Revue Possibles
La revue Possibles est née en 1974 de la rencontre de poètes (Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron) et de sociologues (Gabriel Gagnon et Marcel Rioux) soucieux de rêver et de construire une société québécoise solidaire, créative et émancipée de ses multiples sources d’aliénation. La revue Possibles est une revue d’idées qui allie rigueur intellectuelle et accessibilité de l’analyse. La revue Possibles est une revue auto-gérée, auto-financée et collaborative. La revue Possibles publie deux fois par année. La revue Possibles encourage les soumissions spontanées. Nous invitons les auteurs et autrices qui souhaitent soumettre leur texte à se conformer au protocole de rédaction.
Extrêmement adroite. Recompositions stratégiques des extrêmes droites contemporaines
Éditorial
Le répertoire d’actions des groupes de l’ultra-droite québécoise : de la dénonciation à la disruption
Cet article analyse les répertoires d’action mobilisés par les groupes de l’ultra-droite québécoise depuis le milieu des années 2010, en mettant en évidence leur diversité idéologique, organisationnelle et stratégique. Il privilégie le concept d’«ultra-droite» afin de saisir un continuum allant de la droite radicale à la droite extrême, caractérisé notamment par un nationalisme d’exclusion, un style autoritaire et une défiance envers la démocratie libérale. L’analyse, à partir d’une recherche de terrain menée entre 2013 et 2019, propose une typologie en quatre catégories: actions publiques, militantisme numérique, actions (semi)— clandestines potentiellement violentes, et militantisme transnational.
L’étude montre que, malgré une forte instabilité organisationnelle, ces groupes parviennent à influencer certains débats publics, notamment autour de l’immigration. L’activisme numérique occupe désormais une place centrale: il favorise la diffusion de discours xénophobes ou antisystèmes, soutient le recrutement et contribue à banaliser ces positions. Parallèlement, des dynamiques transnationales renforcent la circulation des idéologies et la formation de réseaux. Enfin, si la fragmentation limite l’émergence d’un acteur fédérateur, l’évolution vers des stratégies plus disruptives et le potentiel de violence — symbolique comme physique — confèrent à ces groupes un rôle politique marginal, mais non négligeable dans un contexte de polarisation accrue.
Couvrir l’extrême droite : entre marginalisation et banalisation
Définir l'extrême droite demeure complexe en raison de son hétérogénéité idéologique et organisationnelle. Elle se distingue par des attitudes autoritaires, un rejet du pluralisme, un nationalisme exacerbé et parfois une légitimation de la violence. Au Québec, la montée de ces mouvements s'est accentuée depuis les années 2010, portée par des évènements largement médiatisés, comme les débats autour de la Charte des valeurs, l’attentat à la grande mosquée de Québec et la pandémie de COVID-19. Divers leaders de ces mouvements ont attiré l’attention médiatique par leurs actions controversées.
Notre analyse de la couverture de six leaders liés à l’extrême droite réalisée par quatre quotidiens québécois démontre que les médias privilégient une logique événementielle, centrée sur des faits spectaculaires, négligeant l’analyse des idéologies sous-jacentes. Peu d'espaces sont consacrés à définir précisément ce qu'est l'extrême droite, et les journalistes mobilisent peu d'experts pour contextualiser les propos rapportés. Ce traitement contribue à entretenir la confusion et peut mener à une banalisation de discours radicaux.
Enfin, certains leaders utilisent les médias pour légitimer leur image et leurs idées, exploitant la recherche journalistique de contenus événementiels ou sensationnels.
Cette analyse nous pousse à recommander une couverture plus critique et structurée, intégrant des expertises et un vocabulaire uniforme, afin de mieux éclairer le public sur ces mouvances.
La Nouvelle Alliance et la bataille mémorielle : instrumentalisation patrimoniale en contexte québécois
Cet article examine l’instrumentalisation du patrimoine par la Nouvelle Alliance, un groupuscule d’extrême droite québécois, afin de comprendre comment les références mémorielles et culturelles sont mobilisées à des fins de légitimation politique. En s’appuyant sur un inventaire des actions menées entre 2022 et 2025, l’étude montre que le groupe privilégie largement le patrimoine immatériel — personnages, événements et traditions — qui représente 73% des initiatives recensées. Ce choix s’explique notamment par la malléabilité interprétative de ces référents, facilitant leur réappropriation idéologique et leur capacité à rallier un public au-delà des cercles militants.
L’analyse met en évidence une stratégie discursive «attrape-tout» visant à projeter une image respectable tout en diffusant une rhétorique identitaire et exclusive. La sélection patrimoniale opérée par la Nouvelle Alliance repose sur une relecture romantique et téléologique de l’histoire, proche du «roman national», qui tend à occulter les dimensions coloniales ou conflictuelles du passé. Les mobilisations contre les prières de rue devant la basilique Notre-Dame illustrent ce glissement : la rhétorique patrimoniale sert à légitimer une opposition à certaines pratiques religieuses, dans une logique apparentée aux discours «counter-jihad». L’article conclut que cette appropriation du patrimoine pourrait annoncer une réorientation stratégique durable, inscrivant les luttes mémorielles au cœur des dynamiques contemporaines de l’extrême droite.
L'extrême droite française en renfort dans la guerre culturelle canadienne-anglaise
Cet article examine l’influence idéologique de l’extrême droite française sur certains milieux intellectuels de la droite radicale canadienne-anglaise, à travers l’analyse du site du Council of European Canadians (CEC). L’auteur propose de s’éloigner d’une définition rigide de l’extrême droite pour l’aborder comme un «style de pensée», caractérisé par un langage alarmiste, imprégné de thèmes tels que la décadence, la disparition démographique et le «Grand remplacement». À partir d’un corpus de textes du CEC, l’article met en lumière la récurrence de références à trois auteurs français : Dominique Venner, Jean Raspail et Renaud Camus. Ces derniers sont présentés comme des figures prophétiques alimentant une vision civilisationnelle apocalyptique du monde occidental, perçu comme en déclin face à une immigration massive. L’analyse révèle que le discours du CEC dépasse le nationalisme pour s’inscrire dans un européanisme racial, promouvant une défense panoccidentale de la «civilisation blanche». Cela permet de souligner l’importance d’étudier les discours idéologiques parfois marginaux, mais révélateurs d’une anxiété identitaire croissante.
Paris-Québec : une cartographie des convergences d’extrême droite
À partir du début des années 2000, l’extrême droite francophone connaît une reconfiguration transnationale portée par les usages politiques du numérique. Des groupes et plateformes issus de sphères ayant une histoire au long cours utilisent désormais Internet pour diffuser une contre-culture politique et tisser des liens au-delà des frontières nationales. Cette dynamique favorise une hybridation idéologique entre identitaires, néofascistes, nationalistes blancs ou eurasistes. Si certains mouvements cherchent à dépasser l’ancrage numérique en structurant des réseaux militants et des publications imprimées, ils restent souvent cantonnés à une logique groupusculaire. Les tentatives de convergence transatlantique — entre Europe francophone et Amérique du Nord — s’inscrivent dans un écosystème fragmenté, où la circulation d’idées, de figures et de formats militants renforce des identités politiques marginales sans déboucher sur une véritable hégémonie culturelle. Loin de produire un front unifié, ces interactions illustrent la plasticité idéologique des extrêmes droites contemporaines et leur capacité à combiner localisme identitaire et solidarités transnationales dans un espace numérique structurant. Mais cette scène témoigne également de leur tendance à réduire leur idéologie à la question de l’ethnicité.
Les racines idéologiques du technofascisme : entre accélérationnisme néoréactionnaire et révolution papillon
Cet article analyse la convergence entre les élites de la Silicon Valley et le populisme autoritaire de l’administration Trump, qui contribue à l’émergence du «technofascisme». Après une brève analyse de l’évolution du capitalisme algorithmique qui se combine à la crise des démocraties libérales, l’article examine les idéologies qui structurent ce bloc historique: le paléoconservatisme et l’accélérationnisme néoréactionnaire. L’auteur Curtis Yarvin prône un régime autoritaire dirigé par une élite technologique, inspiré du modèle de l’entreprise privée, et prône la création de cités-États en réseau. Enfin, Yarvin préconise la stratégie de la «révolution papillon», qui se concrétise grâce au Department of Government Efficiency (DOGE).
Les frontières poreuses de l’extrême droite : circulation des discours anti-genre et polarisation de l’espace public québécois
Cet article analyse les dimensions idéologiques liées au genre et à la sexualité dans les dynamiques extrémistes et, plus largement, leur circulation dans l’espace public québécois et canadien. L’attention est portée sur les mouvances anti-genre (Kuhar et Paternotte 2018), dont les rhétoriques, parfois euphémisées plutôt qu’ouvertement haineuses, s’accompagnent d’un répertoire d’action diversifié et très organisé. L’article examine des cas récents au Québec et plus largement au Canada : manifestations «anti-drag queen» (2022, 2023), rassemblements «pour les droits des parents» comme lors de la One Million March for Children (2023, 2024), marches «pour la vie», rhétoriques masculinistes et montée de la haine anti-LGBTQIA2S+. Dans une deuxième partie, on souligne la nécessité, dans la recherche sur l’extrémisme et les pratiques de prévention, de considérer la transversalité des dynamiques anti-genre au sein des extrémismes, qui dépassent les frontières de l’extrême droite. On propose également de dépasser la focale sur les groupes identifiés comme extrémistes pour prendre en compte les zones grises où s’opère une normalisation de ces rhétoriques. Enfin, on invite à une réflexion éthique sur la responsabilité des chercheurs et chercheuses travaillant sur les concepts instables de la haine, du conservatisme, de l’autoritarisme et de l’extrémisme.
Montréal la rouge
Cet article retrace l’histoire de l’antifascisme radical à Montréal, en mettant en lumière les dynamiques d’autodéfense populaire qui ont émergé face aux violences racistes, homophobes et néonazies depuis la fin des années 1980. S’appuyant sur des témoignages militants, il documente la genèse de collectifs comme la Ligue antifasciste de Montréal (LAM), les SHARP, les RASH, l’Action antiraciste de Montréal (ARA) et Antifa-Montréal. Le texte souligne l’enracinement de ces mouvements dans des sous-cultures (punk, skinhead), ainsi que dans les milieux communautaires, anarchistes et marxistes. L’analyse met en évidence les tensions internes (ex. : cooptation par l’État de la LAM) et les adaptations stratégiques face à l’évolution de l’extrême droite, notamment son virage identitaire et métapolitique au tournant des années 2000. L’article insiste sur le rôle de la mémoire militante, de la culture alternative et de l’éducation populaire comme leviers de mobilisation, jusqu’à la création récente du Front antifasciste populaire en 2025. Dans un contexte de normalisation du discours d’extrême droite, il plaide pour un antifascisme élargi, ancré dans les milieux populaires et syndicaux, afin de contenir les régressions politiques et sociales contemporaines.












