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Une transition juste pour sortir des énergies fossiles : propositions politiques à l’échelle mondiale émanant des mouvements paysans dans une perspective de souveraineté alimentaire
La civilisation humaine du XXIe siècle se trouve à un tournant historique. Au cours des deux derniers siècles, depuis la révolution industrielle, l'humanité a réalisé des progrès extraordinaires dans les domaines de la science, de la technologie, de l'industrie et du développement mondial des moyens de communication. L'industrialisation a accru la production, accéléré l'urbanisation, transformé les transports et les modes de communication, et considérablement augmenté l'activité économique à l'échelle mondiale. Ces transformations ont profondément remodelé les sociétés humaines et modifié la relation entre l'homme et la nature.
19 mars 2026 | etiré du site Europe solidaire sans frontières, par ALAM Badrul Alam
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78420
Pourtant, ces réalisations ont également engendré une crise écologique profonde. Le modèle dominant de développement économique s'est fortement appuyé sur l'extraction et la consommation de combustibles fossiles — charbon, pétrole et gaz naturel — qui ont servi de sources d'énergie primaires pour la production industrielle, la production d'électricité, les systèmes de transport et l'agriculture moderne. Les combustibles fossiles ont alimenté les usines, rendu possible le commerce international et stimulé l'expansion économique tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement.
Cependant, ce modèle de développement porte en lui des contradictions profondes. Les combustibles fossiles sont des ressources limitées, et leur extraction et leur combustion à grande échelle libèrent d'énormes quantités de gaz à effet de serre dans l'atmosphère terrestre. Au fil du temps, cette accumulation de gaz à effet de serre a perturbé l'équilibre naturel du système climatique de la planète. En conséquence, le réchauffement climatique et l'instabilité climatique sont apparus comme les défis majeurs de notre époque.
Aujourd'hui, les conséquences de ce modèle de développement sont de plus en plus visibles. La crise climatique ne relève plus d'une prédiction scientifique lointaine ni d'un scénario hypothétique pour l'avenir. Elle est au contraire devenue une réalité immédiate et tangible qui affecte les écosystèmes, les économies et les communautés à travers le monde.
Les phénomènes météorologiques extrêmes s'intensifient tant en fréquence qu'en gravité. Ouragans, cyclones, inondations, sécheresses, vagues de chaleur et feux de forêt perturbent les vies et les moyens de subsistance sur tous les continents. L'élévation du niveau des mers menace les zones côtières et les nations insulaires. Les glaciers fondent à un rythme sans précédent, ce qui modifie les régimes hydrologiques des eaux douces dont dépendent des millions de personnes. Les systèmes agricoles sont soumis à un stress croissant en raison de régimes pluviométriques imprévisibles, de la dégradation des sols et des fluctuations de température.
Ces évolutions soulèvent des questions profondes quant à la durabilité du paradigme de développement actuel. Les sociétés humaines peuvent-elles continuer à accroître leur production et leur consommation tout en s'appuyant sur les combustibles fossiles comme principale source d'énergie ? L'économie mondiale peut-elle maintenir sa trajectoire actuelle sans déstabiliser les systèmes naturels qui soutiennent la vie sur Terre ?
Un nombre croissant de preuves scientifiques indiquent que la réponse est non. La poursuite d'un modèle de développement dépendant des combustibles fossiles menace non seulement la stabilité écologique, mais aussi la survie à long terme de la civilisation humaine elle-même.
Dans ces circonstances, la sortie des combustibles fossiles est devenue l'une des tâches les plus urgentes auxquelles l'humanité est confrontée. Cependant, cette transition ne peut être comprise comme un simple changement technologique d'une source d'énergie à une autre. Elle représente une transformation plus profonde qui touche les systèmes économiques, les structures politiques, les relations sociales et les valeurs culturelles.
Pour des millions de petits agriculteurs, de communautés autochtones, de travailleurs ruraux et de populations marginalisées à travers les pays du Sud, la crise climatique est déjà une réalité vécue. Leurs moyens de subsistance dépendent directement des écosystèmes naturels : sols, eau, forêts et biodiversité. Lorsque ces systèmes sont perturbés par le changement climatique, les conséquences sont immédiates et graves.
Les petits agriculteurs sont confrontés à une baisse des rendements agricoles due à des précipitations irrégulières et à des sécheresses prolongées. Les communautés côtières sont aux prises avec le phénomène de salinisation causé par l'élévation du niveau de la mer. Les éleveurs font face à la réduction des pâturages à mesure que la désertification s'étend. Les pêcheurs subissent une diminution des réserves halieutiques due au réchauffement des océans et à la perturbation des écosystèmes.
Bien qu'elles ne contribuent que très peu aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, ces communautés supportent le plus lourd fardeau de la crise climatique. Cette réalité met en évidence une injustice fondamentale inhérente au système économique mondial actuel.
La transition vers l'abandon des combustibles fossiles doit donc être guidée non seulement par des considérations environnementales, mais aussi par les principes de justice sociale, d'équité et de participation démocratique. Les voix de celles et ceux qui sont les plus affecté.e.s par le changement climatique — les petits agriculteurs, les peuples autochtones, les travailleurs, les femmes et les jeunes — doivent être au cœur de l'élaboration des politiques et des stratégies qui définissent cette transition.
Les mouvements paysans et les mouvements pour la souveraineté alimentaire à travers le monde affirment depuis longtemps que les solutions durables à la crise climatique doivent s'attaquer aux causes structurelles de la destruction de l'environnement. Ces causes comprennent la concentration du pouvoir économique, l'expansion de l'agriculture industrielle, la marchandisation des ressources naturelles et la prédominance des intérêts des entreprises dans la prise de décision mondiale.
Dans cette perspective, la transition vers l'abandon des combustibles fossiles est indissociable des luttes plus larges pour la justice économique, la soutenabilité écologique et la gouvernance démocratique.
La réalité scientifique de la crise climatique
La compréhension scientifique du changement climatique a considérablement progressé au cours des dernières décennies. Des recherches approfondies menées par des climatologues du monde entier ont établi que les activités humaines — en particulier la combustion de combustibles fossiles et la déforestation — sont les principaux facteurs du réchauffement climatique.
Depuis le début de la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle, la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère terrestre a considérablement augmenté. Les relevés effectués sur des carottes de glace, dans des stations de surveillance atmosphérique et à l'aide de modèles climatiques montrent que les niveaux de dioxyde de carbone sont passés d'environ 280 parties par million à l'époque préindustrielle à plus de 420 parties par million aujourd'hui.
Cette augmentation des concentrations en gaz a renforcé l'effet de serre, piégeant davantage de chaleur dans l'atmosphère terrestre et provoquant une hausse des températures mondiales. Selon les évaluations scientifiques, la température mondiale moyenne a déjà augmenté d'environ 1,2 °C par rapport aux niveaux préindustriels.
Bien que cette augmentation puisse sembler faible en valeur numérique, ses conséquences sont profondes. Même de légères variations de la température moyenne peuvent perturber les systèmes climatiques complexes qui régulent les régimes météorologiques, les courants océaniques et les phénomènes écologiques.
L'un des aspects les plus alarmants du changement climatique est le possible franchissement de points de bascule critiques. Ces points de basculement représentent des seuils au-delà desquels les systèmes naturels peuvent subir des changements rapides et irréversibles. Par exemple, la fonte des calottes polaires pourrait accélérer considérablement l'élévation du niveau de la mer. Le dépérissement des forêts tropicales pourrait libérer dans l'atmosphère d'énormes quantités de carbone stocké. Le dégel du pergélisol dans les régions arctiques pourrait libérer du méthane, un puissant gaz à effet de serre, ce qui intensifierait encore davantage le réchauffement climatique.
Les scientifiques soulignent que si l'augmentation de la température mondiale dépasse 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, les risques de tels changements irréversibles augmenteront considérablement. C'est pourquoi les accords internationaux sur le climat insistent sur l'importance de limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C et de poursuivre les efforts pour le maintenir en dessous de 1,5 °C.
Cependant, les tendances actuelles des émissions mondiales restent bien supérieures aux niveaux requis pour atteindre ces objectifs. Malgré des décennies de négociations et d'engagements internationaux, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d'augmenter.
Cet écart entre les recommandations scientifiques et l'action politique représente l'un des plus grands défis à relever pour faire face à la crise climatique.
Impacts visibles du changement climatique
Les répercussions du changement climatique sont déjà visibles dans différentes régions du monde. Ces répercussions varient en fonction des conditions géographiques, des structures économiques et des vulnérabilités sociales, mais plusieurs tendances se dessinent de plus en plus clairement.
L'un des effets les plus visibles du changement climatique est l'augmentation de la fréquence et de l'intensité des phénomènes météorologiques extrêmes. Les vagues de chaleur sont de plus en plus longues et intenses dans de nombreuses régions, ce qui expose la population à des risques sanitaires graves et perturbe la production agricole. Les sécheresses touchent de vastes zones d'Afrique, d'Asie et des Amériques, ce qui menace la sécurité alimentaire et l'approvisionnement en eau.
Parallèlement, les épisodes de pluies intenses se multiplient, provoquant des inondations et des glissements de terrain. Ces catastrophes détruisent des habitations, des infrastructures et des terres agricoles, et déplacent souvent des communautés entières.
Les régions côtières sont confrontées à la menace supplémentaire de l'élévation du niveau de la mer. À mesure que les températures mondiales augmentent, la dilatation thermique de l'eau de mer et la fonte des calottes glaciaires contribuent à la montée du niveau des océans. Les zones côtières de faible altitude et les nations insulaires sont particulièrement vulnérables à ce phénomène.
Pour des pays comme le Bangladesh, qui possède l'une des plus grandes régions de delta au monde, l'élévation du niveau de la mer et les marées de tempête font peser des risques importants sur des millions de personnes qui vivent dans les zones côtières. La salinisation des terres agricoles et des sources d'eau douce affecte déjà la production agricole et la disponibilité de l'eau potable.
Un autre impact majeur du changement climatique est la perturbation des écosystèmes et de la biodiversité. De nombreuses espèces végétales et animales peinent à s'adapter à des conditions environnementales en mutation rapide. Les changements de température et de régimes pluviométriques modifient les habitats, les routes migratoires et les cycles de reproduction.
La perte de biodiversité menace non seulement la faune sauvage, mais compromet également les fonctions écologiques qui soutiennent les sociétés humaines. La pollinisation, la fertilité des sols, la purification de l'eau et la régulation du climat sont toutes étroitement liées à la santé des écosystèmes.
Changement climatique et systèmes alimentaires
L'agriculture est à la fois un facteur qui contribue au changement climatique et l'un des secteurs les plus vulnérables à ses effets. L'agriculture industrielle moderne repose fortement sur les combustibles fossiles pour la mécanisation, la production d'engrais chimiques, les systèmes d'irrigation et le transport de denrées alimentaires sur de longues distances.
Dans le même temps, le changement climatique compromet la stabilité des systèmes de production agricole. La hausse des températures affecte les cycles de croissance des cultures, tandis que les régimes pluviométriques irréguliers créent de l'incertitude pour les agriculteurs qui dépendent des conditions météorologiques saisonnières.
Dans de nombreuses régions, les agriculteurs subissent déjà une baisse des rendements agricoles due à des facteurs de stress liés au climat tels que la sécheresse, les inondations et la dégradation des sols.
Ces changements menacent la sécurité alimentaire mondiale, en particulier pour les populations qui dépendent de l'agriculture à petite échelle tant pour leurs moyens de subsistance que pour leur approvisionnement alimentaire.
L'urgence d'une transition mondiale
Les preuves scientifiques et les expériences vécues par les communautés à travers le monde mènent à une conclusion claire : l'humanité doit s'affranchir des combustibles fossiles afin de stabiliser le système climatique et de protéger les fondements écologiques de la vie.
Cependant, le rythme et la direction que doit prendre cette transition restent très controversés. Les entreprises du secteur des énergies fossiles continuent d'exercer une influence politique et économique considérable, ce qui retarde ou affaiblit souvent les politiques climatiques. Parallèlement, de nombreux gouvernements sont confrontés à des défis économiques complexes en matière de sécurité énergétique, d'emploi et de priorités de développement.
Malgré ces défis, la dynamique en faveur du changement s'amplifie. Les technologies liées aux énergies renouvelables, telles que l'énergie solaire et éolienne, sont devenues de plus en plus abordables et accessibles. Les mouvements sociaux, les institutions scientifiques et les organisations de la société civile réclament des mesures plus fermes pour lutter contre la crise climatique.
Pour les mouvements paysans et les défenseurs de la souveraineté alimentaire, la transition vers l'abandon des combustibles fossiles doit également inclure une transformation des systèmes agricoles, des relations foncières et des structures économiques.
C'est seulement grâce à une telle transformation globale que l'humanité pourra s'orienter vers un avenir durable et juste.
Inégalités mondiales, justice climatique et responsabilité historique des pays industrialisés
La crise climatique ne doit pas être considérée uniquement comme un problème environnemental. Elle est étroitement liée aux structures économiques mondiales, aux modèles historiques d'industrialisation et aux relations de pouvoir inégales entre les pays et les classes sociales. Dès le début de la révolution industrielle, le développement du capitalisme moderne a été étroitement lié à l'extraction et à la consommation de combustibles fossiles. Le charbon a alimenté les premières productions industrielles en Europe, tandis que le pétrole et le gaz sont ensuite devenus essentiels pour les transports, la production d'électricité et les systèmes industriels mondiaux.
Au cours des XIXe et XXe siècles, les pays industrialisés d'Europe et d'Amérique du Nord ont étendu leur puissance économique grâce à une industrialisation à grande échelle. Ces pays ont consommé d'énormes quantités de combustibles fossiles pour construire des usines, des réseaux de transport, des infrastructures militaires et des systèmes urbains. Au fil du temps, ce processus a généré une richesse économique colossale dans les pays du Nord tout en augmentant simultanément la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère terrestre.
Les données historiques sur les émissions de carbone montrent clairement que les pays industrialisés sont les principaux responsables des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pendant plus d'un siècle, ces pays ont émis du dioxyde de carbone à des niveaux bien supérieurs à ceux du reste du monde. Même aujourd'hui, les émissions par habitant dans de nombreux pays développés restent nettement plus élevées que celles des pays en développement.
Dans le même temps, de nombreux pays du Sud ont connu un processus d'industrialisation beaucoup plus tardif et à une échelle bien moindre. L'histoire coloniale, les relations commerciales inégales et la dépendance financière ont limité leur capacité à développer des économies industrielles indépendantes. En conséquence, leurs émissions cumulées à l'échelle mondiale restent relativement faibles.
Malgré cette disparité en matière de responsabilité historique, les effets du changement climatique touchent de manière disproportionnée les pays en développement. Bon nombre de ces pays sont situés dans des régions très vulnérables à des risques climatiques tels que les cyclones, les sécheresses, les inondations et l'élévation du niveau de la mer. Leurs économies dépendent également fortement de secteurs sensibles au climat, comme l'agriculture, la pêche et la sylviculture.
Pour les petits agriculteurs et les communautés rurales du Sud, le changement climatique menace à la fois leurs moyens de subsistance et leur sécurité alimentaire. Lorsque les récoltes sont perdues à cause de la sécheresse ou des inondations, les agriculteurs perdent leurs revenus et les familles ont du mal à se procurer suffisamment de nourriture. Lorsque des tempêtes détruisent les infrastructures rurales, les marchés et les chaînes d'approvisionnement sont perturbés. Ces bouldversements créent des cycles de pauvreté et de déplacement dont il est difficile de sortir.
La répartition inégale des répercussions climatiques met en évidence une injustice fondamentale inhérente au système économique mondial. Ceux qui ont le moins contribué au problème subissent les conséquences les plus graves. Cette situation soulève des questions éthiques et politiques cruciales concernant la responsabilité, le devoir de rendre des comptes et l'équité dans la gouvernance climatique mondiale.
Le concept de justice climatique a émergé en réponse à ces questions. La justice climatique met l'accent sur le fait que la lutte contre le changement climatique nécessite plus qu'une simple réduction des émissions de gaz à effet de serre. Elle exige de s'attaquer aux inégalités historiques et structurelles qui façonnent à la fois les causes et les conséquences de la crise climatique.
Selon les principes de la justice climatique, les pays qui ont historiquement émis les plus grandes quantités de gaz à effet de serre doivent assumer une plus grande responsabilité dans la réduction des émissions et le soutien à l'action climatique mondiale. Cette responsabilité inclut la fourniture de ressources financières, d'un soutien technologique et d'une aide au renforcement des capacités aux pays en développement.
Les négociations internationales sur le climat ont de plus en plus reconnu l'importance de ces principes. Les accords conclus dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) reprennent le concept de « responsabilités communes mais différenciées », qui reconnaît que tous les pays partagent la responsabilité de lutter contre le changement climatique, mais que ces responsabilités doivent varier en fonction des émissions historiques et des capacités économiques.
Cependant, la mise en œuvre de ces principes a souvent été limitée et contestée. Les pays en développement ont souligné à maintes reprises qu'ils avaient besoin d'un soutien financier et technologique pour opérer la transition vers des voies de développement à faible émission de carbone tout en relevant les défis liés à la pauvreté et au développement économique.
L'un des mécanismes les plus importants proposés pour répondre à ces enjeux est le financement climatique. Le financement climatique correspond aux ressources financières fournies par les pays développés pour appuyer les efforts d'atténuation et d'adaptation au changement climatique dans les pays en développement. Ces fonds peuvent soutenir le développement des énergies renouvelables, les infrastructures résilientes au changement climatique, l'agriculture durable et les programmes de préparation aux catastrophes.
Malgré les engagements internationaux, l'ampleur du financement climatique fourni jusqu'à présent est bien inférieure aux besoins. De nombreux pays en développement continuent de faire face à d'importantes contraintes financières qui limitent leur capacité à investir dans les énergies renouvelables et les programmes d'adaptation au changement climatique. En outre, une grande partie du financement climatique existant est fournie sous forme de prêts plutôt que de subventions, ce qui alourdit le fardeau de la dette de pays déjà vulnérables.
Pour de nombreux pays du Sud, la dette publique représente un obstacle majeur à l'action climatique. Les gouvernements consacrent souvent une grande partie de leur budget national au service de la dette plutôt qu'à l'investissement dans les services sociaux ou la protection de l'environnement. Cette situation restreint la marge de manœuvre budgétaire disponible pour la mise en œuvre des politiques climatiques.
La lutte contre la crise climatique nécessite donc des réformes du système financier mondial. L'allègement de la dette, des accords commerciaux équitables et des mécanismes financiers justes sont nécessaires pour permettre aux pays en développement de s'engager sur la voie du développement durable.
Dans le même temps, la justice climatique doit également s'attaquer aux inégalités au sein des pays. Les effets du changement climatique ne sont pas répartis de manière uniforme entre les différents groupes sociaux. Les particuliers et les entreprises fortunés ont souvent une plus grande capacité à s'adapter aux effets du changement climatique, tandis que les communautés pauvres et marginalisées restent très vulnérables.
Les travailleurs des industries des combustibles fossiles sont confrontés à des incertitudes à mesure que les systèmes énergétiques évoluent vers les sources renouvelables. Sans une planification rigoureuse, l'abandon des combustibles fossiles pourrait entraîner des pertes d'emplois et des bouleversements sociaux dans les régions dépendantes de l'exploitation du charbon, de l'extraction pétrolière ou des industries connexes.
C'est pourquoi le concept de « transition juste » est devenu central dans les discussions sur la politique climatique. Une transition juste, cela signifie que la transition vers des systèmes énergétiques durables doit protéger les travailleurs, soutenir les communautés touchées et créer de nouvelles perspectives économiques. Elle vise à garantir que l'action climatique n'aggrave pas les inégalités sociales mais contribue au contraire à bâtir des économies plus équitables et solidaires.
Les mouvements paysans et les mouvements sociaux ont joué un rôle significatif dans la promotion de l'idée d'une transition juste. Ces mouvements insistent sur le fait que les solutions climatiques doivent donner la priorité aux besoins et aux droits des citoyens ordinaires plutôt qu'aux intérêts des grandes entreprises ou des institutions financières.
Pour les petits agriculteurs, la crise climatique est étroitement liée à des luttes plus larges autour des droits fonciers, de l'accès à l'eau, du contrôle des semences et de conditions de marché équitables. L'agriculture industrielle et l'agro-industrie ont concentré le pouvoir économique entre les mains d'une poignée de multinationales, souvent au détriment des communautés locales.
De nombreux agriculteurs sont confrontés à un endettement croissant en raison de la hausse des coûts des engrais chimiques, des pesticides et des semences hybrides. Parallèlement, la volatilité des marchés mondiaux et les politiques commerciales inéquitables font souvent baisser les prix que les agriculteurs obtiennent pour leurs produits. Ces pressions contribuent à la pauvreté en milieu rural et à l'instabilité sociale.
Le changement climatique aggrave ces difficultés en accroissant l'incertitude qui pèse sur la production agricole. Les agriculteurs doivent faire face à des régimes pluviométriques imprévisibles, à des phénomènes météorologiques extrêmes et à des dynamiques parasitaires en mutation. Sans soutien ni ressources adéquats, de nombreux ménages ruraux peinent à s'adapter.
Dans ce contexte, la souveraineté alimentaire s'est imposée comme un cadre puissant pour lutter à la fois contre le changement climatique et l'injustice agricole. La souveraineté alimentaire met l'accent sur le droit des peuples à définir leurs propres systèmes alimentaires, à donner la priorité à la production alimentaire locale et à protéger les ressources naturelles.
Contrairement au concept de sécurité alimentaire, qui se concentre souvent principalement sur la garantie d'un approvisionnement alimentaire adéquat, la souveraineté alimentaire met l'accent sur le contrôle démocratique des systèmes alimentaires. Elle souligne l'importance des savoirs locaux, des traditions culturelles et de la durabilité écologique.
Les mouvements pour la souveraineté alimentaire affirment que les petits agriculteurs jouent un rôle crucial dans la protection de la biodiversité et le maintien de systèmes agricoles résilients. Les pratiques agricoles traditionnelles s'appuient souvent sur des systèmes de culture diversifiés, des techniques naturelles de gestion des sols et des variétés de semences adaptées aux conditions locales. Ces pratiques peuvent renforcer la résilience face à la variabilité climatique tout en réduisant la dépendance vis-à-vis des intrants issus des énergies fossiles.
L'agroécologie est devenue l'un des piliers centraux des mouvements pour la souveraineté alimentaire
L'agroécologie intègre des principes écologiques aux pratiques agricoles afin de créer des systèmes d'agriculture durables qui fonctionnent en harmonie avec les processus naturels. Elle met l'accent sur la biodiversité, la santé des sols, la conservation de l'eau et l'utilisation des savoirs locaux.
Les systèmes d'agriculture agroécologique nécessitent souvent moins d'intrants externes et s'appuient davantage sur des processus biologiques tels que le cycle des nutriments et la lutte naturelle contre les ravageurs. Ils permettent ainsi de réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en améliorant la fertilité des sols et la productivité agricole à long terme.
Outre ses avantages environnementaux, l'agroécologie favorise également la résilience sociale et économique. En réduisant leur dépendance vis-à-vis d'intrants chimiques coûteux, les agriculteurs peuvent diminuer leurs coûts de production et renforcer leur autonomie économique. Les marchés locaux et les structures coopératives peuvent consolider les économies rurales et créer des opportunités de développement communautaire.
La promotion de l'agroécologie et de la souveraineté alimentaire représente donc une voie importante pour lutter à la fois contre le changement climatique et les inégalités rurales. Cependant, ces approches se heurtent souvent à la résistance de puissants intérêts privés qui tirent profit du modèle agricole industriel actuel.
Les grandes entreprises agroalimentaires contrôlent une part importante des marchés mondiaux des semences, de la production d'engrais et des systèmes de distribution alimentaire. Leur influence sur les processus décisionnels peut orienter les politiques agricoles de manière à privilégier la production industrielle et l'agriculture orientée vers l'exportation.
La transformation des systèmes alimentaires dans le contexte de l'action climatique nécessite de s'attaquer à ces déséquilibres structurels. Elle requiert des politiques qui soutiennent les petits agriculteurs, protègent les droits fonciers, favorisent la biodiversité et encouragent les pratiques agricoles durables.
Au niveau mondial, la coopération internationale est essentielle pour faire progresser ces objectifs. Le changement climatique est un défi transfrontalier qui ne peut être relevé par les pays seuls. Des efforts coordonnés sont nécessaires pour réduire les émissions mondiales, protéger les écosystèmes et soutenir les communautés vulnérables.
Cependant, la coopération internationale doit être guidée par des principes d'équité et de participation démocratique. Les processus décisionnels mondiaux devraient inclure les voix des mouvements sociaux, des peuples autochtones, des organisations d'agriculteurs, des travailleurs et des groupes de la société civile.
Trop souvent, les discussions sur les politiques climatiques sont dominées par les gouvernements et les grandes entreprises, tandis que les points de vue des communautés locales restent marginalisés. La création de structures de gouvernance inclusives est essentielle pour garantir que les solutions climatiques reflètent les besoins et les aspirations de populations diverses.
Une autre dimension importante de la justice climatique concerne la protection des droits des peuples autochtones. Les communautés autochtones entretiennent depuis des générations des liens profonds avec leurs territoires et possèdent des connaissances précieuses en matière de gestion écologique. De nombreux territoires autochtones abritent une biodiversité et des ressources naturelles importantes, cruciales pour la stabilité climatique.
Cependant, ces communautés sont souvent confrontées à des menaces de la part des industries extractives telles que l'exploitation minière, le forage pétrolier et les projets d'infrastructure à grande échelle. La protection des droits fonciers autochtones et la reconnaissance des systèmes de connaissances autochtones sont donc des composantes essentielles de la justice climatique.
La transition vers l'abandon des combustibles fossiles doit également prendre en compte les droits des générations futures. Le changement climatique présente des risques à long terme qui affecteront les enfants et les jeunes bien au-delà du moment présent. Les décisions prises aujourd'hui concernant les systèmes énergétiques, l'utilisation des terres et le développement économique façonneront les conditions environnementales dont hériteront les générations futures.
Partout dans le monde, les mouvements de jeunesse se mobilisent de plus en plus pour exiger une action climatique plus forte. Leurs actions mettent en évidence l'urgence de s'attaquer à la crise climatique et la responsabilité morale des générations actuelles qunat à la protection de la planète pour celles et ceux qui viendront après.
En résumé, la crise climatique est indissociable de questions plus larges d'inégalité mondiale, de responsabilité historique et de justice sociale. Lutter contre le changement climatique nécessite de transformer les systèmes économiques, de redistribuer les ressources et de donner du pouvoir aux communautés qui ont été historiquement marginalisées dans les processus décisionnels.
La section suivante examinera la relation entre la civilisation agricole, l'agriculture industrielle et les causes structurelles de la crise climatique, en accordant une attention particulière au rôle des communautés paysannes dans la construction d'alternatives durables.
Souveraineté alimentaire, agroécologie, terres et droits communautaires dans le contexte de la transition climatique
La crise climatique a mis en évidence les profondes faiblesses structurelles du système alimentaire mondial. Au cours du siècle dernier, l'agriculture a subi une transformation radicale sous l'effet de l'industrialisation, de la mondialisation et de l'influence croissante des grandes entreprises agroalimentaires. Cette transformation a considérablement accru la production alimentaire dans certaines régions du monde mais elle a également engendré de graves problèmes écologiques, sociaux et économiques qui sont les causes directes de l'urgence climatique.
L'agriculture industrielle est fortement dépendante des combustibles fossiles. Ceux-ci sont utilisés à de multiples étapes du système agricole moderne, notamment pour la production d'engrais chimiques et de pesticides, le fonctionnement des machines agricoles, les systèmes d'irrigation, les installations de transformation alimentaire, la réfrigération et le transport sur de longues distances. De ce fait, le système alimentaire mondial actuel est l'un des principaux responsables des émissions de gaz à effet de serre.
Les engrais azotés synthétiques, par exemple, sont produits par des procédés industriels à forte intensité énergétique qui reposent largement sur le gaz naturel. Lorsque ces engrais sont épandus dans les champs, ils libèrent du protoxyde d'azote, un gaz à effet de serre nettement plus puissant que le dioxyde de carbone. De même, l'élevage industriel génère des quantités importantes de méthane, un autre puissant gaz à effet de serre.
L'expansion de l'agriculture industrielle s'accompagne également de déforestation, de dégradation des sols, de pollution de l'eau et de perte de biodiversité. Dans de nombreuses régions du monde, les forêts et les écosystèmes naturels ont été défrichés pour faire place à des plantations en monoculture destinées à la production de soja, d'huile de palme, de maïs et d'autres cultures de base destinées principalement aux marchés d'exportation.
. Ces pratiques ont affaibli la résilience des écosystèmes et réduit la capacité des milieux naturels à absorber le carbone de l'atmosphère. La dégradation des sols, en particulier, est devenue une préoccupation environnementale majeure. Des sols sains sont capables de stocker de grandes quantités de carbone et de retenir l'eau pendant les périodes de sécheresse. Cependant, les pratiques agricoles intensives qui reposent fortement sur les intrants chimiques et la monoculture continue dégradent souvent la structure des sols et réduisent leur teneur en matière organique.
Les conséquences environnementales de l'agriculture industrielle sont étroitement liées aux inégalités sociales et économiques. Les grandes entreprises agroalimentaires dominent les chaînes d'approvisionnement alimentaires mondiales, elles contrôlent des secteurs clés tels que la production de semences, les produits agrochimiques, la transformation alimentaire et la distribution au détail. Leur influence croissante a contribué à la concentration des terres et des ressources entre les mains d'un nombre relativement restreint d'acteurs puissants.
Les petits agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs et les travailleurs ruraux se retrouvent souvent marginalisés au sein de ce système. De nombreux petits agriculteurs sont confrontés à une baisse de leurs revenus, à une hausse des coûts de production et à un accès limité aux marchés. Dans certains cas, ils sont contraints d'abandonner complètement l'agriculture et de migrer vers les zones urbaines à la recherche d'un emploi.
L'accaparement des terres est devenu un problème majeur dans de nombreux pays en développement. De grandes entreprises et des fonds d'investissement ont acquis de vastes étendues de terres agricoles pour l'agriculture d'exportation, la production d'agrocarburants, l'exploitation minière et des projets de développement d'infrastructures. Ces acquisitions se font souvent sans consultation sérieuse des communautés locales et peuvent entraîner des déplacements de population et la perte de moyens de subsistance.
Face à ces problèmes, des mouvements sociaux à travers le monde ont développé des conceptions alternatives pour l'avenir de l'agriculture et des systèmes alimentaires. L'un des principes les plus significatifs développés par ces mouvements est le concept de souveraineté alimentaire.
La souveraineté alimentaire affirme le droit des peuples à déterminer leurs propres systèmes alimentaires et agricoles en fonction de leurs traditions culturelles, de leurs environnements écologiques et de leurs priorités sociales. Elle met l'accent sur le contrôle démocratique de la production, de la distribution et de la consommation alimentaires, plutôt que de laisser ces processus aux mains des marchés mondiaux et des intérêts des grandes entreprises.
Le système de souveraineté alimentaire reconnaît que les petits producteurs jouent un rôle central dans l'alimentation de la population mondiale. Malgré l'expansion de l'agriculture industrielle, des millions de petits agriculteurs continuent de produire une grande partie de l'approvisionnement alimentaire mondial, en particulier dans les pays en développement.
Ces agriculteurs pratiquent souvent une culture diversifiée en s'appuyant sur des savoirs traditionnels et des pratiques agricoles adaptées au contexte local. De tels systèmes peuvent renforcer la résilience face aux variations climatiques tout en préservant la biodiversité et en maintenant la santé des sols.
L'agroécologie s'est imposée comme une approche pratique et scientifique qui correspond bien aux principes de la souveraineté alimentaire. L'agroécologie intègre la science écologique aux savoirs agricoles traditionnels pour créer des systèmes agricoles qui sont durables sur le plan environnemental, équitables sur le plan social et viables sur le plan économique.
Plutôt que de dépendre d'intrants chimiques externes, l'agriculture agroécologique met l'accent sur des processus biologiques tels que le cycle naturel des nutriments, la diversification des cultures, l'agroforesterie et la lutte intégrée contre les ravageurs. Ces pratiques contribuent à restaurer la fertilité des sols, à préserver les ressources en eau et à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Les systèmes agroécologiques impliquent souvent la culture de plusieurs espèces végétales dans un même champ, une pratique connue sous le nom de polyculture. Cette diversité peut réduire la vulnérabilité des cultures aux ravageurs et aux maladies tout en améliorant la productivité globale de l'exploitation. Elle renforce également la résilience des systèmes agricoles face aux variations climatiques, car différentes cultures réagissent différemment aux stress environnementaux.
L'agroforesterie est un autre élément important des systèmes agroécologiques. En intégrant des arbres aux cultures et à l'élevage, les agriculteurs peuvent créer des espaces multifonctionnels qui fournissent simultanément de la nourriture, du combustible, du fourrage et des effets bénéfiques pour l'environnement. Les arbres contribuent à stabiliser les sols, à améliorer la rétention d'eau et à séquestrer le carbone de l'atmosphère.
La diversité des semences est également fondamentale en agroécologie. Les variétés de semences traditionnelles développées par les agriculteurs au fil des générations possèdent souvent des caractéristiques uniques qui leur permettent de s'adapter à des environnements locaux spécifiques. Cependant, l'expansion des marchés commerciaux de semences et des régimes de propriété intellectuelle a menacé de faire disparaître ces variétés traditionnelles.
La protection des droits des agriculteurs à conserver, échanger et développer des semences est donc un aspect essentiel de la souveraineté alimentaire. Les banques de semences communautaires et les programmes de sélection conduits par les agriculteurs sont apparus comme des initiatives importantes pour préserver la biodiversité agricole et renforcer les systèmes alimentaires locaux.
Une autre dimension clé de la souveraineté alimentaire concerne l'accès à la terre et aux ressources naturelles. La sécurité foncière est essentielle pour que les agriculteurs investissent dans des pratiques agricoles durables et la gestion environnementale à long terme. Sans droits fonciers garantis, les agriculteurs peuvent être réticents à adopter des pratiques agroécologiques qui nécessitent du temps et des efforts pour produire des résultats.
Les politiques de réforme agraire ont historiquement joué un rôle important dans la lutte contre les inégalités rurales dans de nombreuses régions du monde. En redistribuant les terres aux agriculteurs sans terre ou aux petits exploitants, ces mesures peuvent contribuer à réduire la pauvreté et à promouvoir un développement rural plus équitable.
Cependant, la réforme agraire reste politiquement contestée dans de nombreux pays. Les grands propriétaires fonciers et les intérêts des entreprises s'opposent souvent aux réformes qui menacent leur contrôle sur des ressources foncières précieuses. En conséquence, les inégalités foncières continuent de constituer un obstacle majeur au développement agricole durable.
Les ressources en eau constituent un autre élément essentiel de la sécurité alimentaire. Le changement climatique modifie les régimes pluviométriques et augmente la fréquence des sécheresses et des inondations dans de nombreuses régions. Des stratégies de gestion durable de l'eau sont donc indispensables pour garantir la résilience agricole.
Les systèmes traditionnels de gestion de l'eau mis en place par les communautés rurales fournissent souvent des enseignements précieux en matière de gestion durable des ressources. Ces systèmes mettent fréquemment l'accent sur la gouvernance collective, l'accès équitable et l'équilibre écologique à long terme.
Les droits communautaires et les processus décisionnels collectifs sont au cœur de nombreuses initiatives agroécologiques et de souveraineté alimentaire. Les coopératives d'agriculteurs, les organisations communautaires et les réseaux locaux peuvent renforcer les économies locales et offrir des plateformes de participation démocratique à la gouvernance des systèmes alimentaires.
Les femmes jouent un rôle particulièrement important dans la production alimentaire et les moyens de subsistance ruraux. Dans de nombreuses régions du monde, les femmes sont chargées de la plantation, de la récolte, de la transformation et de la commercialisation des produits agricoles. Elles jouent également un rôle clé dans le maintien de la sécurité alimentaire des ménages et la préservation des savoirs traditionnels en matière de semences, de plantes médicinales et de préparation des aliments.
Malgré leurs apports, les agricultrices sont souvent victimes de discrimination en matière d'accès à la terre, au crédit, à la formation et aux possibilités de prise de décision. La lutte contre les inégalités de genre est donc un élément essentiel de la mise en place de systèmes alimentaires durables et justes.
L'engagement des jeunes est un autre enjeu crucial pour l'avenir de l'agriculture. De nombreux jeunes ruraux migrent vers les villes car ils perçoivent l'agriculture comme une activité économiquement précaire ou socialement sous-valorisée. Créer des débouchés pour les jeunes agriculteurs grâce à la formation, à l'accès à la terre et à des politiques de soutien peut contribuer à revitaliser les communautés rurales.
L'éducation et l'échange de connaissances sont essentiels pour faire progresser les pratiques agroécologiques. Les réseaux d'apprentissage entre agriculteurs se sont révélés très efficaces pour diffuser des techniques innovantes et renforcer la solidarité communautaire. Ces réseaux permettent aux agriculteurs de partager leurs expériences, d'expérimenter de nouvelles pratiques et de surmonter collectivement les défis.
Outre les initiatives locales, des politiques publiques favorables sont nécessaires pour développer l'agroécologie et la souveraineté alimentaire. Les gouvernements peuvent promouvoir l'agriculture durable en investissant dans la recherche, les services de vulgarisation, les infrastructures rurales et les marchés locaux.
Les programmes de marchés publics qui privilégient les denrées alimentaires issues de la petite agriculture peuvent renforcer les économies locales tout en améliorant la nutrition dans les écoles, les hôpitaux et autres institutions publiques. De tels programmes peuvent également réduire l'impact environnemental du transport des denrées alimentaires en soutenant les systèmes alimentaires locaux.
Les politiques commerciales jouent également un rôle important dans la configuration des systèmes agricoles. Les accords commerciaux mondiaux privilégient souvent une agriculture axée sur l'exportation et les intérêts des grandes entreprises, parfois au détriment des producteurs alimentaires locaux. Il est essentiel de revoir ces politiques afin de protéger la production alimentaire nationale et les moyens de subsistance ruraux pour faire progresser la souveraineté alimentaire.
Les politiques climatiques doivent donc être étroitement intégrées aux politiques de développement agricole et rural. Le soutien à l'agriculture agroécologique et aux systèmes alimentaires locaux peut contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en renforçant la sécurité alimentaire et la résilience rurale.
La transition vers l'abandon des combustibles fossiles ouvre également des perspectives pour la transformation des systèmes énergétiques agricoles. Les technologies d'énergie renouvelable telles que l'irrigation solaire, les systèmes de biogaz et les réseaux énergétiques décentralisés peuvent soutenir les communautés rurales tout en réduisant la dépendance aux combustibles fossiles.
Cependant, l'adoption des technologies d'énergie renouvelable doit être soigneusement conçue pour garantir qu'elles restent accessibles aux petits agriculteurs et ne soient pas accaparées par les grandes entreprises. Les projets énergétiques communautaires peuvent offrir des modèles plus équitables pour le développement énergétique rural.
En fin de compte, la transformation des systèmes alimentaires n'est pas seulement un défi technique, mais aussi le fruit d'un travail politique. Elle nécessite de modifier les rapports de force au sein des économies agricoles et de donner aux communautés les moyens de définir leurs propres voies de développement.
Les mouvements paysans, les organisations autochtones et les mouvements sociaux ruraux ont été à l'avant-garde de ces changements. Grâce à des actions collectives, ils ont remis en cause le soutien apporté à l'agriculture industrielle et promu des visions alternatives fondées sur la durabilité écologique et la justice sociale.
Leurs expériences démontrent que des réponses à la crise climatique sont déjà présentes au sein de nombreuses communautés locales. Ce qu'il faut, c'est une plus grande reconnaissance, un soutien accru et un engagement des pouvoirs publics pour déployer ces solutions à l'échelle nationale et mondiale.
La section suivante examinera le rôle des mouvements sociaux, de la coopération internationale et de la gouvernance mondiale dans la promotion d'une transition juste vers l'abandon des combustibles fossiles, tout en renforçant la souveraineté alimentaire et la justice climatique.
Mouvements sociaux, coopération internationale et voies vers une transition juste vers l'abandon des combustibles fossiles
La transition mondiale vers l'abandon des combustibles fossiles n'est pas un simple changement technologique des systèmes énergétiques. Il s'agit d'une profonde transformation sociale, économique et politique qui touche tous les secteurs de la société humaine. La production d'énergie, l'agriculture, l'industrie, les transports et les modes de consommation sont étroitement imbriqués dans le modèle économique actuel fondé sur les combustibles fossiles. Aller vers un avenir durable nécessite donc non seulement de nouvelles technologies, mais aussi de nouvelles formes de gouvernance, de coopération et d'action collective.
Dans ce contexte, les mouvements sociaux ont joué un rôle de plus en plus important dans l'orientation des débats mondiaux sur le changement climatique et la durabilité. Des organisations de base, des mouvements paysans, des communautés autochtones, des syndicats, des associations de jeunes, des organisations de femmes et des militants écologistes se sont mobilisés à travers le monde pour réclamer des politiques climatiques plus ambitieuses et des voies de développement plus équitables.
Ces mouvements ont insufflé une perspective critique aux négociations internationales sur le climat, soulignant que l'action climatique doit prendre en compte la justice sociale, les inégalités économiques et les droits humains. Ils ont également remis en cause la prédominance des intérêts des multinationales dans l'élaboration des politiques climatiques et plaidé en faveur d'une participation démocratique aux processus décisionnels.
Les mouvements paysans, en particulier, ont apporté une contribution significative au débat mondial sur le changement climatique. Les organisations qui représentent les petits agriculteurs ont mis en évidence les liens entre l'agriculture industrielle, la dépendance aux combustibles fossiles et la dégradation écologique. Elles soutiennent que des solutions climatiques efficaces doivent transformer les systèmes alimentaires et soutenir des pratiques agricoles durables ancrées dans l'agroécologie et la souveraineté alimentaire.
Le mouvement paysan mondial s'est considérablement développé au cours des dernières décennies, il ar créé des réseaux qui relient les organisations d'agriculteurs à travers les continents. Ces réseaux facilitent l'échange de connaissances, de stratégies et d'expériences liées à l'agriculture durable, aux droits fonciers et au développement rural.
Lors de forums et de campagnes internationales, les organisations paysannes ont défendu des politiques qui protègent les petits agriculteurs contre les pratiques commerciales déloyales, l'expropriation foncière et la destruction de l'environnement. Elles ont également promu l'agroécologie comme une méthode qui permet de réduire les émissions agricoles tout en améliorant les moyens de subsistance en milieu rural.
Les mouvements autochtones ont également souligné l'importance de protéger les terres, les forêts et les écosystèmes naturels. Les communautés autochtones entretiennent souvent des relations de longue date avec leurs territoires, fondées sur des traditions culturelles et des connaissances écologiques développées au fil des générations. Ces communautés jouent fréquemment le rôle de gardiennes de paysages riches en biodiversité qui jouent un rôle vital dans la stabilisation du climat mondial.
Cependant, les peuples autochtones continuent de faire face à des menaces venues des industries extractives, des projets de développement d'infrastructures et de l'accaparement des terres. Le forage pétrolier, les opérations minières et l'expansion agricole à grande échelle ont souvent empiété sur les territoires autochtones, sapant les moyens de subsistance traditionnels et la gestion écologique.
La protection des droits des peuples autochtones et la reconnaissance de leurs systèmes de connaissances sont donc des éléments essentiels de la justice climatique. De nombreuses communautés autochtones possèdent des connaissances précieuses en matière de gestion durable des terres, de conservation de la biodiversité et de résilience des écosystèmes. L'intégration de ces connaissances dans les stratégies climatiques peut renforcer la protection de l'environnement tout en respectant la diversité culturelle.
Les mouvements de travailleurs jouent également un rôle crucial dans la mise en œuvre de la transition vers l'abandon des combustibles fossiles. Des millions de travailleurs à travers le monde sont actuellement employés dans des industries liées à l'extraction, au traitement et à la distribution des combustibles fossiles. Ces travailleurs et leurs communautés dépendent souvent fortement de ces industries pour leur survie économique.
Une transition rapide et non planifiée vers l'abandon des combustibles fossiles pourrait donc entraîner d'importantes perturbations sociales si d'autres possibilités d'emploi ne sont pas créées. Le concept de « transition juste » met l'accent sur la nécessité de protéger les droits des travailleurs et de veiller à ce que les politiques climatiques créent des emplois décents et des moyens de subsistance durables.
Les stratégies de transition juste peuvent inclure des programmes de reconversion professionnelle, des mesures de protection sociale, des investissements publics dans les industries des énergies renouvelables et des programmes de diversification économique régionale. En impliquant activement les travailleurs et les syndicats dans la planification, les gouvernements peuvent contribuer à garantir que la transition vers des systèmes énergétiques durables profite à la société dans son ensemble.
Les mouvements de jeunesse se sont également imposés comme des voix puissantes dans les actions mondiales pour le climat. Partout dans le monde, les jeunes se sont mobilisés par le biais de grèves scolaires, de manifestations et de campagnes de sensibilisation pour exiger une action urgente de la part des gouvernements et des multinationales. Leur militantisme reflète une prise de conscience croissante du fait que le changement climatique fait peser des risques à long terme sur les générations futures.
Les jeunes activistes soulignent souvent la dimension morale de l'action climatique, affirmant que les dirigeants politiques actuels ont la responsabilité de préserver la planète pour ceux qui en hériteront. Leur énergie et leur détermination ont contribué à placer le changement climatique au premier plan dans le débat public à l'échelle planétaire.
Les mouvements de femmes ont également mis en évidence les dimensions de genre dans la crise climatique. Dans de nombreuses communautés rurales, ce sont les femmes qui sont chargées de subvenir aux besoins en eau, en combustible et en nourriture de leur famille. Les perturbations liées au climat, telles que les sécheresses, les inondations et la pénurie de ressources, peuvent donc imposer des charges supplémentaires aux femmes et aux filles.
Par ailleurs, les femmes possèdent souvent des connaissances précieuses en matière de gestion durable des ressources et de résilience communautaire. L'autonomisation des femmes par l'éducation, les droits fonciers et les possibilités de prendre des responsabilités peut contribuer à la fois à améliorer l'adaptation au changement climatique et à stimuler les efforts en faveur du développement durable.
Le rôle de plus en plus important joué par divers mouvements sociaux a élargi le champ des débats sur le climat au-delà des considérations techniques et économiques. Il a mis en évidence le fait que les solutions climatiques doivent aborder des questions fondamentales relatives au pouvoir, à la justice et à la participation démocratique.
La coopération internationale reste essentielle pour faire face à la crise climatique. Le changement climatique est un problème mondial qui transcende les frontières nationales. Les émissions de gaz à effet de serre rejetées dans un pays peuvent affecter les écosystèmes et les communautés partout dans le monde. Par conséquent, une action internationale coordonnée est nécessaire pour parvenir à des réductions significatives des émissions et protéger les populations vulnérables.
La gouvernance climatique mondiale s'organise principalement à travers des accords et des institutions internationaux. Ces cadres visent à faciliter la coopération entre les gouvernements, à établir des objectifs communs et à mettre en place des dispositifs de suivi des progrès.
Cependant, les négociations internationales sur le climat se heurtent souvent à des difficultés importantes. Les pays ont des priorités économiques, des intérêts politiques et des niveaux de développement différents. Concilier ces intérêts tout en maintenant des engagements climatiques ambitieux nécessite des négociations diplomatiques complexes.
Les pays en développement soulignent fréquemment l'importance de l'équité dans les accords climatiques mondiaux. Ils font valoir que les nations riches ayant une longue histoire d'émissions industrielles doivent assumer une plus grande responsabilité dans la réduction des émissions et fournir un soutien financier et technologique.
Le financement climatique est donc devenu un enjeu central dans les négociations internationales sur le climat. Les pays en développement ont besoin de ressources financières importantes pour mettre en œuvre des projets d'énergie renouvelable, renforcer la résilience climatique et soutenir des Initiatives agricoles durables.
Le financement des mesures d'adaptation est particulièrement important pour les pays qui subissent déjà de graves impacts climatiques. Les régions côtières confrontées à l'élévation du niveau de la mer, les communautés agricoles confrontées à la sécheresse et les petits États insulaires menacés par des phénomènes météorologiques extrêmes ont tous besoin d'investissements substantiels dans les infrastructures et la préparation aux catastrophes.
Le transfert de technologies est un autre élément important de la coopération internationale en matière de climat. De nombreux pays en développement n'ont pas accès aux technologies de pointe qui pourraient soutenir le développement des énergies renouvelables et les stratégies d'adaptation au changement climatique. Le partage des connaissances technologiques et la réduction des obstacles à l'accès aux technologies peuvent accélérer l'action mondiale en faveur du climat.
Des mesures de renforcement des capacités sont également nécessaires pour soutenir la mise en œuvre des politiques climatiques. Les programmes de formation, les collaborations en matière de recherche et les actions de consolidation institutionnelle peuvent aider les pays à acquérir l'expertise nécessaire pour concevoir et gérer des politiques climatiques efficaces.
Si les accords internationaux fournissent des cadres importants pour la coopération, l'action locale reste tout aussi indispensable. Les solutions climatiques doivent être adaptées à des contextes écologiques, culturels et économiques particuliers. Les initiatives communautaires jouent souvent un rôle clé dans la mise en œuvre de solutions concrètes sur le terrain.
Les collectivités locales, les organisations de la société civile et les mouvements populaires mènent fréquemment des projets innovants dans les domaines des énergies renouvelables, de l'agriculture durable, de la conservation des forêts et de l'adaptation au changement climatique. Ces initiatives démontrent qu'une action climatique significative peut être menée à plusieurs niveaux de gouvernance.
Les villes sont de plus en plus reconnues comme des acteurs importants de la politique climatique. Les zones urbaines représentent une part significative de la consommation énergétique mondiale et des émissions de gaz à effet de serre. Parallèlement, les municipalités disposent souvent du pouvoir de mettre en œuvre des politiques relatives aux transports, aux normes de construction, à la gestion des déchets et à l'efficacité énergétique.
Les communautés rurales jouent un rôle tout aussi essentiel dans la lutte contre le changement climatique. Les paysages agricoles, les forêts, les zones humides et les prairies jouent un rôle important dans la régulation du système climatique terrestre. La gestion durable de ces écosystèmes peut contribuer à la séquestration du carbone, à la conservation de la biodiversité et à la résilience climatique.
La transformation des systèmes énergétiques représente l'un des aspects les plus critiques de la transition climatique mondiale. Les technologies d'énergie renouvelable telles que l'énergie solaire, éolienne, hydroélectrique et géothermique constituent des alternatives aux combustibles fossiles susceptibles de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre.
Ces dernières années, les coûts des technologies renouvelables ont considérablement baissé, ce qui les rend de plus en plus compétitives par rapport aux sources d'énergie fossiles. De nombreux pays investissent désormais massivement dans les infrastructures d'énergie renouvelable dans le cadre de leurs stratégies climatiques.
Cependant, le développement des énergies renouvelables doit également être géré avec soin afin d'éviter de créer de nouvelles formes de dégâts environnementaux et sociaux. Les projets d'infrastructure de grande envergure peuvent parfois affecter les écosystèmes locaux ou déplacer des communautés s'ils sont mis en œuvre sans consultation ni planification adéquates.
Les projets énergétiques renouvelables menés par les communautés offrent des modèles prometteurs pour des transitions énergétiques équitables. En incluant les populations locales dans la propriété et les processus décisionnels, ces initiatives peuvent répartir les bénéfices économiques plus équitablement tout en renforçant le soutien public au développement des énergies renouvelables.
Les mesures visant à améliorer l'efficacité énergétique jouent également un rôle essentiel dans la réduction des émissions. L'amélioration de l'isolation des bâtiments, la promotion d'appareils électroménagers à faible consommation d'énergie et le développement de systèmes de transport durables peuvent réduire considérablement la demande énergétique globale.
Les réseaux de transports publics, les aménagements cyclables et un urbanisme favorable aux piétons peuvent réduire la dépendance à l'égard des voitures particulières tout en améliorant la qualité de l'air et la santé publique. De telles mesures démontrent que les politiques climatiques peuvent générer simultanément de multiples avantages sociaux et environnementaux.
La transition vers des économies durables nécessite également de repenser les modes de consommation et de production. De nombreux systèmes économiques actuels reposent sur une croissance continue de l'extraction et de la consommation des ressources, ce qui exerce une pression croissante sur les écosystèmes de la Terre.
Les stratégies de développement durable doivent don

Le premier « trillionnaire » de l’histoire deviendra plus riche que la moitié de l’humanité
NEW YORK, le 11 juin 2026 — Avec l'entrée en Bourse de la société Space X prévue vendredi, la fortune personnelle d'Elon Musk devrait dépasser les 1000 milliards de dollars, faisant de lui le premier individu à atteindre un tel niveau de richesse. Il deviendra ainsi plus riche que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,8 milliards de personnes réunies, selon une analyse d'Oxfam.
Si Elon Musk devient effectivement le premier « trillionnaire » de l'histoire, cela signifiera que sa fortune a augmenté de plus de 550 milliards de dollars depuis un an, soit un rythme moyen de plus d'un million de dollars par minute.
Pour Oxfam, une concentration aussi extrême de la richesse est le résultat de décennies de politiques favorables aux milliardaires qui ont permis aux ultrariches de définir les règles économiques pour servir leurs propres intérêts.
« L'ascension d'Elon Musk au rang de "trillionnaire" marque un nouveau sommet de l'oligarchie et un jour sombre pour la démocratie. Mais cette concentration spectaculaire de la richesse n'était pas inévitable. Musk sera un "trillionnaire" soutenu par le gouvernement, dont la fortune s'est nourrie d'une ère de choix politiques régressifs — des décisions façonnées par une poignée d'individus pour enrichir leurs propres fortunes, et largement soutenues par les dirigeants politiques », dénonce Nabil Ahmed, directeur principal chargé de la justice économique chez Oxfam America.
L'analyse d'Oxfam illustre ce que représente une fortune de 1000 milliards de dollars :
Si Elon Musk dépensait 1 million de dollars par jour, il lui faudrait 2740 ans pour dépenser 1000 milliards de dollars.
Avec 1000 milliards de dollars, il pourrait donner 100 dollars à chaque habitant de la planète, et il resterait tout de même l'un des dix milliardaires les plus riches du monde, avec plus de 184 milliards de dollars en poche.
Un impôt de 10 % sur la fortune de 1000 milliards de dollars d'Elon Musk permettrait à plus de 800 millions de personnes de sortir de l'extrême pauvreté pendant un an.
L'influence politique démesurée des ultrariches
Selon un rapport d'Oxfam publié en début d'année, les milliardaires ont 4000 fois plus de chances d'occuper des fonctions politiques que les citoyennes et citoyens ordinaires. Les ultrariches utilisent souvent leur influence pour consolider leur pouvoir et leur contrôle sur les entreprises d'une manière susceptible de nuire à la démocratie. Elon Musk offrait déjà un exemple frappant de cette dynamique néfaste avant même d'atteindre le statut de « trillionnaire » : sa capacité à injecter des fonds dans les campagnes électorales lui a permis d'utiliser sa fortune et son pouvoir d'une manière qui incarne les effets néfastes du contrôle exercé par les milliardaires.
Accaparer les richesses : Non seulement une grande partie de la fortune d'Elon Musk repose sur le soutien passé du gouvernement américain, mais il a également mis à profit son passage au sein de l'administration Trump pour protéger et accroître cette richesse. SpaceX tire un cinquième de ses revenus du gouvernement fédéral américain, bien qu'elle n'ait probablement payé que peu ou pas d'impôt fédéral sur le revenu, grâce à un avantage fiscal accordé aux entreprises dans le cadre de la loi Tax Cuts and Jobs Act du président Trump. Public Citizen a constaté que plus de 70 % des agences ciblées par le DOGE (département de l'Efficacité gouvernementale) présentaient des conflits d'intérêts pour les entreprises de Musk, et des reportages ont révélé que son mandat au sein de l'administration a coïncidé avec l'attribution de contrats lucratifs à ses sociétés, notamment SpaceX et sa filiale Starlink. La récente entrée en bourse de Space X devrait également remplir les poches de responsables gouvernementaux, d'initiés ayant des liens politiques, de sociétés de capital-risque et de hauts dirigeants d'entreprise, notamment Donald Trump Jr., Jared Isaacman (actuel administrateur de la NASA), Peter Thiel et Marc Andressen (le plus grand donateur à ce jour pour les élections américaines de mi-mandat de 2026), entre autres.
Causer du tort : À la tête du DOGE, Elon Musk a démantelé des services gouvernementaux qui venaient en aide aux personnes les plus pauvres et les plus défavorisées aux États-Unis et à travers le monde. Une analyse d'Oxfam a révélé que le démantèlement de l'USAID risque d'entraîner la mort d'un enfant de moins de 5 ans toutes les 40 secondes d'ici 2030.
Diviser et détourner l'attention : Peu après avoir racheté le réseau social X, Elon Musk a commencé à ouvrir la voie à des campagnes de désinformation sur la plateforme, démantelant presque à lui seul les départements « Confiance et sécurité » et « Droits de l'homme » de l'entreprise au cours des premières semaines suivant son rachat. À quelques semaines seulement des élections américaines de 2024, le Center for Countering Digital Hate a constaté que « les affirmations fausses ou trompeuses du milliardaire Elon Musk concernant les élections américaines avaient accumulé 2 milliards de vues sur X ». Une autre étude de l'Université de Californie a révélé que, dans les mois qui ont suivi l'acquisition de X par Elon Musk, les discours haineux y avaient augmenté d'environ 50 %.
Oxfam appelle les gouvernements à agir
« Ce nouvel "Âge d'or" ne prendra pas fin de lui-même. Il s'agit là d'un signal d'alarme qui devrait faire prendre conscience aux gouvernements de la nécessité d'agir. Il n'a jamais été aussi urgent de freiner l'accumulation de richesses extrêmes — en réformant les politiques économiques qui ont non seulement donné naissance à des "trillionnaires" », mais aussi à des milliardaires et à l'inégalité scandaleuse que nous observons aujourd'hui », plaide M. Ahmed.
Oxfam exhorte les gouvernements à répondre aux demandes du public pour faire face à l'urgence des inégalités, notamment en s'attaquant au pouvoir extrême des entreprises et des monopoles, en taxant la fortune des ultrariches, en investissant dans les services publics et en renforçant considérablement les mesures visant à augmenter les salaires et à protéger les droits des travailleurs et des travailleuses.
Notes aux journalistes
Les données sur la fortune d'Elon Musk proviennent du classement en temps réel des milliardaires de Forbes. Le 31 mai 2025, Musk avait une valeur nette de 422,7 milliards de dollars.
Les données sur la fortune personnelle nette proviennent de la World Inequality Database. En 2024, les 46 % les plus pauvres de l'humanité, soit 3,8 milliards de personnes, disposait d'une fortune nette cumulée de 890 milliards de dollars (ajustés aux prix de janvier 2026). Tous les calculs ont été basés sur une valeur nette actuelle de 1000 milliards de dollars.
Les calculs d'Oxfam, basés sur les données de la Banque mondiale, montrent qu'en 2024, le coût de l'éradication de l'extrême pauvreté pour une année s'élevait à 96,2 milliards de dollars. Seulement 10 % de la fortune d'Elon Musk suffirait à mettre fin à l'extrême pauvreté dans le monde. Les seuils de pauvreté et les écarts de pauvreté nationaux proviennent de la Banque mondiale et sont exprimés en parité de pouvoir d'achat (PPA). Pour chaque pays, nous avons converti les deux seuils de pauvreté en dollars américains au taux de change du marché, en utilisant les taux de change du marché et les facteurs de conversion du pouvoir d'achat issus de la World Inequality Database. Le montant nécessaire pour mettre fin à la pauvreté pendant un an est le produit de l'écart de pauvreté, du seuil de pauvreté, de la population et de 365 jours. Nous avons ensuite agrégé les valeurs pour tous les pays.
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60 000 personnes à Genève contre le G7 et son monde !
Le succès de la mobilisation contre le G7 organisée à Genève démontre qu'une opposition déterminée, populaire et internationaliste, existe face aux politiques défendues par les puissances capitalistes occidentales !
Tiré de Inprecor
14 juin 2026
https://inprecor.fr/60-000-personnes-geneve-contre-le-g7-et-son-monde
Par Solidarités, NPA - L'Anticapitaliste
Ces dernières semaines, les autorités genevoises et françaises ont tenté de jouer la carte de la peur pour décourager la population de se joindre à la mobilisation. Le dispositif sécuritaire déployé, les discours alarmistes et les multiples restrictions imposées aux manifestations visaient moins à garantir la sécurité qu'à intimider celles et ceux qui refusent de rester spectateur·icexs des politiques de guerre, d'austérité et de destruction écologique portées par les puissances du G7.
Cette stratégie autoritaire et sécuritaire a échoué : des dizaines milliers de personnes se sont rassemblées à Genève pour affirmer qu'un autre monde est non seulement nécessaire, mais qu'il se construit à travers les luttes sociales, écologistes, féministes, antiracistes et internationalistes. La diversité du cortège et des organisations présentes a démontré la vitalité des résistances face à un ordre impérialiste fondé sur la domination occidentale, la concurrence généralisée, l'exploitation et le pillage des ressources.
Les vrais casseurs : les flics, les entreprises complices et le G7
En fin de manifestation, la police a commencé à gazer à répétition le cortège, coupant celui-ci en plusieurs blocs, sans aucune utilité concrète si ce n'est celle de faire peur aux manifestant·exs. Après de multiples arrêts et reculs provoqués par les gaz lacrymogènes, le cortège est arrivé tant bien que mal à destination. Alors que les autorités avaient validé la présence des manifestant·exs jusqu'à 22:30 dans le parc, la police a multiplié les incursions à grand renfort de lacrymogènes, ne se gênant pas de gazer celles et ceux qui profitaient d'un repas prévu au programme. Face aux menaces de la police, l'organisation à finalement décidé de dissoudre, plus de deux heures en avance, la manifestation. Au moment de quitter les lieux, la police a continué de bloquer les voies d'évacuation et nassé de nombreuses personnes qui cherchaient seulement à quitter les lieux, dont l'intégralité du service d'ordre. Face à ces violences policières, touxtes les manifestant•exs ont été solidaires, en se protégeant les unexs et les autres en ne laissant personne sur le côté.
solidaritéS et le Nouveau Parti Anticapitaliste l'Anticapitaliste saluent le succès de cette mobilisation et remercient la coalition NOG7 et la Grève féministe ainsi que l'ensemble des militant·exs qui l'ont rendue possible. Ce week-end est une première et réjouissante étape dans la reconstruction d'un vaste mouvement social à l'échelle internationale capable d'affronter le pouvoir du capital et ses soutiens fascistes, afin de construire une autre société plus juste pour tou·xtes !
Publié par solidaritéS et le NPA-L'Anticapitaliste le 14 juin 2026
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Instance illégitime au bilan calamiteux, le G7 est une scorie du passé
Le G7 est né du choc pétrolier de 1973. Il a grandi pour « stabiliser » l'économie mondiale et a (mal) vieilli pour essayer d'assurer la domination de ses pays membres. Toujours plus illégitime, au bilan calamiteux, le G7 est une vieillerie diplomatique surannée qu'il faudrait supprimer plutôt que maintenir sous assistance respiratoire.
Tiré du blogue de l'auteur.
Formidable, voilà un G7 ! Sans aucun doute l'instance la plus légitime, la plus pertinente et la plus efficace pour résoudre les grands problèmes mondiaux et remédier aux grands déséquilibres existants. Il n'y a qu'à regarder son bilan depuis plus de 50 pour s'en convaincre :
➡️ le terrorisme international a été éradiqué au sommet de Venise (Italie) de 1980
➡️ la pauvreté a été supprimée à la suite de plusieurs sommets des années 1980 et 1990
➡️ la dette des pays du Sud a disparu suite au sommet de Cologne (Allemagne) en 1999
➡️ le risque nucléaire a été jugulé au sommet de Tokyo (Japon) en 1986, et Moscou (Russie) en 1996
➡️ le réchauffement climatique a été stoppé au sommet de l'Aquila (Italie) de 2009
➡️ les pandémies mondiales ont disparu suite aux engagements des G7 de 2015 à 2019 et ceux qui ont suivi ont permis de préparer nos systèmes de santé aux pandémies suivantes.
➡️ des centaines de milliards de dollars ont été débloqués pour financer des infrastructures durables ces dernière années
Etc
Instance illégitime au bilan calamiteux. le G7 est une scorie du passé qu"il faudrait supprimer.
– Maxime Combes
La liste est longue, sans doute infinie, des engagements pris par les pays du G20 depuis plus de 50 ans … et jamais suivis d'effets. Climat, démocratie, paix, développement, intelligence artificielle : les communiqués regorgent de promesses, d'engagements et d'ambitions. Pourtant, derrière cette mise en scène soigneusement orchestrée, une réalité s'impose : le G7 est devenu une instance aussi illégitime qu'inefficace, un vestige d'un ordre mondial révolu dont l'utilité politique est inversement proportionnelle à sa couverture médiatique.
À lui seul, le G7 incarne le décalage grandissant entre les discours des élites dirigeantes et la réalité du monde. Créé dans les années 1970 pour coordonner les politiques économiques des principales puissances industrielles, il prétend aujourd'hui parler au nom de la communauté internationale alors qu'il ne représente plus qu'une minorité de la population mondiale. Les sept pays qui le composent regroupent moins de 10 % des habitants de la planète. Des puissances majeures comme la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Indonésie, l'Afrique du Sud ou le Nigeria en sont exclues. À l'heure où le centre de gravité économique et démographique du monde s'est déplacé, cette prétention à fixer les priorités globales relève d'un anachronisme manifeste.
Cette illégitimité serait déjà problématique si le G7 obtenait des résultats. Mais son bilan est tout aussi accablant.
L'exemple du climat est sans doute le plus révélateur. Depuis le sommet de l'Aquila en 2009, les dirigeants du G7 n'ont cessé de proclamer leur volonté de contenir le réchauffement climatique, d'atteindre la neutralité carbone et de financer la transition écologique. Dix ans plus tard, les émissions mondiales continuent d'augmenter, les financements promis aux pays du Sud demeurent largement insuffisants et les investissements dans les énergies fossiles se poursuivent. Derrière les déclarations de principe, les États membres du G7 restent parmi les principaux responsables historiques de l'accumulation des gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Ils continuent de défendre un modèle économique fondé sur l'extraction intensive des ressources naturelles et la recherche permanente de croissance matérielle.
Et que fait E. Macron ? Il déroule le tapis rouge et invite D. Trump, le plus grand fossoyeur des politiques climatiques mondiales, sous les ors de la République pour un dîner à Versailles. D. Trump a fait sortir les Etats-Unis des négociations climatiques internationales, de l'Organisation mondiale de la santé, a humilié l'UE avec un accord commercial totalement déséquilibré et asymétrique … mais la France, ainsi que les autres Etats européens, se prosternent devant le leader de la Première puissance économique mondiale qui organise et/ou soutiens des guerres aux quatre coins de la planète.
La contradiction est devenue caricaturale. Les mêmes gouvernements qui se présentent comme les champions de la lutte contre le changement climatique subventionnent encore massivement les énergies fossiles, négocient de nouveaux accords commerciaux favorisant l'augmentation des échanges carbonés et refusent toute remise en cause sérieuse du modèle économique à l'origine de la catastrophe écologique. Et on ne compte plus le nombre de G7 dont le communiqué final encourage l'exploitation gésièeLe résultat est connu : records de température, sécheresses, inondations, incendies géants et effondrement accéléré de la biodiversité.
Le traitement réservé à l'Amazonie en fournit une illustration emblématique. Lors du sommet de Biarritz en 2019, Emmanuel Macron avait tenté de faire du G7 le sauveur de la forêt amazonienne. Quelques millions de dollars avaient été annoncés en urgence tandis que les caméras du monde entier étaient braquées sur les incendies. L'opération de communication n'a trompé personne. Les montants engagés étaient dérisoires au regard des enjeux, tandis que les mécanismes économiques favorisant la déforestation demeuraient intacts. Sept ans plus tard, l'accord de libre-échange UE-Mercosur, dont toutes les études montrent qu'il va encourager la déforestation, Le G7 prétendait combattre les conséquences d'un système dont il refuse obstinément de traiter les causes.
Sur le plan économique, le bilan n'est guère plus reluisant. Depuis la crise financière de 2008, puis celle du Covid-19, les inégalités n'ont cessé de se creuser au sein même des pays du G7. La concentration des richesses atteint des niveaux records. Les grandes multinationales continuent de peser davantage sur les décisions publiques que de nombreux États. Les engagements répétés en faveur d'une mondialisation plus juste ou d'une fiscalité internationale plus équitable ont produit des résultats limités, souvent symboliques, loin des transformations structurelles annoncées.
Même en matière de démocratie, domaine dans lequel le G7 aime se présenter comme une référence morale, le contraste entre les principes affichés et les pratiques réelles saute aux yeux. Comment prétendre défendre les droits humains tout en continuant à soutenir des régimes autoritaires lorsqu'ils servent des intérêts stratégiques ? Comment invoquer le droit international tout en appliquant des standards variables selon les conflits ou les régions du monde ? Cette sélectivité nourrit partout la défiance et affaiblit la crédibilité des discours occidentaux.
La guerre en Ukraine a offert au G7 un nouveau rôle : celui de coordinateur politique du bloc occidental face à la Russie. Mais même dans ce domaine, son action ne fait que souligner sa nature véritable. Le G7 n'est plus un directoire économique mondial ; il est devenu une enceinte géopolitique défendant les intérêts d'un groupe restreint de puissances confrontées à la montée d'un monde multipolaire.
Au fond, le principal problème du G7 n'est pas seulement son inefficacité. C'est qu'il entretient l'illusion qu'une poignée de dirigeants pourrait régler les défis du XXIe siècle à huis clos, loin des peuples concernés. Or les enjeux contemporains — climat, biodiversité, pauvreté, fiscalité, santé mondiale, régulation du numérique — exigent au contraire des cadres véritablement universels, démocratiques et représentatifs.
Chaque sommet du G7 produit davantage de déclarations que de résultats. Chaque communiqué promet davantage qu'il n'accomplit. Chaque édition confirme un peu plus le déclin politique d'une institution incapable de répondre à l'urgence écologique, sociale et démocratique.
Le monde de 2025 n'est plus celui de 1975. Le G7, lui, semble ne pas l'avoir compris. Vestige d'une époque révolue, il survit par inertie diplomatique et par habitude médiatique. Son bilan calamiteux et son déficit de légitimité devraient conduire à une conclusion simple : loin d'être une solution aux crises contemporaines, le G7 est devenu l'une des manifestations les plus visibles d'un ordre international en fin de course. Une scorie du passé dont le monde aurait tout intérêt à s'émanciper.
Maxime Combes, économiste et auteur de Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015) et co-auteur de « Un pognon de dingue mais pour qui ? L'argent magique de la pandémie » (Seuil, 2022).

Si la société fait preuve d’une forte tolérance envers la violence, celle-ci finira tôt ou tard par « déborder » à l’extérieur
Le mouvement russe « Résistance féministe contre la guerre » est actif depuis le début du conflit en Ukraine, menant une vaste campagne de contre-information sur la condition des femmes russes sous le régime de Poutine.
Son action se déroule sur Internet, mais aussi à travers des groupes informels de rencontre ainsi que par la diffusion, dans les quartiers des villes, d'un bulletin (distribué de nuit) dans les boîtes aux lettres des immeubles.
En raison de ces activités militantes, le groupe a été qualifié par l'État russe d'« agence étrangère ». Des dizaines de ses militantes ont fait l'objet de poursuites pénales et plus d'une centaine ont été condamnées à de lourdes amendes. « Résistance féministe », présente dans plus de 40 villes de Russie, est aujourd'hui l'organisation d'opposition la plus active du pays.
« Résistance féministe contre la guerre » rédige chaque année, depuis le début de la guerre en Ukraine, des rapports sur la situation des femmes en Russie. Ces rapports sont rédigés à partir d'informations provenant de sources ouvertes (médias, centres de recherche) et de signalements envoyés au groupe, avant d'être transmis à des institutions internationales de défense des droits humains, telles que l'ONU ou l'APCE (Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe).
Le rapport 2026 — « Les droits des femmes dans un contexte de répression et de militarisation » — présente un intérêt particulier car il met en lumière la tragique détérioration de la condition des femmes en Russie au cours des quatre dernières années.
L'un des aspects les plus inquiétants est la grave restriction du droit à l'avortement. Une tendance que l'on observe malheureusement aussi en Europe, mais qui, en Russie, est directement liée à la situation de guerre.
Nous apprenons ainsi qu'actuellement, dans 29 régions de la Fédération de Russie, des sanctions sont en vigueur pour « incitation à l'avortement ».
C'est en février 2026 que le nombre de ces régions est passé à 29 (dont les territoires ukrainiens occupés par la Russie), alors qu'il était encore de 23 en 2025. De février 2023 à janvier 2026, le nombre de cliniques privées pratiquant des avortements a en outre diminué d'environ 30% (passant de 2 813 à 1 961). Dans 15 régions de Russie, il n'est désormais plus possible de se faire avorter dans une clinique privée.
En 2025, plusieurs régions de Russie ont instauré des amendes pour les étudiantes enceintes qui décident de ne pas mener leur grossesse à terme. Et en mars 2026, la Douma d'État a proposé d'exclure totalement de la protection sanitaire publique obligatoire les avortements non pratiqués sur indication médicale. Il s'agit là de la plus ignoble des restrictions aux services socio-sanitaires que l'on puisse imaginer.
Selon Natalia, l'une des rédactrices du rapport, « la situation est assez claire : tu as 12 semaines pour faire un choix. Tu dois trouver une clinique — et s'il n'y en a pas dans ta région, tu dois aussi trouver l'argent pour te rendre ailleurs. Attendre en file, écouter les conseils de garder [l'enfant], puis on t'envoie à un endroit, puis à un autre, chez le curé, chez le psychologue, et le temps presse. Tu dois insister 25 fois et dire : oui, j'ai fait ce choix. Ensuite, il y a la soi-disant « semaine de silence » et tu arrives à peine à atteindre la douzième semaine ».
Un rôle fondamental dans cette campagne est joué par l'Église orthodoxe, qui ne cesse de se confondre avec l'État, bien que les statistiques démontrent abondamment que l'interdiction de l'avortement entraîne une augmentation de la mortalité féminine.
En 2024, indique encore le « Rapport », le ministère de la Santé a interdit la vente libre de médicaments à base de mifépristone (c'est-à-dire la soi-disant « pilule du lendemain »).
L'école contribue elle aussi à faire reculer la conscience civique : lors des cours de « Conversations sur les choses importantes » (une matière introduite en 2023 dans les écoles primaires où l'on prône les « valeurs traditionnelles » du putinisme), on promeut constamment l'idée que la maternité est « une mission spéciale de la femme ». Actuellement, ce discours dans les écoles offre aux jeunes filles russes la seule alternative au rôle traditionnel de gardienne du foyer : celui de patriote défendant héroïquement son pays.
Cependant, toutes ces restrictions à l'avortement ne feront qu'augmenter le nombre de lieux où l'avortement illégal est pratiqué (parfois dans des conditions dangereuses) et ne résoudront certainement pas la crise démographique russe, alimentée par la mort massive de jeunes hommes au front, l'alcoolisme et le dysfonctionnement du système de santé dans de nombreuses provinces.
La mobilisation et la mortalité disproportionnées dans les républiques ethniques et les régions reculées (Bouriatie, Touva, Daghestan et Kamtchatka) ont fait que des tâches considérées comme masculines dans les communautés traditionnelles sont retombées sur les épaules des femmes : par exemple, la collecte de bois pour l'hiver et la réparation des habitations. Dans des villages comme Sedanka au Kamtchatka et dans les petites localités de Bouriatie, les femmes sont devenues les seules chefs de famille. Dans les régions aux températures extrêmes, l'absence de main-d'œuvre masculine transforme la vie quotidienne en une lutte pour la survie physique.
Outre la vie domestique, les femmes sont contraintes de prendre en charge la gestion de l'économie traditionnelle (élevage de rennes et pêche), qui constitue la principale source de subsistance et de revenus. En somme, comme dans les sociétés primitives, la femme redevient la cueilleuse-chasseuse des sociétés primitives, mais sans bénéficier des privilèges typiques des sociétés matriarcales.
Dans le pays, par ailleurs, l'influence d'associations informelles réactionnaires (par exemple la « Communauté russe ») se renforce ; celles-ci assument les fonctions de « police morale » en dictant ce qui est conseillé ou déconseillé en matière de sexualité, de contraception et de vie sociale.
Le retour du front de nombreux vétérans d'Ukraine, souvent atteints de troubles psychiques et enclins à la consommation de stupéfiants et d'alcool, a accru la violence sociale et domestique. « Plus d'un millier de femmes – signale encore Natalia – ont été victimes de crimes violents commis par des militaires au cours de l'année écoulée. Souvent, ces derniers ne subissent même pas de sanctions et, au lieu de purger leur peine, retournent au front ».
Les hommes qui reviennent du front souffrent souvent de troubles de stress post-traumatique, ce qui met en danger la sécurité de leurs proches. De plus, la Russie a enrôlé dans la guerre de nombreux condamnés pour des crimes violents. À leur retour de la guerre, ces détenus continuent souvent de persécuter leurs anciennes victimes.
L'organisation féministe a lancé un slogan : « La guerre commence à la maison ». On suppose, à juste titre, que si la société fait preuve d'une forte tolérance envers la violence, celle-ci finira tôt ou tard par « déborder » à l'extérieur. Récemment, une nouvelle alarmante a été diffusée : en 2025, le nombre d'appels reçus par la ligne d'assistance nationale pour les femmes victimes de violence domestique a augmenté de 40%. De plus, on sait que dans 60% des cas, lorsqu'un acte de violence domestique est porté devant les tribunaux, les coupables reçoivent la peine minimale : une amende de cinq mille roubles (environ 50 euros).
Le retour à une discrimination et à une violence plus dures envers les femmes dans un pays qui, en 1918, avait eu la première femme Premier ministre (Alexandra Kollontaï) est lui aussi un signe inquiétant de notre époque.
Yurii Colombo
Source : article de Yurii Colombo publié dans Matrioska, mai 2026
https://solidarity-ukraine-belgium.com/post/la-lutte-feministe-aujourdhui-en-russie
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Guerre en Ukraine : le business mortel des recrues africaines
De la Méditerranée au front ukrainien, des milliers de jeunes Africains défient la mort dans l'espoir de fuir la pauvreté sur le continent, en s'engageant dans une guerre qui les utilise le plus souvent comme de la chair à canon. Mor Amar a pu s'entretenir avec un jeune Sénégalais prisonnier en Ukraine.
Tiré de MondAfrique.
Donetsk, avril 2025 : le Sénégal découvre un homme noir capturé au front par l'armée ukrainienne. Il s'appelle Malick Diop ; il a 26 ans ; il est originaire de Keur Mandoumbé dans le département de Kounghueul (région de Kaffrine, centre du Sénégal). Visiblement éprouvé et à bout de forces, il vient, dans une vidéo rendue virale par ses geôliers, d'exposer les raisons de son engagement. Son objectif, dit-il, était de gagner de l'argent, afin de quitter la Russie pour l'Europe. Au moment de ce témoignage, Malick est obnubilé par sa libération.
Un an plus tard, le discours est tout autre. Le jeune Sénégalais, que nous avons rencontré le 15 mai 2026 à l'occasion d'une visite à Kyiv (Kiev), ne veut plus entendre parler d'un retour au Sénégal. Apparemment en forme, beaucoup plus serein qu'au moment de sa capture, il déclare sur un ton qui ne laisse place à aucune équivoque : “Je préfère mourir plutôt que de rentrer au Sénégal…”
Alors qu'on s'attendait à une déclaration de contrition ou un plaidoyer pour sa libération en vue de regagner sa famille, qui vit un calvaire depuis plusieurs mois, on a entendu un récit renversant, tranchant avec la représentation souvent faite du jeune Africain innocent enrôlé de force dans l'armée russe. Regard figé, déterminé, il persiste et signe : « Je suis un prisonnier de guerre russe, je demande juste à ce que mes droits en tant que prisonnier de guerre soient respectés. Il faut arrêter de nous traiter comme des mercenaires. Nous ne sommes pas des mercenaires.”
« J'ai choisi de m'engager dans l'armée russe »
Comme des milliers d'Africains, Asiatiques et Latino-Américains, Malick, présenté comme un étudiant brillant, avait rejoint la Russie pour y suivre des études de Droit. Il s'est retrouvé dans les geôles ukrainiennes suite à son enrôlement dans l'armée russe, suivi de son envoi au front. Pourquoi son refus catégorique de retourner au Sénégal ? Il s'explique : “Je ne peux rien demander au Sénégal, parce que j'ai choisi de m'engager dans l'armée russe. À la limite, j'ai trahi le Sénégal, qui m'avait donné une bourse d'étude pour la Russie. Et une fois en Russie, j'ai choisi de défendre un autre pays.”
Son cas est loin d'être isolé. Dans la salle, il y avait avec lui un Togolais et un Congolais (Congo Brazzaville) tout aussi déterminés à purger leur peine et à retourner dans leur pays d'adoption, la Russie. En apparence, ils semblent agir en parfaite conscience, sans aucune contrainte. À l'exception peut-être d'un Marocain qui, lui, a le regard noir, perdu dans le vide, comme s'il cherchait une aide qu'il a du mal à trouver dans cette audience et ne semble pas vouloir parler de sa situation. Il est resté muet tout au long de l'entretien réalisé par visioconférence avec la facilitation du Centre ukrainien de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre.
Ce qui fait courir les jeunes
Pour en savoir davantage, nous avons rencontré à Kyiv des organisations de défense des droits de l'homme qui travaillent sur le sujet. Pour elles, la question est bien plus complexe. En vérité, confient plusieurs sources ukrainiennes, dont l'organisation Truth Hounds qui a enquêté sur le sujet avec la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), ces jeunes seraient victimes de “faux espoirs” qu'on leur fait miroiter. Ils pensent, à leur retour en Russie, retrouver leurs avantages : salaires bloqués, indemnités juteuses, nationalités promises, bref, la belle vie à Moscou après de bons et loyaux services… “En sus de leurs salaires qui seraient bloqués dans des comptes, on leur a promis des passeports russes pour eux et pour des membres de leurs familles. Ce qui fait qu'ils ne veulent pas rentrer dans leurs pays d'origine au risque de perdre tous ces avantages”, confirme un représentant du Centre de coordination pour les prisonniers, convaincu qu'une fois en Russie, ces jeunes sont renvoyés au front.
Interpellé sur ce risque, le père de Malick, Sette Diop, dit espérer que ce ne sera pas le cas pour son fils, mais il nourrit de sérieuses inquiétudes. En effet, il a été informé du cas d'un ressortissant de Kaffrine (même région que Malick), engagé avant son fils et qui aurait subi ce triste sort. “Après sa guérison, il [le natif de Kaffrine] est retourné en Russie et a été immédiatement renvoyé au front où il a été tué, moins d'une semaine après son retour”, témoigne Sette Diop, confortant ainsi la version livrée par plusieurs sources. Nous avons essayé d'entrer en contact avec cette famille mais n'avons pas réussi à obtenir ses coordonnées.
La grosse arnaque
Dans cette affaire, tout semble être un mirage : le salaire, la nationalité, les avantages, entre autres promesses. En ce qui concerne l'octroi de la nationalité, il est généralement assorti d'un délai d'un an. Pour le salaire, les jeunes envoyés au front ne peuvent pas immédiatement en profiter. Et ils ont peu de chance d'en voir la couleur puisque beaucoup d'entre eux n'en sortent pas vivants. “Sur le papier, ils ont effectivement signé pour un bon salaire. Mais une fois au front, ils n'ont pas accès à leurs comptes pour vérifier. Du coup, beaucoup ne savent pas s'ils ont reçu des virements ou pas. Et ils ont de grande chance de mourir au front parce que c'est eux qu'on envoie en première ligne alors qu'ils ne sont pas des militaires”, expliquent les experts de Truth Hounds.
Pour ce qui est de Malick, il a signé un contrat de 6 mois renouvelable. Cela fait plus d'un an qu'il croupit en prison dans une ville ukrainienne, loin du front. Son père précise : “On lui a dit que pour les 6 premiers mois, il ne pourrait pas avoir la nationalité. Mais après renouvellement, il obtiendrait la nationalité, des papiers pour son père et sa mère ainsi que pour trois autres personnes de la famille de son choix.” Pour la rémunération, Malick s'attendait à 5 millions FCFA (7600 euros) par mois, assortis d'un montant de 5 millions payés dès la signature.
Dix pour cent d'Africains
Globalement, la Russie recrute chez les étudiants, les migrants étrangers sur place et à travers des campagnes sur les réseaux sociaux. Loin de certaines représentations, l'Afrique n'est pas le seul continent concerné. Sur un total de 28 394 étrangers recensés, 2 982 sont des Africains. Plus de 5 100 de ces combattants ont été tués, dont 486 Africains. Ces chiffres n'embrassent que les personnes formellement identifiées. Les chiffres réels pourraient donc être bien plus élevés.
On recense 19 Sénégalais enrôlés dans l'armée russe formellement identifiés. Six d'entre eux auraient déjà été tués et un, Malick Diop, emprisonné. Selon des sources contactées par Mondafrique, ils seraient beaucoup plus nombreux et les autorités sénégalaises auraient été saisies du problème, sans réaction jusqu'ici. “On sait qu'il y en a beaucoup, mais il est difficile de donner des chiffres exacts. Ceux qui s'engagent le font volontairement. Le ministère des armées n'a jamais contacté les autorités sénégalaises pour les informer”, confie une source basée en Russie. Concernant le mode de recrutement, il indique que des affiches sont apposées sur les murs et un peu partout. “Les jeunes Africains intéressés s'engagent librement. On les considère ici comme des mercenaires”, poursuit notre interlocuteur.
Le silence coupable des autorités
Interpellé, l'ambassadeur du Sénégal en Russie, Sylvain Sambou, a refusé tout commentaire. “Nous ne pouvons communiquer sur ce dossier. Vous pouvez introduire une demande officielle au niveau du ministère des Affaires étrangères ou du secrétariat d'État aux Sénégalais de l'extérieur [l'entretien a eu lieu avant le remaniement gouvernemental qui a supprimé ce poste], pour qu'on puisse parler de manière officielle”, s'est-il excusé. Concernant Malick Diop, il a affirmé que son cas était suivi par la représentation du Sénégal à Varsovie.
Selon plusieurs sources, les jeunes Africains qui s'engagent ne savent pas toujours qu'ils vont être envoyés au front. On leur dit qu'il s'agit de travaux civils et une fois sur le terrain, on les jette au front en première ligne. D'autres, en revanche, se retrouvent du jour au lendemain dans la gueule du loup. L'ONG Truth Hounds et la FIDH donnent en exemple un étudiant marocain parti pour des études de médecine. Arrêté pour des motifs purement administratifs, il a été contraint de choisir entre la prison et un engagement rémunéré dans l'armée. Son seul tort était d'avoir changé d'appartement sans aviser les services compétents, comme le prévoit la loi. “Une fois arrêté pour ce motif purement administratif, on lui a proposé soit de signer un contrat d'engagement dans l'armée soit de rester en prison”, expliquent les experts qui l'ont interviewé en détention.
En ce qui le concerne, Malick Diop dit n'avoir pas été contraint. Il a signé un contrat en bonne et due forme qui prévoyait son envoi en Ukraine. Son père a toutefois apporté quelques précisions. Malick, a-t-il dit, était un peu perturbé et envisageait même de quitter la Russie pour l'Europe : “Il avait obtenu une bourse pour l'Italie. Il lui fallait revenir au Sénégal pour les formalités du visa, mais il n'avait pas l'argent pour financer le voyage. Il en a parlé à une connaissance russe qui lui a conseillé l'opportunité offerte par l'armée. C'est comme ça qu'il a accepté de signer le contrat”. Sette Diop a ajouté que l'ami russe de son fils avait promis de l'appuyer pour qu'il soit affecté au service de santé ou en tant que cuisinier.
L'éloignement et la vulnérabilité
Le point commun de tout ces jeunes, c'est leur situation de vulnérabilité, aggravée par la distance avec leurs proches. Pour les inciter à s'engager, la Russie ne lésine pas sur les moyens. Elle leur promet parfois des bonus pouvant aller jusqu'à 3 millions de roubles, selon leurs régions d'origine et leurs profils, soit 35 000 euros (plus de 22 millions FCFA), affirment plusieurs sources.
Interpellé sur ses motivations, le Congolais détenu avec Malick impute toute la responsabilité aux dirigeants africains et à leurs “complices” occidentaux. “Si nous en sommes là, c'est à cause des Européens qui pillent le continent. Des jeunes Africains meurent tous les jours en mer pour fuir la misère. Nous ne comptons pas retourner dans nos pays pour être confrontés à cette même situation”, fulmine t-il, précisant qu'il a une femme et une famille russe et qu'il a choisi la Russie en toute connaissance de cause. “Dites plutôt aux gouvernants et à leurs complices occidentaux de changer de politique parce que personne ne veut mourir dans la misère”, renchérit-il sur un ton plus politique.
Les subtilités du droit humanitaire international
Alors que les jeunes prisonniers semblent avoir hâte de retourner dans leur pays adoptif, la Russie, elle, ne paraît pas pressée de les récupérer. Depuis le début de la guerre, on dénombre au moins 75 échanges de prisonniers pour un nombre total de prisonniers échangés avoisinant les 19 000. Jusque-là, aucun prisonnier africain n'en a fait partie. Comme s'ils n'intéressaient que leurs familles. Même leurs États d'origine, pour ceux qui sont en prison en Ukraine, ne font absolument rien pour leur libération, ont confié plusieurs sources en Ukraine.
Dans le cadre de cette enquête, nous avons enregistré au moins 29 Africains dans les prisons ukrainiennes. Selon le Centre de coordination pour le traitement des prisonniers, ils ne sont pas traités comme des mercenaires mais comme des prisonniers de guerre. En tant que tels, les seules voies pour les libérer sont soit une demande du pays pour lequel ils combattaient, soit la fin de la guerre.
L'autre option que n'écartent pas les défenseurs des droits humains, c'est la voie diplomatique, dans le cas où les pays d'origine en feraient la demande. La difficulté, pour Malick, c'est que lui-même ne veut pas que le Sénégal s'implique. “Si la personne concernée dit ne pas vouloir que son pays d'origine intervienne, ce dernier n'a pas d'instrument pour agir, d'après le droit humanitaire international. Mais ici, on sait que la plupart des prisonniers se sont engagés sous la contrainte et ils courent des risques en cas de retour en Russie. Il faut donc des solutions au cas par cas”, a expliqué un expert de Truth Hounds.
Des familles en rade
Par ailleurs, il est reproché à la Russie de ne pas assister les familles. Le père de Malick Diop le confirme tout en précisant qu'il ne s'est jamais rapproché de la Russie pour demander quoi que ce soit : “J'ai jusque-là tout confié à l'État du Sénégal. Je crois que c'est l'État qui doit parler à la Russie et à l'Ukraine s'il le faut, pour que Malick soit libéré. Nous leur avons confié le dossier depuis le début, mais je dois dire que ça n'a pas beaucoup évolué. Nous sommes juste rassurés que Malick se porte bien en prison”.
Il n'y a pas longtemps, les services du ministère sénégalais des Affaires étrangères ont, toutefois, contacté le père de Malick et lui ont conseillé d'introduire une demande de soutien, pour bénéficier de l'appui de la Russie en tant qu'ayant droit. Cela fait cinq mois que Sette Diop a déposé son dossier, mais aucune avancée notoire n'a été enregistrée. “Il y a un mois, l'ambassade du Sénégal à Moscou m'a contacté pour me dire que le dossier était complet mais qu'il y avait un souci avec la banque à cause des sanctions contre la Russie. Ils m'ont suggéré de trouver une personne de confiance basée en Russie, qui pourrait aider à recevoir l'appui financier”, rapporte t-il, espérant que les choses vont se décanter.
Selon les derniers chiffres du Centre de coordination pour le traitement des prisonniers, le Kenya, l'Égypte, le Cameroun et le Ghana figurent parmi les pays les plus représentés dans l'armée russe, avec respectivement 772, 420, 387 et 337 combattants.
Parmi tous ces pays, le Kenya est l'un des rares à prendre la question très au sérieux. Le pays a entrepris des démarches pour sommer la Russie d'arrêter de recruter ses ressortissants pour aller se battre sur le front. Nairobi a aussi livré des chiffres sur le nombre de Kényans engagés dans ce conflit. Ils seraient au moins un millier. En ce qui concerne l'Afrique de l'Ouest, outre le Ghana, on recense 215 combattants nigérians, environ 73 Maliens, 60 Gambiens et 27 Nigériens.
Mystère sur des recrutements ukrainiens
Si l'engagement des Africains aux côtés de l'armée russe est assez bien documenté, il y a peu d'éléments probants sur leur enrôlement dans l'armée ukrainienne. Mondafrique a essayé de vérifier l'existence de prisonniers de guerre ukrainiens d'origine africaine dans les prisons russes. Les questions envoyées à l'ambassade de la Russie au Sénégal sont restées sans réponses.
Pour le Président du Mouvement international russophile Souleye Anta Ndiaye, il n'y a aucun doute que l'Ukraine recourt également aux mercenaires : “Aussi bien la Russie que l'Ukraine recrutent des mercenaires. Personnellement, j'ai rencontré à Moscou un jeune Nigérian qui voulait rejoindre l'Ukraine parce que, paraît-il, ils paient mieux.”
Selon le Russophile, ces jeunes ne sont motivés que par l'argent et ils ne connaissent rien des enjeux de cette guerre qui se déroule à des milliers de kilomètres du continent.“Ce sont des jeunes en quête d'une vie meilleure. Alors, dès qu'une porte s'ouvre, les plus audacieux s'engouffrent dedans”, analyse le spécialiste de la Russie, qui invite les États à prendre leurs responsabilités. “S'il le faut, les États doivent utiliser la force pour empêcher les jeunes d'aller s'employer comme mercenaires dans ces conflits, parce que ça ne produit rien de bon. Ces jeunes vont soit être tués soit être conditionnés en sortant de la guerre. De part et d'autre ils servent de chair à canon, c'est ça la vérité”, soutient Souleye Anta Ndiaye.
Du côté de l'Ukraine, on ne nie pas le recrutement d'étrangers dans l'armée, mais on affirme agir en toute transparence, à travers une plateforme ouverte à cet effet dénommée la légion internationale pour la défense de l'Ukraine. Selon les sources diplomatiques contactées, ceux qui s'engagent dans cette légion le font de manière volontaire et dans le respect des conditions strictes exigées.“Voilà ce qui nous différencie de la Russie : tout est fait de manière transparente, dans des langues que comprennent ceux qui s'engagent. Et tout ce qui arrive à ces volontaires, nous le communiquons à leurs États”, se défend la source diplomatique, qui insiste : “Ce n'est pas comparable avec la Russie qui trompe des innocents en leur faisant croire que c'est pour des activités civiles et qui leur fait signer des contrats qu'ils ne comprennent pas.”
Mondafrique a essayé de recueillir la version de la Russie, à travers sa représentation diplomatique à Dakar, mais sans succès. “Je ferai de mon mieux pour vous recontacter très prochainement”, a dit Maria Pomerantseva le 08 juin 2026. Il nous a finalement été recommandé d'écrire via une adresse disponible sur le site de l'ambassade. Nous avons alors reçu la réponse suivante : “L'ambassade souhaite vous informer qu'elle ne se charge pas du recrutement. De plus, aucun visa n'est délivré aux citoyens sénégalais se rendant pour participer à l'opération militaire spéciale. Pour toutes les questions mentionnées dans votre lettre, nous vous prions de bien vouloir vous adresser au ministère de la Défense de la Fédération de Russie.”
Malick Diop : de Kounghueul à Donetsk
Né en 2000 à Keur Mandoumbé, dans le département de Kounghueul (région de Kaffrine, centre du Sénégal), Malick Diop a fait toute sa scolarité à Kounghueul. Après le baccalauréat, il est orienté vers l'université de Bambeye, au département de Droit. En 2023, il réussit à décrocher une bourse grâce à la coopération russe. Destination : la Russie, pour un projet d'études en Relations internationales. En première année et au 1er semestre de la 2e année, ses notes sont bonnes.
Si l'on en croit son père, Malick connaît par la suite quelques difficultés et envisage même de quitter la Russie pour l'Europe. Il réussit à décrocher une bourse pour l'Italie et doit revenir au Sénégal pour les formalités du visa. “N'ayant pas l'argent pour financer son voyage, il en a parlé à une connaissance russe, qui lui a fait part de cette opportunité avec l'armée”, rapporte Monsieur Diop, qui se rappelle une conversation avec son fils : “Un jour, il m'a appelé pour me dire qu'il s'était engagé dans l'armée. J'étais surpris, mais il m'a dit que c'était déjà fait et qu'il ne pouvait plus revenir en arrière. Plus tard, environ 20 jours après, il m'a dit que sa formation était terminée et qu'il devait aller en Ukraine, mais pour servir dans les hôpitaux ou comme cuisinier.”
En mars 2025, en plein ramadan, Malick a rappelé son père pour lui signaler qu'il ne serait plus joignable à partir de cet instant. “Vous ne pourrez pas me joindre, parce que les chefs récupèrent nos téléphones. Mais je pourrais vous joindre à chaque fois que de besoin. Ne vous inquiétez surtout pas et priez pour moi”, a-t-il dit. Tout porte à croire qu'il était déjà capturé par l'armée ukrainienne, après quelques jours seulement sur le front.

Guerre et société civile : que peut apprendre l’Europe de l’Ukraine ?
Quatre ans après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, des civils ukrainiens engagés dans l'effort de guerre témoignent d'une réalité peu analysée : la transformation profonde d'une société libérale face à la guerre. Loin du modèle de mobilisation verticale, l'Ukraine a développé une « civilianisation » de la défense — fondations, start-ups, unités de drones, recrutement civique — enracinée dans une méfiance historique envers l'État et une longue tradition d'action collective depuis le Maïdan. [AN]
11 juin 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/11/guerre-et-societe-civile-que-peut-apprendre-leurope-de-lukraine/#more-105101
« Nous faisons des desserts pour les travailleurs du quartier, et avec l'argent nous achetons des chars pour les soldats. » J'ai rencontré Stanislav Zavertailo dans l'un de ses cafés à Kyiv en février 2024, lors d'une visite organisée avec d'autres journalistes par l'ONG n-ost [1]. Zavertailo est pâtissier et propriétaire des cafés Honey and Zavertailo, élégants et branchés, dans la capitale ukrainienne.
Depuis quatre ans, une partie des recettes des deux cafés sert à acheter du matériel militaire pour l'armée. Quand je l'ai rencontré, Zavertailo m'a dit qu'avec tout l'argent qu'il avait donné au cours des trois dernières années, il aurait pu ouvrir deux boutiques supplémentaires. « J'achète des armes pour tuer des Russes avant qu'ils ne nous tuent. »
Zavertailo emploie environ 400 personnes. Certaines sont parties au front, d'autres sont mortes. Ses deux cafés soutiennent les anciens employés. Bien qu'il ne se soit pas encore engagé, Zavertailo sait qu'il devra le faire dans les prochaines années — dès que son plus jeune enfant sur trois aura l'âge requis. Il s'entraîne déjà. « On est prêts ou on se prépare à l'être. Et vous ? »
L'histoire de Zavertailo est une histoire « ordinaire » dans une Ukraine engagée dans une guerre totale avec la Russie.
Il existe actuellement des dizaines de fondations et des centaines d'initiatives en Ukraine axées sur l'acheminement d'argent, d'armes ou de matériel vers les militaires, ainsi que sur la formation et l'alimentation des soldats. Des civils collectent aussi des fonds pour soutenir des proches, des membres de leur famille ou des brigades spécifiques. Sans oublier les ateliers animés par des bénévoles qui fabriquent des drones.
Les civils mettent également leurs compétences au service de l'effort de guerre. Il existe aujourd'hui plus de deux mille start-ups dédiées à la défense. L'agence de recrutement Lobby X — dirigée par l'entrepreneur kyivien Vladyslav Greziev — a ainsi créé Lobby X Army, un site où chaque brigade peut publier des « offres d'emploi » pour combler les lacunes du service de recrutement de l'armée.
La « civilianisation » de la guerre
« Les analyses stratégiques de la guerre négligent typiquement la question de la société », écrit Anna Colin Lebedev. « C'est dans les sciences sociales […] que l'on trouve une réflexion sur la transformation des sociétés par la guerre (le fardeau pour les victimes et les vétérans, la destruction matérielle, le déplacement des populations, les changements dans les liens et les statuts sociaux, etc.), mais aussi sur la guerre elle-même (la production de discours et d'idéologies, la culture militaire, la réorganisation de l'activité économique, les formes de résistance, etc.). La guerre a un coût matériel quantifiable, mais une approche plus qualitative est nécessaire pour évaluer son coût sociétal et comprendre la profondeur de la transformation sociale qu'exige la conduite de la guerre. »
Chercheuse et maîtresse de conférences, Anna Colin Lebedev travaille sur les relations entre citoyens et État dans les sociétés post-soviétiques. Elle a publié *Jamais frères ?* (Seuil, 2022), une analyse des similitudes et des différences entre les sociétés russe et ukrainienne, et *Ukraine : la force des faibles* (Seuil, 2025), un essai qui reprend et approfondit nombre de ses réflexions sur le sujet.
Avant 2014, la paix était considérée comme une évidence par la plupart des Ukrainiens. Aujourd'hui, c'est la guerre qui fait partie du quotidien. Comme l'explique Colin Lebedev : « Nous vivons dans des sociétés où l'on a considéré depuis de nombreuses décennies qu'il n'est pas nécessaire d'assurer une défense solide, que la priorité c'est le social, l'éducation, le chômage. Je pense que les Ukrainiens avaient la même conviction. Et donc, quand la guerre éclate, l'armée est incapable de faire face. »
En matière de préparation — militaire, mais surtout civile et sociale — la société ukrainienne ressemble aux autres sociétés européennes. « Nous sommes des sociétés politiquement et économiquement libérales, urbanisées, éduquées et connectées » — très différentes des sociétés du passé où, en cas de « guerre de haute intensité, la majorité des citoyens croyaient et acceptaient que c'est à l'État d'assigner les rôles et les devoirs », qu'il était normal « de faire des sacrifices, si l'État vous le dit. »
Comme de nombreux autres pays, l'Ukraine a considérablement réduit la taille de ses forces armées depuis son indépendance en 1991 : le personnel militaire total est passé de 465 000 en 1993 à 165 000 en 2013. Parallèlement, la proportion de soldats sous contrat (c'est-à-dire non enrôlés par conscription obligatoire) est passée de 8% en 2001 à 70% en 2013.
Quand la Russie a lancé son invasion à grande échelle en 2022, la résistance de Kyiv face à cet acte d'agression a stupéfait le monde. Derrière la réponse ukrainienne se trouve un phénomène qui pourrait constituer un défi pour les sociétés européennes. Colin Lebedev parle de la « civilianisation » de la guerre, néologisme forgé par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer [2] pour désigner la manière dont les guerres sont de plus en plus menées et conduites par des civils.
Comme l'explique Colin Lebedev, cela vaut déjà pour les guerres hybrides ou les attaques contre les infrastructures. Mais dans le cas de l'Ukraine, cette dimension est particulièrement prononcée. Depuis 2022, le pays a dû élargir massivement la taille de son armée. Aujourd'hui, « au moins les trois quarts des personnes dans l'armée menaient une vie civile avant 2022. Et ce qui se passe, c'est que lorsqu'ils intègrent les forces armées, bien sûr ils assimilent la culture militaire, mais ils conservent aussi la culture civile et les pratiques, une culture professionnelle civile. » [3]
En fait, c'est l'ensemble de la société ukrainienne qui est impliquée dans la guerre, dans un sens différent de la familière « économie de guerre » qui évoque des images de femmes fabriquant des obus dans les usines pendant la Seconde Guerre mondiale. Au contraire, « les Ukrainiens estiment qu'avec leurs compétences professionnelles, ils ont un rôle à jouer dans la défense du pays. » Certains changent de métier, d'autres « mettent entièrement leurs compétences au service de la défense. »
La structure même de la défense est plus ouverte aux apports civils. Les gens expérimentent des outils et des techniques, et quand ces expérimentations donnent des résultats, ils peuvent « convaincre l'État d'adopter ces techniques ». Cela permet une agilité et une adaptabilité remarquables. La logique « est différente de la nôtre ; ici (en Europe), la défense est descendante. »
Selon Colin Lebedev, cette ouverture aux apports civils est liée à l'histoire de la société ukrainienne. D'un côté, il existe une méfiance sous-jacente envers l'État née de la fin de l'URSS et de l'indépendance. « Les Ukrainiens ont appris à ne pas compter sur l'État, parce qu'il était fragile, parce qu'il y avait de la corruption, parce que l'État providence s'était effondré… »
Du soulèvement du Maïdan à la guerre dans le Donbas, une partie de la société ukrainienne s'est investie dans une défense populaire du pays, à travers une multitude de projets et de groupes [4]. Des civils — pas seulement ceux de la droite politique — ont rejoint l'armée. Des associations ont été créées pour aider les bataillons avec la nourriture ou les approvisionnements, ou pour soutenir les vétérans.
Pourquoi ? « Quand j'ai interviewé des Ukrainiens en 2015 qui s'étaient engagés dans l'armée ou la soutenaient », dit Colin Lebedev, « ils me disaient : « Je sais exactement combien de kilomètres il y a entre l'armée russe et ma ville et ma maison ; je sais que si je ne les arrête pas, ils continueront d'avancer. » »
C'est une réponse simple et pragmatique à une situation tragique. « La menace — pour ta famille et ton foyer — est claire et identifiable, et elle dépasse la question de ton pays. C'est beaucoup plus concret, et cela force tout le monde à se dire : « Je dois faire quelque chose ». Et c'est là une différence majeure entre nous (les Européens) et les Ukrainiens. Nous sommes déjà en guerre avec la Russie, mais cette guerre se déroule au niveau souvent ambigu de la guerre hybride. Ce ne sont pas les forces armées russes qui marchent vers nos villes, mais d'autres types d'attaques. Je pense qu'il est plus difficile pour les Européens de réaliser qu'ils sont menacés. »
« Quand on a des droits, on a aussi des devoirs », m'a dit Alla (je n'indique pas son nom de famille car l'entretien a eu lieu de manière informelle, sans le consentement de son bataillon, qui est requis pour un soldat). « J'aime ma ville natale, Kyiv, et mon ancien mode de vie, j'ai donc quelque chose à défendre. Après l'invasion russe de 2014, j'ai envisagé différents scénarios. »
Quand j'ai rencontré Alla en février 2025, elle était enjouée et légèrement punk. « Je connais l'histoire ukrainienne », m'a-t-elle dit. « Je suis convaincue qu'[les Russes] n'arrêteront jamais d'essayer de nous conquérir. Ce n'était qu'une question de temps. Je ne m'imaginais pas dans l'armée, mais je savais que je serais prête si nécessaire. Parce que je peux le faire, je n'ai pas peur, j'ai quelque chose à défendre. »
Aujourd'hui, Alla a 38 ans. Elle s'est engagée comme volontaire en 2023, après l'invasion à grande échelle. Dans sa vie précédente, elle était journaliste ; aujourd'hui, elle fait partie d'une unité de drones (repérage de cibles, communications avec d'autres unités, travail sur cartes et flux vidéo). « J'ai participé à la Révolution orange de 2004 et à la Révolution de la Dignité de 2013 [5]. J'ai aussi participé à d'importantes manifestations à Kyiv : la marche pour les droits des femmes, la Kyiv Pride, et des protestations contre la démolition de vieux bâtiments. Et beaucoup d'autres. Être soldate, c'est faire partie de quelque chose de très important pour notre avenir. »
Pour Alla, comme pour ses collègues qui étaient avec elle — des hommes et des femmes entre 35 et 40 ans, tous volontaires, tous issus de professions très éloignées de l'armée et du monde militaire (un vidéaste, un écrivain, un professeur de philosophie) — rejoindre l'armée était la continuation d'un parcours commencé bien plus tôt. C'est l'un des choix concrets que la vie présente — et aussi une obligation [6].
« Parfois je pense à différents scénarios : que ferai-je si la guerre finit, ou comment vivrai-je pendant cette guerre ou une guerre encore plus terrible, pour le reste de ma vie. Mais ensuite je reviens à la réalité et je me demande ce que je dois faire maintenant. Je change de rôle au sein de l'armée pour acquérir de nouvelles compétences et être plus efficace ; j'essaie de rester en contact avec mes proches. Et je pense aussi à avoir des enfants. Mais pour l'instant, c'est plutôt un rêve. »
Aujourd'hui, un an après, elle m'a dit : « En regardant ces trois années et plus, je suis devenue une personne bien plus militaire que je ne l'étais en tant que civile. Je ne retournerai peut-être jamais au journalisme parce que je considère mon travail actuel comme plus important pour l'avenir de l'Ukraine. »
Selon une enquête réalisée par le centre d'études de marché et d'analyse Kiss, 54% des Ukrainiens de plus de 18 ans ne servant pas dans l'armée sont « certainement ou assez probablement » prêts à s'enrôler dans les forces armées et à défendre l'Ukraine si nécessaire. Si la mobilisation est largement perçue comme nécessaire, elle doit être « juste », écrit Colin Lebedev, ce qui signifie que « le besoin d'un recrutement socialement équitable » doit se conjuguer à « un déploiement équitable sur les lignes de front ».
Francesca Barca
https://neweasterneurope.eu/2026/05/28/war-and-civil-society-what-can-europe-learn-from-ukraine/
Traduit de l'anglais et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78968
Notes
[1] n-ost est un réseau européen de correspondants et de journalistes spécialisés dans l'Europe centrale et orientale, basé à Berlin.
[2] Jean-Baptiste Jeangène Vilmer est politiste et philosophe français, spécialiste des relations internationales et de l'éthique de la guerre. Il a notamment dirigé l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM) à Paris.
[3] Daria Saburova, « Le bénévolat en Ukraine en temps de guerre », Entre les lignes entre les mots, 22 janvier 2026. Disponible sur :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/22/le-benevolat-en-ukraine-en-temps-de-guerre-entretien-avec-daria-saburova/
[4] Sur la dynamique du Maïdan et ses suites jusqu'à la guerre totale de 2022, voir ESSF, « En cette heure de grand danger, en solidarité avec la résistance ukrainienne, reconstruisons le mouvement international contre la guerre »,
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61690
[5] La Révolution de la Dignité (également appelée Euromaïdan) désigne le soulèvement populaire ukrainien de novembre 2013 à février 2014, qui a conduit à la destitution du président Viktor Ianoukovitch après sa décision de suspendre les négociations d'association avec l'Union européenne.
[6] Sur les femmes ukrainiennes engagées dans la résistance armée, voir ESSF, « Ukrainiennes en armes »,
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article64079
*-*
Francesca Barca : La société civile et la guerre : qu'est-ce que l'Europe peut apprendre de l'Ukraine ?
Davantage que la stratégie ou la géopolitique, la question militaire raconte nos sociétés, ce qu'elles veulent devenir et ce qu'elles sont vouées à être. Que signifie la guerre dans une société démocratique ? Le conflit en Ukraine invite à réfléchir aux transformations par lesquelles passe un pays engagé dans une lutte pour sa survie.
https://voxeurop.eu/fr/ukraine-armee-guerre-societe-civile-colin-lebedev/
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En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon
La lutte contre l'immigration s'est imposée à l'agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l'extrême droite est en train de gagner, c'est celle-ci : l'idée que l'immigration est un problème que l'on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d'affirmer que l'immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d'accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu'il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu'il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l'enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d'une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.
11 juin 2026 | tiré de Frustrations magazine
https://frustrationmagazine.fr/regularisation-espagne
Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l'une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l'attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l'une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.
La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu'il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu'en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n'y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l'immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d'un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.
La fondation Funcas estime qu'en 2025, 840 000 personnes vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu'environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n'ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d'au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l'étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.
Une victoire de la mobilisation populaire
La procédure actuelle de régularisation a attiré l'attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d'un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par Regularización Ya, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu'à 900 mouvements et associations de toutes sortes.
« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l'un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d'emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l'approbation d'une régularisation exceptionnelle. La lettre n'a jamais reçu de réponse. » C'est ainsi qu'a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l'absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L'Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint 65 % en 2021 parmi la population migrante originaire de l'extérieur de l'Union européenne.
Après ces premiers revers, l'idée d'une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s'agit d'un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l'initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c'est-à-dire que les étrangers titulaires d'une autorisation de séjour n'étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l'étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l'extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d'Espagnols pour régulariser des migrants ?
Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l'une des ILP ayant reçu le plus de soutien en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l'on se disait qu'on n'y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l'objectif, c'était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l'activiste, qui salue également les centaines d'organisations qui ont soutenu l'initiative ainsi que l'Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »
Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l'Église s'y est jointe à partir des valeurs de l'Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s'occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l'Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l'initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L'année précédente, le parti d'extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.
Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l'initiative pendant plus d'un an. « Le PSOE n'a jamais soutenu l'ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l'asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c'était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c'était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l'initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l'Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de Vicky Canalla, une autre porte-parole de Regularización Ya.
Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d'effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m'a dit qu'il n'y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu'un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »
Une procédure administrative et citoyenne
Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s'est rendu dans l'un des bureaux de la mairie pour obtenir l'attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd'hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d'attente s'étaient formées autour des points de traitement des demandes.
La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d'origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d'origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d'information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d'intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d'un processus qui a attiré l'attention de l'Europe.
Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d'accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l'information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu'il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d'attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L'image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l'administration s'est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l'adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l'attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».
La décision du gouvernement espagnol d'exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n'a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d'origine des migrants et des consulats espagnols à l'étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu'elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d'Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l'Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s'ajoute la difficulté d'obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d'être arrêtés par la police, une peur qu'ils espèrent laisser derrière eux d'ici très peu.
La régularisation n'a pas été qu'une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu'à Barcelone – habilitées par l'administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L'une d'elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l'ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d'utiliser mon temps est d'aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu'on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l'angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l'association.
L'un d'eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l'ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu'il n'était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j'aimerais suivre un cours d'électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d'autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.
Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c'est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d'un an et l'implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c'était à une époque où l'immigration était peu politisée, alors qu'aujourd'hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.
Les impacts politiques et économiques d'une régularisation exceptionnelle
« L'extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l'université Carlos III spécialisé dans l'extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent sondage. L'extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l'idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d'obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.
Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu'a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n'avait tenu qu'au Parti socialiste, cette régularisation n'aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l'exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d'influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L'activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l'impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l'extrême droite : « Il n'y a aucune logique à dire qu'il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l'extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l'extrême droite devra se mordre la langue. »
Ce qui est clair, c'est l'impact économique et social considérable qu'aura le fait que plus d'un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu'« il faut permettre et garantir l'accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d'abus lorsqu'ils n'ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l'agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d'accélérer l'homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C'est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l'administration espagnole. La syndicaliste réclame également d'accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu'elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l'exigence de deux ans de résidence avant d'obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d'attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.
Même le patronat voit d'un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l'eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l'emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l'hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont plus élevés que la moyenne, l'hôtellerie-restauration est l'un des secteurs les plus précarisés de l'économie espagnole, avec des salaires bas et des contrats qui ne dépassent généralement pas un an.
La Banque centrale européenne attribue 80 % de la croissance du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l'immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu'« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu'à l'issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l'Espagne a une économie souterraine de 24 %, le troisième taux le plus élevé de l'Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d'avoir peur d'être arrêtées et expulsées, auront le droit d'entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.
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Il est temps que l’UE cesse de fermer les yeux sur les agissements illégaux d’Israël en Palestine
« L'Union européenne ne peut rester les bras croisés ». Face aux « horreurs que le gouvernement israélien inflige actuellement aux Palestiniens », pour un ensemble d'anciens premiers ministres de pays membres de l'UE et membres de gouvernements, il faut élargir les sanctions : « il est alarmant de constater que la crédibilité de l'UE aux yeux de ses propres citoyens soit compromise par son incapacité à faire preuve de leadership moral et politique pour faire respecter le droit international. »
10 juin 2026 | tiré du blog des invité-e-s de mediapart | Photo : Des soldats israéliens à l'intérieur d'un complexe de l'UNRWA dans la ville de Gaza. Photo prise lors d'une tournée médiatique organisée par l'armée israélienne le 8 février 2024. © Photo Jack Guez / AFP
https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/100626/il-est-temps-que-lue-cesse-de-fermer-les-yeux-sur-les-agissements-illegaux-disrael-e
L'Union européenne repose sur l'État de droit, et ses lois ainsi que ses accords internationaux sont contraignants pour les États membres.
Il est alarmant de constater qu'aujourd'hui, la crédibilité de l'UE aux yeux de ses propres citoyens et électeurs – ainsi que de la plupart des pays du monde – est compromise par son incapacité à faire preuve de leadership moral et politique pour faire respecter le droit international et, en particulier, pour faire appliquer les dispositions juridiques de l'accord d'association UE-Israël.
L'article 2 de cet accord d'association stipule que les relations entre l'UE et Israël, ainsi que toutes les dispositions de l'accord lui-même, doivent être fondées sur le respect des droits de l'homme et des principes démocratiques, qui constituent un élément essentiel du traité.
Il est clair que cette condition n'est pas remplie.
Les attaques odieuses perpétrées le 7 octobre 2023 par le Hamas et d'autres groupes armés contre des citoyens israéliens et des ressortissants d'autres pays ne peuvent justifier les actions du gouvernement israélien visant à décimer Gaza et à violer systématiquement les principes fondamentaux du droit international humanitaire et des droits de l'homme. Les attaques militaires israéliennes à Gaza ont fait au moins 73 000 morts, dont plus de 21 500 enfants, depuis octobre 2023. Plus de 900 Palestiniens ont été tués depuis le « cessez-le-feu » d'octobre 2025.
La Cour internationale de justice (CIJ) a déjà établi qu'il existe un risque réel de préjudice irréparable aux droits des Palestiniens au titre de la Convention sur le génocide, tandis que des mandats d'arrêt ont été émis contre des dirigeants israéliens par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité.
Malgré cela, le gouvernement israélien continue d'entraver l'acheminement de l'aide humanitaire nécessaire aux Palestiniens de Gaza, notamment celle fournie par l'UNRWA et les ONG internationales, tout en anéantissant les moyens dont disposent les Palestiniens pour produire de la nourriture et de l'eau, en ravageant leurs terres agricoles et en détruisant les réservoirs et les usines de dessalement. Après avoir contraint les Palestiniens à vivre dans des conditions sordides et inhumaines, le gouvernement israélien prévoit désormais de regrouper l'ensemble de la population de Gaza sur seulement 30 % de son territoire déjà gravement surpeuplé, exerçant ainsi une pression supplémentaire sur les résidents palestiniens assiégés pour qu'ils abandonnent définitivement leur patrie.
En juillet 2024, la CIJ a déclaré que toutes les colonies israéliennes situées dans les territoires palestiniens occupés, qui abritent aujourd'hui au moins 750 000 personnes, sont illégales et doivent être démantelées. Le gouvernement israélien a ignoré cet avis et continue au contraire de promouvoir activement la poursuite de l'annexion de terres palestiniennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, notamment en encourageant et en soutenant la recrudescence de la violence perpétrée par des extrémistes qui s'emploient à s'emparer de nouvelles terres et à expulser les Palestiniens de leurs foyers. Pour aggraver encore la situation, le gouvernement israélien prépare de nouvelles saisies de terres dans le district E1 et dans la zone C, dans le but de diviser la Cisjordanie en deux et de compromettre la solution à deux États, soutenue par l'UE et la grande majorité des membres de l'ONU.
Les preuves sont accablantes : le gouvernement israélien agit en toute impunité en procédant à des déplacements forcés pour faire place à des colonies illégales, sans compter d'autres politiques discriminatoires à l'encontre des Palestiniens.
L'Union européenne ne peut rester les bras croisés. Elle doit désormais agir de toute urgence pour mettre en œuvre les recommandations formulées à maintes reprises depuis juillet 2025 dans une série de déclarations publiques par un groupe comptant désormais plus de 460 anciens ministres, ambassadeurs et hauts fonctionnaires européens. Concrètement, l'UE doit suspendre l'accès commercial préférentiel d'Israël au titre de l'accord d'association UE-Israël, ce qui affecterait un tiers du commerce total de marchandises d'Israël avec le reste du monde.
Cela nécessite un leadership de la part de la Commission européenne et du Service européen pour l'action extérieure qui, conformément à la pratique antérieure, devraient proposer que ces mesures soient adoptées par un vote à la majorité qualifiée des États membres de l'UE. Dans l'intervalle, l'UE doit agir immédiatement pour empêcher toute exportation en provenance des colonies illégales de Cisjordanie d'entrer sur son territoire. Parallèlement, la liste des ministres, fonctionnaires, personnes et entités israéliens sanctionnés, associés aux colonies et soumis à des interdictions de visa et à des gels d'avoirs, devrait être élargie. L'UE devrait également suspendre la participation d'Israël aux programmes de recherche et autres programmes de l'UE lorsque des entités publiques et privées israéliennes enfreignent le droit international, et mettre un terme au commerce de biens militaires et à double usage.
Pour que l'UE puisse prendre ces mesures, les quelques États membres qui ont systématiquement bloqué toute action contre le gouvernement israélien devraient se rallier à l'opinion majoritaire et permettre l'adoption de ces mesures. En bref, l'UE doit cesser de fermer les yeux sur les horreurs que le gouvernement israélien inflige actuellement aux Palestiniens, en violation flagrante de l'accord d'association UE-Israël. Ne pas agir maintenant ne fera qu'affaiblir davantage la position et l'influence de l'UE sur la scène internationale, à un moment où une Union forte et unie est nécessaire pour défendre l'ordre multilatéral ainsi que les valeurs et les intérêts européens.
Signataires :
Massimo D'ALEMA – ancien Premier ministre italien
Robert GOLOB – ancien Premier ministre slovène
Stefan LÖFVEN – ancien Premier ministre suédois
Romano PRODI – ancien Premier ministre italien et ancien président de la Commission européenne
Leo VARADKAR – ancien Taoiseach (Premier ministre) d'Irlande
Joaquín ALMUNIA – ancien vice-président de la Commission européenne et ancien ministre du gouvernement espagnol
Enrique BARÓN CRESPO – ancien président du Parlement européen et ancien ministre du gouvernement espagnol
Josep BORRELL – ancien président du Parlement européen et haut représentant de l'UE/vice-président, ainsi qu'ancien ministre des Affaires étrangères d'Espagne
Laurens-Jan BRINKHORST – ancien vice-Premier ministre et ministre (divers portefeuilles) des Pays-Bas
Willy CLAES – ministre d'État et ancien vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la Belgique
Pat COX - ancien président du Parlement européen et chef du groupe du Parti libéral, démocrate et réformateur européen au Parlement européen
Herta DÄUBLER-GMELIN - ancienne ministre de la Justice de l'Allemagne
Sigmar GABRIEL - ancien vice-chancelier de l'Allemagne et ancien ministre des Affaires étrangères
Slavko GABER - ancien ministre du gouvernement slovène (divers portefeuilles)
Eamon GILMORE - ancien Tánaiste (vice-Premier ministre) et ministre des Affaires étrangères de l'Irlande ; et ancien représentant spécial de l'UE pour les droits de l'homme
Erato KOZAKOU-MARCOULLIS - ancienne ministre des Affaires étrangères de Chypre
Mogens LYKKETOFT - ancien ministre des Affaires étrangères du Danemark, et ancien président de l'Assemblée générale des Nations unies
Poul NIELSON – ancien commissaire européen et ancien ministre du gouvernement danois
Emilija STOJMENOVA DUH – ancienne ministre du gouvernement slovène
Margot WALLSTRÖM – ancienne première vice-présidente de la Commission européenne et ancienne ministre des Affaires étrangères de la Suède
Poul NIELSON – ancien commissaire européen et ancien ministre du gouvernement danois
Emilija STOJMENOVA DUH – ancienne ministre du gouvernement slovène
Margot WALLSTRÖM – ancienne première vice-présidente de la Commission européenne et ancienne ministre des Affaires étrangères de la Suède
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Grande-Bretagne : effondrement du Parti travailliste et montée de l’extrême droite
Les élections qui se sont tenues le 7 mai dans une grande partie de la Grande-Bretagne ont porté un coup terrible au Parti travailliste actuellement au pouvoir. Celui-ci a perdu 1 229 conseiller·es municipaux en Angleterre1, s'est classé troisième aux élections au Parlement gallois, le Sennedd, et a perdu du terrain au sein du Parlement écossais.
8 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr Simon Hannah
https://inprecor.fr/grande-bretagne-effondrement-du-parti-travailliste-et-montee-de-lextreme-droite
Le Parti travailliste a perdu le contrôle de 38 conseils municipaux anglais et de l'Assemblée galloise. Le Pays de Galles est un bastion du Parti travailliste depuis les années 1920, mais ces élections l'ont fait apparaître comme la troisième force, derrière le parti indépendantiste Plaid Cymru et le parti d'extrême droite Reform. En Écosse, le Parti travailliste a également été relégué à la deuxième place derrière le Parti national écossais, ex aequo avec Reform.
Il s'agissait du premier test majeur pour le gouvernement travailliste, élu en 2024 avec une large majorité parlementaire, après l'effondrement du gouvernement conservateur après des années de scandales et de crises internes. Le Parti travailliste a alors remporté la majorité tout en obtenant 2 millions de voix de moins qu'en 2019, lorsque Jeremy Corbyn dirigeait le parti.
La faillite de Starmer
Depuis son arrivée au pouvoir, le dirigeant travailliste Keir Starmer s'est révélé totalement incompétent : il a poursuivi la politique d'austérité, s'en est pris aux droits des migrant·es, s'est attaqué aux personnes transgenres et n'a pas résolu les crises du logement et des services sociaux pour adultes. Il a multiplié les revirements, proposant puis abandonnant des mesures, notamment l'augmentation des droits de succession pour les agriculteur·rices, la suppression de l'allocation de soutien au chauffage hivernal pour de nombreux·ses retraité·es et le maintien de la limite des allocations familiales à deux enfants par famille, une politique qui plonge des centaines de milliers d'enfants dans la pauvreté.
Le courant qui entoure Starmer n'est bon qu'à une seule chose : purger la gauche. Ils ont accédé au pouvoir en promettant des politiques qui semblaient relativement à gauche, puis en les abandonnant toutes et en déclarant la guerre à la gauche travailliste. Aujourd'hui, l'avenir de Starmer à la tête du parti semble très incertain, car de nombreux·ses député·es lui attribuent directement la responsabilité de ces défaites.
La montée de l'extrême droite
Au pouvoir, ils ont dû faire face à la croissance fulgurante de Reform, le parti d'extrême droite dirigé par Nigel Farage, la figure du mouvement Brexit qui s'est déroulé de 2015 à 2019. Lancé seulement depuis trois ans, Reform compte cependant déjà près de 277 000 membres. Ses propositions les plus populaires visent à empêcher l'arrivée de réfugié·es et plus généralement à limiter l'immigration, mais le parti propose également de démanteler l'État-providence et de procéder à d'énormes coupes dans les dépenses publiques, ainsi qu'à une déréglementation financière pour satisfaire ses principaux bailleurs de fonds, des crypto-millionnaires. C'est également un parti climatosceptique et anti-vaccins, avec Trump pour référence.
Mais il a désormais un concurrent à sa droite avec Restore Britain, qui revendique près de 100 000 membres. Restore est encore plus raciste et réactionnaire, appelant à des expulsions massives et à la suppression totale du droit d'asile. Il a commencé à gagner du terrain à Great Yarmouth, où est basé son député Rupert Lowe.
Lors des élections en Angleterre, Reform a remporté 1 372 sièges municipaux et pris le contrôle de 14 nouveaux conseils. Il reste le parti le plus populaire dans les sondages et est capable de remporter les prochaines élections générales, éventuellement en coalition avec ce qui reste du Parti conservateur.
Contradictions à gauche
Le point positif de ces élections a été le succès du Green Party of England and Wales, qui dispose d'un nouveau dirigeant, Zack Polanski. Situé à gauche, il a renversé la dynamique du Parti vert, avec des politiques de gauche intransigeantes visant à lutter contre les inégalités et la baisse du niveau de vie. Le nombre d'adhérent·es des Verts est passé de 90 000 à 250 000 dans l'année qui a suivi son accession à la direction, et le parti occupe désormais l'essentiel de l'espace politique à gauche du Parti travailliste. Ils ont remporté 577 sièges municipaux et, pour la première fois, pris le contrôle de six conseils locaux. Trois d'entre eux se trouvent dans des zones où ils avaient une tradition militante, et trois – à Londres – ont été obtenus en infligeant une défaite surprenante au Parti travailliste.
Cependant, les écosocialistes critiquent les Verts car il s'agit d'un parti entièrement voué au parlementarisme et, à ce titre, il vise à utiliser l'État britannique, impérialiste et profondément capitaliste, comme principal vecteur de changement. Ses structures internes sont très faibles, les sections locales se réunissent peu et les congrès sont ouverts à tous les membres. Il ne fait aucun doute que plus ils se rapprocheront du pouvoir, plus il sera pris en étau, tout comme ce fut le cas pour le Parti travailliste il y a 100 ans.
Your Party, lancé il y a moins d'un an par Jeremy Corbyn et une autre ancienne députée travailliste, Zarah Sultana, a été détruit de l'intérieur et avant même son lancement par des luttes factionnelles et par des pratiques hautement antidémocratiques de la part de Corbyn et de sa clique. Cet échec pose un sérieux problème à la gauche radicale.
Le Royaume-Uni est profondément déstabilisé
Bien que les élections se déroulent selon le scrutin majoritaire à un tour et non selon la représentation proportionnelle, tant pour les élections municipales en Angleterre que pour le Parlement de Westminster – un système qui a toujours favorisé les deux principaux partis politiques, le Parti travailliste et les conservateurs –, le Royaume-Uni s'oriente de plus en plus vers un système multipartite. Les partis indépendantistes, dominants au Pays de Galles et en Écosse, dirigent les administrations tandis qu'un nombre croissant de circonscriptions en Angleterre ont voté pour l'extrême droite ou le Green Party. 64 conseils locaux se sont retrouvés sans majorité absolue à l'issue des élections, ce qui signifie qu'aucun parti n'a obtenu la majorité.
Compte tenu des victoires des partis nationalistes, il existe une réelle possibilité de voir le Royaume-Uni se désintégrer dans les prochaines années, ce qui entraînerait des changements considérables dans la structure politique et sociale des îles britanniques.
Cette fragmentation de la politique britannique est le résultat de décennies de néolibéralisme et d'austérité, avec une baisse du niveau de vie depuis 2008 et un sentiment général de déclin. Pendant les 14 années qu'il a passé au pouvoir, le Parti conservateur a contribué à appauvrir et attaquer les travailleur·ses, et à intensifier l'offensive contre les immigré·es et les réfugié·es. Il n'y a pas réellement de différence politique entre le Parti travailliste et les conservateurs, à l'exception des années Jeremy Corbyn, lorsque la gauche a brièvement pris le contrôle du parti. Mais les attaques incessantes contre le « corbynisme » ont eu des effets profonds et ont montré que la droite travailliste n'accepterait jamais le retour de la social-démocratie au sein du parti.
Aujourd'hui, l'espoir du Parti travailliste réside dans un leader de gauche modérée comme Andy Burnham – actuellement maire de Manchester. Burnham était l'un des candidats battus par Corbyn en 2015 et sa réapparition en tant que leader de gauche montre à quel point la gauche travailliste est faible. Son programme politique est extrêmement limité et, s'il accédait au pouvoir, il continuerait à ne pas s'attaquer aux principales crises auxquelles le pays est confronté.
La menace d'un gouvernement d'extrême droite ne peut être ignorée ou minimisée et une victoire de Reform aux prochaines élections serait une défaite stratégique pour la classe ouvrière.
Le 12 mai 2026
1. Lors des élections municipales, les conseiller·es sont élu·es par quartier (ward) au scrutin uninominal à un tour. Le, la ou les candidat·es en tête dans le ward emporte·nt le siège, même sans avoir la majorité absolue. Selon les communes, le conseil municipal peut être renouvelé intégralement (tous les 4 ans), par tiers (3 années de suite puis il n'y a pas d'élection la 4e année) ou par moitié (une élection tous les deux ans).
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Révélations : le programme israélien pour « influencer l’opinion publique »
Un appel d'offres ayant fuité du ministère de la Défense expose le programme de formation de l'armée destiné à manipuler l'opinion publique en Israël et à l'étranger.
Tiré d'Agence média Palestine.
L'appareil de défense israélien forme des soldat·es et d'autres responsables de la défense à mener des opérations psychologiques destinées à « influencer l'opinion publique » en Israël et à l'étranger, révèle un appel d'offres interne du ministère de la Défense, publié en juillet dernier et obtenu par le média d'investigation israélien The Hottest Place in Hell. Les formations, dispensées en hébreu et en anglais par des universitaires qui ne sont pas affilié·es à l'armée, sont destinées au personnel de la défense basé en Israël comme à l'étranger, ainsi qu'à des « partenaires étrangers » non précisés.
Parmi les formations proposées figurent des cours sur la manière d'utiliser les données pour façonner discrètement les attitudes et les actions de publics ciblés, sur la collecte de renseignements pour ce type d'opérations, ainsi que sur la formation d'influenceur·euses. La plupart des cours sont orientés vers des opérations d'influence « offensives » — c'est-à-dire visant à perturber ou manipuler activement les croyances, les attitudes et les comportements de publics ciblés, plutôt qu'à simplement protéger un narratif existant. Ils comprennent des formations aux contenus publicitaires et marketing, ainsi que des cours sur la cyberguerre et la collecte de renseignements sur les publics ciblés.
Dans l'un de ces cours, les participant·es apprennent à appliquer des techniques dites « Black Hat » — un terme utilisé pour décrire des méthodes de manipulation qui contournent les règles des plateformes technologiques en matière de cybercriminalité, de cyberguerre ou d'autres activités malveillantes. Le cours de l'armée indique explicitement que ce module est conçu pour « la diffusion et la promotion de contenus illégitimes à l'aide d'outils et de solutions technologiques — une voie qui contourne Facebook et Google ».
Un autre cours enseigne aux participant·es comment planifier des « opérations d'information visant à influencer l'opinion publique dans la scène locale et internationale », notamment comment concevoir et diffuser des messages adaptés à une population cible, évaluer leur impact et appliquer les enseignements tirés à de « futures opérations ».
Bien que le programme ne précise pas explicitement les cibles ou le contenu des opérations psychologiques et des campagnes d'influence enseignées dans ces cours, il indique à plusieurs reprises que la formation est menée conformément aux « considérations et attentes » de l'échelon politique israélien. Autrement dit, selon les directives du gouvernement.
Le ministère de la Défense cherchait à conclure un contrat avec un prestataire pour deux ans, avec une option permettant de prolonger l'accord jusqu'à quatre ans au total. Le premier cours devait commencer en août 2025.
L'appel d'offres était ouvert aux établissements accrédités par le Conseil israélien de l'enseignement supérieur. Les intervenant·es devaient être titulaires d'un « doctorat et/ou d'un titre de professeur·e dans les domaines de l'influence, de l'opinion publique, de la sécurité et du terrorisme, de la communication de masse, [ou] de la communication numérique et en réseau », ainsi que d'« au moins quatre ans d'expérience professionnelle dans les domaines de l'influence [ou] du renseignement d'influence au sein de différentes organisations de sécurité ».
« Les fondamentaux de la propagande »
Selon l'appel d'offres, le programme de formation se compose de huit cours par an : trois sur les opérations d'influence, deux sur le « renseignement d'influence » et trois sur la formation à « l'activisme en ligne ». Chaque cours est conçu pour accueillir jusqu'à 40 étudiant·es, ce qui signifie que le programme pourrait former environ 320 « expert·es en influence » chaque année.
Le programme est divisé en modules thématiques. L'un d'eux, intitulé « fondamentaux de la guerre psychologique, de la propagande, de la tromperie, de la légitimité et de la diplomatie publique, ainsi que de la segmentation des populations cibles, avec un accent mis sur les publics étrangers », comprend une formation à l'identification des efforts d'influence adverses, des récits et des images, ainsi que des deepfakes, de la guerre psychologique, de la propagande, de la tromperie, de la légitimité et de la diplomatie publique.
Un autre module, axé sur « la planification, l'exécution et l'évaluation des campagnes », comprend une formation sur les « considérations et attentes » de l'échelon politique, ainsi que sur le « renseignement militaire », le « renseignement culturel » et les « capacités de collecte et de recherche de renseignements pour l'influence ».
Certains cours — notamment ceux portant sur les opérations d'influence, le renseignement d'influence et l'activisme en ligne — seront dispensés en anglais à des « partenaires étrangers », dont l'identité n'est pas précisée. Pour ces participant·es, le ministère de la Défense a élaboré un programme dédié qui comprend l'étude de « l'approche américaine », c'est-à-dire les perspectives et les normes culturelles des États-Unis, ainsi que la conduite de campagnes d'influence dans l'arène internationale.
Afin de permettre à ces entités étrangères d'y prendre part, le ministère a décidé que les cours seraient « non classifiés ». Pourtant, l'appel d'offres impose tout de même de strictes mesures de confidentialité visant à maintenir une séparation stricte entre les intervenant·es civil·es et les stagiaires. Les établissements universitaires ont l'interdiction de révéler aux formateur·ices et au grand public les fonctions des étudiant·es au sein de la communauté du renseignement, et les prestataires ne doivent recevoir que les prénoms des stagiaires, sans indication de leur unité d'affiliation.
Le document suggère également que l'armée intègre ces opérations d'influence dans son appareil de renseignement plus large. Le cours de « renseignement d'influence » est conçu pour former les participant·es à utiliser les systèmes de collecte de renseignements de l'armée afin d'alimenter les campagnes d'influence en données, tout en restant attentif·ves à « ce qui se passe dans d'autres endroits du monde ».
Au-delà de la fourniture de matière brute pour les opérations psychologiques, le renseignement est également présenté comme un outil permettant d'en mesurer l'impact. Il en résulte une boucle de rétroaction fermée : le renseignement recueille des données sur les publics ciblés ; les campagnes d'influence tentent de façonner leurs perceptions ; puis les outils de renseignement sont utilisés pour évaluer si le message a fonctionné ou s'il doit être affiné en temps réel.
La section consacrée au « renseignement culturel » prolonge cette logique dans le domaine du profilage social et psychologique. Les participant·es sont formé·es à analyser les populations ciblées — en particulier les publics étrangers — à travers leurs codes culturels, leurs sensibilités sociales et leurs contextes politiques, afin d'élaborer des messages plus susceptibles d'atteindre leur cible et de convaincre.
En réponse à une demande de commentaire, un porte-parole de l'armée israélienne a décrit le programme comme « un cours universitaire destiné au personnel engagé dans l'effort d'influence et de conscience au sein de l'armée israélienne », ajoutant que son objectif était « l'enrichissement personnel ». Il a affirmé que celui-ci « opère conformément à la loi et à des procédures claires, en accord avec les directives de l'échelon politique ».
Cependant, comme l'a révélé une enquête récente de The Hottest Place in Hell, l'armée ne limite pas ces méthodes au domaine de « l'enrichissement personnel ». Entre octobre 2023 et décembre 2024, l'unité du porte-parole de l'armée israélienne a mené une opération psychologique visant à la fois les publics israélien et international, sous couvert d'une « organisation d'information à but non lucratif » spécialisée dans la « vérification des faits » concernant les affirmations liées à la guerre menée par Israël contre Gaza.
Dans le cadre de cette opération, des dizaines de vidéos promouvant les éléments de langage de l'armée israélienne ont été publiées sans indication appropriée, tandis que des influenceur·euses en Israël et à l'étranger ont été recruté·es pour amplifier des messages dictés directement par l'armée. Ce qui avait alors été exposé comme une initiative discrète semble désormais faire partie d'un effort plus large et de long terme de l'establishment de défense israélien pour institutionnaliser les opérations d'influence à l'échelle nationale — et même internationale.
Source : +972.
Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Violence et trafic de drogue au Mexique. Quelle réponse de la gauche révolutionnaire ?
Le 22 février, dans une ville de l'ouest du Mexique, l'armée et la Garde nationale, en collaboration avec les services de renseignement états-unien, ont mené une opération contre le Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG) qui s'est soldée par l'exécution de son chef, le célèbre Nemesio Oseguera, alias El Mencho. Même si la présidente Claudia Sheinbaum a affirmé que cette opération faisait suite à un mandat d'arrêt délivré par le Parquet général de la République et non à une injonction de Washington, il est indéniable que les menaces tarifaires et militaires de Donald Trump à l'encontre du Mexique ont exercé une forte pression pour que cette opération soit menée à bien.
10 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr | OgitiL © Diego Fernández
https://inprecor.fr/violence-et-trafic-de-drogue-au-mexique-quelle-reponse-de-la-gauche-revolutionnaire
La mort du baron de la drogue a déclenché une vague de violence dans plus de la moitié des États du pays, les membres du CJNG ayant bloqué des routes et incendié des commerces, des véhicules et des stations-service, ce qui a entraîné la suspension des activités professionnelles et scolaires ainsi qu'un confinement de la population, comme à l'époque de la pandémie de Covid-19.
La « guerre contre le Narco »
La situation de violence que nous vivons au Mexique ne peut être comprise sans tenir compte du contexte créé par la soi-disant « guerre contre la drogue » lancée à partie de 2007. En décembre 2006, Felipe Calderón, du Partido Acción Nacional (PAN, « Parti action nationale », droite conservatrice), a accédé à la présidence à la suite d'une fraude électorale au détriment d'Andrés Manuel López Obrador, représentant du progressisme. Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer les élections frauduleuses et exiger le recomptage des voix. Pour asseoir sa légitimité, Calderón a annoncé une « guerre contre le narcotrafic » quelques semaines seulement après son entrée en fonction, dans le cadre de laquelle il a fait sortir les militaires de leurs casernes pour affronter les cartels. Le message adressé à la société mexicaine était clair : tu dois choisir ton camp, soit tu es avec le gouvernement, soit tu es avec les criminel·les.
Le mandat de Calderón s'est achevé sur une hausse de 148 % du nombre d'homicides, plus de 17 000 personnes disparues et 230 000 personnes déplacées en raison de la violence, ainsi que des violations des droits humains et une stratégie de sécurité fondée sur la militarisation, poursuivie par les président·es suivant·es. De plus, il a été démontré que cette prétendue « guerre » n'était rien d'autre que le recours aux forces de l'État pour favoriser certains cartels au détriment d'autres, puisque le ministre de la Sécurité publique de Calderón, Genaro García Luna, a été arrêté et condamné en 2024 aux États-Unis pour trafic de drogue, ses liens avec le cartel de Sinaloa ayant été établis.
Nous qui vivons au Mexique savons bien que la chute d'un baron de la drogue ne signifie pas la fin de la violence. La « guerre contre le narcotrafic » nous a appris qu'après la décapitation d'un cartel s'ensuivent des luttes de pouvoir entre les cadres intermédiaires pour la succession, ainsi que des actes de vengeance contre l'État mexicain et des attaques contre des cartels rivaux qui profiteront de ce moment de faiblesse pour gagner en influence. Et cela s'explique par le fait que, même si El Mencho est tombé, les structures transnationales qui produisent, alimentent et exploitent ces barons de la drogue sont toujours en place.
Le capitalisme et le Narco, un problème structurel
Les grands centres de consommation de drogue et les entreprises d'armement ont besoin, au Mexique, d'organisations illégales qui produisent les substances qu'ils et elles consomment et qui soient des acheteurs fidèles de leurs produits de guerre. Même si Washington s'indigne face au trafic de drogue et à la violence, les faits montrent que les armes des cartels ont été vendues par des entreprises états-uniennes profitant de la législation permissive de ce pays. Entre 2012 et 2025, les autorités mexicaines ont saisi 137 000 cartouches provenant non pas d'armureries commerciales, mais de l'usine militaire Lake City Army Ammunition Plant, propriété de l'État, située dans le Missouri. De plus, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a déclaré que 85 % des armes saisies lors de l'opération contre El Mencho provenaient des États-Unis.
Le trafic de drogue est une activité économique régie par les lois capitalistes de la concurrence et de la recherche du profit maximal. Les cartels sont des entreprises qui, en opérant dans l'illégalité, poussent ces dynamiques économiques jusqu'à leurs dernières conséquences, mettant ainsi en évidence la forme la plus violente d'un système qui réduit l'être humain à une simple main-d'œuvre jetable.
Il existe un solide réseau commercial international qui assure a distribution et la commercialisation de la drogue. De plus, les cartels ont diversifié leurs activités pour s'étendre à d'autres secteurs économiques, tant illégaux (traite des êtres humains, trafic d'armes, vente d'organes et racket) que légaux (l'agro-industrie avocatière ainsi que les secteurs de la restauration et des loisirs).
Dans plusieurs territoires contrôlés par le crime organisé, on trouve des mégaprojets d'exploitation minière, tels que des mines et des barrages, et ce crime organisé est impliqué dans des agressions contre des travailleuses et travailleurs syndiqué·es, des journalistes et des militant·es qui défendent l'environnement. Il y a quelques jours, le groupe d'experts du T-MEC a révélé que la société minière canadienne Camino Rojo, qui opère dans l'État de Zacatecas, au nord du pays, avait eu recours à des narcotrafiquant·es pour menacer les travailleur·ses du Syndicat national des mineurs après leur victoire aux élections syndicales.
Le pouvoir sociopolitique des cartels découle de leur immense puissance économique et des actes de violence qu'ils commettent pour garantir leurs profits, tels que l'intimidation, les assassinats, les disparitions forcées, le blanchiment d'argent, l'enrichissement illicite par des injections de capitaux, la corruption et la complicité avec les forces de sécurité de l'État.
Des décennies de politiques néolibérales ont accru la précarité, la migration et le travail dissimulé, ainsi que l'exode rural et le manque d'opportunités. Ces conditions de vie difficiles, combinées aux idées individualistes, méritocratiques et prônant une concurrence impitoyable véhiculées par le néolibéralisme, ont poussé de nombreuses personnes, en particulier des jeunes, à se mettre au service du crime organisé dans l'espoir d'une vie meilleure.
La déréglementation du commerce international dans le cadre de l'ALENA puis de l'ACEUM (accords de libre-échange États-Unis-Canada-Mexique), ainsi que la subordination du Mexique à la grande puissance du nord, ont permis l'entrée d'armes de gros calibre dans notre pays et nous ont amené·es à devenir les fournisseur·ses du marché de la drogue aux États-Unis.
Une seule issue : la rupture avec le système
On le constate : la violence liée au crime organisé n'est pas un problème aisé à résoudre. S'agissant d'un phénomène systémique, l'analyser dans toute sa complexité constitue une première étape et nous ne pourrons y remédier qu'à travers des changements systémiques.
Au sein de la gauche révolutionnaire mexicaine, nous sommes convaincu·es que, tout en œuvrant à la destruction de ce système capitaliste mortifère qui engendre le trafic de drogue, nous devons toujours nous ranger du côté des victimes de la violence et soutenir les initiatives qui émanent des classes populaires. C'est pourquoi nous sommes en contact avec les associations de mères de personnes disparues et que nous les soutenons dans leurs revendications et leurs mobilisations ; nous avons également participé aux manifestations pour la paix et contre la militarisation et l'intervention américaine. Nous estimons que nos priorités sont les suivantes :
— Renforcer les liens communautaires afin de nous protéger collectivement contre la violence.
— Dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité des puissances impérialistes telles que les États-Unis, qui tirent profit, tant sur le plan politique qu'économique, de l'insécurité de ce côté-ci de la frontière.
— Dénoncer les dangers des stratégies de sécurité fondées sur le recours aux forces armées, en raison des violations des droits humains qu'elles entraînent et du transfert progressif du pouvoir politique vers le pouvoir militaire.
— Étudier d'autres stratégies de sécurité mises en place par les communautés, comme les polices communautaires des régions montagneuses et côtières de l'État de Guerrero (sud du Mexique) ou les « caracoles » zapatistes.
— Rejeter les discours qui criminalisent et stigmatisent les classes populaires en les présentant comme des trafiquant·es de drogue en puissance, ainsi que les tentatives de la droite visant à établir un lien entre la crise sécuritaire et la prétendue « perte des valeurs familiales » qu'elle attribue aux avancées en matière de droits des femmes et des personnes LGBTIQ+.
— Nous solidariser avec les victimes et leurs proches, les accompagner dans les actions qu'ils et elles décident d'entreprendre, contribuer à renforcer la conscience politique et la confiance en soi, et encourager les processus d'organisation de gauche à partir des revendications en faveur de la paix et de la sécurité.
— Aborder le problème dans une perspective de classe et aider à le comprendre, en l'absence d'analyses suffisamment approfondies.
Publié en juin 2026 par la revue L'Anticapitaliste
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La crise postélectorale en Corée du Sud
La pénurie de bulletins de vote lors des élections municipales et provinciales du 3 juin dernier en Corée du Sud a provoqué une série de manifestations pour exiger une réélection. L'enjeu est particulièrement important pour Séoul où le parti conservateur l'a emporté de peu face au parti démocrate du président Lee Jae Myung, tout en restant minoritaire à l'échelle du pays.
Tiré de The asialyst.
Des milliers de Coréens se sont rassemblés dimanche 7 juin à Jamsil, l'un des quartiers centraux de Séoul, pour protester contre les élections municipales et provinciales du 3 juin où des bureaux de vote ont manqué de bulletins, empêchant certains citoyens de voter. Cette manifestation, portée principalement par des jeunes de vingt à trente ans, s'est déroulée dans une ambiance pacifique et patriotique, tous les participants scandant « réélection. »
Lors du vote, les électeurs ont dû attendre longtemps en raison de la pénurie de bulletins de vote, ce qui a entraîné des retards dans le scrutin et ravivé la polémique sur les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections. Le nombre total de bulletins de vote manquants le jour du scrutin a été estimé à 7 194 dans 91 bureaux de vote à travers le pays. Vingt-trois bureaux ont manqué de plus de 100 bulletins, dont 17 à Séoul, ce qui a mis en évidence une concentration du phénomène dans la capitale. Le vote avait été temporairement suspendu pendant une durée allant jusqu'à 105 minutes. Les électeurs ont dû attendre après la fermeture des bureaux de vote ou renoncer à voter. Beaucoup se sont exprimés, déclarant se sentir floués, « comme si on leur avait volé leur droit de vote, » et se demandant « comment est-il possible de ne pas pouvoir voter par manque de bulletins ? »
Lorsque la pénurie de bulletins de vote est devenue évidente, les habitants se sont rassemblés sur place le soir même, créant des manifestations, qui ont ensuite dégénéré en une confrontation autour du retrait des urnes. À l'heure de la clôture du scrutin, alors que le vote n'avait pas repris, la commission électorale a tenté de récupérer les urnes, ce qui a conduit plus d'une centaine de citoyens à bloquer le bureau de vote en s'opposant à la police. Cela a entraîné un retard de 35 heures dans le dépouillement des votes. Ce désordre a également perturbé le calcul du taux de participation à l'échelle nationale.
La Commission électorale centrale a déclaré que la pénurie de bulletins dans certains bureaux de vote était due à une sous-estimation du taux de participation. Cependant, au-delà de la controverse sur la gestion défaillante de l'élection, le fait que cette pénurie de bulletins de vote se soit produite à Séoul, où la course à la mairie était particulièrement serrée, et plus précisément dans un quartier où le soutien à l'opposition (le Parti du pouvoir du peuple) est fort, a soulevé des questions quant à l'impartialité du scrutin. Les citoyens réclament l'annulation des résultats, la tenue d'un nouveau scrutin et une investigation approfondie sur la manière dont l'élection s'est déroulée.
À la suite de cette affaire, le secrétaire général de la Commission électorale centrale, Heo Cheol-hoon, a présenté ses excuses à la population déclarant : « Il n'y a aucune excuse pour ce qui s'est produit, un événement inacceptable qui porte atteinte au droit de vote des citoyens. » Il a par la suite démissionné le 5 juin, de même que le président de cette Commission, Noh Tae-ak. Pour autant, la vague de protestations à l'encontre de la Commission électorale ne semble pas près de s'apaiser.
Une sérieuse atteinte au droit de vote
« Ce qui s'est produit en juin 2026 ne s'était pas produit sous Syngman Rhee ou Chun Doo-hwan, » a déclaré l'ancien Premier ministre Lee Nak-yon lors d'une interview accordée au journal Kyunggi Ilbo le 4 juin. Cette affirmation fait référence à une période considérée comme celle où la démocratie était la plus fragile dans l'histoire moderne de la Corée du Sud. Le gouvernement de Syngman Rhee dans les années 1950 a fini par provoquer la révolution du 19 avril 1960 en raison de fraudes électorales et de répressions politiques, tandis que le régime de Chun Doo-hwan dans les années 1980 est considéré comme un régime autoritaire qui a restreint la démocratie en s'appuyant sur un coup d'État militaire et la loi martiale.
Dans cette période où la démocratie était menacée, il n'était encore jamais arrivé qu'un électeur ne puisse pas voter faute de bulletins. Cette affaire dépasse manifestement le simple cadre d'une erreur administrative : il s'agit d'un événement qui a ébranlé la confiance dans les procédures fondamentales de la démocratie, les institutions de l'État ayant directement porté atteinte au droit de vote, qui est le droit constitutionnel le plus fondamental des citoyens (article 24 de la Constitution de la République de Corée).
L'Association des avocats de Corée a publié un communiqué dans lequel elle critique vivement les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections, qualifiant cette situation d'« incident sans précédent qui porte atteinte au droit de vote des citoyens garanti par la Constitution. » Des voix s'élèvent également dans les universités de tout le pays et au sein du Conseil national des associations étudiantes pour dénoncer cette situation. Les étudiants, dans une déclaration sur la situation actuelle, exigent que la vérité soit faite sur les défaillances dans la gestion des élections, que les responsables soient sanctionnés et que le système soit réformé.
À l'occasion du 39e anniversaire du Mouvement pour la démocratisation de juin, les associations étudiantes de 18 universités à travers le pays, dont l'Université de Séoul, ont publié conjointement une déclaration dénonçant la crise sur leurs campus respectifs. Dans cette déclaration, elles ont qualifié la pénurie de bulletins de vote de « grave atteinte à la démocratie, » l'État n'ayant pas su garantir correctement le droit de vote des citoyens. La déclaration souligne qu'« en 1987, les étudiants et les citoyens ont conquis dans la rue une démocratie fondée sur le principe une personne, une voix, » ajoutant : « le fait que le droit de vote, obtenu au prix d'une lutte acharnée à travers de nombreux mouvements de démocratisation, soit aujourd'hui, 39 ans plus tard, bafoué par les institutions de l'État constitue un problème extrêmement grave. » Ils exigent également une enquête approfondie sur la pénurie de bulletins de vote, la sanction des responsables, une réforme structurelle de la Commission électorale centrale et la création d'un organisme indépendant de surveillance des élections.
Le changement de visage des manifestations
Les citoyens qui manifestaient devant le bureau de vote de Jamsil, dans le district de Songpa à Séoul, ont été dispersés par la police, puis se sont rendus devant le centre de dépouillement situé au stade de handball du parc Olympique pour y poursuivre leur manifestation. Le nombre de citoyens qui se sont rassemblés ce week-end postélectoral est estimé à environ 30 000 selon des chiffres non officiels de la police. Le 10 juin les manifestants sont encore rassemblés aux huit entrées du bureau de vote afin de surveiller tout transfert des urnes et poursuivent leur manifestation 24 heures sur 24. Les participants sur place affirment que « le problème, c'est que le droit de vote nous a été retiré, peu importe que ce soit le Parti du pouvoir peuple ou le Parti démocrate. » Ils soulignent que ce rassemblement n'a pas pour but de soutenir un parti ou une force politique en particulier, mais qu'il s'agit d'une action citoyenne visant à récupérer le droit de vote garanti par la Constitution.
La culture de la manifestation se distingue également des rassemblements traditionnels. Au lieu de grandes scènes, de discours de politiciens et de mobilisation organisée, c'est la participation spontanée des citoyens ordinaires qui occupe le devant de la scène, et une atmosphère s'est installée où l'on n'utilise aucun support imprimé autre que des pancartes écrites à la main. Si certains politiciens de l'opposition et des personnalités se sont rendus sur place, ils se sont surtout fait remarquer en participant aux côtés des citoyens plutôt qu'en se tenant devant la foule. Les participants s'impliquent activement dans le ramassage des déchets et le maintien de l'ordre, soulignant ainsi le caractère pacifique et autonome de cette action citoyenne.
La participation des jeunes de 20 à 30 ans attire particulièrement l'attention. Partout sur place, des voix s'élèvent pour affirmer : « Ce n'est pas une question de gauche ou de droite, mais une question de droits civiques. » Les participants expriment un profond rejet à l'égard de ceux qui les qualifient d'extrême droite ou de conservateurs radicaux. Cette génération est ainsi décrite comme ayant pris position face aux problèmes de démocratie et d'équité qui ont secoué le pays, et comme étant descendue dans la rue pour renouveler son espoir dans la démocratie. Les citoyens rassemblés, mettant de côté toute affiliation politique, scandaient initialement le seul slogan « Nouvelles élections, » en se concentrant sur le droit de vote. Cependant, à mesure que les lacunes et le manque de rigueur dans la gestion de l'affaire sont mis en lumière, leurs slogans ont évolué vers « Fraude électorale ! Nouveau scrutin ! Vote le jour du scrutin ! Dépouillement manuel ! »
Une élection irrégulière équivaut à une élection frauduleuse
Au cours des dernières années, les allégations de « fraude électorale » formulées en Corée du Sud provenaient principalement de certains groupes issus des milieux conservateurs et d'extrême droite. La controverse sociale s'est particulièrement amplifiée après les élections législatives de 2020 (21e législature), lorsque certains politiciens, youtubeurs et associations civiques ont commencé à diffuser activement l'idée que les résultats avaient été truqués. Ces acteurs ont fondé leurs soupçons sur les écarts entre les résultats du vote anticipé et ceux du scrutin principal, l'utilisation d'équipements électroniques et la victoire écrasante d'un parti politique spécifique, mais la Commission électorale centrale et les tribunaux ont estimé qu'aucune preuve objective ne venait étayer ces allégations.
Ce discours sur la fraude électorale présentait des similitudes avec les théories du complot sur la manipulation électorale qui se sont répandues après l'élection présidentielle américaine de 2020. Certaines allégations se sont rapidement propagées via les communautés en ligne et YouTube, et se sont encore amplifiées en s'associant au mécontentement politique de ceux qui avaient du mal à accepter les résultats électoraux. Par conséquent, le cadre conceptuel existant de la « fraude électorale » a été qualifié de « théorie du complot » d'extrême droite.
Cependant, cette fois-ci, le débat sur la « fraude électorale » refait surface parmi les citoyens. Alors que les controverses passées sur la fraude électorale se concentraient sur des soupçons de manipulation électorale organisée, tels que la falsification des résultats ou le piratage des systèmes informatiques, cette fois-ci, de plus en plus de voix s'élèvent pour qualifier de « fraude électorale » au sens large les diverses erreurs et les défaillances administratives survenues au cours du processus électoral. Parmi les exemples évoqués, citons notamment la pénurie de bulletins de vote, l'impression de bulletins supplémentaires le jour du scrutin, la controverse entourant l'annonce des résultats provisoires avant la clôture du scrutin, le déplacement et l'ouverture des urnes en l'absence d'observateurs, l'apparition de scores identiques lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions, ainsi que le recours à des forces de police contre des citoyens ordinaires lors du transport des urnes.
De plus, le fait que certains électeurs aient signalé avoir reçu des bulletins de vote sur lesquels ne figuraient que certains candidats, et non tous, a également fait l'objet de controverses. La Commission électorale centrale explique à ce propos que des scores identiques ou des tendances statistiques similaires peuvent être le fruit du hasard ou résulter de la structure même du scrutin, et que les problèmes liés aux bulletins de vote sont également dus à des erreurs ponctuelles ou à des défaillances administratives survenues lors de l'impression ou de la distribution.
En revanche, ceux qui soulèvent ces soupçons affirment que ces cas sont trop nombreux et d'une ampleur trop importante pour être considérés comme de simples erreurs, et réclament un recomptage de l'ensemble des votes. De ce fait, la controverse sur la fraude électorale a désormais dépassé les théories d'une manipulation organisée du passé pour s'étendre à la négligence dans la gestion électorale et aux problèmes de procédure ; en conclusion, des voix s'élèvent affirmant que « la gestion défaillante de l'élection elle-même constitue une fraude électorale. »
De plus, certains réclament la suppression ou la réduction du système de vote anticipé, invoquant un manque de transparence dans sa gestion et sa supervision. À l'inverse, la Commission électorale et d'autres parties prenantes affirment que le vote anticipé est un système destiné à garantir le droit de vote des électeurs et que les soupçons soulevés jusqu'à présent ne suffisent pas à remettre en cause la fiabilité de ce système. En fin de compte, cette controverse dépasse le simple débat sur les théories du complot et s'étend à un débat politico-social portant sur la transparence des procédures électorales, la fiabilité du système de gestion électorale et la légitimité du système de vote anticipé. Cependant, les avis restent partagés quant à savoir quels cas relèvent de simples erreurs administratives et lesquels constituent des problèmes graves portant atteinte à la légitimité des élections.
La réaction des cercles politiques
Les débats politiques se poursuivent. Le parti d'opposition, le « Parti du pouvoir du peuple, » a adopté une position intransigeante dès le début de l'affaire. Le jour du scrutin, il a déclaré que « l'équité des élections à Séoul avait été compromise » et a exigé l'arrêt du dépouillement ainsi que la tenue d'un nouveau scrutin ; par la suite, des députés du parti se sont rendus sur les lieux des manifestations pour continuer à dénoncer le problème.
Le 8, le parti a déposé une demande d'enquête parlementaire, incluant dans le champ d'investigation non seulement la pénurie de bulletins de vote, mais aussi la gestion de la situation par la police lors des manifestations. Par la suite, ses 110 députés ont proposé, au nom de l'ensemble du groupe, une loi visant à nommer un procureur spécial chargé d'enquêter sur la Commission électorale nationale. Cette loi définit comme objets d'enquête la violation du droit de vote due à la pénurie de bulletins, la poursuite du dépouillement malgré les problèmes, les soupçons de sortie et de transport illégaux des urnes et du matériel électoral, ainsi que les cas de votes identiques observés lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions.
En outre, le parti souligne qu'il ne s'agit pas d'une simple erreur administrative, mais d'un incident révélant des problèmes structurels au sein de la Commission électorale, et réclame notamment la discussion d'une loi spéciale sur la tenue d'élections partielles, la suppression du vote anticipé et une réforme en profondeur du système de gestion électorale.
Par ailleurs, le Parti démocrate a exprimé ses regrets quant aux défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion du scrutin le jour du vote, tout en rejetant catégoriquement toute demande d'interruption du dépouillement ou de nouveau scrutin. Cependant, face à la controverse qui ne cesse de prendre de l'ampleur, le Parti démocrate a déposé le 8 une motion demandant l'ouverture d'une enquête parlementaire et a fait part de son intention de mener celle-ci dans les plus brefs délais. Le Parti démocrate prévoit de présenter cette motion lors de la séance plénière de cette semaine et de constituer une commission spéciale à l'issue d'un vote prévu la semaine prochaine.
Ainsi, si les partis politiques s'accordent à dire que la Commission électorale centrale a manqué à ses obligations, le Parti du pouvoir du peuple réclame des mesures fortes telles que la nomination d'un procureur spécial, la tenue d'élections législatives anticipées et la suppression du vote par anticipation, tandis que le Parti démocrate privilégie une approche axée sur une enquête parlementaire et une réforme du système.
Lee Jae-myung n'échappe pas aux polémiques
Certains critiques soulignent que la réaction initiale du président Lee Jae-myung ne semblait pas refléter une prise de conscience immédiate de la gravité de la situation. Il s'est contenté de pointer les lacunes de la Commission électorale lors de la conférence de presse du 8 juin, expliquant qu'il avait d'abord pensé que le nombre de personnes n'ayant pas pu voter était faible et n'aurait pas d'incidence sur le résultat. Mais ce sont précisément ces propos qui font aujourd'hui l'objet d'une controverse.
Les voix critiques soulignent que la violation du droit de vote constitue un problème grave en soi, indépendamment de son impact sur le résultat, et se demandent si le président n'a pas, dès le départ, accordé une attention excessive au résultat. De plus, bien que la Commission électorale soit un organe indépendant en vertu de la Constitution, aux yeux du peuple, c'est le président qui est le responsable ultime du fonctionnement de l'État. Par conséquent, aux yeux d'une partie de l'opinion, le président doit expliquer quelle responsabilité il ressent, en tant que chef du gouvernement et dirigeant de l'État, face à ce qui s'est produit.
En réponse à ces critiques, le président a qualifié la situation de problème touchant à la démocratie et au droit de vote. Il a ordonné une enquête approfondie et une réforme du système, et a estimé que la manifestation elle-même constituait une contestation légitime. Tout en se démarquant des théories du complot sur la fraude électorale, il a reconnu que l'échec de la gestion des élections est en effet un problème très grave.
Bien qu'un consensus se soit en parti dégagé entre les citoyens et les autorités politiques et administratives au sujet de cette affaire, les efforts visant à rétablir la confiance dans les fondements de la démocratie, qui reposent sur le droit de vote des citoyens et l'équité des élections, se poursuivront jusqu'à ce qu'une vraie solution soit trouvée.
Par Jiyu Choi

Mexique : Claudia Sheinbaum ne veut pas s’opposer au capital financier qui contrôle les marchés
Depuis le 25 mai dernier, les enseignants de la section XXII de Oaxaca, regroupés au sein de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE), se sont mis en grève ; le 1er juin, les enseignant·es d'autres États du pays les ont rejoints.
10 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr |Photos https://laboursolidarity.org
https://inprecor.fr/mexique-claudia-sheinbaum-ne-veut-pas-sopposer-au-capital-financier-qui-controle-les-marches
L'installation du campement aux abords du Zócalo de Mexico a provoqué des affrontements avec les forces répressives de l'État ; depuis lors, les enseignant·es n'ont cessé de se mobiliser à différents endroits de la ville. On peut noter que les mobilisations de la CNTE sont devenues l'un des défis politiques les plus difficiles auxquels le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dû faire face. En effet, les revendications des enseignant·es sont légitimes et partagées par le corps enseignant de tout le pays. Des revendications auxquelles la présidente et son équipe n'ont pas su apporter de réponses satisfaisantes. Ces revendications sont les suivantes :
- Abrogation totale de la loi sur l'ISSSTE de 1997 et de 2007 (sécurité sociale).
- Suppression du système de comptes individuels et retour au système de retraite solidaire, financé par l'État.
- L'abrogation de la réforme de l'éducation de 2019.
- La suppression de l'USICAMM, l'Unité du système d'évaluation des enseignants.
- Attribution directe de postes aux diplômé·es des écoles normales publiques,
- Réintégration immédiate de tous les travailleur·ses licencié·es pour des raisons de répression politique et administrative ;
- Augmentation salariale : pour une augmentation significative des salaires.
- Annulation du calcul des pensions en Unité de Mesure et d'Actualisation (UMA) et calcul du paiement sur la base des salaires minimaux.
- Justice sociale et réparation des dommages causés par l'État au Mouvement des enseignant·es et populaire.
- Démocratie syndicale et lutte contre le clientélisme syndical.
- Augmentation du budget public consacré à l'éducation et à la santé.
- Dialogue direct avec la présidente Claudia Sheibaum.
La confrontation la plus vive avec le gouvernement de la 4T1 a été l'abrogation totale des lois ISSSTE de 1997 et 2007, la présidente faisant valoir qu'il n'y a pas de ressources pour répondre à cette demande. Nous savons que la réalité est tout autre et qu'elle met en évidence les limites de la politique de la 4T, car Claudia n'a pas voulu s'opposer au capital financier qui contrôle les AFORES ; en effet, revenir au système de répartition solidaire impliquerait de leur retirer les banquiers tirent d'énormes profits de l'épargne individuelle des travailleur·ses, qui représente actuellement environ 24 % du PIB.
De plus, l'incohérence de la présidente se manifeste jour après jour, car la CNTE ne cesse de rappeler à Claudia la promesse qu'elle avait faite pendant la campagne électorale, à savoir qu'elle allait abroger les lois sur les retraites de 1997 et 2007, et qu'elle refuse désormais de tenir.
D'autre part, pratiquement tous les secteurs en lutte apportent un soutien inconditionnel à la CNTE ; pour eux, la CNTE est l'organisme historique de la résistance. Nous saluons les forums (sur la sécurité sociale et en solidarité avec la CNTE) auxquels ont participé des dizaines et des dizaines d'organisations syndicales, politiques et sociaux ; cependant, ces initiatives n'ont pas débouché sur un engagement à mettre en place une structure capable de fédérer toutes les organisations afin de pouvoir renverser le gouvernement néolibéral. C'est pourquoi la CNTE doit appeler à la création d'un organisme ou d'un Front, dont la classe ouvrière a besoin pour briser l'étroitesse d'esprit politique de Claudia et de son gouvernement Morena.
Nous savons que la stratégie « mobilisation-négociation-mobilisation » a atteint ses limites, car, par le biais de ces tactiques, le mouvement de résistance contre le gouvernement des entreprises n'apporte que des réponses à court terme, ce qui permet de résister temporairement aux assauts du capital et de ses disciples. Cependant, la classe au pouvoir accède provisoirement aux revendications qui ne sont pas significatives et qui ne remettent pas en cause le système capitaliste. Ce qui laisse le temps à la bourgeoisie de poursuivre ensuite son offensive contre les droits et les conditions de vie de la classe ouvrière et du peuple en général.
Cette politique ne nous aide pas à construire une alternative politique à moyen terme. Pour vaincre le gouvernement néolibéral de la 4T, il faut rassembler l'ensemble de la classe ouvrière, et pour cela, il faut convoquer un forum en vue de la création d'un grand Front national. Un Front qui jette les bases nécessaires pour organiser la lutte en vue de la construction d'un gouvernement des travailleurs, des paysans et des secteurs opprimés.
Pendant la construction de ce Front, il est nécessaire de mettre en place un comité de coordination par l'intermédiaire duquel des actions de solidarité et de soutien seront menées envers les travailleurs en résistance, comme lors des grèves de Tornell, du Monte de Piedad et de l'Université de Sonora. Nous devons faire revivre les grèves de solidarité qui éclataient dans les années 70. Aujourd'hui, cela s'impose d'appeler les syndicats universitaires et les travailleurs en général à apporter leur soutien par le biais d'une collecte de fonds en solidarité avec ces mouvements ; il faut également appeler les travailleurs à soutenir ces grèves en faisant don d'une journée de salaire. Cela renforcerait les mouvements en grève et remonterait le moral des travailleurs en leur montrant que leur lutte n'est pas un cas isolé. Plus aucune lutte isolée ! Des actions, pas de simples slogans de lutte politique.
L'offensive menée par la classe au pouvoir contre la CNTE, par le biais des médias, exige une réponse politique visant à intégrer au mouvement les autres secteurs touchés par la loi sur l'ISSSTE de 1997 et 2007. Il est nécessaire que la CNTE défende les travailleurs qui entrent sur le marché du travail et ne bénéficient pas du droit à une retraite digne. La CNTE doit intégrer à sa lutte les plus de 3 millions de travailleur·ses de l'État, qui sont également touché·es par cette loi ; elle doit en outre appeler les enseignants des écoles privées ainsi que les professeurs et les travailleurs universitaires à se joindre à sa lutte. Ce n'est qu'avec cette force que l'on pourra vaincre la classe capitaliste et ses sbires.
Un aspect fondamental pour que la CNTE puisse progresser dans la lutte consiste à rechercher des alliances internationales, notamment avec les enseignants et les travailleurs des États-Unis d'Amérique, qui, en ce moment même, luttent également pour la défense de leurs droits, contre les fonds de pension privés et la politique néfaste de Trump. De plus, il faut relancer les alliances avec les enseignants et les travailleurs d'Amérique latine, avec lesquels la CNTE a organisé des conférences et des forums internationaux. C'est le moment de concrétiser l'organisation internationale des travailleurs de l'éducation.
Pour la construction d'un GRAND FRONT NATIONAL DE LUTTE centré sur la CNTE ! La lutte continue, continue et continue !
Déclaration de la Ligue de l'unité socialiste (LUS), le 9 juin 2026
Note
1. La 4T (Cuarta Transformación, « Quatrième Transformation ») est le projet politique porté par Andrés Manuel López Obrador (AMLO) et son mouvement, le Morena (Mouvement de régénération nationale).
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Flottille du Sumud : les militants accueillent “avec prudence” l’enquête du PNAT pour torture et crimes de guerre
Alors que la France ouvre une enquête pour crimes de guerre et tortures suite aux traitements subis par les membres français de la Flottille pour Gaza, celles et ceux-cis appellent à considérer l'ensemble des crimes israéliens envers les prisonnier-es palestinien-nes.
Tiré d'Agence média Palestine.
Les militant-es de la flottille humanitaire Global Sumud, interceptée illégalement par la marine israélienne, ont témoigné publiquement dès leur libération, décrivant des violences physiques, des humiliations, des privations de sommeil, ainsi que des agressions sexuelles et du harcèlement pendant leur détention, soulevant l'indignation .
Les tortures et mauvais traitements qu'ils et elles dénoncent sont similaires aux traitements documentés par les organisations de prisonnier-es palestinien-nes et les observateur-ices des droits humains, qui dénoncent une politique israélienne de tortures systématiques de ses prisonnier-es palestinien-nes.
En avril dernier, l'organisme EuroMed publiait un rapport documentant une pratique étendue et systémique d'actes de tortures sexuelles et démontrant la volonté israélienne d'affecter par ces pratiques l'existence physique de la communauté palestinienne dans son ensemble, amenant les auteur-ices à conclure à un crime de génocide se déroulant entre les murs des prisons israéliennes.
Mettre fin à “l'impunité systématique d'Israël”
Si les crimes israéliens commis à l'encontre des Palestinien-nes ne soulèvent guère l'intérêt de la communauté internationale, ces mêmes crimes commis à l'encontre de civils, humanitaires et journalistes occidentales-aux, majoritairement blanc-hes, ont indigné le monde entier.
La vidéo du ministre Itamar Ben Gvir humiliant les activistes a notamment provoqué un tollé mondial. La France et l'Italie ont qualifié aussitôt les images d'« inadmissibles » et plusieurs pays ont convoqué leur ambassadeur d'Israël. « Quoiqu'on (sic.) pense de cette flottille – et nous avons indiqué à plusieurs reprises notre désapprobation de cette démarche -, nos compatriotes qui y participent doivent être traités avec respect et libérés dans les plus brefs délais », a écrit Jean-Noël Barrot sur X.
Faisant suite à ses déclarations, le ministre a ensuite saisi le parquet national antiterroriste (PNAT), qui a déclaré en fin de semaine dernière avoir ouvert une enquête préliminaire à l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (OCLCH), pour « tortures, au sens de la convention de New York du 10 décembre 1984, et de crimes de guerre ».
Si cette enquête est saluée par les représentant-es des militant-es de la Flottille, ils dénoncent néanmoins dans le journal Le Monde « l'ambivalence du PNAT, qui poursuit tous les soutiens de la Palestine dès que leurs voix s'élèvent. »
« Il aura fallu que des ressortissants français soient violentés sous l'œil des caméras pour que le ministère se décide à faire un signalement au parquet. Les faits subis par les navigants de la flottille ne sont rien comparés à ceux que subit encore chaque jour le peuple palestinien », ajoutent-ils-elles.
Contactée par l'Agence Média Palestine, la journaliste indépendante Sabrina Azzizi, qui a elle-même participé à la dernière expédition de la Flottille, explique accueillir la nouvelle “avec prudence”.
“Je suis contente d'apprendre cela mais pour être sincère, je ne leur fais pas confiance. Cette décision ne vient pas de nulle part, elle résulte de la pression exercée par les nombreuses organisations qui ont pris part à la Flottille. D'autres enquêtes auraient pu être ouvertes, depuis près de trois ans, pour les crimes commis par les 6 464 soldats franco-israéliens à l'encontre des Palestiniens et Palestiniennes, mais l'État français n'a pas agi.”
Les activistes de la GSF espèrent néanmoins que cette affaire permettra de rendre public leur plaidoyer, et écornera “l'impunité systématique d'Israël”. Une délégation composée de représentant-es juridiques, de victimes et de personnel médical de la GSF a annoncé avoir déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI), accusant des commandant-es militaires israélien-nes et des hauts responsables politiques d'avoir commis des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité, des actes de torture et des faits relevant du crime de génocide.
“La GSF appelle tous les États parties au Statut de Rome à renvoyer immédiatement la situation devant la Cour et invite la communauté juridique internationale à engager des poursuites contre ce régime génocidaire”, annonce un communiqué.

Quand la roupie s’effondre, ce sont les femmes qui paient : survivre à la crise économique en Indonésie
La crise économique indonésienne ne touche pas tout le monde de la même façon. Alors que la roupie s'effondre face au dollar, les femmes absorbent la plus grande part du choc — pertes d'emplois dans les médias et l'éducation, salaires volés, discriminations à l'embauche, et intensification du double fardeau du travail salarié et domestique. Disya Halid, journaliste pour la rubrique Buruh Berkisah des Femmes libres, donne la parole à trois femmes de Samarinda (Kalimantan-Est) qui survivent sous le régime d'austérité Prabowo-Gibran. Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, pose le diagnostic : ce n'est pas un problème de gestion du budget familial, c'est le résultat structurel de politiques économiques qui sacrifient systématiquement la protection des travailleuses aux intérêts des investisseurs. [WL]
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
La roupie chute, les femmes paient
Chaque crise économique frappe les femmes en premier et le plus durement. Alors que la roupie continue de se déprécier et que le coût de la vie augmente, les femmes sont contraintes de travailler toujours plus pour assurer la survie de leur famille, tout en faisant face à la menace de perdre leur emploi, à des revenus insuffisants, et à un marché du travail qui se rétrécit.
Au 13 juin 2026, la roupie s'échange à environ 20 600 Rp pour un euro. Ce chiffre n'est pas qu'une donnée dans un bulletin économique — il se traduit concrètement dans la vie quotidienne. Les prix des produits de première nécessité augmentent, le coût de la vie s'alourdit, tandis que le pouvoir d'achat des ménages ne cesse de reculer.
Dans ce contexte, les femmes se retrouvent en première ligne pour assurer les besoins de leur famille. Elles font face à l'insécurité de l'emploi, à des salaires faibles, et à une pression économique croissante.
Trois femmes à Samarinda
Ning (prénom d'emprunt) est journaliste dans un média en ligne de Samarinda, capitale de la province du Kalimantan-Est. Elle n'attend plus que le moment de perdre son emploi. Les politiques d'austérité budgétaire du régime Prabowo-Gibran ont durement touché les médias locaux qui dépendaient des achats publicitaires de l'État comme source de revenus. De nombreuses entreprises de presse peinent à payer leurs salariés ; d'autres ont fermé.
« J'estime qu'il me reste un mois à travailler comme journaliste avant de me retrouver au chômage. Je ne sais pas si je pourrai trouver un autre emploi dans les conditions actuelles », dit Ning.
Au-delà de la menace de perdre son emploi, Ning doit aussi faire face à de multiples dépenses quotidiennes : factures d'électricité, mensualités laissées par son ex-mari, couches pour son père, et besoins courants du foyer.
Miranti est mère célibataire de trois enfants. Elle travaille comme employée administrative dans une école privée de Samarinda. La situation financière de son établissement est, dit-elle, très incertaine : les salaires sont fréquemment versés en retard, faute de budget.
Alors que les prix des produits de première nécessité continuent d'augmenter sous l'effet de la dépréciation de la roupie, le revenu de Miranti est très loin de couvrir les besoins de sa famille. Son salaire mensuel oscille entre 1 000 000 et 2 000 000 Rp (environ 49 à 97 euros) — bien en dessous du salaire minimum régional de Samarinda, fixé à 3 983 882 Rp (environ 193 euros). [1]
« Les dépenses minimales d'un foyer avec trois enfants atteignent maintenant facilement 3 000 000 à 4 000 000 Rp par mois (environ 146 à 194 euros). On est donc obligées d'être créatives pour trouver des revenus complémentaires et pouvoir tenir », explique Miranti.
Son fardeau économique s'alourdit à mesure que la situation se dégrade. Elle vit dans la crainte permanente d'un licenciement — d'autant que les charges de fonctionnement de l'école augmentent et que les coupes budgétaires semblent inévitables. Les travailleuses non permanentes sont les premières menacées de mise au chômage, et pour une femme qui est le seul soutien de famille, perdre son emploi, c'est priver de ressources tous les membres de la famille qui dépendent d'elle.
« Pour une femme et une mère célibataire, perdre son emploi, c'est perdre la sécurité financière de toute la famille », dit-elle.
Refinaya a obtenu en 2025 un diplôme en Relations internationales et n'a toujours pas réussi à trouver un emploi stable. Elle consulte chaque jour des offres d'emploi et envoie entre cinq et huit candidatures par semaine. Ayant depuis longtemps renoncé à trouver un poste dans son domaine de formation, elle postule dans tous les secteurs. Mais les conditions exigées par les entreprises — expérience requise dès l'entrée, limites d'âge qui excluent les jeunes diplômé·es — réduisent systématiquement ses chances.
« Je subis aussi des pressions constantes de mes proches pour que je trouve rapidement du travail, alors que je fais vraiment tout mon possible et que j'envoie des candidatures en permanence », dit Refinaya.
Pour survivre, elle enchaîne des missions contractuelles à court terme, comme un mois de travail de terrain comme enquêtrice. Les revenus ainsi générés couvrent ses besoins jusqu'à la prochaine mission : forfait internet, alimentation, carburant, dépenses personnelles.
Femmes et crise économique : une perspective féministe
Les expériences de Ning, Miranti et Refinaya montrent que la crise économique ne frappe pas de façon neutre. Les femmes en subissent les effets avec plus d'intensité, car elles occupent une position inégale dans le système économique — concentrées dans les secteurs à bas salaires, plus exposées aux licenciements, et continuant de porter le poids du travail domestique et du soin non rémunérés.
Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, [2] estime que la dépréciation de la roupie entraînera directement une hausse des prix des produits de première nécessité. Dans un contexte de précarisation croissante de l'emploi, cela aggrave encore les conditions de vie des travailleuses.
« Pour les ouvrières du textile, par exemple — qui avaient déjà subi massivement le phénomène du « pas de travail, pas de salaire » pendant la pandémie, combiné à des hausses de salaires dérisoires —, la hausse des prix des produits de base signifie aujourd'hui qu'une travailleuse n'a pas d'autre choix que de chercher des revenus supplémentaires en cumulant des petits boulots », explique-t-elle.
Selon Ika, ces conditions pousseront les femmes à travailler plus longtemps avec un niveau d'épuisement toujours plus élevé. Dans le même temps, la vulnérabilité au harcèlement et aux violences s'accroît, tandis que la qualité de vie des femmes continue de se dégrader.
Pour les Femmes libres, cette situation ne peut être traitée comme un problème individuel ni comme une question de capacité des femmes à gérer le budget familial. La crise est le résultat de politiques économiques et politiques qui ne sont pas du côté du peuple, et du démantèlement systématique des protections des travailleuses. [3]
Les Femmes libres exigent donc que le gouvernement garantisse la protection des travailleuses, notamment la sécurité de l'emploi et une protection sociale adéquate. Elles demandent également la fin des dépenses de l'État dictées par des intérêts politiques plutôt que par des besoins sociaux, en particulier le programme Repas nutritifs gratuits et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc. [4]
« Le gouvernement doit également garantir la liberté de critique et d'expression. Il doit mettre fin à toutes les formes de répression, d'intimidation et de violence contre les militant·es et les citoyen·nes qui expriment des critiques », affirme Ika.
La chute de la roupie ne se lit pas seulement sur les écrans des marchés financiers. Derrière ces chiffres se trouvent les vies de millions de femmes contraintes de travailler plus dur, de porter des fardeaux toujours plus lourds, de vivre dans une incertitude permanente. La lutte contre la crise économique est donc inséparable de la lutte pour la justice économique, le travail décent et une vie digne pour toutes les femmes.
Disya Halidest journaliste à Samarinda (Kalimantan-Est) et membre des Femmes libres de Samarinda. Elle s'intéresse à la compréhension des droits des femmes à partir de leur vie quotidienne.
Traduit de l'indonésien et notes pour ESSF par Wendy Lim et Mark Johnson
Notes
[1] L'UMR (Upah Minimum Regional — salaire minimum régional) est le salaire plancher fixé par l'administration locale pour chaque ville ou district d'Indonésie. Le chiffre cité ici est celui en vigueur au moment de la publication, juin 2026). Sur la politique salariale du gouvernement Prabowo, voir Femmes libres, « Indonésie. Le règlement sur les salaires 2026 perpétue la politique des bas salaires et ignore la vie des ouvrières : Combattons la politique des bas salaires ! », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77407
[2] Les Femmes libres sont une organisation féministe socialiste , implantée principalement dans les zones industrielles de Jakarta et à Sukabumi. Elles participent à l'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) et aux coalitions GEBRAK. Sur leur rôle dans la résistance démocratique de 2025-2026, voir Alliance des femmes indonésiennes, « Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps », Europe Solidaire Sans Frontières, 2026, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78166
[3] Sur le contexte plus large de la politique d'austérité du gouvernement Prabowo et de ses effets sur le niveau de vie des travailleur·ses, voir Muhammad Ridha (Parti travailliste), « Indonésie : anatomie d'une révolte populaire », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76673
[4] Le programme Repas nutritifs gratuits (MBG) et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc (Koperasi Desa Merah Putih) sont deux initiatives phares du gouvernement Prabowo-Gibran. Les critiques estiment que ces programmes privilégient la visibilité politique sur la protection sociale effective, et qu'ils sont liés aux coupes budgétaires qui ont touché les services publics, les médias et l'éducation.

Gaza n’est pas une aberration : Israël prépare ce génocide depuis des décennies
L'Agence Média Palestine propose une traduction de cet article d'opinion de Jonathan Cook, journaliste et auteur, qui réagit à la publication par le journal Haaretz de nouveaux témoignages choquants de soldats vétérans israéliens.
Tiré d'Agence média Palestine.
La vérité apparaît peu à peu : le génocide perpétré par Israël à Gaza avait été planifié il y a des décennies.
Écoutez les témoignages de quatre soldats israéliens qui ont servi à Gaza.
Soldat 1 : « Les vies humaines n'avaient aucune importance. On pouvait tuer, il n'y avait aucune loi. Personne ne vous disait rien. Mais ce n'est pas une sensation agréable. Ça tue surtout votre humanité. »
Soldat 2 : « Au début, je ne voulais pas exécuter des Arabes qui ne résistaient pas [c'est-à-dire des civils]. Mais nous en sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait tuer. Nous avons fini par ne plus les considérer comme des êtres humains. »
Soldat 3 : « Nous avons capturé des hommes, les avons alignés et les avons éliminés. Rétrospectivement, cela ressemble à un meurtre. »
Soldat n° 4 : « Nous parcourions les camps de réfugiés à Gaza et menions des purges… Tous les soldats présents sur place avaient créé un “camp de concentration”, et ils n'hésitaient pas à tuer quiconque provoquait le moindre trouble. »
Non, ces témoignages ne sont pas nouveaux. Ces lanceurs d'alerte n'ont pas servi à Gaza pendant le génocide qui s'y déroule actuellement. Ces récits datent de près de 60 ans et ont été publiés la semaine dernière par le journal israélien Haaretz sous le titre « On nous a ordonné de tuer ».
Les soldats israéliens interrogés peu après la guerre de 1967 – souvent appelée la guerre des Six Jours – ont non seulement avoué qu'eux-mêmes et d'autres commettaient régulièrement des crimes de guerre, mais ils ont également souligné qu'ils agissaient ainsi sur ordre de leurs commandants.
Ces récits ont été compilés dans un livre, Le septième jour : des soldats parlent de la guerre des Six Jours, par Avraham Shapira, bien que de nombreux témoignages n'aient pas été inclus car jugés trop choquants.
Tout cela ne devrait pas être simplement d'intérêt historique. Ces récits rappellent de manière frappante que ce qu'Israël a fait au cours de sa destruction de Gaza, qui dure depuis près de trois ans – raser toutes les maisons, les hôpitaux, les écoles, les universités, les boulangeries et les bureaux du gouvernement ; assassiner des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de civils palestiniens ; et bloquer l'aide humanitaire et affamer la population – s'inscrit dans un schéma de conduite militaire israélienne vieux de plusieurs décennies.
Rien n'a « commencé » le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas s'est échappé pour une seule journée du « camp de concentration » de Gaza, comme l'appelait il y a 59 ans le Soldat 4.
Au contraire, Israël a trouvé ce jour-là un prétexte pour redonner vie à une vieille histoire, celle dans laquelle il massacre et expulse des Palestiniens depuis des décennies. La principale différence cette fois-ci réside simplement dans l'ampleur et la durée.
Washington et d'autres capitales occidentales ont donné à Israël le temps et l'espace nécessaires pour achever à Gaza ce qu'il n'avait auparavant pu réaliser qu'en partie. La puissance de feu bien supérieure dont dispose aujourd'hui Israël, grâce aux munitions modernes fournies par les États-Unis, lui a permis de réaliser ce dont il ne pouvait auparavant que rêver : rayer Gaza de la carte.
Famine orchestrée
Les soldats qui ont dénoncé ces faits en 1967 ont admis que leur mission n'était pas de « combattre l'ennemi », ni d'« éradiquer les terroristes » comme le disent aujourd'hui les dirigeants israéliens. Il s'agissait de tuer et de terroriser les civils palestiniens sous le couvert de la guerre.
Peu de soldats hésitaient à dire pourquoi ils commettaient ces atrocités. Leur mission consistait à instaurer un règne de terreur, partie intégrante des efforts d'Israël visant à expulser le plus grand nombre possible de Palestiniens des dernières parties restantes de la patrie palestinienne, les territoires capturés par l'armée israélienne en 1967 puis occupés illégalement.
Cela était perçu comme une nouvelle occasion de mener à bien la campagne de nettoyage ethnique lancée pour de bon par les milices sionistes en 1947 et 1948, lorsque les autorités du mandat britannique se sont retirées de Palestine. À l'issue de cette campagne, environ 80 % des Palestiniens avaient été chassés de leurs foyers à l'intérieur des frontières du nouvel État juif.
Beaucoup se sont retrouvés dans des camps de réfugiés dans des États voisins tels que le Liban et la Syrie. Mais certains se sont réfugiés dans les poches de territoire palestinien historique qui subsistaient en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza, soit les 22 % de leur patrie qui avaient été protégés de nouvelles avancées israéliennes en 1948 par la Jordanie et l'Égypte.
La guerre de 1967 a été considérée par les dirigeants israéliens comme une seconde chance : l'occasion à la fois de s'emparer de toute la Palestine historique et de la coloniser par le biais de l'occupation militaire et de l'établissement de colonies de milices juives, et d'étendre l'opération de nettoyage ethnique pour débarrasser la Palestine historique de ses habitants autochtones.
Quelques semaines après la prise des territoires palestiniens par Israël, le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, a indiqué à son cabinet par où les expulsions devaient commencer. « Nous souhaitons commencer par vider Gaza », a-t-il déclaré.
Compte tenu des pressions internationales, il était clair pour lui que le nettoyage ethnique de Gaza devrait se faire en catimini, afin d'attirer le moins d'attention possible. Préfigurant le siège de Gaza par Israël, qui a duré 16 ans et a débuté en 2007, il a proposé que les Palestiniens soient chassés de Gaza « précisément à cause de l'étouffement et de l'emprisonnement » qu'Israël y imposait.
Le programme de nettoyage ethnique pourrait être accéléré, a-t-il suggéré, en privant la population de produits de première nécessité comme l'eau. « Peut-être que si nous ne leur donnons pas assez d'eau, ils n'auront pas le choix, car les vergers jauniront et dépériront. »
Dans cet esprit, 40 ans plus tard, Israël allait calculer le nombre minimum de calories à laisser entrer à Gaza afin que la population y devienne de plus en plus mal nourrie. Ou, comme l'expliquait en 2006 Dov Weisglass, conseiller principal du gouvernement : « L'idée est de mettre les Palestiniens au régime, mais pas de les laisser mourir de faim. »
Dix-sept ans après que Gaza eut été contrainte à son « régime », lorsque le Hamas s'échappa brièvement de l'enclave, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et ses généraux ont saisi leur chance.
Ils ont détruit ces « vergers » et transformé le « régime » en un véritable blocus de famine – un crime contre l'humanité pour lequel Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, sont recherchés par la Cour pénale internationale.
Cibler des innocents
Les crimes de 1967 ont été compris depuis longtemps par les historiens palestiniens, qui n'ont bien sûr pas été écoutés. Les historiens israéliens ont mis beaucoup plus de temps à reconstituer le récit, à mesure qu'ils ont eu accès à certaines parties des archives militaires israéliennes.
La nouvelle enquête d'Haaretz, basée sur les recherches de l'Institut Akevot, fournit des détails sur la cruauté des expulsions massives de Palestiniens qui ont débuté en 1967.
Comme le rapporte le journal : « L'enquête historique montre qu'Israël a expulsé et chassé quelque 300 000 Arabes de la Cisjordanie, de Gaza et du plateau du Golan [syrien]. Et comme en 1948, cette expulsion s'est accompagnée du meurtre de civils, semant la terreur dans les communautés arabes, de pillages et, finalement, de destructions. »
Après avoir réussi en 1967 à expulser à nouveau un grand nombre de Palestiniens, la tâche suivante consistait, comme en 1948, à empêcher leur retour.
Uri Avnery, journaliste et député israélien, a recueilli les témoignages de soldats postés aux frontières avec la Jordanie et l'Égypte, vers lesquelles les Palestiniens avaient été expulsés. La mission de ces soldats consistait à assassiner toute famille palestinienne tentant de regagner son foyer.
Voici le témoignage d'un soldat, rapporté par Haaretz, qu'Avnery a relevé dans son autobiographie : « Nous bloquions ces points de passage et avions reçu l'ordre de tirer pour tuer, sans avertissement préalable. De fait, de tels coups de feu étaient tirés chaque nuit sur des hommes, des femmes et des enfants, même les nuits de pleine lune où il était possible d'identifier ceux qui traversaient. C'est-à-dire de distinguer les hommes des femmes et des enfants.
« Le matin, nous sortions pour balayer la zone du regard, et nous tuions, sur ordre explicite de l'officier présent, ceux qui étaient encore en vie, y compris ceux qui se cachaient et les blessés. Une fois le massacre terminé, nous recouvrions les corps de terre jusqu'à l'arrivée d'un tracteur. »
Les lanceurs d'alerte israéliens d'aujourd'hui avertissent que cette doctrine militaire n'a pas changé. Au cours des trois dernières années, des enquêtes ont montré à plusieurs reprises qu'Israël tentait de dissimuler ses crimes en enterrant secrètement ses victimes civiles dans des fosses communes, en violation du droit international.
Il l'a fait, par exemple, lorsque des troupes ont massacré des Palestiniens venus chercher de l'aide humanitaire il y a un an, et de nouveau lorsque des soldats ont exécuté 15 secouristes palestiniens lors d'une embuscade contre des ambulances en mars 2025.
Un autre soldat, troublé par la politique de « tirer pour tuer » de 1967, s'est souvenu d'une conversation avec son commandant : « J'ai demandé à l'officier : “Et si j'entends des bébés pleurer, je dois leur tirer dessus aussi ?” La réponse que j'ai reçue était : “Ne fais pas ta fillette.” »
Il n'y a rien d'exceptionnel à cela. On sait qu'Israël a tué plus de 1 000 bébés à Gaza âgés de moins d'un an depuis le 7 octobre 2023, et pas tous de manière anonyme lors de frappes aériennes.
L'armée israélienne a laissé un groupe de cinq bébés prématurés de l'hôpital al-Nasser mourir et se décomposer dans leurs couveuses après que ses soldats eurent pris le contrôle du bâtiment fin 2023.
Les commandants israéliens savaient également que les premiers à mourir d'un blocus de l'aide seraient les plus vulnérables. Des bébés sont morts de froid ou de faim alors que la population était privée d'abri, de lait maternisé et de nourriture, leurs mères manquant de nutriments suffisants pour produire du lait.
Comme l'a noté le soldat 2, la doctrine militaire israélienne encourage les soldats à ne plus considérer les Palestiniens, même les bébés palestiniens, comme des « êtres humains ». Leurs vies sont jugées sans valeur.
Un passé familier
Des soldats israéliens ont assassiné un autre bébé palestinien la semaine dernière en Cisjordanie, après avoir tendu une embuscade à une voiture conduite par un maître de conférences de l'université de Bethléem, Fahd Abu Haikal, dans la ville palestinienne d'Hébron, soumise à une occupation particulièrement brutale.
L'un des soldats a tiré sur la voiture alors qu'elle ralentissait pour s'arrêter, à seulement quelques mètres de distance, d'où il devait pouvoir voir les passagers à l'intérieur. La balle a tué Sam, le bébé de sept mois d'Abu Haikal, et blessé sa femme, qui tenait le nourrisson dans ses bras. Le fils d'Abu Haikal, âgé de 11 ans, qui se trouvait également dans la voiture, a vu son petit frère se vider de son sang.
Les soldats israéliens assassinent des bébés palestiniens depuis des décennies. Pourtant, rien de tout cela n'a suscité la moindre once de l'indignation exprimée à l'unisson par les médias et les politiciens occidentaux face à l'affirmation entièrement inventée par Israël selon laquelle le Hamas aurait tué 40 bébés le 7 octobre 2023.
En réalité, un seul bébé israélien a été tué ce jour-là : Mila Cohen, âgée de neuf mois, qui, comme Sam Abu Haikal, a été abattue dans les bras de sa mère.
La campagne d'expulsions menée par Israël en 1967 à Gaza et en Cisjordanie n'était pas improvisée, ni le fruit d'une décision prise sur un coup de tête. Selon Haaretz, cette politique avait été soigneusement planifiée plusieurs années à l'avance.
Depuis 1948, Israël attendait le moment propice pour procéder à de nouvelles expulsions et s'emparer des dernières parties de la patrie palestinienne, ces territoires qui lui avaient été refusés pour mener à bien son projet colonialiste et violent.
La guerre de 1967 contre l'Égypte, la Syrie et la Jordanie, lui a fourni le prétexte.
Ishai Amrami, commandant de bataillon de haut rang lors de cette guerre, a admis plus tard : « Ce que j'ai vécu de mes propres yeux était une tentative de transfert massif de population. »
Comme le fait remarquer Haaretz : « Les Palestiniens n'étaient que de simples spectateurs dans cette histoire. Le ministre de la Défense Moshe Dayan a écrit dans ses mémoires que les Palestiniens résidant en Cisjordanie n'avaient pas pris part à la guerre, et que ce n'était pas leur guerre. Pourtant, ce sont eux qui en ont payé le prix. »
Israël a entamé la destruction massive des communautés palestiniennes, comme il l'avait fait après 1948, afin qu'il n'y ait plus de foyers où les Palestiniens puissent retourner. Mais comme le note Haaretz, Israël est devenu victime de son propre succès militaire fulgurant.
« Ce fut l'un des rares cas dans l'histoire du conflit où Israël a été contraint de faire marche arrière en raison d'une forte pression internationale. »
Il va sans dire que, contrairement à 1967, une telle pression internationale a cruellement fait défaut au cours des trois dernières années. La nouvelle génération de dirigeants occidentaux, comme le Britannique Sir Keir Starmer, autrefois éminent avocat spécialisé dans les droits de l'homme, a justifié le programme explicitement exterminationniste d'Israël à l'encontre des Palestiniens de Gaza, le qualifiant de « légitime défense ».
Contrairement à leurs prédécesseurs des années 1960, les dirigeants occidentaux d'aujourd'hui et leurs médias ont choisi d'accorder à Israël le temps et l'espace diplomatiques dont il avait besoin pour détruire Gaza, tout en lui fournissant des armes et des renseignements. Le génocide aurait été impossible sans leur aide.
Fort de cette impunité, Israël a tenté d'étendre la destruction plus loin, avec un succès limité en Iran et un succès bien plus grand au sud du Liban.
Alors que les politiciens et les médias occidentaux oublient volontiers Gaza, Israël maintient une pression implacable et la misère sur place. Une soi-disant « ligne jaune », délimitant le contrôle militaire israélien sur l'enclave détruite, une zone interdite aux Palestiniens, s'est progressivement étendue, passant de la moitié du territoire à 70 %.
Les habitants de Gaza sont littéralement chassés des ruines de leur patrie, tandis qu'Israël s'efforce de trouver un pays tiers – l'Égypte, ou peut-être le Somaliland – disposé à les accueillir.
Supprimer le contexte
Comme l'a si bien dit le cosmologiste américain Carl Sagan : « Il faut connaître le passé pour comprendre le présent. »
C'est précisément pour cette raison que les politiciens et les médias occidentaux se sont montrés si soucieux d'effacer le passé, en supprimant le contexte et l'historique, tels que les violentes campagnes de nettoyage ethnique menées par Israël en 1948 et 1967, qui expliquent le comportement actuel d'Israël à Gaza, en Cisjordanie et au Sud-Liban.
Privés de l'histoire de la région, les publics occidentaux ont été plus facilement manipulés pour croire que les atrocités israéliennes constituent une réponse, soi-disant « proportionnée », à l'attaque d'une journée menée par le Hamas contre Israël fin 2023.
Une vérité évidente a été occultée : depuis au moins huit décennies, Israël exploite toutes les occasions qui se présentent pour expulser les Palestiniens de leur patrie.
L'attaque du Hamas d'octobre 2023 n'a pas constitué un tournant ni une rupture, comme on le présente si souvent en Occident.
En 1967, soit 56 ans avant l'attaque du Hamas, Eshkol avait laissé entendre que des événements imprévus pourraient accélérer le programme secret d'épuration ethnique mené par Israël. Un moment pourrait arriver à l'avenir, qu'il qualifiait de « solution de luxe inattendue », où Israël pourrait rapidement réaliser son rêve d'une Palestine sans Palestiniens.
« Peut-être pouvons-nous nous attendre à une autre guerre, et alors ce problème sera résolu. Mais c'est une sorte de “luxe”, une solution inattendue », expliquait-il au cabinet.
Ce contexte manquant étant désormais ajouté, grâce au nouvel article du journal israélien Haaretz, l'histoire prend une toute autre dimension.
Les événements du 7 octobre 2023 ressemblent moins à de la simple sauvagerie qu'à une réponse désespérée, un dernier coup de dés, face à des décennies d'atrocités israéliennes visant à rendre les conditions de vie des Palestiniens si misérables, par la paupérisation, l'enfermement, la famine et le meurtre, qu'ils finissent soit par fuir leur patrie, soit par mourir sur place.
Une fois le contexte manquant ajouté, la prétendue « riposte » d'Israël à Gaza, sa campagne de génocide, apparaît pour ce qu'elle est réellement : la poursuite de huit décennies de campagne de nettoyage ethnique. En fait, son dernier volet. Son dénouement.
David Ben Gourion, le père fondateur d'Israël, écrivait à son fils en 1937, onze ans avant la création d'Israël : « Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place. »
Dans une note de journal rédigée pendant les expulsions massives de 1948, Ben Gourion résumait l'état d'esprit de ses généraux : « Si nous accusons une famille, nous devons leur faire du mal sans pitié. Aux femmes et aux enfants, sans pitié. Sinon, ce n'est pas une réaction efficace. Pendant l'opération, il n'y a pas lieu de faire la distinction entre les coupables et les innocents. »
L'objectif était de transformer la peur en arme, afin que les Palestiniens soient trop terrifiés pour rester sur leur terre natale.
Mordechai Maklef, un haut commandant de l'armée israélienne naissante, a souligné deux ans plus tard, en 1950, la logique qui sous-tendait la politique d'Israël : « Il est impossible d'expulser 114 000 personnes qui vivaient en Galilée sans recourir à la terreur. »
Même si l'on fait abstraction des témoignages palestiniens de l'époque, les quelques sections des archives israéliennes qui ont jusqu'à présent été ouvertes aux historiens israéliens documentent des massacres et des viols systématiques de Palestiniens en 1948.
Dans des films israéliens récents tels que Tantura, du nom du village où un terrible massacre de Palestiniens a été perpétré, des hommes âgés qui servaient comme soldats israéliens à l'époque confirment les documents d'archives, racontant comment ils ont personnellement été témoins du viol de jeunes filles palestiniennes.
Notons que le viol utilisé comme arme se poursuit encore aujourd'hui, dans ce que l'organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem appelle le « réseau de camps de torture » d'Israël.
Ces viols, souvent commis à l'aide de chiens spécialement dressés à cet effet, sont si répandus qu'il est devenu impossible de les dissimuler. Ils ont même fini, bien tardivement, par attirer l'attention des grands médias comme le New York Times, provoquant une cacophonie de protestations et de menaces de poursuites judiciaires de la part de Netanyahou.
Les abus sexuels sur les personnes détenues par Israël sont si courants que des militants internationaux pour la paix ont subi des viols systématiques lorsque des centaines d'entre eux ont été arrêtés le mois dernier dans les eaux internationales au large de Chypre, alors qu'ils entamaient leur voyage vers Gaza pour briser le blocus génocidaire d'Israël.
Israël veut que la peur se propage, de la Palestine elle-même à quiconque souhaite manifester sa solidarité avec son peuple.
Les politiciens occidentaux et les médias ont à peine évoqué ces crimes horribles commis contre leurs propres citoyens. Pourquoi ? Parce que reconnaître ces crimes reviendrait à admettre que des atrocités encore pires sont infligées aux Palestiniens sous la domination israélienne.
Prisons de complicité
Gaza n'est pas une aberration. Elle s'inscrit pleinement dans une stratégie militaire israélienne vieille de huit décennies. Les Occidentaux n'en ont pas conscience uniquement parce que leurs classes politiques et médiatiques ont travaillé d'arrache-pied pour les empêcher d'en prendre connaissance.
Si les opinions publiques occidentales savaient ce qui arrive réellement aux Palestiniens depuis plus de 80 ans, d'abord de la part du mouvement sioniste puis de l'État israélien, elles pourraient grossir encore davantage les rangs des marches de protestation, rendant ces manifestations politiquement impossibles à ignorer.
Si les Occidentaux savaient ce qui arrive réellement aux Palestiniens, ils pourraient rejoindre les militants qui tentent de paralyser les usines d'armement israéliennes, comme Elbit Systems, opérant tout à fait ouvertement dans des pays occidentaux tels que la Grande-Bretagne. Ils pourraient ainsi parvenir à mettre fin à l'approvisionnement en drones et autres armes utilisées pour massacrer les populations de Palestine et du Liban.
Au lieu de quelques milliers, des dizaines ou des centaines de milliers de personnes pourraient être prêtes à brandir une pancarte au Royaume-Uni pour s'opposer au génocide, et à se faire arrêter en tant que « partisans du terrorisme », submergeant le système carcéral et tournant en dérision le soi-disant système de « justice » britannique.
Armés d'un savoir plutôt qu'obscurcis par l'ignorance, davantage d'Occidentaux pourraient monter à bord de bateaux, formant une armada qu'il serait impossible aux médias occidentaux d'ignorer. Mais surtout, si le contexte réel était compris, si l'on connaissait le schéma de meurtres, de viols et d'expulsions de Palestiniens pratiqué par Israël depuis des décennies, les opinions publiques occidentales pourraient prendre conscience que leurs classes politiques et médiatiques ne sont pas des acteurs moraux. Ils ne défendent pas les valeurs d'une civilisation supérieure. Ils ne sont pas les gardiens du droit international et d'un ordre libéral démocratique.
Ce sont des imposteurs. Ou plus exactement, ils opèrent au sein de structures politiques et financières qui rendent impossible la révélation de vérités susceptibles d'ébranler un système de pouvoir occidental qui enrichit une infime élite grâce à une machine de guerre lucrative utilisée pour protéger les profits colossaux des industries des combustibles fossiles.
Ce système de pouvoir conduit certains Palestiniens à une mort prématurée, et d'autres dans des camps de concentration, à l'exil ou à la misère.
Pendant ce temps, il nous conduit, en Occident, dans des prisons sans murs physiques – des prisons soit d'ignorance et de complicité, soit de connaissance et d'impuissance.
Quoi qu'il en soit, comme le Soldat 1, nous voyons notre humanité s'éteindre. Nos cœurs sont endurcis ou brisés. Le défi auquel nous sommes confrontés est le même que celui des Palestiniens : trouver un moyen de sortir de notre confinement.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye

Les journalistes palestinien·nes détenu·es dans les « cimetières pour les vivant·es » d’Israël
Détenu·es sans inculpation dans les prisons israéliennes, des reporters de Cisjordanie décrivent les coups, la faim, l'isolement et les menaces destinés à les réduire au silence.
Tiré d'Agence média Palestine.
Ali Al-Samoudi a passé quatre décennies à documenter les réalités quotidiennes de la vie sous occupation dans le nord de la Cisjordanie. Journaliste palestinien chevronné de 60 ans, originaire de Jénine, il a travaillé comme correspondant pour le journal Al-Quds et comme caméraman pour Al Jazeera ainsi que pour d'autres médias internationaux.
Mais il est peut-être surtout connu comme le collègue de Shireen Abu Akleh, que les forces israéliennes ont abattue lors d'un raid dans le camp de réfugié·es de Jénine, en mai 2022. Debout à côté d'Abu Akleh, Al-Samoudi a lui aussi été touché ce jour-là, dans le dos ; la balle a traversé son épaule.
Le 29 avril 2025, à l'aube, les forces israéliennes ont fait irruption au domicile d'Al-Samoudi, à Jénine, et l'ont arrêté. Il a été détenu sans inculpation ni procès, avant d'être libéré presque exactement un an plus tard, le 30 avril 2026.
Pendant sa détention administrative, Al-Samoudi affirme avoir été affamé, battu et privé de médicaments. Il a également été transféré entre plusieurs établissements, notamment la prison de Megiddo et la tristement célèbre prison d'Ofer. Il fait désormais face à un long parcours de rétablissement, souffrant de graves carences en vitamines et de problèmes d'audition, et reste sous surveillance médicale continue.
Al-Samoudi estime que son arrestation était directement liée à son travail journalistique — en particulier à sa couverture de l'offensive israélienne en cours contre le camp de réfugié·es de Jénine, où l'armée a détruit des maisons, forcé des dizaines de milliers d'habitant·es à fuir et empêché presque tout le monde d'y retourner. Dans les mois précédant son arrestation, il travaillait sur des reportages écrits et filmés consacrés aux familles déplacées qui tentaient de rentrer dans le camp.
+972 Magazine s'est entretenu avec Al-Samoudi peu après sa libération au sujet de son arrestation, de ses conditions de détention et de la campagne menée par Israël pour réduire les journalistes palestinien·nes au silence.
Pouvez-vous décrire votre arrestation ?
Ils sont venus chez moi aux premières heures du matin. Quand ils sont entrés, ma fille et ma belle-fille pleuraient. L'officier de l'armée israélienne m'a dit : « Dis-leur que je t'emmène seulement pour une sortie de trois ou quatre heures, puis que tu rentreras chez toi. » Je n'avais aucune idée que cette sortie durerait un an.
Les soldats m'ont emmené dans le camp de réfugié·es, où ils m'ont gardé les yeux bandés et les mains menottées pendant 80 heures. Ils m'ont jeté devant des casernes militaires, qui étaient en réalité des maisons palestiniennes à l'intérieur du camp. Chaque fois que des soldats entraient ou sortaient, ils me frappaient sur tout le corps.
Je n'ai été autorisé à recevoir ni nourriture ni eau pendant toute cette période. Toutes les nuits, j'ai souffert de fortes douleurs à cause du froid. Je leur ai dit que j'avais besoin de mes médicaments parce que je suis diabétique et que je souffre d'hypertension, mais ils m'ont ignoré et ne m'ont apporté aucun de mes traitements.
Pendant l'interrogatoire, ils m'ont dit qu'il y avait trois soupçons contre moi — même pas des accusations. Les deux premiers semblaient liés à mon travail journalistique et à ma couverture de terrain. Ils considéraient le fait de couvrir les événements sur place comme un service rendu à ce qu'ils appelaient des « organisations subversives ». Un autre soupçon reposait sur leur allégation selon laquelle un détenu palestinien aurait déclaré que je l'avais photographié alors qu'il tirait sur une colonie israélienne.
Pendant ma détention, j'ai reçu des menaces directes par téléphone de la part d'un officier du Shin Bet. L'officier m'a dit : « Tu nous as épuisés. Je veux t'envoyer en prison pour deux ou trois ans. Je vais t'écraser. »
Après le 7 octobre, de nombreuses photos et vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information, montrant l'état des prisonnier·es palestinien·nes après leur libération des prisons israéliennes. Beaucoup comprenaient des images avant-après montrant une perte de poids drastique due à la privation de nourriture. Pouvez-vous décrire les conditions à l'intérieur des prisons ?
En tant que journaliste, j'ai beaucoup travaillé sur des sujets concernant les Palestinien·nes dans les prisons israéliennes, mais je n'aurais jamais imaginé que les conditions étaient aussi catastrophiques.
Nous étions détenu·es dans des cimetières pour les vivant·es, dépouillé·es de tous nos droits. Nous n'avions ni papier, ni stylos, ni livres, ni télévision, ni radio. Nous n'avions même pas de peigne, de miroir ou de produits d'hygiène. Ils ne nous donnaient qu'une quantité minuscule de shampoing — une seule cuillère par semaine pour nous laver. J'ai laissé pousser cette barbe parce qu'aucun outil de rasage n'était disponible. Ce n'est que lorsqu'ils voulaient que nous nous rasions qu'ils apportaient le matériel et nous forçaient à nous raser la tête et la barbe.
La nourriture n'était donnée que pour que nous puissions rester debout pendant les comptages quotidiens et pour qu'ils puissent continuer leurs pratiques abusives contre nous. Le matin, on nous donnait une cuillère de labneh et une cuillère de confiture. À midi, quatre cuillères de riz, deux minuscules morceaux de concombre, deux tranches de tomate et une cuillère de haricots. Le soir, deux cuillères de houmous, une cuillère de tahini, un œuf dur et dix petits morceaux de pain, chacun de la moitié de la taille d'une main.
Je suis entré en prison en pesant 120 kilos et j'en suis sorti en pesant 60.
Chaque cellule contenait 10 prisonnier·es et mesurait sept mètres sur trois. Il n'y avait que six lits pour 10 prisonnier·es, ce qui signifie que six dormaient sur les lits tandis que quatre dormaient par terre.
Les matelas sentaient le pourri et étaient répugnants, et nous n'étions pas autorisé·es à les laver ou à les nettoyer. Nous n'avions droit qu'à 10 minutes pour nous doucher, à 20 prisonnier·es à la fois. Il n'y avait pas de portes aux cabines de douche, nous devions donc rester nu·es les un·es devant les autres, ce qui constituait une grave violation de notre intimité et était profondément humiliant pour les prisonnier·es.
J'ai informé les autorités pénitentiaires que j'avais besoin de médicaments pour mon diabète, ma tension artérielle et mes problèmes d'estomac. Elles ne m'ont fourni qu'un seul comprimé pour la tension et un régulateur de diabète. Elles ont refusé de me transférer à la clinique jusqu'à ce que mon état de santé se détériore gravement.
Je me suis évanoui à plusieurs reprises, mes complications de santé se sont aggravées, et j'ai développé des problèmes de vue et d'audition. Mon avocat a déposé une objection avant qu'ils ne finissent par me transférer à la clinique, mais même alors, je n'ai pas reçu le traitement dont j'avais besoin.
Il y a des prisonnier·es souffrant de cancer, de maladies cardiaques et d'autres maladies graves qui se voient refuser des médicaments à la clinique de la prison. Une fois, alors qu'ils me transféraient au tribunal, ils transportaient un prisonnier qui ne pouvait pas marcher seul. Ils ont menacé de le frapper s'il ne marchait pas, puis l'ont soulevé dans le véhicule de transport pénitentiaire tout en le frappant.
La plupart des prisonnier·es ont été libéré·es directement vers des hôpitaux en raison de maladies, notamment des maladies de peau causées par les insectes, les couvertures sales, les matelas non nettoyés et le manque d'hygiène dans les cellules. Les scènes étaient déchirantes, au-delà de ce que les mots peuvent décrire.
Selon un rapport récent du Comité pour la protection des journalistes, près de 100 journalistes et travailleur·euses des médias palestinien·nes ont été arrêté·es depuis octobre 2023, et des dizaines restent en détention. Plus de la moitié ont déclaré avoir été soumis·es à la torture, à des abus ou à d'autres formes de violence. Selon vous, pourquoi Israël cible-t-il les journalistes de cette manière ?
Tout cela s'inscrit dans la guerre continue menée par Israël pour réduire les voix au silence, réprimer la liberté d'expression et empêcher les journalistes palestinien·nes de mener leur travail de terrain.
Après qu'ils ont tué Shireen et m'ont blessé, j'ai dit que les tirs contre nous étaient un message d'intimidation adressé à chaque journaliste et travailleur·euse des médias palestinien·ne. Ils ne veulent ni documentation ni témoins de ce qu'ils font en Cisjordanie. Mon arrestation l'a confirmé.
Terroriser les journalistes et leurs familles
Au début du mois d'avril 2026, selon l'ONG palestinienne de défense des droits des prisonnier·es Addameer, les prisons israéliennes détenaient plus de 9 600 Palestinien·nes, dont 84 femmes et 350 enfants. Parmi eux et elles, 3 532 étaient placé·es en détention administrative, détenu·es sans procès sur la base de preuves secrètes auxquelles ni les détenu·es ni leurs avocat·es ne peuvent accéder, et qu'ils et elles ne peuvent contester
Parmi eux se trouvait Samir Amin-Khuwaira, un journaliste de 45 ans originaire de Naplouse, qui a passé neuf mois en détention administrative après avoir été arrêté lors d'un raid nocturne à son domicile en avril 2025. Sa détention a été renouvelée trois fois, sans charges formelles ni procès. S'adressant à +972, Khuwaira se souvient qu'un officier du Shin Bet lui a ouvertement dit qu'il était détenu pour des « raisons politiques ».
Comme d'autres détenu·es libéré·es, Khuwaira a décrit des conditions de détention difficiles, notamment une surpopulation extrême, une forte humidité, un accès limité aux douches et un manque de vêtements propres. Pendant sa détention, il a contracté la gale et de douloureuses infections cutanées, et a perdu plus de 20 kilos.
« J'ai demandé un traitement en septembre, mais ils n'ont apporté des médicaments qu'en décembre, après que la maladie s'est propagée sur tout mon corps », a-t-il déclaré.
Khuwaira a expliqué que les autorités pénitentiaires avaient ignoré son état de santé pendant des mois, tandis que le manque d'hygiène à l'intérieur de la prison l'avait aggravée. Selon lui, les prisonnier·es n'étaient autorisé·es à se doucher qu'une fois tous les six jours. Après sa libération, Khuwaira est resté sous traitement médical pendant deux mois et s'est isolé de ses trois enfants par peur de les contaminer.
Les expériences de Khuwaira et d'Al-Samoudi ne sont pas rares : de nombreux·ses détenu·es se voient refuser les traitements, examens et médicaments nécessaires, transformant dans certains cas la maladie en lente condamnation à mort. Au moins 98 prisonnier·es palestinien·nes sont mort·es à la suite de tortures et de négligences médicales systématiques depuis le début de la guerre à Gaza, selon des données de l'armée israélienne et du Service pénitentiaire israélien (IPS).
Depuis le 7 octobre, les autorités israéliennes interdisent également aux familles des prisonnier·es palestinien·nes de rendre visite à leurs proches en prison. Les appels téléphoniques sont eux aussi interdits, tout comme les visites du Comité international de la Croix-Rouge destinées à surveiller l'état des détenu·es. En conséquence, les familles sont largement maintenues dans l'ignorance de l'état de leurs proches dans les prisons israéliennes, et dépendent des avocat·es ou des témoignages d'autres prisonnier·es libéré·es pour obtenir quelques bribes d'information.
+972 Magazine s'est entretenu avec Abdul Majeed Al-Amarneh, du camp de réfugié·es de Dheisheh, à Bethléem, dont le fils, Ausayd, journaliste et professeur de médias âgé de 41 ans aux universités d'Hébron et de Bethléem, est sous détention administrative depuis juillet 2025.
« Depuis la nuit où ils l'ont emmené, toute la maison a changé », a déclaré Al-Amarneh. « [Les quatre] enfants [d'Ausayd] demandent après lui tous les jours, et le plus difficile, c'est de ne pas pouvoir leur répondre. »
Il y a environ un mois, Al-Amarneh a rencontré un ancien prisonnier récemment libéré du même établissement où Ausayd était détenu, qui lui a donné des nouvelles de l'état de son fils à l'intérieur de la prison.
« Il m'a dit que la nourriture était très mauvaise et que les prisonniers souffraient chaque jour de la faim, des mauvais traitements et des humiliations », a déclaré Al-Amarneh, ajoutant qu'Ausayd gardait néanmoins le moral et s'occupait en étudiant le Coran. « Recevoir des nouvelles de mon fils par un autre prisonnier libéré, au lieu de les entendre directement de lui, me brise le cœur. »
La communication avec Ausayd reste extrêmement limitée, possible uniquement par l'intermédiaire des avocat·es. Mais ces dernier·es ne peuvent transmettre que des informations de base, souvent limitées aux mises à jour juridiques, comme le fait de savoir si sa détention a été prolongée et dans quelle prison il est détenu. Selon la famille, sa plus récente audience de renouvellement de détention s'est tenue en l'absence de son avocat. Ses proches ne peuvent pas entendre sa voix, ni se rassurer sur son état.
Mais les souffrances de la famille ne se sont pas arrêtées avec la détention d'Ausayd. Sa sœur, Islam, âgée de 31 ans, journaliste indépendante et mère d'une fille de cinq ans, a elle aussi été arrêtée il y a moins d'un mois, après que les forces israéliennes ont mené un raid au domicile familial dans le camp.
Elle est désormais interrogée en lien avec son travail journalistique, sous l'accusation d'avoir travaillé pour un site d'information interdit. Pendant ce temps, son mari a déjà passé les trois dernières années en prison.
« Ma fille a une petite fille, et aujourd'hui cette enfant est séparée à la fois de sa mère et de son père », a déclaré Al-Amarneh. « Nous ne savons pas comment expliquer cela à une enfant de cinq ans. »
Le Service pénitentiaire israélien n'a pas répondu à la demande de commentaire de +972.
Source : +972.
Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Une occasion manquée de répondre à la détresse tout en respectant les droits fondamentaux
Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à l'étape des consultations, dont la majorité faisaient état de grandes réserves.
Montréal, le 12 juin 2026 – Le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), la Ligue des droits et libertés, l'Association des groupes d'intervention en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), l'Association des juristes progressistes (AJP), Médecins du monde Canada, ReprésentACTION Santé Mentale Québec ainsi que le Collectif des personnes survivantes de la P-38 joignent leurs voix pour dénoncer l'adoption précipitée du projet de loi 23, projet visant à faciliter et élargir les critères de l'hospitalisation forcée.
Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à l'étape des consultations, dont la majorité faisaient état de grandes réserves.
Rappelons aussi que des groupes incontournables n'ont pas été entendus en consultation malgré leur souhait de l'être, que ce soit le Barreau du Québec, l'Association des juristes progressistes, la Ligue des droits et libertés ou le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), dont les membres sont préoccupés par ce changement législatif qui les impactera directement. Il est notable que plus de 165 organisations (dont les porteurs de ce communiqué) et 1360 individus ont signé, dans le courant de l'année, la Déclaration Quand la folie a le dos large, invitant à ne pas élargir la possibilité de coercition.
On constate aussi que, malgré la cinquantaine d'amendements débattus, plusieurs enjeux de fonds dénoncés dans le projet de loi n'ont pas du tout été adressés, alors que la réforme constitue un recul majeur des droits fondamentaux dans des contextes de vulnérabilité. D'ailleurs, plusieurs des dispositions du PL23 ignorent les recommandations phares et l'esprit du rapport de l'IQRDJ déposé en 2025 ; l'Institut avait pourtant été mandaté par le gouvernement lui-même pour mener une vaste consultation et des recherches dans le but d'orienter la réforme.
Le rapport de l'IQRDJ avait également bien mis en lumière le seul consensus actuel : le manque de ressources en santé mentale, pour répondre aux demandes volontaires de soins, conduit à des hospitalisations qui auraient pu être évitées. Malgré ce constat et dans un contexte de restrictions budgétaires, le gouvernement fait le choix d'investir plus de 100M$ dans une réforme législative qui n'opère que des changements de structures, et n'ajoute aucun soin sur le terrain, en plus de faire reculer les droits fondamentaux encore davantage. Nous nous alarmons du fait qu'une telle décision soit prise, alors qu'aucune étude n'a été faite pour démontrer l'efficacité de mesures coercitives et des traitements forcés en santé mentale.
Quel impact pour les personnes marginalisées ?
Comme c'est souvent le cas avec les mesures coercitives, les conséquences de cette réforme se feront sentir de manière disproportionnée chez les personnes marginalisées. Déjà avec la P-38, les personnes en situation d'itinérance ont près de 65 fois plus de risques de subir une garde en établissement que l'ensemble de la population montréalaise, et les personnes en situation de pauvreté sont surreprésentées dans les statistiques sur les hospitalisations forcées. L'expérience des organismes de terrain démontre que les interventions sous contrainte sont vécues comme traumatisantes et fragilisent le lien de confiance avec les institutions. De plus, les conséquences de l'hospitalisation forcée amplifient parfois les situations de crise initiales : « On sort de là plus traumatisé·es qu'avant », affirment des personnes qui ont vécu la garde en établissement. En élargissant les critères, le projet de loi 23 accentue les dynamiques d'exclusion plutôt que de s'attaquer aux causes, et risque d'augmenter la détresse et les crises qu'il prétend adresser.
« Au-delà des traumatismes, pour plusieurs personnes en situation d'itinérance, dont les trajectoires sont déjà marquées par de multiples violences institutionnelles, le recours à la contrainte renforce une perte de confiance déjà profonde envers le système de santé et les services publics, accentue la méfiance et tue toute envie de recourir aux services. » de souligner Tsanta Sen Chen, organisatrice communautaire au RAPSIM.
Il est possible de faire autrement
Pourtant, selon une large consultation, 8 personnes sur 10 ayant subi une P-38 avaient préalablement demandé de l'aide volontairement, et elles auraient pu en bénéficier si la première ligne, dramatiquement sous-financée, avait été plus accessible. Ce constat rejoint une observation de terrain : dès que des alternatives sont déployées, le taux de recours à la P-38 chute significativement (d'environ 80% dans les cas de l'Escouade 24-7 au Bas-Saint-Laurent et de l'initiative du Carrefour en santé mentale des familles et de l'entourage à Longueuil, par exemple). Ces initiatives permettent également une concertation du réseau, des corps policiers et du communautaire dans le contexte légal actuel, en plus d'inclure et d'offrir du soutien aux proches. « Plutôt que de miser sur la coercition, nous devons collectivement tabler sur les alternatives communautaires qui existent déjà, que ce soit les centres de crise, le travail de milieu, les hébergements de transition ou les groupes d'entraide. » de souligner Anne-Marie Boucher du RRASMQ.
"Des approches basées sur le consentement et favorisant le développement du lien thérapeutique font leurs preuves et permettent d'obtenir de meilleurs résultats cliniques tout en évitant d'augmenter le recours à la coercition. Sans investissements structurants en prévention et en accès aux soins, élargir la contrainte risque surtout de déplacer le problème plutôt que de le résoudre" souligne Mylène Demarbre, Directrice clinique santé mentale de Médecins du Monde Canada.
Rappelons-le, le Canada est le pays en Occident où le taux d'hospitalisation forcée est le plus élevé : le projet de loi 23 est une occasion manquée de changer ce triste palmarès, en nous inspirant des meilleures pratiques et en protégeant les droits des personnes. Au vu de cette réforme, nous attendons du gouvernement qu'il fasse un suivi rigoureux de l'évolution et des impacts du recours aux hospitalisations forcées et aux traitements involontaires, et qu'il s'assure de déployer au plus tôt les ressources nécessaires pour que les hospitalisations forcées deviennent un recours véritablement exceptionnel.
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Le Royaume-Uni et ses alliés sanctionnent des groupes de colons israéliens en Cisjordanie ; la France interdit l’entrée à Bezalel Smotrich
Aux côtés de la France, du Canada, de l'Australie et de la Norvège, le Royaume-Uni sanctionne des groupes liés à des avant-postes violents et à l'expulsion forcée de Palestiniens • Le Royaume-Uni a déconseillé aux entreprises de commercer avec les colonies • Israël a déclaré que ces mesures « alimentaient l'antisémitisme »
Tiré de France Palestine Solidarité. Article publié en Israël dans Haaretz. Photo : Smotrich encourage la colonisation israélienne de la Cisjordanie occupée © Good Shepherd Collective
La Grande-Bretagne, le Canada, la France, l'Australie et la Norvège ont annoncé mardi de nouvelles sanctions visant six organisations israéliennes d'extrême droite et un militant d'extrême droite, a appris Haaretz. Ces mesures comprennent également une recommandation non contraignante concernant les échanges commerciaux avec les colonies israéliennes.
La France a également déclaré qu'elle imposerait des sanctions au ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, et lui interdirait l'entrée sur son territoire. Dans un communiqué, le ministère français des Affaires étrangères a déclaré que M. Smotrich « encourageait activement l'annexion de la Cisjordanie ».
Selon un communiqué conjoint, les personnes visées seraient soumises à un gel de leurs avoirs et à une interdiction de voyager, mesures destinées à « perturber les flux financiers » qui ont permis aux personnes visées « d'agir en toute impunité en Cisjordanie ».
Selon ces pays, ces mesures s'inscrivent dans le cadre d'une « action coordonnée visant à mettre en place des sanctions et d'autres mesures afin de tenir les colons extrémistes pour responsables des actes de violence effroyables commis par les colons à l'encontre de civils palestiniens ».
Au Royaume-Uni, la ministre des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a publié pour la première fois des directives officielles déconseillant explicitement aux entreprises de mener des activités économiques et financières dans les colonies illégales. Si la Grande-Bretagne continue de soutenir le commerce avec Israël à l'intérieur de ses frontières d'avant 1967, elle a déclaré qu'il « ne devrait y avoir aucune implication économique dans les colonies illégales ».
Les sanctions visent l'Union des fermes, qui apporte un soutien financier et organisationnel aux fermes et aux avant-postes de colons en Cisjordanie, y compris ceux liés à des actes de violence, d'intimidation et de déplacement forcé de Palestiniens.
Un autre groupe visé par les sanctions est Ahavat Gilad (Amour de Gilead), qui sert de relais financier à l'Union des fermes et transfère des dons aux avant-postes de colons, y compris ceux liés à des actes de violence contre les Palestiniens.
Ari Yishag, un groupe qui collecte des fonds pour des avant-postes de colons illégaux impliqués dans des actes de violence, d'intimidation et de déplacement forcé de Palestiniens, figure également sur la liste des entités sanctionnées. Les sanctions visent également Our Land, un groupe similaire qui collecte des fonds pour l'achat d'équipements militaires tactiques destinés à des groupes armés de colons.
Un autre groupe sanctionné, baptisé « Return of Zion to its Land », est l'entité juridique enregistrée par l'intermédiaire de laquelle Our Land mène ses activités financières, tout en transférant des dons à des avant-postes liés à de graves violations des droits humains.
Eyal Harei Yehuda, une entreprise de construction et de démolition, est également visée par les sanctions, tout comme son propriétaire, Itamar Yehuda Levi. Le frère de Levi, Yinon Levi, a été filmé en train d'abattre Awdah Hathaleen dans le village d'Umm al-Kheir, en Cisjordanie, en juillet 2025.
Les propriétaires de l'entreprise, ses employés, ses collaborateurs et les membres de leur famille ont utilisé ses ressources lors de travaux de construction et de démolition en Cisjordanie pour détruire des terres et des biens palestiniens, ainsi que pour agresser physiquement, tirer sur et tuer des Palestiniens, ce qui a entraîné de nouveaux déplacements de population.
Israël a déclaré qu'il « rejette fermement les mesures honteuses adoptées par des gouvernements étrangers à l'encontre de citoyens, d'entités et d'un ministre du gouvernement israéliens », affirmant que leur « véritable essence […] est la tentative d'imposer une position politique concernant le droit des Juifs à s'installer en Terre d'Israël ».
Ces pays tentent d'imposer leur point de vue sur le conflit israélo-palestinien « sous le couvert de mesures contre la violence », a déclaré le ministère israélien des Affaires étrangères. « Ce que ces gouvernements ont en commun, c'est leur échec retentissant à lutter contre l'antisémitisme qui sévit dans leurs propres pays », a-t-il ajouté. « Les politiques anti-israéliennes du type de celles adoptées aujourd'hui ne font qu'alimenter cet antisémitisme. »
Il a ajouté : « Étonnamment, ces gouvernements ont également échoué à imposer des sanctions ou à prendre des mesures contre les phénomènes qui alimentent véritablement la violence – la politique de « rémunération pour meurtre » de l'Autorité palestinienne consistant à verser des salaires aux terroristes, ainsi que l'incitation à la violence. »
Le Royaume-Uni a déjà imposé des sanctions à toute une série de groupes et de militants israéliens d'extrême droite et de colons, notamment l'organisation de colons Amana ; le groupe de colons d'extrême droite Nachala ; les groupes de sécurité des colons de Cisjordanie Hashomer Yosh, Torat Lechima et Lehava, ainsi que le militant colon Elisha Yered, le militant du mouvement Kach Noam Federman, Neriya Ben Pazi et Eden Levy. Des sanctions britanniques ont également été imposées à la yeshiva Od Yosef Chai et à plusieurs avant-postes illégaux, notamment Meitarim, Emek Tirza et Shavei Eretz.
Le groupe de colons Regavim ne serait pas visé par cette série de sanctions. De nombreux responsables du groupe entretiennent des liens étroits avec le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, notamment Yehuda Eliahu, cofondateur de Regavim, bras droit de Smotrich et chef de l'Administration des colonies au ministère de la Défense. Eliahu a récemment été nommé à la présidence de l'Autorité foncière israélienne, qui gère la plupart des terres en Israël.
Regavim avait déjà été visé lors d'une précédente série de sanctions le mois dernier. En mai, la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, avait déclaré que les ministres des Affaires étrangères de l'UE avaient approuvé des sanctions contre plusieurs groupes de colons israéliens et des personnalités d'extrême droite accusées d'être impliquées dans des violences contre des Palestiniens en Cisjordanie.
Une source proche de la décision a indiqué que les sanctions viseraient Regavim et son directeur, Meir Deutsch, ainsi que les groupes de colons Amana et Nachala et la dirigeante de ce dernier, Daniella Weiss. La source a également précisé que les sanctions viseraient Hashomer Yosh et son ancien PDG, Avichai Suissa.
Traduction : AFPS

La FIFA critiquée pour son silence face aux attaques visant les athlètes palestiniens
La Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d'Israël (PACBI) a dénoncé ce qu'elle a qualifié de silence de la part de la Fédération internationale de football (FIFA) face au meurtre d'athlètes palestiniens et aux attaques visant des installations sportives pendant la guerre à Gaza.
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Quartier général de la FIFA à Zurich © albinfo
Selon les chiffres publiés par la campagne, plus de 1 000 athlètes palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre israélienne contre la bande de Gaza. Elle a également indiqué que des athlètes libanais avaient été tués lors de frappes aériennes israéliennes sur des villes et villages au Liban.
La PACBI a déclaré que 1 007 athlètes palestiniens avaient été tués, dont 566 footballeurs — soit l'équivalent de 25 équipes complètes. Elle a également signalé la destruction de 265 installations sportives.
La campagne a critiqué la FIFA pour ne pas avoir pris de mesures contre Israël ni publié de déclarations claires concernant la mort d'athlètes et la destruction d'infrastructures sportives à Gaza et au Liban. Elle a déclaré que cette inaction soulevait de plus en plus de questions sur les normes appliquées dans la gestion des conflits.
Le PACBI a déclaré que le fait de prendre pour cible des athlètes chez eux ou pendant le conflit, combiné à l'absence de prise de position officielle de la part des institutions sportives internationales, revenait à ignorer les souffrances des victimes et à aggraver l'impact humanitaire de la guerre.
Le PACBI est la branche universitaire et culturelle du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui prône le boycott, le désinvestissement et les sanctions contre Israël.
Traduction : AFPS

Quelle politique électorale ? Un débat au sein de la gauche américaine
La gauche américaine débat une nouvelle fois de la manière dont elle doit s'engager dans la politique électorale.
Hebdo L'Anticapitaliste - 804 (11/06/2026)
Par Dan La Botz
Crédit Photo
DR
Ce débat semble prendre davantage de sens cette année, alors que les électeurEs se déclarant indépendantEs (45 %) sont plus nombreux que ceux se déclarant républicains (27 %) ou démocrates (27 %). La gauche pourrait-elle désormais proposer une alternative politique à ces électeurEs désabuséEs ?
Mazzocchi et la tentative de parti travailliste
La question a refait surface la semaine dernière lors de la conférence du centenaire de Tony Mazzocchi, organisée au Labor Center de l'université Rutgers, dans le New Jersey. Mazzocchi, dirigeant du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l'énergie atomique et figure centrale de la lutte pour une législation protégeant la santé des travailleurs dans les années 1960 et 1970, a été le moteur de la tentative de création d'un Parti travailliste américain en 1996. Les dirigeants syndicaux qui ont pris part à cette initiative ont pris la parole lors d'une table ronde organisée pour commémorer et célébrer le travail de Tony, qui a fourni un forum de discussion sur les stratégies électorales de la classe ouvrière.
Les États-Unis n'ont jamais eu de parti travailliste, de Parti socialiste ou de Parti communiste couronné de succès, c'est-à-dire capable de se présenter comme un concurrent sérieux pour le pouvoir politique au niveau fédéral. Le Parti socialiste a atteint son apogée en 1912, lorsque Eugene V. Debs, son candidat à la présidence, a recueilli près d'un million de voix, soit 6 % de l'ensemble des suffrages exprimés. Le Parti communiste a connu son apogée en 1932, lorsque William Z. Foster a recueilli 103 307 voix, soit à peine 0,3 % du total. Le Parti travailliste, que Mazzocchi a contribué à fonder, a été créé avec le soutien de plusieurs grands syndicats nationaux et de nombreux syndicats régionaux et locaux. Mais la direction du parti a hésité à présenter des candidats contre les démocrates lors des élections nationales et n'a jamais présenté de candidat à la présidence, craignant qu'un parti de gauche n'affaiblisse les démocrates et ne profite aux républicains. Le parti s'est essoufflé avec la mort de Mazzocchi en 2002 et a disparu en 2007.
Deux stratégies en débat
Aujourd'hui, comme par le passé, les militants et les organisations syndicales et de gauche présentent deux stratégies principales par rapport au parti démocrate.
Le Democratic Socialists of America (DSA), le plus grand groupe socialiste du pays avec 100 000 membres, a rejeté la formation d'un parti socialiste indépendant. Il soutient et travaille pour des candidats du Parti démocrate, en élisant certains d'entre eux, comme la députée Alexandria Ocasio-Cortez et le maire de New York, Zohran Mamdani. Jenny Brown, membre de l'équipe de Labor Notes, a défendu cette position lors de la conférence, arguant que les candidats du DSA sont des militants du mouvement qui se présentent en tant que socialistes. Le Working Families Party dispose certes de sa propre organisation électorale, mais il soutient lui aussi les démocrates. Les Leopolds, du Labor Institute, anciennement lié à Mazzocchi, préconisent de mener un travail de sensibilisation pour rallier à l'idée d'un parti travailliste les électeurs de la classe ouvrière désabusés des deux grands partis.
Pour sa part, le Parti vert, qui défend un programme écosocialiste, remporte certaines élections locales, présente des candidats aux présidentielles mais n'y a jamais obtenu plus de 0,7 % des voix. Il est ignoré par le DSA, le WFP et par l'extrême gauche.
Loin des régions progressistes, dans l'État républicain du Nebraska, Dan Osborn, mécanicien, ancien président de syndicat et leader d'une grève importante, se présente au Sénat en tant qu'indépendant — et il a une chance de l'emporter. Lors de la course pour l'autre siège du Sénat de l'État l'année dernière, les démocrates ont décidé de lui apporter une aide financière et il a remporté 47 % des voix. Bernie Sanders, socialiste démocrate et indépendant sur le plan politique, a salué Osborn pour sa campagne en faveur de la classe ouvrière. Osborn a qualifié le Sénat de « country club de millionnaires travaillant pour des milliardaires ». De toute évidence, il espère faire irruption dans ce club et le bousculer.
On pourrait dire qu'Osborn teste à lui seul l'idée d'un Parti travailliste, un Parti travailliste composé d'une seule personne pour l'instant. Une question est de savoir si la gauche, en quête d'une stratégie, pourra s'associer à des candidats issus de la classe ouvrière comme Osborn, s'il y en a davantage. Notre avenir réside-t-il là ?
Traduction Henri Wilno
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États-Unis : « 2025, une année contrastée pour un mouvement syndical toujours en difficulté »
Cela n'était pas censé se produire. Presque tous les experts prédisaient le déclin continu des syndicats. Donald Trump a fait tout ce qu'il pouvait pour les affaiblir : il a vidé de sa substance le Conseil national des relations du travail (National Labor Relations Board) ; licencié des dizaines de milliers d'employé·e·s fédéraux ; retenu des fonds destinés aux États « bleus » [démocrates] ; bloqué de nombreux projets d'infrastructure de Biden. Et, un peu trop tard, il a pointé du doigt, menacé un employé de Ford [lors d'une visite de l'usine de Ford dans le Michigan, qui avait fait une allusion au dossier Epstein]. Pourtant, les syndicats ont progressé.
Tiré de Inprecor
11 juin 2026
Près d'un demi-million de nouveaux travailleurs et travailleuses (463'000) ont été syndiqués en 2025. D'accord, ce n'était pas 1937, mais il s'agissait de la première augmentation de cette ampleur depuis 2008, année où la syndicalisation avait augmenté de 518'000 salarié·es.
Si la croissance des syndicats est nécessaire pour renforcer le pouvoir de la classe laborieuse, les chiffres en eux-mêmes n'apportent pas nécessairement un pouvoir supplémentaire à l'ensemble des travailleurs, ni même aux syndicats qui ont enregistré les gains les plus importants. Sans une organisation solide sur le lieu de travail, des membres engagés et une volonté d'utiliser le pouvoir des membres de cesser le travail, le rapport des force entre le travail et le capital ne changera pas. Comme nous le verrons ci-dessous, la croissance du nombre d'adhérents syndicaux ne s'est pas accompagnée d'une augmentation des grèves. De plus, les géants des secteurs qui ont connu la croissance la plus rapide au cours de la dernière décennie – en particulier la haute technologie et le commerce électronique – restent presque entièrement non syndiqués. Les avancées de 2025 sont certes les bienvenues, mais il en faut davantage.
Les syndicats se développent généralement en période de croissance économique. 2008 a marqué la fin d'une période de croissance, l'économie plongeant alors dans la Grande Récession, au cours de laquelle la représentation syndicale a perdu 852'000 adhérents. 2025 n'a toutefois pas été une année de croissance rapide. L'économie américaine connaît une période de croissance lente depuis une quinzaine d'années et 2025 n'a pas fait exception. Beaucoup, y compris Trump, citent la hausse du produit intérieur brut (PIB) réel au troisième trimestre par rapport au deuxième trimestre comme un bond « annuel » de 4,4%. Ce chiffre officiel est toutefois une fiction. La hausse réelle entre le deuxième et le troisième trimestre était de 1,1%. Pour des raisons connues uniquement du Bureau d'analyse économique (BEA) du gouvernement, celui-ci « annualise » la hausse en la multipliant par quatre afin d'obtenir un taux « annuel ». C'est ainsi que 1,1 devient 4,4. Étant donné que le chiffre « annualisé » du quatrième trimestre était de 1,4%, la croissance réelle de ce trimestre était inférieure à environ un tiers de point de pourcentage. Le taux annuel réel d'une année sur l'autre pour 2025, selon les propres chiffres du BEA, était de 2,2%.
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La croissance de l'emploi s'est répartie à parts égales entre les secteurs public (236'000) et privé (227'000). Pour les travailleurs du secteur public fédéral et des États, il n'y a manifestement pas eu de croissance de l'emploi. La réduction massive des effectifs fédéraux par Trump a entraîné la suppression de 283'000 emplois, tandis que les employés des États ont perdu 16'000 emplois. Pourtant, 40'000 employé·e·s fédéraux et pas moins de 180'000 employé·e·s des États ont obtenu une représentation syndicale l'année dernière. L'AFSCME (American Federation of State, County and Municipal Employees) a affirmé le 18 février 2026 avoir connu une croissance de 5%, soit environ 65'000 membres en 2025, bien qu'elle ne précise pas combien d'entre eux étaient des employé·e·s des États. Des données empiriques suggèrent que ce sont les coupes sombres de Trump au niveau fédéral et la menace de réduction des aides aux États qui ont poussé un certain nombre de ces employé·e·s à se tourner vers les syndicats, alors même que Trump supprimait, de facto, de nombreux droits de négociation fédéraux dans la pratique. Une enquête plus approfondie est nécessaire pour déterminer comment les employé·e·s fédéraux et des États ont pu connaître une telle croissance en termes de syndicalisation. L'emploi dans les collectivités locales a toutefois augmenté de 132'000 personnes, et la couverture syndicale a progressé de 16'000 personnes.
La majeure partie de la croissance du secteur privé s'est concentrée dans la construction (84'000) et les services de santé et sociaux (78'000). À eux deux, ces secteurs représentent plus de 70% de l'augmentation de la couverture syndicale dans le secteur privé en 2025. Les rapports LM-2 du ministère du Travail [rapports financiers des syndicats américains qui doivent être soumis au ministère du Travail] concernant quelques grands syndicats font état de résultats inégaux pour 2025. Le syndicat des employés de service (SEIU) a gagné 87'837 membres, celui des travailleurs de l'automobile (UAW-United Auto Workers) 17'286 et celui des Teamsters (transport) 3440, tandis que le syndicat des métallurgistes (USW-United Steelworkers) en a perdu 20'058. Dans le secteur de la santé, le Syndicat national des infirmières (National Nurses Union) a, à lui seul, gagné environ 13'000 nouveaux membres entre mi-2024 et mi-2025. Dans le Michigan, le SEIU a obtenu la représentation de 32 000 aides à domicile employés dans le secteur privé en 2025, ce qui représente une part importante de l'augmentation du nombre de travailleurs et travailleusese de la santé syndiqués.
Les gains enregistrés dans le secteur de la construction ne provenaient toutefois pas de la construction de logements. Les investissements dans les constructions résidentielles privées ont chuté de 17,2% sur l'année ! Les hausses enregistrées dans ce secteur sont principalement dues à l'expansion des centres de données nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA), alimenté principalement par les « Magnificent Seven » [Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia, and Tesla], ces géants technologiques « superscalers ». Il convient de noter qu'il s'agit pratiquement du seul secteur dans lequel les investissements ont connu une croissance significative au sein de ce qui est devenu une économie à deux vitesses. Un pays où le stress au travail a accru la morbidité, avec l'apparition de maladies nouvelles et anciennes, et où le vieillissement de la population a stimulé l'emploi dans le secteur de la santé, favorisant ironiquement la croissance syndicale. Parmi les autres secteurs où la représentation syndicale a augmenté, on trouve les services de restauration (29'000), les professions libérales et techniques (24'000) et les télécommunications (20'000). Parmi ceux-ci, seuls les services de restauration ont connu une croissance de l'emploi. Les pertes importantes en matière de représentation syndicale dans le secteur privé ont été enregistrées dans les transports et les entrepôts (-100'000) ainsi que dans l'industrie manufacturière (-34'000). De toute évidence, les droits de douane de Trump n'ont pas sauvé l'industrie manufacturière américaine ni les emplois liés à la logistique.
***
La plupart des gains enregistrés dans le secteur privé ne provenaient pas non plus des élections supervisées par le NLRB [le NLRB supervise les votes de syndicalisation et de désyndicalisation dans le secteur privé : les travailleurs déposent une requête pour créer un syndicat si l'employeur refuse ; si une majorité est en faveur, le NLRB certifie le syndicat comme représentant exclusif]. Alors que les gains issus des élections du NLRB sont depuis longtemps modestes, l'affaiblissement de cette agence par Trump les a encore réduits en 2025. Seuls 83'000 travailleurs ont voté lors des élections supervisées par le NLRB l'année dernière, contre 142'000 en 2024, et environ 56'000 ont obtenu une représentation. Ainsi, seul un quart, voire moins, de l'augmentation du nombre d'adhérents syndicaux dans le secteur privé en 2025 pourrait provenir de cette source. Néanmoins, parmi les syndicats ayant déposé un nombre relativement important de demandes d'élection figuraient les syndicats du bâtiment IBEW (électriciens, 101) et IUOE (ingénieurs d'exploitation, 100), deux syndicats bien placés pour tirer parti de l'essor des centres de données. Le plus grand nombre de requêtes a été déposé par les Teamsters (282), suivis par le SEIU (133). L'augmentation de la reconnaissance syndicale dans le secteur privé n'est pas non plus due aux grèves. Selon l'ILR Labor Action Tracker, seules 18 grèves sur 298 visaient la reconnaissance syndicale en 2025.
Contrairement à ce que beaucoup pensent, l'augmentation de la syndicalisation, observée au fil des années depuis la fin de la Grande Récession, est principalement venue du secteur privé, qui est passé de 7'883'000 travailleurs en 2010 à 8'438'500 l'année dernière, soit un gain de plus d'un demi-million. La représentation syndicale dans le secteur public, en revanche, a baissé, passant de 8'406'000 à 8'039'100 au cours de cette période, avec quelques fluctuations après avoir atteint son pic en 2009 avec 8 ‘677'500 membres.
La composition démographique des syndicats a continué d'évoluer. Le nombre de femmes représentées par les syndicats a augmenté de 102'000, représentant près d'un quart des nouveaux travailleurs syndiqués. Bien que le nombre de travailleurs noirs représentés par les syndicats ait baissé de 92'000, soit 4%, le nombre de travailleurs latino-américains et asiatiques a augmenté respectivement de 180'000 et 159'000, représentant près des trois quarts de la croissance syndicale. La proportion de femmes et de travailleurs de couleur est passée de 66% en 2000 à 88% en 2025.
Mais les grèves ont diminué
En 2025, les syndicats ont commencé à se battre pour protéger leurs membres immigrés contre les attaques de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement's) et l'expulsion. Davantage de travailleurs ont rejeté des propositions de convention collective jugées insuffisantes. Et les groupes de base de plusieurs syndicats ont continué à se battre pour le changement. Il s'agissait là d'évolutions importantes. La croissance du nombre d'adhérents syndicaux ne s'est toutefois pas accompagnée d'une augmentation des grèves. Selon l'ILR Labor Action Tracker de l'université Cornell, le nombre de grèves (hors lock-out) en 2025 s'élevait à 298, contre 365 en 2024 et 467 en 2023. Le nombre de travailleurs et travailleuses [engagés dans une grève] a également baissé, passant de 539'000 en 2023 à 293'000 en 2024 et à 290'000 en 2025. Le BLS (Bureau of Labor Statistics), qui ne recense que les grèves « majeures » mobilisant 1000 travailleurs ou plus, a signalé 30 grèves de ce type à partir de 2025, contre 31 en 2024. Mais le BLS recense 306'800 travailleurs pour ces 30 grèves seulement, contre 290'000 pour l'ILR pour l'ensemble des grèves. Cette différence s'explique par un double comptage des grévistes par le BLS, qui comptabilise deux fois les mêmes travailleurs s'ils font grève deux fois, etc., alors que l'ILR Tracker ne les compte qu'une seule fois.
Comme pour la représentation syndicale, les grèves qui ont eu lieu étaient fortement concentrées dans le secteur de la santé, tant public que privé. Le rapport de l'ILR indique que 29,4% des grèves ont eu lieu dans le secteur de la santé, le plus important, tandis que le rapport du BLS sur les grèves majeures en recense 12 sur 31 dans ce secteur. À elle seule, l'Union of Professional and Technical Employees, affiliée à la CWA (Communications Workers of America), a fait grève à quatre reprises en 2025 dans les établissements de santé de l'Université de Californie. En réalité, plus de la moitié des grèves majeures ont eu lieu en Californie. Le rapport de l'ILR a toutefois classé les grèves dans le secteur manufacturier en deuxième position avec 16,6%, suivies par celles de l'administration publique. Seules deux des grèves majeures recensées par le BLS concernaient le secteur manufacturier : celles de l'Association internationale des machinistes chez Boeing et Pratt & Whitney.
Une conséquence possible de cette baisse du nombre de grèves a été le recul des augmentations salariales moyennes négociées par les syndicats en 2025. Selon Bloomberg, si les augmentations salariales annuelles négociées par les syndicats sont restées bien supérieures aux niveaux de 3% d'avant 2020, elles sont passées de 7 à 8% par an en 2023 et 2024 à 5% au troisième trimestre 2025. L'indice des coûts salariaux du BLS pour les travailleurs syndiqués en 2025 montre également une baisse des gains salariaux totaux, passant d'une augmentation annuelle de 5,5% en 2024 à 4,3% en 2025. D'après cette mesure applicable à l'ensemble des travailleurs, et pas seulement aux membres syndiqués, les coûts salariaux étaient supérieurs à la moyenne tant dans le secteur de la santé que dans celui de la construction, très probablement en raison de la croissance de l'emploi et du mouvement syndical. Compte tenu de la guerre menée par Trump au Moyen-Orient, les prix vont certainement augmenter de manière significative pendant un certain temps. Si la dynamique des grèves et des hausses salariales continue de s'essouffler, celle de la croissance syndicale ne manquera pas de suivre.
***
Il est impossible de dire dans quelle mesure cela est dû aux actions de Trump, au ralentissement de certains secteurs de l'économie et à la croissance d'autres, ou simplement à la crainte de perdre les emplois que les gens parviennent à obtenir. Mais une grande partie de ce tableau contradictoire est due à la domination et à la pratique persistantes d'un syndicalisme d'entreprise bureaucratique.
Certes, les syndicats d'aujourd'hui sont souvent différents de ceux d'il y a quelques décennies : certains nouveaux dirigeants tiennent un discours ferme, les concessions sont plus rares et les hausses salariales restent supérieures au niveau d'avant la pandémie, même si, comme nous l'avons vu plus haut, elles ont ralenti ces deux dernières années. Les politiques et, dans une certaine mesure, les pratiques de nombreux syndicats en matière de protection des travailleurs immigrés sont bien meilleures que par le passé – en grande partie grâce aux changements démographiques au sein des syndicats. Regardez également du côté de Minneapolis, qui a servi de modèle de résistance aux sbires de l'ICE de Trump et inspiré des actions similaires ailleurs. On parle encore davantage de grèves générales ainsi que de mobilisation autour des actions May Day Strong [le 1er mai 2026, une coalition – sous le logo May Day Strong – refusait le « business as usual » en lançant le mot d'ordre « No School. No Work. No Shopping »].
On observe davantage d'activité au niveau de la base dans de nombreux syndicats et davantage de ripostes au niveau local. Les campagnes actives pour les conventions collectives sont plus courantes. Et la gauche socialiste au sens large existe désormais en tant que présence réelle, bien que modeste et souvent divisée, au sein des rangs de nombreux syndicats importants, même si cette présence manque d'une organisation et d'une direction cohérentes. En raison de ses divisions internes et de son orientation principalement électoraliste, le DSA (Democratic Socialists of America), en tant qu'organisation, semble incapable d'assurer cette direction. De plus, de nombreux militants de gauche se sont « infiltrés » ou ont pris l'initiative de s'impliquer dans des efforts d'organisation, parfois avec l'aide du Comité d'organisation des travailleurs d'urgence UE-DSA (Emergency Workers Organizing Committee (EWOC) et du projet indépendant Rank and File (organisation à la base). Les conditions sont réunies pour un changement et une nouvelle organisation, bien qu'une coordination bien plus importante et une organisation de la base soient nécessaires.
Mais il y a aussi l'héritage palpable du syndicalisme d'entreprise. Celui-ci se manifeste non seulement par la prudence de nombreux dirigeants syndicaux et dans le manque général de démocratie syndicale active, mais aussi dans les conventions collectives qui définissent les gains et les pertes en matière de conditions de travail. Cet héritage est clairement illustré par les clauses relatives aux « droits de la direction » et à l'« interdiction de grève », qui limitent le pouvoir sur le lieu de travail et l'initiative des travailleurs et travailleuses.
Les grèves sont, à de rares exceptions près, limitées aux moments où les conventions collectives arrivent à échéance et où de nouvelles sont négociées. Cela signifie que l'arme la plus puissante du mouvement syndical contre le capital se limite à un calendrier préétabli, comme le congrès du syndicat ou la réunion mensuelle des membres de la section locale. Pour le capital, il s'agit d'un événement prévisible auquel se préparer s'il prend au sérieux les menaces syndicales. Pour la bureaucratie syndicale, c'est une protection contre la pression exercée par la base pour qu'elle agisse pendant la majeure partie de la durée de la convention. Dans une large mesure, le nombre annuel de grèves est limité par le nombre de conventions collectives qui expirent au cours d'une année. Le faible niveau de grèves en 2025 était-il dû à un calendrier de négociations moins chargé ? Même les discussions sur une grève de grande ampleur, voire une grève générale, ont été formulées en termes de coordination des expirations de conventions. Que dirait Rosa Luxemburg d'une « grève de masse » aussi soigneusement planifiée ?
Comment pouvons-nous lutter contre la « crise du coût de la vie » qui évolue quotidiennement avec une telle limitation de nos actions ? Comment les travailleurs et travailleuses peuvent-ils résister, dompter ou contrôler l'intelligence artificielle lorsqu'elle menace d'éliminer ou de modifier leur travail en temps réel dans un tel carcan ? Pour que nos conventions collectives nous protègent réellement, nous avons besoin du droit de faire grève, de ralentir le rythme, de faire le strict minimum ou simplement de cesser le travail au moment de notre choix. Sans ces droits, la procédure de règlement des différends est isolée de l'action sur le lieu de travail à mesure qu'elle remonte la hiérarchie, et le pouvoir des délégués syndicaux est limité.
Nous avons également besoin du droit de définir le travail lui-même. La propriété ne devrait pas conférer le droit exclusif d'imposer la conception, le contenu ou le rythme du travail à ceux qui en assurent les profits. Le capital peut posséder l'usine (ou la plantation), mais il ne possède pas les travailleurs. Si les conventions collectives imposent certaines limites à l'autorité du capital en matière d'horaires, de santé et de sécurité, etc., elles laissent néanmoins à la direction le soin de définir le contenu et le rythme des tâches, ainsi que la capacité de les faire respecter. Nous accordons au caractère sacré de la propriété le droit de commander lorsque nous ratifions un contrat comportant une clause de « droits de la direction » et/ou de « non-grève » qui équivaut à une servitude volontaire. Il est temps de briser ces chaînes.
Il semble y avoir un calendrier chargé d'expirations de contrats importants en 2026, notamment dans les télécommunications, la construction, le raffinage du pétrole, l'industrie manufacturière, l'alimentation, la santé, la poste et l'éducation. Déjà, les infirmières en grève sur les deux côtes (Est, Ouest) ont montré l'exemple. Soulever la question de la suppression de ces clauses, même là où les chances de succès immédiates sont faibles, peut sensibiliser les membres à leur pouvoir potentiel. Si l'UAW compte vraiment lancer une grande offensive en 2028, ou si les membres peuvent pousser leurs syndicats à le faire, pourquoi ne pas exiger l'abolition de cette servitude et la suppression de ces deux clauses ? Que diriez-vous de « Libérons-nous en 2028 » !
Article publié par Tempest le 2 avril 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre
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De la frontière au Sûq des corps : comment la Tunisie est devenue le rouage d’un système de violence contre les femmes migrantes noires
Au milieu du désert, entre la Tunisie et la Libye, des femmes disparaissent sans laisser de traces. Certaines sont enceintes. D'autres voyagent avec leurs bébés. Beaucoup ont fui la guerre, la pauvreté ou les violences politiques. Elles pensaient traverser une frontière. Elles entrent en réalité dans un système organisé de déshumanisation, où l'arrestation, l'expulsion, le viol et l'exploitation sont devenus des étapes presque routinières d'un parcours migratoire transformé en machine à broyer des vies.
Tiré du site du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l'Homme en Tunisie - CRLDHT.
De la frontière à l'enfer libyen : une chaîne organisée de violences
Depuis plusieurs années, les organisations de défense des droits humains alertent sur les violences commises contre les personnes migrantes en Tunisie et en Libye. Mais deux rapports publiés récemment franchissent un seuil supplémentaire : Women State Trafficking, du collectif RR[X]
https://statetrafficking.net/?utm_source=chatgpt.com, et Les routes de la torture, de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT)et du Réseau SOS Torture
https://www.omct.org/fr/ressources/rapports/les-routes-de-la-torture-vol-5-absence-de-solutions-pour-les-personnes-en-deplacement-en-tunisie.
Ils ne décrivent plus seulement des abus isolés ou des dérives sécuritaires. Ils documentent l'existence d'un système transfrontalier où les politiques migratoires européennes, la répression tunisienne et les réseaux libyens de détention et d'exploitation s'articulent dans une même chaîne de violence. Les mots choisis par les auteurs ne sont pas neutres. RR[X] parle de traite d'État. L'OMCT décrit un environnement tortionnaire. Dans les deux cas, il ne s'agit plus simplement d'évoquer des violations des droits humains, mais de montrer comment des institutions étatiques directement ou indirectement participent à la production d'un espace où la violence est devenue structurelle. Le rapport Women State Trafficking, fondé sur 33 témoignages recueillis entre décembre 2024 et février 2026, décrit avec précision le fonctionnement de cette mécanique. Des femmes migrantes sont arrêtées lors de rafles à Sfax, à Tunis ou dans d'autres villes tunisiennes. Elles sont ensuite transférées vers des zones frontalières ou des camps contrôlés par la garde nationale tunisienne, avant d'être remises à des groupes armés ou à des réseaux opérant en Libye. Là commence une autre phase de l'horreur : détention arbitraire, violences sexuelles, rançons, prostitution forcée, esclavage domestique.
Le corps des femmes comme terrain de domination
Ce qui frappe dans les récits recueillis par RR[X], c'est précisément le caractère méthodique de la violence. Les témoignages parlent de fouilles corporelles humiliantes, de femmes battues devant leurs enfants, de viols commis dans des centres de détention, d'absence totale de soins médicaux pour des femmes enceintes ou blessées. Le corps des femmes devient un territoire de domination absolue. Pour celles qui ne peuvent payer leur rançon, l'exploitation sexuelle apparaît comme la seule issue possible pour sortir des geôles libyennes. Mais cette prétendue sortie n'en est pas une : les maisons de prostitution forcée ne sont qu'une autre forme de captivité. Ces violences ont été portées devant le Parlement européen lors d'une session organisée par Ilaria Salis, députée européenne pour Alleanza Verdi e Sinistra (groupe The Left), Leoluca Orlando, député européen pour Alleanza Verdi Sinistra (groupe Greens/EFA), et Cecilia Strada, députée européenne du Parti démocrate (groupe Socialists & Democrats). Le rapport de l'OMCT vient compléter et approfondir ce tableau. Là où RR[X] suit principalement le trajet des expulsions et de la traite vers la Libye, Les routes de la torture élargit l'analyse à l'ensemble du système tunisien de gestion migratoire. L'organisation documente des arrestations arbitraires, des déplacements forcés vers les frontières désertiques, des violences physiques et psychologiques, ainsi qu'une multiplication des pratiques de déshumanisation à l'encontre des personnes migrantes noires.
L'externalisation des frontières : le prix caché du « succès » européen
Le rapport souligne surtout un élément fondamental : ces violences ne sont pas accidentelles. Elles s'inscrivent dans un contexte politique précis, marqué par le durcissement simultané des politiques migratoires tunisiennes et européennes. Au cours des quatre premiers mois de 2026, le nombre de franchissements irréguliers vers l'Union européenne a continué de diminuer, une baisse de 40% par rapport à la même période de l'année précédente. Selon les données préliminaires de Frontex, l'agence européenne chargée de coordonner la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen, un peu plus de 28 500 passages ont été enregistrés. Cette tendance reflète une combinaison de facteurs : coopération renforcée avec les pays partenaires, mesures préventives dans les principaux pays de départ, conditions météorologiques difficiles en début d'année. Les arrivées en Italie depuis la Tunisie ont, elles aussi, fortement diminué.
Les gouvernements européens présentent ces chiffres comme un succès sécuritaire. Mais derrière les statistiques se cache une autre réalité : celle d'une externalisation toujours plus brutale des frontières de l'Europe. Depuis la signature du mémorandum d'entente entre l'Union européenne et la Tunisie en 2023, Tunis occupe une place centrale dans la stratégie européenne de contrôle migratoire. Soutien logistique, équipements de surveillance, coopération sécuritaire : en 2026, l'UE a confirmé un appui global d'environ 130 millions d'euros à la Tunisie dans le cadre des programmes de gestion des frontières et des migrations. L'Europe renforce donc les capacités tunisiennes de contrôle au moment même où les organisations internationales dénoncent l'aggravation des violations des droits humains. L'OMCT rappelle d'ailleurs que la Tunisie ne peut être considérée comme un « pays tiers sûr ». Pourtant, malgré les rapports d'Amnesty International, du Haut-Commissariat aux droits de l'homme et les enquêtes journalistiques et universitaires accumulées depuis deux ans, les institutions européennes continuent de renforcer leur coopération avec Tunis. Plus troublant encore : le rapport Women State Trafficking révèle que la Commission européenne a refusé, en avril 2025, l'ouverture d'un couloir humanitaire pour plusieurs témoins victimes de traite, au motif que la Tunisie et la Libye ne seraient pas des « pays en guerre ». Cette réponse dit l'essentiel du problème européen : la violence devient politiquement acceptable tant qu'elle reste éloignée des frontières visibles de l'Union. La Méditerranée centrale fonctionne désormais comme un espace d'exception juridique, où des pratiques illégales sur le sol européen deviennent tolérées dès lors qu'elles sont sous-traitées à des partenaires extérieurs.
Racisme, impunité et responsabilité des États
Dans ce contexte, le concept de « state trafficking » prend toute sa portée. RR[X] ne parle pas d'une simple défaillance des États, mais d'un système dans lequel des appareils sécuritaires participent activement à des mécanismes de traite humaine. Les expulsions collectives vers la Libye ne produisent pas seulement du refoulement : elles alimentent directement un marché de la détention, de l'extorsion et de l'exploitation sexuelle.
L'OMCT va plus loin encore en évoquant la responsabilité indirecte de l'État tunisien. Même lorsque les violences sont commises par des groupes armés, des trafiquants ou des particuliers, l'absence de protection, l'impunité et la tolérance institutionnelle engagent la responsabilité des autorités. Cette continuité entre violence étatique et violence criminelle constitue l'un des éléments les plus inquiétants des deux rapports. Les femmes migrantes noires se retrouvent ainsi au croisement de plusieurs formes de domination : raciale, sécuritaire, patriarcale et économique. Le racisme anti-noir en Tunisie amplifié depuis le discours de Kaïs Saïed en février 2023 a installé un climat où les personnes subsahariennes sont devenues des cibles permanentes de suspicion et de haine. Les deux rapports montrent comment cette racialisation facilite les arrestations arbitraires, les violences policières et l'indifférence généralisée face aux abus.
Les frontières de l'Europe déplacées vers le Sud
Au fil des pages, une autre réalité se dessine : l'effondrement progressif de toutes les voies de protection. Les possibilités de réinstallation restent extrêmement limitées. Les voies légales d'accès à l'Europe se réduisent. Les ONG sont criminalisées ou empêchées d'agir. Même les dispositifs de retour dits « volontaires » s'inscrivent souvent dans un contexte de pression, de peur et d'absence totale d'alternative réelle. Ce rétrécissement produit un désespoir profond. Beaucoup des femmes interrogées dans les deux rapports connaissent les risques qu'elles encourent. Elles savent ce qui les attend en Libye. Pourtant, elles continuent de partir, de traverser, de tenter la mer. Non pas parce qu'elles ignorent le danger, mais parce que l'immobilité est devenue encore plus dangereuse que la route. L'une des forces de ces rapports est précisément de replacer les témoignages humains au centre du débat. Derrière les catégories administratives « flux migratoires », « gestion des frontières », « lutte contre les passeurs » il y a des femmes qui accouchent en détention, des mineurs isolés victimes de violences pendant les expulsions, des mères séparées de leurs enfants, des survivantes enfermées dans des maisons de prostitution en Libye. Ces récits dérangent parce qu'ils révèlent une vérité que les gouvernements préfèrent taire : les frontières européennes ne s'arrêtent plus à la Méditerranée. Elles se prolongent dans les camps, les prisons et les zones désertiques du Maghreb. Et plus ces frontières se déplacent vers le sud, plus la violence devient invisible pour les opinions publiques européennes.
Les rapports de RR[X] et de l'OMCT constituent bien plus qu'un travail de documentation. Ils posent une question centrale pour l'avenir euro-méditerranéen : jusqu'où les États européens sont-ils prêts à déléguer la violence pour empêcher les migrations ?
Car derrière le langage technocratique des accords migratoires se dessine un ordre frontalier fondé sur la dissuasion, l'épuisement et la peur. Un ordre dans lequel certaines vies deviennent négociables, expulsables et exploitables.
Entre la Tunisie et la logique d'externalisation des frontières, les femmes migrantes noires en paient aujourd'hui le prix le plus lourd.
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Women State Trafficking Expulsion et vente de migrants de la Tunisie vers la Libye
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Violence de genre, expulsion et traite des femmes noires migrantes entre la Tunisie et la Libye
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Les routes de la torture Vol.5 : Absence de solutions pour les personnes en déplacement en Tunisie
Ce rapport met en lumière l'ampleur des violations des droits humains subies par les personnes en déplacement en Tunisie entre mai et décembre 2025, tout en revenant sur plusieurs évolutions marquantes observées début 2026. Dans un contexte marqué par le manque criant d'options légales et durables, il montre comment l'absence de perspectives pousse de plus en plus de personnes vers des traversées maritimes dangereuses et d'autres stratégies à haut risque. Le rapport souligne ainsi l'urgence de renforcer des solutions sûres, régulières et fondées sur les droits, afin de réduire les vulnérabilités, prévenir les abus et offrir de véritables alternatives aux routes migratoires irrégulières et souvent mortelles.
Télécharger le Rapport
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Les routes de la torture Vol.1, qui couvre la période de juillet à octobre 2023,
Les routes de la torture Vol.2, qui couvre la période de novembre 2023 à avril 2024,
Les routes de la torture Vol.3, qui couvre la période de mai 2024 à octobre 2024,
etLes routes de la torture Vol. 4, qui couvre la période de novembre 2024 à avril 2025.
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Double Patate – Le soleil s’est réveillé : une ode à la vie

Remises en question de l’adoption internationale
Depuis le début des années 2000, le nombre d'adoptions internationales connaît une chute spectaculaire à l'échelle mondiale. Parallèlement, ces dernières années, de plus en plus de personnes adoptées adoptent un discours critique vis-à-vis des pratiques et revendiquent des changements. Ces deux phénomènes traduisent une remise en question profonde de la pertinence du modèle de l'adoption internationale comme solution pour les enfants vulnérables. Est-ce que la fin aurait sonné pour l'adoption internationale ? Et qu'est-ce que cela signifie pour les enfants qui n'ont pas de milieu familial apte à les soutenir ?
Le déclin des adoptions internationales est marqué par une baisse de plus de 80 % à l'échelle mondiale depuis les années 2000. En 2004, on comptait plus de 45 000 adoptions internationales par an ; en 2019, ce chiffre est tombé à moins de 5 000, avec une chute encore plus prononcée après la pandémie de COVID-19 [1]. Au Québec, le nombre d'adoptions internationales a également chuté, passant de plus de 1 000 enfants par an à la fin des années 1990 à seulement 36 en 2023 [2].
Cette baisse s'explique par plusieurs facteurs, dont une prise de conscience accrue des effets négatifs des adoptions mal encadrées sur les enfants et la dénonciation des adoptions illicites ayant eu lieu dans plusieurs pays. En France, par exemple, la révélation de milliers d'adoptions illégales a profondément ébranlé les perceptions de cette pratique. Les critiques pointent du doigt un système où la « demande » d'enfants jeunes et en bonne santé dans les pays riches a trop souvent alimenté des adoptions rapides, au détriment des droits des enfants et de leurs familles d'origine.
Aujourd'hui, les adoptions internationales sont de plus en plus limitées aux cas où aucun autre placement n'est possible dans le pays d'origine. La majorité des enfants proposés à l'adoption internationale sont désormais des enfants avec des besoins spéciaux, des enfants plus âgés, ou ceux qui souffrent de maladies ou de handicaps. Ces changements ont radicalement modifié les attentes des familles adoptantes, les forçant à revoir leurs projets familiaux pour s'adapter aux nouvelles réalités. Cet état de fait a aussi contribué à la diminution majeure du nombre d'adoptions.
Droits des enfants et réformes législatives
La Convention de La Haye de 1993 a joué un rôle clé dans la transformation de l'adoption internationale en la soumettant à des règles strictes de protection des droits des enfants. Cette convention vise à garantir que l'adoption internationale ne soit utilisée qu'en dernier recours, après l'épuisement des solutions locales, tout en respectant l'identité familiale et culturelle des enfants adoptés.
De nombreux pays d'origine, autrefois grands « pourvoyeurs » d'enfants pour l'adoption internationale (au sens de la dynamique marchande qui s'est instaurée par déséquilibre de pouvoir entre pays riches/pauvres pour contrôler le flux des placements vers l'étranger par rapport à la proportion d'enfants qu'on arrive à garder dans leur communauté et pays), ont mis en place des réformes pour décourager cette pratique. Ils ont rehaussé les critères d'adoption, imposant des conditions plus strictes pour les adoptants, notamment sur l'âge, la santé et les besoins spécifiques des enfants. Ces réformes visent à s'assurer que l'adoption est bien dans l'intérêt supérieur de l'enfant, en respectant ses droits fondamentaux. Elles créent aussi de nouveaux défis pour les familles adoptantes qui doivent se préparer à accueillir des enfants avec des besoins complexes.
Les tensions géopolitiques et les réticences croissantes des pays d'origine à collaborer avec des pays d'accueil ont également contribué à la baisse des adoptions. Par exemple, la Chine, longtemps l'un des principaux pays pourvoyeurs d'enfants à l'adoption internationale, a brusquement annoncé la fermeture de ses portes en septembre 2024, sans explications. Cet événement illustre un tournant majeur : les pays d'origine délaissent de plus en plus l'adoption internationale, qui devient une exception plutôt qu'une norme.
Cette évolution suscite certaines inquiétudes quant au sort des enfants pour lesquels l'adoption n'est plus une option. En l'absence de solutions familiales locales ou internationales, ces enfants risquent de rester dans des institutions, souvent inadaptées à leur bon développement. Malgré la reconnaissance internationale des droits de l'enfant à grandir dans une famille, beaucoup se retrouvent dans des orphelinats, où les conditions de vie sont loin d'être idéales : manque de soins personnalisés et de sécurité affective, et souvent une exposition accrue aux agressions et à la négligence.
Les institutions, même avec de bonnes intentions, ne peuvent pas remplacer le cadre familial. Les enfants qui y grandissent sont confrontés à des défis émotionnels et psychologiques importants, notamment en matière d'attachement et de développement social, et sont davantage exposés à des violences de toutes sortes. Les pays concernés peinent souvent à proposer des alternatives telles que les familles d'accueil ou les adoptions locales, laissant ainsi des milliers d'enfants sans solution durable.
Le point de vue des personnes adoptées
En parallèle de ces évolutions, un autre discours émerge : celui des personnes adoptées à l'international. De plus en plus de voix, notamment parmi les jeunes adultes issus des vagues d'adoption des années 2000, remettent en question l'adoption comme réponse à leurs besoins fondamentaux. Beaucoup partagent le sentiment d'avoir été déracinés, et expriment des deuils multiples : perte de liens avec leurs parents biologiques, absence de transmission culturelle et perte de repères identitaires.
Un mouvement international prend de l'ampleur, avec des revendications clés sur l'accès aux informations d'origine. Les personnes adoptées demandent à connaître leur histoire, l'identité de leurs parents biologiques, ainsi que les circonstances de leur adoption. Au Québec, par exemple, l'adoption du Projet de loi 113 en 2018 a marqué un tournant en facilitant l'accès aux antécédents d'adoption et aux retrouvailles familiales, si les deux parties le souhaitent. En juin 2024, le droit de connaître ses origines a été pleinement intégré à la Charte des droits et libertés de la personne avec le projet de loi 2.
Depuis ces réformes, plus de 60 000 demandes ont été déposées auprès des services sociaux du Québec pour lever le secret entourant les origines familiales des adoptés [3]. Ce chiffre inclut les adoptés internationaux, dont les demandes d'accès à leurs dossiers d'adoption ont considérablement augmenté au cours des dernières années. Cette quête de vérité reflète un besoin profond de comprendre leurs origines et de renouer avec une part souvent occultée de leur identité.
Repenser l'adoption internationale
Les revendications des personnes adoptées et les défis posés par le déclin de l'adoption internationale soulèvent des questions fondamentales sur l'avenir de cette pratique. Depuis des décennies, les acteurs de l'adoption débattent de ses enjeux éthiques, notamment en ce qui concerne la protection des droits des enfants.
Il semble aujourd'hui urgent de repenser les politiques de protection de l'enfance, en mettant davantage l'accent sur la prévention des abandons et sur le soutien aux familles biologiques. Lorsqu'il est impossible pour une famille d'origine d'assumer ses responsabilités, des solutions de permanence familiale doivent être envisagées, y compris l'adoption. Toutefois, l'effacement des origines que l'adoption implique au Québec reste un point de tension pour de nombreux adoptés, qui réclament un droit à la transparence et souvent, une reconnaissance de leur double appartenance familiale.
L'avenir de l'adoption internationale devra se construire en tenant compte des multiples dimensions identitaires et familiales des enfants concernés. Ces enfants ont le droit de grandir dans un environnement sécurisant et propice à leur développement, tout en préservant leur identité et leurs liens avec leur pays d'origine.
[1] Selman, P. (2023). « The rise and fall of intercountry adoption 1995-2019 », dans Research Handbook on Adoption Law, Edward Elgar Publishing, p. 321-345.
[2] L'adoption internationale, la recherche des origines et les retrouvailles internationales : Statistiques 2023 (2023). Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.
[3] Bilan DPJ. (2022). Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.
Anne-Marie Piché est travailleuse sociale et professeure à l'École de travail social de l'UQAM, où elle se spécialise en adoption.
Illustration : Natascha Hohmann

Refuser la parentalité et la famille nucléaire
Phénomène relativement marginal, le refus de la parentalité biologique semble toutefois gagner du terrain. Égoïstes et cyniques, celleux qui choisissent de ne pas avoir d'enfants, ou réalistes et compatissants ? Une petite enquête de terrain auprès d'une dizaine d'ami·es et de connaissances révèle que les raisons sont nombreuses et variées pour ne pas faire d'enfants au 21e siècle.
Ne pas avoir d'enfants est généralement perçu comme un refus parce que notre société est empreinte d'une norme sociale qui sous-entend que les enfants devraient être désirés, que tout le monde, par défaut, en veut. Cela met celleux qui n'en veulent pas dans une position où iels doivent systématiquement s'expliquer pour défendre leur choix. L'inverse n'est pas vrai : on demande rarement aux gens qui ont des enfants pourquoi ils en veulent. Lorsque c'est le cas, on obtient généralement une réponse vague, qu'on accepte sans questionner, du genre « j'en avais juste vraiment envie au fond de moi » ou « j'en ai toujours voulu » (ce qui, par ailleurs, est parfaitement légitime). Bref, ce qui semble être sous-raisonné (ou, à tout le moins, sous-expliqué), c'est précisément le choix d'avoir des enfants. Et la parentalité peut également être cadrée comme un refus, celui de poursuivre sa vie telle quelle (par exemple, sur le mode de l'amitié, ou d'un certain nomadisme).
Au cours des conversations que j'ai eues avec des membres de mon entourage qui ne veulent pas d'enfants, j'ai été placé·e (je me suis placé·e moi-même) dans une position inconfortable : demander aux gens de m'expliquer pourquoi ils ne voulaient pas d'enfants. Certain·es ont justement souligné que cela ne se posait pas nécessairement en refus pour elleux, et une amie a parlé, plutôt que du refus de la parentalité, du « désir de vivre sans enfants ». Ainsi, le fait de ne pas faire d'enfants est moins un refus, pour certain·es, que l'affirmation d'une configuration de vie qu'on (ne) désire (pas).
Tantôt le refus actif et frontal d'une parentalité en lien avec laquelle on subit des pressions sociales, tantôt le simple fait de ne pas désirer d'enfants : voici différentes raisons qui poussent les gens à ne pas avoir d'enfants biologiques en 2024.
Des personnalités et des modes de vie incompatibles
Beaucoup commencent par citer des limites personnelles : l'une mentionne la phobie de l'accouchement, une autre, la peur que son corps change. Deux personnes disent être très sensibles au bruit ; une amie parle de son rythme de vie axé sur la lenteur, qu'elle croit incompatible avec les enfants. Quelqu'un mentionne être anxieux et de nature impatiente, ce qui ne fait pas bon ménage avec les enfants. Deux personnes me confient ne pas vouloir transmettre leurs traumatismes à leurs enfants. L'une d'elles vient d'un milieu familial marqué par la violence, et ressent le besoin de guérir avant de pouvoir penser à avoir des enfants.
Ces témoignages donnent l'impression que les gens se connaissent davantage (leurs limites, leurs besoins, leurs traumatismes, etc.) et qu'ils s'assument de plus en plus lorsque vient le temps de faire des choix de vie importants, surtout ceux qui auraient une incidence sur des enfants à naître. Par exemple, certains disent qu'ils ont l'impression qu'ils seraient malheureux avec des enfants, ou qu'ils ne seraient pas adéquatement outillé·es pour être parents. Ce qui apparaît de prime abord comme une raison « égoïste » (« je serais malheureux ») est en fait une raison pleine de bonté, pour le bien des enfants à naître (« je serais malheureux, et donc je ne serais pas le meilleur parent que cet enfant pourrait avoir »).
Une autre raison qui s'est profilée dans la plupart des conversations tourne autour de la qualité de vie. La plupart de mes interlocuteur·rices disent beaucoup aimer la vie qu'iels ont bâtie, et ne pas vouloir la transformer radicalement avec la venue d'enfants. Lorsqu'on aime sa vie, qu'on s'épanouit sans enfants et qu'on vit pleinement ; pourquoi la changer ? Qu'il soit question de notre horaire d'activités personnelles et sociales, de nos voyages, de notre militantisme, de notre carrière, ou de nos temps libres, avoir des enfants enlève du temps consacré pour soi, pour les autres (par exemple, les ami·es), ou encore pour des causes sociales.
Un monde qu'on refuse de léguer (et de reproduire)
Presque tout le monde cite le manque de temps, le rythme effréné de l'économie capitaliste et l'épuisement professionnel et généralisé comme raisons qui les découragent d'avoir des enfants. Le coût de la vie est également un facteur important : plusieurs personnes peinent à subvenir à leurs propres besoins et voient mal comment elles pourraient avoir un enfant à leur charge. L'effritement du filet social (places rarissimes en garderie, système de soins de santé en ruines, pénurie d'enseignant·es, etc.) est aussi mentionné à quelques reprises.
Plus généralement, l'état déprimant et inquiétant du monde est une raison qui revient beaucoup. La crise climatique, les génocides en temps réel sur nos écrans, la montée de l'extrême droite et du fascisme : plus d'une personne dit ne pas vouloir amener de nouvelles vies dans un monde (littéralement) en flammes. Les gens à qui j'ai parlé disent ne pas vouloir léguer un monde où on peine à trouver un logement, où il n'est pas sécuritaire de vivre en tant que personne queer ou trans, où on assiste à des extinctions de masse, et ainsi de suite, à des enfants qu'iels auraient délibérément créés de toutes pièces.
Enfin, certaines personnes affirment ne pas vouloir d'enfants pour des raisons politiques. Par exemple, une personne (blanche) a donné comme raison que nous n'avons pas besoin de plus de personnes blanches sur la planète. Cette personne était critique du désir de se reproduire biologiquement chez les personnes blanches, de ce désir de créer quelqu'un qui leur ressemble, dans la mesure où cela contribue à la reproduction du suprémacisme blanc. Parallèlement, une autre (blanche, de descendance coloniale) a dit ne pas vouloir participer à la reproduction d'une société issue du colonialisme de peuplement ici, sur l'Île de la Tortue, en créant des settlers (allochtones) supplémentaires.
Quelqu'un d'autre a mentionné le problème de la consommation de masse. Cette personne (de la classe moyenne/privilégiée), qui réfléchit présentement aux façons dont elle participe au système capitaliste, voit les enfants comme des machines à consommer. Avoir des enfants irait donc pour elle à l'encontre de la décroissance – c'est connu, la croissance démographique, en particulier dans les ou groupes qui consomment beaucoup, est un multiplicateur des problématiques environnementales. Une autre personne (libanaise) a qualifié l'humain occidental vivant sous le capitalisme et participant à la société de consommation de « parasitaire » pour la Terre, l'environnement, les animaux, et les populations humaines dépossédées et exploitées. Le refus d'avoir des enfants apparaît donc chez plusieurs comme un refus de reconduire ce « parasitage » du monde par une certaine classe d'humains au mode de vie précis.
Aimer les enfants, ne pas en vouloir
Tous les gens à qui j'ai parlé, excepté une personne, disent aimer les enfants. Toustes étaient intéressé·es par des formes de parentalité non biologiques et non traditionnelles (p. ex., parentalité inter-espèces, bénévolat auprès des jeunes, parrainage de familles). Ces gens considèrent donc avoir quelque chose à offrir en matière de care et ressentent l'envie d'être une figure importante dans la vie d'enfants qui existent déjà. Paradoxalement, le fait de ne pas vouloir d'enfants est donc, en quelque part, un geste d'amour ; comme quelqu'un me l'a si bien dit, « J'aime trop mes enfants pour les avoir ».
Illustration : Natascha Hohmann

Ville, néolibéralisme et fascisme. L’insurgent planning pour mieux résister
Face à la montée des droites et du fascisme, les villes, lieux de production, mais aussi espaces de vie, peuvent verser dans l'autoritarisme tout comme elles peuvent devenir des espaces de résistance et de libération. Déjà grandement privatisées, elles sont le plus souvent aménagées au service de l'ordre établi et du pouvoir. Mais l'histoire et ce qui s'est déroulé à Minneapolis aux États-Unis en janvier 2026 démontrent que les villes peuvent aussi être des lieux de résistance et d'expression d'un contre-pouvoir.
Depuis peu au Québec, des gauches inquiètes de la montée d'un nationalisme ultra conservateur et de l'émergence d'une extrême droite nous invitent à la vigilance face à un processus de fascisation tranquille, pour paraphraser Jonathan Durand Folco. Elles nous invitent à prendre conscience d'une réalité objective qui nous guette : la montée du fascisme ou le néofascisme rampant. Comment anticiper et penser nos réponses face à une telle conjoncture ?
Comme on le sait depuis l'offensive néolibérale des années 1990 au Québec et au Canada, les villes se sont grandement transformées. Cela s'est concrétisé notamment par leur marchandisation (les municipalités adoptent des stratégies en matière d'urbanisme, notamment pour attirer les investissements et le tourisme international) et la privatisation d'espaces publics, d'équipements collectifs et d'infrastructures. En Amérique du Nord, mais aussi ailleurs en Occident, dans les métropoles, les petites et moyennes villes sont façonnées par les Airbnb, Uber et tours à condos de ce monde.
Même si les villes ont une dynamique locale qui leur est propre selon le contexte culturel et géopolitique dans lequel elles s'inscrivent et le jeu des acteurs en place, il demeure que l'urbanisme néolibéral a l'effet d'un rouleau compresseur qui tend à les uniformiser. Les quartiers centraux des villes-centres sont gentrifiés, et les locataires font des pieds et des mains pour se loger, quitte à s'éloigner de la ville ou se retrouver à la rue. Un peu partout, on voit ces mêmes grandes tendances qui mènent à la désappropriation et à la dépossession des résident·es des quartiers de classes moyennes et populaires alors que l'oligarchie s'enrichit. Saskia Sassen parle d'expulsion radicale pour souligner l'ampleur et l'intensité du phénomène.
Ce processus de désappropriation de la ville s'appuie sur un dispositif de contrôle et de surveillance. Les caméras se sont multipliées dans les espaces privés et publics. Les innombrables drones dans le ciel nous prennent en photo sans même qu'on le sache alors que la « police communautaire » quadrille les différents quartiers de la ville. Les contrôles d'identité et la judiciarisation de l'itinérance font partie de cet attirail de surveillance et de contrôle. Mais cette ville néolibéralisée et quadrillée par des dispositifs de surveillance et de contrôle est-elle en voie de fascisation ?
Autoritarisme et résistance
Le Québec a connu une période où certaines villes ont été dirigées par des maires populistes ou autoritaires, ou encore elles ont subi la coercition imposée par des gouvernements supérieurs. Rappelons la Loi sur les mesures de guerre adoptée par le gouvernement libéral de Trudeau père en 1970, qui a permis de « vider » Montréal de milliers de militant·es. Nombreuses sont les personnes qui ont dû se cacher ou fuir, et des centaines d'autres ont été incarcérées alors que l'armée canadienne se déployait dans la ville. Ce nettoyage social et politique s'est reproduit quelques mois avant la tenue des Jeux olympiques de 1976 à Montréal.
Certes, dans l'histoire, les villes ont souvent été le lieu de révolutions (Révolution française, révolution russe de 1917, etc.), mais aussi de contre-révolutions. Elles ont également été des lieux de résistance contre le colonialisme ou la dictature. Pensons au très beau film La bataille d'Alger. Mais les villes ne sont pas en soi à droite ou à gauche, ni fascistes ni révolutionnaires. En d'autres mots, elles ne sont pas dotées d'une essence. Comme l'a démontré Henri Lefebvre, l'espace est produit par des rapports sociaux ou des rapports de pouvoir. Tout se joue dans la conflictualité selon l'agenda des acteur·rices, parmi eux·elles les mouvements urbains constitués de comités citoyens et d'associations de voisinage.
Deux exemples nous viennent en tête pour penser la résistance contre le fascisme rampant dans la ville. Durant la période de Franco en Espagne, des comités de voisinage s'organisent à Madrid pour mieux répondre aux besoins collectifs des citadin·es des quartiers, notamment en matière de logement, d'infrastructures, de services publics. Manuel Castells, un sociologue catalan qui a étudié divers mouvements urbains à travers le temps et l'histoire, a conclu que les comités de voisinage de Madrid des années 1960 et 1970 ont fait la preuve de l'importance des luttes locales urbaines dans la résistance pour transformer la politique nationale. En fait, on comprend ici que ces comités ont mené des luttes pour l'implantation de services collectifs, la défense d'une culture locale et d'une identité territoriale, qui ont contribué à la chute de Franco. Bref, ces mobilisations collectives et autonomes menées à l'échelle locale, et sur une base indépendante des partis politiques et des syndicats (qui étaient d'ailleurs interdits), ont joué un rôle important dans la libération de l'Espagne1.
Planification rebelle
Plus près de nous, aux États-Unis, le Black Panther Party for Self Defense apparaît à partir du milieu des années 1960 à Oakland, Chicago et Los Angeles2. S'il est un parti politique, il est aussi considéré comme un mouvement citoyen de base qui a comme objectif d'assurer la protection et la sécurité des Afro-étatsunien·nes contre les discriminations raciales et les violences policières. Ce mouvement s'est engagé sur les enjeux de droits civiques, à la défense des Noir·es des quartiers populaires, mais il a également contribué à la mise en place de programmes sociaux communautaires offrant des petits-déjeuners gratuits pour les enfants et organisant des distributions alimentaires. Ils ont créé des cliniques de santé communautaire, des écoles alternatives et des services juridiques. Grosso modo, ces programmes visaient à protéger les citoyen·nes noir·es et à reconstruire l'autonomie des quartiers. Un peu comme cela a été le cas en Espagne, le quartier est devenu pour les Black Panthers un espace central de défense des citoyen·nes et de lutte politique.
Le quartier apparaît comme l'échelle appropriée pour organiser la résistance contre l'autoritarisme ou la fascisation sociétale. Les réponses à apporter ne peuvent pas se contenter d'être performatives, même si la dimension discursive constitue une dimension fondamentale du fascisme. Les actions collectives et stratégies de résistance doivent être pragmatiques, et apporter des réponses concrètes à la vie quotidienne des résident·es.
Faranak Miraftab, une chercheuse irano-étatsunienne qui a travaillé sur la résistance urbaine en Afrique du Sud notamment, a développé la thèse de l'insurgent planning pour mettre de l'avant le fait que les mouvements urbains ne peuvent se contenter de s'opposer. Selon elle, la résistance doit être porteuse de propositions qui peuvent mener à la construction d'un contre-pouvoir. Pour Miraftab, la résistance à l'échelle urbaine doit remettre en question l'urbanisme néolibéral et l'ordre établi, mais elle doit aussi apporter des réponses contre-hégémoniques, transgressives et imaginatives. À l'instar des exemples tirés des associations de voisinage de Madrid et des initiatives des Black Panthers aux États-Unis, le travail organisationnel de résistance doit s'appuyer sur un sentiment d'appartenance au quartier, une connaissance intime de l'espace de vie et des propositions imaginatives et concrètes qui rencontrent les aspirations des résident·es. Ajoutons que ces mobilisations doivent se faire sur une base autonome et indépendante des partis politiques et des institutions. Bref, l'insurgent planning, ou planification rebelle, semble une voie concrète d'appropriation citoyenne de la ville face à la montée du néofascisme.
Anne Latendresse est professeure de géographie à l'UQAM.
Illustration : François Berger
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POURQUOI FAUDRAIT-IL DÉFÉQUER DANS LA FORÊT ?
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