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Les élections présidentielles en Colombie : vers un second tour décisif pour l’Amérique latine

Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle colombienne placent le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella en tête avec une majorité de 2,84 % devant (…)

Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle colombienne placent le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella en tête avec une majorité de 2,84 % devant le nouveau chef progressiste du Pacto Histórico, Iván Cepeda. Celui-ci a obtenu 40,90 % des suffrages, soit un score qu'aucun candidat de gauche n'avait réuni à un premier tour.

31 mai 2026 | tiré d'Alter.quebec | Photo : Iván Cepeda & Abelardo de la Espriella, Credit photo : Own work, photo sur la Place Bolivar, CC BY-SA 4.0 / Olímpica Stereo, CC BY 3.0
https://alter.« quebec/les-elections-presidentielles-en-colombie-un-moment-decisif-pour-lamerique-latine/ »

En dépit de la progression de l'extrême droite en Colombie, le camp progressiste peut renverser les résultats du premier tour lors du second. Avec un taux de participation de 57,88 % pour le premier tour, on constate qu'il est encore possible de changer le vote en comptant sur la mobilisation des Colombiennes et des Colombiens dans le pays.

Effectivement, une proportion significative de l'électorat qui ne s'est pas prononcé lors du premier tour pourrait faire la différence, s'il sent l'urgence d'agir devant l'éventualité d'un gouvernement d'extrême droite à la tête du pays. Un tel gouvernement pourrait mettre en péril les récents progrès sociaux réalisés sous la direction de Petro, faisant ainsi régresser le pays vers une époque troublée que beaucoup aimeraient oublier.

À trois semaines du second tour des élections présidentielles, une différence de 2,84 % des votes entre Cepeda et de la Espriella n'est pas insurmontable. La gauche colombienne peut encore convaincre une partie des abstentionnistes et ainsi renverser le résultat du second tour. Nous reproduisons l'article que notre correspondant a publié le 4 mai dernier qui fait le point sur les propositions des candidatures.

La rédaction

Les élections présidentielles en Colombie : un moment décisif pour l'Amérique latine

À un mois du scrutin présidentiel, la Colombie traverse une période de turbulences politiques majeures, caractérisée par des fractures idéologiques béantes entre le camp progressiste et conservateur. Le climat de tension est exacerbé par une recrudescence alarmante de la violence armée. Une série d'attentats à l'explosif dans la région du Cauca, attribuée aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), a récemment coûté la vie à une vingtaine de personnes, réveillant les craintes sur la fragilité du processus de paix et l'incapacité de l'État à sécuriser ses périphéries. Dans ce paysage incertain, le retrait de Gustavo Petro redéfinit l'offre électorale à gauche, laissant place à l'émergence d'Iván Cepeda comme nouvelle figure de proue du camp progressiste.

Le maintien de la gauche au pouvoir ?

Malgré l'absence de Gustavo Petro dans la course présidentielle ou à la direction du Pacte historique, la gauche maintient une assise solide dans les sondages grâce à Iván Cepeda. Le profil de Cepeda est profondément ancré dans l'histoire politique du pays : fils de Manuel Cepeda — dirigeant du Parti communiste et élu de l'Union patriotique assassiné — il a bâti sa carrière sur la défense des droits humains et la lutte contre les structures de domination. Philosophe de formation et sénateur issu du Pôle démocratique alternatif, il incarne aujourd'hui l'espoir d'une continuité des politiques de transformation sociale.

Face à lui se dresse Abelardo de la Espriella, candidat d'extrême droite occupant la deuxième place dans les intentions de vote. Son programme, radicalement opposé à celui de la gauche, prône une dérégulation totale du marché et adopte une posture hostile envers les droits des femmes, notamment concernant l'accès à l'avortement. Cette confrontation dessine deux futurs radicalement différents pour la Colombie.

Alliances régionales et modèles de société

L'issue du scrutin entraînera des conséquences directes sur l'insertion diplomatique du pays :

  • L'option Cepeda : Elle signifierait un renforcement des liens avec le Brésil et le Mexique, piliers actuels de la gauche latino-américaine. La Colombie poursuivrait alors sa transition vers un modèle moins dépendant de l'extractivisme, axé sur la réduction des inégalités, la protection des minorités et la préservation de l'environnement.
  • L'option conservatrice : L'élection d'Espriella ou de Paloma Valencia ancrerait la Colombie dans le bloc des gouvernements de droite de la région. Ce modèle privilégie le libre marché, tend à nier l'urgence climatique et risque de perpétuer les disparités sociales affectant les classes les plus pauvres et les minorités.

Bien que le duel semble binaire, le paysage politique est marqué par une fragmentation notable due à la présence de nombreuses candidatures indépendantes et de petites coalitions. Si tous et toutes ne sont pas en mesure de gagner, leur capacité à conclure des alliances ou à bloquer certaines candidatures sera déterminante lors du second tour.

Un moment décisif pour l'Amérique latine

Le mandat de Petro a été marqué par une doctrine de lutte contre le narcotrafic privilégiant la vie et la paix sur la seule répression militaire. Un moment symbolique fort fut sa rencontre avec Donald Trump le 3 février dernier, démontrant qu'une coopération pragmatique est possible sans pour autant se soumettre à l'impérialisme américain traditionnel dans la région.

Néanmoins, la Colombie se trouve aujourd'hui dans une position de « dernier bastion ». Avec l'implantation de gouvernements d'extrême droite au Chili, en Argentine, au Salvador et en Équateur, le pays demeure, avec le Mexique de Claudia Sheinbaum et le Brésil de Lula, l'une des rares grandes puissances régionales encore dirigées par la gauche. Ce scrutin est donc perçu comme un test pour la survie du progressisme en Amérique latine.

La violence politique et l'influence du vote

L'insécurité pèse lourdement sur la campagne électorale. Le ministère de la Défense rapporte que les récentes attaques à l'explosif à Cali et Popayán ont fait 21 victimes. Ces actes sont liés aux activités de la FARC-EMC dirigée par Nestor Vera (alias Ivan Mordisco), un commandant qui avait rejeté les accords de paix de 2016 par méfiance envers l'État et crainte de perdre son contrôle territorial. Le contrôle des mines illégales et du trafic de coca constitue le nerf de cette guerre persistante.

Les groupes armés utilisent délibérément la violence pour influencer le scrutin. Dans la région du Cauca, les pressions et les menaces visent à manipuler le vote de l'électorat. Par ces méthodes, les FARC-EMC cherchent à affirmer leur souveraineté territoriale et à se placer en position de force face au gouvernement qui prendra ses fonctions le 31 mai.

Deux visions de la sécurité et de l'économie

Le débat électoral cristallise des approches sécuritaires et économiques diamétralement opposées :

  • Le camp progressiste : Iván Cepeda, bien qu'il condamne fermement les attaques, souhaite maintenir la stratégie de « paix totale » de Petro et poursuivre le dialogue avec les insurgés. Sur le plan économique, il défend les réformes de la santé, du travail et de l'éducation entamées par l'administration actuelle pour bâtir un modèle social plus durable.
  • Le camp conservateur : Inspirés par les politiques répressives du Salvador ou de l'Équateur, de la Espriella et Paloma Valencia prônent une réponse exclusivement militaire face aux groupes armés. Leur discours économique libertarien qualifie les mesures sociales de « gaspillage ». De la Espriella agite la menace d'une dérive vers un modèle dictatorial de type vénézuélien pour discréditer Cepeda, tout en soutenant ouvertement les interventions américaines et le renversement de Nicolas Maduro, au détriment de la souveraineté régionale.

La justice transitionnelle face aux tensions en Colombie

Pilier des accords de paix de 2016, la justice transitionnelle est issue de décennies de lutte menées par les victimes et les organisations de droits humains. Elle s'appuie sur la Jurisdicción Especial para la Paz (JEP) et la Comisión de la Verdad pour établir la vérité sur les crimes du conflit et favoriser la réconciliation nationale. Son but n'est pas seulement punitif, mais vise à restaurer le lien social dans une nation post-conflit encore très instable.

Dans l'effervescence électorale actuelle, cet édifice institutionnel est menacé. La justice transitionnelle reste un instrument fragile dont la survie dépend directement des rapports de force politiques. Si la JEP continue son travail d'enquête, l'avenir du processus de paix dépendra étroitement de l'idéologie du prochain exécutif. La reprise des hostilités par certains groupes armés fragilise chaque jour un peu plus les acquis de 2016.

Un mois pour décider

Le mois à venir est crucial pour la population colombienne. Ils doivent choisir entre deux trajectoires nationales incompatibles : la poursuite d'un modèle social négocié et réformateur, ou le retour à une politique de fermeté sécuritaire et de libéralisme économique débridé.

Malgré l'avance actuelle d'Iván Cepeda, deux facteurs pourraient faire basculer l'élection :

  • La propagande médiatique — Le camp conservateur utilise massivement les médias pour diffuser un discours basé sur la peur ;
  • L'impact de la violence : L'escalade des actions armées peut pousser une partie de l'électorat vers des solutions sécuritaires radicales.

Dans ce paysage tourmenté, la justice transitionnelle apparaît comme l'ultime rempart pour maintenir un espace de dialogue et éviter que le pays ne retombe définitivement dans la spirale de la guerre civile totale. Son efficacité future reste toutefois suspendue au choix que fera la population colombienne à la fin du mois.

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Comment Trump infiltre son armée en Amérique latine grâce à une coalition militaire contre le trafic de drogue

Douze pays ont rejoint l'alliance « Escudo de las Américas », une coalition militaire dirigée par les États-Unis qui a officiellement vu le jour pour lutter contre le trafic de (…)

Douze pays ont rejoint l'alliance « Escudo de las Américas », une coalition militaire dirigée par les États-Unis qui a officiellement vu le jour pour lutter contre le trafic de drogue et l'immigration clandestine, et qui suscite la méfiance sur tout le continent.

4 juin 2026 | Sources : El Diario
https://rebelion.org/como-trump-esta-infiltrando-a-su-ejercito-en-toda-america-latina-con-una-nueva-coalicion-militar-contra-el-narcotrafico/

Trois dates du calendrier des cinq premiers mois de 2026 illustrent le regain d'interventionnisme des États-Unis en Amérique latine : le 3 janvier, l'unité d'élite américaine Delta Force fait irruption à Caracas et kidnappe Nicolás Maduro, président du Venezuela. Le 3 mars, des hélicoptères militaires équatoriens, soutenus par l'armée américaine, incendient des refuges présumés de narcotrafiquants dans la province de Sucumbíos, près de la Colombie. « Oui, nous bombardons aussi les narcoterroristes au sol », a déclaré alors Pete Hegseth, secrétaire américain à la Défense. Le 30 avril, le président argentin, Javier Milei, a atterri sur le porte-avions nucléaire américain USS Nimitz pour participer à des exercices navals conjoints avec les États-Unis à Mar del Plata. Quelques jours auparavant, il avait autorisé la présence de militaires américains sur le territoire national pour l'exercice Daga Atlántica.

Cette succession d'interventions militaires américaines sur le territoire latino-américain s'inscrit dans le cadre du Bouclier des Amériques, une nouvelle coalition militaire lancée le 7 mars au club de golf Trump National Doral Miami pour lutter contre le trafic de drogue et l'immigration clandestine. 12 gouvernements nationaux alignés sur Donald Trump ont déjà rejoint le Bouclier des Amériques, parmi lesquels l'Argentine, l'Équateur, la Bolivie, le Salvador, le Paraguay et le Costa Rica, pays historiquement neutre, sans armée, où le débat sur les bases militaires américaines sur son territoire a été ouvert.

Après des décennies de présence limitée à des bases isolées, l'armée de l'Oncle Sam est de retour en Amérique latine. Donald Trump contraint de nombreux gouvernements à signer des accords militaires dans une séquence chargée de symbolisme. En février 2024 est arrivé l'accord sur le statut des forces (SOFA, selon son acronyme anglais) avec l'Équateur, pays qui a fermé la base militaire de Manta en 2009. En avril 2025, un protocole d'accord militaire a été signé avec le Panama, pays où Washington a géré le canal jusqu'en 2000 et où se trouvait l'École des Amériques qui formait les armées des dictatures.

Le Pérou et la République dominicaine ont autorisé fin 2025 le déploiement temporaire de troupes américaines sur leur territoire. Cependant, l'accord qui a déclenché toutes les alarmes est le SOFA signé avec le Paraguay. Cet accord, approuvé en mars, non seulement met les soldats américains à l'abri de la justice paraguayenne, mais permet également la circulation de véhicules militaires et d'armement sans aucune inspection. « Cet accord représente une véritable base militaire clandestine. C'est humiliant », assure à elDiario.es le député de l'opposition Raúl Benitez dans un restaurant d'Asunción.

La rue proteste au Paraguay

Lors d'un rassemblement sur la Plaza Italia, à Asunción, des membres de mouvements indigènes et paysans se réunissent pour former un front commun de résistance. Ils s'expriment en guarani, ponctuant leurs propos de quelques mots d'espagnol : « Résistance », « camarades », « privatisation », « narco-pouvoir ». Un mot revient sans cesse : SOFA. « Cet accord viole les droits des communautés. Un militaire américain peut violer une fillette et il ne se passe rien. Le trafic de drogue est leur excuse », affirme à elDiario.es Camila Mas, de la Coordination des droits de l'homme du Paraguay (CODEHUPY).

Rosa Toledo, de Vía Campesina, affirme à ce média que l'abrogation du SOFA est l'une des principales revendications des peuples autochtones et des mouvements paysans : « Il enfreint l'article 143 de la Constitution (relatif à la souveraineté nationale). Il permet que des communautés de petits agriculteurs puissent subir des expulsions violentes ». Les États-Unis ont un long passé d'effets collatéraux liés à de prétendues opérations contre le trafic de drogue. Une enquête du New York Times a révélé que la cible attaquée à Sucumbíos en mars n'était pas un campement de trafiquants de drogue, mais une exploitation laitière.

La députée de gauche Johanna Ortega, du Parti Pays solidaire (PPS), dénonce le SOFA comme une insulte au peuple paraguayen. « Auparavant, la coopération avec l'armée américaine était autorisée par lots. Le SOFA fait officiellement du Paraguay l'arrière-cour des États-Unis, permet l'entrée de n'importe quel véhicule et profite à une poignée de puissants », affirme-t-elle à elDiario.es. La députée explique que l'accord implique la levée des sanctions que les États-Unis avaient imposées à l'ancien président Horacio Cartes pour sa participation à « une corruption démesurée », selon l'ambassade des États-Unis au Paraguay.

Ces sanctions étaient également liées aux liens de Cartes avec la contrebande (notamment de tabac). « C'est paradoxal : la majorité des députés conservateurs impliqués dans la contrebande et le trafic de drogue ont voté en faveur de l'accord », précise le député Raúl Benitez. Au moins 26 députés cartistes (courant fidèle à l'ancien président du Parti Colorado conservateur, qui gouverne le pays) ont fait l'objet d'une enquête judiciaire pour leur implication dans le trafic de drogue.

Alarme à Brasilia

Le SOFA signé par le Paraguay a déclenché toutes les alarmes à Brasilia. Quelques jours avant son adoption, le prestigieux journaliste brésilien Jamil Chade dénonçait que le Département d'État américain avait déclaré la triple frontière entre le Paraguay, l'Argentine et le Brésil comme l'un des « principaux foyers d'action en Amérique latine », y compris la ville brésilienne de Foz de Iguaçú.

Quelques jours après la signature du SOFA, André Vieira, ministre des Affaires étrangères du Brésil, s'est réuni à Asunción avec son homologue paraguayen et le président, Santiago Peña, pour leur faire part de ses inquiétudes. La récente déclaration des États-Unis qualifiant les organisations criminelles Comando Vermelho (CV) et Primeiro Comando da Capital (PCC) de groupes terroristes a été un véritable coup de massue pour le Brésil.

La rencontre entre le président brésilien, Lula da Silva, et Donald Trump à la Maison Blanche début mai n'a pas réussi à faire revenir sur une décision qui, selon Lincoln Gakiya, du parquet de São Paulo, était déjà prise depuis 2024.

Les pressions exercées par la famille Bolsonaro sur Donald Trump à la suite du scandale de corruption présumée lié au film Dark Horse (une biographie sur Jair Bolsonaro) ont accéléré le processus. Le SOFA paraguayen permettra-t-il aux États-Unis de déployer des troupes sur le territoire brésilien sous prétexte de lutter contre le financement du Hezbollah ou contre les cartels de la drogue brésiliens dans la triple frontière ? « Il est vrai que cette mesure s'inscrit dans une politique étrangère visant à étendre la capacité d'influence des États-Unis. Mais c'est une chose d'élargir les instruments de pression, et une autre de procéder à une intervention directe sur le territoire brésilien », déclare à elDiario.es André Pasternak Glitz, procureur au ministère public de l'État du Paraná.

Pour Tallita Lima, professeure de relations internationales à l'Université fédérale rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ), considérer le PCC et le PV comme des organisations terroristes revient à les inscrire dans le cadre de la sécurité nationale, de la défense et de la politique étrangère. « Lorsque Washington commence à classer les organisations criminelles latino-américaines comme terroristes, cela crée un climat politique dans lequel les mesures extraterritoriales, les sanctions, la coopération asymétrique et les formes de surveillance plus intrusives semblent plus acceptables », affirme Tallita Lima à ce journal. Le glissement narratif semble déjà s'être produit : après l'annonce du gouvernement américain, Lula lui-même a assuré dans un discours improvisé que les commandos de trafiquants « sont des terroristes pour les communautés brésiliennes », mais « ne sont pas les terroristes que Trump veut ».

Intérêts cachés

La présence d'Alexandre Silveira, ministre brésilien des Mines et de l'Énergie, à la réunion d'Asunción fournit un autre indice sur les implications du SOFA : les ressources naturelles et minérales. Le député libéral paraguayen Billy Vaesken a dénoncé sur le réseau social X que le SOFA ne cède pas seulement la souveraineté, mais aussi des « informations précieuses » sur les ressources naturelles du pays, en référence au lithium et aux aquifères souterrains (le Paraguay partage avec le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay le gigantesque aquifère guarani). Vaesken soutient que le véritable intérêt des États-Unis « n'est pas une coopération désintéressée, mais l'accès à des données stratégiques et aux ressources naturelles critiques du Paraguay », parmi lesquelles il inclut également l'or et l'uranium.

Suite à l'intervention militaire des États-Unis au Venezuela, le Bouclier des Amériques a été accueilli avec méfiance dans toute la région. De nombreux spécialistes dénoncent les intérêts cachés des États-Unis. « La doctrine de sécurité nationale des États-Unis vise à ériger un rempart contre les puissances adverses. Elle est clairement dirigée contre la Chine », a déclaré à la BBC le Chilien Carlos Solar, expert en questions de sécurité et de défense en Amérique latine au Royal United Services Institute (RUSI).

Pablo Ospina, professeur à l'Université andine Simón Bolívar en Équateur et spécialiste des questions de sécurité, affirme dans une interview accordée à elDiario.es que, bien que le trafic de drogue et l'immigration ne soient pas de simples écrans de fumée, les nouveaux accords militaires des États-Unis ont d'autres objectifs. « L'intérêt politique le plus évident est de consolider les contacts et le partenariat entre les projets d'extrême droite », affirme-t-il. Le spécialiste souligne qu'il existe des intérêts communs entre le gouvernement américain et ses alliés dans ce que le trumpisme appelle l'hémisphère occidental — le continent américain — pour promouvoir « des programmes moins populaires, tels que la réduction des impôts pour les plus riches, les coupes dans les services sociaux et les systèmes de protection universelle de la santé ou de l'éducation publique, ainsi que le pillage des biens, de la nature et du patrimoine ».

En Argentine, la principale crainte concerne la base navale intégrée que le gouvernement de Javier Milei a autorisé à construire conjointement avec les États-Unis sur la péninsule d'Ushuaia, en Terre de Feu. La visite d'une délégation commerciale américaine à Ushuaia en janvier n'avait pas inscrit le trafic de drogue à l'ordre du jour, mais bien « l'octroi de licences pour l'exploitation minière et le traitement de minerais critiques », selon l'ambassade des États-Unis elle-même.

Emiliano Fossatto, le secrétaire juridique de la Terre de Feu, gouvernée par l'opposition péroniste, a déclaré à une radio locale que cette visite avait suscité « de nombreuses inquiétudes » et n'avait pas été communiquée aux autorités locales. « La situation géographique du port d'Ushuaia, porte d'entrée vers l'Antarctique, n'est pas négligeable. Il y a certainement d'autres intérêts en jeu », a-t-il affirmé, selon Swiss Info. L'Antarctique, victime de la fonte des glaces provoquée par le réchauffement climatique, s'impose comme la nouvelle frontière de l'hémisphère occidental trumpiste.

Source : https://www.eldiario.es/internacional/trump-infiltrando-ejercito-america-latina-nueva-coalicion-militar-narcotrafico_1_13266553.html

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Le gouvernement mexicain, entre pressions et indécisions

Les enquêtes visant le gouverneur de Sinaloa, Rocha Moya, l'activité manifeste d'agents de la CIA CIA, au Mexique, l'approche de la Coupe du monde de football, le (…)

Les enquêtes visant le gouverneur de Sinaloa, Rocha Moya, l'activité manifeste d'agents de la CIA CIA, au Mexique, l'approche de la Coupe du monde de football, le mécontentement des classes populaires, l'ingérence américaine, une oligarchie conservatrice et complaisante, un gouvernement qui se revendique de gauche mais regorge de bureaucrates formés en dehors de celle-ci, génèrent une situation critique où convergent des forces qui se sont combinées de manière fatale au Mexique.

30 mai 2026 | Sources : Rebelión
https://rebelion.org/el-gobierno-de-mexico-entre-presiones-e-indecisiones/

Pour mieux comprendre, commençons par souligner certains aspects structurels : le Mexique est un pays capitaliste dépendant, membre de l'accord commercial nord-américain, l'ACEI[ii], dépend presque entièrement des États-Unis, gouverné par un parti qui, statutairement, appartient à la social-démocratie, le Mouvement de régénération nationale, MORENA, qui prétend faire partie du progressisme latino-américain sans pour autant s'opposer à Washington, avec un système politique aussi corrompu que possible et laissant peu de place aux valeurs contraires aux tendances dominantes.

Le gouvernement mexicain, celui de la soi-disant Quatrième transformation, 4T[iii], qui implique tant López Obrador que Claudia Sheinbaum, a promis aux entrepreneurs une plus grande prospérité pour les affaires, mais a également promis de respecter les droits du travail et les droits sociaux ; il a promis aux États-Unis d'être un partenaire fiable, mais a clairement besoin d'ouvrir son économie à d'autres marchés offrant des opportunités que le T-MEC limite, notamment la Chine. C'est un gouvernement qui se présente et souhaite continuer à se présenter comme faisant partie du progressisme latino-américain, mais qui, dans le même temps, souhaite entretenir une relation étroite et prospère avec les États-Unis. Un gouvernement qui, d'un côté, veut se ranger du côté de Cuba, mais qui a cédé aux pressions de Washington pour ne pas lui vendre de pétrole, et a dû réduire sa solidarité à des déclarations publiques et à l'envoi d'aide humanitaire. Un gouvernement qui a parmi ses principaux chevaux de bataille la lutte contre la corruption, mais qui gouverne par l'intermédiaire d'une bureaucratie politique corrompue jusqu'à la moelle, qui veut lutter contre le trafic de drogue sans que cela ne fasse mauvaise impression et sans nuire à l'économie ni aux relations avec les États-Unis. Un gouvernement qui a promis la vérité aux parents d'Ayotzinapa, mais qui dépend de la loyauté de l'armée mexicaine, et qui, par conséquent, ne parvient pas à faire quoi que ce soit de significativement différent de ses prédécesseurs.

Le gouvernement de Claudia Sheinbaum est sur le point de rejoindre le groupe des gouvernements mondiaux qui ont promis de satisfaire tout le monde et qui sont en passe de ne satisfaire personne, qui bénéficient de moins en moins de soutiens fermes et qui comptent en revanche un nombre important d'acteurs désireux de le voir tomber, même si leurs intérêts sont contradictoires.

Trump, Sheinbaum et la défense de la souveraineté nationale

Il existe une constante que nous ne pouvons sous-estimer : même si le gouvernement mexicain en fait un discours, le Mexique est un pays semi-colonial et menacé en permanence par une escalade de l'ingérence américaine. Le Mexique fait partie de ce que les États-Unis considèrent comme leur espace vital ; mais ici plus que dans d'autres parties du continent, le gouvernement américain est prêt à affronter un État suffisamment indépendant pour compromettre son hégémonie continentale.

Il est clair que, selon la logique de l'État américain et surtout du gouvernement Trump, le Mexique doit être soumis, et celui-ci profitera de toute situation lui permettant d'intervenir et de consolider sa domination sur notre pays.

Indépendamment de la corruption de l'État mexicain et de la part de vérité qu'il puisse y avoir concernant le rôle que joue le trafic de drogue en son sein, il est clair que le gouvernement des États-Unis ne cherche pas à aider à instaurer la paix, mais à contrôler de manière absolue les marchés illégaux et, grâce au contrôle des informations classifiées, à manipuler la vie politique interne du Mexique afin de réduire toute marge de manœuvre du gouvernement mexicain en matière de politique économique et étrangère. En ce sens, la défense de la souveraineté est bel et bien nécessaire, tout comme il est impératif pour l'État mexicain de veiller à ne pas perdre toutes ses cartes dans l'arène des relations internationales, car sinon il n'y a aucune marge de manœuvre et le destin du pays risque d'être gravement compromis, au point de devenir pratiquement une colonie nord-américaine.

Dans ce même sens, nous ne pouvons sous-estimer le fait que des acteurs politiques importants au Mexique, tels que les dirigeants de groupes d'affaires et de groupes politiques traditionnellement plus proches de l'oligarchie conservatrice, comme Slim, Salinas Pliego ou Larrea, sont prêts à accélérer la crise et, ce faisant, à accroître leur niveau de contrôle et d'influence tant en matière de politique économique que dans les autres sphères du pouvoir. Ce phénomène ne se limite pas aux partis PRI[iv], PAN[v] et MC[vi], mais s'étend aux luttes internes au sein de MORENA ou à l'émergence éventuelle de nouveaux partis.

D'autre part, la défense de la souveraineté nationale prônée par le gouvernement mexicain n'est pas totale, car il n'en est pas moins vrai que le gouvernement de la soi-disant « 4e transition » s'est montré disposé à continuer de la compromettre pour ne pas entrer en conflit avec Washington, et que ce niveau de soumission est conditionné, de ce côté-ci, à ce que ce groupe, en particulier le parti MORENA, puisse continuer à se considérer comme aux commandes du pays. Ni MORENA ni ses alliés n'ont jusqu'à présent constitué le genre de force politique qui, dans le monde, s'est montrée disposée à défendre sa souveraineté de manière catégorique ; en d'autres termes, ce n'est pas le type de gouvernement prêt à s'opposer aux États-Unis. Non seulement il ne présente pas de caractéristiques permettant de le comparer à des gouvernements comme ceux de Cuba ou d'Iran, mais il ne cherche clairement pas à en avoir.

Le système politique mexicain est corrompu

Il ne s'agit pas seulement de MORENA, ni du gouvernement de Sinaloa, mais ce ne sont pas non plus des exceptions. Le système politique mexicain, dont le PRI a été le principal artisan, a été conçu pour maintenir les oligarchies au pouvoir, tout en perfectionnant son appareil d'État doté d'une grande capacité à s'infiltrer dans différentes sphères de la société mexicaine ; combinant une rhétorique nationaliste et social-démocrate avec des accords concrets de collaboration avec la politique étrangère américaine. La corruption a toujours été un moyen de gérer les conflits et de donner une place aux acteurs qui ont leur place au sein des institutions de l'État.

Il est vrai que ni le PRI, ni le PAN, ni le Mouvement citoyen n'ont vraiment la légitimité morale pour dénoncer la corruption et les liens avec le trafic de drogue des fonctionnaires de la 4T,
mais cela n'enlève rien au fait que le gouvernement actuel, face à la nécessité d'avoir une présence nationale et de s'imposer comme parti au pouvoir, a non seulement accepté de conclure des pactes, mais aussi de s'associer à une dynamique criminelle impliquant aussi bien des militaires de haut rang et des hommes d'affaires influents que de petits groupes oligarchiques locaux, dont beaucoup dépendent, pour leur existence et leur domination, des activités du marché illégal.

La réalité au Mexique est indéniable : la corruption n'est pas l'exception, c'est la règle, cela l'a toujours été et cela l'est encore aujourd'hui. Nous pouvons tous voir comment les organisations criminelles agissent en toute impunité, de jour comme de nuit, au nord comme au sud, dans les villes comme dans les communautés rurales. Nous avons tous été témoins du racket, du recrutement forcé de jeunes, des caravanes de jeunes gens armés de fusils de gros calibre, nous savons tous au Mexique que si quelqu'un, dans n'importe quelle municipalité, voulait vraiment gouverner honnêtement, tôt ou tard, il finirait par devoir choisir entre sa propre vie ou participer, par ses actes ou ses omissions, au monde criminel.

Les États-Unis ne sont en aucun cas la solution, ils ont toujours fait partie du problème : la drogue va là-bas, les armes viennent de là-bas, et il est impossible que tout ce qui se passe dans le monde du trafic de drogue puisse se produire sans que des personnalités et des acteurs importants de la politique et de l'économie du pays du nord soient tout autant, voire davantage, impliqués que les dirigeants mexicains. La corruption au Mexique n'est pas le pendant d'un prétendu système politique irréprochable et honnête aux États-Unis, mais fait partie du même système corrompu dont la tête vient du pays du Nord lui-même ; les fonctionnaires corrompus au Mexique ne peuvent être que les subordonnés de fonctionnaires américains. Mais dans la rue, au quotidien, c'est une réalité incontrôlable à bien des égards ; la combinaison de facteurs confère au phénomène de la violence systématique et armée de nombreux traits imprévisibles, ce qui nous fait vivre, à nous les Mexicains, dans un climat permanent d'incertitude, de méfiance et de peur ; de haut en bas, n'importe qui peut être impliqué. Ce n'est pas que tout le monde soit impliqué, mais il y a tellement de personnes impliquées, de tant de façons et à tant de niveaux, que la stratégie de survie pour quiconque consiste à observer sans commenter, à écouter sans parler, à adopter une attitude du genre « mieux vaut que je me mette à l'écart », mais le problème est qu'il est de plus en plus difficile de se mettre à l'écart car ce cancer a pratiquement tout envahi. Il semble que nous voyions tous le problème, mais que personne ne sache exactement comment s'y attaquer.

Des acteurs insatisfaits

Nous sommes confrontés au fait que la politique de la 4e Transformation a pour intérêt qu'aucun acteur politique ne soit suffisamment insatisfait pour rompre de manière radicale avec le gouvernement, mais d'un autre côté, elle laisse tout le monde insatisfait, et tant à droite qu'à gauche de l'échiquier politique, tant en haut qu'en bas de l'échelle du pouvoir économique, de nombreux groupes sont au bord de la rupture et cela ne peut être masqué par des sondages d'approbation apparente.

López Obrador et Sheinbaum se sont tous deux engagés à ne pas affecter la macroéconomie du pays et donc à ne pas affecter l'accumulation de capital des grands groupes d'affaires, et ils ont tenu parole, mais il y a un problème : ces groupes en veulent toujours plus, et ils font quotidiennement pression sur le gouvernement mexicain pour qu'il cède davantage en matière d'exonérations fiscales, de droits du travail, de permis environnementaux, et pour permettre l'ingérence du secteur privé dans le secteur public.

D'autre part, la majorité de la population voit d'un bon œil les programmes sociaux ; les bourses et les aides gouvernementales ont été un soulagement, même si elles sont loin d'être une solution à la pauvreté multidimensionnelle ; mais cela ne suffit pas, car le retard et la dette sociale de l'État mexicain sont très importants.

Les avancées en matière de travail sont minimes, et dans un certain sens, la politique actuelle est aussi néolibérale que les précédentes. La précarité de l'emploi, la répression à l'encontre du syndicalisme indépendant et le contrôle des plafonds salariaux continuent d'être un énorme boulet pour les travailleurs, qui voient s'éloigner de plus en plus la stabilité de l'emploi et la possibilité de bénéficier d'une retraite digne.

En ce qui concerne les politiques rurales, la situation est similaire : les aides à l'agriculture sont rares, souvent accaparées par les grands propriétaires terriens plutôt que par les paysans pauvres, et aucune réforme en profondeur n'a été mise en œuvre pour garantir aux paysans une stabilité des prix d'achat ni la certitude de pouvoir vivre dignement de leur travail agricole.

Le gouvernement de Sheinbaum, tout comme celui de López Obrador, insiste pour demander de la patience à des groupes de travailleurs tels que la Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación (CNTE), qui exige l'abrogation des réformes de la loi sur l'ISSSTE[vii], qui a confié les économies des travailleurs au service de l'État aux mains du marché financier ; ils demandent de la patience aux mères en quête de leurs fils disparus, aux parents d'Ayotzinapa, aux agriculteurs et à d'innombrables acteurs locaux qui réclament une politique plus sociale et davantage de sécurité. D'une certaine manière, le message est simplement qu'il faut soutenir le gouvernement actuel par crainte d'un retour du néolibéralisme sous l'égide d'autres partis, mais le problème est que le néolibéralisme n'est pas parti. Il semble que les responsables du MORENA considèrent que leur simple présence dans l'administration publique devrait être perçue par la base comme une victoire populaire qu'il faut préserver à tout prix, même en l'absence d'engagements sérieux envers les secteurs populaires mécontents. Ainsi, face à son incapacité à résoudre les problèmes, le gouvernement hésite entre convaincre, corrompre et réprimer.

Conclusion

Le Mexique est confronté à une situation très compliquée car la pression internationale découlant de l'aggravation du conflit mondial entre puissances mondiales et régionales exige des États-Unis et de leurs groupes d'entreprises qu'ils assurent leur hégémonie au sein de leur espace vital. Cette exigence s'oppose à la nécessité pour le gouvernement mexicain de disposer d'un minimum de cohérence idéologique, d'équilibre dans le commerce extérieur et de marge de manœuvre dans ses relations internationales, c'est-à-dire de paraître, à tout le moins, comme un gouvernement de gauche, progressiste, et capable, sur le plan interne, d'évoquer les figures les plus emblématiques de la lutte pour la souveraineté nationale, telles que Benito Juárez, Cuauhtémoc, José María Morelos y Pavón, Pancho Villa ou Lázaro Cárdenas. Le gouvernement de la 4T estime qu'il est de son droit de se considérer à la hauteur des grands exploits accomplis par ces figures, mais il n'est pas disposé à courir les risques qu'elles ont tous courus.

Au contraire, le gouvernement mexicain et le parti MORENA exigent d'être dissociés des gouvernements du PRI, de celui de Porfirio Díaz ou de ceux du PAN, mais la vérité est qu'il est plus proche de ces derniers que des grands indépendantistes et révolutionnaires de l'histoire mexicaine. À terme, il devra prendre des décisions plus fermes et plus visibles quant à la voie qu'il suivra désormais, et s'il ne le fait pas, il pourrait subir le sort de tant d'autres personnages et acteurs politiques de notre histoire, tombés dans l'oubli après avoir été évincés par des acteurs politiques plus déterminés, que ce soit par une défense plus solide des groupes oligarchiques et impérialistes ou par un virage vers un réformisme radical (car un réformisme révolutionnaire me semble hors de question pour eux), qui pourrait susciter davantage de passions populaires en sa faveur, mais qui le confronterait au type de groupes qui seraient prêts à provoquer une rupture en faveur d'une intervention étrangère ou d'un régime oligarchique militaire.

Il convient ici de rappeler que Machiavel avertissait que beaucoup veulent renverser le souverain, mais que si le peuple le soutient, ils craindront de le faire ; en revanche, si le peuple cesse de le soutenir, ses conspirateurs trouveront une occasion de le faire. Sheinbaum devra choisir si elle préfère perdre le soutien du peuple pour plaire à ceux qui conspirent contre elle, ou renforcer ses liens avec le peuple pour faire craindre ses conspirateurs.

Notes :

[ii] Accord entre le Mexique, les États-Unis et le Canada.
[iii] Il s'agit d'une sorte de slogan publicitaire dans lequel le mouvement électoral alors dirigé par Andrés Manuel López Obrador comparait ce mouvement aux trois grands événements transformateurs de l'histoire du Mexique : l'indépendance, la défense de la République face à l'intervention française et la Révolution mexicaine qui débuta en 1910.
[iv] Parti révolutionnaire institutionnel
[v] Parti d'action nationale
[vi] Mouvement citoyen
[vii] Institut de sécurité et de services sociaux des travailleurs au service de l'État

Andrés Avila Armella. Sociologue et docteur en études latino-américaines de l'Université nationale autonome du Mexique. Chargé de cours à l'École nationale d'études supérieures de Morelia de l'UNAM, ainsi qu'à l'Institut technologique supérieur P'urhépecha. Secrétaire général de l'Union communiste de la classe prolétarienne (UCCP). Membre du Secrétariat général collégial du Syndicat indépendant des travailleuses et travailleurs universitaires de l'UNAM (SITTAUNAM).

Rebelión a publié cet article avec l'autorisation de l'auteur sous une licence Creative Commons, en respectant sa liberté de le publier dans d'autres sources.

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Alliances contre l’extractivisme et le colonialisme vert

9 juin, par Réseau écosyndicalistes — ,
Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d'un mode de vie (…)

Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d'un mode de vie incompatible avec le vivant. La conséquence est double : une montée des autoritarismes et une accélération d'un capitalisme de prédation à travers de nouveaux marchés : technologies vertes, matériaux critiques.

Tiré du blogue de l'auteur.

Le Réseau éco-syndicaliste est un réseau intersyndical créé en 2021. Le Réseau s'inspire du mouvement pour la justice environnementale états-unien. Il cherche à articuler les questions écologiques et les questions syndicales à partir des luttes concrètes des travailleurs et travailleuses les plus impacté·es par la contamination du monde, et qui travaillent dans les secteurs d'activité les plus impactants pour l'environnement : construction, industrie, déchets, agriculture, notamment à travers la question de la santé au travail.

Nous privilégions la méthode de l'enquête ouvrière : c'est à partir des conditions de vie et de travail concrètes exprimées par les travailleurs eux-mêmes que nous accompagnons les luttes pour la justice sociale et environnementale.

Dans le cadre d'une intervention sur les alliances contre l'extractivisme et le colonialisme vert, je montrerai d'abord que les dynamiques d'exploitation Nord/Sud se retrouvent aussi en France, dans le quotidien de nos activités syndicales. Je partagerai quelques expériences concrètes menées par le réseau et j'interrogerai les alliances possibles sur le plan national et international.
Je voudrais partir d'un constat général. Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d'un mode de vie incompatible avec le vivant. La conséquence est double : une montée des autoritarismes et du technofascisme dans les pays du Nord comme du Sud, et une accélération de la logique d'accumulation capitaliste vers un capitalisme de prédation à travers de nouveaux marchés : technologies vertes, matériaux critiques.

On assiste donc à la fois à un renouveau de l'extractivisme et au développement du colonialisme vert. Le colonialisme vert désigne le fait que la transition écologique des pays riches repose sur une nouvelle phase d'appropriation des ressources, des territoires et des habitants du Sud. On le voit avec la course aux terres rares mais aussi dans les conflits liés à l'accaparement de l'eau et des terres pour les nouvelles activités liées au capitalisme numérique, comme les data centers.

La situation géopolitique et la financiarisation de l'économie entraînent aussi un regain d'intérêt pour l'or. En République Dominicaine se trouve la quatrième plus grande mine d'or à ciel ouvert du monde, gérée par Barrick Gold. L'extension de la mine se fait au détriment de l'eau et des terres alentours. Des alliances se créent au sein d'une coordination populaire, entre les paysans et les habitants.

Extractivisme et colonialisme vert : une dynamique Nord/Sud mais aussi Nord/Nord

Pour montrer les interactions entre l'exploitation des travailleurs et de la terre dans les pays du Nord et du Sud, je vais donner l'exemple du lithium. Dans un atelier pendant les Assises de la Santé et de la Sécurité des travailleurs à Paris, un camarade malien a expliqué le désastre sanitaire et environnemental que l'exploitation de ce minerai engendrait pour les travailleurs et leur famille. Nous avons ensuite remonté tout le secteur d'activité du lithium, de l'extraction au recyclage.

En partant concrètement de la santé au travail, on a constaté que l'extractivisme et le colonialisme vert ne concernent pas uniquement les rapports Nord/Sud. Ils traversent aussi les sociétés du Nord elles-mêmes.
Un projet de mine de lithium se met en place en France. C'est le projet EMILI. Les raisons invoquées par l'État sont la souveraineté, l'écologie et les conditions de travail : le lithium et l'électrification associée permettraient de sortir des énergies fossiles. Les conditions de travail des mineurs français seraient meilleures que celles des mineurs maliens. Ce serait donc une avancée sociale et écologique.

Nous savons qu'une mine n'est jamais écologique et que la présence d'une mine en France ne fera pas fermer celle du Mali. C'est juste un désastre sanitaire et social supplémentaire. Nos camarades du syndicat Solidaires se battent avec les habitants contre ce projet, mais les promesses d'emploi intéressent des salariés qui veulent travailler dans les mines. Au Réseau éco-syndicaliste, nous travaillons à dépasser cette opposition entre l'emploi et l'environnement.
La question de la souveraineté nationale est aussi un mensonge parce que la production de batteries nécessite d'autres minerais qui se trouvent dans les pays du Sud. Les ateliers et les conférences que nous proposons permettent d'échanger les différents points de vue.

Dans le secteur du lithium, on constate que la fabrication des batteries, leur usage dans les transports publics et leur recyclage sont souvent réalisés par des travailleurs issus de l'immigration postcoloniale. Ce sont les mêmes, chassés de leurs terres contaminées ou surexploitées par les multinationales dans leur pays d'origine, qui sont chargés de la transition écologique en France, et des risques liés à ce travail : pollutions, risques chimiques, incendies. Ce sont ces travailleurs et travailleuses qui perçoivent en premier les contradictions écologiques du système productif. La gestion des déchets n'est pas délocalisable dans un pays du Sud : par conséquent, ce sont les travailleurs du Sud, parfois réfugiés climatiques, qui sont délocalisés pour devenir les premiers maillons de la transition écologique en France.

Dans la construction et l'assainissement, on fait le même constat. Le Réseau éco-syndicaliste a participé au collectif « Justice et dignité pour Amara Dioumassy », un ouvrier mort sur le chantier qui visait à rendre la Seine baignable. Travailleur immigré, ancien sans-papiers, son parcours est emblématique de l'exploitation de classe et de la domination coloniale dans nos grandes villes d'Europe. Une place porte aujourd'hui son nom : c'est un pas vers la visibilisation de ces logiques de domination liées à la transition écologique des pays du Nord.

Dans la construction et l'assainissement, on fait le même constat. Le Réseau éco-syndicaliste a participé au collectif « Justice et dignité pour Amara Dioumassy », un ouvrier mort sur le chantier qui visait à rendre la Seine baignable. Travailleur immigré, ancien sans-papiers, son parcours est emblématique de l'exploitation de classe et de la domination coloniale dans nos grandes villes d'Europe. Une place porte aujourd'hui son nom : c'est un pas vers la visibilisation de ces logiques de domination liées à la transition écologique des pays du Nord.

Je voudrais ajouter une dernière dimension du colonialisme vert qu'on trouve dans les rapports Nord/Sud et au sein des pays du Nord : la domination culturelle. Dans Les Trois Écologies, Félix Guattari explique que le capitalisme ne détruit pas seulement les milieux naturels. Il produit aussi une colonisation des subjectivités, une capture des cultures et des imaginaires. On voit apparaître des formes de marchandisation écologique des territoires à travers la touristification du monde.

On voit le processus à l'œuvre dans l'expulsion des Massaïs de leurs terres pour faire des réserves naturelles au Kenya : les paysans sont considérés comme des ennemis de l'écologie alors qu'ils ne font que prélever de quoi assurer leur survie, alors que les touristes du Nord viennent en avion faire des safaris photo. En France aussi, les classes populaires sont progressivement exclues de leurs propres lieux de vie par la spéculation, la gentrification, l'économie touristique et les grands projets urbains.

En parallèle, les cultures locales sont folklorisées, transformées en objets marchands. On le voit par exemple avec l'effacement du caractère populaire et contestataire des carnavals au profit des plateformes touristiques dans les pays du Nord comme dans les pays du Sud.

Actions et alliances au sein du Réseau éco-syndicaliste

Le Réseau éco-syndicaliste a pour vocation de dépasser l'opposition emploi/écologie à partir des premiers concernés, et de militer pour que les travailleuses et travailleurs eux-mêmes prennent le pouvoir sur les activités productives. Passer de la valeur de profit à la valeur d'usage, avoir une production socialement utile. Cela demande d'avoir conscience de sa force, et de poser la question de la démocratie au travail.

La méthode de l'enquête ouvrière permet de comprendre les réalités du travail, de visibiliser les injustices écologiques et sociales, et de favoriser la conscientisation et la politisation des salarié·es à partir de leurs propres mots, afin qu'ils et elles prennent leur place dans la production, non comme exécutant·es mais comme acteurs centraux.

La publication de lettres ouvertes relie les salariés d'un même secteur d'activité, les usager·es et les habitant·es. Par exemple, c'est à travers une lettre ouverte publiée dans plusieurs médias que les salarié·es de Veolia ont averti les usager·es et les militant·es écologistes de leur combat pour des conditions de travail dignes, mais aussi pour un environnement sain. Les salarié·es exercent aussi un rôle de vigie environnementale.

La décroissance du travail et la sobriété dans la production sont des perspectives concrètes. La lutte actuelle contre le retour au travail le 1er mai ou les batailles pour conquérir de nouveaux droits en cas de canicule sont des luttes syndicales et écologistes : travailler moins, c'est prendre soin de soi et du vivant. Cela nécessite de rompre avec l'idéal productiviste, de décorréler la croissance de l'emploi et de penser la planification écologique, non de façon punitive mais en s'attaquant aux vrais pollueurs : les entreprises et les institutions qui s'enrichissent du système capitaliste.

Il s'agit aussi de remettre l'auto-organisation et l'autogestion au centre de l'activité syndicale. C'est pourquoi nous défendons une démocratie économique réelle, fondée sur la décentralisation du pouvoir et la participation des collectifs de travail, des usager·es et des habitant·es, comme ont fait les ex-GKN à Florence.

Sur le plan national, la mise en réseau de plusieurs syndicats au sein du Réseau éco-syndicaliste est un premier pas. Sur le plan international, il est certain que nous avons besoin d'unir nos forces dans la lutte contre les multinationales – et notamment les multinationales de la transition écologique : Suez, Veolia, TotalEnergies… – mais aussi de partager nos méthodes et nos actions : nous pouvons largement nous inspirer des luttes latino-américaines contre l'extractivisme dans nos combats aujourd'hui en France.

Travaillons ensemble à la mise en œuvre d'un éco-syndicalisme international !

Marjorie Keters, militante CGT, co animatrice du Réseau Eco-Syndicaliste

Rencontres écosocialistes, Bruxelles, 2026-05-15

https://www.alterecosoc.org/fr/ecosoc7fr/

Sur deux fronts : comment la Russie et l’État ukrainien ont exercé des pressions sur la société civile en 2025

Le rapport annuel 2025 du Centre des droits humains ZMINA (Зміна) documente une nouvelle année au cours de laquelle la société civile ukrainienne a opéré sous une double (…)

Le rapport annuel 2025 du Centre des droits humains ZMINA (Зміна) documente une nouvelle année au cours de laquelle la société civile ukrainienne a opéré sous une double attaque externe et interne simultanée. Le rapport de 170 pages couvre les militant·es anticorruption, les journalistes, les défenseur·ses de l'environnement, les organisations LGBTIQ+ et le mouvement étudiant indépendant, combinant une base de données de cas, une analyse législative et une enquête sociologique auprès de 156 militant·es. [1].

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Plus de 60 % des 178 cas documentés trouvent leur origine dans l'agression russe — meurtres, blessures, frappes ciblées sur les infrastructures de la société civile. Le reste est l'œuvre de l'État ukrainien et de l'extrême droite : surveillance, poursuites judiciaires stratégiques, campagnes de diffamation, agressions physiques et militarisation de la conscription contre des militant·es individuels. Les conclusions de ZMINA sont inconfortables pour celles et ceux qui souhaitent présenter la santé démocratique de l'Ukraine comme une simple fonction de l'agression russe. Elles sont aussi incomplètes : le cadrage libéral du rapport exclut totalement les syndicats et les militant·es du travail, et son traitement des abus systémiques de la conscription se réduit à une note de bas de page.

Cette recension s'appuie sur les conclusions de ZMINA tout en les situant dans le tableau plus large documenté par la gauche démocratique-socialiste ukrainienne — les mouvements qui combattent depuis 2022 sur deux fronts simultanément : contre la recolonisation russe et contre l'État néolibéral et l'extrême droite au pays.

Des assassinats commandités organisés par les services de renseignement russes ont coûté la vie à Demian Ganul à Odessa en mars — militant civique, ancien responsable de l'aile sécuritaire de Pravy Sektor (Secteur droit) à Odessa (2014–2016), puis militant contre la corruption et les constructions illégales, condamné par contumace par un tribunal moscovite en 2024. Une quatrième tentative d'assassinat contre Serhii Sternenko, volontaire et collecteur de fonds pour les drones, ancien responsable de la branche odessienne de Pravy Sektor (2014–2017), a eu lieu en mai à Kyiv. ZMINA est candide sur les antécédents politiques d'extrême droite des deux hommes ; moins sur Andriï Parubiy, ancien président de la Verkhovna Rada, abattu à Lviv en août — décrit par ZMINA uniquement selon son rôle institutionnel, sans mentionner sa cofondation du Parti social-national d'Ukraine (devenu ultérieurement Svoboda). [2] Le photojournaliste français Antoni Lallican a été tué et le photographe ukrainien Heorhii Ivanchenko a perdu une jambe lors d'une frappe ciblée de drone FPV près de Komyshuvakha, dans la région de Donetsk, en octobre ; tous deux portaient des insignes de presse et avaient été avertis de l'activité de drones dans la zone.

Des centres de volontariat, des refuges pour animaux, des entrepôts humanitaires, des bureaux LGBTIQ+ et l'entrepôt de livres de PEN Ukraine ont tous été frappés. Au cours de l'année, 22 volontaires et militant·es ont été tué·es et 8 blessé·es par des actions russes ; 4 journalistes ont été tué·es et au moins 9 blessé·es.

Abus par les autorités ukrainiennes et l'extrême droite

Le rapport couvre également 66 cas documentés d'abus commis par les autorités ukrainiennes et des militant·es d'extrême droite. Les formes dominantes de pression étaient les intimidations et menaces (14 cas), les poursuites à habillage juridique incluant les procédures stratégiques contre la participation publique (SLAPP — Strategic Lawsuits Against Public Participation, procédures judiciaires visant à museler les militant·es) [3] (11 cas), les atteintes à la vie privée par surveillance (10 cas) et les campagnes de diffamation menées via des canaux Telegram anonymes (9 cas). ZMINA a confirmé huit agressions physiques contre des militant·es civiques. L'enquête menée auprès de 156 militant·es a révélé que près des trois quarts avaient rencontré des obstacles dans leur travail et qu'un·e sur cinq subissait des pressions de manière régulière.

La crise de la NABU et les protestations au carton

La question centrale des droits humains sur le plan intérieur mise en lumière par ZMINA en 2025 est l'assaut contre l'architecture anticorruption de l'Ukraine. Le 21 juillet, des officiers du Service de sécurité d'Ukraine (SSU — Sluzhba Bezpeky Ukrainy) ont effectué plus de 80 perquisitions simultanées aux domiciles de détectives du Bureau national anticorruption d'Ukraine (NABU — Natsionalne Antykoruptsiyne Byuro Ukrayiny), de leurs proches et d'anciens collègues — des perquisitions que le NABU a publiquement déclarées effectuées sans mandat judiciaire, avec recours à la force physique et divulgation contrainte de mots de passe. Le lendemain, la Verkhovna Rada a adopté le projet de loi n° 12414, qui a placé le NABU et le Bureau du procureur spécialisé anticorruption (SAPO — Spetsializovana Antykoruptsiyna Prokuratura Ukrayiny) sous l'autorité du procureur général, mettant fin à leur indépendance institutionnelle. Le vote a été précédé d'une séance de commission de dix minutes tenue en ligne, avec des amendements clés introduits sans tableau comparatif. [4]

Ce qui a suivi a été le premier mouvement de protestation de masse depuis le début de l'invasion à grande échelle. Neuf mille personnes se sont rassemblées à Kyiv le 23 juillet ; les protestations à Lviv, Kharkiv, Dnipro, Odessa et dans quatorze autres villes se sont poursuivies jusqu'au 30 juillet. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et Priama Diia (Action directe) ont rejoint la protestation sur la place Ivan Franko, décrivant la loi n° 12414 non comme une simple réforme mais comme un signal que « le pouvoir veut mettre sous contrôle tout le domaine de la lutte contre la corruption, supprimer même les derniers vestiges de responsabilité ». Le propre bilan annuel de Sotsialnyi Rukh, publié en décembre, décrivait le mouvement comme ayant « rejoint des protestations de masse comptant plusieurs milliers de personnes, rappelant aux gens que le système oligarchique est voué à la corruption », ajoutant que « les droits des travailleurs ne sont pas une « question secondaire » mais le fondement de la résilience nationale ». [5] Le slogan qu'ils portaient lors de la protestation du 30 juillet — « Le salaire minimum n'augmente pas parce que quelqu'un en haut vole » — reliait explicitement le travail anticorruption au contrat social en temps de guerre.

Les protestations ont été suivies de représailles soutenues. Le Bureau national d'enquête (DBR — Derzhavne Byuro Rozsleduvan) a notifié à Vitalii Shabunin, directeur du Centre d'action anticorruption (AntAC), un avis de suspicion pour évasion présumée au service militaire, lui imposant des restrictions de déplacement, et en décembre, des photographies intimes prélevées sur son téléphone saisi ont été diffusées via un canal Telegram lié au plaignant initial de son affaire. Le directeur exécutif d'AntAC, Daria Kaleniuk, a vu son mari illégalement ajouté à la liste des personnes recherchées par l'armée malgré son exemption légale pour garde d'un enfant handicapé. La Commission temporaire d'enquête parlementaire Vlasenko a tenté de contraindre la comparution de Mykhailo Zhernakov, directeur de la Fondation DEJURE, et a soumis d'anciens membres du Conseil d'intégrité publique — l'organe de la société civile chargé de superviser la qualification judiciaire — à des interrogatoires contradictoires sur la base d'une tribune publiée.

Néanmoins, les protestations ont eu quelques succès. L'UE, le G7 et l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sont intervenus publiquement ; le Commissaire européen à l'élargissement a averti que l'indépendance du NABU et du SAPO est une condition de l'adhésion. Le 31 juillet, la Verkhovna Rada a voté à 331 voix contre 0 pour rétablir l'autonomie des organes anticorruption.

Corruption, oligarchie et effort de guerre

La gauche ukrainienne soutient depuis longtemps que réprimer la surveillance anticorruption n'est pas seulement un abus du processus démocratique, mais un obstacle direct à l'effort de guerre. En mars 2025, Sotsialnyi Rukh insistait sur le fait que « l'obstacle principal à une mobilisation efficace des ressources » pour la défense est la politique néolibérale qui « place la propriété privée au-dessus de tout, encourage la profitation et permet d'accumuler des richesses entre les mains de particuliers ». [6] Le congrès de septembre 2025 de l'organisation a déclaré que, dans des conditions où les mécanismes de marché s'étaient effondrés, soutenir les secteurs travaillant pour le bien commun — chemins de fer, santé, éducation — plutôt que le profit privé n'était pas une préférence politique mais une condition préalable à la survie.

La répression étatique contre ses propres agences anticorruption est survenue alors que le NABU enquêtait activement sur la corruption dans les marchés publics d'Ukrzaliznytsia (Chemins de fer ukrainiens) et dans le secteur de l'énergie. Les raids de juillet visaient les enquêteurs du NABU travaillant sur les montages par lesquels les ressources de défense étaient détournées. Selon Hanna Perekhoda, membre de Sotsialnyi Rukh et historienne, « le gouvernement ukrainien, en maintenant sa logique néolibérale, non seulement sape la souveraineté économique du pays, mais met en péril sa cohésion sociale, condition cruciale pour la survie d'une société en guerre. Le gouvernement est dans une impasse. Il essaie de mener une guerre totale contre une puissance impérialiste tout en s'accrochant au fantasme d'une économie néolibérale. Fondée sur des imaginaires sociaux profondément individualistes et des économies déréglementées, celle-ci n'est tout simplement pas adaptée aux besoins de défense qui exigent des efforts unis à tous les niveaux de la société. »

Selon le militant de Sotsialnyi Rukh Oleksiy Vynohradiv : « L'élite, les politiciens, les grands hommes d'affaires, peuvent quitter le pays s'ils le souhaitent et créer une nouvelle entreprise. Et le reste de la population n'a que des obligations. Il y a une sorte de rupture du contrat social. » [7]

Il existe un lien direct entre l'obsession du gouvernement ukrainien pour la préservation oligarchique et les échecs à résister à l'agression russe depuis 2014. Les bases d'actifs oligarchiques ukrainiennes restent largement intactes ; le pays verse salaires et retraites grâce à l'aide financière occidentale plutôt qu'aux recettes fiscales intérieures ; et l'État de guerre, en protégeant ces intérêts par la suppression des mécanismes de contrôle, sape la solidarité même sur laquelle repose la résistance. [8]

L'épisode de la NABU illustre sous forme concentrée ce que Sotsialnyi Rukh soutient tout au long de la guerre : un système qui ne peut tolérer la responsabilité ne peut pas mobiliser ses ressources efficacement, et la population qui paie le coût de cette inefficacité en pauvreté et en pertes est la même à qui l'on demande de combattre.

La pression sur les syndicats

La définition par ZMINA d'un·e militant·e civique — toute personne agissant pour apporter un changement socialement significatif sans gain personnel — est en théorie assez large pour englober les syndicalistes agissant en tant que citoyen·nes, mais comme d'autres organisations de la société civile libérale, la pratique de surveillance de ZMINA exclut les syndicats et les militant·es du travail. Cette omission hautement politique est importante, car 2025 a été marquée par une campagne contre le mouvement syndical ukrainien organisé qui est aussi dangereuse que l'ingérence de l'État dans le travail des agences anticorruption.

Le 9 avril 2025, Hryhorii Osovyi, président de la principale organisation syndicale d'Ukraine, la Fédération des syndicats d'Ukraine (FPU — Federatsia Profesiynykh Spilok Ukrayiny), a été détenu par les forces de sécurité lors d'une conférence de la FPU. [9] Les arrestations sont survenues alors que le gouvernement, les employeurs et les organisations syndicales étaient engagés dans des négociations sur la réforme du Code du travail — une réforme qui, comme l'a documenté Vitaliy Dudin, a été un vecteur de déréglementation néolibérale. [10] Le 5 juin 2025, l'Agence nationale de gestion des actifs (ARMA — Natsionalne Ahentstvo z Pytan Vyyavlennia, Rozshuku ta Upravlinnia Aktyvamy) est entrée dans la Maison des syndicats sur Maidan et a ordonné l'évacuation du personnel de la FPU — une saisie que la gauche socialiste ukrainienne a condamnée tout en critiquant constamment la posture accommodante de la direction de la FPU sur le Code du travail. La législation de temps de guerre a par ailleurs privé les travailleurs de droits fondamentaux : la loi n° 2136, adoptée en 2022, a interdit les grèves, réduit les garanties sociales et annulé des dispositions clés des conventions collectives. Comme l'a documenté Oleksandr Skiba en mai 2025, les centres de recrutement territoriaux ont aggravé la situation en ciblant prétendument des militant·es syndicaux pour la mobilisation. [11]

Sur les abus du système de conscription

Une autre lacune politiquement motivée dans le rapport ZMINA est son silence sur les abus du système de conscription. ZMINA documente la militarisation utilisée comme arme contre des militant·es civiques individuels pour les réduire au silence, et signale une législation proposée qui scellera à la vue du public les décisions judiciaires dans les procédures liées à la conscription. Mais le rapport ne couvre pas les abus systémiques des TTsK (Centres territoriaux de recrutement et de soutien social — Terytorialny Tsentr Komplektuvannia ta Sotsialnoyi Pidtrymky). Ces abus sont suffisamment nombreux et graves pour justifier un chapitre entier dans toute étude du tableau des droits civiques en Ukraine. Le bureau de la médiatrice a enregistré une multiplication par 333 des plaintes concernant la conduite des TTsK au cours de la guerre — de 18 à 6 127 — un chiffre que ZMINA ne cite qu'en note de bas de page législative.

La gauche ukrainienne a constamment nommé les problèmes : conscription sans durée fixe de service, sans rotation adéquate, et avec la charge pesant entièrement sur les hommes de la classe ouvrière tandis que les Ukrainiens plus aisés achètent des exemptions médicales ou maintiennent leur inscription universitaire pour éviter la conscription. La résolution de la conférence d'octobre 2024 de Sotsialnyi Rukh appelait à « mettre fin à l'incertitude concernant la durée du service militaire, car c'est une question d'équité élémentaire » — exigeant des durées fixes, des protections salariales pour les travailleurs mobilisés et une indemnisation digne pour les blessés. Son programme en dix points de mars 2025 reliait explicitement ces revendications à la demande parallèle que le fardeau économique de la guerre soit transféré des conscrits de la classe ouvrière vers le capital oligarchique. L'État refuse de taxer les riches pour financer la guerre et s'appuie à la place sur une conscription à durée indéfinie des pauvres. Il utilise l'appareil sécuritaire contre ceux qui documentent les abus. ZMINA, comme la plupart des organisations de la société civile libérale, garde le silence. [12]

Les organisations progressistes et l'extrême droite

Le rapport ZMINA 2025 couvre les multiples attaques contre Priama Diia (Action directe), le syndicat étudiant anarcho-syndicaliste. En juin 2025, le militant Maksym Shumakov a vu son appartement perquisitionné et son téléphone, son ordinateur portable et ses documents saisis au motif de la présence alléguée de symboles communistes sur sa page Facebook — une accusation que ZMINA a jugée non étayée à l'examen de ses publications publiques. Aucun avis de suspicion n'avait été signifié et aucun équipement rendu en date d'avril 2026. En juillet, un événement estival « École libre » à Lviv a été perturbé par des jeunes d'extrême droite, et l'administration du lieu a ensuite menacé d'annuler l'événement, citant le fait que Priama Diia comptait des « marxistes, anarchistes et représentants de mouvements plus exotiques ». En octobre 2025, un groupe lié à Pravy Sektor a physiquement attaqué une réunion de Priama Diia à l'Université nationale Ivan Franko de Lviv, utilisant des saluts nazis, une bombe lacrymogène et un couteau ; une procédure a été ouverte pour hooliganisme plutôt que pour obstruction d'une organisation civique. Des officiers du SSU ont rendu visite à l'établissement d'enseignement d'une membre féminine de Priama Diia et questionné le personnel sur ses opinions politiques, son historique bancaire et sa famille.

En avril 2025, des membres de Priama Diia ont observé que les groupes d'extrême droite montrent peu d'intérêt pour les revendications sociales — dortoirs, cantines, salaires — mais apparaissent de manière fiable lorsque des questions progressistes « clivantes » surgissent, « sur les LGBTQIA+, par exemple ». [13]

Le harcèlement des organisations LGBTIQ+ a été constant en 2025. L'événement caritatif planifié par KyivPride a été déplacé de son lieu sous la pression policière, le festival de cinéma queer Sunny Bunny a été attaqué par Prava Molod (Jeunesse de droite — Prava Molod'), le centre de ressources de KharkivPride a été vandalisé, et des événements organisés par l'ONG Insight ont été perturbés à la fois à Lviv et à Zaporizhzhia. Dans aucun des cas documentés des chefs d'accusation motivés par la haine n'ont été portés devant un tribunal ; les enquêtes ont été systématiquement reclassées en hooliganisme ou en conflits domestiques. L'enquête de ZMINA a révélé que les militant·es LGBTIQ+ faisaient face à la gamme la plus large de menaces de tous les groupes, avec 91 % signalant du harcèlement et de l'intimidation en ligne et 82 % citant une activité accrue de l'extrême droite. Les enquêtes sur les crimes de haine n'aboutissaient systématiquement pas à des poursuites.

Les coupures de l'USAID et les risques législatifs

L'annulation abrupte de plus de 80 % des programmes de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID — United States Agency for International Development) au début de 2025 a frappé directement le secteur de la société civile. ZMINA cite une enquête suggérant que 75 % des organisations touchées cherchent encore des ressources alternatives, 25 % anticipent des réductions de personnel et 12 % suspendent des programmes ou ferment entièrement. L'aide juridique régionale, les initiatives éducatives et le travail anti-désinformation ont été parmi les victimes. Le rapport ZMINA note que le vide peut offrir un espace aux acteurs extérieurs pour exercer une influence via des canaux de financement alternatifs, et que la dépendance structurelle exposée par l'effondrement de l'USAID pointe vers la nécessité d'une diversification vers la philanthropie locale et le soutien institutionnel à long terme plutôt que vers des subventions par projets — une position que la gauche ukrainienne, avec son insistance sur la construction de réseaux de solidarité intérieurs, a soutenue de manière constante.

Deux lois adoptées en 2025 ont suscité d'importantes critiques de la société civile. Une loi restreignant l'accès au registre unifié des décisions judiciaires a supprimé des dossiers consultables publiquement les numéros cadastraux et les adresses précises des propriétés — ostensiblement pour des raisons de sécurité mais appliquée à toutes les personnes morales, pas seulement à celles liées à la défense, entravant considérablement la surveillance anti-corruption des actifs. Une autre loi, sur les organisations humanitaires agréées, a introduit un seuil de statut désavantageux pour les petites ONG locales ou nouvellement créées, avec une large discrétion accordée au Cabinet des ministres sur les critères d'attribution et de révocation du statut. Quatre projets de loi restaient en cours d'examen, notamment des propositions visant à introduire une responsabilité administrative pour « l'identification d'un avocat avec son client » — formulation suffisamment vague pour criminaliser le journalisme d'investigation couvrant les procédures judiciaires — et des amendements au Code civil qui élargiraient les motifs de demande de démentis et de blocage de contenu numérique, sans garanties anti-SLAPP.

Deux fronts, un seul mouvement

Le rapport ZMINA est à la fois un bilan de persécutions et de persistance. Les « protestations au carton » ont réussi : une inversion législative a été obtenue en dix jours grâce à la mobilisation dans la rue et à la pression internationale. Sotsialnyi Rukh, en dressant le bilan de 2025, a placé cette victoire aux côtés d'un travail soutenu sur les droits des travailleurs, le soutien aux vétérans et le déplacement interne — insistant sur le fait que « sous la pression de l'agresseur et la faiblesse du capitalisme corrompu, la guerre peut durer longtemps », et que dans ces conditions, les droits du travail et sociaux ne sont pas des préoccupations secondaires à différer après la guerre, mais le fondement de ce pour quoi l'Ukraine est défendue. Priama Diia a continué à s'organiser dans les campus universitaires malgré les attaques répétées, les poursuites pénales et la surveillance du SSU. KyivPride, KharkivPride, l'ONG Insight, l'ONG Bilkis et le mouvement LGBTIQ+ au sens large ont continué à s'organiser, à documenter et à déposer des plaintes, sachant que celles-ci ne seraient pas poursuivies.

ZMINA ne se contente pas de rédiger des rapports. La directrice du conseil, Tetiana Pechonchyk, s'est exprimée publiquement dans les 48 heures suivant la fuite des photos de Shabunin pour exiger l'ouverture de poursuites pénales pour divulgation de données d'enquête préliminaire et violation du droit à la vie privée. L'organisation a publié une déclaration commune signée par plus de cent organisations ukrainiennes de la société civile condamnant l'utilisation politique du système judiciaire.

Comme le montre le rapport ZMINA, l'infrastructure civique démocratique de l'Ukraine est sous pression. Elle n'a pas sombré. Les organisations ukrainiennes de défense des droits humains, la gauche démocratique-socialiste, les organisations démocratiques de soldats — Veteranka (le Mouvement des vétéranes — Rukh Veteranok) [14] et l'ONG « Militaires et vétérans LGBTIQ+ ukrainiens pour l'égalité des droits » [15] —, les syndicats, le mouvement étudiant, les militant·es LGBTIQ+ et les défenseur·ses de l'environnement font face, chacun·e à sa façon, aux mêmes formes d'une double pression — la recolonisation russe et l'État néolibéral et l'extrême droite.


Adam Novak est rédacteur d'Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF) et ancien coordinateur du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU/ENSU).

La situation des défenseur·ses des droits humains et des militant·es civiques en Ukraine en 2025

Le rapport annuel ZMINA, dont les auteur·rices sont Iryna Yuzyk, Khrystyna Roman, Diana Deputat et Alona Martynchuk, sous la direction de Tetiana Pechonchyk et Onysiia Syniuk, ne couvre que le territoire ukrainien sous contrôle gouvernemental. Disponible en téléchargement en anglais sur : https://zmina.ua/wp-content/uploads/sites/2/2026/05/zvit_ga_eng_web.pdf

Notes

[1] ZMINA est l'acronyme ukrainien de « changement ». Le Centre des droits humains ZMINA, fondé en 2014, est une organisation non gouvernementale ukrainienne dont le siège est à Kyiv. Il documente les violations des droits des défenseur·ses des droits humains et des militant·es civiques dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien.

[2] Svoboda (Свобода, « Liberté ») est un parti nationaliste ukrainien fondé en 1991 sous le nom de Parti social-national d'Ukraine. Rebaptisé Svoboda en 2004, il a obtenu ses meilleurs résultats électoraux aux législatives de 2012 (10,4 % des voix). Il reste depuis lors minoritaire dans les institutions électorales ukrainiennes.

[3] Les SLAPP (Strategic Lawsuits Against Public Participation) désignent des poursuites judiciaires abusives intentées par des acteurs puissants — entreprises, personnalités politiques, entités étatiques — contre des individus ou organisations qui exercent leur droit à la participation publique (journalisme d'investigation, militantisme, alertes éthiques). Ces procédures visent moins à obtenir gain de cause qu'à épuiser financièrement et psychologiquement les défendeurs.

[4] Sur les protestations anticorruption en Ukraine, voir Priama Diia (Action directe), Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU/ENSU), « Ukraine : Protestations anticorruption », Europe Solidaire Sans Frontières, 23 juillet 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75705

[5] Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) Ukraine, « Ukraine. Une année de progrès social. Les activités du « Mouvement social » en 2025 », Europe Solidaire Sans Frontières, 31 décembre 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77509

[6] Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) Ukraine, « Sauver le pays, pas les oligarques — Déclaration programmatique « Pour une Ukraine sans oligarques ni occupants ! » », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74813

[7] Francesca Barca, « Ukraine : guerre, inégalités, néolibéralisme : les défis de la gauche ukrainienne », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 mars 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74022

[8] Adam Novak, « The political economy of Ukraine's war and the politics of a coming bad peace » (L'économie politique de la guerre en Ukraine et la politique d'une mauvaise paix à venir), Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2026. Disponible sur : https://europe-solidaire.org/spip.php?article78849

[9] Adam Novak (avec Interfax-Ukraine et KPU Ukraine), « Ukrainian labour leaders arrested under pressure from neoliberal parliamentarians » (Les dirigeants syndicaux ukrainiens arrêtés sous la pression de parlementaires néolibéraux), Europe Solidaire Sans Frontières, 11 avril 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74454

[10] Vitaliy Dudin, « Ukraine : Trade Unions, Deregulation, and Social Dialogue : An Interview with Vitaliy Dudin » (Syndicats, déréglementation et dialogue social : entretien avec Vitaliy Dudin), Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72639

[11] Oleksandr Skiba, « Ukraine's Trade Unions Face Wartime Crisis and Post-War Transformation » (Les syndicats ukrainiens face à la crise de guerre et à la transformation d'après-guerre), Europe Solidaire Sans Frontières, 28 mai 2025. Disponible sur : https://europe-solidaire.org/spip.php?article75166

[12] Le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv (KhPG — Kharkivska Pravozakhysna Hrupa), fondé en 1992 et enraciné dans la tradition dissidente ukrainienne, adopte une approche plus rigoureuse que ZMINA concernant les droits des conscrit·es. Son analyse de la loi de mobilisation de 2024 nomme explicitement la conduite arbitraire des TTsK comme pratique actuelle, documente les droits procéduraux des appelés, et cite son directeur Yevhen Zakharov qui décrit la suppression des services consulaires pour les hommes n'ayant pas mis à jour leur enregistrement militaire comme « un moyen de coercition purement soviétique ». Le KhPG demeure une organisation de défense des droits civils classique et n'applique pas d'analyse de classe à la mobilisation, mais il cadre au moins la conscription comme un domaine de droits individuels nécessitant une protection active. Voir : Denys Volokha et Mykola Komarovskyi, « Law on mobilization : The Kharkiv Human Rights Protection Group analysis », 31 mai 2024, https://khpg.org/en/1608813722

[13] Priama Diia (Action directe), « Ukraine : Rebuilding the student union Priama Diia (« Direct Action ») » (Reconstruire le syndicat étudiant Priama Diia (« Action directe »)), Europe Solidaire Sans Frontières, 16 avril 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74597

[14] Veteranka (le Mouvement des vétéranes ; Rukh Veteranok) est né de la campagne « Bataillon invisible » de 2015 et a été officiellement constitué en 2018. Il milite pour des conditions matérielles, juridiques et institutionnelles égales pour les femmes dans les forces armées d'Ukraine. Voir : https://uwvm.org.ua/en/

[15] L'ONG « Militaires et vétérans LGBT+ ukrainiens pour l'égalité des droits » (en abrégé « Military LGBT+ ») a été fondée en 2018. Elle milite pour l'égalité des droits des membres des forces armées et des vétérans LGBTIQ+, notamment la reconnaissance des partenariats civils et la protection antidiscrimination au sein des forces armées. Dirigée depuis 2025 par le défenseur d'Azovstal Oleksandr Demenko, avec le fondateur Viktor Pylypenko comme vice-président. Voir : https://www.lgbtmilitary.org.ua/en/

Guerre, crise économique et mécontentement dans la Russie de Poutine

Le régime de Poutine montre des signes de fragilité croissante après cinq années de guerre d'agression contre l'Ukraine. La résistance ukrainienne a imposé une situation (…)

Le régime de Poutine montre des signes de fragilité croissante après cinq années de guerre d'agression contre l'Ukraine. La résistance ukrainienne a imposé une situation d'impasse militaire ; les pertes russes avoisinent 1,2 million de morts et de blessés ; et l'économie, portée un temps par la hausse des prix du pétrole, accumule les difficultés structurelles. Ashley Smith, du collectif Tempest, a mené cet entretien avec les rédacteurs de Posle (После, « Après »), média socialiste russe indépendant en exil, sur la guerre, le régime, le mécontentement populaire et les obstacles à toute résistance sous l'autocratie. Posle vient d'être désigné « agent de l'étranger » par l'État russe — une mesure répressive qui expose ses rédacteurs à des poursuites pénales et à de graves atteintes à leurs droits civils. [AN]

4 juin 2026 | yité du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien%c2%b7nes/

Au moment où les rédacteurs de Tempest préparaient cet article pour publication, l'État russe a désigné les personnes associées au site Posle comme « agent de l'étranger ». La loi russe sur les « agents de l'étranger » est hautement répressive et expose les rédacteurs à un risque significatif de poursuites pénales et à d'autres menaces contre leurs droits civils fondamentaux. La loi russe constitue un modèle de ce que Human Rights Watch a identifié comme un outil central du répertoire autoritaire. « La cible principale de ces lois sont les organisations de la société civile et des médias » dont les activités visent à « influencer les politiques publiques […] organiser des débats publics, des événements, des rassemblements et des manifestations ». Ainsi, parmi les prétendus méfaits reprochés, le régime de Poutine a fondé sa décision sur la prétendue « promotion » par Posle des « relations LGBT ». Cela s'inscrit dans une offensive plus large contre les droits démocratiques à l'échelle internationale, qui trouve ses propres parallèles aux États-Unis, où la dérive autoritaire s'est accélérée sous Trump. Tempest exprime sa solidarité inconditionnelle avec Posle et ses rédacteurs. Nous voyons en Posle des camarades « agents » — non d'un quelconque État, mais d'un projet démocratique de solidarité internationale qui est l'antidote à un avenir de barbarie capitaliste débridée. [Tempest]

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Contexte géopolitique : Iran, pétrole, rivalités impériales

Ashley Smith : Les États-Unis et Israël ont élargi leur guerre génocidaire commune contre Gaza au Liban et à l'Iran. Ils en attendaient une victoire rapide, mais c'est une nouvelle guerre sans fin qui s'est engagée. Le régime iranien mène une guerre asymétrique ; il a frappé les infrastructures pétrolières de la région, fermé le détroit d'Ormuz et perturbé non seulement les flux de pétrole, mais aussi de pétrochimie, d'engrais et d'hélium — indispensable à la fabrication de microprocesseurs. Alors que la stagflation menace tous les coins de l'économie mondiale, la Russie semble avoir profité de la guerre : le président Trump a allégé les sanctions contre le pétrole russe et la hausse des prix des hydrocarbures a fait affluer les profits dans les caisses de Poutine. Cette analyse est-elle exacte ? Quel est l'impact de cette situation sur l'économie russe ?

Posle : À court terme, en effet, la Russie a bénéficié de la flambée des prix du pétrole et de l'allégement des sanctions. Les recettes budgétaires tirées des exportations pétrolières ont par exemple doublé en avril par rapport à mars. Ces recettes supplémentaires ne suffisent cependant pas à enrayer la montée catastrophique du déficit budgétaire — qui atteint actuellement 2,5%, dépassant le seuil de 1,6% prévu par le gouvernement pour cette année. Ce déséquilibre pèse sur les autres postes de dépenses publiques et fragilise le rouble, soumettant un système financier déjà chancelant à des pressions supplémentaires.

Par ailleurs, l'essentiel des bénéfices exceptionnels a été canalisé vers les compagnies pétrolières pour moderniser des infrastructures gravement endommagées par les attaques de missiles ukrainiens. Ces frappes ciblant les raffineries et les terminaux d'exportation pétrolière ont considérablement affaibli la capacité russe à exporter des matières premières : ces derniers mois, les ports de la mer Baltique ont réduit d'un tiers leurs expéditions de pétrole.

Parallèlement, une hausse durable des prix du pétrole entraînera inévitablement une baisse de la consommation mondiale, ce qui pourrait gravement affecter une économie russe déjà en récession. La guerre en Iran et le blocus du détroit d'Ormuz ne servent donc pas les intérêts économiques de la Russie, même s'ils lui offrent des avantages politiques indéniables.

Ashley Smith : La guerre de Trump contre l'Iran a encore davantage ébranlé l'ordre dit fondé sur des règles, déjà discrédité par la guerre génocidaire des États-Unis et d'Israël à Gaza et par la guerre impérialiste russe en Ukraine. Trump a lancé l'attaque contre Téhéran sans consulter ni même prévenir les alliés de l'OTAN. L'alliance se fissure, Trump menaçant de plus en plus de retirer les troupes américaines et d'abandonner le soutien à l'Ukraine. En conséquence, l'Europe, et l'Allemagne en particulier, se réarme rapidement. Dans ce contexte, quelle est selon vous la perspective actuelle du régime de Poutine face aux rivalités inter-impériales au sein de l'Europe, entre l'OTAN et la Russie, et face à la lutte de l'Ukraine pour son autodétermination ?

Posle : Le recul du soutien américain à l'Ukraine et le désengagement de l'Amérique des questions de sécurité européenne du fait de la guerre en Iran constituent en réalité le principal gain politique de Poutine à ce jour. Il apparaît ainsi clairement comment les intérêts de la Russie et de sa population — frappée par la baisse du niveau de vie et par l'intensification des frappes de missiles — divergent profondément de ceux de Poutine et de son régime, prêt à prolonger le conflit pour assouvir ses ambitions géopolitiques. Ces objectifs incluent l'écrasement de la résistance ukrainienne — au prix de dizaines de milliers de vies de soldats russes — et la déstabilisation de l'Europe afin d'étendre son influence dans l'espace post-soviétique et en Europe de l'Est.

La situation se tend actuellement autour de l'Arménie, où le président Pachinian cherche à retirer progressivement son pays de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) [1] et à renforcer sa coopération avec l'Union européenne. Les tensions montent également avec les États baltes, de plus en plus ciblés par des actes de sabotage militaire russes. Ces évolutions revêtent une grande importance pour Poutine, car elles font peser des questions sur la réalité du soutien de l'OTAN à ses membres et alliés.

Si l'agression contre l'Iran venait à s'intensifier, les États-Unis continueraient de réduire rapidement leur présence en Europe, et l'OTAN risquerait de devenir un « tigre de papier » dont les engagements mutuels entre membres ne vaudraient rien. Ces défis conduisent non seulement à la remilitarisation de l'Allemagne, mais remettent en cause tout le modèle idéologique de l'État allemand, construit sur le traumatisme du militarisme nazi et les sacrifices colossaux de la Seconde Guerre mondiale. Ces valeurs sont aujourd'hui menacées, comme le montre l'essor de l'Alternative für Deutschland (Alternative pour l'Allemagne, AfD), devenu de fait le parti le plus populaire du pays.

Dans ces circonstances, la gauche allemande doit certes combattre le danger du fascisme et de la militarisation, mais non en ignorant la menace russe qui pèse sur les pays d'Europe de l'Est. Au contraire, seul un soutien conséquent à l'Ukraine peut freiner les ambitions du régime de Poutine et, par voie de conséquence, réduire la nécessité d'une remilitarisation allemande qui, en dernier ressort, fait le jeu de l'extrême droite.

La défaite d'Orbán et son impact sur le Kremlin

Ashley Smith : Dans un autre développement qui affecte la Russie, les électeurs hongrois ont mis fin après seize ans à la gouvernance de Viktor Orbán, de plus en plus autoritaire. Orbán était un allié de Poutine qui avait bloqué le prêt de 106 milliards d'euros accordé par l'UE à l'Ukraine. Quelle est la signification de la défaite d'Orbán pour le régime de Poutine ?

Posle : C'est assurément un revers sérieux pour le Kremlin : Orbán en était le principal agent au sein de l'Union européenne. Aujourd'hui, le seul pays à jouer encore ce rôle est la Slovaquie, dirigée par le populiste de droite Robert Fico [2]. Lui aussi, à l'instar d'Orbán, nourrit des positions anti-ukrainiennes et cherche à sécuriser des approvisionnements en gaz russe bon marché. Ce modèle d'influence russe démontre clairement comment le Kremlin a transformé les approvisionnements énergétiques en une arme politique puissante, qu'il continuera de manier contre d'autres pays européens.

La défaite d'Orbán résulte de la lassitude des Hongrois — et en particulier de la jeunesse — face à son règne corrompu et autoritaire ; elle ne signifie pas pour autant, à nos yeux, le début de la fin pour les populistes d'extrême droite à l'échelle paneuropéenne. Au contraire, cette tendance continue de prendre de l'ampleur, et le Kremlin mise avant tout sur elle — notamment dans des pays comme l'Allemagne et la France.

La guerre en Iran, la Chine et la Russie

Ashley Smith : La guerre en Iran aura également des répercussions sur la Russie et la Chine, qui ont toutes deux soutenu Téhéran de diverses manières. Les approvisionnements en pétrole étant perturbés par la fermeture du détroit d'Ormuz, la Chine va-t-elle se tourner davantage vers la Russie pour son pétrole et son gaz naturel ? Qu'adviendra-t-il de leur soi-disant « amitié sans limites » ? Quelle sera leur politique envers l'Iran ? Quel impact ce scénario aura-t-il sur la rivalité russo-chinoise avec les États-Unis et l'Europe ?

Posle : La perte de l'Iran comme fournisseur pétrolier fiable — comme ce fut jadis le cas du Venezuela — a en effet rendu la Chine plus dépendante des approvisionnements russes. Par ailleurs, l'échec de l'« opération Epic Fury » en Iran a mis en lumière la vulnérabilité de la puissance militaire américaine. Une caractéristique distinctive de la position de Poutine demeure néanmoins ses efforts pour développer un dialogue bilatéral avec Trump, en dépit de son « amitié » avec la Chine. Il est révélateur que la diplomatie russe, tout en condamnant à répétition la « guerre déclenchée par les États-Unis et Israël », ait mis en avant « l'engagement de la Russie à proposer ses bons offices aux parties ».

Poutine et d'autres responsables du Kremlin ont constamment souligné que, malgré son alliance avec l'Iran, la Russie se distancie du conflit et préfère jouer le rôle de médiateur. Poutine vient encore de réitérer sa proposition de transférer en Russie l'uranium enrichi iranien. Il semble que, suite à la chute du régime Assad en Syrie, la Russie ne soit pas prête à s'engager sérieusement dans les conflits au Moyen-Orient et cherche à se concentrer sur l'Ukraine et les affaires européennes.

La capacité russe à poursuivre la guerre

Ashley Smith : Quel est l'impact de ces dynamiques inter-impériales et macroéconomiques sur la capacité de la Russie à poursuivre son invasion de l'Ukraine ?

Posle : Près de cinq ans de guerre en Ukraine ont sévèrement érodé les ressources économiques et humaines de la Russie, mais cela n'a pas encore entamé la volonté de Poutine d'« atteindre les objectifs de l'opération militaire spéciale » à tout prix. Récemment, le porte-parole du Kremlin Peskov a déclaré que le retrait de l'armée ukrainienne de la région de Donetsk n'est pas une question pouvant faire l'objet de négociations avec Kiev, mais une condition préalable à celles-ci.

Autrement dit, une fois que l'Ukraine aura cédé volontairement une partie de son territoire, de nouvelles exigences suivront très probablement. Il est clair que le Kremlin n'est pas intéressé par un cessez-le-feu et prépare une offensive majeure dans le Donbass cet été et cet automne. L'objectif de cette offensive est non seulement militaire, mais aussi politique : convaincre Trump que la Russie continue de dominer sur le terrain, afin que les États-Unis exercent une pression accrue sur Kiev pour lui imposer les conditions du Kremlin [3].

Le plan de Poutine illustre clairement le conflit entre ses ambitions personnelles et les intérêts du peuple russe. Les pertes de l'armée russe au front ont atteint leur niveau le plus élevé depuis le début de l'année : dans la seule deuxième quinzaine d'avril, environ 4 500 soldats ont été tués. Au total, au moins 350 000 Russes sont morts au cours des cinq années de guerre. Le nombre de victimes civiles augmente également en raison des frappes de missiles ukrainiennes sur les infrastructures militaires et énergétiques — même si cela est absolument incomparable avec les pertes causées par les frappes russes sur les villes ukrainiennes.

Les Russes ordinaires paient ce prix pour que Poutine puisse annoncer à Trump l'avance de son armée de quelques dizaines de kilomètres carrés. L'écart entre la perception de la guerre au Kremlin et parmi la population ordinaire ne cesse de croître rapidement.

Situation intérieure : mécontentement,
répression et fragilité du régime

Ashley Smith : Venons-en maintenant à l'impact intérieur de tout cela en Russie. L'Ukraine persiste dans sa résistance à l'invasion russe et frappe militairement de plus en plus profondément en territoire russe. En conséquence, les pertes russes semblent s'être accélérées lors de la récente offensive de printemps. Pendant ce temps, en raison des sanctions et des dynamiques générales de l'économie de guerre, les conditions économiques se sont dégradées. Des signes de dissidence croissante apparaissent, exprimés de manière détournée par des politiciens et des personnalités médiatiques. Quelle est la situation politique intérieure en Russie ? Comment interpréter ces diverses expressions de mécontentement de la part de personnalités publiques ? Cela témoigne-t-il d'un mécontentement de masse qui se développe parmi les travailleurs et les opprimés en Russie ? À quel point le régime de Poutine est-il stable ?

Posle : Le premier semestre 2026 a effectivement été marqué par une inflation galopante et une baisse du niveau de vie. On peut affirmer que les effets du « keynésianisme militaire » — lié à la forte hausse des dépenses publiques au début de la guerre — sont désormais épuisés. Même selon les prévisions gouvernementales, l'inflation cette année s'établira à 5,2%, tandis que les salaires n'augmenteront que de 2%. Dans le même temps, le Kremlin entend compenser le déficit budgétaire croissant par une hausse des impôts sur les petites entreprises et par des coupes dans les programmes sociaux et les projets d'infrastructures.

Dans ce contexte, les autorités russes ont pris, en début d'année, des mesures sans précédent pour restreindre l'accès à Internet dans le pays. Elles ont notamment tenté de bloquer Telegram (utilisé par 105 millions de Russes, soit la majorité de la population) et les réseaux privés virtuels (VPN) — utilisés par environ 40% des Russes pour contourner les blocages d'Instagram, YouTube et d'autres plateformes. Dans les grandes villes russes, dont Moscou, la connexion Internet sans fil a été fréquemment coupée intégralement, causant d'immenses dommages à l'économie et provoquant une forte augmentation des retraits en espèces dans les banques.

Derrière toutes ces mesures, qui ont suscité un vaste mécontentement, se trouve le Service fédéral de sécurité (FSB, Federalnaya Sluzhba Bezopasnosti) [4] et son projet d'« Internet souverain », entièrement contrôlé par les autorités. La raison officielle invoquée pour justifier ces restrictions est la prévention des attaques de drones ukrainiens — une justification qui semble très peu crédible, dans la mesure où le renforcement des restrictions coïncide avec une intensification des frappes ukrainiennes. Un sentiment prévaut dans le pays : ceux qui sont au pouvoir sont entièrement absorbés par leur guerre et leurs interdictions permanentes, sans aucun intérêt pour la vie quotidienne des gens ordinaires.

Ces sentiments ont été encore attisés par les tentatives des autorités de dissimuler une épidémie de fièvre aphteuse [5] parmi le bétail en Sibérie et dans d'autres régions. Les autorités russes ont saisi et abattu des dizaines de milliers de bovins et de porcs appartenant à des éleveurs, sans aucune explication ni compensation. Dans plusieurs cas, des affrontements directs entre la police et des communautés rurales s'en sont suivis.

Tous ces facteurs conduisent clairement à une perte de confiance dans les autorités et à un mécontentement croissant. Cependant, toute possibilité d'exprimer légalement quelque dissidence que ce soit a été complètement éradiquée en Russie. Des jeunes militants qui ont tenté d'organiser une protestation contre la fermeture de Telegram, ainsi que des dizaines d'éleveurs qui cherchaient à protéger leur bétail de l'abattage, ont été arrêtés et soumis à de fortes pressions policières.

La répression accrue et les tentatives des autorités de restreindre la circulation de l'information sont une réponse au mécontentement croissant. Alors que le régime jouissait jusqu'ici d'une légitimité largement fondée sur sa capacité à préserver la stabilité de la vie quotidienne, il s'appuie désormais de plus en plus sur la peur de la police et des services secrets. En ce sens, Poutine s'oriente peut-être vers le modèle iranien : un régime qui ne bénéficie pas du soutien de la majorité maintient le pouvoir par la violence.

Quant à l'humeur au sein des élites politiques et économiques, elles sont certes mécontentes de la prolongation sans fin de la guerre, du recul économique, des restrictions d'Internet et de l'emprise croissante des services de sécurité. Contrairement aux rumeurs propagées par une partie des médias occidentaux, il n'existe cependant pas de complot en préparation contre Poutine.

Cela tient à plusieurs raisons. Premièrement, la peur de la répression rend les élites divisées et méfiantes les unes envers les autres. Il convient de rappeler que le nombre d'arrestations de fonctionnaires a fortement augmenté au cours de la dernière année : des dizaines d'employés du ministère de la Défense — dont plusieurs anciens adjoints au ministre Sergueï Choïgou — ont été arrêtés, ainsi que des représentants d'autres ministères. En 2024, le ministre des Transports Roman Starovoïd s'est suicidé face à la menace d'arrestation, tandis que le vice-ministre des Ressources naturelles Denis Boutsaev a fui aux États-Unis. Plusieurs hommes d'affaires de premier plan, soupçonnés de déloyauté politique, ont perdu biens et liberté — c'est notamment le cas de Vadim Mochkovitch, propriétaire de l'une des plus grandes entreprises agroalimentaires du pays.

Deuxièmement, l'agenda et les perspectives d'un tel complot restent flous dans les circonstances actuelles : ces élites n'ont pas de vision commune et claire d'une orientation alternative de politique étrangère ni des conditions pour mettre fin à la guerre. Elles ne disposent pas non plus de légitimité aux yeux de la population.

Enfin, la disparition de Poutine pourrait déclencher des conflits de grande ampleur au sein des élites russes autour du contrôle des propriétés. Ayant détruit toutes les institutions politiques du pays au cours de ses vingt-cinq ans de règne, Poutine est lui-même devenu le seul facteur maintenant un équilibre relatif des intérêts au sein de la classe dirigeante. C'est pourquoi les élites craignent sa disparition plus que la poursuite de ses aventures militaires destructrices.

Ashley Smith est membre du collectif Tempest à Burlington, Vermont (États-Unis). Il a écrit dans de nombreuses publications, dont Spectre, Truthout, Jacobin, New Politics, et bien d'autres, en ligne et en version imprimée.
Source : Tempest, 1er juin 2026. Disponible sur :
https://tempestmag.org/2026/06/war-economic-crisis-and-discontent-in-putins-russia/
Traduit de l'anglais et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78953

Notes
[1] L'OTSC (Organisation du traité de sécurité collective, en russe : Организация Договора о коллективной безопасности) est une alliance militaire dirigée par la Russie regroupant plusieurs États post-soviétiques. L'Arménie, officiellement toujours membre, a suspendu sa participation active à partir de 2023, après la prise de contrôle de l'Artsakh (Haut-Karabakh) par l'Azerbaïdjan sans réaction de l'OTSC.
[2] Robert Fico est Premier ministre de la Slovaquie depuis octobre 2023. Il s'oppose aux livraisons d'armes à l'Ukraine et a maintenu les importations de gaz russe, bloquant à plusieurs reprises les initiatives européennes de soutien à Kiev.
[3] Sur les dynamiques politiques de la guerre et leurs implications pour la gauche anti-guerre, voir : Collectif éditorial de Posle, « Déclaration pour le quatrième anniversaire de la guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2026. Disponible sur :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78177
Sur la répression de la gauche et des militants anti-guerre en Russie, voir également la rubrique ESSF « À gauche (Russie) » :
https://europe-solidaire.org/spip.php?rubrique1792
[4] Le FSB est le principal service de sécurité intérieure de la Russie, héritier du KGB soviétique. Il est responsable du contre-espionnage, de la surveillance intérieure et de la lutte contre le terrorisme.
[5] La fièvre aphteuse est une maladie virale hautement contagieuse qui touche les animaux à sabots (bovins, porcs, moutons, chèvres). Elle est économiquement dévastatrice pour l'élevage et fait l'objet d'interdictions d'importation dans de nombreux pays. La Russie est un exportateur significatif de viande ; la reconnaissance de l'épidémie par la Chine et les États-Unis rend inévitable une interdiction des exportations de viande russe.

La guerre en Ukraine est-elle à un tournant ?

L'Ukraine mène une guerre des drones avec un succès croissant. Les avancées russes sur le front s'amenuisent et leurs pertes s'alourdissent. Cela amène de plus en plus de gens (…)

L'Ukraine mène une guerre des drones avec un succès croissant. Les avancées russes sur le front s'amenuisent et leurs pertes s'alourdissent. Cela amène de plus en plus de gens à parler d'un tournant dans la guerre en Ukraine. Mais est-ce vraiment le cas ? Mikael Hertoft dresse un état des lieux de la guerre en Ukraine début juin 2026

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Depuis le début de l'année 2026, l'offensive russe de printemps n'a pas vraiment démarré. Les attaques se poursuivent, mais le front ne bouge pas. Dans le même temps, l'Ukraine a pris l'avantage en utilisant des drones non seulement dans une bande de 10 à 20 kilomètres le long du front, mais aussi plus profondément à l'intérieur des terres russes.

La Russie a battu son propre « anti-record » en matière d'attaques contre les villes, les musées et les habitations civiles ukrainiennes. À l'inverse, l'Ukraine cible systématiquement l'industrie pétrolière et le secteur des exportations russes. Il y a là un objectif militaire clair, même si cela affecte également les civils russes sous la forme d'une « pluie noire » et de la pollution atmosphérique provoquée par les raffineries et les ports pétroliers en feu,

Ce n'est peut-être pas encore le tournant de la guerre, mais il semble que ce tournant se rapproche.

Anti-record russe

Les 13 et 14 mai, la Russie a mené sa plus grande attaque à ce jour contre l'arrière-pays ukrainien avec 1 567 drones et 56 missiles, selon les autorités ukrainiennes. 27 civils auraient été tués. Plusieurs villes ukrainiennes ont été touchées, mais la cible principale était Kyiv.

Cela s'est produit après que Zelensky eut humilié Poutine à propos du défilé du 9 mai. Poutine avait demandé, par l'intermédiaire de Trump, un cessez-le-feu afin que l'Ukraine n'attaque pas le défilé militaire. Après de longues discussions, un cessez-le-feu a été convenu pour la période du 9 au 12 mai, et Zelensky a humilié Poutine en publiant un décret officiel interdisant à l'armée ukrainienne d'attaquer dans « un périmètre autour de la Place Rouge ».

Puis vint le « record négatif » de la Russie, avec une avalanche de roquettes et de drones. L'Ukraine a riposté par une attaque de drones sur Moscou, visant principalement des cibles militaires, mais au cours de laquelle des civils ont également été tués.

Dans l'ensemble, l'Ukraine mène de plus en plus d'attaques sur le territoire russe proprement dit, prenant pour cible des installations militaires, des sites de production d'armes et, en particulier, l'industrie pétrolière et gazière russe. Cela vise à mettre fin au financement de la guerre par la Russie via les exportations de pétrole et de gaz, ainsi qu'à l'approvisionnement des soldats russes en diesel et en kérosène.

Les raffineries russes peuvent peut-être être considérées comme des cibles militaires – et revêtent en tout cas une grande importance pour la guerre. Mais les attaques ont également des effets néfastes importants sur la population civile. Les incendies dans les raffineries de pétrole et les dépôts provoquent une forte pollution atmosphérique et un nouveau phénomène bien connu en Russie est la « pluie noire », où du pétrole partiellement brûlé est lessivé par la pluie.

Les attaques se poursuivent, mais le front est immobile

  • Les attaques et les bombardements russes sur le front se poursuivent. Mais le territoire conquis diminue de façon spectaculaire.

Sur le front, les attaques russes sont plus intenses que jamais, mais le front est pratiquement bloqué.

Examinons ce bilan de Yuri Fyodorov – un observateur de la guerre qui intervient chaque matin sur la chaîne YouTube de l'opposition russe « Breakfast show ».

Les attaques à la bombe larguée par avion (sur le front) et affiche une légère hausse, avec environ 1 400 par semaine. Le nombre d'attaques russes se maintient autour de 1 200 par semaine, tandis que l'augmentation des zones conquises se diminue jusqu'à 16 km2 par semaine. Les attaques russes se poursuivent donc avec la même intensité, mais leurs résultats ont considérablement diminué.

Si l'on examine les différents segments du front, la Russie a légèrement progressé dans le nord de Donetsk, autour de la ville de Konstantinovka, tandis qu'elle est sur la défensive et a perdu du terrain dans l'oblast de Zaporijia, sur le segment sud du front. Aujourd'hui, il n'y a plus aucune perspective que l'armée russe puisse, au cours de l'été, s'approcher suffisamment de la grande ville de Zaporijia pour pouvoir la bombarder d'artillerie.

Un tournant ?

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères a déclaré sur X, à l'occasion de la réunion de l'OTAN à Helsingborg, que la guerre était à un tournant : « Nous nous trouvons à un moment décisif de la guerre, et la pression sur Moscou s'intensifie. »

Yuri Fyodorov estime qu'il est trop tôt pour qualifier la situation de tournant. Mais il pense qu'une série de processus ont été enclenchés qui, à terme, pourraient aboutir à ce résultat.

Fiodorov explique que la situation est en train de changer en ce qui concerne les drones – tant à courte qu' à longue portée. Les personnes qui suivent l'évolution de la situation au front ne cessent de recevoir des informations indiquant que des installations militaires russes en Ukraine occupée subissent des destructions.

Les attaques contre Henichesk, dans l'oblast de Kherson, près de l'étroite bande de terre menant à la péninsule de Crimée, en sont un exemple. Il s'agit d'une ancienne station balnéaire où se trouvaient deux bases du service de sécurité russe, le FSB. Elles ont été détruites et les pertes ont été très importantes – probablement une centaine d'officiers du FSB.

La destruction incessante des moyens logistiques – tels que les camions ou les trains qui acheminent l'approvisionnement vers le front, les quartiers généraux et les dépôts – combinée au renforcement du maillage de drones ukrainiens au-dessus de la ligne de front, fait perdre de leur vigueur aux attaques russes. Il est peut-être encore trop tôt pour affirmer que l'armée russe en Crimée et dans le sud de l'Ukraine est coupée de ses sources d'approvisionnement, mais les lignes de ravitaillement sont soumises à une forte pression.

Un observateur français de la guerre, Clément Molin, a recensé les attaques géolocalisées et a dénombré, depuis le début de l'année 2026, plus de 1 000 attaques contre des camions, des trains et des dépôts russes dans les zones occupées de l'Ukraine. Il les qualifie de « véritable tournant » – un véritable changement de la situation.

L'Ukraine n'est plus un bénéficiaire de l'aide, mais un partenaire de l'Europe

Une autre évolution majeure concerne l'approvisionnement en armes de l'Ukraine.

Au cours de la première année de la guerre, l'Ukraine devait constamment solliciter des armes auprès de l'Europe et des États-Unis. Aujourd'hui, une production conjointe d'armes entre l'Ukraine et l'Europe est en cours, qui repose en grande partie sur un travail de recherche et développement ukrainien.

Une révolution militaro-industrielle est en cours. On assiste à une transition depuis la production d'armes très coûteuses, comme les avions F-35 ou les missiles Tomahawk, qui nécessitent des centaines de millions, voire des milliards de dollars.

L'Ukraine ne dispose pas de telles sommes, mais elle compte de nombreux passionnés créatifs qui conçoivent de nouveaux modèles, qu'ils ont eux-mêmes élaborés et qui sont désormais produits en Europe. Il ne s'agit pas seulement de drones, mais aussi de roquettes. De cette manière, des armes relativement bon marché sont produites à grande échelle.

L'Ukraine conçoit et utilise donc avec succès de nouveaux types d'armes. Et si la coopération avec l'Europe reste essentielle, les avantages sont désormais réciproques. Plusieurs pays européens considèrent qu'il est nécessaire d'utiliser les innovations ukrainiennes pour leur défense contre les drones. Cela pourrait bien marquer un véritable tournant dans les mois à venir, estime Yuriy Fyodorov.

Mobilisation en Russie ?

Mais qu'en est-il d'une mobilisation de nouvelles recrues en Russie ? Cela peut-il changer la situation, s'interroge le journaliste de l'émission Breakfast Show ?

Yuri Fyodorov répond que la Russie est en mesure de mobiliser plusieurs centaines de milliers de nouveaux soldats, peut-être un demi-million, dont 30 à 40 % pourraient servir à combler les pertes subies au front. Cela renforcerait considérablement l'armée russe.

Le reste est plus difficile à utiliser, estime Fiodorov, car la Russie manque d'officiers. Si la Russie doit augmenter ses effectifs de 250 000 à 300 000 soldats, elle aura besoin d'environ 20 000 officiers supplémentaires, et ellene les a pas.

À cela s'ajoute l'utilisation accrue de drones par l'Ukraine – et il ne s'agit pas seulement de drones aériens, mais aussi de drones terrestres. Cela compense la pénurie de soldats ukrainiens. Les fantassins russes sont contraints de traverser une zone de combat de 10 à 15 kilomètres pour attaquer, et leurs pertes sont énormes – environ 80 %.

C'est pourquoi l'armée russe perd 4 à 5 fois plus de soldats que l'armée ukrainienne, selon les estimations d'observateurs occidentaux compétents citées par Fjodorov. C'est pourquoi il n'est pas certain qu'une mobilisation aurait un impact significatif, conclut Fjodorov.

Un rapport de l'Institute for the Study of War

Le groupe de réflexion américain Institute for the Study of War (ISW) – qui se présente comme une organisation à but non lucratif et neutre – a publié le 25 mai un rapport que Fjodorov cite également.

Ce rapport confirme et développe certains des points soulevés par Fjodorov. Notamment le fait que l'Ukraine a également réussi à détruire une grande partie des défenses russes contre les frappes aériennes dans les zones occupées. Cela se traduit également par de meilleures conditions pour les attaques de drones ukrainiens.

L'ISW estime que l'Ukraine est désormais en mesure de repousser les assauts offensifs russes, mais qu'elle n'est pas encore capable de mener elle-même de telles opérations. C'est le cas depuis 2023, mais cela pourrait être sur le point de changer, estime l'ISW : l'Ukraine dispose d'une occasion unique d'introduire des éléments de guerre mobile et de passer à l'offensive.

Elle a une opportunité à saisir maintenant, jusqu'à ce que la Russie trouve un moyen de rendre les méthodes ukrainiennes inefficaces. C'est pourquoi l'ISW estime que la supériorité de l'Ukraine est limitée dans le temps.

Les pertes russes sont plus importantes que ce que la Russie peut remplacer

L'ISW cite également plusieurs sources pour évaluer l'ampleur des pertes russes – et conclut que depuis décembre 2025, la Russie a perdu plus de soldats qu'elle ne peut en recruter. Parallèlement, les avancées sur le front ont donc ralenti.

Les ressources de la Russie s'épuisent à ce niveau. Le nombre de volontaires souhaitant s'engager dans l'armée est en forte baisse, ce qui a alimenté les spéculations sur une mobilisation forcée. Jusqu'à présent, plusieurs tentatives ont été faites pour pousser la jeunesse des universités à s'engager dans l'armée.

L'Ukraine a donc pour l'instant stoppé l'avancée russe – et mène actuellement une contre-attaque dans les zones proches du front. Mais l'Ukraine ne pourra probablement pas lancer une véritable contre-offensive. Dans cette guerre, les attaques nécessitent davantage de troupes et entraînent des pertes plus importantes que la défense – et l'Ukraine dispose de bien moins de soldats et d'une base démographique plus restreinte que la Russie.

L'Ukraine ne lancera donc probablement pas d'attaque frontale, mais tentera d'affaiblir l'armée russe.

Isoler la Crimée ?

Elle peut par exemple agir ainsi vis-à-vis de la Crimée. La Crimée est une péninsule qui ne dispose en réalité que de trois voies d'approvisionnement. Deux par voie terrestre dans la zone occupée en Ukraine – et une via le détroit de Kertch, sur le pont que Poutine a fait construire après l'occupation de la Crimée en 2014.

Les voies d'accès terrestres en territoire occupé sont désormais soumises à des tirs intenses de drones ukrainiens, qui, pour l'instant, n'arrêtent certes pas les transports, mais rendent la circulation militaire sur ces routes extrêmement dangereuse. Et les nombreuses attaques contre les unités de défense aérienne en Crimée pourraient être une préparation à une attaque de plus grande envergure contre le pont de Kertch.

Si l'Ukraine parvient à interrompre l'approvisionnement de la Crimée, elle pourrait en réalité rendre impossible pour la Russie de conserver la péninsule – même si l'Ukraine ne lance pas d'attaque frontale contre l'armée russe sur place.

L'économie russe

La guerre coûte de plus en plus cher, et le déficit public russe pour 2026 s'élève déjà à 5,88 000 milliards de roubles pour les quatre premiers mois, selon les chiffres du ministère des Finances. Il était pourtant prévu qu'il ne s'élève « qu'à » 3,79 000 milliards de roubles pour l'ensemble de l'année.

À cela s'ajoute un déficit budgétaire de 5 000 milliards de roubles pour 2025 – l'économie russe se dirige donc vers la faillite. Certains mois, le produit intérieur brut russe affiche même une légère baisse. La situation n'est donc pas si grave ? Et pourtant, elle l'est.

Car la production destinée à l'armée compte également dans le PIB, même si elle n'apporte absolument rien à la vie de la population russe. Ainsi, une légère baisse du PIB en Russie signifie une forte baisse de la production à des fins civiles dans le pays.

Attaques contre l'industrie fossile russe

L'Ukraine a attaqué de manière soutenue et répétée toutes les raffineries de pétrole de la partie européenne de la Russie. La Russie les répare aussi vite qu'elle le peut, et il est difficile de dire précisément dans quelle mesure cela freine la production russe d'essence, de gazole et de kérosène.

Mais la gravité de la situation ressort clairement de l'évaluation de Reuters du 20 mai. Reuters rapporte également que le gouvernement russe a instauré une interdiction d'exportation de l'essence russe – à compter du mois d'avril et jusqu'en juillet pour l'instant. Parallèlement, on signale des pénuries d'essence et même un rationnement dans plusieurs régions de Russie – et en particulier dans les zones occupées. C'est ce qu'explique l'économiste Vlad Shukovsky dans une interview accordée à Breakfast Show.

Le journaliste Ivan Yakovina – de nationalité russe, mais qui travaille en Ukraine depuis 2010 – raconte les attaques de la nuit du 29 mai, au cours desquelles l'Ukraine a attaqué la raffinerie de Volgograd, qui appartient à Lukoil.

Cette raffinerie est l'une des plus grandes de Russie et traite chaque année 15 millions de tonnes de pétrole, qui sont transformées en essence, en gazole et en kérosène. Elle approvisionne le sud de la Russie et les territoires occupés en Ukraine.

Le dirigeant de l'administration russe de Sébastopol écrit à ce sujet sur son compte Telegram que la ville est désormais totalement à court d'essence. Cette ville se trouve précisément à l'extrémité des chaînes d'approvisionnement de la Russie, explique Yakovina, qui prédit que la pénurie d'essence va s'étendre à la Crimée et au kraï de Krasnodar, dans le sud de la Russie.

Quelle est la réponse de Poutine aux problèmes de la Russie ?

Avec la situation tendue au front, l'économie en berne et les nombreuses attaques ukrainiennes contre l'industrie pétrolière russe et les exportations de pétrole et de gaz, la conduite de la guerre par la Russie entre en crise.

Mais que peut ou veut faire Poutine pour y remédier ? L'officier et analyste militaire danois Anders Puck Nielsen a réalisé une vidéo à ce sujet le 29 mai : il présente quatre scénarios sur ce que Poutine pourrait faire.

Anders Puck Nielsen examine les options qui s'offrent à Poutine en fonction de ce que cela impliquerait pour lui d'atteindre ses objectifs de guerre (qui, selon Anders Puck Nielsen, consistent en un contrôle total de l'Ukraine par la Russie) – par rapport à l'économie russe et par rapport au risque pour la sécurité de Poutine lui-même.

Poutine pourrait tout d'abord accepter la défaite – et accepter un accord de paix proche des conditions de l'Ukraine. Ce serait bien sûr une défaite, mais cela lui donnerait une certaine chance de redresser l'économie – et aussi de conserver le pouvoir.

À court terme, la population serait soulagée que la guerre soit terminée, mais à plus long terme, cela poserait problème. Tout le monde verrait qu'il y a eu défaite, et alors pourquoi avoir déclenché la guerre ? Il y aurait également de nombreux problèmes avec les vétérans qui rentreraient au pays. Même si l'économie s'améliorerait à long terme, elle resterait mauvaise – et sa légitimité continuerait de décliner.

La deuxième possibilité est que la Russie ne mette pas fin à la guerre, mais la gèle, c'est-à-dire qu'elle cesse d'attaquer sur la ligne de front. Les pertes russes diminueraient alors de manière spectaculaire. La guerre ne s'arrêterait pas pour autant. Les attaques par drones et missiles pourraient se poursuivre – tant en Ukraine qu'en Russie. Mais peut-être Poutine accepterait-il l'offre de Zelensky d'un cessez-le-feu réciproque concernant les attaques contre les infrastructures énergétiques.

Anders Puck Nielsen considère cette option comme la plus dangereuse pour l'Ukraine. Car elle détruirait les deux piliers de la stratégie ukrainienne pour gagner la guerre : les lourdes pertes subies par la Russie au front et les attaques massives contre l'industrie pétrolière et gazière russe, qui sapent les revenus de la Russie. Puck Nielsen estime qu'une telle option ne serait bien sûr pas bénéfique pour l'économie russe, mais que Poutine pourrait conserver le pouvoir, car la guerre – et donc la répression – se poursuivrait.

Le scénario numéro trois est que Poutine opte pour une mobilisation massive de soldats. L'avantage de cette option est que la Russie peut maintenir sa stratégie militaire actuelle. Mais il est difficile de voir comment cela fonctionnerait compte tenu de l'évolution de la guerre – avec la supériorité de l'Ukraine dans le domaine des drones.

Retirer autant de main-d'œuvre de la production et augmenter le nombre de soldats à approvisionner serait également une catastrophe pour l'économie. Une mobilisation massive pourrait également entraîner une recrudescence des manifestations contre le régime. Au final, la mobilisation est donc défavorable à Poutine et comporte un risque important pour lui.

La quatrième option serait d'intensifier la guerre en menaçant directement les pays de l'OTAN. Il peut espérer que cela effraiera suffisamment les pays européens au point qu'ils laisseraient la Russie attaquer les pays baltes.

Anders Puck Nielsen estime que la Russie peut facilement trouver quelques divisions pour mener une attaque limitée dans les pays baltes. Cela suffirait, selon lui, à exercer une pression massive sur l'OTAN et à effrayer les populations européennes. Ce serait un risque énorme pour Poutine – et il est difficile de dire comment l'Europe réagirait. Elle pourrait réagir exactement à l'opposé de ce que souhaite Poutine, ce qui augmenterait considérablement le risque de voir Poutine tomber.

Puck Nielsen ne pense pas que Poutine acceptera une défaite. Il ne pense pas non plus que Poutine choisira de geler la guerre, même si ce serait la solution la plus judicieuse pour lui. Une guerre gelée et sans fin est la chose la plus dangereuse pour l'Ukraine. Selon l'analyste militaire, le scénario le plus probable est que Poutine opte pour une mobilisation massive.

Anders Puck Nielsen conclut que la situation est désormais intenable pour la Russie et que Poutine sera contraint d'agir. Il y a un risque qu'il opte pour une attaque contre l'Europe.

Espoir et/ou foi en la victoire ukrainienne ?

De nombreux signes indiquent que la guerre entre la Russie et l'Ukraine est à un tournant. Bien sûr, il y a un risque que la guerre bascule à nouveau – par exemple si la Russie parvient d'une manière ou d'une autre à neutraliser la supériorité actuelle de l'Ukraine dans la guerre des drones.

Pour qui suit une guerre et prend parti pour l'un des belligérants – ce qui est clairement le cas de l'auteur de ces lignes –, la frontière est très mince entre ce que l'on peut croire et ce que l'on peut espérer.

Si l'on espère une victoire, on peut aussi très facilement en venir à croire qu'elle se produira. Chaque petit signe dans la bonne direction est peut-être exagéré, et celui qui espère néglige les signes qui vont dans la direction opposée. Ce phénomène est renforcé par le fait que l'on lit sur Internet ce à quoi l'on croit – et beaucoup moins ce à quoi l'on ne croit pas.

Mais avec ces réserves, je dirais : je pense que la Russie est en train de perdre sa guerre d'agression en Ukraine, et que l'Ukraine peut assurer sa souveraineté. L'Ukraine a pratiquement stoppé l'offensive russe. Elle est en train de saper l'armée russe sur le front.

Mais l'Ukraine ne dispose pas des soldats nécessaires pour lancer une offensive frontale. Cela pourrait donc bien prendre du temps, peut-être un an ou plus. D'un autre côté, un revirement sur le front ou un effondrement du régime en Russie pourrait aussi se produire très soudainement. Je reviendrai sur ce sujet.


* Mikael Hertoft est titulaire d'une maîtrise en russe et en études des pays de l'Est, ancien membre du comité central du parti Enhedslisten, et enseigne le danois comme langue seconde.

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro

Portugal : La grève générale rejette à nouveau le paquet social

9 juin, par Esquerda.net — , ,
Le fort taux de participation à la grève générale a contraint les hôpitaux et les transports à fonctionner en service minimum, arrêté la production dans de nombreuses (…)

Le fort taux de participation à la grève générale a contraint les hôpitaux et les transports à fonctionner en service minimum, arrêté la production dans de nombreuses entreprises et fermé les écoles et les services publics dans tout le pays.

4 juin 2026 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/portugal-la-greve-generale-rejette-nouveau-le-paquet-social

La grève générale convoquée pour ce mercredi par la CGTP, avec le soutien de huit syndicats de l'UGT et de nombreux syndicats indépendants, a démarré avec un taux de participation élevé, notamment dans les secteurs des transports, de la santé et de l'éducation.

« C'est une grande grève générale, les données dont nous disposons pour la période de nuit témoignent de la grande disponibilité des travailleurs à faire de cette journée un grand jour de lutte », a déclaré ce matin le secrétaire général de la CGTP devant l'une des écoles de Lisbonne en grève.

Photogalerie de la grève générale

D'après les données collectées jusqu'alors, Tiago Oliveira a indiqué aux journalistes que « les hôpitaux fonctionnent en service minimum, dans la collecte des déchets solides urbains le taux de participation a atteint 100 % dans la majorité des districts, les ports de Setúbal et de Sines sont fermés, les transports connaissent un très fort taux de participation dans le métro de Lisbonne, la Transtejo, la Soflusa, la CP et dans le secteur aérien. Et dans l'industrie, nous avons un grand nombre d'entreprises avec une participation à 100 % ou avec la production à l'arrêt. »

Pour le dirigeant de la CGTP, « l'ampleur de cette journée révèle que les travailleurs ont parfaitement conscience de ce qu'est le paquet social », un projet présenté « avec le tampon du XXIe siècle et des mesures du XIXe siècle ».

Tiago Oliveira n'attend pas du gouvernement qu'il change de cap, car il « a fait preuve d'arrogance et d'autoritarisme dans la façon dont il a conduit le processus », et les déclarations du Premier ministre à la veille de la grève générale « témoignent d'un manque d'humilité et d'une méconnaissance de la réalité ». C'est pourquoi « ce sont les travailleurs qui vont mettre en échec le paquet social ».

À Lisbonne, les syndicats ont annoncé dès le début de la matinée un taux de participation de 100 % dans les hôpitaux São José et São Francisco Xavier, ainsi qu'à l'hôpital São João de Porto et à Coimbra, et de 90 % à l'hôpital Santa Maria.

Les trains de la CP ne circulent qu'en service minimum, tout comme les principales entreprises de transport public où celui-ci a été décrété. Dans l'aviation, les syndicats font état de 500 vols annulés.

À Porto, le secrétaire général de la Fenprof, Francisco Gonçalves, a indiqué que la fermeture de la majorité des établissements scolaires de la ville était attendue. Le paquet social apporte davantage de difficultés pour les personnels enseignants, et le dirigeant syndical pointe en particulier, comme mesure néfaste, l'instauration d'une banque horaire individuelle, qui « serait un désastre absolu dans la vie personnelle des enseignants, déjà suffisamment désorganisée ».

Après avoir participé la veille à des piquets de grève chez Vidralva, à Marinha Grande, et au métro de Lisbonne, José Manuel Pureza a commencé la journée avec les travailleurs d'Autoeuropa. « La participation est très forte et, Autoeuropa étant très emblématique, c'est un motif d'espoir », a déclaré le coordinateur du Bloco aux journalistes, soulignant que « ce qui est en jeu est décisif pour mettre fin à cette proposition, qui doit être battue politiquement au Parlement ».

Pureza a ajouté que cette grève générale « est une journée très importante et constitue un motif d'immense espoir pour ceux qui refusent que leur vie et leurs salaires se détériorent davantage et que leur temps de travail s'allonge encore ».

Publié le 3 juin 2026 par Esquerda.net

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Dossier Allemagne. « La pauvreté n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une politique »

9 juin, par Silvia Bielert — , ,
En Allemagne, 13,3 millions de personnes vivent dans la pauvreté. Il s'agit principalement d'enfants, d'adolescents, de jeunes adultes, de personnes vivant seules, de parents (…)

En Allemagne, 13,3 millions de personnes vivent dans la pauvreté. Il s'agit principalement d'enfants, d'adolescents, de jeunes adultes, de personnes vivant seules, de parents isolés, de personnes ayant plus de deux enfants et de personnes à l'âge de la retraite. La pauvreté touche tous les segments de notre société.

2 juin 2026 | Alencontre.org
https://alencontre.org/europe/allemagne/dossier-allemagne-la-pauvrete-nest-pas-le-fruit-du-hasard-mais-le-resultat-dune-politique.html

Ce chiffre – un record – devrait nous faire honte, alarmer les responsables politiques et les inciter à trouver enfin des solutions fondamentales à un fléau dont nous ne parvenons pas à nous débarrasser depuis des décennies. Pourtant, le débat public sur la pauvreté reste marqué par les pires préjugés. Certains responsables politiques reprochent aux personnes concernées leur refus de travailler et leur paresse, leur alcoolisme et une « décadence du type fin de l'Empire romain ». Ils stigmatisent l'État social en le qualifiant de dangereusement proche du socialisme. « Celui qui est pauvre n'a qu'à s'en prendre à lui-même », tel est le mantra.

Ce point de vue est fondamentalement erroné et occulte le fait que la pauvreté a des causes politiques, qu'elle revêt de nombreuses formes et a de multiples origines, et qu'elle nécessite donc des solutions à différents niveaux.

Le simple fait de vivre au seuil de la pauvreté est synonyme de soucis financiers. Un couple avec deux enfants, par exemple, dispose statistiquement d'un revenu net maximal de 3035 euros par mois. Pour un appartement de 80 mètres carrés à Francfort, il paie environ 1000 euros de loyer hors charges, selon l'indice des loyers. Quiconque connaît les loyers à Francfort le sait : cette famille a même eu de la chance. À cela s'ajoutent plusieurs centaines d'euros de charges. Dans le meilleur des cas, notre famille disposerait ainsi d'un peu plus de 1500 euros pour les denrées alimentaires et les produits d'hygiène, les appareils électroménagers, les fournitures scolaires, les voyages scolaires, l'école de musique, la mobilité et les assurances, les vêtements, les chaussures, les médias et les vacances, pour constituer une épargne et une prévoyance vieillesse, pour les permis de conduire et la formation, et ainsi de suite. Mais cet argent ne suffira que pour les denrées alimentaires et le trajet pour se rendre au travail. Ensuite, le compte est vide.

Le dernier rapport sur la pauvreté (Paritätische Armutsbericht) montre toutefois que les ménages de 13,3 millions de personnes disposent d'encore moins d'argent que cette famille « modèle ».

Le rapport montre également que la pauvreté ne touche pas seulement de nombreuses personnes, mais qu'elle a aussi de nombreuses causes. L'Allemagne possède un immense secteur de bas salaires, qui s'est considérablement développé depuis les réformes Hartz IV du SPD [en janvier 2005 sous le gouvernement Gerhard Schröder]. Ce secteur compte toujours parmi les plus importants de l'Union européenne. Environ 1,8 million de personnes sont pauvres malgré un emploi à temps plein. C'est ce qu'on appelle la paupérisation des actifs. Il s'agit de personnes issues de l'immigration dont la formation n'est pas reconnue en Allemagne. L'enseignante travaille comme femme de ménage, l'ingénieur comme aide-soignant. Le salaire minimum introduit en 2005 – actuellement de 13,90 euros, soit environ 2390 euros brut par mois pour un emploi à temps plein – représente certes une amélioration pour les personnes dans le secteur des bas salaires, mais pas nécessairement une réduction de la pauvreté. Il est trop bas pour cela. De plus, il continue d'être contourné par toutes sortes d'astuces de la part des employeurs. Il n'est pas rare que des personnes – notamment dans le secteur du bâtiment – soient poussées vers le travail au noir ou ne soient tout simplement pas rémunérées. L'association « Faire Mobilität » https://www.faire-mobilitaet.de/ en sait quelque chose, tout comme les douanes.

Rapport de Der Paritätische Gesamtverband.

Même les diplômés de l'enseignement supérieur peuvent être pauvres. Les journalistes indépendants, par exemple, qui vivent d'un maigre revenu, car payés à la ligne. Des personnes travaillant dans le milieu universitaire sont également souvent confrontées à des conditions précaires jusqu'à ce qu'elles obtiennent un poste à temps plein ou se tournent vers le secteur privé. Et partout, la même chose : les femmes sont encore moins bien payées.

Il est vrai que les personnes inactives constituent la plus grande partie des personnes touchées par la pauvreté. Mais contrairement à ce que certains pourraient penser, il ne s'agit dans la grande majorité des cas pas de « fainéants vautrés dans leur canapé », mais de personnes atteintes de maladies chroniques, d'enfants, d'étudiants, d'aidants familiaux ou de personnes en congé parental. Sans oublier les retraité·e·s. Parmi eux/elles, nombreux sont ceux qui viennent des Länder de l'Allemagne de l'Est et qui ont travaillé toute leur vie – d'abord en RDA, puis, après la chute du mur, pendant des années, dans des emplois précaires, marqués par le chômage et la reconversion professionnelle. Avec son initiative « Aide aux personnes âgées », la Frankfurter Rundschau soutient les retraité·e·s qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mes collègues écrivent sur le destin individuel de ces personnes et sur la manière dont elles ont sombré dans la pauvreté.

Au vu du nombre de personnes pauvres dans notre société, le scandale n'est donc pas que nous ayons un État social qui coûte de l'argent, comme le soulignent souvent certains politiciens. Le scandale, c'est que l'État social devrait encore être renforcé pour répondre aux besoins d'un nombre croissant de personnes en situation de pauvreté. Le scandale, c'est que bon nombre de responsables politiques préfèrent encore le restreindre, voire le supprimer, sans pour autant proposer de solution pour enfin lutter de manière fondamentale contre la pauvreté dans une Allemagne riche. (Publié le 2 juin 2026 par le quotidien Die Frankfurter Rundschau ; traduction rédaction A l'Encontre)

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Lundi 1er juin : manifestations sociales contre les coupes budgétaires

L'éditorial de l'hebdomadaire Surplus – gauche modérée mais critique face aux politiques du SPD –, sous la plume de son rédacteur en chef Lukas Sholle, économiste, affirmait le 1er juin :

« Sous le slogan « Ça suffit ! Rendre la vie abordable », le parti Die Linke appelle lundi à des manifestations sociales dans tout le pays [voir appel ci-dessous]. Au cœur de ces manifestations se trouvent les coupes massives dans les dépenses sociales, notamment en matière de retraites, de santé et d'assurance maladie, ainsi que les attaques contre la journée de 8 heures. Affaiblir ce principe et le remplacer par une durée maximale hebdomadaire de travail, comme convenu dans l'accord de coalition, pourrait, dans le pire des cas, entraîner jusqu'à 73,5 heures de travail hebdomadaire. La ministre du Travail et des Affaires sociales, Bärbel Bas (SPD), a certes déclaré récemment qu'elle n'était personnellement pas favorable à la suppression de la journée de 8 heures. Toutefois, dans l'intérêt de la coalition (CDU et SPD), elle entend néanmoins présenter un projet de loi en ce sens en juin.

On sait depuis longtemps que cette politique économique nuit aux citoyens, à l'économie et à la démocratie. Les coupes budgétaires envisagées par le SPD et la CDU, associées aux manifestations sociales de Die Linke, pourraient aboutir à bouleverser le paysage politique sur le front économique. Le SPD se trouve à un niveau historiquement bas et n'est plus qu'à 1,2 point de pourcentage de Die Linke dans les sondages. Ne serait-ce qu'en raison de la marge d'erreur statistique, il ne devrait pas tarder à y avoir un sondage dans lequel Die Linke devance le SPD. Il en découle une question importante : Die Linke peut-elle, grâce à ses manifestations, atténuer ou empêcher les coupes budgétaires qui menacent – ou cela provoquera-t-il l'implosion du SPD, rendant ainsi encore plus probable un gouvernement CDU-AfD ? Le succès de ces manifestations pourrait être un premier indicateur de la suite des événements. » (Traduction rédaction A l'Encontre)

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« Ça suffit ! Rendre la vie abordable »

Illustration de Die Linke : « Pour qui négocie le SPD ? »

Appel de Die Linke

Le gouvernement fédéral prévoit les attaques les plus massives contre notre État social depuis l'Agenda 2010 : il veut faire des économies sur la santé et les soins, supprimer des droits du travail durement acquis tels que la protection contre le licenciement et la journée de 8 heures, et réduire les aides à la jeunesse et aux personnes handicapées ainsi que nos retraites.

Nous disons : Ça suffit !

À travers des manifestations sociales dans tout le pays, nous faisons clairement comprendre au gouvernement fédéral : quiconque veut détruire les droits durement acquis du mouvement ouvrier et notre cohésion sociale se heurtera à notre résistance massive !

De Flensburg à Passau, d'Aix-la-Chapelle à Leipzig : nous descendons dans la rue contre l'Agenda Merz !

Trouvez dès maintenant la manifestation près de chez vous – et invitez vos camarades et vos connaissances ! (Voir la carte des manifestations ci-dessous)

Allemagne : les manifestations prévues le 1er juin 2026.
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Berlin, 1er juin. « Colère contre le chancelier et les coupes budgétaires »

Photo Taz : Pascal Maier
Par Pascal Maier (Berlin)

Die Linke a appelé à des manifestations dans tout le pays contre les réformes prévues de l'État social. Pour l'instant, la mobilisation reste modérée.

« Ça suffit ! », estiment les personnes rassemblées lundi soir devant la Volksbühne [théâtre] à Berlin. Elles manifestent contre les réformes de l'État social prévues par le gouvernement fédéral, qui prévoient notamment des coupes budgétaires dans le secteur de la santé ou la fin de la journée de travail de huit heures.

Le parti Die Linke a appelé, en collaboration avec les syndicats membres du DGB (Deutscher Gewerkschaftsbund), à des manifestations nationales dans 15 villes le 1er juin. Ces manifestations doivent marquer le coup d'envoi d'autres manifestations en juin et juillet contre les « attaques les plus massives contre notre État social depuis l'Agenda 2010 », comme l'indique Die Linke sur son site web. À Berlin, selon les organisateurs, environ 1000 personnes ont répondu à l'appel.

Lors du rassemblement devant la Volksbühne de Berlin, on agite des drapeaux de Verdi et de Die Linke, on brandit des pancartes sur lesquelles on peut lire « Tax the Rich » et « Merz, démissionne et ne t'en prends pas aux plus démunis ». Des personnes de tous âges sont venues, des jeunes comme des retraité·e·s.

Yvonne Kunath explique qu'il est important pour elle de montrer qu'elle n'est pas satisfaite de la politique actuelle. Le débat sur la réduction de l'avance sur pension alimentaire pour les parents isolés la met particulièrement en colère. Les parents isolés peuvent bénéficier de cette avance de l'État lorsque leur partenaire ne verse pas de pension alimentaire.

Colère contre le chancelier Merz

Manuela Flore, une femme aux cheveux courts et foncés, brandit une pancarte sur laquelle on peut lire « contre le démantèlement social ». Elle est à sept ans de la retraite et en veut au chancelier Merz, qui ne considère plus la retraite que comme une « couverture de base ». Manuela Flore n'était pas présente lors des manifestations du lundi contre les réformes de l'Agenda menées par la coalition rouge-verte en 2004 : « Mais j'espère que cela se reproduira ! »

Au sommet des manifestations (de 2004) plus de 200'000 personnes étaient alors descendues dans les rues à l'échelle nationale. Keshia Burger, l'une des animatrices du rassemblement de lundi 1er juin devant la Volksbühne, communique les chiffres estimés de la participation : 400 manifestants à Hanovre, 100 à Rosenheim et plus de 1000 ici à Berlin. La police estime quant à elle le nombre de participants à Berlin à seulement 500.

La coprésidente du parti Die Linke, Ines Schwerdtner, se montre néanmoins satisfaite de ce début de mouvement de protestation. Elle déclare au journal taz : « Au départ, les manifestations du lundi contre l'Agenda 2010 n'étaient elles aussi que locales et sont devenues au fil du temps des manifestations de grande ampleur. C'est précisément une telle évolution, comme celle de 2004, qu'elle envisage. Mais elle ajoute : « Ma crainte est simplement que nous disposions ici d'une fenêtre historique plus étroite pour mettre un terme aux attaques contre l'État social. »

« Merz, va te faire foutre »

Le slogan « Merz, va te faire foutre », devenu entre-temps un mot d'ordre et un mème Internet, est également omniprésent lors du rassemblement à la Volksbühne de Berlin. Cette phrase est devenue célèbre après qu'un jeune homme l'ait brandie lors d'une manifestation contre le service militaire obligatoire début mars 2026, ce qui a conduit à l'ouverture d'une enquête contre cet élève. Un homme a accroché le slogan « Merz leck Eier » sur une pancarte à l'arrière de son fauteuil roulant, une femme le crie à tue-tête, puis il est même scandé.

La tête de liste berlinoise du parti Die Linke, Elif Eralp, critique vivement au micro l'assouplissement prévu de la journée de travail de huit heures. Le fait que la ministre social-démocrate du Travail, Bärbel Bas, parle d'assouplissement du temps de travail est un scandale.

Svenja Diedrich, présidente régionale des Jeunes socialistes de Berlin (Juso), prend également la parole lors du rassemblement de Die Linke. Elle prend ses distances avec son parti d'origine au gouvernement, le SPD : les débats sur les coupes budgétaires à Berlin et au niveau fédéral sont avant tout une lutte : « C'est la lutte des classes, mais pour le mauvais camp ! » (Taz du 2 juin 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

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Trump prive les immigrés de leurs droits, parfois même de leur vie, mais la résistance se poursuit

Aux États-Unis, l'administration Trump intensifie sa politique anti-immigrés. Malgré la répression, les mobilisations et les résistances se poursuivent. Tiré de Inprecor 2 (…)

Aux États-Unis, l'administration Trump intensifie sa politique anti-immigrés. Malgré la répression, les mobilisations et les résistances se poursuivent.

Tiré de Inprecor
2 juin 2026

Par Dan La Botz

Alors que Donald Trump est occupé par une guerre contre l'Iran, ses projets concernant Cuba et la rénovation de la Maison Blanche, Stephen Miller, conseiller à la Sécurité intérieure et raciste d'extrême droite, œuvre sans relâche pour arrêter, emprisonner et expulser davantage d'immigrés et rendre l'Amérique plus blanche. Mais des responsables politiques, des avocats et des manifestantEs continuent de prendre des risques pour résister.

Une politique meurtrière

La dernière manifestation en date a eu lieu à Delaney Hall, un centre de détention de Newark (New Jersey), où des manifestantEs soutiennent la grève de la faim des personnes détenues. Celles-ci protestent contre la nourriture infestée d'asticots, la surpopulation, le manque de couvertures et l'insuffisance des soins médicaux.

Les Proud Boys, un groupe néonazi d'extrême droite, se sont présentés pour soutenir l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) et affronter les soutiens des immigrés. L'ICE a malmené les manifestants, tiré des gaz lacrymogènes et arrêté certainEs militantEs. La gouverneure du New Jersey, Mikie Sherrill, une démocrate, a envoyé la police d'État sur place pour maintenir l'ordre et apaiser les tensions alors que l'ICE se retirait.

Les manifestations dans le New Jersey sont le reflet d'une lutte plus large qui se déroule à travers tout le pays. Officiellement, plus de 170 personnes sont décédées en garde à vue ou dans des centres de détention de l'ICE pour diverses causes entre 2003 et 2025. Les agents de l'ICE ont tué au moins quatre personnes, voire davantage, au cours du second mandat de Trump, et les tirs de l'ICE ont blessé au moins 17 autres personnes.

Privation des droits et départs contraints

Parallèlement, l'administration Trump prend des mesures pour s'assurer que les migrantEs, qu'ils soient en situation régulière ou irrégulière, se voient refuser des emplois, perdent leur couverture médicale, soient privés de crédits d'impôt et ne puissent pas inscrire leurs enfants en crèche. Miller espère ainsi persuader les migrantEs de partir – 80 % sont des personnes de couleur originaires d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine – en rendant leur vie aux États-Unis insupportablement misérable. Des dizaines de milliers d'entre eux ont accepté des billets d'avion et des allocations et se sont auto-expulsés.

Les États-Unis ont connu une augmentation considérable d'autres « départs volontaires ». Entre janvier 2025 et mars 2026, les juges de l'immigration ont rendu environ 80 000 décisions d'auto-expulsion. Mais celles-ci résultent principalement de la coercition exercée par l'ICE ou les juges de l'immigration, ou sont dues aux conditions épouvantables dans les centres de détention pour migrantEs, ou à la menace d'un « renvoi vers un pays tiers », par exemple l'envoi d'une personne d'Amérique latine en République démocratique du Congo. Il n'est donc pas surprenant que de nombreux migrantEs choisissent de rentrer. Certains estiment que deux millions de migrantEs sont partiEs.

Le droit d'asile bafoué

En violation du droit américain et international, des demandeurs d'asile – des personnes qui craignent la violence dans leur pays d'origine de la part du gouvernement, de criminels ou dans le cadre de violences domestiques – ont été refoulés à la frontière américaine. La « politique de refoulement », mise en place sous la présidence de Barack Obama et poursuivie sous celle de Trump, a conduit au renvoi de centaines de milliers de personnes.

L'American Immigration Council, une ONG, rapporte que « certains ont attendu des années [au Mexique], contraints de vivre dans des conditions sordides et devenant la proie des membres des cartels. Beaucoup ont été violemment agressés, kidnappés, violés ou assassinés alors qu'ils attendaient leur chance d'exercer leur droit de demander l'asile ». Bien que plusieurs tribunaux inférieurs aient jugé cette politique illégale, la Cour suprême ne s'est pas prononcée et l'administration Trump l'a donc maintenue.

Dans le même temps, l'État de New York a établi de nouvelles règles exigeant que les agents de l'ICE se fassent connaître, restent à l'écart des écoles, des hôpitaux, des refuges et des lieux de culte, et interdisant à la police de coopérer avec eux. L'ICE, qui est un organisme fédéral, affirme qu'elle n'est pas tenue de se conformer aux lois de l'État.

Compte tenu de la situation, il est important que la résistance, sous toutes ses formes – législative, juridique et dans la rue –, se poursuive. Nous pouvons être sûrs qu'elle continuera.

Traduit par Henri Wilno pour l'Anticapitaliste

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Ezra Klein, Israël et la bascule des élites démocrates aux États-Unis

9 juin, par Gildas Le Dem — , ,
Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. (…)

Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.

Tiré de orientxxi
4 juin 2026

Par Gildas Le Dem

Février 2020. Ezra Klein en tournée pour la promotion de son livre Why we're Polarized
Wikimedia Commons

Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.

Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.

Un nouveau maccarthisme qui passe mal

S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.

En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.

En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.

La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysmehttps://orientxxi.info/etats-unis-d.... L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.

Le soutien à Zohran Mamdani des jeunes juifs

D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».

Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.

Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».

« De la rivière à la mer », un seul État pour tous

Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.

Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».

« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.

Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».

Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.

Pas d'armes pour Tel-Aviv

Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.

Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.

Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.

Le lobbying de l'Aipac mis en cause

Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.

Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.

Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.

Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.

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Faire du lien politique une structure : un projet de loi étasunien veut renforcer la coopération militaire avec Israël

Un article au sein d'un texte de loi étasunien, inscrivant une coopération accélérée des armées israélienne et étasunienne, pourrait rendre structurel le soutien politique à (…)

Un article au sein d'un texte de loi étasunien, inscrivant une coopération accélérée des armées israélienne et étasunienne, pourrait rendre structurel le soutien politique à Israël.

2 juin 2026 | tiré de l'Agence Média Palestine
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/06/02/faire-du-lien-politique-une-structure-un-projet-de-loi-etasunien-veut-renforcer-la-cooperation-militaire-avec-israel/

Le soutien militaire étasunien à Israël remonte à sa création. Visant à permettre à leur allié de maintenir un « avantage militaire qualitatif » par rapport aux pays voisins, cette coopération s'accompagne d'un soutien politique féroce, mais est pourtant progressivement remise en cause par une opposition montante.

Ces critiques du soutien étasunien à Israël, déjà largement réprimées, pourraient être encore freinées dans leurs efforts par un nouveau texte de loi qui va au-delà des fondements traditionnels des relations de défense entre les États-Unis et Israël, liant structurellement les intérêts militaires et économiques des deux pays.

Faire structure d'un lien politique

La proposition, intitulée « Initiative de coopération en matière de technologie de défense entre les États-Unis et Israël », figure à l'article 224 de la version de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants de la loi sur l'autorisation de la défense nationale (NDAA) pour l'exercice 2027, le texte annuel régissant la politique de défense américaine.

Les États-Unis et Israël coopèrent déjà sur des projets de défense, notamment des systèmes de défense antimissile tels que le Dôme de fer, mais la section 224 étendrait la coopération à presque tous les grands domaines des technologies militaires émergentes et pourrait créer un « verrouillage » entre les infrastructures militaires des deux pays par l'« intégration des réseaux » et la « fusion des données », tendant à une intégration nettement plus étroite des systèmes d'information militaires entre les deux pays.

Le texte contraindrait également le secrétaire américain à la Défense à désigner un responsable chargé de coordonner la coopération militaire entre les deux pays, chargé de « synchroniser les efforts de coopération entre les États-Unis et Israël », notamment « la recherche, le développement, les essais, l'évaluation, l'intégration et la coopération industrielle bilatéraux en matière de technologies de défense ».

Le texte de loi n'est pas encore adopté, mais les critiques s'inquiètent qu'il pourrait créer une relation d'interdépendance structurelle entre les deux pays et limiter le contrôle politique sur les relations en matière de défense et resserrer considérablement les liens entre les armées américaine et israélienne, renforçant leur coopération en matière de recherche, de production et de technologie dans le domaine de l'armement.

Sur Al Jazeera, le journaliste Caolan Magee affirme que “cette réglementation pourrait marquer un tournant majeur dans les relations entre les États-Unis et Israël, dépassant un modèle axé sur l'aide militaire américaine pour évoluer vers une intégration institutionnelle plus poussée entre les industries de défense et les forces armées des deux pays.”

Freiner l'inversement du rapport de force ?

Il n'est pas rare que le budget militaire annuel des États-Unis soit truffé de mesures en faveur d'Israël, et il n'est pas certain que la section 224 survive au processus législatif. Mais son inclusion dans la NDAA montre comment certains politiciens tentent de resserrer les liens entre les armées des deux pays, créant ainsi des liens industriels à long terme que les futures administrations pourraient avoir du mal à défaire.

Cette proposition de loi émerge dans un contexte de remise en question grandissante par la population du soutien étasunien à Israël, qui perpétue depuis bientôt 3 ans un génocide à Gaza, et accélère son annexion illégale des territoires occupés de Cisjordanie. Elle témoigne, paradoxalement, de la fragilité relative du soutien étasunien, et de l'intérêt pour Israël à entériner ce soutien dans des relations de dépendance mutuelle.

En février dernier, pour la première fois de l'histoire, le pourcentage de citoyen-nes des États-Unis “sympathisants avec les Palestinien-nes” (41%) a dépassé celui des “sympathisant-es avec les Israélien-nes” (36%), selon un sondage Gallup.

Un autre sondage, réalisé ce mois-ci par le New York Times et le Siena College, a révélé que 57 % des électeur-ices étasunien-nes s'opposaient à l'octroi d'un soutien économique et militaire supplémentaire à Israël.

Un autre sondage encore, publié la semaine dernière par l'Institute for Global Affairs, affirme que seuls 16 % sont favorables à la poursuite des livraisons d'armes à Israël sans restrictions supplémentaires. Trente-huit pour cent ont déclaré que les États-Unis devraient cesser complètement de fournir des armes, tandis que 24 % ont estimé que l'aide militaire devrait être subordonnée à la manière dont ces armes sont utilisées.

Face à cette contestation politique grandissante au sein de la société étasunienne, l'article 224 viendrait sécuriser et renforcer le lien entre les deux pays, rendant celui-ci imperméable aux aléas de la vie politique.

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Cibler les journalistes : commettre un crime pour en dissimuler tant d’autres

Alors qu'un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n'a jamais cessé au Liban. Ces attaques israéliennes (…)

Alors qu'un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n'a jamais cessé au Liban. Ces attaques israéliennes s'accompagnent d'une volonté de plus en plus manifeste de réduire au silence ceux qui les documentent : les journalistes. Il s'agit là d'un crime de guerre caractérisé.

Tiré du blogue de l'auteur.

Alors qu'un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n'a jamais cessé au Liban. Particulièrement au Sud, où les destructions massives de villages vidés sous la menace de la force et les massacres de civils s'enchaînent sans relâche. Ces attaques israéliennes s'accompagnent désormais d'une volonté de plus en plus manifeste de réduire au silence ceux qui les documentent : les journalistes. Il s'agit là d'un crime de guerre caractérisé.

Le 22 avril dernier, l'armée israélienne a assassiné la journaliste libanaise Amal Khalil en bombardant le bâtiment où elle s'abritait, avant de bloquer l'accès des secours pendant plusieurs heures par tirs continus. Son assassinat n'est ni un fait isolé, ni le résultat d'attaques indiscriminées. Au Liban, le ministère de l'Information recense 28 journalistes exécutés depuis le 8 octobre 2023, dont 12 dans des attaques ciblées. À Gaza, le bilan est tout aussi glaçant : la Fédération internationale des journalistes comptabilise au moins 235 professionnels des médias palestiniens tués par l'armée israélienne jusqu'au 9 avril 2026. S'y ajoutent des collaborateurs étrangers des médias internationaux (Reuters, AP, Al Jazeera) dont la mort engage la responsabilité diplomatique de leurs Etats d'origine. Selon le Comité pour la protection des journalistes, Israël est responsable des deux tiers de tous les meurtres de journalistes dans le monde en 2024 et 2025.

Cette stratégie d'élimination s'étend aussi aux outils du journalisme : bombardements délibérés contre des locaux de presse, destruction d'équipements de diffusion, démantèlement d'infrastructures médiatiques, interdiction faites aux journalistes internationaux d'accéder à Gaza. Tout concourt à l'organisation d'un huis clos informationnel. Ainsi, l'objectif n'est pas seulement de faire taire des voix, mais d'anéantir la capacité même de témoigner, en violation crasse du droit.

En droit international humanitaire, les journalistes, s'ils ne jouissent pas d'un régime spécial de protection, sont des civils protégés y compris au titre de l'article 79 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de juin 1977. Bien qu'Israël n'ait pas ratifié ce protocole, cette règle lui est opposable en vertu du droit coutumier (Règle 34 du CICR) : les journalistes civils doivent être respectés et protégés tant qu'ils ne participent pas directement aux hostilités. Les résolutions 1738 et 2222 du Conseil de sécurité des NU rappellent la même exigence : les équipements de presse sont des biens civils inviolables et les journalistes constituent un mécanisme d'alerte précoce face aux crimes internationaux. Le ciblage délibéré de telles personnes civiles constituant un crime de guerre, le procureur de la CPI avait d'ailleurs annoncé, dès janvier 2024, que ces faits relevaient de son enquête en cours.

Face à l'illégalité de ces attaques, les autorités israéliennes adoptent plusieurs postures. Le plus souvent, elles nient, malgré des enquêtes indépendantes menées notamment par Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières (RSF), Reuters et l'AFP, qui ont documenté l'intentionnalité des exécutions. Parfois, elles accusent sans preuves les journalistes visés d'être des combattants. Plus insidieux encore, elles invoquent leur affiliation politique, ou la ligne éditoriale « hostile » de leur média. Il est alarmant que cette déformation du DIH trouve parfois des relais complaisants partout dans le monde, et notamment en France.

Or, le DIH comme la jurisprudence internationale sont claires. Un média partisan, ou même propagandiste, ne saurait constituer un objectif militaire tel que défini en droit. Le Comité d'examen du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie l'a rappelé, dans son rapport final concernant le bombardement du siège de la Radio-télévision Serbe par l'OTAN : la propagande ne transforme pas un média en objectif militaire. Le CICR distingue lui aussi les activités médiatiques de la participation directe aux hostilités. Seule cette dernière peut justifier la perte temporaire du régime général de la protection des civiles.

La seule question pertinente n'est donc ni l'opinion du journaliste, ni l'identité de son employeur, ni l'hostilité supposée de sa ligne éditoriale, c'est celle de sa participation directe aux hostilités. Cibler un journaliste en raison de ses affiliations politiques réelles ou supposées viole en outre la liberté d'expression et d'opinion (art. 19 de La DUDH).

Dès août 2024, la rapporteuse spéciale de l'ONU sur la liberté d'expression, Irène Khan, dénonçait une stratégie délibérée visant à étouffer les reportages susceptibles de documenter d'éventuels crimes internationaux. Ces attaques violent par ailleurs les ordonnances de la CIJ des 26 janvier et 24 mai 2024, qui enjoignent à Israël de préserver les preuves relatives à d'éventuels actes de génocide. Tuer les témoins et détruire les moyens de les entendre, c'est aussi anéantir les archives de l'histoire.

S'en prendre à la liberté d'expression, c'est s'attaquer à l'un des fondements de la démocratie. En situation de conflit armé, éliminer systématiquement les journalistes vise plus loin encore : soustraire les auteurs de crimes à toute reddition de comptes. L'heure de l'indignation purement rhétorique est révolue.

La France a l'obligation positive de faire respecter, en toutes circonstances, le DIH (art. 1er commun aux quatre Conventions de Genève). Elle doit activer ses mécanismes judiciaires nationaux face à ces rapports crédibles et protéger les institutions de justice internationale. Elle doit exiger du Conseil de l'UE l'extension du règlement de blocage afin de prémunir les agents de la CPI contre les sanctions américaines. Laisser la Cour sans défense reviendrait à paralyser les juges après avoir assassiné les témoins.

Ces obligations ne s'imposent pas aux seuls Etats parties à ces conventions. Les rédactions françaises, leurs syndicats et leurs sociétés de journalistes doivent exiger des enquêtes indépendantes, refuser les récits qui légitiment le ciblage au nom de l'affiliation politique, et rappeler que la solidarité professionnelle n'est pas une posture, mais une ligne de défense démocratique. Refuser d'activer ces leviers aujourd'hui, c'est sacrifier les journalistes sur l'autel de l'impunité.

Signataires

Olivier Corten, Professeur de droit public et membre du CS de JURDI

François Dubuisson, Professeur de droit public et membre du CS de JURDI

Nour Kilzi, Consultante juridique à Legal Agenda et membre de JURDI

Raphael Porteilla, Maître de conférences à l'Université de Bourgogne et membre du CS JURDI

Farah Safi, Professeur de droit privé, Vice-Présidente et directrice du CS de JURDI

Patrick Zahnd, Professeur de DIH à Sciences Po Paris et Président de JURDI

L’Amérique de Donald Trump va-t-elle lâcher Taïwan ? Le doute s’accentue

9 juin, par Pierre-Antoine Donnet — , , , ,
Donald Trump a considérablement accentué le doute sur la volonté des États-Unis de s'engager pour Taïwan en cas d'agression chinoise lorsqu'il a déclaré, au terme de son voyage (…)

Donald Trump a considérablement accentué le doute sur la volonté des États-Unis de s'engager pour Taïwan en cas d'agression chinoise lorsqu'il a déclaré, au terme de son voyage à Pékin, que de futures livraisons d'armes constituaient une « très bonne monnaie d'échange » avec la Chine, propos troublants qui représentent un formidable cadeau pour Pékin car ils ouvrent la porte à un possible pacte transactionnel, ce qu'aucun président américain avant lui n'avait jamais fait.

Tiré de Asialyst
3 juin 2026

https://asialyst.com/fr/2026/06/03/amerique-trump-va-t-elle-lacher-taiwan-doute-accentue/

Par Pierre-Antoine Donnet

Le président Xi Jinping accueille son hôte américain Donald Trump à Pékin le 13 mai 2026.

Lorsque les États-Unis avaient reconnu la République populaire de Chine en 1979 et rompu avec la République de Chine (Taïwan), le Congrès américain avait quasi simultanément voté une loi, le Taiwan Relations Act, par lequel l'Amérique s'engageait à lui fournir suffisamment d'armes pour se défendre. Washington maintient depuis une ambiguïté stratégique sur ce qu'elle ferait en cas de tentative d'invasion chinoise de l'île démocratique de 23,5 millions d'habitants.

Mais dans ce cadre volontairement flou qui représente en lui-même un élément central de dissuasion envers la Chine, jamais jusque-là un dirigeant quelconque au sommet de l'administration américaine ne s'était publiquement prononcé sur un renoncement éventuel à des livraisons d'armes à Taïwan afin de ne pas donner à Pékin la possibilité d'en tirer profit dans de futures négociations bilatérales.

Ceci d'autant qu'à l'époque de l'adoption par le Congrès du Taiwan Relation Act, Washington avait formulé « Six assurances » à la République de Chine, dont celle explicitement rappelée en 1982 par le président de l'époque Ronald Reagan garantissant que les États-Unis s'engageaient à ne pas consulter la Chine au sujet des ventes d'armes à Taïwan. Un engagement tenu par tous ses successeurs, à l'exception là aussi notable de Donald Trump.
Déroger à cette règle est précisément ce qu'a fait Donald Trump, les analystes familiers de ce dossier explosif entre Pékin et Washington étant quasi unanimes pour qualifier cela d'erreur stratégique et de cadeau de taille offert à Pékin qui ne manquera pas de s'en servir de différentes manières.

Mardi 2 juin, le secrétaire d'État américain Marco Rubio s'est cependant voulu rassurant en déclarant que le contrat de 14 milliards de dollars d'armements pour Taïwan est « toujours à l'étude » et que la politique des États-Unis à l'égard de l'île « n'a pas changé. »
« Je pense qu'il est évident que la partie chinoise souhaiterait voir un changement, mais aucun changement n'a été apporté à ce sujet, » a-t-il ajouté lors d'une audition devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain.

« Mais au sein de cette administration, la seule voix qui compte vraiment est celle du président […] le mal est déjà fait. Les propos de Trump confirment une nouvelle fois qu'il n'est pas fiable lorsqu'il s'agit de défendre Taïwan, alors même qu'il cherche à améliorer ses relations avec Pékin, » assure de son côté Derek Grossman mardi 2 juin dans les colonnes du quotidien japonais Nikkei Asia.

Donald Trump « est prêt à blâmer et à utiliser Taïwan pour servir les intérêts des États-Unis, tout en maintenant rhétoriquement le statu quo. Il s'agit là d'une position nouvelle et extrêmement précaire pour Taïwan, qui suggère que l'engagement de Washington envers Taipei est de plus en plus considéré non pas comme un principe stratégique fondamental, mais comme un élément qui pourrait facilement être sacrifié sur l'autel des intérêts américains, » ajoute cet ancien analyste en matière de défense de l'influent think tank américain RAND, une voix écoutée aux États-Unis y compris dans les rangs conservateurs.

Le cadeau de Donald Trump fait à la Chine

Après un contrat de ventes d'armes de 11,1 milliards de dollars conclu en décembre 2025, le premier depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, un deuxième portant sur une somme record de 14 milliards de dollars était déjà prévu et n'attendait plus que le feu vert de la Maison Blanche.

Donald Trump avait expliqué avant son voyage à Pékin du 13 au 15 mai qu'il ne tarderait pas prendre une décision à son sujet. Qualifier de « monnaie d'échange pour nous » ces ventes d'armes revient à monétiser Taïwan et représente de la sorte une victoire pour Pékin à au moins deux titres.

D'une part, les États-Unis – par la voix de leur président – envisagent désormais publiquement de renoncer à des engagements souscrits en 1979 et abandonnent du même coup un volet central de leur politique d'ambiguïté stratégique, autorisant Pékin à en user dans des négociations. De l'autre, ce renoncement désormais explicite offre à la Chine un argument de taille pour semer le doute sur le degré d'engagement des États-Unis, à Taipei comme auprès des alliés de l'Amérique en Asie tels que le Japon ou les Philippines.

L'effet à terme risque d'être dévastateur à Taïwan car il contribuera à affaiblir les positions déjà fragiles du président Lai Ching-te, fermé à toute idée de « réunification » avec le continent chinois. Le Parti démocratique progressiste (DPP) au pouvoir est minoritaire au parlement et le changement de pied américain confortera les positions de l'opposition menée par le Kuomintang, le parti nationaliste disposé à l'ouverture de négociations avec Pékin en vue d'un compromis.

La propagande chinoise s'engouffre dans la brèche

La propagande chinoise n'a pas attendu longtemps pour se saisir de cette opportunité. Dès le lundi 18 mai, 72 heures à peine après le départ de Donald Trump, les médias d'État chinois utilisaient déjà cette déclaration pour envoyer un message à la population chinoise tout comme à celle de Taïwan : on ne peut pas compter sur les États-Unis pour défendre Taïwan. Ce message est répété à l'envi depuis des années. Il a aujourd'hui une véritable pertinence.

Le président Lai Ching-te, véritable bête noire de Pékin qui le qualifie de « sécessioniste » et son parti le DPP ne peuvent plus compter sur la « bienveillance inconditionnelle » des États-Unis, claironnait le Global Times, quotidien anglophone contrôlé par le Parti communiste chinois, citant un chercheur chinois. « La sécurité ne s'achète pas par des achats d'armement ; si vous devenez un pion, vous ne serez que pressé comme un citron, » déclarait le colonel Jiang Bin, porte-parole du ministère chinois de la Défense, dans une allusion transparente à Taïwan.

L'avant-veille, la chaîne de télévision favorite de Donald Trump, Fox News, avait diffusé une interview dans laquelle il ajoutait qu'il suspendait sa décision concernant ce contrat d'armement de 14 milliards de dollars, le qualifiant de « très bonne monnaie d'échange. » « Je maintiens cela en suspens et cela dépend de la Chine, » avait-il ajouté, sans préciser ce qu'il attendait de la Chine en retour.

Pour le sinologue d'origine chinoise Minxin Pei, professeur aux États-Unis au Claremont McKenna College, Xi Jinping a clairement raflé la mise. « Je pense que Xi Jinping estime avoir réussi sur un point lors de ce sommet, à savoir avoir renseigné Trump sur Taïwan, » a-t-il souligné dans les colonnes du New York Times.

D'autres détails donnent la dimension de ce qui s'est joué à Pékin et à quel point le président chinois Xi Jinping aura manifestement réussi un joli coup. Donald Trump a en effet révélé avec une candeur confondante sur Fox News que lui et Xi avaient « discuté toute la nuit » de Taïwan. Sur le chemin du retour à bord d'Air Force One, Trump a confirmé que lui et Xi avaient discuté des ventes d'armes « en détail, » écartant d'un revers de manche les « Six Assurances, » notant que « 1982, c'est loin… très loin. »

Peu après, le 21 mai, le ministre délégué par intérim de la Marine américaine, Hung Cao, déclarait que les ventes d'armes à Taïwan étaient suspendues en raison des besoins en munitions liés à la guerre en Iran. « Pour l'instant, nous faisons une pause afin de nous assurer que nous avons les munitions dont nous avons besoin pour l'opération “Epic Fury” […] Nous voulons simplement nous assurer que nous avons tout ce qu'il nous faut, puis les ventes militaires à l'étranger reprendront lorsque l'administration le jugera nécessaire. »

Comme pour enfoncer le clou, samedi 30 mai, le d'ordinaire bouillant secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth a non seulement baissé le ton dans ses critiques du réarmement de la Chine mais il n'a pas prononcé une seule fois le mot Taïwan pendant son allocution devant un parterre de responsables militaires réunis à l'occasion du Dialogue de Shangri-La, le grand forum géostratégique annuel organisé à Singapour.

Les relations entre la Chine et les États-Unis « n'ont jamais été aussi bonnes depuis de nombreuses années, » s'est félicité l'ancien présentateur de Fox News aujourd'hui chef du Pentagone, usant d'un ton qui présente un contraste singulier avec celui alarmiste employé l'an dernier lors du même forum lorsqu'il avait mis en garde contre un risque « imminent » d'agression chinoise contre Taïwan, en citant à cinq reprises le territoire.

La satisfaction contenue des autorités de Pékin

Les autorités chinoises se sont prudemment abstenues de commenter toutes ces déclarations mais des analystes chinois ont laissé transparaître la grande satisfaction de Pékin. Xin Qiang, directeur du Centre d'études sur Taïwan à l'université de Fudan de Shanghai, a ainsi expliqué que si le président américain venait à suspendre le contrat de 14 milliards de dollars ou à réduire le nombre et la sophistication des armes, la Chine pourrait réagir de plusieurs façons.

La Chine, a-t-il précisé, pourrait par exemple acheter davantage de produits agricoles et d'avions Boeing. « La Chine n'a jamais voulu traiter les ventes d'armes à Taïwan comme un moyen de pression dans les négociations avec les États-Unis […] Mais de manière réaliste, n'importe quelle question peut en substance devenir un moyen de pression dans le cadre des relations internationales ou de la rivalité entre grandes puissances, » a-t-il dit, cité par le New York Times.

« Du point de vue des Chinois, les commentaires de Trump sur la question taïwanaise constituent une avancée majeure, » a de son côté déclaré Wang Wen, ancien journaliste chinois à Pékin et aujourd'hui professeur à l'université Renmin de Pékin. « La question est de savoir si la vente en suspens de 14 milliards de dollars sera retardée de quelques semaines, de quelques mois, ou plus, » souligne Craig Singleton, directeur principal du programme Chine à la Fondation pour la défense des démocraties à Washington. « Un blocage prolongé, en particulier s'il résulte des objections de Pékin, susciterait des inquiétudes bien plus sérieuses quant à la fiabilité de la dissuasion américaine, » explique-t-il au New York Times.

À Taïwan, les autorités gouvernementales n'ont guère d'autre choix que de minimiser la portée de ces propos, au risque sinon de mécontenter Donald Trump et d'accréditer la thèse d'un recul américain sur ce dossier. Elles ont fait valoir que les propos de M. Trump ne modifiaient pas la nature des relations et mis en avant certains passages des déclarations de M. Trump, notamment le fait que « rien n'a changé » dans la politique à l'égard de Taïwan.

« Je ne pense pas que le public taïwanais ait à s'inquiéter, » a déclaré Chen Ming-chi, vice-ministre taïwanais des Affaires étrangères, à la presse. « Je crois que les engagements des États-Unis en matière de sécurité à notre égard et nos relations économiques et commerciales bilatérales sont maintenus comme auparavant. » Le président de Taïwan a, lui, joué l'apaisement et la fermeté en déclarant : « Nous remercions le président Trump pour son soutien continu à la paix et à la stabilité dans le détroit de Taïwan depuis son premier mandat, notamment l'augmentation constante de l'ampleur et du volume des ventes d'armes à Taïwan. »

« Taïwan ne provoquera ni n'aggravera le conflit, mais il ne renoncera pas non plus, sous la pression, à sa souveraineté nationale et à sa dignité, ni à son mode de vie démocratique et libre, » a-t-il ajouté, qualifiant la Chine de « cause profonde de la remise en cause de la paix et de la stabilité régionales et de la tentative de modifier le statu quo. »

Certains responsables à Taïwan font valoir que le deuxième et dernier mandat de Donald Trump s'achève dans deux ans et qu'un nouveau président pourrait renverser la vapeur. D'autres insistent sur le fait que le 47è président américain pourrait lui-même changer d'avis et, finalement, donner son accord au nouveau programme de livraisons d'armes.

Mais le Kuomintang a déjà saisi cette occasion pour réaffirmer son antienne selon laquelle le président Lai Ching-te « pousse l'île dans une impasse dangereuse, » alors que Taïwan ne peut pas compter sur Washington. « Je pense que le sommet Trump-Xi marque un tournant pour Taïwan, » déclare Su Chi, un ancien haut fonctionnaire ayant travaillé sous les gouvernements du Kuomintang, lors d'un forum à Taipei. « Notre grand frère, l'Amérique, je suis désolé, mais il a trop de problèmes en ce moment et ne peut tout simplement pas s'occuper de nous ici, » a-t-il expliqué, cité par le quotidien new yorkais.

Après une visite à Pékin en mars où elle a rencontré Xi Jinping et appelé à la reprise du dialogue entre Pékin et Taipei, la nouvelle présidente du Kuomintang, Cheng Li-wun, est quant à elle partie lundi pour une visite de deux semaines aux États-Unis qui sera pour elle une aubaine politique car, comme l'explique le journaliste Jérémy André dans les colonnes d'Intelligence Online, « elle pourra se présenter comme l'unique actrice capable de dialoguer avec tous les acteurs. »

Une visite réussie lui permettrait de se présenter à l'opinion taïwanaise comme une candidate acceptable lors des prochaines échéances électorales à un moment particulièrement sensible dans la vie politique de l'île où le Kuomintang (KMT) fait obstacle au programme de réarmement du DPP et où les fractures politiques ont tendance à s'aiguiser.

« Le plus grand test pour Cheng dans son voyage américain sera sa capacité à convaincre le gouvernement américain que le KMT devrait être traité comme un acteur de bonne foi et une composante normale de la politique taïwanaise, » souligne Peter Mattis, président de la Jameson Foundation, cité lundi 1er juin par le Nikkei Asia.

« Une erreur stratégique » qui va « enhardir la Chine » et « affaiblir la dissuasion »

La critique la plus acerbe aux États-Unis de l'apparent recul de l'administration américaine est venue du Council of Foreign Relations qui, dans une analyse publiée le 28 mai, a qualifié les propos de Donald Trump « d'erreur stratégique, » ajoutant que « la décision du président Trump de suspendre les ventes d'armes à Taïwan va enhardir la Chine et affaiblir la dissuasion. »

« L'enjeu dépasse largement le sort de la vente d'armes de près de 14 milliards de dollars actuellement à l'étude. Fournir à Taïwan des armes asymétriques afin d'augmenter le coût d'un blocus ou d'une invasion chinoise favorise la paix et la stabilité en dissuadant toute agression, » écrivent conjointement plusieurs chercheurs de ce think tank américain non partisan créé en 1921 qui réunit des responsables gouvernementaux, des chefs d'entreprise internationaux et des experts des milieux du renseignement et de la politique étrangère.

« En laissant entendre que les ventes d'armes constituaient un moyen de pression, puis en les retardant, Trump encouragera la Chine à intensifier ses pressions sur Taïwan et à chercher à obtenir de nouvelles concessions de la part des États-Unis. Ses propos rompent avec un consensus bipartite sur la nécessité de fournir à Taïwan des armes défensives, consensus qui tient depuis près d'un demi-siècle, » ajoutent les auteurs de ce texte.

Outre le fait que cette posture nourrira « une incertitude croissante » qui « alimentera le scepticisme à l'égard les États-Unis à Taïwan, » ne « pas approuver rapidement ce programme d'armement donnerait également l'impression que la sécurité de Taïwan est négociable et qu'elle a peut-être déjà été sacrifiée lors de négociations, » écrivent-ils. « Cela aurait des implications négatives non seulement pour Taïwan, mais aussi pour la crédibilité des États-Unis dans la région, car les alliés craindraient que Trump ne sacrifie également leur sécurité en échange de concessions chinoises dans d'autres domaines, » expliquent-ils encore.

Donald Trump est-il en train de trahir Taïwan ?

L'hebdomadaire britannique The Economist qui, il y a dix ans presque jour pour jour titrait « Taïwan ne veut pas devenir une monnaie d'échange pour les États-Unis, » titre dans sa dernière analyse sur le sujet le 18 mai « Donald Trump est-il en train de trahir Taïwan ? »

« Tôt le premier jour de la rencontre à Pékin, Xi [Jinping] a averti qu'une mauvaise gestion de la question taïwanaise pourrait déclencher un conflit entre la Chine et les États-Unis. Le dirigeant chinois a ensuite passé la majeure partie de la soirée à parler de l'île, selon M. Trump. « Je l'ai écouté », a-t-il ajouté. Les commentaires de M. Trump suggèrent également qu'il adopte une vision plus transactionnelle des relations américaines avec Taïwan que ses prédécesseurs, et qu'il est moins engagé dans sa défense, » relève l'hebdomadaire.

« Tout aussi préoccupante pour le gouvernement taïwanais était la suggestion de [Donald] Trump selon laquelle fournir des armes à Taïwan pourrait encourager M. Lai à déclarer l'indépendance […] Lai [Ching-te] a réitéré sa position selon laquelle Taïwan est déjà, de facto, une nation souveraine et indépendante. L'île ne sera « jamais sacrifiée ni vendue », a-t-il déclaré. La question est désormais de savoir si M. Trump est d'accord avec lui, » conclut The Economist.

Outre le fait que Taïwan fabrique plus de 90% de la production mondiale des semi-conducteurs de dernière génération, l'île se situe au beau milieu de la première chaîne d'îles de l'océan Pacifique dont elle constitue un verrou. Les experts s'accordent à estimer que la prise par la Chine de Taïwan entraînerait des conséquences considérables en termes géostratégiques en Asie de l'Est et au-delà avec un profond bouleversement en faveur de la Chine de l'équilibre militaire régional.

Nous verrons dans les semaines et les mois qui viennent la tournure que prendra la politique américaine d'accommodement avec la Chine, sachant que celle-ci aura plusieurs fois cette année l'occasion de peser sur les États-Unis avec une base désormais plus solide sur ce dossier, en particulier lors d'une visite d'État que devrait effectuer Xi Jinping à Washington à l'automne, invité à la Maison Blanche par son homologue américain.

Il ne fait pas de doute que sa visite sera conditionnée à la question des ventes d'armes américaines à Taïwan dont Pékin fera désormais un élément central du souhait affiché par les deux premières puissances du monde d'établir une « stabilité stratégique » dans leurs relations.

Par Pierre-Antoine Donnet

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L’illusion du choix : le basculement de la Turquie vers un pluralisme ornemental

9 juin, par Yavuz Baydar — , ,
En Turquie, le pouvoir transforme l'opposition en façade, instaurant un « pluralisme encadré » vidé de toute réelle compétition politique. Tiré du blogue de l'auteur. (…)

En Turquie, le pouvoir transforme l'opposition en façade, instaurant un « pluralisme encadré » vidé de toute réelle compétition politique.

Tiré du blogue de l'auteur.

Samedi 29 mai, Ankara a été le théâtre d'un spectacle de très mauvais augure. Lors de rassemblements concurrents, deux figures de proue du CHP, le principal parti d'opposition laïque de Turquie, se sont ouvertement déchirées pour en prendre la tête. D'un côté, Özgür Özel, le président légitimement élu jusqu'à ce qu'un tribunal ne le destitue. De l'autre, Kemal Kılıçdaroğlu, réinstallé à la faveur d'une décision choc, largement perçue comme un véritable coup de force judiciaire dans un pays qui glisse inexorablement vers l'autocratie fermée.

Le CHP, parti fondateur de la République turque, est un habitué des querelles de chapelle. Mais il ne s'agit pas ici d'une simple guerre intestine. Le parti traverse une crise existentielle, déclenchée par une justice totalement inféodée au président Recep Tayyip Erdoğan et déployée pour remodeler le champ politique de manière plus radicale qu'à n'importe quel moment depuis son arrivée au pouvoir.

La Turquie a longtemps subi des dissolutions de partis, des poursuites politisées et l'emprisonnement de figures dissidentes. Ces mesures, aussi brutales fussent-elles, obéissaient à une logique connue : affaiblir et diviser. La décision de justice du 21 mai 2026 marque le franchissement d'un nouveau cap. En annulant rétroactivement le congrès de 2023 du CHP, en évinçant Özel et en réinstallant Kılıçdaroğlu, l'État-parti est passé de la simple répression à l'ingénierie politique directe.

Sur le papier, l'affaire pointait de prétendues irrégularités lors du congrès ayant couronné Özel. Pourtant, la base juridique était pour le moins bancale : les tribunaux avaient précédemment rejeté des requêtes similaires, et les congrès successifs n'avaient fait que réaffirmer la légitimité d'Özel. Politiquement, le message est sans équivoque : si la force brute ne suffit plus à neutraliser l'opposition, le régime installera d'autorité une version plus docile.

Cette décision incarne un basculement systémique. Erdoğan bâtit un ordre autoritaire où l'opposition, bien que formellement présente, est rendue inoffensive et utile à la perpétuation du régime. L'objectif n'est pas d'instaurer le classique parti unique, mais un « pluralisme ornemental », un simulacre où les partis rivaux existent, mais où la véritable compétition a été évidée de sa substance.

L'affaire du CHP s'inscrit dans une dynamique plus large. L'emprisonnement du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, en mars 2025, avait déjà constitué un seuil critique, écartant brutalement le prétendant présidentiel le plus crédible. Mais cette frappe ciblait un individu. Cette nouvelle intervention vise, elle, la machine institutionnelle indispensable à tout véritable défi électoral. Si le CHP, en tant qu'électorat et réseau municipal, survivra sans doute, sa direction – et sa vocation politique – est en train d'être dénaturée.

Une opposition combative est remplacée par une opposition que le régime juge prévisible et maîtrisable.

Le rôle de Kılıçdaroğlu est ici central. Erdoğan a depuis longtemps fait comprendre qu'il le considérait comme l'adversaire idéal. Au cours de son interminable mandat, Kılıçdaroğlu s'est montré incapable de convertir la grogne sociale montante en stratégie victorieuse, enchaînant treize défaites électorales. À l'inverse, après son remplacement par Özel fin 2023, le parti s'était redressé. Lors des élections locales de 2024, le CHP est arrivé en tête à l'échelle nationale, perçant dans des bastions anatoliens habituellement acquis à l'AKP. L'opposition était redevenue électoralement dangereuse.

La riposte de l'appareil d'État a été proportionnelle. La pression judiciaire sur les municipalités CHP s'est intensifiée et İmamoğlu a été jeté en prison. Pourtant, le parti n'a pas rompu. Özel a maintenu la pression pour des élections anticipées, préservé la centralité politique d'İmamoğlu et conservé sa dynamique. Interdire purement et simplement le CHP risquait de provoquer un retour de flamme massif ; le capturer de l'intérieur s'est avéré être une stratégie bien plus redoutable.

Cette configuration ressemble à la formation d'un vaste bloc autoritaire, réunissant sous l'égide d'un « Front intérieur » – bouclier contre de prétendues menaces extérieures – des figures patriarcales vieillissantes qui dominent la politique turque depuis des décennies. Il ne serait pas surprenant que, d'ici les élections de 2028, émerge un nouveau quatuor politique inédit : Erdoğan, son allié ultranationaliste Devlet Bahçeli, Kemal Kılıçdaroğlu, et même Abdullah Öcalan, le leader historique du PKK emprisonné.

Si cette dernière hypothèse peut sembler farfelue, la logique est déjà à l'œuvre dans la sphère politique kurde. Depuis 18 mois, Ankara mène un processus de « Turquie sans terreur », ostensiblement pour désarmer le PKK tout en érigeant Öcalan en unique contrôleur légitime de la mouvance kurde. Le pouvoir n'offre que des concessions de façade, tout en maintenant des lignes rouges strictes contre tout droit collectif pour les 18 millions de Kurdes du pays.

Le parti pro-kurde DEM, deuxième force d'opposition au Parlement, a traité cette manœuvre comme une véritable initiative de paix, malgré le profond scepticisme de sa base. Mais en s'accommodant des conditions unilatérales dictées par le gouvernement, le DEM s'est éloigné de son rôle de force d'opposition autonome. Ses critiques du régime se sont tues. Cette posture n'a convaincu ni l'électorat de la principale opposition ni les petites formations de gauche ; elle a au contraire renforcé le sentiment que tout dépend désormais des signaux d'Öcalan, imposés verticalement.

Le modèle azerbaïdjanais et le silence occidental

Dans les deux cas, Ankara tire profit d'acteurs de l'opposition poussés vers un accommodement géré d'en haut. Des figures internes dotées d'une légitimité résiduelle – Kılıçdaroğlu et Öcalan – deviennent les instruments par lesquels le régime remodèle le paysage politique.

Cette refonte s'aligne parfaitement sur l'horizon constitutionnel d'Erdoğan. Il ne peut se représenter sans des élections anticipées ou une révision constitutionnelle. À mesure qu'il vieillit, l'enjeu crucial devient la survie à long terme de sa structure de pouvoir ultra-centralisée. Or, modifier la Constitution exige des seuils parlementaires inatteignables dans un climat d'adversité. Un CHP affaibli et un parti DEM apprivoisé réduisent la résistance là où elle compte le plus : à l'Assemblée.

L'analogie avec l'Azerbaïdjan devient de plus en plus pertinente. Les élections s'y tiennent, le parlement fonctionne, mais le pluralisme n'est plus qu'une illusion d'optique. L'opposition n'est tolérée que si elle ne pose aucune menace réelle, autorisée à opérer strictement dans les limites fixées par les tribunaux, la pression policière et une cooptation sélective.

Ce modèle offre à Erdoğan des avantages indéniables. Sur le plan intérieur, il préserve la légitimité symbolique du multipartisme pour les électeurs modérés qui redoutent l'instabilité. Sur la scène internationale, cette façade démocratique est bien plus facile à défendre qu'un règne à parti unique assumé.

Et les gouvernements occidentaux, obnubilés par la migration et les enjeux sécuritaires au détriment des normes démocratiques, s'en accommodent largement.

La véritable inconnue réside dans la société elle-même. La grogne économique s'approfondit, et le désir de changement, mêlé de fatigue, forme une sorte de limbes collectifs. Mais une colère sociale privée de véhicule politique efficace fait toujours le jeu du pouvoir en place.

Ce qui prend forme sous nos yeux est un dessein autoritaire parvenu à maturité. Erdoğan ne cherche plus à détruire la dynamique d'opposition ; il la remplace par une compétition sous tutelle. Si cette tendance se confirme, l'opposition ne sera pas abolie en Turquie : elle sera manufacturée.

Rats, eaux usées non traitées, maladies de peau : le siège imposé par Israël ravage la population déplacée de Gaza

9 juin, par Ahmed Dremly, Ibtisam Mahdi — , , ,
Alors qu'Israël continue de restreindre l'aide humanitaire, le système de santé de Gaza, déjà exsangue, peine à soigner et à endiguer les maladies qui se propagent dans les (…)

Alors qu'Israël continue de restreindre l'aide humanitaire, le système de santé de Gaza, déjà exsangue, peine à soigner et à endiguer les maladies qui se propagent dans les camps de tentes surpeuplés.

Tiré d'Agence média Palestine.

Eman Abu Jame considérait que sa famille faisait partie des chanceux. Israël avait bombardé leur maison dans le sud de la bande de Gaza au début de la guerre, les obligeant à passer d'un abri à l'autre. Mais pendant les deux premières années de ce génocide, ni elle, ni son mari, ni ses enfants n'avaient souffert de problèmes de santé graves.

Tout a basculé en octobre 2025, lorsqu'ils se sont réfugiés dans un camp de tentes surpeuplé à Khan Younis.

À leur arrivée, le manque d'hygiène, la prolifération d'insectes et la surpopulation extrême avaient transformé le camp en un foyer de maladies. Deux mois plus tard, le fils d'Abu Jame, Mousa, âgé de 8 ans, et son mari, Abdul Majeed, âgé de 47 ans, ont commencé à présenter des symptômes : leur corps se sont mis à enfler, accompagnés de diarrhées sévères et de fortes fièvres.

En raison de la situation économique difficile et de la flambée des prix de la viande, du poisson et d'autres aliments riches en protéines, leur apport en protéines a chuté rapidement, ce qui a encore diminué leur capacité à retenir les liquides.

« Nous étions totalement incapables d'acheter de la nourriture et de l'eau », a déclaré Abu Jame au magazine +972. “Tout était tellement cher à l'époque, et nous n'avions tout simplement pas les moyens. Mon mari ne pouvait rien s'offrir — même le pain était introuvable.”

Les médecins ont eu du mal à diagnostiquer le père comme le fils. Au départ, ils ont soupçonné une allergie au gluten, mais les tests l'ont écartée. Il leur était également impossible de se rendre à l'étranger pour se faire soigner en raison de la fermeture des points de passage. Le seul traitement efficace était l'albumine médicale, une solution protéique qui contribuait à stabiliser leur état.

« Quand [Mousa] prenait le médicament, son état s'améliorait », a expliqué Abu Jame. « Mais dès qu'il ne le prenait pas, son corps recommençait à gonfler de partout. »

Pourtant, ce traitement était extrêmement difficile à obtenir. Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement restreint l'entrée de médicaments et empêché les ONG internationales d'acheminer des fournitures médicales dans la bande de Gaza. Même après l'annonce d'un cessez-le-feu en octobre dernier, Israël a continué à bloquer l'aide ; selon le ministère de la Santé de Gaza, 47 % des médicaments essentiels, 59 % des fournitures médicales et 87 % du matériel de laboratoire sont actuellement en rupture de stock.

Lorsque le médicament est venu à manquer, le corps de Mousa s'est davantage rempli de liquide, et il est mort en janvier. Trois mois plus tard, Abdul Majeed a lui aussi succombé à la même maladie mystérieuse que les médecins n'étaient pas parvenus à diagnostiquer.

Si la maladie n'a pas été identifiée, elle était clairement liée aux conditions de vie dans le camp — potentiellement transmise par une morsure de rongeur ou une infestation ectoparasitaire. Rien qu'au cours des quatre premiers mois de 2026, selon l'ONU, plus de 70 000 cas d'infestations similaires ont été recensés à travers Gaza, où des parasites vivent sur ou sous la peau et deviennent des vecteurs de maladie. Plus de 80 % des sites de déplacement signalent la présence visible de nuisibles, ainsi que des infections cutanées généralisées comme la gale, les poux et les punaises de lit, tandis que Save the Children a récemment indiqué que deux enfants sur trois à Gaza vivent dans des sites de déplacement exposés à ces risques.

Le Dr Ayman Abu Rahma, directeur du département de médecine préventive au ministère de la Santé, a déclaré à +972 que les déchets solides — y compris les déchets médicaux —, les eaux usées, et les corps ensevelis sous les décombres contribuent tous à la propagation des rongeurs et des maladies.

« La situation environnementale, malheureusement, connaît une grave détérioration depuis le début de la guerre et cela se poursuit encore », a-t-il expliqué. « La crise a désormais atteint son pic : bien que le problème existait déjà en 2024 et 2025, l'ampleur de l'infestation de cet été est sans précédent. Les températures élevées ont accéléré la reproduction des insectes et des rongeurs, tandis que des centaines de milliers de tonnes d'ordures non ramassées se sont accumulées autour des tentes en raison de la destruction des équipements et des pénuries de carburant. »

La destruction par Israël des infrastructures d'assainissement, a ajouté Abu Rahma, a encore aggravé les conditions, et le siège israélien en cours a privé le marché local des matériaux nécessaires pour lutter contre les infestations de rongeurs. « Les réseaux d'égouts endommagés ont créé des mares d'eaux usées stagnantes qui servent de lieux de reproduction aux nuisibles, et les décombres généralisés sont devenus un habitat naturel pour les rats. Les restrictions imposées à l'entrée de pesticides et d'appâts empoisonnés ont rendu tout contrôle efficace quasiment impossible. »

Il y a déjà eu une hausse importante des plaintes concernant les rats de la part des Gazaoui·es vivant dans des tentes, a noté Abu Rahma. « Des rongeurs ont rongé les membres d'enfants endormis et endommagé des affaires personnelles et des vêtements. Des signalements font également état d'espèces de rongeurs jamais observées auparavant dans la bande de Gaza et qui n'en sont pas originaires, certain·es supposant que l'armée israélienne les aurait introduites pendant la guerre. »

Dans le camp de déplacé·es de Khan Younis, Yasser, le fils d'Abu Jame, âgé de 6 ans, souffre de la même maladie et des mêmes symptômes que son père et son frère. Pour ne rien arranger, lorsqu'ils se sont rendus à l'hôpital Nasser pour recevoir un traitement, le système immunitaire de Yasser avait été tellement affaibli par la maladie qu'il a contracté une infection cutanée supplémentaire.

« Il n'y a aucune propreté, et les infections se propagent facilement à partir des personnes qui nous entourent », a déclaré cette mère endeuillée de 32 ans. « Même les hôpitaux sont négligés, les chambres sont minuscules et les patient·es sont entassé·es les un·es à côté des autres. »

Heureusement, l'état de santé de Yasser montre actuellement de légers signes d'amélioration, modestes mais constants. Abu Jame espère désormais obtenir une évacuation médicale pour qu'il puisse être soigné à l'étranger, priant pour qu'il ne connaisse pas le même sort que son père et son frère.

Malades dans les camps de tentes de Gaza

En mai 2024, au cours d'une offensive israélienne de plusieurs semaines sur Jabalia, dans le nord de Gaza, Rital Halawa, 5 ans, jouait dehors devant sa maison bombardée, au centre de la ville, lorsqu'un drone quadricoptère israélien est apparu au-dessus d'elle — et a largué une grenade.

« La petite fille a été engloutie par les flammes. Je l'ai vue hurler », s'est souvenue sa mère, Samar, 27 ans.

Rital a souffert de graves brûlures au deuxième et au troisième degré sur le visage, la poitrine, l'abdomen et les jambes. Depuis que leur maison à Jabalia a été bombardée en novembre 2023, la famille vit dans une tente, au milieu de la hausse des températures, des eaux usées et des nuées d'insectes piqueurs — des conditions qui ont gravement aggravé sa convalescence. Le manque d'électricité et de ventilation ne laisse à Rital « aucun moyen de respirer », a déclaré Samar, alors que son corps transpire abondamment sous les vêtements de compression serrés utilisés pour traiter ses brûlures.

La chaleur provoque d'intenses démangeaisons, créant un dangereux cercle de réouverture des plaies. « Elle continue de se gratter encore et encore, ce qui irrite les tissus, les déchire et les fait saigner », a expliqué Samar. Les tissus à vif rouverts sont ensuite exposés à de dangereuses infections, qui aggravent encore l'irritation.

Le Dr Ibrahim Haboub, spécialiste en dermatologie à l'hôpital Al-Shifa, dans la ville de Gaza, a décrit à +972 l'épidémie croissante de maladies de peau parmi les Gazaoui·es déplacé·es. Les piqûres d'insectes sont devenues le problème le plus répandu, en particulier dans la zone d'Al-Mawasi, à Khan Younis, et Haboub a averti que les enfants sont particulièrement vulnérables, car le fait de se gratter constamment entraîne souvent des infections bactériennes secondaires et des complications plus graves.

Haboub a également signalé des infestations de poux généralisées et une forte augmentation des cas de gale, provoquées par la surpopulation extrême dans les abris, les camps et les écoles. D'autres affections cutanées, notamment des infections fongiques, sont également devenues plus fréquentes dans toute la bande de Gaza — en particulier chez les Palestinien·nes détenu·es dans les prisons israéliennes, dont certain·es nécessitent des traitements prolongés et intensifs en raison d'infections graves et de résistances aux médicaments.

Cette crise, a souligné Haboub, a été aggravée par une grave pénurie de fournitures médicales. Pour la famille Halawa, déjà en grande difficulté financière, ces pénuries ont rendu la convalescence de Rital presque impossible. Son père est au chômage, et la famille dépend désormais de la charité et des soupes populaires pour survivre. La nourriture nutritive est chère, et les blessures de Rital se sont considérablement aggravées au plus fort de la campagne de famine menée par Israël l'été dernier.

À elles seules, ses crèmes médicales essentielles coûtent 80 shekels, soit environ 20 dollars, auxquels s'ajoutent les frais de transport pour ses séances hebdomadaires de kinésithérapie dans une clinique de Médecins sans frontières (MSF), obligeant la famille à faire de douloureux sacrifices. « Je n'achète pas de lait pour mon nourrisson afin de payer [le transport pour] sa kinésithérapie », a déclaré Samar.

Le poids psychologique a été tout aussi dévastateur que la douleur physique. Rital est fréquemment harcelée à cause de ses blessures, a expliqué Samar, ce qui la plonge dans une profonde dépression.

« Le visage de ma fille a été défiguré — je ne peux pas le cacher », a déclaré Samar. « Elle a besoin d'opérations spécialisées de chirurgie plastique, qui ne sont pas disponibles à Gaza. »

« Une crise entièrement créée par l'homme »

Pour Craig Kenzie, coordinateur médical de Médecins sans frontières à Gaza, la bande de Gaza reste plongée dans une « crise humanitaire entièrement créée et organisée par l'homme », causée par le blocus israélien, malgré l'annonce d'un cessez-le-feu il y a plus de sept mois.

Présente dans Gaza avec 1 500 employé·es locaux·ales, l'organisation est incapable de faire entrer de nouveaux membres du personnel international ou des fournitures médicales depuis le début du mois de janvier en raison des restrictions israéliennes. Comme l'a expliqué Kenzie, cela expose « chaque aspect de nos programmes à un risque grave de devoir être réduit ou complètement suspendu au cours de la prochaine période ».

Plus de la moitié des médicaments destinés aux maladies chroniques sont désormais en rupture de stock, a-t-il déclaré. Les fournitures essentielles pour les pansements se raréfient, tandis que les pommades topiques utilisées pour traiter les maladies de peau continuent d'être bloquées par Israël sans explication.

« À Deir Al-Balah, nous opérons sous des tentes », a déclaré Kenzie. « Quand le matériel chirurgical tombe en panne, il n'y a pas de remplacement possible, parce que nous ne pouvons pas faire entrer de pièces de rechange ni d'équipement. »

Le blocus n'a pas seulement provoqué de graves pénuries d'équipements médicaux et de personnel : il a également restreint davantage l'accès à l'eau potable. Selon MSF, l'un des plus grands distributeurs d'eau potable à Gaza, Israël a détruit ou endommagé 90 % des infrastructures d'eau et d'assainissement de la bande de Gaza — ce que l'organisation décrit comme une forme de punition collective.

Tout au long de la guerre, Israël a également empêché l'entrée des matériaux nécessaires au traitement adéquat de l'eau, obligeant MSF à construire des stations improvisées de traitement de l'eau par osmose inverse à partir de pièces récupérées. Alimentée par un générateur, l'unité purifie des eaux souterraines contaminées par le sel, la saleté et les eaux usées, produisant chaque jour 5 millions de litres d'eau potable.

Pourtant, même le fonctionnement de ce système de base soulève des questions éthiques et opérationnelles difficiles, a expliqué Kenzie.

« Continuez-vous à produire de l'eau aujourd'hui pour les personnes qui en ont besoin, en sachant que le générateur doit être révisé et que, si vous le faites fonctionner aujourd'hui, il risque de tomber en panne demain et de ne plus jamais pouvoir être réparé ? », a-t-il demandé. « Ou bien l'arrêtez-vous en disant aux gens : “Non, désolé. Je n'ai pas d'eau potable pour vous aujourd'hui” ? »

Ce qui fait le plus souffrir Kenzie, c'est de savoir que l'aide dont Gaza a désespérément besoin se trouve à seulement quelques kilomètres, tandis qu'Israël continue d'en bloquer l'entrée. « Il est tout simplement inacceptable », a-t-il déclaré, « que le gouvernement qui commet ce génocide soit aussi celui qui peut bloquer et restreindre la réponse humanitaire à celui-ci. »

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Apartheid : zoom sur 43 lois suprémacistes israéliennes

« Il n'y a pas d'apartheid en Israël car c'est une démocratie, il y a 20% de citoyen·nes arabes et des député.es arabes » : tel est l'argumentaire pro-israélien habituel de (…)

« Il n'y a pas d'apartheid en Israël car c'est une démocratie, il y a 20% de citoyen·nes arabes et des député.es arabes » : tel est l'argumentaire pro-israélien habituel de négation du réel.

Tiré d'Agence média Palestine.

La réalité de l'apartheid que pratique Israël contre le peuple palestinien sur sa terre est non seulement visible à l'oeil nu pour quiconque se rend en Palestine occupée (murs, checkpoints, routes dédiées…), elle est documentée par de nombreux rapports d'ONG et de l'ONU, mais elle est également incrite dans les lois israéliennes, et jusque dans certaines lois fondamentales. Israël n'ayant pas de constitution, ce sont les lois dites fondamentales qui constituent le socle de ses pratiques, définissant les droits des citoyen·nes et l'identité de l'État.

Adalah, « justice » en arabe, est une organisation juridique palestinienne basée en Israël. Fondée en 1996, ce centre indépendant défendant les droits des citoyen.nes palestinien.nes d'Israël ainsi que des Palestinien.nes vivant sous occupation israélienne, a établi une base de données qui recense 70 lois, amendements, règlements, codes de procédure pénale et ordonnances de police israéliens discriminatoires envers les Palestinien.nes citoyen·nes d'Israël, les habitants des territoires occupés ou les Palestinien.es réfugié.es. Ces 70 lois ont toutes été adoptées avant le 7 octobre 2023.

Depuis, Adalah a publié un rapport le 24 novembre 2025 qui expose le renforcement de l'arsenal législatif de l'apartheid en Israël avec le vote d'une trentaine de lois en à peine deux ans, entre le 7 octobre 2023 et 27 juillet 2025.

L'Agence Média Palestine reproduit et explicite ici le contenu de 43 lois et réglementations d'apartheid, suprémacistes, racistes, discriminatoires. Nous les avons classées par thèmes et numérotées. Cette liste n'est pas exhaustive mais elle est représentative de la situation.

I. Citoyenneté, immigration et regroupement familial

Loi du « retour » – 1950

Cette loi acte une préférence ethno-religieuse institutionnelle. Elle garantit à tout.e Juif.ve dans le monde le droit d'immigrer et d'obtenir automatiquement la citoyenneté israélienne. Elle s'applique également aux enfants et petits-enfants de Juif.ves, ainsi qu'à leurs conjoints et aux conjoints de leurs enfants et petits-enfants. Aucune loi ne garantit aux Palestinien.nes le droit d'immigrer ou d'acquérir la citoyenneté, même s'ils sont nés sur le territoire qui constitue aujourd'hui l'État d'Israël.

Loi sur l'entrée en Israël – 1952

Régit les permis de résidence et d'entrée des non-citoyen·nes. Elle accorde un traitement préférentiel explicite aux Oleh (personnes juives entrant en Israël en vertu de la Loi du « retour ») et leur confère le statut de citoyen.ne israélien.ne tout en imposant des restrictions draconiennes aux Palestinien.nes et aux conjoint·es palestinien.nes de citoyen.nes israélien.es.

Loi sur la citoyenneté – 1952

Définit les conditions d'acquisition de la citoyenneté israélienne. Elle favorise les Juif·ves via la Loi du « retour », tandis que les Palestinien.nes réfugié.es ne peuvent pas revenir chez eux. L'article 2, alinéa a) stipule que « tout émigrant relevant de la loi du retour [donc juif] deviendra citoyen d'Israël du fait de son retour ». L'article 3 de cette loi, instrument central de l'exclusion, prive également les Palestinien.nes qui résidaient en Palestine avant 1948 du droit d'acquérir la citoyenneté ou un statut de résident en Israël, en se fondant sur des conditions conçues pour les priver de leur droit au retour.

L'article 3 exigeait notamment la présence en Israël à certaines dates précises, l'enregistrement au recensement de 1952 et une continuité de résidence. Or, pendant la Nakba et la guerre de 1948, beaucoup de Palestinien.nes avaient fui temporairement ou avaient été déplacés de force à l'intérieur même du territoire. Ceux et celles qui ont tenté de revenir dans leurs villages étaient considéré·es par le nouvel État d'Israël comme des « infiltré·es ». Résultat : des centaines de milliers de Palestinien.nes ne remplirent pas les critères imposés et furent exclu·es de la citoyenneté. Leurs maisons et leurs biens furent souvent confisqués en vertu de la loi sur la propriété des absent·es (voir plus bas, loi numéro 16).

Interdiction du regroupement familial (des non-juif√es) : Loi sur la citoyenneté et l'entrée en Israël – 2003

Interdit le regroupement familial entre citoyen.nes israélien.nes et conjoint·es palestinien.nes des Territoires palestiniens occupés (à l'exception des colons juifs). Un amendement de 2007 a étendu l'interdiction aux citoyen·nes et résident·es d'Iran, du Liban, de Syrie et d'Irak. Des milliers de familles palestiniennes sont touchées par cette loi, contraintes de se séparer, de s'exiler ou de vivre en Israël dans la crainte constante d'une expulsion.

Révocation de la citoyenneté (pour les non-juif·ves) : amendement n°9 à l'article 11 de la loi sur la citoyenneté – 2008

L'amendement prévoit la révocation de la citoyenneté en cas de « rupture de confiance ou de déloyauté envers l'État ». Des notions interprétées de manière extensive incluant la naturalisation ou l'obtention d'un statut de résident permanent dans l'un des neuf États arabes et musulmans mentionnés dans la loi : l'Iran, l'Afghanistan, la Libye, le Soudan, la Syrie, l'Iraq, le Pakistan, le Yémen, le Liban et la bande de Gaza. La loi considère qu'obtenir volontairement la citoyenneté, ou un droit de résidence permanente dans l'un de ces États ou territoires peut constituer une « rupture de loyauté » envers l'État d'Israël. Cet amendement permet la révocation de la citoyenneté sans condamnation pénale.

II. Identité de l'État et droits nationaux

Loi sur le drapeau et l'emblème – 1949

Officialise des symboles exclusivement juifs comme symboles nationaux. Elle exclut symboliquement les citoyen.nes arabes palestinien.nes et les autres religions du pays. Une autre loi de la même année prévoit que le sceau de l'État soit apposé sur tous les documents officiels. Ce sceau comprend l'étoile de David et le candélabre, emblème de l'État.

Loi sur le statut de l'Organisation sioniste mondiale et de l'Agence juive – 1952

Autorise l'Organisation sioniste mondiale, l'Agence juive et d'autres organismes sionistes fondés au tournant du XXe siècle fonctionnent en Israël comme des entités quasi gouvernementales afin de promouvoir les objectifs du mouvement sioniste.

Loi sur l'usage du calendrier hébraïque – 1998

La loi impose l'utilisation du calendrier hébraïque dans toute la correspondance et les publications des autorités étatiques. Il n'existe aucune loi de ce type concernant l'utilisation du calendrier islamique ou autre.

Loi fondamentale : Israël, État-nation du peuple juif – 2018

Une Loi fondamentale est plus difficile à modifier à la Knesset qu'une loi classique. Celle-ci acte l'institutionnalisation de l'apartheid et de la suprématie juive sur les autres communautés et promeut la colonisation. Elle déclare qu'Israël est l'État-nation du peuple juif et réserve l'autodétermination nationale uniquement aux Juif·ves.

La Loi État-nation retire à l'arabe son statut de langue officielle pleine. En confirmation d'une loi fondamentale de 1980, elle définit Jérusalem comme « capitale complète et unie » d'Israël. Or, le droit international stipule que le statut de Jérusalem — où se trouvent notamment les lieux saints des trois grands monothéismes — ne devra être tranché qu'au terme de négociations finales de paix entre Israélien.nes et Palestinien.nes. Jérusalem-est est considéré comme un territoire occupé depuis 1967.

Cette loi fondamentale considère en outre « le développement des communautés juives », les colonies, comme « valeur nationale ». Elle affirme que l'État « agira pour encourager et promouvoir leur établissement et leur consolidation ».

III. Libertés politiques et liberté d'expression

Loi fondamentale : La Knesset – Participation politique – 1958

Interdit à des partis de participer aux élections s'ils contestent le caractère juif de l'État. Cette loi et ses amendements (1985 et 2002) sont utilisés pour disqualifier les candidats arabes et les listes de partis politiques lors des élections à la Knesset.

Loi Nakba – 2011

Atteinte à la liberté d'expression et à la mémoire historique palestinienne. Elle permet de retirer des financements publics aux institutions commémorant la Nakba palestinienne, la catastrophe vécue par le peuple palestinien lors de la création d'Israël (massacres, expulsions et dépossessions de masse). Cette loi autorise le ministre des Finances à réduire ou supprimer des financements publics accordés à des institutions, y compris culturelles, financées par l'État, s'il estime que lesdites institutions contestent le caractère juif de l'État.

Loi anti-boycott – 2011

Autorise des poursuites civiles contre les appels au boycott d'Israël ou des colonies.

Elle crée un nouveau délit civil, ou « tort », fondé sur le boycott de l'État d'Israël ou de toute zone sous contrôle israélien, y compris les territoires occupés.

Amendement sur le relèvement du seuil électoral – 2014

Cet amendement relève de 2 % à 3,25 % le seuil de voix requis pour que les partis politiques obtiennent des sièges à la Knesset. Il compromet la représentation parlementaire de la minorité arabe palestinienne en Israël, plus encore que celle des autres groupes de citoyen·nes.

Loi sur l'expulsion des députés – 2016

Permet à la Knesset d'expulser un député par vote renforcé pour deux motifs potentiels sujets à interprétation : « incitation au racisme » et « soutien à une lutte armée contre l'État d'Israël ». Ces termes sont excessivement vagues et généraux et la loi ne définit pas précisément les comportements susceptibles de justifier une procédure d'expulsion. Ce large pouvoir discrétionnaire ouvre la voie à des abus de la part des législateurs à des fins politiques et cible principalement les députés arabes.

Loi sur la transparence du financement des ONG – 2016

Cette loi vise les organisations de défense des droits humains. Elle impose aux ONG qui reçoivent 50 % ou plus de leur financement de gouvernements étrangers de le mentionner dans diverses situations. Selon Adalah, elle vise à cibler, harceler et inciter à la haine contre les organisations de défense des droits humains qui expriment des opinions critiques à l'égard des politiques gouvernementales, en particulier celles qui discriminent ou nuisent aux Palestinien.nes des Territoires occupés et d'Israël. Comme le rappelle Adalah, « les motivations politiques de cette loi sont évidentes, car toutes les organisations à but non lucratif enregistrées sont déjà soumises, en vertu d'un amendement à la loi sur les associations de 2011, à des obligations de déclaration intrusives ». Fait significatif, la loi n'exige aucune transparence concernant les dons reçus de particuliers, laissant ainsi impunies les organisations d'extrême droite et les organisations pro-coloniales, largement financées par des donateurs privés américains.

IV. Terre, colonies, logement et propriété

Loi sur les biens des absent·es – 1950

C'est la loi qui incarne la dépossession des Palestinien.nes. Ce texte définit comme « absent·es » les Palestinien.nes expulsé.es par les milices sionistes puis par l'État d'Israël, ayant fui ou quitté le pays après le 29 novembre 1947. Par cette loi, leurs biens meubles et immeubles (principalement terres, maisons, comptes bancaires, etc.) ont été placés sous le contrôle de l'État d'Israël. La loi sur les biens des absent·es a constitué le principal instrument juridique utilisé par Israël pour prendre possession des terres appartenant aux Palestinien.nes réfugié.es, tant en interne qu'en externe. Cette loi a servi le transfert massif des terres palestiniennes à l'État d'Israël. Elle a permis de spolier les Palestinien.nes, y compris ceux qui ont obtenu la citoyenneté israélienne.

Cette loi continue à être appliquée rétroactivement et ses amendements permettent à Israël de cibler à la fois les absent·es et les présent·es. Elle sert à confisquer les actifs palestiniens et à les transférer aux colons juifs et constitue aujourd'hui le principal instrument utilisé par les colons et l'État pour s'emparer des biens palestiniens à Jérusalem, que leurs propriétaires soient « absents » ou présents. Le 15 avril 2015, la Cour suprême israélienne a ainsi confirmé l'applicabilité de la loi sur les biens des absents aux propriétés situées à Jérusalem-Est occupée et appartenant à des Palestinien.nes résidant en Cisjordanie. Dans sa décision, la Cour a entériné toutes les expropriations antérieures et autorisé de nouvelles expropriations. Pour l'organisation Adalah, « la décision de la Cour a validé l'une des lois les plus racistes et arbitraires d'Israël et a donné le feu vert à l'application de codes arbitraires sur les territoires occupés et leur population. »

Loi sur le Fonds national juif – 1953

Elle accorde au Fonds national juif (JNF ou Keren Kayemeth LeIsrael ) — une organisation sioniste créée en 1901 pour collecter des fonds destinés à l'achat de terres au profit exclusif des Juifs — des avantages financiers, notamment des allégements fiscaux, pour l'achat de ces terres, aux autorités gouvernementales.

Droit de l'acquisition foncière (Actions et indemnisation) – 1953

Plus de 93 % des terres en Israël (hors Territoires palestiniens occupés) appartiennent à l'État et au Fonds national juif (JNF). Seuls 3 à 3,5 % des terres sont la propriété de la population arabe palestinienne, contre 48 % en 1948.

Le transfert massif de terres situées à l'intérieur des frontières de l'État, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, a été réalisé grâce à cette loi et à la loi sur les biens des absents (1950) .

Loi fondamentale : Terres d'Israël – 1960

La loi stipule que la propriété des « terres israéliennes » ne peut être transférée d'aucune manière. Il s'agit des terres sous le contrôle de l'État, du Fond national juif (FNJ) et de l'Autorité de développement. La loi autorise le transfert de propriété foncière entre ces trois entités, sachant que le FNJ loue les terres dont il est propriétaire exclusivement à des Juifs .

Loi de l'Administration foncière israélienne – 1960

Elle encadre la gestion des terres publiques et institutionnalise des politiques foncières discriminatoires. Conformément à ce texte, le gouvernement nomme les membres du « Conseil de l'Administration foncière israélienne » qui, entre autres, détermine la politique foncière de l'État. La loi attribue la moitié des sièges du Conseil au gouvernement et l'autre moitié au Fonds national juif (FNJ), conférant ainsi à cet organe discriminatoire un rôle important dans l'élaboration des politiques foncières d'Israël.

Loi nationale sur l'aménagement du territoire et la construction – Limitation de l'eau, de l'électricité et du téléphone – 1965

L'article 157A interdit aux entreprises nationales de services publics de raccorder un bâtiment aux réseaux nationaux d'électricité, d'eau et de téléphone sans permis de construire délivré par les autorités locales. Bien que neutre en apparence, cet article a en pratique été utilisé presque exclusivement pour expulser les habitants des villages bédouins arabes non reconnus par l'État dans le Naqab (Néguev).

Loi nationale sur l'aménagement du territoire et la construction – 1965

Elle a institué le Conseil national et les comités de district de l'aménagement du territoire et de la construction ainsi que les comités de district. La loi n'exige pas que ces conseils et comités comprennent des représentant.es arabo-palestinien.nes. Elle prévoit en revanche l'inclusion d'autres groupes, tels que les femmes et les institutions du Yishouv (communautés juives d'avant 1948), conformément à la recommandation de l'Agence juive.

Loi sur le plateau du Golan – 1981

Étend le droit israélien au Golan syrien occupé. C'est une loi d'annexion qui vise à fournir une base juridique à l'application du droit israélien sur le plateau du Golan, occupé par Israël lors de la guerre de 1967.

Loi sur les colonies individuelles du Néguev – 2010

Les « colonies individuelles » sont un outil utilisé par l'État pour attribuer à des familles juives israéliennes des centaines, voire des milliers de dunams de terre à leur usage exclusif, dans le cadre d'une politique visant à maximiser la superficie réservée à la population juive et à marginaliser les villages bédouins palestiniens dans le Néguev (Naqab). L'amendement n° 4 confère un statut officiel aux colonies individuelles, qui bénéficient de tous les services de base, tandis que les villages bédouins arabes non reconnus du Naqab se voient refuser ce statut et leurs 90 000 à 100 000 habitant.es, tous.tes citoyen.nes israélien.nes, vivent sans les services les plus élémentaires.

Loi sur les comités d'admission – 2011

Autorise certaines localités à refuser des résidents jugés incompatibles avec le « tissu social », comprendre non-juifs. Elle est utilisée pour exclure des citoyen.nes arabes palestinien.nes de communautés juives. Comme l'explique Adallah, cette loi confère aux comités d'admission, en tant qu'organes statutaires, un pouvoir discrétionnaire quasi absolu pour sélectionner les candidats à l'achat de logements et de terrains dans des centaines de « villes communautaires » israéliennes juives construites sur des terres domaniales. Cette sélection repose sur des critères arbitraires et racistes liés à une prétendue « adéquation sociale » des candidat·es au « tissu social et culturel » de la communauté.

« Elle constitue un élément clé du système israélien de ségrégation en matière de logement et d'aménagement du territoire, permettant la mise en œuvre effective de l'apartheid entre citoyen·nes palestinien·nes et juif·ves », écrit Adalah.

Loi « de régularisation des colonies de Judée-Samarie [Cisjordanie] » – 2017

En 2017, le Parlement israélien a promulgué une loi autorisant l'expropriation de terres palestiniennes privées en Cisjordanie afin de « légaliser » rétroactivement les colonies israéliennes.

Loi Kaminitz sur les démolitions — (2017)

Accélère les démolitions dans les localités arabes palestiniennes. La loi renforce fortement les pouvoirs administratifs de démolition, accélère les procédures contre les constructions sans permis, augmente les amendes et peines de prison, réduit la marge de manœuvre des tribunaux, centralise l'application au niveau national. Cette loi a un impact disproportionné sur les citoyen.nes palestinien.nes d'Israël. Les localités arabes ont un fort déficit de plans d'urbanisme approuvés donc plus de constructions « sans permis » et donc une application beaucoup plus fréquente de la loi dans ces zones.

V. Éducation, culture et langue

Ordonnance sur le commerce avec l'ennemi – 1939

Cette loi datant du mandat britannique est toujours en vigueur. Elle interdit tout commerce avec les « ressortissants ennemis ». Elle autorise le ministre de l'Intérieur à désigner des États comme « États ennemis ». À ce jour, tous les « États ennemis » sont des États arabes et/ou musulmans. De ce fait, la loi restreint les relations, notamment culturelles et linguistiques, entre les Palestinien.nes arabes d'Israël et le reste du monde arabe et musulman. Par exemple, elle a servi à interdire l'importation de livres en langue arabe publiés et/ou imprimés au Liban et en Syrie, et à empêcher l'écrivain palestinien Ala Hlehel de se rendre au Liban pour recevoir le prestigieux prix littéraire « Beyrouth 39 » .

Loi gouvernementale, article 18 A sur les jours fériés –1948

Elle désigne les jours fériés officiels de l'État, qui correspondent tous à des fêtes juives : Rosh Hashanah, Yom Kippour, deux jours de Souccot, deux jours de Pessah et Chavouot. Le seul autre jour férié officiel est la fête nationale d'Israël.

Loi sur l'éducation publique – 1953

Définit les objectifs de l'éducation publique autour des valeurs juives et sionistes. Un amendement de l'an 2000 cite parmi les objectifs de l'enseignement public de reconnaître la langue, la culture et l'histoire des populations arabes et des autres groupes en Israël, et de reconnaître l'égalité des droits de tous les citoyen.nes israélien.nes, mais dans les faits, il ne permet pas d'imposer concrètement l'intégration de ces objectifs dans les programmes scolaires, et dévalorise la langue arabe.

Loi sur l'Autorité audiovisuelle – 1965

Régit les médias publics israéliens avec une faible représentation des citoyen·nes arabes et de leur culture. Le mandat de l'Autorité de la radiodiffusion comprend la diffusion de programmes visant à « renforcer l'identité sioniste de l'État d'Israël en tant qu'État juif et démocratique », à « refléter la vie et le patrimoine culturel de toutes les ethnies du peuple israélien issues des différents pays » et à « refléter la vie des Juif·ves de la diaspora ». Dans les faits, la visibilité de l'identité arabe et palestinienne est mineure et contrôlée, dénonce Adalah.

Loi sur l'intégration des soldat·es démobilisé·es – 1994

Offre des avantages financiers substantiels aux ancien·nes militaires poursuivant des études supérieures. La grande majorité des citoyen.nes palestinien.nes d'Israël étant exempté.es du service militaire, ils.elles sont donc exclu.es du bénéfice de ces généreux avantages sociaux. L'État instrumentalise le service militaire pour discriminer les citoyen.nes palestinien.nes d'Israël et ainsi détourner d'importants avantages financiers, éducatifs et autres au profit des Israélien.nes juif.ves, grâce à des fonds publics. Cette loi « Des uniformes aux études » creuse considérablement le fossé socio-économique déjà important entre les étudiant.es israélien.nes juif.ves et palestinien.nes, transformant les universités israéliennes en un espace d'apartheid.

Dans son rapport intitulé « L'apartheid israélien contre les Palestiniens : un système cruel de domination et un crime contre l'humanité » , Amnesty International a écrit : « La loi de 1994 sur l'intégration des soldats démobilisés et ses amendements ultérieurs énumèrent un large éventail d'avantages exclusivement réservés aux anciens soldats, notamment des bourses d'études et des logements… En liant ces avantages au service militaire, l'État s'assure que l'immense majorité des citoyens palestiniens d'Israël en soient exclus. »

VI. Sécurité, justice pénale et détention

Ordonnances d'urgence sur le droit et l'administration – 1948 et amendements (1992)

L'état d'urgence peut être déclaré dans l'État en vertu de l'article 9 (Dispositions d'urgence), paragraphe (a), de la présente ordonnance, qui habilite également tout ministre à prendre des mesures d'urgence dans l'intérêt de la sécurité nationale. Cette loi conférait à la Knesset, et dans certaines situations, au gouvernement, le pouvoir de déclarer l'état d'urgence. Elle autorisait également le Premier ministre à prendre des mesures d'urgence dans l'intérêt de la sécurité nationale.

L'État a promulgué des dizaines de lois et d'ordonnances dont l'applicabilité repose sur l'état d'urgence permanent, déclaré par la Knesset en 1948 et maintenu sans interruption depuis. Cet état d'urgence permanent a été utilisé pour déroger aux droits fondamentaux protégés par le droit international des droits de l'homme.

En outre, presque tous les partis politiques palestiniens des Territoires occupés sont désignés par Israël comme « organisations terroristes ». Il est par ailleurs interdit à tout citoyen israélien de se rendre dans un État figurant sur la liste de la loi de 1954 relative à la prévention de l'infiltration (infractions et juridiction) sans l'autorisation du ministre de l'Intérieur ou du Premier ministre. Cette loi concerne principalement les citoyen·nes arabes d'Israël, car tous les États mentionnés sont des États arabes.

Loi sur la détention administrative – 1979

Parmi les exemples législatifs dépendant du maintien de l'état d'urgence permanent, la loi de 1979 relative aux pouvoirs d'urgence (détention) autorise l'État à placer des individus en détention administrative pour des périodes de six mois renouvelables indéfiniment. Les Palestinien.nes sont les principales victimes de ces détentions arbitraires.

Loi sur les fondements du droit – 1980

L'article 1 stipule que lorsque le tribunal ne peut trouver de réponses aux questions juridiques dans les sources juridiques existantes, les tribunaux israéliens rendront une décision « à la lumière des principes de liberté, de justice, d'équité et de paix de l'héritage d'Israël », conférant ainsi à la loi juive (Halakha) un statut officiel au sein du système juridique israélien.

Incitation, apologie : loi interdisant de nier les événements du massacre du 7/10/23 – 2025, 2024 et incitation au terrorisme – 2002

Loi interdisant la négation du massacre du 7 octobre 2023, adoptée le 21 janvier 2025. Cette loi impose une peine de cinq ans d'emprisonnement à toute personne qui publie, par écrit ou oralement, « des déclarations niant le massacre du 7 octobre […] dans l'intention de défendre l'organisation terroriste Hamas et ses partenaires, d'exprimer sa sympathie à leur égard ou de s'identifier à eux ». Cette loi fait écho à la réforme du Code pénal de 2002 qui criminalise l'incitation à la violence ou au « terrorisme », avec des peines pouvant aller jusqu'à 5 ans de prison.

Le 5 novembre 2024, la Knesset a adopté une loi relative à l'interdiction d'employer du personnel enseignant et à la suspension des financements des établissements scolaires en cas d'identification à un acte de terrorisme ou à une organisation terroriste. Elle habilite le directeur général du ministère de l'Éducation à révoquer un enseignant et à lui retirer son agrément s'il est convaincu que ce dernier a exprimé son identification, son soutien ou son éloge du terrorisme ou d'une organisation terroriste, ou s'il a commis une infraction terroriste telle que définie par la loi antiterroriste, sur la base d'informations fournies par le Shin Bet, même en l'absence de condamnation. Elle habilite en outre le ministre de l'Éducation à suspendre les financements scolaires s'il est convaincu qu'« il existe des manifestations d'identification au terrorisme au sein de l'établissement ».

Détention – Amendements aux lois de procédure pénale – 2006, 2008, 2012

Permettent des détentions prolongées et limitent l'accès à un avocat pour les infractions sécuritaires. Critiqués car appliqués principalement aux Palestinien.nes. La loi permet également à un tribunal de district de prolonger l'interdiction d'accès à un avocat jusqu'à six mois consécutifs, sans examen des preuves à charge contre le détenu ou le groupe de détenus.

Loi sur les dommages civils (responsabilité de l'État) – amendement 2012

Réduit la possibilité pour des Palestinien.nes d'obtenir réparation contre l'armée israélienne. Adalah estime qu'elle accorde une quasi-immunité à l'État. Ce texte introduit des obstacles quasi insurmontables à la justice, à la responsabilisation et à la réparation pour les victimes civiles lésées par les actes des forces de sécurité dans les Territoires palestiniens occupés (TPO), et consolide l'immunité de l'État face aux actions en responsabilité civile intentées contre lui.

La loi exonère largement Israël de toute responsabilité pour les blessures et dommages infligés aux Palestinien.nes dans les TPO par l'armée israélienne. L'amendement ajoute notamment une nouvelle règle permettant à l'État d'invoquer l'absence de responsabilité pour « acte de guerre » comme moyen de « défense préliminaire ».

Loi de fouille et contrôle – 2016

Loi sur les contrôles d'identité au faciès – Amendement n° 5 à la loi 5765-2005 relative aux autorités chargées du maintien de la sécurité publique. Étend les pouvoirs policiers de fouille sans mandat. Adalah estime qu'elle favorise le profilage racial contre les Arabes palestinien.nes : le racisme et la discrimination systématiques et institutionnels dont sont victimes les citoyen.nes palestinien.nes d'Israël au sein de la police israélienne sont des faits avérés. Par exemple, entre 2011 et 2015, 60 % des arrestations policières concernaient des citoyens et résidents « non juifs », alors que les citoyen.nes palestinien.nes ne représentent qu'environ 20 % de la population.

Loi antiterroriste – 2016

Elle élargit les pouvoirs de l'État en matière de sécurité et de poursuites et est utilisée de manière disproportionnée contre les Palestinien.nes. La loi emploie des termes ambigus, excessivement larges et extrêmement imprécis, conférant ainsi à l'État une autorité démesurée, notamment pour déterminer si une infraction pénale constitue un « acte terroriste ». Selon Adalah, ces définitions générales peuvent entraîner – et ont déjà entraîné – une application arbitraire et discriminatoire de la loi, fondée sur des motivations politiques illégales et illégitimes qui, à l'instar de l'ensemble du système législatif sécuritaire, servent à réprimer les droits des Palestinien.nes à la liberté d'expression et à leurs droits de manifester.

En vertu de cette loi, le ministre de la Défense est autorisé à désigner une organisation comme « organisation terroriste » sur des informations classifiées, et donc à empêcher les organisations désignées et leurs représentants légaux de contester la validité des preuves elles-mêmes ou leur interprétation. De ce seul fait, la procédure de désignation ne satisfait pas aux exigences minimales d'une procédure régulière. Le 13 novembre 2023, la Knesset a adopté l'amendement n° 10 qui élargit les pouvoirs du ministre de la Défense en matière de désignation de personnes ou d'organisations étrangères comme terroristes.

Ces désignations arbitraires peuvent être ultérieurement utilisées comme « preuve » dans le cadre de poursuites pénales engagées contre les personnes accusées d'appartenir à l'« organisation terroriste », en lien avec les infractions passibles de peines pouvant aller jusqu'à 25 ans d'emprisonnement. La loi interdit aux accusé·es, dans de telles poursuites pénales, de contester la légalité ou la validité de l'ordonnance de désignation (article 19).

Le ministre de la Défense instrumentalise cette loi pour criminaliser les activités licites des Palestinien.nes et pour faire taire toute critique de l'État d'Israël, comme en témoigne la désignation, comme organisations terroristes, de six organisations palestiniennes de défense des droits humains et de la société civile en octobre 2021.

Loi contre les armes illégales – 2023

Censée être temporaire, elle est toujours en vigueur, car systématiquement renouvelée. Elle autorise les policiers israéliens à pénétrer dans les domiciles, les commerces et tout autre lieu pour y effectuer des perquisitions sans mandat, à la discrétion des commandants de police, c'est-à-dire en l'absence de contrôle judiciaire. Cette loi, adoptée sous prétexte de « lutte contre la criminalité au sein de la société arabe », cible spécifiquement les Palestinien.nes. Compte tenu du long historique d'oppression policière des citoyen.nes palestinien.nes d'Israël, elle viole leurs droits à l'égalité, au respect de leur vie privée, à leur dignité et à un procès équitable. Cette loi s'inscrit dans une série de mesures promues par les autorités israéliennes qui instrumentalisent les préoccupations légitimes concernant le crime organisé dans les communautés palestiniennes pour justifier une législation bafouant les droits des citoyen.nes palestinien.nes et perpétuant des pratiques policières racistes.

Loi sur la peine de mort (pour les Palestinien.nes) – 2026

Le texte prévoit la peine capitale — exécutée par pendaison — pour les Palestinien·nes condamnés par une cour martiale israélienne pour meurtres à caractère « terroriste », notamment lorsqu'ils visent à nier l'existence de l'État d'Israël.

Loi sur les procès du 7 octobre 2023 – 2026

Institue un tribunal militaire spécial chargé de juger, lors de procès qui pourront être diffusés en direct à un large public, les Palestinien.nes détenu.es par les autorités israéliennes en lien avec les attaques palestiniennes menées le 7 octobre 2023. Cette loi prive les suspects des garanties procédurales fondamentales indispensables à un procès équitable et habilite le tribunal à prononcer la peine de mort, peine qui n'a pas été appliquée en Israël depuis 1962. Un cadre juridique exceptionnel qui va à l'encontre de la présomption d'innocence et met en place des procès-spectacles pouvant conduire à l'exécution de centaines d'accusé.es palestinien.nes sur la base d'aveux obtenus sous la torture.

Lire aussi : Un nouveau rapport d'Adalah dénonce le renforcement de l'apartheid israélien

« Pour la première fois depuis les accords d’Oslo, Israël s’empare d’un terrain pour y installer une base militaire dans une ville de Cisjordanie »

Après que l'armée israélienne eut démoli sa maison à l'intérieur du camp de réfugiés de Jénine, Khaled Safouri s'était consolé en se disant qu'il possédait encore une petite (…)

Après que l'armée israélienne eut démoli sa maison à l'intérieur du camp de réfugiés de Jénine, Khaled Safouri s'était consolé en se disant qu'il possédait encore une petite parcelle de terrain dans la ville voisine de Jénine, où il espérait construire une nouvelle maison. Mais même cela pourrait bientôt lui être retiré.

Tiré d'À l'encontre

Au début du mois, les autorités israéliennes ont émis un ordre de saisie concernant le terrain de Khaled Safouri et plus de sept autres dunams (1 dunam = 0,1 hectare) supplémentaires dans le quartier d'Al-Jabariyat à Jénine, une zone située au sommet d'une colline surplombant le camp de réfugiés de Jénine. Cette décision intervient dans le cadre de la campagne militaire menée depuis plus d'un an par Israël dans le nord de la Cisjordanie – baptisée « Opération Mur de fer » – au cours de laquelle l'armée a occupé les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams, déplacé jusqu'à 45 000 Palestiniens et provoqué d'importantes destructions d'infrastructures civiles.

Pour Khaled Safouri, âgé de 50 ans, réfugié de troisième génération de la Nakba dont la famille a été initialement déplacée de Saffurriya, près de Nazareth, en 1948, cette ordonnance de saisie ressemble à « un mauvais présage ».

Si les ordres de saisie de terres par Israël ne sont certes pas rares en Cisjordanie occupée, cette affaire a alarmé les habitant·e·s et les organisations de défense des droits humains car les parcelles sont situées dans la zone A. Il s'agit de la partie de la Cisjordanie où, en vertu des accords d'Oslo, l'Autorité palestinienne est censée exercer officiellement un contrôle civil et sécuritaire total ; dans la zone B, l'Autorité palestinienne doit coordonner la sécurité avec Israël, tandis que la zone C, qui couvre plus de 60% du territoire, reste sous contrôle israélien total.

L'Autorité palestinienne a transmis l'ordre de saisie militaire aux propriétaires fonciers d'Al-Jabariyat via WhatsApp, sous la forme d'un PDF en arabe, signé par le chef du Commandement central de l'armée israélienne, Avi Bluth. Selon ce document et la carte jointe, les parcelles désignées sont confisquées à des « fins militaires » et transférées aux autorités de défense compétentes. L'ordre précise que la saisie restera en vigueur jusqu'à la fin de l'année 2028, bien que les habitants craignent que la confiscation ne devienne permanente.

Dror Etkes, fondateur du groupe de surveillance anti-colonisation Kerem Navot, a déclaré au magazine +972 que l'ordre de saisie et les routes militaires récemment asphaltées indiquaient clairement l'intention d'Israël d'établir une grande base militaire adjacente au camp de réfugiés de Jénine.

Alors qu'Israël a déjà émis un petit nombre d'ordonnances de saisie concernant la zone A, notamment pour la construction du mur de séparation au début des années 2000, Dror Etkes considère que cette nouvelle ordonnance marque une escalade significative. « C'est la première fois depuis Oslo que je vois une ordonnance de saisie pour une base militaire dans la zone A ».

Khaled Safouri, qui vit désormais avec sa famille de huit personnes dans un petit appartement loué ailleurs à Jénine, est angoissé à l'idée de perdre une nouvelle partie de ses biens. « Cette décision est choquante – mes terres se trouvent en zone A », s'est-il lamenté. « Personne n'aurait jamais imaginé cela. Notre maison a été démolie, maintenant nos terres sont saisies. Comment suis-je censé me sentir ? Jénine ne sera qu'un début, et ils s'empareront d'autres terres en Cisjordanie. J'espère que leurs plans échoueront. »

Isoler Jénine

Les forces israéliennes mènent depuis longtemps des incursions fréquentes dans toutes les zones administratives de la Cisjordanie. « L'armée est présente en permanence : elle pénètre dans les maisons, y reste quelques jours ou plus, puis repart », a expliqué Dror Etkes. « Mais ce à quoi nous pourrions assister aujourd'hui est différent : des structures et des initiatives plus permanentes. »

Selon Dror Etkes, les travaux de construction en cours autour des carrefours clés et des anciens sites de colonies laissent présager un redéploiement militaire et infrastructurel plus large dans le nord de la Cisjordanie. Outre la base militaire prévue à Al-Jabariyat, Israël « construit actuellement une grande base militaire au carrefour d'Arraba, près de la route 60 venant de Ya'bad. Cela deviendra probablement la base principale dans la zone située entre Jénine et [la colonie israélienne de] Sa-Nur. »

Selon Dror Etkes, ces installations militaires marquent un changement politique majeur dans la région. « Il s'agit pour [Israël] de rétablir une présence militaire dans la région de Jénine. La seule interprétation raisonnable est que cela est directement lié au plus grand essor de la colonisation en Cisjordanie. »

En 2005, dans le cadre du « plan de désengagement » de l'ancien Premier ministre Ariel Sharon, Israël a évacué l'ensemble de ses 21 colonies de Gaza et quatre situées dans le nord de la Cisjordanie : Homesh, Sa-Nur, Ganim et Kadim. Pendant près de deux décennies, cette région était restée relativement épargnée par l'expansion directe des colonies.

Mais au cours des trois dernières années, les modifications apportées à la loi sur le désengagement par l'actuel gouvernement israélien ont levé les restrictions antérieures concernant la présence israélienne dans certaines parties du nord de la Cisjordanie. En avril 2026, les ministres israéliens ont célébré le rétablissement de Sa-Nur – ce que le ministre des Finances Bezalel Smotrich a qualifié de « correction historique ».

Ces développements, comme l'a signalé la Commission de résistance à la colonisation et au mur (CWRC) de l'Autorité palestinienne, indiquent une dynamique en pleine mutation. Dans une déclaration récente, cette Commission a noté que l'approbation de nouveaux plans de colonisation, parallèlement aux derniers ordres de saisie, semblait viser à « redessiner le paysage géographique du nord de la Cisjordanie, en particulier dans le gouvernorat de Jénine ».

Dror Etkes partage cette analyse. « Il y a plus de 100 nouvelles colonies [y compris les avant-postes] en Cisjordanie, et 15 rien que dans la région de Jénine. Il ne s'agit pas simplement d'un retour aux quatre colonies démantelées en 2005. C'est quelque chose de bien plus vaste. Ce à quoi nous assistons, c'est la construction de colonies entre Jénine et les villages qui l'entourent, Une colonie prévue, au sud-est de Jénine, s'appelle “Noa”. Il y a également deux colonies à l'est de Jénine – Ganim et Kadim – qui avaient été précédemment démantelées. »

« Pas plus tard que la semaine dernière encore, un nouvel avant-poste [pour une colonie future], appelé “Emek Dotan”, a été établi à l'ouest d'Arraba [un village au sud-ouest de Jénine], ce qui devrait porter un coup dur au village. Ces avant-postes ont l'une des pires réputations en termes d'introduction de colons ultraviolents dans une zone afin de terroriser les habitants locaux – et c'est ce à quoi nous risquons d'assister à Jénine également. »

Selon Dror Etkes, de nouveaux projets d'infrastructure sont également en train de remodeler la région autour de Jénine. « Ils construisent des routes en direction de Silat Al-Harithiya et d'Al-Yamun, au nord-ouest de Jénine », où plusieurs colonies sont en projet. « Ces routes sont construites pour servir de voies d'accès pour les équipements et pour les infrastructures – et deviendront très probablement les futures voies d'accès des colons. L'objectif est de renforcer les colonies qui existent déjà le long de ces axes, encerclant ainsi Jénine et la coupant de son environnement rural immédiat. Ce sont des méthodes que nous reconnaissons parmi les modèles d'expansion des colonies observés ailleurs. »

« Ce terrain est la seule chose qui nous reste »

Jihad Qabha, propriétaire d'un terrain de 750 mètres carrés dans la zone d'Al-Jabariyat touchée par l'ordre de saisie, a décrit cette mesure comme s'inscrivant dans le cadre d'une répression israélienne plus large en Cisjordanie, menée sous le couvert de la guerre à Gaza. « Les postes de contrôle fragmentent la Cisjordanie », nous a-t-il déclaré. « Partout, on assiste à des confiscations de terres et à l'expansion des colonies. A Silat Al-Harithiya et Al-Yamoun, ainsi qu'à Arraba, les habitants voient des bulldozers israéliens à l'œuvre. »

Les ordonnances de saisie militaires sont notoirement difficiles à contester devant les tribunaux israéliens. Selon Amir Daoud, haut responsable du CWRC, la procédure d'appel n'est guère plus qu'une formalité procédurale.

Amir Daoud de CWRC nous explique : « L'opposition aux ordonnances de saisie militaires s'inscrit dans le même système juridique qui a émis l'ordonnance, plutôt que devant un organe indépendant et impartial. Le commandant militaire est l'autorité habilitée à émettre des ordonnances de saisie sous prétexte de “besoins de sécurité”, tandis que les tribunaux militaires et même la Cour suprême israélienne examinent généralement ces ordonnances sous l'angle de l'“intérêt sécuritaire” tel que défini par l'armée elle-même, plutôt que sous l'angle des droits de la population vivant sous occupation. »

Les autorités israéliennes disposent d'un large pouvoir discrétionnaire pour s'appuyer sur des documents classifiés ou des arguments sécuritaires que, comme l'a expliqué Amir Daoud, « les Palestiniens ne sont pas en mesure de contester efficacement. Dans la plupart des cas, les tribunaux n'examinent pas la légalité fondamentale de la saisie de terres sous occupation. Ils se limitent à examiner le “caractère raisonnable” de la mesure et sa forme administrative. Cela rend l'annulation de tels ordres très rare et transforme la procédure d'opposition en un outil permettant de fournir une couverture juridique à des décisions qui ont, en réalité, déjà été prises. »

Dans l'ordonnance de saisie concernant Al-Jabariyat, les autorités israéliennes n'ont accordé aux propriétaires fonciers qu'une semaine pour déposer leurs objections. « Ils ont dit que nous avions le droit de protester et de déposer une plainte », a déclaré Qabaha. « Ils sont donc prêts à recourir à des procédures juridiques, et ils sont peut-être disposés à écouter, mais toute cette affaire est scandaleuse. Que signifie le fait de ne nous accorder qu'une semaine pour nous opposer ? En tant que propriétaires fonciers, nous n'avons pas déposé d'objection personnellement, mais la coordination civile palestinienne a déclaré qu'elle déposerait une plainte concernant ces terres. Nous espérons qu'il existe une disposition juridique sur laquelle nous pouvons nous appuyer. »

Pour de nombreux habitants, la terre est le dernier bien significatif qui leur reste – après avoir perdu leurs maisons et leurs moyens de subsistance lors de la prise de contrôle par Israël du camp de réfugiés de Jénine, ou dans le contexte plus général des difficultés économiques et politiques.

Mahmoud Abu Eita, 24 ans, a hérité d'une partie des terres d'Al-Jabariyat avec ses frères et sœurs après le décès de leur père. Sa famille a également perdu sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine. « Nous sommes sous le choc. Cette parcelle est la seule chose qui nous reste après la démolition de notre maison dans le camp. Nous n'avons pas les moyens de continuer à louer [à Jénine] ; nous voulions construire. »

Alia Mohammad Mahmoud Yahya, une veuve de 56 ans originaire du village de Kafr Ra'i, est propriétaire d'un terrain de 829 mètres carrés également concerné par l'ordre de saisie. « Après le décès de mon mari, ce terrain était la seule chose à laquelle je m'accrochais pour mes enfants », a-t-elle déclaré à +972 près de son terrain. « À présent, nous avons le sentiment que nous risquons de perdre cela aussi. Qui va nous indemniser ? »

En réponse à la demande de commentaires de +972, le porte-parole de l'armée israélienne a envoyé la déclaration suivante : « Dans le cadre de l'organisation spatiale de l'armée israélienne dans le nord de la Samarie et conformément à des considérations opérationnelles, il a été décidé d'établir un avant-poste militaire à Jénine. La mise en place de cet avant-poste s'effectue conformément aux dispositions légales contraignantes en la matière et a obtenu toutes les autorisations requises au sein et en dehors de l'armée israélienne. » (Article publié sur le site +972 le 27 mai 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)


Shatha Yaish est une journaliste couvrant Jérusalem-Est et la Cisjordanie.

De la révolte de Soweto à celle de la génération Z

9 juin, par Centre internationaliste Ryerson Fondation Aubin (CIRFA) — , ,
Il y a 50 ans la révolte des jeunes contre l'apartheid enclenchait un processus irréversible de changement en Afrique du Sud. Ailleurs d'autres jeunes, à l'instar de Mai 68, ou (…)

Il y a 50 ans la révolte des jeunes contre l'apartheid enclenchait un processus irréversible de changement en Afrique du Sud. Ailleurs d'autres jeunes, à l'instar de Mai 68, ou des révoltes étudiantes ou de la jeunesse au Québec, au Soudan, au Bengladesh, Nepal ou à Madagascar… ont occasionné des changements de régime sans être capables d'imposer une alternative.

Une table ronde discute de cette histoire, de ses enseignements et perspectives

*Mardi 16 juin à 17h 30 au CIRFA 1710 Beaudry suite 210*

*Gratuit*


*CIRFA*
1710 rue Beaudry, suite 210
Montréal (Québec), H2L 3E7

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Amérique latine : la résistance populaire défie l’extrême droite

9 juin, par Isabel Cortés
par Isabel Cortés, correspondante Étudiant.es, travailleuses et travailleurs, mouvements féministes, organisations autochtones et secteurs populaires sont au cœur d’une série (…)

par Isabel Cortés, correspondante Étudiant.es, travailleuses et travailleurs, mouvements féministes, organisations autochtones et secteurs populaires sont au cœur d’une série de manifestations simultanées au Chili, en Bolivie, en Colombie, au Pérou, en Argentine et au Mexique. Elles relancent le (…)

Lancement de la Mosaïque des résistances et panel

8 juin, par Observatoire pour la justice migrante — , ,
4 juin 2026 LUTTER CONTRE LA FASCISATION DU MONDE Conversation avec Naomi Klein, Bill Fletcher. Jr et Aparna Sundar Kathleen Cole et Julie Robillard, animée par Aurélie (…)

4 juin 2026

LUTTER CONTRE LA FASCISATION DU MONDE

Conversation avec Naomi Klein, Bill Fletcher. Jr et Aparna Sundar Kathleen Cole et Julie Robillard, animée par Aurélie Lanctôt.

Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent — sociales, économiques, écologiques, sanitaires, politiques. Les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant. Ce qui se passe n'est pas une série de crises parallèles mais un projet structuré qui avance à une vitesse vertigineuse.

Devant l'urgence, dissocier nos luttes n'est plus une option. Ce qui se construit doit être large, pluriel, ancré ici et tissé ailleurs. C'est dans cet esprit que naît la Mosaïque des résistances, personne ne lâche la main de personne : un mouvement en construction au Québec, résolument large et diversifié, qui lutte contre la fascisation du monde et la montée des droites et des extrêmes droites, avec un ancrage québécois et des solidarités qui se tissent au-delà des frontières.

Le 3 juin, nous avons organisé à un espace d'échange et de réflexion pour marquer le lancement de cette coalition, en présence de la journaliste et autrice Naomi Klein, du syndicaliste et militant afro-américain Bill Fletcher Jr, de la chercheuse et militante de solidarité avec l'Asie du Sud Aparna Sundar, l'organisatrice communautaire et professeure de sciences politiques basée à Minneapolis, Kathleen Cole, et Julie Robillard du Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MEPACQ). La conversation sera animée par la professeure et essayiste Aurélie Lanctôt.

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Un LOUPerivois dans la bergerie : De la musique avant toute chose

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La grève politique et sociale – Introduction au dossier

5 juin, par Rédaction

Depuis quelques années, les appels à la grève politique et sociale se multiplient au Québec. En décembre 2024, le groupe Alliance Ouvrière adopte comme stratégie « la récupération de l’outil de la grève politique pour rétablir le rapport de force de la classe ouvrière[1] ». Le 25 novembre 2025, Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), affirme que « la grève sociale pourrait devenir la solution ultime des syndicats[2] » pour renverser le projet de loi 3 qui vise à entraver l’action politique des travailleurs[3]. Et le 30 janvier 2026, le Conseil central du Montréal métropolitain-CSN adopte un plan d’action pour déclencher une grève sociale d’ici les prochaines élections provinciales. Si le projet se concrétise, il « combinerait des débrayages dans les milieux de travail avec des actions d’appui populaires (grèves du milieu communautaire, grèves étudiantes, mobilisation dans les quartiers et les régions, etc.)[4] ». Le premier élément, celui concernant les grèves en milieu de travail, reste à construire et c’est de lui que dépendra le succès de cette lutte. Quant à l’appui des mouvements sociaux, ce plan semble réaliste puisque les travailleuses et les travailleurs du milieu communautaire ont annoncé un premier débrayage du 23 mars au 2 avril 2026, alors que la Coalition de résistance pour l’unité étudiante syndicale (CRUES) prévoit une « semaine de grève et d’actions contre l’austérité » au même moment. Ces mobilisations pourraient servir de levier à un mouvement plus ample autour du 1er mai ou à l’automne 2026, pour casser les lois et projets de loi rétrogrades et antisyndicaux de la Coalition avenir Québec (CAQ)[5], et pour instaurer un rapport de force avec le futur gouvernement qui sera élu le 5 octobre prochain. Comme le mentionne un journal intersyndical récemment créé dans le but de mobiliser les employé·e·s du cégep de Saint-Laurent : « À ce stade, nous devons également envisager la grève […] une grève politique, contre l’austérité et contre l’atteinte à nos droits en tant que travailleuses et travailleurs[6] ».

Grèves et enjeux politiques

Mais qu’est-ce qu’une grève politique ou une grève sociale au juste ? Bien que ces termes circulent de plus en plus parmi les groupes militants, ils ne sont pas encore courants dans le reste de la population. La grève est un arrêt collectif et concerté du travail ou de ses activités, dans le but d’instaurer un rapport de force à l’encontre de l’employeur ou d’une instance dirigeante. Lorsqu’on parle de grève politique, on réfère à un arrêt de travail qui vise directement un objectif politique (faire tomber une loi ou un gouvernement, imposer une nouvelle structure de pouvoir, etc.) ou qui affecte le champ politique (parce qu’illégal ou non conforme à la loi). Au Québec, puisque le droit de grève est uniquement toléré lors des négociations pour renouveler une convention collective, on considère que toutes les grèves qui se situent en dehors des périodes de négociation sont illégales, et donc qu’elles sont politiques au sens large. De plus, n’importe quelle grève au départ économique et légale peut se politiser. Bien qu’une grève politique puisse se produire dans une seule entreprise ou à une échelle réduite, cet outil est souvent utilisé par des fronts communs ou des coalitions afin de contrer une loi ou un gouvernement autoritaire. L’extension de la grève politique à de larges secteurs de la population entraine ce qu’on appelle une grève sociale. Il y a donc une continuité entre la grève politique et la grève sociale, selon laquelle la multiplication des débrayages politiques ouvre la porte à un arrêt de travail général.

Historiquement, le droit de grève a été largement contesté par l’État bourgeois et la classe capitaliste. Au Canada, les syndicats et le droit de grève sont décriminalisés en 1872. Dans la pratique, les grèves continuent d’être réprimées et leur exercice est fortement réduit par la Loi des enquêtes en matière de différends industriels de 1907. Par la suite, profitant de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral impose un cadre restrictif concernant les relations de travail qui interdit la grève en dehors des périodes de négociation pour renouveler une convention collective. Et même ce « droit de grève contrôlé » n’est accordé qu’en 1965 aux employé·e·s de la fonction publique, tout en demeurant fragile puisqu’il est régulièrement suspendu par des « lois spéciales » ou par décret. Dans ces conditions, une large part des luttes des travailleuses et des travailleurs se sont déroulées dans l’illégalité ou à la frontière de la légalité, prenant souvent la forme de grèves politiques. Bien que l’expression elle-même soit peu usitée, elle est employée au sujet de différents épisodes déterminants de l’histoire ouvrière. La grève générale de Winnipeg, en mai-juin 1919, opère une rapide transition des revendications économiques vers l’action politique, alors que les travailleuses et les travailleurs prennent le contrôle de la ville. Les conflits de travail durant les deux guerres mondiales, considérés comme illégaux par les autorités, sont de facto devenus politiques, en particulier au Québec où ils recoupaient une défiance envers les élites anglophones. La grève générale des employé·e·s du secteur public en avril 1972, suivie du débrayage spontané de centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs en mai, ont été parmi les moments de lutte politique les plus intenses de notre histoire. Le 14 octobre 1976, plus d’un million de personnes débraient à travers le Canada pour exiger l’abolition de la Loi C-73 qui impose un strict contrôle des salaires. Par la suite, plusieurs fronts communs intersyndicaux et d’autres conflits de travail ont similairement évolué en affrontements politiques[7].

La résurgence de la grève politique

L’histoire de la grève au Canada et au Québec, qui comprend une reconnaissance légale, quoique tardive, mais aussi un encadrement réglementaire parmi les plus sévères en Occident ainsi que des mesures fréquentes de répression, explique le statut ambigu de la grève politique dans notre tradition militante et notre imaginaire de lutte. D’un côté, de nombreuses grèves passées se sont révélées politiques compte tenu de leur débordement du cadre légal. D’un autre côté, l’encadrement juridique et la répression ont eu tendance à réduire les initiatives de grève politique et sociale pensée comme telle et menée à large échelle. Cette situation équivoque n’a pas empêché l’idée de la grève politique et sociale de ressurgir. En 2004, les centrales syndicales ont appelé à une grève sociale contre les mesures austéritaires du gouvernement libéral de Jean Charest, mais le mandat n’a pas été exercé en raison du manque d’unité entre les centrales. Au printemps 2012, la grève étudiante s’est étendue à plusieurs secteurs de la population, provoquant un véritable mouvement social. En 2015, une grève conjointe des étudiantes et des étudiants et de plusieurs milieux de travail a permis de réaliser le 1er mai une grève sociale d’une certaine ampleur. Le 27 septembre 2019, de nombreux syndicats étudiants, enseignants et autres, ont débrayé pour le climat et participé à une marche d’un demi-million de personnes à Montréal. Lors de ces différents épisodes, les termes de grève politique et de grève sociale ont ressurgi, et leur popularité grandit depuis dans les syndicats et les mouvements sociaux. Ce retour de la grève politique s’explique par deux raisons : la violence des crises qui frappent les classes populaires et la force de la grève pour faire valoir nos droits.

Dans un premier temps, nous devons reconnaitre l’intensité particulière des crises qui affectent les travailleuses et les travailleurs et qui provoquent une colère légitime. Depuis la crise économique de 2008, les conditions de vie de la majorité de la population se sont dégradées, parce que les capitalistes ont fait reposer le poids de cette crise sur le dos des classes laborieuses. Afin de maximiser leurs profits, les multinationales et les grands patrons continuent d’intensifier l’exploitation des travailleurs et des travailleuses, amplifient les inégalités sociales et paupérisent davantage les plus démuni·e·s. Ces conditions maintiennent une crise perpétuelle du logement et entrainent une crise de la vie chère qui provoque désormais une insécurité alimentaire grave chez 20 % des Québécoises et des Québécois[8]. Sur un autre plan, la crise écologique s’approfondit – incluant la dégradation des milieux de vie, la multiplication des feux de forêt, des inondations, etc. – alors que rien ne laisse croire que nos dirigeants agiront pour la résorber. Au contraire, les gouvernements du Parti libéral du Canada (PLC) et de la Coalition avenir Québec (CAQ) abandonnent une à une les mesures et règlementations environnementales existantes, sans compter les efforts de Donald Trump pour dynamiter l’Accord de Paris et l’ensemble des ententes transnationales sur l’environnement et le climat. Ces phénomènes témoignent de la droitisation de la politique mondiale, canadienne et québécoise. Les factions les plus réactionnaires de la bourgeoisie s’imposent progressivement et multiplient les attaques économiques et politiques à l’encontre des classes populaires et moyennes. Les décrets anti-travailleurs du PLC, comme les lois autoritaires, liberticides et racistes de la CAQ, exposent cette droitisation des élites et font peser une véritable menace fascisante sur nos sociétés. Enfin, la résurgence du bellicisme et de l’économie de guerre détourne les budgets sociaux et ouvre la porte à un affrontement militaire d’ordre mondial, avec toutes les horreurs que cela implique[9].

Dans un deuxième temps, nous devons réfléchir aux outils dont disposent les classes laborieuses pour se défendre et imposer leur volonté, ce qui permet de comprendre à la fois l’augmentation du nombre de grèves et les raisons pour lesquelles nous devons intensifier ce mouvement. Comme dans toute société capitaliste, les travailleurs et travailleuses du Canada et du Québec disposent de peu de moyens pour faire valoir leurs intérêts et leurs besoins. Les carences démocratiques du système électoral uninominal majoritaire à un tour sont bien connues, sans compter le pouvoir disproportionné des riches et des grandes entreprises sur les décisions politiques[10]. La population est rarement sollicitée pour participer directement à la prise de décision. Pour être précis, entre 1898 et 1995, les Québécoises et les Québécois ont été appelés à se prononcer par référendum seulement six fois (trois fois à l’échelle fédérale et trois fois à l’échelle provinciale) et jamais depuis. Par contre, le Code du travail encadre strictement le droit de négociation des employé·e·s et sacralise le droit de gestion du patronat, c’est-à-dire « le droit de l’employeur de diriger ses travailleuses et travailleurs et de prendre des décisions pour assurer la rentabilité de son entreprise et la bonne marche de ses affaires[11] ». Alors, quels moyens reste-t-il aux travailleuses et aux travailleurs pour faire valoir leurs droits et pour imposer l’acceptation de leurs demandes ? D’un côté, on peut penser aux actions de visibilité et aux manifestations. Il est vrai qu’elles permettent parfois d’infléchir les décisions politiques. Néanmoins, elles n’offrent pas un véritable rapport de force et leur efficacité repose, en dernière instance, sur la bonne foi des dirigeants. D’un autre côté, il y a les actions qui viennent perturber ou arrêter le fonctionnement habituel de l’économie ou de la société. Parmi celles-ci, la grève s’impose comme moyen le plus efficace. C’est pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à miser sur la grève pour imposer nos revendications, voire même un projet de société alternatif.

Le dossier : des aspects de la grève politique et sociale

En regard des crises provoquées par le capitalisme et des multiples attaques gouvernementales que subit la classe ouvrière[12], de nombreuses personnes et organisations envisagent dorénavant de recourir à la grève pour faire valoir leurs droits. C’est pour accompagner cet élan que nous avons choisi de consacrer le présent dossier à « la grève politique et sociale ». Par ce travail collectif, nous souhaitons contribuer à la mise en lumière et à la diffusion de ce moyen qui, bien qu’en regain de popularité, est encore loin d’être général dans les syndicats et les groupes militants. Nous pensons que la grève politique est un outil important, tant à l’échelle locale que nationale, pour défendre nos droits, mais aussi pour potentiellement obtenir des gains inédits. Nous croyons que la pratique de la grève politique, qui vise la confrontation et l’instauration d’un rapport de force, offre une véritable possibilité de reconstruire la puissance de la classe ouvrière et de reprendre l’initiative en vue d’instaurer une société plus égalitaire. La multiplication des grèves politiques locales pourrait servir de levier à de futures grèves sociales capables d’ébranler le statu quo et d’entrainer des changements structurels, en vue d’atteindre un objectif qui figure dans le nom même de cette revue : le socialisme. Pour contribuer à ce vaste programme, notre dossier se divise en trois sections, qui traitent successivement de la théorie de la grève politique, de son histoire au Canada et, enfin, de sa pratique et de ses perspectives au XXIe siècle.

La première partie du dossier aborde la théorie et la stratégie de la grève politique et sociale. Les deux premiers articles posent les bases d’une compréhension historique de cette pratique, en étudiant respectivement la place de la grève dans la pensée de Karl Marx (Isabelle Le Bourdais et Olivier Dupuis), puis l’expérience de l’Internationale syndicale rouge et de sa stratégie de grèves politiques dans les années 1930 (Alexis Lafleur-Paiement). Par la suite, deux textes analysent l’imbrication entre le syndicalisme québécois et l’action politique. Dans son article, Émile Lacombe étudie le concept du « syndicalisme de combat » élaboré par Jean-Marc Piotte, qui a durablement marqué la gauche québécoise. Pour sa part, Yvan Perrier propose une longue étude des fronts communs intersyndicaux de 1972 à nos jours, pour montrer à la fois leur force politique et leurs limites reliées aux pouvoirs de l’État capitaliste. Ensuite, Judith Trudeau étudie les liens entre le syndicalisme, les pratiques de grève et les luttes féministes, éclairant le rôle que l’action syndicale et la grève peuvent jouer dans l’émancipation des femmes. Pour conclure cette première partie, Benoît Dumais traite de la stratégie de l’organisation Alliance Ouvrière, qui promeut depuis quelques années l’usage de la grève politique pour accroitre la force des travailleuses et des travailleurs.

La deuxième partie du dossier présente cinq moments où des grèves ont ébranlé le statu quo politique. D’abord, Marie-Josée Lavallée analyse la grève générale de Winnipeg de 1919 et la peur qu’elle a provoquée au sein des élites politiques conservatrices, notamment la peur du bolchévisme. Cet épisode permet de comprendre les manœuvres subséquentes des classes dirigeantes pour restreindre le droit de grève au pays. Ensuite, Raphaël Simard étudie la grève à l’usine d’Alcan d’Arvida en 1941, une grève spontanée qui fut durement réprimée puisqu’elle touchait l’aluminium, une industrie stratégique en pleine Deuxième Guerre mondiale, et qui n’a apporté que de faibles gains pour les ouvriers. Le texte suivant présente une entrevue avec l’historien Martin Pâquet qui revisite les luttes ouvrières des années 1970 et leur portée politique, en inscrivant cette période dans le temps long et en soulignant comment l’affrontement entre les travailleurs et les travailleuses contre le patronat recèle toujours un enjeu politique. Dans l’avant-dernier texte de la section, Raphaël Laflamme aborde les grèves politiques qui ont eu lieu aux Philippines dans les années 1970 et 1980, et qui ont contribué à la chute de la dictature de Ferdinand Marcos en 1986. Enfin, Laurence Hamel-Roy retrace la lutte des travailleuses et des travailleurs de la construction au début des années 1990, plus précisément leur combat pour maintenir la syndicalisation dans le secteur résidentiel que le gouvernement voulait supprimer. Malgré une victoire pour le maintien des syndicats dans ce secteur, les travailleurs du résidentiel sont depuis moins payés et moins bien traités que leurs collègues des autres secteurs.

La troisième et dernière partie du dossier expose différentes expériences récentes de grèves politiques et sociales, en ouvrant sur les possibilités de relancer ces pratiques aujourd’hui. Les deux premiers textes traitent des grèves étudiantes de 2012 et de 2015. Dans son article, Jeanne Reynolds discute de la préparation qui fut nécessaire pour faire naitre le mouvement de grève étudiante historique de 2012, et montre comment celui-ci s’est transformé en mouvement social. Pour sa part, Jasmin Cormier explique comment des étudiants et étudiantes ainsi que des travailleurs et travailleuses ont développé le mouvement de grève du printemps 2015, et par quels moyens ils ont réussi à mener une grève sociale le 1er mai. Ensuite, Félix Trudeau aborde la syndicalisation d’un entrepôt d’Amazon à Laval en 2024, puis la fermeture des installations de la compagnie au Québec en représailles et la lutte politique qui a suivi. Dans le dernier texte du dossier, André-Phillipe Doré revient sur plusieurs grèves politiques et sociales récentes, pour en faire une synthèse et montrer comment ces expériences peuvent nous inspirer pour l’avenir.

En explorant tour à tour les enjeux théoriques, historiques et contemporains de la grève politique et sociale, nous souhaitons contribuer à redonner sa place à une forme d’action mal connue au Québec, mais porteuse de véritables possibilités transformatrices. Cela dit, nous sommes conscients et consciente que cette pratique ne pourra exister que si les syndicats locaux, les organismes communautaires et les groupes militants s’en emparent. Dans la foulée de ce dossier, nous invitons les militantes et les militants à réfléchir aux manières de joindre leurs forces aux organisations qui préparent des grèves politiques et sociales pour l’année 2026. Nous ne pouvons pas compter sur les pompiers pyromanes qui sont aux commandes du gouvernement et des entreprises pour régler les crises qui affectent les classes populaires et moyennes. À l’orée du Front commun intersyndical de 1972, la CSN lançait le manifeste Ne comptons que sur nos propres moyens[13] qui a mis la table pour la plus importante grève politique de l’histoire du Québec. Il est temps de renouer avec cette proposition et de faire valoir nos exigences par une lutte audacieuse.

Par André-Philippe Doré, Alexis Lafleur-Paiement, Flavie Achard, responsables de la coordination du dossier


  1. Alliance Ouvrière, Un mouvement politique pour la classe ouvrière, Montréal, décembre 2024, p. 9.
  2. Hugo Pilon-Larose, « Les syndicats brandissent la menace d’une grève sociale », La Presse, 25 novembre 2025.
  3. Le projet de loi 3 veut imposer aux syndicats une série de « règles touchant à la transparence, à la gouvernance et au processus démocratique » et cherche à restreindre ainsi la voix des syndicats. Le texte introduit notamment la notion de cotisations syndicales « facultatives » pour les activités n’étant pas en lien direct avec les négociations des contrats de travail, comme la participation à un mouvement social ou la contestation de la validité d’une loi.
  4. Roger Rashi, « Le Conseil central de Montréal (CSN) adopte un plan d’action menant à la grève sociale », Presse-toi à gauche, 10 février 2026.
  5. En plus du projet de loi 3 déjà mentionné, soulignons la loi 14 (PL 89) adoptée en mai 2025 et appliquée depuis le 1er novembre 2025. Elle élargit la définition des services essentiels qui doivent être maintenus lors d’une grève ou d’un lockout, tout en permettant au ministre d’imposer un arbitrage exécutoire aux parties lors d’un conflit de travail, même si elles sont toujours en médiation.
  6. Charles G., « Énoncé pour le droit à la grève politique », Le babillard, no 1, janvier 2026, p. 11.
  7. Sur l’histoire du droit de grève au Québec et de sa répression continue, voir Martin Petitcelerc et Martin Robert, Grève et paix. Une histoire des lois spéciales au Québec, Montréal, Lux, 2018.
  8. Geoffroy Boucher et François Fournier, « L’insécurité alimentaire grave en forte hausse au Québec », Observatoire québécois des inégalités, 1er mai 2025.
  9. Dans cette situation, il est impératif que la gauche canadienne ne fasse pas l’erreur d’appuyer sa bourgeoisie nationale pour contrer la bourgeoisie étatsunienne, mais qu’au contraire, elle fasse la promotion d’un véritable internationalisme ouvrier. Voir David Camfield, « Comment la gauche doit répondre aux menaces de Trump contre le Canada ? », Archives Révolutionnaires, 7 février 2026.
  10. La gauche québécoise a tenté à plusieurs reprises de lancer des partis électoraux, par exemple le Parti socialiste du Québec (1963-1968) et Québec solidaire (depuis 2006). Néanmoins, on constate à quel point il est difficile de faire valoir une option réellement de gauche dans la structure électorale actuelle, alors que les formations progressistes sont coincées entre les injonctions médiatiques à modérer leur discours et un système qui favorise les partis établis. À ce sujet, voir François Saillant, Brève histoire de la gauche politique au Québec, Montréal, Écosociété, 2020.
  11. « Droit de gestion », CNESST, consulté le 11 février 2026.
  12. Pour un aperçu des attaques contre les travailleurs et travailleuses au Canada et au Québec, voir Harry Glasbeek, « Comment les libéraux fédéraux sapent le droit de grève », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, automne 2025, p. 155-162, ainsi que Thomas Collombat, « Le PL89 ou quand la CAQ tire à boulets rouges sur le droit de grève », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, automne 2025, p. 163-170.
  13. CSN, Ne comptons que sur nos propres moyens, Montréal, Conseil confédéral, 6 octobre 1971.

Riposter à l’attaque aux droits par l’interdépendance des droits

5 juin, par Rédaction

Autour du 1er mai 2026, au Québec, plusieurs initiatives qui relaient la vague de mobilisations de l’automne 2025 se conjuguent ou se superposent pour exprimer le tollé soulevé par les attaques tous azimuts contre les droits syndicaux et du communautaire et les droits d’exercice de la citoyenneté civile et politique. Autant de droits qinteri ont souvent été arrachés à l’issue de dures luttes – que l’on songe au droit de grève à présent restreint par la loi 89 – et qui constituent de nécessaires contre-pouvoirs, comme le sont certaines institutions, tels les tribunaux, eux aussi de plus en plus contournés par l’utilisation répétée de la clause dérogatoire et par la cascade de lois et projets de loi pilotés par le gouvernement caquiste de François Legault ainsi que par les gouvernements libéraux successifs de Justin Trudeau et Mark Carney[1].

Cette montée de l’autoritarisme mise en évidence par les attaques répétées contre les droits[2] prend tout son sens dans le contexte ouvertement « va-t-en guerre » marqué par la hausse des budgets militaires et couronné par la décision de Trump et Netanyahou d’attaquer l’Iran, semant ainsi la mort parmi les populations du Moyen-Orient. Toute dénonciation de cette politique impérialiste attire les menaces ou les sarcasmes du fasciste Trump à l’encontre de leurs auteurs, soient-ils chefs d’État. Mais dans de nombreux pays déjà, tout citoyen ou citoyenne qui s’oppose même pacifiquement aux abus et aux violences antidémocratiques, ou proteste contre l’adoption de politiques inégalitaires, court aujourd’hui le risque d’aller en prison ou même de perdre la vie. En réalité, on assiste depuis plusieurs années déjà à la judiciarisation des conflits et à la montée en violence de la répression policière dans nombre de pays considérés comme des démocraties. C’est un mouvement convergent de criminalisation de la contestation politique et des opposants et opposantes, typique d’un processus de fascisation par le haut.

Non à la restriction des droits

Comme le rappelait France-Isabelle Langlois, la directrice d’Amnistie internationale Canada francophone lors d’une audition en commission parlementaire sur le projet de loi 1 (PL1), la restriction des droits, « on sait où cela commence, on ne sait jamais où cela finit[3] ». Dénonçant la vision gouvernementale de la laïcité, elle soulignait que le sujet n’était pas de savoir si on était « pour ou contre le port du voile », mais si on était « pour ou contre la restriction des droits ».

La criminalisation de la contestation politique commence toujours par la criminalisation de boucs émissaires. Au Québec, on peut aisément rendre visible le processus qui a conduit des attaques ciblées contre des catégories de personnes par la remise en cause généralisée des contre-pouvoirs institués. Il a démarré avec les déclarations et les lois islamophobes puis les discours, tenus par des responsables de presque tous les partis politiques (à l’exception du Nouveau Parti démocratique et de Québec solidaire) jusqu’aux gouvernements fédéral et provincial, de diabolisation des personnes demandeuses d’asile et migrantes temporaires – celles-là mêmes qui étaient appelées « anges gardiens » pendant la pandémie. Le tout a soutenu le déploiement d’un autoritarisme identitaire mis en œuvre de façon rampante, c’est-à-dire sans le bruit et la fureur des violences commises par ICE aux États-Unis contre les personnes migrantes et les citoyens et citoyennes solidaires. Pour l’instant, car avec la loi fédérale C-12 et le renforcement des pouvoirs des agents frontaliers, il est à craindre que se multiplient encore les arrestations et les déportations de personnes migrantes dont le seul « crime » est d’avoir perdu leur statut, ou de ne pouvoir obtenir la régularisation de leur situation en conséquence des politiques d’immigration à plusieurs vitesses et de leurs règles changeantes sans préavis[4].

Cependant, la restriction de droits est souvent euphémisée quand elle « ne fait que » s’en prendre à des groupes sociaux présentés comme des minorités. Le sens commun a tendance à percevoir les droits des groupes minorés, c’est-à-dire dominés dans les rapports sociaux, que ces groupes soient ou non minoritaires, comme « spécifiques » à ces groupes. Ce n’est bien sûr pas le cas. Ces droits visent en réalité à encadrer par la loi des rapports sociaux de domination et d’exploitation pour les limiter, voire les annihiler. L’objet des chartes – elles aussi contournées depuis la loi 21 sur l’interdiction du port du voile aux personnes en autorité dont les enseignantes, interdiction étendue aujourd’hui avec la loi 94 et le projet de loi 9 aux éducatrices et parents bénévoles des services de garde – est d’empêcher que les droits des groupes minorés, ou tout simplement leur possibilité d’exercer les droits reconnus normalement à toute et tout citoyen ou travailleur, ne soient niés ou piétinés par la majorité, ou par le groupe dominant, qui n’est pas nécessairement majoritaire en nombre. Soulignons, par ailleurs, que les attaques contre les femmes voilées sont des attaques contre le droit des femmes à disposer de leur corps et, jusqu’à nouvel ordre, les femmes ne constituent pas une minorité.

Mais pour le sens commun, tout se passe comme si s’attaquer à ces droits qualifiés de « spécifiques », et à ce titre perçus comme des avantages, préservait les droits considérés comme « universels ». Jusqu’au jour où, d’attaque en attaque, le voile d’illusions se déchire car même les droits dits universels sont remis en cause. C’est le cas actuellement au Québec avec le projet de loi 1 sur une future constitution québécoise, élaborée de façon condescendante, sans réelle consultation, qui nie la reconnaissance des Autochtones comme peuple et qui remet en cause l’État de droit.

Mais quoi de surprenant ? Autoritarisme et fascisation ne sont jamais le fait d’un groupe d’extrême droite isolé. Si l’on fait le tour des démocraties occidentales où de telles dynamiques se déploient, on constate qu’elles sont conduites par les gouvernements eux-mêmes, qui privilégient les intérêts des classes dirigeantes et des milieux d’affaires, et cherchent à éliminer les freins aux processus d’accumulation de richesses[5]. Au point qu’il ne semble plus y avoir de limites à la prédation qui soutient ces processus depuis l’arrivée au pouvoir de Trump et sa mise à mort d’un ordre mondial qui n’avait rien de juste ni d’égalitaire, mais qui reposait sur certaines règles prévisibles ou discutées, telles les tentatives de limitation des changements climatiques. Carney a d’ailleurs pris acte de ce changement de paradigme dans son discours à Davos, qui appelait à une redistribution des alliances entre classes dirigeantes. Peut-être s’est-il montré prêt à accepter dans la « gang » quelques pays malmenés par les rapports de force globaux, pour autant que cela perpétue un système où la marchandisation du travail, de la nature et de tout le vivant prime sur le respect des peuples et sur leur droit à disposer d’eux-mêmes.

L’interdépendance des droits

Si l’on se recentre sur les contestations et mobilisations en cours au Québec, on peut constater qu’elles s’expriment aujourd’hui avec la volonté de faire converger l’ensemble des luttes et d’étendre le droit de grève à des enjeux dépassant la seule convention collective, afin de mener des grèves sociales contre les attaques tous azimuts aux droits. Cependant, il n’est pas acquis que soit rendue visible l’interdépendance des droits, et donc la nécessité de revendiquer un ensemble de droits indissociables. Car une attaque à un droit est une attaque à toute l’armature des droits ; et une attaque aux droits d’un groupe, aussi minoritaire ou minoré soit-il, est une attaque portée contre le droit de tous et toutes à avoir des droits. Partir de cette prémisse est une condition pour que des grèves sociales relaient les volontés de transformations sociales, économiques et sociétales des classes travailleuses et populaires, qui sont plurielles et diverses.

Sans doute une éducation populaire sur la nécessité de prendre en compte et de protéger tous les droits y compris ceux des minorités ou des groupes minorés – par exemple en intégrant dans les plateformes revendicatives le respect des droits de ces groupes minorés – serait bienvenue, au risque sinon de laisser ouverte la porte pour que cela recommence dès que des élu·e·s voudront se dédouaner de leurs responsabilités, comme le fait aujourd’hui la CAQ face à la croissance des inégalités dans tous les domaines. Ces inégalités se traduisent notamment par : la réduction de l’accès aux services publics et en particulier au droit à la santé ; la crise de l’abordabilité des logements et un manque criant de logement social, source d’une forte montée de l’itinérance ; le maintien d’un système d’éducation à trois vitesses qui écarte les classes populaires de choix de vie et de carrière rémunérateurs et valorisants ; une pauvreté insurmontable quand on n’a plus accès à la couverture de chômage ou qu’on se retrouve sur l’aide sociale, dont le montant des prestations est indigne d’un pays qui se veut démocratique comme le Québec ; l’abandon des personnes handicapées en les privant d’aide à la mobilité ; etc.

Cette énumération nous rappelle que l’interdépendance des droits provient aussi du fait que les droits civils et politiques ne peuvent être pleinement exercés sans une armature de droits sociaux (droit à l’éducation, à la santé, au logement, à de l’aide sociale et à des prestations de chômage dignes de ce nom, à des conditions de travail décentes[6], à des services publics et à des services de garde pour toutes et tous, etc.) qui contrecarrent les inégalités matérielles et symboliques engendrées par les différents types de domination et d’exploitation inscrits dans les rapports sociaux de genre, de race, de classe, pour citer les principaux rouages des inégalités dans nos sociétés.

Comme évoquée ci-dessus, la pleine prise en compte de l’interdépendance des droits inclut un positionnement solidaire avec les peuples opprimés par des dictatures ou des occupations coloniales génocidaires, comme c’est le cas notamment du peuple iranien ou du peuple palestinien, en respectant et en faisant en sorte de faire respecter leur droit à l’autodétermination, qui ne peut rimer avec des interventions militaires par ceux-là mêmes qui commettent les génocides ou par ceux qui leur vendent des armes. L’implosion en cours du système de droit international qu’est l’ONU pourrait être saisie comme une occasion de réécrire un droit international qui encadre les marges de manœuvre des pays dominants, au lieu de donner un droit de veto aux puissances impérialistes qui siègent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Ce positionnement solidaire suppose aussi que l’on connaisse et reconnaisse les inégalités globales entre pays dominants et dominés, notamment pour revoir le droit local, mais aussi le droit international en matière d’immigration, afin qu’il ne soit plus possible d’exploiter des travailleuses et des travailleurs étrangers avec des permis fermés ou des statuts temporaires ne donnant pas accès à la résidence permanente dès l’entrée au pays recruteur et la mise en œuvre du contrat de travail. L’objectif pourrait être de créer une sorte de citoyenneté internationale de la migration, ou d’attacher les mêmes droits à toute personne migrant pour travailler dans un autre pays.

Au Québec, à l’heure où la question de la défense des droits s’impose comme un enjeu commun, et pour que les luttes convergent, il est nécessaire de partager une compréhension des rouages des rapports sociaux de domination, d’oppression et d’exploitation dans les différents lieux de mobilisation et de convergence. Partager comment ces rapports sociaux transforment la mise en œuvre des droits dits universels, comme le droit d’expression ou le droit de revendiquer, en parcours d’obstacles pour les groupes minorés, qu’ils soient minoritaires ou quasi majoritaires, comme le sont les femmes. Partager aussi une connaissance des répercussions de l’absence d’un socle de droits sociaux pour contrecarrer des inégalités empêchant de s’approprier le droit à l’éducation ou à la santé ou d’exercer ses droits civils et politiques. Partager également une connaissance des contraintes de tous ordres pesant sur des peuples qui sont étouffés par les diktats économiques imposés par des pays dominants.

Comment organiser cette diffusion et ce partage des connaissances à même de rendre effectives les possibilités de convergence et de créer des liens solides entre les différentes mobilisations ? Sans doute en partant de la parole et de l’expérience des premières et premiers concernés. Ce travail de reconnaissance mutuelle entre actrices et acteurs des mobilisations s’opère déjà à travers diverses initiatives qui montrent le souci de nombre d’organisations communautaires de faire vivre une intersectionnalité des luttes, en rendant visibles les différentes dimensions qui s’entrecroisent dans les enjeux qu’elles affrontent et sur lesquelles elles revendiquent. Ainsi, la Fédération des femmes du Québec veut éclairer l’importance de prendre en compte les droits des femmes migrantes pour réellement défendre les droits des femmes. Le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dénonce de son côté non seulement l’instrumentalisation d’un discours anti-migrant pour masquer les véritables causes de la crise du logement, en particulier du logement social, qui ne date pas de la croissance du nombre de travailleurs temporaires, mais qui remonte à plus d’une vingtaine d’années, ainsi que le fait que ce sont les personnes migrantes qui logent le plus souvent dans les taudis insalubres. De même, les luttes pour l’environnement n’ignorent plus que ce sont les populations pauvres ou à bas revenu dans les villes occidentalisées ou dans les pays anciennement colonisés, qui sont aussi les premières victimes des changements climatiques et de la pollution.

Relier ces différents éclairages et connaissances à une analyse systémique des sources d’inégalités, pour revendiquer un système de droits qui ne laisse personne au bord de la route, apporterait à ces revendications de réforme de la société une dynamique transformatrice susceptible de mettre en cause les racines mêmes de ce système mondial prédateur et extractiviste.

Par Carole Yerochewski pour le comité de rédaction


  1. En plus de la loi 89 déjà citée, nommons entre autres le projet de loi 3 sur la cotisation facultative et la limitation du pouvoir des syndicats de contester une loi ; le projet de loi 7 qui attaque l’autonomie des groupes communautaires et limite la protection contre la censure institutionnelle ; le projet de loi 13 sur la sécurité publique qui porte atteinte au droit de manifester, la loi 84 sur l’intégration à la nation québécoise, etc.
  2. Voir Carole Yerochewski, « Le nationalisme identitaire comme justificatif de l’autoritarisme au Québec. Entrevue avec Paul-Étienne Rainville, historien », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 34, automne 2025.
  3. Voir l’extrait à : <https://www.facebook.com/reel/1671343007317606>.
  4. Voir notamment : Carole Yerochewski, « Menace fasciste, boucs émissaires et défense des personnes migrantes », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 33, printemps 2025 ; Charline Caro, « Abolition du PEQ – Des vies brisées par le rêve québécois », La Converse, 21 novembre 2025.
  5. En témoigne au Canada l’adoption à marche forcée par le gouvernement Carney de la loi C-5 sur les grands projets d’infrastructures qui nie les droits autochtones et sa décision de ne plus poursuivre l’objectif d’abaissement des émissions de gaz à effet de serre.
  6. Au sens de l’Organisation internationale du travail (OIT). Cela comprend un salaire minimum décent, la protection sociale, le respect du droit d’association syndicale et des droits des travailleuses et travailleurs, en particulier le droit à la santé et à la sécurité dans l’exercice du travail, ce dont beaucoup de travailleuses et travailleurs migrants sont privés aujourd’hui, y compris au Canada et au Québec.

La revue Parti pris et la question de l’organisation révolutionnaire

5 juin, par Archives Révolutionnaires
Par Alexis Lafleur-Paiement Au début des années 1960, le Québec est en mouvement. Le gouvernement de Jean Lesage met en branle une « révolution tranquille » marquée par des (…)

Par Alexis Lafleur-Paiement

Au début des années 1960, le Québec est en mouvement. Le gouvernement de Jean Lesage met en branle une « révolution tranquille » marquée par des réformes profondes dans les secteurs de la santé et de l’éducation, une séparation entre l’État et l’Église, ainsi que la nationalisation de l’hydro-électricité et la création de diverses sociétés gouvernementales. Néanmoins, une partie de la jeunesse demeure insatisfaite de ces changements qu’elle juge trop modérés. Plusieurs réclament l’indépendance du Québec et des politiques sociales radicales, les deux étant souvent associées. C’est ainsi que Pierre Bourgault, un des dirigeants du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), déclare en mars 1963 : « L’indépendance en soi, ça ne veut rien dire. Il faut que l’indépendance s’accompagne de la révolution sociale. »[1] Le Front de libération du Québec (FLQ), une organisation qui préconise l’action armée, fait le même constat dans son manifeste d’avril 1963 : « Acquérons les leviers politiques vitaux, prenons le contrôle de notre économie, assainissons radicalement nos cadres sociaux ; arrachons le carcan colonialiste, mettons à la porte les impérialistes qui vivent par l’exploitation des travailleurs du Québec. […] Seule une révolution totale peut avoir la puissance nécessaire pour opérer les changements vitaux qui s’imposeront dans un Québec indépendant. »[2]

Malgré ces déclarations et l’activisme qui prend de l’ampleur, il n’existe guère d’espace théorique pour réfléchir à la condition du Québec et à une stratégie pour le révolutionner. Afin de répondre à ce besoin, la revue Parti pris est créée à l’automne 1963 par un groupe de jeunes écrivains, dont plusieurs encore aux études. Leur objectif est à la fois analytique et politique, comme ils l’affirment : « pour nous, l’analyse, la réflexion et la parole ne sont qu’un des moments de l’action : nous ne visons à dire notre société que pour la transformer »[3]. La revue accorde une place importante à la littérature, qui lui semble un champ de bataille pour lutter contre l’aliénation, s’affirmer comme peuple et formuler un projet émancipateur. Ce dernier est construit autour des concepts de socialisme, d’indépendance et de laïcité. De plus, la revue s’intéresse aux conflits sociaux, passés et présents, ainsi qu’aux organisations politiques qui pourraient accomplir la révolution au Québec. C’est ainsi que l’équipe, sous l’impulsion de Jean-Marc Piotte, cofonde le Mouvement de libération populaire (MLP, 1965-1966), puis adhère au Parti socialiste du Québec (PSQ) au printemps 1966. Ces initiatives font long feu et leur échec contribue au déclin de la revue qui disparaît à l’été 1968. Pourtant, ces expériences furent importantes pour la gauche et demeurent riches d’enseignement, comme nous souhaitons le montrer dans les pages qui suivent.

Les premières analyses politiques

Dès ses débuts, la revue Parti pris dresse un constat : le Québec est dans une situation d’aliénation politique, économique et culturelle. Les auteurs soulignent que les pouvoirs régaliens sont détenus par Ottawa, que les industries québécoises sont dominées par les capitaux américains et que la culture francophone est folklorisée. Mais ces problèmes sont voués à disparaître, comme en témoignent les actions croissantes de révolte populaire. Dans ce contexte, l’équipe de la revue désire la création d’un Québec indépendant et socialiste, qui puisse résister à l’impérialisme américain et garantir l’épanouissement de la culture francophone. Elle affirme que sa contribution à ce projet sera double : démonter l’idéologie bourgeoise dominante et exprimer « la révolution prenant conscience d’elle-même à mesure qu’elle se fera »[4]. Au départ, la revue n’a pas d’ambition organisationnelle précise, bien qu’elle souhaite une convergence des groupes révolutionnaires existants. En employant la métaphore de l’enfance pour caractériser le niveau de développement du Québec, les partipristes appellent à sa maturation et à son autonomisation, ce qui implique d’abord une conscience adulte, capable d’énoncer ses buts avant de les mettre en œuvre. Pour y arriver, il faut se débarrasser de la chape de plomb de l’idéologie cléricale, ainsi que de l’idéalisme qui subsume les classes sociales pour faire croire à l’égalité des chances. Pierre Maheu, la cheville ouvrière de la revue, explique : « pour pouvoir inventer notre positivité et notre être-père, il nous fallait d’abord assumer notre être-fils, notre force de négation et de révolte »[5].

Durant sa première année d’existence, la revue adopte une position ambiguë concernant les partis politiques de gauche qui ne sont pas assez radicaux à son goût, tout en jugeant que le FLQ est insuffisamment ancré dans la population. Sa posture est principalement critique, quoique l’importance des enjeux culturels se double progressivement d’une réflexion sur les mouvements politiques agissant, comme en témoigne la sixième parution de la revue (mars 1964) consacrée au socialisme québécois. Après avoir dénoncé l’exploitation capitaliste et la situation coloniale du Québec, la plupart des auteurs s’entendent pour dire que la conjoncture est dorénavant révolutionnaire, comme le confirment les mouvements sociaux et leur répression. La revue se montre circonspecte quant à l’électoralisme et envisage une exacerbation des tensions sociales, ainsi qu’un crescendo d’actions directes. À ce sujet, l’oscillation entre la description et la prescription est palpable. En identifiant la situation de la province à celle de diverses nations colonisées, l’équipe de Parti pris envisage la nécessité de recourir à la violence pour émanciper le peuple québécois, comme en Algérie ou à Cuba. Paul Chamberland, membre du comité de rédaction, résume : « La lutte de libération nationale exige pour sa totale réalisation l’éviction de la bourgeoisie nationale. Elle n’est visée globalisante […] que si elle devient la lutte du peuple lui-même, acharné à détruire toutes les servitudes qui l’enchaînent. »[6]

Le programme de la revue est précisé dans son Manifeste 1964-1965, alors qu’est mis en place le Club Parti pris qui doit servir de relais organisationnel. Les rédacteurs distinguent deux fronts de lutte : celui pour l’indépendance et celui pour le socialisme. Ils jugent que l’accession à la souveraineté est une condition nécessaire à la réalisation d’une révolution sociale au Québec. La bourgeoisie nationale québécoise et les révolutionnaires partagent donc certains intérêts communs jusqu’à l’indépendance, après laquelle une lutte inconditionnelle les opposera. Cet étapisme rompt avec certains discours précédents de la revue et entraîne une critique de la part d’autres publications radicales, comme Révolution québécoise (1964-1965)[7]. Toutefois, Parti pris affirme que « la vraie bataille » sera celle de la révolution sociale qu’il faut organiser dès maintenant. Pour ce faire, la revue propose de réaliser trois tâches qui contribueront à l’émergence d’un parti révolutionnaire : la recherche, l’éducation populaire et la création de structures politiques. La recherche devra se concentrer sur la situation du Québec et les mouvements révolutionnaires dans le monde. L’éducation sera centrée sur le développement de la conscience de classe, tout en permettant le rapprochement entre les intellectuels et les ouvriers. Enfin, la création de structures politiques inclura la mise en place de cellules et la formation de militants pour qu’ils assument des fonctions dans le futur parti.

Concrètement, durant l’année 1964-1965, la revue poursuit sa publication, comprenant des textes de recherche et d’autres plus didactiques, offre des cours à son nouveau local (situé au 2135 rue Bellechasse, Montréal), anime une maison d’édition et lance le Club Parti pris. Ce dernier chapeaute des groupes de réflexion disséminés dans plusieurs villes, qui impulsent aussi des actions politiques et représentent, d’une certaine manière, le squelette d’une potentielle organisation plus formelle. Les partipristes souhaitent établir l’unité des révolutionnaires dans la pratique et, pour ce faire, focaliser sur les tâches concrètes avant de se professionnaliser. Pierre Maheu souligne qu’il ne faut « mettre sur pied que des structures fonctionnelles, c’est-à-dire ne créer des comités que pour réaliser une tâche précise » et « toujours choisir des objectifs réalistes, et se souvenir qu’on n’est vraiment efficace que dans son propre milieu »[8]. Des assemblées de cuisine sont organisées afin de maintenir le lien avec de plus larges secteurs de la société, de s’informer sur les problèmes des classes populaires et de diffuser la pensée progressiste. En avril 1965, le Club sert de marchepied pour le lancement du Mouvement Parti pris[9] qui fusionne lui-même avec différents groupes à l’été, entraînant la création du Mouvement de libération populaire.

Le Mouvement de libération populaire (MLP)

Au printemps 1965, alors que le Mouvement Parti pris est lancé, des discussions s’engagent entre l’équipe de la revue et d’autres groupes en vue d’une coordination, voire d’une fusion. Des réunions de travail rassemblent, en sus des membres de Parti pris, les revues Révolution québécoise et Socialisme 65, ainsi que des représentants du Parti socialiste du Québec, du Caucus de gauche, du Groupe d’action populaire (GAP) et de la Ligue socialiste ouvrière (LSO, trotskyste). Finalement, ce sont les membres de Parti pris et de Révolution québécoise, suivis du GAP et de la LSO qui choisissent de fonder le Mouvement de libération populaire au début de l’été[10]. Néanmoins, le leadership de Parti pris est indéniable, comme en témoigne le fait que les locaux de la revue, désormais situés au 3774 rue Saint-Denis, abritent aussi la permanence du MLP et que le manifeste du mouvement qui paraît à l’automne est cosigné par le MLP et par la revue Parti pris où il est publié. La dissolution de Révolution québécoise incite par ailleurs ses anciens membres à s’impliquer plus dynamiquement dans le MLP, à l’image de Pierre Vallières qui devient le premier (et seul) permanent rémunéré du mouvement à partir de septembre 1965[11]. Il précise : « C’est dans cette perspective d’action directe que l’équipe de Révolution québécoise se joint à celle de Parti pris, moins pour écrire dans la revue que pour agir à partir du mouvement suscité par elle. »[12]

Le numéro d’août-septembre 1965 est l’occasion pour Parti pris et le MLP de présenter leur Manifeste 1965-1966, certainement le document programmatique le plus abouti publié par le périodique. Le texte commence en rappelant que le Québec subit une domination économique, politique et culturelle de la part du Canada anglais et des États-Unis, en conséquence de quoi la nation québécoise doit devenir indépendante et socialiste pour s’émanciper. La revue souligne aussi l’antagonisme entre les ouvriers québécois et la bourgeoisie nationale qui les exploite pour consolider sa position. De fait, les auteurs considèrent que les syndicats sont de meilleurs outils entre les mains des travailleurs que les partis électoraux vendus aux intérêts des classes supérieures. Mais le syndicalisme ne suffira pas : la revue prône une « révolution nationale démocratique accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses »[13]. Il s’agit de prendre le pouvoir et de transformer le système, en tenant compte des conditions particulières du Québec et pour imposer une gestion démocratique de la société, par et pour les travailleurs. À court terme, le MLP souhaite militer pour la protection de la culture québécoise et le rapatriement des capitaux au Québec, un véritable accès à l’éducation et aux soins de santé, une réforme fiscale, la municipalisation des sols urbains, ainsi que pour l’indexation des salaires et une suppression du chômage. Ces demandes doivent galvaniser le mouvement populaire et jeter les bases d’une action véritablement transformatrice.

Le manifeste continue en précisant que le Québec se trouve dans une « situation révolutionnaire latente », et ce, en raison du mécontentement populaire, de la radicalisation de la gauche et d’une crise politique croissante. Dans ce contexte, le MLP et les progressistes québécois doivent susciter des mouvements de plus en plus nombreux et radicaux, afin d’affaiblir l’État et de provoquer une situation permettant l’instauration du socialisme. « Le mot d’ordre du MLP pour l’année qui vient, c’est précisément cela : organisation de l’avant-garde en vue de créer le parti révolutionnaire, instrument de la prise du pouvoir. »[14] En s’inspirant de Lénine, les auteurs du manifeste considèrent que toutes les formes d’action (armée, clandestine, ouverte et parlementaire) peuvent être envisagées selon les circonstances. Ils préconisent de même un parti formé de militants professionnels, structuré et démocratique[15]. Pour l’instant, cette organisation devra se constituer dans la lutte ouverte, tant au niveau du recrutement et de l’éducation que de l’action. C’est pourquoi les 150 à 200 membres du MLP organisent des assemblées publiques, des cours, des piquetages de solidarité et des manifestations, principalement à Montréal, Hull, Québec et Chicoutimi. Des liens internationaux se développent aussi, comme en témoigne la venue de Cheddi Jagan, premier ministre socialiste de la Guyane britannique (renversé en 1964) qui donne une conférence à Montréal en septembre 1965 à l’invitation du MLP[16].

La solidarité avec les travailleurs en grève, par exemple à l’usine LaGrenade Shoes et au Port de Montréal, est particulièrement importante puisqu’elle permet de se lier à des secteurs combatifs de la classe ouvrière. Un Centre d’études socialistes est mis sur pied conjointement avec le PSQ, alors que le MLP lance son propre bulletin nommé Le militant. Enfin, une section du MLP est ouverte à l’Université de Montréal, qui rassemble une quarantaine de personnes[17]. Le 2 novembre 1965, des membres du MLP vont perturber une assemblée électorale du Parti libéral du Canada où se trouve le premier ministre Lester B. Pearson[18]. Le 11 décembre, ils récidivent en ciblant la cérémonie d’intronisation du nouveau recteur de l’Université de Montréal, Roger Gaudry[19]. Malgré ce dynamisme, certaines divergences apparaissent, notamment en raison de l’attirance des anciens membres de Révolution québécoise pour le Front de libération du Québec. Pierre Vallières prend contact avec le FLQ et écrit quelques textes pour sa revue, intitulée La Cognée. Alors qu’il est permanent du MLP, il prospecte discrètement auprès des nouveaux adhérents pour connaître leur intérêt envers la lutte armée. À l’hiver 1965-1966, Vallières et son camarade Charles Gagnon décident de passer à la clandestinité et de fonder leur propre réseau du FLQ, qui commettra une série d’attentats au printemps 1966. Bien qu’ils entraînent avec eux un nombre réduit de militants, leur décision de « passer à l’action » ébranle le MLP qui peut alors paraître insuffisamment radical ou déterminé[20].

Au début de l’année 1966, les membres du MLP s’interrogent sur son efficacité. Un ancien adhérent ayant rejoint le FLQ juge a posteriori : « Ponctuelles, souvent improvisées, et ordinairement sans suite, les actions du MLP ne semblaient pas rapprocher les militants du jour où ils verraient une mobilisation large se déployer dans la population. »[21] Cependant, une majorité de militantes et de militants du MLP croient toujours à l’action ouverte. D’autres, qu’il faut plutôt investir les syndicats pour se rapprocher de la classe ouvrière, alors que les partisans de l’action violente ont pour la plupart rejoint le FLQ. Dans ce contexte, Jacques Trudel, vice-président du PSQ à la propagande, appelle les membres du MLP à participer au congrès de mars 1966 du Parti socialiste et, le cas échéant, à unifier les deux organisations[22]. En raison de ses problèmes financiers et de ses difficultés à rejoindre de larges pans de la classe ouvrière, mais aussi dans l’objectif de faire l’unité de la gauche et de rendre plus efficace son action, le MLP accepte de se saborder au profit du PSQ. Le comité de rédaction de la revue Parti pris, qui a conservé un rôle déterminant dans la gestion du MLP, présente la nouvelle dans son éditorial d’avril 1966.

Le Parti socialiste du Québec (PSQ)

Le Parti socialiste du Québec est fondé à Montréal en novembre 1963, avec comme président le syndicaliste Michel Chartrand. Il découle d’une scission avec le Nouveau Parti démocratique du Québec (NPD-Q) qui est accusé de ne pas reconnaître le droit à l’auto-détermination de la province. La nouvelle formation comprend un certain nombre de leaders syndicaux, comme Jean-Marie Bédard et Émile Boudreau, ainsi que des intellectuels marxistes tels que Jacques Dofny et Marcel Rioux. Malgré les avances du PSQ, celui-ci est d’abord jugé trop modéré par l’équipe de Parti pris qui lui reproche aussi « son opposition au laïcisme et son hésitation sur la question nationale »[23]. Deux textes de mars 1964 vont dans le même sens et soulignent que le PSQ doit adopter des positions sans compromis s’il souhaite jouer le rôle de catalyseur de la gauche révolutionnaire. Dans le Manifeste 1965-1966, la revue juge que le PSQ est formé « surtout d’intellectuels, frange progressiste de la néo-bourgeoisie, qui affirment prendre les intérêts des travailleurs, mais ne parviennent pas à les rejoindre réellement »[24]. Le premier rapprochement entre Parti pris et le PSQ se fait autour du Centre d’études socialistes qu’ils coaniment à l’automne 1965. Dans les premiers mois de 1966, plusieurs réunions ont lieu pour négocier l’adhésion de la revue au Parti socialiste, et la décision de saborder le MLP au profit du PSQ se confirme lors du congrès de ce dernier, tenu les 5 et 6 mars.

L’équipe de Parti pris a révisé son jugement, en reconnaissant que sa défiance initiale était excessive et que le PSQ n’est pas qu’un club d’intellectuels patentés. Le ralliement est justifié par la nécessité de rejoindre plus largement la population afin d’offrir une assise à un futur parti révolutionnaire, et le PSQ est « le seul qui puisse jouer ce rôle de parti des travailleurs québécois »[25], notamment en raison de son ancrage syndical. De plus, la volonté commune de participer aux élections provinciales de juin 1966, moins pour prendre le pouvoir que pour réaliser une action de propagande à grande échelle, encourage la fusion[26]. L’affirmation du « droit de tendance », c’est-à-dire la possibilité de former des groupes politiques au sein du parti et de défendre des positions spécifiques si elles ne sont pas en rupture avec le programme, est aussi reconnu pour encourager le débat interne. Plus importante, la priorité accordée au rapprochement avec les travailleuses et les travailleurs fait l’unanimité, au-delà de la participation aux élections ou des actions d’éclat auquel le MLP était habitué. Enfin, le droit à l’indépendance du Québec est inscrit dans le programme du PSQ, une condition sine qua non pour les partipristes. Le 1er Mai 1966, plus de 150 membres du parti unifié (qui en compte environ 300) se rassemblent à Montréal pour lancer leur campagne électorale. Henri Gagnon, candidat du PSQ, déclare : « notre socialisme sera une fleur bien québécoise, jardinée par des travailleurs de chez nous »[27].

La campagne doit servir à populariser l’idée de socialisme et à consolider le PSQ dans l’action. Elle est menée au niveau provincial sur une base principalement idéologique, alors que les actions de terrain se concentrent dans les cinq circonscriptions où le PSQ présente des candidats (quatre à Montréal et une au Saguenay). Des assemblées sont organisées, ainsi que de l’affichage, du tractage et du porte-à-porte. Le 5 juin 1966, les candidats du PSQ récoltent un total de 1267 voix, bien en dessous des espérances des militants[28]. L’équipe de Parti pris et, dans une moindre mesure, la direction du PSQ sont ébranlées. Malgré le manque d’expérience électorale, les attentes étaient élevées, et les résultats nettement supérieurs du RIN (qui a présenté 73 candidats et obtenu plus de 129 000 voix) laissent un goût amer. Dans l’immédiat, l’équipe de Parti pris s’enfonce dans le mutisme et ne publie aucun numéro de juin à août, alors que sa livraison de septembre paraît tardivement le 10 octobre. Durant la même période, plusieurs membres de la revue s’éloignent de l’action politique, dont Jean-Marc Piotte et Paul Chamberland qui décident de s’exiler à Paris pour y poursuivre des études doctorales. Le départ de Piotte, principal organisateur politique du groupe et vice-président du PSQ depuis la fusion de mars 1966, confirme la prise de distance entre la revue et le militantisme.

Dans leur premier éditorial suivant l’élection de juin 1966, l’équipe confirme : « Parti pris n’est plus qu’une revue : en toutes lettres, un instrument théorique au service de ceux qui se reconnaissent solidaires dans le combat pour l’avènement d’un Québec indépendant, laïc et socialiste. »[29] La publication justifie son éloignement de l’action politique en soulignant que ses forces sont réduites et que, si elle veut assumer convenablement son travail théorique, elle n’a pas d’autre choix que de s’y consacrer à temps plein. Elle précise qu’elle n’édictera plus de mots d’ordre pratiques et qu’elle se désaffilie de tout groupe politique, y compris le PSQ. Ce choix est expliqué à la fois par le besoin d’indépendance propre à la recherche et par « l’incompétence » de Parti pris en termes organisationnels. Ce dernier jugement semble relever autant de l’auto-critique que d’un certain dépit. Alors que la revue avait toujours cherché à se lier aux masses et à connecter sa réflexion avec l’action, elle effectue à l’automne 1966 un recentrement autour d’un travail proprement intellectuel, puisque « le défaut d’une stratégie cohérente et d’une action politique efficace est directement proportionnel à l’absence d’une pensée théorique rigoureuse »[30]. Dans le même sens, la revue annonce privilégier le développement d’un cadre global d’analyse plutôt que de se consacrer à des études de cas comme précédemment[31].

De son côté, le PSQ dresse un portrait moins négatif de son expérience électorale, jugeant avoir réussi à faire connaître l’idéologie socialiste et à s’être consolidé au niveau organisationnel. Néanmoins, la direction reconnaît que la question nationale semble susciter plus d’intérêt que la question sociale. De fait, la position du PSQ, qui accepte formellement l’option indépendantiste tout en concentrant son discours sur la lutte des classes, a pu lui nuire. Un autre élément qui est soulevé est la défiance des forces de gauche envers les élections, surtout chez les jeunes, ce qui peut expliquer le faible vote pour le PSQ. Alfred Dubuc, intellectuel proche du PSQ, conteste l’importance de l’électoralisme et préconise de se concentrer sur la politisation des travailleurs « qui importe avant tout pour que les forces de progrès social deviennent les fondements d’une gauche aux assises populaires »[32]. Concrètement, il appelle à un travail de gauchissement au sein des centrales syndicales. Malgré des efforts en ce sens, le PSQ n’arrivera pas à se relever du départ des jeunes et dynamiques membres de Parti pris, ainsi que de ses divisions internes. Il reste déchiré sur la question nationale québécoise et sur l’opposition, plus ou moins réelle, entre la participation aux élections, le travail d’éducation populaire et l’activisme. Finalement, le PSQ s’auto-dissout au début de l’année 1968.

Les dernières années

Après un moment de déprime, l’équipe de Parti pris reprend son travail intellectuel à l’automne 1966. Bien qu’elle ne désire plus participer directement aux luttes sociales, elle continue sa réflexion sur l’état du Québec et les options stratégiques qui s’offrent à la gauche. À l’instar du PSQ, la revue préconise un rapprochement avec le monde syndical, dont la politisation l’impressionne, notamment à la Confédération des syndicaux nationaux (CSN). Il est vrai que le rapport moral de son président Marcel Pepin, intitulé Une société bâtie pour l’homme (octobre 1966), présente un véritable tournant socialiste[33]. En même temps, les partipristes regardent avec suspicion celles et ceux qui défendent la lutte armée au Québec, en particulier depuis le démantèlement du réseau felquiste de Vallières et de Gagnon à l’automne 1966. L’aporie de cette stratégie leur semble confirmée par la stagnation des guérillas latino-américaines[34]. Enfin, les dernières années de la revue sont l’occasion de mettre de l’avant, plus que jamais, l’indépendance du Québec, avec la conviction que celle-ci est nécessaire pour susciter l’intérêt de la population envers un projet émancipateur intégral. L’étapisme de Parti pris est réaffirmé : « Le socialisme ne peut être réalisé dans un Québec qui ne serait d’abord indépendant. […] Il ne fait plus de doute pour nous que l’indépendance est une nécessité prioritaire au Québec. »[35]

La revue adopte globalement la thèse selon laquelle les travailleurs québécois forment une « classe ethnique », à savoir un groupe particulier subissant à la fois une exploitation économique et une oppression culturelle en fonction de son identité. Cette thèse rompt avec l’approche marxiste selon laquelle la contradiction fondamentale en régime capitaliste oppose la bourgeoisie aux travailleurs, et ce, malgré des oppressions nationales de diverses intensités. En plus de son intérêt pour le monde syndical, la revue considère donc plus favorablement le RIN qui porte sans compromis le projet indépendantiste. En février 1967, un grand colloque tenu à l’Université de Montréal rassemble d’ailleurs des membres de la revue Parti pris et du RIN, des dirigeants de la CSN, l’historien communiste Stanley Ryerson (très sensible à la question nationale québécoise) et différents universitaires pour échanger sur le « socialisme québécois ». Dans les mois qui suivent, la revue appuie la formation d’un comité intersyndical pour coordonner les actions des différentes centrales et proposer une stratégie commune. Celle-ci devrait tendre « vers le contrôle de l’entreprise, partout où il est actuellement possible, grâce à des formules autogestionnaires qui préfigureraient dans certains secteurs le visage de la société future »[36].

À l’été 1967, la revue Parti pris appelle toujours à l’union de la gauche, mais sans s’impliquer dans un tel processus. En réalité, elle ressemble de plus en plus à un magazine d’actualités, avec une attention particulière pour la géopolitique, les débats parlementaires, le monde syndical et les enjeux culturels. Moins dédiée à l’organisation révolutionnaire qu’à ses débuts, la revue finit même par offrir son appui au Mouvement souveraineté-association (MSA) de René Lévesque, un groupe qui n’est ni socialiste ni indépendantiste[37]. Cette décision choque plusieurs lectrices et lecteurs qui préfèrent s’investir dans des mouvements plus radicaux, notamment le Front de libération populaire (FLP, 1968-1970). Dans ce contexte d’essoufflement et de perte de repère, la revue cesse définitivement sa publication à l’été 1968. Toutefois, Parti pris a joué, durant cinq années, un rôle déterminant pour la gauche révolutionnaire au Québec, d’abord en diffusant largement l’horizon stratégique « d’indépendance et socialisme », ensuite en participant à la consolidation de la gauche radicale au Québec et à la formation de toute une génération militante, enfin, en œuvrant à la politisation du mouvement syndical.

De fait, l’expérience de la revue Parti pris et son rapport à l’organisation révolutionnaire influencèrent la gauche des années 1970, tout en présentant certaines idées qui peuvent encore nous interpeller. Les partipristes ont rapidement compris que leurs réflexions théoriques gagneraient en justesse à l’épreuve de la pratique, et ils ont choisi de s’investir dans la politique active. Évitant l’écueil de l’aventurisme, ils ont tenté de construire un mouvement politique structuré et capable d’influencer les travailleurs. Le MLP, sans atteindre les ambitieux objectifs qu’il s’était fixés, a réussi à établir des liens avec différents groupes de grévistes et à s’implanter dans le secteur du taxi. Sa jonction avec le PSQ en mars 1966 a été une décision intelligente afin d’approfondir ses relations avec le mouvement syndical. Malencontreusement, il semble que l’équipe de Parti pris comme le reste du PSQ ait trop misé sur l’élection de juin 1966, entraînant une déception prévisible et une désaffection dans leur rang. Par la suite, l’équipe de Parti pris a saisi l’intérêt de travailler dans les syndicats, qui rassemblent et organisent de larges secteurs de la classe ouvrière. Elle a œuvré à la politisation du mouvement syndical et à la coordination entre les centrales. L’importance pour les révolutionnaires d’intervenir directement dans les milieux de travail et dans les syndicats demeure la meilleure piste ouverte par la revue Parti pris, reprise par les marxistes-léninistes dans les années 1970 et toujours pertinente.


Notes

[1] Cité dans FOURNIER, Louis. FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin, Montréal, VLB Éditeur, 2020, page 30.

[2] « Message du FLQ à la nation » (16 avril 1963), dans COMEAU, Robert et al. FLQ : un projet révolutionnaire, Montréal, VLB Éditeur, 1990, pages 16-17.

[3] « Présentation », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 2.

[4] « Présentation », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 4.

[5] MAHEU, Pierre. « De la révolte à la révolution », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 14.

[6] CHAMBERLAND, Paul. « De la damnation à la liberté », Parti pris nos 9-10-11 (été 1964), pages 86-87.

[7] Voir par exemple ROCHEFORT, Jean. « Aux camarades de Parti pris », Révolution québécoise no 3 (novembre 1964), pages 12-16.

[8] MAHEU, Pierre. « Perspectives d’action », Parti pris vol. 2, no 3 (novembre 1964), page 15.

[9] Le bureau exécutif du Mouvement Parti pris comprend Jean-Marc Piotte (secrétaire général), ainsi que Léandre Bergeron, Mario Dumais, Andrée Ferretti et Ludger Mercier. Voir Parti pris, vol. 2, no 8 (avril 1965), page 46.

[10] Malgré leur participation au MLP, la revue Parti pris et la Ligue socialiste ouvrière choisissent de conserver une existence propre jusqu’à leur disparition respective en 1968 et en 1977. Voir WARREN, Jean-Philippe. « Revue, club, mouvement, parti, cercle. L’histoire du Mouvement de libération populaire » dans DUPUIS, Gilles et al. Avec ou sans Parti pris, Montréal, Nota Bene, 2018, pages 296-297.

[11] SAMSON-LEGAULT, Daniel. Dissident. Pierre Vallières (1938-1998), Montréal, Québec Amérique, 2018, pages 115-117.

[12] VALLIÈRES, Pierre. « Pour l’union de la gauche », Parti pris vol. 2, nos 10-11 (juin-juillet 1965), page 103.

[13] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 23.

[14] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 34.

[15] Ce sont les principes du centralisme démocratique. À ce sujet, voir LÉNINE. « Liberté de critique et unité d’action » (mai 1906) dans Œuvres, t. X, Moscou, Éditions du Progrès, 1975, pages 465-467.

[16] « La Guyane britannique : une autre victime du colonialisme », Parti pris vol. 3, nos 3-4 (octobre-novembre 1965), pages 77-79.

[17] KOSAK, Guy. « La section universitaire du MLP », Parti pris, vol. 3 no 6 (janvier 1966), pages 44-46.

[18] PELLETIER, Réal. « Le film des manifestations », Le Devoir (3 novembre 1965), pages 1-2.

[19] « La manifestation des protestataires dégénère en bagarre », Le Devoir (13 décembre 1965), page 3.

[20] Sur le réseau Vallières-Gagnon, voir FOURNIER. FLQ, 2020, pages 83-101.

[21] FAULKNER, Marcel. FLQ. Histoire d’un engagement, Montréal, Fides, 2020, page 76.

[22] TRUDEL, Jacques. « Le PSQ et l’unité de la gauche », Parti pris vol. 3, no 7 (février 1966), pages 52-55.

[23] PIOTTE, Jean-Marc. « Parti pris, le RIN et la révolution », Parti pris no 3 (décembre 1963), page 4.

[24] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 19.

[25] MAHEU, Pierre. « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris vol. 3, no 9 (avril 1966), page 4.

[26] La perspective électorale est d’autant plus attrayante que le Nouveau Parti démocratique (NPD) a obtenu 12 % au Québec lors des élections fédérales de novembre 1965.

[27] FERLAND, Guy. « Notre socialisme sera une fleur bien québécois

Note de lecture – Les nouveaux serfs de l’économie

4 juin, par Rédaction

Les nouveaux serfs de l’économie

Yanis Varoufakis, Paris, Les liens qui libèrent, 2024

« Le capital existe toujours et fructifie, même si le capitalisme n’existe plus » (p. 87). Cette citation de Yanis Varoufakis constitue un condensé de la thèse défendue par l’auteur dans cet ouvrage. Elle donne à la fois le ton adopté pour étayer les démonstrations et fournir les « preuves » à l’appui de cette thèse qui ne peut qu’être matière à controverse ; le cas échéant, ce ne pourra être qu’une controverse fructueuse. L’idée défendue par cet ancien ministre grec des Finances n’a rien d’arbitraire ou de farfelu car elle s’inscrit d’emblée dans la tradition marxiste de la critique du capitalisme, se revendiquant elle-même du matérialisme historique dans ses analyses, sa compréhension et son interprétation de l’évolution des phénomènes socio-économiques.

« Au début était la technique ». Voici la prémisse de base de l’argumentaire de Varoufakis qui prétend observer un changement « structurel » dans les façons de faire du capitalisme, à l’image de celui que l’Europe a vécu au tournant du XIXe siècle avec l’industrialisation à grande échelle des moyens de production. Dénouement logique, en quelque sorte, à la suite du retour du libéralisme classique dans les années 1980, le capital « cloud », tel que l’auteur le définit[1], sape les fondements de l’économie de marché capitaliste dans la mesure où la recherche du profit, qui servait de motif aux pratiques commerciales des propriétaires d’usines, de manufactures, de raffineries, a disparu des préoccupations des géants de la tech, remplacée par la rente cloud, de la même manière que les seigneurs féodaux prélevaient la rente foncière auprès de la paysannerie réduite au servage.

Ce que l’on pourrait interpréter comme étant une nouvelle phase du capitalisme, le « techno-féodalisme », transforme profondément notre rapport au capital, devenu « virtuel », insaisissable par les moyens traditionnels utilisés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, réunis sous l’appellation Accords de Bretton Woods, qui fixaient des limites et des cadres financiers clairs à l’échelle internationale, une parité fixe entre l’or et le dollar afin d’éviter les débordements « spéculatifs » comme ceux que l’Occident a vécus en 1929, donnant lieu à une crise économique sans précédent dans l’histoire moderne.

Avec l’annonce, en 1971, de la fin de la convertibilité du dollar en or, ainsi que des taux de change fixes avec le mark allemand et le yen japonais, Nixon sonna le début de la fin d’un semblant d’ordre international fondé sur des règles dans lequel l’État capitaliste jouait un rôle d’arbitre, de modérateur, afin de maintenir un certain équilibre entre les diverses économies du monde développé (États-Unis, Japon, Allemagne). D’excédentaire jusque-là, la balance commerciale américaine devint déficitaire et inaugura le creusement d’une dette abyssale financée par les concurrents commerciaux des États-Unis, à commencer par la Chine qui, comme un serpent qui se mord la queue, utilise les milliards qu’elle accumule en inondant le marché américain de ses biens manufacturés, pour investir dans l’immobilier, les bons du Trésor, les produits financiers étatsuniens.

Ce processus de dollarisation de l’économie mondiale va trouver son aboutissement avec la crise des subprimes et l’avènement de ce que l’auteur appelle le « socialisme au service des banques », système financier basé sur la création ex nihilo de monnaie par les banques centrales (nord-américaines, européennes, japonaises) pour venir en aide aux banques privées en manque de liquidités à la suite de la chute des prix de l’immobilier en 2008, et pour soutenir et redynamiser l’économie pendant et après la pandémie de COVID-19, en 2020-2022. Dans les faits, ces politiques monétaires renforcent le pouvoir des grandes entreprises et des géants de la tech qui ne redirigent pas ces milliards de dollars, offerts en cadeau, dans l’investissement productif, la création d’emplois, la modernisation des infrastructures, mais dans l’activité boursière, la spéculation immobilière, les produits dérivés. Bref, la générosité de l’État profite essentiellement au secteur financier, au capital cloud, aux rentiers et aux actionnaires.

Ce qui change, essentiellement, avec le technoféodalisme, c’est la nature même de la marchandise échangée entre les différents acteurs de la chaine de production/consommation ; alors qu’avant 2008, les capitalistes payaient des spécialistes en marketing et en publicité pour nous vendre des voitures, des téléviseurs, des ordinateurs, du shampoing, des boissons gazeuses, aujourd’hui, ils paient les propriétaires de plateformes numériques pour avoir accès au temps que nous passons sur les réseaux sociaux, sur notre portable, sur Internet, bénéficiant de l’illusoire gratuité de toutes ces applications alors qu’en fait, toutes et tous les utilisateurs, habitués, visiteurs et clients des différents sites Web gérés par les GAFAM ne sont rien d’autre que des « techno-serfs » qui contribuent à enrichir les propriétaires de fiefs cloud par l’entremise des « techno-prolos » que sont les employé·e·s d’Amazon, d’Uber et tous les entrepreneurs qui dépendent de plus en plus du capital cloud pour faire prospérer leurs entreprises dans le monde « réel » des échanges commerciaux.

Bref, l’« attention » des usagères et usagers des nouvelles technologies constitue le nouvel objet de convoitise de ce capitalisme cloud qui s’est libéré des « lois » traditionnelles du marché telles que les capitalistes de l’ère industrielle les avaient élaborées. L’auteur y voit une emprise décuplée des géants de la tech sur l’ensemble de nos comportements, habitudes de consommation, façons de travailler, de nous divertir, de nous informer, de nous éduquer, etc. Du coup, tout comme Marx voyait dans les contradictions du capitalisme (qui en constituent l’essence même) les germes de la Révolution prolétarienne, Varoufakis voit dans le technoféodalisme l’occasion d’un renversement radical des rapports sociaux de production dans la mesure où le caractère « cloudaliste » (c’est-à-dire abstrait, immatériel, « infonuagique ») de la nouvelle économie fragilise son ancrage dans le réel et la rend ainsi vulnérable aux initiatives rebelles qui peuvent mobiliser un nombre incalculable d’intervenants pour, par exemple, faire chuter le cours des actions d’Amazon par une synchronisation d’arrêts de travail de 24 heures sur un territoire donné, conjuguée à une non-utilisation de la plateforme pendant un certain laps de temps, question de créer une mini-panique à la bourse et ainsi de déstabiliser les conglomérats qui se financent à même ce capital dématérialisé.

Bref, « […] nous faisons l’expérience d’une forme inédite de servitude, tout en ayant sous la main une occasion en or, jusqu’alors inexistante, de réaliser “ton” rêve d’un communisme libéré du travail et vecteur d’émancipation par en bas[2] » (p. 288). Tout en reconnaissant la pertinence de cette observation qui s’inscrit dans une conception dialectique de l’histoire, comme on la retrouve chez Marx (qui s’est lui-même inspiré de celle du Maître et de l’esclave chez Hegel), il faut aussi souligner les problèmes qu’elle n’arrive pas d’emblée à résoudre comme ceux qui se sont posés chez les marxistes au tournant du XXe siècle lorsque le prolétariat s’est massivement engagé, chacun dans son armée nationale respective, pour participer à une guerre impérialiste voulue par la bourgeoisie, dirigée par la bourgeoisie, au profit de la bourgeoisie. En d’autres termes, même lorsque les conditions révolutionnaires sont réunies, rien ne garantit que le peuple va saisir l’occasion pour s’émanciper de la tutelle de ceux qui l’exploitent. Conséquemment, rien ne nous assure que les moyens dont notre monde dispose aujourd’hui vont servir à renverser le pouvoir technoféodal des cloudalistes afin d’instaurer une société axée sur les « communs » plutôt que sur la recherche toujours inassouvie de l’intérêt personnel. La fracture sociale qui accentue toujours plus les inégalités peut s’élargir encore longtemps avant que les solutions proposées par Yanis Varoufakis puissent commencer à être mises en œuvre.

Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières


  1. « Il est possible de définir le capital cloud […] comme l’agrégation en réseau de machines, de logiciels et d’algorithmes pilotés par l’IA et d’infrastructures de communication sillonnant l’ensemble de la planète et exécutant un large éventail de tâches », p. 311.
  2. . Tout au long de l’ouvrage, l’auteur s’adresse à son père (« “Ton” rêve »), maintenant décédé, ancien résistant communiste à l’époque des Colonels, emprisonné pendant plusieurs années et qui n’a pas pour autant renoncé à ses convictions politiques. C’est en sa mémoire que Varoufakis fils rédige cette critique du technoféodalisme qui a succédé au capitalisme que son père avait courageusement combattu.

Note de lecture – Marx contre les GAFAM, le travail aliéné à l’heure du numérique

4 juin, par Rédaction

Marx contre les GAFAM, le travail aliéné à l’heure du numérique

Stéphanie Roza, Paris, PUF, 2024

La gauche est désorientée. Les raisons en sont multiples, mais, selon Stéphanie Roza, la raison principale est qu’elle ne propose plus une vision claire du monde et du capitalisme contemporain. Pour Roza, si l’on veut défendre une perspective socialiste et émancipatrice, il faut développer une théorie critique de la société contemporaine. La tradition marxiste, en particulier le marxisme humaniste, dispose, selon elle, des outils théoriques pour construire une telle théorie.

La première partie de l’ouvrage présente le cadre théorique, lequel s’inspire des travaux de Georg Lukacs et Henri Lefebvre, les deux principaux penseurs du marxisme humaniste. Le projet de Georg Lukacs est de fonder ontologiquement la pensée marxiste. Il s’inspire du concept d’homme générique, central dans la pensée du jeune Marx. Le concept d’aliénation fait implicitement référence à une nature humaine. Pour Lukacs, la nature humaine est le produit d’un processus historique d’humanisation. Le travail est au fondement de la spécificité de l’espèce humaine. Seul l’être humain peut produire ses moyens de subsistance. Le travail constitue une activité essentiellement sociale et consciente. Il suppose la capacité de faire des choix, ce qui ouvre la possibilité d’une liberté qui ne peut s’exercer qu’en se soumettant à la nécessité des lois de la nature. C’est à partir de l’activité productive que se développent les institutions sociales plus complexes, la politique, le droit, l’art. La nature humaine n’est pas, de ce point de vue, une essence immuable, mais le résultat d’un processus historique concret d’autoréalisation. L’aliénation résulte de l’impossibilité de satisfaire les exigences d’autonomie individuelle et collective inscrites dans cette nature.

Les outils théoriques développés dans les deux tomes de L’Ontologie de l’être social (2011 et 2012), le dernier ouvrage de Lukacs, serviront à l’analyse des rapports socioéconomiques dans le monde contemporain. L’avènement du néolibéralisme a métamorphosé les conditions de travail par la réduction des coûts de production, la déréglementation et l’externalisation de la production. La dérèglementation du système bancaire a, quant à elle, entrainé la mondialisation de la finance et de la production. Selon l’autrice, ces changements, s’ils ont eu des effets bénéfiques, la réduction de la pauvreté, par exemple, ont aussi engendré une inégalité extrême et de nouvelles contraintes au travail. Le néolibéralisme vise à rationaliser tous les aspects de la production. Toutes les activités sont quantifiées et contrôlées pour éviter tout gaspillage, les cadences sont infernales. Cette nouvelle organisation du travail produit de nouvelles « pathologies du travail qui sont avant tout psychiques » (p. 177). Ces pathologies résultent des injonctions contradictoires du management néolibéral qui accorde plus d’autonomie aux travailleurs et travailleuses, mais les condamne à l’insécurité. Selon Roza, le néolibéralisme, par la recherche du profit maximal, instrumentalise le besoin d’autonomie et de réalisation de soi des travailleurs. Il manipule les aspirations de ceux-ci. La manipulation, selon Lukacs, est une forme d’aliénation engendrée sciemment dans l’intérêt du pouvoir.

Dans les années 1990, les outils informatiques deviennent incontournables ; cependant, ce sont les plateformes qui bouleversent le plus la production et les rapports sociaux. Les serveurs, grâce à des applications, mettent en relation des prestataires de services indépendants ainsi que des clients et clientes qui utilisent ces services. Pour Roza, Uber constitue un cas d’école. Les travailleuses et travailleurs ne sont plus des salariés, mais des auto-entrepreneurs  ; ils ne seraient donc pas exploités au sens marxiste. Stéphanie Roza estime que le succès d’Uber repose en fait sur une manipulation à grande échelle des clients, des chauffeurs, de l’opinion publique et des décideurs politiques, manipulation qui passe à la fois par le discours et l’incitation financière pour faire croire en l’efficacité supérieure d’Uber. De même, la liberté des prestataires est illusoire. Ce sont des algorithmes qui gèrent les rapports entre prestataires et clients, l’intervention humaine est occultée. Les plateformes instrumentalisent le désir d’autonomie des travailleurs et travailleuses. L’idée de la fin du travail n’est qu’un fantasme ; le travail n’est pas disparu, il est occulté et sous-payé, il est déplacé. Une armée de tâcherons travaille dans l’ombre pour soutenir la machine et fournir des contenus, produisent de la valeur et « relèvent à ce titre de la catégorie de travail » (p. 163). Le microtravail permet aussi l’externalisation de tâches réalisées par des travailleurs indépendants peu qualifiés. L’autrice donne l’exemple du portail Mechanical Turk qui permet à Amazon d’externaliser à peu de frais des tâches à des « partenaires » peu qualifiés.

Roza s’inspire de la Critique de la vie quotidienne d’Henri Lefèbvre (1997) pour étudier la façon dont le capitalisme contemporain s’infiltre dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elle reprend sa définition de la vie quotidienne comme l’ensemble des activités humaines qui ne sont pas spécialisées. Le développement du capitalisme et les luttes ouvrières ont permis d’améliorer les conditions de vie et de travail et de libérer un espace pour le loisir. La domination par la contrainte n’est plus suffisante. Alors s’amorce, selon l’autrice, la colonisation progressive de la vie quotidienne par le capitalisme. La publicité et les techniques de marketing de plus en plus sophistiquées seront l’instrument de la manipulation des besoins et des désirs à des fins économiques. L’arrivée des plateformes élargit le domaine de la manipulation de masse. Les algorithmes permettent de développer une technologie de la persuasion, une ingénierie comportementale, qui manipule les circuits de la récompense des usagères et usagers pour les retenir le plus longtemps possible en ligne afin de recueillir les données qui deviennent des marchandises vendues pour des publicités ciblées. La dépendance laisse des traces psychologiques destructrices. La logique économique des plateformes exige une manipulation des désirs et du besoin d’autonomie des individus et des collectivités. Elles génèrent un sentiment d’impuissance qui entrave la capacité d’agir collectivement contre l’emprise du capitalisme sur la vie elle-même.

La façon de se concevoir soi-même et de concevoir le monde, qui nous semble spontanée, n’échappe pas à l’emprise du capitalisme. L’uniformisation des sociétés et l’hyperconsommation constituent, selon l’autrice, « la matrice de la conscience contemporaine ». Le règne du marché est incontesté, tous les États s’y soumettent. La signification subjective de la consommation change. Le marketing expérientiel nous vend du sens plus que des biens, la marchandise devient émotionnelle, la recherche du bonheur individuel, un bonheur formaté pour les exigences du marché.

Cet environnement économique et social a des effets délétères sur la subjectivité et la personnalité humaine. Le système valorise l’autonomie, mais il provoque en fait un appauvrissement de notre expérience de soi et du monde. Le consommateur, ou la consommatrice, est invité à gérer sa vie de façon à optimiser ses compétences et son bien-être. Une foule d’applications et l’industrie du psy proposent toutes sortes de moyens pour gérer son anxiété ou sa sexualité. Mais cette attitude bienveillante envers les individus vise surtout à améliorer la productivité. L’aspiration à l’autonomie, à l’expression de sa créativité et de son individualité est détournée pour se conformer à la logique du marché. Selon Stéphanie Roza, l’aliénation marchande dépossède les citoyens et citoyennes de leur vie, de leur humanité. L’individu narcissique semble le mieux adapté au capitalisme tardif. Le capitalisme a ouvert d’immenses possibilités d’action individuelle et collective, mais son fonctionnement même en empêche la réalisation.

La société contemporaine n’est pas le cauchemar que certains dépeignent, mais elle provoque des souffrances à la fois matérielles et psychiques. L’autrice pense qu’on a sous-estimé l’importance du manque de démocratie comme source des pathologies contemporaines. Pour changer les choses, il est essentiel de démocratiser le travail pour se réapproprier le progrès technique, mais il faut aussi démocratiser la vie quotidienne. Roza laisse en suspens la question des moyens concrets pour créer des organisations qui refusent de manipuler les masses à leur profit et qui décident de prendre au sérieux l’émancipation humaine. Pourtant, il s’agit d’un défi que l’humanité devra relever un jour, si elle ne veut pas disparaitre.

Par Pierre Leduc, professeur de philosophie retraité du cégep de Jonquière

Note de lecture – Un pays selon mon cœur. Entretiens avec Éthel Groffier

4 juin, par Rédaction

Un pays selon mon cœur. Entretiens avec Éthel Groffier

Georges Leroux, Montréal, Somme Toute, 2024

On sort de cette lecture éprise d’une grande humilité même si, de ses propres mots, elle se méfie de ce sentiment, lorsqu’exposé. Je prends ce risque, car Éthel Groffier aime aussi l’audace.

Humilité, car on peut facilement être dépassé par les nombreuses références qui vont de la littérature, de l’histoire, de l’histoire de l’art, du droit international, de la philosophie, du Code civil au langage opaque des différentes grandes bibliothèques et des livres rares et anciens. Une richesse du propos que je ne prétends pas avoir assimilé complètement, mais pour paraphraser Bernard Émond dans la Leçon de scénarisation : « On m’a appris que les choses compliquées étaient importantes ».

D’entrée de jeu, avançons cette idée que le pays du Québec comme concept de souveraineté est en filigrane de l’ouvrage. Il n’est pas frontal au livre comme pourrait le supposer le titre de l’ouvrage. Le véritable pays de cette autrice venue de Belgique, qui a vécu les affres de la Seconde Guerre mondiale dès l’âge de cinq ans, Dunkerke, les déplacements, la grisaille, la faim (le pain gris et gluant), l’incertitude… Le véritable pays de cette femme où les livres ont été une terre fertile contre l’ennui, la bêtise des hommes, les dogmes religieux de sa mère… Le véritable pays de cette grande dame d’histoire, de droit international, première professeure embauchée à temps plein en droit à l’Université McGill, est la liberté de penser. Là est son pays. Dans l’exigence que cela suppose.

Pourquoi écrire ce livre ? « Il m’a pris l’envie très simplement de retracer mon parcours et de le faire avec un peu de rigueur. Qu’ai-je appris de la guerre, de l’immigration, de l’amitié, de l’indomptable bêtise humaine, de l’incroyable beauté du monde, en quoi les livres m’ont-ils aidée à survivre? » (p. 16)

Après ses études en droit international, elle décrochera un premier boulot alimentaire dans une usine de distribution du lait. Elle y prendra le parti des ouvriers et ouvrières lors de la grève pour de meilleures conditions de travail. Elle qui sera professeure plus tard dira : « Sans adopter les théories du président Mao, je me demande si un stage en usine ne serait pas salutaire à nos étudiants super choyés par les universités, mettant à leur disposition des “espaces de sécurité” où réfugier leur sensibilité blessée par des sujets qui fâchent » (p. 78). Éthel Groffier ne mâche pas ses mots contre la moralité quasi sectaire de ce qui peut être dit ou tu.

Elle a travaillé sept ans à l’Organisation internationale du travail (OIT). Elle avait pour mandat de décortiquer les menaces langagières de l’Est, en pleine guerre froide. Elle y apprendra l’importance de s’informer de l’opinion de l’adversaire… « et (aujourd’hui) je me surprends toujours d’entendre des personnes pourtant intelligentes déclarer : Ah non, je ne vais pas lire le livre d’un tel. Il est de droite (ou de gauche) ». Encore ici, il faut y voir l’importance de la pluralité de penser, de la négation de l’enfermement et du prosélytisme comme étant son véritable pays.

Notons ce beau parallèle : Raymond Klibansky, philosophe engagé dans les valeurs humanistes et universalistes, ce mari et amour qu’elle rencontrera plus tard, a travaillé en Angleterre lors de la Seconde Guerre mondiale à débusquer l’ennemi nazi à travers l’humeur de la langue allemande. Ces deux-là étaient visiblement destinés à se rencontrer.

Arrivée au Canada pour faire sa thèse de doctorat, d’abord à Ottawa ; elle y décrochera un boulot pour traduire les différentes conventions internationales pour la réalité intérieure des provinces. Elle comprendra rapidement comment ce pays peut être dysfonctionnel par son territoire immense et ses réalités distinctes. « Pourquoi ne pas reconnaître que le Québec était une société distincte, cela me paraissait tellement visible ? En quoi cette simple constatation pouvait-elle déranger, en particulier Pierre Trudeau qui avait fait une campagne féroce contre cette idée ? » (p. 116)

Éthel Groffier aimera Montréal, elle pour qui l’écriture est un besoin et un art. Dans le passage suivant, on y sent toute la douceur de l’apatride : « Montréal est une ville fluviale sans insularité. La ville vit, vibre, respire large par les poumons du fleuve et de la montagne. La liberté s’y nourrit d’espace physique et moral. Il y a toujours un ailleurs, au-delà du fleuve, au-delà de la forêt, au bout de la route. On peut espérer un mieux dans une société sans caste, où la mobilité sociale est non seulement possible, mais encouragée » (p. 102).

L’autrice, poursuivant sa thèse à McGill, travaillera à réviser le Code civil au Québec et participera de par ses travaux et enseignements à rendre les femmes égales en droits.

Une fois sa thèse terminée, elle enseignera le droit à McGill, la liberté contre le joug des diktats. Elle sera fidèle à elle-même en parlant d’un âge d’or de l’enseignement où on avait du temps pour réfléchir, du temps pour se ressourcer, pour lire, pour avoir des projets intellectuels à soi ; contre l’impératif marchand de tant d’articles à produire et de répondre illico aux courriels et textos de ce monde contemporain où la satisfaction de la clientèle étudiante devient une exigence.

À travers ses écrits, Éthel Groffier défendra l’esprit des Lumières, les valeurs des droits de la personne et de la démocratie libérale. Sans enfermer Voltaire, par exemple, dans les défauts moraux du présent, elle dira : « Il a été libérateur de la rouille des siècles » (p. 228). « La liberté n’est pas une marque de yogourt, disait l’autre[1] ».

Autour de la souveraineté du Québec, une tension parcourt l’ouvrage. Éthel Groffier a voté NON au référendum de 1995, et ce, malgré « l’importance d’un certain idéal d’universalité dans ce qu’elle aura découvert au Québec : non seulement une richesse sociale et politique qui n’aura pas cessé de nourrir sa réflexion sur la différence et l’appropriation, mais surtout aussi peut-être une histoire dans laquelle la requête de souveraineté continuera de jouer un grand rôle » (Georges Leroux, en ouverture, p. 14).

L’autrice débutera le récit avec un : « On ne naît pas québécois, on le devient », à la Simone de Beauvoir reprise par Marco Micone.

« Il faut apprendre l’histoire du Québec, écouter les chansons qui le font vibrer, goûter la saveur de son parler, admirer la beauté de son territoire, savourer ce qui en fait un lieu unique pour, enfin, le faire sien » (p. 15). Il faudra, dira-t-elle, comprendre les idéaux, souverainistes comme fédéralistes.

Les souverainistes ne l’auront pas convaincue d’un projet suffisamment audacieux pour tenter l’expérience de la souveraineté. Elle y liste, à titre d’arguments, les exigences du capitalisme mondialisé, les alliances économiques dont fait partie le Canada, la crise climatique qui nécessitera plus de liant que de séparation.

Cette femme assoiffée de liberté qui a côtoyé des auteurs et autrices et de grands salons européens et canadiens aux côtés de Charles Taylor notamment est-elle allée au bout de sa quête ? Comprendrait-elle que la sauvegarde de cette unicité française en Amérique du Nord n’est pas un caprice ni une crispation, mais une exigence viscérale ? Exactement comme le regard bienveillant qu’elle pose sur les Premières Nations ?

« Ma sensibilité va à l’indépendance du Québec ; mon intellect voit les obstacles. Je suis souverainiste de cœur… » (p. 176).

Et moi, qui vous résume, je le suis toute entière, de cœur et de tête. Comme une bûcheronne des temps modernes, je souhaite que nous arrêtions de vivre ce pays de l’imaginaire et que l’on bâtisse quelque chose qui nous rassemble et nous ressemble. Une oasis sociale-démocrate. Une alternative singulière de justice et de beauté.

Par Judith Trudeau, professeure de science politique au Collège Lionel-Groulx


  1. Pierre Falardeau.

Note de lecture – Ordures ! Journal d’un vidangeur

4 juin, par Rédaction

Ordures ! Journal d’un vidangeur

Simon Paré-Poupart, Montréal, Lux Éditeur, 2024

Simon Paré-Poupart travaille comme vidangeur à temps partiel depuis qu’il a 18 ans. Se décrivant lui-même comme un « mercenaire des vidanges » (p. 48), il a navigué entre les brokers sous-traitants œuvrant pour les conglomérats qui dominent maintenant le marché des ordures et a côtoyé des vidangeurs et des vidangeuses de toute la grande région de Montréal.

Le livre Ordures ! est le journal de ce vidangeur plutôt atypique qui nous livre le portrait de nombreux vidangeurs typiques, mais aussi celui des contribuables et des bourgeois qui les traitent comme des moins que rien. On y retrouve les observations d’un intellectuel organique au milieu des « matières résiduelles » et une certaine analyse de classe qui vient avec. Paré-Poupart cite d’ailleurs l’Établi de Robert Linhart comme une inspiration[1]. Son livre est aussi criblé de digressions sur des phénomènes généraux du monde des ordures, comme les tares de notre système de recyclage, l’histoire de la collecte des déchets ou la surconsommation.

Pris dans son ensemble, Ordures  ! est le récit d’une mise à l’écart des vidangeurs par la petite bourgeoisie et la bourgeoisie et des effets produits par cette marginalisation sur ces ouvriers comme sur notre société. C’est aussi une attaque contre ce dédain que l’idéologie dominante manifeste vis-à-vis « ceux et celles qui travaillent dans l’ombre pour que nos vies soient meilleures » (p. 70). Paré-Poupart et plusieurs de ses collègues sont fiers de leur métier ; il s’avère donc incontournable que l’auteur critique le mépris porté envers eux par beaucoup de ses concitoyens et concitoyennes.

La collecte des ordures est une activité fort éreintante et dangereuse, une activité qu’on réserve généralement à des « marginaux-déviants » (p. 97), comme les appelle l’auteur. Lorsqu’il décrit ses collègues, on sent une certaine influence de Zola, si ce n’est que le grand auteur naturaliste a dû inventer Étienne Lantier et Gervaise Macquart, alors qu’ici Racette, Spandex ou Ti-Chris n’ont rien de fictif.

Les conditions de travail ridicules, aggravées par l’inexistence de syndicat et la domination des trusts et du crime organisé sur l’industrie, font que les vidangeurs sont souvent recrutés parmi les « poqués », parmi ce que Marx appelait péjorativement le lumpenprolétariat. On retrouve d’anciens motards, des itinérants, des jeunes d’Hochelaga à Montréal qui ont commencé comme vidangeur à 14 ans, d’autres qui fuient la police quand ils la voient se pointer le bout du nez, « [d]es édentés, des tatoués, des pas-propres dont le linge semble sortir tout droit des poubelles » (p. 28). Au centre des multiples problèmes de cette « pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce[2] », on retrouve la drogue et l’alcool. Selon Paré-Poupart, la « figure du père alcoolique ou toxicomane est fréquente chez les vidangeurs » (p. 17) et plusieurs histoires de l’origine des éboueurs, dont celle de l’auteur, sont liées à des problèmes familiaux amplifiés par la dépendance. Dur encore de ne pas voir un parallèle avec Zola, qui faisait de l’alcoolisme une tare génétique destinant les familles affectées à sombrer dans la déchéance du travail ouvrier, mais dans Ordures !, on ne tombe pas dans le déterminisme social vulgaire d’un naturaliste du XIXe siècle.

L’auteur soutient en effet que « vidanges, c’est souvent une affaire de famille » (p. 35), pour des raisons de reproduction sociale, pour des raisons de classe. « [L]es Noirs, les Latinos ou la white trash qui ramassent les déchets, ce sont essentiellement des pauvres » (p. 97), exprime-t-il. Le chapitre Les petits enfants et les camions traite spécifiquement de ce sujet et montre qu’il y a une réalité matérielle qui pousse vers cette reproduction intrafamiliale du métier de vidangeur. Il donne l’exemple de Stéphane, un chauffeur qui se bat « contre les puissantes forces qui attach[en]t sa famille au monde ouvrier » (p. 36) et qui craint que si son fils ramasse des poubelles l’été, il ne puisse s’élever socialement.

Cette sous-classe de prolétaires maganés, et peut-être est-ce là le leitmotiv du livre, est mise au rancart par le reste de la société autant que faire se peut. L’auteur le dit bien : une benne à ordures, ça ne « fitte pas dans le décor bucolique d’une banlieue » (p. 100). Et les gens plus aisés, petits-bourgeois comme grands bourgeois, n’ont d’égards pour le personnel venant avec le camion de vidanges qu’une fois par année au grand maximum, à Noël. Le cycle des déchets finit par devenir invisible tandis qu’on transforme en capital cette réalité humaine et qu’on ferme les yeux sur le monde matériel, trop crasseux.

La collecte du recyclage fait encore plus transparaitre cette contradiction. Le travail de « gestion des matières résiduelles » est, pour les classes dominantes, une « illusion que la planète est sauve » (p. 71) alors que le vidangeur, sur le terrain, sait très bien qu’on finit par jeter les matières recyclables à travers toutes les autres immondices que les conglomérats vendront à des spécialistes du « recyclage » en Asie du Sud-Est. Paré-Poupart se désole ainsi que certains des déchets qu’il a ramassés pour la compagnie mafieuse Ricova se sont retrouvés en Inde. Le regard détourné autant que faire se peut des ordures et des gens qui les ramassent, nos décideurs et leur classe ne peuvent que différer les problèmes liés aux déchets sans les régler. Le livre de Paré-Poupart fait un excellent travail dans la direction inverse, c’est-à-dire celle de montrer la réalité concrète et humaine de cette industrie capitaliste.

Par André-Philippe Doré, boulanger et administrateur de la Ligue 33


  1. 1. L’Établi est un récit autobiographique de Robert Linhart paru en 1978 aux Éditions de minuit, qui raconte l’expérience de son auteur en tant qu’ouvrier dans l’usine Citroën à Paris en 1968. Dans une entrevue à Daniel Chrétien (« Titulaire d’une maîtrise et vidangeur », L’actualité, 11 septembre 2024), Paré-Poupart, fait étrange, décrit Linhart et ses camarades comme étant des « sociologues français » alors qu’il s’agissait de maoïstes voulant mener la lutte armée dans les usines.
  2. 2. Karl Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850, Chicoutimi, Classiques des sciences sociales, p. 34.
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