Archives Révolutionnaires

Diffuser les archives et les récits militants. Construire les luttes actuelles.

Carte montrant le périmètre d'expropriation pour le projet de nouvel aéroport à Montréal, incluant les phases 1, 2 et 3 du projet, ainsi que les nouvelles limites administratives de Mirabel.

Les mémoires de l’expropriation de Mirabel : entre déplacement forcé et lutte pour le territoire

10 juillet, par Archives Révolutionnaires
Par Flandrine Lusson, Ph.D en études urbaines Le 27 mars 1969, le gouvernement fédéral du Canada annonce que le nouvel aéroport international du Québec prendra place au sein (…)

Par Flandrine Lusson, Ph.D en études urbaines

Le 27 mars 1969, le gouvernement fédéral du Canada annonce que le nouvel aéroport international du Québec prendra place au sein d’un territoire paroissial à dominance agricole : Mirabel. Le projet est immense, pensé en trois phases censées se construire jusqu’en 1990. Pour faciliter son implantation, le projet s’accompagne de la fusion de 14 paroisses et l’expropriation de 97 000 acres sur lesquels vivent 3 126 familles, environ 11 000 individus, majoritairement agriculteurs. Retour sur la lutte d’une communauté contre la surface d’expropriation.

Carte montrant le périmètre d'expropriation pour le projet de nouvel aéroport à Montréal, incluant les phases 1, 2 et 3 du projet, ainsi que les nouvelles limites administratives de Mirabel.
Carte du périmètre d’expropriation de Mirabel en 1969. Source : Auteur (2025)

Devoir quitter son « chez-soi » ou vivre en territoire exproprié : les mémoires d’un déplacement forcé

Avant le 27 mars 1969, rien ne présageait que l’aéroport allait prendre place dans ce qui deviendra la Ville de Mirabel. Six sites sont à l’étude. La décision est annoncée dans les médias. 1 668 habitant·es reçoivent rapidement leur avis d’expropriation. Ils ont 90 jours pour préparer leur déménagement et se relocaliser avec leurs faibles compensations économiques, bien en deçà des valeurs réelles des propriétés. Dans ce contexte, certains n’ont d’autres choix que de partir loin, produisant l’éclatement des familles, d’autres d’abandonner l’agriculture. Les quelques 9 332 autres expropriés ont quant à eux le droit de rester vivre sur le territoire mais à la condition de devenir – pour une durée indéterminée – locataires du gouvernement fédéral du Canada. Bien que n’ayant pas à vivre le processus de relocalisation forcée, eux aussi vivent une dépossession, celle de leur milieu de vie. Entre 1969 et 1972, les déménagements se multiplient, suivis par le départ des commerces et de toutes les activités qui rythment la vie des anciennes paroisses.

La construction de l’aéroport débute en 1971. Dès le départ, les exproprié·es tentent de résister. Certains refusent de signer leur bail, d’autres de recevoir leur compensation économique, ou de partir de chez eux. À ces situations, le gouvernement fédéral répond par la menace : tantôt les exproprié·es voient leur compensation financière réduite d’environ 5 000$, tantôt des huissiers sont envoyés aux portes. Certaines lignes téléphoniques sont mises sur écoute. Les exproprié·es qui sont restés vivent dans un contexte de tension quotidien qui provoque de nombreux effets négatifs sur leur santé physique et mentale (dépressions sévères, alcoolisme, maladies, suicides).

Deux enfants tenant une grande pancarte avec le texte 'NOS JEUNES ONT DROIT À L'AVENIR' au milieu d'un chantier.
Source : Archives du projet de mémoire collective Expropriation Mirabel.

Les mémoires de la lutte pour le territoire

Voyant leur cadre de vie se transformer en profondeur d’un point de vue spatial, social, communautaire et économique, c’est le sentiment d’injustice qui prévaut le plus dans le discours des exproprié·es. Si les conséquences des expropriations ont provoqué un sentiment généralisé d’impuissance et de perte d’avenir, elles ont également nourri un besoin de contestation collectif qui a mené à l’organisation progressive d’une lutte pour le territoire. Celle-ci s’est réellement organisée à partir de 1972, soutenu par deux phénomènes. En premier lieu, les exproprié·es ont commencé à se faire entendre dans les médias, suscitant progressivement un changement de discours de l’opinion publique. De plus, une seconde expropriation d’importance a lieu mais cette fois-ci en Ontario, pour la construction du nouvel aéroport international de Toronto dans le district de Pickering. Leurs compensations sont bien supérieures à celles des expropriés de Mirabel: « c’était deux poids, deux mesures ».

C’est dans ce contexte que se forme le Centre d’Information et d’Action Communautaire (CIAC), le mouvement des exproprié.es de Mirabel. Dès le début, le CIAC ne se positionne pas contre le projet aéroportuaire mais contre la taille du périmètre d’expropriation. Son objectif est de montrer l’injustice des documents qui ne laissaient pas la possibilité aux exproprié·es de se relocaliser dans les mêmes conditions. De nombreux dossiers sont amenés devant la cour, accompagnés à chaque fois par plusieurs personnalités du CIAC. Cependant, les premières tentatives de contestation judiciaire conduisent à un échec et celles et ceux qui sont allé·es en justice ont subi des menaces et des augmentations de loyer de la part du gouvernement fédéral. Malgré cela, plus les cas se multiplient, plus le CIAC gagne en compétence.

Une étape importante de renforcement de la structuration du CIAC est la décision de ses membres de partager leurs informations avec les expropriés de Pickering, représentés par le groupe People Or Planes, et avec ceux du Parc national de Forillon en Gaspésie, expropriés à la même période. Cette solidarité avec d’autres expropriations, mène à l’organisation de manifestations communes, permettant de porter publiquement la voix des expropriés et de rallier à leur cause des partis politiques de l’opposition, dont le Parti Québécois. En Ontario, les contestations ont contribué à l’abandon définitif du projet en 1975. A noter que les terres de Pickering sont à l’heure actuelle toujours expropriées.

À Mirabel, malgré la mobilisation, le gouvernement fédéral n’accorde aucunement raison aux exproprié·es et l’aéroport ouvre bel et bien ses portes en 1975. Cependant, six mois après son ouverture, seulement 5 000 passagèr·es par mois et environ 200 par jour atterrissent à Mirabel. Ces chiffres sont très loin des 6 millions de passagèr·es prévus d’ici à 1985. En 1979, après 10 ans de fonctionnement, le projet est largement qualifié dans les médias « d’éléphant blanc ». La construction des phases 2 et 3 est suspendue pour une durée indéterminée.

Dans ce contexte, le combat des exproprié·es de Mirabel ne s’amenuit pas. Au contraire, il se prolonge jusqu’en 1984. Tout au long de cette période, de nombreuses manifestations sont organisées. Leur demande concerne la rétrocession de 80% des terres excédentaires situées en dehors de la zone opérationnelle de l’aéroport. En 1980, le CIAC s’entoure d’une procureure et conseillère juridique. Face à l’échec de l’aéroport de plus en plus assumé publiquement, d’autres partis politiques décident de soutenir la cause des expropriés. C’est le cas du Parti progressiste-conservateur du Canada qui est élu lors des élections de 1984. Rapidement après l’élection, il décide de concrétiser sa promesse de rétrocession des 80 000 acres. Un comité est créé pour négocier le protocole de revente, imaginé par le CIAC. Le processus prend un an à se mettre en place. Au final, cela permet la rétrocession de l’ensemble des terres expropriées à l’exception de la zone opérationnelle de l’aéroport ne recouvrant plus que 17 000 acres en 1986.

Après 18 ans de lutte, et suite à la victoire de la rétrocession, le gouvernement fédéral annonce en 2004 la fermeture définitive de l’aéroport et son retour à Dorval, là où il était avant 1969. Cette fermeture laisse un sentiment généralisé de « tout ça pour rien ». Pour ne pas oublier cette lutte, pour commémorer les souvenirs de celles et ceux qui ont lutté, les exproprié·es de Mirabel et leurs descendances initient à partir de ce moment un long travail de mémoire, toujours en cours aujourd’hui. Celui-ci vise la réparation politique, juridique, sociale et symbolique des expropriations. Il s’agit aussi à garder vivant les mémoires de nombreuses familles mirabelloises, et de les partager dans le but de ne plus jamais reproduire la même chose. Ce travail a permis deux nouvelles vagues de rétrocession, en 2011 puis en 2019 (la surface toujours expropriée aujourd’hui est de 6 000 acres), ainsi que l’organisation de deux commémorations pour le 40ème et le 50ème anniversaire de l’expropriation, en 2009 et 2014.

Une maison blanche à deux étages en construction, avec un ancien silo à grain en bois à proximité, sous un ciel nuageux.
Source : Archives du projet de mémoire collective Expropriation Mirabel.

Le travail de parti chez Marx : entrevue avec Jean Quétier

2 juillet, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires s’est entretenu récemment avec Jean Quétier sur le travail de parti chez Karl Marx. Jean Quétier est maître de conférences en philosophie allemande et (…)

Archives Révolutionnaires s’est entretenu récemment avec Jean Quétier sur le travail de parti chez Karl Marx. Jean Quétier est maître de conférences en philosophie allemande et philosophie politique à l’Université de Tours (France) et l’auteur d’un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat intitulé Le Travail de parti de Marx (Éditions de la Sorbonne, 2023). Il a également fait paraître Karl Marx sur le parti révolutionnaire (Éditions sociales, 2023) et De l’utilité du parti politique (PUF, 2024).

///

AR : Pour commencer, quelles ont été les expériences concrètes de « travail de parti » de Marx au cours de sa vie ?

JQ : Par expérience de parti, j’entends les différents moments où Marx a été impliqué et investi dans une activité politique à l’intérieur d’organisations ouvrières ou se réclamant du communisme ou du socialisme, entendus en un sens large. Il me semble qu’on peut repérer, et c’est ce que j’essaie de faire dans ma thèse, trois lieux d’intervention principaux.

Il y a une première expérience qui est menée dans l’une des formes qui préfigurent possiblement les partis politiques au sens moderne du terme : la Ligue des communistes. Marx s’implique dans cette structure à partir de 1847 et jusqu’en 1850 environ, moment où la Ligue des communistes va progressivement se déliter. Il s’agit de sa première expérience de parti, à l’intérieur de laquelle il va vivre le moment révolutionnaire de 1848. La Ligue des communistes est une structure qu’on pourrait juger aujourd’hui quasiment groupusculaire (quelques centaines de membres), mais qui présente des caractéristiques intéressantes, parce qu’elle possède des statuts et un fonctionnement structurés, avec un congrès qui décide de la ligne de l’organisation. Elle a aussi une structure internationale. Elle est surtout formée d’Allemands, artisans ou ouvriers, qui sont en situation d’immigration en France, en Grande-Bretagne, en Belgique, mais aussi sur le territoire allemand. C’est une première expérience de mise en réseau à l’échelle internationale, au moins à l’échelle de l’Europe occidentale.

En termes d’envergure, le contraste est cependant assez frappant avec le deuxième lieu important d’investissement de Marx dans une organisation : l’Association internationale des travailleurs (AIT), aussi connue sous le nom de Première Internationale. Marx y est impliqué dès sa fondation en 1864 jusqu’à sa scission en 1872 et y joue un rôle dirigeant. Il est en effet membre de son Conseil général, l’organe dirigeant à l’échelle internationale de l’AIT. Il occupait d’ailleurs déjà un tel rôle dans la Ligue des communistes.

L’AIT sera une expérience beaucoup plus massive que la Ligue. Les historiens évaluent ses effectifs à entre 100 000 et 150 000 membres au début des années 1870, répartis dans différents pays. Les modes d’adhésion selon les sections étaient parfois très variables, mais on est bien en présence d’une puissance politique d’un autre ordre. Le fonctionnement de l’AIT est aussi beaucoup plus structuré que ne l’était celui de la Ligue des communistes, avec un congrès qui se réunit tous les ans entre 1866 et 1869, puis tous les deux ans par la suite, une organisation structurée en fédérations et en sections, des discussions menées pour élaborer la ligne de l’organisation, et un véritable travail sur les revendications, le mode de fonctionnement et le contenu politique qu’il s’agit de porter.

Le troisième lieu d’intervention important de Marx dans des organisations partisanes est la social-démocratie allemande, qui émerge progressivement à partir du milieu des années 1860, d’abord sous la forme de deux organisations concurrentes. Il y a l’ADAV, créée par Ferdinand Lassalle, qu’on associe généralement plutôt à une forme de socialisme d’État, et un autre parti, le SDAP, fondé en 1869 à Eisenach, qui rassemble autour de figures comme August Bebel et Wilhelm Liebknecht des militants plutôt proches de la perspective de la Première Internationale et, dans un certain nombre de cas, proches de Marx lui-même.

Ces deux organisations vont finalement fusionner en 1875, lors d’un congrès qui va rester célèbre : le congrès de Gotha. À partir de là est créé le SAPD, qui deviendra en 1890 le SPD, le Parti ouvrier social-démocrate. Durant cette période, Marx est à Londres, mais il exerce une influence assez significative sous la forme d’un important travail de correspondance. Il est en lien constant avec les dirigeants de ces organisations, surtout ceux du parti dit d’Eisenach (SDAP), puis du parti unifié (SAPD), avec un travail de discussion, de rappel d’un certain nombre de principes et de prise de position par rapport à cette structure.

Source.

AR : Que veut dire le mot « parti » pour Marx ? Est-ce que sa conception du parti a évolué au cours de sa vie ?

JQ : Oui, je pense que c’est quelque chose qui évolue au cours de sa vie. Je dirais qu’il y a deux éléments à prendre en compte. D’une part, si l’on considère la période d’activité politique de Marx, depuis le milieu des années 1840 jusqu’au début des années 1880, il est clair qu’on se situe dans la phase historique d’invention et de naissance de la forme « parti », qui passe progressivement d’un regroupement informel à un parti entendu comme une organisation structurée, réglée par des statuts, dont l’adhésion est matérialisée par une cotisation et où le fait d’être adhérent donne droit à une part de décision sur la ligne politique de l’organisation.

Marx, à mon sens, anticipe déjà assez tôt ce changement puisque, à travers la Ligue des communistes, c’est déjà le sens de « parti » comme forme organisée qui s’impose à une époque, les années 1840, où cela était loin d’être généralisé et constituait plutôt un phénomène nouveau.

D’autre part, au-delà de ce mouvement historique plus général, la théorie que Marx élabore autour du parti politique change également de sens au fil du temps. C’est pourquoi je considère qu’il n’y a pas une seule théorie du parti révolutionnaire chez Marx, mais plutôt deux.

Il y a une première théorisation très nette au moment de la rédaction du Manifeste du Parti communiste, avec certaines formules très célèbres que l’on trouve dans sa deuxième partie, notamment l’idée que les communistes ne forment pas un parti particulier, mais constituent un parti à l’intérieur d’un parti ouvrier plus large. Cette théorie du « parti dans le parti », est une première conception selon laquelle Marx considère que le rôle des communistes est de former un parti entendu comme une fraction éclairée et résolue à l’intérieur d’un mouvement ouvrier plus large, dans des mobilisations populaires telles qu’elles peuvent exister à cette époque, par exemple en Grande-Bretagne autour du chartisme1.

À partir de ce modèle de cercles concentriques se déploie toute une stratégie propre aux années 1840. En réalité, il y aurait deux instances : le Parti communiste et le Parti ouvrier. Le Parti communiste est compris dans un sens plus organisé ; le Parti ouvrier dans un sens plus flottant, plus souple, renvoyant davantage à ce que l’on appellerait aujourd’hui un mouvement qu’un parti au sens organisationnel du terme.

À partir des années 1860, justement à la faveur des nouvelles expériences militantes au sein de la Première Internationale, ainsi qu’à travers sa discussion avec la social-démocratie allemande, il me semble qu’une nouvelle théorie se développe : celle du parti ouvrier. Il n’y a plus alors cette distinction fonctionnelle entre deux niveaux. Il s’agit plutôt de constituer un parti de classe qui n’est plus une simple fraction éclairée se définissant avant tout par une perspective théorique, mais un parti qui s’organise sur une base de classe à l’intérieur de laquelle des discussions contradictoires ont lieu et qui produit lui-même une théorie issue directement de la mobilisation du monde ouvrier.

AR : Cette nouveauté s’explique-t-elle davantage par les leçons que Marx aurait tirées de ses premières expériences, ou plutôt par l’évolution des circonstances (la consolidation du mouvement ouvrier, la mise en place des syndicats, des trade-unions, etc.) ?

JQ : Je pense qu’il y a une combinaison des deux. D’un côté, clairement, la période intermédiaire des années 1850 et du début des années 1860 est une période de reflux du mouvement révolutionnaire après l’échec de la révolution de 1848. C’est le retour de la réaction en Europe, et l’activité révolutionnaire telle que Marx avait pu la concevoir à la fin des années 1840 n’est plus possible. Marx en tire donc un certain nombre de leçons sur la manière de procéder et sur ce qui n’a pas fonctionné en 1848, y compris ce mode d’intervention des communistes qui était plutôt un mode d’intervention minoritaire, certes ancré dans un mouvement démocratique plus large.

Je pense qu’il y a là effectivement une part d’autocritique ou, en tout cas, une prise en compte de l’expérience acquise lors de la phase révolutionnaire précédente.

Mais il faut évidemment ajouter à cela que l’émergence d’un mouvement ouvrier plus massif a également des effets très nets. Je pense donc qu’il s’agit plutôt d’une combinaison de ces deux facteurs. Je ne crois pas que l’idée d’autocritique et celle de circonstances nouvelles, qui imposent de tirer les conséquences des nouvelles formes d’organisation du mouvement ouvrier, soient mutuellement exclusives.

AR : Sur ce rapport entre la doctrine et l’organisation large de la classe, il est frappant de constater dans tes écrits que Marx fait souvent la distinction entre un parti et une secte. À quoi fait-il référence ? Il fait aussi souvent la distinction avec les « sociétés secrètes ». Est-ce la même chose ?

JQ : Effectivement, le terme de « secte » est employé par Marx beaucoup plus souvent qu’on pourrait le croire au premier abord et est très présent dans son vocabulaire politique à partir des années 1860. L’hypothèse que je défends dans mes travaux est qu’il ne s’agit pas d’une simple invective, mais d’un véritable concept chez Marx. À travers le concept de secte, il y a une tentative de saisir théoriquement un phénomène politique pathologique, et donc une véritable pathologie de l’organisation ouvrière.

Pour répondre d’abord à la distinction entre secte et société secrète, la société secrète renvoie plutôt, dans la manière dont Marx la conçoit à ce moment-là, à une forme d’organisation révolutionnaire du passé. C’est une forme d’organisation qui a eu, d’une certaine façon, sa légitimité jusqu’au milieu du XIXe siècle, parce qu’il n’existait pas véritablement d’alternative possible à ce moment-là, même si elle ne pouvait pas aboutir. On pouvait comprendre historiquement le modèle des sociétés secrètes, qui posait néanmoins un problème puisqu’il était structurellement minoritaire et, la plupart du temps, non démocratique dans sa forme d’organisation. C’était un peu le corollaire de ce que Marx appelle le socialisme utopique, c’est-à-dire une manière de penser la révolution sociale sur une base théorique isolée, sans lien réel avec un mouvement de masse capable de la porter.

La question de la secte se pose différemment. Il s’agit d’un phénomène non plus du passé, mais du présent, qui est réactionnaire dans la mesure où il revient en arrière par rapport au niveau de maturité atteint par le mouvement ouvrier. Le modèle de la secte présente un certain nombre de caractéristiques relativement identifiables. Il y a le culte du chef, ainsi qu’un rapport à la politique qui relève davantage de l’affect que de la rationalité. Cette irrationalité donne aussi à la secte une dimension religieuse.

Il y a également l’idée, héritée des utopistes, selon laquelle il existerait des recettes quasi magiques prêtes à l’emploi, en dehors desquelles tout serait nécessairement mauvais : une panacée sociale — terme que Marx emploie souvent — qu’il suffirait d’appliquer pour résoudre tous les problèmes. Cet élément est extrêmement important dans la caractérisation des sectes. Marx insiste beaucoup sur le fait que, dès lors qu’on conserve ce rapport purement doctrinal à l’organisation, on passe à côté de ce qui fait la modernité et la maturité du mouvement ouvrier lorsqu’il se constitue sur une base de classe. Il faut donc absolument éviter que le mouvement révolutionnaire tombe dans ce travers. C’est pour cette raison qu’il faut des organisations larges qui se constituent non pas sur la base d’une recette miracle, mais sur celle du mouvement réel de la classe ouvrière.

On trouve aussi chez Marx l’idée que la spontanéité du mouvement ouvrier révolutionnaire s’oppose à l’artificialité de la secte, qui cherche à donner au mouvement ouvrier une orientation venue de l’extérieur au moyen de recettes toutes faites.

AR : N’y a-t-il pas aussi comme enjeu la question de la participation de la classe elle-même à la construction de la doctrine, par le biais des instances démocratiques, des congrès, des réunions, des assemblées, etc. ?

JQ : Absolument. Cela s’oppose tout à fait à l’idée — qui est encore une fois une forme d’utopisme mal compris — selon laquelle ce ne serait pas la classe elle-même qui serait l’autrice de sa propre émancipation. L’idée fondamentale est bien que l’émancipation des travailleurs est l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Cette idée marque une véritable césure dans l’histoire du mouvement révolutionnaire et constitue un principe fondateur du mouvement ouvrier moderne.

Face à cela, la logique sectaire remet en quelque sorte la classe ouvrière sous tutelle, sous la tutelle d’un chef charismatique qui pourrait décréter à sa place la direction à suivre. Il y a l’idée que le théoricien politique serait extérieur à la classe ; même s’il est lui-même ouvrier, il existerait une extériorité liée à sa position de dirigeant. La théorie serait alors purement descendante : élaborée hors de l’organisation, elle n’aurait plus qu’à être reçue comme une vérité révélée.

Marx défend au contraire l’idée que la classe ouvrière doit élaborer elle-même sa théorie et non la recevoir passivement de l’extérieur.

AR : Dans ta thèse, tu notes que, lorsque Marx commence à s’intéresser au mouvement ouvrier, il est marqué par l’expérience d’assister à des réunions d’ouvriers et constate comment ils développaient leur conscience dans ce cadre.

JQ : Absolument. Il y a chez Marx une grande confiance dans la capacité de la classe ouvrière à s’émanciper par elle-même. Là encore, il s’agit d’une idée qui ne repose pas sur une sorte de postulat abstrait, mais plutôt, dans la vision matérialiste qui est celle de Marx, sur le développement des forces productives qui fait qu’à partir du milieu du XIXe siècle, grâce à un certain nombre d’éléments de formation mis à la disposition de la classe ouvrière, celle-ci devient capable de prendre elle-même ses affaires en main.

La classe ouvrière doit être l’autrice de sa propre émancipation parce qu’elle en a la capacité. En réalité, elle n’a pas besoin d’être placée dans une position où elle serait traitée comme une mineure sous la tutelle d’un tuteur. Si l’on peut reprendre une image un peu kantienne, il y a une réappropriation d’un schème théorique qui est celui de l’Aufklärung, des Lumières allemandes. Les Lumières, comprises comme sortie de l’état de tutelle, constituent, je crois, quelque chose qui est à l’œuvre dans la manière dont Marx comprend l’auto-émancipation des travailleurs.

articipants au premier congrès de l’Alliance Internationale des Travailleurs à Genève du 3 au 8 septembre 1866 à la brasserie Treiber. Source.

AR : Au-delà des schémas théoriques, comment Marx conçoit-il la relation entre le parti et les syndicats ?

JQ : Déjà, ce qu’il faut noter, c’est que le terme même de « syndicat » apparaît relativement tardivement dans le vocabulaire politique de Marx, pour, à mon avis, une raison fondamentale : l’idée d’une distinction fonctionnelle entre partis et syndicats s’impose progressivement dans les années 1860, mais elle n’est pas tout à fait claire au départ.

Le phénomène syndical, ou du moins ce qu’on peut lui associer, est d’abord lié à l’expérience des trade-unions en Grande-Bretagne. C’est assez net lorsqu’on lit, par exemple, Misère de la philosophie, un texte de 1847 que Marx écrit en français mais dans lequel il utilise le terme anglais trade union plutôt que le mot français « syndicat », parce qu’il s’agit alors d’une réalité fondamentalement britannique. Cela change à partir des années 1860. On trouve alors des textes où Marx parle certes du mouvement britannique des trade-unions, mais aussi de la perspective d’un syndicalisme révolutionnaire, au sens où celui-ci serait orienté non pas simplement vers la réduction de la journée de travail ou l’augmentation des salaires, mais véritablement vers l’abolition du salariat.

L’un des rares textes dans lesquels Marx parle explicitement de l’articulation entre parti et syndicat est un texte de 1869 restituant un entretien avec un syndicaliste allemand de Hanovre nommé Hamann. Ce texte est assez peu connu parce qu’il a longtemps été laissé de côté dans les éditions des œuvres de Marx et Engels. Marx y affirme que les syndicats sont les « écoles du socialisme ». Il y explique également qu’au fond, le syndicalisme possède une grande stabilité qui lui confère, à certains égards, un rôle plus fondamental que celui du parti. En tout cas, le parti est souvent plus éphémère que le syndicat. Le syndicat crée une forme de continuité dans l’organisation des travailleurs.

Pour autant, cela ne signifie pas que le syndicat serait plus important que le parti pour Marx. Je ne pense pas que ce soit sa position. À mon sens, Marx considère plutôt que le syndicat constitue un lieu de socialisation de la lutte ouvrière, un moment décisif dans la constitution de la lutte des classes, qui s’articule avec le niveau du parti. Le parti, lui, déplace la question de la lutte des classes sur un terrain qui n’est pas exactement le même, puisqu’il pose une question fondamentale que le syndicat ne traite pas directement : celle de la conquête du pouvoir d’État.

Marx ne voit pas le parti comme une simple émanation du syndicat. Il ne défend donc pas un modèle de type syndicaliste révolutionnaire dans lequel le syndicat pourrait purement et simplement se substituer au parti. Mais son modèle n’est pas non plus celui d’une simple courroie de transmission où le syndicat serait un instrument au service du parti. Il y a plutôt une articulation entre les deux, chacun intervenant sur un terrain spécifique. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve dans Misère de la philosophie, notamment dans le passage souvent commenté à propos du passage de la classe en soi à la classe pour soi. On y trouve l’idée que les grèves, étroitement liées chez Marx à la question syndicale, constituent une étape préparatoire vers la combativité politique qui pourra ensuite se déployer sur le terrain du parti.

AR : Tu as évoqué l’enjeu de la prise du pouvoir. Cette question amène notamment celle du parlementarisme, de la participation aux élections et du contrôle des députés. Qu’est-ce que Marx dit à ce sujet ?

JQ : Très rapidement, la social-démocratie allemande va obtenir des députés au Reichstag, ce qui pose la question du rôle du Parlement et de l’inscription dans la logique parlementaire. Clairement, Marx n’est pas du tout défavorable à la participation aux élections ni à la présence de parlementaires issus du parti. Il accorde une grande importance à la participation électorale, car le Parlement offre une tribune aux ouvriers, ce qui est essentiel dans la construction d’un rapport de force.

Cela étant dit, il faut évidemment prendre garde, aux yeux de Marx, à ne pas tomber dans une sorte de « maladie parlementaire », pour reprendre une expression que l’on retrouve dans ses écrits. Celle-ci consisterait, d’une part, à croire que tout peut être transformé par l’intermédiaire du Parlement, ce qui n’est pas sa conception, mais aussi à considérer qu’une fois élu, on représente indistinctement tous les habitants de sa circonscription plutôt que le parti qui vous a désigné.

Marx a une conception du mandat parlementaire qui n’est pas celle selon laquelle un élu ne serait plus redevable qu’à l’ensemble des électeurs de son territoire. Il est également défavorable à une autonomisation des élus par rapport au parti. Il considère qu’à partir du moment où l’on siège dans un Parlement au nom d’un parti, on ne doit pas pouvoir voter selon ses seules préférences personnelles ou en fonction de ses désaccords individuels.

Cette question se pose très concrètement en 1879. À cette époque, un débat a lieu au Reichstag sur des mesures de législation protectionniste. Parmi les députés sociaux-démocrates, l’un d’eux vote en faveur des crédits demandés par Bismarck, profitant de la liberté de vote dont disposent les parlementaires. Cette décision met véritablement Marx et Engels en fureur. Ils rédigent alors une lettre circulaire adressée aux dirigeants de la social-démocratie allemande pour protester contre cette manière de procéder. Leur critique ne porte pas seulement sur le contenu du vote, mais aussi sur le principe même selon lequel un représentant du parti pourrait décider seul de son vote, éventuellement contre la position de l’organisation.

C’est un point très important dans la manière dont Marx envisage les choses.

AR : Cela soulève aussi une question de démocratie interne : celle de la subjectivité du député face aux décisions collectives.

JQ : Exactement. Et Marx est clairement du côté de la décision collective plutôt que de la subjectivité individuelle du député.

AR : Merci. Un autre point que je voulais aborder, c’est la question du rapport de Marx aux anarchistes et à Bakounine au sein de l’AIT, qui, 150 à 160 ans plus tard, fait encore débat dans nos mouvements. Qu’en est-il de cette question ?

JQ : Alors, c’est effectivement une question fondamentale, parce que c’est en grande partie autour d’elle que l’AIT s’effondre avec la scission de 1872.

Disons qu’il y a principalement deux points qui cristallisent les désaccords. Le premier concerne le rapport à la politique, entendue au sens large. Ce que Marx reproche à Bakounine et à ses partisans, c’est avant tout ce qu’il appelle l’« abstentionnisme politique », c’est-à-dire l’idée selon laquelle, en se montrant indifférents à la question centrale de la conquête du pouvoir d’État, ou du moins en refusant d’en faire un objectif politique, ils se priveraient des moyens de lutter efficacement contre la domination du Capital. Marx reproche régulièrement à Bakounine et à ses partisans de vouloir constituer une sorte de petite société à l’intérieur de la grande société, un microcosme retiré du monde réel. Tout un vocabulaire est mobilisé pour exprimer cette critique : Marx affirme que, par son rapport purement négatif à la lutte politique, Bakounine demande aux ouvriers de se comporter comme des moines et de se retirer du monde. Évidemment, cela fait écho à des débats qui existent encore aujourd’hui : faut-il construire une contre-société en se coupant du capitalisme, ou faut-il affronter directement celui-ci sur le terrain politique ?

Le second point de désaccord fondamental concerne la conception même de l’organisation, notamment à travers la question de la centralisation au sein de l’AIT. Traditionnellement, cette opposition a souvent été présentée dans les récits anarchistes comme celle entre un socialisme libertaire et un socialisme autoritaire. Marx n’aurait évidemment pas accepté cette manière de présenter les choses, puisqu’il ne se considérait pas lui-même comme autoritaire. La question qui se pose est plutôt celle de savoir si une certaine centralisation des décisions à l’intérieur de l’organisation est souhaitable ou non. Aux yeux de Marx, une forme de centralisation est à la fois souhaitable et indispensable. L’Association internationale des travailleurs ne peut pas être un simple agrégat d’initiatives individuelles juxtaposées. Il faut qu’existent une coordination et une centralisation des activités, et que les décisions prises majoritairement puissent être appliquées.

Sur ce point, Marx s’oppose à l’idée selon laquelle la direction de l’organisation devrait être réduite au rôle d’une simple « boîte aux lettres ». Cette formule provient de la circulaire issue du congrès de Sonvillier de 1871, qui rassemble des anarchistes et des partisans de Bakounine. Selon cette conception, le Conseil général de l’AIT ne devrait être qu’un bureau de correspondance et de statistiques, sans autre fonction que celle-ci. Marx rejette explicitement cette vision.

Derrière cette controverse se trouve une question plus profonde : celle de savoir si le parti, et plus généralement l’organisation ouvrière, doit être entièrement à l’image de la société future pour laquelle elle lutte. Sur ce point, il existe un véritable désaccord. Dans les documents anarchistes de l’époque, on retrouve fréquemment l’idée que l’AIT ne doit être rien d’autre que la préfiguration de la société future. Marx, lui, n’adhère pas à cette perspective. Bien qu’il considère que l’organisation politique doit être démocratique et permettre à chacun d’y trouver sa place, l’AIT reste avant tout une organisation de lutte et ne peut donc pas être la simple image de la société à venir. Il existe nécessairement un décalage entre les deux, parce que l’on est engagé dans un conflit avec une autre classe sociale. Sans aller jusqu’à un modèle militaire, il existe des exigences minimales de discipline qui sont inévitables dans toute organisation engagée dans un combat politique. Pour Marx, refuser cette réalité revient à prôner la désorganisation. C’est, d’une certaine manière, devenir l’idiot utile de l’adversaire. Ce serait comme tendre l’autre joue ou laisser au capital toutes les armes nécessaires pour détruire le mouvement ouvrier.

On voit donc bien que les deux question, celle de l’indifférence à la politique et celle du caractère préfiguratif ou non de l’organisation ouvrière, sont étroitement liées et se recoupent constamment.

Un sceau de l’AIT.

AR : Merci d’avoir répondu à nos questions. Je terminerai en te laissant la parole. En tant que marxiste, quelle est ta vision de ce que devrait être un parti communiste ou ouvrier au XXIe siècle, et quels sont les défis à surmonter pour rendre cette vision possible ?

JQ : C’est une vaste question ! J’ai essayé de la traiter dans un livre publié récemment, De l’utilité du parti politique (PUF, 2024). Parmi les principaux chantiers à travailler, je distinguerais trois pistes, que j’évoque dans la troisième partie de cet ouvrage.

D’abord, il y a la question démocratique, c’est-à-dire la manière de retravailler sérieusement le problème de l’articulation entre centralisation et démocratie. Pour moi, c’est un enjeu extrêmement important : il faut construire une forme de centralisation qui ne soit pas synonyme de verticalité descendante et faire en sorte que l’initiative politique soit véritablement appropriée par la base. Je pense qu’il s’agit là d’un élément essentiel. Il ne suffit pas de reconnaître formellement que la liberté de critique doit être la plus grande possible en amont, puis que les décisions majoritaires doivent être appliquées en aval. Il faut aller plus loin et faire en sorte que les militants s’approprient progressivement eux-mêmes les tâches de centralisation. Ces tâches devraient être de moins en moins déléguées aux échelons dirigeants et de plus en plus assumées par les militants de base.

Le deuxième point renvoie à une formule de Gramsci, dans les Cahiers de prison, que j’aime beaucoup citer : il faut considérer tous les membres d’un parti politique comme des intellectuels. L’idée n’est évidemment pas de construire un parti composé uniquement d’intellectuels au sens de la division sociale du travail entre intellectuels professionnels et ouvriers. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il n’existe pas de « non-intellectuels ». Aucune tâche, aucun travail, aucune activité humaine n’est totalement dépourvue de dimension intellectuelle. Il n’existe pas d’activité humaine réduite à une pure exécution.

Il faut donc prendre au sérieux l’idée selon laquelle les militants, à tous les niveaux de l’organisation, doivent être considérés comme des acteurs intellectuellement actifs, à travers leur participation aux débats, leurs interventions dans les réunions, leurs propositions et leurs analyses. Cela me paraît fondamental. Il faut sortir autant que possible des logiques de délégation dans lesquelles le militant qui n’occupe pas une fonction dirigeante se perçoit lui-même et est perçu par les autres comme quelqu’un qui se contente d’appliquer des décisions, des directives ou des campagnes définies ailleurs.

Enfin, le troisième élément fondamental est la question de la composition de classe des organisations, et donc de la composition de classe du parti ouvrier lui-même. C’est aussi ce qui faisait historiquement la force des organisations ouvrières : le fait qu’elles soient réellement ouvrières et qu’elles s’appuient sur la classe sociale qu’elles prétendaient représenter. C’est probablement sur ce terrain que le déficit est aujourd’hui le plus important : la coupure entre les organisations révolutionnaires, entendues au sens large, et la classe sociale censée porter ce mouvement.

Il ne s’agit pas principalement d’un chantier théorique. C’est avant tout une question pratique. Il faut démontrer concrètement l’utilité des partis et des organisations révolutionnaires dans la transformation de la vie quotidienne des classes populaires. À mes yeux, ce travail doit être considéré comme prioritaire par rapport à tous les autres.

Notes

[1] Le chartisme est un mouvement ouvrier britannique du milieu du XIXe siècle qui réclamait une plus grande démocratisation du système politique, notamment par l’instauration du suffrage universel masculin.

La revue Parti pris et la question de l’organisation révolutionnaire

5 juin, par Archives Révolutionnaires
Par Alexis Lafleur-Paiement Au début des années 1960, le Québec est en mouvement. Le gouvernement de Jean Lesage met en branle une « révolution tranquille » marquée par des (…)

Par Alexis Lafleur-Paiement

Au début des années 1960, le Québec est en mouvement. Le gouvernement de Jean Lesage met en branle une « révolution tranquille » marquée par des réformes profondes dans les secteurs de la santé et de l’éducation, une séparation entre l’État et l’Église, ainsi que la nationalisation de l’hydro-électricité et la création de diverses sociétés gouvernementales. Néanmoins, une partie de la jeunesse demeure insatisfaite de ces changements qu’elle juge trop modérés. Plusieurs réclament l’indépendance du Québec et des politiques sociales radicales, les deux étant souvent associées. C’est ainsi que Pierre Bourgault, un des dirigeants du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), déclare en mars 1963 : « L’indépendance en soi, ça ne veut rien dire. Il faut que l’indépendance s’accompagne de la révolution sociale. »[1] Le Front de libération du Québec (FLQ), une organisation qui préconise l’action armée, fait le même constat dans son manifeste d’avril 1963 : « Acquérons les leviers politiques vitaux, prenons le contrôle de notre économie, assainissons radicalement nos cadres sociaux ; arrachons le carcan colonialiste, mettons à la porte les impérialistes qui vivent par l’exploitation des travailleurs du Québec. […] Seule une révolution totale peut avoir la puissance nécessaire pour opérer les changements vitaux qui s’imposeront dans un Québec indépendant. »[2]

Malgré ces déclarations et l’activisme qui prend de l’ampleur, il n’existe guère d’espace théorique pour réfléchir à la condition du Québec et à une stratégie pour le révolutionner. Afin de répondre à ce besoin, la revue Parti pris est créée à l’automne 1963 par un groupe de jeunes écrivains, dont plusieurs encore aux études. Leur objectif est à la fois analytique et politique, comme ils l’affirment : « pour nous, l’analyse, la réflexion et la parole ne sont qu’un des moments de l’action : nous ne visons à dire notre société que pour la transformer »[3]. La revue accorde une place importante à la littérature, qui lui semble un champ de bataille pour lutter contre l’aliénation, s’affirmer comme peuple et formuler un projet émancipateur. Ce dernier est construit autour des concepts de socialisme, d’indépendance et de laïcité. De plus, la revue s’intéresse aux conflits sociaux, passés et présents, ainsi qu’aux organisations politiques qui pourraient accomplir la révolution au Québec. C’est ainsi que l’équipe, sous l’impulsion de Jean-Marc Piotte, cofonde le Mouvement de libération populaire (MLP, 1965-1966), puis adhère au Parti socialiste du Québec (PSQ) au printemps 1966. Ces initiatives font long feu et leur échec contribue au déclin de la revue qui disparaît à l’été 1968. Pourtant, ces expériences furent importantes pour la gauche et demeurent riches d’enseignement, comme nous souhaitons le montrer dans les pages qui suivent.

Les premières analyses politiques

Dès ses débuts, la revue Parti pris dresse un constat : le Québec est dans une situation d’aliénation politique, économique et culturelle. Les auteurs soulignent que les pouvoirs régaliens sont détenus par Ottawa, que les industries québécoises sont dominées par les capitaux américains et que la culture francophone est folklorisée. Mais ces problèmes sont voués à disparaître, comme en témoignent les actions croissantes de révolte populaire. Dans ce contexte, l’équipe de la revue désire la création d’un Québec indépendant et socialiste, qui puisse résister à l’impérialisme américain et garantir l’épanouissement de la culture francophone. Elle affirme que sa contribution à ce projet sera double : démonter l’idéologie bourgeoise dominante et exprimer « la révolution prenant conscience d’elle-même à mesure qu’elle se fera »[4]. Au départ, la revue n’a pas d’ambition organisationnelle précise, bien qu’elle souhaite une convergence des groupes révolutionnaires existants. En employant la métaphore de l’enfance pour caractériser le niveau de développement du Québec, les partipristes appellent à sa maturation et à son autonomisation, ce qui implique d’abord une conscience adulte, capable d’énoncer ses buts avant de les mettre en œuvre. Pour y arriver, il faut se débarrasser de la chape de plomb de l’idéologie cléricale, ainsi que de l’idéalisme qui subsume les classes sociales pour faire croire à l’égalité des chances. Pierre Maheu, la cheville ouvrière de la revue, explique : « pour pouvoir inventer notre positivité et notre être-père, il nous fallait d’abord assumer notre être-fils, notre force de négation et de révolte »[5].

Durant sa première année d’existence, la revue adopte une position ambiguë concernant les partis politiques de gauche qui ne sont pas assez radicaux à son goût, tout en jugeant que le FLQ est insuffisamment ancré dans la population. Sa posture est principalement critique, quoique l’importance des enjeux culturels se double progressivement d’une réflexion sur les mouvements politiques agissant, comme en témoigne la sixième parution de la revue (mars 1964) consacrée au socialisme québécois. Après avoir dénoncé l’exploitation capitaliste et la situation coloniale du Québec, la plupart des auteurs s’entendent pour dire que la conjoncture est dorénavant révolutionnaire, comme le confirment les mouvements sociaux et leur répression. La revue se montre circonspecte quant à l’électoralisme et envisage une exacerbation des tensions sociales, ainsi qu’un crescendo d’actions directes. À ce sujet, l’oscillation entre la description et la prescription est palpable. En identifiant la situation de la province à celle de diverses nations colonisées, l’équipe de Parti pris envisage la nécessité de recourir à la violence pour émanciper le peuple québécois, comme en Algérie ou à Cuba. Paul Chamberland, membre du comité de rédaction, résume : « La lutte de libération nationale exige pour sa totale réalisation l’éviction de la bourgeoisie nationale. Elle n’est visée globalisante […] que si elle devient la lutte du peuple lui-même, acharné à détruire toutes les servitudes qui l’enchaînent. »[6]

Le programme de la revue est précisé dans son Manifeste 1964-1965, alors qu’est mis en place le Club Parti pris qui doit servir de relais organisationnel. Les rédacteurs distinguent deux fronts de lutte : celui pour l’indépendance et celui pour le socialisme. Ils jugent que l’accession à la souveraineté est une condition nécessaire à la réalisation d’une révolution sociale au Québec. La bourgeoisie nationale québécoise et les révolutionnaires partagent donc certains intérêts communs jusqu’à l’indépendance, après laquelle une lutte inconditionnelle les opposera. Cet étapisme rompt avec certains discours précédents de la revue et entraîne une critique de la part d’autres publications radicales, comme Révolution québécoise (1964-1965)[7]. Toutefois, Parti pris affirme que « la vraie bataille » sera celle de la révolution sociale qu’il faut organiser dès maintenant. Pour ce faire, la revue propose de réaliser trois tâches qui contribueront à l’émergence d’un parti révolutionnaire : la recherche, l’éducation populaire et la création de structures politiques. La recherche devra se concentrer sur la situation du Québec et les mouvements révolutionnaires dans le monde. L’éducation sera centrée sur le développement de la conscience de classe, tout en permettant le rapprochement entre les intellectuels et les ouvriers. Enfin, la création de structures politiques inclura la mise en place de cellules et la formation de militants pour qu’ils assument des fonctions dans le futur parti.

Concrètement, durant l’année 1964-1965, la revue poursuit sa publication, comprenant des textes de recherche et d’autres plus didactiques, offre des cours à son nouveau local (situé au 2135 rue Bellechasse, Montréal), anime une maison d’édition et lance le Club Parti pris. Ce dernier chapeaute des groupes de réflexion disséminés dans plusieurs villes, qui impulsent aussi des actions politiques et représentent, d’une certaine manière, le squelette d’une potentielle organisation plus formelle. Les partipristes souhaitent établir l’unité des révolutionnaires dans la pratique et, pour ce faire, focaliser sur les tâches concrètes avant de se professionnaliser. Pierre Maheu souligne qu’il ne faut « mettre sur pied que des structures fonctionnelles, c’est-à-dire ne créer des comités que pour réaliser une tâche précise » et « toujours choisir des objectifs réalistes, et se souvenir qu’on n’est vraiment efficace que dans son propre milieu »[8]. Des assemblées de cuisine sont organisées afin de maintenir le lien avec de plus larges secteurs de la société, de s’informer sur les problèmes des classes populaires et de diffuser la pensée progressiste. En avril 1965, le Club sert de marchepied pour le lancement du Mouvement Parti pris[9] qui fusionne lui-même avec différents groupes à l’été, entraînant la création du Mouvement de libération populaire.

Le Mouvement de libération populaire (MLP)

Au printemps 1965, alors que le Mouvement Parti pris est lancé, des discussions s’engagent entre l’équipe de la revue et d’autres groupes en vue d’une coordination, voire d’une fusion. Des réunions de travail rassemblent, en sus des membres de Parti pris, les revues Révolution québécoise et Socialisme 65, ainsi que des représentants du Parti socialiste du Québec, du Caucus de gauche, du Groupe d’action populaire (GAP) et de la Ligue socialiste ouvrière (LSO, trotskyste). Finalement, ce sont les membres de Parti pris et de Révolution québécoise, suivis du GAP et de la LSO qui choisissent de fonder le Mouvement de libération populaire au début de l’été[10]. Néanmoins, le leadership de Parti pris est indéniable, comme en témoigne le fait que les locaux de la revue, désormais situés au 3774 rue Saint-Denis, abritent aussi la permanence du MLP et que le manifeste du mouvement qui paraît à l’automne est cosigné par le MLP et par la revue Parti pris où il est publié. La dissolution de Révolution québécoise incite par ailleurs ses anciens membres à s’impliquer plus dynamiquement dans le MLP, à l’image de Pierre Vallières qui devient le premier (et seul) permanent rémunéré du mouvement à partir de septembre 1965[11]. Il précise : « C’est dans cette perspective d’action directe que l’équipe de Révolution québécoise se joint à celle de Parti pris, moins pour écrire dans la revue que pour agir à partir du mouvement suscité par elle. »[12]

Le numéro d’août-septembre 1965 est l’occasion pour Parti pris et le MLP de présenter leur Manifeste 1965-1966, certainement le document programmatique le plus abouti publié par le périodique. Le texte commence en rappelant que le Québec subit une domination économique, politique et culturelle de la part du Canada anglais et des États-Unis, en conséquence de quoi la nation québécoise doit devenir indépendante et socialiste pour s’émanciper. La revue souligne aussi l’antagonisme entre les ouvriers québécois et la bourgeoisie nationale qui les exploite pour consolider sa position. De fait, les auteurs considèrent que les syndicats sont de meilleurs outils entre les mains des travailleurs que les partis électoraux vendus aux intérêts des classes supérieures. Mais le syndicalisme ne suffira pas : la revue prône une « révolution nationale démocratique accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses »[13]. Il s’agit de prendre le pouvoir et de transformer le système, en tenant compte des conditions particulières du Québec et pour imposer une gestion démocratique de la société, par et pour les travailleurs. À court terme, le MLP souhaite militer pour la protection de la culture québécoise et le rapatriement des capitaux au Québec, un véritable accès à l’éducation et aux soins de santé, une réforme fiscale, la municipalisation des sols urbains, ainsi que pour l’indexation des salaires et une suppression du chômage. Ces demandes doivent galvaniser le mouvement populaire et jeter les bases d’une action véritablement transformatrice.

Le manifeste continue en précisant que le Québec se trouve dans une « situation révolutionnaire latente », et ce, en raison du mécontentement populaire, de la radicalisation de la gauche et d’une crise politique croissante. Dans ce contexte, le MLP et les progressistes québécois doivent susciter des mouvements de plus en plus nombreux et radicaux, afin d’affaiblir l’État et de provoquer une situation permettant l’instauration du socialisme. « Le mot d’ordre du MLP pour l’année qui vient, c’est précisément cela : organisation de l’avant-garde en vue de créer le parti révolutionnaire, instrument de la prise du pouvoir. »[14] En s’inspirant de Lénine, les auteurs du manifeste considèrent que toutes les formes d’action (armée, clandestine, ouverte et parlementaire) peuvent être envisagées selon les circonstances. Ils préconisent de même un parti formé de militants professionnels, structuré et démocratique[15]. Pour l’instant, cette organisation devra se constituer dans la lutte ouverte, tant au niveau du recrutement et de l’éducation que de l’action. C’est pourquoi les 150 à 200 membres du MLP organisent des assemblées publiques, des cours, des piquetages de solidarité et des manifestations, principalement à Montréal, Hull, Québec et Chicoutimi. Des liens internationaux se développent aussi, comme en témoigne la venue de Cheddi Jagan, premier ministre socialiste de la Guyane britannique (renversé en 1964) qui donne une conférence à Montréal en septembre 1965 à l’invitation du MLP[16].

La solidarité avec les travailleurs en grève, par exemple à l’usine LaGrenade Shoes et au Port de Montréal, est particulièrement importante puisqu’elle permet de se lier à des secteurs combatifs de la classe ouvrière. Un Centre d’études socialistes est mis sur pied conjointement avec le PSQ, alors que le MLP lance son propre bulletin nommé Le militant. Enfin, une section du MLP est ouverte à l’Université de Montréal, qui rassemble une quarantaine de personnes[17]. Le 2 novembre 1965, des membres du MLP vont perturber une assemblée électorale du Parti libéral du Canada où se trouve le premier ministre Lester B. Pearson[18]. Le 11 décembre, ils récidivent en ciblant la cérémonie d’intronisation du nouveau recteur de l’Université de Montréal, Roger Gaudry[19]. Malgré ce dynamisme, certaines divergences apparaissent, notamment en raison de l’attirance des anciens membres de Révolution québécoise pour le Front de libération du Québec. Pierre Vallières prend contact avec le FLQ et écrit quelques textes pour sa revue, intitulée La Cognée. Alors qu’il est permanent du MLP, il prospecte discrètement auprès des nouveaux adhérents pour connaître leur intérêt envers la lutte armée. À l’hiver 1965-1966, Vallières et son camarade Charles Gagnon décident de passer à la clandestinité et de fonder leur propre réseau du FLQ, qui commettra une série d’attentats au printemps 1966. Bien qu’ils entraînent avec eux un nombre réduit de militants, leur décision de « passer à l’action » ébranle le MLP qui peut alors paraître insuffisamment radical ou déterminé[20].

Au début de l’année 1966, les membres du MLP s’interrogent sur son efficacité. Un ancien adhérent ayant rejoint le FLQ juge a posteriori : « Ponctuelles, souvent improvisées, et ordinairement sans suite, les actions du MLP ne semblaient pas rapprocher les militants du jour où ils verraient une mobilisation large se déployer dans la population. »[21] Cependant, une majorité de militantes et de militants du MLP croient toujours à l’action ouverte. D’autres, qu’il faut plutôt investir les syndicats pour se rapprocher de la classe ouvrière, alors que les partisans de l’action violente ont pour la plupart rejoint le FLQ. Dans ce contexte, Jacques Trudel, vice-président du PSQ à la propagande, appelle les membres du MLP à participer au congrès de mars 1966 du Parti socialiste et, le cas échéant, à unifier les deux organisations[22]. En raison de ses problèmes financiers et de ses difficultés à rejoindre de larges pans de la classe ouvrière, mais aussi dans l’objectif de faire l’unité de la gauche et de rendre plus efficace son action, le MLP accepte de se saborder au profit du PSQ. Le comité de rédaction de la revue Parti pris, qui a conservé un rôle déterminant dans la gestion du MLP, présente la nouvelle dans son éditorial d’avril 1966.

Le Parti socialiste du Québec (PSQ)

Le Parti socialiste du Québec est fondé à Montréal en novembre 1963, avec comme président le syndicaliste Michel Chartrand. Il découle d’une scission avec le Nouveau Parti démocratique du Québec (NPD-Q) qui est accusé de ne pas reconnaître le droit à l’auto-détermination de la province. La nouvelle formation comprend un certain nombre de leaders syndicaux, comme Jean-Marie Bédard et Émile Boudreau, ainsi que des intellectuels marxistes tels que Jacques Dofny et Marcel Rioux. Malgré les avances du PSQ, celui-ci est d’abord jugé trop modéré par l’équipe de Parti pris qui lui reproche aussi « son opposition au laïcisme et son hésitation sur la question nationale »[23]. Deux textes de mars 1964 vont dans le même sens et soulignent que le PSQ doit adopter des positions sans compromis s’il souhaite jouer le rôle de catalyseur de la gauche révolutionnaire. Dans le Manifeste 1965-1966, la revue juge que le PSQ est formé « surtout d’intellectuels, frange progressiste de la néo-bourgeoisie, qui affirment prendre les intérêts des travailleurs, mais ne parviennent pas à les rejoindre réellement »[24]. Le premier rapprochement entre Parti pris et le PSQ se fait autour du Centre d’études socialistes qu’ils coaniment à l’automne 1965. Dans les premiers mois de 1966, plusieurs réunions ont lieu pour négocier l’adhésion de la revue au Parti socialiste, et la décision de saborder le MLP au profit du PSQ se confirme lors du congrès de ce dernier, tenu les 5 et 6 mars.

L’équipe de Parti pris a révisé son jugement, en reconnaissant que sa défiance initiale était excessive et que le PSQ n’est pas qu’un club d’intellectuels patentés. Le ralliement est justifié par la nécessité de rejoindre plus largement la population afin d’offrir une assise à un futur parti révolutionnaire, et le PSQ est « le seul qui puisse jouer ce rôle de parti des travailleurs québécois »[25], notamment en raison de son ancrage syndical. De plus, la volonté commune de participer aux élections provinciales de juin 1966, moins pour prendre le pouvoir que pour réaliser une action de propagande à grande échelle, encourage la fusion[26]. L’affirmation du « droit de tendance », c’est-à-dire la possibilité de former des groupes politiques au sein du parti et de défendre des positions spécifiques si elles ne sont pas en rupture avec le programme, est aussi reconnu pour encourager le débat interne. Plus importante, la priorité accordée au rapprochement avec les travailleuses et les travailleurs fait l’unanimité, au-delà de la participation aux élections ou des actions d’éclat auquel le MLP était habitué. Enfin, le droit à l’indépendance du Québec est inscrit dans le programme du PSQ, une condition sine qua non pour les partipristes. Le 1er Mai 1966, plus de 150 membres du parti unifié (qui en compte environ 300) se rassemblent à Montréal pour lancer leur campagne électorale. Henri Gagnon, candidat du PSQ, déclare : « notre socialisme sera une fleur bien québécoise, jardinée par des travailleurs de chez nous »[27].

La campagne doit servir à populariser l’idée de socialisme et à consolider le PSQ dans l’action. Elle est menée au niveau provincial sur une base principalement idéologique, alors que les actions de terrain se concentrent dans les cinq circonscriptions où le PSQ présente des candidats (quatre à Montréal et une au Saguenay). Des assemblées sont organisées, ainsi que de l’affichage, du tractage et du porte-à-porte. Le 5 juin 1966, les candidats du PSQ récoltent un total de 1267 voix, bien en dessous des espérances des militants[28]. L’équipe de Parti pris et, dans une moindre mesure, la direction du PSQ sont ébranlées. Malgré le manque d’expérience électorale, les attentes étaient élevées, et les résultats nettement supérieurs du RIN (qui a présenté 73 candidats et obtenu plus de 129 000 voix) laissent un goût amer. Dans l’immédiat, l’équipe de Parti pris s’enfonce dans le mutisme et ne publie aucun numéro de juin à août, alors que sa livraison de septembre paraît tardivement le 10 octobre. Durant la même période, plusieurs membres de la revue s’éloignent de l’action politique, dont Jean-Marc Piotte et Paul Chamberland qui décident de s’exiler à Paris pour y poursuivre des études doctorales. Le départ de Piotte, principal organisateur politique du groupe et vice-président du PSQ depuis la fusion de mars 1966, confirme la prise de distance entre la revue et le militantisme.

Dans leur premier éditorial suivant l’élection de juin 1966, l’équipe confirme : « Parti pris n’est plus qu’une revue : en toutes lettres, un instrument théorique au service de ceux qui se reconnaissent solidaires dans le combat pour l’avènement d’un Québec indépendant, laïc et socialiste. »[29] La publication justifie son éloignement de l’action politique en soulignant que ses forces sont réduites et que, si elle veut assumer convenablement son travail théorique, elle n’a pas d’autre choix que de s’y consacrer à temps plein. Elle précise qu’elle n’édictera plus de mots d’ordre pratiques et qu’elle se désaffilie de tout groupe politique, y compris le PSQ. Ce choix est expliqué à la fois par le besoin d’indépendance propre à la recherche et par « l’incompétence » de Parti pris en termes organisationnels. Ce dernier jugement semble relever autant de l’auto-critique que d’un certain dépit. Alors que la revue avait toujours cherché à se lier aux masses et à connecter sa réflexion avec l’action, elle effectue à l’automne 1966 un recentrement autour d’un travail proprement intellectuel, puisque « le défaut d’une stratégie cohérente et d’une action politique efficace est directement proportionnel à l’absence d’une pensée théorique rigoureuse »[30]. Dans le même sens, la revue annonce privilégier le développement d’un cadre global d’analyse plutôt que de se consacrer à des études de cas comme précédemment[31].

De son côté, le PSQ dresse un portrait moins négatif de son expérience électorale, jugeant avoir réussi à faire connaître l’idéologie socialiste et à s’être consolidé au niveau organisationnel. Néanmoins, la direction reconnaît que la question nationale semble susciter plus d’intérêt que la question sociale. De fait, la position du PSQ, qui accepte formellement l’option indépendantiste tout en concentrant son discours sur la lutte des classes, a pu lui nuire. Un autre élément qui est soulevé est la défiance des forces de gauche envers les élections, surtout chez les jeunes, ce qui peut expliquer le faible vote pour le PSQ. Alfred Dubuc, intellectuel proche du PSQ, conteste l’importance de l’électoralisme et préconise de se concentrer sur la politisation des travailleurs « qui importe avant tout pour que les forces de progrès social deviennent les fondements d’une gauche aux assises populaires »[32]. Concrètement, il appelle à un travail de gauchissement au sein des centrales syndicales. Malgré des efforts en ce sens, le PSQ n’arrivera pas à se relever du départ des jeunes et dynamiques membres de Parti pris, ainsi que de ses divisions internes. Il reste déchiré sur la question nationale québécoise et sur l’opposition, plus ou moins réelle, entre la participation aux élections, le travail d’éducation populaire et l’activisme. Finalement, le PSQ s’auto-dissout au début de l’année 1968.

Les dernières années

Après un moment de déprime, l’équipe de Parti pris reprend son travail intellectuel à l’automne 1966. Bien qu’elle ne désire plus participer directement aux luttes sociales, elle continue sa réflexion sur l’état du Québec et les options stratégiques qui s’offrent à la gauche. À l’instar du PSQ, la revue préconise un rapprochement avec le monde syndical, dont la politisation l’impressionne, notamment à la Confédération des syndicaux nationaux (CSN). Il est vrai que le rapport moral de son président Marcel Pepin, intitulé Une société bâtie pour l’homme (octobre 1966), présente un véritable tournant socialiste[33]. En même temps, les partipristes regardent avec suspicion celles et ceux qui défendent la lutte armée au Québec, en particulier depuis le démantèlement du réseau felquiste de Vallières et de Gagnon à l’automne 1966. L’aporie de cette stratégie leur semble confirmée par la stagnation des guérillas latino-américaines[34]. Enfin, les dernières années de la revue sont l’occasion de mettre de l’avant, plus que jamais, l’indépendance du Québec, avec la conviction que celle-ci est nécessaire pour susciter l’intérêt de la population envers un projet émancipateur intégral. L’étapisme de Parti pris est réaffirmé : « Le socialisme ne peut être réalisé dans un Québec qui ne serait d’abord indépendant. […] Il ne fait plus de doute pour nous que l’indépendance est une nécessité prioritaire au Québec. »[35]

La revue adopte globalement la thèse selon laquelle les travailleurs québécois forment une « classe ethnique », à savoir un groupe particulier subissant à la fois une exploitation économique et une oppression culturelle en fonction de son identité. Cette thèse rompt avec l’approche marxiste selon laquelle la contradiction fondamentale en régime capitaliste oppose la bourgeoisie aux travailleurs, et ce, malgré des oppressions nationales de diverses intensités. En plus de son intérêt pour le monde syndical, la revue considère donc plus favorablement le RIN qui porte sans compromis le projet indépendantiste. En février 1967, un grand colloque tenu à l’Université de Montréal rassemble d’ailleurs des membres de la revue Parti pris et du RIN, des dirigeants de la CSN, l’historien communiste Stanley Ryerson (très sensible à la question nationale québécoise) et différents universitaires pour échanger sur le « socialisme québécois ». Dans les mois qui suivent, la revue appuie la formation d’un comité intersyndical pour coordonner les actions des différentes centrales et proposer une stratégie commune. Celle-ci devrait tendre « vers le contrôle de l’entreprise, partout où il est actuellement possible, grâce à des formules autogestionnaires qui préfigureraient dans certains secteurs le visage de la société future »[36].

À l’été 1967, la revue Parti pris appelle toujours à l’union de la gauche, mais sans s’impliquer dans un tel processus. En réalité, elle ressemble de plus en plus à un magazine d’actualités, avec une attention particulière pour la géopolitique, les débats parlementaires, le monde syndical et les enjeux culturels. Moins dédiée à l’organisation révolutionnaire qu’à ses débuts, la revue finit même par offrir son appui au Mouvement souveraineté-association (MSA) de René Lévesque, un groupe qui n’est ni socialiste ni indépendantiste[37]. Cette décision choque plusieurs lectrices et lecteurs qui préfèrent s’investir dans des mouvements plus radicaux, notamment le Front de libération populaire (FLP, 1968-1970). Dans ce contexte d’essoufflement et de perte de repère, la revue cesse définitivement sa publication à l’été 1968. Toutefois, Parti pris a joué, durant cinq années, un rôle déterminant pour la gauche révolutionnaire au Québec, d’abord en diffusant largement l’horizon stratégique « d’indépendance et socialisme », ensuite en participant à la consolidation de la gauche radicale au Québec et à la formation de toute une génération militante, enfin, en œuvrant à la politisation du mouvement syndical.

De fait, l’expérience de la revue Parti pris et son rapport à l’organisation révolutionnaire influencèrent la gauche des années 1970, tout en présentant certaines idées qui peuvent encore nous interpeller. Les partipristes ont rapidement compris que leurs réflexions théoriques gagneraient en justesse à l’épreuve de la pratique, et ils ont choisi de s’investir dans la politique active. Évitant l’écueil de l’aventurisme, ils ont tenté de construire un mouvement politique structuré et capable d’influencer les travailleurs. Le MLP, sans atteindre les ambitieux objectifs qu’il s’était fixés, a réussi à établir des liens avec différents groupes de grévistes et à s’implanter dans le secteur du taxi. Sa jonction avec le PSQ en mars 1966 a été une décision intelligente afin d’approfondir ses relations avec le mouvement syndical. Malencontreusement, il semble que l’équipe de Parti pris comme le reste du PSQ ait trop misé sur l’élection de juin 1966, entraînant une déception prévisible et une désaffection dans leur rang. Par la suite, l’équipe de Parti pris a saisi l’intérêt de travailler dans les syndicats, qui rassemblent et organisent de larges secteurs de la classe ouvrière. Elle a œuvré à la politisation du mouvement syndical et à la coordination entre les centrales. L’importance pour les révolutionnaires d’intervenir directement dans les milieux de travail et dans les syndicats demeure la meilleure piste ouverte par la revue Parti pris, reprise par les marxistes-léninistes dans les années 1970 et toujours pertinente.


Notes

[1] Cité dans FOURNIER, Louis. FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin, Montréal, VLB Éditeur, 2020, page 30.

[2] « Message du FLQ à la nation » (16 avril 1963), dans COMEAU, Robert et al. FLQ : un projet révolutionnaire, Montréal, VLB Éditeur, 1990, pages 16-17.

[3] « Présentation », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 2.

[4] « Présentation », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 4.

[5] MAHEU, Pierre. « De la révolte à la révolution », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 14.

[6] CHAMBERLAND, Paul. « De la damnation à la liberté », Parti pris nos 9-10-11 (été 1964), pages 86-87.

[7] Voir par exemple ROCHEFORT, Jean. « Aux camarades de Parti pris », Révolution québécoise no 3 (novembre 1964), pages 12-16.

[8] MAHEU, Pierre. « Perspectives d’action », Parti pris vol. 2, no 3 (novembre 1964), page 15.

[9] Le bureau exécutif du Mouvement Parti pris comprend Jean-Marc Piotte (secrétaire général), ainsi que Léandre Bergeron, Mario Dumais, Andrée Ferretti et Ludger Mercier. Voir Parti pris, vol. 2, no 8 (avril 1965), page 46.

[10] Malgré leur participation au MLP, la revue Parti pris et la Ligue socialiste ouvrière choisissent de conserver une existence propre jusqu’à leur disparition respective en 1968 et en 1977. Voir WARREN, Jean-Philippe. « Revue, club, mouvement, parti, cercle. L’histoire du Mouvement de libération populaire » dans DUPUIS, Gilles et al. Avec ou sans Parti pris, Montréal, Nota Bene, 2018, pages 296-297.

[11] SAMSON-LEGAULT, Daniel. Dissident. Pierre Vallières (1938-1998), Montréal, Québec Amérique, 2018, pages 115-117.

[12] VALLIÈRES, Pierre. « Pour l’union de la gauche », Parti pris vol. 2, nos 10-11 (juin-juillet 1965), page 103.

[13] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 23.

[14] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 34.

[15] Ce sont les principes du centralisme démocratique. À ce sujet, voir LÉNINE. « Liberté de critique et unité d’action » (mai 1906) dans Œuvres, t. X, Moscou, Éditions du Progrès, 1975, pages 465-467.

[16] « La Guyane britannique : une autre victime du colonialisme », Parti pris vol. 3, nos 3-4 (octobre-novembre 1965), pages 77-79.

[17] KOSAK, Guy. « La section universitaire du MLP », Parti pris, vol. 3 no 6 (janvier 1966), pages 44-46.

[18] PELLETIER, Réal. « Le film des manifestations », Le Devoir (3 novembre 1965), pages 1-2.

[19] « La manifestation des protestataires dégénère en bagarre », Le Devoir (13 décembre 1965), page 3.

[20] Sur le réseau Vallières-Gagnon, voir FOURNIER. FLQ, 2020, pages 83-101.

[21] FAULKNER, Marcel. FLQ. Histoire d’un engagement, Montréal, Fides, 2020, page 76.

[22] TRUDEL, Jacques. « Le PSQ et l’unité de la gauche », Parti pris vol. 3, no 7 (février 1966), pages 52-55.

[23] PIOTTE, Jean-Marc. « Parti pris, le RIN et la révolution », Parti pris no 3 (décembre 1963), page 4.

[24] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 19.

[25] MAHEU, Pierre. « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris vol. 3, no 9 (avril 1966), page 4.

[26] La perspective électorale est d’autant plus attrayante que le Nouveau Parti démocratique (NPD) a obtenu 12 % au Québec lors des élections fédérales de novembre 1965.

[27] FERLAND, Guy. « Notre

Jersey City : une leçon et un avertissement (James Cannon, 1938)

16 avril, par Archives Révolutionnaires
James P. Cannon (1890-1974) est un des membres fondateurs du Parti communiste des États-Unis (CPUSA), dont il est expulsé en 1928 en raison de son trotskysme. Dans ce contexte, (…)

James P. Cannon (1890-1974) est un des membres fondateurs du Parti communiste des États-Unis (CPUSA), dont il est expulsé en 1928 en raison de son trotskysme. Dans ce contexte, il fonde la Ligue communiste d’Amérique qui devient, quelques années plus tard, le Parti socialiste des travailleurs (SWP). Le texte «  Jersey City  : une leçon et un avertissement  » paraît le 9 juillet 1938 dans le Socialist Appeal, le journal officiel du SWP.

Dans ce texte, Cannon aborde le règne du maire Frank Hague (1876-1956), surnommé «  le dictateur de Jersey City  ». Plus précisément, Cannon traite d’une série de rassemblements syndicaux qui ont eu lieu en 1937-1938 pour défendre le droit d’association des travailleurs. C’est l’occasion pour le penseur révolutionnaire d’aborder la fascisation des États-Unis, mais aussi la réponse inadéquate du mouvement ouvrier. En effet, face à la violente répression de Hague, les militants du CPUSA et les sociaux-démocrates répondent par une campagne légaliste axée sur la liberté d’expression. Cannon déplore que les militants négligent le caractère de classe de la situation. Pour lui, il est clair que l’offensive de Hague est en vérité une attaque du capital contre l’organisation de la classe ouvrière.

Dans ces circonstances, privilégier la voie légaliste pour affronter la situation, c’est quémander une mansuétude qui ne viendra pas. Au contraire, pour faire face à l’autoritarisme et au fascisme, qui sont des expressions de classe, les travailleurs doivent s’organiser et s’imposer par un rapport de force.

Texte traduit et présenté par Archives Révolutionnaires

*  *  *

Jersey City est aujourd’hui le banc d’essai d’une lutte appelée, dans un avenir proche, à prendre une ampleur nationale et à dominer la vie politique du pays. Les représentants les plus lucides des deux principales forces antagonistes appelées à s’affronter dans la lutte nationale qui s’annonce – les maîtres capitalistes de l’Amérique et les masses ouvrières mécontentes – étudient attentivement l’évolution de la situation à Jersey City et en tirent des conclusions pour l’avenir.

Nous pouvons supposer qu’une section du capital en est déjà arrivée à des conclusions favorables à la méthode Hague pour contrecarrer l’agitation des ouvriers. Il est important que les travailleurs sachent ce que signifient les assauts brutaux du maire Hague et de ses complices. Ils doivent savoir quel est le problème pour arriver à formuler la réponse adéquate. Ce problème a une importance fondamentale, et beaucoup sera dit à son sujet. Je voudrais présenter ici l’ébauche d’un point de vue prolétarien.

«  L’haguisme  » n’est pas simplement l’aberration individuelle d’un politicien illettré et provincial, comme les libéraux, les sociaux-démocrates et les stalinistes[i] cherchent à le présenter. Les événements de Jersey City signifient une mobilisation délibérée de la réaction, soutenue par de grands intérêts industriels et financiers, en vue d’un sérieux test préliminaire de la capacité des masses ouvrières et laborieuses à résister à une répression fasciste. Ce n’est pas un hasard si le combat de Hague était dirigé dès le début contre la campagne du CIO (Congress of Industrial Organizations). «  L’haguisme  » est une campagne rusée contre le mouvement ouvrier, et non une atteinte d’apparence irrationnelle au droit formel de la liberté d’expression.

En même temps, l’agressivité de la réaction de Hague ne peut être sérieusement combattue que par une résistance organisée des travailleurs. Toute autre approche de la question est erronée et ne peut conduire qu’à la défaite dans la lutte contre « l’haguisme » au New Jersey et à sa propagation vers d’autres centres. Il ne fait aucun doute que les tentatives de suppression du CIO à la Nouvelle-Orléans s’inspirent et sont encouragées par la réussite du maire Hague à Jersey City.

Les bureaucrates du CIO nuisent à la lutte

La campagne du maire Hague a reçu son plus grand soutien de la conduite poltronne du CIO du New Jersey. Les membres du CIO ont renoncé d’eux-mêmes au combat et l’ont refilé à des organismes libéraux ou staliniens de défense des droits civiques. Ces derniers avilissent la lutte et la transforment en batailles juridiques sans issue. Au même moment, les brutes de Hague maniaient leurs massues et leurs matraques dans les rues de Jersey City, là où la question se décide réellement.

Les comédiens de Washington, auxquels fut assignée la tâche de restituer la liberté d’expression dans le fief du maire Hague, n’ont pu trouver le chemin qui menait au «  Journal Square  » et ne disposaient d’aucune force ouvrière pour les protéger s’ils y parvenaient[ii]. La publicité entourant l’intervention de Norman Thomas a éclipsé un fait d’une importance capitale  : il n’y avait pas de force ouvrière organisée prête à défendre la rencontre. Et pourtant, une garde ouvrière d’autodéfense est exactement le facteur manquant afin de mener la lutte. Seule une garde ouvrière d’autodéfense solidifiée par le soutien et la sympathie d’organisations ouvrières de masse saura écraser le fascisme américain dans sa phase initiale, puisqu’il s’agit bien de ce qu’est «  l’haguisme  ».

Les intérêts commerciaux soutiennent Hague

Les dernières semaines ont démontré que «  l’haguisme  » est capable d’organiser la totalité de l’appareil d’état de l’administration municipale, sa police et ses brutes officielles autant que non officielles, les organisations de vétérans, et toutes les forces de la réaction de concert avec une certaine partie de la population. Il est d’ailleurs clair que le «  commerce  », qui est le véritable bénéficiaire de cette campagne contre les travailleurs, est solidement derrière lui. Ce n’est pas un hasard si la devise officielle de Jersey City est  : «  Tout pour le commerce  ».

Dans ces circonstances, il est naïf de penser que quelques militants provenant de l’extérieur – quelques dizaines ou même quelques centaines de personnes venant de New York – puissent véritablement ébranler la réaction de Hague sur son propre terrain et la renverser. Au contraire, la triste débandade de l’opéra-comique des héros congressionnels de Washington démontre que nous nous trouvons dans une situation bien plus sérieuse que les actions irrationnelles et isolées d’un führer local. Que l’on ait négligé d’inviter ne serait-ce que les organisations locales du CIO afin d’offrir au moins une résistance sérieuse, au moins afin de protéger les orateurs et les rassemblements, réduit toute intervention de l’extérieur au rang d’une incursion dénuée de sens dans les affaires locales, et la condamne à l’échec.

Les coups publicitaires ont servi Hague

En se basant sur nos expériences des dernières semaines, nous pouvons avancer avec certitude que ce genre de coup publicitaire n’a fait que renforcer auprès de la population le préjugé selon lequel ils étaient menacés d’une «  invasion  » de l’extérieur, opinion que Hague a bien su exploiter. Les orateurs ainsi que les groupes de l’extérieur peuvent jouer un rôle auxiliaire et stimulant dans une lutte sérieuse, pourvu que leurs interventions se basent sur un soutien ouvrier local solide et que le poids de la lutte soit porté par les travailleurs eux-mêmes et leurs groupes d’autodéfense. Ce n’est qu’à partir d’un mouvement né des rangs des syndicats de Jersey City qu’une contestation sérieuse de Hague et de ses brutes peut être menée. Voilà la leçon de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Autriche. Le fascisme ne fuit pas les scandales et ne fera pas les beaux yeux. Il doit être écrasé.

Il n’est pas suffisant de s’écrier que Hague viole la Constitution et la Déclaration des droits. Ces documents ne sont sacrés que pour les dupes de la propagande capitaliste et non pas pour les maîtres eux-mêmes. Les travailleurs n’ont que les droits qu’ils sont capables et prêts à défendre de toutes leurs forces. Le reste, en ce qui concerne les droits démocratiques, n’est qu’un mensonge. Hague, authentique fasciste américain, répond à toutes les palabres par la force brutale. Pour leur part, les magnats de l’industrie et de la finance, alarmés par la combativité du mouvement ouvrier au cours des dernières années, ne peuvent que constater avec satisfaction que tous les arguments avancés devant les tribunaux, ainsi que tous les pieux sermons et éditoriaux sur la Constitution, pèsent peu face aux poings et aux matraques des brutes de Hague. La force est l’argument de l’avant-garde du fascisme américain. Malheur aux ouvriers d’Amérique s’ils n’apprennent pas à temps à parler le même langage  !

Une lutte d’envergure nationale

La lutte contre «  l’haguisme  » est d’une envergure nationale extraordinaire, puisqu’elle pose sérieusement le problème du combat contre le fascisme américain. Elle impose aux militants révolutionnaires la tâche générale d’une agitation à grande échelle pour la formation de gardes ouvrières d’autodéfense comme la seule voie pour combattre le fascisme. À cela doit s’ajouter une dénonciation approfondie de toutes les illusions selon lesquelles les combinaisons de fronts populaires, les jérémiades libérales et les luttes judiciaires pourraient sérieusement entraver l’avancée du fascisme américain. Il est nécessaire d’expliquer aux travailleurs, en s’appuyant sur l’expérience européenne, que s’ils ne combattent pas le fascisme avec leurs propres gardes ouvrières d’autodéfense, le fascisme écrasera le mouvement ouvrier.

À Jersey City, tout comme au New Jersey généralement, la tâche principale qui s’impose à ceux qui comprennent le problème et souhaitent le confronter est de maintenir l’agitation selon cette ligne, et d’introduire des résolutions à cet effet parmi toutes les organisations de travailleurs, AFL et CIO, auxquelles ils ont accès. Les ouvriers révolutionnaires, qui sont les seuls leaders possibles pour une lutte finale contre le fascisme, devront prendre part à la plus courageuse et énergique démonstration contre Hague.

La lutte ne peut être déléguée

Il s’agirait d’une sottise aventuriste que de penser qu’on peut utiliser uniquement les faibles effectifs de l’avant-garde plutôt que de s’appuyer sur les masses ouvrières pour mener le combat. Il serait encore pire pour les organisations ouvrières de déléguer leur lutte pour leurs droits aux avocats, aux politiciens grandiloquents, aux « experts des droits civils » et au reste des fraternités de moulins à paroles, puisqu’il s’agit actuellement d’une lutte pour l’existence du mouvement ouvrier organisé lui-même. Il s’agit de la lutte des prolétaires. Seuls les travailleurs, organisés et entraînés pour la lutte physique, peuvent tenir tête à la réaction fasciste et la vaincre, tant au New Jersey qu’au niveau national.

La démocratie bourgeoise, qui est déjà obsolète dans la majorité de l’Europe, connaît son crépuscule en Amérique, emportée par le déclin du capitalisme américain. La destinée de l’Amérique, autant que du reste du monde, se décidera lors de la lutte à venir entre le fascisme et la révolution prolétarienne. Les événements du New Jersey indiquent le début des affrontements de cette lutte grandiose.


[i] C’est-à-dire les membres du CPUSA.

[ii] Cannon réfère à la présence de politiciens sociaux-démocrates de Washington, venus offrir des discours sur la liberté d’expression et la Constitution américaine en «  appui  » aux travailleurs de Jersey City.

Une interprétation économique de la constitution (1966)

14 mars, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires republie cet article de la revue Socialisme 66. Dans ce dernier, l’historien Alfred Dubuc fait une critique d’un texte paru dans la très libérale (…)

Archives Révolutionnaires republie cet article de la revue Socialisme 66. Dans ce dernier, l’historien Alfred Dubuc fait une critique d’un texte paru dans la très libérale revue Cité Libre, où écrivait notamment Pierre Elliott Trudeau. Refusant sa vision romantisée du fédéralisme canadien, Dubuc oppose à Cité Libre un portrait réaliste de l’histoire du Canada.


Alfred Dubuc

Le Manifeste « Pour une politique fonctionnelle », publié il y a 78 mois dans Cité Libre [1], prend une nouvelle actualité depuis que se sont exprimées quelques « vocations » politiques qui s’en inspirent. C’est un véritable programme politique ; mais il n’est fondé ni sur l’histoire ni sur une analyse rigoureuse de la réalité politique. La première partie de cet article a pour objet de présenter quelques matériaux pour servir à une interprétation économique de la constitution canadienne. Ces matériaux sont utilisés ensuite pour critiquer le Manifeste; la deuxième partie de l’article constitue un Anti-Manifeste.

Le Manifeste nie toute utilité à une analyse globale de la situation politi­que et définit certaines tâches partielles qui devraient, par priorité, utiliser les énergies disponibles : « Il faut descendre des idéologies globales et s’attaquer directement aux problèmes » (partie VI). « Nous venons d’esquisser une problé­matique dans huit secteurs qui nous paraissent primordiaux à l’heure actuelle » [partie II, no 9).

L’objet de l’Anti-Manifeste est de démontrer que le refus avoué des auteurs du document de prendre en considération le problème politique de la Constitu­tion canadienne (partie IV) repose sur un refus inavoué d’affronter globale­ment le problème posé par le développement économique du Canada dans toutes ses dimensions. Les auteurs du Manifeste prétendent que l’attention portée à la Constitution canadienne risque de dépenser des énergies qui pour­raient être utilisées de façon plus constructive à la solution de certains problèmes économiques et sociaux particuliers.

L’Anti-Manifeste démontrera que la majorité des tâches recommandées mettent en cause toute la structure économique du Canada et, partant, l’effica­cité de la politique économique élaborée parallèlement à la loi de l’Amérique du Nord britannique, notre Constitution depuis 1867.

Partie I

Interprétation économique de la Constitution

Une constitution est beaucoup plus qu’un texte juridique ; c’est une institution politique. Elle est le reflet d’une société ; elle marque une étape du développement social et de la croissance économique ; elle repose sur une structure socio-économique. Dans une analyse à dimension historique, une Constitution est susceptible d’une interprétation sociologique et d’une interpré­tation économique.

L’on peut proposer, de la Constitution de 1867, une définition en termes économiques ; la Confédération fut essentiellement une opération de finances publiques ayant pour but de mettre à la disposition des agents reconnus responsables de l’investissement les ressources nécessaires au développement économique du pays. Elle reposait sur un projet fondamental de développe­ment économique. l’ouverture de régions nouvelles à l’agriculture et à I’exploi­tation forestière ; le développement de l’industrie nationale; la venue d’une main-d’œuvre abondante; l’intensification des relations commerciales avec l’Empire. Dans la mesure, et c’était là la croyance générale, où tous ces sec­teurs économiques étaient solidaires les uns des autres et où toutes les régions géographiques du territoire canadien étaient, par leurs ressources et leurs avantages particuliers, complémentaires les unes des autres, dans la même mesure il suffisait de privilégier un secteur pour que, par voie d’entraînement, tous les autres secteurs et toutes les régions du Canada, se développassent parallèlement et de façon harmonieuse ; bref, c’était un projet de croissance équilibrée, pourrions-nous dire aujourd’hui. Cette politique élaborée de façon générale par A.T. Galt, à la fin de la décennie 1850-60, fut exprimée de façon détaillée et précise dans la fameuse « Politique Nationale » de 1878-79. Les mêmes groupes d’intérêt et les mêmes hommes politiques qui avaient été responsables de la Confédération avait élaboré cette politique de développe­ment économique.

Parce que la technologie de l’époque favorisait, dans tous les pays occi­dentaux en voie de développement, la construction de voies ferrées ce furent les compagnies de chemin de fer que l’on privilégia dans la distribution des avantages de la Confédération (les actionnaires de la compagnie du Canadien-Pacifique en tirent encore leurs dividendes). La construction des chemins de fer, en effet, était à l’époque, dans les pays peu développés à très grands espaces, le secteur par excellence d’entraînement de tous les autres secteurs de l’économie nationale. C’est par le chemin de fer que l’on accédait aux régions nouvelles et que l’on en tirait les produits agricoles et forestiers ; l’exportation de ces produits vers l’Angleterre accroissait la capacité d’importer de la Métropole les biens de consommation et les biens d’équipement, sans compter la main-d’œuvre nombreuse ; le secteur des chemins de fer constituait un pôle de développement industriel, entraînant les investissements dans la sidérurgie, la métallurgie et les mines et, par voie de contagion, dans tous les autres sec­teurs de production de biens et de services.

L’on croyait ferme à la solidarité étroite entre tous les secteurs écono­miques. Chaque région du Canada allait pouvoir dorénavant spécialiser sa production : le chemin de fer permettrait, en joignant toutes les régions les unes aux autres, a mari usque ad mare, de transporter les facteurs de produc­tion, les produits semi-finis et les biens prêts à la consommation ou à la production. Ainsi l’économie canadienne deviendrait une économie intégrée.

Tel était le projet ; il ne serait donc pas surprenant de constater qu’il ait été élaboré autant au bureau d’administration de la Compagnie du Grand Tronc que dans les cabinets des ministres du Gouvernement ; ce qui était relative­ment facile puisque, parmi les Pères de la Confédération, l’on retrouve des individus qui siègent aux deux endroits.

Problèmes de l’économie canadienne du milieu du 19e siècle

Certes, les problèmes politiques à résoudre étaient graves et nombreux. Pour l’ensemble des colonies britanniques d’Amérique du Nord, indépendam­ment des problèmes internes de chacune des sociétés impliquées, on peut énumérer ces problèmes de façon générale :

  1. faiblesse et éparpillement des colonies ;
  2. dangers de guerre entre l’Angleterre et les États-Unis ;
  3. impérialisme continental des Américains.

À juste titre, pour des motifs éminemment stratégiques, l’union des colo­nies s’imposait au premier chef. Toutefois, ces problèmes politiques n’auraient jamais reçu une solution aussi rapide si les intérêts économiques ne l’avaient inspirée.

On pourrait qualifier l’économie canadienne de 1860 à 1867 d’une économie qui marque le pas à l’intérieur d’un grand mouvement de croissance économique accélérée.

L’économie mondiale de 1850 à 1873 traverse une expansion très rapide. Partout, c’est la grande époque des chemins de fer ; l’Angleterre connaît les splendeurs de l’époque victorienne ; la France, celle du Second Empire ; l’Allemagne achève son unification et est entraînée dans son « take-off » ; les États-Unis, malgré la guerre de Sécession, s’industrialisent très rapidement. Le commerce international des matières premières et des produits alimentaires atteint des niveaux jamais atteints auparavant ; le marché du travail s’interna­tionalise tout autant que ceux des produits et des autres facteurs de production.

Malgré la grande crise commerciale de 1846 à 1850, causée à la fois par l’abandon des préférences impériales de l’Angleterre et la grande crise mon­diale de 1848, l’économie canadienne connaît un nouveau départ en 1850 : puisque les investissements dans la voie maritime du Saint-Laurent n’ont pas donné ce que l’on en attendait et que les États-Unis ont déjà pris une avance considérable dans la construction ferroviaire, c’est la stratégie des chemins de fer qui va inspirer maintenant le développement économique du Canada. Dans sa compétition séculaire contre New York, Montréal doit de toute urgence s’ouvrir une porte sur la mer pour les mois d’hiver : on construit la voie ferrée de Montréal à Portland (Maine) ; de Québec à Rivière-du-Loup et à Rich­mond ; de Montréal à Sarnia (Ontario) ; le long du lac Érié, la voie du Grand Tronc est doublée par celle du Great Western. Tous ces investissements se réalisent en moins de 10 ans ; après 1860, il n’y a plus de construction de longues voies ferrées au Canada ; le Grand Tronc connaît déjà, d’ailleurs, de graves difficultés financières.

On peut déceler le rythme de l’activité économique au Canada par les mouvements de la population.

En 1866, la population totale de toutes les colonies britanniques d’Améri­que du Nord était de 3,500,000 habitants, (celle du Canada, de 2,600,000). Durant la décennie des grands investissements ferroviaires, de 1851 à 1861, la population s’était fortement accrue tant par la croissance naturelle que par une immigration nette de 175,000 personnes ; durant la décennie suivante (1861-1871), le Canada ne put donner du travail à toute sa population : l’émigration nette fut de 250,000 personnes représentant 1/3 de l’accroissement naturel.

Délaissé par l’Angleterre, le Canada oriente ses relations internationales vers les États-Unis ; signée en 1854, le Traité de Réciprocité commerciale, entre les États-Unis et les colonies britanniques d’Amérique du Nord, tiendra de 1855 à 1866, juste à la veille de la Confédération ; ce qui n’est pas pure coïncidence. Le traité aura pour effet de régionaliser les relations économi­ques en Amérique du Nord. Les colonies maritimes vont commercer avec les États atlantiques, l’Ontario avec le Mid-Ouest américain et New-York, le Québec, avec la Nouvelle-Angleterre et New-York. De 1860 à 1865, les États-Unis sont entraînés dans la guerre civile ; celle-ci a un double effet sur la pros­périté canadienne : elle accroît la demande américaine de produits canadiens et elle ouvre aux Canadiens des marchés jusque-là détenus par les Américains, en particulier celui des Antilles. Les effets de la guerre de Sécession sur l’économie canadienne sont dans le même sens que ceux de la Réciprocité commerciale, à tel point qu’il est presque impossible de discerner, dans l’ana­lyse, lequel des deux événements est responsable de tel ou tel aspect de la prospérité canadienne, surtout si l’on tient compte en même temps de la vague d’investissements dans les chemins de fer.

Province de Québec

Le Québec participe largement à cette prospérité, tant dans son agriculture que dans son industrie. Ce que l’on peut appeler la révolution agricole bat son plein au Québec ; les petits marchés régionaux s’ouvrent au grand commerce international ; la production se spécialise dans l’industrie laitière et c’est prin­cipalement vers les États-Unis que le Québec exporte ses produits. Montréal, dont l’économie est maintenant liée aux chemins de fer, s’industrialise rapide­ment. Il y a, cependant, deux éléments de crise profonde dans l’économie du Québec. La navigation de haute-mer abandonne maintenant le bateau à voile construit de bois pour lui substituer le bateau à vapeur construit de fer et d’acier; toutes les grandes marines marchandes du monde se métamorphosent au profit des chantiers de construction navale des nations industrialisées ; quant aux chantiers de la ville de Québec, qui occupaient jusqu’alors plus de 50 % de la population active de la ville, ils commencent à connaître, à l’instar des chantiers du Nouveau-Brunswick, la grande crise qui apportera leur perte.

Montréal

À Montréal, la régionalisation de l’économie Nord-américaine porte une atteinte très grave à la fonction d’intermédiaire du port entre l’Angleterre et le Canada occidental : c’est à travers les États-Unis que celui-ci exporte ses matières premières et ses produits alimentaires vers l’Angleterre et qu’il en importe produits de consommation et biens d’équipement. La fonction com­merciale de Montréal et certaines de ses activités de transformation, comme la meunerie, souffrent considérablement de la Réciprocité. Il n’est pas surprenant que c’est de là que surgiront les atteintes au traité de 1854 et s’élaborera une nouvelle politique économique: le conservateur Alexander Tilloch Galt, lié aux plus grands intérêts financiers de Montréal et à la Compagnie du Grand Tronc (n’est-ce pas sur ses terres de Richmond que l’on a placé la jonction des voies de Québec, Montréal et Portland), ministre des finances, élaborera les premiers éléments de la Politique Nationale et provoquera la fin de la Réci­procité commerciale par une politique de discrimination tarifaire à l’encontre des produits manufacturés importés des États-Unis. Il sera, bien sûr, un des plus actifs artisans de la Confédération.

Le Grand-Tronc

La Compagnie du Grand Tronc affrontait, depuis 1860, avec la fin des investissements ferroviaires, de graves difficultés financières : concurrencée, le long du lac Érié, par la compagnie Great Western et New-York prenant la place de Montréal comme intermédiaire du commerce du Canada occidental avec l’Europe, elle n’arrivait pas à rencontrer ses obligations ; c’est en effaçant une créance obligataire de près de $40 millions que le gouvernement canadien lui permet d’éviter la faillite. En 1862, son président, Edward W. Watkin, vient au Canada pour examiner la situation ; selon lui, il y a une façon d’en sortir : c’est de copier l’expérience américaine des chemins de fer transconti­nentaux ; il faut relancer l’investissement en joignant par chemin de fer, de l’Atlantique au Pacifique, toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; grâce aux subventions gouvernementales, ce sera le salut de la Compagnie ; de retour en Angleterre, Watkin sera, auprès du gouvernement britannique, le propagandiste assidu d’une union des colonies.

Mais une grande difficulté subsistait : la responsabilité d’administrer la plus grande partie du territoire britannique de l’Amérique du Nord reposait entre les mains de la Hudson’s Bay Company, selon le mode des chartes conférées par le gouvernement britannique, au 17e siècle, aux grandes compagnies commerciales. Le territoire de Rupert (tout le bassin de la baie d’Hudson) et le territoire du Nord-Ouest (jusqu’à l’Océan Pacifique) étaient administrés par les fonctionnaires de la Compagnie. Qu’à cela ne tienne : en juin 1863, Watkin et les deux banquiers du gouvernement canadien et de la Compagnie du Grand Tronc, Thomas Baring et George Carr Glyn, fondent la « International Financial Society » : celle-ci achète les actions de la Hudson’s Bay Company (pour $1,500,000). En juin 1870, au lendemain de la Confédé­ration, la Compagnie remettra au gouvernement canadien la responsabilité de l’administration publique sur la terre de Rupert et le territoire du Nord-Ouest moyennant le paiement de $300,000 et la concession en propriété privée de 6,630,000 acres de terre.

Tel est le fondement de l’affirmation suivant laquelle la Confédération aurait été élaborée tant au bureau d’administration de la compagnie du Grand Tronc qu’au gouvernement.

Problèmes de finances publiques

Avec les années 1865 et 1866, prennent fin presque en même temps la guerre civile aux États-Unis et le régime de réciprocité commerciale entre les colonies britanniques d’Amérique du Nord et les États-Unis. Les régions qui avaient le plus profité de ces avantages furent le plus fortement touchées par leur disparition ; au premier chef, les Maritimes. La crise y apparut comme très grave, d’autant plus que s’ajoutaient les conséquences d’une crise struc­turelle très profonde ; l’exploitation forestière, la construction navale, le transport maritime sur toutes les mers du monde : tout le fondement économi­que de ces colonies s’effondrait à la fois par l’avènement de la nouvelle technologie du bateau de fer propulsé par la vapeur. L’âge d’or des Maritimes était déjà décrit au passé. Certains investissements publics aux frais des gouvernements des colonies et l’absence d’administrations municipales pour partager ses frais avaient provoqué le développement de dettes publiques considérables. Les colonies Maritimes cherchaient à s’unir : la conférence de Charlottetown en fut le premier jalon.

À l’autre extrémité de l’Amérique, sur les côtes du Pacifique, la grande aventure de l’or sur la Frazer, commencée en 1855, était déjà terminée. La population, qui avait atteint 25,000 habitants à un certain moment, n’était plus que de 10,000. Et le gouvernement de la nouvelle colonie, détachée du terri­toire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, avait contracté des dettes impor­tantes pour l’aménagement du territoire en fonction de la production d’or. Là, encore, l’union était apparue comme la solution des problèmes financiers : les deux colonies de l’Île de Vancouver et de la Colombie britannique s’unirent en 1866.

Dans la colonie du Canada, la dette publique était considérable ; aux investissements dans les canaux s’étaient ajoutées les subventions généreuses consenties aux compagnies de chemin de fer. En 1866, l’investissement public dans les moyens de transport représentait 6001, de la dette et les dépenses publiques courantes dans ce secteur représentaient 30 % du budget. Comme les recettes publiques provenaient presque uniquement des taxes indirectes, en tout premier lieu de la douane (dans les Maritimes 80 %, au Canada 66 %), tout ralentissement de l’activité économique avait pour conséquence immé­diate de réduire considérablement les recettes publiques.

Ces difficultés des colonies se soldèrent par une incapacité d’emprunter davantage : le marché des obligations de Londres leur était fermé et elles durent avoir recours à des emprunts à court terme auprès des banques cana­diennes et anglaises, à des taux d’intérêt atteignant 8 %. La solution que l’on trouva fut de répéter la loi d’Union des deux Canada de 1841; en unissant les dettes et les populations, on accroissait la capacité d’emprunter et on relançait l’économie par l’investissement dans les moyens de transport. Les chemins de fer furent pour la Confédération ce que les canaux avaient été pour l’Union des Canada.

Les avantages économiques immédiats de cette nouvelle union étaient nombreux : elle permettait à chaque colonie de sortir de l’isolement, elle créait une puissance plus grande en face des États-Unis, elle allégeait le poids des dettes publiques individuelles et rehaussait le crédit de l’ensemble sur les marchés monétaires internationaux. L’union permettait, en outre, d’élaborer une politique économique de développement : axée sur les intérêts financiers de Montréal et ceux des compagnies ferroviaires, cette nouvelle politique serait fondée sur la conviction que les colonies avaient des ressources diverses et complémentaires et que le développement ne pouvait pas manquer d’entraî­ner, par contagion, celui de toutes les autres et de l’ensemble. La crise écono­mique de 1873 à 1879, la « grande dépression », comme on l’appela, imposa une élaboration plus complète de cette politique, axée, cette fois, davantage sur la protection tarifaire, dans le but de provoquer l’industrialisation : ce sera la fameuse « Politique Nationale » du gouvernement de MacDonald qui repren­dra le pouvoir aux élections de 1878.

Dans cette optique, la Confédération de 1867 accordait au gouvernement fédéral tous les pouvoirs essentiels pour inspirer le développement écono­mique. Le capital fixe de toutes les colonies était remis au pouvoir central, en même temps que toutes les dettes ; le pouvoir de législation dans tous les secteurs responsables du développement lui était conféré : canaux, chemins de fer, télégraphe, communications interprovinciales et commerce international, banque, crédit, monnaie, faillite ; de concert avec les provinces il pourvoyait à l’agriculture et à l’immigration. Toutes les sources importantes de recettes fiscales étaient abandonnées à Ottawa ; aux provinces, il ne restait même pas de quoi subvenir à leurs propres besoins ; le gouvernement fédéral allait com­bler la différence par des subsides.

À n’en pas douter, la constitution du Canada avait une préoccupation éco­nomique fondamentale : éponger l’épargne de tout le pays il pour investir dans le développement économique, c’est-à-dire principalement dans le secteur des chemins de fer qui devait entraîner tous les autres.

Un siècle plus tard…

Il devient aujourd’hui de plus en plus évident que la structure économique du Canada, au milieu du 20e siècle, est complètement différente de celle que je viens de décrire. Car le déroulement historique n’a pas répondu aux projets fondamentaux de la politique nationale et de la Constitution de 1867. On peut schématiser en quelques points les facteurs de transformation de la structure de l’économie canadienne.

1) Le sur-investissement dans les chemins de fer et le secteur primaire (produits alimentaires et matières premières) a provoqué le gaspillage des ressources, a ralenti le développement des autres activités économiques et a donné à l’ensemble une vulnérabilité considérable aux fluctuations du com­merce international ;

2) les grandes crises économiques de la fin du 19e et du début du 20e siècle ont frappé inégalement les divers secteurs et les diverses régions de l’économie canadienne, freinant considérablement le processus de spécialisa­tion des productions;

3) les guerres mondiales du vingtième siècle ont favorisé l’industrialisation de certains grands centres, y attirant les ressources humaines, les ressources physiques et les ressources financières au détriment de certaines régions; quelques-unes d’entre elles furent laissées pour compte;

4) les relations commerciales avec les États-Unis se sont intensifiées de plus en plus, diminuant l’importance des liaisons impériales et accentuant les complémentarités régionales Nord-Sud avec les États-Unis ; ainsi quelques régions, comme la Colombie britannique, connurent un développement écono­mique autonome, indépendamment de l’ensemble, échappant de plus en plus à l’emprise de la Politique Nationale ;

5) avec l’exploitation des ressources naturelles, la découverte de nouvelles sources d’énergie (électricité, pétrole), la création de réseaux routiers, le déve­loppement de l’éducation et de la sécurité sociale, les gouvernements provinciaux ont pris une responsabilité de plus en plus considérable dans le développement économique, prétendant à une part toujours plus grande des recettes publiques;

6) avec l’aggravation des crises économiques et la découverte de moyens plus efficaces pour en atténuer l’amplitude et la durée, le gouvernement fédéral, par ses politiques fiscales, monétaire et d’investissements publics, se reconnaissait une responsabilité sans cesse croissante dans l’équilibre conjonc­turel à court terme; ce qui rend plus difficile l’élaboration d’une politique à long terme de plein emploi et de développement économique;

7) le système capitaliste a évolué de telle façon que ce n’est plus l’entre­prise privée qui joue le premier rôle moteur dans l’investissement ; à ce titre, il n’appartient plus au gouvernement d’éponger l’épargne des citoyens pour la remettre aux entreprises privées, mais d’attirer, par le financement de la dette publique, les disponibilités considérables accumulées dans les institutions financières et les utiliser à des investissements publics; de très grandes diffi­cultés naissent du pouvoir considérable de pression que détiennent les institu­tions financières et de la part trop grande du budget public consacrée aux projets de défense nationale.

Voilà sept domaines où des lignes de forces nouvelles, apparues dans le déroulement historique du dernier siècle, imposent de déclarer un bilan d’inef­ficacité à l’exercice de la politique de développement économique qui a inspiré profondément la Constitution canadienne.

Partie II

Anti-manifeste

Un refus méthodique

Et, pourtant, cette Constitution ne mériterait pas de réforme fondamen­tale ; selon les auteurs du Manifeste, nos élites accorderaient une importance exagérée aux problèmes constitutionnels et l’énergie qu’elles y dépenseraient serait « enlevée à la solution des problèmes plus urgents et plus fondamentaux de notre société ». Les problèmes constitutionnels ne seraient ni graves, ni importants car l’ordre juridique n’imposerait pas de contrainte sérieuse ; en effet « ce qu’on appelle la constitution d’un nouvel édifice constitutionnel à la futilité d’un immense jeu de blocs… » Les vrais problèmes ne sont pas d’ordre constitutionnel : ce sont « les obstacles au progrès économique, au plein emploi, à un régime de bien-être équitable ou même au développement de la culture française du Canada… »

Cependant, la constitution canadienne dure depuis bientôt 100 ans ; elle n’a pas démontré « la futilité d’un immense jeu de blocs ». Elle a été élaborée en fonction d’une structure économique et sociale donnée, à un moment précis de la croissance économique, de l’évolution technologique et du développement social. Elle répondait aux conceptions politiques des groupes socio-économi­ques dominants. Comme toute constitution, la constitution canadienne de 1867 reposait sur une vision du monde globale. Il est vrai qu’à l’époque on ne se préoccupait ni de plein-emploi, ni de bien-être ; l’absence de telles préoccu­pations est en soi significative et exige une analyse. Mais la loi constitu­tionnelle de l’Amérique du Nord britannique poursuivait des objectifs bien définis de progrès économique ; c’est précisément l’échec de ces objectifs, l’arrivée d’une nouvelle étape du progrès technique et du développement socio-économique et la prise de conscience d’une nouvelle vision du monde qui font éclater le cadre juridique et imposent la rédaction d’une nouvelle constitution. Les auteurs du Manifeste n’ont visiblement pas dépensé beau­coup d’énergie à la réflexion sur le problème constitutionnel. Leurs références fréquentes à des expressions aussi imprécises que : « tous les niveaux de gou­vernement », « les gouvernements », « les pouvoirs publics », « les fonds publics », manifestent un refus délibéré d’affronter le problème fondamental: celui de l’élaboration d’une politique rationnelle de développement dans le cadre juridique d’une répartition périmée des responsabilités législatives. L’on ne peut négliger le problème constitutionnel que dans la ligne d’un refus délibéré d’affronter globalement le problème général du développement. C’est ce que font explicitement les auteurs du Manifeste. Et pourtant lorsqu’ils définissent les tâches à accomplir (partie II) en fonction de certains problèmes, ils ne peuvent s’empêcher de faire allusion à la structure générale de l’économie.

Des problèmes particuliers qui sont des problèmes généraux

1) Le chômage oblige à Ici recherche de politiques qui « entraîneraient, soit un rajustement de la valeur externe du dollar, soit une injection plus forte de capitaux étrangers » (no 1) ;

2) « la distribution actuelle du revenu et de la richesse … carrément inacceptable… » pose le problème de la mobilité du capital humain, « comme de toute autre forme de capital » (no 2). Il s’agit visiblement de la mobilité géographique. Quant à la mobilité professionnelle, nécessaire pour rencontrer les difficultés « de l’industrialisation et de l’automation », il faudra « une politi­que rationnelle de la famille » de la part des gouvernements, pour « résoudre les problèmes difficiles d’adaptation posés par la société moderne » (no 5).

3) La productivité du capital humain dépend de la quantité et de la qualité des ressources allouées à l’éducation et à la santé (no 4) ; les services de santé exigent « un investissement considérable de fonds publics » pour développer l’assurance-hospitalisation et combler « ce décalage entre le développement scientifique et l’organisation communautaire de la recherche médicale et des services médicaux » (no 6).

Voilà tous des problèmes qui ne peuvent être analysés sans que soit posé dans son entier le problème global du développement économique. Or, de l’aveu même des auteurs du Manifeste, la plupart de ces problèmes se distin­guent dans leur acuité selon les diverses régions du Canada ; ainsi, le taux de chômage, par exemple, est plus élevé dans les Maritimes que dans l’ensemble du Canada et plus élevé encore dans le Québec. Or, « un phénomène qui semble nouveau apparaîtrait : « tandis que le niveau de vie des chômeurs diminue, celui de la population au travail continue de croître … On aboutit ainsi à la formation de deux sociétés étrangères aux besoins l’une de l’autre » (no 1). Voilà qui est extraordinaire ; mais cela ne mettrait pas en cause les principes économiques fondamentaux de la constitution canadienne car, pour étrange que cela puisse paraître, les auteurs du Manifeste ne considèrent pas que cette affirmation soulève le problème de la répartition géographique du produit national; celle-ci sera pourtant expressément mise en cause dans le paragraphe suivant : « La distribution actuelle du revenu et de la richesse, entre les groupes sociaux et les diverses régions du Canada, est carrément inacceptable ». (no 2) Le vrai problème, précisément, n’est pas tant de savoir si cette répartition est acceptable ou pas, mais d’en rechercher une explication.

Le vrai problème

En parlant de la planification, les auteurs du Manifeste se sont rapprochés du problème politique véritable. En effet, constatant les difficultés que pose une politique globale de planification dans un pays où le pouvoir est partagé entre divers niveaux de gouvernement, ils croient que, « il est permis de se demander si toute cette planification (ne) produira jamais autre chose que des tiraillements inter-gouvernementaux et interministériels et (ne) contribuera à faire croître autre chose que la confusion ». Voilà enfin le problème posé, croirions-nous : pas du tout. Car les auteurs du Manifeste ne croient pas à la planification. Ils mettent « au défi les hommes politiques de définir leur plan de développement et de coordination des divers modes de transport au Canada », voilà pour eux ce qui suffirait à résoudre bien des difficultés. D’autres avaient déjà pensé de la même façon, il y a bientôt cent ans.

Mais ils ont touché le problème d’encore plus près en décrivant la septiè­me des huit priorités définies. le fédéralisme. En caractère gras dans le texte, le Manifeste exprime le principe suivant : « Quel que soit le partage des res­ponsabilités entre les provinces et l’autorité centrale, chacune devrait disposer d’une portion des pouvoirs fiscaux proportionnelle aux charges qui lui sont confiées par la Constitution ». Car, et cela à leurs yeux est « chose certaine, le genre d’expédient politique qui a inspiré la politique des plans conjoints et des subsides fédéraux, depuis quelques décennies, est nettement à proscrire ».

On n’a pas l’impression que les auteurs du Manifeste ont pleinement con­science de s’attaquer ici à l’un des principes fondamentaux de notre Constitu­tion. Que cette politique soit « nettement à proscrire », j’en suis ; mais il s’impose que l’on réalise bien qu’en s’exprimant ainsi on exige une réforme fondamentale. Car, à ma connaissance, nous en sommes très précisément à la dixième décennie de cette politique, qui n’est pas un « genre d’expédient », com­me la désigne le Manifeste, mais repose au contraire sur les principes mêmes de la Confédération de 1867.

Comme nous l’avons vu dans l’analyse des facteurs économiques de la Confédération, il avait été entendu, dès le départ, que les pouvoirs provinciaux n’auraient pas les ressources suffisantes pour défrayer le coût de l’exercice de leur compétence législative ; c’est par des subsides annuels statutaires, propor­tionnels au volume de la population, que le pouvoir fédéral remettrait aux gouvernements provinciaux, les fonds nécessaires. Dépositaire du stock des capitaux fixes publics et responsable des dettes de toutes les colonies, le gouvernement d’Ottawa se voyait attribuer l’autorité incontestée en matière de développement économique avec toutes les sources principales de taxation. Proposer de remettre aux provinces une portion des pouvoirs fiscaux propor­tionnelle à leur responsabilité, c’est, allègrement, tout remettre en question.

En guise de politique de développement, le Manifeste propose une inten­sification des plans conjoints. Il envisage même, chose curieuse, que l’on puisse prendre la peine d’amender la Constitution, pour étendre le champs d’application des plans conjoints « dans les cas où leur établissement … per­mettrait à la population de bénéficier d’économies externes importantes ».

Je ne vois pas très bien l’utilité de la notion d’économies externes dans cette discussion ; car il y a économies externes lorsqu’une unité économique (une entreprise industrielle, par exemple) réussit à tirer profit des dépenses collectives (d’aménagement du territoire, par exemple) que consent la société politique à l’intérieur de laquelle se produit l’activité de cette unité économi­que. Il n’y a d’économie que sur le plan partiel de l’entreprise ; globalement, la société défraie l’entièreté du coût de production des biens et services produits par l’entreprise ; il n’y a que transfert de la comptabilité de l’entreprise à la comptabilité publique d’une partie du coût de production ; il n’y a aucune diminution du coût total au niveau de la comptabilité nationale.

Il m’apparaît que les auteurs du Manifeste ont plutôt voulu suggérer la possibilité d’économies de dimension (d’économies d’échelles, comme disent souvent les économistes, traduisant littéralement l’expression anglaise, « economies of scale »), qui pourraient naître de la centralisation des décisions et des investissements publics. Or, ce que l’histoire nous impose de remettre en question, c’est précisément l’incapacité de la politique économique centrali­sée de réaliser, au Canada, un développement harmonieux, équilibré, intégré. Ce qui s’impose à nous, c’est la réflexion sur un bilan d’inefficacité.

On ne peut se défaire de l’idéologie

Le refus méthodique d’affronter le problème global du développement économique et la volonté expresse de s’en tenir à l’analyse de problèmes partiels constituent, de la part des auteurs du Manifeste, un refus de porter la discussion au niveau politique. À ce niveau, il eut été impossible de départa­ger les problèmes vrais du développement économique et les principes fondamentaux de la Constitution canadienne; la discussion aurait été tellement plus fructueuse.

Mais il semble qu’il leur eut été impossible de consentir ce pas en avant, car leur choix fondamental était idéologique ; ils l’ont exprimé fort clairement: « Il importe, dans le contexte politique actuel, de revaloriser avant tout la personne, indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » (partie 1). Pour moi, une telle phrase, en tête d’un document politi­que, n’a d’autre signification qu’une vague résonance de l’individualisme libéral de la fin du 18e et du début du 19e siècle. De même, les appels fré­quents du Manifeste à des politiques de libre-échange, de porte ouverte à l’investissement étranger, sans aucune réserve, son option « pour la libre circu­lation des facteurs économiques et culturels », sans aucune distinction, son assimilation du capital humain à « toute autre forme de capital », sans préciser que la mobilité de ce capital, pour désirable qu’elle soit, comporte un coût humain et social autrement plus élevé que la mobilité des autres formes de capital : voilà tous des relents d’idéologie de laissez-faire et de libre-concur­rence. L’on ne peut se défaire de l’idéologie ; prétendre n’en pas avoir, c’est tromper les autres en s’illusionnant soi-même ; c’est aussi refuser de mettre en cause l’ordre établi et, ce faisant, s’en porter défenseur.

Une contradiction

Nous pouvons déceler dans le Manifeste une contradiction fondamentale. Le document fait appel à « la personne indépendamment de ses accidents ethniques, géographiques ou religieux » ; car « un ordre de priorité au niveau politique et social, qui repose sur la personne est totalement incompatible avec un ordre de priorité appuyé sur la race, la religion ou la nationalité » (partie 1). « Le défi qui s’offre … consiste à définir et à mettre en oeuvre une politique faite d’objectifs précis, réalisables et fondés sur les attributs universels de l’homme » (partie VI).

Cet appel est-il lancé au nom d’un ordre politique international ? Il le semblerait bien, car « les tendances modernes les plus valables s’orientent vers un humanisme ouvert sur le monde, vers diverses formes d’universalisme politique, social et économique » (partie V). Non pas, parce que ce monde est celui « de l’humanisme et des formes politiques internationales de demain ». Cet homme désincarné, serait-ce alors l’homme américain, puisque, au dire du Manifeste, il serait tellement avantageux d’augmenter nos relations économi­ques avec les États-Unis ? Non plus; car « vouloir intégrer (le Canada) à une autre entité géographique nous apparaît comme une tâche futile à l’heure actuelle, même si un tel développement peut, en principe, sembler plus con­forme à l’évolution du monde ».

Pour aujourd’hui, le Canada suffit à apaiser la soif d’universalisme des auteurs du Manifeste. Pour eux, « le Canada constitue une reproduction en plus petit et en plus simple de cette réalité universelle ». Cependant il y aurait une limite à la réduction en miniature : « Quant à nous, nous refusons de nous enfermer dans un cadre constitutionnel plus petit que le Canada ». Et voici qu’a ce niveau l’homme reprend subitement toute sa chair. Pour surprenant que cela puisse paraître, le Canada est « un fait juridique et géographique… il est une donnée de l’histoire »; « c’est à partir de critères humains que nous réclamons des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps », proclament les auteurs du Manifeste.

Au fait, c’est à l’homme québécois qu’ils en veulent ; il est « un occident » qu’il faut désincarner au nom de la personne humaine, de l’homme universel. Quant à l’homme canadien, il est tout autre chose : il est « une donnée de l’histoire … un fait juridique et géographique » dont il faut tenir compte dans « des politiques mieux adaptées à notre espace et à notre temps ».

Devant une telle conception, l’on s’attendrait à ce que soit exprimé le principe d’une constitution canadienne fortement centralisée. Au niveau des tâches prioritaires à accomplir (partie II), le Manifeste préconise en effet de nombreuses mesures de centralisation ; mais au niveau des principes, lorsque sont décrits les avantages d’un cadre constitutionnel élargi (partie V), le docu­ment devient déconcertant : « La grandeur du pays, sa géographie, la diversité de sa composition ethnique, la variété des économies régionales, la nécessité en démocratie de rapprocher du peuple l’exercice du pouvoir, sont autant de facteurs qui militent en faveur de la décentralisation fédérative » !

Coupable : le nationalisme !

Cette contradiction ne peut s’expliquer que pour la raison que, devant le phénomène du nationalisme, le Manifeste abandonne toute préoccupation d’analyse pour condamner ; et cette condamnation vise surtout le séparatisme québécois, même si elle veut s’appliquer « autant au nationalisme canadien-français qu’au nationalisme canadien » (partie III).

« Le séparatisme québécois nous apparaît non seulement comme une perte de temps, mais comme un recul »… Une telle affirmation n’avance en rien l’analyse. Le séparatisme est une solution parmi d’autres, issue du jaillissement du nationalisme dans le Québec du début de la 2e moitié du XXe siècle. C’est une réalité sociale, historique, qui demande d’être analysée dans toutes ses dimensions. Le nationalisme québécois, comme le nationalisme canadien, est une donnée politique que tout projet, fut-il « fonctionnel », ne peut écarter.

Le problème n’est pas tant de savoir si l’on est pour ou contre le sépara­tisme, mais d’en connaître la nature, d’en évaluer l’importance, d’en rechercher les fondements et d’en percevoir l’évolution.

Il n’est pas nécessaire d’analyser longuement l’évolution du Québec d’aujourd’hui pour s’apercevoir que les Canadiens français, pour la première fois de leur histoire, s’éveillent à la dimension du monde et qu’ils se sensi­bilisent aux problèmes de la politique internationale. Mais ce n’est ni aux titres d’Américains du Nord, de membres de l’Empire britannique ou de pourvoyeurs de fonds et de main-d’œuvre aux entreprises missionnaires de l’Église Catholique. C’est pour eux-mêmes, avec toutes leurs caractéristiques culturelles propres, qu’ils se définissent citoyens du monde. À cet égard, l’expérience bientôt séculaire de la Confédération s’est montrée plutôt frus­trante pour eux.

Un acte de loi

Ce qui empêche le Manifeste d’être un document positif et d’inspirer une action éclairée, c’est qu’il repose non pas sur une recherche de compréhension de la réalité, mais sur un acte de foi :

« Nous croyons au fédéralisme comme régime politique au Canada » (partie II, no 7).

« Ce Manifeste est donc un acte de foi dans l’homme… cela nous suffit comme mobile d’action » (partie 1).

L’acte de foi, en analyse politique, est un arrêt de la démarche intellec­tuelle en-deçà de la rationalité. Il peut inspirer certaines vocations (« Nous désirons travailler au service de la communauté »), mais il n’assure pas du succès d’une entreprise à long terme.

Conclusion

Un programme politique n’a de valeur que s’il s’appuie sur une analyse rigoureuse de la réalité et que s’il s’enracine dans l’histoire. Le Manifeste « pour une politique fonctionnelle » refuse l’un et l’autre : il refuse méthodiquement l’analyse globale, morcèle délibérément la réalité en problèmes partiels et refuse de considérer la Confédération comme une institution politique fonda­mentale. C’est pourquoi il n’éclaire d’aucune façon l’action politique et, par ses professions de foi, empêche cette action d’être rationnelle.

Plus qu’un simple texte juridique, une constitution est l’image d’une société à un moment précis de son développement. Elle plonge ses racines dans l’infrastructure économique et sociale d’un peuple. C’est toute la vision du monde que se fait ce peuple, à une étape de son évolution historique, qui inspire une constitution. Une telle conception n’entraîne aucunement la néces­sité de révisions fréquentes de la constitution. Car les étapes du développe­ment social qui marquent une modification de la vision du monde et un tournant de l’histoire sont peu fréquentes : le milieu du 19e siècle en constitua une, qui entraîna une nouvelle constitution pour les colonies britanniques d’Amérique du Nord ; le milieu du 20e apparaît comme une nouvelle étape de cette importance.


[1]      A. BRETON, R. BRETON, C. BRUNEAU, Y. GAUTHIER, M. LALONDE, M. PINARD, P.-E. TRUDEAU, « Manifeste pour une politique fonctionnelle », Cité Libre, vol. XV, no 67, mai 1964, pp. 11-18.

Fanon (2024) : entrevue avec le réalisateur Jean-Claude Barny

26 février, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s’entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s’est (…)

Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s’entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s’est imposé dans le paysage du cinéma francophone avec des œuvres comme Putain de porte (1994) et Nèg maron (2005). Dans son troisième long métrage, Fanon (2025), il retrace le parcours de Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure des luttes anticoloniales et engagé pour l’indépendance de l’Algérie.

Le film Fanon est présentement en salle au Québec (février 2026).

AR : J’ai eu l’occasion de visionner votre tout dernier film, Fanon, et je suis très heureuse de pouvoir en discuter avec vous aujourd’hui. La lecture de Fanon m’avait interpellée et j’étais très curieuse de voir ce que vous alliez faire avec cette figure-là. Avec ce film, vous vouliez rendre Fanon accessible à tout le monde et je crois justement que vous y arrivez dès le début du film. On voit donc Fanon apparaître, mais en psychiatre. Ce que j’ai senti tout de suite, ce que j’ai vu tout de suite, c’est Fanon, l’humain, le profondément humain. Et je crois que c’est comme ça qu’il peut rejoindre tout le monde.

J-C B : C’est exactement ça. C’est que la clé pour ce film, c’était d’abord de passer par l’être humain, de le rendre complètement accessible. Je veux dire, on parle à un homme, pas à un surhomme, on parle à quelqu’un qui était certes brillant, quelqu’un qui avait, qui a eu une vie extraordinaire. Mais d’abord, c’est quelqu’un qui est très accessible de par ce qu’il était. Et je pense que c’est pour ça que le film a été pris de la hauteur du spectateur. Et on va parler de quelqu’un qui m’a fasciné et dont j’ai appris beaucoup.

AR : Je me suis demandé, avant de regarder le film, comment va-t-il mettre en images une structure dramatique des idées? Parce que ce n’est pas quelque chose de facile. C’est la figure du psychiatre qui est la plus présente à travers le film. On voit un petit peu moins Fanon combattant du FLN. Mais vous avez fait l’exercice de vous replacer dans les conditions dans lesquelles il a développé ses idées. Et c’était en tant que psychiatre qu’il était proche des êtres humains, et qu’il se questionnait sur l’humain et sur la condition humaine.

J-C B : C’est exactement ça. Souvent, les réalisateurs disent, moi, j’ai fait un film, et ils essaient de se mettre à la place du personnage pour mieux comprendre ses émotions, ses sensations et conduire le film avec un peu de regard. Moi, je me suis mis à la place du patient de Fanon, pour bien comprendre ce que j’avais à dire sur lui. Fanon, je ne l’ai pas touché. Et c’est de cette place-là que j’ai écrit ce film. C’est pour ça que je pense que le film n’a pas déçu ceux qui aiment Fanon parce que je n’y ai pas touché. J’ai pas touché à ce que chacun d’entre nous aimons de Fanon. J’ai pas construit ce personnage. Je me suis juste mis, moi, à ma place de spectateur, pour comprendre de qui je parle.

AR : Le combat de Fanon est très clair à travers la figure du psychiatre. Il y a cette scène, au début, quand il arrive dans l’hôpital psychiatrique où il est affecté : voir les patients attachés dans la pénombre, enchaînés, c’est très marquant comme image. Puis en même temps, je l’ai reçue comme une métaphore de cette « mission » que Fanon s’est donné de transformer cette société, de libérer les gens littéralement de leurs chaînes, donc de participer à casser le colonialisme.

J-C B : Ah oui, c’est clair. C’est vrai que dans l’outil qu’est le cinéma, il faut absolument bien mettre le propos pour que tous ceux qui sont autour de nous voient que c’est de là où on part. On part, comme vous dites, d’un endroit où il y a l’enfermement, l’enchaînement. Et la mission, c’est d’éclater, de briser. Après, c’est comment on va y arriver, est-ce qu’on va y arriver ou pas? Mais c’est comment on va y arriver. Et c’est ça le point de départ. On est tous d’accord pour dire d’où on part, mais on ne le veut pas. Alors comment on va faire en sorte que ça n’existe pas ? Nous tous, tous ceux qui sont dans la salle ?

AR : J’ai l’impression aussi que dans le film, où on voit très bien les ravages de la colonisation. Cette idée de Fanon que la colonisation déshumanise autant le colonisé que le colonisateur est représentée dans le personnage de Roland, ce sergent français qui apparaît comme l’agent de la répression au début. Puis, tout d’un coup, on se rend compte qu’il est rongé, qu’il est ravagé par les crimes qu’il a commis. Finalement, il n’en peut plus et se livre lui-même comme prisonnier aux autorités françaises. Est-ce que c’était votre intention, à travers ce personnage, de représenter cette idée ?

J-C B : Il le fallait, stratégiquement, pour bien comprendre les différents strates dans lesquelles on pouvait agir. Parce que si on avait fait un film sans montrer l’exemple très concret d’un personnage comme Roland, ça aurait été de la littérature, de la philosophie. Et là, en montrant concrètement la façon dont il arrive à désarmer l’idéologie de Roland du racisme systémique, on dit oui, c’est possible. Alors ce n’est pas qu’un fantasme idéal, c’est que c’est possible, un moment, tous ensemble, de comprendre que cette société, elle a vraiment un engagement très clair, c’est de discriminer pour hiérarchiser les gens socialement, économiquement, et que, en passant par une refonte totale de ces systèmes-là, on peut chacun d’entre nous revoir intimement les choses.

Le système ne nous fera jamais de cadeau. Pourtant, y a des pauvres qui votent pour les riches, pour des milliardaires. Ils disent : « on veut que les milliardaires payent moins », mais c’est parce qu’ils sont aliénés. On en parle pas, parce que c’est un mot qui est encore réservé, qui est kidnappé par les scientifiques, les universitaires. Mais il faut qu’il rentre dans le débat public, il faut qu’on arrive à le rentrer, comme le racisme. Comme la discrimination. Il faut que ce mot, « aliénant », devienne usuel. Qu’est-ce que c’est, un être aliéné ? C’est quelqu’un qui lutte contre sa propre communauté, en pensant qu’en allant servir celui qui le presse, il va être épargné.

AR : Est-ce que vous pourriez me parler d’autres personnages, d’autres motifs, d’autres situations que vous avez insérés dans le film pour faire passer certaines idées de Fanon ?

J-C B : On peut parler de Farida, c’est la même chose. L’inverse, c’est-à-dire, qu’on ne pouvait pas construire un personnage de Roland en disant : « eux là-bas là, ils sont aliénés, ils sont dans un racisme systémique », si on ne prend pas un contre-exemple comme Farida qui est aliéné de l’autre côté, du côté de l’oppressé. C’est-à-dire qu’il y a aussi cette lutte jusqu’au boutiste, des gens qui pensent que c’est en éliminant l’ennemi qu’ils vont survivre. Mais après cet ennemi-là, il y en a un autre qui va arriver, et ainsi de suite. Et c’est ce qu’on appelle les dictatures. Dès qu’on élimine notre opposant, on trouve un boulevard pour devenir le parti hégémonique.

Donc, du coup, c’est vraiment essayer de construire un film qui ne fait pas de quartier à un système, qui n’est pas que chez le colonisé et que chez le colon, c’est vraiment essayer de prendre Fanon en exemple en disant, voilà, il a établi une vraie cartographie scientifique de l’être humain. Non pas de la couleur de l’être humain, mais de l’être humain, pour essayer de dire : « OK, on ne peut faire sens que si, à un moment, on comprend qui nous sommes. Nous sommes pas des gens de couleur, de blanc, de noir, nous sommes d’abord des êtres humains. » Et là, on peut commencer le débat, on peut commencer à réfléchir en tant qu’être humain. Et si on se met sur un point d’équité, là, le travail de mémoire peut commencer, mais des deux côtés.

Je parle de Roland, mais je parle aussi de Ramdane : le personnage de Ramdane est construit comme ça aussi. C’est quelqu’un qui lutte pour cette liberté et pour la démocratie de son peuple, mais il est aussi un obstacle par rapport aux colonels. Et il est né par les colonels. Donc tous les personnages qui rentrent dans le film, ils ont des missions très précises pour aider le spectateur à bien comprendre que c’est archi complexe. C’est pas un film qui va régler. Mon film n’est pas là pour soigner le cancer. C’est juste un état des lieux de ce que j’ai appris de Fanon. Mais par contre, c’est clair qu’on a fait en sorte que tous les personnages, aussi subtils qu’ils soient, aussi inoffensifs qu’offensifs dans le film, aient une mission.

Il y a le sergent Roland, mais il y a aussi le capitaine Ferrer qui lui représente vraiment la tête de l’hydre et qui n’est là que pour donner les ordres et pour faire en sorte que rien ne puisse affaiblir le système, parce que c’est un système cannibale de la richesse des autres, des terres qu’il a envie de conquérir. Pour moi, c’est le premier film qui doit nous emmener sur une réflexion qui demain va arriver, c’est à qui appartient l’État dans lequel nous sommes. Nous, on est antillais, et avant qu’on soit amenés de la terre d’Afrique, il y avait des Arawaks chez nous, il y avait des Taïnos. Il y avait des Amérindiens aux États-Unis. Mais ils sont pas légitimes sur cette terre-là, donc, c’est pour moi le prochain débat qui va arriver.

AR : Donc finalement, les différents personnages du film incarnent différentes positions, si on peut dire, à l’intérieur d’un système : ils montrent, finalement, que c’est le système qui est en cause.

J-C B : Exactement. Ils doivent, à mon sens, nous permettre de ne pas avoir un seul point de vue. C’est pour ça que je pense que le film est intéressant, parce qu’il y a plusieurs prismes de lecture. Dès qu’on attrape un personnage, on se rend compte qu’il est en contradiction avec un autre personnage. Si on prend Roland, on voit Farida, qui est la personne oppressée, mais elle est aussi incarnée par une vengeance qui est terrible. Du coup, on arrive pas à savoir sur qui on peut se positionner pour être confortable dans le film et le seul personnage sur lequel on peut se replier, c’est Fanon. Et si vous tombez dans les pas de Fanon, il vous analyse, il vous psychanalyse, il ne vous lâche plus. Et là, vous êtes en train de comprendre qu’il est en train de travailler sur vous.

AR : Selon vous, qu’est-ce que Fanon a à nous apprendre aujourd’hui ?

J-C B : Fanon, comme d’autres, à un moment porté jusqu’à son âme la défense de l’être humain. Fanon a fait quelque chose que personne n’a fait avant lui, et je parle même de King, de tous ceux qui ont, à un moment, lutté contre les oppresseurs. Il est seul là où il est, il est dans la psychiatrie, il est dans le mental, il est dans le cérébral, il peut transformer notre cerveau et nous faire devenir autre chose. Vous prenez n’importe quel leader charismatique qui a eu un moment, une action forte pour sa communauté, pour son peuple. À un moment, il est renversé par quelqu’un d’autre qui veut sa place. Fanon, personne ne l’a renversé parce qu’il n’est pas dans la politique. Il est unique en son genre dans l’histoire humaine. Dès qu’on ouvre Fanon, à n’importe quelle génération, à n’importe quel âge, on a l’impression qu’on se redécouvre.

AR : On pourrait donc dire que ce qu’il a à nous apprendre aujourd’hui, c’est d’apprendre à nous regarder nous-mêmes en face et à travers la réflexion sur nous, de trouver les moyens de sortir de l’oppression.

J-C B : Alors, il y a de ça, mais je dois dire qu’il faut faire vite, parce qu’en face de nous, il y a ceux qui vont s’en emparer pour s’en servir comme un boomerang. C’est ça qui est le danger : il ne faut pas qu’on laisse la pensée de Fanon dans les mains de gens qui vont se dire « il vaut mieux qu’on s’en empare et qu’on détourne sa pensée, qu’on ne la laisse pas à des gens qui en ont réellement besoin ». C’est pour ça qu’il faut aller vite et c’est pour ça que le film a été utile. Parce que, aujourd’hui, maintenant, voilà, l’outil existe, donc, on ne pourra pas le falsifier. Mais il faut que ça reste quelque chose qui soit audible pour ceux qui en ont vraiment besoin.

AR : Je crois que votre film parvient à faire ça. On n’a pas un Fanon qui est aseptisé par le regard universitaire, auquel on enlève, finalement, toute la puissance de la critique et de la réflexion. Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens qui vont regarder le film en retiennent ?

J-C B : C’est qu’ils remettent en question leurs a priori, c’est se remettre en question et dire, en fin de compte, qu’on ne sait pas tout et on n’est pas convaincu de tout, parce que c’est ça le problème avec le corps militant. C’est qu’ils sont convaincus d’être, eux, dans le bon droit de vouloir défendre l’opprimé. Mais vous défendez l’opprimé pour le remplacer par quelle structure ? Par quoi ? Et c’est ça. Et vraiment, en tant que Noir, souvent les gens me disent : « on va t’aider ». Mais je dis : « je peux m’aider tout seul, faut juste me donner les outils ».

AR : Si on considère l’expérience générale du spectateur, parfois, il y a des films un peu plus « intellectuels » dans lesquels il y a des longueurs, des creux, où il ne se passe rien. Mais dans votre film, non. Pas du tout. Il y a toujours quelque chose qui se passe. On a hâte de voir ce qui s’en vient, constamment, jusqu’à la fin. Vous nous gardez en haleine.

J-C B : Là, le film traverse plusieurs endroits avec des cultures différentes de cinéma : je parle du Brésil, de l’Afrique, des Antilles ou de l’Europe et puis je vois, en fin de compte, que les gens sortent toujours avec le même état d’esprit. Voilà, ce film ne bouge pas par rapport à qui le regarde, à l’endroit où il regarde. Donc peut-être qu’on a fait un film assez universel dans le bon sens du terme. On a un bel objet, on a un objet qui plaît aux gens qui aiment ce genre de projet.

AR : Il est universel parce qu’il est profondément humain.

J-C B : Ouais, absolument, c’est ça.

L’histoire méconnue de l’Association Québec-Palestine

23 février, par Archives Révolutionnaires
Par Félix Beauchemin (Centre international de solidarité ouvrière) Bien que l’intensité actuelle des mobilisations pour la Palestine pourrait laisser croire à un mouvement (…)

Par Félix Beauchemin (Centre international de solidarité ouvrière)

Bien que l’intensité actuelle des mobilisations pour la Palestine pourrait laisser croire à un mouvement récent, la solidarité québécoise envers la Palestine s’appuie sur une histoire bien plus ancienne et largement méconnue. Dès le début des années 1970, des militant·es jetaient les bases d’une riche culture de solidarité qui allait donner naissance à un écosystème de groupes – certains éphémères, d’autres actifs depuis plusieurs décennies – bien ancrés dans la mobilisation sociale au Québec. Il est possible de trouver les premières traces de ce mouvement au début des années 1970 avec la création d’une organisation importante : l’Association Québec-Palestine (AQP). Sa courte histoire mérite d’être racontée.

Chartrand, Faraj : un mouvement créé par une amitié

Tout commence en 1969, alors que Michel Chartrand, figure emblématique du mouvement syndical québécois, est invité à participer à une conférence sur la Palestine organisée par Marie-Claude Tadros-Giguère, alors co-présidente du Comité Québec-Palestine de l’Université Laval[1]. Celui-ci rencontre alors Rezeq Faraj, un immigrant d’origine palestinienne[2]. Entre eux naît une amitié qui deviendra la base de leur engagement commun. Parmi les participant·es de cette conférence, on trouve également René Lévesque, chef du Parti québécois, venu s’informer sur les dynamiques géopolitiques entourant la Palestine.

En 1972, constatant l’intérêt suscité par divers groupes et événements en soutien à la cause palestinienne, Faraj prend une décision audacieuse : organiser, loin des caméras, et malgré un budget extrêmement limité, un voyage militant d’un mois au Proche-Orient[3]. Là-bas, un groupe de militant·es syndicaux et des journalistes prennent conscience des difficultés et des ravages du colonialisme : ils visitent des camps de réfugiés, discutent avec des responsables locaux et rencontrent des figures clés de la résistance palestinienne, dont Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Selon Faraj, la rencontre entre Chartrand et Arafat a été un véritable « coup de foudre ». La fraternité et la solidarité étaient palpables dans leurs échanges.

De retour au Québec, les participant·es se réunissent dans l’appartement de Michel Chartrand pour fonder le Comité Québec-Palestine, qui se transformera peu après en l’Association Québec-Palestine. Rezeq Faraj en devient le président, accompagné de militantes importantes telles que Simonne Monet-Chartrand, Ghislaine Raymond et Colette Legendre.

Yasser Arafat et Michel Chartrand (années 1970).

Un mouvement actif et structuré

En tant que première association indépendante de soutien à la Palestine au Québec, l’AQP joue un rôle de pionnière. Elle organise de nombreuses conférences dans les cégeps et les universités, mettant la question palestinienne, du mieux qu’elle peut, au centre des débats publics[4]. Elle mène également des campagnes auprès d’élus et d’organisations, et met en place des collectes de fonds pour appuyer les initiatives palestiniennes.

Bien que porté par des bénévoles, le mouvement est alors assez actif. Tellement qu’en 1975, des militant·es découvrent du matériel d’écoute électronique policier dans les bureaux de l’AQP[5]. Jugeant l’organisation potentiellement « subversive », la GRC craignait des débordements en marge des Jeux olympiques de 1976. Louis Azzaria, alors vice-président de la Fédération canado-arabe, dénonce le harcèlement policier[6] et une « intimidation visant à limiter, voire à détruire le droit d’expression pacifique »[7].

De 1973 à 1975, l’AQP publie Fedayin, un bulletin d’information distribué à près de 5000 exemplaires[8]. En tant qu’artéfact intéressant de l’histoire militante québécoise, cette revue demeure un objet à étudier : résolument anti-impérialiste et anticoloniale, elle reprenait des documents officiels des autorités dominantes (israéliennes ou états-uniennes) en les recontextualisant dans une perspective de lutte pour la libération palestinienne.

L’année 1975 marque un temps fort : l’AQP participe à l’organisation de la Conférence internationale de solidarité ouvrière, un événement qui rassemble environ 600 personnes, dont plus de 40 délégués étrangers[9]. La Palestine y occupe une place centrale, aux côtés d’autres luttes de libération nationale comme celles du Chili, de Cuba et de plusieurs nations de l’Afrique australe, dans un contexte où le Québec lui-même est traversé par un fort mouvement pour l’autodétermination.

Un legs important

Malgré les résistances et les malaises que suscite la cause palestinienne à l’époque – que le regretté militant altermondialiste Pierre Beaudet décrit comme un « territoire interdit » dans la société québécoise – des liens naturels se tissent tout de même entre la lutte palestinienne et la lutte québécoise[10]. Toutes deux sont animées par un même désir : celui d’obtenir la reconnaissance internationale de leur droit à l’autodétermination.

Ces connexions ne sont pas que symboliques. Comme le raconte Faraj, grâce aux groupes de solidarité qui se développent, « chaque fois qu’il y avait des représentants palestiniens qui venaient visiter l’Amérique du Nord, le Québec était devenu un arrêt obligé »[11]. Pierre Beaudet se souvient, quant à lui, des ovations que suscitaient les interventions de délégués palestiniens lors de congrès politiques, notamment dans ceux du Parti québécois.

L’existence de l’AQP, bien que courte, a certainement été un moteur pour la suite de la riche histoire des mouvements propalestiniens au Québec. En nous basant sur les archives disponibles, on constate que l’organisation s’essouffle à partir du début des années 1990, alors que plusieurs militant·es transfèrent leur implication au sein de l’Aide médicale pour la Palestine (AMP) à Montréal.

Revenir sur ces années ne change pas le présent. La situation en Palestine est aujourd’hui trop grave pour que l’on se satisfasse de gains symboliques. Mais connaître cette histoire nous rappelle que l’espoir prend racine dans la persévérance et la fraternité. Que des générations de militant·es, ici comme ailleurs, ont appris que la solidarité dépasse les frontières, que la justice est universelle, et que la liberté d’un peuple ne peut pas véritablement être séparée de celle des autres.


Notes

[1] Gervais, Lisa-Marie. « Les Arabes, « nouveaux Noirs » du Canada », Le Devoir (31 janvier 2017).

[2] Foisy, Fernand. Michel Chartrand : La colère du juste (2003). Montréal : Lanctôt Éditeur.

[3] Ibid.

[4] Rickenbacher, Daniel. « The Anti-Israel Movement in Québec in the 1970s: At the Ideological Crossroads of the New Left and Liberation-Nationalism », Études Juives Canadiennes, vol. 29 (2020).

[5] France-Dufaux, Paule. « Les Canadiens arabes las des prévenances de la GRC », Le Soleil (10 juin 1975).

[6] Ibid.

[7] Certains membres craignent également que ces informations ne soient partagées avec les autorités israéliennes, comme cela a été observé aux États-Unis, mettant ainsi en danger la vie de leurs familles.

[8] Rickenbacher, Daniel. Op. cit.

[9] Char, Antoine K. « Pour le représentant des enseignants palestiniens : La libération de notre classe ouvrière passe par la lutte armée », Le Jour (13 juin 1975).

[10] Beaudet, Pierre. Qui aide qui ? Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec (2009). Montréal : Les Éditions du Boréal.

[11] Ibid.

Dix thèses sur les classes sociales dans le capitalisme périphérique

20 février, par Archives Révolutionnaires
Par Nathan Brullemans Introduction Le capitalisme est loin de se limiter à la caricature qu’on essaye souvent d’en faire : celui d’un système économique moderne, industriel (…)

Par Nathan Brullemans

Introduction

Le capitalisme est loin de se limiter à la caricature qu’on essaye souvent d’en faire : celui d’un système économique moderne, industriel et hautement productif, reposant sur l’exploitation d’une classe ouvrière salariée. Héritée de l’époque fordiste, ce type de description offre une vision au mieux partielle des classes sociales du capitalisme historique. En réalité, depuis le début de la révolution industrielle, le salariat a peiné à s’imposer comme la forme d’exploitation dominante[1]. À l’heure actuelle, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime qu’à peine plus de la moitié de la force de travail est occupée à un travail salarié[2]. C’est que, pour fonctionner à une échelle élargie, l’accumulation capitaliste réelle se moque bien que le travail soit libre ou non libre, légal ou illégal, salarié ou pas. Le profit se multiplie ainsi massivement dans des circuits souterrains, à l’abri de l’œil indiscret du droit et de la loi. Le « fil invisible du capital » suit un parcours sinueux – parfois inconnu, toléré ou sciemment entretenu par le pouvoir de l’État[3].

En ce sens, l’exploitation du travail non salarié et non libre n’a rien d’anormal dans la société bourgeoise : on l’observe depuis l’origine du capitalisme, jusque dans ses phases contemporaines. Par exemple, les drogues illicites ont joué un rôle déterminant dans le développement du marché mondial. L’ouverture forcée de la Chine dans le contexte des Guerres de l’opium est sans doute l’un des exemples les plus connus de cette trinité sanglante entre le libéralisme économique, le négoce de stupéfiants et la violence politique[4]. Encore récemment, les Nations Unies avançaient que 1,5 % du PIB planétaire est occupé par le marché de la drogue et du crime organisé transnational, soit 870 milliards de dollars américains[5]. Dans ce contexte, les cartels – notamment mexicains se sont métamorphosés en groupes économiques dont la puissance rivalise avec celle des grandes compagnies multinationales. Il n’existe pas de contradiction : on peut être à la fois criminel et capitaliste. La narco-bourgeoisie empoche des profits tout comme le bourgeois gentilhomme. Et, au bas de l’échelle, les classes subalternes qui s’occupent du travail manuel, de la production, n’en sont pas moins exploitées. Les cocaleros, ces ouvriers agricoles travaillant dans les champs de coca du Chocó en Colombie, sont un cas d’école de ces exploités « illégaux ». En somme, la distinction entre ce qui relève du légal ou de l’illégal n’a qu’une valeur juridique – et non pas économique.

Un autre exemple particulièrement révélateur de l’importance du travail non salarié dans le capitalisme, tant historique que contemporain, est celui de l’esclavage. Il faut rappeler, au-delà de la thèse marxiste bien connue sur la « soi-disant accumulation initiale », que la main-d’œuvre noire issue de la traite atlantique n’a pas été qu’une « condition » du développement du marché mondial. Cette dernière a directement profité aux capitalistes britanniques pendant de nombreuses décennies[6]. Les industriels de Manchester (à l’époque surnommée Cottonopolis) étaient aux mieux indifférents au fait que leur coton soit récolté sous l’autorité libérale de l’Habeas corpus, pour autant que leurs caisses soient remplies et que la machine tourne à plein régime. Le travail non libre n’est pourtant pas non plus qu’une relique du passé : son exploitation demeure encore un moteur de valorisation du capital. L’esclavage moderne en est une illustration frappante : en 2021, 27 millions de personnes étaient soumises au travail forcé à travers le monde. Parmi ces dernières, 17,3 millions étaient exploitées dans le secteur privé, 6,3 millions dans l’industrie du sexe, et 3,9 millions dans des travaux imposés par l’État[7].

En revanche, à l’ère du capitalisme néolibéral, l’axe principal vers lequel se recentrent les diverses formes d’exploitation et de travail non réglementés n’est pas l’esclavage ou le narco-capitalisme, mais bien l’économie informelle. Le secteur informel est un témoignage poignant de la nouvelle odyssée des classes sociales sous le néolibéralisme ; il se mesure par la prolifération des vendeurs de rue, des recycleurs de déchets, des conducteurs de tuk-tuk ou encore des artisans de quartier : soudeurs, menuisiers, cordonniers, couturiers, etc. Autant d’activités généralement exercées dans la précarité, parfois à la limite de la survie, et qui composent une économie populaire dynamique. Le point commun de toutes ces « petites mains » est qu’elles travaillent au noir, sans contrat de travail et sans protection sociale, au service d’une économie parfois dite « souterraine » (bien qu’immensément visible dans toutes les villes du Sud global). Dans cette mosaïque d’emplois, le salariat subsiste, mais sans s’imposer comme dominant. Bref, c’est une large part des forces de travail global qui sont condamnées à une « vie sans salaire »[8].

Cette réalité pousse à faire un pas de côté face à la thèse développée par Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste communiste selon laquelle le déploiement des rapports de production modernes entrainerait une clarification de l’antagonisme entre la classe ouvrière industrielle et la bourgeoisie[9]. En fait, les dynamiques de prolétarisation ont pris des trajectoires plus complexes, spécialement dans le Sud global. Les théories classiques de la classe, centrées sur le salariat formel, échouent à penser cette évidence : nous vivons dans un monde où l’informalité n’est pas l’exception, mais bien la règle. Pour répondre à ce problème, ce texte introductif propose une série de thèses pour actualiser la théorie marxiste des classes dans le contexte du capitalisme périphérique.

Thèse #1 : L’informalité domine la structure de classe mondiale         

Le régime d’accumulation néolibéral a été le théâtre d’une augmentation sans précédent de la population travailleuse. En plus d’un boom démographique inédit, la victoire du bloc de l’Ouest a permis l’intégration de la Chine, puis de la Russie au marché mondial – synonyme d’abondance de capitaux, mais aussi de forces de travail à bon marché[10]. L’incorporation de ce nouveau bassin de travailleuses et de travailleurs a fait passer la population active de 1,9 à 3,59 milliards entre 1980 et 2022, et dont plus de 75 % vit dans un pays du Sud[11]. Plusieurs spécialistes ont tôt fait d’analyser ce phénomène comme une augmentation considérable de la classe ouvrière à l’époque néolibérale[12]. Toutefois, cette inflation générale du réservoir de main-d’œuvre ne doit pas obscurcir une réalité plus profonde : l’explosion inouïe du secteur informel, phénomène qui détonne avec la conception traditionnelle de la classe ouvrière[13].

Le secteur informel – compris comme l’ensemble des types de travail non reconnus par l’État[14] – est aujourd’hui le poids lourd de la structure de classe mondiale. D’après l’OIT, c’est autour de six travailleurs et travailleuses sur dix qui opèrent dans ce secteur connu pour son intégration incertaine, son « déficit de travail décent » et l’absence de protection sociale[15]. En raison de la hiérarchie imposée par la division internationale du travail, la répartition de l’informalité à travers les quatre coins du globe rencontre une forte disparité géographique. En effet, les pays que l’on appelait le Tiers monde à la suite de la Conférence de Bandung de 1955 absorbent près de 90 % du bassin de travailleurs informels à l’international[16]. L’impérialisme du XXIe siècle rejoue ainsi les bonnes vieilles inégalités centre/périphérie, et engendre une nouvelle grande classe de subalternes.

Plus encore, l’économie informelle n’est pas qu’une simple activité de reproduction familiale. Elle attise aussi la curiosité des entrepreneurs. Dans la période 2011-2018, même les économistes conventionnels avançaient que l’économie informelle représentait en moyenne 35 % du PIB mondial[17]. À elle seule, cette dernière statistique montre le nœud qui se tisse entre l’économie informelle et le capitalisme, et partant, le rôle structurel qui se joue entre informalité et accumulation de capital. Au nombre des stratégies qui permettent de dégager un surprofit, on peut compter la sous-traitance et le salariat déguisé, l’absence de régulations et de responsabilité sociale, le recours à une main-d’œuvre flexible et précaire, en plus d’abuser de l’absence d’organisations syndicales.

Thèse #2 : Un monde d’exclus – l’informalité est le nouveau visage des travailleurs et des travailleuses pauvres

Il existe un consensus académique pour définir le travail informel comme une activité qui n’est pas réglementée, là où d’autres activités économiques similaires le sont[18]. Autrement dit, c’est l’encadrement par le contrat de travail qui sert de critère déterminant pour repérer une situation d’informalité. De ce point de vue, l’informalité se distingue du narcotrafic, de l’esclavage ou des actes criminels qui sont en soi illégaux – du moins, en théorie. Mais, au-delà de ce critère d’ordre juridique (l’encadrement par un Code du travail), le secteur informel est un lieu de haute convergence des masses précaires et pauvres. Les statistiques recueillies par les grandes agences internationales – autant progressistes que conservatrices – constatent unanimement que le secteur informel est dominé par le travail manuel, pénible et précaire. Les journées sont longues, les revenus bas. C’est pourquoi le sociologue Jan Breman propose cette formule selon laquelle le secteur informel s’impose comme « le fléau des travailleurs pauvres dans le capitalisme globalisé[19] ».

Toutefois, il existe une complexité interne à l’économie informelle qui empêche de considérer pleinement ce secteur comme unifié. Bien souvent, la littérature s’accorde à désigner par le terme « informels » les travailleurs et travailleuses qui correspondent à l’une des quatre catégories suivantes :

  1. les micro-employeurs ;
  2. les salariés informels ;
  3. les travailleurs indépendants ;
  4. les employées domestiques.

Concept un peu fourre-tout, l’économie informelle rassemble ainsi une grappe des formes non réglementées de travail. Il s’y côtoie différents rapports de propriété et des modes d’exploitation diverses[20].

D’abord, d’après les différentes agences qui recensent et mesurent l’économie informelle, les micro-employeurs dirigent de petites entreprises allant jusqu’à cinq employés. Ils contrôlent des organisations dont les opérations se font à l’ombre de l’impôt et des normes du travail. Produisant avec des instruments rudimentaires, ces petits entrepreneurs informels peuvent espérer une certaine prospérité, moyennant l’embauche de salariés informels, doublement exploités.

La seconde catégorie concerne justement ces salariés informels. Ces derniers sont employés par les micro-entrepreneurs ou encore par des compagnies formelles qui, par voie de sous-traitance, veulent contourner le droit du travail. Ils reçoivent les commandes d’un patron de la même manière que les salariés « réguliers », outre le fait que le chèque de paye est nettement inférieur.

Ensuite, les travailleurs indépendants, troisième catégorie d’emploi informel, incarnent la figure la plus nombreuse et visible de l’économie « souterraine ». Cela concerne le commerce de rue et ses airs de bazar à ciel ouvert, où s’entremêlent les marchands ambulants et revendeurs en tout genre, les kiosques de soupe phô ou les taquerias, etc. Les travailleurs indépendants œuvrent la plupart du temps à leur compte, en possédant des moyens de production (la plupart du temps de très faible valeur).

Et enfin, les employées domestiques – massivement des femmes – cherchent à rémunérer le travail de reproduction socialechez des particuliers des classes plus aisées[21]. À l’exception des micro-employeurs (voir la Thèse #3), l’économie informelle est le carrefour de différents rapports de production, où s’enchevêtre le travail de reproduction social des femmes, l’auto-exploitation familiale et le salariat classique. Dans tous les cas, ce carrousel de l’exploitation est marqué au fer rouge de la précarité matérielle.

Thèse #3 : Mirage de la petite bourgeoisie informelle

En raison de la présence d’une petite élite d’informels propriétaires, on doit insister sur l’hétérogénéité constitutive du secteur informel. En effet, les micro-employeurs forment une « petite bourgeoisie informelle », selon l’expression consacrée, qui exploite des salariés informels en dessous des standards nationaux[22]. En prenant en compte ces entreprises proto-capitalistes, le secteur informel ne peut pas être strictement réduit à la pauvreté.

Il n’en demeure pas moins que cette petite bourgeoisie informelle incarne une minorité sur tous les continents, en comparaison de la lourde présence des formes subalternes d’activités informelles (voir le Tableau 1). Par exemple, à l’échelle mondiale, le travail indépendant représente 64 % de l’emploi informel et le travail domestique près de 25 % de toute la force de travail globale[23]. De plus, en dépit de la petite bourgeoisie informelle et des relations complexes qui se tissent dans le secteur informel, il n’en demeure pas moins qu’il est beaucoup plus probable qu’un travailleur informel soit aussi un travailleur pauvre. Les écarts de revenu entre le secteur formel et informel sont en effet très importants : l’informel étant moins de deux fois moins rémunéré que son homologue du secteur formel[24].

Tableau 1 : Répartition des différentes catégories du travail informel
Types de situation informelleAmérique latine et CaraïbesAsie et PacifiqueAfrique
Employeurs informels4 %2,3 %2,7 %
Employés informels44,8 %34,4 %29,7 %
Travail indépendant43,3 %45,5 %50,1 %
Travail domestique7,8 %17,8 %17,5 %

Source : ILO 2018, 27-42.

S’il est donc juste d’avancer, comme le font certains, que « le secteur informel comprend sa propre structure de classe[25] », il serait tout aussi erroné d’associer toute forme de travail indépendant à une forme de « petite bourgeoisie » au sens classique, voire à une « classe moyenne » dans le vocabulaire d’une certaine théorie néo-marxiste. Si les travailleurs indépendants possèdent effectivement leurs moyens de production, c’est au sens faible du terme ; leurs conditions matérielles se rapprochent plus de celles du prolétariat, conçu comme classe de sans réserve.

Comme le suggère Henry Bernstein, les travailleurs indépendants : « ne sont sans doute pas totalement dépossédés de tous leurs moyens de se reproduire, ce qui rappelle l’avertissement de Lénine contre une « compréhension trop stéréotypée de la théorie selon laquelle le capitalisme nécessite le travailleur libre et sans terre ». Mais la plupart d’entre eux ne disposent pas non plus de moyens suffisants pour assurer leur propre reproduction, ce qui souligne les limites de leur viabilité en tant que petits producteurs de marchandises.[26]»

On peut donc conclure qu’une forte majorité des emplois informels sont créés par contraintes et non par choix, que c’est l’exclusion prolongée du salariat conventionnel qui pousse les individus vers le travail indépendant ou à accepter une rémunération moindre dans le salariat informel. Et puisque l’intégration au salariat formel représente maintenant le statut d’un mince segment privilégié du prolétariat, le concept d’informalité permet d’insister sur la réalité précaire des masses travailleuses[27].

Thèse #4 : Le travail informel n’est pas une anomalie historique, mais une question de surpopulation du capitalisme

Observant les paysans sans terre venir gonfler les rangs des travailleurs informels dans les capitales du Sud global au tournant de la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs analystes ont tôt fait de décrire l’informalité comme un retard ou une anomalie face au développement « normal» du capitalisme[28]. Toutefois, la permanence de ce phénomène – voire sa croissance – pousse à réévaluer le lien étroit qui unit informalité et capitalisme.

Suivant une perspective marxiste, il faut comprendre le secteur informel comme l’incapacité à imposer durablement le régime salarial. Différents régimes de travail et d’exploitation naissent ainsi dans le ventre des surpopulations capitalistes – ce que Engels, avant Marx, appelait l’armée industrielle de réserve. Empruntant l’expression à un militant chartiste du Northern Star, Engels développe dans son livre La situation de la classe laborieuse en Angleterre en 1844 l’idée selon laquelle l’industrie capitaliste est indissociable de la formation d’une masse de sans-emplois[29]. Engels décrit avec un regard attentif cette « foule énorme de gens » qui s’accumule dans les taudis de Manchester. D’abord causé par la dépossession de la paysannerie, ce phénomène s’aggrave ensuite de manière cyclique lors des périodes de récession, voire de crises[30]. Selon l’enquête sociologique d’Engels, le prolétariat anglais, après avoir traversé une longue phase de chômage, se tourne vers le travail indépendant et d’autres besognes improvisées assurant sa survie. Il désigne ces petits boulots sous le terme de « colportage », des pratiques que de nombreux analystes contemporains associeraient volontiers à ce que l’on appelle aujourd’hui « le travail indépendant ». De nos jours, les colporteurs d’Engels sont légion dans les mégapoles du Tiers monde.

De son côté, le mérite de Marx est d’avoir théorisé avec le plus de profondeur la « production progressive d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve[31] ». Selon ce dernier, les surpopulations capitalistes seraient à la fois la condition et le résultat de l’accumulation du capital. L’armée de réserve (par opposition à l’armée « active ») est une condition du capitalisme, car elle permet de juguler les salaires en injectant de la compétition sur le marché de l’emploi, mais aussi son résultat, dans la mesure où un cycle industriel fonctionnel rejetterait toujours une population de surnuméraires. Cette masse est dite excédentaire proportionnellement au besoin des impératifs économiques d’une société donnée – d’où le concept de surpopulation relative[32]. Et puisque dans le capitalisme, c’est le profit qui forme le but de la production, la population est excédentaire relativement aux exigences du marché du travail.

Marx concluait ainsi que l’armée de réserve est une partie intégrante de la loi générale de l’accumulation capitaliste et que, ce faisant « l’accumulation du capital est donc en même temps augmentation du prolétariat[33] ». Néanmoins, le système capitaliste demeurait selon lui instable dans sa capacité à reproduire constamment une surpopulation. Comme le précise l’économiste allemand, si la loi sacrée de l’offre et de la demande venait à s’effondrer, à priver le bourgeois d’un personnel bon marché, la violence d’État est essentielle pour « lui donner un petit coup de main[34] ». À l’aide de moyens contraignants, il s’agit de prolétariser – par le pouvoir de l’épée ou de la loi – des populations qui ne l’avaient pas encore été (femmes, enfants, artisans, paysans, etc.).

Néanmoins, les surpopulations capitalistes prennent des formes historiques distinctes selon les formations sociales et les régimes d’accumulation dans lesquelles elles s’inscrivent. Marx employait carrément le langage populaire pour dépeindre les différents visages de la surpopulation : le lumpenprolétariat, la bohème, il lazzaroni ou même les poor whites – du Second Empire bonapartiste à l’Italie du Risorgimento, en passant par les États esclavagistes sudistes[35]. La pauvreté urbaine prend aujourd’hui de nouveaux visages : celui des ambulantes d’Amérique latine, du daily labourer indien ou du débrouillard sénégalais. Cette foule de sans réserve, en chair et en os, personnifie la logique des surpopulations capitalistes contemporaines. Dès lors, du point de vue de sa fonction dans le procès global d’accumulation, l’armée industrielle de réserve est amenée à changer de rôle dans le néolibéralisme. Sa grande fonction de « réservoir » de travail deviendra caduque, en plus d’abolir la séparation entre l’armée active et l’armée de réserve. Autrement dit, la condition de surnuméraire devient permanente[36].

Thèse #5 : Les travailleurs et travailleuses informels forment un semi-prolétariat urbain

Les grandes transitions démographiques urbaines dont l’Europe fut le siège au XIXe siècle ne se sont pas reproduites dans la périphérie du capitalisme. Comme le rappelle le recensement anglais de 1893, 74 % de la population d’Angleterre et du Pays de Galle était concentrée dans les villes, et comprenait environ 80 % de salariés (même dans le monde agricole). Dans ce contexte, le prolétariat en son sens classique de « classe ouvrière salariée formelle » occupait quelque 70 % de la population active. Inversement, un siècle plus tard dans la périphérie, la situation était tout autre. Au début des années 1980, 65,4 % en moyenne de la population active des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine était concentrée dans le secteur agraire, comparé à seulement 12,7 % dans les pays capitalistes avancés au même moment[37].

Loin d’un processus de prolétarisation tout tracé menant à la naissance d’un prolétariat industriel urbain, la périphérie est plutôt marquée par un processus lent d’absorption des structures précapitalistes[38]. Le trait distinctif du capitalisme périphérique est d’être indexé au besoin économique des centres, ce qui s’est très souvent fait aux dépens du développement d’une base industrielle nationale. Au XXe siècle, dans la plupart des pays du Sud, les masses travailleuses se sont ainsi « semi prolétarisées », prenant la figure mixte du paysan-ouvrier. En gardant un pied à la campagne, la classe ouvrière rurale retourne au bercail à la saison morte, permettant ainsi au capital de décharger une partie du coût de reproduction de la force de travail sur des structures non capitaliste[39].

Toujours est-il que de grands bassins de populations rurales migreront vers les villes à partir des années 1950-1960. C’est dans les veines de ces mouvements démographiques que naîtront les premiers bastions de l’économie informelle – l’industrie des économies périphériques ne représentant pas une branche capable de les intégrer[40]. C’est ainsi que verra le jour une nouvelle génération de semi-prolétaires, non plus semi-paysan, mais semi-informel, espérant trouver un travail salarié lorsque le marché le permet. Dans les années 1980-1990, l’intégration brutale de la paysannerie au marché mondial par les accords de libre-échange viendra aggraver cette réalité, particulièrement en Amérique latine[41].

Thèse #6 : La dernière poussée de l’économie informelle est une créature néolibérale

Pour John Smith, auteur du livre Imperialism in the Twenty-First Century, l’irruption de l’économie informelle n’a rien d’accidentel. Ce phénomène aurait, au contraire, été méticuleusement planifié par les grandes institutions internationales dans l’objectif d’avoir accès à une main-d’œuvre bon marché, en cassant les reins des syndicats et les acquis des luttes ouvrières des dernières décennies[42]. La bourgeoisie et ses représentants du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale devaient tenter l’inédit : informaliser l’économie-monde.

Observateur des mutations de la ville néolibérale, le géographe Mike Davis diagnostiquait une percée fulgurante de l’économie informelle après l’imposition des thérapies de choc néolibérales succédant au double choc pétrolier de 1973 et de 1978. À l’opposé des promesses de développement et de modernisation économiques des technocrates FMI, les restructurations brutales de la dette et de l’État ont enfanté un capitalisme zombie, plus rentier et extractif que productif en essence. Au rythme de l’éclosion rapide des bidonvilles à travers le monde, Davis avançait dans son livre Planet of Slums que « la classe ouvrière informelle globale – qui recoupe en partie, sans s’y réduire, la population des bidonvilles – est forte d’un milliard de personnes, ce qui en fait la classe sociale à la croissance la plus rapide et la plus inédite au monde[43] ». En Amérique du Sud, les programmes d’ajustements structurels du FMI ont eu des effets si dévastateurs que l’expression de « décennie perdue » (década perdida) s’est imposée pour décrire le cercle vicieux de récession économique et d’inflation. Pour prendre l’exemple de l’Argentine, entre 1980 et 2003, les taux de chômage et d’informalité passent respectivement de 2,6 à 15,1 % et de 23 à 41,8 %[44].

Dans le contexte du foisonnement de cette « planète bidonville » – avant-goût urbain du pire des mondes possibles – Davis émettait une mise en garde. Il ne faudrait pas comprendre, dit-il, le prolétariat informel sous le modèle de l’armée de réserve du capitalisme victorien : « Dans l’ensemble, la classe ouvrière informelle urbaine ne constitue pas une armée industrielle de réserve au sens du XIXe siècle : une réserve de briseurs de grève mobilisée en période de croissance, expulsée lors des récessions, puis réabsorbée lors de la reprise suivante. Au contraire, il s’agit d’une masse humaine rendue structurellement et biologiquement superflue par rapport à l’accumulation globale et à la matrice du profit.[45] » Le (semi-)prolétariat de la périphérie est ainsi devenu plus improductif que jamais aux yeux de l’accumulation. Occupé par l’exportation de matière première non transformée, le capital zombie de la périphérie ne repose plus seulement sur la mise au travail d’une masse corvéable, mais aussi sur la formation d’un gigantesque prolétariat paria, d’une masse marginale, durablement exclue des bancs de l’exploitation et de sa fonction « productive ».

Thèse #7 : Les deux facettes du prolétariat informel, exploité et marginalisé 

Nous avons déjà vu que le secteur informel est fortement bigarré dans la composition de ses agents (Thèse #3). En raison de l’éclectisme inhérent à ce concept, la première génération de chercheurs et chercheuses marxistes sur le sujet – à commencer par Caroline Moser et Chris Gerry – ont tôt fait de rejeter la notion de secteur informel pour se concentrer sur une description en termes de rapports de production[46]. On rendrait mieux compte du soi-disant « secteur informel » en se concentrant sur le travail indépendant, que les marxistes des années 1970 ont baptisé la petite production marchande (PPM). Sa production est dite « petite », car les producteurs et productrices directs ne dégagent pas de surplus significatifs, et elle est dite « marchande » dans la mesure où la loi de la valeur s’applique à ses transactions économiques. On peut ici penser à des vendeurs ambulants qui possèdent les marchandises qu’ils écoulent.

Selon Moser, Gerry et d’autres, la PPM formerait une classe à part, car elle divergerait du modèle marxien du prolétariat « doublement libre » que l’on retrouve dans Le Capital. Par cette expression ironique, Marx entendait que la classe ouvrière devait être « libérée » de ses moyens de production traditionnels, en plus d’être juridiquement libre[47]. En outre de la condition de dépossédé, les différents contributeurs à la théorie marxiste des classes ont débattu sur la centralité des critères de l’exploitation économique et de la supervision de son travail[48]. En somme, d’un point de vue de définition, le prolétaire marxiste « idéal » serait un salarié sans réserve, exploité et encadré. Or, la fameuse PPM qui forme une majorité des classes populaires au Sud possède ses moyens de production, n’est pas surveillée par des cadres et n’est pas non plus exploitée – du moins, en apparence.

On peut en effet critiquer la distinction de classe de la PPM par rapport à la grande classe prolétarienne pour au moins quatre raisons. D’abord, parce que la PPM est, comme nous l’avons vu, le résultat de la formation d’une gigantesque surpopulation capitaliste dans la périphérie (Thèse #4). Deuxièmement, la possession des moyens de production est un critère hautement formel et n’est pas incompatible avec l’extraction d’un surtravail (comme le démontre d’ailleurs tout le modèle d’affaire d’Uber et de l’économie de plateforme). Troisièmement, du point de vue de l’expérience vécue – celui de la pénibilité du travail manuel –, le travail indépendant informel est analogue au travail ouvrier. Finalement, la PPM sert, dans bien des cas, d’une forme de salariat déguisé. Dans ce dernier scénario, le salariat déguisé consiste à sous-traiter des activités qui seraient, en théorie, exécutées par des salariés réguliers. Il a pris des proportions extraordinaires dans la chaîne de valeur néolibérale. Prenons deux exemples concrets.

Les mineurs artisanaux de la République démocratique du Congo extraient de manière indépendante le précieux cobalt que des multinationales achètent à la pièce. Plutôt que de salarier directement les mineurs, des compagnies comme Apple, Google et Microsoft préfèrent se décharger des responsabilités sociales et fiscales, tout en profitant d’un minerai bon marché. Tout est fait pour donner à ces salariés l’illusion du travail indépendant : hommes, femmes et enfants creusent dans des installations dangereuses et insalubres, avec leurs propres moyens, touchant quelques dizaines de dollars par semaine.

Autre exemple : celui de l’Inde. Avec une économie informelle fourmillante (près de 90 % de la force de travail), la sous-traitance du secteur industriel dans l’informalité est un modèle bien implanté. L’industrie embauche 42,2 % de travailleurs formellement indépendants – contre 41,4 % de salariés et 16,3 % de temporaires dont la majorité est informelle[49]. Nonobstant, ce n’est pas toutes les mêmes économies qui font état d’un même niveau d’intégration du secteur informel ; dépendamment des formations sociales, il existe un niveau inégal d’imbrication. Le cas du salariat déguisé relève donc qu’il existe deux fonctions principales à l’économie informelle : d’un côté, une forme d’exploitation accrue de la main-d’œuvre, de l’autre une surpopulation commode pour décharger le coût de reproduction de la force de travail.

Thèse #8 : L’informalité permet d’augmenter le taux d’exploitation

Suivant l’argument de Marx dans le Capital, il existe principalement deux mécanismes fondamentaux pour augmenter le taux d’exploitation : d’abord, la survaleur absolue, ensuite la survaleur relative. La première est fondée sur une augmentation de la journée de travail et la seconde sur une augmentation de la productivité. Le dépendantiste brésilien Ruy Mauro Marini et l’anthropologue français Claude Meillassoux ont quant à eux fait remarquer qu’il existait, dans le sous-texte du Capital, une troisième méthode : abaisser directement la valeur de la force de travail. Dit simplement, il est possible de faire travailler l’ouvrière plus longtemps, plus rapidement, et – quand cela ne suffit pas – la payer en dessous du minimum[50].

Ces trois dimensions de l’exploitation agissent toujours ensemble, mais le secteur informel fait principalement ressortir ses formes les plus brutales : la survaleur absolue et la surexploitation[51]. Cette distinction n’est pas sans rapport avec les deux fonctions principales du secteur informel que nous avons identifiées.

D’un côté, l’exemple du salariat déguisé et informel, sous-traité et délocalisé dans les pays du Sud, témoigne de l’augmentation de la survaleur absolue, avec une flexibilisation de l’emploi, une diminution des conditions de travail et du salaire, en plus de l’augmentation du nombre d’heures de travail. De l’autre côté, les marchés informels font indirectement pression sur les salaires de la classe ouvrière périphérique dans son ensemble. En offrant une variété de produits et de services à bon marché, l’économie informelle offre un mécanisme de reproduction sociale très accessible aux classes subalternes, basée sur le frein à la vie chère[52]. En retour, cette « cheapness of life » permet aux entrepreneurs du Sud d’offrir des salaires adaptés au coût de la vie et de produire une plus-value extraordinaire. En définitive, même l’économie familiale la plus improductive peut s’imbriquer structurellement avec les impératifs de production du capital.

Thèse #9 : Le travail informel augmente l’exploitation des femmes

Cet appétit capitaliste pour du travail bon marché vient cogner à la porte du foyer patriarcal. Les femmes sont un groupe social particulièrement utile pour venir supporter cet alourdissement du fardeau de l’exploitation. Cela s’exprime de plusieurs manières :

  1. Le secteur informel creuse l’écart salarial entre hommes et femmes, où les femmes sont encore moins bien rémunérées proportionnellement que dans le secteur formel. Elles forment le bastion principal de cheap labor à travers le monde. Une forte majorité de travailleurs informels sont en fait des travailleuses informelles[53].
  2. Le néolibéralisme forme une chaîne de valeur globale qui commence dans le foyer, en sous-traitant le procès de travail (comme le modèle du travail au foyer des sweatshops) dans une chaîne de commandement qui s’élève du chef de famille jusqu’au patron d’entreprise[54].
  3. L’articulation entre le capital et la petite production marchande vient renforcer la division sexuelle du travail (par exemple, pendant que les femmes vendent les tortillas dans la rue, les hommes sont des journaliers sur des chantiers de construction).
  4. Au sein de l’informalité, les femmes sont surreprésentées parmi les emplois précaires et les travaux domestiques non payés, alors que les hommes sont majoritaires dans l’accès à la propriété des micro-entreprises ou un emploi informel « stable »[55].
  5. Un des secrets de la surexploitation des femmes dans le secteur informel est l’alourdissement de la double journée de travail. En cherchant à diminuer les coûts du foyer (par exemple : les frais de garderie), il est commun que les femmes travaillent tout en s’occupant de leurs enfants.

De la sorte, on voit que l’économie informelle est un point de contact entre la reproduction sociale, le travail domestique et l’accumulation capitaliste. Dans l’économie informelle, les femmes font un travail qui reproduit « indirectement » le capital en déchargeant le coût de reproduction de la force de travail, et sont à la première ligne de la surexploitation « directe ». La chaîne de valeur forme un imbroglio qui peut être difficile à discerner analytiquement[56].

Thèse # 10 : Le secteur informel produit de nouvelles formes de luttes de classes

Les travailleuses et les travailleurs informels sont amenés à jouer un rôle déterminant dans le prochain cycle de luttes à venir. Cela avait déjà été le cas des Printemps arabes, déclenché par le suicide par immolation de Mohamed Boazizi, vendeur de fruits ambulant, qui a été le détonateur de la Révolution tunisienne. Plus récemment, les grandes explosions sociales qu’ont connues la Colombie, l’Équateur et le Chili ont aussi été massivement investies par les luttes des travailleurs informels. Cette réalité se poursuivra, considérant la tendance à la paupérisation qui sévit sous le néolibéralisme. Chaque jour, plus nombreux sont ceux et celles qui rejoignent les bidonvilles du Sud où les déplacements de population sont aggravés par la destruction des économies paysannes et le réchauffement climatique. La crise écologique parachève le mouvement de dépossession entamé par la révolution industrielle et les enclosures. La périphérie urbaine est une bombe à retardement ; elle compresse ceux et celles qui n’ont rien à perdre… si ce n’est que leurs chaînes. En ce sens, les prolétaires informels ont le potentiel d’incarner une force vive révolutionnaire.

Il n’en demeure pas moins qu’il ne faut pas tomber dans une romantisation excessive des luttes des travailleurs informels. Certes, la spontanéité et les pratiques émeutières qu’on a identifiées aux luttes informelles traduisent une énergie abondante, et une remise en cause de la bonne vieille négociation du contrat de travail dont l’arrière-garde syndicale exerce le monopole[57]. Les luttes sauvages ne font pas dans la dentelle et elles échappent au contrôle du corporatisme syndical. En revanche, les défis d’organisation des prolétaires informels sont nombreux et ne doivent pas être minimisés. Forces de travail clairsemées, éparpillées, les travailleuses et travailleurs informels ne bénéficient pas de point de rassemblement, comme c’est le cas des ouvriers de la grande usine. En fait, le « despotisme de l’usine » n’a pas que des désavantages. Sans ces lieux précis où la politisation et l’éducation populaire peuvent élever la conscience de classe, l’idéologie de l’individualisme prolifère, tout comme la croyance populaire selon laquelle tous les travailleurs indépendants ne seraient en fait que des « auto-entrepreneurs »[58]. S’ils ne sont pas séduits par l’idéologie dominante, c’est aussi celle du clientélisme ou du crime qui peut les conquérir. Le narcotrafic ou le banditisme sont des leviers d’ascension sociale importants dans les périphéries urbaines. Ou encore, la récupération par les droites fascisantes et son éloge de l’idéologie du petit propriétaire peut aussi constituer un de ces obstacles à la formation d’un bloc populaire[59].

L’usine offre aussi des points de perturbation importants ; le salariat formel a un potentiel de subversion massif, notamment par la grève[60]. Cela étant, il ne faudrait pas non plus sous-estimer le potentiel transformateur des blocages, des paros nacionales et autres activités de suspension des flux de marchandise. Les travailleurs informels ont la force du nombre. C’est ce qui compte, en dernière instance.


[1] L’historien Vries Peer avance qu’à la fin du XVIIIe siècle, seulement 4 % des travailleurs et travailleuses formaient une force de travail salariée « libre » et que le travail non libre a sans doute augmenté avec le développement du marché mondial. Pris dans : Vries Peer, cité dans Lindner, K. (2017). Théorie postcoloniale et le spectre de Marx : à propos du marxisme de Vivek Chibber. Actuel Marx, 62(2), 7.

[2] World Bank. (s. d.). Employment in vulnerable employment (% of total employment). https://data.worldbank.org/indicator/SL.EMP.WORK.ZS

[3] Lojkine, U. (2025). Le fil invisible du capital : Déchiffrer les mécanismes de l’exploitation. La Découverte.

[4] Dans un article du New York Daily Tribune, Marx déclarait que : « La première guerre de l’opium avait stimulé le commerce de cette drogue aux dépens du commerce normal et légalement reconnu. On peut s’attendre à ce que la seconde guerre de l’opium ait les mêmes conséquences, à moins que l’Angleterre, sous la pression générale du monde civilisé, ne soit contrainte à abandonner la culture du pavot qu’elle impose à l’Inde ainsi que sa propagation en Chine par la violence. » Marx, K. et Engels, F. (1973). La Chine. 10/18.

[5] United Nations Office on Drugs and Crime. (2011). Estimating illicit financial flows resulting from drug trafficking and other transnational organized crimes.

[6] Williams, E. (1944). Capitalism and slavery. University of North Carolina Press.

[7] Organisation internationale du travail. (2022). Estimations mondiales de l’esclavage moderne : Travail forcé et mariage forcé. Résumé analytique, 4-13. Voir aussi : Rioux, S. (2013). The fiction of economic coercion: Political Marxism and the separation of theory and history. Historical Materialism, 21(4), 92–128.

[8] Denning, M. (2011). Wageless life. New Left Review, 66, 79–97.

[9] Marx, K., & Engels, F. (1977). Manifeste du parti communiste. Éditions sociales, 112. Rappelons qu’il s’agit d’une thèse développée uniquement dans le Manifeste (bien qu’elle soit aussi citée dans Le Capital). Comme beaucoup de travaux récents l’ont montré, le Marx de la maturité insistera davantage sur le caractère multilinéaire du développement historique.

[10] Benanav, A. (2019). Demography and dispossession: Explaining the growth of the global informal workforce, 1950–2000. Social Science History, 43(4), 679–703..

[11] Organisation internationale du travail. (2023). Emploi et questions sociales dans le monde : Data Finder. https://www.ilo.org/wesodata

[12] Foster, J. B., et al. (2011). The global reserve army of labor and the new imperialism. Monthly Review. https://monthlyreview.org/2011/11/01/the-global-reserve-army-of-labor-and-the-new-imperialism/

[13] Bernstein, H. (2023). Reserve army, surplus population, classes of labour. In Handbook of research on the global political economy of work. Edward Elgar.

[14] Portes, A., & Schauffler, R. (1993). Competing perspectives on the Latin American informal sector. Population and Development Review, 19(1), 33–60. https://doi.org/10.2307/2938384

[15] ILO (2023). Women and men in the informal economy: A statistical update, 15.

[16] ILO (2018). Women and men in the informal economy: A statistical picture (3rd ed.), 26.

[17] Elgin, C., et al. (2022). Understanding the informal economy: Concepts and trends. In The long shadow of informality: Challenges and policies. World Bank Group, 39.

[18] Hawkins, D. (2020). Informality. In The Routledge handbook to the political economy and governance of the Americas. Routledge.

[19] Breman, J. (2020). Informality: The bane of the labouring poor under globalised capitalism. In M. Chen et F. Carré (Eds.), The informal economy revisited. Routledge. https://doi.org/10.4324/9780429200724

[20] Barnes, T. (2013). Marxism and informal labour. Labour and Industry, 22(3), 144–166.

[21] Chen, M. (2007). Rethinking the informal economy. DESA Working Paper No. 46, 1‑12.

[22] Portes, A et Hoffman, K. (2003). Latin American class structures. Latin American Research Review, 38(1), 41–82.

[23] WIEGO. (s. d.). Workers in informal employment call for high quality care services for all. https://www.wiego.org/news/workers-in-informal-employment-call-for-high-quality-care-services-for-all/

[24] ILO, Women and men in the informal economy: A statistical update, 41.

[25] Astarian, B., & Ferro, R. (2019). Le ménage à trois de la lutte des classes. L’Asymétrie.

[26] Bernstein, H. (2006). Is there an agrarian question in the 21st century? Canadian Journal of Development Studies, 27(4), 111–132. https://doi.org/10.1080/02255189.2006.9669166

[27] Breman, « Informality. The Bane of the Labouring Poor under Globalised Capitalism », 31.

[28] Lewis, W. A. (1954). Economic development with unlimited supplies of labour. The Manchester School, 22(2), 139–191. https://doi.org/10.1111/j.1467-9957.1954.tb00021.x

[29] Denning, « Wageless Life », 84.

[30] Engels, F. (1960). La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Éditions sociales, 83.

[31] Marx, K. (2014). Le Capital (J.-P. Lefebvre, trad.). PUF, 1:705.

[32] Nun, J. (1969). Superpoblación relativa, ejército industrial de reserva y masa marginal. Revista Latinoamericana de Sociología.

[33] Marx, Le capital, 1:688.

[34] Marx, Le capital, 1:719.

[35] Denning, « Wageless Life », 87.

Stanley Ryerson, la méthode d’un historien marxiste

12 février, par Archives Révolutionnaires
Par Alexis Lafleur-Paiement Stanley Bréhaut Ryerson (1911-1998) demeure l’une des plus célèbres figures associées au Parti communiste du Canada (PCC). Alors que Tim Buck (…)

Par Alexis Lafleur-Paiement

Stanley Bréhaut Ryerson (1911-1998) demeure l’une des plus célèbres figures associées au Parti communiste du Canada (PCC). Alors que Tim Buck représente le dirigeant inébranlable et que Norman Bethune incarne l’internationalisme prolétarien – jusqu’au sacrifice ultime – la figure de Ryerson évoque l’intellectuel organique, théoricien et pédagogue du parti[1]. Pourtant, rien ne le destine à devenir une figure de proue du mouvement communiste. Ryerson naît dans une famille bourgeoise, alors que son arrière-grand-père Egerton Ryerson a été un des architectes du système scolaire canadien au XIXe siècle et que son père Edward Ryerson est secrétaire de la faculté de médecine et membre du Sénat de l’Université de Toronto. Le jeune Stanley fréquente les meilleures écoles de la province et se destine à une carrière prometteuse, possiblement dans le domaine des lettres. C’est lors de ses années d’études à Paris (1931-1934[2]) qu’il découvre la pensée marxiste et qu’il adhère au communisme. À son retour au Canada, il s’implique dans les organisations de jeunesse du PCC, avant d’y occuper des fonctions de plus en plus importantes. Dès 1935, il est élu membre du comité central (CC) et nommé responsable du programme d’éducation. Dans les années suivantes, il coordonne diverses publications du parti, dont sa revue théorique National Affairs Monthly, et devient le représentant du PCC à la rédaction de la revue du Kominform, Pour une paix durable, pour une démocratie populaire. Dans les années 1960, il recentre ses efforts sur la recherche historique. Il quitte le PCC en 1971, tout en poursuivant une carrière à l’Université du Québec à Montréal (1970-1991).

En parallèle de son rôle dirigeant et de ses tâches éditoriales, Ryerson élabore une théorie concernant la recherche historique et l’enseignement dans une perspective révolutionnaire. Il publie des livres importants sur l’histoire canadienne et le marxisme, rédige des articles sur l’approche matérialiste en histoire, met en place une École nationale du parti et, plus largement, développe une méthode pédagogique novatrice. Celle-ci mobilise l’histoire dans un dessein heuristique, afin de développer la conscience de classe du prolétariat et de contribuer au processus révolutionnaire. Le développement de cette méthode se fait en plusieurs temps, d’abord par l’appropriation de l’épistémologie marxiste et de premières recherches, notamment sur les Patriotes de 1837-1838. Ryerson se demande alors consciemment quel rôle l’histoire peut jouer pour comprendre notre situation et pour produire des effets politiques. Au tournant des années 1930-1940, il met en place, avec l’aide de Margaret Fairley, un cursus d’histoire marxiste destiné aux militants du parti. Enfin, les deux compagnons imaginent le projet d’une « histoire du peuple » du Canada, qui sera en partie réalisée par Ryerson dans ses livres The Founding of Canada (1960) et Unequal Union (1968). C’est de cet ambitieux programme que le présent article souhaite rendre compte, avec l’espoir d’en ranimer l’esprit, sinon la lettre.

Matérialisme et recherche historique

Comme on sait, le marxisme se fonde sur un certain nombre de principes analytiques (matérialisme historique, critique de l’économie politique) et de conceptions politiques (lutte des classes, révolution prolétarienne) en mesure d’expliquer le régime capitaliste d’exploitation et d’indiquer une voie de dépassement, nommément par la collectivisation des moyens de production puis le communisme. Dans cette théorie, l’étude de l’histoire occupe une place centrale pour comprendre le monde tel qu’il s’impose à nous et pour fournir les outils de sa critique. Plus précisément, la conception matérialiste de l’histoire (ou matérialisme historique) met en valeur l’importance des rapports de production dans la structuration d’une société lors d’une époque donnée. Elle indique la place déterminante de l’économie, sans pour autant nier le rôle des acteurs humains, mais en réfutant la transcendance des idées. Cette approche montre comment l’action politique, pour s’avérer concluante, doit transformer les rapports économiques qui existent entre les humains. « L’ensemble de ces rapports [de production] forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. […] Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. »[3]

C’est cette méthode que Stanley Ryerson découvre à Paris durant l’année scolaire 1931-1932 et qui conditionne son programme de recherche puis d’éducation[4]. En plus des ouvrages de Marx, Ryerson accède à la riche littérature publiée par le Bureau d’éditions et les Éditions sociales, deux organes officiels du PCF. Ces éditeurs, qui impriment une soixantaine de titres annuellement au début des années 1930, structurent leur catalogue autour de la théorie marxiste et de l’histoire[5]. Un des ouvrages les plus importants pour la formation militante est alors La théorie du matérialisme historique (Nicolas Boukharine, 1921), traduit et publié en français par les Éditions sociales en 1927, que Ryerson a connu durant son séjour parisien. Ce livre systématise la théorie marxiste concernant l’approche scientifique, la dialectique, les études historiques et la lutte des classes. Lors d’un deuxième séjour académique à Paris (année scolaire 1933-1934), Ryerson participe à l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) où il rencontre notamment Paul Vaillant-Couturier et divers auteurs, dont Henri Barbusse. Ce dernier codirige aussi les activités de l’Université ouvrière de Paris (1932-1939), qu’il fait découvrir à Ryerson. Cette institution offre une véritable éducation aux ouvriers en vue d’en faire des cadres compétents du parti, incluant un programme nettement plus poussé que l’habituelle agitation-propagande. L’exercice est un succès puisqu’on dénombre plus de 2 100 inscrits pour l’année 1933-1934[6].

De retour au Canada, Ryerson possède une solide formation théorique concernant le marxisme et la conviction que l’histoire peut et doit jouer un rôle central dans un programme pédagogique à vocation révolutionnaire. Il désire mettre ces connaissances au service des militants et des travailleurs, suivant un modèle inspiré de l’Université ouvrière, ce qu’il peut rapidement réaliser en tant que nouveau directeur de l’éducation au sein du PCC et comme participant à l’Université ouvrière de Montréal, de tendance communiste libertaire[7]. Le projet de Ryerson comprend deux volets complémentaires : étudier l’histoire du Canada et s’en servir comme outil politique. C’est ce qu’il indique dans l’avant-propos de son premier ouvrage, intitulé 1837. The Birth of Canadian Democracy : « Ce travail doit servir de point de départ à une entreprise qui n’a que trop tardé : l’analyse, du point de vue du marxisme, de l’histoire de notre pays. […] Puissent ces pages servir à renforcer la conviction et la compréhension des Canadiens, dépositaires d’un héritage très précieux de lutte et de liberté ; un héritage qui ne sera pleinement réalisé que sous le socialisme, lorsque l’exploitation, le besoin et l’insécurité auront été bannis du sein de notre peuple. »[8] Ce projet se poursuit et se précise dans les années suivantes, avec l’aide de Margaret Fairley, tant par des publications que par l’entremise des écoles du PCC dédiées aux cadres ou au grand public.

Membres fondatrices et organisatrices du Parti Communiste du Canada en 1927. De gauche à droite : Florence Custance (membre fondatrice), E. Lawrence, Rebecca Buhay (membre fondatrice et organisatrice ouvrière) et Annie Buller (organisatrice ouvrière). (Source).

Exposer « la véritable histoire de notre pays »

Dans l’objectif de rédiger une histoire émancipatrice du Canada, Stanley Ryerson propose un certain nombre de principes méthodologiques. Il décide de recourir aux témoignages des travailleurs eux-mêmes (principalement par l’entremise des journaux ouvriers), de centrer son histoire sur les classes laborieuses, d’adopter une approche résolument matérialiste et, enfin, de souligner la dialectique entre les facteurs économiques et politiques. Bien qu’il inscrive son travail dans une perspective atlantique, il repère aussi des thèmes prépondérants pour l’histoire canadienne, dont la transition inachevée du féodalisme au capitalisme, la construction de la confédération par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent, et les oppressions nationales. Ces éléments impliquent de faire une histoire qui intègre la lutte des classes aux questions coloniales / nationales. Le projet se cristallise en décembre 1946, lors d’une conférence organisée par la National Affairs Monthly. Ryerson y présente une synthèse de l’historiographie canadienne et souligne la différence entre les perspectives bourgeoise et marxiste, la première évacuant la lutte des classes assumée par la seconde. Surtout, on décide de procéder à des recherches collectives et personnelles sur plusieurs sujets, qui mènent à nombre de publications dans les années suivantes. Ryerson doit s’occuper de l’histoire sociale et politique, alors que Margaret Fairley, qui vient de publier une anthologie de textes progressistes intitulée Spirit of Canadian Democracy[9], poursuit son travail sur la littérature. D’autres militants prennent des engagements afin de réaliser le programme de recherche du parti, dont Tim Buck qui publie une étude sur les structures du pays (Canada: The Communist Viewpoint, 1948[10]) et Rebecca Buhay qui codirige les écoles du parti[11].

C’est pourtant Ryerson qui réalise la plus impressionnante recherche découlant de la rencontre de 1946, en rédigeant une « histoire du peuple » au Canada. Fort de diverses études préliminaires pour des livres ou des cours, il consacre une grande partie de son énergie dans les années 1950 à rédiger le premier volume de son histoire qui paraît en 1960 sous le titre The Founding of Canada. Beginnings to 1815[12]. Dans la mesure où plusieurs contretemps, notamment dus à son militantisme, l’ont empêché de recourir massivement aux sources primaires, Ryerson se base principalement sur les témoignages publiés et produit un essai d’interprétation, dans une perspective à la fois matérialiste et engagée. Cette approche ne l’empêche pas de réaliser une œuvre remarquable, à la jonction de la philosophie de l’histoire et d’un recadrage inédit quant aux sujets historiques. Il est le premier à consacrer une large part de son travail exclusivement aux peuples autochtones[13]. Plus largement, ce sont les masses populaires qui intéressent Ryerson, et non les élites françaises ou britanniques. Les questions nationales sont elles-mêmes traitées à l’aune de l’oppression ou de l’exploitation qu’elles impliquent. Le colonialisme est pensé en fonction de la dépossession puis de la relégation qu’il entraîne pour les peuples autochtones, alors que la Conquête de 1763 est considérée en regard de la reconfiguration des structures d’exploitation qui affecte notamment les populations francophones. Dans tous les cas, les évolutions économiques n’excluent jamais l’agentivité politique, surtout celle des classes laborieuses.

Le deuxième volume de l’histoire du Canada de Ryerson, intitulé Unequal Union, paraît en anglais en 1968, puis en français (sous le titre Capitalisme et confédération) en 1972[14]. Dans cet ouvrage, Ryerson aborde directement la transition du féodalisme au capitalisme, les luttes démocratiques des Patriotes (1837-1838), la naissance de la classe ouvrière, la construction du Canada contre la volonté populaire et, enfin, les résistances ouvrières et autochtones face à la nouvelle confédération. Ce maître-ouvrage est l’occasion pour Ryerson de mobiliser les sources qu’il accumule depuis plus de trente ans et d’offrir une histoire intégrée du XIXe siècle, qui démontre comment l’État canadien s’est constitué contre les désirs démocratiques des populations, et ce, au profit de la bourgeoisie anglophone de la vallée du Saint-Laurent. C’est également l’occasion pour Ryerson de signaler la filiation entre les luttes démocratiques passées et le projet révolutionnaire qu’il défend. Par l’entremise des journaux et des écrits des acteurs (Patriotes, ouvriers, militants syndicaux et socialistes, etc.), l’auteur construit un récit vivant, aussi informé que plaisant à lire. Les courts chapitres permettent une lecture facile, créant un outil d’érudition autant que de pédagogie populaire. Plusieurs des sections peuvent être étudiées indépendamment, afin de servir pour des cours destinés au grand public. Dans l’ensemble, Unequal Union remplit tous les critères qui importent pour Ryerson : l’approche matérialiste, la centralité du peuple, la lutte des classes, l’accessibilité du récit et, enfin, sa portée pédagogique et politique[15].

Dans les deux volumes parus de son « histoire du peuple »[16], Ryerson adopte la méthode du matérialisme historique, dont il présente sa vision en postface de l’ouvrage de 1960 : « Contrairement à ce que veut une erreur très répandue, le marxisme n’est pas un déterminisme économique. Le marxisme maintient que ce sont les êtres humains qui font leur histoire, avec leur travail, leurs luttes et leurs rêves, que tout cela est compréhensible et a un sens quand on le replace dans son véritable cadre : la domination progressive de l’être humain sur les forces de la nature, et la succession des systèmes sociaux qui ont marqué, l’un après l’autre, les étapes de cette progression. »[17] Cette posture le place en porte-à-faux avec l’interprétation nationaliste (École de Montréal) comme avec l’interprétation économiste (Harold Innis, École de Québec) de l’histoire canadienne. La première tendance préconise une lecture basée sur l’affrontement entre les « races » française et anglaise en Amérique. Elle est répandue dans le monde anglophone depuis le rapport de Lord Durham (1839), tout en fondant les analyses de l’École historique de Montréal, dont les principaux représentants sont l’abbé Lionel Groulx et Michel Brunet. La deuxième tendance, quant à elle, réduit l’histoire à ses aspects économiques. Pour Harold Innis, la succession des ressources exploitées (poisson, fourrure, bois, blé, etc.) est l’élément déterminant pour comprendre les évolutions du Canada, alors que, pour les tenants de l’École historique de Québec (Marcel Trudel, Fernand Ouellet), le niveau d’avancement du Canada à une période donnée est déterminé principalement par le degré de pénétration du libéralisme économique et du capital marchand. Bien que Ryerson s’intéresse à la fois aux facteurs nationaux et économiques, il conteste tout réductionnisme, en insistant sur la dialectique entre l’économie et la politique, ainsi que sur l’agentivité des classes populaires dans la mécanique du progrès social[18].

En plus des réflexions propres à l’histoire canadienne dans l’œuvre de Ryerson, il est important de rappeler que sa méthode et ses découvertes s’inscrivent dans un cadre plus large. Pour l’historien, le matérialisme historique est une approche scientifique à portée universelle, qui s’appuie sur les données de l’histoire mondiale dans laquelle se déploient les réalités nationales. L’histoire proposée par Ryerson innove donc par ses allers-retours entre les réalités métropolitaines et coloniales (comme dans Les origines du Canada) ou par son inscription des Rébellions des Patriotes dans le contexte des révolutions atlantiques (vers 1775-1840). Pareillement, son étude de la naissance du prolétariat au Canada et de l’exacerbation de la lutte des classes au courant du XIXe siècle s’inscrit dans le contexte mondial d’affirmation du capitalisme, bientôt confronté au mouvement socialiste. Le passage du général au particulier découle d’une approche dialectique proprement marxiste, tout en assumant une forme d’irréductibilité d’un terme à l’autre, comme dans le rapport entre l’économie et la politique. La conséquence la plus importante de ce cadrage sur les recherches de Ryerson est probablement le fait de refuser une explication monocausale du développement du capitalisme, qu’elle soit endogène ou exogène. Enfin, comme nous l’avons vu, l’épistémologie globale de Ryerson lie le passé et le présent ou, plus précisément, effectue un retour vers le passé pour mieux décoder et transformer le présent. Cette relation ne réduit pas pour autant l’histoire aux nécessités contemporaines, mais reconnaît sans fard qu’elle est écrite par les humains du présent pour servir leur dessein, nommément celui du socialisme pour Ryerson[19].

Bien qu’elle demeure exceptionnelle dans l’historiographie canadienne, l’approche de Ryerson fait écho à l’historicisme de plusieurs penseurs anglo-saxons marxistes de sa génération, au premier rang desquels Christopher Hill, Eric Hobsbawm et Edward P. Thompson. Le parcours intellectuel et militant de ce dernier recoupe, sur bien des plans, celui de Ryerson. En effet, Thompson réalise initialement son travail d’historien au sein du Parti communiste de Grande-Bretagne (PCGB), où il cofonde le Communist Party Historians’ Group en 1946[20]. Celui-ci comprend d’ailleurs l’historien Maurice Dobb, dont Ryerson s’inspire ouvertement. Leur objectif est de mettre en valeur une tradition populaire radicale pour inspirer les pratiques politiques contemporaines, et ce, par une réécriture de l’histoire britannique dans une perspective matérialiste, centrée sur les classes populaires, et donc, en rupture avec les récits politiques classiques, dédiés aux prétendus « grands hommes ». La contribution la plus riche à ce programme est offerte par Thompson dans son ouvrage The Making of the English Working Class, publié en 1963[21]. L’historien y présente un récit détaillé de l’émergence du prolétariat sur fond de transition vers le capitalisme, avec une attention particulière pour la contradiction qui s’amplifie entre les ouvriers et les bourgeois. Il met aussi de l’avant les luttes sociales afin d’en montrer les potentialités inachevées. « La parenté de [l’œuvre de Ryerson] avec celle de Christopher Hill et celle de E.P. Thompson, notamment, est manifeste à la fois par l’importance accordée à la dimension empirique, par le soin apporté à la connaissance de l’historiographie courante, comme aussi par la volonté de fonder théoriquement l’analyse sur les concepts fondamentaux du matérialisme historique, soit l’interaction entre forces productives et rapports de production, et le caractère fondateur des luttes de classes. »[22]

Enfin, pour revenir à Ryerson, il est à noter que l’interprétation novatrice qu’il propose a certainement eu un impact majeur sur l’historiographie canadienne postérieure, notamment en ce qui concerne l’importance accordée au républicanisme des Patriotes, à la construction foncièrement anti-démocratique de la fédération canadienne ou au rôle des luttes populaires dans l’obtention de mesures progressistes tout au long du XIXe siècle. Pourtant, cette influence est rarement évoquée par les universitaires qui ne trouvent peut-être pas de bon ton de reconnaître leur dette envers un historien marxiste et révolutionnaire. Cette mésestime académique demeure néanmoins secondaire en regard des objectifs fixés par Ryerson. Comme il l’énonce dès 1947 : « Notre étude théorique portera ses fruits dans la mesure où elle fusionnera avec les tâches pratiques de la lutte. […] Nous traitons de la véritable histoire de notre pays pour armer et pour inspirer le camp du peuple dans la bataille contre le fascisme en Amérique, et pour aider à faire avancer la lutte pour un Canada socialiste. »[23] Pour le dirigeant marxiste, c’est l’éducation qui permet cette jonction entre la théorie et la pratique.

Une pédagogie révolutionnaire

En plus de son travail d’historien, Ryerson est fort préoccupé par l’éducation et la politique. Ces premiers articles, publiés au printemps 1933, s’intitulent Education and the Proletarian Path[24] et The Canadian Student Movement[25]. Ryerson y aborde les inégalités profondes qui gangrènent le système d’éducation canadien, qui sert aussi de relais à l’idéologie bourgeoise. En sens contraire, le militant appelle de ses vœux le développement d’une école dédiée aux intérêts du prolétariat. Avec sa nomination comme directeur du programme d’éducation du PCC en 1935, puis comme responsable national de la formation au sein du Parti ouvrier progressiste (organisation paravent du PCC) en 1943, Ryerson peut mettre en place des institutions pédagogiques qui répondent à ses desseins révolutionnaires. Pour ce qui est de l’éducation auprès des masses, il s’inspire des Universités ouvrières de Paris et de Montréal où il a donné des conférences[26]. Pour ce qui est des cours plus avancés, destinés aux militants communistes ou syndicaux, il élabore un cursus influencé par les formations soviétiques et françaises, tout en prenant soin de l’adapter au contexte canadien. Le document de base qui sert à l’ensemble des programmes éducatifs est un petit livre publié en 1946 par Ryerson, intitulé A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism[27]. Comme son titre l’indique, l’ouvrage présente les fondements de l’approche marxiste, à savoir la contradiction entre le capital et le travail, le stade monopoliste de l’économie, l’impasse du réformisme, la nécessité d’une révolution prolétarienne et un aperçu du socialisme. Il est intéressant de noter que l’ouvrage applique la méthode du matérialisme historique tout au long des sujets traités, avant de le définir seulement à l’antépénultième chapitre. L’objectif est de montrer comment cette méthode permet de traiter avec justesse des problèmes réels avant de l’exposer de manière théorique.

Ryerson met aussi en place, avec l’aide de Rebecca Buhay, une École nationale de formation (ÉNF), dont la principale activité consiste en un programme d’études de trois mois, à temps plein, offert chaque été aux cadres du PCC. Comme le rappelle un participant : « Les diverses écoles du parti, en particulier l’École nationale de formation, offraient la possibilité de surmonter le manque de considération pour la théorie, ou peut-être la crainte qu’on en avait fréquemment, dans un parti où les membres, souvent peu instruits, étaient plutôt orientés vers l’action. »[28] Les cours sont pourtant exigeants, comprenant une étude des textes fondamentaux de Marx et d’Engels, y compris l’ensemble du Capital (Livre 1), huit textes de Lénine et deux de Staline, l’histoire du PCUS, des ouvrages de Tim Buck et de Stanley Ryerson, ainsi que des dossiers publiés par la National Affairs Monthly. Ces lectures servent de prémisses à de longues discussions collectives sur les textes afin d’en saisir pleinement le contenu et l’utilité pour l’action politique. « Il y avait aussi des ateliers portant sur différents sujets comme parler en public, réaliser une émission radio de cinq minutes, les slogans, la rédaction de tracts, les étapes d’organisation d’une campagne. »[29] L’ensemble vise à consolider la connaissance des participants quant au marxisme-léninisme, à la situation mondiale et canadienne, aux nécessités politiques dans le contexte d’après-guerre et au socialisme, afin de stimuler l’action militante. Finalement, la formation comprend une réflexion critique sur l’activité des personnes présentes dans l’objectif qu’ils s’améliorent, la fameuse pratique de la critique et de l’autocritique.

Le rôle de l’historien professeur rappelle encore l’approche d’Edward Thompson, qu’un commentateur décrit ainsi : « Comme enseignant, il ne cesse d’ailleurs de proclamer que son but est de former des révolutionnaires. […] L’enseignement acquiert pour lui une dimension politique puisqu’il s’agit d’apprendre aux travailleurs à ne pas avoir honte de leur origine tout en leur offrant les moyens de se réapproprier leur passé. Mais Thompson ne veut pas seulement former des militants conscients et instruits, il entend également apprendre d’eux et approfondir sa connaissance intime du monde ouvrier. »[30] On trouve chez Ryerson une même connexion entre la recherche historique et le travail pédagogique auprès des prolétaires, qui débouche sur une communauté d’intérêts mutuellement bénéfique. En effet, le théoricien comme les ouvriers conscients et les militants aguerris convergent dans une même direction : la volonté de faire valoir les intérêts des classes laborieuses aux dépens de ceux des bourgeois. Pourtant, l’unité de pensée et d’action de l’ensemble de la classe ouvrière n’est pas gagnée d’avance, ni même nécessaire, ce qui reconduit l’importance du travail de réflexion, de rédaction, de diffusion et d’éducation. Le marxisme de Ryerson fait le pari que les conditions objectives – nommément la contradiction entre le capital et le travail – offrent un terreau fertile pour de telles pratiques sociales et politiques. C’est cette mentalité qui structure le travail éducatif de Ryerson et qu’il tente de transmettre dans le document Notes on How to Study for Students Group Leaders (1946). Il y préconise l’étude personnelle et collective, ainsi que la mise à l’épreuve des apprentissages à l’aune des enjeux concrets que rencontrent les participants.

Ryerson poursuit son travail de réflexion et d’éducation au Centre d’études marxistes (Toronto) qu’il dirige de 1960 à 1969, ainsi que comme directeur de la revue Marxist Quarterly (1962-1966). Parallèlement à ses études historiques, il cherche à repenser le cadre d’action socialiste en regard des reconfigurations socio-économiques des années 1960. C’est dans ce contexte qu’il publie le second volume de son histoire du Canada intitulé Unequal Union (1968), ainsi que plusieurs textes sur la démocratie dans le mouvement socialiste et l’avenir politique du Québec. Ces prises de position précipitent la rupture entre Ryerson et la direction du PCC, amenant l’historien à démissionner du comité central en 1969 puis à quitter le parti en 1971. Ceci dit, Ryerson demeure attaché à la méthode qu’il a développée et appliquée tout au long de sa vie, comprenant la recherche et l’éducation dans un objectif de transformation sociale. C’est pourquoi il choisit de se joindre au corps professoral de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1970 et d’y faire carrière jusqu’à sa retraite en 1991. En effet, cette université a pour vocation de démocratiser l’accès aux études supérieures et d’encourager l’esprit critique des jeunes générations. Ryerson contribue à cette mission en proposant des cours sur le marxisme et l’histoire canadienne. Dans le même sens, il participe à plusieurs projets collectifs ayant une portée politique, dont le plus connu est l’ouvrage 150 ans de luttes. Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). À l’orée du troisième Front commun intersyndical de la fonction publique, l’objectif de cette publication est clair : « Il faut absolument que le mouvement ouvrier québécois retrouve la mémoire collective de ses actions et luttes passées, cette mémoire qui permet de mieux continuer le combat, aujourd’hui, en tirant les leçons des combats d’hier. »[31]

* * *

De nos jours, face à l’exacerbation des dangers causés par le capitalisme – la crise écologique, la vie chère, le retour du fascisme – il est temps de renouer avec la méthode mise de l’avant par Ryerson et ses camarades dans les années 1930 et 1940. En ce sens, l’élaboration d’un programme de recherche incluant des études historiques, économiques et politiques, établi officiellement et dont un certain nombre de personnes auraient pour tâche la réalisation, semble une base prometteuse. De même, il est temps de réfléchir à la création d’institutions pédagogiques rigoureuses, destinées à augmenter la conscience de classe des travailleurs et à contribuer à la lutte pour l’égalité. À la manière du PCF ou du PCC, la constitution d’écoles pour les militants et d’universités populaires permettrait de consolider nos pratiques et d’élargir notre mouvement. Un tel projet, visant à refonder notre approche théorique et à lancer un ambitieux réseau d’éducation politique, doit être l’œuvre d’une large coalition des forces progressistes. Il est dorénavant nécessaire si nous voulons être en mesure de comprendre, d’attaquer et de dépasser le système d’exploitation capitaliste. « En luttant pour ce changement fondamental, les communistes expriment les aspirations d’un grand nombre de Canadiens qui rêvent d’une société nouvelle, libérée de l’exploitation et fondée sur les principes de la justice sociale. »[32]


Notes

[1] Sur la vie et l’œuvre de Ryerson, on consultera COMEAU, Robert et al. Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Vents d’Ouest, 1996, ainsi que KEALEY, Gregory. « Stanley Bréhaut Ryerson : intellectuel révolutionnaire canadien » et « Stanley Bréhaut Ryerson : historien marxiste » dans COMEAU, Robert et al. Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, pages 198-241 et 242-272.

[2] Plus précisément, Ryerson séjourne à Paris une première fois pour l’année scolaire 1931-1932, puis une seconde fois pour l’année scolaire 1933-1934.

[3] MARX, Karl. « Avant-propos à la Critique de l’économie politique » (1859) dans Œuvres. Économie, tome 1, Paris, Gallimard, 1965, pages 272-273.

[4] Aux influences françaises, il faut ajouter celle de Bill Sparks qui anime un groupe d’études au sein du PCC, auquel participe Ryerson en 1932-1933. Voir LÉVESQUE, Andrée. « Les années de formation du militant » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 26.

[5] Le Bureau d’éditions publie principalement les brochures et les rapports du PCF, alors que les Éditions sociales traduisent et diffusent la documentation du mouvement communiste international. Voir BOUJU, Marie-Cécile. « Les maisons d’édition du PCF, 1920-1956 » dans Nouvelles Fondations, nos 7-8 (2007), pages 260-265.

[6] GODARD, Simon. « Faire l’économie de la révolution » dans FRABOULET, Danièle et al. Pour une histoire sociale et politique de l’économie, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, pages 409-421. Voir le tableau 1 pour les statistiques de fréquentation de l’Université ouvrière de Paris.

[7] L’étude la plus complète à ce sujet est HOULE-COURCELLES, Mathieu. Ni Rome, ni Moscou : l’itinéraire des militants communistes libertaires de langue française à Montréal, thèse de doctorat, Université Laval, 2020, pages 155-244. Ryerson a participé à cette initiative en présentant des conférences.

[8] RYERSON, Stanley. 1837. The Birth of Canadian Democracy, Toronto, Francis White Publishers, 1937, pages 10-11 (notre traduction).

[9] FAIRLEY, Margaret. Spirit of Canadian Democracy, Toronto, Progress Books, 1946.

[10] BUCK, Tim. Canada: The Communist Viewpoint, Toronto, Progress Books, 1948.

[11] Sur cette conférence et ses implications, voir ENDICOTT, Stephen. « Les années torontoises, 1943-1969 » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 49.

[12] RYERSON, Stanley. The Founding of Canada. Beginnings to 1815, Toronto, Progress Books, 1960. L’ouvrage est traduit en 1997 sous le titre Les origines du Canada, Montréal, VLB Éditeur, 1997.

[13] Les six premiers chapitres du livre traitent des sociétés autochtones avant l’arrivée des Européens au Canada.

[14] RYERSON, Stanley. Unequal Union. Confederation and the Roots of Conflict in the Canadas (1815-1873), Toronto, Progress Books, 1968. Une version revue et augmentée a été publiée en français en 1972, récemment rééditée sous le titre Capitalisme et confédération, Montréal, M Éditeur, 2024.

[15] Pour une réflexion plus poussée sur le contenu de l’ouvrage, nous nous permettons de renvoyer à notre préface (coécrite avec Nathan Brullemans) dans RYERSON. Capitalisme et confédération, 2024, pages 7-29.

[16] Le troisième et dernier volume prévu, qui devait couvrir grosso modo la période de 1873 à 1970, n’a jamais été rédigé. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce sujet, mais la rupture entre Ryerson et le PCC en 1971 y est sûrement pour beaucoup.

[17] RYERSON. Les origines du Canada, 1997, page 373.

[18] Ryerson revient à plusieurs reprises sur les critiques qu’il oppose aux interprétations nationalistes et économistes étroites, notamment dans RYERSON. Capitalisme et confédération, 2024, pages 41-43 et 481-500.

[19] Pour une réflexion sur les dynamiques à l’œuvre dans la pensée historique de Ryerson, voir BERNARD, Jean-Paul. « Stanley B. Ryerson, historien » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, pages 93-102.

[20] Thompson est un des principaux animateurs du groupe de 1946 à 1956, avant de quitter le PCGB afin de protester contre l’invasion de la Hongrie par l’URSS.

[21] THOMSPON, Edward. The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963. Le livre a été traduit sous le titre La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 1988.

[22] FECTEAU, Jean-Marie. « Classes, démocratie, nation. La transition au capitalisme chez Stanley B. Ryerson » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 237.

[23] RYERSON, Stanley. « Marxism and the Writing of Canadian History » dans National Affairs Monthly, vol. 4, no 2 (février 1947), page 51 (notre traduction).

[24] RYERSON, Stanley. « Education and the Proletarian Path » (deux parties) dans Masses, vol. 1, no 8 (mars-avril 1933) et no 9 (mai-juin 1933).

[25] RYERSON, Stanley. « The Canadian Student Movement » (deux parties) dans The Young Worker, 17 avril 1933 et 13 mai 1933.

[26] L’Université ouvrière de Montréal (1925-1935) diffuse de la littérature révolutionnaire tout en présentant régulièrement des conférences et des causeries. Ses activités se poursuivent sous d’autres noms en 1936-1937, avant sa disparition définitive. Par contre, elle n’offre pas un véritable cursus d’études comme son pendant parisien ou les écoles du PCC.

[27] RYERSON, Stanley. A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism, Toronto, Progress Books, 1950 [1946]. L’édition de 1950 est une version révisée et augmentée de celle de 1946.

[28] ENDICOTT. « Les années torontoises, 1943-1969 », 1996, page 50.

[29] ENDICOTT. « Les années torontoises, 1943-1969 », 1996, page 52.

[30] JARRIGE, François. « Edward P. Thompson, l’historien radical », préface dans THOMPSON. La formation de la classe ouvrière anglaise, 2012 [1988], page IX-X.

[31] COLLECTIF. 150 ans de luttes. Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976), Montréal, CSN et CEQ, 1979, page 8.

[32] Pour un Canada socialiste. Le programme du Parti communiste du Canada, Toronto, Progress Books, 1960, page 31. Ryerson a été un des principaux rédacteurs de ce programme en tant que membre du comité central du parti.

Comment la gauche doit répondre aux menaces de Trump contre le Canada ?

7 février, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires a traduit cet article publié par le collectif Tempest. Face à la vague de soutien à l’administration libérale de Mark Carney et son appel à l’unité (…)

Archives Révolutionnaires a traduit cet article publié par le collectif Tempest. Face à la vague de soutien à l’administration libérale de Mark Carney et son appel à l’unité nationale, le texte met de l’avant un « gros bon sens socialiste » en matière stratégique. Ceci implique de construire une politique de classe autonome et internationale, sans soutien aux États bourgeois et aux patrons.


par David Camfield

La récente menace de Donald Trump d’imposer des droits de douane de 100 % au Canada si celui-ci concluait un accord avec la Chine a ravivé les inquiétudes, au sein de l’appareil d’État canadien, face aux méthodes de pression de l’administration « America First ». Certains redoutent même qu’il puisse un jour tenter de concrétiser ses anciennes déclarations sur une intégration du Canada aux États-Unis.

Cette crainte peut aisément pousser des gens à soutenir le gouvernement fédéral libéral de Mark Carney qui a promis de « jouer du coude » contre l’administration Trump, malgré son programme d’austérité contre les services publics et les travailleurs qui les assurent, son appui à l’expansion des industries extractives, ses politiques anti-migrants et la hausse massive des dépenses militaires. Pour traverser cette période politique agitée, la gauche a besoin d’une boussole claire.

Même si Trump ne mettra probablement pas sa menace tarifaire à exécution, il faut s’attendre à d’autres tentatives — de sa part ou d’un futur gouvernement MAGA — d’utiliser la pression économique pour imposer ses conditions à Ottawa. Face à cela, comment la gauche doit-elle répondre aux guerres commerciales et aux tensions économiques entre les deux pays ?

John Clarke résume notre orientation de base :

La classe ouvrière agit dans un monde dominé par ses adversaires de classe. Elle n’a pas créé les rivalités entre États ni tracé leurs frontières, mais doit défendre ses intérêts dans ce cadre contraignant. Les travailleurs n’ont rien à gagner d’une guerre commerciale et n’ont pas à sauver le capitalisme canadien. Leur position devrait être guidée par l’hostilité envers « leurs » capitalistes et par une solidarité active avec les travailleurs des États-Unis et du Mexique.

Aux États-Unis comme au Mexique, il faut privilégier le même point de vue : l’hostilité contre les patrons et bâtir une solidarité de classe par-delà les frontières. Il nous faut une solidarité ouvrière internationale, et non la compétition ! Notre camp doit se bâtir dans l’animosité envers « nos capitalistes » et une ferme solidarité envers les travailleurs des États-Unis et du Mexique.

Soutenir « nos » entreprises et « notre » gouvernement dans la concurrence internationale mène presque toujours à une dégradation des salaires, des conditions de travail, des droits sociaux et environnementaux — en plus de nouvelles attaques aux droits des peuples autochtones. Dès que nous acceptons l’objectif capitaliste, tout ce qui fait obstacle à l’augmentation du profit est présenté comme un problème. La fièvre nationaliste attise plutôt la suspicion et souvent le racisme envers celles et ceux jugés « non patriotes » ou « étrangers ».

L’approche des libéraux fédéraux face à l’administration Trump, « bien qu’elle soit présentée comme une alternative à la domination américaine… reflète en fait des éléments centraux du trumpisme. Elle propose une économie militarisée qui exigera le démantèlement des services sociaux, d’éducation et de santé », comme le soulignent James Cairns et Alan Sears. Toute politique de gauche significative doit s’y opposer et s’organiser contre cela, en « refusant de reproduire le programme de Trump de militarisation, d’extraction des ressources et d’attaques contre les travailleurs ».

On ne répètera jamais assez que le rôle de la gauche n’est pas d’aider les propriétaires d’entreprises canadiennes ou peu importe qui siège à Ottawa. Notre tâche est plutôt de renforcer les syndicats et les mouvements sociaux pour défendre le peuple contre les patrons, en plus de se battre pour un meilleur monde, avec l’objectif ultime de révolutionner la société qu’ils gouvernent. Nous ne devrions pas proposer de mesure pour contribuer à la gestion du capitalisme. Au contraire, « la gauche doit développer et défendre une vision politique et économique alternative », comme le soutient Todd Gordon.

En période de crise économique, cela signifie défendre de meilleurs soutiens au revenu pour les travailleurs licenciés, contester les fermetures d’usines et s’inspirer d’exemples comme celui des travailleurs d’Ex-GKN en Italie, qui ont occupé leur usine et luttent pour la reconvertir en coopérative produisant des biens écologiques.

Il faut aussi revendiquer des emplois publics stables et bien rémunérés dans le cadre d’un Green New Deal radical, tout en promouvant des réformes qui réduisent les injustices sociales et écologiques. Dans les mots de Gordon : « un tel programme […] ne peut être réalisé que si nous développons une stratégie centrée sur la lutte de masse et seulement si nous refusons de limiter notre horizon collectif à la défense du Canada ». Voilà comment la gauche devrait répondre à l’intimidation économique des États-Unis. Mais qu’en est-il d’éventuelles tentatives futures des États-Unis d’annexer le Canada ?

La première chose à dire est que, malgré les rodomontades de Trump, il est très improbable que les États-Unis tentent d’annexer le Canada. Une annexion présenterait de nombreux inconvénients pour un gouvernement MAGA, même si le Canada obtenait un statut semblable à celui de Porto Rico, où les citoyens ne peuvent pas voter aux élections américaines. Les dirigeants MAGA ne voudraient certainement pas près de 30 millions de nouveaux électeurs admissibles, dont la plupart soutiendraient l’assurance maladie publique, le mariage entre personnes de même genre, le droit à l’avortement, les droits trans et d’autres droits que l’extrême droite déteste. Agiter la peur d’une invasion et d’une annexion américaines a des effets néfastes : cela attise le nationalisme canadien et rend les gens plus enclins à accepter tout ce que le gouvernement d’Ottawa prétend nécessaire pour le bien du Canada.

Un scénario moins improbable que l’annexion — mais tout de même peu vraisemblable — serait une tentative américaine future d’imposer une forme d’arrangement politique sans annexion formelle qui limiterait juridiquement les marges de manœuvre du gouvernement d’Ottawa, plutôt que de s’appuyer seulement sur la pression économique.

Même si ces scénarios sont peu probables, la gauche doit avoir une orientation à leur sujet étant donné le nombre de personnes dans l’État canadien qui en parlent. Aux États-Unis, la réponse est évidente : s’opposer à toute tentative de domination politique du Canada — une forme d’agression impérialiste contre un partenaire subalterne.

Au Canada, il faut partir d’un constat : l’État canadien est un État capitaliste colonial de peuplement, fondé sur la dépossession des peuples autochtones. De plus, il s’agit d’un État construit sur la conquête de ce qu’on appelle aujourd’hui le Québec, qui ne dispose toujours pas pleinement de son droit à l’autodétermination dans une fédération multinationale. Malgré les dénégations nationalistes, le Canada est également une puissance impérialiste dans l’ordre mondial capitaliste. En témoigne le bilan des compagnies canadiennes dans le Sud global qui est largement condamnable.

Fort heureusement, plus de personnes à gauche comprennent aujourd’hui – au moins partiellement – que le pays dans lequel nous vivons agit comme un prédateur envers la majorité des peuples du monde — plus que durant les décennies 1960 à 1980, âge d’or du nationalisme de gauche canadien. C’est lorsqu’on considère le Canada par rapport à la puissance beaucoup plus grande située au sud que cette perspective se perd souvent.

Le premier principe socialiste pertinent ici est que, dans les conflits entre puissances impérialistes comme les États-Unis et l’État canadien, la gauche ne devrait soutenir aucun des deux camps. Ce qui est vrai des conflits entre les États-Unis et la Chine ou la Russie pour les ressources et l’influence politique l’est aussi des conflits entre les États-Unis et l’État canadien.

Du point de vue de la classe ouvrière et des personnes opprimées à l’échelle mondiale, de tels conflits ne peuvent être que nuisibles. S’aligner sur les dirigeants canadiens dans leurs différends avec les États-Unis se fait toujours au détriment des travailleurs d’ici. Comme le dit le proverbe swahili : « Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. »

Cela signifie que la gauche ne devrait pas défendre la « souveraineté canadienne ». Les gens ordinaires ne dirigent pas l’État canadien — ce sont les propriétaires des grandes entreprises et les hauts responsables de l’État qui constituent la classe dominante. La « souveraineté canadienne », c’est leur pouvoir, pas le nôtre. Elle s’exerce au détriment des nations autochtones, du Québec et des travailleurs de toutes les nations concernées.

S’opposer à l’annexion — l’intégration forcée d’un pays dans un autre — est aussi un principe socialiste. Il ne s’agit pas de défendre les États-nations, leurs frontières, leurs drapeaux ou leurs mythes. Toute personne opposée au pouvoir du capital devrait être internationaliste et viser à construire la solidarité entre les travailleurs de toutes les nations. L’opposition à l’annexion est une question démocratique fondamentale : la fusion de pays ne devrait se produire que lorsque les populations concernées décident démocratiquement de s’unir.

Toute tentative future des États-Unis de dominer directement l’État canadien — en modifiant la relation entre deux États aujourd’hui indépendants — ou de l’annexer devrait être combattue par la gauche. Pourquoi ? Parce que ses effets concrets incluraient davantage d’attaques contre les programmes sociaux, les droits syndicaux, les droits à l’égalité et d’autres acquis issus des luttes passées. Bien qu’insuffisants du point de vue socialiste, ces acquis sont, pour la plupart, plus solides au nord de la frontière canado-américaine qu’au sud.

De nombreux travailleurs, femmes, personnes queer, trans et racisées vivant au nord de la frontière savent que leurs conditions sont pires aux États-Unis. Ils ne veulent pas vivre dans un pays dirigé par le Parti conservateur du Canada, qui apprécie plusieurs aspects de la politique MAGA même s’il la juge en partie excessive. Ils ne veulent surtout pas vivre dans un pays encore plus subordonné aux États-Unis (ni dans des États-Unis élargis). La peur d’une détérioration de leurs conditions de vie peut facilement les pousser vers la feuille d’érable et soutenir les libéraux comme politique du moindre mal.

La gauche devrait répondre à cette peur en s’organisant contre ce que font aujourd’hui les libéraux pour gérer le capitalisme et en popularisant un programme alternatif radical. Mostafa Henaway a raison :

La question stratégique est maintenant de savoir comment construire une résistance de masse, multiraciale et ouvrière à Carney, à l’échelle requise, capable d’une confrontation soutenue.

Nous devrions aussi nous opposer, de manière internationaliste, à toute tentative future d’un gouvernement américain d’extrême droite d’imposer une domination directe ou une annexion. Si les États-Unis faisaient un tel pas, les populations au nord de la frontière devraient se soulever contre cette agression par des manifestations de masse, des grèves et des occupations, et lutter pour une société meilleure — non pour défendre le statu quo — tout en appelant celles et ceux aux États-Unis qui s’opposent à l’extrême droite à faire de même. Une telle opposition ne doit pas impliquer d’alliance avec les dirigeants canadiens. Elle devrait au contraire être menée dans un esprit internationaliste, pour un monde où les gens ordinaires peuvent s’épanouir — un monde de liberté et de rationalité écologique. Nos alliés sont les gens ordinaires aux États-Unis et ailleurs qui combattent l’extrême droite et le déclin du capitalisme libéral qui l’alimente.

Membres