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Communisme en acte —désaliénation du travail et contre-culture politique

20 janvier, par André Prone —
L'actualitémarque un tournant brutal. Enlèvement d'un chef d'État d'un pays souverain,aggravation des conflits armés, génocide en cours à Gaza, remise en causeouverte du droit (…)

L'actualitémarque un tournant brutal. Enlèvement d'un chef d'État d'un pays souverain,aggravation des conflits armés, génocide en cours à Gaza, remise en causeouverte du droit international, accélération de la catastrophe écologique etsociale : tout indique que nous sommes entrés dans une phase de bifurcation historique.

Cette fuite en avant révèle une vérité centrale : la violence impériale ne parvient plus àmasquer la crise profonde du capitalisme néolibéral, ni son incapacité structurelle à garantir un avenir humainement et écologiquement désirable.

Face à cette situation, Communisme en acte —désaliénation du travail et contre-culture politique, préfacé par le sociologue Bernard Friot, ne se contente pas de dénoncer. Ce livre part du réel et montre ce qui existe déjà : des pratiques, des luttes, des formes de travail et de démocratie qui incarnent, ici et maintenant, une alternative concrète au capitalisme.

À l'heure où l'on voudrait nous faire croire que la force brute, la guerre économique et l'autoritarisme sont les seules réponses possibles à la crise du monde, ce livre affirme l'inverse : d'autres chemins existent, portés par celles et ceux qui refusent la résignation et reprennent collectivement prise sur leur travail, leur vie et leur avenir.

Si vous cherchez une espérance lucide, des repères pour comprendre et des pistes concrètes pour agir, ce livre est pour vous.

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Kidnappé par la police (nouvelle édition) | Livre à paraître le 20 janvier | Serge Mongeau

20 janvier, par Serge Mongeau — , ,
*Une nouvelle édition du classique de Serge Mongeau (1937-2025) dans lequel l'auteur raconte son emprisonnement lors de la crise d'octobre 1970. Un livre écrit à chaud dans une (…)

*Une nouvelle édition du classique de Serge Mongeau (1937-2025) dans lequel l'auteur raconte son emprisonnement lors de la crise d'octobre 1970. Un livre écrit à chaud dans une cellule de prison, un rappel que les libertés civiques sont précaires et, selon le cinéaste Félix Rose, « un témoignage d'une rare intensité et vérité ». Alors que les dérives autoritaires se
multiplient, ce témoignage conserve toute sa pertinence en nous rappelant jusqu'où l'État peut aller. *

Le livre *Kidnappé par la police*, de Serge Mongeau, paraîtra *en librairie
le 20 janvier* prochain.

*À propos du livre*

Octobre 1970. En réaction aux enlèvements d'un diplomate britannique et du ministre québécois du Travail par le Front de libération du Québec (FLQ), le gouvernement du Canada proclame la Loi sur les mesures de guerre, provoquant l'arrestation, sans mandat, d'environ 450 personnes. Kidnappées par la police, ces personnes n'avaient pourtant rien à se reprocher. Leur « crime » : militer pacifiquement pour l'indépendance du Québec et
l'avènement d'une société plus juste. Serge Mongeau comptait parmi ces prisonniers politiques. Comme le souligne le cinéaste Félix Rose dans la préface, ce livre, écrit à chaud dans sa cellule, constitue « un témoignage d'une rare intensité et vérité […] Il raconte son incarcération avec une précision saisissante, comme si elle se déroulait encore sous nos yeux. […] Ce livre n'est pas seulement le cri d'un homme injustement arrêté, c'est un
voyage au cœur de la crise d'Octobre
».

Moins d'un an après le décès de Serge Mongeau, les Éditions Écosociété rééditent ainsi un de ses classiques dans la toute nouvelle maquette de la collection Retrouvailles, qui remet de l'avant des livres n'ayant jamais cessés d'être pertinents et qui présente le contexte dans lequel ils ont été écrits. Alors que les dérives autoritaires se multiplient, ce témoignage conserve effectivement toute sa pertinence en nous rappelant jusqu'où l'État peut aller.

*À propos de l'auteur*

Serge Mongeau (1937-2025) a étudié la médecine, l'organisation communautaire et les sciences politiques. À la fois auteur, éditeur, écologiste, militant et jardinier, il a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages dont, aux éditions Écosociété, *L'écosophie ou la sagesse de la
nature*, *De parole et d'action* ainsi que le best-seller *La simplicité
volontaire*.

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De l’obstination à la destruction

20 janvier, par Éditions Somme toute — , ,
Du collectif En Retrait Sous la direction de Serge Truffaut En librairie le 20 janvier 2026 Un regard incisif sur l'Amérique d'aujourd'hui. L'équipe du site internet En (…)

Du collectif En Retrait
Sous la direction de Serge Truffaut
En librairie le 20 janvier 2026

Un regard incisif sur l'Amérique d'aujourd'hui.

L'équipe du site internet En Retrait, formée de journalistes vétérans de Radio-Canada, de La Presse et du Devoir, a suivi à la trace les derniers mois pathétiques de la présidence de Joe Biden, la tentative ratée de Kamala Harris de reprendre le flambeau, et l'élection d'un président obsédé par la vengeance, qui est en train de bouleverser la démocratie américaine et l'ordre mondial. Ce livre propose une quarantaine de textes qui tracent un portrait sans fard des États-Unis d'aujourd'hui.

Avec des textes de : Jean-Claude Bürger, Antoine Char, Pierre Deschamps, Jean Dussault, Dorothée Giroux, Dominique Lapointe, Rudy Le Cours, Claude Lévesque, Richard Massicotte, Daniel Raunet et Serge Truffaut.

Le directeur du collectif

Après avoir été documentaliste et recherchiste à Radio-Canada dans les années 70, Serge Truffaut a été journaliste à l'économie, éditorialiste aux affaires internationales et chroniqueur de jazz pour le journal Le Devoir de 1985 à 2015. Il est également l'auteur de cinq livres sur la présidence Trump, la Crise financière de 2008 ainsi que le jazz et le blues publiés par les Éditions Somme toute.

Extrait - De Biden à Trump

« Depuis qu'il s'est installé à la Maison-Blanche, Trump fait tout et n'importe quoi. Habité par une volonté de revanche très aiguisée, le 47e président des États-Unis s'emploie à châtier ici des généraux, là de hauts fonctionnaires, à punir des universités et des bureaux d'avocats, à censurer la radio et la télévision publiques (NPR et PBS), à mettre en pièces le ministère de l'Éducation, à séparer les enfants de leurs parents migrants, à insulter la Vieille Europe, à esquinter les économies du Vietnam, de la Birmanie et d'autres pays, etc. Bref, il profite à plein de « l'absolue immunité » que la Cour suprême a accordée à sa fonction dans sa décision du 1er juillet 2024. »

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Industrie et national-socialisme d’Alfred Sohn-Rethel aux Éditons La Tempête

20 janvier, par Éditons La Tempête — , ,
Dans les années 1930, le philosophe travaille au sein des élites industrielles allemandes tout en menant des activités de résistance avant de fuir en Angleterre en 1936. Cette (…)

Dans les années 1930, le philosophe travaille au sein des élites industrielles allemandes tout en menant des activités de résistance avant de fuir en Angleterre en 1936. Cette immersion lui permet de rédiger une analyse des liens entre capitalisme et nazisme. Il dissèque ainsi les luttes internes du grand capital et le rôle des grandes firmes dans l'ascension du régime hitlérien.

Dans une période à cheval entre la fin de la république de Weimar et les premières années de la dictature national-socialiste, le philosophe marxiste Alfred Sohn-Rethel, compagnon de route de Walter Benjamin et Theodor W. Adorno, travaille au sein des élites industrielles et financières allemandes tout en menant des activités clandestines antinazies. Occupant des postes mineurs au sein de la rédaction des Deutsche Führerbriefe, dans une chambre de commerce et au cabinet d'études économiques MWT, il côtoie les milieux d'affaires et observe leurs manœuvres, avant de fuir en Angleterre en 1936. De cette immersion naît Industrie et national-socialisme, une analyse percutante des rapports entre capitalisme et nazisme. Sohn-Rethel dissèque les luttes internes du grand capital, le rôle des firmes comme Krupp, IG Farben et Thyssen dans l'ascension du régime hitlérien, et les caractéristiques de l'économie nazie dans son ensemble.

Alfred Sohn-Rethel (1899-1990), économiste et philosophe, était proche de l'école de Francfort. Le poste qu'il occupa à l'université de Brême durant les années 1980 apparaît comme un havre de paix dans une vie autrement marquée par la fuite du Troisième Reich, la résistance politique et la non-reconnaissance institutionnelle. Il est l'auteur, entre autres, de La Monnaie (La Tempête, 2017).

Industrie et national-socialisme

Auteur(s):Sohn-Rethel, Alfred / Chapoutot, Johann (Préface de)/ Ferro, Robert (Traduit par)/

Éditeur : La Tempête

Date d'arrivée en librairie à confirmer

Prix : 35,95 $

EAN : 9791094512456

Adresses, internationalisme et démocr@tie, n°17

20 janvier, par Editions Syllepse — ,
Dans ce numéro passionnant d'Adresses, il est question de différents de modes de domination politique à l'œuvre actuellement. Jusqu'à l'invasion du Venezuela par les forces (…)

Dans ce numéro passionnant d'Adresses, il est question de différents de modes de domination politique à l'œuvre actuellement. Jusqu'à l'invasion du Venezuela par les forces américaines ces jours-ci, il était encore possible de dire que l'impérialisme contemporain n'était plus centré sur la prise violente de territoire par un État – à deux exceptions majeures près, la Russie en Ukraine, Israël en Cisjordanie. Cette nouvelle conquista inouïe aux conséquences funestes sera sans doute abordée dans un numéro ultérieur.

Pour télécharger le numéro 17 de la revue Adresse, internationalisme et démocratie

La volonté d'empire s'exprime principalement par la domination économique, la capture, par tous les moyens, des marchés, au nom d'une mondialisation par essence inégalitaire, caractéristique aussi des BRICS comme le démontre l'article de Patrick Bond (« Les BRICS et l'Afrique »). Les seules règles sont celles imposées par les indices boursiers internationaux, (pour rappel les principaux le CAC40 en France, le Dax en Allemagne, le Dow Jones, le Nasdaq).

Le but est de faire croître, par des moyens de plus en plus violents, la valeur des actions (y compris celles des matières premières pourtant essentielles à la survie de l'humanité) pour les plus grands bénéfices des actionnaires. Cela signifie une recherche de main-d'œuvre toujours moins chère, toujours plus exploitée – d'où la pseudo-solution de la délocalisation, qui condamne la population du pays concerné au chômage pour confier ce même travail à des pays pauvres, dépourvus de préférence de droits sociaux et/ou de législation environnementale contraignante.

La désindustrialisation de la France, concerne aussi aujourd'hui la Chine qui relocalise sa production dans les pays avoisinants, ce que nous voyons dans l'article d'Andrea Ferrario (« Comment la Chine redessine l'Asie »).

Avec l'hécatombe des droits sociaux que ces nouvelles formes de misère produisent, y compris pour ceux des femmes, même en Chine supposément communiste, comme le démontre l'article de Yige Dong (« La crise de la reproduction sociale »), piégées par la tradition patriarcale qui naturalise depuis toujours les soins (non rémunérés) des enfants et des parents âgés – sauf pour les riches bien entendu qui peuvent (mal) payer une autre femme, selon un processus analogue de délocalisation.

À cela, s'ajoutent des formes de contrôle en apparence « soft », l'imposition de technologies (y compris l'achat obligatoire d'armes, de culture, d'échanges universitaires), le tout déguisé en aide, en coopération bienfaisantes. Ce que fait aussi la Turquie en cherchant à reconstituer l'empire ottoman, et la Russie concurrençant la Chine pour la prise de possession du sous-sol minier sur le continent africain – tout en faisant semblant de respecter les préférences politiques locales.

Ce qui nous mène à la question posée par Siavush Seyavush et Maryam Namazi dans leurs articles respectifs sur cette autre forme de domination, celle d'une certaine bienpensance occidentale qui se veut de gauche et qui in f ine opère par des mécanismes comparables au capitalisme décrits dans d'autres articles dans le présent numéro d'Adresses. Dans son article oh combien percutant, Siavash Shahabi (« Iran : lutte pour la liberté et le racisme des antiracistes »), dénonce ce qu'il appelle « le racisme de l'intelligentsia ».

Autrement dit, celui de l'élite officielle de gauche qui se donne le droit de nommer les luttes à soutenir unilatéralement, les souffrances dignes de compassion – et à condamner sans appel celles jugées indignes d'une pareille considération.

Pour continuer la lecture.

Ce que peut le droit international après Gaza

Jamais un conflit n'a été autant investi par le droit international, jamais aussi sa violation n'a été si flagrante. Dans son ouvrage Le Droit international est-il mort à Gaza (…)

Jamais un conflit n'a été autant investi par le droit international, jamais aussi sa violation n'a été si flagrante. Dans son ouvrage Le Droit international est-il mort à Gaza ?, le politologue Jérôme Heurtaux retrace la manière dont les juristes se sont emparés du crime-monstre commis à Gaza. Il déconstruit les narratifs de justification et explore à la fois les perspectives offertes par ce travail et les limites auxquelles il se heurte.

Tiré de orientxxi
9 janvier 2026

Par Thierry Brésillon

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Orient XXI

La Haye, Cour internationale de justice (CIJ), 12 janvier 2024. La CIJ examine la plainte sud-africaine contre Israël pour genocide à Gaza. Second jour de l'audience.
© UN Photo/ICJ-CIJ/Frank van Beek

Le Droit international est-il mort à Gaza ?
Jérôme Heurtaux. Préface de Florence Hartmann.
Riveneuve
250 pages
12,50 euros

Le 17 novembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2803, qui endosse le plan du président étatsunien Donald Trump comme base du règlement de la guerre contre la bande de Gaza. Cette résolution a effacé le droit international applicable à la Palestine. Elle a également balayé la responsabilité pénale des dirigeants israéliens visés par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Avant cela, la Déclaration de New York du 29 juillet 2025, issue de l'initiative diplomatique franco-saoudienne et adoptée par l'Assemblée générale le 12 septembre, occultait la réalité du génocide et scellait, elle aussi, l'abandon du droit international. Non seulement les institutions chargées de l'appliquer n'ont rien pu empêcher, mais elles l'ont dénaturé pour réduire les Palestiniens à la capitulation, consacrant ainsi le principe de « la paix par la force ».

La tentation du pessimisme

La destruction de Gaza a-t-elle scellé la mort du droit international ? C'est la question à laquelle Jérôme Heurtaux, maître de conférences en science politique à l'Université Paris-Dauphine, entreprend de répondre dans une étude très documentée sur la manière dont les juristes se sont saisis de ce qu'il qualifie de « crime-monstre » commis à Gaza.

On peut dramatiser davantage la question : a-t-il jamais réellement vécu ? Après tout, dès son admission aux Nations Unies, le 11 mai 1949, Israël a renié son engagement à se conformer aux résolutions de l'ONU déjà adoptées, en particulier, la résolution 194 du 11 décembre 1948 qui consacrait le droit au retour des réfugiés, inaugurant une longue « tradition » de non-respect de ses obligations à l'égard des Palestiniens (1). Du reste, l'ineffectivité du droit international ne se limite pas à la question palestinienne. On pourrait citer son incapacité à empêcher le génocide au Rwanda, ou la guerre contre l'Irak en 2003, lancée malgré le refus du Conseil de sécurité, parmi maints d'autres exemples.

Jérôme Heurtaux constate, lucidement :

C'est sans doute à mesure que se creuse l'écart entre la reconnaissance croissante, dans les opinions publiques, de la capacité du droit à qualifier et dénoncer les crimes commis et le constat implacable de son impuissance flagrante à agir pour empêcher leur commission que le sentiment de son inutilité peut prospérer. Étrange paradoxe que ce droit qui nourrit la conviction de sa nécessité tout en illustrant sa désespérante inefficacité.

Toute sa démonstration tente de se frayer un chemin au cœur de cette tension en cherchant à répondre à la question : que peut le droit international ?

La langue implacable du droit

À la manière des résultats scientifiques, les conclusions juridiques reposent sur des règles partagées, des méthodes transparentes et soumises à l'examen critique, et un accord sur la validité d'une doctrine. Ce ne sont pas des opinions. Le droit constitue ainsi « un outil d'objectivation » qui, grâce à un langage commun, permet de qualifier des crimes que les belligérants tentent de noyer dans le « brouillard de la guerre ».

Il permet également « de déconstruire le langage de justification utilisé par les États pour se dédouaner » : « Israël a le droit de se défendre », « la mort de civils est une fatalité de la guerre », « les civils tués à Gaza le sont à cause du Hamas », « contextualiser le 7 octobre est une apologie du terrorisme », « parler de génocide est une expression d'antisémitisme »… Les autorités israéliennes et leurs relais politiques, intellectuels, médiatiques ont saturé le débat public de ces postulats. Mais tout ce cadrage narratif, qui inverse les responsabilités, « bute sur la langue ciselée et implacable du droit international ».

Comme le souligne Jérôme Heurtaux, « le succès même de la notion de “génocide” pour qualifier les crimes commis à Gaza ne trouve pas son explication dans une improbable passion triste antisémite qui se serait réveillée à l'occasion de la guerre. Il se fonde sur une lecture littérale du droit international » vers laquelle ont convergé les approches diverses des organisations qui ont recueilli et analysé les faits. Si les comparaisons historiques sont utilisées, c'est dans le cadre d'un raisonnement jurisprudentiel, donc toujours dans le registre du droit, et non par des analogies plus ou moins polémiques.

Le droit international reconstruit ainsi « un espace de rationalité partagée », une terre ferme dans un moment orwellien où le sens des mots est distordu, où une sorte de syllogisme colonial retrouve sa vigueur : la violence du « civilisé » est une libération — libération de la tyrannie du Hamas en l'occurrence — voire carrément le « travail de l'humanité » (2) ; la résistance est, a contrario, le choix de la servitude et de la misère. Par conséquent, la soumission est une voie vers le progrès.

Le droit international constitue donc un contre-pouvoir au registre discursif des autorités israéliennes, lesquelles investissent massivement dans le travail « d'explication » (la hasbara) et de disqualification de ses critiques.

Au-delà du champ discursif, les conclusions des juristes et les recommandations des rapports d'organisations de défense des droits déterminent aussi les décisions d'États comme l'Espagne
(3) ou la Slovénie (4), ou d'entreprises qui redoutent d'éventuelles conséquences judiciaires d'une complicité de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité.

L'horizon de la judiciarisation

Le génocide à Gaza a enclenché une dynamique de judiciarisation à diverses échelles. La Cour internationale de justice (CIJ), dans son ordonnance du 26 janvier 2024, a permis de faire reconnaître, à l'initiative de l'Afrique du Sud, la responsabilité de l'État d'Israël dans la commission probable d'un génocide, et celle des États tiers pour l'empêcher. Des États réunis depuis janvier 2025 au sein du groupe de La Haye veulent peser pour faire appliquer les décisions de la CIJ, mais le rapport de force géopolitique ne leur est guère favorable (5).

La Cour pénale internationale (CPI), elle, a incriminé directement les dirigeants israéliens. La CPI était censée incarner la promesse d'une justice internationale qui s'appliquerait indistinctement aux faibles comme aux puissants. Mais l'idée d'un droit international détaché des considérations politiques et des rapports de force diplomatiques, qui serait doté d'une autorité surplombant celle des États, reste une fiction. « La CPI est conçue comme un outil pénal à disposition des pays occidentaux, mais sans pouvoir de police ni d'arrestation. Elle est entièrement dépendante de la bonne volonté des États ». À ce jour, elle n'a prononcé que six verdicts de culpabilité à l'encontre de chefs rebelles africains de second rang.

Lorsqu'elle a engagé des poursuites contre des dirigeants israéliens, alliés stratégiques des puissances occidentales qui considèrent Israël comme l'un des leurs, les États-Unis — qui n'ont pas ratifié le Traité de Rome et interdisent toute poursuite contre leurs ressortissants — ont entrepris de détruire l'institution. La plupart des États européens ont détourné pudiquement le regard. Comme un politicien étatsunien s'est chargé de le rappeler au procureur de la CPI, Karim Khan : « Les tribunaux internationaux n'ont été créés que pour “les Africains et les voyous comme Poutine”. » (6)

À une autre échelle, des organisations de juristes, telles que la Fondation Hind Rajab ou l'Association des juristes pour le respect du droit international (JURDI) en France, exploitent de leur côté les possibilités de poursuites devant les juridictions nationales, soit contre les États, soit contre les exécutants identifiés. Mais aucune poursuite n'a pour l'instant été à son terme. Tout juste ont-elles gâché les vacances de militaires de retour à la vie civile.

Contre l'indifférence médiatique et l'impunité politique

Toutefois, ce maillage international d'acteurs étatiques et non étatiques exerce une pression continue sur les responsables israéliens et les exécutants toujours exposés au risque d'une arrestation à l'occasion d'un voyage. Face à l'indifférence médiatique et l'impunité politique organisées, le droit entretient une visibilité permanente des crimes commis contre les Palestiniens.

Si ses effets immédiats restent limités, « l'incidence du droit ne relève pas forcément du registre de l'application ou de l'effectivité », souligne Jérôme Heurtaux. Sur un plan juridique, même les décisions non suivies de la CIJ déterminent une jurisprudence dont les tribunaux sont contraints de tenir compte. Et à un niveau plus transcendant, le rappel constant au droit international maintient une sorte de « surmoi » dont il est difficile de s'affranchir et qui érode dans le temps long la légitimité des politiques structurellement criminelles et de leurs responsables.

Le droit international sort-il renforcé de l'épreuve de Gaza ? « Il est possible que les effets latents et extrajudiciaires du droit aient finalement peu de réalité », concède Jérôme Heurtaux. Mais un monde où la loi du plus fort et la vérité des vainqueurs pourraient se déployer sans la contradiction que vient lui apporter le droit serait sans aucun doute moins vivable.

Alors que l'idéal d'un ordre international régi par le droit semble s'éloigner sous la pression de l'exercice nu de la puissance, le travail de Jérôme Heurtaux sur la manière dont celui-ci s'est saisi d'un conflit probablement matriciel pour les décennies à venir est une pièce utile à verser au dossier.

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Unissons nos voix pour préserver le Massif forestier du Lac des Roches !

20 janvier, par Groupe Forêt Charlesbourg, Martine Sansfacon — , ,
Depuis 20 ans, le groupe Forêt Charlesbourg se mobilise pour protéger les milieux naturels de Charlesbourg. Nous travaillons en étroite collaboration avec Capitale-Nature, (…)

Depuis 20 ans, le groupe Forêt Charlesbourg se mobilise pour protéger les milieux naturels de Charlesbourg. Nous travaillons en étroite collaboration avec Capitale-Nature, Nature Québec et les divers groupes de boisés de la région.

Comme vous savez, au fil de la dernière décennie, de nombreux projets immobiliers ont fragilisé nos forêts, menaçant un patrimoine écologique essentiel.

Nous initions une pétition pour préserver le Massif forestier du Lac des Roches, un vaste ensemble forestier de 48 km² qui englobe les forêts du Loiret, de Château-Bigot et du Carré de Tracy, toutes actuellement menacées puisque faisant partie du périmètre urbain. Situé entre Charlesbourg, Beauport, Lac-Beauport et Sainte-Brigitte-de-Laval, ce massif constitue la plus grande forêt non fragmentée de la Ville de Québec. Protégeons ce qui en reste pour nos enfants et petits-enfants ! Ce massif est de plus accessible en transport en commun !

Nous demandons :

un resserrement de la réglementation municipale afin de réduire les pourcentages de superficies de forêt pouvant être abattues en périmètre urbain ;

d'intégrer explicitement le Massif forestier du Lac des Roches aux objectifs de la Stratégie biodiversité 2025-2040 ainsi qu'au dossier de candidature UNESCO comme zone cœur de la future Région de biosphère de Québec ;

que le Plan d'urbanisme et de mobilité de la ville de Québec assure la protection durable du Massif forestier du Lac des Roches, incluant les forêts du Loiret, de Château-Bigot et du Carré de Tracy qui sont actuellement menacées, en :cessant toutes nouvelles autorisations de développement immobilier ; désignant le Massif comme une zone à haute valeur écologique ;
montrant un engagement formel à protéger l'ensemble de cette forêt.

Voici le lien pour notre pétition en ligne https://www.change.org/p/pr%C3%A9servation-du-massif-forestier-du-lac-des-roches?recruiter=215643911&recruited_by_id=a2ae71a0-a01b-11e4-9531-077c3bb01665&utm_source=share_petition&utm_campaign=petition_dashboard&utm_medium=copylink&fbclid=IwY2xjawOprDtleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFPYWpVUDVUcjE4UU9BNXFrc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHhz3qnCMkozAUsZ2DNIac_D7J6Kl-3k5LU09FYUZzSEIfOraiP0zSSKWFZ3-_aem_r5WYytGYD09eI9geu78c8g

Merci de la faire circuler dans votre réseau.

Vous pouvez nous suivre sur Facebook sur notre page foretcharlesbourg pour rester informé.e.s :
https://www.facebook.com/profile.php?id=100064833724866

Au plaisir de poursuivre le dialogue avec vous pour préserver ce joyau qu'est le Massif forestier du Lac des Roches.

Salutations cordiales,
Martine Sanfaçon
co-porte-parole du groupe Forêt Charlesbourg

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Situation vécue avec la SHDM (Société d’habitation et de développement de Montréal)

20 janvier, par Samuel Pothier — ,
Bonjour, Je viens de vivre une situation particulièrement éprouvante avec la SHDM en lien avec un immeuble leur appartenant, et je crois que cette histoire pourrait (…)

Bonjour,

Je viens de vivre une situation particulièrement éprouvante avec la SHDM en lien avec un immeuble leur appartenant, et je crois que cette histoire pourrait contribuer à un article portant sur le mépris et la complaisance qui est injustement toléré envers les classes sociales défavorisées.

La situation en résumé

Fin octobre, l'issue principale à l'avant de notre immeuble appartenant à la société paramunicipale SHDM a été démolie pour travaux sur les fondations.
Toutefois, ces travaux se sont interrompus immédiatement le lendemain sans explication, laissant les locataires avec une seule issue à l'arrière du bâtiment en contradiction avec les normes de sécurité en vigueur. La SHDM n'a jamais daigné nous tenir informé de la situation (ce que je soutiens est lié au statut défavorisé et peu informé du locataire moyen), et je dû ultimement m'adresser au SIM et à l'Ombudsman de la Ville de Montréal pour obtenir la réhabilitation de l'escalier à la fin novembre.

Il m'a de plus fallu près de deux mois d'échanges courriel avant d'obtenir des explications détaillées de la SHDM qui s'en tenait jusque là à des formules évasives - que je perçois dénuées de bonne foi.

Mon point de vue

À mon sens, la négligence de la SHDM dans ce dossier (et dans de nombreux autres si on se fit aux différents reportages) provient d'un mépris envers les classes défavorisés peuplant leur logements et d'une complaisance envers un statu quo pourtant imbuvable.

Ce qui m'enrage le plus dans tout cela, c'est qu'on peut voir le CA et les différents échelons de la direction remplis du fin gratin de la société, toutefois ceux-ci ne semblent pas le moins du monde intéressé à imbriquer des moyens de rétroaction permettant au locataire lambda de faire remonter des enjeux structurels. Il est évident pour moi qu'il y a là une hypocrisie dans le sens que ceux-ci ne toléreraient pas une situation semblable si elles les impactaient personnellement.

J'ai bien évidemment conservé les photos et courriels relatant le fil des évènements.

Bonne journée,
Samuel Pothier

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La diaspora haïtienne se donne rendez-vous à Montréal en avril 2026

Par Smith PRINVIL Montréal (Canada) – La 8ᵉ édition des Journées Internationales de la Diaspora Haïtienne (JIDH) se tiendra du 17 au 19 avril 2026 à Montréal. Placé sous le (…)

Par Smith PRINVIL

Montréal (Canada) – La 8ᵉ édition des Journées Internationales de la Diaspora Haïtienne (JIDH) se tiendra du 17 au 19 avril 2026 à Montréal. Placé sous le thème « S'unir pour une communauté forte et solidaire, tournée vers un avenir meilleur », l'événement réunira pendant trois jours des acteurs majeurs de la diaspora haïtienne venus de plusieurs régions du monde.

Dans un contexte marqué par de profondes crises politiques, sécuritaires et économiques en Haïti, les organisateurs entendent faire des JIDH une plateforme internationale de réflexion et de propositions, mettant en avant le rôle stratégique de la diaspora dans l'avenir du pays.
Institutions, organisations socio-économiques, chercheurs, entrepreneurs, investisseurs, artistes, jeunes professionnels et leaders communautaires sont attendus dans la métropole canadienne, l'un des principaux pôles de la diaspora haïtienne en Amérique du Nord. L'objectif affiché est de renforcer les liens entre les Haïtiens de l'étranger et les dynamiques de développement d'Haïti, tout en favorisant des partenariats concrets.

Le programme prévoit des conférences de haut niveau, des panels thématiques, des ateliers stratégiques, ainsi que des salons économiques et des vitrines d'innovation. Des séances de réseautage viseront à connecter porteurs de projets, investisseurs et institutions.
Un volet culturel occupera également une place importante, avec des expositions et initiatives artistiques mettant en valeur l'identité et la créativité haïtiennes. Un gala de distinction viendra clôturer l'événement, afin de récompenser des personnalités et organisations engagées au sein de la diaspora.

Les débats porteront notamment sur la gouvernance, la relance économique, l'innovation sociale, le développement rural, la mobilité de la diaspora, l'engagement des jeunes et l'égalité des genres. Les organisateurs souhaitent faire émerger des solutions concrètes et durables, à même de renforcer la contribution de la diaspora au redressement du pays.
En accueillant cette 8ᵉ édition à Montréal, les JIDH confirment le rôle central de la ville comme lieu de convergence de la diaspora haïtienne. Les organisateurs appellent d'ores et déjà les partenaires internationaux et les membres de la communauté haïtienne à se mobiliser pour ce rendez-vous présenté comme déterminant pour l'avenir collectif.

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Iran, mémoire d’un peuple insoumis

20 janvier, par Mohamed Lotfi — , ,
L'Iran ne peut être appréhendé comme un simple objet géopolitique balloté par les crises contemporaines. Il est d'abord une civilisation ancienne, dense, profondément enracinée (…)

L'Iran ne peut être appréhendé comme un simple objet géopolitique balloté par les crises contemporaines. Il est d'abord une civilisation ancienne, dense, profondément enracinée dans l'histoire de l'humanité. La Perse a nourri le monde de sciences, de philosophie et de poésie. Al Khwarizmi a posé les bases de l'algèbre, Avicenne a structuré la pensée médicale et philosophique médiévale, Al Ghazali a marqué durablement la théologie et l'éthique, Omar Khayyam a uni rigueur scientifique et lyrisme poétique. Ces figures ne sont pas des souvenirs figés, elles témoignent d'une culture qui a longtemps pensé le monde avant d'être contrainte de se défendre contre lui.

Cette profondeur historique éclaire aussi la modernité politique iranienne. En 1906, la Révolution constitutionnelle met fin à l'arbitraire absolu et dote le pays d'une constitution et d'un parlement. Cet événement place l'Iran parmi les premiers États non occidentaux à tenter l'expérience d'un ordre politique fondé sur la représentation et la loi. Malgré ses limites, cette rupture marque une aspiration claire à la souveraineté populaire et à la modernité institutionnelle. L'Iran ne découvre donc pas tardivement l'idée de démocratie, il en fait l'expérience très tôt, dans un environnement régional et international hostile.

Les réformes du début du XXe siècle se prolongent sous Reza Chah par une volonté affirmée de sécularisation et de modernisation. En 1935, l'usage du nom Iran est officialisé sur la scène internationale. Peu après, l'État impose des codes vestimentaires laïcs à ses fonctionnaires et interdit le port du voile pour les femmes. Ces mesures traduisent une volonté autoritaire de rompre avec l'ordre traditionnel et religieux, mais elles révèlent aussi la tension permanente entre modernisation imposée d'en haut et société profondément plurielle.

Le véritable basculement intervient au début des années 1950. En 1951, Mohammad Mossadegh devient Premier ministre avec le soutien du parlement et d'une large partie de la population. Juriste rigoureux, figure morale respectée, il incarne une conception rare du pouvoir fondée sur la légalité constitutionnelle, la transparence et la souveraineté nationale. Nationaliste, démocrate, proche d'une sensibilité sociale, il engage la nationalisation du pétrole iranien, jusque-là contrôlé par les intérêts britanniques. Ce geste dépasse la seule question économique. Il affirme le droit d'un peuple à disposer de ses ressources et à rompre avec un système de prédation hérité de l'ère coloniale. Mossadegh devient alors le symbole d'un Iran debout, capable de dire non aux empires sans renoncer à la démocratie. Cette audace provoque une réaction brutale. En 1953, un coup d'État soutenu par les services américains et britanniques renverse son gouvernement. Mossadegh n'est pas envoyé en exil mais placé en résidence surveillée jusqu'à sa mort, réduit au silence mais élevé au rang de conscience nationale. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi est réinstallé au cœur du pouvoir et gouverne désormais avec l'appui direct de l'Occident.

Le combat de Mohamed Mossadegh pour la nationalisation entière de l'industrie pétrolière iranienne, avant son élection comme premier ministre et jusqu'à sa démission, est digne d'une fresque cinématographique.

Cet épisode constitue une blessure durable dans la mémoire politique iranienne. Il marque la démonstration que l'indépendance réelle n'est pas tolérée lorsqu'elle contredit les intérêts stratégiques et économiques des grandes puissances. Le régime du Shah, modernisateur en apparence, devient de plus en plus autoritaire et répressif. Il entretient des relations étroites avec les États Unis et reconnaît très tôt l'État d'Israël, faisant de l'Iran le seul pays musulman à établir officiellement de tels liens à cette époque.

La révolution de 1979 naît de ce long ressentiment. Contrairement à une lecture simpliste, elle n'est pas initialement une révolution islamiste. Elle est iranienne, nationale, populaire. Elle rassemble des forces très diverses, religieux, marxistes, libéraux, nationalistes, intellectuels, tous unis par le rejet du Shah et de la tutelle étrangère. Le retour de l'ayatollah Khomeini cristallise cet espoir de rupture. Mais une fois le régime monarchique renversé, la mouvance islamiste s'impose progressivement et élimine ses anciens alliés. La révolution change alors de nature et se transforme en régime théocratique.

La guerre Iran Irak, de 1980 à 1988, achève de refermer le pays sur lui-même. Ce conflit meurtrier, opposant deux peuples majoritairement chiites, s'inscrit dans un contexte régional et international où l'Iran révolutionnaire est perçu comme une menace. Malgré l'isolement, les sanctions et les pressions, l'État iranien survit et consolide sa souveraineté. Cette résistance, qu'on l'approuve ou non, forge une image durable dans le monde musulman. Celle d'un pays qui, après des siècles de domination et d'ingérences, a tenu tête aux puissances étrangères.
Aujourd'hui, face aux contestations internes et aux fractures sociales, l'avenir politique de l'Iran demeure incertain. Mais une constante traverse toute son histoire contemporaine. Chaque fois que l'Iran a tenté de définir seul son destin, il a été confronté à des stratégies de déstabilisation. Dans ce contexte, l'hypothèse d'une reprise des relations diplomatiques avec Israël ne peut être analysée comme un simple choix pragmatique ou diplomatique. Elle porterait une charge symbolique et politique considérable.

Israël demeure, pour une grande partie du monde musulman et postcolonial, le symbole d'un ordre imposé par la force, adossé à des puissances extérieures, au détriment des peuples de la région. Pour l'Iran, renouer avec cet État signifierait rouvrir la porte à une logique de dépendance, d'ingérence et de fragilisation interne. Ce serait rompre avec l'un des rares consensus transversaux de l'histoire iranienne récente, celui de la défense de la souveraineté nationale face aux puissances dominantes.

À la lumière des manifestations violentes qui semblent annoncer l'épuisement d'un régime, une interrogation s'impose avec gravité. La chute éventuelle du pouvoir islamiste profitera t elle réellement aux Iraniens et plus encore aux Iraniennes. On ne peut que formuler ce souhait avec sincérité. Que le peuple iranien recouvre ses libertés individuelles confisquées. Que la violence institutionnelle cesse. Que la police des mœurs ne soit plus un instrument de terreur et de mort pour les femmes. Que l'économie du pays retrouve une vie. Mais à cet espoir légitime se mêle une inquiétude profonde. Celle de voir les puissances impérialistes étrangères réinvestir la scène iranienne sous couvert de soutien ou de transition. L'histoire récente a déjà montré les conséquences de telles intrusions. Elles n'ont jamais libéré durablement les peuples mais ont souvent substitué une domination à une autre.

L'Iran, avec toutes ses contradictions, reste perçu comme un acteur courageux par de nombreux peuples qui ont connu la colonisation et l'humiliation. Préserver cette position implique de ne pas céder sur les symboles qui fondent son indépendance. Dans un Moyen Orient meurtri par un siècle de domination et de fractures imposées, la souveraineté demeure une ligne de résistance, et pour l'Iran, elle passe aussi par la fidélité à l'héritage de Mohammad Mossadegh, celui d'un homme qui a payé de sa liberté le refus de plier devant l'empire.

L'Iran : Un peuple qui se souvient

Imaginez seulement deux secondes. Allons-y pour trois. Chaque fois que les nouvelles évoquent l'Iran, une formule revient avec la régularité d'un refrain fatigué. Ce pays est sous sanctions économiques depuis 1979. Cette information est juste. Elle se veut rappel mais elle désigne implicitement un responsable. Les démocraties occidentales qui s'indignent aujourd'hui de la précarité des conditions de vie des Iraniens sont précisément celles qui asphyxient le pays depuis plus de quarante ans à coups de sanctions économiques et diplomatiques.

Le tableau est presque comique. Les mêmes capitales qui pleurent sur l'inflation à Téhéran, sur la monnaie qui s'effondre, sur les médicaments qui manquent, sont celles qui ont méthodiquement organisé cet étranglement. Le pompier pyromane est une figure classique de la littérature politique. L'Occident, avec à sa tête les États unis, en a fait un art. On allume l'incendie puis on s'indigne des flammes. On fabrique la crise puis on se scandalise de ses conséquences.

Le discours est toujours le même. Il faut faire tomber un régime jugé trop religieux. Ce que l'on lui reproche en réalité, dès sa naissance en 1979, c'est d'avoir placé la souveraineté nationale au centre de son projet politique. Peu importent ses contradictions, ses dérives, ses échecs. Ce qui lui est impardonnable n'est pas tant son autoritarisme que son refus de l'alignement. Dans l'histoire contemporaine, c'est souvent le péché originel. Plus grave encore, l'Iran des mollahs a commis l'erreur suprême de rompre tout lien avec l'entité sioniste et de soutenir sans réserve la cause palestinienne, là où l'Iran du Shah fut le premier pays de la région à nouer des relations diplomatiques avec Israël.

Dans la continuité de cette logique de confrontation, et pour s'assurer d'affaiblir durablement le nouveau régime issu de la révolution de 1979, l'Occident impérialiste a encouragé et soutenu l'Irak dans un conflit armé contre l'Iran. La guerre Iran Irak, déclenchée en 1980 par Saddam Hussein, ne fut ni un accident ni une simple rivalité régionale. Elle s'inscrivait dans une stratégie claire. Contenir, épuiser, voire provoquer l'effondrement d'un régime jugé incontrôlable. Le soutien politique, financier et militaire accordé à Bagdad par les États unis, plusieurs pays européens et certaines monarchies du Golfe en témoigne sans ambiguïté.
Le paradoxe historique est frappant. Deux pays à population majoritairement chiite se retrouvaient plongés dans une guerre totale. Une première dans l'histoire contemporaine du monde musulman. Derrière les discours nationalistes et les calculs géopolitiques, l'objectif était limpide. On pariait sur une chute rapide de l'Iran, affaibli par la révolution, isolé diplomatiquement, encore en pleine recomposition interne. Ce scénario ne s'est jamais produit.

La guerre a duré huit ans. Huit années d'usure, de destructions massives, de centaines de milliers de morts. L'Iran n'est pas tombé. Il s'est replié, endurci, structuré autour d'une culture de résistance et de sacrifice qui marque encore profondément sa vie politique et sociale. L'Irak en revanche, bien que présenté à l'époque comme le rempart contre l'Iran révolutionnaire, est sorti exsangue du conflit. Endetté, militarisé à l'extrême, fragilisé de l'intérieur. Sa chute réelle commence là, bien avant l'invasion américaine de 2003.
Cette guerre, loin d'avoir brisé l'Iran, a renforcé chez les Iraniens la conviction d'être assiégés, trahis et contraints de compter uniquement sur eux-mêmes. Elle a inscrit dans la mémoire collective l'idée que la survie nationale passe par la résistance, quelles qu'en soient les formes ou le coût. Une fois encore, l'histoire a déjoué les calculs à court terme. L'Iran a tenu. Et le souvenir de cette épreuve continue de façonner un peuple qui n'oublie pas.

Prenez encore deux ou trois secondes. Comparez. À quelques centaines de kilomètres de l'Iran se trouve un autre État. Tout aussi religieux. Tout aussi autoritaire. Tout aussi répressif. Dépourvu de toute forme de démocratie élective. L'Arabie saoudite. Là, pas de sanctions massives. Pas de discours quotidiens dans nos médias sur les libertés confisquées. Pas d'embargo moral ou économique. Pourquoi. La réponse est d'une simplicité désarmante. Ce régime-là ne conteste pas l'ordre établi des puissances impérialistes. Il le finance. Il l'achète. Il le sécurise.

L'ironie devient tragique lorsque l'on remonte le fil de l'histoire iranienne. Dès 1906, trois ans après la découverte du pétrole sur son territoire, l'Iran se dote d'une constitution. Un parlement est créé. Des élections ont lieu. À une époque où une grande partie du monde vivait encore sous des monarchies absolues, l'Iran faisait le pari risqué de la représentation politique. Depuis ce moment fondateur, le pays n'a cessé de payer le prix de cette audace. Intrusions étrangères dans la gestion et l'exploitation du pétrole. Pressions impérialistes. Sabotages politiques. Tout a été tenté pour freiner ce cheminement.

Le point de bascule survient en 1953. Le premier ministre Mohammad Mossadegh, démocratiquement élu, décide de nationaliser le pétrole iranien. Le geste est légal. Il est populaire. Il est fatal. Avec l'appui des services américains et britanniques, un coup d'État est organisé. Mossadegh est renversé. Le Shah est rétabli dans l'intégralité de ses pouvoirs. De 1953 à 1979, l'Iran devient une dictature assumée, méthodiquement protégée, armée et financée par les mêmes démocraties occidentales qui aujourd'hui se posent en juges et en donneurs de leçons. Le Shah n'était pas une anomalie du système international. Il en était une pièce maîtresse. Sa police politique traquait, emprisonnait, torturait. Les oppositions étaient écrasées. Les libertés confisquées. La modernisation imposée d'en haut avançait au rythme des intérêts étrangers et non de la société iranienne. Tout cela était connu. Tout cela était toléré. Mieux encore, tout cela était soutenu. Le résultat ne pouvait être que celui que l'histoire a toujours produit dans de telles circonstances. Une colère lente, profonde, enracinée. Une colère qui ne s'exprimait plus par les urnes mais par la rue, par les mosquées, par la mémoire collective. L'explosion finale n'a pas surpris ceux qui regardaient vraiment. Elle n'a surpris que ceux qui refusaient de voir.

La révolution de 1979 n'est donc pas sortie du néant. Elle n'est ni un accident ni une parenthèse exotique dans l'histoire du pays. Elle est la revanche d'une société humiliée, d'un peuple dépossédé de sa souveraineté pendant des décennies. Elle est la réponse brutale à une violence plus ancienne, plus feutrée, plus respectable aux yeux des chancelleries occidentales. Le régime islamique qui en est issu a voulu solder le compte de 1953. Il a voulu refermer une plaie jamais cicatrisée. Il a voulu dire que l'Iran ne serait plus un terrain d'expérimentation pour les puissances étrangères. Quelles que soient les critiques légitimes que l'on puisse lui adresser, une chose demeure certaine. Le moteur profond de ce régime n'est pas seulement idéologique. Il est mémoriel. Et tant que cette mémoire restera vive, le temps de la revanche ne sera pas terminé.

L'Iran est un cas particulier dans l'histoire moderne. On ne soumet pas impunément une civilisation millénaire. On ne réduit pas durablement à l'obéissance un pays qui existait bien avant le pétrole, bien avant les pipelines, bien avant les contrats et les multinationales. La Perse portait déjà une langue, une poésie, une pensée politique et philosophique lorsque certains États aujourd'hui dominants n'étaient encore que des colonies sans voix. Cette profondeur historique façonne un rapport singulier au temps, à l'humiliation, à la résistance. Les sanctions peuvent briser une monnaie. Elles peuvent appauvrir une population. Elles peuvent ralentir un développement. Elles ne vident pas une histoire. Elles n'effacent pas une mémoire collective forgée par des siècles de continuité.

C'est peut-être là que réside le malentendu fondamental entre l'Iran et l'Occident. L'un raisonne en cycles électoraux, en rapports de force immédiats, en sanctions évaluées trimestre après trimestre. L'autre raisonne en décennies, parfois en siècles. L'Occident croit affaiblir un régime. Il réactive une mémoire. Il pense isoler un pouvoir. Il soude un peuple autour d'un récit commun fait de blessures et de résistances. La Perse a connu la défaite militaire face à Alexandre le Grand sans jamais disparaître comme civilisation. L'Empire achéménide est tombé, mais la langue, la culture, les structures sociales et l'identité perse ont survécu à toutes les conquêtes. Elles ont traversé les invasions, les dominations et les effondrements pour ressurgir sous d'autres formes. Face à cette longue histoire, les sanctions actuelles apparaissent pour ce qu'elles sont réellement. Un épisode de plus. Et c'est sans doute cela que l'Occident redoute le plus. Non pas un gouvernement, une idéologie ou un régime, mais un peuple qui se souvient.

Mohamed Lotfi
13 Janvier 2026

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Trump : « Aucun pouvoir au-dessus de moi. Inadmissible »

20 janvier, par Riccardo Petrella — ,
À la question posée par les journalistes du New York Times le 8 janvier « Y a-t-il quelque chose qui pourrait vous empêcher de faire ce que vous voulez ? », Donald Trump a (…)

À la question posée par les journalistes du New York Times le 8 janvier « Y a-t-il quelque chose qui pourrait vous empêcher de faire ce que vous voulez ? », Donald Trump a répondu de manière claire et nette : « Oui, il y a une chose : ma propre morale, mon propre esprit. C'est la seule chose qui peut m'arrêter. Et c'est très bien ainsi. »

Trump a également déclaré : « Je n'ai pas besoin de lois internationales (…) (Mon pouvoir est) limité par la force plutôt que par des traités ou des conventions ». Il a enfin déclaré : « Eh bien oui, pour moi, c'est la propriété. La propriété est très importante, oui (…) La propriété vous donne des choses et des éléments que vous ne pouvez pas obtenir en signant simplement un document que vous pouvez avoir… » Cette dernière affirmation clarifie très bien la pensée et l'action de Trump.

12 janvier 2026 | tiré de l'Aut'journal
https://www.lautjournal.info/20260112/trump-aucun-pouvoir-au-dessus-de-moi-inadmissible

De l'ensemble de ces déclarations, inadmissibles à tous points de vue, il ressort clairement qu'on ne peut tolérer qu'une personne porteuse de telles conceptions puisse encore exercer légitimement la fonction de président des États-Unis. La réalité en apporte une confirmation dramatique : ses actes sont déjà source de désastres pour la vie de la Terre dans les domaines environnemental, économique, humain, social et politique. Sa destitution est nécessaire et urgente. Pas un jour de plus. La destitution doit être l'œuvre, avant tout, des citoyens et du peuple américain. Mais elle doit également être un devoir incontestable pour la grande majorité des citoyens et des peuples du monde, dont les droits et la dignité ont été bafoués avec un grand mépris et un grand cynisme par Trump.

Le mépris des autres peuples du monde n'est pas explicitement dû à des facteurs raciaux, de classe ou de religion, ce qui serait très grave, mais au fait que, selon lui, ils comptent moins qu'un grain de poussière. Pourquoi ? Parce que, assure-t-il, ils n'ont aucune force économique et militaire, aucun pouvoir, n'étant pas « propriétaires » de leurs terres et ressources, de leur vie.

Le concept de « propriété » auquel Trump fait référence dans l'interview occupe une place centrale dans sa vision du monde, qu'il tente d'imposer comme « son ordre ». L'affirmation « je n'ai pas besoin des lois internationales » signifie que Trump considère que, grâce à la force (l'argent et les armes) dérivée du fait d'être le « propriétaire » économique et technologique dominant dans le monde, il peut imposer « son ordre » et exercer « le pouvoir » selon ses « besoins » et ses principes.

Si, comme il l'affirme clairement, le seul pouvoir qui peut l'arrêter est sa morale (il ne parle pas d'éthique) et ses convictions, nous sommes face à des principes absurdes. La seule méthode qu'il accepte est celle de la force. En ce sens, il soutient que le destin des faibles (personnes, groupes sociaux, organisations, peuples, États) sera de se soumettre au plus fort ou de périr (autre absurdité).
Les conceptions de Trump (que j'ai analysées et critiquées il y a un an dans un long article intitulé « Comprendre pourquoi le système américain constitue le plus grand danger pour le monde) (1) sont anti-humaines et anti-sociales, ouvertement criminelles.

Il est impossible d'imaginer que l'on puisse accepter que ces principes soient appliqués en toute impunité et tolérer qu'ils restent les objectifs stratégiques mondiaux du président de l'État le plus puissant sur le plan militaire, qui s'est autoproclamé « hors-la-loi » et au-dessus de tout autre pouvoir.
Relisons maintenant, à la lumière de ces principes, les relations de Trump avec les Ukrainiens, les Palestiniens, les Vénézuéliens, les Nigérians, les Cubains… et les Européens… ainsi que l'évolution de la situation concernant le Groenland, le Canada, le Mexique… et, à l'opposé, les relations avec Israël, la Russie, la Chine, l'Arabie saoudite…, sans parler de la dévastation du climat et de la vie sur Terre et de la lutte pour la suprématie dans l'univers ultrapuissant de l'intelligence artificielle, cela donne des frissons.

Dans l'état actuel des choses, surtout après la réaction quasi inexistante des autres États d'Amérique latine, du Moyen-Orient et d'Europe face à ce qu'il a fait au Venezuela (prise de contrôle manu militari du gouvernement du pays, en particulier de son pétrole), tout indique que nous n'aurons pas à attendre longtemps avant que Trump ne décide d'occuper le Groenland, par la force ou par la ruse, comme il le soutient ouvertement.

L'annexion du Groenland me semble plus proche et plus probable que l'invasion militaire du Canada, malgré le fait qu'un document « secret » du gouvernement américain relatif à un plan d'invasion du Canada circule actuellement de manière clandestine. Tout dépendra de la mobilisation des citoyens américains et européens, la réaction des gouvernements européens étant probablement orientée vers la recherche d'une soumission par le biais de compromis.

Une brève remarque finale sur ce que Trump a délibérément tu et qui, s'il l'avait mentionné, aurait mis en lumière l'une de ses plus grandes contradictions, ses mensonges, qui font de lui un personnage encore plus dangereux pour l'avenir du monde.

En parlant de « my own morality, my own mind », il n'a fait aucune référence à sa foi chrétienne proclamée. Rappelons qu'à l'occasion de l'attentat armé dont il aurait été victime sans conséquences, Trump lui-même a affirmé, avec une conviction apparente, que Dieu l'avait sauvé pour lui permettre de poursuivre son œuvre en faveur de la grande Amérique, symbole de liberté, en tant que guide mondial. Trump a ainsi confirmé son adhésion à la conception mystique et fidéiste de la « destinée manifeste » des États-Unis, dominante depuis 1849 dans tous les groupes politiques américains.

Selon cette conception – notamment dans la version de 1914 du président Woodrow Wilson, fervent partisan de la création de la Société des Nations, à savoir : « Je crois que Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que nous avons été choisis pour montrer la voie aux nations du monde sur leur chemin vers la liberté » (2), – les Américains sont convaincus que Dieu a manifestement décidé que le destin de leur « nation » est de « guider » le monde.

Peu importe de savoir dans quelle mesure la conception religieuse de Trump est solide et effective (j'ai l'impression qu'il ne croit pas du tout en Dieu, sauf en termes instrumentaux : voir « In God we trust » tel qu'il est imprimé sur le billet de un dollar américain ; son « salut » divin lors de l'attentat ; la mission mystique et fidéiste de Dieu sur le destin mondial des États-Unis…).

La réalité est loin d'être mystique : Trump ne croit qu'en lui-même, car il se considère comme « le pouvoir », légitimé par la puissance fondée sur la propriété de ce qui est stratégiquement puissant, y compris l'État, réduit à une « administration » et donc à un instrument appartenant au président qui a remporté la compétition électorale et aux forces qui l'ont soutenu financièrement.

En résumé, les conceptions et les pratiques du pouvoir/de la puissance mises en œuvre par Donald Trump au niveau américain, « occidental » et mondial/global sont destructrices de la vie et de la société mondiale, dans tous leurs aspects clés. En tant que telles, elles ne sont bonnes ni pour le peuple américain des États-Unis et les peuples des deux Amériques, ni pour les peuples du monde dit « occidental », dont l'Europe, ni pour les peuples africains, moyen-orientaux et asiatiques.

Oser la coopération et la justice planétaires

Le monde a commencé à refuser d'être dominé par les États-Unis, avant même l'arrivée au pouvoir de Donald Trump. Avec Donald Trump au pouvoir, d'un État qui reste le premier et le seul à avoir utilisé à ce jour l'arme atomique, il est devenu inadmissible pour une partie toujours plus importante de la population mondiale de tolérer les destructions du devenir du monde en cours, à cause des USA.
Certes, la destitution de Trump est urgente et préjudiciable, mais les conceptions et les objectifs exprimés par Trump ne disparaîtront pas avec sa destitution, car il représente la forme extrême et la plus violente des conceptions, encore soutenues aujourd'hui, par les forces sociales dominantes du système américain et, plus généralement, du système économique, social et politique de la société capitaliste fondée sur l'économie de marché de la libre propriété des biens et des services essentiels à la vie.

Seule une mobilisation mondiale, marquée par une coopération étroite, réelle et non rhétorique, entre les citoyens américains, latino-américains, européens, africains, moyen-orientaux et asiatiques, pourra faire émerger un pacte planétaire global pour la construction de nouvelles règles, institutions et instruments.

Le moment est venu de donner naissance à une nouvelle assemblée constituante planétaire des habitants de la Terre, ou Assemblée constituante de la Terre, à partir de ce qui reste de l'ONU et des nouvelles structures multipolaires mises en place ces dernières années (les BRICS en sont un exemple fragile mais essentiel) afin de favoriser la gestation d'un monde plus coopératif, plus juste et plus pacifique.

Notes

(1) Riccardo Petrella, https://www.pressenza.com/fr/2025/02/comprendre-pourquoi-le-systeme-america-est-le-plus-grand-danger-actuel-pour-le-monde/
(2) Pour une analyse des menaces liées à une vision mystico-fidéiste des États-Unis, voir op. cit.

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Intervention d’André Frappier à la soirée de solidarité avec les prisonniers politiques et déserteurs russes

20 janvier, par André Frappier — ,
Voici le vidéo et le texte de l'allocution d'André Frappier présentée le 19 janvier 2026 dans le cadre de la conférence à Paris à laquelle il a été invité. Cette date est (…)

Voici le vidéo et le texte de l'allocution d'André Frappier présentée le 19 janvier 2026 dans le cadre de la conférence à Paris à laquelle il a été invité. Cette date est symbolique dans la tradition russe : ce jour-là, en 2009, des nazis ont assassiné le célèbre avocat antifasciste Stanislav Markelov, et la jeune journaliste Nastya Baburova. Depuis, chaque année à cette date, des militants de gauche, des antifascistes et des démocrates organisent des commémorations en hommage aux victimes des violences d'extrême droite et de la répression d'État.

Bonjour
Je me présente, André Frappier. Syndicaliste de longue date, je suis également militant au sein du parti de gauche Québec solidaire, et je suis membre des comités de rédaction de deux revues progressistes : Presse-toi à gauche et Canadian Dimension.

Je vous parle au nom de la Campagne de solidarité internationale Boris Kagarlitsky, qui, comme l'indique notre objectif, « lutte pour la liberté de tous les militants et militantes politiques anti-guerre dans la Fédération russe et les territoires occupés, qu'ils soient bien connus, comme Boris Kagarlitsky lui-même, ou partiellement ou totalement inconnus »

C'est un honneur pour notre Campagne de pouvoir s'adresser à cette réunion, tenue en mémoire de Stanislav Markelov et Anastasia Baburova, dont la lutte a été dramatiquement interrompue par les mêmes forces qui ont emprisonné Kagarlitski et des milliers d'autres prisonniers politiques — souvent dans les conditions les plus dures imaginables.

Selon OVD-info, projet indépendant qui lutte pour les droits humains et contre la répression en Russie, en mars 2025 on comptait 1 566 détenus. Nous dénonçons fermement la répression dont sont victimes les militants et militantes russes qui se sont opposés à l'invasion de l'Ukraine. Dans un livre intitulé « Voices against Putin's war », l'éditeur Simon Pirani explique que « l'opposition à la guerre de Poutine est largement répandue. Ce qui frappe chez ces personnes, c'est leur diversité qui démontre que, malgré l'absence de manifestations publiques et l'impossibilité réelle d'organiser un mouvement pacifiste ouvert en Russie, un tel mouvement existe bel et bien. Il englobe un large éventail de la société russe, ainsi que des populations des territoires occupés. »

Entre autres activités, le comité de solidarité avec Boris Kagarlitsky a parrainé une pétition faisant appel à leur libération. À ce jour 18 800 personnes provenant de 121 pays l'ont signé, notamment Jean-Luc Mélenchon, Jeremy Corbyn, Naomi Klein, Slavoj Žižek, Yanis Varoufakis, Walden Bello et John McDonnell.

Nous saluons ces camarades qui se sont unis pour soutenir Boris et toutes les autres victimes de la répression du régime de Poutine contre la dissidence.

Notre campagne fonctionne dans le même esprit — tous les personnes qui défendent des droits des prisonniers politiques anti-guerre du Kremlin sont invités à contribuer.

Comme certains et certaines d'entre vous le savent sans doute, Boris Kagarlitsky, en plus d'être sociologue mondialement reconnu pour ses livres — dont le plus récent, The Long Retreat, qui fut publié alors qu'il était déjà incarcéré dans la colonie pénitentiaire de Torzhok — est également le fondateur et rédacteur en chef du site web de Rabkor et directeur de l'Institut pour la mondialisation et les mouvements sociaux.

Voix critique de l'impérialisme, du gouvernement de la Fédération de Russie et de la guerre déclenchée par Vladimir Poutine avec l'invasion de l'Ukraine, Kagarlitsky a été condamné dans un premier temps à une amende de plus de 600 000 roubles pour la publication de la vidéo dans laquelle il commentait l'attaque du pont reliant la Crimée. Les autorités russes ont fait appel de la sentence comme étant « trop clémente ». Il a écopé d'une peine de cinq ans de prison, prononcée par une cour d'appel militaire. La défense de Kagarlitsky a fait appel de cette sentence, mais l'appel a été totalement rejeté et la peine d'emprisonnement confirmée. Mais ce qui est réellement en jeu sont les critiques que Kagarlitsky a formulées à l'égard de la politique de guerre menée par le Kremlin.

Amnesty International est catégorique : « cette condamnation et la nature à huis clos de son procès sont un autre exemple flagrant du traitement réservé aux dissidents politiques en Russie.

Notre comité a travaillé à différentes stratégies afin d'aider Boris. En premier lieu nous avons tenté de le faire sortir de Russie. Nous avions trouvé certaines universités dans divers pays comme aux États-Unis et au Brésil, qui acceptaient d'engager Boris comme professeur. Nous avions évalué que de cette façon Vladimir Poutine n'y verrait pas d'objection puisque Boris ne serait plus une épine dans le pied en Russie pour Poutine.

Mais ce n'était pas la perspective de Boris, la lutte qu'il menait était une lutte politique pour la démocratie en Russie et pour la défense de l'Ukraine. En novembre 2024, il a publié une lettre ouverte exigeant qu'il ne participe à aucun échange de prisonniers qui le ferait quitter la Russie.

Boris est aussi l'inspirateur de la campagne Freedom Zone, qui organise des événements à travers le monde en soutien aux prisonniers politiques et à leurs familles.

Nous avons organisé un colloque académique internationale virtuel d'une journée le 5 octobre 2024 qui a connu un fort succès avec la participation de professeur.es et de personnes chercheuses connues dont plusieurs camarades russes. Cet événement, parrainé par une vingtaine de médias et de maisons d'édition de gauche, et incluant un discours liminaire de Nancy Fraser, abordait différents thèmes dont une discussion du dernier livre de Boris The Long Retreat, une présentation de la situation pour la gauche en Russie, et des analyses de l'impérialisme contemporain.

Le comité a également créé un site web à freeboris.info dans lequel vous trouverez comment écrire une lettre aux prisonniers politiques russes, suivre les événements que nous organisons et lire les dernières nouvelles. Je vous invite à le consulter.

Le comité de soutien à Boris Kagarlitsky poursuit son travail. Nous envisageons présentement, malgré les embuches, une tournée nord-américaine aux États-Unis et au Canada avec Kseniia Kagarlitskaya, la fille de Boris. Nous envisageons également une délégation au congrès antifasciste de Puerto Allegre en mars prochain incluant Kseenia, moi-même et d'autres camarades.

La solidarité internationale est une priorité et dans cette perspective la présentation de conférences de solidarité internationale telle que vous l'organisez aujourd'hui est primordiale, c'est une initiative qu'il faut multiplier.

Je vous vous remercie de m'avoir donné l'occasion d'y prendre la parole. Au plaisir de vous rencontrer dans un proche avenir.

Vive la solidarité internationale !

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SOIRÉE DE SOLIDARITÉ AVEC LES PRISONNIERS POLITIQUES ET LES DÉSERTEURS RUSSES

LUNDI 19 JANVIER de 18 heures à 21 heures Bourse du travail de Paris, salle Jean Jaurès 3 rue du Château d'Eau, 75010 Paris Participation sur inscription à n Le 19 janvier, date anniversaire de l'assassinat en 2009 à Moscou des antifascistes Stanislav Markelov et Anastasia Baburova, est l'occasion en Russie et dans l'émigration de saluer leur mémoire et d'affirmer notre solidarité face au fascisme et à la répression d'Etat.

n Les membres d'un cercle marxiste en Russie ont été récemment condamnés à des peines allant de 16 à 22 ans, condamnations parmi les plus lourdes de la Russie contemporaine.

Nous exigeons la liberté pour ces militants, mais ce n'est qu'une partie d'une large campagne de répression contre les dissidents et contre la classe ouvrière.

Notre solidarité doit être plus forte que les murs des prisons ! Chaque voix contre les répressions est un coup porté à l'autoritarisme, en Russie et au-delà de ses frontières.

Lors de cette soirée de solidarité dont ARTHUR KLESHCH sera le modérateur, interviendront :

KARINE CLÉMENT, sociologue : la vie et l'héritage de Stas Markelov.
ALEXEÏ SAKHNINE, journaliste, membre de « La paix par en bas » : évolution des répressions politiques en Russie pendant la guerre.
ANDRÉ FRAPPIER, militant de gauche : campagne en défense du marxiste Boris Kagarlitski, détenu depuis trois ans dans les prisons russes.
ANDREÏ DEMIDOV, militant de « Gauche post-soviétique » : répressions contre la gauche russe, et l'affaire des « marxistes d'Oufa ».
ILIA ZARIPOV, déserteur russe : témoignage sur l'ampleur cachée des désertions.
LIZA SMIRNOVA, membre de « La paix par en bas » : montée de la violence d'extrême droite en Russie et son lien avec la violence policière.
ANDREÏ KONOVALOV, militant ukrainien de « Gauche post-soviétique » : la situation en Ukraine. UN REPRÉSENTANT DU CICR (Comité International Contre la Répression) : campagnes d'hier et d'aujourd'hui en défense des prisonniers politiques en Russie.
UN MILITANT DE GAUCHE RUSSE : comment la répression est habillée de justifications frauduleuses.
SOPHIA CHIKIROU, députée France insoumise.
DES RESPONSABLES SYNDICAUX ET POLITIQUES défenseurs des libertés démocratiques.
NON AUX RÉPRESSIONS POLITIQUES ! NON À LA GUERRE ET À LA DICTATURE !

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Onze idées reçues fausses sur le changement climatique

20 janvier, par Michael Löwy — ,
Dans les différents discours sur le climat, on trouve une multitude d'idées reçues, répétées mille fois sous toutes les formes, qui constituent de fausses pistes et qui, (…)

Dans les différents discours sur le climat, on trouve une multitude d'idées reçues, répétées mille fois sous toutes les formes, qui constituent de fausses pistes et qui, volontairement ou non, conduisent à ignorer les véritables défis ou à croire en des pseudo-solutions. Je ne fais pas ici référence aux discours négationnistes, mais à ceux qui se qualifient eux-mêmes de verts ou durables. Il s'agit d'affirmations de nature très diverse : certaines sont de véritables manipulations, des fausses nouvelles, des mensonges, des mystifications ; d'autres sont des demi-vérités ou des vérités partielles. Beaucoup sont pleines de bonne volonté et de bonnes intentions, des matériaux qui, comme nous le savons, pavent la route de l'enfer. En fait, c'est sur cette route que nous nous trouvons : si nous continuons à faire comme si de rien n'était, même si c'est sous le couvert du vert, dans quelques décennies, nous nous retrouverons dans une situation bien pire que la plupart des cercles de l'enfer décrits par Dante Alighieri dans sa Divine Comédie.

https://vientosur.info/once-lugares-comunes-falsos-sobre-el-cambio-climatico/

26 décembre 2025

Les onze exemples suivants ne sont que quelques-uns des lieux communs à éviter.

1. Il faut sauver la planète.

On le trouve partout : sur les affiches, dans la presse, dans les magazines, dans les déclarations des dirigeants politiques, etc.

En réalité, c'est un non-sens : la planète Terre n'est absolument pas en danger ! Quel que soit le climat, elle continuera à tourner tranquillement autour du soleil pendant les millions d'années à venir. Ce qui est menacé par le réchauffement climatique, ce sont les multiples formes de vie sur cette planète, y compris la nôtre : celle de l'espèce Homo Sapiens.

Sauver la planète donne la fausse impression qu'il s'agit de quelque chose d'extérieur à nous, qui se trouve ailleurs et qui ne nous concerne pas directement. On ne demande pas aux gens de se soucier de leur vie ou de celle de leurs enfants, mais d'une vague abstraction : la planète. Il n'est pas étonnant que les personnes les moins politisées réagissent en disant : « Je suis trop occupé par mes problèmes pour me soucier de la planète ».

2. Faites un geste pour sauver la planète.

Ce lieu commun, infiniment galvaudé, est une variante de la formule précédente.

Il contient une demi-vérité : chacun·e doit contribuer personnellement à éviter la catastrophe. Mais il donne l'illusion qu'il suffit d'accumuler de petits gestes – éteindre les lumières, fermer le robinet, etc. – pour éviter le pire. Ainsi, on écarte – consciemment ou inconsciemment – la nécessité d'opérer des changements structurels profonds dans le mode actuel de production et de consommation ; des changements qui remettent en question les fondements mêmes du système capitaliste, basé sur un seul critère : la maximisation du profit.

3. L'ours polaire est en danger.

C'est une photo que l'on trouve partout, répétée à l'infini : un pauvre ours polaire qui tente de survivre au milieu de blocs de glace à la dérive. Il est vrai que la vie de l'ours polaire, et celle de nombreuses autres espèces des régions polaires, est menacée. Cette image peut éveiller la compassion de certaines âmes généreuses, mais pour la majorité de la population, c'est une question qui ne la concerne pas.

Cependant, la fonte des pôles est une menace non seulement pour le courageux ours polaire, mais aussi, à long terme, pour la moitié, voire plus, de l'humanité qui vit dans les grandes villes côtières. La fonte des immenses glaciers du Groenland et de l'Antarctique peut faire monter le niveau de la mer de plusieurs dizaines de mètres. Or, il suffit de quelques mètres pour que des villes comme Venise, Amsterdam, Londres, New York, Rio de Janeiro, Shanghai ou Hong Kong soient submergées. Certes, cela ne se produira pas l'année prochaine, mais les scientifiques ne peuvent que constater que la fonte de ces glaciers s'accélère... Il est impossible de prévoir à quelle vitesse elle se produira, car de nombreux facteurs sont difficiles à calculer pour l'instant.

En mettant uniquement en avant le pauvre ours polaire, on occulte le fait qu'il s'agit d'un sujet effrayant qui nous concerne tous et toutes...

4. Le Bangladesh risque de souffrir beaucoup du changement climatique.

Il s'agit d'une demi-vérité, pleine de bonne volonté : le réchauffement climatique affectera surtout les pays pauvres du Sud, qui sont les moins responsables des émissions de CO2.

Il est vrai que ces pays seront les plus touchés par les catastrophes climatiques, les ouragans, la sécheresse, la réduction des sources d'eau, etc. Mais il est faux de dire que les pays du Nord ne sont pas touchés, dans une large mesure, par ces mêmes dangers : n'avons-nous pas été témoins de terribles incendies de forêt aux États-Unis, au Canada et en Australie ? Les vagues de chaleur n'ont-elles pas fait de nombreuses victimes en Europe ? Les exemples pourraient être multipliés.

Si l'impression que ces menaces ne touchent que les populations du Sud persiste, seule une minorité d'internationalistes convaincus pourra être mobilisée. Or, tôt ou tard, l'humanité tout entière sera confrontée à des catastrophes sans précédent. Il faut expliquer aux populations du Nord que cette menace les concerne aussi, de manière très directe.

5. D'ici 2100, la température pourrait augmenter de 3,5 degrés (par rapport à la période préindustrielle).

Cette affirmation figure malheureusement dans de nombreux documents sérieux. Elle me semble doublement erronée :

D'un point de vue scientifique : nous savons que le changement climatique n'est pas un processus linéaire, mais qu'il peut connaître des sauts et des accélérations soudaines. De nombreux aspects du réchauffement ont des rétroactions dont les conséquences sont imprévisibles. Par exemple : les incendies de forêt émettent d'énormes quantités de CO2 qui contribuent au réchauffement, intensifiant ainsi les incendies de forêt. Il est donc très difficile de prédire ce qui se passera dans 4 ou 5 ans, comment prétendre prédire ce qui se passera dans un siècle ?

D'un point de vue politique : à la fin du siècle, vous serez tous mort·es, tout comme vos enfants et vos petits-enfants. Comment mobiliser l'attention et l'engagement des gens pour un avenir qui ne les concerne ni de près ni de loin ? Devrions-nous nous préoccuper des générations futures ? Noble pensée, longuement défendue par le philosophe Hans Jonas : notre devoir moral envers celles et ceux qui ne sont pas encore nés. Une petite minorité de personnes très respectables pourrait être touchée par cet argument. Pour le commun des mortels, ce qui se passera en 2100 n'est pas une question qui les intéresse beaucoup.

6. En 2050, nous atteindrons la neutralité carbone.

Cette promesse de l'Union européenne et de divers gouvernements européens et autres n'est ni une demi-vérité, ni une naïve bonne volonté : c'est une pure et simple mystification. Pour deux raisons :

Au lieu de s'engager dès maintenant, immédiatement, à mettre en œuvre les changements urgents exigés par la communauté scientifique (le GIEC) pour les 3 ou 4 prochaines années, nos dirigeant·es promettent des merveilles pour 2050. Il est évidemment trop tard. De plus, étant donné que les gouvernements changent tous les quatre ou cinq ans, quelle garantie avons-nous que ces engagements fictifs seront respectés dans 30 ans ? C'est une façon grotesque de justifier l'inaction actuelle par une vague promesse lointaine.

De plus, la neutralité carbone ne signifie pas une réduction drastique des émissions, bien au contraire ! Il s'agit d'un calcul trompeur basé sur les compensations, sur les mécanismes de compensation : l'entreprise XY continue d'émettre du CO2, mais plante une forêt en Indonésie, qui est censée absorber l'équivalent de ce CO2, si elle ne brûle pas.

Les ONG écologistes ont déjà suffisamment dénoncé la supercherie des compensations, je n'insisterai pas là-dessus. Mais cela montre bien la mystification parfaite que recèle la promesse de la neutralité carbone.

7. Notre banque (ou notre compagnie pétrolière, etc.) finance les énergies renouvelables et participe ainsi à la transition écologique.

Ce lieu commun du greenwashing est également trompeur et manipulateur. Il est vrai que les banques et les multinationales investissent également dans les énergies renouvelables, mais des études précises menées par ATTAC et d'autres ONG ont montré qu'il s'agit d'une petite partie – parfois infime – de leurs opérations financières : la majeure partie continue d'être consacrée au pétrole, au charbon, au gaz... C'est une simple question de rentabilité et de concurrence pour les parts de marché.

Tous les gouvernements raisonnables – contrairement à Trump, Bolsonaro et compagnie – jurent également leurs grands dieux qu'ils se sont engagés en faveur de la transition écologique et des énergies renouvelables. Mais dès qu'un problème survient dans l'approvisionnement en énergies fossiles – récemment avec le gaz, en raison de la politique agressive de la Russie –, on se tourne vers le charbon, en réactivant les centrales électriques au lignite, ou on implore la (sanglante) famille royale d'Arabie saoudite d'augmenter la production de pétrole.

Les beaux discours sur la transition écologique cachent une vérité déplaisante : il ne suffit pas de développer les énergies renouvelables. Tout d'abord, celles-ci sont intermittentes : le soleil ne brille pas toujours dans le nord de l'Europe... Il est vrai qu'il existe des avancées techniques dans ce domaine, mais elles ne peuvent pas tout résoudre. Et surtout, les énergies renouvelables nécessitent des ressources minières qui peuvent s'épuiser. Si le vent et le soleil sont des biens illimités, ce n'est pas le cas des matériaux nécessaires pour les exploiter (lithium, terres rares, etc.). Il faudra donc envisager une réduction de la consommation globale d'énergie et une décroissance sélective : des mesures inimaginables dans le cadre du capitalisme.

8. Grâce aux techniques de capture et de séquestration du carbone, la catastrophe climatique sera évitée.

Cet argument est de plus en plus utilisé par les gouvernements, et on le retrouve même dans certains documents sérieux (par exemple, ceux du GIEC). C'est l'illusion d'une solution technologique miracle qui sauverait le climat sans rien changer à notre mode de production (capitaliste) et à notre mode de vie.

Malheureusement, la triste réalité est que ces techniques miracles de capture et de séquestration du carbone atmosphérique sont loin d'être une réalité. Certes, quelques tentatives ont été faites et quelques projets sont en cours ici et là, mais pour l'instant, on ne peut pas dire que cette technologie soit efficace et opérationnelle. Elle n'a pas encore résolu les difficultés liées à la capture et au piégeage (dans des régions souterraines imperméables aux fuites). Et rien ne garantit qu'elle y parviendra à l'avenir.

9. Grâce à la voiture électrique, les émissions de gaz à effet de serre seront considérablement réduites.

Il s'agit là d'un autre exemple de demi-vérité : il est vrai que les voitures électriques sont moins polluantes que les voitures thermiques (essence ou diesel) et donc moins nocives pour la santé des citadins. Cependant, du point de vue du changement climatique, leur bilan est beaucoup plus ambigu. Elles émettent moins de CO2, mais contribuent à un désastre électrique. Or, dans la plupart des pays, l'électricité est produite à partir d'énergies fossiles (charbon ou pétrole).

Les faibles émissions des voitures électriques sont compensées par l'augmentation des émissions résultant de la consommation accrue d'électricité. En France, l'électricité est produite à partir de l'énergie nucléaire, autre impasse. Au Brésil, ce sont les méga-barrages qui détruisent les forêts et sont donc responsables d'un bilan carbone peu reluisant.

Si l'on veut réduire drastiquement les émissions, on ne peut pas échapper à une réduction significative de la circulation des voitures privées, grâce à la promotion de modes de transport alternatifs : transports publics gratuits, zones piétonnes, pistes cyclables. La voiture électrique entretient l'illusion qu'il est possible de continuer comme avant en changeant de technologie.

10. C'est grâce à des mécanismes de marché, tels que les taxes sur le carbone, les marchés des droits d'émission ou l'augmentation du prix des énergies fossiles, que l'on parviendra à réduire les émissions de CO2.

Pour les écologistes sincères, il s'agit d'une illusion ; dans la bouche des dirigeant·es, c'est une mystification.

Les mécanismes de marché ont partout démontré leur totale inefficacité pour réduire les gaz à effet de serre. Non seulement ce sont des mesures antisociales, qui visent à faire payer aux classes populaires le prix de la transition écologique, mais surtout, elles sont incapables de contribuer de manière substantielle à la limitation des émissions.

L'échec spectaculaire des marchés du carbone institués par les accords de Kyoto en est la meilleure illustration.

Ce n'est pas avec des mesures indirectes et incitatives, basées sur la logique du marché capitaliste, que l'on pourra freiner le pouvoir absolu des énergies fossiles, qui font fonctionner le système depuis deux siècles. Pour commencer, il faudra exproprier les monopoles capitalistes de l'énergie et créer un service public de l'énergie dont l'objectif sera de réduire drastiquement l'exploitation des combustibles fossiles.

11. Le changement climatique est inévitable, nous ne pouvons que nous y adapter.

Ce type d'affirmations fatalistes se retrouve dans les médias et parmi les responsables politiques. Par exemple, Christophe Bechu, ministre de la Transition écologique du nouveau gouvernement Macron, a récemment déclaré :

« Puisque nous ne pourrons pas éviter le réchauffement climatique, quels que soient nos efforts, nous devons en limiter les effets et nous y adapter ».

C'est une excellente recette pour justifier l'inaction, l'immobilisme et l'abandon de tout effort visant à éviter le pire. Cependant, les scientifiques du GIEC ont clairement expliqué que, même si le réchauffement a déjà commencé, il est encore possible de ne pas dépasser la ligne rouge des 1,5 degré, à condition de commencer immédiatement à réduire de manière très significative les émissions de CO2.

Il est vrai qu'il faut essayer de s'adapter. Mais si le changement climatique devient incontrôlable et s'accélère, l'adaptation n'est qu'une illusion. Comment s'adapter à des températures de 50 °C ?

Nous pourrions multiplier les exemples. Tous mènent à la conclusion que si nous voulons éviter le changement climatique, nous devons changer le système, c'est-à-dire le capitalisme, et le remplacer par une autre forme de production et de consommation. C'est ce que nous appelons l'écosocialisme. Mais c'est le sujet d'un autre texte...

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Les dix commandements pour sauver la vie sur cette planète

20 janvier, par Michael Löwy — , ,
Remarque : l'auteur de ces notes ne se prend pas pour un nouveau Moïse et ne prétend pas avoir reçu cet éco-décalogue de Jéhovah. Il s'agit simplement d'une tentative de (…)

Remarque : l'auteur de ces notes ne se prend pas pour un nouveau Moïse et ne prétend pas avoir reçu cet éco-décalogue de Jéhovah. Il s'agit simplement d'une tentative de répondre, avec une touche d'ironie, en deux petites pages, à la question que beaucoup se posent aujourd'hui : que faire ? Que faire face à la crise écologique et à la catastrophe climatique ?

https://vientosur.info/diez-mandamientos-para-salvar-la-vida-en-este-planeta/

27 décembre 2025

I. Tu prendras au sérieux la crise écologique. Ce n'est pas un problème parmi tant d'autres, c'est la question politique, économique, sociale et morale la plus importante du XXIe siècle. Une question de vie ou de mort. Notre maison commune est en feu. Il n'y a pas de temps à perdre. Tu as d'autres préoccupations ? Tu t'inquiètes, à juste titre, du prix de l'essence et du gaz, et tu t'inquiètes, à tort, du grand nombre d'Arabes, de Noirs, de Gitans, de Juifs, de Mexicains ou d'homosexuels dans ton pays ? Tu dois changer de préoccupation. La crise climatique est plus grave. Beaucoup plus grave ? Infiniment plus grave. Il s'agit de ta survie et/ou de celle de tes enfants et petits-enfants.

II. Tu n'adoreras pas les idoles de la religion capitaliste : économie de marché, énergies fossiles, croissance du PIB, Organisation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, compétitivité, remboursement de la dette, etc. Ce sont de faux dieux, avides de sacrifices humains, et responsables du réchauffement climatique.

III. Tu agiras chaque jour selon les principes écologiques. Tu refuseras de prendre l'avion pour des distances qui peuvent être parcourues en train. Tu réduiras considérablement ta consommation de viande. Tu éviteras les pièges du consumérisme. Conscient de l'interdépendance de tous les êtres vivants, tu agiras avec prudence et respect envers la nature. Mais tu rejetteras les illusions du colibrisme : la croyance que le changement écologique sera le résultat de la somme de petites actions individuelles.

IV. Tu soutiendras les actions collectives : par exemple, toute lutte écologique concrète, dans ton pays et dans le monde. Selon les cas, tu choisiras les manifestations de rue, les actes de désobéissance civile, les ZAD (zones d'opposition au développement), le sabotage des oléoducs. Tu participeras ou soutiendras les mouvements, ONG, etc. qui luttent pour des causes écologiques, en donnant la priorité aux plus radicaux.

V. Tu n'opposeras jamais le social à l'écologique. Tu t'efforceras, par tous les moyens, de favoriser la convergence entre les luttes sociales et écologiques. Tu agiras pour garantir des emplois alternatifs aux travailleurs et travailleuses des entreprises polluantes qui doivent fermer. Vous tenterez de rapprocher les syndicats et les mouvements écologiques.

VI. Tu apporteras ta solidarité, militante et/ou financière, aux réfugié·es climatiques et aux victimes de catastrophes écologiques. Tu exigeras que les frontières de ton pays leur soient ouvertes et que les pays riches du Nord indemnisent les pays pauvres du Sud pour les dommages causés par le changement climatique.

VII. Tu lutteras sans relâche contre les politicienne·s écocides et/ou négationnistes du changement climatique, tels que Trump, Bolsonaro, Scott Morrison et compagnie. Tous les moyens sont bons pour les déloger, les renverser, les neutraliser.

VIII. Tu refuseras de soutenir celles et ceux qui invoquent le nom de l'écologie en vain. C'est-à-dire les politicien·nes qui prononcent de beaux discours, mais n'agissent pas contre les émissions et les énergies fossiles. Ou qui proposent de fausses solutions telles que les droits d'émission, les mécanismes de compensation et autres mystifications du capitalisme vert et du greenwashing.

IX. Tu lutteras par tous les moyens contre les entreprises de l'oligarchie fossile, c'est-à-dire l'énorme complexe économique, financier, politique et militaire lié aux énergies fossiles : pétrole, charbon, gaz. Tu lutteras pour leur expropriation et pour la création d'un service public de l'énergie, résolument orienté vers les énergies renouvelables (solaire, éolienne, hydraulique, etc.) et capable d'offrir des services gratuits aux classes populaires.

X. Sachant que le problème est systémique et qu'il ne sera donc pas possible de trouver une véritable solution dans le cadre du capitalisme, tu participeras, d'une manière ou d'une autre, aux partis ou mouvements qui proposent des alternatives anticapitalistes : écosocialisme, écologie sociale, décroissance, etc.

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L’étau chinois se resserre autour de Taïwan, pour Pékin le temps presse

20 janvier, par Pierre-Antoine Donnet — , ,
L'armée chinoise a mené des « exercices » militaires autour de Taïwan dans les derniers jours de 2025 donnant l'image de préparatifs plutôt que de simples manœuvres, la Chine (…)

L'armée chinoise a mené des « exercices » militaires autour de Taïwan dans les derniers jours de 2025 donnant l'image de préparatifs plutôt que de simples manœuvres, la Chine souhaitant signifier à ses voisins et à l'Amérique sa détermination à s'emparer de l'île quel qu'en soit le coût à un moment charnière pour l'Asie.

Tiré de Asialyst
3 janvier 2026

Par Pierre-Antoine Donnet

Un soldat des forces armées de Taïwan surveille le passage d'un bâtiment militaire chinois. DR.

Une vingtaine de navires et 207 chasseurs et bombardiers ont pris part à ces exercices à tirs réels baptisés « Mission justice 2025 » qui ont duré deux jours les 29 et 30 décembre. 125 de ces aéronefs ont pénétré à l'intérieur de la Zone d'identification militaire (ZDM) de Taïwan tandis qu'une dizaine sur les 27 missiles tirés en direction de l'île ont fini leur trajectoire en mer à une cinquantaine de kilomètres du rivage taïwanais, dans ce qui constitue les exercices à tirs réels chinois les plus proches jamais réalisés.

Les observateurs de la Chine s'accordent à dire que ces « exercices » ont été les plus importants jamais organisés autour de Taïwan depuis ceux de 2022 qui avaient suivi la visite à Taipei de la présidente de la chambre des Représentants du Congrès américain Nancy Pelosi, certains d'entre eux notant quelques éléments inédits qui pourraient traduire une certaine nervosité à Pékin.

Une fois de plus, Pékin entendait certes envoyer un message de fermeté à Washington, cette fois-ci après l'annonce le 18 décembre 2025 de livraisons d'armes pour un montant record de 11,1 milliards de dollars à Taïwan.

La mise en garde s'adressait aussi, et pour la première fois de façon aussi nette, au Japon après des propos tenus en novembre par la Première ministre Sanae Takaichi suggérant explicitement qu'une attaque chinoise contre Taïwan pourrait déclencher une réponse militaire du Japon.

« Ces exercices ont été singulièrement différents [des précédents] car ils avaient […] deux objectifs mutuellement complémentaires : le contrôle des mers à l'intérieur du détroit [de Taïwan] et l'interdiction de l'espace marin à l'est du détroit, » a expliqué Alessio Patalano, professeur au département d'études sur la guerre du King's College de Londres, cité par le quotidien japonais Nikkei Asia.

« Ce dernier objectif est une véritable nouveauté et vise directement des pays comme les États-Unis et le Japon, ce qui témoigne d'une ambition de dissuader toute réponse rapide [de ces deux pays] en cas de crise militaire réelle » à Taïwan, a-t-il relevé.

Une stratégie de Pékin de décapiter les institutions clés de Taïwan

Pour cet expert, ces exercices militaires entendaient aussi mettre en lumière la stratégie qui serait celle de la Chine de « décapitation » visant à faire usage d'une première frappe décisive pour neutraliser les institutions clés du gouvernement taïwanais avant même que les combats ne commencent.

« Isoler des zones aériennes et portuaires clés, dissuader des acteurs extérieurs d'intervenir, prendre le contrôle des lieux clés à Taipei et cibler des bases et installations clés en sont la preuve, » a déclaré M. Patalano. « Cela s'inspirerait de la tentative ratée de la Russie de prendre Kiev dès les premiers jours de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine » le 24 février 2022, a-t-il dit.

L'Armée populaire de libération (APL) a montré qu'elle était désormais capable de mener des exercices à grande échelle dans des délais très courts, une capacité que peu d'armées possèdent, explique encore cet expert.

Cela rendra plus difficile pour les voisins de Taïwan et les Etats-Unis de déterminer si une nouvelle opération serait « un exercice ou une opération réelle, » a-t-il ajouté. Le timing et la stratégie suggèrent en outre le fait que Pékin cherche à normaliser la mise en œuvre soudaine et à grande échelle d'une opération militaire d'envergure, afin de s'assurer que si le président Xi Jinping décide un jour d'agir, une attaque surprise tactique serait possible, a encore indiqué Alessio Patalano.

Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré que ces exercices constituaient « une action punitive et dissuasive contre les forces séparatistes qui cherchent à obtenir l'indépendance de Taïwan. » L'APL a annoncé mercredi soir que les exercices étaient terminés et couronnés de succès.

La « réunification » de Taïwan au continent est désormais « inarrêtable »

Le président Xi Jinping a, comme de coutume, abordé Taïwan dans son message de Nouvel-An mais cette année le ton était un cran plus agressif puisqu'il a précisé que le processus de « réunification » était désormais « inarrêtable. » « Nous, Chinois des deux côtés du détroit de Taiwan, sommes liés par le sang et la parenté. La réunification de notre mère patrie, tendance inéluctable de notre époque, est inarrêtable ! », a-t-il déclaré.

Lors d'une conférence de presse mercredi à Taïwan, le député du Parti démocrate progressiste (PDP, parti au pouvoir), Puma Shen, a déclaré que si l'intensité de ces manœuvres semblait similaire à celle des exercices de 2022, pour la première fois l'APL a eu recours à son unité des missiles et roquettes. En outre, les tirs se sont rapprochés davantage encore des rivages de l'île, a précisé Puma Shen qui siège à la Commission des Affaires étrangères et de la Défense nationale du Parlement taïwanais.

Le moment choisi par Pékin pour ces exercices pourrait néanmoins se révéler contreproductif pour le Kuomintang (KMT, principal parti d'opposition) car ils ont commencé juste après la fin de la visite à Shanghai du maire de Taipei, Chiang Wan-an, personnalité marquante du KMT, qui y avait séjourné pour le forum des villes jumelées Taipei-Shanghai.

Le KMT, en perte de vitesse ces dernières années, s'efforce de convaincre la population de Taïwan du fait que lui seul est capable de réduire la pression exercée par Pékin en s'en tenant à la notion qu'il n'existe qu'une seule « Chine. »

Mais un autre élément inédit pourrait donner à Pékin un sentiment d'urgence pour agir : pour la première fois, une réaction quasi unitaire s'est faite presque immédiatement dans le camp occidental pour condamner ces manœuvres chinoises. Les Etats-Unis, l'Union européenne, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et les Philippines ont exprimé leur inquiétude face aux exercices chinois.

Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères français a exprimé « son attachement à la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan, indispensables à la sécurité et la prospérité globales, [il] rappelle son opposition à toute modification unilatérale du statu quo, notamment par la force ou la coercition. » Ces termes de force et coercition sont récents et marquent un durcissement dans le langage diplomatique de la France à l'égard de la Chine.

« La paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan sont d'une importance stratégique pour la sécurité et la prospérité régionales et mondiales, » a de son côté affirmé une porte-parole de la diplomatie européenne, Anitta Hipper, appelant Pékin à la « retenue. »

Le président américain Donald Trump s'est sans surprise efforcé de minimiser l'épisode. « J'ai d'excellentes relations avec le président Xi [Jinping] et il ne m'a rien dit à propos [des exercices]. Je les ai bien sûr vus, » a-t-il déclaré aux journalistes. « Rien ne m'inquiète. Ils font des exercices navals dans cette zone depuis 20 ans, » a-t-il ajouté.

Washington appelle Pékin au dialogue avec Taipei

Mais le 1er janvier, le département d'Etat américain a jugé que ces manœuvres avaient « inutilement » exacerbé les tensions dans la région. « Nous exhortons Pékin à faire preuve de retenue, cesser ses pressions militaires contre Taïwan et à engager plutôt un dialogue constructif, » a déclaré Tommy Pigott, porte-parole adjoint principal du département d'État.

Les autorités taïwanaises ont estimé que les manœuvres chinoises visant à simuler un blocus maritime de Taïwan avaient échoué. « La Chine fait fi des attentes de la communauté internationale en matière de paix et sape délibérément la stabilité régionale avec son intimidation militaire. C'est une provocation flagrante contre la sécurité régionale et l'ordre international et j'exprime ma plus ferme condamnation, » a sobrement déclaré le président taïwanais, Lai Ching-te, tout en promettant que Taïwan n'allait pas « aggraver les tensions. »

Taipei a profité de ce nouvel épisode de tensions avec Pékin pour exhiber pour la première fois son système de roquettes HIMARS de fabrication américaine très mobile et d'une portée d'environ 300 km (186 miles) qui pourrait atteindre des cibles côtières dans le sud de la Chine.

Le président chinois Xi Jinping a plusieurs fois exhorté les forces armées à se tenir prêtes pour mener un conflit d'ampleur en 2027, précisant que la « réunification » de l'île avec le continent devrait impérativement avoir lieu, par la force militaire si nécessaire, au cours de la présente génération. 2027 coïncide avec le centenaire de la fondation de l'Armée populaire de libération.

La situation géopolitique actuelle de l'Asie de l'Est est devenue extrêmement fluide. Les déclarations de la Première ministre japonaise dans lesquelles elle rappelait qu'un conflit à Taïwan menacerait « les intérêts vitaux » du Japon sont venues rappeler que l'archipel nippon se trouverait, bon gré mal gré, en première ligne puisqu'il abrite l'essentiel des forces américaines déployées dans la région.

Les analystes s'accordent pour penser que les bases militaires américaines au Japon, dont la base aérienne de Kadena à Okinawa, seraient probablement les premières cibles des missiles chinois en cas de guerre à Taïwan car Pékin chercherait à neutraliser une réponse américaine préalablement à toute opération de débarquement d'envergure à Taïwan.

Taïwan est située au beau milieu d'importantes routes commerciales maritimes et aériennes, avec quelque 2 450 milliards de dollars d'échanges commerciaux transitant chaque année par le détroit de Taïwan. L'île est aussi et peut-être surtout un verrou géostratégique vital.

Taïwan, un verrou géostratégique essentiel dans l'océan Pacifique

L'une des raisons – peut-être la plus importante – derrière la volonté devenue obsessionnelle de Xi Jinping de s'emparer de Taïwan est d'ordre géostratégique : si la Chine y parvient, elle aura fait sauter un verrou militaire clé puisque l'île est, du fait de sa situation géographique, au cœur de la première chaîne des îles du Pacifique avec au Nord l'archipel japonais et au Sud les Philippines.

En prenant le contrôle de Taïwan, Pékin se rendrait virtuellement maître militairement de toute la zone et ce serait de facto l'ensemble de l'équilibre régional qui s'en trouverait bousculé à son profit. En effet, déjà maître de la Mer de Chine du Sud, quelque 4 millions de km² eux aussi stratégiques, la Chine prendrait alors du même coup aussi le contrôle de la Mer du Japon et de la Mer Jaune, soit 380 000 km² d'espaces maritimes supplémentaires.

Son objectif suivant serait alors de s'affirmer comme le numéro un indisputé de l'Asie puisqu'elle aurait ainsi militairement chassé les Etats-Unis de la zone. Les Japonais en ont parfaitement conscience, tout comme la Corée du Sud et bien entendu les responsables de l'administration américaine.

C'est ainsi que, selon le Nikkei Asia, la diplomatie japonaise s'active en ce moment pour préparer une visite d'Etat de Sanae Takaichi aux Etats-Unis au printemps prochain afin de sceller dans le marbre la solidité de l'alliance militaire américano-japonaise avant la visite prévue en avril prochain de Donald Trump à Pékin.

Un rapport du Pentagone, publié le 23 décembre et adressé au Congrès américain, est venu accentuer l'inquiétude dans la région car, selon lui, « la Chine prévoit d'être en mesure de mener et de gagner une guerre contre Taïwan d'ici la fin 2027, » Pékin envisageant de mener des frappes à 1 500-2 000 milles marins de la Chine pour prendre Taïwan par la « force brute » si nécessaire.

Selon le Pentagone, la Chine progresse régulièrement dans le développement d'armes plus sophistiquées et dans l'extension de la capacité de ses forces armées à opérer loin du continent, y compris contre Taïwan.

Ce rapport précise néanmoins que la Chine n'était toujours pas certaine en 2025 de pouvoir envahir et prendre le contrôle de Taïwan. « L'APL continue d'affiner plusieurs options militaires pour forcer l'unification de Taïwan par la force brute, » indique ce document, mais les dirigeants chinois « restent incertains quant à la capacité de l'APL à s'emparer avec succès de Taïwan. »

Pour Washington, Pékin se prépare à s'emparer de Taïwan en 2027

« L'APL continue de progresser régulièrement vers ses objectifs pour 2027, selon lesquels elle doit être en mesure de remporter une victoire stratégique décisive » sur Taïwan, d'exercer un « contrepoids stratégique » face aux Etats-Unis dans les domaines nucléaire et stratégique, et d'assurer une « dissuasion et un contrôle stratégiques » vis-à-vis des autres pays de la région, souligne encore ce document.

Selon ce même rapport, la Chine a considérablement intensifié ses opérations visant à tester les frontières aériennes et maritimes de Taïwan depuis 2023, les opérations militaires chinoises à l'intérieur de la Zone d'identification de défense aérienne de Taïwan ayant augmenté de plus de 60 %, passant de 1 703 en 2023 à 2 771 en 2024.

Pour le Pentagone, Pékin pourrait finalement considérer une invasion amphibie totale de Taïwan comme le seul moyen « prudent » de parvenir à la réunification. Pékin s'emploie à affiner plusieurs options militaires pour forcer la « réunification » avec Taïwan, allant de mesures coercitives sans aller jusqu'à la guerre à une campagne conjointe de débarquement à grande échelle (JILC).

Dans ce cadre, une campagne de débarquement impliquant une invasion amphibie à grande échelle de Taïwan serait l'option la plus décisive mais aussi la plus risquée, selon le rapport, car elle nécessiterait des opérations très complexes et coordonnées pour « percer les défenses côtières de Taïwan et établir une tête de pont permettant à l'APL de constituer une puissance de combat suffisante pour s'emparer d'objectifs ou de territoires clés afin de forcer l'unification. »

« Nous manquons d'informations pour savoir si Pékin a déterminé la viabilité d'autres options d'unification, et le caractère décisif d'une JILC en fera probablement une option de plus en plus attrayante, car la marge de manœuvre pour d'autres options est limitée, » précise le rapport.
Trois options moins radicales, également abordées dans le rapport, sont la coercition sans guerre, une campagne conjointe de frappes aériennes et une campagne conjointe de blocus.

La coercition consiste à combiner une pression militaire croissante avec des outils économiques, informationnels et diplomatiques pour contraindre Taipei à capituler et pourrait inclure des cyberattaques, des guerres électroniques ou des frappes conventionnelles contre les infrastructures politiques, militaires et de communication de Taïwan. L'objectif serait d'instiller la peur et de saper la confiance du public, dans le but de forcer des négociations selon les conditions de Pékin sans lancer une invasion totale, selon le rapport.

Une campagne conjointe de frappes aériennes impliquerait des frappes de missiles et des frappes aériennes contre des cibles gouvernementales et militaires clés « afin de dégrader les défenses de Taïwan, de décapiter ses dirigeants militaires et politiques ou de saper la détermination du public à résister. »

Entre guerre chaude et blocus de Taïwan, quel scénario pour Pékin ?

Une autre option serait un embargo de l'île qui consisterait à mettre en place des blocus maritimes et aériens afin de couper les importations vitales de Taïwan pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, tout en menant des frappes de missiles et en saisissant éventuellement les îles au large de Taïwan « afin de contraindre Taïwan à négocier ou se rendre. »

Le contrat de ventes d'une valeur de 11,1 milliards de dollars adopté la semaine dernière par l'administration Trump comprend des lance-missiles montés sur camions, des missiles anti-chars, de l'artillerie et des drones.

Depuis des décennies, la position des Etats-Unis sur la revendication de souveraineté de la Chine sur Taïwan consiste à maintenir ce que les responsables appellent une « ambiguïté stratégique. » L'idée est de laisser la Chine dans l'incertitude quant à une éventuelle intervention directe des Etats-Unis en cas de conflit, tout en empêchant Taïwan de déclarer ouvertement son indépendance et de provoquer une attaque chinoise.

« L'APL continue de progresser régulièrement vers ses objectifs pour 2027, selon lesquels elle doit être en mesure de remporter une « victoire stratégique décisive » sur Taïwan, d'exercer un « contrepoids stratégique » face aux Etats-Unis dans les domaines nucléaire et stratégique, et d'assurer une « dissuasion et un contrôle stratégiques » vis-à-vis des autres pays de la région, souligne encore ce document.

Ce premier rapport du Pentagone publié depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 ne représente que 100 pages, soit deux fois moins que le rapport de 2024 sur la Chine publié par l'administration de Joe Biden.

« Il semble y avoir moins de détails sur le matériel militaire que les années précédentes et l'accent est mis de manière surprenante sur l'amélioration des relations entre les États-Unis et la Chine et la coopération militaire, » a estimé Tom Karako, directeur du projet de défense antimissile au Center for Strategic and International Studies, qui suit de près les développements de la Chine en matière de missiles, cité par le Wall Street Journal.

L'adoption par l'administration américaine de ce nouveau programme record de 11,1 milliards de dollars d'armements à Taïwan semble illustrer la détermination américaine à ne pas lâcher Taïwan. Washington est bien conscient que le faire réduirait du même coup à néant la confiance de ses alliés en Asie.

Pour autant, l'ambiguïté reste totale quant aux intentions de Donald Trump. Ce dernier n'a jamais dit ce qu'il ferait en cas de déclenchement des hostilités à Taïwan, se contentant de dire que Xi Jinping lui avait promis de ne pas livrer de guerre contre Taïwan tant qu'il serait à la Maison Blanche. Propos évidemment jamais confirmés à Pékin qui, quand bien même ils auraient été tenus, n'engagent que ceux qui les croient.

Il n'est en revanche guère permis de douter des intentions réelles de la Chine contre Taïwan. Puisqu'il paraît exclu que Xi Jinping se dédise, la seule inconnue porte sur la forme que pourrait prendre ce bras-de-fer à venir entre Pékin et Taipei, entre une guerre chaude coûteuse en vies humaines et porteuse d'une crise économique mondiale et une guerre hybride plus complexe mais moins risquée.

Enfin, les opérations militaires américaines lancées samedi 3 janvier au Vénézuéla et la capture de son président Nicolas Maduro associées aux visées impérialistes maintes fois proclamées de Donald Trump au Groenland, au Canada ou ailleurs sont du pain béni pour Pékin à qui elles ne manqueront pas de donner des justifications supplémentaires pour s'emparer de Taïwan.

Par Pierre-Antoine Donnet

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Donald Trump n’est pas le Père Noël

20 janvier, par Gilbert Achcar — , , , ,
Il est remarquable de voir à quel point les illusions peuvent être résilientes face à une réalité têtue. Des commentateurs ont, une fois encore, exprimé leur espoir que Trump (…)

Il est remarquable de voir à quel point les illusions peuvent être résilientes face à une réalité têtue. Des commentateurs ont, une fois encore, exprimé leur espoir que Trump allait faire pression sur le premier ministre israélien pour la mise en œuvre de son « plan de paix ».

31 décembre 2025

Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres
tiré de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/311225/donald-trump-n-est-pas-le-pere-noel

Il est remarquable de voir à quel point les illusions peuvent être résilientes face à une réalité têtue. La rencontre de lundi dernier entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou –leur sixième rencontre au cours de l'année écoulée, première année du second mandat de Trump – a de nouveau conduit des commentateurs à exprimer leur espoir que le président américain allait exercer une pression décisive sur le premier ministre israélien pour qu'il avance dans la mise en œuvre de la seconde phase du « plan de paix » de Trump.

Beaucoup de ces optimistes appartiennent à l'opposition libérale à Netanyahou, qu'il s'agisse de sionistes libéraux, comme dans certains articles de Haaretz, ou d'un libéralisme plus large et général, comme en témoigne la frustration que certains gouvernements européens expriment envers Netanyahou, dont on trouve une expression dans des articles du Financial Times. Ces commentateurs, avant même le début du second mandat de Trump, ont continué à s'accrocher à la conviction que le président américain poursuit réellement la paix puisqu'il court après le prix Nobel de la paix. En vérité, cependant, Trump ne cherche des accords de paix que lorsqu'ils lui profitent, ainsi qu'à sa famille et à ses alliés, tout en se transformant en va-t-en-guerre agressif dans d'autres circonstances, comme face à l'Iran et, plus récemment, envers le Venezuela.

Les illusions à propos de Trump vont au-delà des cercles libéraux, jusqu'à des cercles aux opinions politiques très différentes de celles mentionnées. Beaucoup au Moyen-Orient projettent leurs propres désirs sur le président américain. Le Hamas a même exprimé son « appréciation » pour ses initiatives. Par ailleurs, certains dirigeants arabes croient que des cadeaux somptueux suffiront à convaincre Trump de s'aligner sur les souhaits de l'ordre arabe établi. Cependant, la vérité est que les intérêts d'affaires de la famille Trump dans le Golfe, ainsi que les intérêts plus larges des entreprises américaines dans la région, sont précisément ce qui fait d'Israël un allié si précieux à leurs yeux. Depuis sa défaite en 1967 de l'Égypte de Nasser, alors principal ennemi régional de Washington, Israël est devenu la principale ligne de défense des États-Unis au Moyen-Orient, protégeant les intérêts américains.

L'ascension de l'Iran comme nouvel adversaire principal, par suite de la création de la République islamique riveraine du Golfe en 1979, n'a fait qu'accroître l'importance de l'État sioniste aux yeux de Washington, notamment après l'échec de l'opération Eagle Claw en 1980 – une tentative des forces étatsuniennes de libérer des otages américains détenus à l'ambassade des États-Unis à Téhéran.

Les rencontres de Netanyahou avec Trump – que Netanyahu a qualifié à plusieurs reprises de « plus grand ami qu'Israël n'ait jamais eu à la Maison-Blanche » – contrastent fortement avec les interactions de ce dernier avec le président ukrainien, Zelenski, par exemple. Alors que Trump se présente comme un médiateur entre Zelenski et Poutine, exprimant même ouvertement sa préférence pour le président russe, il considère Netanyahou comme un allié fidèle et fiable. Leurs réunions sont collaboratives, conçues pour coordonner leurs politiques et déterminer les étapes futures.

Même lorsque des différences mineures apparaissent, elles sont bien moins apparentes que celles qui ont affecté les relations précédentes de Netanyahou avec l'administration Obama, notamment en ce qui concerne l'expansion continue des colonies en Cisjordanie. Malgré l'intérêt croissant manifesté par le présent gouvernement israélien d'extrême droite pour annexer formellement la Cisjordanie, Trump s'est contenté de déclarer après sa rencontre avec Netanyahou que leurs positions sur cette question n'étaient pas « à cent pour cent » alignées, tout en exprimant sa conviction qu'ils parviendront à une « conclusion ».

Le résultat de la rencontre a été l'annonce d'une feuille de route conjointe américano-israélienne pour 2026. Ses deux points les plus importants peuvent se résumer ainsi : premièrement, le désarmement du Hamas – et, par extension, du Hezbollah libanais – a été placé en tête de l'ordre du jour, comme le souhaitait Netanyahou. Trump a donné à Israël un satisfecit pour ses efforts de « paix », malgré sa violation continue du cessez-le-feu à Gaza, rejetant la faute entièrement sur le Hamas. Il a également menacé de replonger Gaza dans l'enfer si le Hamas ne finalisait pas sa reddition.

Il n'a pas lancé les mêmes menaces envers le Liban, probablement parce que ses alliés arabes sont certainement plus soucieux de renforcer le gouvernement libanais que de préserver le Hamas, que certains dirigeants arabes considèrent comme un ennemi. L'intérêt arabe pour consolider le gouvernement syrien d'Ahmed al-Sharaa est encore plus grand. C'est pourquoi Trump a publiquement, bien qu'indirectement, conseillé à Netanyahu d'épargner le nouveau dirigeant de Damas, l'homme qu'il faut à la Syrie d'aujourd'hui selon le président américain.

Le deuxième point clé de l'ordre du jour commun était l'Iran. Trump a averti que les États-Unis et Israël envisageraient une nouvelle action militaire conjointe si l'Iran reprenait son programme nucléaire ou le développement de missiles à longue portée. Netanyahu a été rassuré par la volonté de Trump de renouveler la participation directe des États-Unis à une action militaire contre l'Iran – un objectif clé de son voyage en Floride. En effet, Trump n'a exprimé aucune réserve à contribuer à une nouvelle campagne de bombardements contre l'Iran, sauf son regret pour le le carburant que ses avions devraient consommer durant leur long vol vers des cibles iraniennes !

Mis à part ces deux questions majeures et quelques autres sujets relativement mineurs, la sixième rencontre entre les deux hommes fut une nouvelle occasion d'adulation mutuelle. Les exagérations typiques de Trump étaient au rendez-vous, comme lorsqu'il affirma qu'Israël aurait cessé d'exister sans Netanyahou, tout en réitérant son appel à ce que ce dernier bénéficie d'une grâce présidentielle. En retour, Netanyahou a décerné à Trump le « Prix Israël », la première fois que ce prix est remis à un non-Israélien. Sans nul doute, Trump mérite bien plus ce prix que le prix Nobel de la paix – une distinction dont il se plaint sans cesse qu'elle ne lui a pas été accordée – ou même le prix FIFA de la paix, une récompense inventée par le président de la Fédération de football, que la plupart des gens ont estimé relever d'une telle flagornerie qu'elle en était embarrassante.

Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe,Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 30 décembre. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

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Trump au Groenland : colonialisme à l’ancienne et accélération de la crise climatique !

20 janvier, par Yorgos Mitralias — , ,
Étant donné que Groenland est le centre névralgique du réchauffement climatique mondial, l'intention de Trump de l'éventrer afin de procéder au pillage généralisé de son (…)

Étant donné que Groenland est le centre névralgique du réchauffement climatique mondial, l'intention de Trump de l'éventrer afin de procéder au pillage généralisé de son sous-sol, ne fera qu´accélérer énormément la fonte de sa calotte glaciaire. Les conséquences seraient cauchemardesques

16 janvier 2026
Tiré du blog de Médiapart
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/160126/trump-au-groenland-colonialisme-lancienne-et-acceleration-de-la-crise-climatique

par Yorgos Mitralias

Pratiquement tout le monde parle actuellement, d'ailleurs à juste titre, de l'intention très clairement exprimée de Trump d'occuper et d'annexer Groenland « de gré ou de force ». Cependant, on n'a vu personne faire même allusion à celle qui serait de loin la plus importante et la plus grave conséquence de cet acte impérialiste et colonialiste du trumpisme déchainé : l'énorme accélération et aggravation de la catastrophe climatique déjà en cours ! Une accélération de la crise climatique aux effets cauchemardesques pour l'humanité, lesquels seraient incomparablement plus importants que toutes les -si discutées- conséquences géopolitiques et autres de son occupation par les Etats-Unis.

En effet, étant donné que Groenland est le centre névralgique du réchauffement climatique mondial, se réchauffant environ quatre fois plus vite que le reste du monde, l'intention de Trump de l'éventrer afin de procéder au pillage généralisé de son sous-sol riche en terres rares et même en or et en pétrole, au nom des besoins de la « sécurité nationale des Etats-Unis », ne fera qu´accélérer énormément ce qui est déjà en train de se produire : la fonte de sa calotte glaciaire -la deuxième plus importante après celle de l'Antarctique- qui a comme conséquence directe l'élévation du niveau des mers ! Une élévation du niveau des mers qui perturbe déjà les courants océaniques, au point même de les menacer d'effondrement.

Et pour qu'il n'y ait pas de doute quant à la gravité de cette menace, voici ce qu'on a pu lire dans les dépêches des grandes agences de presse mondiales, il y a deux mois : « L'Islande a qualifié l'effondrement potentiel d'un important système de courants océaniques dans l'Atlantique de menace pour la sécurité nationale et d'enjeu existentiel, ce qui permet à son gouvernement d'élaborer des stratégies pour faire face aux pires scénarios, a déclaré le ministre islandais du Climat à Reuters » (1). En effet, selon les climatologues, l'effondrement de plus en plus probable du système des courants océaniques appelé AMOC (Meridional Overturning Circulation), « aurait des conséquences dévastatrices et irréversibles, en particulier pour les pays nordiques, mais aussi pour d'autres régions du monde ». Il élèverait le niveau de la mer dans l'Atlantique, modifierait les moussons en Amérique du Sud et en Afrique, réduirait les précipitations en Europe et en Amérique du Nord, provoquant une vague de froid hivernal en Europe, avec une banquise susceptible de s'étendre vers le sud jusqu'au Royaume-Uni !

En somme, l'affaire de l'imminente(?) occupation du Groenland par Trump et ses acolytes, confirme pour la énième fois non seulement le peu de cas que Trump le climato-négationniste fait de la protection de l'environnement, mais aussi son mépris total du droit internationale et des droits des populations indigènes. Un mépris que l'idéologue et homme fort de la Maison Blanche Stephen Miller s'est d'ailleurs empressé de mettre en lumière sous toutes ses facettes, il y a quelques jours à l'occasion de son interview par la CNN.

Alors, prêchant le retour au bon vieux temps du colonialisme décomplexé, le principal conseiller et confident de Trump Stephen Miller qui se complait de s'inspirer de …Goebbels dans ses discours et ses idées (!), a fait scandale en sortant les affirmations suivantes : « Peu après la Seconde Guerre mondiale, l'Occident a dissous ses empires et ses colonies et a commencé à envoyer des sommes colossales d'aide financée par les contribuables à ces anciens territoires (alors qu'il les avait déjà rendus beaucoup plus riches et prospères)... L'Occident a ouvert ses frontières, dans une sorte de décolonisation permanente, offrant des prestations sociales et donc des transferts de fonds, tout en accordant à ces nouveaux arrivants et à leurs familles non seulement le droit de vote, mais aussi un traitement juridique et financier préférentiel par rapport aux citoyens autochtones. L'expérience néolibérale, dans son essence même, a été une longue auto-punition des lieux et des peuples qui ont construit le monde moderne ». Et après ce véritable éloge du colonialisme à l'ancienne suivi d'une condamnation sans appel de la décolonisation, Miller a conclu en décrivant ainsi l'effrayant credo du trumpisme : « Nous vivons dans un monde où l'on peut parler autant que l'on veut de subtilités internationales et de tout le reste, mais nous vivons dans un monde, dans le monde réel... qui est régi par la force, qui est régi par la puissance, qui est régi par le pouvoir. Ce sont les lois d'airain du monde.(…) Nous sommes une superpuissance. Et sous le Président Trump, nous allons nous conduire comme une superpuissance ».

Nous voici donc prévenus. La véritable nouveauté n'est pas que les Etats-Unis sous Trump vont se conduire comme une superpuissance, ce qui était déjà fait bien avant lui, mais plutôt qu'ils vont se conduire comme une superpuissance coloniale à l'ancienne ! C'est-à-dire, pratiquant la domination et le pillage directes, le racisme décomplexé et la violence militaire brute, sans les intermédiaires, les hypocrisies pseudo-solidaires et démocratiques, les demi-mots, et tout ce qui a fait le néocolonialisme des dernières 6-7 décennies ! Manifestement, la rupture avec le passé impérialiste est plutôt de taille. Ce qui fait que les prétentions du Trump sur le Venezuela ou le Groenland ne constituent pas des lubies passagères d'un vieil homme dérèglé et mégalomane, mais plutôt des avant-gouts et des premières manifestations d'un projet global politique, économique et militaire à long-terme, destiné à faire sauter tous les équilibres existants, y compris ceux entre les puissances impérialistes.(2) Et tout ça d'autant plus que Trump n'hésite plus à afficher publiquement ni sa nostalgie pour les bons vieux temps quand les suprématistes blancs pratiquaient leur racisme mortifère impunément, ni sa critique de la guerre civile américaine qui a vu la défaite de ses chers esclavagistes sudistes…

Bien naïfs donc et irresponsables ceux qui persistent à confondre Trump avec Biden, Bush ou la…Commission Européenne. Ou qui ne se préparent pas pour affronter le cataclysme raciste, militariste et va-t-en guerre qu'annonce ce retour à la plus extrême barbarie capitaliste que nous promet le trumpisme par la bouche de son idéologue Stephen Miller. C'est donc à nous tous et toutes d'arrêter Trump et ses projets maléfiques et criminels tant qu'il n'est pas trop tard. Car seul notre fatalisme et notre passivité peut garantir à Trump le succès de ses politiques prédatrices, criminelles, imprégnées d'un racisme délirant et profondément inhumaines. En somme, rien n'est décidé d'avance et l'issue de cette mère de tous les combats dépend exclusivement de nous, de ceux d'en bas partout au monde. En commençant par ceux et celles qui se battent déjà au cœur du monstre fasciste, dans les Etats-Unis d'Amérique…

Notes

1. Iceland deems possible Atlantic current collapse a security risk : https://www.reuters.com/sustainability/cop/iceland-sees-security-risk-existential-threat-atlantic-ocean-currents-possible-2025-11-12/

2. Témoignant en 2019 devant le congrès américain, celle qui était alors conseillère principale de Trump pour la Russie et l'Europe Fiona Hill avait fait état des « suggestions » des milieux liés au Kremlin concernant une éventuelle acceptation par Moscou de l'occupation du Venezuela par les Etats-Unis en échange de l'acceptation par Washington de l'occupation de l'Ukraine par la Russie. Revenant il y a quelques jours sur son témoignage de 2019, Mme Hill a déclaré que le manque de réactions et la relative passivité montrée par le Kremlin face à la récente opération militaire américaine au Venezuela et au pillage de ses hydrocarbures qui a suivi, feraient penser à une possible mise à jour de cet « échange » suggéré par Moscou en 2019 et rejeté alors par Trump.

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Exploités partout : les travailleurs nord-coréens en Russie et en Chine

Des centaines de milliers de Nord-Coréens travaillent en Russie et en Chine dans des conditions d'exploitation extrême, contrôlés par un système de surveillance qui ne connaît (…)

Des centaines de milliers de Nord-Coréens travaillent en Russie et en Chine dans des conditions d'exploitation extrême, contrôlés par un système de surveillance qui ne connaît pas de frontières

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/27/exploites-partout-les-travailleurs-nord-coreens-en-russie-et-en-chine/?jetpack_skip_subscription_popup

NOTE INTRODUCTIVE : Avec cet article, je poursuis le cheminement commencé il y a un mois avec un article pour AsiaNewsQuand les travailleurs de Pyongyang relèvent la tête »), dans lequel j'avais mis l'accent sur les conditions extrêmes dans lesquelles vit la classe ouvrière nord-coréenne. Cet article approfondit cette première intervention car, malgré l'ampleur et la gravité du phénomène, le sujet est presque totalement négligé par les médias. Quand on parle de la Corée du Nord, même de la part de personnes qui devraient être du côté des travailleurs, ce sont presque toujours les aspects les plus grotesques du régime qui prévalent, transformés en curiosités à observer à distance. C'est une façon de raconter qui réduit toute une communauté à un décor folklorique et qui finit par effacer ce qui définit réellement la vie de la grande majorité de la population. Il est important de rappeler que les travailleurs nord-coréens ne constituent certainement pas un groupe marginal, mais la quasi-totalité de la société, à l'exception seulement des quelques bureaucrates, des appareils de sécurité et d'un cercle très restreint d'entrepreneurs. Nous parlons de près de 25 millions de femmes et d'hommes dont l'existence quotidienne est marquée par une exploitation systématique. Ignorer cette réalité signifie accepter une représentation faussée de l'ensemble du pays.

Dans cette nouvelle contribution, je tente de montrer comment les dynamiques d'exploitation ne s'épuisent pas sur le territoire national, mais prennent une forme transnationale qui implique un système articulé autour des gouvernements, des capitalistes et des appareils de sécurité, et dont le contrôle s'étend bien au-delà des frontières de la Corée du Nord.

L'architecture du contrôle transnational

Chaque jour, des dizaines de milliers de ressortissants nord-coréens se réveillent dans des dortoirs surpeuplés disséminés entre la Sibérie orientale et les provinces chinoises frontalières, pour entamer des journées de travail de douze, quatorze, voire seize heures consécutives. Ils travaillent sur des chantiers et dans le bâtiment, dans les forêts, dans les chantiers navals et dans les usines textiles, déplacés d'un secteur à l'autre selon les besoins du moment et sans aucune possibilité de faire des choix. Les salaires, lorsqu'ils sont effectivement versés, finissent presque entièrement entre les mains d'intermédiaires au service du régime de Pyongyang, ce qui ne laisse aux travailleurs que des sommes symboliques, souvent insuffisantes pour subvenir à leurs besoins essentiels. Privés de passeport, ils vivent dans un état de dépendance absolue, sans être en mesure de décider où ils habitent, à qui ils parlent ou ce qu'ils lisent, tandis que leur quotidien est rythmé par des réunions d'autocritique et des inspections inopinées. Ce système, qui rapporte à la Corée du Nord des centaines de millions de dollars par an en devises fortes, représente l'une des formes les plus sophistiquées et invisibles d'exploitation du travail au XXIe siècle. Mais le réduire à une simple question économique reviendrait à en méconnaître radicalement la nature.

Ce qui distingue le travail nord-coréen à l'étranger des autres formes d'exploitation des migrants, c'est l'architecture même du dispositif de contrôle. Le régime de Kim Jong Un ne se contente pas d'exporter de la main-d'œuvre bon marché, il projette au-delà de ses frontières tout l'appareil de surveillance et de répression qui caractérise la société nord-coréenne. Les travailleurs restent soumis au contrôle du Bowibu, le ministère de la Sécurité d'État, par le biais d'un réseau de superviseurs politiques qui reproduisent à l'étranger les structures du système inminban, les unités de contrôle de quartier qui surveillent tous les aspects de la vie quotidienne en Corée du Nord. Les superviseurs exercent des fonctions essentiellement politiques, sans aucun rôle productif. Ils sont chargés de surveiller les communications avec les familles restées au pays et de signaler tout comportement jugé déviant, exerçant ainsi un contrôle constant sur la vie des travailleurs. Leur présence transforme les chantiers russes et les usines chinoises en avant-postes extraterritoriaux du contrôle totalitaire nord-coréen.

La dimension transnationale de ce système repose sur une complicité structurelle avec les pays d'accueil. La Russie et la Chine tolèrent et, dans certains cas, facilitent activement ces pratiques, qui leur permettent de bénéficier d'une main-d'œuvre disciplinée et à un coût extrêmement bas. En Russie, les autorités chargées de l'inspection du travail s'abstiennent dans la plupart des cas d'intervenir sur les chantiers où travaillent des Nord-Coréens, et lorsqu'elles le font, les violations recensées ont rarement des conséquences concrètes. La corruption locale et la volonté politique de maintenir de bonnes relations avec Pyongyang créent un climat d'impunité. En Chine, la situation est différente. Les autorités chinoises ont développé des infrastructures sophistiquées de surveillance numérique qu'elles appliquent à la fois aux Nord-Coréens émigrés illégalement et aux travailleurs envoyés par Pyongyang pour travailler sur leur territoire, créant ainsi un réseau de contrôle qui sert à la fois les intérêts de Pékin et ceux du régime nord-coréen.

Cette convergence entre l'autoritarisme nord-coréen et les technologies de surveillance chinoises représente peut-être l'aspect le plus insidieux du système. Au cours des quinze dernières années, le gouvernement chinois a mis en place l'un des systèmes d'identification et de suivi de la population les plus avancés au monde, basé sur des cartes d'identité électroniques, des bases de données biométriques nationales, la reconnaissance faciale généralisée et des applications de suivi GPS. Lorsque ce système est appliqué aux Nord-Coréens présents en Chine, qu'ils soient réfugiés ou travailleurs réguliers, il génère des formes hybrides de contrôle. Les agents du Bowibu opèrent sur le territoire chinois en exploitant les infrastructures de surveillance locales pour identifier les fugitifs potentiels, tandis que les autorités chinoises partagent des informations biométriques qui rendent pratiquement impossible pour un Nord-Coréen de se déplacer librement ou de changer d'identité. Il en résulte un panoptique transnational dans lequel le contrôle dépasse les frontières nationales et accompagne les travailleurs où qu'ils se trouvent, transformant leur situation en une forme de détention ouverte qui se poursuit même après leur rapatriement ou même après une fuite vers des pays tiers.

Les mécanismes de l'exploitation économique

Le mode de gestion économique du système de travail nord-coréen à l'étranger repose sur une chaîne d'intermédiation qui traverse les frontières et les juridictions, ce qui rend difficile l'identification des responsabilités précises. Au sommet se trouvent les entreprises d'État nord-coréennes, souvent directement liées aux organes du Parti des travailleurs ou aux structures militaires, qui détiennent le monopole légal sur l'exportation de main-d'œuvre. Ces entités concluent des contrats avec des entreprises russes ou chinoises qui opèrent en tant que sous-traitants, embauchant officiellement les travailleurs mais transférant la majeure partie des paiements directement à leurs homologues nord-coréens. Les travailleurs signent des contrats dont les salaires semblent conformes aux normes locales, mais en réalité, ils ne reçoivent qu'une fraction minime de ce qui a été convenu. La retenue varie entre 70 et 90% du salaire nominal et est officiellement justifiée en partie comme une contribution volontaire et en partie comme une couverture des frais de transport et d'hébergement. Ce qui reste aux travailleurs est souvent à peine suffisant pour acheter de la nourriture et des produits de première nécessité.

Cette extorsion systématique de valeur s'accompagne de conditions de travail qui violent toutes les normes internationales. Les horaires de travail dépassent régulièrement les douze heures par jour, atteignant souvent seize heures pendant les périodes de forte activité. Dans la branche russe du bâtiment, où se concentre la plus grande partie des travailleurs nord-coréens, les journées de travail s'étendent sans interruption pendant des semaines ou des mois, rythmées uniquement par les pauses pour dormir et prendre des repas frugaux. L'absence de jours de repos est la norme, à quelques rares exceptions près liées aux fêtes nord-coréennes, pendant lesquelles les travailleurs sont néanmoins tenus de participer à des rituels d'endoctrinement idéologique. Les lieux de travail présentent des risques élevés pour la sécurité, avec des équipements obsolètes, une formation insuffisante en matière de prévention des accidents et des équipements de protection individuelle inadéquats.

Les accidents sont fréquents mais rarement enregistrés, et lorsqu'un travailleur est victime d'un accident grave, il est simplement rapatrié sans que l'incident ne laisse de traces officielles.La procédure contractuelle est conçue pour maximiser le contrôle du régime nord-coréen sur les flux financiers.

Les paiements ne passent jamais directement entre les mains des travailleurs, mais sont acheminés par l'intermédiaire des superviseurs politiques ou versés sur des comptes bancaires contrôlés par les entreprises d'État nord-coréennes. Lorsque les travailleurs reçoivent leur part, cela se fait souvent en espèces lors de distributions collectives qui ont lieu en présence des superviseurs, ce qui transforme le moment du paiement en un acte public soumis à un contrôle social. Certains travailleurs parviennent à accumuler de petites sommes grâce à des travaux supplémentaires le week-end ou à la vente d'objets, mais même ces économies restent à la merci de confiscations arbitraires. Le système est conçu pour empêcher toute accumulation d'argent personnel qui pourrait financer des tentatives de fuite ou créer une marge d'autonomie par rapport aux structures de contrôle.

Les sanctions internationales imposées par le Conseil de sécurité des Nations unies, en particulier la résolution 2397 de 2017 qui exigeait le rapatriement de tous les travailleurs nord-coréens dans un délai de vingt-quatre mois, ont modifié mais pas éliminé ce système. En Russie, où l'on estimait avant les sanctions à cinquante mille le nombre de travailleurs nord-coréens, générant entre cent vingt et deux cents millions de dollars de revenus annuels, le nombre officiel de permis de travail a considérablement diminué. Cependant, l'application de la résolution a été irrégulière et accompagnée de dispositifs de contournement. Certains travailleurs ont été officiellement rapatriés, puis réintroduits avec des visas touristiques ou des documents falsifiés. D'autres ont été transférés dans le cadre de contrats triangulaires impliquant des entreprises de pays tiers, de sorte que leur nationalité réelle est devenue opaque. En Chine, la situation est encore plus complexe, car de nombreux Nord-Coréens travaillent dans des zones frontalières où les contrôles sont faibles et où la distinction entre travailleurs réguliers, travailleurs illégaux et réfugiés devient extrêmement floue.

La principale différence entre les deux environnements concerne la visibilité du phénomène. En Russie, les travailleurs nord-coréens opèrent souvent sur des chantiers urbains ou périurbains, potentiellement exposés à des interactions avec la population locale ou les syndicats. Cette visibilité théorique se heurte toutefois à des barrières linguistiques et à une intimidation systématique qui empêchent toute forme de dénonciation ou de demande d'aide. En Chine, les travailleurs sont plus souvent confinés dans des zones rurales ou industrielles contrôlées, où la surveillance est moins visible mais plus étendue. Le couplage entre le système de contrôle chinois et l'appareil répressif nord-coréen crée en Chine des conditions de contrôle total qui, malgré l'autoritarisme du régime de Poutine, ne sont pas encore pleinement reproduites en Russie. Il en résulte une situation dans laquelle l'ouverture apparente ne se traduit pas par de meilleures chances d'échapper à l'exploitation.

L'appareil de surveillance et le contrôle social

La confiscation des documents d'identité est le moyen le plus élémentaire mais le plus efficace de restreindre la liberté. À leur arrivée dans le pays d'accueil, les travailleurs remettent leurs passeports aux superviseurs ou aux représentants des entreprises d'État nord-coréennes, et ne les revoient pas avant leur rapatriement. Cette pratique, officiellement justifiée comme une mesure de sécurité visant à éviter les pertes, rend impossible tout déplacement autonome. Sans passeport, un Nord-Coréen ne peut ni séjourner à l'hôtel ni acheter de billets de train ou d'avion. La limitation physique des déplacements s'accompagne de règles explicites sur le confinement sur les lieux de travail et de résidence. Les travailleurs sont souvent logés dans des dortoirs construits à l'intérieur même des chantiers ou dans des structures isolées accessibles uniquement par des moyens de transport contrôlés par les employeurs. Les sorties sont strictement réglementées, autorisées uniquement en groupe accompagné de superviseurs et limitées à des horaires et des lieux prédéterminés. Même lorsqu'ils sont officiellement autorisés à se déplacer, les travailleurs savent que tout écart par rapport à l'itinéraire établi ou tout retard dans leur retour entraînera des interrogatoires et des sanctions.

Le système des punitions repose principalement sur un ensemble de sanctions économiques et de menaces qui touchent à la fois le travailleur et sa famille en Corée du Nord, tandis que la violence physique directe, bien que présente dans certaines circonstances, joue un rôle plus marginal. Les amendes pour infractions disciplinaires sont déduites du salaire déjà maigre des travailleurs, ce qui le réduit encore davantage ou le fait disparaître complètement pendant de longues périodes. Les infractions considérées comme graves, telles que la possession de matériel interdit ou les contacts non autorisés avec des étrangers, peuvent entraîner un rapatriement anticipé. Cette mesure, qui pourrait sembler être une libération, est en réalité redoutée car le retour prématuré est considéré par le régime comme un échec ou une insubordination, avec des conséquences qui retombent sur toute la famille du travailleur, qui risque d'être rétrogradée dans le système de classification sociale songbun ou encore de subir dans son ensemble des discriminations dans l'accès à l'éducation et au travail. La menace n'a pas besoin d'être constamment exprimée, car chaque travailleur connaît parfaitement ces mécanismes et les a intériorisés avant même de quitter la Corée du Nord.

En Chine, cet appareil de contrôle traditionnel se confond avec les infrastructures de surveillance numérique que le gouvernement de Pékin a développées au cours des quinze dernières années. Lorsque les Nord-Coréens, qu'ils soient réfugiés ou travailleurs réguliers, entrent en contact avec les autorités chinoises, ils sont soumis à des procédures d'enregistrement qui comprennent la prise d'empreintes digitales, de photographies faciales, d'échantillons d'ADN et de scans de l'iris. Ces informations sont stockées dans les archives numériques du système Yi Biao San Shi qui enregistre l'identité, le lieu de résidence et l'unité de travail de chaque individu à l'aide de données certifiées. Pour les travailleurs nord-coréens employés légalement en Chine, cet enregistrement se fait officiellement dans le cadre des procédures de délivrance des visas de travail, mais les informations collectées vont bien au-delà de ce qui est nécessaire à des fins administratives normales.+

La surveillance numérique au quotidien est assurée par des technologies spécifiques qui transforment les smartphones en dispositifs de suivi permanent. Les autorités chinoises imposent l'installation d'applications telles que Yuandao Jingwei Xiangji, un appareil photo qui insère automatiquement sur chaque image prise un filigrane contenant la date, l'heure, les coordonnées GPS, l'altitude et le code IMEI de l'appareil. Les travailleurs nord-coréens soumis à ce régime de contrôle doivent envoyer quotidiennement des selfies géolocalisés via WeChat, prouvant qu'ils se trouvent à l'endroit voulu. L'application installe également des logiciels espions qui continuent à transmettre la position de l'appareil même après sa désinstallation apparente. Des caméras en circuit fermé sont installées dans les dortoirs pour surveiller les cours et les entrées, tandis que les communications via l'application WeChat, indispensable pour ceux qui vivent en Chine, sont soumises à un contrôle systématique. Ce système génère ce que les spécialistes de la surveillance appellent l'autosurveillance intériorisée. Les travailleurs savent qu'ils sont constamment observés, même lorsqu'ils ne peuvent pas voir qui les observe ou lorsque l'observation effective n'est pas pratiquée. Cette conscience modifie profondément les comportements, induit des limitations volontaires des mouvements et une autocensure dans les conversations. Il en résulte une forme de contrôle qui ne nécessite pas de surveillance physique continue, car elle agit directement sur le psychisme des personnes contrôlées, les transformant en complices involontaires de leur propre oppression.

Complicité internationale et convergences autoritaires

Le système nord-coréen de travail forcé à l'étranger ne pourrait se maintenir sans la coopération active ou l'acquiescement délibéré des gouvernements des pays d'accueil. En Russie, cette complicité prend des formes variées, allant de la corruption locale à l'indifférence institutionnelle. Les autorités régionales de l'Extrême-Orient russe, où se concentre la majorité des travailleurs nord-coréens, dépendent économiquement de cette main-d'œuvre pour mener à bien des projets d'infrastructure qui, sans elle, seraient trop coûteux ou impossibles à réaliser dans les délais prévus.

En Chine, la dynamique est différente car le contrôle n'est pas occasionnel mais extrêmement structuré. La politique chinoise à l'égard des Nord-Coréens présents sur son territoire s'inscrit dans un cadre plus large de gestion des populations étrangères vulnérables. Le gouvernement chinois a développé des politiques sophistiquées de gestion dynamique des « épouses étrangères illégales », des femmes victimes de trafic en provenance du Vietnam, du Myanmar ou du Laos qui ont formé des unions de fait avec des hommes chinois dans les zones rurales. Ces femmes sont enregistrées, soumises à un recensement biométrique et surveillées par des visites domiciliaires périodiques et des obligations de déclaration, dans un système qui équilibre la tolérance sélective de leur statut irrégulier avec un contrôle minutieux de leurs mouvements. Le même modèle est appliqué aux Nord-Coréens, ce qui crée une forme de gestion que le régime chinois ne qualifie pas de répressive, mais d'administrative. Pour Pékin, il s'agit de maintenir la stabilité sociale dans les régions frontalières et de préserver de bonnes relations avec un allié stratégique. Pour Pyongyang, cette infrastructure de contrôle chinoise devient un outil que le Bowibu peut exploiter pour étendre sa capacité répressive au-delà des frontières nationales.

La collaboration entre les appareils de sécurité nord-coréens et chinois atteint des niveaux d'intégration particulièrement profonds. Les agents du Bowibu opèrent ouvertement sur le territoire chinois, souvent sous couverture en tant que chauffeurs de taxi dans les villes frontalières ou intermédiaires commerciaux, utilisant leur position pour identifier des fugitifs potentiels ou recruter des informateurs parmi les Nord-Coréens présents en Chine. Les autorités chinoises partagent les informations biométriques contenues dans leurs bases de données, ce qui permet d'identifier rapidement les Nord-Coréens, même lorsqu'ils utilisent des documents falsifiés. Ce partage crée des situations paradoxales où les enregistrements que certains réfugiés avaient effectués dans l'espoir d'obtenir une protection ou un statut légal se transforment en outils qui rendent impossible toute échappatoire à la surveillance. Il en résulte au bout du compte un système trilatéral dans lequel chaque régime tire des avantages particuliers de la même population vulnérable : le régime nord-coréen obtient des devises fortes et une projection extraterritoriale de son contrôle, tandis que la Russie et la Chine bénéficient d'une main-d'œuvre disciplinée à moindre coût tout en renforçant leurs liens avec Pyongyang. Les travailleurs existent simultanément en tant que ressource économique, sujets de surveillance et instruments de relations diplomatiques, réduits à une marchandise qui peut se substituer à une autre dans un système qui les traite comme des objets d'exploitation où qu'ils se trouvent.

Andrea Ferrario

(Sources : deux rapports publiés cette année par le Database Center for North Korean Human Rights (NKDB), respectivement « Transnational Repression and Exploitation of North Korean Workers in Russia » et « Caught in the Net : China's Digital Surveillance of North Korean Refugees » ; articles publiés par Daily NK, Radio Free Asia, Diplomat)

Andrea Ferrario, 28 novembre 2025 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/sfruttati-ovunque-i-lavoratori-nordcoreani
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77171

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Des syndicalistes vénézuéliens nous parlent

20 janvier, par Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes — , ,
Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes transmet les informations reçues de camarades syndicalistes du Venezuela. Avec le Venezuela, comme avec la (…)

Le Réseau syndical international de solidarité et de luttes transmet les informations reçues de camarades syndicalistes du Venezuela. Avec le Venezuela, comme avec la Palestine, comme avec l'Ukraine, comme avec le Soudan, comme partout dans le monde, rien ne remplace le contact direct entre travailleurs‧ses. Pour notre classe sociale, c'est la meilleure source d'information, le meilleur moyen de construire des luttes communes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/15/des-syndicalistes-venezuelien%c2%b7nes-nous-parlent-autres-textes/

Ce que disent les camarades du Comité National de Conflit des Travailleurs‧ses en lutte :

« En premier lieu, pour que les choses soient dites clairement, même si ce point est évident pour vous et pour nous : nous condamnons totalement l'intervention militaire étatsunienne.

Avant le 3 janvier, il y avait déjà eu 22 interventions armées des Etats-Unis envers le Venezuela. Le 3 janvier, aucune des trois forces militaires de l'Etat vénézuélien (aérienne, terrestre, maritime) n'a réagi. 150 avions US ont survolé la capitale, 15 hélicoptères US s'y sont posés, sans riposte. Cela laisse place à des interrogations… Depuis des années, le gouvernement nous racontait que la Russie nous protègerait en cas d'attaque impérialiste US !

Le constat est que le régime est toujours en place, la répression et les restrictions aux libertés aussi ; cela s'est même renforcé depuis le 3 janvier. Un nouveau décret a été publié, motivé par l'état d'urgence.

Le président des Etats-Unis se positionne en gendarme du monde. On sait bien que ce qui l'intéresse au Venezuela, ce n'est pas la démocratie, mais le pétrole ! Il faut comprendre une chose essentielle : même sous Chavez, et bien sûr aussi après Chavez, l'impérialisme US n'a jamais disparu de notre pays, les multinationales ont toujours été présentes au Venezuela. Chevron en est la figure de proue. Lorsque les syndicalistes du secteur pétrolier dénonçaient les cadeaux pétroliers faits à Cuba, à l'Iran, à la Russie ou à la Chine, ils/elles étaient taxés de suppôts de l'impérialisme ! Pour être en règle avec la Constitution, dans chaque contrat pétrolier il y a une entreprise vénézuélienne, mais toujours minoritaire, sous la coupe d'une multinationale. Les Etats russes et chinois ont beaucoup investi au Venezuela. Nous sommes aujourd'hui au milieu de la lutte et des accords entre les impérialistes étatsunien, russe et chinois !

Sous couvert d'anti-impérialisme, le groupe dirigeant qui était au gouvernement, et qui l'est toujours, est devenu pro-impérialiste. L'absence de riposte à l'intervention militaire du 3 janvier, la poursuite du gouvernement via celle qui était vice-présidente, montrent l'accord tacite avec les Etats-Unis.

C'est sûr que certaines personnes dans le pays espéraient une intervention extérieure de ce type pour que soient rétablies les libertés. Ce n'est pas notre position, ce n'est pas l'intérêt de la classe ouvrière. Comme dit précédemment, ce n'est pas du tout l'objectif de l'intervention US, et ce n'est pas, non plus, ce que veut faire le gouvernement validé par les Etats-Unis. Par ailleurs, on ne peut pas accepter le principe même d'une intervention militaire impérialiste.

En tant que travailleurs, travailleuses, syndicalistes, quelles sont nos priorités ? On doit continuer la lutte pour la démocratie, pour la libération de toustes les prisonnier‧es politiques, pour les droits des travailleurs et travailleuses, et pour le respect du droit à l'autodétermination des peuples, dont le nôtre.

Il faut donner quelques éléments concrets aux camarades d'autres pays pour qu'ils et elles comprennent bien notre situation, la situation de la classe ouvrière vénézuélienne, dans la suite de ce que nous avons pu déjà exprimer lors de la rencontre du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, en novembre 2025 :

– en 2018, il y a eu des mesures austéritaires très fortes, sous le nom de « programme de récupération, croissance et prospérité économique ». Cela s'est traduit par une interdiction des augmentations de salaire, alors que les prix ont été libérés.

– Le salaire officiel est de moins d'un dollar par mois ! C'est le cout de deux litres d'essence. Il y a des primes, en général comprises entre 120 et 150 dollars. Il n'y a pas d'augmentation de salaire depuis des années.

– Dans le secteur pétrolier, depuis 4 ans la convention collective n'a pas été revue ; c'est une des exigences des multinationales qui est ainsi satisfaite.

– On a gagné beaucoup de dossiers juridiques : pour le paiement de salaires non payés, à la suite de licenciements injustifiés, pour exiger des réintégrations, etc. : Mais les entreprises publiques ne respectent pas ces décisions et le gouvernement a laissé faire. Depuis le 3 janvier, on a l'impression que des consignes ont été données pour que les décisions mêmes soient contraires aux demandes légitimes des travailleurs et travailleuses.

– Rien que dans le secteur du pétrole, il y a 120 travailleurs en prison, sans même aucun acte d'accusation ; la répression antisyndicale, anti-ouvrière est très forte : le décret de situation d'urgence légalise les arrestations extra-judiciaires. Les contrôles, par exemple, sur le contenu des téléphones personnels, se multiplient. L'armée accentue la pression dans les entreprises.

Plus que jamais, notre tâche est d'unifier la classe ouvrière, sur la base de ses revendications et de l'exigence de ses droits. Si la « grande mobilisation nationale du 15 janvier » est pour le moment suspendu, il y aura toutefois des actions dans les prochains jours, les prochaines semaines. Le soutien du syndicalisme international sera important pour nous.

L'internationalisme est aussi important vis-à-vis des millions de vénézuéliens et vénézuéliennes en exil. Les illusions sur l'intervention étatsunienne, « l'aide » des multinationales, doivent être combattues.

La loi prévoit un contrôle ouvrier dans les entreprises, un contrôle populaire des comptes publiques. Mais cela n'existe pas. C'est aussi sur ce genre de choses que nous devons mettre l'accent, pour montrer que l'issue à la pauvreté, à la répression, etc., que nous vivons depuis des années, n'est pas dans le capitalisme des multinationales ou les interventions impérialistes.

On doit continuer les discussions avec nos collègues, nos voisins et voisines, faire en sorte que le plus grand nombre partage nos positions : défense des revendications ouvrières, libération des prisonniers er prisonnières politiques, respect des libertés, dénonciation des impérialismes ! »

https://laboursolidarity.org/fr/n/3745/des-syndicalistes-venezueliens-nous-parlent

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Cinq moments clés dans l’atteinte aux droits des femmes et des filles en 2025

20 janvier, par Isabel Choat — ,
Depuis le début du deuxième mandat de Trump en janvier, les soins de santé mondiaux, en particulier ceux liés à la santé sexuelle et reproductive, font l'objet d'attaques (…)

Depuis le début du deuxième mandat de Trump en janvier, les soins de santé mondiaux, en particulier ceux liés à la santé sexuelle et reproductive, font l'objet d'attaques constantes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/27/cinq-moments-cles-dans-latteinte-aux-droits-des-femmes-et-des-filles-en-2025/?jetpack_skip_subscription_popup

À la même époque l'année dernière, les organisations de défense des droits des femmes se préparaient à un second mandat de Donald Trump. Peu d'entre elles étaient prêtes à affronter le chaos qui allait se déchaîner en janvier. Le nombre et la rapidité des décrets présidentiels émanant de la Maison Blanche ont été perçus comme une tactique délibérée visant à submerger et à semer la panique. À bien des égards, cela a fonctionné : confusion, colère et épuisement ont régné alors que les organisations se démenaient pour combler le vide laissé par le gel des aides de l'USAID. Mais ce n'était que le début.

L'administration américaine a été le principal moteur de cette évolution, soutenue par un intense travail de plaidoyer mené par des groupes ultra-conservateurs qui ont profité de l'occasion pour renforcer leurs liens internationaux avec leurs allié·es politiques.

Nous nous penchons sur cinq moments qui ont affecté la sécurité, la dignité et la vie des femmes et des filles.

L'USAID démantelée

En mars, six semaines après le gel de l'USAID, qui a provoqué des remous dans le monde entier, le secrétaire d'État américain Marco Rubio confirme que 83% des programmes de l'agence seront supprimés. Les diplomates américains, les anciens présidents et les expert·es en matière d'aide humanitaire et de santé condamnent cette nouvelle, avertissant que des personnes mourront en conséquence. Les défenseur·es des droits humains affirment que la disparition de l'USAID est plus qu'une crise financière, c'est une attaque sauvage contre les droits humains, le planning familial et les soins de santé reproductive. De nombreuses organisations affirment que les femmes et les filles seront touchées de manière disproportionnée par la diminution de l'aide, en particulier dans les zones de conflit. À la fin de l'année, les données montrent que des centaines de milliers de personnes sont déjà mortes de maladie, de famine, du manque d'accès aux soins maternels et de la violence sexiste, et que des millions d'autres vont suivre. Le Royaume-Uni et les Pays-Bas, les deux plus grands bailleurs de fonds de l'aide à la planification familiale après les États-Unis, emboîtent le pas avec leurs propres coupes budgétaires. Nick Dearden, directeur de Global Justice Now, affirme que la décision de Kier Starmer de réduire d'environ 6 milliards de livres sterling l'aide étrangère est une mesure visant à apaiser Trump.

Les groupes chrétiens conservateurs font entendre leur voix lors de la conférence ONU Femmes

En mars, plusieurs organisations chrétiennes conservatrices se réunissent dans un hôtel chic de New York pour une conférence de deux jours organisée en parallèle de la réunion annuelle d'ONU Femmes. C'est l'occasion pour elles de partager leurs stratégies pour contrer le « programme radical » de l'ONU. Elles sont enthousiastes et applaudissent le second mandat de Donald Trump et les changements apportés à la politique américaine en matière de genre, de diversité et d'avortement. Dans le même temps, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, ouvre le sommet des femmes en lançant un avertissement sévère : « le poison du patriarcat » est de retour, après qu'un rapport a montré que des acteurs/actrices anti-droits s'emploient activement à saper le consensus de longue date sur des questions clés relatives aux droits des femmes dans le monde entier.

Conférences africaines sur les « valeurs familiales »

Au cours de l'été, une série de conférences organisées en Afrique sur le thème de la famille traditionnelle et de la souveraineté nationale a suscité l'inquiétude des défenseur·es des droits humains. Le 9 mai, le président et la première dame de l'Ouganda ont inauguré à Entebbe le troisième Forum interparlementaire sur la famille, la souveraineté et les valeurs afin de lutter contre les forces étrangères criminelles qui érodent les valeurs familiales traditionnelles. Quelques jours plus tard, la Conférence panafricaine sur les valeurs familiales s'est tenue à Nairobi. Ces deux événements ont réuni des personnalités américaines et européennes opposées aux droits humains, notamment Sharon Slater, présidente de Family Watch International, Austin Ruse, président du Center for Family and Human Rights (C-Fam), et Jerzy Kwaśnewski, cofondateur de l'« organisation religieuse extrémiste » polonaise Ordo Iuris, qui appelle les ONG africaines à lutter contre « l'ingénierie sociale radicale » de l'ONU et de l'UE. En juin, l'Église mormone organise la conférence « Strengthening Families » (Renforcer les familles) en Sierra Leone, un événement qui, selon les défenseur·es des droits reproductifs, est devenu une plateforme anti-LGBTQ et anti-genre. Ce n'est pas la première fois que des Américain·es et des Européen·nes se rendent en Afrique pour renforcer leurs liens avec leurs allié·es africain·es, mais les militant·es affirment que l'ampleur de leur présence s'est considérablement accrue.

Menace étasunienne de brûler des contraceptifs

Alors que les cliniques d'Afrique subsaharienne déclarent être à court de contraceptifs, y compris de kits d'urgence pour les victimes de violences sexuelles, les États-Unis annoncent en juillet leur intention de détruire pour 10 millions de dollars de contraceptifs stockés dans un entrepôt en Belgique. Selon la Fédération internationale pour la planification familiale (IPPF), cette destruction privera plus de 1,4 million de femmes et de filles de moyens contraceptifs et entraînera 174 000 grossesses non désirées et 56 000 avortements dangereux dans les cinq pays africains qu'elle a étudiés. L'IPPF estime que ce projet est une décision idéologique visant à « imposer un programme anti-droits à l'ensemble du monde » et « un acte intentionnel de coercition reproductive ». Médecins Sans Frontières qualifie cette décision d'« insensible » et d'« imprudente ». Des ONG proposent d'acheter les contraceptifs afin qu'ils puissent atteindre leur destination prévue, mais les États-Unis refusent toutes les offres. Aujourd'hui, la situation est dans l'impasse, car le gouvernement flamand refuse que des produits utilisables soient détruits.

Extension de la « règle du bâillon mondial »

La réintroduction de la règle du bâillon mondial, qui suspend l'aide américaine aux organisations qui fournissent, défendent ou conseillent des services d'avortement à l'étranger, est une pratique courante des administrations républicaines. Il n'est donc pas surprenant que le président Trump ait rétabli cette règle dès sa première semaine au pouvoir en janvier. Il a également réintégré la Déclaration de consensus de Genève, un accord anti-avortement créé par l'ancienne conseillère en matière de santé de Trump, Valerie Huber, qui a obtenu le soutien d'une quarantaine de pays. Mais en octobre, les États-Unis ont annoncé leur intention d'étendre la règle du bâillon mondial aux gouvernements et aux organisations multilatérales, en plus des ONG, et de couvrir les programmes de diversité. Plus de détails sur l'extension de la règle du bâillon mondial sont attendus début 2026. Rajat Khosla, directeur du Partenariat pour la santé maternelle, néonatale et infantile, affirme que l'élargissement du champ d'application de la règle aura des « effets inimaginables ». Les militant·es pour la justice reproductive craignent que les nouveaux programmes d'aide américains en cours de négociation avec les pays africains ne soient conditionnés à l'acceptation de la règle du bâillon mondial élargie.

Isabel Choat, 16 décembre 2025
Isabel Choat est rédactrice en chef adjointe au service Développement mondial du Guardian.
https://www.theguardian.com/world/2025/dec/16/five-key-moments-in-the-assault-on-the-rights-of-women-and-girls-in-2025?utm
Traduit par DE

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Oui, les droits des femmes sont menacés partout dans le monde. Mais nous avons trouvé de l’espoir là où on ne l’attendait pas

Du Salvador à la Russie, en passant par l'Islande et la Syrie, les femmes résistent à la montée des forces régressives. Soutenons leur combat. Tiré de Entre les lignes et (…)

Du Salvador à la Russie, en passant par l'Islande et la Syrie, les femmes résistent à la montée des forces régressives. Soutenons leur combat.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/12/oui-les-droits-des-femmes-sont-menaces-partout-dans-le-monde-mais-nous-avons-trouve-de-lespoir-la-ou-on-ne-lattendait-pas/

En 2025, le monde qui s'était ouvert aux femmes semble souvent se refermer. Les forces à l'origine du recul des droits à l'avortement dans les États-Unis de Donald Trump tentent de faire de même au Royaume-Uni. En Afghanistan, les talibans ont redoublé d'efforts dans leurs attaques contre les femmes et les filles. Les violences sexuelles sont monnaie courante en Haïti et en République démocratique du Congo. Au Mexique, même la présidente n'est pas à l'abri d'agressions sexuelles. Un phénomène de réensauvagement pervers semble être en cours.

On pourrait penser que, partout dans le monde, les droits des femmes sont en train d'être bafoués. Mais en faisant des recherches pour notre livre, Planet Patriarchy, Beatrix Campbell et moi-même avons découvert que la résistance des femmes éclatait comme des pousses vertes à travers les fissures. Au Salvador, les femmes peuvent être condamnées à des peines de 30 à 50 ans de prison pour des fausses couches considérées comme des avortements. Pourtant, les féministes ont réussi à libérer les 72 femmes qui avaient été emprisonnées pour cette raison, en utilisant des stratégies pénales et juridiques innovantes. En Russie, les féministes ont pris l'habitude de porter des rubans bleus et jaunes, les couleurs du drapeau ukrainien, pour signaler leur solidarité anti-guerre.

L'histoire qui nous vient d'Islande est encore plus encourageante, car elle a bouleversé nos idées reçues sur les conditions nécessaires à l'épanouissement du féminisme. La place très convoitée qu'occupe ce pays en tête du classement du Forum économique mondial en matière d'égalité des sexes a été obtenue sous des gouvernements principalement conservateurs au cours des 50 dernières années, tandis que les gouvernements sociaux-démocrates n'ont été au pouvoir que pendant cinq ans. La présence des femmes dans les syndicats a en partie contribué à ces résultats : plus de 90% de la main-d'œuvre est syndiquée, environ la moitié des membres sont des femmes et le nombre de femmes occupant des postes de direction est en augmentation.

La grève des femmes islandaises de 1975, à laquelle 90% des femmes ont participé, a paralysé le pays pendant une journée entière, inspirant les femmes du monde entier à suivre leur exemple et démontrant le caractère indispensable du travail rémunéré et non rémunéré des femmes. L'année suivante, l'Islande a adopté une loi garantissant l'égalité entre les sexes. Cette année, environ 50 000 personnes ont participé aux commémorations du 50e anniversaire de la grève, car l'Islande a elle aussi ressenti les vagues mondiales de misogynie déferler sur ses côtes.

Il y a beaucoup à apprendre et à mettre en œuvre à partir des politiques islandaises en matière de congé parental et d'égalité salariale. Les employeurs sont tenus de prouver qu'ils appliquent une politique d'égalité salariale pour un travail de valeur égale. Si beaucoup a été accompli, il reste encore beaucoup à faire : les taux horaires sont presque égaux, mais les revenus sur l'ensemble d'une vie révèlent des inégalités salariales causées par la maternité et la répartition inégale du travail, du temps et du pouvoir. Les taux de violence sexuelle à l'égard des femmes restent également élevés.

La progression la plus inspirante en matière de droits des femmes – une véritable révolution féminine, en fait – s'est produite dans l'endroit le plus improbable. Ballottée par la guerre contre les forces islamistes autoritaires depuis 2012, l'Administration autonome démocratique du nord et de l'est de la Syrie (plus connue sous le nom de Rojava) occupe aujourd'hui près d'un tiers du territoire syrien. Beaucoup de mes idées préconçues ont été remises en question lorsque j'ai visité le Rojava : la guerre est le moment classique où tous les droits sont suspendus ou érodés. Qui pense à l'importance de l'égalité des sexes, de l'inclusion raciale ou de la démocratie directe pendant la guerre ? Le printemps arabe n'avait-il pas été un échec ? Mais sans le printemps arabe, il n'y aurait pas eu de vide du pouvoir dans le nord-est, ce qui a permis aux Kurdes d'organiser une révolution sans effusion de sang contre le président Bachar al-Assad, qui était occupé à réprimer la rébellion dans le sud de la Syrie. Le sang coulerait plus tard en 2014, lorsque l'État islamique attaquerait, en partie pour s'emparer de terres et en partie pour consolider sa propre expérience d'une forme médiévale de patriarcat qui était le reflet noir des libertés des femmes au Rojava.

Le Rojava est une expérience de démocratie directe à la base. Les communes de quartier, qui comptent jusqu'à 300 personnes, élisent un homme et une femme selon le principe de la coprésidence pour les représenter au conseil municipal, qui à son tour élit les membres au niveau de la ville, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elles et ils soient représenté·es au conseil populaire quasi national. La commune élit les membres de comités spécialisés tels que la santé, l'éducation, les services ou la résolution des conflits, avec une représentation égale d'hommes et de femmes dirigée par des coprésident·es. Parallèlement à cette structure, j'ai découvert une structure réservée aux femmes, dotée de ses propres comités et d'un droit de veto sur toute politique ayant un impact sur les droits des femmes.

Les femmes du Rojava ont affiché leur attachement à la laïcité, conscientes de l'impact pernicieux de la religion sur les libertés des femmes. Elles ont dissous les conseils de la charia (contrairement au Royaume-Uni), interdit les mariages d'enfants, la polygamie et la dot, criminalisé les crimes d'honneur, introduit le mariage civil et accordé aux femmes l'égalité des droits en matière d'héritage et de garde de leurs enfants, quel que soit leur statut marital.

Cet autre monde auquel nous aspirons existe bel et bien. Mais il est bombardé par la Turquie – à laquelle le Royaume-Uni vend des armes – qui se sent menacée par une société véritablement démocratique à ses portes. Le Rojava est également menacé par la volonté centralisatrice du nouveau dirigeant syrien, Ahmed al-Sharaa, dont le gouvernement fondé sur la charia sonnera le glas de l'égalité. La survie du Rojava, même en tant qu'idée, dépend de la mise en place par les femmes du monde entier d'assemblées féminines dans tous les espaces civiques à leur disposition, afin de renforcer leur pouvoir démocratique et de devenir une force de changement. Nous devons faire tout notre possible pour stabiliser cette flamme vacillante, qui pourrait éclairer le chemin vers notre avenir.

Rahila Gupta
Rahila Gupta est une militante féministe antiraciste et co-auteure, avec Beatrix Campbell, de Planet Patriarchy.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/dec/31/women-rights-threat-world-hope-el-salvador-russia-syria
Traduit par DE

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Passivité et résistance

À la veille du sommet du G20 à Johannesburg, l'organisation sud-africaine à but non lucratif Women for Change a appelé à une grève nationale dans le cadre d'une pétition (…)

À la veille du sommet du G20 à Johannesburg, l'organisation sud-africaine à but non lucratif Women for Change a appelé à une grève nationale dans le cadre d'une pétition exhortant le gouvernement sud-africain à déclarer la violence sexiste et le féminicide « catastrophe nationale ». Les femmes et les membres de la communauté LGBTQI+ ont été encouragées à s'abstenir de tout travail rémunéré ou non rémunéré, soulignant ainsi le poids social de leur retrait collectif d'un pays dont l'économie dépend précisément des personnes qu'il ne parvient pas à protéger.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Au cours de la journée, certaines ont rejoint des manifestations dans 15 lieux clés à travers le pays, tandis que d'autres sont restées chez elles, faisant de leur absence une condamnation de la façon dont cette crise a déjà privé les femmes de leur sécurité, de leur souveraineté et de leur pleine participation à la société. Vêtues de noir en signe de solidarité avec les victimes et les survivantes, les femmes se sont allongées pendant 15 minutes à midi, en hommage poignant et vivant aux 15 femmes assassinées chaque jour.

Vendredi en fin d'après-midi, le Dr Bongani Elias Sithole, directeur du Centre national de gestion des catastrophes (NDMC), a officiellement classé la violence sexiste et le féminicide comme une catastrophe nationale, soulignant que la crise répondait aux critères juridiques requis pour une telle désignation. La veille, le président Cyril Ramaphosa avait reconnu l'urgence de la question lors d'une conférence de presse précédant le sommet du G20, laissant entendre une intervention officielle de l'État. À son tour, Women for Change a salué cette décision comme une victoire du mouvement de grève, annonçant que les femmes du pays « avaient gagné ».

Pour beaucoup, cependant, la réponse du gouvernement a été perçue comme une tentative timide de limiter les dégâts plutôt que comme un véritable examen de conscience. La grève a coïncidé avec une série de manifestations autour du Nasrec Expo Center, où se tenait le sommet. Parmi celles-ci figuraient une manifestation de l'Opération Dudula (un groupe populiste d'extrême droite appelant à l'expulsion massive des migrants africains), une manifestation contre le gouvernement de l'African National Congress organisée par le MK Party de l'ancien président déchu Jacob Zuma, et une manifestation de l'All United Amhara Association contre la présence du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, invoquant la persécution continue du peuple Amhara. Alors que les puissances politiques et économiques mondiales se réunissaient à Johannesburg, le gouvernement semblait désireux de projeter une image de stabilité politique et d'autorité morale, d'autant plus que le gouvernement américain brillait par son absence, continuant à proférer des accusations sans fondement de soi-disant « génocide blanc ». Ironiquement, le confinement de ces manifestations sous le couvert de l'ordre public a renforcé l'image que l'Afrique du Sud se donne d'elle-même comme l'une des rares démocraties africaines engagées en faveur d'une société civile dynamique et robuste.

Ce n'était pas la seule initiative visant à nettoyer la ville. Dans les jours qui ont précédé le sommet, Johannesburg est devenue méconnaissable pour ses propres habitant·Ês. Les feux de circulation cassés clignotaient de toutes les couleurs, les nids-de-poule ont été bouchés à la hâte avec du ciment, les lampadaires ont été remis en état et les sans-abri et les commerçants informels ont été chassés de la vue du public, tandis que la présence policière était renforcée le long des axes stratégiques. Le spectacle semblait prévisible, presque satirique. Alors que les Sud-Africain·es plaisantaient ouvertement sur la précipitation théâtrale à montrer une gouvernance compétente dans une ville qui était depuis longtemps en déclin visible, il était révélateur que de telles mises en scène soient devenues monnaie courante dans un pays dont la principale préoccupation semble être de préserver l'image de son centre économique en tant que « ville africaine de classe mondiale ».

Sur le papier, le G20 Women's Shutdown a techniquement atteint son objectif. Pourtant, l'annonce du gouvernement sur la violence sexiste et le féminicide n'a pas été considérée comme un véritable triomphe. Dans un contexte d'inégalités croissantes, d'un marché du travail fracturé et d'un mécontentement politique grandissant, le shutdown a révélé les limites de la résistance passive dans un pays où la majorité des Sud-Africain·es ne peuvent tout simplement pas se permettre d'arrêter de travailler, même pour une journée. Pour celles qui ont pu prendre congé, la question demeure : cette forme de résistance a-t-elle un réel poids si elle est tacitement sanctionnée par des employeurs dont l'engagement envers les femmes se limite à un simple communiqué de presse ?

Les réseaux sociaux ont été brièvement inondés d'images fortes de femmes immobiles vêtues de noir, comme pour préfigurer les pertes humaines continues dues à la violence masculine dans le pays. Mais ces images se sont rapidement dissoutes dans le tourbillon des contenus en ligne. Même les marches elles-mêmes, sincères, solennelles, nécessaires, semblaient douloureusement familières à ceux qui s'étaient mobilisés après les meurtres de Karabo Mokoena, Uyinene Mrwetyana, Reeva Steenkamp, Mpho Hlongwane, Kirsten Kluyts et d'autres dont les noms ont fait ou ne font pas la une des journaux.

Ce rituel d'indignation risque d'engendrer une sorte d'engourdissement. À la suite des manifestations, le débat public s'est rapidement tourné vers la dénonciation des « activistes performatives », cette ennuyeuse bande d'escrocs qui diffusent leur progressisme en ligne sans aligner leurs actions sur leurs valeurs déclarées. Malheureusement, même cette critique semble douloureusement familière, soulignant la cannibalisation qui s'installe souvent dans les mouvements sans orientation claire ni stratégie concrète. La résistance passive a autrefois constitué une menace directe pour l'État d'apartheid, qui dépendait de la main-d'œuvre noire bon marché qu'il exploitait, dévalorisait et réprimait systématiquement. Aujourd'hui, dans une économie marquée par le chômage, l'informalité et l'extrême précarité, la plupart des Sud-Africain·es ne disposent plus du tampon économique qui faisait autrefois du retrait massif une forme d'action collective véritablement disruptive. La question n'est plus seulement de savoir comment résister, mais ce que signifie encore la résistance lorsque l'État n'a plus besoin de notre consentement pour nous laisser tomber.

Khanya Mtshali, rédactrice
Africa Is a Country, Courriel du 24 novembre 2025
Traduit par DE

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La haine et les menaces poussent les femmes à quitter la politique et les postes à responsabilité

20 janvier, par Stephanie Höppner — ,
Souvent qualifiées de mauvaises mères, insultées pour leur apparence physique et menacées de violences physiques, les femmes politiques sont confrontées à un déluge de (…)

Souvent qualifiées de mauvaises mères, insultées pour leur apparence physique et menacées de violences physiques, les femmes politiques sont confrontées à un déluge de critiques et de haine. Beaucoup démissionnent par peur.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/10/haines-et-menaces-contre-des-femmes-politiques/?jetpack_skip_subscription_popup

La Suède, longtemps considérée comme un pays progressiste, tire la sonnette d'alarme. Selon le quotidien britannique The Guardian, l'agence pour l'égalité du gouvernement suédois affirme qu'il y a eu une augmentation des « discours haineux, des menaces et du harcèlement à l'encontre des femmes politiques », obligeant de nombreuses femmes à s'autocensurer ou à se retirer complètement de la vie publique par peur.

Un exemple récent et marquant est le cas de la femme politique suédoise Anna-Karin Hatt. Elle a démissionné de son poste de présidente du Parti du centre suédois en octobre 2025, après seulement cinq mois en fonction. Elle a déclaré avoir reçu tellement de messages haineux et de menaces qu'elle ne se sentait plus en sécurité, même chez elle.

En Allemagne, les démissions de la politicienne écologiste Tessa Ganserer et de la vice-présidente du Bundestag Yvonne Magwas, membre du parti chrétien-démocrate, ont fait la une des journaux. Toutes deux ont démissionné après avoir été victimes de campagnes de dénigrement et d'hostilité.

Un phénomène européen

De nombreuses études indiquent que les femmes occupant des postes importants dans d'autres pays européens sont également particulièrement vulnérables aux discours haineux. Aux Pays-Bas, par exemple, Sigrid Kaag, ancienne ministre des Finances et vice-Première ministre, s'est retirée de la politique nationale après que sa famille et elle-même aient été menacées à plusieurs reprises de violences.

Bien que la haine touche également les hommes dans la vie publique, sa forme et son ampleur semblent différentes. L'année dernière, HateAid, une organisation à but non lucratif basée à Berlin qui offre des services de conseil aux victimes de discours haineux, et l'université technique de Munich, dans le sud de l'Allemagne, ont mené une enquête auprès de 1 114 personnes occupant des fonctions publiques dans les domaines de la politique, de la vie universitaire et des médias.

Selon les résultats, que les chercheurs/chercheuses ont qualifiés de non représentatifs mais pouvant donner une idée de la situation, près d'un quart des femmes avaient reçu des menaces de violences sexuelles telles que le viol, soit huit fois plus souvent que leurs collègues masculins (3%). En outre, plus des deux tiers des femmes ont déclaré avoir été confrontées à des violences spécifiques au genre, telles que le sexisme et la misogynie.

Menaces de mort et harcèlement

Quelques citations tirées de l'enquête, fournies de manière anonyme, donnent une idée de la situation : « Je reçois des appels la nuit provenant de numéros masqués » (politicienne locale) ; « Le plus souvent, c'est mon apparence qui est visée : mon poids, ma coiffure » (politicienne) ; « Des photos de moi prises lors d'événements ont été publiées, accompagnées d'appels à me tuer » (journaliste). D'autres ont déclaré avoir été harcelés par des stalkers [traqueur].

Selon les résultats, les femmes (66%) sont nettement plus nombreuses que les hommes (53%) à avoir restreint leur utilisation des réseaux sociaux après avoir été victimes de violence numérique. Elles ont également modifié leur ton et leur contenu, envisagé de réduire leurs apparitions publiques, voire pris une pause dans leur activité politique.

Dans une note d'information publiée fin novembre 2025, le Parlement européen a écrit que les femmes dans les pays de l'UE continuent d'être sous-représentées à tous les niveaux de la prise de décision politique et dans les partis politiques. Il a déclaré que les causes de cette situation étaient complexes, mais qu'une raison ressortait particulièrement : la violence à l'égard des femmes actives en politique dissuade beaucoup d'entre elles de se lancer dans la politique.

Une situation encore pire pour les femmes de couleur

L'EAF Berlin, une organisation à but non lucratif qui offre des conseils sur la diversité et l'égalité des chances, a également analysé cette question, en se penchant non seulement sur l'Allemagne, mais aussi sur la République tchèque, la Hongrie, l'Irlande et la Slovaquie. « Les femmes de moins de 40 ans, les femmes de couleur et les femmes issues de l'immigration sont particulièrement touchées, car elles sont souvent victimes non seulement de sexisme, mais aussi de racisme et/ou d'hostilité en raison de leur âge et de leur expérience [ou] compétences [présumées] », a déclaré Sarah Robinson, experte senior en matière de genre et de politique au sein de l'organisation à but non lucratif, à DW.

Selon elle, l'un des problèmes réside dans le fait que la violence sexiste à l'égard des femmes politiques n'est pas reconnue de manière indépendante par les systèmes juridiques examinés par l'EAF Berlin. Et pourtant, a déclaré Mme Robinson, il existe une directive européenne qui exige, d'ici 2027, « la mise en œuvre cohérente de mesures préventives et de protection pour les femmes dans la vie publique, telles que les femmes politiques, les journalistes et les défenseures des droits humains, car elles sont particulièrement exposées ».

Elle a expliqué, par exemple, que les adresses privées des personnes devraient être mieux protégées et qu'il y avait souvent un manque de centres de conseil, en particulier au niveau local. La haine et la violence ne devraient pas être acceptées comme « faisant partie du métier de politicien », a déclaré Mme Robinson. « Aucune d'entre nous ne devrait accepter comme normal d'être attaquée pour avoir œuvré au nom de la société. »

Cet article a été traduit de l'allemand.

Stephanie Höppner
Responsable de chaîne, rédactrice et autrice pour le service en langue allemande de dw.com
https://www.dw.com/en/hate-and-threats-forcing-women-out-of-politics-and-top-jobs/a-74991652
Traduit par DE

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Consubstantialité vs. Intersectionnalité. Dépasser les catégories pour penser les rapports sociaux

L'articulation des systèmes de domination est souvent réduite à l'intersectionnalité, notion sociologique qui désigne la manière dont les différentes formes d'oppression (…)

L'articulation des systèmes de domination est souvent réduite à l'intersectionnalité, notion sociologique qui désigne la manière dont les différentes formes d'oppression (racisme, sexisme, classisme, homophobie, validisme, transphobie…) s'articulent et se renforcent mutuellement.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Puissant outil conceptuel, l'intersectionnalité a permis d'enrichir la pensée critique et les mouvements sociaux émancipateurs, en mettant en lumière la pluralité des discriminations et la complexité du monde social.

Cependant, l'intersectionnalité présente des limites théoriques et pratiques (risques de dérives essentialistes et d'usages militants identitaristes) qu'il convient d'analyser et de dépasser, sans céder aux paniques morales des conservateurs, qui appellent à défendre la République et l'Universalisme face aux assauts intersectionnels, wokistes ou islamogauchistes, ni aux simplifications caricaturales des nostalgiques du primat de la lutte des classes. Tout en s'appuyant sur les perspectives émancipatrices ouvertes par l'intersectionnalité, nous appelons à la sublimer en lui préférant le concept de consubstantialité, qui envisage l'imbrication des oppressions depuis une compréhension dynamique des rapports sociaux.

I. Intersectionnalité : penser la classe, le sexe et la race en termes de catégories

Très populaire depuis quelques années dans les milieux militants antiracistes et antisexistes, le concept d'intersectionnalité a été introduit en 1989 par la féministe américaine Kimberlé Crenshaw pour analyser, dans une perspective juridique [1], l'intersection entre le sexisme et le racisme subis par les femmes afro-américaines. Crenshaw conceptualise alors une idée issue du Black Feminism, mouvement né dans les années 1960-1970 et incarné notamment par Angela Davis et bell hooks, qui revendique un point de vue particulier des femmes afro-américaines sur le féminisme et la lutte contre la ségrégation raciale. L'intersectionnalité vise ainsi à prendre en compte les différentes discriminations (de classe, de genre, de race, d'orientation sexuelle, de handicap…) qui visent une même personne ou un même groupe, en analysant la façon dont elles s'entremêlent, interagissent et combinent leurs effets. En tant qu'outil d'analyse théorique (et à des fins juridiques), l'intersectionnalité a apporté un bagage critique et militant significatif qu'il convient d'intégrer, mais il comporte des limites et des écueils qu'il s'agit de dépasser.

Limites de l'Intersectionnalité

La réception française de l'intersectionnalité se déploie principalement dans un contexte poststructuraliste, qui s'attache à détricoter les méta-récits (marxisme notamment) en insistant sur les individus, donc sur les catégories qui subissent l'oppression (femmes, racisés…) au détriment des rapports sociaux qui produisent ces catégories. Elle présente un risque de dérive subjectiviste et libérale avec une focalisation sur l'identité personnelle, qui privilégie les ressentis et l'expérience vécue à l'étude des superstructures. En outre, penser le réel à travers le prisme des catégories revient à le réduire à une photographie (certes, plus kaléidoscopique) à un instant T, au détriment d'une compréhension dynamique et historique des rapports sociaux, qui se recomposent en permanence et par lesquels les catégories sont produites. En articulant non pas des rapports de domination mais des identités, l'intersectionnalité aboutit souvent à une appréhension morale de la lutte plutôt que politique. En effet, la dématérialisation de l'oppression (soit le fait d'évacuer les bases matérielles de l'oppression) tend à centrer la lutte sur les rapports interpersonnels, les comportements, les discours et le langage aux dépens des structures sociales et des mécanismes concrets d'exploitation, d'oppression et de domination. Il s'agit alors moins de combattre les dominations à un niveau structurel qu'à un niveau individuel (par la déconstruction notamment).

S'il est tout à fait pertinent d'intégrer la question de l'individu et des affects (et d'éviter ainsi l'écueil du réductionnisme économique), il convient cependant d'en identifier les déterminismes structurels et de l'articuler avec la nécessité d'une lutte politique. C'est tout le propos du psychiatre et penseur anticolonialiste Frantz Fanon qui, partant de l'analyse des répercussions du racisme sur le psychisme des non-blancs, leurs pensées, leurs corps et leurs représentations du monde, politise la question et affirme la nécessité de lutter contre l'impérialisme et le colonialisme. Les représentations, normes et injonctions sociales étant les conséquences des structures et des rapports sociaux qui les sous-tendent, il ne faut pas se limiter à déconstruire le racisme et sexisme, mais bien les détruire et donc mener une lutte politique.

Intersectionnalité et pratiques militantes

L'intersectionnalité a permis de mettre en lumière les dynamiques d'exclusion au sein du champ du pouvoir et de ses institutions mais aussi au sein des collectifs militants. Ce faisant, elle a contribué à développer de nouvelles pratiques, qui élargissent les grilles d'analyse et enrichissent le répertoire d'actions mais dont il convient d'identifier les limites, voire les risques. Quelques illustrations :

Premiers concernés. Comme l'explique le chercheur et militant antiraciste Joao Gabriel [2], le concept de premiers concernés a émergé en réponse à l'invisibilisation des personnes discriminées et la reproduction – même inconsciente – des dominations (y compris au sein de collectifs pourtant constitués en vue d'y mettre fin). Ce concept a permis aux groupes sociaux dominés de lutter contre la dépossession de leurs histoires, savoirs et expériences, de s'affirmer en tant que sujets politiques et de jouer un rôle central au sein des luttes, dans l'élaboration des stratégies et des discours contre les dominations qu'ils subissent. Or, s'il est légitime et nécessaire de mettre les cibles de l'oppression au centre du combat (afin notamment d'en prévenir le détournement), il ne faut pas perdre de vue que ce concept reste une catégorie identitaire qui ne suffit nullement à déterminer une orientation politique. La classe dominante elle-même s'appuie d'ailleurs souvent sur des premiers concernés pour incarner l'opposition au combat pour l'émancipation [3]. Par ailleurs, se concentrer sur les seules cibles charrie l'idée qu'un rapport social serait notre affaire parce qu'on le subit (or un rapport social organise la relation entre plusieurs groupes sociaux : pas de noirs sans blancs, ni de femmes sans hommes) et tend à faire porter la responsabilité de la lutte aux seuls groupes dominés, les premiers concernés (« ne nous libérez pas, on s'en charge »), soutenus de loin par les autres, réduits à de simples alliés. Or, si évidemment chacun les vit et les subit de manière différente, le racisme et le sexisme concernent tout le monde.

Focalisation sur les discours, mots et comportements. Dans les cercles militants, les premiers concernés fonctionnent en tandem avec les alliés, à qui ils livrent des conseils pour parler et se comporter de la manière la moins oppressive possible. L'action politique est alors souvent réduite à une action sur le langage (les bons gestes à adopter, les bons mots à employer) qui peut vite dériver en pureté militante (injonction à avoir un comportement parfait) ou en militantisme de performance [4] avec, en miroir, un risque de call out [5] pour tout égarement verbal. Sans minorer l'importance des mots et des comportements, lutter politiquement contre le racisme et le sexisme consiste avant tout à identifier et remettre en cause les rapports sociaux qui les produisent. Ainsi, la lutte contre le sexisme implique moins de dénoncer des comportements masculins problématiques (masculinité toxique) que de penser la masculinité hégémonique et donc d'analyser les rapports sociaux qui confèrent à certains hommes le pouvoir économique et politique sur les femmes, mais aussi sur d'autres hommes (non-blancs et/ou prolétaires et/ou homosexuels…).

Privilège et moralisation de la lutte. L'intersectionnalité a également introduit la notion de “privilège” (blanc, masculin, hétéro…) qui possède une forte connotation morale, en ce qu'elle impute aux individus la responsabilité des structures. Les dominations ne sont plus analysées sur des bases économiques, politiques, sociales et structurelles, mais pensées en termes de privilèges, soit de symptômes individualisés d'un rapport de domination systémique. En conséquence, le prisme du privilège induit souvent une moralisation de la politique et une culpabilisation des individus.

Politiques de représentation (diversité et inclusivité). S'il est légitime d'affirmer une pluralité de formes de vie et d'expressions de soi, on peut s'interroger sur la pertinence stratégique d'en faire des objets politiques. En effet, si l'on peut se réjouir d'une plus grande visibilisation des catégories dominées dans les institutions politiques et médiatiques ou encore dans les productions artistiques, le prisme libéral dans lequel cette diversification s'effectue revient à inclure ces groupes subalternes dans les sphères de pouvoir et, par là même, à valider celles-ci. Il s'agit alors moins de défaire les systèmes d'exploitation et d'oppression que d'y trouver sa place. Ce qui revient à promouvoir ce que les autrices du « Féminisme pour les 99% » [6] appellent « l'égalité des chances à dominer », soit la diversification de la hiérarchie sociale plutôt que son abolition. Cette vision de « l'égalité indexée sur les lois du marché » coïncide d'ailleurs parfaitement avec les stratégies RH de « diversité » des entreprises. Les transfuges de classe – fussent-ils racisés, femmes ou homosexuels – sont en effet exhibés tels des trophées. C'est que les politiques de représentation sont fondamentalement inoffensives pour le capital, qui peut continuer à dominer et exploiter, pourvu que ce soit dans le respect de la diversité et de l'inclusivité. Mieux, ces « « exceptions consolantes » contribuent à justifier le statut quo institutionnel en validant la sociodicée [7] bourgeoise (qui s'appuie sur le mythe de la méritocratie pour justifier sa domination et son exploitation).

II. Consubstantialité : penser la classe, le sexe et la race en termes de rapports sociaux
Forgé à la fin des années 1970 par la sociologue Danièle Kergoat, le concept de consubstantialité envisage l'imbrication des différentes oppressions et des luttes depuis une compréhension dynamique des rapports sociaux. Ce faisant, la consubstantialité permet de dépasser, d'une part, l'intersectionnalité qui fige les individus dans des catégories statiques et, d'autre part, l'hypothèse du primat de la lutte des classes, qui relègue l'antiracisme et le féminisme à un statut de luttes secondaires. Raisonner en termes de consubstantialité permet en effet de penser la multiplicité des rapports sociaux et leur indissociabilité, pour dépasser la logique de mise en concurrence des luttes.

Apports du féminisme matérialiste

Le concept de consubstantialité s'appuie sur les avancées théoriques du féminisme matérialiste (centralité du travail et bagage conceptuel marxien – exploitation, mode de production, rapport social) et du Black feminism (penser la race et le genre comme des modalités d'expérience de classe). Les féministes matérialistes ont bouleversé le concept de « travail » à travers la prise en compte simultanée du travail salarié et du travail domestique, la mise en exergue d'une division sexuelle du travail et l'analyse des rapports de sexe en termes de rapports sociaux (soit comme une construction historique et sociale de différenciation et de hiérarchisation [8]). Le travail ainsi appréhendé dans ses multiples aspects (salarié, domestique, parental, bénévole, gratuit…) induit une compréhension plus fine du système capitaliste (pensé non comme un simple système économique mais comme un ordre social institutionnalisé, qui englobe une multitude de rapports sociaux organisés autour du travail) et permet de penser les luttes à partir de l'enjeu central de la division du travail. L'exploitation du travail est la pierre angulaire des dominations, elle ne s'épuise pas dans l'expérience du salarié en usine et n'est donc pas réductible aux seuls rapports de classe : les rapports sociaux de sexe et de race (divisions sexuelle et raciale du travail) constituent des modes spécifiques d'exploitation et d'appropriation du travail.

« En élargissant ainsi la définition de l'économie politique sur laquelle la critique marxiste des rapports de classe est fondée, la redéfinition féministe du travail et de l'exploitation modifie les termes à partir desquels on peut penser l'imbrication classe-sexe-race [9] ». On peut dès lors envisager les rapports sociaux à égalité et penser leur indissociabilité : aucun d'entre eux ne détermine la totalité du champ qu'il structure et chacun d'entre eux contribue à configurer les autres. Irréductibles les uns aux autres, ils sont unis non par des « relations hiérarchiques de surdétermination, mais par des relations réciproques de co-construction : ils se réorganisent et se recomposent mutuellement [10] ». Le genre construit la classe et la race, la race construit la classe et le genre, la classe construit le genre et la race. La consubstantialité (soit l'unité de substance entre entités distinctes) invite ainsi à « penser le même et le différent dans un seul mouvement : bien que distincts, les rapports sociaux possèdent des propriétés communes (d'où l'emprunt du concept marxien de rapport social avec son contenu dialectique et matérialiste pour penser le sexe et la race) et ne peuvent être compris séparément (sous peine de les réifier) [11] ».

Le capitalisme, un système ontologiquement racial…

La consubstantialité permet de penser les fonctions sociales centrales du racisme et du sexisme dans la formation, la reproduction et l'extension du capitalisme : le capitalisme est né de la violence raciste et coloniale, il se reproduit et étend son emprise en s'appuyant sur le sexisme et le racisme. Si le racisme et le sexisme sont des formes autonomes d'organisation de la société, en ce qu'elles préexistent au capitalisme (et peuvent lui survivre, si nous ne pensons pas la lutte pour l'émancipation au prisme de la consubstantialité des rapports sociaux), ce sont néanmoins des formes d'organisation nécessaires au capitalisme, sans lesquelles il n'aurait pu exister, ni se perpétuer.

Le capitalisme n'a pu voir le jour qu'à partir des pillages coloniaux, de l'expropriation et de la mise en esclavage des peuples autochtones, et ce à travers des formes diverses au cours de l'histoire (impérialisme, esclavage, colonialisme, traite négrière, apartheid, division internationale du travail…). Cette accumulation, qualifiée de primitive [12] par Karl Marx, est en fait une accumulation permanente : après les indépendances, la subordination des pays du sud perdure à travers le néocolonialisme (notamment la Françafrique) et le commerce international, qui organise un échange inégal [13] entre des pays aux forces productives inégalement développées. Cet échange inégal est le fruit d'une division internationale du travail, héritée des périodes coloniales, entre les pays occidentaux spécialisés dans des produits industriels à forte valeur ajoutée et les pays du sud contraints de se spécialiser dans des produits primaires, aux prix bas et volatiles. On estime ainsi qu'à travers ce mécanisme, le nord « vole chaque année 10 milliards de tonnes de matières premières et 379 milliards d'heures de travail aux pays du sud [14] ».

Ainsi, le pillage et la domination raciste se poursuivent sous des formes euphémisées : accords commerciaux internationaux inégalitaires (OMC), politiques d'ajustement structurel (FMI), levier de la dette illégitime, accaparement des terres par de grandes entreprises et multinationales… sans parler des interventions militaires directes (ou menaces en ce sens), pour lesquelles la France, engagée dans de nombreuses « Opex » (opérations extérieures) et 3e plus gros exportateur d'armes au monde, n'est jamais en reste. À partir des années 1980, les institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI) ont intensifié la division internationale du travail et assujetti (davantage) l'aide publique au développement aux intérêts capitalistes via la doctrine du Consensus de Washington. L'aide est alors conditionnée à la mise en place de plans d'ajustements structurels, soit des programmes de réformes économiques néolibérales : respect des règles de marché, levée des protections douanières, privatisations de pans entiers de l'économie, dérégulations… Cette période de l'ajustement a permis d'accroitre considérablement l'hégémonie occidentale et la dépendance des pays du Sud Global, largement appauvris et dépossédés de la maîtrise de leurs orientations stratégiques.

Cette division raciale du travail au niveau international se retrouve également au niveau national, dans les pays occidentaux, avec ce que des membres du Black Panther Party ont appelé colonialisme intérieur ou racisme systémique, soit l'ensemble des mécanismes de reproduction sociale s'assurant de la position subalterne des descendants de colonisés dans les rapports de production (politiques migratoires utilitaristes, surexploitation de la main d'œuvre étrangère, dégradation des salaires et conditions d'emploi des secteurs où les personnes racisées et étrangères sont majoritaires, à travers la déqualification des emplois, le recours massif à la sous-traitance, l'uberisation, le retour du salaire à la tâche, les contrats de travail précaires…). Ce continuum colonial (soit la rémanence des pratiques et imaginaires coloniaux) s'appuie également sur le détricotage du régime général de sécurité sociale et la destruction des services publics, dont les prestations reviennent de plus en plus à la charge des familles et reposent en premier lieu sur les femmes, notamment racisées et immigrées [15]. Ces dernières étant de fait la variable d'ajustement du désengagement de l'État.

Le sexisme est lui aussi profondément ancré dans la structure même du capitalisme. Bien sûr il existait déjà sous des formes diverses dans toutes les sociétés de classe antérieures, mais le capitalisme en a inventé de nouvelles, sous-tendues par des structures institutionnelles inédites. D'abord, l'oppression de genre s'est enracinée dans la subordination de la reproduction sociale à la production marchande. Cette séparation des sphères dites de production et de reproduction, s'est appuyée d'une part sur la naturalisation du travail domestique, assimilé à du soin réalisé par amour, essence féminine ou instinct maternel, et non reconnu pour ce qu'il est : du travail et donc une contribution à la création de valeur (et une contribution significative : chaque jour, plus de 16 milliards d'heures sont consacrées au travail domestique et aux soins non rémunérés dans le monde – réalisées à 76% par les femmes [16]). Et d'autre part sur la séparation stricte des espaces public/marchand et privé/domestique (avec un repli autour du noyau familial, cher à l'hétéronormativité et au patriarcat). Cette séparation a d'ailleurs varié en fonction des configurations historiques et des besoins du capital : les femmes (comme les travailleurs étrangers) ont souvent servi de variable d'ajustement de l'organisation de la production – pour l'économie de guerre notamment.

…et patriarcal

En effet, les femmes, qui ont toujours participé à l'effort productif (y compris au début du capitalisme où elles travaillaient à l'usine) ont été cantonnées au foyer à partir des années 1860 pour des raisons économiques, sociales et politiques : passage de l'industrie légère (textile) à l'industrie lourde (charbon, métallurgie) qui nécessitait des ouvriers en meilleure santé et plus productifs (grâce à une bonne ménagère [17]), crainte de troubles sociaux et volonté de pacifier la classe ouvrière face au communisme, socialisme et syndicalisme alors naissants (et donc de contenir la lutte des classes). La bourgeoisie capitaliste a opéré cette pacification en divisant la classe laborieuse entre travailleurs salariés et travailleuses non-salariées (travail domestique des femmes, invisible et gratuit) et en donnant le pouvoir aux hommes prolétaires de se comporter en classe patronale avec un salariat subalterne, les femmes. Ce que Engels exprimait en ces mots : « dans la maison, l'homme est le bourgeois et la femme le prolétariat ». Et ce sont bien des affects bourgeois qui sous-tendent l'exploitation et l'appropriation du travail des femmes par les hommes, quand ce n'est pas franchement un sentiment de propriété [18].

Enfin, lorsque les femmes sont revenues massivement sur le marché du travail, à partir des années 1970, le capitalisme a assuré un continuum de cette position subalterne des femmes au sein de la sphère marchande, à travers la mise en place d'une division sexuelle du travail salarié. Une division à la fois verticale (captation par les hommes des fonctions à forte valeur sociale ajoutée ; phénomènes de plafond de verre et de plancher collant [19] pour les femmes) et horizontale (ségrégation professionnelle et parois de verre : répartition des femmes sur un nombre de secteurs professionnels plus limité et sur ceux ayant les moins bonnes conventions collectives, i.e. avec les salaires les plus faibles et les conditions de travail les plus dégradées). Aujourd'hui, le modèle de travail gratuit et sous-payé des femmes (qui a fait ses preuves) est étendu à d'autres catégories de travailleurs [20], afin de dégager des profits en dépit de la baisse des gains de productivité : travail des jeunes en insertion, des chômeurs et bénéficiaires du RSA (en contrepartie des indemnités), des détenus…

L'organisation de la production selon une division sexiste et raciste du travail permet à la bourgeoisie capitaliste de diviser la classe laborieuse, de la hiérarchiser [21] et de contenir ainsi la lutte des classes, en disséminant les travailleuses et travailleurs dans des secteurs et métiers socialement trop isolés pour pouvoir dégager un intérêt commun puis un intérêt de classe. Et c'est là un enjeu central pour elle, car pour maintenir le système capitaliste, en dépit de son caractère destructeur (écocide, destruction du vivant, des corps, du travail) et de l'inefficacité évidente de l'organisation de la production qu'il opère (besoins sociaux non couverts, productions inutiles, gaspillages, bullshit jobs), il est essentiel de mettre en place et d'entretenir les conditions matérielles visant à prévenir toute révolution : l'atomisation de la classe laborieuse et sa hiérarchisation raciale et sexuelle.

Jessie Fournier, 8 juin 2025

Cet article a été publié par le site Réseau salariat
https://marx21.ch/consubstantialite-vs-intersectionnalite-depasser-les-categories-pour-penser-les-rapports-sociaux/

Notes
[1] Crenshaw tente de comprendre pourquoi les femmes noires américaines peinent à faire reconnaître les discriminations qu'elles subissent au travail par la justice. En droit américain, les victimes de discrimination doivent choisir le fondement de discrimination sur lequel elles engagent leurs poursuites : sexe ou race par exemple. Or si les femmes afro-américaines se présentent comme victimes de discriminations fondées sur le sexe, les juridictions les déboutent en arguant que d'autres femmes (blanches) ne rencontrent pas ces difficultés et si elles se présentent comme victimes de discriminations de race, les juridictions les déboutent en soulignant que d'autres noirs (hommes) ne rencontrent pas ces difficultés.
[2] Entretien de Joao Gabriel, « Antiracisme, féminisme : qui sont les “premiers concernés” ? », Revue du Crieur, 2023 – relayé par Mediapart.
[3] L'extrême droite adore mettre en avant les quelques noirs et arabes qui ont rejoint ses rangs et qui affichent leur racisme intériorisé en fustigeant les jeunes des quartiers. De même les réac machistes adorent promouvoir les femmes bourgeoises qui étalent leur misogynie intériorisée en fustigeant les « excès des féministes » et en prenant fait et cause pour un féminisme libéral qui conforte l'ordre social patriarcal.
[4] Fait d'afficher très visiblement un soutien à une cause sans nécessairement agir concrètement dans le même sens.
[5] Fait de dénoncer publiquement les propos d'une personne, en vue de l'exclure, de la mettre au ban.
[6] Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, Féminisme pour les 99%. Un manifeste. La Découverte, 2019.
[7] Concept forgé par Pierre Bourdieu (sociologue) : explication et justification théorique de l'organisation de la société telle qu'elle est.
[8] La distinction des sexes ne relève pas d'une différence naturelle mais d'un système social de division et de hiérarchisation des sexes (le genre) qui les produit comme deux groupes sociaux (femmes et hommes), soit des catégories historiquement et socialement constituées, qui sont ensuite naturalisées afin de justifier cette hiérarchisation.
[9] Elsa Galerand et Danièle Kergoat, « Consubstantialité vs intersectionnalité ? À propos de l'imbrication des rapports sociaux », Nouvelles pratiques sociales, 2014.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] L'accumulation primitive du capital est le processus historique d'expropriation et de prolétarisation massives qui, aux XVe et XVIe siècles, a eu pour résultat la concentration des moyens de production dans les mains des capitalistes et l'obligation pour les expropriés de vendre leur force de travail aux premiers. Ce moment d'extrême violence et de destruction a eu lieu aussi bien dans les territoires colonisés (pillage, esclavage) qu'au sein de la société féodale européenne (enclosures, fermage).
[13] Théorie développée par Raul Prebisch, puis Agrahi Emmanuel et Samir Amin.
[14] « Global patterns of ecologically unequal exchange : Implications for sustainability in the 21st century », Ecological Economics, 2021, cité par la chaîne youtube Paroles d'honneur, “Comment la France et l'Occident sont devenus riches ? (Les billions de la colonisation) », 2022.
[15] Pour aller plus loin : Françoise Vergès, Pour un féminisme décolonial. La Fabrique, 2019. La politologue y analyse la division du travail entre femmes du Sud et du Nord : le travail de Care (nettoyage, soin, cuisine, éducation des enfants etc.) dans les pays du Nord étant dévolu aux femmes racisées sous-payées, au profit des femmes blanches des classes moyennes et supérieures.
[16] Les femmes consacrent en moyenne 4h25 par jour aux travaux domestiques non-rémunérés, contre 1h23 pour les hommes. Sur une année, cela représente 201 journées de 8h pour les femmes et 63 pour les hommes (Rapport OIT 2019).
[17] On peut ici parler de subsomption, ce concept fondamental de la théorie marxiste, qui décrit la subordination des relations sociales par l'outil de production économique (la soumission des travailleurs aux logiques du capital).
[18] Un exemple éloquent de ce rapport de possession/propriété nous vient de Napoléon Bonaparte, qui a inscrit l'infériorité des femmes dans la loi (son code civil de 1804 définit les femmes comme des incapables civiles) et a écrit dans ses mémoires que « la femme est donnée à l'homme pour qu'elle lui fasse des enfants, elle est sa propriété comme l'arbre à fruits est celle du jardinier ».
[19] Bien qu'en moyenne plus diplômées que les hommes, les femmes occupent moins souvent des positions d'encadrement et sont moins nombreuses parmi les hauts salaires (plafond de verre), et elles ont une moindre progression de carrière (plancher collant).
[20] Lire à ce propos l'ouvrage de la sociologue Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Textuel, 2018.
[21] Cette hiérarchisation économique, dans les rapports de production, est soutenue et renforcée par une hiérarchisation sociale et symbolique (emplois dévalorisés socialement, institutions – notamment policière et judiciaires – racistes et patriarcales, stigmatisation des femmes et des non-blancs dans les médias, la politique, l'école, les productions

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Les systèmes militaro-industriels, noyau totalitaire du capitalisme contemporain

La plupart des analyses du capitalisme contemporain omettent ou minimisent le rôle structurant des industries d'armement, et plus largement des systèmes militaro-industriels. (…)

La plupart des analyses du capitalisme contemporain omettent ou minimisent le rôle structurant des industries d'armement, et plus largement des systèmes militaro-industriels. L'économiste Claude Serfati démontre leur centralité dans ce qu'il nomme la dynamique « totalitaire » en cours.

Tiré de la revue Contretemps
5 janvier 2026

Par Claude Serfati

C'est devenu un lieu commun d'observer qu'une grande partie de la planète évolue à vitesse accélérée vers des régimes qualifiés d' « illibéraux » par les courants dominants, ou bien d'« étatisme autoritaire » selon l'expression utilisée par Nicos Poulantzas.

Dans ce contexte, cet article s'intéresse au rôle des systèmes militaro-industriels (SMI) dans cette évolution autocratique du capitalisme. Il est principalement consacré aux États-Unis, non seulement parce que ce qu'on appelle dans ce pays le « complexe militaro-industriel » (CMI) est bien plus documenté que dans d'autres pays, mais surtout parce que depuis sa création en 1945, le CMI, qui est adossé à un budget militaire qui compte pour 40% des dépenses militaires mondiales, occupe une place déterminante dans l'espace mondial et que D. Trump s'efforce donc de conformer le monde à sa vision liberticide.

L'hypothèse théorique qui guide cet article est la suivante. Les appareils militaro-industriels des pays les plus puissants de la planète partagent tous la profonde singularité d'être positionnés à l'intersection de l'économique et du politique. Certes, l'intervention massive des États dans l'activité économique est une constante historique du capitalisme, mais il s'agit ici de tout autre chose car les appareils militaro-industriels fonctionnent sur la base d'une intégration organique de l'économique et du politique.

Ils bénéficient ainsi d'une grande puissance et d'une absence de contrôle démocratique puisqu'ils conjuguent les performances technologiques et la légitimité politique suprême, celle de constituer l'ultime recours pour la défense de l'ordre social. En somme, les SMI cristallisent dans leur structure les deux dimensions du capitalisme, qui est conjointement un régime d'accumulation et un mode de domination sociale.

Cette intégration politico-économique est d'ailleurs contenue dans l'expression même de « complexe militaro-industriel » introduite par le Président Eisenhower dans son discours de 1961 [1]. En effet, tous les SMI ont pour trait commun d'être composés de l'institution militaire, des entreprises de défense et du pouvoir politique (exécutif et législatif). Ces trois composantes sont parfois qualifiées de ‘triangle de fer' (Iron triangle) [2], mais cette définition sous-estime le fait que ces composantes font « système » et qu'elles en possèdent plusieurs propriétés [3]. Le poids respectif de ces trois composantes varie évidemment selon les pays, car il dépend de leur histoire et de la place que les pays occupent dans la hiérarchie mondiale.

Le fait que les SMI soient positionnés à l'intersection de l'économique et du politique constitue un défi pour les théories dominantes, puisqu'elle érigent la séparation du ‘marché' et de l'État en dogme normatif et lorsque leurs penseurs observent une transgression, ils déplorent que l'État sorte de ses fonctions régaliennes. Mais ce positionnement singulier des SMI constitue également un défi pour l'analyse marxiste. Il est en effet bien connu que la séparation entre les domaines de l'économique et du politique est un trait distinctif du capitalisme.

Pour la pensée marxiste dominante, cette séparation est matérialisée dans l'existence d'une infrastructure, composée des rapports de production et d'une superstructure, lieu du politique, du militaire et de la loi, qui est soumise au primat de l'infrastructure. En sorte que dans cette approche, “les acteurs (agency) peuvent être ‘rigoureusement' exclus de la science des sociétés en raison de déterminations totalement ‘structurelles' » [4].

Cette « histoire sans sujets » a conduit les marxistes à porter une attention très insuffisante aux SMI en tant qu'objets spécifiques ainsi qu'à leur capacité d'auto-expansion, qui, comme pour tous les systèmes, repose en partie sur des mécanismes endogènes. Au contraire, le courant « institutionnaliste », inspiré par les travaux de T. Veblen, s'est intéressé aux traits nouveaux et singuliers du SMI états-unien.

Une autre lecture des relations de l'économie et du politique au sein du capitalisme peut pourtant s'inspirer de Marx, comme on le verra plus loin. Il suffit de noter ici qu'après avoir lu l'entrée « Armée » rédigée par Engels pour la New American Encyclopedia, Marx lui demande de rédiger une contribution sur “l'industrie de l'extermination humaine (industry for human slaughter) » qu'il intégrerait dans le livre 1 du Capital [5], pourtant considéré comme traitant du ‘capital en général' [6].

L'intégration organique de la légitimité politique et de la puissance industrielle et technologique constitue les SMI en noyau totalitaire de leur sociétés. L'adjectif totalitaire qui est utilisé dans cet article désigne ici un processus en cours et non pas le triomphe du « totalitarisme », ce « concept caméléon » ainsi que le nomme Enzo Traverso [7]. Autrement dit, il ne s'agit pas d'affirmer que les sociétés modernes sont dès aujourd'hui dominées par des régimes de type fasciste.

Toutefois, les tendances totalitaires à l'œuvre s'exacerbent en relation avec le durcissement des rivalités inter-capitalistes. Elles se manifestent aujourd'hui par le fait que le bloc social qui contrôle les SMI, régénéré par les technologies fondées sur l'intelligence artificielle (IA), renforce, bien au-delà du domaine militaire, son emprise sur la société dans son ensemble.

Dans le cas des États-Unis, l'idéologie explicitement totalitaire des dirigeants des groupes du numérique conforte l'aventure bonapartiste de D. Trump. L'IA se révèle aujourd'hui comme la technologie générique d'un monde en guerres [8] car elle est aujourd'hui appropriée par des États rivaux qui l'utilisent conjointement comme un vecteur de suprématie militaire et de compétitivité technologique. Les rivalités impérialistes et l'insoutenabilité écologique sont exacerbées par les besoins insatiables des data centers en énergie, eau et éléments de métaux rares.

La trajectoire de développement qui est imposée à l'IA par les grands groupes et leurs États menace aujourd'hui les êtres humains sur un triple plan : en tant qu'ils sont salariés victimes de suppression d'emplois, citoyens surveillés par leurs États et enfin civils victimes de l'incorporation de l'IA dans les armes utilisées comme la guerre à Gaza et en Ukraine le montrent amplement. Ces développements totalitaires des SMI sont plus qu'une conséquence de la marche des ‘États démocratiques' vers des régimes autoritaires, ils en sont un puissant stimulant.

La contribution du courant institutionnaliste à l'analyse du « complexe militaro-industriel »

En tant que courant de la recherche académique – mais les ONG ont également largement contribué à documenter les pratiques du CMI états-unien -, les ‘institutionnalistes' ont eu le mérite de s'intéresser au CMI, d'en analyser la composition et d'en souligner la dangereuse puissance. A partir des années 1970, ils ont en particulier montré que les stratégies adoptées par les grands groupes de la défense renforçaient leur enclavement dans le militaire et les écartaient des trajectoires technologiques qui émergeaient alors dans le secteur commercial. Leur incapacité à innover grâce à l'IA en est l'exemple le plus récent.

Une place particulière doit être faite au sociologue C. Wright Mills qui a proposé un cadre d'analyse de l'appareil militaro-industriel des États-Unis dans un ouvrage publié quelques années avant le discours d'Eisenhower. Wright Mills y décrit ces nouvelles classes dirigeantes qu'il qualifie d' « élite au pouvoir » [9], une expression qu'il préfère à la notion de « classes dirigeantes », trop influencée selon lui par un « déterminisme économique », alors que ces élites s'appuient au moins autant sur des facteurs politiques et militaires [10]. Les élites au pouvoir dirigent l'appareil d'État et s'arrogent des prérogatives » [11].

Plus précisément, ces élites ont unifié les sphères politiques, économiques et militaires sous leur contrôle et ont conquis un pouvoir sans égal grâce à l'entrée déterminante des militaires [12]. Cette montée en puissance des militaires est une cause essentielle du « grand changement structurel du capitalisme américain en direction d'une économie de guerre permanente » [13]. Enfin, Mills souligne que l'ascendant des militaires se produit au sein d'un système en apparence démocratique mais qui est affaibli (weakened and formal democratic system) structuré par l'institution militaire et qui est devenue une force politique dans ses perspectives et sa conduite » [14].

Seymour Melman, qui a conduit des analyses pionnières qui documentaient les effets délétères du CMI sur les performances de l'industrie manufacturière étatsunienne, s'inspire de l'analyse de Mills et il considère que le capitalisme états-unien est tombé sous la domination du « state-management ». Ce terme évoque une bureaucratie d'État, voire un « capitalisme d'État », une expression également utilisée par Melman [15]. Le cœur de ce 'capitalisme d'État' se trouve au Pentagone qui, sous l'impulsion de R. McNamara, secrétaire d'État à la défense de J. Kennedy a mis en place « une gestion centralisée de l'empire militaro-industriel » . En réalité, conclut Melman, le Pentagone est devenu « un État dans l'État, une institution para-étatique » [16].

En résumé, ces thèses managériales ne contestent pas l'existence de structures capitalistes, mais estiment qu'elles se sont transformées sous l'impulsion du militarisme, et qu'elles ont donné naissance à de nouveaux centres de pouvoir. De plus, Mills et Melman n'hésitent pas à lier le rôle omniprésent du ‘Complexe' dans la société étatsunienne aux guerres menées par l'armée étatsunienne.

Les faiblesses de l'analyse marxiste

Les critiques marxistes formulées contre les hypothèses institutionnalistes du CMI sont nombreuses. Certains marxistes reprochent à Mills d'inscrire sa notion de « l'élite au pouvoir » dans le courant dominant de la sociologie politique américaine. En conséquence, « le complexe militaro-industriel est analysé à partir de la perspective anti-marxiste, initialement inspirée par la pensée néo-machiaveliste et wébérienne ». Il est également reproché à Melman de considérer que le principal objectif du Département de la défense est l'expansion de son propre pouvoir au sein de la société américaine, [plutôt que de considérer] que le complexe militaro-industriel est dominé par des oligarques économiques [17].

La recension de l'ouvrage de Mills par A. Sweezy, sous le titre évocateur : Elite power or Ruling class ? est plus subtile et plus appréciative. Il observe que Mills ‘chevauche' en permanence deux positions différentes concernant l'élite : celle d'une classe dirigeante – au sens marxiste – et celle d'élites présentes dans les « ordres institutionnels majeurs » de l'économique, du politique et du militaire. Sweezy critique cette deuxième interprétation. Il conteste le fait qu'il existe une autonomie des militaires, et même, écrit-il, une « semi-autonomie » (p.24) car les militaires sont au contraire totalement dépendants du pouvoir économique [18]. Domhoff, dans Who rules the USA ? aboutit aux mêmes conclusions, et il ajoute que le complexe militaro-industriel n'est pas indépendant du reste des entreprises car il « n'est pas capable d'obtenir les financements budgétaires dont il a besoin pour maintenir quelque peu cette indépendance » [19].

La critique de Mills faite par N. Poulantzas constitue la forme théorique la plus élaborée de cette littérature marxiste qui dénie l'existence d'une autonomie institutionnelle et d'un pouvoir propre au complexe militaro-industriel. La radicalité de sa critique tient sans doute au fait que Poulantzas fut influencé par le ‘marxisme structuraliste', bien qu'il ait évolué sur cette question[20].

Poulantzas reproche à Mills de découvrir « le fondement du pouvoir politique dans l'existence même de l'appareil d'Etat et [d']attribu[er], par une confusion entre pouvoir d'Etat et appareil d'Etat, un pouvoir politique propre à la bureaucratie d'Etat » (italiques dans le texte) [21]. A l'inverse, Poulantzas dénie à celle-ci tout pouvoir propre car celui-ci peut seulement être rapporté à celui des classes sociales qui détiennent le pouvoir. Dans son échange avec Miliband sur la nature de l'Etat, il précise que « la bureaucratie d'Etat, en tant que catégorie sociale relativement « unifiée » est le « serviteur » de la classe dominante » [22] (italiques dans le texte).

Cette affirmation révèle le caractère incomplet de la définition de l'Etat archi-connue de Poulantzas en tant que « condensation matérielle des rapports de force entre classes et fractions de classes » [23]. Cette formule constitue certes un point de départ de l'analyse de l'Etat, mais celle-ci doit ensuite porter sur la nature des institutions étatiques, les modalités de leurs relations aux classes et aux rapports sociaux qui les organisent [24].

Or, Poulantzas néglige l'analyse de l'épaisseur institutionnelle de la bureaucratie d'Etat et des systèmes militaro-industriels (SMI). Il mentionne épisodiquement l'armée, présentée comme « une branche de l'appareil d'Etat », mais celle-ci n'est qu'une des trois composantes des SMI [25]. Il n'aborde qu'une seule fois la question des dépenses militaires et c'est pour exprimer son scepticisme sur le fait que leur augmentation induise des changements structurels dans les relations du militaire à l'économie.

Il doute en effet que ”la croissance des dépenses militaires et l'intensification des liens inter-personnels entre les industriels et les militaires soient suffisantes pour parler d'un changement significatif dans le rôle de l'armée dans l'appareil d'Etat contemporain » (italiques dans le texte). Poulantzas a raison de souligner que les liens interpersonnels ne sont pas le moteur de l'histoire mais cette critique ne justifie pas d'ignorer l'émergence des systèmes militaro-industriels comme institution sui generis issue de la période post-seconde guerre mondiale.

En tant qu'économiste, A. Sweezy en équipe avec P. Baran est, à la différence de Poulantzas très concerné par les dépenses militaires et il inaugure une approche parfois qualifiée de keynésio-marxiste. Dans ce cadre analytique, les dépenses militaires permettent, en plus de leur soutien au militarisme états-unien de domination du monde, l'absorption du ‘surplus' – cette notion remplace chez eux celle de profit – qui est produit en trop grande quantité par le capitalisme [26]. Une fois encore, il manque dans cette analyse macro-économique une attention au ‘Complexe' en tant que sous-système institutionnel spécifique mais central car situé au cœur de l'État fédéral des États-Unis.

Les marxistes ont donc parfois visé juste en critiquant les théories qui identifient l'autonomie de l'Etat et la domination d'une élite sur les rapports sociaux. Cependant, tout se passe comme si ils avaient voulu ériger un ‘cordon sanitaire' théorique – celui de la domination d'une classe capitaliste – qu'ils opposent à l'existence du SMI en tant que bloc social doté de capacités économiques, politiques et idéologiques propres.

Marx, Engels et l'excroissance bureaucratico-militaire de l'État

Pour comprendre et analyser l'épaisseur institutionnelle des SMI, je propose deux hypothèses sur l'État. D'abord, les institutions étatiques sont encastrées dans la société, c'est-à-dire dans les rapports sociaux dont elles assurent la reproduction grâce à leurs fonctions de cohésion et de répression. Les rapports sociaux incluent deux composantes étroitement imbriquées : d'une part, les rapports de production, qui sont des rapports d'exploitation du travail par le capital et sur lesquels sont fondées la production et la distribution des biens et services et d'autre part, les rapports politiques (pouvoir, culture, idéologie, etc.) qui dans la philosophie politique sont caractérisés par la différenciation entre la société civile (en allemand bürgerliche Gesellset société bourgeoise) et l'Etat. Cependant, comme le souligne Gramsci, cette séparation entre société civile et Etat n'est « pas organique, [car] dans la réalité, il s'agit d'une seule et même chose » [27].

Marx résume ainsi les relations entre les rapports de production et la sphère politique au sein des sociétés : « l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'économie politique » [28]. Dans la Contribution à la critique de l'économie politique, il écrit que « L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique » [29].

Cette métaphore de Marx a été transformée par le marxisme dominant en une séparation entre des ‘instances ou des ‘régions' – économiques et politiques, alors que les institutions étatiques sont totalement constitutives des rapports sociaux et pas seulement présentes au « niveau' de ‘l'instance politique'. Cependant, affirmer qu'une maison se construit à partir de ses fondations, cela ne signifie pas que sa charpente et sa toiture en constituent des éléments secondaires !

Meszaros a critiqué avec force cette idée de cantonner la place de l'État dans la sphère de la superstructure puisqu'il constitue la « commande politique totalisante de la structure du capital » et qu'il est « inextricablement lié à celui-ci » [30]. L'historien Edward Thompson, avait également réfuté la relégation de la loi et du système juridique à un niveau superstructurel. Dans son analyse de la ‘guerre des forêts' menée au dix-huitième siècle afin de protéger la propriété privée, il note que « la loi ne se tenait pas poliment à un ‘niveau' mais elle se trouvait à chacun des niveaux, même les plus sanglants ; elle était imbriquée à l'intérieur des rapports de production elles-mêmes (telles que les droits de propriété, les définitions des pratiques agraires ) » (italique dans le texte) [31] .

Ce que dit Thompson du droit et de la magistrature est tout aussi vrai de la police, de l'armée et de la bureaucratie civile. En sorte qu'on ne peut pas comprendre l'histoire du capitalisme français si l'on ne tient pas compte du fait que depuis des siècles, les institutions étatiques – principalement la Haute Administration et l'armée – saturent l'espace des relations sociales [32]. Comment interpréter autrement les remarques suivantes de Marx sur la France, « l'État enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile, depuis ses manifestations d'existence les plus vastes jusqu'à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d'existence les plus généraux jusqu'à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence, une omniscience, une capacité de mouvement et un ressort accru, qui n'a d'analogue que l'état de dépendance absolue, la difformité incohérente du corps social » [33] ?

Engels résumait ainsi l'importance déterminante de la ‘superstructure' : « Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat [dont Engels et Marx voyaient le prototype dans la Commune de Paris, C.S] si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c'est-à-dire le pouvoir d'Etat) est, elle aussi, une puissance économique ! » [34].

La seconde hypothèse que je propose est que l'Etat est doté d'un pouvoir propre qui s'incarne dans des institutions militaires et civiles, contrairement à l'argument de Poulantzas noté plus haut qui distingue pouvoir d'Etat et pouvoir d'appareils d'Etat afin de dénier un pouvoir propre à ces derniers. Ces institutions cherchent à faire ‘fructifier' ce pouvoir en étendant leur emprise sur la société [35]. Ce pouvoir propre des institutions étatiques permet à la bureaucratie d'Etat, au nom de l'intérêt général, de consolider sa position et d'augmenter ses avantages matériels. Au sein de celle-ci, l'armée occupe une place d'exception dans tous les Etats modernes puisqu'elle remplit la mission existentielle de défense de l'ordre social.

Dès ses premiers écrits, Marx formule une critique de l'emprise de la bureaucratie sur la société : “l'esprit général [..] est le secret, le mystère, quelle préserve à l'intérieur grâce à son organisation hiérarchisée et vis-à-vis de l'extérieur comme un corporation fermée. Dans ces commentaires critiques d'Hegel, Marx demeure encore à un niveau abstrait, philosophique, mais il est déjà clair que pour lui la bureaucratie n'est pas une ‘excroissance tumorale' greffée sur l'État, une sorte de détournement des fonctions collectives d'une institution qui serait par ailleurs bienveillante. L'État moderne qui se forme avec la domination du capital sur la société est un ‘État représentatif', qui se manifeste dans le triomphe de la figure du ‘citoyen'. Cependant, comme le remarque A . Artous, citoyenneté et bureaucratie sont « la double face de l'ossature institutionnelle de l'État moderne [36].

On a vu qu'à peine quelques années plus tard, Marx offre dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte une analyse plus explicitement politique de l'État et de sa bureaucratie.

Marx insiste sur le fait que l'armée forme le socle de cette bureaucratie d'État, et il attire l'attention sur ses capacités d'autocroissance. « Dans les régimes qui précédèrent Napoléon 3, des intérêts sociaux spécifiques prédominaient, sous le second empire, ce sont les intérêts de l'armée elle-même qui prédominent » [37]. Dans un cadre analytique évidemment très différent de celui de Marx, Max Weber attribuait également une centralité à l'armée dans son modèle de bureaucratie rationnelle et efficace, et il s'inquiétait d'ailleurs des menaces qu'elle fait peser sur la démocratie[38].

Ces formules de Marx sur la bureaucratie et l'armée donnent leur véritable épaisseur institutionnelle à l'État, elles soulignent l'aptitude de la bureaucratie d'État à renforcer son emprise sur la société tout en promouvant l'enrichissement des capitalistes. Le 18 Brumaire est considéré à juste titre par Jessop comme « un point essentiel de sa vision anti-instrumentaliste de l'État » [39].

Il serait toutefois erroné de considérer les critiques de Marx sur la bureaucratie oppressive comme étant spécifiques à la France. Au début des années 1890, Engels remarque dans sa réédition des textes de Marx sur la guerre civile en France que la formation d'un appareil d'État qui s'émancipe de tout contrôle est présente dans tous les pays démocratiques [40]. Ces remarques d'Engels sont confirmées par plusieurs lettres écrites au cours la décennie 1890 dans lesquelles il met en garde les lecteurs de Marx contre l'inattention portée aux rôle du politique.

Toutefois, la contribution d'Engels sur la formation de l'appareil de l'État en une puissance autonome ne s'arrête pas là. Au cours des années 1880 et 1890, il perçut clairement les mécanismes endogènes au capitalisme qui favorisent l'auto-croissance des systèmes militaro-industriels, et cela bien avant qu'ils ne s'enracinent durablement à la fin de la seconde guerre mondiale. Le point de vue formulé par Luxemburg est encore plus net sur la formation du militarisme capitaliste comme un espace politico-économique singulier, car d'une part, il “créé la forme d'investissement la plus indispensable et la plus profitable » et d'autre part il est un moyen sanglant de répression contre les luttes des travailleurs pour améliorer leur situation (grèves, coalitions, etc) [41].

Néanmoins, après la seconde guerre mondiale, en dépit de l'enracinement des SMI dans les grands pays capitalistes (et en URSS), les pistes fécondes ouvertes par Engels et Luxemburg sur la spécificité du militarisme en tant que lieu de convergence de l'économique et du politique n'ont pas été empruntées. Ce qui prima fut un débat plus ou moins sophistiqué sur la contribution des dépenses militaires dans l'accumulation du capital[42].

Le noyau totalitaire des SMI

Il fallut attendre la barbarie du vingtième siècle, celle des guerres, du nazisme, du fascisme et du stalinisme pour que surgisse la question de la fusion du politique et de l'économie et qu'elle soit posée avec force puis consacrée dans le terme ‘totalitarisme'. Ce terme fut d'abord employé en 1928 par Giovanni Gentile, le théoricien du fascisme, celui « d'Etat total » fut utilisé dès 1931 par Carl Schmidt, théoricien du nazisme, mais il a obtenu sa reconnaissance grâce aux travaux de Hanna Arendt. Selon elle, l'évolution de l'impérialisme vers le totalitarisme est le résultat de l'accumulation illimitée de pouvoir politique par la bourgeoisie. Elle affirme, en référence à Luxemburg, mais dans une perspective éloignée de celle-ci, que « L'impérialisme doit être considéré comme le premier stade de la domination politique de la bourgeoisie plutôt que comme le dernier stade du capitalisme » [43]. Selon Arendt, cette volonté d'expansion illimitée du capital explique la transformation de l'Etat en un organe totalitaire.

Avant ces analyses d'Arendt, le juriste Franz Neumann, en tant que marxiste proche de l'école de Francfort, avait connecté l'économie et la politique d'une façon différente de la sienne [44]. Il critique les thèses du ‘collectivisme bureaucratique' qui annoncent la domination d'une classe managériale, ce qui équivaut selon lui à affirmer que le capitalisme comme rapport de production n'existe plus, « mais qu'il est remplacé par la toute puissance politique ». Pour les mêmes raisons, il critique les thèses de F. Pollock, une autre figure marquante de l'Ecole de Francfort, qui estime que le profit a perdu son rôle principal d'orientation des flux de capitaux et que le « capitalisme d'Etat » [45] remplace désormais le capitalisme monopoliste tel qu'il fut analysé par les marxistes du début du vingtième siècle.

A l'inverse, Neumann souligne l'importance de la base économique du régime nazi qu'il définit comme un « capitalisme monopoliste totalitaire ». Il analyse finement la nouvelle configuration des classes dominantes constituée d'un agglomérat de quatre groupes : “ le parti, l'armée, la bureaucratie, et l'industrie”. De façon tout à fait pionnière, il dénie l'existence d'un Etat centralisé qui possèderait en Allemagne le ‘monopole de la violence' et affirme que ces quatre composantes “ solides et centralisées opèrent chacune de façon souveraine, car elles possèdent toutes un pouvoir législatif, administratif et judiciaire. L'unité de ces quatre composantes repose sur un accord informel sur la politique à mener » [46].

Wright Mills emprunte plusieurs idées clés à Neumann pour élaborer sa théorie ‘de l'élite au pouvoir' mentionnée plus haut. Dans la recension de l'ouvrage qu'il rédige en 1942 [47], il note que celui-ci « jette une lumière sur le capitalisme dans les pays démocratiques. Si vous lisez soigneusement [le livre], vous y trouverez les traits inquiétants des futurs possibles proches de chez vous [48].

Enfin, Trotski utilise le qualificatif à propos de l'Italie mussolinienne où « le centralisme d'Etat sous couvert de fascisme a pris un caractère totalitaire […] il subordonne tous les aspects économiques, politiques et culturels au capital financier ». Dans d'autres écrits, il qualifie à plusieurs reprises la bureaucratie de Moscou de « régime [qui] avait pris une tournure ‘totalitaire' dans sa forme plusieurs années avant que ce terme n'apparaisse en Allemagne » [49] .

Quelques années auparavant, il avait même esquissé une sombre perspective pour la période postérieure à la seconde guerre mondiale. En cas de déclin du prolétariat après la guerre, la possibilité s'ouvrirait d'une « décomposition ultérieure du capital monopoliste, sa fusion ultérieure avec l'Etat et la substitution à la démocratie, là où elle est encore maintenue, d'un régime totalitaire […] qui marquerait le crépuscule de la civilisation » [50]. La force de l'Etat totalitaire lui permettrait donc dans cette conjoncture exceptionnelle, de « fusionner » avec le capital.

J'ai largement ouvert le spectre des auteurs qui utilisent les termes ‘totalitaire' ou ‘totalitarisme' afin d'en indiquer les usages différents et en partie contradictoires. Une différence majeure entre ces approches réside dans l'existence ou non du concept « caméléon » de « totalitarisme » noté par E. Traverso. En vérité, à la suite des travaux d'Arendt, la discussion de ce concept a été surdéterminée par l'hypothèse d'une convergence des régimes nazis et staliniens et celle-ci fut politiquement instrumentalisée pendant la guerre froide. C'est d'ailleurs pour éviter son instrumentalisation que Ian Kershaw et Moshe Lewin ont préféré le terme plus neutre de ‘dictature' dans leur comparaison de l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne [51].

Cependant, tous les auteurs que j'ai mentionnés partagent le constat que les sociétés totalitaires sont caractérisées par une fusion du politique et de l'économique qui s'accompagne de l'emploi de méthodes répressives contre l'ensemble de la société [52].

En 1941, Harold Lasswell décrivait lui aussi un projet dystopique d'évolution des sociétés vers un « Etat-caserne » (Garrison State) dont G. Orwell donnerait une saisissante représentation quelques années plus tard dans son inoubliable roman 1984. Selon Lasswell, l'Etat-caserne annonçait l'avènement d'un monde dans lequel « les spécialistes de la violence forment le groupe le plus puissant de la société ».

Alors que la machine de guerre étatsunienne se mettait à peine en marche, il concluait déjà « qu'il n'y a aucun exemple [autre que celui des Etats-Unis, C.S.] d'Etat militarisé combiné aux technologies modernes » dans l'histoire. Lasswell conjecturait que « bien que les dirigeants de l'Etat-caserne auront la maitrise de la régulation du taux de production, ils chercheront à coup sûr à empêcher la pleine utilisation des capacités productives modernes pour des objectifs de consommation non-militaire »[53].

Toutefois, ni la conjecture totalitaire ni celle de l'Etat-caserne ne se sont généralisées après la seconde guerre mondiale. Une nouvelle ère d'expansion du capitalisme, adossée à la toute-puissance des Etats-Unis s'est produite pour plusieurs raisons.

D'abord, le niveau de destruction des forces productives produit par la guerre, bien au-delà de tout ce qui pouvait être imaginé avant son déclenchement, avait en quelque sorte déblayé le terrain pour un nouveau cycle d'accumulation du capital. Ce nouveau régime s'appuyait sur des gains de productivité considérables grâce à la mise en œuvre des nombreuses découvertes scientifiques accumulées depuis des décennies, dont certaines d'entre elle donnèrent lieu à de nouvelles technologies pendant la guerre (électronique/informatique, aéronautique).

Ensuite, les poussées populaires en Europe, au sein de pays dont les appareils d'États se désagrégeaient, ébranlaient les fondements mêmes du capitalisme et contraignirent les Etats-Unis à soutenir la reconstruction des pays européens. Enfin, l'URSS était sortie de la guerre moins affaiblie qu'attendu et Staline exigeait sa part du butin qu'il obtint dans les accords négociés à Yalta. Cette conjoncture mondiale incita les dirigeants des Etats-Unis à associer les classes dirigeantes européennes à la construction d'un ‘ordre libéral international' fondé sur des compromis sociaux qui ‘endiguerait' l'expansion de l'URSS.

Le totalitarisme n'a donc pas envahi les sociétés d'après-guerre, il a néanmoins trouvé un point d'ancrage dans le dynamisme du militarisme. En effet, le SMI étatsunien a émergé après la seconde guerre mondiale comme un produit de la nouvelle conjoncture internationale et de la place que les Etats-Unis entendaient y occuper. Mais il s'est également construit puis enraciné grâce à l'importance prise par la science et la technologie dans le régime d'accumulation du capital mis en place depuis 1945. Le SMI étatsunien a donc assis sa puissance sur les deux objectifs qui sont assignés à la technologie, ceux de suprématie militaire et de compétitivité économique, consolidant ainsi l'influence politique et économique des Etats-Unis dans le monde.

L'enracinement des SMI aux Etats-Unis et dans quelques autres pays au cœur du régime d'accumulation qui s'est installé après la seconde guerre mondiale constitue un fait qualitativement nouveau. En prenant appui sur le constat commun concernant le qualificatif ‘totalitaire' résumé plus haut, je considère que l'intégration politico-économique des SMI constitue une enclave « totalitaire » dans les sociétés contemporaines, y compris celles qui se réclament de l'État de droit et de la démocratie. Les SMI ont stimulé le militarisme, qui est à la fois une idéologie fondée sur la violence et une pratique des gouvernements visant à subjuguer par la force armée d'autres pays mais également leur propre population.

Le positionnement singulier des SMI, qui repose sur l'intégration organique du politique et de l'économique a produit dans tous les pays où ils existent un mode de fonctionnement assez semblable, caractérisé par l'opacité, la toute-puissance et l'irresponsabilité. Ce n'est pas céder aux thèses conspirationnistes que d'affirmer que la mission du SMI est de promouvoir la militarisation.

L'alliance techno-liberticide du SMI et du régime trumpiste

Depuis quelques années, l'IA est devenu un puissant moteur de régénération des SMI. Sous l'effet de la concurrence économique et des rivalités militaires, elle s'impose, comme la technologie générique d'un monde en guerres sociale, sécuritaire et militaire, et elle trace ainsi les linéaments d'un ordre totalitaire. Il est frappant d'observer, qu'en dépit de leurs rivalités structurelles, les stratégies des SMI suivies par les gouvernements des Etats-Unis et de la Chine, qualifiées respectivement d'« intégration militaire-civil » et de « fusion militaire-civile » présentent de nombreuses analogies du point de vue technologique [54]. D'ailleurs dans la recherche quantique, un des domaines scientifiques les plus prometteurs pour les progrès de l'IA générative, les Etats-Unis et la Chine sont les pays dont la collaboration scientifique est la plus intense [55].

Les forces endogènes qui renforcent les dispositions totalitaires des SMI ne sont pas isolées des transformations de leur environnement. Bien au contraire. Les SMI évoluent en concordance avec les pulsations de la conjoncture mondiale. Ainsi, dans la nouvelle conjoncture historique qui s'est formée à la fin des années 2000 – que j'appelle ‘le moment 2008' [56] – caractérisé par une concurrence économique qui se conjugue aux rivalités militaires et une insoutenabilité écologique toujours plus évidente -, les SMI agissent comme une force d'aimantation de l'IA, surdéterminant sa trajectoire d'évolution vers des usages militaro-sécuritaires, ce qui augmente son potentiel liberticide.

Aux Etats-Unis, l'ordre social proposé par les groupes du numérique est fondé sur une idéologie techno-liberticide (ou totalitaire) qui est résumée ainsi par P. Thiel, personnage clé du système Trumpien et fondateur de Paypal et Palentir : “Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles” [57]. Ou par le fondateur d'Anduril comme ceci : “Les sociétés ont toujours eu besoin d'une classe de guerriers enthousiastes et désireux d'user de la violence contre les autres pour imposer de nobles objectifs » [58].

Cette idéologie, qualifiée de « fascisme de la fin des temps »[59] facilite la convergence entre les pulsions totalitaires du SMI étatsunien et l'évolution autoritaire du régime politique des Etats-Unis. D. Trump, en écho à l'idéologie techno-liberticide résume sa philosophie politique par cette sentence attribuée à Napoléon Bonaparte : « Celui qui sauve sa patrie ne viole pas la loi » [60].

Il serait puéril d'imputer l'évolution politique des Etats-Unis aux traits psychologiques de D. Trump sans tenir compte des bouleversements profonds qui expliquent qu'un tel personnage ait pu émerger. La radicalisation de sa politique, y compris par rapport à son premier mandat, témoigne qu'il n'est plus possible pour les Etats-Unis de préserver leur domination du monde en continuant à la fonder sur l''ordre libéral international', le respect de l'Etat de droit' ou encore sur son rôle d'‘hégémon bienveillant' qu'ils exercent depuis 1945, selon la littérature dominante d'économie politique internationale. En réalité, les Etats-Unis ne peuvent plus se contenter de poursuivre les politiques menées depuis la fin des années 2000 par Obama, Trump 1 (2016-2020) et Biden s'ils veulent contrecarrer l'ascension économique et géopolitique de la Chine. Il leur faut ‘changer de braquet' pour employer une métaphore cycliste.

Dans le cadre de cette lutte contre l'ascension chinoise, perçue comme une menace existentielle par les élites économiques et politiques, Donald Trump élu en 2024 coche toutes les cases d'un candidat Bonaparte en raison des dizaines de décrets fondés sur l'état d'urgence (emergency powers) qu'il a d'ores et déjà publiés, de l'utilisation des réseaux sociaux afin de véhiculer des ‘vérités alternatives' et de la répression menée contre les ‘ennemis de l'intérieur' qu'il s'agit « de maitriser avant qu'il ne deviennent hors de tout contrôle » (migrants, ‘antifas', etc.) [61].

Du côté du militarisme externe, complétant le tableau du Bonaparte de la Maison-Blanche, on recense son soutien à la guerre génocidaire menée par Israël (poursuivi par son plan néocolonial pour Gaza voté à l'unanimité par le Conseil de sécurité), le bombardement de l'Iran, les menaces de changement de régime en Amérique centrale et l'annonce d'une appropriation par les Etats-Unis des ressources détenues par certains pays.

Dans sa marche au bonapartisme, Trump a noué une alliance quasi-personnelle avec les grands groupes du numérique. Cette alliance, qui exhibe les traits du népotisme et de la prévarication, maintient une longue tradition étatsunienne de collusion Etat/entreprise inaugurée au début du vingtième siècle par les ‘barons voleurs'. Toutefois, au-delà de ces formes malodorantes de fonctionnement politique, la montée en puissance des groupes du numérique au sein de l'appareil d'Etat fédéral résulte de deux facteurs structurels économique et militaire intimement liés. D'abord, ces groupes sont le moteur indispensable de la croissance économique de Etats-Unis à laquelle ils contribuent à hauteur de 35% à 45% [62].

De plus, ils constituent une figure dominante du capital financier contemporain, dont la physionomie est assez différente de celle décrite par Hilferding au début du vingtième siècle [63]. Les sept grands groupes du numérique (Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Nvidia, and Tesla), appelés les « 7 magnifiques [64], comptaient en mai 2025 pour 34,1% de la capitalisation boursière de Wall Street [65]. Ils développent une vaste gamme d'activités financières : crédit, gestion d'actifs financiers, services sur cryptomonnaie, sans d'ailleurs être soumis aux réglementions prudentielles [66]. L'alliance du gouvernement et des groupes du numérique est devenue tellement intime qu'un ministre de Trump a déclaré (après que l'Etat fédéral fût devenu le premier actionnaire d'Intel en septembre 2025) que les Etats-Unis sont désormais un « capitalisme d'Etat » [67].

Il est toutefois impossible d'expliquer cette alliance par les seuls motifs de restauration de la compétitivité industrielle des Etats-Unis. Pourtant, une partie notable de la littérature critique limite son analyse des transformations du capitalisme à cette seule dimension économique[68]. Ainsi, Alami et Dixon théorisent la nouvelle période historique sous le terme d'« hybride capital-Etat ». Selon eux, ce concept permet “de problématiser l'expansion globale de l'Etat dans l'économie mondiale dans son rôle d'impulsion, de supervision et de propriété du capital » [69]. C'est une vision très étroite des mutations du capitalisme post-2008 car cantonner l'Etat à ces trois fonctions de l'Etat, d'ailleurs mises en évidence depuis longtemps par l'économie politique hétérodoxe, revient à ignorer le centre de gravité militariste du prétendu ‘retour de l'Etat'.

En fait, la militarisation du régime politique forme l'autre raison essentielle de l'alliance de Trump et des groupes du numérique. Ainsi que cela été mentionné, ceux-ci maîtrisent des technologies qui en font des acteurs clés du système militaro-industriel étatsunien (SMI) et pour cette raison, ils sont indispensables au succès de la politique extérieure et intérieure du pays. Sur le plan international, la course à l'innovation technologique maintient la suprématie militaire du pays qui est confortée par un budget dont le montant dépasse le total cumulé des budgets militaires chinois et russes, même lorsqu'il est calculé en monnaie qui compare les parités de pouvoir d'achat entre pays [70].

Sur le territoire états-unien, les technologies de surveillance et de répression fondées sur l'IA démontrent leur efficacité dans la lutte contre les ennemis de l'intérieur. Le budget de l'agence fédérale en charge de l'arrestation, la détention et la déportation des migrants (l'Immigration and Customs Enforcement, ICE) s'élevait à 29 milliards de dollars en 2025, le triple du montant alloué en 2024. Il faut y ajouter celui de l'agence de protection des frontières (la Customs and Border Protection, CBP) qui a reçu à peu près la même somme en 2025 [71]. Les entreprises spécialisées dans l'IA, y compris israéliennes, sont les principales bénéficiaires de ces augmentations du budget du CBP qui perfectionnent la machine qualifiée de « surveillance-détention-déportation » [72].

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, il n'y a donc pas de déclin du rôle de « l'Etat », ni aux Etats-Unis ni dans les autres pays occidentaux. Derrière la lutte contre l'« Etat profond » (Deep State) qui figure dans le programme de Trump [73], se trouve l'objectif d'éviscération de ses fonctions sociales et une polarisation sur ses fonctions répressives [74].

Celles-ci ne sont pas limitées à la sphère politico-juridique, elles pénètrent au cœur de l'économie étatsunienne et servent de justification aux programmes militaires et sécuritaires de plus de mille milliards de dollars qui nourrissent le plan de charge des grands groupes du numérique, de l'aéronautique et l'espace.

Marx écrit dès les premières lignes du 18 Brumaire qu' « au lieu que la société elle-même se soit donné un nouveau contenu, c'est l'État qui paraît seulement être revenu à sa forme primitive, à la simple domination insolente du sabre et du goupillon ». Le sabre est aujourd'hui numérisé et programmé par l'IA. Remplaçons le goupillon par l'idéologie raciste et nativiste des dirigeants des groupes du numérique afin de comprendre les processus en cours. En somme, la consolidation totalitaire du SMI états-unien opérée par l'IA est étroitement liée au durcissement du régime politique trumpiste.

Dans un article récemment publié sur le site de Contretemps [75], Cédric Durand décrit les relations entre Trump et les groupes du numérique d'une façon très différente de celle que je propose dans cet article. Il écrit :

« Moins d'État plus de Big tech. Ou plutôt, une dislocation de l'autonomie du politique sous l'emprise du capital numérique telle est donc la première caractéristique du techno-féodalisme qui se met en place aux Etats-Unis ».

La ‘dislocation du politique' désigne sans doute pour Cédric Durand l'effritement des contre-pouvoirs (checks and balance) du Congrès, la mise sous tutelle de l'appareil judiciaire, et tout une série d'autres mesures qui accélèrent la « dégringolade démocratique » (democratic backsliding), abondamment analysée depuis quelques mois par les chercheurs étatsuniens. Or, cette évolution ne reflète aucunement une ‘dislocation du politique', elle révèle au contraire sa puissante concentration entre les mains du Président, un trait caractéristique du bonapartisme. Cette concentration des pouvoirs est aujourd'hui justifiée aux Etats-Unis au nom d'une théorie ‘du pouvoir exécutif unitaire' (unitary executive power) dont les racines sont d'ailleurs anciennes dans l'histoire politico-juridique du pays [76].

Cédric Durand ajoute que le nouveau trumpisme est « le contraire d'un absolutismecar il ne vise pas à opérer l'unification politique des classes dominantes dans l'État fédéral [77]. Je m'interroge sur la portée de cette formule, car à cette étape, il n'existe pas d'opposition politique organisée par le Big business contre Trump. Elle se manifestera peut-être si – comme c'est probable – la guerre commerciale qu'il a engagée ne donne pas les résultats escomptés.

Plus profondément, l'existence d'un régime en quête d'absolutisme politique et l'existence de dissensions au sein des classes dominantes ne sont pas antinomiques. Comme le notait F. Neumann, même dans le régime nazi, forme d'absolutisme extrême, « La classe dirigeante dans l'Allemagne nationale-socialiste est loin d'être homogène. Il existe autant d'intérêts qu'il y a de groupes” [78].

De même, dans la phase initiale du fascisme, les financiers de Mussolini étaient également divisés entre les grands industriels et les grands propriétaires fonciers dont « les intérêts étaient directement en conflit sur des questions telles que les taxes, les droits de douanes, et les politiques fiscales » [79]. L'absolutisme politique peut donc prospérer sans qu'il existe pour autant une identité de vue politique des classes dominantes, sauf sur les mesures à prendre contre les exploités.

Enfin, l'article de Cédric Durand est intitulé : « Le technoféodalisme est un Léviathan de pacotille » [80]. L'absence de toute référence au contenu militaro-sécuritaire de l'alliance de Trump et des groupes du numérique explique une telle sous-estimation de la puissance dévastatrice contenue dans cette alliance [81].

Pour les raisons mentionnées dans cet article, mon hypothèse est au contraire que l'entrée massive des groupes du numérique au sein du SMI étatsunien renforce considérablement son assise totalitaire. L'essor de l'IA accélère le rapprochement entre la concurrence économique et l'usage de la force militaire. Le contrôle des chaines mondiales de production de l'IA et des plateformes, qui englobent les logiciels, les métaux rares, les processeurs graphiques (GPU), etc., est au cœur des rivalités impériales. Celles-ci sont exacerbées en raison de l'antagonisme violent qui oppose les trajectoires de développement de l'IA à la préservation des systèmes
écologiques.

Car, si l'IA incarne la technologie d'un monde en guerres, c'est en particulier parce que la trilogie énergie-eau-éléments de terres rares dont elle est dépendante pour pouvoir fonctionner conduit l'humanité sur un chemin écologiquement insoutenable qui annonce donc des affrontements entre grandes puissances [82]. Sur le plan interne aux Etats-Unis, les groupes du numérique fournissent les outils technologiques qui sont utilisés par l'armée, la garde nationale et les services de renseignement afin de durcir le régime bonapartiste en place.

Conclusion

Cet article a proposé l'hypothèse que les SMI, institutions sui generis formées après la seconde guerre mondiale, forment le noyau totalitaire des sociétés contemporaines. Les développements récents des SMI ne sont pas seulement un reflet de la marche des grandes puissances vers des régimes autoritaires, ils en sont un puissant stimulant.

Dans ce contexte, l'accession au pouvoir de Trump n'est pas le fruit d'une aventure individuelle, contrairement au récit proposé par les médias dominants. Le chemin bonapartiste qu'il emprunte résulte de la nécessité de changer radicalement la politique des États-Unis afin d'endiguer l'ascension économique et géopolitique de la Chine. Trump a construit une large base électorale (la ‘MAGA' ou Make America Great Again) afin de rendre ce projet hégémonique. Cependant, les succès du programme trumpiste reposent crucialement sur les technologies militaro-sécuritaires développées par les groupes du numérique.

La place occupée par les États-Unis dans les relations internationales permet à D. Trump de s'afficher comme le porte-parole des régimes autoritaires, de mobiliser l'extrême droite latino-américaine mais également de souhaiter renforcer « l'influence croissance des partis patriotiques européens » [83] contre le déclin de la ‘civilisation occidentale', qui est selon lui, submergée par l'immigration. L'ordre international esquissé par Trump depuis son élection promet un bel avenir aux pulsions totalitaires des systèmes militaro-industriels.

Notes

[1] Serfati Claude, « Mes chers compatriotes, méfiez-vous du complexe militaro-industriel ! » dans Petitjean Olivier et Du Roy Ivan (2025) , Multinationales – Une histoire du monde contemporain, La Découverte.

[2] Adams, Gordon (1981) The Politics of Defense Contracting : The Iron Triangle (Council on Economic Priorities)

[3] Selon les théories des systèmes, le tout (le système) représente plus que la somme de ses parties, il possède une cohésion qui lui permet de se reproduire et il est finalisé par un objectif. Enfin les systèmes sont généralement ouverts sur leur environnement voir von Bertalanffy Ludwig, (1950 )“An Outline of General System Theory “, The British Journal for the Philosophy of Science, Volume I, Issue 2, 1 August. Les systèmes militaro-industriels possèdent ces propriétés.

[4] Wood Meiksins Ellen, (1995) , Democracy against Capitalism, Cambridge University Press, p.50.

[5] https://wikirouge.net/texts/en/Letter_to_Friedrich_Engels,_July_7,_1866

[6] Roman Rosdolsky (1977, première édition en Allemand 1968), The Marking of Marx's « Capital », Pluto Press, Londres.

[7] Traverso Enzo (2001), Totalitarisme. Le vingtième siècle en débat, Points, Paris, p.317

[8] Serfati Claude, « L'intelligence artificielle, technologie d'un monde en guerres », AOC, 26 septembre 2025.

[9] François Denord, qui a réalisé une nouvelle traduction d'Elite power a substitué au titre français initial L'Elite du pouvoir celui de L'élite au pouvoir, voir « Pourquoi rééditer L'Élite au pouvoir ? », file :///C :/Users/Claudes/Downloads/classiques.pdf

[10] Mills W.C. (1959, première edition 1956), The power elite, Oxford University Press.

[11] id..4.

[12] ib..278.

[13] ib., p.215.

[14] ib. p276

[15] Melman S., Pentagon Capitalism : the political economy of war,New York, McGraw-Hill, 197, p.2.

[16] Id., p.266.

[17] Moskos Charles C. , “The Concept of the Military-Industrial Complex : Radical Critique or Liberal Bogey ?”, Social Problems, 1974, Vol. 21, No. 4, avril.

[18] Selon William Hartung et Dillon Fisher, en 2023, plus de 80% des généraux et amiraux quatre étoiles des forces Etatsuniennes étaient membres, conseillers, consultants ou lobbystes d'entreprises de l'armement, 5 octobre 2023, https://responsiblestatecraft.org/pentagon-revolving-door/

[19] Domhoff, G. William (2006, 5°ed) , Who rules America : power and politics, McGraw Hill, New York.

[20] Jessop, B. (1985). Nicos Poulantzas : Marxist Theory and Political Strategy. London : Macmillan.

[21] Poulantzas (1972) , Pouvoir politique et classes sociales, François Maspéro, tome 2, p.155

[22] Poulantzas Nikos « Le problème de l'État capitaliste » (1970) , reproduit dans Contretemps, 22 septembre 2015, https://www.contretemps.eu/le-probleme-de-letat-capitaliste/

[23] Poulantzas N. (2013) , L'État, le pouvoir, le socialisme, Editions Amsterdam, Paris, p.141,

[24] Le caractère partiel de cette définition de l'Etat fut relevé par Jean-Marie Vincent dans sa recension de l'ouvrage Classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui. « L'état, se contente-t-il [Poulantzas, C.S.] de nous dire, est une condensation des rapports sociaux, ce qui ne comporte aucune indication claire sur le comment et le pourquoi de cette condensation ». Critiques de l'économie politique, janvier-mars 1975, n° 19, http://jeanmarievincent.free.fr/spip.php?article28

[25] Poulantzas Nikos « Le problème de l'État capitaliste », op. cité.

[26] Baran P.A. et Sweezy A. (1966), Monopoly Capital : An Essay on the American Economic and Social Order, Monnthly Review Press, p.153.

[27] Forgacs David (ed.) (2000) , The Antonio Gramsci reader : selected writings, 1916-1935, NYU Press, p.210.

[28] Marx Karl (1859), Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales (version numérique) , p.19, https://classiques.uqam.ca/classiques/Marx_karl/contribution_critique_eco_pol/contribution_critique.html

[29] Critique de l'économie politique (1859), https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm, p.61 et 60.

[30] István Mészáros (2010), Beyond Capital : Toward a Theory of Transition, NYU Press, Monthly Review Press.

[31]Thompson E.P. (1975), Whigs and Hunters, The Origins of the Black Act,p.261. Le Waltham Black Act, voté en 1723, fut un moment majeur dans la défense de la grande propriété foncière contre les braconniers qui se grimaient le visage en noir, p.96.

[32] J'aborde cette question de la ‘saturation' par l'Etat des rapports sociaux en France dans L'Etat radicalisé. La France à l'heure de la mondialisation armée, (2022) , La fabrique.

[33] Marx K., Le 18 Brumaire, op. cité.

[34] Engels F., lettre à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890, https://www.marxists.org/francais/engels/works/1890/10/fe18901027.pdf

[35] Block Fed, “The Ruling Class Does Not Rule. Notes on the Marxist Theory of the State”, Socialist Revolution, mai-juin 1977.

[36] Antoine Artous, « Marxisme. Nature et forme de l'Etat capitaliste », 29 juillet 2015, https://alencontre.org/marxisme/marxisme-nature-et-forme-de-letat-capitaliste.html

[37] “The Rule of the Pretorians”, New York Daily Tribune, 12 mars 1858, https://wikirouge.net/texts/en/The_Rule_of_the_Pretorians

[38] , Cochrane Glynn (2018) , Max Weber's Vision for Bureaucracy. A Casualty Of World War I, Palgrave Macmillan

[39] https://bobjessop.wordpress.com/2014/01/12/marx-and-engels-on-the-state/https://bobjessop.wordpress.com/2014/01/12/marx-and-engels-on-the-state/

[40]Engels F., « Introduction à la guerre civile en France », https://www.marxists.org/francais/engels/works/1891/03/fe18910318.htm

[41] Luxemburg Rosa (1899), “Rosa Luxemburg, “The Militia and Militarism” https://www.marxists.org/archive/luxemburg/1899/02/26.htm

[42] Je pense ici à la contribution de Kidron qui a ouvert un large débat sur les relations entre les dépenses militaires et l'accumulation, du capital, aux échanges prolongés et aiguisés entre E. Mandel et P. Mattick, etc. Alex Callinicos a proposé une présentation des travaux de Kidron pour le public français, https://www.contretemps.eu/economie-armement-permanente-economie-politique-kidron/,

[43] Arendt Hannah (195 ) , The Origins of Totalariansim, Meridian Books, Cleveland, p. 138I

[44] Neumann Franz, Behemoth : The Structure and Practice of National Socialism 1933–1944,New York, Oxford University Press.

[45] Pollock Frederick, “Is National Socialism a New Order ?”,Studies in Philosophy and Social Science 9:440 1941,p.450.

[46] Neumann Franz, op. cité, p.6-7, 214, et 382.

[47] Cité dans Mabee B. The international politics of truth : C. Wright Mills and the sociology of the international. Review of International Studies. 2022 ;48(4)

[48] Mills, “Locating the Enemy : The Nazi Behemoth Dissected.” (Review of Franz Neumann's Behemoth : The Structure and Practice of National Socialism.) Vol. 4, Partizan Review (September‑October, 1942), cité dans Horowitz, Irving Louis [ed.]. 1972. Power, Politics and People : The Collected Essays of C. Wright Mills. London : Oxford University Press. p.177

[49] Trotsky Léon (1936), The Revolution Betrayed : What is the Soviet Union and Where Is It Going ? , chapitre 5, https://www.marxists.org/archive/trotsky/1936/revbet/

[50] « L'U.R.S.S dans la guerre », 1937, également https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/dma3.htm . Fred Block considère que cette , dans une perspective assez proche, cons

[51] Cité dans Baehr Peter et Richter Melvin (2004), Dictatorship in History and Theory bonapartism, caesarism, and totalitarianism, Cambridge University Press, p.4-5.

[52] A l'approche de la seconde guerre mondiale, l'usage du terme totalitaire devint plus fréquent. En 1938, la philosophe Simone Weil, protestant contre l'arrestation du dirigeant nationaliste algérien Messali Hadj par le gouvernement du front populaire écrivait que son seul crime étaient de revendiquer « l'extension des libertés démocratiques aux indigènes, la suppression du Code de l'indigénat, cet ensemble de contraintes à côté de quoi les régimes totalitaires apparaissent, par comparaison, presque libéraux », Simone Weil, Écrits historiques et politiques. 2. Deuxième partie : Politique, p.107, https://cras31.info/IMG/pdf/simone_weil_-_ecrits_2_–_politiques.pdf

[53] Lasswell Harold D., “The Garrison State”, American Journal of Sociology, 1941, 46,4, p.455, 457 et 465.

[54] Elsa B Kania, “In Military-civil fusion, China is learning lessons from the United States and starting to innovate,” The Strategy Bridge, August 27, 2019, https:// thestrategybridge.org/the-bridge/2019/8/27/in-military-civil-fusion-china-is-learning-lessons-from-the-united-states-and-starting-to-innovate

[55] Edward Parker, Daniel Gonzales, Ajay K. Kochhar, Sydney Litterer, Kathryn O'Connor, Jon Schmid, Keller Scholl, Richard Silberglitt, Joan Chang, Christopher A. Eusebi, and Scott W. Harold, An Assessment of the U.S. and Chinese Industrial Bases in Quantum Technology, RAND Corporation, RR-A869-1, 2022, https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA869-1.html.

[56] Serfati Claude, Un monde…, op. cité.

[57] Thiel Peter, “The Education of A Libertarian”, Cato Unbound, 13 avril 2009, https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/.

[58] Cité dans Thomas Fazi, « Welcome to America's techno-military future », Unherd, 21 janvier 2025, https://unherd.com/2025/01/welcome-to-americas-techno-military-future/

[59] Noémie Klein etAstra Taylor, « The rise of endtimes fascism”, The Guardian, 13 avril 2025.

[60] https://www.theguardian.com/us-news/2025/feb/16/trump-napoleon-judges-government-firings

[61] Discours de D. Trump aux officiers, New York Post, 30 septembre 2025,

Le retour de l’impérialisme débridé : l’enlèvement de Maduro et la doctrine Donroe

L'avancée d'une stratégie transactionnelle et coercitive des États-Unis sur l'Amérique latine marque la fin de la rhétorique libérale et remet en cause la souveraineté (…)

L'avancée d'une stratégie transactionnelle et coercitive des États-Unis sur l'Amérique latine marque la fin de la rhétorique libérale et remet en cause la souveraineté nationale face à la lutte pour le contrôle de ressources stratégiques.

4 janvier 2026 | Source

1. La chronique d'une attaque annoncées

L'intervention militaire des États-Unis contre le Venezuela, culminant avec l'enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, est en préparation depuis longtemps. Dans un article publié dans Carta Capital en février 2019, intitulé « Donald Trump, la fin du globalisme et la crise au Venezuela », j'affirmais déjà que le président révélait avec une franchise inédite les véritables objectifs de l'impérialisme états-unien : non pas la défense de la démocratie ou des droits humains, ni le respect (sélectif) du droit international fondé sur l'idéologie libérale, mais le contrôle de ressources à haute valeur stratégique et économique. Déjà à cette époque, Trump critiquait ouvertement ses prédécesseurs pour ne pas avoir « pris le pétrole » du Venezuela ou de l'Irak, ou les terres rares de l'Afghanistan, exposant une logique prédatrice que le discours libéral dissimulait habituellement.

En janvier 2013, Trump tweetait : « Je n'arrive toujours pas à croire que nous soyons sortis d'Irak sans le pétrole. » Lors d'un débat avec Hillary Clinton en septembre 2016, il proposait un retour au XIXᵉ siècle : « La coutume voulait que le vainqueur prenne le butin. Aujourd'hui, il n'y a plus de vainqueur… Mais moi, j'ai toujours dit : prenez le pétrole. »

Déjà président, Trump insista à deux reprises auprès du président irakien pour qu'il cède davantage de pétrole en compensation des coûts de la guerre. L'ancien conseiller à la sécurité nationale H. R. McMaster l'aurait réprimandé lors de la seconde tentative : « C'est mauvais pour la réputation américaine, ça va effrayer nos alliés… et nous faire passer pour des criminels et des voleurs. » En janvier 2019, le vice-président Mike Pence déclara que Trump « n'était pas un partisan » des interventions extérieures, sauf « dans cet hémisphère » (le fameux « arrière-cour »).

C'était le présage de la doctrine Donroe. Toujours en janvier 2019, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton déclara : « Nous sommes en discussion avec de grandes entreprises pétrolières américaines… Le Venezuela fait partie des trois pays que j'ai appelés la Troïka de la tyrannie (avec le Nicaragua et Cuba). Cela ferait une énorme différence pour les États-Unis sur le plan économique si nous pouvions faire en sorte que les compagnies pétrolières américaines produisent réellement et investissent dans les capacités pétrolières du Venezuela. »

En avril 2025, lors de la rencontre IV Dilemmas of Humanity : Perspectives for Social Transformation, organisée à São Paulo par l'Institut Tricontinental, le Mouvement des sans-terre et l'Assemblée internationale des peuples, j'ai soutenu que Trump choisirait le Venezuela comme première cible militaire dans l'hémisphère occidental — ce qui constituerait la première intervention militaire directe en Amérique du Sud de l'histoire. L'argument était simple : attaquer le Canada ou le Groenland serait infiniment plus risqué et diplomatiquement indéfendable ; le Venezuela, en revanche, offrait des justifications acceptables pour la base MAGA (les prétendues menaces migratoires et du narcotrafic) tout en disposant d'immenses réserves de pétrole et de minerais critiques dans le cadre de la rivalité technologique avec la Chine.

La National Security Strategy (NSS), publiée le 4 décembre 2025 par l'administration Trump, a formalisé cette stratégie hémisphérique, centrée sur le « renforcement des chaînes d'approvisionnement critiques… la réduction des dépendances et l'augmentation de la résilience économique américaine… tout en empêchant les concurrents non hémisphériques d'accroître leur influence dans la région ». Ce document consacre ce que des analystes appellent le « corollaire Trump » à la doctrine Monroe — ou, plus ironiquement, la « doctrine Donroe » : une version explicitement transactionnelle et coercitive du panaméricanisme, subordonnant toute l'Amérique latine aux impératifs de sécurité et d'accumulation du capital des États-Unis.

En passant à l'acte, l'intervention militaire au Venezuela ne représente ni une défense de la démocratie ni une action humanitaire : elle marque officiellement la fin du « globalisme » qui liait encore la puissance militaire américaine à l'idéologie libérale de souveraineté nationale inscrite dans la Charte de l'ONU, comme je l'avais annoncé dès 2019. C'est la fin du siècle américain tel qu'imaginé par Woodrow Wilson durant la Première Guerre mondiale et esquissé par Franklin D. Roosevelt pendant la Seconde.

Elle marque la sécurisation des ressources stratégiques dans le contexte de la rivalité sino-américaine et de la tentative de restructuration des chaînes de valeur mondiales selon des lignes géopolitiques. Il s'agit d'un précédent dangereux qui menace la souveraineté de toute la région, à commencer par la nouvelle « Troïka » — Cuba, le Nicaragua et la Colombie.

2. La logique géoéconomique du choix vénézuélien

Le Venezuela n'a pas été choisi au hasard, mais parce qu'il réunit une convergence idéale entre opportunité géoéconomique et faisabilité politique. Le pays possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde et d'immenses gisements de minerais critiques indispensables aux technologies énergétiques et militaires. Trump l'a répété à plusieurs reprises, notamment lorsqu'il a déclaré qu'après l'enlèvement de Maduro, il « gouvernerait le Venezuela ».

Cette franchise quant aux objectifs matériels de l'impérialisme s'inscrit directement dans la stratégie plus large de friendshoring et de nearshoring exposée dans la NSS de 2025. Celle-ci ne se contente pas de proposer une diversification vis-à-vis des chaînes productives chinoises : elle vise, au moins sur le plan rhétorique, une restructuration systématique des réseaux de valeur mondiaux selon des critères géopolitiques. L'objectif vis-à-vis de l'Amérique latine est double : d'une part, garantir le contrôle américain sur les ressources minérales critiques (lithium, cuivre, terres rares) et les infrastructures stratégiques (ports, télécommunications, énergie) ; d'autre part, intégrer les économies latino-américaines dans des chaînes manufacturières totalement isolées de l'influence chinoise.

L'offre faite par María Corina Machado à Donald Trump Jr. illustre parfaitement cette logique : en échange d'un soutien au changement de régime, elle proposait de concéder 1 700 milliards de dollars d'actifs vénézuéliens à des entreprises états-uniennes. Cette proposition ne diffère guère des concessions pétrolières caractéristiques de l'impérialisme classique de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, qui conduisirent aux deux guerres mondiales.

Dans le domaine des chaînes d'approvisionnement, l'enjeu dépasse l'extraction des ressources : il s'agit de réorganiser les systèmes productifs régionaux. Là où la relocalisation industrielle aux États-Unis n'est pas viable, Washington entend promouvoir des segments manufacturiers latino-américains dans des secteurs sensibles — semi-conducteurs, batteries, pharmacie, matériaux avancés — mais strictement à l'intérieur de cadres excluant tout investissement, technologie ou accès au marché chinois. Il s'agit d'une compartimentation géopolitique des chaînes de valeur. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la décision du Mexique d'imposer, à partir du 1ᵉʳ janvier 2026, des droits de douane sur des produits chinois, brésiliens et d'autres pays sans accord commercial.

La dimension symbolique de l'attaque contre le Venezuela est tout aussi centrale. La narration MAGA exige des ennemis menaçant le « mode de vie américain ». Le Venezuela remplit parfaitement ce rôle : présenté à la fois comme source d'immigration indésirable et de narcotrafic. Contrairement au Canada ou au Groenland, une attaque contre Caracas est plus facile à justifier politiquement et permet de mobiliser des préjugés profondément enracinés.

3. Démolition des justifications officielles

Les trois récits utilisés pour légitimer l'intervention — défense de la démocratie, lutte antidrogue et humanitaire — s'effondrent à l'examen.

L'argument démocratique est particulièrement indéfendable venant de Trump. Sans même évoquer le 6 janvier 2021, Trump a toujours tourné en dérision l'usage de la « défense de la démocratie » comme justification impériale. En décembre 2015, il déclarait à propos de Poutine : « Notre pays tue aussi beaucoup… il y a beaucoup de stupidité dans le monde. » En février 2017, répondant à Bill O'Reilly qui rappelait que Poutine est un assassin, Trump répliqua : « Il y a beaucoup d'assassins. Vous croyez que notre pays est si innocent ? » Son historique est clair : il soutient des dictatures alliées, des monarchies du Golfe à l'Arabie saoudite, et a appuyé le bolsonarisme au Brésil. Le problème n'est jamais la démocratie, mais l'alignement.

L'argument antidrogue est tout aussi fallacieux. Quelques jours avant l'invasion du Venezuela, Trump a gracié Juan Orlando Hernández, ex-président du Honduras condamné aux États-Unis pour trafic de drogue à grande échelle. Le narcotrafic n'est invoqué que lorsque politiquement utile.

Quant à l'argument humanitaire, il est le plus obscène. Une administration qui soutient le génocide israélien à Gaza — plus de 60 000 morts, dont 18 000 enfants — n'a aucune crédibilité morale. De plus, les sanctions et le blocus imposés au Venezuela ont directement aggravé la crise humanitaire qu'ils prétendaient combattre.

4. L'opération militaire et ses répercussions régionales

La séquence ayant mené à l'enlèvement de Maduro suit un schéma classique : sanctions, menaces, blocus naval, puis intervention. Ironiquement, Trump reproduit exactement la logique de Theodore Roosevelt au début du XXᵉ siècle. C'est d'ailleurs le blocus du Venezuela par les puissances européennes en 1902 qui avait justifié le corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe.

Trump a réédité cette logique en coordonnant forces spéciales, CIA, opposants internes et déserteurs militaires, jusqu'à l'enlèvement du président vénézuélien le 3 janvier 2026.

Ses déclarations ultérieures furent sans ambiguïté : les États-Unis allaient « administrer le pays » et utiliser le pétrole pour financer l'occupation et la « reconstruction ». L'objectif est clair : contrôle des ressources et restructuration de l'État.

Les conséquences régionales sont graves. Cuba, le Nicaragua et la Colombie sont désormais directement menacés. Le Venezuela sert d'exemple. Même le Mexique, le Brésil, le Canada ou le Danemark (Groenland) se savent concernés.

L'Argentine de Javier Milei illustre la logique inverse : alignement total contre récompense financière (40 milliards de dollars). Mais l'exemple équatorien — rejet populaire des bases militaires étrangères en 2025 — montre que la résistance existe.

5. Brésil, Chine et limites du coercitif unilatéral

La stratégie trumpiste rencontre cependant des limites structurelles. Le cas brésilien est révélateur. Contrairement à l'Europe ou au Japon, le Brésil dispose d'une marge de manœuvre grâce à son commerce avec la Chine, à ses réserves et à son intégration aux BRICS.

La politique de dédollarisation défendue par Lula depuis 2023 menace directement l'arme centrale de Washington : le dollar. Cette autonomie irrite profondément l'administration Trump, mais une confrontation directe pousserait encore davantage le Brésil vers la Chine.

Plus largement, les États-Unis ne peuvent offrir une alternative de développement crédible à celle de Pékin. Là où Washington impose sanctions et chantage, la Chine propose infrastructures, financements et marchés. Cette asymétrie limite l'efficacité du coercitif américain.

6. Les dés sont jetés : un précédent dangereux

L'intervention au Venezuela constitue une violation flagrante du droit international. Elle crée un précédent gravissime : si un État peut renverser un gouvernement et s'emparer de ses ressources sans conséquences, aucun pays n'est en sécurité.

Ce précédent révèle moins la force que la faiblesse de l'hégémonie américaine. Un empire sûr de lui n'a pas besoin d'envahir. Le recours à la force traduit l'érosion de son pouvoir structurel.

L'enlèvement de Maduro ne résout aucune contradiction de fond. Les États-Unis ne peuvent ni imposer un nouveau modèle de développement ni enrayer leur déclin industriel par la coercition.

Des alternatives existent : coopération Sud-Sud, BRICS, intégration régionale, diversification monétaire. Mais elles exigent coordination politique et courage stratégique.

La leçon est claire : la souveraineté isolée est vulnérable. Seule la résistance collective peut contenir l'impérialisme. Ce qui se joue aujourd'hui dépasse le Venezuela : il s'agit de savoir si le XXIᵉ siècle sera celui du retour de l'impérialisme militaire ou de la consolidation d'un monde réellement multipolaire.

* Pedro Paulo Zahluth Bastos est professeur titulaire à l'Institut d'économie de l'Unicamp. Auteur notamment de A era Vargas : Desenvolvimentismo, economia e sociedade (Editora da Unicamp).

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Casse à Caracas

L'enlèvement de Maduro confirme que la politique étrangère de Trump est celle d'un président-mafieux qui déclare son expansionnisme territorial et du même geste, fait renouer (…)

L'enlèvement de Maduro confirme que la politique étrangère de Trump est celle d'un président-mafieux qui déclare son expansionnisme territorial et du même geste, fait renouer le monde avec des principes coloniaux qu'on croyait révolus. L'Europe, qui devrait défendre le droit international, se couche dans une veulerie moralement répugnante et politiquement suicidaire.

7 janvier 2026 | tiré d'AOC media
https://aoc.media/opinion/2026/01/06/casse-a-caracas/?loggedin=true

L'enlèvement de Maduro par Trump confirme l'avènement d'un gouvernement mondial des pirates et des gangsters dont le traité philosophique sera non plus le Léviathan de Hobbes, encore moins Vers la paix perpétuelle de Kant, pas même la Théologie politique de Carl Schmitt, mais la pièce de Brecht, Arturo Ui (c'est à dessein que j'ampute le titre complet de son La Résistible ascension car, jusqu'à preuve du contraire…).

L'impérialisme américain est une vieille affaire, bien connue des Sud-Américains, « si loin de Dieu, si proches des États-Unis », selon la formule mexicaine consacrée. Mais, au XXe siècle, ces derniers intervenaient au nom de la liberté, tout au moins celle du « monde libre », l'endiguement du communisme dût-il passer par l'instauration de régimes autoritaires et tortionnaires à la périphérie du capitalisme. Même un George W. Bush a prétendu envahir l'Afghanistan et l'Irak pour y instaurer la démocratie, en se référant à l'idéologie des néoconservateurs.

Rien de tel dans la bouche de Trump qui en revient à la politique du « gros bâton » de Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et se réclame maintenant d'une doctrine Donroe, par référence à celle de son lointain prédécesseur, James Monroe, en 1823, qui entendait garder à distance les deux anciennes puissances coloniales européennes – essentiellement l'Espagne et le Portugal – et contenir l'hégémonie libérale montante du Royaume-Uni, fort de sa livre sterling, de sa City et de sa politique de libre-échange forcené.

Trump n'a pas attendu vingt-quatre heures pour avouer ce que chacun avait deviné. L'opération a pour but de s'emparer des réserves pétrolières du Venezuela – les premières du monde ! – et de son industrie extractive, complètement délabrée. Il n'a pas plus de gêne à annoncer la colonisation du pays, ou tout au moins l'instauration d'un protectorat si les indigènes se montrent suffisamment dociles. Avec son sens inégalé du tact, il a d'emblée précisé que María Marina Machado, figure de la droite radicale vénézuélienne et prix Nobel de la Paix 2025, n'avait pas l'envergure d'une régente.

Compte tenu des complicités dont ont joui, de toute évidence, les forces américaines au sein de l'appareil de pouvoir vénézuélien pour s'emparer de Maduro, on peut se demander si la capture de celui-ci ne relève pas d'une sorte de révolution de palais qui garantirait le maintien de l'élite néo-chaviste, moyennant un retour des entreprises étatsuniennes. Entre voyous, on peut toujours s'entendre une fois que la fumée des flingues s'est dissipée.

En tout cas, le prétexte narcotique invoqué pour la perpétration de cet acte de banditisme international ne peut tromper. D'une part, parce que l'administration américaine n'a pas fourni la moindre preuve de l'implication du régime de Maduro dans l'exportation de stupéfiants vers les États-Unis, implication dont doutent la majorité des spécialistes de la région. La filière qui pose problème est plutôt sino-mexicaine.

D'autre part, parce que la militarisation de la lutte contre le commerce de narcotiques en Amérique latine, déclenchée dans les années 1980, s'est révélée être un échec complet. Selon le rapport de 2011 de la Commission mondiale sur la politique des drogues, présidée par Fernando Henrique Cardoso, la consommation d'opiacés, entre 1998 et 2008, avait augmenté de 35,5 %, celle de cocaïne de 27 %, celle de cannabis de 8,5 %. La guerre menée contre la drogue pendant cette période a coûté la bagatelle de 1 000 milliards de dollars à Washington et a plongé la Colombie et le Mexique dans une violence incontrôlable. L'addiction croissante de la société américaine est la vraie question. Ce n'est pas l'offre qui la détermine, mais la demande sur les motivations de laquelle les États-Unis ne s'interrogent pas. Pas plus qu'en Europe la répression ne peut être la solution, surtout si celle-ci se militarise et fait fi du droit international.

Le président-mafieux

Samedi, Trump a confirmé que sa politique étrangère est celle d'un mafieux. Sa diplomatie relève de la protection criminelle. Tu me donnes ton pétrole, tes matières premières, tes terres rares, le littoral méditerranéen que tu as détruit, et je te couvre pourvu que tu garantisses mes investissements. Sinon, gare… Il en est ainsi au Congo, en Ukraine, à Gaza, et maintenant au Venezuela. Et pourquoi pas ailleurs ? La planète est si belle, si vaste… Il y a du Aguirre chez Trump. Avec lui, l'extractivisme et l'extorsion débridés prennent une dimension théâtrale remarquable dont metteurs en scène et réalisateurs ne devraient pas tarder à se saisir. Je suis même prêt à leur suggérer quelques tirades sur le chocolat Chuao, curieusement absent du narratif de Mar-a-Lago. Était-il raisonnable de laisser entre les mains de ce régime corrompu l'un des meilleurs crus de la planète ?

La capture de Maduro ouvre la porte à d'autres kidnappings ou assassinats de dirigeants. Pour sûr, ce genre de pratiques n'est pas inédit sur la scène internationale. La Corée du Nord, la Russie, l'Iran, l'Irak, la Turquie, le Maroc et bien d'autres pays s'y sont livrés. La France a enlevé en Allemagne le colonel Argoud, l'un des dirigeants de l'OAS, en 1963. Mais ces opérations étaient confiées aux services secrets et faisaient l'objet de dénégations. Même Israël, depuis longtemps adepte des exécutions extrajudiciaires, s'est refusé jusqu'à une date récente à reconnaître son implication dans la liquidation à l'étranger de ses adversaires – à l'exception de l'enlèvement d'Eichmann, en 1960, mais il s'agissait de tout autre chose. De même l'invasion de Panama par les États-Unis, en 1989, et l'arrestation de son président Manuel Noriega, en janvier 1990, constituaient plutôt un acte de guerre, mené à partir de bases américaines installées sur le territoire de cette république centre-américaine, voire un règlement de compte interne à la CIA dont le chef d'État déchu était un agent notoire.

Le kidnapping de Maduro annonce donc d'autres « opérations spéciales » – et c'est à dessein que j'utilise le terme prisé par Vladimir Poutine pour dénommer son invasion de l'Ukraine en 2022. Samedi, dans Air Force One, Trump en a rappelé la liste qu'il avait déjà dressée dans la foulée de son retour à la Maison Blanche : Panama, bis repetita, mais aussi le Canada et le Groenland, et puis, potentiellement, tous les régimes qui ne se plieraient pas à ses vues prédatrices. Financièrement fragilisé par la chute de Maduro, Cuba, dont le potentiel immobilier et touristique est immense, est en tête de gondole. Issu de la diaspora cubaine établie en Floride, le secrétaire d'État Marco Rubio conseille au gouvernement de l'île d' « être au moins un peu inquiet ».

Le président colombien doit lui aussi « faire attention à ses fesses » (Watch his ass en v.o. trumpienne). Pour la présidente mexicaine, « il va falloir faire quelque chose ». L'Iran, dont les réserves pétrolières et gazières sont elles aussi alléchantes, doit cesser de tirer sur ses manifestants sous peine de déclencher à nouveau l'ire de l'Oncle Sam, même si l'enlèvement du Guide de la Révolution ou du président de la République serait logistiquement problématique et ne résoudrait rien dans un régime aussi collégial.

Surtout, l'opération de samedi donne un blanc-seing implicite à Poutine si celui-ci veut « buter dans les chiottes » ou ravir le « nazi » Zelenski. Il est assez troublant que le Kremlin ait accusé Kiev d'une tentative de bombardement de la résidence de Poutine une semaine avant le raid de Caracas, sans pouvoir fournir le moindre élément tangible, comme pour légitimer par avance d'éventuelles « représailles ». Poutine avait-il été informé de la décision de Trump, l'a-t-il implicitement entérinée moyennant un retour d'ascenseur ? Après tout, ce serait une façon commode d'accélérer les « négociations de paix »… Depuis la campagne d'assassinats par bipeurs piégés des dirigeants du Hezbollah libanais par Israël, à l'automne 2024, les scénarios les plus abracadabrantesques sont devenus plausibles, en tout cas envisageables.

Quoi qu'il en soit, c'est désormais open bar pour qui veut se débarrasser des gêneurs. Ces derniers seraient avisés de passer à la caisse en temps utile. Depuis l'invasion ouverte de l'Ukraine, en 2022, le système régional d'États est retourné au régime de la loi du plus fort qui avait caractérisé l'entre-deux guerres en Europe et en Asie, mais que les États-Unis avaient inauguré en Amérique dès la fin du XIXe siècle, en intervenant à Cuba, puis en plaçant l'île sous son protectorat. Le monde renoue même avec le principe colonial que l'on pensait à tort révolu, sinon sous forme de résidus mémoriels et traumatiques, et qui avait accompagné, dans la violence, l'expansion globale du capitalisme lorsque celui-ci se heurtait à la résistance des sociétés ultramarines.

La leçon trumpienne sera entendue urbi et orbi. Louis Dupeux, spécialiste de la révolution conservatrice dans l'Allemagne des années 1920-1930, parlait à son sujet d'une « pensée sans frein », notamment d'ordre religieux ou juridique. L'on peut en dire autant de la révolution conservatrice étatsunienne dont Trump est le fondé de pouvoir (faut-il ajouter « talentueux » ?), mais dont la seconde ligne s'est plus encore affranchie de toute forme d'inhibition morale ou politique, au point de confesser un racisme et un néonazisme sans retenue.

La « paix par la force »

Bravache, le secrétaire américain à la Défense, Pete Heghseth, promet « la paix par la force ». Foi d'Afghanistan, d'Irak, de Palestine, d'Ukraine, de Sahel – mais aussi d'Indochine et d'Algérie, parmi d'autres exemples de colonisation – la force n'apporte jamais la paix en tant que telle. Tout au plus peut-on envisager qu'elle y contraigne parfois, mais à condition qu'elle soit porteuse d'une solution politique. Or, ce qui frappe dans les « opérations militaires extérieures » (OPEX, dans le jargon professionnel), c'est précisément leur échec politique dramatique.

Sauf à reconduire le régime néo-chaviste plus ou moins ravaudé, les États-Unis n'ont pas de solution à proposer. Contrairement à l'administration de George W. Bush en Afghanistan et en Irak, dans les années 2000, l'administration Trump semble au moins avoir l'intelligence de le comprendre et de ne pas mettre un liard sur l'opposition vénézuélienne. Espérons que la même lucidité prévaut au sujet de l'Iran dont l'opposition monarchiste est dans les bonnes grâces d'une partie de l'establishment MAGA mais n'a sans doute aucune représentativité en Iran même. En tout cas, les bombardements israéliens et américains de ses installations militaires et nucléaires en juillet ont plutôt ragaillardi la République islamique, en butte à des mouvements de protestation récurrents depuis plusieurs années, et que la dépréciation du rial par rapport au dollar vient de raviver.

Le nationalisme iranien est à fleur de peau, et à dire vrai il a été le véritable moteur de la révolution de 1979, bien plus que l'islam qui l'a capturée idéologiquement sous la houlette de la faction khomeyniste, un peu comme les bolcheviks l'avaient fait de la révolution russe en octobre 1917. Le risque d'enlisement politique ou militaire du nouvel interventionnisme étatsunien est donc élevé, ce que l'électorat MAGA semble comprendre intuitivement en s'inquiétant de l'aventurisme de son héros présidentiel et de ce qui paraît être, de plus en plus, une tromperie sur la marchandise électorale « America First ! ».

Pour autant les chiens sont lâchés. « Le nationalisme, c'est la guerre », avait averti François Mitterrand. L'opération de Caracas jette une nouvelle pelletée de terre sur le droit international, et malheureusement peu de gens verseront des larmes de par le monde, tant le souverainisme débridé de la révolution conservatrice s'en est emparé. En Chine, au Japon, en Inde, dans l'espace improprement qualifié d'« arabo-musulman », en Afrique et en Amérique du Sud ou centrale, l'exaltation nationaliste règne en maîtresse, qui piétine la sécurité collective et le multilatéralisme.

La veulerie de l'Europe

Parce qu'elle est directement menacée par les instincts carnassiers de deux grands prédateurs, la Russie et désormais les États-Unis, et parce qu'elle a tant souffert de la guerre au XXe siècle, l'Europe devrait être à la pointe de la défense du droit international dont elle a été l'une des grandes sources d'inspiration. Las ! Elle se couche. À dire vrai, elle a déjà trahi son œuvre en s'affranchissant des textes internationaux dont elle est signataire, au fil de sa politique anti-migratoire, aussi inhumaine et criminelle que celle de Trump, et en laissant Israël poursuivre sa stratégie de purification ethnique en Cisjordanie et à Gaza, dans le plus profond mépris du droit international relatif aux crimes contre l'humanité et à l'occupation militaire de territoires étrangers.

L'Europe est même incapable de défendre ses ressortissants juges à La Haye, ou diplomates dans les instances multilatérales, des attaques de l'administration Trump. Laquelle non seulement interdit à ceux-ci l'entrée aux États-Unis, mais se livre à des actions secrètes de déstabilisation à leur encontre sur le territoire européen et les évince du système bancaire dans leur propre pays, en menaçant de mesures de rétorsion les établissements dont ils sont les clients.

Aujourd'hui, l'Europe est explicitement attaquée par l'administration Trump. Celle-ci veut démanteler toutes les lois de régulation de son espace numérique et toutes ses protections commerciales ou environnementales. En début d'année 2025, le vice-président J. D. Vance est venu dire à Munich tout le mal qu'il pensait de son modèle démocratique et social, et la nouvelle doctrine stratégique de la Maison Blanche a confirmé cette malveillance. L'administration Trump a même des revendications sur un territoire de l'Union européenne, le Groënland, qui de jure est sous souveraineté danoise, quoi que l'on pense de ce statut postcolonial. Elle a commencé à y déployer des modes d'intervention qui ne sont pas sans évoquer la guerre hybride de Poutine en Crimée, en prélude de son invasion, en 2014. Elle s'ingère sans complexe dans les consultations électorales du Royaume-Uni et de l'Union européenne en soutenant publiquement l'extrême droite.

Face à cette politique explicite et agressive, que fait l'Europe ? Elle rampe. Ursula von der Leyen se rend dans la propriété privée de Trump en Brexitland pour essayer d'amadouer la Bête, comme jadis Dubcek à Moscou, en 1968 – mais celui-ci avait une bonne excuse, celle d'être sous la pression des chars de l'Armée rouge et d'essayer de sauver les meubles de son peuple. Le secrétaire général de l'OTAN s'adresse à Trump en lui donnant du daddy. La Commission ne réagit pas quand l'un de ses anciens commissaires, Thierry Breton, est interdit de séjour par Washington parce qu'il a eu le front de vouloir garantir les droits des citoyens européens face aux appétits des Gafam quand il était en fonction – prise de position qui lui avait valu d'être contraint à la démission par Ursula von der Leyen, avec l'accord d'Emmanuel Macron, désireux de recaser l'un de ses proches à Bruxelles.

Les dirigeants européens continuent de tapoter leur communication publique sur leur iPhone grâce à l'intermédiation du réseau X, friand de pornographie et de pédophilie numériques, dont le propriétaire est Elon Musk, bien décidé à leur faire la peau.

C'est précisément par ce truchement qu'Emmanuel Macron samedi soir, a exprimé sa satisfaction de voir le peuple vénézuélien libéré de la dictature de Maduro, sans un seul mot sur la violation flagrante du droit international ni la moindre réflexion sur les dangers que comporte cette dernière pour ce qui reste de paix dans le monde, pour le futur de l'Ukraine et donc de notre propre sécurité, pour le maintien de la démocratie sur notre continent que taraudent les vilains démons de la révolution conservatrice.

Cette veulerie générale est moralement répugnante et politiquement suicidaire. Comme si nous n'avions rien appris de la démission de nos aïeux aux prises avec la « paix par la force » que leur promettait Hitler. Épargnons-nous le « On ne peut pas comparer » de rigueur, qui nous évite de voir les choses en face. Bien sûr, Trump n'est pas Hitler, mais il n'est plus non plus un président de fibre démocratique, et son expansionnisme territorial est déclaré. De toute façon, quand un chien veut vous mordre, il n'est pas avisé de partir en courant ni de vous agenouiller.

Jean-François Bayart

Politiste, Professeur à l'IHEID de Genève titulaire de la chaire Yves Oltramare "Religion et politique dans le monde contemporain"

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Venezuela : À bas l’impérialisme prédateur étatsunien !

20 janvier, par Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l'occupation d'Haïti (REHMONCO) — , ,
Les bombardements opérés aux petites heures du matin ce 3 janvier 2026 suivis de l'enlèvement du président élu Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores ne peuvent laisser (…)

Les bombardements opérés aux petites heures du matin ce 3 janvier 2026 suivis de l'enlèvement du président élu Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores ne peuvent laisser indifférent aucun peuple luttant pour l'indépendance, la souveraineté et l'émancipation.

Cet acte de terrorisme d'État et de piraterie internationale a eu lieu suite à un long cycle d'agressions néocoloniales contre le pouvoir chaviste depuis deux décennies. Les gouvernements démocrates et républicains ne se sont pas contentés de designer le Venezuela comme une menace pour la sécurité intérieure des États-Unis comme l'a déclaré explicitement le président Obama, ils ont également essayé des tentatives de coup d'État, créé un président fantoche et imposé un embargo économique pour asphyxier l'économie du pays.

Toutes ces actions de sabotage se sont soldées par des échecs. Les classes populaires en ont certes beaucoup souffert, mais elles ont tenu bon au chantage yankee.

Depuis le début de cet automne, l'impérialisme étatsunien a décidé de s'attaquer militairement au pouvoir chaviste. Ils ont encerclé le pays avec un imposant contingent militaire de plusieurs milliers de marines, des porte-avions et sous-marins.

Sous prétexte de lutter contre le trafic de la drogue, ils ont bombardé à coup de drones et de missiles près d'une trentaine de petits voiliers, assassinant plus d'une centaine de personnes. Un acte terroriste perpétré sans une quelconque preuve n'ait été donnée concernant ce trafic jusqu'à cette date. Cela sous-entend que, comme à Gaza, l'impérialisme se donne le droit d'assassiner et de génocider les populations pour atteindre ses objectifs géopolitiques.

Pour renverser le pouvoir chaviste, les militaires étatsuniens étaient prêts à tout : actes de piraterie en pleine mer, détournements de pétroliers vénézuéliens, sabotage d'usines de raffinerie et finalement intervention militaire et kidnapping du président Maduro.

Au fond, derrière tous ces fracas de la grande presse accusant Maduro de dictateur et de tous les maux, que reprochent Donald Trump et tous ces courants d'extrême-droite et néofasciste au gouvernement bolivarien du Venezuela ?

Le fait d'une part de ne pas mettre à la disposition de l'empire toutes les ressources pétrolières et minières du pays, et, d'autre part, ce qui est encore plus important, de développer depuis plus de vingt ans une politique de solidarité économique avec plusieurs pays de l'Amérique latine et des Caraïbes.

Voilà pourquoi Trump a décidé de décapiter le pouvoir chaviste. Pour lui, les ressources pétrolières et minières du Venezuela appartiennent de droit aux États-Unis. Il ne peut donc tolérer aucune politique de nationalisation, aussi partielle soit-elle, des ressources gazières de l'État vénézuélien et les politiques de distribution sociale.

Dans les faits, cet acte de terrorisme d'État que vient de commettre l'impérialisme étatsunien est une attaque contre les classes populaires du Venezuela, et au-delà contre tous les peuples de l'Amérique latine.

Néanmoins cette attaque relevant du gangstérisme international dévoile une réalité qui nous semble aujourd'hui indéniable : le déclin continu de l'emprise de l'impérialisme étatsunien sur l'Amérique latine et sur les pays du Sud global.

Il fut un temps, particulièrement dans les années 1950, 60, 70 et 80, où une intervention ciblée menée par la CIA ou un simple coup de téléphone de la Maison Blanche décidaient du sort d'un gouvernement d'un pays dominé.

Aujourd'hui, ce n'est plus le cas : pour maintenir la domination impériale, il faut de plus en plus une intervention directe militarisée, une preuve que la domination indirecte, à travers les oligarchies locales, est en crise.

Bien que le rapt et le kidnapping du président vénézuélien démontre une nouvelle fois la rapacité de l'impérialisme étatsunien, prêt à tout pour spolier les richesses du Venezuela, il n'en reste pas moins que les classes populaires vénézuéliennes imbues de l'idéal de la souveraineté bolivarienne et de la conscience de l'importance de la lutte anti-impérialiste sont prêtes à continuer le combat.

À nous peuples de l'Amérique latine, des Antilles et du monde entier d'apporter notre soutien au peuple vénézuélien. Cette lutte est aussi la nôtre !

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Dénonciation du silence des membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) face à l’enlèvement du Président Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores par les forces armées américaines.

20 janvier, par Bureau des avocat·es internationaux — , , , ,
Le Bureau des Avocats Internationaux (BAI), dans sa mission première de défendre les droits humains des plus démunis, les droits inaliénables, imprescriptibles et inhérents à (…)

Le Bureau des Avocats Internationaux (BAI), dans sa mission première de défendre les droits humains des plus démunis, les droits inaliénables, imprescriptibles et inhérents à la personne humaine, en particulier ceux des victimes du terrorisme d'État, du Choléra importé par la mission des Nations-Unies pour la Stabilisation en Haïti ( MINUSTAH), des Femmes et Filles victimes de viols, d'agressions sexuelles et d'autres abus de droit, dénonce le silence des membres du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) face à l'enlèvement du Président vénézuélien Nicolas MADURO et son épouse Cilia FLORES par les forces armées américaines.

Port-au-Prince, le 14 janvier 2026

En effet, dans la nuit du 3 janvier 2026, le Président en fonction du Venezuela, Nicolas MADURO et son épouse Cilia FLORES ont été enlevés par des troupes américaines lors d'une agression armée, préméditée, menée en dehors de tout cadre légal international et sans mandat du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ils ont été déportés à New York pour y être placés en détention en vue de poursuites fédérales, ce qui constitue une atteinte à la souveraineté du Venezuela et une violation contre les principes fondamentaux du droit international, notamment ceux consacrés par la Charte des Nations Unies.

Pire encore, le Président américain Donald TRUMP a publiquement reconnu que l'objectif principal de cette agression armée était de contrôler les ressources pétrolières vénézuéliennes. Cela montre sans équivoque que cette action n'a rien à voir avec la démocratie ou la protection des droits humains, mais qu'elle s'inscrit dans une logique de pression géopolitique et de contrôle des ressources stratégiques et des routes commerciales.

Alors que cette opération illégale et impérialiste, a été largement dénoncée à l'échelle internationale et régionale, pourtant les autorités haïtiennes s'enferment dans un silence assourdissant. Aucune condamnation ou prise de position officielle, comme si ce crime commis contre un peuple frère ne les affectait pas. Ce silence, dans les circonstances présentes, ne relève pas simplement de la prudence diplomatique, mais d'une trahison morale et politique.

Le BAI tient à rappeler les liens profonds de solidarité historique qui unissent Haïti et le Venezuela. Cette fraternité remonte à 1816, lorsqu'Haïti, première République noire indépendante, a courageusement soutenu Simon BOLIVAR dans sa lutte pour l'indépendance des peuples d'Amérique latine. Le Président Alexandre PETION avait alors accordé à BOLIVAR un appui décisif : six (6) mille fusils, des munitions, des vives et des troupes [1] , à condition que l'esclavage soit aboli dans les territoires libérés. Grâce à ce soutien, il a pu relancer sa campagne et libérer plusieurs pays du joug colonial, dont le Venezuela.

Le BAI estime ce qui est arrivé à une grande ressemblance avec ce qui s'est passé en Haïti le 17 décembre 1914, lorsque, tôt dans la matinée la canonnière américaine de « USS Machias » est entrée dans le port de Port-au-Prince, ayant à son bord, des soldats armés. Leur objectif n'était ni de faire la guerre, ni d'apporter de la paix ; ils visaient la Banque Nationale d'Haïti. Ils ont débarqué sans la moindre confrontation. Ils sont entrés directement dans la Banque Nationale de la République d'Haïti (BNRH), ont emporté la réserve d'or du pays, qui était estimée à 500 mille dollars à l'époque.

Cette somme représentait presque toutes les réserves financières du pays à cette époque.
Ils ont chargé l'or sur le navire de guerre et sont repartis avec. Leur destination finale : la « National City Bank à New York », l'une des plus grandes banques américaines du début du XXe siècle. À l'époque, ils cherchaient à mettre la Banque Nationale d'Haïti sous le contrôle total de la « National City Bank », en y transférant de force les réserves d'or haïtiennes, tout comme ils ont fait pour le Venezuela aujourd'hui.

A noter qu'en 2004, ils ont encore une fois débarqué en Haïti pour enlever le Président d'alors, Jean Bertrand ARISTDE au nom de la « Protection des Intérêts Economiques » et de la « Stabilité Régionale ». A Port-au-Prince, l'événement a provoqué colère et indignation parmi les intellectuels et les politiciens. Mais l'État haïtien, déjà affaibli, n'avait ni force militaire, ni moyens diplomatiques pour réagir.

En définitive, le BAI constate que l'acte commis par les États-Unis envers le Venezuela, n'est ni une arrestation, ni un rétablissement de la démocratie, mais il s'agit d'un enlèvement, d'une ingérence et d'une agression armée contre un pays souverain, en violation de l'article 2 et suivant de la charte des Nations Unies et un projet d'imposition de leur volonté sur le Venezuela et sur l'ensemble de l'Amérique latine. D'ailleurs, les États-Unis ne se sont jamais intéressés à instaurer la démocratie. Nulle part ailleurs, ni au Venezuela, ni en Haïti, ni en Palestine, ni en Irak, ni en Iran.

Le BAI dénonce fermement l'absence de réaction de l'État haïtien. En conséquence, il exige aux membres du CPT de se prononcer pour demander la libération immédiate du Président MADURO et son épouse Cilia FLORES, contre l'acte perpétré par les États-Unis sur le couple présidentiel vénézuélien, tout en demandant à la Cour Pénale Internationale (CPI) de poursuivre Donald TRUMP pour l'agression commis au Venezuela.


La réalité du front ukrainien dément la petite musique du Kremlin !

« La Russie ne peut que gagner la guerre », « La Russie n'a jamais été battue », « Qu'elle naïveté de penser qu'on pourrait vaincre un pays qui a l'arme atomique », etc. Cette (…)

« La Russie ne peut que gagner la guerre », « La Russie n'a jamais été battue », « Qu'elle naïveté de penser qu'on pourrait vaincre un pays qui a l'arme atomique », etc. Cette petite musique (inexacte), qui trouve son origine au Kremlin, est diffusée avec insistance par la droite, l'extrême-droite, et une certaine gauche « radicale ».

9 janvier 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/la-realite-du-front-ukrainien-dement-la-petite-musique-du-kremlin

On en a eu l'illustration récente en Belgique lorsque tous les partis représentés au Parlement, du Vlaams Belang au PTB, ont appuyé De Wever dans l'affaire des avoirs russes gelés chez Euroclear.

Seuls quelques individus courageux, comme Cogolati, ont refusé l'union sacrée. Les autres devraient s'interroger sérieusement : par leur attitude, en effet, ils ont contribué à renforcer la coalition la plus à droite, la plus violemment antisociale et antidemocratique, que le pays ait connu depuis la 2e Guerre mondiale. Il suffit de lire les éloges du Premier ministre dans la presse pour le comprendre. En pleine mobilisation syndicale contre l'austérité, ce soutien a De Wever-Bouchez est un méchant croche-pied au mouvement social.

Le comble est que la petite musique se fait entendre de plus belle, alors même qu'elle ne correspond pas à la réalité sur le champ de bataille. Certes, la Russie domine (quelle surprise, s'agissant de la 2e armée la plus puissante au monde !). Mais elle ne fait que grignoter, elle ne perce pas. Et elle grignote de plus en plus lentement, au prix de pertes terribles en hommes (1,4 millions !) et en matériel. Que ce soit en colonnes blindées ou par des petits groupes de fantassins, les attaques russes sont décimées par les drones, que les Ukrainiens manœuvrent avec brio.

La résistance ukrainienne est vraiment admirable, en dépit des freins occidentaux (et du néoliberalisme de Zelensky). Il s'agit d'ailleurs de plus que de la résistance. A Kupiansk, la contre offensive a chassé les Russes de la ville que Poutine en personne prétendait avoir définitivement gagnée. Une véritable gifle pour le Kremlin ! A Pokrovsk, la soldatesque poutinienne n'est toujours pas maîtresse du terrain (après 700 jours d'assauts !). Au nord de Pokrovsk, l'armée ukrainienne a repris 5 villages. A Ulaipole, l'envahisseur se targuait d'avoir gagné, et même d'occuper le QG de la défense territoriale. C'est exact, mais les troupes ukrainiennes contre-attaquent et elles ont repris pied dans la ville.

C'est une guerre d'attrition. La Russie tient notamment parce que son régime néofasciste a complètement atomisé la société, qu'elle attire des volontaires par une solde plusieurs fois supérieure au salaire moyen (grâce aux revenus du pétrole, etc.), que Trump et ses sbires l'appuient et que l'Europe mise malgré tout sur Poutine pour maintenir l'ordre au cas où. L'Ukraine tient parce que sa population a goûté aux libertés conquises depuis 1991, après des décennies d'oppression coloniale (le Tsar, Staline, Hitler, puis encore Staline et ses successeurs...). Dans sa grande majorité, et en dépit de difficultés terribles, des bombardements sur les villes et des coupures d'électricité, elle ne veut pas être soumise a ce néofascisme dont elle voit les effets dans les territoires occupés... et sur les corps torturés des prisonniers de guerre échangés de temps à autre avec Moscou.

Lequel des deux craquera ? Trump fait clairement tout pour que ce soit l'Ukraine. L'internationale néofasciste et de droite extrême le soutient, de même que la Chine sous dictature bureaucratique. Rien que de normal. Ce qui n'est pas « normal », c'est que la plus grande partie de cette gauche qui se dit « radicale » et « authentique », voire « leniniste », PTB en tête, se trouve en pratique sur la même ligne que les pires ennemis de la classe ouvrière : contre le droit à l'autodétermination des peuples ! Un droit que Lénine, pour rappel aux « marxistes-léninistes , considérait comme un »principe absolu« , sans lequel »il n'y a pas d'internationalisme"...

Lequel des deux craquera ? Il reste tout à fait possible que ce soit la Russie. Derrière la petite musique de la Russie « invincible », en effet, ça va mal pour Poutine. Très mal. Les raffineries de pétrole brulent, les petroliers fantômes coulent et l'industrie de guerre ne compense plus les pertes en chars, en radars et autres équipements. C'est pour cela que la petite musique joue de plus en plus fort. C'est pour cela aussi qu'il n'est pas question pour le Kremlin d'admettre un cessez-le-feu, et encore moins un compromis territorial sur base de ce qu'il a acquis en le détruisant totalement.

Pourquoi n'en est-il.pas question ? Parce que, si Poutine n'obtient pas au moins tout le Donbass, des gens en Russie - les Vétérans estropiés et leurs familles notamment - se lèveront pour demander des comptes : 1,4 millions de morts et d'infirmes pour ça ? Or, les infos du front le montrent : le Donbass, Poutine est loin, très loin, de l'avoir. Trump, Witkoff et Kushner voulaient forcer Zelensky à le lui céder, mais ça ne marchera pas. Zelensky est un libéral, mais pas une marionnette. Il n'est pas prêt à se faire hara-kiri pour que Trump et son gang fassent des affaires juteuses avec le Kremlin. L'Ukraine ne peut pas accepter de donner à Poutine ce qu'il a été incapable de conquérir, malgré toute sa cruauté. Et l'UE ne peut pas se permettre de passer outre le refus de l'Ukraine.

« You have no cards », disait Trump à Zelensky en février dernier. C'est en réalité Poutine qui a de moins en moins de cartes en main dans cette partie. Poutine, et par conséquent aussi Trump, son complice.

Alors, l'Ukraine, victoire impossible ? Au 20e siècle, deux petits pays au moins - le Vietnam et l'Afghanistan- ont gagné contre des superpuissance qui possédent l'arme atomique. Au-dela des différences evidentes, ces deux pays ont gagné parce que leurs envahisseurs, en dépit de moyens énormes, ne parvenaient pas à l'emporter. Le coût politique ou économique de leur politique de la canonnière leur devenait insupportable. Que l'extrême-droite tache d'effacer ces faits historiques des consciences, qui s'en étonnera ?. Il est par contre pénible, et pour tout dire honteux, de devoir les rappeler à des militants de gauche, à fortiori quand ils se prétendent anti-impérialistes.

SLAVA UKRAINI ! SOLIDARITE AVEC LE PEUPLE UKRAINIEN !

Publié le 27 décembre sur Facebook et mis en forme par ESSF.

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