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Une interprétation économique de la constitution (1966)
Archives Révolutionnaires republie cet article de la revue Socialisme 66. Dans ce dernier, l’historien Alfred Dubuc fait une critique d’un texte paru dans la très libérale revue Cité Libre, où écrivait notamment Pierre Elliott Trudeau. Refusant sa vision romantisée du fédéralisme canadien, Dubuc oppose à Cité Libre un portrait réaliste de l’histoire du Canada.
Alfred Dubuc
Le Manifeste « Pour une politique fonctionnelle », publié il y a 78 mois dans Cité Libre [1], prend une nouvelle actualité depuis que se sont exprimées quelques « vocations » politiques qui s’en inspirent. C’est un véritable programme politique ; mais il n’est fondé ni sur l’histoire ni sur une analyse rigoureuse de la réalité politique. La première partie de cet article a pour objet de présenter quelques matériaux pour servir à une interprétation économique de la constitution canadienne. Ces matériaux sont utilisés ensuite pour critiquer le Manifeste; la deuxième partie de l’article constitue un Anti-Manifeste.
Le Manifeste nie toute utilité à une analyse globale de la situation politique et définit certaines tâches partielles qui devraient, par priorité, utiliser les énergies disponibles : « Il faut descendre des idéologies globales et s’attaquer directement aux problèmes » (partie VI). « Nous venons d’esquisser une problématique dans huit secteurs qui nous paraissent primordiaux à l’heure actuelle » [partie II, no 9).
L’objet de l’Anti-Manifeste est de démontrer que le refus avoué des auteurs du document de prendre en considération le problème politique de la Constitution canadienne (partie IV) repose sur un refus inavoué d’affronter globalement le problème posé par le développement économique du Canada dans toutes ses dimensions. Les auteurs du Manifeste prétendent que l’attention portée à la Constitution canadienne risque de dépenser des énergies qui pourraient être utilisées de façon plus constructive à la solution de certains problèmes économiques et sociaux particuliers.
L’Anti-Manifeste démontrera que la majorité des tâches recommandées mettent en cause toute la structure économique du Canada et, partant, l’efficacité de la politique économique élaborée parallèlement à la loi de l’Amérique du Nord britannique, notre Constitution depuis 1867.

Partie I
Interprétation économique de la Constitution
Une constitution est beaucoup plus qu’un texte juridique ; c’est une institution politique. Elle est le reflet d’une société ; elle marque une étape du développement social et de la croissance économique ; elle repose sur une structure socio-économique. Dans une analyse à dimension historique, une Constitution est susceptible d’une interprétation sociologique et d’une interprétation économique.
L’on peut proposer, de la Constitution de 1867, une définition en termes économiques ; la Confédération fut essentiellement une opération de finances publiques ayant pour but de mettre à la disposition des agents reconnus responsables de l’investissement les ressources nécessaires au développement économique du pays. Elle reposait sur un projet fondamental de développement économique. l’ouverture de régions nouvelles à l’agriculture et à I’exploitation forestière ; le développement de l’industrie nationale; la venue d’une main-d’œuvre abondante; l’intensification des relations commerciales avec l’Empire. Dans la mesure, et c’était là la croyance générale, où tous ces secteurs économiques étaient solidaires les uns des autres et où toutes les régions géographiques du territoire canadien étaient, par leurs ressources et leurs avantages particuliers, complémentaires les unes des autres, dans la même mesure il suffisait de privilégier un secteur pour que, par voie d’entraînement, tous les autres secteurs et toutes les régions du Canada, se développassent parallèlement et de façon harmonieuse ; bref, c’était un projet de croissance équilibrée, pourrions-nous dire aujourd’hui. Cette politique élaborée de façon générale par A.T. Galt, à la fin de la décennie 1850-60, fut exprimée de façon détaillée et précise dans la fameuse « Politique Nationale » de 1878-79. Les mêmes groupes d’intérêt et les mêmes hommes politiques qui avaient été responsables de la Confédération avait élaboré cette politique de développement économique.
Parce que la technologie de l’époque favorisait, dans tous les pays occidentaux en voie de développement, la construction de voies ferrées ce furent les compagnies de chemin de fer que l’on privilégia dans la distribution des avantages de la Confédération (les actionnaires de la compagnie du Canadien-Pacifique en tirent encore leurs dividendes). La construction des chemins de fer, en effet, était à l’époque, dans les pays peu développés à très grands espaces, le secteur par excellence d’entraînement de tous les autres secteurs de l’économie nationale. C’est par le chemin de fer que l’on accédait aux régions nouvelles et que l’on en tirait les produits agricoles et forestiers ; l’exportation de ces produits vers l’Angleterre accroissait la capacité d’importer de la Métropole les biens de consommation et les biens d’équipement, sans compter la main-d’œuvre nombreuse ; le secteur des chemins de fer constituait un pôle de développement industriel, entraînant les investissements dans la sidérurgie, la métallurgie et les mines et, par voie de contagion, dans tous les autres secteurs de production de biens et de services.
L’on croyait ferme à la solidarité étroite entre tous les secteurs économiques. Chaque région du Canada allait pouvoir dorénavant spécialiser sa production : le chemin de fer permettrait, en joignant toutes les régions les unes aux autres, a mari usque ad mare, de transporter les facteurs de production, les produits semi-finis et les biens prêts à la consommation ou à la production. Ainsi l’économie canadienne deviendrait une économie intégrée.
Tel était le projet ; il ne serait donc pas surprenant de constater qu’il ait été élaboré autant au bureau d’administration de la Compagnie du Grand Tronc que dans les cabinets des ministres du Gouvernement ; ce qui était relativement facile puisque, parmi les Pères de la Confédération, l’on retrouve des individus qui siègent aux deux endroits.
Problèmes de l’économie canadienne du milieu du 19e siècle
Certes, les problèmes politiques à résoudre étaient graves et nombreux. Pour l’ensemble des colonies britanniques d’Amérique du Nord, indépendamment des problèmes internes de chacune des sociétés impliquées, on peut énumérer ces problèmes de façon générale :
- faiblesse et éparpillement des colonies ;
- dangers de guerre entre l’Angleterre et les États-Unis ;
- impérialisme continental des Américains.
À juste titre, pour des motifs éminemment stratégiques, l’union des colonies s’imposait au premier chef. Toutefois, ces problèmes politiques n’auraient jamais reçu une solution aussi rapide si les intérêts économiques ne l’avaient inspirée.
On pourrait qualifier l’économie canadienne de 1860 à 1867 d’une économie qui marque le pas à l’intérieur d’un grand mouvement de croissance économique accélérée.
L’économie mondiale de 1850 à 1873 traverse une expansion très rapide. Partout, c’est la grande époque des chemins de fer ; l’Angleterre connaît les splendeurs de l’époque victorienne ; la France, celle du Second Empire ; l’Allemagne achève son unification et est entraînée dans son « take-off » ; les États-Unis, malgré la guerre de Sécession, s’industrialisent très rapidement. Le commerce international des matières premières et des produits alimentaires atteint des niveaux jamais atteints auparavant ; le marché du travail s’internationalise tout autant que ceux des produits et des autres facteurs de production.
Malgré la grande crise commerciale de 1846 à 1850, causée à la fois par l’abandon des préférences impériales de l’Angleterre et la grande crise mondiale de 1848, l’économie canadienne connaît un nouveau départ en 1850 : puisque les investissements dans la voie maritime du Saint-Laurent n’ont pas donné ce que l’on en attendait et que les États-Unis ont déjà pris une avance considérable dans la construction ferroviaire, c’est la stratégie des chemins de fer qui va inspirer maintenant le développement économique du Canada. Dans sa compétition séculaire contre New York, Montréal doit de toute urgence s’ouvrir une porte sur la mer pour les mois d’hiver : on construit la voie ferrée de Montréal à Portland (Maine) ; de Québec à Rivière-du-Loup et à Richmond ; de Montréal à Sarnia (Ontario) ; le long du lac Érié, la voie du Grand Tronc est doublée par celle du Great Western. Tous ces investissements se réalisent en moins de 10 ans ; après 1860, il n’y a plus de construction de longues voies ferrées au Canada ; le Grand Tronc connaît déjà, d’ailleurs, de graves difficultés financières.
On peut déceler le rythme de l’activité économique au Canada par les mouvements de la population.
En 1866, la population totale de toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord était de 3,500,000 habitants, (celle du Canada, de 2,600,000). Durant la décennie des grands investissements ferroviaires, de 1851 à 1861, la population s’était fortement accrue tant par la croissance naturelle que par une immigration nette de 175,000 personnes ; durant la décennie suivante (1861-1871), le Canada ne put donner du travail à toute sa population : l’émigration nette fut de 250,000 personnes représentant 1/3 de l’accroissement naturel.
Délaissé par l’Angleterre, le Canada oriente ses relations internationales vers les États-Unis ; signée en 1854, le Traité de Réciprocité commerciale, entre les États-Unis et les colonies britanniques d’Amérique du Nord, tiendra de 1855 à 1866, juste à la veille de la Confédération ; ce qui n’est pas pure coïncidence. Le traité aura pour effet de régionaliser les relations économiques en Amérique du Nord. Les colonies maritimes vont commercer avec les États atlantiques, l’Ontario avec le Mid-Ouest américain et New-York, le Québec, avec la Nouvelle-Angleterre et New-York. De 1860 à 1865, les États-Unis sont entraînés dans la guerre civile ; celle-ci a un double effet sur la prospérité canadienne : elle accroît la demande américaine de produits canadiens et elle ouvre aux Canadiens des marchés jusque-là détenus par les Américains, en particulier celui des Antilles. Les effets de la guerre de Sécession sur l’économie canadienne sont dans le même sens que ceux de la Réciprocité commerciale, à tel point qu’il est presque impossible de discerner, dans l’analyse, lequel des deux événements est responsable de tel ou tel aspect de la prospérité canadienne, surtout si l’on tient compte en même temps de la vague d’investissements dans les chemins de fer.
Province de Québec
Le Québec participe largement à cette prospérité, tant dans son agriculture que dans son industrie. Ce que l’on peut appeler la révolution agricole bat son plein au Québec ; les petits marchés régionaux s’ouvrent au grand commerce international ; la production se spécialise dans l’industrie laitière et c’est principalement vers les États-Unis que le Québec exporte ses produits. Montréal, dont l’économie est maintenant liée aux chemins de fer, s’industrialise rapidement. Il y a, cependant, deux éléments de crise profonde dans l’économie du Québec. La navigation de haute-mer abandonne maintenant le bateau à voile construit de bois pour lui substituer le bateau à vapeur construit de fer et d’acier; toutes les grandes marines marchandes du monde se métamorphosent au profit des chantiers de construction navale des nations industrialisées ; quant aux chantiers de la ville de Québec, qui occupaient jusqu’alors plus de 50 % de la population active de la ville, ils commencent à connaître, à l’instar des chantiers du Nouveau-Brunswick, la grande crise qui apportera leur perte.

Montréal
À Montréal, la régionalisation de l’économie Nord-américaine porte une atteinte très grave à la fonction d’intermédiaire du port entre l’Angleterre et le Canada occidental : c’est à travers les États-Unis que celui-ci exporte ses matières premières et ses produits alimentaires vers l’Angleterre et qu’il en importe produits de consommation et biens d’équipement. La fonction commerciale de Montréal et certaines de ses activités de transformation, comme la meunerie, souffrent considérablement de la Réciprocité. Il n’est pas surprenant que c’est de là que surgiront les atteintes au traité de 1854 et s’élaborera une nouvelle politique économique: le conservateur Alexander Tilloch Galt, lié aux plus grands intérêts financiers de Montréal et à la Compagnie du Grand Tronc (n’est-ce pas sur ses terres de Richmond que l’on a placé la jonction des voies de Québec, Montréal et Portland), ministre des finances, élaborera les premiers éléments de la Politique Nationale et provoquera la fin de la Réciprocité commerciale par une politique de discrimination tarifaire à l’encontre des produits manufacturés importés des États-Unis. Il sera, bien sûr, un des plus actifs artisans de la Confédération.
Le Grand-Tronc
La Compagnie du Grand Tronc affrontait, depuis 1860, avec la fin des investissements ferroviaires, de graves difficultés financières : concurrencée, le long du lac Érié, par la compagnie Great Western et New-York prenant la place de Montréal comme intermédiaire du commerce du Canada occidental avec l’Europe, elle n’arrivait pas à rencontrer ses obligations ; c’est en effaçant une créance obligataire de près de $40 millions que le gouvernement canadien lui permet d’éviter la faillite. En 1862, son président, Edward W. Watkin, vient au Canada pour examiner la situation ; selon lui, il y a une façon d’en sortir : c’est de copier l’expérience américaine des chemins de fer transcontinentaux ; il faut relancer l’investissement en joignant par chemin de fer, de l’Atlantique au Pacifique, toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; grâce aux subventions gouvernementales, ce sera le salut de la Compagnie ; de retour en Angleterre, Watkin sera, auprès du gouvernement britannique, le propagandiste assidu d’une union des colonies.
Mais une grande difficulté subsistait : la responsabilité d’administrer la plus grande partie du territoire britannique de l’Amérique du Nord reposait entre les mains de la Hudson’s Bay Company, selon le mode des chartes conférées par le gouvernement britannique, au 17e siècle, aux grandes compagnies commerciales. Le territoire de Rupert (tout le bassin de la baie d’Hudson) et le territoire du Nord-Ouest (jusqu’à l’Océan Pacifique) étaient administrés par les fonctionnaires de la Compagnie. Qu’à cela ne tienne : en juin 1863, Watkin et les deux banquiers du gouvernement canadien et de la Compagnie du Grand Tronc, Thomas Baring et George Carr Glyn, fondent la « International Financial Society » : celle-ci achète les actions de la Hudson’s Bay Company (pour $1,500,000). En juin 1870, au lendemain de la Confédération, la Compagnie remettra au gouvernement canadien la responsabilité de l’administration publique sur la terre de Rupert et le territoire du Nord-Ouest moyennant le paiement de $300,000 et la concession en propriété privée de 6,630,000 acres de terre.
Tel est le fondement de l’affirmation suivant laquelle la Confédération aurait été élaborée tant au bureau d’administration de la compagnie du Grand Tronc qu’au gouvernement.


Problèmes de finances publiques
Avec les années 1865 et 1866, prennent fin presque en même temps la guerre civile aux États-Unis et le régime de réciprocité commerciale entre les colonies britanniques d’Amérique du Nord et les États-Unis. Les régions qui avaient le plus profité de ces avantages furent le plus fortement touchées par leur disparition ; au premier chef, les Maritimes. La crise y apparut comme très grave, d’autant plus que s’ajoutaient les conséquences d’une crise structurelle très profonde ; l’exploitation forestière, la construction navale, le transport maritime sur toutes les mers du monde : tout le fondement économique de ces colonies s’effondrait à la fois par l’avènement de la nouvelle technologie du bateau de fer propulsé par la vapeur. L’âge d’or des Maritimes était déjà décrit au passé. Certains investissements publics aux frais des gouvernements des colonies et l’absence d’administrations municipales pour partager ses frais avaient provoqué le développement de dettes publiques considérables. Les colonies Maritimes cherchaient à s’unir : la conférence de Charlottetown en fut le premier jalon.
À l’autre extrémité de l’Amérique, sur les côtes du Pacifique, la grande aventure de l’or sur la Frazer, commencée en 1855, était déjà terminée. La population, qui avait atteint 25,000 habitants à un certain moment, n’était plus que de 10,000. Et le gouvernement de la nouvelle colonie, détachée du territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, avait contracté des dettes importantes pour l’aménagement du territoire en fonction de la production d’or. Là, encore, l’union était apparue comme la solution des problèmes financiers : les deux colonies de l’Île de Vancouver et de la Colombie britannique s’unirent en 1866.
Dans la colonie du Canada, la dette publique était considérable ; aux investissements dans les canaux s’étaient ajoutées les subventions généreuses consenties aux compagnies de chemin de fer. En 1866, l’investissement public dans les moyens de transport représentait 6001, de la dette et les dépenses publiques courantes dans ce secteur représentaient 30 % du budget. Comme les recettes publiques provenaient presque uniquement des taxes indirectes, en tout premier lieu de la douane (dans les Maritimes 80 %, au Canada 66 %), tout ralentissement de l’activité économique avait pour conséquence immédiate de réduire considérablement les recettes publiques.
Ces difficultés des colonies se soldèrent par une incapacité d’emprunter davantage : le marché des obligations de Londres leur était fermé et elles durent avoir recours à des emprunts à court terme auprès des banques canadiennes et anglaises, à des taux d’intérêt atteignant 8 %. La solution que l’on trouva fut de répéter la loi d’Union des deux Canada de 1841; en unissant les dettes et les populations, on accroissait la capacité d’emprunter et on relançait l’économie par l’investissement dans les moyens de transport. Les chemins de fer furent pour la Confédération ce que les canaux avaient été pour l’Union des Canada.
Les avantages économiques immédiats de cette nouvelle union étaient nombreux : elle permettait à chaque colonie de sortir de l’isolement, elle créait une puissance plus grande en face des États-Unis, elle allégeait le poids des dettes publiques individuelles et rehaussait le crédit de l’ensemble sur les marchés monétaires internationaux. L’union permettait, en outre, d’élaborer une politique économique de développement : axée sur les intérêts financiers de Montréal et ceux des compagnies ferroviaires, cette nouvelle politique serait fondée sur la conviction que les colonies avaient des ressources diverses et complémentaires et que le développement ne pouvait pas manquer d’entraîner, par contagion, celui de toutes les autres et de l’ensemble. La crise économique de 1873 à 1879, la « grande dépression », comme on l’appela, imposa une élaboration plus complète de cette politique, axée, cette fois, davantage sur la protection tarifaire, dans le but de provoquer l’industrialisation : ce sera la fameuse « Politique Nationale » du gouvernement de MacDonald qui reprendra le pouvoir aux élections de 1878.
Dans cette optique, la Confédération de 1867 accordait au gouvernement fédéral tous les pouvoirs essentiels pour inspirer le développement économique. Le capital fixe de toutes les colonies était remis au pouvoir central, en même temps que toutes les dettes ; le pouvoir de législation dans tous les secteurs responsables du développement lui était conféré : canaux, chemins de fer, télégraphe, communications interprovinciales et commerce international, banque, crédit, monnaie, faillite ; de concert avec les provinces il pourvoyait à l’agriculture et à l’immigration. Toutes les sources importantes de recettes fiscales étaient abandonnées à Ottawa ; aux provinces, il ne restait même pas de quoi subvenir à leurs propres besoins ; le gouvernement fédéral allait combler la différence par des subsides.
À n’en pas douter, la constitution du Canada avait une préoccupation économique fondamentale : éponger l’épargne de tout le pays il pour investir dans le développement économique, c’est-à-dire principalement dans le secteur des chemins de fer qui devait entraîner tous les autres.
Un siècle plus tard…
Il devient aujourd’hui de plus en plus évident que la structure économique du Canada, au milieu du 20e siècle, est complètement différente de celle que je viens de décrire. Car le déroulement historique n’a pas répondu aux projets fondamentaux de la politique nationale et de la Constitution de 1867. On peut schématiser en quelques points les facteurs de transformation de la structure de l’économie canadienne.
1) Le sur-investissement dans les chemins de fer et le secteur primaire (produits alimentaires et matières premières) a provoqué le gaspillage des ressources, a ralenti le développement des autres activités économiques et a donné à l’ensemble une vulnérabilité considérable aux fluctuations du commerce international ;
2) les grandes crises économiques de la fin du 19e et du début du 20e siècle ont frappé inégalement les divers secteurs et les diverses régions de l’économie canadienne, freinant considérablement le processus de spécialisation des productions;
3) les guerres mondiales du vingtième siècle ont favorisé l’industrialisation de certains grands centres, y attirant les ressources humaines, les ressources physiques et les ressources financières au détriment de certaines régions; quelques-unes d’entre elles furent laissées pour compte;
4) les relations commerciales avec les États-Unis se sont intensifiées de plus en plus, diminuant l’importance des liaisons impériales et accentuant les complémentarités régionales Nord-Sud avec les États-Unis ; ainsi quelques régions, comme la Colombie britannique, connurent un développement économique autonome, indépendamment de l’ensemble, échappant de plus en plus à l’emprise de la Politique Nationale ;
5) avec l’exploitation des ressources naturelles, la découverte de nouvelles sources d’énergie (électricité, pétrole), la création de réseaux routiers, le développement de l’éducation et de la sécurité sociale, les gouvernements provinciaux ont pris une responsabilité de plus en plus considérable dans le développement économique, prétendant à une part toujours plus grande des recettes publiques;
6) avec l’aggravation des crises économiques et la découverte de moyens plus efficaces pour en atténuer l’amplitude et la durée, le gouvernement fédéral, par ses politiques fiscales, monétaire et d’investissements publics, se reconnaissait une responsabilité sans cesse croissante dans l’équilibre conjoncturel à court terme; ce qui rend plus difficile l’élaboration d’une politique à long terme de plein emploi et de développement économique;
7) le système capitaliste a évolué de telle façon que ce n’est plus l’entreprise privée qui joue le premier rôle moteur dans l’investissement ; à ce titre, il n’appartient plus au gouvernement d’éponger l’épargne des citoyens pour la remettre aux entreprises privées, mais d’attirer, par le financement de la dette publique, les disponibilités considérables accumulées dans les institutions financières et les utiliser à des investissements publics; de très grandes difficultés naissent du pouvoir considérable de pression que détiennent les institutions financières et de la part trop grande du budget public consacrée aux projets de défense nationale.
Voilà sept domaines où des lignes de forces nouvelles, apparues dans le déroulement historique du dernier siècle, imposent de déclarer un bilan d’inefficacité à l’exercice de la politique de développement économique qui a inspiré profondément la Constitution canadienne.
Partie II
Anti-manifeste
Un refus méthodique
Et, pourtant, cette Constitution ne mériterait pas de réforme fondamentale ; selon les auteurs du Manifeste, nos élites accorderaient une importance exagérée aux problèmes constitutionnels et l’énergie qu’elles y dépenseraient serait « enlevée à la solution des problèmes plus urgents et plus fondamentaux de notre société ». Les problèmes constitutionnels ne seraient ni graves, ni importants car l’ordre juridique n’imposerait pas de contrainte sérieuse ; en effet « ce qu’on appelle la constitution d’un nouvel édifice constitutionnel à la futilité d’un immense jeu de blocs… » Les vrais problèmes ne sont pas d’ordre constitutionnel : ce sont « les obstacles au progrès économique, au plein emploi, à un régime de bien-être équitable ou même au développement de la culture française du Canada… »
Cependant, la constitution canadienne dure depuis bientôt 100 ans ; elle n’a pas démontré « la futilité d’un immense jeu de blocs ». Elle a été élaborée en fonction d’une structure économique et sociale donnée, à un moment précis de la croissance économique, de l’évolution technologique et du développement social. Elle répondait aux conceptions politiques des groupes socio-économiques dominants. Comme toute constitution, la constitution canadienne de 1867 reposait sur une vision du monde globale. Il est vrai qu’à l’époque on ne se préoccupait ni de plein-emploi, ni de bien-être ; l’absence de telles préoccupations est en soi significative et exige une analyse. Mais la loi constitutionnelle de l’Amérique du Nord britannique poursuivait des objectifs bien définis de progrès économique ; c’est précisément l’échec de ces objectifs, l’arrivée d’une nouvelle étape du progrès technique et du développement socio-économique et la prise de conscience d’une nouvelle vision du monde qui font éclater le cadre juridique et imposent la rédaction d’une nouvelle constitution. Les auteurs du Manifeste n’ont visiblement pas dépensé beaucoup d’énergie à la réflexion sur le problème constitutionnel. Leurs références fréquentes à des expressions aussi imprécises que : « tous les niveaux de gouvernement », « les gouvernements », « les pouvoirs publics », « les fonds publics », manifestent un refus délibéré d’affronter le problème fondamental: celui de l’élaboration d’une politique rationnelle de développement dans le cadre juridique d’une répartition périmée des responsabilités législatives. L’on ne peut négliger le problème constitutionnel que dans la ligne d’un refus délibéré d’affronter globalement le problème général du développement. C’est ce que font explicitement les auteurs du Manifeste. Et pourtant lorsqu’ils définissent les tâches à accomplir (partie II) en fonction de certains problèmes, ils ne peuvent s’empêcher de faire allusion à la structure générale de l’économie.

Des problèmes particuliers qui sont des problèmes généraux
1) Le chômage oblige à Ici recherche de politiques qui « entraîneraient, soit un rajustement de la valeur externe du dollar, soit une injection plus forte de capitaux étrangers » (no 1) ;
2) « la distribution actuelle du revenu et de la richesse … carrément inacceptable… » pose le problème de la mobilité du capital humain, « comme de toute autre forme de capital » (no 2). Il s’agit visiblement de la mobilité géographique. Quant à la mobilité professionnelle, nécessaire pour rencontrer les difficultés « de l’industrialisation et de l’automation », il faudra « une politique rationnelle de la famille » de la part des gouvernements, pour « résoudre les problèmes difficiles d’adaptation posés par la société moderne » (no 5).
3) La productivité du capital humain dépend de la quantité et de la qualité des ressources allouées à l’éducation et à la santé (no 4) ; les services de santé exigent « un investissement considérable de fonds publics » pour développer l’assurance-hospitalisation et combler « ce décalage entre le développement scientifique et l’organisation communautaire de la recherche médicale et des services médicaux » (no 6).
Voilà tous des problèmes qui ne peuvent être analysés sans que soit posé dans son entier le problème global du développement économique. Or, de l’aveu même des auteurs du Manifeste, la plupart de ces problèmes se distinguent dans leur acuité selon les diverses régions du Canada ; ainsi, le taux de chômage, par exemple, est plus élevé dans les Maritimes que dans l’ensemble du Canada et plus élevé encore dans le Québec. Or, « un phénomène qui semble nouveau apparaîtrait : « tandis que le niveau de vie des chômeurs diminue, celui de la population au travail continue de croître … On aboutit ainsi à la formation de deux sociétés étrangères aux besoins l’une de l’autre » (no 1). Voilà qui est extraordinaire ; mais cela ne mettrait pas en cause les principes économiques fondamentaux de la constitution canadienne car, pour étrange que cela puisse paraître, les auteurs du Manifeste ne considèrent pas que cette affirmation soulève le problème de la répartition géographique du produit national; celle-ci sera pourtant expressément mise en cause dans le paragraphe suivant : « La distribution actuelle du revenu et de la richesse, entre les groupes sociaux et les diverses régions du Canada, est carrément inacceptable ». (no 2) Le vrai problème, précisément, n’est pas tant de savoir si cette répartition est acceptable ou pas, mais d’en rechercher une explication.
Le vrai problème
En parlant de la planification, les auteurs du Manifeste se sont rapprochés du problème politique véritable. En effet, constatant les difficultés que pose une politique globale de planification dans un pays où le pouvoir est partagé entre divers niveaux de gouvernement, ils croient que, « il est permis de se demander si toute cette planification (ne) produira jamais autre chose que des tiraillements inter-gouvernementaux et interministériels et (ne) contribuera à faire croître autre chose que la confusion ». Voilà enfin le problème posé, croirions-nous : pas du tout. Car les auteurs du Manifeste ne croient pas à la planification. Ils mettent « au défi les hommes politiques de définir leur plan de développement et de coordination des divers modes de transport au Canada », voilà pour eux ce qui suffirait à résoudre bien des difficultés. D’autres avaient déjà pensé de la même façon, il y a bientôt cent ans.
Mais ils ont touché le problème d’encore plus près en décrivant la septième des huit priorités définies. le fédéralisme. En caractère gras dans le texte, le Manifeste exprime le principe suivant : « Quel que soit le partage des responsabilités entre les provinces et l’autorité centrale, chacune devrait disposer d’une portion des pouvoirs fiscaux proportionnelle aux charges qui lui sont confiées par la Constitution ». Car, et cela à leurs yeux est « chose certaine, le genre d’expédient politique qui a inspiré la politique des plans conjoints et des subsides fédéraux, depuis quelques décennies, est nettement à proscrire ».
On n’a pas l’impression que les auteurs du Manifeste ont pleinement conscience de s’attaquer ici à l’un des principes fondamentaux de notre Constitution. Que cette politique soit « nettement à proscrire », j’en suis ; mais il s’impose que l’on réalise bien qu’en s’exprimant ainsi on exige une réforme fondamentale. Car, à ma connaissance, nous en sommes très précisément à la dixième décennie de cette politique, qui n’est pas un « genre d’expédient », comme la désigne le Manifeste, mais repose au contraire sur les principes mêmes de la Confédération de 1867.
Comme nous l’avons vu dans l’analyse des facteurs économiques de la Confédération, il avait été entendu, dès le départ, que les pouvoirs provinciaux n’auraient pas les ressources suffisantes pour défrayer le coût de l’exercice de leur compétence législative ; c’est par des subsides annuels statutaires, proportionnels au volume de la population, que le pouvoir fédéral remettrait aux gouvernements provinciaux, les fonds nécessaires. Dépositaire du stock des capitaux fixes publics et responsable des dettes de toutes les colonies, le gouvernement d’Ottawa se voyait attribuer l’autorité incontestée en matière de développement économique avec toutes les sources principales de taxation. Proposer de remettre aux provinces une portion des pouvoirs fiscaux proportionnelle à leur responsabilité, c’est, allègrement, tout remettre en question.
En guise de politique de développement, le Manifeste propose une intensification des plans conjoints. Il envisage même, chose curieuse, que l’on puisse prendre la peine d’amender la Constitution, pour étendre le champs d’application des plans conjoints « dans les cas où leur établissement … permettrait à la population de bénéficier d’économies externes importantes ».
Je ne vois pas très bien l’utilité de la notion d’économies externes dans cette discussion ; car il y a économies externes lorsqu’une unité économique (une entreprise industrielle, par exemple) réussit à tirer profit des dépenses collectives (d’aménagement du territoire, par exemple) que consent la société politique à l’intérieur de laquelle se produit l’activité de cette unité économique. Il n’y a d’économie que sur le plan partiel de l’entreprise ; globalement, la société défraie l’entièreté du coût de production des biens et services produits par l’entreprise ; il n’y a que transfert de la comptabilité de l’entreprise à la comptabilité publique d’une partie du coût de production ; il n’y a aucune diminution du coût total au niveau de la comptabilité nationale.
Il m’apparaît que les auteurs du Manifeste ont plutôt voulu suggérer la possibilité d’économies de dimension (d’économies d’échelles, comme disent souvent les économistes, traduisant littéralement l’expression anglaise, « economies of scale »), qui pourraient naître de la centralisation des décisions et des investissements publics. Or, ce que l’histoire nous impose de remettre en question, c’est précisément l’incapacité de la politique économique centralisée de réaliser, au Canada, un développement harmonieux, équilibré, intégré. Ce qui s’impose à nous, c’est la réflexion sur un bilan d’inefficacité.
On ne peut se défaire de l’idéologie
Le refus méthodique d’affronter le problème global du développement économique et la volonté expresse de s’en tenir à l’analyse de problèmes partiels constituent, de la part des auteurs du Manifeste, un refus de porter la discussion au niveau politique. À ce niveau, il eut été impossible de départager les problèmes vrais du développement économique et les principes fondamentaux de la Constitution canadienne; la discussion aurait été tellement plus fructueuse.
Mais il semble qu’il leur eut été impossible de consentir ce pas en avant, car leur choix fondamental était idéologique ; ils l’ont exprimé fort clairement: « Il importe, dans le contexte politique actuel, de revaloriser avant tout la personne, indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » (partie 1). Pour moi, une telle phrase, en tête d’un document politique, n’a d’autre signification qu’une vague résonance de l’individualisme libéral de la fin du 18e et du début du 19e siècle. De même, les appels fréquents du Manifeste à des politiques de libre-échange, de porte ouverte à l’investissement étranger, sans aucune réserve, son option « pour la libre circulation des facteurs économiques et culturels », sans aucune distinction, son assimilation du capital humain à « toute autre forme de capital », sans préciser que la mobilité de ce capital, pour désirable qu’elle soit, comporte un coût humain et social autrement plus élevé que la mobilité des autres formes de capital : voilà tous des relents d’idéologie de laissez-faire et de libre-concurrence. L’on ne peut se défaire de l’idéologie ; prétendre n’en pas avoir, c’est tromper les autres en s’illusionnant soi-même ; c’est aussi refuser de mettre en cause l’ordre établi et, ce faisant, s’en porter défenseur.
Une contradiction
Nous pouvons déceler dans le Manifeste une contradiction fondamentale. Le document fait appel à « la personne indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » ; car « un ordre de priorité au niveau politique et social, qui repose sur la personne est totalement incompatible avec un ordre de priorité appuyé sur la race, la religion ou la nationalité » (partie 1). « Le défi qui s’offre … consiste à définir et à mettre en oeuvre une politique faite d’objectifs précis, réalisables et fondés sur les attributs universels de l’homme » (partie VI).
Cet appel est-il lancé au nom d’un ordre politique international ? Il le semblerait bien, car « les tendances modernes les plus valables s’orientent vers un humanisme ouvert sur le monde, vers diverses formes d’universalisme politique, social et économique » (partie V). Non pas, parce que ce monde est celui « de l’humanisme et des formes politiques internationales de demain ». Cet homme désincarné, serait-ce alors l’homme américain, puisque, au dire du Manifeste, il serait tellement avantageux d’augmenter nos relations économiques avec les États-Unis ? Non plus; car « vouloir intégrer (le Canada) à une autre entité géographique nous apparaît comme une tâche futile à l’heure actuelle, même si un tel développement peut, en principe, sembler plus conforme à l’évolution du monde ».
Pour aujourd’hui, le Canada suffit à apaiser la soif d’universalisme des auteurs du Manifeste. Pour eux, « le Canada constitue une reproduction en plus petit et en plus simple de cette réalité universelle ». Cependant il y aurait une limite à la réduction en miniature : « Quant à nous, nous refusons de nous enfermer dans un cadre constitutionnel plus petit que le Canada ». Et voici qu’a ce niveau l’homme reprend subitement toute sa chair. Pour surprenant que cela puisse paraître, le Canada est « un fait juridique et géographique… il est une donnée de l’histoire »; « c’est à partir de critères humains que nous réclamons des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps », proclament les auteurs du Manifeste.
Au fait, c’est à l’homme québécois qu’ils en veulent ; il est « un occident » qu’il faut désincarner au nom de la personne humaine, de l’homme universel. Quant à l’homme canadien, il est tout autre chose : il est « une donnée de l’histoire … un fait juridique et géographique » dont il faut tenir compte dans « des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps ».
Devant une telle conception, l’on s’attendrait à ce que soit exprimé le principe d’une constitution canadienne fortement centralisée. Au niveau des tâches prioritaires à accomplir (partie II), le Manifeste préconise en effet de nombreuses mesures de centralisation ; mais au niveau des principes, lorsque sont décrits les avantages d’un cadre constitutionnel élargi (partie V), le document devient déconcertant : « La grandeur du pays, sa géographie, la diversité de sa composition ethnique, la variété des économies régionales, la nécessité en démocratie de rapprocher du peuple l’exercice du pouvoir, sont autant de facteurs qui militent en faveur de la décentralisation fédérative » !
Coupable : le nationalisme !
Cette contradiction ne peut s’expliquer que pour la raison que, devant le phénomène du nationalisme, le Manifeste abandonne toute préoccupation d’analyse pour condamner ; et cette condamnation vise surtout le séparatisme québécois, même si elle veut s’appliquer « autant au nationalisme canadien-français qu’au nationalisme canadien » (partie III).
« Le séparatisme québécois nous apparaît non seulement comme une perte de temps, mais comme un recul »… Une telle affirmation n’avance en rien l’analyse. Le séparatisme est une solution parmi d’autres, issue du jaillissement du nationalisme dans le Québec du début de la 2e moitié du XXe siècle. C’est une réalité sociale, historique, qui demande d’être analysée dans toutes ses dimensions. Le nationalisme québécois, comme le nationalisme canadien, est une donnée politique que tout projet, fut-il « fonctionnel », ne peut écarter.
Le problème n’est pas tant de savoir si l’on est pour ou contre le séparatisme, mais d’en connaître la nature, d’en évaluer l’importance, d’en rechercher les fondements et d’en percevoir l’évolution.
Il n’est pas nécessaire d’analyser longuement l’évolution du Québec d’aujourd’hui pour s’apercevoir que les Canadiens français, pour la première fois de leur histoire, s’éveillent à la dimension du monde et qu’ils se sensibilisent aux problèmes de la politique internationale. Mais ce n’est ni aux titres d’Américains du Nord, de membres de l’Empire britannique ou de pourvoyeurs de fonds et de main-d’œuvre aux entreprises missionnaires de l’Église Catholique. C’est pour eux-mêmes, avec toutes leurs caractéristiques culturelles propres, qu’ils se définissent citoyens du monde. À cet égard, l’expérience bientôt séculaire de la Confédération s’est montrée plutôt frustrante pour eux.
Un acte de loi
Ce qui empêche le Manifeste d’être un document positif et d’inspirer une action éclairée, c’est qu’il repose non pas sur une recherche de compréhension de la réalité, mais sur un acte de foi :
« Nous croyons au fédéralisme comme régime politique au Canada » (partie II, no 7).
« Ce Manifeste est donc un acte de foi dans l’homme… cela nous suffit comme mobile d’action » (partie 1).
L’acte de foi, en analyse politique, est un arrêt de la démarche intellectuelle en-deçà de la rationalité. Il peut inspirer certaines vocations (« Nous désirons travailler au service de la communauté »), mais il n’assure pas du succès d’une entreprise à long terme.
Conclusion
Un programme politique n’a de valeur que s’il s’appuie sur une analyse rigoureuse de la réalité et que s’il s’enracine dans l’histoire. Le Manifeste « pour une politique fonctionnelle » refuse l’un et l’autre : il refuse méthodiquement l’analyse globale, morcèle délibérément la réalité en problèmes partiels et refuse de considérer la Confédération comme une institution politique fondamentale. C’est pourquoi il n’éclaire d’aucune façon l’action politique et, par ses professions de foi, empêche cette action d’être rationnelle.
Plus qu’un simple texte juridique, une constitution est l’image d’une société à un moment précis de son développement. Elle plonge ses racines dans l’infrastructure économique et sociale d’un peuple. C’est toute la vision du monde que se fait ce peuple, à une étape de son évolution historique, qui inspire une constitution. Une telle conception n’entraîne aucunement la nécessité de révisions fréquentes de la constitution. Car les étapes du développement social qui marquent une modification de la vision du monde et un tournant de l’histoire sont peu fréquentes : le milieu du 19e siècle en constitua une, qui entraîna une nouvelle constitution pour les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; le milieu du 20e apparaît comme une nouvelle étape de cette importance.
[1] A. BRETON, R. BRETON, C. BRUNEAU, Y. GAUTHIER, M. LALONDE, M. PINARD, P.-E. TRUDEAU, « Manifeste pour une politique fonctionnelle », Cité Libre, vol. XV, no 67, mai 1964, pp. 11-18.

Fanon (2024) : entrevue avec le réalisateur Jean-Claude Barny
Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s’entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s’est imposé dans le paysage du cinéma francophone avec des œuvres comme Putain de porte (1994) et Nèg maron (2005). Dans son troisième long métrage, Fanon (2025), il retrace le parcours de Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure des luttes anticoloniales et engagé pour l’indépendance de l’Algérie.
Le film Fanon est présentement en salle au Québec (février 2026).

AR : J’ai eu l’occasion de visionner votre tout dernier film, Fanon, et je suis très heureuse de pouvoir en discuter avec vous aujourd’hui. La lecture de Fanon m’avait interpellée et j’étais très curieuse de voir ce que vous alliez faire avec cette figure-là. Avec ce film, vous vouliez rendre Fanon accessible à tout le monde et je crois justement que vous y arrivez dès le début du film. On voit donc Fanon apparaître, mais en psychiatre. Ce que j’ai senti tout de suite, ce que j’ai vu tout de suite, c’est Fanon, l’humain, le profondément humain. Et je crois que c’est comme ça qu’il peut rejoindre tout le monde.
J-C B : C’est exactement ça. C’est que la clé pour ce film, c’était d’abord de passer par l’être humain, de le rendre complètement accessible. Je veux dire, on parle à un homme, pas à un surhomme, on parle à quelqu’un qui était certes brillant, quelqu’un qui avait, qui a eu une vie extraordinaire. Mais d’abord, c’est quelqu’un qui est très accessible de par ce qu’il était. Et je pense que c’est pour ça que le film a été pris de la hauteur du spectateur. Et on va parler de quelqu’un qui m’a fasciné et dont j’ai appris beaucoup.
AR : Je me suis demandé, avant de regarder le film, comment va-t-il mettre en images une structure dramatique des idées? Parce que ce n’est pas quelque chose de facile. C’est la figure du psychiatre qui est la plus présente à travers le film. On voit un petit peu moins Fanon combattant du FLN. Mais vous avez fait l’exercice de vous replacer dans les conditions dans lesquelles il a développé ses idées. Et c’était en tant que psychiatre qu’il était proche des êtres humains, et qu’il se questionnait sur l’humain et sur la condition humaine.
J-C B : C’est exactement ça. Souvent, les réalisateurs disent, moi, j’ai fait un film, et ils essaient de se mettre à la place du personnage pour mieux comprendre ses émotions, ses sensations et conduire le film avec un peu de regard. Moi, je me suis mis à la place du patient de Fanon, pour bien comprendre ce que j’avais à dire sur lui. Fanon, je ne l’ai pas touché. Et c’est de cette place-là que j’ai écrit ce film. C’est pour ça que je pense que le film n’a pas déçu ceux qui aiment Fanon parce que je n’y ai pas touché. J’ai pas touché à ce que chacun d’entre nous aimons de Fanon. J’ai pas construit ce personnage. Je me suis juste mis, moi, à ma place de spectateur, pour comprendre de qui je parle.
AR : Le combat de Fanon est très clair à travers la figure du psychiatre. Il y a cette scène, au début, quand il arrive dans l’hôpital psychiatrique où il est affecté : voir les patients attachés dans la pénombre, enchaînés, c’est très marquant comme image. Puis en même temps, je l’ai reçue comme une métaphore de cette « mission » que Fanon s’est donné de transformer cette société, de libérer les gens littéralement de leurs chaînes, donc de participer à casser le colonialisme.
J-C B : Ah oui, c’est clair. C’est vrai que dans l’outil qu’est le cinéma, il faut absolument bien mettre le propos pour que tous ceux qui sont autour de nous voient que c’est de là où on part. On part, comme vous dites, d’un endroit où il y a l’enfermement, l’enchaînement. Et la mission, c’est d’éclater, de briser. Après, c’est comment on va y arriver, est-ce qu’on va y arriver ou pas? Mais c’est comment on va y arriver. Et c’est ça le point de départ. On est tous d’accord pour dire d’où on part, mais on ne le veut pas. Alors comment on va faire en sorte que ça n’existe pas ? Nous tous, tous ceux qui sont dans la salle ?
AR : J’ai l’impression aussi que dans le film, où on voit très bien les ravages de la colonisation. Cette idée de Fanon que la colonisation déshumanise autant le colonisé que le colonisateur est représentée dans le personnage de Roland, ce sergent français qui apparaît comme l’agent de la répression au début. Puis, tout d’un coup, on se rend compte qu’il est rongé, qu’il est ravagé par les crimes qu’il a commis. Finalement, il n’en peut plus et se livre lui-même comme prisonnier aux autorités françaises. Est-ce que c’était votre intention, à travers ce personnage, de représenter cette idée ?
J-C B : Il le fallait, stratégiquement, pour bien comprendre les différents strates dans lesquelles on pouvait agir. Parce que si on avait fait un film sans montrer l’exemple très concret d’un personnage comme Roland, ça aurait été de la littérature, de la philosophie. Et là, en montrant concrètement la façon dont il arrive à désarmer l’idéologie de Roland du racisme systémique, on dit oui, c’est possible. Alors ce n’est pas qu’un fantasme idéal, c’est que c’est possible, un moment, tous ensemble, de comprendre que cette société, elle a vraiment un engagement très clair, c’est de discriminer pour hiérarchiser les gens socialement, économiquement, et que, en passant par une refonte totale de ces systèmes-là, on peut chacun d’entre nous revoir intimement les choses.
Le système ne nous fera jamais de cadeau. Pourtant, y a des pauvres qui votent pour les riches, pour des milliardaires. Ils disent : « on veut que les milliardaires payent moins », mais c’est parce qu’ils sont aliénés. On en parle pas, parce que c’est un mot qui est encore réservé, qui est kidnappé par les scientifiques, les universitaires. Mais il faut qu’il rentre dans le débat public, il faut qu’on arrive à le rentrer, comme le racisme. Comme la discrimination. Il faut que ce mot, « aliénant », devienne usuel. Qu’est-ce que c’est, un être aliéné ? C’est quelqu’un qui lutte contre sa propre communauté, en pensant qu’en allant servir celui qui le presse, il va être épargné.
AR : Est-ce que vous pourriez me parler d’autres personnages, d’autres motifs, d’autres situations que vous avez insérés dans le film pour faire passer certaines idées de Fanon ?
J-C B : On peut parler de Farida, c’est la même chose. L’inverse, c’est-à-dire, qu’on ne pouvait pas construire un personnage de Roland en disant : « eux là-bas là, ils sont aliénés, ils sont dans un racisme systémique », si on ne prend pas un contre-exemple comme Farida qui est aliéné de l’autre côté, du côté de l’oppressé. C’est-à-dire qu’il y a aussi cette lutte jusqu’au boutiste, des gens qui pensent que c’est en éliminant l’ennemi qu’ils vont survivre. Mais après cet ennemi-là, il y en a un autre qui va arriver, et ainsi de suite. Et c’est ce qu’on appelle les dictatures. Dès qu’on élimine notre opposant, on trouve un boulevard pour devenir le parti hégémonique.
Donc, du coup, c’est vraiment essayer de construire un film qui ne fait pas de quartier à un système, qui n’est pas que chez le colonisé et que chez le colon, c’est vraiment essayer de prendre Fanon en exemple en disant, voilà, il a établi une vraie cartographie scientifique de l’être humain. Non pas de la couleur de l’être humain, mais de l’être humain, pour essayer de dire : « OK, on ne peut faire sens que si, à un moment, on comprend qui nous sommes. Nous sommes pas des gens de couleur, de blanc, de noir, nous sommes d’abord des êtres humains. » Et là, on peut commencer le débat, on peut commencer à réfléchir en tant qu’être humain. Et si on se met sur un point d’équité, là, le travail de mémoire peut commencer, mais des deux côtés.
Je parle de Roland, mais je parle aussi de Ramdane : le personnage de Ramdane est construit comme ça aussi. C’est quelqu’un qui lutte pour cette liberté et pour la démocratie de son peuple, mais il est aussi un obstacle par rapport aux colonels. Et il est né par les colonels. Donc tous les personnages qui rentrent dans le film, ils ont des missions très précises pour aider le spectateur à bien comprendre que c’est archi complexe. C’est pas un film qui va régler. Mon film n’est pas là pour soigner le cancer. C’est juste un état des lieux de ce que j’ai appris de Fanon. Mais par contre, c’est clair qu’on a fait en sorte que tous les personnages, aussi subtils qu’ils soient, aussi inoffensifs qu’offensifs dans le film, aient une mission.
Il y a le sergent Roland, mais il y a aussi le capitaine Ferrer qui lui représente vraiment la tête de l’hydre et qui n’est là que pour donner les ordres et pour faire en sorte que rien ne puisse affaiblir le système, parce que c’est un système cannibale de la richesse des autres, des terres qu’il a envie de conquérir. Pour moi, c’est le premier film qui doit nous emmener sur une réflexion qui demain va arriver, c’est à qui appartient l’État dans lequel nous sommes. Nous, on est antillais, et avant qu’on soit amenés de la terre d’Afrique, il y avait des Arawaks chez nous, il y avait des Taïnos. Il y avait des Amérindiens aux États-Unis. Mais ils sont pas légitimes sur cette terre-là, donc, c’est pour moi le prochain débat qui va arriver.

AR : Donc finalement, les différents personnages du film incarnent différentes positions, si on peut dire, à l’intérieur d’un système : ils montrent, finalement, que c’est le système qui est en cause.
J-C B : Exactement. Ils doivent, à mon sens, nous permettre de ne pas avoir un seul point de vue. C’est pour ça que je pense que le film est intéressant, parce qu’il y a plusieurs prismes de lecture. Dès qu’on attrape un personnage, on se rend compte qu’il est en contradiction avec un autre personnage. Si on prend Roland, on voit Farida, qui est la personne oppressée, mais elle est aussi incarnée par une vengeance qui est terrible. Du coup, on arrive pas à savoir sur qui on peut se positionner pour être confortable dans le film et le seul personnage sur lequel on peut se replier, c’est Fanon. Et si vous tombez dans les pas de Fanon, il vous analyse, il vous psychanalyse, il ne vous lâche plus. Et là, vous êtes en train de comprendre qu’il est en train de travailler sur vous.
AR : Selon vous, qu’est-ce que Fanon a à nous apprendre aujourd’hui ?
J-C B : Fanon, comme d’autres, à un moment porté jusqu’à son âme la défense de l’être humain. Fanon a fait quelque chose que personne n’a fait avant lui, et je parle même de King, de tous ceux qui ont, à un moment, lutté contre les oppresseurs. Il est seul là où il est, il est dans la psychiatrie, il est dans le mental, il est dans le cérébral, il peut transformer notre cerveau et nous faire devenir autre chose. Vous prenez n’importe quel leader charismatique qui a eu un moment, une action forte pour sa communauté, pour son peuple. À un moment, il est renversé par quelqu’un d’autre qui veut sa place. Fanon, personne ne l’a renversé parce qu’il n’est pas dans la politique. Il est unique en son genre dans l’histoire humaine. Dès qu’on ouvre Fanon, à n’importe quelle génération, à n’importe quel âge, on a l’impression qu’on se redécouvre.
AR : On pourrait donc dire que ce qu’il a à nous apprendre aujourd’hui, c’est d’apprendre à nous regarder nous-mêmes en face et à travers la réflexion sur nous, de trouver les moyens de sortir de l’oppression.
J-C B : Alors, il y a de ça, mais je dois dire qu’il faut faire vite, parce qu’en face de nous, il y a ceux qui vont s’en emparer pour s’en servir comme un boomerang. C’est ça qui est le danger : il ne faut pas qu’on laisse la pensée de Fanon dans les mains de gens qui vont se dire « il vaut mieux qu’on s’en empare et qu’on détourne sa pensée, qu’on ne la laisse pas à des gens qui en ont réellement besoin ». C’est pour ça qu’il faut aller vite et c’est pour ça que le film a été utile. Parce que, aujourd’hui, maintenant, voilà, l’outil existe, donc, on ne pourra pas le falsifier. Mais il faut que ça reste quelque chose qui soit audible pour ceux qui en ont vraiment besoin.
AR : Je crois que votre film parvient à faire ça. On n’a pas un Fanon qui est aseptisé par le regard universitaire, auquel on enlève, finalement, toute la puissance de la critique et de la réflexion. Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens qui vont regarder le film en retiennent ?
J-C B : C’est qu’ils remettent en question leurs a priori, c’est se remettre en question et dire, en fin de compte, qu’on ne sait pas tout et on n’est pas convaincu de tout, parce que c’est ça le problème avec le corps militant. C’est qu’ils sont convaincus d’être, eux, dans le bon droit de vouloir défendre l’opprimé. Mais vous défendez l’opprimé pour le remplacer par quelle structure ? Par quoi ? Et c’est ça. Et vraiment, en tant que Noir, souvent les gens me disent : « on va t’aider ». Mais je dis : « je peux m’aider tout seul, faut juste me donner les outils ».
AR : Si on considère l’expérience générale du spectateur, parfois, il y a des films un peu plus « intellectuels » dans lesquels il y a des longueurs, des creux, où il ne se passe rien. Mais dans votre film, non. Pas du tout. Il y a toujours quelque chose qui se passe. On a hâte de voir ce qui s’en vient, constamment, jusqu’à la fin. Vous nous gardez en haleine.
J-C B : Là, le film traverse plusieurs endroits avec des cultures différentes de cinéma : je parle du Brésil, de l’Afrique, des Antilles ou de l’Europe et puis je vois, en fin de compte, que les gens sortent toujours avec le même état d’esprit. Voilà, ce film ne bouge pas par rapport à qui le regarde, à l’endroit où il regarde. Donc peut-être qu’on a fait un film assez universel dans le bon sens du terme. On a un bel objet, on a un objet qui plaît aux gens qui aiment ce genre de projet.
AR : Il est universel parce qu’il est profondément humain.
J-C B : Ouais, absolument, c’est ça.


L’histoire méconnue de l’Association Québec-Palestine
Par Félix Beauchemin (Centre international de solidarité ouvrière)
Bien que l’intensité actuelle des mobilisations pour la Palestine pourrait laisser croire à un mouvement récent, la solidarité québécoise envers la Palestine s’appuie sur une histoire bien plus ancienne et largement méconnue. Dès le début des années 1970, des militant·es jetaient les bases d’une riche culture de solidarité qui allait donner naissance à un écosystème de groupes – certains éphémères, d’autres actifs depuis plusieurs décennies – bien ancrés dans la mobilisation sociale au Québec. Il est possible de trouver les premières traces de ce mouvement au début des années 1970 avec la création d’une organisation importante : l’Association Québec-Palestine (AQP). Sa courte histoire mérite d’être racontée.
Chartrand, Faraj : un mouvement créé par une amitié
Tout commence en 1969, alors que Michel Chartrand, figure emblématique du mouvement syndical québécois, est invité à participer à une conférence sur la Palestine organisée par Marie-Claude Tadros-Giguère, alors co-présidente du Comité Québec-Palestine de l’Université Laval[1]. Celui-ci rencontre alors Rezeq Faraj, un immigrant d’origine palestinienne[2]. Entre eux naît une amitié qui deviendra la base de leur engagement commun. Parmi les participant·es de cette conférence, on trouve également René Lévesque, chef du Parti québécois, venu s’informer sur les dynamiques géopolitiques entourant la Palestine.
En 1972, constatant l’intérêt suscité par divers groupes et événements en soutien à la cause palestinienne, Faraj prend une décision audacieuse : organiser, loin des caméras, et malgré un budget extrêmement limité, un voyage militant d’un mois au Proche-Orient[3]. Là-bas, un groupe de militant·es syndicaux et des journalistes prennent conscience des difficultés et des ravages du colonialisme : ils visitent des camps de réfugiés, discutent avec des responsables locaux et rencontrent des figures clés de la résistance palestinienne, dont Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Selon Faraj, la rencontre entre Chartrand et Arafat a été un véritable « coup de foudre ». La fraternité et la solidarité étaient palpables dans leurs échanges.
De retour au Québec, les participant·es se réunissent dans l’appartement de Michel Chartrand pour fonder le Comité Québec-Palestine, qui se transformera peu après en l’Association Québec-Palestine. Rezeq Faraj en devient le président, accompagné de militantes importantes telles que Simonne Monet-Chartrand, Ghislaine Raymond et Colette Legendre.

Un mouvement actif et structuré
En tant que première association indépendante de soutien à la Palestine au Québec, l’AQP joue un rôle de pionnière. Elle organise de nombreuses conférences dans les cégeps et les universités, mettant la question palestinienne, du mieux qu’elle peut, au centre des débats publics[4]. Elle mène également des campagnes auprès d’élus et d’organisations, et met en place des collectes de fonds pour appuyer les initiatives palestiniennes.
Bien que porté par des bénévoles, le mouvement est alors assez actif. Tellement qu’en 1975, des militant·es découvrent du matériel d’écoute électronique policier dans les bureaux de l’AQP[5]. Jugeant l’organisation potentiellement « subversive », la GRC craignait des débordements en marge des Jeux olympiques de 1976. Louis Azzaria, alors vice-président de la Fédération canado-arabe, dénonce le harcèlement policier[6] et une « intimidation visant à limiter, voire à détruire le droit d’expression pacifique »[7].
De 1973 à 1975, l’AQP publie Fedayin, un bulletin d’information distribué à près de 5000 exemplaires[8]. En tant qu’artéfact intéressant de l’histoire militante québécoise, cette revue demeure un objet à étudier : résolument anti-impérialiste et anticoloniale, elle reprenait des documents officiels des autorités dominantes (israéliennes ou états-uniennes) en les recontextualisant dans une perspective de lutte pour la libération palestinienne.
L’année 1975 marque un temps fort : l’AQP participe à l’organisation de la Conférence internationale de solidarité ouvrière, un événement qui rassemble environ 600 personnes, dont plus de 40 délégués étrangers[9]. La Palestine y occupe une place centrale, aux côtés d’autres luttes de libération nationale comme celles du Chili, de Cuba et de plusieurs nations de l’Afrique australe, dans un contexte où le Québec lui-même est traversé par un fort mouvement pour l’autodétermination.

Un legs important
Malgré les résistances et les malaises que suscite la cause palestinienne à l’époque – que le regretté militant altermondialiste Pierre Beaudet décrit comme un « territoire interdit » dans la société québécoise – des liens naturels se tissent tout de même entre la lutte palestinienne et la lutte québécoise[10]. Toutes deux sont animées par un même désir : celui d’obtenir la reconnaissance internationale de leur droit à l’autodétermination.
Ces connexions ne sont pas que symboliques. Comme le raconte Faraj, grâce aux groupes de solidarité qui se développent, « chaque fois qu’il y avait des représentants palestiniens qui venaient visiter l’Amérique du Nord, le Québec était devenu un arrêt obligé »[11]. Pierre Beaudet se souvient, quant à lui, des ovations que suscitaient les interventions de délégués palestiniens lors de congrès politiques, notamment dans ceux du Parti québécois.
L’existence de l’AQP, bien que courte, a certainement été un moteur pour la suite de la riche histoire des mouvements propalestiniens au Québec. En nous basant sur les archives disponibles, on constate que l’organisation s’essouffle à partir du début des années 1990, alors que plusieurs militant·es transfèrent leur implication au sein de l’Aide médicale pour la Palestine (AMP) à Montréal.
Revenir sur ces années ne change pas le présent. La situation en Palestine est aujourd’hui trop grave pour que l’on se satisfasse de gains symboliques. Mais connaître cette histoire nous rappelle que l’espoir prend racine dans la persévérance et la fraternité. Que des générations de militant·es, ici comme ailleurs, ont appris que la solidarité dépasse les frontières, que la justice est universelle, et que la liberté d’un peuple ne peut pas véritablement être séparée de celle des autres.
Notes
[1] Gervais, Lisa-Marie. « Les Arabes, « nouveaux Noirs » du Canada », Le Devoir (31 janvier 2017).
[2] Foisy, Fernand. Michel Chartrand : La colère du juste (2003). Montréal : Lanctôt Éditeur.
[3] Ibid.
[4] Rickenbacher, Daniel. « The Anti-Israel Movement in Québec in the 1970s: At the Ideological Crossroads of the New Left and Liberation-Nationalism », Études Juives Canadiennes, vol. 29 (2020).
[5] France-Dufaux, Paule. « Les Canadiens arabes las des prévenances de la GRC », Le Soleil (10 juin 1975).
[6] Ibid.
[7] Certains membres craignent également que ces informations ne soient partagées avec les autorités israéliennes, comme cela a été observé aux États-Unis, mettant ainsi en danger la vie de leurs familles.
[8] Rickenbacher, Daniel. Op. cit.
[9] Char, Antoine K. « Pour le représentant des enseignants palestiniens : La libération de notre classe ouvrière passe par la lutte armée », Le Jour (13 juin 1975).
[10] Beaudet, Pierre. Qui aide qui ? Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec (2009). Montréal : Les Éditions du Boréal.
[11] Ibid.

Dix thèses sur les classes sociales dans le capitalisme périphérique
Par Nathan Brullemans
Introduction
Le capitalisme est loin de se limiter à la caricature qu’on essaye souvent d’en faire : celui d’un système économique moderne, industriel et hautement productif, reposant sur l’exploitation d’une classe ouvrière salariée. Héritée de l’époque fordiste, ce type de description offre une vision au mieux partielle des classes sociales du capitalisme historique. En réalité, depuis le début de la révolution industrielle, le salariat a peiné à s’imposer comme la forme d’exploitation dominante[1]. À l’heure actuelle, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime qu’à peine plus de la moitié de la force de travail est occupée à un travail salarié[2]. C’est que, pour fonctionner à une échelle élargie, l’accumulation capitaliste réelle se moque bien que le travail soit libre ou non libre, légal ou illégal, salarié ou pas. Le profit se multiplie ainsi massivement dans des circuits souterrains, à l’abri de l’œil indiscret du droit et de la loi. Le « fil invisible du capital » suit un parcours sinueux – parfois inconnu, toléré ou sciemment entretenu par le pouvoir de l’État[3].
En ce sens, l’exploitation du travail non salarié et non libre n’a rien d’anormal dans la société bourgeoise : on l’observe depuis l’origine du capitalisme, jusque dans ses phases contemporaines. Par exemple, les drogues illicites ont joué un rôle déterminant dans le développement du marché mondial. L’ouverture forcée de la Chine dans le contexte des Guerres de l’opium est sans doute l’un des exemples les plus connus de cette trinité sanglante entre le libéralisme économique, le négoce de stupéfiants et la violence politique[4]. Encore récemment, les Nations Unies avançaient que 1,5 % du PIB planétaire est occupé par le marché de la drogue et du crime organisé transnational, soit 870 milliards de dollars américains[5]. Dans ce contexte, les cartels – notamment mexicains – se sont métamorphosés en groupes économiques dont la puissance rivalise avec celle des grandes compagnies multinationales. Il n’existe pas de contradiction : on peut être à la fois criminel et capitaliste. La narco-bourgeoisie empoche des profits tout comme le bourgeois gentilhomme. Et, au bas de l’échelle, les classes subalternes qui s’occupent du travail manuel, de la production, n’en sont pas moins exploitées. Les cocaleros, ces ouvriers agricoles travaillant dans les champs de coca du Chocó en Colombie, sont un cas d’école de ces exploités « illégaux ». En somme, la distinction entre ce qui relève du légal ou de l’illégal n’a qu’une valeur juridique – et non pas économique.
Un autre exemple particulièrement révélateur de l’importance du travail non salarié dans le capitalisme, tant historique que contemporain, est celui de l’esclavage. Il faut rappeler, au-delà de la thèse marxiste bien connue sur la « soi-disant accumulation initiale », que la main-d’œuvre noire issue de la traite atlantique n’a pas été qu’une « condition » du développement du marché mondial. Cette dernière a directement profité aux capitalistes britanniques pendant de nombreuses décennies[6]. Les industriels de Manchester (à l’époque surnommée Cottonopolis) étaient aux mieux indifférents au fait que leur coton soit récolté sous l’autorité libérale de l’Habeas corpus, pour autant que leurs caisses soient remplies et que la machine tourne à plein régime. Le travail non libre n’est pourtant pas non plus qu’une relique du passé : son exploitation demeure encore un moteur de valorisation du capital. L’esclavage moderne en est une illustration frappante : en 2021, 27 millions de personnes étaient soumises au travail forcé à travers le monde. Parmi ces dernières, 17,3 millions étaient exploitées dans le secteur privé, 6,3 millions dans l’industrie du sexe, et 3,9 millions dans des travaux imposés par l’État[7].
En revanche, à l’ère du capitalisme néolibéral, l’axe principal vers lequel se recentrent les diverses formes d’exploitation et de travail non réglementés n’est pas l’esclavage ou le narco-capitalisme, mais bien l’économie informelle. Le secteur informel est un témoignage poignant de la nouvelle odyssée des classes sociales sous le néolibéralisme ; il se mesure par la prolifération des vendeurs de rue, des recycleurs de déchets, des conducteurs de tuk-tuk ou encore des artisans de quartier : soudeurs, menuisiers, cordonniers, couturiers, etc. Autant d’activités généralement exercées dans la précarité, parfois à la limite de la survie, et qui composent une économie populaire dynamique. Le point commun de toutes ces « petites mains » est qu’elles travaillent au noir, sans contrat de travail et sans protection sociale, au service d’une économie parfois dite « souterraine » (bien qu’immensément visible dans toutes les villes du Sud global). Dans cette mosaïque d’emplois, le salariat subsiste, mais sans s’imposer comme dominant. Bref, c’est une large part des forces de travail global qui sont condamnées à une « vie sans salaire »[8].
Cette réalité pousse à faire un pas de côté face à la thèse développée par Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste communiste selon laquelle le déploiement des rapports de production modernes entrainerait une clarification de l’antagonisme entre la classe ouvrière industrielle et la bourgeoisie[9]. En fait, les dynamiques de prolétarisation ont pris des trajectoires plus complexes, spécialement dans le Sud global. Les théories classiques de la classe, centrées sur le salariat formel, échouent à penser cette évidence : nous vivons dans un monde où l’informalité n’est pas l’exception, mais bien la règle. Pour répondre à ce problème, ce texte introductif propose une série de thèses pour actualiser la théorie marxiste des classes dans le contexte du capitalisme périphérique.

Thèse #1 : L’informalité domine la structure de classe mondiale
Le régime d’accumulation néolibéral a été le théâtre d’une augmentation sans précédent de la population travailleuse. En plus d’un boom démographique inédit, la victoire du bloc de l’Ouest a permis l’intégration de la Chine, puis de la Russie au marché mondial – synonyme d’abondance de capitaux, mais aussi de forces de travail à bon marché[10]. L’incorporation de ce nouveau bassin de travailleuses et de travailleurs a fait passer la population active de 1,9 à 3,59 milliards entre 1980 et 2022, et dont plus de 75 % vit dans un pays du Sud[11]. Plusieurs spécialistes ont tôt fait d’analyser ce phénomène comme une augmentation considérable de la classe ouvrière à l’époque néolibérale[12]. Toutefois, cette inflation générale du réservoir de main-d’œuvre ne doit pas obscurcir une réalité plus profonde : l’explosion inouïe du secteur informel, phénomène qui détonne avec la conception traditionnelle de la classe ouvrière[13].
Le secteur informel – compris comme l’ensemble des types de travail non reconnus par l’État[14] – est aujourd’hui le poids lourd de la structure de classe mondiale. D’après l’OIT, c’est autour de six travailleurs et travailleuses sur dix qui opèrent dans ce secteur connu pour son intégration incertaine, son « déficit de travail décent » et l’absence de protection sociale[15]. En raison de la hiérarchie imposée par la division internationale du travail, la répartition de l’informalité à travers les quatre coins du globe rencontre une forte disparité géographique. En effet, les pays que l’on appelait le Tiers monde à la suite de la Conférence de Bandung de 1955 absorbent près de 90 % du bassin de travailleurs informels à l’international[16]. L’impérialisme du XXIe siècle rejoue ainsi les bonnes vieilles inégalités centre/périphérie, et engendre une nouvelle grande classe de subalternes.
Plus encore, l’économie informelle n’est pas qu’une simple activité de reproduction familiale. Elle attise aussi la curiosité des entrepreneurs. Dans la période 2011-2018, même les économistes conventionnels avançaient que l’économie informelle représentait en moyenne 35 % du PIB mondial[17]. À elle seule, cette dernière statistique montre le nœud qui se tisse entre l’économie informelle et le capitalisme, et partant, le rôle structurel qui se joue entre informalité et accumulation de capital. Au nombre des stratégies qui permettent de dégager un surprofit, on peut compter la sous-traitance et le salariat déguisé, l’absence de régulations et de responsabilité sociale, le recours à une main-d’œuvre flexible et précaire, en plus d’abuser de l’absence d’organisations syndicales.
Thèse #2 : Un monde d’exclus – l’informalité est le nouveau visage des travailleurs et des travailleuses pauvres
Il existe un consensus académique pour définir le travail informel comme une activité qui n’est pas réglementée, là où d’autres activités économiques similaires le sont[18]. Autrement dit, c’est l’encadrement par le contrat de travail qui sert de critère déterminant pour repérer une situation d’informalité. De ce point de vue, l’informalité se distingue du narcotrafic, de l’esclavage ou des actes criminels qui sont en soi illégaux – du moins, en théorie. Mais, au-delà de ce critère d’ordre juridique (l’encadrement par un Code du travail), le secteur informel est un lieu de haute convergence des masses précaires et pauvres. Les statistiques recueillies par les grandes agences internationales – autant progressistes que conservatrices – constatent unanimement que le secteur informel est dominé par le travail manuel, pénible et précaire. Les journées sont longues, les revenus bas. C’est pourquoi le sociologue Jan Breman propose cette formule selon laquelle le secteur informel s’impose comme « le fléau des travailleurs pauvres dans le capitalisme globalisé[19] ».
Toutefois, il existe une complexité interne à l’économie informelle qui empêche de considérer pleinement ce secteur comme unifié. Bien souvent, la littérature s’accorde à désigner par le terme « informels » les travailleurs et travailleuses qui correspondent à l’une des quatre catégories suivantes :
- les micro-employeurs ;
- les salariés informels ;
- les travailleurs indépendants ;
- les employées domestiques.
Concept un peu fourre-tout, l’économie informelle rassemble ainsi une grappe des formes non réglementées de travail. Il s’y côtoie différents rapports de propriété et des modes d’exploitation diverses[20].
D’abord, d’après les différentes agences qui recensent et mesurent l’économie informelle, les micro-employeurs dirigent de petites entreprises allant jusqu’à cinq employés. Ils contrôlent des organisations dont les opérations se font à l’ombre de l’impôt et des normes du travail. Produisant avec des instruments rudimentaires, ces petits entrepreneurs informels peuvent espérer une certaine prospérité, moyennant l’embauche de salariés informels, doublement exploités.
La seconde catégorie concerne justement ces salariés informels. Ces derniers sont employés par les micro-entrepreneurs ou encore par des compagnies formelles qui, par voie de sous-traitance, veulent contourner le droit du travail. Ils reçoivent les commandes d’un patron de la même manière que les salariés « réguliers », outre le fait que le chèque de paye est nettement inférieur.
Ensuite, les travailleurs indépendants, troisième catégorie d’emploi informel, incarnent la figure la plus nombreuse et visible de l’économie « souterraine ». Cela concerne le commerce de rue et ses airs de bazar à ciel ouvert, où s’entremêlent les marchands ambulants et revendeurs en tout genre, les kiosques de soupe phô ou les taquerias, etc. Les travailleurs indépendants œuvrent la plupart du temps à leur compte, en possédant des moyens de production (la plupart du temps de très faible valeur).
Et enfin, les employées domestiques – massivement des femmes – cherchent à rémunérer le travail de reproduction socialechez des particuliers des classes plus aisées[21]. À l’exception des micro-employeurs (voir la Thèse #3), l’économie informelle est le carrefour de différents rapports de production, où s’enchevêtre le travail de reproduction social des femmes, l’auto-exploitation familiale et le salariat classique. Dans tous les cas, ce carrousel de l’exploitation est marqué au fer rouge de la précarité matérielle.

Thèse #3 : Mirage de la petite bourgeoisie informelle
En raison de la présence d’une petite élite d’informels propriétaires, on doit insister sur l’hétérogénéité constitutive du secteur informel. En effet, les micro-employeurs forment une « petite bourgeoisie informelle », selon l’expression consacrée, qui exploite des salariés informels en dessous des standards nationaux[22]. En prenant en compte ces entreprises proto-capitalistes, le secteur informel ne peut pas être strictement réduit à la pauvreté.
Il n’en demeure pas moins que cette petite bourgeoisie informelle incarne une minorité sur tous les continents, en comparaison de la lourde présence des formes subalternes d’activités informelles (voir le Tableau 1). Par exemple, à l’échelle mondiale, le travail indépendant représente 64 % de l’emploi informel et le travail domestique près de 25 % de toute la force de travail globale[23]. De plus, en dépit de la petite bourgeoisie informelle et des relations complexes qui se tissent dans le secteur informel, il n’en demeure pas moins qu’il est beaucoup plus probable qu’un travailleur informel soit aussi un travailleur pauvre. Les écarts de revenu entre le secteur formel et informel sont en effet très importants : l’informel étant moins de deux fois moins rémunéré que son homologue du secteur formel[24].
Tableau 1 : Répartition des différentes catégories du travail informel
| Types de situation informelle | Amérique latine et Caraïbes | Asie et Pacifique | Afrique |
| Employeurs informels | 4 % | 2,3 % | 2,7 % |
| Employés informels | 44,8 % | 34,4 % | 29,7 % |
| Travail indépendant | 43,3 % | 45,5 % | 50,1 % |
| Travail domestique | 7,8 % | 17,8 % | 17,5 % |
Source : ILO 2018, 27-42.
S’il est donc juste d’avancer, comme le font certains, que « le secteur informel comprend sa propre structure de classe[25] », il serait tout aussi erroné d’associer toute forme de travail indépendant à une forme de « petite bourgeoisie » au sens classique, voire à une « classe moyenne » dans le vocabulaire d’une certaine théorie néo-marxiste. Si les travailleurs indépendants possèdent effectivement leurs moyens de production, c’est au sens faible du terme ; leurs conditions matérielles se rapprochent plus de celles du prolétariat, conçu comme classe de sans réserve.
Comme le suggère Henry Bernstein, les travailleurs indépendants : « ne sont sans doute pas totalement dépossédés de tous leurs moyens de se reproduire, ce qui rappelle l’avertissement de Lénine contre une « compréhension trop stéréotypée de la théorie selon laquelle le capitalisme nécessite le travailleur libre et sans terre ». Mais la plupart d’entre eux ne disposent pas non plus de moyens suffisants pour assurer leur propre reproduction, ce qui souligne les limites de leur viabilité en tant que petits producteurs de marchandises.[26]»
On peut donc conclure qu’une forte majorité des emplois informels sont créés par contraintes et non par choix, que c’est l’exclusion prolongée du salariat conventionnel qui pousse les individus vers le travail indépendant ou à accepter une rémunération moindre dans le salariat informel. Et puisque l’intégration au salariat formel représente maintenant le statut d’un mince segment privilégié du prolétariat, le concept d’informalité permet d’insister sur la réalité précaire des masses travailleuses[27].
Thèse #4 : Le travail informel n’est pas une anomalie historique, mais une question de surpopulation du capitalisme
Observant les paysans sans terre venir gonfler les rangs des travailleurs informels dans les capitales du Sud global au tournant de la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs analystes ont tôt fait de décrire l’informalité comme un retard ou une anomalie face au développement « normal» du capitalisme[28]. Toutefois, la permanence de ce phénomène – voire sa croissance – pousse à réévaluer le lien étroit qui unit informalité et capitalisme.
Suivant une perspective marxiste, il faut comprendre le secteur informel comme l’incapacité à imposer durablement le régime salarial. Différents régimes de travail et d’exploitation naissent ainsi dans le ventre des surpopulations capitalistes – ce que Engels, avant Marx, appelait l’armée industrielle de réserve. Empruntant l’expression à un militant chartiste du Northern Star, Engels développe dans son livre La situation de la classe laborieuse en Angleterre en 1844 l’idée selon laquelle l’industrie capitaliste est indissociable de la formation d’une masse de sans-emplois[29]. Engels décrit avec un regard attentif cette « foule énorme de gens » qui s’accumule dans les taudis de Manchester. D’abord causé par la dépossession de la paysannerie, ce phénomène s’aggrave ensuite de manière cyclique lors des périodes de récession, voire de crises[30]. Selon l’enquête sociologique d’Engels, le prolétariat anglais, après avoir traversé une longue phase de chômage, se tourne vers le travail indépendant et d’autres besognes improvisées assurant sa survie. Il désigne ces petits boulots sous le terme de « colportage », des pratiques que de nombreux analystes contemporains associeraient volontiers à ce que l’on appelle aujourd’hui « le travail indépendant ». De nos jours, les colporteurs d’Engels sont légion dans les mégapoles du Tiers monde.
De son côté, le mérite de Marx est d’avoir théorisé avec le plus de profondeur la « production progressive d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve[31] ». Selon ce dernier, les surpopulations capitalistes seraient à la fois la condition et le résultat de l’accumulation du capital. L’armée de réserve (par opposition à l’armée « active ») est une condition du capitalisme, car elle permet de juguler les salaires en injectant de la compétition sur le marché de l’emploi, mais aussi son résultat, dans la mesure où un cycle industriel fonctionnel rejetterait toujours une population de surnuméraires. Cette masse est dite excédentaire proportionnellement au besoin des impératifs économiques d’une société donnée – d’où le concept de surpopulation relative[32]. Et puisque dans le capitalisme, c’est le profit qui forme le but de la production, la population est excédentaire relativement aux exigences du marché du travail.
Marx concluait ainsi que l’armée de réserve est une partie intégrante de la loi générale de l’accumulation capitaliste et que, ce faisant « l’accumulation du capital est donc en même temps augmentation du prolétariat[33] ». Néanmoins, le système capitaliste demeurait selon lui instable dans sa capacité à reproduire constamment une surpopulation. Comme le précise l’économiste allemand, si la loi sacrée de l’offre et de la demande venait à s’effondrer, à priver le bourgeois d’un personnel bon marché, la violence d’État est essentielle pour « lui donner un petit coup de main[34] ». À l’aide de moyens contraignants, il s’agit de prolétariser – par le pouvoir de l’épée ou de la loi – des populations qui ne l’avaient pas encore été (femmes, enfants, artisans, paysans, etc.).
Néanmoins, les surpopulations capitalistes prennent des formes historiques distinctes selon les formations sociales et les régimes d’accumulation dans lesquelles elles s’inscrivent. Marx employait carrément le langage populaire pour dépeindre les différents visages de la surpopulation : le lumpenprolétariat, la bohème, il lazzaroni ou même les poor whites – du Second Empire bonapartiste à l’Italie du Risorgimento, en passant par les États esclavagistes sudistes[35]. La pauvreté urbaine prend aujourd’hui de nouveaux visages : celui des ambulantes d’Amérique latine, du daily labourer indien ou du débrouillard sénégalais. Cette foule de sans réserve, en chair et en os, personnifie la logique des surpopulations capitalistes contemporaines. Dès lors, du point de vue de sa fonction dans le procès global d’accumulation, l’armée industrielle de réserve est amenée à changer de rôle dans le néolibéralisme. Sa grande fonction de « réservoir » de travail deviendra caduque, en plus d’abolir la séparation entre l’armée active et l’armée de réserve. Autrement dit, la condition de surnuméraire devient permanente[36].

Thèse #5 : Les travailleurs et travailleuses informels forment un semi-prolétariat urbain
Les grandes transitions démographiques urbaines dont l’Europe fut le siège au XIXe siècle ne se sont pas reproduites dans la périphérie du capitalisme. Comme le rappelle le recensement anglais de 1893, 74 % de la population d’Angleterre et du Pays de Galle était concentrée dans les villes, et comprenait environ 80 % de salariés (même dans le monde agricole). Dans ce contexte, le prolétariat en son sens classique de « classe ouvrière salariée formelle » occupait quelque 70 % de la population active. Inversement, un siècle plus tard dans la périphérie, la situation était tout autre. Au début des années 1980, 65,4 % en moyenne de la population active des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine était concentrée dans le secteur agraire, comparé à seulement 12,7 % dans les pays capitalistes avancés au même moment[37].
Loin d’un processus de prolétarisation tout tracé menant à la naissance d’un prolétariat industriel urbain, la périphérie est plutôt marquée par un processus lent d’absorption des structures précapitalistes[38]. Le trait distinctif du capitalisme périphérique est d’être indexé au besoin économique des centres, ce qui s’est très souvent fait aux dépens du développement d’une base industrielle nationale. Au XXe siècle, dans la plupart des pays du Sud, les masses travailleuses se sont ainsi « semi prolétarisées », prenant la figure mixte du paysan-ouvrier. En gardant un pied à la campagne, la classe ouvrière rurale retourne au bercail à la saison morte, permettant ainsi au capital de décharger une partie du coût de reproduction de la force de travail sur des structures non capitaliste[39].
Toujours est-il que de grands bassins de populations rurales migreront vers les villes à partir des années 1950-1960. C’est dans les veines de ces mouvements démographiques que naîtront les premiers bastions de l’économie informelle – l’industrie des économies périphériques ne représentant pas une branche capable de les intégrer[40]. C’est ainsi que verra le jour une nouvelle génération de semi-prolétaires, non plus semi-paysan, mais semi-informel, espérant trouver un travail salarié lorsque le marché le permet. Dans les années 1980-1990, l’intégration brutale de la paysannerie au marché mondial par les accords de libre-échange viendra aggraver cette réalité, particulièrement en Amérique latine[41].

Thèse #6 : La dernière poussée de l’économie informelle est une créature néolibérale
Pour John Smith, auteur du livre Imperialism in the Twenty-First Century, l’irruption de l’économie informelle n’a rien d’accidentel. Ce phénomène aurait, au contraire, été méticuleusement planifié par les grandes institutions internationales dans l’objectif d’avoir accès à une main-d’œuvre bon marché, en cassant les reins des syndicats et les acquis des luttes ouvrières des dernières décennies[42]. La bourgeoisie et ses représentants du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale devaient tenter l’inédit : informaliser l’économie-monde.
Observateur des mutations de la ville néolibérale, le géographe Mike Davis diagnostiquait une percée fulgurante de l’économie informelle après l’imposition des thérapies de choc néolibérales succédant au double choc pétrolier de 1973 et de 1978. À l’opposé des promesses de développement et de modernisation économiques des technocrates FMI, les restructurations brutales de la dette et de l’État ont enfanté un capitalisme zombie, plus rentier et extractif que productif en essence. Au rythme de l’éclosion rapide des bidonvilles à travers le monde, Davis avançait dans son livre Planet of Slums que « la classe ouvrière informelle globale – qui recoupe en partie, sans s’y réduire, la population des bidonvilles – est forte d’un milliard de personnes, ce qui en fait la classe sociale à la croissance la plus rapide et la plus inédite au monde[43] ». En Amérique du Sud, les programmes d’ajustements structurels du FMI ont eu des effets si dévastateurs que l’expression de « décennie perdue » (década perdida) s’est imposée pour décrire le cercle vicieux de récession économique et d’inflation. Pour prendre l’exemple de l’Argentine, entre 1980 et 2003, les taux de chômage et d’informalité passent respectivement de 2,6 à 15,1 % et de 23 à 41,8 %[44].
Dans le contexte du foisonnement de cette « planète bidonville » – avant-goût urbain du pire des mondes possibles – Davis émettait une mise en garde. Il ne faudrait pas comprendre, dit-il, le prolétariat informel sous le modèle de l’armée de réserve du capitalisme victorien : « Dans l’ensemble, la classe ouvrière informelle urbaine ne constitue pas une armée industrielle de réserve au sens du XIXe siècle : une réserve de briseurs de grève mobilisée en période de croissance, expulsée lors des récessions, puis réabsorbée lors de la reprise suivante. Au contraire, il s’agit d’une masse humaine rendue structurellement et biologiquement superflue par rapport à l’accumulation globale et à la matrice du profit.[45] » Le (semi-)prolétariat de la périphérie est ainsi devenu plus improductif que jamais aux yeux de l’accumulation. Occupé par l’exportation de matière première non transformée, le capital zombie de la périphérie ne repose plus seulement sur la mise au travail d’une masse corvéable, mais aussi sur la formation d’un gigantesque prolétariat paria, d’une masse marginale, durablement exclue des bancs de l’exploitation et de sa fonction « productive ».
Thèse #7 : Les deux facettes du prolétariat informel, exploité et marginalisé
Nous avons déjà vu que le secteur informel est fortement bigarré dans la composition de ses agents (Thèse #3). En raison de l’éclectisme inhérent à ce concept, la première génération de chercheurs et chercheuses marxistes sur le sujet – à commencer par Caroline Moser et Chris Gerry – ont tôt fait de rejeter la notion de secteur informel pour se concentrer sur une description en termes de rapports de production[46]. On rendrait mieux compte du soi-disant « secteur informel » en se concentrant sur le travail indépendant, que les marxistes des années 1970 ont baptisé la petite production marchande (PPM). Sa production est dite « petite », car les producteurs et productrices directs ne dégagent pas de surplus significatifs, et elle est dite « marchande » dans la mesure où la loi de la valeur s’applique à ses transactions économiques. On peut ici penser à des vendeurs ambulants qui possèdent les marchandises qu’ils écoulent.
Selon Moser, Gerry et d’autres, la PPM formerait une classe à part, car elle divergerait du modèle marxien du prolétariat « doublement libre » que l’on retrouve dans Le Capital. Par cette expression ironique, Marx entendait que la classe ouvrière devait être « libérée » de ses moyens de production traditionnels, en plus d’être juridiquement libre[47]. En outre de la condition de dépossédé, les différents contributeurs à la théorie marxiste des classes ont débattu sur la centralité des critères de l’exploitation économique et de la supervision de son travail[48]. En somme, d’un point de vue de définition, le prolétaire marxiste « idéal » serait un salarié sans réserve, exploité et encadré. Or, la fameuse PPM qui forme une majorité des classes populaires au Sud possède ses moyens de production, n’est pas surveillée par des cadres et n’est pas non plus exploitée – du moins, en apparence.
On peut en effet critiquer la distinction de classe de la PPM par rapport à la grande classe prolétarienne pour au moins quatre raisons. D’abord, parce que la PPM est, comme nous l’avons vu, le résultat de la formation d’une gigantesque surpopulation capitaliste dans la périphérie (Thèse #4). Deuxièmement, la possession des moyens de production est un critère hautement formel et n’est pas incompatible avec l’extraction d’un surtravail (comme le démontre d’ailleurs tout le modèle d’affaire d’Uber et de l’économie de plateforme). Troisièmement, du point de vue de l’expérience vécue – celui de la pénibilité du travail manuel –, le travail indépendant informel est analogue au travail ouvrier. Finalement, la PPM sert, dans bien des cas, d’une forme de salariat déguisé. Dans ce dernier scénario, le salariat déguisé consiste à sous-traiter des activités qui seraient, en théorie, exécutées par des salariés réguliers. Il a pris des proportions extraordinaires dans la chaîne de valeur néolibérale. Prenons deux exemples concrets.
Les mineurs artisanaux de la République démocratique du Congo extraient de manière indépendante le précieux cobalt que des multinationales achètent à la pièce. Plutôt que de salarier directement les mineurs, des compagnies comme Apple, Google et Microsoft préfèrent se décharger des responsabilités sociales et fiscales, tout en profitant d’un minerai bon marché. Tout est fait pour donner à ces salariés l’illusion du travail indépendant : hommes, femmes et enfants creusent dans des installations dangereuses et insalubres, avec leurs propres moyens, touchant quelques dizaines de dollars par semaine.
Autre exemple : celui de l’Inde. Avec une économie informelle fourmillante (près de 90 % de la force de travail), la sous-traitance du secteur industriel dans l’informalité est un modèle bien implanté. L’industrie embauche 42,2 % de travailleurs formellement indépendants – contre 41,4 % de salariés et 16,3 % de temporaires dont la majorité est informelle[49]. Nonobstant, ce n’est pas toutes les mêmes économies qui font état d’un même niveau d’intégration du secteur informel ; dépendamment des formations sociales, il existe un niveau inégal d’imbrication. Le cas du salariat déguisé relève donc qu’il existe deux fonctions principales à l’économie informelle : d’un côté, une forme d’exploitation accrue de la main-d’œuvre, de l’autre une surpopulation commode pour décharger le coût de reproduction de la force de travail.

Thèse #8 : L’informalité permet d’augmenter le taux d’exploitation
Suivant l’argument de Marx dans le Capital, il existe principalement deux mécanismes fondamentaux pour augmenter le taux d’exploitation : d’abord, la survaleur absolue, ensuite la survaleur relative. La première est fondée sur une augmentation de la journée de travail et la seconde sur une augmentation de la productivité. Le dépendantiste brésilien Ruy Mauro Marini et l’anthropologue français Claude Meillassoux ont quant à eux fait remarquer qu’il existait, dans le sous-texte du Capital, une troisième méthode : abaisser directement la valeur de la force de travail. Dit simplement, il est possible de faire travailler l’ouvrière plus longtemps, plus rapidement, et – quand cela ne suffit pas – la payer en dessous du minimum[50].
Ces trois dimensions de l’exploitation agissent toujours ensemble, mais le secteur informel fait principalement ressortir ses formes les plus brutales : la survaleur absolue et la surexploitation[51]. Cette distinction n’est pas sans rapport avec les deux fonctions principales du secteur informel que nous avons identifiées.
D’un côté, l’exemple du salariat déguisé et informel, sous-traité et délocalisé dans les pays du Sud, témoigne de l’augmentation de la survaleur absolue, avec une flexibilisation de l’emploi, une diminution des conditions de travail et du salaire, en plus de l’augmentation du nombre d’heures de travail. De l’autre côté, les marchés informels font indirectement pression sur les salaires de la classe ouvrière périphérique dans son ensemble. En offrant une variété de produits et de services à bon marché, l’économie informelle offre un mécanisme de reproduction sociale très accessible aux classes subalternes, basée sur le frein à la vie chère[52]. En retour, cette « cheapness of life » permet aux entrepreneurs du Sud d’offrir des salaires adaptés au coût de la vie et de produire une plus-value extraordinaire. En définitive, même l’économie familiale la plus improductive peut s’imbriquer structurellement avec les impératifs de production du capital.
Thèse #9 : Le travail informel augmente l’exploitation des femmes
Cet appétit capitaliste pour du travail bon marché vient cogner à la porte du foyer patriarcal. Les femmes sont un groupe social particulièrement utile pour venir supporter cet alourdissement du fardeau de l’exploitation. Cela s’exprime de plusieurs manières :
- Le secteur informel creuse l’écart salarial entre hommes et femmes, où les femmes sont encore moins bien rémunérées proportionnellement que dans le secteur formel. Elles forment le bastion principal de cheap labor à travers le monde. Une forte majorité de travailleurs informels sont en fait des travailleuses informelles[53].
- Le néolibéralisme forme une chaîne de valeur globale qui commence dans le foyer, en sous-traitant le procès de travail (comme le modèle du travail au foyer des sweatshops) dans une chaîne de commandement qui s’élève du chef de famille jusqu’au patron d’entreprise[54].
- L’articulation entre le capital et la petite production marchande vient renforcer la division sexuelle du travail (par exemple, pendant que les femmes vendent les tortillas dans la rue, les hommes sont des journaliers sur des chantiers de construction).
- Au sein de l’informalité, les femmes sont surreprésentées parmi les emplois précaires et les travaux domestiques non payés, alors que les hommes sont majoritaires dans l’accès à la propriété des micro-entreprises ou un emploi informel « stable »[55].
- Un des secrets de la surexploitation des femmes dans le secteur informel est l’alourdissement de la double journée de travail. En cherchant à diminuer les coûts du foyer (par exemple : les frais de garderie), il est commun que les femmes travaillent tout en s’occupant de leurs enfants.
De la sorte, on voit que l’économie informelle est un point de contact entre la reproduction sociale, le travail domestique et l’accumulation capitaliste. Dans l’économie informelle, les femmes font un travail qui reproduit « indirectement » le capital en déchargeant le coût de reproduction de la force de travail, et sont à la première ligne de la surexploitation « directe ». La chaîne de valeur forme un imbroglio qui peut être difficile à discerner analytiquement[56].
Thèse # 10 : Le secteur informel produit de nouvelles formes de luttes de classes
Les travailleuses et les travailleurs informels sont amenés à jouer un rôle déterminant dans le prochain cycle de luttes à venir. Cela avait déjà été le cas des Printemps arabes, déclenché par le suicide par immolation de Mohamed Boazizi, vendeur de fruits ambulant, qui a été le détonateur de la Révolution tunisienne. Plus récemment, les grandes explosions sociales qu’ont connues la Colombie, l’Équateur et le Chili ont aussi été massivement investies par les luttes des travailleurs informels. Cette réalité se poursuivra, considérant la tendance à la paupérisation qui sévit sous le néolibéralisme. Chaque jour, plus nombreux sont ceux et celles qui rejoignent les bidonvilles du Sud où les déplacements de population sont aggravés par la destruction des économies paysannes et le réchauffement climatique. La crise écologique parachève le mouvement de dépossession entamé par la révolution industrielle et les enclosures. La périphérie urbaine est une bombe à retardement ; elle compresse ceux et celles qui n’ont rien à perdre… si ce n’est que leurs chaînes. En ce sens, les prolétaires informels ont le potentiel d’incarner une force vive révolutionnaire.
Il n’en demeure pas moins qu’il ne faut pas tomber dans une romantisation excessive des luttes des travailleurs informels. Certes, la spontanéité et les pratiques émeutières qu’on a identifiées aux luttes informelles traduisent une énergie abondante, et une remise en cause de la bonne vieille négociation du contrat de travail dont l’arrière-garde syndicale exerce le monopole[57]. Les luttes sauvages ne font pas dans la dentelle et elles échappent au contrôle du corporatisme syndical. En revanche, les défis d’organisation des prolétaires informels sont nombreux et ne doivent pas être minimisés. Forces de travail clairsemées, éparpillées, les travailleuses et travailleurs informels ne bénéficient pas de point de rassemblement, comme c’est le cas des ouvriers de la grande usine. En fait, le « despotisme de l’usine » n’a pas que des désavantages. Sans ces lieux précis où la politisation et l’éducation populaire peuvent élever la conscience de classe, l’idéologie de l’individualisme prolifère, tout comme la croyance populaire selon laquelle tous les travailleurs indépendants ne seraient en fait que des « auto-entrepreneurs »[58]. S’ils ne sont pas séduits par l’idéologie dominante, c’est aussi celle du clientélisme ou du crime qui peut les conquérir. Le narcotrafic ou le banditisme sont des leviers d’ascension sociale importants dans les périphéries urbaines. Ou encore, la récupération par les droites fascisantes et son éloge de l’idéologie du petit propriétaire peut aussi constituer un de ces obstacles à la formation d’un bloc populaire[59].
L’usine offre aussi des points de perturbation importants ; le salariat formel a un potentiel de subversion massif, notamment par la grève[60]. Cela étant, il ne faudrait pas non plus sous-estimer le potentiel transformateur des blocages, des paros nacionales et autres activités de suspension des flux de marchandise. Les travailleurs informels ont la force du nombre. C’est ce qui compte, en dernière instance.
[1] L’historien Vries Peer avance qu’à la fin du XVIIIe siècle, seulement 4 % des travailleurs et travailleuses formaient une force de travail salariée « libre » et que le travail non libre a sans doute augmenté avec le développement du marché mondial. Pris dans : Vries Peer, cité dans Lindner, K. (2017). Théorie postcoloniale et le spectre de Marx : à propos du marxisme de Vivek Chibber. Actuel Marx, 62(2), 7.
[2] World Bank. (s. d.). Employment in vulnerable employment (% of total employment). https://data.worldbank.org/indicator/SL.EMP.WORK.ZS
[3] Lojkine, U. (2025). Le fil invisible du capital : Déchiffrer les mécanismes de l’exploitation. La Découverte.
[4] Dans un article du New York Daily Tribune, Marx déclarait que : « La première guerre de l’opium avait stimulé le commerce de cette drogue aux dépens du commerce normal et légalement reconnu. On peut s’attendre à ce que la seconde guerre de l’opium ait les mêmes conséquences, à moins que l’Angleterre, sous la pression générale du monde civilisé, ne soit contrainte à abandonner la culture du pavot qu’elle impose à l’Inde ainsi que sa propagation en Chine par la violence. » Marx, K. et Engels, F. (1973). La Chine. 10/18.
[5] United Nations Office on Drugs and Crime. (2011). Estimating illicit financial flows resulting from drug trafficking and other transnational organized crimes.
[6] Williams, E. (1944). Capitalism and slavery. University of North Carolina Press.
[7] Organisation internationale du travail. (2022). Estimations mondiales de l’esclavage moderne : Travail forcé et mariage forcé. Résumé analytique, 4-13. Voir aussi : Rioux, S. (2013). The fiction of economic coercion: Political Marxism and the separation of theory and history. Historical Materialism, 21(4), 92–128.
[8] Denning, M. (2011). Wageless life. New Left Review, 66, 79–97.
[9] Marx, K., & Engels, F. (1977). Manifeste du parti communiste. Éditions sociales, 112. Rappelons qu’il s’agit d’une thèse développée uniquement dans le Manifeste (bien qu’elle soit aussi citée dans Le Capital). Comme beaucoup de travaux récents l’ont montré, le Marx de la maturité insistera davantage sur le caractère multilinéaire du développement historique.
[10] Benanav, A. (2019). Demography and dispossession: Explaining the growth of the global informal workforce, 1950–2000. Social Science History, 43(4), 679–703..
[11] Organisation internationale du travail. (2023). Emploi et questions sociales dans le monde : Data Finder. https://www.ilo.org/wesodata
[12] Foster, J. B., et al. (2011). The global reserve army of labor and the new imperialism. Monthly Review. https://monthlyreview.org/2011/11/01/the-global-reserve-army-of-labor-and-the-new-imperialism/
[13] Bernstein, H. (2023). Reserve army, surplus population, classes of labour. In Handbook of research on the global political economy of work. Edward Elgar.
[14] Portes, A., & Schauffler, R. (1993). Competing perspectives on the Latin American informal sector. Population and Development Review, 19(1), 33–60. https://doi.org/10.2307/2938384
[15] ILO (2023). Women and men in the informal economy: A statistical update, 15.
[16] ILO (2018). Women and men in the informal economy: A statistical picture (3rd ed.), 26.
[17] Elgin, C., et al. (2022). Understanding the informal economy: Concepts and trends. In The long shadow of informality: Challenges and policies. World Bank Group, 39.
[18] Hawkins, D. (2020). Informality. In The Routledge handbook to the political economy and governance of the Americas. Routledge.
[19] Breman, J. (2020). Informality: The bane of the labouring poor under globalised capitalism. In M. Chen et F. Carré (Eds.), The informal economy revisited. Routledge. https://doi.org/10.4324/9780429200724
[20] Barnes, T. (2013). Marxism and informal labour. Labour and Industry, 22(3), 144–166.
[21] Chen, M. (2007). Rethinking the informal economy. DESA Working Paper No. 46, 1‑12.
[22] Portes, A et Hoffman, K. (2003). Latin American class structures. Latin American Research Review, 38(1), 41–82.
[23] WIEGO. (s. d.). Workers in informal employment call for high quality care services for all. https://www.wiego.org/news/workers-in-informal-employment-call-for-high-quality-care-services-for-all/
[24] ILO, Women and men in the informal economy: A statistical update, 41.
[25] Astarian, B., & Ferro, R. (2019). Le ménage à trois de la lutte des classes. L’Asymétrie.
[26] Bernstein, H. (2006). Is there an agrarian question in the 21st century? Canadian Journal of Development Studies, 27(4), 111–132. https://doi.org/10.1080/02255189.2006.9669166
[27] Breman, « Informality. The Bane of the Labouring Poor under Globalised Capitalism », 31.
[28] Lewis, W. A. (1954). Economic development with unlimited supplies of labour. The Manchester School, 22(2), 139–191. https://doi.org/10.1111/j.1467-9957.1954.tb00021.x
[29] Denning, « Wageless Life », 84.
[30] Engels, F. (1960). La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Éditions sociales, 83.
[31] Marx, K. (2014). Le Capital (J.-P. Lefebvre, trad.). PUF, 1:705.
[32] Nun, J. (1969). Superpoblación relativa, ejército industrial de reserva y masa marginal. Revista Latinoamericana de Sociología.
[33] Marx, Le capital, 1:688.
[34] Marx, Le capital, 1:719.
[35] Denning, « Wageless Life », 87.

Stanley Ryerson, la méthode d’un historien marxiste
Par Alexis Lafleur-Paiement
Stanley Bréhaut Ryerson (1911-1998) demeure l’une des plus célèbres figures associées au Parti communiste du Canada (PCC). Alors que Tim Buck représente le dirigeant inébranlable et que Norman Bethune incarne l’internationalisme prolétarien – jusqu’au sacrifice ultime – la figure de Ryerson évoque l’intellectuel organique, théoricien et pédagogue du parti[1]. Pourtant, rien ne le destine à devenir une figure de proue du mouvement communiste. Ryerson naît dans une famille bourgeoise, alors que son arrière-grand-père Egerton Ryerson a été un des architectes du système scolaire canadien au XIXe siècle et que son père Edward Ryerson est secrétaire de la faculté de médecine et membre du Sénat de l’Université de Toronto. Le jeune Stanley fréquente les meilleures écoles de la province et se destine à une carrière prometteuse, possiblement dans le domaine des lettres. C’est lors de ses années d’études à Paris (1931-1934[2]) qu’il découvre la pensée marxiste et qu’il adhère au communisme. À son retour au Canada, il s’implique dans les organisations de jeunesse du PCC, avant d’y occuper des fonctions de plus en plus importantes. Dès 1935, il est élu membre du comité central (CC) et nommé responsable du programme d’éducation. Dans les années suivantes, il coordonne diverses publications du parti, dont sa revue théorique National Affairs Monthly, et devient le représentant du PCC à la rédaction de la revue du Kominform, Pour une paix durable, pour une démocratie populaire. Dans les années 1960, il recentre ses efforts sur la recherche historique. Il quitte le PCC en 1971, tout en poursuivant une carrière à l’Université du Québec à Montréal (1970-1991).
En parallèle de son rôle dirigeant et de ses tâches éditoriales, Ryerson élabore une théorie concernant la recherche historique et l’enseignement dans une perspective révolutionnaire. Il publie des livres importants sur l’histoire canadienne et le marxisme, rédige des articles sur l’approche matérialiste en histoire, met en place une École nationale du parti et, plus largement, développe une méthode pédagogique novatrice. Celle-ci mobilise l’histoire dans un dessein heuristique, afin de développer la conscience de classe du prolétariat et de contribuer au processus révolutionnaire. Le développement de cette méthode se fait en plusieurs temps, d’abord par l’appropriation de l’épistémologie marxiste et de premières recherches, notamment sur les Patriotes de 1837-1838. Ryerson se demande alors consciemment quel rôle l’histoire peut jouer pour comprendre notre situation et pour produire des effets politiques. Au tournant des années 1930-1940, il met en place, avec l’aide de Margaret Fairley, un cursus d’histoire marxiste destiné aux militants du parti. Enfin, les deux compagnons imaginent le projet d’une « histoire du peuple » du Canada, qui sera en partie réalisée par Ryerson dans ses livres The Founding of Canada (1960) et Unequal Union (1968). C’est de cet ambitieux programme que le présent article souhaite rendre compte, avec l’espoir d’en ranimer l’esprit, sinon la lettre.


Matérialisme et recherche historique
Comme on sait, le marxisme se fonde sur un certain nombre de principes analytiques (matérialisme historique, critique de l’économie politique) et de conceptions politiques (lutte des classes, révolution prolétarienne) en mesure d’expliquer le régime capitaliste d’exploitation et d’indiquer une voie de dépassement, nommément par la collectivisation des moyens de production puis le communisme. Dans cette théorie, l’étude de l’histoire occupe une place centrale pour comprendre le monde tel qu’il s’impose à nous et pour fournir les outils de sa critique. Plus précisément, la conception matérialiste de l’histoire (ou matérialisme historique) met en valeur l’importance des rapports de production dans la structuration d’une société lors d’une époque donnée. Elle indique la place déterminante de l’économie, sans pour autant nier le rôle des acteurs humains, mais en réfutant la transcendance des idées. Cette approche montre comment l’action politique, pour s’avérer concluante, doit transformer les rapports économiques qui existent entre les humains. « L’ensemble de ces rapports [de production] forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. […] Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. »[3]
C’est cette méthode que Stanley Ryerson découvre à Paris durant l’année scolaire 1931-1932 et qui conditionne son programme de recherche puis d’éducation[4]. En plus des ouvrages de Marx, Ryerson accède à la riche littérature publiée par le Bureau d’éditions et les Éditions sociales, deux organes officiels du PCF. Ces éditeurs, qui impriment une soixantaine de titres annuellement au début des années 1930, structurent leur catalogue autour de la théorie marxiste et de l’histoire[5]. Un des ouvrages les plus importants pour la formation militante est alors La théorie du matérialisme historique (Nicolas Boukharine, 1921), traduit et publié en français par les Éditions sociales en 1927, que Ryerson a connu durant son séjour parisien. Ce livre systématise la théorie marxiste concernant l’approche scientifique, la dialectique, les études historiques et la lutte des classes. Lors d’un deuxième séjour académique à Paris (année scolaire 1933-1934), Ryerson participe à l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) où il rencontre notamment Paul Vaillant-Couturier et divers auteurs, dont Henri Barbusse. Ce dernier codirige aussi les activités de l’Université ouvrière de Paris (1932-1939), qu’il fait découvrir à Ryerson. Cette institution offre une véritable éducation aux ouvriers en vue d’en faire des cadres compétents du parti, incluant un programme nettement plus poussé que l’habituelle agitation-propagande. L’exercice est un succès puisqu’on dénombre plus de 2 100 inscrits pour l’année 1933-1934[6].
De retour au Canada, Ryerson possède une solide formation théorique concernant le marxisme et la conviction que l’histoire peut et doit jouer un rôle central dans un programme pédagogique à vocation révolutionnaire. Il désire mettre ces connaissances au service des militants et des travailleurs, suivant un modèle inspiré de l’Université ouvrière, ce qu’il peut rapidement réaliser en tant que nouveau directeur de l’éducation au sein du PCC et comme participant à l’Université ouvrière de Montréal, de tendance communiste libertaire[7]. Le projet de Ryerson comprend deux volets complémentaires : étudier l’histoire du Canada et s’en servir comme outil politique. C’est ce qu’il indique dans l’avant-propos de son premier ouvrage, intitulé 1837. The Birth of Canadian Democracy : « Ce travail doit servir de point de départ à une entreprise qui n’a que trop tardé : l’analyse, du point de vue du marxisme, de l’histoire de notre pays. […] Puissent ces pages servir à renforcer la conviction et la compréhension des Canadiens, dépositaires d’un héritage très précieux de lutte et de liberté ; un héritage qui ne sera pleinement réalisé que sous le socialisme, lorsque l’exploitation, le besoin et l’insécurité auront été bannis du sein de notre peuple. »[8] Ce projet se poursuit et se précise dans les années suivantes, avec l’aide de Margaret Fairley, tant par des publications que par l’entremise des écoles du PCC dédiées aux cadres ou au grand public.

Exposer « la véritable histoire de notre pays »
Dans l’objectif de rédiger une histoire émancipatrice du Canada, Stanley Ryerson propose un certain nombre de principes méthodologiques. Il décide de recourir aux témoignages des travailleurs eux-mêmes (principalement par l’entremise des journaux ouvriers), de centrer son histoire sur les classes laborieuses, d’adopter une approche résolument matérialiste et, enfin, de souligner la dialectique entre les facteurs économiques et politiques. Bien qu’il inscrive son travail dans une perspective atlantique, il repère aussi des thèmes prépondérants pour l’histoire canadienne, dont la transition inachevée du féodalisme au capitalisme, la construction de la confédération par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent, et les oppressions nationales. Ces éléments impliquent de faire une histoire qui intègre la lutte des classes aux questions coloniales / nationales. Le projet se cristallise en décembre 1946, lors d’une conférence organisée par la National Affairs Monthly. Ryerson y présente une synthèse de l’historiographie canadienne et souligne la différence entre les perspectives bourgeoise et marxiste, la première évacuant la lutte des classes assumée par la seconde. Surtout, on décide de procéder à des recherches collectives et personnelles sur plusieurs sujets, qui mènent à nombre de publications dans les années suivantes. Ryerson doit s’occuper de l’histoire sociale et politique, alors que Margaret Fairley, qui vient de publier une anthologie de textes progressistes intitulée Spirit of Canadian Democracy[9], poursuit son travail sur la littérature. D’autres militants prennent des engagements afin de réaliser le programme de recherche du parti, dont Tim Buck qui publie une étude sur les structures du pays (Canada: The Communist Viewpoint, 1948[10]) et Rebecca Buhay qui codirige les écoles du parti[11].
C’est pourtant Ryerson qui réalise la plus impressionnante recherche découlant de la rencontre de 1946, en rédigeant une « histoire du peuple » au Canada. Fort de diverses études préliminaires pour des livres ou des cours, il consacre une grande partie de son énergie dans les années 1950 à rédiger le premier volume de son histoire qui paraît en 1960 sous le titre The Founding of Canada. Beginnings to 1815[12]. Dans la mesure où plusieurs contretemps, notamment dus à son militantisme, l’ont empêché de recourir massivement aux sources primaires, Ryerson se base principalement sur les témoignages publiés et produit un essai d’interprétation, dans une perspective à la fois matérialiste et engagée. Cette approche ne l’empêche pas de réaliser une œuvre remarquable, à la jonction de la philosophie de l’histoire et d’un recadrage inédit quant aux sujets historiques. Il est le premier à consacrer une large part de son travail exclusivement aux peuples autochtones[13]. Plus largement, ce sont les masses populaires qui intéressent Ryerson, et non les élites françaises ou britanniques. Les questions nationales sont elles-mêmes traitées à l’aune de l’oppression ou de l’exploitation qu’elles impliquent. Le colonialisme est pensé en fonction de la dépossession puis de la relégation qu’il entraîne pour les peuples autochtones, alors que la Conquête de 1763 est considérée en regard de la reconfiguration des structures d’exploitation qui affecte notamment les populations francophones. Dans tous les cas, les évolutions économiques n’excluent jamais l’agentivité politique, surtout celle des classes laborieuses.
Le deuxième volume de l’histoire du Canada de Ryerson, intitulé Unequal Union, paraît en anglais en 1968, puis en français (sous le titre Capitalisme et confédération) en 1972[14]. Dans cet ouvrage, Ryerson aborde directement la transition du féodalisme au capitalisme, les luttes démocratiques des Patriotes (1837-1838), la naissance de la classe ouvrière, la construction du Canada contre la volonté populaire et, enfin, les résistances ouvrières et autochtones face à la nouvelle confédération. Ce maître-ouvrage est l’occasion pour Ryerson de mobiliser les sources qu’il accumule depuis plus de trente ans et d’offrir une histoire intégrée du XIXe siècle, qui démontre comment l’État canadien s’est constitué contre les désirs démocratiques des populations, et ce, au profit de la bourgeoisie anglophone de la vallée du Saint-Laurent. C’est également l’occasion pour Ryerson de signaler la filiation entre les luttes démocratiques passées et le projet révolutionnaire qu’il défend. Par l’entremise des journaux et des écrits des acteurs (Patriotes, ouvriers, militants syndicaux et socialistes, etc.), l’auteur construit un récit vivant, aussi informé que plaisant à lire. Les courts chapitres permettent une lecture facile, créant un outil d’érudition autant que de pédagogie populaire. Plusieurs des sections peuvent être étudiées indépendamment, afin de servir pour des cours destinés au grand public. Dans l’ensemble, Unequal Union remplit tous les critères qui importent pour Ryerson : l’approche matérialiste, la centralité du peuple, la lutte des classes, l’accessibilité du récit et, enfin, sa portée pédagogique et politique[15].
Dans les deux volumes parus de son « histoire du peuple »[16], Ryerson adopte la méthode du matérialisme historique, dont il présente sa vision en postface de l’ouvrage de 1960 : « Contrairement à ce que veut une erreur très répandue, le marxisme n’est pas un déterminisme économique. Le marxisme maintient que ce sont les êtres humains qui font leur histoire, avec leur travail, leurs luttes et leurs rêves, que tout cela est compréhensible et a un sens quand on le replace dans son véritable cadre : la domination progressive de l’être humain sur les forces de la nature, et la succession des systèmes sociaux qui ont marqué, l’un après l’autre, les étapes de cette progression. »[17] Cette posture le place en porte-à-faux avec l’interprétation nationaliste (École de Montréal) comme avec l’interprétation économiste (Harold Innis, École de Québec) de l’histoire canadienne. La première tendance préconise une lecture basée sur l’affrontement entre les « races » française et anglaise en Amérique. Elle est répandue dans le monde anglophone depuis le rapport de Lord Durham (1839), tout en fondant les analyses de l’École historique de Montréal, dont les principaux représentants sont l’abbé Lionel Groulx et Michel Brunet. La deuxième tendance, quant à elle, réduit l’histoire à ses aspects économiques. Pour Harold Innis, la succession des ressources exploitées (poisson, fourrure, bois, blé, etc.) est l’élément déterminant pour comprendre les évolutions du Canada, alors que, pour les tenants de l’École historique de Québec (Marcel Trudel, Fernand Ouellet), le niveau d’avancement du Canada à une période donnée est déterminé principalement par le degré de pénétration du libéralisme économique et du capital marchand. Bien que Ryerson s’intéresse à la fois aux facteurs nationaux et économiques, il conteste tout réductionnisme, en insistant sur la dialectique entre l’économie et la politique, ainsi que sur l’agentivité des classes populaires dans la mécanique du progrès social[18].
En plus des réflexions propres à l’histoire canadienne dans l’œuvre de Ryerson, il est important de rappeler que sa méthode et ses découvertes s’inscrivent dans un cadre plus large. Pour l’historien, le matérialisme historique est une approche scientifique à portée universelle, qui s’appuie sur les données de l’histoire mondiale dans laquelle se déploient les réalités nationales. L’histoire proposée par Ryerson innove donc par ses allers-retours entre les réalités métropolitaines et coloniales (comme dans Les origines du Canada) ou par son inscription des Rébellions des Patriotes dans le contexte des révolutions atlantiques (vers 1775-1840). Pareillement, son étude de la naissance du prolétariat au Canada et de l’exacerbation de la lutte des classes au courant du XIXe siècle s’inscrit dans le contexte mondial d’affirmation du capitalisme, bientôt confronté au mouvement socialiste. Le passage du général au particulier découle d’une approche dialectique proprement marxiste, tout en assumant une forme d’irréductibilité d’un terme à l’autre, comme dans le rapport entre l’économie et la politique. La conséquence la plus importante de ce cadrage sur les recherches de Ryerson est probablement le fait de refuser une explication monocausale du développement du capitalisme, qu’elle soit endogène ou exogène. Enfin, comme nous l’avons vu, l’épistémologie globale de Ryerson lie le passé et le présent ou, plus précisément, effectue un retour vers le passé pour mieux décoder et transformer le présent. Cette relation ne réduit pas pour autant l’histoire aux nécessités contemporaines, mais reconnaît sans fard qu’elle est écrite par les humains du présent pour servir leur dessein, nommément celui du socialisme pour Ryerson[19].
Bien qu’elle demeure exceptionnelle dans l’historiographie canadienne, l’approche de Ryerson fait écho à l’historicisme de plusieurs penseurs anglo-saxons marxistes de sa génération, au premier rang desquels Christopher Hill, Eric Hobsbawm et Edward P. Thompson. Le parcours intellectuel et militant de ce dernier recoupe, sur bien des plans, celui de Ryerson. En effet, Thompson réalise initialement son travail d’historien au sein du Parti communiste de Grande-Bretagne (PCGB), où il cofonde le Communist Party Historians’ Group en 1946[20]. Celui-ci comprend d’ailleurs l’historien Maurice Dobb, dont Ryerson s’inspire ouvertement. Leur objectif est de mettre en valeur une tradition populaire radicale pour inspirer les pratiques politiques contemporaines, et ce, par une réécriture de l’histoire britannique dans une perspective matérialiste, centrée sur les classes populaires, et donc, en rupture avec les récits politiques classiques, dédiés aux prétendus « grands hommes ». La contribution la plus riche à ce programme est offerte par Thompson dans son ouvrage The Making of the English Working Class, publié en 1963[21]. L’historien y présente un récit détaillé de l’émergence du prolétariat sur fond de transition vers le capitalisme, avec une attention particulière pour la contradiction qui s’amplifie entre les ouvriers et les bourgeois. Il met aussi de l’avant les luttes sociales afin d’en montrer les potentialités inachevées. « La parenté de [l’œuvre de Ryerson] avec celle de Christopher Hill et celle de E.P. Thompson, notamment, est manifeste à la fois par l’importance accordée à la dimension empirique, par le soin apporté à la connaissance de l’historiographie courante, comme aussi par la volonté de fonder théoriquement l’analyse sur les concepts fondamentaux du matérialisme historique, soit l’interaction entre forces productives et rapports de production, et le caractère fondateur des luttes de classes. »[22]
Enfin, pour revenir à Ryerson, il est à noter que l’interprétation novatrice qu’il propose a certainement eu un impact majeur sur l’historiographie canadienne postérieure, notamment en ce qui concerne l’importance accordée au républicanisme des Patriotes, à la construction foncièrement anti-démocratique de la fédération canadienne ou au rôle des luttes populaires dans l’obtention de mesures progressistes tout au long du XIXe siècle. Pourtant, cette influence est rarement évoquée par les universitaires qui ne trouvent peut-être pas de bon ton de reconnaître leur dette envers un historien marxiste et révolutionnaire. Cette mésestime académique demeure néanmoins secondaire en regard des objectifs fixés par Ryerson. Comme il l’énonce dès 1947 : « Notre étude théorique portera ses fruits dans la mesure où elle fusionnera avec les tâches pratiques de la lutte. […] Nous traitons de la véritable histoire de notre pays pour armer et pour inspirer le camp du peuple dans la bataille contre le fascisme en Amérique, et pour aider à faire avancer la lutte pour un Canada socialiste. »[23] Pour le dirigeant marxiste, c’est l’éducation qui permet cette jonction entre la théorie et la pratique.


Une pédagogie révolutionnaire
En plus de son travail d’historien, Ryerson est fort préoccupé par l’éducation et la politique. Ces premiers articles, publiés au printemps 1933, s’intitulent Education and the Proletarian Path[24] et The Canadian Student Movement[25]. Ryerson y aborde les inégalités profondes qui gangrènent le système d’éducation canadien, qui sert aussi de relais à l’idéologie bourgeoise. En sens contraire, le militant appelle de ses vœux le développement d’une école dédiée aux intérêts du prolétariat. Avec sa nomination comme directeur du programme d’éducation du PCC en 1935, puis comme responsable national de la formation au sein du Parti ouvrier progressiste (organisation paravent du PCC) en 1943, Ryerson peut mettre en place des institutions pédagogiques qui répondent à ses desseins révolutionnaires. Pour ce qui est de l’éducation auprès des masses, il s’inspire des Universités ouvrières de Paris et de Montréal où il a donné des conférences[26]. Pour ce qui est des cours plus avancés, destinés aux militants communistes ou syndicaux, il élabore un cursus influencé par les formations soviétiques et françaises, tout en prenant soin de l’adapter au contexte canadien. Le document de base qui sert à l’ensemble des programmes éducatifs est un petit livre publié en 1946 par Ryerson, intitulé A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism[27]. Comme son titre l’indique, l’ouvrage présente les fondements de l’approche marxiste, à savoir la contradiction entre le capital et le travail, le stade monopoliste de l’économie, l’impasse du réformisme, la nécessité d’une révolution prolétarienne et un aperçu du socialisme. Il est intéressant de noter que l’ouvrage applique la méthode du matérialisme historique tout au long des sujets traités, avant de le définir seulement à l’antépénultième chapitre. L’objectif est de montrer comment cette méthode permet de traiter avec justesse des problèmes réels avant de l’exposer de manière théorique.
Ryerson met aussi en place, avec l’aide de Rebecca Buhay, une École nationale de formation (ÉNF), dont la principale activité consiste en un programme d’études de trois mois, à temps plein, offert chaque été aux cadres du PCC. Comme le rappelle un participant : « Les diverses écoles du parti, en particulier l’École nationale de formation, offraient la possibilité de surmonter le manque de considération pour la théorie, ou peut-être la crainte qu’on en avait fréquemment, dans un parti où les membres, souvent peu instruits, étaient plutôt orientés vers l’action. »[28] Les cours sont pourtant exigeants, comprenant une étude des textes fondamentaux de Marx et d’Engels, y compris l’ensemble du Capital (Livre 1), huit textes de Lénine et deux de Staline, l’histoire du PCUS, des ouvrages de Tim Buck et de Stanley Ryerson, ainsi que des dossiers publiés par la National Affairs Monthly. Ces lectures servent de prémisses à de longues discussions collectives sur les textes afin d’en saisir pleinement le contenu et l’utilité pour l’action politique. « Il y avait aussi des ateliers portant sur différents sujets comme parler en public, réaliser une émission radio de cinq minutes, les slogans, la rédaction de tracts, les étapes d’organisation d’une campagne. »[29] L’ensemble vise à consolider la connaissance des participants quant au marxisme-léninisme, à la situation mondiale et canadienne, aux nécessités politiques dans le contexte d’après-guerre et au socialisme, afin de stimuler l’action militante. Finalement, la formation comprend une réflexion critique sur l’activité des personnes présentes dans l’objectif qu’ils s’améliorent, la fameuse pratique de la critique et de l’autocritique.
Le rôle de l’historien professeur rappelle encore l’approche d’Edward Thompson, qu’un commentateur décrit ainsi : « Comme enseignant, il ne cesse d’ailleurs de proclamer que son but est de former des révolutionnaires. […] L’enseignement acquiert pour lui une dimension politique puisqu’il s’agit d’apprendre aux travailleurs à ne pas avoir honte de leur origine tout en leur offrant les moyens de se réapproprier leur passé. Mais Thompson ne veut pas seulement former des militants conscients et instruits, il entend également apprendre d’eux et approfondir sa connaissance intime du monde ouvrier. »[30] On trouve chez Ryerson une même connexion entre la recherche historique et le travail pédagogique auprès des prolétaires, qui débouche sur une communauté d’intérêts mutuellement bénéfique. En effet, le théoricien comme les ouvriers conscients et les militants aguerris convergent dans une même direction : la volonté de faire valoir les intérêts des classes laborieuses aux dépens de ceux des bourgeois. Pourtant, l’unité de pensée et d’action de l’ensemble de la classe ouvrière n’est pas gagnée d’avance, ni même nécessaire, ce qui reconduit l’importance du travail de réflexion, de rédaction, de diffusion et d’éducation. Le marxisme de Ryerson fait le pari que les conditions objectives – nommément la contradiction entre le capital et le travail – offrent un terreau fertile pour de telles pratiques sociales et politiques. C’est cette mentalité qui structure le travail éducatif de Ryerson et qu’il tente de transmettre dans le document Notes on How to Study for Students Group Leaders (1946). Il y préconise l’étude personnelle et collective, ainsi que la mise à l’épreuve des apprentissages à l’aune des enjeux concrets que rencontrent les participants.
Ryerson poursuit son travail de réflexion et d’éducation au Centre d’études marxistes (Toronto) qu’il dirige de 1960 à 1969, ainsi que comme directeur de la revue Marxist Quarterly (1962-1966). Parallèlement à ses études historiques, il cherche à repenser le cadre d’action socialiste en regard des reconfigurations socio-économiques des années 1960. C’est dans ce contexte qu’il publie le second volume de son histoire du Canada intitulé Unequal Union (1968), ainsi que plusieurs textes sur la démocratie dans le mouvement socialiste et l’avenir politique du Québec. Ces prises de position précipitent la rupture entre Ryerson et la direction du PCC, amenant l’historien à démissionner du comité central en 1969 puis à quitter le parti en 1971. Ceci dit, Ryerson demeure attaché à la méthode qu’il a développée et appliquée tout au long de sa vie, comprenant la recherche et l’éducation dans un objectif de transformation sociale. C’est pourquoi il choisit de se joindre au corps professoral de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1970 et d’y faire carrière jusqu’à sa retraite en 1991. En effet, cette université a pour vocation de démocratiser l’accès aux études supérieures et d’encourager l’esprit critique des jeunes générations. Ryerson contribue à cette mission en proposant des cours sur le marxisme et l’histoire canadienne. Dans le même sens, il participe à plusieurs projets collectifs ayant une portée politique, dont le plus connu est l’ouvrage 150 ans de luttes. Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). À l’orée du troisième Front commun intersyndical de la fonction publique, l’objectif de cette publication est clair : « Il faut absolument que le mouvement ouvrier québécois retrouve la mémoire collective de ses actions et luttes passées, cette mémoire qui permet de mieux continuer le combat, aujourd’hui, en tirant les leçons des combats d’hier. »[31]
* * *
De nos jours, face à l’exacerbation des dangers causés par le capitalisme – la crise écologique, la vie chère, le retour du fascisme – il est temps de renouer avec la méthode mise de l’avant par Ryerson et ses camarades dans les années 1930 et 1940. En ce sens, l’élaboration d’un programme de recherche incluant des études historiques, économiques et politiques, établi officiellement et dont un certain nombre de personnes auraient pour tâche la réalisation, semble une base prometteuse. De même, il est temps de réfléchir à la création d’institutions pédagogiques rigoureuses, destinées à augmenter la conscience de classe des travailleurs et à contribuer à la lutte pour l’égalité. À la manière du PCF ou du PCC, la constitution d’écoles pour les militants et d’universités populaires permettrait de consolider nos pratiques et d’élargir notre mouvement. Un tel projet, visant à refonder notre approche théorique et à lancer un ambitieux réseau d’éducation politique, doit être l’œuvre d’une large coalition des forces progressistes. Il est dorénavant nécessaire si nous voulons être en mesure de comprendre, d’attaquer et de dépasser le système d’exploitation capitaliste. « En luttant pour ce changement fondamental, les communistes expriment les aspirations d’un grand nombre de Canadiens qui rêvent d’une société nouvelle, libérée de l’exploitation et fondée sur les principes de la justice sociale. »[32]
Notes
[1] Sur la vie et l’œuvre de Ryerson, on consultera COMEAU, Robert et al. Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Vents d’Ouest, 1996, ainsi que KEALEY, Gregory. « Stanley Bréhaut Ryerson : intellectuel révolutionnaire canadien » et « Stanley Bréhaut Ryerson : historien marxiste » dans COMEAU, Robert et al. Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, pages 198-241 et 242-272.
[2] Plus précisément, Ryerson séjourne à Paris une première fois pour l’année scolaire 1931-1932, puis une seconde fois pour l’année scolaire 1933-1934.
[3] MARX, Karl. « Avant-propos à la Critique de l’économie politique » (1859) dans Œuvres. Économie, tome 1, Paris, Gallimard, 1965, pages 272-273.
[4] Aux influences françaises, il faut ajouter celle de Bill Sparks qui anime un groupe d’études au sein du PCC, auquel participe Ryerson en 1932-1933. Voir LÉVESQUE, Andrée. « Les années de formation du militant » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 26.
[5] Le Bureau d’éditions publie principalement les brochures et les rapports du PCF, alors que les Éditions sociales traduisent et diffusent la documentation du mouvement communiste international. Voir BOUJU, Marie-Cécile. « Les maisons d’édition du PCF, 1920-1956 » dans Nouvelles Fondations, nos 7-8 (2007), pages 260-265.
[6] GODARD, Simon. « Faire l’économie de la révolution » dans FRABOULET, Danièle et al. Pour une histoire sociale et politique de l’économie, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, pages 409-421. Voir le tableau 1 pour les statistiques de fréquentation de l’Université ouvrière de Paris.
[7] L’étude la plus complète à ce sujet est HOULE-COURCELLES, Mathieu. Ni Rome, ni Moscou : l’itinéraire des militants communistes libertaires de langue française à Montréal, thèse de doctorat, Université Laval, 2020, pages 155-244. Ryerson a participé à cette initiative en présentant des conférences.
[8] RYERSON, Stanley. 1837. The Birth of Canadian Democracy, Toronto, Francis White Publishers, 1937, pages 10-11 (notre traduction).
[9] FAIRLEY, Margaret. Spirit of Canadian Democracy, Toronto, Progress Books, 1946.
[10] BUCK, Tim. Canada: The Communist Viewpoint, Toronto, Progress Books, 1948.
[11] Sur cette conférence et ses implications, voir ENDICOTT, Stephen. « Les années torontoises, 1943-1969 » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 49.
[12] RYERSON, Stanley. The Founding of Canada. Beginnings to 1815, Toronto, Progress Books, 1960. L’ouvrage est traduit en 1997 sous le titre Les origines du Canada, Montréal, VLB Éditeur, 1997.
[13] Les six premiers chapitres du livre traitent des sociétés autochtones avant l’arrivée des Européens au Canada.
[14] RYERSON, Stanley. Unequal Union. Confederation and the Roots of Conflict in the Canadas (1815-1873), Toronto, Progress Books, 1968. Une version revue et augmentée a été publiée en français en 1972, récemment rééditée sous le titre Capitalisme et confédération, Montréal, M Éditeur, 2024.
[15] Pour une réflexion plus poussée sur le contenu de l’ouvrage, nous nous permettons de renvoyer à notre préface (coécrite avec Nathan Brullemans) dans RYERSON. Capitalisme et confédération, 2024, pages 7-29.
[16] Le troisième et dernier volume prévu, qui devait couvrir grosso modo la période de 1873 à 1970, n’a jamais été rédigé. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce sujet, mais la rupture entre Ryerson et le PCC en 1971 y est sûrement pour beaucoup.
[17] RYERSON. Les origines du Canada, 1997, page 373.
[18] Ryerson revient à plusieurs reprises sur les critiques qu’il oppose aux interprétations nationalistes et économistes étroites, notamment dans RYERSON. Capitalisme et confédération, 2024, pages 41-43 et 481-500.
[19] Pour une réflexion sur les dynamiques à l’œuvre dans la pensée historique de Ryerson, voir BERNARD, Jean-Paul. « Stanley B. Ryerson, historien » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, pages 93-102.
[20] Thompson est un des principaux animateurs du groupe de 1946 à 1956, avant de quitter le PCGB afin de protester contre l’invasion de la Hongrie par l’URSS.
[21] THOMSPON, Edward. The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963. Le livre a été traduit sous le titre La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 1988.
[22] FECTEAU, Jean-Marie. « Classes, démocratie, nation. La transition au capitalisme chez Stanley B. Ryerson » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 237.
[23] RYERSON, Stanley. « Marxism and the Writing of Canadian History » dans National Affairs Monthly, vol. 4, no 2 (février 1947), page 51 (notre traduction).
[24] RYERSON, Stanley. « Education and the Proletarian Path » (deux parties) dans Masses, vol. 1, no 8 (mars-avril 1933) et no 9 (mai-juin 1933).
[25] RYERSON, Stanley. « The Canadian Student Movement » (deux parties) dans The Young Worker, 17 avril 1933 et 13 mai 1933.
[26] L’Université ouvrière de Montréal (1925-1935) diffuse de la littérature révolutionnaire tout en présentant régulièrement des conférences et des causeries. Ses activités se poursuivent sous d’autres noms en 1936-1937, avant sa disparition définitive. Par contre, elle n’offre pas un véritable cursus d’études comme son pendant parisien ou les écoles du PCC.
[27] RYERSON, Stanley. A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism, Toronto, Progress Books, 1950 [1946]. L’édition de 1950 est une version révisée et augmentée de celle de 1946.
[28] ENDICOTT. « Les années torontoises, 1943-1969 », 1996, page 50.
[29] ENDICOTT. « Les années torontoises, 1943-1969 », 1996, page 52.
[30] JARRIGE, François. « Edward P. Thompson, l’historien radical », préface dans THOMPSON. La formation de la classe ouvrière anglaise, 2012 [1988], page IX-X.
[31] COLLECTIF. 150 ans de luttes. Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976), Montréal, CSN et CEQ, 1979, page 8.
[32] Pour un Canada socialiste. Le programme du Parti communiste du Canada, Toronto, Progress Books, 1960, page 31. Ryerson a été un des principaux rédacteurs de ce programme en tant que membre du comité central du parti.
Comment la gauche doit répondre aux menaces de Trump contre le Canada ?
Archives Révolutionnaires a traduit cet article publié par le collectif Tempest. Face à la vague de soutien à l’administration libérale de Mark Carney et son appel à l’unité nationale, le texte met de l’avant un « gros bon sens socialiste » en matière stratégique. Ceci implique de construire une politique de classe autonome et internationale, sans soutien aux États bourgeois et aux patrons.
par David Camfield
La récente menace de Donald Trump d’imposer des droits de douane de 100 % au Canada si celui-ci concluait un accord avec la Chine a ravivé les inquiétudes, au sein de l’appareil d’État canadien, face aux méthodes de pression de l’administration « America First ». Certains redoutent même qu’il puisse un jour tenter de concrétiser ses anciennes déclarations sur une intégration du Canada aux États-Unis.
Cette crainte peut aisément pousser des gens à soutenir le gouvernement fédéral libéral de Mark Carney qui a promis de « jouer du coude » contre l’administration Trump, malgré son programme d’austérité contre les services publics et les travailleurs qui les assurent, son appui à l’expansion des industries extractives, ses politiques anti-migrants et la hausse massive des dépenses militaires. Pour traverser cette période politique agitée, la gauche a besoin d’une boussole claire.
Même si Trump ne mettra probablement pas sa menace tarifaire à exécution, il faut s’attendre à d’autres tentatives — de sa part ou d’un futur gouvernement MAGA — d’utiliser la pression économique pour imposer ses conditions à Ottawa. Face à cela, comment la gauche doit-elle répondre aux guerres commerciales et aux tensions économiques entre les deux pays ?
John Clarke résume notre orientation de base :
La classe ouvrière agit dans un monde dominé par ses adversaires de classe. Elle n’a pas créé les rivalités entre États ni tracé leurs frontières, mais doit défendre ses intérêts dans ce cadre contraignant. Les travailleurs n’ont rien à gagner d’une guerre commerciale et n’ont pas à sauver le capitalisme canadien. Leur position devrait être guidée par l’hostilité envers « leurs » capitalistes et par une solidarité active avec les travailleurs des États-Unis et du Mexique.
Aux États-Unis comme au Mexique, il faut privilégier le même point de vue : l’hostilité contre les patrons et bâtir une solidarité de classe par-delà les frontières. Il nous faut une solidarité ouvrière internationale, et non la compétition ! Notre camp doit se bâtir dans l’animosité envers « nos capitalistes » et une ferme solidarité envers les travailleurs des États-Unis et du Mexique.
Soutenir « nos » entreprises et « notre » gouvernement dans la concurrence internationale mène presque toujours à une dégradation des salaires, des conditions de travail, des droits sociaux et environnementaux — en plus de nouvelles attaques aux droits des peuples autochtones. Dès que nous acceptons l’objectif capitaliste, tout ce qui fait obstacle à l’augmentation du profit est présenté comme un problème. La fièvre nationaliste attise plutôt la suspicion et souvent le racisme envers celles et ceux jugés « non patriotes » ou « étrangers ».
L’approche des libéraux fédéraux face à l’administration Trump, « bien qu’elle soit présentée comme une alternative à la domination américaine… reflète en fait des éléments centraux du trumpisme. Elle propose une économie militarisée qui exigera le démantèlement des services sociaux, d’éducation et de santé », comme le soulignent James Cairns et Alan Sears. Toute politique de gauche significative doit s’y opposer et s’organiser contre cela, en « refusant de reproduire le programme de Trump de militarisation, d’extraction des ressources et d’attaques contre les travailleurs ».
On ne répètera jamais assez que le rôle de la gauche n’est pas d’aider les propriétaires d’entreprises canadiennes ou peu importe qui siège à Ottawa. Notre tâche est plutôt de renforcer les syndicats et les mouvements sociaux pour défendre le peuple contre les patrons, en plus de se battre pour un meilleur monde, avec l’objectif ultime de révolutionner la société qu’ils gouvernent. Nous ne devrions pas proposer de mesure pour contribuer à la gestion du capitalisme. Au contraire, « la gauche doit développer et défendre une vision politique et économique alternative », comme le soutient Todd Gordon.
En période de crise économique, cela signifie défendre de meilleurs soutiens au revenu pour les travailleurs licenciés, contester les fermetures d’usines et s’inspirer d’exemples comme celui des travailleurs d’Ex-GKN en Italie, qui ont occupé leur usine et luttent pour la reconvertir en coopérative produisant des biens écologiques.
Il faut aussi revendiquer des emplois publics stables et bien rémunérés dans le cadre d’un Green New Deal radical, tout en promouvant des réformes qui réduisent les injustices sociales et écologiques. Dans les mots de Gordon : « un tel programme […] ne peut être réalisé que si nous développons une stratégie centrée sur la lutte de masse et seulement si nous refusons de limiter notre horizon collectif à la défense du Canada ». Voilà comment la gauche devrait répondre à l’intimidation économique des États-Unis. Mais qu’en est-il d’éventuelles tentatives futures des États-Unis d’annexer le Canada ?
La première chose à dire est que, malgré les rodomontades de Trump, il est très improbable que les États-Unis tentent d’annexer le Canada. Une annexion présenterait de nombreux inconvénients pour un gouvernement MAGA, même si le Canada obtenait un statut semblable à celui de Porto Rico, où les citoyens ne peuvent pas voter aux élections américaines. Les dirigeants MAGA ne voudraient certainement pas près de 30 millions de nouveaux électeurs admissibles, dont la plupart soutiendraient l’assurance maladie publique, le mariage entre personnes de même genre, le droit à l’avortement, les droits trans et d’autres droits que l’extrême droite déteste. Agiter la peur d’une invasion et d’une annexion américaines a des effets néfastes : cela attise le nationalisme canadien et rend les gens plus enclins à accepter tout ce que le gouvernement d’Ottawa prétend nécessaire pour le bien du Canada.
Un scénario moins improbable que l’annexion — mais tout de même peu vraisemblable — serait une tentative américaine future d’imposer une forme d’arrangement politique sans annexion formelle qui limiterait juridiquement les marges de manœuvre du gouvernement d’Ottawa, plutôt que de s’appuyer seulement sur la pression économique.
Même si ces scénarios sont peu probables, la gauche doit avoir une orientation à leur sujet étant donné le nombre de personnes dans l’État canadien qui en parlent. Aux États-Unis, la réponse est évidente : s’opposer à toute tentative de domination politique du Canada — une forme d’agression impérialiste contre un partenaire subalterne.
Au Canada, il faut partir d’un constat : l’État canadien est un État capitaliste colonial de peuplement, fondé sur la dépossession des peuples autochtones. De plus, il s’agit d’un État construit sur la conquête de ce qu’on appelle aujourd’hui le Québec, qui ne dispose toujours pas pleinement de son droit à l’autodétermination dans une fédération multinationale. Malgré les dénégations nationalistes, le Canada est également une puissance impérialiste dans l’ordre mondial capitaliste. En témoigne le bilan des compagnies canadiennes dans le Sud global qui est largement condamnable.
Fort heureusement, plus de personnes à gauche comprennent aujourd’hui – au moins partiellement – que le pays dans lequel nous vivons agit comme un prédateur envers la majorité des peuples du monde — plus que durant les décennies 1960 à 1980, âge d’or du nationalisme de gauche canadien. C’est lorsqu’on considère le Canada par rapport à la puissance beaucoup plus grande située au sud que cette perspective se perd souvent.
Le premier principe socialiste pertinent ici est que, dans les conflits entre puissances impérialistes comme les États-Unis et l’État canadien, la gauche ne devrait soutenir aucun des deux camps. Ce qui est vrai des conflits entre les États-Unis et la Chine ou la Russie pour les ressources et l’influence politique l’est aussi des conflits entre les États-Unis et l’État canadien.
Du point de vue de la classe ouvrière et des personnes opprimées à l’échelle mondiale, de tels conflits ne peuvent être que nuisibles. S’aligner sur les dirigeants canadiens dans leurs différends avec les États-Unis se fait toujours au détriment des travailleurs d’ici. Comme le dit le proverbe swahili : « Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. »
Cela signifie que la gauche ne devrait pas défendre la « souveraineté canadienne ». Les gens ordinaires ne dirigent pas l’État canadien — ce sont les propriétaires des grandes entreprises et les hauts responsables de l’État qui constituent la classe dominante. La « souveraineté canadienne », c’est leur pouvoir, pas le nôtre. Elle s’exerce au détriment des nations autochtones, du Québec et des travailleurs de toutes les nations concernées.
S’opposer à l’annexion — l’intégration forcée d’un pays dans un autre — est aussi un principe socialiste. Il ne s’agit pas de défendre les États-nations, leurs frontières, leurs drapeaux ou leurs mythes. Toute personne opposée au pouvoir du capital devrait être internationaliste et viser à construire la solidarité entre les travailleurs de toutes les nations. L’opposition à l’annexion est une question démocratique fondamentale : la fusion de pays ne devrait se produire que lorsque les populations concernées décident démocratiquement de s’unir.
Toute tentative future des États-Unis de dominer directement l’État canadien — en modifiant la relation entre deux États aujourd’hui indépendants — ou de l’annexer devrait être combattue par la gauche. Pourquoi ? Parce que ses effets concrets incluraient davantage d’attaques contre les programmes sociaux, les droits syndicaux, les droits à l’égalité et d’autres acquis issus des luttes passées. Bien qu’insuffisants du point de vue socialiste, ces acquis sont, pour la plupart, plus solides au nord de la frontière canado-américaine qu’au sud.
De nombreux travailleurs, femmes, personnes queer, trans et racisées vivant au nord de la frontière savent que leurs conditions sont pires aux États-Unis. Ils ne veulent pas vivre dans un pays dirigé par le Parti conservateur du Canada, qui apprécie plusieurs aspects de la politique MAGA même s’il la juge en partie excessive. Ils ne veulent surtout pas vivre dans un pays encore plus subordonné aux États-Unis (ni dans des États-Unis élargis). La peur d’une détérioration de leurs conditions de vie peut facilement les pousser vers la feuille d’érable et soutenir les libéraux comme politique du moindre mal.
La gauche devrait répondre à cette peur en s’organisant contre ce que font aujourd’hui les libéraux pour gérer le capitalisme et en popularisant un programme alternatif radical. Mostafa Henaway a raison :
La question stratégique est maintenant de savoir comment construire une résistance de masse, multiraciale et ouvrière à Carney, à l’échelle requise, capable d’une confrontation soutenue.
Nous devrions aussi nous opposer, de manière internationaliste, à toute tentative future d’un gouvernement américain d’extrême droite d’imposer une domination directe ou une annexion. Si les États-Unis faisaient un tel pas, les populations au nord de la frontière devraient se soulever contre cette agression par des manifestations de masse, des grèves et des occupations, et lutter pour une société meilleure — non pour défendre le statu quo — tout en appelant celles et ceux aux États-Unis qui s’opposent à l’extrême droite à faire de même. Une telle opposition ne doit pas impliquer d’alliance avec les dirigeants canadiens. Elle devrait au contraire être menée dans un esprit internationaliste, pour un monde où les gens ordinaires peuvent s’épanouir — un monde de liberté et de rationalité écologique. Nos alliés sont les gens ordinaires aux États-Unis et ailleurs qui combattent l’extrême droite et le déclin du capitalisme libéral qui l’alimente.

Le parti comme articulateur
Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire et comment doit-il lutter ? C’est la question à laquelle tente de répondre Salar Mohandesi, dans un texte publié initialement chez Viewpoint Magazine. Contre la réduction de la politique aux calculs électoraux ou les groupes persuadés que la pureté de leur programme fera spontanément vibrer le peuple, le texte défend une conception du parti ancrée dans les luttes quotidiennes. Partant des conflits concrets, nés des expériences vécues de l’exploitation et de l’oppression, il vise à unifier des forces sociales dispersées et à transformer des résistances fragmentées en un rapport de force collectif. Le parti apparaît alors comme un outil de politisation et de prise de conscience pour celles et ceux qui luttent. En se construisant à même ces dynamiques, il donne une expression politique cohérente à des mobilisations qui, bien que rarement socialistes à leur origine, contiennent les éléments décisifs d’un projet socialiste à construire. Si le texte ne va pas au bout de la réflexion sur la question du pouvoir, il offre toutefois des outils précieux pour penser l’organisation révolutionnaire à l’ère de la fragmentation sociale, des soulèvements imprévisibles et de la crise durable de l’État.
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L’année dernière, la plus grande organisation socialiste des États-Unis a décidé d’appuyer la candidature de Bernie Sanders; certains de ses membres dirigeants sont allés jusqu’à affirmer qu’en l’absence d’un mouvement de masse radical dans ce pays, la candidature de Sanders s’imposait comme une étape clé d’une avancée socialiste. Accrocher le destin du DSA (Socialistes démocrates d’Amérique) à la candidature à la présidence du septuagénaire social-démocrate signifiait que l’effondrement de la campagne Sanders, ainsi que l’espoir de se saisir des rênes du pouvoir dans un avenir proche, a provoqué un débat important sur le futur du DSA.
Certains ont soutenu que, malgré le résultat, les DSA avaient tout de même beaucoup gagné, et que les socialistes devraient continuer à s’engager au sein du Parti démocrate, en particulier à travers ses lignes électorales, ce qui leur permettrait un jour de détacher une partie de ses soutiens afin de former la base d’un troisième parti. Pour d’autres, toute cette affaire prouvait exactement le contraire : qu’il était grand temps que les socialistes tournent le dos aux démocrates pour construire, le plus rapidement possible, un parti indépendant.
Malgré leurs différences réelles, les deux camps partagent de nombreuses similitudes. Tous deux veulent une organisation indépendante. Tous deux voient cette organisation comme une solution indispensable à leurs problèmes, comme l’horizon de toute réflexion stratégique. Et si l’un pense avant tout en termes d’un organe centralisé de militants disciplinés, prêts pour un scénario final de rupture, tandis que l’autre imagine une sorte de parti de masse démocratique développant lentement ses forces afin de devenir un jour un parti ouvrier indépendant capable de déjouer les manœuvres des démocrates et, à terme, de gouverner, tous deux en sont venus à ressusciter le même mot – « le parti » – pour désigner l’organisation qu’ils ont en tête, confondant ainsi de fait (au moins) deux expériences historiques très différentes. Cependant, les évènements des quelques derniers mois nous ont révélé un point commun entre les deux côtés. Alors qu’ils étaient occupés à débattre de différentes manières de bâtir « le parti » qui saurait diriger les masses, aucun n’a su anticiper le soulèvement, l’un des plus importants de l’histoire du pays, qui a explosé sous leur nez après le meurtre de George Floyd par la police en mai. En fait, il est indicatif que, sauf quelques exceptions notables, la majorité du DSA, surtout au niveau national, a été surprise.
Pendant que des milliers de personnes descendaient dans la rue, certains organisateurs aguerris se demandaient sur Twitter s’il fallait seulement soutenir la révolte. D’autres étaient complètement à côté de la plaque, se contentant de sortir des communiqués maladroits. Et puis il y en avait qui se sentaient tout de suite solidaires, mais qui ne savaient pas trop comment s’y prendre pour se connecter vraiment au mouvement en tant que socialistes assumés.
Au final, aucun de ces débats pourtant riches sur le parti n’avait vraiment préparé l’organisation à s’engager rapidement et efficacement dans le soulèvement. En réalité, je dirais que l’une des principales raisons pour lesquelles tant de socialistes, y compris en dehors des DSA, ont eu du mal, non seulement à lire la conjoncture, mais aussi à s’impliquer dans le mouvement, tient aux limites flagrantes des façons dominantes de penser ce que veut dire « s’organiser ». En particulier, la manière dont les organisations se rapportent à la diversité des mobilisations de masse, au caractère imprévisible du moment politique, et à l’attrait du pouvoir d’État.
Dans ce qui suit, je voudrais proposer une autre manière de penser le parti. Plutôt que de le considérer comme une entité unique et figée cherchant à conquérir le pouvoir d’État, que ce soit par l’insurrection ou par les élections, je propose de voir le « parti » comme une organisation parmi d’autres, définie par sa fonction d’articulation : celle qui met en relation des forces sociales disparates, relie les luttes dans le temps et facilite le projet collectif de construction du socialisme au-delà de l’État.



La composition
L’état fondamental de l’existence dans une société capitaliste est l’atomisation dépolitisée. La plupart des gens passent leur vie à bricoler toutes sortes de stratégies de survie individuelles, souvent en concurrence les unes avec les autres. Quand un problème surgit, il y a de fortes chances que quelqu’un réagisse en travaillant plus dur, en négociant un arrangement, en changeant de boulot ou en déménageant ailleurs.
Cet individualisme n’est pas l’expression d’une quelconque nature humaine, mais une réponse socialement acquise aux défis de la reproduction sociale sous le capitalisme. L’idéologie de l’État naturalise le statu quo au point où bon nombre se résigne à la croyance que rien ne changera jamais. Lorsqu’il y a une lueur d’espoir, nos vies précaires nous nous dissuadent d’entreprendre des actes risqués qui pourraient empirer les choses. Et même lorsque certains sont prêts à accepter ces risques, s’unir autour d’une cause commune exige de concilier tant d’intérêts, de personnalités et d’objectifs différents que plusieurs ont le sentiment que l’effort n’en vaut même pas la peine. Ainsi, lorsqu’il y a résistance, elle tend à rester individualisée : arriver en retard au travail, ou subtiliser quelques fruits à l’épicerie.
Cela dit, il est de ces moments tels que le soulèvement pour George Floyd où les gens changent leurs habitudes. Plutôt que de se considérer comme des individus impuissants, ils se réinventent en agents du changement. Au lieu de rêver à comment les choses devraient être, ils exigent qu’elles soient différentes. Plutôt que de poursuivre leur vieille routine, ils font l’expérience de nouvelles formes d’activités. Au lieu d’accepter passivement les catégories d’identité qu’on leur impose, ils construisent un nouveau type de subjectivité. Plutôt que de résoudre leurs problèmes indépendamment, ils cherchent d’autres personnes pour les aider à affronter un problème commun.
Le processus par lequel les individus se rassemblent en force sociale collective s’appelle la composition. Par le passé, on avait tendance à le voir surtout en termes de classe, en partant du principe que la seule véritable force sociale était celle fondée sur une position de classe objective. Mais la classe n’est pas le seul moyen pour les forces sociales de structurer leur subjectivité. En fait, lorsque les individus se rassemblent en collectif, ils s’agrippent à une multitude de déterminants compositionnels, en d’autres mots, d’aspects de leurs vies dont la majorité est hors de leur contrôle, mais qui peuvent néanmoins être activés subjectivement et réappropriés pour accomplir de nouvelles tâches. Cela peut tout inclure, du genre à la race, de l’occupation à l’âge, de la géographie à la mémoire, aussi bien que toute combinaison de ces déterminants.
En fait, au grand désarroi des socialistes dogmatiques qui ne peuvent penser qu’en termes de « conscience de classe », dans la plupart des cas, les individus ne se rassemblent pas sur la base d’un quelconque sentiment abstrait d’unité de classe. Cela ne les rend pas moins authentiques. Si des jeunes pauvres et noirs, terrorisés par la police, décident de se regrouper pour lutter contre la brutalité policière, et le font principalement sur la base de la race plutôt que de leur origine sociale, qu’il en soit ainsi. La composition se produit, que les socialistes le veuillent ou non. Et elle se produit souvent d’une manière sur laquelle les organisateurs socialistes ont peu de contrôle.
Cela ne veut toutefois pas dire que la composition est spontanée. Comme Rodrigo Nunes l’explique : « Pensez à la manière dont une action ‘spontanée’ se matérialise. Une personne parle à une autre, qui parle à une autre, qui parle à une autre. Soudain, une idée émerge qui circulera probablement avant qu’on puisse la verbaliser. Une assemblée est convoquée, l’idée est présentée : certains quittent la salle, d’autres trouvent des failles, puis quelqu’un propose une nouvelle idée. Un court texte est rédigé, une nouvelle réunion est organisée, et ainsi de suite. Notre exemple démontre que la spontanéité ne signifie pas que des comportements uniformes s’actualisent en même temps chez chacun : la spontanéité commence quelque part ; il y a toujours quelqu’un pour l’organiser. » Et ça ne veut pas dire qu’il faut toujours que ce soient les mêmes qui organisent, ou que cette organisation dépende du génie de quelques individus exceptionnels. La meilleure manière d’envisager ce phénomène provient encore de la microsociologie de Gabriel Tarde : il faut des « inventions » proposées par certains individus pour qu’il se passe quelque chose de nouveau, mais ces inventions ne sont rien d’autre que la recombinaison de tendances déjà présentes autour d’eux.
Autrement dit, la spontanéité pure n’existe pas. Derrière chaque initiative « spontanée » nous retrouvons des multitudes de couches d’organisation cachée. Certaines sont héritées et émulent d’autres modèles organisationnels, alors que d’autres se matérialisent dans le feu de la lutte, ce qui constitue alors des sauts novateurs. Dans tous les cas, les forces sociales sont organisées et fondées dans des organisations. Après tout, les forces sociales ne peuvent qu’exister en action, en lutte, en mouvement vers un but spécifique, en réponse à un problème politique commun. Et la seule manière de coordonner la capacité d’agir, de construire la force nécessaire à concrétiser une solution à ce problème, c’est l’organisation.



L’articulation
Bien sûr, les forces sociales n’existent pas en isolation. À tout moment, il y a des centaines, sinon des milliers, de forces sociales impliquées dans la lutte.
Mais tout comme les individus demeurent cloisonnés, les forces sociales se tiennent aussi à distance les unes des autres. C’est en partie parce qu’elles ont déjà tellement de difficultés à rester unies que même penser à se coordonner avec une autre force distincte dépasse simplement leurs capacités.
Les forces sociales divergent tellement en taille, style, composition, et objectifs qu’au premier coup d’œil elles peuvent sembler étrangères les unes aux autres. Différentes forces sociales peuvent vouloir lutter contre un nouveau projet de développement dans leur quartier, contre la brutalité policière dans leur ville, contre une loi d’état homophobe précise, contre le sexisme quotidien des hommes dans cette communauté, contre la politique d’admission de ce collège, ou encore contre les salaires déplorables de cette entreprise. Qu’est-ce que toutes ces réalités peuvent bien avoir en commun?
Cela dit, malgré l’inertie structurelle qui pousse à la méfiance, à l’atomisation et à la compétition, il arrive que des forces sociales diverses se rassemblent. Cela se produit parfois, par exemple, lorsque différentes forces adoptent des cadres de subjectivation similaires, affrontent un ennemi commun, agissent dans le même lieu, poursuivent des objectifs liés, ou partagent certains membres.
Si la composition désigne la manière dont des individus se rassemblent en forces sociales, l’articulation renvoie aux façons dont ces forces sociales se combinent pour former des unités. Et si la composition est un processus difficile, l’articulation représente un défi encore plus grand. Harmoniser une multitude d’intérêts, d’expériences, de parcours et d’objectifs sur une période prolongée, construire l’unité tout en prenant en compte les différences réelles, est un travail extrêmement ardu. C’est pourquoi ce type d’articulation est assez rare et ne dure souvent pas longtemps. Mais lorsqu’elle se produit, l’unité ainsi articulée accroît considérablement sa capacité à réaliser des transformations profondes.
En fait, ce rassemblement de multiples forces sociales est la plus grande menace à l’ordre capitaliste actuel. Il est plus terrifiant qu’une récession, qu’une pandémie virale, ou qu’une guerre. C’est en quelque sorte la seule chose qui saurait supplanter l’état actuel des choses, et le bloc dirigeant le sait. C’est pourquoi, comme Nicos Poulantzas l’a avancé il y a des années, l’une des fonctions principales de l’État n’est pas seulement d’articuler les forces sociales qui forment le bloc hégémonique, mais de désarticuler toute force sociale qui s’y oppose.
L’État parvient à accomplir cette tâche de toutes sortes de manières. En s’appuyant sur ses ressources supérieures, l’État peut tout simplement attendre que tout passe, en tenant ferme jusqu’à ce que cette unité articulée s’effondre d’elle-même. Mais s’il semble que cette unité des forces sociales s’avère persistante, l’État peut intervenir directement. Il sèmera des divisions entre les forces sociales constituantes en les montant les unes contre les autres, accordant ici des concessions, exerçant là un peu de répression. Il mobilisera toutes ses forces pour isoler le bloc d’opposition, l’empêcher de s’étendre ou de se lier à d’autres forces sociales. Il cultivera les soupçons, brandira le spectre d’agitateurs extérieurs et exacerbera toute division identitaire possible. Il récupérera l’agenda, contrôlera le discours, domestiquera les revendications et fera des promesses creuses, réduisant en définitive la lutte politique autonome à des solutions technocratiques inefficaces.
De ces manières, et plusieurs autres, l’État désarticulera l’unité des forces sociales, et ensuite décomposera les forces sociales elles-mêmes. Là où il y avait déjà une lutte unie, il y aura des forces sociales qui se battront entre elles. Là où il y avait des sujets collectifs luttant pour résoudre des problèmes communs, il n’y aura que des individus cloisonnés. Pour faire bonne mesure, l’État recomposera parfois ces individus atomisés en collectivités factices, telles que la « classe moyenne américaine », la « classe ouvrière blanche » ou encore la « communauté noire ». Contrairement aux forces sociales en lutte, ce sont des entités passives où tout le monde est divisé, où personne n’a de réelle autonomie, et où des leaders désignés par l’État disent aux autres quoi penser et, surtout, comment voter. Ce ne sont pas des groupes de personnes en train de construire de nouvelles subjectivités, mais des individus interpellés par l’État comme une identité statique. Ce ne sont pas des collectifs vivants travaillant à travers leurs différences, mais des abstractions homogènes qui cachent de vraies divisions internes. Les gens sont unis, mais uniquement dans leur séparation.
Voilà le plus important problème politique pour tous ceux qui souhaitent transformer le monde. La seule manière d’apporter des transformations profondes est d’articuler plusieurs niveaux d’unité. L’ordre établi est conçu pour imposer des solutions individuelles à des problèmes d’ordre social, pour décomposer les forces sociales lorsque le peuple s’unit en collectivité, pour désarticuler sans merci toute unité des forces sociales en quête d’un objectif plus large, et pour divertir l’aspiration sincère à une vie commune en catégories passives qui ne font que reproduire le statu quo. Si on laisse les choses suivre leur cours, la désunion, la séparation, l’atomisation et la concurrence deviennent la norme.
Devant cet ardent défi, des générations de socialistes se sont demandé, que faire? La réponse historique à cette question fut : « le parti ».


Le parti
Le « parti » – ou, le plus souvent, les partis – est une organisation comme une autre, mais avec des fonctions particulières.
Alors que toutes les organisations existent pour coordonner la capacité collective d’agir, les partis coordonnent le vaste champ d’organisations créées par l’auto-activité des forces sociales. En tant que facilitateur des efforts organisationnels de ces forces sociales diverses, le parti a été imaginé comme une sorte de méta-organisation. Pour le dire autrement : si l’État est le grand dés-articulateur, le parti est le grand articulateur.
Un parti peut certainement aider à catalyser la formation de forces sociales, mais comme tout organisateur expérimenté vous le dira, à moins qu’il n’y ait déjà un désir de changement, une volonté de se rassembler pour lutter, tout effort d’organisation restera lettre morte. En réalité, dans la plupart des cas, le rassemblement des individus en une force sociale se fait en grande partie indépendamment de tout parti, et dépasse souvent en créativité tout ce qu’un parti aurait pu imaginer. Les soviets, par exemple, n’ont pas été inventés par les Bolcheviks, mais par les forces sociales en lutte.
Pour cette raison, la tâche principale du parti n’est en réalité pas de créer des forces sociales, mais plutôt de faciliter leur regroupement en une unité plus large. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, certaines de ces forces sociales peuvent chercher à former des alliances de manière indépendante, mais leur convergence n’est pas automatique, et dans la plupart des cas, les efforts pour se coaliser échoueront. Le parti agit donc comme une sorte d’élément liant, cherchant à trouver un moyen de rassembler des forces sociales diverses et de les maintenir unies, malgré les nombreuses tendances qui les tirent dans des directions opposées. Et différents partis développeront différentes stratégies pour rendre cela possible.
Voilà un dur travail. Le parti doit trouver une manière créatrice d’unifier une énorme diversité d’expériences, de formes de lutte et de buts politiques en une unité qui persiste, tout en préservant les réelles différences. Comment cela est possible dépend de la conjecture spécifique, et il n’y a pas de formule abstraite que nous pouvons copier/coller à plusieurs endroits et moments. Mais une chose est sûre : l’unité ne se crée pas parce que le comité central du parti convoque tous les responsables de ces forces sociales dans une salle de conférence à moitié éclairée pour négocier des accords en coulisses. C’est ainsi que l’État articule un bloc hégémonique.
À l’inverse, l’unité du parti vient d’en bas, et uniquement par la lutte. Comme l’écrivait Amílcar Cabral il y a longtemps, la seule manière d’accroître sa capacité de lutter est de construire l’unité, mais « pour avoir l’unité, il est aussi nécessaire de lutter. » Les forces sociales ne se rejoignent que lorsqu’il y a un enjeu réel, lorsque leurs membres voient que s’allier à une autre force est indispensable pour atteindre leurs objectifs. La lutte forge la confiance, le respect et l’assurance; sans cela, il ne peut jamais y avoir de véritable articulation. Le rôle du parti est d’aider à rendre cette rencontre possible, comme l’agronome mène deux ruisseaux à s’unir en une puissante rivière.
Bien sûr, le parti fait cela en s’impliquant vraiment dans ces différentes luttes. Et par « s’impliquer », je ne parle pas d’entrisme cynique pour recruter, je parle de construire de vraies racines. Si un parti n’a pas d’ancrage, sa tentative d’unifier les forces sociales sera rejetée, et ses organisateurs seront tournés en dérision et expulsés en tant qu’acteurs externes sans emprise sur la réalité. C’est pour ça que, même s’il ne crée pas directement les forces sociales, un parti doit toujours s’engager avec elles, rejoindre leurs luttes, les prendre au sérieux, avec respect et patience, et surtout, apprendre d’elles. Plus un parti est ancré, mieux il comprend ces forces sociales, plus il est lié à des organisations autonomes, plus sa composition deviendra diversifiée, et plus il sera un articulateur efficace.
Et plus un parti est fort, plus sa capacité à articuler des forces à travers de grandes distances sociales est grande, de la ville à la région, jusqu’au pays entier, et à terme à travers plusieurs formations sociales. Après tout, l’articulation n’est pas seulement un problème local, c’est un problème global. Tout comme l’État cherche à désarticuler l’unité sur un terrain politique national inégal, l’impérialisme travaille à démanteler l’unité au-delà des frontières, isolant les mouvements et opposant les luttes les unes aux autres. C’est ça, le vrai sens de l’internationalisme : le processus par lequel des forces sociales distinctes issues de plusieurs formations sociales se rassemblent en une unité, parfois appelée une « internationale ».
La composition est un processus délicat, et les forces sociales sont fragiles, beaucoup d’entre elles apparaissant et disparaissant, comme des châteaux de sable construits le matin pour s’effondrer face au vent sec du soir. En combinant la force de plusieurs forces sociales, les luttes articulées deviennent plus durables, mais elles aussi finissent presque toujours par s’arrêter – atteignant leurs limites, perdant de l’élan, succombant à des tensions internes ou noyées sous une répression vigoureuse.
D’une certaine manière, ce schéma cyclique est à prévoir. « Il ne faut pas imaginer la révolution elle-même comme un acte singulier », écrivait Lénine. « La révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases de calme plus ou moins profond. » Une insurrection populaire un mois, puis une démobilisation apparemment totale le mois suivant. Les luttes connaissent des va et viens, les organisations apparaissent et disparaissent.
Les forces sociales dominantes dans l’État, elles, cherchent à aller plus loin : non seulement faire échouer ces vagues de contestation, mais les effacer de l’histoire, comme si elles n’avaient jamais existé. Elles mobiliseront des ressources colossales pour réécrire l’histoire, falsifier les preuves, marginaliser tous les récits qui ne correspondent pas à leur version officielle. Leurs efforts sont si impressionnants qu’elles réussiront même à convaincre ceux qui ont participé à ces luttes merveilleuses qu’elles n’ont jamais eu lieu, ou qu’elles visaient des objectifs réformistes, ou qu’elles étaient mauvaises dès le départ. En quelques années, peut-être une décennie, le souvenir de ces exploits disparaîtra. L’histoire des communistes noirs internationalistes, effacée. L’histoire des syndicats ouvriers militants, pleins d’immigrants coopérant dans ce qui sont aujourd’hui des États rouges, effacée. L’histoire des luttes multi-raciales acharnées contre le racisme, effacée.
La deuxième fonction articulatoire du parti, alors, est de combattre cette révision en apportant un degré de continuité entre différentes luttes à travers du temps. Son action, écrivait John Watson, l’un des membres fondateurs de la Ligue des ouvriers noirs révolutionnaires (League of Revolutionary Black Workers), « pourrait offrir un pont entre les sommets d’agitation. » Cela aide à canaliser l’énergie de ces luttes, à préserver leur mémoire, à dresser des bilans, et à créer un espace de réflexion. Le parti est la mémoire historique de ces luttes, un dépositoire de toutes ses formes organisationnelles, un rolodex de ces vastes réseaux de contacts. C’est une archive vivante, remplie d’activistes intrépides qui se sont battus lors des vagues antérieures et qui se préparent pour la prochaine.
Le parti, alors, ne s’occupe pas seulement d’articuler des forces sociales diverses lors d’une montée d’agitation, dans la foulée des coups; il aide à garder le flambeau allumé pour la prochaine. Alors que la plupart des organisations de combat sont éphémères, surgissant pour résoudre un problème puis disparaissant, le parti s’efforce de rester toujours actif, pendant ces explosions où des milliers de personnes se retrouvent soudain à faire de la politique pour la première fois, et pendant ces périodes de relative stabilité, quand les choses reviennent, pour ainsi dire, à la normale.
Le parti joue une fonction d’articulation finale, qui est de donner une voix à un contenu politique précis. L’activité autonome des personnes en lutte identifie des problèmes sociaux importants, crée de nouvelles formes d’organisation, et dans certains cas même une vision positive du changement.
Hélas, dans la plupart des cas, ces formes organisationnelles n’avanceront pas spontanément un contenu socialiste cohérent. Leurs membres ne se sont probablement pas assemblés en tant que socialistes, mais en tant que travailleurs de la construction en colère, en tant que courageux activistes trans, en tant que jeunesse immigrante désespérée, ou en tant que mères inquiètes militant pour des revendications spécifiques.
En fait, si les forces sociales élaborent un projet politique, celui-ci n’est le plus souvent pas de nature socialiste. Les afro-américains peuvent s’insurger du racisme dans leur ville, mais le mouvement peut aussi s’orienter vers le support pour les capitalistes noirs. Les ouvriers d’une manufacture en Ohio peuvent être révoltés par leur licenciement, mais ils peuvent choisir d’en rejeter la faute sur les immigrants. Des immigrants récents peuvent s’unir pour agir face à la criminalité dans leur quartier, mais ensuite décider de soutenir un renforcement de l’intervention policière contre d’autres minorités. Il n’existe donc pas, autrement dit, de lien automatique entre la constitution d’une force sociale et la lutte pour le socialisme.
C’est en grande partie parce que nous n’existons pas dans un vide politique. Des courants concurrents font de leur mieux pour attirer les forces sociales vers leurs propres projets. Et derrière tout cela, les nombreux appareils idéologiques de l’État cherchent constamment, de notre naissance à notre mort, à neutraliser le potentiel politique de toutes les luttes possibles : transformer les initiatives autonomes en marches processionnelles, les revendications audacieuses de changements radicaux en appels modérés à la réforme, la critique systématique des structures en moralisme individualisé, l’auto-activité en simple vote. Un des objectifs centraux de tout cela est de détruire l’idée même de socialisme : la présenter comme de la violence terroriste, ou la domestiquer en assistanat social. Dans ces conditions, il y a peu de raisons pour que quelqu’un devienne automatiquement socialiste.
Le rôle du parti est d’avancer ce projet socialiste contre les tendances politiques concurrentes et, par-dessus tout, contre les méandres idéologiques des forces de l’ordre. À ce point, il est crucial de souligner d’où vient ce contenu socialiste. Il ne vient pas d’intellectuels déconnectés, mais des luttes quotidiennes des forces sociales elles-mêmes. Bien que le programme socialiste n’émerge pas automatiquement, tout prêt, de ces luttes, ses éléments fondamentaux ne peuvent se trouver qu’à cet endroit. La tâche du parti est d’écouter attentivement ces luttes, d’observer cet immense écosystème, d’apprendre profondément de ces nombreuses forces sociales pour en extraire les rudiments d’un programme politique historiquement approprié. Le parti rend ensuite ce contenu explicite, le clarifie, l’approfondit, le transforme en une forme plus systématique, puis le soumet de nouveau à ces forces sociales en lutte pour vérification. À travers leurs luttes, les forces sociales élaborent le programme, le rejettent ici, le révisent là, affinant le contenu que le parti réarticule, avant de le renvoyer à nouveau aux luttes, comme dans une sorte de spirale.
Il est maintenant clair que les trois fonctions articulatoires (rassemblement des forces sociales, la continuité dans le temps et donner voix à un contenu politique commun) sont tous connectées. L’une des principales façons pour un parti d’articuler des forces sociales diverses, par exemple, est d’élaborer un programme qui montre comment leurs luttes sont en réalité interconnectées. Mais la façon dont le parti arrive à articuler un programme cohérent est de le fonder sur les aspirations profondes des nombreuses forces sociales diverses qu’il cherche à aider à unifier.



Un instrument limité
Comme toutes les organisations, les partis n’émergent que par la lutte, et on ne peut donc jamais déterminer de manière abstraite à quoi ils ressembleront, ni comment ils réaliseront concrètement leurs fonctions d’articulation. Mais si l’on imagine le parti de cette manière, comme un articulateur, quelques conséquences s’imposent nécessairement.
Le parti n’est pas une entité fixe, mais la condensation de fonctions d’articulation en constante évolution. Devenir un parti ne consiste pas à franchir une limite numérique, à atteindre des critères structurels particuliers ou à être reconnu comme tel par l’État. Ce n’est pas une déclaration mais un acte.
Et c’est déjà en train de se produire : il y a déjà plusieurs organisations qui réalisent ces fonctions du parti à différent niveaux, même s’il ne se conçoivent pas comme un parti et ne désirent pas en devenir un. Par exemple, le syndicat des enseignants de Chicago ou les chapitres locaux de Black Lives Matter. Le DSA ne monopolise pas cette question à elle-seule.
Le parti ne peut pas s’obstiner à se concentrer sur une seule lutte, force sociale, ou forme organisationnelle. Bien que le parti devrait certainement se sentir libre de juger la conjecture et déterminer d’où émergent les luttes et y mobiliser des ressources, il ne peut pas non plus s’entêter sur une lutte unique, il doit demeurer attentif à toute agitation potentielle. Lénine l’exprimait clairement : « le communisme surgit de tous les points de la vie sociale; il fleurit résolument partout » et parfois « dans les lieux les plus inattendus ».
L’insurrection politique peut avoir une multitude de déclencheurs : des salles de classe sous-financées, le procès d’un violeur, un meurtre policier raciste, la construction d’un oléoduc sur des terres autochtones, la contamination de l’eau dans une ville désindustrialisée, un effondrement boursier, une fusillade dans une école, une pandémie. La vérité est que personne ne peut le savoir à l’avance, le parti doit être prêt à agir à n’importe quel moment. Au lieu d’attendre de manière myope l’émergence d’une lutte parfaite imaginée, ou de tordre les actions autonomes des personnes en mouvement pour les faire entrer dans un cadre préconçu, le parti doit rester à l’écoute du terrain. Comme l’écrivait Louis Althusser : « il ne s’agit pas d’“étendre” la politique existante, mais de savoir écouter la politique là où elle se fait. »
Pour cela, le parti doit demeurer très flexible. Il doit être prêt à abandonner une longue campagne et à se jeter dans une nouvelle explosion si nécessaire. Il doit être prêt à embracer immédiatement de nouvelles formes d’organisation, de nouvelles tactiques, de nouvelles formes de luttes. Il doit être prêt à sacrifier ses idées et en ramasser de nouvelles lorsque les conditions changent. Il doit être prêt à réécrire son programme dès que c’est nécessaire, si les développements l’exigent. Il doit être prêt à faire des compromis, à négocier, à donner aux mouvements sociaux le bénéfice du doute. Il doit être ouvert à toutes les tactiques et méthodes. Comme Daniel Bensaïd le disait pour reprendre Lénine, : « Agitez dans tous les milieux! Soyez à l’affût des solutions les plus imprévisibles! Restez prêts aux changements soudains de formes! Sachez manier toutes les armes! » Mais surtout, le parti doit être disposé à apprendre, à admettre ses erreurs et à réfléchir sur ses propres actions.
Dans ce contexte, bâtir le parti ne revient pas à accumuler graduellement ses forces selon un plan prédéterminé. Il ne s’agit pas d’attendre patiemment que les membres nous joignent et favorisent le partage du vote ainsi que notre influence législative. Cette conception d’une croissance lente suppose un progrès linéaire, une vision du temps selon laquelle on peut espérer que le futur soit plus ou moins le même que le présent, un temps vide, homogène, ponctué de rituels, de cycles électoraux qui porteraient le lent développement du parti. Ce temps du « progrès mécanique », écrivait Daniel Bensaïd, est un temps non politique.
Plutôt que de traiter le futur comme une progression linéaire, il faudrait le voir comme des ruptures, des zigzags, des renversements et des bonds. Dans ce contexte, la construction du parti signifie accroître sa capacité à agir, ce qui signifie sa flexibilité, sa rapidité, d’aiguiser les atouts de ses membres, et d’étendre ses racines à mêmes les luttes sociales. Cela signifie accepter que ses effectifs connaîtront des hauts et des bas, que des revers surviendront, mais aussi qu’il existe des moments où le parti doit agir avec une extrême rapidité en jetant par la fenêtre les vieux manuels. Bâtir le parti ne revient pas à produire des millions de cartes de membre ; il s’agit de rendre le parti aussi flexible, adaptable, connecté, et attentif que possible.
Cela implique également de construire un haut niveau de diversité interne. Le parti doit coordonner non seulement une variété de forces sociales, mais aussi différents types de militantisme. Un parti composé uniquement d’intellectuels, de combattants, ou vraiment de n’importe quel type unique d’activistes, est un parti très limité. Un parti puissant est non seulement diversifié, mais aussi capable de coordonner différents efforts et de tirer le maximum de ce que ses membres peuvent apporter, plutôt que de les forcer à entrer dans un moule : il y a ceux qui combattent les fascistes dans la rue et il y a ceux qui dirigent les campagnes de terrain; il y a ceux qui théorisent tout comme il y a ceux qui organisent les entrepôts d’Amazon; il y a ceux qui organisent des réunions et ceux qui gèrent le

Cinq questions pour comprendre la situation au Venezuela – Entretien avec Pierre Mouterde
Le cycle des nouvelles est chaque jour bouleversé par la stratégie du choc trumpiste. L’impérialisme américain a brutalement commencé l’année 2026 avec le kidnapping du président vénézuélien Nicolás Maduro. Depuis, les menaces et les tentatives de déstabilisation ont fusé de toute part : la Colombie, le Mexique et Cuba, jusqu’à la promesse d’annexion du Groenland par les États-Unis. Tentant de prendre un peu de hauteur face à l’imbroglio de la situation internationale, Archives Révolutionnaires s’est entretenu avec Pierre Mouterde, auteur de plusieurs livres sur le Venezuela, à propos de la récente agression impérialiste. Mouterde ne se gêne pas pour critiquer durement le régime de Maduro, bien qu’il condamne plus sévèrement encore l’histoire longue des interventions américaines au Venezuela. Celles-ci n’ont eu comme objectif que de s’approprier les ressources du pays et de saper tout projet d’émancipation sociale.
Entrevue réalisée par Nathan Brullemans
Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le décès de Hugo Chávez jusqu’à l’enlèvement récent de Nicolás Maduro ?
Revenir à l’histoire est toujours important. Dans notre cas, ne serait-ce que pour bien faire la part des choses en ce qui concerne ce qu’on appelle le « Venezuela bolivarien ». Précisons d’abord que Nicolás Maduro n’est pas Hugo Chávez. La feuille de route de ce dernier n’est certes pas exempte de critiques ; Chávez avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d’effectuer « un coup de barre » pour lutter contre la bureaucratisation et relancer les conseils communaux. Néanmoins, il a été, en particulier de 1999 à 2007, à l’origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela : forte baisse des taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, mise en place de formes embryonnaires de pouvoir populaire, développement d’échanges internationaux plus égalitaires à travers l’ALBA, etc.
Il en va tout autrement de Nicolás Maduro qui — quoiqu’élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix) — ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chávez à la veille de sa mort ni celle de chercher à pactiser avec l’opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, Maduro s’enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche (Parti communiste vénézuélien, Patrie pour tous, etc.). Certes, il héritera en même temps d’une situation économique difficile, marquée par une baisse drastique du prix du pétrole sur le marché mondial, et d’un contexte politique délétère dû à la désaffection d’une partie de l’électorat chaviste. Tout ceci le conduira à perdre les élections législatives de 2015, où l’Assemblée nationale passe aux mains de l’opposition.
En réponse, Maduro fera le choix d’approfondir la trajectoire probusiness de son gouvernement, en dépit d’une rhétorique radicale et anti-impérialiste de façade. Ce mouvement s’était amorcé dès 2014, lorsque son gouvernement créa des Zones économiques spéciales (ZES) pour libéraliser l’exploitation des ressources du sous-sol ou forestières dans l’Arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Cet espace géographique est ainsi offert sur un plateau d’argent à des entreprises multinationales, alors que l’on abroge les droits sociaux des travailleurs, mais aussi ceux liés à la préservation de la nature et des peuples autochtones.
À partir de 2017, il accélère le cours manœuvrier et autocratique de son régime, concentrant chaque fois plus le pouvoir autour de sa personne et de ceux et celles qui lui resteront fidèles. L’une des stratégies privilégiées fut de mettre en place une seconde assemblée constituante (la première l’avait été en 1999 sous l’égide de Chavez), de telle manière à ce qu’elle puisse non pas améliorer les principes démocratiques de la constitution de 1999, mais demeurer étroitement soumise au pouvoir présidentiel et lui permettre de contourner l’Assemblée nationale. Cette dernière, il faut le noter, était contrôlée par une opposition qui se montrait de plus en plus agressive, prête à jouer de l’illégalité, en plus de rester activement soutenue par les USA (voir l’épisode de Juan Guaidó, devenu sous leur égide président autoproclamé du Venezuela en 2019).
Le reste, on le connait : dans un contexte de crise économique exacerbée par les mesures de rétorsion économique des États-Unis et par l’exil massif de millions de Vénézuéliens, on remarque l’aggravation du cours autoritaire et néolibéral maduriste. Ce dernier a non seulement multiplié les législations antidémocratiques – loi sur la haine (2017), sur le fascisme (2024), etc. –, mais surtout (et de nombreux experts et observateurs non partisans ont dû en arriver à cette conclusion) en manipulant frauduleusement le résultat des élections présidentielles de 2024 qui auraient sans doute pu permettre au candidat de l’opposition et colistier de Maria Corina Machado, Edmundo Gonzales Urrutia, de l’emporter.
En somme, on le voit : les choses ne sont pas simples avec le Venezuela. Et si beaucoup ont pris l’habitude de rappeler à son propos et avec raison le rôle décisif des échanges économiques inégaux entre le Nord et le Sud global ainsi que les indéniables prédations de l’impérialisme US, on ne peut pas non plus — quand on est de gauche — passer sous silence les dérives autocratiques de Maduro, car il rompt ainsi clairement avec les meilleurs acquis de l’héritage chaviste, et reste partie prenante, à sa manière, de la si rapide dégradation de la situation vénézuélienne !

Le mot pétrole est sur toutes les lèvres — en particulier sur celles de Donald Trump, qui a répété très explicitement qu’il entend en faire profiter les compagnies américaines. Y a-t-il plus à cela, ou l’évidence crève les yeux ?
Là encore, ça vaut la peine de revenir à l’histoire, d’autant plus si l’on sait que selon l’AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). Le pétrole vénézuélien a été découvert à partir des années 1910, spécialement aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd’hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, grâce à la complicité du dictateur d’alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur conféra. Comme le rappelle Eduardo Galeano en citant l’économiste Domingo Alberto Angel, ces entreprises firent des profits considérables, « excédant les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l’Inde[1] ». Galeano rappelle aussi qu’en 1970 — année dont rêve Donald Trump avec rapacité nostalgique — « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l’Amérique latine provenait du Venezuela[2] », alors qu’à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent.
Il est bon d’ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez en 1975-1976, l’ont été avec indemnisation et non pas au détriment des entreprises étrangères. Celles-ci ont eu le loisir de s’orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l’exploitation directe. Enfin, en 2001, Chávezn’a fait que s’assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l’État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. La même année, cela lui a valu une tentative de coup d’État, auquel s’était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins récipiendaire du prix Nobel de la paix 2025[3].
Il y a donc bien, depuis plus d’un siècle, la présence au Venezuela d’un impérialisme états-unien très actif qui a su piller à profit — notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste — une bonne partie des richesses de ce pays. La réalité est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait encore dans son pays 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d’extrême pauvreté[4].


Merci pour cette réponse. Allons maintenant plus profondément sur le thème de l’impérialisme. Même les médias mainstream utilisent aujourd’hui ce mot pour décrire le bellicisme de Trump, alors qu’il est d’ordinaire un concept privilégié de la tradition marxiste. L’Amérique latine a connu une longue liste d’interventions étrangères sur son continent. Qu’est-ce qui, dans le cas du Venezuela, est réellement « nouveau » ou « différent » ? Et, sous un autre angle, on peut aussi se demander l’intérêt d’un recours à la force brute afin de s’approprier des ressources. Certains pourraient en effet avancer que, sous le néolibéralisme, les traités de libre-échange et la discipline par la dette ont longtemps été suffisants pour soumettre économiquement l’Amérique latine.
Oui, c’est une bonne question, et elle nous oblige à réfléchir aux nouvelles coordonnées du monde dans lequel nous entrons. Car nous sommes en train de glisser dans une période de grandes turbulences. Et pour en comprendre toute la portée, il ne faut pas craindre de reprendre le concept traditionnel d’impérialisme mis en avant par la tradition marxiste. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas eu d’intervention impérialiste — tant économique que militaire — des USA en Amérique latine dans les dernières décennies. Il suffit de se rappeler l’invasion du Panama en 1989, ou encore l’occupation de l’île de Grenade en 1983, sans parler bien sûr du coup d’État au Chili parrainé par les USA en 1973. On peut aussi remonter plus en arrière, avec le renversement de Juan Bosch en 1965 à Saint-Domingue suivie d’une invasion militaire, ou encore au Guatemala, du renversement du président progressiste Jacobo Árbenz Guzmán en 1954. En somme, les exemples sont nombreux.
Mais à l’heure actuelle, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des États-Unis, traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d’ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Aujourd’hui, avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires ; on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant aux principes premiers de la doctrine Monroe qui, depuis 1823, scande « l’Amérique aux Américains ». Rebaptisée pour l’occasion doctrine « Donroe », cette politique impérialiste veut que l’Amérique latine soit d’abord et avant tout l’arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d’accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.
Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l’échelle du monde, particulièrement entre les USA — la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante — et la Chine – la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d’ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d’un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains[5]), secoué, traversé par d’importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l’impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu’apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d’être mises en branle dans le court ou moyen terme.
En même temps, il faut aussi comprendre que les fractions et groupes dirigeants de ce capitalisme mondialisé (dont les GAFAM) sont en quête d’un second souffle. Ces derniers cherchent erratiquement — mais aussi cyniquement — des solutions à la crise de profitabilité du capital : tant du côté de l’IA que de la remise en cause drastique des acquis sociaux-démocrates des Trente glorieuses. D’autres options sont aussi sur la table, comme la recherche de nouvelles activités spéculatives et rentières profitables ou encore, bien sûr, du développement accéléré de l’industrie d’armement, voire de la guerre. On le voit, c’est toute l’architecture des rapports géopolitiques née au sortir de la Seconde Guerre mondiale mondiale (avec ses 50 millions de morts) et dans le sillage de la victoire des alliés contre le nazisme qui est en train de basculer et de se remodeler de fond en comble.
Redescendons de l’échelle globale au Venezuela, en touchant une question de conjoncture plus immédiate. Personne n’a de boule de cristal, mais une analyse informée reste un bon point de départ. En ce sens, à quoi faut-il s’attendre dans la situation actuelle du pays ? Une nouvelle intervention militaire américaine ? Le maintien du gouvernement de Delcy Rodríguez ? Jusqu’à preuve du contraire, l’opposition de droite représentée par Machado semble écartée du pouvoir. Bref, quels sont les scénarios plausibles ?
C’est difficile à dire, et vu les informations sûres dont on peut disposer, on ne peut qu’en rester aux hypothèses les plus probables. Sans doute, Trump a compris qu’envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes, sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu’il contrôle, des milices d’autodéfense. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques — et pas seulement idéologiques ou patriotiques — les ont poussés à demeurer fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l’opposition comme aux menaces d’invasion états-uniennes. Entre autres choses, parce que l’armée a été très rapidement associée, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s’étant spécialisée dans l’extraction minière, pétrolifère et gazière, et œuvrant en particulier dans l’arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Il y aurait ainsi, en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l’armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d’entreprises privées et publiques vénézuéliennes[6]. Il s’agit donc d’un régime qui conserve, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.
Aussi, si face à l’inégal rapport de force militaire existant entre les USA et le Venezuela, les troupes US pourraient évidemment occuper le Venezuela, cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni sans difficultés et pertes de soldats ; toutes choses que Trump cherche pour l’instant à éviter, notamment à cause des réticences du Congrès et des promesses faites à sa base électorale.
D’où l’intérêt pour l’administration Trump d’une intervention militaire prenant la forme d’un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d’une négociation déjà initiée en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant — chantage militaire et économique en prime — avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d’une manière ou d’une autre, ont facilité la brutale exfiltration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée, sans compter les pertes civiles).
Un des legs de la révolution bolivarienne est l’institution des conseils communaux (consejos communales). Depuis 2006, ceux-ci ont été implantés afin de favoriser l’essor d’une forme de pouvoir populaire « par le bas », en instituant des organes de démocratie directe. À l’heure actuelle, les conseils communaux sont-ils encore investis par la population ? Peuvent-ils représenter l’embryon d’une résistance populaire future ?
Sur ce dossier aussi il faut faire les nuances qui s’imposent, car ces conseils communaux ont été sous Chavez tout à la fois la pointe avancée d’une réforme populaire prometteuse et sa limite intrinsèque. Il s’agissait en effet — à partir de 2006 (date de création des conseils communaux) — de passer par-dessus les pouvoirs très conservateurs d’une administration municipale vénézuélienne toujours présente, en les doublant de nouveaux conseils communaux indépendants, organisés dans tel ou tel quartier ou espace de vie autour des champs d’intervention des organisations populaires ou de l’existence de communautés citoyennes données. Ils regroupaient généralement 200 à 300 familles qui pouvaient s’occuper de santé, d’éducation, de l’état des logements ou des rues. Celles-ci étaient reliées directement au gouvernement central qui fournissait les fonds nécessaires à son fonctionnement et à ses activités; des fonds provenant généralement de la rente pétrolière et qui étaient gérés par l’État.
Il s’agissait donc en principe d’encourager, depuis le bas, la participation et l’auto-organisation populaire. Et en 2006, portée par l’élan encore intact de la révolution bolivarienne, la loi sur les conseils communaux a donné naissance à une pléthore de conseils communaux, probablement plus de 35 000 ainsi que l’indiquait en 2017 le ministre de la Participation populaire et de la protection sociale de l’époque. Mais en même temps ces conseils communaux, tout en ne remplaçant pas l’administration municipale officielle qui s’emploiera souvent à bloquer leurs interventions, ne seront l’expression d’aucun projet politique global, et cela même s’ils avaient pour finalité de « rendre le pouvoir au peuple ». Relégués à s’occuper des besoins immédiats et locaux des communautés, ils resteront largement à l’écart des véritables centres de décision. Ce qui fait que leur rôle va être confiné à la petite gestion du quotidien, et cela d’autant plus que ces conseils n’auront aucun droit de regard et pouvoir effectif — par exemple dans les expériences de gestion participative brésilienne à Porto-Alegre — sur le type de budget qui leur sera alloué par l’État central. Même aux meilleurs moments de la révolution bolivarienne, on était donc loin encore d’une gestion participative et populaire, pleine et entière du pouvoir, et cela au-delà même des nobles intentions qui avaient présidé à ce projet et qui se combinait d’ailleurs à l’époque avec l’idée d’« un socialisme du 21ième siècle ». Il reste que sous Nicolás Maduro ces conseils communaux, auront de plus en plus tendance, soit tout simplement à disparaître, soit à se muer en de simples structures clientélistes d’encadrement des secteurs populaires encore favorables à Maduro.
Et enfin, face à la situation au Venezuela, un conseil à donner aux anti-impérialistes des pays du Nord global ?
Revenons une dernière fois à l’histoire, et ne pas oublier qu’il y a à peine 25 ans soufflait en Amérique latine un véritable vent d’espoir et de changement, porté en avant par les Zapatistes mexicains, le mouvement altermondialiste internationaliste et ses forums mondiaux si courus (y compris par bien des militants-es du Québec) ainsi que par les aspirations révolutionnaires et anti-néolibérales, bolivariennes du Venezuela, citoyennes de l’Équateur et autochtones de la Bolivie. Un autre monde était possible! C’est ce fil-là aujourd’hui brisé de luttes populaires ascendantes, prometteuses et victorieuses qu’il faut tenter de retrouver. Commençons de ne pas craindre de faire le bilan des bons coups comme des échecs passés, et en en tirant d’implacables leçons pour l’avenir.
Quant à l’impérialisme — et au capitalisme qui lui sert de terreau si fertile —, au moins avec Trump, on sait maintenant de quoi il en retourne vraiment. À nous d’en prendre acte!
[1] Eduardo Galeano, Las veinas abiertas de America latina, México, Siglo XXI Editores, 2004. p. 273
[2] Ibid.
[3] Pierre Mouterde, « Maria Corina Machado : vous avez dit… le prix Nobel de la paix 2025 ? ». Presse-toi à gauche, 14 octobre 2025.
[4] Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de changement social, Montréal, M éditeur, 2012
[5] Arnaud Orain. Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude XVIe-XXIe siècle. Paris, Flammarion, 2025.
[6] Voir Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Les couleurs de la révolution, Paris, Syllepse, 2022. p. 134-135

Max Chancy, militant et pédagogue socialiste
Max Chancy (1928-2002), philosophe et militant socialiste, a consacré sa vie à la défense des droits démocratiques du peuple haïtien, à la construction d’une société égalitaire, ainsi qu’au développement d’une pédagogie émancipatrice. D’abord actif en Haïti, il est forcé à l’exil en 1965, en raison de la dictature de François Duvalier. Il s’installe alors au Québec d’où il organise un réseau de solidarité, tout en participant à la création de la Maison d’Haïti et en s’engageant dans la transformation du système d’éducation québécois. Après la chute de la dictature en 1986, il retrouve son pays qu’il faut dorénavant reconstruire[1].
Max Chancy est né en 1928 à Jacmel en Haïti, mais a principalement été élevé dans la famille de sa mère à Port-au-Prince[2]. Dans ce milieu intellectuel rassemblé autour de l’imprimerie du grand-père, il s’initie rapidement aux idées progressistes. Il est lauréat de la première promotion de l’École normale supérieure d’Haïti en 1947, tout en animant avec quelques ami·es un groupe de réflexion littéraire et sociale, appelé sobrement NOUS. C’est aussi l’époque où il se fiance avec Adeline Magloire qui deviendra sa compagne pour la vie. En 1950, grâce à ses excellents résultats, il obtient une bourse pour étudier à Paris, y découvrant le marxisme et les mouvements anti-coloniaux par l’entremise de militant·es français·es et ouest-africain·es. Après trois ans d’études, Chancy rentre en Haïti afin de participer à la construction d’un réseau scolaire laïc et démocratique. Mais le climat social est à l’affrontement entre les élites conservatrices et un mouvement populaire qui désire instaurer un état social. Dans ce contexte, le régime autoritaire de Paul Magloire (1950-1956) entrave les efforts des progressistes. Chancy profite donc d’une nouvelle bourse pour compléter un doctorat en philosophie à l’Université de Mayence (Allemagne).
Lutter contre la dictature, malgré la prison et l’exil
À son deuxième retour au pays, Max Chancy découvre un climat encore plus délétère, marqué par l’imposition de la dictature de Duvalier père (1957-1971). « Le choc fut brutal, nous avons compris d’un coup la répression sauvage, le traitement fait aux opposants, la milice des tontons macoutes en action. »[3] Max Chancy s’implique alors à tous les niveaux pour lutter contre le gouvernement. En plus de ses activités syndicales, il rejoint le noyau clandestin du Parti populaire de libération nationale (PPLN). Cette organisation marxiste-léniniste, fondée en 1954, s’inspire des différentes luttes révolutionnaires en cours ou victorieuses (comme à Cuba) pour lancer des opérations de déstabilisation du régime duvaliériste. Dès 1959, son action militante entraîne son licenciement de l’enseignement public, bien que son engagement révolutionnaire demeure secret. Privé de revenu, Chancy survit grâce à des contrats de tutorat, mais consacre le plus clair de son temps à l’organisation politique. Il contribue à la grève étudiante de 1960 et anime, à partir de 1962, le journal illégal Haïti demain, organe du PPLN. Adeline Magloire Chancy, pour sa part, participe au comité révolutionnaire Femme patriote. Tous deux travaillent aussi, avec des camarades de plusieurs groupes, à mettre sur pied un front démocratique unifié. L’arrestation de Max Chancy, en octobre 1963, interrompt le projet.
Après plusieurs mois d’incarcération et de tortures, Chancy est relâché, mais sa liberté est relative puisqu’il fait l’objet d’une surveillance particulière. À l’été 1965, une nouvelle vague de répression frappe le PPLN. Chancy est informé que la police le cherche pour l’exécuter. Lui et sa famille sont alors cachés par les réseaux du parti et exfiltrés du pays, avant d’arriver au Canada où ils demandent l’asile politique. Les Chancy s’installent à Montréal et sont rapidement embauchés dans le système scolaire québécois. Il n’empêche que la priorité demeure d’organiser la résistance, à quoi sert le fameux appartement du 798, avenue Champagneur, souvent considéré comme la « première Maison d’Haïti »[4]. Cet objectif implique l’envoi de fonds et d’imprimés aux militant·es resté·es en Haïti, le soutien aux prisonnier·ères politiques, l’aide envers les autres exilé·es et la dénonciation tous azimuts du régime de Duvalier. « Les grands enjeux de l’heure étaient la ligne politique face à la dictature et au terrorisme d’État qui ne laissaient d’autre voie que la lutte armée à ceux qui refusaient l’embrigadement et rêvaient d’une nouvelle Haïti. »[5] Le rôle de Max Chancy est déterminant puisqu’il demeure un cadre dirigeant du PPLN, devenu en 1969 le Parti unifié des communistes haïtiens (PUCH).

Démocratiser l’éducation pour établir une société juste
Bien que le gouvernement du Canada refuse de régulariser son statut jusqu’en 1982, Max Chancy s’investit dans plusieurs projets destinés aux communautés migrantes comme à l’ensemble des jeunes du Québec. En 1972, un groupe de militantes et de militants (Nirva Casséus, le couple Chancy, Charles Dehoux, Pierre Normil, etc.) fonde la Maison d’Haïti pour offrir des services aux nouveaux·elles arrivant·es et pour défendre les intérêts démocratiques du peuple haïtien. En sus, l’organisme se concentre sur l’éducation populaire pour aider les personnes ayant une faible scolarité, pour développer la conscience politique de la communauté et pour garder vivante la culture haïtienne auprès de la jeunesse. Max Chancy s’implique particulièrement dans la lutte contre les déportations de réfugié·es politiques et dans l’animation de cercles politiques destinés aux adolescent·es. Embauché comme professeur de philosophie au cégep Édouard-Montpetit (Longueuil), Chancy milite aussi dans son syndicat où il tente de rattacher les luttes économiques aux combats politiques. En compagnie de Michel Chartrand, il participe à l’organisation d’une Conférence internationale de solidarité ouvrière (juin 1975) à Montréal, qui rassemble plus de 600 personnes venues de trois continents avec l’objectif d’unir leurs forces pour lutter contre l’impérialisme.
C’est d’ailleurs comme enseignant progressiste et militant pour une éducation démocratique que Chancy se fait connaître dans les années 1980. Ayant mené plusieurs enquêtes sur l’intégration des immigrant·es dans le système scolaire, il est nommé au Conseil supérieur de l’éducation (CSE) du Québec pour développer une politique à ce sujet. Il rédige un rapport intitulé L’école québécoise et les communautés culturelles, rendu public en février 1985. Parmi ses 61 recommandations, il suggère de réviser le matériel didactique pour qu’il tienne compte de la diversité culturelle et d’offrir des formations aux enseignant·es concernant les enjeux propres aux différentes communautés. Le rapport souligne aussi le lien entre l’immigration et la pauvreté, conséquence de la division raciale du travail. Cette situation implique une sous-scolarisation chez les migrant·es à laquelle le gouvernement est sommé de répondre par des programmes spécifiques. L’objectif est de briser le cercle vicieux qui renvoie de la pauvreté à l’éducation lacunaire, et vice-versa[6].

À la même époque, la situation commence à bouger en Haïti. En 1971, Jean-Claude Duvalier a succédé à son père, tout en maintenant son régime despotique. Mais, à partir des années 1980, plusieurs organisations politiques et syndicales défient le régime. À l’automne 1985, une révolte populaire s’étend depuis les campagnes jusqu’aux principales villes. L’année suivante, le dictateur est forcé de quitter le pouvoir et le pays. Max Chancy rentre immédiatement en Haïti pour participer à l’effort de reconstruction. Il reprend ses activités d’enseignement et, comme dirigeant du PUCH, il travaille à l’unité de la gauche haïtienne dans un contexte qui reste chaotique. Malheureusement, une maladie cérébrale ralentit considérablement ses activités à partir du début des années 1990, jusqu’à ce qu’il doive se retirer entièrement de la vie politique. Son combat pour une Haïti démocratique et socialiste est depuis poursuivi par ses camarades. Ceci dit, le parcours de Max Chancy demeure exemplaire et nous pouvons reprendre à son endroit les mots qu’il réservait à Jacques Stephen Alexis : « il est devenu ainsi pour le mouvement révolutionnaire haïtien le symbole du militant qui a vécu pleinement ce qu’il pensait et ce qu’il disait, qui a réalisé l’adéquation entre la théorie et la pratique »[7].
[Photo en couverture : Wikipedia]
Notes
[1] Cet article est d’abord paru dans À Bâbord ! no. 103 [En ligne]
[2] La principale source biographique demeure MAGLOIRE CHANCY, Adeline. Max Chancy (1928-2002), Port-au-Prince, Fondation Gérard Pierre-Charles, 2007.
[3] MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 17.
[4] NOËL, Julie. « Le 798, Champagneur ou la première Maison d’Haïti », 11 septembre 2018, en ligne : https://ville.montreal.qc.ca/memoiresdesmontrealais/le-798-champagneur-ou-la-premiere-maison-dhaiti
[5] MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 23.
[6] NOËL, André. « Québec reconnaît le besoin d’adapter l’école à la nouvelle réalité multiculturelle », La Presse, 23 février 1985, page A5.
[7] Cité dans MAGLOIRE CHANCY. Max Chancy, 2007, page 88.

Venezuela : l’agression impérialiste ouvre une boîte de Pandore
Archives Révolutionnaires a traduit cet article paru dans le Comentario Internacional concernant l’intervention américaine au Venezuela. Faisant une synthèse des faits importants, l’auteur, Marcelo Solervicens, fait un diagnostic des conséquences désastreuses qu’un impérialisme américain débridé aura pour l’Amérique latine et le monde entier.
Marcelo Solervicens, 4 janvier 2026
À l’aube du 3 janvier, des troupes américaines ont enlevé le président du Venezuela, Nicolás Maduro, et son épouse Cilia Flores. En violation des principes fondamentaux du droit international, cet acte ne peut que présager un retour des agressions impérialistes américaines, dont l’objectif est de ressusciter la doctrine Monroe pour garantir la primauté des États-Unis sur leur arrière-cour.
Lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago, la résidence du 47e président, Donald J. Trump a confirmé à des journalistes dociles que des forces militaires d’élite des États-Unis avaient enlevé le président Maduro et son épouse, se vantant par le fait même de la puissance militaire immense et inégalée des États-Unis.
Trump a justifié cet enlèvement en prétextant que Maduro sera traduit en justice dans le district sud de New York par la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi, pour répondre à des accusations de « conspiration narcoterroriste », de « conspiration pour importer de la cocaïne », de « possession et de complot pour détenir des mitrailleuses et dispositifs destructifs ».

Cependant, cette attaque ne présente aucun fondement sur le plan légal, comme l’a entre autres souligné le journal britannique The Guardian. La caractérisation du Venezuela en tant que « narco-État » est en effet absurde. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), seulement 8% des produits illicites colombiens circulent par les Caraïbes et la Guajira colombienne, tandis que 87% transitent par le Pacifique, bien loin du Venezuela. Le Rapport européen sur les drogues de 2025 ne mentionne même pas le Venezuela comme un couloir du trafic de drogue international.
C’est sans oublier que l’administration Trump est responsable de la destruction de 35 embarcations et de plus de cent exécutions extrajudiciaires dans les Caraïbes, toutes contraires au droit international. Les conventions internationales exigent que les suspects soient arrêtés et dûment jugés en cas d’activité criminelle. Il est certain que l’administration Trump n’a jamais fourni de preuves établissant des liens entre ces embarcations et un trafic de drogue à destination des États-Unis. Elle n’a pas non plus prouvé l’existence du supposé Cartel de los Soles ou de liens entre Maduro et le groupe criminel Tren de Aragua.
L’acharnement de Trump contre le prétendu narcotrafic vénézuélien contraste avec sa décision paradoxale d’accorder la grâce présidentielle à Juan Orlando Hernández, l’ex-président du Honduras (2014-2022). Ce dernier avait été condamné à 45 ans de prison par la justice américaine pour narcotrafic et pour avoir justement transformé son pays en un « narco-État ». Lors de la conférence de presse, le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, a insisté sur le fait que Maduro avait eu une chance de négocier, mais qu’il l’avait manquée, et était désormais tombé sous le long bras de la justice américaine. Cette attaque américaine confirme que le message de la politique « America First » est plutôt celui de « peace through strength ».
Donald Trump a ensuite caricaturé le sujet du narcotrafic, en répétant sa diatribe des dernières semaines, avant de révéler que l’objectif réel de Washington était de récupérer le pétrole que le Venezuela aurait volé il y a des décennies, sans que les précédents gouvernements américains n’aient réagi. Il a ainsi confirmé que le but ultime de Washington, illustré par le geste de piraterie internationale de capture de trois pétroliers vénézuéliens, ajoutés au blocus, aux sanctions et aux pressions pour la démission de Maduro, n’était pas d’attaquer le narcotrafic, mais de s’emparer des réserves pétrolières – les plus importantes du monde – pour les ouvrir aux entreprises pétrolières états-uniennes.

Enfin, il est devenu clair que pour atteindre cet objectif, Washington a besoin d’un changement de régime, c’est-à-dire l’installation d’un gouvernement docile. Ainsi, pendant la période de questions, Trump a précisé, en enlevant toute crédibilité à l’opposante María Corina Machado (qui porte l’odieux de lui avoir volé le Prix Nobel de la paix), qu’elle est « très gentille », mais qu’elle « ne dispose pas de soutien et n’inspire pas de respect dans son pays ». Et, dans un nouveau revirement, Trump a affirmé que Washington lui-même s’occupera de gouverner le Venezuela jusqu’à ce qu’une transition appropriée soit assurée, sans préciser comment ce gouvernement sera exercé. Cette déclaration s’est accompagné de menaces d’une autre attaque si des résistances venaient à se manifester au Venezuela, car la flotte, les avions et les troupes américaines restent en état d’alerte dans la région.
Trump a laissé entendre que son message est que tout l’hémisphère occidental est sous la domination de Washington et qu’il n’hésitera pas à réactiver l’histoire longue des agressions impérialistes en Amérique latine, toujours à des fins économiques. Il s’agit d’un renforcement de l’impérialisme, tel qu’exprimé dans sa Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée récemment, en tant que corollaire de la doctrine Monroe de 1823. Il a précisé qu’aucune puissance étrangère, notamment la Chine ou la Russie, ne serait autorisée à intervenir dans la région.
Lors de la conférence de presse, Trump et son secrétaire d’État, Marco Rubio, ont précisé que les interventions américaines en Amérique latine ne sont pas terminées, menaçant des pays comme Cuba, la Colombie et l’Iran. Il n’est pas surprenant que l’ex-allié de Trump, Elon Musk, ait soutenu ironiquement Marco Rubio, en le qualifiant de président du Venezuela, gouverneur de Cuba et monarque de l’Iran. À ce stade, il est évident que la décision de renverser le président vénézuélien par l’administration Trump ouvre une véritable boîte de Pandore dans la région et dans le monde.
D’une part, le changement de régime au Venezuela comporte de nombreux risques, comme le souligne notamment la BBC. L’avenir est incertain, car bien que Trump ait affirmé que la vice-présidente Delcy Rodríguez collaborerait avec son administration, cette dernière a répliqué en chaîne nationale : « Nous ne serons jamais une colonie d’aucun empire. » Elle a déclaré que « le seul président du Venezuela est Nicolás Maduro » et a activé le Conseil de Défense de la Nation, en remettant le décret de « commotion extérieure », signé par Maduro, au Tribunal suprême de justice (TSJ), pour lancer une lutte armée contre cette « agression impérialiste ».

De plus, l’effet de distraction du changement de régime au Venezuela pour expulser les migrants vénézuéliens ressemble à un « wag the dog », typique de la politique américaine, nécessaire face à la chute de popularité de Trump due à l’augmentation de l’inflation. Mais cela pourrait échouer. Plusieurs analystes estiment que la situation pourrait se retourner contre lui, en raison des coûts humains qu’impliquerait une invasion sur le territoire vénézuélien, notamment si le soutien du mouvement MAGA pour des guerres est insuffisant, selon The New York Times.
D’autre part, il est maintenant clair que le soft power censé caractériser la politique étrangère des États-Unis durant la mondialisation est désormais définitivement enterré. Ce pouvoir qui justifiait les interventions au nom de la défense de la démocratie a cédé sa place à un nouveau niveau de pouvoir global, sans restriction, qui ne respecte pas les règles du droit international établies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le problème – surtout pour un empire décadent et contesté par les BRICS dans un contexte international multipolaire –, c’est que cette agression encourage d’autres puissances à agir. Pour la Russie, elle permet la poursuite de la guerre en Ukraine, en imposant sa volonté géopolitique sur les territoires occupés, et à la Chine d’annexer Taïwan, refuge des troupes nationalistes après leur défaite face à Mao Tsé-Toung. Sans négliger le fait que cela pourrait encourager des actions sans restriction de la part de puissances régionales dans leur propre zone d’influence.
En effet, l’intervention militaire états-unienne au Venezuela justifie la loi du plus fort en politique étrangère, où tout est permis dans les zones d’influence des grandes puissances. Un exemple récent est la chaleureuse réception de Benjamin Netanyahu par Trump et leur disposition commune à attaquer l’Iran.
Cela signe-t-il l’arrêt de mort du droit international ? Chose certaine, tout indique que cela accroît l’obsolescence des institutions internationales. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a exprimé des préoccupations sur l’ignorance du droit international par les États-Unis, mais personne ne l’écoute. Peu d’espoir est placé dans la session du Conseil de sécurité de l’ONU ce lundi, obtenue par la Colombie avec le soutien de la Russie et de la Chine : il est fort probable que l’ambassadeur américain utilise son veto pour empêcher toute condamnation.
D’un autre côté, le ton des réactions des gouvernements dépend de la géopolitique des zones d’influence. Il est frappant de constater que la principale nouvelle qui parcourt le monde est que les États-Unis ont décidé de prendre le contrôle du Venezuela. De son bord, la Russie a condamné « l’agression armée » comme une « violation inacceptable de la souveraineté d’un État indépendant ». L’Iran a quant à elle dénoncé « une violation manifeste de la Charte des Nations unies ».
Par contre, l’Union européenne et les pays européens ont appelé au respect du droit international, sans exprimer de soutien au gouvernement du Venezuela, qu’ils considèrent pour la plupart comme illégitime. On note en particulier l’appel de l’Espagne au dialogue et à une solution pacifique et négociée de la crise. D’autres, comme le premier ministre du Royaume-Uni, Keir Starmer, n’ont pas osé condamner l’attaque de Trump contre le Venezuela. De son côté, Emmanuel Macron a célébré la « libération » du Venezuela et appelé à une transition dirigée par Edmundo González, une perspective très éloignée des véritables plans de Trump.
La réalité est que, du point de vue européen, l’attaque de Trump visant à s’approprier le pétrole vénézuélien viole ouvertement les règles du droit international. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Elle confirme la possible fin de l’ordre — ou du désordre — international issu de la Seconde Guerre mondiale et de la mondialisation, marquant le retour d’un monde multipolaire caractérisé par la rivalité entre zones d’influence.
En Amérique latine, l’intervention directe de l’administration Trump, mobilisant toute la puissance militaire de l’empire, rappelle les décennies de coups d’État et de destruction de la démocratie par des régimes militaires soutenus par les États-Unis au cours du XXᵉ siècle – depuis le premier coup d’État organisé par la CIA contre Jacobo Árbenz au Guatemala jusqu’à l’invasion du Panama, en passant par le coup d’État contre Salvador Allende au Chili.
À cette heure, il est évident qu’en Amérique latine l’usage sans restriction de la force par Trump remet en cause l’hégémonie du discours dominant autour de la démocratie, défendu aussi bien par les courants progressistes que par diverses droites traditionnelles. Depuis les années 1990, ce discours a permis d’éviter les coups d’État militaires — un progrès, même si ceux-ci ont été remplacés par des coups institutionnels ou par le lawfare, fondés sur l’État de droit.
C’est pourquoi les réactions en Amérique latine révèlent que l’agression américaine constitue un tournant dans la région. Comme on pouvait s’y attendre, Javier Milei a célébré la capture de Maduro, affirmant qu’il s’agit d’une « excellente nouvelle pour le monde libre » et que « la liberté avance ». Le président salvadorien Nayib Bukele, pour sa part, a réagi dans son style revanchard habituel en se moquant de Maduro à travers une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, tandis que le président équatorien Daniel Noboa a salué l’enlèvement en déclarant que « l’heure de tous les narco-chavistes finit par arriver ».

Dans la même logique, le président élu du Chili, José Antonio Kast, a qualifié l’arrestation de Maduro de « grande nouvelle pour la région », et le président intérimaire du Pérou, José Jeri, a salué la capture du dictateur chaviste en affirmant que le Venezuela entre dans « une nouvelle ère de démocratie et de liberté ». Le président du Costa Rica, Rodrigo Chaves, a célébré l’arrestation de Maduro, qu’il accusait de fraude électorale, en affirmant « qu’il doit payer pour ses crimes ». D’autres représentants de la droite latino-américaine, comme le président récemment élu Rodrigo Paz, ont rappelé que « la Bolivie sera toujours du côté de la démocratie ». De son côté, le président paraguayen Santiago Peña, tout en critiquant la dérive insoutenable de « Nicolás Maduro, chef du Cartel de los Soles », a également appelé à privilégier les voies démocratiques garantissant une transition ordonnée. De même, le président panaméen José Raúl Mulino a réaffirmé son soutien à une transition démocratique au Venezuela après la capture de Maduro.
De leur côté, les différentes expressions du progressisme et de la gauche latino-américaine ont réagi en condamnant, avec des nuances diverses, le changement de cycle que représente l’attaque et la capture du président vénézuélien, en soulignant les violations du droit international. Le président colombien Gustavo Petro a condamné l’agression contre la souveraineté du Venezuela et ordonné le déploiement de troupes à la frontière. Le président cubain Miguel Díaz-Canel a condamné l’attaque criminelle des États-Unis contre le Venezuela, la qualifiant de « terrorisme d’État ». Le président nicaraguayen Daniel Ortega a dénoncé l’agression militaire américaine, réaffirmé sa solidarité avec la révolution bolivarienne et exigé la libération de Maduro et de son épouse.
Le président chilien Gabriel Boric a condamné les actions militaires américaines et appelé à rechercher une issue pacifique. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum au Mexique a condamné l’intervention militaire des États-Unis au Venezuela, en soulignant « qu’avec les États-Unis, il y a coordination, pas subordination ». Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a affirmé que la capture de Maduro « franchit une ligne inacceptable », établissant un « précédent extrêmement dangereux », rappelant les pires moments d’ingérence dans la politique latino-américaine.
Le président du Guatemala, Bernardo Arévalo, a appelé à mettre fin à l’action militaire contre le Venezuela et à respecter les principes des Nations unies. Le président uruguayen Yamandú Orsi a rejeté l’intervention militaire au Venezuela, tandis que la présidente du Honduras, Xiomara Castro, a condamné « l’agression militaire » comme une atteinte à la souveraineté des peuples d’Amérique latine et des Caraïbes.
Quel sera le prochain pays à être agressé au nom du slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » (Make America Great Again) ? Oui, l’incertitude règne. La stratégie de sécurité nationale en Amérique latine, l’adaptation régionale de l’America First et le corollaire trumpiste de la doctrine Monroe apparaissent parfaitement cohérents avec l’enlèvement du président Nicolás Maduro et les menaces visant d’autres pays.
La menace est réelle. Pour l’instant, rien ne vient contredire la perception selon laquelle, si le premier pays à subir l’agression américaine a été le Venezuela, les faucons qui hantent les couloirs de la Maison-Blanche, ainsi que les menaces persistantes de Trump et de Marco Rubio, laissent présager que les prochaines cibles pourraient être la Colombie, Cuba et d’autres pays qui déplaisent à l’administration Trump.
Certains évoquent une possible modération de ce spasme impérialiste du XXIᵉ siècle dans l’hypothèse incertaine de divisions au sein de la base sociale MAGA de Trump. Cependant, comme lors d’autres conjonctures historiques, la solidarité internationale, la mobilisation des peuples et la volonté des gouvernements seront essentielles pour faire face à la menace impériale, en agissant comme une région qui revendique l’Amérique latine et les Caraïbes comme Zone de Paix. L’heure est grave, et elle nous concerne tous : plus tard, il pourrait être trop tard, pour paraphraser Bertolt Brecht.












