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Réplique aux réponses de Bernard Rioux et Roger Rashi

18 février, par Guillaume Boivin — , ,
Le 16 février 2026, j'ai fait paraître une Lettre d'opinion dans le Devoir. Celle-ci suscitait dès lendemain de vigoureuses rebuffades de la part de Bernard Riouxet Roger (…)

Le 16 février 2026, j'ai fait paraître une Lettre d'opinion dans le Devoir. Celle-ci suscitait dès lendemain de vigoureuses rebuffades de la part de Bernard Riouxet Roger Rashi, d'infatigables militants historiques de la gauche québécoise pour lesquels j'ai le plus grand respect.

Malgré ce respect qui leur est dû, je me dois de souligner et démentir ici plusieurs des raccourcis et suppositions erronées qui semblent avoir assis leurs réponses à mon texte. Le lecteur attentifs aux trois textes pourra par ailleurs constater de lui-même que plusieurs des éléments tout à fait justes des propos Rioux-Rashi mais que ces derniers présentent comme étant en réaction aux miens se retrouvent bien au contraire presque tels quels dans mon texte.

Réduite à sa plus simple expression, ma thèse est la suivante : un parti qui ne décide pas clairement « si la poursuite du succès électoral et du pouvoir représente oui ou non pour lui un objectif stratégique (donc, un moyen) central » ne pourra avoir la cohérence d'action nécessaire à son succès puisqu'une partie de ses membres, militants et dirigeants se comporteront comme si la réponse était oui et une autre partie comme si la réponse était non. C'est ce qui arrive présentement chez QS. Je pose ensuite un certain nombre de conditions complémentaires pour fonctionnaliser une réponse « oui », si elle était retenue.
Par une interprétation que je ne saurais m'expliquer, les camarades Rioux et Rashi arrivent à transformer mon insistance sur le fait que l'important est de choisir clairement (pour retrouver une cohérence d'action) et ma « proclamation » que les deux choix sont totalement légitimes, qu'ils ont leurs potentialités et leur valeur propre, en la défense d'une option bien définie, à l'instar de GND.

Je tiens à rassurer mes camarades : si je puis avoir à mes heures une certaine inclinaison personnelle, je réitère que pour moi, l'important est un choix clair, quel qu'il soit.

Pour être plus limpide encore : Je ne suis pas sans appétit pour un baroud d'honneur tous azimuts qui dirait sans contraintes ses quatre vérités à notre société et à ceux qui la dirige actuellement D'autant plus que de vénérables camarades me disent qu'il s'agit de la voie vers la victoire. J'avoue ne pas partager leur certitude, mais je suis prêt à essayer si le parti en fait le choix clair, n'ayant pas non plus la certitude de l'inverse.

Mais ce dont j'ai acquis la certitude, c'est de ne pas souhaiter voir persister l'absurdité d'une situation où la main droite tire dans la jambe gauche, et la main gauche tire dans la jambe droite.

Pour le dire crûment : Christine Labrie ne peut pas faire du Christine Labrie en même temps que Haroun Bouazzi fait du Haroun Bouazzi et penser que le parti aura la cohérence d'action nécessaire pour progresser.

Un autre volet où mes propos sont malheureusement erronément représentés est lorsque Roger écrit (et Bernard similairement) « Guillaume Boivin s'arroge le droit de défier brutalement les critiques provenant de la gauche du parti : taisez-vous ou quittez le parti, nous somme-t-il, de façon bien peu subtile. ».

Premièrement, je ne souhaite le départ de personne. Je ne fais qu'affirmer que nous devons faire un choix démocratique clair face à la question que je pose, puisqu'il s'agit pour moi d'une condition sine qua non pour que le parti puisse avoir la cohérence d'action nécessaire pour cheminer vers ses objectifs. Évidemment, ce choix ayant été démocratiquement effectué, il appartiendrait à chacun de décider de quitter ou d'accepter s'y conformer dans la sphère publique, les débats pouvant se poursuivre à l'interne. Deuxièmement, d'où prend-il que cela devrait viser d'emblée la gauche du parti ? À nulle part je ne soutiens cela.

J'aimerais en terminant aborder un dernier élément qui me semble avoir été particulièrement mal représenté dans les textes des camarades. Il s'agit de celui où je parle, dans l'éventualité de l'adoption de « l'option A-Oui « , de la nécessité de reconnaître la difficulté pratique de mener sur tous les fronts des luttes en nous mettant en opposition frontale avec le sentiment général du moment.

Nul besoin d'être le plus grand analyste marxiste pour reconnaître que bien sûr, le sentiment général du moment est largement instillé par l'idéologie dominante. Que la tâche historique est de le faire évoluer et non de s'en satisfaire ou de le considérer comme une donne immuable.

Mais là où le bât blesse, c'est quand les camarades Rioux et Rashi confondent (pour mieux « attaquer ? ») « en prendre acte et composer avec » avec « accepter et renoncer ». Il faut bien voir que nous ne sommes pas ici dans un conflit de finalité mais bien de moyens.
Ma prétention, toute prosaïque, est la suivante : trop souvent, un concitoyen qui est attiré par notre position maximaliste sur le sujet A va être rebuté par notre position maximaliste sur le sujet B, celui qui est attiré par notre position maximaliste sur le sujet B va être rebuté par notre position maximaliste sur le sujet C etc…

Cela n'a pas grande importance si on pense que la poursuite du succès électoral et du pouvoir ne représente pas un objectif stratégique (donc un moyen) central à la réalisation de notre projet. Mais si on croit que oui, c'est évidemment un frein et un problème majeurs.
Alors que faire pour assembler autour d'un front électoral commun des gens qui n'en sont pas au point de pouvoir adhérer aux positions maximalistes sur tous les fronts ?

Oh bien sûr, comme le dit le camarade Rioux, on peut travailler « patiemment mais résolument » à faire en sorte qu'une population soumise à un embrigadement doctrinal pro-système constant et étouffé par les nécessités de la vie vienne nous rejoindre en dehors de la boîte et adhère aux positions maximalistes sur tous les fronts grâce à l'éclairage que nous pourrons lui apporter.

Mais il me semble qu'il y en a une autre : Prioriser.

Prioriser pour rassembler autour des nécessaires positions maximalistes sur les sujets les plus prioritaires (au premier chef la protection de la biosphère, sans laquelle rien ne fait sens) A-B-C un segment suffisamment large de nos concitoyens sans les rebuter par des positions maximalistes sur d'autres sujets auxquels ils sont rébarbatifs.

Moduler ce qui ne relève pas de superpriorités en fonction de ce qui précède ne signifie pas, comme je le disais dans mon texte, « que les autres sujets seront considérés comme sans importance, mais qu'ils ne seront (menés et) mis en avant dans la mesure où ils ne nuiront pas à l'atteinte des superpriorités ayant été déterminées ».

Et comme heureusement tout n'est pas toujours mal fait en ce bas monde, le plus souvent, ceux qui sont susceptibles d'être fédérés autour des nécessaires positions maximalistes sur les sujets A-B-C sont rarement réactionnaires sur les sujets D-E-F-G-H, à défaut d'être à l'aise avec les positions maximalistes. Il y a donc moyen de proposer malgré tout sur ces sujets des positions progressistes qui seront 100 mètres au-devant de la parade plutôt qu'à 100 kilomètres.

Voici donc ce qui me semblerait propre à rendre opérationnel un éventuel choix clair faisant de la poursuite du succès électoral et du pouvoir un objectif stratégique central, SI un tel choix était jugé le bon.

Il y aurait bien d'autres choses à rectifier quant à la réception de mon texte mais je crois que l'essentiel est maintenant dit.

Bien que j'aurais aimé être mieux compris dès le départ, ces échanges ont néanmoins le grand mérite de susciter le nécessaire débat sur les questions en jeu.
J'espère donc qu'une fois les termes du débat ainsi clarifiés, celui-ci pourra se poursuivre sur la base des positions réelles des protagonistes.

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Le problème à trois corps du capitalisme

17 février, par Romaric Godin — , ,
La maison d'édition La découverte offre sur son site la lecture de l'introduction du livre de Romaric Godin. Nous la reproduisons donc ci-dessous. (…)

La maison d'édition La découverte offre sur son site la lecture de l'introduction du livre de Romaric Godin. Nous la reproduisons donc ci-dessous.

https://www.editionsladecouverte.fr/le_probleme_a_trois_corps_du_capitalisme-9782348087752

Introduction Les trois corps de la crise

Puisque notre époque aime tant les histoires, en voici une pour commencer. Ce matin-là, plusieurs dizaines d'hommes et de femmes politiques et d'économistes parmi les plus réputés de la planète reçurent tous, au même moment, un étrange cadeau. Un casque, sans connexions ni câbles, d'une couleur argentée. Aucun mot n'accompagnait cet envoi. Aucun desti- nataire n'était signalé. Ce casque était là et voilà tout. Ceux qui osèrent le porter furent déplacés dans une réalité étrange, étrangement réelle. Une ville au bord d'un fleuve s'offrait à eux. Une foule immense vaquait à des occupations que ces esprits brillants ne tardèrent pas à identifier comme archaïques. Tout cela ressemblait à la Chine ancienne. Parfois, parmi cette masse indifférente à la présence des nouveaux arrivants, on distinguait des humains « modernes », sans doute celles et ceux qui avaient également placé le casque sur leurs yeux.

L'un d'eux, richement vêtu, s'avança hors de la foule et salua solennellement : « Soyez les bienvenus, vous avez été sélectionnés pour votre savoir afin d'aider le roi Sun Hao à gouverner ce pays. Il vous attend dans son palais. » Deux gardes ouvrirent alors la route vers un immense palais, peuplé de soldats et de serviteurs. Les plus sinophiles d'entre les « élus » pouvaient deviner que cette scène était censée se passer à la fin du iiie siècle de notre ère, dans le royaume chinois de Wu, un des trois royaumes issus de la désintégration de l'Empire des Han en 220. Sun Hao, le dernier roi de Wu, arriva au pouvoir en 276. Réputé pour ses excès et sa cruauté, il tenta tout de même pendant quelques mois, au début de son règne, de régler l'instabilité de Wu. Puis son échec et sa folie conduisirent le royaume à sa perte, avant qu'il ne soit conquis en 280 par les Jins, une dynastie du Nord qui réalisa à nouveau, et pour peu de temps, l'unité de la Chine.

Tout cela s'apparentait à un classique jeu vidéo de gestion politico-militaire où l'on doit produire et doser les ressources rationnellement pour l'emporter. Rien de bien passionnant, et qui ne soit à la hauteur de personnages aussi remarquables que ceux qui avaient reçu le casque. Mais l'étrangeté du procédé, le réalisme de l'expérience, le sentiment de rêve éveillé, tout cela méritait bien qu'on tente l'expérience. D'autant que ceux qui avaient été choisis n'étaient pas insensibles au fait d'avoir vu leurs mérites reconnus, cédant parfois à la vanité.

Après une volée de marches, les « élus » pénétrèrent dans une grande salle ornée de trophées et d'étendards où, sur un podium, trônait Sun Hao. Ce dernier se leva et expliqua enfin l'objet de cette étonnante aventure virtuelle : « Lorsque mon aïeul Sun Quan ouvrit une nouvelle ère, il le fit à regret, poussé par la nécessité. Il chercha sans cesse à rétablir l'ordre ancien du monde, celui qui était stable. Mais le chaos s'est emparé du pays et la discorde s'est saisie de notre famille. Je viens de retrouver le trône de mon malheureux père, l'empe- reur Wen, sauvagement assassiné par des usurpateurs. Il est désormais temps de rétablir l'ordre, la stabilité et la prospérité de Wu. On m'a dit grand bien de votre sagesse. Prouvez que vos talents peuvent être utiles. C'est tout. »

Lorsque le roi se tut, il fallut se retirer. Chu He livra alors les clés du problème : « La richesse de Wu ne progresse plus. L'argent manque partout. Les riches vivent dans un luxe indécent et accaparent le peu de richesses encore produites. Mais le roi craint de les taxer ou de confisquer leurs biens, car ils tiennent les terres et les paysans à leur merci et peuvent, à tout moment, se soulever contre lui. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple est mécontent. Les révoltes se font fréquentes et certains en viennent à espérer que le roi de Jin conquière Wu. À cela s'ajoutent des désastres naturels répétés et constants : le fleuve inonde champs et villes, et l'État est incapable de financer les travaux nécessaires pour endiguer les effets de ces inondations. Les sécheresses dévas- tatrices succèdent aux pluies diluviennes et les glissements de terrain sont fréquents et ravageurs. La nature semble en furie contre notre royaume et nous sommes impuissants. Seule votre sagesse pourra nous aider. »

Le jeu se révélait donc plus riche que ce que la plupart de nos savants économistes et doctes politiques avaient anticipé. Il ne s'agissait pas de gérer des ressources avec des paramètres basiques pour rendre un pays puissant capable de conquérir ses voisins. Il s'agissait plutôt d'assurer sa stabilité en lui permettant de retrouver la croissance économique dans un contexte de tension sociale et de crise environnementale. Les paramètres étaient multiples et complexes, le réalisme stupéfiant. Le pays de Wu était émaillé de manufactures, de terres agricoles et de mines, et tourné vers le commerce extérieur. Derrière le pittoresque de la Chine du iiie siècle, il y avait là quelque chose qui ressemblait à une économie moderne et diversifiée. Aucun des « élus » ne pouvait décem- ment refuser un tel défi. Le but de la science économique n'est-il pas précisément de trouver des solutions à ce genre de problème ? Le but du politique n'est-il pas de trouver des traductions concrètes aux recommandations des économistes pour parvenir à assurer le bonheur commun ?

Aussi chacun d'eux se mit-il à la tâche. Rapidement, des nuances se firent jour parmi les « élus », mais tous étaient d'accord sur l'essentiel : la solution consistait à renouer avec la croissance économique qui, seule, pouvait donner du travail au peuple et renflouer les caisses de l'État. Une fois cet objectif atteint, la stabilité irait de soi. Pour y parvenir, les moyens étaient nombreux et variés. Certains prônaient la taxation des plus riches. D'autres pensaient au contraire qu'il fallait baisser les impôts pour encourager les riches à dépenser davantage.

D'autres encore estimaient que Wu devait développer des marchés libres dans son économie pour que les prix soient justes et que chacun soit payé à hauteur de ce qu'il produisait. On en trouvait enfin qui prétendaient qu'il valait mieux éduquer les enfants du royaume afin que celui-ci devienne un foyer d'inno- vation dans des technologies permettant de favoriser la produc- tion mais aussi de protéger les terres des calamités naturelles.

Tous déposèrent au pied de Sun Hao leurs projets et leurs plans, leurs rapports et leurs recommandations, sûrs d'avoir trouvé la clé de l'énigme posée par le roi. Les recomman- dations furent testées les unes après les autres. Et rien ne se passa comme prévu. Tous furent alors plongés dans le noir, avant que ce vers de Li Bai, écrit près de cinq siècles plus tard, ne s'inscrive lentement devant leurs yeux : « Ici fut le palais antique du roi de Wu. L'herbe fleurit en paix sur ses ruines 1. » L'expérience virtuelle était terminée. Aucune solution n'avait permis de trouver une solution au problème posé. Et aucun retour en arrière n'était plus possible. Cette petite fable est inspirée d'un best-seller de science- fiction, Le Problème à trois corps, écrit par un auteur chinois, Liu Cixin 2. Dans ce livre publié en 2006 et depuis adapté en série, des extraterrestres sont soumis aux mouvements chaotiques et imprévisibles de trois soleils tournant autour de la planète Trisolaris. Ces êtres recourent au procédé du casque-jeu pour tenter de faire comprendre aux savants de la Terre que leur situation est intenable. Mais ces derniers échouent également à déterminer les mouvements à venir des trois astres pour une raison simple : c'est un problème physique insoluble. Les extraterrestres n'ont alors d'autre solution que de quitter la sphère d'attraction des trois astres pour se réfugier sur une planète plus stable, la Terre.

La thèse défendue dans ce livre est que c'est à un problème similaire que notre monde est confronté. Pour le comprendre, il nous faut nous pencher sur la situation qui est la nôtre au milieu des années 2020. Au moment où ces lignes sont écrites, le pays le plus puissant du monde, doté d'un arsenal militaire capable de détruire la planète en quelques secondes, est gouverné par Donald Trump, un homme haineux et clownesque qui, en s'appuyant sur une politique autoritaire et violente, a promis un « nouvel âge d'or » aux États-Unis. Tout cela témoigne de la fragilisation de ce pays malade cherchant à se protéger grâce à un retour désespéré vers son glorieux passé. Puissance hégémonique crépusculaire, les États-Unis semblent prêts à tout pour conserver leur domination.

Car celle-ci est contestée de toutes parts. À commencer par la Chine, devenue en trente ans, avec l'appui du capita- lisme étatsunien, la plus grande économie de la planète 3. Les tensions ne cessent de se multiplier en mer de Chine, autour de Taïwan, formellement reconnue internationale- ment comme une partie de la République populaire, mais qui est le premier rideau défensif des États-Unis dans le Pacifique.

Pourtant, la Chine ne brille guère non plus par sa stabilité. La croissance y ralentit fortement, plombée par une crise immobilière engagée en 2021 avec la faillite d'un des plus grands promoteurs du pays, Evergrande, et qui se poursuit cinq ans plus tard. Le pays doit faire face aux limites de son développement, alors que Pékin promet une prospé- rité toujours croissante. Cette situation rend la rivalité sino- étasunienne de plus en plus aiguë, chacun tentant de gagner du terrain sur l'autre pour ne pas perdre pied dans son propre pays.

Mais cette rivalité n'épuise pas la situation. Aucune hégémonie mondiale n'étant plus capable de s'imposer, les appétits des puissances secondaires qui, elles-mêmes, tentent d'échapper au ralentissement de la croissance s'aiguisent. Les conflits de haute intensité se multiplient donc, faisant des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. Au Moyen-Orient, en Ukraine, au Soudan, en République démocratique du Congo, les populations s'enfoncent dans des conflits longs et violents, sans réelles perspectives de solutions durables.

Ces secousses géopolitiques se reflètent aussi dans la profonde instabilité intérieure des sociétés modernes. En Occident, les paysages politiques se fracturent et, souvent, s'atomisent, rendant le gouvernement des États de plus en plus complexe. La France, pays dont le régime politique a été construit en 1958 et 1962 pour donner des majorités aux chefs de l'État, se retrouve ainsi confrontée à une instabilité endémique. Les colères sociales répondent à l'impuissance des politiques. Une vague identitaire, xénophobe et autoritaire émerge en réponse à ce chaos politique et social, sans évidemment parvenir à résoudre les crises.

Les pays du « Sud global », nouveau terme forgé pour dessiner en creux ce qui n'appartiendrait pas à un Occident encore attaché à l'hégémonie étatsunienne, n'échappent pas à cette instabilité. Depuis 2019, du Chili au Kenya en passant par le Sri Lanka, le Nigeria, l'Indonésie ou le Bangladesh, les révoltes sont fréquentes et parfois violentes. Il est vrai que le ralentissement de la croissance mondiale et le retour de l'inflation ont mis un frein au « rattrapage » de ces économies. Comme le soulignait en 2024 un rapport du Programme des nations unies pour le développement (PNUD), les écarts se creusent à nouveau entre pays développés et pays du Sud global en termes de développement humain 4. La Zambie, le Sri Lanka, l'Éthiopie et d'autres ont déjà fait défaut sur le remboursement de leurs dettes.

Cerise sur le gâteau, cette instabilité est renforcée et entretenue par une accélération de la crise écologique, l'élé- ment structurant de notre modernité. Les désastres naturels liés à cette crise semblent s'accélérer depuis 2020, tandis que le réchauffement de la planète et la dégradation de la bio di- versité dépassent déjà les pronostics les plus pessimistes. La vie dans les océans recule, les limites planétaires sont franchies les unes après les autres. Les désastres réguliers – inondations catastrophiques, sécheresses généralisées, canicules à répétition, dégradation globale du cadre de vie – rappellent le caractère particulier de la crise actuelle, tout en renforçant l'instabilité générale. L'avenir s'annonce sombre et incertain.

Bien sûr, ni les crises ni l'instabilité mondiale ne sont des nouveautés, mais ce qui frappe, au début de cette seconde moitié des années 2020, c'est le cocktail de crises diverses et nombreuses qui se succèdent à un rythme soutenu, d'absence de réels pôles de stabilité et d'un total sentiment d'impuis- sance. Pendant la guerre froide, par exemple, des crises se produisaient, créant parfois des situations fort dangereuses, mais il était possible de retrouver une forme d'équilibre parce que les grandes puissances étaient relativement stables et que la confiance globale dans le progrès permettait de construire des compromis sociaux, géopolitiques et écono- miques.

Tout cela a disparu au profit d'un chaos global où toute résolution semble impossible, y compris, comme dans le cas pays pauvres », Mediapart, 17 mars 2024. Le rapport publié en 2025 a confirmé cette tendance.

de la crise écologique, lorsque le constat est très largement (mais pas universellement) partagé. Pire, les solutions appor- tées semblent avoir pour conséquence d'ouvrir de nouveaux fronts dans la crise. On n'en citera ici que quelques exemples, avant d'aborder ce sujet plus en détail par la suite. Les confinements et le soutien massif apporté par l'État aux entreprises et aux salariés pendant la pandémie ont permis de « mettre sous cloche » l'économie pour la préserver de la crise sanitaire de 2020. Mais cette politique a rapide- ment ouvert de nouvelles difficultés sociales et économiques – notamment une reprise de l'inflation – qui ont à leur tour déstabilisé les États aux échelles nationale et internationale.

De même, la volonté d'accélérer la transition écologique dans le cadre économique existant a entraîné son lot de nouvelles crises, par exemple dans le secteur de l'automobile ou dans la manière dont l'extrême droite a instrumentalisé le mécontentement des consommateurs face à ce qu'elle appelle l'« écologie punitive ».

Notre monde ressemble donc à celui de notre petite fable en ouverture de ce livre : un chaos généralisé couplé à une incapacité de l'autorité politique à ramener un semblant de stabilité rappelant l'« ancien monde » idéalisé. De fait, derrière leurs discours volontaristes ou prétendument protec- teurs, les classes dirigeantes de notre époque masquent de plus en plus mal leur impuissance.

À la fin de la pandémie de Covid 19, au moment où la Russie a attaqué l'Ukraine, un des intellectuels les plus en vue du moment, Adam Tooze, a tenté, dans un article du Financial Times, de caractériser ce moment en utilisant le vieux concept de « polycrise ». Il y décrivait un monde où les « chocs sont disparates mais interagissent entre eux, de sorte que l'ensemble est encore plus insurmontable que l'ensemble des parties 5 ». Selon lui, il n'est pas possible d'isoler une cause à ce chaos, et chaque tentative de régler les crises conduit à ouvrir de nouveaux fronts : « Plus nous réussis- sons à faire face, plus les tensions montent. » En 1993, déjà, Edgar Morin avait décrit une « crise générale de la planète » se réalisant en une série de crises « qui s'entre-stimulent les unes les autres »6. Le principe de la « polycrise », selon Morin, se résume de cette façon : « Ainsi on ne saurait détacher un problème numéro un, qui subordonnerait tous les autres ; il n'y a pas un seul problème vital, mais plusieurs problèmes vitaux, et c'est cette inter-solidarité complexe des problèmes, antagonismes, crises, processus incontrôlé, crise générale de la planète, qui constitue le problème vital numéro un 7. »

La polycrise serait alors proche du problème à trois corps, un problème si complexe que l'action sur le réel devient impossible, voire néfaste, engendrant un sentiment d'impuis- sance politique. Certes, Edgar Morin proposait de prendre l'enchevêtrement des crises comme le problème lui-même mais, concrètement, si les solutions mises en place deviennent de nouveaux fronts de crise, la seule option possible consiste à limiter les dégâts et à se protéger à l'échelle individuelle, nationale ou régionale. La conséquence logique de la polycrise, c'est donc la « résilience » – autre concept à la mode depuis un quart de siècle –, autrement dit la capacité à survivre et à endurer les chocs sans chercher à agir sur leurs causes, puisque ces dernières sont niées. Se montrer résilient, c'est renoncer à agir sur le monde, c'est essayer de s'en protéger.

L'idée de polycrise préserve l'ordre – ou plutôt le désordre – du monde en se contentant de le décrire et de s'y adapter. Rien d'étonnant à ce qu'elle rencontre un grand succès chez les puissants de notre monde. La compagnie d'assurance suisse Zurich, par exemple, vante à ses clients la « bonne nouvelle de la polycrise » pour leurs investissements 8. Couronnement suprême, la session 2023 du Forum de Davos a fait de ce concept son sujet de discussion. Quant à la notion de résilience, elle a désormais pignon sur rue et devient une forme de passage obligé pour la communication politique et économique contemporaine. Emmanuel Macron en a fait un usage particulièrement grossier après la pandémie, l'utili- sant dans chacun de ses discours et de ses plans de relance. Bruxelles a également lancé, après la crise du Covid-19, son propre « plan de relance et de résilience » ; quant à la Mairie de Paris, elle promettait en 2024 à ses administrés une « ville plus résiliente » pour 2060… Il faut dire que la passivité impliquée par les notions de polycrise et de résilience fait quelques heureux : ceux qui, d'ores et déjà, se montrent fort résilients face à toutes les crises que traverse le monde et dont les profits ne cessent de grimper. Ceux-là ont toutes les raisons de se réjouir que l'on ne fasse presque jamais le lien entre leurs activités et le désordre ambiant. Pour eux, la limitation du rôle du politique à la gestion du désastre est synonyme de « raison » et de « modération ».

Mais revenons au roman de Liu Cixin. L'auteur y décrit la manière étrange dont les extraterrestres survivent à la marche instable de leurs trois soleils. Lorsqu'une période de crise survient, leurs corps se dessèchent entièrement avant de se réhydrater lors des périodes de stabilité. La méthode relève sans nul doute d'une forme de « résilience » : organisé par les autorités de la planète, ce mode de survie permet de préserver l'ordre social malgré des pertes considérables dues à l'imprévisibilité des crises. Mais cette « résilience » n'est qu'un pis-aller qui finit par bloquer l'ensemble de la société, et les Trisolariens se rendent bientôt compte que la seule solution pour échapper à la destruction est de migrer vers la Terre. C'est ici que se situe le point de départ de ce livre. Si les Trisolariens peuvent tenter de s'échapper, c'est parce qu'ils ont compris l'origine du chaos dans lequel leur planète est plongée. Cette découverte a été le fruit d'une enquête qui a permis d'en finir autant avec les croyances d'une solution « magique » et incantatoire qu'avec les illusions de la résilience. Et c'est ce que le vrai-faux jeu vidéo envoyé aux savants terrestres leur a enseigné : il est impossible de chercher à gérer ce qui n'est pas gérable. Le problème à trois corps est insoluble, mais il ne l'est pas sans raison : il l'est par l'effet conjugué de la gravité sur les trois corps. Échapper au problème passe donc par la sortie du champ de gravité de ces trois étoiles.

Ce livre entend suivre une démarche analogue. Il partage le constat d'une situation critique complexe et insoluble, en tentant de saisir la source de cette absence de solution. Il entend donc remettre en cause les conclusions issues des théories de la polycrise et de la résilience, théories non seule- ment conservatrices, mais dangereuses 9 : elles renoncent en effet à saisir la logique d'ensemble des crises, fermant ainsi la porte à toute solution durable alors même que la viabi- lité de la planète est aujourd'hui en jeu. C'est parce qu'elle s'enferme dans un refus de remettre en cause ce cadre que la politique est profondément impuissante, réduite à un choix entre deux fausses solutions : la fuite en avant technologique et la nostalgie réactionnaire. Le citoyen est sommé de choisir entre ces deux « options », sans espoir de voir une solution sérieuse se mettre en place. Il y a fort à parier que quiconque est régulièrement invité à voter a déjà éprouvé ce sentiment d'impuissance.

En prenant le contre-pied du diagnostic d'absence de principe directeur à la « polycrise », ce livre propose d'en identifier un afin de mettre en place des stratégies efficaces contre le chaos. C'est en cela que le problème à trois corps se distingue de la polycrise : il repose sur une cause matri- cielle, un principe organisant le chaos, et témoigne ainsi du caractère soluble du problème, même à un coût élevé. Selon nous, Adam Tooze se trompe lorsqu'il dénonce comme simpliste toute tentative d'identifier une cause principielle à la polycrise 10. De fait, un tel principe n'exclut pas la complexité des crises, de leurs relations et de leurs développements. Il montre au contraire leur caractère sophistiqué et insoluble. Pourtant, ce livre refuse l'impuissance et la résignation : s'il confirme l'impasse de la gestion actuelle du globe, il entend montrer qu'il existe une voie de sortie.

Car il faut reconnaître les limites de l'analogie entre notre problème à trois corps et celui de l'astrophysique : c'est un problème qui n'est pas extérieur à l'humanité, mais est au contraire le produit de l'organisation sociale en vigueur en ce début de xxie siècle. Il n'est donc pas possible de s'en extraire physiquement pour trouver un refuge et construire un monde nouveau ailleurs. Certains esprits dérangés, mais aux porte- feuilles bien garnis, s'imaginent partir bientôt sur la Lune ou sur Mars à coups de milliards de dollars pour échapper aux désordres de notre monde et en façonner un autre à leur image. Mais ils se paient de mots. D'abord, bien sûr, parce que cela est actuellement techniquement infaisable (et cela le restera sans aucun doute encore longtemps). Mais surtout parce que le problème n'est pas technologique. Partout où ces milliardaires iront, ils y emmèneront les crises parce qu'ils reproduiront à l'identique les conditions qui ont conduit à la crise actuelle. Et parce qu'ils sont une part notable de ces problèmes.

C'est sans doute d'ailleurs ce qui rend la situation des Terriens plus complexe encore que celle des Trisolariens. Mais c'est aussi ce qui ouvre une possibilité. Si la cause du problème est le fruit d'un mode d'organisation de l'humanité, sa solution devient envisageable, quand bien même elle se révélerait hautement difficile. À la différence des Trisolariens, les humains peuvent agir ici et maintenant pour sortir de l'impasse. Mais pour cela, il faut saisir les raisons de l'inso- lubilité du problème.

Dans La Bonne Âme du Se-Tchouan, Bertolt Brecht met en scène une prostituée, Shen Té, qui accepte d'héberger les « trois dieux ». Ces derniers saluent sa « bonne âme » et lui demandent de persévérer dans le « bien ». Mais elle s'inter- roge : « Comment faire le bien quand tout est si cher ? » La réponse des divinités est immédiate : « Là, malheureu- sement, nous ne pouvons rien faire, nous ne pouvons pas nous immiscer dans ce qui touche l'économie ! » Pour aider Shen Té, les trois dieux doivent donc passer par les « lois de l'économie » et créer un échange marchand : ils lui accordent mille dollars en paiement de leur nuitée. Car tout don est impossible : « Nous ne pourrons pas en répondre là-haut », affirme l'un de ces dieux impotents 11.

C'est dans ce même impossible que sont enfermés les théoriciens de la polycrise et la plupart des dirigeants de la planète. Selon eux, même les puissances les plus hautes sont soumises aux lois de l'économie. Le chaos que décrivent ces théories se produit dans un cadre précis que les crises elles-mêmes ne conduisent pas à remettre en cause. Les hiérarchies internationales ou nationales peuvent bien être bouleversées, les désastres ravager la planète et les révoltes surgir un peu partout, les règles du jeu de l'économie, elles, ne changent pas. Les mouvements que décrivent ces théories ne sont que les phénomènes engendrés par ces lois intangibles.

Cette vision se traduit souvent par une sorte d'ingé- nuité. À chaque crise, on entend la même rengaine : l'éco- nomie va souffrir ! Une pandémie se déclenche ? Il faut protéger l'économie ! La Russie attaque l'Ukraine ? Chacun se demande quelles seront les conséquences sur l'économie ! L'extrême droite arrive au pouvoir ? Les articles s'interrogent sur les « suites économiques » de l'événement. Des inonda- tions catastrophiques ? Il faut reconstruire l'économie. L'économie apparaît comme une sorte de havre de paix et d'harmonie relevant de lois intangibles et frappé réguliè- rement par ce que les spécialistes appellent des « externa- lités » à cause de l'outrecuidance des humains et de leur

désir de s'en mêler. C'est à cause d'eux, et non des lois de l'économie, qu'éclatent de nouvelles crises. L'économie est perçue comme extérieure au monde, comme une force qui soumet le chaos à ses propres règles et se venge si on les ignore. Elle semble au-dessus des dieux mêmes, comme dans la pièce de Brecht.

Il est donc temps de réintégrer l'économie dans l'ordre matériel et humain, autrement dit de montrer qu'elle fait partie du problème et est responsable du chaos actuel. L'économie n'est pas une simple « victime » de crises externes, elle fait partie du problème. Elle est même notre principal problème. Si on reconnaît que la pandémie, les crises politiques, les catastrophes climatiques ont une origine économique, alors notre approche du problème change. Si on se refuse à intégrer l'action de l'« économie » dans la polycrise, c'est bien parce que cette dernière est considérée comme supérieure à toutes les autres. Autrement dit, derrière la métaphysique puérile que l'on vient de décrire, peut se deviner l'aveu que c'est là que se situe le principe organisationnel de la société, et donc des crises qui la secouent.

Ces questions sont celles qui ont amené, au milieu du xixe siècle, Karl Marx à engager le chantier colossal de sa « critique de l'économie politique » sous le titre du Capital. Les théoriciens de la complexité actuels s'inscrivent parfaite- ment dans l'héritage des courants de la pensée économique qui, d'Adam Smith à David Ricardo, sont alors dans le viseur de Marx. Ils observent un monde modelé par l'économie et considèrent que ce modelage résulte de lois intangibles. La tâche de la science économique, ce que Marx appelle l'« économie politique », consiste à examiner et découvrir ces lois, au même titre que la tâche de la science physique est de découvrir les lois régissant le monde matériel.

Une des grandes avancées de Marx, qui le place en dehors de tout courant de la science « économique », est d'avoir remis en cause cette vision. Pour lui, les rapports de produc- tion capitalistes ne sont pas des « catégories éternelles 12 », ils sont le produit de conditions historiques précises. En tant que tels, ils sont aussi transitoires que ceux du passé ; autre- ment dit, ils sont voués à disparaître lorsque les conditions de leur validité seront abolies. En 1938, le philosophe Karl Korsch fait du « premier des principes fondamentaux » de la pensée de Marx celui de la « spécification historique de tous les rapports sociaux »13. Il montre ainsi que la critique marxienne porte sur l'effacement de ce « caractère spéci- fique » par l'économie et, plus largement, par les défenseurs de l'ordre établi.

Marx lui-même a parfaitement résumé sa démarche : « Il y a là une conception essentiellement différente des économistes bourgeois, prisonniers eux-mêmes des concep- tions capitalistes et qui voient certes comment se déroule la production au sein du rapport capitaliste, mais non pas comment ce rapport se produit lui-même et simultanément produit les propres conditions de sa dissolution, par quoi est liquidée sa justification historique en tant que forme néces- saire du développement économique, de la production de la richesse sociale 14. »

Cette longue citation souligne les limites de l'économie politique, qui sont aussi celles des penseurs de la polycrise aujourd'hui. Elle en met au jour la dimension méta phy- sique, selon laquelle les lois du capital sont nécessaires et conformes à la nature humaine, c'est-à-dire anhistoriques. Elles forment un cadre dont on ne peut pas sortir. Dans ce cadre, lorsque le chaos advient, la seule réponse possible est celle de la « résilience ».

Le capital et ses effets constituent donc l'impensé des théories de la crise contemporaines. C'est d'autant plus frappant que la crise est globale et que cette globalité coïncide avec une autre globalité, celle du capitalisme. Ce dernier est en effet désormais chez lui partout. Aucune zone de la planète n'échappe plus à son contrôle, et son empire est inter- connecté. Les chaînes de valeur sont complexes et globales et elles ont pour fonction d'alimenter des marchés mondiaux.

Le monde est donc modelé en profondeur par le capitalisme : comment, dès lors, la crise pourrait-elle y être étrangère ? Nous voyons ainsi que la critique de l'économie politique est plus que jamais nécessaire. Elle passe par la conscience de ce qu'est le capitalisme et de sa spécificité historique, c'est- à-dire à la fois sa spécificité en tant que capitalisme, mais aussi celle de la période actuelle du capitalisme. C'est cette spécificité qui va nous permettre de comprendre l'impasse actuelle, mais aussi de confirmer qu'il existe une porte de sortie passant par la remise en cause du cadre historique actuel, c'est-à-dire de la domination du capital.

Voilà notre hypothèse : le capital, force directrice de l'économie, est le nœud du problème, l'équivalent de la gravité pour notre problème à trois corps. Tant que les hommes considéreront que cette force est aussi indiscutable et incontournable que la gravité, aucune solution ne sera possible. Mais s'ils prennent conscience de l'aspect construit et historique du capitalisme, alors une dernière chance s'ouvre à eux.

Pour avancer, il nous faut toutefois clarifier les termes employés. Les notions de capital et de capitalisme sont très largement utilisées, mais leur sens n'est pas universellement compris de la même manière, ce qui rend les discussions difficiles, voire impossibles. Si on ne saisit pas la nature réelle de la force qui conduit le monde à l'instabilité, on peinera à construire des stratégies de sortie. Commençons par un truisme : le capitalisme est le mode d'organisation sociale dominé par le capital. On parle souvent de « mode de production », mais cette notion laisse parfois entendre que le capitalisme ne serait qu'un régime économique. Or il est bien plus que cela : il est le pouvoir généralisé du capital, qui se traduit par celui de l'économie, sur l'ensemble de la société. C'est cela sa spécificité historique.

Dans sa réflexion sur la naissance du capitalisme, l'historien Jérôme Baschet souligne qu'on ne peut définir le capitalisme par la seule existence du capital, c'est-à-dire d'une somme d'argent vouée à s'autovaloriser 15. Il existe des activités du capital dans des modes de production pourvus de logiques d'ensemble – Karl Korsch dirait des « spécifications histo- riques » – entièrement différentes du capitalisme. Ces activités jouent un rôle dans ces périodes historiques, mais elles ne sont pas motrices ni organisatrices de la totalité sociale : elles sont subordonnées et encastrées dans d'autres logiques. La particularité du capitalisme est donc la centralité du capital et de sa force motrice, son besoin infini d'accumu- lation, dans une société donnée. Lorsque naît le capita- lisme, l'organisation sociale s'organise autour de cette force, modifiant profondément les rapports sociaux. Bien sûr, comme dans les modes de production précédents, souligne Jérôme Baschet, « ce n'est pas que la société soit entièrement modelée par l'impératif de l'accumulation du capital […], c'est plutôt qu'elle est largement informée, et de plus en plus profondément, par la nécessité de reproduire un monde dans lequel l'exigence de l'accumulation peut se reproduire 16 ». Le capital devient donc une force tutélaire sur l'ensemble des rapports sociaux, et même ce qui lui échappe directe- ment ne peut réellement l'ignorer. On peut donc décrire, avec Jérôme Baschet, le capitalisme comme le « monde de l'Économie » : « Dans aucun autre système socio-historique, l'économie n'avait émergé comme sphère autonome mue par ses propres règles et tendant à imposer sa logique à l'ensemble du monde social 17. » On reprendra volontiers cette définition, en ayant à l'esprit que, deux siècles après son émergence, le capitalisme est parvenu à « imposer sa logique » non seule- ment sur une part immense de la vie sociale, mais aussi sur l'ensemble de la planète. Ce qui en fait une raison suffisante pour y voir un moteur central du chaos actuel.

Une fois devenu central dans la société, le capital est davantage qu'une simple somme d'argent à valoriser : il devient un rapport social. Mais ce terme mérite qu'on s'y arrête. Le capital a, par nature, vocation à se valoriser, c'est-à-dire à augmenter sa valeur monétaire. Pour réaliser ce phénomène d'accumulation qui est la force interne et la raison d'être du capital, il a recours à la marchandise.

C'est pour cette raison même que Marx débute Le Capital avec l'étude de la marchandise, « forme élémentaire 18 » de la richesse des sociétés capitalistes. Or, pour produire de la valeur, la marchandise doit se présenter sous une « double nature » : une valeur d'usage et une valeur d'échange. La première permet l'échange en répondant à un besoin, la seconde permet la valorisation en donnant lieu à un échange monétaire. Cette séparation n'est possible que si elle s'appuie sur une autre : celle entre le travail concret, l'activité qui réalise une tâche concrète, et le travail abstrait, c'est-à-dire du travail quantifié en argent qui permettra de valoriser la marchandise et de créer la survaleur nécessaire au processus d'accumulation du capital 19. Cette séparation détache le travail de sa réalité et de son but. Il dépossède le travailleur du produit concret de son travail au bénéfice d'un équiva- lent monétaire.

Les conséquences sociales de ce processus considérables. Sous la pression du capital, le travailleur produit des marchan- dises destinées à être valorisées pour favoriser l'accumulation et jamais pour son propre usage. Il produit donc pour une raison extérieure à ses propres besoins : les besoins du capital. Pour satisfaire ses besoins à lui, il lui faut aller acheter des biens et des services sur un marché qui permet de donner une valeur d'échange aux marchandises. Ainsi les relations humaines sont-elles médiatisées par la marchandise, c'est- à-dire par des objets. C'est, pour reprendre une formule de Marx, un « monde renversé 20 » : le pouvoir réside dans les objets produits pour le capital, et les hommes se soumettent aux lois de cette logique puisqu'ils en ont besoin pour survivre. Cette soumission, qui s'inscrit dans un « système de domination impersonnelle, abstraite 21 », et que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise », explique la vision des économistes, des politiques et des théoriciens de la polycrise. Mais elle explique aussi notre aveuglement.

Cet aveuglement ne relève pas d'une « idéologie » dans laquelle seraient enfermés les économistes. L'idéologie de la naturalisation des lois capitalistes est une conséquence de la relation sociale capitaliste. Et un des enjeux de la pensée de Marx est de briser ce fétichisme pour pouvoir rétablir des relations humaines non médiatisées. Mais il y a évidemment davantage. Ce renversement confirme que la domination du capital sur la société n'est pas qu'une question quantitative – autrement dit le problème n'est pas qu'une présence crois- sante de la logique du capital. Il induit un changement quali- tatif majeur qui cristallise une vision du monde particulière. Lorsque toute relation avec les autres et avec la nature est médiatisée par la marchandise, l'être humain devient étranger à son propre monde, il ne le voit plus qu'à travers cette marchandise.

Il devient alors aussi étranger à lui-même. C'est le phéno- mène d'aliénation, dont on maintiendra ici qu'il est étroite- ment lié à celui de fétichisme 22. Bien sûr, dans le capitalisme, on l'a dit, tous les rapports humains ne sont pas soumis au capital et à cette médiation de la marchandise. Mais tous sont sous l'influence ultime de cette logique qui permet à la société de fonctionner et de se reproduire. Autrement dit, la médiation sociale de la marchandise est bien la force sociale dominante. Et c'est, en retour, ce qui permet de comprendre pourquoi les crises actuelles, et notamment la crise écolo- gique, ne sont pas prises au sérieux.

Ce bref et très schématique résumé se limite à ce dont on a besoin, pour l'instant, pour continuer notre propos. On peut le résumer brièvement ainsi : le capitalisme est le régime de domination du capital qui transforme ce dernier en rapport social central et produit une organisation sociale fondée sur l'aliénation et le fétichisme marchand. On ajoutera que, cette domination étant une domination sociale, elle se fait dans des contextes culturels et historiques différents et peut donc prendre des formes variées selon les pays, les régions et les époques. Comme on le verra, le processus d'accumulation connaît des difficultés historiques et locales qu'il convient d'identifier. Mais ces difficultés prennent toujours leur sens dans une situation globale. Et c'est donc par cette dernière qu'il faut débuter les investigations.

Selon notre définition, on remarquera par ailleurs que le capitalisme n'est pas un simple régime de domination des « riches », pas davantage qu'une simple forme de généralisa- tion du « commerce ». Il a existé dans l'histoire humaine des formes de richesse matérielle non capitaliste dont la domina- tion a été violente, et la simple existence du commerce dans une société ne suffit pas à la structurer. Comme on le verra dans la dernière partie, cette vision ne relativise pas l'impor- tance de la lutte de classes ; elle l'intègre dans un cadre plus général de domination sociale du capital et donne donc à cette lutte une fonction plus large de lutte contre cette domination.

On en terminera ici par un dernier détour avant de poser le tableau de notre problème à trois corps. Une telle défini- tion du capital et du capitalisme permet – en faisant de la lutte contre certains aspects du capitalisme une lutte contre le capitalisme et sa logique – d'éviter quelques écueils. Elle montre que, si la lutte est interne, si les modifications visées concernent les modalités de la domination du capital, mais non la force centrale de cette domination, alors il s'agit in fine de défendre et de renforcer la centralité du capital sous une forme jugée plus acceptable.

L'expérience « soviétique » illustre bien ce fourvoiement. Ce régime a aboli formellement la propriété des moyens de production – que son idéologie considérait comme centrale dans la définition du capitalisme – mais il a conservé la néces- sité de produire de la valeur. Ainsi les travailleurs sont restés séparés de leur production et le marché a été remplacé par une planification fondée sur l'extraction de valeur par le travail et géré par une « classe de substitution », la bureaucratie, gérant la domination du capital et assurant son accumulation. Dans les années 1920 et 1930, le rôle de la loi de la valeur dans le système soviétique a fait l'objet de longues controverses tranchées par Staline lui-même, qui a déclaré en 1936 que « nos entreprises ne peuvent ni ne doivent se passer de la loi de la valeur 23 ».

Et de fait, dans ces régimes, à travers la planification même, la domination abstraite du capital et la nécessité de son accumulation ont non seulement été maintenues, mais exécutées par des voies autoritaires. En 1920, Trotski résumait ainsi cette vision du socialisme, qu'il partageait : « Les travailleurs qui concourent plus que les autres au bien commun acquièrent le droit de recevoir une part plus grande du produit social que les fainéants et les désorganisateurs. »

Mais ce « bien commun » restait mesuré par la « productivité du travail » et l'« émulation dans la production », c'est-à-dire par la nécessité de réaliser l'accumulation de la valeur 24. La nécessité du travail soulignée par Trotski était bien la néces- sité du travail abstrait. Ce « socialisme »-là produisait donc aussi de la marchandise, mais de façon centralisée et étatisée.

L'oukase de Staline a évidemment survécu à la déstalini- sation et signé l'arrêt de mort à moyen terme d'un système qui s'échinait à faire du capitalisme par des moyens « moins efficients » du point de vue du capital. La question de la réalité des prix et de la détermination de la production devait finir par rattraper une telle expérience. Mais son caractère profondément capitaliste est devenu fort clair après l'effon- drement de ces régimes au début des années 1990.

Comme l'a montré Branko Milanovic 25 dans la foulée des travaux de l'historien Moshe Lewin 26, le système sovié- tique a échoué dans les pays où le capitalisme était déjà bien implanté, comme en Allemagne de l'Est, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie, mais il a permis de former une accumulation initiale de capital dans les pays encore encastrés dans d'anciens systèmes féodaux qui bloquaient cette accumulation, comme en Russie ou en Chine, par exemple. Dans ces pays, au-delà des différences de gestion, le système soviétique a assuré l'inté- gration de la société au capitalisme parce qu'il l'a soumise à la loi de la marchandise. Une fois le régime politique soviétique aboli, les anciens bureaucrates sont devenus les nouveaux gestionnaires du capital, souvent avec succès.

Ces faits conduisent à trois conclusions. La première est que l'objection paresseuse selon laquelle la pensée de Marx a été disqualifiée par l'échec du soviétisme ne fonctionne pas. En effet, en s'appuyant sur Marx, on a pu construire une définition du capitalisme radicalement opposée à celle sur laquelle les « républiques socialistes » se sont construites. La deuxième est que la propriété privée des moyens de production, tout comme l'existence d'un marché formel ou de fortes disparités de richesses ne sont pas des critères suffi- sants pour définir le capitalisme. Et partant, leur disparition formelle n'assure pas le dépassement dudit capitalisme. C'est bien davantage la logique de la domination par le processus de valorisation du capital qui doit être centrale si l'on ne veut pas retomber dans les erreurs du passé. Ce point n'est pas anecdotique : il concerne directement notre époque. Si, comme on tentera de le montrer, le capital est le moteur de la crise actuelle, la tentation d'une « amélioration » de sa domination par des moyens jugés plus acceptables ne permettra pas de sortir du problème, et, selon la logique de la polycrise, ne viendra qu'aggraver la situation. Par exemple, beaucoup estiment que l'enjeu est de sortir de la forme actuelle du capitalisme, dominée par la logique de la valeur actionnariale et la financiarisation, au profit d'une forme plus « sociale » ou d'une forme de « néo-fordisme ». Toutes ces tentatives maintiendront intacte la centralité du capital dans les rapports sociaux et donc les fondements de la crise.

Enfin, une dernière conclusion vient, cette fois, contredire le constat de Branko Milanovic, qui voit dans la chute des régimes soviétiques le requiem de toute alternative au capita- lisme 27. Un constat qui n'est pas sans rappeler la fameuse « fin de l'histoire » proclamée par le penseur libéral Francis Fukuyama dans les années 1990. Si le régime mis en place

par l'URSS et déployé ailleurs manu militari préservait le cœur de la domination capitaliste, alors la fin de l'histoire n'est pas encore à l'ordre du jour. Le capitalisme n'a pas été dépassé, et sa domination n'est pas le fruit d'une victoire sur son contraire. C'est bien plutôt un jeu dialectique interne qui a permis d'asseoir sa domination. Dès lors, le renoncement généralisé auquel on assiste face à un système dysfonctionnel et dangereux n'est plus de mise – et l'humanité n'est pas condamnée à la gestion du désastre.

Maintenant que ce cadre a été posé, il nous faut revenir à notre problème à trois corps. On a vu que la vision polycentrique et chaotique de la crise actuelle n'était pas satisfaisante. En identifiant la force du capital comme centrale dans cette crise, on peut tenter de rationaliser la situation présente. Un premier effort a été effectué par trois chercheurs travaillant au Royaume-Uni en 2024, dans un article qui a inspiré ce livre 28. Cet article décrit un trilemme, autrement dit un problème à trois entrées insolubles ensemble : la crise économique, la crise sociale et la crise écologique. L'objet de cet article est de montrer que la démocratie libérale, au sens politique du terme, se retrouve dans l'impossibilité de gérer ce trilemme aujourd'hui, ce qui explique l'instabilité politique de notre époque. Cette impossibilité tient à ce que les auteurs appellent la « directionnalité du capital ». Ce livre reprend cette idée du trilemme en essayant à la fois de la développer et d'en préciser les contours et les enjeux selon une lecture propre. Il s'agit de reprendre la critique de la domination du capital pour expliquer comment s'organise ce qui ressemble bel et bien au « problème à trois corps » de notre époque. Encore faut-il pouvoir expliquer pourquoi, au milieu du chaos, ces trois crises peuvent, sous l'effet de la dynamique d'accumulation du capital, rendre le système entièrement instable.

Ces trois crises ne tombent pas du ciel. Elles sont intimement liées au système capitaliste tel qu'on vient de le présenter. Comme on l'a dit, le capital a pour force motrice son accumulation, c'est-à-dire son autovalorisation croissante et permanente. Le capitalisme, c'est le « monde de l'Économie », et, logiquement, le centre de son action est économique. L'état de l'accumulation du capital, de ses moyens et de ses obstacles est donc le point de départ de toute réflexion sur ce système. Or la lecture défendue ici est que, depuis les perturbations du début des années 1970 et encore davantage depuis la grande crise financière de 2008, le capital est en sous-régime : la croissance ralentit. Ce qui l'oblige à prendre des mesures de plus en plus violentes pour assurer l'accumulation : pillage de l'État, renforcement de la discipline dans le travail, fuite en avant technologique. C'est le premier soleil noir de la crise, le plus massif, de notre terre devenue Trisolaris : la crise économique.

Dans une lecture marxienne, on se souviendra cependant que rien n'est possible pour le capital sans deux facteurs essentiels : le travail humain, qui suppose le contrôle des rapports sociaux, et la nature, dont la transformation pour satisfaire les besoins constitue le cœur de la production. Cette transformation repose sur le « métabolisme de la nature » et du travail. Cette notion de métabolisme 29, empruntée aux sciences naturelles, décrit le mécanisme de transformation et d'équilibre permettant à un organisme biologique de maintenir les mécanismes vitaux en état. Mais chez Marx, le métabolisme désigne l'empreinte matérielle des sociétés humaines sur leur environnement pour se reproduire ; et d'après lui, l'exigence d'accumulation indéfinie du capital est venue briser un équilibre métabolique entre la nature et les humains. L'équilibre métabolique a été rompu, et cette rupture a débouché sur un conflit ouvert entre le capital et la nature. C'est la crise écologique, la crise la plus dangereuse car elle a déchaîné des forces dépassant le capital lui-même. Ce deuxième soleil noir est le plus puissant et le plus instable. Il est celui qui menace d'engloutir tous les autres et qui, depuis quelques années, prend une ampleur inédite. Le capitalisme n'est pas qu'un mode de gestion de l'éco- nomie. C'est l'économie faite société, et même faite homme.

On l'a dit : le moteur de la domination du capital, c'est la réification des rapports sociaux, leur médiation par la marchandise. Ce phénomène induit que les rapports entre les hommes sont façonnés par leur dépendance au capital.

La crise du capital est donc aussi une crise sociale. Mais elle est aussi plus profondément une crise anthropologique. En effet, le capital s'impose socialement par la construction de besoins spécifiques à sa propre exigence d'accumulation, de besoins qui sont le produit de sa propre exigence vitale. Ainsi les humains sont de plus en plus dépendants de besoins qui leur sont étrangers et les éloignent de leurs propres besoins.

La crise ne peut donc se comprendre comme une simple aggravation des inégalités et de la paupérisation : il s'agit d'une crise interne à l'homme lui-même, dans laquelle se déploient des contradictions permanentes liées aux besoins, et dont le prix humain, écologique et social est de plus en plus élevé. Cette troisième crise représente notre troisième soleil noir.

Pour finir de planter notre décor, il nous faut préciser un dernier élément : ces trois crises ont leur propre dynamique et ont également des interactions qui se développent au gré de ces dynamiques. La crise environnementale pèse sur la croissance et les modes de vie. La crise économique contraint les sociétés et les mesures de protection de la nature. La crise sociale et anthropologique empêche toute adaptation à la crise climatique et rend l'équation économique plus délicate à résoudre. Un des objets de ce livre sera de montrer la réalité et l'interpénétration de ces trois crises.

Un dernier point pourra étonner le lecteur. Une des manifestations les plus inquiétantes de la polycrise, ce sont ses conséquences géopolitiques et politiques. Autrement dit, les conflits au niveau international et la déstabilisation politique de plusieurs pays, notamment dans les démocraties occidentales. N'y aurait-il pas là un autre « pôle » de la crise ? Dans ce cas, les trois pôles décrits ci-dessus ne seraient-ils pas le signe d'un « économicisme » réducteur ? Ce livre assume parfaitement ce biais, si on entend par là que le monde dans lequel nous vivons est dominé par le capital et par sa logique.

Autrement dit, que le monde dans lequel nous vivons est bien le « monde de l'Économie ». Encore une fois, ceci ne signifie pas que la totalité de la réalité se résume à l'économie, mais bien que cette dynamique économique constitue le cœur des rapports sociaux. Dès lors, les relations géopolitiques et politiques se construisent dans le cadre de l'action du capital qui, par ailleurs, comme on vient de le voir, est multiple et diverse : économique, anthropologique, sociale et écologique. Ce livre rejette ainsi consciemment, en se fondant sur une approche matérialiste, l'idée que les rapports entre les nations sont le fruit de « rivalités séculaires », de « traits éternels » des peuples ou, « mieux » encore, de l'humeur et de la volonté de « grands hommes ».

En cela, il n'est pas question de prétendre que les guerres ou les crises politiques sont des phénomènes secondaires. Ce sont, au contraire, des phénomènes essentiels qui maltraitent les sociétés et les hommes. Mais le cadre de leur déclenche- ment se situe dans l'âge qui est le nôtre et se structure autour de la domination du capital. Laquelle, on l'a dit, prend des formes historiques et régionales variées. Vouloir lire l'histoire du monde indépendamment du cadre structurant la société relève d'une forme de naïveté et d'un reste de métaphysique que l'on rejettera ici. Aussi revendiquera-t-on de voir dans ces crises majeures les conséquences du trilemme ici mis en scène. Le fait que ces crises soient pensées comme des consé- quences ne réduit pas leur importance et n'est en rien un déni de la souffrance de leurs victimes. Bien au contraire, notre but est de trouver des clés pour stopper les dynamiques qui mènent à ces chocs.

Vingt ans après la parution en Chine du Problème à trois corps, la planète dont la stabilité apparente fait rêver les Trisolariens du roman à 400 années-lumière de distance est devenue toujours plus dangereuse et hors de contrôle. C'est que la politique règne, mais ne gouverne pas. Ce qui gouverne est une force plus irrésistible qui, si l'on ne rejette pas sa domination, finira par emporter tout sur son passage.

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Notes

1. Poésies de l'époque des Thang, 1977, Ivréa, p. 119.

2. Liu Cixin, Le Problème à trois corps, Actes Sud, 2016.

3. Voir à ce sujet Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024. Les États-Unis conservent la prééminence en termes de PIB nominal, c'est-à-dire en monnaie courante. Mais lorsqu'on calcule en PIB constant et en parité de pouvoir d'achat, c'est-à-dire corrigé du niveau des prix et des taux de change, la Chine est la première économie du monde depuis 2016. Selon la Banque mondiale, le PIB chinois affichait en 2023 un niveau supérieur de 26,6 % à celui des États-Unis avec cette méthode.

4. Le PNUD indique que, entre 2020 et 2023, l'écart entre l'indice de développement humain – qui regroupe non seulement le PIB par habitant, mais aussi l'indice de scolarisation et l'espérance de vie à la naissance – des pays riches et celui des pays les plus pauvres s'est creusé, pour la première fois en trente ans, et si fortement que cet écart est revenu à son niveau de 2015. Cf. Romaric Godin, « Les inégalités se creusent entre pays riches et

5. Adam Tooze, « Welcome to the world of polycrisis », Financial Times, 28 octobre 2022.

6. Edgar Morin, Terre Patrie, Seuil, 1993, p. 110.

7. Ibid.

8. Cf. l'article du 9 mars 2023 sur le site Internet de Zurich Insurance, « The good news hidden inside today's “polycrisis” », qui se termine par un appel à « construire la résilience ».

9. Une première critique de ces notions avait été réalisée dans Romaric Godin, « Vive la polycrise ! », Revue du crieur, 23 avril 2024.

10. Le 6 septembre 2025, Adam Tooze a critiqué sa propre position sur la polycrise dans un article publié dans le Financial Times : « Polycrisis, is this the sequel ? ».

11. Bertolt Brecht, La Bonne Âme du Se-Tchouan, L'Arche, 2014, p. 19.

12. Karl Marx, Misère de la philosophie, in Œuvres, tome 1, « Pléiade », Gallimard, 1963, p. 123.

13. Karl Korsch, Karl Marx, Ivréa, 2002, p. 37.

14. Karl Marx, Le Chapitre VI. Manuscrits de 1863-1867. Le Capital, livre I, Les Éditions sociales, 2010, p. 251.

15. Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ?, Crise & Critique, 2024.

16. Ibid., p. 146.

17. Ibid., p. 121.

18. Karl Marx, Le Capital, livre I, Les Éditions sociales, p. 39.

19. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une Nuits, 2009, p. 221.

20. Karl Marx, Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, in : tome 3, « Pléiade », Gallimard, 1982, p. 382.

21. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, op. cit., p. 188.

22. Cf. Istvan Mészáros, Marx's Theory of Alienation, Merlin Press, 2005 [1970], p. 20.

23. Cité par Paul Mattick, in Marx et Keynes, Gallimard, 2010 (1972), p. 375.

24. Ibid., p. 386.

25. Branko Milanovic, Le Capitalisme sans rival, La Découverte, 2020, p. 97-110.

26. Moshe Lewin, La Grande Mutation soviétique, La Découverte, 1989.

27. Branko Milanovic, Le Capitalisme sans rival, op. cit., p. 219.

28. Ilias Alami, Jack Copley et Alexis Moraitis, « The “wicked trinity” of late capitalism. Governing in an era of stagnation, surplus humanity and environnemental breakdown », Geoforum, n° 153, juillet 2024.

29. Sur cette notion, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene, Cambridge University Press, 2022, p. 13-38.

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17 février, par Dominic Lamontagne, Éditions Écosociété — , ,
Produire tous ses légumes, sa viande, ses œufs et son lait en travaillant seulement l'équivalent d'une journée par semaine, est-ce possible au Québec ? Oui, comme le démontre (…)

Produire tous ses légumes, sa viande, ses œufs et son lait en travaillant seulement l'équivalent d'une journée par semaine, est-ce possible au Québec ? Oui, comme le démontre le paysan Dominic Lamontagne, qui partage ici tous ses secrets et nous invite à oser la terre.

Le livre Toucher terre - Guide d'omniculture responsable, de l'auteur et fier paysan Dominic Lamontagne, paraîtra en librairie le 10 mars prochain. Avec une préface de Lila Hervé-Gruyer, de la ferme du Bec Hellouin (France).

En bref / Il s'agit moins d'un guide de jardinage que d'un guide d'autonomie élémentaire : « Lorsqu'on s'occupe à faire soi-même plutôt qu'à acheter l'essentiel des choses qui nous sont nécessaires pour vivre, on n'a plus besoin de gagner autant d'argent. Et quand on est moins occupé à gagner de l'argent, on gagne du temps. Oser la terre, c'est donc oser se donner plus de temps à soi-même. » – Dominic Lamontagne

À propos du livre

Choisir de produire soi-même une partie de la nourriture dont on a besoin pour vivre, est-ce encore possible de nos jours, au Québec ? Ne plus acheter de légumes, de viande, d'œufs et de lait en travaillant en moyenne une journée par semaine (beaucoup en été, très peu en hiver), est-ce vraiment réaliste ? Pouvons-nous envisager de moins dépendre de l'argent ? Oui, c'est possible : il existe une agriculture de subsistance qui n'est ni accablante ni rétrograde, nous dit Dominic Lamontagne dans ce guide d'omniculture responsable. Une agriculture polyvalente, surtout manuelle, que l'on pratique dans le respect de la Nature.

Avec sa conjointe Amélie Dion, l'auteur de La ferme impossible s'est installé dans les Laurentides, au Québec, sur une terre montagneuse, de prime abord essentiellement forestière. Sans investir beaucoup d'argent et sans expérience agricole, ils ont su bâtir, lentement mais sûrement, une fermette écologique capable de leur procurer un niveau d'autonomie alimentaire enviable. Forts de leur expérience de homesteading, ils produisent aujourd'hui plus de deux tonnes de nourriture par année sur une surface d'environ 1 acre (légèrement plus petite qu'un terrain de football américain), en y consacrant 550 heures de travail à deux.

Chaque année, ils récoltent 565 kg de légumes variés (pommes de terre, maïs, tomates, carottes, ail, asperges, concombres, poivrons, aubergines, etc.), la viande de 72 poulets et leurs abattis, 4 000 œufs, plus de 1 100 litres de lait de chèvre et au moins 50 kg de viande de chevreaux, sans compter les ressources de la forêt. Mais au-delà de la production agricole, leur mode de vie alimente aussi une quête de sens, de savoir-faire et de savoir-être salutaire. Oser la terre leur fait profiter d'une liberté surprenante : celle de ne pas vivre exclusivement dans le cycle de l'argent et de la consommation de masse.

Dans ce livre, qui est moins un guide de jardinage qu'un guide d'autonomie élémentaire, Dominic Lamontagne partage tous ses secrets pour bien planifier un projet de fermette à la campagne, tout en se réservant du temps pour soi, sa famille, sa carrière et ses loisirs. Comme quoi avoir une certaine prise sur le monde qui nous entoure peut commencer autour de notre maison.

À propos de l'auteur

Chez Écosociété, Dominic Lamontagne est l'auteur de La ferme impossible (2015), L'artisan fermier (2019) et La chèvre et le chou - Débat entre un artisan fermier et un militant végane (2022). En 2017, il a participé au film documentaire La ferme et son État, de Marc Séguin. Il a aussi publié Vivace (Leméac, 2024), un journal de bord sur sa vie d'artisan fermier.

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L’orientation du PQ face à l’immigration, révélateur de sa dérive droitière

17 février, par Bernard Rioux — ,
Le débat autour de l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ) agit comme un révélateur puissant de l'actuelle dérive droitière du Parti québécois, sous la (…)

Le débat autour de l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ) agit comme un révélateur puissant de l'actuelle dérive droitière du Parti québécois, sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon. Présentée comme une mesure de « gestion irresponsable » de l'immigration, cette décision de présenter la demande de reconnaissance de droits acquis par les immigrant·es profitant du PEQ comme un danger d'une « immigration envahissante » s'inscrit en réalité dans une orientation plus large de restriction, de sélection utilitariste et de mise en suspicion des personnes immigrantes, désormais décrites comme une menace pour l'accès au logement, aux services publics, pour la protection de la langue française ou encore pour l'accès des jeunes à l'emploi.

Photo : Chiffres à la main, Paul St-Pierre Plamondon a vivement critiqué l'augmentation « radicale » du nombre d'immigrants au Québec.(Le Devoir)

Jean-François Roberge : une immigration réduite et malmenée

Cette orientation est sur le fond la même que celle du gouvernement caquiste. Le ministre Jean-François Roberge assume pleinement une politique d'« immigration choisie et réduite », qui vise à faire baisser drastiquement le nombre d'immigrant·es permanents et à statut temporaire. La réforme du Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) illustre cette politique : : malgré des milliers de demandes déposées depuis l'été 2025, moins d'une poignée de certificats de sélection ont été délivrés, une situation que le ministre juge tout à fait normale. Les cibles d'immigration permanente sont revues à la baisse :, avec un objectif de 45 000 admissions annuelles et une réduction globale de la population immigrante de plus de 400 000 à environ 200 000 personnes d'ici 2029, sans compter le recul assumé de l'immigration humanitaire.

PSPP se mobilise contre la clause des droits acquis des travailleurs et travailleuses du PEQ

C'est précisément contre de « supposés dangers »de la reconnaissance d'une clause de droits acquis élargie que PSPP a choisi de se mobiliser politiquement. En reprenant les chiffres avancés par la CAQ, il affirme qu'une telle clause entraînerait l'octroi de 250 000 à 300 000 résidences permanentes supplémentaires, en ajoutant que près de 190 000 demandeurs d'asile présents sur le territoire pourraient, en théorie, se qualifier au PEQ s'ils remplissaient les critères linguistiques. Cette rhétorique laisse planer l'image d'une immigration « envahissante », présentée comme responsable de la crise du logement, de la détérioration des services publics, du recul du français, de l'itinérance ou encore de l'impossibilité pour les jeunes d'accéder à la propriété. Alex Boissonneault, député d'Arthabaska, a accusé le monde municipal d'ignorer l'impact d'une clause grand-père généralisée sur le logement et le système d'éducation, tout en insinuant que les travailleurs étrangers temporaires « volent » des emplois à des jeunes dont le taux de chômage atteindrait 15 %.

Face à cette construction anxiogène, Québec solidaire défend le rétablissement du PEQ et démonte point par point les chiffres avancés par le PQ. Gabriel Nadeau-Dubois et Guillaume Cliche-Rivard ont rappelé que les demandeurs d'asile ne sont pas admissibles au PEQ et que, selon les données disponibles, entre 6 000 et 20 000 personnes tout au plus pourraient se qualifier, soit une fraction très limitée de l'ensemble des travailleurs temporaires. Cliche-Rivard souligne également que, ces dernières années, le PEQ a surtout permis de sélectionner quelques milliers de diplômés francophones, bien loin des centaines de milliers brandis dans le débat public. L'idée d'un déferlement massif ne résiste donc pas à l'analyse :.

Une mobilisation sociale large s'est organisée pour la reconnaissance des droits acquis des personnes qui répondaient aux critères du PEQ

Les sondages et les prises de position publiques montrent un appui populaire important au rétablissement du programme :. Les syndicats, les universités, les cégeps, les chambres de commerce, les partis d'opposition et de nombreuses municipalités se sont prononcés en ce sens. La CSN, par la voix de Caroline Senneville, a dénoncé une réforme injuste et déstabilisante. L'Union des municipalités du Québec a fait de même, tout comme le maire de Québec, Bruno Marchand, qui rappelle que les travailleurs immigrants répondent à des besoins cruciaux :.

La nécessité de dépasser la conception utilitariste de l'immigration

Cependant, même ces revendications restent souvent enfermées dans une conception utilitariste de l'immigration, centrée sur les besoins du marché du travail. Une politique d'immigration choisie et étroitement utilitariste repose sur une logique profondément réductrice : elle considère les personnes migrantes non comme des êtres humains porteurs de droits, d'histoires et de projets de vie, mais comme de simples variables économiques. Elle trie, sélectionne et hiérarchise les individus en fonction de leur utilité supposée pour le marché du travail, valorisant les compétences immédiatement rentables tout en rejetant ou précarisant les autres. Cette approche instrumentalise les migrations au service des intérêts économiques des entreprises, sans se soucier ni des parcours humains ni des conséquences sociales et politiques de cette sélection.

Dépasser cette orientation implique un changement de paradigme. Les organisations syndicales, populaires et antiracistes avancent des pistes claires : mettre fin aux expulsions et aux obstacles administratifs à la liberté de circulation ; régulariser massivement les personnes sans papiers afin d'éviter la constitution de couches surexploitées et sans droits ; abolir les permis de travail fermés qui institutionnalisent la surexploitation ; faciliter réellement l'accès à la résidence permanente ; élargir l'accueil des personnes réfugiées, y compris les réfugié·es climatiques, et renforcer la réunification familiale. Mais la remise en question des politiques actuelles ne va pas jusqu'à remettre en cause les fondements de la politique utilitariste :. L'attitude du PQ sur l'immigration se heurte frontalement aux politiques des organisations des travailleurs et travailleuses du Québec.

L'enjeu central est celui de l'égalité des droits

Toute une série de revendications ont été avancées par les organisations syndicales, populaires et antiracistes. Mais, il est nécessaire de rompre avec la vision utilitariste de l'immigration, Ce qui n'est pas toujours le cas. Afin d'éviter un processus de morcellement de la population du Québec entre ceux et celles qui ont des droits et ceux et celles qui n'en ont pas ou peu, il faut garantir l'égalité des droits de toutes les personnes habitant le territoire : le droit de s'installer durablement, le droit de travailler, de recevoir un salaire égal pour un travail égal, le droit de vivre en famille, le droit à la citoyenneté, le droit à des services sociaux, le droit à la syndicalisation et le droit de vote. C'est la reconnaissance de ces droits qui, seule, peut assurer la cohésion sociale, la solidarité et l'unité de l'ensemble des travailleurs et travailleuses vivant au Québec.

Nous reprenons ici les revendications que nous avons opposées à la politique migratoire du Parti québécois : : Un Québec libre de ses choix, pour un modèle viable en immigration. Elles indiquent la voie des luttes concrètes qu'il faut mener pour que la liberté de circulation et d'installation puisse se concrétiser. Il faut :

• Arrêter les expulsions et en finir avec la volonté de refouler les travailleurs et travailleuses migrant·es et de multiplier les obstacles physiques, juridiques et administratifs à leur liberté de circulation.
• Régulariser les sans-papiers pour éviter de bâtir des couches surexploitées de personnes sans droits à l'intérieur du Québec et du Canada. Le gouvernement du Canada a reculé sur la perspective d'une régularisation massive. Le programme de PSPP appuie ce recul. Il pose même la perspective qu'un Québec indépendant soit encore plus restrictif à l'égard de l'accueil des demandeurs et demandeuses d'asile.
• Mettre fin aux permis de travail fermés et à la surexploitation de ces travailleurs et travailleuses n'ayant pas les mêmes droits que les autres citoyens et citoyennes du Québec.
• Adopter des mesures facilitant l'accès à la résidence permanente. À ce niveau, le plan du PQ fait peu de concessions, mais multiplie les difficultés de régularisation et d'obtention d'un statut de résident permanent ainsi que d'accession à l'ensemble des droits disponibles à la population native du Québec.
• Élargir l'accueil des personnes réfugiées et la réunification familiale. À ce niveau également, le modèle viable en immigration du Parti québécois va exactement dans le sens inverse, en n'élargissant pas aux réfugié·es climatiques le statut de demandeur d'asile…

Cette orientation, qui s'oppose frontalement au plan du PQ de PSPP en matière d'immigration, doit être partie prenante de notre projet d'indépendance nationale et contribuer à la création de liens de solidarité avec les peuples du monde contre les politiques de l'oligarchie et de ses gouvernements.

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La tactique (pré-)électorale à la Mamdani enracine la décroissance matérielle

17 février, par Marc Bonhomme — ,
L'article de The Guardian « La croissance économique continue de réchauffer la planète. Existe-til une solution ? » (on peut traduire en recourant à cette fonction dans le menu (…)

L'article de The Guardian « La croissance économique continue de réchauffer la planète. Existe-til une solution ? » (on peut traduire en recourant à cette fonction dans le menu du fureteur) qui recourt à un éclairant graphisme dynamique examine d'abord les rapports entre croissance du gaz carbonique dans l'atmosphère et croissance du PIB mondial. Ce qui attire l'attention dans ce premier graphique c'est moins la corrélation positive entre les deux croissances, ce qui ne surprend guerre, que la continuelle croissance de la croissance des émanations annuelles de CO2 tant et si bien que cette croissance annuelle était à un niveau record en 2024 depuis au moins 1960. En fait la croissance par an croît régulièrement sauf lors des graves crises économiques.

Le mirage du découplage entre les croissances du PIB et des GES cache la catastrophe

Pour briser cette corrélation positive, « [c]ette semaine, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a appelé les économies à ‘'dépasser le PIB'' comme mesure du progrès, avertissant que les ‘'systèmes comptables existants'' dans le monde menaient la planète vers le désastre. » C'est là une invitation implicite à la décroissance matérielle à propager… et aussi pour redorer le blason de l'ONU de plus en plus larguée par les grandes puissances néo-fascisantes et guerrières. Sur la base du contestable modèle sur les « limites de la croissance » de 1972 qui tout en mettant le projecteur, au-delà des énergies fossiles, sur l'ensemble fini (sur la terre) des ressources naturelles met erronément en cause la croissance de la population, et plus généralement le malthusianisme, et non la société capitalocène, l'article du The Guardian — c'est là sa substantifique moelle — se demande si la technologie verte n'est pas en train de réussir à provoquer un découplage entre croissance du PIB et croissance des gaz à effet de serre (GES).

Comme le montrent les graphiques par pays, il semble que ça soit le cas pour les pays du vieil impérialisme mais certainement pas pour ceux des BRICS + et tutti quanti… sauf l'exception surprenante de l'Afrique du Sud. L'article, à juste titre attire l'attention sur les importations des pays du vieil impérialisme par lesquelles ils « exportent » leurs gaz à effet de serre. Au net, comme le montre le graphique du début de l'article, les émanations mondiales de CO2 continuent de croître chaque année. Or, comme l'explique l'article, ce qui compte pour générer l'effet de serre ce ne sont pas les émanations annuelles mais le stock de GES dans l'atmosphère en se souvenant que le CO2 « [u]ne fois rejeté dans l'atmosphère, il y reste pendant très longtemps : entre 300 et 1 000 ans. » D'où l'inexorable courbe de Keeling, mesurant le stock de CO2, qui commencerait à décroître seulement si la croissance annuelle des GES non pas décroîtrait mais devenait négative puisque n'importe quelle croissance annuelle, si mince soitelle, ajoute au stock existant de GES.

À mon avis, ce que j'ai déjà expliqué en long et en large, il aurait aussi fallu ajouter le biais des statistiques nationales, basées sur les sources, colligées par l'ONU — feux de forêt « naturels », GES militaires, auto-recensement par les entreprises, règles complexes — par rapport aux mesures mondiales prises directement dans l'atmosphère, en plein milieu du Pacifique pour la courbe de Keeling qui ne peut mentir à moins d'une perversion beaucoup plus difficile et plus facilement décelable de la science elle-même que Trump tente de faire taire. Toujours est-il que se confirme le diagnostic du rapport sur les limites pluridimensionnelles de la croissance. « Le dernier bilan de santé planétaire, publié en septembre , a révélé que sept de ces neuf limites [planétaire] étaient franchies à un degré dangereux » :

Résumé des conclusions du bilan de santé planétaire de 2025

Niveaux de CO2 atmosphérique Un record vieux de 15 millions d'années

Diversité écologique - En forte baisse

Superficie terrestre couverte par les forêts - Tombé en dessous des niveaux de sécurité

Flux d'eau douce - Instable, augmentant les risques de sécheresse et d'inondation

Cycles mondiaux des nutriments - Perturbées, provoquant des « zones mortes »

Produits chimiques et plastiques - Trop de produits sont diffusées sans tests.

Acidification des océans - Les organismes marins en danger

Aérosols dans l'atmosphère - Se trouvant dans la zone de sécurité

L'ozone dans la stratosphère - Sain et sauf, mais la récupération est incomplète.

Pour bloquer l'émergence de la terre-étuve se pointe le courant de la décroissance matérielle

Qu'en conclue le monde économique ? Laissant de côté les économistes trumpiens qui nient le problème et discréditent leur profession, l'article le divise en trois groupes :

Un groupe est celui des keynésiens verts, qui croient qu'une croissance verte est possible grâce à une transition menée par l'État. L'une des idées phares de ce courant est le Green New Deal […] De l'autre côté, on trouve les capitalistes verts, qui espèrent eux aussi une croissance durable, mais convaincus que les réformes de marché et les progrès technologiques permettront de la garantir. […] Les deux camps partagent certains points communs, comme le soutien aux énergies renouvelables et la nécessité de partenariats public-privé. À l'inverse, les partisans de la décroissance sont en désaccord sur un point plus fondamental : ils affirment qu'une croissance continue est impossible tout en respectant les limites de la planète.

Au sein de ce dernier courant, plusieurs notent le « ralentissement durable de la productivité et de la faible croissance observés dans de nombreuses économies occidentales. » Cet épuisement du capitalisme se produit alors que revient sur le devant de la scène l'hypothèse de la terreétuve. « …le monde est plus proche qu'on ne le pensait d'un “point de non-retour” après lequel le réchauffement climatique incontrôlable ne pourra plus être arrêté. Selon eux, la poursuite du réchauffement climatique pourrait déclencher des points de basculement climatiques, entraînant une cascade d'autres points de basculement et de boucles de rétroaction. Cela plongerait le monde dans un nouveau climat infernal de “Terre étuve”, bien pire que l'augmentation de température de 2 à 3 °C que le monde est en passe d'atteindre. Le climat serait également très différent des conditions clémentes des 11 000 dernières années, au cours desquelles toute la civilisation humaine s'est développée. »

Les décroissancistes les plus radicaux proposent « notamment la réduction du temps de travail, comme la semaine de quatre jours, et le plafonnement des revenus, en particulier pour réduire le pouvoir d'achat des riches. » On pense ici aux multiples études d'Oxfam. « Les 1 % les plus riches (77 millions de personnes) ont généré 16 % des émissions mondiales liées à la consommation en 2019, soit plus que l'ensemble des émissions liées aux voitures et au transport routier. Les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales. Au Canada, le top 1% émet à lui seul près de la moitié (10,6%) de ce qu'émet l'ensemble du 50% le plus pauvre de la population (18,3%). » La politique centrale de remédiation de ce courant consiste à imposer les revenus et le patrimoine du 1% (et du 10%) : « Au Canada, en 2022, une taxe de 60% sur les revenus du 1% permettrait d'amasser 68,2 milliards de dollars afin de financer l'industrie des énergies renouvelables et une transition verte et juste abandonnant les combustibles fossiles. »

On constate une typique politique sociale-démocrate réformiste adaptée au XXIe siècle qui ne remet pas en question les fondements capitalistes du pouvoir même si la décroissance est antinomique au capitalisme. S'imagine-t-on qu'oligarques et ploutocrates vont se laisser dépouiller de leur richesse pour préserver l'humanité de sa crise existentielle ? L'exigence d'une taxation conséquente du haut de la pyramide a certainement une utilité pédagogique pour démontrer la pingrerie de la haute bourgeoisie laquelle, aux ÉU, appuie Trump parce qu'il a imposé une régression sans précédent de la progressivité fiscale avec son Big Beautiful Bill. Si ce n'est que pour raison de compétitivité fiscale, suivra le reste du monde à commencer par le Canada. L'éperdue résistance capitaliste à cette égalitaire réforme démocratique pleine de bon sens doit être une invitation à remettre en question le pouvoir du capital sur la société en faveur du socialisme, vision du monde enfouie par un demi-siècle de graves défaites ouvrières et populaires.

Dire non au capitalisme vert et aux lois scélérates s'impose mais n'assure en rien un débouché

La prochaine élection québécoise, pour ce faire, impose de d'abord remettre en question ce capitalisme vert tout-électrique (et ruineux) qui paraît couler de source à cause de la mur-à-mur électricité hydraulique et éolienne du Québec. En découle ce Plan d'action 2035 de 200 milliards $CDN, voué à être l'épine dorsale économique du projet de société de la prochaine génération, afin d'augmenter de 50% la production d'électricité « propre ». On commence à réaliser que cette production servira non pas à décarboner l'industrie et le transport mais à desservir d'énergivores, et peu créatrices d'emplois, fermes de serveurs vouées à l'intelligence artificielle de « chez nous » nous dit la CAQ. À voire si les entreprises nationales seront de calibres à affronter les Sept Magnifiques étatsuniennes sans se faire tasser ou avaler. Chose certaine, ce Plan pave la voie à la privatisation de la production électrique, particulièrement éolienne, en mode partenariat public-privé de sorte à pouvoir subventionner les entreprises productrices d'électricité tout en rentabilisant celles usagères par une politique de bas prix.

La réponse gauche-toute, qui devrait être celle Solidaire, consiste à d'abord rejeter ce Plan d'action 2035 dont le but réel n'est que requinquage de l'entreprise privée souffreteuse par la voie d'un capitalisme vert tout-électrique grassement subventionné. En parallèle, toujours pour soutenir le capital en berne, la CAQ, sous le vent du trumpisme, carabine toute une série de lois scélérates et liberticides pour affaiblir la riposte du peuple-travailleur tant en entravant ses organisations et ses plans d'actions qu'en déviant son tir contre les siens qui ne sont pas de souche si ce n'est du bon sexe. Ces lois et projets de loi exécrables, sans compter l'austérité caquiste-libéral pour financer des grands projets ratés, tel Northvolt, inutiles comme des pipelines et l'extension Contrecœurdu Port de Montréal, ou carrément guerriers attisent une saine colère populaire que paraît vouloir canaliser une alliance en formation des mouvements syndical, communautaire et étudiant que Québec solidaire tarde à rallier.

Comme l'ont démontré les nombreux grands soulèvements post-crise 2008 à travers le monde, dont ceux récemment dus à la génération Z, canaliser la colère populaire contre les régimes en place ne suffit nullement à engendrer une amélioration de la situation. Au contraire, souvent le pire advient. La conjoncture québécoise n'ayant rien de si dramatique, tant s'en faut, la riposte anti-CAQ se cristallisera vraisemblablement lors des prochaines élections. Pour éviter d'y tourner en rond, il est impérieux que Québec solidaire, la seule force de gauche ayant la crédibilité nécessaire, pose l'alternative qui ne peut être qu'une société du soin et du lien basée sur la décroissance matérielle comme le laisse entendre l'article cité de The Guardian. Comme cette alternative est à contre-courant de la marche actuelle de la société, il ne suffira pas du temps court de la campagne électorale pour la populariser. Il faut s'y mettre immédiatement d'autant plus que l'indispensable insertion du parti dans l'alliance anti-CAQ en formation y invite à cor et à cri.

Des mesures concrètes et clivantes à la Mamdani pour ouvrir l'horizon menant à la victoire

Que ce soit dans le cadre de la riposte anti-CAQ ou de la (pré-)campagne électorale, l'alternative de la société décroissanciste du soin et du lien ne parlera au peuple-travailleur que si elle est étalée en mesures concrètes et clivantes bien accrochées aux angoisses populaires. La préoccupation centrale de l'heure met le focus sur le coût de la vie, particulièrement le logement et l'alimentation, sans oublier cependant ni l'attaque caquiste contre les droits, dont en ce moment les personnes immigrantes, réfugiées et racisées sont les premières victimes, et ni les guerres génocidaires. La victoire inattendue du « socialiste » nouveau maire de New-York Zohran Mamdani montre la voie à suivre en termes de tactique électorale soit une campagne « woke » porteuse d'une plateforme audacieuse, concrète et clivante telle, par exemple, « Gel des loyers, bus gratuits, garde d'enfants gratuite, augmentation du salaire minimum à 30 dollars d'ici 2030, imposition des entreprises et des 1% les plus riches, [tripler] la production de la ville en matière de logements abordables à perpétuité, construits par des syndicats et à loyer régulé – en construisant 200 000 nouvelles unités au cours des 10 prochaines années. »

Il va sans dire que de telles revendications ont besoin de temps pour être intériorisées par l'électorat et même par les membres du parti. Il est impérieux d'ici le prochain congrès de populariser et de populariser sans plus attendre les quelques revendications suivantes dans le style Mamdani tout en les soumettant au débat au sein des instances du parti.

EN PLUS DU REJET IMMÉDIAT DE TOUS LES LOIS ET PROJETS DE LOI SCÉLÉRATS ET LIBERTICIDES DE LA CAQ DE MÊME QUE DU PLAN D'ACTION 2035 D'HYDRO-QUÉBEC, IL FAUT S'ENGAGER D'ICI 2030 POUR :

• LA GRATUITÉ D'UN SERVICE UNIVERSEL DE GARDERIES,
• LE GEL IMMÉDIAT DES LOYERS JUSQU'EN 2030,
• LA CONSTRUCTION DE 100 000 LOGEMENTS SOCIAUX ÉCOÉNERGÉTIQUES AVEC PANNEAU SOLAIRE ET/OU TOITS VERTS À CONSOMMATION (QUASI-)ZÉRO,
• LE GEL DES TARIFS PUIS LA GRATUITÉ DU TRANSPORT COLLECTIF URBAIN,
• L'ÉTATISATION DU SERVICE D'AUTOBUS INTERURBAINS ET SON RÉTABLISSEMENT AU NIVEAU DE 1981,
• DES AUTOBUS OU TRAMWAYS EN VOIES RÉSERVÉES SUR TOUTES LES RUES/ROUTES À QUATRE VOIES,
• DÉJEUNERS ET DÎNERS GRATUITS VÉGÉTARIENS ET SANS NOURRITURE ULTRATRANSFORMÉE DANS TOUTES LES INSTITUTIONS D'ENSEIGNEMENT,
• TAXE PÉNALISANTE SUR LES ALIMENTS PÉRIMÉS ET JETÉS PAR LES ENTREPRISES À MOINS DE LES DONNER,
• DES PARCS NATURELS SUR 30% DU TERRITOIRE EN ÉQUILIBRE ENTRE LE NORD ET LE SUD,
• LA COGESTION DE LA FORÊT AVEC LES PEUPLES AUTOCHTONES,
• L'IMPOSITION À 100% DES GAINS DE CAPITAUX RÉALISÉS ET LORS DES SUCCESSIONS,
• RÉTABLIR L'ÉCHELLE DE PROGRESSION DES TAUX D'IMPOSITION COMBINÉ DES PARTICULIERS À CE QU'ELLE ÉTAIT EN 1971
• RÉGULARISATION DES SANS PAPIERS
• INTERDICTION DE LA VENTE ET L'ACHAT, DIRECTE ET INDIRECTE, D'ARMES À ISRAËL ET AUX ÉU

À ceux qui crieront à l'utopie et à l'irréalisme, il faut rappeler que le Canada capitaliste avait transformé en moins de quatre ans son économie de paix en économie de guerre au moment de la Deuxième guerre mondiale, que le Québec capitaliste de la « révolution tranquille », sous direction étatique, s'était doté en 10-15 ans de modernes réseaux scolaire, de santé, routier sans compter le métro et l'Expo 67 pour finir avec les Jeux olympiques de 1976, que cette fois il s'agit non pas de sauver le capitalisme de sa morbidité mais l'humanité de la mort par le capitalisme.

On doit faire ressortir que ces revendications nécessitent l'indépendance parce que, d'un, elles sont incompatibles avec le Canada pétro-gazier et financier ; de deux, elles exigent l'autonomie de la politique économique, commerciale, financière et monétaire ; de trois, seul un peuple ayant voie au chapitre et libéré du mépris chauvin, dit Quebec bashing, peut avoir la détermination et l'énergie pour aller à contre-courant de l'extractivisme fossile et minier du fédéralisme et du trumpisme xénophobe et raciste qui a gobé le PQ comme la CAQ et auquel s'adaptent les Libéraux.

Marc Bonhomme, 15 février 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

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Critique de la demande d’exception du CCN, pour la circonscription de Gouin, telle que présentée au Conseil national de février 2026

17 février, par Collectif de signataires — ,
Introduction Le 23e Conseil national (CN) de Québec solidaire (QS) de juin 2025 a adopté une proposition pour limiter les candidatures à l'investiture, dans les (…)

Introduction

Le 23e Conseil national (CN) de Québec solidaire (QS) de juin 2025 a adopté une proposition pour limiter les candidatures à l'investiture, dans les circonscriptions actuellement détenues par Québec solidaire, aux femmes, aux personnes non-binaires et aux député-e-s sortant-e-s. Cette limite voulait garantir une plus grande place pour les femmes et les personnes non-binaires dans les investitures et, éventuellement, dans le caucus solidaire.

17 février 2026

Or, dans la convocation du CN de février 2026, envoyée aux instances statutaires le 21 janvier 2026, et dans le Cahier de propositions afférent, le Comité de coordination national (CCN) demande au CN d'adopter une « proposition d'exception » pour renverser cette limite pour la circonscription de Gouin puisque qu'il a « recruté une candidature exceptionnelle » [un homme] et que « l'élection de cet homme aurait un impact stratégique important et positif pour notre parti ».

Cette « proposition d'exception » et son argumentaire soulèvent plusieurs questions, les laissent sans réponses et mettent le CN devant le fait accompli : sans mandat préalable ni par le CN ni par le Congrès, une promesse a été faite à un homme, par le CCN et le Comité de coordination (COCO) de Gouin, de lui réserver la circonscription de Gouin, et ces deux instances souhaitent que le CN change la Politique nationale d'investiture (PNI) pour qu'elle corresponde à cette promesse. Ainsi, le Conseil national est-il invité à en débattre après que le CCN et le COCO de Gouin ont pris leur décision que ce sera cet homme, et personne d'autre, qui portera les couleurs solidaires dans Gouin.

Ce texte traite donc de trois aspects problématiques de cette proposition d'exception en relation avec les pratiques féministes internes, la transparence de la démarche de recrutement et le respect de la Politique nationale d'investiture.

Féminisme et inclusion

Si adoptée, la modification demandée par le CCN et le COCO de Gouin serait un net recul des pratiques féministes internes en général, et du caractère féministe et inclusif des investitures en particulier.

En prenant pour prétexte que « plusieurs approches auprès de femmes de grande notoriété partageant les valeurs de Québec solidaire, mais celles-ci n'ont malheureusement pas abouti » et en mettant de l'avant que « l'élection de cet homme aurait un impact stratégique important et positif pour notre parti », cette proposition d'exception retire en fait le droit de se présenter dans Gouin, à toutes les femmes et les personnes non-binaires, notamment à celles qui sont actuellement en réflexion concernant leur propre candidature dans Gouin. À titre de rappel, l'investiture dans Gouin est censée commencer au mois de mars 2026.

Autrement dit, cette proposition d'exception ne vise pas seulement à garantir la participation d'un homme à l'investiture de Gouin mais à son élection en écartant toutes les candidatures de femmes et de personnes non-binaires.

Qu'est-ce qui est « exceptionnel » dans cet homme ? Sans être convaincant, et derrière le recours à des termes psychologiques (par exemple, « authentiquement de gauche, partageant les valeurs de Québec solidaire, son énergie »), tout l'argumentaire de cette proposition repose en réalité sur cette soi-disant notoriété exceptionnelle. Notoriété, que le comité de recrutement, pour une raison non partagée avec le CN, n'a pas réussi à trouver chez une candidature de femme ou de personne non-binaire.

Et puis, l'argumentaire envoyé au CN pour expliquer ce recul féministe et inclusif laisse plusieurs questions sans réponse :

  • Combien de femmes et de personnes non-binaires ont été consultées par le comité de recrutement des candidatures ? Quelles sont les raisons citées par toutes ces personnes pour renoncer à se présenter dans Gouin ?
  • Combien de femmes et de personnes non-binaires ex-candidates officielles du parti en 2022 ou en 2018 ont été rencontrées par ce comité ?
  • Est-ce que les Commissions nationales (des femmes, des personnes racisées, autochtone) ont participé au démarchage des candidatures ? Quels sont leurs avis concernant la candidature de cet homme ?

Il est important de rappeler aussi que la parité accorde au moins 50 % des postes élus aux femmes membres du parti et que c'est un seuil minimal et non maximal. Et il faut toujours interpréter la parité pour accorder plus de place aux femmes dans les instances, notamment dans les investitures et éventuellement, dans le caucus. Dire qu'il y aura des femmes candidates dans d'autres circonscriptions, pour justifier cette exception accordée à un homme, reste fondamentalement discriminatoire envers les femmes et les personnes non-binaires : comparativement à Gouin, certaines de ces circonscriptions auraient de faibles probabilités d'être conservées. Bien sûr, les intentions de vote peuvent changer d'ici octobre 2026, mais c'est aujourd'hui qu'il faut décider de cette exception.

Recrutement et transparence

D'abord, il est important de souligner que le comité de recrutement des candidatures n'est pas un comité statutaire ni relevant de la Politique nationale d'investiture (PNI). Il n'est pas le Comité électoral dont la composition est adoptée par un CN ou un Congrès. Voilà pourquoi il est raisonnable de considérer, que la composition et le fonctionnement du comité du recrutement restent à la discrétion du CCN ou à celle du Comité exécutif du parti.

En 2025, le comité de recrutement a décidé d'un ensemble de règles pour son fonctionnement et pour le démarchage des candidatures en 2026. Ces règles ne mentionnent pas la notoriété comme critère requis chez les candidatures potentielles. De plus, et sauf erreur, ces règles n'ont pas été adoptées par un CN ni par un Congrès.

Quant aux arguments présentés pour justifier cette proposition d'exception, ils restent vagues, comme par exemple : « Plusieurs approches auprès de femmes de grande notoriété partageant les valeurs de Québec solidaire ont été faites, mais celles-ci n'ont malheureusement pas abouti » et laissent encore plusieurs questions sans réponses : comment le CCN définit cette notoriété ? Comment peut-on identifier cette notoriété chez une personne ? Quelles sont les causes de ce manque d'aboutissement ? Après les premières constatations de l'échec des approches de recrutement, quels sont les correctifs qui ont été apportés à ces dernières avant de les poursuivre ?

De même, comme le Conseil national de février 2026 n'a pas encore reçu, au moins un rapport d'étape du comité de recrutement de candidatures, d'autres questions restent sans réponses :

Quels sont les critères utilisé par le CCN pour choisir les personnes siégeant au comité de recrutement ?

  • Quels sont les critères de démarchage que ce comité a utilisé ?
  • À quelle date ce comité est-il entré en fonction et qui sont les personnes qui siègent sur ce comité ?
  • Quels sont les critères utilisés par ce comité pour classer les circonscriptions gagnables en 2026 ?
  • Quels sont les critères utilisés par ce comité pour mettre en lien une circonscription gagnable avec une personne « notoire » ?
  • À quelle date le comité de recrutement a-t-il décidé qu'il ne cherchera plus de candidatures de femmes ni de personnes non-binaires pour Gouin ?

Et finalement, il est assez décevant de demander aux délégations, « bien humblement », de faire confiance à la décision d'un comité non statutaire, non élu et dont les membres ne sont pas connus du reste du parti.

Investiture et démocratie

Dans la Lettre aux associations publiée le 3 décembre 2025, et plus tard dans une autre publiée le 5 février 2026, le CCN annonce que les investitures dans Montréal, donc incluant celle de Gouin, commenceront en mars 2026 : « Les associations peuvent commencer leur processus d'investitures à partir du mois qui leur est assigné dans le calendrier. [...] Par exemple, une association de Montréal, ne pourrait pas commencer son processus d'investiture avant Mars 2026, mais peut entamer les démarches plus tard au printemps. »

Appuyer une candidature, c'est la choisir. La proposition d'exception montre clairement que le CCN et le COCO de Gouin, deux instances élues, n'ont même pas attendu le lancement de l'investiture dans Gouin, ni sa fin d'ailleurs, et ont décidé le 21 janvier 2026 que, à toute fin pratique, la course est déjà finie, que « nous avons recruté une candidature exceptionnelle » et « l'élection de cet homme aurait un impact stratégique important et positif pour notre parti ». Est-il démocratique de faire de telles affirmations sans que les membres de Gouin n'aient encore rien décidé ?

D'ailleurs, toutes les instances et les structures du parti, statutaires ou ad hoc, doivent être vigilantes et s'assurer dans leur fonctionnement et dans leur prise de positions publiques d'éviter les apparences de partialité et de favoritisme. Dans l'argumentaire de la proposition d'exception, le CN est informé que le COCO de Gouin « a été emballé et s'est joint à la proposition [d'exception] ». Selon la PNI, le COCO de l'association locale ne peut pas officiellement et publiquement choisir une candidature ou l'appuyer.

Demander de changer les critères de représentativité adoptés par le 23e Conseil national pour favoriser la candidature de cet homme est vraiment un choix fait à la place des membres. Également, le CCN et le COCO de Gouin n'ont pas respecté leur devoir de neutralité et d'impartialité tel que requis par la PNI puisque leur utilisation de la convocation du Conseil national pour annoncer leur appui à cet homme est une contravention claire à cette Politique.

Pour donner plus de poids à l'utilisation de la « notoriété », l'argumentaire de la proposition d'exception mentionne les candidatures de Françoise David et Gabriel Nadeau-Dubois dans Gouin. Mais, ce que semble oublier cet argumentaire est que, à cette époque, tous les membres du parti, femmes, non-binaires et hommes, conservaient leur droit de présenter leurs candidatures à l'investiture dans Gouin contre ces deux personnes. Ce que la proposition d'exception interdit carrément. Mais, qu'est-ce qui empêche le CCN et le COCO de Gouin de respecter les délais annoncés et lancer une investiture dans Gouin selon la PNI ?

Dans les faits, si la proposition d'exception est adoptée, elle éviterait à l'homme en question l'obligation de participer à une vraie campagne d'investiture et lui garantirait un couronnement. Certes, les membres pourront voter pour la chaise vide, mais ce sera toujours un couronnement.

Et finalement, sachant que le mandat de recrutement a été accordé selon les statuts du parti et la PNI en vigueur et non selon leur modification potentielle en cas d'une candidature « notoire » et « exceptionnelle », est-ce que la personne responsable nationale des processus d'investiture juge conforme à la PNI cette décision du CCN et du COCO de Gouin de soutenir publiquement la candidature de cet homme ?

Conclusion

Ce texte montre que, si adoptée, la « proposition d'exception » affectera négativement le caractère féministe et le fonctionnement démocratique des investitures. Il met en évidence de graves problèmes de transparence et de respect de la Politique nationale d'investiture. Principalement, cette proposition retire en fait le droit de se présenter dans Gouin, à toutes les femmes et aux personnes non-binaires, notamment à celles qui sont actuellement en réflexion concernant leurs propres candidatures dans Gouin.

Cette proposition doit être battue par le Conseil national le 21 février prochain. D'ailleurs, vu l'échec de trouver une candidature féminine ou de personnes non-binaires, la compétence démocratique exige des personnes siégeant sur le comité de recrutement de démissionner et de laisser la place à d'autres.

Le parti peut garder Gouin solidaire avec une femme ou une personne non-binaire en impliquant réellement et démocratiquement les membres de cette circonscription dans la campagne électorale en commençant par l'investiture. C'est le parti qui a gagné cette circonscription en 2012 et le fera encore en 2026 !

Liste de signataires

Hassoun Karam
Élizabeth Germain
Ginette Lewis
Gérard Pollender
Josée Chevalier
Bernard Rioux
Guillaume Ducharme
Julie Desjardins
Pierre-Olivier Émond
Pour ajouter votre nom à ces signatures : écrire à redaction@pressegauche.org

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Cuba : si l’île tombe, nos espoirs aussi – Manuel Medina

17 février, par Manuel Medina — ,
Trump et son lieutenant Marco Rubio veulent anéantir tout vestige de socialisme et de souveraineté à Cuba. Et ils y parviendront si nous les laissons faire. Tiré du Journal (…)

Trump et son lieutenant Marco Rubio veulent anéantir tout vestige de socialisme et de souveraineté à Cuba. Et ils y parviendront si nous les laissons faire.

Tiré du Journal d'Alter
8 février 2026

Par Rédaction-coordination JdA-PA -

Par Manuel Medina, traduit de l'espagnol par Bernard Tornare, pour Investigaction

Intervention chirurgicale par un médecin cubain dans un campement du PAIGC. Sara, Guinée-Bissau, 1974 @ Roel Coutinho CC BY-SA 4.0 via wikicommons

Malgré les menaces de Donald Trump, l'île qui ne se rend pas continue de résister sous le poids d'un siège brutal. Elle ne parle pas seulement d'elle-même. Elle parle de nous tous, des travailleurs du monde entier. Car défendre Cuba aujourd'hui, c'est défendre la possibilité d'un monde fondé non sur l'obéissance et les marchandises, mais sur la dignité et la justice. C'est aussi siVoir l'articlemple que cela.

Cuba n'est pas une île : c'est un défi.
Une insolence.
Un cri.

Depuis plus de soixante ans, l'empire veut la mettre à genoux. Il lui bloque les poumons, lui coupe la lumière, lui refuse le pain. Non pour ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle fait. Non pour son passé, mais pour son entêtement à croire en l'avenir.

Et aujourd'hui encore. Un nouveau tour de vis, une nouvelle morsure à la gorge. Menaces, sanctions, chantages et châtiments. L'administration Trump a aiguisé les crocs et la bête continue de mastiquer. Il ne s'agit pas d'erreurs ni de caprices diplomatiques.

C'est l'histoire ancienne du maître qui ne supporte pas l'esclave en fuite, du bourreau qui ne pardonne pas au rebelle de ne pas s'être laissé tuer.

Mais Cuba est toujours là. Assiégée, oui. Asphyxiée, aussi. Mais vivante. Et cela, dans un monde où tout s'achète et tout se vend, est plus scandaleux que n'importe quel discours.

Car la révolution cubaine ne fut pas un simple changement d'uniforme. Ce fut un séisme. Elle expropria le capital, démantela la soumission, transforma la faim en écoles, la tristesse en médecine, la dépendance en souveraineté. Et ce péché-là, dans le catéchisme du capital, ne se pardonne pas.

Le blocus ne cherche pas à conquérir. Il cherche à épuiser. Il ne bombarde pas de missiles, mais de pénuries. Il vise l'estomac, les hôpitaux, les transports, les rêves. Il tente que la lassitude triomphe de l'espérance, que les jours gris effacent la mémoire, que le peuple, las de résister, réclame la reddition comme on réclame du pain.

Mais non. Le peuple continue de résister. Il chante. Il s'organise. Il apprend. Il fait de la pénurie une école, de l'effort une tranchée. « La révolution, disait Fidel, ne se détruit pas seulement par les balles. Elle s'érode si on la laisse seule. » Voilà pourquoi chaque geste de solidarité, chaque étreinte, chaque dénonciation du blocus et de tout projet visant à étouffer Cuba ou à l'attaquer est une barricade dans cette guerre invisible sur les écrans.

Le socialisme cubain n'est pas parfait. Mais il existe. Et cela suffit à en faire un scandale. Parce qu'il démontre que c'est possible. Que tout n'a pas de prix. Que la santé, l'éducation, la dignité peuvent être des principes et non des marchandises. Que l'avenir n'est pas écrit en dollars ni signé à Wall Street.

Cuba fut un phare pour les peuples en lutte. Sa médecine a soigné en Afrique, ses enseignants ont instruit dans les coins oubliés du monde, ses soldats sont morts en terres étrangères parce qu'ils savaient que l'internationalisme n'est pas une aumône : c'est de la légitime défense. Car quand un peuple se soulève, il soulève tous les peuples.

C'est pour cela qu'on la frappe avec tant de rage. Parce que son exemple dérange. Parce que l'obéissance mondiale exige le silence, et que Cuba parle. Parce que le système doit convaincre le monde qu'il n'y a pas d'alternative. Et si Cuba tombe, on dira que le socialisme n'a été qu'une erreur, une nostalgie, une utopie ridicule.

Mais si Cuba résiste, si elle avance malgré la boue, alors l'histoire n'est pas terminée. Alors, tout reste possible. Et cela, ça fait peur. Aux puissants. Aux marchands. À ceux qui gouvernent avec une calculatrice et un cœur vide.

Les classes laborieuses du monde ne peuvent pas se permettre de détourner le regard. Ce n'est ni affaire de charité ni de romantisme. C'est une question de stratégie. Si Cuba tombe, ce ne sera pas seulement une île qui sombrera. Ce sera aussi l'espérance. La possibilité même.

Et alors, oui, ils auront gagné. Ils auront convaincu les pauvres que leur seule mission est de survivre. Ils auront persuadé les jeunes qu'il n'existe rien au-delà de la consommation et du désenchantement. Ils auront transformé le monde entier en une immense boutique sans portes.

Mais si Cuba résiste, elle nous rappellera que l'histoire n'est pas close. Que le capitalisme n'est pas un destin. Que les peuples peuvent encore écrire d'autres chapitres. Avec du sang, avec de l'effort, avec des doutes, mais aussi avec de la joie, de la tendresse, de la justice.

Cuba, petite, assiégée, imparfaite, nous parle. Elle nous dit qu'un autre monde n'est pas seulement nécessaire. Il est, de surcroît, possible. Et qu'il vaut la peine de lutter pour lui.

La guerre qui ne se déclare pas mais qui tue

Il y a des guerres qu'on filme : bombes, soldats, discours présidentiels. Et il y a celles qu'on ne voit jamais dans les journaux. Des guerres silencieuses, faites de papiers et de décrets, de chiffres et de douanes. Des guerres qui tuent par la bureaucratie et la lenteur. Ainsi en va-t-il du blocus contre Cuba.

Un enfant a besoin d'antibiotiques. Il n'y en a pas. Un hôpital attend une pièce pour ses machines. Elle ne vient pas. Un tracteur s'arrête dans un champ parce qu'il lui manque un minuscule élément. Mais cette pièce ne peut être achetée dans aucun pays, parce qu'à Washington quelqu'un a décidé que Cuba n'avait pas le droit de l'acheter. Et tout cela – qui ne ressemble pas à de la violence – en est pourtant la forme la plus perverse. C'est la faim planifiée, la douleur calculée, la misère fabriquée à dessein.

Le blocus ne se contente pas d'étrangler l'économie. Il cherche à briser les corps, à discipliner les cœurs. C'est un châtiment exemplaire. Un avertissement. Une cage installée au cœur des Caraïbes pour que le monde la regarde et tire la leçon : voilà ce qui arrive à ceux qui osent désobéir.

Et pourtant, Cuba désobéit.

La révolution n'est pas un souvenir pour touristes. Ce n'est pas une image en noir et blanc. C'est une lutte quotidienne pour préserver ce que le marché rejette : l'éducation gratuite, la santé universelle, la souveraineté alimentaire, la culture comme droit. Cuba ne résiste pas seulement au blocus : elle résiste à la logique d'un monde où la vie vaut moins qu'une action en bourse.

L'impérialisme ne peut tolérer cela. Non parce que Cuba possède du pétrole, de l'or ou d'immenses terres. Mais parce qu'elle a démontré qu'un autre modèle est possible. Que les droits ne dépendent pas du portefeuille. Qu'une économie peut être au service du peuple et non l'inverse.

Voilà pourquoi la guerre. Voilà pourquoi l'encerclement. Voilà pourquoi les titres mensongers, les rapports manipulés, les campagnes de haine. Le but n'est pas seulement de faire tomber Cuba. Il s'agit que, si elle tombe, on puisse affirmer que tout cela n'a jamais eu de sens. Que c'était une erreur. Une anomalie.

Mais non. Cuba est la preuve vivante que les révolutions ne se font pas seulement dans les livres. Elles se font dans la rue, dans la salle de classe, dans le dispensaire, dans l'usine. Elles se font chaque jour, au milieu des pénuries, des coupures de courant, des files d'attente. Et malgré tout, elles survivent. Non par miracle, mais par conviction.

Che Guevara l'a dit avec des mots de feu : « À l'impérialisme, pas même un tant soit peu. » Et ce “pas un tant soit peu” est la mesure de la dignité cubaine. Une dignité qui ne se calcule ni en dollars ni en PIB, mais dans la tête haute d'un peuple qui refuse de se rendre.
Édifice du ministère de l'Intérieur sur la Place de la Révolution à la Havane @ Domaine public

Il n'y a pas de neutralité possible. Ou bien l'on est du côté de la dignité, ou bien du côté du bourreau. Ou bien l'on embrasse ceux qui résistent, ou bien le silence nous transforme en complices. Car chaque silence est une brique de plus dans le mur du blocus. Chaque justification est l'essence versée sur le feu de l'impérialisme.

Défendre Cuba, c'est défendre la possibilité d'un autre monde. Non pas un monde parfait. Mais un monde où le pain ne soit pas un privilège. Où la santé ne soit pas une marchandise. Où un enfant ne naisse pas condamné par le lieu de sa naissance.

Et c'est pourquoi Cuba compte. Pas seulement pour les Cubains. Pour nous tous. Parce que si un peuple parvient à se lever sans permission, à construire sans capitaux, à résister sans se rendre, alors nous pouvons tous à nouveau croire.

Et si Cuba venait à tomber, elle ne tomberait pas seule. Avec elle s'effondreraient aussi nos espérances.

Source originale : Canarias Semanal

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Baisse du soutien à Trump même parmi les républicains

17 février, par Dan La Botz — ,
Durant la première année de son second mandat, Donald Trump exerçait un contrôle quasi absolu sur son parti républicain. Personne dans le parti ne le critiquait, soit parce (…)

Durant la première année de son second mandat, Donald Trump exerçait un contrôle quasi absolu sur son parti républicain. Personne dans le parti ne le critiquait, soit parce qu'ils approuvaient ses politiques autoritaires et d'extrême droite, soit parce qu'ils craignaient que, s'ils élevaient la voix, leur carrière ne soit terminée. Aujourd'hui, les choses ont commencé à changer.

Hebdo L'Anticapitaliste - 787 (12/02/2026)

Dan La Botz
traduction Henri Wilno

Crédit Photo. Domain public

Des républicains ont critiqué ses politiques d'expulsion des immigrantEs, ses publications racistes et sa menace de prendre le contrôle du processus électoral. Dans le même temps, le soutien à Trump est en baisse, comme le montrent les sondages. Trump et les républicains craignent, et de nombreux démocrates pensent, qu'ils pourraient perdre les prochaines élections de mi-mandat le 3 novembre 2026.

Le meurtre d'Alex Pretti par l'ICE, un tournant

Le tournant a été le meurtre à Minneapolis de l'infirmier Alex Pretti par l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), visible par tous grâce aux vidéos de l'événement filmées par des passantEs. Le meurtre de Pretti a contraint Trump à démettre de ses fonctions Gregory Bovino, responsable prétentieux et sadique de l'opération d'expulsions de l'ICE dans cette ville, et à le remplacer par Tom Homan, le « tsar des frontières », ainsi qu'à retirer 700 des 3 000 agents fédéraux présents sur place. Pourtant, l'ICE poursuit ses opérations à Minneapolis et dans d'autres villes du pays, où elle se heurte partout à une forte résistance.

Le public américain est horrifié et indigné par l'ICE et ses attaques violentes contre les immigrantEs et des citoyenNEs étasunienNEs. Aujourd'hui, selon des sondages récents, 65 % des étasunienNEs estiment que l'ICE est allée trop loin. C'est l'avis de 95 % des démocrates, 71 % des indépendants et 27 % des républicains. Et 50 % des personnes interrogées déclarent que l'ICE les rend moins en sécurité, tandis que seulement 22 % estiment qu'il les rend plus en sécurité. Il convient de noter qu'environ 57 % des femmes, un segment crucial de l'électorat, se sentent beaucoup moins en sécurité. Le soutien à Trump reste à 39 %, son score habituel, mais aujourd'hui, et c'est une nouveauté, 51 % des personnes interrogées le désapprouvent fortement.

« La chose la plus raciste venue de la Maison Blanche »

Trump a récemment publié une vidéo en ligne, inspirée du « Roi Lion », qui le présente comme le roi de la jungle, mais dépeint l'ancien président Barack Obama et Michelle Obama comme des singes. La représentation des NoirEs comme des singes est un vieux cliché raciste qui remonte à l'époque de l'esclavage et à l'ère Jim Crow, caractérisée par la privation du droit de vote, la ségrégation et le lynchage, et qui servait à déshumaniser les Afro-AméricainEs. Les démocrates et des républicains ont fermement condamné cette publication. Le sénateur Tim Scott, seul sénateur noir républicain, généralement fidèle à Trump, a déclaré qu'il espérait que cette publication était un faux, « car c'est la chose la plus raciste que j'ai vue sortir de cette Maison Blanche ». Mais ce n'est pas un faux, Trump ou l'un de ses assistants a réellement publié cette vidéo. Après les critiques, il a été contraint de la retirer, mais a refusé de s'excuser.

Vers un coup d'État ?

Enfin, Trump a récemment déclaré : « Nous [le Parti républicain] devrions prendre le contrôle du vote, du moins dans de nombreux endroits, dans 15 endroits. Les républicains devraient nationaliser le vote. » Trump affirme que dans les États et les villes du Parti démocrate, tels que Philadelphie, Atlanta et Détroit, le vote est corrompu. Ailleurs, il se plaint que, avec l'aide du Parti démocrate, des immigrantEs qui ne sont pas citoyenNEs votent. En réalité, il y a peu de fraudes électorales aux États-Unis et le vote des non-citoyenNEs n'est pas un problème. En vertu de la Constitution américaine, les États gèrent les élections et le président des États-Unis n'a aucun rôle à jouer. Certains républicains ont également critiqué Trump pour avoir déclaré que le gouvernement fédéral devrait organiser les élections. On craint que Trump ne déclare l'état d'urgence national au moment des élections, bien que la loi stipule qu'aucune « troupe ou homme armé » ne peut être présent dans les bureaux de vote.

Trump fait pression, et nous aussi. Partout dans le pays, les gens s'organisent contre l'ICE dans leurs communautés, ils prévoient de défendre leurs élections et manifesteront à nouveau le 28 mars, en déclarant « Stop ICE ! Et No Kings ! » (Arrêtez l'ICE ! Et pas de rois !).

Dan La Botz, traduction Henri Wilno

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L’impérialisme de Donald Trump suit une sombre tradition américaine

17 février, par Gilbert Achcar — , , ,
Il y a quelque chose de peu sincère à ce que les médias occidentaux libéraux redécouvrent que le terme « impérialisme » s'applique aussi aux États-Unis. Donald Trump n'est pas (…)

Il y a quelque chose de peu sincère à ce que les médias occidentaux libéraux redécouvrent que le terme « impérialisme » s'applique aussi aux États-Unis. Donald Trump n'est pas un départ radical par rapport à ses prédécesseurs ; il abandonne simplement la prétention d'exporter la démocratie.

Tiré de Jacobin

Gilbert Achcar
Avec l'aimable permission de l'auteur

Il y a quelque chose de peu sincère dans la réapparition soudaine du terme « impérialiste » dans les médias occidentaux, qui auparavant ne l'appliquaient qu'à la Russie. Car — pour nous limiter à l'ère post-guerre froide — c'est de manière très similaire que Washington est revenu aux opérations militaires à grande échelle en 1989 sous le président George H. W. Bush, après de longues années de « syndrome du Vietnam ». Comme lors de la récente intervention au Venezuela, l'invasion du Panama et l'enlèvement de son dictateur Manuel Noriega, en flagrante violation du droit international, ont également été présentés comme une opération policière antidrogue.

Cela a lancé une nouvelle série d'interventions américaines, culminant avec l'invasion de l'Irak en 2003 sous George W. Bush. Les occupations de l'Irak et de l'Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001 se sont rapidement transformées en bourbiers dont les États-Unis n'ont réussi à se sortir qu'après des pertes importantes — en 2011 dans le cas de l'Irak, et une décennie plus tard en Afghanistan.

Ces deux fiascos majeurs — l'Irak en particulier, car il impliquait des enjeux bien plus élevés et déployait des ressources américaines bien plus importantes — ont ravivé le syndrome du Vietnam. Les leçons tirées de cette expérience antérieure — éviter toute occupation prolongée, fixer des objectifs limités, utiliser une force massive au départ mais pendant une courte période, privilégier les frappes à distance plutôt que l'envoi de troupes au sol — ont été revitalisées, après avoir été délibérément ignorées par l'administration de George W. Bush. Son successeur, Barack Obama, qui était fier de s'être opposé à l'invasion de l'Irak, a battu des records pour l'utilisation de frappes à distance, notamment impliquant des drones. Donald Trump a suivi la même voiedurant son premier mandat, tout comme Joe Biden.

Qu'est-ce qui est donc si nouveau dans l'acte de piraterie internationale de Trump au Venezuela ? Elle a été qualifiée de retour à une politique de « changement de régime » abandonnée après le fiasco irakien. Mais cela ne comprend pas à la fois le sens de ce terme et la politique de Trump. L'expression elle-même fait avant tout référence à l'occupation de l'Irak. Elle s'est imposée durant le premier mandat de George W. Bush, alors que son administration était remplie de néoconservateurs, principalement au Département de la Défense, qui appelaient à mettre fin à une longue tradition de politique « réaliste », faisant preuve d'indulgence envers les dictatures, même les plus brutales, tant qu'elles servaient les intérêts américains.

Avec la fin de la guerre froide, le rôle apparent de Washington était d'aligner ses actes avec ses paroles en promouvant un changement démocratique à l'échelle mondiale. Le changement de régime en Irak devait aller de pair avec la construction de la nation : la construction d'un nouvel État sous la tutelle des États-Unis en tant que puissance occupante, dans la veine de ce qui s'était passé en Allemagne de l'Ouest et au Japon après 1945. L'Irak était destiné à devenir la vitrine du changement démocratique au Moyen-Orient. Son exemple serait convaincant que, combiné à la pression américaine, il pousserait les autres États de la région à imiter ce modèle vertueux, et Washington pourrait enfin créer un monde à son image.

Il va sans dire qu'une telle perspective séduisait peu les autocraties du Moyen-Orient, à commencer par les propres États vassaux de Washington, qui avaient longtemps bénéficié de l'accommodement « réaliste » du suzerain américain avec leur despotisme. Ces autocraties vassales ont lancé une bataille contre les néoconservateurs au sein de l'administration Bush, s'appuyant sur le Département d'État et la CIA. Les Saoudiens en particulier ont cherché à persuader le président américain d'abandonner toute ambition de reconstruire fondamentalement le régime à Bagdad.

Avec l'allié irakien de la CIA (et plus tard Premier ministre) Ayad Allawi, ils ont proposé à Bush de collaborer avec la direction de l'armée, les aidantà renverser Saddam Hussein et à réorienter l'Irak dans une direction compatible avec les intérêts régionaux américains. « Notre idée était de retirer la haute société et de laisser le reste du régime intact », a déclaré plus tard Allawi.

Lorsqu'ils ont appris cela, les alliés des néoconservateurs en Irak, menés par Ahmed Chalabi, ont tiré la sonnette d'alarme dans les médias, accusant une coterie arabo-américaine de vouloir perpétuer le saddamisme sans Saddam. Avec le soutien du Premier ministre britannique Tony Blair, les néoconservateurs ont prévalu. Mais leur plan allait s'avérer catastrophique pour les États-Unis : le démantèlement de l'État irakien au nom de la « débaathification », inspirée par la dénazification de l'Allemagne, a sombré dans le chaos, permettant à l'Iran de dominer la majorité chiite du pays et à une insurrection anti-américaine et anti-chiite de se développer dans les régions arabes sunnites, avec al-Qaïda comme principale force.

En 2004, Chalabi avait été accusé de travailler pour Téhéran et renié par Washington. Les néoconservateurs ont été évincés de l'administration l'année suivante et, en 2006, le Congrès américain a élaboré une stratégie de sortie, laissant les rêves de démocratie s'éteindre sur la vigne.

Dès lors, la leçon tirée de l'Irak fut que l'erreur fatale avait été de démanteler l'appareil d'État, qui aurait dû être conservé pour gouverner le pays. Ainsi, une fois la démocratisation imposée par l'armée hors de question, Obama a tenté de la démocratisation de bas en comble. Il a cherché à soutenir les soulèvements du Printemps arabe avec l'aide du Qatar, misant sur le fait que les manifestations étaient récupérées par les Frères musulmans. L'échec de cette stratégie alternative — notamment la réaffirmation du contrôle militaire en Égypte en 2013, avec le soutien de Riyad et contre la volonté de Washington — a accéléré sa disparition.

Seule la voie que la direction saoudienne avait défendue avant l'occupation de l'Irak restait en vigueur : l'idée est que là où des intérêts majeurs sont en jeu, il vaut mieux forcer les régimes existants à se conformer aux souhaits de Washington que d'essayer de les renverser et risquer de créer le chaos.

Cette leçon n'a pas échappé à Trump. Il a réagi à la catastrophe en Irak en appelant à l'usage de la force pour s'emparer de ses ressources pétrolières, d'une manière qui caractérisera plus tard sa présidence. En 2011, dernière année de l'occupation américaine de l'Irak, il a réprimandé Obama pour avoir abandonné le pays sans avoir pris le contrôle de son pétrole. Dans Time to Get Tough, un livre qui a donné le ton de sa future campagne présidentielle, Trump a abordé l'Irak dans un chapitre intitulé « Prendre le pétrole » sous le sous-titre « Au vainqueur va le butin ». Les États-Unis, soutenait-il, devaient saisir le pétrole irakien — laissant un pourcentage à l'Irak lui-même — afin d'empêcher l'Iran de s'en emparer. C'est le même argument qu'il a récemment utilisé pour justifier ses ambitions envers le Venezuela et le Groenland, qu'il affirme toutes deux menacées par l'empiètement chinois et russe.

Devenu très critique envers le changement de régime visant à implanter la démocratie, Trump en a tiré les conclusions logiques. Lors de son premier mandat, il a négocié le retrait américain d'Afghanistan avec les talibans — un retrait réalisé sous Biden de manière désastreuse, comme il est bien connu. Inspirée par la leçon tirée de l'Irak, son administration a cultivé en 2018 des liens avec des officiers militaires vénézuéliens préparant un coup d'État à Caracas, des officiers qui figuraient néanmoins sur la liste de Washington des figures du régime accusées de crimes et d'implication dans le trafic de drogue. Leur première tentative fut étouffée à la naissance. Un second, en avril 2019, n'a pas non plus abouti, n'ayant pas réussi à mobiliser l'armée ni la population.

Une figure clé de cette dernière tentative était Manuel Cristopher Figuera, directeur général du Service national bolivarien de renseignement du Venezuela (SEBIN), qui avait été placé sous sanctions américainesen février 2019 pour « torture de masse, violations massives des droits de l'homme et persécution massive contre ceux qui souhaitent un changement démocratique au Venezuela ».

Après le coup d'État avorté, Figuera s'enfuit aux États-Unis, où les sanctions contre lui furent, sans surprise, levées. L'échec fut néanmoins amer pour Trump, qui, au nom de la démocratie, avait été poussé par son équipe de premier mandat à reconnaître Juan Guaidó (président de l'Assemblée nationale, alors dominée par l'opposition) comme président du Venezuela. Ce revers a intensifié son aversion à invoquer la cause démocratique.

La première visite politique étrangère de Trump lors de son second mandat l'an dernier a été, comme lors de la première, en Arabie saoudite. Tout en critiquant vivement l'idée même de promouvoir la démocratie au Moyen-Orient, il affirmait aussi avoir peu de goût pour l'usage de la force. Cette rhétorique creuse, combinée à ses prétentions à être un pacificateur avec un œil sur le prix Nobel, a nourri une impression trompeuse de Trump qui l'associe à l'isolationnisme — une tendance politique traditionnellement liée à l'extrême droite américaine — et même au pacifisme.

Mais Trump s'est toujours vanté d'être un « dur à cuire » qui, contrairement à Obama, n'hésitera pas à frapper quand c'est nécessaire, comme il l'a fait en Syrie et en Irak, entre autres, lors de son premier mandat, et qu'il l'a fait bien plus souvent depuis le début du deuxième. La liste des pays ciblés par les forces américaines depuis janvier 2025 est déjà considérable : le Yémen, la Somalie, l'Irak, l'Iran, la Syrie et le Nigeria, en plus des frappes dans les Caraïbes liées au Venezuela.

Contrairement à la réputation d'imprévisibilité qu'il cultive, la politique néo-impériale de Trump est loin d'être incohérente. Elle est naturellement dictée par sa vision des intérêts matériels et stratégiques des États-Unis — et parfois par ses intérêts personnels et familiaux. La leçon tirée de l'Irak est au cœur de son approche, comme c'est clairement le cas au Venezuela : il ne prit plus la peine de prétendre promouvoir la démocratie là-bas et n'a pas exigé d'élections libres. Il a même — pour l'instant — mis de côté María Corina Machado, principale figure de l'opposition au Venezuela, qui bénéficiait auparavant du soutien des États occidentaux.

Trump se vante des contacts que son administration a établis au sein du régime de Maduro, notamment avec le vice-président Delcy Rodríguez, qui est désormais président par intérim. Il estime qu'après sa démonstration de force — et face à la menace permanente d'une nouvelle action militaire et d'un resserrement de l'emprise américaine sur l'économie du pays — le gouvernement vénézuélien n'a d'autre choix que de se conformer à ses exigences, ainsi qu'aux intérêts de Chevron, la principale compagnie pétrolière américaine opérant au Venezuela, ainsi que ceux d'autres alliés de Trump. Comme l'a justement dit Mike Johnson, président républicain de la Chambre des représentants : « Ce n'est pas un changement de régime, mais un changement de comportement par un régime. » La même approche sous-tend l'insistance de Trump pour que Cuba et l'Iran « concluent un accord » avec lui — sous la contrainte, bien sûr.

La politique néo-impériale de Trump lors du second mandat combine un cynisme que certains ont pris pour de l'honnêtetéavec une politique de force brute au service d'une vision du monde qui montre à la fois un goût pour le suprémacisme (America First) et le lebensraum — la « doctrine Donroe », une nouvelle version de la doctrine Monroe qui revendiquait les Amériques comme la réserve exclusive des États-Unis.

Et si Trump ne se présente pas hypocritement en champion de la démocratie, comme l'ont fait ses prédécesseurs, ce n'est pas par réticence à s'immiscer dans les affaires d'autres pays. Lui et les membres de son administration — J. D. Vance en premier lieu — soutiennent ouvertement leurs homologues idéologiques où qu'ils soient — notamment en Amérique latine, comme il l'a récemment montré en Argentine et au Brésil.

Cet article a été initialement publié par Le Monde diplomatique.

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Coupes forestières en zone sensible : Pessamit exige que l’on respecte ses droits

17 février, par René Simon — , , ,
À la suite de l'article publié le 10 février 2026 dans La Presse par le journaliste Jean-Thomas Léveillé (1), le Conseil des Innus de Pessamit demande des explications de la (…)

À la suite de l'article publié le 10 février 2026 dans La Presse par le journaliste Jean-Thomas Léveillé (1), le Conseil des Innus de Pessamit demande des explications de la part du gouvernement qui a transgressé ses obligations envers notre communauté, et de Domtar qui n'a pas respecté les exigences de sa certification forestière, Forest Stewardship Council (FSC).

Les obligations constitutionnelles du gouvernement envers notre peuple exigent du MRNF qu'il agisse honorablement, puis qu'il nous consulte et nous accommode, lorsqu'il envisage une action qui pourrait avoir un effet préjudiciable sur nos droits. Pour sa part, FSC exige de son détenteur que le consentement libre, préalable et éclairé soit obtenu avant le début des activités d'aménagement.

Le MRNF et Domtar n'ont pas agi de manière honorable, d'autant plus que tous deux étaient « conscients de la sensibilité du dossier et du risque de représailles de la communauté », peut-on lire dans l'un des échanges de courriels obtenus par la demande d'accès à l'information.

Nos droits ancestraux bafoués et une certification forestière non méritée

À l'automne 2025, Domtar fait pression pour obtenir rapidement une modification à sa planification de récolte, souhaitant abandonner des chantiers déjà autorisés au profit d'un nouveau secteur plus rentable. Or, ce secteur se situe au cœur même de sites patrimoniaux innus, reconnus par le MRNF et bien connus de l'entreprise.

Domtar nous impose un délai déraisonnable, sans nous transmettre l'ensemble des informations essentielles à la consultation, notamment la planification détaillée des chemins forestiers. La consultation est jugée non satisfaisante de la part des experts régionaux du MRNF et ils refusent d'autoriser le chantier.

Il suffira de quelques minutes d'échanges entre un haut dirigeant de Domtar et une haute autorité du MRNF, pour que celle-ci infirme la décision de ses experts et passe outre les règles ministérielles en matière de consultation autochtone et de protection des sites patrimoniaux.

Pour appuyer sa décision, elle affirme que « Domtar s'engage à limiter le déploiement de la machinerie le temps de poursuivre les discussions » avec notre communauté. Une telle condition est fondamentalement incohérente avec les principes mêmes de la consultation et du consentement libre, préalable et éclairé, lesquels exigent que ces démarches soient réalisées avant toute opération susceptible de porter atteinte à nos droits ancestraux.

Cette condition sera laissée sans surveillance, non respectée et totalement dépourvue de conséquences pour Domtar.

Quatre semaines, après l'autorisation du chantier et le début des travaux, seront nécessaires afin que le Conseil obtienne enfin la planification détaillée des chemins. Nous demanderons alors à connaître l'état d'avancement des travaux et l'arrêt des opérations, le temps d'analyser le projet et de consulter les familles concernées. Ni Domtar ni le MRNF ne donneront suite à ces demandes.

Une révision urgente s'impose.
C'est l'entière crédibilité du processus de consultation et de la gestion de nos forêts qui a été sacrifiée dans cette décision. Notre confiance envers ce ministère est brisée et sera longue à rebâtir.

La manière dont les hautes autorités de ce ministère prennent leurs décisions, ainsi que les relations privilégiées qu'elles semblent entretenir avec l'industrie forestière, sont hautement préoccupantes et justifient la tenue d'une enquête indépendante.

Nous exigeons de la part du MRNF et de Domtar des explications, puis une révision en profondeur du processus de consultation et d'accommodement en étroite collaboration avec notre gouvernement.

Plutôt que de favoriser la conciliation pour répondre aux enjeux criants de la forêt, ils alimentent la confrontation. Nous appelons le gouvernement et l'industrie forestière à agir honorablement, avec intégrité, bonne foi et respect envers notre peuple, à mettre fin à leurs pratiques colonialistes, puis à s'engager dès maintenant dans une véritable réconciliation économique et territoriale avec notre Première Nation.

Il est grand temps qu'ils comprennent que les Premières Nations ne sont ni une contrainte à l'aménagement de nos forêts ni un frein au développement économique, mais bien des alliés qui font partie intégrante de la solution.

Dans ce contexte, le Conseil des Innus de Pessamit a entamé des procédures en vue de déposer une plainte à l'ombudsman du Québec contre le MRNF pour non-respect de ses obligations en matière de consultation et de protection des sites patrimoniaux. Une seconde plainte sera déposée auprès du Forest Stewardship Council (FSC) visant Domtar, pour non-respect des droits des peuples autochtones et du principe du consentement libre, préalable et éclairé.


Les signataires de la lettre : René Simon, Chef du Conseil des Innus de Pessamit, Olivier Bacon, vice-chef, Jérôme Bacon St-Onge, vice-chef, Suzanne Charland, vice-chef, Andy Kanapé, vice-chef, Christiane Riverin, vice-chef, Christine Vallée, vice-chef ainsi qu'André Côté, directeur Territoire et ressources, Conseil des Innus de Pessamit

Notes

1- Lire "Coupes forestières en zone sensible : Un refus renversé en 19 minutes".

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