exclusion sociale. Une lecture critique de la crise ayitienne insiste sur la nécessité d’une rupture radicale avec les logiques néolibérales et impérialistes, pour reconstruire un État populaire, souverain et autonome[2]. Il y sera discuté des pistes de solutions endogènes, fondées sur l’émancipation populaire, la reconstruction de la souveraineté nationale et l’autogestion communautaire, comme fondements d’un projet politique alternatif et durable.

Une crise fabriquée, pas une fatalité

Depuis l’indépendance en 1804, Ayiti subit les violences cumulées du colonialisme, de l’impérialisme et du capitalisme mondialisé, conditions structurelles qui expliquent la persistance de ses crises. La déstabilisation politique récurrente, l’accaparement des richesses par une élite liée aux intérêts étrangers et la marginalisation de la majorité populaire sont les conséquences directes d’un système socioéconomique inégalitaire et dépendant.

La crise profonde que traverse Ayiti n’est pas seulement une crise de gouvernance ni même une crise sécuritaire. Elle ne peut être comprise sans faire référence aux rapports de production et aux classes sociales. L’oligarchie haïtienne, en alliance avec des puissances étrangères, comme les États-Unis, et les institutions financières internationales, maintient la population dans une condition de prolétariat précarisé, exploité à la fois localement et dans le cadre du capitalisme mondial[3].

Voici quelques caractéristiques de la crise ayitienne  :

une exploitation économique  : la majorité des travailleuses et travailleurs ruraux et urbains vivent de la subsistance ou de l’économie informelle, sans accès aux moyens de production ni aux ressources  ;

une dépossession historique  : la rançon de 1825, paiement forcé d’indemnités à la France qui l’a réclamé en «  dédommagement  » de l’indépendance, ainsi que les interventions militaires et politiques étrangères ont affaibli l’appareil productif national[4].

une dépendance et un néocolonialisme qui se perpétuent  : les politiques imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) structurent l’économie autour de l’exportation de l’industrie textile, de la sous-traitance[5] et de l’aide internationale, maintenant ainsi la dépendance d’Ayiti.

Regardons les faits contemporains. Ayiti est dans une situation d’effondrement, mais ce qui prévaut maintenant remonte à plus de 39 ans. Un bref survol de la question sécuritaire nous permet de le démontrer.

Les crises à la suite du départ de Duvalier fils de 1987 à 1994 ont été marquées du sceau des coups d’État et de répressions paramilitaires ainsi que d’une présence notable du narcotrafic. Les premiers germes du banditisme social faits de rapts, d’enlèvements, d’exécutions sommaires, d’incendie de bâtiments publics, etc., vont émerger vers la fin des années 1990 et seront encore plus nombreux pendant la période allant de 2004 à 2007. En même temps, on observe le démantèlement de l’armée[6] et l’instrumentalisation de la police déjà infiltrée par les organisations criminelles. «  Le trafic de drogue et le crime organisé menacent d’anéantir irrémédiablement l’autorité de l’État… en Haïti, au Mexique et en Jamaïque  », de dire John Negroponte, numéro deux du département d’État américain en 2008[7].

Cette spirale infernale de violence va s’accentuer durant la présidence de Michel Martelly et de Jovenel Moïse, périodes au cours desquelles les gangs armés seront instrumentalisés pour mater la résistance de la population face à une politique inique, corrompue et à relents dictatoriaux.

Ces gangs armés ont été fédérés à la suite de la recommandation d’Hélène Lalime, la représentante du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH). Ils circulaient en toute impunité sous la présidence de Moïse, soulignant ainsi leur accointance de facto avec le pouvoir. Ce sont les mêmes gangs qui se sont relativement autonomisés et qui agissent aujourd’hui.

Ce détour était nécessaire pour éviter les raccourcis qui ne regardent la situation que de manière superficielle, voulant faire croire – c’est le discours dominant ou médiatique – qu’il y a une guerre civile en Ayiti. Il faut donc comprendre que cette situation délétère de banditisme social et politique ne date pas d’aujourd’hui et est la résultante de crises plus profondes dans la société.

Mais maintenant, quels sont les termes du problème  ?

Un climat de terreur provoquant des déplacements massifs de personnes

Les gangs contrôlent et terrorisent des quartiers entiers (plus de 85  %) de la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince. Plus d’un million de personnes[8] sont des déplacé·e·s internes – un chiffre qui a triplé en un an  : en décembre 2024, il s’agit du plus grand nombre de déplacements dans le monde en raison de la violence liée à la criminalité[9]. On déplore des milliers de morts  : 4 239 entre le 1er juillet 2024 et le 28 février 2025 selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), dont plus de 90  % ont été tués par des armes à feu. Des milliers de femmes sont violées  : 6 250 signalées en 2024 et 1 250 pour les seuls mois de janvier et février 2025 d’après les organismes de femmes et des droits de la personne[10]. Des résidences privées partent en fumée. Des institutions sont flambées ou pillées  : universités, hôpital public, écoles secondaires, ministères, centre de documentation, hôtels, sites patrimoniaux, la liste n’en finit pas… Certaines villes de province sont aussi tombées aux mains des gangs armés dans le département du Centre, l’Artibonite, Saut-d’Eau, Mirebalais. L’étau se resserre sur le pays.

L’État est totalement absent et l’appareil gouvernemental est incapable d’agir, ou plutôt, il y a une totale absence de volonté d’agir, ceci dans le but de faire durer la crise afin de laisser la place à une solution concoctée par les puissances qui imposent leurs diktats au Conseil présidentiel de transition[11] et consorts, pour qu’elles jugulent la crise et l’avancée inexorable des gangs mieux armés que les forces de l’ordre – l’ONU estime qu’entre 270 000 et 500 000 armes à feu circulent de manière illicite, la plupart entre les mains des gangs. Les forces de l’ordre, supportées par «  les puissants amis d’Ayiti  », n’arrivent pas à mettre au pas les bandes armées alors qu’elles n’ont pourtant aucune difficulté à disperser les manifestations citoyennes. La provenance des armes et munitions des gangs est une évidence sachant qu’Ayiti ne les fabrique ni ne les produit et qu’il y a en principe un embargo sur ce pays concernant l’achat d’armes. On constate également l’accaparement de terres agricoles ou à visée touristique stratégique.

Pendant que tout est fait pour empêcher une stabilisation de la situation afin de permettre la vie au pays, des rapatriements de masse, au sens de retours massifs imposés à ceux et celles qui ont quitté Ayiti, sont effectués par ceux-là mêmes qui provoquent et alimentent le chaos. Plus de 200 000 Ayitiennes et Ayitiens sont menacés de déportation des États-Unis d’Amérique du Nord, près de 200 000 ont été refoulés de force en 2024 dont 97  % depuis la République dominicaine. Les autres triment et vivent le racisme primaire ou la xénophobie, et le mépris dans les autres pays où ce peuple se trouve désormais disséminé. Cette tragédie a des répercussions non seulement sur les personnes de la communauté ayitienne de la diaspora, telles que le stress, la détresse, les pertes économiques, mais aussi à l’intérieur du pays puisque des centaines de milliers de personnes survivent et échappent en partie à la famine grâce aux transferts financiers ou en nature effectués directement par les migrantes et migrants à l’intention de leur famille ou de leur communauté.

Échec total des «  solutions  » imposées et faillite des élites locales

Cette situation ne vient pas de nulle part. Elle est enracinée dans l’histoire longue de domination, d’inégalités, de dépossession du peuple ayitien. Et surtout, c’est une crise où la voix, les besoins et les aspirations du peuple sont étouffés, exclus des processus de décision.

Depuis plus d’un siècle, Ayiti subit une série d’interventions ou d’ingérences étrangères qui n’ont jamais respecté sa souveraineté. À titre illustratif, mentionnons  :

  • l’occupation américaine de 1915 à 1934  ;
  • le soutien occidental à la dictature des Duvalier  ;
  • les interventions armées depuis les années 1990  ;
  • la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), déployée de 2004 à 2017, censée «  stabiliser  » le pays, mais qui a laissé un héritage de violences sexuelles, d’impunité, et même… une épidémie de choléra. On parle de 20 ans de missions onusiennes (MINUSTAH et Bureau intégré des Nations unies en Haïti, BINUH) et de milliards dépensés qui n’ont donné aucun résultat durable  ;
  • l’ingérence dans les élections (Michel Martelly, Jovenel Moïse)  ;
  • l’imposition d’Ariel Henry par un tweet du consortium des ambassadeurs du Core Group  ;
  • l’imposition par les puissances internationales du Conseil présidentiel de transition pour mettre en œuvre leur propre projet pour Ayiti (élections, référendum, constitution) et la mise à l’écart de toute initiative visant à une véritable transformation de la société  ;
  • la décision d’envoyer une force «  anti-gang  » en Ayiti qui vient d’être votée aux Nations unies le 26 septembre 2025.

Aujourd’hui encore, les décisions sont prises à Washington, Ottawa, Paris ou à l’ONU – pas à Port-au-Prince, pas à Ouanaminthe, pas à Cité Soleil, pas à Raboteau…

Comme on peut le voir, la crise, ou plutôt les crises que traverse Ayiti actuellement, n’est donc pas une crise ayitienne. C’est une crise du système impérialiste en Ayiti. C’est le résultat d’une logique et d’un projet néocolonial fait d’ingérences, de décennies de pillages, de tutelles, de cooptation politique, d’ONGisation du pays, de missions dites «  de paix  » qui ont détruit l’État.

Concrètement, ces missions étrangères n’ont pas renforcé l’État ayitien, elles l’ont remplacé. Elles ont protégé des gouvernements corrompus, pas le peuple. Elles occupent le terrain mais ne construisent rien de durable. Elles sont accompagnées d’une aide humanitaire qui arrive par avion, distribuée par les ONG, pendant que l’État ayitien est tenu à l’écart. Les élites haïtiennes, souvent complices, ont abandonné le peuple pour le profit et le pouvoir. Ces élites politiques corrompues accaparent le pouvoir avec la bénédiction de la «  communauté internationale  ».

Le résultat de cette conjonction entre l’aide internationale et les élites rapaces, cleptomanes, se résume ainsi  : 60  % de la population vit sous le seuil de pauvreté  ; le Parlement est dysfonctionnel  ; des gangs armés contrôlent des quartiers, des routes et même des villes.

Chacune des interventions étrangères a affaibli un peu plus la souveraineté d’Haïti. Pendant ce temps, les Ayitiens et Ayitiennes continuent à vivre dans l’angoisse permanente, c’est-à-dire dans la peur des enlèvements, de la faim, de l’exil forcé.

Les soi-disant «  solutions  » importées ont désarmé la société haïtienne au lieu de l’accompagner dans son émancipation. Elles ont détruit la capacité d’organisation autonome du peuple. Elles ont rendu l’État dépendant, inefficace, fantomatique. Il est temps de rompre avec cette logique d’assistance permanente qui infantilise le peuple ayitien.

Une solution ayitienne, populaire et souveraine

Aujourd’hui, il est temps de dire  : la solution viendra des Ayitiens et des Ayitiennes eux-mêmes et elles-mêmes. Une solution ayitienne est impérative  : une solution populaire et souveraine.

La résistance du peuple ayitien se poursuit, malgré une situation socioéconomique très difficile et un quotidien fait d’angoisse, d’incertitude et de chagrin. À mains nues et sans le soutien du gouvernement, la population agit pour limiter les nuisances causées par les bandes armées et les enlèvements en série. Cette action s’accompagne d’une colère à la hauteur des agressions, de la mort et des rançons. La situation a un impact énorme sur la «  transnation  » de la diaspora, en particulier sur les couches précaires qui doivent soutenir leurs proches à Ayiti.

Malgré ce sombre tableau, la population ayitienne prend des initiatives. Ainsi l’érection du canal de la dignité à la frontière ayitiano-dominicaine, grâce aux expertises ayitiennes, à des fonds de la diaspora et de certaines régions du pays, porte déjà fruit  : la filière rizicole reprend vie dans la zone[12]. Notons aussi l’acte héroïque de cette population qui a décidé d’empêcher la réouverture de la frontière après l’arrogante fermeture par la République dominicaine. La solidarité active des régions non infestées par les gangs qui reçoivent et hébergent des milliers de déplacé·e·s en dépit de leur propre vulnérabilité est remarquable. Enfin, des expériences d’agriculture biologique se mettent en place, démarrées surtout par les organisations paysannes et les organisations de femmes.

Aujourd’hui, les forces vives ayitiennes pensent que l’alternative ne saurait être qu’ayitienne et se construit sans bruit au sein des masses. En attendant, il faut régler la question sécuritaire – démanteler les gangs –, créer des opportunités économiques pour occuper les jeunes et diminuer le chômage, continuer à promouvoir le nécessaire retour aux processus démocratiques, rebâtir les institutions étatiques, rendre justice, redonner confiance à la population.

Cette solution doit se construire autour des axes suivants qui ne constituent cependant que des pistes de réflexion.

Refondation démocratique

Une solution durable passe par une refondation de la démocratie participative et populaire s’appuyant sur un dialogue inclusif qui rassemble les forces vives de la nation, vraies bâtisseuses de la démocratie  : les mouvements sociaux, les collectivités territoriales, les syndicats, les comités de quartier, les organisations populaires de jeunes, la frange progressiste de la diaspora.

Il faut redonner du pouvoir aux structures locales (CASEC[13], ASEC[14]) et aux conseils communaux, en leur donnant des moyens réels. Cette nouvelle démocratie serait enracinée dans le peuple car c’est lui qui doit écrire les règles du jeu et non les ambassades.

La sécurité par le peuple, pour le peuple

On ne peut parler de solution sans aborder la question de l’insécurité. Mais, il ne s’agit pas de répondre par des interventions militaires étrangères, encore moins de recourir à des mercenaires, comme c’est le cas maintenant, ou à des opérations répressives aveugles ni par l’envoi d’une nouvelle force militaire étrangère, sorte d’occupation déguisée.

Il s’agit plutôt de réfléchir à un désarmement, construit avec les communautés, à des programmes de réinsertion, de formation et de réparation pour les très jeunes, qui sont engagés dans la criminalité et instrumentalisés. En même temps, il faut une reconstruction de la police formée sur les droits de la personne.

Parallèlement, une justice transitionnelle doit être mise en place  : pour juger les crimes politiques, les abus de pouvoir et rendre justice aux victimes. Il faut aussi encourager des formes de justice communautaire, encadrée, enracinée dans les pratiques locales. Il existe déjà dans les campagnes, à travers le vaudou, des mécanismes et des pratiques traditionnelles pour gérer et régler les conflits communautaires.

Un projet économique radicalement différent  : une relance économique populaire

Le modèle néolibéral actuel enrichit une minorité et détruit toute velléité de production nationale. Il faut relancer l’économie populaire par  :

  • une réforme agraire qui redistribue la terre aux paysans, propulsant ainsi la revitalisation de l’agriculture paysanne  ;
  • la mise sur pied de coopératives autogérées agricoles et artisanales, financées par l’État et les banques publiques, dans lesquelles les paysans, paysannes, travailleurs et travailleuses détiennent collectivement les outils de production. Ce modèle permettrait de relancer une agriculture vivrière indépendante, garante de souveraineté alimentaire[15]  ;
  • une politique de protection du marché local, pour permettre aux productrices et producteurs ayitiens de survivre face aux importations étrangères et de s’éloigner du modèle néolibéral qui repose sur le développement de zones franches, des importations massives et de la dette  ;
  • la lutte contre la corruption.

Donc, ce qu’il faut, ce n’est pas une aide d’urgence, mais un projet de société ayitien construit sur les réalités du pays, non sur les rapports de la Banque mondiale. Aucun avenir ne peut se bâtir sans la reconquête de notre autodétermination.

Des services publics pour toutes et tous

Un pays ne se construit pas sans éducation, sans santé, sans services de base. L’État doit devenir un acteur central du développement, au lieu d’être un simple gestionnaire de misère.

Reconquête de la souveraineté politique et économique

Toute solution durable doit reposer sur la souveraineté nationale. Cela signifie rompre avec la dépendance aux puissances impérialistes, choisir ses alliances. Cela signifie travailler avec les pays du Sud global, notamment les Caraïbes et l’Afrique, redéfinir notre rapport à l’importation, à l’aide internationale.

Et surtout mettre fin à la domination de l’économie par une élite compradore, l’oligarchie, alliée aux intérêts étrangers.

Conditions de réussite et obstacles

Bien sûr, une telle transformation ne sera pas facile. Les obstacles sont nombreux. L’oligarchie économique défendra ses privilèges  ; des puissances étrangères refuseront une Ayiti souveraine  ; des structures armées chercheront à saboter toute alternative.

Mais rien de cela ne pourra tenir si le peuple est organisé. La clé, c’est la mobilisation populaire  : des syndicats, des mouvements de femmes, des étudiants et étudiantes, des paysans et paysannes. C’est aussi l’éducation politique  : redonner au peuple les outils pour comprendre, critiquer et agir. Cela permettra de juguler la crise de confiance.

Conclusion

«  Se pa etranje k ap sove Ayiti. Se Ayisyen k ap fè sa, ansanm[16]  ».

Nous avons essayé toutes les solutions venues d’en haut et elles ont échoué. Aujourd’hui, il est temps de faire confiance à la force du peuple haïtien, à son intelligence, à sa dignité.

Une solution durable de gauche n’est pas une utopie, c’est une nécessité. C’est la seule voie qui place l’humain, le peuple, la justice sociale et la souveraineté au cœur du projet national. La solution viendra des entrailles du peuple ayitien, de sa capacité à se relever, à s’unir, à s’organiser. Aujourd’hui, plus que jamais, il est temps de les écouter, et de reconstruire avec eux et elles — et non sans eux et elles — une Ayiti libre, juste et digne.

Et notre rôle, ici, maintenant, c’est de porter cette voix, de la relayer, de la renforcer, pour que plus jamais personne ne dise qu’Ayiti est incapable de se gouverner. Ayiti est debout. Et tant qu’elle résiste, nous devons être à ses côtés. En ce sens, il est important d’activer la solidarité entre les peuples. L’appel qui suit commence par une interpellation pour ici et maintenant.

Vive la solidarité entre les peuples  !

Appel à la solidarité internationale

Les Ayitiens et Ayitiennes font appel à une solidarité des peuples. Pas à une solidarité d’ONG ni de diplomates.

  • Soutenez les syndicats ayitiens.
  • Reliez-vous aux luttes des paysans et paysannes, des femmes, des étudiants et étudiantes, des journalistes indépendants et indépendantes.
  • Exigez que vos gouvernements cessent de soutenir les corrompu·e·s, de militariser Ayiti, de piller ses ressources.

Nous n’avons pas besoin d’occupation. Nous avons besoin de respect. Nous avons besoin que le monde écoute enfin ce que dit le peuple ayitien.

L’avenir d’Ayiti ne viendra ni d’une caserne ni d’un bureau d’ambassade. Il viendra des luttes locales, de la solidarité internationale des peuples, de la capacité du peuple ayitien à s’organiser et à décider pour lui-même.

Plus que jamais, Ayiti a besoin de ses allié·e·s. Il est impératif d’être solidaire du peuple d’Ayiti, de ses mouvements populaires et de sa classe ouvrière en lutte et réclamant son droit à la sécurité et à l’autodétermination.

À l’heure où Ayiti dépérit sous les coups répétés des gangs armés téléguidés par l’oligarchie tant ayitiene qu’internationale, où Ayiti s’agenouille sous les assauts continus des forces impérialistes, néolibérales autant des grands ténors que des forces émergentes, où Ayiti s’enfonce dans une crise sociale, économique, écologique, sanitaire, humanitaire sans précédent dans l’indifférence de ses dirigeantes et dirigeants menés par leurs intérêts personnels et inféodés aux intérêts étrangers, où les Ayitiennes et les Ayitiens sont pourchassés, humiliés, vilipendés, refoulés de manière arbitraire et inhumaine presque partout au Nord et même au Sud, le silence complice, voire coupable, des forces progressistes, retentit dans le cœur meurtri de la communauté ayitienne.

Devant cette indifférence contraire aux principes de la solidarité internationale et aux intérêts trans-stratégiques des luttes dans le contexte actuel de montée de la droite, du fascisme, du racisme, nous nous questionnons sur les raisons de cette posture et nous nous inquiétons en tant que Québécois, Québécoises et néoQuébécois, néoQuébécoises sur la nécessaire vitalité du secteur progressiste. Nous constatons l’apathie des forces progressistes du Québec. Nous nous inquiétons aussi pour l’avenir de notre terre d’adoption dans la conjoncture mondiale.

Ceci est un cri de nos entrailles déchirées, une sonnette d’alarme pour un réveil des forces progressistes du Québec et d’ailleurs à contribuer au grand faisceau de solidarité planétaire nécessaire et urgente face à l’alliance néolibérale, fasciste, impérialiste et coloniale des forces rétrogrades.

Progressistes de tous les pays unissons-nous  !

Ce combat est celui de toute la gauche internationale  !

Et vive la lutte du peuple ayitien  !

 

Par Chantal Ismé, militante féministe internationaliste


  1. On a repris l’ancien nom donné par les Taïnos qui en même temps correspond à la graphie du créole.
  2. Jean-Alix René, Haiti après l’esclavage. Formation de l’État et culture politique populaire (1804-1846), Communication Plus, 2019.
  3. Samir Amin, Le développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Paris, Éditions de Minuit, 1973.
  4. Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995.
  5. Actuellement remise en question par le non-renouvellement de la loi Hope/Help en raison des tarifs de Trump.
  6. Rétablie, officiellement du moins, par Moïse Jovenel [NDLR].
  7. Cité dans Claude Moïse, La question sécuritaire, d’une année à l’autre. Similarités entre 2004-2007 et 2020-2022, CIDIHCA et Zémès SA, 2022, p. 97.
  8. 1 041 229 de déplacé·e·s d’après les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Rapport sur l’état de la migration dans le monde, 2024.
  9. Ibid.
  10. Source  : Organisation panaméricaine de la santé (OPS).
  11. Le Conseil présidentiel de transition a été formé le 12 avril 2024, un mois après la démission du premier ministre Ariel Henry dont le gouvernement assure l’intérim après l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021.
  12. Au moment de publier cet article, les bandes armées ont mis le feu dans plusieurs plantations rizicoles.
  13. Conseil d’Administration de la Section Communale.
  14. Assemblée de Section Communale.
  15. René, 2019, op. cit.
  16. Ce n’est pas l’étranger qui sauvera Ayiti. Ce sont les Ayitiens et Ayitiennes qui le feront ensemble.

 

Haïti : quand la crise structurelle devient conjoncturelle

20 avril, par Rédaction

Cet article est rédigé à partir d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.

Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de parler d’Haïti. Le pays est devenu un cas problème, les médias le présentent comme un pays submergé de difficultés, noyé dans une tragédie sans fin, qui connait des crises constantes, mais sans que personne ne comprenne en réalité les causes de ces crises. Ou du moins, on essaie de les expliquer par des notions vagues  : la corruption, l’incompétence, le manque de solidarité, la dictature entre autres. Des notions vagues qui expliqueraient tout et qui accusent les Haïtiens et Haïtiennes d’être responsables de leur propre malheur.

Pourtant, si l’on prend tous les éléments de la crise actuelle, on s’aperçoit que chacun de ces éléments a une cause profonde et qu’on ne peut trouver l’explication de cette cause uniquement dans la conjoncture.

Commençons par l’insécurité rampante – une insécurité constante qui s’infiltre  : les bandits armés qui, depuis plus de 10 ans terrorisent le pays, ont fait des milliers de morts et commis des viols collectifs, sont responsables du déplacement forcé de centaines de milliers de personnes et détruisent la vie quotidienne de la population. Qui sont ces bandits  ? Comment trouvent-ils des armes, des munitions, de l’argent  ? Bien que le banditisme ne soit pas nouveau, il prend actuellement une dimension inédite. On a la preuve aujourd’hui que le gangstérisme est lié directement au pouvoir politique, qu’il est financé par une partie de l’oligarchie, que les armes utilisées par ces bandits viennent directement des États-Unis sans que le gouvernement américain n’intervienne de façon efficace pour en arrêter le trafic. On ne peut donc séparer le problème du banditisme du problème du maintien du statu quo, et on doit poser la question du rôle que ce banditisme joue dans le blocage du pays, un blocage politique, social et économique. Et, ce qui est très important, au profit de qui  ?

Plus nous observons et analysons l’histoire récente du pays, particulièrement depuis la chute du régime des Duvalier, donc depuis 1986, plus nous percevons que les classes dominantes haïtiennes, comme l’impérialisme américain, sont incapables de faire face à la crise structurelle qui caractérise le pays depuis plus de deux cents ans et qui s’est accentuée depuis l’occupation et la domination américaine à partir de 1915.

Il faut toutefois remarquer, de façon très schématique, que l’État haïtien, né en 1804, s’est transformé en un État néocolonial en 1825, année où la France a imposé la rançon de l’indépendance. Cette rançon a drainé l’essentiel de l’économie du pays pendant plus de 100 ans. Il faut aussi souligner que c’est la classe paysanne, soit 90  % de la population, qui a porté le fardeau de cette rançon. Les nouvelles classes dominantes qui ont pris le pouvoir à partir de 1804 transformèrent graduellement l’État haïtien de façon à exclure les masses – les anciens esclaves devenus la classe paysanne – de tous les pouvoirs  : 90  % de la population dépourvus de leurs droits de citoyennes et de citoyens  ! C’est un grand paradoxe, lorsqu’on sait que l’État haïtien est le résultat d’une très grande révolution, la seule révolution victorieuse menée par des esclaves dans l’histoire de l’humanité. Du point de vue économique, il s’agit, pour les classes dominantes, de perpétuer le système des grandes plantations développé à l’époque de la colonie. Mais cette fois, tout en interdisant l’esclavage, ces classes dominantes prennent les dispositions légales pour exiger que la classe paysanne reste sur les plantations. À l’époque, toute l’économie du pays dépend du système des grandes plantations, donc de l’exploitation systématique de la classe paysanne. L’impossibilité de faire des réformes, malgré différentes luttes, est à l’origine de cette crise structurelle dès la fondation du pays.

Cette crise structurelle se manifeste dans toutes les sphères sociales, de façon telle qu’on ne peut entreprendre de réformer un quelconque élément, qu’il s’agisse de la crise politique, économique, sociale ou des manifestations de cette crise dans les systèmes scolaire et de santé, l’agriculture, les infrastructures, le chômage, etc., sans remettre en question la crise structurelle elle-même. C’est pourquoi la crise conjoncturelle est toujours liée de façon organique à la crise structurelle. On ne peut parler d’aucun élément de la crise conjoncturelle sans du même coup faire référence à la crise structurelle. Bien souvent, des questions qui paraissent liées uniquement à la conjoncture, comme le chômage, le salaire minimum, la violence policière, l’inflation, ne peuvent être comprises sans aborder la question de la crise structurelle. En ce sens, il n’y a pas véritablement de problèmes conjoncturels au sens où les grands médias les présentent, ou du moins ces problèmes sont-ils incompréhensibles dans un pays comme Haïti si on ne les relie pas à la crise structurelle.

Cette crise structurelle relève de façon objective de la double domination des classes dominantes et de l’impérialisme. Concrètement, il n’est jamais question pour les classes dominantes et l’impérialisme d’établir la démocratie en Haïti, malgré tous les bavardages qu’on entend à ce sujet. Pourquoi  ? Parce que la démocratie, je veux dire par là le fait d’avoir des élections libres, des organisations professionnelles, des syndicats, une presse indépendante, le fonctionnement autonome des institutions de l’État, tout cela pourrait mener à des réformes sociales, à s’interroger sur la crise structurelle, donc à remettre en cause la double domination. Toute critique sérieuse finit par remettre en question cette double domination. C’est pourquoi la démocratie n’est pas possible. Pour les classes dominantes et l’impérialisme, un régime de dictature comme celui des Duvalier est l’idéal.

C’est aussi la raison pour laquelle toute revendication, qu’il s’agisse de l’augmentation du salaire minimum, de l’alphabétisation, des droits des travailleurs et des paysans, de la réforme de l’éducation, des droits des femmes, etc., est perçue comme un danger réel qui peut ébranler le contrôle des classes dominantes et de l’impérialisme.

On est arrivé à un point où le système social n’est plus réformable, comme l’était devenu le système politique d’apartheid en Afrique du Sud et comme commence à le devenir l’apartheid israélien. Puisque les réformes ne sont plus possibles, la crise structurelle causée par la double domination s’étale maintenant ouvertement  : elle est devenue visible et les tensions sociales qu’elle cause semblent ne pas avoir de solutions. Aujourd’hui, on assiste même au démantèlement des institutions de l’État. Pour maintenir le statu quo et reproduire la double domination, le pouvoir doit être absolu et entre les mains d’un seul homme, comme à l’époque des Duvalier. La violence extrême est donc nécessaire. C’est le rôle que jouent les bandits armés actuellement.

Toutefois, depuis la chute de la dictature, cette domination n’est plus assurée. Aujourd’hui, les classes populaires, malgré la terreur, continuent leurs luttes de revendications  : augmentation du salaire minimum, grève d’enseignantes et d’enseignants, revendications paysannes, manifestations de rue pour demander la démission du gouvernement, pour demander la fin de la corruption, pour dénoncer le soutien des gouvernements étatsunien et canadien au gouvernement haïtien actuel, pour demander la fin de l’insécurité, pour dénoncer l’impérialisme…

Haïti est devenu une sorte de modèle, où toutes les formes de lutte doivent nécessairement aboutir à poser le problème de la crise structurelle, donc le problème de la double domination. Et c’est cela que le peuple haïtien comprend de plus en plus. Bien entendu, il ne suffit pas d’être conscients et de comprendre les causes de la crise, il faut nécessairement pouvoir s’organiser, c’est-à-dire développer des organisations militantes qui puissent mener des luttes efficaces. Mais que signifie mener des luttes efficaces lorsqu’on vit dans un système social en décrépitude, où toute réforme est impossible, quand les difficultés de construire de telles organisations sont d’autant plus grandes que la plupart des gens se trouvent plongés dans une misère abjecte, déshumanisante, quand la terreur des gangs devient la réalité quotidienne. Les défis sont énormes  !

Dans les pays du centre, comme le Canada et les États-Unis, le néolibéralisme en tant que système de domination et de reproduction du capital est en train de contrôler toutes les sphères de la société et pas seulement la sphère productive. Il transforme également les relations de travail et même les relations sociales de façon telle que la logique du profit se révèle ouvertement. Il y a une prolétarisation des travailleuses et travailleurs, quels que soient les emplois qu’ils occupent. C’est sans doute pourquoi les réformes sociales apparaissent comme une illusion et que les relations de servitude semblent devenir le seul choix possible à ce stade du capitalisme. La crise structurelle devient de plus en plus visible, et c’est aux travailleurs et travailleuses de s’organiser pour y faire face.

Par Alain Saint Victor, historien

 

 

Gaza, le fascisme et la mort

19 avril, par Rédaction

Il y a certains événements dont on peut dire qu’ils sont devenus de véritables symboles. Par les caractéristiques qu’ils condensent en eux, les tendances qu’ils expriment, ils font voir mieux que quiconque l’esprit ou l’âme d’une époque, ou mieux dit, les secrets qui hantent tel ou tel moment historique qu’il nous est donné de vivre. Tel pourrait bien être le cas de Gaza en ce premier tiers du XXIsiècle.

Depuis le 7 octobre 2023, beaucoup de textes bouleversants ont été écrits, beaucoup d’images déchirantes nous sont parvenues sur ce qui s’est déroulé et qui continue sous nos yeux à se dérouler au cœur de cette petite frange de terre grande comme l’ile de Montréal, là où s’entassent près de deux millions de Palestiniens et Palestiniennes, dans ce qu’on doit bien appeler une prison à ciel ouvert  ; un ciel qui se voit désormais strié de bombardements mortifères. Depuis maintenant deux ans et à la suite d’une attaque surprise et meurtrière du Hamas qui a fait près de 1 200 victimes, l’État d’Israël s’est lancé dans des représailles vengeresses aux dimensions génocidaires. Sous la conduite du premier ministre Nétanyahou et d’un gouvernement sioniste d’extrême droite – le plus à droite qui n’a jamais été nommé dans ce pays, on y a multiplié bombardements ravageurs, déplacements incessants des populations civiles, attaques au sol et assassinats ciblés, tout en usant sans vergogne de l’arme de la famine  ; et on n’a pas hésité à s’en remettre à l’intelligence artificielle ou à des robots tueurs pour, assure-t-on, traquer les combattants du Hamas, mais au passage assassiner femmes, enfants et civils innocents ainsi que détruire écoles, mosquées et hôpitaux. À ce jour, plus de 65 000 morts recensés officiellement, dont 85  % de civils, et au moins 165 000 blessés, sans parler de tous ceux et celles – probablement un nombre équivalent à celui des morts déjà recensés , qui ont disparu sous les montagnes de décombres et de ruines qui aujourd’hui recouvrent de leur poussière de mort, une grande partie du territoire de Gaza.

Crimes de guerre, épurations ethniques, intention génocidaire caractérisée, cruautés rappelant celles de l’ère nazie, on ne sait plus aujourd’hui comment dénommer ce qui est en train de se passer et dont pourtant les images ne cessent d’envahir notre quotidien. Et cela, d’autant plus que ceux qui en sont les responsables politiques premiers et qui sont poursuivis par la justice internationale (Benjamin Netanyahou, Itamar Ben Gvir, Yoav Gallant…) prétendent agir au nom de ceux qui en Europe dans les années 1940 ont été victimes d’un véritable holocauste ayant conduit à l’extermination de près de six millions de personnes.

Dans quel monde vit-on pour que de telles horreurs – au vu et au su de tant d’États dits démocratiques puissent être infligées au peuple palestinien qui, au-delà de toutes les limitations politiques qui sont les siennes, demande simplement qu’à l’égal du peuple israélien, on lui reconnaisse le droit à l’autodétermination, le droit de vivre en paix sur la terre qu’il habite  ?

Bien sûr, beaucoup connaissent les explications classiques, et pour une part indéniablement justes, qui nous rappellent que tout cela perdure parce que les dirigeants sionistes de l’État d’Israël peuvent compter sur l’appui indéfectible – économique comme militaire de l’impérialisme étatsunien, un impérialisme dont les intérêts économiques au Moyen-Orient sont – en raison du pétrole tout à fait vitaux et qui, désormais talonné par la puissance chinoise, se voit conduit à intervenir de manière encore plus agressive que par le passé pour tenter d’y maintenir sa préséance.

Mais justement, il faudrait – au regard de l’évolution du monde et des tensions géopolitiques grandissantes que nous connaissons aller plus loin et s’interroger sur ce qu’il en est des tendances de fond qui traversent le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui et, plus particulièrement, sur ce que certains ne craignent pas d’appeler un processus à l’œuvre… de fascisation du monde. Depuis cette perspective, on considère en effet que le capitalisme – de par ses caractéristiques mêmes porte en ses entrailles, la menace fasciste, tout comme la nuée porte l’orage, et qu’il suffit de certaines conditions données pour qu’on puisse la voit réapparaitre.

La fascination pour la mort

Certes, qui dit processus de «  fascisation à l’œuvre  » ne dit pas nécessairement répétition à l’identique des années 1930, mais tout au moins reprise sur un autre mode de cette fascination pour la mort dont le nazisme avait fait une de ses caractéristiques. C’est en tous cas la thèse de Ian Allan Paul, un jeune artiste et théoricien transdisciplinaire étatsunien. Prenant appui sur les analyses menées en son temps par Walter Benjamin concernant l’esthétisation de la violence promue par les nazis, tout en tentant au passage de réactualiser la démarche du situationniste français Guy Debord, il va ainsi parvenir à nous faire mieux voir, pour l’ici et maintenant de nos vies, les formes très actuelles et très concrètes que peut prendre ce processus de fascisation en marche. L’intéressant cependant, c’est qu’il va mettre au centre de son analyse, aux côtés bien sûr de l’accumulation capitaliste de biens marchands, l’accumulation d’images et de spectacles qui serait une des caractéristiques marquantes du capitalisme mondialisé contemporain. Car selon lui, c’est ce qui explique que s’impose à l’humanité d’aujourd’hui – par les médias sociaux et le flux incessant d’images éphémères de nouveaux rapports froids, marchands et essentiellement comptables… avec la mort.

Ayant défini le fascisme comme étant une «  fascination pour la mort, un culte de la mort  », tout part selon lui du fait que la mort et la désolation dans les sociétés capitalistes d’aujourd’hui se confondent désormais avec l’organisation de nos vies, faisant que «  la vie est de plus en plus vécue comme le premier plan fragile d’un paysage dont l’arrière-plan s’épaissit de mort  ». Et il ajoute une formule très forte  : «  Partout dans le monde, le même calcul mortel est à l’œuvre  : d’un côté de l’équation, il y a l’accumulation de richesses, et de l’autre la désolation de la vie […] Un peu comme des jardins privés soigneusement entretenus par des paysagistes, au moment même où d’immenses forêts tropicales montrent les premiers signes d’un effondrement irréversible  ».

C’est donc, pour Ian Alan Paul, tout à la fois cette étroite intrication de la vie et de la mort, de la richesse et de la désolation, au sein du système capitaliste qui serait, en étant poussée à l’extrême, le trait dominant des sociétés de classe d’aujourd’hui, faisant que deux mondes profondément séparés existent pourtant dans un même monde, et que la richesse accumulée ne peut jamais être totalement séparée ou complètement isolée «  de l’accumulation de violence et de destruction nécessaire pour la produire, la maintenir et la défendre  ». Les rêves morbides de Trump et de Netanyahou, proclamant haut et fort en conférence de presse qu’on devrait rebâtir par-dessus les champs de ruines qu’ils se sont tous deux acharnés à démultiplier sans vergogne à Gaza une Riviera de luxe pour les riches élites du Moyen-Orient, ne ressortent-ils pas précisément de cette infernale logique  ?

Réorganiser la vie à partir de la mort

Ian Alan Paul s’arrête cependant plus spécialement sur le rôle joué par les images. Et Dieu sait si à Gaza, malgré les interdictions proférées par l’armée israélienne et les quelque deux cents journalistes assassinés sur place, ces images – justement par leur caractère à la fois rare, flou et toujours extrême ont joué un rôle essentiel. Pourtant pour lui, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces images ne nous ont pas seulement éveillés éventuellement aux atrocités qui y étaient commises, elles en ont en même temps terriblement banalisé la portée. Selon lui, en effet  :

Lorsque la société capitaliste objective la mort sous forme de photos en ligne, de vidéos et nombreuses autres formes visuelles, elle lui donne l’apparence d’une marchandise comme une autre, que l’on peut regarder et consommer quand on le souhaite, que l’on puisse faire circuler ou échanger, puis ensuite ignorer et mettre de côté au besoin, alors que la mort elle-même se propage de plus en plus largement et avec de moins en moins d’inhibition.

Il ajoute  :

Tout comme le flux infini de marchandises jetables se reflète dans le caractère jetable des travailleurs qui les produisent, le caractère jetable de la vie en général se reflète désormais dans les images de la mort, que l’on peut tout aussi facilement faire défiler, rafraîchir, monétiser, suivre, supprimer et éliminer. Pour le capitalisme, il s’agit d’organiser formellement la visibilité de la mort de manière à ce qu’elle n’apparaisse que de manière fugace avant d’être éloignée ou expulsée.

D’où la conclusion qu’il en tire et qui ne peut que nous porter à la réflexion  :

Le fascisme est une forme de société fondée sur la réorganisation de toute la vie sociale à partir de la mort. Il s’agit d’intensifier une certaine indifférence passive à l’égard de la mort de telle sorte qu’elle commence à se transformer en un désir actif de la mort. Le fascisme, qui a toujours déjà été une potentialité du capitalisme, se déploie dans la culture comme une esthétisation croissante de l’anéantissement, cultivant une société toujours plus captivée par les images de sa propre désolation, invitant chacun à chercher de nouveaux modes de vie dans les spectacles de la mort.

Et il ajoute  :

Si le capitalisme dégouline et suinte de sang et de saleté, il garde l’apparence d’un emballage clinquant et proprement exposé dans les rayons d’un magasin. Il en va de même pour la mort produite par le capitalisme  ; elle apparaît comme formellement séparée de sa réalité afin d’en faciliter la consommation. La société dispose de la vie, et ce faisant, l’écroule sous la mort, pour ensuite se débarrasser à nouveau de la mort.

Qu’est-ce que cela signifie dès lors pour nous d’être pris, ou plus encore, engloutis par ce flot d’images incessantes et éphémères  ? Pour Ian Alan Paul, la réponse coule de soi parce que «  la mort est abordée comme un simple produit de la société capitaliste  », et parce que «  la vie s’organise chaque jour davantage autour de la mort en accueillant chaque jour davantage l’image de la mort  », on finit par s’éprendre de l’idée que «  certains sont faits pour vivre et d’autres pour mourir, de saisir la vie et la mort simplement comme des entrées supplémentaires dans le bilan comptable du capitalisme  ».

On le voit, le constat est dur et implacable. Il nous aidera cependant à ne pas réduire Gaza à ce terrible drame humain dont s’apitoient si hypocritement quelques-unes des chancelleries européennes les plus en vue. Il nous aidera aussi à ne pas voir ce qui se passe à Gaza comme étant seulement une seconde Nakba, plus dévastatrice encore que ne le fut la première en 1948. Car Gaza pourrait bien être vu aussi comme ce lieu d’humanité où, en ce premier tiers du XXIe siècle, se montrent sans fard les traits possibles d’un monde à venir, les tendances fascisantes et menaçantes à travers lesquelles il tend chaque fois plus à se déployer, y compris dans les pays occidentaux dits «  démocratiques  ». Parce que la mondialisation néolibérale tend désormais de plus en plus à enserrer l’humanité dans un même destin, et parce que ses acteurs principaux sont aussi nos voisins ou agissent à la manière de puissants lobbies influençant jusqu’à nos propres gouvernements, tout ce qui s’y passe nous concerne donc au premier chef. Comme un avertissement d’incendie, ou à la manière d’une formidable sonnette d’alarme, Gaza nous parle donc de notre monde, des possibles menaces qui le guettent… et cela, quelle que soit la distance qui nous en sépare  ! Saurons-nous désormais en prendre acte  ?

Par Pierre Mouterde, sociologue et essayiste

Comment les GAFAM alimentent la machine algorithmique du génocide

18 avril, par Rédaction

Cet article a été publié en arabe le 5 septembre 2025 dans la revue Sifer. La traduction par le logiciel DeepSeek a été retouchée par l’équipe de révision des NCS.

En novembre 2023, Huda Hijazi, une mère de famille du sud du Liban, cherchait à mettre ses filles, Rimas, 14 ans, Taline, 12 ans, et Liana, 10 ans, à l’abri des bombardements de l’armée israélienne (Israel Defense Forces, IDF) dans leur quartier, alors que les drones de surveillance israéliens dominaient l’espace. Ce soir-là, selon un rapport de l’agence Associated Press, les parents ont demandé à leurs enfants de jouer devant la maison afin que les drones puissent les filmer et constater que la voiture qui allait les prendre transportait des civils. Sur la route, la vidéo d’une des caméras de surveillance d’un magasin montre madame Hijazi qui s’arrête et sort de la voiture avec l’une de ses filles pour s’approvisionner en bouteilles d’eau potable, avant de poursuivre son chemin. Elle est sous la surveillance constante des drones de l’IDF, qui la prennent pour cible quelques minutes plus tard à environ 1,7 km de là. Le lendemain, alors que l’armée israélienne annonçait avoir bombardé 450 cibles présumées membres du Hamas, l’agence Associated Press révélait que certaines des images utilisées provenaient de la route empruntée par Huda Hijazi et ses filles, bombardées quelques minutes après avoir quitté le centre de distribution d’eau.

Qui a pris la décision de tuer Huda, Rimas, Taline et Liana ce soir-là  ? Cette question restera sans réponse. Mais que leur meurtre découle d’une décision prise par un logiciel de ciblage automatisé ou par un être humain, cela ne change en rien le résultat. Une machine à tueries de masses de nature hybride est à l’origine de toutes les opérations meurtrières menées par Israël. Une intelligence humaine faisant appel à des connaissances hautement qualifiées est intégrée aux bases de données et aux algorithmes des logiciels d’intelligence artificielle les plus avancés, qui sont eux-mêmes sans cesse améliorés par les capacités quasi illimitées des services de conseil et d’ingénierie des Google, Microsoft, Meta et Apple. À cela s’ajoute toute une série d’équipements meurtriers parmi les plus puissants et les plus précis jamais produits par l’humanité. Lorsqu’un drone israélien cible des individus ou des infrastructures à Gaza ou au Liban, comme dans le cas de Huda, Rimas, Taline et Liana, cette action sur le terrain est le fruit d’une coopération directe entre ces trois éléments, ce qui met en lumière la complexité des conflits dans cette région.

Les entreprises de haute technologie sont ainsi devenues un facteur clé dans la mise en œuvre des opérations meurtrières israéliennes, comme le démontrent la guerre d’extermination contre Gaza et la guerre contre le Liban. La plupart de ces entreprises entretiennent des relations de coopération, des contrats de prestation de services et des partenariats stratégiques avec l’armée israélienne  ; elles jouent un rôle de premier plan dans l’amélioration quotidienne de l’efficacité opérationnelle de cette dernière. Les GAFAM, Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon et Microsoft, constituent le groupe le plus puissant sur le marché mondial des services numériques et le facteur le plus déterminant de la capacité opérationnelle de l’armée israélienne.

Google, Amazon et le projet Nimbus

Lancé en 2021, le projet Nimbus, d’un montant d’environ 1,2 milliard de dollars, a établi une coopération directe entre le ministère israélien des Finances et les sociétés Google et Amazon en matière de services infonuagiques, de traitement de données et d’élaboration d’applications spécifiques. En 2024, un rapport de la revue étatsunienne The Intercept a rendue publique une liste détaillée des organismes israéliens utilisateurs des services du projet Nimbus. Cette liste comprend les deux plus grandes entreprises industrielles israéliennes, Rafael et l’Industrie aéronautique israélienne (IAI), toutes deux détenues par l’État, ainsi que l’armée et divers services de sécurité et unités spécialisées. L’unité 8200 figure en tête de cette liste  ; suivent l’unité chargée de l’expansion des colonies illégales en Cisjordanie, la Banque d’Israël et l’Autorité aéroportuaire.

Le détail des services fournis par le projet est toutefois resté secret pendant des années, jusqu’à ce que The Intercept examine des brochures destinées à la formation des utilisateurs. La revue a alors révélé que les institutions gouvernementales israéliennes, en particulier l’armée et les services de sécurité, avaient accès à l’ensemble des services d’apprentissage automatique et d’intelligence artificielle sur la plateforme infonuagique de Google. Cette situation permet à Israël de maximiser ses capacités en matière de reconnaissance faciale, de classification automatique des images, de suivi des personnes, ainsi que de prévision et de classification des émotions humaines à partir de l’analyse d’images, de sons et d’écrits.

Le projet Nimbus a permis de remodeler le bras automatisé de l’armée israélienne et d’augmenter ainsi sa capacité de destruction grâce à l’amélioration du traitement instantané des images capturées par les drones. En outre, ces derniers ont été connectés à d’autres systèmes informatiques, dont ceux liés à la localisation géographique des téléphones portables et à ceux qui décident du choix des cibles. Le 10 juillet 2024, Rachel Dembinski, commandante de l’unité informatique et des systèmes d’information (Mamran) responsables du traitement des données pour l’ensemble des forces militaires israéliennes, a révélé qu’elle utilisait également les services de Google, d’Amazon et d’Azure de Microsoft. Elle a justifié cette décision par la forte pression qu’exerce la guerre à Gaza et par l’incapacité des plateformes de l’armée israélienne à traiter le flux d’informations provenant du terrain, ce qui pourrait entraver les efforts opérationnels de l’armée. Selon Dembinski, l’avantage «  le plus important  » offert par ces entreprises réside dans le fait qu’elles mettent à la disposition de l’armée d’énormes capacités de stockage de données et de techniques d’analyse basées sur l’intelligence artificielle. Cela confère à l’IDF une «  très grande efficacité opérationnelle  » lui permettant de surveiller, d’identifier et de neutraliser tous les habitants de la bande de Gaza à tout moment. Dans une explication détaillée du déroulement des opérations, l’une des sources du magazine israélien +972 explique soumettre des demandes de données par l’entremise du système AWS connecté à un écran spécial dans son bureau, à côté de l’écran connecté aux systèmes opérationnels de l’armée. Il convient de noter que, selon le projet Nimbus, Google et Amazon ont créé des centres de données comprenant des milliers de serveurs sur les territoires sous contrôle israélien. Ces centres sont exclusivement soumis aux lois israéliennes et exemptés de toute responsabilité, ce qui garantit à l’armée le droit d’accéder aux informations dont elle a besoin pour ses opérations sans risquer d’être poursuivie en justice.

Microsoft et les drones israéliens

Microsoft, de son côté, entretient une relation de travail solide avec l’armée israélienne, son deuxième plus gros client militaire après l’armée américaine. En 2021, elle a décroché un contrat d’une valeur de 133 millions de dollars. Ce contrat comprend la distribution de 635 abonnements individuels à diverses unités de l’armée israélienne, notamment les unités Mamran et 8200. Selon une analyse des publications internes de Microsoft menée par l’agence Associated Press, l’armée israélienne a utilisé les services d’intelligence artificielle de Microsoft et d’OpenAI environ 200 fois en mars 2024, ce qui représente une augmentation significative par rapport à la semaine précédant l’attaque du 7 octobre 2023. Le volume total de données stockées sur les serveurs de Microsoft a également doublé pour atteindre environ 13,6 pétaoctets, soit 350 fois la capacité de stockage nécessaire pour stocker tous les livres de la bibliothèque du Congrès américain. Le logiciel Azure soutient les capacités opérationnelles de l’armée israélienne, notamment celles de l’unité 8200, en fournissant des services de stockage et de traitement des données relatives aux appels téléphoniques, aux SMS et aux messages vocaux. Cela permet de traiter ces données à une vitesse maximale et de les croiser avec les données disponibles dans d’autres logiciels militaires. Soulignant l’importance stratégique de la relation avec Microsoft, une enquête menée par le Guardian a révélé que le logiciel Azure permettait à l’unité 8200 de surveiller et d’analyser environ un million d’appels par heure. Selon le même rapport, la quantité de données stockées pour le compte d’Israël sur les serveurs de l’entreprise aux Pays-Bas et en Irlande équivaut à 200 millions d’heures d’enregistrement.

Une automatisation des «  erreurs  »

L’objectif de l’IDF consistait à placer les Palestiniens et les Palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie sous une surveillance totale et continue. Un militaire interrogé par l’agence Associated Press raconte un incident qui illustre les erreurs «  commises  » par les logiciels Microsoft. Le programme a classé un millier d’étudiantes et étudiants palestiniens comme éléments militaires parce que leurs noms figuraient dans un fichier Excel présentant les résultats finaux d’un examen Selon la même source, le logiciel s’est basé sur le terme «  final  » pour faire des étudiants des cibles légitimes. «  Si on ne l’avait pas remarqué, ces étudiants auraient tous été des cibles  », a-t-il affirmé. Par ailleurs, ce qui frappe dans les propos des porte-parole israéliens, y compris ceux qui s’expriment de manière critique, c’est la déshumanisation des cibles, les Palestiniens et Palestiniennes. Dans un autre rapport publié par le magazine israélien +972, plusieurs membres des forces israéliennes évoquent une marge d’erreur acceptable de 15 à 20 victimes pour chaque membre du Hamas localisé, quel que soit son grade. Ces éléments indiquent qu’au début de la guerre contre Gaza, les Israéliens disposaient d’une base de données contenant plus de 35 000 noms de Gazaoui·e·s préalablement considérés comme des cibles légitimes.

Entre octobre 2023 et juin 2024, Microsoft a consacré environ 19 000 heures à aider et à conseiller ses clients. Depuis 2014, elle investit beaucoup dans les jeunes pousses technologiques en Israël. Par exemple, elle a investi environ 74 millions de dollars dans la société de sécurité israélienne AnyVision. Cette compagnie fournit des services de surveillance assistés par l’intelligence artificielle aux gouvernements et aux agences de sécurité de différents pays du monde. Elle s’appuie sur son expérience avec les Palestiniens pour prouver la précision de ses services. Elle a dû annuler son investissement à cause de la forte pression internationale. Microsoft est liée par contrat au service pénitentiaire israélien et à Elbit Systems, une entreprise militaire qui fabrique une grande partie des drones de l’armée israélienne. Cette dernière mène des opérations meurtrières tous les jours à Gaza et au Liban. Microsoft fournit au système de simulation de l’IDF des services infonuagiques et aide ainsi à former les membres de l’armée à l’utiliser. Azure permet aussi de traiter plus rapidement les images prises par les drones, ce qui rend le système plus efficace. Des unités militaires utilisent aussi l’intelligence artificielle générative pour améliorer la traduction instantanée des conversations et des données audio ainsi que pour créer du matériel de propagande militaire.

Meta  : l’algorithme au service de la propagande génocidaire

Une étude de l’organisation libanaise SMEX a examiné environ 4 500 annonces stockées dans la bibliothèque numérique de Meta. Elle a révélé que Meta fait activement la promotion de la propagande israélienne, y compris les campagnes publicitaires qui saluent le meurtre de Palestiniens et Palestiniennes ou celles qui encouragent la vente de terres palestiniennes à des fins de colonisation illégale. Mais le plus dangereux, c’est le système Meta, qui possède trois grandes plateformes de réseaux sociaux (Facebook, Instagram et WhatsApp), qui soutient activement Israël dans son conflit et censure systématiquement le contenu palestinien à l’échelle mondiale. Selon une étude de Human Rights Watch, sur 1050 contenus supprimés ou dont la diffusion a été limitée par Meta, un seul ne contenait pas de discours pacifique. Mais Meta soutient aussi la propagande israélienne. Par exemple, elle diffuse des annonces pour collecter des fonds et acheter des équipements comme des «  trépieds  » pour les tireurs embusqués (snipers) à Jabalia. L’annonce a été visible jusqu’au 17 juillet 2025. Des campagnes pour récolter de l’argent et pour aider à acheter de petits drones civils, comme les «  quadcoptères  » utilisés pour surveiller, tirer et larguer des bombes, ont aussi été documentées. Tous les jours, à Gaza et au Liban, surtout dans les villages du sud, ces drones modifiés par l’armée israélienne font peur à la population et larguent des explosifs dans le cadre de leurs missions Lavender qui analysent les données de WhatsApp pour identifier les utilisateurs et utilisatrices. Meta emploie aussi environ 100 personnes qui proviennent des services de sécurité israéliens pour améliorer les capacités d’intelligence artificielle.

L’idéologie de la technologie

Est-ce que cela répond à la question de savoir qui a tué Huda, Rima, Taline, Liana et des dizaines de milliers d’autres Libanais, Libanaises, Palestiniens et Palestiniennes dans le sud du Liban  ? La réponse est claire. La technologie n’est pas conçue pour tuer, mais son utilisation par un meurtrier rend celui-ci plus professionnel et plus criminel. C’est ce que font les grandes entreprises technologiques avec Israël. Si Israël met en œuvre sa solution finale à la question palestinienne, ses partenaires politiques, économiques et technologiques, qui maintiennent leurs liens même après qu’il ait utilisé la famine comme arme de destruction massive, montrent qu’ils soutiennent clairement le meurtrier et son complice.

La neutralité ne peut pas être un choix. On ne peut pas se contenter de discours vides de toute compréhension critique du développement technologique et de sa relation avec l’impérialisme et le colonialisme. La technologie d’aujourd’hui sert avant tout à ce qu’Israël fasse la guerre et devienne la puissance dominante au Moyen-Orient.

L’utilisation des algorithmes par l’armée n’est pas seulement un choix économique. L’infonuagique n’est pas faite pour un usage quotidien. Elle tue des enfants, des civils et des militaires au Liban et à Gaza. Ce n’est pas le fruit d’une décision autonome de l’armée, mais celui de choix politiques. Cette technologie est un outil de massacre. C’est un élément essentiel de l’effort d’extermination mené par Israël. Ces entreprises doivent donc assumer leurs responsabilités.

Par Rabih Jamil, détenteur d’un doctorat en sociologie de l’Université de Montréal, chercheur au GIREPS

L’apport des syndicats dans la lutte pour le désinvestissement de la Caisse de dépôt

15 avril, par Rédaction

Des campagnes de désinvestissement des entreprises complices des crimes commis par Israël sont en action à travers le monde entier. Au Québec, une mobilisation est en cours, à laquelle prennent part plusieurs organisations syndicales, en cohérence avec leurs prises de position historiques en matière de solidarité avec le peuple palestinien. Rappelons en outre que la Confédération des syndicats natinaux (CSN), dans le cadre d’une vaste campagne en 1985, avait déjà ciblé la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) pour qu’elle se désinvestisse des institutions participant à l’apartheid en Afrique du Sud. Les choix d’investissement non éthiques de cette société d’État avaient alors été remis en cause. Le positionnement de la campagne actuelle, qui rallie bon nombre de syndicats, consiste à pointer la CDPQ comme institution complice du génocide qui se déroule sous nos yeux à Gaza.

La CDPQ est un investisseur institutionnel, un riche héritage de la Révolution tranquille, qui gère le bas de laine des Québécoises et des Québécois. En effet, l’argent des cotisations obligatoires de chaque travailleuse et travailleur à la Régie des rentes du Québec (RRQ) et à d’autres régimes de retraite tels que le RREGOP est confié à cette institution pour le faire fructifier. La RRQ est le plus gros déposant de la CDPQ, en y investissant 125,9 milliards de dollars en 2024, alors que le RREGOP en est le troisième avec 91,4 milliards de dollars. Ces deux caisses de retraite représentent près de la moitié (45  %) des sommes gérées annuellement par la CDPQ. À cela s’ajoutent les fonds de la CNESSST[1]et ceux de plus d’une quarantaine d’institutions.

Le génocide, une occasion d’affaires  !

Le scandale révélé en juillet dernier par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, dans son rapport De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide qui identifie la CDPQ parmi les 48 institutions dans le monde qui contribuent directement à l’infrastructure du génocide en cours à Gaza a provoqué une onde de choc au Québec. En d’autres mots, chaque travailleuse et travailleur contribue à chaque paie à soutenir le génocide mené par Israël contre les Palestiniennes et Palestiniens.

Neuf mois plus tôt, au moment d’une assemblée publique organisée à l’automne 2024 par le collectif citoyen Désinvestir pour la Palestine (D4P), on a assisté à une importante sensibilisation d’un ensemble d’actrices et d’acteurs du milieu universitaire, collégial, communautaire et syndical. À cette occasion, les personnes participantes furent invitées à former des comités de travail pour établir collectivement un plan d’action visant le désinvestissement de la CDPQ, plan d’action qui fut la pierre angulaire de la campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine, lancée par la Coalition du Québec URGENCE Palestine quelques mois plus tard. en mars 2025. C’est ainsi qu’un comité, dont je faisais partie, s’est chargé de la formulation d’un modèle de résolution pouvant être adoptée tant par le milieu communautaire que syndical, et exigeant que la CDPQ se départisse de tout investissement dans des entreprises et institutions ciblées comme complices d’activités liées à la colonisation et au génocide palestinien.

Cependant, bien que la Coalition du Québec URGENCE Palestine[2] ait tenté à de nombreuses reprises d’attirer l’attention médiatique sur l’enjeu des investissements de la Caisse, il aura fallu attendre la sortie du rapport de Francesca Albanese, rapport auquel la Coalition a participé par le dépôt d’un mémoire, pour faire monter la pression sur la Caisse de dépôt. En effet, figurant parmi les entreprises qui participent à «  l’économie du génocide  », la CDPQ s’est retrouvée sur la sellette. Et cela d’autant plus que, dans la foulée, La Presse publiait une lettre ouverte[3] de 125 signataires – nous l’avons fait circuler en cette période estivale –qui demandait à la CDPQ de se désinvestir des entreprises complices. La Presse a accepté de la publier à la condition d’obtenir de la CDPQ un communiqué qui serait publié dans la même édition. Mais l’argumentaire de la CDPQ, qui fait une sorte de dénégation, ne tient pas la route et tente de détourner l’attention des investissements réellement problématiques[4].

En parallèle, à l’Assemblée nationale, deux députés de Québec solidaire, Alejandra Zaga Mendez et Haroun Bouazzi, sensibilisés par la Coalition du Québec URGENCE Palestine, ont interpellé directement Charles Emond, PDG de la CDPQ, à la Commission des finances publiques. Elle et il se sont notamment étonnés que la CDPQ ait maintenu ses investissements en Israël, alors qu’elle avait rapidement désinvesti de la Russie après l’invasion de l’Ukraine – démontrant ainsi qu’aucun obstacle technique ne s’y oppose. Ils ont également souligné que les placements de la Caisse dans 24 entreprises du secteur militaire, impliquées dans les violations du droit international à Gaza, avaient augmenté de 70  % en 2024, un chiffre qui montre combien la machine de guerre représente une occasion d’affaires pour plusieurs entreprises. S’il ne s’agit pas là d’une manière de tirer profit d’une occupation génocidaire de la Palestine, comment faut-il l’appeler  ? Face à ces questions, Charles Emond, président de la CDPQ, est resté sans réponse.

Cette situation est alarmante à plusieurs titres, car elle correspond aussi à un mouvement plus large de remilitarisation  : Charles Emond lui-même a déclaré que le secteur de la Défense au Québec est une occasion d’affaires[5]. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la CDPQ rechigne à désinvestir des entreprises qui collaborent au génocide en Israël, parce que la guerre, c’est payant. Or, la CDPQ se targue d’être un leader en matière d’investissements responsables  !

L’enjeu est énorme pour les travailleuses et travailleurs ainsi que pour leurs syndicats  : les investissements de la CDPQ manquent d’éthique en nous rendant complices de crimes contre l’humanité et de violations des droits humains. La plupart des syndiqué·e·s ignorent dans quelles actions ou entreprises est investi l’argent de leur fonds de pension. Quand ils apprennent que leur argent est notamment investi dans des entreprises militaires fournissant Israël en avions F35 et en bulldozers, c’est une réelle consternation  ! C’est pourquoi il est essentiel de les informer et de les sensibiliser, notamment en effectuant des présentations de la campagne de désinvestissement en cours, et en diffusant les modèles de résolution[6], qui sont le fruit d’un travail d’équipe, afin de rallier le milieu syndical autour de revendications communes. Ce travail est mené depuis dix mois au sein de diverses instances syndicales et assemblées générales.

Les résolutions adoptées demandent aux différents acteurs syndicaux – fédérations, structures régionales, centrales – d’agir non seulement pour que la CDPQ se désinvestisse des entreprises impliquées dans des violations des droits humains et du droit international en Palestine, mais aussi pour que le Canada cesse de fournir du matériel militaire à Israël et pour que le Québec ferme son bureau à Tel-Aviv, dont le rôle est le maintien et l’intensification des liens économiques et politiques avec Israël.

Le conseil d’administration du Centre international pour une solidarité ouvrière (CISO), organisation intersyndicale qui regroupe plusieurs syndicats québécois, a donné son appui à la campagne, contribuant aussi à l’ancrer davantage auprès des groupes syndicaux. Parallèlement aux prises de position dans le milieu syndical[7], des organismes des milieux communautaire, municipal et culturel adoptaient les mêmes demandes. Il s’agit réellement d’un mouvement large qui place la dimension éthique au cœur des priorités pour une saine gestion de la CDPQ.

Des résolutions syndicales contraignantes

Les résolutions syndicales n’ont pas qu’une valeur symbolique  : elles mandatent les représentantes et représentants syndicaux qui siègent aux conseils de gestion des fonds de retraite (RRQ, RREGOP) afin qu’ils portent ces revendications directement auprès de la CDPQ. Ce caractère contraignant est essentiel, car il permet de ramener la transparence et la responsabilité publique au cœur de la gestion du bas de laine collectif. La Caisse doit rendre des comptes et permettre à ces représentants syndicaux de contribuer à redéfinir les critères éthiques et moraux pour nos investissements collectifs.

L’aspect contraignant des résolutions pousse les organisations syndicales à vouloir se former sur ces enjeux d’investissement et, potentiellement, à se réapproprier les débats qui avaient eu cours dans les années 1970-1980 sur les critères éthiques des placements – à l’époque, la FTQ[8] lançait son Fonds de solidarité et quelques années plus tard, la CSN créait Fondaction. La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine est ainsi en train de relancer, chez les travailleuses et travailleurs et dans les syndicats, les débats éthiques sur les choix d’investissement et, corollairement, sur les choix de société, qui avaient été étouffés par la montée de la vague néolibérale.

Grâce à leurs ressources, leur capacité de mobilisation et leur influence au sein des instances de la RRQ et du RREGOP, les syndicats ont un rôle crucial à jouer. Cette lutte représente également l’occasion d’une concertation intersyndicale élargie, visant à se réapproprier nos choix de société et à exiger que cette société d’État investisse notre argent dans le respect de nos valeurs collectives. La CDPQ est un organisme public, non une entreprise privée  : la manière dont elle gère les fonds des travailleuses et travailleurs devrait faire l’objet de débats publics. La mobilisation des syndiqué·e·s peut contribuer à multiplier les initiatives visant à influencer la population québécoise et à accroître la pression sur la Caisse. Espérons que la force du milieu syndical serve de moteur pour mobiliser plus largement la société civile autour des enjeux démocratiques et éthiques que soulève cette lutte.

Par Rafaëlle Sinave, professeure au Cégep du Vieux Montréal, syndicaliste et militante à la Coalition du Québec URGENCE Palestine


  1. Commission des normes du travail, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail.
  2. La Coalition du Québec URGENCE Palestine a été créée en mai 2024, et regroupe une cinquantaine d’organisations, dont des syndicats, la Ligue des droits et libertés et des organisations juives antisionistes. Voir leur site :<https://urgencepalestine.quebec/a-propos/membres/>. La Coalition est impliquée dans le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) lancé il y a déjà plusieurs années.
  3. Rafaëlle Sinave et 125 cosignataires, «  Sortez nos caisses de retraite de “l’économie du génocide”  », La Presse, 15 juillet 2025.
  4. Charles Émond, «  Nous nous préoccupons de la crise humanitaire en Palestine  », La Presse, 15 juillet 2025.
  5. Éric Desrosiers, «  La glace de plus en plus mince sous les pieds de Trump, selon Charles Emond  », Le Devoir, 11 juin 2025.
  6. On peut se procurer le matériel sur le site Sortons la Caisse des crimes en Palestine à  :<https://cdpq-palestine.info/agir/index.fr.html>.
  7. Nommons la CSN, le Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN), le Conseil régional FTQ Montréal métropolitain, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), la Fédération de l’enseignement collégial (FEC-CSQ).
  8. FTQ  : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

 

Désinvestir du génocide : la Caisse de dépôt entre complicité financière et mobilisations citoyennes

10 avril, par Rédaction

Depuis des décennies, le peuple palestinien appelle à des formes concrètes de solidarité internationale face à l’occupation, à la colonisation et à l’apartheid sioniste. C’est dans ce cadre qu’est née en 2005 la campagne mondiale Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), inspirée du précédent sud-africain. Son principe est simple  : exercer une pression économique, politique et culturelle sur l’entité sioniste et sur les entreprises complices de ses crimes, jusqu’à ce que cessent l’occupation, la colonisation, l’apartheid et les violations du droit international et des droits humains.

Le désinvestissement s’inscrit ici comme une stratégie de lutte non violente, utilisée par divers mouvements sociaux pour transformer le rapport de force lorsqu’un État ou une institution refuse de se soumettre au droit international. À l’image de la campagne mondiale contre l’apartheid en Afrique du Sud, il s’agit de délégitimer et d’isoler un système d’oppression en s’attaquant directement à ses ressources. Concrètement, cela veut dire de perturber les circuits de financement de toutes les institutions complices, de couper le soutien matériel qui les rend possibles et de les mettre face à leurs responsabilités, afin qu’aucune ne puisse continuer d’agir dans l’impunité.

Au Québec, cette stratégie prend un sens particulier en ce qui concerne la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Créée en 1965, cette société d’État gère plus de 473 milliards de dollars ($), soit l’épargne collective de plus de 6,5 millions de personnes. Revendiquer le désinvestissement de la CDPQ des entreprises complices, c’est donc refuser que l’argent des retraites des Québécoises et Québécois participe à l’économie du génocide. Il s’agit d’une question de contrôle démocratique de nos ressources collectives  : puisque ce fonds appartient à la collectivité, cette dernière a le droit de décider qu’elle ne finance pas des entreprises qui contribuent, directement ou indirectement, à la perpétuation du projet colonial sioniste.

Al-Soumoud  : inscrire la Palestine au cœur de la cité

Cette conviction a mené à la création du campement populaire Al-Soumoud – résilience en arabe – installé le 22 juin 2024 au Square Victoria à Montréal par le collectif Désinvestir pour la Palestine. Ce campement s’inscrivait dans la continuité des campements étudiants apparus au printemps 2024 sur plusieurs campus au Québec et au Canada, mais il franchissait une nouvelle étape  : il s’agissait du premier campement au Canada à occuper l’espace public pour la Palestine, hors des enceintes universitaires.

L’occupation constitue une forme d’action politique symbolique et matérielle, qui cherche à reconfigurer l’espace public en arène de débat et à rendre visible une injustice là où elle est habituellement occultée. D’Occupy Wall Street en 2011 aux campements étudiants pro-Palestine aux États-Unis en 2024, occuper une place centrale dans une ville signifie déplacer le débat public, rompre avec le quotidien routinier et imposer la question au cœur de l’espace collectif.

Le choix du Square Victoria a une portée hautement symbolique, d’abord parce qu’il se trouve à quelques mètres du siège social de la CDPQ, au 1 000 Place Jean-Paul Riopelle. Mais aussi parce que, situé en plein cœur du quartier des affaires de Montréal, il incarne la concentration du capital et du pouvoir économique. Y installer un campement revenait à inscrire la solidarité avec la Palestine au milieu même des institutions financières, à perturber leur image de neutralité et à rappeler que derrière les façades de verre se prennent des décisions qui ont des conséquences concrètes sur la vie des peuples.

À travers veillées, ateliers, conférences et discussions avec les passants et passantes, le campement a transformé un espace urbain en agora politique. Il a permis de relier la question de l’épargne collective à la lutte mondiale pour la Palestine et a ouvert la voie à une campagne panquébécoise  : Sortons la Caisse des crimes en Palestine.

Quand les gestes s’additionnent et deviennent mouvement

Le campement n’était pas le premier geste de mobilisation autour de la CDPQ. Il venait prolonger et amplifier une dynamique d’addition d’initiatives politiques et citoyennes qui ciblaient déjà la CDPQ.

Dès 2023, une campagne menée par BDS Québec avait obtenu un premier gain, en poussant la CDPQ à intervenir pour que Allied Universal, dont elle est un important actionnaire, se départisse des parts de G4S dans Policity, l’académie de police israélienne où sont formées les forces chargées de la répression contre les Palestiniens et Palestiniennes, notamment dans les territoires occupés et au sein des prisons sionistes.

Quelques mois plus tard, en novembre 2023, sept juristes en droit international publiaient une lettre ouverte exigeant que la CDPQ se conforme aux normes du droit international. En avril 2024, le Mouvement pour une paix juste avait publié un important rapport révélant que la CDPQ investissait, au 31 décembre 2023, la somme de 14,2 milliards $ dans 87 entreprises complices de crimes graves en Palestine. La CPPQ avait choisi de garder le silence, une inertie dénoncée quelques semaines plus tard par une deuxième lettre ouverte des juristes.

Cette accumulation de gestes est significative dans la dynamique des mobilisations sociales  ; la légitimité juridique portée par les experts et expertes se combine à la légitimité morale des mouvements citoyens et s’appuie sur la pression médiatique générée par des actions visibles. C’est dans ce contexte que le campement Al-Soumoud a pris place, en s’ajoutant au registre d’actions déjà engagées et en cherchant à élargir la mobilisation et à faire rallier plus largement la société civile. Cette dynamique s’est surtout concrétisée avec l’appui de la Coalition du Québec URGENCE Palestine, qui a soutenu les revendications du campement et a interpellé directement la CDPQ en demandant une rencontre formelle avec ses responsables.

Même si le campement a été démantelé après deux semaines par la Ville de Montréal, cela n’a pas marqué la fin de la mobilisation. Au contraire, cela a servi de tremplin. Désinvestir pour la Palestine a poursuivi le travail en continuant de cibler la CDPQ et en s’appuyant sur ce qui avait été construit  : les alliances nouées, l’expérience accumulée et la visibilité obtenue. La collaboration renforcée avec la société civile, et en particulier avec la Coalition du Québec URGENCE Palestine, a permis de consolider ces acquis et d’opérer un véritable changement d’échelle  : de l’occupation d’un espace public local à la structuration d’une campagne à l’échelle de tout le Québec.

La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine a ainsi été lancée par la Coalition avec des objectifs clairs  : interpeller les déposants comme le Régime de rentes du Québec et les syndicats, sensibiliser la population sur ce que finance son épargne collective et exercer une pression politique pour forcer la CDPQ à se retirer des entreprises complices du génocide à Gaza.

En quelques mois, cette campagne s’est affirmée comme un point de ralliement du mouvement de solidarité avec la Palestine au Québec. Portée par des résolutions syndicales appelant au désinvestissement, elle a rassemblé une part significative du mouvement ouvrier et des travailleurs et travailleuses du secteur public.

De plus, en 2024, la Coalition québécoise URGENCE Palestine, avec la participation de Désinvestir pour la Palestine, a soumis un mémoire en réponse à l’appel lancé par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. À la suite de cette contribution, la CDPQ a été explicitement mentionnée dans le troisième rapport d’Albanese, De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide, publié le 11 juillet 2025. Face à cette exposition publique, la Caisse a été contrainte de se justifier pour la première fois, révélant ainsi la portée politique et symbolique du mouvement.

Quand l’éthique proclamée se heurte aux mobilisations

Si la colère a pris une telle ampleur, c’est que les chiffres parlent d’eux-mêmes et révèlent la contradiction entre les principes éthiques affichés par la CDPQ et la réalité de ses investissements. Au 31 décembre 2024, la CDPQ détenait 27,4 milliards $ dans 76 entreprises impliquées dans des crimes en Palestine. Ces placements représentaient près de 6  % de l’ensemble de son portefeuille. Plus encore, entre 2023 et 2024, la valeur de ses placements dans 24 entreprises du secteur militaire, actrices majeures du génocide en cours à Gaza, a bondi de 2 à 3,4 milliards $[1].

Ces chiffres ne sont pas de simples données comptables. Ils révèlent des choix d’investissement lourds de conséquences  : il y a des entreprises qui participent directement à la machine de guerre et d’occupation. Leur rôle dans l’occupation et l’apartheid sioniste est documenté par des instances reconnues, dont les Nations unies, AFSC Investigate, Who Profits et d’autres organismes de référence.

Parmi ces entreprises figure Lockheed Martin, premier fabricant d’armes au monde et fournisseur des avions de chasse F-35 utilisés pour bombarder Gaza, dans lequel la CDPQ détenait, au 31 décembre 2024, près de 160 millions de dollars d’actions. On y retrouve aussi Caterpillar, dont les bulldozers servent à détruire des maisons palestiniennes et à ériger le mur d’apartheid, avec plus de 300 millions $ investis. La CDPQ est également le principal actionnaire de WSP Global, une firme montréalaise qui supervise l’extension du tramway de Jérusalem vers des colonies illégales, pour plus de 5,2 milliards $.

Ces cas emblématiques montrent que l’engagement de la CDPQ dépasse largement une présence marginale dans certains secteurs économiques. Par ses choix d’investissement, l’institution participe structurellement au financement des dispositifs de guerre, d’occupation et de colonisation, et porte ainsi une responsabilité directe dans leur reproduction.

Cette réalité entre en tension avec le récit institutionnel que la CDPQ construit autour d’elle-même. L’institution aime en effet rappeler qu’elle adhère à des standards éthiques élevés. Or, son histoire récente démontre que ses principes ne guident pas ses décisions de manière autonome  : c’est la pression citoyenne, sociale ou géopolitique qui la contraint à agir.

En 2022, sous l’effet d’une campagne populaire de la coalition Sortons la Caisse du carbone, elle a annoncé son retrait de la production pétrolière et même créé une enveloppe de 10 milliards $ destinée à soutenir la décarbonation des secteurs fortement émetteurs. La même année, dès le déclenchement de la guerre en Ukraine, la CDPQ a annoncé qu’elle se départissait de ses actifs en Russie, évalués à près de 200 millions $. Cette décision s’inscrivait dans un cadre géopolitique plus large  : alignement avec les sanctions économiques imposées par le gouvernement canadien, pressions diplomatiques internationales et volonté du gouvernement du Québec d’afficher sa cohérence avec la position fédérale.

Ces exemples constituent des précédents éclairants  : ils montrent à la fois la faisabilité du désinvestissement et les pressions qui le rendent possible. D’une part, le désinvestissement n’est pas une utopie irréalisable, mais un mécanisme bien réel lorsque les rapports de force sociaux ou politiques l’imposent.

D’autre part, ils mettent en évidence le caractère instrumentalisé de l’«  éthique  » proclamée par les institutions financières  : celle-ci ne se traduit en pratique qu’à partir du moment où une mobilisation collective vient contraindre l’institution à aligner ses choix d’investissement avec les principes qu’elle affiche, et ce, quand sa réputation est affectée. L’enjeu des mobilisations sociales est précisément de rendre visible cette contradiction et d’imposer que la responsabilité institutionnelle dépasse le registre déclaratif pour se matérialiser dans des actes concrets.

Conclusion

Le cas de la CDPQ illustre de manière exemplaire la complicité structurelle que peuvent entretenir les institutions financières avec des régimes d’oppression, lorsque leurs choix d’investissement alimentent directement des violations graves du droit international et des droits humains. Mais il met également en évidence le rôle déterminant des mobilisations sociales, qui constituent la principale pression capable de transformer les pratiques institutionnelles, un processus toujours en cours, qui continue de poser la question de la responsabilité collective.

Par Safa Chebbi, militante décoloniale et porte-parole de Désinvestir pour la Palestine 


  1. Voir aussi Coalition du Québec URGENCE Palestine et Just Peace Advocates/Mouvement pour une paix juste, Analyse des investissements de la CDPQ en 2024.

 

Maintenir notre identité et notre culture pour rebâtir un État palestinien

7 avril, par Rédaction

Entrevue avec Ahmed A.R. Abushaban, professeur à lUniversité Al-Azhar-Gaza

Carole Yerochewski Vous êtes intervenu au colloque La Grande Transition à Montréal, en mai dernier, pour expliquer le scolasticide ou éducocide en cours à Gaza. Pouvez-vous situer lampleur du phénomène   ?

Ahmed A.R. Abushaban En tout premier lieu, je souhaiterais souligner que lun de nos principaux défis est darriver à concurrencer les récits dominants fabriqués par Israël et repris par les médias, sur ce qui se passe actuellement à Gaza, notamment pour montrer lampleur du scolasticide ou éducocide en cours, dont lintention est de cibler et de détruire les possibilités déducation et de production de savoirs de la part des Palestiniens et Palestiniennes. Et cela na pas commencé le 7 octobre 2023. Cest une longue histoire de tentatives délimination des Palestiniens de leur territoire, par tous les moyens, en leur rendant la vie impossible. Et léducation est particulièrement ciblée parce quelle est vue comme une menace, car elle est porteuse dun savoir autochtone.

Depuis le 7 octobre, tout est systématiquement détruit  : les soldats israéliens sont entrés dans les immeubles universitaires, se sont filmés en riant, en faisant des blagues, puis les immeubles ont été démolis, les salles de cours, les bureaux, les bibliothèques, les laboratoires, tout est parti en ruine dans les mois qui ont suivi. Tous et toutes les universitaires ont perdu leur emploi, leur revenu et souvent leur maison. Nous avons été déplacés. Cétait une destruction intentionnelle des structures universitaires.

Cela a été un choc, un traumatisme, à plusieurs niveaux. Pendant des mois, on na pas su quoi faire pour résister, on ne réalisait même pas ce qui était en train de se produire. Je le souligne parce que ce nétait pourtant pas la première fois  : nous avons déjà vécu trois épisodes de destruction des structures universitaires. Jai commencé mes études il y a 32 ans dans cette université Al Azhar, et depuis, elle a été détruite à trois reprises. Et à chaque fois, nous avons rebâti et recommencé. Je crois que lon peut dire que nous représentons un modèle de résilience.

C. Y. Comment avez-vous réussi à redonner des cours en ligne dans les mois qui ont suivi le 7 octobre   ?

A. A.R. A. On a fini par se dire quon allait reconstruire encore une fois. Et on a cherché de laide, du soutien. Et là, on a reçu deux messages  : le premier nous disait que maintenir linstitution universitaire nétait pas une priorité lorsque les habitants de Gaza nont déjà pratiquement pas accès à de leau potable, ni à de la nourriture en quantité suffisante, ni à des abris.

Mais le second message était effrayant et alarmant en ce sens quil nous disait quon avait beau avoir encore des étudiantes et des étudiants prêts à aider, des enseignantes et enseignants prêts à continuer, il ny avait plus dinstitutions, plus rien dont il fallait prendre soin. Cétait bien plus effrayant que davoir des infrastructures détruites. Nos institutions étaient éradiquées. Nous, le monde universitaire, nétions plus là.

À ce moment-là, plusieurs initiatives ont démarré, afin de contourner la destruction des infrastructures universitaires à Gaza, dont les habitants avaient bien conscience. Ces initiatives étaient bien intentionnées, on voulait aider les étudiants, les universitaires. Mais on ne prenait pas en compte cette éradication des institutions, que celles-ci constituaient un moyen de résistance, de résilience des Palestiniens pour maintenir leur territoire.

Alors en mai 2024, nous avons envoyé un message très important à tous ceux et celles qui composaient le monde universitaire de la bande de Gaza enseignantes, enseignants, chercheuses, chercheurs, employé·e·s, étudiantes, étudiants pour leur dire  : une institution universitaire, ce nest pas seulement des immeubles et des infrastructures, cest aussi une communauté, une voix collective qui existe lorsque les professeur·e·s, le personnel administratif, les étudiantes, les étudiants sont encore là. Et nous sommes encore là. Ils ont beau avoir détruit les immeubles, nos institutions sont toujours là.

On a alors décidé de reprendre les cours, en les donnant en ligne, en espérant avoir des étudiants. Cétait notre façon de résister, dêtre résilient. Nous avons mis en place le comité durgence des universités palestiniennes à Gaza, qui incarne cette voix collective pour les institutions universitaires de la bande de Gaza  : elle envoie le message que nous sommes toujours là, que nous continuons à œuvrer en tant quuniversitaires.

C. Y. Comment cette initiative de reprendre les cours en ligne et de maintenir vivante la communauté universitaire a-t-elle été reçue   ?

A. A.R. A. Au départ, cette initiative a suscité beaucoup de méfiance. Bien sûr, il y a la réalité. Les 14 000 étudiantes et étudiants qui étaient inscrits à luniversité avant le 7 octobre ont une vie misérable  ; la plupart sont déplacés, vivent dans des tentes, nont pas délectricité, pas dInternet, de nourriture, deau. Et cest la guerre   ! Ils risquent chaque jour dêtre tués, lorsquil y a des bombardements à Gaza.

Aussi, quand on a commencé, on nous a accusés dêtre fous   ! «  Quest-ce que cela veut dire  ? Qui va sengager à suivre des cours en ligne dans cette situation   ?  » Jai dit  : «  OK, je comprends la situation, mais même si on na quun seul étudiant sur les 14 000, ce sera une réussite. Parce que de cette façon, on lance le message que nous sommes toujours là et que nos institutions fonctionnent toujours   ! Et cela constitue un message très important, à léchelle nationale  ».

Ce qui a été une surprise, même pour nous qui avions démarré cette reprise des cours, cest quil y a eu 10 000 étudiants et étudiantes qui ont répondu, avec un très haut niveau dengagement. Cest lUniversité Al-Azhar qui a commencé, puis les autres ont suivi, non seulement pour assurer des cours, mais aussi pour maintenir la recherche. Les étudiants des cycles supérieurs conduisent à nouveau leurs recherches. Et cest réellement un choc de voir tout ce qui a été mis en place.

On a vu des étudiantes et étudiants blessés, à lhôpital, sinscrire pour des cours et faire leurs examens à lhôpital. On a vu des étudiants qui ont perdu leurs proches insister pour continuer à suivre leurs cours. On a aussi vu nos étudiants en médecine agir comme médecins parce quon a perdu et on perd nos médecins dans les hôpitaux. Et les étudiants de la faculté dagriculture se mettre aussi à cultiver la terre pour nourrir leur communauté. Il y a eu ainsi différentes initiatives pour soutenir les communautés avec différents moyens.

Tout cela montre que les étudiantes et étudiants possèdent un haut niveau de résistance et de résilience, et quils ont de lespoir pour lavenir. On a aussi vu des professeur·e·s déplacés, qui navaient pas Internet, marcher cinq kilomètres pour avoir un réseau afin de donner leur cours. Nous avons constaté un tel niveau de résistance et de résilience de toute la communauté universitaire que cest en réalité un modèle de résilience, je dirais unique, que nous devons tous admirer et respecter.

Vous savez, je suis un Palestinien déplacé, et franchement, souvent je suis déprimé à cause de toutes les informations que je reçois de Palestine. Mais avec les messages qui me parviennent chaque jour de mes étudiants à Gaza, qui me posent des questions sur les cours en ligne que je leur donne, comment dire, jai la forte impression quil faut poursuivre, que nous ne devons pas abandonner. On doit juste continuer ce quon fait. Essayez dimaginer  : il y a toute cette crise, la famine, les étudiants sont en train de mourir de faim, et vous recevez des messages par WhatsApp demandant si jaccepterais «  un travail remis en format PDF ou Excel  ». Cest vraiment touchant de voir ces étudiants prêter attention à de si petits détails, même dans ces circonstances critiques, faire leurs lectures, leurs travaux, passer leurs examens. Et aussi de voir vos collègues, déminents professeur·e·s, qui sont affamés, qui ont tout perdu, et qui insistent pour enregistrer leurs lectures, suivre les étudiants et étudiantes. Maintenant on fonctionne. Je veux dire quon a finalisé le 4e trimestre détudes et quon a commencé le 5e trimestre en septembre  ; des étudiants ont obtenu leur diplôme.

C. Y. Quels sont les principaux défis ou enjeux actuellement   ?

A. A.R. A. Lun des plus importants problèmes est le manque de moyens financiers  : avant le 7 octobre, le principal apport provenait des frais de scolarité payés par les étudiants et étudiantes. Et même ainsi nous manquions de moyens, parce que tous les étudiants ne pouvaient pas toujours payer ces frais, si bien quon nétait pas en mesure de payer lentièreté des salaires. Mais depuis la guerre, cest bien sûr devenu pire.

Nous avons donc mis en place, par le comité durgence que jévoquais, un programme de bourses géré par lorganisme non gouvernemental daide au développement Tawoon afin de couvrir les frais de scolarité des étudiantes et étudiants palestiniens de Gaza inscrits dans les trois principales universités publiques. Ce qui leur donne de lespoir pour lavenir parce quils ont pu reprendre leur cursus.

Ce que nous essayons aussi de faire à laide du comité durgence, cest de défendre une cause, en diffusant un message très important, celui que le droit à léducation doit être protégé indépendamment de la couleur politique de lÉtat. En tant quinstitution universitaire à louest, indépendamment de ce que vous pensez du conflit, la plus importante valeur que porte une université, cest de défendre la protection des savoirs, des connaissances. Nous devons donc défendre la communauté et linstitution universitaire que nous faisons exister à Gaza. Elles ne doivent pas être rayées de la carte, elles ne doivent pas être éliminées, parce que nous aussi, nous défendons ces valeurs, nous aussi contribuons à protéger les connaissances constituées par le monde entier.

Il y a une dimension très importante qui se dégage de ce que nous vivons, cest que même si nous sommes très affectés, il faut toujours soutenir et respecter la résilience des institutions, et pas seulement celle des individus. Et même, je crois plus important de soutenir les institutions. Défendre cette perspective peut paraitre difficile au sein des institutions universitaires occidentales, mais lobjectif devrait être de promouvoir des politiques équitables qui encouragent la collaboration institutionnelle. Afin de soutenir la durabilité et la résilience des universités de Gaza tout en défendant le droit à léducation de chaque Palestinien et chaque Palestinienne. Nous devons établir des partenariats significatifs avec des institutions universitaires à létranger, qui envoient ainsi un message fort  : nous sommes solidaires des universitaires palestiniens, nous soutenons leur droit à léducation et nous œuvrons pour que leurs institutions puissent continuer à exister et à prospérer malgré les ravages qui les accablent.

La recherche est très importante aussi. Car ce que nous vivons aujourdhui, cest un génocide, et, vous le savez, cela affecte tout, toutes les formes de vie. Nous avons besoin de documenter cela, dans tous ses aspects, parce que même si le système international de justice nest pas en mesure dintervenir actuellement, nous croyons quun jour Israël devra rendre compte de ce quil a fait, et notre responsabilité en tant que chercheurs est de documenter ces crimes, cest vraiment important. Quel que soit le terrain de recherche, nous pouvons y contribuer. Ma recherche porte sur le système alimentaire. Je suis en train de documenter les crimes commis dans le cadre de la militarisation du système alimentaire, des crimes qui empêchent les Gazaoui·e·s de produire de la nourriture. Il y a également le système légal, judiciaire, qui sest effondré, de même que les systèmes financier, économique, social, environnemental, de santé, déducation. Tout est détruit de façon systématique. Nous devons le documenter.

Lautre raison pour continuer à faire de la recherche, cest en ayant à lesprit un scénario effrayant concernant la façon dont peut se passer la reconstruction de Gaza. Ceux qui viennent avec leur argent viennent aussi avec leur agenda. On la vu avec le premier plan de Trump qui voulait faire une riviera à Gaza. Donc, cela fait partie de nos responsabilités en tant que chercheurs et chercheuses de refléter la vision des Palestiniens, déclairer ce quils et elles souhaitent.

Lorsque nous pensons à des coopérations entre institutions ou entre universitaires individuels, ici à louest et à Gaza, nous pensons à un modèle efficace et essentiel. Par exemple, je suis canadien, jai des moyens mais je ne suis pas sur le terrain à Gaza, tandis que les chercheurs à Gaza sont sur place mais ils nont pas de moyens. Alors cette coopération est essentielle pour documenter, et elle est très efficace pour produire un savoir et pour refléter la vision des Palestiniennes

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