Recherche · Dossiers · Analyses
Toujours au devant

Les médias de gauche

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

Derniers articles

La double angoisse exitentielle

10 mars, par Jean-François Delisle — , ,
Benjamin Netanyahou, premier ministre d'Israël, résume bien un sentiment répandu dans son pays quand, en essayant de légitimer l'agression de son pays et celle de Donald Trump (…)

Benjamin Netanyahou, premier ministre d'Israël, résume bien un sentiment répandu dans son pays quand, en essayant de légitimer l'agression de son pays et celle de Donald Trump contre l'Iran, en invoquant l'ambition présumée du régime des mollahs de se doter de l'arme nucléaire, ce qui constituerait une menace mortelle contre l'État hébreu. Il fait référence à la « justification » suprême en la matière : l'angoisse existentielle qui tenaille la société israélienne devant cette possibilité.

Les tenants de cette thèse n'ont pourtant présenté aucune preuve convaincante de l'existence d'un processus de fabrication de l'arme nucléaire par Téhéran. Le président américain Donald Trump s'embrouille, comme d'habitude dans ses explications et justifications au sujet des bombardements aériens israélo-américains sur l'Iran. Il ne fait aucun doute que le gouvernement iranien et sans doute une bonne partie de son opinion publique détestent l'État hébreu. Peut-on pour autant en conclure que la direction iranienne (largement décimée par les récentes frappes aériennes) projetait d'acquérir l'arme nucléaire en vue d'éliminer l'État hébreu ? Rien n'est moins sûr.

Tout d'abord, Israël est lui-même une puissance nucléaire. Tout gouvernement qui utiliserait des missiles nucléaires pour le frapper s'exposerait à une riposte foudroyante. Même si l'on tient compte du fanatisme religieux et politique des strates dirigeantes iraniennes, risqueraient-elles l'existence même de leur pays pour détruire l'ennemi héréditaire ? À moins d'être animés par un fanatisme suicidaire, les dirigeants iraniens (présents et futurs) éviteront ce genre d'initiative où ils seraient les premiers perdants.

« L'angoisse existentielle » de type paranoïaque caractérise une bonne partie des citoyens et citoyennes israéliens s'explique par un long passé de persécutions et par les guerres qui ont marqué périodiquement leurs relations avec les peuples arabes avoisinants depuis la fondation de leur État, en particulier contre les Palestiniens et Palestiniennes.

Précisément, à ce sujet, ceux-ci éprouvent eux aussi une peur existentielle justifiée devant la politique agressive de colonisation du gouvernement israélien en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. L'extension des colonies de peuplement juives atteint aujourd'hui 42% du territoire ; 800,000 colons israéliens vivent au milieu de trois millions de Palestiniens, dépossédés de presque tout. Le gouvernement hébreu exerce un contrôle total sur cette portion considérable de la Palestine, et ce n'est pas terminé ; tout ceci sans même mentionner l'occupation militaire israélienne. On doit aussi faire référence au blocus imposé par Israël à Gaza et les souffrances intenses qui en résultent pour les Gazaouis.

Israël menace donc plus véritablement l'existence même de la nation palestinienne que l'Iran n'est en mesure de le faire pour l'État hébreu. Sans doute la classe politique israélienne se rend-elle compte qu'elle devra un jour rendre aux Palestiniens une partie de leur territoire, mais en s'efforçant que ce soit le moins possible. L'expansion territoriale israélienne au détriment du peuple palestinien (dont la cause est sacrée pour les opinions publiques arabes, à juste titre) représente le véritable empêchement de la pacification (même relative) de la région.

L'angoisse existentielle loge donc des deux côtés de la barricade israélo-palestinienne.

Jean-François Delisle

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Pétion-ville, Haïti, le 3/08/2026 Cri d’alarme...

10 mars, par 'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) — , ,
Pétion-ville, Haïti, le 3/08/2026 Cri d'alarme de l'ECCREDHH face au calvaire de la population de la Plaine du Cul-de-Sac en ce 8 mars. En cette journée internationale des (…)

Pétion-ville, Haïti, le 3/08/2026

Cri d'alarme de l'ECCREDHH face au calvaire de la population de la Plaine du Cul-de-Sac en ce 8 mars.

En cette journée internationale des droits des femmes, alors que le monde célèbre les conquêtes sociales, la Plaine du Cul-de-Sac s'enfonce dans l'horreur. Depuis l'aube de ce 8 mars, de violents affrontements opposent les groupes armés de Canaan et de « Chen Mechan » à ceux de Village Renaissance, Pierre 6 et Duvivier.

L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) dénonce avec la plus grande vigueur cette situation chaotique où la population civile, et particulièrement les femmes et les enfants, est chassée de ses foyers sous la menace des armes pour tenter de trouver refuge à Trois Mains.

Le constat est sans appel : l'État est absent

L'Organisme de Défense de Droits Humains (ECCREDHH) s'insurge contre l'absence totale des autorités compétentes et des institutions républicaines dans la zone. Ce vide sécuritaire livre des milliers de citoyens au bon vouloir de groupes criminels, bafouant ainsi les droits
fondamentaux les plus élémentaires.

Nous dénonçons le cynisme de ceux qui tiennent l'appareil d'État en otage, ignorant délibérément la détresse et les besoins vitaux de la population.

Face à cette tragédie humaine, l'ECCREDHH exige du gouvernement :

a) Une intervention immédiate et concrète pour mettre fin aux hostilités et sécuriser la zone de la Plaine du Cul-de-Sac.

b) Le rétablissement de l'ordre et de la paix afin de garantir le droit à la vie et à la libre circulation des citoyens.

c) Une prise en charge d'urgence des déplacés internes fuyant les violences.

Le temps des discours est révolu. L'État doit assumer ses responsabilités régaliennes. Le droit à la sécurité ne peut être un luxe, c'est une obligation constitutionnelle.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La fiscalité peut-elle mettre un terme aux inégalités extrêmes ? 3 mars 2026 par Michael Roberts

10 mars, par Michael Roberts — ,
Le dernier Rapport mondial sur les inégalités 2026 révèle l'ampleur vertigineuse du fossé entre riches et pauvres dans le monde, une division qui ne cesse de s'élargir jusqu'à (…)

Le dernier Rapport mondial sur les inégalités 2026 révèle l'ampleur vertigineuse du fossé entre riches et pauvres dans le monde, une division qui ne cesse de s'élargir jusqu'à des niveaux inimaginables. S'appuyant sur des données collectées par 200 chercheur·es réunis au sein du World Inequality Lab, le rapport conclut que moins de 60 000 personnes — soit 0,001 % de la population mondiale — contrôlent trois fois plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l'humanité.

3 mars 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/la-fiscalite-peut-elle-mettre-un-terme-aux-inegalites-extremes

En 2025, les 10 % les plus riches de la population mondiale gagneront plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne percevra moins de 10 % des revenus mondiaux totaux. La richesse — c'est-à-dire la valeur des actifs détenus par les individus — est encore plus concentrée que les revenus (salaires et revenus du capital), selon le rapport : les 10 % les plus riches possèdent 75 % de la richesse mondiale, tandis que la moitié la plus pauvre n'en détient que 2 %.

Le monde est extrêmement inégal Interprétation.

Les 50 % les plus pauvres de la population mondiale perçoivent 8 % du revenu total, mesuré en parité de pouvoir d'achat (PPA) de 2025. Les 50 % les plus pauvres détiennent 2 % du patrimoine mondial (en PPA 2025). Les 10 % les plus riches possèdent 75 % du patrimoine personnel total et captent 53 % du revenu total mondial en 2025. Il convient de noter que les principaux détenteurs de patrimoine ne sont pas nécessairement ceux qui perçoivent les revenus les plus élevés. Le revenu est mesuré après perception des pensions et des allocations chômage par les individus, et avant impôts et transferts. Sources et séries : wir2026.wid.world/methodology.

Selon le rapport, dans presque toutes les régions, le 1 % le plus riche est plus riche que les 90 % les plus pauvres, et les inégalités de patrimoine ont augmenté rapidement à l'échelle mondiale. « Le résultat est un monde dans lequel une petite minorité exerce un pouvoir financier sans précédent, tandis que des milliards de personnes restent exclues même de la stabilité économique de base », affirment les auteurs du rapport.

L'inégalité des fortunes persiste et croît Interprétation.

La part du patrimoine personnel détenue par les 0,001 % d'adultes les plus riches est passée d'environ 3,8 % du patrimoine total en 1995 à près de 6,1 % en 2025. Après une très légère hausse, la part du patrimoine détenue par la moitié la plus pauvre de la population stagne depuis le début des années 2000 autour de 2 %. Le patrimoine personnel net correspond à la somme des actifs financiers (par exemple les actions ou les obligations) et des actifs non financiers (par exemple le logement ou les terres) détenus par les individus, diminuée de leurs dettes. Sources et séries : Arias-Osorio et al. (2025) et wir2026.wid.world/methodology.

Cette concentration n'est pas seulement persistante : elle s'accélère. Depuis les années 1990, la richesse des milliardaires et des centimillionnaires a augmenté d'environ 8 % par an, soit presque le double du taux de croissance de la moitié la plus pauvre de la population. Les plus pauvres ont certes enregistré des gains modestes, mais ceux-ci sont éclipsés par l'accumulation extraordinaire au sommet. La part de la richesse mondiale détenue par le 0,001 % le plus riche est passée de près de 4 % en 1995 à plus de 6 %, tandis que la richesse des milliardaires a augmenté d'environ 8 % par an depuis les années 1990, presque deux fois plus vite que celle des 50 % les plus pauvres.

La fortune a crû beaucoup plus pour les extrêmement riches. Interprétation.

Les taux de croissance du patrimoine personnel net ont fortement varié selon les segments de la distribution mondiale entre 1995 et 2025. Alors que les 50 % les plus pauvres ont connu une croissance positive d'environ 2 à 4 % par an, leur faible niveau initial de patrimoine implique qu'ils n'ont capté que 1,1 % de la croissance totale du patrimoine mondial. À l'inverse, le 1 % le plus riche a enregistré des taux de croissance nettement plus élevés, compris entre 2 et 9 % par an, et a capté 36,7 % de la croissance mondiale du patrimoine sur la même période. Le sommet extrême de la distribution, incluant les 50 individus les plus fortunés, a connu les hausses les plus marquées. Le patrimoine personnel net est défini comme la somme des actifs financiers (par exemple les actions ou les obligations) et des actifs non financiers (par exemple le logement ou les terres) détenus par les individus, diminuée de leurs dettes. Notes. La courbe est lissée à l'aide d'une moyenne mobile centrée. Sources et séries : Arias-Osorio et al. (2025), Chancel et al. (2022) et wir2026.wid.world/methodology.

Au-delà de la stricte inégalité économique, le rapport montre que cette inégalité alimente les inégalités de résultats : les dépenses d'éducation par enfant en Europe et en Amérique du Nord, par exemple, sont plus de 40 fois supérieures à celles de l'Afrique subsaharienne, un écart environ trois fois plus élevé que celui du PIB par habitant.

Profondes inégalités des opportunités selon les régions Interprétation.

En 2025, les dépenses publiques moyennes d'éducation par individu en âge scolaire (de 0 à 24 ans) varient énormément selon les régions du monde, allant de 220 € en Afrique subsaharienne à 9 025 € en Amérique du Nord et en Océanie (PPA 2025), soit un écart de près de 1 à 41. Si l'on utilisait les taux de change du marché (TCM) plutôt que les PPA, ces écarts seraient 2 à 3 fois plus importants. Sources et séries : World Human Capital Expenditure Database (whce.world) et Bharti et al. (2025).

L'inégalité est également responsable d'une part croissante des émissions de gaz à effet de serre. Le rapport montre que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne représente que 3 % des émissions de carbone associées à la propriété du capital privé, tandis que les 10 % les plus riches en représentent environ 77 %.

Les plus riches sont responsables d'une part disproportionnée des émissions globales Interprétation.

La figure montre la part des émissions mondiales de GES attribuable aux 50 % les moins riches et au 1 % le plus riche de la population mondiale. Les émissions sont distinguées selon deux approches : basées sur la consommation (émissions provenant de la production attribuées aux consommateurs finaux) et basées sur la propriété (émissions de scope 1 des entreprises et des actifs détenus par des individus). Les émissions privées basées sur la propriété (représentant environ 60 % des émissions totales) n'incluent pas les émissions liées aux activités et investissements publics, qui représentent généralement 30 à 40 % des émissions totales et sont neutres en termes de distribution (Bruckner et al., 2022). Les groupes sont définis respectivement selon les émissions basées sur la consommation et selon la richesse, mais les deux distributions sont fortement corrélées. Sources et séries : Bruckner et al. (2022) et Chancel et Rehm (2025b).

Les revenus sont inégalement répartis partout dans le monde : les 10 % les plus riches gagnent systématiquement beaucoup plus que les 50 % les plus pauvres. Mais en matière de richesse, la concentration est encore plus extrême. Dans toutes les régions, les 10 % les plus riches contrôlent plus de la moitié de la richesse totale, laissant souvent à la moitié la plus pauvre une part infime.

Les revenus, plus encore les fortunes, sont extrêmement concentrés au sommet dans chaque région Interprétation.

Dans toutes les régions, le revenu et la richesse sont très inégalement répartis au sein des régions. La richesse est beaucoup plus concentrée parmi les plus riches que le revenu. Les figures sont classées selon les parts des 10 % les plus riches. Le revenu est mesuré après que les individus ont reçu les prestations de retraite et de chômage, mais avant les impôts sur le revenu et autres transferts. La richesse nette personnelle correspond à la somme des actifs financiers (par ex. actions, obligations) et non financiers (par ex. logement, terrains) détenus par les individus, nets de leurs dettes. Notes. EASA : Asie de l'Est, EURO : Europe, LATA : Amérique latine, MENA : Moyen-Orient et Afrique du Nord, NAOC : Amérique du Nord et Océanie, SSEA : Asie du Sud et du Sud-Est, SSAF : Afrique subsaharienne, RUCA : Russie et Asie centrale. Sources et séries : wir2026.wid.world/methodology.

Ces moyennes mondiales masquent d'énormes disparités régionales. Le monde est divisé en niveaux de revenus clairement distincts : des régions à hauts revenus, comme l'Amérique du Nord, l'Océanie et l'Europe ; des groupes à revenus intermédiaires, comme la Russie, l'Asie centrale, l'Asie de l'Est, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord ; et des régions très peuplées où les revenus moyens restent faibles, comme l'Amérique latine, l'Asie du Sud et du Sud-Est, et l'Afrique subsaharienne.

L'inégalité entre les régions est aussi énorme Interprétation.

Il existe d'énormes disparités de revenus entre les régions. Une personne en Asie du Sud et du Sud-Est a un revenu mensuel moyen de 601 €, tandis qu'une personne en Europe dispose d'un revenu mensuel moyen de 2 934 €. Cela représente un écart de 4,9 fois. Sources et séries : wir2026.wid.world/methodology.

Une personne moyenne en Amérique du Nord et en Océanie gagne environ 13 fois plus qu'une personne vivant en Afrique subsaharienne, et trois fois plus que la moyenne mondiale. Autrement dit, le revenu moyen quotidien y est d'environ 125 euros, contre 10 euros seulement en Afrique subsaharienne. Et il s'agit de moyennes : au sein de chaque région, de nombreuses personnes vivent avec beaucoup moins.

Selon le rapport, environ 1 % du PIB mondial est transféré chaque année des pays les plus pauvres vers les pays les plus riches par le biais de flux nets de revenus liés à des rendements élevés et à de faibles paiements d'intérêts sur les dettes des pays riches — soit près de trois fois le montant de l'aide publique mondiale au développement. L'inégalité est également profondément enracinée dans le système financier mondial. L'architecture financière internationale actuelle est structurée de manière à produire systématiquement de l'inégalité. Les pays qui émettent des monnaies de réserve peuvent emprunter durablement à faible coût, prêter à des taux plus élevés et attirer l'épargne mondiale. À l'inverse, les pays en développement font face à la situation opposée : dettes coûteuses, actifs à faible rendement et sorties continues de revenus.

Le système financier international génère plus d'inégalités Interprétation. Ce graphique montre le revenu excédentaire, défini comme la différence entre le rendement des actifs étrangers et celui des passifs, exprimée en pourcentage du PIB national. La figure montre que le privilège exorbitant, autrefois réservé exclusivement aux États-Unis, est devenu un phénomène plus large parmi les pays riches. Les États-Unis conservent un privilège substantiel de 2,2 % en 2025. La zone euro suit avec 1 % en 2025. Le Japon se distingue avec un privilège de 5,9 % en 2025. En revanche, les pays des BRICS subissent un fardeau constant d'environ 2,1 %, soulignant leur rôle de fournisseurs nets de capital pour les économies les plus riches. Notes. Les valeurs positives représentent des gains de revenu liés au privilège financier ; les valeurs négatives représentent un fardeau financier. Les pays des BRICS comprennent le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud. Sources et séries : Nievas et Sodano (2025) et wir2026.wid.world/methodology.

Le pouvoir du capital s'exerce à l'échelle internationale, entre les nations. En excluant les pays de moins de 10 millions d'habitants, les dix pays les plus riches perçoivent des revenus nets positifs provenant de leurs investissements étrangers. À l'inverse, les dix pays les plus pauvres du monde sont d'anciennes colonies, pour la plupart situées en Afrique subsaharienne. Ils présentent des tendances opposées : la majorité d'entre eux versent d'importants revenus nets au reste du monde. En d'autres termes, ces pays envoient plus d'argent qu'ils n'en reçoivent des investissements étrangers. Cette fuite limite leur capacité à investir dans des domaines essentiels comme les infrastructures, la santé et l'éducation — conditions indispensables pour sortir de la pauvreté. Il n'est donc pas surprenant qu'ils ne puissent jamais rattraper les pays riches et combler l'écart avec le Nord global.

Peut-on faire quelque chose pour réduire les inégalités ?

Dans la préface du rapport, l'économiste et prix Nobel Joseph Stiglitz réitère son appel à la création d'un panel international sur les inégalités, comparable au GIEC de l'ONU pour le climat, afin de « suivre l'évolution des inégalités dans le monde et de formuler des recommandations objectives fondées sur des preuves ». Les auteurs du rapport soutiennent que les inégalités peuvent être réduites par des investissements publics dans l'éducation et la santé, ainsi que par des politiques efficaces de fiscalité et de redistribution. Ils soulignent que, dans de nombreux pays, les ultra-riches échappent à l'impôt, et que les paradis fiscaux abondent. Un impôt mondial de 3 % sur moins de 100 000 centimillionnaires et milliardaires permettrait de lever 750 milliards de dollars par an, soit l'équivalent du budget de l'éducation des pays à revenu faible et intermédiaire.

Le rapport propose d'autres leviers politiques. L'un des plus importants est l'investissement public dans l'éducation et la santé. Un autre passe par des programmes redistributifs : « les transferts monétaires, les pensions, les allocations chômage et le soutien ciblé aux ménages vulnérables peuvent transférer directement des ressources du sommet vers la base de la distribution ». La politique fiscale est un autre levier puissant : instaurer des systèmes fiscaux plus équitables, dans lesquels les plus riches contribuent davantage par le biais d'impôts progressifs. Les inégalités peuvent aussi être réduites par une réforme du système financier mondial : « les accords actuels permettent aux économies avancées d'emprunter à bas coût et de garantir des entrées constantes, tandis que les économies en développement font face à des obligations coûteuses et à des sorties persistantes ». Les réformes proposées incluent l'adoption d'une monnaie mondiale, avec des systèmes centralisés de crédit et de débit.

Le rapport montre que les transferts redistributifs réduisent effectivement les inégalités, surtout lorsqu'ils sont bien conçus et appliqués de manière cohérente. En Europe, en Amérique du Nord et en Océanie, les systèmes fiscaux et de transferts réduisent systématiquement les écarts de revenus de plus de 30 %. Même en Amérique latine, les politiques redistributives introduites après les années 1990 ont permis de réduire les inégalités. Autrement dit, sans ces mesures, les inégalités seraient encore plus importantes.

Mais le rapport reconnaît un problème central : les taux effectifs d'imposition sur le revenu ont augmenté pour la majorité de la population, mais ont chuté drastiquement pour les milliardaires et les centimillionnaires. Les élites paient proportionnellement moins que de nombreux ménages à revenus bien plus faibles. Ce caractère régressif prive les États de ressources essentielles pour l'éducation, la santé et l'action climatique, et mine la cohésion sociale en sapant la confiance dans le système fiscal. La réponse des auteurs est claire : recourir à la fiscalité progressive, qui « permet non seulement de mobiliser des recettes pour financer les biens publics et réduire les inégalités, mais renforce aussi la légitimité des systèmes fiscaux en garantissant que ceux qui disposent de plus grandes ressources contribuent équitablement ».

En résumé, les réponses politiques proposées par le rapport sont :

surveiller les inégalités ;
redistribuer les revenus par la fiscalité progressive et les transferts sociaux ;
accroître l'investissement public dans l'éducation et la santé ;
créer un système monétaire mondial.

Que manque-t-il ici ?

Il n'existe aucune politique visant à transformer radicalement la structure socio-économique de l'économie mondiale ; autrement dit, le capitalisme doit continuer d'exister. Il ne faut pas toucher aux propriétaires du capital — banques, entreprises énergétiques, géants technologiques, grandes firmes pharmaceutiques et leurs actionnaires milliardaires. Il suffirait simplement de les taxer davantage et d'utiliser les recettes fiscales pour financer les besoins sociaux. La politique proposée relève donc de la redistribution des revenus et des richesses existantes, et non de la prédistri­bution, c'est-à-dire de la transformation de la structure sociale qui produit ces inégalités extrêmes : la propriété privée des moyens de production.

Dans des travaux antérieurs, j'ai montré que le niveau élevé des inégalités de patrimoine est étroitement lié aux inégalités de revenus. J'ai mis en évidence une corrélation positive d'environ 0,38 : plus l'inégalité de richesse est élevée dans une économie, plus l'inégalité des revenus tend à l'être. La richesse engendre la richesse ; plus de richesse produit plus de revenus. Une élite extrêmement réduite possède les moyens de production et la finance, et s'approprie ainsi la majeure partie de la richesse et des revenus. La concentration de la richesse est fondamentalement liée à la propriété du capital productif, des moyens de production et des institutions financières. Le grand capital — la finance et les grandes entreprises — contrôle les investissements, l'emploi et les décisions financières à l'échelle mondiale. Selon l'Institut fédéral suisse de technologie, un noyau dominant de 147 entreprises, à travers des participations croisées, contrôle 40 % de la richesse du réseau économique mondial, et 737 entreprises en contrôlent 80 %.

C'est cette inégalité-là qui est décisive pour le fonctionnement du capitalisme : le pouvoir concentré du capital. Et puisque l'inégalité de richesse découle de la concentration des moyens de production et de la finance entre les mains de quelques-uns, et que cette structure de propriété reste intacte, toute politique redistributive fondée sur une augmentation des impôts sur la richesse et les revenus restera toujours insuffisante pour transformer durablement la répartition de la richesse et des revenus dans les sociétés modernes.

On affirme souvent à ce stade que la propriété publique de la finance et des secteurs clés des grandes économies mondiales est impossible et utopique, et qu'elle ne pourrait advenir qu'à la suite d'une révolution populaire — laquelle n'adviendrait jamais. Ma réponse est que l'adoption de politiques prétendument moins radicales, comme la fiscalité progressive, un changement profond de l'investissement public, ou une coopération mondiale visant à rompre le transfert de valeur et de revenus du Sud global vers l'élite riche du Nord global, est tout aussi utopique.

Quel gouvernement du G7 est prêt à adopter de telles politiques ? Aucun. À quel point s'en sont-ils approchés au cours des dix ou vingt dernières années ? Pas du tout : au contraire, les gouvernements ont réduit les impôts sur les riches et les entreprises, les ont augmentés pour le reste de la population, et ont diminué l'investissement public dans les besoins sociaux.Existe-t-il une coopération mondiale pour mettre fin à l'exploitation du Sud global par les multinationales et les banques, ou pour arrêter la production de combustibles fossiles et l'usage des jets privés ?

Les auteurs du rapport affirment : « L'inégalité est un choix politique. Elle résulte de nos politiques, institutions et structures de gouvernance. » Mais l'inégalité n'est pas le produit de « nos » politiques, institutions et structures de gouvernance : elle est le résultat de la propriété privée du capital et de gouvernements voués à sa préservation. Tant qu'on n'y mettra pas fin, l'inégalité des revenus et des richesses, aux niveaux national et mondial, persistera et continuera de s'aggraver.

* Cet article est paru initialement dans la revue en ligne Climate and Capitalism, le 10 décembre 2025. Il a été traduit de l'anglais par Marx21.ch, ainsi que les intitulés et interprétations de tableaux.

Guerre en Iran, budgets militaires en hausse : « L’antimilitarisme devient vital »

10 mars, par Nicolas Celnik — , ,
Face aux investissements massifs des États dans l'industrie de la guerre, le sociologue Pierre Douillard-Lefèvre appelle l'écologie à renouer avec son antimilitarisme. Un (…)

Face aux investissements massifs des États dans l'industrie de la guerre, le sociologue Pierre Douillard-Lefèvre appelle l'écologie à renouer avec son antimilitarisme. Un engagement « vital », qui permet d'agir depuis la France.

2 mars 2026 | tiré de reporterre.net

Des budgets de l'armement qui grimpent en flèche, un nombre de conflits armés sans précédent depuis 1946 (61 dans le monde en 2024), et une situation qui ne semble pas se calmer avec une nouvelle attaque d'Israël et des États-Unis contre l'Iran déclenchée ce samedi 28 février. Dans ce contexte, Emmanuel Macron doit prononcer un discours très attendu, lundi 2 mars, dans lequel il pourrait notamment annoncer une extension de la force de dissuasion nucléaire française à l'ensemble de l'Union européenne.

Si elle est présentée comme « puissante et responsable » et « strictement défensive », la militarisation croissante du pays n'en reste pas moins aux antipodes des postures écologistes antimilitaristes. Pierre Douillard-Lefèvre, sociologue et auteur de Maudite soit la guerre (éd. Divergences, 2025), plaide pour un renouveau de l'antimilitarisme, qui a été fondamental pour l'écologie politique en France.

Reporterre — Comment tenir une position antimilitariste aujourd'hui, alors qu'il n'y a jamais eu autant de conflits armés dans le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme le rappelle le bombardement de l'Iran par Israël et les États-Unis samedi 28 février ?

Pierre Douillard-Lefèvre — Il y a un premier piège à éviter : Emmanuel Macron parle de « réarmement » — comme s'il y avait eu un désarmement — et affirme que nous aurions ces dernières décennies profité des « dividendes de la paix ». Mais, s'il y a indéniablement un grand nombre de conflits aujourd'hui, il n'y a pour autant jamais eu de période de paix : depuis les guerres d'indépendance à la fin des années 1960, la France a mené une soixantaine d'opérations militaires en Afrique, soit une par an en moyenne. Dans les pays du Sud global, la guerre n'a jamais pris fin.

En revanche, il est vrai que les investissements dans le complexe militaro-industriel augmentent massivement ces dernières années — les États-Unis de Donald Trump, premier budget militaire mondial, veulent augmenter leurs investissements de 50 % dans le secteur, quand l'Union européenne annonce avec ReArm Europe un plan de 800 milliards d'euros. Au niveau planétaire, les dépenses militaires n'ont jamais été aussi élevées.

« Il ne faut pas confondre antimilitarisme et pacifisme »

Or, comme le rappellent les exemples de la Première Guerre mondiale et des courses à l'armement lors de la Guerre Froide, qui a été émaillée de conflits par puissances interposées à travers le globe, lorsque les États vident leurs caisses pour s'équiper militairement, ils finissent tôt ou tard par se servir des armes dont ils se sont dotés.

Dans ce contexte, l'antimilitarisme devient vital. Mais il ne faut pas confondre antimilitarisme et pacifisme : le pacifisme est une posture morale, selon laquelle il faudrait refuser la violence quelles que soient les circonstances. Or la critique et le rejet des armes n'interdisent pas leur usage : dans des situations d'injustice, où un fort écrase un faible, un colon écrase un colonisé, le pacifisme revient à maintenir un statu quo.

Lorsqu'il s'est agi de défendre la république espagnole en 1936 ou de mener la résistance contre le nazisme en France ou le fascisme en Italie, des antimilitaristes comme la philosophe Simone Weil se sont contraints, à contrecœur et sans considérer cela comme une fin en soi, à prendre les armes. L'antimilitarisme n'est pas un refus abstrait de la violence, mais un refus de la militarisation de la population, de l'union sacrée et de l'obéissance aveugle à l'armée.

Mais on ne part plus fusil au poing aujourd'hui, lorsque la guerre est menée à coups de hautes technologies.

L'antimilitarisme, c'est le refus de toutes les guerres entre États. Depuis la révolution industrielle, une guerre entre États, ce sont deux appareils technologiques et industriels qui se font face, avec de la chair humaine entre les deux. Il faut aussi rappeler que 90 % des victimes des guerres modernes sont des civils : ce ne sont plus majoritairement des soldats qui meurent à la guerre aujourd'hui.

Mais il faut déplacer un peu le débat : la France est le deuxième exportateur d'armes dans le monde, et ses entreprises fournissent du matériel à la fois à l'Ukraine et à la Russie, à Israël, etc. On a donc un rôle particulier à jouer, depuis la France, sur le sujet de l'antimilitarisme, en dénonçant ces technologies produites par nos géants nationaux comme Thalès, Safran, Dassault, etc.

Il ne s'agit pas pour autant de reprendre des positions d'une partie de la gauche, comme Marine Tondelier [Les Écologistes] qui dit ne pas être contre des moyens de « financer l'effort de guerre », ou d'autres qui appellent à socialiser l'appareil de production de technologies militaires. En d'autres termes, un militarisme repeint en vert ou en rose. Mais c'est oublier que ce sont des technologies de pointe si spécifiques que, à l'instar du nucléaire, elles ne peuvent pas être démocratiques et socialisées, et qu'elles tombent dans le domaine de la raison d'État.

Alors, par où commencer ?

Le premier point, c'est de renouer avec une culture antimilitariste, en s'informant dessus et en en parlant autour de soi. C'était la colonne vertébrale de la gauche et des écologistes il n'y a pas si longtemps : souvenons-nous de Boris Vian qui chantait Le déserteur, du journal écolo La gueule ouverte qui était fondamentalement antimilitariste, et des manifestations contre l'invasion de l'Irak en 2003 qui ont réuni plusieurs millions de personnesdans le monde. C'est ce qu'essaie de faire revivre la coalition de collectifs Guerre à la guerre, aux côtés de laquelle il est utile de lutter.

Ensuite, il faut se souvenir que sans les travailleurs, la guerre est impossible : les technologies militaires modernes reposent sur des chaînes d'approvisionnement extrêmement complexes, mobilisent de grands nombres de sous-traitants, et c'est là une de leurs vulnérabilités.

Un bel exemple en a été donné lorsque les dockers de la CGT de Fos-sur-Mer ont décidé de bloquer des cargaisons d'armes à destination d'Israëlen juin 2025. D'autres associations comme Stop Arming Israël interviennent directement auprès des quelque 200 000 salariés de l'industrie de l'armement qui travaillent en France et dont certains équipements servent à bombarder la bande de Gaza.

Enfin, des coalitions peuvent être créées avec des mobilisations écologistes : il faut s'attendre à ce que, dans les années à venir, bon nombre de grands projets inutiles et imposés soient des extensions d'usine d'armement ou de nouvelles carrières ouvertes pour extraire des composants d'armements, ou pour produire des engins aux bilans écologiques catastrophiques : ce sont autant de nouveaux terrains de lutte écolos et antimilitaristes.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Les écologistes refusent « la guerre pour le pétrole » en Iran

10 mars, par Théo Quintard — ,
De Chicago à San Antonio, militants et organisations écologistes dénoncent l'offensive des États-Unis contre l'Iran, mais regrettent l'absence d'une mobilisation d'envergure (…)

De Chicago à San Antonio, militants et organisations écologistes dénoncent l'offensive des États-Unis contre l'Iran, mais regrettent l'absence d'une mobilisation d'envergure nationale contre cette guerre.

San Antonio (États-Unis d'Amérique), correspondance

9 mars 2026 | tiré de reporterre.net |Photo : Des manifestants contre la guerre en Iran, le 8 mars 2026 près de la Maison Blanche aux États-Unis. - © Aashish Kiphayet / NurPhoto / NurPhoto via AFP
https://reporterre.net/Encore-une-guerre-pour-le-petrole-encore-une-region-sacrifiee-aux-Etats-Unis-les-ecologistes-contre-les-bombardements-en-Iran

Même dans les sphères Maga (Make America Great Again), l'offensive contre l'Iran suscite quelques crispations. La promesse faite par Donald Trump pendant sa campagne de mettre fin aux endless wars, ces conflits interminables au Moyen-Orient, semble aujourd'hui lui revenir comme un boomerang en pleine figure. « America First, ça ne voulait pas dire bombarder la moitié du Moyen-Orient », souffle l'un de ses plus fidèles partisans dans le sud du Texas, casquette rouge vissée sur la tête.

L'opération Epic Fury menée par les États-Unis depuis le 28 février avec Israël contre le régime islamique en Iran a suscité « beaucoup d'inquiétude et de colère » au sein du mouvement écologiste, racontent plusieurs activistes. « Cette guerre est inutile », fustige Amérika García Grewal, membre de l'Eagle Pass Border Coalition.

Cette militante écologiste, très active contre la militarisation de la frontière États-Unis - Mexique, regrette que « les actions illégales de l'administration Trump II appauvrissent et affaiblissent les États-Unis » et compromettent « sa capacité à nourrir sa population, à l'éduquer, à lui fournir des soins de santé et à assurer sa sécurité ».

Lire aussi : Trump II : « La pire offensive de l'histoire contre l'environnement »

Ce caprice du magnat de la Maison Blanche est aussi un nouveau coup de semonce porté à la lutte contre le réchauffement climatique et à la protection de l'environnement. « C'est un terrible sentiment de déjà-vu : encore une guerre pour le pétrole, encore une région sacrifiée, et encore une génération condamnée à vivre sur un champ de ruines pollué par les bombes, les hydrocarbures et les débris toxiques », résume Juan Sánchez, militant écologiste au sein de l'ONG environnementale Sierra Club, à San Antonio.

Plus qu'une nouvelle dérive du capitalisme, ce conflit au Moyen-Orient serait une « guerre de déstabilisation » stratégique, assure Oscar Sanchez, militant pour la justice environnementale dans l'Illinois. « Hier, on parlait des armes de destruction massive et aujourd'hui du pétrole : les justifications changent, mais l'objectif reste d'imposer des régimes dociles aux intérêts des États-Unis », poursuit le codirecteur du Southeast Environmental Task Force, une ONG environnementale basée à Chicago.

Lire aussi : Être écologiste en Iran : portraits croisés d'une exilée et d'un prisonnier

L'intervention militaire de Washington contre Téhéran viserait ainsi à bouleverser les équilibres géopolitiques de la région afin de mieux contrôler les flux pétroliers et, à terme, s'ouvrir au marché iranien. Dans cette logique impérialiste, l'Iran est particulièrement stratégique : il borde le détroit d'Ormuz, un corridor maritime par lequel transitent près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), selon une récente étude de l'Energy Information Administration (EIA), l'agence étasunienne de l'énergie.

Deux mois seulement après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro pour prendre la main sur d'immenses réserves pétrolières, Donald Trump mobilise de nouveau le puissant complexe militaro-industriel « pour servir ses intérêts personnels », accusent plusieurs activistes. Une manière, selon eux, de « détourner l'attention de l'opinion publique de l'affaire Epstein », ce scandale de trafic sexuel impliquant le financier étasunien et plusieurs figures de l'élite politique et économique.

« La réaction violente et désespérée d'un dirigeant autoritaire en difficulté »

Cette guerre au Moyen-Orient est « la réaction violente et désespérée d'un dirigeant autoritaire en difficulté », estime pour sa part Caleb Batts, directeur exécutif du Sunrise Movement du Minnesota, un réseau de jeunes activistes pour la justice climatique. Pour ce militant originaire du Colorado, « les États-Unis seraient beaucoup moins impliqués au Moyen-Orient sans l'American Israel Public Affairs Committee », un puissant lobby étasunien pro-israélien.

Malgré ces critiques, une mobilisation d'envergure nationale tarde encore à émerger, regrette-t-on au sein de la mouvance écologiste. Contrairement au No Kings Day, cette journée de manifestations organisée l'an dernier par une large coalition de mouvements progressistes pour dénoncer l'autoritarisme du « roi Trump », aucune coalition n'est encore parvenue à fédérer les différentes composantes du mouvement contre cette guerre.

Connue pour son combat contre les PFAS et lauréate du prix Goldman pour l'environnement 2025, Laurene Allen appelle l'ensemble des militants et organisations écologistes à faire front commun, regrettant que certaines luttes écologistes avancent encore en ordre dispersé. « Certains ont l'impression que tout est déjà perdu, mais c'est justement maintenant qu'il faut se réveiller. Les gens ont du pouvoir, plus qu'ils ne le pensent. »

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Déclaration de la CIT sur la guerre en cours et l’urgence d’une action révolutionnaire.

10 mars, par Confédération iranienne du travail – délégation à l'étranger — , ,
L'assassinat d'Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables des Gardiens de la révolution et du régime, constitue un événement exceptionnel dans la trajectoire (…)

L'assassinat d'Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables des Gardiens de la révolution et du régime, constitue un événement exceptionnel dans la trajectoire actuelle de l'Iran. C'est un coup fatal porté au cœur de la machine répressive et à l'épine dorsale de la République islamique. Pour des millions d'Iraniens, la mort d'un homme qui, pendant des décennies, a symbolisé le massacre, l'oppression, la pauvreté, le militarisme et la loi du plus fort a provoqué un soulagement immense, mêlant une rage longtemps contenue à une immense libération. La présence populaire dans les rues et la réaction sociale générale témoignent de la profondeur de la haine accumulée au sein de la société par des années de crimes et de massacres.

1 mars 2026 | tiré du site Arguments pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2026/03/01/confederation-iranienne-du-travail-delegation-a-letranger-declaration-de-la-cit-sur-la-guerre-en-cours-et-lurgence-dune-action-revolutionnaire/

L'assassinat d'Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables des Gardiens de la révolution et du régime, constitue un événement exceptionnel dans la trajectoire actuelle de l'Iran. C'est un coup fatal porté au cœur de la machine répressive et à l'épine dorsale de la République islamique. Pour des millions d'Iraniens, la mort d'un homme qui, pendant des décennies, a symbolisé le massacre, l'oppression, la pauvreté, le militarisme et la loi du plus fort a provoqué un soulagement immense, mêlant une rage longtemps contenue à une immense libération. La présence populaire dans les rues et la réaction sociale générale témoignent de la profondeur de la haine accumulée au sein de la société par des années de crimes et de massacres.

Il ne s'agit pas de se réjouir de la guerre. Il ne s'agit pas de se réjouir des bombardements ni du meurtre d'enfants. Il ne s'agit pas de se réjouir d'une intervention étrangère. Il s'agit du soulagement amer de voir apparaître des fissures dans un monstre qui, il y a à peine deux mois, à Dey, a plongé le pays dans un bain de sang, abattant et massacrant des dizaines de milliers de personnes et plongeant la société dans un océan de chagrin et de colère. Les personnes qui respirent aujourd'hui sont les mêmes qui, hier, étaient battues, abattues et jetées en prison.

Pourtant, nous devons affirmer clairement la réalité : ce coup porté au sommet de l'État s'inscrit dans le cadre d'une guerre lancée d'en haut et contre la volonté du peuple. Une guerre qui menace des vies, transforme les villes en zones de mort et cherche à paralyser la société par la peur et la ruine. Les États-Unis et Israël ont joué un rôle direct par leurs attaques militaires et doivent être condamnés sans réserve. Aucun récit de « sauvetage » ni aucune justification « défensive » ne saurait blanchir le massacre de civils.

Parallèlement, il faut l'affirmer clairement : la République islamique et les Gardiens de la révolution ne sont pas les victimes de cette guerre, mais bien parmi ses principaux instigateurs. Un État qui, pendant des années, a instrumentalisé la société pour ses projets militaires et nucléaires en paie aujourd'hui le prix par un effondrement interne. La mort de Khamenei ne signifie pas la fin de la crise, mais elle démontre sans équivoque que ce système est désormais incapable de reproduire son autorité d'antan. Une structure dont le chef a été destitué, qui est maintenant en guerre et qui fait face à une société saturée de colère et de haine, est entrée dans une phase d'instabilité irréversible.

Il est crucial de garder à l'esprit un fait fondamental : une rupture au sommet de l'État ne signifie pas automatiquement que la volonté du peuple est respectée. C'est précisément dans des moments comme celui-ci que se mettent en œuvre des projets de contrôle de la société : « transition contrôlée », remaniement des élites et promotion d'alternatives imposées d'en haut, destinées à détourner la révolution et à soustraire le peuple à son pouvoir. Les tractations secrètes, la reproduction de la même structure sous un nouveau visage ou l'imposition de gouvernements fantoches sous couvert de « stabilité » et de « transition » sont autant de tentatives pour neutraliser l'élan révolutionnaire et bloquer le pouvoir populaire direct. Ces scénarios ne signifient pas la fin de la République islamique ; ils signifient la continuation du même ordre répressif sous une forme nouvelle.

Seule une organisation indépendante, nationale et ascendante peut empêcher ce dénouement.

En ces temps difficiles, la question centrale n'est pas simplement « l'opposition à la guerre ». La véritable question est de savoir si la société peut consciemment exploiter l'opportunité créée par la rupture au sommet de l'État pour faire progresser le renversement révolutionnaire. La guerre vise à terroriser la société et à suspendre la révolution ; la réponse du peuple doit être de reconstruire et d'organiser son pouvoir social en plein cœur de cette crise.

Travailleurs, salariés, jeunes, femmes et toutes les forces sociales doivent comprendre une vérité fondamentale : aucune puissance étrangère n'apportera la liberté. Seule une société organisée peut renverser définitivement ce système. Rejoindre les organisations sociales existantes, renforcer les organisations syndicales indépendantes et mettre en place des conseils, des comités locaux et des réseaux d'entraide ne sont pas un « choix » aujourd'hui, mais une nécessité urgente, à la fois pour protéger des vies humaines en temps de guerre et pour prendre collectivement en main l'avenir de la société.

La République islamique est blessée et instable. Ce n'est pas le moment de rester spectateur ou d'hésiter ; c'est le moment d'agir. La véritable fin de cette guerre ne viendra pas d'accords entre États, mais du renversement révolutionnaire d'un ordre qui a transformé la vie elle-même en un champ de bataille.

Nous appelons les peuples du monde entier, les mouvements ouvriers et les forces éprises de liberté à se ranger du côté du peuple iranien – et non du côté des États et des machines de guerre. La véritable solidarité implique de soutenir le droit du peuple à renverser la République islamique et à bâtir un ordre humain, libre et égalitaire.

La lutte entre dans une nouvelle phase. La répression s'est effondrée, la peur a été ébranlée et la possibilité d'avancer s'est ouverte. Une société qui a tant payé de sang a le droit – et le devoir – de bâtir son propre avenir.

Confédération iranienne du travail – Délégation à l'étranger

1er mars 2026

Source : https://iranlc.org/en/12023

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La grève générale du 12 février en Inde : les travailleurs face aux nouveaux Codes du travail

Le 12 février 2026, des millions de travailleurs indiens ont participé à une grève générale nationale contre quatre Codes du travail qui restructurent fondamentalement les (…)

Le 12 février 2026, des millions de travailleurs indiens ont participé à une grève générale nationale contre quatre Codes du travail qui restructurent fondamentalement les rapports de force sur le lieu de travail en faveur des employeurs.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Sushovan Dhar soutient que la portée de cette grève dépasse la perturbation industrielle immédiate : elle représente un acte de défiance collective face à un environnement juridique de plus en plus restrictif, à un moment où restructuration néolibérale et gouvernance autoritaire convergent pour réduire l'espace d'organisation de la classe ouvrière. Il examine les revendications, la composition sociale, les méthodes tactiques et les limites stratégiques de la grève, la situant dans une confrontation plus longue entre le travail et un État aligné sur le pouvoir des entreprises. [MJ]

Le 12 février 2026, des millions de travailleurs à travers l'Inde ont participé à une grève générale nationale lancée par la plateforme conjointe des centrales syndicales. Mesurée uniquement par la participation, la grève s'inscrivait dans un répertoire familier de protestation industrielle de masse dans l'Inde contemporaine. Politiquement, cependant, sa signification se situe ailleurs. Elle s'est déroulée à un moment où le terrain institutionnel régissant les relations de travail avait connu un basculement décisif, avec des pressions juridiques, économiques et idéologiques convergeant pour réduire l'espace disponible pour l'action collective de la classe ouvrière.

Au cours des trois dernières décennies, l'accumulation du capital en Inde a progressé par la privatisation, l'expansion financière et une intégration plus profonde dans les réseaux de production mondiaux. Cela s'est accompagné d'une réorientation progressive des politiques étatiques vers la compétitivité et la confiance des investisseurs. La consolidation de la flexibilité du travail a de plus en plus coïncidé avec un rétrécissement de l'espace démocratique. Cela suggère que la restructuration économique et la gouvernance autoritaire ne sont pas des développements parallèles mais des processus qui se renforcent mutuellement [1]. Dans ce contexte, la grève du 12 février a revêtu une signification qui dépassait le simple arrêt du travail : elle représentait une tentative des travailleurs d'affirmer leur capacité d'action collective dans des conditions politiques et juridiques de plus en plus défavorables.

Dans plusieurs affaires récentes en droit du travail, les observations judiciaires ont de plus en plus fait écho aux préoccupations relatives au climat d'investissement et à l'efficacité économique, présentant implicitement les travailleurs organisés comme des obstacles à la croissance. Cela entre souvent en contradiction avec une jurisprudence antérieure axée sur la dignité du travail et la justice sociale. Parallèlement, de larges pans des médias présentent habituellement les protections sociales et la négociation collective comme des charges réglementaires, assimilant la flexibilité au progrès. Cela a créé un terrain qui influence la justification de la flexibilité du travail.

Dans cette optique, l'annonce de l'entrée en vigueur des quatre Codes du travail fin novembre dernier apparaît moins comme un changement de politique abrupt que comme la consolidation d'une orientation capitaliste émergente. Au fil du temps, les protections du travail ont été affaiblies non pas par une rupture unique mais par des notifications exécutives successives, des réinterprétations judiciaires et une dilution réglementaire. Les codes rassemblent ces transformations dispersées dans une architecture statutaire unifiée. Ils confèrent une sanction juridique formelle à une orientation qui évoluait progressivement à travers les politiques et les pratiques [2].

Les dispositions qui recalibrent collectivement l'équilibre des pouvoirs sur le lieu de travail comprennent :

* Rendre les grèves procéduralement plus difficiles
* Relever les seuils d'approbation préalable des licenciements
* Légitimer l'emploi à durée déterminée dans tous les secteurs
* Modifier les normes de reconnaissance syndicale.

Ces changements interviennent à un moment où le chômage reste élevé et l'informalisation généralisée, renforçant ainsi le pouvoir discrétionnaire patronal précisément quand le pouvoir de négociation des travailleurs est déjà sous pression.

Par conséquent, cette grève générale a cessé d'être un simple instrument conventionnel de négociation industrielle pour revêtir le caractère d'un acte politique accompli au mépris d'un environnement juridique de plus en plus restrictif. Face à des barrières juridiques croissantes et à la menace grandissante de sanctions pénales liées à l'action collective, les travailleurs qui ont fait grève ne l'ont pas fait simplement pour faire valoir des revendications économiques mais pour affirmer des droits démocratiques eux-mêmes en voie de rétrécissement.

Cette grève est peut-être moins spectaculaire que d'autres dans la longue histoire ouvrière de l'Inde, mais elle était opportune, nécessaire et politiquement révélatrice. Elle a signalé que même face à des cadres juridiques défavorables et à une hostilité institutionnelle, des sections de la classe ouvrière conservaient la capacité d'agir collectivement.

Revendications, alliances et composition sociale

La plateforme conjointe a formulé quatre revendications principales : (a) l'abrogation des quatre Codes du travail et de leurs règlements d'application ; (b) l'annulation des politiques affectant les garanties d'emploi rural et la restaurationet l'expansion du Mahatma Gandhi National Rural Employment Guarantee Act (MGNREGA — Loi de garantie nationale de l'emploi rural Mahatma Gandhi) [3] ; (c) le retrait duprojet de loi d'amendement sur l'électricité et du projet de loi sur les semences ; et (d) la revalorisation des salaires minimums et des pensions et le retour en arrière sur la précarisation et la privatisation.

La grève a reçu le soutien de la coalition paysanne Samyukta Kisan Morcha (SKM — Front uni des paysans) [4], des syndicats de travailleurs agricoles, des organisations de femmes, des organisations étudiantes et de jeunesse, marquant une convergence visible entre ouvriers et paysans.

La grève s'est également déroulée peu après lesobservations orales du juge en chef Surya Kant lors d'une audience le 29 janvier, dans lesquelles les syndicats auraient été décrits comme des facteurs contribuant au ralentissement industriel et à la baisse de la confiance des investisseurs. Ces remarques sont rapidement devenues un point de contestation pour l'opposition politique concernant la grève. Les syndicats ont répondu en invoquant l'article 19(1)(c) de la Constitution [5], qui garantit le droit de former des associations, et en réaffirmant la position juridique bien établie selon laquelle le versement du salaire minimum est une obligation statutaire et constitutionnelle, et non un obstacle à la création d'emplois.

La participation a englobé un large spectre de l'économie. Les travailleurs du charbon, de l'acier, de l'ingénierie et de la construction automobile ont signalé des arrêts de travail et des manifestations, tandis que certains secteurs de la main-d'œuvre bancaire et de l'assurance ont répondu à l'appel à la grève. Les employés de la production et de la distribution d'électricité, ainsi que d'autres services publics de l'énergie, ont connu des degrés divers d'arrêt de travail. Les postiers et des segments des services gouvernementaux ont également participé. Une présence notable a été observée parmi les « scheme workers » [6], ainsi que parmi les travailleurs du beedi [7], les ouvriers du bâtiment et de nombreux travailleurs du secteur informel. Cela souligne l'étendue de la mobilisation qui a dépassé la main-d'œuvre industrielle organisée.

Les travailleuses du secteur informel étaient en première ligne des blocages routiers et ferroviaires. Les organisations étudiantes et de jeunesse se sont jointes aux actions en exigeant la création d'emplois et la défense de l'éducation publique.

La faible densité syndicale a limité les arrêts dans le secteur informatique, mais des formations émergentes, telles que les syndicats d'employés IT/ITeS, ont mobilisé des contingents visibles dans les grandes villes.

Perturbation de la production : s'organiser sous la contrainte

Dans les grands États industriels — notamment le Karnataka, le Tamil Nadu, le Maharashtra, le Bengale-Occidental, le Kerala, le Telangana et certaines parties du Nord de l'Inde — les syndicats ont signalé des degrés divers d'arrêt de production.

Les méthodes tactiques de la grève du 12 février à travers les régions industrielles ont été un élément déterminant. Dans plusieurs États, les travailleurs se sont rassemblés avant l'aube pour mettre en place des piquets matinaux, interceptant les transports vers les usines et persuadant les travailleurs acheminés dans les bus d'entreprise de rejoindre l'arrêt de travail. Devant de nombreux portails d'usines, les syndicalistes se sont rassemblés en grand nombre, se tenant aux entrées et sorties et pressant la direction de cesser les opérations pour la journée. Dans plusieurs régions, les travailleurs se sont également rassemblés à des carrefours stratégiques — autoroutes, grands ronds-points et routes d'accès reliant les zones industrielles — ralentissant ou bloquant la circulation des marchandises et les transports d'entreprise. Ces interventions ne se sont pas limitées à des usines isolées mais ont été menées à travers des bassins industriels entiers. Cela témoigne d'une planification préalable et d'une communication entre syndicats pour s'assurer que l'appel à la grève se traduise par une perturbation réelle de la production et de la distribution.

Dans plusieurs régions, les travailleurs permanents ont participé en grand nombre, tandis que les travailleurs contractuels ont souvent fait face à des pressions limitant leur pleine participation. Cela révèle la profonde fragmentation structurelle de la main-d'œuvre indienne.

L'automobile, l'ingénierie, l'électronique et les produits pharmaceutiques figuraient parmi les secteurs manufacturiers les plus touchés. Les services bancaires et d'assurance ont été partiellement perturbés. Dans les régions minières, des blocages routiers ont été signalés.

Les syndicats ont démontré leur capacité à perturber significativement les flux de production dans les industries dépendantes des chaînes d'approvisionnement, même lorsqu'ils n'ont pas obtenu un arrêt complet. Par conséquent, la signification du 12 février ne peut se limiter à l'ampleur de la participation ou à la perturbation temporaire de la production, mais réside dans ce qu'elle révèle sur la conjoncture actuelle du capitalisme indien. À un moment où l'accumulation dépend de plus en plus de la flexibilité du travail, de relations d'emploi fragmentées et d'une négociation collective affaiblie, même des formes limitées d'arrêts de travail coordonnés acquièrent une signification politique accrue. La grève a mis en lumière une contradiction centrale de la phase actuelle : alors que le capital exige une main-d'œuvre disciplinée et atomisée, intégrée dans les réseaux de production mondiaux, l'organisation collective continue de perturber ce projet par la réapparition de l'action collective.

Les Codes du travail et la restructuration du pouvoir sur le lieu de travail

Depuis l'adoption des quatre Codes du travail en 2019-2020 et leur mise en œuvre fin 2025, il y a eu six grèves générales nationales [8]. Les syndicats soutiennent que les quatre Codes du travail restructurent collectivement l'équilibre des pouvoirs au travail en faveur des employeurs. Les codes restreignent également le droit de grève en imposant des obligations de préavis qui déclenchent automatiquement des procédures de conciliation, rendant les grèves procéduralement difficiles.

En relevant le seuil d'approbation gouvernementale préalable pour les licenciements, les dégraissages et les fermetures de 100 à 300 travailleurs, les codes excluent la vaste majorité des usines de la surveillance réglementaire. La reconnaissance formelle de l'emploi à durée déterminée, sans garanties significatives, est perçue comme institutionnalisant la précarité, tandis que le rétrécissement et la redéfinition de la qualité de « travailleur » excluent de larges segments du personnel d'encadrement et technique des protections en matière de conflits du travail. Simultanément, le gouvernement a rendu plusieurs violations graves du droit du travail composables – ce qui réduit la responsabilité pénale à des sanctions pécuniaires. Les syndicats pointent également un contrôle renforcé de l'enregistrement, de la reconnaissance et du fonctionnement financier des syndicats, qu'ils estiment contraindre l'organisation indépendante. Enfin, malgré des références rhétoriques à l'inclusion, les travailleurs des plateformes numériques et de l'économie des petits boulots restent en dehors de la reconnaissance formelle de l'emploi, cantonnés à des dispositifs d'aide sociale plutôt qu'à des protections fondées sur les droits du travail.

Le projet de politique nationale du travail et de l'emploi(Shram Shakti Niti 2025) a encore intensifié les inquiétudes en requalifiant l'État comme « facilitateur de l'emploi » plutôt que comme garant réglementaire des droits du travail.

Crise industrielle et politique de la culpabilisation

La protestation contre les remarques judiciaires imputant aux syndicats la fermeture d'entreprises est devenue centrale dans la grève. En fait, lesdonnées du Bureau du travailréfutent l'affirmation selon laquelle la combativité syndicale serait responsable du déclin industriel. Le nombre annuel moyen de conflits du travail est passé de 354 entre 2006 et 2014 à seulement 76 entre 2015 et 2023. En outre, le nombre de journées-personnes perdues en raison de grèves et de lock-out a considérablement diminué, passant de 20,3 millions en 2006 à seulement 0,34 million en 2023.

De plus, les données parlementaires du ministèredes Affaires corporatives indiquent que plus de 204 000 entreprises privées ont fermé entre 2020-21 et 2024-25 ; une tendance liée à la restructuration, à l'insolvabilité et aux tensions du marché plutôt qu'à l'agitation ouvrière.

Récemment, le stress industriel a plutôt été largement attribué à des perturbations économiques structurelles qu'aux actions de la classe ouvrière. Le double choc de la démonétisation et de la mise en œuvre précipitée de la GST [9] a gravement déstabilisé les chaînes d'approvisionnement et les cycles de fonds de roulement, en particulier pour les petites et moyennes entreprises. La fragilité du secteur des TPME [10], qui fonctionne avec des marges réduites, a été encore davantage exposée par le resserrement des conditions de crédit et les retards de paiement. La prévalence de l'endettement massif des grandes entreprises et des procédures d'insolvabilité dans le cadre du régime de faillite a mis en évidence des problèmes significatifs de surextension financière et de recouvrement insuffisant, indiquant des faiblesses du capital plutôt que de l'agitation ouvrière. En outre, l'influence croissante du capital spéculatif et financiarisé a détourné les ressources des investissements productifs. Ces facteurs sont sous-tendus par une demande intérieure durablement faible, tirée par la stagnation des salaires et un chômage élevé. Ceux-ci contraignent l'expansion industrielle bien plus décisivement que l'activité syndicale [11].

Inégalités, pouvoir d'État et espace démocratique

La grève s'est déroulée dans un contexte d'inégalités économiques croissantes. Selon le World Inequality Lab (2024), le 1% le plus riche des Indiens détient 22,6% du revenu national et 40,1% de la richesse nationale, les niveaux les plus élevés enregistrés depuis des décennies. En contraste saisissant, la moitié la plus pauvre de la population ne revendique que 15% du revenu total [12].

Lechômage des jeunes reste aigu. L'emploi permanent continue de se réduire, tandis que les emplois précaires et contractuels se multiplient. Dans ces conditions, les protections du travail ne fonctionnent pas comme des distorsions. Elles agissent comme des contrepoids à la concentration du pouvoir économique produite par les modes d'accumulation contemporains dans une économie marquée par une concentration extrême des richesses et une insécurité croissante de l'emploi.

Dans plusieurs États, la police a imposé des restrictions aux manifestations et détenu des manifestants. Des arrestations préventives, des barricades et des refus d'autorisation de rassemblement public ont été signalés dans plusieurs villes. Dans certaines régions, des gouvernements d'États dirigés par l'opposition ont publiquement critiqué les Codes du travail tout en poursuivant l'élaboration de règlements d'application pour les mettre en œuvre, révélant des contradictions politiques. La gestion des manifestations a aiguisé le débat sur l'espace civique, les droits démocratiques et le climat institutionnel auquel fait face le mouvement ouvrier organisé [13].

Ce que le 12 février a révélé

La grève a démontré que la classe ouvrière indienne conserve encore la capacité de coordonner une action à l'échelle nationale, malgré des années de fragmentation et de contraintes juridiques. Dans plusieurs secteurs clés, la grève a produit un impact industriel tangible, soulignant que le pouvoir stratégique des travailleurs aux nœuds critiques de la production n'a pas disparu. La convergence visible des syndicats avec les organisations paysannes a signalé une réarticulation de l'unité ouvriers-paysans, élargissant la grève au-delà d'un cadre industriel urbain. Les travailleuses et les personnes employées dans le secteur informel et les programmes gouvernementaux étaient présentes de manière visible, reflétant l'évolution de la composition sociale de la classe ouvrière. En même temps, la participation inégale des travailleurs contractuels et précaires a révélé la fragmentation structurelle produite par des décennies de précarisation.

La grève doit donc être comprise non comme un épisode isolé mais comme une expression précoce d'une phase plus large de confrontation susceptible de s'approfondir à mesure que la crise économique et la restructuration du travail progressent. Elle s'inscrit dans une confrontation plus longue et inachevée entre les travailleurs et un État de plus en plus aligné sur le pouvoir des entreprises. La crise économique s'approfondit ; les inégalités se creusent, le chômage des jeunes persiste, le travail précaire s'étend, et pourtant les protections du travail continuent de s'éroder. La contradiction est structurelle.

Au-delà de la grève rituelle

En même temps, la grève expose les limites stratégiques du mouvement syndical actuel. Depuis des décennies, des structures syndicales bureaucratisées ont trop souvent traité les grèves générales comme des manifestations ritualisées de protestation, plutôt que comme des moments d'une stratégie soutenue de consolidation de classe [14]. La répétition sans escalade risque le confinement symbolique, tandis que la mobilisation sans approfondissement organisationnel risque la dissipation.

Si les Codes du travail représentent l'aboutissement d'une longue offensive néolibérale, alors la résistance ne peut rester épisodique. Nous devons consciemment surmonter la fragmentation entre travailleurs permanents et contractuels, secteurs formel et informel, et travail urbain et rural. La convergence ouvriers-paysans visible dans cette grève doit être institutionnalisée, pas simplement célébrée. Les nouveaux secteurs — travailleurs des plateformes numériques et de l'économie des petits boulots, employés du secteur informatique — doivent être intégrés dans une stratégie de classe unifiée plutôt que traités comme périphériques.

La montée de l'extrême droite est indissociable de la restructuration de la main-d'œuvre. La gouvernance autoritaire prospère là où la classe ouvrière est divisée, démoralisée ou organisationnellement creuse. Les syndicats font face à une responsabilité historique : dépasser la protestation défensive et se réaffirmer comme instruments de la lutte de classe démocratique.

Que le 12 février devienne une note de bas de page ou un tournant ne dépendra pas du nombre de bus arrêtés ou d'usines fermées, mais de ce qui suivra. Que ces possibilités puissent être réalisées dépendra moins de la mobilisation épisodique que de la capacité du mouvement ouvrier à reconstruire des formes durables d'organisation dans des conditions de plus en plus hostiles à la politique collective.

Sushovan Dhar
Sushovan Dhar : Membre du comité de rédaction d'Alternative Viewpoint. Militant politique et syndicaliste basé à Kolkata.
D'abord publié dans Amandla, puis dans Alternative Viewpoint, 27 février 2026 :
https://altviewpoint.in/after-the-l…
Traduit et notes pour ESSF par Mark Johnson.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78185

Notes

[1] Pour une analyse de la convergence entre néolibéralisation et nationalisme hindou comme projets se renforçant mutuellement dans l'Inde contemporaine, voir Alf Gunvald Nilsen, « Feast, Famine, and Hegemony : On Neoliberalisation and Hindu Nationalism in India », 19 juin 2023. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…
[2] Lorsque les trois projets de loi sur les Codes du travail ont été adoptés par vote vocal en septembre 2020, l'opposition parlementaire était absente, protestant contre les lois agricoles. Les organisations de défense des droits des travailleurs les ont décrits comme instaurant un régime de « hire and fire » (embauche et licenciement à volonté). Voir « India : Here's Why Workers, Opposition Parties Are Protesting Against the 3 New Labour Laws », The Wire, 23 septembre 2020. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…
[3] Le MGNREGA, adopté en 2005, accorde un droit juridiquement contraignant à 100 jours de travail rémunéré par an aux ménages ruraux. Il est reconnu pour avoir réduit la pauvreté rurale et renforcé le pouvoir de négociation des travailleurs. Le gouvernement Modi affiche une hostilité soutenue envers ce programme depuis 2014. Fin 2025, le gouvernement l'a effectivement remplacé par une législation qui supprime la garantie du droit au travail et donne au gouvernement central un contrôle discrétionnaire sur les allocations d'emploi. Voir « Statement (India) : On the Repeal of Mahatma Gandhi National Rural Employment Guarantee Act (MGNREGA) », Radical Socialist, 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi
[4] Le Samyukta Kisan Morcha est une coalition de plus de quarante syndicats paysans et de travailleurs agricoles formée lors des manifestations de 2020-2021 contre trois lois agricoles pro-entreprises. Le mouvement, qui a encerclé New Delhi pendant plus d'un an, a contraint le gouvernement Modi à abroger ces lois en novembre 2021. Voir Joël Cabalion et Delphine Thivet, « Révolte sans précédent des paysans indiens », Le Monde diplomatique, mars 2021. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…
[5] L'article 19(1)(c) de la Constitution indienne garantit à tous les citoyens le droit de former des associations ou des syndicats.
[6] Les « scheme workers » sont des personnes employées dans des programmes gouvernementaux de protection sociale ou de développement — tels que les Services intégrés de développement de l'enfant (ICDS) ou le programme des Activistes de santé sociale accréditées (ASHA) qui sont classées comme « travailleuses honoraires » ou « bénévoles » plutôt que comme employées gouvernementales reconnues. Elles reçoivent généralement des indemnités plutôt que des salaires et sont exclues des protections standard du travail.
[7] Les travailleurs du beedi roulent des cigarettes artisanales à partir de feuilles de tendu. La production de beedis est l'une des plus grandes industries non organisées de l'Inde, employant des millions de personnes — principalement des femmes et des travailleurs dalits — dans des conditions d'extrême précarité avec des salaires minimaux et aucune protection formelle du travail.
[8] En juillet 2025, une précédente grève nationale de plusieurs millions de travailleurs avait déjà visé les Codes du travail. Voir Côme Bastin, « Des millions d'Indiens se mobilisent contre une loi de régression sociale », Mediapart, 10 juillet 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…
[9] La démonétisation désigne le retrait brutal par le gouvernement Modi de 86% de la monnaie en circulation en Inde en novembre 2016, qui a gravement perturbé l'économie informelle et les petites entreprises. La Goods and Services Tax (GST — taxe sur les biens et services), mise en œuvre en juillet 2017, a remplacé le système complexe de taxation indirecte multi-niveaux de l'Inde par une taxe nationale unique, mais a été largement critiquée pour son déploiement précipité et son impact négatif sur les petites entreprises.
[10] Très petites, petites et moyennes entreprises (TPME), également désignées sous le sigle MSMEs (micro, small and medium enterprises) dans la terminologie politique indienne. Ce secteur représente environ 30% du PIB de l'Inde et emploie plus de 110 millions de personnes.
[11] Pour une analyse des limites structurelles de la croissance indienne et de la contradiction entre les promesses de développement du gouvernement Modi et la réalité de la précarité de masse, voir Romaric Godin, « L'Inde fait face aux limites de sa croissance », Mediapart, 11 juillet 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…
[12] L'analyse par Sushovan Dhar du Budget de l'Union 2026-27 montre comment la politique budgétaire approfondit activement ces inégalités : l'État privilégie la formation de capital et la crédibilité auprès des marchés plutôt que la redistribution, l'emploi et les dépenses sociales. Voir Sushovan Dhar, « Consolidation sans redistribution : le budget et la refonte de l'État indien », Alternative Viewpoint, 8 février 2026. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…
[13] Pour une analyse récente de la manière dont les réglementations anti-pollution à Delhi sont déployées de façon à nuire de manière disproportionnée aux moyens de subsistance de la classe ouvrière tout en laissant intactes les causes structurelles, voir Sankha Subhra Biswas, « Delhi's Toxic Air Is a Political Choice, and Working-Class Lungs are Paying the Price », 20 décembre 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…http://www.europe-solidaire.org/spi…
[14] Pour une discussion critique de la subordination des grèves générales indiennes aux calculs électoraux des partis politiques, voir « Inde : Les partis politiques, les syndicats et leurs alliances dans la construction de contre-pouvoirs », 2019. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spi…

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Règles au travail : aller au-delà du congé menstruel

En France, 15,5 millions de femmes entre 13 et 50 ans sont menstruées. Si le tabou des menstruations commence à être levé dans les discours, il reste beaucoup à faire pour (…)

En France, 15,5 millions de femmes entre 13 et 50 ans sont menstruées. Si le tabou des menstruations commence à être levé dans les discours, il reste beaucoup à faire pour garantir la santé des femmes au travail. Certes, pas moins de quatre propositions de loi ont été déposées, tandis que des expérimentations dans des entreprises et des collectivités locales se multiplient.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Avec l'aimable autorisation de l'autrice

Mais pour l'heure, on reste dans un certain flou juridique. Des collectivités locales ont vu leur congé menstruel remis en cause par les préfet·es, considérant que les congés de santé gynécologique ne pouvaient ouvrir droit à une « autorisation spéciale d'absence » (prévue pour des raisons familiales et non de santé).

Le phénomène des règles est naturel, mais il reste parfois très difficile à vivre, notamment au travail : douleurs, saignements anarchiques ou si abondants qu'ils conduisent à l'anémie, pathologies associées comme l'endométriose qui touche près de 10% des femmes et dont nous avons déjà parlé dans une chronique précédente.

Des initiatives, pas mais de cadre

Dans les entreprises, des accords égalité professionnelle incluent parfois des mesures en faveur de ce congé, mais pour l'heure, il n'y a aucune harmonisation sur les conditions d'éligibilité, la nécessité d'avoir un certificat médical ou pas… De nombreuses femmes en sont exclues, faute d'accords, notamment dans de petites entreprises ou dans le secteur informel.

Selon la sociologue Aliona Legrand, ce congé est parfois réservé aux femmes souffrant d'endométriose, alors que le délai de diagnostic de cette pathologie est particulièrement long. C'est le cas par exemple de Carrefour – première grande entreprise française à l'envisager, mais de façon limitée. Ailleurs, ce sont les femmes les mieux insérées, souvent dans des emplois support, de bureau ou même cadres, qui en bénéficient en priorité, et non toutes les travailleuses des services, dont les postes ne sont pas télétravaillables.

Des petites structures ont parfois ouvert la voie, comme l'entreprise toulousaine Louis, spécialisée dans le mobilier de bureau, qui permet aux « personnes menstruées » de « poser un jour de congé payé supplémentaire une fois par mois pour se reposer pendant les règles ». Depuis, des collectivités territoriales leur ont emboîté le pas, à l'instar de la Métropole de Lyon, ou encore des universités pour leurs étudiantes, mais pas pour les personnels comme à Angers, Paris-Est Créteil ou Bordeaux.

Pourquoi ces lenteurs dans la mise en œuvre de tels dispositifs en France, alors que ce principe date de 1947 au Japon et qu'il s'étend en Espagne depuis une loi de 2023 ?

Le nombre de bénéficiaires pourrait être explosif, dit-on. Les dysménorrhées, c'est-à-dire des règles douloureuses, concernent effectivement entre 40 et 90 % des femmes menstruées, ce qui en fait le trouble gynécologique le plus fréquent. Or,selon l'historienne Muriel Salle, seules 2,5% des 4 700 agentes de la Métropole de Lyon en ont bénéficié (soit 117 femmes).

Des risques de discriminations et de « rebiologisation » des femmes

De même au Japon ou en Espagne, ce congé est loin d'être systématiquement pris. L'historienne Fanny Gallot et la sociologue Pauline Sellier ont coordonné pour la revue Travail, genre et sociétésune controverse sur ce sujet. Effectivement, au Japon, c'est bien le risque de discrimination au travail qui explique qu'il n'y ait que 0,9% des femmes qui ont pris ce congé en 2019, d'après l'historienne Yuuri Horikawa.

En Espagne, les chercheuses Maribel Blásquez Rodríguez et Miren Guilló Arakistain soulignent que certaines femmes ne souhaitent pas que leurs menstruations soient identifiées, car cela risque de les pénaliser (contrats non renouvelés, harcèlement verbal…). Muriel Salle s'interroge même sur le fait de considérer une telle mesure comme favorable à l'égalité :

« Ne constitue-t-elle pas plutôt un risque du point de vue de l'égalité professionnelle, entretenant l'idée que les femmes ne sont pas adaptées au monde du travail en général, et aux postes à responsabilités en particulier ? »

Des enquêtes à la Métropole de Lyon montrent que certaines agentes ont peur de passer pour des « tire-au-flanc » et que la charge de travail de leurs collègues augmente, générant des tensions dans les organisations du travail.

« Historiquement, la dépréciation des femmes, empêchées par leur corps systématiquement présenté comme dysfonctionnel, n'est pas nouvelle, rappelle Muriel Salle. Elle leur a longtemps fermé l'accès aux responsabilités (sacerdotales, politiques, professionnelles, etc.), la possibilité de faire des études ou de prétendre à l'autonomie. »

Si prévoir des congés pour les règles douloureuses et invalidantes parait une mesure de protection nécessaire, on ne peut nier le risque d'une nouvelle « essentialisation » du corps des femmes, cette référence à la biologie pouvant être instrumentée pour réaffirmer leur infériorité. Les chercheuses espagnoles parlent d'ailleurs d'une crainte que des « stéréotypes de faiblesse » soient associés aux femmes prenant de tels congés.

Imaginer des mesures plus globales pour la santé au travail

Le congé menstruel n'est donc pas forcément la meilleure et l'unique solution. A commencer par le terme à retenir : il paraît plus juste de parler de congé de « santé hormonal » ou congé de « santé gynécologique », incluant ainsi les douleurs, mais aussi les hémorragies, la ménopause ou encore le syndrome prémenstruel et ses impacts sur la santé psychique.

Il convient également d'accompagner un tel congé d'une campagne de sensibilisation. Par ailleurs, des aménagements et des changements dans l'organisation même du travail pourraient compléter voire remplacer un tel congé : un aménagement des horaires de travail devrait être possible, par exemple ; la question du télétravail se pose également, même si des syndicalistes y voient un danger, puisqu'il s'agit de continuer à travailler…

A la Métropole de Lyon, on évoque des « espaces repos » permettant de s'allonger dans la journée, des bouillottes ou encore des postes de travail « assis-debout », de hauteur réglable.

Lors d'un débat organisé par le réseau de recherche « Marché du travail et genre » (Mage) le 9 décembre 2025, la CGT-Bibliothèque nationale de France (BnF) a proposé un congé de santé hormonale à hauteur de vingt jours par an, tout au long d'une carrière, sans délai ni justificatif médical ; un accès aux protections périodiques et à des salles de pause adaptées ; l'organisation de formations sur la santé au travail des femmes.

Le chantier des règles au travail est ouvert, il faut impérativement le poursuivre et l'élargir.

Rachel Silvera, 20 février 2026
Maîtresse de conférences à l'université Paris-Nanterre
Opinion publiée sur Alternatives Economiques
https://www.alternatives-economiques.fr/rachel-silvera/regles-au-travail-aller-au-dela-du-conge-menstruel/00117736

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le féminisme ne peut pas se permettre de se taire

10 mars, par Commission nationale des femmes de Québec solidaire — , ,
Pour la Journée internationale des droits des femmes, nous soulignons la force, la créativité et la détermination de toutes celles qui, depuis des générations, se lèvent pour (…)

Pour la Journée internationale des droits des femmes, nous soulignons la force, la créativité et la détermination de toutes celles qui, depuis des générations, se lèvent pour transformer notre société.

Le slogan « Générations deboutte ! », adopté par le Collectif 8 mars pour cette année, résonne profondément avec notre histoire collective : celle de femmes qui refusent de se taire, qui s'organisent, qui bâtissent et qui ouvrent la voie aux suivantes.

Malheureusement, nous aurions aimé célébrer plutôt que de devoir dénoncer la montée du masculinisme, le perpétuement des violences faites aux femmes et les ambitions guerrières de certains dirigeants de ce monde. Le Québec n'échappe pas à cette ambiance. Ce Québec de moins en moins inclusif et accueillant alors qu'il est censé être une terre où toutes et tous peuvent prospérer dans l'égalité.

Il y a aussi la loi 94 en raison de laquelle des femmes perdent leur emploi au moment où vous lisez ces lignes. Sachant que cette loi discriminatoire, voire violente, qui élargit l'interdiction du port de signes religieux introduite par la loi 21 à tout le personnel scolaire, a un effet disproportionné sur les femmes portant le voile, nous ne pouvons passer sous silence cette plus récente atteinte à leurs droits à l'égalité, à l'autonomie et au travail. Nous sommes solidaires avec ces femmes qui ont le droit d'exister, de travailler et de s'épanouir.

Être « deboutte », c'est refuser la résignation.

C'est porter haut toutes les luttes féministes, qu'elles soient menées dans la rue, dans nos milieux de travail, dans nos familles ou au sein de nos mouvements politiques, qu'elles nous concernent directement ou non. C'est reconnaître que les droits aujourd'hui acquis ne sont jamais définitivement gagnés et que les inégalités persistent — dans les salaires, dans la charge mentale, dans l'accès au logement, dans la sécurité, dans la représentation politique.

Être « deboutte », c'est aussi se tenir ensemble.

C'est tisser des solidarités entre générations, entre femmes avec des identités diverses, entre celles qui ont ouvert la voie et celles qui prennent aujourd'hui le relais. C'est reconnaître la contribution essentielle des femmes autochtones, des femmes racisées, des femmes en situation de handicap, des femmes de la communauté 2SLGBTQIA+, des femmes immigrantes — toutes celles dont les voix doivent être entendues et amplifiées.

À Québec solidaire, nous savons que le féminisme n'est pas un slogan : c'est un projet politique.

C'est l'engagement à transformer les structures qui perpétuent les injustices comme la loi 94 ou la loi 21. C'est défendre des politiques ambitieuses pour lutter contre la pauvreté, assurer des services publics de qualité, atteindre une réelle égalité des genres, garantir des milieux de travail sécuritaires et reconnaître pleinement l'apport des femmes dans toutes les sphères de notre société.

Commission nationale des femmes de Québec solidaire

Cette semaine Ruba Ghazal a annoncé qu'un gouvernement solidaire mettrait en place un service de première ligne pour freiner la cyberviolence et soutenir les victimes. Soutenez-nous pour faire taire la violence en ligne en signant notre prétition.

JE SIGNE

Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps

À l'approche de la Journée internationale des femmes 2026, l'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) [1] — coalition de 93 organisations — publie (…)

À l'approche de la Journée internationale des femmes 2026, l'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) [1] — coalition de 93 organisations — publie une plateforme politique évaluant un an et demi du gouvernement Prabowo–Gibran du point de vue du vécu des femmes. La déclaration identifie trois formes imbriquées de destruction dirigées contre le corps des femmes : la violence et le féminicide rendus possibles par la négligence de l'État et le droit patriarcal ; l'exploitation économique à travers le travail précaire, le programme Makan Bergizi Gratis (Repas nutritifs gratuits) et le déni des droits des travailleuses domestiques ; et la destruction écologique par l'extractivisme qui brise le lien entre les femmes et la terre, l'eau et la forêt.

Tiré de Entre les lignes et les mots

L'Alliance met en garde contre la trajectoire militariste du gouvernement — y compris l'expansion des structures territoriales militaires et la pénétration de l'armée dans les institutions civiles — qui approfondira les violences contre les femmes, et appelle à l'unité des femmes en vue d'une action de masse « Panggung Perempuan » (Scène des femmes) le 8 mars 2026. [AN]

Les violences contre les femmes en Indonésie augmentent chaque année, mais la politique de l'État va dans la direction opposée. La destruction et le contrôle du corps, de la reproduction et de la sexualité des femmes provoquent leur mort, directement et indirectement. Les femmes sont tuées en raison des violences conjugales perpétrées par des partenaires intimes ou dans la sphère domestique, par haine (misogynie), au nom de « l'honneur », comme instrument de soumission dans les conflits, en lien avec la dot, et par le féminicide lesbophobe ciblant les femmes en raison de leur orientation sexuelle.

Les femmes meurent aussi en raison de la négligence de l'État en matière de prévention et de services de santé reproductive et sexuelle : décès dus à l'avortement non sécurisé, mortalité maternelle, décès résultant de l'excision, décès liés au crime organisé, et décès de filles ou de femmes par abandon, famine ou mauvais traitements. Malgré ces conditions, l'État n'a toujours pas mis en place d'observatoire des féminicides (femicide watch) pour documenter les cas et construire des mécanismes de prévention, de réponse, de protection et de rétablissement pour les victimes et leurs familles [2].

Le contrôle du corps des femmes dans le droit

Le contrôle du corps des femmes est inscrit dans le KUHP (Kitab Undang-Undang Hukum Pidana, Code pénal) [3] et le KUHAP (Kitab Undang-Undang Hukum Acara Pidana, Code de procédure pénale). Le Code pénal comporte de nombreuses dispositions qui positionnent les femmes comme objets de moralité plutôt que sujets juridiques égaux, avec des définitions restrictives du viol et des violences sexuelles. L'avortement y est réglementé par une approche de criminalisation et non comme un droit reproductif — révélant comment le corps des femmes est contrôlé par l'État plutôt que reconnu comme un espace d'autonomie.

Le Code de procédure pénale reste insensible aux réalités des femmes. Les femmes confrontées au système judiciaire sont souvent prises dans des situations à multiples couches : elles peuvent être simultanément survivantes de violences de genre, vivre dans la pauvreté ou faire face à d'autres vulnérabilités cumulatives. Le Code ne prévoit pas de mécanismes adéquats pour les femmes enceintes, allaitantes, âgées ou en situation de handicap en détention. Dans de nombreux cas, les femmes survivantes de violences sont au contraire traitées comme des auteures ou tenues pour responsables de leur propre victimisation.

L'austérité budgétaire a en outre privé les femmes de leur accès à la justice et au rétablissement. Les coupes budgétaires du gouvernement central répercutées sur les collectivités territoriales ont conduit à des politiques éliminant le financement des services médicolégaux pour les survivantes de violences contre les femmes [4]. Lorsque les budgets d'examen médicolégal pour les survivantes de violences sexuelles sont supprimés ou réduits, l'État affaiblit directement l'accès des femmes à la justice. Le gouvernement affirme fréquemment que l'austérité est nécessaire pour renforcer les grands programmes, tout en sapant simultanément les services de base qui constituent le socle du bien-être des femmes.

Le corps des femmes, cible de l'exploitation économique

L'orientation de la politique économique de l'État place les travailleur·euse·s dans un système de travail flexible caractérisé par l'absence de sécurité d'emploi et de certitude de revenus, faisant du corps des femmes une cible d'exploitation.

La précarité est systémiquement enracinée dans un cadre juridique fragile du droit du travail. Les ouvrières sont piégées dans des contrats à court terme, des dispositifs de sous-traitance et le travail informel qui les rendent faciles à licencier et rendent difficile la revendication de salaires, de droits de maternité, de protection sociale et de liberté syndicale. Cette précarité fonctionne comme un outil de contrôle, entretenant la peur de perdre son emploi. Les charges de travail excessives et les longues heures de travail aliènent les travailleuses de leur environnement social. La charge domestique qui pèse encore de manière disproportionnée sur les ouvrières produit un épuisement physique et mental sans fin.

Les travailleuses domestiques (Pekerja Rumah Tangga, PRT) vivent un silence similaire — travaillant dans des espaces privés sans surveillance ni mécanismes de plainte efficaces. La relation de travail, traitée comme personnelle, brouille les droits fondamentaux tels que les heures de travail, les jours de repos et un salaire décent, tandis que la loi n'est pas encore présente comme protection réelle. Le projet de loi sur la protection des travailleuses domestiques (Rancangan Undang-Undang Perlindungan Pekerja Rumah Tangga, RUU PPRT), qui fait l'objet d'un combat depuis 22 ans, n'est toujours pas considéré comme urgent par le gouvernement et reste en suspens, son examen inachevé [5].

Tant les ouvrières que les travailleuses domestiques vivent dans la vulnérabilité : leur pouvoir de négociation est affaibli, et la menace de perte d'emploi affecte non seulement elles-mêmes mais l'ensemble de leurs familles.

Le programme de repas nutritifs gratuits

Le programme Makan Bergizi Gratis (MBG, Repas nutritifs gratuits) [6] a eu des conséquences directes sur la santé des femmes et a transformé les modes de consommation. Une nourriture de mauvaise qualité nutritionnelle — emballée et ultra- — ni hygiénique ni servie dans les temps, a porté atteinte à la santé des femmes, y compris par des cas d'intoxication. Les corps des femmes enceintes, des mères allaitantes, des femmes âgées et des enfants sont devenus des victimes négligées par l'État.

Le système de chaîne d'approvisionnement du MBG a provoqué la perte des moyens de subsistance des femmes dans les cantines scolaires et leur a ôté la possibilité de s'approvisionner pour vendre des légumes, en raison de la concurrence avec les cuisines du MBG, ce qui a en retour fait grimper les prix des denrées de base sur les marchés. Des choix de menus qui ne reflètent pas les cultures et modes de consommation alimentaires locaux — historiquement entretenus et transmis par les femmes de génération en génération — ont été supplantés par une logique qui réduit la nourriture à ses composantes nutritionnelles, effaçant le respect du travail de soin et des savoirs des femmes.

Le budget total du MBG pour 2026 s'élève à un montant extraordinaire de 335 000 milliards de roupies (environ 17 milliards EUR), dont 83,4% provient du budget de l'éducation. En incorporant le MBG dans le budget éducatif, l'État détourne le sens de l'éducation d'un processus à long terme englobant la connaissance, la recherche et la qualité de l'enseignement vers la simple satisfaction de la consommation.

Extractivisme et destruction du lien des femmes avec la nature

Le lien fort entre le corps des femmes et la nature est détruit par les projets extractivistes. Les projets extractifs s'emparent des terres, de l'eau et des forêts qui sont les sources de vie des femmes. Les femmes sont les gestionnaires principales de l'alimentation, de l'eau et de la santé familiale. Lorsque leurs espaces de vie sont détruits, le corps des femmes supporte un fardeau écologique englobant la perte de ressources économiques, de santé et de dignité. La résistance des femmes aux mines et aux projets extractifs est fréquemment accueillie par l'intimidation, la criminalisation et même la violence — démontrant comment l'État et les entreprises s'allient pour réduire au silence la voix des femmes.

Militarisme et consolidation de la résistance des femmes

L'API estime que la Journée internationale des femmes 2026 constitue un moment crucial pour le mouvement des femmes afin de renforcer la consolidation et l'unité. Après plus d'un an de pouvoir de Prabowo, il est devenu de plus en plus évident que l'orientation et le moteur du développement en Indonésie reposera sur la puissance militaire. Au-delà de l'expansion par étapes des structures territoriales militaires prévue jusqu'en 2029, l'extension des fonctions militaires destinées à s'implanter à chaque niveau de l'administration civile est déjà bien engagée [7]. Le renforcement du pouvoir militaire et de l'idéologie militariste qu'il véhicule ne fonde pas seulement un gouvernement centraliste et hostile à la critique, mais renforcera également la reproduction et la perpétuation des violences contre les femmes.

À l'occasion de la Journée internationale des femmes, le 8 mars 2026, l'API organisera un Panggung Perempuan (Scène des femmes) réunissant des centaines de militantes pour affirmer que la voix des femmes doit être entendue et que les violences contre les femmes doivent cesser.

Aliansi Perempuan Indonesia (API) est un espace de regroupement politique initié par des organisations et activistes féministes ainsi que par divers groupes de la société civile tels que journalistes, personnes handicapées, travailleur·euse·s domestiques, syndicats, groupes LGBTIQ+, étudiant·e·s, organisations de défense des droits humains et de l'environnement. L'API regroupe au moins 93 organisations de différentes régions de l'Indonésie. Femmes libres [8] est membre fondateur de l'Alliance.

https://mahardhika.org/perempuan-bersatu-melawan-penghancuran-atas-tubuh/
Traduit et notes pour ESSF par Wendy Lim et Adam Novak

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?

article78166

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La pleine égalité juridique pour les femmes reste un rêve

Qu'il s'agisse des dispositifs de protection contre la violence basée sur le genre ou de l'égalité salariale, les femmes et les filles continuent d'être confrontées à des (…)

Qu'il s'agisse des dispositifs de protection contre la violence basée sur le genre ou de l'égalité salariale, les femmes et les filles continuent d'être confrontées à des inégalités devant la loi, alors que l'impunité pour les violations de leurs droits persiste dans le monde entier, a prévenu ONU Femmes dans un rapport publié mercredi.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Dans la perspective de laJournée internationale des femmes, célébrée le 8 mars, ONU Femmes lance une mise en garde mondiale : partout dans le monde, les systèmes judiciaires qui sont censés faire respecter les droits, ainsi que l'État de droit, manquent à leurs obligations envers les femmes et les filles.

À l'échelle mondiale, les femmes ne bénéficient que de 64% des droits juridiques dont jouissent les hommes, ce qui expose les femmes à la discrimination, la violence et l'exclusion à chaque étape de leur vie.

Il s'agit là d'une des conclusions du rapport du Secrétaire général de l'ONU, intitulé « Garantir et renforcer l'accès de toutes les femmes et de toutes les filles à la justice ».

Définition du viol

Ce rapport révèle également que dans plus de la moitié des pays à l'échelle mondiale (54%), le viol n'est toujours pas défini sur la base du consentement, ce qui signifie qu'une femme peut être violée sans que la loi ne reconnaisse cela comme un crime. Dans près de trois pays sur quatre, le droit national autorise le mariage des filles sous la contrainte.

De plus, 44% des pays n'ont aucune loi imposant l'égalité de la rémunération pour un travail de valeur égale, ce qui signifie qu'il est encore légal dans ces pays de verser aux femmes un salaire inférieur pour un même travail.

« Quand les femmes et les filles sont privées de justice, l'ampleur des préjudices va bien au-delà d'un cas isolé. La confiance du public s'érode, les institutions perdent leur légitimité et l'État de droit lui-même est affaibli. Un système de justice qui n'assume pas ses obligations envers la moitié de la population ne peut pas du tout prétendre œuvrer pour la justice », a déclaré la Directrice exécutive d'ONU Femmes, Sima Bahous.

Accélération des violations des droits

Alors que les réactions hostiles contre les engagements de longue date en faveur de l'égalité des sexes s'intensifient, les violations des droits des femmes et des filles s'accélèrent, alimentées par une culture d'impunité à l'échelle mondiale, tant dans les tribunaux que dans les espaces en ligne et les contextes de conflit.

Les lois sont réécrites pour limiter les libertés des femmes et des filles, les faire taire et permettre les abus sans conséquence. Tandis que les technologies prennent le pas sur les réglementations, les femmes et les filles sont confrontées à une violence numérique croissante, dans un climat d'impunité où les auteurs de ces violences sont rarement tenus de répondre de leurs actes. Dans les conflits, le viol continue d'être utilisé comme une arme de guerre et les signalements de violences sexuelles ont augmenté de 87% en seulement deux ans.

Le rapport indique également que des progrès sont possibles : 87% des pays ont adopté des lois contre la violence domestique et plus de 40 pays ont renforcé les protections constitutionnelles accordées aux femmes et aux filles au cours des dix dernières années.

Toutefois, les lois ne suffisent pas. Les normes sociales discriminatoires telles que la stigmatisation, la culpabilisation des victimes, la crainte et la pression communautaire, continuent de réduire les survivantes au silence, de faire obstacle à la justice et de permettre aux violences, même dans leurs formes les plus extrêmes comme le féminicide, de rester impunies.

L'accès des femmes à la justice est également entravé par des réalités quotidiennes comme le coût, le temps, la langue et un profond manque de confiance dans les mêmes institutions qui sont censées les protéger.

https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158506

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

8 mars 2026 : Déclaration de la Marche mondiale des femmes

10 mars, par Marche mondiale des femmes — ,
Nous, la Marche mondiale des femmes (WMW), poursuivons notre lutte féministe pour transformer le monde avec plus de force que jamais lors de notre 28e anniversaire, et surtout (…)

Nous, la Marche mondiale des femmes (WMW), poursuivons notre lutte féministe pour transformer le monde avec plus de force que jamais lors de notre 28e anniversaire, et surtout lors de la Journée internationale des femmes, le 8 mars 2026.

Le système capitaliste patriarcal, raciste et colonialiste continue de poursuivre l'accumulation par la guerre et la militarisation. Cela est d'autant plus évident ce 8 mars : nous assistons et subissons une agression et une intervention militaires au Moyen-Orient, en Iran et au Venezuela ; le renforcement des mesures coercitives illégitimes telles que le blocus énergétique à Cuba ; des conflits prolongés en Afrique, en Asie et en Océanie ; le génocide cruel contre le peuple palestinien ; et l'occupation du Sahara occidental. Ce contexte nous propulse, en tant que féministes internationalistes de base, à l'avant-garde du mouvement pour une véritable paix et la reconnaissance de la souveraineté populaire et du droit de tous les peuples à vivre sur leurs territoires. Elle nous mobilise contre le nécrocapitalisme et en défense de la vie.

La guerre a toujours été la manifestation la plus brutale du modèle patriarcal d'accumulation et les femmes du monde entier construisent des alternatives pacifistes et féministes axées sur la vie durable. Nous, les femmes, nous opposons à toutes les guerres et savons que nous ne pourrons jamais être libres dans des pays affectés par l'occupation, l'intervention, les blocus ou les menaces.

Une fois de plus, les attaques des États-Unis et d'Israël contre l'Iran sont justifiées sous prétexte de « libérer les femmes », un discours familier souvent utilisé pour présenter la guerre comme un acte humanitaire. Nous condamnons l'hypocrisie qui sous-tend cette entreprise. En Iran la semaine dernière, des centaines d'écolières ont été assassinées en plein milieu de la journée scolaire et des militantes ont été assassinées, tandis que des femmes en Palestine et à Cuba s'efforcent de maintenir la vie dans leurs communautés.

La liberté et la démocratie ne peuvent être atteintes par des « opérations de combat à grande échelle » et une intervention impérialiste. Nous réaffirmons notre engagement à résister aux multiples formes de fondamentalisme qui restreignent les libertés des hommes et des femmes. Nous nous opposons aux interventions impérialistes, aux occupations, à la présence militaire étrangère et à l'imposition de blocus et de sanctions politiques et économiques.

Nous condamnons les actes sionistes et impérialistes qui perpétuent le génocide à Gaza, l'intervention néocolonialiste au Venezuela, les attaques impérialistes contre l'Iran, le blocus énergétique de Cuba, la militarisation des Caraïbes, les conflits financés par les intérêts corporatifs en Afrique, l'occupation du Sahara occidental et la pratique du terrorisme tarifaire. Nous sommes convaincus qu'aucune intervention militaire ne pourra apporter une paix réelle et durable. La liberté et la paix ne viendront que par nos luttes féministes de base, la reconnaissance de la souveraineté populaire et l'autodétermination des peuples.

L'administration Trump continue de menacer ouvertement le peuple iranien de mort certaine s'il ose résister. Dans un monde qui passe d'un ordre fondé sur des règles à un ordre basé sur le pouvoir, la menace mondiale de la puissance militaire américaine met en danger la vie partout sur la planète. L'OTAN, l'organisation militaire impérialiste, encourage une course aux armements à travers le monde et ouvre la voie à une intervention militaire.

Les politiques néofascistes des gouvernements oppressifs prennent différentes formes. À travers le monde, les gouvernements utilisent de plus en plus des mécanismes juridiques et institutionnels pour criminaliser les mouvements sociaux et les défenseurs des droits humains, attaquant les luttes pour la justice de genre, l'autonomie corporelle et les libertés fondamentales.

La situation politique actuelle en Afrique est marquée par des luttes continues contre l'héritage persistant du colonialisme, de l'extractivisme et de l'intervention impérialiste. Les puissances mondiales continuent de considérer le continent comme un terrain de jeu pour l'extraction de ressources et la compétition géopolitique. Du Soudan à la République démocratique du Congo en passant par le Sahara occidental, les conflits alimentés par l'extractivisme, l'ingérence étrangère et la militarisation dévastent les communautés et sapent la souveraineté. Les communautés, et en particulier les femmes, sont les plus touchées par la dépossession, la répression et l'érosion des valeurs démocratiques par les États, mais les mouvements féministes et populaires se lèvent pour réclamer la souveraineté, la justice et la libération collective. Il est également crucial de reconnaître la crise humanitaire causée par le changement climatique, avec des inondations, des sécheresses et des déplacements aggravant les inégalités et plaçant les femmes dans des situations de vulnérabilité multiple. La Marche mondiale des femmes réaffirme sa solidarité avec la lutte anticoloniale des femmes sahraouies pour leur droit à l'autodétermination, à la justice, à la dignité et à la liberté, aux luttes des femmes soudanaises et à tous les mouvements africains : l'Afrique n'est pas un lieu d'extraction, mais un lieu de résistance, de dignité et de pouvoir transformateur.

Parallèlement, l'importance géopolitique de l'Asie et de l'Océanie augmente rapidement, accompagnée d'une dangereuse escalade de la militarisation et d'une course aux armements dans toute la région. La montée de gouvernements fascistes et fondamentalistes dans des pays comme l'Inde et le Japon aggrave les tensions existantes et contribue à une atmosphère d'insécurité permanente, tant régionale qu'internationale. Les alliances militaires et la croissance des dépenses de défense alimentent l'instabilité et détournent les ressources des besoins de la population, renforçant encore l'économie de guerre.

Nous puisons notre force dans nos alternatives féministes. Nous croyons qu'il ne peut y avoir de paix sous une oppression systémique. La nature destructrice du capitalisme patriarcal, colonial et raciste ne satisfera jamais nos revendications de paix. Nous continuerons à défendre Buen Vivir face à la crise climatique et environnementale multifactorielle aggravée par l'économie de guerre. Nous continuerons à lutter contre l'appareil oppressif du néofascisme et à poursuivre notre lutte pour la souveraineté populaire et la véritable justice. Ce 8 mars, nous rendrons hommage et amplifierons la lutte de notre sœur Yanar Mohammed, qui a été assassinée en Irak cette semaine. Nous appelons au démantèlement du patriarcat. Nous affirmons que la paix ne peut être atteinte que par des transformations menées par des femmes féministes conscientes de leur force collective.
*****
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/04/irak-assassinat-de-la-defenseure-des-droits-humains-et-feministe-yanar-mohammed/?jetpack_skip_subscription_popup

En mémoire de la militante féministe Yanar Mohammed

Aux côtés de nos consœurs solidaires à travers le monde, nous exprimons notre condamnation et notre dénonciation les plus fermes concernant l'assassinat brutal et horrible de la militante féministe Yanar Mohammed, tuée de sang-froid devant son domicile. Ce crime odieux s'ajoute à la liste des actes de violences barbares commis contre les femmes, les militantes et toutes celles et ceux qui luttent pour la liberté, la dignité et l'égalité.

​Au sein de la Coordination Irak, nous tenons l'État et ses appareils sécuritaires et politiques pour a être entièrement responsables de cette escalade sanglante qui vise les femmes et terrorise la société. Cet acte est le prolongement politique de la violence structurelle systématique contre nos corps et nos libertés.

L'assassinat de Yanar Mohammed n'est pas un acte isolé ou un incident individuel ; il s'inscrit plutôt dans un système de répression méthodique visant les femmes leaders et militantes dans les domaines social et politique, dans le but de faire taire la voix du changement et de la libération. Nous rejetons ce sombre bilan et exigeons que toutes les personnes impliquées dans ce crime soient poursuivies et que les circonstances de celui-ci soient divulguées en toute transparence devant le public.

Nous le disons clairement :
Vous ne nous intimideriez pas et vous ne nous réduiriez pas au silence.
Vous n'arrêterez pas notre marche vers la libération, l'égalité et la justice
Nous n'oublierons pas et nous ne pardonnerons pas les violences persistantes à l'encontre des militantes et des professionnelles dans nos sociétés.

Ce crime nous rappelle que le système patriarcal, classiste, autoritaire et violent n'hésitera pas à s'en prendre aux femmes qui luttent ; cependant, nous sommes trop fortes pour reculer ou capituler. Nous poursuivrons notre combat pour :

* Protéger les femmes contre la violence meurtrière.
* Garantir la justice et la responsabilité des meurtriers et des criminels.
* Construire des sociétés libres, sûres et égalitaires pour toutes les femmes et les personnes marginalisées.
* Nous restons fidèles à notre engagement et notre volonté ne sera jamais brisée.

Coordination Irak – Marche mondiale des femmes, région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), 3 mars 2026
https://marchemondiale.org/fr/2026/03/03/en-memoire-de-la-militante-feministe-yanar-mohammed/

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Position de l’Organisme de Défense des Droits Humains (ECCREDHH) sur la crise multidimensionnelle et la défaillance de la transition en Haïti

10 mars, par 'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) — , ,
*L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH*) exprime sa profonde indignation face à la descente aux enfers de la (…)

*L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH*) exprime sa profonde indignation face à la descente aux enfers de la nation, marquée par une misère généralisée et des violations systématiques des droits fondamentaux de la personne humaine, le tout dans un silence complice ou impuissant.

Pétion-Ville, Haïti, 04 Mars 2026*

*L'ECCREDHH* dénonce avec la plus grande fermeté le cynisme et l'irresponsabilité de la classe dirigeante. Le Conseil Présidentiel de Transition (*CPT*), malgré une mission claire et des privilèges exorbitants, a failli à ses obligations historiques et constitutionnelles. Au lieu de restaurer l'autorité de l'État, ses membres ont été associés à la dilapidation des fonds publics et à la déstabilisation des institutions républicaines.

Le bilan de cette période de transition est catastrophique :

a) *Insécurité galopante* : Une expansion sans précédent du contrôle territorial par les groupes armés.

b) *Droits économiques et sociaux bafoués* : Absence totale de mesures pour la création d'emplois, la lutte contre la pauvreté et la sécurité alimentaire.

c) *Détresse de la jeunesse* : Une augmentation alarmante du décrochage scolaire et de l'exploitation sexuelle des jeunes filles.

Malgré le renouvellement des visages au sein de l'exécutif, la structure du pouvoir reste verrouillée par les mêmes acteurs politiques, perpétuant un système qui ignore les souffrances des masses défavorisées. *L'ECCREDHH* rappelle que la Constitution haïtienne et les conventions internationales ratifiées par Haïti imposent à l'État l'obligation de garantir le respect des droits humains sans discrimination.

Face à l'échec prévisible d'une transition qui refuse de rompre avec les pratiques du passé, *l'ECCREDHH* appelle à un dialogue constructif et sincère pour rétablir l'État de droit.

En conséquence, l'Organisme de Défense des Droits Humains (*ECCREDHH)*interpelle directement le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé : il est impératif d'agir sans délai. Le gouvernement a l'obligation juridique et
morale de prendre des mesures concrètes pour garantir la sécurité, l'intégrité physique et la dignité de chaque citoyen haïtien.

*« La passivité n'est plus une option. Le respect des droits humains doit cesser d'être un discours pour devenir une réalité tangible ».*

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le trumpisme à la « république bananière » : destruction autoritaire du secteur public en Équateur

BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR : Pilar Troya Fernández est une anthropologue équatorienne titulaire d'une maîtrise en études de genre et chercheuse à la l'Institut Tricontinental de (…)

BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR :
Pilar Troya Fernández est une anthropologue équatorienne titulaire d'une maîtrise en études de genre et chercheuse à la l'Institut Tricontinental de recherche sociale. Elle a été conseillère auprès du Secrétariat national de la planification, conseillère auprès du Secrétariat national de l'enseignement supérieur, des sciences, de la technologie et de l'innovation, et sous-secrétaire générale à l'enseignement supérieur en Équateur. Elle réside actuellement au Brésil.

5 mars 2026 |SOURCE : Globetrotter
https://portal.globetrotter.media/es/2026/03/05/trumpismo-a-lo-banana-republic-destruccion-autoritaria-de-lo-publico-en-ecuador/

Le panorama qui se dessine en Équateur sous le gouvernement de Daniel Noboa est celui d'un autoritarisme qui progresse sur plusieurs fronts simultanés afin de consolider le néolibéralisme et la soumission totale à l'agenda international américain. Il ne s'agit pas de mesures isolées, mais d'une stratégie articulée qui combine la précarisation du travail, le démantèlement de l'État social, l'ouverture sans restriction à l'exploitation minière, la poursuite de l'exploitation pétrolière sans considération pour l'environnement, la centralisation du pouvoir par l'étouffement financier des gouvernements locaux et la criminalisation systématique de toute forme d'opposition et d'organisation populaire.

Crise de sécurité et abandon du secteur public

Noboa a perdu de manière écrasante les quatre questions du référendum populaire de novembre 2025 : il n'y aura pas d'Assemblée constituante, aucune base militaire étrangère ne sera installée – du moins officiellement, car dans la pratique, plusieurs accords secrets avec les États-Unis permettent la présence de personnel de sécurité de ce pays sur le sol équatorien ; les partis politiques continueront à recevoir des fonds publics ; et le nombre de députés ne sera pas réduit. La façade démocratique étant tombée, le gouvernement cherche à imposer par d'autres moyens – réduction des dépenses publiques, réformes juridiques, décrets et accords ministériels, mais aussi militarisation – le programme qu'il a perdu dans les urnes.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2023, Noboa réduit les dépenses de l'État. Voici deux exemples des effets actuels : des patients meurent dans les hôpitaux publics où ils ne peuvent pas recevoir de dialyse, car ceux-ci ne disposent que de 30 % des fournitures nécessaires, le budget des universités a été réduit de 128 millions de dollars, soit 12,7 %. La santé et l'éducation publiques, indispensables à une société minimement démocratique, sont systématiquement démantelées.

L'année 2025 a été la plus violente depuis que les statistiques existent : 51 homicides pour 100 000 habitants, six villes côtières parmi les 10 plus dangereuses au monde et 183 personnes assassinées dans les prisons, depuis 2021, elles sont déjà 500. L'Équateur, qui était l'un des pays les plus sûrs de la région jusqu'en 2017, est aujourd'hui l'un des plus dangereuxnon seulement d'Amérique latine, mais aussi du monde. La crise économique qui perdure depuis la pandémie, la réduction des dépenses publiques et la connivence avec le trafic de drogue expliquent ces chiffres.

Précarisation du travail

Le 19 février 2026, le ministère du Travail a publié un arrêté ministériel fixant la durée du travail à 12 heures par jour. Cette mesure représente un recul historique en matière de droits des travailleurs et s'inscrit dans la continuité d'une série de mesures de précarisation prévues dans les accords signés avec le FMI, qui favorisent les intérêts du capital au détriment du bien-être des travailleurs.

Défaut de financement des gouvernements locaux

Les gouvernements autonomes décentralisés (GAD), qui sont dans certains cas les seuls garants de politiques publiques axées sur la population et non sur le capital, seront touchés par une loi récemment adoptée qui les oblige à consacrer au moins 70 % de leur budget aux infrastructures. Cela semble une bonne idée, mais c'est un piège : cette loi vise à les obliger à cesser d'investir dans l'éducation, la culture et d'autres programmes sociaux, et à licencier du personnel. Le projet impose un contrôle du gouvernement central sur les GAD, portant atteinte à leur autonomie et contredisant le principe de décentralisation. En cas de non-respect, une sanction réduit leurs transferts au minimum constitutionnel, ce qui paralyserait leur fonctionnement. De plus, il y a un cynisme évident dans ce domaine : l'Association des municipalités de l'Équateur a dénoncé le fait que le gouvernement central lui-même doit 543 millions de dollars aux GAD, étouffant ainsi leurs finances.

Extractivisme sans contrôles environnementaux

Noboa a également réussi à faire adopter, en urgence économique, la loi sur le renforcement des secteurs stratégiques de l'exploitation minière et de l'énergie. Parmi ses dispositions les plus dangereuses : le permis environnemental sera remplacé par une simple « autorisation environnementale », la protection militaire privée dans les projets miniers sera légalisée, la consultation préalable des peuples autochtones sera supprimée, la fragmentation des concessions minières et l'exploitation minière dans les îles Galápagos, réserve naturelle supposée protégée, seront autorisées. Complétée par le décret exécutif 273 de décembre 2025, cette loi prépare la réouverture du cadastre minier et l'expansion massive des concessions sans réglementation environnementale ni respect des droits des populations concernées. Noboa et sa famille ont des liens avec des entreprises minières qui ont déjà obtenu des licences ou sont en passe de les obtenir.

Criminalisation de la politique et de l'organisation populaire

La persécution judiciaire est un outil systématique du régime. Lors du référendum populaire de 2023, les citoyens ont voté pour l'arrêt de l'exploitation pétrolière dans le Yasuní ITT, mais le gouvernement n'a rien fait pour respecter ce mandat ; la réponse aux revendications écologistes a été la répression et le lawfare. Les attaques contre la Révolution citoyenne (correísmo) qui ont commencé en 2018 ne cessent pas. Le 4 février 2026, les domiciles de quatre dirigeants du mouvement ont été perquisitionnés pour une affaire présumée de corruption. Ils ont tenté de révoquer le mandat du maire de Quito, Pabel Muñoz, contre lequel ils ont monté un faux dossier de corruption, et ont emprisonné le maire de Guayaquil, Aquiles Hervas, pour une autre affaire montée de toutes pièces, tous deux membres de la Révolution citoyenne.

La répression touche également le mouvement indigène. Leonidas Iza, ancien président de la Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur (CONAIE) et actuel président d'Ecuarunari (organisation des peuples indigènes de la Sierra), fait l'objet de multiples enquêtes et dénonce une surveillance policière secrète. Nayra Chalán, ancienne vice-présidente d'Ecuarunari, et le peuple Kitu Kara ont dénoncé la désactivation de leurs comptes bancaires. Pendant la grève nationale de 2025, les comptes de 21 organisations sociales ont été bloqués sans mandat judiciaire. Des poursuites sans fondement ont été engagées contre eux pour financement du terrorisme et enrichissement illicite, en utilisant un discours sur le narcoterrorisme similaire à celui de Trump, qui, sans aucune preuve, a exécuté extrajudiciairement plus de 80 personnes dans des bateaux dans les Caraïbes.

Corruption dans l'entourage présidentiel

Alors qu'il criminalise l'opposition, l'entourage de Noboa est éclaboussé par des scandales. Six personnes sont poursuivies après la découverte de 2,6 tonnes de cocaïne dans un conteneur de Blasti S.A., une entreprise liée au cercle présidentiel. Cette affaire, parmi plusieurs autres, met en évidence la stratégie d'un gouvernement qui poursuit judiciairement les leaders sociaux et les opposants politiques tout en coexistant avec des réseaux de trafic de drogue dans son entourage immédiat, ainsi qu'avec plusieurs cas de corruption.

Soumission à l'impérialisme américain

Au moment où ces lignes sont publiées, le gouvernement Noboa vient d'expulser d'Équateur l'ambassadeur et tous les diplomates cubains, les déclarant persona non grata et leur donnant 48 heures pour quitter le pays. La raison ? Rien d'autre que l'obéissance aux ordres de l'administration Trump et à sa guerre hybride illégale contre Cuba. Dans le même temps, le Commandement Sud des États-Unis a déclaré dans X que les forces militaires équatoriennes et américaines « ont lancé des opérations contre des organisations désignées comme terroristes », donnant ainsi l'exemple d'une coopération régionale dans la lutte contre le narcoterrorisme. Ce concept est le même que celui utilisé par Noboa contre tous les mouvements sociaux qui s'opposent à ses politiques.

L'analogie avec le trumpisme n'est pas rhétorique : tout comme son modèle américain, Noboa gouverne pour le capital, cherchant à détruire le secteur public et à réduire l'État à sa plus simple expression, en utilisant la militarisation et la violence politique comme instruments pour y parvenir, et en se soumettant totalement aux diktats américains. La différence réside dans le contexte : en Équateur, ce modèle s'applique à une société déjà frappée par la violence, la pauvreté, la précarité et le manque de services de base, ce qui multiplie sa capacité à nuire. Freiner ces attaques est une condition nécessaire à la survie de l'Équateur en tant que démocratie.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Gambie : contre les mutilations génitales

10 mars, par Paul Martial — , ,
Parce que, pour la première fois, des condamnations ont eu lieu, les lobbys conservateurs et religieux se mobilisent contre la loi de 2015 qui pénalise les mutilations (…)

Parce que, pour la première fois, des condamnations ont eu lieu, les lobbys conservateurs et religieux se mobilisent contre la loi de 2015 qui pénalise les mutilations génitales féminines (MGF).

Un bras de fer juridique est en train de se dérouler en Gambie, petite langue de terre anglophone d'Afrique de l'Ouest enclavée dans le Sénégal. La Cour suprême doit se prononcer dans quelques jours sur la levée de l'interdiction des mutilations génitales féminines (MGF).

Offensive réactionnaire

Le 4 mars 2024, le député Almameh Gibba a déposé une série d'amendements visant à abolir le Women's (Amendment) Act de 2015 qui pénalise les MGF. Discuté en première, puis en seconde lecture, le texte a finalement été rejeté le 15 juillet 2024, une majorité de députés se prononçant pour le maintien de la loi en l'état. Celle‑ci prévoit des amendes et/ou des peines d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à trois ans à l'encontre de quiconque se rend coupable ou complice d'excision.

De nouveau, Gibba, accompagné de l'imam Abdoulie Fatty, s'est rendu à la Cour suprême pour déposer un recours, en avançant les mêmes arguments : la loi ne pourrait restreindre ni la liberté des familles de suivre les traditions, ni celle de se conformer aux obligations religieuses qu'imposerait l'islam. Or cette religion ne prescrit nullement les MGF. Il s'agit bien d'une volonté de contrôle de la sexualité féminine et, plus largement, du corps des femmes.

Mobilisation régionale

Si le lobby patriarcal et réactionnaire s'est réveillé en 2024 pour contester une loi adoptée il y a plus de dix ans, c'est que des condamnations commencent à être prononcées. Le dernier cas en date concerne la mort d'un nouveau‑né des suites d'une hémorragie liée à une excision. La loi de 2015 n'avait en réalité jamais été appliquée jusque‑là, en raison des pressions sociales imposant le silence autour de ces pratiques, conjuguées à l'absence de volonté politique, qui ont conduit au classement sans suite des rares dossiers par la police.

Les organisations féministes et de défense des droits humains, à l'échelle régionale, ont mené une vigoureuse campagne pour défendre l'intégrité physique des jeunes filles. L'enjeu est de taille : si la Cour suprême rendait un avis favorable à la dépénalisation des MGF, un risque d'effet domino pourrait se produire dans les pays voisins, où la défense des traditions reste un prétexte commode pour mener une offensive contre les droits des femmes. Au Sénégal, la crainte est grande que des familles, pour contourner l'interdiction des MGF dans leur pays, se rendent en Gambie. Comme le souligne la militante féministe gambienne Fatou Diagne Senghor, lorsqu'il y a des condamnations, elles visent presque exclusivement des femmes – l'exciseuse et la mère – épargnant le père, pourtant considéré comme « chef de famille ».

Certes, une loi seule ne suffira jamais à éradiquer cette pratique sans un travail de persuasion auprès des communautés, des chefs coutumiers et des institutions religieuses. Elle n'en demeure pas moins un levier essentiel dans cette lutte.
Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’African Initiative consolide l’influence de la Russie en Afrique

10 mars, par Bah Traoré Legrand — , ,
Analyse · Avec la réorganisation des structures liées à la société militaire privée Wagner, Moscou regroupe tous ses leviers d'influence, qu'ils soient culturels ou (…)

Analyse · Avec la réorganisation des structures liées à la société militaire privée Wagner, Moscou regroupe tous ses leviers d'influence, qu'ils soient culturels ou médiatiques. Au cœur de ce nouveau dispositif, l'African Initiative, qui s'appuie notamment sur des influenceurs locaux et des journalistes formés dans ses écoles.

Tiré de afriquexxi
2 mars 2026

Par Bah Traoré Legrand

Des influenceurs maliens invités par African Initiative à Moscou et Marioupol en mai 2024.
© African Initiative

Les 5 et 6 juin 2025, la Russie a tenu la deuxième édition du Global Digital Forum à Nijni Novgorod, après une première organisée en 2024. Cet événement traduit la volonté de Moscou de renforcer sa visibilité internationale et de promouvoir ses propres instruments numériques de soft power. Au-delà de la dimension institutionnelle, marquée par la participation d'acteurs étatiques et de structures officielles, ce forum a également mobilisé des influenceurs actifs sur les réseaux sociaux en Afrique, comme l'acteur et influenceur malien Idriss Martinez Konipo. Leur présence illustre la stratégie russe consistant à combiner diplomatie numérique et relais d'opinion locaux, afin de toucher directement les sociétés africaines et d'ancrer ses récits dans l'espace public en ligne. Au même moment, Wagner mettait officiellement fin à sa présence au Mali (1) au profit d'Africa Corps.

Ce retrait n'était pas une surprise. Depuis la mort du dirigeant de Wagner, Evgueni Prigojine, en août 2023, Moscou avait déjà commencé à réorganiser les structures de la société militaire privée présentes en Afrique. Deux nouveaux outils avaient vu le jour dès septembre de la même année : l'Africa Corps, une force militaire directement rattachée au ministère russe de la Défense, et l'African Initiative (2) un dispositif d'influence mêlant agence de presse et structures associatives locales. Ces deux créations marquent une rupture avec le modèle Wagner, à la fois opaque et très dépendant de la personnalité de Prigojine. Avec l'Africa Corps, la Russie centralise et assume désormais son rôle militaire en Afrique, sans passer par un acteur privé.

L'objectif est d'inscrire cette présence dans la durée, tout en évitant les zones d'ombre qui entouraient les opérations de Wagner. Parallèlement, l'African Initiative occupe le terrain de l'influence à la place de l'Agence de recherche sur Internet (3) (IRA). Cette nouvelle structure se veut plus visible et plus enracinée localement. Elle noue des partenariats avec des associations comme « Perspective sahélienne », active à Bamako, ou « Ensemble main dans la main Niger-Russie ». Sous couvert de projets culturels, sportifs ou humanitaires, elle diffuse des récits favorables à Moscou et cherche à installer la Russie dans le paysage associatif africain. Moscou ne change pas vraiment de cap, mais de méthode. Il remplace les réseaux privés et parfois chaotiques de Prigojine par une stratégie plus institutionnelle, plus lisible et plus assumée.

La Russie ne crée pas un discours anti-occidental

À l'image de certaines puissances, notamment les États-Unis avec VOA Afrique, le Royaume-Uni avec la BBC Afrique, la France avec RFI et France 24, ou encore l'Allemagne avec DW Afrique, ainsi que la Chine à travers CGTN, la Russie investit l'espace informationnel africain via Russia Today et Sputnik Afrique. Mais la comparaison s'arrête là. Là où les médias occidentaux restent inscrits dans une logique normative mêlant information, diplomatie publique et promotion explicite de valeurs politiques, et où les médias chinois privilégient un discours centré sur l'économie et le développement (à de rares exceptions), Moscou adopte une posture plus politique et plus conflictuelle. Ses médias ne se limitent pas à relayer l'actualité. Ils structurent un récit qui valorise la souveraineté des États, critique l'ingérence occidentale et légitime les choix politiques des régimes sahéliens.

Contrairement à une idée largement répandue, la Russie ne crée pas un discours anti-occidental en Afrique. Elle amplifie des récits déjà présents dans l'espace public. Ces récits souverainistes, panafricanistes ou anti-occidentaux trouvent un écho particulier dans des sociétés marquées par le souvenir de la colonisation et par des désillusions vis-à-vis des partenaires traditionnels. Moscou s'appuie sur ce terreau fertile pour se présenter comme une alternative crédible. Sur le plan sécuritaire, l'ancienne présence de Wagner, aujourd'hui intégré dans l'Africa Corps, constituait le visage le plus visible de la projection russe. Mais l'influence de Moscou dépasse le champ militaire.

La différence majeure avec les médias occidentaux tient moins aux thèmes traités qu'au choix des voix mises en avant. Ceux-ci qualifient systématiquement les régimes sahéliens de juntes, donnent la parole à des chercheurs, des personnes souvent critiques à l'égard des autorités militaires, parfois en exil, et privilégient des analyses présentées comme plus nuancées. L'actualité est perçue comme principalement cadrée autour des défaillances de gouvernance et de la dégradation sécuritaire. Ce traitement, jugé par une partie de l'opinion publique et par les gouvernements sahéliens comme moralisateur, voire hostile, peine à trouver un écho durable dans les sensibilités locales.

Une priorité donnée aux voix africaines

Les plateformes russes adoptent une logique inverse. Elles donnent la priorité à des voix africaines perçues comme plus légitimes et plus proches des réalités locales. Sont ainsi régulièrement invités des responsables des autorités sahéliennes (ou des proches), des personnalités formées en Union soviétique, ou encore des analystes et militants aux discours ouvertement anti-occidentaux, rarement invités dans les médias dominants. Cette sélection permet à Moscou d'intégrer dans l'espace médiatique des acteurs souvent exclus par les médias occidentaux tout en donnant à ses récits une apparence d'authenticité et de débat interne. Des figures comme le Dr Adama Diabaté, spécialiste en géopolitique et régulièrement invité sur les plateaux maliens et sur les plateformes numériques locales, incarnent cette stratégie qui analyse l'actualité internationale à partir d'un prisme favorable à la Russie.

Cette stratégie repose sur un écosystème d'amplification. Des relais locaux tels qu'Afrique Média, des influenceurs très suivis sur les réseaux sociaux (comme la web TV « Gandhi Malien » et son 1,6 million d'abonnés sur Facebook), ou encore des portails en ligne servent de caisse de résonance. À cela s'ajoutent les relais institutionnels russes (RT, Sputnik) et une galaxie de comptes pro-russes sur X (ex-Twitter), comme Sahel Revolutionary Soldier ou AES News English. L'objectif est de créer une multiplication des canaux afin de donner l'impression d'une adhésion large et spontanée à la vision russe. Moscou combine également ces campagnes numériques avec des événements symboliques qui renforcent son image de partenaire proche et engagé. La multiplication des Maisons russes illustre cette volonté d'ancrage culturel et social. Dans le même esprit, des influenceurs comme Issa Diawara, analyste politique très actif en ligne, relaient des contenus explicitement pro-russes et anti-français, contribuant à modeler l'opinion publique, surtout chez les jeunes connectés.

Présentée comme une agence de presse indépendante, African Initiative se distingue des stratégies d'autres puissances occidentales par la fusion de plusieurs leviers d'influence. Là où d'autres puissances compartimentent médias, culture et diplomatie, African Initiative les articule dans un même dispositif.

Construire une influence ciblée, progressive et durable

Sur Telegram, réseau social central dans l'écosystème informationnel russe, African Initiative réunit plus de 57 000 abonnés. En revanche, sa présence sur X reste marginale, avec moins de 200 abonnés. En décembre 2025, son site internet a enregistré 73 020 visites, selon la plateforme d'analyse de trafic web Similarweb. Ce volume le place nettement derrière Sputnik Afrique (111 980 visites). La visibilité de ce dernier repose toutefois sur une dépendance aux redirections externes, plus de 85 % du trafic provenant de RT en français, leader en terme d'audience avec 492 000 visites.

Le site fonctionne principalement comme un relais d'audience, et non comme une plateforme autonome. Son public est majoritairement mobile, avec plus de la moitié des connexions effectuées via un smartphone, à l'inverse de Sputnik Afrique, dont l'audience reste principalement attachée à l'ordinateur. Ce contraste traduit une consommation rapide, intégrée aux usages quotidiens des publics connectés. Le recours à la recherche payante (le média rémunère le moteur de recherche pour apparaître en premier selon le public ciblé) est inédit dans le dispositif médiatique russe et traduit une stratégie d'optimisation de la visibilité. African Initiative reste toutefois très loin derrière des médias bien établis comme TRT Afrika (une plateforme turque), BBC Afrique ou RFI. Mais l'objectif n'est pas de concurrencer les grands médias africains ou internationaux, il est de construire une influence ciblée, progressive et durable.

L'organisation fonctionne comme un réseau d'ONG et d'associations locales qui agissent dans des domaines variés comme l'éducation, la santé, le sport, l'environnement tout en intégrant subtilement des récits pro-russes. Au Niger, l'ONG « Ensemble main dans la main Niger-Russie », créée en mai 2024, organise des événements culturels, des cours de langue et des conférences sur les opportunités d'études en Russie. Au Burkina Faso, l'« Association russo-burkinabè » multiplie les activités publiques : commémorations, dons scolaires, formations pratiques, célébrations de la fête nationale russe. La plus active est certainement la branche malienne, l'association « Perspective sahélienne », créée en 2024. Parmi ses initiatives culturelles, elle a organisé la projection de la série télévisée « Opolchensky Romance », inspirée du recueil de nouvelles de l'écrivain russe Zakhar Prilepine et centrée sur les événements en Ukraine en 2014. Auparavant, une projection de dessin animé soviétique, « Les Vacances de Boniface », avait été organisée pour des écoliers, contribuant à familiariser les jeunes publics avec des contenus culturels russes.

Dans le domaine médiatique, « Perspective sahélienne » a mis en place l'École russe de journalisme, qui a réuni soixante étudiants en journalisme pour des formations en fact-checking et en techniques de reportage dans la première promotion. À l'issue de ce programme, un concours a permis de sélectionner trois lauréats, actuellement en formation à Moscou, qui signeront par la suite un contrat de correspondance avec l'agence African Initiative.

Gandhi Malien et Mikhail Pozdniakov

Cette démarche illustre l'implantation progressive de réseaux de journalistes formés selon une ligne éditoriale favorable à la Russie. Ce maillage associatif permet à Moscou de se rendre présent et familier dans la vie quotidienne des populations. Les activités paraissent anodines, parfois même généreuses, mais elles ouvrent un canal d'influence là où l'État est souvent absent. La stratégie repose fortement sur le levier culturel. Les projections de films soviétiques ou contemporains, les concerts, les expositions et les événements sportifs servent de points de rencontres conviviales où le message politique peut s'insinuer subtilement. L'idée est simple : montrer une Russie proche des peuples africains, porteuse de valeurs de solidarité et de résistance, en opposition avec l'image d'un Occident perçu comme dominateur et paternaliste. La diffusion de contenus culturels russes dans les maisons russes, à l'instar des centres culturels français, n'est pas seulement un divertissement. C'est une opération de mémoire et d'imaginaire. Elle réactive le prestige de la Russie soviétique, perçue comme soutien aux luttes de libération, tout en présentant la Russie actuelle comme héritière de ce rôle de partenaire anti-impérialiste.

African Initiative mise aussi sur les influenceurs numériques, particulièrement suivis par les jeunesses africaines, qui propagent régulièrement de la désinformation fact checkée par les médias occidentaux. En mai 2024, « Gandhi Malien » et l'analyste Issa Diawara, tous deux connus pour leurs positions pro-russes et critiques de l'Occident, ont été invités (4) à Moscou puis à Marioupol. Ils y ont tourné des vidéos valorisant la reconstruction de la ville sous contrôle russe, notamment à travers un reportage intitulé « Les exploits de l'armée russe à Marioupol ». Ils ont également fait une vidéo du site d'exposition de trophées ramenés d'Ukraine : matériels occidentaux blindés, drones, lance-roquettes....

Il s'agissait de proposer une lecture du conflit russo-ukrainien présentée comme absente ou occultée par les médias occidentaux, en donnant à voir une guerre racontée depuis le point de vue russe et relayée par des voix africaines jugées crédibles par leurs publics. African Initiative et la web TV Gandhi Malien ont signé un partenariat qui a abouti à une émission russo-malienne, Le Mot de Mikhail, une fois toutes les deux semaines. Elle est animée par Mikhail Pozdniakov, qui propose également des formations gratuites en ligne en journalisme (5) à destination de jeunes journalistes au Mali. L'émission est coprésentée avec l'analyste politique Issa Diawara.

Cette stratégie est redoutablement efficace. Grâce à ces voix africaines déjà crédibles auprès de leurs publics, la Russie « africanise » son message. Ce ne sont plus des porte-paroles officiels de Moscou qui parlent, mais des influenceurs locaux qui réinterprètent le récit russe avec leur propre légitimité et leur proximité culturelle.

Notes

1. « Le groupe paramilitaire russe Wagner quitte le Mali au profit d'Africa Corps », France 24, 8 juin 2025, à lire ici https://www.france24.com/fr/afrique/20250608-le-groupe-paramilitaire-russe-wagner-quitte-le-mali-au-profit-d-africa-corps

2. Voir son site internet en plusieurs langues ici https://afrinz.ru/fr/

3. À ce propos, lire notamment Victor Mottin, « Russie : plongée dans la stratégie du chaos de l'Internet Research Agency https://usbeketrica.com/fr/article/l-internet-research-agency-russe-ou-la-strategie-du-chaos », Uzbek & Rica, 4 mars 2024.

4. African Initiative, « D'importants blogueurs maliens se sont rendus à Moscou et à Marioupol », 20 mai 2024

5. Lire notamment Morgane Le Cam, « À Bamako, une école de journalisme au service de la propagande russe en Afrique », Le Monde, 22 novembre 2024.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Sahara occidental : vers une « pax americana » au Maghreb ?

10 mars, par Histoire coloniale et postcoloniale — , , ,
Le vote du 31 octobre 2025 au Conseil de sécurité des Nations unies prolongeant jusqu'au 31 octobre 2026 la Minurso (Mission des Nations Unies pour l'organisation d'un (…)

Le vote du 31 octobre 2025 au Conseil de sécurité des Nations unies prolongeant jusqu'au 31 octobre 2026 la Minurso (Mission des Nations Unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental), par 13 voix contre 0 (2 abstentions), a confirmé l'évolution du langage onusien vers une solution dite « réaliste et pragmatique » de la question du Sahara occidental. Une solution construite par les Etats Unis.

Tiré du blogue de l'auteur.

Une première rencontre a eu lieu les 7 et 8 février 2026 à l'ambassade US de Madrid, réunissant l'Algérie, le Maroc, la Mauritanie et le Polisario, qui a inscrit le règlement du conflit saharien dans une logique de pax americana. Une autre l'a suivie à Washington, les 23 et 24 février, réunissant, les mêmes parties que lors du premier round, en présence d'un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

Aucune communication n'a été faite à son sujet. Mais elle semble préparer une étape ultérieure, une troisième rencontre des mêmes qui pourrait avoir lieu le 8 mai 2026, afin de finaliser un accord qui se voudrait définitif. Occasion pour les Etats-Unis de Trump de tenter de se présenter comme un « ami de l'Algérie ». Cette séquence place l'Algérie face à une contrainte stratégique inédite depuis son indépendance.

La résolution du 31 octobre 2025 du Conseil de sécurité ne constitue pas une rupture formelle du droit international, mais elle en modifie l'équilibre d'interprétation. Depuis la création de la Minurso en 1991, l'architecture diplomatique reposait sur l'engagement d'un référendum d'autodétermination du Sahara occidental. Or, depuis 2018, le Conseil de sécurité privilégie explicitement une « solution politique réaliste, durable et mutuellement acceptable ». Ce glissement lexical traduit une transformation plus profonde : le passage d'un paradigme juridique à un paradigme devenu autant diplomatique que stratégique eu égard aux bouleversements régionaux (guerre en Libye, instabilité institutionnelle au Sahel et menaces transfrontalières au Maghreb).

En 2025, plus de 80 États ont soutenu explicitement le plan d'autonomie marocain présenté en 2007. La reconnaissance américaine de décembre 2020, appelée les « accords d'Abraham », a servi de catalyseur. Elle a introduit une variable décisive : l'adossement du dossier saharien à la puissance hégémonique américaine. En 2026, la doctrine étasunienne s'articule autour de trois piliers :

Consolidation d'une autonomie institutionnelle sous souveraineté marocaine,

Sécurisation du flanc atlantique face aux menaces sahéliennes,

Intégration économique du Sahara dans les chaînes logistiques euro-africaines.

Madrid 1/ : Pression et recomposition forcée de la posture algérienne

Une rencontre à Madrid, organisée à l'initiative de Washington les 7 et 8 février 2026 à l'ambassade US, matérialise cette stratégie. Elle ne vise pas seulement à rapprocher les positions, mais à structurer un nouvel ordre régional. Il s'agit d'inscrire le Maghreb dans une pax americana où la stabilité prime sur la revendication nationale.

La deuxième rencontre liée au dossier du Sahara occidental n'a pas eu lieu à Madrid mais à Washington les 23 et 24 février 2026, où les États-Unis ont convoqué le Maroc, l'Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie pour un nouveau round de négociations autour de l'application de la résolution du Conseil de sécurité de 2025 et du plan d'autonomie marocain.

Dans cette configuration, le conflit saharien n'est plus une question de décolonisation inachevée ; il devient un dossier de sécurité régionale relevant de la gestion des équilibres stratégiques qui tiennent compte des bouleversements géostratégiques en cours de redéfinition. Le rapport de force Maroc-Algérie doit être lu à la lumière de la nouvelle architecture que Washington impose pour étendre son emprise et ses intérêts au Maghreb. Le Maroc consacre plus de 12 milliards de dollars à son budget militaire en 2025, bénéficie d'exercices conjoints réguliers avec les États-Unis (African Lion) et renforce son interopérabilité avec l'OTAN. L'Algérie, dont les dépenses de défense dépassent 20 milliards de dollars annuels, conserve une supériorité capacitaire quantitative, mais son capital diplomatique s'érode. Son attachement au référendum apparaît en décalage avec la priorité occidentale accordée à la stabilité.

Cette pax americana repose sur un calcul simple : figer le contentieux saharien pour libérer les potentialités économiques régionales et consolider un axe sécuritaire atlantique. Dans cette perspective, l'Algérie représente la variable d'ajustement. Puissance énergétique majeure – ses hydrocarbures représentant plus de 90 % de ses recettes en devises – elle demeure structurellement interdépendante du marché européen. Washington sait que la contrainte économique limite la capacité d'Alger à s'opposer frontalement à une dynamique occidentale coordonnée.

Washington 2/ : préparation d'une étape ultérieure qui se voudrait définitive ?

La session des 23 et 24 février 2026 à Washington DC a réuni, sous l'égide de l'ONU et des États-Unis, les mêmes parties que lors du premier round : le Maroc, le Front Polisario, l'Algérie et la Mauritanie. Les discussions ont été coprésidées par Staffan de Mistura, l'envoyé personnel du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, et Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès de l'ONU, avec le soutien d'un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

La confidentialité était de rigueur et a été strictement respectée : ni l'ONU, ni les participants n'ont diffusé de communiqué à l'issue du round. Le fait même d'avoir rassemblé tous les acteurs sous ce format et d'avoir pris pour base l'initiative marocaine d'autonomie est significatif : cela représente une institutionnalisation pratique d'un cadre politique qui était déjà soutenu par le Conseil de sécurité et par une majorité des pays membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU.

Le cœur du différend – notamment l'interprétation et l'application du principe d'autodétermination et le cadre du référendum souhaité par le Front Polisario – n'est pas résolu et continue d'être un obstacle central. La Mauritanie a salué l'effort de négociation et a insisté sur la nécessité d'un règlement politique consensuel, bien qu'elle reconnaisse qu'un accord reste conditionné à la rivalité entre l'Algérie et le Maroc.

En conséquence, ces rondes de discussions semblent être davantage des phases de construction d'un cadre diplomatique robuste, probablement destinées à préparer une étape ultérieure qui se voudrait définitive pour finaliser un accord.

Une pax americana imposée au Maghreb ?

Donald Trump a joué un rôle déterminant dans cette reconfiguration. En rompant avec la prudence diplomatique traditionnelle, il a assumé une diplomatie de transaction : reconnaissance contre normalisation régionale et coopération stratégique. Cette logique s'est installée durablement dans la doctrine américaine. En 2026, l'objectif affiché est d'obtenir un compromis consolidé avant la fin du mandat annuel de la Minurso, transformant de facto l'autonomie en solution irréversible.

Pour l'Algérie, la marge de manœuvre se réduit à mesure que s'affirme cette pax americana. Une opposition rigide accentuerait l'isolement vis-à-vis de Washington et fragiliserait ses relations avec l'Union européenne. Une escalade militaire est improbable tant les coûts seraient élevés. Reste l'option d'un ajustement stratégique progressif, permettant de préserver l'essentiel tout en s'inscrivant dans le nouvel ordre régional.
Cette inflexion aurait un impact direct sur l'architecture interne du pouvoir algérien. L'appareil sécuritaire, acteur central depuis 1962, a construit sa doctrine régionale sur la défense du principe d'autodétermination. Accepter une solution encadrée par Washington reviendrait à reconnaître la primauté du rapport de force sur la norme juridique. À court terme (2026-2027), cela pourrait susciter des tensions doctrinales internes. Mais à moyen terme, l'intégration dans une architecture stabilisée pourrait également offrir à Alger un rôle redéfini de pivot énergétique et sécuritaire.

Le Maghreb se trouve ainsi à un moment charnière.

Si l'Algérie s'adapte à la pax americana, la région pourrait connaître une détente stratégique, facilitant une hausse d'échanges intra-maghrébins aujourd'hui limités à moins de 3 % du commerce total régional. Dans le cas contraire, la fragmentation persistera, laissant aux puissances extérieures le soin de structurer durablement l'espace maghrébin.

La séquence 2025-2026 marque l'émergence d'un nouvel équilibre imposé davantage qu'il n'est négocié. La pax americana ne signifie pas l'effacement de l'Algérie, mais sa contrainte à évoluer dans un cadre défini ailleurs. L'enjeu pour Alger n'est plus de bloquer le processus, mais de négocier les modalités de son insertion dans un ordre régional redessiné par la puissance américaine.


Explorer l'histoire coloniale et pointer ses séquelles n'a jamais été aussi important.
Apportez votre soutien >>>

Guerre en Iran : réactions africaines contrastées

10 mars, par La Rédaction de Mondafrique — , ,
Quatre jours après les frappes israélo-américaines contre l'Iran, les réactions africaines se répartissent en quatre catégories : fermes, prudentes, très réservées et (…)

Quatre jours après les frappes israélo-américaines contre l'Iran, les réactions africaines se répartissent en quatre catégories : fermes, prudentes, très réservées et silencieuses. Des positions parfois inattendues.

Tiré de Mondafrique
5 mars 2026

Par La rédaction de Mondafrique -

Contrairement aux réactions qui avaient surpris le monde après le déclenchement de la guerre en Ukraine, les prises de position des organisations et des capitales africaines n'ont, cette fois, guère marqué les esprits.

Positions tranchées

Parmi les réactions les plus claires figure celle du Sénégal. Dakar a exprimé sa vive préoccupation face à l'escalade et condamné l'usage de la force, considéré comme une violation du droit international et une menace pour la souveraineté des États. Le gouvernement a appelé à un cessez-le-feu immédiat et au retour au dialogue. Le Premier ministre Ousmane Sonko a dénoncé une « liquidation du droit international », tout en alertant sur les conséquences économiques potentielles pour l'Afrique.

L'Afrique du Sud a également adopté une position ferme. Pretoria condamne explicitement une violation du droit international et rejette la notion de « légitime défense préventive », restant fidèle à sa diplomatie et à son positionnement au sein des BRICS.

Le Tchad a lui aussi réagi clairement en exprimant sa « profonde tristesse » après la confirmation de la mort du Guide suprême Ali Khamenei, en partageant la douleur du peuple iranien et réaffirmant l'attachement du pays aux principes de paix et de solidarité internationale. Puis, dans un second message, sûrement pour ne pas se mettre à dos les Émirats arabes unis, N'Djamena a condamné avec fermeté la riposte iranienne contre plusieurs pays du Golfe et a qualifié ces attaques d'« inacceptables ».

Le Maroc, lui s'est rangé sans surprise du côté de Washington et de Tel Aviv. Rabat n'a formulé aucune critique des frappes américano-israéliennes et a exprimé sa solidarité avec les États arabes visés par les ripostes iraniennes. Une posture attendue et cohérente avec son alignement sur les États-Unis et sur Israël depuis la signature des accords d'Abraham.

Le camp des prudents

Dans le camp des prudents, l'Union africaine a exprimé sa « profonde préoccupation » face à l'escalade et appelé à la désescalade, évoquant les risques pour la stabilité mondiale, les marchés énergétiques et la sécurité alimentaire. La CEDEAO a adopté un ton similaire, mettant en garde contre les conséquences économiques pour l'Afrique de l'Ouest. D'autres pays ont réagi de la même manière, comme le Ghana, la Sierra Léone ou la Côte d'ivoire.

L'étrange retenue d'Alger

Plus surprenante est la prudence extrême de l'Algérie. Alger s'est contentée de regretter l'échec des négociations menées à Oman et d'appeler à la retenue, tout en exprimant sa solidarité avec les États arabes visés par les ripostes iraniennes, sans condamnation directe des frappes initiales. Une position qui tranche avec sa tradition diplomatique de non-alignement affirmé et ses bonnes relations avec Téhéran. La Tunisie s'est alignée sur son voisin.

Le silence bavard de l'AES

Enfin, le silence de l'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) reste l'un des faits les plus marquants. Un mutisme d'autant plus notable que ces trois pays ont développé une coopération militaire avec l'Iran, notamment dans le domaine des drones. Deux jours avant le déclenchement du conflit, le ministre burkinabè de la Défense se trouvait encore à Téhéran. Cette absence de réaction est parlante, elle signifie que les États de l'AES souhaitent ne pas remettre en cause leur récente reprise du partenariat entre Washington.

Au final, toutes les réactions, quelles soient prudentes ou silencieuses s'expliquent par la volonté de ne pas froisser Washington afin de ne pas subir les foudres de l'imprévisible Donald Trump.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Portugal : Document approuvé lors de la VIIe Conférence du Réseau anticapitaliste

10 mars, par Rede anticapitalista — , ,
La reconnaissance de la dégradation du droit international et du fait que « l'ordre international fondé sur des règles » n'a jamais réellement existé ne signifie toutefois pas (…)

La reconnaissance de la dégradation du droit international et du fait que « l'ordre international fondé sur des règles » n'a jamais réellement existé ne signifie toutefois pas que nous devions abandonner la lutte en faveur de sa mise en place et des idées et principes qui doivent structurer ces institutions. Au contraire, face au contexte actuel d'escalade interimpérialiste et de construction de dispositifs institutionnels en dehors de l'ONU, il est urgent de renouer avec l'esprit qui anime la Charte des Nations unies et de mener une mobilisation internationaliste, anticolonialiste et antimilitariste contre la menace actuelle.

2 mars 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78212

I. Les tensions impérialistes

1. L'intervention militaire des États-Unis au Venezuela a marqué le début fracassant de l'année 2026. Dans le but déclaré de faciliter l'appropriation de ressources telles que les réserves de pétrole, l'administration Trump a violé la souveraineté et l'intégrité territoriale du Venezuela pour kidnapper Nicolás Maduro et exiger la soumission du gouvernement qui était resté en place. Cette intervention a été précédée par des interventions militaires impérialistes au Nigeria, en Syrie et au Yémen, suivies de menaces du gouvernement américain à l'encontre du Groenland, du Mexique, de la Colombie, du Canada et de Cuba. En ce qui concerne ce dernier, Washington a renforcé le blocus imposé depuis des décennies, menaçant d'imposer des droits de douane punitifs à quiconque fournit du pétrole à Cuba, cherchant ainsi à étrangler l'économie et à détériorer les conditions de vie des citoyens cubains afin de faire tomber le gouvernement. Après des mois d'escalade dans la rhétorique et les actions, l'administration Trump cherche à mettre en œuvre ce qu'elle a exposé dans son dernier rapport sur la stratégie de sécurité nationale : sa volonté de restaurer la domination américaine dans l'hémisphère occidental face à l'influence croissante de la Chine dans cette région au cours des dernières années. L'impérialisme américain, guidé par cette nouvelle « doctrine Monroe » est désormais visible aux yeux de tout le monde. Combiné aux ambitions russes, notamment avec l'invasion de l'Ukraine dont la fin n'est pas encore en vue, nous assistons au renforcement et à la réémergence d'une logique impérialiste de partage du monde entre les grandes puissances qui cherchent à assurer leur sphère d'influence, leur territoire et leurs ressources, en recourant à la force et en bafouant la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale des États, principes fondamentaux du droit international.

2. Telle une sorte de boomerang de l'impérialisme, les méthodes de répression utilisées et soutenues par les États-Unis à l'étranger ont été adoptées au niveau national contre leurs propres citoyens dans le cadre du processus de fascisation en cours. Cela a été particulièrement visible dans la radicalisation des méthodes et de la violence adoptées par l'ICE dans tout le pays, et dans l'État du Minnesota en particulier, ainsi que dans les manœuvres de propagande successives adoptées par l'administration pour justifier ses actes. Il y a cependant des signaux clairs qui montrent qu'il y a de la résistance et des alternatives. La résistance organisée contre l'ICE s'intensifie et, avec le génocide à Gaza, ce sont des questions qui pèsent de plus en plus dans la préparation des élections de mi-mandat de cette année. De même, la victoire de Mamdani montre comment il est possible de construire des alternatives progressistes locales. Au niveau international, la société civile s'organise et descend dans la rue, que ce soit pour dénoncer l'agression contre le Venezuela et les menaces contre le Groenland, ou maintenant pour organiser une nouvelle flottille en direction de Cuba afin de briser le blocus.

3. Dans ce contexte, l'incohérence et l'incapacité du Portugal, de l'Union européenne et d'autres pays du Nord global à s'affirmer s'intensifient. Les positions du Portugal et de l'Union européenne, qui ont non seulement consisté à cautionner l'agression militaire des États-Unis au Venezuela, mais aussi à la défendre comme une action bénéfique, contrastent avec la position critique et affirmée adoptée face aux menaces qui pèsent sur le Groenland. Cette sélectivité en matière de respect du droit international n'est pas nouvelle, elle était d'ailleurs très claire lors du génocide à Gaza, et elle continue de l'être avec la légitimation par le Conseil de paix de Trump de la colonisation de la Palestine. Le discours du Premier ministre canadien à Davos, dans lequel il a dénoncé la fiction de « l'ordre international fondé sur des règles » et pointé du doigt son application asymétrique, est révélateur non seulement de l'époque dans laquelle nous vivons, mais aussi de la complicité de ces pays avec cet ordre depuis des décennies.

4. La reconnaissance de la dégradation du droit international et du fait que « l'ordre international fondé sur des règles » n'a jamais réellement existé ne signifie toutefois pas que nous devions abandonner la lutte en faveur de sa mise en place et des idées et principes qui doivent structurer ces institutions. Au contraire, face au contexte actuel d'escalade interimpérialiste et de construction de dispositifs institutionnels en dehors de l'ONU, il est urgent de renouer avec l'esprit qui anime la Charte des Nations unies et de mener une mobilisation internationaliste, anticolonialiste et antimilitariste contre la menace actuelle.

II. La crise du régime et le temps des droites

• L'année 2026 risque d'accélérer le virage à droite, dans le pays et en Europe. Outre les deux tiers que l'AD [1], l'IL [2] et Chega [3] détiennent déjà à l'Assemblée de la République – ce qui leur confère le pouvoir de gouverner et de réviser la Constitution sans avoir à passer par des accords avec le centre – s'ajoute la consolidation municipale de la droite, le maintien au pouvoir d'un gouvernement de droite aux Açores et à Madère et un second tour [de la présidentielle] disputé entre la droite et l'extrême droite, André Ventura accentuant la lutte pour la direction de ce camp et déplaçant le débat public vers un programme réactionnaire et rétrograde.

• L'AD au gouvernement a engagé une politique de choc, annonçant des attaques dans les domaines les plus divers – logement, droits du travail, enseignement supérieur, école publique, immigration, politique fiscale – avec, dans de nombreux cas, le soutien de Chega et de l'IL. Le Parti socialiste, quant à lui, poursuit une politique de compromis, confirmant une collaboration soumise dans le débat et le vote du budget.

• L'année 2026 pourrait donc être celle d'une transformation effective du régime. L'extrême droite devient un vecteur du système et le reconfigure de ce fait.

• La guerre, la xénophobie et la finance rentière sont les trois principaux éléments du changement de régime. Le consensus belliciste, qui entraîne même des secteurs de la gauche, accapare les ressources publiques et réduit, par la peur, l'espace du débat démocratique. La politique d'immigration actuelle, qui alimente électoralement la xénophobie de l'extrême droite, conduit à la mise en place d'un modèle de sous-citoyenneté qui fait pression sur tous les salaires, les conditions d'exploitation d'un quart de la population active contrastant avec les avantages de la libre circulation et les avantages fiscaux accordés à une élite d'étrangers riches. Cette hostilité envers les immigrés est rendue possible par la prédominance du racisme dans la culture sociale, né pour justifier l'occupation et l'exploitation coloniales, et utilisé par l'extrême droite pour accentuer les clivages sociaux. Le règlement de comptes de la droite en matière de politique du logement — déréglementation libérale dans le secteur du logement social, suppression du plafonnement des loyers, facilitation des expulsions — vise, quant à lui, à renforcer le régime d'exploitation et de spoliation par le biais de la crise du logement. Elle devrait s'intensifier avec la révision annoncée du régime locatif et le discours et la criminalisation croissante des occupations de logements effectuées par une population pauvre sans alternative.

• La droite portugaise veut adhérer à cette transformation du régime et n'oublie pas son projet historique. Outre le transfert du SNS au secteur privé et une attaque prévisible contre la sécurité sociale, bloquée en 2015 par l'accord de la gauche, s'ajoutera la tentative de révision constitutionnelle. IL et Chega sont les fers de lance d'un jeu que l'AD prépare sans précipitation.

Thèse 1 : La transformation des rapports de force sociaux et électoraux ouvre la voie à la disparition de la structure institutionnelle issue de la chute de la dictature et des compromis constitutionnels de 1976.

Thèse 2 : La dégradation des rapports de force crée une situation politique inédite, avec une majorité de droite alliée à l'extrême droite.

Thèse 3 : Le nouvel ordre se construit en accentuant l'exploitation rentière, le racisme, la xénophobie et le bellicisme.

III. Trois réponses à gauche, leurs mérites et leurs erreurs

1. Le PCP répond à la crise du régime en adoptant une position de défense de la Constitution et en se fermant de manière sectaire, ce qui se traduit dans le slogan qui présente le parti comme « la véritable alternative ». Cette fermeture se traduit, malgré le fait qu'il se soit ouvert à lu perspectiver de 1'organisation d'un mouvement de grève nationale, par le blocage d'une politique de mobilisation syndicale cohérente et par la défaite de la gauche dans certaines municipalités, où le PCP avait été invité à diriger des coalitions pour battre des maires du Parti socialiste comme Ricardo Leão, à Loures, ou Inês de Medeiros, à Almada. Son recours à la défense de la Constitution comme programme de la gauche se limite à chercher un bouclier face aux avancées de la droite, ce qui a eu son efficacité au temps où la « troïka » menaçait les retraites, et reste essentiel pour défendre certains droits, comme le droit de grève. Mais cette position ignore ce que la vie a montré : dans la pratique, la Constitution n'empêche pas le régime de spoliation rentière dans le logement et l'absence de politiques publiques dans les soins, et n'empêche pas la frénésie belliciste.

2. Le Livre répond à la crise du régime par la politique des Verts européens. Malgré une ouverture, plus instrumentale que réellement unitaire, à certaines alliances municipales et quelques avancées dans la prise en compte des intérêts des travailleurs, le parti reste guidé par la politique du libéralisme européen, qui défend sans réserve les principes fondamentaux du capitalisme. La position de soutien à l'alarmisme belliciste en est un exemple. Comme dans d'autres pays, cette ligne politique est séduisante en période de recul de la gauche, mais elle amène à conclure que la défense de ce régime passe par le fait de mettre en place une barrière pour obliger la droite à ne pas négocier avec l'extrême droite. Or au Portugal, l'AD négocie déjà avec Chega et l'idée que la « droite démocratique » permettra à la gauche de gouverner en étant minoritaire au parlement est une erreur et une illusion.

3. Au Bloco, nous élaborons ensemble un autre type de réponse. Dans le cadre du débat de préparation de lo convention nationale du Bloco, certaines motions et contributions, qui ont correctement interprété les signes de changement du régime, ce qui constitue un point de départ pour une réflexion sur les temps nouveaux, présentent toutefois une interprétation contestable : la gauche se trouverait en position défensive parce qu'elle resterait attachée aux « formules » du passé. Défendre le système de santé publique, les salaires, le droit au logement, les droits du travail, le droit à la crèche, lutter contre le changement climatique et les avantages fiscaux accordés aux plus riches ne constitue plus un programme en soi. Selon ces points de vue, la gauche ne peut passer à l'offensive que si elle se dote d'une identité basée sur la dénonciation, expliquant que le système est pourri et que les élites doivent être vaincues par le peuple uni. Dans l'une des versions, il existerait un espace « anti-système » dont la représentation serait disputée entre l'extrême droite et le Bloco.

4. Généralement, cette explication est accompagnée d'une conclusion : la gauche doit abandonner tout dialogue avec le Parti socialiste et mettre fin à une « indéfinition programmatique et stratégique » supposée de la gauche en matière d'alliances. Le problème est que cette explication et cette conclusion ne constituent pas une politique. Et elles soulèvent des questions : est-ce que le Bloco et le PCP auraient dû ne pas accepter la Geringonça [4] ? Ou auraient-ils dû rejeter le budget pour 2022 ? La victoire de Moedas à Lisbonne signifie-t-elle que la gauche doit renoncer à vaincre la droite au niveau local ? Le Bloco a-t-il eu tort d'essayer de former une coalition avec le PCP à Loures pour battre Ricardo Leão (PS) ? Était-il juste de défiler aux côtés de la direction du PS jusqu'à Benformoso, contre les exactions policières à l'encontre des immigrés ? Était-il juste de parier (en vain) sur une candidature de convergence à la présidence de la République, pour tenter d'accéder au second tour ? Lorsque le droit de grève sera restreint dans le cadre d'une révision constitutionnelle, ne formerons-nous pas une alliance aussi large que possible pour le défendre ? Cette alliance empêche-t-elle le Bloco de dénoncer la position de soumission du PS sur le budget ? Comme la réponse à toutes ces questions est la même pour (presque) toutes les parties prenantes, ne reste qu'une simple affirmation rhétorique qui doit être clarifiée. De fait, il est préférable de construire notre réflexion sur des réponses politiques qui soient le moteur de combats socialistes plutôt que sur des déclarations identitaires.

5. Notre dernière campagne législative, qui s'est articulée autour de deux propositions anti-système : taxer les riches et réduire les loyers, illustre bien cette difficulté. Elle n'a pas échoué parce qu'elle n'était pas radicale, car elle l'était. Dans un contexte de peur de la droite, son impact réduit est apparu clairement dans le fait que les électeurs de gauche ne se sont pas mobilisés et se sont tournés vers des alternatives à notre droite. Il ne suffit pas de se présenter comme anticapitalistes pour qu'un espace antisystème se forme. La gauche doit créer des points de référence qui parlent au peuple pour résister à l'assaut et proposer des solutions qui remettent en cause les relations d'exploitation.

6. C'est pourquoi le problème du Bloco n'est pas une « indéfinition à moyen-long terme face au PS ». Il s'agit là d'un postulat trompeur qui peut conduire à l'erreur d'espérer qu'une définition abstraite débouche sur une politique. Cela ne fonctionne pas. Il n'y a pas de « moyen-long terme » avec le PS. Il n'y a que des antagonismes et donc des politiques qui sont déterminées par des objectifs et par l'action pour les atteindre. Elles se définissent dans le rapport de forces concret. Nous avons voulu mettre fin au gouvernement de la troïka en 2015, nous n'avons pas accepté d'accompagner António Costa dans l'enterrement du Système national de santé (SNS), nous avons tenté de soustraire Lisbonne à la droite et d'empêcher la consolidation de son pouvoir dans la capitale, nous avons voulu empêcher Chega d'accéder à des postes de pouvoir dans les mairies, nous étions prêts à essayer de battre Ricardo Leão à Loures, nous avons combattu les conseils municipaux du PCP engagés dans la spéculation touristique et la politique anti-immigrés, et nous avons lutté contre Manuel Pizarro à Porto, nous voulons la plus grande unité possible dans les rues contre le fascisme et le racisme. Comme toujours, les politiques d'alliances et d'affirmation du Bloco sont appliquées dans des conditions précises – et il existe au sein du Bloco un large consensus à leur sujet.

Thèse 4 : En réponse à l'alliance de la droite et de l'extrême droite qui vise un changement de régime avec la perte des droits constitutionnalisés, il faut donc des initiatives d'alliance large entre ceux qui refusent l'offensive de cette révision constitutionnelle.

Thèse 5 : Ces alliances pour défendre tous les droits inscrits dans la constitution sont fondamentales, mais elles sont politiquement défensives et ne constituent pas une politique populaire qui permettrait de renverser le rapport de forces.

Thèse 6 : La gauche doit être porteuse d'une perspective pour mobiliser la population. Par exemple : nous ne nous limitons pas à défendre le SNS quand la révision constitutionnelle veut le supprimer. Nous voulons une alliance contre cette destruction sans cesser de proposer un nouveau SNS et d'en expliquer le contenu.

Thèse 7 : Passer de la résistance et de la défensive à la contre-attaque signifie refuser d'associer la gauche à l'État qui opprime, discrimine et organise l'exploitation. Ainsi, lutter pour les services publics et le bien commun exige un mouvement social et des propositions qui montrent comment ces fonctions devraient être structurées pour servir le peuple.

IV. L'offensive contre le travail et les élections présidentielles

1. Les élections présidentielles de janvier 2026, bien qu'elles présentent des caractéristiques qui les distinguent de la période précédente, confirment certaines tendances de la politique portugaise. La prolifération des idées et l'élargissement de l'espace d'influence politique de la droite, certains candidats, comme João Cotrim, ayant suscité une forte sympathie, en particulier parmi les plus jeunes, confirment la banalisation de l'idéologie de adroite. Au second tour, les premières déclarations selon lesquelles il était impossible de choisir entre André Ventura et António José Seguro, tant de la part du Premier ministre Luís Montenegro que de Cotrim et même de Marques Mendes (qui finira par déclarer son soutien au candidat démocrate), témoignent de l'accommodement de la droite traditionnelle avec l'extrême droite.

André Ventura, bien qu'avec des résultats modestes au second tour, en ressort plus fort pour s'imposer comme le leader de la droite portugaise, mobilisant et cherchant à généraliser un sentiment « antisocialiste ». À gauche du Parti socialiste, la difficulté à démontrer une viabilité électorale persiste. Les candidats Catarina Martins, Jorge Pinto et António Filipe n'ont pas réussi à obtenir ensemble plus de 5 % des voix [5]. Le vote utile en faveur d'António José Seguro a également pesé sur l'électorat traditionnel de gauche, car il était le candidat le mieux placé pour battre l'extrême droite aux urnes et empêcher un second tour entre João Cotrim et André Ventura.Malgré le résultat, la candidature de Catarina Martins a été une fierté pour le Bloco de Esquerda.

2. Elle a reconnecté d'anciens électeurs qui s'étaient éloignés du parti et a cherché à présenter une idée alternative pour le pays dans un contexte de pression médiatique et d'agressivité contre la gauche. Mais la nécessité d'une réorganisation de l'espace électoral de la gauche du PS est également évidente, afin de le développer, de l'enraciner et de lui donner les moyens de répondre au mécontentement social qui ne cesse de croître.

3. La victoire d'António José Seguro est significative, elle s'accompagne d'une défaite du gouvernement, elle crée des difficultés pour certains de ses projets (nous verrons ce qu'il adviendra du paquet de mesures sur le travail) et elle retarde la croissance de l'extrême droite, sans toutefois combattre les conditions qui, sur le plan économique et social, constituent un terrain fertile pour le mécontentement dont se nourrit l'extrême droite. Le vote en faveur de Seguro était un vote résolument défensif, visant à préserver le régime démocratique contre la menace fasciste. Il n'a pas, n'a jamais eu et n'a jamais suscité l'espoir d'un quelconque changement, ce qui n'était d'ailleurs pas son objectif.

3. Une question se pose : dans quelle mesure la gauche parviendra-t-elle à lutter contre l'idée, qui s'impose dans une grande partie de l'électorat traditionnel de gauche, selon laquelle toute alternative ou même toute représentation de la gauche n'est possible qu'en votant pour le parti socialiste, qui a adopté et continue d'adopter des positions néolibérales sur diverses questions économiques et sociales ?

4. La journée nationale de grève en réponse au projet de réforme gouvernementale en matière d'emploi montre qu'il existe une grande capacité de mobilisation et que, compte tenu de la faiblesse de la gauche dans d'autres secteurs, cette mobilisation peut exercer une influence déterminante sur les décisions prises par les pouvoirs publics. La grève a pris toute son ampleur grâce aux millions de travailleurs et travailleuses qui y ont participé, mais plus encore parce que sa force politique, supérieure au nombre de grévistes, exprime un refus majoritaire d'une dégradation encore plus grande des relations de travail que celle que nous connaissons actuellement, isolant la droite sur la défense du droit des patrons à l'exploitation.

5. Le Bloc de gauche a une capacité de mobilisation limitée dans le domaine du monde du travail organisé, mais il doit s'efforcer de jouer un rôle important et déterminé dans la lutte contre le paquet de mesures sur le travail, en combinant l'action parlementaire, la mobilisation populaire et le travail d'opinion. C'est de cette combinaison que pourront naître les germes d'une organisation durable, active et sûre d'elle-même, au service d'une démocratie qui réponde aux aspirations populaires.

V. Et le peuple alors ?

• Nous ne nous satisfaisons pas de la thèse simpliste du ressentiment, qui se limite à attribuer à la dégradation des conditions matérielles les raisons de l'adhésion électorale des classes populaires à l'extrême droite, ce qui conduit à une conclusion mécanique et insuffisante : il suffirait de rétablir la situation matérielle pour évacuer cette politique de haine. Ce n'est pas suffisant : la politique de la haine émerge de racines profondes dans le racisme et la culture libérale sur l'enrichissement individuel et l'exclusion des autres. La gauche ne gagnera que si elle ouvre des voies, constitue un peuple et mobilise un champ plus large que celui de son expression électorale et institutionnelle actuelle. Notre horizon n'est autre que cette réponse qui organise les luttes et dispute le pouvoir.

• La critique anticapitaliste et un programme socialiste mobilisateur sont une nécessité. Sous ce nouveau régime, la gauche ne disputera le pouvoir que si elle unit ses forces contre la barbarie capitaliste. Et c'est pourquoi, oui, la gauche incarne un discours qui inspire l'action et, ce faisant, crée une référence. Elle défend le bien commun et des services publics efficaces pour la santé et l'éducation, propose la nationalisation de l'énergie et des secteurs stratégiques, protège les retraites et exige l'imposition des plus riches, refuse la célébration du 25 novembre ( ) et exige la promotion de la culture, se tient aux côtés des peuples contre les impérialismes et veut la fin de la précarité, lutte pour le droit au logement, ne capitule pas dans la protection des immigrés, transmet la mémoire des révolutions et actualise la pensée socialiste.

• Nous ne sommes pas non plus d'accord avec une interprétation erronée selon laquelle, pour se développer, la gauche doit abandonner son programme en faveur des droits des femmes, des migrants et de la communauté LGBT. La lutte de la classe ouvrière est la lutte pour l'émancipation de l'humanité, affirmait Marx. Parce qu'ils et elles sont partie intégrante de ce projet, nos militants et militantes sont présents dans chacune de ces luttes et s'efforcent d'y promouvoir des pratiques émancipatrices.

• Contre la guerre, la xénophobie et le parasitisme rentier, le Bloc de gauche présente ses propositions et propose une voie de résistance et de dépassement. Il ne cède pas à la peur des tambours de guerre, à Gaza ou en Ukraine, et a pris la mer, participant à la Flottille de la liberté, sans se soumettre à une lecture campiste des impérialismes.

Thèse 8 : La droite désigne les immigrés comme responsables des difficultés de la vie, le Bloco désigne les millionnaires et le capitalisme, ainsi que les États libéraux qui les défendent, comme cause des difficultés de la vie. Notre politique est celle de la lutte d'une classe et se concrétise donc par des propositions anticapitalistes qui ont un impact immédiat sur la vie des gens et par une conception de la société fondée sur l'égalité.

Thèse 9 : Face à la montée du fascisme, impulsée par le trumpisme et ses alliés, nous affirmons l'internationalisme et l'antimilitarisme comme piliers de notre politique.

VI. Organisation du parti

• Le débat autour de la convention nationale du Bloco de Esquerda (Bloc de gauche) a lieu dans une période de grandes difficultés pour la gauche. La motion A identifie, à juste titre, la nécessité d'« un engagement réel en faveur de l'enracinement local et social, dans la lutte contre la marginalisation de la gauche », en reconnaissant les erreurs et les insuffisances de la direction ces dernières années. La réflexion sur la ligne politique et le modèle d'organisation s'est ainsi engagée dans un processus d'approfondissement qui se poursuivra au-delà de la Convention. D'autres motions et contributions identifient deux types de problèmes : 1) il existe un excès de centralisme dans la direction exécutive, qui doit cesser ; 2) la direction doit être renouvelée.

• La critique du centralisme excessif du Bloc est juste. Elle complète le bilan critique présenté dans le texte de la motion A. Il faut assumer l'effort politique que représente l'implication militante dans les décisions collectives : le Bloco ne doit pas délaisser le temps moins immédiat de la participation et de la mobilisation au profit de la lutte politique médiatisée. Toujours dans ce chapitre, la marginalisation des Mesas Nacionas (Conseils nationaux ndt) et du Comité Politique (CP) par rapport au Secrétariat dans la structure de direction du parti est critiquée. Cette critique est juste, même si elle dévalorise injustement les débats pertinents menés par la Mesa Nacional et qui serviront de référence pour réfléchir au rôle de l'organe suprême entre les conventions — les résolutions de la Mesa sur la situation internationale, par exemple, sont le résultat de débats riches et constituent des textes de référence. Il est vrai que la Mesa Nacional a connu des débats houleux qui ont porté atteinte à sa crédibilité politique. Mais les membres du Bureau savent que cela est dû avant tout à l'action systématique du groupe Convergência, en particulier depuis la Convention de 2023. Ce groupe a paralysé certains secteurs du parti (comme la section locale de Santarém) et a utilisé sa présence dans les organes nationaux pour nuire publiquement au Bloco, tout en préparant son départ du parti. L'organisation de ce départ, planifié pour maximiser les dégâts et aujourd'hui presque achevé, explique également les vides au sein du Comité Politique — ceux-ci sont bien réels, en raison de l'absence des conditions minimales nécessaires à un débat transparent. Cependant, même après le départ des membres de Convergência, le CP n'a pas recommencé à fonctionner correctement. Les deux organes doivent désormais remplir leur mandat de direction politique et organisationnelle en remplissant leur rôle de discussion, de décision et d'action politique, en encourageant l'implication de tous les membres du parti.

• Le renouvellement de la direction doit être un processus permanent, guidé par des critères politiques et une orientation commune. Une candidature à la direction combine une préparation individuelle et des expériences militantes qui convergent vers une lecture commune de l'identité du parti et de son orientation stratégique. Mais lors de la constitution d'une équipe dirigeante, sans appliquer de quotas sociologiques, il faut éviter d'autres distorsions. Certaines ont été réelles : depuis 2015, le Bloc n'a pas assuré la diversité nécessaire au sein de ses organes exécutifs et, avec l'augmentation du nombre de député.e.s à l'Assemblée de la République, le Comité politique est devenu presque entièrement composé de camarades à temps plein dans des fonctions politiques/parlementaires, alors qu'il aurait dû y avoir un meilleur équilibre entre les dirigeant.e.s ayant une vie quotidienne en dehors du travail politique professionnel et ceux/celles qui se consacrent exclusivement à ce travail. Ce fait a certainement contribué à ce que certains aspects de l'organisation du parti, sectoriels, sociaux et thématiques, aient été négligés par la direction exécutive. La motion A doit tenir compte de ces éléments, en évitant une concentration excessive du pouvoir décisionnel entre les mains de personnes au parcours militant similaire. Il est indispensable de développer une structuration du parti plus stable, moins sensible à l'influence des médias et à l'immédiateté, moins centrée sur le parlement et moins éloignée de la réalité quotidienne, afin de favoriser l'enracinement et l'engagement. La future direction aura la responsabilité essentielle de promouvoir un parti vivant, engagé et collectif, ainsi que de redéfinir les relations entre les instances dirigeantes et la base du parti.

• Le Bloco doit renforcer les structures de base afin qu'elles favorisent des discussions plus politiques, qu'elles assument des responsabilités, qu'elles servent d'espaces d'intégration et de formation et qu'elles renforcent l'enracinement social. Sur ce point, il existe également un consensus entre le texte de la motion A, d'autres motions et de nombreuses autres sensibilités au sein du Bloco. Le défi consiste à conjuguer lutte politique et construction du parti sur un mode territorial. Tous les dirigeants, élus nationaux, régionaux et locaux du Bloc de gauche qui ne le font pas encore doivent participer activement et résolument à leur noyau ou structure locale. Tout.e adhérent.e doit être appelé.e à participer activement aux discussions politiques.

• Cette réorganisation passe par la restitution du pouvoir aux militant·e·s et l'instauration d'une structure décisionnelle efficace au sein du parti, à la fois pluraliste, ancrée dans le territoire et capable de favoriser l'émancipation de celles et ceux qui s'engagent dans le Bloco, au-delà de la nécessité déjà proclamée de décentralisation. Au-delà de l'intervention dans des groupes d'action ou des noyaux de base dotés d'objectifs concrets et dans lesquels les militant.e.s doivent être intégré.e.s, capables d'articuler le travail politique local et sectoriel, il est important de lutter activement contre la tendance à réduire le militantisme à un travail routinier et acritique au niveau local et national, en valorisant plutôt l'engagement militant critique au sein des espaces de discussion du parti, le contact direct et interactif avec la population et dans les espaces associatifs, à travers le travail de base, la formation politique et le porte-à-porte. Pour coordonner et dynamiser ces initiatives, le parti doit s'investir dans la mise en place et la formation de cadres intermédiaires, capables d'intégrer, de soutenir, d'élargir et de renforcer la structure militante, en privilégiant toujours les espaces du Bloco. C'est également à partir de cette intervention collective et unitaire qu'il deviendra possible de lutter contre le sectarisme interne et de renforcer la cohésion politique et organisationnelle.

• L'intervention des militants du Bloco de Esquerda dans le mouvement associatif, syndical et social doit être assumée avec cohérence et responsabilité. Il est primordial de lutter contre cette forme d'activisme « nomade » qui passe d'un mouvement à l'autre sans s'enraciner ni assurer de continuité, car cette attitude génère de la méfiance et fragilise les relations dans ces espaces, tout en ne favorisant pas l'engagement militant. Le partage des expériences et des formes d'organisation qui se dégagent de ce travail doit trouver un écho au sein du parti, ce qui contribuera à son ancrage politique et social. Il est également nécessaire de créer les conditions propices au débat, à la formation et au militantisme, à partir des enseignements et des expériences concrètes tirés de ces différentes situations. Une analyse critique et cohérente duerétrécissement de la sphère sociale de la gauche doit s'accompagner d'une synthèse des propositions des militants sociaux, qu'ils soient ou non membres du Bloco, en vue de reconstruire le mouvement social, afin qu'il bénéficie du soutien et de la coordination indispensables dans la période à venir, laquelle mobilise déjà différents mouvements, comme on peut le voir dans ce qui se passe autour de la révision de la législation du travail. Nous vivons une période de réorganisation, et face au constat que les critiques à l'égard du verrouillage syndical du PCP n'expliquent pas la faible présence du Bloco dans le monde du travail, il est essentiel d'analyser les erreurs et de contribuer à la constitution d'une réelle capacité d'action du parti, de la société et du mouvement des travailleurs lui-même, en particulier dans les secteurs abandonnés par les forces politiques, comme les travailleurs de l'informatique et les travailleurs indépendants, mais aussi la grande masse des travailleurs de la construction, de la restauration, du tourisme, de l'agriculture intensive et des soins. Il y a des insuffisances dans le travail du Bloco que nous ne devons pas occulter et pour lesquelles nous ne pouvons pas échapper à nos responsabilités, ce qui implique de les affronter et d'élaborer des plans pour les surmonter.

Thèse 11 : La vie démocratique au sein du Bloco dépend de la participation des militant·e·s à des instances de base où ils·elles peuvent non seulement discuter et décider des actions à mener dans leur domaine spécifique, mais aussi s'informer et s'exprimer sur la politique du parti. Sans des instances qui fonctionnent avec cette régularité, cette capacité d'autonomie et ce niveau de participation, la démocratie au sein du Bloco se limite aux conventions nationales.

Thèse 12 : Le renforcement de la participation doit respecter les multiples formes d'organisation : territoriale et de travail local là où il y a une masse critique suffisante, assemblées et commissions municipales, noyaux dans les écoles et les entreprises, formes de regroupement dans des campagnes permanentes, structures thématiques. Ces organes mèneront des activités au nom du Bloc Bloco et participeront à des fronts unitaires et autres formes d'action politique. Mais ce qui détermine leur vie politique, c'est la création de collectifs de travail militant, de communautés de réflexion et d'action.

VII. Le « Réseau anticapitaliste » après la Convention

• Lors de la préparation de la dernière Convention, les membres du Réseau ont privilégié les espaces propres à la motion A, en évitant tout processus parallèle. Nous tirons un bilan positif de ce choix, qui a contribué à créer une dynamique propre à l'espace de la motion A, à son groupe moteur et à l'assemblée plénière nationale qui s'est tenue. C'est au sein de la motion A que doit être dynamisée la préparation des propositions d'orientation et de direction. Telle sera la position du Réseau dans les futurs processus internes de choix des directions nationales, sectorielles, régionales ou locales.

• La direction du Bloco, suite à une proposition du coordinateur, a lancé un processus de réunions avec tous les organismes du Bloco et a encouragé la discussion, d'abord au niveau du Comité politique, puis à l'échelle du parti, de rapports thématiques sur différents mouvements sociaux / fronts d'intervention : sur le mouvement antiraciste ; LGBTQIA+ ; étudiant ; syndical/professionnel ; immigré.e.s ; logement ; enseignant.e.s ; féministe ; climatique. L'idée est que chaque discussion comprenne un bilan du mouvement, une analyse des principaux affrontements, des victoires/défaites, de la situation au sein des mouvements, et qu'elle dresse également un bilan de l'intervention du Bloco dans chaque secteur ou front d'intervention sociale, afin de réfléchir à notre intervention future. C'est la première fois que ce débat est mené de manière systématique sur tous ces fronts et de manière plus approfondie. Il s'agit là d'une ambition que le Réseau nourrit depuis longtemps, celle de concevoir le Bloco non seulement comme une plateforme d'intervention institutionnelle ou un porte-voix de causes, mais aussi comme un espace d'organisation des militants sociaux et politiques au service de la lutte sociale à travers les mouvements et les mobilisations. Cela a toujours été un objectif que nous avons affirmé et l'une des raisons mêmes de la constitution du Réseau, reflétée dans son manifeste fondateur. Nous chercherons à apporter notre contribution et à mobiliser dans ce sens, en impliquant l'ensemble du Bloco dans les objectifs de construction d'une intervention queer anticapitaliste, d'élargissement du mouvement pour le logement, de création d'un mouvement climatique non sectaire et à même d'avoir un rayonnement populaire, d'ouverture de nouvelles formes plus démocratiques d'organisation syndicale, ou d'enracinement du mouvement anti raciste dans les quartiers, ou d'un féminisme anticapitaliste qui intègre les questions de reproduction sociale et du soin.

• Le Réseau doit être le vecteur d'une démocratie maximale dans les procédures internes du Bloco à tous les niveaux, et lutter pour que celles-ci soient ouvertes, larges, horizontales, participatives, concentrées sur la politique, la synthèse et l'unité programmatique. À une époque de reflux de la gauche, le Réseau voit dans le travail de terrain et d'implantation l'avenir d'une gauche anticapitaliste, populaire et démocratique.

• Au cours de la prochaine période, notre revue « Anticapitalista » devra gagner en importance, en veillant à ce que chaque numéro donne lieu à un débat en présentiel ou par Zoom, créant à partir de ces moments et autour de la revue une culture de référence et un espace de réflexion politique qui contribue aux débats stratégiques de la gauche et à la consolidation de notre champ politique anticapitaliste au niveau des idées et de l'élaboration politique, stratégique et programmatique, y compris les débats qui traversent la gauche mondiale.

Rede anticapitalista

P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro

Source - Rede anticapitalista, 2 mars 2026 :
https://redeanticapitalista.net/documento-aprovado-na-vii-conferencia-da-rede-anticapitalista/

Notes

[1] Aliança Democrática coalition des anciens partis de droite dirigée par Luís Montenegro, arrivée en tête des dernières élections législatives, mais sans majorité absolue

[2] Iniciativa Liberal « moderniste, fondée en 2017.

[3] Chega (« ça suffit « !)'extrême droite, fondé en 2019 par la personnalité médiatiques André Ventura. Il est devenu la troisième force à la suite dles élections législatives de 2024 ? À l'élection présidentielle de janvier 2026, il a obtenu avec33 % des voix au second tour

[4] La Geringonça (2015-2019) était un accord parlementaire l entre le PS et le Bloco, le PCP et les Verts qui a permis au PS de gouverner sans majorité absolue. Ce compromis avait permis la hausse du salaire minimum et l'annulation de coupes budgétaires.

[5] Catarina Martins (Bloco) : 2,05 % ; António Filipe (PCP, 1,65 % ;, Jorge Pinto (Livre) : 0,68 %.

Ukraine : Marche des femmes le 8 mars – Kyiv

Le 8 mars, la « Marche des femmes » se déroulera dans les rues de Kiev et d'autres villes afin de rappeler aux autorités que les droits des femmes ne sont pas une formalité. (…)

Le 8 mars, la « Marche des femmes » se déroulera dans les rues de Kiev et d'autres villes afin de rappeler aux autorités que les droits des femmes ne sont pas une formalité. Il s'agit d'une question qui concerne notre sécurité, notre dignité et notre avenir.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Nous soutenons les femmes qui servent aujourd'hui en première ligne et combattent à égalité avec les hommes. Elles risquent leur vie et accomplissent des missions de combat. Les femmes militaires doivent bénéficier de tout le nécessaire pour servir et se protéger, et être protégées contre la discrimination, le harcèlement sexuel et les violences.

Nous exigeons l'adoption du projet de loi n°13037 relatif à la lutte contre le harcèlement sexuel et la discrimination à l'égard des femmes dans les forces armées ukrainiennes !

Nous soutenons les femmes, militaires et civiles, qui sont aujourd'hui en captivité chez l'ennemi.

Celles qui sont torturées. Celles qui sont violées. Celles qui sont affamées. Qui sont maintenues en isolement total : sans communication, sans information, sans droit de parole.

La violence à l'égard des femmes n'est pas un « effet secondaire de la guerre ». C'est une arme délibérée. C'est une stratégie d'humiliation, d'intimidation et de destruction de la dignité. C'est une tentative de briser le corps et de réduire au silence.

Nous ne permettrons pas que leur souffrance soit réduite au silence.

Nous exigeons :

* une action immédiate et systématique pour libérer les femmes captives ;
* une pression internationale croissante sur l'État agresseur ;

* un soutien complet pour celles qui sont rentrées — psychologique, médical, social et juridique.

Les femmes ne devraient pas disparaître dans l'ombre des caméras. Elles ne devraient pas disparaître dans les statistiques. Elles ne devraient pas disparaître dans le silence.

Nous sommes leur voix. Ici. Maintenant.

Et jusqu'à leur retour, nous ne resterons pas silencieuses.

Nous défendons toutes les femmes dont les droits sont bafoués par des réformes législatives menées sous couvert d'intégration européenne. Le nouveau Code civil n'est pas une réforme, mais une tentative de tromper la société et d'imposer des lois conservatrices et antidémocratiques.

Actuellement, la Verkhovna Rada promeut de nouveaux projets de Code civil (n°14394, 14394-1, 14394-2). On nous présente cela comme une « réforme » et une « intégration européenne ». Or, ces projets contiennent des dispositions susceptibles de restreindre considérablement les droits des femmes. Nous n'accepterons aucun recul. Nous ne sommes pas contre la mise à jour des lois. Nous refusons d'être privées de protection sous couvert de réformes.

Nous exigeons :

* Le retrait des projets clones du Code civil (14394, 14394-1, 14394-2) ;

* Un large débat public impliquant des organisations de la société civile et des expert·es indépendant·es.

La loi devrait être du côté des femmes et les protéger, et non contre elles.

Nous ne marchons pas pour des slogans. Nous marchons pour nous-mêmes, pour elle, pour chacune d'entre nous. Pour celles et ceux qui luttent, travaillent, font du bénévolat, soutiennent leurs familles et leurs pays.

Nous marchons pour la Marche des Femmes afin de donner la parole et la visibilité à toutes les femmes d'Ukraine et de défendre les droits de chacune d'entre elles !

Le 8 mars n'est pas une fête, mais la journée du droit des femmes à être protégées.
Venez à la Marche des femmes – soutenez toutes les femmes d'Ukraine.

Car si nous restons silencieuses, ils décideront sans nous.

Venez à la Marche des Femmes !

La Marche des femmes
https://marshzhinok.com.ua/
Communiqué par PLT

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

« Comment vit l’Ukraine, qui mène une résistance totale depuis quatre ans ? »

Depuis déjà 12 ans, l'Ukraine lutte pour son indépendance contre l'agression impérialiste. Durant la plus grande partie de cette période, la guerre a pris une forme hybride, (…)

Depuis déjà 12 ans, l'Ukraine lutte pour son indépendance contre l'agression impérialiste. Durant la plus grande partie de cette période, la guerre a pris une forme hybride, mais il y a exactement quatre ans elle s'est transformée en une guerre totale, que l'armée russe a déclenchée en bombardant presque toutes les villes frontalières de l'Ukraine, lançant des centaines de missiles sur les infrastructures militaires et civiles. L'Ukraine a choisi la voie difficile de la défense de sa liberté, qu'elle continue de suivre.

Tiréde A l'Encontre
24 février 2026

Par Sotsialnyi rukh

Drones et fusées frappent deux fois de suite.

Au fil des ans, il est devenu évident qu'il ne s'agit pas d'un « conflit » ou d'un « désaccord », mais d'une guerre d'agression délibérée, dont le but est de détruire l'État ukrainien et d'instaurer un gouvernement fantoche. L'armée ukrainienne a réussi à arrêter le blitzkrieg de Poutine et à prouver que nous sommes capables de résister à l'invasion impérialiste. Derrière cela se cache l'exploit des masses populaires, qui se sentaient souvent privées de droits dans leur propre pays, mais qui sont en fait devenues l'épine dorsale de l'armée [1]. En même temps, nous devons notre survie à l'aide apportée par des citoyens du monde entier, ce qui nous a fait prendre conscience de l'étonnante force de la solidarité.

L'état de guerre actuel se caractérise par son caractère prolongé et épuisant. La Russie mène une guerre de destructions, commettant systématiquement des crimes de guerre : tortures, déportations, enlèvements d'enfants, bombardements ciblés de quartiers résidentiels, d'hôpitaux, d'écoles, d'infrastructures énergétiques et de transports. Il ne s'agit pas d'effets collatéraux, mais d'une stratégie délibérée de terreur, car l'armée russe n'est pas capable de vaincre les forces armées ukrainiennes sur le champ de bataille. Malgré leur immense fatigue et le manque d'effectifs, les soldats ukrainiens contiennent l'offensive des occupants et lancent parfois des contre-attaques [2]. Mais le rapprochement des envahisseurs de villes telles que Zaporijia ne peut que susciter l'inquiétude. Malheureusement, le Kremlin dispose toujours de capacités bien supérieures pour mener des frappes à longue portée [missiles balistiques], dont il fait constamment usage.

Dans le même temps, la guerre a profondément affecté la sphère sociale et la société civile. La grave pénurie de logements et d'emplois décents est aggravée par l'inefficacité de l'aide sociale. Des millions de personnes, en particulier les habitants des régions proches du front, sont touchées par les inégalités et la vulnérabilité sociale. La prise de conscience de toutes les imperfections de la politique sociale de l'État a incité les gens à faire preuve de solidarité : des initiatives bénévoles ont vu le jour, les syndicats se sont mobilisés et d'autres mouvements horizontaux ont pris en charge une grande partie de la responsabilité du soutien à la société. L'énergie de la contestation ne se concentre pas uniquement sur les activités humanitaires, mais aussi sur les conflits à forte connotation sociale qui révèlent les dysfonctionnements du système.

Soucieux de voir l'Ukraine remporter la victoire le plus rapidement possible, nous évaluons de manière critique la politique néolibérale et favorable au marché menée par les élites au pouvoir. La volonté de maximiser les profits des entreprises ici et maintenant nuit aux intérêts stratégiques de l'Ukraine, qui consistent à moderniser l'industrie, à garantir le plein emploi et à renforcer la cohésion de la société. Encourager les importations, la déréglementation et la libre circulation des capitaux ne permettra pas de construire un système économique durable qui garantirait un avantage sur les occupants.

L'ennemi a été et restera cruel, mais le plus grand risque pour l'Ukraine est d'oublier la justice, car cela entraînerait la discorde et le désespoir. Le capitalisme périphérique, entaché de corruption [voir à ce propos sur ce site l'article publié le 28 novembre 2025 https://alencontre.org/europe/ukraine/les-manifestants-anti-corruption-dukraine-affrontent-le-neoliberalisme-en-temps-de-guerre.html ], génère une injustice à l'échelle industrielle. Il permet à l'égoïsme de prospérer et aux entreprises de se développer, mais ne contribue pas à la construction d'une défense commune pour tous. L'imposition de réformes controversées telles que le nouveau Code du travail ukrainien révélera la profondeur de la fracture sociale, mais n'apportera pas la stabilité.

Nous aspirons à l'unité, mais nous ne sommes pas prêts à excuser les erreurs du pouvoir. C'est là que se manifestent notre esprit libre et notre différence par rapport à la Russie. La société ukrainienne n'a pas disparu dans un contexte anxiogène, elle continue d'agir et de défendre la démocratie et son indépendance.

L'Ukraine ne se bat pas seulement pour son territoire, mais aussi pour son droit à être un espace de liberté, de diversité et de conflit d'idées, et non un espace de dictature autoritaire. Des personnes aux opinions diverses ont pris part à cette guerre, notamment des représentants du mouvement de gauche. Parmi les victimes figurent l'artiste David Chichkan, l'anarchiste Dmitro Petrov, l'anarchiste Lana « Sati » Chornogorska, Yevhen Osievsky et de nombreux autres héros et héroïnes du mouvement anti-autoritaire ukrainien et international. Le « mouvement social » (Sotsialnyi rukh) ne reste pas non plus en marge de l'histoire : certains d'entre nous font partie des forces armées ukrainiennes depuis les premiers jours de l'invasion, et chaque année de nouveaux militants rejoignent l'armée. Être dans les forces armées ukrainiennes, c'est être aux côtés du peuple, dont nous voulons la libération sociale.

Au niveau international, cette guerre a depuis longtemps dépassé les frontières du pays et ne nous appartient plus uniquement. Partout dans le monde, la réaction aux événements en Ukraine permet de distinguer les mouvements progressistes et internationalistes des mouvements antidémocratiques et isolationnistes. Il s'agit en effet de défendre des valeurs universelles, à savoir le droit d'être soi-même.

Si l'Ukraine est contrainte à la défaite ou à la capitulation, cela ne signifiera pas la paix, mais la légitimation d'une révision des frontières par la force. Cela ouvrira la voie à de nouvelles agressions et rapprochera le monde d'une guerre mondiale qui pourrait faire des milliards de victimes à travers la planète.

Nous n'avons aucune confiance en ceux qui violent le droit international, comme Donald Trump, et nous voyons donc dans ses « initiatives de paix » avant tout une tentative de laisser l'Ukraine sans soutien. Le moment est venu de faire pencher la balance en faveur de l'Ukraine, en exigeant des pays occidentaux qu'ils lui cèdent leurs arsenaux militaires et qu'ils imposent des sanctions à la Russie.

Le Kremlin ne mettra pas fin à la violence contre le peuple ukrainien tant qu'il n'aura pas subi une défaite significative. Il est du devoir des humanistes du monde entier d'aider l'Ukraine à achever ce qu'elle a commencé et à vaincre l'envahisseur.

Le peuple laborieux d'Ukraine a payé un prix trop élevé pour revenir, dans l'Ukraine d'après-guerre, à la même injustice sociale qui régnait auparavant. Ce ne sont pas les oligarques, ni leurs politiciens néolibéraux à leur solde, ni les élites économiques, mais bien les travailleurs et travailleuses qui ont pris les armes pour défendre l'Ukraine. Et ces personnes méritent que l'État existe pour servir leurs intérêts !

Gloire au peuple ukrainien travailleur et inébranlable, à ses défenseurs et défenseuses !
Gloire à la solidarité internationale contre l'impérialisme !
Gloire éternelle à nos frères et sœurs tombés sous les coups des russes !

Sotsialnyi rukh, 24 février 2026 (Traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Dans son Libelle Ukraine : la force des faibles (Seuil, juin 2025), Anna Colin Lebedev écrit : « La société ukrainienne s'est-elle militarisée pendant cette période ? Si l'on entend par militarisation une imprégnation de la vie civile par les questions militaires, la réponse est oui. […] Mais si l'on définit la militarisation comme une empreinte imposée par les forces armées à la société, du haut vers le bas : certainement pas. Bien au contraire, la guerre était en Ukraine un sujet bien trop important pour être laissé aux militaires, un sujet sur lequel la société avait son mot à dire et tenait à être écoutée. Si la société s'est militarisée, c'est que la conduite de la guerre s'est civilianisée. Ces transformations sociales, souvent à petite échelle, façonnant un tissu de la défense bien au-delà des forces armées, sont souvent passées sous nos radars. Elles ont probablement aussi échappé au Kremlin qui n'avait pas anticipé la capacité de l'Ukraine – Etat et société – à résister à une invasion armée. » (p. 34) (Réd. A l'Encontre)

On peut aussi se référer à l'émission Culture Monde de Julie Gacon du 24 février 2026. Voici le lien : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/cultures-monde/du-front-a-l-arriere-rester-solidaire-8379071. (Réd. A l'Encontre)

[2] Selon diverses sources : « L'armée ukrainienne a repris 201 km carrés à l'armée russe entre les 11 et 15 février, d'après une analyse des données de l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), alors que des observateurs militaires russes signalent une interruption des antennes Starlink utilisées par Moscou sur le front. Les forces de Kiev n'avaient pas repris autant de territoires en si peu de temps depuis une contre-offensive menée en juin 2023. La surface conquise est presque équivalente aux conquêtes russes de l'ensemble du mois de décembre dernier (244 km carrés). (Réd. A l'Encontre)

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Témoignages sur la colonisation en Cisjordanie occupée

Verveine Angeli, membre de l'association histoire coloniale et postcoloniale, a fait partie d'une délégation de l'Union syndicale Solidaires qui s'est rendue en Cisjordanie du (…)

Verveine Angeli, membre de l'association histoire coloniale et postcoloniale, a fait partie d'une délégation de l'Union syndicale Solidaires qui s'est rendue en Cisjordanie du 23 janvier au 2 février 2026. Dans cet article pour histoirecoloniale.net, elle rapporte témoignages et informations collectés sur place sur la violence coloniale extrême – les témoins parlent de ongoing Nakba – que continue à subir ce territoire, sans réaction autre que verbale de la communauté internationale (1).

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
1er mars 2026

Par Verveine Angeli

Le 7 octobre, la guerre génocidaire à Gaza et l'attention portée sur les dizaines de milliers de morts ont en partie masqué la situation dramatique vécue tant en Cisjordanie que par les Palestinien·nes d'Israël, situation qui s'est dégradée dès avant le 7 octobre 2023 d'après les personnes rencontrées.

L'extension des colonies, l'agressivité des colons, le soutien que leur apporte le gouvernement de Netanyahu avec ses ministres d'extrême droite sont de temps en temps évoqués dans la presse. Mais l'ampleur, les conséquences concrètes de ce que les Palestinien·nes rencontré·es nomment en anglais « ongoing Nakba » (2) sont largement ignorées. Pourtant en février 2026, de nouvelles mesures étaient prises par le gouvernement israélien afin de faciliter encore l'acquisition des terres par les colons. Entre autres le gouvernement israélien se réserve le droit d'empêcher toute construction palestinienne y compris dans les zones A et B de Cisjordanie (3) ; et les terres non enregistrées au cadastre dans la zone C deviendront propriété publique israélienne et pourront donc être acquises régulièrement par les colons. Si le mouvement est en marche depuis longtemps, la légalisation est toujours une étape supplémentaire (4).

Barrages et occupation

Les check-points, instruments de contrôle sont connus mais ils ont été multipliés (jusqu'à mille en Cisjordanie) notamment avec la mise en place de barrières mobiles qui ferment occasionnellement mais fréquemment les routes et villages palestiniens dans les zones enjeux de colonisation. Ces grandes barrières métalliques jaunes ornent un paysage où les mouvements des Palestinien·nes sont restreints parfois de façon absolue, où ils et elles sont contraints d'attendre le bon vouloir de l'armée israélienne pour pouvoir se rendre à leur travail ou effectuer tout autre trajet.

La priorité pour la mobilité est celle des colons. Les barrières sont donc en place en général avant 9 heures et après 16 heures pour permettre à ces derniers de se rendre et de revenir de leur travail. Les distances en Palestine occupée sont courtes, il leur est facile de vivre à un endroit et travailler à un autre y compris de l'autre côté du mur. Les conséquences sont en chaîne et la surveillance du territoire est renforcée : Pour les Palestinien·nes, les horaires et même les journées de travail sont aléatoires, les temps de trajet sont multipliés parfois par 4 ou 5, les déplacements fréquemment annulés, tout ceci rendant les conditions de vie insupportables et avec des conséquences qui s'ajoutent à la situation de domination et de délabrement de l'économie palestinienne. Les Palestinien·nes se coordonnent pour être informé·es sur leur smartphone des routes qui sont ouvertes et de celles qui sont fermées mais l'information est utile si les contournements sont possibles, ce qui n'est pas toujours le cas. Dans des villages enfermés, certains depuis deux ans, il est difficile de sortir aussi des maisons tant la pression et le danger sont importants et cela concerne aussi les enfants, tout ceci créant des situations de très forte insécurité.

La route qui remonte au nord, de Ramallah vers Tulkarem et Naplouse est marquée sur les rambardes de drapeaux israéliens tous les 20 mètres des deux côtés et ce sur une cinquantaine de kilomètres. Les colons et leurs enfants sur le bord de la route sont manifestement chez eux. C'est un lieu d'attaques régulières. Les villages et terres agricoles ne sont pas les seuls à être attaqués, l'étau se resserre autour des villes (la fameuse zone A), des bâtiments et voitures dans la zone industrielle d'El Bireh, commune adjacente à Ramallah ont été incendiés sous la protection de l'armée.

Dans la vallée du Jourdain, les expulsions de villages continuent. Les activistes étranger·ères ou Juif·ves israélien·nes ne sont pas épargné·es par les violences. La construction d'églises dans les zones menacées, non plus. Quant aux Palestinien·nes qui viennent soutenir les personnes menacées, les meurtres et la prison sont légions. Et celle-ci est particulièrement dure en ce moment : mauvais traitements, dénutrition, obstacles à l'hygiène, torture (5). Les activistes qui agissent en soutien aux villages filment de façon régulière les scènes de violence des colons et les diffusent sur les réseaux sociaux. B'Tselem (organisation israélienne de défense des droits de l'homme) a pris l'habitude de financer l'équipement des militant·es palestinien·nes de caméras pour aider à documenter ces exactions.

La force des colons c'est aussi d'être faiseurs de gouvernement. Les aléas des alliances pour former les gouvernements en Israël leur donnent une place de plus en plus importante.

Check Point dans le centre-ville d'Hébron. Photo Verveine Angeli

Normalisation, destructions, expulsions

La permanence de la colonisation vise aussi sa normalisation. Il en est ainsi de la politique de l'armée israélienne vis à vis des réfugié·es. Les camps mis en place depuis la Nakba en 1948 ont grandi de façon considérable (Jalazone près de Ramallah est ainsi passé de 1 000 personnes hébergées sous tentes à 17 000 dans des constructions sommaires et denses en dur). De véritables villes, certes très précaires mais des lieux d'organisation, de résistance et de forte expression politique. Les camps font l'objet de jumelage avec des villes de la banlieue parisienne, de projets aidés par des mairies françaises de gauche visant la sécurisation de l'approvisionnement en eau.

Accompagnant sa volonté de remise en cause de l'UNRWA (United nations relief and work agency for palestine refugees in the near east, créée en 1948), accusée à Gaza d'avoir fait travailler des Palestinien·nes du Hamas, le gouvernement d'Israël entend en finir avec les camps de réfugié·es eux mêmes. La clé, symbole de l'exigence palestinienne du droit au retour des réfugié·es est présente partout. Et ces camps constituent pour Israël, le symbole du refus des Palestinien·nes d'accepter leurs conditions de vie en occupation et de renoncer au droit au retour inscrit dans la résolution 194 de l'ONU en 1948.

Souk désert dans la vieille ville d'Hébron. Photo Verveine Angeli

L'UNRWA est en charge de l'éducation des enfants des camps jusqu'à l'âge de 9 ans et de centres médicaux. L'Autorité palestinienne en faillite n'a aucun moyen de s'y substituer, les fonds de TVA bloqués par Israël ne lui permettent même pas de payer de façon intégrale les personnes travaillant pour l'administration et les services publics. Ainsi, le comité populaire de Jalazone, est très conscient de ce que la disparition de l'UNRWA impliquerait.

Mais il ne suffit pas de retirer à l'UNRWA sa légitimité internationale, ce dont le gouvernement états-unien et certains gouvernements occidentaux se sont faits les complices, son siège à Jerusalem Est a été incendié le 26 janvier 2026. L'ONU a dénoncé à cette occasion la volonté « visant à remettre en cause le statut des réfugiés palestiniens et à effacer leur histoire dans les territoires occupés ». Le centre de santé de Qalandya entre Jerusalem et Ramallah est menacé lui aussi.

Et l'armée israélienne s'occupe de la suite : à Jenine, destructions massives. A Tulkarem de grandes travées faites au bulldozer marquent le camp de Nour Chams à l'entrée sud de la ville. La vision de ces immenses boulevards de gravats fait inévitablement penser à Gaza aujourd'hui (« little Gaza » nous dit-on), pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Les habitants des maisons détruites sans aucune prévention sont aujourd'hui hébergés dans des villages alentour ou dans des écoles. Ils et elles sont ainsi réfugié·es, deux fois, parfois trois…

Si le caractère de génocide de la guerre à Gaza a été dénoncé, comment qualifier ce qui se passe aujourd'hui en Cisjordanie et à Jerusalem Est ? Il y a bien un nettoyage ethnique renforcé et de grande ampleur où il s'agit de pousser dehors tous Palestinien·nes qu'ils et elles soient de Cisjordanie, de Jerusalem Est, de Gaza. Grand Israël, Israël de la mer au Jourdain, tel est le projet en train de s'accomplir.

« Apartheid colonial regime »

Ceux et celles qui s'appellent Palestinien·nes de 1948, qui ont la nationalité israélienne ne sont pas épargné·es dans ce contexte. Ils et elles vivent de longue date les discriminations en particulier sur le logement et la terre et la loi sur l'Etat nation du peuple juif de 2018 a inscrit dans le marbre la sous-citoyenneté qui les constitue et l'apartheid en droit.

Le 22 janvier 2026, une grève générale a eu lieu avec une manifestation énorme à Sakhnin, suivie d'une manifestation à Tel Aviv le 31 janvier, pour protester contre l'inaction et la collusion de la police israélienne qui laisse les mafias se développer dans les villes palestiniennes d'Israël, meurtres, racket créant une insécurité majeure et empêchant tout développement d'une activité économique. Les soldats et policiers sont accusés de laisser-faire avec la bénédiction de Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale, voire de revendre aux mafieux des armes récupérées sur le Hamas. La poétesse Asmaa Azaizeh dans Médiapart : « Désormais, on laisse ces groupes prospérer, sans enquêter sur leurs crimes, en les laissant intoxiquer nos communautés, de telle sorte que nous avons maintenant, dans les villes palestiniennes à l'intérieur d'Israël, des taux d'homicide proches de ceux de la Colombie ! Il s'agit d'une stratégie délibérée visant à la fois à alimenter le lieu commun selon lequel le peuple palestinien serait intrinsèquement violent et à faire en sorte que nous retournions nos armes et nos rancœurs contre nous-mêmes ». On se remémore ainsi les pratiques de l'armée israélienne et de ses supplétifs palestiniens distribuant l'aide alimentaire en lieu et place des ONG internationales et tirant sur la foule des affamé·es à Gaza.

Fresque dans le camp d'Aïda, à côté de Bethléem, qui liste les villages d'origine des régugiés. Photo Verveine Angeli.

« No hope, no dream, but this is our land… »

Que dire de l'état d'esprit des personnes rencontrées ? Les militant·es de longue date continuent, « ils n'ont pas le choix », la colère contre la communauté internationale s'exprime très fortement sur la complicité face au génocide à Gaza bien sûr, mais aussi sur la situation de tous·tes les Palestinien·nes. Et la reconnaissance par la France d'un Etat palestinien apparaît comme une bien maigre satisfaction. Ils et elles attendent des actes notamment des sanctions contre Israël, et enjoignent de faire pression dans ce sens. Pour les personnes plus jeunes, moins engagées, le désespoir est grand, la situation est vécue comme sans issue et ce sentiment est d'autant plus fort avec la très forte dégradation des conditions de vie mais eux aussi « n'ont pas le choix », « No hope, no dream, but this is our land… ». La demande de solidarité internationale vis à vis de leurs pairs en est d'autant plus forte.

Verveine Angeli

Notes

(1) La délégation a rencontré les syndicats : des postiers (Palpost), des électriciens, des jardins d'enfants, de l'hôpital privé d'Hébron, des personnels administratifs des hôpitaux de Ramallah, des peintres et plâtriers, du secteur des banques, la fédération palestinienne des journalistes, la Palestinian federation of trade unions, la General federation of independant unions, New unions. Les associations ou ONG : Badil, Al Marsad, Al Haq, Bisan Center, DWRC, Stop the wall. Des personnes des camps de Aida et de Jalazone. En Israël : B'Tselem, Who profits, le syndicat Koah LaOvdim.

(2) Les termes anglais sont ceux utilisés par nos interlocuteur·trices, sachant que c'est la langue qui a été utilisée dans les échanges.

(3) Les zones A, B et C en Cisjordanie ont été définies par les accords d'Oslo. La zone A étant sous direction de l'Autorité palestinienne (18% du territoire, essentiellement les grandes villes), la Zone C sous autorité israélienne (Plus de 60% du territoire) et la zone B dont les camps de réfugié·es, avec des responsabilités pour l'Autorité palestinienne or la sécurité.

(4) Sur les chiffres voir l'article de Jean Stern dans Orient XXI, « Palestine, à Naplouse, pour tenir il ne faut plus penser au lendemain ».

(5) Voir à ce sujet l'article de Mediapart, « Viols, tortures et privations dans les prisons. Israël broie les âmes et les corps des Palestiniens ».
P.-S.

• Histoire coloniale et postcoloniale. 01/03/2026 :
https://histoirecoloniale.net/temoignages-sur-la-colonisation-en-cisjordannie-occupee-par-verveine-angeli/

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le chef de l’ONU met en garde contre une crise humanitaire provoquée par Israël à Gaza, en pleine guerre contre l’Iran

Les points de passage sont fermés depuis samedi, alors que la population déplacée et épuisée par la guerre reste dépendante de l'aide humanitaire. Le Secrétaire général des (…)

Les points de passage sont fermés depuis samedi, alors que la population déplacée et épuisée par la guerre reste dépendante de l'aide humanitaire. Le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a appelé Israël à rouvrir les points de passage de Gaza, fermés par Israël depuis que ses forces ont lancé une guerre contre l'Iran aux côtés des États-Unis.

Tiré de l'Agence Médias Palestine. Les membres du Conseil de sécurité votent sur un projet de résolution sur Gaza. image : ONU / photographe : Manuel Elias

Par l'équipe de Al jazeera, AFP et Reuters, le 3 mars 2026

« Il est impératif que tous les points de passage soient rouverts… le plus tôt possible », a déclaré mardi Stéphane Dujarric, porte-parole de Guterres. « Ces derniers jours, nos partenaires ont été contraints de rationner le carburant et de prioriser les opérations vitales, bien qu'à capacité réduite, car nos stocks locaux s'épuisent. »

Dujarric a indiqué qu'il existait encore quelques réserves à Gaza, mais que « lorsque les portes sont fermées, nous faisons évidemment durer ce que nous avons le plus longtemps possible. »

Le passage de Rafah, qui relie Gaza à l'Égypte et constitue la seule sortie pour les Palestinien.nes de Gaza vers le monde extérieur ne passant pas par Israël, avait rouvert pour la circulation des personnes le 2 février, permettant à un nombre limité de personnes de partir pour la première fois depuis des mois, et à quelques-unes de retourner dans l'enclave dévastée pour retrouver leur famille.

Des milliers de Palestinien.nes ont besoin de soins médicaux urgents en dehors de Gaza, mais n'ont pas encore été autorisé·es à partir.

Israël a fermé à nouveau le passage samedi, lors du lancement de ses attaques contre l'Iran, invoquant des « ajustements sécuritaires ». Ce point de passage est considéré comme vital pour l'acheminement de l'aide humanitaire et l'évacuation des patient·es en état critique.

Les autorités israéliennes ont annoncé tard lundi qu'elles réouvriraient le passage de Karem Abou Salem, connu sous le nom de Kerem Shalom côté israélien, afin de permettre « l'entrée progressive de l'aide humanitaire » sur le territoire. Ce passage, également fermé depuis samedi, est situé à l'intersection de la frontière de la bande de Gaza avec les frontières israélienne et égyptienne.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) de l'ONU s'est montré optimiste mardi. « Les points de passage vont rouvrir, ce qui tombe à point nommé pour nous, et nous devons faire entrer l'aide aussi vite que possible », a déclaré Samer Abdel Jaber, directeur régional du PAM pour le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et l'Europe de l'Est, devant des journalistes.

Gaza dépend entièrement du carburant acheminé par camions depuis Israël et l'Égypte, et le manque d'approvisionnement menace davantage le fonctionnement des hôpitaux ainsi que les services d'eau et d'assainissement.

Depuis le début de la guerre génocidaire d'Israël contre Gaza en octobre 2023, les restrictions israéliennes aux frontières ont épuisé les stocks de médicaments, de matériaux de reconstruction, de nourriture et d'eau dans la bande, aggravant des conditions déjà précaires après des années de blocus israélien.

Une enquête de l'ONU publiée en septembre a conclu à l'existence d'une intention génocidaire dans la guerre d'Israël contre Gaza, un moment historique après près de deux ans de conflit. En 2023, l'Afrique du Sud a déposé une plainte auprès de la Cour internationale de justice de La Haye contre Israël, l'accusant d'une conduite à Gaza équivalant à un génocide. Cette affaire est toujours en cours.

La tension monte en Cisjordanie

Dans le même temps, les forces israéliennes ont maintenu mardi pour le quatrième jour consécutif la fermeture de la mosquée Al-Aqsa dans Jérusalem-Est occupée.

La Gouvernance palestinienne de Jérusalem a rapporté que l'armée avait empêché les fidèles d'entrer dans la mosquée, invoquant un état d'urgence.

L'esplanade, troisième lieu saint de l'islam, avait été bouclée samedi matin, quelques heures après le début de l'offensive militaire israélo-américaine contre l'Iran.

Pour le deuxième jour consécutif, les forces israéliennes ont fait irruption dans le camp de réfugié·es d'Askar, à l'est de la ville de Naplouse en Cisjordanie occupée, en bloquant ses entrées et en fouillant plusieurs habitations.

Le mois dernier, le gouvernement israélien a approuvé un plan visant à s'approprier de vastes zones de Cisjordanie comme « propriété de l'État » si les Palestinien.nes ne peuvent pas en prouver la propriété, suscitant une indignation régionale et des accusations d'annexion de facto.

Plus de 80 États membres de l'ONU ont condamné cette décision et appelé Israël à la revenir dessus, estimant qu'elle était contraire aux obligations d'Israël en vertu du droit international.

Traduction pour l'Agence média Palestine : L.D

Source : Al Jazeera

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’extension territoriale d’Israël depuis octobre 2023

Si le 7 octobre 2023 constitue un tournant majeur dans la recomposition des rapports de force au Proche-Orient, il a également été le prétexte pour redessiner les lignes de (…)

Si le 7 octobre 2023 constitue un tournant majeur dans la recomposition des rapports de force au Proche-Orient, il a également été le prétexte pour redessiner les lignes de démarcation. Israël a ainsi saisi cette séquence pour consolider et étendre son emprise territoriale à Gaza, en Cisjordanie, mais aussi au Sud-Liban et en Syrie, installant de facto des réalités durables sur le terrain. Une constante dans l'histoire coloniale de l'État.

Tiré d'Orient XXI. Photo : Maroun er Ras, Sud-Liban, le 12 novembre 2025. Une photographie prise depuis le village de Maroun Al Ras, dans le sud du Liban, montre un mur de béton que l'armée israélienne a commencé à construire au sud de la Ligne bleue, qui sépare le Liban et Israël, entre le village israélien d'Avivim, au nord, et la région libanaise de Jal Al-Deir. Rabih Daher / AFP

Maroun er Ras, Sud-Liban, le 12 novembre 2025. Une photographie prise depuis le village de Maroun Al Ras, dans le sud du Liban, montre un mur de béton que l'armée israélienne a commencé à construire au sud de la Ligne bleue, qui sépare le Liban et Israël, entre le village israélien d'Avivim, au nord, et la région libanaise de Jal Al-Deir.
RABIH DAHER / AFP

Quelles sont les frontières d'Israël ? Celles-ci n'ont cessé d'évoluer — et d'être repoussées — depuis 1949, à chacune des guerres menées contre ses voisins. Trop souvent présentées comme des opérations de « défense », les offensives que Tel-Aviv mène sur les fronts limitrophes depuis le 7 octobre 2023 s'inscrivent dans cette histoire longue. Notons que cette évolution territoriale est largement assumée publiquement, à travers les cartographies militaires, les tribunes stratégiques et les déclarations de responsables.

Gaza, divisée en deux blocs

Le cessez-le-feu conclu en octobre 2025 n'a pas signifié un retour à la situation géographique d'avant le 7 octobre pour la bande occupée par Israël depuis 1967. Loin de figer les positions, il a entériné une transformation déjà en cours. Après des déplacements forcés de populations de l'est vers l'ouest depuis octobre 2023 et des incursions militaires progressives, un nouveau contrôle territorial s'est imposé. Ce redéploiement a ensuite été formalisé par la création de « zones de sécurité », des espaces placés sous contrôle militaire direct et vidés en partie de leur population. Quant aux « lignes de démarcation », souvent matérialisées par la « ligne jaune »sur les cartes, elles demeurent floues et mouvantes, reflétant un rapport de force encore instable plutôt qu'une frontière stabilisée.

L'enclave est divisée en deux blocs : environ 53 % du territoire est placé sous contrôle militaire israélien, contre 47 % pour la population gazaouie. Cette séparation a été matérialisée depuis décembre 2025 par une « ligne jaune » : alignements de blocs de béton peints en jaune et bermes de terre formant une frontière intérieure de fait. Ces zones ont été déclarées zones de tir ou interdites, rendant tout retour civil hautement improbable, accentuant une compression démographique sans précédent à l'ouest de l'enclave. De plus, la majorité des terres agricoles et plus de la moitié des puits d'eau se trouvent sous contrôle israélien.

Des images satellites révèlent un déplacement progressif de ces blocs, centaine de mètres par centaine de mètres, sans proclamation officielle (1). Dans le même temps, le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a évoqué l'émergence d'« une nouvelle ligne de frontière », laissant entrevoir la possible stabilisation durable de cette division. La « ligne jaune » marque un tournant dans la mesure où la zone tampon n'est plus périphérique, mais intérieure et mouvante, redessinant l'espace au cœur même de l'enclave.

En Cisjordanie, un niveau record d'expansion coloniale

À la suite des accords d'Oslo (septembre 1993), la Cisjordanie a été divisée en trois zones : la zone A (18 %), avec un contrôle palestinien mais des incursions israéliennes régulières ; la zone B (22 %), avec un contrôle civil palestinien et une sécurité conjointe avec les Israéliens ; la zone C (60 %), sous contrôle total israélien, incluant la majorité des colonies et des ressources, notamment les terres agricoles. Mais les restrictions imposées par le gouvernement israélien y limitent fortement la construction, l'accès à l'eau et aux infrastructures.

Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs pouvoirs administratifs ont été transférés de l'armée à une autorité civile dirigée par le ministre des finances, Bezalel Smotrich. Ce basculement d'un régime militaire vers une administration civile intégrée à l'État israélien constitue une étape décisive pour l'annexion et prépare sa légalisation juridique. Parallèlement, l'armement massif des colons, avec 120 000 armes distribuées depuis 2023, encouragé par Itamar Ben Gvir, le ministre de l'intérieur, et présenté comme une « défense civile », leur permet de mener directement des expulsions, des agressions et des incendies de terres palestiniennes. Ces actions visent à chasser les paysans des zones rurales pour concentrer la population dans les villes et fragmenter davantage l'espace palestinien (2).

En 2025, l'expansion coloniale a ainsi atteint des niveaux records : annonce de 22 nouvelles colonies, légalisation d'avant-postes, et reprise du projet E1 qui prévoit la construction de 3 000 logements israéliens entre Jérusalem-Est et la colonie de Maale Adoumim, avec le risque de couper la Cisjordanie en deux. Par-dessus tout : la relance du cadastre foncier, le 15 février 2026, permettant de déclarer « terres d'État » des propriétés palestiniennes dont les propriétaires ont été forcés au départ. Cette procédure va faciliter et systématiser leur achat par des Israéliens et agrandir les capacités d'intervention et d'administration israéliennes. On compte aujourd'hui 737 000 colons israéliens dans tous les territoires cisjordaniens et Jérusalem-Est, contre 622 000 en 2017. Ces politiques s'inscrivent dans une ligne assumée par les ministres d'extrême droite Smotrich et Ben Gvir, partisans de l'annexion.

Depuis le 7 octobre 2023, l'expansion coloniale en Cisjordanie s'est intensifiée de manière spectaculaire. Selon l'ONG israélienne La Paix maintenant, plus de 2 400 hectares ont été déclarés « terres d'État » en 2024 et début 2025, soit 0,68 % de la zone C. Les colons ont ouvert 116 km de nouvelles routes non autorisées, fragmentant davantage le territoire et restreignant l'accès palestinien. Par ailleurs, 86 nouveaux avant-postes ont été établis, dont 60 fermes agricoles. L'impact humain est massif : selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), 1 222 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie depuis fin 2023, et 39 843 personnes ont été déplacées, au moins temporairement. L'année 2025 a également marqué un record dans les attaques et dommages sur les propriétés palestiniennes avec 1 828 incidents, tandis que la justice israélienne abandonne la plupart des poursuites, laissant les colons agir en quasi-impunité.

Au Sud-Liban, la « zone tampon » est une « zone morte »

L'offensive aérienne israélienne massive a commencé le 23 septembre 2024, suivie une semaine plus tard par l'engagement de l'armée de terre. Elle a entraîné une destruction massive dans une bande d'environ 5 kilomètres au nord de la « ligne bleue », démarcation tracée par l'ONU en 2000, au lendemain du retrait israélien du Sud-Liban, occupé depuis 1978. Les bombardements aériens quasi quotidiens depuis, les tirs d'artillerie, l'usage d'armes incendiaires et désormais de glyphosate ont rendu de vastes secteurs inhabitables.

Officiellement, Israël a affirmé ne pas chercher à créer une « zone tampon » mais à repousser l'unité Radwan du Hezbollah. Dans les faits, pourtant, il a installé un corridor vidé de sa population civile — plus de 95 000 Libanais avaient déjà été déplacés dès juin 2024 —, les infrastructures — routes, réseaux d'eau et d'électricité, terres agricoles — ont été détruites ou lourdement endommagées et des quartiers entiers de villages ont été rasés pendant la guerre (3). Le risque de mort, les destructions, l'impossibilité de vivre faute d'infrastructures, la dégradation écologique ont transformé le tissu social et démographique local, d'où le surnom de « zones mortes ». Si certains habitants sont progressivement revenus en novembre 2025, cela ne concerne pas tous les villages.

L'armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollahentre le Litani et la « ligne bleue » comme convenu par le cessez-le-feu, mais les bombardements se poursuivent, en violation de l'accord. Israël a positionné cinq bases israéliennes au-delà de cette ligne — Labounneh, Jabal Blat, Shaked, Houla et Hamamis — et érigé un mur en monoblocs de béton de neuf mètres de haut, absorbant de nouvelles terres de villageois du sud (4 000 m² en 2025 ). Des colons poussent pour débuter l'implantation de colonies : un scénario similaire aux annexions de la zone tampon du Golan. Le 2 mars 2026, Israël a ordonné l'évacuation de 30 villages du Sud-Liban, provoquant, encore une fois, un déplacement forcé de la population. Puis, le 4 mars, il a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani, vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l'appareil d'État israélien depuis 1978.

Ordre d'évacuation publié par l'armée israélienne le 4 mars 2026, intimant aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.

En Syrie, entre désir d'expansion et stratégie militaire

Depuis la guerre de juin 1967, Israël occupe le plateau du Golan, pris à la Syrie au terme des combats. Une politique de colonisation s'y est peu à peu déployée tandis que la « Loi sur le Golan » de 1981 est venue formaliser de manière illégale aux yeux du droit international l'annexion de la région. En 2019, le président étatsunien Donald Trump a reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan. Depuis, la colonisation s'est étendue, avec près de 32 implantations (4).

Après la chute du régime de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, Israël a profité du chaos pour lancer une vaste opération terrestre en Syrie. Il a pris le contrôle de la zone démilitarisée instaurée en 1974, après la guerre d'octobre 1973, entravant la mission de la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD). Son armée a avancé dans les régions de Deraa et de Kuneitra, occupant environ 350 km² supplémentaires, du Mont Hermon au bassin du Yarmouk. En parallèle, plusieurs centaines de frappes aériennes ont visé les infrastructures militaires syriennes. Le gouvernement israélien a dans le même temps approuvé un plan visant à doubler la population des colons juifs dans la partie syrienne du Golan.

On compte désormais neuf positions militaires israéliennes établies dans les territoires occupés, notamment autour de Kuneitra. Au début de la transition syrienne, Israël a d'abord justifié ces mouvements par la prévention d'une menace « terroriste » et la création d'une « zone de défense stérile ». Pour Damas, il s'agissait d'une violation du cessez-le-feu de 1974. Israël soutenait alors que l'accord était caduc avec la disparition de son signataire de facto, tout en invoquant l'autodéfense.

Si la posture israélienne s'inscrit dans sa logique historique d'expansion et de projection stratégique, les analyses et discours de responsables israéliens traduisent également une inquiétude persistante face à l'émergence d'un État syrien centralisé et aligné sur Ankara à leurs frontières. La constitution d'une zone tampon s'inscrit alors dans une double finalité : contenir les recompositions régionales et entraver la consolidation d'un axe Damas-Ankara, tout en posant les jalons d'un dispositif de contrôle et de dissuasion, redessinant l'équilibre frontalier, susceptible d'influencer tout futur arrangement politique au bénéfice d'Israël.

Par ailleurs, les gestes d'ouverture adressés aux Druzes syriens qui peuplent le Golan ne relèvent pas uniquement d'une politique de voisinage pragmatique. Ils s'inscrivent dans la tradition de « la politique des périphéries » consistant à exploiter les lignes de fracture internes des sociétés voisines en cherchant des appuis parmi certaines minorités. Ici, en exploitant les massacres de Druzes de juillet 2025.

Le Golan constitue un espace stratégique fondamental pour Israël : il surplombe le Sud syrien, garantit le contrôle de ressources hydriques du lac de Tibériade et des sources du Jourdain situées sur le flanc occidental du Mont Hermon et offre une profondeur face à Damas. Grâce à l'altitude, Israël peut surveiller et contrôler un terrain avancé, détecter toute menace et intervenir, ce qui lui donne une marge de manœuvre plus importante que celle de Damas. Cette topographie vaut à ces hauteurs le surnom des « yeux d'Israël », permettant la surveillance et l'installation de bases militaires.

Parallèlement, l'intégration civile des territoires se poursuit : infrastructures, projets énergétiques et implantations renforcées transforment ces zones en parties fonctionnelles de l'État. Dans le même temps, les populations originaires des nouveaux territoires autour de Kuneitra sont poussées à quitter leurs terres.

L'extension du contrôle israélien, qu'elle prenne la forme d'occupation militaire, de colonisation ou d'annexion, repose à la fois sur des logiques matérielles — ressources, hauteurs stratégiques, axes militaires — et sur une dimension symbolique et religieuse. De nombreux espaces disputés sont investis d'une charge biblique intégrée à l'imaginaire d'Eretz Israel (la terre d'Israël) et, pour certains courants, à une temporalité messianique.

L'annexion progresse toujours par étapes : déplacement des populations natives, démilitarisation, création de zones tampons, domination militaire, implantation de colonies, puis formalisation juridique. On assiste à l'articulation de faits accomplis militaires, d'ingénierie démographique et de normalisation juridique, faisant de l'espace annexé à la fois un levier stratégique, un réservoir de ressources et un projet idéologique. Cette dynamique s'accompagne de déplacements et d'exils répétés : arrachement à la terre, à la mémoire, aux liens sociaux qui entretiennent les cycles de violence, et installent durablement un ordre structurellement inégalitaire fondé sur la contrainte, la soumission et l'humiliation des populations voisines, sous le regard au mieux passif, au pire complice des pays occidentaux.

Notes

1. Benedict Garman et autres, « Israel moves Yellow Line deeper into Gaza, satellite images show », BBC, 16 janvier 2026.

2. Marium Ali, « Mapping forced displacements and settler attacks by Israel in the West Bank », Al Jazeera, 17 février 2026.

3. Raya Jalabi, et autres, « Israel's push to create a ‘dead zone' in Lebanon », Financial Times, 27 juin 2024

4. Madjid Zerrouky, « Israël impose la même répression sur le plateau syrien du Golan qu'en Cisjordanie », Le Monde, 9 novembre 2025.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Portraits de femmes palestiniennes – journée du 8 mars

Pour ce 8 mars 2026, nous avons choisi de raconter la vie de quatre femmes palestiniennes, qui incarnent chacune à leur manière un siècle de lutte pour la liberté et (…)

Pour ce 8 mars 2026, nous avons choisi de raconter la vie de quatre femmes palestiniennes, qui incarnent chacune à leur manière un siècle de lutte pour la liberté et l'indépendance de la Palestine. L'implication des femmes dans la résistance est aussi ancienne que la lutte nationale elle-même – et pourtant, elles restent largement invisibilisées. Dans son ouvrage Palestine, un féminisme de libération, la chercheuse palestinienne Nada Elia décrit ce que l'histoire officielle efface – les femmes ont toujours été présentes : de la gestion logistique de la première Intifada à la revendication des droits palestiniens sur la scène internationale. Comme elle l'écrit : « Notre simple existence est résistance. » Les femmes palestiniennes sont des actrices à part entière de leur propre histoire. C'est ce que ces quatre portraits cherchent à montrer.

Tiré d'Agence média Palestine.

Zulaikha Shihabi, militante du début du XXe siècle, a bâti les premières institutions du féminisme palestinien en les articulant à la lutte nationale. Khalida Jarrar, avocate et parlementaire, a fait du droit et des institutions internationales son terrain de combat. Leila Shahid, diplomate, a porté pendant des décennies la cause palestinienne en France et au Parlement européen. Et Hind Khoudary, journaliste, qui depuis le 7 octobre 2023 a choisi de rester à Gaza pour témoigner du génocide en cours.

Zulaikha Shihabi, une militante féministe

Zulaikha Shihabi est née à Jérusalem en 1903, au sein d'une famille palestinienne aisée et influente, ce qui lui a permis d'accéder à une éducation avancée pour une femme de son époque, notamment grâce à un père qui encourageait les filles à étudier. Cette position sociale lui a ouvert les portes des milieux intellectuels et politiques locaux.

Dès 1921, elle fonde la première Union des femmes palestiniennes, avec pour objectif d'aider les populations précaires en Palestine, notamment les femmes et les nouveau‑nés. Elle participe ensuite à la création du Comité exécutif des femmes arabes en 1929, qui coordonne l'aide aux familles des prisonniers et des résistants après la révolte du Buraq. Elle aide également au développement des branches de l'Association des femmes arabes dans plusieurs villes de Palestine (Acre, Jaffa, Haïfa, Gaza, Naplouse, Ramallah).

En 1937, elle est élue présidente de l'Union des femmes arabes nouvellement créée, poste qu'elle conserve jusqu'à sa mort en 1992. Sous sa direction, l'organisation adopte une orientation plus clairement politique et féministe, en soutien à la libération de la Palestine, tout en se distinguant d'autres courants féminins plus modérés, comme celui dirigé par Zahiyia Nashashibi. C'est précisément cette combinaison entre féminisme et engagement nationaliste radical qui la distingue d'une partie de l'élite féminine arabe de l'époque.

Zulaikha Shihabi organise des manifestations féministes et prend part aux grandes mobilisations arabes, notamment la Grande révolte arabe (1936–1939), où les femmes jouent un rôle visible dans les grèves et les actions de soutien. Elle participe au premier congrès féministe arabe du Caire en 1944 et à plusieurs conférences internationales de femmes sur les droits électoraux et sociaux, tout en maintenant des liens avec d'autres mouvements féministes du Sud. Après la Nakba de 1948, elle reste à Jérusalem et continue d'agir contre l'occupation, tout en se rendant souvent en Jordanie pour poursuivre son travail politique. Elle participe au premier Congrès national palestinien, qui aboutit à la création de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1964, et fonde en 1965 l'Union des femmes palestiniennes afin de relier les femmes dispersées entre territoires occupés et diaspora.

Zulaikha Shihabi est considérée comme l'une des figures fondatrices du féminisme palestinien, articulant revendications nationales et féministes dans une période de grandes transformations coloniales et arabes. Elle incarne la résistance palestinienne par son engagement concret envers les réfugiés, les prisonniers et les familles victimes de l'occupation. Elle meurt le 13 mai 1992, à l'âge de 89 ans.

Leila Shahid, une diplomate exilée

Leila Shahid naît le 13 juillet 1949 à Beyrouth, dans une famille palestinienne exilée. La politique est une affaire de famille : sa mère est la petite-fille du maire de Jérusalem sous l'Empire ottoman, son cousin Abd al-Kader al-Husseini meurt en combattant palestinien en 1948, et son père, médecin et professeur à l'Université américaine de Beyrouth, milite contre l'occupation israélienne. Forcée de quitter la Palestine, la famille s'installe au Liban. Leila Shahid grandira avec le statut de réfugiée, ce qui marque profondément son rapport à la question nationale et à l'exil.

En juin 1967, la guerre des Six Jours éclate le jour où elle passe son baccalauréat. Elle rejoint alors le Fatah, un parti politique nationaliste palestinien, et s'engage dans l'action sociale dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Cette expérience nourrit sa thèse à l'EHESS, consacrée à la structure sociale des camps. Elle y documente le rôle central des femmes dans l'organisation de la vie quotidienne. Dans un entretien accordé à l'AFPS, elle explique que la dépossession et l'exil ont contraint les femmes à prendre en charge la survie familiale et communautaire, ce qui a accéléré leur émancipation des rôles traditionnels et créé les conditions d'un féminisme palestinien organisé, travaillant sur le droit, le travail et la recherche.

En 1982, elle accompagne le poète français Jean Genet à Beyrouth pendant le siège israélien. Elle est présente en septembre lors des massacres des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila. Dans un chapitre d'ouvrage publié en 2024, elle établit un parallèle direct avec Gaza : « Ce massacre organisé, planifié et exécuté par les autorités militaires israéliennes et Ariel Sharon, présent sur place, avait un seul but. Tout comme aujourd'hui à Gaza, il ne s'agissait pas de vengeance. mais de plan ».

En 1989, Yasser Arafat la nomme représentante de l'OLP en Irlande, elle est la première femme à occuper ce poste. Elle représente ensuite la Palestine aux Pays-Bas, au Danemark, en France, puis auprès de l'Union européenne jusqu'en 2015. Dans ses prises de position publiques, elle lie constamment occupation et droits des femmes : “Le combat n'est pas fini, ni contre l'occupation ni pour les droits des femmes . Et les deux sont liés. Pour les femmes, tout dépendra de l'évolution du rapport des forces au sein de la société.”

En 2012, elle prend ses distances avec les accords d'Oslo et ne défend plus la solution à deux États. Après le 7 octobre 2023, elle intervient sur France Inter pour dénoncer les conditions à Gaza : « Les Palestiniens crèvent dans un ghetto. » L'écrivain palestinien Karim Kattan, qui la voit peu avant sa mort, rapporte qu'elle était « dévastée » par la guerre à Gaza et par ce qu'elle percevait comme une trahison des milieux médiatiques et politiques français qu'elle avait fréquentés durant toute sa carrière.

Elle se suicide le 18 février 2026 à La Lèque, dans le Gard, après une longue maladie. Elle avait 76 ans.

Hind Khoudary, une journaliste

Hind Khoudary naît à Gaza en 1995, dans un milieu cultivé et privilégié. Son père, ingénieur, lui offre une éducation cosmopolite à l'American International School de Gaza, dont elle sort diplômée en 2008. En 2012, la famille quitte Gaza pour les Émirats arabes unis, rejoignant son père dans ce qu'elle décrit comme “un paradis”. Mais la même année, son père meurt. Elle rentre alors à Gaza avec sa mère et ses frères, non par obligation, mais pour retrouver la Palestine.

Elle n'est pas journaliste de formation. C'est en 2015, en rejoignant We Are Not Numbers, un programme de mentorat en écriture destiné aux jeunes Palestiniens, que naît sa vocation. Ses articles paraissent dans The New Arab, Middle East Eye, Anadolu Agency, +972 Magazine et Al Jazeera English. En 2019, alors qu'elle couvre la Marche du retour pour Amnesty International, le Hamas l'arrête et la soumet à un interrogatoire brutal de trois heures. Quatre hommes l'insultent, lui ordonnent de cesser ses recherches sur les droits humains et la menacent de poursuites pour espionnage.

Depuis le 7 octobre 2023, tout change dans sa vie. Son mari étranger, sa mère et plusieurs de ses frères quittent Gaza. Hind Khoudary choisit de rester pour documenter. En novembre, les ordres d'évacuation israéliens la contraignent à quitter Gaza City vers le sud. En décembre, sa maison est détruite par des frappes aériennes. Des amis, des membres de sa famille, des collègues sont tués. Elle continue de filmer, de témoigner et de publier. La même année, elle rejoint le Programme alimentaire mondial à Gaza. Elle déclare : « Rapporter et vivre la même chose simultanément, c'est très écrasant. »

Ce qui distingue Hind Khoudary, c'est son refus de toute instrumentalisation. Elle s'est opposée à la fois à la mainmise du Hamas sur Gaza et dénoncé parallèlement les crimes génocidaires de l'armée israélienne. Lors de la mort du journaliste Ismail al-Ghoul, abattu par l'armée israélienne, elle déclare sur Al Jazeera : “Nous faisons tout pour rester en sécurité. Nous portons nos gilets de presse, nos casques. Nous essayons de ne pas aller dans des endroits dangereux. Mais nous avons été ciblés dans des endroits ordinaires, là où se trouvent des civils ordinaires.”

Elle est aussi l'une des premières journalistes palestiniennes à avoir fait des réseaux sociaux un outil de témoignage à part entière avec 1,1 million d'abonnés sur Instagram en 2026 et des publications citées par le New York Times et NPR. En 2025, Forbes Middle East la classe dans son palmarès des 30 under 30 pour son travail journalistique et humanitaire.

Hind Khoudary incarne la résistance palestinienne par sa présence continue pour documenter la réalité. Dans un contexte où les journalistes palestiniens sont délibérément ciblés, rester à Gaza avec une caméra est en soi un acte politique. Le 7 janvier 2024, elle déclare : “Personne n'aidera la Palestine à s'en sortir, sauf les Palestiniens eux-mêmes.” Elle avait d'ailleurs écrit, bien avant la guerre : “J'ai toujours eu le rêve de devenir une personnalité publique connue, pour élever la voix des Palestiniens et montrer au monde la vérité sur la Palestine.”.

Khalida Jarrar, une diplomate prisonnière

Khalida Jarrar est née le 9 février 1963 à Naplouse, en Cisjordanie. Avocate, enseignante, militante féministe et parlementaire, elle est devenue au fil des décennies l'une des figures les plus emblématiques de la résistance palestinienne contemporaine. Titulaire d'un master en démocratie et droits humains de l'Université de Birzeit, elle ancre son engagement dans le droit et les institutions. Membre du Front Populaire de Libération de la Palestine et du Conseil législatif palestinien, où elle est élue en 2006, elle y préside la Commission des prisonniers.

De 1994 à 2006, elle dirige Addameer, l'association de soutien aux prisonniers palestiniens et de défense des droits humains. C'est là que se cristallise l'une de ses causes : les milliers de Palestiniens détenus dans les prisons israéliennes, souvent sans procès juste. Elle joue également un rôle central dans la démarche d'adhésion de la Palestine à la Cour pénale internationale, portant la cause palestinienne devant les instances juridiques internationales. C'est ce travail d'internationalisation qui en fait une menace aux yeux des autorités israéliennes, et une cible prioritaire.

Son parcours militant et politique est marqué par des incarcérations à répétition. Sa première arrestation remonte au 8 mars 1989, lors d'une manifestation pour la Journée internationale des droits des femmes. En 2015, des soldats israéliens font irruption dans sa maison de Ramallah en pleine nuit. Un tribunal militaire retient contre elle douze chefs d'accusation, tous liés à ses activités politiques. En décembre 2023, elle est de nouveau arrêtée et passe six mois à l'isolement total. À sa libération, elle témoigne : « C'était la première fois que je parlais à un être humain, après six mois dans ma cellule. » Le journaliste israélien Gideon Levy l'a qualifiée de « prisonnière politique n°1 ». Durant ces années d'emprisonnement, on lui refuse le droit d'assister aux funérailles de son père (2015), de sa mère (2018), de sa fille Suha, décédée à 31 ans (2021), puis de son fils Wadia, mort à 29 ans (2024).

Khalida Jarrar n'est pas une figure de la lutte armée. Elle incarne une résistance légale et institutionnelle — dans les tribunaux, à l'ONU, à la CPI — et c'est précisément cette lutte qui la rend dangereuse aux yeux d'Israël. Elle porte aussi une dimension féministe affirmée, défendant publiquement les conditions des prisonnières palestiniennes et leur rôle dans la résistance. En janvier 2025, elle est libérée dans le cadre de l'accord de trêve entre le Hamas et Israël, en échange de trois otages israéliennes. À Ramallah, des dizaines de sympathisants viennent la saluer. Elle explique que les détenus palestiniens dans les prisons israéliennes sont « traités comme s'ils n'étaient pas des êtres humains », ajoutant que le dossier des détenus était « une cause nationale » palestinienne.

Le bouffon armé ou des fascistes au pouvoir dans une démocratie libérale

10 mars, par Benoît Renaud — ,
Un an après le retour au pouvoir de Trump, on peut commencer à dresser un portrait de son gouvernement et des forces sociales qui lui compliquent la vie ou s'y opposent. (…)

Un an après le retour au pouvoir de Trump, on peut commencer à dresser un portrait de son gouvernement et des forces sociales qui lui compliquent la vie ou s'y opposent. Faisons-nous face à un régime fasciste sur le point de mettre fin à la démocratie dans ce pays ? S'agit-il simplement d'un gouvernement impérialiste et pro-capitaliste comme tous ceux qui ont gouverné les États-Unis depuis des générations ? Nos observations mènent quelque part entre ces deux pôles.

Deux mandats bien différents

Rappelons que Trump a déjà été président pendant quatre ans, sans que l'ordre économique et géostratégique mondial soit remis en question, et que ses efforts visant à renverser les résultats de l'élection de 2020 ont mené à un échec retentissant. Des centaines de ses plus ardents partisans se sont retrouvés derrière les barreaux, notamment. Les procès se sont multipliés contre lui, ses alliés et ses entreprises durant le mandat de Biden, et il en a perdu plusieurs. Ce n'est pas un hasard si une des premières décisions de son second mandat a été de gracier toutes les personnes reconnues coupables de crimes lors des événements du 6 janvier 2021. Pas étonnant non plus qu'il ait tenté, sans succès jusqu'à maintenant, de rendre la pareil à ceux qui avaient mené la charge contre lui, soit dans les deux procédures de destitution ou les différents procès civils et criminels.

Durant son premier mandat, Trump était bien encadré par des personnalités issues des élites politiques républicaines et de l'appareil d'État. Il pouvait causer des dommages importants, notamment sur des sujets qui faisaient consensus parmi les Républicains, comme les baisses d'impôt profitant aux plus riches ou la nomination de juges ultra-conservateurs à la Cour suprême. Sur ce terrain, il pouvait compter sur les leaders de son parti au Congrès comme McConnell (au sénat) ou McCarthy (à la Chambre). Son conseil des ministres était garni de personnalités de droite ayant fait leurs preuves sous les gouvernements des Bush père et fils.

Cette fois-ci, Trump a décidé de prendre une approche bien différente. Il a désigné aux plus hautes fonctions des gens dont la principale qualité semble être leur capacité à mentir sans hésitation devant les médias, mais dont la compétence est pour le moins douteuse. Bref, il s'est en quelque sorte cloné en recrutant d'autres clowns. Marco Rubio, son nouveau secrétaire d'État, est une exception en ce qui concerne l'incompétence, mais pas en ce qui concerne la virtuosité dans la génération de bullshit (voir ses justifications byzantines pour la guerre contre l'Iran).

L'idée de remplir l'administration de gens choisis pour leur loyauté envers le boss, leur manque total de scrupules et leur adhésion aux idées les plus radicales présentes dans la grande famille républicaine n'est pas venue que de Trump lui-même. C'était un des axes principaux du Projet 2025 développé par le think tank conservateur chrétien Heritage Foundation. Ceci signifie que peu de personnes dans les deux ou trois cercles concentriques autour du président ont la volonté ou la capacité de le contredire, même quand il met de l'avant ses idées les plus radicales ou les moins réfléchies.

Nous avons pu observer, cependant, qu'à l'échelon immédiatement inférieur à celui des nominations partisanes, les démissions de fonctionnaires de carrière se sont multipliées, que ce soit à la Justice ou à la Santé, notamment. Ces départs fracassants ont forcé l'administration à étendre le cercle de l'incompétence toujours plus loin, conduisant à plusieurs petits désastres en pratique, notamment sur le fameux dossier Epstein ou les tentatives de poursuites contre ses ennemis déclarés, sans oublier la propagation de maladies qu'on croyait éradiquées...

Les mobilisations contre la première administration Trump avaient été fortes au début, notamment du côté du mouvement des femmes, mais avaient eu tendance à s'estomper, sauf pour l'épisode du mouvement Black Lives Matter en 2020. Ce mouvement massif dans un grand nombre de villes à travers le pays a sans doute fait la différence lors des élections de novembre 2020 et permis à Biden d'arracher une courte victoire.

Le Parti démocrate, loin de tirer un bilan sérieux de sa défaite cuisante de 2016, a essentiellement continué la routine habituelle faite de liens étroits avec les lobbyistes du monde des affaires et de politiques presque impossibles à distinguer de celles des républicains dits modérés. Quelques exceptions ont émergé, notamment avec Alexandra Occasio Cortez (AOC) et d'autres recrues de gauche mobilisées par la campagne de Bernie Sanders. Mais cette tendance est demeurée assez marginale et limitée à des batailles contre les Démocrates de droite dans des districts acquis au parti de l'Âne.

Maintenant, en réponse aux attaques incessantes contre les droits des personnes migrantes (et des gens qui ont l'air d'être des personnes migrantes…), au budget attaquant le régime d'assurance santé et donnant des milliards aux plus riches, les mobilisations populaires sont constantes et de plus en plus vastes et profondes. La récente grève générale à Minneapolis représente un degré de mobilisation locale qu'on a pas vu aux États-Unis depuis des générations. Quand avons-nous vu le gouverneur de l'État, le maire d'une grande ville, la police locale, les leaders religieux et communautaires, les syndicats et bien d'autres se retrouver d'un côté et les autorités fédérales de l'autre ? Même pas à l'époque de Nixon et des mobilisations contre la guerre du Viet Nam.

Quand au Parti démocrate, il est maintenant divisé en deux grandes tendances, celle des Démocrates socialistes, incluant AOC et le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, et la néolibérale qui est en continuité avec Clinton, Obama et Biden, représentée par des personnalités comme le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, candidat pressenti à la présidence pour 2028. Ces deux grandes tendances étaient aussi présentes depuis la campagne de Sanders en 2016. La différence est que maintenant, la tendance plus à gauche est nettement plus forte, comme en témoignent les foules lors des assemblées publiques organisées à l'appel de Sanders, souvent dans des coins du pays où les Républicains dominent depuis des décennies. Les sondages le démontrent aussi, avec une majorité de l'électorat démocrate en faveur de politiques comme l'abolition de ICE et la solidarité avec la Palestine.

Les divisions au sommet

La résistance et la mobilisation dans la population conduit, comme il se doit, à des divisions au sommet de la structure politique quant aux choix à faire dans l'intérêt du système. En plus des deux grandes tendances parmi les démocrates, on observe des dissensions croissantes du côté des républicains. Plusieurs votes importants au Congrès ont contredit la volonté du président. On pense notamment à la loi forçant la publication des dossiers du ministère de la justice sur l'affaire Epstein. Aussi, plusieurs des compressions budgétaires aveugles effectuées en début de mandat durant le passage de Elon Musk ont par la suite été renversées discrètement par le congrès où les républicains sont majoritaires.

Au moment d'écrire ces lignes, il semble douteux que le Congrès approuve la guerre contre l'Iran et plusieurs membres républicains du sénat ou de la chambre des représentants ont commencé à réclamer le respect de leur rôle en politique étrangère et militaire. Le congédiement de Kristy Noem, cheffe de file de la campagne de terreur menée par ICE, est survenu à la suite de sa comparution devant les deux chambres du Congrès, où les questions les attaques provenaient autant de ses collègues républicains que des démocrates.

Aussi, la Cour suprême, pourtant composée de 6 juges nommés par des présidents républicains (dont 3 par Trump) et seulement 3 par des démocrates, ne se prononce pas toujours en faveur des politiques de l'administration. Récemment les tarifs imposés à toute la planète par Trump ont été jugés contraires à la constitution qui donne le pouvoir d'imposer des tarifs au Congrès. De nombreux tribunaux, à tous les niveaux, ont prononcé des jugements bloquant les politiques anti-immigration, entre autres. La question de la division des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire n'a pas fini d'occuper les institutions étasuniennes en cette année des 250 ans de la Déclaration d'indépendance.

Les bras de fer avec les gouvernements des grandes villes et de plusieurs États sont aussi monnaie courante, entre autres autour des opérations de ICE et de la police frontalière. La limite du pouvoir de l'État fédéral face aux autorités locales est aussi un enjeu majeur.

Enfin, le milieu des affaires est loin de se rallier en bloc derrière le président. Le Wall Street Journal, la publication phare du capitalisme étasunien depuis des décennies, a souvent dénoncé le président, notamment sur la question des tarifs. Si on ne peut que s'inquiéter de la complicité entre Trump et une poignée de milliardaires, qualifiés d'oligarques, c'est plus l'exception que la règle si on regarde l'ensemble de la classe capitaliste. Leur impact est particulièrement marquant dans l'univers des médias. Mais la plupart des patrons semblent encore attachés au modèle néolibéral installé depuis Reagan.

Des fascistes sans fascisme ?

Bref, on n'a pas devant nous quelque chose comme un régime fasciste des années 1920 ou 1930. Pourquoi ? Parce que le système capitaliste ne fait pas face à une menace existentielle comme celle posée par la Révolution russe et les soulèvements révolutionnaires socialistes qui ont ébranlé l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie il y a un siècle. L'arrivée au pouvoir des dictateurs de cette époque signifiait non seulement la répression brutale des syndicats et des partis de gauche ou la persécution des minorités, mais aussi le renoncement de la majorité de la classe dirigeante à un système libéral qui garantissait ses propres droits et son rôle actif dans les affaires du pays.

Trump a beau dénoncer constamment la menace de la “gauche radicale débile”, associant sa terminologie anticommuniste à l'ensemble du Parti démocrate (une mauvaise blague !), la menace au système est complètement imaginaire. La tendance politique la plus à gauche occupant la moindre place dans le paysage politique étasunien est équivalente à notre NPD (avec AOC, Sanders et Mamdani, notamment).

En même temps, l'administration Trump mène des politiques inspirées par les modèles autoritaires et a déjà causé bien des dommages. Jusqu'à quel point ceux-ci sont-ils irréparables ? C'est une question pour la suite des choses. Est-ce que la victoire probable des Démocrates aux élections à mi-mandat de novembre suffira à freiner cet élan destructeur ? On peut en douter. Il va falloir que la pression populaire se poursuive et même s'intensifie. La grève générale à Minneapolis constitue un exemple à généraliser. La solidarité intense, rue par rue, quartier par quartier, contre l'occupation paramilitaire des agents fédéraux va devoir se généraliser pour mettre en échec un gouvernement dont la brutalité n'a d'égal que l'incompétence.

Etats-Unis-Iran. La guerre de Trump et les commentaires douteux des médias grand public

10 mars, par Melvin A. Goodman — , ,
George W. Bush a menti au sujet de l'Irak et d'armes de destruction massive inexistantes pour entrer en guerre en 2003. Donald Trump a menti au sujet d'une « menace imminente » (…)

George W. Bush a menti au sujet de l'Irak et d'armes de destruction massive inexistantes pour entrer en guerre en 2003. Donald Trump a menti au sujet d'une « menace imminente » de l'Iran pour entrer en guerre en 2026. Il n'y a rien de nouveau à cela, compte tenu de la désinformation qui a été utilisée pour justifier les guerres américano-mexicaine et hispano-américaine au XIXe siècle, ainsi que la guerre du Vietnam au XXe siècle.

Tiré d'À l'encontre.

Il est toutefois intéressant de comparer les réactions ambiguës et chauvines des médias grand public qui justifient la guerre et prédisent des dénouements favorables. Certains ont remis en question l'attaque de 2003 contre l'Irak et sa justification. Ils sont aujourd'hui curieusement peu critiques et soutiennent généralement la guerre.

Les pires exemples viennent du New York Times. Son principal apologiste israélien, Bret Stephens, estime, comme on pouvait s'y attendre, que « Trump et Netanyahou ont rendu service au monde » car « il est impossible d'imaginer une paix au Moyen-Orient sans la fin du régime [iranien] ». Bret Stephens attribue à Trump le mérite d'avoir restauré « la dissuasion et, ce faisant, rendu la diplomatie plus efficace ». Il attribue à Trump le mérite d'être « entré en guerre pour faire progresser les valeurs démocratiques » et loue Trump et Netanyahou pour avoir rendu « au monde libre un service courageux et historique » !

***

La position de Bret Stephens n'est pas surprenante. Il fait l'éloge de Trump parce que celui-ci a donné, au fil des ans, à Israël tout ce qu'il a demandé : le transfert de la capitale à Jérusalem, la reconnaissance du plateau du Golan comme faisant partie d'Israël, le soutien de l'ambassade des Etats-Unis aux Juifs « américains » qui occupent illégalement des terres en Cisjordanie, la complicité dans la guerre génocidaire d'Israël à Gaza et l'autorisation donnée aux colons israéliens et aux Forces de défense israéliennes de s'emparer de villages arabes en Cisjordanie. La liste est longue, et elle est désormais couronnée par une campagne militaire conjointe américano-israélienne qui va aggraver le chaos et l'instabilité au Moyen-Orient et dans le golfe Persique.

Il est plus surprenant que Steven Erlanger, correspondant diplomatique en chef du New York Times, qui a couvert plus de 100 pays et remporté deux prix Pulitzer [en 2002 et 2017], publie autant d'idées absurdes que celles qu'il a avancées. Erlanger affirme que la réponse de l'Iran, à savoir attaquer les Etats du Golfe, était la « meilleure chance pour Téhéran de raccourcir la guerre », car elle « pourrait inciter le monde arabe à faire pression sur les États-Unis et Israël pour qu'ils mettent fin à leur campagne ». Y a-t-il une raison de croire que les Etats arabes sont en mesure de « faire pression » sur Trump et Netanyahou ?

Erlanger affirme que l'Iran n'aura plus « l'énergie ni les ressources nécessaires pour s'ingérer dans la région », ce qui « ouvrira de nouvelles perspectives pour le Liban et les Palestiniens ». Il suggère même qu'« un nouveau gouvernement plus modéré pourrait prendre le pouvoir en Israël après les élections de cette année. » Il est plus probable qu'un gouvernement encore plus à droite émerge en Israël, mais quoi qu'il en soit, il n'y a aucune raison de croire qu'Israël favorise la stabilité au Liban (ou en Syrie d'ailleurs) ou la souveraineté des Palestiniens. Depuis trois décennies, la politique de Netanyahou consiste à maintenir l'instabilité dans le monde arabe afin de justifier son incapacité à faire avancer la « cause de la paix » ou à négocier une solution à deux États avec les Palestiniens.

George Will, chroniqueur au Washington Post, dans un article publié dans le WP, adhère également à l'idée que la campagne américano-israélienne est « nécessaire pour commencer à rétablir une condition indispensable à un monde plus pacifique : à savoir la crédibilité de la dissuasion américaine ». Il attribue même aux Etats-Unis le mérite de « se préparer à aider, à distance, la renaissance politique de l'Iran ». En d'autres termes, une guerre inutile et illégale contre l'Iran serait la condition préalable à la paix au Moyen-Orient et dans le golfe Persique, ainsi qu'à la stabilité en Iran.

***

Il est plus probable que les États-Unis souffriront des conséquences de cette guerre tant au niveau national qu'international. Le fait que Trump et Netanyahou, tous deux mégalomanes, aient uni leurs forces est tout simplement terrifiant. Les résultats les plus probables sont l'émergence de gouvernements plus radicaux en Iran et en Israël, ainsi que la poursuite du désordre politique aux Etats-Unis. En ce qui concerne l'Iran, il n'existe aucune opposition organisée en mesure de prendre le pouvoir aux Gardiens de la révolution.

Bien sûr, le message le plus obscur vient de Trump lui-même. Il a demandé aux Gardiens de la révolution de « déposer les armes » et a déclarer que « le fier peuple iranien [devait] prendre le contrôle de son gouvernement lorsque nous en aurions fini. Il vous appartiendra de le prendre. Ce sera probablement votre seule chance pour des générations ! » Les Gardiens de la révolution ont récemment tué des milliers d'Iraniens et d'Iraniennes qui manifestaient.

Qui recevra les armes des Gardiens ? Et comment le « peuple fier » prendra-t-il le pouvoir ? [Plus probable que Trump négocie un accord avec Ali Larijani et un secteur des Gardiens. Réd.]


Article publié sur le site de Counterpunch, en date du 4 mars ; traduction par la rédaction A l'Encontre.

Melvin A. Goodman est chercheur principal au Center for International Policy et professeur de sciences politiques à l'université Johns Hopkins. Ancien analyste de la CIA, Goodman est l'auteur, en autres, de American Carnage : The Wars of Donald Trump (Opus Publishing, 2019) et Containing the National Security State (Opus Publishing, 2021).

Trump auto-piégé Bal macabre des vampires au Golfe Persique !

10 mars, par Yorgos Mitralias — , ,
Pourquoi cette guerre contre l'Iran ? Mais, parce qu'il fallait, selon Trump, qu'il redore son blason à un moment où sa popularité dégringole et ses politiques divisent même (…)

Pourquoi cette guerre contre l'Iran ? Mais, parce qu'il fallait, selon Trump, qu'il redore son blason à un moment où sa popularité dégringole et ses politiques divisent même les inconditionnels de MAGA. Et aussi et surtout parce que son pouvoir est menacé par le résultat des élections de mi-mandat, qui risque de lui être fatal.

8 mars 2026

yorgos mitralias

Tiré de Mediapart

Le dessin est de Sonia Mitralia

Et après l'Iran, quoi ? Car la guerre contre l'Iran des ayatollahs ne durera pas éternellement. Et que Trump aura surement besoin d'inventer une autre grande crise internationale ou une autre guerre, pour pouvoir se maintenir au pouvoir chez lui, aux Etats-Unis d'Amérique. Un pouvoir non seulement déjà chancelant, mais aussi et surtout menacé par le résultat des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui risque de lui être fatal.

Nous voici donc au cœur du problème. Ou plutôt du casse-tête des motivations et des choix tactiques de Trump. Pourquoi sa guerre contre l'Iran ? Mais, tout simplement parce qu'il fallait, selon lui, qu'il redore au plus vite son blason et qu'il reprenne l'initiative à un moment où sa popularité dégringole et ses politiques divisent même ses inconditionnels du mouvement MAGA. D'où ses impréparations, ses improvisations et les contradictions -qui crèvent les yeux- de ses déclarations et de ses choix tactiques, que nos gouvernants et leurs medias n'arrivent toujours pas à… déchiffrer.

Alors, doit-on conclure que Trump a vraiment peur de perdre les élections de mi-mandat et en conséquence, d'être demis de ses fonctions par un Senat et un Congrès à majorité désormais Démocrate ? Depuis plusieurs mois, notre réponse est catégorique : il a si peur de perdre ces élections, qu' il est prêt à tout faire pour se maintenir au pouvoir. Y compris en annulant ces élections par tous les moyens ! « Légaux » et illégaux ! D'ailleurs, Trump prépare déjà des tripotages électoraux (inconstitutionnels) en proposant la « nationalisation » des élections. Mais, comme il y a multiplication des mauvais sondages et de très mauvais résultats des divers élections partielles et locales, tout indique qu'il est prêt d'aller encore plus loin. C'est ainsi que selon plusieurs médias américains, un projet de décret élaboré par des activistes MAGA, qui déclarerait l'état d'urgence national et imposerait de restrictions au vote, comme l'interdiction du vote par correspondance, aurait été examiné par Trump. Mais, ce n'est pas tout. Même des figures de premier plan du mouvement MAGA, entrées en dissidence avec Trump, comme l'ex-députée Marjorie Greene, avertissent maintenant que Trump pourrait très bien déclarer l'état d'urgence en invoquant la guerre contre l'Iran ou toute autre crise ou guerre inventée par lui afin d'annuler carrément les élections de mi-mandat de novembre prochain...

En somme, beaucoup dépend du déroulement et surtout du dénouement final de la guerre contre l'Iran. Car démentant le souhait ou la prévision initiale de Trump qui déclarait, le 28 février passé au site web américain Axios, qu'il « pourrait terminer la guerre en 2-3 jours », cette guerre perdure dangereusement pour lui et personne n'ose plus prévoir sa durée. D'ailleurs, un précédent tout récent, celui de la guerre de Poutine contre l'Ukraine, plaide contre les délires triomphalistes du président américain : lancée pour s'achever victorieusement en quatre jours, l'offensive russe contre l'Ukraine patauge, s'éternise et dure désormais plus de quatre ans, en raison de l'héroïque résistance du peuple ukrainien, que ni les amis ni les ennemis de Poutine n'avaient pas pu prévoir !

Entretemps, force est de constater que très rarement sinon jamais une guerre a ses débuts, n'a été aussi peu populaire que cette guerre de Trump contre l'Iran. Et force est également de constater que, les exemplaires mobilisations populaires de Minneapolis aidant, le nouveau maire Démocrate Socialiste de New York Zohran Mamdani est en train de faire des émules qui gagnent aux élections primaires ou autres un peu partout aux Etats-Unis, tant au sud qu'au nord du pays ! Un Mamdani qui avait déclaré déjà au premier jour de cette guerre : « Les frappes militaires menées aujourd'hui contre l'Iran par les États-Unis et Israël marquent une escalade catastrophique dans une guerre d'agression illégale. Bombarder des villes. Tuer des civils. Ouvrir un nouveau théâtre de guerre. Les Américains ne veulent pas de cela. Ils ne veulent pas d'une nouvelle guerre visant à renverser un régime. Ils veulent être soulagés de la crise du coût de la vie. Ils veulent la paix ».

Alors, pourrait-on dire que Trump est en train de tomber dans le piège qu'il a lui-même créé ? Qu'il s'est auto-piégé ? Sans doute, et d'ailleurs on peut lui faire confiance qu'il fera tout son possible pour s'enfoncer encore plus profondément dans le piège iranien. Mégalomane inculte et totalement incompétent, dépourvu de conseillers un tant soit peu compétents et entouré de parvenus insignifiants dont le seul mérite est une servilité exacerbée, Trump aime répéter que Dieu en personne le protège et le charge de la mission divine de sauver l'Amérique. Exactement comme Hitler aimait répéter que la « Providence » le protégeait et l'avait chargé de la mission de sauver l'Allemagne. Ce qui n'empêche que comparé au messianisme de Hitler, celui de Trump n'est qu'un messianisme de pacotille…mais tout aussi dangereux et mortifère.

Mais, quid des comparses de cette guerre ? De tous ces micro-États du Golfe Persique plus ou moins artificiels, qui sont maintenant emportés, malgré eux, dans le maelstrom destructeur des messianismes fasciste s de Trump et de Netanyahou ? Si Trump a un mérite c'est que la brutalité extrême de ses paroles, de ses actes et leurs conséquences en chaîne dévoilent souvent les réalités de notre temps méticuleusement dissimulées derrière les lourds rideaux de la manipulation de l'information et du lavage à échelle industriel des cerveaux . Comme par exemple celle du plus emblématique de ces micro-États du Golfe Persique, du Dubai, que Romaric Godin décortique magistralement et avec une rare perspicacité dans son texte intitulé Dubaï sous les bombes, la fin des illusions, dont voici les dernières paragraphes : « L'argent ne peut pas tout. Parfois, la réalité resurgit. Lundi 1er mars, ce drone venu s'abattre sur le seuil du Burj Khalifa a rappelé cette vérité cruelle à cette foule de naïfs qui pensaient que « leur monde », Dubaï, était à l'abri du monde et de son chaos. La panique a été à la mesure de ce réveil. Et voilà que ceux qui avaient quitté l'Occident, cet « enfer fiscal » au bord de la guerre civile, cherchaient à tout prix à y revenir.

C'est que, finalement, la capitale du XXIe siècle a les faiblesses de son époque. Le déni destructeur finit inévitablement par conduire au chaos. Dubaï est la capitale du capitalisme prédateur et autoritaire de notre temps. Elle est la vitrine d'un monde où la destruction devient de plus en plus une solution économique, mais aussi d'un monde où ceux qui décident des destructions pensent que l'argent les protégera.

Ce drone est venu briser cette illusion. Le monde de Dubaï est une folie autodestructrice. Et derrière les larmes des influenceurs, il y a cette vérité qu'ils refusent obstinément d'accepter : le monde du capital détruit le monde réel. Et nous n'en avons pas d'autres”. (1)

Et c'est exactement parce que « nous n'en avons pas d'autres » qu'une information postée sur le site de la CNN au cinquième jour de la guerre, a été passée sous silence bien que très directement liée à cette guerre et ses enjeux. Et voici de quoi il s'agit : « Selon une nouvelle étude, le niveau des mers le long des côtes mondiales est beaucoup plus élevé qu'on ne le pensait auparavant, dépassant les 91,4 centimètres dans certaines régions, ce qui soulève des inquiétudes quant à la sous-estimation de l'ampleur de la menace et de la rapidité avec laquelle les côtes pourraient disparaître.

Le rapport révèle que le niveau moyen des mers côtières dans le monde est supérieur d'environ 31 cm à ce qui était actuellement supposé, avec des endroits, tels que l'Asie du Sud-Est et certaines parties du Pacifique, où il est supérieur de près de 92 cm.

Ces résultats suggèrent que si le niveau des mers augmentait d'environ un mètre, cela mettrait 37 % de terres supplémentaires sous l'eau par rapport à ce qui était actuellement supposé, affectant jusqu'à 132 millions de personnes à travers le monde ».

Et comme si cette terrible nouvelle ne suffisait pas, pratiquement coup sur coup, au sixième jour de la guerre, sur le même site on dénichait l'information également très alarmante, que des savants qui ont pu mesurer pour la première fois l'accélération du réchauffement de la terre, ont constaté que « le réchauffement climatique s'est « considérablement » accéléré au cours des dix dernières années ». En effet, « la Terre s'est réchauffée d'environ 0,2 °C par décennie entre 1970 et 2015. Puis, entre 2015 et 2025, elle s'est réchauffée de 0,35 °C, selon l'étude, soit une augmentation de 75 % ». Alors, à l'océanographe et climatologue responsable de l'étude, le scientifique Allemand Stefan Rahmstorf de conclure avec ces mots : « Je n'aurais jamais imaginé que les décideurs politiques, après avoir obtenu des preuves aussi claires que nous nous dirigeons vers une catastrophe très grave pour l'humanité, ne réagiraient pas ». (2)

Quand on sait que ces « décideurs politiques » ne se contentent pas de faire la sourde oreille aux demandes des scientifiques du monde entier, mais pire, ils aggravent une crise climatique déjà catastrophique en mettant à feu et à sang le Moyen Orient, et plus particulièrement le Golfe Persique, pour la possession et l'exploitation de cet exactement « or noir » qui en est la cause principale, alors on peut mieux mesurer les dimensions du crime que sont en train de commettre au Golfe Persique ces véritables vampires de l'humanité. Un crime qui n'a pas et ne peut pas avoir son pareil dans l'histoire de cette humanité plusieurs fois crucifiée mais toujours debout …

Notes

1. Voir Scientists find sea levels are already much higher than we thought. That could spell trouble for the future : https://edition.cnn.com/2026/03/04/climate/sea-level-higher-flooding-hazards

2. Scientists are trying to solve the mystery of whether global warming is speeding up. A new study says it has the answer :https://edition.cnn.com/2026/03/06/climate/climate-warming-faster-scientists-2030-mystery

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Trump menace les élections de mi-mandat

10 mars, par John Clarke — , ,
Il ne fait aucun doute que les élections de mi-mandat américaines de novembre et la perspective que les républicains perdent le contrôle de la Chambre, du Sénat ou des deux, (…)

Il ne fait aucun doute que les élections de mi-mandat américaines de novembre et la perspective que les républicains perdent le contrôle de la Chambre, du Sénat ou des deux, inquiètent fortement Donald Trump, de plus en plus impopulaire, et son entourage. Dans cette situation, l'idée qu'ils pourraient agir pour compromettre le processus électoral n'est en aucun cas totalement fantaisiste.

17 février 2026 | tiré de Canadian dimension | Photo : Donald Trump remercie la foule après son discours lors de la cérémonie « Salute to America Celebration », le 3 juillet 2025, à l'Iowa State Fairgrounds à Des Moines, dans l'Iowa. Photo de Daniel Torok/Maison Blanche/Flickr.

Comme chacun sait, Trump a déjà remis en question les résultats électoraux par le passé, et ses tendances autoritaires ne font qu'ajouter à son impatience face à des résultats électoraux qui ne lui conviennent pas. Il est certain que, en ce qui concerne les élections de mi-mandat, des messages très inquiétants ont été diffusés ces derniers temps.

En janvier, un reportage de Zachary Wolf, journaliste à CNN, décrit Trump comme s'inquiétant de l'approche du scrutin électoral et remettant ouvertement en question la validité du processus démocratique. Il a déclaré aux républicains de la Chambre des représentants : « Je ne vais pas dire : « Annulez les élections. Ils devraient annuler les élections », car les fausses nouvelles diront : « Il veut que les élections soient annulées. C'est un dictateur. » » Peu après, cependant, Trump a déclaré que « les républicains ont tellement bien réussi que, quand on y pense, nous ne devrions même pas avoir d'élections ».

État d'urgence

L'article de CNN examine ensuite l'impact que les pouvoirs présidentiels pourraient avoir sur le déroulement du processus électoral. Il souligne qu'il existe une obligation constitutionnelle selon laquelle un nouveau Congrès doit prêter serment le 3 janvier prochain. Cependant, Wolf souligne que « les élections sont censées être administrées par chaque État, de sorte que les gouverneurs et les législatures des États pourraient, en théorie, déplacer leurs propres élections pour faire face à une catastrophe majeure, mais il n'existe aucun précédent en la matière ».

Il en découle que, même si Trump ne peut pas simplement émettre un ordre annulant les élections de mi-mandat, des tactiques perturbatrices ou la création d'un état d'urgence, combinées à un certain niveau de coopération de la part des alliés républicains au niveau des États, pourraient constituer une menace.

Certes, écrit Wolf, « les responsables électoraux affirment qu'ils réfléchissent très attentivement à tout cela ». Il cite une déclaration, reprise dans The Atlantic, du secrétaire d'État démocrate de l'Arizona, Adrian Fontes, dans laquelle celui-ci explique qu'il examine différents scénarios afin de se préparer à toute tentative d'ingérence dans les élections et de s'assurer qu'ils puissent obtenir des ordonnances judiciaires. « Le simple fait qu'ils envisagent ces scénarios », déclare Fontes, « devrait vous en dire long sur la santé de notre démocratie ».

En effet, les efforts déployés par l'administration Trump pour accroître le pouvoir exécutif au détriment des pouvoirs législatif et judiciaire ont déjà créé une crise au sein du système gouvernemental américain, et la menace qui pèse sur les élections de mi-mandat l'a considérablement intensifiée.

Si le processus électoral lui-même est devenu précaire, ce n'est que la conséquence logique de la voie autoritaire empruntée par Trump. Wolf conclut son article par un avertissement inquiétant : « Il reste beaucoup de temps pour manipuler le système d'ici novembre, et Trump a clairement déjà les élections de mi-mandat en tête. »

En effet, dès le 4 février, NPR a rapporté que Trump avait déclaré que les républicains « devraient prendre le contrôle du vote dans un certain nombre d'endroits et nationaliser les élections » et qu'il « avait fait un certain nombre de fausses déclarations sur le vote des non-citoyens avant de pousser à un contrôle fédéral accru des élections ». L'animateur de l'émission, Michel Martin, a diffusé un extrait dans lequel Trump déclarait : « Si un État n'est pas capable d'organiser des élections, je pense que les personnes qui me soutiennent devraient faire quelque chose, car, vous savez, si vous y réfléchissez bien, un État est un agent du gouvernement fédéral dans le cadre des élections. Je ne sais pas pourquoi le gouvernement fédéral ne s'en charge pas de toute façon. »

Il est très significatif qu'il utilise ici la même tactique familière consistant à présenter l'empiètement autoritaire comme une mesure nécessaire imposée par des conditions de rupture et de crise supposées.

Les limites constitutionnelles et les divisions formelles qui existent dans l'exercice du pouvoir étatique aux États-Unis doivent être dûment prises en compte, mais, dans le même temps, il s'agit d'un terrain inconnu et les motivations politiques d'une partie de l'establishment dirigeant américain, lassé des contraintes imposées par les formes démocratiques, doivent être pleinement prises en considération.

Au sein du cercle restreint de Trump et parmi ceux qui lui sont politiquement proches, le sentiment que les élections de mi-mandat constituent une menace intolérable pour leur programme autoritaire, à laquelle il faut répondre par une action résolue, est clairement perceptible. Le sentiment que c'est « maintenant ou jamais » est palpable parmi ses alliés les plus lucides et les plus réactionnaires.

Selon Yahoo News, en novembre dernier, le tristement célèbre Steve Bannon a déclaré devant une salle remplie de conservateurs que si « les démocrates remportaient les élections de mi-mandat de 2026 et la présidence en 2028, certains d'entre eux iraient en prison, y compris lui ». Bannon a ajouté : « Nous devons contrer cela. Et avec quoi devons-nous le contrer ? Nous devons le contrer avec plus d'action, une action plus intense, plus urgente. Nous sommes en train de perdre un temps précieux. »

Récemment, Bannon a donné un exemple concret de ce à quoi pourraient ressembler ces « actions plus intenses ». The Guardian a rapporté le 4 février que, dans son émission War Room, Bannon a répété des mensonges sur le vote massif des sans-papiers aux élections américaines, concluant : « Vous pouvez être sûrs que l'ICE encerclera les bureaux de vote en novembre. »

Outre le fait qu'il s'agit d'une mesure d'intimidation extrême qui aurait un impact sur la participation électorale, cela introduirait également un élément explosif, perturbateur et hautement conflictuel dans le processus électoral, qui pourrait très bien l'invalider. Bien sûr, même s'il s'agit d'une figure influente dans l'entourage de Trump, les réflexions de Bannon ne peuvent être considérées comme des plans définitifs. Cependant, elles donnent une indication du type de réflexion qui se développe dans ces cercles à l'approche des élections de mi-mandat.

L'ennemi intérieur

Il ne fait aucun doute que toute tentative de la part de l'administration Trump d'annuler, de suspendre, de perturber ou d'ignorer les résultats des élections de mi-mandat serait une entreprise très risquée : un véritable Rubicon moderne qui ouvrirait la voie à un État à parti unique. Cependant, la logique du programme autoritaire de Trump et la menace qui pèse actuellement sur lui incitent fortement son administration à prendre une telle mesure.

Trump et ses acolytes ont largement dépassé la vision traditionnelle que les républicains ont d'eux-mêmes, à savoir qu'ils constituent l'aile conservatrice de la structure du pouvoir américain, engagée dans une compétition électorale respectueuse avec un rival démocrate plus libéral. Comme je l'ai déjà expliqué dans Canadian Dimension, cette administration est en grande partie le produit d'une situation où « la position hégémonique des États-Unis est en déclin et leur capacité à fonctionner comme la pierre angulaire d'un ordre mondial « fondé sur des règles » a été sapée ». Le virage « America First » et le comportement destructeur de l'administration sur la scène mondiale traduisent cette instabilité et cette incertitude, alors que l'impérialisme américain est confronté à une crise de fin de vie.

La ligne autoritaire de Trump sur le plan intérieur reflète également la volatilité de cette situation et toute son action est imprégnée du message selon lequel des mesures exceptionnelles doivent être prises pour faire face à des menaces exceptionnelles. Ainsi, dans la version trumpienne de la réalité, la criminalité est endémique et des immigrants violents et déchaînés se livrent à des actes de violence. Lorsque son programme est contesté par des manifestations, celles-ci sont le produit de réseaux « antifa » sinistres et traîtres qui doivent être écrasés.

De cette manière, la création d'un état d'urgence supposé est complétée par la création d'un ennemi intérieur. Il est important de noter que cette menace perçue ne se limite pas aux éléments radicaux et criminels. Les opposants libéraux de Trump au sein de l'establishment au pouvoir sont également présentés comme des extrémistes radicaux dangereux qui doivent être punis.

Un reportage de NBC News datant d'octobre 2024 montre que, alors même qu'il faisait campagne pour son second mandat, Trump était déjà tout à fait prêt à parler de ses adversaires démocrates en ces termes. Il déclarait à l'époque : « Je le dis toujours, nous avons deux ennemis. Nous avons l'ennemi extérieur, et puis nous avons l'ennemi intérieur, et l'ennemi intérieur, à mon avis, est plus dangereux que la Chine, la Russie et tous ces pays ». Il a ajouté que, si les ennemis extérieurs pouvaient être contenus, « les plus difficiles à gérer sont, vous le savez, les Pelosi, ces gens-là, ils sont tellement malades et tellement malveillants ».

Alors que le programme réactionnaire de Trump se met en place et que le processus électoral lui-même est menacé, la faiblesse de l'opposition démocrate se révèle à chaque tournant. Même face à la brutalité meurtrière dont font preuve les agents de l'ICE de Trump à Minneapolis et dans d'autres villes, les principaux démocrates se distancient des appels à l'abolition de cette agence raciste et répressive.

Comme le note The Intercept : « Alors, s'ils n'abolissent pas l'ICE, que font les membres de l'establishment démocrate ? Selon Politico, les principaux démocrates à Washington ont « travaillé fébrilement pour financer l'agence, mais à certaines conditions ». Le site ajoute que « leur gradualiste montre également à quel point ils continuent d'être en décalage avec l'opinion publique américaine, qui se retourne rapidement contre l'ICE ».

Cette timidité contraste avec l'opposition puissante et inspirante à Trump et à ses sbires de l'ICE dans les rues de Minneapolis. Des formes perturbatrices de mobilisation de masse ont été combinées à une action communautaire continue pour contester, entraver et parfois perturber le travail des agents de l'ICE, et elles ont ébranlé l'administration Trump d'une manière que les démocrates n'ont pas réussi à faire.

Trump représente une menace grave, non seulement pour le processus électoral, mais aussi pour les droits démocratiques d'expression et de réunion que les travailleurs et les communautés aux États-Unis ont conquis et utilisés pour lutter contre l'exploitation et l'oppression. Une confrontation décisive entre un régime d'autoritarisme oligarchique et la résistance de la classe ouvrière se développe à travers les États-Unis, et la menace qui pèse sur les élections de mi-mandat de novembre pourrait bien être un point de rupture majeur dans cette lutte cruciale.

John Clarke est écrivain et ancien organisateur de la Coalition ontarienne contre la pauvreté (OCAP). Suivez ses tweets sur @JohnOCAP et son blog sur johnclarkeblog.com

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Sénégal : la fracture au sommet

10 mars, par Serigne Sarr
Sérigne Saar, correspondant à Dakar Nous présentons la première partie d’une analyse de notre correspondant à Dakar sur les tensions au sommet de l’État entre le président (…)

Sérigne Saar, correspondant à Dakar Nous présentons la première partie d’une analyse de notre correspondant à Dakar sur les tensions au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Faye et le premier ministre Ousmane Sonko, tous deux des membres dirigeants du parti Pastef. Rappelons que (…)
9999 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres