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Pour rebâtir une Gauche populaire

📅 Vendredi 29 août 2025
🕑 Dès 18h
📍La Korrigane - 380 rue Dorchester, Québec
Événement Facebook : https://www.facebook.com/events/4135489120042694
Sur la plate-forme Mouvement : https://mouvement.quebecsolidaire.net/carte/6461
Dans le cadre de la course au co-porte-parolat de Québec solidaire, Geru Schneider vous invite à une rencontre privilégiée avec lui ce vendredi soir. Cette soirée conviviale vous permettra de découvrir la vision de Geru pour l'avenir de notre mouvement et d'échanger avec lui sur les grands enjeux de cette course au co-porte-parolat. Tout cela dans une ambiance détendue qui met de l'avant la démocratie participative qui nous unit toustes commes membres de Québec solidaire.
Venez poser vos questions, vos idées et vos préoccupations à cette soirée, que vous soyez militant·e de longue date ou simplement curieux·se des orientations futures de QS que propose Geru.

Prendre soin ensemble. Pour un monde plus juste !

Je m'appelle Yv Bonnier Viger. Je suis médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive, professeur agrégé à l'Université Laval, père de famille et propriétaire d'une petite ferme maraîchère biologique et forestière à Gaspé. J'ai aussi été ouvrier, mécanicien, directeur régional de santé publique dans les Terres-cries-de-la-Baie-James et en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. Mon parcours m'a amené à m'impliquer sur le terrain, ici et ailleurs, toujours avec le souci d'un Québec plus juste, solidaire et en santé.
Je me présente au poste de porte-parole de Québec solidaire pour mettre mon expérience au service d'un projet politique profondément ancré dans les valeurs que je porte depuis longtemps : justice sociale, féminisme, écologie, démocratie et souveraineté. Depuis mes premières implications politiques formelles en 1970, j'ai mené des batailles pour l'accès aux services, pour la santé publique, pour les droits des travailleuses et travailleurs migrants, et pour la justice environnementale, notamment dans les milieux autochtones.
Ce que je propose, c'est une voix enracinée, capable d'écouter autant que de porter, sans détour, les espoirs et les colères. Un leadership sobre, rigoureux, mais accessible. Un rôle complémentaire à celui de Ruba Ghazal, avec qui je souhaite former un duo complice et mobilisateur. Je suis prêt à donner cinq jours par semaine à ce mandat, tout en continuant à pratiquer la médecine une journée et en garder une autre pour ma famille puisque c'est aussi ça, pour moi, l'équilibre d'un engagement durable.
Je suis prêt à porter haut et fort la voix des militantes et militants de Québec solidaire. Ensemble, prenons soin d'un Québec juste, qui protège et qui transforme.
Signer le cahier de candidature
Lettre de candidature
À tous les membres de Québec solidaire,
À toutes les personnes qui habitent au Québec,
Notre Terre est menacée. La violence qui lui est faite, la violence qui nous est faite, est intolérable. Nous devons en débattre et agir. Il faut nous mobiliser. Cela représente un défi que nous pouvons relever ensemble.
Pour ma part, j'ai quelques années d'expériences, de formation et d'implications sociales à partager. J'ai donc choisi de présenter ma candidature au poste de porte-parole de Québec solidaire. Je le fais parce que je partage les valeurs qui ont amené à la création de ce parti et dirigé son action depuis 20 ans. Nous devons affirmer haut et fort notre ambition de renforcer le pouvoir des organismes communautaires, des syndicats, des associations étudiantes, des groupes citoyens, des associations de petites entreprises et de travailleuses et travailleurs autonomes. Je m'engage aussi parce que je crois être en mesure de contribuer activement à amener plus de Québécoises et de Québécois à partager ces valeurs et à souhaiter un gouvernement qui les incarne. Il nous faut maintenant franchir un cap : convaincre les Québécoises et les Québécois que nous sommes prêtes et prêts à assumer les responsabilités qui viennent avec le pouvoir, non pas seulement pour gérer à notre tour, mais pour guider et accompagner un véritable changement social.
Nous sommes pour la justice sociale, l'égalité et la solidarité. Nous voulons éliminer la pauvreté. C'est pourquoi je travaille avec des organismes communautaires et des groupes citoyens à mettre en place une Assurance revenu de base (ARBRE) à l'image de notre Assurance maladie. Dans notre pays solidaire, toutes les personnes auront accès aux ressources matérielles, éducationnelles et relationnelles nécessaires pour exercer leurs droits. De plus, sous notre gouvernement, notre système de santé et de services sociaux sera accueillant et bienveillant pour son personnel et pour les personnes qui les fréquentent. Personne ne sera laissé derrière. C'est ce que j'ai fait en tant que Directeur général du Conseil cri de la santé et des services sociaux, où j'ai travaillé à rendre les services culturellement adaptés et sécuritaires en m'appuyant sur ma maîtrise en management.
Nous sommes féministes. Dans notre pays solidaire, toutes les personnes seront considérées égales. Tout l'environnement socio économique favorisera cette égalité dans les faits. En ce sens, j'ai participé activement à la création et aux batailles des garderies populaires qui ont permis l'émergence du réseau des Centres de la petite enfance (CPE). Les initiatives gouvernementales solidaires feront toutes l'objet d'une analyse différenciée selon le sexe et le genre. Dans ma direction de santé publique, j'ai fait la promotion de cette approche. Nous serons attentifs à l'interdépendance des multiples discriminations qui peuvent toucher une personne ou un groupe de personnes.
Nous sommes écologistes. Nous n'avons qu'une seule Terre pour nous nourrir, nous abriter, respirer, aimer et vivre. Nous devons nous mobiliser pour freiner le réchauffement de la planète et nous adapter aux changements climatiques. Ainsi, je participe au comité de gouvernance de la Collectivité ZÉN de la Gaspésie. J'ai été chercheur principal dans une étude d'impact des grands projets d'Hydro-Québec sur la santé de la population crie. Je suis responsable d'un groupe de travail qui étudie l'effet de l'installation de mines et de grands projets industriels dans de petites communautés. J'ai présidé le groupe de travail qui a influencé la prise de position de l'Association canadienne de santé publique pour l'élimination de la production et de l'utilisation de l'amiante. Je suis membre de l'Association pour les victimes de l'amiante du Québec (AVAQ). Notre gouvernement protégera le territoire québécois dans son intégrité et sa diversité et exercera un leadership international pour
protéger notre planète.
Nous sommes altermondialistes. Nous établirons des relations égalitaires et équitables avec tous les pays. Nous ne formons qu'une seule humanité et nous sommes tous responsables les uns des autres. D'où la pertinence de mon travail en Amérique latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Europe, à titre de manœuvre, de secouriste, d'informaticien, de professeur, d'épidémiologiste, de chef de projets et plus encore. Québec solidaire au pouvoir entretiendra des relations internationales avec tous les pays. Nous participerons activement aux instances internationales pour mettre fin à toutes les formes de violence et de coercition dans les relations entre les nations.
Nous sommes démocrates. Nous reconnaissons que l'État est un outil collectif qui nous appartient à toutes et tous de manière égale. Nous valorisons l'éducation à la citoyenneté et nous développerons de multiples outils de participation citoyenne à la gouvernance. Depuis mes premières implications politiques formelles en 1970, j'ai organisé des activités d'éducation politique, j'ai participé à quatre élections comme candidat et je suis devenu membre du Mouvement Démocratie Nouvelle. J'accorde une grande importance à la réforme du mode de scrutin. Chaque vote doit compter et permettre une redistribution égale du pouvoir entre les communautés. Il ne peut y avoir de démocratie sans éducation continue. Ce sera toujours une priorité dans notre Québec sous un gouvernement solidaire.
Nous sommes souverainistes et inclusifs. Toutes les nations sur Terre ont le droit de s'autodéterminer et de négocier des ententes entre elles pour partager leurs pouvoirs, leurs richesses, leurs cultures et leurs projets, en toute liberté. Cela s'applique à la population qui habite le territoire du Québec, formant ainsi la nation québécoise, diverse et inclusive. Cela s'applique aussi à toutes les nations autochtones qui habitent le territoire du Québec. J'ai vécu plus de 5 ans dans les Terres-cries-de-la-Baie-James comme Directeur régional de santé la publique. J'ai été témoin des changements apportés par la Paix-des-Braves et la formation progressive du Gouvernement cri. La culture québécoise, dans toutes ses déclinaisons, porte notre identité depuis plus de 6 000 ans. Elle mérite d'être soutenue et de continuer d'évoluer dans un environnement sécuritaire tout en restant ouverte sur le monde. La souveraineté est un pilier majeur de la réalisation de toutes les autres valeurs. Il nous faut réfléchir à une stratégie pour rallier tous les souverainistes.
Mais réaliser tout cela exige que nous nous préparions dès maintenant à gouverner. Les grandes valeurs peuvent n'être que des rêves si elles ne s'accompagnent pas d'un réel pouvoir d'agir. Ces valeurs sont transcrites dans notre programme et nos plateformes électorales. Notre aile parlementaire est solide et pertinente et notre organisation s'enracine. Je suis prêt à porter le message de Québec Solidaire. Nous voulons former le prochain gouvernement dans un contexte démocratique renouvelé. C'est la seule voie pour incarner dans la réalité les principes que nous défendons. C'est pour partager ces principes, porter la voix des militantes et des militants sur le terrain et participer à la création d'une nation équitable et égalitaire que je me porte candidat au poste de porte-parole de Québec solidaire.
Pourquoi me confier le rôle d'être votre porte-parole ?
Je pense avoir la préparation requise pour exercer cette responsabilité. En termes de formation, j'ai complété : un diplôme d'enseignement professionnel en mécanique d'entretien de machines industrielles ; deux baccalauréats, l'un en sciences de la santé et l'autre en mathématique-informatique ; deux maîtrises, l'une en épidémiologie et l'autre en gestion des systèmes de santé ; un doctorat en médecine et une spécialité en santé publique et médecine préventive. Je suis bien outillé pour nous guider dans la complexité.
En termes d'expérience professionnelle, j'ai travaillé dans plusieurs usines à Montréal comme ouvrier puis comme mécanicien. J'ai exercé le rôle de directeur régional de santé publique dans les Terres-cries-de-la-Baie-James et en Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine où je travaille encore comme médecin de santé publique, tout en donnant un coup de main à l'Abitibi-Témiscamingue. Je suis professeur agrégé au Département de médecine sociale et préventive de l'Université Laval que j'ai dirigé pendant plus de cinq ans. J'ai dirigé et participé à des projets de développement, de pédagogie et de recherches dans une dizaine de pays, ainsi qu'en milieu autochtone. Je suis aussi propriétaire d'une petite ferme maraîchère biologique et forestière à Gaspé. J'ai développé une grande capacité de leadership participatif et d'adaptation à divers milieux.
En termes d'expérience sociopolitique, j'ai participé à la création du réseau des garderies populaires, à la création d'une coopérative alimentaire, à la création d'un organisme d'accueil de travailleuses et travailleurs migrants et à la création de la clinique SPOT à Québec. J'ai été délégué syndical et membre d'un comité de santé et sécurité. J'ai été président de l'Association des spécialistes en médecine préventive du Québec. Je suis membre de Québec solidaire depuis 2008. Je suis coordonnateur de l'Association QS de Gaspé et membre du Comité d'action politique conditions de vie, services de santé et services sociaux. Je connais la patience, la persévérance et la détermination exigées par l'action politique.
J'habite une région périphérique du Québec. Je suis un candidat extra-parlementaire. Ce statut me permettra un travail proche du terrain, dans toutes les villes, les banlieues et les régions rurales et autochtones du Québec. Tout en maintenant un lien étroit avec notre porte-parole Ruba Ghazal, notre équipe parlementaire et l'équipe de la permanence, je parcourrai toutes les circonscriptions du Québec. Je jouerai un rôle complémentaire à celui de Ruba.
Pratiquement, je compte consacrer cinq jours par semaine à cette tâche. La sixième journée, je poursuivrai mon implication comme médecin spécialiste en santé publique et médecine préventive. Cela me permettra de maintenir mon expertise, d'aider les deux régions pour lesquelles je travaille et de me garantir un revenu autonome, sans devoir compter sur les réserves financières du parti. La septième journée sera consacrée à la famille et au ressourcement.
J'aurai ainsi le plaisir et l'honneur d'accompagner Ruba Ghazal, députée de Mercier et seule femme cheffe d'un parti représenté actuellement à l'Assemblée nationale. La gauche québécoise lui a offert toute sa confiance. Je souhaite ardemment que notre collaboration puisse enrichir la parole solidaire et porter notre message au cœur de la population québécoise dans tous les coins de notre beau pays.
Solidairement,
Yv Bonnier Viger.
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Un PQ nourri de nationalisme identitaire n’est pas la voie de la construction d’une majorité indépendantiste au Québec

Le Parti québécois, après des décennies de reculs, est parvenu à se relancer. La défense, par son chef Paul St-Pierre Plamondon, de sa position de tenir un référendum dans un premier mandat a joué un rôle important dans cette remontée des intentions de vote en faveur du PQ. Il capte aujourd'hui le mécontentement envers la CAQ et occupe depuis plusieurs mois la première place dans les intentions de vote que le dernier sondage Léger chiffre à 35 %. Mais en dehors d'un positionnement stratégique du PQ, la vraie question est celle des voies de la construction d'une majorité indépendantiste déterminée au Québec.
26 août 2025
Le PQ de PSPP a-t-il réellement dépassé la logique de la priorité donnée à une perspective de gouvernement ?
Depuis son échec référendaire de 1995, le Parti québécois a peu à peu relégué l'indépendance derrière une logique de « bon gouvernement », multipliant les manœuvres tactiques et électoralistes pour éviter de faire de la souveraineté un enjeu électoral clair. Aux élections de 2022, Jean-François Lisée reportait l'éventuelle tenue d'un référendum à un deuxième mandat.
Cette stratégie, élaborée par l'élite des « ministrables », pour qui l'espoir d'accéder à la gestion provinciale l'emporte sur tout projet d'indépendance et la rupture avec l'État canadien, a peu à peu contribué à miner le bloc souverainiste. Depuis la défaite de Pauline Marois en 2014, le Parti québécois a connu un fort déclin, passant de 30 député-es à 3 en 2022.
Dès sa course à la chefferie en 2020, PSPP a défendu l'idée qu'un gouvernement péquiste majoritaire devrait organiser un référendum avant 2030, dans un contexte jugé favorable – sondages positifs, volonté fédérale d'occuper les champs de compétence du Québec et appui croissant à la souveraineté chez les jeunes. Cette promesse vise à redonner au projet indépendantiste une centralité politique, mais elle se fait alors que le PQ connaît un glissement vers un nationalisme identitaire, notamment en associant immigration et menaces pour l'avenir du Québec.
La relance des débats à l'intérieur du camp souverainiste
Cette relance provoque toutefois des débats au sein même du camp souverainiste. Pour les indépendantistes inconditionnels, la réaffirmation référendaire du PQ est salutaire.
Dans son article paru dans le journal Le Devoir, L'indépendance, enjeu de la prochaine élection, Gilbert Paquette écrit : « Un Québec doté de tous les moyens d'un pays pourra mieux faire face à toutes les situations qu'un Canada divisé, malgré la solidarité de façade, passif devant l'envahissement des géants numériques, multipliant les investissements publics dans le militaire et les pipelines pétroliers ou gaziers aux dépens de la protection sociale et du climat. »
Le courant indépendantiste, au sein du PQ comme en dehors de ce dernier, voit la remontée du PQ comme la possibilité de la tenue d'un référendum et un renouveau de l'espoir de l'accession à l'indépendance. La reprise de la même stratégie qui a conduit aux défaites de 1980 et 1995 est encore à l'ordre du jour.
Mais pour d'ancien-nes dirigeant-es comme Lucien Bouchard (dans une entrevue à Radio-Canada, le 21 août dernier), il s'agit d'une erreur stratégique : « promettre un référendum, c'est prendre le risque d'une nouvelle défaite qui laisserait le mouvement exsangue pour une génération. »
Ces divergences révèlent un dilemme ancien : faut-il privilégier la gouvernance provinciale et attendre des « conditions gagnantes » ou mettre de l'avant la souveraineté, quitte à en assumer les risques électoraux ? Pour rallier les indépendantistes, la position défendue par PSPP s'avère efficace, mais lorsqu'il s'agira de rallier plus largement, la question des modalités de la tenue du référendum va, à la veille des élections, se poser de nouveau. Les sondages vont sans doute alors avoir un effet déterminant.
Les fédéralistes se mobilisent déjà pour une campagne de peur
Face à la position du PQ de PSPP, les partis fédéralistes jouent sur la peur et la division. La CAQ, affaiblie dans les sondages, rejette l'idée même d'un débat référendaire. François Legault affirmait en avril 2024 à l'Assemblée nationale que « 86 % des Québécois ne veulent pas de référendum dans un premier mandat » – un chiffre contredit par un sondage qui parle plutôt de 66 %, mais le premier ministre n'hésite pas à le répéter pour discréditer le projet de PSPP.
Le Parti libéral du Québec, en pleine reconstruction, insiste sur l'instabilité et l'insécurité qu'un référendum apporterait, et tente de rallier sous sa bannière tous ceux et toutes celles qui défendent le fédéralisme canadien.
Le Parti conservateur du Québec dénonce l'approche de PSPP comme radicale et réclame son recul.
Au-delà d'un potentiel calendrier référendaire, les voies de la construction d'une majorité indépendantiste au Québec restent la vraie question
La réalité, cependant, est que la majorité souverainiste est loin d'être acquise. Comme on peut le lire sur le site QC-125 : « … il reste intéressant de constater que la tranche de 18-35 ans demeure celle la plus encline vers la souveraineté (48 % en juin, 42 % en août). Chez les 35-54 ans, seulement 30 % appuieraient la souveraineté si un référendum avait lieu (après répartition des indécis). Chez les 55 ans et plus, cette proportion atteint à peine 36 %. »
Ainsi, la construction d'une majorité indépendantiste ne peut se réduire à la stratégie du PQ, centrée sur le moment référendaire. Elle doit se construire bien en amont, dans les luttes sociales, démocratiques et culturelles qui façonnent le Québec. La construction d'une majorité indépendantiste doit s'enraciner dans les intérêts de la majorité populaire.
La construction d'un réel bloc populaire indépendantiste reposera sur la plurinationalité, l'égalité et la solidarité. Cela signifie le rejet du nationalisme ethnique homogène au profit d'un Québec métissé, inclusif, qui reconnaît sa réalité plurinationale. Cela implique l'égalité des droits pour toutes et tous, la liberté de circulation et d'installation, l'éradication du racisme systémique et la reconnaissance des luttes autochtones comme partie intégrante de la refondation démocratique. C'est aussi une politique linguistique inclusive, une laïcité républicaine ouverte, et le refus du fémonationalisme qui détourne l'égalité femmes-hommes au profit de l'exclusion.
Mais cette majorité indépendantiste ne peut se construire uniquement sur des principes : elle doit s'ancrer dans les luttes sociales concrètes qui traversent actuellement le Québec. C'est dans ces mobilisations que se forgent à la fois une conscience collective et une solidarité populaire. Le renforcement du soutien à l'indépendance découlera du soutien :
• aux résistances contre les projets d'oléoducs et de transport de pétrole, qui menacent les territoires, les rivières et le climat, ces résistances incarnant une volonté de rupture écologique et démocratique avec l'impérialisme énergétique ;
• à la mobilisation croissante contre l'augmentation massive des dépenses militaires du Canada, encouragée par Ottawa pour se plier aux exigences de l'OTAN et aux pressions d'un gouvernement Trump hostile et belliqueux, mobilisation qui révèle un rejet de la logique impérialiste et guerrière qui oriente les politiques de la bourgeoisie canadienne ;
• aux luttes des communautés autochtones contre le régime forestier imposé par la CAQ, qui continue de privilégier l'exploitation industrielle au détriment des droits ancestraux, de la biodiversité et du climat, ces luttes illustrant l'urgence d'un front commun décolonial et écologique ;
• et enfin à la contestation des accommodements recherchés par Mark Carney et le gouvernement fédéral avec Washington, dans le contexte du retour de Trump, cette contestation soulignant la dépendance structurelle du Canada vis-à-vis des impérialismes étrangers et la nécessité pour le Québec de construire une voie autonome et internationaliste.
Le rôle que Québec solidaire est appelé à jouer dans la construction d'une majorité indépendantiste
Dans chacune de ces luttes, Québec solidaire peut jouer un rôle central : celui d'articuler les résistances sociales à un projet politique de transformation et d'indépendance. Son action parlementaire, combinée à sa proximité avec les mouvements sociaux – syndicats, associations écologistes, groupes féministes, collectifs autochtones, organisations antiracistes – permet de donner une traduction politique à ces aspirations.
Construire une majorité indépendantiste exige donc de faire de l'indépendance non pas une question abstraite ou strictement institutionnelle, mais la clé d'une souveraineté populaire effective : le contrôle démocratique de l'économie, de l'énergie, des services publics et des territoires. Cela suppose de nouvelles institutions démocratiques – mandats impératifs donnés aux élu-es, révocabilité, budgets participatifs, autogestion – rompant avec l'oligarchie politique.
C'est précisément sur ce terrain que Québec solidaire et les mouvements sociaux ont un rôle stratégique à jouer. QS, en mettant de l'avant l'idée d'une Assemblée constituante élue au suffrage universel, cherche à faire de l'indépendance une démarche de souveraineté populaire où le peuple définit lui-même les contours du pays qu'il veut construire. Cette approche rompt avec la logique des élites péquistes, pour qui l'indépendance dépend d'un pari électoral. Elle propose au contraire de donner la parole directement au peuple, en liant le projet d'indépendance à celui d'une démocratisation radicale de la vie politique.
C'est aussi en situant la lutte pour l'indépendance comme une remise en cause radicale de l'État canadien, de son rôle de garant des intérêts capitalistes et coloniaux, que l'on pourra rallier les forces de la majorité populaire. La lutte pour l'indépendance ne saurait se limiter au seul territoire du Québec. Elle doit se connecter aux mouvements de transformation sociale dans le reste du Canada et chez les Premières Nations, en construisant une perspective pancanadienne, internationaliste et décoloniale.
Ainsi, la vraie question n'est pas de savoir si PSPP tiendra sa promesse d'un référendum lors d'un éventuel premier mandat ou si les Libéraux et autres fédéralistes parviendront à capitaliser sur la peur. En définitive, la voie de l'indépendance passe par l'union entre projet national et projet de société. La construction de cette majorité indépendantiste découlera non de l'action d'une élite politique cherchant à gouverner dans le cadre provincial, mais d'un peuple en mouvement qui redéfinit collectivement son avenir. C'est en ce sens que Québec solidaire et les mouvements sociaux peuvent jouer un rôle décisif.
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CHRONIQUE OBJECTIONS DE CONSCIENCE : TOUT VA BIEN AU MÉDIOCRISTAN !

La révolution se cherche en Serbie

Quand Trump et Poutine ont annoncé leur sommet, Netanyahou a annoncé qu'il allait occuper Gaza-ville. Et la nuit précédant le sommet, Vucic, président poutinien (et néanmoins candidat à l'UE) de la Serbie, a fait le choix de l'affrontement.
Tiré d'Inprecor.
Arguments pour la lutte sociale a rassemblé plusieurs articles :
1°) les résumés et analyses de nos amis du site Samizdat2, Robert, Karel et Jean-Pierre.
2°) un billet bien senti de Veronika Zorn, intervenante sur les réseaux sociaux.
3°) Un message de l'écrivain serbe Tomislav Markovic communiqué par l'ami Vincent Mespoulet.
Serbie. « Attaque contre l'État ou attaque de l'État contre le peuple » – résumé de la manifestation du 13 aout
Le 15 août 202
Hier soir, des manifestations de masse ont eu lieu dans toute la Serbie en réponse à une attaque menée par des militants du SNS (Parti progressiste serbe de Vucic ndt.) contre des citoyens qui avaient manifesté la veille à Vrbas et à Bačka Palanka. Émeutes, violences et poursuites ont éclaté. Le gouvernement dénonce une attaque contre l'État, tandis que les citoyens accusent la police de soutenir le parti au pouvoir.
Le scénario des manifestations dans toutes les villes était le même. Après le rassemblement initial, les citoyens ont défilé devant les comités locaux du Parti progressiste serbe, où les attendaient militants et cordons de police.
Une soirée de violence a suivi. Le ministre de l'Intérieur, Ivica Dačić, a déclaré hier soir qu'il s'agissait d'une attaque contre l'État, contre les citoyens qui ont des opinions politiques différentes des manifestants et contre la police.
« De nombreux citoyens ont été blessés, dont six policiers. Ceux qui se dirigeaient vers les locaux du Parti progressiste serbe, les bloqueurs (étudiants) et les manifestants ont attaqué sans raison les citoyens et la police », a déclaré le ministre Dacic, selon le ministère de l'Intérieur.
Durant la nuit, des voitures ont également été vandalisées près des bureaux du Parti progressiste serbe, notamment des véhicules sans plaques d'immatriculation. On ignore pour l'instant l'auteur des dégâts.
À Novi Sad, les locaux du SNS ont été incendiés, une arme a été saisie
La situation dans cette ville était particulièrement préoccupante tout au long de la soirée. Des tirs pyrotechniques ont eu lieu depuis les locaux du Parti progressiste serbe, des pierres et d'autres objets ont été lancés. Des citoyens ont brisé les vitres des locaux du SNS. À un moment donné, un homme est sorti des lieux avec une arme à feu avec laquelle, selon les citoyens, il aurait tiré en l'air.
La situation à Novi Sad était tendue.
Tard hier soir, Ivica Dačić (ministre de l'intérieur) s'est également exprimé à cette occasion, déclarant que la personne en question était un enseigne (sous-officier) de l'armée serbe et qu'il était prétendument « en mission officielle pour sécuriser une personne protégée ».
« Lors de cette attaque, il y avait un risque de pertes humaines. Un homme qui portait sur lui une arme officielle conformément à la loi, l'adjudant de l'armée serbe Vladimir Brkušanin, a été grièvement blessé. S'il n'avait pas sorti son pistolet officiel et ne l'avait pas utilisé, je suis sûr que lui et tous les autres auraient subi de graves conséquences, voire perdu des vies humaines », a déclaré Dačić dans une interview accordée à « TV Informer ».
On ne sait pas quelle personne protégée est impliquée, mais Dačić a annoncé qu'il tiendrait une nouvelle conférence de presse aujourd'hui.
Le directeur de l'Agence de sécurité militaire, le lieutenant-général Đuro Jovanović, a déclaré aujourd'hui lors d'une conférence que « des membres de l'armée serbe du détachement de police militaire à vocation spéciale Cobra ont été attaqués alors qu'ils accomplissaient leurs tâches et obligations habituelles pour sécuriser une personne. Au cours de l'attaque contre des membres de l'armée, par des inconnus, avec des matraques, des fusées éclairantes et autres engins pyrotechniques, sept membres de l'armée serbe ont été blessés dont quatre souffrent de blessures physiques graves. Lors de cet incident malheureux, des membres de l'armée serbe ont averti à plusieurs reprises le groupe d'attaquants inconnus qu'ils étaient des fonctionnaires autorisés, qu'ils étaient membres de l'armée, mais les attaquants n'ont pas voulu abandonner, ils ont poursuivi leurs attaques », a déclaré Jovanović.
Vučić qui était à Pioneer Park, a annoncé un « nettoyage »
« À 10h15, je me suis retrouvé devant le Parlement, en bordure de Ćacilendi, car ils ont annoncé une attaque. Je suis donc venu ici pour être avec la population », a posté Vučić sur Instagram. Parmi les personnes présentes se trouvaient un grand nombre d'hommes arrivés peu avant dont le frère du président, Andrej Vučić.
Jusqu'à présent, Andrej Vučić n'est jamais apparu de cette manière lors de manifestations, du moins le public n'en était pas averti.
Dans un discours , Vučić a déclaré qu'il y avait eu une attaque bien organisée à Novi Sad, « et quand les manifestants ont rencontré une résistance dans la rue Stražilovska, ils sont retournés sur le campus (de l'Université de Novi Sad) pour récupérer les poteaux », a déclaré Vučić.
« Nous n'avons même jamais envisagé d'envoyer l'armée, et ce n'est pas nécessaire. Il n'y aura pas de guerre civile. Je les invite à s'asseoir et à discuter », a déclaré Vučić, ajoutant : « En ce moment, nous prenons des mesures. Les rues de Belgrade et bientôt de Novi Sad sont débarrassées des voyous. Il n'y aura aucune pitié pour les voyous et les hooligans », a-t-il affirmé.
Les étudiants bloqueurs : le gouvernement voulait provoquer une guerre civile
Les étudiants bloqueurs ont annoncé sur les réseaux sociaux tard hier soir que le gouvernement voulait provoquer une guerre civile avec des conflits la nuit dernière.

« Le régime a depuis longtemps identifié les coupables : les étudiants et les citoyens. Les dirigeants de l'État ne se cachent plus derrière des discours de dialogue ; le président a annoncé une purge. La police a une fois de plus protégé les fidèles du régime qui jetaient des pierres et tiraient des feux d'artifice sur les manifestants. Ils sont même allés à la rencontre de la population avec des armes à feu », ont écrit les étudiants bloqueurs sur Instagram. « Ils ne les laisseront pas continuer à détruire des vies humaines. »
Des manifestations sont organisées ce soir dans plus de 20 localités en Serbie, dont cinq à Belgrade seulement, suite à l'attaque perpétrée hier soir contre des citoyens à Vrbas et Bački Petrovac. MASINA est sur place ; suivez-nous sur notre site web et sur les réseaux sociaux pour les dernières informations.
Les étudiants bloqueurs ont appelé tous les citoyens serbes à manifester dès 20 heures, suite aux événements survenus hier à Vrbas, Bačka Palanka et Bački Petrovac. Le début de la manifestation a été marqué par des tensions liées aux contre-manifestations des partisans du Parti progressiste serbe.
20.13
Des rassemblements ont commencé dans toute la Serbie
Des citoyens se rassemblent à divers endroits en Serbie. Le carrefour près de la Faculté de droit de Belgrade est bloqué, tout comme le rond-point près de la municipalité de Novi Beograd.
Après la réunion et un bref blocage du rond-point près de la municipalité de Novi Beograd, les citoyens se sont dirigés vers les locaux du SNS.
Selon nos journalistes sur place, les partisans du SNS se rassemblent également en grand nombre.
20.23
Dragoslav Ljubicic arrêté
Dragoslav Ljubičić, administrateur du syndicat EPS Nezavisnost et secrétaire général du SDS, a été arrêté.
20.29
Contre-manifestations du SNS
Selon N1, des manifestations citoyennes ont lieu ce soir à Gornji Milanovac, Smederevo, Kragujevac et Čačak, et les partisans du Parti progressiste serbe organisent des contre-rassemblements devant les bureaux du parti.
20 h 38
Les émeutes ont commencé.
À Novi Sad, des militants du SNS lancent des engins pyrotechniques sur les habitants devant les bureaux du Parti progressiste serbe. Des tensions persistent également à Belgrade, Čačak et Kraljevo.
Émeutes à Novi Sad.
22h00
Affrontements avec la gendarmerie à Novi Beograd
À Novi Beograd, des affrontements ont eu lieu entre la gendarmerie et des citoyens, dont un journaliste de Mašina. Des gaz lacrymogènes ont été tirés et des conteneurs ont été renversés.
La situation est également tendue dans d'autres quartiers de la ville.
Nouvelle Belgrade
23 h 00
Dacic : « Une attaque horrible contre l'État »
Le ministre de l'Intérieur Ivica Dačić s'est adressé aux citoyens serbes et a déclaré que plusieurs citoyens et policiers avaient été blessés lors des incidents survenus ce soir à travers la Serbie.
« Une attaque horrible a été perpétrée contre l'État et contre les citoyens. De nombreux citoyens et policiers ont été blessés. Les manifestants ont attaqué les policiers et les citoyens sans raison », a déclaré Dačić.
Dačić a ajouté que la police a sauvé la vie des citoyens et la leur ce soir, et il les a félicités « pour tout ce qu'ils font pour préserver l'ordre public et la paix ».
Le ministre a appelé tout le monde à se retirer des rues.
Des gaz lacrymogènes ont été lancés à New Belgrade.
23 h 16
VJT : « La violence dans les rues de la capitale ne doit pas rester impunie »
Le Parquet supérieur de Belgrade (VJP) a ordonné à la police d'identifier toutes les personnes qui ont attaqué les policiers qui sécurisaient des rassemblements de citoyens non enregistrés dans la capitale ce soir.
« Les personnes qui ont fait usage de la force contre des policiers seront poursuivies pour l'infraction pénale de comportement violent lors d'un événement sportif ou d'un rassemblement public en vertu de l'article 344a du Code pénal », a déclaré le VJP dans un communiqué.
Le Parquet supérieur de Belgrade réitère une fois de plus que la violence dans les rues de la capitale ne doit pas rester impunie, surtout lorsqu'elle est commise contre les autorités chargées de garantir l'ordre public et la paix.
La gendarmerie s'en prend aux citoyens.
23 h 24
La gendarmerie frappe des citoyens dans le centre-ville de Belgrade, une personne arrêtée
Des membres de la gendarmerie interviennent dans le centre-ville et frappent les citoyens à coups de matraque.
Selon nos informations, un jeune homme a été interpellé et blessé.
Arrestation dans le centre de Belgrade.
23 h 37
Allégations concernant des armes à feu à Novi Sad
Comme l'ont raconté les habitants de Novi Sad à N1, dans cette ville, un militant du SNS (parti progressiste serbe de Vucic) aurait pointé une arme sur les citoyens et tiré un coup de feu en l'air.
Plusieurs citoyens ont été blessés lors d'affrontements avec des membres du SNS.
Rédaction de Masina traduction Google revue pour Réseau Bastille.
Le billet de Veronika Zorn
Il y a un immense moment de gauche actuellement sur le continent européen et hélas un moment qui n'intéresse pas du tout les démocraties européennes, ni chez nos dirigeants qui reçoivent le président nationaliste, pro-russe et corrompu Aleksandar Vučić, comme l'a fait Emmanuel Macron, ni même et c'est presque plus grave, dans les partis de gauche.
Car oui, une révolution a lieu en Serbie depuis des mois, tellement féconde en leçons d'organisation autonome, menée par les étudiants, mais riche du soutien d'une grande partie de la population, et la répression s'intensifie aujourd'hui, car le pouvoir se sent pousser des ailes en raison de toutes nos lâchetés qui se comptent en argent des mines de lithium et en contrats d'armement.
Les fascistes flairent toujours le moment propice pour eux. Comme Netanyahou a annoncé son intention d'envahir Gaza juste avant le sommet Trump-Poutine, afin que son action soit au moins tacitement reconnue par les deux fascismes voraces qui se partagent leur sphère d'influence en Alaska sous couvert de discuter de la paix en Ukraine (l'Europe pour Poutine, le Moyen-Orient pour Trump), ainsi Vučić a aussi compris qu'il avait les mains libres.
Le scénario est limpide, sauf pour notre gauche qui s'aveugle. Répression en Serbie et déstabilisation de la Bosnie qui bouillonne. Les Serbes de Bosnie alignent les provocations, aiguillonnés et soutenus par Orban, dont le patron moscovite lui a donné pour mission de semer le chaos chez ses voisins. Le risque de reprise d'une guerre dans les Balkans est réel, ce qui entraînerait immanquablement les voisins serbes et croates dans le conflit et renforcerait les tendances réactionnaires qui pourrissent les deux pays, dont les nationalismes sont toujours vivaces.
Donc rien de la part de la gauche européenne : pas un soutien, pas une alerte. Même pour les chantres de la lutte contre la haine anti-musulmane, qui devraient pourtant s'intéresser de très près à cette question, alors que la Bosnie contient la seule communauté musulmane autonome avec une représentation politique en Europe (l'Albanie a accepté la vassalisation à Meloni et le Kosovo est tenu par les États-Unis), dont l'équilibre est crucial, car le pays fait partie, comme la Syrie, des terres de djihad dans l'imaginaire takfiriste.
Un embrasement des Balkans serait l'événement rêvé pour les chantres de la suprématie chrétienne, afin de justifier et d'intensifier des politiques islamophobes. Mais encore une fois, rien : l'hypocrisie totale, la bêtise et l'aveuglement volontaire devant l'effet domino qui menace de se mettre en branle avec le démembrement de l'Ukraine.
Le message de Tomislav Markovic
[Tomislav Marković, né en 1976, vit et travaille à Belgrade. Il écrit notamment de la poésie, de la prose et des essais, et a notamment publié Vreme smrti i razonode (2009) et un recueil de poésie, Čovek zeva posle rata (2014). Des traductions de ses textes ont été publiées dans plusieurs langues dont l'albanais, le slovène, l'anglais et le hongrois. Il est auteur de la maison d'édition Partizanska knjiga depuis 2016.]
Tomislav Marković : La guerre est revenue à la maison
L'ancien président de la Serbie, Aleksandar Vučić, a laissé tomber ses gants et renoué avec son radicalisme originel. Le mécontentement populaire persiste depuis novembre dernier. Même les mois d'été, pourtant calmes, n'ont pas apaisé la colère générale contre le régime progressiste criminel. La cote du Parti progressiste serbe est en baisse. Un climat s'est créé qui envoie clairement à Vučić le message qu'il est une antiquité. Ses actions contre les étudiants et les citoyens rebelles non seulement n'ont pas porté leurs fruits, mais n'ont fait qu'intensifier la résistance générale. En bref, Vučić et les bandits progressistes ont expiré. Nous les avons trop longtemps tolérés. Il est temps qu'ils quittent la scène politique et se retrouvent là où ils doivent être : en détention, purgeant de lourdes peines de prison.
Vučić et ses militants progressistes n'ont jamais reculé devant la violence, mais ces derniers jours, ils ont radicalement augmenté leur niveau de violence, tentant de provoquer des conflits civils, voire la guerre. Une telle évolution est tout à fait logique : les radicaux ne connaissent pas d'autres méthodes d'action politique que la violence, qui est leur essence même depuis leur apparition au début des années 1990.
La phalange de Vučić
Des images de violence brutale et flagrante ont inondé les médias et les réseaux sociaux. Des groupes « progressistes » sillonnent la Serbie et attaquent les manifestants – à Bački Petrovac, Bačka Palanka, Vrbas, Novi Sad, Belgrade… Des hommes masqués, musclés et tatoués, la plupart le visage couvert, armés de couteaux, de pieds-de-biche, de matraques en bois à pointes métalliques, de pierres, d'engins pyrotechniques, de bouteilles d'eau et d'œufs congelés, et de divers autres objets contondants pour fracasser les têtes – ils se disposent là où leur chef leur ordonne de le faire et attaquent les manifestants pacifiques.
Les phalanges de Vučić se rassemblent dans les locaux du SNS, d'où ils tirent des engins pyrotechniques dangereux sur les manifestations de citoyens rebelles. Ils se positionnent également dans la rue, stratégiquement, à proximité des manifestations, et de là, ils bombardent les citoyens, parmi lesquels se trouvent de nombreuses femmes et des enfants mineurs, de tirs de mortiers, de jets de bouteilles, de pierres, de clés anglaises et de divers objets métalliques. Ils poursuivent les manifestants dans les rues et les frappent.
À Bački Petrovac, des hordes de voyous ont attaqué les organisateurs d'une exposition sur les manifestations. À Novi Sad, plusieurs centaines de voyous « progressistes » ont peint les façades des immeubles du drapeau tricolore serbe et ont frappé les habitants qui protestaient contre la dégradation de leurs immeubles. À Vrbas, ils ont bombardé les manifestants de projectiles préparés à l'avance, principalement des bouteilles congelées et autres objets similaires, qu'ils avaient préalablement préparés et conservés dans un camion frigorifique garé près des locaux du parti. À Novi Sad, ils ont tiré sur les manifestants avec des engins pyrotechniques interdits et les ont agressés à plusieurs reprises. Et ainsi de suite.
Troupes SA avancées
L'armée personnelle de Vučić, composée de soi-disant « loyalistes », est en réalité la lie de la société serbe, une bande de bashi-bozuk rassemblés autour du Parti radical serbe depuis des décennies. Dans les années 1990, ils se sont engagés dans des formations paramilitaires et sont allés en Croatie et en Bosnie pour massacrer et piller. Aujourd'hui, ils s'en prennent physiquement à leur propre peuple. Ils n'ont pas encore commencé à utiliser des snipers, comme leurs prédécesseurs, mais l'un d'eux a sorti une arme et a ouvert le feu devant les bureaux du parti à Novi Sad.
Les phalanges hooliganes de Vučić sont composées de criminels de toutes sortes : trafiquants de drogue, voyous, meurtriers ayant purgé leur peine, usuriers, délinquants, brutes, individus suspects qui ont trouvé refuge au sein du parti au pouvoir, c'est-à-dire dans leur environnement naturel. Les citoyens en ont reconnu beaucoup sur les réseaux sociaux ; il s'agit le plus souvent de personnes issues du milieu criminel. Des responsables du parti sont parfois présents à leurs côtés, ce qui peut paraître étrange à première vue, mais est en réalité logique. Les cadres « progressistes » sont par vocation des voyous, des racailles, et c'est précisément à cause de leurs traits sociopathes qu'ils se sont retrouvés dans l'administration publique et au sein du parti.
Vučić a créé sa propre version des troupes SA, la Sturmabteilung, les divisions d'assaut. Tout comme les premières phalanges SA frappaient les opposants aux nazis dans les rues des villes allemandes, et parfois les tuaient, les successeurs actuels de la Sturmabteilung traquent et tabassent les opposants aux progressistes dans les rues des villes serbes. Autrement dit, Vučić est revenu à son radicalisme d'origine et suit les modèles de sa jeunesse criminelle. N'oublions jamais qu'il était un haut responsable du Parti radical serbe criminel, l'adjudant de Šešelj, qu'il a visité les positions serbes pendant le siège de Sarajevo, qu'il a menacé de tuer cent musulmans pour un Serbe, qu'il a participé à la persécution et à la déportation des Croates de Serbie, ainsi qu'à la saisie de leurs biens.
La police au service des criminels
Tandis que les unités d'assaut « progressistes » saccagent et blessent les citoyens rebelles, la police et la gendarmerie observent la scène avec calme. Non seulement elles ne font rien pour protéger les personnes attaquées des criminels, mais elles subissent elles-mêmes la violence des paramilitaires « progressistes ». À Vrbas, on a pu assister à des scènes étranges : les troupes d'assaut de Vučić tirent sur les policiers et les gendarmes avec divers projectiles, et ces derniers encaissent calmement les coups, bien qu'ils soient en tenue anti-émeute complète et obligés de se défendre et de défendre les autres.
La police travaille en étroite collaboration avec les paramilitaires du parti et les protège lorsqu'ils se rassemblent dans les locaux du parti. Les gendarmes encerclent la zone pour empêcher les manifestants d'approcher. Tandis que les phalangistes frappent les citoyens, la police fait semblant d'être muette, puis arrête ceux qui ont été agressés et battus, et laisse les violents tranquilles. Il ne lui vient jamais à l'esprit de poursuivre les émeutiers et les casseurs. La Sturmabteilung de Vučić est au-dessus des lois, plus puissante que la police ; les criminels du parti sont sous la protection spéciale des soi-disant forces de l'ordre. En réalité, la police n'existe plus en Serbie ; il s'agit d'un groupe armé en uniforme qui ne protège ni les lois, ni l'ordre, ni la vie ni les biens des citoyens, mais fonctionne exclusivement comme la police du parti, défendant la bande de bandits qui a usurpé le pouvoir et l'État.
C'est tellement bizarre qu'il faut l'expliquer aux enfants d'âge préscolaire. Dans chaque communauté, il y a des individus sociopathes, des meurtriers potentiels, des voleurs et des bandits. C'est pourquoi la communauté s'organise, collecte des fonds et emploie un groupe de personnes pour défendre les autres contre ces maniaques. Ce groupe s'appelle la police. Or, en Serbie, ce groupe, financé par les citoyens, ne protège absolument pas les citoyens, ne fait pas son travail, mais travaille pour les criminels, et la plupart des policiers le font gratuitement. Voilà où nous en sommes après deux siècles de tentatives pour créer un État. Après tout, l'État n'est peut-être pas fait pour tout le monde.
Des décennies de mal et de méfaits
Le gang qui a déclenché quatre guerres dans les années 1990, sévi dans le quartier, commis de nombreux crimes de guerre, détruit tout ce qui lui tombait sous la main, semé le malheur de millions de personnes et bâti sa carrière sur ce sujet, veut maintenant lancer une opération similaire sur son territoire. Ne pouvant plus exporter la guerre hors des frontières de la Serbie, les radicaux de tous bords veulent écraser un peu leur propre peuple. Ils ont déjà écrasé tout le monde et sont désormais hors de leur portée. L'opinion publique semble quelque peu décontenancée, ce qui est d'ailleurs étrange. Des fauteurs de guerre et des criminels de guerre provoquent le déclenchement d'une guerre civile, ce qui est logique, le mot lui-même est éloquent, il n'y a pas de quoi s'étonner.
Toutes les horreurs qui frappent la Serbie ces derniers temps sont la conséquence d'un passé non surmonté, de mensonges, de malveillance, d'aveuglements, de notre incapacité à affronter nos propres crimes et à sortir du cercle vicieux du mal et de la perversité dans lequel nous sommes tombés après la Huitième Session. Depuis près de quatre décennies, nous nourrissons et nourrissons des criminels de guerre, des profiteurs, des instigateurs, étouffés par une frénésie nationaliste, laissant les pires racailles et criminels nous piéger.
Depuis des décennies, la majorité de la population vote pour divers radicaux, progressistes, populistes et autres dérives d'une idéologie inhumaine et sanguinaire. Cette troupe de bandits a occupé toutes les institutions serbes pendant des décennies, a tué notre Premier ministre Zoran Djindjic, qui tentait de changer les choses, et nous a replongés dans l'obscurité totale après une brève période d'espoir. Les forces dites démocratiques ont relativisé le passé, refusé d'affronter les crimes, cohabité, fait des déclarations de réconciliation avec les socialistes et nous ont tous ridiculisés.
Les conséquences des péchés oubliés
Les profiteurs de guerre n'ont jamais été privés de leurs biens pillés, les criminels politiques n'ont pas été épurés, la « loi de lustration » (d'épuration) n'a jamais été appliquée, et le SPS et le SRS n'ont pas été interdits, grâce à Koštunica, un homme qui a assuré la continuité de l'ère et du régime Milošević. Tout cela n'est que la conséquence de ces péchés anciens, pour la plupart oubliés.
La grande majorité agit comme une folle, nie le génocide de Srebrenica, n'a jamais entendu dire que Sarajevo était assiégée, n'a aucune idée que la moitié des Albanais du Kosovo ont été expulsés du Kosovo, ne sait rien des camions frigorifiques, n'a aucune idée des fosses communes, ne se soucie pas des camps de concentration, des villages brûlés, des villes détruites ou des années de massacres et d'oppression de nos voisins les plus proches.
Et maintenant, toute cette dissimulation du mal, ces accords avec les criminels, cette tolérance envers le pire du monde, ont pris fin. Le sang coule désormais dans les villes serbes, et non plus en Croatie, en Bosnie et au Kosovo. La guerre revient. Elle est ramenée par les mêmes criminels, parce qu'ils sont restés impunis, parce qu'ils ont été récompensés pour leurs crimes par cette société brisée.
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Interview - La guerre des sexes à l’ère Trump, une œuvre du néolibéralisme

Nous assistons à une résurgence alarmante des idées archaïques sur les rôles de genre, de la croisade pour la remasculinisation menée par la « manosphère » au rejet de la vie publique par les femmes traditionnelles. Stephanie Coontz, historienne chevronnée des rôles de genre, explique les profondes tendances économiques qui sous-tendent ce phénomène.
15 août 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières, par COONTZ Stephanie, DAY Meagan
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75945
Presque tout le monde s'accorde à dire que la société a déraillé, et une partie croissante de la population croit fermement que la voie vers la restauration passe par le retour des hommes et des femmes à leur rôle naturel déterminé par leur sexe. (Jeff Swensen / Getty Images)
À Dallas, au Texas, une influenceuse spécialisée dans le bien-être exhorte la foule lors d'une conférenceconservatrice destinée aux femmes à se détourner du travail pour se consacrer à leur famille. « Moins de burn-out, plus de bébés ! », déclare la podcasteuse Alex Clark sous les applaudissements bruyants. « Moins de féminisme, plus de féminité ! »
Dans les environs de Cincinnati, dans l'Ohio, des familles constituent une communauté imprégnée de l'éthique « Make America Healthy Again » (Rendre l'Amérique saine à nouveau), qui met l'accent sur un mode de vie naturel et les rôles traditionnels des hommes et des femmes. « Quoi que soit de toute cette absurdité féministe – poursuivre une carrière, quitter sa famille – rien de cela ne fonctionne », déclare une des membrse de la communauté, ancienne propriétaire d'une petite entreprise, aujourd'hui mère au foyer et sceptique à l'égard des vaccins.
Depuis Washington, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth reprend une interview réalisée par CNN avec le pasteur de son église, Doug Wilson. « Les femmes sont le genre de personnes dont on se sert pour procréer », affirme M. Wilson, et non le genre de personnes qui devraient avoir le droit de voter. « Épouse et mère, elle qui est en fait la chef de famille, a déjà la charge de trois, quatre ou cinq âmes éternelles. » Elle a déjà assez à faire comme ça.
Quant aux hommes, Hegseth établit une distinction nette entre deux catégories. D'un côté, selon ses propres termes, il y a les « les hommes américains virils », « les hommes forts », « les hommes combattants », « les hommes courageux », « les hommes solides », « les hommes masculins », « les hommes durs », « les mecs normaux », « les cow-boys » et « les mâles alpha ». Et de l'autre, les « mauviettes », les « poules mouillées », les « putes à wokistes », les « efféminés », ceux qui « répriment les instincts masculins naturels pour l'honneur », les « mâles bêta » et les « soi-disant hommes ».
Depuis les élections de 2024, le débat sur les rôles liés au genre semble gagner en intensité. Presque tout le monde s'accorde à dire que la société a déraillé, que quelque chose de précieux a été perdu ou mal placé, et une partie croissante de la population croit fermement que le chemin vers la restauration passe par le retour des hommes et des femmes à leur rôle inné déterminé par leur sexe. Le Projet 2025 présente cet impératif en termes civilisationnels, avertissant que « les fondements moraux mêmes de notre société sont en péril ».
Pour ceux et celles d'entre nous qui ont atteint l'âge adulte dans les années 1990 ou après, les idées sur les rôles sociaux établis des hommes et des femmes ne leur sont pas étrangères. Mais elles ont principalement fonctionné comme une série d'hypothèses tacites et d'attentes silencieuses, leurs développements les plus osés restaient confinées à la droite religieuse. Aujourd'hui, elles se transforment en un évangile quasi laïc prêché sur le mode d'un défi virulent lancé à l'establishment moderne.
Dans cette interview, Stephanie Coontz, militante et historienne reconnue, met en lumière la résurgence contemporaine de lla conception orthodoxe des rôles de genre. Coontz est l'auteure de sept livres sur le mariage et la vie familiale, dont A Strange Stirring : The Feminine Mystique and American Women at the Dawn of the 1960s (Une étrange agitation : la mystique féminine et les femmes américaines à l'aube des années 1960) ; The Way We Never Were : American Families and the Nostalgia Trap (Ce que nous n'avons jamais été : les familles américaines et le piège de la nostalgie) et Marriage, A History : How Love Conquered Marriage (Le mariage, une histoire : comment l'amour a conquis le mariage), qui a été cité dans la décision de la Cour suprême des États-Unis sur l'égalité dans le mariage. Après des décennies de recherche sur la dynamique des attentes sociales fondées sur le genre, Stephanie Coontz développee un point de vue unique sur les idées réactionnaires qui marquent actuellement dans le discours dominant.
Stephanie Coontz a passé plusieurs décennies plongée dans la lutte politique. Elle a été arrêtée lors du mouvement pour la liberté d'expression à Berkeley en 1964, a été une porte-parole de premier plan et une organisatrice nationale du mouvement contre la guerre du Vietnam, et a été active dans les débuts du mouvement féministe. Elle est directrice de la recherche et de l'éducation publique au Council on Contemporary Families et professeure émérite à l'Evergreen State College d'Olympia, dans l'État de Washington. Son prochain livre, For Better and Worse : The Problematic Past and Challenging Future of Marriage (Pour le meilleur et pour le pire : le passé problématique et l'avenir difficile du mariage), sera publié par Viking Press au début de l'année 2026.
Son travail universitaire est né d'une volonté d'aller au-delà des récits simplistes sur l'oppression ou le triomphe des femmes, cherchant plutôt à comprendre les interactions complexes entre les hommes et les femmes dans un contexte politico-économique plus large — une ligne de recherche qui a abouti à son premier livre, The Social Origins of Private Life : A History of American Families, 1600–1900 (Les origines sociales de la vie privée : une histoire des familles américaines, 1600-1900). Coontz aborde son travail historique avec une sensibilité universaliste, à l'écoute des pressions qui pèsent sur les hommes comme sur les femmes.
Coontz s'est entretenue avec Jacobin sur l'importance politique durable de la question du genre, l'origine des rôles « traditionnels » des hommes et des femmes, la manière dont le capitalisme a façonné les attentes sexuelles contemporaines et comment la dévastation économique néolibérale a conduit à une impasse existentielle, alimentant une résurgence alarmante des idées réactionnaires sur le genre un demi-siècle après la deuxième vague féministe.
Meagan Day - Je voudrais commencer en évoquant quelques résultats de sondage qui me semblent assez frappants. La proportion d'hommes qui se revendiquent Républicains qui pensent que les femmes devraient revenir à leurs rôles traditionnels dans la société est passée de 28 % en mai 2022 à 48 % en novembre 2024, et les femmes républicaines qui sont d'accord a également considérablement augmenté pendant cette période. Une autre enquête a révélé que la proportion de Républicains qui pensent que la société accepte trop facilement les hommes qui assument des rôles traditionnellement associés aux femmes est passée de 18 % en 2017 à 28 % en 2024.Il ne s'agit pas d'une majorité, mais ces tendances sont notables. Comment interpréter ce phénomène ?
Stephanie Coontz - Oui, le clivage partisan sur le mariage homosexuel a également atteint son plus grand écart en près de trente ans. La « manosphere » (mouvement des hommes blancs en colère) suscite beaucoup d'attention, tout comme le « trad wife » (mouvement des femmes traditionnelles). Dans l'ensemble, on constate une augmentation du nombre de personnes, en particulier celles qui s'identifient comme républicaines ou conservatrices, qui expriment une nostalgie pour les rôles et les idéaux « traditionnels » des genres. Cette tendance s'explique en grande partie par la polarisation, les Républicains devenant plus conservateurs à mesure que les Démocrates deviennent plus libéraux sur différentes questions. Mais en 2024, on a assisté à un revirement conservateurspectaculaire dans l'identification politique des jeunes. En 2020, 55 % des 18-29 ans se déclaraient Démocrates ou penchaient dans cette direction, contre seulement 37 % Républicains. Mais en 2024, les Républicains ont pris l'avantage : 47 % contre 46 %.
Je pense que ces changements nous indiquent que les inquiétudes de la population concernant les évolutions sociales récentes se sont exacerbées ces dernières années, en particulier à l'approche des élections de 2024. Mais ils ne traduisent certainement pas un retour généralisé vers la tradition. D'une part, un an plus tard, le même sondage réalisé auprès des jeunes en 2025 révèle que 49 % des 18-29 ans se déclarent Démocrates contre 42 % Républicains. Cela m'amène à me demander si le revirement de 2024 n'était pas une réaction à l'aveuglement des démocrates face aux pressions économiques ressenties par la population et à leur insistance malavisée sur les bons résultats de l'« économie Biden ».
D'autre part, pour en revenir au genre et à la sexualité, en 2025, 68 % des Américains se déclarent toujours favorables au mariage homosexuel. Ce chiffre est en baisse par rapport aux 71 % enregistrés en 2022 et 2023, mais il reste supérieur à tous les chiffres enregistrés entre 1996 et 2019. Non seulement les sondages montrent systématiquement un soutien élevé à la répartition des tâches ménagères et des responsabilités parentales entre les hommes et les femmes, mais les chercheurs ont également constaté une augmentation substantielle de la part prise par les hommes dans ce que l'on appelait autrefois les « tâches féminines » au cours des deux dernières décennies.
Si l'on y regarde de plus près, il s'agit davantage du sentiment que la vie était plus facile lorsque les hommes gagnaient suffisamment pour subvenir aux besoins de leur famille et que les gens avaient plus de temps à consacrer à leur famille.
Je ne dis pas qu'il ne faut pas prendre au sérieux la nostalgie des rôles « traditionnels » des hommes et des femmes. Et je pense que l'agressivité, ou du moins le fait qu'elle apparaisse ouvertement aujourd'hui, de l'agressivité et de la violence dans la « manosphère » est très préoccupante. Mais je pense aussi que nous devons être plus sensibles aux pressions et aux dilemmes qui rendent les gens réceptifs à ces messages. Oui, beaucoup de gens croient sincèrement à la supériorité masculine, et il est assez courant que des sexistes bienveillants à l'origine deviennent hostiles lorsque les femmes rejettent leur condescendance, comme elles le font de manière assez militante ces derniers temps. Mais dans d'autres cas, si l'on creuse un peu, il s'agit plutôt du sentiment que la vie était plus facile lorsque les hommes gagnaient suffisamment pour subvenir aux besoins de leur famille et que les gens avaient plus de temps à consacrer à leur famille. Si l'on ajoute à cela les pertes très réelles en termes de choix économiques, de sécurité et de respect dont ont souffert les jeunes hommes issus de la classe ouvrière et même de la classe moyenne, ainsi que le manque de respect dont font preuve de nombreux hommes et femmes privilégiés à l'égard des anciens modèles de masculinité, je pense qu'une partie de ce phénomène est compréhensible. Et cela vaut non seulement pour les hommes, mais aussi pour les femmes, car beaucoup d'entre elles ont vu leur « carrière » s'avérer beaucoup moins « épanouissante » que promis.
Les hommes de la classe ouvrière et les communautés rurales connaissent une crise lente qui ne s'est pas interrompue depuis les années 1970. Dans mon dernier livre, je soutiens que cette crise trouve son origine dans une campagne systématique visant à renverser les restrictions imposées par le New Deal aux prérogatives des banques, des entreprises et des héritiers de grandes fortunes, mais à imputer les pertes que cette crise a fait subir aux hommes blancs de la classe ouvrière aux réformes dites de la « Great Society » qui visaient à étendre les protections du New Deal aux femmes, aux Noirs et aux autres minorités. Mais dans la mesure où de nombreux Libéraux ont mis en avant leur soutien (principalement rhétorique) aux mesures sociales progressistes sans le relier à une opposition vigoureuse à la feuille de route économique des entreprises, ils ont facilité la tâche de la droite qui a fait passer l'idée que ce sont les acquis des femmes et des minorités, plutôt que ceux de Wall Street, qui ont nui aux travailleurs.
Lorsque Hillary Clinton s'est présentée à la présidence, je la regardais débattre à la télévision et je la voyais énumérert de longues listes de mesures à prendre pour soutenir les droits des femmes, des gays, des lesbiennes et des transgenres, mesures que j'approuve toutes. Pourtant, je poussais des cris devant mon écran : « tu ne pourrais pas ajouter un agriculteur ? Et un ouvrier ? » Cette façon de négliger les questions de classe permet à la droite de prétendre plus facilement que ce n'est pas l'inégalité économique, mais plutôt la diversité culturelle qui a conduit à ce manque de considération pour les des hommes blancs de la classe ouvrière.et à leur insécurisation.
Meagan Day - Quelles sont les causes réelles du profond sentiment de manque de considération et d'humiliation qui règne parmi la classe ouvrière, et en particulier chez les hommes de cette classe ?
Stephanie Coontz - La cause la plus importante, c'est l'inversion de la tendance à la croissance des salaires réels et de la sécurité économique qui a marqué la vie des familles de la classe ouvrière dans l'après-guerre jusqu'au début des années 1970, et la montée des inégalités qui en a résulté, encourageant les soi-disant « gagnants » de la société à cultiver des des goûts sociaux et à s'entourer de formes de luxe que la génération précédente de capitalistes gardait généralement discrets. Cela a dévalorisé l'ancienne éthique masculine du travail, qui mettait l'accent sur l'accomplissement d'un travail difficile et souvent désagréable, mais qui permettait de subvenir aux besoins et de protéger sa femme et ses enfants, qui en retour vous témoignaient leur gratitude et leur respect pour vos sacrifices.
Ce contrat masculin – faire des sacrifices physiques et mentaux pour soutenir et défendre les femmes de sa famille, et obtenir en retour leur gratitude, leur admiration et leurs services – ne s'est pas avéré payant au cours du dernier demi-siècle. Nous connaissons bien ce qu'il en est des pertes en termes de progrès économique, de la fierté de savoir que l'on va réussir mieux que son père et son grand-père. Mais les hommes ont également le sentiment de ne pas être respectés pour leurs emplois de « cols bleus », leurs compétences manuelles et techniques, leur capacité à effectuer un travail pénible.
Pour couronner le tout, d'autres expériences de manque de considération se sont multipliées au cours des quarante dernières années. Autrefois, tout le monde devait attendre de la même façon au téléphone avant d'obtenir un renseignement, ou faire la queue pendant le même temps. Aujourd'hui, nous assistons à une « premiumisation » de tout, les personnes aisées peuvent payer pour passer devant tout le monde et bénéficier de toutes sortes d'attentions supplémentaires. Il y a des études qui montrent que lorsque les passagers d'un vol doivent laisser la première classe embarquer d'abord, cela entraîne une augmentation des incidents violents dans les avions.
Je pense que ce type d'inégalité est particulièrement difficile à accepter pour les hommes, car l'un des éléments clés de la masculinité depuis l'avènement de l'idéologie démocratique est la promesse que, contrairement à ce qu'il en était dans la société aristocratique, il n'est pas nécessaire de s'incliner devant les personnes plus riches que soi ; celles-ci ne peuvent pas imposer les rituels de soumission que les hommes des classes inférieures devaient autrefois observer envers les hommes de statut supérieur. Vous êtes un homme, cela vous donne en soi le droit au respect. Un vieux bûcheron que j'ai interviewé un jour m'a dit que c'était une chose d'obéir aux ordres du contremaître ou du patron, mais qu'en dehors du travail, on n'avait pas à s'écarter pour laisser passer qui que ce soit. Aujourd'hui, non seulement vous devez vous écarter pour laisser passer les riches, mais vous les entendez se moquer de vous parce que vous commandez votre steak bien cuit et que vous ne savez pas ce que c'est que des feuilles de roquette.
Meagan Day - Nous parlons d'une forme particulière de masculinité caractérisée par un comportement dur, indépendant, compétitif et impassible dans la sphère publique, qui est censé être récompensé par l'amour et la gratitude dans la sphère privée. Mais il est très important de ne pas naturaliser cet idéal. C'est quelque chose qui n'est apparu qu'après l'essor du capitalisme industriel au XIXe siècle. Quelles formes prenaient les rôles de genre auparavant ?
Stephanie Coontz - La domination masculine n'est pas universelle, mais elle s'est largement répandue à travers le monde pour des raisons historiques que j'ai explorées dans divers ouvrages. Mais ce qui me donne l'espoir que nous pouvons changer cela, c'est que, malgré sa prévalence, il existe d'énormes différences dans les traits considérés comme associés à la masculinité.
Par exemple, dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, un homme qui se vante ou qui intimide les autres n'est pas admiré, mais ostracisé. Le chasseur dont la flèche a abattu l'animal ne reçoit pas une plus grande part de la viande et ne se vante jamais de sa réussite. Lorsque j'ai découvert les sociétés de chasseurs-cueilleurs, j'ai d'abord pensé que leurs membres étaient intrinsèquement meilleurs que nous. Ce que j'ai compris, c'est qu'ils pouvaient voir et sanctionner les mauvais comportements plus facilement que nous, et qu'ils disposaient de moins de moyens sophistiqués et complexes pour monopoliser les ressources, manipuler et tromper les autres.
Dans les sociétés patriarcales aristocratiques, les hommes, et non les femmes, étaient considérés comme le sexe altruiste et prêt au sacrifice. Les femmes étaient considérées comme plus égoïstes, plus ambitieuses pour leur famille, plus enclines à l'excès sexuel et plus manipulatrices. Les hommes étaient censés être courageux et aptes à prendre des décisions, mais ils étaient également, du moins ceux des classes supérieures et moyennes, réputés pour leur grande sensibilité émotionnelle. Jusqu'au XIXe siècle, il n'était pas du tout contraire à la virilité de pleurer. Dans la « Chanson de Roland » du XIIe siècle, lorsque Roland meurt, vingt mille hommes pleurent, s'évanouissent, tombent de cheval dans leur chagrin. Il existe un ancien poème médiéval intitulé « Le Vagabond », dans lequel l'une des choses qu'un des personnages, envoyé en exil, évoque, c'est combien il lui manque de s'asseoir aux pieds de son seigneur et d'y poser sa tête en signe de gratitude pour sa générosité et son amour.
Dans les sociétés patriarcales aristocratiques, les hommes, et non les femmes, étaient considérés comme le sexe altruiste et prêt au sacrifice.
Même au début de l'ère moderne, alors que les hommes commençaient à être considérés comme des « soutiens de famille », un terme qui n'est apparu qu'au XIXe siècle, ils n'étaient pas immédiatement perçus comme des personnes devant être émotionnellement réservées et taciturnes. Des historiens tels que Richard Godbeer et E. Anthony Rotundo ont découvert de merveilleuses lettres et journaux intimes d'hommes des XVIIIe et XIXe siècles qui parlaient de leur amour pour leurs amis masculins ou se plaignaient de la solitude qu'ils ressentaient lorsque ceux-ci ne leur écrivaient pas. Les hommes partageaient souvent le même lit ou marchaient bras-dessus bras-dessous. Ils s'exprimaient fréquemment en termes très émotionnels que nous associerions aujourd'hui à des femmes. J'ai souvent en cours fait l'expérience de cacher les noms des auteurs de ces lettres et demandé aux étudiant.es qui les avait écrites. La réponse était toujours qu'elles avaient été écrites par des adolescentes.
Ce n'est vraiment qu'à la fin du XIXe siècle que ces attentes émotionnelles ont changé. Jusque-là, les petits garçons étaient souvent habillés comme des filles, et les « grands garçons » avaient le droit d'être affectueux entre eux. Mais dans le dernier quart du XIXe siècle, le mot « sissy », qui était autrefois un terme affectueux pour désigner une petite sœur, est soudainement devenu un terme péjoratif pour désigner les hommes doux. On disait aux femmes de cesser d'être aussi affectueuses avec leurs fils. Les garçons étaient humiliés s'ils se montraient affectueux entre eux. Nous parlons souvent de la haine et de la misogynie contenues dans les insultes à l'adresse aux femmes, mais c'est à cette époque qu'ont été inventés des termes bien plus horribles pour désigner les hommes qui ne correspondaient pas à l'idéal de masculinité que pour les femmes qui ne correspondaient pas à l'idéal féminin. Les filles ont le droit d'être des garçons manqués jusqu'à l'âge de douze ou treize ans, voire plus aujourd'hui. Les garçons sont soumis à des attentes qui leur imposent de se retenir, de ne pas pleurer, de ne pas être des mauviettes dès leur plus jeune âge, avant même qu'ils aient les.la capacité de raisonner et d'en être affectés..
Meagan Day - Comment les ménages se structuraient-ils avant que le modèle du « soutien de famille masculin » ne s'impose ?
Stephanie Coontz - À tous les niveaux de la société, même dans les classes supérieures, la subsistance dépendait de la production domestique et des relations personnelles et familiales. Les femmes des classes inférieures conduisaient les vaches au marché et étaient productrices de lait et brasseuses de bière. Elles étaient des acteurs économiques. Les femmes des classes supérieures devaient avoir le sens des affaires et aider leur famille à établir des alliances de qualité. Les voisins s'échangeaient des services et de la nourriture.
Mais avec le développement du travail salarié, tant dans les classes supérieures que dans les classes inférieures, le travail rémunéré en espèces est devenu plus important que le commerce et le troc de produits fabriqués à la maison. Les hommes partaient travailler, tout comme les enfants des deux sexes, afin de gagner de l'argent pour acheter des produits de première nécessité. Si les femmes ne quittaient pas leur foyer pour aller travailler, c'était parce que quelqu'un devait rester à la maison pour accomplir les tâches absolument essentielles liées à la transformation de ces produits. Ce n'était pas parce que la femme était censée rester enfermée à la maison, comme si c'était sa place ou son rôle naturel, mais parce qu'il fallait tamiser la farine à la main, entretenir le feu, puiser l'eau au puits, saler le bacon et transformer le lait en fromage. Et même si les femmes devaient être présentes pour allaiter les bébés, le rôle de mère n'était pas idéalisé. La garde des enfants était assurée par les enfants plus âgés ou par les filles du voisinage qui cherchaient à gagner un peu d'argent pour leur dot, qui les aiderait, elles et leur futur mari, à s'établir dans leur propre ferme ou leur propre boutique. Ce n'est que plus tard, lorsque l'économie de marché s'est suffisamment développée pour que le travail domestique des femmes soit moins indispensable, et que beaucoup de femmes ont commencé à revendiquer les mêmes droits économiques et politiques que les hommes, que l'on a commencé à justifier l'exclusion des femmes du monde du travail en prétextant qu'elles étaient trop délicates et sensibles pour travailler à l'extérieur, ou trop accaparées par l' l'éducation des enfants.
Il n'y avait rien de délicat dans le travail traditionnel des femmes dans l'économie familiale. Dans leurs cuisines il y avait des cuisseaux dégoulinant de sang qu'elles découpaient et de la bière qu'elles brassaient.
Il n'y avait rien de délicat dans le travail traditionnel des femmes dans l'économie familiale. Dans leurs cuisines il y avait des cuisseaux dégoulinant de sang qu'elles découpaient et de la bière qu'elles brassaient. Leurs mains étaient rugueuses à force de couper du bois et d'entretenir le feu. Mais progressivement, avec le développement d'une économie de plus en plus marchandisée où de plus en plus de choses pouvaient et devaient être achetées – des choses que l'on ne pouvait pas troquer – et où les hommes commençaient à travailler pour un salaire à des heures fixes qui ne pouvaient être combinées avec le travail à la maison, le travail des femmes à l'intérieur du foyer a commencé à être considéré comme secondaire. On a donc eu l'impression que c'était le travail des hommes qui faisait vraiment tourner la famille.
Au début du travail salarié, les femmes avaient tendance à travailler à l'extérieur lorsque leurs enfants étaient jeunes, puis à se retirer du marché du travail lorsque ceux-ci étaient en âge de travailler, c'est-à-dire dès l'âge de huit, neuf ou dix ans, car quelqu'un devait rester à la maison pour transformer les produits en objets utiles à la famille. C'était un travail extrêmement dur, mais le fait d'avoir quelqu'un à la maison pour laver les vêtements et préparer les repas améliorait le niveau de vie de la famille.
Meagan Day - Ainsi, au lieu que le ménage fonctionne comme une unité symbiotique dans une économie de troc et d'échange, où l'on fabriquait la plupart des choses à partir de rien, les hommes quittent désormais la maison pour aller travailler contre un salaire, et le ménage utilise cet argent pour acheter des produits semi-finis que les femmes transforment ensuite à la maison.
C'est une façon complètement différente de gérer un foyer, et la nouvelle division du travail entre les sexes génère alors de nouvelles idées sur ce que sont un homme et une femme. Quelles nouvelles attentes et fantasmes liés au genre ont émergé en conséquence ?
Stephanie Coontz - L'argent devient très important, et l'argent est associé aux hommes. C'est une question de fierté masculine, de réussite sociale pour un homme de pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et pour une femme de pouvoir organiser le foyer de manière à en faire un lieu de repos, et non de travail — même si, bien sûr, cette idée n'a fait qu'accroître le travail non rémunéré des femmes afin que le foyer apparaisse comme un lieu de repos pour qui y retourne.
Si le mari gagnait suffisamment pour le permettre, ou si le mari et les enfants gagnaient suffisamment ensemble, le fait que la femme reste à la maison pour s'occuper du foyer permettait d'améliorer considérablement la qualité de vie. Elle pouvait rendre la maison plus accueillante, préparer des lits plus confortables, préparer une table où l'on pouvait s'asseoir et boire dans des verres au lieu de se passer une cruche. Toute la famille en profitait. Ainsi, même si tout le monde ne pouvait pas atteindre cet idéal et que de nombreuses femmes devaient travailler à l'extérieur, le modèle de l'homme pourvoyeur et de la femme au foyer est devenu l'idéal de la classe ouvrière.
Dans le même temps, ironiquement, les femmes de la classe moyenne qui avaient atteint cet idéal et pouvaient de plus en plus acheter des produits finis, nécessitant moins de travail pour être transformés... ces femmes ont commencé à s'agiter. Elles ont commencé à penser qu'elles devraient peut-être être autorisées à exercer un emploi en dehors de leur foyer, non pas comme domestiques chez d'autres personnes, mais en bénéficiant du même niveau d'éducation que les hommes de leur classe, ainsi que de la possibilité de participer à la vie sociale et d'être reconnues pour leurs capacités individuelles.
Meagan Day - Ainsi, très tôt dans l'histoire du capitalisme industriel, on voit apparaître l'opposition femme au foyer/femme travailleuse : si vous êtes contrainte d'accepter un travail salarié dans des conditions désagréables, l'idée d'être femme au foyer, d'avoir un mari qui subvient à vos besoins et qui veut vous protéger peut être très séduisante. Mais si vous vivez cette vie et que les progrès technologiques permettent la production de produits de plus en plus élaborés qui ne nécessitent que très peu de travail à domicile, vous commencez à rêver d'une vie qui vous permette de vous épanouir davantage.
Stephanie Coontz - Oui, et c'est une dynamique qui perdure. Les influenceuses traditionnelles d'aujourd'hui vendent essentiellement le même fantasme qui séduisait les femmes actives au milieu du XIXe siècle : celui d'avoir un homme qui travaille à l'extérieur et qui subvient à vos besoins afin que vous puissiez rester à la maison et vous adonner à des tâches ménagères légères, comme la cuisine et le crochet, divertir votre mari et vos enfants, et peut-être lire un peu ou vous adonner à d'autres loisirs.
Meagan Day - Qu'y a-t-il de mal à cela ? Pourquoi n'est-ce pas quelque chose qui mérite d'être désiré ? Cela semble avoir été une avancée pour beaucoup de femmes.
Stephanie Coontz - Eh bien, si vous étiez une femme qui n'avait pas d'aspirations professionnelles, qui pouvait trouver son compte de satisfaction avec les tâches ménagères, la cuisine et la télévision, et que vous aviez un père puis un mari qui appréciait vraiment ce que vous faisiez à la maison, qui n'était jamais violent et qui ne s'attendait pas à ce que vous lui obéissiez simplement parce qu'il subvenait à vos besoins, cela semblait effectivement être un progrès, je suppose. Mais en réalité, les femmes ont souvent trouvé cela étouffant, et beaucoup de celles qui ont apprécié cela pendant un certain temps ont fini par ne plus l'aimer, c'est pourquoi tant de femmes de la classe moyenne qui étaient femmes au foyer ont considéré à un moment donné qu'elles ne pouvaient plus supporter ça.
L'argent devient très important, et l'argent est associé aux hommes. C'est une question de fierté masculine, de réussite sociale pour un homme d'être capable de subvenir aux besoins de sa femme.
D'un autre côté, si vous étiez une femme dont le mari était infidèle, vous battait ou vous traitait comme une domestique, vous n'aviez aucun recours juridique ou social. L'idéologie et la structure sociale reposaient sur l'idée que vous étiez protégée au sein de votre foyer, vous n'aviez donc aucune source de protection ailleurs. Vous étiez piégée.
Meagan Day – Qu'est-ce qui fait que cet idéal du mari soutien de famille et de la femme au foyer a-t-il atteint son apogée dans les années 1950 aux États-Unis ?
Stephanie Coontz - C'était encore une aspiration pour la plupart des gens au XIXe siècle, mais beaucoup de femmes en nourrissaient d'autres. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les femmes de la classe moyenne ont de plus en plus voulu trouver un emploi ou faire des études. Parallèlement, il y avait encore des femmes de la classe ouvrière qui avaient besoin de travailler à l'extérieur pour survivre et qui réclamaient de plus en plus de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Au début du XXe siècle, un grand mouvement féministe a vu le jour. Il y a également eu une révolution des mœurs, sexuelle et de genre, qui a été tout aussi difficile à accepter pour beaucoup de contemporains que celle du début du XXIe siècle, et qui a déclenché une guerre culturelle qui présente des parallèles frappants avec celle que nous connaissons depuis une vingtaine d'années.
Puis la Grande Dépression a frappé. Pour de nombreuses femmes, cela a signifié qu'elles n'étaient plus autorisées à travaille, au motif que les emplois devaient être réservés aux hommes. Lorsqu'elles le pouvaient, c'était dans des conditions très difficiles. Cependant, lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, les femmes ont été appelées à rejoindre la population active et ont pu exercer des métiers et acquérir des compétences auxquels elles n'avaient jamais eu accès auparavant. Les conditions étaient meilleures, les salaires étaient meilleurs et beaucoup de femmes appréciaient cela. Des sondages réalisés à la fin de la guerre ont révélé que la plupart d'entre elles ne voulaient pas quitter leur emploi. D'un autre côté, beaucoup voulaient avoir des enfants, il était donc plus facile de les pousser hors du marché du travail pour faire place aux hommes qui revenaient de la guerre.
Meagan Day - C'était plus facile parce que l'idéal de la famille avec un homme pour subvenir aux besoins du ménage et une femme au foyer était encore bien vivant et prêt à être réactivé ?
Stephanie Coontz - Oui, et beaucoup ont décidé de voir ce que cela donnait parce que la situation économique y était très favorable. Ma mère en est un bon exemple. Elle avait travaillé comme charpentière navale pendant la Seconde Guerre mondiale et aimait beaucoup ce métier. Mais lorsque les hommes sont rentrés, elle a été licenciée. Elle en a beaucoup souffert, mais mon père a pu aller à l'université grâce au GI Bill et gagnait suffisamment pour qu'elle puisse me mettre au monde et rester à la maison pour m'élever. Cela a bien fonctionné pendant plusieurs années, puis cela a commencé à se gâter. C'est ce qui est arrivé à de nombreuses femmes.
Meagan Day - En gros, les conditions économiques ont été réunies pour permettre à un grand nombre de femmes de réaliser au même moment ce rêve qui germait depuis le milieu du XIXe siècle. Elles ont passé une dizaine ou une vingtaine d'années à l'expérimenter avant de se rendre compte que ce n'était pas aussi génial qu'elles l'avaient imaginé. N'est-ce pas ?
Stephanie Coontz - Exactement. Bien sûr, j'ai recueilli les témoignages de nombreuses femmes qui ont pleinement apprécié leur vie de femme au foyer et ne l'ont jamais regretté. Mais beaucoup d'autres voulaient quelque chose de différent pour elles-mêmes ou, surtout, pour leurs filles. À maintes reprises, lorsque j'ai interviewé des femmes pour mon livre A Strange Stirring sur l'impact de The Feminine Mystique de Betty Friedan, elles m'ont raconté à quel point elles avaient été désespérées de ne pas pouvoir se libérer. Ou leurs filles m'ont raconté que leur mère leur avait dit : « Je ne veux pas que tu sois une femme au foyer comme moi. »
Certaines étaient profondément malheureuses. J'ai interviewé Constance Ahrons, qui a fini par divorcer, reprendre ses études et devenir une sociologue renommée. Elle m'a raconté qu'avant cela, elle restait debout dans la cuisine, à faire la vaisselle, les larmes coulant sur ses joues. Elle se disait : « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Je suis tellement ingrate. J'ai une vie meilleure que celle de ma mère. » Mais c'était terrible de vivre dans une économie et une culture où il y avait tant de nouvelles choses à faire et à penser, sans y avoir accès. D'être complètement exclue de la vie publique. Elle a consulté un thérapeute, qui lui a prescrit des tranquillisants. Mais lorsqu'elle a enfin lu The Feminine Mystique, elle a compris : « Le problème, ce n'est pas moi, c'est ma situation. » Elle a donc jeté ses tranquillisants dans les toilettes et a fini par divorcer de son mari qui ne la soutenait pas.
Lorsque j'ai interviewé des femmes qui avaient lu The Feminine Mystique, elles m'ont toutes raconté la même histoire. Elles disaient : « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Pourquoi ne suis-je pas reconnaissante ? Ma mère aurait tout donné pour avoir une vie comme celle-ci. » Bien sûr, toutes les femmes ne pouvaient pas être femmes au foyer, mais elles étaient plus nombreuses que jamais à pouvoir le faire. Et beaucoup d'entre elles trouvaient cela insupportable, pour diverses raisons, ce qui a amené la grande vague de féminisme qui a suivi.
Meagan Day - Et les hommes ? Ils vivaient aussi le rêve dans les années 1950. Est-ce qu'ils en profitaient ?
Stephanie Coontz - Ce n'était pas un âge d'or. Les préjugés raciaux et religieux étaient encore très présents, les travailleurs étaient toujours exploités, maltraités et écrasés de travail. Mais la différence réside dans le sentiment de progrès qui régnait à l'époque, par opposition au sentiment de régression que l'on ressent depuis quelques décennies.
Dans les années 1950, les personnes qui avaient vécu la Grande Dépression et combattu pendant la Seconde Guerre mondiale ressortirent de cette période avec un sentiment de fierté nationale très fort. Elles avaient combattu le fascisme et gagné, et comme il s'agissait d'une armée de conscrits, tout le monde avait le sentiment d'avoir fait les mêmes sacrifices. Parallèlement, les améliorations sociales apportées par le New Deal et l'augmentation des dépenses publiques, même sous des présidents républicains comme Dwight D. Eisenhower, ont créé de nouveaux emplois, le programme d'autoroutes, des investissements dans l'éducation, des avantages sociaux pour les anciens combattants afin de leur permettre de reprendre leurs études. C'était une époque où l'on pouvait supporter tout ce qu'il n'allait pas car c'était bien moindre que ce que vos parents avaient connus auparavant. C'était une trajectoire ascendante. À cette époque, chaque génération de jeunes hommes entrant sur le marché du travail gagnait trois fois plus en dollars constants que son père au même âge. En 1960, le prix médian d'une maison en Amérique était à peine plus de deux fois supérieur au revenu annuel médian, contre près de six fois aujourd'hui.
Ainsi, même si les hommes travaillaient très dur dans les années 50, ils avaient le sentiment d'être récompensés. Si vous étiez un travailleur masculin, votre salaire augmentait, votre pouvoir d'achat augmentait, vous commenciez à toucher une pension. Vous faisiez cela au prix d'un sacrifice physique considérable. Mais vous vous disiez : « C'est ce qu'un homme doit faire ».
Toutes les femmes ne pouvaient pas être femmes au foyer, bien sûr, mais elles étaient plus nombreuses que jamais à pouvoir le faire. Et beaucoup d'entre elles trouvaient cela insupportable pour diverses raisons, ce qui a conduit à la grande vague féministe qui a suivi.
J'ai interviewé de nombreux hommes issus de la classe ouvrière qui, si je les avais vus interagir avec leurs filles et leurs femmes à la maison, m'auraient peut-être irrité par le sentiment de droit acquis qu'ils avaient en raison du travail qu'ils avaient accompli. Mais quand je les ai écoutés décrire à quel point ils étaient fiers de ce qu'ils avaient accompli et à quel point cela avait été difficile – et ils ne pouvaient pas vous dire à quel point cela avait été difficile émotionnellement, car cela n'était plus constitutif de ce qui faisait un homme à cette époque, alors ils mettaient l'accent sur l'aspect physique –, j'ai compris qu'il y avait quelque chose de plus profond en jeu. Un sentiment d'optimisme, de dignité et de juste récompense.
Depuis le milieu ou la fin des années 70, à quelques exceptions près, beaucoup de gens ont le sentiment qu'ils ne s'en sortent pas aussi bien que la génération précédente et qu'ils ne se sentent ni en sécurité ni optimistes quant à l'avenir. Les récompenses ne sont pas au rendez-vous. Cela est particulièrement vrai pour les hommes, pour qui la capacité à gagner de l'argent, à subvenir aux besoins de leur famille, à faire mieux que leur père avant eux et à y parvenir grâce à un travail acharné est l'idéal masculin et le chemin vers le respect de soi. (C'est aussi le moyen de gagner le respect de nombreuses femmes : Même si ce n'est pas tout à fait la réalité, les « incels » identifient une dynamique réelle lorsqu'ils affirment que 80 % des femmes recherchent 20 % des hommes.) Et si ce type de respect de soi et de respect des autres est inaccessible, soit on se blâme soi-même, soit on blâme quelqu'un d'autre, soit on cherche d'autres moyens de se sentir « viril », dont certains peuvent être très antisociaux.
Meagan Day - Comment devons-nous nous positionner par rapport à cet idéal masculin en mauvais état ? Quelle attention devons-nous lui accorder si nous comprenons qu'il n'est pas naturel et qu'il s'accompagne de toutes sortes de problèmes, mais que nous comprenons également que les hommes ont véritablement été privés de quelque chose qui n'est pas négligeable ?
Stephanie Coontz - C'est une question très difficile. Mais en tant que femmes et en tant que personnes critiques à l'égard des structures hiérarchiques fondées sur le genre et la classe sociale, nous devons trouver des moyens de reconnaître les messages que les hommes ont reçus sur la manière d'être un homme et les sacrifices ou les gestes d'entraide qu'ils accomplissent souvent pour se conformer à ces messages, tout en leur expliquant qu'ils ne sont pas obligés de s'infliger ou d'infliger aux autres toutes ces souffrances qui leur ont été présentées comme faisant partie de la masculinité.
Pour revenir aux sondages sur le genre que vous avez cités, nous devons être plus conscients du fait que dans la plupart des sociétés, le genre est traditionnellement la première chose que les gens remarquent chez un individu, quel que soit le contexte. Dès la naissance, nous sommes presque tous submergés d'attentes sur la façon dont nous devons nous comporter envers les autres et dont ils se comporteront envers nous en fonction du genre auquel nous ressemblons le plus. Lors d'expériences, lorsque l'on montre aux gens une vidéo d'un bébé et qu'on leur demande de décrire son comportement, ils sont souvent incapables ou refusent de le faire tant qu'on ne leur a pas indiqué le sexe. Si on leur dit que c'est un garçon, ils décrivent ses larmes comme de la colère ; si on leur dit que c'est une fille, ils décrivent le même bébé qui pleure comme effrayé.
À l'âge de dix mois, les nourrissons associent les visages stéréotypés féminins à des objets typiquement féminins. Soixante-dix pour cent des tout-petits utilisent des étiquettes de genre avant l'âge de deux ans. L'une des premières choses que les tout-petits apprennent est comment distinguer une femme d'un homme, lequel ils vont devenir et quels outils et vêtements leur sexe est censé utiliser. L'éducation parentale n'a ici que peu d'importance : Mon fils, dont la mère est féministe et qui a eu une femme médecin, m'a un jour affirmé que les femmes ne pouvaient pas être médecins. C'est très fort. Plus ils en apprennent sur ce que leur sexe est censé savoir faire ou ne pas savoir faire, aimer ou ne pas aimer, plus ils ont tendance à adapter leur comportement en conséquence — ou, dans d'autres cas, à le mettre en question ou à le rejeter parce qu'ils ne peuvent pas ou ne veulent pas suivre ces instructions liées au genre.
Si ce type de respect de soi et de respect des autres est inaccessible, soit on se blâme soi-même, soit on blâme quelqu'un d'autre, soit on cherche d'autres moyens de se sentir « viril », dont certains peuvent être très antisociaux.
La primauté du genre dans l'identification d'une personne existe dans toutes les cultures, à quelques exceptions près : les Yorubas d'Afrique de l'Ouest, par exemple, privilégient l'âge plutôt que le genre, au point qu'ils diront souvent « j'ai emmené mon aîné au magasin » plutôt que « mon fils » ou « ma fille ». Mais dans la plupart des sociétés que nous connaissons, le genre a été le moyen le plus simple, le plus précoce et le plus universel de classer les personnes.
Tout cela pour dire que nous abordons la question de manière erronée si nous ne commençons pas par comprendre à quel point le genre est important et à quel point il est menaçant de se sentir incapable de répondre aux attentes que l'on a envers soi-même et les autres depuis l'âge de huit ou neuf mois. Nous devons commencer par comprendre la peur et la désorientation que ressentent les gens.
Sur ces questions et bien d'autres, la droite comprend bien mieux que la plupart des libéraux et des gauchistes qu'il existe toujours une bonne partie de la population qui est à prendre, si l'on peut le dire comme ça. Il existe un groupe intermédiaire important entre la minorité d'Américains qui soutiennent l'égalité des droits pour tous et toutes, et la minorité qui s'y oppose sans équivoque. Les difficultés et les inquiétudes dans la vie professionnelle et familiale ou dans les communautés peuvent créer une ambivalence ou une peur, des sentiments d'insécurité qui peuvent être alimentés et exploitées politiquement. Il nous revient de proposer des expériences et des arguments qui aident les gens à surmonter leur ambivalence et ne pas les accuser prématurément d'être racistes, sexistes ou fascistes, ce qui ne ferait que les rendre plus susceptibles de le devenir. Comme l'a dit Loretta Ross, ancienne directrice du National Anti-Violence Network : « Nous avons trois types d'alliés : les alliés potentiels, les alliés problématiques et les alliés confirmés. Nous devons les unir tous. Nous avons des stratégies différentes pour les alliés potentiels, les alliés problématiques et les alliés confirmés, mais si nous rejetons les gens parce qu'ils sont problématiques ou non confirmés, nous affaiblissons notre capacité à changer les choses. »
Les rôles stéréotypés attribués aux hommes et aux femmes à l'époque moderne, qui ont atteint leur apogée dans les années 1950, continuent d'exercer une influence profonde. Il y a des raisons à cela. Plutôt que de condamner la nostalgie des gens, notre travail consiste à expliquer qu'elle reflète un sentiment de perte légitime ancré dans la réalité, mais qu'elle repose sur une mauvaise compréhension des causes de la stabilité des familles des années 1950 : premièrement, l'autorité légale des hommes sur les femmes et l'incapacité des femmes à faire d'autres choix, ce que la plupart des gens n'acceptent plus aujourd'hui, et deuxièmement, une économie dans laquelle une seule personne pouvait subvenir aux besoins d'une famille avec un seul salaire, ce qui n'est plus le cas depuis longtemps.
Plutôt que de condamner la nostalgie des gens, notre travail consiste à leur expliquer qu'elle reflète un sentiment de perte légitime et ancré dans la réalité, mais qu'elle repose sur une incompréhension des causes de la stabilité des familles des années 1950.
Beaucoup de choses ont changé depuis lors, et nous n'avons pas toujours expliqué ces changements et les solutions que nous préconisons de la manière la plus avisée ou la plus sensible aux doutes des gens. Cela laisse une ouverture à la droite, qui en tire pleinement parti. Elle a construit une alliance consciente et très cynique entre les partisans du libre marché qui veulent supprimer toutes les restrictions d'après-guerre imposées à Wall Street et aux riches, et les conservateurs sociaux qui veulent réimposer toutes les restrictions d'après-guerre en matière de genre et de sexualité.
Néanmoins, même si je ne veux pas minimiser les dangers réels liés à la résurgence des préjugés et des privilèges sexistes, il est important de reconnaître que l'opinion publique n'est pas revenue à ce qu'elle était dans les années 1990, et encore moins dans les années 1950. Il y a un changement alarmant, mais je ne serais pas surpris qu'il touche principalement des personnes qui étaient déjà conservatrices, ceci étant accéléré par la radicalisation du conservatisme en général. Il existe probablement une base assez stable d'environ 20 % de personnes opposées à l'égalité raciale, de genre et sexuelle, 20 % de personnes absolument favorables à l'égalité sous toutes ses formes, et un groupe important qui oscille entre les deux. Le premier groupe durcit ses positions et devient plus militant. Nous devons redoubler d'efforts pour atteindre le groupe intermédiaire sur les questions où nous sommes d'accord et expliquer patiemment les questions sur lesquelles nous ne sommes pas d'accord, mais qui doivent continuer à être discutées.
Meagan Day - Êtes-vous optimiste en matière d'égalité des sexes ?
Stephanie Coontz - Je ne suis certainement pas pessimiste. Il convient de rappeler que malgré l'insécurité et les revers dont nous avons parlé, et l'incapacité des élites libérales à y remédier, même si le soutien à l'égalité des sexes est moins important à certains égards qu'il y a cinq ou dix ans, il reste plus élevé qu'à n'importe quel moment au cours des 250 années précédentes. Il en va de même pour le mariage homosexuel. En 2025, le soutien n'était « que » de 68 %, contre 29 % d'opposition. Mais dans les années 1990, l'opposition au mariage homosexuel n'est jamais descendue en dessous de 62 % et le soutien n'a atteint 35 % qu'en 1999.
De plus, les reculs ne sont pas uniformes. L'enquête nationale sur les victimes d'actes criminels, qui recense plus d'incidents que les rapports de police, a montré une baisse spectaculaire des viols et des agressions sexuelles depuis les années 1970. Les taux de violence domestique ont également diminué de manière presque constante. Les hommes hétérosexuels en couple ont continué à augmenter leur contribution aux principales tâches ménagères pour lesquelles les hommes étaient autrefois ridiculisés, et l'approbation d'une plus grande implication des hommes dans les soins aux nourrissons et aux enfants continue de croître. Après avoir baissé de manière quasi continue entre le début des années 1990 et 2014, puis augmenté pendant la pandémie de COVID , les taux de crimes violents et de meurtres, dont les jeunes hommes sont généralement les principaux auteurs, ont chuté en 2024 et au premier semestre 2025.
Nous devons également reconnaître et traiter les messages très contradictoires que les hommes reçoivent de nombreuses femmes hétérosexuelles sur ce qui est approprié et attirant.
Nous savons donc que nous avons fait des progrès dans de nombreux domaines, et nous devons trouver le moyen d'expliquer aux gens que nous comprenons leur sentiment de perte, mais qu'ils sont nostalgiques des mauvais aspects de l'après-guerre. Pour ce faire, nous devons trouver de meilleurs moyens de distinguer les hommes qui adoptent consciemment des pratiques misogynes et abusives de ceux qui se comportent d'une manière qui peut être offensante pour les femmes attachées à l'égalité, mais qui est acceptée, voire récompensée, par de nombreuses autres femmes. Nous devons également reconnaître et traiter les messages très contradictoires que les hommes reçoivent de nombreuses femmes hétérosexuelles sur ce qui est approprié et attirant.
Il y a des hommes et des femmes avec lesquel.le.s il n'est pas possible d'aborder ces questions. Mais pour la plupart des gens, je pense que nous avons plus de chances de changer les mentalités et les comportements inégalitaires si nous pouvons aider les gens à comprendre comment le conditionnement historique et les contraintes structurelles actuelles, et non des intentions consciemment malveillantes, empêchent les hommes et les femmes d'agir selon leurs meilleures impulsions et d'identifier leurs propres angles morts ou mauvaises habitudes.
Tout dépend donc de la façon dont vous définissez l'optimisme. Je comprends pourquoi les gens s'impatientent face à la lenteur du changement, et je ne nie pas les dangers très réels inhérents à ces récents revers. Mais je rejette l'idée qu'il y ait quoi que ce soit d'intrinsèquement anti-égalitaire chez les hommes — ou d'intrinsèquement égalitaire chez les femmes. L'énorme diversité des comportements et des valeurs liés au genre que nous avons observée tout au long de l'histoire montre clairement que nous avons plus de marge de manœuvre qu'on ne le dit souvent pour organiser nos relations entre les genres et nos relations sexuelles. Mais nous avons également accumulé une multitude d'idées et d'institutions qui renforcent les inégalités, de sorte que le type d'égalité que nous souhaitons ne se réalisera pas du jour au lendemain. Et plus nous parviendrons à historiciser – plutôt qu'à pathologiser – les difficultés que nous rencontrons dans nos relations personnelles, plus nous aurons de chances de développer des relations qui nous soutiendront personnellement dans nos efforts pour construire une société plus solidaire.
P.-S.
• Traduit pour ESSF par pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
• Jacobin, Vendredi 15 août 2025 :
https://jacobin.com/2025/08/gender-roles-sexism-jobs-class
Stephanie Coontz est directrice de la recherche et de l'éducation publique au Council on Contemporary Families et professeure émérite à l'Evergreen State College d'Olympia, dans l'État de Washington. Son prochain livre s'intitule For Better and Worse : The Problematic Past and Challenging Future of Marriage (Pour le meilleur et pour le pire : le passé problématique et l'avenir difficile du mariage).
Meagan Day est rédactrice en chef adjointe de Jacobin. Elle est coauteure de Bigger than Bernie : How We Go from the Sanders Campaign to Democratic Socialism.
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« Très fortes et très courageuses » : bergère en Mongolie

Maamankhuu Sodnom est une bergère du district de Tsogttsetsii, dans la province d'Umnugobi, en Mongolie. Elle vit dans une petite communauté appelée Mandakh et est pasteur depuis plus de 60 ans. Maamankhuu est présidente de l'Association de bergères nomades de Mongólia Gobi et coordinatrice régionale pour l'Asie centrale et orientale de l'Alliance Mondiale des peuples pasteurs et autochtones nomades (WAMIP en anglais). WAMIP est l'une des organisations-clés du 3e Forum mondial Nyéléni, qui aura lieu au Sri Lanka en septembre 2025 et réunira des organisations de base du monde entier pour débattre du système d'oppression et des alternatives populaires pour une transformation systémique.
16 août 2025 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/08/16/tres-fortes-et-tres-courageuses-bergere-en-mongolie/?jetpack_skip_subscription_popup
Maamankhuu Sodnom, de WAMIP, parle de l'histoire et des luttes actuelles des bergères dans le pays
Cet article est une version éditée d'une interview donnée par Maamankhuu pendant l'activité Empowering Herder Women : Challenges, Solutions and Opportunities [Autonomiser les bergères : défis, solutions et opportunités], organisée par la Marche Mondiale des Femmes (MMF) en partenariat avec WAMIP et l'Association. L'événement a eu lieu à la fin du mois de juin et faisait partie de la 6ème Action Internationale de la MMF. Pendant l'activité, « plus de 150 femmes se sont rassemblées dans la région de Gobi en Mongolie pour relever les défis critiques auxquels sont confrontées les bergères, en particulier ceux liés à l'exploitation minière et à la gestion des pâturages ».
Le pays, riche en charbon, cuivre et autres matières premières essentielles à l'industrie technologique, a historiquement été confronté aux impacts de l'exploitation minière sur les communautés locales et sur la valorisation des modes de vie traditionnels et autochtones, souvent ignorés dans le soi-disant processus de modernisation. Dans l'article suivant, Maamankhuu raconte sa trajectoire dans le mouvement, le contexte historique et les luttes actuelles.
*-*
Pendant l'Union soviétique, il y avait des groupes communautaires désignés pour travailler ensemble et atteindre les objectifs fixés par le gouvernement, et j'étais très active dans ma communauté. Après la transition vers une société de marché et démocratique, nous avons décidé de conserver certaines de ces pratiques, j'ai donc créé un nouveau groupe communautaire appelé Oyud. Nous avons travaillé en équipe avec d'autres bergères. J'ai donc été invité à participer à une conférence internationale à Nairobi, au Kenya, sur le nomadisme et le pastoralisme. Ils m'ont demandé de faire un discours, dans lequel j'ai souligné que les bergères en Mongolie étaient abandonnées dans leurs petites villes et que personne ne savait qu'elles existaient ou qu'elles rencontraient des problèmes. Après cela, j'ai été approchée par une personne d'Iran pour parler de ces problèmes. Ce travail s'est poursuivi et, en 2007, en Espagne, l'Alliance mondiale des peuples autochtones pastoraux et nomades (WAMIP) a été créée. Ce fut le début de notre travail international.
Ce premier congrès, qui s'est tenu à Ségovie, en Espagne, a été tout à fait unique. Nous avons emmené notre matériel traditionnel utilisé en pâturage. Une personne d'Espagne a emmené ses animaux au centre et nous sommes allées au palais du gouvernement avec eux, mais il n'a pas été facile d'obtenir un impact et une reconnaissance internationaux. Des représentants de 32 pays y ont participé et nous avons mené des activités participatives. Ce fut un événement très important, au cours duquel nous avons identifié les principaux défis des lieux d'où nous venons. L'un des points centraux était la situation des femmes bergères, en particulier en Mongolie, dont le travail n'est jamais valorisé et dont les efforts sont toujours crédités aux hommes. C'était le plus grand défi : comment identifier les difficultés et les opportunités pour s'assurer que les bergères sont également valorisées et comment créer des opportunités dans l'économie des soins, qui repose sur les épaules des femmes bergères.
Après l'événement de 2007, il y a eu un grand rassemblement en Inde, où nous avons organisé la première conférence et dialogue des bergères. Après ces discussions, je suis retournée en Mongolie et j'ai décidé que nous devrions avoir notre propre organisation pour représenter en particulier les femmes bergères. Ainsi, en 2014, l'Association des éleveurs nomades de Mongolie Gobi été fondée. Nous voulions développer ce travail avec ou sans soutien international, de manière plus locale et autonome.
Notre première action a été de soutenir un politicien qui se présentait à la députation. Lorsqu'il a été élu, cela nous a donné l'occasion de contacter le ministère de l'Agriculture et de l'emmener dans notre ville natale pour lui présenter nos préoccupations, nos défis et nos opportunités.
Grâce à cette collaboration avec le ministère de l'Agriculture, nous avons livré nos propositions et avons également eu des réunions en face à face avec les décideurs publics au niveau ministériel. Nous présentons une liste de mille fonctions exercées quotidiennement par les bergers et bergères. C'est ainsi que nous avons pu reconnaître les bergers et bergères comme détenteurs.trices de mille qualifications professionnelles. Sur cette base, le Ministère a décidé d'accorder à chaque berger et bergère du pays un certificat reconnaissant qu'il possède ces qualifications et d'accepter le métier de berger. D'autres demandes et recommandations stratégiques ont également été formulées. Par exemple, nous avons demandé que les bergers âgés soient reconnus comme formateurs et certifiés, afin que leurs connaissances traditionnelles soient utilisées et que les anciens participent à la formation des nouvelles générations. Mais cette proposition n'a pas été acceptée par le Ministère.
Préoccupations actuelles
Considérant que l'exploitation minière est souvent associée à la croissance économique, je souligne que près de 80% de l'économie du pays dépend de nos terres, en particulier dans la région où nous avons eu la discussion avec les femmes bergères. C'est aussi l'un des thèmes centraux que nous souhaitons aborder à travers nos actions, événements et propositions politiques.
Les bergères sont utilisées comme un outil électoral pour les politiciens pour obtenir des votes. Ils ne se soucient de nous qu'en période électorale, puis ils nous abandonnent. Il est très inquiétant de voir comment les bergères sont utilisées politiquement. Pendant les élections, il y a de nombreuses conférences et discussions sur les politiques publiques. Au niveau national et local, les femmes bergères ont rarement un siège ou une voix dans ces espaces. Seules les élites, les politiciens ou les détenteurs du pouvoir parlent généralement. Nous avons très peu d'occasions de nous exprimer.
Je suis très fière de savoir que les femmes mongoles, en particulier les femmes bergères, sont très fortes et très courageuses. Dans la vie sociale, politique et économique de la Mongolie, près de 70% du travail incombe aux femmes. Donc ils ne veulent pas nous soutenir ou investir en nous. Ils veulent nous faire taire, et la pression sur les femmes est énorme — mais nous ne l'acceptons pas. Il y a aussi des ONG qui essaient d'influencer notre travail. C'est quelque chose de commun et cela nous montre comment nous sommes perçues, en particulier les femmes bergères, comme faibles, et donc on essaie de nous opprimer. Nous sommes ouvertes à la collaboration avec les ONG, mais elles utilisent souvent nos connaissances et notre système plus pour leur propre bénéfice que pour un bénéfice mutuel.
Une autre préoccupation concerne les aînées et les connaissances traditionnelles des bergères plus âgées. Ce savoir a depuis longtemps cessé d'être valorisé, reconnu ou transmis aux nouvelles générations. C'est pourquoi des femmes de l'intérieur de la Mongolie ont participé à l'événement de la MMF et de l'Alliance Mondiale des peuples bergers et autochtones nomades, pour montrer comment elles récupèrent les connaissances traditionnelles de leurs aînés et s'assurent qu'elles sont transmises et développées pour les générations futures.Je voudrais remercier la Marche Mondiale des Femmes d'avoir rendu cela possible. Cela a été une période difficile pour nous, mais aussi une période de courage, d'avoir une plate-forme et un espace où nous pouvons parler en tant que bergères. En conclusion, je voudrais demander à la Marche Mondiale des Femmes de consacrer plus d'attention à la formation des femmes bergères, en les aidant à se développer personnellement et professionnellement, à reconnaître le métier de bergerie et à réfléchir aux moyens de l'améliorer. Il est également essentiel d'éduquer les femmes bergères sur l'importance de la sagesse de leurs aînés et d'assurer sa transmission aux générations futures. Nous devons travailler ensemble pour éduquer nos bergères et veiller à ce que toute cette sagesse et cette tradition soient préservées et transmises.
Article édité à partir d'une interview réalisée par Sibel Tekin, MMF Turquie
Introduction par Bianca Pessoa
Édition par Clarisse Schreiner et Helena Zelic
Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves
Langue originale : Anglais
https://capiremov.org/fr/analyse/tres-fortes-et-tres-courageuses-bergere-en-mongolie/
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Le FSB russe intensifie les enlèvements et les actes de terrorisme contre les femmes en Crimée occupée

Trois femmes qui ont disparu en mars 2024, ainsi que Tetiana Strifanova, enlevée par le FSB en février 2025, sont détenues au secret, sans statut juridique ni inculpation. La Russie cible de plus en plus les femmes dans le cadre de ses poursuites et « procès » à motivation politique, avec un nombre effrayant de cas de ce type en Crimée occupée qui rappellent davantage des disparitions forcées que des arrestations.
15 août 2025 | entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/08/15/le-fsb-russe-intensifie-les-enlevements-et-les-actes-de-terrorisme-contre-les-femmes-en-crimee-occupee/?jetpack_skip_subscription_popup
Trois femmes – Elvira Aboiazova, Larysa Haidai et Tetiana Pavlenko (Symonenko) – viennent d'être « retrouvées » dans la prison préventive n°2 de Simferopol occupée, 18 mois après avoir été enlevées et avoir disparu. Le Centre de ressources des Tatars de Crimée (CTRC) a maintenant appris qu'une quatrième femme, Tetiana Shtrifanova, qui a disparu le 12 février 2025, est également emprisonnée dans le même SIZO contrôlé par le FSB russe. Rien ne suggère que des accusations officielles aient été portées contre l'une de ces femmes, qui sont toutes détenues illégalement au secret et, presque certainement, privées de l'accès à un·e avocat·e indépendant·e. Le FSB russe est connu pour utiliser ces périodes pour tenter d'obtenir des « aveux » par la torture, les menaces et d'autres formes de contrainte.
Le CTRC a appris la disparition de Larysa Haidai le 27 mars 2024 et celle de Tetiana Pavlenko (Symoenko) et Elvira Aboiazova le lendemain, il y a un an. Ce n'est toutefois que le 4 août 2025 que le groupe de défense des droits humains a pu confirmer que les trois femmes étaient emprisonnées au SIZO n°2. Cette information provient clairement des propres sources du CTRC, car il n'y a toujours pas eu de confirmation officielle de la détention de ces femmes, ni des raisons de leur détention. Ces trois femmes sont donc détenues depuis plus de 16 mois sans aucune information sur les charges qui pèsent contre elles et sans savoir si elles bénéficient d'un statut procédural officiel.
Le 8 août, le CTRC a signalé que Tetiana Shtrifanova (née le 28 octobre 1980) de Yevpatoria était également emprisonnée au SIZO n°2. On en sait davantage sur son arrestation par le FSB vers 8 heures du matin le 12 février 2025, car elle a d'abord été arrêtée dans la rue avec sa sœur, Inna Strifanova. Les deux femmes ont été emmenées dans le bâtiment que le FSB utilise comme quartier général dans la ville occupée de Sébastopol. Après avoir été interrogée, Inna Strifanova a été libérée, tandis que Tetiana est restée détenue par le FSB. Bien qu'il soit clair qu'elle ait été arrêtée par le FSB, ce dernier a refusé de fournir des informations sur le lieu où elle se trouvait ou sur son statut juridique. En rapportant la situation, Eskender Bariev, directeur du CTRC, a noté que les forces d'occupation refusaient toutefois d'engager des poursuites pour privation illégale de liberté, affirmant qu'il n'y avait « aucune indication d'un crime ».
Bien que la Russie ait introduit les disparitions forcées en Crimée lors de son invasion en 2014, le nombre d'enlèvements et le niveau d'anarchie manifeste ont fortement augmenté depuis son invasion à grande échelle de l'Ukraine. Le FSB dissimule le sort de plusieurs hommes et femmes enlevées fin 2023 et 2024, ainsi que d'au moins cinq personnes, outre Tetiana Shtrifanova, enlevée en 2025. Si, avant 2022, ce sont principalement des hommes qui étaient visés, un nombre croissant de femmes ont été enlevées et condamnées par la suite à des peines d'emprisonnement horribles pour des accusations fallacieuses. Serhiy Hrishchenkov, spécialiste en informatique âgé de 58 ans, originaire de Sébastopol occupée, est détenu au secret depuis que le FSB a fait irruption dans son appartement le 6 mai 2025 et l'a emmené. La Russie semble avoir l'intention de « juger » l'Ukrainien pour « trahison », mais refuse de fournir toute information sur le lieu où il est détenu. On ignore également où se trouvent Natalia Poliukh (née en 1975) et son mari Oleh Platonov (né en 1963), qui ont été enlevé·es le 9 avril 2025 et dont le jeune fils a été placé en famille d'accueil. Le CTRC a précédemment signalé que Susana Izmailova avait été emmenée le 25 mars 2025 par le FSB, qui a procédé à une perquisition à son domicile dans le village de Sofiivka (région de Simferopol). Tamara Chernukha (née en 1963), ambulancière à Chornomorske, a disparu le 5 février 2025. Le FSB russe et la « police » de Crimée occupée savent clairement où elle se trouve, mais refusent de le dire. Lera Dzhemilova a été arrêtée par le FSB le 21 mai 2024, la Russie prévoyant probablement également de l'accuser de « trahison ». On est sans nouvelles d'Anatoliy Kobzar, 45 ans, depuis le 5 mars 2024, mais il est clair que le FSB est derrière sa disparition.
Le CTRC rapporte qu'au moins 26 femmes originaires de Crimée occupée ou illégalement enlevées et détenues là-bas sont actuellement captives en Russie.
Dans les colonies pénitentiaires :
Valeria Goldenberg
Iryna Horobtsova
Iryna Danilovych
Halyna Dovhopola
Hanna Yeltsova
Olha Kolkova
Nina Malakhova
Ksenia Svietlishyna
Oksana Senedzhuk
Anna Sukhonosova
Nina Tymoshenko
Femmes détenues dans les SIZO :
Elvira Aboiazova
Larysa Haidai
Tetiana Pavlenko (Symonenko)
Tetiana Shtrifanova
Tetiana Maliar (b. 1968) and her daughter, Olha Behei (b. 1992)
Khatidzhe Buyukchan
Olena Voinarovska
Lera Dzhemilova
Tetiana Diakunovska
Niyara Ersmambetova
Liudmyla Kolesnikova
Olha Kravchuk
Yevhenia Samoilova
Olha Tsyryk
Oksana Shevchenko
Tamara Chernukha
Halya Coynash
https://khpg.org/en/1608814875
Traduit avec DeepL.com (version gratuite
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Effacement ou autonomisation ? Au Sahel, les femmes sont confrontées à un choix difficile

Dans la région du Sahel, en Afrique, l'aggravation de la violence et de la pauvreté – provoquée par les déplacements, la faim et le terrorisme – prive les femmes et les filles de leur droit à la sécurité, à l'éducation et à un avenir viable.
15 août 2025 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://news.un.org/fr/story/2025/08/1157257
Les risques qui pèsent sur les femmes et les filles dans cette vaste région sont graves et systémiques, l'instabilité politique, la dégradation de l'environnement et le déclin de la présence internationale ayant des conséquences néfastes.
Des enlèvements et mariages d'enfants à l'exclusion des écoles et de la vie publique, leurs vies et leurs opportunités sont progressivement réduites à néant, a déclaré jeudi Sima Bahous, Directrice exécutive d'ONU Femmes, aux membres du Conseil de sécurité.
« Au Sahel, où convergent les préoccupations mondiales les plus graves, les femmes et les filles sont les plus touchées », a-t-elle dit.
Elle a ajouté que les crises dues à la montée du terrorisme, à la pauvreté, à la faim, à l'effondrement du système d'aide et au rétrécissement de l'espace civique « convergent – de manière violente et disproportionnée – sur leurs corps et leur avenir ».
En voie d'effacement
Dans des pays comme le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Tchad, la vie des femmes sous le contrôle de groupes terroristes « est une exclusion de l'espace public », a déclaré Mme Bahous.
Leurs déplacements, leur visibilité et même leurs vêtements sont fortement restreints. Des écoles ont été incendiées ou fermées, privant plus d'un million de filles d'accès à l'éducation.
« L'enlèvement n'est pas une conséquence du terrorisme au Sahel ; c'est une tactique », a-t-elle ajouté, soulignant que rien qu'au Burkina Faso, le nombre de femmes et de filles enlevées a plus que doublé au cours des 18 derniers mois.
Au Mali, 90% des femmes sont victimes de mutilations génitales féminines. Les taux de mariage d'enfants dans certaines régions sont parmi les plus élevés au monde. La mortalité maternelle, due aux grossesses précoces et à la pauvreté, est parmi les plus élevées au monde.
Diminution de la résilience
« Les distances parcourues par les femmes et les filles pour aller chercher de l'eau ou du bois de chauffage s'allongent, tandis que leur sécurité se réduit », a déclaré Mme Bahous.
Deux tiers des femmes interrogées déclarent se sentir en insécurité lors de ces voyages. Le changement climatique ne fait qu'aggraver les difficultés, la chaleur extrême et la sécheresse augmentant la mortalité et l'insécurité alimentaire dans la région.
Pourtant, malgré des besoins croissants, l'aide internationale s'affaiblit.
Seuls 8 % de l'appel humanitaire de cette année pour la région avaient été satisfaits en mai.
L'aide au développement a chuté de près de 20 % au cours des deux dernières années. En conséquence, les programmes de protection et d'autonomisation des femmes ont été suspendus, tandis que les ministères chargés de l'égalité des sexes sont privés de financement, fusionnés ou fermés.
Resserrement de l'espace politique
Parallèlement, l'espace démocratique et civique se rétrécit.
Au Niger, seulement 14% des participants aux récentes réformes institutionnelles étaient des femmes. Au Mali, seulement deux des 36 membres ayant rédigé la nouvelle charte nationale étaient des femmes.
Leonardo Santos Simão, chef du Bureau des Nations Unies pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel (UNOWAS), a également averti que la détérioration de l'environnement sécuritaire, marquée par des vagues d'attaques djihadistes et des turbulences politiques, compromettait les progrès et alimentait les déplacements.
Il a ajouté que le rétrécissement de l'espace accordé aux médias, à la société civile et aux organisations de femmes menaçait les acquis durement acquis et qu'une crise plus large compromettait la gouvernance et les efforts de consolidation de la paix.
« L'économie de la région reste très vulnérable aux chocs externes. Bien que les indicateurs macroéconomiques s'améliorent, la hausse des niveaux d'endettement continue de limiter la capacité des gouvernements à fournir des services essentiels », a-t-il déclaré.
Acquis fragiles
Pourtant, des progrès sont possibles, et parfois visibles.
Au Tchad, les femmes occupent désormais 34% des sièges parlementaires. Dans les zones frontalières exposées aux conflits au Mali et au Niger, la participation des femmes à la consolidation de la paix locale est passée de 5% à 25%, contribuant ainsi à la résolution de plus de 100 conflits liés à la rareté des ressources naturelles.
Dans toute la région, les programmes conjoints des Nations Unies ont permis d'accroître de 23% le taux de retour à l'école des adolescentes, tout en doublant la participation des femmes à la gouvernance locale dans 34 communautés touchées par les conflits.
De plus, une initiative conjointe des Nations Unies et de la Banque mondiale a permis à plus de trois millions d'adolescentes de bénéficier de soins de santé, d'espaces sûrs et d'une formation aux compétences de vie.
Soutenir les femmes du Sahel
Pourtant, ces acquis restent fragiles.
« Nous ne pouvons pas abandonner le Sahel, quelles que soient les politiques, les financements et les difficultés géopolitiques », a conclu Mme Bahous.
« Soyons solidaires des femmes du Sahel, non par charité, mais en reconnaissance de leur pouvoir de façonner un avenir meilleur ».
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Trump le ravageur

Gaza, le nouveau camp de concentration

Dans toute analyse politique, surtout s'il s'agit d'un sujet brûlant, poser adéquatement les termes du problème constitue la tâche préliminaire indispensable, même si cela peut heurter un certain fanatisme et bien des intérêts. C'est le cas pour l'interminable guerre qui oppose l'État hébreu et la nation palestinienne.
Il faut donc commencer par définir convenablement les caractéristiques de la situation, sinon on la complique et on rend la solution plus difficile à trouver et à appliquer. Pour dénouer des noeuds durs, il faut éviter d'en nouer d'autres.
Le premier ministre canadien Mark Carney fait un peu les deux. Avec la Grande-Bretagne et la France, il propose la reconnaissance d'un État palestinien à condition que les otages détenus par le Hamas soient libérés, que cette organisation soit tout à fait démilitarisée, qu'on tienne en Palestine un scrutin libre dès l'an prochain et que le Hamas ne puisse y participer. De plus, certains commentateurs utilisent aussi le terme de pogrom pour désigner l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 contre des citoyens palestiniens.
Pour voir clair dans tout ça, il importe d'abord de déboulonner certaines idées reçues.
Tout d'abord, peut-on considérer l'offensive du Hamas d'octobre 2023 comme un « pogrom » ? Ce terme renvoie aux violences commises par une partie de la population de certains pays européens contre des communautés juives de 1881 à 1921 , souvent tolérées, voire encouragées par le pouvoir en place. Avec le temps, la notion de pogrom s'est étendue plus largement et de manière plus générale aux violences perpétrées par une partie de la population contre une communauté ethnique, religieuse, ou d'origine différente de la population majoritaire.
En attaquant Israël le 7 octobre 2023, le Hamas voulait sans doute relancer la question palestinienne sur la scène internationale et forcer un débat là-dessus. Il ne s'en prenait pas à une minorité ethnique ou religieuse persécutée, mais à certains ressortissants de la plus grande puissance militaire du Proche-Orient, responsable, entre autres malheurs qui frappent la population palestinienne, du marasme qui affligeait Gaza (et dont la situation n'a fait qu'empirer depuis). Les Juifs n'étaient pas visés comme tels mais comme les citoyens de cet État ; les victimes, certes, étaient des civils (tout comme les otages, d'ailleurs). Il faut toutefois se rappeler que depuis des décennies, les autorités israéliennes infligent des « opérations coup de poing » souvent très meurtrières par voie aérienne aux Palestiniens en exil (dans les camps de réfugiés du Liban en particulier) et que ceux de Cisjordanie subissent une très dure répression dès qu'ils se mettent à résister à la colonisation juive.
Qualifier cette offensive relève donc du sophisme, qui est l'erreur sous le manteau de la vérité. Cela ne signifie pas bien sûr qu'on doive approuver cette attaque-surprise, mais en parler comme d'un pogrom relève d'une malhonnêteté intellectuelle cynique, car elle utilise sans vergogne la mémoire des victimes de l'Holocauste à des fins politiques contemporaines, dans un tout autre contexte que celui de l'Europe du temps de Hitler.
Ensuite se pose toute la question de la composition de la délégation palestinienne lors de futurs pourparlers (qui devront bien advenir un jour). Il existe une vérité fondamentale en la matière : on ne choisit pas ses interlocuteurs, il faut s'en accommoder. Les Palestiniens doivent se faire reconnaître le droit de choisir eux-mêmes les gens qui les représenteront lors des négociations et non se les faire imposer par les alliés indéfectibles d'Israël. Dans cette optique, il faut arrêter de dénigrer le Hamas puisqu'il s'agit d'un joueur incontournable de la scène politique palestinienne. Ses militants et dirigeants sont des fanatiques anti-israéliens ? Oui, mais s'ils reçoivent un soutien populaire important et persistant, c'est avant tout en raison de l'intransigeance de la plupart des classes politiques occidentales à l'idéal d'une Palestine libre et de leur appui indéfectible à Israël ; ce sont deux fanatismes qui se répondent l'un l'autre ; que l'un soit en complet-cravate ne le rend pas plus respectable... le désabusement populaire à l'égard de l'Autorité palestinienne, discréditée en raison de son incompétence, de son népotisme et surtout de sa collaboration avec le gouvernement israélien joue aussi un rôle important dans l'influence dont bénéficie le Hamas auprès de la population gazaouie, et palestinienne en général. Le Hamas n'est pas un bloc monolithique sur le plan idéologique. Différents courants idéologiques et politiques coexistent tant bien que mal en son sein. L'admettre à la table des négociations donnerait une chance aux modérés et aux réalistes de l'organisation de s'imposer et peut-être de marginaliser les radicaux. L'expérience vaut en tout cas d'être tentée. Essayer d'imposer aux Palestiniens une délégation de complaisance peu représentative constituerait non seulement une insulte à leur endroit et une injustice, mais conduirait nécessairement les négociations à l'impasse avec les dangers de rupture et de dérapage qui en découleraient.
Le principal problème est toujours le même : tenter d'imposer une paix à rabais aux Palestiniens par l'intermédiaire de pourparlers truqués et de représentants palestiniens plus ou moins capitulards. Le meilleur moyen d'implanter une démocratie palestinienne durable ne consiste pas, comme le beuglent les sionistes, à soutenir la soi-disant culture démocratique israélienne par contraste à celle, présumément autoritaire, des Palestiniens ; selon eux, à ce titre, Israël mériterait l'appui inconditionnel de l'Occident, « la seule civilisation qui vaille », selon une formule teintée de racisme que l'on entend parfois. Les alliés de l'État hébreu appuient en fait bien plus son nationalisme que sa supposée « démocratie ». Il faut reconnaître sans ambiguïté le droit à l'autodétermination de la nation palestinienne et exercer les pressions nécessaires sur Tel-Aviv pour qu'il devienne enfin réalité. Sinon, le conflit israélo-palestinien ne sera pas près de s'éteindre. À qui la faute ?
Jean-François Delisle
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Innergex, encore un investissement contesté de la CAQ

Ukraine : pourquoi LFI ment ?

La France insoumise martèle contre toute évidence que partis et syndicats sont interdits en Ukraine. Tout observateur même distrait ou tout visiteur de l'Ukraine constate facilement que ce n'est pas le cas.
Ukraine : pourquoi LFI ment ?
Un article de Patrick Le Tréhondat
Du 4 au 8 août le syndicat étudiant Priama Diia a tenu librement et démocratiquement son troisième congrès en présence d'une soixantaine de délégués. Quelques jours plus tard le syndicat du personnel soignant « Soyez comme nous sommes » a organisé une conférence syndicale à Odessa. A Lviv, le groupe féministe » l'Atelier féministe » a tenu une réunion publique le 4 août sur le thème « Qui sont les féministes ? Contre qui et pourquoi se battent-elles ? ». Le 20 août 2025, à Kharkiv, des syndicalistes de la confédération syndicale FPU (3 millions de membres) se sont réunis. Et le 20 août, l'organisation socialiste Sotsialnyi Rukh a tenu à Kyiv, rue Yaroslavska, 35a, une réunion sur la situation des travailleurs dans les infrastructures critiques, notamment en présence de Kateryna Izmaylova du Syndicat des cheminots et des constructeurs de transports d'Ukraine. La tenue du registre des activités quotidiennes des syndicats et partis (et surtout de gauche) en Ukraine serait un travail fastidieux qui rempliraient des centaines de pages.
Mais alors pourquoi LFI ment-elle sur la réalité sociale et politique de l'Ukraine. Pourquoi méprise-t-elle à ce point le prolétariat ukrainien , ses organisations et les mouvements sociaux ?
1/ Pour LFI, la Fédération de Russie est un Etat anti-impérialiste politiquement « déformé » ou « dégénéré » avec des traits autoritaires. En conséquence elle peut à la fois la soutenir contre l'impérialisme américain et ses alliés européens et regretter la répression qui frappe certains de ses opposants (choisis par ses soins) et même leur apporter son soutien. Elle peut également déplorer, à l'occasion, l'absence de démocratie dans la Fédération. Mais en dernier ressort, puisqu'elle analyse la situation mondiale en termes d'affrontements entre Etats et non en termes de lutte de classes, la Fédération de Russie constitue d'abord et avant tout un point d'appui à défendre contre l'impérialisme américain, ennemi unique et principal. Il ne faut pas donc pas trop l'affaiblir par des critiques inconsidérées en regard des enjeux internationaux.
2/ Dans ce cadre, le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux ukrainiens ne peuvent pas exister. Car la reconnaissance de leur existence et de leurs activités, indépendantes de l'Etat ukrainien, parfois contre lui lorsqu'il s'agit de défendre des acquis et droits sociaux, obligerait à reconnaitre une démocratie sociale ukrainienne mille fois supérieure à la dictature poutinienne. Ce déni de réalité a, par ailleurs, l'insigne avantage de tirer un trait d'égalité entre le régime de Kyiv et celui de Moscou en termes de normes démocratiques. L'un et l'autre se valent à cette aune. A la différence près, et essentielle, que celui du Kremlin s'oppose aux Etats-Unis alors que celui de Zelensky en est le jouet. Il est par conséquent essentiel d'effacer dans l'équation tronquée le facteur X que constitue l'existence des organisations ouvrières et des mouvements sociaux ukrainiens. Effacement qui permet de choisir raisonnablement la Fédération de Russie contre l'Ukraine et de valider comme légitime ses ambitions coloniales comme forme de résistance anti-impérialiste. Même si dans un sanglot furtif, LFI peut regretter l'agression russe contre l'Ukraine, nécessité « anti-impérialiste » fait loi.
25 août 2025
Patrick Le Tréhondat
Ukraine : why is LFI lying ?
La France Insoumise insists, against all evidence, that parties and unions are banned in Ukraine. Any observer, even a casual one, or any visitor to Ukraine can easily see that this is not the case. From August 4 to 8, the student union Priama Diia held its third congress freely and democratically, attended by some 60 delegates. A few days later, the healthcare workers' union “Be Like Us” organized a trade union conference in Odessa. In Lviv, the feminist group “The Feminist Workshop” held a public meeting on August 4 on the theme “Who are feminists ? Who are they fighting against and why ?” On August 20, 2025, trade unionists from the FPU trade union confederation (3 million members) met in Kharkiv. And on August 20, the socialist organization Sotsialnyi Rukh held a meeting in Kyiv, at 35a Yaroslavska Street, on the situation of workers in critical infrastructure, attended by Kateryna Izmaylova of the Trade Union of Railway Workers and Transport Builders of Ukraine. Keeping a record of the daily activities of trade unions and parties (especially left-wing ones) in Ukraine would be a tedious task that would fill hundreds of pages.
But then why is LFI lying about the social and political reality in Ukraine ? Why does it despise the Ukrainian proletariat, its organizations, and social movements to such an extent ?
1/ For LFI, the Russian Federation is a politically “deformed” or “degenerate” anti-imperialist state with authoritarian traits. As a result, it can both support it against US imperialism and its European allies and regret the repression of some of its opponents (chosen by LFI) and even support them. It may also occasionally deplore the lack of democracy in the Federation. But ultimately, since it analyzes the world situation in terms of clashes between states and not in terms of class struggle, the Russian Federation is first and foremost a point of support to be defended against US imperialism, its sole and main enemy. It should therefore not be weakened too much by ill-considered criticism in view of the international stakes.
2/ In this context, the Ukrainian labor movement and social movements cannot exist. For to recognize their existence and their activities, independent of the Ukrainian state and sometimes against it when it comes to defending social gains and rights, would mean recognizing a Ukrainian social democracy a thousand times superior to Putin's dictatorship. This denial of reality also has the distinct advantage of drawing a line of equality between the regimes in Kyiv and Moscow in terms of democratic standards. The two are equal in this respect. The only difference, and it is an essential one, is that the Kremlin regime opposes the United States, while Zelensky's regime is its puppet. It is therefore essential to remove from the truncated equation the X factor represented by the existence of Ukrainian workers' organizations and social movements. This removal allows us to reasonably choose the Russian Federation over Ukraine and validate its colonial ambitions as a form of anti-imperialist resistance. Even if, in a fleeting moment of emotion, LFI may regret Russia's aggression against Ukraine, “anti-imperialist” necessity prevails.
August 25, 2025
Patrick Le Tréhondat
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La Gazaouie et le sac de farine

LA GAZAOUIE ET LE SAC DE FARINE
–
N'y va pas, Besma ! C'est un piège.
-
Je te dis que c'est un traquenard. Les Snipers vont te canarder. –
Tant pis. Je mourrai en Chahida (Martyr). -
T'es trop jeune pour braver un tel danger. –
Il me faut ce sac de farine, ma mère et mes petites sœurs vont crever de faim. –
Reste là, ma chérie ! Je partagerai le mien avec toi. –
Vous êtes 8 sous la tente, Sourour. –
Pas grave. Je remets ça demain. –
Il n'en est pas question. –
Alors on y va ensemble et retiens bien ce que je vais te dire, Besma ! -
D'accord. –
L'occupant et ses collabos de l'Intelligence artificielle se sont fixés un objectif : Nous exterminer tous (tes) ! -
Je l'sais. –
Le monde entier assiste au génocide, sans bouger le p'tit doigt. C'est la loi du plus fort ! –
Pourquoi nous livrent-
ils aux bourreaux, demande Besma. –
Quand tu auras mon âge, tu comprendras notre Histoire, la cruauté des Puissants et la lâcheté de ceux qui nous regardent trépasser. –
Le sac de farine est peut-
être trop lourd pour moi ? -
Je te donnerai un coup de main, t'inquiète. –
Ne cours pas trop vite ! Sourour. -
Si ! Il le faut ! Mais dès que tu te sens en difficulté ou à bout de souffle, tu m'alertes, d'accord. -
Attends, attends ! Je retrousse les pans de ma Abaya. –
Vas-
y ! -
Tu sais, Sourour, je n'ai pas peur de mourir. –
Ne parle-
pas de ça maintenant ! -
T'as raison. –
Une dernière fois, écoute-
moi bien, Besma ! -
Je suis toute ouïe. -
Le colon nous a réduits en proies affamées à appâter avec un sac de farine. Lui qui a connu ce supplice inhumain sous le Nazisme, n'hésitera pas à exceller dans la « Boucherie » pour venir à bout du dernier (re) d'entre nous. –
Pourquoi les Américains le laisse faire ? -
Ne t'occupe pas de ça, j'te dis ! -
Pardon ! -
Avant qu'on parte affronter la mort, je te pose quelques questions : -
Vas-
y ! Sourour. -
C'est quoi le signal de départ ? -
« Yallah ! ». –
Bravo ! -
A découvert, on est la cible de… ? -
« El Kannas ! » (Sniper). –
« Ahsanti ! » (très bien, excellente !). ( La mine de Besma s'irradie, vite rattrapée par une peur viscérale qui lui rappelle l'instant de vérité ) -
On le porte comment le sac de farine ? poursuit Sourour. -
Autour de la nuque. –
Parfait ! (Elle l'interroge encore) : C'est tout… ? -
J'ai oublié. –
On se baisse. –
Aah, oui ! –
T'as pris ton sac, tu t'es baissée… Tu fais quoi ? -
Je cours à toute allure. –
Eh ben T'ES MORTE ! sur le champ ! -
Ya Latif ! Pourquoi ? -
Parce que t'as pas retenu la plus importante des consignes. –
Dis la moi ! s'il te plait. -
Je t'avais répété dix fois : « Si tu veux augmenter tes chances de regagner indemne l'enclave, tu cours en zigzagant ! Mafhoum ? (Compris ?) -
Takram Aynek ! (Remerciement). Ouallah mafhoum (Compris, je le jure)
( Les deux intrépides Gazaouies s'emparent de la denrée précieuse et courent ployées à toute biture en récitant un verset du Livre Saint. Les balles sifflent autour d'elles. Prenant leur courage à deux main, elles puisent dans leurs ultimes efforts…) -
Ne t'arrête pas Besma ! s'écrie Sourour, on y est presque ! -
J'en peux plus ! Mes forces m'abandonnent ! -
Cours ! J'te dis ! On est arrivées ! Plus que 100 mètres et nous ne mourrons pas de faim ! -
Ils tirent encore ! Je suis essoufflée. -
Plus que 40 mètres, Besma. –
C'est vrai ? -
Oui, c'est vrai ! Même moins que ça. –
On va manger Khobz Taboun ? (pain palestinien). -
Avec de l'huile de l'olive ! Ma chérie, de l'huile d'olive…
( Aux derniers mètres, les deux fillettes sont rattrapées par un drone en rase motte et achevées cruellement ! )
Texte et dessin Omar HADDADOU Hommage à Gaza (août 2025)
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Militarisme, défense et démocratie

Hanna Perekhoda est ukrainienne, russophone, originaire de Donetzk, auteure d'un travail sur les bolcheviks en Ukraine et leurs contradictions en 1917 et après, elle réside en Suisse et l'organisation qu'elle mentionne comme la sienne, où elle est confrontée aux arguments qu'elle discute, est SolidaritéS (Suisse romande).
Une récente discussion sur le réarmement et la militarisation m'a aidé à clarifier mes idées. Je suis consciente que ma position n'est pas partagée par beaucoup de gens à gauche, et cela ne me dérange pas. Ce que j'espère, c'est qu'elle puisse ouvrir la voie à une réflexion honnête, tant pour moi que pour les autres.
Mais avant même de commencer à parler de défense, nous devons nous poser une question fondamentale y-a-t-il une menace réelle pour nous ? Et pour y répondre, nous devons définir ce que nous entendons par ce « nous ».
Au niveau national, dans la plupart des pays d'Europe centrale et occidentale, il n'y a en effet aucun risque d'invasion militaire directe. Et de nombreux populistes de gauche et de droite ne parlent qu'en ces termes nationaux : « Il n'y a pas de menace militaire pour notre nation, alors pourquoi dépenser de l'argent pour la défense ? »
Mais cette position est contre-productive. En attisant les sentiments isolationnistes, la gauche fait le jeu de l'extrême droite. L'extrême droite est plus cohérente et promeut l'égoïsme dans tous les domaines, de sorte que la gauche est toujours perdante dans ce jeu.
Si nous adoptons plutôt une perspective européenne, nous devons admettre que oui, l'Europe en tant qu'entité est menacée. Mais la forme de cette menace varie selon les endroits.
Si nous incluons l'Ukraine dans notre conception de l'Europe, alors la guerre est déjà là, et elle est énorme.
Dans le même temps, la production d'armes européenne est loin d'être suffisante pour couvrir ne serait-ce que les besoins immédiats de l'Ukraine. Cela signifie que la production doit être augmentée et que les armes doivent être envoyées là où elles sont nécessaires.
Pour les pays situés à l'ouest de l'Ukraine, le danger ne réside pas dans l'arrivée de chars à Berlin. Un scénario plausible serait une provocation dans les pays baltes, destinée à tester la crédibilité de la dissuasion européenne. Ce qui constitue une invasion et ce qui n'en est pas une est toujours une question d'interprétation. Rappelons-nous que les avions de combat russes violent déjà l'espace aérien d'autres pays. Petit à petit, ils testent jusqu'où ils peuvent aller.
Du point de vue de Poutine, c'est tentant. Car il pense que l'Europe occidentale ne se battra pas pour quelques millions d'Estoniens, de Lituaniens, de Moldaves, etc. Et il a des raisons de le croire. Si les grands États décident que cela n'en vaut pas la peine, alors la dissuasion s'effondre.
Pendant des décennies, les Européens se sont appuyés sur la puissance militaire américaine. Mais ce mécanisme de sécurité s'effondre.
Or les secteurs stratégiques indispensables au fonctionnement des armées européennes dépendent presque entièrement des États-Unis : transport aérien, renseignement par satellite, missiles balistiques, défense aérienne, etc. Si les États-Unis se retirent, les systèmes de défense des pays européens deviendront complètement inopérants. La réalité aujourd'hui est que l'existence des pays européens dépend du régime d'extrême droite de Trump, qui ne réagira probablement pas en cas d'invasion. Ils sont également vulnérables au régime d'extrême droite de Poutine, qui se réarme, se mobilise et cherche activement la confrontation.
Les pays baltes, la Pologne et la Finlande doivent donc reconstituer leurs stocks et renforcer leurs infrastructures. Lorsque votre voisin est la deuxième puissance militaire mondiale, qu'il bombarde quotidiennement des villes, consacre un tiers de son budget à la guerre et qualifie votre pays d'« erreur historique », la capacité à se défendre ne relève pas d'une course à l'armement. C'est une question de survie. Mais cette survie n'est possible qu'avec l'aide des alliés d'Europe occidentale, car aucun pays d'Europe orientale n'est capable de produire les armes nécessaires et d'affronter seul l'armée russe.
En Europe occidentale, la menace est différente. Il s'agit moins d'une invasion que de la montée de l'extrême droite. Pour Poutine, pour Trump, pour J. D. Vance, le scénario idéal est clair : l'Europe de l'Est sous domination russe, l'Europe occidentale dirigée par des gouvernements d'extrême droite qui acceptent leur vision d'un monde divisé en zones d'influence autoritaires.
Ici, la défense revêt donc une autre signification : lutter contre la désinformation, protéger les infrastructures, bloquer les fonds étrangers dans la politique, se défendre contre les cyberattaques, le sabotage et le chantage énergétique. Et aider ceux qui ont immédiatement besoin d'armes pour leur survie.
En bref : nous devons adapter nos outils aux menaces. Et surtout, nous devons cesser de penser uniquement en termes nationaux étroits. Car c'est précisément cette logique nationale qui a alimenté des siècles de guerre, de destruction et de division sur le continent européen.
—
Alors, où cela nous mène-t-il ?
Je pense que nous devons faire la distinction entre militarisme et défense.
Le militarisme, c'est la guerre comme opportunité commerciale, motivée par le profit capitaliste. C'est aussi mettre la guerre au centre et y subordonner toute la société. La défense est la capacité de la société à se protéger contre les agressions. (Et aujourd'hui, alors que les trois plus grandes puissances militaires menacent ouvertement d'envahir d'autres pays – la Chine contre Taïwan, les États-Unis parlant même du Groenland, et la Russie menant déjà la guerre en Ukraine –, on ne peut pas prétendre que le problème de la défense n'existe pas.)
Le problème n'est pas la production en soi. Le problème est de laisser le marché décider ce qui est produit, pour qui et selon quelles règles. C'est là qu'est le vrai sujet. Qui décide ? Dans quel but ? Dans quelles conditions ?
Et ici, la gauche a un rôle crucial à jouer : imposer des règles strictes en matière d'exportation, la transparence des contrats, le contrôle démocratique.
Aujourd'hui, même au sein de ma propre organisation, j'entends dire : « Nous n'avons pas la capacité d'imposer de telles règles. » Et je demande : avons-nous davantage la capacité d'abolir la guerre et les armes sur toute la planète ?
À ce stade, nous devons être honnêtes. Les slogans sur l'abolition de la guerre ne relèvent plus de la politique. Ils sont beaucoup plus proches de la religion, insensibles aux exigences de la réalité. Lorsque nous formulons des revendications prétendument radicales sans aucun moyen de les réaliser et sans organisation de masse en vue, le résultat pratique est simple : nous abandonnons le terrain à ceux qui sont déjà au pouvoir. Ils organiseront alors la défense entièrement selon leurs propres règles et intérêts. Et nous obtiendrons exactement le militarisme auquel nous prétendons nous opposer.
Nous pouvons bien sûr prétendre que le fait d'adopter des positions maximalistes aiguise les contradictions, approfondit les divisions sociales et précipite l'effondrement de l'État bourgeois. Et que cet effondrement entraînera la révolution, la lutte finale. Même si l'extrême droite est forte. Même si une dictature militarisée se trouve juste à côté. Car nous parions que lorsque notre État s'effondrera, les populations des dictatures militarisées voisines se soulèveront – et dans notre pays, ce sera nous, et non l'extrême droite, qui prendrons le pouvoir.
D'accord. Mais soyons sérieux un instant. Quelle est la probabilité que les gens se révoltent dans des États militarisés, d'extrême droite et illibéraux, où règne la surveillance de masse ? Et dans un monde où règne la violence pure et simple, où le pouvoir se décide par la force des armes, quelles chances la gauche d'aujourd'hui a-t-elle réellement contre l'extrême droite ?
La politique n'est pas une question de fantaisie. Il s'agit d'analyser le rapport de force réel et de faire avancer ses objectifs dans ce cadre.
La question qui se pose à nous est donc simple : quelle est la position réaliste de la gauche européenne dans les conditions actuelles ?
Pour moi, elle doit commencer par deux exigences simultanées :
* Premièrement, assurer la survie structurelle d'un espace démocratique.
* Deuxièmement, lutter de l'intérieur de cet espace pour redéfinir son contenu politique et social.
Cela signifie lutter deux fois plus fort contre les politiques néolibérales, mais sans renoncer au cadre démocratique où cette lutte est encore possible.
En effet, le projet européen – la démocratie libérale en général – est une contradiction totale. Il protège contre le pouvoir politique arbitraire, mais laisse les gens sans défense contre l'arbitraire du capital – d'ailleurs, dans les États dits socialistes, c'était l'inverse : une certaine protection contre l'arbitraire économique, mais aucune protection contre le pouvoir politique. Mais ceux qui ont aujourd'hui la capacité et la volonté déclarée de démanteler ce projet sont les régimes où les citoyens ne sont protégés ni de l'oppression politique ni de l'oppression économique.
Rappelons-nous que nous avons commencé par nous demander ce que nous entendons par « nous ». Bien sûr, du point de vue de la gauche, il ne s'agit pas d'un État-nation ou d'une communauté européenne, mais d'une classe ouvrière mondiale. Je pense que nous devons garder à l'esprit que ni la vie humaine, ni les droits des travailleurs, ni l'environnement ne peuvent être protégés dans un État qui se trouve dans la « zone d'influence » de puissances impérialistes extractivistes autocratiques comme la Russie de Poutine, les États-Unis de Trump ou la Chine. Dans un monde dominé par une politique de grandes puissances sans contrôle, les organisations progressistes et leurs valeurs sont toujours anéanties, d'abord politiquement, puis physiquement.
La démocratie libérale est pleine de contradictions. Mais ce sont des contradictions contre lesquelles nous pouvons lutter de l'intérieur. La liberté de former des syndicats, les droits des femmes, les politiques sociales, la solidarité internationale – tout cela n'est pas abstrait, mais constitue des infrastructures matérielles qui dépendent de notre capacité à préserver le petit espace de liberté qui a été ouvert au prix de grands sacrifices.
—
Maintenant, quelques mots sur les mesures pratiques qui peuvent être prises dans le contexte suisse.
La Suisse n'est pas une île. L'instabilité dans l'UE affecte immédiatement la sécurité suisse. Une fois de plus, la Suisse semble choisir son ancien rôle : celui de refuge pour les criminels de guerre et leur argent.
C'est pourquoi nous devons agir :
• Contre la stratégie de la Suisse qui consiste à se cacher derrière la « neutralité » tout en faisant du commerce avec des criminels de guerre. Contre le secret bancaire et les paradis fiscaux qui font de la Suisse un paradis pour les corrompus et les criminels.
• Pour des sanctions plus sévères et des mesures diplomatiques maximales contre les États qui commettent des crimes de guerre et violent le droit international.
• Pour confisquer les centaines de milliards d'actifs russes gelés et les utiliser pour financer la défense de l'Ukraine et la sécurité européenne. Certains craignent que cela ne créé un dangereux précédent. Ils ont raison : la justice est toujours un dangereux précédent dans un système conçu pour protéger les riches. Mais c'est le seul précédent qui vaille la peine d'être créé.
• Pour la réexportation d'armes vers l'Ukraine et contre la vente d'armes aux dictatures et aux États qui violent le droit international.
• Contre les dépenses de plusieurs milliards pour la « défense nationale ». La Suisse n'est pas menacée par l'Allemagne, la France ou l'Italie. Pour contribuer plutôt à la sécurité collective européenne.
• Pour l'abandon des combustibles fossiles russes et l'investissement massif dans les énergies renouvelables. L'autonomie énergétique est synonyme de sécurité. Chaque franc dépensé pour le gaz russe est un franc dépensé pour la guerre de Poutine.
Hanna Perekhoda, 22/08/25.
Ce texte a été traduit de l'anglais par Aplutsoc, qui a choisi le titre.
https://aplutsoc.org/2025/08/24/militarisme-defense-et-democratie-hanna-perekhoda/
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Nouvelles sanctions américaines contre la Cour Pénale Internationale

Le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a annoncé mercredi 20 août des sanctions à l'encontre de quatre membres de la Cour pénale internationale. Leur tort ? Ils menaceraient la sécurité du pays par leurs investigations menées à l'encontre d'Israël et des Etats-Unis dans le cadre du génocide en cours à Gaza.
Tiré d'Agence médias Palestine.
La juge canadienne Kimberley Prost et le juge français Nicolas Guillou sont deux des quatre magistrats de la Cour Pénale Internationale (CPI) sous le coup des sanctions annoncées hier par Marco Rubio, le secrétaire d'Etat américain (l'équivalent du ministre des Affaires étrangères). A leurs noms s'ajoutent ceux de Nazhat Shameem Khan des Îles Fidji et Mame Mandiaye Niang du Sénégal, deux procureurs adjoints à la CPI.
Les Etats-Unis dénoncent une menace pour leur sécurité nationale
“La Cour Pénale Internationale continue de bafouer la souveraineté nationale et de favoriser la guerre juridique en s'efforçant d'enquêter, d'arrêter, de détenir et de poursuivre des ressortissants américains et israéliens. En réponse, je sanctionne quatre autres responsables de la CPI. Nous continuerons de demander des comptes aux responsables des actions moralement dénuées de fondement juridique et de la CPI contre les Américains et les Israéliens.” C'est par ce tweet publié hier après-midi que le secrétaire d'Etat américain a annoncé de nouvelles sanctions à l'égard de ces quatre magistrats de la CPI. Un communiqué officiel plus détaillé a également été publié par le Département d'Etat américain.
Différents faits sont reprochés par l'administration américaine aux personnels mis en cause. A chaque fois, les allégations visent des affaires dans lesquelles les Etats-Unis sont impliqués, et pas seulement le dossier palestinien. C'est le cas de la juge canadienne Kimberley Prost, sanctionnée pour son implication dans l'enquête en cours de la CPI sur des crimes de guerre potentiellement commis par des soldats américains en Afghanistan. L'autre juge, le français Nicolas Guillou, est le juge qui préside la chambre préliminaire de la CPI en charge du dossier sur la Palestine. C'est cette chambre qui est à l'origine des mandats d'arrêt émis en novembre 2024 par la CPI pour crimes contre l'humanité à l'encontre du chef du gouvernement israélien Benjamin Netanyahu et de son ministre de la défense de l'époque, Yoav Gallant.
Les deux procureurs sont quant à eux mis en cause puisqu'ils sont chargés de par leur statut de poursuivre et d'enquêter sur les personnes soupçonnées de crimes contre l'humanité ou de crimes de guerre, ici des citoyens américains et israéliens. Les Etats-Unis dénoncent la “politisation” excessive de la CPI et son ingérence dans les affaires internes des deux pays alors que ni les Etats-Unis ni Israël n'en sont membres.
Les réactions internationales
Face à ces sanctions, les réactions de la CPI en premier lieu n'ont pas tardé à tomber, l'organe judiciaire international qualifiant ces sanctions “d'attaque flagrante contre une institution judiciaire impartiale”. Plusieurs pays occidentaux pourtant peu enclins à la fermeté avec les Etats-Unis et Israël ont condamné cette décision, à l'image de la France qui a exprimé “sa consternation” et sa “solidarité à l'égard des magistrats visés par cette décision” à travers la voix d'un porte-parole du ministère des Affaires étrangères.
La CPI ne se laisse pas pour autant intimider. Cette dernière a déclaré qu'elle continuerait à “s'acquitter de ses mandats, sans se laisser décourager, dans le strict respect de son cadre juridique tel qu'adopté par les Etats parties et sans tenir compte de la moindre restriction, pression ou menace”.
De son côté, l'Etat génocidaire israélien a logiquement soutenu les sanctions prononcées par le secrétaire d'Etat américain. En tant que dirigeant d'un pays allié de longue date des Américains, Benjamin Netanyahu a salué “une mesure ferme contre la campagne de diffamation mensongère à l'égard de l'État d'Israël et de son armée, et pour la vérité et la justice”.
Une politique systématique de sape des instances internationales
Ces sanctions annoncées hier par les Etats-Unis ne sont pas une nouveauté. Elles s'inscrivent plutôt dans la continuité d'une politique extérieure américaine qui vise à miner les autorités internationales. C'est déjà la troisième fois depuis le début de l'année que le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio vise des membres de la CPI.
En février dernier déjà, des mesures avaient été prises à l'encontre du procureur de la CPI Karim Khan. Il est le magistrat qui avait requis il y a un an le mandat d'arrêt contre Benjamin Netanyahu, finalement émis en novembre dernier. Même chose pour les sanctions annoncées en juin contre quatre autres membres de la CPI. Les magistrates visées étaient certes différentes, mais elles étaient toutes les quatre également impliquées soit dans le dossier des crimes de guerre américains en Afghanistan, soit dans l'émission des mandats d'arrêts contre les responsables politiques israéliens Netanyahu et Gallant.
Dernière affaire similaire en date du mois de juillet dernier, où la rapporteuse spéciale des Nations unies pour la Palestine Francesca Albanese était cette fois dans le viseur de Marco Rubio. Elle avait subi des sanctions similaires pour son soutien aux procédures en cours à la CPI et sa dénonciation du génocide à Gaza.
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Palestine - Le piège de la reconnaissance d’État

Un nombre croissant d'États, dont le Royaume-Uni, la France et le Canada, s'orientent vers la reconnaissance de l'État palestinien. Bien que cette démarche puisse être utilisée stratégiquement pour faire progresser les droits des Palestiniens, elle comporte également le risque de normaliser le génocide du peuple palestinien à Gaza tout en stabilisant le statu quo de la domination coloniale israélienne et en freinant le potentiel d'une véritable autodétermination.
Tiré de Agence Média Palestine
8 août 2025
Par Noura Erakat et Shahd Hammouri,
La plus grande promesse de cette nouvelle initiative de reconnaissance, la précédente ayant eu lieu en 2011-2012, réside dans un front uni pour défier le soutien intransigeant des États-Unis à Israël. Depuis qu'ils sont devenus l'allié principal d'Israël à la suite de la guerre de 1967, les États-Unis ont utilisé leur statut de superpuissance mondiale pour protéger systématiquement Israël de toute responsabilité et pour saper les efforts multilatéraux visant à promouvoir l'autodétermination palestinienne. Plus récemment, le soutien américain à Israël s'est traduit par la livraison ininterrompue d'armes, l'imposition de sanctions contre la Cour pénale internationale pour avoir émis des mandats d'arrêt contre des dirigeants israéliens, et surtout, par cinq vétos au Conseil de sécurité contre un cessez-le-feu. Cette initiative de reconnaissance est le premier effort coordonné d'États européens pour affronter la politique américaine, et cet élan est bien nécessaire. Mais leur poussée en faveur de la reconnaissance de l'État palestinien est non seulement insuffisante, elle contourne aussi des droits inaliénables appartenant au peuple palestinien.
Introduite 22 mois après le début du génocide que les États tiers ont refusé de prévenir ou d'arrêter, cette initiative risque désormais de récompenser Israël en le sauvant de lui-même. Compte tenu de son isolement croissant sur la scène internationale, y compris des critiques venant de ses alliés traditionnels, cet effort diplomatique risque de freiner une remise en cause essentielle du sionisme, idéologie suprémaciste qui nécessite l'élimination des Palestiniens pour établir et maintenir une souveraineté coloniale juive en Palestine. C'est cette idéologie sioniste qui a animé la Nakba, une structure de dépossession, d'expulsion et d'élimination à travers toute la Palestine, d'abord en 1948, puis aujourd'hui dans sa forme la plus grotesque à Gaza. Reconnaître un État palestinien limité à la Cisjordanie et à Gaza, sans prendre en compte l'ensemble de l'autodétermination palestinienne, reviendrait à normaliser la Nakba et à maintenir intacte la logique ayant permis près de deux années de génocide colonial d'une cruauté sans précédent. Cela reformulerait le génocide comme une simple flambée d'hostilités entre ennemis irréconciliables, tout en reléguant environ 11 millions de réfugiés à un exil permanent et en soumettant environ 2 millions de citoyens palestiniens d'Israël, dont 56 % des Israéliens juifs soutiennent la déportation forcée, à une subjugation permanente.
Un phénomène similaire a eu lieu après les Accords d'Oslo de 1993. En échange de la signature de ces accords, qui ont donné à Israël l'apparence d'un « partenaire pour la paix » sans véritable mécanisme de responsabilité ou de contrôle, Israël a normalisé ses relations économiques dans le monde entier. Depuis, il n'a fait qu'accélérer son expansion coloniale, comme en témoigne le récent vote de la Knesset en faveur de l'annexion de la Cisjordanie, sans subir la moindre conséquence. Reconnaître un État palestinien n'est pas un substitut aux sanctions et à la responsabilité juridique, et c'est précisément le risque grave que cela pose, car les États pourraient reconnaître la Palestine au lieu de remplir leurs obligations légales existantes.
Les obligations des États envers la Palestine au regard du droit international sont parfaitement claires. En janvier 2024, la Cour internationale de Justice a jugé qu'il existait un risque plausible de génocide, obligeant les États à le prévenir ; en juillet 2024, la principale instance judiciaire des Nations unies a déclaré que la présence d'Israël à Gaza et en Cisjordanie était illégale, exigeant ainsi un boycott international. Fin 2016, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2334 condamnant sans ambiguïté la colonisation israélienne en Cisjordanie. Sans parler des multiples résolutions de l'Assemblée générale et des rapports d'agences spécialisées des droits humains dénonçant les abus systématiques d'Israël contre les Palestiniens. Les États tiers doivent imposer des sanctions fermes pour rendre le génocide et l'occupation non rentables, ce qui nécessite une coopération internationale visant à exclure Israël du marché mondial et des organisations internationales.
Les États n'ont pas besoin de reconnaître la Palestine pour mettre fin à l'occupation, mettre fin au génocide et faire progresser l'autodétermination palestinienne : ils ont besoin de la volonté politique de décréter des embargos sur les armes et l'énergie, de cesser tout commerce et investissement avec Israël, de l'exclure de l'ONU, de poursuivre en justice les criminels de guerre israéliens et les entreprises complices dans leurs juridictions nationales, et d'arrêter le Premier ministre Benyamin Netanyahou conformément au mandat de la CPI. Jusqu'à présent, les États les plus économiquement puissants du monde ont esquivé ces obligations pour se contenter de signer une déclaration de reconnaissance d'État, sanctionner quelques colons et fournir une aide humanitaire dérisoire. Désormais, leur initiative de reconnaissance pourrait encore plus détourner ces devoirs et obligations.
Le Royaume-Uni illustre parfaitement ce risque. Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a menacé de reconnaître la Palestine comme État à moins qu'Israël ne mette fin à son génocide et ne s'engage à une « paix durable à long terme relançant la perspective d'une solution à deux États ». Menacer d'une reconnaissance pour contraindre à un cessez-le-feu est absurde, car cela transforme deux obligations juridiques, le devoir de prévenir un génocide et celui de mettre fin à l'occupation illégale de Gaza et de la Cisjordanie, en marchandages politiques. Le prix de cette reconnaissance ? Quelques milliers de morts et de mutilés supplémentaires, deux millions de personnes affamées en plus, et une prolongation sadique d'un mois de cette sinistre version de Hunger Games, tout cela pour satisfaire les caprices d'un empire qui n'a jamais affronté ses crimes.
Même lorsqu'elle est effective, la reconnaissance européenne de la Palestine a souvent été symbolique et incohérente, certains États l'ayant reconnue pendant la guerre froide avant de la révoquer ou de la saper (par exemple la République tchèque, la Hongrie), montrant qu'une reconnaissance sans sanctions ni politique cohérente est creuse. La reconnaissance récente par l'Irlande illustre le risque d'opportunisme politique : Dublin s'en est servi pour retarder l'interdiction du commerce avec les colonies ainsi que l'interdiction du transit d'armes ou le désinvestissement des obligations israéliennes.
Un autre risque majeur est l'intention de confier la direction du nouvel État à l'Autorité palestinienne (AP), un organisme élitiste et corrompu, complice des crimes de l'occupation illégale israélienne, y compris la torture et le recours à la force létale contre des Palestiniens jugés menaçants pour Israël. En près de deux années de génocide à Gaza, l'AP a bloqué toutes les initiatives visant à sanctionner Israël, voyant plutôt la situation comme une opportunité d'assurer sa direction incontestée sur les territoires occupés et de garantir l'aide étrangère. Cette autorité ressemble à d'anciens simulacres postcoloniaux destinés à maintenir une façade d'autonomie, tout en empêchant la population colonisée d'utiliser les relations internationales comme levier de lutte. Pour que les Palestiniens développent une direction responsable, ils doivent être assurés que leurs dirigeants les plus compétents ne seront pas emprisonnés, expulsés ou assassinés. La proposition actuelle d'autonomie palestinienne est celle d'un État policier subordonné aux intérêts américains et israéliens.
Les termes de la Conférence internationale de haut niveau pour un règlement pacifique de la question palestinienne, tenue à New York la semaine dernière sous la direction de la France et de l'Arabie saoudite, confirment et aggravent ces risques. La volonté apparente de ménager les États-Unis a conduit les participants à ignorer le déséquilibre de pouvoir flagrant entre un État génocidaire et le peuple qu'il cherche à anéantir, tout en adoptant une approche délibérément anhistorique.
Le document aurait tout aussi bien pu être rédigé en 2005, à la fin nominale du processus de paix d'Oslo, tant il omet les piliers de l'autodétermination palestinienne et les principes fondamentaux de la responsabilité des États tiers. Les réparations y sont réduites à l'aide humanitaire ; le droit au retour et les mesures de responsabilité sont écartés ; et les négociations sont présentées comme la seule voie possible. De plus, la libération des otages israéliens est considérée comme une obligation, tandis que celle des prisonniers politiques palestiniens est reléguée à un simple point de discussion. L'AP y est glorifiée dans au moins sept clauses, à qui l'on confie la gestion de l'État, ouvrant la voie à un État policier aux côtés d'une entité coloniale.
Aucune mention n'est faite du siège et de la guerre systématique contre Gaza, de l'expansion de la colonisation en Cisjordanie, ou des revendications américaines soutenant la souveraineté israélienne sur Jérusalem-Est et le plateau du Golan syrien. Les participants ne commentent pas non plus la loi fondamentale israélienne de 2018 sur l'État-nation affirmant que seuls les Juifs ont la souveraineté sur la terre du fleuve à la mer, consacrant ainsi un régime d'apartheid selon les grandes organisations de défense des droits humains. Le ton du document rappelle la rhétorique « civilisatrice » de l'ère coloniale utilisée pour contrôler les peuples subordonnés qui revendiquent leur indépendance, allant jusqu'à inclure des clauses paternalistes sur les programmes scolaires palestiniens.
En août 2025, 149 pays reconnaissent déjà l'État de Palestine et, depuis novembre 2012, la Palestine est un « État observateur non membre » à l'ONU. Cette reconnaissance n'a guère amélioré la condition de Nakba des Palestiniens ni empêché sa phase la plus cruelle à Gaza aujourd'hui.
La reconnaissance de la Palestine n'est pas le chaînon manquant entre le présent génocidaire et un avenir durable. Ce qui manque, c'est la volonté politique d'affronter la colonisation de la Palestine et les imbrications économiques et politiques qui la soutiennent. Les États-Unis, l'Europe et les États du Golfe, entre autres, ont activement soutenu l'effort de guerre israélien. Par exemple, la Ligue arabe, l'Égypte, la Jordanie et le Qatar ont refusé de participer à d'autres mécanismes comme le Groupe de La Haye, qui cherche à imposer des sanctions à Israël, préférant privilégier la reconnaissance, preuve du caractère superficiel de l'initiative. Pendant ce temps, les nations européennes ont continué à exporter armes et énergie vers Israël, tout en persécutant sévèrement ceux qui exigent l'application équitable du droit international, allant jusqu'à les diffamer en les qualifiant de « terroristes ».
Il existe suffisamment de droit pour mettre fin au génocide, à l'occupation et au régime racial et colonial israélien. Malgré la clarté des obligations juridiques internationales, les États économiquement puissants se sont abstenus d'agir concrètement depuis près de deux ans alors même que le génocide le plus horrifique et le plus médiatisé de l'histoire contemporaine se déroule sous les yeux du monde. Ils cherchent aujourd'hui à contourner toutes ces obligations en reconnaissant un État palestinien sans tenir compte du génocide, du régime suprémaciste racial israélien ou de leur complicité dans ces crimes internationaux parmi les plus graves.
Privilégier la reconnaissance d'État plutôt que la réalisation des piliers fondamentaux de l'autodétermination et des normes internationales de responsabilité des États ne rend pas justice à la lutte palestinienne ; cela la déforme. Cela assimile faussement l'autodétermination à la seule reconnaissance d'État, une équation dangereuse qui a déjà miné d'autres luttes anticoloniales. Le spectacle observé à New York la semaine dernière est un nouveau chapitre d'une entreprise coloniale continue visant à étouffer toute véritable autodétermination. Si l'élan politique est plus crucial que jamais, la reconnaissance de l'État palestinien dans ces conditions est insuffisante et lourdement porteuse de risques. Les Palestiniens méritent bien plus, et bien mieux.
Source : Jadaliyya
Traduction : ST pour Agence Media Palestine
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Négociations sous le feu : les déclarations contradictoires de Netanyahou

Netanyahou annonçait hier, dans la même journée, qu'il approuverait le plan d'invasion terrestre de Gaza, et qu'il relancerait immédiatement les négociations en vue de mettre fin à la guerre. Le premier ministre est coutumier de ces déclarations contradictoires, qu'il use pour imposer des conditions toujours plus cruelles aux peuple palestinien.
Tiré d'Agence médias Palestine.
« Aux informations, on parle d'une possible trêve, mais sur le terrain, on ne voit que des explosions et des morts. », expliquait hier Rabah Abu Elias, habitant de Gaza de 67 ans à l'agence Reuters. « Nous sommes confrontés à une situation très difficile : mourir chez nous ou partir et mourir ailleurs. Tant que cette guerre continue, notre survie est incertaine. »
Père de sept enfants, Rabah Abu Elias fait partie des milliers de résident-es de la ville de Gaza sous la menace imminente d'une invasion terrestre, forcé-es de fuir sans aucune direction.
Alors que Netanyahou et ses ministres multiplient les déclarations concernant un possible assaut terrestre israélien sur la ville de Gaza, les habitant-es sur place affirment qu'elle a déjà lieu. Le quartier historique de Zaytoun est en effet méthodiquement bombardé depuis mardi, et des chars interdisent à celles et ceux qui l'ont fui de revenir.
Au même moment, Netanyahou déclarait hier avoir « donné des instructions pour lancer immédiatement des négociations pour la libération de tous nos otages et pour mettre fin à la guerre dans des conditions acceptables pour Israël ». On pourrait retenir de cette phrase la première partie, qui affirme « lancer des négociations », mais c'est en fait la dernière partie de cette phrase, « dans des conditions acceptables pour Israël », qu'il faut retenir : cette déclaration est en fait une réponse (peu engageante) à une proposition de cessez-le-feu présentée par le Qatar et l'Égypte et acceptée lundi par le Hamas.
Depuis le début du génocide, Netanyahou multiplie les déclarations tour à tour évasives, mensongères ou contradictoires pour conserver le narratif de sa campagne de mort, faire taire les critiques et maintenir la pression. Ici, il prétend lancer des négociations —qui sont déjà entamées et qui n'attendent que son accord— tout en prédisant en cas d'échec un massacre —qu'il est déjà en train de perpétrer.
« Négociations sous le feu »
Marwan Bishara, analyste politique pour Al Jazeera, compare la dernière annonce de Netanyahu concernant la reprise des prétendues négociations de trêve alors que l'armée intensifie son offensive sur la ville de Gaza à des « négociations sous le feu ».
« Les combats ne cesseront pas. Le génocide se poursuivra sans interruption. Le Hamas va devoir se décider alors qu'Israël tue des dizaines, voire des centaines de Palestiniens qui tentent d'avancer [et] qu'il transfère un million de Palestiniens vers le sud de Gaza », souligne Bishara. « Israël dicte désormais toutes les conditions, il n'écoute personne et il a le feu vert de Washington. »
En juin dernier, l'Agence Média Palestine s'entretenait avec un médiateur ayant pris part aux développement des négociations en vue d'un cessez-le-feu à Gaza, qui affirmait que depuis février, Israël revenait sur tous les points précédemment acceptés par les deux parties.
En effet, alors qu'en février dernier Israël avait consenti à un cessez-le-feu et s'était engagé à des négociations en vue d'un cessez-le-feu permanent, au retrait complet des troupes israéliennes et à l'entrée massive d'aide humanitaire, ces conditions semblent aujourd'hui relever du fantasme. C'est la multiplication incessante de déclarations qui façonnent, petit à petit, cette réalité inacceptable.

L’invasion de Gaza a déjà commencé, avec la destruction d’un de ses quartiers historiques

Malgré les annonces de l'armée israélienne selon lesquelles elle prévoit d'occuper la ville de Gaza en octobre, la première phase de l'invasion a déjà commencé. Elle commence par le rasage du quartier de Zaytoun, y compris la vieille ville de Gaza.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Au début du mois, l'armée israélienne a confirmé son intention d'occuper la ville de Gaza, l'invasion devant débuter le 7 octobre selon certaines informations. Mais sur le terrain, l'invasion a déjà commencé.
Le 10 août, l'armée israélienne a commencé à envahir l'est de la ville de Gaza, les forces terrestres israéliennes s'installant dans l'un des plus grands quartiers de la ville, al-Zaytoun. Ce quartier est bordé au sud par le corridor de Netzarim.
Les habitants du quartier de Zaytoun ont déclaré à Mondoweiss qu'ils avaient reçu par téléphone l'ordre d'évacuer leurs maisons vers le sud de la bande de Gaza. Peu après, l'armée israélienne a commencé à bombarder sans relâche le quartier.
Au vu du rythme des bombardements intensifs, les habitants de Gaza pensent désormais que le 7 octobre ne sera pas la date du début de l'occupation israélienne de la ville, mais la date limite à laquelle la ville de Gaza sera complètement rayée de la carte.
Mahmoud Basal, porte-parole de la défense civile de Gaza, affirme que l'armée israélienne est présente dans le quartier de Zaytoun depuis le début de la guerre. Il explique que l'armée israélienne a mené une opération dans l'est de la ville de Gaza il y a deux mois, lorsque le quartier de Shuja'iyya, adjacent à al-Zaytoun, a été complètement rasé.
M. Basal précise que la dernière opération de l'armée israélienne dans les quartiers est a commencé il y a neuf jours, le 10 août, par des frappes intensives contre des bâtiments surplombant le corridor de Netzarim.
« Nous parlons de 450 bâtiments dans le quartier d'al-Zaytoun qui ont été détruits en seulement neuf jours », a déclaré Basal.
Puis les forces terrestres ont commencé à approcher. Basal raconte que mardi soir, les chars israéliens ont avancé de 150 mètres dans al-Zaytoun jusqu'à atteindre la clinique Sabra, sous le couvert d'un tir d'artillerie intense.
Les chars se sont retirés à l'aube mercredi, selon Basal, mais les tirs d'artillerie se poursuivent, détruisant des bâtiments et des maisons dans le quartier d'al-Zaytoun. Il confirme que les habitants de la zone craignent une invasion soudaine de tout le quartier, précisant que 80 % des habitants de Zaytoun ont été évacués, ceux qui sont restés le faisant faute de meilleure solution.
« Tout le monde ne quittera pas son domicile », a déclaré Basal à Mondoweiss. « Certaines familles n'ont pas de tentes ni d'endroit où s'abriter, en particulier celles qui ont vécu le déplacement la première fois et ont connu l'amertume de la vie dans les camps et les tentes. Elles n'ont pas l'intention de revivre cette expérience. »
« Auparavant, les personnes déplacées se rendaient à Rafah et Khan Younis, mais ces endroits n'existent plus. L'occupation les a détruits », a déclaré Basal, ajoutant que le seul endroit qui reste aux personnes déplacées est la zone côtière de Mawasi, qui souffre déjà de surpopulation. « Si l'occupation venait à occuper la ville de Gaza, la vie de plus d'un million de personnes serait directement menacée. »
Au moins 75 % des infrastructures de la ville de Gaza ont été détruites, selon Basal, ce qui a entraîné un effondrement « catastrophique » du système de services.
Les chars israéliens envahissent les quartiers
Huda Abdul Rahman, une ancienne habitante du quartier d'al-Zaytoun, explique la situation difficile à laquelle sont confrontés les habitants, soulignant que les bombardements ont commencé mardi à tomber au hasard sur les maisons, au-dessus de la tête des habitants.
Abdul Rahman n'est pas originaire de la ville de Gaza. Elle fait partie des dizaines de milliers de personnes qui ont fui leurs maisons dans le nord de Gaza sous les bombardements israéliens pour se réinstaller dans la ville de Gaza. Elle dit qu'elle n'avait pas l'intention de quitter sa résidence de Zaytoun, car la partie ouest de la ville de Gaza était bondée de milliers d'autres personnes déplacées du nord. « Il n'y avait nulle part où fuir, alors ma famille et moi avons décidé de rester à al-Zaytoun », raconte-t-elle à Mondoweiss.
Leur détermination s'est affaiblie lorsque les bombardements se sont intensifiés et qu'ils ont commencé à recevoir des appels de l'armée israélienne leur ordonnant d'évacuer tout le quartier d'al-Zaytoun et de se diriger vers le sud, dans la région de Mawasi. Abdul Rahman explique que lorsqu'elle a quitté son domicile mardi, le quartier où elle vivait était presque entièrement détruit par les bombardements intensifs.
« Lorsque nous avons été contraints de partir vers l'ouest de Gaza, les bombardements n'ont pas cessé », explique Abdul Rahman. « Ils se sont intensifiés. Nous avons constaté que la plupart des habitants avaient également quitté leurs maisons après avoir reçu des appels similaires de l'armée israélienne. »
Les tirs d'artillerie se sont poursuivis pendant plusieurs heures. « Il n'y a eu aucun avertissement préalable ni aucune considération pour la présence de civils dans leurs maisons », raconte Abdul Rahman.
Certains membres de la famille d'Abdul Rahman ont tenté de retourner chez eux pour voir comment allait leur quartier, mais ils ont trouvé des chars de l'armée israélienne positionnés tout près de la partie est d'al-Zaytoun. « Je ne pourrai pas retourner chez moi tant que ces véhicules seront là », dit-elle.
« Leur seul objectif est de rayer la vielle ville de la carte »
Abdul Aziz al-Dahdouh, un habitant d'al-Zaytoun, note que la seule partie du quartier qui n'a pas été détruite est la vieille ville de Gaza. Mais il craint que bientôt, la vieille ville historique soit également rayée de la carte.
« L'armée israélienne a bombardé sans discernement les maisons pour nous forcer à fuir », explique al-Dahdouh.
Al-Dahdouh ne voulait pas partir non plus, surtout après avoir déjà été déplacé vers le sud. Mais la situation de sa famille l'a contraint à partir.
« Ma femme est malade et handicapée, et je ne peux pas la déplacer sans aide », explique-t-il. « J'ai aussi des enfants et des petits-enfants. »
« Si nous n'avions pas eu de femmes et d'enfants avec nous, personne n'aurait quitté sa maison », insiste al-Dahdouh. « Nous serions restés chez nous, quel que soit le danger. »
Al-Dahdouh souligne que la destruction s'est étendue à de vastes zones du quartier, expliquant que les secteurs de Kashko, al-Siyam, al-Sharqiya, al-Maslakh et al-Nadim, en plus de la rue Salah al-Din au sud de la route 8, ont tous été détruits ces derniers jours.
Les destructions se sont également étendues au quartier d'al-Sabra, adjacent à al-Zaytoun à l'ouest, selon al-Dahdouh. « L'armée israélienne procède à un rasage historique du quartier d'al-Zaytoun, ce qui signifie que ces zones ne seront jamais reconstruites. »
« Elles sont complètement rasées », poursuit al-Dahdouh. « Tous leurs sites emblématiques sont en train d'être effacés. Il n'y a aucun objectif sécuritaire ou militaire – leur seul but est de détruire cette ville ancienne, riche d'une longue histoire. L'occupant veut l'anéantir. »
Malgré l'ampleur des destructions et des déplacements, M. al-Dahdouh affirme que les habitants de Gaza espèrent toujours un dénouement à leur tragédie et un retour dans le quartier d'al-Zaytoun.
« Dès que j'ai appris que le Hamas avait accepté la proposition égyptienne et qu'une trêve était possible, j'ai immédiatement essayé de retourner dans le quartier », raconte-t-il. « Mais j'ai été surpris de trouver des véhicules et des chars près de nos maisons, qui m'ont obligé à battre en retraite de peur d'être touché par un obus ou une balle de sniper. » Il souligne que toutes ces destructions ne dissuaderont pas les habitants du quartier d'al-Zaytoun de tenter de retourner chez eux.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss

Le boom de la confection au Bangladesh, les travailleurs restent enchaînés

Il y a déjà plus d'un an que le régime autoritaire de Sheikh Hasina est tombé au Bangladesh. Derrière l'image d'un soulèvement conduit par les étudiants et la jeunesse, des dizaines de milliers de travailleurs et de travailleuses se sont eux aussi levés pour la démocratie. Mais leurs voix, leurs sacrifices, leur colère restent largement étouffés. Où en sont-ils aujourd'hui ?
Au centre de l'économie bangladaise bat le cœur de l'industrie du prêt-à-porter : première source de devises du pays, elle repose presque entièrement sur la sueur et l'exploitation des femmes. Le Bangladesh est devenu le deuxième exportateur mondial de vêtements, juste derrière la Chine. T-shirts, pantalons, pulls, vestes : la production s'écoule vers les marchés des États-Unis, de l'Union européenne (Allemagne, Royaume-Uni, Espagne) et du Canada. En 2024, ce secteur a fourni à lui seul près de 84 % des revenus d'exportation du pays.
Quatre millions d'ouvrières et d'ouvriers y sont employés — dont plus de 80 % de femmes. Pour donner chair à cette réalité, Alternative Viewpoint a rencontré Lovely Yesmin, présidente de la Fédération des travailleurs du prêt-à-porter. Entrée à l'usine à douze ans comme enfant exploitée, elle témoigne aujourd'hui, en tant que dirigeante syndicale, de la vie précaire des ouvrières, des crises qui secouent l'industrie et de l'avenir incertain des luttes sociales au Bangladesh. – Réd.
Parlez-nous des conditions de travail des ouvriers du textile au Bangladesh.
Lovely Yesmin : Actuellement, les femmes qui travaillent dans l'industrie textile au Bangladesh sont confrontées à divers défis. Bien que la situation se soit quelque peu améliorée, de nombreux problèmes subsistent. Du côté positif, ces travailleuses sont plus conscientes qu'auparavant, leurs compétences techniques s'améliorent et beaucoup ont désormais leur mot à dire dans les décisions économiques du ménage. Cependant, la réalité demeure brutale. Dans beaucoup d'usines, les conditions de travail restent loin des normes : sécurité quasi inexistante, soins de santé insuffisants, prestations de maternité dérisoires. Un défi encore plus considérable est la sécurité de l'emploi : en raison de la baisse des exportations, le risque de licenciements a augmenté. La charge de travail est lourde, tandis que les salaires restent relativement bas. De plus, parmi les personnes qui ont perdu leur emploi, les femmes constituent la majorité, et beaucoup, par pur désespoir, travaillent désormais dans des usines sous-traitantes pour la moitié du salaire habituel. Déjà insuffisants auparavant, leurs revenus ne leur permettent plus de survivre dignement. Vous pouvez imaginer ce que cette situation signifie pour leur qualité de vie. Les prix du marché des produits de première nécessité, en particulier le poisson et la viande, sont extrêmement élevés. Se nourrir uniquement d'œufs, de lentilles et de légumes verts à feuilles, tout en produisant des vêtements de haute qualité pour le marché international dominé par le dollar, n'est guère viable pour le corps humain – nous comprenons tous très bien ces réalités.
Quelles que soient les circonstances et quelle que soit la manière dont on les décrit, je tiens à souligner, comme syndicaliste, que la situation des travailleuses dans le secteur de l'habillement a toujours été mauvaise. Permettez-moi de vous donner quelques éléments de contexte. Au cours des années 1980 et 1990, un nombre considérable de femmes issues de familles paysannes pauvres, dévastées par l'érosion fluviale, le manque de terres et les difficultés du travail journalier, ont quitté les zones rurales pour Dhaka à la recherche d'un emploi dans les usines de confection. La plupart de ces femmes étaient âgées de 15 à 20 ans, mais il y avait aussi parmi elles des femmes divorcées et veuves. De plus, des femmes issues de milieux urbains, mariées ou célibataires, cherchaient également du travail dans les usines de confection. La majorité de ces travailleuses avaient reçu peu d'éducation et beaucoup étaient totalement analphabètes. Ce sont ces femmes qui ont travaillé dur dans cette industrie, jour après jour, année après année. En outre, il y avait une présence considérable d'enfants travailleurs, dont beaucoup avaient moins de quinze ans.
Les travailleuses travaillaient souvent de tôt le matin jusqu'à 22 ou 24 heures, et parfois même toute la nuit. Leurs salaires étaient maigres : les aides ne recevaient que 300 à 500 takas par mois (1 USD équivaut à 121,50 takas), tandis que les opérateurs de machines gagnaient de 1 000 à 1 500 takas.
Il n'existait aucun concept d'avantages sociaux au-delà du salaire journalier. Les travailleurs ne recevaient ni lettre de nomination ni carte d'identité, et les licenciements arbitraires étaient monnaie courante. Les cadres intermédiaires abusaient souvent des travailleurs, tant verbalement que physiquement. Les employeurs réduisaient régulièrement les salaires sans compensation et volaient ou retenaient les heures supplémentaires. De plus, ils ne fournissaient même pas d'eau potable dans les usines.
Au départ, de nombreuses usines fonctionnaient dans des pièces d'habitation, où un nombre limité de machines étaient entassées. Malgré ces conditions dangereuses, le nombre d'usines a continué à augmenter. Lorsque des bâtiments plus imposants ont finalement été construits, ils l'ont souvent été sans respecter les normes de construction, ce qui les rendait dangereux. Les issues de secours étaient souvent inexistantes et il n'y avait aucun équipement de lutte contre l'incendie. Cette négligence a culminé en 1990 avec un tragique incendie chez Saraka Garments à Mirpur 10, qui a causé la mort de 27 personnes, dont l'un des propriétaires, qui ont péri dans les flammes, ont été piétinées ou asphyxiées par la fumée. Cet incident a été la première tragédie majeure de l'industrie.
Lors des 40 dernières années, d'innombrables travailleurs ont tragiquement perdu la vie dans des usines de confection à la suite d'incendies ou d'effondrements de bâtiments. De plus, des milliers d'autres continuent de vivre avec des handicaps permanents. Depuis quarante ans, incendies et effondrements ont tué des milliers… C'est l'histoire sanglante de ce secteur.
Au cours des années 1980 et 1990, les rues de Dhaka étaient presque désertes après 22 ou 23 heures. Il y avait peu de moyens de transport disponibles, les magasins étaient rares et fermaient souvent tôt, et les lampadaires étaient peu nombreux et peu éclairants. Dans cet environnement, les travailleuses rentraient souvent chez elles à pied. Pendant leur trajet, elles étaient fréquemment victimes de harcèlement de la part de voyous et, parfois, d'agressions sexuelles. Le fait d'arriver tard le soir à la maison entraînait également des malentendus et des soupçons au sein des familles, rendant leur vie domestique insupportable.
Les femmes du secteur textile bangladais ont fait progresser cette industrie, endurant sans relâche les abus, la négligence, le mépris et la privation. Mais, avons-nous vraiment reconnu leur combat ?
Lovely Yesmin – Aujourd'hui, partout dans le monde, les dirigeants et les élites portent des vêtements produits par ces travailleuses, qui ont joué un rôle déterminant dans le développement du marché international du textile. Cependant, le parcours des travailleuses du textile n'a jamais été facile.
Les propriétaires d'usines de confection sont passés de la gestion d'une seule usine au contrôle de conglomérats industriels entiers, amassant une richesse considérable tant au niveau national qu'international. Le travail et la persévérance de ces ouvrières ont enrichi les propriétaires, qui ont amassé des fortunes colossales s'élevant à des milliers de milliards de takas, celles qui produisent le « Made in Bangladesh » pour le marché mondial restent prisonnières de la pauvreté.
Avant la COVID-19, environ 4 500 usines de confection étaient enregistrées auprès de l'Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA), employant environ 5,5 millions de travailleurs, dont 75 à 85 % étaient des femmes.
Environ 800 à 1 000 usines, principalement des petites et moyennes entreprises des catégories B et C, ont fermé leurs portes pendant la pandémie de COVID-19. En conséquence, le nombre d'usines en activité est tombé à un peu plus de 3 500 dans l'ère post-COVID.
Les élections de la BGMEA ont eu lieu en mai 2025. Selon leurs déclarations, le nombre actuel d'usines membres est de 1 806, ce qui reflète également le nombre d'électeurs lors de cette élection. La main-d'œuvre totale de ces usines est de 2,7 millions de personnes.
En outre, il existe environ 2 000 usines sous-traitantes, qui emploient près d'un million de travailleurs.
Après le mouvement de juillet 2024 et le soulèvement massif du 5 août, de nombreux entrepreneurs du secteur de l'habillement favorables à la Ligue Awami se sont cachés, tant au niveau national qu'à l'étranger, abandonnant leurs usines. Lors de l'année écoulée, ces usines ont continuellement fermé leurs portes. La fermeture de ces établissements a privé les travailleurs de leurs droits légaux. Après 20 à 25 ans d'emploi, les travailleurs sont rentrés chez eux avec seulement un salaire symbolique, sans bénéficier de leurs avantages sociaux et autres droits. Seules quelques usines ont vu le ministère du Travail du gouvernement intérimaire assumer ses responsabilités, en versant des salaires accompagnés d'avantages sociaux minimaux. En conséquence, les travailleurs et les syndicats ont dûaccepter ces conditions, ce qui est sans précédent par rapport au passé.
Les statistiques indiquent qu'à la suite de la pandémie de COVID, le nombre d'usines enregistrées auprès de la BGMEA est passé de 4 500 à 1 806, dont 248 sont classées comme usines vertes.
Pendant ce temps, près de 1,5 million de travailleurs des usines fermées se sont retrouvés sans emploi, les femmes étant particulièrement touchées. Des enquêtes menées par les syndicats et des discussions lors de séminaires organisés par des ONG axés sur les travailleuses révèlent que ces femmes ont signalé une baisse significative de leurs revenus. Auparavant, elles travaillaient comme opératrices de machines dans des usines du groupe et gagnaient un salaire de 17 000 taka. Aujourd'hui, elles doiventaccepter des postes dans des usines sous-traitantes, où leurs salaires ont chuté à seulement 9 000 à 10 000 takas. De plus, les aides-machinistes perçoivent des salaires compris de 5 000 à 7 000 takas, ce qui constitue une violation du droit du travail. En revanche, le salaire minimum légal pour les aides-machinistes dans les usines du groupe est fixé à 12 500 takas.
Vous avez mentionné tout à l'heure les entreprises sous-traitantes. Pourriez-vous nous donner des détails sur le nombre de ces entreprises, la main-d'œuvre qu'elles emploient et les conditions dans lesquelles elles opèrent ?
Lovely Yesmin – Il existe environ 2 000 usines qui ne sont pas membres de la BGMEA et qui ne sont pas agréées en vertu de la loi sur les usines ; en d'autres termes, elles fonctionnent sans licence commerciale. Les propriétaires de ces usines acceptent les commandes de vastes usines appartenant à des groupes qui ont des contrats avec des marques internationales, et fonctionnent donc comme des sous-traitants. La main-d'œuvre de ces usines sous-traitantes dépasse le million de personnes.
Les propriétaires des usines sous-traitantes ignorent ouvertement le droit du travail, ce qui leur permet d'imposer leurs propres conditions arbitraires aux travailleurs. Ces conditions comprennent notamment des bâtiments et des lieux de travail dangereux. Sont également compris des salaires maigres, le non-paiement des heures supplémentaires légalement obligatoires, des retards dans leur versement mensuel, des environnements insalubres, l'absence de congés, des licenciements illégaux et la fermeture arbitraire d'usines sans préavis, licenciements arbitraires — c'est la norme.
Les autorités compétentes persistent à fermer les yeux sur ces problèmes. Les dirigeants de la BGMEA affirment : « Ce ne sont pas nos membres enregistrés. » De son côté, l'inspecteur en chef adjoint du département des usines et des établissements déclare : « Nous n'avons pas approuvé ces usines. » De plus, les marques et les acheteurs ignorent que ces usines produisent leurs commandes.
Alors, qui est responsable de ces violations massives ? Comment osent-elles enfreindre la loi à plusieurs reprises, exploiter les travailleurs et opérer illégalement ?
Vous avez mentionné la migration des travailleurs. Ce scénario s'applique-t-il uniquement aux travailleuses, ou touche-t-il également les hommes ?
Lovely Yesmin – Dans cette situation, les hommes comme les femmes ont perdu leur emploi. Lors de l'année écoulée, plus de 155 usines de confection, de tricot et de textile ont fermé leurs portes au Bangladesh. Cela comprend 76 usines de confection enregistrées auprès de la BGMEA, plus de 50 relevant de l'Association des fabricants et exportateurs de tricots du Bangladesh (BKMEA) et 14 associées à l'Association des usines textiles du Bangladesh (BTMA).
Le secteur des pulls a été confronté à de nombreux défis lors de l'année dernière, notamment la fermeture de l'usine Natural Wool Wears Limited, qui a entraîné le chômage de près de 900 travailleurs du jour au lendemain.
Cette vague de fermetures d'usines a créé un climat d'incertitude dans l'industrie du pull-over, affectant directement la vie des travailleurs. Il est important de noter que la majorité des travailleurs de ces usines de pull-overs sont des hommes, qui exercent généralement selon un système de rémunération à la pièce : plus ils produisent, davantage ils gagnent. En moyenne, les travailleurs rémunérés à la pièce peuvent gagner de 25 000 à 30 000 takas par mois.
Lorsque les usines de pulls ont fermé, les travailleurs masculins ont été touchés de manière disproportionnée. Beaucoup de ceux qui ont perdu leur emploi dans ces usines ont dû chercher du travail dans des usines de tissage. Au départ, ils ont dû acquérir de nouvelles compétences pour ce travail et ont été rémunérés à un salaire fixe plutôt qu'à la pièce. Cependant, la majorité d'entre eux ont peiné à survivre dans le secteur du tissage en raison des salaires nettement inférieurs. Par conséquent, pour joindre les deux bouts, Beaucoup ont dû devenir conducteurs de rickshaws, journaliers, vendeurs ambulants. L'économie informelle explose, nourrie par le désespoir sous différentes formes. Récemment, Dhaka a connu une augmentation du nombre de conducteurs de pousse-pousse motorisés, de vendeurs ambulants et de modestes stands de nourriture, tous directement liés à la hausse du chômage des travailleurs.
Les fermetures d'usines ont contraint de nombreuses personnes à accepter ces emplois contre leur gré, uniquement pour survivre. Un nombre conséquent d'entre elles n'avaient pas les capitaux nécessaires pour créer une microentreprise. Certaines sont retournées dans leur village pour vendre leurs terres pour émigrer. Beaucoup meurent en tentant de franchir des frontières. D'autres ont pris des risques et ont réussi à trouver du travail à l'étranger. En outre, de nombreuses travailleuses ont émigré légalement au Moyen-Orient, où elles trouvent un emploi comme domestiques dans divers foyers.
Avez-vous constaté une discrimination en termes de qualité du travail ou de salaire entre les travailleurs masculins et féminins dans l'industrie textile ?
Lovely Yesmin : Oui, la discrimination est évidente, en particulier au niveau des cadres intermédiaires, où les hommes occupent la plupart des postes. Il existe également une disparité salariale dans certaines fonctions : les hommes sont souvent mieux rémunérés pour le même travail et obtiennent des promotions plus rapidement, tandis que les femmes ont tendance à être à la traîne. Cependant, dans le cas des opérateurs de machines à coudre, les femmes constituent la majorité. Elles possèdent les meilleures compétences et fournissent un travail de haute qualité. Dans les textes, pas de différence salariale ; dans la pratique, les écarts persistent. Nous, syndicalistes, exigeons une égalité réelle, sans prétexte.
Comme dirigeants syndicaux, nous visons à garantir l'égalité des salaires et des opportunités sur la base des qualifications et des compétences plutôt que de l'identité de genre.
Récemment, les travailleurs ont été confrontés à un défi de taille : l'introduction d'un droit de douane de 35 % sur les exportations de vêtements bangladais vers le marché américain. Le tarif douanier de 35 % imposé par les États-Unis est un coup terrible. Ce n'est pas seulement une guerre commerciale, c'est une guerre contre nos travailleuses. En raison de cette taxe, nos produits sont désormais plus chers que ceux des pays concurrents, ce qui incite de nombreux acheteurs à se tourner vers d'autres marchés. En conséquence, les exportations sont en baisse et les usines sont confrontées à une perte de commandes. Les répercussions directes de cette situation sont ressenties par nos travailleurs ; beaucoup perdent leur emploi, tandis que d'autres ne reçoivent pas leur salaire en temps voulu.
Comme dirigeant syndical, je soutiens que cette guerre tarifaire n'est et une question commerciale, mais également une crise humaine et sociale. Notre secteur de l'habillement dépend fortement des travailleuses, et ces droits de douane ont mis leurs moyens de subsistance en grave danger. Ce qu'il faut maintenant, c'est une initiative diplomatique vigoureuse de la part du gouvernement, des mesures pour rétablir la confiance des acheteurs et des mesures sérieuses pour protéger les travailleurs. Avant tout, pour les travailleuses en particulier, nous devons garantir des salaires dignes, des conditions de travail sûres, l'élimination de la discrimination salariale et la garantie des droits du travail. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons résister au choc de ces droits de douane injustes.
Quelle est votre évaluation du rôle actuel du gouvernement ?
Lovely Yesmin – Pour la première fois en 52 ans, un gouvernement intérimaire au Bangladesh a mis en place plusieurs commissions de réforme. Il s'agit notamment (1) de la Commission de réforme du travail, (2) de celle des affaires féminines et (3) celle des collectivités locales. Chacune de ces commissions est essentielle au progrès du Bangladesh.
La création de la nouvelle Commission de réforme du travail, présidée par Syed Sultan Uddin Ahmed, a insufflé un sentiment d'espoir parmi nous, les dirigeants syndicaux. Fort d'une expérience étendue dans le domaine des politiques et de la recherche sur les lois et réglementations du travail, et ayant lui-même été dirigeant syndical, son expérience nous donne confiance dans le processus de réforme. Il a déjà organisé de nombreuses réunions avec des représentants de diverses fédérations syndicales, au cours desquelles il nous a encouragés à soumettre nos revendications par écrit. Nous avons préparé des mémorandums demandant la reconnaissance des travailleurs des secteurs formel et informel et la modification des lois du travail qui portent atteinte aux droits des travailleurs. Si le gouvernement reste sincèrement déterminé à servir la population, nous pensons que la réforme du droit du travail, si le gouvernement est sincère, ces réformes peuvent changer la vie des ouvrières.
Depuis le mouvement de juillet 2024 et le soulèvement du 5 août, de nombreux propriétaires d'usines de confection alignés sur la Ligue Awami ont abandonné leurs usines et se sont cachés, soit à l'étranger, soit dans le pays. Dans ce contexte, nous avons été témoins de cas étranges et injustes, tels que le dépôt de la même accusation de meurtre contre l'ancienne Première ministre Sheikh Hasina et un modeste vendeur de thé. Plusieurs propriétaires d'usines font désormais l'objet de multiples poursuites judiciaires, notamment pour meurtre, et ont choisi de se cacher. Pour nous, syndicalistes, la réalité est que nous devons collaborer avec le gouvernement en place, quel qu'il soit, afin de résoudre les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs. Lors des 16 à 17 dernières années, les propriétaires d'usines de confection ont prospéré confortablement sous le patronage de Hasina, obtenant des millions de prêts ; pourtant, aujourd'hui, ils ont disparu, laissant les travailleurs sans emploi.
Lorsque les travailleurs descendent dans la rue pour faire entendre leurs revendications, ils sont souvent qualifiés de collaborateurs des « fascistes ». Je n'ai jamais été affilié à aucun parti politique et notre fédération a toujours fonctionné de manière indépendante pour défendre les droits des travailleurs. Cependant, depuis que le gouvernement actuel a pris le pouvoir, certaines fédérations qui se disent alignées sur lui ont lancé des attaques contre nous, nous qualifiant de « collaborateurs fascistes ». Pendant cette période, le ministère du Travail a créé plusieurs comités comprenant certains dirigeants syndicaux, mais nous en avons été exclus, malgré des années de combat, partout où les ouvriers nous appellent. Notre contribution à ce secteur n'est en rien inférieure à celle des autres.
La principale ressource de notre syndicat est constituée par les travailleurs eux-mêmes. Les cotisations des travailleurs et les modestes dons couvrent les frais liés à la location des bureaux et au fonctionnement général de l'organisation. Nous recevons parfois le soutien de quelques sympathisants dans le pays. Quel que soit le parti politique au pouvoir, nous avons toujours participé à des négociations tripartites avec le gouvernement pour traiter les questions relatives aux travailleurs. Par exemple, même sous le gouvernement actuel, nous avons réussi à résoudre plusieurs conflits au niveau des usines grâce à des discussions directes. Le gouvernement a le pouvoir de saisir les actifs des usines et d'utiliser les fonds publics pour garantir que les travailleurs reçoivent leur dû. Ainsi, ce sont finalement les travailleurs qui subissent les conséquences d'être injustement qualifiés de collaborateurs fascistes et des tentatives d'intimidation à l'encontre des militants syndicaux comme nous.
Après une série d'affrontements, le gouvernement semble avoir pris conscience que les mouvements syndicaux, quelle que soit leur affiliation politique, doivent inévitablement collaborer avec ceux qui sont au pouvoir. Notre objectif premier est de garantir les droits des travailleurs. Cela nécessite que notre lutte transcende les loyautés partisanes et reste fermement ancrée dans les intérêts des travailleurs.
Vos propos suggèrent que le gouvernement intérimaire est au moins quelque peu sincère dans ses efforts pour traiter les questions relatives aux travailleurs, comme en témoigne la création de ces commissions de réforme. Cependant, comme il ne s'agit pas d'un gouvernement élu, peut-il vraiment promulguer de nouvelles lois en faveur des travailleurs ? Finalement, la mise en œuvre de lois favorables aux travailleurs se heurte souvent à la résistance des riches, ce qui pourrait potentiellement conduire à la chute du gouvernement. De plus, sans mandat électoral, des questions subsistent quant à la véritable base sociale du gouvernement. Qu'en pensez-vous ?
Lovely Yesmin – Il est crucial de souligner que le gouvernement intérimaire actuel fonctionne indépendamment de tout parti politique. En revanche, les gouvernements élus par le passé étaient souvent étroitement liés aux intérêts commerciaux, de nombreux hommes d'affaires siégeant dans les comités du parti au pouvoir et devenant par la suite députés, ministres ou maires. Par conséquent, toute initiative visant à introduire une législation favorable aux travailleurs était soumise à une pression considérable de la part de ces mêmes groupes commerciaux. Cependant, ce gouvernement intérimaire a une occasion unique de s'attaquer à maintes complexités juridiques et des injustices de longue date auxquelles sont confrontés les travailleurs de l'habillement, sans subir de telles influences.
Comme syndicats, nous avons plaidé pour que le Bangladesh ratifie et mette en œuvre les conventions essentielles de l'OIT. Il est encourageant de constater que ce gouvernement a démontré un engagement sincère à approuver des conventions telles que C155, C187 et C190.
L'un des principaux obstacles à notre législation du travail est l'obligation pour au moins 20 % des travailleurs d'une usine de remplir le formulaire D pour former un syndicat. Dans les vastes industries, où chaque usine emploie des milliers de personnes, atteindre ce seuil de 20 % s'avère ardu et est devenu un obstacle structurel à la syndicalisation. Afin de faciliter la formation de syndicats libres et accessibles, nous avons recommandé à la Commission du travail la suppression totale de cette exigence en matière de pourcentage.
Une autre injustice flagrante concerne le congé de maternité. Les travailleuses du secteur de l'habillement n'ont droit qu'à quatre mois de congé, alors que les employées du gouvernement et celles d'autres secteurs bénéficient de six mois. C'est inacceptable. Nous exigeons l'égalité totale. Nous avons insisté pour que les travailleuses du secteur de l'habillement bénéficient également d'un congé de maternité de six mois. Sur cette question, le gouvernement intérimaire s'est aligné sur notre position.
Cependant, beaucoup dépend encore du prochain gouvernement élu. Même si le gouvernement intérimaire approuve les recommandations de la commission sous la forme d'un journal officiel, il appartiendra au nouveau parlement de les adopter officiellement sous forme de loi. Les élections sont prévues en février, le gouvernement intérimaire a donc encore le temps de publier ces journaux officiels. Par la suite, le véritable test consistera à voir si le gouvernement élu pourra résister à la pression des entreprises et promulguer ces décrets. S'il n'y parvient pas, ou pire, s'il tente de les édulcorer ou de les annuler d'une manière qui va à l'encontre des droits des travailleurs, les syndicats n'auront d'autre choix que de mener un mouvement puissant.
Merci de partager ces réflexions. Si vous souhaitez commenter la situation politique actuelle, n'hésitez pas à le faire. Si vous avez un message à adresser aux lecteurs, vous êtes également les bienvenus.
Lovely Yesmin – J'ai commencé mon parcours en tant qu'enfant travailleur à l'âge de douze ans, d'abord comme aide. Au fil du temps, j'ai progressé pour devenir un opérateur qualifié, puis un superviseur, et finalement un chef de ligne. Ayant passé près d'une décennie dans l'enceinte de l'usine, je comprends les conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs non pas à travers des rapports ou des statistiques, mais à partir de ma propre expérience vécue.
À dix-sept ans, alors que je travaillais dans une usine appelée Sparrow Apparel à Mirpur, j'ai, avec mes camarades, organisé les travailleurs pour former un syndicat, qui a réussi à obtenir son enregistrement. J'ai occupé le poste de secrétaire adjoint de ce comité. Cependant, la réponse a été brutale. Lorsque nous avons présenté notre liste de revendications, Chayon Islam, le fils du Dr Mazharul Islam, a engagé des voyous locaux armés de pistolets pour nous intimider et a fait expulser de force tous les dirigeants syndicaux. Le lendemain, les travailleurs sont descendus dans la rue pour manifester. Pendant six mois, notre lutte s'est poursuivie, marquée par des marches, des rassemblements, des négociations avec les dirigeants politiques, des poursuites judiciaires à notre encontre et des attaques violentes contre nos cortèges. En réponse, nous avons déposé plainte, demandant notre réintégration devant le tribunal du travail et engageant des poursuites pénales, où j'ai été plaignant pendant des années.
Cette expérience reflète la réalité du leadership syndical dans notre pays : ce n'est pas une position confortable, mais une position qui exige de grands sacrifices. J'ai enduré d'innombrables batailles juridiques et des attaques incessantes. En 2008, alors que ma fille n'avait que dix ans, j'ai dû la laisser derrière moi et me cacher pendant plusieurs mois. Malgré ma situation, j'ai continué à comparaître devant les tribunaux et, au bout d'un an, j'ai été acquitté de toutes les charges qui pesaient contre moi. Mon parcours n'a jamais été facile ; il est devenu de plus en plus ardu et périlleux au fil du temps. Néanmoins, nous persévérons, car quelqu'un doit défendre les travailleurs.
Les bouleversements politiques de l'année dernière nous ont placés dans une situation précaire. Nous avons perdu la confiance de nombreux importateurs, ce qui a entraîné la fermeture d'innombrables usines. La vie des travailleurs est devenue de plus en plus instable au fil des jours. Autrefois, le monde louait les travailleurs de l'industrie textile du Bangladesh pour leur compétence et leur productivité. Aujourd'hui, même ceux qui possèdent une expertise significative sont confrontés au chômage.
Actuellement, notre défi le plus urgent dépasse la question des salaires et des heures de travail ; il s'agit purement et simplement de survie. La question qui se pose à nous est la suivante : comment pouvons-nous garantir que nos travailleurs restent en vie, dans la dignité, au milieu de ces bouleversements mondiaux et nationaux ? Si je ne peux pas prédire si l'avenir ressemblera à ce qu'il était autrefois, je suis certain que notre lutte – pour des lois justes, l'égalité, la dignité — doit continuer, coûte que coûte.
Lors de cette période difficile pour les travailleurs du secteur textile, les employés d'autres secteurs au Bangladesh, ainsi que les citoyens ordinaires, ont-ils manifesté leur soutien ?
Lovely Yesmin : Absolument ! Le Bangladesh compte plus de 70 millions de travailleurs dans les secteurs formel et informel, dont beaucoup sont directement ou indirectement liés à l'industrie textile. Nos vies et nos moyens de subsistance sont étroitement liés à bien des égards. Ce lien favorise la solidarité, en particulier dans les moments critiques, incitant les travailleurs de différents secteurs à se soutenir mutuellement.
Historiquement, les travailleurs du secteur textile étaient souvent considérés avec mépris, leur travail étant jugé peu respectable. Cependant, cette perception a changé. Aujourd'hui, le rôle essentiel des travailleurs du secteur textile dans l'économie nationale est largement reconnu. Autrefois méprisés, les ouvrières et ouvriers de la confection sont aujourd'hui respectés pour leur rôle central dans l'économie.
Ainsi, lorsque les travailleurs de l'industrie textile expriment des revendications légitimes, qu'il s'agisse de salaires équitables, de droits ou de sécurité, c'est notre communauté qui se mobilise. Les travailleurs de divers secteurs à travers le pays, ainsi que les citoyens ordinaires, se montrent solidaires avec nous. Dans nos luttes, nous ne sommes pas seuls.
• Traduit pour ESSF par Sushovan Dhar.

L’option Haïfa

Samedi 23 août , jour de l'appel à une grande manifestation juive et arabe à Tel Aviv, déjà réprimée par la police qui a réduit à 5000 puis 500 le nombre autorisé des manifestants, puis refusé un parcours et imposé un rassemblement place dizengoff.Elle a ensuite interdit ce lieu, déplacé place Habimah , et n'a pas autorisé non plus ce lieu. A l'heure où nous écrivons nous ne savons pas comment cette manifestation-rassemblement interdit va avoir lieu et dans quelles conditions. Majd Kayyal postait hier matin ce message sur facebook appelant à réaliser que Haïfa est la ville où toutes les semaines se tiennent des manifestations réprimées et lance un appel.
Tiré d'Agence médias Palestine.
C'est très étrange et très regrettable d'observer l'ignorance des manifestations de Haïfa par tous les partis politiques et nationaux sur place, la Commission de suivi, les comités populaires et les institutions, ainsi que par des personnalités respectées sur le plan social, culturel et politique, à Haïfa et ailleurs.
Dans l'une des villes les plus importantes de Palestine, des manifestations sont organisées chaque semaine de manière presque régulière. Ce sont des manifestations obstinées, avec une détermination forte, un défi et de la sagesse. Oui, ce sont des manifestations petites, mais elles conservent les derniers souffles de protestation, de dignité et de mouvement, dans une réalité où chaque mot libre est écrasé et réduit au silence.
Je ne sais pas qui appelle à ces manifestations – c'est normal et nécessaire dans un contexte de répression terrible – mais son identité militante, morale et unificatrice est très claire, ainsi que sa responsabilité et son courage. Il est évident que ceux qui y participent sont les meilleurs et les plus beaux garçons et filles de ce pays, ainsi que des camarades juifs authentiques opposés au sionisme (plus que certains partis, institutions et personnalités).
Ces manifestations continuent chaque semaine, imposant sur le terrain une réalité de protestation qui s'oppose à une réalité de soumission totale. Elles construisent une situation qui défend un espace d'action, de mouvement et un devoir humanitaire. (Car nous ne défendons pas Gaza, nous avons tardé trop longtemps et cela est terminé, nous défendons juste nous-mêmes et notre avenir !)
Les manifestations sont réprimées de manière violente, c'est vrai, mais c'est également une violence fragile, insignifiante et stupide. Sans parler du fait que tous les détenus sont libérés le même soir. Ceux qui connaissent Haïfa, sa police et sa municipalité, savent que cette violence peut être contenue et maîtrisée, et qu'il est possible d'imposer, à Haïfa en particulier pour des raisons sociales et historiques, des dynamiques différentes (comme cela se produit tout le temps dans l'histoire de cette ville, surtout au cours des 15 dernières années). Mais pour imposer ce changement, défier cette violence et la contenir nécessite une pression accrue, plus de participants et de la chaleur dans les actions.
Ce n'est pas une question de rivalité ou d'attaque politique, loin de là. Nous parlons calmement, avec compréhension et respect.
Mais mes amis, il y a des jeunes hommes et femmes qui portent avec insistance une petite flamme, dont nous pourrions tirer un peu de lumière pour l'avenir de notre lutte et notre survie ici, pour l'esprit de dignité après les déferlements de peur, de répression et de sauvagerie.
Il est dommage de négliger cette opportunité.
Il n'y a personne ici qui soit au-dessus des autres, nous sommes tous dans le même bateau. Personne ne possède quoi que ce soit, et personne ne monopolise quoi que ce soit. Ces manifestations n'ont besoin ni de père ni de leader. Elles ont besoin de gens sincères et bons, qui s'humilient devant toute cette destruction, ce sang, cette tragédie et ce désastre. Des gens qui se tiennent aux côtés de leur communauté et qui s'accrochent à la vérité face à la barbarie des policiers.
Et ce n'est pas seulement une question de Haïfa et de ses habitants.
Haïfa a toujours été la mère des étrangers, un refuge pour tous, et il est essentiel qu'elle reste l'endroit où les gens viennent de partout pour manifester, parler, s'exprimer, crier et défier la brutalité de la police.
Alors pourquoi pas ? Vraiment, pourquoi pas ?
Pourquoi ne pas venir, rejoindre et se tenir entre ces gens, sans micros ni prétention, sans que quiconque soit au-dessus des autres, à l'exception de la voix des martyrs, des souffrances de nos familles et de ce qu'il reste de notre conscience collective. Pourquoi ces manifestations ne se transformeraient-elles pas, dans leur simplicité et leur humilité, en un lieu solennel, rassembleur qui unit les gens et unifie les voix.
Pourquoi ne pas en faire une entrée pour affirmer notre capacité à lutter contre l'injustice, notre capacité à lever la tête face à la brutalité sauvage, notre capacité à récupérer un peu, juste un peu, le strict minimum de notre dignité devant nos familles à Gaza, et devant le regard des enfants de l'avenir sur nous ?
C'est juste un appel modeste, issu d'un espoir, d'une foi et d'un amour pour notre terre et pour ses habitants souffrants, ainsi que ses habitants silencieux.
Un appel à tous les gens ici, peu importe qui ils sont, de venir avec leurs amis, leurs familles, leurs jeunes enfants (nous pouvons les ramener facilement avant que les horreurs ne s'abattent sur nous), leurs collègues de travail, d'école, d'université, des jeunes d'un parti, des employés d'une association, un groupe WhatsApp d'amis. Venez aux manifestations qui se déroulent à Haïfa.
Vous devez les rejoindre, mes amis, il est impossible, vraiment impossible, de continuer ainsi.

Coup sur coup, l’armée israélienne bombarde deux fois l’hôpital Al-Nasser

Le lundi 25 aout 2025, l'armée israélienne à frappé l'hôpital Al-Nasser de Khan Younis de deux tirs de tank consécutifs. Le bilan de cette attaque génocidaire est déjà très lourd.
Tiré de France Palestine Solidarité.

La première est en soi déjà constitutive d'un crime de guerre, la seconde voit son caractère criminel s'amplifier du fait de la présence des secours venus soigner et tenter de sauver les rescapé-es mais aussi de plusieurs journalistes venu-es couvrir cette attaque.

Le bilan est lourd. Au moins 14 morts. La plupart sont des soignant-es et des secouristes. On déplore aussi la mort de quatre journalistes.
Les quatre journalistes tué-es sont : Mohammad Salama, photojournaliste freelance pour Al Jazeera ; Mariam Abu Dagga, photojournaliste indépendante collaborant avec plusieurs médias dont Associated Press ; Hussam al-Masri, photojournaliste pour Reuters et Moaz Abu Taha, journaliste freelance pour NBC News.

Sources : WAFA / Motaz Azaiza / Ines El-Hajj / Euromed HR Monitor / Al Jarmaq News / Quds News NetworkPhoto : Ines El-Hajj
Les secours sur les lieux des frappes à l'hôpital Al-Nasser, ouest de Khan Younis.

Bolivie : le tournant à droite

Les « élections les plus sales de l'histoire bolivienne », comme elles ont été qualifiées en raison des dispositifs de guerre numérique utilisés par les partis, ont eu un résultat prévisible et un autre surprenant, qui n'avait pas été détecté par les sondages.
18 août 2025 | alencontre.org
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bolivie/bolivie-le-tournant-a-droite.html
Ce qui était prévisible s'est produit : 23 ans de domination du Mouvement vers le socialisme (MAS, gauche) ont pris fin. Le vote nul, appelé par Evo Morales, a atteint environ 19% et s'est classé quatrième. Ce fut le meilleur résultat des différents groupes de gauche issus de la récente implosion du MAS et en lice dans la course.
La surprise est venue du vainqueur des élections, qui n'était aucun des favoris, mais Rodrigo Paz, invité par le Parti démocrate-chrétien (PDC), qui a obtenu 31,7% des voix avec un investissement minimal dans la campagne et en partant d'une intention de vote de 3% au début de l'année. La remontée de Paz s'est principalement produite au cours des deux dernières semaines de la campagne grâce à sa capacité à attirer les électeurs indécis, qui ont été nombreux jusqu'à la fin. C'est pourquoi il n'a pas été repéré par les sondages officiels.
Rodrigo Paz est le fils de l'ancien président Jaime Paz Zamora [1989-1993] et occupe actuellement le poste de sénateur représentant le centre droit ; il a également été maire de la ville de Tarija [sud de la Bolivie]. Figure de second plan de la politique de ces dernières décennies, il s'est présenté comme une alternative de renouveau par rapport aux autres candidats souhaitant « sortir du cycle du MAS » et s'est associé à un tiktokeur populaire, l'ancien policier Edman Lara. Paz et Lara ont remporté une large victoire dans la ville d'El Alto [dans le prolongement et au-dessus de La Paz, ayant plus d'habitants que la capitale], principal bastion populaire, ainsi que dans d'autres villes et zones rurales de l'ouest du pays, attirant ainsi les votes des secteurs qui faisaient auparavant confiance au MAS.

L'ancien président Jorge « Tuto » Quiroga, membre actif du groupe international de droite Liberté et Démocratie, qui comprend José María Aznar [Etat espagnol, PPE] et Iván Duque [président de Colombie de 2018 à 2022], entre autres anciens présidents néolibéraux hispano-américains, est arrivé en deuxième position. Quiroga a obtenu 27,3% des voix, ce qui lui a suffi pour se qualifier pour le second tour.
Le troisième était l'homme d'affaires Samuel Doria Medina, qui n'a obtenu que 20% des voix malgré avoir été en tête des sondages pendant toute la campagne. C'est pourquoi il a été le plus touché par la « guerre sale », tandis que Paz a profité de sa position en retrait et n'a pratiquement pas été victime d'attaques numériques.
Evo Morales a appelé à voter blanc, faisant passer le taux d'abstention de 4% habituellement à 19%. On peut donc dire que les partisans de l'ancien président, principalement ruraux, ont représenté environ 15% de l'électorat lors de cette élection. Ce n'est pas un mauvais chiffre si l'on tient compte de l'usure dont a souffert la personne de Morales au cours de la dernière décennie en raison de son obsession pour la réélection et des accusations judiciaires qui pèsent contre lui.
Si Morales n'a pas participé, ce n'est pas par manque de volonté, bien au contraire ; il en a été empêché par les blocages du président Luis Arce qui, après leur rupture en 2022, a cherché à le disqualifier afin de s'emparer à la fois du parti (le MAS) et de la candidature présidentielle de la gauche bolivienne. Il y est parvenu, mais une grave crise économique a éclaté en cours de route et la popularité d'Arce en a tellement souffert qu'il n'a pas pu se présenter non plus.
Dans le même temps, Morales s'est efforcé d'empêcher quiconque d'autre que lui ne représente ses partisans aux élections. Il a donc déclaré « double et triple traître » un troisième dirigeant, Andrónico Rodríguez, et a appelé à voter nul afin de lui ôter le plus d'oxygène électoral possible pour son « erreur » d'avoir imaginé une gauche sans lui à sa tête. La mauvaise campagne menée contre Rodríguez (8% des voix) et les attaques des « evistas » [partisans d'Evoa], qui l'ont harcelé, lui et ses candidats, surtout dans le Chapare, bastion de Morales mais aussi région où vit Rodríguez, ont joué en sa défaveur. Dimanche, il a voté dans cette région au milieu des acclamations, des bagarres et des jets de pierres.
En résumé, lors de ces élections, la gauche s'est livrée à un « jeu perdant-perdant » qui lui coûtera probablement cher. Le prochain gouvernement changera certainement les politiques étatistes actuelles pour résoudre la crise économique et pourrait exécuter le mandat d'arrêt lancé contre Evo Morales pour le viol présumé d'une adolescente de 15 ans à Yacuiba, en 2016, alors qu'il était président et âgé de 56 ans. Ce mandat n'a pas été exécuté jusqu'à présent car l'ancien président se trouve réfugié au cœur du Chapare, entouré d'une garde prétorienne prête à se sacrifier pour son leader.
La chute de la gauche bolivienne s'inscrit dans le « virage à droite » que connaît l'Amérique du Sud après les victoires de Javier Milei en Argentine et de Daniel Noboa en Equateur. Quiroga et le candidat à la vice-présidence le capitaine Edman Lara reflètent tous deux ces nouvelles tendances. Le premier a promis qu'« aucune entreprise publique ne restera entre les mains de l'Etat » et qu'il supprimera la propriété collective de la terre, qui existe depuis l'époque du vice-roi Toledo, au XVIe siècle. Lara est partisan de la « main de fer » contre la corruption et la criminalité.
La somme des votes nuls, ceux d'Andrónico et ceux du MAS, qui a présenté l'ancien ministre d'Arce Eduardo del Castillo (3,3%), indique que la gauche bolivienne aurait pu résister si ses luttes internes et le sectarisme de ses dirigeants ne l'en avaient pas empêchée. (Article publié dans El Pais en date du 18 août 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Fernando Molina est l'auteur, entre autres, de Historia contemporánea de Bolivia (Gente de Blanco, Santa Cruz de la Sierra, 2016) y El racismo en Bolivia (Libros Nóadas, La Paz, 2022).
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Venezuela : défendre les droits humains des plus démunis n’est pas un crime

Appel à signer la pétition pour la liberté de la défenseure des droits humains au Venezuela, Martha Lía Grajales.
13 août 2025 | tiré d'inprecor
Nous, soussignés, militants du mouvement social, organisations de défense des droits humains, partis politiques démocratiques, éditorialistes et intellectuels de différents pays, avons appris avec inquiétude l'arrestation au Venezuela de l'avocate des droits humains Martha Lía Grajales, membre du collectif Surgentes (Collectif des droits humains). Martha, mère d'un adolescent, est une militante chaviste qui travaille avec des communautés dans différents quartiers de Caracas, en particulier dans la paroisse de San Agustín.
Le 5 août 2025, Martha a accompagné les soixante mères qui ont organisé une veillée devant la Cour suprême de justice du Venezuela pour demander la révision des dossiers de leurs fils injustement accusés de terrorisme après les élections de juillet 2024. Au cours de cette manifestation pacifique, les mères et les défenseurs des droits humains ont été agressés par des civils à moto, armés et équipés de matraques, qui se comportaient comme des bandes paramilitaires. Les femmes qui participaient à la veillée ont été sauvagement attaquées et dépouillées de leurs effets personnels, notamment de leurs téléphones portables et de leurs cartes d'identité.
Martha Lía Grajales et d'autres militants des droits humains, ainsi que les mères concernées, ont participé à un rassemblement de solidarité le 8 août. À la fin de la manifestation de solidarité avec les Mères en défense de la vérité, vers 16 heures, Martha Lía Grajales, carte d'identité n° 29.565.914, accompagnée de quelques compagnons qui avaient assisté à l'événement, a été arrêtée à un barrage de la Division des enquêtes criminelles de la Police nationale bolivarienne. Alors qu'elle expliquait à la police que sa carte d'identité lui avait été volée le mardi 5 août, à proximité de la Cour suprême de justice pendant la veillée des Mères en défense de la vérité, d'autres véhicules conduits par des personnes présumées être des policiers sont arrivés sur les lieux et l'ont emmenée.
Martha Lía Grajales a été enlevée par un groupe de policiers présumés, sans identification, qui l'ont introduite de force dans une camionnette grise sans plaque d'immatriculation. Ces faits se sont produits sur l'avenue Francisco de Miranda, entre les avenues 1 et 2, à Los Palos Grandes, Caracas. À l'heure actuelle, on ignore où elle se trouve. Elle portait une chemise blanche en flanelle et un pantalon vert.
Nous demandons que son intégrité physique soit protégée, qu'elle soit autorisée à communiquer avec ses avocats et sa famille, et que ceux-ci soient informés du lieu de sa détention. Libération immédiate de Martha Lía Grajales.
Le 12 août 2025
Document et signatures :
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Martinique : APVC, CIOM, table ronde, congrès… Seule l’audace sera réaliste !

On peut être surpris du rapprochement fait ici entre des démarches politiques distinctes,menées par des actrices et acteurs biendistincts, et parfois bien opposés. Il y a en effet bien des différences, mais il y a malgré tout un point commun, plus ou moins marqué. Il est dans la façon de produire la synthèse des échanges réalisés.
31 juillet 2025 | tiré d'inprecor.org | Photo : La Table Ronde sur la vie chère à la Collectivité Territoriale de Martinique le jeudi 10 octobre. ©Alain Rivori
Derrière la nouveauté, une certaine routine
La publication du bilan des Assises Populaires de la vie chère montre, non pas le manque d'intérêt d'une initiative tout à fait positive, mais les limites dans la réalisation de l'exercice. Lorsqu'après deux jours d'échanges, une synthèse est tentée en petit comité, le résultat est forcément frustrant, même après des consultations du public en ligne menées par ce comité : les contradictions ne sont pas traitées, et il est probable que plus d'un auront du mal à yreconnaître leurs petits. Et pour le moment, on ne peut pas dire que les députés aient reçu un mandat très précis du peuple représenté, pour défendre telle ou telle revendication.
Le Comité Interministériel des Outremers, que nous n'avons pas porté au baptême, mais qui indique bien dans son intitulé ce qu'il est, a provoqué des protestations courroucées à cause des exclusions qu'il a pratiquées. En réalité, le problème n'est pas tant que les ministres fassent, comme d'habitude, leur cuisine dans leur coin. Il est, que le peuple ne fasse pas la sienne pour définir de son côté, ses propres positions.
Serge Letchimy nous apprend, à la faveurd'une émission télévisée, que « le congrès » suitson cours et prépare son projet à présenter à l'État. On imagine qu'il s'agit de formuler desorientations suite aux consultations menéestous azimuts, il y a quelques mois par la CTMincluant syndicalistes, État, patrons. Cettesorte de « table ronde » bis présentait certes lanouveauté d'inclure les syndicats, mais comportait un double vice fondamental : d'une part ces rencontres prétendaient faire émerger les intérêts de « la Martinique », comme si laditeMartinique n'était pas traversée par des antagonismes incontournables entre le peuple et l'oligarchie. Chimère tenace aussi vieille quele capitalisme lui-même. D'autre part, on retrouve le même système de construction d'une « synthèse » par un arbitre unique : l'organisateur de la démarche, placé en quelque sorte au-dessus des classes sociales composant la société, et libre de choisir tout seul, lespropositions qu'il retient.
L'audace première : la construction d'un projet prolétarien et populaire
Dans une intervention au nom du GRS lors de la rencontre internationale du cercle Frantz Fanon, Philippe Pierre-Charles prenait le contre-pied d'une opinion répétée, çà et là, suivant laquelle : « nou ja palé asé ».
Non ! Trois fois non ! Nou pôkô palé asé ! Tantque nous n'aurons pas forgé un programme simple mais cohérent, réfléchi et partagé au-delà de petits groupes plus divisés qu'unis, nou ké ni pou palé ! Trop de critiqueurs et critiqueuses qui prennent plaisir à critiquer le grand et beau mouvement de février 2009, refusent de combler encore aujourd'hui la lacune principale de 2009 : l'absence d'un programme revendicatif suffisammentdéveloppé et discuté à une large échelle dans la population.
Si nous avions avancé d'un iota sur ce sujet depuis 2009, n'importe quel·le militant·e de la cause émancipatrice pourrait dire sans hésiter les 5 ou 6 ou 7 revendications fondamentales sur lesquelles on se bat, au-delà des nuances ou des divergences entre les forces populairesengagées. Classer le monde militant en deux camps « autonomistes » ou « indépendantistes », résumer un programme politique en uneposition sur le statut politique de la Martinique, n'est que le degré 0,5 de la politique.
Sans surestimer prétentieusement notreréunion du 13 juillet (voir le résumé dans le précédent RS), nous affirmons que la tâcheurgente du mouvement ouvrier et populaire et des forces qui prétendent le représenter, est d'engager le débat, de prendre à bras le corps les propositions des un·es et des autres pour faire émerger un programme de lutte, unestratégie de luttes sans lesquelles lesconciliabules avec les CIOM et Cie ne seront quede vains bavardages.
« Réglez vos problèmes et unissez-vous pour la lutte »
La veille de son assassinat en prison, GeorgesJackson, écrivait ce cri aux fractions rivales des mouvements Afro-américains. Et si nous décidions ici de suivre cette exhortation ? Et si nous décidions d'en finir avec les sectarismes rances qui ont freiné la lutte dans le passé et dont les traces, même très affaiblies, restent encore perceptibles, constituent un mauvais exemple pour les nouvelles générations qui s'engagent ?
Cet effort de dépassement est une condition pour un débat fructueux. L'autre effort qui va de pair, c'est de mener les luttes immédiates que l'impératif de la survie commande, quel que soitle degré d'élaboration du programme. Le temps presse. Il presse chez nous. li presse dans les colonies. Il presse en France. li presse dans le monde.
L'un des premiers débats à mener est d'ailleurs probablement celui sur l'urgence du moment, sur la réponse à la question vitale du « Où en sommes-nous ? ». Nous y reviendrons.
Le 28 juillet 2025
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Trump, Netanyahou et le prix Nobel de la paix

Considérations sur le désir de Donald Trump d'obtenir le prix Nobel de la paix et sur sa désignation comme candidat par des experts hautement qualifiés, tels que Netanyahou.
19 août 2025 | tiré du blogue de mediapart.fr
La poursuite effrénée du prix Nobel de la paix par Donald Trump a suscité de nombreux commentaires dans les médias internationaux, d'autant plus que son obsession pour le prix s'est intensifiée depuis son retour à la Maison Blanche pour un second mandat. Cette fixation remonte à son premier mandat : elle était issue de sa jalousie pathologique envers Barack Obama, son prédécesseur. Elle a atteint un tel degré que Trump s'est récemment prévalu d'avoir joué un rôle décisif dans la négociation de la paix dans deux conflits majeurs, malgré la forte objection de l'une des parties impliquées dans chaque cas.
Trump a ainsi affirmé avoir joué un rôle clé dans l'arrêt de la confrontation militaire qui a éclaté au printemps dernier entre l'Inde et le Pakistan, bien que l'Inde ait nié avec véhémence le mérite de Washington à cet égard. Toutefois, Asim Munir, le chef d'état-major de l'armée pakistanaise (dont la qualité de personne éprise de paix est tout à fait évidente), a proposé la candidature du président américain pour le prix Nobel.
Trump a également prétendu avoir joué un rôle clé dans la fin de la guerre de douze jours entre Israël et l'Iran d'il y a deux mois. Cette affirmation est un comble de l'ironie : la guerre s'arrêta après que les États-Unis se furent joints à l'agression de l'État sioniste contre l'Iran. Téhéran a naturellement vu dans la prétention de Trump une blague de très mauvais goût. Un autre comble de l'ironie à ce propos est la nomination par Benyamin Netanyahou du président américain pour la prestigieuse récompense.
Lors de la visite qu'il a effectuée à la Maison Blanche il y a quelques semaines, le premier ministre israélien – un homme bien connu pour son expertise inégalée dans l'instauration de la paix – a remis à Trump une copie de sa lettre au comité du prix Nobel. Dans ce document, il salue le « dévouement » du président américain « à promouvoir la paix, la sécurité et la stabilité dans le monde », en particulier au Moyen-Orient, où les efforts de Trump « ont apporté des changements spectaculaires et créé de nouvelles opportunités pour élargir le cercle de la paix et de la normalisation ». Netanyahou conclut sa lettre en affirmant : « Je ne connais personne qui mérite le prix Nobel de la paix plus que le président Trump ».
Afin que lectrices et lecteurs ne soient pas surpris par l'auto-nomination de Trump, ou par sa nomination par Munir et Netanyahou, il nous faut considérer l'illustre histoire du prix Nobel de la paix. Il a été décerné par le passé à Henry Kissinger (1973) et à Menahem Begin (1978), deux personnages peu reconnus par l'histoire pour leur dévouement à la paix. Barack Obama a reçu le prix en 2009, avant d'établir un record de frappes de drones et d'assassinats ciblés au cours de sa présidence. Pareillement, le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed Ali a reçu le prix en 2019, avant de lancer un an après, dans la région du Tigré au nord de son pays, une guerre brutale qui a tué plus de 100 000 personnes (plus de 300 000, selon une étude universitaire) et entraîné le déplacement et la famine de millions de personnes.
En gardant ce palmarès à l'esprit, il faut se demander si Donald Trump ne mérite pas, en effet, d'être nommé pour le prix Nobel de la paix, voire de l'obtenir. Son ferme soutien à la guerre génocidaire menée par l'armée sioniste à Gaza et son appel à déporter la population de l'enclave pour faire place au développement immobilier américain, deux exemples exceptionnels d'efforts pour l'instauration de la paix, ne méritent-ils pas d'être reconnus ? Et d'ailleurs, en suivant la même logique, pourquoi ne pas nommer Benyamin Netanyahou lui-même pour le vénérable prix ? Lançons donc une pétition internationale demandant au jury norvégien d'attribuer le prix Nobel de la paix au premier ministre israélien.
Nous suivrions ainsi l'exemple du député suédois Erik Brandt, qui en 1939 avait envoyé une lettre au même comité nommant « le chancelier et Führer allemand Adolf Hitler ». Brandt argua que Hitler « plus que personne au monde a mérité cette récompense hautement respectée ». Bien que la lettre du député suédois ait été d'intention sarcastique, elle fut prise au sérieux par beaucoup à l'époque. Aujourd'hui, il n'y a pas trace d'ironie dans la nomination de Trump au prix Nobel de la paix par ses flatteurs. Les partisans de Netanyahou pourraient même prendre notre proposition au sérieux.
* Dernier ouvrage paru : Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale.
Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe,Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 19 août. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
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Le recours à la Garde nationale : de la guerre de Trump contre les migrants à l’instauration d’un régime autoritaire

Depuis mai, la guerre menée par MAGA contre les migrant·e·s est devenue encore plus agressive, tandis que sa composante militaire s'est considérablement renforcée. La Garde nationale et les Marines envoyés par Trump à Los Angeles en juin – officiellement pour réprimer les « émeutes » des manifestant·e·s qui ne se sont jamais produites – sont restés déployés sur place pendant plus d'un mois.
18 août 2025 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/le-recours-a-la-garde-nationale-de-la-guerre-de-trump-contre-les-migrants-a-linstauration-dun-regime-autoritaire.html
Mais Trump ne faisait que tester le terrain à Los Angeles. Depuis qu'il s'en est bien sorti en envoyant des troupes fédérales là-bas, sa deuxième initiative a été de déployer la Garde nationale à Washington, DC, tout en menaçant de faire de même dans d'autres villes, comme New York, Chicago, Baltimore et Oakland, toutes dirigées par des maires démocrates noirs.
Déjà, des hommes armés et masqués, vêtus de treillis militaires, sillonnent les quartiers immigrés à bord de véhicules banalisés à travers tout le pays, prêts à foncer sur des parents qui déposent leurs enfants à l'école, des travailleurs et travailleuses qui se rendent à leur travail ou des personnes qui assistent à une audition devant les services d'immigration, tout cela apparemment n'importe quand et n'importe où. Certains ont été aperçus dans des camions de location Penske devant un magasin Home Depot, tandis qu'au moins l'un d'entre eux a été photographié déguisé en ouvrier du bâtiment (The Intercept, 11 août 2025)
Le conseiller politique le plus important dans la politique d'immigration de Trump est Stephen Miller, un nationaliste blanc notoire qui soutient la « théorie du grand remplacement », selon laquelle les personnes non-blanches tentent d'effacer les Blancs de la surface de la Terre. Pendant ses études à l'université Duke (Caroline du Nord), il était ami avec Richard Spencer, le célèbre nationaliste blanc qui a organisé le rassemblement « Unite the Right » en 2017 à Charlottesville, en Caroline du Nord. Il convient également de rappeler que Trump avait alors qualifié les fascistes rassemblés à Charlottesville de « très bonnes personnes » [voir sur le site alencontre les articles des 15 et 16 août 2017].
Dans son obsession d'opérer des expulsions massives, l'administration Trump fait appel à des agents du FBI, des U.S. Marshals [une agence de police du gouvernement fédéral dépendant du département de la Justice], de la Drug Enforcement Administration, du Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives et du Federal Bureau of Prisons. Ainsi, ceux qui sont les témoins de scènes où des agents fédéraux anonymes frappant et embaquant des migrant·e·s dans des véhicules banalisés sont non seulement empêchés d'identifier le nom ou le numéro de matricule des ravisseurs, mais ne savent même pas quelle agence contacter pour essayer de retrouver les personnes emmenées.
« L'ICE semble être partout »
Dans les mois qui ont suivi la deuxième investiture de Trump, l'ICE (U.S. Immigration and Customs Enforcement) a plus que doublé son taux d'arrestations quotidiennes, avec une moyenne de 666 arrestations par jour, contre moins de 300 par jour en 2024. Mais en mai, Stephen Miller a exigé que l'ICE procède à 3000 arrestations par jour comme objectif, contre 650 auparavant. Les résultats ont été immédiats. Rien qu'à Los Angeles, entre le 6 et le 22 juin, les agents de l'immigration ont arrêté plus de 1600 personnes. Le nombre total d'arrestations pour immigration illégale effectuées par le département de la Sécurité intérieure dans la région de Los Angeles a atteint près de 3000 en juin, contre 850 en mai (New York Times, 11 juillet 2025).
Comme l'a rapporté l'Associated Press le 19 juin, « soudain, l'ICE semblait être partout. Nous avons vu des agents de l'ICE dans des fermes, pointant des fusils d'assaut sur des vaches et emmenant la moitié de la main-d'œuvre », a déclaré Rebecca Shi, PDG de l'American Business Immigration Coalition, qui représente 1700 employeurs et soutient l'augmentation de l'immigration légale. Ce n'est qu'un aperçu de ce que l'avenir pourrait réserver aux migrant·e·s si Trump et la bande de flagorneurs réactionnaires qu'il a placés à la tête de son administration parviennent à atteindre leurs objectifs.
Ce n'est pas seulement le nombre de détentions et d'expulsions d'immigrants qui inquiète les communautés migrantes à travers le pays, mais aussi les tactiques dignes de la Gestapo utilisées par des voyous sans badge qui refusent de s'identifier lorsqu'ils battent et kidnappent leurs victimes.
Et il y a quelque chose de sadique dans l'adhésion des politiciens du MAGA aux méthodes d'arrestation violentes de Trump. L'élue républicaine à la Chambre des représentants de Caroline du Sud, Nancy Mace, par exemple, a déclaré à Fox News le 17 juillet :
« [Il y a] un nouveau shérif en ville. Je dois vous dire que l'une de mes choses préférées à regarder sur YouTube ces jours-ci, ce sont les audiences où des clandestins comparaissent devant le tribunal et où [l'Immigration and Customs Enforcement] se pointe pour les traîner hors de la salle d'audience et les expulser. Je ne vois rien de plus américain aujourd'hui que de rendre nos rues plus sûres en expulsant ces criminels violents des Etats-Unis d'Amérique. »
Lorsqu'on lui a demandé, lors d'une audience au Congrès en mai, de définir le terme « habeas corpus », Kristi Noem, secrétaire d'Etat à la Sécurité intérieure, qui qualifie régulièrement les immigrants sans papiers d'« ordures », a répondu que ce terme désigne « un droit constitutionnel qui permet au président d'expulser des personnes de ce pays et de suspendre leurs droits ». L'habeas corpus est bien sûr exactement le contraire de la définition de Noem : il s'agit du droit constitutionnel de toute personne accusée d'un crime de contester la légalité de sa détention. Il s'agit donc d'une garantie contre la détention illégale, qui permet de s'assurer que les individus ne soient pas condamnés sans procédure régulière.
Stephen Miller, quant à lui, a déclaré son intention de suspendre l'habeas corpus en affirmant que les Etats-Unis sont victimes d'une « invasion » de migrant·e·s. « Je dirais que c'est une option que nous envisageons activement », a déclaré Miller. « Cela dépend en grande partie de la décision des tribunaux. »
En rupture avec le passé, des groupes de voyous de l'ICE attendent désormais devant les tribunaux d'immigration, sans doute parce qu'ils peuvent ainsi arrêter le plus grand nombre de migrants avec le moins d'efforts. Comme l'a décrit Eileen Markey le 24 juillet dans The Nation,
La grande majorité des immigrants dont les dossiers sont en cours de procédure devant les juridictions de l'immigration se présentent à leurs audiences, convaincus qu'en se conformant aux exigences labyrinthiques du système, ils seront récompensés par l'autorisation de rester dans le pays. Ou du moins la possibilité de se battre un jour de plus. Mais sous le régime d'expulsion agressif du président Donald Trump, le fait de respecter des règles du système d'immigration est devenu de plus en plus dangereux. Ceux qui se présentent devant tribunal sont désormais systématiquement arrêtés. Et le fait de ne pas se présenter à une audience entraîne généralement une mesure d'expulsion.
La grande majorité des migrant·e·s n'ont pas d'avocat pour les représenter lors de leurs audiences d'immigration. Personne ne sait exactement combien de migrants sont enlevés dans des bâtiments fédéraux et emmenés pour être détenus et expulsés, car le département de la Sécurité intérieure (Homeland Security) garde ces informations onfidentielles. Mais il est certain que même lorsque les juges fixent de nouvelles dates d'audience, de nombreux migrants sont néanmoins arrêtés dès leur sortie du tribunal.
De plus, l'ICE a désigné certaines prisons où les immigrants croupissent pendant des jours, voire plus d'une semaine, comme des centres de « rétention » plutôt que de « détention », affirmant que, comme dans le cas du 26 Federal Plaza à New York, elles « hébergent [les immigrants] jusqu'à ce qu'ils puissent être placés en détention ». Cette nouvelle appellation prive les membres élus du Congrès du droit d'inspecter ces installations.
Il convient toutefois de noter que le 9 mai, lorsque quatre élus ont tenté d'entrer dans un centre de détention du New Jersey pour l'inspecter, des agents de l'ICE ont tenté de les en empêcher physiquement. Ras Baraka, le maire de Newark, a été arrêté avec l'élue à la Chambre des représentants LaMonica McIver, tous deux Noirs. Si les charges retenues contre Baraka ont été abandonnées, LaMonica McIver a été inculpée pour « obstruction et entrave à l'exercice des agents fédéraux ». Une déclaration officielle du département de la Sécurité intérieure a affirmé que ces élus étaient des « manifestants » qui « ont pris d'assaut la porte et ont fait irruption dans le centre de détention ». (New York Times, 9 mai 2025)
Et ces dits centres de rétention ne disposent pas de conditions pour des détentions de longue durée. Le centre 26 Federal Plaza, par exemple, qui est prévu pour des heures de détention, et non des jours, ne dispose pas des infrastructures pour les repas, les lits ou les douches.
Le profilage racial comme politique
Sans surprise, le zèle du gouvernement pour arrêter les migrant·e·s potentiellement sans papiers a conduit à un recours généralisé au profilage racial, entraînant l'arrestation de citoyens états-uniens sur la seule base de la couleur de leur peau. Aucune agence fédérale ne rend public le nombre de ces arrestations, mais les témoignages sont nombreux.
Une vidéo virale réalisée par Kenny Laynez-Ambrosio, un adolescent de Floride (disponible ici), montrant sa propre arrestation a révélé à des millions de téléspectateurs les tactiques inhumaines utilisées par les agents de patrouille à la frontière. Début mai, Laynez-Ambrosio se rendait à son travail de paysagiste à North Palm Beach avec sa mère et deux amis lorsque leur voiture a été arrêtée. Laynez-Ambrosio est citoyen, mais il a tout de même été arrêté.
Comme le décrit The Guardian le 25 juillet :
La vidéo de l'incident filmée par Laynez-Ambrosio, un citoyen américain de 18 ans, semble montrer un groupe d'agents en tenue d'intervention travaillant ensemble pour arrêter violemment les trois hommes*, dont deux sont sans papiers. Ils semblent utiliser un Taser sur l'un des hommes, en étrangler un autre et on peut les entendre dire à Laynez-Ambrosio : « Tu n'as aucun droit ici. Tu es un migo [diminutif de amigo mais servant à qualifier la personne de « chicano », terme péjoratif pour désigner les personnes originaires d'Amérique latine], mon frère. » On entend ensuite les agents se vanter et se moquer des arrestations, qualifiant l'utilisation du pistolet paralysant de « drôle » et plaisantant : « Tu peux sentir ça… 30 000 dollars de prime. »
Les centres de détention fédéraux portant des noms tels que « Alligator Alcatraz » (en Floride) [cela renvoie à la prison d'Alcatraz connue comme une prison de haute sécurité et antérieurement une prison militaire] et « Speedway Slammer » (dans l'Indiana, avec quelque 1000 places) montrent à quel point les agents se réjouissent de se moquer de la violence qui attend les migrants détenus dans leurs locaux. Un nouveau rapport du bureau du sénateur démocrate Jon Ossoff, de Géorgie, a recensé 510 cas crédibles de violations des droits humains depuis l'investiture de Trump en janvier.
Comme le rapporte The Guardian le 6 août, « les violations présumées comprennent des décès en détention, des abus physiques et sexuels sur des détenus, des mauvais traitements infligés à des femmes enceintes et à des enfants, des soins médicaux inadéquats, la surpopulation et des conditions de vie insalubres, une alimentation et un approvisionnement en eau insuffisants, l'exposition à des températures extrêmes, le refus d'accès à un avocat et la séparation des enfants ».
Des « criminels » dont le seul crime est d'exister
L'administration Trump a présenté les immigrants comme des « ennemis » envahisseurs et des criminels violents afin de justifier leur arrestation et leur expulsion. En réalité, selon les propres statistiques de l'ICE à la fin du mois de juin, 71,7% des immigrants détenus dans les centres de l'ICE à travers le pays n'avaient fait l'objet d'aucune condamnation pénale. Quatre-vingt-quatre pour cent des immigrants détenus dans les prisons et les camps de concentration de l'ICE ont été classés comme ne présentant aucun niveau de menace, c'est-à-dire qu'ils sont considérés comme n'ayant pas de casier judiciaire, et beaucoup d'autres personnes arrêtées avaient des antécédents pour des délits mineurs tels que des infractions au code de la route ou simplement pour avoir déjà été expulsées. La réalité derrière la rhétorique est que l'administration Trump veut simplement expulser autant d'immigrants que possible, même si cela signifie les renvoyer vers la torture, la violence et la mort.
Comment comprendre autrement les positions contradictoires adoptées par l'administration Trump lorsque, fin juin, le gouvernement a supprimé le statut de protection des Haïtiens fuyant la terreur et la violence dans leur pays d'origine ? Comme l'a noté le Miami Herald le 27 juin, « un porte-parole du département de la Sécurité intérieure a déclaré vendredi que « la situation environnementale en Haïti s'est suffisamment améliorée pour que les citoyens haïtiens puissent rentrer chez eux en toute sécurité », alors même que le département d'Etat déconseille aux Américains de se rendre dans ce pays en raison des enlèvements, des troubles civils, des soins de santé limités et de la violence extrême des gangs. Cette semaine, l'agence a exhorté les Américains à « quitter ce pays dès que possible ».
La rhétorique haineuse du gouvernement a été utilisée pour justifier l'expulsion d'immigrants non seulement vers leur pays d'origine, mais aussi vers des pays tiers avec lesquels ils n'ont aucun lien. Dans le cadre d'une politique qui reflète celle de la deuxième présidence Bush – lorsque les « combattants ennemis » de la soi-disant « guerre contre le terrorisme » étaient systématiquement enlevés et transférés vers des « sites noirs » [prisons secrètes] notoires dans divers pays où ils étaient emprisonnés et torturés –, certains expulsés sont envoyés vers des pays tiers dirigés par des dictatures connues pour leur brutalité, et certains vers des pays déchirés par des conflits violents.
Le régime Trump a conclu des accords (The Intercept, 25 juin 2025) avec au moins 19 pays, dont le Salvador, le Soudan, la Libye et le Rwanda, et cherche à en conclure avec des dizaines d'autres, afin d'accueillir les personnes expulsées des Etats-Unis – un plan que la Cour suprême a également approuvé fin juin dans son « shadow docket » (« dossier fantôme » : hors calendrier). Cette politique délibérément cruelle et inhumaine a été défendue par Stephen Miller de manière effrayante : « L'ICE envoie des avions partout dans le monde en permanence. Quiconque est venu ici illégalement, nous le trouvons et nous le renvoyons. » Le gouvernement a récemment expulsé huit hommes vers le Soudan du Sud (on leur avait dit qu'ils étaient envoyés en Louisiane) et cinq hommes vers l'Eswatini, une minuscule monarchie absolue enclavée en Afrique australe, un Etat où, selon le propre rapport du département d'Etat, il y a « des exécutions arbitraires ou illégales, y compris des exécutions extrajudiciaires ; des actes de torture et des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés par le gouvernement ».
L'intention de l'administration d'expulser tout immigrant non citoyen, quel que soit son statut juridique actuel ou son casier judiciaire, vers n'importe quel pays de son choix – de préférence ceux où il risque l'emprisonnement, la torture ou la mort – a été clairement exprimée en mars dernier. A l'époque, l'administration Trump avait invoqué la loi de 1798 sur les ennemis étrangers (Alien Enemies Act) pour justifier l'expulsion de 250 hommes vénézuéliens et salvadoriens vers le tristement célèbre Centre de confinement pour terroristes (CECOT) au Salvador, après que Trump eut conclu un accord de 6 millions de dollars avec le dictateur brutal du Salvador, Nayib Bukele, qui a placé le pays sous loi martiale depuis 2022. Trump a affirmé que les expulsés étaient membres d'un gang vénézuélien violent, Tren De Aragua, et du gang salvadorien MS-13, une affirmation qui a été rapidement démentie (voir The Intercept, 27 mars)
L'enlèvement et l'expulsion vers le Salvador, le 15 mars, de Kilmar Abrego Garcia, résident du Maryland, ont été révélateurs. L'administration elle-même a affirmé qu'il avait été expulsé par erreur. Face au tollé général, même la Cour suprême a ordonné son retour. Trump a réagi en redoublant d'efforts, allant jusqu'à publier des photos truquées pour « prouver » que Garcia était membre du MS-13 et promettant de ne jamais le laisser revenir aux Etats-Unis, alors que Garcia avait fui le Salvador à l'adolescence pour échapper à la violence des gangs. Puis, dans un revirement complet, Garcia a été brusquement renvoyé aux Etats-Unis en juin pour être jugé pour trafic d'immigrants. Les manifestations très médiatisées et les demandes en faveur de sa libération ont sans doute contribué à faciliter son retour, mais les efforts déployés par l'administration Trump pour « reprendre » son expulsion sur la base d'une affaire judiciaire probablement fallacieuse montrent que la lutte sera encore longue alors que l'ICE intensifie sa campagne d'expulsion.
Mettre fin au droit du sol et promouvoir la « dénaturalisation »
Le premier jour de son second mandat, Trump a annoncé son programme anti-immigrés en publiant un décret mettant fin au droit du sol, la loi inscrite dans le 14e amendement de la Constitution [ratifié en 1868] qui accorde automatiquement la citoyenneté à toute personne née sur le sol américain. Cet amendement avait été adopté après l'abolition de l'esclavage afin de garantir que les anciens esclaves puissent devenir citoyens des Etats-Unis. Dans une affaire historique de 1898, la Cour suprême a statué qu'un homme né aux Etats-Unis, dont les parents chinois n'étaient pas citoyens américains, était citoyen par le droit du sol.
Après une série de poursuites judiciaires intentées par des Etats et des groupes de défense des immigrants, le décret a jusqu'à présent été bloqué par des juges fédéraux de district. Mais le mois dernier, la majorité conservatrice de la Cour suprême a accordé à Trump une victoire initiale dans son projet de mettre fin à la citoyenneté par droit de naissance en statuant que les tribunaux inférieurs ne peuvent pas imposer de mesures injonctives à l'échelle nationale pour des plaignants particuliers – bien que la Cour ne se soit pas prononcée sur la constitutionnalité du décret de Trump et n'ait pas exclu d'autres moyens, tels que des recours collectifs, pour bloquer le décret. Cette décision a ouvert la voie à la possibilité que le décret de Trump soit appliqué dans certains Etats mais pas dans d'autres.
Plusieurs décisions de la Cour suprême en faveur de Trump – par exemple, les décisions autorisant Trump à procéder à des licenciements massifs de fonctionnaires fédéraux, à renvoyer des soldats transgenres, à mettre fin au statut de protection temporaire de centaines de milliers d'immigrants et à expulser des immigrants vers des pays tiers – ont été rendues rapidement sous la forme de décisions succinctes et non signées, sans aucune explication des motifs de la cour dans ce qui a été qualifié d'« urgence » ou de « dossier fantôme ».
Pour l'instant, le décret sur la citoyenneté par droit du sol reste bloqué par une série de juges fédéraux de districts. Outre les multiples recours contre le décret de Trump devant les tribunaux de district et d'appel, plus de deux douzaines de procès sont en cours dans différents Etats et villes du pays. En fin de compte, l'affaire finira par être renvoyée devant la Cour suprême, où l'administration Trump comptera sur la majorité conservatrice pour invalider, ou du moins modifier, le 14e amendement.
La stratégie démesurée de Trump se retourne contre lui
La stratégie excessive de l'administration Trump semble toutefois se retourner contre elle. Comme l'a rapporté Politico (11 juillet) : « Mais à mesure que la répression de Trump s'intensifie, l'opinion négative des Américains sur l'immigration s'est inversée. » Un sondage Gallup publié le 11 juillet a montré :
Les Américains sont nettement plus favorables à l'immigration depuis un an, la proportion de ceux qui souhaitent une réduction de l'immigration étant passée de 55% en 2024 à 30% aujourd'hui. Dans le même temps, 79% des adultes, un chiffre record, estiment que l'immigration est une bonne chose pour le pays.
Ces changements inversent une tendance à la hausse des inquiétudes concernant l'immigration qui avait commencé en 2021 et reflètent des changements au sein de tous les grands partis politiques.
Avec la forte baisse des passages illégaux à la frontière cette année, les Américains sont moins nombreux qu'en juin 2024 à soutenir des mesures strictes de contrôle des frontières, tandis que davantage sont favorables à l'octroi d'une voie vers la citoyenneté aux immigrants sans papiers déjà présents aux Etats-Unis.
Le même sondage révèle que les Américains sont beaucoup plus nombreux à exprimer leur désapprobation qu'à approuver la gestion de l'immigration par le président Donald Trump.
De plus, les procureurs de Los Angeles ont lamentablement échoué à obtenir du grand jury [institution au sein d'un tribunal qui a le pouvoir de mener une procédure officielle pour enquêter sur les actes criminels et de déterminer si des accusations doivent être retenues] qu'il inculpe la grande majorité des personnes accusées d'« agressions » et d'« obstruction » lors des manifestations anti-ICE en juin. La raison est simple : les arrestations et les accusations sont en grande partie fondées sur des mensonges.
Comme l'a rapporté The Real News Network :
Le Los Angeles Times rapporte que Bill Essayli, qui a été nommé par la ministre de la Justice Pam Bondi au début de l'année pour occuper le poste de procureur fédéral du district central de Californie, s'est récemment mis en colère et a été entendu « hurler » contre les procureurs du tribunal fédéral du centre-ville de Los Angeles lorsqu'un grand jury a refusé d'inculper un manifestant anti-ICE qui était visé par des accusations criminelles potentielles.
Et selon le LA Times, ce refus d'inculper les manifestants est loin d'être un cas isolé.
« Bien que son bureau ait engagé des poursuites pénales contre au moins 38 personnes pour des fautes présumées commises lors des manifestations du mois dernier ou à proximité des lieux où se sont déroulées les rafles d'immigrés, beaucoup ont été classées sans suite ou réduites à des délits mineurs », écrit le journal. « Au total, il n'a obtenu que sept inculpations, qui doivent généralement être prononcées au plus tard 21 jours après le dépôt d'une plainte pénale. »
Il est extrêmement rare que les procureurs ne parviennent pas à obtenir l'inculpation par un grand jury, qui doit seulement déterminer s'il existe des « motifs raisonnables » de croire qu'un suspect a commis un crime et qui n'entend pas les arguments de la défense pendant la procédure.
[…] Le représentant Ted Lieu (démocrate de Californie) a également critiqué les procureurs pour avoir utilisé des déclarations facilement discréditables d'agents de l'ICE afin d'obtenir des mises en accusation. « Je suis un ancien procureur et je peux confirmer que n'importe quel procureur peut obtenir d'un grand jury qu'il inculpe un sandwich au jambon », a-t-il écrit. « Sauf le procureur général de Los Angeles. Pourquoi ? Parce que cet article montre que LES AGENTS DE L'ICE INVENTENT DES HISTOIRES. Vous voulez que vos agents soient respectés ? Dites-leur d'arrêter de mentir.” »
Trump accélère la répression militaire, progressivement
Mais l'administration Trump, imperméable à la désapprobation croissante de l'opinion publique, n'a fait que monter les enchères.
Le « grand et beau projet de loi » [budget] de Trump, qui a été adopté par le Congrès début juillet, promet d'étendre massivement le dispositif de contrôle de l'immigration. Le National Immigration Justice Center a qualifié ce projet de loi de « caisse noire » pour les agences chargées de l'application des lois sur l'immigration, car il « débloque plus de 170 milliards de dollars pour gonfler le complexe industriel de l'immigration dirigé par les agences Immigration and Customs Enforcement (ICE) et Customs and Border Protection (CBP) du département de la Sécurité intérieure (DHS), au profit des dirigeants de prisons privées et des entrepreneurs publics. L'impact sur les communautés à travers le pays sera désastreux et marquera un recul historique des droits des immigrants et de leur accès à la justice »
L'ICE est actuellement en pleine campagne de recrutement afin d'augmenter ses effectifs déjà considérables. Elle a supprimé toutes les conditions d'âge, offre des primes à la signature pouvant atteindre 50 000 dollars et le remboursement des prêts étudiants jusqu'à 60 000 dollars afin d'attirer le plus grand nombre de candidats possibles dans les plus brefs délais.
En réalité, l'appel lancé par l'ICE aux Américains « patriotes » pour qu'ils rejoignent ses rangs est très susceptible d'attirer ceux qui cherchent à gagner leur vie en battant et en kidnappant des immigrants.
Comme l'a fait remarquer (The Bulwark, 13 août), Vanessa Cárdenas, directrice exécutive du groupe de défense des droits des immigrants America's Voice : « Prenez un adolescent qui a plus de testostérone que de sagesse, armez-le de fusils et de cagoules, donnez-lui des voitures rapides et, pour couronner le tout, faites-lui miroiter des primes en espèces pour des arrestations rapides et sans discernement. Ajoutez à cela la culture d'impunité et d'abus de pouvoir de l'ICE. Que pourrait-il bien arriver ? »
Le 11 août, comme indiqué en début d'article, Trump a déployé la Garde nationale, cette fois à Washington, DC, feignant à nouveau une « urgence » inexistante. Lors d'une conférence de presse truffée de propos racistes, Trump a affirmé que « notre capitale a été envahie par des gangs violents et des criminels sanguinaires, des bandes de jeunes sauvages, des maniaques drogués et des sans-abri ». Washington DC, comme d'autres grandes villes américaines, connaît un taux de criminalité violente historiquement bas, le plus bas depuis 30 ans, de sorte que l'argument « d'urgence » avancé par Trump est manifestement faux.
C'est néanmoins l'excuse invoquée par l'administration Trump pour prendre le contrôle fédéral de la police municipale et nommer le directeur de la Drug Enforcement Administration, Terry Cole, « commissaire de police en situation d'urgence » doté de tous les pouvoirs du chef de la police. Trump a, à toutes fins utiles, placé la ville de Washington DC sous tutelle fédérale.
Le 12 août, le Washington Post a rapporté que l'administration Trump évaluait « des plans visant à créer une « force d'intervention rapide en cas de troubles civils internes » composée de centaines de soldats de la Garde nationale chargés de se déployer rapidement dans les villes américaines confrontées à des manifestations ou à d'autres troubles, selon des documents internes du Pentagone… Le plan prévoit que 600 soldats soient en état d'alerte permanente afin de pouvoir être déployés en moins d'une heure. »
Ces derniers développements démontrent que Trump et ses plus proches conseillers s'efforcent de repousser les limites du régime autoritaire, afin d'établir des précédents qui pourront servir de tremplin pour restreindre et réprimer davantage les expressions authentiques de la démocratie et de la dissidence, tout en réalisant leur vision des Etats-Unis comme un pays réservé aux hommes blancs.
Si cela n'était pas déjà évident, cela l'est désormais : nous tous, quel que soit notre statut migratoire, souffrirons si l'administration Trump continue de faire avancer son programme autoritaire, car il n'a jamais été uniquement question d'immigration. (Article reçu le 17 août 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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« Nettoyage ethnique » aux Etats-Unis

Les pratiques antimigratoires en vigueur dans ce qui était une grande démocratie sont en train de transformer le territoire étatsunien en une vaste zone frontalière. La peur s'installe dans le pays qui protégeait jadis ceux qui cherchaient la sécurité.
Manouk BORZAKIAN (Neuchâtel, Suisse), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (U. Bordeaux), Marie DOUGNAC (U. La Rochelle)
15 août 2025 | tiré d'un blog de mediapart.fr | Illustration : Le camp d'Alcatraz Alligator en Floride
https://blogs.mediapart.fr/geographies-en-mouvement/blog/150825/nettoyage-ethnique-aux-etats-unis
Dans l'histoire et la géographie de l'enfermement, donc de la privation d'espace, on atteint aux États-Unis trumpiens un niveau rarement égalé de violence et de sadisme à l'égard des humains. Olivier Milhaud avait ouvert la thématique d'une géographie des prisons. Espérons qu'il sera suivi par une jeune génération sur celle des camps de migrants.
Les États-Unis ont ouvert en juillet 2025 un centre de détention pour les personnes migrantes. Un « centre de concentration » au cœur d'un marécage infesté d'au moins 200 000 alligators dont la taille des adultes atteint quatre mètres. Situé dans les Everglades de la Floride, un nouveau bâtiment est sorti de terre en moins de dix jours. Des tôles, des grillages derrière lesquels on entasse neuf exilés par cellule, sans soins, sans nourriture propre à la consommation et de la lumière par des néons 24h/24.
Pour l'Observatoire sur les 'Etats-Unis et le consortium pancanadien de recherches Borders in Globalization, Elizabeth Vallet n'a pas peur des mots : c'est un « centre de concentration ». Donald Trump s'est permis des blagues sur ceux qui risqueraient leur vie en s'enfuyant, comme les bagnards sur l'île du Diable en Guyane au temps de Dreyfus : « Les serpents sont rapides, mais les alligators… » a-t-il plaisanté. Trump feignant de craindre qu'on apprenne aux prisonniers à échapper aux reptiles, a voulu qu'on appelle ce centre l'« Alcatraz des alligators », en allusion au fort de la baie de San Francisco où se trouve le fameux pénitencier.
La journaliste Elie Hervé rapporte les propos d'Elizabeth Vallet : « Ce qui définit la politique migratoire de Trump, c'est la mise en place d'une politique répressive et de la cruauté dont il fait preuve à l'encontre des personnes exilées. » Même pour certains détenteurs de carte verte qui sont aussi enfermés. Ces pratiques s'ajoutent à des renvois de migrants vers une prison du Salvador, voire le sinistre camp militaire de Guantanamo à Cuba, ouvert à la suite des attentats du 11-Septembre. Une politique surprenante, visant à contourner les refus de certains États à récupérer leurs citoyens. En juillet, certains exilés ont été renvoyés au Soudan du Sud, pays en guerre, alors qu'ils n'en sont pas originaires.
Tout comme le ministre Bruno Retailleau a mobilisé 4000 forces de l'ordre les 18 et 19 juin 2025 pour interpeller illégalement plusieurs dizaines de milliers de migrants dans les gares et les bus à Paris, Trump a demandé à la police fédérale de l'immigration (ICE) aidée par des Marines d'arrêter des hispaniques dans les hôpitaux, les tribunaux, les magasins de bricolage et jusque dans les écoles. Pour Elizabeth Vallet, s'installe un climat de peur dans la société étatsunienne. « Les coupes dans le domaine de la santé, de l'éducation, des services sociaux, de l'aide au développement, dans des services administratifs bénéficiant de l'ICE sont en train de faire de cet office un État dans l'État. »
Trump n'a pas la primeur de cette politique. L'histoire rappelle que dans les années 1920, il ne faisait pas bon migrer aux États-Unis et que le Ku Klux Klan, organisation terroriste suprémaciste des années 1860 agissait ainsi. Mais la nouveauté est qu'aujourd'hui, la traque aux migrants est décidée d'en haut. Les gardes-frontières, les policiers, les membres de l'ICE agissent partout sur le territoire : « L'ensemble du pays est devenu une zone frontalière, un espace où l'arbitraire est maître ». Les centres de détention prospèrent, gérés par des sociétés privées qui font des profits, en faisant travailler les détenus, les migrants « pour un salaire dérisoire qui s'apparente à du travail forcé » selon Elizabeth Vallet. Une situation dont il sera difficile de suivre l'évolution, en évitant les mensonges du président : certaines personnes arrêtées ne sont pas enregistrées. Et donc, ne peuvent pas faire valoir leurs droits.
L'indécence et le cynisme atteignent-ils leur somment lorsque l'influenceuse d'extrême-droite, Laura Loomer, osait déclarer que « les alligators auraient au moins 65 millions de repas ». 65 millions, c'est le nombre d'Hispaniques dans le pays. « Ce que Trump met en place, c'est un nettoyage ethnique, pour le chercheur José Angel Maldonado, né au Honduras. Il veut façonner une Amérique blanche et, pour cela, il n'a plus aucune limite. »
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Washington : la contestation grandit face à la prise de pouvoir de Trump

Six États dirigés par des Républicains se sont désormais engagés à envoyer des troupes de la Garde nationale pour appuyer la prise de contrôle de Washington, D.C., par l'administration Trump, laquelle a assumé le commandement des forces de police au nom de la lutte contre le crime. En y ajoutant la Garde nationale de D.C., que Trump contrôlait déjà, cela porte à plus de 2 000 le nombre de soldats déployés dans les rues de la capitale. Cette mise sous tutelle fédérale intervient alors même que la criminalité violente dans la capitale est à son plus bas niveau depuis 30 ans — des chiffres que l'administration Trump conteste, le ministère de la Justice ayant ouvert une enquête pour déterminer si les responsables municipaux avaient manipulé les statistiques.
« Ce que nous voyons, c'est l'illégalité, mais elle vient entièrement de la Maison-Blanche », déclare l'activiste communautaire Keya Chatterjee, directrice du groupe Free DC.
20 août 2025 | tiré de democracy.now
AMY GOODMAN : Le Tennessee est devenu le sixième État républicain à accepter d'envoyer des troupes de la Garde nationale à Washington, D.C., afin d'appuyer la mainmise grandissante du président Trump sur la capitale nationale. Les gouverneurs républicains de Louisiane, de l'Ohio, de la Caroline du Sud, de la Virginie-Occidentale et du Mississippi font de même. Une partie des troupes est arrivée mardi. Ces gouverneurs ont mobilisé leur Garde nationale même si plusieurs de leurs villes connaissent des taux de criminalité pires que ceux de D.C. Selon le média The Handbasket, des membres de la Garde nationale de D.C. ont commencé à s'entraîner à porter des armes de poing dans les rues de la capitale.
Trump a envoyé la Garde nationale la semaine dernière en déclarant que D.C. faisait face à une « urgence criminelle », alors que les archives montrent que la criminalité violente y est au plus bas depuis 30 ans. En janvier, le bureau du procureur fédéral du district avait publié un communiqué intitulé « La criminalité violente à D.C. atteint son plus bas niveau depuis 30 ans ». Mais Trump a mis en doute ces chiffres, et les procureurs fédéraux ont lancé une enquête criminelle pour savoir si la police locale avait manipulé les données. Cette enquête est supervisée par l'avocate par intérim nommée par Trump pour le district de Columbia : l'ancienne animatrice de Fox News, Jeanine Pirro.
Pendant ce temps, The Washington Post rapporte qu'un nouveau sondage indique que 80 % des habitants de D.C. s'opposent au décret fédéralisant les forces de l'ordre. La mairesse Muriel Bowser a accusé Trump de mener une offensive autoritaire. Voici ses propos :
MURIEL BOWSER : « Les chiffres dans le district ne justifient pas l'arrivée de mille personnes d'autres États. Vous le savez… Ce n'est pas logique. Si vous voulez comprendre ce qui se passe, la question n'est pas pour nous, mais pour savoir pourquoi l'armée est déployée dans une ville américaine pour y surveiller des Américains. »
AMY GOODMAN : Des organisateurs communautaires se sont mobilisés contre le déploiement de la Garde nationale. Voici Samantha Davis, fondatrice de la Black Swan Academy, qui œuvre pour l'autonomisation des jeunes noirs :
SAMANTHA DAVIS : « Ce n'est pas une question de criminalité, c'est une question de contrôle. Ce n'est pas une question de sécurité publique, c'est une question de pouvoir. La semaine dernière, Donald Trump a proposé que nos enfants à D.C., dès 14 ans, soient jugés comme des adultes. Voulez-vous ça ? »
PUBLIC : « Non ! »
SAMANTHA DAVIS : « Et la procureure de Trump a dit qu'elle voulait poursuivre nos jeunes, mais qu'elle était frustrée parce qu'elle “ne pouvait pas mettre la main sur eux”. Voulez-vous ça ? »
PUBLIC : « Non ! »
SAMANTHA DAVIS : « Trump a menacé que si D.C. ne punissait pas plus sévèrement nos enfants, il fédéraliserait notre ville. Voulez-vous ça ? »
PUBLIC : « Non ! »
SAMANTHA DAVIS : « Nous ne sacrifierons pas nos enfants à un tyran. »
AMY GOODMAN : Nous allons maintenant à D.C., avec Keya Chatterjee, directrice de Free DC. Pouvez-vous nous faire un point sur les troupes déployées ?
KEYA CHATTERJEE : « Ce que nous voyons ici, c'est une situation qui, si D.C. était un État, serait considérée comme un acte de guerre civile. Des Gardes nationaux envoyés d'un État vers un autre, contre la volonté des élus locaux et des habitants. C'est le manuel classique d'un dictateur : prendre le contrôle de la capitale pour faire taire la dissidence.
Nous sommes vulnérables car D.C. n'est pas un État. Nos élus ne contrôlent même pas notre propre Garde nationale. Cette prise de pouvoir armée met en danger non seulement les habitants de D.C., mais aussi la démocratie américaine et, par extension, le monde entier. Nous voyons déjà des postes de contrôle illégaux, des fouilles humiliantes, des arrestations arbitraires. Tout cela, c'est l'illégalité organisée, mais elle vient de la Maison-Blanche. »
Vie quotidienne et résistance
Chatterjee décrit la peur quotidienne : habitants enlevés dans la rue par des agents fédéraux masqués, familles sans nouvelles de leurs proches. Mais aussi la résistance :
- solidarité de voisinage,
- musique go-go dans les rues,
- casserolades tous les soirs à 20 h, symbolisant les huit quartiers de la ville.
- « C'est une méthode éprouvée contre les dictateurs : répondre par la joie, la communauté, la fierté culturelle », dit-elle.
- Sur les financements bloqués
- Le Congrès a gelé 1,1 milliard de dollars de fonds locaux de D.C. :
- « Si le gouvernement voulait la sécurité, il permettrait d'investir dans le logement, l'éducation, la santé et l'alimentation, ce qui réduit la criminalité. Au lieu de cela, il bloque nos ressources. C'est du vol pur et simple. Et rappelons-le : l'absence d'égalité juridique pour D.C. est un héritage direct de l'esclavage et du racisme. Aujourd'hui, on doit choisir : être du côté de D.C. et de l'égalité, ou être du côté de la tyrannie. »
Les sans-abri visés
JESSE RABINOWITZ, du National Homelessness Law Center :
« Enfermer les gens qu'on ne veut pas voir, c'est du pur autoritarisme. Trump commence par cibler les sans-abris, les personnes trans et les migrants, parce qu'il pense qu'ils n'ont pas de soutien populaire. Mais bientôt, ce sera tous ceux qui ne sont pas des hommes blancs, riches, cisgenres, chrétiens et héérosexuels. »
KEYA CHATTERJEE ajoute :
« Ils détruisent les campements, jettent les affaires des gens à la poubelle. Ils veulent criminaliser la pauvreté, criminaliser l'existence même de ceux qui dorment dehors. Mais ce sont nos voisins, une partie intégrante de notre communauté. Nous exigeons que cette brutalité cesse immédiatement. »
Conclusion :
Les habitants de D.C. restent unis pour exiger le départ immédiat des troupes fédérales et de la Garde nationale déployées par Trump.
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Tunisie : après la démocratie, les libertés syndicales dans le viseur

Depuis début août 2025, l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) est la cible d'attaques frontales par le président tunisien Kaïs Saïed et ses partisans. Le 7 août, des manifestants ont attaqué le siège de la Centrale tunisienne. Cette tentative d'assaut de son siège a été suivie par une déclaration du président tunisien en soutien aux manifestants, avec une menace à peine voilée, visant à criminaliser l'action syndicale et à affaiblir l'UGTT. Ces attaques interviennent dans un contexte où le dialogue social est très dégradé, marqué par une rupture quasi totale et une confrontation ouverte.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Les organisations syndicales françaises CFDT, CGT, Unsa, Solidaires et FSU dénoncent ces attaques, condamnent la campagne d'intimidation menée par les autorités tunisiennes et expriment leur solidarité avec leurs homologues de l'UGTT.
Depuis son « coup de force constitutionnel » le 25 juillet 2021, qui s'apparente de plus en plus à un coup d'État au fur et à mesure que Kaïs Saïed s'arroge les pleins pouvoirs, ce dernier a progressivement mis en place une présidence autoritaire, affaiblissant les piliers de la démocratie tunisienne. Kaïs Saïed, qui ne cache pas son hostilité aux corps intermédiaires, gouverne par décrets présidentiels, sans contre-pouvoirs institutionnels. Après le démantèlement du pluralisme politique avec l'arrestation d'opposants sous prétexte de « complot contre la sûreté de l'État », l'intimidation et la criminalisation des voix dissidentes et l'attaque contre la liberté d'expression avec le harcèlement et même l'emprisonnement de journalistes pour leurs critiques du régime, Kais Saïed s'attaque désormais au syndicalisme.
Les organisations syndicales françaises CFDT, CGT, Unsa, Solidaires et FSU appellent le gouvernement français, et plus largement les décideurs européens, à condamner les dérives autocratiques du régime de Kaïs Saïed et à dénoncer le mémorandum UE-Tunisie.
L'UGTT, fondée en 1946, est un acteur historique majeur en Tunisie, ayant joué un rôle central pour l'indépendance de la Tunisie. L'UGTT est co-lauréate, en 2015, du Prix Nobel de la Paix pour son rôle dans le processus de transition démocratique en Tunisie, après la révolution de 2011. La CFDT, la CGT, l'Unsa, Solidaires et FSU réaffirment leur soutien à l'UGTT et au rassemblement organisé par le syndicat ce jeudi 21 août. Les organisations syndicales françaises joignent leur voix à l'appel du mouvement syndical mondial aux autorités tunisiennes 1 pour garantir la sécurité des membres des syndicats et respecter leurs obligations internationales en vertu des Conventions 87 « Liberté syndicale et protection du droit syndical » et 98 « Droit d'organisation et de négociation collective » de l'OIT.
CFDT, CGT, Unsa, Solidaires, FSU
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.