Recherche · Dossiers · Analyses
Toujours au devant

Les médias de gauche

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

Derniers articles

La guerre contre l’Iran met l’écrasement du peuple palestinien au second plan

3 mars, par Agence Média Palestine — , , , ,
La guerre israélo-étasunienne contre l'Iran enclenchée le 28 février 2026 a immédiatement entraîné des conséquences pour la population palestinienne, dont le calvaire passe (…)

La guerre israélo-étasunienne contre l'Iran enclenchée le 28 février 2026 a immédiatement entraîné des conséquences pour la population palestinienne, dont le calvaire passe désormais au second plan de l'actualité internationale.

Tiré d'Agence média Palestine.

Alors que les regards se tournent ailleurs, Israël en profite pour appliquer de nouveau ses méthodes de punition collective à l'encontre de la population palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Dès les premières heures de l'attaque contre l'Iran, Israël a annoncé une nouvelle fermeture du point de passage de Rafah reliant la Palestine à l'Egypte, fermé pendant 20 mois durant le génocide et réouvert partiellement il y a un mois. Plus tard dans la soirée du 28 février, le COGAT, organisme israélien agissant dans le territoire palestinien, a publié un communiqué sur sa page Facebook annonçant la fermeture de tous les points de passage menant à Gaza et à la Cisjordanie occupée « jusqu'à nouvel ordre ».

Immédiatement, l'inquiétude s'est répandue au sein de la population traumatisée par la famine subie durant les deux dernières années de génocide, entrainant dans les marchés de Gaza des achats de panique, par crainte de pénuries alimentaires. Comme le décrit un reportage d'Al Jazeera, les rayons se sont rapidement vidés, entraînant immédiatement une augmentation des prix des produits de première nécessité.

Ces nouvelles fermetures, ainsi que le départ annoncé de plusieurs ONG internationales, répandent une angoisse existentielle parmi les Palestinien.nes de Gaza. Si la Cour suprême israélienne a accordé vendredi 27 février un sursis aux ONG humanitaires étrangères en suspendant les cessations d'activité de 37 d'entre elles menacées d'expulsion, après qu'elles ont refusé de se plier aux exigences du gouvernement israélien, leur départ est toujours sur la table.

Dans un article pour la chaîne qatarie, la journaliste palestinienne Ohood Nassar estime que la restriction des activités des ONG et le blocage de l'aide humanitaire en raison de la fermeture des points de passage frontaliers constituent « une nouvelle punition collective » appliquée par Israël. Elle rappelle que les ONG concernées estiment représenter à elles seules la moitié des distributions alimentaires et 60 % des services fournis dans les hôpitaux de campagne de Gaza. « Tout cela s'ajoute à la guerre que poursuit Israël contre l'UNRWA », ajoute la journaliste. Depuis sa création fin 1949, cette agence des Nations Unies est le pilier de l'aide internationale aux réfugiés palestiniennes et palestiniens sur leur territoire et dans les pays voisins. Or, Israël interdit ses opérations et bloque l'acheminement de son matériel vers la bande de Gaza. « Grâce à un lobbying acharné, Israël est parvenu à obtenir des coupes budgétaires substantielles pour l'UNRWA. En conséquence, 600 employé.es ont été licencié.es le mois dernier. Les salaires des autres ont été réduits de 20 %. L'interdiction des ONG risque d'entraîner la perte d'emploi de milliers de personnes. Et ce, alors que le chômage à Gaza a dépassé les 80 % », écrit la journaliste palestinienne.

Les populations palestiniennes ne disposent pas d'abris

En Cisjordanie occupée, les attaques incessantes de colons et de l'armée israéliennes n'ont pas été ralenties par la guerre en Iran, et l'annexion de facto semble plus que jamais une réalité tangible.

Comme dans le reste du territoire, les Palestinien.nes de 1948 (citoyen.nes d'Israël) continuent de subir l'apartheid. Nous l'avions exposé lors de la première guerre des 12 jours contre l'Iran en juin 2025 : les Palestinien.nes d'Israël sont discriminé.es jusque dans les abris antimissiles. Contrairement aux villes à majorité juive, les villes à majorité palestinienne ne sont dotées que de très peu d'abris antimissiles ce qui en fait la population la plus vulnérable lorsqu'Israël est en guerre contre un autre pays comme c'est le cas actuellement. Ainsi, dès les premières heures de la guerre, des explosions ont été entendues à Jérusalem et en Cisjordanie occupées. Une vingtaine d'explosions ont retenti au-dessus de Ramallah, en Cisjordanie, où plusieurs missiles ont été interceptés, et de la fumée s'élevait à l'ouest de la ville, selon un journaliste de l'AFP.

Dans le reste du territoire, selon le site Nagabiya, centre d'information et de recherche du Forum pour la coexistence dans le Néguev, créé en 2023 afin de pallier le manque d'études régulières sur la population bédouine du Néguev et ses besoins, environ 65 % de cette population « ne bénéficie d'aucune protection privée standard ». « Selon les cartes gouvernementales, dans les sept villes et villages bédouins reconnus par les conseils régionaux, on ne compte que six abris publics pour une population de 322 947 habitant.es, soit un abri pour 53 825 habitants », indique le centre d'information. À titre de comparaison, précise-t-il, dans la ville à majorité juive d'Ofakim (environ 41 000 habitants), le ratio est de un abri pour 273 habitant.es et à Meitar (environ 11 800 habitant.es), de un pour 369. « Cet écart illustre un système de protection inégal : un habitant juif du Néguev bénéficie d'un accès à un abri public dont la capacité d'accueil varie de quelques centaines à plusieurs milliers de personnes. Un habitant bédouin, s'il existe un abri dans sa communauté, est tenu de le partager avec des dizaines de milliers de personnes », analyse Nagabiya.

L’ONU accuse Israël de préparer un “changement démographique permanent” à Gaza et en Cisjordanie

3 mars, par Agence Média Palestine — , , ,
Plusieurs déclarations récentes de l'ONU affirment qu'Israël pourrait être coupable de nettoyage ethnique, des accusations rares qui attestent de l'urgence de la situation. (…)

Plusieurs déclarations récentes de l'ONU affirment qu'Israël pourrait être coupable de nettoyage ethnique, des accusations rares qui attestent de l'urgence de la situation. “Prises dans leur ensemble, les actions d'Israël semblent chercher à opérer un changement démographique permanent à Gaza et en Cisjordanie, suscitant des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique.”

Tiré d'Agence média Palestine.

Si la formulation peut sembler prudente aux oreilles d'un·e militant·e de la cause palestinienne, elle n'en est pas moins un étape supplémentaire dans la condamnation internationale du génocide commis par Israël à Gaza et de son annexion dangereuse et brutale de la Cisjordanie.

S'adressant mercredi au Conseil des droits de l'homme à Genève, Volker Türk présentait un rapport du Haut-Commissariat de l'ONU couvrant la période de novembre 2024 à octobre 2025 attestant de “possibles crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide”.

Catastrophe créée par l'homme

“La situation dans le Territoire palestinien occupé est une catastrophe créée par l'homme,” a-t-il déclaré aux représentant·es des États membres. “Les preuves recueillies par mon Bureau révèlent un schéma constant de violations flagrantes et d'abus des droits de l'homme, de graves violations du droit international humanitaire et de crimes d'atrocité – qui restent impunis.”

Énumérant ces violations, le haut-commissaire a dénoncé le “mépris total d'Israël pour les droits humains à Gaza et en Cisjordanie”. Les droits humains dans les territoires palestiniens occupés ont été “bafoués”, ajoute-t-il, citant la destruction de quartiers entiers, les restrictions sévères et l'utilisation de l'aide humanitaire comme arme, ainsi que les pertes civiles massives.

Décrivant la situation à Gaza, Volker Turk dénonce “les attaques continues d'Israël contre les immeubles résidentiels et les tentes de fortune, détruisant des quartiers entiers, ont causé des morts massives parmi les civils. Plus de 25 500 Palestiniens ont été tués” dans la période d'un an couverte par le rapport, “y compris des familles entières, et plus de 68 800 ont été blessés pendant la période couverte par le rapport.”

Le Haut-commissaire dénonce la famine orchestrée par Israël, officiellement déclarée 2025, la malnutrition qui persiste malgré les quelques entrées d'aide humanitaire, ainsi que la militarisation de l'aide humanitaire qui a conduit à des tueries à grande échelle. Entre fin mai et le 8 octobre 2025, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU a enregistré 2 435 Palestiniens tués par l'armée israélienne près des points de collecte de nourriture, principalement des enfants, adolescents ou jeunes hommes.

Selon le ministère palestinien de la Santé, au moins 463 Palestiniens, dont 157 enfants, sont morts de faim. Le Haut-Commissaire a déclaré que ces décès étaient le résultat direct du blocage par Israël de l'aide humanitaire et d'autres actions délibérées.

Volker Türk a également dénoncé les meurtres de personnel humanitaire et médical, ainsi que celui de journalistes. Bien qu'un cessez-le-feu ait été mis en place en octobre, les violations continues d'Israël ont tué plus de 600 Palestinien·nes et blessé plus de 1 600 autres depuis lors selon les chiffres de l'ONU.

Au moins 1 700 violations ont été enregistrées pendant cette période de “trêve”, notamment le refus de soins médicaux et de transferts à l'étranger, des restrictions sur l'aide humanitaire et des attaques quotidiennes sur l'ensemble du territoire.

“N'importe où ailleurs, cela serait considéré comme une crise majeure”, martèle Volker Türk. “À Gaza, des personnes continuent de mourir à cause des tirs israéliens, du froid, de la faim et de maladies et blessures qui pourraient être soignées.”

Annexion de facto

M. Turk a qualifié la situation en Cisjordanie de “particulièrement inquiétante”, soulignant les récentes mesures prises par Israël pour étendre l'autorité civile sur des zones longtemps gouvernées par la loi martiale.

“Les récentes mesures israéliennes d'expansion de l'expropriation des terres consolident l'annexion du territoire palestinien. Cela constitue une violation flagrante du droit des Palestiniens à l'autodétermination,” a-t-il déclaré.

Les forces de sécurité israéliennes continuent d'utiliser en Cisjordanie occupée une force inutile et disproportionnée, et ont tué 1 020 Palestinien·nes depuis le 7 octobre 2023, selon les chiffres vérifiés par les droits de l'homme de l'ONU.

Le Haut-commissaire a également dénoncé une pratique d'arrestations massives qui “s'apparentent à de la détention arbitraire” à Gaza comme en Cisjordanie, avant de condamner les conditions de détentions pratiquées dans les prisons israéliennes.

“Depuis le 7 octobre 2023, mon Bureau a vérifié qu'au moins 89 Palestiniens sont morts en détention israélienne. La torture et autres mauvais traitements des Palestiniens en détention israélienne restent répandus.”

“L'absence de responsabilité pour les violations flagrantes commises est tout simplement honteuse”, conclut Volker Türk, exhortant Israël de cesser son “occupation illégale” de la Cisjordanie.

“Les droits humains ont été bafoués dans les territoires palestiniens occupés. Tout effort réaliste visant à reconstruire et à progresser vers une stabilité durable devra être ancré dans les droits humains. Et cela est urgent.”

“L'annexion totale est l'objectif”

Ces déclarations de l'ONU font écho à de nombreuses condamnations d'organismes de défense des droits humains, qui dénoncent dans les dernières mesures prises par Israël une “annexion de facto” de la Cisjordanie.

“Ne vous y trompez pas : l'annexion totale est l'objectif, et Israël a déjà jeté la plupart des bases pour y parvenir”, dénonçait la semaine dernière Erika Guevara-Rosas, directrice générale à Amnesty International. “Les ministres du gouvernement en place ne ressentent plus le besoin de dissimuler leurs intentions.”

Dans un communiqué qui décortique les mesures israéliennes, Amnesty International fustige l'impunité dans laquelle ces dernières sont prises. “L'expansion accélérée des colonies illégales et la recrudescence des violences et des crimes cautionnés par l'État imputables aux colons en Cisjordanie occupée pointent du doigt l'incapacité catastrophique de la communauté internationale à prendre des mesures décisives”, déclare Erika Guevara-Rosas.

“Le soutien inconditionnel du gouvernement américain, combiné à l'absence généralisée de responsabilité internationale pour le génocide perpétré par Israël contre les Palestinien·ne·s à Gaza, à des décennies de crimes de droit international liés à son occupation illégale et à son système d'apartheid, encouragent Israël à intensifier ses actions illégales, et notamment à officialiser l'accaparement de terres, sans crainte d'éventuelles conséquences.”

Aux États-Unis, les infirmières mènent la lutte des classes et la résistance contre l’ICE

Aux États-Unis, les infirmières, en grande majorité des femmes et, dans nos grandes villes, principalement des Noires, des Latinas et des Asiatiques, mènent à la fois la lutte (…)

Aux États-Unis, les infirmières, en grande majorité des femmes et, dans nos grandes villes, principalement des Noires, des Latinas et des Asiatiques, mènent à la fois la lutte pour des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail et la résistance contre les attaques contre les immigréEs.

26 février 2026 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste - 789 | Crédit Photo : - DSA New York | traduction Henri Wilno

En janvier et février, quelque 15 000 infirmières de New York ont fait grève dans plusieurs hôpitaux de la ville, pendant des semaines, pour obtenir des salaires plus élevés et des effectifs accrus.

Comme l'a déclaré Nancy Hagans, présidente de l'Association des infirmières de l'État de New York (NYSNA), « Pendant un mois et demi, malgré les conditions météorologiques les plus difficiles que cette ville ait connues depuis des années, les infirmières du NYP ont montré à cette ville qu'elles ne feraient aucun compromis sur les soins aux patients. »

Et à travers le pays, un autre syndicat, le National Nurses United, qui compte 225 000 membres, a organisé des manifestations de masse dans les centres de santé de nombreuses villes pour réclamer la suppression de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).

La grève des infirmières de New York

À New York, après plusieurs semaines de grève, la NYSNA a obtenu une augmentation salariale de 12 % sur les trois prochaines années, le maintien des prestations d'assurance maladie et une amélioration des effectifs, afin que les infirmières ne soient responsables que d'un nombre raisonnable de patients. Le nouveau contrat prévoit également la protection des infirmières contre la violence au travail, telle que les agressions violentes de la part de patientEs, et une meilleure protection des patientEs et des infirmières immigréEs. Gema Demayo Medina, de l'hôpital presbytérien, a déclaré : « Nous avons attendu cela pendant quarante jours sous la pluie et la neige, dont quinze jours en janvier avec des températures égales ou inférieures à zéro. »

Au milieu des négociations, les infirmières de l'hôpital presbytérien, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Je suis une simple employée et je vote non », ont d'abord voté contre la fin de la grève et ont manifesté contre les dirigeantEs de leur syndicat, réclamant la démission de Hagans, et ont ainsi obtenu un accord amélioré.

Pas moins de 99 % des membres du syndicat ont finalement voté en faveur du nouveau contrat. La grève de 15 000 infirmières a été l'une des plus importantes et des plus longues de l'histoire des États-Unis.

Les infirmières protègent les patients et résistent à l'ICE

Le syndicat National Nurses United (NNU), qualifiant l'ICE et la Customs and Border Patrol (CPB) de « plus grande menace pour la santé publique du pays », a organisé une manifestation nationale contre l'ICE le 19 février. Le NNU demande l'abolition de l'ICE.

« Nous avons largement dépassé le stade de la “réforme” », a déclaré Mary Turner, infirmière diplômée d'État en soins intensifs à Minneapolis, dans le Minnesota, et présidente du National Nurses United. « La réforme ne fonctionne que lorsque l'on se soucie de respecter et d'appliquer la loi. Les infirmières font des évaluations professionnelles et voici ce que nous concluons : l'ICE et la police des frontières sont des organisations violentes, cruelles, anarchiques et racistes que l'administration Trump utilise comme une force paramilitaire pour finalement réprimer l'opposition du peuple américain à sa prise de contrôle fasciste de notre démocratie. Les PDG de nos hôpitaux sont également responsables, car ils ont permis à Trump d'agir en ne faisant rien. Nous devons tous nous réveiller et supprimer l'ICE maintenant, avant qu'il ne soit trop tard. »

À San Diego, en Californie, où je me trouve depuis quelques semaines, des infirmières ont manifesté dans plusieurs hôpitaux pour réclamer la suppression de l'ICE, qu'elles jugent nécessaire pour la santé et la sécurité de leurs patients et des communautés locales. Les agents de l'ICE ont frappé et aspergé de gaz lacrymogène des immigréEs et leurs sympathisants, et ont tué l'infirmier Alex Pretti à Minneapolis.

Kendle Hargrove, infirmière à San Diego, a déclaré : « L'ICE crée une crise de santé publique, car les patients craignent de se faire soigner parce qu'ils ont peur de sortir. Les personnes hospitalisées devraient pouvoir se faire soigner sans craindre d'être persécutées. » Manquer leurs rendez-vous médicaux peut entraîner des maladies, voire la mort.

Turner, présidente du NNU, a déclaré : « Nous nous mobilisons le 19 février pour exiger que le Congrès abolisse immédiatement l'ICE, sous peine d'en subir les conséquences électorales. »

Dan La Botz, , traduction Henri Wilno

Prophetstown et la longue tradition américaine des villes sanctuaires et des réseaux de défense communautaire

3 mars, par Rachel Ida Buff — , ,
A la suite des meurtres des défenseurs communautaires Renee Macklin Good et Alex Pretti par des agents fédéraux, les commentateurs se sont empressés de donner leur (…)

A la suite des meurtres des défenseurs communautaires Renee Macklin Good et Alex Pretti par des agents fédéraux, les commentateurs se sont empressés de donner leur interprétation de ces événements. Comme on pouvait s'y attendre, les responsables de l'administration s'efforcent d'assimiler la défense communautaire au terrorisme intérieur, alléguant, contre toute preuve vidéo documentée, que Pretti et Good ont menacé les agents qui les ont assassinés.

9 février 2026 | tiré de la gauche anticapitaliste
https://www.gaucheanticapitaliste.org/prophetstown-et-la-longue-tradition-americaine-des-villes-sanctuaires-et-des-reseaux-de-defense-communautaire/

Beaucoup d'autres ont défendu la légitime participation à des actions visant à protéger les quartiers face à l'offensive fédérale organisée contre les communautés immigrées de Minneapolis. Cependant, les deux camps négligent souvent de replacer ces événements dans son cadre historique : une tradition de la défense communautaire et de la formation de sanctuaires comme résistance à long terme à la colonisation et à la répression aux États-Unis.

Au cours de l'offensive actuelle contre les communautés immigrées urbaines dans des villes sanctuaires comme Chicago, Portland et Minneapolis, les réseaux d'intervention rapide et de surveillance des migrations ont contribué à réduire le nombre de personnes emmenées grâce à la surveillance des quartiers et à une large campagne d'information sur les droits des citoyens. Ces réseaux forment également des bénévoles à observer les activités des agents fédéraux sur le terrain et à avertir et soutenir les communautés touchées.

Ces activités entièrement légales, nécessaires dans le contexte des nombreuses violations des droits des citoyens et des non-citoyens par l'administration actuelle, s'appuient sur une organisation qui existe sur ce continent depuis au moins le XVIIe siècle.

Issu des pratiques populaires du Black Panther Party et de l'American Indian Movement (AIM), l'observation légale mobilise les résidents pour surveiller les forces de l'ordre.

Déjà en 1968, alors que des habitants autochtones de Minneapolis étaient jetés brutalement dans les fourgons de police, l'AIM a commencé à suivre systématiquement les déplacements des patrouilles de la police . De même, le Black Panther Party, fondé à Oakland en 1966, a réagi à la brutalité policière en patrouillant dans les communautés afro-américaines et en créant des cliniques juridiques dans le cadre d'une vaste campagne de défense communautaire.

Dans le contexte des attaques actuelles de l'ICE, l'expérience passée a été réactivée : l'observation juridique est redevenue un aspect essentiel de la défense communautaire et de l'organisation de sanctuaires. Ces dernières semaines, les patrouilles de l'AIM ont recommencé à sillonner les quartiers de ces deux villes .

Heather Bruegl, organisatrice et historienne explique : « Nous voyons cela se reproduire aujourd'hui [parce que] les droits des personnes sont violés. Nous voyons des autochtones, des membres de tribus, être détenus. Il est important que des groupes comme l'AIM et d'autres groupes se manifestent à nouveau, travaillent au sein de la communauté et veillent à ce que nous nous protégions les uns les autres. »

En tant que formes de résistance à la répression militarisée, ces efforts ont des précédents historiques importants. Bien que les concepts mêmes de sanctuaire et de défense communautaire soient devenus controversés à une époque où le discours politique est marqué par une xénophobie décomplexée et la diabolisation de l'action collective, ces pratiques sont antérieures à la fondation des États-Unis en tant que nation et ont été fondamentales pour la survie collective tout au long de l'histoire de la colonisation et de la migration dans les Amériques. Les pratiques de sanctuaire ont été une partie centrale, bien que souvent occultée, de l'histoire des Amériques.

Peu après que les navires européens aient amené des Africains réduits en esclavage pour travailler dans les Amériques, des communautés de marrons ont vu le jour dans des endroits reculés et difficiles d'accès, comme le Grand Marais lugubre de Virginie et les Everglades de Floride. Ces communautés ont accueilli des Africains, des Européens et des autochtones fuyant les régimes sévères d'esclavage et de colonialisme qui leur étaient imposés.

Dans Slavery's Exiles : The Story of the American Maroons, l'historienne Sylviane Diof décrit les communautés marronnes comme des espaces de « mouvement, d'indépendance et de réinvention où de nouveaux modes de vie ont été créés et ont évolué ; où des réseaux se sont construits et consolidés, et où la solidarité s'est exprimée de manière concrète, rendant possible le mode de vie alternatif des marrons ».

Historiquement, les communautés marronnes multiraciales et les campements autochtones multitribaux qui ont vu le jour le long des frontières de la colonisation partagent de nombreux aspects des pratiques contemporaines de défense communautaire. La reconnaissance de ces parallèles historiques remodèle notre compréhension collective de la longévité et de la souplesse d'adaptation de ces « pratiques de sanctuarisation » et nous aide à comprendre les raisons pour lesquelles le régime actuel cherche à les diaboliser.

À Prophetstown, dans l'Indiana, par exemple, un parc d'État fondé en 2004 commémore le campement autochtone multinational créé par les frères Shawnee Tecumseh et Tenskwatawa au début des années 1800. Bien que le gouverneur des territoires de l'Indiana et futur président William Henry « Tippecanoe » Harrison ait vaincu le rassemblement intertribal et réduit Prophetstown en cendres, le lieu reste un hommage au pouvoir de l'organisation collective contre la déportation.

Le traité de Paris a mis fin à la Révolution américaine, traçant les frontières de la nouvelle nation à l'est des Appalaches. Mais dans les décennies qui ont suivi la révolution, les pionniers ont afflué par-delà les montagnes vers les terres autochtones, faisant de la vallée de l'Ohio une nouvelle frontière de colonisation. Les fermes que ces colons ont revendiquées et les terres qu'ils ont spoliées et clôturées ont mis à mal et complètement désorganisé puis détruit les pratiques autochtones ancestrales de partage des terres.

Pour les États-Unis nouvellement créés, la vallée de l'Ohio était nécessaire à la sécurité nationale contre les incursions des Autochtones, des Anglais, des Français et des Espagnols… Alors que pour les Autochtones, la colonisation euro-américaine devenait synonyme de catastrophe.

Dans l'espoir de résister à l'expansion américaine, les peuples autochtones de tout le pays se sont joints au campement de Prophetstown. Les espaces de refuge qu'ils ont créés intégraient la vie quotidienne, la pratique spirituelle et l'éducation politique. Qu'il s'agisse de s'entraider pour récolter de la nourriture et s'occuper des enfants, de construire des habitations ou d'assurer des gardes, ces espaces de refuge étaient des lieux d'entraide collective.

Connu dans ses dernières années sous le nom de Grand Prophète Shawnee ou « la Porte ouverte », Tenskwatawa est devenu un chef spirituel après s'être remis de manière spectaculaire de plusieurs années d'alcoolisme. Après avoir survécu à une chute dans un feu alors qu'il était ivre, il a commencé à prêcher que le rejet des importations non autochtones telles que les armes à feu et l'alcool permettrait aux peuples autochtones de revenir à leurs modes de vie traditionnels, les protégerait contre de nouveaux déplacements et leur rendrait leurs terres.

Ses prophéties correspondaient à celles d'autres figures saintes autochtones à la frontière des colonies, depuis les enseignements pré-révolutionnaires de Neolin, le prophète du Delaware, jusqu'aux révélations de la fin du XIXe siècle du prophète de la Danse des Esprits, Wovoka.

Chacune de ces prophéties comportait des aspects spirituels et politiques, chacune a donné lieu à la construction d'une ville sanctuaire temporaire par un groupe multinational d'adeptes autochtones, dont beaucoup avaient été déplacés de leurs foyers et étaient déterminés à lutter contre de nouvelles expulsions.

Une ville sanctuaire

En 1805, des membres d'une douzaine de tribus du Midwest se sont rendus au campement de Tenskwatawa à Greenville, dans l'Ohio. À l'instar des caravanes de migrants contemporaines composées de groupes diversifiés de personnes marchant ensemble à travers l'Amérique centrale à la recherche d'un refuge plus au nord, bon nombre de ces voyageurs avaient déjà été témoins de la guerre et de la destruction de l'environnement dans leur pays d'origine.

Dans la ville sanctuaire qu'ils ont créée ensemble, les gens montaient la garde contre les forces hostiles, partageaient leurs provisions et échangeaient des histoires, créant ainsi des liens qui les ont soutenus dans leur campement temporaire et au-delà.

Bien que les gens se rendaient dans ces lieux de refuge motivés par leur fervent espoir de survie collective, leurs efforts pour se constituer des zones de refuge sécurisées ont été largement diabolisés. La crainte du pouvoir de la Danse des Esprits a poussé l'armée américaine à massacrer en 1890 près de 300 Lakotas qui campaient à Wounded Knee. Ce n'est pas une coïncidence qu'aujourd'hui, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a récemment osé revendiquer les médailles d'honneur décernées aux soldats qui ont assassiné des anciens, des femmes et des enfants à Wounded Knee !

Tout comme la crainte d'une insurrection indigène a précipité le massacre des adeptes de la Danse des Esprits, l'idée que les caravanes de migrants contemporaines sont des hordes de voyous déterminés à détruire les États-Unis anime la guerre actuelle contre les migrants et les demandeurs d'asile, ainsi que la diabolisation des pratiques de sanctuaire.

Tom Homan, le « tsar des frontières », qualifie systématiquement les villes sanctuaires de « sanctuaires pour criminels », dénigrant et salissant ainsi l'histoire héroïque de ces espaces.

Pendant que son frère rassemblait des gens pour construire leur ville sanctuaire, Tecumseh parcourait le Midwest et le sud, s'adressant à des nations autochtones éloignées pour leur expliquer la nécessité pour les Indiens de s'unir pour défendre leurs terres. Il expliquait : « Ces terres sont les nôtres, et personne n'a le droit de nous en chasser. Le Grand Esprit là-haut nous a désigné cet endroit pour y allumer nos feux. »

Ses discours enflammés ont incité de nombreux autres Indiens à s'engager à collaborer avec l'alliance autochtone qu'il avait imaginée, et beaucoup ont déménagé pour rejoindre la nouvelle communauté refuge de l'Ohio.

Tecumseh et Tenskwatawa se sont inspirés des traditions prophétiques autochtones pour mobiliser une large résistance contre la spoliation. De même, les communautés abolitionnistes organisées dans les églises noires de villes comme Philadelphie et Milwaukee se sont inspirées des Écritures chrétiennes pour défendre les Afro-Américains contre les exactions des chasseurs d'esclaves, rendues possibles par les lois sur les esclaves fugitifs pendant la longue et violente période qui a précédé la guerre civile.

Ensemble, ils ont accueilli ceux qui étaient pris pour cible par la police et les chasseurs d'esclaves, résistant collectivement aux tentatives d'asservissement des Noirs libres.
Inspiration de la théologie de la libération

Dans les années 1980, de nombreuses institutions religieuses se sont inspirées de la théologie de la libération latino-américaine pour ouvrir leurs portes aux demandeurs d'asile d'Amérique centrale, dont beaucoup étaient autochtones.

Ces leaders ont reconnu l'impératif spirituel d'accueillir et d'organiser les dépossédés, prenant au sérieux l'injonction de l'archevêque salvadorien assassiné Oscar Romero concernant l'accompagnement : « Ce que la Garde nationale est susceptible de faire est injuste. Si elle attaque, vous devez être aux côtés des paysans. Accompagnez-les. Prenez les mêmes risques qu'eux. »

Les immigrants fuyant les ravages des guerres soutenues par les États-Unis en Amérique centrale ont sensibilisé les organisateurs américains à la théologie de la libération. En conséquence, l'accompagnement est devenu l'une des pratiques clés des années 1980 et du New Sanctuary Movement (nouveau mouvement pour le sanctuaire) lorsqu'il a refait surface au début des années 2000, parallèlement à l'intensification des campagnes contre les immigrants sans papiers menées par les politiciens démocrates et républicains.

Alors que la nourriture venait à manquer dans l'Ohio et que certains chefs autochtones locaux signaient des traités cédant leurs terres au gouvernement américain, le chaman potawatomi Main Poc encouragea Tenskwatawa à déplacer le campement vers l'ouest, dans le pays potawatomi. En 1808, Prophetstown, près de l'actuelle Lafayette, dans l'Indiana, devint le centre du renouveau spirituel et de la résistance politique autochtones dans la vallée de l'Ohio.

Les peuples autochtones du Midwest et d'ailleurs se sont rendus en caravane au campement, qui a fini par compter plus de trois mille personnes. Dans son article « Prophetstown on the Wabash : The Native Spiritual Defense of the Old Northwest », l'historien Timothy Willig explique que les peuples autochtones locaux considéraient depuis longtemps la région, située au confluent des rivières Wabash et Tippecanoe près de Prophetstown, comme un site spirituel puissant.

D'un point de vue stratégique, ces rivières donnaient accès aux régions de l'Illinois et des Grands Lacs. Elles fournissaient également de l'eau potable et, peut-être, un sentiment de refuge et de réconfort aux milliers de personnes attirées par le campement.

Dans des termes qui font écho à de nombreux rapports sur les communautés marronnes du sud des États-Unis, William Henry Harrison observait : « Il se trouve immédiatement au centre de ce beau pays où il [Tecumseh] souhaite nous empêcher de nous installer — et surtout, il a immédiatement derrière lui un pays qui n'a été que peu exploré… dans lequel notre cavalerie ne pourrait pénétrer, et notre infanterie, qu'au prix d'efforts lents et laborieux. »

Les espaces sanctuaires comme Prophetstown voient le jour dans des moments de grave péril, offrant un refuge et une aide communautaire contre les actions militarisées de l'État qui déplacent les populations, menacent leurs maisons et les obligent à prendre des décisions difficiles concernant la fuite et la réinstallation.

Prophetstown était l'une des nombreuses villes sanctuaires construites tout au long de l'histoire américaine pour abriter des personnes rassemblées dans l'espoir de défendre leur patrie et leur mode de vie. Il en existe beaucoup d'autres, depuis les premières communautés marronnes, en passant par les nombreux espaces autochtones créés par solidarité et résistance, jusqu'aux villes du nord qui ont bafoué les lois sur les esclaves fugitifs et ont abrité les Afro-Américains pendant la longue période qui a précédé la guerre civile.

À l'heure actuelle, les observatoires de la migration et les réseaux de défense contre les expulsions renforcent les politiques de sanctuaire et les créent là où elles ne sont pas en vigueur. Les campements pro-palestiniens dans les universités du monde entier étaient des villes sanctuaires temporaires, construites grâce à la solidarité multiraciale et interconfessionnelle, où se déroulaient des conversations interdites ailleurs.

La guerre actuelle de l'administration Trump contre les villes sanctuaires se déroule à une époque de révisionnisme historique radical, où les forces de l'État tentent de reléguer une grande partie de notre histoire collective dans l'oubli. Tout en s'efforçant de détruire les espaces sanctuaires, le régime actuel s'efforce d'en effacer même le souvenir.

Se battant pour le bien-être d'un petit pourcentage de personnes riches au détriment du bien commun, ce régime redoute le pouvoir et l'inévitabilité de la résistance collective.

Mais le pouvoir spirituel et politique des espaces sanctuaires perdure. Le message de Prophetstown a survécu à l'incendie du campement par Harrison ainsi qu'aux déplacements forcés de nombreux autochtones de la vallée de l'Ohio vers le « pays indien » en Oklahoma.

Malgré les efforts continus visant à discréditer les réseaux de défense communautaire et les villes sanctuaires, ceux-ci continuent de représenter des forces démocratiques puissantes qui résistent et survivent à la brutalité autoritaire.

En défendant leurs communautés, les habitants de Minneapolis et de Saint Paul incarnent une tradition américaine ancestrale. L'histoire se souviendra de leur courage.

Rachel Ida Buff enseigne l'histoire à l'université du Wisconsin-Milwaukee. Spécialiste de l'immigration, elle enseigne également les études afro-américaines et est membre du conseil consultatif académique de Jewish Voice for Peace. Buff est l'auteure de trois ouvrages sur les droits des immigrants, dont le glossaire bilingue de 2020, A is for Asylum Seeker : Words for People on the Move/A de Asilo : Palabras para Personas en Movimiento (Fordham, 2020).

Article initialement publié sur le site d'Against the current

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La bulle MAGA est en train d’éclater

3 mars, par Paul Krugman — , , ,
L'effondrementde la procureure générale Pam Bondi mercredi, alors qu'elle était interrogée par la commission judiciaire de la Chambre des représentants, était exceptionnel, (…)

L'effondrementde la procureure générale Pam Bondi mercredi, alors qu'elle était interrogée par la commission judiciaire de la Chambre des représentants, était exceptionnel, même selon les normes très basses de cette administration. Un haut fonctionnaire a-t-il déjà crié à un membre du Congrès : « Ne me dites rien, espèce d'avocat raté et fini » ?

24 février 2026 | tiré de Vientosur.info

Mais ce qui m'a vraiment surpris, c'est son exigence que les démocrates cessent de parler de Jeffrey Epstein parce que le Dow Jones dépassait les 50 000 points. Cela a atteint de nouveaux sommets de faillite morale, car ce qu'ils disent en fait, c'est : « Comment osez-vous vous plaindre du viol de mineurs alors que la bourse est en hausse ? ».

Il y avait une odeur indéniable de désespoir dans la crise de colère de Bondi. Et cela n'a trompé personne. Des fissures apparaissent, car certains républicains du Congrès ont votécontre les droits de douane de Trump, les avocats du ministère de la Justice démissionnent en masse ou s'effondrent tout simplement, et les tentatives d'utiliser les procédures judiciaires comme arme continuent d'échouer.

Tom Homan affirme désormais que la vague d'arrestations de l'ICE dans le Minnesota va diminuer — un retrait honteux, si cela s'avère vrai —, tandis que les démocrates restent fermes dans leur refus de continuer à financer le département de la Sécurité intérieure sans réformes significatives. Et les cris de Bondi ne font pas disparaître Epstein.

Mais examinons l'exigence de Bondi selon laquelle les Américains devraient ignorer le chaos généralisé parce que les actions sont en hausse. C'est moralement dépravé, mais qu'en est-il de l'économie ?

Cours des actions depuis la date de l'investiture. Source : Haver Analytics. US correspond à l'indice S&P 500, Euro area à l'indice S&P Euro 350.

Oui, les cours des actions ont augmenté. Cependant, comme tout économiste peut vous le dire, le marché boursier est un mauvais indicateur de la santé générale de l'économie. Paul Samuelson a plaisanté en disant que le marché avait prédit neuf des cinq dernières récessions.

De plus, les cours des actions ont augmenté presque partout, et davantage dans d'autres pays qu'aux États-Unis. Le graphique ci-dessus compare les cours des actions aux États-Unis et dans la zone euro ; comme ces derniers sont mesurés en euros et que l'euro s'est apprécié par rapport au dollar, l'Europe a largement surpassé les États-Unis.

Et si nous allons au-delà du marché boursier et que nous nous intéressons à ce qui importe vraiment à la plupart des Américains, à savoir l'accessibilité et l'emploi, l'économie de Trump ne donne pas de résultats. L'inflation reste obstinément élevée. Malgré un bon mois, la croissance de l'emploi a ralenti. Et il est de plus en plus difficile de trouver un emploi.

Voici une mesure qui me semble utile, le « différentiel du marché du travail » du Conference Board : la différence entre le pourcentage d'Américains qui déclarent qu'il y a beaucoup d'emplois et le pourcentage qui déclarent qu'il est difficile de trouver un emploi :

Différentiel du marché du travail. Source : The Conference Board via Haver Analytics

Il ne s'agit certainement pas d'une économie florissante. Ce n'est même pas une économie saine. Et les Américains ne croient pas aux mensonges du gouvernement.

Les partisans de MAGA critiquent constamment Joe Biden tout en déifiant Trump. Cependant, il n'a fallu qu'un an aux Américains qui ne font pas partie de la base républicaine pour décider que Biden était en fait un meilleur président. Voici les résultats du dernier sondage YouGov :

Comparaison des performances présidentielles. Trump meilleur que Biden (graphique de gauche), Trump pire que Biden (graphique de droite). Source : YouGov

Cela a été rapide. Et cela contredit la croyance populaire selon laquelle l'avance de 1,5 point de pourcentage de Trump dans le vote populaire en 2024 — inférieure à son avance sur Hillary Clinton en 2016 ! — marque un réajustement fondamental de la politique américaine.

Ce qui s'est réellement passé en 2024, c'est que les électeurs peu informés ont cru Trump lorsqu'il a promis de faire baisser les prix et d'apporter une prospérité sans précédent. « Peu informés » n'est pas un terme péjoratif : G. Elliott Morris l'utilise pour désigner les électeurs qui ne savent pas quel parti contrôle la Chambre des représentants et le Sénat. Ces électeurs ont fermement soutenu Trump en 2024, mais leur opinion à son sujet s'est effondrée :

Les électeurs peu informés se sont retournés contre Trump. Approbation nette du travail de Trump par rapport à la marge nette de votes en 2024, en fonction des connaissances politiques (connaissances = identifier correctement quel parti contrôle la Chambre des représentants et le Sénat américains). Dans le graphique, noir : marge nette de votes pour Trump en 2024, orange : approbation nette du travail de Trump. Axe des abscisses : connaissances élevées (2 réponses correctes sur 2, 77 % de l'échantillon), connaissances faibles/moyennes (0 ou 1 réponse correcte sur 2, 23 % de l'échantillon) Axe des ordonnées : marge nette en points de pourcentage (% des votes pour Trump - % des votes pour Harris en 2024, ou % d'approbation ou de désapprobation. Sondage réalisé auprès de 1 532 adultes américains entre le 14 et le 20 janvier 2026.

Ainsi, alors que les personnes vivant dans la bulle MAGA continuent d'affirmer que Trump est un grand président, le meilleur président de l'histoire, un président comme on n'en a jamais vu auparavant, leurs acclamations sentent le désespoir. L'implosion du MAGA prend de l'ampleur. Les Américains sont furieux et ne se laisseront plus berner.

13/2/2016
https://paulkrugman.substack.com/p/the-maga-bubble-is-imploding

Des universitaires irano-américains dénoncent l’attaque américano-israélienne et préviennent que les efforts visant à renverser le régime auront l’effet inverse

3 mars, par Democracy now ! — , ,
Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran entre dans son troisième jour, entraînant une grande partie du Moyen-Orient dans un conflit armé, nous discutons de la (…)

Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran entre dans son troisième jour, entraînant une grande partie du Moyen-Orient dans un conflit armé, nous discutons de la situation avec deux universitaires irano-américains.
« Il s'agit d'une attaque dévastatrice contre les infrastructures du pays, tant publiques que civiles », déclare Golnar Nikpour, professeure agrégée d'histoire iranienne moderne au Dartmouth College. Elle note que loin de conduire à un soulèvement populaire contre le gouvernement, comme l'encourageait le président Trump, les attaques américano-israéliennes ont contraint les Iraniens à se soucier de leur sécurité immédiate face aux bombes.
« Ces attaques causent beaucoup de souffrances au peuple iranien et détruisent l'espace dans lequel les Iraniens luttaient pour la justice sociale et les libertés civiles », déclare Behrooz Ghamari-Tabrizi, un fervent détracteur du gouvernement qui a déjà été emprisonné dans le couloir de la mort en Iran, mais qui s'oppose néanmoins à la guerre. « Je suis très pessimiste quant à la possibilité d'un changement de régime en Iran sans avoir une idée claire de ce qui va le remplacer. »
Selon la Société du Croissant-Rouge iranien, plus de 550 personnes ont été tuées en Iran depuis samedi, date à laquelle les États-Unis et Israël ont lancé une campagne de bombardements intensifs et assassiné le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Plusieurs autres hauts responsables iraniens ont également été tués. L'Iran a riposté en lançant des missiles visant Israël, ainsi que les alliés des États-Unis dans la région, notamment les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, la Jordanie, l'Arabie saoudite et Chypre, où un drone iranien a frappé une base aérienne britannique. Les combats ont également repris entre Israël et le Hezbollah au Liban.

2 mars 2026 | tiré de demcracy now !
https://www.democracynow.org/2026/3/2/iran_war

AMY GOODMAN : La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran est entrée dans son troisième jour. Selon la Société du Croissant-Rouge iranien, plus de 550 personnes ont été tuées en Iran depuis samedi. Parmi les morts figure le guide suprême iranien Ali Khamenei, âgé de 86 ans, qui a été assassiné lors d'une frappe aérienne visant son complexe. Plusieurs autres hauts responsables iraniens ont été tués, notamment le ministre iranien de la Défense, le chef du Corps des gardiens de la révolution islamique et le chef d'état-major des forces armées iraniennes. L'Iran affirme qu'une frappe aérienne israélienne sur une école primaire de filles dans la ville de Minab a tué 165 personnes, principalement des filles. Près d'une centaine d'autres ont été blessées.
L'Iran a riposté en lançant des missiles visant Israël, ainsi que les alliés des États-Unis, notamment les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, la Jordanie, l'Arabie saoudite et Chypre, où un drone iranien a frappé une base aérienne britannique. En Arabie saoudite, la plus grande raffinerie de pétrole du pays a été contrainte d'arrêter ses activités après une attaque de drones iraniens. Israël menace désormais de réenvahir le Liban après que Israël et le Hezbollah ont échangé des tirs de roquettes dimanche. Au moins 31 personnes ont été tuées au Liban. Les autorités israéliennes affirment que 10 personnes sont mortes en Israël depuis que l'Iran a commencé à lancer des frappes de représailles.
Le président Trump a lancé l'attaque contre l'Iran sans l'accord du Congrès ni le soutien du Conseil de sécurité des Nations unies. Dans un message vidéo dimanche, Trump a de nouveau appelé à un changement de régime en Iran.

PRÉSIDENT DONALD TRUMP : J'exhorte une fois de plus les Gardiens de la révolution, l'armée et la police iraniennes à déposer les armes et à bénéficier d'une immunité totale, sous peine d'une mort certaine. Ce sera une mort certaine, et elle ne sera pas belle à voir. J'appelle tous les patriotes iraniens qui aspirent à la liberté à saisir cette occasion, à faire preuve de courage, d'audace et d'héroïsme, et à reprendre leur pays. L'Amérique est avec vous. Je vous ai fait une promesse, et je l'ai tenue. Le reste dépendra de vous, mais nous serons là pour vous aider.

AMY GOODMAN : Au cours de son discours, le président Trump a également confirmé que trois soldats américains avaient été tués et a déclaré qu'il y en aurait probablement d'autres. Le Commandement central américain a annoncé aujourd'hui qu'un quatrième militaire américain avait été tué.
Plus tôt dans la journée, trois avions de combat américains ont été abattus au-dessus du Koweït dans ce que le CENTCOM a qualifié d'« incident apparent de tir ami ». Les six membres d'équipage ont pu s'éjecter en toute sécurité.
L'attaque américaine et israélienne contre l'Iran samedi est survenue un jour après que les États-Unis et l'Iran aient tenu des négociations indirectes à Oman. À l'issue des pourparlers, le ministre des Affaires étrangères d'Oman a déclaré : « Un accord de paix est à notre portée. » Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s'est exprimé dimanche sur Al Jazeera.

ABBAS ARAGHCHI : [traduit] Eh bien, l'Iran a toujours été ouvert à la diplomatie, et je pense que nous avons de très bons antécédents en la matière, contrairement aux Américains, dont les antécédents sont très mauvais et très négatifs. Vous savez, c'est la deuxième fois que nous négocions avec les Américains et qu'ils décident de nous attaquer en plein milieu des négociations. ... Eh bien, si leur objectif est de changer le régime, c'est une mission impossible. Vous savez, la disparition du dirigeant ne signifie pas pour autant un changement de régime ou un changement du système politique en Iran. Non, nous avons un système politique très bien établi. Nous avons une constitution très riche. Et sur cette base, toutes les institutions étatiques sont en place. Elles font leur travail, elles remplissent leur fonction.

AMY GOODMAN : Pour en savoir plus, nous sommes rejoints par deux invités. À Philadelphie, Golnar Nikpour est professeure agrégée d'histoire iranienne moderne au Dartmouth College, autrice de The Incarcerated Modern : Prisons and Public Life in Iran. Et ici à New York, Behrooz Ghamari-Tabrizi est chercheur au Center for Place, Culture and Politics du CUNY Graduate Center. Il a précédemment été professeur et directeur du département d'études sur le Proche-Orient à l'université de Princeton, auteur de plusieurs ouvrages, dont Islam and Dissent in Postrevolutionary Iran (L'islam et la dissidence dans l'Iran postrévolutionnaire), un mémoire sur ses années passées dans le couloir de la mort à la prison d'Evin intitulé Remembering Akbar : Inside the Iranian Revolution (En souvenir d'Akbar : au cœur de la révolution iranienne), et son dernier ouvrage, publié cette année, The Long War on Iran : New Events, Old Questions (La longue guerre contre l'Iran : nouveaux événements, vieilles questions).
Nous vous souhaitons la bienvenue à tous les deux dans Democracy Now ! Professeur Ghamari, commençons par vous. Vous avez passé plus de trois ans dans le couloir de la mort de la prison d'Evin en Iran.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui.

AMY GOODMAN : Vous observez actuellement ce qui s'est passé ce week-end. Il y a quelques jours, le journal israélien Haaretz a publié un long article sur vous, qui évoquait votre avertissement concernant l'élimination de Khamenei et cette possible frappe que nous voyons aujourd'hui. Réagissez à ce qui s'est passé ce week-end.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Tout d'abord, merci de m'accueillir ici. Je pense que l'une des leçons les plus importantes que nous tirons ici est que ces attaques causent beaucoup de souffrances au peuple iranien et détruisent l'espace dans lequel les Iraniens luttaient pour la justice sociale et les libertés civiles. C'est exactement le contraire de ce que souhaitaient les Iraniens, et cette destruction cause un préjudice considérable au peuple iranien.

AMY GOODMAN : Au moment où nous parlons, le secrétaire à la Défense Hegseth tient une conférence de presse au Pentagone, en compagnie du chef d'état-major interarmées, Dan Caine. Les forces américaines frappent l'Iran, a déclaré Hegseth, « de manière chirurgicale, écrasante et sans vergogne ». Il a ensuite attaqué les médias. Pouvez-vous nous parler de la signification de ces événements ? Les premiers coups ont été tirés contre une école de filles dans le sud de l'Iran, mais maintenant, entre Israël et les États-Unis, des centaines d'attaques ont été lancées contre Téhéran et d'autres endroits en Iran.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui, la première vague d'attaques a eu lieu au bureau du guide suprême, causant sa mort et celle des hauts responsables de l'armée et de l'appareil de défense iraniens. Je pense que c'est à ce moment-là que l'ayatollah Khamenei a décidé de rester dans son bureau et de continuer à défier les menaces américaines. Il était très clair qu'il se souciait davantage de son héritage que de fuir ou de se cacher dans un bunker. Beaucoup de ses conseillers lui ont dit qu'il n'était pas en sécurité dans son bureau. Et d'après ce que j'ai lu dans la presse iranienne, il a refusé de quitter son bureau et a déclaré que si 90 millions d'Iraniens avaient des abris où se réfugier, « j'irai me réfugier après eux ». Mais il est resté dans son bureau et est devenu un martyr de sa révolution.

AMY GOODMAN : Ce qui est très intéressant. Nous en parlions samedi dans une émission spéciale que nous avons réalisée avec votre collègue, le professeur Ervand Abrahamian, qui a déclaré qu'il s'agissait d'un homme de 86 ans mourant d'un cancer, et qui est maintenant devenu un martyr.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : C'est vrai. C'est vrai. Et il est toujours resté rebelle. Je veux dire que les gens qui croient en sa mission, qui croient en ses idées, célèbrent maintenant le fait qu'il soit resté – jusqu'au dernier moment de sa vie – rebelle, et qu'il ait voulu suivre la voie de Yahya Sinwar du Hamas. Et ce genre d'héritage est très, très important pour lui et ses partisans. Et nous avons vu que des centaines de milliers de personnes à Téhéran et dans les villes du pays et de la région sont descendues dans les rues pour pleurer sa mort.

AMY GOODMAN : Vous avez donc été emprisonné dans la tristement célèbre prison d'Evin, dans le couloir de la mort. C'était dans les années 1980.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Dans les années 80.

AMY GOODMAN : Et pourtant, vous mettez en garde contre le renversement de ce régime. Pourquoi ?

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Parce que je pense que, au cours des 40 dernières années environ, il y a eu tellement d'événements importants dans la société iranienne. Décennie après décennie, la société iranienne a montré qu'elle était capable de transformer sa propre société. Les questions de justice sociale restent très présentes dans la société iranienne. Les femmes iraniennes ont été très, très actives dans le changement de leurs conditions de vie dans le pays. Et le mouvement syndical iranien a été très fort. Les étudiants iraniens ont toujours été très forts. Et je pensais qu'à ce moment-là, renverser le gouvernement sans avoir d'alternative claire ne ferait que nuire à ces luttes que les gens ont menées avec acharnement au cours des 40 dernières années, les affaiblirait. Et je suis très pessimiste quant à la possibilité d'un changement de régime en Iran sans avoir une idée claire de ce qui va le remplacer.

AMY GOODMAN : Passons à la professeure Golnar Nikpour de Dartmouth. Pouvez-vous réagir à ce qui s'est passé ce week-end, à ce qui se passe actuellement en Iran, d'après ce que vous avez entendu – vous êtes l'auteure de The Incarcerated Modern : Prisons and Public Life in Iran (Les modernes incarcérés : prisons et vie publique en Iran) – et qui sont les dirigeants potentiels ? Le président Trump — peu après les centaines d'attaques contre l'Iran, puis les représailles de l'Iran dans tout le Golfe et contre Israël également, le président Trump a déclaré au magazine The Atlantic qu'il était prêt à renouer le dialogue.

GOLNAR NIKPOUR : Oui. Tout d'abord, merci beaucoup de m'accueillir, Amy. Je vous en suis très reconnaissante. Comme vous l'avez souligné, la situation en Iran est actuellement très grave. D'innombrables attaques militaires ont eu lieu à travers le pays, faisant plus de 550 morts à ce jour. Comme mentionné, une grande partie des hauts dirigeants a été éliminée, y compris l'ancien guide suprême, Ali Khamenei, qui a été tué. Un conseil de direction composé de trois personnes a été créé pour gérer les affaires courantes de l'État pendant qu'il choisit un nouveau dirigeant. Ce conseil comprend l'actuel président Masoud Pezeshkian, un important religieux conservateur, l'ayatollah Alireza Arafi, et Gholam-Hossein Mohseni-Eje'i, qui est le président de la Cour suprême du pays. Il est également tout à fait clair qu'Ali Larijani a joué un rôle extrêmement important dans la gestion des affaires courantes du pays. Ainsi, la structure dirigeante qui subsiste tente de promouvoir une idée de stabilité, de faire passer le message qu'il existe un effort interne et systématique pour remplacer ceux qui ont déjà été tués par leurs successeurs et pour stabiliser le système, tant dans les faits que dans sa présentation.
Telle est donc la situation à laquelle nous sommes confrontés à l'intérieur du pays, mais il s'agit d'une attaque dévastatrice contre les infrastructures du pays, tant au niveau des infrastructures publiques que civiles. Nous avons déjà reçu des informations faisant état de frappes contre des hôpitaux. Et comme vous l'avez mentionné, la première salve et l'attaque la plus dévastatrice lancée jusqu'à présent ont visé une école de filles dans le sud de l'Iran, à Minab, où plus d'une centaine de personnes ont été tuées, principalement des enfants.
Donc, oui, je suis tout à fait d'accord avec le professeur Ghamari-Tabrizi pour dire que cette situation crée une sorte d'alerte rouge à l'intérieur du pays, où nous ne voyons pas de manifestations dans les rues, car les gens sont préoccupés par le fait d'éviter la mort certaine causée par les bombes qui tombent. Hier, certains de mes contacts en Iran m'ont rapporté que les gens utilisaient d'anciens bunkers ou d'anciennes installations qui avaient servi pendant la guerre Iran-Irak pour se protéger des bombardements à Téhéran. Mais d'après ce que je peux voir, tout le monde utilise des moyens de fortune pour se mettre à l'abri.
Bien sûr, le gouvernement iranien a de nouveau coupé l'accès à Internet, ce qui signifie que les informations circulent au compte-gouttes plutôt qu'en masse, et que les gens sont exposés à de nombreuses fausses informations diffusées par des acteurs malveillants sur Internet. L'une des choses que nous essayons de faire est donc de nous faire une idée de ce qui se passe réellement dans le pays.
Je conclurai en disant simplement que l'une de mes propres préoccupations – et je suis sûr que Behrooz partagera mon avis, ayant lui-même vécu cette expérience dans les années 1980 – mais en tant que spécialiste des prisons et des prisonniers, je suis très inquiet de la situation à l'intérieur des prisons iraniennes. Certains prisonniers politiques dans le pays ont signalé que l'accès à la nourriture était limité. Il s'agit d'une population captive, donc si des bombes tombent, ils sont prisonniers de l'endroit où ils se trouvent, et ils seront également en quelque sorte au courant de tout ce que les autorités iraniennes décideront de faire, y compris toute forme de représailles qu'elles pourraient décider d'entreprendre. C'est donc quelque chose que je surveille de près en ce moment. Il n'y a pas eu d'informations spécifiques en provenance des prisons, hormis quelques inquiétudes concernant l'accès limité à la nourriture, mais cette population suscite des inquiétudes.

AMY GOODMAN : Je voulais interroger le professeur Behrooz Ghamari sur ce commentaire du journaliste Jonathan Karl, qui a déclaré : « Le président Trump m'a dit ce soir que les États-Unis avaient identifié des candidats potentiels pour prendre le contrôle de l'Iran, mais qu'ils avaient été tués lors de l'attaque initiale. Trump m'a dit, a déclaré Jonathan Karl, que l'attaque avait été si efficace qu'elle avait éliminé la plupart des candidats. Ce ne sera personne à qui nous pensions, car ils sont tous morts. Les deuxième et troisième candidats sont morts, a-t-il déclaré. Je voulais donc passer en revue certains des candidats potentiels, et vous pourriez peut-être nous donner plus de détails. Il y a Mojtaba Khamenei, le fils du guide suprême, l'ayatollah Khamenei, qui a été tué. Il y a Alireza Arafi, directeur des séminaires religieux iraniens ; Mohammad Mehdi Mirbagheri, un religieux ultra-radical ; et parmi d'autres, Hassan Khomeini, le petit-fils de l'ayatollah Khomeini —

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui.

AMY GOODMAN : — qui est mort avant Khamenei.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui. Je ne pense pas que l'État iranien soit pressé de nommer un successeur à l'ayatollah Khamenei à ce stade. Ils ont un conseil —

AMY GOODMAN : Parce qu'ils craignent qu'il soit assassiné.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui, et aussi parce que ce serait une décision précipitée, et que cette décision doit être prise par l'Assemblée des experts, et ils doivent trouver le temps de réunir l'Assemblée des experts pour nommer le successeur de l'ayatollah Khamenei. Et je pense que le conseil que ma collègue Golnar vient de mentionner est nommé pour s'occuper des questions de leadership à ce stade. Et jusqu'à présent, ils ont réussi à maintenir une succession de dirigeants au plus haut niveau. Et je ne pense pas qu'aucun des candidats que vous avez cités ne fera partie de ceux qui remplaceront l'ayatollah Khamenei.
La personne la plus importante dont les gens parlent est le religieux de la Cour suprême, le Conseil des gardiens, l'ayatollah Arafi, qui est un chef religieux, pas vraiment un acteur politique, mais très respecté dans les séminaires. Donc, à ce stade, les gens parlent surtout de lui. Mais il reste à voir comment ce transfert de pouvoir se déroulera.
Je ne pense pas qu'ils soient pressés de nommer un successeur à l'ayatollah Khamenei, car la structure du pouvoir est en place. Ils s'y attendaient depuis longtemps et ils vont prendre leur temps avant d'annoncer le successeur de Khamenei. Nous ne savons pas si l'administration Trump est en pourparlers avec des membres du pouvoir politique iranien, selon le modèle vénézuélien. Tout cela n'est que spéculation, qu'ils discutent ou non avec des personnes d'un éventuel successeur qui serait plus favorable aux intérêts américains dans la région. Mais à ce stade, ce ne sont que des spéculations.

AMY GOODMAN : Qu'en est-il du président, l'actuel président iranien, qui — Pezeshkian, dont on pense qu'il est en vie ?

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Oui, mais il ne sera pas nommé guide suprême. Le guide suprême doit être issu du clergé, il ne sera donc pas nommé à ce poste. La personne qui est très importante à ce stade, comme l'a mentionné Golnar, est Ali Larijani, qui est le chef du Conseil national de sécurité. Il a été très, très actif et il est pratiquement en charge des affaires à ce stade, en consultation avec le Conseil de direction qui est actuellement en place.

AMY GOODMAN : Et qu'en est-il de Reza Pahlavi, le fils du shah, connu pour son régime brutal et sa police secrète, la SAVAK ?

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Reza Pahlavi est essentiellement un projet israélo-américain. Ces derniers mois, il a gagné du soutien au sein du...

AMY GOODMAN : Où se trouve-t-il ?

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Il est aux États-Unis. Il vit dans le Maryland, mais il voyage pour tenter d'obtenir le soutien de politiciens américains, du Congrès américain et de certains Européens. Il bénéficie d'un soutien important au sein de la diaspora iranienne. Mais ce projet est en gestation depuis de nombreuses années, et des millions et des millions de dollars ont été investis pour faire de Reza Pahlavi une alternative à la République islamique. Nous ne savons pas s'il pourra émerger comme une véritable alternative, mais j'en doute.

AMY GOODMAN : Professeur Golnar Nikpour, vous avez écrit un article pour Jacobin l'année dernière, intitulé « The Failson and the Flag » (Le fils raté et le drapeau). Expliquez-nous.

GOLNAR NIKPOUR : Oui, dans cet article, j'ai essentiellement soutenu, comme Behrooz vient de le faire avec brio, que Reza Pahlavi est fondamentalement un projet israélo-américain, comme il vient de le dire. Il est en quelque sorte l'espoir du mouvement néo-monarchiste depuis de nombreuses années, voire des décennies, mais il n'a jamais réussi à obtenir le soutien organisationnel et institutionnel en Iran. Cela ne signifie pas qu'il n'a pas de partisans, bien sûr, principalement dans la diaspora. Il est une figure politique importante dans la diaspora, peut-être même la plus importante, et il a sans doute aussi quelques partisans dans le pays, mais il n'a pas de base institutionnelle solide, n'est-ce pas ? Il n'a pas d'organisation, de parti politique ou de conseil qui puisse être considéré comme ayant des fonctions étatiques et pouvant intervenir pour combler un vide du pouvoir.
Pour en venir à Reza Pahlavi, qui a lui-même déclaré dans une interview il n'y a pas très longtemps qu'il ne pouvait même pas imaginer retourner vivre à plein temps en Iran parce que sa vie est aux États-Unis — il l'a dit dans un podcast de droite aux États-Unis il y a quelques années. C'est une personnalité qui n'a tout simplement pas de liens, de liens organiques, avec les mouvements politiques du pays. Pour qu'il puisse émerger en tant que leader de transition, ce qu'il dit vouloir être, ou en tant que leader à long terme, il faudrait, à mon avis, un investissement militaire important de la part des puissances étrangères pour soutenir son régime, avec des troupes sur le terrain, car il existe en Iran un appareil militaire et institutionnel puissant, celui du CGRI, les Gardiens de la révolution, et Reza Pahlavi ne dispose pas d'un soutien institutionnel comparable dans le pays. Donc, pour l'imaginer au pouvoir, il faudrait un soutien militaire considérable. C'est essentiellement ce qu'il a défendu en coulisses, mais, à ma connaissance, il n'a pas réussi à convaincre l'administration Trump d'apporter cette dernière contribution.

AMY GOODMAN : Professeur Behrooz Ghamari, permettez-moi de vous poser une question, alors que nous arrivons à la fin de l'émission, au sujet des représailles de l'Iran qui a envoyé des drones en Israël et s'en est pris aux États du Golfe, l'un après l'autre, et de la signification de ces actions, alors que l'on pourrait penser qu'ils voudraient éviter de s'aliéner ces États du Golfe. Mais maintenant, pouvez-vous nous expliquer les attaques contre l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn et, apparemment, Chypre ? Il y a une base britannique à Chypre.

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Exactement. L'Iran vise principalement les bases américaines dans ces pays, et bon nombre de ces missiles visent l'Iran depuis le sol saoudien, depuis les Émirats arabes unis, depuis le Koweït. Et l'Iran les a prévenus qu'ils ne devaient pas permettre aux États-Unis de lancer leur attaque depuis leur sol. Et il est évident que lorsqu'ils lancent leurs attaques, des dégâts sont causés en dehors des bases américaines. Mais leur objectif principal est d'attaquer les bases américaines dans ces pays.
Ils veulent également étendre la guerre. L'ayatollah Khamenei a déclaré la semaine dernière que si l'Iran était attaqué, cela déclencherait une guerre régionale. Et cette guerre régionale, ils veulent s'assurer qu'ils créent une guerre expansive, qu'elle soit ressentie, qu'elle soit ressentie par toute la région et au niveau mondial, car alors ils vont perturber le flux de pétrole. Ils vont montrer aux Européens, principalement, qu'ils ne peuvent pas rester en retrait sans prendre position contre cet acte d'agression illégal.

AMY GOODMAN : Nous venons d'apprendre que l'épouse du guide suprême Ali Khamenei a également succombé à ses blessures. Elle est décédée. Nous savons que cette attaque a également coûté la vie à près de 50 commandants, ainsi qu'à la fille et à la petite-fille de Khamenei. Votre conclusion ? Encore une fois, vous êtes aujourd'hui professeur ici aux États-Unis, mais vous avez été emprisonné à la prison d'Evin. Vous étiez dans le couloir de la mort. Que va-t-il se passer maintenant, et pourquoi êtes-vous si convaincu, alors que vous êtes un critique virulent de ce régime, que cette guerre contre l'Iran est une erreur ?

BEHROOZ GHAMARI-TABRIZI : Parce que je pense, vous savez, que je ne trouve aucune raison de me réjouir de l'assassinat du guide suprême iranien, car je pense que cela fait partie d'un ensemble. C'est un ensemble, car l'assassinat du guide suprême iranien fait également partie du massacre d'écoliers iraniens. Cela fait également partie du massacre d'innocents iraniens. Il fait également partie de l'attaque contre les hôpitaux iraniens. Et ce ne sont pas des questions distinctes.
Et je pense que pour cette raison même, je ne vois aucune raison de célébrer la mort du leader iranien, car cela se produit entre les mains de celui que j'appelle le roi du génocide et d'une personne aux États-Unis qui a de gros problèmes avec le système judiciaire américain, avec les dossiers Epstein. Ainsi, même si beaucoup de gens disent qu'il s'agit d'une guerre contre Epstein, je pense que nous ne devrions pas être assez naïfs pour croire que cela est fait, sous quelque forme que ce soit, au nom du peuple iranien. Cela est fait au nom des intérêts américains et principalement au nom des intérêts israéliens. Et je pense que les Américains devraient se poser la question suivante : pourquoi attaquons-nous l'Iran sans aucune provocation ? C'est une guerre qui n'est pas dans l'intérêt des États-Unis et qui ne fait que satisfaire et réaliser les désirs d'un régime en Israël qui promeut des guerres éternelles dans la région.

AMY GOODMAN : Je tiens à vous remercier tous les deux d'être avec nous. Behrooz Ghamari-Tabrizi, chercheur au Center for Place, Culture and Politics du CUNY Graduate Center. Son dernier livre, The Long War in Iran : New Events, Old Questions. Il a précédemment été professeur et directeur du département d'études sur le Proche-Orient à Princeton, où il a dirigé le Center for Iran and Persian Gulf Studies. Il a été emprisonné à la prison d'Evin dans les années 1980, où il a été condamné à mort. Et Golnar Nikpour, professeure associée d'histoire moderne iranienne au Dartmouth College, autrice de The Incarcerated Modern : Prisons and Public Life in Iran (La modernité incarcérée : prisons et vie publique en Iran).

Trump déclare la guerre à l’Iran - les Américains vont-ils le soutenir ?

3 mars, par Dan La Botz — , ,
Le président Donald Trump avait promis d'être le « président de la paix » et d'éviter les guerres étrangères visant à changer de régime, telles que les « guerres sans fin » (…)

Le président Donald Trump avait promis d'être le « président de la paix » et d'éviter les guerres étrangères visant à changer de régime, telles que les « guerres sans fin » menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan. Aujourd'hui, Trump vient de lancer une telle guerre contre l'Iran et la question est la suivante : ses partisans et le peuple américain vont-ils la soutenir, voire la tolérer ?

2 mars 2026 | traduit et tiré d'International Viewpoint

Trump a déclaré la guerre à l'Iran et, avec Israël, a bombardé plusieurs villes, dont Téhéran, la capitale, tuant Ali Khamenei, le guide suprême, et d'autres hauts responsables iraniens, et frappant des bases militaires et des installations nucléaires. L'Iran a alors riposté en attaquant Israël et les bases américaines à Bahreïn, au Qatar, aux Émirats arabes unis, au Koweït, en Jordanie et à Oman ; il y a donc maintenant une guerre régionale.

Une résolution diplomatique des différends entre les États-Unis et l'Iran était possible, mais Trump, qui se qualifie lui-même de « président de la paix », a choisi la guerre. Comme toujours dans les guerres, il y a des victimes innocentes, comme les 148 enfants et enseignants tués par une frappe militaire sur une école de filles en Iran. La guerre vient de commencer et des centaines de personnes ont déjà été tuées en Iran, certaines en Israël et dans d'autres pays de la région.

Trump a lancé la guerre en déclarant : « Notre objectif est de défendre le peuple américain en éliminant les menaces imminentes du régime iranien. Un groupe vicieux composé de personnes très dures et terribles. Ses activités menaçantes mettent directement en danger les États-Unis, nos troupes, nos bases à l'étranger et nos alliés à travers le monde. »

Trump a suggéré que la guerre était nécessaire parce que l'Iran disposerait bientôt d'armes nucléaires et de missiles capables d'atteindre les États-Unis, bien que des rapports récents du gouvernement américain aient démenti cette affirmation. « Pour cette raison, a-t-il promis, nous allons détruire leurs missiles et raser leur industrie de missiles. » Il a ajouté, se présentant comme un libérateur : « Enfin, au grand peuple fier d'Iran, je dis ce soir que l'heure de votre liberté est proche... Lorsque nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Il sera à vous. » Il semble donc que ce soit exactement le type de guerre visant à changer le régime que Trump, lorsqu'il était candidat à la présidence, avait promis d'éviter.

Trump a lancé la guerre sans consulter ni même informer le Congrès américain, qui, en vertu de la Constitution américaine, est le seul organe du gouvernement habilité à déclarer la guerre. Les démocrates avaient annoncé plus tôt qu'ils prévoyaient de se présenter devant le Congrès le 2 mars avec une résolution sur les pouvoirs de guerre qui aurait empêché Trump d'entrer en guerre avec l'Iran. Mais Trump les a devancés. Les démocrates présenteront la résolution cette semaine afin de tenter d'arrêter la guerre.

Certains démocrates et républicains ont critiqué la décision de Trump de recourir à la guerre. Le représentant Thomas Massie, un républicain qui codirige les efforts à la Chambre pour forcer un vote sur les pouvoirs de guerre, a qualifié les frappes contre l'Iran d'« actes de guerre non autorisés par le Congrès ». Le sénateur démocrate Ruben Gallego a déclaré : « J'ai perdu des amis en Irak à cause d'une guerre illégale. Les jeunes issus de la classe ouvrière ne devraient pas payer le prix ultime pour un changement de régime et une guerre qui n'ont été ni expliqués ni justifiés au peuple américain.

Nous pouvons soutenir le mouvement démocratique et le peuple iranien sans envoyer nos troupes mourir. »

Dans les villes du pays, de petites manifestations ont eu lieu au début de la guerre, mais la plus importante n'a rassemblé que quelques centaines de participants. Certains des organisateurs de ces manifestations soutiennent en fait le gouvernement iranien, affirmant qu'il est « anti-impérialiste ». Mais le régime iranien bénéficie de peu de soutien populaire depuis que Khamenei a fait assassiner par les Gardiens de la révolution islamique entre 25 000 et 35 000 manifestants qui s'opposaient au régime autoritaire en janvier.

Le peuple américain acceptera-t-il la guerre de Trump ? Sa base se retournera-t-elle contre lui pour avoir violé sa promesse d'éviter ce type de guerre ? Les démocrates l'arrêteront-ils au Congrès ? Ou le mouvement anti-guerre pourra-t-il l'arrêter dans les rues ? Tel est notre défi.

1er mars 2026

Concerto pour cuivres et hormones : Rencontre avec Jean-François Aubé

2 mars, par Marc Simard
Cinéaste plusieurs fois primé, Jean-François Aubé enseigne dans le programme Arts, lettres et communication au campus collégial de Carleton-sur-Mer. Depuis 2014, il a élargi la (…)

Cinéaste plusieurs fois primé, Jean-François Aubé enseigne dans le programme Arts, lettres et communication au campus collégial de Carleton-sur-Mer. Depuis 2014, il a élargi la palette de ses projets artistiques avec la publication d’un recueil de nouvelles, d’un roman et de deux pièces de (…)

Lettre ouverte : L’escalade des budgets militaires : une menace pour notre sécurité

1er mars, par Marc Simard
Le 17 février, Mark Carney a dévoilé la Stratégie industrielle de défense du Canada. Cette orientation majeure prévoit l’ajout de centaines de milliards de dollars en dépenses (…)

Le 17 février, Mark Carney a dévoilé la Stratégie industrielle de défense du Canada. Cette orientation majeure prévoit l’ajout de centaines de milliards de dollars en dépenses militaires, sans véritable débat public. Or, ce choix politique priorise l’économie de guerre au détriment (…)

Changer de classe sociale : trois modes d’emploi

Les récits de transfuges de classes captivent, au Québec comme ailleurs. L'aventure singulière d'individus qui vont à l'encontre de ce qu'on leur avait assigné à la naissance, (…)

Les récits de transfuges de classes captivent, au Québec comme ailleurs. L'aventure singulière d'individus qui vont à l'encontre de ce qu'on leur avait assigné à la naissance, une vie dure et pauvre, et qui connaissent le succès, a un aspect rassurant. Mais ces récits dénoncent surtout la rigidité d'un ordre social dont on ne sort jamais indemne.

Au printemps dernier, ce type d'histoires s'est enrichi de trois nouveaux titres : Rue Duplessis de Jean-Philippe Pleau, Pourquoi je n'écris pas de Benoit Jodoin et Cécile et Marx de Michel Lacroix. Dans chacun de ces livres, les auteurs racontent un parcours nécessairement singulier, mais qui comprend aussi d'importants recoupements.

Les histoires de mobilité sociale ont été écrites en si grand nombre ces dernières années qu'elles ont attiré l'attention des critiques. Trahir et venger de Laélia Véron et de Karine Abiven, est sur le sujet un livre éclairant dont le contenu, appuyé sur un vaste corpus français, parvient à révéler de nombreux points communs entre les récits de transfuges de classe.

Ces récits sont marqués par le témoignage d'un individu qui raconte son expérience personnelle et intime. Leur but est, comme le dit Jean-Philippe Pleau, d'en tirer des « vérités » sociologiques, à partir de « phénomènes qui dépassent largement nos vies ordinaires ». Ces transfuges ont connu la « pauvreté économique, culturelle et politique » et se sont hissé·es dans une classe intellectuelle qui leur donne, entre autres, la possibilité de témoigner de leur évolution.

Ces témoignages sont aussi caractérisés par l'impression d'avoir trahi les personnes avec lesquelles ils et elles ont grandi et par l'expérience de la honte : celle de leur ignorance, de leur origine trop humble, puis la honte d'avoir honte, causée par l'impression d'avoir méprisé leur milieu et leur famille. Ce qui ne les empêche pas d'être critiques, de dénoncer un racisme, une homophobie et une ignorance (justifiée toutefois) qui heurtent profondément leurs valeurs. L'école et la rencontre de professeur·es marquant·es sont la plupart du temps ce qui permet aux transfuges d'amorcer leur mutation et de sortir du carcan de la pauvreté.

Ces récits sont enfin marqués par une sorte de « réconciliation avec les parents, avec le milieu d'origine, avec soi-même », comme le souligne Laélia Véron. Ils leur permettent ultimement de venger leurs proches « en leur offrant un espace de représentation, en leur rendant une parole publique dont ils et elles sont privées ».

Les transfuges de classe partagent aussi des références : le sociologue Pierre Bourdieu, mais surtout le trio de figures tutélaires qui ont exploré le genre avec le plus de succès en France : Annie Ernaux, Didier Éribon et Édouard Louis, cité·es avec régularité par Pleau, et Jodoin (moins chez Lacroix), et auxquel·les s'ajoutent Fernand Dumont et Caroline Dawson, qui soulèvent auprès des auteurs québécois une grande admiration.

L'ouvrage de Laélia Véron et de Karine Abiven scrute si attentivement les récits des transfuges de classe qu'on a l'impression qu'elles agissent comme des personnes qui révèlent comment on fait des tours de magie. Selon elles, tous ces récits sont marqués par des points de vue et des considérations similaires, par des étapes obligatoires qui en viennent à perdre leur pouvoir de fasciner tant leur fabrication est semblable et prévisible.

Néanmoins, ce point de vue rationnel et critique sur ces œuvres n'oublie pas de souligner qu'elles se distinguent aussi par leur forte charge émotive, par des récits bien menés, souvent captivants et qui apportent toujours d'importantes nuances sur la question. C'est le cas des trois auteurs québécois qui ont récemment exploré ce nouveau genre littéraire.

Un roman qui n'en est pas un

Jean-Philippe Pleau qualifie son livre Rue Duplessis de « roman ». Mais, après avoir utilisé ce mot, il ajoute toujours par la suite : (mettons). Du genre : admettons qu'il s'agit d'un roman, même si ce n'est pas vraiment le cas, parce qu'en fait, je raconte uniquement la vérité. Pourtant, des trois auteurs mentionnés, il est celui qui emprunte le plus au roman, tant son récit est maîtrisé, accumulant les anecdotes et offrant des personnages bien esquissés, surtout lui-même et ses parents. Il utilise habilement l'humour, l'autodérision et un certain attendrissement qui détonnent quelque peu dans les récits de transfuges de classe.

Même s'il prétend révéler des vérités sociologiques, Pleau sort rarement de sa propre histoire et ne se lance pas dans des explications sur les causes de la pauvreté. Toute sa démonstration repose sur son propre cas, laissant aux personnes qui le lisent le travail de déduction nécessaire pour comprendre plus largement le phénomène. En se concentrant sur sa relation avec ses parents, comme l'a fait avant lui Annie Ernaux, il donne à son récit une belle émotivité qui le rend très attachant.

Cette relation est marquée par un instinct protecteur et une anxiété extrême qui ont mené ses parents, par exemple, à lui imaginer un grand nombre de maladies et à consulter obstinément et sans raisons valables des professionnel·les de la santé. Une pareille anxiété se reconduit inévitablement sur l'enfant qui la subit. Pleau montre bien à quel point se débarrasser de toutes les conséquences néfastes des obsessions de ses parents a été une longue et difficile bataille.

L'auteur attribue cette anxiété à la pauvreté et à l'ignorance : se sentant dépourvus devant un monde hostile, incapables d'en comprendre les codes et les réalités complexes, ses parents considéraient celui-ci comme une source inépuisable de dangers et voulaient mettre leur enfant à l'abri. Une hypothèse qui se tient, mais qui n'est pas entièrement satisfaisante. L'anxiété sévère est un trouble de la personnalité qui se retrouve dans toutes les classes sociales, avec des conséquences très semblables à celles décrites par l'auteur. Son expérience singulière, qu'il raconte très habilement, est d'avoir fait face à deux maux, la pauvreté et les peurs maladives de ses parents, et d'avoir réussi à surmonter avec adresse ce double obstacle à son émancipation.

Écrire ou ne pas écrire ?

Alors que Jean-Philippe Pleau raconte son passage d'une classe à une autre, Benoit Jodoin nous situe au moment où sa mutation est accomplie. Il donne assez peu de détails sur sa vie familiale, sur ses origines ou encore sur d'éventuels traumatismes subis pendant l'enfance. Son écriture est fine, de haut niveau, dotée d'un excellent sens de la formule, pas de celle qui pourrait être aisément comprise par les gens du milieu qui a vu grandir l'auteur. Et cela contrairement à Pleau qui parsème son récit d'expressions populaires, comme la réminiscence d'un passé avec lequel il veut renouer. Le texte de Jodoin est rempli de nombreuses citations d'auteurs et d'autrices très souvent issu·es du milieu universitaire, qui constituent désormais sa famille intellectuelle.

Comme la majorité des transfuges de classe, Jodoin blâme la pauvreté dans laquelle il a vécu parce qu'elle est un frein important à l'émancipation des gens : « Je viens d'une culture de l'empêchement, de la honte, de l'excuse. » Ce qui, dans son cas, l'a empêché d'être écrivain. Écrire Pourquoi je n'écris pas l'a sûrement aidé à vaincre à la fois un blocage et une fatalité. Il le reconnait en admettant l'aspect paradoxal de son projet, qu'il qualifie de contradiction performative : « écrire pour expliquer pourquoi je n'écris pas et, ce faisant, invalider ma propre conviction ».

Jodoin n'évacue surtout pas les sources politiques des problèmes qu'il révèle. Il considère les cultural studies comme une approche riche pour réfléchir à toutes les questions d'exclusion, y compris ce qui se relie à sa propre histoire. Cette approche permet de s'interroger sur les normes sociales, les dynamiques du pouvoir dans le langage et les violences engendrées par la colonisation. « Je cherche une écriture qui solidarise », affirme-t-il. Pour lui, son engagement au sein du mouvement queer a été une façon d'y arriver.

L'un des aspects les plus convaincants de la démonstration de Jodoin est un certain rappel à l'ordre, surtout lorsqu'il démontre, à l'aide de nombreux exemples, les efforts supplémentaires que font les transfuges pour se hisser à un certain niveau, avec les difficultés bien réelles que cela implique, et à quel point tout cela relève d'une profonde injustice.

Ne pas se renier, s'engager

Michel Lacroix ne semble pas avoir traversé des épreuves aussi marquantes que Pleau et Jodoin. Ses excellentes performances à l'école l'auraient tout naturellement destiné à changer de classe sociale. Il affirme que son enfance et sa jeunesse dans la pauvreté n'ont pas causé de grands traumatismes. Il garde de cette époque d'heureux souvenirs, des moments de joie, ce qu'évoque la pensée de sa grand-mère Cécile, une femme forte, rassurante bien que non instruite, qui sera le fil le reliant constamment à son passé. Le sous-titre de son livre, Héritage de liens et de luttes, montre bien que son défi de transfuge ne consiste pas tant à s'accommoder d'une confrontation troublante entre deux mondes, mais bien à assumer son héritage même si son parcours intellectuel l'a beaucoup changé.

Celui-ci est tout de même impressionnant : d'humble fils de cultivateur, il est devenu professeur de littérature à l'UQAM, suivant un itinéraire semé d'obstacles qu'il a franchis non sans s'épargner des difficultés considérables. Le niveau d'éducation élevé qu'implique sa profession ne doit surtout pas, selon lui, le couper de son milieu d'origine. Voilà pourquoi il nous rappelle constamment le lien (évoqué par le titre de son livre) entre sa grand-mère Cécile et Marx, le plus fulgurant et le plus politique de ses maîtres, dont la lecture fut pour lui « un éblouissement ». Ces deux composantes de lui-même restent inextricablement liées.

Si l'essai de Lacroix est bel et bien le récit d'un transfuge de classe, il se rapproche davantage de l'autobiographie intellectuelle, puisqu'il couvre de nombreux autres sujets. L'auteur raconte ses apprentissages, plus spécifiquement comment il est passé d'universitaire écrivant des articles scientifiques à intellectuel engagé soutenant les causes les plus progressistes. Son moment de révélation a été la grève étudiante de 2012, qui l'a fait sortir de son « sommeil dogmatique ». Ce sont des textes reliés à ce mouvement qui lui ont permis « d'assumer enfin, offensivement, une identité militante ».

Avec une humilité et une attitude critique devant sa condition d'homme blanc privilégié, Lacroix nous raconte ses apprentissages en lien avec le marxisme, le féminisme, l'anticolonialisme, ramenant tout à sa démarche personnelle, comme pour humaniser son expérience. On ne peut s'empêcher ici de penser que l'auteur agit dans ces « leçons de radicalisation » comme le premier de classe qu'il a toujours été, s'appliquant studieusement à bien reproduire les discours radicaux dans leur orthodoxie sans que jamais on ne puisse le prendre en faute.

Des trois transfuges de classe mentionnés dans le présent article, il est sans doute celui qui cherche le plus à redonner à ce dont il a pu profiter. Et cela, par un engagement profond, nécessaire pour lui, qui lui permet à la fois d'expliquer les causes des inégalités, mais aussi d'adopter des comportements qui contribuent à soutenir les changements souhaités. Tout cela est raconté avec une belle modestie, avec émotion mais sans théâtralité, dans une langue imagée et accessible.

Une vie entre deux mondes

La complémentarité de ces trois récits montre bien que l'expérience des transfuges de classe se décline de façon différente, malgré d'importants points communs. On peut toujours mettre l'accent sur un aspect particulier de cette aventure : la nécessité de comprendre son histoire familiale chez Pleau, la volonté de situer son expérience personnelle dans le prisme des cultural studies chez Jodoin, l'affirmation d'un devoir militant apparu pour équilibrer l'acquisition de privilèges chez Lacroix.

Tous trois interpellent les personnes qui n'ont pas changé de classe, tant les favorisées que celles qui subissent encore l'exclusion et la marginalité. Leur point de vue sur ces deux mondes demeure précieux, un privilège inattendu pour eux qui établissent ainsi de stimulants parallèles et qui se questionnent avec tant de pertinence sur la notion de privilège.

Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)

Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?

Francis Dupuis-Déri, Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?, Éditions du remue-ménage, 2023, 123 pages. Aux mêmes et fécondes éditions du remue-ménage, <

Francis Dupuis-Déri, Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?, Éditions du remue-ménage, 2023, 123 pages.

Aux mêmes et fécondes éditions du remue-ménage, Francis Dupuis-Déri distingue différents comportements masculins face aux luttes des femmes, qu'ils soient personnels, professionnels ou militants. Ils illustrent la complaisance ou l'opposition émanant d'hommes qui cherchent à apporter leur soutien à la cause. Ce livre cherche à ébranler certaines convictions qu'ont les hommes concernant leurs capacités à se joindre aux luttes féministes. Et pour peu que l'on donnerait suite aux suggestions faites dans l'ouvrage, le résultat risquerait d'être plutôt rafraîchissant. S'il fournit une foule de conseils à ceux qui souhaitent épouser la cause des femmes, il ne se veut pas pour autant le guide du parfait proféministe. Dupuis-Déri y souligne avec humour les travers de leurs conduites et demeure intraitable quant aux stratégies machistes qui pointent souvent dans leurs façons d'interagir, malgré la meilleure volonté. Malgré l'ensemble des postures plus ou moins maladroites ou nettement désagréables que des hommes adoptent dans l'intention d'agir en soutien aux femmes, l'auteur insiste sur le fait qu'ils doivent d'abord considérer que cette lutte n'est pas la leur et qu'une écoute attentive plutôt qu'une prise de parole intempestive peut faire d'eux de meilleurs alliés. Dupuis-Déri mentionne, dans son « Petit guide de disempowerment », un ensemble d'écueils qui les guettent. Il promeut aussi des pratiques invitant les hommes à identifier leurs biais sexistes pour mieux les démonter et circonscrire ainsi leur place dans les luttes féministes. Déconstruire un patriarcat séculaire n'est pas si aisé, mais l'auteur explique aussi comment certains hommes dans l'histoire ont pu apporter des contributions positives aux luttes féministes. Le livre suggère ainsi que l'on peut tendre vers la déconstruction d'une masculinité jalouse de ses privilèges et qui maintient des rapports d'oppression et de domination avec les femmes. Les hommes devraient aspirer à percevoir et analyser leurs propres comportements dans une perspective critique et à se défaire des modèles fondés sur des attitudes sexistes. Enfin, l'auteur n'hésite pas à pratiquer l'autodérision pour évoquer ses propres faux pas et quelques-unes de ses maladresses. Ainsi, ce regard porté par un homme sur lui-même et sur ses comportements masculins tient lieu d'incitation à l'adoption de réflexes autocritiques.

Nous, les autres

Toula Drimonis, Nous, les autres, Traduit de l'anglais par Mélissa Verreault, Éditions Somme toute, 2024, 272 pages. Dans un Québec moderne, aux prises avec un gouvernement (…)

Toula Drimonis, Nous, les autres, Traduit de l'anglais par Mélissa Verreault, Éditions Somme toute, 2024, 272 pages.

Dans un Québec moderne, aux prises avec un gouvernement caquiste qui s'entête à instrumentaliser l'immigration à des fins bassement politiques, il est impératif d'entendre les voix des personnes migrantes ou immigrées, qu'elles soient de première, de deuxième ou de troisième génération. Il est impératif de connaitre leurs histoires, de s'ouvrir à la simple et à la crue réalité qu'il y a derrière ces sempiternels débats de chiffres – expressions de peur et d'insécurité – des rêves et des drames. Il y a d'innombrables succès et d'innombrables échecs. Bref, il y a des vies humaines. À cet égard, le livre de Toula Drimonis est une contribution majeure dans la construction d'un Québec plus empathique, plus inclusif, plus ouvert, moins figé, et otage d'un passé mythifié.

« Je suis ici pour vous parler de nous, pour une fois », écrit-elle. À tous·tes de : « s'arrêter, de se tirer une bûche et de prêter l'oreille ». Il y a deux récits dans ce que nous raconte Toula Drimonis. Dans un premier temps, elle nous parle de son père, de sa mère et des conditions qui ont prévalu à leur migration au Canada au début des années 1960. Leur parcours, qui fut celui de bien d'autres, implique du travail acharné qu'ils ont dû accomplir pour reconstruire leur vie, élever leurs enfants, leur assurer une stabilité financière et une éducation, les intégrer dans leur nouvel environnement. Toula Drimonis nous raconte aussi la réalité des immigrant·es de seconde génération, québécois·es, canadien·nes ou d'ailleurs, cachant souvent leurs multiples identités, et combattant tant bien que mal l'image d'invités perpétuels qu'on leur renvoie plus ou moins consciemment. Elle dresse ainsi un éloquent plaidoyer démontrant la richesse du métissage : « la pluralité n'est pas une menace à la cohésion sociale. C'est un accroissement et un cadeau dans un monde en constant changement ». Nous, les autres est un ouvrage très précieux à l'heure où l'on s'apprête à passer d'une ère d'obsession identitaire maladroite et grotesque à une ère fascisante passablement plus agressive. Toula Drimonis nous invite : « à la patience, la foi et l'ouverture à la différence ».

La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition

Célia Izoard, La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Éditions de la rue Dorion, 2024. Dans cet ouvrage, la philosophe et (…)

Célia Izoard, La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Éditions de la rue Dorion, 2024.

Dans cet ouvrage, la philosophe et journaliste Célia Izoard fait tomber le masque de la transition écologique via la notion de « régime minier ». Il s'agit d'un système, compris comme un pilier du capitalisme mondial, qui vise l'exploitation industrielle de la nature dans l'intérêt du maintien de la domination bourgeoise, tributaire des relations coloniales et impérialistes. Elle associe à ce système politique une cosmologie extractiviste, c'est-à-dire l'ensemble des croyances développées pour légitimer cette hégémonie. Cette cosmologie repose en partie sur la pensée grecque et chrétienne, la philosophie de la révolution scientifique du XVIIe, la conquête des Amériques et le mythe de l'homo faber.

Izoard fait ensuite le portrait de l'intensification de l'exploitation minière en Occident. Avec la raréfaction des ressources, les gisements sont en effet au cœur d'enjeux géopolitiques cruciaux et l'exploitation minière est érigée comme l'avenue salutaire pour réduire les émissions de carbone. À ce propos, elle démonte l'opposition entre énergies fossiles polluantes et métaux propres en montrant que l'exploitation des deux vont de pairs et qu'ils concourent de la même logique. Izoard étudie aussi l'accroissement de l'extraction des métaux inutiles à la transition écologique et qui servent en définitive à nourrir l'industrie numérique, bancaire et de l'armement. La ruée minière soi-disant « écologique » est un mythe qui ne vise que la poursuite de la surconsommation et de l'accumulation capitaliste. Son enquête internationale des conditions sociales et environnementales des mines au Maroc, au Chili ou en Espagne est tout aussi consternante.

L'ouvrage termine avec des pistes d'action qui laissent entrevoir une longue lutte. Après avoir déboulonné les mirages de certaines solutions telles que le recyclage des métaux et des déchets miniers, Izoard nous invite à contester le régime minier en sabotant ses infrastructures, en se débarrassant de son téléphone intelligent (symbole de la minéralisation de notre quotidien), en participant à des processus démocratiques de grande ampleur et en approfondissant la solidarité internationale. Tout cela s'inscrit dans la lutte pour la décroissance minérale.

Gaza : un taux de scolarisation record

1er mars, par Emmanuel Dror
Nous publions un court extrait du livre La fierté de Gaza d’Emmanuel Dror. L’auteur était en tournée au Québec pour le présenter. Le texte que nous publions avec son aimable (…)

Nous publions un court extrait du livre La fierté de Gaza d’Emmanuel Dror. L’auteur était en tournée au Québec pour le présenter. Le texte que nous publions avec son aimable permission est caractéristique de l’ouvrage qui se démarque des multiples publications sur la question en présentant un (…)

Soutenir la relève qui change le monde

1er mars, par Ronald Cameron
À l’heure où le journalisme indépendant traverse une période de fragilisation, une question s’impose : qui soutiendra la relève engagée ? Nous lançons la campagne annuelle du (…)

À l’heure où le journalisme indépendant traverse une période de fragilisation, une question s’impose : qui soutiendra la relève engagée ? Nous lançons la campagne annuelle du Fonds Jeunesse du Journal d’Alter. Depuis sa création, il y a trois ans, le Journal d’Alter, anciennement le Journal des (…)

Le logement comme levier de transformation sociale : le cas de la Société de développement de l’Est

1er mars, par Rédaction

Face à la crise du logement qui ravage le Québec, plusieurs choix s’offrent à nous. Il est possible de détourner le regard et de continuer à croire que la main invisible du marché réglera d’elle-même la situation, comme si les forces spéculatives pouvaient spontanément faire preuve de justice sociale. D’un autre côté, on peut adhérer au consensus émergeant en faveur du renforcement du secteur sans but lucratif afin de sortir une part du logement de la spéculation et protéger les locataires contre les effets les plus destructeurs du marché[1][3] [4].

Comme employé d’un OBNL[5] qui offre des logements abordables, je suis inévitablement en accord avec la croissance de notre secteur. Cependant, il semble que cette voie, bien qu’indispensable, demeure insuffisante si l’on accepte de voir que, derrière la crise du logement, se cache une crise plus profonde  : une continuelle érosion du pouvoir des communautés sur leur territoire, un affaiblissement des liens de solidarité locaux et une dépossession des leviers économiques par lesquels les Québécoises et les Québécois pourraient choisir démocratiquement leurs façons de produire et d’habiter leurs villes et régions.

Au-delà de la construction de logements abordables, c’est toute notre façon de faire qui doit être revue. On se doit de remettre en question un modèle fondé sur la propriété privée, la marchandisation des besoins fondamentaux et la dissociation entre l’économie et la justice sociale. Il faut se servir de l’immobilier comme d’un instrument de transformation sociale et d’émancipation.

C’est dans cette perspective que je présente ici le cas de la Société de développement de l’Est (SDE), où je travaille comme analyste financier depuis plus d’un an. Cette organisation me semble incarner une approche émancipatrice qui doit être mise de l’avant. Je retracerai le contexte dans lequel agit la SDE et les principes qui guident ses projets. En documentant cette initiative, mon objectif est de montrer qu’il est non seulement possible d’aborder la crise du logement autrement, mais qu’en le faisant, nous ouvrons une brèche vers la sortie d’un système fondé sur l’exploitation de l’ensemble du vivant.

La crise du logement au cœur des enjeux de l’Est-du-Québec

La Société de développement de l’Est est un organisme à but non lucratif actif dans les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie[6]. Avec ses organisations affiliées – Construction Métis (CMētis), en charge de la réalisation des bâtiments, et la Société du patrimoine de l’Est (SPE), responsable de leur gestion –, la SDE se consacre au développement, à la construction et à la gestion de logements hors marché. Ses projets incluent principalement du logement abordable, mais aussi des unités intermédiaires et certaines propriétés accessibles à l’achat, tous réunis dans des écoquartiers conçus comme des milieux de vie complets et durables. Ces quartiers visent à accueillir une diversité de résidentes et résidents, dans un environnement favorisant la proximité des services, la vie de communauté et l’adoption d’habitudes de vie saine, afin de permettre de bien vivre dans les municipalités, de la naissance à la vieillesse.

Cette approche émane du contexte social et économique de l’Est-du-Québec et elle a été développée à partir de consultations citoyennes et de discussions avec des personnes élues. Dans son ensemble, elle peut être comprise comme une réponse à un enjeu qui touche l’ensemble des petites municipalités de l’Est, soit celui de la dévitalisation[7]. La population des localités est vieillissante et la difficulté à attirer de jeunes familles vient nourrir un cercle vicieux où les départs affaiblissent le tissu économique et social, ce qui rend encore plus difficile l’arrivée de nouvelles résidentes et résidents ou le maintien de celles et ceux qui y vivent déjà.

La crise du logement est au cœur de cet enjeu. Avec des taux d’inoccupation frôlant souvent le 0  %, il devient plus difficile pour les municipalités de répondre aux besoins des résidentes et résidents actuels et futurs[8]. D’un côté, les personnes âgées vivent souvent dans des logements trop grands, mal adaptés à leur réalité et nécessitant des rénovations[9]. De l’autre, les nouvelles arrivantes et arrivants peinent à trouver un toit, freinés par un parc immobilier vieillissant, peu abordable et inadapté aux besoins des jeunes familles[10].

Au cours des dernières années, certaines initiatives de logement abordable ont vu le jour pour tenter de répondre aux besoins. Cependant, celles-ci demeurent insuffisantes et inégalement réparties. Les projets se développent trop lentement et se concentrent dans les centres urbains comme Rimouski, Rivière-du-Loup et Gaspé[11]. C’est dans ce contexte qu’émergent les projets de la SDE, non seulement comme une solution à la crise du logement, mais comme une réponse au contexte de dévitalisation, avec la volonté de créer des milieux de vie plutôt que de simples bâtiments.

Ce faisant, la SDE adopte une approche innovante et émancipatrice que je présenterai sous la forme de trois principes  : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation (la SDE) dans une «  stratégie anticapitaliste d’érosion[12]  » visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle.

Mettre l’humain et l’environnement au cœur de l’immobilier

La crise du logement et de la dévitalisation ne peut pas être dissociée de celle de la société québécoise devenue de plus en plus individualiste, abandonnée aux lois du marché et fondée sur l’exploitation du vivant. Nous avons un territoire dévitalisé, ayant besoin non seulement d’infrastructures, mais aussi d’amitié, d’amour et de solidarité. C’est pourquoi la SDE ne se contente pas de construire des logements. Elle construit des écoquartiers.

Le premier projet de la SDE, l’écoquartier de la Place des Marronniers à Métis-sur-Mer, incarne pleinement cette volonté de «  loger mieux  ». Il a été conçu afin d’offrir des espaces partagés, intérieurs et extérieurs – notamment des jardins collectifs – pensés pour encourager les rencontres entre les personnes et renforcer leur lien avec la nature et la communauté. Mais l’ambition va plus loin  : l’équipe de la SDE œuvre activement pour intégrer l’écoquartier dans une démarche de revitalisation de Métis-sur-Mer. Par exemple, il est prévu d’ouvrir sur le site un centre communautaire. On a également obtenu une subvention pour déployer un réseau de transport collectif électrique reliant l’écoquartier au centre de Métis-sur-Mer, à des municipalités environnantes et aux principaux pôles de transport intermunicipaux et interrégionaux. L’écoquartier devient ainsi plus qu’un ensemble de logements  : il devient un milieu de vie, qui facilite l’accès aux services essentiels, encourage de saines habitudes de vie, stimule la créativité et renforce les liens sociaux.

Mais loger mieux ne signifie pas seulement prendre soin des humains, cela signifie aussi prendre soin de l’environnement. Nous devons construire aujourd’hui en pensant aux générations futures. C’est pourquoi les projets de la SDE misent sur l’efficacité énergétique, les matériaux écoresponsables et les énergies renouvelables. Les bâtiments sont isolés au chanvre, recouverts de bois de cèdre local, munis de planchers faits de gypse recyclé et équipés de thermopompes. Chaque fois que c’est possible, l’organisation fait appel à des entreprises locales ou régionales, ce qui réduit les émissions de GES liées au transport et favorise l’économie de proximité.

En plaçant l’humain et la nature au cœur de ses projets, la SDE transforme le logement en levier de revitalisation territoriale. Elle crée des milieux de vie complets, où il est possible de vivre pleinement, sainement et collectivement dans une logique de solidarité plutôt que d’individualisme, de communauté plutôt que d’isolement, en harmonie avec la nature plutôt que participant à sa destruction.

Miser sur une démarche autogestionnaire

Si l’on prend au sérieux le principe de mettre l’humain au cœur de l’immobilier, il est également essentiel que l’immobilier soit démocratisé. L’équipe de la SDE, bien que dotée de compétences solides, n’est pas composée d’experts et d’expertes des besoins et des aspirations collectives. C’est pourquoi ses projets se déploient comme une démarche de démocratisation de l’habitation, et même du territoire. Faire des écoquartiers, c’est promouvoir l’autogestion au quotidien.

Bien que la SDE accorde une grande importance à la professionnalisation de son équipe et de son conseil d’administration pour maximiser son efficacité et pour développer le plus grand nombre possible de logements, les instances d’autogestion citoyenne demeurent au cœur de toutes ses démarches. Au début de chaque projet, la SDE organise une série d’activités pour mobiliser la population, ce qui conduit à la formation d’une assemblée communautaire. Cette assemblée a pour mission de créer un comité de pilotage et d’y élire des personnes représentantes. Par exemple, lors du lancement du projet d’écoquartier à Rimouski, l’assemblée communautaire a permis d’informer la population locale sur les détails de l’initiative, de répondre aux questions et d’inviter la collectivité à rejoindre le comté.

Lorsque les membres du comité de pilotage se rassemblent, ils sont invités à s’engager au sein de sous-comités sur des thèmes comme la cogestion, la co-conception, la finance et les communications  ; ils se réunissent ensuite régulièrement afin de participer à la conception de l’écoquartier. Une telle participation peut, par exemple, passer par la rédaction d’une charte du vivre ensemble qui explicite les principes qui guideront la création de la nouvelle communauté. À ce stade, des organisations communautaires locales sont également conviées à participer aux rencontres mensuelles des comités afin de faire valoir les priorités et besoins de différents groupes de la localité.

Tout ce processus est soutenu par les efforts des employé·es de la SDE, qui organisent non seulement les activités de mobilisation et de sensibilisation, mais assurent également la coordination des rencontres des assemblées communautaires et des comités de pilotage.

Une fois les écoquartiers construits et occupés, l’assemblée communautaire devient une assemblée des personnes résidentes visant l’organisation autogestionnaire de l’écoquartier. Par l’intermédiaire de cette assemblée, les résidentes et résidents prennent des décisions concernant les usages de leur milieu de vie et des espaces de l’écoquartier, tandis que la Société du patrimoine de l’Est continue d’offrir des services de gestion immobilière pour garantir un haut niveau de qualité de vie aux locataires. La SPE les encourage également à créer un OBNL pour encadrer leurs activités communes et elle les accompagne dans ce processus s’ils le souhaitent.

Par le biais des assemblées communautaires et des comités, la SDE affirme une position autogestionnaire selon laquelle l’habitat doit être conçu pour, par et avec celles et ceux qui y vivent. Il est contraire à l’esprit de la vitalisation de procéder par le haut  ; le développement doit être le fruit de la volonté de la population. Il est impossible de créer des milieux de vie au service de l’humain sans qu’ils soient le produit de celles et ceux qui y vivent.

Utiliser l’immobilier comme un levier de transformation systémique

Comme on peut le remarquer, derrière les projets de la SDE se trouvent deux principes interdépendants  : d’abord celui de loger en plaçant l’humain et la nature au cœur de l’immobilier, et, en second lieu, celui de l’autogestion, selon lequel l’immobilier se construit et se gère démocratiquement. En appliquant ces deux principes, la SDE crée des interstices dans l’Est-du-Québec où émerge un nouveau modèle de développement. Cependant, il ne suffit pas d’affirmer l’émancipation de l’humain dans ces interstices, qui se limitent à certaines zones et populations. L’émancipation doit s’affirmer pleinement, soutenue par un troisième principe  : l’utilisation de l’immobilier comme levier de transformation sociale.

Dans son ensemble, la SDE peut être perçue comme une stratégie d’érosion d’après Olin Wright[13]. Dans ce contexte, une organisation multiplie les espaces où il est possible de vivre autrement, jusqu’à ce que ces formes alternatives deviennent dominantes et remettent en question les fondements du système actuel (capitaliste, extractiviste, centralisateur, patriarcal, etc.). Cette stratégie se concrétise à travers les pratiques de mobilisation et d’utilisation des ressources de l’organisation, et, dans le cas de la SDE, dans le déploiement de sa stratégie de croissance, de production, d’utilisation des surplus, ainsi que dans ses règles et ses activités. J’explorerai ici quatre éléments composant la stratégie d’érosion de la SDE  :

  • la professionnalisation de l’équipe et l’optimisation de la production  ;
  • la formation du Groupe de l’Est et la démocratisation de la chaine de production  ;
  • la redistribution des surplus en innovation sociale  ;
  • le rassemblement de la propriété en une fiducie d’utilité sociale (FUS).

Éroder le système capitaliste, qui est fondé sur l’oppression de l’humain et de la nature, implique la croissance de l’alternative. Pour cette raison, l’un des objectifs de la SDE est de construire le plus d’écoquartiers possible, à un rythme cible de 300 logements par an d’ici 2028. Une telle croissance est soutenue par diverses pratiques. Sur le plan organisationnel, cela passe par la professionnalisation de l’équipe. Celle-ci est hautement spécialisée, composée de professionnel·le·s dans différents domaines, toutes et tous sensibilisés aux enjeux sociaux de la région. Parallèlement, la sélection des membres du conseil d’administration se fait selon une grille de compétences, afin d’optimiser les ressources de l’organisation. L’impératif de loger davantage repose également sur des techniques comme la préfabrication des logements, ce qui permet une construction plus rapide avec un contrôle accru de la production.

Cet impératif d’accélération de la production se traduit également par le rassemblement de toutes les organisations de la SDE sous le chapeau du Groupe de l’Est. La SDE dispose de sa propre organisation à but non lucratif de construction et de gestion immobilière. Cela permet de déployer rapidement les projets en préservant le maximum de ressources et d’emplois en économie sociale, tout en affirmant clairement la vision émancipatrice de l’organisation. Sur le plan de la mobilisation de ressources, la SDE est en train de développer de nouveaux outils en philanthropie et en investissement, ce qui facilitera leur acquisition et intégration dans la mission.

Le processus de production et de mobilisation de capitaux participe ainsi à la dynamique d’érosion, et se trouve ensuite renforcé par la redistribution des surplus. Concrètement, 50  % des excédents de l’organisation sont réinvestis dans des projets d’innovation sociale et environnementale situés à proximité des écoquartiers  : 25  % sont dirigés vers des projets d’envergure régionale et 25  % sont alloués à des initiatives de recherche en innovation sociale alignées avec sa mission.

Enfin, pour inscrire cette stratégie dans la durée, la SDE va mettre en place des institutions, telles que la création d’une fiducie d’utilité sociale. Celle-ci, qui est en cours de formation, permettra de sortir définitivement la propriété des terres et des infrastructures du contrôle de l’organisation pour les remettre entre les mains des communautés. Ainsi, l’effet émancipateur de la SDE pourra se maintenir au fil du temps, au-delà des individus ou des projets ponctuels.

Conclusion

Ce texte a présenté brièvement, à travers le cas de la SDE, comment l’immobilier collectif peut offrir de nouvelles façons de vivre et de produire, tout en étant un levier de transformation sociale. Ce modèle montre que les OBNL d’habitation ne sont pas voués à n’être qu’un simple outil de survie d’un système qui est lui-même à l’origine de la crise du logement, mais qu’ils peuvent constituer une stratégie pour l’éroder. En d’autres mots, le but des OBNL d’habitation n’est pas seulement de rendre «  abordable  » un monde oppressif, mais de nous permettre d’habiter une société solidaire et démocratique.

Actuellement, la SDE continue à s’investir dans l’accroissement de la portée de ses activités et de son potentiel de transformation sociale en renforçant ses capacités organisationnelles et en développant des innovations sociales à l’échelle régionale. Des ressources sont allouées pour continuer de professionnaliser l’équipe du Groupe de l’Est, afin que celui-ci puisse construire davantage de logements sur un territoire plus vaste. Cela permettra à la SDE de se positionner comme le principal développeur collectif de référence dans l’Est-du-Québec. Cependant, nous reconnaissons que ce changement d’échelle est impossible sans développer des innovations sociales visant à éliminer les blocages systémiques qui limitent le nombre de logements construits en région. L’un des défis majeurs est l’accès aux investissements, lequel se concentre dans les centres urbains. Pour remédier à ce problème, la SDE est, comme nous l’avons déjà mentionné, en train de mettre en place des entités facilitant la mobilisation de ressources, notamment un Fonds d’investissement régional, une fondation, ainsi qu’un projet pilote de mutualisation de l’équité[14] régionale en immobilier collectif. Ces initiatives permettront de faciliter l’acquisition de financement, de bâtiments, de terrains et d’hypothèques. On prévoit que ces démarches permettront à la SDE de construire 12 écoquartiers d’ici 2028.

Toutefois, il faut aussi souligner que tous les efforts de la SDE seraient vains sans un soutien actif des différents paliers de gouvernement, en particulier des municipalités. La SDE progresse grâce aux municipalités de l’Est-du-Québec qui, à travers des partenariats public-collectif[15], facilitent l’accès à des ressources importantes. Un tel soutien permet ensuite de solliciter des ressources à l’échelle provinciale et fédérale. Pour que le modèle de la SDE se déploie pleinement, il est donc essentiel que les municipalités de l’Est s’unissent pour appuyer l’économie sociale et deviennent des leaders québécois dans la promotion d’un nouveau modèle de développement humain et démocratique.

Par Alexandre Michaud, analyste financier à la Société de développement de l’Est


  1. Je tiens à remercier Philippe Dufort, président-directeur général de la SDE, pour sa relecture de ce texte.
  2. Alexandre Michaud est aussi étudiant au doctorat à l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul à Ottawa.
  3. Nathalie Collard, «  Un modèle à “casser” ?  », La Presse, 17 novembre 2024.
  4. Certaines villes comme Montréal et Longueuil se sont donné l’objectif d’atteindre une cible de 20  % de logements sans but lucratif. Voir  : Flavie Gauthier, «  Montréal vise 20  % de logements hors marché d’ici 2050  », TVA Nouvelles, 14 juin 2025  ; Florence Morin-Martel, «  Longueuil vise un seuil de 20  % de logements locatifs à but non lucratif  », Le Devoir, 11 décembre 2023.
  5. OBNL  : organisme à but non lucratif.
  6. La SDE existe depuis 2025. Elle fait suite à la division des fonctions de développement, de construction et de gestion immobilière au sein du Groupe de l’Est et elle était précédemment incluse dans les activités de Construction Métis (CMētis), créée en 2021.
  7. Pour avoir une vue d’ensemble de l’indice de vitalité des MRC de l’Est-du-Québec, on peut consulter la carte proposée par l’Institut de la statistique du Québec. On y observe que la plupart des MRC du territoire se situent dans le 5e quintile en matière d’indice de vitalité. Institut de la statistique du Québec, Répartition des MRC par quintiles selon les résultats de l’indice de vitalité économique, février 2025.
  8. Martin Toulgoat, «  Grave crise du logement en Gaspésie et aux Îles  », Radio-Canada, 10 janvier 2024  ; Isabelle Damphousse, «  Des logements encore plus chers à Rivière-du-Loup et à Rimouski  », Radio-Canada, 18 décembre 2024  ; Cimon Charest, «  Crise du logement dans l’Est-du-Québec  : des dizaines de familles sans plan B à l’approche du 1er juillet  », TVA Nouvelles, 13 juin 2025.
  9. On observe ce phénomène dans les petites municipalités où de nombreuses maisons ont été construites il y a plusieurs années. Par exemple, selon le dernier recensement, 70  % des habitations à Métis-sur-Mer ont été construites avant 1980 et 50  % avant 1960. Le même constat se répète dans les villes où nous intervenons. Pour plus d’information, consulter l’outil Centris, Découvrez votre communauté.
  10. CIRADD, Perceptions des acteurs privés et des nouveaux arrivants sur les enjeux du logement locatif résidentiel en Gaspésie, mars 2021.
  11. Société d’habitation du Québec, Carte des logements.
  12. Voir Erik Olin Wright, How to Be an Anticapitalist in the Twenty-First Century, Londres, Verso, 2019. Une telle stratégie est expliquée plus loin.
  13. Olin Wright, 2019, op. cit.
  14. NDLR. Le terme équité dans le sens de capital ou d’avoir est un anglicisme qui s’est inséré dans le domaine de l’habitation. Le terme fait référence à la valeur marchande libre de dette d’un immeuble.
  15. Partenariat entre des acteurs publics et des acteurs de l’économie sociale, réalisé par, pour et avec la population locale.

 

Haïti : l’instrumentalisation continue de la violence à des fins politiques

1er mars, par Regroupement des Haitiens de Montreal contre l’Occupation d’Haiti REHMONCO
par Renel Exentus et Frank. W. Joseph pour le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’Occupation d’Haïti (REHMONCO) Nous dénonçons et condamnons l’attitude irresponsable (…)

par Renel Exentus et Frank. W. Joseph pour le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’Occupation d’Haïti (REHMONCO) Nous dénonçons et condamnons l’attitude irresponsable du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé de poursuivre la même politique d’instrumentalisation de la violence des gangs (…)

L’Iran dévasté par Israël et les États-Unis pour renverser le régime

28 février, par L'Étoile du Nord
L’Iran s’est réveillé ce matin sous les bombes américaines et israéliennes, prétendument lancées pour aider le peuple à renverser le régime islamique. En quelques heures, les (…)

L’Iran s’est réveillé ce matin sous les bombes américaines et israéliennes, prétendument lancées pour aider le peuple à renverser le régime islamique. En quelques heures, les frappes auraient fait des… Source

L’adieu au bateau de Johanne Fournier

26 février, par Marc Simard
Je connais Johanne Fournier. Je ne l’ai rencontrée que deux ou trois fois, mais je la connais bien. Parce que j’ai voyagé près d’elle, avec elle quand elle avait 15 ans et (…)

Je connais Johanne Fournier. Je ne l’ai rencontrée que deux ou trois fois, mais je la connais bien. Parce que j’ai voyagé près d’elle, avec elle quand elle avait 15 ans et qu’elle avait fugué en Gaspésie avec son p’tit chum de 17 ans, en 1970. Par son récit de 83 pages L’état de nos routes, paru (…)

Fanon (2024) : entrevue avec le réalisateur Jean-Claude Barny

26 février, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s’entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s’est (…)

Archives Révolutionnaires a eu le privilège de s’entretenir avec Jean-Claude Barny, réalisateur du film Fanon. Originaire de la Guadeloupe, le réalisateur autodidacte s’est imposé dans le paysage du cinéma francophone avec des œuvres comme Putain de porte (1994) et Nèg maron (2005). Dans son troisième long métrage, Fanon (2025), il retrace le parcours de Frantz Fanon, écrivain et psychiatre martiniquais, figure des luttes anticoloniales et engagé pour l’indépendance de l’Algérie.

Le film Fanon est présentement en salle au Québec (février 2026).

AR : J’ai eu l’occasion de visionner votre tout dernier film, Fanon, et je suis très heureuse de pouvoir en discuter avec vous aujourd’hui. La lecture de Fanon m’avait interpellée et j’étais très curieuse de voir ce que vous alliez faire avec cette figure-là. Avec ce film, vous vouliez rendre Fanon accessible à tout le monde et je crois justement que vous y arrivez dès le début du film. On voit donc Fanon apparaître, mais en psychiatre. Ce que j’ai senti tout de suite, ce que j’ai vu tout de suite, c’est Fanon, l’humain, le profondément humain. Et je crois que c’est comme ça qu’il peut rejoindre tout le monde.

J-C B : C’est exactement ça. C’est que la clé pour ce film, c’était d’abord de passer par l’être humain, de le rendre complètement accessible. Je veux dire, on parle à un homme, pas à un surhomme, on parle à quelqu’un qui était certes brillant, quelqu’un qui avait, qui a eu une vie extraordinaire. Mais d’abord, c’est quelqu’un qui est très accessible de par ce qu’il était. Et je pense que c’est pour ça que le film a été pris de la hauteur du spectateur. Et on va parler de quelqu’un qui m’a fasciné et dont j’ai appris beaucoup.

AR : Je me suis demandé, avant de regarder le film, comment va-t-il mettre en images une structure dramatique des idées? Parce que ce n’est pas quelque chose de facile. C’est la figure du psychiatre qui est la plus présente à travers le film. On voit un petit peu moins Fanon combattant du FLN. Mais vous avez fait l’exercice de vous replacer dans les conditions dans lesquelles il a développé ses idées. Et c’était en tant que psychiatre qu’il était proche des êtres humains, et qu’il se questionnait sur l’humain et sur la condition humaine.

J-C B : C’est exactement ça. Souvent, les réalisateurs disent, moi, j’ai fait un film, et ils essaient de se mettre à la place du personnage pour mieux comprendre ses émotions, ses sensations et conduire le film avec un peu de regard. Moi, je me suis mis à la place du patient de Fanon, pour bien comprendre ce que j’avais à dire sur lui. Fanon, je ne l’ai pas touché. Et c’est de cette place-là que j’ai écrit ce film. C’est pour ça que je pense que le film n’a pas déçu ceux qui aiment Fanon parce que je n’y ai pas touché. J’ai pas touché à ce que chacun d’entre nous aimons de Fanon. J’ai pas construit ce personnage. Je me suis juste mis, moi, à ma place de spectateur, pour comprendre de qui je parle.

AR : Le combat de Fanon est très clair à travers la figure du psychiatre. Il y a cette scène, au début, quand il arrive dans l’hôpital psychiatrique où il est affecté : voir les patients attachés dans la pénombre, enchaînés, c’est très marquant comme image. Puis en même temps, je l’ai reçue comme une métaphore de cette « mission » que Fanon s’est donné de transformer cette société, de libérer les gens littéralement de leurs chaînes, donc de participer à casser le colonialisme.

J-C B : Ah oui, c’est clair. C’est vrai que dans l’outil qu’est le cinéma, il faut absolument bien mettre le propos pour que tous ceux qui sont autour de nous voient que c’est de là où on part. On part, comme vous dites, d’un endroit où il y a l’enfermement, l’enchaînement. Et la mission, c’est d’éclater, de briser. Après, c’est comment on va y arriver, est-ce qu’on va y arriver ou pas? Mais c’est comment on va y arriver. Et c’est ça le point de départ. On est tous d’accord pour dire d’où on part, mais on ne le veut pas. Alors comment on va faire en sorte que ça n’existe pas ? Nous tous, tous ceux qui sont dans la salle ?

AR : J’ai l’impression aussi que dans le film, où on voit très bien les ravages de la colonisation. Cette idée de Fanon que la colonisation déshumanise autant le colonisé que le colonisateur est représentée dans le personnage de Roland, ce sergent français qui apparaît comme l’agent de la répression au début. Puis, tout d’un coup, on se rend compte qu’il est rongé, qu’il est ravagé par les crimes qu’il a commis. Finalement, il n’en peut plus et se livre lui-même comme prisonnier aux autorités françaises. Est-ce que c’était votre intention, à travers ce personnage, de représenter cette idée ?

J-C B : Il le fallait, stratégiquement, pour bien comprendre les différents strates dans lesquelles on pouvait agir. Parce que si on avait fait un film sans montrer l’exemple très concret d’un personnage comme Roland, ça aurait été de la littérature, de la philosophie. Et là, en montrant concrètement la façon dont il arrive à désarmer l’idéologie de Roland du racisme systémique, on dit oui, c’est possible. Alors ce n’est pas qu’un fantasme idéal, c’est que c’est possible, un moment, tous ensemble, de comprendre que cette société, elle a vraiment un engagement très clair, c’est de discriminer pour hiérarchiser les gens socialement, économiquement, et que, en passant par une refonte totale de ces systèmes-là, on peut chacun d’entre nous revoir intimement les choses.

Le système ne nous fera jamais de cadeau. Pourtant, y a des pauvres qui votent pour les riches, pour des milliardaires. Ils disent : « on veut que les milliardaires payent moins », mais c’est parce qu’ils sont aliénés. On en parle pas, parce que c’est un mot qui est encore réservé, qui est kidnappé par les scientifiques, les universitaires. Mais il faut qu’il rentre dans le débat public, il faut qu’on arrive à le rentrer, comme le racisme. Comme la discrimination. Il faut que ce mot, « aliénant », devienne usuel. Qu’est-ce que c’est, un être aliéné ? C’est quelqu’un qui lutte contre sa propre communauté, en pensant qu’en allant servir celui qui le presse, il va être épargné.

AR : Est-ce que vous pourriez me parler d’autres personnages, d’autres motifs, d’autres situations que vous avez insérés dans le film pour faire passer certaines idées de Fanon ?

J-C B : On peut parler de Farida, c’est la même chose. L’inverse, c’est-à-dire, qu’on ne pouvait pas construire un personnage de Roland en disant : « eux là-bas là, ils sont aliénés, ils sont dans un racisme systémique », si on ne prend pas un contre-exemple comme Farida qui est aliéné de l’autre côté, du côté de l’oppressé. C’est-à-dire qu’il y a aussi cette lutte jusqu’au boutiste, des gens qui pensent que c’est en éliminant l’ennemi qu’ils vont survivre. Mais après cet ennemi-là, il y en a un autre qui va arriver, et ainsi de suite. Et c’est ce qu’on appelle les dictatures. Dès qu’on élimine notre opposant, on trouve un boulevard pour devenir le parti hégémonique.

Donc, du coup, c’est vraiment essayer de construire un film qui ne fait pas de quartier à un système, qui n’est pas que chez le colonisé et que chez le colon, c’est vraiment essayer de prendre Fanon en exemple en disant, voilà, il a établi une vraie cartographie scientifique de l’être humain. Non pas de la couleur de l’être humain, mais de l’être humain, pour essayer de dire : « OK, on ne peut faire sens que si, à un moment, on comprend qui nous sommes. Nous sommes pas des gens de couleur, de blanc, de noir, nous sommes d’abord des êtres humains. » Et là, on peut commencer le débat, on peut commencer à réfléchir en tant qu’être humain. Et si on se met sur un point d’équité, là, le travail de mémoire peut commencer, mais des deux côtés.

Je parle de Roland, mais je parle aussi de Ramdane : le personnage de Ramdane est construit comme ça aussi. C’est quelqu’un qui lutte pour cette liberté et pour la démocratie de son peuple, mais il est aussi un obstacle par rapport aux colonels. Et il est né par les colonels. Donc tous les personnages qui rentrent dans le film, ils ont des missions très précises pour aider le spectateur à bien comprendre que c’est archi complexe. C’est pas un film qui va régler. Mon film n’est pas là pour soigner le cancer. C’est juste un état des lieux de ce que j’ai appris de Fanon. Mais par contre, c’est clair qu’on a fait en sorte que tous les personnages, aussi subtils qu’ils soient, aussi inoffensifs qu’offensifs dans le film, aient une mission.

Il y a le sergent Roland, mais il y a aussi le capitaine Ferrer qui lui représente vraiment la tête de l’hydre et qui n’est là que pour donner les ordres et pour faire en sorte que rien ne puisse affaiblir le système, parce que c’est un système cannibale de la richesse des autres, des terres qu’il a envie de conquérir. Pour moi, c’est le premier film qui doit nous emmener sur une réflexion qui demain va arriver, c’est à qui appartient l’État dans lequel nous sommes. Nous, on est antillais, et avant qu’on soit amenés de la terre d’Afrique, il y avait des Arawaks chez nous, il y avait des Taïnos. Il y avait des Amérindiens aux États-Unis. Mais ils sont pas légitimes sur cette terre-là, donc, c’est pour moi le prochain débat qui va arriver.

AR : Donc finalement, les différents personnages du film incarnent différentes positions, si on peut dire, à l’intérieur d’un système : ils montrent, finalement, que c’est le système qui est en cause.

J-C B : Exactement. Ils doivent, à mon sens, nous permettre de ne pas avoir un seul point de vue. C’est pour ça que je pense que le film est intéressant, parce qu’il y a plusieurs prismes de lecture. Dès qu’on attrape un personnage, on se rend compte qu’il est en contradiction avec un autre personnage. Si on prend Roland, on voit Farida, qui est la personne oppressée, mais elle est aussi incarnée par une vengeance qui est terrible. Du coup, on arrive pas à savoir sur qui on peut se positionner pour être confortable dans le film et le seul personnage sur lequel on peut se replier, c’est Fanon. Et si vous tombez dans les pas de Fanon, il vous analyse, il vous psychanalyse, il ne vous lâche plus. Et là, vous êtes en train de comprendre qu’il est en train de travailler sur vous.

AR : Selon vous, qu’est-ce que Fanon a à nous apprendre aujourd’hui ?

J-C B : Fanon, comme d’autres, à un moment porté jusqu’à son âme la défense de l’être humain. Fanon a fait quelque chose que personne n’a fait avant lui, et je parle même de King, de tous ceux qui ont, à un moment, lutté contre les oppresseurs. Il est seul là où il est, il est dans la psychiatrie, il est dans le mental, il est dans le cérébral, il peut transformer notre cerveau et nous faire devenir autre chose. Vous prenez n’importe quel leader charismatique qui a eu un moment, une action forte pour sa communauté, pour son peuple. À un moment, il est renversé par quelqu’un d’autre qui veut sa place. Fanon, personne ne l’a renversé parce qu’il n’est pas dans la politique. Il est unique en son genre dans l’histoire humaine. Dès qu’on ouvre Fanon, à n’importe quelle génération, à n’importe quel âge, on a l’impression qu’on se redécouvre.

AR : On pourrait donc dire que ce qu’il a à nous apprendre aujourd’hui, c’est d’apprendre à nous regarder nous-mêmes en face et à travers la réflexion sur nous, de trouver les moyens de sortir de l’oppression.

J-C B : Alors, il y a de ça, mais je dois dire qu’il faut faire vite, parce qu’en face de nous, il y a ceux qui vont s’en emparer pour s’en servir comme un boomerang. C’est ça qui est le danger : il ne faut pas qu’on laisse la pensée de Fanon dans les mains de gens qui vont se dire « il vaut mieux qu’on s’en empare et qu’on détourne sa pensée, qu’on ne la laisse pas à des gens qui en ont réellement besoin ». C’est pour ça qu’il faut aller vite et c’est pour ça que le film a été utile. Parce que, aujourd’hui, maintenant, voilà, l’outil existe, donc, on ne pourra pas le falsifier. Mais il faut que ça reste quelque chose qui soit audible pour ceux qui en ont vraiment besoin.

AR : Je crois que votre film parvient à faire ça. On n’a pas un Fanon qui est aseptisé par le regard universitaire, auquel on enlève, finalement, toute la puissance de la critique et de la réflexion. Qu’est-ce que vous aimeriez que les gens qui vont regarder le film en retiennent ?

J-C B : C’est qu’ils remettent en question leurs a priori, c’est se remettre en question et dire, en fin de compte, qu’on ne sait pas tout et on n’est pas convaincu de tout, parce que c’est ça le problème avec le corps militant. C’est qu’ils sont convaincus d’être, eux, dans le bon droit de vouloir défendre l’opprimé. Mais vous défendez l’opprimé pour le remplacer par quelle structure ? Par quoi ? Et c’est ça. Et vraiment, en tant que Noir, souvent les gens me disent : « on va t’aider ». Mais je dis : « je peux m’aider tout seul, faut juste me donner les outils ».

AR : Si on considère l’expérience générale du spectateur, parfois, il y a des films un peu plus « intellectuels » dans lesquels il y a des longueurs, des creux, où il ne se passe rien. Mais dans votre film, non. Pas du tout. Il y a toujours quelque chose qui se passe. On a hâte de voir ce qui s’en vient, constamment, jusqu’à la fin. Vous nous gardez en haleine.

J-C B : Là, le film traverse plusieurs endroits avec des cultures différentes de cinéma : je parle du Brésil, de l’Afrique, des Antilles ou de l’Europe et puis je vois, en fin de compte, que les gens sortent toujours avec le même état d’esprit. Voilà, ce film ne bouge pas par rapport à qui le regarde, à l’endroit où il regarde. Donc peut-être qu’on a fait un film assez universel dans le bon sens du terme. On a un bel objet, on a un objet qui plaît aux gens qui aiment ce genre de projet.

AR : Il est universel parce qu’il est profondément humain.

J-C B : Ouais, absolument, c’est ça.

L’Hindutva : l’idéologie nationaliste hindoue au cœur du pouvoir indien

26 février, par Hassan El-Khansa
Hassan El-Khansa, correspondant Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi, à la tête du Bharatiya Janata Party (BJP), a conduit l’Inde vers une montée sans précédent (…)

Hassan El-Khansa, correspondant Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi, à la tête du Bharatiya Janata Party (BJP), a conduit l’Inde vers une montée sans précédent du nationalisme hindou, connu sous le nom du hindutva. Cette dynamique s’accompagne d’une intensification des tensions (…)

L’eau en résistance face à l’extractivisme : le cas de l’Amérique latine

25 février, par Claire Comeliau
Un article de Claire Comeliau, correspondante L’Amérique latine regorge de ressources naturelles. Depuis plusieurs années, une véritable « guerre de l’eau » traverse le (…)

Un article de Claire Comeliau, correspondante L’Amérique latine regorge de ressources naturelles. Depuis plusieurs années, une véritable « guerre de l’eau » traverse le continent, opposant multinationales assoiffées de profit et population locale, dont la vie quotidienne et le patrimoine (…)

Winnipeg a vaincu un règlement municipal « extrêmement dangereux »

24 février, par Manitoba Committee
Une campagne populaire a vaincu un projet de règlement municipal qui aurait sévèrement restreint le droit de manifester à Winnipeg. La campagne a rapidement mobilisé plusieurs (…)

Une campagne populaire a vaincu un projet de règlement municipal qui aurait sévèrement restreint le droit de manifester à Winnipeg. La campagne a rapidement mobilisé plusieurs centaines de personnes lors… Source

Solidarités noires face aux génocides

En 2023, Pauline Lomami, Marlihan Lopez et moi-même avons mis sur pied Harambec, une initiative consacrée à la défense des droits des femmes Noires et des personnes non (…)

En 2023, Pauline Lomami, Marlihan Lopez et moi-même avons mis sur pied Harambec, une initiative consacrée à la défense des droits des femmes Noires et des personnes non binaires Noir·es [1]. Parmi les actions menées, en mars 2024, nous avons organisé un panel sur Les Solidarités Noires face aux génocides animé par Belen Blizzard. Nous avons eu le privilège d'accueillir Dalia Elsayed, Duha Elmardi et Kandake, qui ont démontré les liens inextricables entre les contextes soudanais, congolais, palestinien et sud-africain.

Début 2024, lors de la planification de notre calendrier d'activités hivernales, la nécessité de discuter de la Palestine s'est évidemment imposée. Il était impensable de ne pas organiser un événement de soutien, considérant que nous participions toustes à divers efforts de cette lutte, mais aussi parce qu'actualité oblige ! Or, des questions ont immédiatement surgi : pourquoi la Palestine et pas le Soudan ? Ou le Congo, par exemple ? Alors que la capacité du monde à suivre, à absorber et à comprendre les actualités ne cesse de diminuer, pourquoi certains contextes s'imposent-ils, et pas d'autres ?

Limites de l'attention dans un monde saturé d'informations

Prenons le cas du Soudan : en 2022, j'avais écrit une chronique pour À bâbord ! sur la révolution soudanaise, intitulée « La Révolution du peuple », où j'expliquais que la population avait renversé un régime en place depuis trente ans et luttait pour empêcher que sa révolution soit usurpée par l'armée. La Charte révolutionnaire pour le pouvoir du peuple (CRPP), élaborée par des comités de résistance, démontrait un vrai exercice de démocratie directe. Malgré son importance, ce mouvement populaire avait à l'époque reçu peu d'attention médiatique à l'international. Pour réaliser ma chronique, j'avais bénéficié d'informations et de contacts d'une militante et fille d'ancien·nes réfugié·es politiques soudanais·es qui faisait son possible pour donner de la visibilité à cette actualité hors du commun. En 2022, malgré un sursaut d'intérêt à l'international, le Soudan a toutefois été vite éclipsé par l'Ukraine. Aujourd'hui, la situation s'est empirée. Le pays subit une guerre civile cauchemardesque qui a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes, ainsi que le déplacement de plus de dix millions d'individus, que ce soit au sein des frontières soudanaises ou vers des pays adjacents comme l'Égypte, l'Éthiopie et l'Ouganda. Le Soudan est désormais le pays qui compte le plus grand nombre de personnes en exil et qui connaît la crise de déplacement d'enfants la plus importante au monde, avec plus de trois millions de concerné·es. À ce stade, on estime qu'un·e réfugié·e sur huit dans le monde est soudanais·e. Qui dit guerre civile dit aussi violences et agressions sexuelles, famine, difficultés d'accès à l'eau potable, accès limité aux soins, et risques d'épidémies [2]. « Le Soudan est une crise majeure », tentent d'alerter les agences humanitaires et la diaspora soudanaise. Pourtant, l'intérêt médiatique et politique se fait attendre.

Notre capacité à accorder de l'attention est devenue une ressource précieuse, intégrée dans un système capitaliste en roue libre. Devant l'abondance d'informations, nous sommes non seulement saturé·es, mais aussi formaté·es à ne plus prendre notre temps. Le contenu doit être digeste, réduit à quelques secondes, et presque caricatural pour retenir notre intérêt. La structure des réseaux sociaux a aussi participé à symétriser ce que nous consommons : un appel aux dons pour le Soudan côtoie l'annonce d'un tout nouveau restaurant à Montréal, une danse devenue virale, une citation de Maya Angelou sur fond musical épique, et la chute d'un émeu sauvage en pleine course. Comprendre, chercher, analyser et retenir ce qui se joue dans l'actualité deviennent des compétences en perte de vitesse. Mais ce serait trop simpliste de réduire ce déficit d'intérêt à un trop-plein d'informations médiatiques. Lorsqu'à Harambec nous nous interrogeons sur les raisons derrière ce silence autour du Soudan, ou encore sur la difficulté à garder le Congo dans nos actualités, le spectre des corps concernés n'est jamais bien loin.

Hiérarchie de l'empathie et ingérence occidentale en Afrique

Interrogé·es à ce sujet, nos panélistes, certaines originaires du Soudan, de la République démocratique du Congo (RDC) ou d'Afrique du Sud, ont longuement dénoncé des dynamiques claires dans la hiérarchisation de l'empathie. Il existe une normalisation et une apathie face à la souffrance, la violence et la mort sur le continent africain, et sur les corps Noirs en général. Dans cet imaginaire nécropolitique, le Soudan ou encore la RDC sont en crise parce que de toute manière, il y a toujours une crise dans cette partie du monde. Qu'importe que six millions de personnes aient été tuées au Congo depuis 1996, que plus de sept millions soient en exil ou qu'il y existe des enfants soldats. Ces populations incapables de se gouverner seraient vouées à rester dans la sauvagerie et l'incivilité. Cette vision justifie et légitimise les ingérences internationales tout en camouflant le pillage organisé des ressources. L'appétit impérialiste à la racine des conflits actuels demeure invisible à la face du monde, et peut aisément prétendre sauver ces populations. Flux financiers, extractivisme minier et forestier… Tous les contextes géopolitiques présentés par nos panélistes ont comme point commun l'ingérence impérialiste occidentale et le capitalisme.

Face au racisme anti-Noir·es, comment tisser des solidarités ?

Enfin, nos panélistes ont souligné l'impact du racisme anti-Noir·es au sein même de nos luttes. Si nous avons choisi de parler de Solidarités Noires face aux génocides, c'était aussi pour entamer une conversation difficile, mais nécessaire sur le fait qu'au sein des luttes contre l'impérialisme et le colonialisme, le racisme anti-Noir·es se maintient, souvent minimisé ou ignoré. Malgré nos buts communs, la difficulté à reconnaître et à intégrer pleinement les expériences et les luttes des communautés Noires persiste. Ainsi, nos panélistes ont, avec beaucoup de finesse et de justesse, abordé les rapports entre le monde arabe et ses populations Noires par exemple, et entre la diaspora et ses terres d'origine.

A aussi été évoquée la difficulté à créer des solidarités de luttes dans un contexte de dénigrement et de mépris envers les communautés afro-descendantes. Par exemple, si les milieux militants soudanais ne manquent jamais d'intégrer la Palestine à leurs revendications, l'inverse est plus rare. A été également soulevé un certain malaise de voir certains discours et slogans des luttes contre le racisme anti-Noir·es sortis de leurs contextes et devenus des slogans dans les marches pour Gaza, sans aucune mention pour la condition Noire. Autant de conversations importantes et difficiles qui ont mobilisé les participantes et le public. Ce soir-là, nous avions d'ailleurs exceptionnellement ouvert l'événement aux BIPOC [3], ce qui a rendu les échanges d'autant plus riches et précieux. Depuis, le Sudan Solidarity Collective a organisé un événement de collecte de fonds avec salle comble. Des bénévoles présent·es à l'événement sont des figures qu'on croise aux marches pour la Palestine. Et je vois des visages de notre public au camp de soutien aux étudiant·es de McGill, de Concordia et de l'UQAM. Plus que tout, la conviction demeure que nos luttes sont connectées et que nous ne survivons que grâce à nos solidarités.


[1] Harambec est un organisme par et pour des femmes Noires et personnes non binaires Noir·es. Nous travaillons en non-mixité raciale, tant parmi les personnes qui s'impliquent que dans le CA et chez nos membres futur·es. Sauf exception, nos événements se font également en non-mixité. Ce choix politique est ancré dans la revendication de notre droit à déterminer les conditions et modalités de nos luttes, afin de mieux œuvrer pour notre libération.

[2] Notamment le choléra, avec plus de 1 000 cas soupçonnés à Gedaref, Khartoum et Kordofan.

[3] En anglais : « Black, Indigenous and People of Color », soit « Noir·es, Autochtones et personnes de couleur ».

Photo : Ben Welsh (CCO 1.0)

22 jours de grève

Après une tentative de médiation et plusieurs séances à la table de négociation sans véritables avancées, les enseignantes et enseignants de la FAE – dont le contrat de travail (…)

Après une tentative de médiation et plusieurs séances à la table de négociation sans véritables avancées, les enseignantes et enseignants de la FAE – dont le contrat de travail était échu depuis avril 2023 – déclenchent une grève générale illimitée le 23 novembre 2023. L'objectif est de taille : améliorer les conditions de travail des profs, freiner la désertion en enseignement, et renverser la vapeur du recul des dernières années en éducation.

Les témoignages en rouge ont été partagés à 8 h le matin et à -14 degrés. Une nouvelle confiance et un remue-méninges collectif prennent forme.

23 novembre, 7 h du matin. Sylvie, Rana, Louise, Martine, Patricia, François, Guillaume et Salim se dirigent devant leur école et forment leur ligne de piquetage aux portes, fier·es, courageux·ses, fatigué·es, tanné·es, rempli·es d'espoir, uni·es.

Chacune et chacun croit ou espère que cette fois-ci sera la bonne. La grève illimitée est le combat qui mettra fin aux années d'austérité et qui marquera le retour des investissements et des signes d'amour pour nos écoles publiques. Chacune et chacun est prêt·e à un grand sacrifice sur son salaire pour y aller plus fort, pour « la gagner cette fois-ci ».

« Quand j'ai commencé ma carrière, ce n'était pas du tout comme ça. On avait plus d'élèves, mais moins de grands besoins, moins de paperasse à faire, moins de courriels, de rencontres. »

Ces courageux collègues resteront sur cette ligne de grève pendant 22 jours. La grève devient un rituel : on se lève à la même heure que lorsqu'on enseigne, mais au lieu de nos boîtes à lunch, nos piles de corrections et nos chemises à boutons, on enfile combines, pantalons de neige, deux couches de bas, de grosses mitaines de ski et la fameuse tuque rouge. Vingt-deux jours, de la fin novembre à la fin décembre, la partie la plus sombre de l'hiver. Vingt-deux jours qui ne seront jamais suffisants pour combattre 25 ans de reculs et de désinvestissements en éducation.

Qu'est-ce qui nous a fait tenir 22 jours ? Notre désespoir devant les élèves, que nos écoles trahissent chaque jour par manque de ressources. Notre espoir que les choses pourraient encore s'améliorer puisque les solutions sont connues. Le gouvernement n'aurait qu'à écouter nos idées.

Tous les jours de cette grève, je faisais la tournée des lignes avec des collègues. On apportait du matériel de mobilisation, du ravitaillement, des nouvelles et des encouragements aux 15 écoles sur notre circuit. Tous les jours, les profs nous le répétaient : « Pas question qu'on rentre avant d'avoir de vrais gains ». Si la possibilité d'un retour en classe avant les Fêtes diminuait, le moral, lui, ne flanchait pas : « Moi je n'accepterai pas n'importe quelle entente, et mes collègues non plus. »

« Je suis venue ici enseigner, dans ce pays dit développé, et on ne peut même pas offrir mieux que ça aux enfants ? »

« Dans le fond, c'est un choix »

Mais c'est lors de la cinquième semaine que le ton des discussions a vraiment changé sur les lignes. Jusque-là, beaucoup croyaient encore que ça se réglerait. Toutefois, face au mépris de la partie patronale, un discours nouveau émerge. On a eu cinq semaines pour mieux se connaître : collègues du sous-sol et du troisième étage, collègue de maternelle et spécialiste de musique, collègues plus expérimenté·es et à leurs débuts, collègues d'ici et d'ailleurs.

« C'est vrai que ça pourrait être mieux, que Legault pourrait bouger, nous rejoindre à n'importe quel moment. »

« Choisir », ce mot clé qui nous permet d'entrer dans une conversation nouvelle, qui nous libère, qui nous permet enfin d'explorer le contexte de la machine néolibérale derrière notre grève, notre travail, et notre quotidien dans le secteur public. Il a fallu ces cinq semaines dans le froid pour réaliser qu'on est toutes et tous dans notre droit, qu'on a raison d'en demander plus. Qu'on ne devrait plus se contenter d'écoles qui tombent en ruines. Que l'État peut faire mieux, peut choisir de faire mieux. Pour nous, les profs, et pour les enfants du Québec.

Ça nous aura pris 22 jours pour que ce genre de discours émerge sur les lignes.

Poursuivre l'éducation politique

Que pouvons-nous faire de plus, dans le mouvement syndical, pour entamer une relance, pour amorcer cette éducation politique, pour la propager dans chacune des instances et des actions afin qu'elle atteigne chaque membre de la base ? Nos syndicats ne devraient pas être juste des machines à griefs ou des pourvoyeurs de services aux membres. Où, à part dans nos syndicats, retrouve-t-on d'aussi importants espaces d'éducation politique dans notre société ?

« En fait, il montre à la jeunesse qu'il se fout de leur éducation, ça ne l'affecte même pas, les cinq semaines où il a laissé les enfants à la maison. »

La question se pose d'autant plus dans le secteur public, où les travailleur·euses subissent, dans leur travail quotidien, l'effritement du filet social et l'appauvrissement des familles. Comment poursuivre cette réflexion politique parmi les membres de la base dans chaque milieu de travail, au quotidien, et pas seulement avant une négociation de la convention collective ? Comment poursuivre cette éducation à long terme, pour faire de notre force syndicale le vecteur des changements politiques sur de multiples fronts ?

« Chez nous, on n'avait pas le choix, on faisait ce qu'on pouvait, mais je pensais que ce serait différent ici. »

Comment reproduire ce mouvement qui aura fait tenir debout les profs pendant 22 jours pour une meilleure école publique ? Par le biais d'un élargissement de notre rôle dans l'éducation politique, certes, mais aussi par un élargissement de nos liens avec la population.

L'appui des parents a été spectaculaire tout au long de cette grève, mais ce n'est pas grâce aux efforts très superficiels qui ont été faits de notre côté pour les rejoindre. Nous avons distribué tracts et rubans, mais n'avons pas fait d'appels plus larges à la mobilisation, et n'avons pas pris le temps d'écouter et d'impliquer les familles. Les parents et citoyen·nes, qui voient de leurs propres yeux les problèmes en éducation, ont fait preuve d'une extraordinaire solidarité par leurs propres moyens. Semaine après semaine, parents, grands-parents ou tuteur·rices nous apportaient du café, des beignes, des sandwichs, des chauffe-mains, des mots d'encouragement. Iels klaxonnaient pour nous aux quatre coins de la ville, nous arrêtaient à l'épicerie pour nous féliciter, nous envoyaient des courriels et des messages. Iels passaient nous voir sur les lignes avec les enfants pour nous saluer, et se déplaçaient même à nos manifestations au centre-ville.

« Dans le fond, c'est un choix. On choisit, au Québec, de ne pas s'offrir une école publique de qualité. »

Tout cela témoigne d'une énorme sympathie et d'une grande générosité de la part des familles de nos élèves. Mais il faudrait, à l'avenir, créer des espaces pour réellement impliquer les parents, pour mener cette lutte côte à côte et avec un ancrage dans les quartiers et communautés de nos écoles. Il y a un grand travail à faire pour arriver à cet élargissement de la lutte. Malheureusement, les 22 jours n'auront pas été suffisants pour obtenir les gains souhaités par les profs. Il nous faudra chaque parent et chaque citoyen·ne à nos côtés, pour demander, pour exiger un système d'éducation meilleur, à la hauteur des besoins des enfants, de nos attentes et de nos espoirs pour notre société.

Marion Miller est enseignante d'arts plastiques au secondaire et membre des comités de mobilisation de l'Alliance des professeures et professeurs de Montréal et de la Fédération autonome de l'enseignement.

Illustration : Ramon Vitesse

Palestine. Haro sur la censure

Depuis le début de la guerre israélienne contre la population palestinienne de Gaza, le 7 octobre, nous sommes témoins d'une recrudescence de cas de censure des opinions (…)

Depuis le début de la guerre israélienne contre la population palestinienne de Gaza, le 7 octobre, nous sommes témoins d'une recrudescence de cas de censure des opinions propalestiniennes. Cette volonté d'effacement vise spécifiquement l'expression de la solidarité et l'expertise qui démentent les discours officiels israéliens.

Cela n'a rien de nouveau. Les droits des Palestinien·nes sont violés en regard du droit international depuis 1948 et une surveillance injustifiée n'a cessé de s'exercer sur les initiatives en leur faveur. Récemment, les exemples de censure se multiplient dans les milieux littéraires, artistiques et universitaires.

Édition, arts et milieux universitaires

Paris, octobre 2023. Un libraire parisien, Patrick Bobulesco, constate qu'il n'a plus en stock un titre qui lui est régulièrement réclamé depuis la reprise des bombardements de l'armée israélienne sur Gaza. Il s'agit de l'essai d'Ilan Pappé intitulé Le nettoyage ethnique de la Palestine, dont la traduction de l'anglais a été publiée en 2008 chez Fayard. Le célèbre auteur appartient à la mouvance des nouveaux historiens israéliens qui entendent repenser le sionisme et l'histoire de leur pays de manière critique.

Contacté par le libraire, le distributeur indique qu'il y a eu arrêt définitif de commercialisation depuis le 7 novembre. L'éditeur confirme : l'ouvrage a été retiré de leur catalogue. Or, des chiffres publiés par Edistat indiquent clairement que les ventes de ce livre sont en plein essor : 158 exemplaires se sont envolés entre le 9 et le 15 octobre, et 89 entre le 6 et le 12 novembre. Le retrait semble injustifié, malgré les explications de Fayard qui plaide la caducité du contrat. À noter que Fayard avait aussi publié, en 2008, le controversé père de la théorie du Grand remplacement, Renaud Camus, avec comme argument la défense de la liberté d'expression. Finalement, la maison d'édition La Fabrique (Paris) et les Éditions de la Rue Dorion (Montréal) ont négocié la reprise des droits. Le traducteur de la première édition, Paul Chemla, a pour sa part remis la main sur ses droits de traduction. Le livre d'Ilan Pappé devrait se trouver à nouveau dans les librairies en mai 2024.

Toronto, novembre 2023. Le conservateur d'art Amin Alsaden se prépare à ouvrir l'exposition de photos intitulée Lands Within sur la plateforme en ligne du Art Canadian Institute (ACI). L'exposition regroupe des artistes de culture arabe et souhaite exposer des photos de pays souvent sous-représentés en photographie.

Le 23 novembre, à quelques jours de l'ouverture, on informe Alsaden que l'exposition fera l'objet d'une lecture critique afin de s'assurer qu'elle n'offense pas les visiteurs. À la suite des protestations d'Alsaden, faisant valoir une lettre d'entente reçue en août, la direction décide de faire marche arrière. Mais les choses ne s'arrêtent pas là.

On apprend, en effet, que Wanda Nanibush, conservatrice de la collection d'art canadien et autochtone du Musée des Beaux-arts de l'Ontario (AGO), elle-même anishinaabe, est subitement congédiée. Elle aurait, semble-t-il, exprimé son soutien aux Palestinien·nes et dénoncé le rôle de l'État israélien dans la colonisation et le génocide. La fondatrice et directrice du ACI, Sara Angel, a soutenu, avec d'autres, le renvoi de Wanda Nanibush. On apprend alors qu'elle siège au conseil de direction du Israel Museums and Arts, Canada (ICAAM). Il n'en faut pas plus : cette fois, c'est Alsaden et les artistes qui décident en bloc de mettre un terme à cette collaboration. Iels reprennent leurs œuvres, considérant que ces évènements représentent une menace directe à leur liberté d'expression.

Cambridge, janvier 2024. Claudine Gay, première femme noire et fille d'immigré·es haïtien·nes à présider la prestigieuse université de Harvard, est invitée à démissionner après moult tergiversations administratives (et idéologiques) et une cabale sans précédent. En fonction depuis juillet 2023, elle a appris bien malgré elle qu'on ne conteste pas le récit national israélien. Soupçonnée de n'avoir pas condamné avec suffisamment de vigueur les propos d'étudiant·es propalestinien·nes, dans l'esprit de préserver leur liberté d'expression et pour ne pas nuire à leur réadmission, elle sera tenue de rendre compte de ses actions et fera l'objet d'un interrogatoire pour le moins éprouvant. Dans cette enquête, menée par Elise Stefanik, une élue républicaine de la Chambre des représentants du Massachusetts, le verdict semble décidé à l'avance. Pour la faire tomber, on l'accuse même d'avoir plagié des passages de sa thèse, une accusation non fondée qui sera démentie par la suite. Acculée au pied du mur, elle remet sa démission le 2 janvier 2024.

Montréal, janvier 2024. Lorsqu'on parle de censure, les campus canadiens ne sont pas en reste. Dans un reportage de Radio-Canada, on apprend que cela frise la menace et son corollaire : la peur des représailles. Des étudiant·es de médecine l'ont appris à leurs dépens. En effet, plusieurs avaient signé une pétition de la Health Workers Alliance for Palestine (Alliance des travailleur·euses de la santé pour la Palestine) demandant un cessez-le-feu à Gaza. Pour la profession médicale, protéger la vie est un devoir moral. Mais des professeur·es membres de l'Association des médecins juifs ont intercepté la pétition et dressé une liste de ses 271 signataires. Iels se proposent de partager cette liste avec les directions chargées d'évaluer des demandes de jumelage pour les résident·es. Les signataires, de futurs médecins, risquent de ne pas obtenir leur premier choix de résidence ou d'entacher leur carrière professionnelle. On ne connaît pas le fin mot de l'affaire, mais la menace suffit à dissuader toute voix dissidente.

Montréal, février 2024. Une trentaine de livres de l'illustratrice Élise Gravel, bien connue pour ses dessins pour enfants et ses idées progressistes, sont mis à l'index par la Bibliothèque publique juive de Montréal et rendus accessibles uniquement sur demande. Notons que plusieurs livres d'Élise Gravel ont fait l'objet de censure dans des États conservateurs chez nos voisins du Sud. Depuis quelque temps, elle fait l'objet d'une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux parce qu'elle prend position pour la Palestine et contre la déshumanisation, à l'heure où des milliers d'enfants tombent sous les bombes à Gaza. Grâce aux pressions de citoyens, de son avocat Julius Gray, de l'organisme Voix juives indépendantes Montréal, ainsi que d'une motion votée au Parlement condamnant cette censure, ses livres seront remis sur les rayons de la bibliothèque. Élise Gravel n'a pas l'intention de se laisser réduire au silence.

Une longue expertise de la censure

On aurait tort de croire que ces récents événements sont inédits. Ils s'inscrivent en continuité avec une pratique de censure ininterrompue depuis le début de l'occupation israélienne en Palestine.

Par exemple, à Manchester, en août 2021, le directeur de la Whitworth and Manchester Art Gallery, Alistair Hudson, a dû quitter ses fonctions sous les pressions de l'Association de juristes britanniques pour Israël (UK Lawyers for Israel, UKLFI). Le motif ? Avoir organisé une exposition des travaux de Forensic Architecture, groupe de recherche multidisciplinaire qui enquête sur les violences d'État et les violations des droits de la personne dans le monde. L'exposition témoignait des opérations militaires israéliennes et du nettoyage ethnique que subissent les Palestinien·nes, et était assortie d'une déclaration en appui à la cause palestinienne. UKLFI soulevait des inexactitudes dans les contenus de l'exposition, ce qui a été formellement démenti par le groupe Forensic Architecture. À la suite du départ du conservateur Alistair Hudson, les artistes décident de retirer leurs œuvres en signe de protestation. Eyal Weizman, architecte israélo-britannique et fondateur de Forensic Architecture, commentait le départ de Hudson en déplorant l'intention de l'université qui héberge la galerie de faire taire le débat autour d'une question aussi importante.

De même, à Paris, à la suite des attaques perpétrées par l'armée israélienne contre Gaza le 6 août 2022, l'un des plus éminents spécialistes français du monde arabe, Alain Gresh, est invité par une grande chaîne d'information en continu, BFMTV, à commenter les événements. Il positionne son propos sur deux aspects précis. D'abord, l'armée israélienne a pris l'initiative de l'offensive et n'était pas en situation de légitime défense. Ensuite, ce sont les politiques israéliennes qui portent la responsabilité des violences dans la région, violences qui ne pourront cesser tant que le blocus de Gaza et l'occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ne seront pas levés, en conformité avec les résolutions de l'ONU. Dans la foulée de ces déclarations survient ce qu'il est convenu d'appeler une « tempête médiatique », et l'entrevue est rapidement retirée des ondes. La raison évoquée : puisqu'elle n'avait pas été diffusée en entier, on craignait qu'elle soit sujette à des manipulations… Voilà de quoi laisser dubitatif.

Allégations d'antisémitisme

Terminons par un petit tour en Allemagne, où des artistes juifs allemands font aussi l'objet de censure pour avoir soutenu la Palestine, même très longtemps avant les événements actuels. Interrogée par un journaliste du Guardian, l'artiste Candice Breitz témoigne. Le 24 novembre 2023, elle reçoit un appel du directeur de la Saarland Museum's Modern Gallery, en Allemagne de l'Ouest, qui l'informe de l'annulation de son exposition devant se tenir au printemps 2024. L'exposition n'avait aucun lien avec la Palestine. L'annulation avait été décidée unilatéralement, sans qu'aucun entretien n'ait eu lieu avec elle. Elle soupçonne des représailles concernant ses déclarations où elle évoquait « le carnage en cours en Israël-Palestine ». Lorsque plus tard des échanges ont lieu, le directeur lui apprend que cette annulation se justifiait par le fait qu'elle avait « peut-être signé une lettre de soutien à BDS » (Coalition « Boycott, Désinvestissement, Sanctions »). Toutefois, cette signature n'a jamais eu lieu. L'artiste explique qu'en fait, elle a appuyé une lettre de protestation contre une résolution du parlement allemand qui voulait désigner l'organisation BDS comme antisémite, et dont les signataires comprenaient des chercheur·euses spécialistes de l'Holocauste, plusieurs rabbins, et des personnes de confession juive, comme l'artiste elle-même.

L'antisémitisme est systématiquement évoqué pour légitimiser l'annulation d'un événement ou d'une prise de parole pour défendre la Palestine, quelle qu'elle soit. C'est là un argument de taille au regard de l'histoire tragique des communautés juives dans le monde. Et outre ce qui est relaté ici, l'on peut signaler un grand nombre d'occasions où les défenseur·euses de la Palestine sont bâillonné·es, licencié·es, annulé·es avec cet argument à l'appui.

Or, si des débordements injustes ont aussi eu lieu envers des personnes juives qui n'ont rien à voir avec la guerre menée par le Tsahal, l'enjeu est radicalement différent et ne saurait soutenir quelque comparaison que ce soit avec ce que défendent et soutiennent les artistes ou les intellectuel·les propalestinien·nes. Car ce sont les Palestinien·nes qui, par milliers, meurent ou sont menacé·es de mort, que ce soit par les bombes, la famine ou les maladies résultant de conditions sanitaires déplorables. Il est par conséquent incompréhensible que celleux qui dénoncent cette situation soient brimé·es dans leurs droits d'expression, et taxé·es de discrimination envers les personnes juives. Chaque fois où cela se produit, les censeurs se font les complices de la violence sioniste.

La censure, en fait, ne procède pas uniquement par effacement. Elle est aussi punitive, en ce sens qu'elle va jusqu'à prescrire des licenciements, ou privative, dans la mesure où elle empêche des événements d'être tenus. Et nous comprenons aussi que cette censure s'exerce parfois à la suite de simples soupçons, et de manière injustifiée. Ainsi, cette volonté manifeste d'imposer le silence se fait l'écho d'un génocide qui tarde à être reconnu comme tel par la communauté internationale.

Photo : Campement sur le campus de l'université Mc Gill, Montréal, avril 2024 (André Querry).

Une sagesse qui se perd

S'inspirant du mouvement anti-trans britannique, le gouvernement du Québec a créé un « comité de sage » censé légitimer la transphobie d'État. La résistance s'organise. (…)

S'inspirant du mouvement anti-trans britannique, le gouvernement du Québec a créé un « comité de sage » censé légitimer la transphobie d'État. La résistance s'organise.

Après une escalade verbale de quelques semaines l'automne dernier impliquant le Parti conservateur du Canada, le Parti québécois et la CAQ sur les toilettes mixtes dans les écoles, le gouvernement de François Legault a annoncé la mise sur pied d'un comité pour « étudier les questions sensibles liées à l'identité de genre ».

Le gouvernement a ensuite entamé des négociations avec le directeur général du Conseil québécois LGBT dont la nature n'a pas été révélée par ce dernier, faisant l'objet d'une entente de confidentialité selon lui. En décembre pourtant, la ministre de la Famille annonçait un comité composé uniquement de personnes cisgenres, dont deux membres ayant des liens documentés avec PDF Québec, un des principaux lobbys transphobes de la province [1].

Devant le ridicule de l'exercice et l'ambiguïté volontaire de la mission du comité, une coalition de militant·es grassroot s'est formée pour demander sa dissolution pure et simple. Cet appel avait été appuyé par 143 organismes et plus de 1000 personnes au moment du lancement de la campagne intitulée Nous ne serons pas sages en avril dernier [2].

Les appuis viennent d'un large éventail de luttes, tant féministes que syndicales ou étudiantes, et des comités régionaux ont aussi été mis sur pied en Estrie, au Bas-Saint-Laurent et dans la région de Québec pour coordonner les efforts en dehors de la région métropolitaine. Après une première manifestation lors de la journée de la vengeance trans le 31 mars dernier, l'effort a également reçu le soutien du Réseau Enchanté, un rassemblement pancanadien d'organismes 2SLGBTQIA+.

Un village Potemkine

Selon François Legault, son comité aviseur aurait été créé pour apaiser les débats initiés par le mouvement 1 Million March 4 Children, qui avait affronté des militant·es queers antifascistes au centre-ville de Montréal en septembre dernier. Son rapport, prévu pour 2025, doit permettre d'adopter des orientations gouvernementales sur les questions liées au genre.

Cela n'a pas empêché Bernard Drainville [3], ministre de l'Éducation, d'annoncer un moratoire immédiat sur les toilettes mixtes dans les écoles du Québec en mai 2024, déclarant au Devoir qu'il avait « confiance que [les membres du comité des sages] n'arriveront pas à la conclusion inverse » [4].

L'honnêteté du ministre est surprenante, mais quand on compare le coût politique relatif de la transphobie dans les autres pays où le mouvement anti-trans a eu un certain succès, on remarque qu'il est plutôt favorable aux réactionnaires. En ce sens, il se pourrait que le gouvernement ne voie simplement plus l'utilité de prendre des pincettes. La panique médiatique accordée récemment aux transitions chez les mineur·es au Québec a sans doute contribué à cette perception.

L'écran de fumée n'aura duré que quelques mois, mais heureusement les militant·es de la campagne Nous ne serons pas sages et leurs allié·es auront su voir à travers dès le départ. Avec un véhicule politique et une base militante déjà mobilisée, ce mouvement est voué à prendre de l'ampleur au fur et à mesure que le gouvernement abandonnera les gants blancs.

Mais la communauté trans seule est trop peu nombreuse pour remporter ce combat. Il faudra donc plus que des appuis et des paroles de la part des allié·es ; ça va prendre de l'argent et des bras.


[2] En ligne : https://pas-sages.info

[3] Bernard Drainville et Éric Duhaime s'exaspéraient ensemble de la « guerre des bécosses de Donald Trump » sur les ondes de FM93, le 23 février 2017. L'actuel ministre ridiculisait l'idée de toilettes genrées et souhaitait généraliser les toilettes mixtes.

[4] Marie-Michèle Sioui, Le Devoir, 1er mai 2024.

Judith Lefebvre est militante transféministe et queer.

Photo : André Querry

La figure québécoise dite colonisée et l’invisibilisation autochtone

24 février, par Mathieu Paradis — , , ,
À l'occasion de la fête nationale du Québec, il semble important d'ouvrir un débat critique sur la figure du québécois comme figure colonisée, et d'évoquer les angles morts et (…)

À l'occasion de la fête nationale du Québec, il semble important d'ouvrir un débat critique sur la figure du québécois comme figure colonisée, et d'évoquer les angles morts et les héritages, accidentels ou non, de cette représentation mise en avant par des revues comme Parti pris.

La revue politique et culturelle et maison d'édition des années 1960 Parti pris est essentielle pour comprendre les origines de la promotion d'une identité québécoise dite colonisée. Celle-ci présentait régulièrement les Canadien·nes français·es comme étant colonisé·es. Cette représentation a aussi été mise de l'avant par le célèbre essai de Pierre Vallières [1]. Une qualification difficile à accepter, voire à comprendre, et qui peut même sembler farfelue. Albert Memmi préférait dire des Québécois·e qu'ils étaient dominé·es et non colonisé·es [2]. Aimé Césaire s'amusait de l'exagération de Vallières lorsqu'il aperçut son livre dans une vitrine de librairie [3]. C'est que la qualification est étonnante, et le vocabulaire qu'elle mobilise l'est encore plus. Elle se révèle être un jeu, le jeu d'un devenir révolutionnaire. Le jeu, poussé à l'extrême, n'est pas sans rappeler les mots de Césaire dans Cahier d'un retour au pays natal : « de-peur-que-ça-ne-suffise-pas, de-peur-que-ça-ne-manque [4] ». Voilà l'effort partipriste de pousser l'identification victimaire au-delà de la raison, de peur que le combat nationaliste québécois ne soit pas pris au sérieux.

En identifiant le·a Québécois·e à la figure du colonisé, les membres de Parti pris ensevelissent les vécus autochtones. Trois hypothèses se présentent d'emblée. La naïveté peut-être – Emilie Nicolas a déjà répondu à cette hypothèse dans la revue Liberté [5]. L'ignorance alors ? Les écrits partipristes démentent cette hypothèse. Ils y reconnaissent « la lecture de Fanon et le vol de bâtons de dynamite [6] », que la vérité de la question nationale est une vérité première qui n'a pas à être soumise aux faits [7], et que « la parole, pour nous, a une fonction démystificatrice ; elle nous servira à créer une vérité qui atteigne et transforme à la fois la réalité de notre société […] nous ne visons à dire notre société que pour la transformer [8] ». Ainsi, les partipristes ont écarté d'eux-mêmes l'hypothèse de l'ignorance.

Spoliation identitaire

La seule hypothèse viable semble celle de la stratégie politique. La professeure Ching Selao a déjà présenté les pratiques discursives de Parti pris comme les outils d'une stratégie d'appropriation identitaire sans toutefois aborder l'absence de considération que de telles pratiques impliquaient à propos des présences autochtones sur le sol québécois [9]. Les Québécois·es qui pensaient la transformation de la société dans cette revue se sont approprié l'identité autochtone en se présentant comme indissociables du territoire, comme s'il n'y avait jamais eu de spoliation territoriale, effaçant totalement l'histoire des terres arrachées pour y ajouter une nouvelle spoliation discursive, celle de l'identité. Selon ce discours, les Québécois·es sont des Autochtones, ce qui ne laisse plus aucun espace aux Premiers Peuples. Dans le numéro de l'été 1964, Pierre Maheu écrivait qu'il faut « risquer l'irraison, pour retrouver nos racines [10] ». En posant les Québécois·es comme des figures indissociables du sol, portées par un destin révolutionnaire inévitable, Parti pris met en marche sa dialectique : les victimes québécoises vont renverser la société par l'entremise d'un socialisme décolonisateur. La revue efface la présence première des populations autochtones. Toutefois, il n'est pas uniquement question d'effacer l'Autre, il s'agit également d'usurper son identité. Ainsi, selon la revue, le Québécois est « autochtone, indigène, indien dans sa réserve victime d'un génocide culturel [11] ».

Les écrivain·es de Parti pris ont voulu rendre leur figure de colonisé crédible, réelle, convaincante, et ont utilisé des mots galvaudés pour en tracer les traits. Toutefois, en instrumentalisant le langage, ils ont évacué les souffrances et les vécus des communautés autochtones et des communautés noires. Paradoxalement, en travaillant les reliefs de cette figure, les partipristes ont également trahi leurs propres souffrances. Presque tous·tes les auteur·trices ayant par la suite dénoncé cette stratégie d'appropriation langagière reconnaissent dans leur analyse historique la domination économique exercée sur les populations francophones du Québec, les pressions exercées sur leur langue et leur culture. Iels soulignent également toutes les vicissitudes de l'impérialisme américain. Personne ne dément les souffrances canadiennes-françaises. Les réactions coléreuses de celles et ceux qui s'agrippent à une identité canadienne-française dite autochtone et colonisée sont ainsi injustifiées. En évacuant le réel pour rendre le mythe opérant, pour reprendre les termes de Roland Barthes [12], Parti pris a effacé ses véritables souffrances, et en s'appropriant celles des autres, a bâclé son propre combat.

Fêter l'évacuation des mythes

Pierre Bourdieu écrivait que c'est en nommant que l'on confère une existence sociale [13]. Parti pris n'a cessé de nommer le portrait du colonisé québécois, d'en travailler la figure. Les membres de la revue ont, du coup, donné naissance à cette figure fantasmée du Québécois autochtone, une figure sans aucune vraisemblance. Et puisque l'existence donnée à cette figure a été sculptée dans la colère, il apparaît aujourd'hui que ses mutations carburent encore à cette émotion. Le discours nationaliste est gavé d'un ressentiment que l'on s'acharne à défendre pour ne pas reconnaître qu'un dominé peut participer au projet colonial, que quelqu'un ayant souffert peut aussi faire souffrir d'autres. On protège cette colère pour ne pas avoir à écouter, pour continuer de s'offusquer de la douleur de celles et ceux qui occupaient déjà le sol avant nous. Ce discours nationaliste s'essouffle face aux émotions et aux souffrances qu'il refuse de reconnaître. Son vocabulaire a donné vie à une figure, mais refuse l'existence de personnes bien réelles.

Aujourd'hui, alors que les Québécois·es célèbrent leur fête nationale, il faut se souvenir que la figure du colonisé québécois construite par les partipristes était fallacieuse. Plutôt que de s'accrocher à la défense de cette figure colonisée, convenons que la situation est gênante. Plutôt que de se protéger de toute dissonance cognitive, le discours nationaliste québécois doit évacuer ses mythes. L'instrumentalisation des mots au service d'un devenir révolutionnaire en a terminé de consommer sa décrépitude. An Antane Kapesh a écrit : « Tu as préféré me voler, rien que pour pouvoir t'appeler QUÉBÉCOIS [14] ». La figure du colonisé québécois relevait du déguisement. Et les jeux du répertoire langagier ne sont toujours pas parvenus à rendre cette figure crédible.


[1] Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique (Montréal : Parti pris, 1968).

[2] Albert Memmi, L'homme dominé : le Noir, le Colonisé, le Prolétaire, le Juif, la Femme, le Domestique (Paris : Gallimard, 1968), p. 87.

[3] Aimé Césaire, Le discours sur la négritude [1987] dans Discours sur le colonialisme (Paris : Présence Africaine, 2004 [1955]), pp. 81-82.

[4] Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal (Paris : Présence Africaine, 1983), p. 15.

[5] Emilie Nicolas, « Maîtres chez l'Autre », Liberté 326 (2020).

[6] Jean-Marc Piotte, « autocritique de parti pris », Parti pris 10 (septembre 1964), p. 43

[7] Paul Chamberland, « de la damnation à la liberté », Parti pris 9 (été 1964), p. 82.

[8] « Présentation », Parti pris 1 (Octobre 1963), p.2.

[9] Ching Selao, « Portrait du colonisé québécois : Peau blanche, masques noirs ? » dans Avec ou sans Parti pris : le legs d'une revue, Gilles Dupuis et al., dir. (Montréal : Nota Bene, 2018), 329-359.

[10] Pierre Maheu, « l'œdipe colonial », Parti pris 9 (été 1964), p. 29.

[11] Voir, entre autres, mais particulièrement, les numéros d'octobre 1963 et de l'été 1964 pour observer la répétition de ces formules.

[12] Roland Barthes, Mythologies (Paris : du Seuil, 1957), pp. 252-253.

[13] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique (France : Fayard, 2014 [1991]), p. 328.

[14] An Antane Kapesh, Qu'as-tu fait de mon pays ? (Montréal : Mémoire d'encrier, 2020), p. 77.

Mathieu Paradis est candidat à la maîtrise en histoire à l'Université de Montréal.

Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)

Un Conseil national sans boussole

24 février, par Geru Schneider — ,
Le dernier Conseil national du 21 février de Québec solidaire devait clarifier la stratégie du parti à l'aube d'un cycle électoral crucial. Au lieu de décisions concrètes, les (…)

Le dernier Conseil national du 21 février de Québec solidaire devait clarifier la stratégie du parti à l'aube d'un cycle électoral crucial. Au lieu de décisions concrètes, les délégué·e·s ont été invités à consulter et discuter, tandis qu'une exemption controversée dans la circonscription de Gouin illustrait l'urgence électorale prenant le pas sur les principes. Retour sur un week-end qui en dit long sur les tensions internes et la fragilité de la démocratie interne du parti.

Quand discuter remplace décider à Québec solidaire

Le dernier Conseil national de Québec solidaire devait être un moment de clarification politique. À l'approche d'un cycle électoral incertain, alors que le gouvernement multiplie les projets de loi liberticides et que plusieurs associations locales vivent un essoufflement militant bien réel, nous avions besoin d'une chose simple : une discussion franche sur la conjoncture, une orientation stratégique assumée et des décisions claires.

Ce ne fut pas le cas.

Au terme d'une journée compressée, ce qui est déjà inhabituel pour une instance nationale, le sentiment dominant n'est pas celui d'un parti qui se dote d'une boussole, mais celui d'une organisation qui consulte beaucoup, échange longuement, puis reporte les choix politiques à plus tard. Un parti qui parle de stratégie, mais hésite à en décider une.

Trois éléments ont particulièrement cristallisé ce malaise : l'absence de véritable plan de rapport de force face aux offensives de la Coalition avenir Québec, la transformation progressive des instances décisionnelles en espaces de discussion sans mandat réel, et, surtout, la suspension d'une résolution démocratiquement adoptée concernant la circonscription de Gouin au nom d'une logique électoraliste.

Pris ensemble, ces épisodes ne relèvent pas de simples désaccords tactiques. Ils révèlent une tendance plus profonde : la dépolitisation de nos propres lieux de décision et un glissement vers une culture de gestion plutôt que de confrontation politique.

Une opposition parlementaire sans stratégie de rapport de force

Face à la multiplication des lois autoritaires, plusieurs délégué·e·s espéraient entendre une orientation claire de l'aile parlementaire. Quelle est notre stratégie pour bloquer ou ralentir ces projets de loi ? Y aura-t-il des tactiques d'obstruction ? Une coordination avec les syndicats et les mouvements sociaux ? Une articulation entre travail parlementaire et mobilisation populaire ?

Bref : comment construisons-nous un rapport de force réel ?

Les réponses sont demeurées étonnamment modestes autant de la part du caucus, mais aussi de l'exécutif (CCN). Pas de filibuster. Pas de plan pour ralentir systématiquement les travaux. Pas d'effort structuré de convergence avec les luttes sociales. La posture avancée relevait plutôt d'une logique d'« amélioration » : déposer des amendements, bonifier les textes, limiter les dégâts.

Il serait toutefois injuste de ne voir dans ce Conseil national qu'un enchaînement de reculs. L'adoption, à majorité, de la proposition d'urgence visant à lancer une campagne nationale contre le virage autoritaire du gouvernement de la CAQ et contre ses lois liberticides constitue l'un des rares moments politiques clairs de la fin de semaine. En appelant à dénoncer ces attaques, à construire un front social de résistance et à faire de QS un pôle d'appui aux luttes populaires, les délégué·e·s ont montré qu'une combativité subsiste un peu toujours dans le parti. Malgré la fatigue et les frustrations, la base militante ne demande pas moins d'ambition : elle demande un parti qui assume pleinement son rôle d'alternative et de rapport de force. Dès qu'on lui offre un mandat concret, elle répond présente. En espérant que l'exécutif du parti écoute et agisse dans cette direction…

Cette approche est compréhensible sur le plan technique. Mais politiquement, elle est insuffisante.

Quand un gouvernement gouverne à coups de bâillon et impose un « package deal » de réformes régressives, se contenter d'amender revient à accepter le terrain de l'adversaire. Sans stratégie assumée de confrontation, l'opposition parlementaire se transforme en gestionnaire critique. Elle accompagne le processus plus qu'elle ne le conteste.

Pour un parti qui s'est toujours présenté comme un relais des luttes sociales à l'Assemblée nationale, cette déconnexion est lourde de sens. Elle donne l'impression d'un repli institutionnel, d'une prudence défensive, comme si l'objectif premier n'était plus de changer le rapport de force, mais de paraître responsable.

Or, l'histoire des avancées sociales nous enseigne exactement l'inverse : sans pression extérieure, sans mobilisation, sans conflit assumé, les institutions ne cèdent rien.

Discuter sans décider : des instances vidées de leur sens

Le malaise ne se limitait pas à la stratégie parlementaire. Il traversait aussi la manière même dont le Conseil national était organisé.

Traditionnellement, ces instances servent à délibérer collectivement et à trancher des orientations politiques. Or, le seul véritable moment de « participation » proposé aux délégué·e·s aura été un atelier de 55 minutes pour parler de l'environnement politique au Canada, au Québec, du parti et des co-porte-parole : une consultation éclatée en une dizaine de salles, où les délégués ont été dispersés pour répondre à des questions larges, souvent vagues, sans mécanisme clair pour transformer ces échanges en décisions concrètes, contraignantes ou mandatées.

On nous parlait d'« espaces de dialogue », de « consultations », de « retours ». Mais sans mandat. Sans vote. Sans échéancier. Sans reddition de comptes. Un exercice d'expression, pas un exercice de pouvoir.

Le contraste était frappant : alors que cette brève parenthèse consultative se voulait participative, la matinée, elle, s'est surtout résumée à une succession de rapports — du Comité de coordination national, de l'aile parlementaire, des différentes instances — souvent descriptifs, rarement politiques, presque jamais suivis de prises de position ou de décisions. Beaucoup d'information, très peu de délibération. Certes nécessaire pour l'administration du parti, mais dérisoire face à l'ampleur de la tâche qui devait être devant nous.

À une question posée par certains militant.e.s sur un espace ou une instance décisionnelle et mandataire sur la stratégie électorale et sur la conjoncture politique devant nous.
La réponse, franchement décevante et balayant du revers de la main une question hautement pertinente : « On prend en note ».

À force, le décalage devient évident. Discuter n'est pas décider. Consulter n'est pas mandater. Informer, ce n'est pas écouter. Un parti politique ne peut pas fonctionner durablement sur la seule impression d'avoir été entendu.

Ce glissement transforme progressivement la démocratie interne en exercice symbolique. Les membres parlent, l'exécutif décide. Les instances deviennent des lieux d'expression, plus que des lieux de pouvoir.

Or, la fatigue militante ne vient pas d'un excès de démocratie. Elle vient du sentiment que notre implication ne change rien. Quand débattre ne mène pas à décider, l'engagement s'étiole.

Gouin : le moment où nos principes ont été testés

C'est toutefois sur la question de Gouin que ce malaise a pris une forme politique beaucoup plus nette.
En juin dernier, le parti adoptait une résolution visant à favoriser la représentation des femmes et des personnes non binaires dans certains contextes électoraux. Une mesure concrète, imparfaite sans doute, mais qui cherchait à traduire en actes notre engagement féministe.
Cette résolution devait maintenant être appliquée pour la première fois.

C'était un test.

Allions-nous respecter une règle adoptée démocratiquement, même si cela compliquait nos calculs électoraux ? Ou allions-nous la suspendre dès la première difficulté ?

L'exécutif a demandé une exemption, invoquant une « situation critique » et la possibilité d'une candidature d'envergure qui n'est toujours pas confirmée, mais pressentie — celle d'Alexandre Boulerice.

La question, pourtant, n'était pas la valeur d'une personne. Elle n'était pas de savoir si ce candidat serait compétent ou populaire. Elle était beaucoup plus fondamentale : une candidature, aussi forte soit-elle, justifie-t-elle de suspendre une règle adoptée collectivement pour promouvoir l'égalité ?

Car c'est précisément dans les moments difficiles que l'on teste ses principes.

S'ils tiennent seulement quand ils ne coûtent rien, ce ne sont plus des principes. Ce sont des slogans.

En ouvrant la porte à cette exception, nous avons créé un précédent. Chaque circonscription pourra désormais invoquer sa « situation particulière ». Chaque campagne pourra plaider l'urgence stratégique. À force de multiplier les dérogations, la règle perd toute crédibilité.

Le message envoyé est lourd. Lourd pour les militantes et les personnes non binaires qui envisageaient une candidature. Lourd pour les associations locales qui se voient déposséder de leur processus. Lourd pour l'image du parti, qui prétend vouloir faire « de la politique autrement », qui se dit féministe et qui affirme vouloir transformer la politique, mais plie ses engagements dès que la pression électorale augmente.

Plus encore, cette décision nourrit une culture de personnalisation. Elle laisse entendre que certaines candidatures valent plus que les règles communes, que la notoriété peut justifier des exceptions, que les « vedettes » priment sur le travail militant.

C'est exactement l'inverse de ce qui a toujours fait la force de QS.

Ironiquement, même sur le terrain électoral, le calcul est douteux. La logique des « candidatures vedettes » a déjà été testée par le passé, avec des résultats mitigés et peu d'enracinement durable. On ne remplace pas une organisation militante vivante par un nom connu.

Gouin est souvent présentée comme une circonscription vitrine, un château fort symbolique du parti. Mais un château fort ne se défend pas en suspendant ses principes. Il se défend en renforçant la confiance de celles et ceux qui y militent.

Au fond, cette décision révèle quelque chose de plus large : quand la base réclame des espaces décisionnels, on lui offre des consultations. Quand l'exécutif veut modifier une règle, on trouve rapidement les mécanismes pour leur vote.

Ce deux poids, deux mesures mine la confiance.

Et sans confiance, aucune stratégie électorale ne tient longtemps.

Quand la démocratie devient un « problème logistique »

Dans la foulée, la proposition de créer une instance nationale spécifiquement consacrée à la conjoncture et à la stratégie électorale a été rejetée.

Les arguments avancés : la lourdeur, les coûts, la fatigue des militant·e·s.

Soyons sérieux. La démocratie n'est pas un irritant administratif. C'est la raison d'être d'un parti militant.

On nous répond que ces discussions pourront avoir lieu au prochain congrès. Mais ce congrès sera, légitimement, consacré à l'adoption de la plateforme électorale. Un travail déjà immense : débats, amendements, arbitrages programmatiques. C'est normal et nécessaire.

Dire que nous y « discuterons aussi de stratégie » sans que cet espace soit décisionnel revient à déplacer le problème. On promet un débat qui ne pourra pas trancher. On reporte les choix vers un moment qui n'est pas conçu pour cela.

Autrement dit : encore de la discussion, peu de décisions.

Ce n'est pas la démocratie qui épuise. C'est l'absence de pouvoir réel.

Les membres ne se déplacent pas pour échanger des impressions. Ils se déplacent pour décider ensemble.

Un signal politique préoccupant

Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait sembler anecdotique. Ensemble, ils dessinent un portrait beaucoup plus clair.

Ce Conseil national révèle : une centralisation accrut des décisions, une multiplication d'espaces consultatifs au détriment d'instances décisionnelles, une priorité donnée à l'électoralisme défensif, et un affaiblissement du lien organique avec les luttes sociales.

Le parti qui se voulait un outil de mobilisation populaire risque de devenir une machine électorale prudente, cherchant avant tout à limiter les pertes plutôt qu'à transformer le rapport de force.

Cette tension existe depuis la fondation de QS. Mouvement ou parti institutionnel ? Outil de lutte ou formation gestionnaire ? Mais ce week-end, la balance a clairement penché d'un côté.

Et ce côté n'est pas le plus mobilisateur.

Retrouver le sens politique de nos instances

Ces débats ne relèvent pas de querelles internes. Ils touchent à notre crédibilité collective.

Un parti qui ne respecte pas ses propres résolutions aura du mal à convaincre qu'il respectera ses engagements une fois élu. Un parti qui hésite à débattre franchement de stratégie aura du mal à mobiliser. Un parti qui relègue ses principes féministes au second plan au nom de l'urgence électorale perd ce qui le distingue fondamentalement des autres.

Si nous voulons être autre chose qu'une version plus sympathique de la politique traditionnelle, nous devons faire l'inverse : redonner du pouvoir réel à nos instances, assumer des choix stratégiques clairs, tenir nos principes même lorsque cela complique la route.

La gauche ne gagnera pas en se montrant plus prudente que ses adversaires. Elle gagnera en étant plus démocratique, plus cohérente et plus fidèle à celles et ceux qui la font vivre.

Parce qu'au bout du compte, un parti qui ne décide plus collectivement finit toujours par subir les décisions prises ailleurs.

Et ce n'est certainement pas pour cela que nous avons choisi de militer.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Négociations de 2023 : bilan et avenir du Front commun

L'automne 2023 restera dans les annales de l'histoire syndicale québécoise. Les négociations du secteur public y ont pris une ampleur inégalée dans les dernières décennies. Au (…)

L'automne 2023 restera dans les annales de l'histoire syndicale québécoise. Les négociations du secteur public y ont pris une ampleur inégalée dans les dernières décennies. Au cœur de ces dynamiques, un cartel syndical représentant la vaste majorité des travailleur·euses de l'État : le Front commun. Revenons sur cette bibitte bien québécoise et réfléchissons à son avenir.

Rappelons tout d'abord ce qu'est le Front commun : un cartel intersyndical composé, pour ces dernières négociations, de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et de l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS). Le Front commun est une conséquence logique du système de négociation centralisé du secteur public québécois mis en place à partir des années 1960. L'État imposant que les discussions sur les enjeux salariaux et de régime de retraite, notamment, aient lieu au niveau national plutôt que par établissement ou secteur, les organisations syndicales se sont ajustées en créant des coalitions leur permettant d'établir un meilleur rapport de force.

Le premier Front commun date ainsi de la deuxième grande ronde de négociations du secteur public, en 1971-1972, et s'est répété depuis à plusieurs reprises. À quelques occasions toutefois, en particulier dans les années 1980, les différentes centrales ont décidé de négocier chacune de leur côté. La composition du Front commun est aussi à géométrie variable. S'il a toujours compté la FTQ, la CSN et la CSQ, le Front commun s'est élargi, en particulier dans les années 2010, aux membres du défunt Secrétariat intersyndical des services publics (SISP) qui comptait, outre la CSQ, l'APTS, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ), et même pendant un temps le Syndicat des professionnel·les du gouvernement du Québec (SPGQ) et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). La configuration du Front commun de 2023 est donc unique, puisqu'elle comprend pour la première fois les trois centrales et l'APTS, mais pas les autres anciens membres du SISP. Par ailleurs, chaque organisation négocie séparément les enjeux non monétaires à des tables sectorielles, à de rares exceptions près (par exemple, les professeur·es de cégep de la CSN et de la CSQ, qui négocient à une table commune).

Contexte des négociations

Les négociations de 2023 se sont tenues dans un contexte particulier. Qualifié·es d'essentiel·les pendant la pandémie, les travailleur·euses du secteur public voulaient voir les remerciements se concrétiser en amélioration de leurs conditions de travail. L'inflation n'a fait que renforcer le besoin d'un rattrapage salarial avec le secteur privé, rattrapage dont l'urgence est mise en évidence depuis des années par les études de l'Institut de la statistique du Québec. Partout en Amérique du Nord et ailleurs, on constate une recrudescence des conflits de travail, donnant régulièrement lieu à des gains salariaux significatifs, comme dans les industries automobiles états-unienne et canadienne. Par ailleurs, les difficultés de recrutement et de rétention des employeurs du secteur public renforçaient d'autant plus l'argumentaire syndical en faveur d'une amélioration des conditions de travail.

Dans les faits, le Front commun était la locomotive des négociations de 2023. Ses syndicats représentaient près des trois quarts des effectifs de la santé et des services sociaux, presque 80 % de ceux du réseau de l'éducation, et la quasi-totalité des travailleur·euses du réseau collégial. Le rapport de force numérique ne compte toutefois pas pour grand-chose s'il n'est pas exercé. À ce titre, le Front commun a une histoire mouvementée. L'imposition des conditions de travail par décret en 2005 a marqué les esprits, ce qui a sans doute contribué à refroidir les ardeurs des dirigeant·es lors des négociations suivantes, lors desquelles pas ou très peu de journées de grève ont été utilisées. Cette frilosité n'a pas été sans entraîner de contestations à l'interne, menant par exemple à l'établissement de réseaux d'affinités cherchant à pousser les directions syndicales dans une direction plus combative, comme Lutte commune.

Cette fois-ci, le contexte politique et économique a permis aux syndicats du Front commun d'aller chercher des mandats de grève très forts dès le début de l'automne. L'impopularité croissante du gouvernement Legault, pris entre les fiascos de l'invitation des Kings de Los Angeles, du troisième lien de Québec et des cadeaux à Northvolt, a sans doute contribué à renforcer les convictions des syndiqué·es, mais aussi à les voir soutenu·es par une part significative de l'opinion publique, chose plutôt rare lors des rondes précédentes. Forts de ces mandats et de l'appui du public, les syndicats du Front commun font une première journée de grève le 6 novembre, qui donne lieu à la désignation d'un conciliateur, puis enchaînent avec trois journées supplémentaires, du 21 au 23 novembre. C'est à cette dernière date qu'ils sont rejoints par la FIQ et la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), ce qui en fait l'une des plus grosses journées de grève de l'histoire du Québec, avec 570 000 employé·es de menant ainsi à l'une des plus longues grèves du secteur public que le Québec ait connues.

Les chiffres compilés par Statistique Canada sont éloquents : 2023 est l'année comptant le plus d'heures de travail perdues pour conflit de travail au Québec depuis au moins le début du siècle. Le Québec compte par ailleurs pour plus de 60 % des heures de travail perdues pour conflit de travail au Canada, et près de 80 % de celles des absences de moins d'une semaine. Le Front commun n'est certes pas le seul acteur de ces conflits, mais sa taille en fait un facteur déterminant. Faisant planer la possibilité d'une grève générale illimitée, le Front commun obtient une entente à la table centrale avant les Fêtes, qui sera suivie par des ententes aux tables sectorielles dans les semaines suivantes. Soumise aux membres en vertu des règles propres à chaque organisation (il n'y a pas de procédure d'adoption uniforme au sein du Front commun), l'entente centrale est adoptée avec des taux généralement plus élevés que les ententes sectorielles, illustrant ainsi que la question des conditions de travail est loin d'être réglée dans le secteur public.

Résultats des votes et perspectives syndicales

Les conditions et les résultats des votes au Front commun ont été moins controversés qu'au sein de la FAE, mais aucun syndicat ne devrait faire l'économie d'un bilan et d'un débat sur la démocratie et la vie syndicales dans le contexte des négociations du secteur public. La centralisation et l'unité ont incontestablement leurs avantages : elles permettent une uniformisation des conditions de travail et l'établissement d'un rapport de force rarement vu ailleurs en Amérique du Nord. Le simple fait que l'unité permette, dans une certaine mesure, de contourner les limites imposées par les lois sur les services essentiels (les enseignant·es faisant, par exemple, grève pour les travailleur·euses de la santé puisque leurs conditions salariales sont négociées à la même table) fait l'envie de bien des syndicats dans le reste du Canada.

Le défi en matière de démocratie syndicale est toutefois de taille. En éloignant ainsi le lieu de prise de décision des milieux de travail, on crée une distance en tension avec un modèle nord-américain favorisant l'échelon local. Les refus d'ententes de principe ont certes été plus nombreux ces derniers temps qu'auparavant (à l'image de celui de membres de la FIQ), mais ils présentent tout un défi dans le cadre de négociations centralisées. Chose certaine, ça n'est pas la réforme Dubé en santé et services sociaux qui risque d'arranger les choses. En forçant le regroupement de la représentation syndicale en six unités nationales, elle va conduire à la création de mégasyndicats et nuire à la pluralité syndicale typique du Québec. Le Front commun est certes un exercice de centralisation, mais il est volontaire et négocié. Figer la situation dans la loi comme l'impose le gouvernement Legault risque de créer des rivalités inutiles à court terme et de compliquer la vie syndicale à long terme. Souhaitons donc que les organisations puissent tabler sur la mobilisation exceptionnelle de l'automne 2023 afin de contourner ces nouvelles contraintes, raviver leurs instances et faire (re)vivre ce mouvement collectif et démocratique au-delà des périodes de « crunch » des négociations. Sans cela, l'avenir et l'unité du Front commun et de ses composantes resteront bien incertains.

Photo : André Querry

9999 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres