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Féminicide : Une pluie torrentielle plombe mon ciel

3 mars, par Zaz Pitit Dessalines — , ,
FEMINICIDE Une pluie torrentielle plombe mon ciel de compléments circonstanciels à chaque fois qu'aux nouvelles l'une d'elle manque à l'appel. Une marée démentielle de (…)

FEMINICIDE

Une pluie torrentielle
plombe mon ciel
de compléments circonstanciels
à chaque fois qu'aux nouvelles
l'une d'elle manque à l'appel.

Une marée démentielle
de données factuelles
déferle sur mon mur virtuel
en images séquentielles
à l'heure actuelle.

Une nuit d'éclipse partielle
surplombe mon aquarelle
quand je dépeins un profil d'elle
un arrière goût de fiel
en tête d'une victime potentielle.

À chaque fois dans les nouvelles
qu'on parle au passé de celles
qui manquent à l'appel

Zaz pitit Dessalines

Course indépendante

3 mars, par Marie-Ève Mathieu — , ,
Depuis l'élection des nouveaux porte-paroles de QS, Ruba Ghazal, d'abord, puis Sol Zanetti, ensuite, on parle davantage d'indépendance à Québec solidaire. Lors de son élection (…)

Depuis l'élection des nouveaux porte-paroles de QS, Ruba Ghazal, d'abord, puis Sol Zanetti, ensuite, on parle davantage d'indépendance à Québec solidaire. Lors de son élection comme porte-parole masculin, son discours a été centré essentiellement sur ce thème. Cela n'est pas étonnant, compte tenu du parcours de Zanetti, qui appartenait à Option nationale avant sa fusion avec le parti.

À l'automne dernier, on a cru observer une remontée du souverainisme chez les jeunes, ce qui a enthousiasmé plusieurs militants et militantes indépendantistes (autant au PQ qu'à QS). On a remarqué cet engouement principalement dans les réseaux sociaux avec plusieurs vidéos virales, notamment le jeune rappeur québécois KinjiOO, qui affirme que sa fleur préférée : « c'est la fleur de lys » [1]. Les chercheurs de la chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec, Éric Bélanger et Mireille Lalancette, ont étudié le phénomène de manière scientifique en analysant tous les sondages Léger sur la question de la souveraineté de février 24 à décembre 25. Il apparaît que le groupe des jeunes (18-34 ans) a des opinions volatiles sur la question. Ainsi, en août 24, on remarque un creux avec 25% d'appui, en comparaison du pic de 48%, en août 25. Cette ferveur soudaine ne semble pas vouloir perdurer. L'étude plus systématique place l'appui à la souveraineté chez les jeunes à 35%, ce qui serait analogue à celle de la population générale.

Cette semaine avec l'élection partielle à Chicoutimi, nous apprenons que, malgré la victoire électorale du PQ, l'appui pour cette formation baisse. Il en est de même pour l'option souverainiste : les gens qui s'opposent à l'indépendance et qui diraient « non » lors d'un éventuel référendum sont rendus à 60% ferme. Sans surprise, l'impayable PSPP a semblé commencer à rétropédaler. Ainsi, il est disposé à envisager de repousser le référendum à plus tard, possiblement à un deuxième mandat.

Déjà, des solidaires ont quitté pour aller militer au PQ, je pense à Jimmy Thibodeau et Nadia Poirier. Opportunisme ? Manque de conviction sur la posture de gauche ? On ne saurait en douter. Ensuite, notre déconfiture dans les sondages est balayée sous le tapis par la direction du parti. On semble ne plus avoir de locomotive. On n'a surtout pas de boussole. On lance un Manifeste des travailleurs et des travailleuses. On propose des revendications concrètes, mais molles et floues. Et, on est incapable de tenir un discours clair et précis sur l'indépendance.

Surtout, on parle bien peu des raisons qui devraient motiver notre flamme indépendantiste : un Québec vert, féministe, interculturel, décolonial et équitable socialement. On parle bien peu de constituante et on ne présente pas cette perspective comme une alternative à la stratégie d'un référendum qui risque de mener les indépendantistes dans le mur.

Ce que nous lisons dans La Presse n'est guère rassurant : « Pour réaliser sa « mission historique » de contribuer à une victoire du Oui lors d'un référendum sur l'indépendance, Québec solidaire doit rallier le mouvement souverainiste à une approche inclusive, insiste M. Zanetti. Sur l'indépendance, Québec solidaire doit être un leader, et non pas poser « des conditions » pour participer au projet de pays. » [2], avait affirmé Sol Zanetti après sa nomination en novembre dernier.

Zanetti positionne déjà QS comme participant au camp du « Oui ». Son commentaire se voulait plus dans la perspective de cette participation, mais nous devons aussi comprendre le sous-texte : la démarche de la souveraineté est, pour lui, primordiale, même s'il rappelle « qu'on doit rester fidèle à nos valeurs. » Au Parti de la rue, nous pensons que l'indépendance doit s'articuler autour d'un projet de société mobilisateur, pour créer un Québec égalitaire, féministe, écologiste et pluriel. Le projet de la constituante est vital pour donner la parole à l'ensemble du peuple dans la détermination d'un Québec que souhaite la majorité populaire. La démarche de constituante est un instrument essentiel afin de construire une majorité indépendantiste. Pour bâtir un pays, il nous apparaît essentiel de consulter démocratiquement tous les pans de la société : jeunes, vieux, hommes, femmes, personnes non binaires, riches, pauvres, personnes peu ou, au contraire, très scolarisées, personnes des Premiers peuples et, aussi, les personnes immigrantes et racisées. Nous voulons un pays pour tous et toutes. Un référendum sur un projet de constitution élaborée par une démarche radicalement démocratique, c'est cela créer les conditions de la victoire.

L'électorat est volatil sur la question de l'indépendance, en particulier les jeunes. Il faut les séduire avec un projet inspirant. Disons-le carrément : le projet de pays du PQ est déprimant. Ils veulent un pays francophone ce avec quoi nous sommes d'accord, mais ils mettent de l'avant une laïcité falsifiée qui mène à imposer une série de discrimination, particulièrement contre les femmes musulmanes et qui ne touchent pas les écoles religieuses privées. Ils ne veulent pas trop de nouveaux arrivants, à leur avis, il y en a déjà beaucoup trop. Par ailleurs, ils veulent une politique qui serait alignée avec celle des États-Unis et sans prendre en compte le dialogue de nation à nation avec les Premiers peuples.

Le PQ ne réussira pas à convaincre les personnes immigrantes ni probablement les enfants ou petits-enfants d'immigrants (ceux qu'on nomme les 2 ou 3 générations). Inévitablement, il va se mettre à dos les Premières Nations, très peu de péquistes voient les Autochtones comme faisant partie de la population québécoise. Pire, ils sont parfois vus comme des ennemis à cause de leur « attachement » aux lois canadiennes. Les jeunes, quant à eux, risquent de ne pas vouloir prendre ce train : ils sont très sensibles aux enjeux identitaires et ne voudront sans doute pas sanctionner une démarche qui exclut des groupes minoritaires.

S'associer à une démarche du PQ, de près ou de loin, c'est accepter qu'il n'est pas important de définir un projet de société pour un Québec indépendant, c'est accepter qu'il n'est pas nécessaire de définir un Québec qui fait une priorité à la lutte aux changements climatiques, un Québec qui lutte pour un Québec féministe et égalitaire. C'est accepter que l'appartenance à des alliances militaires comme l'OTAN n'est pas à rejeter. Et cela comporte le risque de s'aliéner les personnes racisées, les personnes musulmanes, les immigrants, les Premières Nations, les anglophones, les minorités sexuelles et beaucoup de jeunes en milieu urbain. Et on compte arriver à 51% ? Jamais dans 100 ans.


[1] Idées | La montée du souverainisme chez les jeunes, effet durable ou effet TikTok ? | Le Devoir

[2] L'indépendance et la fougue pour Sol Zanetti | La Presse

Grèce : Morts sur ordonnance

3 mars, par Andreas Sartzekis — , ,
Deux drames récents, dans une usine et en mer Égée, illustrent une même logique. Celle d'un système où déréglementation sociale et répression migratoire produisent des morts (…)

Deux drames récents, dans une usine et en mer Égée, illustrent une même logique. Celle d'un système où déréglementation sociale et répression migratoire produisent des morts évitables.

21 février 2026 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/grece-morts-sur-ordonnance

Ces dernières années, de graves événements mortels ont eu lieu en Grèce, qualifiés de « tragédies » — comme en 2023 le choc de 2 trains à Témbi (57 morts) et le naufrage de Pylos (400 à 700 morts). Ces dernières semaines, deux désastres terribles viennent confirmer que, comme en 2023, derrière la tragédie se manifestent clairement la loi du profit, la déréglementation, la répression, rendant plus urgente que jamais la nécessité d'en supprimer les causes communes.

Victimes de la surexploitation

Le 26 janvier, une explosion de gaz liquide suivie de l'incendie de l'usine a tué cinq ouvrières de la prospère entreprise de biscuiterie Violanta, à Trikala (Grèce centrale), et provoqué plusieurs blesséEs. Les cinq femmes travaillaient de nuit, et au moins l'une d'entre elles avait un autre emploi de jour. Ce drame s'ajoute à la macabre liste des accidents du travail, au moins 201 en 2025 selon les sources syndicales. Il révèle ici le cynisme de la surexploitation : l'absence de sécurité (l'odeur du gaz avait été signalée, mais le directeur a refusé une réparation minime), de légalité (le sous-sol où opéraient les cinq victimes ne figurait pas dans les plans officiels, des portes étaient souvent bloquées...). Sans oublier une politique de terreur : l'Union locale avait réussi à imposer des élections professionnelles, mais la direction avait menacé toutE travailleurE qui irait voter, et, même aujourd'hui, le personnel a peur de s'exprimer, avec chantage à l'emploi dans une région pauvre.

De son côté, le gouvernement a réagi… en niant les chiffres sur les accidents du travail et les difficultés des contrôles (manque criant d'inspecteurs et inspectrices du travail). Certes, la réaction ouvrière a été immédiate : une grève nationale sectorielle, des manifs, avec des centaines de personnes à Trikala à l'appel de l'UL proclamant « ce n'est pas le hasard, ce sont des crimes programmés ». Mais pas de grève générale face à ce drame qui confirme la complicité du patronat et du gouvernement pour une exploitation désormais sans limite des travailleurEs.

Carnage à Chios

Sur les 3 148 morts et disparuEs en mer Égée entre 2015 et 2025, combien ont été victimes de la répression grecque visant à empêcher migrantEs et réfugiéEs de parvenir en Grèce ? Difficile à dire. Le 3 février, quinze migrantEs sont mortEs près de l'île de Chios. Non pas noyéEs mais victimes des blessures dues à la collision avec le bateau des garde-côtes. Ces derniers accusent l'embarcation (surchargée) d'avoir manœuvré contre eux, il semble pour les expertEs plus probable que, une nouvelle fois, les garde-côtes aient foncé pour refouler les migrantEs hors des eaux maritimes grecques. Une horreur encouragée par le ministre des Migrations, le fasciste Plevris, qui déclarait en 2011 : « Les frontières ne peuvent pas être gardées sans dommages, et pour être plus clair, s'il n'y a pas de morts ». Le même fait porter la responsabilité du drame sur les passeurs et les ONG, tout en félicitant les garde-côtes… Toute la gauche dénonce un nouveau crime, mais les manifs de protestation n'ont jusqu'ici pas été suffisamment massives face à l'horreur.

Le comble : ce gouvernement, adoptant la nouvelle ligne européenne d'« immigration choisie », envisage la création d'une agence — passeur officiel ! — faisant venir des migrantEs pour travailler sans droits. Raison supplémentaire si besoin était, d'une bataille unifiée contre la surexploitation et la répression, unissant les travailleurEs grecs et immigréEs.

Publié le 15 février 2026, par L'Anticapitaliste

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Les enjeux de l’intervention impérialiste de Trump au Venezuela

L'attaque contre le Venezuela de début janvier et l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores s'inscrivent dans la nouvelle stratégie impériale des États-Unis. Dans le (…)

L'attaque contre le Venezuela de début janvier et l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores s'inscrivent dans la nouvelle stratégie impériale des États-Unis. Dans le contexte d'une réorganisation du monde et des rapports de forces inter-impérialistes, cette stratégie agressive passe notamment par un renforcement de la pression économique et de l'interventionnisme militaire direct envers l'Amérique latine.

23 février 2026 | tiré du site de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/lere-des-predateurs-les-enjeux-de-lintervention-imperialiste-de-trump-au-venezuela/

Que s'est-il passé lors de l'enlèvement de Maduro et de sa compagne ?

Franck Gaudichaud : Pas mal d'éléments et de détails nous sont encore inconnus, même plus d'un mois après, mais nous sommes évidemment face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d'État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier.

Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères en parallèle). C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud est bombardé de la sorte (on a toutes et tous en mémoire les dernières interventions dans l'espace Caraïbe et en Amérique centrale, contre le général Noriega au Panama, en 1989 ou encore l'invasion de la Grenade en 1983, précédée de l'arrestation puis l'exécution du Premier ministre Maurice Bishop).

Le présence militaire US était massive dans l'espace Caraïbes depuis plusieurs mois, se traduisant y compris par la présence du plus grand porte-avion au monde, le Gerald Ford et de toute une armada, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic et signifiant plusieurs exécutions extrajudiciaires et le bombardement d'embarcations. La possibilité d'une intervention s'est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l'intervention et destruction de plusieurs points névralgiques et de défense du Venezuela.

L'absence quasi totale de défense organisée et centralisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis de capturer en un temps record et de séquestrer le président en exercice Nicolás Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celles d'être à la tête d'un « Narco-État ».

Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – bien sûr– toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d'un protectorat sur le moyen terme, si on l'en croit les premières annonces de la Maison Blanche.

Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l'hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l'hémisphère » sous sa coupe, grâce à l'utilisation ou la menace tous azimuts du plus grand arsenal militaro-industriel que l'humanité n'ait jamais construit. Il s'agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l'immense réserve de pétrole lourd du pays.

Selon tes informations, quelle est l'attitude de l'appareil d'État et des couches dirigeantes au Venezuela suite à cette opération ?

Franck Gaudichaud : C'est encore en voie de réorganisation. Ce qu'on constate clairement – et que confirment nos contacts sur place –, c'est que suite à la séquestration du président et de sa compagne, il y a bien continuité de l'appareil d'État maduriste, qui est incarné aujourd'hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie, les dirigeants du PSUV (Partido Socialista Unido de Venezuela) et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l'instant. Bien sûr, ce qui est déterminant ici est et sera l'attitude de l'armée, pilier du mouvement national civico-militaire bolivarien et aussi du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2014 et de 2017-2019.

On voit pour l'instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux dirigeants de ce qu'était le madurisme au pouvoir depuis le décès de Hugo Chávez, en 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l'homme fort du régime, puisqu'il tient la police, a des liens très forts avec l'armée et aussi jusque-là avec la Chine ; le ministre de la Défense et chef d'État-major, l'indéboulonnable Vladimir Padrino López qui affiche son soutien (il n'a pas été limogé malgré la déroute de janvier) ; et le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l'un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale. Au sein des gauches critiques mais aussi chavistes (jusque chez des ministres en poste), chez de nombreux analystes, il y a débat sur jusqu'à quel point un secteur ou tout du moins certains membres du régime auraient pu « lâcher » Maduro en amont ; savoir s'il y a eu des « trahisons » ou des défections dans l'entourage proche de Maduro, face à la pression maximale exercée par les États-Unis (et aux récompenses promises), et suite aux échecs répétés des négociations avec Trump déjà menées par le président désormais incarcéré aux États-Unis.

Tout une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, ont des intérêts économiques à sauver dans l'extraction pétrolière et minière, et leur impunité à négocier en cas de changement de régime… Mais avec quelle marge de manœuvre pourront-ils peser aujourd'hui (surtout en l'absence d'un vaste mouvement de résistance populaire et autonome national) ?

Le fait est qu'il n'y a pas eu de capacité de réaction immédiate, politico-militaire, face à une agression du Pentagone, si ce n'est attendue en tout cas possible, et malgré des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis avec du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l'espace aérien, avec une défense anti-aérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont, peut-être y compris à l'aide d'armes électro-magnétiques et sans aucun doute par un patient travail d'espionnage.

Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n'y a eu aucun mouvement de défense nationale coordonné. Cela signifie-t-il certaines complicités actives ou passives internes à une échelle limitée, une perte de contrôle de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l'État-Major en l'attente d'une réorganisation du pouvoir ? Les débats vont bon train à Miraflores, et les rumeurs et fake news sont aussi alimentées avec frénésie par les services de Washington pour garder la main. Ceux et celles qui ont payé le prix fort de cette débâcle sont plus de 110 personnes (civiles et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agents cubain·es assassiné·es dans l'affrontement.

Quant à la position de Delcy Rodríguez, au plan interne, elle a tout d'abord confirmé le renforcement de l'État d'exception (on semble donc loin d'une perspective « d'ouverture »), puis elle vient de soutenir une large loi d'amnistie dite de « coexistence démocratique » couvrant la période 1999-2025, qui permettrait – si elle est approuvée par le parlement – la libération – sous conditions – de plusieurs centaines de prisonnier·es politiques.

Ce projet de loi confirme d'ailleurs officiellement l'existence de prisonnier·es d'opinion au Venezuela (détenus pour comisión de delitos políticos ou « critique de fonctionnaires ») ; rappelons que cette loi ne concerne pas les assassinats ou les violences aggravées, notamment commises par l'extrême-droite, ni même la corruption (ce qui est plutôt positif). Ce projet d'amnistie est aussi le produit de l'intense mobilisation de plusieurs collectifs de familles de détenu·es.

Plus globalement, les Rodriguez semblent néanmoins confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse, dès après l'agression : ils seraient disposés à la mise en place d'une nouvelle ère de « coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la « reconstruction » de l'industrie pétrolière sous tutelle impérialiste. Les marges de manœuvres sont certes limitées.

La présidente a néanmoins répété qu'il s'agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération immédiate de Maduro et Flores, et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la TV. Le patron de la CIA, John Ratcliffe a pourtant été reçu à Caracas et même médaillé ! Et Trump a annoncé qu'il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »… L'accueil enthousiaste et souriant par la présidente intérimaire du ministre du pétrole des États-Unis en ce début février, pour planifier la nouvelle donne impériale, a fait réagir avec consternation de nombreux vénézuéliens et vénézuéliennes attachés à la souveraineté de leur pays.

Jusqu'à quel point pourra s'organiser un « madurisme sans Maduro », sous pression de l'impérialisme et en collaborant avec Trump ? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de mobilisations importantes des bases chavistes et populaires ?

Franck Gaudichaud : L'option que l'on pensait être celle de Trump était celle d'un regime change [changement de régime] en plaçant sur le « trône » l'opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat présidentiel de 2024 Edmundo Gonzalez, battu suite à une fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump, pour l'instant en tout cas. Et ce n'est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l'autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose !

Le pari de Trump est donc clairement de s'appuyer sur l'appareil d'État et le madurisme, en faisant le calcul qu'ils tiennent le pays, constatant qu'ils conservent le soutien essentiel de l'armée et aussi des bases sociales réelles (bien qu'amoindries) : le chavisme populaire dont il convient d'essayer de canaliser les possibles résistances. Ceci en exerçant en parallèle une menace et une contrainte politico-militaire et économique considérables. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays, à court terme, sans un appui direct de l'impérialisme, y compris avec des troupes au sol.

Un scénario à l'irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis est sous tension, avec des luttes très importantes en cours (contre ICE notamment) et que les élections de mi-mandat arrivent bientôt (en novembre).

C'est quand même assez surprenant que l'appareil d'État et la « bolibourgeoisie » soient capables d'un tel bouleversement.

Franck Gaudichaud : Tout le monde est dans l'expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place, comme je l'ai dit, souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale anti-impérialiste massive, alimentée par des années de « Révolution bolivarienne ». C'est la peur et l'incertitude qui dominent à ce stade et s'il y a eu bien eu des manifestations de soutien pour la libération de Maduro, avec quelques dizaines de milliers de personnes, elles sont restées relativement timides et bien peu spontanées.

Ce n'est pas si surprenant d'ailleurs. D'une part, face à l'immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l'impérialisme US, dans un contexte régional – de plus – adverse. Mais aussi parce qu'on assiste, depuis bien plus d'une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu'avait pu incarner, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire progressiste, « césariste redistributrice » et anti-impérialiste.

Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, nouvelle oligarchie, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l'extraction pétrolière et minière, et certains actifs de l'État. Après avoir réprimé les manifestations (souvent violentes) et les secteurs de l'opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu, et concentré les pouvoirs autour de l'exécutif, Maduro a fait de même pour l'opposition de gauche, contre d'anciens alliés d'hier (le PCV [Parti communiste vénézuélien] notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es et ministres chavistes.

La situation interne aggravée et même décuplée par des années de blocus des États-Unis et des milliers de sanctions iniques, a provoqué l'exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d'habitant·es !). Même si dans les dernières années, on assiste à une lente et continue récupération macroéconomique, d'ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, notamment chargée de l'extraction du pétrole.

Pourtant, comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale, à une destruction de tous les droits fondamentaux et à une fuite en avant extractiviste aux conséquences écologiques catastrophiques, qu'à du « socialisme du XXIème siècle »… Un large front syndical avait même prévu de mener des grèves et mobilisations pour la mi-janvier, projet contrecarré par Trump et sa folie guerrière.

Dans cette situation, l'absence des conditions de possibilité d'une résistance anti-impérialiste large, pluri-partisane, avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est criante. Et l'administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subissait un coup d'État, soutenu par la CIA et le patronat local, et fut « sauvé » par les « barrios », par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montraient leur disposition à rejeter ce coup d'État pro-impérial.

Y a-t-il néanmoins des pans de l'appareil civico-militaire encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et prêts à résister à la nouvelle tutelle coloniale ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicats et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés et d'autres cooptés. Se maintient pourtant une mémoire du chavisme des origines et, çà et là, des expériences collectives communautaires communales toujours debout.

Il semble néanmoins qu'une partie non négligeable de la population, avec beaucoup de résignation, pense que cette nouvelle crise pourrait peut-être desserrer l'étrangement du pays et que l'arrivée des capitaux étatsuniens pourrait amener un rebond économique, voire un retour des millions d'exilé·es…

Va-t-on assister à la mise en place d'une sorte de cogestion forcée entre le capitalisme fossile yankee et la bolibourgeoisie ? Et au plan politique, à une collaboration « pro-impériale » de la part du gouvernement pour – essayer de – sauver ses intérêts et, pour d'autre part, continuer à diriger le pays dans ce contexte de quasi protectorat ? Il n'est pas pour l'instant question de transition, voire d'élections, à court terme. Mais elle est déjà envisagée par tous à moyen terme.

Une réaction nationaliste du pouvoir est-elle envisageable ? En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures défendue par Rodriguez comme une avancée (sic) et qui vient d'être approuvée, approfondit fortement la libéralisation que Maduro avait débutée ces derniers mois. Elle remet en cause radicalement la souveraineté de l'Etat sur la ressource, ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999 au profit des multinationales étatsuniennes. C'est un recul historique ! Les Etats-Unis vont décider de l'extraction. Ils ont annoncé qu'ils commenceraient par confisquer à leur profit 50 millions de barils et qu'une partie des futurs dividendes de l'exploitation pétrolière seraient placés au Qatar et restitués au compte-goutte pour faire fonctionner les services publics vénézuéliens, selon leur bon vouloir…

En tout cas, la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui vient d'être approuvée approfondit fortement ce que Maduro avait débuté ces derniers mois et elle remet en cause radicalement la souveraineté de l'État sur la ressource ainsi que les orientations de la constitution bolivarienne de 1999, au profit des multinationales étatsuniennes. C'est un recul historique ! Quelles seront, dans ces conditions, les capacités de réorganisation autonome des classes populaires pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation réelle du pays, dans ce nouveau contexte d'oppression coloniale, après des années d'immense précarité matérielle et de dérives autoritaires ? C'est une question clef.

Trump expliquait qu'il voulait récupérer ce qui avait été soi-disant volé aux États-Unis en termes de ressources pétrolières.

Franck Gaudichaud : Le satrape étatsunien annonce sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l'âge d'or de l'extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l'extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu'en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.

Ceci est dans l'esprit de l'oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d'accumulation « sauvage » par dépossession. Quand Trump dit qu'ils ont été « écartés », on pourrait penser qu'il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l'extraction dans la frange pétrolifère de l'Orénoque, là où se situe la principale réserve actuellement, avec peut-être 300 milliards de barils ! C'est la première réserve prouvée à l'échelle planétaire, mais d'un bitume extra-lourd, très couteux à raffiner.

Ce que voudrait le milliardaire Trump, c'est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d'Exxon, de Chevron et des grands groupes étatsuniens, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l'OPEP). Ce n'est pas si facile en réalité, dans un contexte où pour l'instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et où l'état de délabrement très avancé des infrastructures pèse sur les capacités d'extraction (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement).

En tout cas, il y a des gros investissements à faire, certains parlent de 60 milliards de dollars, voire de 100 milliards de dollars sur plusieurs années à injecter pour le capital nord-américain. Rien n'est joué car il faudrait réussir à garantir pour ces capitalistes sur une longue durée que la maitrise sociale et politique du pays sera stable et que la Chine sera effectivement écartée ou au moins marginalisée. C'est vraiment une perspective de recolonisation qui pourrait se mettre en place.

En même temps, si l'axe énergétique, pétrolier, saute aux yeux– dans son discours, Trump dit que « l'argent sort du sol au Venezuela » – il faut analyser l'aspect géostratégique qui, à mon sens, est essentiel et qui, d'ailleurs, est exprimé avec brutalité par Marco Rubio : discipliner toute la région, menacer l'Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une capacité de relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l'espace des Caraïbes et surtout faire tomber Cuba (l'obsession du clan de Miami de Marco Rubio) comme un « fruit mûr » plutôt que par une intervention.

Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas et son approvisionnement en pétrole, alors que l'économie de l'ile est exsangue, dans une situation encore pire que durant la « période spéciale en temps de paix » du début des années 1990. L'ile est très clairement menacée aujourd'hui, cela serait une nouvelle défaite majeure pour la souveraineté latino-américaine. Et de menacer au passage la Colombie et le Mexique, qui sont tous les deux encore gouvernés par des gouvernements progressistes et avec une certaine capacité d'autonomie relative dans l'échiquier régional (les élections sont proches en Colombie et la pression sera forte).

Les documents de la « Nouvelle stratégie de sécurité nationale » (NSSS) de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même de « fascisation » croissante de l'ordre mondial. Éric Toussaint vient d'y consacrer une étude détaillée[1]. On rentre à nouveau dans l'ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n'a jamais disparu) où seule la force brute compte : l'Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu'il veut à l'échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse, sa pusillanimité et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l'ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud Est.

L'administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire autrefois hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l'ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais ; c'est celle de la remilitarisation des relations inter-étatiques et de conflits guerriers à des échelles continentales. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide »[2], bloc contre bloc, mais celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.

Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l'Amérique latine ?

Franck Gaudichaud : On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelques temps, la « polycrise » du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n'ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec une réorganisation en cours des chaînes de valeur, et marquée par l'hyperconcentration du capital au plan mondial[3]. Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d'Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l'espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.

En ce sens, revenir aux écrits de Lenine, Rosa Luxemburg, d'Ernest Mandel ou de Samir Amin sur l'impérialisme est très intéressant, sans les lire comme une « vérité révélée » bien sûr ; même chose pour les riches débats sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance dans les années 70[4]. Les auteurs·trices qui pensaient que l'ère de l'impérialisme était plus ou moins finie, ou encore qu'on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.

Dans ce contexte, l'idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l'Amérique latine, se réaffirme de manière ultraviolente. La doctrine Monroe, comme corolaire de la présidence Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l'administration de Donald Trump avec fracas et violence en doctrine « Donroe ».

Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celle des Big tech et les infrastructures monétaires) et de la puissance géopolitique (même si ce n'est pas encore le cas au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 90 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et celle du dollar, tel qu'elle s'est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle[5].

La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l'ensemble de l'Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l'Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.

Trump l'a dit et le répète : il n'était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coup de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étoilée. Ses outils sont les multiples bases états-uniennes, le déploiement de la quatrième flotte[6], le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n'a pas de véritables moyens militaires dans la région (à ce stade).

La relation avec la Colombie est à ce propos central, puisque jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l'espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maitrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques assez durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.

Les résultats de cette bataille de titans sont incertains – même dans l'Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques : Trump veut renforcer les « siens », les extrême-droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast…, et pratique l'interventionnisme électoral, comme il l'a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s'appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».

Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l'adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et les oukases commerciaux, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l'OTAN y compris si besoin.

Ça doit être très complexe de modifier les chaînes de valeurs et l'organisation internationale du travail, donc cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d'être très vite contradictoire avec ce que Trump ou d'autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.

Franck Gaudichaud : Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors de l'exploitation des hydrocarbures, qui faisaient part de leurs doutes et réticences sur l'investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole au Venezuela à leur profit, et le peu de garanties sur l'avenir qu'ils auraient sans une stabilisation politique toujours difficile (sinon par la mise en place d'un protectorat répressif et couteux). Trump a dû les recevoir et leur réitérer son engagement à leurs côtés. En retour, les dirigeants chinois ont faire part de leur rejet de l'agression contre leur allié vénézuélien, mais ils devront reconnaitre que c'est un coup dur qu'ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s'est avéré inefficace.

L'envoyé spécial de Xi Jinping pour l'Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l'impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l'attitude guerrière des États-Unis. La Chine a bien compris la menace et elle a un talon d'Achille : sa dépendance énergétique (le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers). Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l'hémisphère.

Ils affichent un discours « gagnant-gagnant » ; pourtant la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d'agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d'investissement dans la région d'ici 2035. Le mégaport de Chancay qui vient d'être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique affecte également la Chine.

Même si le Parti communiste chinois s'inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud Global », nombreux sont les militant·es qui ont bien conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d'émancipation, de développement et, même, en termes diplomatiques d'ailleurs. On l'a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas forcément celui de libération des peuples du Sud[7].

La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir à l'échelle du siècle. À ce stade, les États-Unis dépensent plus de 36 % de l'ensemble des dépenses militaires de la planète. C'est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu'il y a quelques centaines de militaires Chinois et peut-être 30 à 35 000 Russes… Trump veut s'appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme acteur global global player toujours intouchable.

Est-ce que tu as des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Ainsi que l'attitude des gouvernements dits « progressistes » ?

Franck Gaudichaud : Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l'agression contre le Venezuela, l'enlèvement du Président Maduro, la rupture de l'ordre international, la violation de souveraineté d'un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et Gustavo Petro de manière plus claire encore en Colombie, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs une adhésion au régime Maduro.

Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l'ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, essayé de mobiliser l'Organisation des États américains également, mais il montre en même temps une certaine impuissance, et a redit que selon lui, la libération de Maduro n'était pas la priorité (marquant à nouveau ses distances avec Caracas). Alors que dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l'UNASUR, la CELAC et même l'ALBA[8] pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.

On ne parle plus des projets de Banque du Sud, voire d'une monnaie commune alternative . Aujourd'hui, l'idéal de la Patria grande (la grande Patrie latino-américaine de José Martí) est en recul, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l'effondrement de l'expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée et en danger, le Mouvement au socialisme (MAS) bolivien s'entredéchire, l'expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement isolés, même si Petro et davantage encore Claudia Sheimbaum ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.

Le facteur décisif dans un tel contexte sont et seront les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, féministes, paysannes, autochtones, indépendamment de la position des gouvernements, pour l'auto-détermination et la souveraineté nationale. Une manière d'avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s'appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l'horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d'une partie des latino-américain·es.

Pourtant, au Brésil ou chez Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d'ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté et/ou réprimé les résistances, et ce qu'il n'a pas fait directement, l'effondrement économique et les sanctions s'en sont chargés. Il reste des « communes » et certaines expériences d'auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c'est très clair, on l'a vu dans la dernière période et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ces débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d'Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc dans plusieurs pays, ça bouge.

On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c'est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n'y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme il y a pu en avoir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l'ALCA[9], défait en 2005. Un point d'appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement « No King », les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l'immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l'establishment Démocrate…

Sinon, il faut bien reconnaitre qu'il a un flux montant néo-conservateur, voire réactionnaire, sur de nombreux plans dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l'État ou des paramilitaires ou celle liée aux migrations forcées. C'est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays d'un grand soulèvement populaire en 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c'est fondamental, selon moi, car c'est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial[10].

Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaitre comme une « alternative » aux yeux d'une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Où les gauches anticapitalistes restent faibles, sectaires ou peu crédibles.

Bien sûr, de notre point de vue, les extrêmes-droites sont une « alternative » ultra-régressive au service du capital, de la destruction de l'environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, du technoféodalisme, etc. Et aussi au service de l'impérialisme US dans les Amériques. Ainsi, Kast s'est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C'est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l'attaque était une excellente nouvelle pour l'Amérique latine. L'extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump.

Alors que les élections vont avoir lieu au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu'en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d'un Lula vieillissant (80 ans) ?

Quelles pistes donnerais-tu comme programme transitoire anti-impérialiste mondial ?

Franck Gaudichaud : C'est très (trop) ambitieux !, car je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu'on peut dire aisément, c'est que ce n'est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d'offensives impériales, de guerres, de génocide de Gaza, d'invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation qu'on va trouver l'issue… Donc comme le disait l'ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » et résister à l'air du temps, surtout quand le fond de l'air est brun[11].

Dans le contexte actuel latino-américain, ce que les gauches militantes et radicales cherchent à construire, c'est déjà une résistance anti-impérialiste la plus large et la plus unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant face à de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, comme nous le disent les compañerxs sur place, la mobilisation continentale reste très en deçà de l'urgence du moment. Ils et elles exigent déjà le retrait immédiat de l'immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération immédiate de Nicolás Maduro et de Cilia Flores, selon le principe clair que c'est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne[12].

Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l'autodétermination. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales, de toute forme de bonapartisme et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.

Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes (quels qu'ils soient) et la nécessaire défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l'urgence est la construction d'une solidarité internationaliste active et concrète. C'est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela et qui commence à être pensé à nouveau pour Cuba.

Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venu le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars 2026, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d'appui à valoriser[13].

On espère qu'elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d'objectifs communs, sans sectarismes, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d'accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et féministes, des mouvements sociaux d'un peu partout.

Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », contre la militarisation folle en cours, tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement, les armes à la main, des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d'alternatives démocratiques dans un contexte d'effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie.

Décroissance évidemment dans les pays riches, mais « juste », différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l'auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l'exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).

Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s'inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-t-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier, ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là…

On le sait, il n'y aura pas d'émancipation, s'il n'y a pas une émancipation du travail ; la reconstruction des droits des travailleurs·euses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes », à l'écoute des utopies et expériences pratiques. Par exemple, l'Amérique latine est la terre du zapatisme, de plusieurs processus révolutionnaires, et ces mouvements débattent depuis une vingtaine d'années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s'appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones. Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat[14].

On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d'avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l'accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser les transitions, les décliner pays par pays, mais aussi par la reconstruction de solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser aussi à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d'une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu'il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à coconstruire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l'échelle nationale, c'est certain)[15].

Nous pensons que la situation est surdéterminée par la catastrophe (déjà en cours) du bouleversement climatique et qu'il faut tout repenser sur cette base si nous voulons éviter un véritable cataclysme. Le fameux « programme de transition » (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C'est dans cette perspective que la Quatrième internationale a versé au débat, en plusieurs langues, le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, fruit d'une élaboration collective internationale de plusieurs années[16]. Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d'urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l'ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser. Comme l'écrit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes »[17]. Trump, Netanyahu, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !

*

Cet entretien a été mené par Antoine Larrache pour la revue Inprecor (https://inprecor.fr), et actualisé pour Contretemps Web.

Notes

[1] « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », Contretemps web, 16 janvier 2026.

[2] La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », Contretemps web, 29 avril 2023.

[3] Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d'accumulation du capital », Contretemps Web, 13 janvier 2026.

[4] Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 et Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976. Pour une synthèse des débats sur l'impérialisme, voir Benjamin Bürbaumer, Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l'impérialisme, Ed. Amsterdam, 2020.

[5] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.

[6] La quatrième flotte de la marine militaire étatsunienne a été créée en 1943 pour faire face aux sous-marins allemands dans l'océan atlantique, puis dissoute en 1950. Elle a été reconstituée en 2008 pour veiller sur les côtes latino-américaines.

[7] Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n'agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », Contretemps web, 6 octobre 2025.

[8] Les États-Unis sont membres de l'OEA, mais pas de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).

[9] Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).

[10] Karina Nohales, Pablo Abufom Silva, « Kast : la “voie démocratique” vers le pinochetisme », Contretemp Web, 15 décembre 2025.

[11] Daniel Bensaid, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.

[12] Lire la démarche initiée par des militant·es latino-Américains « Arrêter l'offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine ».

[13] Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.

[14] Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.

[15] Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.

[16] Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.

[17] Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020

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Mexique : Déclaration finale du 8e Congrès continental de la CLOC–Via Campesina

Les organisations membres de la Coordination Latino-américaine des Organisations Paysannes (CLOC), courant continental de La Vía Campesina (LVC), plus de 400 délégué·es, (…)

Les organisations membres de la Coordination Latino-américaine des Organisations Paysannes (CLOC), courant continental de La Vía Campesina (LVC), plus de 400 délégué·es, originaires de vingt-et-un pays d'Amérique latine et des Caraïbes, ainsi que de six pays d'Amérique du Nord, d'Afrique, d'Asie et d'Europe, nous nous sommes réuni·es à Oaxtepec, lieu où le grand dirigeant des Peuples de l'Anáhuac, Moctezuma Xocoyotzin, avait coutume de se rendre pour réfléchir aux problématiques de son époque.

22 février 2026 | tiré du site en les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/22/mexique-declaration-finale-du-8e-congres-continental-de-la-cloc-via-campesina/#more-102569

En renouant avec cet héritage, du 2 au 9 décembre 2025, nous avons tenu notre 8e Congrès continental de la CLOC–VC, afin de réfléchir aux défis, menaces et préoccupations auxquels sont confrontés nos peuples aujourd'hui, dans la recherche d'initiatives, d'actions, d'articulations et de propositions capables de doter nos peuples et nos organisations des outils et des solutions nécessaires pour poursuivre le chemin vers la souveraineté alimentaire et la transformation systémique pour un nouveau monde de justice, de paix et pour la vie de tous les êtres et de la Terre mère. Ce processus a débuté par une cérémonie autochtone réalisée par le groupe Tlahuikayotl, que nous remercions profondément pour nous avoir transmis les énergies de nos ancêtres.

Notre 8e Congrès continental s'est renforcé avec l'intégration officielle de quatre importantes organisations paysannes et autochtones du Mexique. Nous souhaitons ainsi la bienvenue à la CIOAC-JDLD, à l'UFIC, au MST et à la CNPA, qui rejoignent la CLOC–VIA CAMPESINA dans la région mésoaméricaine. Nous leur adressons notre reconnaissance et nos remerciements pour tout le travail accompli, pour l'acte organisé en hommage à notre général Emiliano Zapata et pour les alliances établies avec le gouvernement de la Quatrième Transformation qui ont rendu possible notre événement. Nous saluons également l'intégration de six importantes organisations paysannes et autochtones d'Amérique du Sud.

Cette Déclaration est le fruit d'un processus collectif, construite à partir de plusieurs mois de réflexion au sein de nos organisations, des réflexions de nos Assemblées des Diversités, des Jeunesses, des Femmes, ainsi que des journées de réflexion de notre 8e Congrès continental. Lors de ce Congrès, le rôle des Peuples originaires et des Communautés noires et quilombolas a également été reconnu, pour l'héritage historique qu'ils apportent à nos organisations.

La CLOC–Via Campesina affirme que le système alimentaire industriel est l'un des principaux responsables de la crise écologique mondiale et multidimensionnelle ; on estime qu'entre 44% et 57% de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre proviennent de la chaîne alimentaire industrielle ; l'agro-industrie n'alimente que 30% de la population mondiale tout en accaparant 75% des ressources agricoles disponibles ; la chaîne alimentaire industrielle favorise en outre la consommation de produits transformés au détriment des aliments frais et locaux. Celleux qui subissent le plus durement ses conséquences sont les paysan·nes, les Peuples originaires et les communautés noires, qui résistent à des sécheresses de plus en plus prolongées, à des inondations dévastatrices et à la perte de cultures mettant en danger la vie dans nos territoires.

Sœurs et frères, camarades, nous arrivons à ce 8e Congrès au cœur de crises globales structurelles qui frappent l'humanité et la nature : la crise climatique qui dévaste les territoires ; la crise alimentaire provoquée par le système agroalimentaire corporatif et l'agro-industrie ; la crise démocratique causée par l'avancée du fascisme, du racisme et du patriarcat ; et la crise économique, produit d'un modèle capitaliste qui concentre les richesses entre quelques mains, expulse nos peuples des campagnes et pille les biens communs de la vie.

À ces crises s'ajoute la nouvelle offensive de l'impérialisme nord-américain, qui cherche à recoloniser de vastes régions du monde, en particulier dans notre Amérique. Nous observons avec une immense inquiétude la menace que représente le retour de Donald Trump, qui a déclaré son intention de restaurer la doctrine Monroe, de déclarer la guerre aux Peuples d'Abya Yala et de transformer l'Amérique latine, et en particulier les Caraïbes, en un territoire soumis à un harcèlement militaire permanent. Le déploiement de flottes de guerre dans les Caraïbes vise à faciliter une intervention contre le Venezuela, mettant en péril la paix régionale dans le but de s'approprier le pétrole et les biens communs d'un peuple souverain.

Cette agression ne se limite pas au Venezuela : elle constitue un message adressé à toute la région, une tentative de démanteler tout projet populaire qui conteste le pouvoir et défend son territoire, comme c'est actuellement le cas dans ce grand pays qui nous a accueillis sur ses terres ancestrales. C'est pourquoi nous exprimons notre solidarité avec le peuple et le gouvernement du Mexique face aux actions belliqueuses qui cherchent à le déstabiliser et à freiner les avancées historiques obtenues jusqu'à présent en faveur du peuple.

Dans ce contexte, cette Déclaration s'érige comme une boussole politique commune pour nos mouvements ; elle dénonce les systèmes du capitalisme, du patriarcat et du colonialisme qui nourrissent la faim, la guerre et l'effondrement écologique ; elle guide les luttes pour la souveraineté alimentaire, la justice climatique et de genre, ainsi que les droits des peuples, à travers :

Le renforcement de notre capacité de confrontation, d'incidence, d'unité, de mobilisation et de lutte, à travers :

* La souveraineté alimentaire, l'agroécologie, la réforme agraire populaire et la défense des communs fondements du projet politique des paysan·nes, des Peuples originaires, des communautés noires et des diversités.

* La construction de réseaux de protection, de dénonciation et de solidarité continentale pour faire face à la militarisation et à la criminalisation.

* Le renforcement des espaces tels que la CELAC, l'ALBA, la FAO, la Journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme, ainsi que les parlements et gouvernements progressistes, afin de disputer les politiques publiques et l'intégration régionale.

* La construction d'un récit continental qui affronte le discours dominant de l'agro-industrie, défende les peuples de la terre et mette en évidence le rôle stratégique du paysannat, des Peuples originaires et des communautés noires face à la crise civilisationnelle.

* L'impulsion de l'Agenda d'Action Politique Commune, en articulation avec d'autres mouvements et plateformes globales présentes en Amérique latine et dans les Caraïbes, qui luttent pour la justice climatique, l'économie sociale et solidaire, la santé des peuples et pour des alliances populaires avec d'autres organisations de travailleuses et travailleurs des campagnes et des villes.

De la même manière, nous nous engageons à œuvrer pour :

* L'élargissement de la participation et le renouvellement de la militance.

* Le renforcement de l'organicité continentale.

* La consolidation de la coordination continentale.

* L'élargissement et l'approfondissement de la Campagne Stoppons les violences faites aux femmes

* La construction politique et programmatique ainsi que la formation politique et idéologique.

* La durabilité politique, financière et solidaire.

* La réalisation d'actions et de journées de lutte unifiées.

* La communication et la bataille des récits.*L'impulsion de l'unité dans la diversité.

* Le renforcement de l'incidence dans les espaces multilatéraux de confrontation des politiques publiques, auprès des organismes internationaux et des gouvernements progressistes.

La CLOC réaffirme avec force que l'Amérique latine et les Caraïbes sont et doivent continuer d'être des territoires de paix. C'est pourquoi le 8e Congrès appelle toutes les organisations du champ ainsi que nos alliées et alliés à renforcer l'unité continentale et à construire un agenda stratégique de lutte.

Ce n'est qu'ensemble que nous pourrons faire face aux crises globales, avancer vers la souveraineté alimentaire, le féminisme paysan et populaire, récupérer les savoirs ancestraux de nos Peuples originaires et défendre la vie face à celleux qui cherchent à la marchandiser.

Sœurs, frères, ami·es et camarades :
Face aux crises globales, nous construisons la souveraineté alimentaire !
Contre l'impérialisme et le fascisme, l'Amérique continue la lutte !

Vive la CLOC–Via Campesina !
Vive l'unité continentale !
Zapata vit, la lutte continue !
Mondialisons la lutte, mondialisons l'espoir !

Mexique, 9 décembre 2025
Cette publication est également disponible en Español.
https://viacampesina.org/fr/declaration-finale-du-8e-congres-continental-de-la-cloc-via-campesina/

Solidarité avec le peuple ukrainien

3 mars, par Comité international (CI) de la Quatrième Internationale — , ,
Le 24 février 2026 a marqué le quatrième anniversaire de l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine. Le régime de Poutine pensait que ce serait le début d'une opération (…)

Le 24 février 2026 a marqué le quatrième anniversaire de l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine. Le régime de Poutine pensait que ce serait le début d'une opération militaire rapide visant à installer un régime fantoche à Kiev. Cependant, la résistance déterminée du peuple ukrainien a contrecarré les plans russes d'une victoire rapide. Quatre ans plus tard, le peuple ukrainien continue de résister malgré d'insurmontables obstacles.

Tiré de Quatrième internationale
26 février 2026

Par Comité international (CI) de la Quatrième Internationale le 25 février 2026.

Ukraine
Copyright
Social Ruh (facebook page)

La lutte ukrainienne est une lutte pour l'autodétermination d'un peuple historiquement opprimé et une lutte de résistance contre le régime d'extrême droite de Poutine qui vise à reconstruire l'empire russe. C'est une lutte qui mérite la solidarité de toutes celles et ceux qui soutiennent la démocratie et le droit à l'autodétermination.

Tout en étant solidaires du peuple ukrainien, nous restons, à l'instar de la gauche ukrainienne, critiques à l'égard du gouvernement de Volodymyr Zelensky : ses politiques économiques néolibérales et antisyndicales et ses tentatives de saper l'indépendance des principales institutions ukrainiennes de lutte contre la corruption. Comme l'a déclaré le Mouvement social ukrainien, « le principal obstacle à une mobilisation efficace des ressources est la politique néolibérale, qui privilégie la propriété privée avant tout, encourage la spéculation et permet l'accumulation de richesses par des particuliers ». Nous rejetons les politiques qui font peser le poids de la guerre sur les épaules des pauvres et des travailleur·euses, tandis que les riches continuent d'en tirer profit. Les oligarques doivent être contraints de payer.

Même en temps de guerre, la démocratie, les droits de la classe ouvrière et la justice sociale doivent être maintenus et défendus. C'est sur la base de leur propre position de classe et de leurs propres droits que les larges masses de travailleur·euses peuvent être mobilisées. Elles méritent un avenir qui vaut la peine d'être défendu. Il est essentiel d'améliorer les garanties sociales pour les personnes en service militaire, en particulier celles et ceux qui défendent l'Ukraine depuis 2022. Les travailleur·euses qui font fonctionner la société ukrainienne face aux attaques continues de la Russie ont besoin de soutien, tout comme les personnes qui ont fui les régions sous occupation russe.

Aujourd'hui, le régime Trump a redonné à Poutine une légitimité internationale. Il existe une affinité politique évidente entre les régimes américain et russe ; tous deux adoptent ouvertement des politiques impérialistes qui donnent aux grandes puissances les mains libres pour intervenir dans leurs soi-disant « sphères d'influence ». Le régime Trump est prêt à sacrifier l'Ukraine afin d'apaiser Poutine et d'éloigner la Russie de la Chine. Les classes dirigeantes européennes, quant à elles, utilisent la guerre de la Russie contre l'Ukraine comme excuse pour augmenter les dépenses militaires et mettre en œuvre des politiques d'austérité qui attaquent les droits des travailleur·euses et les acquis sociaux. L'impérialisme occidental cherche à imposer des politiques néolibérales et antidémocratiques en Ukraine tout en prétendant hypocritement défendre la liberté.

Nous avons vu comment les politiques de Trump ont alimenté l'agression russe. Les attaques russes visent systématiquement les infrastructures nécessaires pour fournir de l'électricité et du chauffage au peuple ukrainien. La Russie vise à briser la volonté de lutter des Ukrainien·nes. Et pourtant, l'Ukraine continue de résister.

La guerre menée par la Russie contre l'Ukraine a causé des morts et des destructions à une échelle inimaginable, avec des centaines de milliers de victimes. Une « paix » selon les conditions de Poutine et Trump, négociée sans la participation du peuple ukrainien, ne serait pas une paix durable, mais seulement un pas vers de futures agressions d'une Russie enhardie. Une paix véritable n'est possible que sur la base de l'autodétermination, de la démocratie et de la justice sociale. La solidarité internationale avec le peuple ukrainien, sous forme d'aide pratique et de soutien politique aux organisations qui luttent pour les droits démocratiques et sociaux, reste une nécessité urgente.

Depuis le début, la Quatrième Internationale a soutenu la résistance ukrainienne contre l'impérialisme russe et a appelé les socialistes à organiser la solidarité internationale. Nous avons établi des liens avec des organisations sociales et politiques ukrainiennes, notamment avec nos camarades du Mouvement social. Nous avons également soutenu la lutte de nos camarades en Russie et en exil contre l'impérialisme russe.

À l'occasion du quatrième anniversaire de l'invasion à grande échelle de la Russie, nous réitérons notre soutien à la lutte ukrainienne et au peuple ukrainien. Nous exigeons le retrait complet des troupes russes et la libération des milliers de civils ukrainien·nes détenu·es dans des centres de détention en Russie et dans les zones de l'Ukraine sous contrôle russe. Nous rejetons le jeu des marchandages inter-impérialistes et appelons à ce que toutes les négociations soient publiques devant le peuple ukrainien.

Déclaration approuvée par le Comité international (CI) de la Quatrième Internationale le 25 février 2026.

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Trump et les nouvelles dynamiques guerrières

3 mars, par Antoine Larrache — , ,
Nigeria, Syrie, Ukraine, Palestine, Congo, Soudan, Venezuela… les zones de guerre se sont multipliées extrêmement rapidement. L'attaque militaire contre le Venezuela marque un (…)

Nigeria, Syrie, Ukraine, Palestine, Congo, Soudan, Venezuela… les zones de guerre se sont multipliées extrêmement rapidement. L'attaque militaire contre le Venezuela marque un saut qualitatif dans l'interventionnisme étatsunien, qu'on ne peut distinguer de l'offensive policière et raciste menée en interne du pays avec l'ICE.

Tiré de Inprecor 741 - février 2026
16 février 2026

Par Antoine Larrache

© The White House

L'offensive de Trump est globale, elle est la réaction face à la perte d'hégémonie, notamment économique, des États-Unis, et face à la crise globale du système. Cette dernière est fondamentalement due à l'incapacité d'augmenter les taux de profit et l'accumulation après les chocs de 2008 et 2020. Les grandes entreprises technologiques veulent, comme Trump, s'approprier les matières premières – le pillage et la spoliation sont le plus court chemin vers plus de profits. C'est un impérialisme (néo)colonialiste et d'expropriation.

Un saut qualitatif dans l'offensive impérialiste

L'enlèvement de Maduro et le deal avec au moins une partie de bolibourgeoisie pour réintégrer le Venezuéla dans la zone de domination américaine constituent un saut qualitatif. C'est une intervention meurtrière et sans précédent depuis plusieurs décennies dans la politique intérieure d'un pays indépendant. Mais cela s'inscrit en cohérence avec les bombardements au Nigeria, l'interventionnisme en Argentine en soutien à Milei, l'alignement de tous les régimes arabes – notamment du nouveau pouvoir en Syrie – sur Israël et les États-Unis, le rôle joué par les États-Unis en RDC, le vote de l'Algérie pour le plan Trump, etc. En bazardant au passage l'ensemble des institutions internationales gérant l'ordre mondial depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dans de très nombreux pays du monde, cette reconstruction de la sphère d'influence étatsunienne se réalise par le biais de régimes ultra-autoritaires et libéraux, car la fonction de ces gouvernements est d'imposer aux classes populaires des transferts de matières premières (notamment pour les énergies et l'informatique) à bas prix vers les États-Unis, ainsi que des évolutions dans l'organisation internationale du travail (notamment par le biais des droits de douane de Trump). L'alliance entre Trump et les extrêmes droites mondiales n'est pas principalement idéologique, elle est le produit de besoins économiques et de contrôle.

D'ailleurs, ce processus est comparable aux rapports coloniaux et semi-coloniaux qui ont toujours existé, à ce qu'a fait la France en Afrique pendant des décennies en maintenant au pouvoir des dictatures sanguinaires, et ce que fait la Russie en Biélorussie, ce qu'elle a fait autrefois en Syrie, etc.

Un multi-impérialisme guerrier et autoritaire

L'interventionnisme impérialiste des États-Unis est comparable en de nombreux points à la guerre menée par la Russie en Ukraine et aux grandes manœuvres commerciales menées par la Chine : il s'agit pour chacun des impérialismes de solidifier et élargir ses sphères d'influence.

En ce sens, nous sommes déjà entrés dans une forme de guerre mondiale. Pour une période encore relativement longue, les classes dirigeantes évitent sciemment des affrontements directs entre elles, qu'elles savent destructrices. Sergueï Karaganov, conseiller de Poutine, le formule explicitement : « La situation la plus avantageuse serait de parvenir à une configuration dans laquelle quatre grandes puissances travailleraient de concert à définir les règles de conduite dans le monde à venir. Ces quatre grandes puissances sont la Chine, la Russie, les États-Unis et l'Inde » (1). Mais il n'est pas interdit d'imaginer que cela puisse changer : en effet, une réponse logique à l'offensive des États-Unis sur le Venezuela serait l'envahissement de Taïwan par la Chine. Quelle sera alors la réaction de Trump ?

Le déclin du « vieux continent »

L'Europe est, dans ce contexte, un agent relativement passif. Son manque d'homogénéité, la faiblesse de sa direction politique et ses difficultés économiques l'empêchent de réagir aux niveaux dont sont capables les grandes puissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine. La France est paralysée par sa crise politique et économique et la perte de sa sphère d'influence en Afrique, et la bourgeoisie privilégie à ce jour, comme en Belgique et en Italie, une succession de batailles antisociales – notamment la privatisation de toute la sphère de la reproduction sociale et le démantèlement des services publics – visant à mettre sous perfusion un capital de moins en moins concurrentiel. L'Allemagne tente de jouer sa propre carte, ou du moins de prendre l'ascendant sur la France, par son plan de 1 000 milliards d'investissements militaires, un plan qui sera certainement difficile à tenir du fait des difficultés économiques du pays et de l'Union européenne. Une dislocation, cohérente avec les visées nationalistes des extrêmes droites, n'est plus inimaginable.

Quelques points d'analyse

Dans ce contexte, les peuples et la classe ouvrière sont désorientés, même s'il existe des éléments de réponse, semi-spontanés, sur lesquels nous pouvons nous appuyer.

Un premier bilan de la situation est que le nationalisme sans contenu de classe ne produit pas de dynamique suffisante, sur le plan interne comme dans les rapports de forces internationaux, pour faire face à la réorganisation en cours : le nationalisme des régimes vénézuélien et algérien n'a pas permis de tracer un chemin alternatif, notamment car ils sont incapables de construire une alternative dans le cadre de l'imbrication des échanges commerciaux internationaux. Comme Lula au Brésil, leur politique n'est pas anti-impérialiste, il s'agit plutôt d'une tentative de négocier un espace dans le cadre des nouveaux rapports multi-impérialistes.

Cependant, il nous faut soutenir sans condition les démarches de résistance à l'impérialisme, même limitées, qui existent au niveau étatique, au Mexique, au Brésil, en Colombie, à Cuba, afin d'affaiblir les grandes puissances et de renforcer les dynamiques populaires. La liste est courte, car la chute de l'URSS et la réorganisation néolibérale ont brisé toutes les capacités de résistances dans le cadre d'une économie mondiale très fortement intégrée. La Palestine et le mouvement mondial de solidarité constituent un des symboles de la résistance anti-impérialiste. Les résistances en Ukraine et au Rojava peuvent jouer un rôle similaire. Le soutien inconditionnel à la résistance des peuples opprimés reste notre boussole, mais il n'est pas acritique. En particulier, il faut interroger le rôle de l'État et de la propriété privée dans ce cadre : toute démarche qui se concentre sur des changements par en haut, au détriment de l'auto-activité des classes populaires, en particulier de la classe ouvrière, est vouée à l'échec.

Partout dans le monde – et particulièrement dans les pays impérialistes occidentaux –, les classes populaires font face à l'offensive bourgeoise : les classes dominantes cherchent à briser le mouvement ouvrier, et elles utilisent les extrêmes droites et accentuent les divisions raciales pour défendre des projets nationaux hostiles au reste du monde et surexploiter les personnes racisées. Les réponses collectives contre l'ICE aux États-Unis et les grèves de masse qui existent régulièrement en Europe sont la meilleure réponse à cette offensive.

Discuter et tester des mots d'ordre anti-impérialistes

Pour combiner notre compréhension anti-impérialiste et lutte de classe, nous devons travailler à la formulation d'un programme transitoire répondant au maximum d'enjeux en un nombre limité de points. C'est le sens du Manifeste pour une révolution écosocialiste de la IVe Internationale. Celui-ci doit cependant être adapté et testé au fur et à mesure des évolutions de la situation. Parmi les éléments à tester, on peut trouver :

• Le refus de toute ingérence impérialiste dans les affaires d'un pays dominé, que ce soit par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, etc. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'arrêt des guerres et de la course aux armements.

• La solidarité entre les peuples contre la concurrence capitaliste concernant les prix, le pillage des matières premières, l'organisation écocide des circulations de marchandises et de gestion de l'énergie. Cela passe notamment par le monopole du commerce extérieur, le refus de sa soumission au privé, et des relations entre les nations équilibrées et démocratiquement surveillées, notamment par la fin du secret bancaire.

• L'abolition des dettes illégitimes, afin de permettre aux États de financer leur développement et leurs dimensions sociales, le dédommagement pour les violences coloniales, depuis l'esclavage jusqu'au génocide de Gaza.

• La liberté d'organisation des partis, des syndicats et de la presse, la libération de tou·tes les prisonnier·es politiques.

• La fin des inégalités de genre, en particulier le droit des femmes à disposer de leur corps, la liberté sexuelle et le refus de toute mesure transphobe.

• La socialisation, notamment dans le cadre de la crise écologique, des sociétés de l'énergie, des transports et des banques.

Préparer les prochains affrontements

On ne peut pas savoir d'où viendront les prochaines grandes crises politiques, voire révolutionnaires. Mais les masses ne laisseront pas sans réaction une offensive généralisée visant à décupler l'exploitation, à spolier les matières premières nationales, à casser la démocratie bourgeoise et à réprimer massivement. Surtout dans le contexte d'une crise écologique croissante et qui accélère toutes les autres. De nombreux pays vivent des mobilisations de masse, parfois inattendues. Il y en aura d'autres, très rapidement.

Cette période est très complexe. Les organisations réformistes, liées par de multiples biais à l'appareil d'État et à leur bourgeoisie, développent des orientations très éloignées des enjeux de la période. Mais elles incarnent, de façon déformée, l'état de conscience des classes populaires. Il est par conséquent plus que jamais nécessaire de combiner une orientation de front unique sur quelques points clés, variables selon les situations, pour mettre en mouvement les masses, avec des explications très radicales, permettant de donner confiance aux franges conscientes pour qu'elles ne se perdent pas dans le gauchisme, le sectarisme et le campisme que certains courants staliniens ou gauchistes tentent de faire prospérer.

À nous de tout faire pour qu'une conscience internationaliste se solidifie, capable de lier les intérêts des peuples et en particulier des classes ouvrières pour mettre en œuvre un programme de rupture anticapitaliste internationaliste.

Le 26 janvier 2026

1. « Un proche de Poutine affirme que les États-Unis n'interviendront pas si la Russie frappe l'Europe », Kyiv Independent, 31 décembre 2025, traduit par Le Grand Continent.

La Chine mène le jeu dans les mutations du commerce international

3 mars, par Hubert Testard — , , ,
La Chine a annoncé un excédent record du commerce extérieur en 2025 (1 192 milliards de dollars) qui a été largement commenté par la presse internationale. Mais on observe (…)

La Chine a annoncé un excédent record du commerce extérieur en 2025 (1 192 milliards de dollars) qui a été largement commenté par la presse internationale. Mais on observe surtout une rapide montée en gamme des exportations chinoises de biens à fort contenu technologique ainsi qu'une diversification géographique au profit du sud global et en particulier les pays partenaires des Nouvelles routes de la Soie (Belt and Road Initiative), qui représentent désormais plus de 50% des échanges extérieurs du pays.

15 février 2026 | tiré du site asialyst.com | Photo : Un porte container géant de l'armateur chinois COSCO. Source Wikimedias Commons. DR.

La barre du trillion de dollars d'excédent commercial avait été presque atteinte en 2024 par la Chine (avec un excédent de 992 milliards de dollars). Elle est largement franchie en 2025, avec un excédent sans précédent de 1 192 milliards de dollars. Les exportations chinoises ont poursuivi leur progression avec une hausse globale de 6,1%, en dépit des coups de boutoir protectionnistes de Donald Trump. Les importations n'ont augmenté que de 0,5% pour deux raisons : l'atonie de la demande intérieure chinoise et la baisse des prix de l'énergie et des matières premières qui constituent une part importante des achats du pays. Les importations de pétrole ont par exemple progressé de 4,4% en volume tout en diminuant de 6% en valeur.

Une croissance toujours dépendante des excédents commerciaux

La croissance chinoise en 2025 atteint 5%, selon les chiffres officiels, soit exactement la cible fixée par le gouvernement chinois en mars dernier lors de la réunion de l'Assemblée nationale populaire. C'est un peu suspect. Les économistes du Rhodium group (un think tank américain spécialiste de la Chine et du changement climatique) ont leurs propres modes de calcul et ils évaluent la croissance réelle du pays à 3% pour deux raisons principales : le profond effet déflationniste provoqué par l'effondrement durable du secteur immobilier et l'absence de réelle relance de la consommation intérieure.

Il y a un point sur lequel le Rhodium group et les autorités chinoises sont à peu près d'accord : l'importante contribution du commerce extérieur à la croissance du pays. Celle-ci est estimée à hauteur de 30% par l'Office national des statistiques et à un peu plus de 40% par le Rhodium group. Autrement dit, si les exportations nettes n'avaient pas fortement progressé en 2025, la croissance chinoise n'aurait été au mieux que de 3,5%.

C'est donc le reste du monde qui, par l'absorption toujours plus importante de produits chinois (à l'exception des États-Unis), permet à la Chine de maintenir son rythme de croissance. Une équation dont Emmanuel Macron a rappelé qu'elle n'était pas tenable dans la durée lors de sa dernière visite à Pékin en décembre dernier.

La montée en gamme des exportations chinoises s'accélère

Le moteur des exportations chinoises n'est plus fondé sur les produits de consommation à bas coûts. Les ventes de textile-habillement, chaussures, jouets et meubles ont diminué de 7% en 2025 par rapport à 2024, et de 14% par rapport à 2021. Le secteur le plus touché est celui du jouet (- 23% comparé à 2021). Cette érosion progressive est cependant plus que compensée par la montée en puissance des ventes à forte valeur ajoutée.

L'un des exemples les plus frappants de cette montée en gamme est celui de l'automobile. Depuis 2020 les exportations chinoises d'automobiles et d'équipements automobiles ont été multipliées par 3,3. Elles atteignent près de 250 milliards de dollars en 2025. Dans le même temps, les importations chinoises dans ce secteur ont fortement reculé, avec une chute de plus de 50% depuis 2021, et le rapport entre exportations et importations est maintenant de 6 à 1.

Source : International Trade Center. Chapitre 87 du Système Harmonisé.

Les principales victimes du renversement des conditions de la concurrence automobile sur le marché chinois sont les trois premiers fournisseurs de la Chine : l'Allemagne (-57% depuis 2021), le Japon (-41%) et les États-Unis (-74%). L'offensive chinoise à l'exportation se double d'investissements massifs sur les principaux marchés cibles, en particulier vers l'Europe et sa périphérie.

Un autre exemple similaire, où la progression des exportations chinoises s'accompagne d'une vaste campagne d'investissements à l'étranger, est celui des moteurs électriques. Le rapport entre exports et imports est déjà supérieur à 4 et continue de progresser. Les entreprises chinoises détiennent une large majorité des brevets dans ce domaine. Elles innovent en permanence (comme le montre le géant des véhicules électriques chinois BYD avec la diffusion rapide des nouvelles batteries sodium-ion) et fournissent les moteurs de leurs concurrents occidentaux.

Source : International Trade Center. Code 8501 du Système harmonisé.

D'autres exemples sont mentionnés dans une étude récente de China Briefing (une publication du cabinet d'avocats Dezan Shira et Associés). Les exportations de turbines d'éoliennes se sont envolées de 48% en 2025, celles de batteries lithium-ion de 26%. La Chine est devenue exportateur net de robots industriels, avec une progression de 48% des ventes en 2025. Elle est aujourd'hui leader mondial pour l'ensemble de la chaîne des technologies vertes.

La bataille des semiconducteurs se poursuit

Même dans le secteur des semiconducteurs, où la Chine a un retard technologique particulièrement difficile à combler pour les microprocesseurs de dernières générations et où les sanctions commerciales américaines s'accumulent, les échanges chinois de semiconducteurs restent dynamiques depuis 2023, à l'exportation comme à l'importation. Les producteurs chinois se sont spécialisés dans les semiconducteurs d'au moins 28 nanomètres, qui ont de nombreuses applications dans l'automobile et l'électronique grand public, tout en consacrant des ressources maximales à la recherche-développement avec un soutien massif de l'État (de l'ordre de 70 milliards de dollars).

Source : International Trade Center. Code 8542 du Système harmonisé.

Le premier partenaire de la Chine demeure Taïwan, qui représente 36% des importations chinoises de circuits intégrés en 2025 devant la Corée (22%). Un partenariat qui se maintient en dépit des tensions géopolitiques permanentes entre les deux rives du détroit de Taïwan. Globalement, la part de l'Asie dans ces échanges de semiconducteurs est écrasante, même si le relâchement récent des restrictions à l'exportation américaines a fait remonter de 2,5% à 7,5% la part américaine dans les achats chinois en 2025 par rapport à 2024.

La Chine a su rapidement diversifier ses échanges avec le monde

( US-China Trade War Tariffs : An Up-to-Date Chart. Peterson Institute of International Economics. Novembre 2025.)

L'année 2025 a évidemment été marquée par la guerre commerciale initiée par Donald Trump, qui a connu un pic en avril, avec l'annonce de respectivement 145% et 125% de droits de douane sur les échanges entre les deux pays. L'accalmie initiée en mai a été prolongée par étapes successives et reste applicable jusqu'en novembre 2026. Comme une série de droits spécifiques élevés sont appliqués par les États-Unis dans certains secteurs, le tarif moyen pour les produits chinois entrant sur le marché américain est de 47,5% selon les estimations du Peterson Institute for International Economics*. Les exportateurs américains sont pour leur part soumis à des droits de douane moyens de 31,9%. Les obstacles aux échanges restent donc très élevés et le commerce bilatéral a chuté de 19% en 2025, ramenant la part des États-Unis dans le commerce extérieur chinois à un peu moins de 9% contre 11% en 2024.

Ce choc n'a pas suffi à bloquer la dynamique des exportations chinoises, mais il crée un changement profond dans l'équilibre des échanges extérieurs du pays. L'Union européenne compte aujourd'hui beaucoup plus que les États-Unis dans le commerce extérieur chinois (13% contre 8,8%). La part de l'Asie continue de progresser (45%), l'Amérique latine et Centrale se situe maintenant au niveau des États-Unis (elle fait en fait deux fois mieux à l'exportation vers le marché chinois) et l'Afrique fait jeu égal avec le Moyen Orient.

Source : Douanes chinoises.

Selon le China Briefing, les échanges de la Chine avec ses partenaires de la BRI ont atteint 52% du commerce extérieur du pays. Pour la première fois le « sud Global » devient majoritaire et supplante les pays développés.

Cette mutation est cependant en partie trompeuse. En réalité, la Chine est de moins en moins le pays d'assemblage final des chaînes de valeur asiatiques pour devenir un exportateur de composants intégrés dans les produits finis assemblés et exportés par le reste de l'Asie. Washington pénalise fortement les « produits en transit » dans les accords passés avec le Vietnam et d'autres pays de l'Asean. Mais Donald Trump n'aime pas les fonctionnaires. Les douaniers américains sont peu nombreux. Ils vont avoir le plus grand mal à véritablement contrôler la valeur ajoutée réelle des centaines de milliers de produits venant d'Asie du Sud-Est. Il est plus que probable qu'une partie des exportations chinoises vers les États-Unis emprunte déjà des voies détournées pour entrer plus facilement sur le marché américain.

Quelles sont les perspectives pour 2026 ? La chute des échanges avec les États-Unis pourrait prendre fin si un nouvel assouplissement des relations commerciales se confirme à l'occasion du prochain sommet entre Donald Trump et Xi Jinping prévu pour début avril. L'offensive vers l'Europe et les marchés asiatiques a provoqué des frictions commerciales croissantes, avec la multiplication des plaintes antidumping ou des enquêtes antisubventions contre les produits chinois (sur les turbines d'éoliennes par exemple, il y a quelques jours à l'initiative de l'Union européenne). Ces pressions politiques pourraient avoir un certain impact pour modérer les exportations chinoises sur quelques produits clés.

Mais le yuan chinois (renminbi) est faible (il a perdu près de 10% de sa valeur face à l'Euro depuis un an), les prix à la production chinois restent orientés à la baisse, les surcapacités industrielles du pays n'ont pas réellement diminué et la relance du marché intérieur chinois se fait attendre. Les produits chinois restent donc extrêmement compétitifs et ont toujours autant besoin de débouchés extérieurs.

Ces données de fond expliquent les propositions contenues dans le rapport du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan européen intitulé « l'industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » publié le 9 février. Dans l'éditorial accompagnant ce rapport, le président du haut-commissariat Clément Beaune soulignait : « Il reste deux réponses choc à préparer et à débattre au plus vite : une protection commerciale inédite, équivalente à un droit de douane général de 30 % vis-à- vis de la Chine ; ou une dépréciation de l'euro de 20 % à 30 % par rapport au renminbi. » Des propositions choc qui vont faire débat mais qui ont très peu de chances d'être retenues dans un cadre idéologique européen encore profondément marqué par l'attachement à la liberté des échanges.

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Déclaration de l’Iran Labour Confederation sur la guerre en cours et l’urgence d’une action révolutionnaire

3 mars, par Confédération syndicale iranienne — , ,
L'assassinat d'Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs personnalités de haut rang du CGRI et de l'appareil dirigeant, constitue un événement exceptionnel dans l'évolution actuelle (…)

L'assassinat d'Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs personnalités de haut rang du CGRI et de l'appareil dirigeant, constitue un événement exceptionnel dans l'évolution actuelle de l'Iran. Il s'agit d'un coup décisif porté au cœur même de la machine répressive et à l'épine dorsale de la République islamique. Pour des millions d'Iraniens, la mort d'un homme qui, pendant des décennies, a symbolisé le massacre, la répression, la pauvreté, le militarisme et le règne par le sang a déclenché un moment de libération, mélange de rage longtemps contenue et de soulagement explosif. La présence des gens dans les rues et la réaction sociale plus large révèlent la profondeur de la haine que des années de crimes et de massacres ont accumulée au sein de la société.

Tiré de Inprecor
1er mars 2026

Par Confédération syndicale iranienne

Ce n'est pas la joie de la guerre. Ce n'est pas la joie des bombardements ou du massacre d'enfants. Ce n'est pas la joie de l'intervention étrangère. C'est le soulagement sinistre de voir apparaître des fissures dans un monstre qui, il y a seulement deux mois, à Dey, a baigné le pays de sang, abattant et écrasant des dizaines de milliers de personnes et transformant la société en un océan de chagrin et de colère. Les personnes qui respirent aujourd'hui sont les mêmes que celles qui, hier, ont été battues, abattues et jetées en prison.

Pourtant, nous devons énoncer clairement la réalité : ce coup porté au sommet de l'État s'est produit dans le cadre d'une guerre lancée par le haut et en dehors de la volonté du peuple. Une guerre qui menace des vies, transforme des villes en zones de mort et cherche à paralyser la société par la peur et la ruine. Les États-Unis et Israël ont joué un rôle direct à travers leurs attaques militaires, et ils doivent être condamnés sans condition. Aucun discours de « sauveur » ni aucune justification « défensive » ne peuvent blanchir le meurtre de civils.

Dans le même temps, il faut le dire clairement : la République islamique et le CGRI ne sont pas les victimes de cette guerre, ils en sont parmi les principaux architectes. Un État qui, pendant des années, a utilisé la société comme bouclier pour ses projets militaires et nucléaires paie aujourd'hui le prix de ces politiques par un effondrement interne. La mort de Khamenei ne signifie pas que la crise est terminée, mais elle montre sans équivoque que ce système ne peut plus reproduire son autorité d'antan. Une structure dont le dirigeant a été éliminé, qui est aujourd'hui en guerre et qui fait face à une société saturée de colère et de haine est entrée dans une phase d'instabilité irréversible.

Nous devons également être attentifs à un fait crucial : une rupture au sommet ne signifie pas automatiquement que la volonté du peuple se réalise. C'est précisément dans des moments comme celui-ci que les projets visant à contrôler la société entrent en action : « transition contrôlée », remaniement des élites et promotion d'alternatives descendantes destinées à détourner la révolution et à retirer le contrôle des événements des mains du peuple. Les accords secrets, la reproduction de la même structure sous un nouveau visage ou l'imposition de gouvernements fantoches sous les slogans de « stabilité » et de « transition » sont autant de tentatives visant à neutraliser l'élan révolutionnaire et à bloquer le pouvoir populaire direct. Ces scénarios ne représentent pas la fin de la République islamique, mais la poursuite du même ordre répressif sous une nouvelle forme.

La seule force capable de bloquer cette issue est une organisation indépendante, nationale et venant d'en bas.

Dans un moment comme celui-ci, la question centrale n'est pas simplement « l'opposition à la guerre ». La véritable question est de savoir si la société peut consciemment utiliser l'ouverture créée par la rupture au sommet pour faire avancer le renversement révolutionnaire. La guerre a pour but d'effrayer la société et de suspendre la révolution ; la réponse du peuple doit être de reconstruire et d'organiser son pouvoir social en plein milieu de cette crise.

Les travailleurs, les salarié·es, les jeunes, les femmes et toutes les forces sociales doivent comprendre une vérité fondamentale : aucune puissance étrangère ne leur apportera la liberté. La seule force capable de renverser définitivement ce système est une société organisée. Rejoindre les organisations sociales existantes, renforcer les organisations syndicales indépendantes et créer des conseils, des comités locaux et des réseaux d'entraide n'est pas un « choix » aujourd'hui, c'est une nécessité urgente, à la fois pour protéger les vies humaines en temps de guerre et pour prendre le contrôle collectif de l'avenir de la société.

La République islamique est affaiblie et instable. Ce n'est pas le moment d'être spectateur ou d'hésiter, c'est le moment d'agir. La fin réelle de cette guerre ne viendra pas d'accords entre États, mais du renversement révolutionnaire d'un ordre qui a transformé la vie elle-même en un champ de mort.

Nous appelons les peuples du monde entier, les mouvements syndicaux et les forces éprises de liberté à se tenir aux côtés du peuple iranien, et non des États et des machines de guerre. La véritable solidarité consiste à soutenir le droit du peuple à renverser la République islamique et à construire un ordre humain, libre et égalitaire.

La lutte est entrée dans une nouvelle phase. La répression s'est fissurée, la peur a été ébranlée et la possibilité d'avancer s'est ouverte. Une société qui a tant payé en sang a le droit – et le devoir – de construire son propre avenir.

Confédération syndicale iranienne – À l'étranger

Le 1er mars 2026

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Sénégal : Une dérive autoritaire nourrie par la dette

3 mars, par Paul Martial — , ,
La réponse du gouvernement à la crise de la dette aggrave la situation sociale des populations et restreint l'espace démocratique.Le Sénégal est entré dans une zone de fortes (…)

La réponse du gouvernement à la crise de la dette aggrave la situation sociale des populations et restreint l'espace démocratique.Le Sénégal est entré dans une zone de fortes turbulences. Les audits sur la situation économique du pays montrent que les chiffres publiés par l'ancien gouvernement dirigé par Macky Sall étaient faux.

Manipulations comptables

En 2023, le montant officiel de la dette était estimé à 17 milliards de dollars. En réalité, au moins 7 milliards de dollars ont été dissimulés, plaçant le Sénégal parmi les pays les plus endettés du continent.
L'essentiel de cette dette cachée provient de prêts accordés à des entreprises parapubliques, enregistrés comme emprunts commerciaux. Ces structures, bénéficiant de la garantie de l'État, ont financé de grands travaux d'infrastructures dont la pertinence interroge, notamment l'aménagement d'un réseau autoroutier, la construction d'un nouvel aéroport international ou encore l'achat de biens immobiliers pour différents ministères.
À l'époque, la politique de Macky Sall était saluée par les dirigeants des institutions financières, notamment le FMI. Aujourd'hui, ce dernier conditionne un prêt de 1,8 milliard de dollars à la restructuration de la dette qui placerait le pays sous tutelle en lui imposant les recettes classiques des politiques d'ajustement structurel : démantèlement des services publics, privatisations et suppressions des subventions.

Des mesures contraires aux intérêts populaires

Cette situation a provoqué une crise au sein du gouvernement. Le président Diomaye Faye se montrerait plus conciliant envers le FMI que son Premier ministre Ousmane Sonko, qui exclut toute restructuration de la dette et défend des solutions préservant la souveraineté nationale.

Certaines mesures prises vont cependant à l'encontre des populations : instauration d'une taxe sur les transferts d'argent par mobile, très utilisés en Afrique, et réduction des subventions à l'énergie. Les autorités élues sur la promesse de répondre aux attentes sociales mènent une politique à l'opposée.

La mobilisation des étudiants, réclamant le paiement de leurs bourses, en témoigne. Le retard atteint parfois une année. La réponse du gouvernement a été d'une grande brutalité : fermeture des resto U, intervention violente des forces de l'ordre sur le campus, passage à tabac d'étudiants, entraînant la mort d'Abdoulaye Ba, et saccage de la cité universitaire.

Cette répression s'étend également aux journalistes et aux opposants, accusés de délits d'opinion. Alors que des « assises de la justice » se sont tenues en juin 2024, aucune des propositions visant à renforcer les droits démocratiques n'a été mise en œuvre.

Pire encore, une vague d'homophobie traverse le pays, alimentée par un projet de loi porté par Sonko, prévoyant pour les « actes contre nature » des peines d'emprisonnement allant de cinq à dix ans.
La solution n'est sûrement pas d'affaiblir les droits démocratiques, mais, au contraire — comme le suggère la gauche radicale — de contester cette dette odieuse en mettant en lumière la responsabilité du FMI.

Paul Martial

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Sahara occidental. Un règlement du conflit au profit du Maroc ?

3 mars, par Khadija Mohsen-Finan — , , ,
A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop (…)

A-t-on assisté à l'esquisse d'un règlement du conflit du Sahara occidental qui déchire le Maghreb depuis plus de cinquante ans et qui se ferait au profit du Maroc ? Il est trop tôt pour le dire, mais une étape semble avoir été franchie à Madrid les 8 et 9 février 2026. Deux semaines après cette réunion, de nouvelles négociations, à huis clos, se sont tenues les 23 et 24 février à Washington, montrant la volonté des États-Unis de résoudre la question en contournant la consultation des populations saharaouis.

Tiré d'Afrique XXI.

Organisée dans les locaux de l'ambassade étatsunienne à Madrid les 8 et 9 février, la rencontre sur le Sahara occidental a réuni tous les protagonistes du conflit — le Front Polisario, l'Algérie, le Maroc et la Mauritanie — à l'initiative du président Donald Trump. Celui-ci avait reconnu fin 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Sans désigner de vainqueur ni de vaincu, le président américain semble avoir entériné que la négociation ne portera que sur la proposition d'une autonomie, certes élargie, pour le Sahara occidental, écartant l'idée d'une indépendance.

Un « seul document sur la table »

Sept ans après les dernières négociations directes, l'administration Trump se montre bien décidée à clore le conflit du Sahara occidental. C'est d'ailleurs bien sous son égide que la rencontre a été placée, malgré la présence de Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara.

La réunion avait pour objectif de parvenir à un accord-cadre d'ici le printemps. Le Front Polisario et l'Algérie, qui parlaient d'une même voix, ont évoqué, comme ils en ont l'habitude, l'autodétermination du peuple sahraoui. Or, les discussions portaient bien sur l'autonomie du Sahara au sein d'un Maroc souverain.

Contrairement à la résolution 2797 des Nations unies du 31 octobre 2025 (1), qui appelait avec prudence à des négociations « prenant pour base » le plan marocain d'autonomie, les organisateurs de la rencontre ont bien précisé aux participants que le plan d'autonomie, actualisé par le Maroc, était « le seul document sur la table ». À la différence du plan Baker proposé par l'ancien secrétaire d'État des États-Unis et envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, l'autonomie n'est pas conçue comme une étape vers l'indépendance, mais bien comme une solution définitive ; il n'y aura pas de référendum d'autodétermination.

Contrairement au plan proposé par le Maroc en 2007, qui ne comptait que trois feuillets, le projet discuté en comportait quarante et était composé de neuf chapitres et quarante-deux clauses. Cette refonte totale a été coordonnée par trois conseillers royaux : le diplomate Taïeb Fassi Fehri, le constitutionnaliste Omar Azziman, et Fouad Ali Al-Himma, le principal conseiller du roi Mohammed VI, qui a veillé aux équilibres politiques entre un Sahara autonome et les autres régions du royaume.

Ce plan prévoit la création d'une région autonome dotée d'un gouvernement, d'un parlement et d'une justice aux compétences propres. Cependant, Rabat conservera les droits régaliens : la défense nationale, la politique étrangère, la monnaie, la nationalité et les symboles de la souveraineté, comme le drapeau.

Le point de vue du Polisario

Si le Front Polisario et, en arrière-plan, l'Algérie semblent avoir accepté ce schéma d'autonomie, des divergences ont porté sur la répartition des compétences entre la région et l'État central. Le Front Polisario, certainement appuyé par Alger, et le Maroc ont essayé de défendre leur propre conception de l'autonomie : la plus large possible pour les premiers, la moins distincte des autres régions du Maroc pour le second. Des tiraillements évidents, mais qui se font alors que le rapport de forces favorise clairement le Maroc, avec le soutien clair de Donald Trump.

Les concepteurs marocains de ce plan avaient pour principale préoccupation de penser cette région comme une partie intégrante d'un ensemble national. Ils ont pris soin de mentionner que les autorités autonomes étaient dans l'obligation d'« agir dans le respect de l'unité de l'État », et de la « cohérence des politiques publiques nationales ». Ainsi, pour Rabat, le chef du gouvernement régional devra être nommé par le roi et non élu. Il ne saurait être question d'un wali (gouverneur) différent des autres régions du royaume. Au Sahara comme ailleurs, il sera le représentant de l'État central et le garant de sa présence : il incarnera le lien entre cette région et l'unité nationale du pays. Que ce soit sur le plan politique, sur le plan juridique ou encore au niveau économique, il s'agit d'abord de préserver l'unité du pays et de ne pas créer d'asymétrie entre les régions.

De son côté, le Front Polisario défend l'instauration d'une vraie autonomie. Pour l'organisation, le chef de l'exécutif régional doit tirer sa légitimité du suffrage universel et non du roi dont il ne peut être le simple représentant. Ces approches différentes sont d'autant plus importantes que, selon le texte proposé, le chef du gouvernement régional jouira de vraies prérogatives : il dirigera l'administration régionale, nommera les hauts fonctionnaires régionaux, prendra les initiatives législatives. Il sera également responsable devant le Parlement.

Les débats autour du pouvoir du wali renvoient au particularisme de cette région. Pour les Marocains, cette large autonomie n'est pas concevable, puisqu'elle suppose une refonte totale de leur architecture institutionnelle. Dans la mesure où ils ont le sentiment d'avoir vaincu la partie adverse, ils ne sont pas disposés à céder. La difficulté réside alors dans un compromis sur des instances qui pourraient paraître indépendantes, mais qui s'inscrivent en réalité dans le système politique marocain existant.

À titre d'exemple, si le nouveau plan prévoit un ordre juridictionnel régional doté de tribunaux de première instance, d'une cour d'appel et d'une cour supérieure relevant du droit régional, ces juridictions rendront toutefois leurs décisions au nom du Roi. Autrement dit, même décentralisée, la justice émanera du Roi, alors que le texte mentionne une « marge d'autonomie significative dans l'application du droit ».

Le retour des exilés

L'autonomie de la région dépendra également beaucoup de la manière dont seront gérées ses ressources. Compte tenu de ses eaux poissonneuses et de son phosphate, le Sahara dispose d'un énorme potentiel en matière d'énergies renouvelables. Dans le plan proposé, seule une partie de ses revenus reviendront à la région, selon un pourcentage à négocier. C'est à ce niveau que le Front Polisario, appuyé par l'Algérie, pourrait demander davantage d'autonomie dans la gestion des ressources naturelles. Car, pour l'heure, les ressources du Sahara sont liées aux impôts fonciers régionaux et à une redevance sur l'exploitation des richesses naturelles.

Le contrôle de l'argent provenant des richesses du Sahara se fera sous le contrôle de la Cour des comptes du royaume du Maroc. Les projets énergétiques et les mines seront soumis à un encadrement légal strict. Quant aux investissements étrangers, ils seront soumis à un double contrôle : celui des autorités régionales et celui des organes centraux de l'État marocain. Pour ce territoire riche et ouvert sur l'Atlantique, il n'est pas question de laisser s'installer une souveraineté économique susceptible d'affaiblir le Maroc.

La question de l'identité régionale se pose également avec acuité compte tenu du retour des exilés de Tindouf en Algérie. Le plan proposé par Rabat leur consacre des dispositions précises. Le retour de ces Sahraouis, qui concerne environ 165 000 personnes selon ce plan, se fera sur la base du volontariat, et sur vérification de leur identité par un comité qui sera mis en place. Cette structure aura vocation à les enregistrer, à estimer leur durée de résidence avant le conflit, leurs liens familiaux, etc. Le document officiel, qui n'a pas été rendu public, ne mentionne pas l'association des Sahraouis à cette évaluation. Rabat est à la manœuvre, et la position d'Alger reste inconnue. Cette question est d'autant plus délicate que le texte discuté précise que ces Sahraouis devront être désarmés et renoncer à leur revendication en faveur d'une indépendance. Une procédure d'amnistie est prévue, à l'exclusion des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

Exclure l'indépendance

Si le schéma d'autonomie entend faire table rase du combat pour l'autodétermination, il prend néanmoins en compte l'identité sahraouie, dite « hassanie » — en référence à la langue parlée par les Sahraouis et proche de l'arabe. Rabat prévoit ainsi la création d'un institut dédié afin d'en promouvoir la langue et d'organiser des manifestations culturelles. Cette identité, assimilée à d'autres expressions régionales, est considérée comme une composante du Maroc et doit se fondre dans l'identité nationale.

L'identité sahraouie a longtemps été au cœur des revendications du Front Polisario, d'où la présence d'une clause excluant tout droit à la sécession. L'objectif pour le Maroc est d'intégrer une population reconnue pour sa spécificité culturelle et tribale, sans envisager l'indépendance de la région.

Le Maroc sait qu'une grande autonomie accordée à ce qu'il a toujours appelé « les provinces du sud », inciterait les autres régions, et notamment les plus frondeuses comme le Rif, à revendiquer les mêmes droits. Le royaume n'est pas prêt à abandonner la centralité du pouvoir pour un schéma fédéral, même si les rédacteurs de ce plan se sont inspirés de certaines mesures adoptées dans des États organisés sur ce modèle.

Une fois négocié, ce statut d'autonomie sera soumis à un référendum complètement distinct de celui que voulaient le Front Polisario et l'Algérie. Il sera question d'une consultation qui concerne tous les Marocains, et non uniquement les habitants du Sahara. Rabat considère qu'il s'agit d'une modification de l'architecture constitutionnelle du royaume, et qu'elle concerne donc les 37 millions de Marocains. Volontairement ou non, les quelques articles parus dans la presse algérienne sur cette réunion de Madrid faisaient une confusion entre les deux types de consultations.

Notes

1- La résolution 2797 prolonge le mandat de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso) au mois d'octobre 2026.

Saïd Bouamama :« La situation mondiale offre de nouvelles opportunités à l’Afrique en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances »

3 mars, par Saïd Bouamama — ,
La géopolitique mondiale est en forte ébullition. Tandis que l'Occident collectif et particulièrement les États-Unis se démènent pour consever leur hégémonie et leur (…)

La géopolitique mondiale est en forte ébullition. Tandis que l'Occident collectif et particulièrement les États-Unis se démènent pour consever leur hégémonie et leur dominantion sur l'économie mondiale, le Sud global notamment les BRICS, s'affirment pour créer les conditions d'un monde multipolaire. Face à ses enjeux, l'Afrique tente de trouver sa place. Que nous réserve l'avenir en cette année 2026 qui debute avec l'enlèvement d'un président de la république, Nicolas Maduro du Venezuela en l'occurrence ? Kirinapost a interrogé le socio-économiste algérien Saïd Bouamama fin observateur de la scène internationale. Présent à Dakar lors du colloque international organisé par le musée des Civilisations Noires à l'occasion du centenaire de Franz Fanon, ce spécialiste des classes populaires et auteur, entre autres, du « Dictionnaire des Dominations » écrit avec Jessy Cormont Yvan Fotia, a bien voulu répondre à nos questions.

Tiré de Kirinapost

Kirinapost : Le président vénézuélien Maduro a été kidnappé par les États-Unis. Pour certains c'est un coup porté aux Brics, pour d'autres Trump et les Américains viennent de se tirer une balle. En tout cas l'année commence mal. Vous, vous penchez pour une explication en lien avec le dollar dans votre dernier podcast. Vous pouvez y revenir ?

Saïd Bouamama : La compréhension des véritables causes de l'agression militaire contre le Vénézuéla nécessite une prise en compte des mutations titanesques des rapports de force mondiaux au cours des dernières décennies. Au cours de celles-ci les Etats-Unis ont perdu leur hégémonie économique mondiale du fait du développement économique chinois d'une part et de la dynamique des BRICS d'autre part. Plus grave le plan technologique et scientifique chinois 2015-2025 indique une pôle position chinoise pour sept des dix premiers secteurs technologiques de pointe et un nombre de brevets scientifiques (ainsi qu'un nombre de publications scientifiques) chinois déposés supérieur à celui des Etats-Unis. Enfin, en réaction aux sanctions économiques et aux menaces de sanction de plus en plus de pays ont développés des échanges dans d'autres monnaies que le dollar. La création récente par la Chine d'un système interbancaire de paiement international alternatif au système SWFIT dépendant des pays occidentaux et libellé en dollars supprime les obstacles techniques à ce processus de dédollarisation. Les conséquences sont énormes pour les Etats-Unis.

En effet, la décision arbitraire des Etats-Unis de mettre fin à la convertibilité du dollar en or en 1971 constitue un véritable coup d'Etat monétaire et financier. Depuis cette date les Etats-Unis peuvent vivre au-dessus de leurs moyens et de leur économie réelle, ils peuvent s'endetter à l'infini, ils peuvent exporter leur inflation en faisant fonctionner la machine à billet vert, etc. Bref les Etats-Unis sont de plus en plus devenus un Etat rentier et parasite captant une partie de la richesse produite par les autres nations par le simple fait que le dollar soit la monnaie internationale sans convertibilité en or. Les Etats-Unis et plus globalement le monde occidental sont ainsi en voie de perdre leur hégémonie pluriséculaire mondiale. Il ne leur reste véritablement que l'hégémonie militaire et c'est celle-ci qu'ils mobilisent pour reconquérir le terrain perdu et éviter la fin du système rentier actuel. L'agression contre le Vénézuéla indique les moyens qu'ils comptent utiliser partout dans le monde pour contenir le dynamisme chinois, neutraliser l'essor des BRICS et contraindre à des échanges en dollars.

Kirinapost : Le Sud global s'affirme de plus en plus. Notamment avec les BRICS. Quel rôle pour l'Afrique ?

Saïd Bouamama : Une des raisons du succès économique chinois est d'avoir refusé les recettes du FMI et en conséquence d'avoir pu utiliser son insertion dans les échanges internationaux pour favoriser son propre développement. Ce n'est pas le cas de la plupart des pays africains qui se retrouve en conséquence avec des économies encore plus extravertis, des spécialisations dans une ou quelques productions du secteur primaire (minerais, produits agricoles, etc.). La nouvelle situation mondiale offre de nouvelles opportunités en mettant fin au face-à-face contraint avec les puissances occidentales, en élargissant le champ des possibles en termes de partenariat et en ouvrant de nouvelles possibilités de financements non liées à des conditionnalités politiques et économiques. La transformation de ces « nouveaux possibles » en réalité dépendra de la nature des décisions prises par les Etats africains : se contenteront-ils d'être des fournisseurs de matières-premières à de nouveaux acheteurs ou au contraire utiliseront-ils les nouvelles opportunités comme moyens d'enclencher des économies autocentrées ? L'Afrique a du fait de ses ressources l'ensemble des moyens pour prendre une place inédite non dépendante dans l'économie mondiale. Cela dépendra de la nature patriotique des décisions économiques prises par les Etats d'une part et de l'enclenchement d'une dynamique panafricaine porteuse de synergies et de cohérences économiques au moins au niveau régional mais également à l'échelle continentale.

Kirinapost : Vous avez pris part au colloque international consacré à Fanon. Pourquoi son discours semble faire resurgissance en 2025 ?

Saïd Bouamama : Rarement un auteur et militant politique n'aura été autant d'actualité six décennies après son décès. Fanon a en effet diagnostiqué et alerté sur la mise en place du néocolonialisme comme nouveau système de dépendance remplaçant la colonisation directe rejetée radicalement par les peuples africains, y compris par la lutte armée. Il a analysé de manière incisive les classes sociales africaines, « les bourgeoisies nationales », ayant intérêt à la mise en place de cette nouvelle dépendance. Il a mis en exergue que toutes les classes n'avaient pas un égal intérêt à des Etats réellement indépendants. En particulier il a démontré que la paysannerie et la classe ouvrière sont les deux classes ayant un intérêt à une indépendance véritable. Fanon a également analysé les conditions idéologiques permettant au néocolonialisme de s'imposer : la honte de soi, le complexe du colonisé et la fascination pour le « maître ». La décolonisation économique et politique conclut-il logiquement nécessite une décolonisation idéologique, culturelle, linguistique, etc. Lui et Amilcar Cabral reste deux références incontournables pour « oser inventer l'avenir » africain selon le mot de Thomas Sankara.

Propos recueillis par Amadou Bator Dieng

Conflit au Soudan : silence médiatique et racialisation de l’empathie

3 mars, par Youssef Abdelrahman — , ,
Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les (…)

Affirmant l'urgence de décoloniser le regard porté sur le Soudan, Youssef Abdelrahman revient sur la brève période durant laquelle cette guerre a été visibilisée dans les médias français suite aux massacres d'El Fasher, avant d'être à nouveau effacée. Le traitement médiatique de la guerre au Soudan reflète la hiérarchisation des conflits contemporains dans les pays occidentaux.

Tiré du blogue de l'auteur.

Depuis le 15 avril 2023, le Soudan a sombré dans une guerre d'une extrême violence, et ce n'est qu'au moment de la prise de la ville d'El-Fasher par les paramilitaires que le conflit a refait surface dans l'agenda médiatique français. Ce réveil médiatique tardif pris davantage la forme d'un sursaut ponctuel que d'un réel changement de regard. Interroger ce silence nous conduit à questionner plus largement le traitement médiatique du conflit soudanais, la hiérarchisation des crises, et les cadres de pensée hérités qui continuent de structurer le traitement et la production de l'information au sein des médias institutionnels français.

Depuis avril 2023, la guerre opposant l'armée soudanaise aux Forces de soutien rapide a provoqué l'une des pires crises humanitaires contemporaines. Pourtant, cette tragédie a longtemps été reléguée aux marges de l'actualité. Lorsque le Soudan est évoqué, c'est souvent à travers des formats courts, factuels, réduits à des chiffres de déplacés ou à des alertes humanitaires, sans véritable mise en contexte politique ou historique. Cette couverture fragmentaire empêche de saisir la profondeur du conflit.

L'un des arguments les plus fréquemment avancés pour justifier la faible couverture du conflit soudanais est celui de sa supposée complexité. Le Soudan serait trop difficile à comprendre et trop fragmenté. Or, cette idée mérite d'être frontalement dénoncée.

D'abord parce qu'aucun conflit contemporain n'est simple. Toutes les guerres, notamment en Europe ou au Proche-Orient, sont traversées par des couches historiques, géopolitiques et sociales tout aussi denses. Pourtant, elles font l'objet d'un effort constant de pédagogie médiatique. Le conflit soudanais n'est pas plus complexe qu'un autre : il est surtout moins expliqué.

Ensuite, parce que la complexité ne saurait être une excuse. Au contraire, le rôle fondamental des médias est précisément de rendre le réel lisible et intelligible, en le décomposant, en l'expliquant et le contextualisant. Le problème n'est donc pas la complexité du conflit soudanais, mais l'insuffisance de l'effort médiatique pour en faire un récit clair, suivi et compréhensible.

À cela s'ajoute un autre paradoxe : une part significative de la couverture consacrée au Soudan porte moins sur le conflit lui-même que sur le constat de son invisibilisation. Les médias commentent leur propre silence, multiplient les articles et tribunes sur l'oubli de la guerre au Soudan, sans que cette prise de conscience ne se traduise durablement par un renforcement du travail journalistique de fond.

Ce métadiscours — parler du silence plutôt que de combler son propre silence — finit par se substituer à l'information elle-même. Il produit une forme d'auto-critique sans conséquence, où l'aveu de l'absence tient lieu d'action. Or, constater l'insuffisance de la couverture ne saurait remplacer l'enquête, le reportage, l'explication et le suivi dans le temps. L'enjeu n'est pas seulement de reconnaître le silence, mais de le rompre par un engagement journalistique réel et soutenu.

Le cas soudanais met en lumière de manière particulièrement frappante la hiérarchisation implicite des conflits opérée par les médias français, dans laquelle toutes les guerres ne suscitent ni la même attention ni le même degré d'empathie. Cette hiérarchie ne relève pas uniquement de critères géopolitiques ou stratégiques, mais s'inscrit également dans des logiques plus profondes de racialisation des conflits et des populations concernées.

Ce vide médiatique alimente un déficit structurel d'empathie. Tant que le Soudan restera relégué aux marges de l'actualité et n'apparaîtra que lors de pics humanitaires, sans continuité narrative, il demeura impossible de développer une véritable empathie ou de susciter un lien émotionnel durable avec la situation soudanaise.

Le traitement du Soudan relève le plus souvent d'une émotion à distance, qui se contente de constater la souffrance sans permettre l'identification. Les populations soudanaises apparaissent alors comme des victimes abstraites et lointaines, réduites à des chiffres ou à des images de détresse. Cette distance s'inscrit dans des cadres de représentation hérités et racialement codés, qui limitent l'empathie envers les vies africaines et noires.

L'empathie exige un effort narratif particulier : contextualiser les événements, incarner les trajectoires individuelles, donner des visages, des voix et des récits auxquels le public peut s'identifier. Or, cet effort reste rarement fourni dans la couverture médiatique du conflit soudanais. Faute de récits favorisant l'identification, l'émotion demeure diffuse et ne se traduit ni en compréhension durable ni en attention médiatique soutenue, maintenant le conflit en marge de l'actualité.

Parler du Soudan exige un effort conscient de décolonisation du regard. Trop souvent, le conflit soudanais est appréhendé à travers une grille de lecture paresseuse – guerre civile, chaos endémique, incapacité chronique à la stabilité politique. Ces récits, hérités de l'histoire coloniale, tendent à naturaliser la guerre et à dépolitiser les responsabilités régionales.

Décoloniser le regard permet de rompre avec ces narratifs, et de reconnaître le Soudan comme un espace politique complexe, traversé par des dynamiques sociales, économiques et citoyennes riches. C'est aussi admettre que les ingérences étrangères, les logiques extractivistes et les intérêts géopolitiques globaux jouent un rôle central dans la perpétuation de la guerre soudanaise.

Enfin, la question centrale du traitement de l'information liée à la situation soudanaise demeure celle de la parole, et celle de la source de la parole. Qui parle ? Et, au nom de qui ? Trop souvent, le décryptage du conflit repose sur des experts occidentaux, des institutions internationales ou des correspondants de passage. Les voix soudanaises — journalistes, chercheurs, militants, artistes, membres de la société civile — restent marginalisées.

Or, ce sont ces personnes qui portent en elles la mémoire du pays, l'analyse située des rapports de force locaux, et l'expression des aspirations populaires. Les inclure pleinement dans le traitement médiatique n'est pas un geste symbolique : c'est une condition essentielle pour produire une information juste, incarnée et responsable.

Force est de constater que le bref retour du Soudan dans l'actualité internationale n'a pas suffi à briser le silence médiatique. Il a surtout révélé la persistance de logiques structurelles : hiérarchisation des vies, cadres de pensée postcoloniaux, et difficulté à décrypter le conflit soudanais.

Rompre durablement ce silence suppose plus qu'un sursaut ponctuel. Cela exige une transformation profonde des pratiques médiatiques : décentrer le regard, redonner la parole aux premiers concernés, et accepter que certaines réalités ne se laissent pas réduire à des récits simples. À défaut, le Soudan continuera d'apparaître, puis de disparaître.

Israël responsable de deux tiers des journalistes tués dans le monde en 2025

3 mars, par Agence Média Palestine — , , ,
2025 a été une année record pour le nombre de journalistes tués dans le monde. Deux tiers des journalistes tués l'ont été par Israël, selon une organisation de défense des (…)

2025 a été une année record pour le nombre de journalistes tués dans le monde. Deux tiers des journalistes tués l'ont été par Israël, selon une organisation de défense des journalistes. Selon un rapport publié le 25 février par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Israël est responsable de la mort de deux tiers du total des journalistes tués dans le monde en 2025.

Tiré d'Agence média Palestine. Photo : Meher Tatna, présidente de la Hollywood Foreign Press Association (HFPA). Photo CPJ.

« L'armée israélienne a désormais commis davantage d'assassinats ciblés de membres de la presse que n'importe quelle autre armée gouvernementale à ce jour, l'écrasante majorité des personnes tuées étant des journalistes et travailleurs des médias palestiniens à Gaza », écrit l'ONG américaine qui compte 86 journalistes et travailleurs des médias tués en 2025 par Israël sur les 129 journalistes tués dans le monde entier. En 2024, le CPJ comptait 124 journalistes assassinés, 2025 constitue donc la deuxième année consécutive la plus meurtrière, depuis trente ans que le CPJ tient ce décompte. Il souligne en outre que l'armée israélienne a commis plus d'assassinats ciblés de journalistes que tout autre corps militaire gouvernemental depuis que le CPJ a commencé à les documenter en 1992.

Expliquant sa méthodologie, le CPJ indique que ses chercheurs mettent en œuvre des « mesures rigoureuses pour confirmer les informations provenant d'au moins deux sources crédibles pour chaque victime répertoriée ». La première étape consiste à examiner chaque cas afin de déterminer si la victime correspond à leur définition de journaliste, « une personne qui couvrait régulièrement l'actualité ou commentait les affaires publiques par tout moyen de communication, afin de rapporter ou de partager des informations factuelles avec un public ». L'étape suivante consiste à déterminer si le décès du journaliste était lié à son travail, en interrogeant autant de collègues, de membres de sa famille, de supérieurs et d'amis que possible pour vérifier les antécédents et les affiliations des personnes tuées, ainsi que les mobiles probables de leur assassinat. « Déterminer ces circonstances peut parfois prendre des mois, voire des années — en particulier dans les zones de guerre, et nous mettons régulièrement à jour notre base de données lorsque nous obtenons de nouvelles informations », explique le CPJ.

Les drones : « un nouvel outil pour les tueurs de journalistes »

Selon le CPJ, un signal d'alarme clair dans les chiffres de 2025 est l'augmentation du nombre de journalistes tués par des drones : « des aéronefs sans pilote ou de petits appareils volants contrôlés à distance et capables d'identifier visuellement leurs cibles. »

Ainsi, les drones militaires sont confirmés ou soupçonnés d'être à l'origine de 33 des assassinats de journalistes selon le CPJ : Ce phénomène reflète une tendance mondiale plus large : les attaques de drones ont augmenté de plus de 4 000 % entre 2020 et 2024, selon le Centre américain pour les civils en conflit, qui a cité l'utilisation croissante de petits drones bon marché et consommables, « à vision subjective », pour « attaquer illégalement des civils et semer la terreur ».

Le site Stop murdering journalists qui tient une comptabilité au jour le jour recense pour sa part 102 journalistes assassinés par Israël sur l'ensemble de l'année 2025 dont 87 à Gaza, 11 au Yémen lors de bombardements israéliens le 10 septembre, trois en Iran les 15, 16 et 17 juin lors de la guerre de 12 jours et un au Liban, Ahmed Farhat, assassiné dans une frappe aérienne israélienne le 15 février. Ce site dénombre 349 journalistes assassinés par Israël à ce jour depuis le 7 octobre 2023, dont 317 à Gaza.

Dans le miroir américain

3 mars, par Christian Mahieux — , ,
Les États Unis d'Amérique ne sont pas un modèle pour nous. Mais ils sont parfois un miroir. Un miroir grossissant, brutal, qui montre ce que produit un pouvoir réactionnaire (…)

Les États Unis d'Amérique ne sont pas un modèle pour nous. Mais ils sont parfois un miroir. Un miroir grossissant, brutal, qui montre ce que produit un pouvoir réactionnaire lorsqu'il se croit tout puissant — et ce que peuvent accomplir des mouvements populaires lorsqu'ils s'organisent réellement. La séquence américaine récente — montée du trumpisme, résistances massives, grève générale du Minnesota — n'est pas un simple épisode étranger. C'est un réservoir d'enseignements pour le mouvement ouvrier, les mouvements populaires partout dans le monde, et donc aussi en France, à un moment où nos propres droits sont attaqués, où les offensives antisociales s'accélèrent, où les tentatives de division se multiplient.

23 février 2026 | [Adresses – internationalisme et démocr@tie n°18]
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/23/dans-le-miroir-americain-adresses-internationalisme-et-democrtie-n18-2/#more-102826

Ce qui se joue là-bas éclaire ce que nous devons renforcer ici. C'est un rappel que les victoires populaires ne tombent jamais du ciel : elles se construisent. Même face à un pouvoir agressif, sûr de lui, soutenu par les milliardaires et les appareils répressifs, les mouvements populaires peuvent reprendre l'initiative. Mais à une condition : être organisé·es. Les textes qui composent cette livraison d'Adresses suggèrent quelques enseignements que nous tentons de résumer en huit points.

1. Une attaque généralisée appelle une riposte généralisée

Le trumpisme a frappé partout : personnes immigrées, trans, fonctionnaires, étudiant·es, journalistes, écologistes, minorités religieuses. Cette stratégie visait à isoler chaque groupe, à empêcher toute solidarité.

Elle a produit l'inverse. Quand le pouvoir attaque sur tous les fronts, la seule réponse efficace est la convergence réelle des luttes. Pas une convergence déclarative, mais une coordination concrète : actions communes, revendications partagées, défense mutuelle.

Les mouvements qui gagnent sont ceux qui, s'inscrivant dans l'inévitable lutte de classe, refusent de hiérarchiser les oppressions, qui comprennent que la division est l'arme principale du pouvoir.

2. La solidarité n'est pas un slogan, c'est un outil de lutte

La grève générale du Minnesota n'a pas surgi spontanément. Elle a été rendue possible par des réseaux communautaires déjà existants, des syndicats implantés, des collectifs d'immigré·es, des comités étudiants actifs, des commerçant·es solidaires. Ce tissu social a permis de mobiliser en quelques jours des dizaines de milliers de personnes, de fermer des centaines d'entreprises, de bloquer les écoles.

La solidarité doit être construite avant la crise. Les mouvements populaires doivent être dans les quartiers, les lieux de travail et d'études, et en lien direct avec les associations. Construire préalablement cette infrastructure est une condition nécessaire à l'organisation de mobilisations d'ampleur.

3. La grève générale ne doit pas seulement être un symbole, mais une stratégie d'action

Quelques exemples historiques sont ici convoqués. À Seattle en 1919, il y eut une immense mobilisation, mais sans objectifs clairs ; ce fut un échec. À Oakland en 1946, l'absence de stratégie amena un essoufflement d'un mouvement pourtant porté par une grande force sociale. Minneapolis en 1934 fut une victoire durable grâce à une campagne organisée. La grève du Minnesota de 2026 s'inscrit dans cette lignée : elle n'a pas été pensée comme un coup d'éclat, mais comme un outil de pression dans une campagne plus large contre la répression migratoire.

Une grève générale doit être préparée, articulée, intégrée dans une montée en puissance. Elle doit avoir des revendications précises, des objectifs mesurables, une stratégie d'escalade, une capacité à durer. Sans cela, elle devient un symbole sans lendemain.

4. Les mouvements populaires doivent savoir créer des coalitions larges, sans renoncer à leurs principes

L'une des forces de la séquence américaine actuelle est la capacité à rassembler mouvements, syndical, étudiant, de travailleurs et travailleuses immigré·es, des communautés religieuses, des association écologistes, des collectifs LGBTQI+…

Une coalition solide ne se bâtit pas en abandonnant les minorités, mais en les plaçant au centre. Les mouvements qui gagnent sont ceux qui refusent les compromis sur le dos des plus vulnérables.

5. La peur change de camp quand les mouvements populaires montrent qu'ils peuvent protéger

Les raids anti-immigrés visaient à terroriser. La réponse a été collective la mise en place de l'hébergement solidaire, des réseaux d'alerte, la présence de masse dans les rues, un soutien juridique, la grève générale. Résultat : la peur s'est déplacée. Le pouvoir a dû reculer, au moins temporairement.

Un mouvement populaire doit être capable de protéger concrètement celles et ceux qui sont ciblé·es. Pas seulement par des discours, mais par des dispositifs matériels.

6. L'histoire est une de nos armes

Plusieurs textes de ce numéro insistent sur les parallèles historiques. Il ne s'agit pas de dire que les situations sont identiques, mais de rappeler que les mouvements populaires disposent d'une mémoire collective.

Les luttes doivent s'appuyer sur les expériences passées : leurs victoires, leurs erreurs, leurs bifurcations. L'histoire est une ressource politique.

7. Rien ne remplace l'organisation

Les mobilisations massives ne suffisent pas. Les indignations ne suffisent pas. Les coups d'éclat ne suffisent pas. Ce qui fait la différence, c'est l'organisation : dans les lieux de travail, dans les quartiers, dans les écoles, dans les universités, … Les syndicats, les asociations, les collectifs sont indispensables.

Nous devons construire et développer des organisations capables de durer, de se coordonner, de protéger, de planifier, de riposter.

8. Le vent tourne, mais il faut des voiles

La séquence américaine montre une chose essentielle : un pouvoir réactionnaire peut vaciller, même lorsqu'il semble tout-puissant. Mais ce vacillement n'est jamais spontané. Il est le produit d'un mouvement populaire organisé, stratégique, solidaire. Le vent tourne. Mais le vent, seul, ne fait rien. Il faut des voiles. Il faut des mains pour les tenir. Il faut des collectifs pour décider de la direction.

C'est cela, l'enseignement central : la force populaire se construit.

Christian Mahieux
Christian Mahieux est cheminot retraité, syndicaliste SUD-Rail [Union syndicale Solidaires], co-animateur du Réseau syndical international de solidarité et de luttes

Télécharger le n°18 : Adresses n°18

Toutes les introductions et les numéros à télécharger gratuitement sont disponibles sur une page dédiée :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/adresses-internationalisme-et-democrtie/

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L’eau en résistance face à l’extractivisme : le cas de l’Amérique latine

3 mars, par Claire Comeliau — , , ,
L'Amérique latine regorge de ressources naturelles. Depuis plusieurs années, une véritable « guerre de l'eau » traverse le continent, opposant multinationales assoiffées de (…)

L'Amérique latine regorge de ressources naturelles. Depuis plusieurs années, une véritable « guerre de l'eau » traverse le continent, opposant multinationales assoiffées de profit et population locale, dont la vie quotidienne et le patrimoine ancestral se voient profondément bouleversés. Le dernier numéro de Caminando a décidé d'en faire son dossier. Le numéro thématique « EAU-delà des frontières, rivières en colère, peuples en résistance » fut lancé le 19 février dernier à la Livrerie à Montréal.
https://www.caminando.ca/

23 février 20226 | Dans le cadre du lancement du numéro "Eau-delà des frontières : Rivières en colère, peuples en resistance" de la revue Caminando. | Photo prise lors du lancement de la revue, à la Livrerie

Mise sur pied en 1980, la Revue Caminando se veut un outil de diffusion et d'analyse des luttes des mouvements sociaux latino-américains, sous un prisme anticapitaliste, féministe et anticolonial. Elle encourage une réflexion quant aux luttes alternatives en Amérique latine et propose un regard critique sur les enjeux contemporains dans un contexte marqué par le néolibéralisme.

Les enjeux hydropolitiques en Amérique latine

Dans un contexte de crise climatique, la défense de l'eau face aux dérives extractivistes, s'impose plus que jamais comme un enjeu central. Bien commun indispensable à la survie, l'eau est dorénavant surnommée « l'or bleu », tant les conflits d'intérêts autour de son exploitation se multiplient. L'industrie minière s'arrache son accès, s'enrichissant au détriment de la Pachamama — la Terre mère — des communautés locales et de la biodiversité.

Un paradoxe apparait alors sur le plan politique. Si plusieurs pays d'Amérique latine ont reconnu symboliquement les droits de la nature — la Pachamama ayant même été inscrite dans certaines constitutions — ces actions restent souvent esthétiques. Les grands discours officiels sur la protection de l'environnement contrastent avec la réalité juridique et économique : les politiques extractivistes persistent et peu de changements structurels sont observés.

Le Canada, repère des entreprises minières

Alain Deneault, philosophe québécois, dénonce vivement les politiques canadiennes qui font du pays un paradis réglementaire et fiscal pour l'industrie minière. Le Canada, meurtri par l'extractivisme est parfois surnommé « la Suisse des mines » : en 2013, près de 75 % des entreprises minières mondiales y étaient enregistrées, alléchées par un cadre juridique et fiscal avantageux. Les mécanismes de régulations y sont fragmentés et peinent à sanctionner efficacement les crimes environnementaux et les violations des droits humains. Au Canada, des communautés autochtones dénoncent la dépossession de leurs territoires et la perte de l'accès aux ressources naturelles au profit de projets extractifs.

Comme le rappellent plusieurs articles du numéro de Caminando, en Amérique latine, une grande partie des entreprises minières implantées sont canadiennes. Elles sont les principales responsables de cette dynamique capitaliste d'extraction intensive et de pillage des ressources naturelles. L'étude de cas de la région du Casanare, en Colombie, présentée lors du lancement par Emmanuelle Roy, est révélatrice : « Les pétrolières minières et gazières canadiennes se sont taillé une réputation dans toute l'Amérique latine : créatures terrifiantes et anonymes, elles ouvrent les entrailles des territoires pour en extraire ce qui se vend, puis rejeter le reste. »

L'extractivisme comme une victoire du néolibéralisme

Panneaux de propriété privée, règne des entreprises toutes puissantes, promesses de croissance économique : le discours du développement accompagne l'expansion extractiviste. Pourtant, l'équilibre naturel s'en trouve profondément bouleversé.

Le Casanare est censé être l'un des départements les plus riches de Colombie en ressources naturelles. Mais le contraste est frappant : malgré cette richesse, l'accès à l'eau est fortement restreint pour les populations locales, les entreprises s'appropriant rivières et nappes phréatiques. Les communautés ne profitent aucunement du développement de la région, plaçant la paysannerie de force dans une nouvelle pyramide sociale. Ce décalage illustre une tension irréfutable : l'extractivisme et la protection de l'eau ne seront jamais compatibles.

Résister pour protéger la biodiversité

Refuser la marchandisation de l'eau pour défendre son territoire et son héritage est devenu une réalité quotidienne pour de nombreuses communautés latino-américaines. Les paysages se transforment, s'assèchent, et l'implantation de sociétés extractives bouleverse les modes de vie.

L'assèchement des nappes phréatiques entraine la disparition de points d'eau dont dépendent les écosystèmes. Les poissons disparaissent progressivement, mettant en péril la subsistance du secteur de la pêche. L'exemple du lac Poopó, autrefois deuxième plus grand lac de Bolivie et berceau d'une communauté de la pêche, aujourd'hui totalement asséché, illustre l'impact considérable que subissent la biodiversité et la population locale.

Les populations qui osent s'opposer à ces projets agressifs se voient souvent réprimées par les forces de l'ordre et leur propre État qui privilégient les accords économiques avec les entreprises extractives.

Si le développement économique est présenté comme une nécessité, il faut réfléchir à la nature de sa croissance qui bafoue les droits de la nature en détruisant la biodiversité et en fragilisant les communautés locales. Ce modèle ne peut être qualifié autrement que par des logiques capitalistes aveuglées par la recherche de profit et doit impérativement être réglementé.

Agir d'ici : l'importance de la solidarité

La solidarité internationale apparait comme un levier essentiel. Sensibiliser, informer et relayer ces luttes depuis le Canada permet de lever le voile sur le pouvoir incandescent et monstrueux des entreprises enregistrées ici.

Si les gouvernements ne protègent pas l'eau, les communautés s'organisent pour la faire reconnaître comme un droit humain fondamental et un bien commun. Au Canada, des projets comme « Communauté bleue » encouragent les municipalités à adopter des résolutions tel le bannissement de l'usage pour la vente d'eau embouteillée comme cadre d'engagement.

Le lancement de ce numéro de Caminando rappelle ainsi que les luttes pour l'eau dépassent les frontières : elles engagent la survie des communautés locales, la protection de la biodiversité et notre propre responsabilité face à des entreprises dont la quête de profit continue de bouleverser les territoires et les modes de vie des peuples d'Amérique latine.

Overshoot. Comment la bourgeoisie organise le chaos climatique

3 mars, par Julien Kjelso — ,
En décrivant les contours et les racines sociales de l'Overshoot, ou idéologie du dépassement climatique, Malm et Carton livrent une contribution essentielle qui éclaire la (…)

En décrivant les contours et les racines sociales de l'Overshoot, ou idéologie du dépassement climatique, Malm et Carton livrent une contribution essentielle qui éclaire la période de crises et de radicalisation du capitalisme en cours, démantelant au passage les illusions du réformisme écologique.

14 février 2026 | tiré du site Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Overshoot-Comment-la-bourgeoisie-organise-le-chaos-climatique

Dans Overshoot : Résister à l'idéologie du dépassement, Andreas Malm et Wim Carton analysent comment, dans les années qui suivent la signature de l'Accord de Paris, la gouvernance climatique est entrée dans une nouvelle ère. Le patronat et les gouvernements ne prétendent désormais plus limiter le réchauffement climatique, mais organisent consciemment le dépassement des seuils planétaires. En décrivant les contours et les racines sociales de cette idéologie du dépassement, Malm et Carton livrent une contribution essentielle qui éclaire la période de crises et de radicalisation du capitalisme en cours, démantelant au passage les illusions du réformisme écologique.

La conjoncture du dépassement

« Nous devons préparer notre pays à une évolution des températures de +4 degrés ». C'est ce qu'annonçait le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, en 2023. Une année charnière, qui cristallise ce que les deux chercheurs de l'université de Lund appellent la « conjoncture du dépassement [overshoot] ». La décennie 2020 entérine « cette période où les objectifs de limitation du réchauffement mondial fixés officiellement sont déjà transgressés – ou en passe de l'être – et où les classes dominantes responsables de cette transgression lèvent les bras au ciel, résignées, et acceptent l'arrivée d'une chaleur intolérable [1] ». Cette idée s'accompagne en fait de la promesse d'une action rétroactive sur le climat : on dépasserait temporairement les seuils planétaires avant de repasser sous ces derniers grâce à de nouveaux procédés techniques.

Voici la trajectoire : celle d'un missile à tête chercheuse, qui raterait d'abord sa cible, avant de faire demi-tour pour l'atteindre à nouveau. Cela serait rendu possible par l'emploi massif de la géoingénierie ou des technologies de capture et de stockage du carbone (CCS), afin de réduire la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère et leurs effets sur le climat. Ces technologies sont pourtant loin d'être viables. Il s'agit donc d'espérer que le capitalisme les développe suffisamment au cours du siècle, en assumant l'approfondissement de la crise écologique dans l'intervalle. C'est cette promesse d'un développement futur qui légitime le statu quo.

Comme l'explique l'historien des techniques Jean-Baptiste Fressoz, ce sont précisément sur ces fausses promesses technologiques qu'a été signé l'Accord de Paris en 2015 [2]. Logiquement, il ne prévoyait donc aucun plafonnement sur les émissions et ne mentionnait même pas le terme… « fossile » ! Ce qu'il en restait, c'était un « free-for-all », sous la forme d'une « irresponsabilité partagée [3] ».

Voilà l'aboutissement programmatique de la COP21 : inutile de faire souffrir les industries pétrolières et gazières puisque les émissions seront « annulées » dans le futur grâce aux innovations technologiques.

Paradoxalement, c'est donc au moment même où la classe dominante annonçait avoir sauvé l'humanité que le « dépassement programmé [4] » devenait hégémonique. « Grâce à ce tour de passe-passe, n'importe quel objectif pouvait être à la fois manqué et atteint et le fait de le manquer pouvait être rationalisé comme une partie du trajet pour l'atteindre, comme le chat de Schrödinger qui est en même temps vivant et mort [5] ».

Quand bien même d'hypothétiques technologies pourraient voir le jour, le dépassement des seuils climatiques entraînera des catastrophes en chaîne, parfois à des échelles cataclysmiques. Destruction des écosystèmes marins par l'acidification des océans, montée des eaux, salinisation des terres agricoles, accroissement des risques d'inondations, de sécheresses et des canicules : des parties entières du globe pourraient devenir inhabitable. Ce réchauffement atteindrait les fameux « points de basculement » du système climatique, entraînant des effets de rétroaction positive qui l'accéléreront toujours plus. La perturbation du Gulf Stream, la fonte du permafrost et de l'inlandsis du Groenland, ou le dérèglement de la mousson indienne sont autant d'exemples des menaces existentielles qui pèsent sur l'humanité.

En 2022, The Economist, le journal du patronat britannique, assumait ce risque dans une froide lucidité : abandonner du jour au lendemain l'idée de se passer des énergies fossiles, « revient, pour ceux qui s'en soucient, à abandonner les plus pauvres, qui souffriront plus que quiconque une fois le seuil critique franchi. Mais il faut affronter la vérité et en explorer les conséquences ». Pour Malm et Carton, nous y reviendrons, l'overshoot constitue donc un véritable « paupéricide ».

Dans cette enquête méticuleuse, Malm et Carton mènent un examen attentif de la presse patronale, des plans de croissance des entreprises pétrolières, ou encore des théories des économistes justifiant l'inaction climatique. Ils les mettent en perspective avec un large panel d'études sur la faisabilité technique de la transition, ou encore sur l'histoire et le fonctionnement des institutions de la gouvernance climatique. La collision de ces données, appréhendées à travers une grille de lecture marxiste, dresse un diagnostic saisissant du monde présent et à venir. Le dépassement des limites climatiques n'a rien d'une « erreur de parcours » ou d'un échec des relations diplomatiques. C'est un projet politique, en tant que tel. Celui d'une classe contre une autre. L'une souhaitant continuer à profiter du business as usual, l'autre subissant de plein fouet les perturbations du système-Terre. Dans une conjoncture historique unique en son genre, la survie de l'humanité se jouera sur le tombeau de sa classe dominante.

S'il fallait encore en faire la démonstration, la nouvelle ère de la gouvernance climatique enterre pour de bon l'idéalisme militant d'une partie de l'écologie politique. Il ne s'agit plus d'entraîner une « prise de conscience » dans les institutions politiques et économiques, ou de « faire pression » sur l'Etat. Les classes dominantes assument désormais leur plan de bataille.

L'inertie des rapports sociaux capitalistes

Pour fournir une explication de l'émergence de cette conjoncture du dépassement, Malm et Carton plongent dans l'infrastructure fossile du capitalisme. S'il y a bien un mot qui effraie tout capitaliste c'est celui-ci : les « actifs échoués » (stranded assets). Ce sont des investissements que les capitalistes ne parviennent pas à amortir, car les actifs en question doivent être abandonnés avant d'avoir pu transmettre aux marchandises l'entièreté de leur valeur dans le cycle de production. C'est ce qui peut par exemple se produire lorsque des machines deviennent concurrentiellement obsolètes.

Mais les actifs échoués peuvent aussi être le résultat de régulations externes, d'interdictions pure et simple. C'est ce qu'il adviendrait dans le cas d'une « transition énergétique » digne de ce nom : les infrastructures fossiles devraient être mises à la casse avant d'avoir pu délivrer leur potentiel productif.

Une perte sèche pour les capitalistes.

« Pour tout gisement pétrolier ou gazier, pour toute mine de charbon d'une certaine importance, il faut une dizaine d'années pour atteindre le « seuil de rentabilité », le moment où la mise de fonds initiale est récupérée. Dans le cas d'un gisement en eau profonde, ça peut prendre de 12 à 20 ans. [6] » Après ce point-là, ce « seuil de rentabilité », les propriétaires ont pour objectif de siroter les profits le plus longtemps possible. Quel intérêt y a-t-il à attendre dix ans qu'une installation devienne rentable si ce n'est pour traire la vache à lait encore dix, vingt ou cinquante ans ? Un capitaliste est « attaché à la longévité de l'installation comme un saint homme à celle de son temple [7] ». Dans le mode de production capitaliste, c'est donc le passé – les investissements privés déjà réalisés – qui déterminent les orientations économiques futures : impossible d'abandonner des actifs avant qu'ils aient délivré leur plein potentiel. Dans le cas d'un dépassement technique sur une technologie particulière, la pression concurrentielle contraint les capitalistes à se débarrasser de leurs actifs. Mais dans le cas de l'exploitation des énergies fossiles, ce genre de pressions existe beaucoup moins et l'ampleur des actifs qui deviendraient alors irrécupérables dépasse l'entendement.

Si l'analyse par Malm et Carton du problème des actifs échoués permet d'éclairer la radicalisation du patronat et des gouvernements face à la crise écologique, elle néglige largement la place de l'exploitation de la force de travail dans les processus de prospection, extraction et transformation des énergies fossiles, et inversement le rôle important de ces énergies dans le maintien et l'intensification de l'exploitation au niveau mondial. L'analyse de l'émergence du capitalisme fossile en tant qu'outil pour contrôler et intensifier l'exploitation développée par Malm Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming mériterait d'être réactualisée dans la conjoncture du dépassement.

L'écoanxiété des capitalistes fossiles

Pour débuter une commercialisation d'hydrocarbures, la première étape est… de les trouver. Les capitalistes doivent d'abord investir dans l'exploration et la mise en état d'exploitation des gisements. Ce coût originel ne peut donc se satisfaire de laisser des réserves découvertes inutilisées puisque c'est leur exploitation qui permettra de recouvrir ces premiers investissements. Or, comme l'observait le Financial Times en 2020, pour respecter l'objectif des 1,5 °C, il faudrait sacrifier 84 % des réserves, 59% pour les 2°C. Dès la première étape d'un business dans les fossiles, les intérêts capitalistes entrent donc en contradiction avec la lutte contre le réchauffement climatique.

Ces investissements nécessaires à l'exploration ne sont que la dernière couche d'une poupée russe d'actifs à faire fructifier. Dans l'écosystème du fossile, on compte aussi les installations extractives, les raffineries, les infrastructures de transport (pipelines, navires-citernes, installations portuaires, etc.) ou encore les centrales dans lesquelles sont consumées les hydrocarbures. « Ainsi cet empilement de couches au-dessus des champs et des gisements constitue-t-il « le plus gros réseau d'infrastructure jamais construit, reflet de dizaines de billions de dollars d'actifs et de deux siècles d'évolution technologique », suspendu à la politique climatique – non à une politique existante, assurément, mais à la possibilité d'une telle politique. [8] ». La moindre approche d'une politique climatique ambitieuse pourrait faire s'effondrer le cours en bourse de ces entreprises. L'impact sur ce circuit primaire du capital fossile ricocherait ensuite sur le circuit secondaire, autrement dit, tout le capital qui ne peut fonctionner sans l'apport direct en hydrocarbures.

Les investissements dans un réseau d'infrastructures d'une telle envergure n'ont également été rendus possibles que grâce aux crédits bancaires. « Il s'ensuit qu'une formation à capital fixe accru nécessite une intégration accrue sur le marché des actions mais aussi sur le marché du crédit – ou, pour reprendre une formule marxienne consacrée, dans « le capital commun de la classe » [9] ». C'est pourquoi, si « ces centrales étaient mises à l'arrêt prématurément, les banques pourraient bien ne jamais voir les prêts remboursés » et se retrouver elles-mêmes dans le rouge.

Un test de résistance du système financier européen réalisé en 2017 a révélé que les cinquante plus grandes banques détenaient environ un dixième de leur portefeuille total en actions du secteur des énergies fossiles, mais que ce chiffre atteignait quatre dixièmes si l'on incluait tous les secteurs concernés par la politique climatique [10]. Selon les estimations les plus hautes, la réduction du PIB mondiale en cas d'éclatement de la « bulle carbone » afin de limiter le réchauffement à 2 °C pourrait être 60 fois supérieure à celle enregistrée en 2009.

Ces coordonnées mathématiques, véritable cauchemar de la finance internationale, ne pouvaient aboutir qu'à une seule issue : celle du dépassement. Chez la bourgeoisie venait d'éclore une nouvelle forme d'éco-anxiété. Non pas l'angoisse de la catastrophe écologique, mais celle de la catastrophe économique que signifierait une sortie des fossiles.

Les forcenés du fossile

On l'aura compris, la forme-capital des moyens de production entrave les capacités de transformation de l'appareil productif. Cependant, les capitalistes pourraient, après tout, décider de laisser vivre jusqu'à leurs termes les infrastructures existantes, tout en ne développant plus, à partir de maintenant, que les énergies bas carbone.

Cette possibilité est très éloignée de ce que l'on observe des nouveaux investissements dans le secteur énergétique. Alors que tout pointait vers l'urgence d'en finir au plus vite avec les hydrocarbures, la sortie des confinements, puis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, ont déclenché une croissance fulgurante de leur production. En 2022, dans le monde, 119 oléoducs étaient en construction, totalisant quelque 350 000 km, et 477 gazoducs étaient en chantier, ce qui représentait une longueur cumulée équivalente à vingt-quatre fois le tour de la Terre [11]. Comme l'observent Malm et Carton, c'est le français Total qui a amorcé, cette année-là, la trajectoire de dépassement la plus agressive, avec la mise en service de son projet EACOP, le plus long pipeline de pétrole brut chauffé au monde. En février 2022, la Norvège a accordé autant de licences d'exploration (700) qu'au cours du demi-siècle précédent. La même année aux Etats-Unis, l'administration Biden a octroyé 307 permis d'exploration pétrolière et gazière dans le golfe du Mexique. Cerise sur le gâteau, le pétrolier indien Rystad Energy annonçait même – références bibliques à l'appui [12] – qu'après sept ans de profits médiocres,l'année 2022 faisait débuter un « super cycle » de profits pour le secteur de l'énergie. Cette année-là, comme les suivantes, contre toute forme de rationalité de la transition, la bourgeoisie n'en finissait plus de s'embourber dans les énergies fossiles.

Si l'énergie photovoltaïque est par exemple la source d'énergie « qui a connu la baisse de prix la plus spectaculaire jamais enregistrée [13] », elle ne s'est absolument pas traduite par une réorientation des investissements dans les renouvelables, en raison des possibilités de contrôle, de stockage et d'opportunités de profits garanties par les énergies fossiles. De plus, contrairement aux renouvelables, l'exploitation du pétrole et du gaz offre la possibilité de générer des « super-profits ». Par exemple, les perturbations récurrentes dans l'acheminement des stocks d'énergies fossiles permettent à des entreprises concurrentes de monter leurs prix, voire de conquérir de nouveaux marchés. Sur le marché du pétrole, les prix fluctuent de façon cyclique et offrent la possibilité de marges importantes [14].

Les modèles d'adaptation climatique au service du capital

Pour la classe capitaliste, le réchauffement climatique n'est ainsi que le coût de la « modernité fossile ». Une conséquence nécessaire du développement naturel de l'histoire humaine. La bourgeoisie ne peut admettre l'existence d'une crise qui ne pourrait se résoudre qu'avec sa propre disparition. Celle d'une classe qui ne détermine la production qu'en fonction des profits qu'elle peut en tirer. Les effets historiquement spécifiques du « mode » de production apparaissent dès lors comme des facteurs intangibles de la production sociale.

Malm et Carton montrent en quoi c'est ce point de vue qui irrigue aussi les scénarios d'adaptation développés par les institutions de la gouvernance climatique, qui la considère avant tout sous l'angle des coûts. Dans son 6e rapport d'évaluation de l'année 2022, le GIEC notait que s'il avait commencé à considérer le dépassement, c'est tout simplement parce que ses « modèles ne pouvaient pas trouver d'autres solutions [15] ». Ces modèles dont il est question sont issus de la « modélisation d'évaluation intégrée » (MEI). Leur but est de modéliser numériquement l'impact de la politique climatique sur d'autres domaines sociaux, comme l'économie. Il s'agit donc « d'intégrer » l'écologie au cadre existant, celui de l'économie capitaliste. Ces modèles intègrent donc la problématique des actifs échoués et les « lois » de la production capitaliste, qui déterminent alors le champ des possibles de la politique climatique. Comme un cheval de Troie en plein cœur des scénarios du GIEC, les fondations de la société bourgeoise structurent logiquement les réponses fournies par la gouvernance climatique. Comme dans Sans transition de Jean Baptiste Fressoz, la critique ne vise bien entendu pas le consensus scientifique établi par les groupes I et II du GIEC sur le changement climatique et ses différents impacts, mais la naturalisation du capitalisme dans les « solutions » que le groupe III élabore.

En ce sens, Malm et Carton soulignent le rôle « anti-révolutionnaire » des scénarios d'adaptation en ce qu'ils ferment les portes à des horizons alternatifs. L'anti-révolution est ici à comprendre comme le fait de prévenir un imaginaire révolutionnaire. Pour reprendre les mots de Mark Fisher, le « réalisme capitaliste » s'étant institué dans la politique climatique, elle ne pouvait plus être que « politiquement claustrophobe [16] », confinée dans l'univers exigu du capital.

Ironiquement, en ne débusquant aucune autre voie que celle du dépassement, les MEI font la démonstration de l'incapacité structurelle du capitalisme à répondre à la crise climatique. Mise insidieusement au service des industries fossiles, les institutions de la science climatique en jouent dès lors les supplétives. En naturalisant la trajectoire de l'overshoot, elles préparent le terrain à ce que ses conséquences soient traitées comme des fatalités historiques.

L'écocide est un « paupéricide »

Comme l'écrivait déjà Malm dans Pour la Palestine comme pour la terre : « Lorsque l'atmosphère est déjà saturée de CO2, la létalité de toute quantité de CO2 rejetée supplémentaire est élevée et elle continue d'augmenter. Les pertes humaines massives sont donc le résultat idéologiquement et mentalement intégré, et de fait accepté, de l'accumulation du capital [17] ». Chaque tonne de CO2 émise dans l'atmosphère condamne désormais une partie de la population mondiale. Contre une écologie bourgeoise qui anesthésie la question de la responsabilité en la diluant abstraitement dans la « société de consommation », Malm et Carton soutiennent ainsi que c'est bien la classe qui dirige la production qui est responsable de la crise écologique. C'est d'autant plus juste qu'entre 1990 et 2019, les émissions par habitant de la moitié de la plus pauvre de la population européenne et états-unienne ont été réduites par presque un tiers, à cause de la compression des salaires et de la consommation [18]. Dans la même période, les émissions n'ont pourtant pas cessé de croître. De plus en plus, donc, se développe une identité immédiate entre production- et consommation-carbone : cette production est décidée et consommée par les mêmes personnes. « Les bombes carbone étaient à la fois déclenchées et utilisées par le même corps d'officiers, et non par une infanterie plébéienne ».

Puisque le renversement du système capitaliste est impensable pour une classe qui jouit de sa position dominante, des populations entières devront être éradiquées. Tandis que Trump rend de plus en plus transparente la domination bourgeoise – en faisant par exemple entrer dans son administration des capitalistes industriels de premier plan, comme Elon Musk –, l'inaction climatique est elle aussi devenue une évidence avec la présidence des COP par des PDG d'entreprises pétrolières. Durant la COP 28, en 2023, c'était ainsi le sultan Al Jaber qui était à la manœuvre. PDG d'ADNOC, la principale compagnie pétrolière émiratie, il a martelé que le problème n'était pas les énergies fossiles… mais les émissions ! De nouveau, la solution serait uniquement d'ordre technique. Il suffirait d'attendre, encore un peu, le développement des technologies de capture de carbone. « En 2023, la protection active du capital s'était infiltrée jusqu'au sommet de la gouvernance du climat, le tournant de l'irréel se refermant sur lui-même, la pièce devenue une tragédie et une farce tout à la fois, avec l'idéologie du dépassement pour décor officiel [19] ».

La « politique climatique tardive »

Face au dépassement et à sa gestion capitaliste, les forces sociales et écologistes semblent embourbées dans le flou stratégique. C'est ce que les deux auteurs constatent à juste titre : « ni le Green New Deal, ni la décroissance, ni aucun autre des programmes qui circulent actuellement n'ont de plan pour échouer les actifs qui doivent être échoués. Ils sont aussi riches en propositions pour développer les renouvelables et réduire la production qu'ils sont pauvres en idées sur la dimension inéluctablement destructrice de la transition, sur la démolition des temples vénérables [les infrastructures des énergies fossiles], contre la volonté de leurs gardiens et de leurs saints : mais là est bien, de notre point de vue, le cœur du problème [20] ».

Devant la faiblesse des perspectives actuelles, l'urgence de la situation en conduit certains à proposer des alliances avec des secteurs de la bourgeoisie. Malm et Carton débattent ainsi avec Thomas Meaney, un défenseur du Green New Deal qui propose la constitution de « fronts populaires » pour mener bataille aux côtés du capitalisme vert, de la fraction « éclairée » de la bourgeoisie, contre le capitalisme fossile. Sur un plan géopolitique, il s'agirait de construire une alliance entre les impérialismes verts en devenir, que seraient la Chine et l'Union Européenne, contre les impérialistes bruns, les Etats-Unis et la Russie. D'après lui, le reste du monde se retrouverait ainsi comme un « révolutionnaire indien » des années 1940, pris en étau entre « l'Empire britannique et le fascisme japonais ». Il s'agirait alors de choisir son impérialisme, et si cette alliance se ferait à contre-cœur, elle demeurerait la seule chance de survie de l'humanité. « La simple survie n'est pas une victoire, mais la première est sûrement la condition de la seconde », conclut-il.

Pour les deux auteurs, cette stratégie représente une impasse dangereuse. Ils soulignent même que l'existence d'un « capital vert » indépendant est loin d'être une évidence, au regard de la faiblesse des entreprises du secteur. Celles-ci n'éprouvent d'ailleurs aucune difficulté à avoir pour clients les entreprises pétrolières et gazières. Il n'y a aucun front constitué entre les deux. Si les capitalistes du secteur de la décarbonation ont intérêt au déploiement de leurs capacités de production, cela ne se traduit pas nécessairement par une transition effective. C'est d'ailleurs ce qu'on observe depuis des années : le développement des énergies bas carbone accélère, sans pour autant se substituer aux énergies fossiles [21]. Les installations d'exploitation des hydrocarbures s'intégrant toujours plus au « capital commun de la classe », au travers des banques, des gestionnaires d'actifs, des bourses, etc., la classe capitaliste tendra plutôt à s'obstiner unitairement dans la préservation des énergies fossiles.

Face à l'abandon assumé de l'objectif de contenir la hausse des températures à 1,5 ou 2°C, les militants écolos doivent-ils eux aussi abandonner cette revendication par « réalisme » et sa cantonner à la question de « l'adaptation » aux désastres à venir, ou au contraire continuer à la défendre au risque d'entrer en décalage avec la réalité biophysique produite par le capitalisme ? Malm et Carton défendent l'actualité brûlante et l'importance vitale de la lutte pour contenir le réchauffement à 1,5°C. Dans la conjoncture du dépassement, cette mesure prend un caractère en apparence contradictoire. Elle est en même temps ultra minimale dans le sens où elle ne consiste qu'à limiter la dégradation des conditions biophysiques qui permettaient vie humaine sur terre, jusqu'ici considérées comme acquises. Mais elle est en même temps maximale, dans le sens où cette préservation impliquerait aujourd'hui d'en finir avec le capitalisme. Pour dépasser cette contradiction apparente, Malm et Carton proposent de comprendre la défense de la limitation du réchauffement climatique comme une mesure transitoire, en s'inspirant du Programme de transition développé par le révolutionnaire russe Léon Trotsky. L'idée est que ce type de mesures transitoires agissent comme un pont dans la conscience collective entre les besoins concrets (préserver les conditions de la vie humaine sur la planète) et la révolution.

D'ores et déjà un classique de la pensée éco-marxiste, Overshoot apporte une clarification salutaire des mécanismes de défense du capitalisme face à la crise qu'il a lui-même produite, et de la conjoncture du dépassement qui s'ouvre. Le prélude de cette conjoncture dans un climat plus général de militarisation et de tensions inter-impérialistes implique de repenser en profondeur les stratégies qui ont prévalu jusqu'ici dans le mouvement écolo. Malm et Carton démontrent avec justesse l'impasse des alliances avec une partie de la bourgeoisie, qui n'a aucun intérêt au renversement de son modèle. Face à cette impasse et à la conjoncture du dépassement, seul un projet politique d'indépendance de classe, reposant sur la force sociale des travailleurs et de leur capacité à bloquer et transformer la production, pourra constituer une réponse à la hauteur.

NOTES DE BAS DE PAGE

[1] Andreas Malm et Wim Carton, Overshoot : Résister à l'idéologie du dépassement, Paris, La Fabrique, 2026 [2024], p.9.

[2] Jean-Baptiste Fressoz, « In tech we trust : A history of technophilia in the Intergovernmental Panel on Climate Change's (IPCC) climate mitigation expertise », Energy Research & Social Science, vol. 127, 2025.

[3] Malm et Carton, op. cit. p.54.

[4] Ibid., p.9.

[5] Ibid., p.98.

[6] Malm et Carton, op. cit., p.109-10.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p.132.

[9] Ibid., p.137.

[10] Ibid., p.144.

[11] Ibid., p.27.

[12] Pour Audun Martinsen, chef du service de recherche énergétique à Rystad Energy : « Global oil and gas suppliers look set to echo the biblical story about the Egyptian pharaoh's dream of seven years of feast and seven years of famine – only in the opposite order. All signs point towards 2022 being the start of another super cycle for the energy services sector ».

[13] Ibid., p.187.

[14] Andreas Malm, Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Verso, 2016, p.370.

[15] Malm et Carton, op. cit., p.87.

[16] Mark Fisher, Désirs postcapitalistes, Audimat éditions, 2022, p.12.

[17] Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre : Les ravages de l'impérialisme fossile, Paris, La fabrique, 2025, p.28.

[18] Malm et Carton, op. cit., p.217.

[19] Ibid., p.245.

[20] Ibid., p.237.

[21] Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, Paris, Seuil, 2024

Notre appétit pour l’IA alimente la violence au Congo

3 mars, par Celia Izoard — , ,
Critique des visées impérialistes de Trump au Groenland, l'Europe n'est pas en reste quant au partenariat qu'elle mène avec le Rwanda sur les matières premières. La majorité du (…)

Critique des visées impérialistes de Trump au Groenland, l'Europe n'est pas en reste quant au partenariat qu'elle mène avec le Rwanda sur les matières premières. La majorité du tantale exporté par ce pays est pillé en République démocratique du Congo.

23 février 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Au-Congo-les-consequences-meurtrieres-de-l-imperialisme-minier-europeen

Celia Izoard est autrice et journaliste. Elle est l'autrice de La ruée minière au XXIe siècle — Enquête sur les métaux à l'ère de la transition (éd. Seuil, 2024) et d'un recueil sur les usines du numérique (La Machine est ton seigneur et ton maître, Xu Lizhi, Yang, Jenny Chan, éd. Agone, 2022). Dans ces nouvelles chroniques, elle explore et divulgue les bas-fonds du capital.

Le 28 janvier, près de deux cents mineurs, hommes, femmes et enfants, sont morts ensevelis dans l'effondrement de la mine de Rubaya, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). La même semaine, au Forum économique de Davos, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, s'est félicitée que « l'Europe mène la course pour les technologies clés de demain ». D'un côté, les corps paralysés dans la boue, de l'autre, l'Europe menant la course. Immobilité tragique versus avancée triomphale : ces deux images sont le revers d'une même pièce.

La mine de Rubaya ressemble à une gigantesque taupinière, une montagne de terre parsemée de trous. Situé dans la région congolaise du Kivu, ce complexe minier artisanal, foré de toutes parts par des hommes et des enfants avec des pelles rudimentaires, est devenu l'épicentre de la course mondiale à l'IA. Il produit à lui seul près de 20 % du tantale mondial, métal que l'on obtient à partir d'un minéral nommé coltan. Ce dernier est utilisé comme isolant dans les condensateurs, des petites bobines que l'on trouve dans la plupart des circuits électroniques.

Une mine sous occupation militaire

Ses cours ont bondi ses dernières années : le tantale permet de produire des condensateurs et des puces électroniques résistant à l'échauffement des milliers de serveurs entassés dans les data centers hyperscale [aux capacités massives]. « Les condensateurs de tantale sont particulièrement adaptés aux exigences des serveurs d'IA en matière de résistance aux hautes températures et de stabilité électrique », soulignait un industriel du secteur cité par Cailian Press, une agence de presse de Shanghai. Avec la multiplication des centres de données, la pression sur ce marché est devenue « explosive ».

L'autre caractéristique de la mine de Rubaya est de fonctionner sous occupation militaire. Depuis mai 2024, les creuseurs de coltan travaillent sous le contrôle des mitrailleuses du M23, un groupe séparatiste congolais soutenu par le Rwanda, et de l'armée rwandaise elle-même, selon une lettre du Conseil de sécurité des Nations unies.

« Une escalade de la violence qui augmente le risque d'un embrasement régional plus large »

Les experts des Nations unies, postés dans la région, l'ont établi depuis des années : les opérations du M23 en RDC ont été « conçues et coordonnées par le général James Kabarebe, conseiller du Président du Rwanda pour les questions de défense et de sécurité ». Depuis 2024, le M23 et le Rwanda ont annexé un quart de la superficie du Kivu (une région grande comme la Grèce) et contrôlent « les principales zones d'extraction des minéraux dits 3T (étain, tantale et tungstène) ».

À la fin de l'année 2025, d'après les experts des Nations unies, « les attaques généralisées et systématiques contre les civils, ainsi que les violences sexuelles liées au conflit se sont multipliées de façon alarmante ». Mi-décembre, le Conseil de sécurité et le secrétaire des Nations unies ont publié trois communiqués successifs pour dénoncer l'escalade de la violence qui « augmente le risque d'un embrasement régional plus large ».

L'Europe s'allie avec l'agresseur pour obtenir du tantale

L'annexion du Kivu, qui concentre plus de la moitié des réserves mondiales de tantale, est directement liée à la course que mène l'Europe « pour les technologies clés de demain ». La prise de la mine de Rubaya a eu lieu trois mois seulement après la signature par la Commission européenne d'un accord sur les matières premières avec le Rwanda. Cet accord de février 2024 « établit une coopération étroite entre l'UE et le Rwanda » dans le domaine de « l'intégration de chaînes de valeur durables pour les matières premières ». Il est fondé sur le fait que « le pays est un acteur majeur au niveau mondial dans le secteur de l'extraction de tantale ».

La signature de ce texte a fait bondir les victimes et observateurs du conflit qui ravage depuis trente ans la région du Kivu, et pour cause : la majorité du tantale exporté par le Rwanda est pillé en République démocratique du Congo. Il proviendrait à 90 % des zones de guerre du Kivu, selon un rapport récent de l'ONG Global Witness.

Ce fait n'est pas nouveau. Depuis 2001, les experts des Nations unies démontrent au fil de leurs rapports que le Rwanda arme et dirige des groupes armés séparatistes pour prendre possession des zones minières de la région. Le pillage du Kivu est la contrebande de métaux la plus documentée au monde — il est à l'origine même de l'expression « minerais de conflit ». Par cet accord minier, l'Union européenne s'est branchée en toute connaissance de cause sur une économie de guerre.

Lire aussi : Au Congo, ils replantent des arbres pour sauver leur île

Avec un aplomb technocratique glaçant, la Commission a justifié son existence par la nécessité de « renforcer le rôle du Rwanda dans la promotion du développement durable et des chaînes de valeur résilientes en Afrique ». Il sert en tous cas à casser les monopoles chinois en aidant les entreprises européennes à se procurer du tantale (et dans une moindre mesure du tungstène et de l'étain, destinés à l'électronique et à l'armement).

L'accord a été conclu suite à une série d'investissements européens dans des raffineries d'étain et de tantale opérées au Rwanda par l'entreprise britannique Power Resources et le groupe polonais d'intelligence artificielle Luma Holdings, tous deux domiciliés à Malte. Parallèlement, l'Europe a versé à l'armée rwandaise une aide militaire très décriée de 20 millions d'euros fin 2024.

Une vue générale de la mine de coltan à ciel ouvert de Rubaya, site d'un glissement de terrain massif survenu le 28 janvier 2026. © AFP

Chaque étape de ce partenariat avec l'Europe s'est traduite par un renforcement de l'offensive menée au Congo par le gouvernement de Paul Kagame. Trois mois après la signature de l'accord, le M23 et l'armée rwandaise s'emparaient de la mine de Rubaya ; au début de l'année 2025, ils annexaient la capitale du Nord-Kivu, Goma, puis celle du Sud-Kivu, Bukavu. D'après les experts onusiens, les occupants ont détruit les archives d'État et les titres de propriété, remplacé les chefs coutumiers, recruté des soldats par la force. Ils contrôlent la gestion des terres et organisent des déplacements de population sur des bases ethniques.

Entre janvier et juin 2025, les exportations de coltan du Rwanda ont augmenté de plus de 200 % par rapport à l'année précédente, a signalé Zobel Behalal, expert pour l'Initiative globale contre le crime organisé.

L'Europe dénonce la prédation minière de Trump au Groenland… mais que fait-elle au Congo ?

« Pour nous, cette politique européenne, c'est comme si la vie des Congolais et des Congolaises n'avait aucune valeur », analysent les membres de Génération lumière, une association qui milite pour la paix en RDC et contre la surconsommation de métaux en Europe.

À force de marches et de pétitions, ils et elles ont obtenu du Parlement européen, en février 2025, le vote d'une résolution appelant « la Commission européenne et le Conseil à suspendre immédiatement le mémorandum d'entente de l'UE sur les chaînes de valeur des matières premières durables avec le Rwanda, jusqu'à ce que ce pays cesse toute ingérence en RDC, y compris l'exportation de minéraux extraits des zones contrôlées par le M23 ». Mais Ursula von der Leyen, à la présidence de la Commission européenne, a maintenu le partenariat malgré la position des députés.

En janvier, en réponse aux menaces de Trump d'envahir le Groenland, convoité par le président des États-Unis pour ses ressources minérales, Ursula von der Leyen a affirmé que « l'intégrité territoriale et la souveraineté sont des principes fondamentaux du droit international » et qu'« elles sont essentielles aux yeux de l'Europe ». Quand l'Union européenne dénonce le cynisme éhonté du président Trump, on ne peut que penser qu'elle s'interdit à elle-même de déclencher une guerre et de violer l'intégrité territoriale d'un pays pour mettre la main sur ces mêmes ressources. C'est pourtant précisément à ce résultat qu'a conduit son partenariat avec le Rwanda.

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Visible et invisible : comment l’ICE terrorise la classe ouvrière de Chicago

Peurs, panique, personnes forcées de se cacher pendant des jours — telle est l'expérience des familles attaquées par l'administration Trump. Lorsque des agents fédéraux de (…)

Peurs, panique, personnes forcées de se cacher pendant des jours — telle est l'expérience des familles attaquées par l'administration Trump. Lorsque des agents fédéraux de l'immigration sillonnent son quartier de Chicago et qu'un hélicoptère tourne au-dessus de sa maison, Araceli se cache avec son mari.

« On entend les sifflets, dit-elle par l'entremise d'un interprète. On entend les gens crier : “Ne sortez pas ! Restez à l'intérieur ! L'immigration est là !” » Parfois, ils sont forcés de se cacher pendant plusieurs jours.

« C'est alarmant, ce n'est pas normal, c'est comme vivre une crise », explique Araceli, 55 ans, originaire de Mexico, mais installée à Chicago depuis 30 ans. Cela signifie qu'Araceli manque souvent son travail de femme de ménage dans des immeubles à appartements, et que son mari manque son travail dans la construction.

Quand il n'est pas sécuritaire de sortir, ils dépendent de leurs deux enfants adultes pour leur apporter de la nourriture. Et lorsque les journées de travail manquées signifient des salaires perdus, ils dépendent aussi de leurs enfants pour payer le loyer.

25 décembre 2025 | tiré de Jacobin
https://workdaymagazine.org/visible-and-invisible-how-ice-is-terrorizing-chicagos-working-class/

« Quel tort avons-nous causé dans ce pays ? », demande Araceli, qui utilise un pseudonyme pour protéger sa sécurité, les larmes coulant sur son visage. « Méritons-nous vraiment ça ? »
Depuis le lancement de l'Operation Midway Blitz au début de septembre, l'administration Trump a déployé un afflux d'agents fédéraux de l'immigration dans la région de Chicago pour terroriser des quartiers entiers et enlever des personnes : ils les arrachent à la rue pour les faire monter dans des fourgonnettes ou des voitures, les capturent sur des sites d'embauche, les sortent de chez elles pendant leur sommeil ou lors de la sortie des écoles. Les employeurs et les cadres d'entreprise sont presque jamais la cible de ces rafles migratoires.

Ce sont plutôt les journaliers, les vendeurs de rue, les travailleurs de la construction, les cuisiniers, les ouvriers du textile et les travailleuses domestiques qui sont le plus durement visés. Le chef de la Border Patrol, Gregory Bovino, a quitté Chicago à la mi-novembre, mais les enlèvements se poursuivent.

Des agents fédéraux à Chicago, dans le cadre de l'Operation Midway Blitz, arrêtent des personnes soupçonnées d'infractions aux lois sur l'immigration le 31 octobre. Au moins 170 citoyens américains ont également été détenus à l'échelle nationale.

Des agents fédéraux masqués ont traîné une femme hors de la garderie où elle travaillait, sous les yeux des enfants. Des agents ont fait une descente dans le stationnement des chauffeurs de covoiturage de l'aéroport international O'Hare. Ils ont bondi pour enlever un journalier sans-abri dans une ruelle — l'un des 26 sans-abri de Chicago enlevés depuis le début de l'Operation Midway Blitz, selon des reportages de Katie Prout.

Si ces enlèvements, souvent en plein jour, ont suscité peur et indignation, cette escalade libère aussi une forme moins visible de trahison économique envers la classe ouvrière immigrante de Chicago. Des quartiers autrefois animés semblent vides, les travailleurs se cachant chez eux ou ailleurs, trop effrayés pour sortir.

Lorsque les travailleurs perdent leur revenu, ils comptent généralement sur leur famille et leur communauté. Mais comme tant de personnes perdent leur salaire en même temps, cette solidarité ne suffit plus à répondre aux besoins. Et lorsque le travail n'est pas fait, une réaction en chaîne s'enclenche, particulièrement dans les communautés à forte population immigrante. Des quartiers entiers subissent un ralentissement économique, et bon nombre de ceux qui continuent de travailler doivent composer avec une terreur permanente, certains employeurs se sentant désormais autorisés à maltraiter davantage les travailleurs.

« Nous avons entendu parler de nombreuses personnes qui ne se présentent plus au travail, qui ne sortent plus pour participer à l'activité économique, à cause de la peur et de la menace bien réelle qui existe », explique Miguel Alvelo Rivera, directeur exécutif du Latino Union of Chicago. « Nous connaissons beaucoup de gens qui disent : “J'essaie simplement de survivre avec ce que j'ai pour l'instant.” »

Marcos Ceniceros, directeur exécutif de Warehouse Workers for Justice, estime que, selon ses discussions avec les travailleurs, la majorité — sinon la totalité — des travailleurs immigrants de la région de Chicago qui « n'ont pas de statut » sont forcés de vivre avec cette peur, même s'ils continuent d'aller travailler.

« Nous savons que des gens ont peur, et ils disent qu'ils préféreraient ne pas y aller, mais qu'ils doivent travailler. Ils doivent subvenir aux besoins de leur famille, dit-il. Ils doivent donc vivre dans une peur permanente d'être détenus. »

Habituellement, dix personnes sont affectées à la machine sur laquelle travaille Elena, dans une usine de transformation de volaille. Depuis le début de l'Operation Midway Blitz, plusieurs de ses collègues, des immigrants comme elle, ont peur de venir travailler. Certains jours, trois ou quatre personnes manquent à l'appel.

Même avec moins de personnel, le travail doit être fait.

« On s'attend à ce qu'on travaille plus fort, sans augmentation, sans primes », dit Elena (par l'entremise d'un interprète), 62 ans, qui a demandé l'anonymat pour se protéger contre les représailles au travail et le ciblage par l'Immigration and Customs Enforcement (ICE).

« Mes mains deviennent engourdies. J'ai des douleurs partout dans le corps. Je dois prendre des médicaments pour pouvoir supporter tout ça. Je ne peux pas manquer le travail — quand tes points sont épuisés, ils te congédient. »

Les immigrants constituent depuis longtemps une strate hautement exploitée de la classe ouvrière américaine. Bien avant l'administration Trump actuelle, des patrons utilisaient les menaces d'appeler l'ICE pour étouffer les efforts d'organisation syndicale et imposer de bas salaires et de mauvaises conditions de travail.

Mais Geovanni Celaya, travailleur migrant et organisateur au Latino Union of Chicago, affirme avoir observé une nette augmentation des plaintes liées au vol de salaire et aux mauvais traitements — notamment chez les journaliers — depuis l'Operation Midway Blitz.
« Avec cette administration, les gens se sentent encouragés à profiter des travailleurs, à les exploiter et à ne pas les payer, dit Celaya. Nous voyons de nouvelles façons pour les entrepreneurs de pratiquer le vol de salaire, sachant qu'ils bénéficient de l'appui d'un système d'immigration qui cible les travailleurs des classes populaires. »

Un porte-parole du bureau du maire Brandon Johnson a confirmé que les signalements de vol de salaire ont explosé dans la ville, augmentant de 28 % en 2025 par rapport à la même période de dix mois en 2024.

« Du 1er janvier au 31 octobre 2025, le Bureau des normes du travail (OLS) a reçu 265 plaintes pour vol de salaire. Durant la même période en 2024, l'OLS en avait reçu 206 », a indiqué le porte-parole.
« La cause de cette hausse peut être attribuée à divers facteurs, notamment une meilleure connaissance de l'OLS, ainsi qu'à la répression migratoire en cours menée par le DHS sous le nom d'“Operation Midway Blitz”. »

Ce phénomène ne touche pas seulement Chicago. Victor Narro, directeur de projet au UCLA Labor Center, est en contact avec des centres de travailleurs et des syndicats dans toute la région de Los Angeles. Il affirme entendre que les travailleurs ont de plus en plus peur de dénoncer les abus.
« Les descentes de l'ICE sont partout, dit-il, donc la peur est déjà là. Les employeurs exploitent cette peur pour maintenir les travailleurs dans une situation où ils n'osent plus se plaindre des conditions de travail. On observe alors un niveau plus élevé de violations. »

Mais une nouvelle dynamique est aussi à l'œuvre, selon Narro :« Ce ne sont pas seulement les travailleurs sans papiers qui ont peur. Ce sont tous les travailleurs immigrants, car il est clair que la stratégie d'application de la loi de cette administration consiste à s'en prendre à toute personne à la peau brune et à l'apparence immigrante. »
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Des leaders syndicaux ont eux aussi été ciblés par des agents fédéraux, dont le travailleur journalier très apprécié et défenseur des droits des travailleurs Willian Giménez González, enlevé devant son salon de coiffure le 12 septembre. (Il a été libéré de la détention de l'ICE le 28 octobre.) Mais l'immense majorité des personnes arrêtées ne sont pas membres de syndicats ou de centres de travailleurs, et obtenir des informations de base sur les personnes enlevées s'avère difficile.
« Les violentes descentes de l'ICE à Chicago et partout au pays sont des attaques contre des communautés travailleuses destinées à nous briser et à détruire notre solidarité », affirme la députée Delia Ramirez (D–Illinois).

Malgré cet effet glaçant, les travailleurs immigrants continuent de s'organiser. Shelly Ruzicka, directrice des communications et des finances chez Arise Chicago, un centre de travailleurs, explique :
« Il y a clairement des gens très effrayés. Certains ont même peur de sortir de chez eux ou de venir à nos bureaux pour des activités. Nous avons observé une légère baisse de participation. D'autres disent : “Je suis inquiet, mais je dois travailler, et je vais quand même venir à Arise, en faisant très attention.” Certains disent : “Je fais essentiellement le trajet entre le travail et la maison.” Il y a des travailleurs qui n'ont personne d'autre sur qui compter et qui doivent absolument travailler. »

« Les choses sont différentes d'il y a six semaines environ, ajoute Ruzicka, parlant au début de novembre. On entendait encore des gens dire : “Je suis inquiet, mais je dois vivre ma vie. Je dois travailler.” La violence très intense, les voitures banalisées, ont clairement fait grimper le niveau d'inquiétude et de peur. »

Elena affirme que, dans son usine de transformation de volaille, la peur est omniprésente : les travailleurs craignent d'être congédiés s'ils dénoncent l'intensification du rythme de travail.
« Mes collègues me disent de me taire, que je ne peux rien dire, parce qu'ils vont tous nous renvoyer si je parle », raconte-t-elle.

Mais Elena dit que ce n'est pas dans sa nature de se taire face à l'injustice :
« Je m'en fiche. Je vais parler quand même. »

Depuis le début de l'Operation Midway Blitz, certaines rues de Chicago sont souvent étrangement silencieuses, observe Alvelo Rivera, du Latino Union of Chicago.

« Essentiellement, après tout signalement d'activité de l'ICE dans un quartier, les vendeurs de rue disparaissent, et de nombreux commerces locaux — même s'ils restent ouverts — voient leur clientèle chuter, explique-t-il. Pour ceux qui connaissent bien un quartier et savent ce qui est normal, les rues sont calmes : les personnes les plus vulnérables à l'ICE se cachent. »

Un signe révélateur : les organisateurs constatent une baisse du nombre de journaliers sur les sites d'embauche. En juin, on comptait environ 35 journaliers dans le stationnement du Home Depot de la 47e rue et de Western, dans le quartier Back of the Yards, selon un bénévole du programme Adopt a Hiring Corner du Latino Union of Chicago.

« Maintenant, ils sont entre cinq et dix, au maximum », explique-t-il.

« Quel tort avons-nous causé dans ce pays… Méritons-nous vraiment ça ? »

Palmira Figueroa, porte-parole du National Day Laborer Organizing Network, indique que d'autres villes observent également une diminution du nombre de journaliers sur les sites d'embauche.
« Dans de nombreuses villes, le climat est tel que les gens sont victimes de profilage racial et sont traqués dans des lieux où ils attendent habituellement du travail. Même nos chantiers de construction ne sont plus sûrs. »

Maria Orozco travaillait comme vendeuse de rue — et sa mère exerce encore ce métier — avant d'obtenir son poste actuel à la direction du développement et des relations communautaires de l'Association des vendeurs de rue de Chicago.

« Nos vendeurs travaillent normalement de cinq à sept jours par semaine, explique Orozco. Les seuls jours de congé sont généralement dus au mauvais temps. Depuis que les agents de l'ICE ont commencé à attaquer Chicago, 90 % de nos vendeurs ne vendent plus comme avant. Ils ne sortent tout simplement plus — ni pour vendre, ni pour quoi que ce soit. »

« Rester à l'intérieur est vraiment difficile, dit Elena, qui vit à Albany Park, un quartier diversifié comptant de nombreux immigrants. Être à la maison est en quelque sorte traumatisant. … Quand je dois rester à l'intérieur, j'ai une fenêtre qui donne sur la rue. Je regarde dehors et il n'y a personne. Pas de voitures. Parfois, je sors un instant, et il n'y a personne. Les magasins sont vides. C'est complètement désert.

Ce n'est pas le Chicago que je connais. »

Celaya, du Latino Union of Chicago, reçoit des témoignages de travailleuses domestiques, de vendeurs de rue et de journaliers sur les conséquences économiques des enlèvements.

« J'ai reçu un message l'autre jour d'un bénévole disant que la personne principale qui faisait vivre une famille avait été détenue, raconte-t-il. La famille ne s'en est rendu compte que quelques jours plus tard, et ils avaient déjà du retard sur le loyer. Et le loyer, c'est une chose, mais qu'en est-il de la nourriture ? De la garde des enfants ? De toutes les autres nécessités ? »

Pour répondre à l'ampleur des besoins causés par la perte de revenus, Orozco explique que l'Association des vendeurs de rue de Chicago a lancé un fonds de secours, dépassant son objectif de 300 000 $. Malgré tout, les besoins restent immenses : le fonds devait servir 600 personnes, mais a déjà reçu 800 demandes.

Parallèlement, les communautés ont trouvé des moyens créatifs de manifester leur solidarité envers les vendeurs de rue. Des cyclistes du groupe CyclingxSolidarity effectuent de longues randonnées, puis achètent toute la marchandise de vendeurs vulnérables à la détention par l'ICE, afin qu'ils n'aient pas à passer la journée dehors à vendre des tamales. Des voisins font aussi ce genre de gestes, de manière informelle, partout en ville.

Dans tous les secteurs, des initiatives communautaires se multiplient pour distribuer des ressources aux personnes en grande difficulté.

« Il existe de nombreuses collectes GoFundMe organisées de manière autonome pour soutenir des personnes ayant subi ces attaques ou les familles de personnes enlevées », explique Alvelo Rivera.
Le Latino Union of Chicago dispose d'un réseau de soutien aux travailleurs visant à mettre en relation des bénévoles avec des immigrants ayant besoin d'aide pour satisfaire leurs besoins essentiels.
« Les travailleurs expriment leurs besoins aux bénévoles, dit Celaya. Par exemple : faire l'épicerie, aller chez le médecin, accompagner quelqu'un sur un chantier pour qu'il se sente plus en sécurité, aller chercher les enfants. Et d'autres formes d'aide directe. »

L'élan de solidarité est immense, mais largement insuffisant.

« Tout ce que je peux faire, c'est orienter les gens vers le réseau de soutien familial de l'Illinois Coalition for Immigrant and Refugee Rights (ICIRR), puis essayer de trouver des groupes locaux d'entraide, dit Celaya. Mais à long terme, ce n'est pas une solution. Cela n'allège pas la lutte constante pour trouver des ressources. »

Des agents fédéraux à Chicago, dans le cadre de l'Operation Midway Blitz, arrêtent des personnes soupçonnées d'infractions aux lois sur l'immigration le 31 octobre. Au moins 170 citoyens américains ont également été détenus à l'échelle nationale.

L'ICIRR gère une ligne téléphonique à l'échelle de l'État pour signaler les activités ou détentions de l'ICE, et collabore avec le groupe Organized Communities Against Deportations, qui contacte les personnes dont un proche a été enlevé et les met en lien avec un soutien juridique et organisationnel. Des réseaux nationaux apportent aussi de l'aide, mais malgré tout, des personnes passent entre les mailles du filet.

« La nature des opérations actuelles de l'ICE et de la CBP [Customs and Border Protection], c'est qu'ils approchent les gens et les enlèvent dans la rue ou sur les lieux de travail, et souvent personne ne sait qui a été pris, explique Brandon Lee, porte-parole de l'ICIRR. Si quelqu'un s'approche d'un paysagiste et l'emmène, et qu'il ne reste qu'une tondeuse encore en marche, sans personne dessus, il est presque impossible de savoir qui a été arrêté. C'est là que les équipes d'intervention rapide et les organisations locales vont faire du porte-à-porte, tenter d'identifier l'entreprise et d'obtenir plus d'informations.

Cela montre à quel point l'ICE et la CBP font littéralement disparaître des gens dans leur système de détention. »

Araceli et son mari, qui vivent à Little Village, un quartier majoritairement latino, tentent d'aller travailler le plus souvent possible. Quand ils le font, leur fille les conduit et vient les chercher. Le travail et la maison sont les seuls endroits où ils se rendent, à de rares exceptions près. Ils vivent dans la peur, malgré le permis de travail d'Araceli.

« Nous ne faisons rien d'autre, dit-elle. Il y a la peur, parce qu'il faut vraiment être prudent. »
Dans toute la région de Chicago, les travailleurs ressentent « un tremblement de terre qui secoue les fondations mêmes du monde du travail », un choc qui « se propage dans toute la communauté, que l'on soit ou non sans papiers », selon Liz Winfield, enseignante à la Benito Juarez Community Academy, une école secondaire accueillant une forte population immigrante.

Un jeudi, un élève de la classe de Winfield a été enlevé par des agents fédéraux sur le chemin de l'école. Il a depuis été libéré, mais sa scolarité a été gravement perturbée par cette épreuve.
Des parents sont également enlevés.

« Si une personne se trouve dans un Home Depot ou travaille comme journalier et qu'elle est arrachée, et qu'elle a peut-être des enfants citoyens qui vont à l'école, explique Winfield, également déléguée associée du Chicago Teachers Union (CTU), ces enfants sont touchés. Leur éducation est affectée négativement, parce que leur esprit est préoccupé par leur père qui a été emmené, ou par la question de savoir comment la famille va survivre si le principal soutien financier est maintenant détenu par l'ICE et risque de ne pas revenir. »

Après l'annonce de l'Operation Midway Blitz le 8 septembre, la fréquentation globale des écoles publiques de Chicago a chuté de 1,25 point de pourcentage — plus du double de la baisse observée à la même période l'an dernier — selon une analyse de Chalkbeat. Dans certaines écoles à forte population immigrante, la baisse est encore plus marquée, explique Jackson Potter, vice-président du CTU.

« C'est pourquoi nous plaidons pour une option à distance, dit Potter. Les enseignants sont inquiets. Nous voulons offrir plus d'infrastructures permettant au personnel de faire des visites à domicile pour la nourriture, l'entraide, le soutien scolaire — tout cela. »

Lorsque les élèves sont touchés, l'impact « se répercute sur les enseignants », affirme Winfield.
« Nous essayons de comprendre comment aider et soutenir nos élèves affectés, tout en donnant un sens à ce qui se passe dans nos classes et nos programmes. Les enseignants se démènent pour faire tout cela, en plus de leurs autres tâches : prendre les présences, faire passer des examens, attribuer des notes. »

Les communautés tentent de riposter. Des groupes d'intervention rapide suivent l'ICE à pied, à vélo ou en voiture, donnant l'alerte à coups de sifflets, de cris et de klaxons. Des groupes de parents et de citoyens travaillent avec le CTU pour protéger les élèves et les familles lors de leurs déplacements vers l'école. Partout en ville, des gens sortent précipitamment de chez eux pour tenter d'empêcher les agents fédéraux d'agir.

« Chaque personne qu'ils parviennent à enlever a été arrachée à notre communauté et privée de procédure régulière », déclare Ezra, bénévole du programme Adopt a Hiring Corner du Latino Union of Chicago, qui couvre plus d'une douzaine de sites d'embauche à Chicago et dans les banlieues avoisinantes. (Le groupe a également soumis une proposition à la ville pour établir officiellement des sites d'embauche sécuritaires.)

Plusieurs fois par semaine, Ezra se rend dans le quartier Back of the Yards pour rencontrer les journaliers en attente de travail. D'autres personnes du quartier font de même.

L'objectif est de s'assurer que l'ICE sache que la communauté surveille la situation, et de rendre les sites d'embauche plus sûrs de manière proactive.

Les magasins Home Depot à travers le pays ont été le théâtre de nombreuses descentes fédérales. Dans un magasin de Monrovia, en Californie, un homme fuyant des agents fédéraux en août s'est retrouvé sur une autoroute, où il a été mortellement heurté par un VUS. Les communautés ont critiqué l'entreprise pour n'avoir opposé aucune résistance à l'action des agents fédéraux sur ses propriétés. Des manifestants se sont rassemblés devant un Home Depot du quartier Belmont Cragin, à Chicago, le 1er novembre, pour exhorter l'entreprise à refuser l'accès aux agents fédéraux.

Mais les militants n'attendent pas passivement que l'entreprise — dont le cofondateur, Ken Langone, est un soutien connu de Trump — prenne position.

« Plus nous sommes présents à leurs côtés, plus ils savent que des gens les voient, se soucient d'eux et reconnaissent ce qui se passe, explique Ezra, qui utilise un pseudonyme. Toute forme de dissuasion ou de protection que cela offre vaut plus que de l'or. »

Elena ne fréquente pas les sites d'embauche, mais elle trouve du réconfort dans les gestes simples de ses voisins, comme s'asseoir dehors en buvant un café et dire : « Nous sommes ici, solidaires avec vous. »

Elle ajoute : « Les gens ont été très aidants en sortant et en montrant qu'ils n'ont pas peur. J'ai participé moi-même à certaines marches. Si nous sortons tous manifester, cela montre que nous sommes unis. »

Araceli, qui s'organise avec Arise, est déterminée à soutenir d'autres travailleurs, même si elle vit elle-même une peur intense.

« C'est tellement triste et traumatisant, dit-elle. Je vis à Chicago depuis 30 ans, et je ne me suis jamais sentie menacée comme ça, jamais eu l'impression de ne pas pouvoir aller au magasin.
Ces attaques doivent cesser. »

Cet article est une publication conjointe de In These Times et Workday Magazine.

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Contre le fascisme et tous les impérialismes !...

3 mars, par Quatrième Internationale — , ,
Contre le fascisme et tous les impérialismes ! Pour une solidarité sans frontières ! Pour un internationalisme sans exceptions ! Une nouvelle situation mondiale ! Le (…)

Contre le fascisme et tous les impérialismes ! Pour une solidarité sans frontières ! Pour un internationalisme sans exceptions ! Une nouvelle situation mondiale !

Le deuxième mandat de Donald Trump, avec son programme néofasciste, marque un tournant dans la situation internationale. Les libertés et les acquis sociaux et ouvriers, déjà érodés par des décennies de néolibéralisme, sont plus menacés que jamais.

Son programme de recolonisation s'exprime dans son intention d'annexer le Groenland et de reprendre le contrôle du canal de Panama. Il se concrétise dans son agression contre le Venezuela et l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores.

Pour cette politique, la Charte des Nations unies est un document sans importance, la souveraineté des peuples un concept inopérant.

L'extrême inhumanité dont l'impérialisme est capable est mise en évidence par le génocide et le nettoyage ethnique du peuple palestinien que l'État d'Israël, avec la complicité de Washington et de ses alliés, perpétue sous les yeux du monde entier.

Trump et la fraction du capital qu'il représente accélèrent la marche aveugle vers le précipice écologique. Au moment où il est urgent d'agir pour éviter des dommages irréversibles, ils s'accrochent au déni climatique et à l'augmentation de la combustion des énergies fossiles. L'impérialisme entraîne l'humanité vers un suicide collectif.

Trump normalise le langage génocidaire. Il décrit des communautés entières, comme les immigrants somaliens, comme des « ordures ». Nous savons bien ce que l'on fait des ordures.
Le gouvernement Trump encourage et soutient l'extrême droite mondiale. Il fait pression sur le Brésil pour défendre Jair Bolsonaro, sauve le gouvernement de Javier Milei, fait de Nayib Bukele son geôlier associé, se réjouit du renforcement des « partis patriotiques », c'est-à-dire d'extrême droite xénophobe, en Europe.

L'extrême droite et le capitalisme

Partout, l'extrême droite et le fascisme appliquent la même formule. Ils détournent le mécontentement généré par les ravages du capitalisme contre les secteurs historiquement discriminés : les immigrants, les minorités racialisées ou religieuses, les personnes LGBTTQ, les femmes. Le racisme, la xénophobie, l'homophobie, la misogynie, le culte de la violence et la cruauté accompagnent la montée de l'extrême droite.

Ces calamités ont la même origine : la recherche constante du profit maximal, impératif que la concurrence impose à tous les capitaux, mandat qui régit les États au service d'un système d'accumulation incessante. Cette soif de profit alimente les politiques néolibérales de privatisation et de réduction des dépenses publiques sociales ; les attaques contre les protections du travail et les syndicats ; les restrictions des droits démocratiques, nécessaires pour imposer ces politiques ; la persistance et la prolifération des technologies et des pratiques écocides ; la soif impérialiste d'accaparer les ressources à extraire et les populations à exploiter, avec son corollaire indissociable, l'augmentation des dépenses militaires.

Il n'y a aucun espoir pour l'humanité emprisonnée et enchaînée par les règles du capitalisme. Il n'y a pas d'autre alternative que d'organiser la fuite ! La classe ouvrière et les opprimés doivent construire la force sociale capable de l'entreprendre.

Une alternative radicale, unitaire et indépendante

L'extrême droite se présente, et se développe, comme une alternative radicale à l'ordre établi, à ses élites et à ses partis. Nous savons qu'elle le fait de manière démagogique pour défendre le système qu'elle prétend défier, mais il y a là une leçon importante à tirer : pour se développer, la résistance doit également être une alternative radicale à la crise du système en place, à ses institutions usées et à ses partis.

Il est nécessaire que les exploités et les opprimés forment un front unique, libre de toute subordination à ces institutions et partis, capable d'agir en toute indépendance. Il est nécessaire de mettre en place un système de revendications qui, à partir des préoccupations populaires les plus urgentes, conduise à remettre en question le contrôle privé de la production et à comprendre la nécessité de la placer sous le contrôle démocratique de la communauté. La crise de la civilisation capitaliste (économique, politique, écologique, climatique) soulève la possibilité et la nécessité de relier les préoccupations immédiates, y compris la lutte antifasciste, à la nécessité de dépasser le capitalisme.

Le partage du monde

Le comportement de Trump obéit à deux impulsions : la recherche du plus grand avantage pour l'impérialisme américain et la reconnaissance qu'il existe des rivaux avec lesquels, à son regret, il doit partager le butin. Sa stratégie de sécurité nationale l'affirme : il ne faut pas « gaspiller du sang ou de l'argent » en essayant « d'éviter l'influence de toutes les grandes et moyennes puissances du monde ». Et il ajoute : « L'influence démesurée des nations les plus grandes, les plus riches et les plus fortes est une vérité immémoriale des relations internationales. » Il s'agit tout simplement d'une invitation à la répartition du monde entre les plus grands, les plus riches et les plus forts. Cette répartition n'est pas un processus harmonieux. Elle donne lieu à des accords et à des équilibres temporaires, mais aussi à des désaccords et à des déséquilibres constants.

Il n'y a pas lieu ici de se faire d'illusions. Ni l'Union européenne ou ses composantes, ni les gouvernements russe ou chinois ne représentent une alternative ou un rempart anti-impérialiste face à l'impérialisme américain.

Les dirigeants européens dénoncent aujourd'hui le fait que Trump les traite comme ils ont traité et continuent de traiter le Sud global. C'est la plainte des impérialistes sur le déclin.

En Russie et en Chine, la restauration capitaliste a conduit à l'émergence de puissances impérialistes désireuses de consolider leurs zones d'influence, en s'étendant politiquement, économiquement et militairement au-delà de leurs frontières. Nous sommes, comme l'expliquait Lénine, dans un monde où les tensions interimpérialistes ne cessent de croître. De plus, il existe des États capitalistes avec différents degrés d'indépendance et différents types de gouvernement.

Dans cette situation, la tâche de la gauche n'est pas de célébrer la multipolarité résultant de l'affrontement des projets impérialistes, mais de s'opposer à tous les impérialismes.

Trois principes

À la prétendue « vérité immémoriale » de Trump sur la domination des puissants, nous opposons trois orientations : l'opposition à tous les impérialismes ; la défense du droit de tous les peuples à l'autodétermination et la solidarité avec les exploités et les opprimés de tous les pays.

Cela signifie que nous rejetons l'agression des États-Unis contre le Venezuela et l'enlèvement de son président et de son épouse, et que nous rejetons également l'agression contre l'Ukraine par la Fédération de Russie.

Nous reconnaissons le droit du Venezuela, de Cuba et de tout pays agressé par les États-Unis à se défendre, y compris militairement, et à se procurer les moyens matériels nécessaires à cette résistance là où ils peuvent les trouver, et nous reconnaissons le même droit à l'Ukraine, attaquée par l'impérialisme russe.

Nous dénonçons et combattons la politique anti-immigrés et xénophobe ainsi que l'islamophobie aux États-Unis et en Europe occidentale, et nous adoptons la même attitude envers la répression du peuple ouïghour au Xinjiang par le gouvernement chinois.

Nous condamnons la persécution, la répression et la censure aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et dans d'autres pays à l'encontre des manifestations contre le génocide en Palestine, et nous dénonçons également la répression et l'emprisonnement en Russie des opposants à la guerre d'agression contre l'Ukraine.

Nous dénonçons et nous nous opposons à l'intervention de l'impérialisme américain en Iran, tout en soutenant la lutte des masses contre le régime autoritaire et théocratique dans ce pays.
Nous proposons la dissolution de l'OTAN, ainsi que de l'Organisation du traité de sécurité collective.
Nous ne soutenons pas le gouvernement de Volodymyr Zelensky en Ukraine. Nous dénonçons ses politiques anti-ouvrières, antidémocratiques et chauvines. Mais aucune politique contestable de ce gouvernement ne justifie l'invasion russe. Nous exigeons donc la fin de cette invasion.

Nous ne soutenons pas le gouvernement Maduro. Nous dénonçons ses actions anti-ouvrières et antidémocratiques. Mais aucune action répréhensible du gouvernement Maduro ne peut justifier l'agression des États-Unis contre le Venezuela. Nous exigeons donc la fin de cette agression et la libération du président et de son épouse.

Rejeter l'intervention, soutenir les luttes

Notre opposition à l'OTAN n'implique pas un soutien au gouvernement russe ou chinois. En luttant contre le réarmement de l'OTAN, nous sommes activement solidaires des milliers de personnes qui, en Russie ou en Chine, subissent la répression pour s'être opposées aux politiques antidémocratiques ou anti-ouvrières de ces gouvernements. C'est aussi une manière de démontrer, dans la pratique, que ces luttes peuvent et doivent trouver des alliés, non pas parmi les dirigeants de l'impérialisme occidental, mais parmi les mouvements anti-impérialistes qui les combattent.

Historiquement, les dirigeants bourgeois refusent de reconnaître que les mobilisations populaires contre eux sont le résultat de profondes contradictions sociales. Ils les attribuent généralement à l'action d'« agents », de saboteurs ou de manipulateurs internes ou externes. Nous ne pouvons pas adopter cette conception policière de l'histoire. Il ne fait aucun doute que l'impérialisme et ses agences tentent de tirer parti des luttes, comme celle du peuple iranien contre la théocratie autoritaire, mais cela ne réduit pas ces luttes à une opération de l'impérialisme. Nous devons nous opposer à cette intervention, tout en continuant à soutenir ces luttes.

Prêcher aux peuples qu'ils doivent accepter les dictatures qui les oppriment et les maltraitent comme un « moindre mal » fait de nous des promoteurs de la résignation et de la soumission. Les peuples ne s'intéresseront pas à notre message : ils se moquent bien d'un anti-impérialisme ou d'une analyse géopolitique qui exclut leurs revendications démocratiques les plus pressantes. C'est à nous de faire en sorte que ces luttes voient notre anti-impérialisme comme leur allié ou, au contraire, qu'elles ne trouvent tragiquement que stimulation et soutien dans le camp de l'impérialisme qui cherche à les exploiter.

La seule manière valable, la seule manière efficace d'encourager les autres à adopter une position démocratique et anti-impérialiste cohérente est d'adopter nous-mêmes cette position.
Exigences universelles de la classe ouvrière

Toutes les puissances impérialistes ont tendance à embellir leurs projets en y faisant référence à des idéaux admirables. Historiquement, l'impérialisme américain et celui de l'OTAN agissent au nom de la liberté, de la démocratie, etc. La gauche ne se laisse pas berner par ces proclamations. Mais il faut être cohérent. Il en va de même pour les impérialismes rivaux : nous devons expliquer comment, au nom de la multipolarité, de l'anti-hégémonisme, du rejet du modèle de démocratie occidentale ou de la contestation de l'eurocentrisme, on tente de justifier le déni des droits démocratiques de la classe ouvrière, des femmes, des personnes LGBTTQ.

Face au relativisme culturel taillé sur mesure pour les gouvernements autoritaires (de Russie et de Chine, entre autres), nous affirmons que les droits syndicaux, la liberté d'expression, de réunion et d'association, l'élection et la révocabilité des dirigeants ne sont pas des « valeurs occidentales » ou des « modèles libéraux » ou eurocentriques que l'impérialisme tente d'imposer : ce sont des exigences historiques de la classe ouvrière internationale. C'est pourquoi nous les défendons partout dans le monde, dans tous les pays, sans exception.

Nous rejetons le chantage selon lequel toute critique des gouvernements progressistes, ou qui se proclament progressistes, est contre-révolutionnaire et favorable à l'impérialisme. Ce qui affaiblit la lutte, ce n'est pas la critique et le débat, mais leur musellement. Il ne s'agit pas d'inclinations « libérales », mais de la défense de l'auto-organisation de la classe ouvrière.

L'hypocrisie de l'Occident et l'anti-impérialisme cohérent

Nous connaissons l'hypocrisie de l'impérialisme occidental lorsqu'il dénonce la répression en Iran ou l'invasion de l'Ukraine. Quel respect peut-on accorder à ceux qui ont subordonné et exploité le Sud global, qui ont subverti la démocratie chaque fois que cela servait leurs intérêts, qui viennent d'enlever le président du Venezuela ? À quelle morale peuvent prétendre les complices du génocide à Gaza ? Mais dénoncer l'hypocrisie de l'Occident et ses crimes ne doit pas nous conduire à passer sous silence les abus des gouvernements de Poutine ou de Xi Jinping, par exemple, ou à considérer qu'il s'agit d'« inventions de l'impérialisme ». Au double standard de l'impérialisme occidental, nous n'opposons pas un autre double standard, mais le rejet de tous les impérialismes.

« Toute injustice... partout dans le monde »

Rappelons-nous les mots d'Ernesto Guevara dans la lettre d'adieu à ses enfants : « Soyez toujours capables de ressentir au plus profond de vous-mêmes toute injustice commise contre quiconque, n'importe où dans le monde. » Il ne s'agit pas de certaines injustices, de certaines personnes ou de certaines parties du monde, mais de toute injustice, de toute personne ou de tout pays.

Aujourd'hui plus que jamais, nous devons pratiquer cet internationalisme cohérent, une solidarité sans frontières qui englobe les luttes des travailleurs, des opprimés et pour l'autodétermination dans tous les pays du monde, sans exception. C'est une politique qui s'oppose à tous les impérialismes. Elle ne subordonne la lutte d'un pays à celle d'un autre. C'est celle qui correspond au mot d'ordre « Travailleurs du monde, unissez-vous ! ».

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Défendre la révolution !

3 mars, par Maxime Motard — ,
Peu évoquée, associée parfois à ce qu'elle n'est pas, la Révolution n'est plus à l'ordre du jour de beaucoup d'organisations issus du mouvement ouvrier qui jadis s'en (…)

Peu évoquée, associée parfois à ce qu'elle n'est pas, la Révolution n'est plus à l'ordre du jour de beaucoup d'organisations issus du mouvement ouvrier qui jadis s'en réclamaient.

Or, comment assurer la soutenabilité de notre empreinte sur terre - comme individu et organisation sociale - sans amorcer une transformation révolutionnaire de la société ? La vérité blesse, et pourtant elle est là. On ne parviendra pas à se libérer de siècles de domination patriarcale et de siècles de domination capitaliste alimentés aux énergies fossiles, avec les conséquences écologiques que nous connaissons sur le climat et la biodiversité, sans faire feu, sans abattre la citadelle, sans renverser le capitalisme. Il y a une incompatibilité scientifique entre le maintien de la vie sur terre et le maintien du capitalisme. Malgré l'assise scientifique, malgré la menace qui pèse sur l'humanité, la voie révolutionnaire n'a pas encore convaincue l'ensemble de la société et nous devons nous y atteler avec des actes concrets. Les mots au ciel ne peuvent suffire. Il faut des actes, du soutien humanitaire au-delà des géographies et des frontières. Le préalable aux actes est la conscience de classe. Réactualiser la révolution, la défendre, mais aussi revoir nos stratégies pour qu'enfin la bourgeoisie recule et qu'avance la cause des travailleurs, des travailleuses, et de l'humanité.

Souvent chahutée, la révolution a eu ses défenseurs même dans les pires moments. Dans les années 1990, l'argent et l'arrogance triomphent et ils sont peu nombreux.ses à garder la barricade de leur conviction à la suite de la chute du mur de Berlin ; mais certain.e.s résistent, surtout ceux et celles qui se trouvent à la gauche des partis communistes. Pour les Etats-Unis, on pense par exemple à des marxistes comme Mike Davis ou Michael Parenti et pour la France, Daniel Bensaïd, issu du courant communiste révolutionnaire est de ceux-là. Marxiste intempestif, il a défendu le communisme face à ceux qui tentaient de l'associer à l'infamie stalinienne et à toutes les horreurs du XXème siècle, comme les tortures, les goulags, les purges. On peut reprocher mille choses à la révolution mais elle n'a pas à payer la facture des régimes militaristes et policiers qui ont assassiné en son nom, qui ont emprisonné en son nom et se sont servis de son aura pour asseoir une domination en laissant de côté une promesse libératrice. Ça n'a pas plus de sens que d'être victime de dictature pendant des années, et pour se venger, conclure par un “plus jamais de démocratie” ! Cette inversion de sens est similaire. La révolution n'est pas coupable. Aujourd'hui plus qu'hier, il faut reprendre le flambeau des révoltes et des révolutions, quand bien même on sait qu'on est dans une période sombre qui laisse davantage entrevoir la fin du monde que la fin du capitalisme.

Même si la période est dangereuse et hostile à tous ceux et pour toutes celles qui se réclament de la gauche, de l'anticolonialisme et donc a fortiori de la Révolution, il faut tenir, garder les armes de la critique pour parvenir à enrayer la machine impériale. Cela passe par les idées mais aussi par notre mode de vie qui doit rester soutenable et non récupérable par le Capital. On sait que les bouleversements du mode productif ne sont pas neutres sur la psyché, et sur la manière d'être et de penser le monde. L'outil influe sur celui qui l'utilise. Nous devons être des plus conséquents dans notre forme de vie, de penser, de militer, en alliant la défense du vivant et des écosystèmes avec la recherche de l'autonomie, et donc la lutte contre la dépossession et l'aliénation. A terme, l'objectif est de ne plus d'être soumis à ces bouleversements constants du mode de production qu'impose le Capital mais de commander l'évolution technologique et les modalités productives, en vue de les soumettre aux besoins réels de la population en ayant comme finalité, dans le procès, que le travail ne soit plus source d'aliénation mais une expression de l'humanité.

Défendre la révolution dans un contexte hostile

Tandis que la révolution est profondément discréditée, à tort, et qu'à côté de ce discrédit la résignation est telle que le système capitaliste actuel se maintient non parce qu'il est le meilleur possible mais parce qu'on ne voit rien d'autre à la place qui soit viable et désirable, rappelons l'importance du projet révolutionnaire, su supériorité morale et son urgence écologique. Les périodes sombres ont déjà eu lieu ; si des centaines de militant.e.s ont été emprisonné.e.s dans les répressions politiques au début du XXème siècle et après la seconde guerre mondiale suite à l'intensification de la répression avec le Maccarthysme, on a pas réussi à éliminer l'idée de la Révolution. L'idée n'est pas enfermable. Dans bien des cœurs, bien des têtes, le refus du colonialisme et la défense de l'internationalisme et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes était vivant, et reste plus vivant que jamais.

Continuons de militer, d'apprendre, de partager. Cet enseignement - ce militantisme - ne doit pas se faire uniquement dans l'espace numérique et dans la mesure du possible, on doit miser sur une forme horizontale pour qu'il s'agisse d'une auto-éducation populaire, où l'on éduque en s'éduquant. Définir ce qu'on entend par là, cette révolution à défendre, puis partager les filiations historiques et réfléchir aux stratégies révolutionnaires pour faire éclore de nouveaux mondes en brisant la coquille de l'ancien.

Plutôt que la fuite en avant, l'impuissance, l'atomisation ou le monde numérique et l'automatisation de la société nous cantonnent, défendons une autre perspective ; celle du maillage communautaire, celle de l'amour, celle de la révolution. La révolution à bâtir et à porter, il faut la défendre comme un projet de société émancipateur ; quelque chose qui n'a encore jamais été fait et qui peut mettre fin à des décennies d'écocide et de maltraitance. Rien n'est sûr mais il faut faire ce pari.

Elle ne fera pas sans éducation populaire permanente, sans généraliser l'approche matérialiste, base de la connaissance, et aussi, elle ne se fera pas sans occupation d'usines, assemblées générales directrices et barricades multiples qui bloquent la rue pour mieux ouvrir la voie de l'avenir.

Une menace mondiale

Le constat, nous le connaissons : une droite extrême et sûre d'elle en France, et à côté, une extrême droite violente qui menace, diffame, intimide et agresse. Au niveau mondial les succès électoraux restent, et il faut comprendre pourquoi et résister au néofascisme. Le succès le plus récent est celui du président chilien d'extrême droite, José Antonio Kast, qui a été soutenu par toute la clique réactionnaire qui va des corrompus aux violeurs en passant par les criminels de guerre, et certains cumulent les trois (Trump, Milei, Netanyahu, etc).

Particularité : son père, Michael Kast, était officier dans les forces armées hitlériennes, la Wehrmacht, et affilié au Parti national-socialiste. Le fils, lui, a milité pendant plus de deux décennies au sein du parti historique du pinochetisme, l'Union démocratique indépendante (UDI). Il n'est pas une exception. “Il existe également des enquêtes journalistiques et judiciaires documentées qui relient des membres de la famille Kast à des activités criminelles de la Centrale nationale d'information (CNI) pendant la dictature de Pinochet, notamment leur participation à des patrouilles civiles aux côtés des forces de répression du régime et à des opérations associées à de graves violations des droits humains, dont des disparitions forcées.” Fait marquant, il a été l'un des signataires de la « Charte de Madrid » en 2020, une initiative lancée par l'extrême droite internationale dans le but explicite de freiner « l'avancée du communisme » en Amérique latine. Cette aversion pour le communisme et la révolution lui donne un gros point commun avec les Etats bourgeois et toutes les dictatures sud-américaines qui avaient cette particularité. Les dictatures avaient mis en place un réseau, le Plan Condor ; l'Argentine a mis en place l'Alliance Anticommuniste Argentine, escadron de la mort qui comme le Plan Condor a fait des milliers de victimes. On peut donc être choqué par le profil de Kast, à juste titre, mais sur certains aspects, comme l'anticommunisme, il s'insère dans un continuum impérialiste. Les Etats-Unis ont de l'expérience en la matière avec leur agence, le FBI, créée dès le départ pour endiguer le communisme, et la CIA, connues pour espionner, intimider et à l'occasion, séquestrer, assassiner ou renverser des régimes politiques.

Enfin, Kast s'est engagé à gracier ceux qui furent impliqués dans les tortures et la répression pendant la dictature et est soutenu en cela par des associations de familles de militaires. Parmi les condamnés figure Miguel Krassnoff Martchenko, officier au moment du coup d'État de 1973, puis agent de la police secrète de la dictature - Direction nationale du renseignement (DINA) - ; il fut condamné à plus de 1 000 ans de prison dans vingt-sept procédures, pour enlèvement, torture et disparition forcée. Dans les pas de l'ex-président brésiilien Bolsonaro, Kast réhabilite ainsi moralement la dictature et les actions répressives et cruelles exercées par les militaires contre la population, qu'elle soit militante ou non.

Alors que certaines victimes de la dictature ont pu occuper le pouvoir par voie démocratique dans plusieurs pays d'Amérique Latine à la suite des dictatures militaires et après les avoir farouchement combattu et en avoir payé le prix fort, par la torture et la maltraitance, - on pense à José Mujica ou Dilma Rousseff -, on est dorénavant face au cas opposé : un retour assumé des tortionnaires au pouvoir, ou de leur complice. Ils ne regrettent rien et assument tout.

Cette décomplexion est assez mondialisée. Aux Etats-Unis, la gestapo ICE traque menace, frappe, expulse, et trop souvent tue des innocents. Les actes comme les discours sont décomplexés. En travestissant les faits, les meurtres sont totalement assumés par le pouvoir et les followers du pouvoir. Suffit de qualifier quelqu'un de “terroriste domestique” pour lui retirer toute humanité. Cette narration falsificatrice domine. Par cette entremise, dans plusieurs pays le camp capitaliste avance et maintient son unité avec ses polices, son système d'accumulation, de propagande, assumant un projet de société écocidaire, raciste, basé sur le feu, le pillage, l'individualisme, l'annexion des territoires et la soumission des corps. Le problème n'est pas seulement que grâce à la propagande et aux mensonges la droite dans ses 50 nuances de crasse avance c'est aussi que la gauche, dans la majorité des cas, partout sur la planète, recule. Recule dans ses mots et dans sa stratégie, laissant tomber la nécessité de la révolution, de l'expropriation et de la socialisation, cédant davantage à un anti-impérialisme abstrait qu'à une solidarité concrète avec les peuples qui subissent les guerres impérialistes. En France, le Parti Socialiste est une caricature du renoncement et de la capitulation. Il veut incarner la responsabilité et la stabilité alors que nous savons bien que le parti à la rose fanée n'incarne plus rien depuis des décennies ; ni l'espoir, ni le socialisme. Malgré cela, beaucoup d'organisations comme le PCF ou EELV lui lavent les mains en s'alliant avec lui une énième fois - pour les municipales de 2026 - malgré son abstention lors des motions de censure et ses trahisons répétées.

Alors que la menace est mondiale, posons-nous la question : quels seraient les piliers de la révolution à défendre et à construire ; quels risques à éviter, quelles mèches à allumer ? Voilà l'objet du propos, défendre l'émancipation mais aussi définir quelques piliers de la révolution telle qu'elle fut ou telle qu'elle devrait être, sans prétendre toutefois à l'exhaustivité. Si le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution, comme disait Che Guevara, il est temps d'accomplir le nôtre.


Révolution : la limite numérique

L'évolution technologique est telle qu'il est difficile de renverser les outils numériques en leur contraire et plutôt que d'être un médium qui mène vers d'autres mondes débarrassés de la domination, on se perd parfois dans la toile numérique qui devient un labyrinthe. On pensait la posséder, elle nous dépossède ; nous pensions serrer fort le fil d'Ariane pour mener la bataille et nous voilà perdu au sein des algorithmes dans la mise en abîme labyrinthique du numérique.

L'objectif de la révolution ne doit pas écarter les discussions sur le moyen d'y parvenir. Tous les canaux à notre disposition, - Tik Tok, l'IA, etc - ne sont pas forcément les bons. Actuellement l'engagement se dilue dans le monde numérique ou les posts et les incantations suffisent parfois à faire l'action militante - à la remplacer - mais où pourtant, face aux assauts capitalistes et aux agressions impérialistes réels, cette abondance numérique et symbolique trouve ses limites. On est évidemment dans une contradiction. Comment informer et en même temps réduire notre dépendance aux ordiphones qui sont à la fois un canal majeur de la forme militante actuelle mais également le cordon qui relie nos vies à l'extractivisme et à un flicage et une surveillance généralisée. Plutôt que de se faire happer par le monde numérique en cautionnant l'extractivisme brutal qui le soutient, revoyons nos stratégies et relevons la barre de nos ambitions.

il ne faut pas réduire l'engagement à la délégation par l'intermédiaire du vote ou du post par exemple, de plus, il faut également veiller à ne pas circonscrire l'engagement à la multiplication des actions symboliques ce qui donnerait l'illusion de participer au Spectacle capitaliste sur la toile alors qu'il serait plus radical de saboter les conditions matérielles de sa réalisation.

Agir en révolutionnaire serait donc s'adonner à renforcer les zones autonomes, les lieux à défendre ou le Capital n'a pas de prise. Il faut reprendre pleinement, et collectivement, l'espace spatial et l'espace numérique. Le premier a été cédé à la finance immobilière à partir des années 1970 quand le second - l'espace numérique - appartient surtout à une petite poignée de sociétés multi-milliardaires nord-américaines ; les GAFAM.

Selon la défenseure des Droits, Claire Hédon, une dématérialisation forcée relève d'une forme de maltraitance institutionnelle quand en début de chaîne, bien avant l'usage et l'extractivisme des données donc, il y a l'extractivisme des minerais qui relève elle d'une guerre contre l'écosystème, les travailleurs et les habitant.e.s des lieux concernés. En amont de la chaîne de la valeur du coltan on trouve la mafia rwando-ougando-congolaise et en aval les traders et les Big Tech qui spéculent sur les minerais de sang. L'extraction des terres rares nécessaires à la numérisation de la société et à l'IA est une guerre : il y a les morts, les exploités, la contamination mais également une montagne de déchets. L'extraction des terres rares c'est environ 13 milliards de tonnes de déchets/an, et certaines études en projettent plus de cent fois plus en 2050. La question de l'outil et de l'action militante doivent donc être posée car l'IA “accélère la catastrophe sociale-écologique” et “climatique en particulier.” Dans son analyse sur l'IA, Daniel Tanuro précise que son développement précipite le franchissement de « points de bascule ». C'est donc un sujet dont il faut s'emparer et il doit avoir des effets sur notre manière de penser, de vivre et de militer.

La révolution contre l'enfermement et l'Etat policier

Critique vis-à-vis du numérique, la révolution doit aussi être antimilitariste. D'ailleurs le refus de la guerre et l'ambition de transformer une guerre réactionnaire - la première guerre mondiale - en révolution socialiste fut saisie, et cet antimilitarisme est au cœur de la révolution Russe. De nouveau, il s'agit de tenir, car l'union sacrée autour de la guerre et du militarisme - pour les meilleures raisons bien sûr - revient à grand pas. La guerre n'apporte rien de bon dans son sillage et préparer la révolution, la faire, est le meilleur remède pour se prémunir de toute menace. Cela commence par ne pas détester la révolution par principe, et ne pas non plus la remettre à plus tard en lançant une course aux armements comme étant la seule voie possible. La révolution n'est pas le problème mais la solution !

A rebours des auteurs anti-marxistes qui ont tenté de remonter le fil du totalitarisme de Staline à Lénine, puis de Lénine à Marx et enfin de Marx à la Révolution Française, on peut dire que c'est tout l'inverse. Disons-le encore, non, l'idée même d'émancipation n'est pas porteuse de grand danger et de velléités totalitaires. Pour l'esclave, le serf, la femme, le salarié, la révolution c'est la liberté. Avec la révolution française se sont la Liberté, l'Égalité et la Fraternité qui sont plantés dans l'horizon et avec les socialistes utopiques comme Flora Tristan arrive une critique de l'ordre patriarcal et de l'exploitation dont les mécanismes ont été scientifiquement dévoilés par Max. Dans son travail, pour comprendre le fonctionnement des manufactures et des usines, il fait un détour vers les workhouses - asile de pauvres - qui étaient à son époque des lieux d'exploitation sans contrôle mais aussi des lieux d'enfermements ayant pour finalité de sanctionner moins l'infraction à une loi que l'irrégularité du comportement. S'il souligne les liens entre les deux, le versant disciplinaire qui revient, c'est Michel Foucault qui développe ce chapitre en analysant la dimension carcérale du capitalisme, nommée et approfondie par lui dans son livre Surveiller et Punir.

Dans l'histoire coloniale et du capitalisme il est connu que la prison servait à enfermer les débiteurs. C'est un marqueur de l'histoire coloniale mais aussi de son contrepoint, des révoltes contre le système plantationnaire qui combine exploitation et endettement. On pense à l'histoire de Sandino dont le parcours personnel est marqué par l'exploitation, l'endettement et la prison, alors qu'il travaillait pour la United Fruit Company. Angela Davis quant à elle interprète le système carcéral comme un prolongement de la ségrégation. Qu'est-ce que cela nous dit ?

Ca nous dit plusieurs choses : refuser le capitalisme doit aller de pair avec la critique des lieux d'enfermement et plus largement avec tous les systèmes militaristes et pénitenciers, quand bien même ils reprennent les codes de la révolution. Autrement dit, et pour être plus précis, il est impossible de prêcher même à minima pour l'Etat-Providence sans critiquer dans le même temps l'Etat pénal. Une société émancipatrice ne peut pas se résoudre à l'incarcération punitive. On sait que le néolibéralisme et l'État pénal ont monté de façon concomitante ; la seconde servant la première. Une révolution conséquente devrait donc s'attaquer au deux faces de la même pièce en refusant le flicage de la population, le soupçon permanent et la punition préventive comme mode de régulation. On peut imaginer une société qui tourne totalement différemment, qui parie sur la bienveillance et l'éducation populaire tout en s'attaquant au règne de la propriété privée et ses conséquences tragiques. La libération passe par cette remise en cause d'un capitalisme techno-autoritaire, et aussi, par l'humanisation de la société en profondeur, ce qui implique de rompre avec la logique punitive de l'État pénal.

Défendre la révolution, soutenir le régime ?

Mais que faisons nous des régimes qui se nomment révolutionnaires et qui fonctionnent comme des États policiers et des régimes militaristes ? Défendre la révolution ce n'est pas se ranger derrière un régime militariste, quand bien même il est issu de la révolution comme le régime cubain, c'est revoir son jugement en permanence car aucun soutien inconditionnel ne peut être donné, ni à une personne ni à un régime. La révolution est avant tout une posture humaniste où l'on accepte de se laisser déborder par les émotions et de vibrer au rythme de l'humanité ; ressentir la douleur de ceux ou celles qu'on oppresse mais aussi, ressentir la joie et l'espoir quand se lève le drapeau de la liberté là ou la tyrannie faisait loi. Cette sensibilité associée à une critique matérialiste de l'histoire et du présent permettrait d'échapper à l'alignement campiste et souvent cultuel qui est fait par une partie de la gauche sur bien des régimes corrompus et autoritaires.

Prenons l'exemple de Cuba, depuis le départ, il incarne la résistance à l'impérialisme nord américain. Or, on arrive à une situation ambiguë ou la critique du régime devrait nécessairement être assortie d'un renoncement à la révolution. Comme s'il n'était pas possible de faire les deux, d'être critique vis-à-vis de Cuba tout en étant profondément révolutionnaire. Le Venezuela est dans ce cas de figure. La polarisation est telle que la critique de Maduro est assimilée à un alignement indiscutable sur la politique de Trump. A l'inverse, et en toute logique, être en opposition vis-à-vis des bombardements et de l'intervention militaire des Etats-Unis à Caracas a été considéré comme suspect par beaucoup de vénézuéliens en exil. L'intervention, même en dehors de tout cadre légal, était vue comme la seule option selon beaucoup de vénézuéliens. Pourtant, elle soulève de nombreux problèmes car c'est toute une région qui se retrouve menacée. La liberté tant voulu est-elle réellement possible quand une épée de Damoclès plane au-dessus de notre tête ? Autant dire que défendre la révolution sans être favorable au régime de Maduro est un terrain miné au Vénézuela et l'impérialisme ne fera pas de différence dans ses interventions. Perdre des contrats commerciaux parce que le pays change de partenaire commercial (comme ce fut le cas) ou bien perdre un avantage économique avec un pays clé car celui-ci décide d'amorcer une transition écologique pour sortir de la dépendance pétrolière (et plus largement des énergies fossiles), ça ne sera pas davantage accepté. Or, ce n'est pas la puissance impérialiste américaine qui doit donner les contours de la démocratie en intervenant quand quelque chose lui déplait. Au Vénézuela, l'aversion pour Maduro et son régime militariste est puissante au sein du peuple, organique, car énormément de personnes ont vécu dans leur chair la faim et la répression. Après l'intervention à Caracas certains vénézuéliens ont exprimé leur désir de changement ; que l'investissement privé international revienne et permette le développement, la démocratie et le bien-être. Ce qu'on sait c'est que les investisseurs veulent un retour sur investissement ; en ce qui concerne le développement du pays ou l'extension de la démocratie, on en est moins sûr. Ça fonctionne plutôt sur un malentendu.

On est sorti de ce mythe pourrait on dire, que la défense du capitalisme est forcément assortie de la défense de la démocratie, même s'il y a encore des croyants. Non, la liberté du marché ça ne va pas toujours de pair avec les libertés civiles et encore moins avec les droits sociaux. Il n'y a pas de lien causal. S'il existe une opposition populaire au Vénézuela, syndicale, profondément révolutionnaire et qui refuse le piège de la polarisation, elle ne franchit pas le mur médiatique et des réseaux sociaux si bien qu'aujourd'hui, en finir avec le régime au Vénézuela ou à Cuba, est synonyme dans beaucoup d'esprit, d'en finir avec l'idée même de révolution et de socialisme.


Vénézuela : faux socialisme, vrai militarisme

Parmi les piliers de la révolution, l'antimilitarisme semble fondamentale ; l'histoire témoigne. L'armée, si on n'y prend pas garde, peut empoisonner toute la société. Pour l'illustrer, le Venezuela est un cas d'école. Le pays est une caserne. La tradition militaire est longue. L'union civilo-militaire est mise en place par Chávez ; elle va se prolonger sous Maduro qui garde le concept mais confectionne ce qui s'apparente surtout à une union “militaire-militaire”. Un poids considérable a été donné à l'armée dès le départ, des avantages, puis au fur et à mesure des privilèges et même des entreprises minières sont accordés aux militaires.

Dans cette histoire, 2006 est une date clé. Une réforme policière est prévue destinée à réformer la police. On ne cherche pas seulement à la renforcer mais aussi à la relégitimer. Si l'intention est louable, car l'objectif est qu'elle respecte les droits humains, dans la pratique, et après coup, ça ne s'avère être qu'une opération marketing davantage destinée à asseoir de nouveau la légitimité d'une institution policière en discrédit que de la contraindre réellement à respecter des règles nouvelles. Plusieurs problèmes se posent. Déjà en termes de rythme dans le recrutement. Les normes internationales en matière d'effectifs policiers préconisent une moyenne de 300 à 400 agents pour 100 000 habitants. Le Venezuela se situait déjà bien au-dessus de cette moyenne en 2006 : 429 policiers pour 100 000 habitants. Le nombre total de policiers est passé de 114 463 en 2006 à plus de 140 000 à la mi-2015. Cela représente une croissance d'environ 22,3 % des effectifs de police durant cette période. Résultat : le ratio policiers a progressé de 28 points pour atteindre 457 agents pour 100 000 habitants, soit 107 points de plus que la norme internationale. “En 2006, on comptait 123 000 policiers en uniforme (police d'État et municipale) ; en 2015, ce nombre était passé à 147 000 (soit une augmentation de 19 %). Le cas de la Police nationale bolivarienne est emblématique : en seulement six ans après sa création, elle a atteint environ 14 739 agents. Pour atteindre ces chiffres, les normes minimales de sélection et de formation ne sont pas respectées, et il devient par conséquent difficile d'assurer une surveillance et un contrôle efficaces de ces milliers de jeunes armés, qui sont lâchés dans la rue après une période de formation qui s'avère insuffisante.” Il faut en prendre note. Sous couvert du droit à la sécurité et à la défense on peut favoriser le secteur militaire - au mépris des autres secteurs sociaux - et cela peut avoir des résultats totalement contre-productif ou dialectiquement opposés à ce qui était espéré. Plutôt que d'avoir une société plus sûre on a une société de contrôle basée sur la surveillance et la crainte ; ce qui réduit les libertés comme la liberté d'expression et les contre pouvoirs.

Avec Maduro on est dans la caricature la plus éhontée. L'obéissance à remplacer la pensée critique et la “démocratie protagoniste" alors que l'une et l'autre devaient être la pierre angulaire de la révolution bolivarienne. “Douter, c'est trahir” dit la devise militaire d'un régiment. Le pouvoir terrorise ses oppositions, le secteur militaire au garde-vous face aux ordres les plus cruels ne sécurise rien ; il est la plus grande menace pour le peuple : arrestations arbitraires, intimidations, violences physiques et sexuelles, exécutions extrajudiciaires, les militaires n'ont rien à envier aux pires dictatures.

L'Organisation de Libération du Peuple (OLP) a été créée le 13 juillet 2015 et deux ans plus tard, le 14 juillet 2017, la FAES est activée par le président de la République avec un discours clairement militariste et une intention politique affirmée, afin de « combattre la criminalité et le terrorisme ». Avant d'accomplir deux ans d'existence, la FAES s'est déjà imposée comme la deuxième institution la plus meurtrière du pays, d'après le CICPC (Corps d'enquêtes scientifiques, criminelles et médico-légales).

Selon les chiffres officiels, 4 998 personnes sont mortes sous les balles des forces de sécurité de l'État en 2017, soit environ 14 personnes par jour. Le pays assiste à un massacre au ralenti, dans lequel les FAES (Forces d'action spéciale) de la PNB (Police nationale) jouent un rôle déterminant. D'après ces chiffres, on peut estimer que les victimes de la PNB s'élèvent à environ 1 500, soit 30 % du total national.” Ces groupes militaires sont affranchis de l'Etat de droit. Contrairement à la période de 2006 où l'on feignait de maintenir un équilibre entre la dimension sécuritaire et le respect des droits humains, ici, la part belliciste a pris le pas. Cette évolution en matière pénale se remarque aussi sur le plan discursif, on est passé d'un discours social au début du processus bolivarien à un discours punitif. Cette guerre déclarer contre “la criminalité” ou le “terrorisme” est une manière médiatique et violente d'oculter les problème socio-économiques en mettant en avant les problèmes sécuritaires abordés de manière dépolitisés. Elena Larrauri Pijoan, criminologue et professeur de droit pénal et de criminologie à l'Université Pompeu Fabra​ (Barcelone) parle de “populisme punitif”, qui peut être vue comme un mode de gouvernance (governing through crime). Il y a eu un virage autoritaire et militariste avec Maduro et une augmentation sans précédent de la violence d'Etat contre la population.

Depuis 2018, la Cour pénale internationale (CPI) mène une enquête formelle ouverte, dite “Situation Venezuela I”, sur des crimes contre l'humanité qui auraient été commis depuis 2014. La CPI a entamé son examen préliminaire en février 2018 après avoir été saisie par six pays d'Amérique latine. En mars 2014, la Chambre d'appel a confirmé la validité de l'enquête et a rejeté tous les arguments du régime vénézuélien. Il est ironique de rappeler que la CPI a été reconnue sous Chávez en 1998 puis ratifiée en 2002 par l'Etat vénézuélien à la différence des Etats-Unis, entre autres, qui n'ont pas ratifié le Statut de Rome. Et aujourd'hui, coup de théâtre, la classe politique “chaviste” qui ne jurent qu'en Chávez pour affermir son autorité et sa légitimité a entamé les démarches pour sortir le pays de la CPI. La vitrine reste mais l'héritage de Chávez est pillé.

Comme par hasard, alors que le le pouvoir vénézuélien est visé par une enquête pour des crimes contre l'humanité présumés lors des manifestations de 2017, l'Assemblée Nationale du Vénézuela a fait le 2 décembre 2025 un premier pas vers l'abrogation de la loi d'adhésion du pays au Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI).

Enfin, le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires a mis en garde contre une « augmentation alarmante » des pratiques attentatoire aux droits humains au Vénézuela depuis décembre 2023. Le travail réalisé par Provea et le Foro Penal couvre la période allant du début du régime de Nicolás Maduro jusqu'en 2023. Les révélations sont glaçantes. Dix mille exécutions extrajudiciaires auraient été perpétrées par les forces de l'État vénézuélien. Par ailleurs, 1 652 cas de torture ont été recensés durant la même période.

Les chiffres donnés sont à prendre avec précaution car il est difficile d'avoir une vision claire de l'ensemble du panorama vu le degré d'opacité propre à l'armée. En tout cas, ils suffisent à nous alerter. Ces chiffres peuvent être mis en perspective avec les années précédentes, ainsi, on se rend mieux compte du tournant belliciste de Maduro qui a utilisé l'armée pour mettre au pas la société. Durant les 21 années de gouvernement de Carlos Andrés Pérez, Rafael Caldera et Hugo Chávez, 77 personnes sont mortes lors de manifestations, selon le registre Provea. Au cours des six premières années de la présidence de Maduro, seulement, ce nombre a triplé.

La révolution et l'engagement internationaliste

Militarisme et révolution, pas plus que le social et le nationalisme ne font bon ménage. L'institution militaire doit être critiquée, intrinsèquement, et pas uniquement pour ses liens avec le Capital. Mais alors, une question se pose : comment fait-on quand Poutine menace toute l'Europe et Trump le monde entier ?

Si on partage le constat que Poutine est une vraie menace en premier pour l'Ukraine mais même pour toute l'Europe, on doit cependant céder à la tentation de la course aux armements. Il est louable d'évoquer la sécurité au niveau Européen, mais il faut alors bien la définir pour la distinguer d'une politique militariste en Europe qui aurait comme conséquence un recul démocratique et une militarisation des esprits. Qui dit armée, guerre ou intervention extérieure dit souvent opacité, affranchissement du parlement et propagande de guerre. La prudence doit être de mise.

Ce que vivent nos frères humains de Kiev et de toute l'Ukraine est désastreux et on se doit de leur porter assistance et d'être solidaire de leur résistance. En 2026, l'Ukraine a reconquis 201 km² de territoire occupé par la Russie, ce qui marque une progression significative dans sa contre-offensive. Conscient de la tension qu'il y a entre l'antimilitarisme désiré et la nécessité de répondre favorablement à la demande ukrainienne sur le plan militaire, on doit apporter la meilleure réponse en tenant compte de paramètres parfois antagonistes. Le refus du militarisme ne doit pas être synonyme d'un repli sur soi, d'une défense réactionnaire car restrictive de son pouvoir d'achat alors qu'à côté on tue, on déporte des enfants et on incarcère des journalistes. La réponse sociale face à la crise capitaliste doit être le plus possible internationaliste. On ne peut pas sacrifier des territoires ou des pays pour aménager un meilleur avenir à son propre peuple et au mépris de tous les autres. Cette négociation coloniale est un pari perdant pour l'humanité. Au-delà d'une propagande souvent symbolique des groupes militants habituels, le réseau européen de solidarité avec l'Ukraine a combiné soutien militaire, humanitaire avec un travail politique informatif pour expliquer ce qui se passe en Ukraine et notamment ce que vivent les travailleurs. C'est un réseau remarquable qui devrait être davantage soutenu.

A l'inverse, le soutien au Vénézuela sous couvert d'anti-impérialisme a semblé plus abstrait ces derniers mois. L'idéal serait que ce soutien se manifeste par un soutien réel, monétaire par exemple, destiné à ceux qui souffrent de la politique de Maduro et des conséquences du blocus.

Par ailleurs, dans les rassemblements on a tendance à opposer la posture affichée d'être totalement anti-impérialiste avec la défense du peuple en lutte contre la répression, pour ses droits, pour la liberté. Or, la ligne anti-impérialiste ne devrait pas coïncider avec l'alignement sur un bloc opposé tout aussi agressif et dangereux pour les peuples et la démocratie, comme la Russie impériale de Poutine, et deuxièmement, cet anti-impérialisme ne doit pas servir d'alibi pour bâillonner les voix dissidentes. L'anti-impérialisme c'est aussi soutenir ceux qui subissent la politique de Maduro. On peut regretter que dans le mouvement social il y avait peu de personnes à s'intéresser au sort des prisonniers politiques ou des otages séquestrés sans raisons par le pouvoir au Vénézuela. Camilo Castro par exemple, franco-chilien, a passé quasiment 5 mois enfermé au Vénézuela sans motif. Tout ressemble davantage à une prise d'otage - monnaie d'échange diplomatique probablement - qu'à une interpellation sérieuse motivée par un motif légal réel. L'Etat vénézuélien a parlé de “terrorisme ou d'espionnage” mais sans aucun fondement. Camilo a été soumis aux humiliations, à la violence psychologique et physique de la part de la Direction Général de Contre-Intelligence Militaire qui justement l'accusait d'espionnage. Nombreux sont celles et ceux qui tombent dans cette farce tragique et théâtralisée. On peut penser aussi à Alberto Trentini, travailleur humanitaire italien - membre d'Humanity Inclusion - enfermé sans motif pendant 423 jours. On ne doit pas les oublier. La bataille anti-impérialiste doit se faire avec eux, celles et ceux, prisonniers, prisonnières ou ex-prisonniers qui subissent la violence arbitraire d'un pouvoir à la dérive, politiquement rejetée. Il est impensable de demander stricto sensu la libération de Maduro - qui devrait plutôt être jugé au Vénézuela ou par un tribunal international - sans demander la libération de ceux et celles qui ont été arrêtés sans raison dans les dernières années, parce que étrangers ou opposant.e.s politiques. Suite à l'élection présidentielle contestée de 2024, 2 400 personnes qualifiées de « terroristes » par le régime ont été arrêtées. Si des libérations ont eu lieu fin décembre 2025 et une centaine d'autres depuis le 8 janvier 2026, ils restent encore des centaines de prisonniers politiques selon le Foro Penal. L'anti-impérialisme ne peut pas s'exonérer de sa responsabilité. L'engagement internationaliste doit être clair, et pas uniquement tourner autour de l'ingérence des Etats-Unis. Cet engagement peut se matérialiser par des actes concrets, comme un soutien à ceux et celles qui luttent au Vénézuela pour leurs droits et la liberté et qui sont criminalisés par l'Etat en raison de leur engagement militant.

De la même manière, si le soutien à Cuba est bienvenu, on regrette que celui-ci intervienne surtout quand le pays est directement menacé par les Etats-Unis, ou plutôt, quand cette menace et le risque d'une intervention militaire se resserre. Là encore, la solidarité doit également se faire depuis l'intérieur. Dès 2021, il y avait des manifestations pour le pain, l'électricité, la liberté, et c'est le rôle des révolutionnaires de donner suite à ces cris et d'engager un plan de solidarité internationaliste qui ne doit pas se limiter à critiquer l'ingérence des grandes puissances et le blocus criminel des États-Unis.

Cela passe par accueillir la parole de l'autre, et ne pas considérer que la transmission d'un témoignage ou de plusieurs dizaines de témoignages serait une faiblesse dans le front anti-impérialiste. Encore une fois, la critique de l'impérialisme étasunien, ses menaces et ses interventions, ne peut pas aller de pair avec un soutien automatique aux régimes menacés et une mise sous silence totale de ceux et celles qui réclament justice.

Conclusion

Che Guevara est connu pour avoir mis les facteurs non matériels au centre de l'engagement révolutionnaire et dans la construction d'une subjectivité nouvelle, permise par la révolution. Il faut préserver cet humanisme révolutionnaire qu'on retrouve dans la lettre d'adieu écrite en 1965 et destinée à ses enfants. Le célèbre révolutionnaire précise un moment : “Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire." Cet amour peut se célébrer et se transmettre, comme une flamme, sans jamais diminuer. C'est une valeur à conserver et à polir au même titre que l'amitié dont Dionys Mascolo à pointé la force pour le changement social. Dans les deux cas, ça suppose la confiance, la bienveillance, la solidarité et le soutien mutuel. L'amour et l'amitié sont donc au pôle opposé des valeurs impériales qui dominent aujourd'hui comme la force, la compétition, l'individualisme.

L'amitié a d'ailleurs été considérée et analysée par la député et co-présidente de l'Institut La Boétie, Clémence Guetté, comme étant une valeur primordiale de notre temps et de la nouvelle France. On a deux visions : l'ère du soupçon et de la méfiance pour son prochain, son attitude, sa parole, et la vision inverse basée sur l'amour et la confiance qui présuppose déjà l'idée d'égalité et de réciprocité.

La traduction politique sur le plan international c'est un soutien aux peuples opprimés et aux organisations révolutionnaires. Le soutien ne peut pas uniquement être militaire, même si pour les pays agressés militairement, comme l'Ukraine, il est essentiel. Aujourd'hui limité à des rassemblements symboliques, le soutien internationaliste pourrait prendre une déclinaison différente, bien plus concrète, avec l'envoie par exemple d'aide humanitaire et l'engagement des communes ou des régions à se solidariser et à contribuer à la solidarité internationale.

Le programme de l'ancien président du Mexique, “Sembrando vida”, est une manière intelligente de soutenir les peuples et la biodiversité en utilisant l'agroforesterie comme moyen d'action pour diminuer l'extrême pauvreté à travers la pousse d'arbres. C'est porter à grande échelle et au-delà même du Mexique l'agroécologie et l'agroforesterie pour que ces dynamiques écologiques et agricoles ne restent pas à l'échelle individuelle ou locale et sans soutien public.

Des choix sont possibles même si des doutes demeurent : comment soutenir les peuples réprimés, massacrés, comme les iraniens et les iraniennes, et plus largement, comment soutenir les peuples mis sur la liste macabre de l'impérialisme comme le peuple ukrainien en résistance et les peuples cubains et vénézuéliens qui subissent le blocus des Etats-Unis et la répression de leurs Etats respectifs ? On reste sur notre faim avec les rassemblements qui semblent davantage être symboliques, ou pire, plus une vitrine et un soutien aux régimes autoritaires respectifs (cubain et vénézuélien) qu'un réel engagement internationaliste et anti-impérialiste qui cherche à se solidariser avec les peuples.

Ce sont les rivalités territoriales et monétaires qui entraînent les agressions militaires et les guerres impérialistes et seul un processus de libération internationale peut mettre un coup d'arrêt à l'écocide et aux guerres sur la planète. On ne les arrêtera pas avec une guerre plus grande mais en les désarmant avec la révolution. Même si on ne sait pas encore la forme qu'elle prendra, on va au moins se donner les moyens de chercher encore et de tenir la ligne en évitant les écueils de l'indifférence et de la déshumanisation. Pour éviter notre congélation dans “les eaux glacées du calcul égoïste”, pour reprendre la formule de Marx, l'amour ne doit pas tomber et la révolution doit advenir. “S'il est impossible de prédire les formes qu'inventera le XXIème siècle, ce que seront les barricades du futur et ses insurrections, quelles combinaisons de résistances pacifiques et violentes il verra s'accomplir, il importe en revanche d'affirmer, dur comme fer, que le cercle vicieux du fétichisme et la ronde infernale de la marchandise peuvent être brisés ; que l'éternité terrestre n'existe pas plus que l'éternité céleste, qu'il y a donc forcément une issue, une échappée, une sortie, et que l'on finira bien par la trouver.

Maxime Motard, militant écosocialiste

Notes

1. Même après la deuxième guerre mondiale, les assassinats commis par l'extrême droite restent nombreux en France. Beaucoup ont été perpétrés par l'OAS (Organisation Armée Secrète). Dans la longue liste des victimes - malheureusement non exhaustive - on trouve : Roger Pateron, Albert Lavaud, et Gabriel Cordier, militants de gauche, 10 mars 1962, Issy‑les‑Moulineaux (Hauts‑de‑Seine), tués dans un attentat à la voiture piégée de l'OAS, lors d'un rassemblement pour la paix en Algérie. Pierre Overney, militant de la gauche prolétarienne, 25 février 1972, Boulogne-Billancourt, (usine Renault), tué par balles par Jean-Antoine Tramoni, agent de sécurité, associé à une idéologie d'extrême-droite. Pierre Maître, ouvrier et militant CGT, 25 février 1977, Reims, tué par balles lors d'une attaque revendiquée par le groupe d'extrême-droite Charles Martel. Henri Curiel, militant tiers-mondiste, 4 mai 1978, Paris, tué par balles à son domicile par un groupe d'extrême-droite, supposé être le groupe Delta. Pierre Goldman, militant d'extrême gauche, 20 septembre 1979, Paris, tué par balles par deux hommes se réclamant du groupe d'extrême-droite Honneur de la Police. Ibrahim Ali, lycéen français d'origine comorienne, 21 février 1995, Marseille, abattu au fusil par Robert Lagier, militant du Front National. Clément Méric, étudiant français, 5 juin 2013, Paris, tué par Esteban Morillo et Samuel Dufour, militants de Troisième Voie, extrême-droite. Federico Martín-Aramburú, 19 mars 2022, tué par balles. Son principal suspect est Loïk Le Priol, 31 ans, ancien du Groupe union défense (GUD) et ex-commando marine.
2.Contre l'Internationale réactionnaire la résistance s'organise : “Front mondial contre le néofascisme et l'impérialisme : 565 personnalités et 900 activistes de 100 pays font front commun”
https://www.cadtm.org/Front-mondial-contre-le-neofascisme-et-l-imperialisme-565-personnalites-et-900
3. Karina Nohales, Pablo Abufom Silva, “Victoire de Kast au Chili : la « voie démocratique » vers le pinochetisme, 29 décembre 2025. https://coucou.contretemps.eu/chili-kast-extreme-droite-pinochetisme/
4. Que les régimes soient démocratiques, autoritaires ou dictatoriaux, des alliances ont été mises en place dans l'histoire - comme celle du Safari Club - pour empêcher l'avancée du communisme. Le dénominateur commun est donc que ces Etats sont préventifs et bourgeois. Le Safari Club est une alliance de services de renseignement mise en place en 1976 à l'initiative du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), destinée à contrer l'influence communiste en Afrique et au Moyen-Orient. Elle comprenait la France, l'Iran, l'Égypte, l'Arabie saoudite et le Maroc et entretenait des liens avec les Etats-Unis.
5. Pour cela des alliances peuvent être faites sur place. C'est ce qui s'est passé pour le Venezuela. Dès 2018, l'administration américaine a tissé des liens avec des militaires vénézuéliens qui préparaient un coup d'État à Caracas. Peu importe le profil du candidat pour arriver à leurs fins. “Une figure-clé de la sédition était M. Manuel Ricardo Cristopher Figuera, directeur général du Service bolivarien national de renseignement (Sebin), qui avait été placé sous sanctions par Washington en février 2019, accusé de “torture de masse, violations massives des droits humains et persécutions de masse contre ceux qui veulent un changement démocratique au Venezuela.” Après le coup d'État avorté, M. Cristopher Figuera trouva refuge aux États-Unis, où les mesures à son encontre furent bien sûr levées.” Gilbert Achcar, “Changer le régime ou le vassaliser”, Le Monde Diplomatique, février 2026.
6.Trump n'a hélas pas le monopole des politiques racistes et répressives, des incarcérations et des expulsions. Obama a mené la guerre aux étrangers-ères de façon discrète mais efficace. A ce jour, il a expulsé trois fois plus de migrant.e.s que Trump.
7.Trump n'a hélas pas le monopole des politiques racistes et répressives, des incarcérations et des expulsions. Obama a mené la guerre aux étrangers-ères de façon discrète mais efficace. A ce jour, il a expulsé trois fois plus de migrant.e.s que Trump.
8. Défenseure des droits, Dématérialisation des services publics : trois ans après, où en est-on ?, 2022
9.Fabien Lebrun, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, l'Échappée, 2024.
10.Daniel Tanuro, “Thèses pour une critique écosocialiste de l'intelligence artificielle”, 11 février 2026. https://alencontre.org/ecologie/theses-pour-une-critique-ecosocialiste-de-lintelligence-artificielle.html
11. Sur ce sujet, de l'État Pénal on renvoie au livre de Vanessa Codaccioni : Comment les Etats répriment. Une courte histoire du pouvoir de punir, Divergences, 2025.
12. Les chiffres donnés sont issus du travail de Keymer Avila ; spécialiste de ces questions. Keymer Avila est avocat diplômé de l'Université Centrale du Venezuela (UCV), titulaire d'une maîtrise en criminologie et études socio-juridiques de l'Université de Barcelone (Catalogne). Il est chercheur et professeur de criminologie à l'UCV. Voir son travail : “¿Qué pasó con la reforma policial en Venezuela ?”, Efecto Cocuyo et Aporrea (22/04/2019).
13. Keymer Avila, “¿Qué pasó con la reforma policial en Venezuela ?”, Efecto Cocuyo et Aporrea (22/04/2019).
13. Keymer Avila, La FAES. Reflexiones sobre la (in)seguridad en Venezuela (LXXXVIII), 30/01/2019 https://www.aporrea.org/ddhh/a275147.html
15. En 2022, la Mission internationale indépendante d'établissement des faits des Nations Unies sur le Venezuela a recensé 122 cas de victimes ayant subi des actes de torture, des violences sexuelles et d'autres traitements cruels, inhumains ou dégradants de la part de l'armée, depuis 2014. Les méthodes employées, la création de centres de détention clandestins et l'élaboration d'un plan de persécution systématique contre l'opposition au régime de Nicolás Maduro rappellent les pratiques des dictatures latino-américaines des années 1970.
16. “Le témoignage de la procureure Luisa Ortega devant la Cour pénale internationale de La Haye (Pays-Bas) a permis de dresser un tableau documenté de la situation des droits humains au Venezuela, étayé par des milliers de preuves. Elle a joué un rôle déterminant en fournissant des informations cruciales à la plus haute juridiction du monde. Grâce à son témoignage, un document de plus de 500 pages a été constitué, comprenant des entretiens médico-légaux et psychologiques, ainsi que des entretiens avec des victimes de torture, de détentions illégales et d'autres crimes que le gouvernement commet systématiquement depuis janvier 2015.” Maxime Motard, “Venezuela : hasta la victoria siempre”, (16/08/2024) https://indymedia-venezuela.contrapoder.org/spip.php?article3149&lang=es
17. Le Groupe de Travail sur les Disparitions Forcées ou Involontaires de l'ONU a été créé en 1980 pour examiner et surveiller les disparitions forcées dans le monde
18. Neuf ans après les premières sanctions imposées par le président Barack Obama, les Etats-Unis à travers la voix des analystes du Congressional Research Service (CRS), une agence fédérale dépendant du Congrès – reconnaissent leur part de responsabilité dans la terrible crise économique et sociale qui asphyxie le pays sud-américain.
19. Daniel Bensaïd, Le Pari mélancolique, Fayard, 1997, p. 290-291.

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Board of Peace : la diplomatie au service de l’hégémonie américaine

3 mars, par Paul Fernandez-Mateo — , ,
Dernier né de l'imagination du président Trump, fertile dès qu'il est question d'étendre son influence, le fameux Board of Peace, ou Conseil de (la) Paix, proposé par la (…)

Dernier né de l'imagination du président Trump, fertile dès qu'il est question d'étendre son influence, le fameux Board of Peace, ou Conseil de (la) Paix, proposé par la Maison-Blanche fait déjà des vagues à peine après avoir émergé du néant.

25 février 2026 | tiré du site d'Élucid
https://elucid.media/politique/board-of-peace-la-diplomatie-au-service-de-l-hegemonie-americaine

Article Politique
publié le 25/02/2026 Par

Il faut bien le reconnaître : sur la scène internationale, Donald Trump n'a pas l'habitude de rester oisif bien longtemps. Après une année 2025 menée au pas de charge, entre hyperactivité diplomatique, fébrilité sur les droits de douane et interventionnisme constant, l'année 2026 s'annonce sous des auspices similaires. La fondation officielle du Board of Peace, ou Conseil de Paix, le 22 janvier dernier, représente une nouvelle étape dans l'affirmation de cette nouvelle politique étrangère « à la Trump », qui s'écarte des usages diplomatiques classiques et où le pouvoir réel est concentré entre les mains du seul président américain, à la merci de ses fréquents caprices.

Conçu à l'origine pour traiter le problème spécifique de la transition pacifique de la bande de Gaza après le cessez-le-feu consenti entre Israël et le Hamas à la suite de la guerre ayant résulté des événements du 7 octobre 2023 – cessez-le-feu dont le respect demeure tristement à géométrie variable –, le Board of Peace, avant même sa création, avait déjà muté. Désormais envisagé par la Maison-Blanche comme une réunion d'États volontaires autour de Donald Trump – qui s'est érigé en président à vie de cette institution – visant à produire des initiatives diplomatiques pour résoudre les problèmes rencontrés par ses membres, il n'a plus grand-chose à voir avec le simple organe subsidiaire du Conseil de sécurité des Nations unies, dont la résolution 2803 du 17 novembre 2025 avait ordonné la création. Et au vu de la façon dont l'institution semble être structurée, il y a fort à parier qu'elle servira tout simplement de relais aux intérêts de Washington, sans qu'il y ait beaucoup de place pour ceux des autres.

Jusqu'à présent, relativement peu d'États ont été invités par le président américain à faire partie de ce nouveau « Conseil de Paix » ; et parmi ceux qui l'ont été, encore moins ont daigné accepter. Il faut dire que le fait de devoir s'acquitter de droits d'entrée s'élevant à pas moins d'un milliard de dollars pour bénéficier d'un siège permanent a pu faire l'effet d'un puissant repoussoir. Mais au-delà du sans-gêne d'un tel rançonnage, le manque d'enthousiasme à l'égard du flambant neuf Board of Peace s'explique surtout par le caractère erratique, inquiétant et parfois hostile de la politique étrangère américaine depuis le retour au pouvoir du président Trump. L'idée d'un forum où l'essentiel du pouvoir résiderait entre les mains de Donald Trump semble en effet laisser l'écrasante majorité de la communauté internationale très perplexe.

Une initiative volontairement vague et fraîchement accueillie

Il faut dire que la communication de l'administration Trump concernant le Board of Peace n'a pas vraiment brillé par sa clarté. Le fait que l'organe ait été initialement envisagé comme un adjuvant pour la stabilisation de la situation à Gaza a pu éveiller un certain intérêt, mais l'imprécision relative à ce que sera l'activité réelle de l'institution, notamment en ce qui concerne l'administration de Gaza, laisse beaucoup d'observateurs dubitatifs – d'autant plus que jusqu'à présent, ni Israël ni le Hamas ne semblent particulièrement disposés à abandonner l'influence qu'ils possèdent sur l'enclave. Surtout, les velléités américaines de transformer le Board of Peace en une sorte de mécanisme de règlement des conflits à portée plus large que le seul cas de Gaza, et exclusivement sous contrôle américain, se sont avérées plus alarmantes qu'enthousiasmantes.

La preuve en est que parmi la grosse soixantaine d'États ayant reçu une invitation à participer aux travaux du Board of Peace, seuls vingt-deux ont pour le moment adhéré à la Charte constitutive de l'institution et accédé à la qualité de membre. Six autres ont annoncé qu'ils avaient l'intention d'accepter l'invitation, mais n'ont pas encore, à l'heure actuelle, ratifié la Charte.

Si une poignée d'autres États ont accepté de participer à la première réunion en tant que simples observateurs, il est indéniable que le soutien dont bénéficie le Board of Peace est assez faible. D'autant plus que les États qui ont accepté leur invitation – ou qui ont indiqué qu'ils l'accepteraient dans le futur – sont presque tous des États au poids économique et/ou diplomatique relativement faible, et donc peu susceptibles de résister à la pression de Washington, dont ils sont d'ores et déjà, pour la plupart, des États clients. Les rares États faisant exception, tels que l'Argentine, l'Arabie saoudite, Israël, l'Indonésie, le Pakistan et la Turquie, ont tendance à être eux aussi très dépendants des États-Unis, ou bien à être des États ambitieux, désireux d'accroître leur influence au sein d'un nouveau forum interétatique où certains de leurs concurrents habituels seront probablement absents.

Et en effet, les absents seront nombreux. Outre le fait que Donald Trump n'a pour le moment invité qu'une faible proportion des plus de deux cents États souverains qui existent à travers le monde – dont seulement deux États africains, le Maroc et l'Égypte, et aucun État d'Afrique subsaharienne, ce qui en dit long sur la représentativité de l'institution –, son invitation n'a guère séduit, et s'est vue opposer des réponses allant du silence poli au refus franc et massif. En particulier, aucune grande puissance ne participe au Board of Peace ; sur la liste des quinze pays les plus riches par PIB nominal, aucune des quinze plus grandes économies mondiales, à la seule exception des États-Unis eux-mêmes, n'a pour le moment exprimé le souhait de devenir membre de cette institution – alors même que toutes avaient été invitées.

On notera tout de même que parmi ces grandes puissances, l'Italie, l'Inde et le Mexique – ainsi que la Commission européenne, qui s'est d'ailleurs attirée de sévères critiques pour avoir pris cette initiative sans l'aval des États membres de l'UE – ont envoyé des observateurs, ce qui ne les engage à rien. De plus, le Canada, qui avait été invité, aurait souhaité accepter de participer, mais a vu son invitation retirée par Donald Trump après que le Premier ministre canadien, Mark Carney, l'ait vexé une fois de trop – ce qui, au passage, en dit long sur le degré de stabilité du Board of Peace et de la confiance qui peut être accordée à son leader.

Les refus les plus secs proviennent pour l'instant surtout d'États membres de l'Union européenne, ainsi que quelques autres : la Nouvelle-Zélande, la Norvège, l'Ukraine, le Vatican –qui a même critiqué la décision de l'Italie de participer en tant qu'observateur – et le Royaume-Uni, qui, pour une fois, a refusé de soutenir son éternel allié d'outre-Atlantique. On notera d'ailleurs que d'autres très proches alliés des États-Unis n'ont pas accepté leur invitation : le Japon, la Corée du Sud et même l'Ukraine maintiennent pour le moment une posture prudente, refusant de s'engager. En particulier, l'Ukraine et le Royaume-Uni (qui craignent de toute évidence l'ire de Washington), ont maladroitement tenté de justifier leur refus par l'invitation adressée à la Russie– invitation pourtant restée lettre morte – indiquant qu'ils refuseraient de siéger au sein d'un Board of Peace qui pourrait accueillir Vladimir Poutine.

Une concentration institutionnelle de tous les pouvoirs entre les mains de Trump

Si le Board of Peace soulève autant de réactions inquiètes et empreintes de scepticisme, ce n'est pas du fait de sa raison d'être. La nécessité d'une structure à caractère international pour appréhender l'après-guerre dans la bande de Gaza ne suscite en effet guère de débat, car il convient pour des raisons évidentes de ne laisser le destin de l'enclave ni entre les mains du Hamas ni entre les mains d'Israël – deux entités qui n'ont absolument pas les intérêts de la population palestinienne en tête.

Certes, le fait d'avoir laissé aux États-Unis le soin de mettre sur pied un tel organe était déjà critiquable ; à quand remonte la dernière occasion durant laquelle une administration américaine – a fortiori républicaine – s'est opposée aux intérêts israéliens ? Mais encore pouvait-on se persuader qu'un processus de paix douteux valait toujours mieux que pas de processus de paix du tout, et se dire qu'au moins, l'annonce de la création du Board of Peace a permis d'assurer une certaine pérennité au – très relatif – apaisement des hostilités dans la région, depuis octobre 2025 et l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. Même s'il faut bien admettre que les priorités affichées de Donald Trump concernant le futur de la région sont quelque peu lunaires…

Non, si le Board of Peace inquiète autant, c'est bien du fait de la structure qui lui a été donnée par ses créateurs. La mainmise des États-Unis sur les détails de la formation de l'organe constituait déjà un motif d'inquiétude lorsque la résolution du Conseil de sécurité ordonnant sa création avait été adoptée : la France, qui a pourtant voté en faveur de la résolution, précisait ainsi déjà que le Board of Peace devrait évoluer au sein du cadre déjà établi par les précédentes résolutions du Conseil de sécurité, trahissant un certain malaise, même à ce stade, sur la forme qu'allait prendre l'institution. Et ce malaise s'est révélé tout à fait justifié : le Board of Peace tel qu'il existe désormais dépasse très largement le cadre de la simple administration de la bande de Gaza, et son fonctionnement, tel que défini par sa Charte constitutive, est particulièrement alarmant.

Déjà, il y a les évidences. Le fait que Donald Trump préside le Board of Peace est d'ores et déjà un sérieux motif d'inquiétude, l'actuel président américain étant ce qu'il est. Mais encore plus préoccupant est le fait que cette fonction est totalement séparée de celle de président des États-Unis, qu'aucune durée de mandat ne soit précisée et que le choix du successeur du président est exclusivement entre les mains du président lui-même. De facto, ces éléments ont déjà permis à Donald Trump de s'ériger en président à vie du Board of Peace ; et il semblerait bien qu'il en ait le pouvoir, et qu'il ne s'agisse pas d'une énième fanfaronnade. Et les pouvoirs entre les mains du poste de président sont immenses.

Non content de décider seul de son successeur, il est également le seul à pouvoir inviter de nouveaux États membres au sein du Board of Peace, le seul à pouvoir les en exclure – décision à laquelle seule une majorité des deux tiers des membres peut s'opposer, et il ne semble pas y avoir d'exception si l'État visé a payé le milliard de dollars exigé pour un siège permanent ! – et aussi le seul à pouvoir décider de la création, modification ou dissolution d'organes subsidiaires. Enfin, toutes les décisions prises par le Board of Peace devront être personnellement approuvées par son président avant d'entrer en application.

Autrement dit, si le Board of Peace est, en apparence, une institution au sein de laquelle chaque État membre dispose d'une voix, Donald Trump – qui, en plus, dispose de sa propre voix en tant que représentant des États-Unis, et d'une potentielle voix supplémentaire en cas d'égalité – dispose dans les faits d'un droit de veto sur chaque décision prise par les États membres.

Comme si cela ne suffisait pas, le Conseil exécutif du Board of Peace, chargé de l'exécution de ses décisions, est composé de huit membres, dont le mandat de deux ans peut être renouvelé à volonté par le président ; et sur ces huit membres, quatre sont de proches collaborateurs de Donald Trump – parmi lesquels son gendre, Jared Kushner – et un autre est l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, qui a d'ores et déjà l'habitude de pratiquer la génuflexion devant le président américain.

Seul ce Conseil exécutif dispose du pouvoir de destituer le président contre sa volonté ; mais uniquement en cas d'incapacité, et au travers d'un vote unanime. En désignant ses laquais comme membres du Conseil exécutif, Donald Trump s'assure ainsi de demeurer indéboulonnable, même potentiellement lorsqu'il sera devenu sénile. Comme si tout cela ne suffisait pas, le président conserve aussi le dernier mot sur toute question relative à l'interprétation ou l'application de la Charte qui porte création du Board of Peace, ce qui lui permettra en pratique de résoudre tout conflit de nature procédurale à son profit.

Ainsi, non seulement le Board of Peace est conçu pour être une institution à caractère impérialservant de relais aux intérêts américains et à leur politique de domination des États trop faibles pour leur résister, mais il représente plus spécifiquement une structure destinée à assurer la pérennité de l'influence de Donald Trump et de son entourage sur la politique étrangère américaine – même après son départ de la Maison-Blanche. Dès lors, rien d'étonnant à ce que cet organe suscite un tel rejet chez les États encore capables et désireux de résister à l'influence de Washington.

Mais les effets délétères du Board of Peace risquent de s'étendre au-delà du cercle des seuls États qui y adhèrent. En effet, sa Charte précise qu'il pourra servir de forum de résolution des différends entre ses États membres, ce qui lui conférerait un rôle concurrent de celui d'une autre structure, bien plus ancienne, qui a été créée pour assurer la résolution pacifique des différends internationaux : l'Organisation des Nations unies.

Une attaque de plus contre les Nations Unies

À première vue, le Board of Peace, dans sa forme originelle, n'avait pas vocation à servir de concurrent aux mécanismes prévus par l'Organisation des Nations unies pour préserver la paix. Après tout, sa création a été prévue par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies – la résolution 2803, adoptée le 17 novembre 2025 – et le Conseil de sécurité est justement le premier responsable, d'après la Charte des Nations unies, du maintien de la paix et de la sécurité internationales. Le Board of Peace a été créé dans l'optique de participer à la stabilisation de la situation dans la bande de Gaza, et son rôle en la matière sera de superviser l'administration du territoire.

Mais déjà à l'époque du vote de la résolution, certaines voix s'étaient élevées pour alerter sur le degré de contrôle effectif dont le Board of Peace allait bénéficier sur la bande de Gaza, et sur les conséquences qu'une telle supervision aurait sur la situation des Palestiniens à Gaza – sans même évoquer la question de l'acceptation de cette nouvelle situation par le Hamas ni celle du respect par Israël du cessez-le-feu.

Si la Russie et la Chine ont préféré s'abstenir plutôt que d'utiliser leur veto – pour ne pas faire obstacle à un projet de résolution favorablement perçu par les autres membres du Conseil de sécurité sur la question éternellement épineuse du conflit israélo-palestinien – les deux États, depuis longtemps habitués aux manigances américaines, ont fait part de leur inquiétude sur la question, de même que de nombreux juristes et ONG. Il est d'ailleurs intéressant d'observer que certains États (notamment la France) qui critiquent désormais ouvertement le Board of Peace, se sont à l'époque couchés devant la volonté américaine et ont voté en faveur du projet de résolution.

Surtout, il est important de rappeler que le Board of Peace tel qu'il existe aujourd'hui n'a vraiment plus grand-chose à voir avec le Board of Peace tel qu'il avait été initialement envisagé par la résolution 2803. S'il a bel et bien toujours l'intention de remplir sa mission d'administration de la bande de Gaza, il n'a, d'un point de vue structurel, rien en commun avec les organes habituellement créés par le Conseil de sécurité des Nations unies pour remplir une mission spécifique.

Son président, Donald Trump, a exprimé son intention d'en faire une sorte de forum indépendant, concurrent des Nations unies, pouvant donc prétendre s'occuper de n'importe quelle situation de menace contre la paix, et la résoudre de manière autonome, sans contrôle du Conseil de sécurité des Nations unies – et donc sans avoir à risquer les fâcheux veto des quatre autres membres permanents de ce Conseil. Autrement dit, le Board of Peace est désormais envisagé par la Maison-Blanche comme un vecteur visant à imposer la volonté du président américain en court-circuitant les Nations Unies et le droit international. Donald Trump l'a d'ailleurs implicitement rappelé durant la première réunion du Board of Peace, le 19 février 2026.

Or, étant donné le bilan particulièrement piteux des prétendus « miracles » accomplis par Donald Trump en matière de résolution des conflits tout au long de l'année 2025, la perspective d'un concurrent au Conseil de sécurité des Nations unies entièrement placé sous son contrôle n'enthousiasme personne à part lui. Si le président américain aime s'enorgueillir d'avoir, à lui seul, « arrêté huit guerres » l'an passé, la réalité est bien moins rose. De plus, le Board of Peace est loin de constituer la première attaque de Donald Trump contre une Organisation des Nations unies qu'il estime inefficace et trop opposée aux intérêts américains et israéliens.

Outre le retrait des États-Unis de nombreuses organisations subsidiaires telles que l'UNESCO, l'OMS et bien d'autres, l'administration Trump a également placé l'ONU dans une situation très inconfortable en refusant de verser sa partdu financement annuel de l'organisation et des opérations de maintien de la paix. Au total, les États-Unis doivent actuellement plus de quatre milliards de dollars à l'ONU, qui tire désormais la sonnette d'alarme face à la crise financière sans précédent qui la menace. En dépit de ses dénégations, le président américain ne s'y prendrait pas autrement s'il désirait faire tomber l'organisation.

Et si les Nations unies s'effondrent, c'est tout le compromis qui a maintenu – bon gré mal gré – la paix entre les grandes puissances depuis 1945 qui risque de s'évaporer. Ni la Russie ni – surtout – la Chine n'accepteront un nouvel ordre international dans lequel elles ne disposeraient plus du droit de veto dont elles bénéficient au Conseil de sécurité des Nations unies pour protéger leurs intérêts. Si elles se retrouvent forcées de les défendre par d'autres voies moins pacifiques, elles n'hésiteront pas.

La chute de l'ONU impliquerait aussi la fin de toute semblance d'égalité souveraine entre les États. L'administration Trump cache de moins en moins bien ses velléités impérialistes et néo-colonialistes, et priver les États du forum égalitaire que constituent l'ONU et son Assemblée générale les laissera isolés, forcés de se chercher de nouveaux protecteurs ou de se replier sur des organisations régionales pour tenter de peser encore dans la balance.

La fragmentation de la communauté internationale ne peut se faire qu'à l'avantage des plus puissants. Le monde est déjà de plus en plus forcé à choisir entre Washington et Beijing ; cette tendance ne pourra que se renforcer si les attaques de Donald Trump portent leurs fruits. Dans cette optique, il est heureux que le Board of Peace ne bénéficie, pour le moment, que d'un très faible soutien. La menace est claire, et elle pèse sur tous les États. Une telle prise de conscience est salutaire, et il convient d'espérer qu'elle dure.

Photo d'ouverture : Le président américain Donald Trump tient un marteau lors d'une cérémonie de signature à la réunion inaugurale du « Conseil de la paix » à l'Institut américain pour la paix à Washington, DC, le 19 février 2026. SAUL LOEB / AFP

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La violence institutionnelle machiste après les féminicides

Les femmes sont souvent infantilisées, remises en question ou ignorées après avoir dénoncé des violences sexistes. Ces comportements revictimisants mettent en péril la (…)

Les femmes sont souvent infantilisées, remises en question ou ignorées après avoir dénoncé des violences sexistes. Ces comportements revictimisants mettent en péril la continuité des procédures judiciaires et des ordonnances de protection.

Tiré de Entre les ligne et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/22/la-violence-institutionnelle-machiste-apres-les-feminicides/

Le 3 septembre 1999, Ángela González Carreño a décidé qu'elle ne retournerait pas dans l'enfer des insultes, des humiliations et des coups que son mari, Felipe Rascón, lui infligeait depuis des années. Elle s'est enfuie du domicile familial, si l'on peut l'appeler ainsi, a porté plainte devant les tribunaux et a demandé le divorce afin de rompre toute relation avec son agresseur. Le témoignage déchirant d'Ángela, présenté devant différentes instances judiciaires, n'a pas empêché Rascón d'obtenir l'autorisation de passer du temps sans surveillance avec Andrea, leur fille commune, alors âgée de trois ans. La mineure a rejeté ces visites à maintes reprises, sans que personne ne l'écoute. Consciente du danger que cette décision représentait pour l'enfant, Ángela a déposé plus de 51 plaintes auprès des tribunaux et des commissariats, implorant des mesures de protection pour toutes les deux. Mais le 24 avril 2003, l'épisode de violence vicariale le plus sanglant de ces dernières décennies s'est produit : Rascón, lors d'une des visites convenues, a assassiné la fillette d'un coup de feu afin de causer le plus de souffrance possible à son ex-compagne pour la punir d'avoir refusé de permettre ses abus.

Dans un article où elle expose les détails de l'affaire, la journaliste et militante féministe Cristina Fallarás décrit le parcours judiciaire qu'elle a suivi depuis la mort de sa fille : après plusieurs recours rejetés par les tribunaux espagnols, l'association de défense des droits humains Women's Link a porté son affaire devant le Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (CEDAW), qui a statué en 2014 que l'Espagne ne l'avait pas protégée, ni elle ni sa fille. Enfin, un tribunal étranger reconnaissait la responsabilité des institutions dans la protection insuffisante de la mère et de la fille, et le terme de violence institutionnelle machiste commençait timidement à être utilisé.

« Les institutions ont l'obligation légale de ne pas tolérer
ni perpétrer la violence machiste »

Le seul responsable du féminicide par procuration d'Andrea était son père, mais cette issue aurait pu être évitée si les acteurs/actrices judiciaires et policiers avaient agi avec la diligence requise. Cette violence qui émane directement des entités publiques se manifeste lorsque, selon l'Observatoire des violences institutionnelles machistes (OVIM), « une femme s'adresse aux institutions de l'État et qu'il y a une omission, une pratique ou une action qui constitue une violence machiste en entravant ou en empêchant l'exercice de ses droits humains ». L'observatoire ajoute que cette violence silencieuse se déploie dès lors qu'une personne victime d'un délit tel que la violence sexiste « subit un nouveau préjudice en raison du traitement (sceptique) qu'elle reçoit de la part des institutions, des professionnels·le ou de la société pendant le processus de plainte, d'enquête ou de recherche de justice ».

Les institutions ont l'obligation légale de ne pas tolérer ni perpétrer la violence machiste, et de ne pas l'ignorer. Plus récent que celui d'Ángela, le cas de María Salmerón présente des similitudes : bien que son ex-compagnon ait été condamné à 21 mois de prison pour les violences qu'il lui avait infligées (peine qu'il n'a d'ailleurs jamais purgée), elle a été condamnée à neuf mois de prison pour délit continu de désobéissance grave à l'autorité avec circonstance aggravante de récidive après avoir enfreint le régime de visite de sa fille, obligée de rencontrer son père, afin d'éviter qu'elle ne subisse le même sort qu'Andrea.

Depuis lors, les procès se succèdent, où les victimes voient leurs récits remis en question, les ordonnances de protection refusées ou les évaluations effectuées de manière négligente, sans tenir compte de la situation de risque dans laquelle se trouvent de nombreuses femmes récemment séparées de leurs agresseurs. La plupart de ces cas se produisent au sein de la magistrature, mais ils ont également des répercussions dans les commissariats, les centres de santé ou, dans une moindre mesure, les organismes destinés aux victimes de violence sexiste. En Espagne, six plaintes sur dix concernant la violence machiste institutionnelle sont liées au comportement ou aux décisions des juges : une étude réalisée par l'OVIM souligne que, parmi les cas recensés, 52% se concentrent dans ce secteur, suivi par les domaines policier, sanitaire, social et de l'aide intégrale.

« Parmi les formes les plus courantes de violence institutionnelle figure le refus systématique de mesures de protection »

Comme le souligne cet organisme, parmi les schémas les plus courants de violence institutionnelle figurent le refus systématique de mesures de protection, la méfiance envers les victimes et la priorité accordée aux droits des parents au détriment de l'intérêt supérieur des enfants. Les témoignages de femmes qui racontent avoir été infantilisées, culpabilisées ou ignorées par des professionnel·les du secteur public sont également malheureusement fréquents, ajoutent-iels. Ce type d'actions revictimisantes se produit fréquemment lors des interrogatoires (rappelons-nous l'audience du juge Carretero avec Elisa Mouliaá après sa plainte pour abus sexuels contre Íñigo Errejón) et explique le taux élevé de sous-déclaration qui persiste encore en Espagne. De nombreuses femmes affirment être terrifiées à l'idée que leur témoignage puisse être remis en question lorsqu'une agression se produit, surtout si elles ne correspondent pas au stéréotype de la « victime parfaite » que de nombreux juges s'attendent à trouver. Résultat : de nombreuses survivantes décident de ne pas poursuivre la procédure judiciaire après avoir porté plainte contre leur agresseur, en raison du poids de cette violence institutionnelle qui les revictimise. Cela est souvent confondu avec le fait que les femmes retirent leurs plaintes, un argument souvent utilisé par ceux qui défendent des discours antiféministes ou négationnistes de la violence machiste.

Injustice épistémique dans les tribunaux

Lorsque, en raison de ces obstacles, les femmes renoncent à poursuivre la procédure judiciaire, il se produit ce que la philosophe britannique Miranda Fricker a qualifié d'« injustice testimoniale ». Il s'agit d'un effet des mauvais traitements infligés par les instances qui, en théorie, devraient assurer la sécurité et la protection. « L'expérience de certaines femmes dans le cadre de la procédure pénale ou auprès de la police incite d'autres femmes à se méfier des institutions et à reconsidérer leur décision de porter plainte ou non. Nous avons entendu des récits dans lesquels on s'interroge sur ce qu'a fait la femme avant de subir cette violence, ce qu'elle a fait pendant la violence et ce qu'elle a fait après, mais il y a aussi la crainte qu'on leur retire la garde de leurs enfants, sachant que des visites sont accordées aux pères maltraitants », explique à ce média Marina Oliva, membre de Hèlia, l'une des principales associations de soutien aux victimes de violence machiste en Espagne. Mme Oliva souligne un fait terrifiant : dans plus de 80% des cas, la garde et les visites sont accordées aux pères agresseurs, alors que la loi stipule qu'elles ne devraient généralement pas être accordées aux pères faisant l'objet d'une enquête ou condamnés pour violence sexiste.

« Les personnes en situation administrative irrégulière ont très peur d'être expulsées si elles portent plainte »

Le mot qui définit le mieux le sentiment général de ces femmes est la peur, qui est encore plus forte chez celles qui sont migrantes ou racialisées : celles qui se trouvent en situation administrative irrégulière ont très peur que, si elles portent plainte, elles puissent être expulsées d'Espagne. De plus, dans de nombreux cas, les barrières culturelles et linguistiques limitent la communication, car il n'y a pas toujours d'interprètes disponibles, comme l'explique une étude de l'université de Vigo réalisée par Sabela Pérez-Martín, Iria Vázquez Silva et Carmen Verde-Diego. Elles sont également plus souvent culpabilisées et infantilisées et font l'objet de commentaires racistes pendant la procédure judiciaire. Enfin, ajoutent-iels, la perte de confiance dans le système après avoir vu leurs droits bafoués par les institutions mêmes chargées de veiller à leur sécurité engendre un bouleversement émotionnel et social important.

Pour l'instant, le sexisme institutionnel n'est pas reconnu en Espagne, bien que la loi organique 1/2004 du 28 décembre 2004 prévoie des mesures de protection intégrale pour les victimes de violence sexiste (notamment l'aide juridique gratuite, l'accompagnement psychologique et social, la protection policière et les ordonnances d'éloignement). Il s'agit de mesures conservatoires – préventives et temporaires – prises après le dépôt de la plainte et la tenue du premier procès rapide jusqu'à la fin de la procédure. Or, selon l'Observatoire contre la violence sexiste, 34,18% des ordonnances de protection demandées au cours des 15 dernières années en Espagne n'ont pas été accordées. Entre avril et juin 2025, selon les dernières données du Conseil général du pouvoir judiciaire, 12 661 ordonnances de protection ont été demandées aux instances judiciaires et sept sur dix ont été accordées, un chiffre préoccupant pour les expertes consultées.

Conformément à la loi sur la procédure pénale (LECRIM), certaines mesures de protection urgentes comprennent l'éloignement physique (l'agresseur ne peut s'approcher ni de la victime ni de son entourage), l'interdiction de communication, le retrait immédiat des armes à l'agresseur, la suspension du régime de visite ou l'accès à des ressources d'aide au logement. Le problème réside dans le fait que l'évaluation du risque encouru par les victimes dépend directement de l'interprétation des juges, qui peuvent ne pas avoir intégré une approche féministe dans leur pratique. Ainsi, les professionnel·les·ignorent parfois largement les dynamiques qui sous-tendent la violence machiste au sein du couple, ce qui explique pourquoi les comportements dangereux des agresseurs sont souvent sous-estimés.

Pour Iria Vázquez Silva, professeure de sociologie à l'université de Vigo et coauteure du rapport susmentionné, il est indispensable que tout·e professionnel le en contact avec une victime de violence soit formé à la prévention de la violence machiste : « Dans les cursus de travail social, de médecine, de droit ou de psychologie, il n'y a parfois pas de matières obligatoires sur la violence de genre. Et bien sûr, on se retrouve ensuite au tribunal avec une équipe médico-légale qui n'est pas formée et des avocats commis d'office qui, dans les affaires de violence sexiste, ont parfois suivi une formation spécifique de deux ou trois jours ». De nombreuses femmes souffrant du syndrome de stress post-traumatique après avoir subi des violences sexistes sont désavantagées, car elles peuvent perdre la garde de leurs enfants en raison d'un malentendu selon lequel elles ne seraient pas aptes à s'occuper de leurs enfants. Ainsi, non seulement la violence finit par être pathologisée, mais elle se retourne également contre les victimes lorsqu'elles passent devant les tribunaux.

Saturation des ressources publiques et défaillances systémiques

Mais une partie essentielle de cette violence par omission dans l'octroi de mesures de protection est directement liée à la saturation des services et des ressources publiques. « À Madrid, nous avons 11 tribunaux spécialisés dans les violences faites aux femmes pour instruire, enquêter, rendre des ordonnances de protection, puis nous avons des tribunaux pénaux pour les procès. Tout cela fait que les juges travaillent à un rythme effréné. Lorsque vous disposez d'un temps limité, vous ne pouvez parfois pas poser toutes les questions nécessaires et vous finissez par considérer comme moins graves des choses qui le sont pourtant. Souvent, nous n'avons pas les moyens de traiter chaque cas comme il le mérite », explique Marta Herrero, avocate spécialisée dans la défense des victimes de violence machiste. Cette précarité touche également les ressources publiques destinées à l'aide aux victimes : les fonds alloués à ces structures essentielles étant systématiquement réduits et les listes d'attente pour y accéder devenant interminables, de nombreuses femmes sont laissées pour compte, car seuls les cas les plus extrêmes et les plus urgents peuvent être traités.

« Les ressources sont toujours allouées en priorité aux situations les plus graves. Ainsi, même si la réglementation inclut toutes les femmes, en fin de compte, s'il n'y a pas de budget ni de personnel suffisant et que les listes d'attente sont très longues, de nombreuses victimes sont exclues du circuit », souligne Oliva. Les travailleuses du réseau contre la violence sexiste de Madrid dénoncent depuis longtemps le manque de professionnels pour répondre à la demande, car les ressources sont externalisées et largement précarisées.

« Plus de 4 500 hommes en Espagne portent un bracelet permettant de connaître leur localisation »

L'une des mesures pénales de protection des victimes consiste à mettre en place des dispositifs de contrôle télématique pour les agresseurs. Plus de 4 500 hommes en sont équipés en Espagne. Ces dispositifs (bracelets ou bracelets électroniques) permettent de connaître l'emplacement exact des agresseurs faisant l'objet d'une ordonnance d'éloignement et servent à détecter en temps réel d'éventuelles violations de cette ordonnance. Le Centre Cometa, qui dépend du ministère de l'Égalité et gère ces dispositifs de surveillance, a été impliqué depuis fin 2024 dans une série de scandales après que des défaillances des dispositifs ont été signalées : gel de la localisation des agresseurs, erreurs dans le GPS, matériaux de mauvaise qualité facilitant le retrait des bracelets… L'attribution du contrat de service, par appel d'offres public, à deux entreprises privées (Securitas et Vodafone) en mars 024 a marqué le début de la précarisation extrême de ce service, qui s'est traduite à long terme par une violence institutionnelle de premier ordre.

Seules 825 municipalités sont intégrées au système Viogen

Tout comme dans le cas de l'octroi de mesures de protection aux victimes dans les tribunaux, la violence institutionnelle est également présente dans l'évaluation des risques encourus par les femmes dans le système Viogen. « Lorsque la police recueille la déposition de la victime afin d'évaluer son niveau de risque, elle lui demande de répondre à certaines questions et remplit un formulaire informatisé. En fonction des réponses qu'ils sélectionnent, un résultat ou un autre apparaît. Il n'y a pas d'entretien avec une assistante sociale ou une psychologue dans toute cette évaluation », affirme Mme Herrero à propos de l'un des aspects les plus perfectibles de ce système de notation et de suivi au niveau national. Selon les expertes, il manque non seulement une plus grande professionnalisation dans ces évaluations, mais aussi du temps pour évaluer chaque cas avec calme.

Pour déterminer un niveau de risque, la police ou la garde civile (chargées du suivi) prennent en considération des paramètres tels que l'existence de plaintes antérieures, la possession d'armes par l'agresseur, le fait que celui-ci ait proféré des menaces de mort à l'encontre de la victime, des rapports sexuels forcés, des menaces de suicide, des agressions physiques sur des animaux ou des antécédents d'atteinte à l'autorité. Le fait que la victime soit certifiée handicapée peut constituer une circonstance aggravante, car ce facteur augmente sa vulnérabilité face à l'agresseur.

Comme le révèlent les dernières données de l'Observatoire de la violence sexiste, depuis 2013, le nombre de cas actifs dans le système Viogen a augmenté de plus de 39 000 et ceux présentant un risque élevé ont été multipliés par sept. Malgré le caractère alarmant de ces chiffres, la plupart des mairies ne sont toujours pas intégrées au système Viogen : en novembre 2025, seules 825 mairies l'étaient, dont 38 capitales provinciales (l'Espagne compte 8 132 communes). Cette situation est particulièrement grave car, en l'absence d'accord avec les mairies, la police locale ne peut ni consulter ni mettre à jour le niveau de risque d'une victime. À Saragosse, par exemple, qui comptait plus de 1 600 cas actifs en 2025 (2 566 dans toute l'Aragon), la ville n'était pas encore pleinement intégrée au système à la fin de l'année. « Il est nécessaire de continuer à sensibiliser à la question du genre et de garantir, grâce à des politiques et des services publics, la sécurité des victimes. Ici, le problème réside dans la structure du système et dans la manière dont la logique institutionnelle est organisée », explique Teresa Carrillo, psychologue féministe spécialisée dans les violences machistes.

Alejandra Mateo Fano
https://ctxt.es/es/20260201/Politica/51998/alejandra-mateo-fano-reportaje-justicia-revictimizacion-maltrato-violencia.htm
Traduit par DE

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Syrie. L’ingénierie de la peur : une stratégie pour soumettre les femmes sous le régime « transitoire »

[Dans le récent rapport du PNUD consacré à la Syrie il est souligné que l'IDH (Indice de développement humain) a reculé « de près d'un demi-siècle… 17 février 2026 | tiré (…)

[Dans le récent rapport du PNUD consacré à la Syrie il est souligné que l'IDH (Indice de développement humain) a reculé « de près d'un demi-siècle…

17 février 2026 | tiré du site alencontre.org | Illustration de Daraj-Media.
https://alencontre.org/moyenorient/syrie/syrie-lingenierie-de-la-peur-une-strategie-pour-soumettre-les-femmes-sous-le-regime-transitoire.html
Rosa Yassin Hassan

Neuf Syriens sur dix vivent dans la pauvreté et sont confrontés à l'insécurité alimentaire ; 50% des infrastructures du pays ont été détruites ou rendues inutilisables ; et 75% de la population dépend désormais d'une forme d'aide humanitaire… » Cette situation socio-économique ne peut être mise entre parenthèses lorsque l'on envisage le parcours qui doit être suivi pour répondre aux besoins les plus urgents de la très large majorité de la population. Toutefois, ce désastre ne peut servir à un dit réalisme qui aboutit à introduire une césure entre la restauration des droits démocratiques et la reconstruction des droits sociaux. Une reconstruction plus égalitaire n'est possible qu'en prenant appui sur une activité socio-politique libérée de larges strates de la société civile. Et cela d'autant plus face à un pouvoir dont les options économiques et sociétales sont marquées au fer d'un néolibéralisme affairiste. Un pouvoir qui trouve ses relais dans des opérateurs de l'ancien régime d'Assad et les pétro-monarchie du Golfe, pour ne pas mentionner la Turquie d'Erdogan et les Etats-Unis de Trump.

L'article consacré aux options du gouvernement d'Al-Charaa dans le domaine des droits de base des femmes contribue à saisir l'aspect déterminant d'une intrication entre doit démocratiques et droits sociaux comme devant être le levier pour une activité sociale dans la poly-reconstruction du pays. C'est le défi qui est ici mis en relief. – Réd. A l'Encontre]

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La lutte des Syriennes pour la justice juridique s'étend sur des décennies, au cours desquelles les femmes ont cherché à déconstruire, à défaire l'architecture des lois discriminatoires, notamment la loi sur le statut personnel, l'une des plus ancrées dans l'inégalité. Les combats se sont concentrés sur l'abolition des discriminations, l'élévation de l'âge du mariage, le droit des tutelles, entre autres. Les défis étaient immenses en raison de l'imbrication des textes juridiques avec la législation islamique et les coutumes sociales.

La loi sur le statut personnel, dans sa version antérieure, a régi la vie de millions de femmes. Elleprivait la femme de la tutelle sur ses enfants, du droit de leur transmettre sa nationalité. Elle restreignait son droit au divorce, tandis que l'homme disposait du pouvoir absolu comme de mettre fin a son mariage unilatéralement. Elle lui accordait en outre de multiples formes de discrimination juridiques et sociales. La Syrie, tout en étant signataire depuis 2003 de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW, adoptée en 1979), a exprimé des réserves concernant les articles relatifs à l'égalité dans l'octroi de la nationalité aux enfants, à ce qui a trait au mariage et à la filiation et aux relations familiales, à la liberté de circulation et au choix du lieu de domicile, ainsi qu'au paragraphe 2 stipulant la nullité du mariage des mineures (il était considéré comme contraire aux dispositions de la charia islamique).

Les Syriennes ont dû attendre 2019 pour qu'une modification de la loi sur le mariage des mineures fixe l'âge du mariage à 18 ans pour les deux sexes, tout en laissant au juge la possibilité d'autoriser le mariage dès 15 ans avec l'accord du tuteur et dans l'intérêt de la mineure. La loi dite des « crimes d'honneur »[1] a également été progressivement abrogée jusqu'à la suppression totale de l'article 548 en 2020, supprimant ainsi la circonstance atténuante pour les auteurs de ces crimes, considérés désormais comme des homicides ordinaires devant la loi.

***

Malgré ces évolutions positives, la nécessité de poursuivre la réforme juridique demeurait urgente. Or, le paradoxe douloureux est que la chute du régime d'Assad, que beaucoup voyaient comme l'opportunité d'une re-fondation du « contrat social » sur des bases plus justes, n'a pas ouvert de véritable horizon d'amélioration pour les femmes. Au contraire, elle a révélé un recul inquiétant de leurs acquis déjà limités. Le gouvernement intérimaire ayant prêté serment en mars 2025 ne comptait qu'une seule femme parmi vingt-trois ministres, signe clair de la persistance de l'exclusion des femmes aux postes de décision. Les nouvelles autorités ont également tenté de contrôler le corps des femmes et leur présence dans l'espace public par des directives, décisions et déclarations diverses. À titre d'exemple, la circulaire n° 284 émise par le directeur de l'hôpital Al-Mouwasat à Damas impose la séparation des sièges entre hommes et femmes au sein de l'hôpital, les hommes devant s'asseoir à l'avant et les femmes à l'arrière, quelle que soit leur fonctionmédicale ou autre, « conformément aux exigences de l'intérêt général ».

Dans ce contexte, l'absence persistante d'une loi d'ensemble protégeant les femmes contre la violence, le mariage forcé et la discrimination demeure l'un des manques les plus graves. Les Syriennes se retrouvent aujourd'hui confrontées à un retour aux débuts de leur lutte : l'État se redéfinit sans elles, et la transition se fait au détriment de leurs droits fondamentaux, de leur représentation et de leur participation effective.

Exclusion des femmes de l'espace public

De manière générale, les rares femmes occupant des postes décisionnels durant la période de transition sont perçues comme des instruments de promotion des politiques du gouvernement de transition, tenues d'exécuter ce qui leur est demandé en échange de leur maintien dans le système. Par exemple, la directrice du Bureau des Affaires Féminines, Aïcha al-Debs, a appelé les Syriennes à ne pas dépasser ce qu'elle a qualifié de « priorité naturelle que Dieu leur a assignée, à savoir leur rôle éducatif au sein de la famille », limitant ainsi leur rôle à la sphère familiale et éducative. Elle a également déclaré que le travail des organisations féministes devrait soutenir le « modèle » que le gouvernement entend construire.

Alors que le dossier des femmes Alaouites enlevées [2] suscitait un large débat, le gouvernement intérimaire, par l'intermédiaire d'une commission du ministère de l'Intérieur, a nié ces violations, affirmant qu'il n'existait aucun cas d'enlèvement. Il est allé jusqu'à mettre en cause l'honneur et les engagements familiaux des victimes, prétendant qu'elles s'enfuyaient avec des amants ou quittaient leur famille pour des raisons économiques, dans un rapport honteux publié en novembre 2025.

Bien que ce dossier relève directement de ses compétences, la ministre des Affaires Sociales et du Travail, Hind Kabawat, n'a émis aucune déclaration publique dénonçant ces violations à l'égard de femmes syriennes. Il en a été de même concernant les enlèvements de femmes Druzes à la suite des massacres commis à Soueïda en juillet 2025. Un climat de complicité, parfois silencieuse, parfois explicite, transforme le pouvoir en acteur effectif de la production de la peur.

L'enlèvement de femmes Alaouites se déroule sous le regard et avec la participation des autorités de la transition, en niant les enlèvements ou en fermant les yeux sur les individus ou les groupes armés qui leur sont affiliés, en niant ou en ignorant les rapports d'enlèvements, en gardant le silence ou en faisant preuve d'un manque évident de réaction sérieuse face à un problème aussi grave.

En Syrie, aujourd'hui, les femmes sont privées de leurs droits par deux fois : une première lorsqu'elles sont enlevées et que leurs familles sont réduites au silence ; une seconde fois lorsqu'on leur retire leur statut de victime et qu'on leur impose un récit humiliant les rendant responsables de leur propre disparition. Un nouveau degré de violence, qui ne s'arrête pas au corps, mais va jusqu'à recréer le récit de la victime d'après la version du bourreau.

Stratégie de la progression dans la répression des femmes

La méthode de « progression » psychologique et sociale est adoptée par les autorités religieuses répressives pour faire accepter petit à petit à la société les formes de sa mise sous contrainte : cela commence dans les institutions officielles, s'étend à la société, puis devient légal et constitutionnel. L'objectif est de contrôler les femmes et d'ancrer l'hégémonie religieuse.

Les étapes sont relativement claires : contrôle précoce par des lois souples et des circulaires non strictes, encouragement des « valeurs morales », puis observation des réactions, re-formulation et justification morale ou religieuse des décisions.

L'objectif est de préparer psychologiquement la société à l'idée que les restrictions deviendront la norme, comme ce fut le cas en Iran après la prise de pouvoir par les mollahs en 1979, qui ont encouragé les employées du secteur public à porter le hijab avant que celui-ci ne soit légalement imposé, ainsi que celle des talibans en Afghanistan en 1996, qui ont commencé par l'interdiction de l'éducation des filles dans les écoles et les institutions officielles avant d'interdire complètement aux femmes de travailler.

La promulgation initiale d'un décret ou d'une loi, à titre expérimental, vise à mettre en œuvre la loi sans concertation avec la société. S'inspirant de l'expérience d'autres pays, le gouvernement de transition syrien semble aujourd'hui adopter la même approche. Un exemple : la circulaire signée par le gouverneur de Lattaquieh le 25 janvier 2026, adressée à tous les organismes publics, interdit le port de maquillage pendant les heures de travail. Le ministère syrien du Tourisme a également publié une circulaire du même type en juin 2025 : la directive officielle concerne la tenue vestimentaire des femmes sur les plages et dans les piscines publiques et exige le port de maillots de bain « pudiques » couvrant davantage le corps, tels que le « burkini » [3]. Cette directive insiste sur le respect du « goût du public et des sentiments des différentes composantes de la société ».

C'est à ce stade que commence la phase de surveillance des réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux et internationaux. On procède alors à la justification, au recadrage et à l'« explication » de la décision, en l'édulcorant pour lui conférer une dimension morale ou religieuse : « notre objectif est de protéger les valeurs morales » ou « il s'agit simplement de réglementer l'environnement de travail ». De ce fait, les critiques diminuent et la population commence à s'adapter psychologiquement à la décision. L'objectif est ici d'identifier les points de rejet et d'acceptation, et de mesurer la résistance de la société, mais la généralisation ou la décision elle-même reste en vigueur, et les gens s'habituent progressivement à son existence.

Vient ensuite la phase d'escalade ou de durcissement progressif. Après un certain temps, la décision la plus difficile ou la plus importante peut être prise, sous forme de lois explicites, car la population est psychologiquement préparée à l'accepter grâce à l'approche progressive précédente. Une fois l'autorité établie, le gouvernement ou le comité religieux commence donc à promulguer des lois plus claires : des obligations et des interdictions spécifiques sont imposées à l'encontre de certaines activités ou comportements jugés « inappropriés », même si ces comportements sont parfaitement normaux et courants dans la vie quotidienne des femmes. Cette situation est comparable à celle du régime iranien avec sa loi de 1981 sur le port obligatoire du hijab islamique, qui prévoyait des sanctions en cas d'infraction, et à ce qui s'est passé en Afghanistan sous le régime des talibans, où cela a commencé par l'interdiction des écoles de filles et certains secteurs spécifiques, puis s'est étendu à toutes les femmes.

Dans le contexte syrien actuel, cette phase s'est concrétisée avec la publication de la circulaire n° 17 du 10 novembre 2025 par le ministère syrien de la Justice. Sa mise en œuvre a débuté début décembre 2025 et stipule que la tutelle du « mineur » en matière personnelle et juridique est limitée aux parents paternels, en premier lieu le père, puis le grand-père paternel, puis le frère germain, et ainsi de suite … Quant à la mère, elle n'est pas mentionnée comme tutrice de son propre enfant mineur, même si elle en a la garde ou qu'elle s'occupe de l'enfant, ce qui signifie concrètement que la mère n'obtient jamais d'office la tutelle légale de ses enfants !

***

Il s'ensuit la phase de consolidation : maintien de la décision malgré les critiques, diffusion d'instructions officielles, contrôle de leur application et sanctions légères. De ce fait, la société commence progressivement à accepter l'existence de cette loi. Puis viennent les sanctions et la surveillance accrues (amendes, exclusions professionnelles, interdictions d'accès à certains lieux), normalisant le contrôle quotidien de la vie des femmes dans l'espace public. L'objectif est de lenormaliser et de contraindre les femmes à se conformer aux règles. La société est ainsi psychologiquement « préparée » à accepter des restrictions croissantes grâce à ce processus graduel, et ces restrictions finissent par s'intégrer au quotidien.

Enfin, la phase symbolique et constitutionnelle consiste à inscrire ces lois dans la Constitution ou les politiques nationales afin qu'elles deviennent un symbole de l'identité de l'Etat. Toute critique devient alors une critique de la religion ou de la nation. L'exemple iranien après 1989 illustre cette sacralisation juridique et religieuse. Il existe de nombreux exemples de pays soumis à un régime religieux strict qui incluent les « valeurs morales de la société » dans leurs articles constitutionnels ou leurs lois du travail, en tant que principes « sacrés ».

Le processus n'est ni arbitraire ni accidentel, mais constitue une stratégie psychologique et sociale méthodique : préparation progressive, lois partielles expérimentales, sanctions et surveillance, puis consécration constitutionnelle et symbolique, pour en faire une partie intégrante de l'identité nationale et religieuse.

En conclusion, les luttes des Syriennes pour un présent et un avenir plus justes, sur les plans juridique et social, semblent appelées à affronter d'immenses défis. Elles devront faire face, conjointement, à un pouvoir cherchant à s'enraciner politiquement, juridiquement et culturellement en s'appuyant sur la religion et la Charia – ceci dans une société fragilisée par une longue guerre – et en prenant appui sur une propagande de plus en plus agressive. Le pouvoir, pour conduire ce projet, doit mener une guerre contre de larges pans de la société syrienne [prêts à résister] ; il perçoit dans le contexte actuel une occasion de renforcer une domination sur les femmes, leurs corps et leur présence dans l'espace public. (Article publié par le site Daraj-Media le 10 février 2026 ; traduction de l'arabe par Suzanne Az)

Rosa Yassin Hassan est écrivaine syrienne de renom qui a soutenu la révolution de 2011.


[1] Le meurtre d'honneur est défini dans l'article 548 du code pénal syrien de 1949. D'après la loi, un homme qui découvre que sa femme, sa mère, sa fille ou sa sœur a commis un adultère ou eu des relations sexuelles illégitimes avec un homme et qui blesse ou tue l'un des deux amants pouvait bénéficier d'une remise de peine allant jusqu'à l'acquittement. Depuis 2009 et la révision de l'article 548 les meurtres d'honneur étaient punis de deux ans d'emprisonnement au moins. L'article 548 a été abrogé en 2020. (Source « Les meurtres d'honneur ». L'OSAR Suisse – Réd.)

[2] Des dizaines de femmes Alaouites ont été enlevées et restent portées disparues depuis l'intervention de l'armée syrienne et de groupes armés affiliés au nouveau pouvoir dans la région côtière de la Syrie à majorité Alaouite à l'été 2025. (Réd.)

[3] Tenue de baignade portée par certaines musulmanes, couvrant entièrement le corps à l'exception du visage, des mains et des pieds. (Réd.)

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L’éducation sans frontières : comment les femmes afghanes reconstruisent le savoir en dehors des institutions

À l'occasion de la Journée internationale de l'éducation des femmes et des filles, l'éducation est souvent abordée sous l'angle de son accès : qui est autorisé·e à entrer dans (…)

À l'occasion de la Journée internationale de l'éducation des femmes et des filles, l'éducation est souvent abordée sous l'angle de son accès : qui est autorisé·e à entrer dans une salle de classe, qui se voit refuser l'accès à l'école, qui est exclu·e par la loi ou par les politiques ?

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/16/comment-les-femmes-afghanes-reconstruisent-le-savoir-en-dehors-des-institutions-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

Dans le cas de l'Afghanistan, ce débat est à la fois urgent et nécessaire. Pourtant, après des années passées à documenter l'exclusion, une question plus complexe sur le plan analytique se pose désormais : qu'advient-il de l'éducation lorsque les institutions ne fonctionnent plus, et qui transmet le savoir lorsque les systèmes formels s'effondrent ?

L'Afghanistan représente l'un des cas les plus extrêmes d'exclusion territoriale de l'éducation. Les universités sont fermées aux femmes et l'enseignement secondaire est suspendu, les talibans ayant systématiquement démantelé l'architecture institutionnelle de l'apprentissage. Mais l'éducation elle-même n'a pas disparu. Elle s'est plutôt reconfigurée, dépassant les salles de classe, les frontières et les autorisations de l'État.

Dans cette transformation, les femmes afghanes ne se contentent pas de préserver l'apprentissage ; elles reconstruisent activement l'éducation en tant que pratique transnationale, distribuée et dirigée par des femmes.

Il ne s'agit pas d'une histoire de survie. C'est une histoire de travail universitaire, de continuité intellectuelle et d'émergence de nouvelles formes d'éducation qui remettent en question les idées reçues sur la place du savoir et sur celles et ceux qui sont autorisés à le produire.

L'éducation sans frontières

Pendant une grande partie de l'histoire moderne, l'éducation a été indissociable du territoire. Les universités, les écoles, les laboratoires et les bibliothèques ont été rattachés aux États-nations, réglementés par les ministères et légitimés par des accréditations officielles. Lorsque ces structures disparaissent, on suppose généralement que l'éducation disparaît avec elles.

L'Afghanistan contredit cette hypothèse.

Malgré la suppression de l'accès aux institutions, l'apprentissage n'a pas cessé, mais s'est déplacé. L'éducation passe désormais par des réseaux informels, des plateformes numériques cryptées, des salles de classe de la diaspora, des chaînes de mentorat et des dispositifs d'enseignement entre égales/égaux qui s'étendent sur plusieurs continents et fuseaux horaires. Les Afghanes vivant dans le pays et dans la diaspora sont devenues les principales architectes de cet écosystème éducatif déterritorialisé.

En ce sens, l'Afghanistan est un cas d'étude en matière d'apprentissage transnational qui révèle comment les systèmes de connaissances s'adaptent dans des conditions extrêmes.

Les Afghanes, fondatrices de salles de classe transnationales

Il est essentiel de noter que les femmes afghanes ne sont pas uniquement considérées comme des bénéficiaires au sein de cet écosystème. Elles sont également éducatrices, conceptrices de programmes scolaires, référentes et coordinatrices. Elles élaborent des programmes, organisent les horaires d'enseignement en tenant compte des coupures d'électricité et de l'instabilité de l'internet, encadrent des élèves qu'elles ne rencontreront peut-être jamais en personne et utilisent l'internet pour transmettre leur expertise, acquise au cours d'années de formation officielle avant l'effondrement des institutions.

Ces efforts ne sont ni isolés ni anecdotiques. Au cours des dernières années, les membres et les organisations de la diaspora afghane ont mis en place une infrastructure éducative parallèle dense qui couvre la scolarité, la préparation à l'enseignement supérieur, la formation professionnelle et le mentorat académique. Bien que leur ampleur et leur visibilité varient, ces initiatives fonctionnent ensemble comme des systèmes éducatifs distribués qui opèrent parallèlement aux institutions formelles, et souvent indépendamment de celles-ci.

Au niveau scolaire et secondaire, des programmes menés par la diaspora ont vu le jour afin de maintenir la continuité de l'apprentissage pour les filles exclues des salles de classe formelles. Parmi ces initiatives, on peut citer Learn Afghanistan, Daricha Education, Free to Learn Afghanistan et les cours Coursera. Elles proposent des programmes d'études en ligne structurés, des cours de langue et des matières académiques fondamentales. Ces programmes fonctionnent comme des systèmes scolaires parallèles de manière informelle mais systématique, garantissant ainsi que la progression scolaire ne s'arrête pas complètement.

Au-delà de la scolarisation, une part importante de l'éducation menée par la diaspora se concentre sur la préparation à l'université et la mobilité académique. Des organisations telles que Afghan Female Students for Change et des initiatives axées sur la technologie comme Code to Inspire soutiennent la formation linguistique, la rédaction académique, l'orientation en matière de candidatures et le développement des compétences professionnelles. Dans certains cas, ces efforts sont complétés par des partenariats avec des acteurs/actrices mondiaux de l'éducation, notamment des initiatives soutenues par Education Cannot Wait.

Parallèlement, des femmes afghanes issues du monde professionnel et scientifique ont mis en place des programmes de formation spécifiques à certaines disciplines, en particulier dans les domaines des sciences, de la technologie, de l'ingénierie et des mathématiques (STIM). Des réseaux tels que Afghan Girls in STEM, le comité STEM de l'AEC, STEM for Her Afghanistan et She Codes Afghanistan proposent des cours virtuels, des ateliers et des formations axées sur la carrière. Ces initiatives se distinguent non pas par leur caractère d'urgence, mais par l'accent qu'elles mettent sur le développement intellectuel et professionnel à long terme.

Le tutorat en tant qu'infrastructure académique

Le tutorat est devenu l'un des éléments les plus essentiels, mais aussi les moins visibles, de cet écosystème éducatif transnational. En l'absence de structures de supervision formelles, les femmes afghanes issues du milieu universitaire et professionnel ont endossé les rôles de mentorat traditionnellement assumés par les institutions.

Des réseaux mondiaux tels que Afghan Women in STIM mettent en relation des étudiant·es avec des tuteurs/tutrices issues de différentes disciplines, tandis que des organisations militantes telles que Women for Afghan Women intègrent l'orientation scolaire et le développement du leadership dans des cadres de soutien plus larges. Parallèlement à ces réseaux formels, des centaines d'éducateurs/éducatrices individuel·les encadrent des étudiant·es de manière informelle grâce à des relations durables basées sur la confiance, souvent sans affiliation organisationnelle, sans financement ni reconnaissance publique.

Ces modèles de mentorat ne se contentent pas d'offrir des conseils. Ils reproduisent la culture universitaire : ils enseignent comment réfléchir, écrire, présenter, critiquer et persévérer. Ce faisant, ils préservent les normes épistémiques de l'enseignement supérieur, même lorsque les établissements eux-mêmes sont inaccessibles.

Bourses publiques et continuité intellectuelle

Les conférences en ligne, les webinaires et les forums universitaires ont permis de maintenir la vie intellectuelle au-delà des frontières. Des plateformes telles que Afghan Women in Science et des organisations scientifiques internationales, dont l'OWSD, offrent aux femmes universitaires afghanes un espace où elles peuvent présenter leurs recherches, échanger des idées et rester visibles dans les débats universitaires mondiaux.

Ces forums ne sont pas symboliques. Ils servent de lieux de validation des connaissances, permettant aux femmes afghanes de conserver leur identité universitaire et d'apporter leur contribution intellectuelle malgré leur exclusion des campus et des laboratoires physiques.

Ampleur, continuité et système parallèle

Il est difficile de quantifier précisément l'ampleur des nouvelles offres en raison des contraintes de sécurité et de la nature informelle de nombreuses initiatives. Cependant, une synthèse prudente des informations accessibles au public indique :

* Des dizaines d'organisations actives dirigées par la diaspora se concentrent explicitement sur l'éducation des femmes afghanes ;

* Des centaines d'éducateurs :éducatrices et de tuteurs/tutrices individuel·les opèrent de manière indépendante ou semi-formelle ; et

* Des milliers d'apprenantes participent chaque année à des programmes scolaires, de préparation à l'université et de formation professionnelle.

D'un point de vue analytique, ce n'est pas seulement l'ampleur qui importe, mais aussi la continuité. Bon nombre de ces initiatives fonctionnent de manière continue depuis plusieurs années, s'adaptant aux contraintes politiques et technologiques changeantes.

Ensemble, elles constituent un système éducatif transnational parallèle qui se caractérise par un leadership distribué, un enseignement transfrontalier, une accréditation informelle fondée sur la réputation et les résultats, et une forte orientation vers la production future de connaissances.

D'une perte nationale à une perspective mondiale

Bien qu'ancrée dans les conditions spécifiques de l'Afghanistan, cette reconfiguration éducative revêt une importance mondiale. Alors que les conflits, l'autoritarisme, les déplacements de population et les perturbations climatiques déstabilisent de plus en plus les systèmes éducatifs à travers le monde, ces modèles d'apprentissage transnationaux et informels sont susceptibles de se généraliser.

Les femmes afghanes sont involontairement les pionnières d'une forme d'éducation qui remet en question l'idée selon laquelle les connaissances légitimes doivent être sanctionnées par les institutions. Ce qui émerge n'est pas simplement une éducation sous contrainte, mais un prototype d'éducation sans frontières.

Le défi pour la communauté internationale consiste non seulement à rétablir l'accès à l'éducation en Afghanistan, mais aussi à reconnaître, soutenir et tirer les leçons des infrastructures éducatives mises en place par les femmes afghanes.

Pour ce faire, il faut passer d'un discours centré sur l'accès à un discours qui reconnaît les pratiques éducatives, la maternité/paternité et l'autorité au-delà des institutions.

L'éducation comme pratique, pas comme autorisation
L'éducation ne commence pas par une autorisation. Elle commence par un engagement. Elle se poursuit à travers l'enseignement sans titre, le mentorat sans contrat et l'apprentissage sans salle de classe.

En cette Journée internationale de l'éducation des femmes et des filles, les Afghanes nous rappellent que lorsque les universités se taisent, le savoir ne disparaît pas. Il se déplace. Il s'adapte. Et il est transmis par celles et ceux qui refusent de laisser l'éducation prendre fin.

Dr Amna Mehmood, 10 février 2026
La Dr Amna Mehmood est une scientifique chevronnée et une enseignante en sciences dont les travaux portent sur le maintien de l'enseignement des STIM et de l'identité scientifique chez les femmes afghanes dans des conditions d'exclusion scolaire. La Dr Amna Mehmood est biologiste moléculaire et scientifique chevronnée à l'université Martin Luther de Halle-Wittenberg, en Allemagne.
https://zantimes.com/2026/02/10/education-without-borders-how-afghan-women-are-rebuilding-knowledge-outside-institutions/
Traduction DE

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Interdiction de la contraception par les talibans : des femmes « brisées » par des grossesses mortelles et des fausses couches non traitées

3 mars, par Mehsa Elham, Mahtab Safi, Sana Atef — , ,
Parwana* ne reconnaît plus ses propres enfants. Autrefois connue dans son village de Kandahar pour sa beauté, cette femme de 36 ans est désormais assise sur le sol de la maison (…)

Parwana* ne reconnaît plus ses propres enfants. Autrefois connue dans son village de Kandahar pour sa beauté, cette femme de 36 ans est désormais assise sur le sol de la maison de sa mère, se balançant silencieusement. Après neuf grossesses et six fausses couches, souvent sous la pression de son mari et de sa belle-famille, Parwana est tombée dans un état de confusion permanente.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/05/interdiction-de-la-contraception-par-les-talibans-des-femmes-brisees-par-des-grossesses-mortelles-et-des-fausses-couches-non-traitees/

Ce rapport a été publié en partenariat avec le Guardian.

« Elle est perdue », explique sa mère Sharifa. « Ils l'ont brisée par la peur, les grossesses et la violence. »

En Afghanistan aujourd'hui, son histoire n'est pas une exception. Partout dans le pays, les femmes racontent le même destin tragique : des grossesses qu'elles ne peuvent empêcher, des fausses couches qu'elles ne peuvent soigner et une violence à laquelle elles ne peuvent échapper. Depuis quel'interdiction informelle de la contraception par les talibans a commencé à se répandre discrètement dans les cliniques au début de l'année 2023, les contraceptifs ont disparu, les cliniques ont fermé et la faim s'est aggravée. Des entretiens menés dans sept provinces révèlent un système de santé reproductive en chute libre, où les grossesses forcées, les complications non traitées et la pauvreté implacable définissent désormais la vie quotidienne. L'histoire de Parwana n'est qu'un aspect d'une crise nationale.

Lorsque Shakiba*, 42 ans, s'effondre près du four tandoor alors qu'elle cuit du pain, son enfant en bas âge se met à pleurer. Cette mère de douze enfants originaire de Kandahar ne peut se lever sans avoir des vertiges. Ses cheveux tombent par poignées. Elle souffre constamment de douleurs osseuses. Elle est à nouveau enceinte.

La clinique locale ne fournit plus de contraceptifs. Son mari lui interdit d'en chercher ailleurs.

Elle fait partie des nombreuses femmes touchées par la répression silencieuse menée par les talibans contre le planning familial. L'interdiction n'a jamais été officiellement annoncée, mais elle a été rapportée par les médias en février 2023. Lentement, province après province, les talibans mettent en œuvre cette politique. Début 2023, les médecin·es et les sages-femmes de plusieurs provinces ont signalé le même schéma : les fournitures arrivaient en retard, puis en quantités plus faibles, puis plus du tout. Cependant, ce n'est pas le cas dans toutes les provinces. À Balkh et Takhar, dans certains districts, la contraception est toujours disponible.

Dans la région rurale de Jawzjan, une médecin qui dirige une clinique depuis trois décennies affirme que la disparition a été rapide.

« Après l'arrivée des talibans, les contraceptifs ont commencé à diminuer. En quelques mois, ils avaient disparu », explique-t-elle. « Avant, au moins 30 des 70 femmes qui venaient à la clinique avaient besoin d'un moyen de contraception. Maintenant, nous leur disons : nous n'avons rien. »

À Badghis, des combattants talibans se sont présentés dans une clinique privée et ont ordonné au personnel de détruire tous les contraceptifs. « « Si nous vous voyons donner cela à des femmes, nous fermerons votre clinique », ont-ils dit », se souvient la/le médecin. « Nous avons immédiatement cessé. »

Il y a deux ans, après qu'un tremblement de terre a contraint Zarghona*, 29 ans, et sa famille à vivre dans une tente, elle a passé trois jours sans accès à des toilettes et a développé une occlusion intestinale potentiellement mortelle. Les chirurgiens l'ont opérée et ont clairement averti son mari : une autre grossesse pourrait la tuer.

Un an après son opération, sans moyen de contraception disponible et avec un mari qui insistait pour avoir « une fille », Zarghona est tombée à nouveau enceinte. Elle a passé neuf mois dans la peur, a tenté d'interrompre sa grossesse à l'aide d'herbes et de safran, et n'a pu se rendre qu'à une seule visite prénatale. Lorsque le travail a commencé, les médecin·es de Herat lui ont dit que tant la césarienne que l'accouchement naturel comportaient un risque élevé de décès. Elle a survécu, mais plusieurs semaines plus tard, elle saigne encore, ne peut pas dormir et vit dans une douleur constante.

Les médecins lui ont dit qu'elle ne devait plus jamais tomber enceinte. Pourtant, il n'y a pas d'injections ni de contraceptifs dans sa région. « J'ai frôlé la mort et je suis revenue », dit-elle. « Mais je suis toujours terrifiée. Je n'ai aucun moyen de me protéger. »

L'interdiction des contraceptifs s'applique dans un système de santé déjà au bord du gouffre. Selon les Nations Unies et l'Organisation mondiale de la santé, plus de 440 hôpitaux et cliniques ont fermé leurs portes ou réduit leurs services depuis la réduction des financements internationaux en 2025.

Pour les femmes des provinces rurales, cela signifie des heures de marche ou un accouchement à domicile, souvent seules.

À Ghor, où les villages sont isolés par des montagnes et des routes boueuses, les sages-femmes affirment que les femmes saignent pendant des jours avant d'atteindre une clinique. Certaines meurent en chemin.

La crise reproductive est désormais indissociable de l'effondrement économique. La malnutrition affecte désormais toutes les grossesses. Une médecin de Jawzjan estime que 80% des femmes enceintes et allaitantes qu'elle examine souffrent de malnutrition.

« Elles souffrent d'anémie, de carences en vitamines, d'hypotension. Leur corps est trop faible pour mener une grossesse à terme en toute sécurité. »

La violence domestique revient sans cesse dans les témoignages des femmes, à la fois comme cause de fausses couches et comme moyen de contrôle dans les foyers où les femmes ne peuvent ni s'échapper, ni trouver refuge, ni avoir accès à la contraception.

À Kandahar, Reyhana* raconte comment sa sœur Sakina*, une jeune veuve, a été contrainte par sa belle-famille d'épouser son beau-frère. Lorsqu'elle s'y est opposée, ils l'ont battue à plusieurs reprises. « Chaque fois qu'ils la frappaient, elle saignait », explique Reyhana. « Elle a perdu son bébé. »

Hamida*, sage-femme dans une maternité bondée de Kandahar, affirme que la violence est l'une des principales causes de fausses couches qu'elle constate.

« Toutes les 24 heures, nous assistons à plus de 100 accouchements — normaux, prématurés, par césarienne et fausses couches », explique-t-elle. « Environ six fausses couches se produisent chaque jour. Beaucoup sont dues à des coups. Beaucoup sont causées par les lourdes charges portées par les femmes. »

À Herat, une femme explique qu'elle a fait une fausse couche après avoir été battue lors d'une dispute familiale. À Badakhshan, Humaira*, 38 ans, a pris des pilules abortives lorsqu'elle a découvert qu'elle était enceinte d'une fille. « Mon mari voulait un fils », dit-elle. « Si je donnais naissance à une autre fille, il me battrait ou divorcerait. J'ai donc acheté des médicaments en secret. »

Les pilules ont fonctionné, mais elles l'ont rendue stérile, lui ont causé des saignements chroniques et l'ont terrifiée.

Son histoire fait écho à celle d'autres femmes de Kandahar et de Jawzjan qui ont décrit des fausses couches forcées, provoquées par elles-mêmes ou résultant de violences après que les échographies aient révélé que le fœtus était une fille.

À Ghor, une jeune fille de 15 ans a fait une fausse couche après avoir transporté deux jerrycans pleins en haut d'une colline escarpée.

« J'avais honte pour le dire à qui que ce soit », raconte-t-elle. « Quand ma mère m'a vue, il était trop tard. »

Dans la région reculée de Herat, Shamsia*, 38 ans, raconte qu'elle a travaillé dans le bâtiment et la fabrication de briques pendant ses grossesses. « Ma belle-mère m'a forcée à allaiter son bébé aussi », dit-elle. « Je m'affaiblissais de jour en jour. » Lorsque le médecin lui a dit qu'elle avait besoin d'une transfusion sanguine, sa famille a refusé, qualifiant cela de « haram » [interdit – NdT].

Avant l'interdiction, les cliniques rurales organisaient régulièrement des séances d'information sur l'espacement des naissances. Aujourd'hui, ces programmes ont disparu.

« Il ne sert à rien de sensibiliser la population quand il n'y a pas de médicaments », explique un·e médecin de Jawzjan. « Les talibans n'ont pas donné d'ordres écrits, mais la peur est bien réelle. Si nous parlons ouvertement, ils pourraient nous faire fermer boutique. »

Dans des foyers déjà marqués par la pauvreté et la violence, la perte des moyens de contraception a fermé toutes les issues aux femmes. Elles ne peuvent pas choisir quand avoir des enfants. Elles ne peuvent pas se reposer après l'accouchement. Elles ne peuvent pas fuir les mauvais traitements. Elles ne peuvent pas assurer la sécurité de leurs filles. Et avec la fermeture des cliniques, elles ne peuvent même plus demander de l'aide.

*Les noms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.

Sana Atef, Mahtab Safi et Mahsa Elham, 29 janvier 2026
Sana Atef, Mahsa Elham et Mahtab Safi sont des pseudonymes utilisés par des femmes journalistes en Afghanistan.
Freshta Ghani a contribué à cet article.
https://zantimes.com/2026/01/29/taliban-birth-control-ban-women-broken-by-lethal-pregnancies-and-untreated-miscarriages/
Traduction DE

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Féminisme paysan et populaire, réforme agraire et souveraineté alimentaire

Bagnolet, 18 février 2026) En ce 8 mars, Journée internationale des luttes pour les droits des femmes, en tant que femmes rurales, autochtones, afro-descendantes, pêcheuses (…)

Bagnolet, 18 février 2026) En ce 8 mars, Journée internationale des luttes pour les droits des femmes, en tant que femmes rurales, autochtones, afro-descendantes, pêcheuses artisanales, éleveuses, travailleuses rurales et personnes de genre divers des communautés rurales, nous élevons nos voix depuis tous les territoires du monde contre l'impérialisme, le fascisme, le racisme et les reculs des droits historiques. Nous disons non à la violence structurelle, à la dépossession, aux déplacements forcés et aux féminicides. Nous voulons vivre !

TIré de Entre les lignes et lesm ots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/27/8-mars-2026-journee-internationale-des-luttes-pour-les-droits-des-femmes/?jetpack_skip_subscription_popup

Nous nous mobilisons pour une réforme agraire féministe et populaire dans le cadre de la IIe Conférence sur la réforme agraire et le développement rural, (CIRADR+20), qui se tiendra à Carthagène, en Colombie, pour défendre la terre, l'eau, les semences et les territoires. Nous nous mobilisons pour nos vies, pour le droit d'exister dans la dignité, sans violence, ni exploitation ni discrimination.

Les femmes produisent une part importante de l'alimentation qui nourrit les communautés et renforce la souveraineté alimentaire agroécologique. Gardiennes des semences, protectrices de la biodiversité et piliers des économies locales et communautaires, elles restent pourtant les plus démunies : moins de 15% des terres agricoles appartiennent à des femmes, alors qu'elles représentent près de 40% de la main-d'œuvre agricole mondiale. Plus de 70% des femmes rurales n'ont pas un accès sûr à la terre.

Cette inégalité n'est pas le fruit du hasard. Elle résulte du patriarcat, du racisme structurel et d'un modèle capitaliste extractiviste qui marchandise la vie et les territoires.

Pour une réforme agraire intégrale et populaire qui démantèle le patriarcat.
Nous réaffirmons que la souveraineté alimentaire ne peut exister sans justice de genre. Il ne peut y avoir de véritable réforme agraire si les femmes n'ont pas pleinement accès à la terre, à l'eau, aux forêts, à la pêche, au crédit, à l'assistance technique et aux instances de décision.

Nous exigeons :

* Des titres fonciers qui soient également au nom des femmes, respectant et renforçant les formes communautaires de propriété foncière.

* L'égalité des droits successoraux et d'accès aux ressources naturelles.

* La participation pleine et effective des femmes rurales à toutes les décisions qui concernent leurs territoires.

* La reconnaissance et redistribution du travail de soin, indispensable à la vie et à la production alimentaire.

Notre combat est celui d'une réforme agraire globale, populaire et féministe qui garantisse non seulement l'accès à la terre, mais aussi à des conditions de vie dignes, à l'éducation, la santé, le logement, la culture et la liberté.

Économies féministes du soin : placer la vie au cœur

Nous défendons les économies du soin comme pierre angulaire d'une transformation profonde. À l'opposé d'un modèle qui privilégie le profit au détriment de la vie, nous proposons des économies qui placent le bien-être des personnes et des écosystèmes au centre.

Les économies féministes du soin reconnaissent le travail productif et reproductif des femmes, redistribuent les responsabilités, renforcent l'agroécologie, protègent la biodiversité et défendent les territoires comme espaces de vie, et non comme marchandises.

Défendre la terre, c'est défendre l'avenir. Défendre le soin, c'est défendre l'humanité.

Stop aux violences faites aux femmes et aux personnes de diverses origines.

En milieu rural comme urbain, nous sommes confronté⋅es à de multiples formes de violence : domestique, sexuelle, politique, économique, patrimoniale et symbolique. Nous dénonçons la recrudescence des féminicides, la criminalisation des femmes qui défendent la terre et le territoire, et la persécution de celles et ceux qui luttent pour une réforme agraire.

Nous réaffirmons notre engagement dans la campagne de La Via Campesina et disons : Halte aux violences faites aux femmes !

Nous exigeons :

* Des politiques publiques efficaces pour prévenir et éradiquer toutes les formes de violence.

* La protection des femmes qui défendent la terre et les territoires.

* La fin de la criminalisation de celles et ceux qui luttent pour la justice agraire.

* L'éducation à la non-violence pour tous.

Féminisme paysan et populaire : notre proposition politique

Notre féminisme naît des territoires, de la terre, du travail collectif et de la résistance. Il ne s'agit pas d'un féminisme individualiste ou déraciné : c'est un féminisme paysan et populaire, anticapitaliste, antipatriarcal, antiraciste et décolonisateur. Nous savons que la transformation ne concerne pas seulement les États, mais aussi nos propres organisations, familles et communautés. L'égalité doit se construire de l'intérieur, dans nos espaces de lutte et d'organisation

2026 : Année internationale de la femme agricultrice

Nous saluons la déclaration des Nations unies faisant de 2026 l'Année internationale de la femme agricultrice. Mais nous l'affirmons clairement : cette reconnaissance ne peut rester lettre morte.

Les agricultrices n'ont pas besoin d'hommages symboliques. Nous avons besoin :

* d'un accès réel à la terre.

* de l'égalité salariale.

* de l'accès au crédit et à une assistance technique.

* de pouvoir participer dans les espaces et décisions politiques.

* d'une vie sans violence.

Notre travail garantit la sécurité et la souveraineté alimentaire de nos peuples. Sans nous, il n'y a pas d'avenir pour les campagnes !

Ce 8 mars, nous continuons à marcher !

Nous appelons toutes les organisations paysannes, de femmes autochtones et afro-descendantes, de pêcheur⋅euses, les mouvements sociaux, les syndicats, la jeunesse rurale et nos allié⋅es urbains à se mobiliser sur tous les territoires. Dans chaque marche, dans chaque communauté, nous semons la rébellion et récoltons l'espoir.

Levons nos bannières de lutte !
Défendons la terre, l'eau et les semences !
Construisons des économies solidaires !
Exigeons une réforme agraire féministe et populaire !

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Femmes paysannes pour nos droits à la terre, à l'eau, aux semences, aux territoires et à la dignité !

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Antifascisme et LFI : les médias brutalisent le débat public

3 mars, par Jérémie Younes, Pauline Perrenot — , ,
C'est une actualité qui a écrasé toutes les autres pendant une semaine entière : la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste tué après une rixe avec des militants (…)

C'est une actualité qui a écrasé toutes les autres pendant une semaine entière : la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste tué après une rixe avec des militants antifascistes, a totalement saturé le débat public. Les premières informations tombent un vendredi soir (13/02), en fin d'après-midi, et l'emballement est presque immédiat. Tout est réuni pour que les médias ne parlent plus que de ça : des vidéos accablantes ; un récit des événements installé par des petites vedettes de l'extrême droite médiatique ; l'implication potentielle de membres du collectif antifasciste (dissous) la Jeune Garde et de l'assistant parlementaire d'un député LFI ; des déclarations tapageuses émanant d'une très large partie du personnel politique.

Tiré du site d'Acrimed.

Dépolitisation et décontextualisation d'un fait médiatique « total »

Devant cette équation, les chefferies éditoriales n'hésitent pas longtemps : la mort de Quentin Deranque devient un fait médiatique « total » qui, dans la hiérarchie de l'information, supplante tous les autres sujets. Unes de journaux, magazines d'actualité, émissions de débats, interviews politiques, journaux d'information, reportages, enquêtes : la presse fait assaut de tous les formats pour traiter l'affaire de Lyon, et l'on a parfois l'impression de lire un seul et même grand journal, au sujet unique. Il n'y a certes pas tous les jours des morts directement liés à des affrontements politiques de rue : nous le disions plus haut, cet élément parmi d'autres raisons matérielles et objectives expliquent, d'un point de vue journalistique, que le sujet fasse « événement ». D'autant qu'à la faveur d'une mécanique désormais bien huilée, la machine Bolloré se met instantanément en branle pour faire « effet d'hégémonie » : propulser le sujet sur le devant de la scène et installer son cadrage des événements, main dans la main avec la fachosphère en général et le groupuscule d'extrême droite Némésis en particulier. Sa porte-parole, Alice Cordier, s'est notamment démultipliée d'Europe 1 à CNews, où elle enregistre au moins un passage par jour entre le 12 et le 16 février.

C'est néanmoins (très) loin d'être toujours le cas : disposant d'un pouvoir d'agenda et de hiérarchisation, les grands médias sélectionnent les faits de violence qu'ils vont traiter ; disposant d'un pouvoir de problématisation, ils choisissent la manière dont ils vont en parler : certains seront couverts à la manière de faits divers, là où d'autres seront montés en épingle et/ou analysés comme les symptômes de phénomènes sociaux et politiques. La mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat ? Fait divers ; une dépêche suffira. Celle de Thomas Perotto à Crépol ? Émissions d'actualité à n'en plus finir, interviews politiques, débats sur le concept frauduleux de « racisme anti-blanc ». L'assassinat de l'ex-rugbyman Federico Martin Aramburú ? Fait divers, attendons le procès. De nombreux médias indépendants ont d'ores et déjà pointé le double standard flagrant que recouvre cette séquence médiatique [1].

Paradoxalement, la place qu'occupe l'événement n'est pas le gage d'une meilleure information. La course au scoop entraîne inévitablement ses cohortes d'erreurs ; la complaisance pour un récit directement dicté par une extrême droite dotée d'une crédibilité a priori, sa vague de désinformation ; le commentaire en plateau, sa part de conjectures et de divagations ; l'instantanéité exacerbée, son lot de biais ordinaires : présentisme, déshistoricisation.

Et il est peu de dire que les médias ont rechigné à inscrire cette rixe dans son contexte historico-politique. L'enracinement local et les exactions de l'extrême droite lyonnaise sont pourtant documentés depuis longtemps ; les mots d'ordre d'auto-défense antifascistes sont centenaires ; les affrontements, à Lyon particulièrement, sont récurrents. Mais nous avons là un fait social et politique qui n'intéresse pas, en règle générale, les médias dominants. Les défilés néofascistes, les expéditions racistes, les agressions et les meurtres commis par l'extrême droite ? Des faits divers, très rarement – pour ne pas dire jamais – des faits politiques, alors que dans le spectre des violences politiques, ils constituent incontestablement, de l'aveu des chercheurs spécialisés, la dynamique la plus saillante de la dernière décennie [2].

Le traitement médiatique n'a pas « seulement » occulté le contexte : il lui a instantanément préféré un cadrage articulé autour des liens réels ou supposés entre cette actualité… et LFI. Dès lors, le débat médiatique autour de la mort de Quentin Deranque s'est mué en véritable rouleau compresseur destiné à disqualifier, si ce n'est à criminaliser l'antifascisme en général, et LFI en particulier.

La « violence » de la gauche sous le feu des projecteurs

Le cadrage est hégémonique et tient dans une équation journalistique toute simple : si l'on voit de la violence politique dans la rue, c'est parce que LFI porte un « discours violent ». Voici, dans les premiers jours, le « contexte explicatif » que la presse veut bien entendre et laisser exister. Suivisme oblige, il coïncide avec les premières réactions du pouvoir politique et de l'extrême droite qui, tour à tour et sans attendre que les responsabilités pénales soient établies, vont unanimement pointer du doigt La France insoumise : « Il faut appeler un chat un chat, La France insoumise encourage depuis des années un climat de violence », synthétise la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur BFM-TV (16/02).

Les grands médias s'arrachent les acteurs les plus influents pour le spectacle, invités dans les formats les plus exposés à dérouler le leitmotiv : Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, est au 20h de France 2 le dimanche soir (15/02) ; Gérald Darmanin, ministre de la Justice, trône le même jour dans l'émission dominicale « Le grand Jury » du trio RTL - Le Figaro - Public Sénat ; Jean-Philippe Tanguy dans celle du service public, « Questions politiques » (France Inter et Franceinfo, en partenariat avec Le Monde)… Recueillies en toute complaisance, leurs déclarations font immédiatement l'objet de dépêches AFP, reprises par l'ensemble de la presse. Elles donnent le ton de la couverture qui va suivre : qu'on lise Libération ou Le Figaro, que l'on regarde CNews ou TF1, que l'on écoute RTL ou France Inter, personne ne trouve rien à redire à ce cadrage : la « violence » de LFI est une évidence au sein du journalisme politique et, pour la plupart des médias, sa « responsabilité morale » est la question qui s'impose.

Elle est d'ailleurs le sujet de toutes les chroniques, de toutes les interviews politiques et de tous les éditos : « Quand la violence verbale est ainsi banalisée, estime Patrick Cohen, la violence tout court [...] est toujours au bout du chemin. » (France Inter, 16/02) Le pluralisme est atone, les interviews se muent en gardes à vue pour les membres de LFI… et en boulevard de calomnies pour ses opposants. Bref, « l'actu » est partout la même : « LFI dans la tourmente ».

Le « deux poids, deux mesures » de la séquence opère également à cet endroit précis du cadrage, et le traitement de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, si les faits ne sont pas réellement comparables, est à cet égard un bon indicateur. Dans cette affaire, Loïk Le Priol, principal suspect, mis en examen pour « assassinat », est un militant du GUD, dont les liens avec le Rassemblement National sont avérés. Invité sur France Inter après la mort de Quentin Deranque (17/02), Manuel Bompard reproche aux intervieweurs, qui consacrent alors 20 minutes sur les 28 de l'entretien à la mise en accusation de La France insoumise, de ne pas avoir fait la même chose avec l'extrême droite lors de l'assassinat d'Aramburú. La remarque indigne Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos : « Bien sûr que nous l'avons fait ! » Vérification faite : non, France Inter ne l'avait pas fait. Certes, l'assassinat de Federico Martin Aramburú était dans les journaux du matin, au 13h, et même dans ceux du soir. Mais dans les quinze jours qui ont suivi cet assassinat, pas moins de quatre représentants de l'extrême droite ont défilé dans la même case que Manuel Bompard, celle de 8h20 : dans l'ordre, Marion Maréchal, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Éric Zemmour. Résultat ? Pas une seule question ne leur fut adressée à propos de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, ni, a fortiori, sur les liens entre le GUD et le RN ou plus généralement, sur la violence politique d'extrême droite. Pas une seule. À la même époque sur BFM-TV (25/03/22), Apolline de Malherbe posera bien la question à Jordan Bardella, lequel la balayera en une phrase : « N'essayez pas de chercher des liens. » Docile, l'intervieweuse n'y reviendra pas : la question n'était pas devenue le sujet prioritaire d'une interview… et encore moins un débat public national.

Excommunication de LFI

Le « discours violent » de LFI est un « ça va de soi » journalistique : les journalistes dégainent l'anathème en se croyant dispensés de toute argumentation, en même temps qu'ils passent sous silence la doctrine non-violente qui structure la philosophie du parti de gauche depuis sa naissance, laquelle est répétée clairement et régulièrement dans ses meetings et conférences. Ce refrain, bien sûr, n'est pas nouveau. Quelques signifiants creux permettent aux intervieweurs et aux débatteurs de synthétiser et rabâcher le crédo, comme la « brutalisation » ou la « bordélisation ». Mais que recouvrent réellement ces mots ? Lorsque les journalistes s'aventurent à les caractériser, c'est le drame : sur Franceinfo par exemple, Alix Bouilhaguet, qui n'en est pas à son premier usage de méthodes déloyales, est obligée d'aller piocher dans un meeting… de novembre 2022 pour retenir deux mots contre LFI : « méthodes impactantes ». Remis en circulation sur les réseaux sociaux, le court extrait fabrique naturellement la question de cette grande enquêtrice face au député Alexis Corbière : « [Jean-Luc Mélenchon] qui demande à ses militants dans la salle de passer à des "méthodes impactantes".... Est-ce que ça, il n'y a pas un crescendo dans une forme d'appel à la violence ? » (Franceinfo, 17/02) Une chose est sûre : parmi les commentateurs, il y a un crescendo dans une forme de n'importe quoi.

L'actualité a en tout cas donné une nouvelle vigueur à ce mantra journalistique déjà bien installé, et une nouvelle intensité à son matraquage. Il s'agit désormais de faire porter à La France insoumise la responsabilité non plus seulement d'un « discours violent », mais celle d'un homicide : « Aux soupçons d'antisémitisme, à la récente classification à l'extrême gauche, à la litanie des outrances verbales, s'ajoute désormais un mort. Celui de trop ? » (L'Opinion, 17/02) « Ils viennent de buter un mec », lâche sans retenue le chroniqueur Jérôme Lavrilleux sur RMC (17/02). LFI est un « danger public » en couverture de L'Express, en « extrême dérive » sur celle du Parisien ; Mélenchon est un « poison » à la Une de La Tribune dimanche et a du sang sur les mains dans Charlie Hebdo.

Dans ce bain de boue, l'extrême droite est à son aise. Elle fait l'agenda ; elle donne le ton... et la profession fait ce qu'elle a l'habitude de faire : caisse de résonance. Jordan Bardella décide-t-il opportunément de convoquer une conférence de presse ? Celle-ci se voit multi-télévisée en direct, avec son lot de bandeaux qui flashent, avant d'être commentée par les professionnels du bavardage comme s'il s'agissait d'une allocution présidentielle. Le dirigeant frontiste réclame-t-il un « front républicain » contre LFI ? C'est précisément ce dont vont discuter les journalistes, lesquels ne l'avaient, du reste, pas totalement attendu pour ce faire…

Après avoir à ce point normalisé l'extrême droite, il n'est pas étonnant que les grands médias installent ses mots d'ordre au cœur du débat public : des renversements relayés tantôt froidement comme autant d'actualités dignes d'intérêt – « Mort de Quentin Deranque : Jordan Bardella appelle à un "front commun" contre LFI » (AFP, 18/02) – tantôt très activement, notamment par les chaînes d'information en pointe dans la diabolisation forcenée de la gauche. « Lynchage de Quentin : LFI, nouvel ennemi ? », s'interroge par exemple Franceinfo (16/02) qui, la veille, n'hésitait pas à titrer l'un de ses plateaux : « Ultragauche, antisémitisme : LFI, ennemi politique n°1 ? » (15/02)

Cette séquence dessine un paysage dans lequel les médias d'information disparaissent au profit de salles d'interrogatoires, où les journalistes les plus en vue prennent le rôle de policiers… ou de procureurs. Une tendance que l'on observe sous ses traits paroxystiques dans l'audiovisuel, gangréné par l'éditorialisme sous toutes ses formes. Dans ce concert d'invectives et de partis pris à sens unique, le pluralisme est au tapis. À peu de choses près… Tout en apportant de l'eau au moulin en soutenant que LFI « minimise, nie, et donc banalise la violence », Patrick Cohen entend tout de même dénoncer la « campagne de rejet » qui vise le parti de gauche (France Inter, 18/02) : « Si les mots ont un sens, si on considère que LFI est une organisation criminelle – puisque le mot a été prononcé –, alors il faut la mettre hors d'état de nuire. » Si l'éditorialiste pensait dérouler un raisonnement par l'absurde, il est d'ores et déjà dépassé par la surenchère et l'hystérisation ambiantes : l'idée est en effet envisagée de façon très sérieuse par ses confrères et discutée comme telle sur plusieurs chaînes au même moment.

Sur CNews, Éric Naulleau se pose ainsi « la question de la légalité de LFI, de son interdiction ». Idem sur Franceinfo, où Agathe Lambret, intervieweuse du matin, interroge François-Xavier Bellamy sur l'opportunité « d'interdire LFI » (18/02). Sur un mode plus réservé, nombreux sont les éditorialistes à contempler leur œuvre en rêvant que cette séquence marque la « mort politique » de LFI. C'est le cas d'Isabelle Saporta sur LCI (18/02) : « Je pense que c'est la fin de Mélenchon […]. Je pense qu'il n'y aura plus de deuxième tour de Mélenchon. » Suivie un peu plus tard par Ruth Elkrief, qui ne livre pas les mêmes conclusions… mais témoigne du même espoir : « Est-ce qu'il va survivre à cette crise ? Moi je crois hélas que oui… Ce n'est pas normal, ce ne serait pas normal… » Mettre LFI « hors d'état de nuire » : tel est bien l'objectif de la séquence politico-médiatique.

Haro sur l'antifascisme

L'autre renversement majeur, symptôme s'il en est de l'extrême droitisation généralisée du débat public, concerne bien sûr le traitement de l'antifascisme. À la faveur d'une symétrisation dépolitisée et totalement dénuée de sens, le récit journalistique fait état « au mieux » de « violences » entre « extrêmes » [3].

Certains commentateurs poussent l'orwellisation un cran plus loin : « l'antifascisme, c'est le fascisme ». Le slogan, qui demeurait jusqu'il y a peu l'apanage des habitués de CNews, se retrouve aujourd'hui sur le fronton de Marianne :

De toute façon « le fascisme n'existe pas en France » : c'est Renaud Pila qui le hurle sur LCI (18/02). Thomas Legrand – qui trônait le mois dernier dans Libération pour sonner l'alerte de la 25e heure au sujet de la « banalisation » de l'extrême droite –, titre aujourd'hui son billet : « S'acharner sur un homme à terre, ce n'est pas antifa, c'est fa ». Quand le bruit médiatique fait la boussole, l'inconséquence fait la ligne éditoriale…

Poursuivons avec LCI qui, huit ans après s'être demandé si les zadistes étaient « des "terroristes" comme les autres » suit la même dynamique en organisant un débat intitulé « Faut-il classer les antifas comme terroristes ? » (18/02) Le JDD titre quant à lui sans point d'interrogation – « L'antifascisme, un terrorisme comme les autres » (17/02) – et Le Figaro parle des « fascistes de l'anti-fascisme » (15/02). L'Opinion propose carrément d'« en finir avec la rhétorique de l'antifascisme » (17/02). Sur CNews (17/02), Éric Naulleau résume : « Il faut arrêter de dire militants antifascistes, ce sont des fascistes, ce sont des nazillons, ce sont les sections nazies qui tabassaient des opposants dans les rues de Berlin. »

***

Une « radicalisation de la diabolisation de l'antifascisme » : c'est dans les termes du sociologue Ugo Palheta [4] que nous pourrions synthétiser la nature de cette séquence politico-médiatique. Loin d'être une rupture, et encore moins un accident, elle ne pouvait advenir que sur un terrain progressivement préparé par des années de matraquage contre la gauche et de normalisation de l'extrême droite. Ce qui pose, au fond, cette question : qui brutalise vraiment le débat public ?

A gauche, nous devons tirer clairement les leçons de la mort du militant fasciste à Lyon

3 mars, par Pierre Rousset — , ,
La mort tragique de Quentin Deranque a des conséquences politiques majeures qui risquent d'être durables. Ce peut être un point tournant. La LFI, la gauche radicale, les (…)

La mort tragique de Quentin Deranque a des conséquences politiques majeures qui risquent d'être durables. Ce peut être un point tournant. La LFI, la gauche radicale, les antifascistes, l'antifascisme sont mis au banc des accusés. Il faut faire front commun face à cette déferlante, mais il ne faut pas pour autant minimiser la gravité de ce qui s'est passé à Lyon. Quentin Deranque n'aurait pas dû mourir. Ce décès questionne notre éthique militante. La Jeune Garde est des nôtres et c'est précisément pour cela que l'on doit tirer en toute clarté les leçons de ce qui s'est passé.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
1er mars 2026

Par Pierre Rousset

Cette réflexion sur notre éthique militante est nourrie de mon histoire. Dans les années 1960-1970, les fascistes d'alors (Occident) m'ont enfoncé le crâne d'une lourde barre métallique. J'ai été emmené d'urgence à l'hôpital. La police est arrivée et a voulu m'embarquer au commissariat. Le personnel hospitalier a fait barrage et j'ai été immédiatement soigné. Sinon, peut-être serais-je mort. Les parallèles avec le présent sont assez saisissants – même si le bord politique n'est pas le même.

A l'époque, les clashs avec les fascistes étaient quotidiens sur les marchés, devant les facs, partout où nous intervenions, vendions notre presse… Cependant, nous avions une règle cardinale : on ne prend pas le risque de tuer, donc on ne frappe pas à la tête en usant « d'armes par destinations » potentiellement léthales. Ils m'ont enfoncé le crâne, je n'enfoncerai pas le leur. Une ligne rouge à ne pas franchir. Elle l'a malheureusement été à Lyon. Je pense pourtant que la Jeune Garde faisait sienne cette règle cardinale. Je suis bien convaincu que les militants en cause ne voulaient pas tuer. Quentin Deranque n'en est pas moins décédé. Il n'est pas mort dans une rixe générale, mais lors d'une confrontation « de groupe à groupe ». Aurait-il pu être sauvé s'il avait été conduit tout de suite à l'hôpital ? D'un point de vue juridique, la question est d'importance. D'un point de vue politique, elle ne change pas la nature de la question qui nous est posée. Posée à nous.

On doit y répondre maintenant et ce n'est pas faire preuve d'une absence de solidarité que de le dire. Procès d'ex-membres de la Jeune Garde, il y aura. Nous devons exiger que ce procès ne soit pas mené « à charge ». Vu les invraisemblables propos du ministre de la Justice (on croit entendre un ministre de l'Intérieur ultra), on peut craindre qu'il n'exerce de lourdes pressions sur l'instruction, une crainte que renforce le présent climat politique hystérisé. Les personnes et organisations qui soutiendront la défense des inculpés durant le procès seront plus crédibles si elles ont clairement condamné le meurtre. Le processus judiciaire va prendre bien du temps. Une réflexion politique sérieuse sur la « crise lyonnaise » ne peut être mise en « pause » sine die. Pour faire sens, elle doit se mener dans le présent.

Mon propos n'est pas d'offrir ici une analyse de la situation politique française post-Lyon ou de dresser un panorama des extrêmes droites actuelles, à contre-courant du discours médiatique dominant. Pour cela, je renvoie à l'article de mon ami et camarade Léon Crémieux [1]. Pour un historique de l'antifascisme, je me réfère notamment à l'étude publiée dans la revue Regards par l'historien Roger Martelli [2]. Je converge avec eux sur la brûlante actualité de l'antifascisme comme mouvement sociopolitique le plus large possible. Je souhaite revenir à partir de mon expérience propre sur des choix qui ont fondé la cohérence d'un engagement révolutionnaire collectif et la maîtrise de la violence. Une expérience qui remonte aux années 1960-1970.

J'ai fait remarquer à Léon que la critique des formes d'action qui ont conduit à la mort de Quentin Deranque aurait gagné à être annoncée plus tôt dans son article et à être formulée de façon plus tranchée. Il n'en disconvient pas, je crois. D'autant plus que dans les années 70, alors qu'il militait à Aix, leur SO s'est, par deux fois au moins, interposé pour empêcher certains de s'acharner violemment sur des fachos à terre, évitant au moins une fois que cela finisse très mal. « Pour nous, c'était évident ! », note-t-il. Cet échange a fait remonter un souvenir à ma mémoire. Lors d'une confrontation avec les flics, un policier avait été « happé » par les manifestant.es. Nous l'avons rapidement exfiltré par l'arrière pour qu'il ne lui arrive pas malheur, même si nous avons moult fois échangé avec les forces de [leur] ordre grenades défensives et lacrymogènes d'un côté, pavés et cocktails Molotov de l'autre. Nous n'étions vraiment pas des « ultra-gauches » ivres de violences !

Précisons que nous n'avons pas fait « le choix » de la violence. Nous étions la génération née pendant ou au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, héritant de ce passé immédiat et de ses traumas. Nous sommes entrés en lutte à l'époque de la Guerre d'Algérie, des ratonnades anti-immigrés, de l'escalade militaire US au Vietnam, mais aussi des guerres de libération et de l'internationalisme. Les Services d'Action Civiques (SAC, gaullistes) sévissaient en France, ainsi que les restes de l'OAS [3]. Occident et ses avatars [4] étaient particulièrement actifs en milieu étudiant, menant une « guérilla » constante contre l'extrême gauche. Dans l'ombre, des organisations nazies étaient encore meurtrières. Signe que les revanchards de l'Algérie française ne désarmaient pas, Henri Curiel est assassiné en 1978 ! Militant communiste égyptien, il s'était engagé, comme nous, dans les réseaux clandestins de soutien au FNL, lesdits « porteurs de valises ».

Nos organisations ont été dissoutes, nous imposant une semi-clandestinité, les manifestions ont été interdites, notamment à Paris, nos membres ont été incarcérés pour reconstitution de ligue dissoute… Cependant, la situation était bien pire dans d'autres pays européens, à commencer par l'Italie ou l'Etat espagnol. Nous n'étions en France ni héroïques ni spécialement à plaindre. Nous vivions une expérience fondatrice pour toute une génération, dont le point d'orgue fut évidement Mais 68 et la grève générale. Nous étions heureuses et heureux de vivre des temps d'espérance. Nous montions à l'assaut du ciel. Ce dynamisme a largement contribué à réduire les risques de dérives groupusculaires et nous avons su intégrer à notre réflexion politique la question de la violence.

Mes ami.es philippin.nes, de ma génération, ont mené, dans les années 1970, une résistance armée au régime dictatorial de loi martiale sous le règne de Ferdinand Marcos senior. Ils ont développé une riche pensée politico-militaire : toute décision politique pouvait en effet avoir des implications militaires, toute décision militaire aura des implications politiques. Le terme ne vaut pas pour nous, qui n'étions pas engagés dans une lutte armée. Cependant, nous devions en permanence évaluer la portée politique des actions minoritaires (quelle que soit leur nature) que nous envisagions de prendre.

J'ai été l'un des responsables du service d'ordre (SO) pour la direction de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) avant de devoir m'expatrier en 1973 après trois condamnations judiciaires, dont un sursis d'un an qui aurait pu tomber à toute nouvelle anicroche. Les fonctions du SO étaient multiples, depuis la protection de nos activités face aux constantes attaques fascistes, la protection aussi (souvent unitaire) des manifestations, de multiples actions spectaculaires (non violentes), des opérations plus dangereuses, comme des distributions de tracts aux usines Citroën face à des milices patronales qui faisaient régner la terreur dans l'entreprise…

Nous avions par ailleurs (ce n'était pas de ma responsabilité) des groupes d'autodéfense qui devaient contrer notamment des groupes nazis très actifs. Cela se passait obligatoirement dans l'ombre – ce n'était pas un libre choix, mais une obligation. Il fallait à tout prix éviter que l'identité des camarades concernés ne soit connue. Même dans ce cas, nos règles d'engagement devaient être respectées : interdiction de frapper à la tête au risque de tuer. Même dans l'ombre, nous ne combattions pas les nazis avec des méthodes de nazis.

Chaque intervention significative du SO était discutée en amont tant dans ses modalités techniques que sur sa raison d'être politique. Le bilan était assuré après coup, le tout en lien avec le Bureau politique. Ce mode de fonctionnement a jugulé tout risque d'« autonomisation » du SO. Il était aussi l'occasion de vérifier la pertinence de nos actions. On a naturellement tendance à répéter ce qui « fonctionne », sans se rendre compte que le contexte évoluant, ce qui était efficace hier cesse un jour de l'être. L'évaluation critique collective permet d'ajuster régulièrement l'appréciation de la situation.

Malgré cela on peut évidemment commettre des erreurs. Le cas de la manifestation du 21 juin 1973 a été très discuté. Ordre Nouveau tenait meeting au Palais de la Mutualité à Paris pour dénoncer « l'immigration sauvage », alors que des travailleurs immigrés se faisaient assassiner. Une véritable provocation. Les condamnations à gauche restaient verbales. La Ligue communiste a décidé de manifester en ordre de bataille pour tenter de déloger les fascistes. Le cortège a fini par comprendre plusieurs milliers de participant.es. Surprise, il atteint sans encombre les abords de la Mutualité. En fait, le ministre de l'Intérieur de l'époque, Raymond Marcellin de très triste mémoire, voulait dissoudre la LC et nous avait tendu un piège. Nous avons été quelques-uns à nous retrouver en prison. Je pense que cette initiative ne correspondait plus à la situation politique du moment, mais de nouvelles modalités d'action étaient difficiles à mettre en œuvre, nécessitant un renforcement de notre enracinement social. On était dans un entre-deux.

La dissolution de la LC a suscité un vaste sentiment de solidarité une fois que les manœuvres du ministre de l'Intérieur ont été révélées par la presse et que le contenu du meeting d'Ordre Nouveau a été plus largement connu. Le piège de Marcellin a aussi fait des remous au sein de la police. Au final, l'ensemble des forces de gauche se sont élevées contre notre dissolution, y compris le PCF qui nous traitait pourtant de… « gauchistes Marcellin ».

En tout état de cause, cet « épisode » au caractère un tant soit peu « substitutionniste » a accéléré le débat au sein de l'organisation sur la « mise à jour » de ses orientations, le changement de période, la construction dans la longue durée.

Au début des années 1970, l'avenir était incertain. Le régime allait-il se durcir encore ? Pour comprendre certains débats de l'époque (je n'y reviens pas ici), il faut avoir à l'esprit que nous ne voulions pas engager une guerre privée avec l'Etat et une escalade de la violence. Mais nous craignions que l'Etat ne soit le moteur de cette escalade et, si tel avait été le cas, nous étions très mal préparés pour y faire face. Heureusement, il n'en fut point ainsi. Quant à nous, nous nous sommes refusés à « militariser » l'organisation. Bien au contraire, nous avons démocratisé notre service d'ordre. A partir de 1973, peu avant mon « exil », nous avons fait élire par chaque cellule les membres qu'elle déléguait au SO. Nous devons avoir être la première organisation à l'avoir ainsi féminisé, des militantes ont été intégrées à sa direction.

Je voudrais conclure sur les points suivants :

• Des accidents sont toujours possibles (quelqu'un tombe d'un pont lors d'une confrontation…), mais nous ne devons jamais prendre délibérément le risque de tuer, notamment en le frappant à la tête de façon potentiellement léthale (avec des coups de poing américains, des barres à mine, etc.). Cette règle me semble devoir être partagée par tout le camp antifasciste.

• La priorité des priorités est de renforcer la capacité de mobilisation antifasciste d'ensemble. Il me paraît clair qu'aujourd'hui les confrontations de « groupe à groupe, à la lyonnaise » n'y contribuent pas.

• L'activité de toute structure chargée de la protection des activités de nos mouvements doit être sous le contrôle de leurs directions pour éviter toute autonomisation. Un problème surgit quand l'organisation et secteur chargé de cette protection se confondent. Il reste l'autocontrôle, mais le risque est alors grand de dérives et de déconnexions par rapport aux priorités politiques.

Pour élargir le propos, nous traversons une période très différente des années 60-70 et je suis trop vieux (79 ans) et moi-même trop « déconnecté » des responsabilités militantes pour m'aventurer dans bien des débats d'actualité. Cependant, je pense que le point de vue à partir duquel on doit aborder nos tâches (dont l'antifascisme) est la construction d'un Front social et politique aussi large que possible pour faire face à la montée des extrêmes droites (d'ordre divers), de la crise climatique, de la crise sanitaire et sociale, de la polycrise. Là est l'urgence des urgences.

En se laissant enfermer dans le jeu électoral, les divisions ne peuvent être surmontées. L'unité doit être reconstruite dans l'arène sociale à partir de ces urgences. Cela ne peut qu'impacter profondément notre façon de faire de la politique. Facile à dire, certes, beaucoup moins facile à faire.

Pierre Rousset
Notes

[1] Léon Crémieux, « Dynamiques politiques en France », 27 février 2026, ESSF (article 78179) :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78179

[2] Roger Martelli, « L'antifascisme est une vertu, pas un crime », Regards, 23 février 2026 :
https://regards.fr/la-newsletter-du-23-fevrier/
Disponible sur ESSF (article 78179) :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78179

[3] Organisation de l'Armée secrète. Créée en 1961 pour s'opposer à toute perspective d'indépendance de l'Algérie. Les commandos de l'OAS mèneront de nombreuses opérations paramilitaires, s'attaquant à tous les milieux favorables aux négociations avec le Front de libération nationale (FLN) algérien, y compris des tentatives d'assassinat de De Gaulle.

[4] Groupe d'extrême droite, créé en 1964. Dissout en 1968, il se reconstitue sous le nom d'Ordre Nouveau, puis du Groupe union défense (GUD).

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France. « Face à la montée de l’extrême-droite. Les barrières tombent à droite, certains les érigent à gauche »

3 mars, par Léon Crémieux — , ,
Depuis le 12 février, après un affrontement à Lyon entre un groupe d'antifas et un groupe de fascistes qui a entraîné la mort de l'un d'entre eux, le pays a franchi un tournant (…)

Depuis le 12 février, après un affrontement à Lyon entre un groupe d'antifas et un groupe de fascistes qui a entraîné la mort de l'un d'entre eux, le pays a franchi un tournant sordide dans une campagne de diabolisation, de criminalisation de La France insoumise, directement accusée d'être politiquement responsable de la mort de ce militant. Cette campagne est très structurée, menée à plusieurs niveaux par le Rassemblement national, la droite et le « bloc central » de Macron, avec l'appui des médias réactionnaires et conservateurs, aux mains de grands groupes capitalistes ou de milliardaires comme Bolloré, Arnaud, Saade, Kretínský, Mohn, Bouygues, Dassault, Pinault, Niel ou Drahi.

Tiré de A l'Encontre
27 février 2026

Par Léon Crémieux

Rue89 Lyon

Cette nouvelle campagne de délégitimation et de diabolisation de LFI dans le champ politique prend une grande importance car on approche des élections présidentielle et législatives de 2027 et donc de la fin d'un cycle électoral ouvert en 2017 par l'élection de Macron avec ses gouvernements construits autour de ses alliances politiques chaotiques à l'Assemblée nationale. Les Républicains (LR) multiplient donc les passerelles vers le Rassemblement national, favori présumé des prochaines élections. Le « bloc central » de Macron, déjà en décomposition avancée, ne survivra pas à 2027, aucun candidat présidentiel issu de ce camp n'allant se réclamer ni de sa suite ni de son bilan, à l'instar de Gabriel Attal et d'Edouard Philippe. Le seul point commun du RN, des LR et des Macronistes est que tout doit donc être fait pour éviter qu'une union politique à gauche autour d'un programme anti-austérité arrive en position de force, comme cela a été le cas en 2022 et en 2024 avec la France insoumise et le NFP. Les classes dominantes sont prêtes à envisager des coalitions intégrant l'extrême droite, en rôle dirigeant ou allié, mais redoute une alliance populaire allant à l'encontre des politiques ultralibérales, politiques que l'extrême-droite soutient en France comme dans le reste de l'Europe.

La mort de ce militant fasciste a donc été le point de départ d'un déferlement haineux contre la France insoumise et la Jeune Garde, organisation nationale antifasciste dont des militants sont accusés d'avoir organisé la riposte au commando d'extrême droite ce jour-là à Lyon. Raphaël Arnault, élu député LFI en 2024, est un des fondateurs de la Jeune Garde et son attaché parlementaire fait partie des mis en examen dans cette affaire. La Jeune garde antifasciste a été créée en 2018 à Lyon et s'est développée depuis dans plusieurs villes de France face à la multiplication des agressions anti-immigrés, anti-LGBT par des groupes d'extrême droite, à Lyon notamment, et des attaques contre le mouvement ouvrier et associatif, les locaux et lors des meetings et des manifestations. Le site Rue89 a recensé à Lyon 102 attaques, agressions et actes haineux depuis 2010. La Jeune Garde, agissant en unité avec les partis de gauche, EELV, LFI, NPA, PCF entre autres, les syndicats CGT, Solidaires, FSU et le mouvement social, a réussi à Lyon à combattre la recrudescence des agressions d'extrême droite et à obtenir la fermeture de locaux, la dissolution de plusieurs groupuscules fascistes. Elle a depuis joué un rôle très dynamique dans l'organisation de l'action de protection antifasciste. En octobre 2021, par exemple, elle manifestait à Lyon contre les violences d'extrême droite avec le Planning familial, Alternatiba, la CGT, Solidaires, l'UNEF, EELV, LFI, le NPA, le PCF.

Suite à la demande du RN et des néofascistes de Nemesis, groupe dont il affirmait soutenir l'action (« bravo pour votre combat, vous savez que j'en suis très proche » disait-il) Bruno Retailleau, Président des Républicains, en juin 2025, lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, fit adopter par le gouvernement un décret de dissolution de la Jeune Garde (en même temps que de l'association Urgence Palestine). La Jeune Garde a lancé un recours en Conseil d'Etat contre cette dissolution et Il y a eu une réaction importante d'organisations syndicales de la CGT et de Solidaires, du mouvement social, d'EELV, du PCF, du NPA, notamment. La Ligue des Droits de l'Homme et le GISTI (Groupe d'information et de soutien des immigrés) sont intervenus en soutien devant le Conseil d'Etat. La Jeune Garde, présentée comme « la garde prétorienne de Jean Luc Mélenchon » ou « le bras armé de LFI », est donc tout simplement une organisation antifasciste qui travaille avec tout le mouvement ouvrier et contribue à construire l'autodéfense des organisations et des militant-E-s.

Elle est aujourd'hui criminalisée pour en faire quasiment une organisation terroriste, cela à l'instigation de Nemesis et de l'extrême droite, suivis très largement par le gouvernement et nombre de médias. Il s'agit de s'en servir de levier pour isoler LFI, sommée de rompre ses liens avec la Jeune Garde, et de pousser Raphaël Arnaud à rendre son mandat.

***

Pendant plusieurs jours, sur les principaux médias, le narratif de l'ultra droite a été repris et diffusé en boucle : un jeune homme paisible, « le jeune Quentin », catholique traditionaliste sans histoire, aurait été victime d'un guet-apens, d'un lynchage au sol par un groupe d'une quinzaine d'antifas déchaînés, et en serait décédé deux jours plus tard à l'hôpital avec plusieurs contusions à la tête.

Le CV de ce militant, le déroulé des faits, tel que reconstitué par plusieurs vidéos et enquêtes diffusées par Le Canard Enchaîné, Le Monde, Mediapart et Libération tracent un tableau assez différent du narratif de l'ultra-droite.

Mediapart a retracé le profil et le parcours politique de Quentin Deranque, membre, entre autres, de l'Action française, du groupe Audace, héritier du Bastion social, du groupuscule fasciste des « Allobroges Bourgoin », avec lequel il avait participé au défilé néonazi du 9 mai 2025 [1]. Il se trouvait le 12 février, devant les locaux de Sciences Po Lyon, où se tenait une conférence avec Rima Hassan, députée européenne de la France insoumise et militante palestinienne. Comme cela avait déjà été le cas à plusieurs reprises, la droite, l'extrême droite avaient cherché à obtenir l'interdiction de sa conférence. N'ayant pu l'obtenir, un groupe de militantes de Nemesis, collectif d'extrême droite raciste et identitaire, décida d'organiser un piquet devant Sciences Po avec une banderole (« islamo-gauchistes hors de nos facs »). Ce groupe Nemesis ( du nom de la déesse grecque de la vengeance divine !) a été poursuivi à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale, spécialisé dans des provocations largement médiatisées sur les réseaux sociaux et les médias « amis » (comme CNews ou Europe 1), ayant notamment essayé de provoquer à plusieurs reprises les cortèges féministes des manifestations du 8 mars, mais aussi des manifestations de solidarité avec les migrants ou même contre un meeting de Valérie Pécresse, candidate des Républicains à la présidentielle de 2022. Ce groupe manifestait devant Sciences Po avec le soutien distant d'une quinzaine de militants de l'ultradroite dont Quentin Deranque. Une première altercation eut lieu entre le groupe de Nemesis et des militants antifascistes assurant la protection de la conférence. Un deuxième affrontement eut lieu un peu plus tard, à côté de Sciences Po entre le groupe de militants de l'ultra droite et un nombre équivalent de militants antifas. Suite à la riposte des antifas, le groupe d'ultradroite recula, se dispersa laissant seuls trois d'entre eux dont Quentin Deranque. C'est à ce moment-là que, à terre, il reçoit plusieurs coups violents à la tête. Sans faire appel aux pompiers ou au SAMU, il part à pied avec un autre membre de son groupe et, après une marche d'une heure et demie, son groupe reformé appellera finalement les pompiers pour le prendre en charge, à un kilomètre du lieu de l'affrontement. Il mourra deux jours plus tard de la suite de ses traumatismes.

Avant même sa mort, le déferlement médiatique a repris le narratif des porte-parole de Nemesis disant que le militant fasciste était tombé dans un guet-apens et lynché par un groupe de l'ultra-gauche de la Jeune Garde, et les chaînes d'information ne firent que passer en boucle la vidéo des derniers instants de l'affrontement où il était frappé à terre.

Une action d'autodéfense de militants antifascistes ne peut pas justifier ces coups portés. Cet acte est d'ailleurs éloigné de la conception de la lutte antifa avancée par la Jeune Garde qui a toujours préconisé l'action d'autodéfense collective, a toujours été d'agir en lien et en unité avec toutes les organisations du mouvement ouvrier, pour construire un antifascisme collectif et unitaire face aux fascistes, à l'inverse d'une guerre privée viriliste, et donc également à l'inverse de ce qui s'est passé le 12 février lorsque des antifas ont frappé à la tête ce militant fasciste tombé au sol. Mais bien loin de crier haro sur les militants de la Jeune Garde, cela ne doit que davantage faire ressortir le risque, face à la montée des agressions et attaques de l'extrême-droite de ne pas mettre au cœur des préoccupations, dans toutes les organisations du mouvement ouvrier, la construction d'une autodéfense collective reposant sur les membres de ces organisations, avec les formations adéquates. Sinon, ce sont les groupes se consacrant centralement à l'action politique antifasciste qui risquent de se retrouver eux-mêmes investis de ces tâches de protection et c'est de cette spécialisation que peuvent naître des dérives ou des actes individuels sortant du cadre et des préconisations collectives. Quelle que soit l'implication de militants de la Jeune Garde le 12 février, ce qui s'est passé devrait pousser, non pas à mettre l'autodéfense antifasciste en veilleuse, mais au contraire la rendre plus présente dans toutes les organisations.

***

Basculement inquiétant de la vie politique, presque l'ensemble des forces politiques, y compris les sociaux-démocrates se répandent désormais sur une violence généralisée de l'ultra-gauche dont LFI serait l'instigatrice. Marion Maréchal peut ainsi déclarer doctement sur BFM le 17 février « statistiquement, la violence d'extrême droite est dérisoire par rapport à la violence d'extrême gauche qui est structurelle ». Pourtant les chiffres, comme les faits, sont têtus : en France, depuis 1986, 58 personnes ont été tuées par des militants de l'ultra droite, 6 par des personnes classées à l'ultra-gauche (dont 4 par le groupe Action directe, 1 autre, il y a quinze ans, lors d'une rixe entre hooligans du PSG, et enfin Quentin Deranque ce mois-ci)[2].

« Il y a une baisse structurelle de la violence politique physique par rapport aux décennies antérieures et aujourd'hui si l'on met de côté les actes attribués aux islamistes et aux séparatistes, la létalité politique est quasi inexistante, comparée à d'autres pays d'Europe et bien sûr aux USA »[3]. Mais, depuis quelques années, la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) elle-même répertoriait « une résurgence très préoccupante des actions violentes et des intimidations de la part de l'ultra-droite en France » comme le déclarait au Monde l'ancien patron de la DGSI, Nicolas Lerner, en juillet 2023, résurgence motivée selon lui par une logique de guerre de civilisation, cherchant à précipiter des affrontements pour empêcher le grand remplacement. Même Gérald Darmanin, alors Ministre de l'Intérieur, le 20 septembre suivant, dans le quotidien Ouest France, déclarait concernant les risques du terrorisme politique « Il y a chez les ultra-politisés une petite partie de l'ultra-gauche (…) qui s'en prend essentiellement aux biens. Mais l'essentiel de la menace, c'est l'ultradroite, notamment depuis cinq ans, avec les suprémacistes blancs et les accélérationnistes (qui s'aguerrissent en vue d'une guerre raciale). Il n'y a pas eu d'attentat commis en France, mais dix projets déjoués, et des individus interpellés, condamnés ou en attente de leur procès ». D'après un rapport d'Europol sur les menaces terroristes en Europe, 69 membres de l'ultradroite ont été interpellés en France pour des préparations d'actions terroristes. Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise a envoyé au journal Libération une liste de noms en indiquant que « depuis 2022, dans ce pays, l'extrême droite –des groupés liés à l'extrême-droite – a tué 12 personnes » : Federico Aramburu, Éric Casado-Lopez, Emine Kara, Mahamadou Cissé, Angela Rostas, Djamel Bendjaballah, Rochdi Lakhsassi, Hamid G. et Hadi R. Aboubakar Cissé (qui ne méritait pas une minute de silence à l'Assemblée nationale, selon Mme Braun-Pivet), Hichem Miroaoui. Ismaël Aali, tué en janvier dernier à Lyon devrait s'ajouter à cette liste. Leurs meurtres ont déclenché moins de réactions que la mort du militant identitaire de Lyon. Personnes immigrées, ou d'origine étrangère, pour la plupart, ce qui entre clairement dans cette obsession d'une guerre raciale. Les menées fascistes, les agressions sont croissantes, stimulées par la montée du RN et l'antifascisme est une exigence et une nécessité de premier ordre.

***

L'antifascisme serait donc pourtant devenu, dans une manipulation orwellienne, le nouveau fascisme, responsable des violences politiques. L'hebdomadaire Marianne a d'ailleurs mis en Une ce concentré orwellien : « LES NOUVEAUX ANTIFASCISTES » (NDLR - le mot ANTI dans ANTIFASCISTES est biffé par une barre noire en son milieu) superposant ce titre devant les photos de Raphaël Arnaud, J.L. Mélenchon et Rima Hassan [4]. On peut vite comprendre que c'est un inversement des valeurs qui ne repose en rien sur la réalité mais bien sur la volonté des classes dirigeantes d'essayer d'effacer les repères et de banaliser la possible arrivée d'un parti fasciste à l'Elysée et/ou à la tête du gouvernement. Volonté donc de transformer la réalité en s'appuyant sur la puissance des médias et des réseaux sociaux voués justement, toujours davantage, à une ligne éditoriale et à des chroniqueurs ouvertement réactionnaires, sinon d'extrême droite. Il y a donc dans tout cela, un dangereux remake des mécanismes qui ont suivi la mort de Charlie Kirk aux USA, Donald Trump se saisissant de ce meurtre pour déclarer que « la gauche est le parti du meurtre », son acolyte Elon Musk disant que « la gauche radicale avait contribué au meurtre » et, par décret, Trump déclarant terroriste l'ensemble du mouvement antifa aux USA. Dans la foulée de tout ça, une étude du Ministre de la Justice, concluant que l'extrême droite était le mouvement qui avait le plus tué aux USA depuis les années 90, avait été tout simplement supprimée du site ministériel. Le point commun avec les agissements de Trump est bien, en France, de pousser à un basculement identique et certaines forces politiques testent les possibilités de pousser les feux. Comme le dénonce la députée écologiste Sandrine Rousseau, « on tape sur l'antifascisme au moment où le fascisme est sur le point d'arriver au pouvoir ». Quand la porte-parole du gouvernement se permet de dire « plus un seul député LFI à l'Assemblée » ou que la députée Renaissance Aurore Bergé répond à Jordan Bardella, président du RN, demandeur d'un « front républicain anti LFI » lors des prochaines législatives « commencez par vous désister pour nos candidats face à la LFI » on voit que de nouvelles digues commencent à lâcher.

***

Que la droite et le RN cherchent à bâillonner LFI et à faire de Mélenchon un repoussoir incapable de rassembler un nombre de voix à gauche suffisant pour l'élection présidentielle, c'est évidemment dans l'ordre des choses. Que le macronisme fasse la même chose prouve que les porte-parole des classes dirigeantes ne veulent pas que se renouvelle la situation de 2024. Malgré des mois de division des partis de gauche, après le succès du RN aux élections européennes et la dissolution de l'assemblée nationale par Macron, l'arrivée d'une majorité et d'un gouvernement RN en juin 2024 n'a été bloquée que par la force et l'unité de la gauche, unie autour d'une série de mesures de rupture avec les politiques d'austérité capitalistes. Cette unité, réalisée, avec un poids prédominant de LFI dans le Nouveau front populaire, dont les député-e-s avaient formé la première force à l'Assemblée nationale, est devenue le spectre à abattre dans la perspective de 2027. Car malgré les nombreuses divisions présentes aujourd'hui à gauche, la force du rejet des politiques d'austérité, le sentiment montant d'injustices sociales peuvent, avec la mobilisation des organisations du mouvement social comme cela fut le cas en 2024, contraindre, d'une manière ou d'une autre toutes les forces politiques de gauche à s'unir électoralement face au danger néofasciste. Le gel à gauche, depuis plusieurs mois, de toute dynamique unitaire et offensive rend chaque jour plus difficile cette perspective, et le plus probable est un éclatement des candidats de gauche au premier tour de la présidentielle, mais c'est malgré tout ce risque d'une nouvelle poussée à gauche en 2027 que veulent éliminer l'extrême droite et les macronistes, en visant la France insoumise.

Ce qui est plus grave est que ceux des dirigeants du PS les plus opposés à l'expérience du NFP ont fait ces derniers jours de nouveau pas qui, en s'associant à la campagne de calomnies contre LFI et la Jeune Garde visent explicitement à empêcher toute reconstitution d'un front politique sur des bases de rupture avec les politiques libérales. Plusieurs déclarations de Raphaël Glucksmann, leader de Place publique, ou François Hollande, ex-président de la République (PS), faisaient chorus avec les positions de Macron et Lecornu, sommant LFI de rendre des comptes. Cela n'a pas été le cas d'Olivier Faure et d'autres dirigeants, mais ceux-ci martèlent néanmoins (pour l'instant…) qu'il n'y aura pas, par exemple, d'accord de désistement pour les prochaines élections municipales des 15 et 22 mars prochain, sauf contre le RN. Cette posture de rupture avec LFI est clairement à l'œuvre depuis l'adoption d'une ligne « responsable » de soutien aux gouvernements minoritaires macronistes/LR pour faire passer les budgets 2025 et 2026 à l'Assemblée et de refus de voter les motions de censure sur les budgets présentées et votées par les autres composantes du NFP (LFI, EELV et PCF). Dans les faits, le but est de faire basculer le parti dans l'orientation qui était celle de la minorité autour de Hollande lors des derniers congrès. C'est la ligne qui, le plus probablement avec la candidature de Raphaël Glucksmann, espère récolter en 2027 les restes électoraux du macronisme « de gauche » pour restaurer une social-démocratie de gestion du libéralisme comme l'étaient les gouvernements de Hollande de 2012 à 2017, avant qu'ils ne s'écroulent devant le désaveu populaire. Rêvant du retour de l'électorat perdu en 2017 au profit de Macron, ils veulent larguer les amarres de l'union à gauche avec LFI, en imposant eux aussi leur candidature pour 2027.

Il y a donc une grande fragilisation du front nécessaire face à l'extrême droite dont est responsable la situation actuelle des composantes du NFP. Tout est surdéterminé par les tactiques électorales. Les municipales de mars prochain d'abord dans lesquelles, comme d'ailleurs pour les élections européennes de 2024, la plus grande désunion règne. A de très rares exceptions, il n'y a pas de listes NFP dans les villes et, à la volonté socialiste de se démarquer de LFI, répond la stratégie de celle-ci d'ancrer une implantation municipale dans les villes grandes et moyennes, à la hauteur de son poids électoral national. Il en est de même concernant les perspectives pour la présidentielle de 2027, puisque, sans même parler de programme, la pierre d'achoppement à gauche se réduit au mode de désignation d'un-e candidat-e. la France insoumise avance clairement en solo en construisant une campagne Mélenchon, certaine que son implantation et son poids politique l'imposeront comme le candidat contre le RN, créant de fait, sinon autour d'un accord, une dynamique d'union comme en 2022. Glucksmann, lui aussi en solo fait le pari inverse. La diabolisation de Mélenchon [5] d'un côté, l'agonie du macronisme de l'autre laissent des espaces qui pourraient lui permettre d'arriver au second tour, sur un programme social-démocrate très modéré. Les autres composantes essaient de faire avec, un rassemblement autour de EELV, de l'Après et de François Ruffin, avec Lucie Castets (ancienne candidate de Nouveau Front populaire), veut mettre sur pied une primaire ouverte à toute la gauche (« de Poutou à Hollande » selon les termes de Ruffin) en octobre 2026 pour un candidat unique. LFI et Glucksmann refusent clairement…Le PS et le PC ne se prononcent pas aujourd'hui.

***

Dans ces schémas, les principales forces politiques à gauche laissent les militants spectateurs ou sommés de choisir le couloir de soutien à tel ou tel candidat présidentiel. Il y a bien sûr de vrais enjeux de programme avec une social-démocratie qui sauve la mise aux gouvernements de Macron et accepte de cautionner des budgets d'austérité. Mais, il y a aussi des enjeux de fonctionnement démocratique face à une France insoumise qui, forte de son poids envisage d'engranger des soutiens à sa campagne sans chercher à construire la moindre unité de campagne. Ces désaccords électoraux pèsent lourdement aujourd'hui dans les capacités d'organiser des fronts unitaires pour agir ensemble sur toutes les questions de l'heure et de construire un rapport de force politique et social à même de contrer le RN et les organisations du mouvement social ont du mal à prendre la main pour imposer leurs propres cadres et leurs propres échéances. Il y a néanmoins urgence à répondre par une activité unitaire à toutes les questions sociales et politiques, nationales et internationales dans lesquelles les forces du NFP, ou au moins l'essentiel d'entre elles pourraient agir ensemble dans des campagnes et des actions communes, sur toutes ces questions où le NFP avançait, au moins, des éléments d'exigences communes. D'ailleurs, malgré les engagements pris en 2024, les principales forces composantes du NFP ont fait peu de choses pour développer et maintenir des collectifs NFP localement et nationalement. C'est pourtant bien là que se sont unies les forces du mouvement social et syndical qui ont été le ciment de la campagne de 2024. Tout cela pèse et, depuis quinze jours, d'ailleurs, malgré des positions très claires prises par beaucoup, il n'y a guère eu d'expression et rassemblement unitaire dénonçant l'extrême-droite et la campagne de criminalisation menée contre LFI suite à la mort du néofasciste lyonnais.

Au total, donc, la situation est ouverte mais assez dramatique, et la résistance affirmée par la France insoumise face aux attaques dont elle est l'objet ne pourra pas remplacer la construction d'une dynamique unitaire de l'ensemble des forces convaincues de la nécessité d'un front antifasciste et aussi de maintenir un programme de rupture avec les politiques au service des groupes capitalistes et des grandes fortunes. (Article reçu le 27 février 2026)


[1] « Mort de Quentin Deranque : retour sur le parcours d'un militants néofasciste » – mediapart.fr.

[2] Violences politiques en France, de 1986 à nos jours – Isabelle Sommier, Xavier Crettiez et François Audigier – Presses de SciencesPo, 2021.

[3] Ibidem.

[4] Une de l'hebdomadaire Marianne n°1510-du 19 au 25 février 2026.

[5] Cette diabolisation, bien orchestrée médiatiquement, est aussi renforcée par l'image publique « hors système » que veut donner Mélenchon de lui-même, quand le dirigeant très politique commet des provocations de tribune comme celle qu'il vient de faire dans un meeting électoral, faisant de l'humour sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein, « Epst-ein » ou « Epst-ine »… pioché dans un triste attirail aux relents antisémites, que Mélenchon ne pouvait pas ignorer. [Sur cette question, voir l'article de Mathieu Dejean sur Mediapart.]

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