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Colonialisme en Kanaky : Cachez-moi cette colonie qu’on ne saurait voir
Face à la crise, pour accéder à l'indépendance, qui sévit en Kanaky, territoire semi-autonome au sein de la France situé dans le Pacifique à l'est de l'Australie, la droite réactionnaire défend le « grand remplacement » du peuple kanak afin d'accéder à l'indépendance.
Depuis maintenant plusieurs mois, l'archipel mélanésien de la Nouvelle-Calédonie (Kanaky en langue kanak) est en proie à une mobilisation massive et populaire afin d'assurer son autodétermination face à la décision de Paris, son maître colonial, d'ouvrir la voie vers l'officialisation de facto de son statut de « colonie de peuplement ». Depuis 1946, le territoire de la Nouvelle-Calédonie est classé comme un « territoire non-autonome », un des derniers territoires non décolonisés au monde selon les Nations Unies. Depuis les Accords de Nouméa de 1988, la France est censée accompagner la Nouvelle-Calédonie vers un processus d'autonomisation, pouvant potentiellement déboucher sur l'indépendance. Pourtant, en raison de ses richesses minières et de l'importance de la localisation géostratégique de l'archipel, la réalité est tout autre.
En 2024, ça devrait faire consensus que la colonisation est une chose du passé n'est-ce pas ? À l'ère actuelle, c'est justement parce que ce n'est plus accepté comme une domination naturelle, avec d'autres principes tel que le racisme scientifique, l'eugénisme, le patriarcat et la suprématie blanche, que les discours classiques colonialistes se muent en des discours plus fourbes. Dans les nouveaux discours d'extrême droite, le racisme n'est certes pas souhaitable mais nécessaire pour répondre à la « colonisation » – pour reprendre la théorie raciste du « grand remplacement » – des « anciennes » puissances coloniales par les peuples anciennement colonisés. La suprématie blanche, on ne la scande plus sur tous les toits, seulement en privé, et on la remplace par la défense des soi-disant valeurs de la « culture occidentale ». Ce n'est pas parce qu'on est raciste qu'on veut moins de demandeur·euses d'asile, c'est parce qu'iels sont incapables de s'intégrer à notre culture, n'apprennent pas notre langue, etc. Selon les chantres du déclin de l'Occident, on n'agit pas comme des racistes parce qu'on est mû par des sentiments racistes mais parce que c'est la seule façon de parer la décadence de nos sociétés occidentales. Sauf en Kanaky…
Gauche hypocrite ou droite en dissonance cognitive ?
Blaise Pascal disait « vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Autrement dit, ce qui est bon ou vrai pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre. À la lumière du débat qui anime les sphères françaises d'extrême droite depuis le début de la mobilisation du peuple Kanak – dont appartiennent certains de nos illustres démagogues québécois, notamment Mathieu Bock-Côté – cette citation ne pourrait sonner plus vraie.
Dans leur émission hebdomadaire, « La Rencontre », Richard Martineau et Mathieu Bock-Côté s'offusquaient du prétendu « inversement des principes de la gauche ». Selon eux, les événements en Kanaky ont démasqué la vraie hypocrisie de la gauche ayant des valeurs à géométrie variable selon qu'on est perçu comme étant colonisé ou colon. Pourtant c'est l'extrême droite qui vit une profonde crise identitaire depuis le début de la mobilisation massive du peuple kanak et de leurs allié·es dans l'archipel et en métropole française. Selon ses hérauts, la théorie du « grand remplacement », exportée à l'extérieur de l'Hexagone vers la Kanaky, devient la norme de l'universalisme républicain. La faute des Kanaks, ces communautaristes, serait de résister à leur assimilation, de résister à la destruction de leur culture et de leur autonomie millénaire.
Les réactionnaires et les vieilles méthodes coloniale
Le « droit du sang », slogan de l'extrême droite, fer de lance de la protection des populations européennes contre la « colonisation inversée » et de toutes les théories racistes aussi loufoques que macabres qui y sont associées, se transmue en défense du « droit du sol » pour justifier le rapt des terres kanaks et l'imposition d'une colonie de peuplement. Après tout, tout au long de l'histoire du colonialisme, le droit au sol du colon a toujours été préféré à celui du colonisé.
Cette malléabilité des discours suprémacistes blancs, qui se cachent derrière des faux-semblants d'universalisme, n'a rien de nouveau. On peut justifier à la fois la lutte contre l'immigration en Occident au nom du « grand remplacement » et, au contraire, en Kanaky et ailleurs dans le Sud global, justifier un véritable colonialisme mis en œuvre au nom des prétendues « valeurs républicaines ». On dénonce le « racisme anti-blanc » à l'égard des populations descendantes de colons, les Caldoches (qui détiennent la majorité du pouvoir économique, institutionnel et politique sur l'archipel), et pourtant on justifie le racisme systémique à l'égard des populations « non-blanches » dans un contexte occidental.
Loin de démasquer la gauche, la situation en Kanaky démontre à quel point cette nouvelle extrême droite malgré son paint job rhétorique est toujours le véhicule des vieux discours colonialistes et suprémacistes blancs : « pour qui ils se prennent ces sauvages kanaks qui pensent pouvoir se gouverner sans les lumières de la France ? »
L'accélération du colonialisme de peuplement
Ce qui est en jeu en Kanaky est vieux comme le monde et ce malgré le fait qu'on essaie de dire que l'enjeu est complexe, malgré le fait que les autorités coloniales françaises et l'extrême droite essaient d'actualiser leur discours pour justifier les crimes du colonialisme au 21e siècle. Ce qui est en jeu en Kanaky, c'est l'accélération d'un processus de colonisation de peuplement déguisé comme un processus démocratique à portée universaliste.
Malgré le fait que les Kanaks soient la majorité de la population et les habitant·es millénaires de la Kanaky, iels sont mis·es au banc de la société depuis le début du processus de colonisation. On parle d'une situation d'autonomie de la Kanaky, du fait de son statut de collectivité sui generis au sein de l'administration des territoires d'outre-mer français. Mais peut-on véritablement parler d'autonomie quand une grande partie des décisions politiques et pouvoirs régaliens sont encore entre les mains de Paris et que la majorité de la richesse économique de l'archipel est expropriée aux Kanaks qui représentent 70 % des personnes pauvres de l'archipel ?
Le colonialisme de peuplement dans sa version actualisée utilise un processus de légitimation de la colonisation à travers des statuts sui generis : le statut de territoire d'outre-mer en Nouvelle-Calédonie, le néocolonialisme en Afrique et en Amérique Latine, les ententes sur les retombées économiques avec les nations autochtones ici au Canada et au Québec, etc. À l'époque actuelle, rares sont les États – à part Israël – qui utilisent sans se dissimuler la force, le nettoyage ethnique et le génocide pour arriver à leurs fins. Pourtant sur le long terme le résultat est pareil : l'élimination de la population autochtone au profit d'une population de colons. À l'heure actuelle les colonies n'ont plus pignon sur rue, on les cache, on les dissimule à travers des mirages juridiques, administratifs et discursifs.
La lutte du peuple Kanak est une lutte universelle
Le peuple kanak et leurs allié·es mènent une lutte contre l'effacement de leur culture et modes d'organisation politique. La condition humaine qui pousse à lutter pour la préservation de nos identités, de nos cultures et leur transmission à travers les âges est universelle. En ce sens, c'est la cause kanak qui rejoint les principes universels épousés par la Révolution française, la volonté de décider pour soi, de réaffirmer les principes de liberté et d'égalité des droits.
Le projet politique de l'extrême droite a toujours été contre les principes fondamentaux des Lumières. Le projet politique de la gauche, notre projet politique, a toujours été celui de pousser ce projet d'émancipation universelle à sa finalité logique : une réelle égalité substantielle pour tous·tes. Le combat contre la dernière itération de l'extrême droite ne peut pas se faire sans reconnaître la lutte des peuples pour la décolonisation, que ce soit celle des Kanaks ou ici en Occident contre les vestiges du colonialisme, le racisme systémique, l'islamophobie et aujourd'hui plus que jamais le racisme anti-palestinien. Les théories et les mouvements décoloniaux n'enlèvent rien à ce projet universaliste des Lumières, ils le perfectionnent. Aujourd'hui et depuis toujours, la lutte pour l'universalisme est du côté des damné·es de la terre. Alors que l'identitarisme étriqué et vulgaire de l'extrême droite nous mène vers l'abîme, nous devons revêtir le manteau de l'universalisme et de l'humanisme.
La Kanaky libre nous libérera tous·tes. La Palestine libre nous libérera tous·tes.
Niall Clapham Ricardo est militant et journaliste.
Photo : Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)

Balados québécois : où sont les jeunes ?
En août 2022, dans le magazine Véro, le comédien et producteur Louis Morissette exprimait son inquiétude, largement partagée par de nombreux professionnel·les de la culture et des médias, concernant le désintérêt des jeunes pour les productions québécoises. Cependant, un regard attentif sur les pratiques des adolescent·es et des jeunes adultes permet de dresser un portrait plus nuancé de la situation.
Les réactions à la chronique de Louis Morissette ne se sont pas fait attendre. Elles sont notamment venues de ces fameux « jeunes » dont on peine souvent à distinguer les contours et les aspirations. Parmi elles, beaucoup soulignaient la difficulté pour les adolescent·es et jeunes adultes québécois·es de retrouver sur leurs écrans, au sein des productions offertes par les diffuseurs publics mais aussi par les plateformes commerciales, des personnes, des situations et un langage qui leur ressemblent.
Pourtant il est impossible de nier que dans les dernières années, des efforts ont été faits pour favoriser une plus grande diversité de représentations au sein des écrans et des équipes de production grâce, entre autres, à la mise en place d'un système de pointage dans les programmes de financements tels que le Fonds des médias du Canada. On a ainsi vu apparaître sur Tou.tv des programmes de fiction tels que Lakay Nou, faisant la part belle à la communauté haïtienne québécoise, ou encore Ça prend pas la tchas à Papineau, une série s'intéressant à la paternité et à la masculinité et offrant une distribution aux origines maghrébines, latino-américaines et haïtiennes. Sur Télé-Québec, l'excellente série M'entends-tu met en scène trois jeunes femmes issues de différents milieux sociaux, et la non moins excellente série Six degrés s'intéresse, elle, au quotidien d'un ado malvoyant et en deuil de sa mère. Concernant la représentation de la jeunesse québécoise sur Radio-Canada, soulignons la série Lou et Sophie, montrant deux ami·es en quête de liberté et Les petits rois, un drame centré sur de jeunes étudiant·es. Sur TVA, on trouve pour les plus jeunes La vie compliquée de Léa Olivier, qui suit les aventures de ladite Léa et de ses ami·es, tandis que les jeunes adultes pourront plonger, avec Les bracelets rouges, dans le quotidien de six jeunes patient·es de l'Hôpital de la Rive. Sur Noovoo, plus axé sur les jeunes adultes de la chaîne, on trouve les séries Campus, un drame suivant sept étudiant·es qui tentent de se relever d'un événement tragique, P.A.M – programme d'aspirant-moniteur, un suspense au cœur d'un groupe de moniteur·trices, ou encore Complètement lycée, une comédie parodiant les séries américaines pour ados. Du côté du documentaire et des programmes conversationnels, soulignons l'existence de La base (Tou.tv), animée par Lex et Wasiu, présentée comme étant « à l'image des jeunes qui ont grandi dans un milieu urbain, multiculturel et multilingue » ou encore les excellents On parle de sexe et On parle de santé mentale (Télé-Québec) donnant (enfin !) la parole à des adolescent·es.
Si ces programmes ont le mérite d'exister, d'être financés et d'être diffusés, force est de constater que les locomotives actuelles de la télévision québécoise (la série Stat sur Radio-Canada ou Indéfendable sur TVA, ou encore les émissions Bonsoir bonsoir ! et Tout le monde en parle) restent encore des programmes où les jeunes sont peu représentés. De surcroît, on peut s'interroger : où se cachent donc, à la télé québécoise, les jeunes autochtones et leurs récits de fiction (en dehors des programmes de l'APTN bien entendu), les jeunes ruraux·les (disons que l'on ne compte pas L'amour est dans le pré, si vous le voulez bien), les jeunes en situation de handicap (là encore, en dehors des programmes de l'excellente chaîne spécialisée AMI Télé) ? Où sont les programmes donnant la parole aux jeunes du Québec, dans toute la diversité de leurs communautés, de leurs milieux sociaux, de leurs intérêts spécifiques, de leurs inquiétudes et de leurs espoirs ? Où sont les jeunes épris·es de politique qui s'engagent dans leurs communautés, qui sont en train de se préparer à changer le monde, à créer les formes artistiques de demain, à penser de nouveaux modèles de société ? Parce que oui, ils et elles existent et ne demandent qu'à être représenté·es.
Alors que l'on se pose collectivement la question de qui sont ces jeunes, on remarque que les études à leur sujet comportent de nombreuses lacunes. Quand les statistiques s'en préoccupent au Québec, c'est généralement soit sous l'angle de la misère sociale et de l'inadaptabilité, soit des pratiques artistiques particulières. Dans les productions médiatiques, le « jeune » est toujours un génie créatif ou un paumé qui a besoin de l'aide de la société. Ces représentations sont très éloignées de la jeunesse actuelle, active, engagée et autonome.
Bien entendu, les réseaux sociaux, et en particulier Instagram et TikTok, constituent un vaste lieu d'expression en ligne pour les jeunes, qui les investissent massivement. Pendant les périodes de confinement, beaucoup ont d'ailleurs pu trouver du soutien auprès de groupes en ligne ou de communautés organisées par les plateformes elles-mêmes. TikTok, par exemple, a mobilisé ses forces en partenariat avec l'Organisation mondiale de la santé pour informer les jeunes sur les risques médicaux de la covid-19 mais aussi pour soutenir leur bien-être mental. Cependant, ces espaces, bien que positifs à bien des égards, restent soumis à des forces de régulation algorithmiques et capitalistes. Des espaces également propices aux harcèlements, en particulier des femmes et des personnes issues de la diversité sexuelle ou de genre, ou encore de la diversité capacitaire.
Peut-être que les producteur·trices de télévision québécoise à la recherche de représentant·es de la jeunesse devraient porter leur attention sur l'écosystème actuel de la baladodiffusion indépendante. C'est en effet aujourd'hui l'un des domaines de production médiatique les plus actifs et dynamiques qu'il est possible d'observer au Québec, donnant une voix à de nombreuses communautés. C'est également un médium dont les 18-34 ans sont particulièrement friand·es. Selon une étude de l'Observatoire des technologies média réalisée en 2024, plus de la moitié d'entre eux·elles ont écouté un balado dans le mois précédent.
Le balado a connu un développement exponentiel depuis son apparition en 2001, année marquée par la première mise en ligne par l'américain Dave Winner d'un fichier sonore radiophonique sur un flux RSS. Les années suivantes ont ensuite vu débouler les premiers portails francophones comme Arte Radio (2002) ou encore Podemus (2005). À cette première phase de développement, alors encore très artisanale, succède une phase de structuration, dès 2007, marquée par la création de balados par des médias traditionnels (Slate, Radio-Canada, etc.) puis, évidemment, par le phénomène Serial (2014) premier balado à connaitre un succès d'écoute équivalent aux plus grands films ou séries télévisées (340 millions de téléchargements en 2018, quatre ans après sa mise en ligne). Depuis 2017, on assiste au développement exponentiel des contenus et des audiences, ainsi qu'à la professionnalisation du secteur autour de studios, d'associations, d'événements dédiés et de métiers spécialisés. Cette dernière phase, dans laquelle nous sommes toujours aujourd'hui, a connu ces dernières années des développements massifs, notamment avec la création d'Ohdio en 2019, ou encore de productions portées par Télé-Québec.
Cependant, depuis deux décennies déjà, et a fortiori depuis le début de la pandémie, on a vu se développer sur la toile de nombreuses propositions balados « de garage » ou « de salon », en marge des productions professionnelles ou institutionnelles. Des individus ou des groupes d'ami·es décident d'utiliser ce médium comme moyen d'expression, parce qu'il est accessible, peu coûteux et ne demande pas des compétences techniques élevées pour les producteur·trices comme pour les auditeur·trices. Si certaines productions requièrent beaucoup de moyens et d'expertises, il est aussi aisé d'imaginer des formats plus artisanaux, se satisfaisant d'un équipement technique limité. La mise en ligne peut se faire gratuitement ou à bas coût sur des plateformes telles que Baladoquébec, Spotify ou YouTube, une avenue souvent privilégiée par les créateur·trices de contenus balado qui allient audio et vidéo. La récurrence des contenus, plus ou moins professionnels, dépend essentiellement de la bonne volonté, de l'énergie et du temps des personnes souhaitant s'y investir.
Cette accessibilité a donné lieu à la création d'un écosystème de productions extrêmement diversifié, bénéficiant d'une très grande autonomie et liberté de ton. Ces productions explorent des contenus et des intérêts de niche, et rassemblent des communautés culturelles ou territoriales précises et balisées, loin des risques de tokenisations des médias institutionnels. Parmi elles, nombreuses sont celles imaginées, réalisées et animées par de jeunes adultes. On peut penser par exemple au quatuor Les jeunes en parlent, qui commente des sujets d'actualité, à Pas peu fiè·res, qui invite chaque semaine une personne issue de la communauté 2SLGBTQIA+ pour parler de son parcours, et à Black Girls From Laval, qui s'attache à « partager une vision positive des communautés culturelles présentes au Québec ». Mentionnons aussi Dialogues, un balado d'échanges entre des jeunes et des élu·es municipaux·les, la série Culture collège, portée par les élèves du Collège de Montréal, ou le récent C'est pas juste du Molière !, qui nous permet de découvrir la culture de la MRC Maria-Chapdelaine. Bien sûr, n'oublions pas aussi l'école du média militant La Converse, qui accompagne des cohortes de journalistes en devenir à créer leur propre balado. Dans la plupart des cas, on assiste aussi à l'émergence de contenus déclinés sur différentes plateformes et sur les réseaux sociaux sous la forme d'extraits de captation qui se distinguent de la distribution traditionnelle de contenus par leur souplesse et leur adaptabilité à la consommation des publics. On y invente ainsi de nouvelles manières de converser, d'échanger, de participer au débat public, de se divertir aussi, le tout avec un déploiement tentaculaire au cœur des habitudes médiatiques des auditeur·trices. Il y a tout un monde d'inspiration.
Dans une entrevue passionnante du journaliste Olivier Arbour-Masse pour Rad, le créateur de contenu Mounir Kaddouri, alias Maire de Laval, rappelle l'importance de développer les productions culturelles audacieuses, qui sont en mesure de parler aux jeunes générations. Il y a une nécessité de prendre plus de risques afin de former une nouvelle garde intéressée à créer différemment. Au-delà de la création vidéo en ligne, déjà extrêmement dynamique, c'est aussi dans le balado qu'on trouve aujourd'hui, à la manière des radios libres des années 1990, la réalité d'une jeunesse québécoise qui a soif de lieux d'expression. Branchons-nous !
Prune Lieutier est chercheuse postdoctorale à HEC Montréal.

Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement »
Alain Roy, Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement », Écosociété, 2023, 149 pages.
Cet essai présente une galerie de personnages issus, pour la plupart, du milieu intellectuel français et s'inscrivant dans la mouvance du « grand remplacement », théorie décliniste conçue et promue par l'écrivain Renaud Camus. Ces auteurs ont en commun d'affirmer que les identités nationales sont mises en péril par l'immigration, en particulier musulmane, dont l'un des effets serait à court terme de fragiliser et, à moyen terme, de se substituer aux cultures nationales en France, mais également ailleurs en Europe.
Alain Roy soutient que la persistance de cette idée a de quoi surprendre, et ce pour deux raisons : d'abord parce que, sur le plan démographique, cette situation risque fort peu de se produire et ensuite, en raison des relents de xénophobie décomplexée qui s'en dégagent et qui s'accordent mal avec les sociétés aux valeurs dites « républicaines ».
Il s'agira donc de mettre en évidence la manière dont chaque auteur se réapproprie la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus. On scrute ici les ouvrages de l'académicien Alain Finkielkraut, du journaliste Éric Zemmour, de l'intellectuel québécois Mathieu Bock-Côté, du romancier Michel Houellebecq ou encore ceux du philosophe Michel Onfray.
On introduit comment Camus et ses pairs mobilisent la question du territoire pour élaborer l'idée d'une colonisation inversée et d'une menace territoriale liée à la présence musulmane en France. Certains abordent la question de la reproduction, suggérant tantôt le contrôle de la fécondité des femmes musulmanes ou proposant des politiques natalistes dans le but avoué de favoriser la démographie des Français (de souche). Alain Roy montre aussi comment Onfray, aveuglé par sa propre terreur, finit par concevoir la civilisation judéo-chrétienne dans un horizon eschatologique sans lendemain. On a l'impression d'assister à une conversation entre des individus complètement dépassés par leur époque qui font feu de tout bois afin de donner une contenance à leurs idées plus sensationnalistes et provocatrices les unes que les autres.
L'auteur s'étonne d'ailleurs de la facilité avec laquelle chacune de ces personnalités a pu adhérer à « une théorie aussi radicale et déconnectée des faits, et ce, sans craindre de mettre en jeu sa réputation, non seulement sur le plan idéologique, mais sur le simple plan intellectuel ? » (p.11)
Outre les nombreux glissements sémantiques et vices argumentatifs, l'auteur note un nombre important de conclusions fondées sur des anecdotes et une absence totale de références à des informations puisées dans des statistiques. Dans plusieurs cas, les auteurs étudiés démontrent une forme de mépris pour les sciences sociales qui seraient bien souvent à même d'apporter des preuves contredisant leurs thèses. L'auteur en fait d'ailleurs la démonstration en fournissant, à l'occasion, des chiffres qui invalident nombre de déclarations à l'emporte-pièce de la part des tenants de cette théorie.
À la fin de son ouvrage, Roy propose une synthèse en six points où il rappelle de façon limpide les caractéristiques transversales de la pensée décliniste. Petite déception : on aurait aimé qu'une page ou deux de cet excellent essai soient consacrées, en conclusion, à l'état du discours islamophobe et anti-immigration au Québec.

Organiser, mobiliser, gagner. Guide de renouveau syndical
Labor Notes & Alain Savard, Organiser, mobiliser, gagner. Guide de renouveau syndical, Écosociété, 2024, 256 pages.
Au cours des dernières années, le Québec a assisté, au même titre que d'autres États en Amérique du Nord et en Europe, à un regain de combativité et de visibilité des mobilisations syndicales. C'est dans ce contexte qu'Alain Savard, conseiller syndical et docteur en sciences politiques, a traduit et adapté le guide de formation du collectif américain Labor Notes. Celui-ci s'inscrit dans la mouvance d'un syndicalisme de contestation, ou de transformation sociale, qui s'oppose tant au syndicalisme de représentation qu'au syndicalisme de mobilisation pratiqués par la plupart des organisations syndicales. Alors que les syndicalismes de représentation et de mobilisation entendent obtenir des gains en termes de conditions de travail par le biais d'une action impulsée par le haut, le syndicalisme de contestation propose plutôt de les obtenir à travers l'action collective impulsée par le bas, soit par les membres du syndicat eux-mêmes.
Organiser, mobiliser, gagner se présente moins comme une monographie sur l'histoire des organisations et des mobilisations qui s'inscrivent dans le sillage de cette forme de syndicalisme que comme un guide de pratiques et de techniques syndicales qui entendent en faire vivre les principes. Organisé en huit leçons, le livre couvre ainsi les différentes étapes et les différents aspects du syndicalisme de contestation. Ces leçons insistent notamment sur l'importance de changer d'attitude par rapport à l'organisation syndicale et d'asseoir celle-ci sur les relations qu'entretiennent déjà les travailleuses et les travailleurs les un·es avec les autres. Elles insistent également sur la nécessité de faire porter la contestation sur des enjeux qui sont largement partagés, saillants, et susceptibles d'engranger des gains, et de penser l'action syndicale dans la durée, au-delà des seules périodes de contestation et de négociation.
À l'opposé d'un discours qui présente le syndicalisme comme étant figé et en déclin, Organiser, mobiliser, gagner rappelle qu'il est bien vivant et qu'il est possible de le relancer afin de transformer nos milieux de travail. Il en fait la démonstration en exposant une méthode qui permet au plus grand nombre de s'approprier l'action syndicale, et en recourant à un ensemble d'exemples issus de différents milieux de travail (industrie, alimentation, éducation, santé, etc.). En somme, Organiser, mobiliser, gagner rappelle que le syndicalisme consiste d'abord à agir ensemble et qu'il est, par le fait même, l'affaire de toutes et tous.

No fear of the dark. Une sociologie du heavy metal
Hartmut Rosa, No fear of the dark. Une sociologie du heavy metal, La Découverte, 2024, 208 pages.
Ce livre m'attire avec sa couverture ornée d'une photographie noir et blanc au grain rêche d'une musicienne de métal proche de la transe. Son titre évoquant l'absence de peur en présence des ténèbres. Enfin, ce sous-titre à l'association inhabituelle : « Une sociologie du heavy metal ». Hartmut Rosa, un sociologue et philosophe allemand, a déjà écrit Accélération (2013) et Résonnance (2018). Ce professeur et directeur du Max-Weber-Kolleg à Erfut se trouve non seulement à avoir joué de ce genre musical mais également à en être fan. Avec ce nouvel opus, il entend rejoindre un public élargi, voire des néophytes, en adoptant le ton de l'essai plutôt que de rendre compte de ses recherches pointues sur la notion de résonnance et les effets de la musique. Malgré une popularité souterraine importante, le métal n'a guère d'écho et d'intérêt de la part des médias dominants.
Le pari de l'ouvrage consiste à comprendre pourquoi on écoute du métal et qu'est-ce que cela fait à son auditoire. S'appuyant sur les paroles de nombreux groupes, le travail de musicologues, mais aussi de sociologues et de philosophes comme Theodor Adorno, Émile Durkhein ou Hegel, l'auteur tend à démontrer que le métal a quelque chose d'unique et de frontal, qui se frotte avec les aspects les plus sombres de l'existence, notamment l'autodestruction. Pour sublimer ces aspects ténébreux, l'auteur développe aussi sur un ton sérieux qui n'est pas dénué d'ironie les ramifications parfois contradictoires de ce genre musical. Plus encore, Hartmut Rosa creuse la question de l'ironie romantique dans le métal en citant la professeure en littérature Sandra Kerschbaumer. Une situation où « l'objet créé est pris dans un jeu de tensions entre vérité artistique et autoréférentialité, distance, commentaires permanents ; une chose peut à la fois être pensée et ne pas l'être ». Parfois agaçante ou insistante, cette analyse du métal a le mérite d'offrir des perspectives originales en lui reconnaissant la capacité de générer « une intense expérience corporelle et sensorielle (qui) embrasse la totalité de notre relation sensible au monde… ».

La conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans
Rachad Antonius, La conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, Écosociété, 2024, 168 pages.
On reste parfois confus par la façon dont les grands médias couvrent la question de la Palestine. Rachad Antonius, un spécialiste respecté de ce sujet, a tenu à donner l'heure juste et à contrer certaines idées reçues qui circulent, dans un livre concis, d'une grande clarté et très bien documenté. Il rappelle d'abord que le conflit entre Israël et la Palestine ne date pas du 7 octobre 2023, comme on le laisse trop souvent entendre. L'auteur montre qu'il s'agit en fait d'une « guerre de cent ans », commencée au moment où on a voulu donner une terre aux Juifs victimes de l'antisémitisme en Europe. Or cette terre était habitée depuis des générations par des Palestiniens dont on aurait voulu, du point de vue sioniste, qu'ils n'existent pas. Antonius détaille bien la chronologie du retour des Juifs en Palestine à travers une colonisation en trois étapes allant de pair avec un profond mépris et un mauvais traitement du peuple palestinien qui a le simple désir de rester attaché à un territoire qui est aussi le sien.
Deux versions de cette histoire s'affrontent. L'auteur montre bien à quel point la version israélienne devient « la vérité par défaut », celle la plus souvent reprise dans les grands médias et la classe politique occidentale, y compris au Canada. La capacité de propagande de l'État d'Israël, son lobbyisme intensif et l'utilisation de l'accusation d'antisémitisme pour discréditer ses adversaires se sont révélés être une stratégie très efficace.
Tout sert de justification à un drame d'une violence extrême, une destruction planifiée et génocidaire d'un peuple au vu et su de l'ensemble de l'humanité, sans qu'on ait encore trouvé le moyen de mettre fin au massacre qui se produit quotidiennement depuis plusieurs mois. Le livre de Rachad Antonius répond à un besoin de tenter de comprendre cette tragédie, d'en retracer le cours, de ses origines jusqu'à la situation actuelle. Il le fait avec un grand sens de la pédagogie, en contenant son indignation tout en la déclenchant chez les personnes qui le liront, tant ce qu'il raconte est profondément inacceptable.

Action collective au Québec : Territoires en lutte
Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter le sommaire du numéro, c'est ici.
Chaque année pour son numéro d'été, le collectif d'À bâbord ! présente une région du Québec et ses enjeux, en collaboration avec des collectifs et des militant·es qui y habitent. Face à un contexte politique particulièrement morose, le collectif a décidé cette fois-ci de mettre en lumière certaines des initiatives de résistances qui fourmillent à travers le territoire plutôt que de nous concentrer sur une région particulière.
Effectivement, on constate un regain des appels à l'action et des mobilisations populaires, et une reconstruction des réseaux de solidarité dans les différentes régions du Québec. Toutefois, cette volonté d'agir collectivement est souvent freinée par un ensemble d'obstacles et de réflexes nuisibles, qu'il s'agisse de la performativité militante, de la fixation sur les résultats, de connaissances insuffisantes ou encore de l'exclusion matérielle et symbolique de certains groupes et individus. L'objectif de ce dossier est donc de rendre compte de la pluralité des initiatives de résistance contemporaines, d'apprendre sur ce qui fonctionne en matière d'organisation et d'ainsi surmonter ces obstacles.
Pour ce faire, nous vous proposons de voyager aux quatre coins du Québec : de Montréal/Tiohtià:ke au Saguenay–Lac-Saint-Jean/Nitassinan en passant par la Mauricie/Nitaskinan, l'Estrie/Ndakina, ou encore l'Abitibi/Anishinabewaki. Nous avons voulu offrir à différents collectifs et différentes organisations issus de ces régions un espace où présenter leur travail pour améliorer les conditions de vie des gens et jeter les bases de nouveaux modèles de solidarité. Au-delà d'une vision transactionnelle des relations humaines, on y découvre des manières de vivre dignement et de garantir les besoins fondamentaux de toustes.
Ce dossier comprend des textes qui s'intéressent à des mobilisations et des organisations, telles que le mouvement Le communautaire à boutte, le Réseau québécois de l'action communautaire autonome, le mouvement syndical, le collectif Multitudes, l'action directe des Soulèvements du fleuve et le mouvement en lutte contre la réforme du PEQ. Des mobilisations et des organisations présentes sur l'ensemble du territoire qui portent différentes revendications en lien avec le droit du travail, la solidarité internationale, la lutte contre la pauvreté et l'exclusion ou encore la transformation démocratique du Québec d'aujourd'hui.
D'autres textes dressent le portrait d'initiatives qui entendent impulser des changements à l'échelle locale, par exemple le Grand Dialogue pour la transition socioécologique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, l'Association des locataires de l'Abitibi-Témiscamingue, le comité de Solidarité Trois-Rivières ou Mères au front sur la Côte-Nord.
Bien que le dossier tente de couvrir des initiatives présentes dans la plupart des régions du Québec, il persiste à faire l'impasse sur certaines mobilisations essentielles à l'heure actuelle. Ainsi, les aléas de la production du dossier nous ont, par exemple, empêchés de réaliser une entrevue prévue avec des militant·es de « l'Alliance Mamo » qui lutte contre les coupes forestières sur leurs territoires ancestraux : Nehirowisiw Aski, Nitassinan et Ndakina. Comme le soulignent plusieurs textes du dossier, il va sans dire que l'action collective au Québec doit être animée par une réflexion sur les dynamiques coloniales qui y sont à l'œuvre ; réflexion qui reste encore trop souvent dans nos angles morts (à commencer par celui de ce dossier) et qui est pourtant essentielle à la mise en pratique d'une solidarité effective entre militant·es allochtones et autochtones.
Bien que sommaire, ce dossier vise en somme à ouvrir une fenêtre sur des initiatives porteuses d'espoir au Québec, à s'en inspirer et à les multiplier. Pour résister aux tempêtes actuelles, nos solidarités doivent se déployer à travers le territoire.
Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter le sommaire du numéro, c'est ici.
Illustration : Marie-Eve D'amour

Sommaire du numéro 108
Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.
Travail
Alliance Ouvrière : La machine de guerre de la classe ouvrière / Entretien avec Emma, Marina et Félix. Propos recueillis par Isabelle Bouchard
Société
Converger vers la grève sociale / Isabelle Bouchard et Yannick Delbecque
Si je/nous (m')aime, j'écris la violence / Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry
Environnement
Gestion de l'énergie : La proximité comme projet social / David Beauchamp et Alexandre Ostiguy
Mémoire des luttes
La résistance autochtone contre le Livre blanc de 1969 / Alexis Lafleur-Paiement
Regards féministes
Élections provinciales 2026 : L'antiféminisme du PQ / Eli San
Nations autochtones
Territoires autochtones en lutte / Emily Fleming Dubuc
Coup de poing
L'imagination ou la mort / Anne Archet
Figures marquantes
Le militant aux multiples causes. Entretien avec Ronald Cameron / Propos recueillis par Claude Vaillancourt
Coup d'œil
Éclats fragmentés / Soulèvements du fleuve
Mini-Dossier : À vos marques… résistez !
Coordonné par Arianne Des Rochers et Ramon Vitesse
On ne naît pas cycliste / Mathieu Murphy-Perron
Le muscle de la résistance / Entretien avec Woodie et Fallon, membres du Black Flag Combat Club. Propos recueillis par Arianne Des Rochers
Dépendance à l'activité physique : Du conformisme normatif à la distinction sociale / Nicolas Moreau et Frida Austmo Wågan
Quand le vestiaire se tait : Masculinité, sports d'équipe et culture du silence / Kim Dubé
De l'exercice des réflexions physiques / Ramon Vitesse
Dossier : Action collective au Québec : Territoires en lutte
Coordonné par Caroline Brodeur et Samuel Raymond
Action ACA : Résiste et attiser l'espoir / Claudia Fiore-Leduc
Le communautaire à boutte : Un mouvement enraciné dans ses communautés / Sophie Tétrault-Martel
Communs : Une autre façon d'habiter le Québec / Marie-Soleil L'Allier
Abitibi-Témiscamingue : Combattre l'accaparement du marché locatif / Frédéric Duret, Gabrielle Izaguirré-Falardeau et Marc-André Larose
Saguenay–Lac-Saint-Jean (Nitassinan) : Parier sur l'intelligence collective / L'équipe du Grand Dialogue
La lutte pour le PEQ en régions / Thibault Camara
Pour une démocratie de la dernière chance / Dalila Awada
Syndicalisme : Mobilisation dans la construction / Entretien avec Nicolas Trudel. Propos recueillis par Caroline Brodeur
Solidarité internationale : Miser sur l'éducation à la citoyenneté mondiale / Charles Fontaine
Côte-Nord (Nitassinan) : Entre nature et point de rupture / Éloïse Carré, Julie Bérubé et Marie Lavoie
International
Flottille Global Sumud 2026 : Depuis la mer, contre l'effacement organisé / Safa Chebbi
Luttes paysannes en France : La terre en colère / Entretien avec Endika Esteban. Propos recueillis par Valérie Beauchamp
Mexique : Coupe du Monde sous tension / Alexy Kalam et Daniel Arellano Chávez
Culture
À tout prendre ! / Ramon Vitesse
Réfléchir au suicide / Claude Vaillancourt
Recensions
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Couverture : Marie-Eve D'amour

Peuple, à toi la parole ! (Des conditions s’appliquent)
Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.
Alors que l'été commence, le Québec se prépare à un automne à saveur électorale. Il y a quelque chose d'ironique dans cette invitation à la population à « se prononcer sur son avenir », comme le veut la formule consacrée, alors même que la dernière année a été marquée par un manque abyssal d'écoute de la part du parti au pouvoir.
Adoptant une posture revancharde suite à sa dégringolade dans les appuis populaires, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a multiplié les projets de loi autoritaires, tant contre l'organisation politique des syndicats, l'action communautaire autonome, le travail de la Commission des droits de la personne, sans oublier – encore une fois pour les fans de la première heure – le droit au travail des femmes musulmanes portant le hijab. Un parti qui faisait de l'éducation la « priorité des priorités » en 2018 en est venu à rejeter sauvagement des éducatrices en garderie de confession musulmane, qui auraient « fait leur choix » entre leur métier et leur religion. Le racisme et le sexisme sont complètement assumés.
Dans ce contexte, nous voilà arrivé·es au moment, survenant une fois tous les quatre ans, où la population peut faire connaître son avis, en marquant d'un X sa préférence pour l'un·e ou l'autre candidat·e de son comté. Mais cette forme d'expression populaire est d'une grande pauvreté, car elle ne peut contenir à la fois notre exaspération face au dernier gouvernement et toutes nos aspirations pour le suivant. Nos choix sont maigres ; c'est ainsi que d'élection en élection, nos conditions matérielles, nos services publics et nos acquis démocratiques se détériorent.
Une véritable appropriation populaire du débat électoral apparaît d'autant plus difficile que la période préélectorale est maintenant assujettie à la main de fer du Directeur général des élections, qui vient confisquer le débat en contrôlant sévèrement les interventions d'organisations de la société civile sur les enjeux qui les concernent. Même des tableaux comparant les programmes électoraux des partis peuvent être passibles d'amendes ! Les débats électoraux tendent à devenir la chasse gardée des candidat·es et de leurs inévitables conseiller·ères en relations publiques. Pour sa part, le commentaire médiatique est largement dominé par une caste d'ex-politicien·nes, de stratèges en communication, de tribuns démagogues et d'analystes apparemment indélogeables. Tout cela ne peut pas se substituer à de véritables débats collectifs.
Face à la droite, un choix clair ?
Cette élection s'annonce comme la plus campée à droite depuis des décennies, opposant un parti néo-duplessiste sur le déclin, un parti mené par un ex-président de chambre de commerce, un parti de droite radicale reçu avec complaisance dans le débat politique et un parti visiblement inspiré par les succès du Rassemblement national en France.
Reste Québec solidaire. Le parti a-t-il pleinement tiré les leçons de son opération catastrophique de « recentrage » sous le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois, et de la crise qui s'en est suivie ? La campagne sera un test important à ce niveau. Il est frappant de constater que le programme du parti est beaucoup plus à gauche que ce que laissent transparaître ses porte-parole et sa députation. Le parti pourrait facilement se démarquer de ses adversaires avec une parole à la fois radicale dans ses volontés de transformation sociale et inclusive dans son projet collectif.
Si le courage politique susceptible de causer un sursaut semble manquer à l'appel, n'oublions pas que ce sont les mobilisations populaires qui peuvent donner de l'élan aux forces progressistes. Or, la gauche a souvent de la difficulté à s'entendre sur des revendications rassembleuses et unitaires. Nous vous proposons trois champs d'action qui nous semblent incontournables et qui devraient susciter des discussions pendant vos escapades estivales : la relance de nécessaires actions pour contrer la crise écologique qui nous assaille ; la lutte contre la vie chère, notamment en matière de logement et d'alimentation ; la promotion des droits individuels et collectifs à l'encontre de la xénophobie, de la haine et de l'autoritarisme dans lesquels nous entraîne l'extrême droite. Voilà maintenant des décennies que les droites contribuent à ces problèmes majeurs. Faisons-nous entendre, toujours plus fort, pour que personne ne nous ignore !
Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.
Chronique du gars en mots dits : Le mot en W

Toilettes sur les chantiers de la construction : pas d’égalité pour les « petits besoins »
La plupart des gens prennent pour une évidence de pouvoir aller à la toilette durant leur journée de travail. Après tout, faire ses « petits besoins » est un acte naturel. Pourtant, certains emplois ne répondent pas à cette « évidence », ce qui soulève du même coup des enjeux de « potty parity » (parité aux toilettes), pour reprendre l'expression anglo-saxonne. C'est le cas du secteur de la construction.
La disponibilité de toilettes sur les chantiers de construction n'est pas donnée d'avance. Il a en effet fallu attendre 1981 pour que la présence de « cabinets d'aisance » soit rendue obligatoire en vertu du Code de sécurité pour les travaux de construction de la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Dès lors, il faut marquer un point : aller à la toilette au travail ne relève pas du luxe. Il s'agit d'un droit en matière de santé et sécurité du travail. Ne pas avoir accès à des toilettes force des personnes à se retenir d'uriner ou d'aller à la selle, ce qui peut entraîner des infections, mais aussi des calculs rénaux, des hémorroïdes, des occlusions intestinales, etc. Des individus limitent aussi, à titre « préventif », leur consommation d'eau (en dépit de la chaleur des journées et de l'effort physique consacré), ce qui les expose à la déshydratation. Enfin, ne pas suffisamment changer de protection menstruelle peut mener au syndrome du choc toxique.
Quant aux toilettes chimiques, difficile de les considérer comme une solution appréciable. Glaciales en hiver, suffocantes en été, insuffisamment aérées et bien souvent malpropres et malodorantes, on s'y réfugiera donc en dernier recours seulement. Impossible par ailleurs de s'y laver les mains, ce qui en fait de véritables nids à germes. En bref, en matière de santé et sécurité, on repassera.
C'est pour cette raison que des modifications réglementaires apportées en 2015 obligent désormais les employeurs à fournir des toilettes « à chasse » (raccordées à un système d'aqueduc ou d'égout ou dotées d'un réservoir à déchet) et pourvues d'un lavabo alimenté d'eau courante, dès que 25 travailleur·euses occupent un chantier de manière simultanée. Voilà plusieurs années que les syndicats revendiquaient de telles installations, allant même jusqu'à hisser, à l'aide de grues, des toilettes bleues dans les airs sur le chantier du CHUM en 2012 afin d'attirer l'attention publique [1].
Ça fait chier !
Pourtant, la présence de toilettes conformes sur un chantier de construction continue à être perçue, au pire, comme facultative, ou au mieux, comme une gracieuseté. C'est particulièrement le cas des petits chantiers, notamment dans le secteur résidentiel. Vu le nombre restreint d'ouvrier·ères en place, la courte durée des travaux et les contraintes d'espace, la mise en place d'infrastructures sanitaires peut vite paraître superflue en raison des coûts et défis logistiques qui en découlent. On incitera alors les travailleur·euses à se tourner vers les commerces environnants (qui ne sont pas toujours si environnants, ni toujours ouverts à l'idée), à pratiquer le « pipi sauvage » ou encore à se rabattre sur des installations de fortune, tel un bucket de peinture vide dans un placard.
Quant aux chantiers de plus grande importance, ces derniers ne sont pas pour autant en reste. Des toilettes trop éloignées en raison de la superficie du chantier ou du nombre d'étages à parcourir, en nombre insuffisant, mal entretenues ou carrément non conformes font aussi partie du lot d'irritants auquel sont susceptibles d'être confronté·es les travailleur·euses. Les chantiers du pont Champlain [2], de l'échangeur Turcot [3], du REM [4] – des travaux dont le gouvernement est d'ailleurs le donneur d'ouvrage –, ont tous fait les manchettes à ce sujet.
Pour un accès équitable
Plus de 96 % des travailleur·euses de la construction sont des hommes. Il est vrai que leur passage au cabinet est généralement plus rapide que celui des femmes, sans oublier qu'uriner en public est socialement plus accepté pour eux. Doit-on conclure que les hommes s'accommodent bien des « incommodités » sanitaires ? Bien sûr que non. Mais, force est de constater que l'absence persistante de toilettes accessibles, propres, confortables et pourvues de l'ensemble des commodités requises (barrure de porte, papier de toilette, lavabo et savon pour se laver les mains) soulève des enjeux particuliers pour les femmes qui travaillent dans l'industrie de la construction. Comme le rapporte une étude produite par Action travail des femmes (ATF) [5] publiée en 2023, les travailleuses de la construction sont sujettes à différentes formes de discrimination qui nuisent à leur intégration et à leur rétention dans le secteur. L'accès incertain et inégal aux installations sanitaires sur les chantiers en fait partie. Selon le rapport de l'étude, plusieurs des travailleuses rencontrées déplorent ne pas se sentir en sécurité, voire déshumanisées par la forme ou l'état des installations qui leur sont parfois fournies. Elles redoutent également les difficultés liées à la gestion de leurs protections menstruelles souillées et à la fréquence de leurs changements, vu le stigmate qui entoure encore la question des règles.
La problématique des toilettes sur les chantiers de construction perdure en raison de sa banalisation, mais aussi parce que l'exercice des droits du travail est particulièrement difficile dans l'industrie de la construction. En l'absence de sécurité d'emploi, exiger des toilettes, comme n'importe quel droit en fait, c'est potentiellement « faire chier » (sans mauvais jeu de mots) son boss, et s'exposer au risque du prochain slack. C'est un risque que tous·tes ne sont pas prêt·es à prendre, et surtout pas seul·es. Les travailleuses qui « osent » en faire la demande s'exposent ainsi à des risques de représailles d'autant plus grands vu leur nombre infime sur les chantiers. Tout compte fait, c'est comme s'il en revenait à elles de s'adapter au milieu, et non l'inverse.
Certes, garantir l'accès à des toilettes qui permettent aux travailleur·euses de faire leurs « petits besoins » au propre et au chaud et de s'y laver les mains suppose des coûts et des efforts logistiques pour les employeurs. Pour autant, il est d'un non-sens que le droit à des installations sanitaires conformes sur les chantiers de construction soit traité comme une variable d'ajustement. Il en va de considérations de dignité, de santé et sécurité et d'égalité.
[1] Lise Millet, « Construction : des travailleurs suspendent des toilettes pour protester », La Presse, 7 décembre 2012. En ligne : www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/201212/06/01-4601541-construction-des-travailleurs-suspendent-des-toilettes-pour-protester.php
[2] La Presse canadienne, « La CNESST exige des toilettes propres pour les travailleurs du pont Champlain », Radio-Canada, 24 novembre 2018. En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1137895/pont-champlain-construction-toilettes-cnesst
[3] Lia Lévesque, « Toilettes au chantier de construction : les syndicats gagnent leur cause », L'actualité, 7 mai 2019. En ligne : lactualite.com/actualites/toilettes-au-chantier-de-construction-les-syndicats-gagnent-leur-cause/
[4] Geneviève Lajoie, « Règles sanitaires : au moins 100 ouvriers du REM refusent de travailler », Journal de Québec, 17 mars 2020. En ligne : www.journaldequebec.com/2020/03/17/regles-sanitaires-100-ouvriers-du-rem-refusent-de-travailler
[5] Laurence Hamel-Roy, Élise Dumont-Lagacé et Sophie Paganardi. Maintien et stabilisation des travailleuses de la construction au Québec : une industrie à la croisée des chemins. Action travail des femmes (ATF), 2023.
Laurence Hamel-Roy est candidate au doctorat à l'Université Concordia. L'autrice remercie Élise Dumont-Lagacé pour sa relecture attentive ainsi que ses suggestions qui ont permis d'améliorer ce texte.
Illustration : Em Saulnier-Leclerc
La police cible les avocats de la défense dans le nord-ouest de l’Ontario

Le plan Carney en IA : une politique au service des entreprises et les conditions de la riposte
Lancée le 4 juin 2026, la stratégie fédérale « L'IA pour tous » se présente comme un projet rassembleur articulé autour de six piliers :1. protéger les Canadiens et préserver notre système démocratique ; 2. donner aux Canadiens les moyens de réussir ; 3. Favoriser l'adoption de l'IA pour garantir une prospérité partagée ; 4. bâtir les fondements de l'IA souveraine au Canada ; 5. favoriser l'expansion de champions canadiens de l'IA ; 6. établir des partenariats et des alliances fiables dans le monde. Derrière ce vernis progressiste se cache une réalité bien plus prosaïque : il s'agit avant tout d'une stratégie industrielle au service de l'accumulation capitaliste, financée par des fonds publics et légitimée par un discours nationaliste.
I. Le plan Carney sur l'IA : stratégie industrielle au service de l'accumulation capitaliste
Le cadre idéologique du plan est révélateur dès ses premières lignes. L'IA n'y est pas présentée comme une question de société à soumettre à la délibération démocratique, mais comme une réponse à une compétition économique internationale qu'il serait suicidaire de manquer. Comme le reconnaît le ministre Evan Solomon, ministre de l'Intelligence artificielle et de l'Innovation numérique, l'objectif est de créer des occasions d'affaires pour les entreprises canadiennes. Cinq des six piliers du plan sont explicitement axés sur le développement industriel de l'IA : ce n'est pas un programme social, c'est un programme de politique industrielle.
La mobilisation des ressources publiques au profit du capital privé est massive et assumée. Soutenir les « fleurons canadiens compétitifs à l'échelle mondiale », améliorer leur accès au capital de croissance et faire des marchés publics leur client stratégique : voilà ce que recouvre concrètement la promesse de souveraineté numérique. Celle-ci n'est pas une maîtrise collective et démocratique du développement technologique, mais une souveraineté d'État mise au service des entreprises privées dans la course mondiale à l'accumulation.
Sur la question du travail, la rhétorique gouvernementale se veut rassurante : on aidera les travailleurs à s'adapter, on leur offrira de la formation dirigée par l'employeur, on leur proposera 90 000 possibilités de stages. Mais cette logique consiste à plier les individus aux exigences de l'économie de l'IA, non à soumettre l'introduction de l'IA aux besoins des travailleurs. Les 250 000 emplois promis et les 200 milliards de croissance économique annoncés mesurent le succès de la politique en termes strictement marchands ; ils ne disent rien de la répartition de cette richesse.
La stratégie est tout aussi aveugle à ses propres contradictions écologiques. L'objectif de faire passer le taux d'adoption de l'IA de 12 % à 60 % en dix ans représente une explosion de la consommation énergétique et matérielle sans précédent. Le plan ne dit pas un mot sur l'empreinte colossale en eau, en énergie et en minerais rares que requièrent les centres de données et les infrastructures lourdes de l'IA, ni sur le nouvel extractivisme que cela implique pour les pays du Sud global. Là où l'urgence climatique impose un moratoire sur les infrastructures énergivores, Carney propose une accélération massive, tout en invoquant vaguement des normes environnementales rigoureuses et des énergies propres — contradiction jamais nommée, encore moins résolue. Car la consommation énergétique du numérique est portée par la prolifération des centres de données et des modèles d'IA de plus en plus gourmands en puissance de calcul, et cette expansion s'appuie sur un extractivisme dont les coûts sont externalisés sur les travailleurs, les travailleuses et les écosystèmes du Sud.
Le Canada ne fixe aucune ligne rouge : pas de liste d'utilisations interdites, pas de restrictions contraignantes sur la reconnaissance faciale, la notation sociale, la gestion algorithmique des travailleurs·euses ou la prise de décision automatisée en matière d'embauche, de logement ou de prestations sociales. Les droits des peuples autochtones sur leurs données sont ignorés. La généralisation de l'IA dans l'éducation est promue sans jamais interroger ce qu'elle détruit : la transmission véritable du savoir, l'effort cognitif, la relation pédagogique, l'autonomie intellectuelle. Ce qu'elle construit en revanche, c'est une dépendance de masse vis-à-vis des entreprises qui fourniront ces outils et collecteront les données de millions d'usagers captifs. Enfin, les partenariats noués avec l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le Qatar(Pole 6) confirment que la stratégie s'inscrit dans une logique d'intégration du Canada à la chaîne de valeur du capitalisme cybernétique mondial — non dans un projet d'émancipation nationale ou populaire.
II. Les réponses syndicales : forces réelles, limites structurelles
Face à la généralisation de l'IA, les organisations syndicales canadiennes et québécoises — CTC, CSN, CSQ et leurs afilliés — ont su nommer des problèmes réels et concrets. L'opacité des algorithmes, la déqualification des métiers, l'intensification de la surveillance, la menace sur les emplois, les risques pour la relation pédagogique, le sous-financement chronique des services publics : ces constats sont justes et nécessaires. Mais, le CTC, par la voie de sa présidente, Bea Bruske, accueille favorablement la stratégie Carney et se dit impatient de travailler ensemble avec un gouvernement qui mobilise par ailleurs des milliards de fonds publics au profit des entreprises privées.
L'Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC) a eu raison de souligner que la stratégie Carney ne dit rien sur le nombre d'emplois publics susceptibles d'être supprimés, ne garantit aucune aide concrète au recyclage professionnel et ne s'engage nullement à consulter les syndicats avant tout déploiement de l'IA dans la fonction publique.
Plusieurs organisations syndicales québécoises, dont l'APTS, la CSN, la CSQ, la FIQ, la FTQ et le SCFP, ont appelé conjointement à un encadrement plus rigoureux du déploiement de l'intelligence artificielle, en insistant sur la gouvernance transparente, la participation active des travailleuses et des travailleurs, et l'augmentation des investissements en formation.
Ces positions sont nécessaires. Elles sont cependant insuffisantes, car leur limite fondamentale est d'accepter, implicitement ou explicitement, le cadre capitaliste dans lequel se déploie l'IA. On réclame de l'encadrement, de la transparence, des comités paritaires, des formations, des lois-cadres, une consultation véritable — autant de mesures qui présupposent que l'IA peut être bien gérée dans le système existant, pourvu qu'on y ajoute suffisamment de balises.
La CSQ, dans son document, L'IA : des balises sans dérives, mars 20276 met de l'avant une trentaine de revendications relatives à l'IA, regroupées autour de six axes : 1. mettre l'IA au service du bien commun ; 2. renforcer la souverraineté numérique ; 3. garantir une IA respectueuse des travailleuses et des travailleurs ; 4. défendre des services publics à visage humain ; 5. préserver l'autonomie professionnelle face à l'IA ; 6. promouvoir un usage éthique et responsable de l'IA générative.
Et comment ce document de la CSQ prétend-il pouvoir imposer aux géants de l'IA et des gouvernements à leur service une telle orientation ? La réponse est aussi simple que sidérante : « Le dialogue social constitue un levier essentiel pour orienter l'usage de la technologie de manière à améliorer le bien-être des travailleuses et des travailleurs, tout en reflétant les principes humanistes propres au syndicalisme. » Face aux intentions affichés des grandes entreprises du secteur, l'appel au dialogue social est pour le moins une démission. Tous ces appels à la concertation partagent la même illusion : celle qu'une technologie structurellement conçue pour maximiser les profits et exploiter le travail humain peut être domestiquée par la concertation sociale et la régulation étatique, sans toucher aux rapports de production qui la génèrent.
Cette illusion a des conséquences pratiques directes. Les revendications syndicales se concentrent sur le droit à la consultation avant le déploiement de l'IA et sur des formations pour aider les travailleurs et les travailleuses à s'adapter. Nulle part n'apparaît la revendication d'un droit de veto réel — et non d'un simple droit de consultation — sur l'introduction de systèmes automatisés dans les milieux de travail. Nulle part n'est posée la question d'une réduction généralisée du temps de travail sans perte de salaire comme réponse structurelle à l'automatisation. Si l'IA augmente la productivité tandis que les salaires stagnent, que les compétences s'érodent et que les emplois disparaissent, les bénéfices de cette mutation reviendront aux employeurs et aux entreprises technologiques — non aux travailleurs et aux travailleuses qui les auront générés. S'adapter à l'économie de l'IA capitaliste, c'est en accepter les prémisses : la croissance sans limite, la compétitivité comme horizon, la productivité comme valeur suprême.
L'angle mort écologique de ces positions est peut-être le plus révélateur. Les documents syndicaux mentionnent parfois les impacts environnementaux de l'IA et défendent une sobriété numérique. Aucune organisation ne développe ce que cela implique concrètement : un moratoire sur les infrastructures énergivores, une dénonciation de l'extractivisme numérique et de ses conséquences sur les travailleurs et travailleuses du Sud global qui extraient les minerais nécessaires aux centres de données, une exigence de décroissance articulée à la lutte contre la crise climatique. L'absence d'une perspective qui relie les luttes syndicales à l'urgence environnementale — laisse le syndicalisme dans un cadre productiviste implicite, incapable d'interroger la logique d'illimitation au cœur du capitalisme cybernétique. Dire que les travailleurs doivent être présents à la table avant que les systèmes ne soient achetés, conçus et déployés est une exigence juste — mais elle reste insuffisante si cette table demeure celle du dialogue social dans les limites de ce que le capital est disposé à concéder.
III. Orientations et revendications d'une gauche écosocialiste [1]
Face à ces limites, les courants de la gauche de rupture convergent vers un programme qui refuse de se laisser enfermer dans la gestion du capitalisme numérique.
La revendication centrale est le retrait de la recherche-développement en intelligence artificielle des mains des groupes capitalistes privés. La R&D doit être soumise aux procédures de la communauté scientifique indépendante des intérêts marchands, avec une transparence totale sur la conception des modèles, l'entraînement des algorithmes et les méthodologies techniques.
Les subventions publiques aux investisseurs privés de l'économie numérique doivent cesser, et les autorités publiques — locales, régionales, nationales — doivent se donner les moyens d'assurer gratuitement une infrastructure publique de messagerie, de stockage de données et de réseaux sociaux, placée sous contrôle démocratique et garantissant la protection des données personnelles des usagers et usagères. Le commerce de ces données doit être interdit.
Ces orientations s'accompagnent de plusieurs interdictions immédiates. L'usage de l'IA dans les domaines militaires et policiers doit être prohibé. Il doit aussi être prohibé dans la création artistique et littéraire, afin de protéger les droits des créateurs et créatrices et pour mettre fin au pillage des œuvres humaines.
La diffusion de contenus racistes, sexistes et LGBT-phobes doit être réprimée. L'accès des enfants de moins de seize ans aux réseaux sociaux doit être questionné, et les programmes scolaires réformés pour développer l'esprit coopératif, le sentiment d'appartenance à la nature et le respect du vivant.
Sur le terrain du travail, la gauche de rupture oppose à la logique des licenciements massifs un programme offensif de contrôle ouvrier. Toute introduction de l'IA dans une entreprise doit faire l'objet d'une obligation de consultation des travailleurs et des travailleuses , assortie d'un véritable droit de veto syndical — non d'une simple information préalable. Le contrôle ouvrier doit s'exercer sur l'évolution de la charge de travail en quantité et en qualité. La réduction du temps de travail sans perte de salaire est posée comme la réponse structurelle principale aux suppressions d'emplois qui risquent d'accompagner, comme cela s'est déjà illustré dans les grandes entreprises de l'IA, là où le syndicalisme institutionnel ne propose que des formations à l'adaptation.
La puissance des géants technologiques repose en effet sur la surexploitation de millions de travailleurs, de travailleuses et d'enfants dans les mines de terres rares et les usines électroniques du Sud global. Seul un syndicalisme de combat articulant les luttes à tous les niveaux de la chaîne de valeur est à la hauteur de cet enjeu.
Sur le plan des services publics, le maintien et l'extension de l'emploi dans les secteurs du soin — enseignement, santé, aide à l'enfance et aux personnes âgées, prévention des violences faites aux femmes — sont revendiqués comme une priorité absolue, de même que le maintien des guichets physiques dans les administrations, au nom du droit de tous à un service public humain.
L'impératif écologique doit occuper une place irréductible dans ce programme. Un moratoire immédiat sur la construction de nouveaux centres de données et d'infrastructures lourdes est exigé comme condition préalable à tout autre débat. Toute avancée future doit être conditionnée à l'adoption d'une stratégie globale incluant un plan contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre conforme aux objectifs mise de l'avant par le GIEC, la gestion durable de l'eau et des minerais, la réduction des inégalités sociales et la restauration des écosystèmes dégradés.
L'économie numérique ne doit plus servir de vecteur à la croissance marchande par la généralisation des objets connectés. La seule perspective jugée compatible avec la dignité humaine et la survie de l'espèce est celle d'une décroissance planifiée dans la justice sociale, orientée vers la satisfaction des besoins réels démocratiquement déterminés dans le respect des limites des écosystèmes.
La lutte contre l'IA capitaliste est indissociable de la lutte contre le capitalisme lui-même. Libérer la technologie de l'emprise du capital n'est pas un simple choix programmatique parmi d'autres : c'est une nécessité historique imposée par les contradictions croissantes du système capitaliste. Sans cette rupture, l'humanité s'achemine vers une situation où les élites capitalistes et gouvernementales qui promeuvent l'IA pourront exercer un contrôle total sur le travail, la pensée et l'existence quotidienne.
[1] Cette partie reprend les analyses de Daniel Tanuro dans son texte Thèses pour une critique écosocialiste de l'intelligence artificielle
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Itinérance à Laval : lorsque les ressources débordent, les femmes victimes de violence conjugale risquent de se retrouver dans la rue
La TCVCASL et les organismes spécialisés en violence conjugale de Laval appuient les constats du ROIL et demandent des investissements à la hauteur des besoins du territoire
Laval, le 4 juin 2026 – La Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval (TCVCASL), les Services intégrés du district judiciaire de Laval, les maisons d'aide et d'hébergement Le Prélude, L'Esther et de Lina, le Bouclier d'Athéna – L'Odyssée, le Carrefour d'Hommes en Changement (CHOC), le Groupe A-Gir et Zéro Exploitation souhaitent exprimer leur solidarité envers le Regroupement des organismes et intervenants en itinérance de Laval (ROIL) et l'ensemble de ses membres.
Dans le dossier « Une crise sans précédent » publié par La Presse le 4 juin 2026, une femme explique que la violence conjugale l'a menée à la rue. Ce témoignage rappelle une réalité bien documentée et observée quotidiennement par nos organisations : l'itinérance des femmes est intimement liée à la violence conjugale, à la crise du logement et au manque de ressources adaptées.
Les maisons d'aide et d'hébergement préviennent l'itinérance. Lorsqu'elles atteignent leurs limites, les femmes sont davantage à risque de demeurer dans un contexte de violence ou de se retrouver à la rue. Contrairement à certaines perceptions, une femme hébergée dans une maison d'aide et d'hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale n'est pas en situation d'itinérance. Elle dispose d'un milieu de vie sécuritaire lui permettant d'amorcer ou de poursuivre sa reconstruction. Toutefois, lorsque les ressources atteignent leurs limites, certaines femmes se retrouvent sans solution immédiate pour se loger en sécurité. À Laval, les maisons d'aide et d'hébergement spécialisées en violence conjugale fonctionnent depuis plusieurs années à pleine capacité. Pour l'année 2024-2025, les maisons ayant participé à un portrait des besoins du territoire ont enregistré des taux d'occupation variant entre 105 % et 114 %. Plus de 500 femmes et enfants se sont vu refuser l'accès à une place d'hébergement en raison du manque de place.
Cette situation est particulièrement préoccupante à Laval. Alors que la population continue de croître et que les besoins se complexifient, le développement des ressources d'hébergement et des solutions de logement adaptées ne suit pas le même rythme. Les organismes du milieu constatent quotidiennement les effets de cet écart sur leur capacité à répondre aux demandes.
Parallèlement, les séjours se prolongent. De nombreuses femmes demeurent plus longtemps en hébergement parce qu'elles peinent à trouver un logement abordable, sécuritaire et adapté à leur réalité. Cette situation ralentit le roulement des places disponibles, augmente la pression sur les ressources de première ligne, contribue à multiplier les refus et participe à créer les conditions qui mènent certaines femmes vers l'itinérance.
Une pression qui se répercute sur tout le réseau
Lorsqu'une femme ne trouve pas de place en maison d'aide et d'hébergement, ce n'est pas seulement une demande de service qui demeure sans réponse. C'est une femme qui retarde son départ, qui reste ou retourne auprès d'un.e conjoint.e violent.e ou qui tente de se reloger dans des conditions précaires et insécuritaires. Lorsque les maisons débordent, que les logements abordables sont introuvables et que les séjours s'allongent faute de solutions de relocalisation, c'est l'ensemble du filet de sécurité qui s'engorge.
Cette réalité n'est pas le résultat d'un manque d'engagement des ressources. Elle est le symptôme d'un système qui peine à répondre à l'ampleur des besoins. Pour nos organisations, il est temps de reconnaître que les investissements en violence conjugale, en logement et en lutte à l'itinérance sont étroitement liés.
Le gouvernement du Québec doit agir en renforçant l'accès à l'hébergement spécialisé, en accélérant le développement de logements sociaux et abordables et en soutenant adéquatement les ressources qui, chaque jour, contribuent à prévenir l'itinérance et à assurer la sécurité des femmes et des enfants victimes de violence conjugale.
Signataires
Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval (TCVCASL)
Services intégrés du district judiciaire de Laval
Maison d'aide et d'hébergement Le Prélude
Maison d'aide et d'hébergement de Lina
Maison d'aide et d'hébergement L'Esther
Bouclier d'Athéna – L'Odyssée
Carrefour d'Hommes en Changement (CHOC)
Groupe A-Gir
Zéro Exploitation
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Comptes rendus de lecture du mardi 9 juin 2026
Le conflit mondial du XXIe siècle
Samir Saul et Michel Seymour
C'est assurément l'un des meilleurs bouquins sur la politique internationale qu'il m'ait été donné de lire au cours des dernières années. Il nous éclaire, si besoin est, sur les motivations des États-Unis dans les conflits en Ukraine et en Palestine. Contrairement à la propagande en cours en Occident, qui nous présente continuellement les États-Unis et, dans une moindre mesure, leurs alliés comme des défenseurs de la démocratie et tout le tralala, les auteurs nous démontrent à quel point les États-Unis n'hésitent pas à sacrifier la population ukrainienne dans sa guerre par procuration contre la Russie, et la population palestinienne, entre autres, dans son soutien à Israël pour assujettir les pays du Moyen-Orient. Ce que nous explique en fait cet essai fouillé, c'est que les États-Unis sont prêts à tout pour se maintenir seuls au sommet, dans un monde unipolaire, et pour endiguer, affaiblir et assujettir les pays qui leur font de l'ombre, à commencer par la Chine et la Russie. Un assez court bouquin dont je vous recommande assurément la lecture.
Extrait :
Les enjeux sont énormes. Les États-Unis font face au maintien ou nom de leur Empire car la résistance russe et chinoise est de taille et elle donne l'exemple aux peuples du Sud, eux-mêmes supportant de moins en moins l'hégémonie étasunienne.
Bande de colons
Alain Deneault
La thèse d'Alain Deneault, qui divise le processus de colonisation en trois groupes – les colonisateurs, les colons et les colonisés – s'oppose à celle d'Albert Memmi et de certains autres. Elle a aussi son petit lot de détracteurs. Elle n'en est pas moins fort valable en ce qui nous concerne, car elle jette décidément un éclairage plus net sur ce que fut la colonisation, conçue d'abord dans l'intérêt des exploiteurs et des marchands. Les colons, situés entre les colonisateurs – la petite élite économique des exploiteurs – et les colonisés – les peuples autochtones, grands spoliés dans toute l'affaire – ce sont la majorité d'entre nous, venus d'Europe et d'ailleurs, alliés objectifs de la classe dominante, sorte de zone tampon, facilement exploités et manipulables. Alain Deneault ne fait certes pas de compromis avec la vérité. Tout ce qu'on peut lui reprocher parfois, c'est de ne pas vulgariser suffisamment son propos, de ne pas le rendre plus accessible aux colons et aux colonisés auxquels il s'adresse...
Extrait :
Pour le reste, la colonie est l'affaire des colonisateurs, une minorité de possédants qui en disposent à leur guise comme ils disposent du colon puisqu'ils en fait partie. La Compagnie de la Baie d'Hudson, les sociétés ferroviaires, les banques d'affaire et les grands marchands y ont conditionné sans heurts la vie sociale. Coincé entre le colonisateur, qui définit en fonction de ses intérêts le dessein colonial, et le colonisé broyé par l'entreprise de pillage, voire d'extermination, que celui-là met en œuvre, le colon apparaît comme le strict agent du projet d'exploitation. Au Canada, il cherche une légitimité historique et morale entre l'establishment financier qui l'exploite et les peuples d'origine qu'il spolie.
Les cerfs-volants
Romain Gary
C'est le dernier roman de Romain Gary. Il a été publié juste avant sa mort en 1980. Ludo Fleury vit seul avec son oncle, le « facteur timbré » qui fabrique des cerfs-volants. Il tombe vite amoureux d'une jeune Polonaise qui passe ses vacances avec ses parents dans son coin de pays. Ce sera l'amour de sa vie, mais la guerre éclate, l'Allemagne envahit la Pologne et la France, et c'est de part et d'autre la résistance qui les empêche de se retrouver. Un autre bon roman, qui nous rappelle encore une fois la monstruosité de la guerre… de toutes les guerres… dans lesquelles nous devons absolument éviter de nous laisser entraîner.
Extrait :
Il se méfie des grands élans et il trouve que les hommes doivent tenir même leurs plus nobles idées au bout d'une solide ficelle. Sans ça, selon lui, des millions de vies humaines vont se perdre dans ce qu'il appelle « la poursuite du bleu ». Il ne se sent bien qu'en compagnie de ses cerfs-volants.
Écoanxiété
Noémie Larouche
Ce bel ouvrage de vulgarisation, publié il y a déjà cinq ans, nous permet de mieux cerner l'écoanxiété, cette anxiété générée par la crise climatique et la crise environnementale en général, en particulier chez les jeunes générations. On y retrouve une foule de précieux témoignages et la nécessité de prendre soin de soi pour s'activer en faveur de l'environnement en se reconnectant avec la nature. Je vous encourage à lire sur le sujet… et du coup sur tous les aspects de la crise environnementale.
Extrait :
Non seulement nous nous sommes éloignés de la nature qui nous a fait naître, mais nous nous sommes éloignés les uns des autres, et donc privés d'un des meilleurs remparts devant notre vulnérabilité.
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Néoféodalisme ou hypercapitalisme ?
Les géants de la technologie qui occupent les postes clés de l'économie moderne n'ont pas inventé un nouveau mode de production — ce sont simplement des capitalistes exploiteurs dans le sens le plus classique du terme.
3 juin 2026 | tiré d'Inprecor.fr
L'un des dogmes les plus tenaces de la gauche est l'idée que l'investissement productif cède la place à la spéculation improductive, entraînant le « délitement » de l'économie industrielle et le déclin du capitalisme. Après tout, il semble évident que les capitalistes préfèrent gagner rapidement de l'argent plutôt que de s'engager dans le processus ardu et risqué consistant à produire réellement quelque chose. Le néo-féodalisme a le vent en poupe.
Un capitalisme de plus en plus rentier ?
Ces arguments ont généralement mis l'accent sur le rôle prétendument parasitaire de la finance et du « capital fictif ». Plus récemment, cependant, ils ont été étendus pour décrire un « capitalisme rentier » émergent, dans lequel l'extraction de la rente par le biais du pouvoir monopolistique et du contrôle de l'État a supplanté la production en tant que principal moyen par lequel les capitalistes accumulent de la richesse. En réalité, la dystopie qui se déploie autour de nous n'est pas le résultat de l'effondrement de la logique du capitalisme — c'est l'expression directe de cette logique.
Dans un article récent, publié dans Sidecar, par exemple, Dylan Riley réitère un point important souvent associé à son coauteur, Robert Brenner, selon lequel la « dépendance globale vis-à-vis du marché » constitue le fondement même du capitalisme. En d'autres termes, la caractéristique déterminante du capitalisme est qu'il s'agit d'un système dans lequel tant la classe dirigeante que les masses laborieuses dépendent du marché pour leur bien-être. Entre autres choses, cela a des implications cruciales sur la manière dont nous comprenons la genèse historique du capitalisme, brièvement résumée par Riley dans cet article. Cela nous amène à nous concentrer sur les rapports de production au sein des sociétés, plutôt que sur leurs seules relations commerciales extérieures avec un « système mondial », pour déterminer la nature de leur mode de production.
Riley insiste sur le fait que la critique de gauche ne devrait pas viser des capitalistes particuliers et leurs antécédents spécifiques de violence, mais bien la logique du capitalisme. Pourtant, son affirmation suivante, selon laquelle les capitalistes accumulent aujourd'hui de plus en plus de richesses par le biais de la recherche de rentes, de l'extraction politique et du pillage plutôt que par des « investissements productifs », est conceptuellement confuse et n'est étayée par aucune preuve. En effet, ces affirmations reposent précisément sur l'incapacité à analyser « la dynamique du système » et « ses lois de mouvement » qu'il dénonce à juste titre.
Pour commencer, on pourrait se demander quelle est la source de la « rente » que ces capitalistes sont censés prélever. Pour que de la valeur puisse être prélevée sous forme de rente, il faut d'abord qu'elle soit produite. La seule façon de contourner cette condition serait d'adopter la vision néoclassique selon laquelle le pouvoir de fixation des prix des entreprises crée de la valeur à partir de rien. Si l'on s'appuie sur un cadre conceptuel qui conçoit la valeur comme le résultat de processus matériels concrets menés par des êtres humains concrets, cette explication n'est guère satisfaisante. La rente, tout comme le profit et l'intérêt, doit donc être comprise comme un droit sur un stock fini de plus-value produite dans l'ensemble de l'économie, comme le montre Karl Marx.
Cela implique donc des relations spécifiques — systémiques — entre la rente et le profit. La rente est une déduction opérée sur la production totale de l'économie. Cela signifie qu'elle ne peut croître sans limites. Elle est limitée par ce qui a été effectivement produit. Si l'on soustrait la rente du profit, on ne peut aller très loin avant que la production ne devienne plus viable — ce qui compromettrait alors la source même de la rente ainsi que la reproduction de l'ensemble du système. La « motivation au gain » (selon les termes de Marx) doit être suffisante pour inciter les capitalistes à investir dans des activités productives, sans quoi la rente elle-même devient impossible.
Si les activités de rente étaient systématiquement plus lucratives que l'investissement productif, tous les capitalistes chercheraient alors à devenir des rentiers, comme le suggère Riley. Et s'ils le faisaient, l'afflux de capitaux vers ces secteurs intensifierait la concurrence et ramènerait les rendements vers la moyenne sociale. C'est là le cœur de la théorie de la concurrence chez Marx, et c'est exactement ce que l'on enseigne dans toutes les écoles de commerce : le capital quitte les secteurs dont les rendements sont inférieurs à la moyenne pour se diriger vers ceux dont les rendements sont supérieurs à la moyenne, ce qui entraîne une tendance à la péréquation du taux de profit. Cela ne signifie pas que les profits ne puissent pas être plus élevés dans un secteur que dans un autre. Cela implique simplement que l'investissement recherchera les rendements les plus élevés et que cet investissement aura une incidence sur la capacité de production, et donc sur la concurrence et les profits.
Un capitalisme sans concurrence ?
Pour que des rendements supérieurs à la moyenne puissent se maintenir, il faut donc qu'il existe un obstacle à l'égalisation concurrentielle du taux de profit. Certaines entreprises doivent être en mesure d'empêcher d'autres capitaux de pénétrer dans ces secteurs grâce à leur contrôle sur une condition de production ou de circulation que les autres ne peuvent ni reproduire ni exploiter — en d'autres termes, elles doivent disposer d'un pouvoir de monopole. C'est d'ailleurs précisément ainsi que Marx définit la rente : un revenu tiré d'avantages spécifiques sur le marché qui ne peuvent être éliminés par la concurrence.
Si l'on abandonne le lien établi par Marx entre la rente et le monopole, la rente peut alors désigner tout revenu tiré de la propriété. Or, tous les capitalistes possèdent et contrôlent les moyens de production et de circulation : usines, entrepôts, systèmes logistiques, logiciels, marques, réseaux de clients, brevets, systèmes de paiement, plateformes, etc. Si l'on considère que la propriété à elle seule génère de la rente, le profit, en tant que catégorie distincte, tend alors à se fondre complètement dans la rente.
Compte tenu de tout cela, l'analyse de Riley suggère en effet que le capitalisme est en train d'être remplacé par une forme de « néo-féodalisme », car l'accumulation de richesse par le « pillage » sape la concurrence et conduit à la suspension des « lois de mouvement » du capitalisme.
Pourtant, cela ne se vérifie pas dans la réalité. Comme Scott Aquanno et moi-même l'avons démontré dans un article récemment publié dans la Review of Radical Political Economics, les grandes entreprises technologiques qui sont généralement la cible de ces arguments n'ont pas généré de manière durable des bénéfices supérieurs à la moyenne. Leurs bénéfices ont plutôt oscillé autour de la moyenne. Il n'existe pas non plus de preuve que la mobilité du capital à l'échelle de l'économie ait diminué, comme le supposeraient les arguments en faveur du « capital monopolistique » ou du « capitalisme rentier ».
Cela signifie que même si l'on suppose que les activités de ces entreprises sont entièrement « improductives » (ce qui n'est en réalité pas le cas), leurs revenus ne constituent pas une rente. Il s'agirait plutôt de ce que Marx appelle le « profit commercial », c'est-à-dire le profit revenant aux capitaux qui remplissent des fonctions de circulation et de réalisation.
Google, Meta, Amazon et leurs semblables ne se contentent pas de ponctionner la valeur des entreprises productives ; ils construisent et exploitent des infrastructures que d'autres capitaux utilisent pour faire circuler les marchandises, réduire les délais de rotation, réaliser la plus-value et rivaliser plus efficacement.
Les entreprises commerciales sont soumises à une discipline concurrentielle qui les pousse à améliorer continuellement — voire à révolutionner — les conditions de circulation. Cela inclut les infrastructures de télécommunications, d'entreposage et de logistique, ainsi que la publicité. En ce sens, l'analyse du capitalisme par Marx continue d'offrir une explication convaincante aux processus rapides de développement technologique et logistique dont nous sommes témoins chaque jour autour de nous. Loin de s'écarter des lois de mouvement du capitalisme, ces dynamiques en sont l'expression la plus claire.
Comme le suggère Riley, les capitalistes détestent assurément la concurrence. Ils veulent tous anéantir leurs rivaux et s'assurer un pouvoir monopolistique. Mais cela n'est tout simplement pas possible. Il n'y a aucun moyen d'arrêter ce qu'Anwar Shaikh appelle la « guerre entre les entreprises », alors qu'elles se battent pour maximiser leur part du surplus social total — surtout lorsque la grande finance peut fournir aux grandes entreprises la puissance nécessaire pour démanteler toutes les barrières à la concurrence à la recherche de profits supérieurs à la moyenne. La concurrence n'est pas contingente, mais constitutive du système.
Enfin, l'idée selon laquelle les entreprises ne réaliseraient pas d'« investissements productifs » n'est qu'un mythe. Les grandes entreprises du capitalisme contemporain investissent massivement dans le capital fixe, la logistique, les logiciels, les centres de données, l'intelligence artificielle, les infrastructures énergétiques et les chaînes de valeur mondiales. Les investissements des entreprises restent élevés, les dépenses en recherche et développement ont augmenté, l'innovation technologique a progressé rapidement et les grandes entreprises restent engagées dans une concurrence acharnée sur les prix. Les théories du monopole peinent à expliquer toutes ces dynamiques.
Nous ne sommes pas confrontés à un capitalisme en décomposition ou sombrant dans le rentiérisme, mais à un système fort, rentable, dynamique et compétitif. Et c'est précisément là que réside le problème.
Cet article a été publié parJacobin, le 19 mai 2026. Traduit de l'anglais parMarx21.ch.
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« Ils préfèrent qu’on disparaisse avant l’arrivée des touristes » : le Mondial 2026 chasse les sans-abri des villes hôtes
Alors que Philadelphie se prépare à accueillir la Coupe du monde de football, les personnes sans-abri sont déplacées au nom de la « mise en beauté » de la ville. « Ils préfèrent qu'on disparaisse avant que les touristes arrivent », dénoncent-ils.
Tiré de Reporterre.
Le visage émacié par des années d'errance dans la rue, Darnell (qui n'a pas souhaité donner son nom) observe en silence les préparatifs de la Coupe du monde [1] depuis le banc sur lequel il passe désormais la plupart de ses nuits. Sous les arbres du Lemon Hill Park, où une gigantesque fan zone est en train d'être construite pour célébrer les fastes du football, cet homme à la barbe grisonnante et aux vêtements usés par le soleil dit voir davantage de policiers et d'agents municipaux patrouiller dans le secteur.
Certains sans-abri qui vivaient près du parc auraient déjà été contraints de se déplacer plus loin, dans North Philly ou vers les berges moins fréquentées du fleuve. « Ils veulent faire de cet endroit une vitrine pour le monde entier, lâche-t-il en désignant les espaces où seront installés écrans géants, scènes et zones de restauration. Mais nous, ils préfèrent qu'on disparaisse avant l'arrivée des touristes. »
Derrière, les gratte-ciel du centre-ville se découpent dans la chaleur étouffante de cet après-midi de début mai. Entre les tours vitrées et les pelouses impeccables du parc, Darnell regarde le paysage se transformer sans avoir le sentiment d'y avoir encore une place. « La Coupe du monde, pour eux, c'est une fête. Pour nous, ça ressemble surtout à un compte à rebours avant qu'on nous chasse encore plus loin », souffle-t-il d'une voix éteinte.
L'espace de quelques secondes, Darnell jette un regard furtif vers les ouvriers affairés à préparer la fan zone puis lâche, amer : « Quand je vois les millions investis dans le football, je me demande comment une ville peut avoir si peu pour ceux qui y vivent. » La ville de Philadelphie n'a, pour l'heure, pas donné suite aux sollicitations de Reporterre.
Selon le dernier décompte annuel des autorités locales, 5 517 personnes vivent sans domicile fixe à Philadelphie. Une crise aggravée ces dernières années par l'explosion des loyers, le manque chronique de logements abordables ou encore l'épidémie d'opioïdes.
À quelques semaines du Mondial de football et du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis, les associations venant en aide aux plus vulnérables redoutent une vaste opération de « mise en beauté » autour du stade du Lincoln Financial Field et des principaux sites destinés à accueillir les visiteurs du monde entier. Aucun plan précis de prise en charge des personnes sans domicile fixe ne leur a été présenté, nourrissant les craintes de nouveaux démantèlements de campements de sans-abri.
Le traumatisme de la visite du pape en 2015
« L'histoire montre que lorsque les intentions des autorités restent floues, cela se traduit souvent par des évacuations massives où les populations les plus précaires sont éloignées des quartiers centraux et touristiques », regrette David Fair, directeur exécutif de Turning Points for Children, une organisation à but non lucratif spécialisée dans la protection de l'enfance et l'accompagnement des familles vulnérables.
À l'origine de l'ouverture du premier centre d'hébergement pour sans-abri de Philadelphie en 1985, ce militant des droits civiques redoute que l'histoire se répète. Avec émotion, l'activiste de 74 ans se souvient comment des dizaines de personnes sans domicile fixe avaient été « chassées » du centre-ville lors de la visite du pape François en 2015. Onze ans plus tard, il redoute « un énorme pas en arrière » avec le retour d'une logique de gestion purement sécuritaire du sans-abrisme, à défaut d'un accompagnement durable et humain.
La municipalité avait pourtant promis le financement de 1 000 lits supplémentaires en décembre 2025, mais seuls 300 ont depuis été ouverts dans un centre d'hébergement géré par Self Inc., la plus importante organisation sans but lucratif offrant des logements d'urgence aux adultes célibataires à Philadelphie dans laquelle David Fair est président du conseil d'administration.
Les associations saluent les 100 millions de dollars (86 millions d'euros) débloqués par la ville en juin 2024 pour la construction de logements sociaux. Mais à plus court terme, beaucoup regrettent le faible soutien accordé aux équipes en première ligne qui accompagnent au quotidien les personnes sans-abri et souffrant d'addictions.
Doctorant en philosophie et militant pour le droit au logement, Sterling Johnson estime que Philadelphie cherche, au contraire, à « attirer davantage de capitaux mondiaux », quitte à privilégier les intérêts économiques des promoteurs immobiliers au détriment des habitants les plus précaires.
Sous son sweat vert barré de l'inscription « Go Birds, Fuck ICE, Free Palestine », ce militant pointe du doigt une ville qui mobilise de plus en plus d'argent public pour « préserver son image » plutôt que pour répondre durablement à la crise du logement. Rien qu'en janvier 2026, la municipalité de Philadelphie a dépensé 11,5 millions de dollars (9,9 millions d'euros) dans un programme d'embellissement urbain et de lutte contre les graffitis.
« La criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri »
À Kensington, où vivent près de 40 % des sans-abri de la ville, des silhouettes hagardes errent sous les rails du métro aérien, entre campements de fortune, trottoirs délabrés et commerces abandonnés. Épicentre de la crise du fentanyl, du xylazine et de la médétomidine aux États-Unis, ce quartier au nord de Philadelphie, pourtant éloigné du stade et des fan zones du Mondial, pourrait lui aussi être visé par des opérations de « nettoyage » urbain, dans un contexte de durcissement policier et de craintes liées aux interventions de l'ICE, la police fédérale de l'immigration de Donald Trump.
« Notre plus grande inquiétude, c'est de perdre encore plus de vies », confie Susan Sheehan-Fasulo, la directrice générale bénévole d'Angels in Motion, une organisation qui vient en aide aux personnes souffrant d'addictions sévères aux drogues.
À l'arrière d'une voiture, les trois bénévoles de son association distribuent ce qu'elles appellent des « sacs de bienfaisance », remplis de produits alimentaires de première nécessité, ainsi que clémentines et bouteilles d'eau. Toutes craignent que les sans-abri de Kensington soient, par ricochet, « dispersés vers des quartiers résidentiels ».
« Cette Coupe du monde, c'est celle des plus riches »
Assistante juridique dans un cabinet d'avocats du centre-ville, Susan Sheehan-Fasulo dit en observer les premiers signes. « Les agents municipaux balayent les rues du matin au soir, principalement pour empêcher les gens de rester assis au coin des rues. Dès qu'ils arrivent, les gens comprennent qu'ils doivent partir. Parfois, ils utilisent même des souffleurs de trottoir ou des jets d'eau pour les déloger », raconte, désabusée, cette mère de famille dont la fille vit aujourd'hui dans la rue.
À en croire Jules Boykoff, auteur du livre Red Card : The 2026 World Cup, Sportswashing, and the Fifa Greed Machine (OR Books, 2026), les « méga-événements sportifs » comme le Mondial de football tendent à « amplifier la tendance déjà existante aux États-Unis : la criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri ».
Ce professeur de sciences politiques à la Pacific University dans l'Oregon estime que ce type de compétition crée souvent un « état d'exception », marqué par « des politiques de surveillance et de maintien de l'ordre très étendues », progressivement « normalisées après la compétition ». Selon lui, les villes hôtes ont surtout intérêt à faire disparaître de l'espace public les populations les plus précaires avant l'arrivée des médias du monde entier, susceptibles de documenter « le manque d'humanité et les inégalités brutales qui contribuent précisément au sans-abrisme ».
À Philadelphie comme ailleurs, l'argent a toujours dicté les règles du jeu. Le front déjà perlé par quelques gouttes de sueur, Darnell finit par recompter lentement quelques billets froissés, élimés par les jours passés dans ses poches comme son visage l'est par des années de rue. Après un long silence, il esquisse un sourire fatigué avant de souffler : « De toute façon, cette Coupe du monde, ce n'est pas celle du peuple. C'est celle des plus riches. »
Nadège Beausson-Diagne : « Les femmes parlent maintenant parce qu’elles étaient trop mortes avant »
29 mai 2026 |tiré de Politis.fr
Politis
En poésie, Nadège Beausson-Diagne souhaite apporter de la force aux victimes de violences sexuelles, notamment celles de Patrick Bruel, en rendant hommage à leur courage face à des agresseurs dont le point commun repose sur leur épanouissement crasse dans le patriarcat.
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Une fenêtre historique
Ce texte est le premier d'une série de trois (ou plus...). Pour parler d'une chose simple dans son principe, moins dans son exécution. La survenue d'une crise financière du format de celle qui s'annonce n'appelle pas des actes de gestion mais de faire de la politique. La finance néolibérale est une structure tellement puissante, tellement asservissante que lorsqu'elle nous fait la grâce de s'abattre toute seule, on ne la loupe pas. On fait de la politique – transformatrice. Cette crise, dont tous les éléments sont en place, n'est pas encore ouverte. Ça viendra. Vraisemblablement pour le dernier trimestre. Ce qui laisse encore un peu de temps pour se préparer. Car il faudra être prêt. Ce triptyque est destiné à y contribuer.
Tiré du site du CADTM.
Qu'est-ce qu'être de gauche ? C'est faire reculer l'emprise du capital aussi loin que possible, c'est-à-dire à terme jusqu'au bout. Le bout : sortir du capitalisme.
Mais le terme est loin et ses conditions politiques sont exigeantes : 1) avoir une représentation minimalement élaborée de ce qu'on fait « après », 2) y gagner une part suffisante de la population pour lui en faire voir les nécessités, les bénéfices, mais aussi pour la préparer à en accepter les conséquences. Donc : le terme est loin. On y verra à la fois un devoir impérieux de cheminer pour le rejoindre et une nécessité de mesurer les possibilités du moment sans trop se raconter de salades.
En attendant : la forme contemporaine du capitalisme est celle qui a historiquement maximisé l'emprise. Sur l'économie bien sûr – en fait sur la société en son entier. Par où cette emprise passe-t-elle ? Par la déréglementation de tous les marchés : le marché des biens-capitaux pour favoriser les investissements directs à l'étranger, c'est-à-dire les délocalisations, et mettre en concurrence les territoires ; les marchés de biens et services pour intensifier la productivité et discipliner le coût salarial ; le marché du travail enfin pour y maximiser l'effet des autres déréglementations. Mais toutes ces déréglementations sont chapeautées par une déréglementation de rang supérieur, qui se les subordonne toutes, et qui les intensifie toutes : la déréglementation des marchés de capitaux. Toutes ces déréglementations ne sont en quelque sorte que des instruments pour les objectifs finaux posés dans la sphère des marchés de capitaux, et par la déréglementation des marchés de capitaux : la maximisation du rendement du capital sous sa forme de capital financier.
C'est cet agencement hiérarchique des déréglementations qui conduit à renommer plus précisément le « néolibéralisme » comme capitalisme de déréglementation à dominante financière. La finance, dans sa forme des marchés de capitaux déréglementés, en est donc la tête, le centre névralgique. D'où il résulte qu'à défaut des conditions propices à une sortie du capitalisme, et sans préjudice du travail politique pour les faire advenir, l'entreprise de gauche de sortir de ce capitalisme, entreprise qui est comme une sorte de minimum syndical d'une politique de gauche, laissant à toutes les droites la gestion de l'état des choses et des choses en l'état, cette entreprise doit viser la tête : la finance. Il n'y aura pas de politique de gauche qui n'aura visé la tête. Si « politique de gauche » a pour sens de faire reculer l'emprise du capital, donc de modifier les conditions structurelles de cette emprise, alors elle doit s'en prendre à la finance néolibérale. Violemment.
5 raisons (d'en finir avec la finance déréglementée)
Tout y conduit. Les deux voies de la finance néolibérale sont aussi nuisibles l'une que l'autre. La voie actionnariale, par où s'exprime sous sa forme pure le primat structural de la rentabilité du capital financier, est le bras armé de la mise au pas du travail. La voie de la dette est celle de la disciplinarisation des États, d'après les intérêts du capital détenteur de titres obligataires, et du démantèlement des fonctions collectives socialisées en vue de leur remise au capital privé, c'est-à-dire à la marchandisation générale. Dirait-on cela seulement, nous disposerions déjà d'une 1re et d'une 2e raison catégoriques d'en finir avec la finance néolibérale.
Il se trouve par ailleurs qu'en plus de maltraiter toute la population qui n'a pas partie liée au capital, la finance, les gens de la finance, tirent de fabuleux enrichissements de cette maltraitance – 3e raison.
Il se trouve également que la finance déréglementée est au principe de crises récurrentes, violentes, parfois cataclysmiques : dans leurs retombées sur l'économie réelle. Qui, pour être parfaitement étrangère aux frénésies de la bulle, plus encore à ses obscènes profits, n'en souffrira pas moins le contrecoup des violentes réactions du système bancaire au moment où il restreint le crédit avec autant de brutalité pour les agents de la production qu'il en a accordé avec laxisme aux agents de la finance. D'où résulteront récession et chômage. Ceci est parfaitement intolérable – 4e raison.
Il se trouve enfin que lorsque leurs propres excès les ont portées au bord de la ruine, les grandes institutions financières, les banques au premier chef mais également les compagnies d'assurance et tous les grands gestionnaires de l'épargne collective, demandent à être sauvées de la faillite complète. Et l'obtiennent. Pas seulement par un effet de collusion d'élites bourgeoises qui circulent entre État et capital. Mais pour les raisons impérieuses du risque systémique. Ce sont des raisons impossibles à avaler. Et pourtant il faut s'y rendre. Car la joie mauvaise de voir les banques enfin à terre ne durerait qu'une fraction de seconde : avant que nous ne soyons précipités dans le même abîme à leur suite. Il faut se représenter le chaos sur quoi débouche un risque systémique qu'on aurait laissé faire jusque dans ses dernières conséquences : la totalité du secteur bancaire à terre, plus une coupure au distributeur de billets, pas un chèque susceptible d'être traité, les virements évidemment impossibles. En plus de conserver les avoirs du public, les banques constituent l'infrastructure des paiements. Ce qui signifie que, si plus de banques, alors plus aucun moyen de transacter. Toute production, tout commerce arrêtés dans l'instant. Restent : le peu de liquide que les agents ont dans la poche à ce moment-là, le contenu du frigo et des placards pour manger, en gros quelques jours devant soi. Et après, l'aventure… Il est impensable de laisser les banques à la ruine, il faut sauver les banques. En dépit de tout. Après les quatre précédentes : 5e raison – de ne plus tolérer ça. Remettre les banques debout pour les laisser repartir à l'identique, sans qu'à aucun moment elles ne payent le prix, non pas seulement le prix monétaire mais le prix de l'arraisonnement structurel, c'est ce qu'une politique de gauche ne peut pas tolérer.
Un système auto-verrouillé
Le problème est que le système de la finance néolibérale force à tolérer l'intolérable. Les structures de la finance déréglementée n'occupent pas seulement la position hiérarchiquement supérieure dans la configuration institutionnelle d'ensemble du capitalisme contemporain (son « mode de régulation »), elle disposent d'une étonnante propriété d'auto-verrouillage. C'est-à-dire des moyens de mettre en échec tout gouvernement qui entreprendrait de les transformer dans un sens non conforme à leurs intérêts.
Il n'est besoin d'aucune hypothèse de coordination cachée pour s'en faire une idée : tous les agents de la finance déréglementée sont d'emblée accordés quant à leurs visions du monde financier, quant à ce que doivent être ses structures, et tous disposent du même instrument pour répondre à toute politique économique qui s'en prendrait à elles (comme, plus généralement, à toute politique économique qui leur disconvient) : la vente, le cas échéant massive, des titres de la dette publique. Il s'ensuit une hausse des taux d'intérêt, dont nul ne sait a priori jusqu'où elle peut aller, possiblement très haut si, donc, « les marchés », c'est-à-dire en fait la collectivité des opérateurs de la finance, considèrent qu'ils ont affaire à une entreprise de démolition de leur monde.
Porter les taux d'intérêt à ces niveaux est davantage qu'une réaction de « désapprobation » : c'est une entreprise symétrique de contre-destruction. « Nous détruirons le gouvernement qui veut nous détruire – et nous en avons les moyens ». En effet : ils en ont les moyens. Des taux d'intérêt en fusée disloquent littéralement l'économie : l'économie des finances publiques, par explosion de la charge de la dette et éviction de toutes les autres dépenses publiques, ou bien creusement abyssal du déficit et nouveau tour de hausse de taux ; l'économie privée où tout endettement devient d'un coût prohibitif, en fait impossible, et ce n'est même pas que la croissance en est atteinte, c'est que la récession va être meurtrière.
La finance s'est rendue intouchable, par l'effet de déréglementations qui ont sanctuarisé son domaine – ce dont, en France, elle doit la grâce au Parti socialiste. Qui n'a pas seulement collaboré, c'est bien le cas de le dire, à son installation mais à son maintien également, alors que ses effets étaient de plus en plus spectaculairement évidents, jusque dans les crises de très grande ampleur, comme celle de 2008, où s'ouvrit pourtant une fenêtre inédite pour fermer le barnum – on fit à peine semblant de l'emprunter.
Le socialisme de gouvernement se présentant à peu près identiquement sous toutes les latitudes, il y eut d'abord Obama, élu en novembre 2008, c'est-à-dire au plus fort de la déconfiture, Obama qui, dit-on, réunit les patrons des 6 ou 7 grandes de Wall Street pour leur tenir ce discours : entre les fourches et vous, il n'y a que moi – textuel. On aurait pu y voir une fixation assez explicite du rapport de force réel et l'annonce de ce que cette fois le manège allait être fermé. En lieu de quoi, il y eut le Dodd-Frank Act, loi de re-régulation aussi épaisse qu'inoffensive.
On se souvient aussi de François Hollande, quoique arrivé un peu plus tard — alors que le scandale des subprimes avait eu le temps de prendre toute son ampleur et de déborder en Europe. On se souvient de la finance d'abord son ennemie, très vite son amie, et de la loi dite Moscovici, supposée séparer banques d'investissement et banques commerciales, misérable en intention dès le départ, puis littéralement éviscérée par l'axe Bercy-lobby bancaire parfaitement complice, en parfaite conformité de toute façon avec les orientations du socialisme de gouvernement.
Enfin, dans un autre genre, mais peut-être le plus accablant, il y eut les directions syndicales françaises, qui percevant à moitié la fureur de l'opinion publique, décidèrent certes d'une manifestation nationale en janvier 2009 – la participation fut énorme. Mais sous les indigents mots d'ordre d'« augmentation des salaires » ou de « partage des richesses et du temps de travail », pauvres syntagmes édentés, concassés depuis des lustres, alors qu'une occasion inédite s'ouvrait, la première après trois décennies de mondialisation néolibérale, de tenir un propos politique et de mettre enfin en cause le capitalisme financiarisé. La fenêtre était grande ouverte, la colère populaire à son comble, l'arrogance du camp d'en face en miettes – une invitation au réarmement idéologique et à tout bousculer : et l'on « revendiqua » un « meilleur partage des richesses ». C'était à pleurer de bêtise et de nullité.
Fenêtres et vérandas
Or voilà que l'histoire, qui n'est pas exactement connue pour ce genre de faveur, semble repasser les plats. Et non seulement les repasser mais dans un format pantagruélique. La crise qui s'annonce est de proportions hors du commun, multi-crise financière d'un côté, choc massif de matières premières de l'autre, l'ensemble coiffé par le système explosif de leurs potentialisations mutuelles, crise totale dont on cherche en vain un précédent dans l'histoire du capitalisme, par là vouée à créer une situation politique inédite. Car se trouve recréée l'unique circonstance dans laquelle ce qui est ordinairement impossible devient possible : arraisonner la finance parce que l'auto-verrouillage a sauté. Il a sauté parce que le capitalisme financiarisé s'est vautré tout seul comme un grand, qu'il doit être relevé, qu'il est dans la plus extrême dépendance à qui viendra le relever, et que celui qui le relèvera a la possibilité de le faire à ses conditions – pourvu qu'il le veuille, et qu'il ait l'idée de quelques-unes.
Il n'y a pas 36 « qui », il n'y en qu'un : la puissance publique. Que la puissance publique vienne à s'abstenir et la ruine serait totale, absolue, définitive, par l'effet du risque systémique abattant les unes après les autres toutes les institutions financières dans une propagation fulgurante de la crise de liquidité – ramenant par conséquent l'économie au troc et à la cueillette. C'était la 5e raison. Mais c'est surtout, cette fois, la 1re occasion : l'occasion de tout reprendre en main, c'est-à-dire de faire tout ce que le socialisme de gouvernement corrompu a toujours refusé de faire : mater la finance.
Tout est à terre signifie que la catastrophe est visible de tous – elle est planétaire. Que le sauvetage des irresponsables nous est extorqué. Que les effets macroéconomiques et sociaux vont être dévastateurs. Par conséquent que le scandale est énorme. La légitimité de la finance déréglementée, soustraite à toute question ou bien protégée par le baratin économiste orthodoxe, ses arguments sur « l'efficience des marchés », ridiculisés à chaque crise, reconduits après chaque crise, la légitimité de la finance déréglementée est anéantie au moment où elle s'effondre – temporairement. C'est un moment politique qu'il est vital de saisir. Pour poser ce qui ne peut jamais l'être autrement : le règne de la déréglementation doit être refermé, nous allons y mettre un terme. C'est le seul moment où on le peut puisque les opérateurs qui seraient normalement en position de représailles sont bien trop occupés à leur survie. Et que la population, ordinairement à mille lieux des choses incompréhensibles de la finance, en perçoit d'un coup tous les enjeux fondamentaux avec la plus grande acuité. Par conséquent apportera son plein soutien à tout gouvernement qui lui offrira de se passer les nerfs par procuration sur la finance. On appelle ça une fenêtre historique. À ce stade d'ailleurs, ça n'est plus une fenêtre : c'est une véranda.
Et voilà, pour parachever le tableau, que s'annonce une élection prochaine où figure en assez bonne place une formation politique qui pourrait être tentée de s'y engouffrer – qui en aura en tout cas la possibilité. Une formation de gauche pour une fois. Sans doute pas au sens du « terme », du « jusqu'au bout » (faire reculer l'emprise du capital jusqu'au bout), mais suffisamment peut-être pour au moins s'en prendre à la forme financiarisée-déréglementée du capitalisme, en changer par conséquent la physionomie, très profondément même, en réalité faire advenir par-là un nouveau régime d'accumulation, une nouvelle séquence historique, un nouveau rapport de force du capital et du travail, drastiquement rebasculé en faveur du travail, entreprise transformatrice normalement partie intégrante – normalement partie minimale – de toute perspective de gauche. Rendue impossible pendant quatre décennies. Enfin à portée.
Voyons comment.
Source : Le Monde diplomatique

Multitudes vous invite à son premier grand rassemblement de l’année à Québec.
Salut 👋
On termine un convoi qui s'est déplacé partout au Québec, et une chose est claire : les gens veulent retrouver du pouvoir sur leur vie et sur leur avenir. On a besoin au Québec de renouveler nos façons de décider ensemble sur ce qui nous concerne. Mais plus encore, on a besoin de construire un nouveau projet, capable de faire rupture avec les verrous qu'on voit partout.
Le rassemblement du 12 juin va être l'apogée d'un printemps consacré à la démocratie. Démocratie locale, démocratie économique, contre-pouvoirs... Mais le 12 juin va surtout être le lancement de la suite. Des assemblées populaires partout au Québec, un Pacte pour la démocratie, des alliances avec d'autres organisations, des plans et stratégies communes pour faire des gains politiques. Du désir, de la joie, de la colère ! C'est pour ça qu'on veut vous voir, en grand nombre. Pour se rassembler et sentir notre puissance collective. Et pour préparer la suite.
Aperçu
Le 12 juin à Québec, on tisse notre force politique !
Le Grand Rassemblement annuel des Multitudes
Ce moment marquera le dernier arrêt de notre Convoi pour la démocratie 🚌 (qui sillonnera plusieurs régions du Québec au printemps), mais surtout le début d'une nouvelle étape pour le mouvement : le lancement des assemblées populaires à travers le territoire. Ce rassemblement est un moment pour s'ancrer dans ce qui nous anime : la colère face aux injustices, le courage d'imaginer autrement et la joie de construire ensemble.
Parce qu'un mouvement se construit dans l'action, mais aussi dans les moments où l'on se rassemble pour imaginer la suite. Mais surtout parce que notre force politique se tisse dans les liens que nous créons.
N'oubliez pas de remplir le formulaireafin que nous puissions organiser cette journée au mieux !
Pour plus d'informations, voir le site de Multitudes :
https://www.multitudes.quebec/

Embarrés dehors
Avoir fait des études littéraires comporte un avantage inédit quand il est temps de faire de l'analyse politique. Le sociologue va s'enquérir des mécanismes sociaux, le philosophe va raisonner et le politicologue, étudier les rapports de pouvoir, tandis que le littéraire peut décider de partir sur le champ gauche, ou déambuler à l'aveuglette, ou prendre tout au pied de la lettre. Au contraire, il pourrait filer des métaphores. L'écueil, toujours présent, est qu'il profère des niaiseries joliment tournées, car il préfère ce qui est beau à ce qui est vrai.
J'essayerai donc de ne pas tomber dans ce panneau en construisant mon curieux échafaudage hebdomadaire. Mon esprit a noué un lien bien particulier que je peine à justifier sur un plan logique, mais dont je n'arrive pas à me débarrasser. La loi 1, si elle est adoptée, enfermera des Québécois dehors. J'irais même plus loin, la démarche politique principale de la CAQ, lors de ses deux mandats, a consisté à générer des évincés.
Une triste fable québécoise
Dans cette histoire, Simon Jolin-Barrette est un affreux Jean Sans Terre, un félon sans scrupules, à qui on a donné, paradoxalement, le ministère de la Justice. Duranceau, quant à elle, est une sorte de Shérif de Nottingham. Une traduction littérale et malhabile dirait qu'elle le shérif des « Rien jambon », mais, puisque je fais une fable québécoise, je dirai qu'elle est la défenseure des Gros-jambons. Or, cette expression prend tout son sens quand on regarde le détournement du programme Accès-Logis pour une formule de « logements abordables » qui cherche à impliquer davantage le secteur privé et qui est financé par les institutions bancaires. On prend des fonds publics pour subventionner les entrepreneurs privés pour qu'ils construisent des édifices profitables avec l'argent collectif. Quand est-ce que les Gros-jambons et les banques lèvent-ils le petit doigt pour le bien commun ? Jamais. Ils cherchent le profit et se fichent du reste. Le programme rate tellement sa cible qu'on a dû inventer de nouveaux termes pour justifier ce qui défie l'entendement : les logements « abordables différés ».
En somme, pour l'instant, ils vont venir grossir le flot des appartements de luxe – petits, mais chers – et des condos locatifs, dont le loyer est plus élevé que l'hypothèque mensuelle d'un quadruplex, une fois tous les loyers rentrés. Le taux d'inoccupation à Montréal serait de 3.8% pour les logements de luxe, de 9% pour certains secteurs commerciaux. Inversement, il serait de 0.4% pour les logements vraiment abordables. Cela frappe comme une flèche dans un endroit qu'on ne peut mentionner en bonne compagnie : entre 3 et 9 % du bâti est vide, alors qu'il y a des campements près de la rue Notre-Dame. Des gens qui résistent à des températures polaires l'hiver n'ont pas de maison. Je vais le redire, car la décence semble s'effondrer : il y a du monde au Québec qui dort dehors quand il fait moins 20.
À Montréal en 2025, un « logement abordable différé » correspondrait à un loyer d'environ 1762 $ par mois pour un quatre et demi et de 3060 $ par mois pour un cinq et demi. Supposons une famille de quatre qui aurait besoin d'un cinq et demi (elle serait à l'étroit en partant, mais bon, pour les besoins de la démonstration, laissons les questions de confort et d'espace), le ménage devrait générer aux alentours de 150 000$ annuellement s'il voulait rester dans les ratios recommandés pour un budget équilibré, où le prix du loyer est de moins de 30% du revenu brut. Je vous le dis en confidence : les ménages qui génèrent 150 000$ par année sont généralement des propriétaires.
Donc, le programme de logements « abordables différés » crée des logements qui ne conviennent à personne. Et, le « différé », quelle intrigante étiquette, que signifie-t-il ? Il désigne des appartements, trop petits, l'ai-je dit, qui seront soit longuement inhabités, soit transformés en Airbnb, mais certainement mal entretenus sur le long terme. Ces beaux logements, quand ils seront rendus bien pourris et bien dégueulasses - escomptons vingt ans pour ce faire -, deviendront disponibles pour les pauvres. N'avez-vous pas remarqué la hausse fulgurante des personnes en situation d'itinérance ? Ou le grand nombre de ménages qui sont juste sur la ligne et consacrent entre 50 et 90 % de leur revenu disponible pour se loger ? Quel est le plan pour ces gens durant les vingt prochaines années ?
On manque de postes de dépenses pour réussir à équilibrer les finances. Les banques alimentaires ? De plus en plus vides. Au secours ! Heureusement, les Robins des ruelles volent les Gros-jambons épiciers pour redonner aux pauvres. En attendant le retour de Richard Cœur de Lion, qui mettra de l'ordre dans le royaume. Je ne suis pas regardante, il pourrait se nommer Ruba ou Sol, mais pas Paul, pour des raisons évidentes : il aime cela embarrer des Québécois dehors, lui aussi. Encore mieux, au lieu d'attendre un sauveur, on pourrait prendre nous-mêmes notre destin en main, collectivement.
Cette fable est aussi une tragédie
Je suis comme Diderot, je fais du récit à tiroirs. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le concept, un récit à tiroirs comporte une série de digressions, de prétextes et de détours. On peut en faire autant que l'on veut, à la condition expresse qu'en fin de récit, on ferme tous les tiroirs ou, c'est selon, qu'on donne au lecteur une impression de complétude. Fermons ces tiroirs : Simon, le Jean sans Terre, Jolin-Barrette sert à quoi dans cette fable ? Il est un des vraiment méchants, car il ne veut pas que tous les Québécois habitent le territoire ensemble. Comme la Duranceau, la shérif des Gros-jambons, il embarre les gens dehors. Il veut voter, comme une loi ordinaire, le fondement de notre vivre-ensemble. Qui n'est pas mentionné dans cette législation du Commun ? Out, les Canadiens Anglais, damn. Out, les Premières Nations, t'sais, elles sont si peu civilisées celles-là. Elles ont habité le territoire pendant des siècles, mais elles n'ont pas eu l'idée de bâtir des propriétés. Pas de verrou, pas d'exclusion.
Je suis en fin de récit, mais je ne suis pas plus avancée qu'avant. Je ne veux pas que les Québécois couchent dehors. Je ne veux pas exclure des gens de ma province. Je veux que les Premières Nations, les Anglos, les itinérants, les pauvres et les immigrants se sentent chez eux dans notre Québec. Je ne sais pas pour vous, mais je pense que c'est le temps qu'on embarre dehors tous ces politiciens qui ne nous représentent pas.
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Quand s’ouvrent des possibles prometteurs... avec Mosaïque de résistances
Il y avait près de 350 personnes présentes le 3 juin dernier (400 avec les personnes en ligne) à l'Uqam sur la rue Sherbrooke pour le lancement de Mosaïque de résistances. Globalement, on peut dire que ce fut un succès, autant pour le nombre des participants réunis que pour les interventions diversifiées des panélistes, même si Naomi Klein —la personnalité la plus attendue et qui devait intervenir par visioconférence depuis Toronto- s'est désistée de manière bien décevante à la dernière minute, suite à un accident de voiture.
Mais qu'est-ce que Mosaïque de résistances ? C'est un nouveau réseau québécois d'associations pour la défense des droits, d'organismes communautaires et de solidarité internationale, de syndicats, d'écologistes, d'artistes et de citoyens du Québec qui, en ce mois de juin 2026, apparaît enfin au grand jour et veut travailler à la formation d'un mouvement social large pour faire face à la montée du fascisme et de l'extrême-droite. [1]
Et il faut le dire d'emblée : l'appel qui accompagne son lancement a été signé par de nombreux et significatifs organismes populaires ou communautaires du Québec dont entre autres : La Ligue des droits, la FFQ, Mère au front, Montérégie Antifasciste, Au bas de l'échelle, le Conseil central de Montréal, le SFPQ, La marche mondiale des femmes, Alternatives, etc [2] .
Il a aussi été relayé par des médias d'information alternatifs du Québec comme A bâbord, Les NCS, Presse-toi à gauche, Journal d'Alter. Et il a le mérite de mettre les points sur les "i" en relevant comment se profile au Québec et au Canada, sur fond de montée croissante des inégalités et de désengagement de l'État, un tournant politique autoritaire très préoccupant.
Nobles aspirations et obstacles sous-jacents
Dans cet appel de Mosaique de résistances ce tournant politique autoritaire est décrit avec raison comme un "arsenal de lois antisociales et antisyndicales fragilisant les conditions de travail, marginalisant les populations les plus défavorisées et discriminées, nourrissant la peur et favorisant la montée d'un climat raciste, discriminatoire et islamophobe". C'est ce qui explique que ce réseau insiste surtout sur l'urgence "de ne plus dissocier nos luttes" et (...) de construire un mouvement politique fort et pluriel autour d'une vision de la société qui est émancipatrice, juste, décoloniale, inclusive, féministe et écologique".
Voilà pour les objectifs et les aspirations à long terme de cet appel : des plus nobles et des plus nécessaires, assurément ! Il n'en reste pas moins, toujours bien présents —fichés derrière les intentionnées déclarées— des enjeux et obstacles qui, à court terme, nécessiteront clarification courageuse, dialogue bienveillant et dépassements positifs collectifs.
Car il faut le reconnaître, l'émergence et la mise au monde de ce réseau pluriel d'organismes sociaux faisant front à la montée de l'extrême-droite, ne s'est pas fait sans tâtonnements, ni difficultés. Voilà maintenant plus d'une année qu'il enchaîne —sous les patientes auspices d'Alternatives— réunions et rencontres en tous genres. Et si le constat qui fait consensus reste indéniablement celui de la nécessaire unité à construire entre les uns et les autres, la manière d'y parvenir, est encore l'objet de bien des débats ; des débats d'ailleurs qui ont de la peine à se donner sur le fond, comme si tout un chacun tendait pour protéger son droit à la différence, de défendre coûte que coûte ses particularités organisationnelles ou idéologiques.
La politique des mots, c'est les mots de la politique
On dit souvent que la politique des mots (c'est-à-dire le choix des mots utilisés), ce sont les mots de la politique (c'est-à-dire les formes de pouvoir qui s'expriment dans les mots utilisés). Et dans le choix même du titre retenu pour ce réseau — un choix qui s'est opéré de manière très rigoureuse et démocratique, il faut le dire— il y a eu un peu de cela. Car on a opté finalement pour le terme "Mosaïque" qui, au-delà même de l'unité esthétique que le mot peut quand même évoquer, renvoie surtout à la diversité revendiquée des formes, des couleurs et des matériaux utilisés. Et l'on a mis de côté une appellation concurrente qui avait obtenu presque le même nombre de voix : "Tenir bon, tenir tête", formule qui, elle plus classique, tentait plutôt à mettre l'accent sur la nécessité du combat, de la lutte collective à mener.
"Des détails insignifiants", diront certains, "et sans grande importance", rajouteront d'autres ; le décisif étant de trouver une formule qui fasse consensus et serve de ralliement au plus grand nombre ! Elle n'en exprime pas moins un certain "air du temps", et au-delà renvoie à quelques questions de fond auxquelles Mosaïque des résistances" aura nécessairement à se colleter à l'avenir : suffit-il pour faire face de manière unitaire au péril fasciste, de faire connaître toutes les initiatives que les membres du réseau organisent chacun de leur côté, en en oubliant aucune et en se contentant de les faire coexister les unes à côté des autres ; le tout parce que la lutte au fascisme devrait se mener d'abord à partir des marges ? Ou ne faut-il pas aussi et en même temps penser à quelque chose de beaucoup plus difficile à réaliser : à une coordination des luttes sociales et politiques, à un rapprochement socio-politique des unes et des autres se construisant peu à peu dans l'affrontement avec l'extrême-droite (et à travers des victoires à son encontre) ; seul moyen efficace pour contenir cette droitisation générale de la société ainsi que pour lutter contre sa fascisation appréhendée ?
Quelques panélistes particulièrement inspirants
C'est justement ce que plusieurs membres du panel du 3 juin –animé par Aurélie Lanctôt— n'ont pas manqué de rappeler à leur manière. Bill Fletcher JR, syndicaliste états-unien, auteur et chercheur à Policies studies, a ainsi montré comment le fascisme est d'abord un "mouvement social lié à un secteur du capitalisme", faisant donc que "l'ennemi peut-être présent au sein même de nos familles" et que pour y faire face, "il faut conceptualiser la notion d'un front élargi", qui nous rendrait capable de nous unir, tout en isolant fortement ceux qui veulent renverser tous les aspects démocratiques du capitalisme" ; le tout (sic) à l'image de ces pelures ou couches d'oignons que l'on peut choisir de garder serrées les unes contre les autres, ou au contraire de séparer habilement et stratégiquement".
De son côté Kathleen Cole, militante sociale à Minneapolis a insisté sur le fait qu'à Minneapolis beaucoup de choses ont été "idéalisées", et que si "des réseaux de milliers de personnes ont pu perturber efficacement les interventions de "Ice"" (la police anti-immigrante de Trump) parce qu'elles affrontaient un ennemi facilement repérable, "il n'existe pas pour autant à l'heure actuelle, et après le départ de "Ice" de Minneapolis, de mouvement social large et permanent prêt à poursuivre la lutte contre le fascisme et à arriver au pouvoir".
Enfin, pour nous parler plus précisément du Québec, Julie Robillard du Mepacq (L'Éducation populaire autonome et la défense collective des droits) nous a dressé un tableau particulièrement éclairant en s'arrêtant "aux deux indices qui nous permettent de reconnaître la présence agissante croissante de l'extrême-droite au Québec : la montée de l'autoritarisme (1) et les attaques aux droits et libertés, touchant les personnes déjà les plus vulnérables (2)". Mais surtout face à « ce vent de droite qui souffle », elle a insisté sur la nécessité "de constituer avec nos alliés un large mouvement de résistance populaire", et qui dès l'automne (entre le 23 septembre et le 3 octobre 2026) pourrait se concrétiser, "alors que le mouvement communautaire et le mouvement étudiant se préparent à converger et à "faire mouvement ensemble" : "quand le mouvement communautaire, les étudiants, les syndicats luttent ensemble, on peut faire bouger les chose, et créer un mouvement qui durera dans le temps."
N'est-ce pas dans cette direction —autour de ces luttes et mobilisations à venir— que Mosaïque des résistances pourrait orienter dorénavant ses efforts, en se donnant ainsi les moyens d'aller au-delà des limitations alimentée par l'extrême diversité dont elle est constituée ? Et n'est-ce pas ainsi que s'ouvriront pour ce nouveau réseau, des possibles prometteurs ?
Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Auteur avec David Murray de Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026
[1] Voir la vidéo de la soirée produite par l'Observatoire pour la justice migrante dans notre section vidéo
[2] 1) Centre de formation populaire ; Montérégie Antifasciste ; Parti de la rue ; Les Maisons de l'Ancre ; Mères au front Rouyn-Noranda ; Table de concertation des groupes féministes du Bas-Saint-Laurent ; Centre Entre-Femmes ; ANPI — Association nationale des partisans d'Italie. Section de Montréal ; L'R des centres de femmes du Québec ; Ligue des droits et libertés — Section de Québec ; Revue À bâbord ! ; Réseau d'action des femmes en santé et services sociaux ; Palestinian Youth Movement — Montreal ; Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ; La Maison des Femmes des Bois-Francs ; Co-Savoir ; Fédération des femmes du Québec ; Distributions l'Escalier ; Centre Arc-en-ci-elle ; Uniphare ; Collectif d'analyse politique / Nouveaux Cahiers du socialisme ; Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec ; Montreal for a World BEYOND War ; La Collective centre de femmes de Nicolet-Yamaska ; Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF) ; Mères au front ; Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) ; Conseil central du Montréal métropolitain — CSN ; Polémos Décroissance ; RIPAJ ; Vigilance OGM ; Comité pour les droits humains en Amérique Latine (CDHAL) ; ROHMI ; Syndicat des enseignantes et enseignants du Cégep Montmorency ; Au bas de l'échelle ; Club Ami ; Réseau international pour l'innovation sociale et écologique ; Coalition Mobilisations Citoyennes Environnementales de Laval (CMCEL) ; Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes ; Ligue des droits et libertés ; Réseau des groupes de femmes Chaudière-Appalaches (RGFCA) ; Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) ; Centre des travailleurs et travailleuses immigrants ; Conseil central du Montréal métropolitain — CSN ; Carrefour d'éducation populaire de Pointe-Saint-Charles ; Journal d'Alter ; Collectif de lutte contre l'islamophobie ; Pôle francophone, Voix juives indépendantes ; Écologie populaire ; Alternatives ; Observatoire pour la justice migrante

La pointe de l’iceberg
Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « Je me souviens d'un Québec blanc ». Il s'agit d'un détournement grotesque d'une devise nationale au profit d'une revendication ouvertement suprémaciste et raciste. Cette action délibérée vise à déranger et à recruter.
4 Juin 2026 | tiré de Métapolitiques | Photo : La presse
Le groupe responsable, Second Sons Canada, ou encore Frontenac Active Club, est connu des services de sécurité publique. Selon le chercheur David Morin, il existerait pas moins de 30 groupes organisés au Canada et plus de 200 à l'échelle mondiale. Selon Wikipédia, le mouvement des Active Clubs :
« constituent un réseau transnational décentralisé d'organisations néofascistes créé en décembre 2020 par Robert Rundo, ancien dirigeant du Rise Above Movement (RAM) [une organisation néonazie américaine]. Le mouvement, structuré en petits groupes locaux autonomes, entraîne ses membres aux sports de combat et promeut une idéologie suprémaciste blanche et accélérationniste. Présent dans plus de 25 pays, [...] le unréseau diffuse sa propagande principalement via les réseaux sociaux alternatifs et organise des actions militantes, parfois violentes. Selon le Counter Extremism Project, il développerait une force paramilitaire latente de combattants nationalistes blancs susceptibles d'être mobilisés pour des actions coordonnées à grande échelle. »
Bref, il ne s'agit pas de quelques bozos excités comme le prétend Bock-Côté dans sa chronique lunaire qui affirme qu'il s'agit d'une « polémique débile ». Il s'agit d'un groupe très organisé, lié à la « nouvelle internationale fasciste » qui relie différents groupes d'extrême droite à travers le monde.
La réaction ne s'est pas fait attendre : condamnation unanime des chefs de partis, indignation médiatique, déclarations officielles. Paul St-Pierre Plamondon lui-même a dénoncé vigoureusement ces « groupuscules haineux » qui « se cachent derrière le sport pour recruter et normaliser l'extrémisme ».
Un consensus fragile
Il faut reconnaître ce que cela signifie : la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec par rapport aux discours des groupes néofascistes assumés. Le consensus moral contre le racisme explicite tient encore, du moins en surface. La désapprobation généralisée signifie qu'un seuil a été franchi, et cela veut dire que le suprémacisme blanc affiché reste, pour l'heure, au-delà de ce que la classe politique peut tolérer publiquement.
C'est une donnée réelle, mais le cordon sanitaire n'est pas aussi étanche qu'on pourrait le penser. Les idées d'extrême droite ne viennent pas de nulle part, et ignorer les causes sociales, discours médiatiques et conditions économiques qui alimentent ces groupuscules militants représente une grave erreur stratégique.
Un réflexe consensualiste est bien partagé au Québec : condamner le fascisme explicite tout en ignorant les dynamiques sociales qui alimentent le phénomène. On condamne moralement les effets tout en ignorant les causes sociales du problème. Différents mécanismes sont en jeu pour nourrir ce déni collectif.
Il y a d'abord le discours réactionnaire anti-woke qui inverse carrément la chaîne de causalité. On affirme parfois que ce sont les discours qui critiquent le populisme anti-immigrationniste, les wokes ou la gauche radicale qui seraient la cause de la montée des groupes d'extrême droite, comme si l'antifascisme engendrait le fascisme par magie. Par exemple, le militant péquiste Gaspard Skodaaffirme sur X le 3 juin que « l'extrême gauche québécoise n'a cessé de pousser un agenda immigrationniste parfaitement irresponsable », et cite l'économiste Pierre Fortin qui disait en 2022 que cela « risquerait d'attiser la xénophobie et d'encourager le rejet de l'immigration, comme en Europe et aux États-Unis ».
Le raisonnement est simpliste : la gauche radicale souhaite une immigration massive et incontrôlée (ce qui est faux), ce qui produit une submersion migratoire, qui engendre ensuite la xénophobie et des groupuscules de suprémacistes blancs. Cette rhétorique grossière fonctionne jusqu'à un certain point, surtout avec l'aide d'un martelage médiatique de raccourcis et d'amalgames douteux.
On est 6% moins pire
Une version plus subtile de ce déni prend la forme de l'idée flatteuse qui s'exprime comme suit : « on est moins pire que les autres ». Sans nier l'existence du phénomène, on voit ce réflexe nationaliste chez un chroniqueur comme Michel David dans son article « Qui veut d'un Québec blanc ? ». En gros, celui-ci dit qu'il faudrait éviter des généralisations hâtives à partir d'un événement isolé. L'extrême droite existe certes au Québec, mais aux marges. Je le cite :
Il ne faut surtout pas généraliser à partir d'un incident, si choquant qu'il puisse être. En 2007, la publication du code de vie d'Hérouxville, qui prétendait interdire la lapidation des femmes et l'excision, avait fait le tour de la planète et avait donné des arguments à ceux qui ne demandaient pas mieux que de présenter le Québec comme un foyer d'intolérance et de xénophobie.
Certes, il ne faut pas généraliser avec des affirmations douteuses comme « tous les Québécois sont racistes » ou « toute forme de nationalisme québécois est nécessairement un foyer d'intolérance et de xénophobie ». Voilà un bel exemple de sophisme de l'épouvantail ; presque personne ne tient un tel discours, hormis quelques chroniqueurs du Canada anglais qui versent parfois dans le Québec bashing, ou encore des internautes excités sur les médias sociaux.
Je comprends bien ce réflexe de Michel David. Il cherche à invalider une critique radicale du nationalisme québécois qui ferait du sentiment national en soi l'antichambre du fascisme, et à se prémunir contre les risques éventuels de Québec bashing. C'est légitime, mais largement insuffisant. Faut-il éviter l'auto-critique par crainte que notre société soit automatiquement perçue comme intolérante ?
Le chroniqueur reconnaît l'existence de discours haineux au Québec, tout comme de discours critiques de l'immigration, mais il met l'accent sur le fait que notre province serait plus accueillante que les autres selon un sondage canadien récent :
Question : « Dans l'ensemble, il y a trop d'immigration au Canada. D'accord ou en désaccord ? » En moyenne, 66 % des personnes interrogées se sont dit d'accord avec cette affirmation. De toutes les provinces, c'est au Québec que le chiffre était le plus bas (60 %).
Bravo, le Québec serait ainsi 6% plus accueillant envers les immigrants que le reste du Canada. Mince consolation, mais on ne voit pas d'écart majeur ici.
Le Grand Remplacement du nationalisme québécois
Ce sondage nous montre au moins une chose : il n'y a pas de différence significative entre un Québec qui serait une société repliée sur elle-même, par contraste au Canada qui serait soi-disant plus ouvert, multiculturel et tolérant. Des différences culturelles et linguistiques demeurent, mais elles ne sont pas une garantie face à l'érosion des démocraties libérales et la montée de l'extrême droite qui est un phénomène transnational.
Autrement dit, le mythe selon lequel le Québec serait en soi raciste et fermé est tout aussi faux que le mythe du Québec qui serait essentiellement ouvert et bienveillant, même en 2026. Le Québec suit la tendance états-unienne, avec un léger retard. S'il a jadis été un îlot de social-démocratie en Amérique du Nord, avec des valeurs et des pratiques culturelles spécifiques qui demeurent, il serait trompeur de s'enfermer dans ce récit flatteur ou cette auto-représentation collective tirée des années 1970.
Paradoxalement, le nationalisme progressiste et l'interculturalisme qui ont été des piliers fondateurs du Québec moderne, via le réformisme et la création accélérée d'un État-providence dans les années 1960-1970, est en train d'être remplacé par un nationalisme réactionnaire calqué sur les populismes autoritaires et les idées d'extrême droite qui pullulent un peu partout sur la planète.
Des figures comme Mathieu Bock-Côté prétendent vouloir défendre l'identité nationale du Québec contre les influences extérieures, mais il contribue à affaiblir la spécificité québécoise au profit d'un nationalisme ultra-conservateur uniformisé à l'échelle mondiale. Il importe les idées de Zemmour au Québec, il propage le récit anti-immigrationniste, célèbre la révolution trumpiste tout en dénonçant les dérives « soviétiques » de l'Europe libérale, il fait la une de la revue Éléments, lancée en 1973 par le think tank d'extrême droite (GRECE) et Alain de Benoist qui a théorisé l'ethno-différentialisme.
La droite populiste et radicale aime bien critiquer les fameux « mondialistes » de l'ordre international libéral. Or, il serait temps de critiquer aussi les mondialistes de l'internationale réactionnaire qui font circuler les discours d'extrême droite entre les continents.
Je propose ici une notion polémique : une certaine élite médiatique composée des chroniqueurs populistes qui flirtent avec l'extrême droite, qui est financée par des milliardaires comme PKP, Robert Murdoch ou Vincent Bolloré, sont en réalité des « mondialistes réactionnaires ». Ils font circuler des discours polarisants et identitaires d'un continent à l'autre, en adaptant des controverses locales d'un pays pour les transformer en paniques morales dans une autre région du monde. Ils favorisent une légitimation de leur projet politique ultra-conservateur, en servant de larbins aux milliardaires qui continuent d'accroître leur emprise sur la société.
Le vrai « Grand remplacement » se trouve là. Il ne s'agit pas du remplacement d'une population blanche d'origine canadienne-française-catholique par une immigration de personnes issues de pays africains ou « non-européens », qui conduirait inéluctablement vers une prétendue « noyade démographique ».
La droite nationaliste réactionnaire vise plutôt à remplacer le nationalisme à caractère progressiste, inclusif voire révolutionnaire, et plus largement tout discours de gauche, par un ethno-nationalismequi se répand partout via les grandes plateformes numériques contrôlées par les élites de la Big Tech. On peut penser au populisme anti-immigrationniste qui percole dans la sphère médiatique mainstream, ou encore aux groupuscules militants et réseaux de l'internationale néofasciste dont les voix sont amplifiées par des oligarques comme Elon Musk.
Les mondialistes réactionnaires qui se présentent comme des intellectuels soi-tissant subversifs, avec une élégance mondaine et un style chevaleresque pour défendre la Vérité et le Réveil des peuples face à l'Empire du politiquement correct, sont en réalité les valets des oligarques et des milliardaires. Ils prennent l'épée pour une noble cause (défense de l'identité nationale et de la civilisation occidentale), mais ils sont au service de barons médiatiques et technologiques.
Un rattrapage à l'envers
Le Québec est ainsi en train de « rattraper » les autres pays occidentaux dans cette course vers le national-capitalisme autoritaire. Voilà un curieux retournement de l'Histoire. À l'époque de la Révolution tranquille, le mythe du « rattrapage » avec la modernité occidentale visait à créer une rupture avec un passé qui était marqué par le « nationalisme de survivance » de l'ère Duplessis, aussi nommée « Grande Noirceur » de façon rétrospective.
Le métarécit du Québec moderne est celui d'une sortie de l'obscurantisme politico-religieux vers un projet d'autonomie culturelle et politique inspiré du siècle des Lumières. Celui-ci articulait un idéal de modernisation économique (capitaliste) et un souci de redistribution des richesses (programmes sociaux), le tout basé sur le développement d'un vaste réseau d'éducation publique (création de cégeps et d'un réseau universitaire), la maîtrise de la nature (Hydro-Québec), et l'épanouissement d'une modernité proprement québécoise à travers la littérature, le théâtre, la poésie, la musique, le cinéma, etc.
Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Le Québec est en train de « rattraper » le reste de l'Occident dans sa course folle vers le capitalisme mercantiliste et les sociétés pré-modernes : retour des guerres commerciales, du protectionnisme agressif et des tarifs douaniers ; basculement vers un « capitalisme de la finitude » marqué par la militarisation de l'économie et la recherche de minéraux critiques ; relance des dynamiques coloniales et impérialistes au nom de l'intérêt national ; retour des hiérarchies traditionnelles via des discours masculinistes, racistes, eugénistes, xénophobes, etc.
Le Québec rattrape ainsi le virage réactionnaire, à sa propre vitesse, selon ses modalités propres. Il s'agit d'un « rattrapage régressif », c'est-à-dire qu'on suit la trajectoire de développement d'autres sociétés qu'on juge « gagnante », mais en alimentant des processus qui nuisent à l'épanouissement humain, l'équité et la protection des écosystèmes. Au lieu d'affirmer son autonomie et son identité propre, on cherche à imiter les modèles de puissance du moment. Le personnage Elvis Gratton disait à l'époque de façon ironique : Think Big Sti.
Le nationalisme québécois n'est pas meilleur ou pire que les autres nationalismes à travers le monde, qu'ils soient canadien, américain, français, allemand, indien, chinois, chilien, sénégalais, etc. Le nationalisme peut avoir des inflexions tout autant émancipatrices que réactionnaires selon les conjonctures politiques, les récits qu'il porte et le type de société qu'il vise à instituer. Le nationalisme peut être articulé à des luttes de libération et de décolonisation, tout comme à des projets de « Reconquête » nationale à la Éric Zemmour.
Bref, ce texte n'est pas un procès du nationalisme en tant que tel, mais une réflexion sur le récit national que vous voulons, et sur celui que nous devons absolument rejeter, comme celui du suprémacisme blanc arboré de fleurs de lys.
PSPP et ses dissidents radicalisés
Ce qui frappe l'imaginaire dans le slogan « Je me souviens qu'un Québec blanc », ce n'est pas seulement la bannière de Shawinigan. C'est ce qui se passe juste après la condamnation. Dans les fils de commentaires qui suivent la publication de PSPP dénonçant les Second Sons, des internautes l'apostrophent et le désignent comme un « traître à sa nation » pour avoir osé nommer le racisme portée par cette action.
Je suis heureux que PSPP ait réagi de la sorte, car l'indifférence ou la validation de ce discours suprémaciste blanc aurait été malaisant, voire un suicide politique, notamment après la controverse récente suscitée par le rapport du OUI Québec. Ce dernier identifiait le recul du « vivre-ensemble » et suggérait d'adopter un discours moins hostile à l'endroit de l'immigration pour élargit le camp de l'indépendance.
Or, le chef du Parti québécois se trouve pris entre deux exigences contradictoires liées à sa coalition gauche/droite visant l'indépendance : 1) ne pas s'aliéner la base militante souverainiste en faveur d'une vision inclusive (représentée par QS, les OUI Québec et plusieurs organisations de la société civile) ; 2) ne pas s'aliéner les nationalistes conservateurs (ou ethno-nationalistes) misant d'abord sur la protection de l'identité nationale comme socle ultime de la vie politique.
Notons que PSPP souhaite élargir au maximum la coalition du camp indépendantiste, allant de QS à Maxime Bernier. Cela dit, il fait plus souvent des clins d'oeil à la droite conservatrice (en rivalisant avec le PCQ) plutôt qu'à la gauche qui fut jadis acquise à Québec solidaire. De plus, il tolère la présence du groupe d'extrême droite Nouvelle Alliance dans ses rangs, en mettant la ligne rouge du « discours haineux » comme code de conduite.
Bref, PSPP tolère mieux les groupes d'extrême droite proche de lui que les méchants suprémacistes blancs d'origine exogène, canadienne ou internationale comme les Second Sons. Il trace une ligne rouge face à des suprémacistes trumpistes ouvertement racistes, mais accepte tout de même un ethno-nationalisme québécois misant sur l'entrisme comme stratégique politique.
Pour un parti qui critique abondamment « l'entrisme religieux » et le frérisme, il faudrait porter une vigilance tout aussi grande face à l'entrisme des groupes d'exrême droite dont certains ont commencé à le renier sur les médias sociaux.
Ceux-ci ne viennent pas de nulle part, et plusieurs reprennent mot pour mot le vocabulaire du Grand remplacement, comme ce commentaire révélateur d'un internaute qui se désole de la réaction de PSPP qui favoriserait une « immigration de remplacement nègroïde, maghrébine et indienne », comme si c'était là un argument politique ordinaire. Le compte « Adrien Arcand Québec », qui fait référence au fasciste québécois des années 1930, traite le chef du PQ de traître à la « race canadienne-française ». Ces gens ne surgissent pas du néant. Ils ont été formés, nourris, recrutés quelque part.
Penser le terreau
Ce fameux « quelque part », c'est précisément ce dont il faut parler. Et c'est là que le déni s'installe. Ce n'est pas un déni des groupuscules suprémacistes eux-mêmes, que tout le monde condamne volontiers, mais du terreau culturel qui les rend possibles, qui les alimente, qui recycle leurs thèmes en les rendant présentables.
Dans Fascisme tranquille (Écosociété, 2025), je propose le concept de fascisation pour désigner ce processus : non pas l'avènement soudain d'un régime fasciste, mais la lente sédimentation de dispositions, de discours, de pratiques et de réflexes culturels qui normalisent les hiérarchies ethniques, ethnicisent les problèmes sociaux et réduisent progressivement l'espace politique des minorités.
Depuis la publication de mon livre, j'ai également découvert via les travaux d'Ugo Palheta (Comment le fascisme gagne la France, 2025) et Mathieu Rigouste (La guerre globale contre les peuples, 2025), que la fascisation n'opère pas seulement au niveau culturel (discours, mythes, symboles), mais aussi sur le plan des dispositifs législatifs, juridiques, technologiques et militaires visant à favoriser la répression de groupes marginalisés ou de mouvements sociaux de résistance, via un continuum de répression allant du libéralisme autoritaire à la violence coloniale, en passant par l'incarcération de masse, l'impérialisme, l'État d'exception, etc.
Or, je vais me concentrer ici sur la fascisation culturelle, c'est-à-dire le travail médiatique et culturel souterrain, la partie immergée de l'iceberg, invisible aux personnes qui ne regardent que la surface des phénomènes.
L'écosystème de la haine ordinaire
Il existe bel et bien un écosystème qui alimente cette dynamique autoritaire. Il serait commode de croire que les Second Sons et leurs semblables constituent une pathologie isolée, un sous-produit accidentel de la modernité numérique, sans lien organique avec le reste du paysage culturel et politique québécois.
Cette croyance est une fiction rassurante qui prend la forme suivante : « Ce sont des méchants racistes, alors que nous sommes une société ouverte et plurielle. L'extrême droite est phénomène marginal qu'il faut combattre par la condamnation morale, le fait de cultiver le vivre-ensemble, et tout ira bien. »
Or, ce narratif rassurant ne tient pas la route malgré ses bonnes intentions. L'histoire est plus complexe, car l'extrême droite a des racines économiques, technologiques et médiatiques plus profondes. L'analyse critique de l'écoystème de la haine est très difficile à concevoir pour les personnes qui baignent dans cet écosystème médiatique. Tout comme les poissons qui ne voient pas l'eau dans laquelle ils nagent, les chroniqueurs populistes se bornent à des opinions simplistes et polémiques sans distance face à leur milieu.
La normalisation politique du registre ethnique
Prenons les grands médias. Depuis des années, des chroniqueurs influents des plus importantes plateformes francophones du pays (Journal de Montréal, TVA, QUB radio, Radio X) produisent avec une cadence industrielle un discours structuré autour de quelques obsessions : l'islam qui « s'installe à l'école », les immigrants qui « méprisent le Québec », le Canada devenu « bar ouvert pour les terroristes », Laval qui se transforme en ville arabe », Radio-Canada qui propage le « racisme anti-Blancs », la diversité comme menace existentielle à la cohésion nationale.
Ces titres ne sont pas des dérapages isolés. Ils forment une grammaire cohérente, répétée semaine après semaine, dont les effets cumulatifs sur la perception publique sont documentés par la recherche en communication politique.
Ce n'est pas du fascisme. Personne ne devrait dire que ces chroniqueurs sont des nazis. Mais ce discours fait un travail précis : il ethnicise les problèmes sociaux, il désigne des boucs émissaires racialisLa normalisation politique du registre ethniqueés, il prépare le terrain affectif et symbolique sur lequel les groupuscules suprémacistes viendront ensuite semer leurs graines.
La différence entre le chroniqueur qui publie un texte sur « l'incompatibilité civilisationnelle » entre le Québec et l'islam, puis le militant masqué qui brandit une bannière sur le « Québec blanc », n'est pas une rupture radicale entre deux visions du monde. Il s'agit de deux niveaux d'intensité d'un même discours politique visant à nommer incompatibilité structurelle entre groupes ethniques. L'un emprunte un ton poli et diplomatique pour normaliser un récit ; l'autre emprunte un ton direct et provocateur, afin de recruter des gens qui voudraient aller plus loin et passer à l'action.
Cela revient à dire, selon différents degrés de sophistication : « vous, immigrants issus de pays non-européens, vous n'êtes pas bienvenus chez nous. Si vous venez, vous devez adopter nos valeurs et vous assimiler à notre culture, sinon on va vous faire la vie dure, et dans le pire des cas, on va vous déporter ».
Bref, c'est un continuum de radicalité, comme le nomme justement le collectif Montréal Antifasciste dans sa cartographie de l'extrême droite québécoise de 2026. On peut même citer les discours qui nient le racisme systémique envers les personnes non-blanches, mais qui affirment que la seule vraie forme de discrimination serait le « racisme anti-blanc ». Voici un exemple parmi d'autres :
La normalisation politique du registre ethnique
Ce continuum traverse aussi la politique institutionnelle. La Coalition Avenir Québec a gouverné pendant deux mandats en fonctionnant selon un principe simple : chaque problème social a une cause unique, l'immigration. La crise du logement ? L'immigration. La crise des services publics ? L'immigration. La montée de l'homophobie, du sexisme ou de la criminalité ? L'immigration.
Ce réductionnisme n'est pas une maladresse rhétorique : c'est une stratégie délibérée de construction d'un ennemi intérieur ethniquement défini, empruntée directement au répertoire des droites identitaires européennes. La Loi 21, sous couvert de laïcité, cible dans les faits les femmes portant le hidjab. La loi 9 enfonce le clou. Et Bernard Drainville, dans la course à la succession de Legault, évoque en sous-texte la « préférence nationale », un concept issu du Rassemblement national en France, sans que cela ne provoque de tempête politique.
Le Parti Québécois, lui, a effectué ces dernières années un virage vers une droite plus dure au niveau identitaire. Le même chef qui vantait jadis les vertus de l'inclusion accorde aujourd'hui des entrevues à Rebel News, invoque le spectre des Frères musulmans pour agiter la peur de l'entrisme, et courtise méthodiquement l'électorat que la CAQ n'a pas su satisfaire sur le terrain identitaire.
Enfin, le chef du PQ a par la suite appelé à « condamner les deux extrêmes » qui contribueraient à la polarisation politique actuelle. Cette déclaration prévisible vise à conforter sa base électorale conservatrice qu'il cherche à séduire, tout en se positionnant au centre, de façon rhétorique, incarnant ainsi la modération et le juste milieu.
Mais de quel extrême parle-t-il au juste ? Fait-il référence à cette fameuse « gauche radicale », aux wokes ou aux antifascistes ? S'agit-il du discours qui s'oppose directement au suprémacisme blanc en prônant un Québec inclusif, comme les OUI-Québec (qui serait noyauté par Québec solidaire) ?
C'est précisément dans cette zone grise, entre la condamnation de façade et la complicité pratique, qu'on produit l'humus le plus fertile pour la croissance des groupuscules suprémacistes blancs et néofascistes. Bien sûr, PSPP ne fait pas cela délibérément, et je ne crois pas sincèrement que ce soit son objectif, car il cherche tout simplement à prendre le pouvoir avec une société qui est globalement plus à droite qu'il y a 10 ans. Mais la droitisation du discours a un effet bien réel sur les groupes qui sont encore plus à droite ; ils se sentent plus libres et légitimes de s'exprimer et de prendre la rue avec leurs discours haineux.
La métapolitique à l'œuvre
Certains groupes travaillant avec un récit d'extrême droite décomplexée assument bien cette stratégie métapolitique théorisée par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite européenne depuis les années 1970 : avant de conquérir le pouvoir politique, il faut conquérir le pouvoir culturel. Modifier le sens des mots, déplacer les seuils du dicible, rendre familiers des thèmes autrefois marginaux.
Ce travail, des plateformes comme Nomos-TV et son entourage le font explicitement, consciemment, avec une compréhension stratégique de ce qu'ils construisent. Mais ils ne travaillent pas seuls : les chroniqueurs des grands médias, sans nécessairement partager leurs objectifs, font avancer le même travail souterrain, produisant une désensibilisation progressive de l'opinion publique aux thèmes de l'extrême droite.
Gramsci appelait hégémonie cette capacité à faire passer pour du « bon sens » ce qui est en réalité une vision du monde particulière, intéressée, construite. L'hégémonie du nationalisme identitaire au Québec, avec ses thèmes de la menace migratoire, du racisme anti-blanc, de la laïcité comme bouclier ethnique, du natalisme pour ressusciter la race canadienne-française, n'est pas tombée du ciel. Elle a été patiemment construite, institutionnalisée dans des médias, légitimée par des intellectuels, relayée par des politiciens. Les Second Sons en sont les héritiers bruyants et maladroits.
Condamner ne suffit pas
Que faut-il retenir de tout cela ? D'abord, que la condamnation unanime des groupuscules suprémacistes, bien que nécessaire, est insuffisante si elle séparée de moyens d'action pour combattre les causes du problème, ou si elle refuse de regarder l'écosystème qui les produit.
En d'autres termes, le fait de condamner les Second Sons sur papier tout en continuant à diffuser des chroniques sur le « racisme anti-blancc » et de marteler des discours sur la « submersion migratoire » pour expliquer tous nos problèmes sociaux, c'est éteindre l'incendie avec de l'essence.
Ensuite, si la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec pour normaliser le récit suprémacisme blanc, elle reste sous pression constante. Chaque titre islamophobe, chaque invocation du Grand Remplacement normalisée dans une chronique, chaque politicien qui utilise le lexique des droitistes radicaux pour quelques points dans les sondages déplace ce seuil. La logique du continuum de radicalité implique que ce qui est aujourd'hui choquant peut devenir banal, et que ce qui est aujourd'hui marginal peut devenir mainstream, à condition que le travail de déplacement culturel se poursuive sans opposition sérieuse.
Enfin, un antifascisme digne de ce nom ne peut se limiter à dénoncer les groupuscules aux marges. Il doit s'attaquer au cœur du problème : les conditions de possibilité culturelles, économiques, médiatiques et politiques qui rendent ces groupuscules viables, recrutables, audibles. Ce travail est plus difficile, plus controversé, et expose à des accusations de mauvaise foi de la part de ceux qui préfèrent que l'iceberg reste invisible.
C'est précisément parce que la plus grande partie de l'iceberg se trouve sous la surface que l'image reste si juste. Ce qu'on a vu à Shawinigan n'est pas une anomalie. C'est un symptôme. Et les symptômes ne disparaissent pas quand on se contente de les condamner.
Pour guérir d'une maladie (sociale ou politique), il faut comprendre les causes du phénomène et développer des moyens pratiques pour agir sur elles. Cela veut dire identifier des remèdes pour rétablir les conditions de la santé de l'organisme, et/ou établir des traitements pour atténuer les souffrances des individus et des communautés à court terme, dans la perspective d'une solution plus globale et transformatrice à long terme.
Cela implique deux éléments, que j'aimerais développer dans des articles ultérieurs : 1) transformer le système socio-économique dans son ensemble, pour fonder une vraie économie démocratique décentralisée, une économie axée sur la satisfaction des besoins sociaux dans les limites planétaires, c'est-à-dire une société post-capitaliste ; 2) repenser la question de l'identité nationale en l'ouvrant sur d'autres possibles, via la notion de peuple-archipel, d'identités biorégionales, de créolisation des cultures et des pratiques sociales, visant à habiter autrement le territoire et favoriser l'auto-gouvernement via une souveraineté partagée entre peuples libres et égaux.
C'est tout un programme, mais cela est nécessaire pour combattre le mal à la racine et proposer un modèle soutenable et un récit inspirant pour sortir de la polycrise actuelle. À mes yeux, comme le statu quo est insoutenable, il n'y a pas d'alternative : Refondation démocratique ou Fascisation, ou comme le disait Rosa Luxemburg autrefois : Socialisme ou Barbarie
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Le Bilan du gouvernement de la CAQ
Nous publions ci-dessous une intervention d'Haroun Bouazzi, député de Maurice-Richard à l'Assemblée nationale qui fait le bilan du gouvernement de la CAQ pour défendre la motion suivante : « Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. »
Texte établi par le Secrétariat de l'Assemblée nationale
M. Bouazzi : Merci, M. le Président. Très heureux de me lever devant vous pour défendre une motion qui va comme suit :
« Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. »
Nous sommes à l'heure des bilans. Ça fait maintenant huit ans que la CAQ est au pouvoir, nous terminons le deuxième cycle de quatre ans et nous sommes invités aujourd'hui à réagir au discours de la première ministre. Et je pense qu'avant d'en arriver à l'avenir c'est le moment de faire le bilan, le bilan sur les questions sociales, sur les questions de classes, sur les services
D'abord, une fois n'est pas coutume, M. le Président, je veux parler de pauvreté. Malheureusement, au sein de cette Assemblée, on ne parle que trop peu de pauvreté. Et les chiffres sont criants. Plus de 900 000 Québécoises et Québécois ont fait la file dans les banques alimentaires en une seule année, 900 000 personnes qui ont été atteintes dans leur dignité, qui préféreraient, bien sûr, aller ailleurs que faire la file pour des denrées alimentaires.
Les étudiants ont faim, M. le Président. 40 % des étudiants ont souffert de... au moins une fois d'insécurité alimentaire. 16 %, une personne sur six, a passé une journée au complet sans manger parce qu'elle n'avait pas d'argent. Les élèves ont faim, M. le Président. Un enfant sur cinq va dans nos écoles le ventre vide.
Les travailleuses et travailleurs qui travaillent à temps plein au salaire minimum, qui est une décision de ce gouvernement de le garder à 16,60 $, ne sont pas capables de vivre dignement. Le pacte social que nous avons est rompu avec les 200 000 personnes qui sont au salaire minimum, mais aussi avec les 800 000, si on compte toutes les personnes qui vivent en dessous de ce qui leur permettrait de vivre dignement. Imaginez des gens qui travaillent à temps plein et qui ne sont pas capables de subvenir à leurs besoins.
Une personne sur six au Québec souffre de précarité énergétique, c'est-à-dire qu'elle doit choisir entre se chauffer l'hiver, payer son loyer ou se déplacer, manger. Je ne sais pas si vous imaginez la détresse dans laquelle ces personnes-là sont. Et ça, c'est le bilan de ce gouvernement, une explosion du nombre de personnes en itinérance.
Et laissez-moi dire qu'il y a des phénomènes nouveaux qui sont apparus sous ce gouvernement. D'abord, les personnes qui font la file dans les banques alimentaires ne sont plus seulement les personnes qui sont sur l'aide sociale, mais nous voyons de plus en plus des travailleuses et travailleurs, des retraités, des étudiants qui font la file pour avoir des denrées alimentaires. Les personnes qui se retrouvent dans la rue ne sont pas seulement les personnes qui souffrent de dépendance, de toxicomanie ou de problèmes de santé mentale. C'était déjà un scandale qu'on ne soit pas capables de garder ces gens-là dans un endroit digne, mais maintenant la première raison pourquoi les gens se retrouvent dans la rue, c'est l'éviction d'un appartement. Et ça, c'est le bilan de ce gouvernement et c'est un bilan honteux, M. le Président.
Et, en parallèle, je tiens à dire qu'il n'y a pas... il n'y a jamais eu autant de milliardaires au Québec. Les 17 milliardaires au Québec accumulent 77 milliards de dollars. Ils ont augmenté leur richesse, tenez-vous bien, de 25 milliards de dollars l'année dernière seulement, alors que, pour qu'on puisse avoir, tous les Québécois et Québécoises qui ont un revenu qui leur permet de subvenir à leurs besoins minimaux, c'est-à-dire de payer... d'avoir un logement sécuritaire, décent, de pouvoir se nourrir, de pouvoir s'habiller et se déplacer... Ça ne veut même pas dire qu'on est sorti de la pauvreté, parce que la vie, c'est plus que les besoins de base. La vie, c'est plus que des besoins de base.
(...)
C'est très bien, je m'adresse à vous, ne vous inquiétez pas, M. le Président. La pauvreté... la pauvreté est un sujet important, et j'espère, effectivement, que ce n'est pas un sujet de moquerie. La situation empire année après année. Pour subvenir aux besoins essentiels des Québécois, du 20 % le moins nanti, pour qu'ils puissent se loger, se nourrir, s'habiller, se déplacer, il manque seulement 3,5 milliards de dollars. Je rappelle que la richesse de 17 milliardaires au Québec a augmenté, en une année, de 25 milliards de dollars. Mais c'est quand que commence la honte, en fait, d'accepter que nos concitoyennes et concitoyens ont du mal à se chauffer, à se loger, qu'ils se retrouvent dans la rue, qu'ils font la file dans les banques alimentaires ou que leurs enfants vont le ventre vide dans nos écoles ? C'est quand ? Et on se gargarise... Moi, j'ai déjà eu des échanges avec le ministre des Finances, qui est très heureux qu'il y ait autant de milliardaires. Il en voudrait plus. Mais il serait largement temps que, plutôt qu'accumuler l'argent tout en haut de la pyramide, on s'assure que les personnes en bas de la pyramide puissent vivre dignement, et ça, ça inclut les gens qui travaillent à temps plein.
Parlons des travailleuses, des travailleurs. Quel est le bilan de ce gouvernement ? Dans un moment où le coût de la vie augmente année après année, explose dans l'épicerie, pour se loger, bien, il affaiblit le droit de grève, il affaiblit les syndicats en affaiblissant leur prise de parole publique, quand il y a des lobbyistes, des multinationales étrangères qui n'arrêtent pas d'avoir les oreilles de nos élus, qui nous écrivent, qui viennent nous voir, qui dépensent des millions dans des exercices de communication publique. Et, dans ces moments-là, on se retrouve, donc, à avoir les boss, qui, eux, viennent lobbyer, et, de l'autre côté, les représentants des travailleuses et travailleurs qui vont prendre la parole une main derrière le dos. C'est ça, le bilan de la CAQ, c'est un gouvernement qui n'est pas là pour les travailleuses et travailleurs. Il est là du côté des boss et des milliardaires, M. le Président.
Sur la question sociale, toujours, on a parlé de pauvreté, on a parlé de travailleuses et travailleurs. Laissez-moi vous parler des services publics. Quel est le principal capital des Québécoises et Québécois ? C'est le patrimoine de ceux qui n'ont pas de patrimoine, une école, un hôpital, des routes, un transport en commun. C'est ça, notre richesse commune, M. le Président. Le bilan est désastreux, désastreux. D'abord, évidemment, ces services-là sont rendus par des fonctionnaires qui travaillent fort, qui devraient être respectés, mieux payés, dont les conditions de travail, ils doivent être capables de les garder.
Je rappelle, M. le Président, que, cette année, plus de 10 000 enseignants dans nos écoles sont légalement non qualifiés, 10 000. Et je ne parle même pas du nombre d'écoles qui ne sont pas capables d'avoir tous les enseignants dont nous avons besoin. Je rappelle aussi... je rappelle aussi qu'il y a un exode des infirmières et infirmiers, qu'en 2024, sur 100 infirmières qui ont... qui ont été diplômées, il y en a plus d'une quarantaine qui ont quitté le réseau. Et je ne parle même pas des personnes qui sont mortes dans les salles d'attente des urgences parce qu'après 10 heures on n'a jamais été capables de les voir et de leur offrir le service auquel ils ont droit. C'est ça, le bilan de la CAQ.
Les services publics, ce n'est pas juste des personnes, c'est aussi des infrastructures, et laissez-moi vous donner quelques chiffres, M. le Président. 57 % de nos écoles primaires et 61 % de nos écoles secondaires au Québec se trouvent en mauvais et en très mauvais état. 38 % de nos 594 bâtiments hospitaliers sont considérés, depuis 2026, en mauvais ou en très mauvais état. 13 % de nos routes sont jugées en mauvais état. Vous me direz, c'est rassurant. Pas du tout, parce que 31 % sont en très mauvais état. C'est ça, une maison bien gérée ? C'est ça, respecter les services publics ? C'est ça, garantir un capital commun, un bien commun, qui sont les hôpitaux, les écoles et les routes ?
Et laissez-moi vous parler du transport en commun. Au-delà du fait qu'investir dans le transport en commun, garantir un transport en commun, c'est central, central pour pouvoir... avoir lutté contre la crise climatique, c'est aussi central pour les travailleuses et travailleurs, les gens qui travaillent fort, les gens qui se réveillent tôt, les infirmières, les enseignants, les cols bleus. Eh bien, l'argent dédié au maintien des actifs en transport en commun n'a pas bougé depuis 2013. Face à l'inflation qui se retrouve dans l'explosion des coûts de maintenance, par rapport à 2018, en dollars constants, on a divisé par deux, par deux, l'argent pour le maintien des actifs du transport en commun. C'est ça, le bilan de la CAQ. C'est des stations de métro qui coulent, c'est du métro qui ne vient pas, qui s'arrête en plein milieu, c'est des bus en moins. C'est ça, le bilan de la CAQ.
Ça fait que nous avons parlé de la question sociale, des infrastructures, des employés de l'État, de la pauvreté. Avant de passer à la question sociétale, laissez-moi vous parler quelques instants de la transformation numérique. Parce que, ça aussi, c'est un sacré bilan, M. le Président. Il y a eu le scandale, SAAQclic, plus de 1 milliard de dollars. Nous avons reçu, et je le rappelle ici, des documents où on nous cachait la vérité, où la SAAQ nous a caché la vérité, des documents ici, reçus à l'Assemblée nationale, et où le chef de cabinet, et ça, c'est dans le rapport Gallant, où le chef de cabinet, la ministre, a contribué dans des échanges à dire qu'il ne fallait pas qu'on sache le juste prix de SAAQclic. Il y a eu un exercice à quelques mois, à quelques mois des élections, pour que le coût soit divisé et que la première tranche du coût soit inférieure à 10 %, ce qui a permis de ne pas rendre publiques les premières explosions du coût de SAAQclic. Il y a une compagnie privée qui est arrivée et qui s'est trompée de 500 000 heures de travail, de 100 personnes à temps plein sur quatre ans. Ça, c'était sous leur supervision. Je vous avouerai, M. le Président, qu'après 15 ans dans l'industrie informatique, je n'ai pas, jamais, entendu parler d'une chose pareille. Et ça, c'est leur bilan.
Et laissez-moi vous dire que leur bilan n'est pas mieux. Il y a seulement une semaine, nous avons appris que, dans le système de santé, pour ce qui est des prises de rendez-vous, il y a eu une explosion de 600 % du coût initial. Pas seulement ça, une fois qu'on a eu le résultat, ils sont repartis en appel d'offres pour donner le contrat à une autre compagnie privée. Sur le DSN (Dossier Santé Numérique), plus de 100 millions d'augmentation sur le prix initial, seulement pour le projet pilote, et un coût de maintien évalué à 100 millions par an sur 10 ans, juste pour les deux centres, les deux CIUSSS qui ont impliqué l'installation du pilote. Et je pourrais vous parler de tous les autres projets, sur les garderies, les autres projets sur l'infonuagique. Ils ont promis, en 2019, une économie de 100 millions par an, de 100 millions par an. Au bout de trois ans, les économies allaient apparaître. 2019 plus trois, je suis sûr que mes collègues comprennent que ce n'est pas 2026 et que, jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas une cenne, une cenne qui est revenue de ce qu'ils ont planifié comme engagement. Aïe ! Aïe ! Aïe ! C'est ça, le bilan. Et pire encore, M. le Président, les données sont stockées où ? Pour une énorme partie d'entre elles, ces données-là sont stockées sur des... sur des nuages étrangers, des nuages américains, chez AWS Amazon, chez Azure de Microsoft, ou même pour Epic dans la santé, chez celui d'Epic, que des compagnies dont le « head office » est aux États-Unis et qui sont assujetties au CLOUD Act, qui permet à un gouvernement américain de pouvoir accéder aux données on ne peut plus confidentielles des Québécoises et Québécois, et que, si cela arrivait, on ne saurait absolument rien, que ce gouvernement ne serait jamais mis au courant. Toute une transition numérique, M. le Président.
Ça fait qu'après la question sociale, les services publics, allons à la question sociétale. Sur l'égalité des genres, M. le Président, l'égalité entre les hommes et les femmes, encore aujourd'hui, on attend qu'ils rendent gratuites les méthodes de contraception car, aujourd'hui, ce coût-là ne repose presque essentiellement que sur les femmes. On attend les places de garderie. Souvenez-vous, ils nous en avaient promis 50 000. Il reste aujourd'hui 35 000 enfants sur les listes d'attente, et nous savons que, pour chacun de ces enfants qui est sur une liste d'attente, en général, c'est la femme qui va rester à la maison. Sur les droits des personnes trans, rappelez-vous, M. le Président, un jour c'est : Il va falloir dire « madame, monsieur » pour les non-binaires, un jour, on a un débat, sérieusement, dans nos écoles, sur les toilettes mixtes. On n'est même pas capables d'avoir d'enseignants.
Et là je ne vous parle pas de la ribambelle de projets de loi qu'ils ont déposés, dont les conséquences directes sont la discrimination des musulmans, et spécifiquement des femmes musulmanes qui portent un foulard, qui sont aujourd'hui exclues de leur métier en matière de CPE, en matière de garderie, en matière d'enseignement, sans jamais avoir donné la moindre explication sérieuse. Comment est-ce qu'on enlève des droits fondamentaux à des citoyennes et citoyens, alors que la laïcité devrait venir les renforcer, alors que la laïcité garantit le droit à la liberté de conscience, le droit à l'égalité, le droit à une véritable neutralité ? C'est-à-dire qu'un gouvernement ne discrimine pas les gens en fonction de leur religion, ne favorise pas ou ne défavorise pas les gens en fonction de leur religion.
Il y a aussi la question du profilage racial, M. le Président. Nous savons toutes et tous, ici, et les rapports, entre autres, de la Commission des droits de la personne et la jeunesse, mais aussi de la Ligue de droits et libertés, qu'il y a un ensemble assez impressionnant d'études qui nous expliquent qu'il y a du profilage racial fait par la police, que les pratiques de la police font en sorte qu'un Noir, un Autochtone ou un Arabe ont 400 % plus de chances de se faire arrêter sans raison valable. Eh bien, ce gouvernement, après avoir perdu devant la cour, il est allé en Cour d'appel, et, après être allé en Cour d'appel, il est allé jusqu'à la Cour suprême pour défendre des pratiques, pas pour trouver une solution qui éviterait le profilage racial, pour défendre des pratiques dont les conséquences sont documentées et font en sorte que les Noirs, les Autochtones ou les Arabes se retrouvent à être des citoyens inférieurs aux autres face aux services de l'ordre.
Il y a aussi les questions des droits des peuples autochtones, M. le Président, et avouez que la liste est assez dramatique. Leur bilan est terrible. D'abord, ils... à chaque étape, ils se retrouvent devant la justice, dans un bras de fer avec les Premières Nations, plutôt qu'à coécrire et à collaborer avec eux. Rappelez-vous, M. le Président, qu'ils ont perdu en cour sur des questions d'exploitation de mines parce que la cour a décidé qu'ils n'avaient pas... qu'ils n'avaient pas consulté les Premières Nations de manière adéquate.
Rappelez-vous le projet de loi n° 97 sur les forêts, où, essentiellement, ce gouvernement visait à donner la gestion de 30 % des forêts publiques, c'est-à-dire 30 % des forêts, car plus de 90 % des forêts sont publiques au Québec, au privé, et c'est grâce à l'engagement des Premières Nations, qui sont allées jusqu'à bloquer les routes pour garantir leurs droits ancestraux, que ce gouvernement a reculé. C'est ça, la réconciliation ? C'est ça, la vérité ? C'est des pratiques coloniales. Voilà ce que c'est. Si on ne collabore pas avec les Premières Nations, si on ne coconstruit pas, tout ce qu'on fait, c'est qu'on reproduit des pratiques coloniales. Et c'est vraiment triste, M. le Président. C'est leur bilan, et il est triste, il est triste pour le Québec.
Et, enfin, il y a la question climatique. Alors, ça, c'est quelque chose. Donc, déjà, ils avaient des objectifs terriblement maigres en arrivant. Rappelez-vous, en 2018, en arrivant, ils n'avaient pas de plan. Ils se sont dit : Ah ! c'est peut-être intéressant pour les Québécois, on va... on va se donner des objectifs. Ils se sont donné un objectif qui est bien maigre par rapport aux objectifs de... du GIEC et qui dit : En 2030, on va baisser de 37,5 % nos GES. Pendant... À chaque année, ils venaient sans rire nous dire : Ah ! cette année, on est capables de savoir ce qu'il faut faire à 50 %. L'année d'après : Bien, vous voyez, ça avance, on sait ce qu'il faut faire à 55 %, l'année d'après à 60 %. Ce n'est pas ce qu'ils ont fait, c'est ce qu'ils pensent qu'il faut faire. Bien, évidemment qu'une fois que la date s'approche, ils ont dit : Ah ! bien, on n'y arrive pas, on n'y arrive pas. Je ne sais pas si vous imaginez, M. le Président, la catastrophe qui nous attend. Et nous, on n'est même pas capables d'atteindre nos maigres objectifs de GES. Ils ont repoussé de cinq ans, jusqu'à 2035. Le GIEC, il nous dit que, pour les pays riches, il faudrait viser la carboneutralité en 2040 et avoir une carboneutralité mondiale en 2050. Si un pays riche comme nous n'est pas capable, alors que c'est nous qui polluons plus que tous les autres, je ne sais pas qui est capable.
Mais ce n'est pas tout, parce que, la crise climatique, on commence à la vivre partout. Il y a l'érosion des routes vers la Gaspésie. Il y a les crevettes qui disparaissent. Il y a les feux de forêt l'été. Il y a les maraîchers qui capotent, M. le Président, qui ne sont plus capables de gérer. Un jour, c'est des inondations, tout pourrit. Un jour, c'est tout sec. Ils n'ont pas de plan, ils n'ont pas de plan pour la résilience. Pas de plan pour atteindre les GES, pas de plan pour la résilience.
Le seul plan qu'ils avaient promis, c'est le plan du PGIRE. Donc, ça, c'est un plan qui va nous dire : Voici comment on va exploiter notre énergie pour pouvoir atteindre et baisser notre dépendance aux carburants fossiles. On est huit ans plus tard, sans rire, M. le Président, il n'est toujours pas là. Ils nous ont dit : Ne vous inquiétez pas, ce sera quelque part fin juin. Fin juin. La crise des crises. L'avenir des prochaines générations est en jeu. C'est ça, leur bilan ? On n'atteint pas les GES ? On n'a pas de plan pour sortir du pétrole ? On n'a pas de plan pour... de résilience ?
Alors, cerise sur le sundae, M. le Président, il y a un projet qui s'appelle Marinvest. Alors, ça, c'est un projet fantôme. Un jour il existe, un jour il n'existe pas. Il faut faire des demandes d'accès à l'information pour savoir qu'est-ce qui se passe avec ce projet, grâce à des demandes d'accès à l'information, parce que les Québécois ne sont pas au courant, ils ne sont pas au courant. Il serait temps de leur dire la vérité, M. le Président.
Il y a de la planification pour avoir un pipeline de gaz de schiste, une pratique interdite au Québec, pour l'envoyer vers la Côte-Nord, le liquéfier et l'envoyer ailleurs. Alors, d'un côté, on nous dit : Il n'y a pas de projet. De l'autre côté, le député de René-Lévesque, un moment d'inspiration, nous a dit : Oui, bien sûr, il y a beaucoup de retombées économiques. Il nous a même donné un nombre de milliards. Il nous a informés qu'il y avait un contrat signé entre Marinvest et des ports à Rotterdam, si je ne me trompe pas.
Grâce à des demandes d'accès à l'information, on sait que tout l'entourage de l'actuel premier ministre caquiste a rencontré les lobbyistes de Marinvest, mais il n'y a pas d'information. Sur le site... Allez voir le site, M. le Président, de Marinvest, c'est un site qu'un enfant de six ans aurait pu faire. Il y a deux, trois images faites en intelligence artificielle. On n'a aucune idée qui est derrière ça.
Et, tenez-vous bien, c'est un projet qui va être exactement égal en quantité de gaz que celui de GNL Québec, le même qui a été invalidé, le même où les analyses qui ont été mises de l'avant nous ont bien expliqué que ce gaz-là n'est pas une énergie de transition, c'est une accélération de la fin du monde. D'après les analyses de Nature Québec, qui sont les mêmes, hein, pour GNL Québec ou pour ce projet de loi là. À terme, pendant 30 ans, la durée de vie de ce projet, nous allons faire passer, donc, l'équivalent de 45 millions de tonnes de GES par année. Le Québec au complet en produit 79. Plus de la moitié de notre production de GES passerait par ce pipeline. Et quand je demande au ministre de l'Énergie : Pouvez-vous dire aux Québécoises et Québécois quel deal vous avez eu avec Marinvest, alors que lui-même, à la radio, quelques semaines avant, disait que c'était un bon projet ? Ah ! il ne l'a pas dit : Je ne suis pas au courant, alors qu'ils ont besoin d'électricité pour pouvoir faire ce qu'ils ont à faire.
Ça fait que ce gouvernement est à blâmer pour son... pour son bilan d'un point de vue social, et nous l'avons vu, sur la pauvreté, les services sociaux et l'infrastructure, d'un point de vue sociétal sur le droit des minorités, sur l'égalité entre les hommes et les femmes, sur la réconciliation avec les Premières Nations. Sur la question climatique, c'est terriblement irresponsable de leur part de ne pas être capable de faire le minimum du minimum pour essayer de garantir une planète viable à nos enfants et à nos petits enfants.
Et c'est quoi, la vision ? C'est quoi, la vision d'avenir ? Qu'est-ce qui est devant nous actuellement, au-delà de tout le bilan ? Ce qui est devant nous, c'est encore aujourd'hui un troisième lien, un troisième lien qui coûterait possiblement 10 milliards de dollars, une aberration d'un point de vue climatique, économique. Ce qui est encore devant nous, c'est un investissement incroyable, délirant dans l'armement. Rappelez vous, M. le Président, qu'il y a seulement deux ans, leur vision sur 30 ans, c'étaient les batteries. Bien, le 30 ans, il a duré 18 mois. Ça a été vraiment un court 30 ans, M. le Président. Northvolt, un fiasco total, total. Et là ils nous disent : Bon, après avoir dilapidé des milliards d'argent public... alors que le communautaire meurt de faim en ce moment, leur bilan, c'est dire : Ah ! bien, à partir de maintenant, tout a changé, nous allons nous enfoncer tête baissée dans le délire mondial de l'armement, des armes létales, des bombes. C'est ça, la vision ? C'est ça, la vision d'avenir ? Après huit ans de catastrophes, bien, alors plongeons le Québec pour un 30 ans où on va rentrer dans un... dans un délire mondial. Je ne sais pas comment le dire, M. le Président.
La diplomatie internationale ressemble à une cour d'école où chacun explique que son missile est plus gros que celui du voisin. Mais c'est... c'est terrible. Et nous, on s'est dit, notre vision d'avenir, ce n'est pas d'investir dans les éoliennes, ce n'est pas d'investir dans la transition énergétique. Ce n'est pas de s'assurer que nos services publics, que nos fonctionnaires soient bien payés. Ce n'est pas d'investir dans nos maraîchers, dans la production agricole qui respecte la planète, qui assure un avenir, qui assure une véritable autosuffisance, une souveraineté. Non, c'est d'inviter les milliards américains à venir s'investir ici, ceux-là mêmes qui veulent faire de nous un État américain, et d'acheter le matériel de l'armée américaine. C'est terriblement triste pour le Québec, M. le Président.
Heureusement, il est possible de faire autrement. Il est possible d'aller chercher l'argent là où il est, plutôt que de creuser les déficits, et de s'assurer qu'on élimine la pauvreté, qu'on ait des services publics de qualité, que les personnes âgées qui ont besoin de services à domicile y aient accès, que ceux qui doivent se déplacer en métro se trouvent devant un métro fiable, avec un ascenseur pour les personnes qui ont des handicaps. Il est possible de respecter la laïcité, le respect du fait français au Québec sans avoir à écraser les droits des minorités, et parmi elles les minorités religieuses ou linguistiques et surtout, je dirais, les droits des peuples autochtones.
Ça fait que, pour toutes ces raisons, M. le Président, j'invite mes collègues, et j'espère les avoir convaincus, à voter pour la motion qui blâme ce gouvernement pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. Merci, M. le Président.
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Bilan de l’ère Legault : Est-ce qu’il a cru à l’entrepreneuriat québécois ?

NO G7
Du 13 au 17 juin construire la résistance internationaliste !
Face au G7 qui se réunit à Évian pour planifier la destruction des peuples, l'exploitation du vivant et la domination des corps, organisons notre résistance contre le fascisme et l'impérialisme ! Retrouvons- nous du 13 au 17 juin 2026 à Genève pour construire la riposte internationaliste !
Qu'est-ce que le G7 ? Pourquoi s'y opposer
Le G7 rassemble chaque année sept gouvernements des pays les plus riches du monde, pour parler économie et géopolitique. Depuis 1975, les États-Unis, la France, le RoyaumeUni, l'Allemagne, l'Italie, le Canada et le Japon se réunissent pour organiser la direction capitaliste du monde - rejoints en 1997 par la Russie, aujourd'hui exclue suite à l'annexion de la Crimée en 2014. Donald Trump, Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz, Giorgia Meloni, Mark Carney et Sanae Takaichi ont rendez-vous à Évian du 15 au 17 juin 2026. Une vaste coalit ion de collectifs et d'organisations appelle à se mobiliser largement, sur une base internationaliste contre cette rencontre.
Contre le fascisme
Une crise généralisée secoue le capitalisme mondial : afin de maintenir l'hégémonie du Nord global, les membres du G7 - ses principaux acteurs - se radicalisent. Cette recomposition de l'ordre mondial nourrit directement la prise de pouvoir de l'extrême-droite. Ses thèmes et son vocabulaire sont désormais omniprésents dans le débat public, tandis que la violence de son idéolog ie suprémaciste se déchaïne à l'échelle planétaire. Pour garant ir leur place dans cette nouvelle configuration, les États glissent vers des pratiques toujours plus autoritai res. Ainsi, ce processus de fascisation dépasse les seuls pays où l'extrême-droite est arrivée au pouvoir.
Cette vague de haine, ancrée dans la domination de groupes opprimés, se répand et entraîne une violence morti fère et systémique : islamophobie institutionnalisée, meurtres racistes par la police, violences aux frontières, violences sexistes et sexuelles, féminicides, violences LGBTphobes et anti-trans. Les mascul inistes, légitimés par les figures autori taires, déploient une offensive sans précédent. Pour maintenir l'ordre inégalitaire, les mouvements sociaux, notamment écologistes, féministes, LGBTIQ+, antiracistes et de solidarité avec la Palestine, sont durement réprimés.
Pour une lutte antifasciste efficace, attaquons nous aux racines du problème incarné par les membres du G7. Dans ce climat de toute-puissance viriliste, le combat contre le fascisme est et sera toujours un combat féministe et queer !
Contre l'impérialisme et les guerres contre les peuples
La coopération internationale s'effrite sur fond de course aux armements et de guerre commerciale. Aujourd'hui, plusieurs pays du G7 sont dirigés par des forces d'extrême droite qui servent les intérêts des multinationales et des plus riches.
L'Occident a abandonné tout semblant de respect des principes de solidarité et de paix entre les peuples. Les masques tombent lorsque les gouvernements du G7 refusent d'imposer des sanctions contre l'État colonial et génocidaire d'Israël et bafouent le droit international, rendant visible ce que les peuples colonisés martèlent depuis des décennies : le processus de décolonisation n'a jamais abouti et a été remplacé par de nouvelles formes de domination impérialiste.
Cette dernière repose sur la multiplication des guerres les plus récentes au Venezuela, à Gaza, au Soudan, en ROC et en Ukraine. La prédation par les pays du G7 - mais aussi par la Suisse - s'effectue également par l'intermédiaire de leurs multinationales à travers une course aux matières premières qui s'épuisent. Cet extractivisme forcené exploite les corps des peuples du Sud global.
En même temps, l'Occident ferme ses frontières aux populations des pays qu'il ravage. Ces violences coloniales ne s'arrêtent pas aux frontières : elles sont aussi in fligées aux personnes en exil, racisées, issues des classes populaires.
Pour l'internationalisme et la solidarité entre les peuples, contre le colonialisme et les politiques migratoires mortifères, organisons la résistance !
Contre le capitalisme
Le capitalisme est fondé sur l'accumulation du profit, et la répartition toujours plus inégale des richesses. Il repose sur l'exploitation des ressources pl anétaires et des travai lleur·eu sexs par les plus riches.
Ce système économique entraîne l'ext inction massive des espèces, la diminution des espaces sauvages, l'appauvrissement des terres de l'eau et de l'air. Il détruit les vies, la santé et la dignité des personnes qu'il exploite. 1% des plus fortunés détient près de 50% des richesses planétaires, au détriment des droits fondamentaux d'une grande partie de la population mondiale qui vit sous le seuil de pauvreté, subit la famine, n'a pas accès à des logements décents, à l'éducation, aux soins et à un environnement non-pollué.
Pour garantir les profits, les dirigeant-es du G7, main dans la main avec la classe capitaliste, intensifient leurs stratégies habituelles : augmentation du temps de travail, de l'âge de la retraite, diminution des salaires, augmentation des loyers, démantèlement des services pu blics et des protections sociales. Pour imposer cet agenda à toute la planète, les pays du G7 instrumentalisent la dette comme une arme et exportent, dans les pays du Sud global, les pol itiques de coupes dans les dépenses publiques et de privatisation.
Cyniquement, les guerres représentent autant d'opportunités de profits pour les industriels de l'armement. La militarisation de nos sociétés, justifiée par les discours fascistes et sécuritaires, détourne l'argent public au profit de la défense, entraînant toujours plus d'austérité. Face aux massacres des peuples en lutte - notamment des Palestinien·nexs, des Soudanais ·exs, des Ukrainien·nexs et des Congolais ·exs -, face à la destruction du vivant, les capitalistes se frottent les mains.
Pour la solidarité entre les travailleur·eusexs de tous les pays et contre les spoliations, manifestons ensemble contre le G7 !
(tiré du site du CADTM)
https://www.cadtm.org/No-G7-Du-13-au-17-juin-construire-la-resistance-internationaliste
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.












