Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Le but était ailleurs, un récit d’André Bouthillier. En librairie le 24 février.

17 février, par André Bouthillier, Édition Somme toute — , ,
D'immigrant anonyme à pilier de la santé mentale, voilà l'histoire d'un homme qui a refusé de céder. De l'Algérie en guerre aux terrains de football de Grèce, puis des études (…)

D'immigrant anonyme à pilier de la santé mentale, voilà l'histoire d'un homme qui a refusé de céder.

De l'Algérie en guerre aux terrains de football de Grèce, puis des études d'agronomie à Alger et en Crète jusqu'aux couloirs d'un grand institut de santé mentale au Québec, Amine Saadi a vécu mille vies en une seule. Adolescent rescapé de la guerre civile algérienne, il devient ingénieur agronome et joueur de soccer adulé en Grèce, avant de tout quitter pour suivre le vœu de son père et recommencer à zéro au Québec.

Là, il affronte l'hiver, l'anonymat et les épreuves de l'exil, mais transforme ses épreuves en tremplin : d'immigrant inconnu, il devient un des plus importants gestionnaires-cliniciens en santé mentale. Ce récit vibrant raconte une trajectoire hors du commun : celle d'un homme qui a tout risqué pour se reconstruire, sans jamais perdre sa passion ni sa dignité. Au fil des pages, Amine partage aussi ses réflexions lucides et sans complaisance sur l'immigration au Québec, l'intégration à la culture québécoise, la place des musulmans, le réseau de la santé et la santé mentale.

L'auteur

Vice-président exécutif du Cabinet de relations publiques NATIONAL, André Bouthillier cumule plus de cinquante ans de carrière en journalisme (Montréal-Matin, Radio-Canada et Le Devoir), en relations publiques et en politique. Il a mérité une dizaine de distinctions nationales et internationales, dont le Prix de la Fondation pour la liberté de presse de Paris, le prix Judith-Jasmin (mention honorable) et le Grand Prix de la Société canadienne des relations publiques. En octobre 2022, il publiait son premier livre, Le goût du risque, aux éditions Somme toute/Le Devoir.

Extrait - Le but était ailleurs

« Ce qui m'a frappé d'abord, c'est ce contraste : un enfant de la bourgeoisie algérienne, habitué au confort, aux villas d'été, aux dîners familiaux animés, qui découvre, adolescent, les balles perdues, les massacres dans les villages, les couvre-feux, les visages effacés par la terreur. Puis, à peine sorti de l'adolescence, ce jeune homme brillant mais en colère, surdoué mais indiscipliné, se cherche entre l'agronomie et le soccer, entre l'excellence académique et l'ivresse du sport. Il aurait pu faire carrière dans les stades d'Europe. Il aurait pu rester en Grèce, où il était adulé, bien payé, libre. Mais il a pris un autre chemin. Par loyauté envers son père. Ce choix l'a conduit à Montréal, au cœur d'un hiver québécois plus rude encore que les renoncements. »

André Bouthillier

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Ce caillou dans les pieds de l’Empire

Un caillou minuscule à l'échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, (…)

Un caillou minuscule à l'échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, l'île continue de défier les prédictions funestes. Depuis 1959, depuis la révolution castriste, combien de fois l'histoire l'a annoncée à l'agonie. Combien de fois on l'a dite asphyxiée, isolée, condamnée. Et pourtant, à chaque tentative de noyade dans la grande mer du capitalisme, l'île ressort la tête, comme un nageur têtu. Elle respire encore. Mal, parfois. Mais elle respire.

Pour y avoir passé une semaine comme touriste, il y a quelques années, j'ai pris une journée, loin des buffets à volonté, loin des piscines turquoise et des mojitos. Dans les rues et ruelles de la Havane, j'ai découvert un autre Cuba. Celui des files d'attente, des discussions passionnées et des étagères modestes. Une seule journée ne fait pas de moi un expert de l'histoire et de la réalité cubaine. Mais il a suffi de m'attarder dans un petit supermarché, pour recevoir un cours accéléré de géopolitique.

Derrière sa vitrine, un boucher exposait deux poulets, quelques morceaux de porc et, au bout du comptoir, des pieds de poule. C'est précisément devant ces pattes osseuses que la politique internationale s'est invitée. Ne parlant pas espagnol, j'ai demandé dans un anglais approximatif quelle recette pouvait bien accueillir ces pieds. La réponse m'est revenue dans un français impeccable, légèrement chantant. J'ai oublié la recette. Je n'ai pas oublié la qualité du français.

Sur le ton de la blague, je lui ai suggéré de donner des cours de français. Il m'a répondu avec un grand sourire qu'il était d'abord professeur de français. Boucher par nécessité, enseignant par vocation. Il m'a montré ses cartes professionnelles. Deux métiers, deux réalités. Un concentré de capital humain derrière un comptoir presque vide. Je lui ai lancé que je m'attendais presque à ce qu'il me dise qu'il était médecin. Il a souri encore. Deux de ses frères le sont, m'a t-il confié, dont un en mission dans des pays voisins comme Haïti et le Venezuela.

Je n'ai pas fait mystère de mon admiration. Un peuple de travailleurs, de diplômés, de gens capables d'enseigner Molière le matin et de découper du poulet l'après-midi. Dans son regard, pourtant, mes compliments semblaient flotter dans un certain malaise. Puis il m'a parlé, non pas en militant, mais en père de famille. Il aurait aimé n'avoir lui aussi qu'un seul travail. Il aurait aimé donner plus de temps pour ses enfants. Et pourquoi pas leur offrir lui aussi une semaine de vacances à New York ou à Montréal. Voir le monde sans devoir se justifier.

Le doute m'a traversé. Était-ce un futur exilé en puissance. Un dissident discret. La question était trop importante pour rester en suspens. Il m'a répondu sans détour. Il ne quitterait pas son pays en fuyant. Il ne trahirait pas la révolution. Son problème, disait-il, n'était pas Castro. Son problème était le capitalisme occidental, les sanctions, l'embargo américain en place depuis les années soixante, les pressions constantes, les tentatives d'assassinat du chef, qui ont jalonné la guerre froide. Selon lui, si les cubains ne sont pas aussi libres, c'est parce qu'ils ont osé l'être.

Plus tard, à Montréal, un autre Cubain m'a offert une lecture plus nuancée. Selon lui, les Cubains ne sont pas heureux, ils sont fiers. Une fierté façonnée par des décennies de discours, par une rhétorique de résistance, par l'idée d'être un petit pays qui tient tête à un géant. Dans cette version, le peuple serait coincé entre un communisme qui rationne et un capitalisme qui fait rêver en silence.

L'embargo, renforcé à plusieurs reprises, notamment sous l'administration Trump, continue de limiter l'accès aux marchés financiers et à de nombreux produits. Pendant des années, Caracas a été le principal allié économique de La Havane. Le pétrole vénézuélien arrivait à des conditions préférentielles. En échange, Cuba envoyait des médecins, des enseignants, des conseillers. Une solidarité idéologique devenue colonne vertébrale économique.

Quand le Venezuela s'est enfoncé dans sa propre crise, entre chute des prix du pétrole, sanctions internationales et effondrement productif, Cuba a vacillé à son tour. Moins de pétrole signifie moins d'électricité, moins de transport, moins de production. La dépendance a montré son revers. L'île s'est retrouvée fragilisée par la chute de son allié.

Pour Washington, ce contexte n'a rien d'une mauvaise nouvelle. Depuis des décennies, l'objectif affiché reste le même. Voir la fin du régime communiste issu de la révolution. Chaque difficulté économique est interprétée comme une preuve que le modèle ne tient pas. Chaque pénurie devient un argument politique. L'affaiblissement du Venezuela, en privant Cuba d'un soutien clé, sert indirectement la stratégie américaine de pression maximale.

Une question demeure, si le castrisme venait à tomber, cela signifierait-il automatiquement une victoire stratégique totale pour les Etats-Unis ? Rien n'est moins certain.

Le monde n'est plus celui de la guerre froide. Les puissances émergentes avancent leurs pions. La Chine a investi en Amérique latine et entretient des relations étroites avec La Havane. La Russie maintient un dialogue stratégique. Le Mexique a récemment annoncé son aide humanitaire à Cuba, affirmant sa volonté de ne pas laisser l'île s'effondrer. Dans un scénario de transition politique, il est peu probable que Washington soit seul à la table.

Un changement de régime n'équivaut pas mécaniquement à un alignement. L'histoire récente montre que les transitions sont complexes, souvent imprévisibles. Cuba pourrait chercher à diversifier ses partenaires plutôt qu'à se placer sous une seule tutelle. Les États-Unis aimeraient sans doute récupérer ce voisin rebelle. Mais la partie se jouerait à plusieurs.

Dans ce grand jeu, il y a pourtant des réalités très simples. Un professeur qui découpe du poulet pour arrondir ses fins de mois. Un homme qui rêve de vacances à Montréal sans vouloir trahir son pays. Un peuple fier, selon certains. Résilient, selon d'autres. Coincé, peut-être, entre un modèle qui s'essouffle et un autre qui attire autant qu'il inquiète.

Cuba peut tomber, se transformer, se réinventer. Rien n'est figé. Mais croire que sa chute éventuelle profiterait automatiquement à un seul acteur serait une erreur d'analyse. Les plaques tectoniques géopolitiques bougent. Les appétits sont nombreux.

Pendant ce temps, dans un petit commerce de La Havane, un professeur boucher continue sans doute d'enseigner le subjonctif le matin et de vendre des pieds de poule l'après-midi.

Avant de quitter le professeur-boucher, j'ai acheté ses pieds de poule. Dehors, je les ai offerts à une dame qui fumait devant sa porte. Elle m'a invité dans sa cuisine pour partager le repas. Mais je devais remonter dans le bus pour retourner à l'hôtel. C'est là que cette femme m'a lancé avec un sourire espiègle une petite phrase sortie tout droit du cœur. C'est peut-être dans ces deux mots que se joue l'essentiel. La capacité d'un peuple à rester debout, même lorsque les géants et les grands discours, se disputent son destin. « Viva Cuba ».

Mohamed Lotfi
11 février 2026

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Des milliers de manifestants défilent à Paris pour Haïti, la Palestine et l’Ukraine

Par Smith PRINVIL Samedi, Paris a été le théâtre d'une marche citoyenne d'envergure, organisée par le collectif NOU BOUKE et plus de quarante associations partenaires. De la (…)

Par Smith PRINVIL

Samedi, Paris a été le théâtre d'une marche citoyenne d'envergure, organisée par le collectif NOU BOUKE et plus de quarante associations partenaires. De la place de la Nation à la place de la République, plusieurs milliers de manifestants ont défilé pour porter un message clair : la paix et le respect de la souveraineté des peuples.

Si la marche a mis en lumière des situations spécifiques en Haïti, en Palestine et en Ukraine, elle a également symbolisé un appel global à la justice et à la solidarité internationale.
Dès la fin de matinée, la place de la Nation s'est progressivement remplie de participants venus de divers horizons : citoyens français, militants étrangers, associations de défense des droits humains et groupes culturels.

Au cours de la journée, le cortège s'est élancé vers la place de la République, encadré par les forces de l'ordre et les services de sécurité. Selon les organisateurs, plusieurs milliers de personnes ont pris part à cette marche, traduisant une mobilisation collective, citoyenne et internationale.

Tout au long du parcours, les rues de Paris ont été animées par des slogans et des chants en plusieurs langues, reflétant la diversité des participants. Drapeaux, pancartes et banderoles colorées composaient un véritable paysage visuel de solidarité.

Les manifestants ont insisté sur la nécessité de justice, de paix durable et de respect des droits fondamentaux des peuples, exprimant leur soutien aux populations confrontées aux conflits et aux crises politiques.

La marche a été largement couverte par les médias et sur les réseaux sociaux. Journalistes, vidéastes et créateurs de contenus ont relayé l'événement en photos, vidéos et retransmissions en direct, permettant au message des organisateurs d'atteindre un public bien au-delà des rues parisiennes. Cette visibilité a contribué à renforcer l'impact de la marche et à faire résonner l'appel à la paix et à la souveraineté sur la scène internationale.
Le choix du 7 février n'était pas anodin pour le collectif NOU BOUKE. Cette date renvoie au départ de Jean-Claude Duvalier pour la France en 1986 et correspond, depuis l'adoption de la Constitution de 1987, à la date symbolique de l'investiture présidentielle en Haïti.

Dans un contexte de crise politique persistante et de fragilité sociale, cette transition institutionnelle attendue n'a toujours pas eu lieu, renforçant la portée symbolique et politique de la marche.

Au-delà des causes spécifiques mises en avant, la marche a été un appel universel à la paix et à la solidarité entre les peuples. Les organisateurs ont voulu exprimer un ras-le-bol face aux injustices, tout en rappelant l'urgence d'une mobilisation citoyenne en faveur de la justice et de la souveraineté.

La manifestation s'est déroulée sans incident, dans un esprit pacifique et déterminé. Cette journée a démontré que, malgré les crises et les divisions dans le monde, les citoyens peuvent se mobiliser pour défendre les droits fondamentaux, la paix et la souveraineté.
À Paris, la marche du 7 février restera comme un moment fort de rassemblement international, où l'engagement individuel s'est transformé en message collectif, capable de traverser les frontières et d'inspirer d'autres mobilisations citoyennes à travers le monde.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Comptes rendus de lecture du mardi 17 février 2026

17 février, par Bruno Marquis — , ,
L'art de la fausse générosité Lionel Astruc Un livre à lire que j'ai dévoré et dont je ne saurais trop recommander la lecture… Un livre à lire absolument, en fait ! Comme (…)

L'art de la fausse générosité
Lionel Astruc

Un livre à lire que j'ai dévoré et dont je ne saurais trop recommander la lecture… Un livre à lire absolument, en fait ! Comme l'explique le bouquin, la sombre image de Bill Gates subit une métamorphose au début des années 2000 : cet emblème de l'accumulation de richesses devient, aux yeux des médias, le plus grand donateur planétaire, une icône de la générosité. Cette communication millimétrée cache pourtant une histoire effrayante et un mouvement qui se répand parmi les super-riches : le « philanthrocapitalisme ». Cette stratégie associe l'évitement fiscal et la fausse charité et transforme la fortune de quelques milliardaires en pouvoir. Ceux-ci empiètent ainsi sur le rôle des États et menacent la « démocratie ». La Fondation Gates incarne ce « charity business ». Elle est au centre d'un montage au service de multinationales nocives pour l'environnement, la santé et la justice sociale. Ce récit d'investigation en apporte la démonstration en suivant, depuis leur source, les flux financiers qui alimentent des actions dites « caritatives ». Le long de ce fleuve, chacun des affluents apporte son lot de paradis fiscaux, de conflits d'intérêts, de pratiques illicites et finalement d'emprise sur des enjeux vitaux. Le trust de la Fondation Gates finance les OGM, l'armement, les énergies fossiles, la grande distribution et les laboratoires pharmaceutiques. L'ensemble sert la vision de Bill Gates, qui voue un culte à la technologie comme solution à la crise écologique, nourrit une obsession pour les vaccins et méprise l'agroécologie et les médecines naturelles. Sachons distinguer, derrière ce savant Mécano financier, sa simplicité : il nous dépossède des ressources et des pouvoirs qui nous appartiennent. Que l'État cesse de se plier aux pratiques d'une poignée de multimilliardaires et protège enfin les citoyens et la planète !

Extrait :

En effet, l'argent versé à la Fondation n'est pas utilisé directement : il est d'abord investi par son trust (son fonds d'investissement). L'argent que la Fondation consacre à son activité caritative provient donc des investissements faits par le trust dans des entreprises. En d'autres termes, le trust gère les actifs de la dotation et investit dans des entreprises, tandis que la Fondation distribue les dividendes réalisés aux projets subventionnés. Or, les entreprises qui font fructifier l'argent de la Fondation contribuent largement à la pauvreté, à l'injustice sociale et économique dans le monde. Elles sont pour la plupart extrêmement critiquées pour leur participation aux violations des droits humains, du travail et de l'environnement, et à l'évitement fiscal.

Peau noire, masques blancs
Frantz Fanon

Il y a longtemps que je voulais lire Fanon, ce grand psychiatre et essayiste, mort jeune en 1961, dont l'œuvre sur le colonialisme fait depuis référence. J'ai entrepris de le lire intégralement, de façon chronologique, plutôt que de m'attaquer tout de suite à son œuvre la plus connue, « Les damnés de la terre ». Bien qu'assez théorique, « Peau noire, masques blancs » est une fort intéressante analyse psychologique de ce que le colonialisme nous a légué. Ce qui s'applique entre noirs et blancs dans le contexte racial et colonialiste, s'applique aussi, nous en prenons conscience à la lecture du livre, entre plusieurs autres groupes.

Extrait :

Je suis un homme, et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre. Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue.

Chaque fois qu'un homme a fait triompher la dignité de l'esprit, chaque fois qu'un homme a dit non à une tentative d'asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.

En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle.

Je voulais vivre
Adélaïde de Cermont-Tonnerre

Ce roman s'est mérité le dernier prix Renaudot. Il nous raconte, sous un angle nouveau, la vie de Milady, personnage féminin du roman « Les Trois Mousquetaires » d'Alexandre Dumas, représentée, dans ce classique, comme une espionne au service du cardinal de Richelieu, une manipulatrice, une séductrice et une meurtrière. Dumas en avait fait sans ménagement l'ennemie des mousquetaires et une femme fatale. Un peu moins de deux cents ans plus tard, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'emploie à la réhabiliter, en imaginant sa vie de femme depuis ses origines, ses écueils et son courage, dans un monde d'hommes, tant au niveau des personnages que de la littérature elle-même. Un très bon roman, assurément, pour ceux qui raffolent des romans de cape et d'épée.

Extrait :

Je contemplai un instant les fenêtres illuminées du château. Cette illusion de noblesse et de grandeur me fit soudain horreur parce que je savais, moi, qu'elle était bâtie sur les espoirs brisés et le corps martyrisé des femmes de notre famille.

Politique de la passion
Norman Bethune
Traduit de l'anglais

J'ai lu ces lettres et autres écrits de Norman Bethune avec beaucoup de plaisir. Bethune est une grande figure de notre médecine et un authentique révolutionnaire. On lui doit d'importantes avancées dans la lutte contre la tuberculose, dont il fut lui-même atteint, en chirurgie et en médecine sociale, ce qui devait, pour notre bonheur, aboutir à nos systèmes d'assurance-maladie. Anti-impérialiste, il s'est engagé avec détermination dans la lutte antifasciste en Espagne et dans la révolution chinoise. Un grand homme, vraiment !

Extrait :

La gare s'appelait Goasi. Nous y avons passé la journée pendant que notre commandant, le major Li, négociait avec les habitants du village le déchargement du riz et son transport en charrette sur 320 kilomètres jusqu'à notre point de départ, sur le fleuve Jaune. Belle journée chaude. Étendus au soleil, nous regardions la voie ferrée en direction nord, nous attendant à chaque instant à voir surgir les Japonais au détour du virage. Aucun soldat, personne sauf une centaine de blessés marchant sur la voie. Nous avons 400 sacs de riz – un trésor. Il ne faut pas qu'il tombe aux mains de l'ennemi. Nous avons marché jusqu'au village tout proche. Tous ses habitants ont fui sauf quelques vieillards.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Quand la Russie puise sa chair à canon en Afrique

17 février, par Paul Martial — ,
Victimes de la propagande, de nombreux jeunes Africains en quête d'une vie meilleure rejoignent la Russie. Ils n'y trouvent pourtant que la violence de la guerre — et trop (…)

Victimes de la propagande, de nombreux jeunes Africains en quête d'une vie meilleure rejoignent la Russie. Ils n'y trouvent pourtant que la violence de la guerre — et trop souvent, la mort.

Pour pallier le manque de soldats, les autorités russes ont mis en place des campagnes de recrutement en Afrique, d'abord par l'intermédiaire des mercenaires de Wagner, avant que ces filières ne se diversifient.

Des filières aux mains d'une élite véreuse

Le recrutement cible deux types de profils.

Des jeunes femmes sont enrôlées afin de fournir de la main-d'œuvre au complexe militaro-industriel Alabuga, situé au Tatarstan. On leur promet une formation et un bon salaire. Les campagnes de publicité cachent soigneusement qu'il s'agit de travailler dans des usines de fabrication de drones destinés au conflit, parfois exposées à des bombardements ukrainiens.
Un recrutement plus discret vise des hommes envoyés au front. Les promesses d'embauche évoquent des emplois non combattants — chauffeurs, infirmiers ou cuisiniers —, mais la réalité est toute autre. Ces réseaux, très lucratifs, sont dirigés par des hommes d'affaires et des politiciens. En Ouganda, par exemple, le député Edson Rugumayo, membre du parti au pouvoir et délégué de la jeunesse, y joue un rôle clé. En Afrique du Sud, la femme d'affaires Lebogang Zulu, représentante de son pays à la « BRICS Women's Business Alliance », est également impliquée, tout comme l'une des filles de l'ancien président Jacob Zuma, dont le parti, le MK, affiche des positions ouvertement prorusses.

Le cas le plus emblématique reste celui du Kenya, où le gouvernement de William Ruto encourage activement la jeunesse à émigrer. Alfred Mutua, ministre du Travail, a incité les jeunes, dans le cadre du programme de « labour mobility  », à partir travailler en Russie, contribuant ainsi à légitimer l'idée que ce pays représentait une destination sûre. C'est ainsi que des centaines de Kényans se sont retrouvés sur le front.

De l'espoir à l'enfer

Pour les jeunes femmes, les conditions de vie et de travail sont particulièrement difficiles. Le salaire réel est bien inférieur à celui qui leur avait été promis. La surveillance est constante, elles ne peuvent sortir librement et vivent confinées dans des dortoirs. Elles manipulent des produits toxiques sans aucune protection.

Quant aux jeunes hommes, dès leur arrivée à l'aéroport, leurs passeports sont confisqués. Ils signent un contrat en russe, qu'ils ne comprennent pas, puis suivent une formation sommaire au tir de deux semaines avant d'être envoyés au front, souvent dans les zones les plus dangereuses. Leurs régiments sont composés majoritairement d'étrangers, mais aussi de Russes sortis de prison ou dépendants à la drogue. La seule échappatoire consiste parfois à se blesser volontairement ou à tenter de franchir les lignes ukrainiennes. Sans passeport, leur rapatriement devient quasi impossible.

Les mobilisations des familles ont contribué à mettre en lumière ce trafic d'êtres humains, rendu possible par la duplicité d'une élite africaine complice d'une hiérarchie militaire russe criminelle.

Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La lutte juridique pour ouvrir Gaza à la presse étrangère a échoué. Il est temps de changer de cap

Alors que la Cour suprême d'Israël continue à permettre au gouvernement d'interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts (…)

Alors que la Cour suprême d'Israël continue à permettre au gouvernement d'interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts juridiques supplémentaires sont futiles.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Depuis plus de deux ans, l'Association de la presse étrangère (Foreign Press Association, FPA) a combattu à la Cour suprême le gouvernement d'Israël à cause de son interdiction générale d'une entrée indépendante des journalistes étrangers dans la Bande de Gaza. Pendant tout ce temps, le gouvernement israélien n'a pas vacillé dans sa position — et la Cour s'est avérée réticente à lui forcer la main.

La dernière audition dans cette affaire kafkaïenne a eu lieu le 26 janvier. Dans une déclaration soumise à la Cour, l'avocat du gouvernement, Jonathan Nadav, a argué que « l'entrée des journalistes pose encore un risque de sécurité, à la fois aux journalistes eux-mêmes et aux forces armées ». Ni la récupération du dernier corps d'otage israélien, ni l'ouverture récente de la frontière de Rafah, a-t-il souligné, ne justifient de changement dans cette politique.

La FPA — qui représente à peu près 400 journalistes étrangers basés en Israël et dans les territoires palestiniens occupés — a fait appel pour la première fois à la Cour suprême en décembre 2023, et à nouveau début 2024 après le rejet de son premier recours. La Cour a depuis accordé à l'État pas moins de 10 extensions de temps pour soumettre sa réponse, permettant de fait au gouvernement d'esquiver totalement le problème.

Cette fois, la patience de la Cour avec l'État semblait à court. La juge Ruth Ronnen a pressé les représentants de l'État de clarifier quels changements concrets sur le terrain seraient requis pour que l'interdiction de l'accès des médias étrangers soit annulée. « Vous ne pouvez plus dire que le risque est le même », a-t-elle dit, se référant au cessez-le-feu qui a été en vigueur depuis plus de trois mois. « Vous devez expliquer quoi d'autre doit avoir lieu pour que l'entrée des journalistes soit permise. Il ne suffit pas d'affirmer qu'il y a des inquiétudes pour la sécurité sans les expliquer. »

Nadav a répliqué qu'il ne pourrait fournir de détails supplémentaires que dans une session à huis closed — une requête que la Cour a acceptée, tout en refusant à Gilad Shaer, l'avocat représentant la FPA, l'accès à l'information qui lui a été présentée secrètement. Après la session à huis clos, la Cour a une fois de plus refusé d'émettre un jugement, demandant à la place à l'État de soumettre avant deux mois une autre mise à jour.

« La FPA est profondément déçue que la Cour suprême israélienne ait une fois de plus repoussé son jugement sur notre requête », a dit l'organisation dans une déclaration officielle en réponse à la non-décision du tribunal. « Il n'y a aucun argument de sécurité qui justifie le refus global d'Israel de permettre un accès indépendant des journalistes étrangers à Gaza, à un moment où des travailleurs de l'aide humanitaire et d'autres responsables sont autorisés à Gaza. Le droit du public à savoir ne devrait pas être réduit à une pensée après coup ».

Tania Kraemer, correspondante pour Deutsche Welle à Jérusalem et actuelle présidente de la FPA, a écrit aux membres le lendemain de l'audition, les informant que la Cour avait prévu les prochaines procédures le 31 mars, et que les avocats de l'organisation projetaient de faire appel de la décision. Pourtant, dans la mise à jour envoyée aux membres après une réunion du bureau le 4 février, il n'y avait aucune indication de futures mesures concrètes, au-delà de l'intention de « monter une campagne sur les réseaux sociaux si nous en avons la capacité ».

On peut presque sympathiser avec la FPA piégée dans cette situation, coincée pendant plus de deux ans entre un gouvernement israélien obstiné et une faible Cour suprême. Pourtant cette sympathie fait rapidement place à la colère et au désespoir quand on parcourt la page des communiqués de l'association, maintenant remplie d'une série apparemment sans fin de déclarations quasi-identiques de « déception » vis-à-vis du gouvernement, de « désarroi » devant un nouveau délai accordé par la Cour, « d'espoir » que les juges « résistent fermement à l'État » et, inévitablement d' « indignation et de choc » devant l'assassinat continu de journalistes gazaouis.

Plutôt que de changer son approche, la FPA continue de suivre les règles et d'en référer à la Cour suprême, bien qu'il n'y ait aucune indication que cela force jamais la main du gouvernement. Ce faisant, la FPA non seulement échoue à atteindre son objectif de lever l'interdiction d'accès de la presse à Gaza, mais elle aide aussi à légitimer la perception externe qu'il y a un « examen juridique » de bonne foi — pierre angulaire de la démocratie libérale qu'Israël s'auto-proclame d'être.

« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait »

Un cas analogue, hors du domaine de l'accès de la presse, offre un précédent utile. En septembre dernier, quatre groupes de défense des droits humains israéliens — Gisha, HaMoked, l'Association pour les droits civils en Israël et Médecins pour les droits humains –Israël — ont pris la mesure extraordinaire de retirer une requête urgente à la Cour suprême qui demandait l'entrée immédiate d'une aide humanitaire suffisante dans Gaza. Déposée en mai, la requête avait trainé pendant plus de trois mois sans audition, la Cour ayant à plusieurs reprises repoussé l'examen juridique d'une politique qui avait conduit à une famine de masse.

Expliquant leur décision, les organisations ont dit qu'elles ne pouvaient plus participer à ce qui était devenu une « procédure futile » permettant à l'État de continuer à agir sans supervision tout en invoquant la simple existence d'un examen judiciaire comme preuve qu'il était prêt à rendre des comptes. « [C'est une procédure] de laquelle l'État seul dérive des bénéfices », ont écrit les avocats de Gisha dans leur demande pour retirer leur requête. « il continue à exercer une force débridée, à affamer des gens innocents et à leur refuser de l'aide humanitaire vitale … tout en se lavant extérieurement les mains de toute responsabilité. »

Ces reports répétés, ont noté les ONG, ont aussi aidé Israël lors de ses batailles juridiques dans des tribunaux internationaux.Même si les représentants de l'État ont argué devant la Cour internationale de justice que son système juridique restait ouvert à toute personne cherchant à contester ses actions, cette affaire cruciale est restée en suspens, et l'État n'a jamais été contraint à rendre compte de sa conduite.

La FPA pourrait-elle imiter l'exemple de ces ONG israéliennes ? Sa situation est certainement différente : la majeure partie du travail au jour le jour de la FPA — faciliter l'accès, l'accréditation et la communication entre les journalistes étrangers et les autorités israéliennes — dépend d'un engagement continu avec les organismes mêmes qu'elle conteste maintenant, faisant de son retrait une mesure qui a des conséquences particulièrement lourdes pour ses membres.

Pourtant la FPA a l'obligation de se demander ce que son approche actuelle a vraiment réussi à obtenir, à la fois pour ses membres et pour la population la plus vulnérable dans ce pays. À considérer avec quelle facilité les appels de la FPA à la Cour suprême sont balayés par Israël — avec l'aide active de cette Cour — la réponse semble claire.

Continuer à participer à cette mascarade n'est utile à personne sauf au gouvernement israélien. Cela ne sert qu'à permettre au Premier ministre Benjamin Netanyahou et à ses alliés d'extrême-droite de projeter une façade de démocratie grâce à leur participation à des procédures juridiques, protégés par la connaissance que la Cour leur fournira des reports sans fin qui empêcheront tout changement significatif de leur politique.

« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait », a dit un membre de la FPA qui a parlé avec +972 sous couvert d'anonymat. « Il y a des voix à l'intérieur de la FPA qui ont appelé, et continuent à appeler, à des actions plus fermes, comme d'arrêter l'insertion des journalistes dans l'armée israélienne [à Gaza] ou de boycotter le Bureau du Premier ministre ». Selon un autre membre de la FPA, une proposition pour « suggérer aux rédacteurs en chef des entreprises de médias d'accepter de boycotter les interviews, les conférences de presse et les points d'information avec des responsables de l'armée jusqu'à ce que les médias étrangers soient autorisés à accéder de manière indépendante à Gaza », a été repoussée lors d'un vote du bureau.

Un autre membre de FPA, parlant aussi anonymement, a décrit la procédure d'appel en cour comme « une embarrassante évasion, faible et pathétique, de la responsabilité des journalistes par les ‘principaux' organes internationaux de diffusion médiatique alors que le massacre génocidaire se poursuit. L'histoire jugera cet épisode embarrassant très durement, y compris le massacre et les mutilations de plusieurs centaines de journalistes qui ont eu lieu pendant cette période. Et très hauts sur la liste des blâmes figureront les organes de presse internationaux qui ont insulté l'intelligence des moucherons avec cette procédure de pure forme. »

Une question de vie et de mort

Aussi longtemps qu'Israël continuera à bloquer l'entrée des médias internationaux dans Gaza, les journalistes palestiniens sur le terrain demeurent les seuls yeux du monde extérieur documentant la vie sous un bombardement continu, les déplacements et le siège, au prix d'un immense risque personnel. Soutenir leur travail n'est donc pas seulement une question de solidarité professionnelle, mais de nécessité.

Mais le fait même que les journalistes palestiniens aient été abandonnés à porter seul ce fardeau est en lui-même une mise en accusation. Des développements récents rendent clair que l'interdiction continue d'Israël sur l'accès des médias étrangers à Gaza a des conséquences de vie et de mort.

Quelques jours seulement avant l'audition, le 21 janvier, l'armée israélienne a mené une des attaques les plus meurtrières contre Gaza depuis que le prétendu cessez-le-feu ait entré en vigueur en octobre dernier, ajoutant 11 morts supplémentaires aux 500 Palestiniens environ tués par les tirs israéliens dans les quatre derniers mois.

Parmi les victimes se trouvaient deux garçons de 13 ans, l'un tué par une frappe de drone israélien au centre de Gaza, et l'un abattu par les troupes israéliennes à Khan Younis. Trois autres — Muhammad Salah Qishta, Abdel Raouf Sha'at, et Anas Ghneim — étaient des journalistes en mission pour le Comité égyptien des secours à Gaza. Ils ont été tués après qu'une frappe aérienne israélienne a touché la voiture dans laquelle ils voyageaient, en route pour documenter la situation d'un camp de déplacement nouvellement établi dans la zone d'Al-Zahra, au sud de la ville de Gaza.

Les journalistes, que le porte-parole de l'armée israélienne a décrits comme « des suspects qui opéraient un drone affilié avec le Hamas », étaient à plusieurs kilomètres de la prétendue « Ligne jaune » quand ils ont été frappés, et ne pouvaient pas de manière plausible poser une menace aux forces israéliennes. Et comme les images des suites de l'attaque le montrent, le véhicule était clairement marqué comme appartenant au Comité égyptien.

Après le massacre, la FPA a publié une condamnation de la conduite d'Israël. « Une fois encore, des journalistes ont été tués par les frappes de l'armée israélienne tout en exerçant leurs devoirs professionnels », a dit le groupe. « Trop de journalistes dans Gaza ont été tués sans justification, tandis qu'Israël continue à dénier l'accès indépendant des médias internationaux au territoire. »

Mettant de côté la question de ce qui pourrait constituer une « justification » possible pour tuer des journalistes, il est clair que la stratégie actuelle de la FPA a échoué à faire quoi que ce soit pour protéger ses collègues palestiniens. Combien d'autres journalistes palestiniens auront été tués au moment de la prochaine date limite donnée par la Cour à l'État fin mars — une date qui ne sera presque certainement pas moins arbitraire que celles qui l'auront précédée ?

Le temps est venu pour que la FPA suspende sa coopération avec la Cour suprême et d'autres institutions israéliennes d'État qui renforcent et légitiment la censure des médias étrangers à Gaza. En déclarant publiquement que la procédure juridique est épuisée, elle peut au contraire mobiliser la pression de la communauté internationale des médias et pousser les organes de diffusion de ses membres à conditionner à l'accès à Gaza leur coopération future avec des institutions israéliennes. Continuer le long du chemin actuel — un chemin qui n'a produit aucun résultat pendant plus de deux ans, alors que les journalistes palestiniens dans Gaza continuent à être tués — n'est plus défendable.

Amos Brison

AURDIP. Posted on février 10, 2026

• Traduction CG pour l'AURDIP.

Source - +972 Magazine, 6 février 2026 :

Les enjeux de l’intervention impérialiste au Venezuela

L'attaque et l'enlèvement de Maduro s'inscrivent dans la nouvelle stratégie des États-Unis pour la réorganisation du monde. Cette stratégie passe notamment par un renforcement (…)

L'attaque et l'enlèvement de Maduro s'inscrivent dans la nouvelle stratégie des États-Unis pour la réorganisation du monde. Cette stratégie passe notamment par un renforcement de la pression impérialiste sur l'Amérique latine.

Tiré de Inprecor 741 - février 2026
11 février 2026

Par Frank Gaudichaud

Vladimir Padrino Lopez, Delcy Rodriguez et l'ambassadeur russe Sergey Mélik-Bagdasarov, mai 2025. Juan Barreto/AFP via Getty/images

Que s'est-il passé lors de l'enlèvement de Maduro ?

Pas mal d'éléments et de détails nous sont encore inconnus, mais nous sommes face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d'État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier. Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères). C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud est bombardé de la sorte (rappelons l'intervention contre Noriega, au Panama, en 1989, ou l'invasion de la Grenade en 1983, avec l'arrestation puis l'exécution du Premier ministre Maurice Bishop).

La présence militaire US était massive dans l'espace Caraïbes depuis plusieurs mois, avec notamment la présence du plus grand porte-avions au monde, le Gerald-Ford, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic. La possibilité d'une intervention s'est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l'intervention et de la destruction de plusieurs points névralgiques et de défense. L'absence quasi totale de défense organisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis en un temps record de capturer et de séquestrer le président Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont même été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celle d'être à la tête d'un « Narco-État ».

Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – évidemment – toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d'un protectorat sur le moyen terme, si on l'en croit les premières annonces de la Maison Blanche. Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l'hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l'hémisphère » sous sa coupe, grâce au plus grand arsenal militaro-industriel que l'humanité ait jamais construit. Il s'agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l'immense réserve de pétrole lourd du pays.

Selon tes informations, quelle est l'attitude de l'appareil d'État et des couches dominantes au Venezuela par rapport à cette opération ?

C'est encore en voie de réorganisation. Ce qu'on constate – et que confirment nos contacts sur place –, c'est que suite à la séquestration du président, il y a bien une continuité de l'appareil d'État maduriste, qui est incarné aujourd'hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l'instant. Bien sûr, l'attitude de l'armée, pilier du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2017-2019, est déterminante.

On voit pour l'instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux·les dirigeant·es de ce qu'était le madurisme au pouvoir depuis 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l'homme fort du régime, puisqu'il tient la police et a des liens très forts avec l'armée et avec la Chine. L'indéboulonnable ministre de la Défense et chef d'état-major, Vladimir Padrino López affiche également son soutien, comme le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l'un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale. Il y a néanmoins des doutes sur jusqu'à quel point un secteur du régime aurait lâché Maduro en amont et « pacté » la transition en cours, face à la pression maximale exercée par les États-Unis et aux échecs répétés des négociations avec Trump. Toute une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, cherche à sauver ses intérêts économiques dans l'extraction pétrolière et minière et son impunité… Mais avec quelle marge de manœuvre aujourd'hui ? Et en l'absence d'un vaste mouvement de résistance nationale ?

Le fait est qu'il n'y a pas eu de capacité de réaction face à une agression, pourtant attendue dans le monde entier et avec des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis dans du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l'espace aérien, avec une défense antiaérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont. Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n'y a eu aucun ordre de défense. Ce silence signifie-t-il des complicités actives ou passives internes, une perte de contrôle totale de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l'état-major dans l'attente d'une réorganisation du pouvoir sans Maduro ? Les débats et les rumeurs vont bon train à Miraflores, comme dans tout le Venezuela. Ceux qui ont payé le prix de cette débâcle, ce sont plus de 100 personnes (civil·es et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agent·s cubain·es assassiné·es.

Quant à la position de Delcy Rodríguez, elle a confirmé la mise en place de l'État d'exception : on est donc loin d'une perspective d'ouverture et de démocratisation, c'est tout le contraire, même si plusieurs prisonnier·es politiques ont aussi été relâché·es, dont l'opposant Enrique Marquez. Les déclarations de Rodriguez semblent confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse après l'agression : ils seraient disposés à la mise en place d'une nouvelle ère de «  coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la «  reconstruction » de l'industrie pétrolière sous contrôle impérialiste. En interne, la présidente a néanmoins répété qu'il s'agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération de Maduro et Flores et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la télévision. Le patron de la CIA vient pourtant d'être reçu à Caracas et même médaillé ! Trump a annoncé qu'il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »…

Jusqu'à quel point un madurisme sans Maduro pourra-t-il s'organiser ? Pourquoi n'y a-t-il pas de mobilisation importante des bases chavistes et populaires ?

L'option que l'on pensait être celle de Trump était celle d'un regime change en plaçant sur le trône l'opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat à la présidentielle de 2024 Edmundo Gonzalez, déchu suite à fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump : et ce n'est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l'autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose ! Le pari de Trump est donc clairement de s'appuyer sur l'appareil d'État maduriste, en faisant le calcul qu'ils tiennent le pays (d'une main de fer) et en constatant qu'ils conservent le soutien de l'armée et aussi une certaine base sociale, le chavisme populaire, qu'il convient de canaliser. Ceci en exerçant en parallèle une menace et contrainte politico-militaire impériale considérable. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays sans un appui direct de l'impérialisme, y compris avec des troupes au sol. Un scénario à l'irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis n'est pas bonne et que des midterms arrivent bientôt.

Il est assez surprenant que l'appareil d'État et la bolibourgeoisie soient capables d'un tel bouleversement.

Tout le monde est dans l'expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale massive. C'est la peur et l'incertitude qui dominent et s'il y a eu quelques manifestations de soutien à Maduro, elles sont restées relativement timides.

Ce n'est pas si surprenant. D'une part, face à l'immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l'impérialisme US contre le Venezuela, dans un contexte régional de plus en plus hostile. Mais aussi car on assiste, depuis bien plus d'une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu'avait pu incarner un temps, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire radicale, progressiste et anti-impérialiste.

Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, oligarchique, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l'extraction pétrolière et minière. Après avoir réprimé les manifestations et secteurs de l'opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu et concentré les pouvoirs, Maduro a fait de même pour l'opposition de gauche, contre d'anciens alliés d'hier (le Parti communiste notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es chavistes.

La détérioration de la situation interne, décuplée par des années de sanctions iniques et de blocus des États-Unis, a provoqué l'exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d'habitant·es !). Même si dans les dernières années, il y a eu une lente et continue récupération économique, d'ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, chargée de l'extraction du pétrole. Comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale sauvage et à une destruction de tous les droits fondamentaux qu'au socialisme…

Dans ces conditions, l'absence des conditions d'une résistance anti-impérialiste avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est assez évidente. Et l'administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subit un coup d'État, soutenu par la CIA et le patronat local, et est « sauvé » par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montrent leur disposition à rejeter ce coup d'État pro-impérial.

Y a-t-il néanmoins des pans de l'appareil militaro-civil qui sont encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et disposés à résister ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicalismes et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés ou d'autres cooptés. Avec donc beaucoup de résignation et, même, l'espoir (vain) pour une partie non négligeable de la population qui pense que cette nouvelle crise pourra desserrer l'étranglement du pays et que l'arrivée des capitaux étatsuniens amènera un rebond économique… Va-t-on assister à la mise en place d'une sorte de cogestion forcée et de collaboration « pro-impériale » de la part d'une partie de la caste bolibourgeoise pour sauver ses intérêts (ce qui est peu probable d'ailleurs sur le long terme), pour d'autre part continuer à tenir le pays dans ce contexte de quasi-protectorat ? Quelles seront les capacités de réorganisation autonomes des classes populaires et de lutte pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation du pays, dans ce nouveau contexte, après des années d'immense précarité matérielle ?

Trump expliquait vouloir récupérer les ressources pétrolières soi-disant volées aux États-Unis.

Le satrape étatsunien annonce de manière directe et sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l'âge d'or de l'extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l'extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu'en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.

Ceci est dans l'esprit de l'oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d'accumulation par dépossession. Quand Trump dit qu'ils ont été « écartés », on pourrait penser qu'il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l'extraction dans la frange pétrolifère de l'Orénoque, là où est la principale réserve actuellement. Avec probablement 300 milliards de barils, c'est la première réserve prouvée à l'échelle planétaire, mais d'un bitume extra-lourd et très couteux à raffiner.

Ce que voudrait le milliardaire Trump, c'est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d'Exxon, de Chevron et des grandes multinationales étatsuniennes, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l'OPEP). Ce n'est pas si facile en vrai, dans un contexte où pour l'instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et vu le délabrement très avancé des infrastructures (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement). En tout cas, il y a de gros investissements à réaliser : certains parlent de 60 milliards voire 100 milliards de dollars sur plusieurs années, à injecter pour le capital nord-américain. Rien n'est joué car il faudrait garantir sur le long terme la maitrise sociale et politique du pays et la marginalisation effective de la Chine. C'est vraiment une perspective de recolonisation.

Et en même temps, si cet axe énergétique saute aux yeux – dans son discours, Trump déclare que « l'argent sort du sol au Venezuela » –, l'aspect géostratégique est à mon sens essentiel et est d'ailleurs exprimé avec brutalité par Marco Rubio : il s'agit de discipliner toute la région, menacer l'Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l'espace des Caraïbes, faire tomber Cuba (l'obsession du clan Rubio) comme un fruit mûr plutôt que par une intervention, Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas, alors que l'économie de l'île est dans une situation encore pire qu'au début des années 1990. Et menacer la Colombie, le Mexique, leurs gouvernements progressistes et leur relative autonomie dans l'échiquier régional.

Les documents de la « nouvelle stratégie de sécurité nationale » de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même une « fascisation » de l'ordre mondial. Éric Toussaint vient d'y consacrer une étude détaillée (1). On entre à nouveau dans l'ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n'a jamais disparu) où seule la force brute compte : l'Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu'il veut à l'échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l'ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud-Est.

L'administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l'ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais, avec la remilitarisation des relations inter-étatiques et des conflits guerriers d'échelle continentale. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide » (2), bloc contre bloc, et celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.

Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l'Amérique latine ?

On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelque temps, la polycrise du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n'ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec la réorganisation en cours des chaînes de valeur et une hyper-concentration du capital au plan mondial (3). Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d'Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l'espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.

En ce sens, il est très intéressant de revenir aux écrits de Lénine, Rosa Luxemburg, Ernest Mandel ou Samir Amin sur l'impérialisme, sans les lire comme une « vérité révélée », comme sur les riches débats des années 1970 sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance (4). Les auteur·es qui pensaient que l'ère de l'impérialisme était plus ou moins finie ou encore qu'on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique, qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.

Dans ce contexte, l'idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l'Amérique latine, se réaffirme de manière ultra-violente. La doctrine Monroe du corollaire Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l'administration Trump avec fracas et violence. Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celles des Big Tech et de la monnaie) et de la puissance géopolitique (même si ce n'est pas encore au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 1990 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et du dollar, tel qu'elle s'est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle (5). La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l'ensemble de l'Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l'Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.

Trump l'a dit et le répète : il n'était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coups de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étatsunienne. Ses outils sont les multiples bases étatsuniennes, le déploiement de la quatrième flotte, le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n'a pas à ce stade de véritables moyens militaires dans la région.

La relation avec la Colombie est à ce propos centrale, puisque, jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l'espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maitrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques très durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.

Les résultats de cette bataille des titans sont incertains – même dans l'Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques. Trump veut renforcer les « siens » : les extrêmes droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast et pratique l'interventionnisme électoral, comme il l'a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s'appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».

Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l'adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et des oukases commerciales, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l'OTAN y compris.

Ça doit être complexe de modifier les chaînes de valeurs et l'organisation internationale du travail. Cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d'être contradictoire avec ce que Trump ou d'autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.

Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors. Ils ont fait part de leurs doutes et réticences sur l'investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole du Venezuela à leur profit, et le peu de garanties dont ils disposent sans une stabilisation politique difficile à obtenir sans la mise en place d'un protectorat répressif et couteux. Trump a dû les recevoir et réitérer son engagement à leurs côtés.

En retour, les dirigeants chinois ont fait part de leur rejet de l'agression contre leur allié vénézuélien. C'est un coup dur qu'ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s'est avéré inefficace. L'envoyé spécial de Xi Jinping pour l'Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l'impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l'attitude guerrière des États-Unis.

La Chine a bien compris la menace. Son talon d'Achille est sa dépendance énergétique – le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l'hémisphère. Ils affichent un discours « gagnant-gagnant », mais la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d'agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d'investissement dans la région pour 2035. Le mégaport de Chancay qui vient d'être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique atteint également la Chine.

Même si le Parti communiste chinois s'inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud global », nombreux·se sont les militant·es qui ont conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d'émancipation, de développement, et même en termes diplomatiques. On l'a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou, de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas celui de libération des peuples du Sud (6).

La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise, et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir. À ce stade, les États-Unis représentent plus de 36 % de l'ensemble des dépenses militaires de la planète. C'est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu'il n'y a que quelques centaines de Chinois et peut-être 30 à 35 000 de Russes… Trump veut s'appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme global player toujours intouchable.

As-tu des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Quelle est l'attitude des gouvernements dits « progressistes » ?

Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l'agression contre le Venezuela, l'enlèvement du Président Maduro, la rupture de l'ordre international, la violation de souveraineté d'un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et de manière plus claire Gustavo Petro en Colombie, ce qui ne signifie d'ailleurs pas une adhésion de leur part au régime Maduro.

Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l'ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, il a aussi essayé de mobiliser l'Organisation des États américains, mais il montre en même temps une certaine impuissance. Alors que, dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l'UNASUR, la CELAC et même l'ALBA (7) pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.

On ne parle plus du tout des projets de Banque du Sud, voire d'une monnaie commune alternative. Aujourd'hui, l'idéal de la Patria grande est en recul partout, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l'effondrement de l'expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée, le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien s'entredéchire, l'expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement seuls, même si Petro et davantage encore Claudia Sheinbaum montrent qu'ils ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.

Le facteur décisif dans un tel contexte, ce sont les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, indépendamment de la position des gouvernements, pour l'autodétermination et la souveraineté nationale. Une manière d'avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s'appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l'horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d'une partie des Latino-Américain·es. Pourtant, au Brésil ou avec Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d'ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté ou réprimé les résistances, et ce qu'il n'a pas fait directement, l'effondrement économique s'en est chargé. Il reste des « communes » et certaines expériences d'auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c'est très clair, on l'a vu dans la dernière période, et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ses débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d'Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc, dans plusieurs pays, ça bouge.

On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c'est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n'y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme on a pu en voir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l'ALCA (8), défait en 2005. Un point d'appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement No Kings, les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l'immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l'establishment Démocrate…

Sinon, il faut reconnaitre qu'il y a un reflux néoconservateur, voire réactionnaire sur de nombreux plans, dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l'État ou des paramilitaires ou des migrations forcées. C'est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays du grand soulèvement populaire de 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c'est fondamental, selon moi, car c'est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial.

Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaitre comme une « alternative » aux yeux d'une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Bien sûr, de notre point de vue, c'est une « alternative » régressive au service du capital, au service de la destruction de l'environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, etc. Et au service de l'impérialisme US. Ainsi, Kast s'est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C'est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l'attaque était une excellente nouvelle pour l'Amérique latine. L'extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump. Alors que les élections arrivent au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu'en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d'un Lula vieillissant du haut des ses 80 ans ?

Quelles pistes donnerais-tu pour un programme transitoire anti-impérialiste mondial ?

C'est très ambitieux ! et je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu'on peut dire aisément, c'est que ce n'est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d'offensives impériales, de guerres, de génocide à Gaza, d'invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation, qu'on va trouver l'issue… Donc comme le disait l'ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » (9).

Dans le contexte actuel latino-américain, les gauches militantes et radicales cherchent dans un premier temps à construire une résistance anti-impérialiste la plus large et unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant contre de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, la mobilisation continentale reste très en deçà de l'urgence du moment. Ils et elles exigent le retrait immédiat de l'immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération de Maduro et Cilia Flores, selon le principe que c'est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne (10).

Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l'autodétermination des peuples. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, non sectaires ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.

Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes quels qu'ils soient et la défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l'urgence est la construction d'une solidarité internationaliste active et concrète. C'est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela. Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venue le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars prochain, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d'appui à valoriser (11). On espère qu'elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d'objectifs communs, sans sectarisme, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d'accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et des mouvements sociaux d'un peu partout.

Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d'alternatives démocratiques dans un contexte d'effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie. Décroissance évidemment dans les pays riches, mais différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, l'abolition des dettes publiques illégitimes, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l'auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l'exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).

Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s'inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là.

On le sait, il n'y aura pas d'émancipation s'il n'y a pas une émancipation du travail, la reconstruction des droits des travailleur·ses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes » à l'écoute des utopies et expériences. Par exemple, l'Amérique latine est terre du zapatisme et de plusieurs processus révolutionnaires, et ses mouvements débattent depuis une vingtaine d'années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s'appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones.

Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat (12). On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d'avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l'accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser des transitions, déclinées dans chaque pays, et reconstruire des solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d'une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu'il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à co-construire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l'échelle nationale, c'est certain) (13).

La situation est surdéterminée par le cataclysme – déjà en cours – que le bouleversement climatique fait peser sur l'humanité et qu'il faut tout repenser sur cette base. Le fameux Programme de transition (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C'est dans cette perspective que la Quatrième Internationale a versé au débat le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, texte validé par le denier congrès mondial et fruit d'une élaboration collective internationale de plusieurs années (14). Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d'urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l'ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser : comme le dit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes » (15). Trump, Netanyahou, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !

Le 18 janvier 2026

Notes

1. « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », 16 janvier 2026, Contretemps web.

2.La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », 29 avril 2023, Contretemps web.

3. Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d'accumulation du capital », 13 janvier 2026, Inprecor n°740.

4. Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 ; Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976.

5. Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.

6. Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n'agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », 6 octobre 2025, Contretemps web.

7. Les États-Unis sont membres de l'OEA, mais pas de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).

8. Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).

9. Daniel Bensaïd, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.

10. Lire la démarche initiée par des militant·es latino-américains « Arrêter l'offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine », signée par plusieurs centaines de camarades.

11. Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.

12. Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.

13. Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.

14. Le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.

15. Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Epstein, symptôme du capitalisme patriarcal

17 février, par Manon Boltansky — , ,
Scandale pédocriminel de masse, ramifications politiques internationales, déferlement complotiste : l'affaire Epstein sidère par son ampleur. Elle révèle surtout des mécanismes (…)

Scandale pédocriminel de masse, ramifications politiques internationales, déferlement complotiste : l'affaire Epstein sidère par son ampleur. Elle révèle surtout des mécanismes structurels du capitalisme patriarcal.

11 février 2026, par BOLTANSKY

L'affaire Epstein est difficile à appréhender par son ampleur. Jeffrey Epstein était déjà, avant la révélation de ses différents et nombreux crimes, le symbole du capitalisme contemporain : wonder boy « investisseur d'affaires » dont on ne sait pas exactement d'où venait la fortune, au carnet d'adresses pléthorique, introduit dans tous les milieux de l'élite capitaliste — financier, people, culturel, politique. Une figure mondiale du pouvoir et de l'argent, à la manière d'un Trump des années 1990, avant son basculement politique.

Aujourd'hui, le scandale apparaît dans toute sa dimension : réseau pédocriminel inter­national, magouilles financières, financements semi-occultes de personnalités politiques, de partis d'extrême droite, d'ex ou d'actuels ministres, aux États-Unis comme en Europe, lien avec différents services secrets. Tentaculaire, non pas au sens fantasmatique de la pieuvre des complotistes, mais parce que ses ramifications sont réelles, nombreuses et documentées : des acteurs puissants, des relais institutionnels, et surtout des victimes par centaines — le plus souvent invisibilisées.

Complotisme, antisémitisme et instrumentalisation

Le vocabulaire convoqué dans les débats publics révèle un autre phénomène d'ampleur : la lecture complotiste de l'affaire. Des caricatures d'Epstein en diable ou en pieuvre se sont multipliées, réactivant des codes visuels historiquement liés à l'antisémitisme. À l'extrême droite, l'affaire nourrit les récits sur les « élites dégénérées », les réseaux « sataniques » ou les fantasmes type QAnon.

Trump lui-même instrumentalise l'affaire à l'approche des élections de mi-mandat, alors que ses propres liens passés avec Epstein fragilisent sa base MAGA. Technique classique : saturer l'espace informationnel. La publication de près de trois millions de documents par l'administration américaine submerge la capacité de traitement médiatique, avec pour but que certaines données détournent l'attention et que des informations véritables soient noyées dans la masse.

D'autant que cette déclassification reste partielle : des millions de documents demeurent caviardés ou jugés trop sensibles. La divulgation fragmentaire alimente les soupçons qu'elle prétend dissiper, d'autant que la ministre de la Justice Pam Bondi, ancienne avocate de Trump, supervise le processus.

Des violences systémiques

Si l'affaire est extraordinaire par son ampleur, elle ne l'est pas par sa nature. Elle constitue au contraire l'expression paroxystique du fonctionnement ordinaire du capitalisme patriarcal : l'argent et le pouvoir permettant l'achat, l'exploitation et la destruction de corps, en particulier ceux de femmes jeunes, précaires, isolées. Les témoignages décrivent un système prédateur ciblant méthodiquement les victimes les plus vulnérables, sans ressources ni protections.

Il ne s'agit pas d'un homme seul mais d'un réseau d'agresseurs sexuels, protégés par leur position sociale. La bourgeoisie possède les moyens de production, mais aussi le pouvoir politique, médiatique et symbolique. Cette domination produit des formes d'impunité qui rendent possibles de tels systèmes.

La tentation est grande de construire la figure du « monstre », de renvoyer ces crimes à une élite immorale extérieure à la société. Pourtant, les violences sexuelles sont massives et transversales. Les statistiques sur l'inceste, la pédocriminalité ou les violences sexuelles montrent leur ampleur structurelle, bien au-delà des « élites aux mœurs déviantes ». L'affaire Pelicot, par le nombre d'agresseurs impliqués, a rappelé la banalité sociale de ces crimes, qui touchent toutes les couches de la société.

Impunité de classe et banalisation

Reste que la richesse et le pouvoir protègent. Dans une société où des figures médiatiques ou politiques poursuivent leur carrière malgré des accusations ou condamnations, l'impunité n'est pas l'exception mais un mécanisme.

Ainsi, l'affaire Epstein doit éclairer les logiques matérielles d'un système : concentration extrême du pouvoir, marchandisation des corps, banalisation des violences sexuelles. Elle rappelle que ces crimes ne relèvent pas de marges obscures, mais du cœur même d'un ordre social fondé sur la domination capitaliste et patriarcale. C'est ce système qu'il faut détruire, pour qu'il n'y ait plus d'Epstein ni de victimes.

Manon Boltansky
P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 787 (12/02/2026). Publié le Mercredi 11 février 2026 à 11h00 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/epstein-symptome-du-capitalisme-patriarcal

Sudfa sort sa cinquième brochure !

17 février, par Sudfa — , ,
L'équipe de Sudfa a le plaisir de vous présenter notre le 5e numéro de notre brochure annuelle pour ce début d'année 2026 ! Le titre de ce numéro : « Guerre dévastatrice, (…)

L'équipe de Sudfa a le plaisir de vous présenter notre le 5e numéro de notre brochure annuelle pour ce début d'année 2026 ! Le titre de ce numéro : « Guerre dévastatrice, résistance populaire : le peuple soudanais n'a pas dit son dernier mot ». Voici ce qu'elle contient et comment se la procurer.

Tiré du blogue de l'auteur.

Que contient la brochure Sudfa 2026 ?

Cette brochure est le fruit d'un travail collectif d'écriture et de mise en page mené depuis le mois janvier par les bénévoles de notre association. Comme les numéros précédents, ce cinquième numéro contient :

Des outils pédagogiques pour comprendre la guerre au Soudan : frise chronologique du contexte soudanais et de l'année 2025, carte inédite sur l'impérialisme émirati et son implication dans la guerre, portraits de personnalités soudanaises marquantes.

Des articles d'analyse politique et d'actualité des mobilisations.

Des contenus culturels (sport, peinture, cinéma).

Des traductions de communiqués des comités de résistance soudanais qui témoignent de leur lutte sur le terrain.

Comment se la procurer ?

La brochure est en vente à prix libre, pour financer les activités de notre association et soutenir notre travail de journalisme militant. Le prix libre nous permet par ailleurs de vous proposer des articles gratuits en ligne toute l'année, de même que nos contenus sur les réseaux sociaux. Pour obtenir la brochure en ligne et nous soutenir :

1) Faire un don à notre cagnotte en cliquant sur ce lien.

2) Nous écrire par mail à sudfamedia@gmail.com : nous vous envoyons ensuite la brochure par mail au format .pdf !

Les fonds levés par la vente de la brochure permettent poursuivre les activités de l'association, notre travail d'édition et de traduction, d'éducation populaire et de soutien aux mobilisations des Soudanais.e.s pour la liberté, la paix et la justice.

Aidez-nous à la diffuser

Vous connaissez une librairie, un infokiosque, un bar-restaurant, un lieu associatif où vous pourriez proposer la brochure à prix libre ?

Vous voulez diffuser la brochure lors d'un événement de soutien au Soudan ou internationaliste ?

Nous avons besoin de l'aide de tout le monde pour faire connaître les luttes soudanaises dans le monde francophone !

Contactez-nous par mail à sudfamedia@gmail.com.


L'édito du cinquième numéro

Comme chaque année, Sudfa Media vous propose une brochure revenant sur les événements marquants de l'année écoulée. Ces dernières années, le Soudan est traversé par une accélération historique des événements, d'une révolution populaire en 2018 à une guerre imposée depuis avril 2023, contre les aspirations de liberté et de justice du peuple soudanais.

Si le Soudan n'est pas le seul pays ravagé par la guerre, dans un contexte mondial marqué par la montée des fascismes et par des guerres impérialistes et néocolonialistes, il est l'un des rares conflits face auxquels le monde a largement choisi de détourner le regard. Ce silence est d'autant plus troublant que la situation a été qualifiée à plusieurs reprises par les Nations unies comme l'une des pires crises humanitaires contemporaines. Ce choix pose une question fondamentale : que reste-t-il de notre humanité et de la solidarité entre les peuples à l'heure des catastrophes majeures ? Les événements tragiques vécus à El Fasher en novembre 2025 semblent répondre cruellement à cette question, comme s'il fallait qu'une ville entière soit rasée et sa population massacrée pour que les consciences commencent enfin à s'éveiller.

L'année 2025 a été particulièrement éprouvante pour les Soudanais·es. Catastrophes naturelles liées au changement climatique, aggravation de la crise humanitaire, famine, déplacements massifs de populations, ingérences étrangères, atrocités de guerre, effondrement économique, et absence d'une vision politique crédible de la part de la classe politique soudanaise pour sortir le pays de cette crise, n'ont cessé de rendre la situation encore plus dramatique.

Dans ce contexte, que reste-t-il de la révolution soudanaise ? Cette mobilisation populaire exceptionnelle s'est traduite par des projets politiques tels que la “Charte du pouvoir du peuple” portée par les comités de résistance, ou encore la “vision révolutionnaire” proposée pour sortir de la guerre. Ces initiatives portent le même projet révolutionnaire incarné par le slogan "Liberté, Paix et Justice”, qui continue d'inspirer le peuple soudanais. Trois ans après le début de la guerre, malgré une recomposition brutale de la scène politique, une large partie de la population est restée fidèle à l'esprit de la révolution, dans la diaspora ou au Soudan via des collectifs engagés pour améliorer le quotidien des populations. Le rôle central des “chambres d'urgence” sur le terrain en coordination avec la diaspora soudanaise a d'ailleurs été récompensé par plusieurs prix internationaux. Face à cette mobilisation révolutionnaire et humanitaire, la solidarité avec le peuple soudanais ne faiblit pas, et elle s'exprime à travers le monde entier.

Parler du Soudan aujourd'hui implique nécessairement d'interroger les responsabilités dans l'alimentation continue de ces violences. Celle de la communauté internationale, immobile face à la tragédie en cours. Celle des puissances étrangères dont les ingérences exposent la brutalité des impérialismes contemporain. Et celle des États qui ont transformé le Soudan en un théâtre de règlements de comptes géopolitiques.

Malgré la guerre, les Soudanais·es expriment leur liberté et leur résilience à travers une vie culturelle foisonnante. La qualification de l'équipe nationale soudanaise à la CAN a contribué à renforcer le sentiment d'unité. Les initiatives culturelles et créations portées par la diaspora soudanaise apparaissent aussi comme des espaces de préservation de la culture, des pratiques et des identités attaquées par la guerre et l'exil.

Sudfa Media propose ici une lecture qui ne se prétend pas neutre, mais au contraire, résolument engagée dans la continuité de la révolution soudanaise et nourrie d'enseignements politiques. Dans ce numéro, des voix soudanaises se croisent pour analyser la situation du pays avec engagement, rigueur et profondeur. Bonne lecture !

Appel du Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d’Ukraine

17 février, par Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d'Ukraine — , ,
Le mouvement syndical québécois se replie frileusement au-dedans des frontières nationales. « Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 (…)

Le mouvement syndical québécois se replie frileusement au-dedans des frontières nationales. « Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 membres), la CSN (315 000), la CSQ (225 000) ou la CSD (72 000), il semble impossible de trouver un seul communiqué publié ces derniers mois (années ?) en solidarité avec nos camarades étatsunien·nes qui luttent contre le régime néofasciste de Trump, qui s'opposent à cette haine de l'immigration, à la répression policière et syndicale. […] Et sans surprise, il est tout aussi difficile de trouver des textes récents en solidarité avec les camarades qui sont géographiquement plus éloigné·es. Pour ne prendre que deux exemples d'actualité et impossible à ignorer : nous n'avons rien trouvé sur les dizaines de milliers de camarades massacré·es en janvier 2026 en Iran ou sur nos camarades Ukrainien·nes qui ne cessent de nous réclamer des armes, en vain depuis quatre ans, pour se défendre contre l'impérialisme Russe ou tout simplement de l'aide pour se chauffer. Il faut par exemple remonter au mois de février 2022 pour trouver une référence à l'Ukraine sur le site de la FTQ ou de la CSN. »

Le syndicalisme québécois maintiendra-t-il ce cru rejet de l'internationalisme à l'égard de cet appel pressant du Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d'Ukraine ? On aurait tort de s'imaginer que nos gouvernements font le maximum pour soutenir la lutte de libération nationale contre l'envahisseur russe dont le gouvernement Poutine est devenu un chef de file de la montée du néofascisme. Une victoire russe serait non seulement un renforcement de ce chef de file mais un signal fort envoyé aux deux autres grandes puissances impérialistes, les ÉU et la Chine, à subjuguer à leur tour leurs voisins.

Pas d'électricité. Pas de chauffage. Pas d'eau. Des enfants qui tentent de dormir tout habillés sous plusieurs couvertures. Des hôpitaux fonctionnant grâce à des générateurs, jusqu'à ce que le carburant vienne à manquer. Des téléphones qui rendent l'âme. Une connexion Internet qui tient à peine. Il ne s'agit pas d'une catastrophe naturelle ni d'une défaillance technique. C'est délibéré. La Russie utilise le froid et l'obscurité comme des armes. Par des températures négatives, couper l'électricité et le chauffage n'est pas une « pression ». C'est une attaque directe contre la vie des civils.

Les Russes attaquent les chemins de fer et la logistique nationale, exposant les travailleurs aux tirs, les tuant et coupant les moyens de subsistance de millions de personnes. Il s'agit de terrorisme, perpétré par un État contre le peuple d'un autre.

Tolérer cette terreur revient à se rendre complice. Cela montre à tous les régimes autoritaires qu'ils peuvent terroriser les civils pour les soumettre sans conséquences.

Les dégâts ont dépassé les frontières de l'Ukraine. Des coupures d'électricité ont été enregistrées dans certaines régions de Moldavie et de Roumanie. Les erreurs commises par les États ne respectent aucune frontière.

L'armée d'occupation russe est incapable de montrer au dictateur russe le moindre résultat sur le front, où des travailleurs, des syndicalistes, des ingénieurs, des entrepreneurs, des fonctionnaires, des commerçants et tous les autres citoyens ukrainiens, qui menaient une vie paisible, sont devenus des guerriers et résistent avec un dévouement farouche à la guerre, à la famine et à la méfiance qui ont envahi leur pays en 2022. Ainsi, le seul moyen de pression qui reste, à savoir les armes à longue portée, est utilisé contre les civils les plus faibles et les plus démunis.

Mais l'Ukraine tient bon. Parce que son peuple refuse de céder.

Les soldats tiennent le front au péril de leur vie. Les travailleurs du secteur de l'énergie, les médecins, les sauveteurs, les travailleurs des services publics restaurent ce qui a été détruit, encore et encore, sous les tirs et au péril de leur vie.

Mais l'héroïsme n'est pas un système de sécurité.

Nous appelons le mouvement syndical international, nos frères et soeurs du monde entier à :

dénoncer publiquement les attaques russes contre les infrastructures énergétiques, les chemins de fer et la logistique pour ce qu'elles sont : du terrorisme et un nouveau signe de génocide contre les civils ; - appeler les travailleurs et les syndicats du monde entier à se solidariser avec leurs frères et soeurs ukrainiens qui fournissent des services vitaux sous les bombes ; - faire pression sur les gouvernements pour qu'ils prennent des mesures concrètes, et non se contentent de déclarations d'inquiétude ; - renforcer les sanctions et l'isolement international de l'agresseur ; - contacter les syndicats et soutenir l'aide humanitaire pratique aux travailleurs qui survivent à l'hiver sans électricité ; - soutenir de toute urgence le renforcement de la défense aérienne de l'Ukraine, seul moyen de mettre fin à ces attaques.

Il ne s'agit pas ici de sympathie. Il s'agit de savoir où se situe la limite.

Si le terrorisme, le froid et l'obscurité sont acceptés comme des armes aujourd'hui, demain, cette arme ne sera pas seulement utilisée contre l'Ukraine.

Membres