Presse-toi à gauche !
Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Presse-toi à gauche ! 20 ans au service des luttes et des débats politiques
Paru le 7 mars 2006, l'hebdomadaire web Presse-toi à gauche ! (PTAG) s'inscrit d'emblée dans un moment charnière de la vie politique québécoise. Sa première publication coïncide en effet avec la fondation de Québec solidaire, issu de la fusion de l'Union des forces progressistes (UFP) et d'Option citoyenne. Québec solidaire affirmait alors vouloir être à la fois un parti des urnes et de la rue. La naissance de cette publication n'est pas un hasard. PTAG se voulait un outil pour accompagner la recomposition de la gauche politique, dans un contexte marqué par l'approfondissement de l'offensive néolibérale, la précarisation du travail, le démantèlement des services publics et l'effacement médiatique des résistances sociales.
La ligne éditoriale de Presse-toi à gauche !
Dès ses débuts, le projet de Presse-toi à gauche ! s'est affirmé comme un média résolument engagé, prenant parti pour les luttes des classes ouvrière et populaires, des mouvements féministes, écologistes, antiracistes, autochtones, syndicaux et altermondialistes. Il ne s'agissait pas simplement de « couvrir » les luttes, mais de les rendre visibles et intelligibles, de leur donner une voix face à un espace médiatique dominé par les intérêts économiques et les discours conservateurs. PTAG s'est ainsi construit comme un média assumant pleinement son positionnement antisystémique.
PTAG s'est aussi voulu un lieu de débats pour la gauche en marche au Québec, ouvert aux controverses stratégiques, aux discussions théoriques et aux désaccords féconds. À contre-courant d'un discours nationaliste étroit, PTAG a défendu une orientation indépendantiste inclusive, indissociable de l'émancipation sociale, ancrée dans l'antiracisme et l'internationalisme. L'indépendance n'y est jamais conçue comme une fin en soi, mais comme un levier pour transformer les rapports sociaux, démocratiser l'économie et élargir les droits. Bref, PTAG a défendu une indépendance combinant émancipation nationale et émancipation sociale.
Le site Presse-toi à gauche ! a offert, année après année, des lectures critiques de l'actualité d'ici et d'ailleurs, ainsi que des échos des luttes syndicales, populaires, féministes, écologistes et autochtones. Chaque publication a largement ouvert ses pages à des analyses internationales venues d'Europe, d'Afrique, d'Asie et des Amériques. Par un important travail de traduction, PTAG a contribué à offrir à la gauche québécoise un large inventaire des combats sociaux et politiques se déroulant un peu partout dans le monde, à une époque où l'interconnexion des différentes crises a pris une dimension mondiale.
En 2004, les femmes du monde entier adoptaient la Charte mondiale des femmes pour l'humanité. 2005 marquait un nouvel élan, avec l'organisation d'actions mondiales pour la faire connaître et vivre. C'est au cœur de cette vaste mobilisation féministe que PTAG a choisi de s'inscrire. Ici, au Québec, nous avons d'abord donné la parole aux groupes de femmes et relayé leurs revendications et leurs luttes : contre les féminicides toujours plus nombreux, pour le financement adéquat des maisons d'hébergement pour les femmes victimes de violence, contre la pauvreté qui frappe les femmes de plein fouet, et pour leurs droits au travail — notamment l'équité salariale et la lutte contre le harcèlement sexuel. Mais notre regard ne s'est jamais arrêté aux frontières. Partout dans le monde, les femmes se lèvent pour dénoncer leur exploitation et le patriarcat. Semaine après semaine, PTAG a rendu visibles ces combats, en donnant à voir des exemples concrets de résistance et de solidarité. Nous avons aussi relayé les grands débats qui traversent le mouvement féministe : la diversité de genre, les luttes LGBT+ et la situation des personnes trans, mais aussi les réflexions sur le socialisme, l'écoféminisme, l'intersectionnalité, ainsi que la lutte contre les discriminations et le racisme. Enfin, nous avons naturellement couvert les débats et les actions de la Marche mondiale des femmes, notamment sur les enjeux cruciaux de l'environnement et de la guerre. Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, PTAG continuera de couvrir leurs combats.
Importance et diversité des contributions parues
Plus de 60 000 articles ont été publiés au cours de ces 20 dernières années, produits par plus de 14 000 auteurs, autrices et organisations en lutte. Il ne s'agit pas seulement d'analyses ou de commentaires. À ceux-ci s'ajoutent des entrevues, des reportages sur des manifestations, des grèves, des occupations et de nombreux conflits qui ont marqué l'actualité nationale comme internationale. Plus de mille vidéos, produites par le collectif de PTAG ou reprises de différents vidéastes, ont été diffusées sur notre chaîne vidéo (presse_gauche_2017), particulièrement depuis 2017. Des militant-e-s du collectif de PTAG ont chaque semaine reposté les articles sur Facebook et permis ainsi l'élargissement de leur diffusion.
Tout au long de ces années, des collaborateurs et collaboratrices ont animé des blogues à leur nom. Nous ne voulons pas en énumérer ici la liste mais vous pouvez facilement retrouver leurs contributions sous l'onglet Blogues pour pouvoir apprécier l'importance et la diversité de leurs interventions.
Presse-toi à gauche ! est devenu, de fait, un espace de mémoire collective des luttes.
Car au-delà de l'actualité immédiate, le site constitue un véritable lieu de mémoire. Des dizaines de milliers de communiqués provenant des mouvements syndicaux, féministes, populaires et altermondialistes demeurent accessibles, consultables et utilisables. Les articles consacrés aux grandes mobilisations étudiantes, comme le Printemps érable, aux mouvements antiguerre et écologistes qui ont marqué cette période, ainsi qu'aux différentes échéances électorales, entre autres, témoignent de cette volonté de lutter contre l'effacement médiatique, contre le présentisme dépolitisant et l'amnésie politique qui minent les résistances sociales. Ce rôle de mémoire des combats menés ne peut que nourrir les espérances pour les luttes à venir.
Des réalisations en deçà de nos rêves
Ce parcours n'est cependant pas exempt de limites. Certaines ambitions initiales se sont révélées plus difficiles à concrétiser. Le développement d'un vaste réseau de correspondantes et de correspondants dans toutes les régions du Québec, au cœur des différents mouvements sociaux, demeure un chantier à peine esquissé. Nous recevons de plus en plus de contributions provenant de militant·es d'un peu partout au Québec, mais la présence de correspondant·es réguliers d'ici et d'ailleurs n'est pas encore à la hauteur des espérances que nous avions nourries. Les tentatives d'intervention directe dans l'espace public par l'organisation d'activités de débats et d'information sont restées trop ponctuelles. La construction de liens plus interactifs et durables avec notre lectorat constitue encore un chantier à mettre en œuvre.
Ces limites renvoient aussi aux contraintes du militantisme multiforme. Presse-toi à gauche ! a été porté en grande partie par des militantes et militants engagé·es dans différents mouvements sociaux et, pour beaucoup, dans Québec solidaire. PTAG a ainsi joué un rôle dans les débats internes du parti, en défendant les positions de la gauche de rupture, tout en affirmant l'importance de construire QS comme un véritable parti de combat. Ce cumul d'un militantisme numérique, politique et social a été une force, mais aussi une tension permanente, exigeante en termes d'énergie et sans doute marquée par une dispersion coûteuse.
La lutte continue !
À l'heure où les crises sociale, écologique, démocratique et géopolitique s'entrecroisent, la gauche a plus que jamais besoin d'outils pour comprendre le monde tel qu'il est, mais surtout tel qu'il pourrait être. La recomposition des médias critiques de gauche, leur capacité à collaborer — comme l'illustre l'adhésion de PTAG au Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) — constitue un enjeu central.
Rappeler les 20 ans de Presse-toi à gauche !, ce n'est pas célébrer une longévité, c'est renouveler un engagement : celui de continuer à dénoncer le capitalisme, à soutenir les résistances, à ouvrir des espaces de débats et à apporter sa contribution à la construction d'une gauche combative, féministe, écologiste et internationaliste. Vos offres de collaboration militante y seront accueillies avec empressement.
{« Si Québec solidaire n’existait pas, il aurait fallu l’inventer ».}
Cette phrase est mon arme ultime de provocation à l'endroit de mon ami. Je l'ai répétée tant de fois à ce nationaliste invétéré, membre attitré du Parti québécois depuis 45 ans, que mes mots ont fini par s'imprimer dans l'air même du dépanneur dont il est le propriétaire. Pour lui, Québec solidaire est synonyme de trahison, presque d'hérésie. Il me répond d'ailleurs à chaque fois par une provocation en retour, « Les traîtres ne sont pas les bienvenus dans mon dépanneur ».
« Tu oses traiter de traîtres des gens qui ont eu le courage de rester fidèles à leurs convictions ? » Je lui lance ça avec un sérieux que je veux scrupuleux. Combien de fois ai-je tenté de lui expliquer que c'est peut-être le PQ qui s'est trahi, qu'en prenant un virage à droite il a laissé filer ses progressistes, que les politiques de déficit zéro de Lucien Bouchard ont fait fuir ceux qui voulaient du social et de l'humain plutôt que du chiffre et de l'austérité. Peine perdue. Pour mon ami, le PQ n'est pas un parti politique. C'est une religion.
Poussé par l'ironie, je monte alors d'un cran. Je lui dis que QS est un enfant du PQ. Certes l'enfant d'une grossesse involontaire, non voulue, pas même souhaitée, mais peu importe. L'enfant est là. Ce n'est plus un bébé. Il a vingt ans. Il vole depuis déjà un bon moment de ses propres ailes. « Il serait peut-être temps que tu commences à le respecter ». Ce jour-là, j'ai eu droit à un regard assassin. Un silence froid a envahi le dépanneur. Il ne manquait qu'une musique d'Ennio Morricone, version Il était une fois dans l'Ouest, pour compléter l'ambiance. Puis, comme à chaque fois que le ton monte entre nous, une bombe de rires a fini par exploser.
Dans ce dépanneur, dont mon ami est propriétaire depuis une vingtaine d'années, la droite et la gauche, incarnées par nos deux personnes, se parlent, discutent, bavardent. Parfois le débat est houleux, même très houleux, mais ça finit toujours par une explosion de rires. On rit de nos propres certitudes, de nos contradictions, et soudain toutes nos batailles d'idées paraissent beaucoup plus légères. Rien ne saura briser notre amitié.
Quand je pars après ces discussions, je ne me fais pas d'illusions. Nous restons chacun campés sur nos positions. Mais parce que nous prenons la peine de nous parler de vive voix, loin de tout réseau social, je suis convaincu qu'il reste toujours quelque chose de nos échanges. Un doute. Une muraille qui s'effrite un peu. Une opinion qui se fissure ou, au contraire, qui se précise.
Il n'y a pas si longtemps, j'ai fait à mon ami une révélation capable de lui faire lâcher son café sur le carrelage. « J'étais là, tu sais… ». Où devais je être pour que je prenne un ton si grave ? Il s'est reculé légèrement du comptoir en me lançant, « T'étais où, là ? ». Je lui ai répondu, un peu solennellement, « Le 4 février 2006, j'étais présent à la fondation de Québec solidaire ». Plus traître que ça, pour mon ami, ce n'était pas possible. Il a pris quelques secondes de plus avant d'exploser de rire.
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Aujourd'hui, le 4 février 2026, je m'en souviens très bien. Nous étions plus de mille personnes à l'Université de Montréal pour la naissance de ce nouveau parti issu de la fusion de l'Union des forces progressistes et d'Option citoyenne. Un parti animé par des idées de démocratie participative, de féminisme, d'écologie, de justice sociale et de solidarité, dans un Québec progressiste et inclusif. Tout cela était inscrit noir sur blanc dans le manifeste fondateur.
J'y étais comme simple observateur. Beaucoup se demandaient alors si ce nouveau parti n'allait pas diviser les forces progressistes à un an des élections de 2007, et surtout à qui cette division allait profiter ? Malgré ce doute, je n'ai jamais cessé, personnellement, de voter pour Québec solidaire, parce que j'y ai vu, simplement, une réponse à une gauche qui commençait à se diluer au sein du PQ.
En quittant la barque du PQ pour celle de QS, les progressistes ont-ils poussé le PQ encore plus à droite ? Peu importe la réponse. Avec Pauline Marois, le PQ a pris un virage identitaire marqué. En se retrouvant troisième parti derrière l'ADQ après les élections de 2007, le PQ a commencé à ressembler à l'ADQ premier parti de l'opposition avec quelques sièges. De son côté, Québec solidaire a tracé sa propre voie, construite autour du social, de l'environnement et de la démocratie de base, parfois au prix de tensions, de défis et de critiques, tant internes qu'externes. Mais déjà en 2008, il fait élire son premier député et co-fondateur du parti, Amir Khadir.
Vingt ans plus tard, QS, même s'il est bas dans les sondages, possède un mérite que nous devions tous reconnaître, peu importe nos appartenances. C'est un parti de convictions, pas un parti obsédé par le pouvoir à tout prix. Sa structure met l'accent sur l'organisation collective. Sa conception du pouvoir vient d'en bas plutôt que d'en haut. Son choix de deux porte-paroles, une femme et un homme, vise à représenter des équilibres et des voix diverses. Cela dénote. Cela dérange. Cela trouble même certains. Mais cela oblige aussi à penser autrement et différemment du cadre rigide du jeu traditionnel du pouvoir.
Cela dit, Québec solidaire n'est pas parfait. Il a ses faiblesses, ses divisions internes, ses zones grises qu'il devra apprendre à régler. Le débat sur la souveraineté en est un bon exemple. Un sondage récent indique que 67% de ses électeurs se disent contre l'indépendance. Voilà un dilemme stratégique majeur pour un parti qui se définit comme souverainiste.
Après vingt ans d'existence, Québec solidaire demeure un acteur qui pèse dans le paysage politique québécois. La question n'est plus seulement de savoir s'il deviendra un jour un parti de gouvernement, mais comment il continuera d'influencer les idées et les pratiques politiques du Québec ? Et si jamais un référendum devait avoir lieu, comment pourrait-il convaincre une partie importante de son propre électorat, encore réticente à l'indépendance ?
Avec mon ami du dépanneur, l'existence même de QS est finalement une excellente raison de continuer à parler, à débattre, à rire parfois, et à se rappeler qu'un parti politique ne se mesure pas uniquement en pourcentages de sondage, mais aussi à sa capacité de faire réfléchir son voisin, même le plus obstiné.
Au fond, si Québec solidaire n'existait pas, il aurait vraiment fallu l'inventer. Ne serait-ce que pour entretenir ces conversations qui, paradoxalement, nous rendent un peu plus humains, un peu plus curieux, un peu plus capables d'écouter. Il suffit d'entrer dans un dépanneur de Montréal avec la volonté de rendre possible que la droite et la gauche se parlent encore.
Contrairement à mon ami, je ne conçois un parti politique comme une religion. Ceux et celles qui le font ne rendent pas service ni au parti, ni au Québec.
Mohamed Lotfi
4 Février 2026
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Écoles à 3 vitesses : "M. Drainville doit revenir dans le vrai monde"
En lançant sa campagne, il a notamment mentionné qu'il n'avait pas besoin de lancer une consultation sur ce dossier et que tout avait déjà été réfléchi. L'organisme École Ensemble, qui milite pour l'égalité des chances en éducation, a d'ailleurs dénoncé les propos de M. Drainville.
3 février 2026 | lettre l'École ensemble
Entrevue de Stéphane Vigneault par Valérie Renaud-Martin
https://www.fm1069.ca/audio/754094/ecoles-a-3-vitesses-m-drainville-doit-revenir-dans-le-vrai-monde
Les propos du candidat à la chefferie de la CAQ, Bernard Drainville, sur l'école à trois vitesses continuent de faire réagir.
Le coordonnateur de l'organisation, Stéphane Vigneault, se demande dans quel monde vit le candidat à la chefferie de la CAQ.
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260202_001Entrevue
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J'ai l'impression que M. Drainville est un peu dans un monde parallèle. Un monde où le Québec à aurait pas le plus haut taux de décrochage au pays, un monde où les parents seraient heureux de payer de plus en plus cher pour l'éducation de leurs enfants, un monde où les profs ne décrocheraient pas en masse après leur arrivée sur le marché du travail, parce qu'ils reçoivent les classes les plus demandantes au moment où ils ont le moins d'expérience. Non, je pense que monsieur Drainville doit revenir dans le vrai monde.
Stéphane Vigneault, École Ensemble

Le conseil central de Montréal (CSN) adopte un plan d’action menant à la grève sociale
Le conseil central du Montréal Métropolitain, affilié à la CSN, a adopté lors d'une assemblée générale spéciale le 30 janvier dernier un plan d'action menant à la grève sociale [1] avant les prochaines élections provinciales prévues le 5 octobre 2026. Cette journée de grève générale, devant être exercée en coordination avec les alliés provenant des mouvements communautaires et sociaux, aurait comme objectif de forcer le gouvernement de la CAQ à abandonner ses projets de lois anti-démocratiques et antisyndicales (lois 1, 3, 7, 9, etc..) et d'obtenir un réinvestissement dans les services publics affaiblis par des années d'austérité budgétaires. Ce plan d'action prévoit une stratégie d'escalade pouvant aller jusqu'au déclenchement de jours de grève avant la date du scrutin tout en ciblant le 1er mai comme un grand rendez-vous de mobilisation qui inclurait des actions dérangeantes.
(Illustration : tiré d'une affiche de l'OPDS)
Deux aspects cruciaux du plan d'action
Cette assemblée générale composée des délégués des syndicats affiliées à la CSN de la grande région de Montréal et, exceptionnellement, des représentants de plus d'une quarantaine de groupes communautaires et sociaux, a endossé avec enthousiasme le plan d'action proposé et notamment deux de ses aspects cruciaux. Le premier porte sur l'importance de la création d'outils de communication et d'information afin de mobiliser les syndicats locaux et les membres à la base pour qu'ils se dotent d'un plan d'action local tout en participant à la mobilisation générale. Le deuxième porte sur la mise sur pied d'un forum de coordination mensuel avec les groupes communautaires et les alliés intersyndicaux afin de renforcer les mobilisations et cimenter la coopération sur le terrain.
Dans l'optique du déclenchement d'une grève sociale, qui combinerait des débrayages dans les milieux de travail avec des actions d'appui populaires (grèves du milieu communautaire, grèves étudiantes, mobilisation dans les quartiers et les régions, etc…), le tout préparé par une stratégie d'escalade des moyens de pression, l'éducation populaire d'une part ainsi que des coordinations démocratiques de l'autre, sont absolument essentielles au succès de l'opération.
Quelles suites ?
Le conseil central de Montréal est la première instance syndicale au Québec à s'être dotée d'un mandat de grève sociale ainsi que, ceci est crucial, d'un plan d'action pour la réaliser. Il s'agît maintenant de rendre ce plan opérationnel et de le populariser plus largement.
Pour ce faire, il serait bon d'explorer quelques pistes d'action.
Il faudrait adopter des mandats de grève sociale et des plans d'action dans les syndicats locaux car sans participation de ces instances et des membres à la base, la grève sociale ne restera qu'un projet sur papier. Quelques syndicats locaux ont déjà annoncé leur volonté d'adopter de tels mandats dans les semaines à venir. Ce sont d'excellentes initiatives qu'ils faudrait populariser et multiplier afin de donner une base solide au projet de grève.
La recherche d'alliés syndicaux tant au sein de la CSN, que parmi les autres centrales syndicales, est un enjeu de premier ordre sur lequel se penche déjà l'exécutif du conseil central. C'est une tâche à laquelle les militants/es syndicaux peuvent aussi contribuer en proposant des plans d'action vers la grève sociale dans les instances professionnelles et régionales auxquelles ils participent. Il faut que l'appui à la grève sociale fasse tache d'huile dans tout le mouvement syndical.
Enfin, la solidarité active avec les groupes communautaires qui préparent déjà une série d'actions contre le gouvernement caquiste est cruciale pour cimenter l'alliance populaire qui sous-tend le plan d'action. La présence enthousiaste et dynamique des représentants communautaires à l'AG du 30 janvier est d'excellente augure pour l'avenir.
La conjoncture est propice à la mobilisation sociale
La démission annoncée de François Legault n'a pas fragmenté l'opposition populaire ou redonné du tonus à son gouvernement en butte à un niveau d'impopularité historique. Tout en saluant son départ, les directions syndicales se sont empressées de répéter l'exigence du retrait des lois autoritaires (1).
Les chefs autochtones ont répété avec force leur farouche opposition au projet constitutionnel de la CAQ qui nie leurs droits historiques. La ligue des droits et libertés, les juristes progressistes, les groupes antiracistes ont maintenu leur opposition aux lois (ou projets de loi) brimant les libertés fondamentales et affaiblissant les contrepouvoirs. De leur côté, les groupes communautaires annoncent des mouvements de mobilisation et de grèves contre les mesures d'austérité ainsi que l'inaction face à la crise du logement (2). Quant au mouvement étudiant, il semble vouloir se remobiliser alors qu'un appel est lancé à « une semaine de grèves et d'action contre l'austérité du 23 au 27 mars 2026 » (3).
En face, le gouvernement de la CAQ est sérieusement affaibli. Les principaux prétendant à la succession de Legault s'empressent de prendre leurs distances d'avec son héritage toxique dans une vaine tentative de sauver leur carrière politique. La favorite Christine Frechette, remet en doute le projet constitutionnel ainsi que le projet du Troisième Lien, tous deux très chers à Legault, tandis que Bernard Drainville, fragilisé par la montée du Parti conservateur dans la région de Québec, vire encore plus à droite se présentant comme le seul vrai continuateur du parti. Ces failles dans le parti gouvernemental démontrent qu'une reprise forte et unifiée de l'opposition populaire, et à fortiori, d'une mobilisation menant à la grève sociale pourrait être couronnée de succès.
Aux attaques historiques de la CAQ, il faut répondre par une mobilisation toute aussi historique. Le plan d'action du conseil central du Montréal Métropolitain-CSN est l'amorce d'une riposte syndicale et populaire au défi lancé par ce gouvernement autoritaire.
Notes
2. Le communautaire à boutte. Mouvement nationale de grève et de revendications du milieu communautaire. https://aboutte.info
3. LA CRUES APPELLE À UNE SEMAINE DE GRÈVE ET D'ACTIONS CONTRE L'AUSTÉRITÉ, https://www.facebook.com/events/1218540296627252/?view=permalink&post_id=1218541869960428&_rdr
[1] Sur la grève sociale, lire le texte de la Coalition Main Rouge,

En écartant Bianca Mugyenyi, le NPD montre qu’il ne s’intéresse pas au renouveau
Le filtrage interne empêche les voix radicales et indépendantes d'entrer dans le parti social-démocrate « démocratique » du Canada
2 février 2026 | traduit et tiré de Canadian dimension | Photo : Bianca Mugyenyi est autrice et militante, et ancienne codirectrice générale de The Leap. Elle dirige actuellement l'Institut canadien de politique étrangère. Photo : Conseil des Canadiens.
https://canadiandimension.com/articles/view/by-barring-bianca-mugyenyi-ndp-shows-its-not-interested-in-renewal
Le 19 janvier, le comité de filtrage du NPD — composé de trois personnes dont les noms n'ont pas été rendus publics — a disqualifié Bianca Mugyenyi de la course à la direction du parti.
Selon le comité, Mugyenyi serait une candidate « par procuration ». Elle a reconnu avoir décidé de se présenter après que son mari, Yves Engler, se soit vu refuser l'accès à la course. Le comité a soutenu que cela constituait une violation des principes « d'honnêteté, de professionnalisme et d'intégrité », et l'a donc disqualifiée.
Mugyenyi a pourtant été claire quant à ses intentions et n'a jamais travesti les raisons de sa candidature, contredisant directement l'affirmation du comité selon laquelle elle aurait manqué d'honnêteté, de professionnalisme ou d'intégrité. Lors de la conférence de presse annonçant son rejet, elle a déclaré : « Nous avons fait exactement ce qu'un parti démocratique demande aux candidates et candidats de faire. » Elle a ajouté que le comité l'avait rejetée pour des motifs vagues, « y compris l'idée selon laquelle je ne serais pas ma propre candidate ».
Si le mot « démocratique » dans Nouveau Parti démocratique avait la moindre signification, la direction du parti aurait reconnu qu'elle n'avait aucune base réelle pour la rejeter, aurait approuvé la candidature de Mugyenyi, et aurait peut-être croisé les doigts pour qu'elle perde. Au lieu de cela, elle a inventé un prétexte pour l'exclure de la course.
La campagne Engler–Mugyenyi a mis en lumière la profonde pourriture démocratique qui ronge le parti — et le fait de la révéler est traité comme un crime capital par l'appareil du parti.
Cette course à la direction porte sur bien plus que le choix du prochain chef du NPD. Après ce que l'on a appelé la « vague rouge », qui a permis aux libéraux de se maintenir au pouvoir, le parti est pratiquement au point mort. La course est devenue un canal par lequel les membres expriment leur désir de reconstruire le parti — de le renouveler et de le transformer.
Et pourtant, la décision d'écarter Mugyenyi suggère exactement le contraire : ce n'est pas un parti sincèrement intéressé par le renouveau. En empêchant une candidate de franchir ne serait-ce que l'étape du filtrage, la direction du NPD restreint qui peut participer, quelles idées peuvent être débattues et quelles tendances politiques sont maintenues à l'écart, hors des projecteurs.
Le filtrage est depuis longtemps au cœur des problèmes du NPD. Pendant des années, les responsables du parti ont écarté des candidats qui pensaient trop indépendamment ou qui critiquaient trop ouvertement l'orientation imposée par la direction. Dans le même temps, ce processus a découragé des personnes désireuses de s'engager en politique, devenues cyniques et frustrées par l'intrusion dans leur vie personnelle — et dans celle de leurs proches.
En 2019, Janet-Lynne Durnford, d'Orillia, s'est retirée de l'élection fédérale après que le processus de filtrage du NPD s'est éternisé. Elle était l'unique candidate cherchant l'investiture du parti. Durnford a affirmé que le parti exigeait l'accès à un groupe Facebook privé composé uniquement d'ami·e·s proches. Même après avoir fourni la preuve que le groupe ne comptait que des amis personnels, le parti a continué d'exiger cet accès, ce qu'elle a refusé.
Cette même année, Sid Ryan s'est également retiré de la course en raison des délais liés au filtrage. Au Nouveau-Brunswick, le NPD a annulé sa course à la direction après que l'unique candidat n'a pas réussi à passer l'étape du filtrage. Le parti n'a ni nommé le candidat ni expliqué sa décision.
Le filtrage est généralement justifié comme un moyen de s'assurer qu'un candidat n'embarrassera pas le parti avec un élément douteux de son passé. Des employés et bénévoles non élus du parti passent au peigne fin les publications sur les réseaux sociaux et les prises de position publiques, à la recherche de la moindre raison de rejeter une candidature. Dans le cas de Mugyenyi, cependant, le problème n'était ni une déclaration passée ni une controverse cachée, mais l'accusation qu'elle serait une candidate « par procuration » — un exemple encore plus clair de la manière dont le filtrage sert d'outil de contrôle, en définissant ce qui est considéré comme une politique acceptable au sein du parti social-démocrate, sans consultation des membres.
Un membre de longue date du caucus néo-démocrate m'a confié avoir constaté une différence nette dans le niveau de débat et de critique envers le chef selon le degré de rigueur du filtrage des candidats. Un filtrage plus strict, expliquait-il, encourage la conformité, étouffe la pensée indépendante et produit un caucus peu critique et peu combatif, avec moins de débats et beaucoup moins de dynamisme.
Ce manque d'énergie est évident de l'extérieur. De nombreux membres semblent souvent hésitants ou incapables de défendre les principes du NPD lorsqu'ils sont pressés par les journalistes, à quelques exceptions près. Ils paraissent parfois craindre de s'opposer aux politiques de droite, ou laissent simplement au chef le soin de faire tout le travail.
Le filtrage a aussi pour effet secondaire de décourager les personnes racisées de se porter candidates — surtout lorsqu'il est opaque, discrétionnaire et appliqué de manière agressive. La professeure Erin Tolley a étudié ce phénomène et constaté que le filtrage élimine de façon disproportionnée les candidats racisés. Le magazine Broadview a résumé ses recherches ainsi :
Dans une étude examinant la race, le genre et l'intersectionnalité dans le recrutement législatif, Tolley a analysé plus de 800 aspirants politiques au Canada, issus des trois principaux partis, lors de l'élection de 2015. Elle a constaté qu'à mesure que les Canadiennes et Canadiens racisés progressent dans le processus de recrutement, leur présence diminue à chaque étape de sélection. « Les candidats racisés se présentent à l'investiture des partis en nombre supérieur à leur part de la population, mais les partis continuent de privilégier les candidats blancs », écrivait-elle dans une chronique. Les données recueillies par Tolley et d'autres chercheurs révèlent que, sur 4 516 candidats ayant participé aux élections fédérales de 2008, 2011, 2015 et 2019, 83 % s'identifiaient comme blancs.
Mugyenyi est loin d'être une militante marginale. Elle a cofondé The Leap (aux côtés d'un autre candidat à la direction du NPD, Avi Lewis, et de sa conjointe — vous voyez ce que j'ai fait ?), elle est directrice de l'Institut canadien de politique étrangère et siège au conseil d'administration du Conseil des Canadiens. Il semble que sa seule caractéristique disqualifiante soit la personne qu'elle a choisi d'épouser.
« Je me suis présentée pour porter une vision et une plateforme communes, construites collectivement », a-t-elle déclaré lors de sa conférence de presse en janvier. « C'est cela, la démocratie. Au lieu de permettre aux membres d'évaluer ces idées… trois personnes non élues ont pris cette décision à leur place. »
Le refus de la candidature de Mugyenyi met en lumière les contradictions qui rendent le NPD si inefficace. Alors que les politiques dominent cette course à la direction, la véritable faiblesse du parti ne réside pas dans son programme, mais dans sa démocratie interne. Sans réparer cette machinerie bureaucratique banale, le parti ne pourra jamais mener de façon dynamique et stratégique les combats pour les politiques progressistes que ses candidats à la direction défendent.
Les trois membres anonymes du comité de filtrage sont le symbole de cette déficience. Et pourtant, dans une course à la direction axée sur le renouveau, je ne vois aucun autre candidat dénoncer le rejet de Mugyenyi. La seule candidate qui mentionne le filtrage dans sa plateforme est Heather McPherson, qui promet un processus plus rapide, plus clair et plus transparent, avec des échéanciers cohérents, une meilleure communication et des attentes claires pour les candidats et les équipes locales.
Les réseaux sociaux sont un outil de contrôle social. Lorsque la gauche s'en remet à eux pour déterminer quels candidats sont « acceptables », elle abandonne son pouvoir décisionnel aux propriétaires techno-fascistes de ces plateformes, dont les intérêts sont directement opposés aux siens. Et lorsque le filtrage devient le prétexte pour empêcher les politiques radicales de s'implanter dans le parti, il faut se demander : à quoi sert ce parti social-démocrate, au juste ?
Au Canada, il a toujours existé une tension entre sociaux-démocrates et socialistes. Mais à moins que le NPD n'interdise explicitement les socialistes — une décision que les membres n'appuieraient probablement jamais — refuser une candidature en raison de la personne que l'on a épousée n'est pas seulement profondément sexiste et raciste ; cela soulève une question plus large : à quoi sert ce parti, au juste ?
Pensons à Rosemary Brown, première femme noire élue dans une législature provinciale et première femme à se présenter à la direction d'un grand parti fédéral. En 1975, elle a mené une campagne audacieuse, ancrée à gauche, défendant la propriété publique, le contrôle ouvrier, la décentralisation et la solidarité internationale, tout en affirmant sans détour la dignité humaine et l'égalité. Sa campagne, fondée sur des principes et le courage plutôt que sur la conformité, serait presque inimaginable dans le NPD d'aujourd'hui, où le filtrage intrusif et un contrôle rigide déterminent qui est « acceptable ». Demandez-vous : ce parti permettrait-il seulement aujourd'hui à une candidate comme Rosemary Brown de se présenter ?
Nora Loreto est écrivaine et militante basée à Québec. Elle est présidente du Syndicat canadien des pigistes et coanimatrice du populaire balado Sandy and Nora Talk Politics.
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Chine - Etats-Unis : rivalité asymétrique dans une perspective historique
Interview d'Éric Toussaint par Cyn Huang, étudiant à Berkeley (Californie) et membre actif des Democratic Socialists of America (DSA) où il co-préside le courant Bread and Roses.
Tiré du blogue de l'auteur.
Cyn Huang : Veux-tu exposer les termes du conflit entre la Chine et les États-Unis ? D'où vient-il ?
Éric Toussaint : Il s'agit aujourd'hui d'un conflit entre deux superpuissances. En revanche, je ne dirais pas qu'il s'agit de deux impérialismes de même nature. La Chine est un impérialisme émergent, tandis que les États-Unis constituent un impérialisme ancien, consolidé, en déclin relatif et extrêmement agressif.
Pour comprendre l'évolution des relations entre la Chine et les États-Unis, il est indispensable de les replacer dans un cadre historique. Après la révolution chinoise de 1949, les États-Unis ont soutenu le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek, replié à Taïwan, et ont refusé de reconnaître la République populaire de Chine dirigée par Mao Tsé Toung , alors engagée dans une transition vers le socialisme. Les relations étaient très conflictuelles notamment pendant la guerre de Corée. À plusieurs moments, notamment au début des années 1960, la Chine a soutenu des luttes armées dans différents pays considérés comme stratégiques par les États-Unis. Pékin est venu en aide au Vietnam du Nord présidé par Hồ Chí Minh et au Front National de Libération du Sud-Vietnam (FNLS).
Confrontés à l'impasse de la guerre du Vietnam, les États-Unis ont alors opéré un tournant stratégique et se sont rapprochés de la Chine. Ce rapprochement a été symbolisé par la rencontre historique entre Richard Nixon et Mao Tsé Toung au début des années 1970, illustrée par la célèbre photographie de leur poignée de main datant de 1972. Préalablement à cette rencontre, les États-Unis avaient reconnu les autorités de Pékin comme le gouvernement légitime de la Chine. Par la suite, ils ont retiré leur reconnaissance diplomatique à Taïwan et ont accepté le principe selon lequel Taïwan faisait partie du territoire chinois.
Ce changement a eu des conséquences concrètes. Jusqu'en 1971, la Chine était représentée au Conseil de sécurité des Nations unies de Taïwan (Voir l'encadré La Chine aux Nations Unies, au FMI et à la Banque mondiale). À partir de l'accord sino-américain, c'est la République populaire de Chine qui a occupé le siège chinois au Conseil de sécurité de l'ONU. Quelques années plus tard, plus exactement en 1980, la Chine de Pékin a remplacé Taiwan au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale.
La Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek, réfugiée à Taïwan (Formose) après 1949, a occupé le siège de la Chine au Conseil de sécurité de l'ONU jusqu'en 1971 grâce au soutien des Etats-Unis et des puissances d'Europe occidentale. Le tournant a lieu le 25 octobre 1971 : l'Assemblée générale adopte la résolution 2758. Celle-ci reconnaît la République populaire de Chine (RPC) comme seul représentant légitime de la Chine à l'ONU. La RPC récupère alors le siège permanent au Conseil de sécurité, avec droit de veto. Le gouvernement de Taïwan est exclu de l'ONU. En résumé : de 1945–1971, le siège chinois est occupé par la Chine nationaliste et anti-communiste. Depuis 1971, le siège est occupé par la Chine populaire (Pékin). Ce revirement historique est intervenu car Washington voulait isoler l'URSS et réduire l'appui de Pékin au Vietnam du Nord et au Front National de Libération du Sud-Vietnam (FNLS) qui luttaient contre l'occupation étasunienne du Vietnam du Sud et résistaient aux bombardements massifs du Vietnam du Nord. La rupture sino-soviétique avait ouvert une opportunité. En 1971, a lieu une mission secrète de Henry Kissinger à Pékin, suivie en 1972, d'une visite historique de Richard Nixon en Chine. En conséquence, en 1971, les États-Unis ont cessé de bloquer l'entrée de la RPC à l'ONU.
La Chine était membre fondateur du FMI en 1945, mais après la révolution chinoise de 1949 dirigée par le Parti Communiste avec à sa tête Mao Tsé Toung , c'est le gouvernement de Taïwan (République de Chine) qui occupait le siège de la Chine dans l'organisation. Suite au tournant pris par Washington dans les années 1970, le 17 avril 1980, le FMI a officiellement reconnu la RPC de Mao comme titulaire légale du siège de la Chine et depuis cette date, la RPC participe pleinement à l'institution, avec son propre quota et son directeur exécutif.
La Banque mondiale, dominée comme le FMI par les autorités de Washington, a décidé le 14 avril 1980 que la RPC remplaçait officiellement Taïwan en tant que représentant de la Chine dans toutes les branches du Groupe de la Banque mondiale (IBRD, IDA, IFC).
À cette époque, la Chine était encore un pays en transition vers le socialisme, fortement bureaucratisé et traversé par de profondes contradictions, notamment celles révélées par la Révolution culturelle initiée en 1966. À partir des années 1980, sous l'impulsion de Deng Xiaoping, des réformes ont été engagées qui ont progressivement conduit à la restauration du capitalisme en Chine.
Cyn Huang : Le développement de l'économie politique chinoise et l'évolution de sa position dans le système mondial sont stupéfiants. Comme tu viens de le montrer, les États-Unis n'ont pas toujours considéré la Chine comme leur principal adversaire stratégique. En plus, à partir des années 1990 et dans la première décennie du 21e siècle, la classe dirigeante américaine voyait la Chine comme un partenaire économique essentiel, dont elle pouvait tirer profit et qu'elle pensait pouvoir canaliser au sein d'un ordre mondial dominé par les États-Unis.
Éric Toussaint : À partir des années 2000, et de manière particulièrement marquée, la Chine est devenue une destination majeure des investissements étrangers, notamment américains. De grandes entreprises privées des États-Unis – comme Apple, Microsoft et bien d'autres – ont installé des usines dans des zones économiques spéciales sur le territoire chinois. Pendant des années, le gouvernement américain et les grandes multinationales ont considéré qu'ils tiraient un avantage considérable de cette relation : ils pouvaient exploiter une main-d'œuvre chinoise très faiblement rémunérée, devant travailler dans des conditions particulièrement dures, et en extraire une plus-value massive.
Si l'on utilise les catégories de Karl Marx, on peut parler d'un transfert de valeur à travers un commerce inégal : une part importante de la plus-value produite par les travailleurs chinois était captée par les capitalistes américains. Parallèlement, du fait de ses exportations massives, la Chine a accumulé d'énormes excédents commerciaux et donc d'importantes réserves de change en dollars. Celles-ci ont dépassé les 3 000 milliards de dollars (ce volume est proche du PIB de la France en 2025), dont plus de 1 300 milliards étaient investis en bons du Trésor américain en 2013. Autrement dit, la Chine réinvestissait une partie de ses excédents en prêtant de l'argent aux États-Unis. La Chine a par la suite réduit ses achats de bons du trésor, elle détiendrait de manière directe 700 milliards de dollars en 2025.
Durant toute la période qui va des années 1990 à 2014-2015, les États-Unis ont estimé qu'ils bénéficiaient largement de leur relation avec la Chine. Cependant, à partir de 2014, avec le lancement de la Belt and Road Initiative, la Chine ne s'est plus contentée d'exporter des marchandises. Elle a commencé à exporter massivement des capitaux à l'étranger, à prêter de l'argent à de nombreux pays et à investir dans des infrastructures, des entreprises et des ressources naturelles en Europe, en Amérique latine, en Afrique et même aux États-Unis.
À partir de ce moment-là, la Chine a atteint un niveau de puissance économique tel que les États-Unis – dès la fin du mandat d'Obama, et plus clairement encore à partir de 2016–2017 – ont commencé à considérer qu'ils ne tiraient plus autant d'avantages qu'auparavant de cette relation. Ils ont commencé à prendre des mesures protectionnistes et ont renforcé leur présence militaire autour de la Chine. Il faut bien parler ici d'un encerclement militaire : plus de 20 000 soldats américains sont stationnés en Corée du Sud, plus de 50 000 au Japon, environ 10 000 sur l'île de Guam, sans compter d'autres déploiements. Les États-Unis sont également alliés à Taïwan et lui fournissent des armes.
Du point de vue chinois, les États-Unis encerclent donc la Chine dans sa propre périphérie. Du point de vue américain, la Chine est devenue une puissance capitaliste concurrente, en pleine expansion, qui non seulement gagne des parts de marché, mais parvient aussi à consolider des positions durables sur plusieurs continents, y compris dans ce que Donald Trump appelle « l'hémisphère occidental », du Groenland et du Canada jusqu'au Sud de l'Argentine et du Chili.
La Chine contrôle par exemple le principal port maritime du Pérou et possède des entreprises d'extraction minière et pétrolière dans de nombreux pays. Les États-Unis ont alors considéré que la zone qu'ils dominaient historiquement commençait à être sérieusement menacée. Sous Trump, cette logique est assumée de manière brutale : les États-Unis affirment pouvoir agir librement dans leur hémisphère, agresser le Venezuela pour son pétrole et se l'approprier, kidnapper puis séquestrer à New York le président vénézuélien et son épouse, vouloir prendre le contrôle du Groenland, du Canada ou du canal de Panama, tout en exigeant que la Chine abandonne ses positions dans cette zone.
Cyn Huang : Comment Trump définit-il la Chine dans le document de stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy NSS 2025) ? Veux-tu résumer ce que tu as écrit dans ton article intitulé « Pourquoi Washington a fait de la Chine son adversaire stratégique central » ?
Eric Toussaint : Le document de stratégie de sécurité nationale publié par l'administration Trump au début du mois de décembre est très clair : la Chine y est désignée comme l'adversaire stratégique principal des États-Unis. Washington cherche à réduire la présence chinoise dans l'hémisphère occidental et à renforcer l'encerclement militaire de la Chine dans la région indo-pacifique. Officiellement, les États-Unis reconnaissent eux-mêmes disposer de 375 000 soldats et personnels civils militaires dans cette région, de 66 bases militaires permanentes et de plus de 80 bases non permanentes. Il s'agit d'un dispositif militaire absolument colossal.
Face à cela, même si la Chine a jusqu'ici privilégié une stratégie d'expansion essentiellement économique et relativement pacifique, il est probable qu'au sein de sa direction politique, des courants gagnent en influence en affirmant la nécessité de se préparer à une confrontation directe avec les États-Unis, au nom de l'autodéfense. Nous nous rapprochons ainsi d'une situation extrêmement dangereuse.
Historiquement, la politique de Trump rappelle celle de la seconde moitié du XIXᵉ siècle et de la première moitié du XXᵉ siècle, lorsque les États-Unis intervenaient militairement de manière directe pour étendre leur espace de domination : guerre contre le Mexique en 1847 qui permet aux Etats-Unis de conquérir le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie ; ensuite en 1898, Washington entre en guerre contre l'empire colonial espagnol et prend le contrôle de Cuba, de Porto Rico et des Philippines ; ensuite, les Etats-Unis occupent Haïti à partir de 1915.
Après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont poursuivi leur politique d'agression, on peut citer la guerre de Corée au début des années 1950 et la guerre du Vietnam des années 1960 à 1975, avec des déploiements massifs atteignant jusqu'à 500 000 soldats. Sans oublier la guerre contre l'Irak en 1991, la guerre contre l'Afghanistan des Talibans à partir de 2001 et l'invasion de l'Irak en 2003 pour ne prendre que quelques exemples probants.
Nous assistons au 21e siècle, à un retour à des politiques impérialistes classiques, telles qu'analysées par Lénine, Trotski, Hilferding ou Rosa Luxemburg. Comme ces auteurs et autrice marxistes l'ont montré, ce type de confrontation entre puissances impérialistes conduit structurellement à la guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, malgré des guerres extrêmement violentes comme celles de Corée ou du Vietnam, ces conflits bien qu'impliquant plusieurs pays n'ont pas pris un caractère mondial. Aujourd'hui, avec la logique impulsée par Trump, le risque d'un basculement vers une nouvelle guerre mondiale redevient une possibilité réelle.
Cyn Huang : Qu'est-ce qui donne à Trump l'impression que la Chine pourrait être « maîtrisée » ?
Éric Toussaint : Je pense que Donald Trump et son administration estiment pouvoir contenir l'expansion économique internationale de la Chine par un ensemble de mesures économiques, commerciales, diplomatiques et militaires. Cela comprend l'augmentation du protectionnisme économique et commercial avec mise en place de différentes barrières pour réduire les importations chinoises aux Etats-Unis et promouvoir les exportations étasuniennes sur le marché mondial ; des pressions sur les partenaires commerciaux des Etats-Unis pour qu'ils augmentent leurs achats de produits made USA ; des pressions sur les entreprises des Etats-Unis et d'autres pays pour qu'elles augmentent leur production aux Etats-Unis ou y rapatrient leur production ; augmentation des subventions aux entreprises US ; la prise de contrôle de territoire et de ressources naturelles dans l'hémisphère occidental et ailleurs ; une négociation serrée avec la Chine pour l'amener à réduire son expansionnisme économique hors de ses frontières,… En ce qui concerne le dispositif militaire, il ne s'agit pas nécessairement de dire que Trump prépare directement une guerre contre la Chine. Son objectif semble plutôt être d'impressionner Pékin, en affirmant une supériorité militaire écrasante : l'idée est de faire comprendre à la Chine qu'en cas de conflit armé, elle n'aurait aucune chance face aux États-Unis, compte tenu de la présence militaire américaine massive autour de la Chine, dans l'Indo-Pacifique comme dans le reste du monde.
Les États-Unis partent donc du principe qu'ils peuvent intimider la direction chinoise et, par ce biais, limiter son expansion économique. Rien ne garantit toutefois que la Chine accepte de réduire ses objectifs stratégiques et économiques sous la pression. Au contraire, il est probable que Pékin ne souhaite pas une confrontation militaire directe, mais qu'il soit de plus en plus contraint d'y faire face à mesure que les États-Unis renforcent leurs menaces et leur posture militaire.
Dans ce contexte, le calcul de Trump apparaît comme extrêmement dangereux. Il fait peser un risque majeur non seulement sur les relations sino-américaines, mais aussi sur l'ensemble de l'humanité : sur les populations des États-Unis, de la Chine et, plus largement, sur celles du monde entier.
Cyn Huang : Comment perçois-tu actuellement le rapport de forces entre la Chine et les Etats-Unis et quelle est la place de la Russie dans cette situation ?
Éric Toussaint : Pour comprendre pleinement la situation internationale actuelle et la stratégie de Donald Trump, il est indispensable d'intégrer dans l'analyse la place de la Russie, ainsi que celle de l'Europe.
L'un des objectifs centraux de Trump est de séparer la Russie de la Chine. Au cours des quinze dernières années, un rapprochement significatif s'est opéré entre Vladimir Poutine et Xi Jinping. Ce rapprochement s'est notamment concrétisé par la création des BRICS, ainsi que par le renforcement des accords commerciaux, financiers et militaires entre les deux pays, en particulier après les sanctions imposées par les puissances occidentales à la Russie à la suite de l'annexion de la Crimée en 2014, puis renforcées après l'invasion de l'Ukraine en 2022.
Ces sanctions ont contribué à resserrer les liens entre la Russie et la Chine. Face à cette situation, Trump adopte une stratégie très claire : il propose implicitement un accord à Vladimir Poutine. Le message est le suivant : tu peux agir dans ton environnement régional – c'est-à-dire dans l'espace des anciennes républiques soviétiques devenues des États indépendants – de la même manière que moi j'agis dans l'hémisphère occidental. Autrement dit, Trump revendique pour lui-même le droit d'intervenir au Venezuela ou ailleurs en Amérique latine, et accorde à la Russie une forme de légitimité pour intervenir dans son propre voisinage.
Dans cette logique, Trump propose un « deal » à Poutine : je te laisse poursuivre tes objectifs dans ta région, y compris en Ukraine, et en échange tu prends tes distances avec la Chine. L'objectif stratégique des États-Unis est donc d'isoler la Chine en la séparant de la Russie, tout en accordant des garanties à la Russie pour ses propres ambitions impérialistes.
Il faut être clair : la Russie est aujourd'hui une puissance capitaliste impérialiste, extrêmement agressive, ce qu'elle a démontré à plusieurs reprises. On assisterait ainsi à un accord entre deux impérialismes – la Russie, impérialisme agressif mais de second rang, et les États-Unis, impérialisme dominant, hyper agressif – visant à affaiblir et isoler la Chine.
Rien ne garantit cependant que cette stratégie fonctionnera. L'attitude actuellement conciliante de Trump à l'égard de Poutine, illustrée par exemple par son invitation au « conseil mondial de la paix » qu'il a mis en scène lors de la réunion de Davos des 21 et 22 janvier, pourrait évoluer rapidement. Si Poutine refuse de prendre ses distances avec la Chine ou s'il n'accepte pas un accord avec Trump au détriment de l'Ukraine, un retournement brutal de la position américaine est tout à fait possible.
Ce qu'il faut retenir, c'est que la relation États-Unis–Chine ne peut être analysée indépendamment de la place de la Russie. L'impérialisme américain cherche aujourd'hui une forme d'entente avec le pouvoir russe afin de réduire l'espace économique, politique et stratégique occupé par la Chine.
Cyn Huang : Quelle position internationaliste adopter ?
Éric Toussaint : Face à cette situation, la question essentielle pour nous, en tant que révolutionnaires et en tant qu'internationalistes, est la suivante : de quel côté nous plaçons-nous ? Notre réponse est claire. Nous sommes du côté des peuples, contre les calculs et les affrontements des grandes puissances et des différents impérialismes.
Concrètement, cela signifie que nous soutenons les militants et militantes qui en Russie et en Ukraine s'opposent à la guerre menée par la Russie en Ukraine. Nous soutenons les travailleurs, les étudiants et les mouvements sociaux en Chine qui luttent pour leurs droits, pour l'amélioration de leurs conditions de vie et pour davantage de libertés politiques. Nous soutenons également les travailleurs et les masses populaires aux États-Unis qui entrent en lutte contre les politiques de Trump. Enfin, nous défendons la souveraineté des pays de l'hémisphère occidental et d'autres parties du monde face à la stratégie agressive de domination des États-Unis. Nous sommes du côté des peuples dans leur lutte pour le droit à l'autodétermination et pour l'exercice de leur souveraineté sur leurs ressources naturelles. Nous nous opposons à toutes les agressions impérialistes et colonialistes qu'elle qu'en soit l'origine. En Europe, nous nous opposons à la politique impérialiste et néocoloniale de nos gouvernants et dénonçons leur complicité avec le gouvernement néofasciste de Netanyahou qui commet un génocide contre le peuple palestinien. Nous nous opposons aux politiques inhumaines pratiquées par la majorité des gouvernements de la planète à l'égard des migrant-es et des candidat-es réfugié-es. Nous soutenons toutes les activités de solidarité internationalistes.
Nous défendons une perspective authentiquement internationaliste. Nous choisissons le camp des peuples contre leurs oppresseurs. Nous nous engageons activement dans la réalisation de la conférence anti fasciste et anti impérialiste de Porto Alegre au Brésil (26-29 mars 2026). Nous soutenons l'Appel international au renforcement de l'action antifasciste et anti-impérialiste.
* Les auteurs remercient Gabriella Lima et Maxime Perriot pour leur relecture.
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Où se trouve la sortie pour échapper à toute cette violence étatique aux États-Unis ?
Il est difficile de trouver dans l'histoire des États-Unis un effort comparable à celui qui a présidé à la création d'une agence nationale spécialisée dans la violence à l'échelle de l'ICE. Si ses conséquences politiques et psychologiques immédiates sont évidentes, ses effets durables sur l'avenir restent difficiles à cerner. Par Aziz Huq, professeur de droit à l'université de Chicago.
2 février 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/02/ou-se-trouve-la-sortie-pour-echapper-a-toute-cette-violence-etatique-aux-etats-unis/
À quoi sert cette violence, aussi spectaculaire que superflue, perpétrée par l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les rues de Los Angeles, Chicago et, plus récemment, Minneapolis ? Si ses conséquences politiques et psychologiques immédiates sont évidentes, ses effets durables sur l'avenir des projets politiques démocratiques et émancipateurs restent difficiles à cerner, car nous ne nous posons pas encore les bonnes questions sur la manière dont une ICE enhardie pourrait compromettre les possibilités d'autonomie démocratique.
Cette violence d'État exemplaire procure un avantage politique direct. La brutalité et le risque de mort violente, héritage douloureux des communautés racisées et ghettoïsées, offrent aux partisans du président une satisfaction psychologique : tous leurs ennemis, même ceux qui se croyaient à l'abri, peuvent en faire les frais. Ce ressentiment s'est transformé, après le meurtre de Renée Good, en une colère plus généralisée contre les femmes blanches, malgré l'importance de ce groupe démographique pour la coalition MAGA. Une telle haine irrationnelle révèle une explosion émotionnelle qui dépasse la logique politique sous-jacente.
Il existe une seconde logique, plus sinistre encore, à l'œuvre : la violence actuelle s'accompagne d'une manipulation ostentatoire et manifestement mensongère. Ainsi, lorsque Greg Bovino, ancien « commandant itinérant » de l'ICE, claironne la conduite « légale » et « professionnelle de ses troupes lors d'une conférence de presse à Minneapolis, il est difficile de croire qu'il ignore qu'il ment. Lorsque l'infirmier Alex Pretti, en soins intensifs, est qualifié de « terroriste intérieur » avant même que son sang ne soit séché sur le trottoir, et que des vidéos largement diffusées démentent ces calomnies, on peut se demander qui prend de tels propos au sérieux.
Abstraction faite du fait que cette rhétorique détermine le rythme des reportages au sein de l'écosystème médiatique aligné sur le mouvement MAGA, dont fait partie Fox News, il est possible que les mensonges flagrants concernant les atrocités morales contribuent à bâtir une communauté politique perverse. Mentir ouvertement au public, puis défier les fidèles de prouver leur loyauté en s'agenouillant devant les mensonges des dirigeants, est une manière de renforcer une identité politique. La violence mise en scène, qui fait écho à la brutalité réelle, peut s'avérer particulièrement efficace, voire décuplé, pour réaffirmer et approfondir les liens politiques qui font de la brutalisation une stratégie politique attrayante. En effet, elle véhicule le message que certaines personnes méritent tellement la haine que même la mort ne justifie pas qu'on leur dise la vérité.
Les déploiements de l'ICE témoignent également d'un instrument distinct, sinon totalement inédit, de la politique américaine : une machine de violence interne, contrôlée par l'État, dotée d'une importante capacité de violence et d'un esprit de corps malfaisant. Qu'elles soient paramilitaires ou intégrées à l'État, les forces de violence organisées jouent depuis longtemps un rôle central dans la déstabilisation de la démocratie. La violence para-étatique a joué un rôle historique important, par exemple en Colombie et au Mexique, en façonnant les perspectives politiques. Mais ces forces de violence n'ont pas été absentes de l'histoire nord-américaine.
Le dimanche 13 juin 1873, un groupe de trois cents suprémacistes blancs, mené par un ancien capitaine confédéré, massacra plus de 150 républicains noirs qui défendaient un bureau de vote près de la rivière Rouge, en Louisiane. Le massacre de Colfax servit de modèle à une violence extrême contre les Noirs pendant un siècle, culminant avec le meurtre de Fred Hampton en 1969. Puis, lors de la bataille de Blair Mountain en août 1921, l'armée de l'air du président Warren Harding fournit aux propriétaires de mines de Virginie-Occidentale une surveillance aérienne et menaça de déployer des troupes fédérales, tandis que des milices privées affrontaient le syndicat des mineurs (United Mine Workers). Tout au long de la fin du XIXe siècle, ces mêmes capitalistes firent appel aux détectives Pinkerton pour agir comme bras armé de l'industrie afin de réprimer l'organisation syndicale.
Comment l'ICE pourrait-elle devenir un instrument de répression politique plus généralisée ? Le Ku Klux Klan (KKK) et les Pinkertons étaient des organisations paramilitaires privées. Hampton, en revanche, a été assassiné par des agents de l'État ; le mouvement pour les droits civiques et les autres mouvements de lutte pour les droits des Noirs à cette époque ont fait l'objet d'une surveillance et d'une subversion étatiques généralisées. Il est toutefois difficile d'imaginer une initiative comparable visant à créer une agence nationale de spécialistes de la violence de l'envergure de l'ICE. Réfléchir à ses répercussions politiques plus larges implique de s'interroger sur la manière dont ce nouvel organisme pourrait modifier à la fois le discours et la possibilité même d'une contestation politique nationale en faveur de causes progressistes.
Il convient tout d'abord de remarquer comment la rhétorique justifiant la répression se perfectionne au fil du temps. Après le meurtre de Good, les membres du cabinet de Donald Trump ont adopté une rhétorique affûtée après la mort de Charlie Kirk. La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a accusé (à tort) Good d'un « acte de terrorisme intérieur », tandis que le vice-président J.D. Vance insinuait que les manifestants et les groupes de soutien de quartier avaient tous recours à des « tactiques de terrorisme intérieur ». Noem a utilisé la même étiquette pour Pretti quelques heures seulement après sa mort. Pour ne pas être en reste, le conseiller de Trump à la sécurité intérieure, Stephen Miller, l'a qualifié d'« assassin ».
Leur rhétorique est reprise et transformée en loi par les juristes de l'administration. En septembre 2025, par exemple, la Maison-Blanche a publié un mémorandum présidentiel décrivant les « campagnes sophistiquées et organisées » menées par une phalange imaginaire d'organisations « antifascistes ». Ce document ne mentionne pas l'ICE nommément, mais enjoint le secrétaire à la Sécurité intérieure de faire de la lutte contre les organisations « antifascistes » une « priorité nationale ».
Des agents du DHS, dans d'autres régions du pays, menaceraient de traiter comme « terroristes intérieurs » les personnes qui filment leurs interpellations par l'ICE. Parallèlement, des médias d'extrême droite dénoncent un « réseau complexe de groupes d'extrême gauche » qui aurait poussé Pretti au suicide. Ces révélations alimentent des campagnes de répression de plus grande envergure en transformant la réaction de citoyens ordinaires face à la violence d'État en un complot sinistre qu'il faut étouffer.
À l'heure actuelle, la législation fédérale n'autorise pas la désignation d'organisations nationales comme « terroristes intérieurs ». Cela importe peu à une administration qui se moque de l'idée même d'être soumise à la loi. De même, il importe peu à ses prétendus défenseurs de la liberté d'expression que leurs renonciations catégoriques violent ouvertement le Premier Amendement. Si l'on parvient à rendre cette interprétation politiquement acceptable, si l'on parvient à intimider suffisamment de membres du Congrès et de la magistrature fédérale, les obstacles juridiques à l'interdiction du discours politique quotidien disparaîtront.
Une telle rhétorique pèse peu sans les moyens de créer de nouveaux faits établis politiques sur le terrain – de remodeler la société civile à l'image d'une société brutale, comme on le fait actuellement pour les universités et la science. L'ICE a toujours absorbé une part démesurée des ressources publiques. En 2012, moins de dix ans après sa création, l'ICE et le Service des douanes et de la protection des frontières (CBP) dépensaient ensemble quelque 17,9 milliards de dollars par an, soit environ quinze fois plus que ce que le Service d'immigration et de naturalisation (INS) dépensait au milieu des années 1980 pour les mêmes fonctions. Hier comme aujourd'hui, la justification officielle de ces dépenses était l'expulsion des « étrangers criminels », des non-citoyens ayant enfreint une disposition du droit pénal américain.
Sous l'administration Trump, l'ICE est devenue l'agence fédérale dont le budget a explosé. En juillet 2025, le groupe républicain, autrefois obsédé par l'austérité, a alloué à l'ICE quelque 75 milliards de dollars sur quatre ans. Avec les crédits budgétaires existants, l'agence bénéficie de recettes annuelles de 28,7 milliards de dollars, soit environ quatre fois son budget sous l'administration Biden. L'ICE dispose désormais d'un budget supérieur à celui de plusieurs armées du monde, dont celles du Brésil, de l'Italie et même d'Israël. De manière significative, en octobre 2025, l'ICE avait également augmenté ses dépenses d'armement d'environ 600% par rapport à 2024, la majeure partie de ces nouveaux fonds étant consacrée à l'achat d'armes légères et d'équipements de protection. La capacité destructrice des Forces de défense israéliennes, récemment mise en évidence de façon dramatique à Gaza, donne une idée du potentiel de violence que l'ICE est en train de développer.
Une version récente des nouvelles mesures budgétaires examinées par le Sénat — qui doivent être adoptées pour éviter une nouvelle paralysie des services gouvernementaux — prévoit 3,43 milliards de dollars supplémentaires pour les centres de détention et 5,08 milliards pour les « opérations d'application de la loi et d'expulsion ». Cette version, négociée avec les sénateurs démocrates avant que certains ne commencent à avoir des remords, comme le souligne un commentateur, signifierait que le modèle de Minneapolis pourrait devenir la norme.
Cette expansion fulgurante des effectifs de l'ICE s'accompagne d'un changement de profil chez ses recrues. Malgré des primes d'embauche de 50 000 dollars et le remboursement des frais de scolarité, l'ICE recrute en marge du système carcéral. Les agents pénitentiaires, par exemple, désertent en masse pour rejoindre l'ICE. Il est fort probable que ceux qui ont été formés à discipliner et punir les détenus par la violence appliqueront cette formation et cette attitude à leurs nouvelles fonctions sur le terrain. De nouvelles recrues sont également déployées sans avoir fait l'objet d'une vérification de leurs antécédents judiciaires ou de tests de dépistage de drogues. La journaliste Laura Jedeed a pu postuler à l'ICE sans aucun formulaire ni enquête de sécurité et recevoir une offre en quelques jours. Par ailleurs, l'ICE a réduit sa formation initiale à quarante-sept jours, un nombre choisi, bien sûr, en hommage au quarante-septième président des États-Unis.
Cette course effrénée à l'expansion des pouvoirs de l'agence a inévitablement pour conséquence le renforcement d'une réticence et d'une incapacité à se conformer aux contraintes légales en matière de violence. Bien qu'il n'existe pas d'équivalent historique exact pour l'ICE, on peut trouver un parallèle dans son mode de recrutement avec celui des Pinkertons, qui « recrutaient dans les tripots et les taudis de nos grandes villes… des individus marginalisés par la société ». Des figures syndicales comme Terence Powderly, des Chevaliers du Travail, qui a formulé cette description, ont mis en avant le caractère douteux des recrues pour justifier la législation anti-Pinkerton.
Il y a un an, la vague de grâces accordées par Trump aurait pu faire craindre que les Proud Boys et les Oath Keepers ne deviennent les versions contemporaines de la Sturmabteilung d'Ernst Röhm, la branche paramilitaire originelle du parti nazi. Aujourd'hui, cette crainte paraît bien désuète. Plutôt que d'avoir besoin d'externaliser la répression de la dissidence politique, l'administration – parfois avec l'aide de démocrates de la Chambre des représentants aveuglés par leurs préjugés – renforce en interne les capacités nécessaires à cette fin. C'est l'inverse de la stratégie de privatisation mise en œuvre par le biais du Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) d'Elon Musk, de Palantir et de BlackRock. Mais cela démontre que les capacités d'un État autocratique peuvent se constituer de multiples façons, et qu'il n'y a aucune raison de s'alarmer outre mesure des dangers liés à l'externalisation si des risques encore plus grands guettent lorsque ces mêmes capacités sont développées au sein même de l'État.
Alors que les élections de novembre se précisent, une question cruciale se pose quant à l'utilisation des effectifs renforcés de l'ICE et à leur impact sur la capacité des Américains à voter et des candidats progressistes à se mobiliser. La mise en place d'une telle machine, lourde et rudimentaire, engendre inévitablement des pressions en faveur de son utilisation. Comme l'illustre le contexte policier, une fois constituée une force quasi militaire, il est très difficile de s'y opposer, ne serait-ce que par mécontentement généralisé. Ne pas l'utiliser constituerait, après tout, un gaspillage de l'argent du contribuable. De plus, les listes de cibles ont déjà été établies et justifiées par une campagne médiatique intensive auprès des médias de droite.
Si les violences à Minneapolis ouvrent la voie à une répression politique généralisée, existe-t-il des solutions ? Il est difficile d'en entrevoir des simples. Les résultats des élections seront cruciaux, mais tout porte à croire que les violences s'intensifieront jusqu'aux élections de mi-mandat de novembre. Faire face à de telles menaces exigera du courage de la part des dirigeants comme des citoyens. La solidarité manifestée par la grève générale de Minneapolis la semaine dernière est à cet égard un exemple admirable.
La gauche et le centre ont de solides raisons de rechercher des alliances en cette période de réactions violentes et hostiles, mais les efforts déployés pour forger de tels liens seront vains si les responsables politiques traditionnels ne saisissent pas à quel point le contexte actuel est bouleversé. Peut-être que la mise en examen de Jacob Frey et Tim Walz permettra de faire la lumière sur les décisions prises après des décennies de compromis moraux, mais rien n'est moins sûr. En bref, le projet de démilitarisation américaine, déjà complexe et délicat, vient de se compliquer considérablement.
Aziz Huq est professeur de droit à la faculté de droit de l'Université de Chicago.
Texte initialement publié en américain ici et traduit à l'aide de l'IA
Jacobin se présente comme une « voix influente de la gauche américaine, offrant des perspectives socialistes sur la politique, l'économie et la culture. La revue imprimée paraît trimestriellement et compte 60 000 abonnés, en plus d'une audience en ligne de plus de 3 millions de visiteurs par mois ».
Ce blog sur Mediapart est consacré à la présentation d'extraits de son édition en ligne.
https://blogs.mediapart.fr/jacobin/blog/300126/ou-se-trouve-la-sortie-pour-echapper-toute-cette-violence-etatique-aux-etats-unis
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Sur le récent accord entre Damas et l’administration kurde
Comment devons-nous interpréter le récent accord entre le mouvement kurde de Syrie et le nouveau gouvernement syrien ? Marque-t-il la fin d'une décennie d'administration autonome kurde dans le nord-est de la Syrie ? Ou s'agit-il simplement d'un arrangement temporaire, destiné à rejoindre la longue liste d'accords au Moyen-Orient annoncés comme définitifs, pour finalement s'effondrer peu après ? Répondre à cette question nécessite une évaluation à la fois de la nature de l'accord lui-même et des circonstances qui y ont conduit.
Tiré du blogue de l'auteur.
Le premier point à constater est que l'accord annoncé vendredi dernier constitue un compromis dans lequel la balance penche en faveur du régime de Damas. C'est un compromis dans la mesure où il a été conclu entre deux parties dont aucune n'a perdu la capacité de continuer à se battre. En effet, les Forces démocratiques syriennes (FDS), même après avoir été largement réduites à leur noyau majoritairement kurde, conservent encore une force militaire substantielle dans le rapport actuel des forces en Syrie. Elles comprennent des dizaines de milliers de combattants chevronnés – hommes et femmes – motivés par une cause nationale forgée à travers un siècle de partition et d'oppression. De plus, leur colonne vertébrale politique s'appuie sur un courant idéologique qui s'est adapté aux changements historiques, restant ainsi profondément enraciné.
En revanche, les forces du nouveau régime syrien ne sont pas beaucoup plus grandes que les forces kurdes et manquent de cohésion. Elles constituent un conglomérat hybride, composé de Hayat Tahrir al-Cham, d'autres groupes djihadistes (certains non syriens) et de forces directement loyales à Ankara – les unités de la soi-disant Armée nationale syrienne.
Cette configuration signifie que l'équilibre des forces en place permettrait au côté kurde de résister aux forces de Damas durant longtemps, à condition de bénéficier d'un soutien extérieur pour éviter l'isolement et l'encerclement. Cependant, les deux acteurs capables d'apporter un tel soutien ont trahi le mouvement kurde syrien. Le premier, bien sûr, n'est autre que les États-Unis, qui, sous l'administration Trump actuelle, ont décidé de ne plus compter sur les FDS dans la lutte contre l'organisation de l'État islamique et de s'appuyer dorénavant sur la Turquie et le nouveau régime syrien parrainé par Ankara. Le second est le Gouvernement régional du Kurdistan dans le nord de l'Irak, dirigé par la famille Barzani, alliés proches d'Ankara (voir l'article de la semaine dernière,« Les Kurdes et le régime syrien », Al-Quds Al-Arabi, 27 janvier 2026).
Inversement, les forces du nouveau régime de Damas bénéficient d'un soutien turc indéfectible et illimité dans leur confrontation avec le mouvement kurde. Face à cette réalité, les FDS se retrouvent face à deux options amères : capituler ou mener une guerre pour préserver leur dignité – une guerre qui risque de devenir suicidaire, semblable à certaines épopées héroïques, mais finalement vaines, observées à travers l'histoire. En conséquence, les FDS ont opté pour le compromis afin de gagner du temps, dans l'espoir d'un changement de circonstances, que ce soit au niveau régional – compte tenu de la grande volatilité de la région – ou au niveau international, compte tenu de l'imprévisibilité de Donald Trump, de sa susceptibilité à la pression de Netanyahu qui contrebalance l'influence d'Erdoğan, et de la possibilité donc que sa position puisse encore changer.
Pour sa part, le régime de Damas a également opté pour le compromis plutôt que de mener une guerre féroce dans le nord qui pourrait saper ses efforts pour consolider son contrôle du reste du territoire syrien, ou accroître sa dépendance envers Ankara, nuisant ainsi à son image et limitant ses ambitions. Le compromis impliquait que Damas abandonne sa demande de dissolution immédiate de l'administration autonome kurde et de ses forces armées, et n'insiste plus pour déployer de grands contingents de forces du régime au cœur des zones contrôlées par les FDS. Au contraire, l'accord prévoit l'initiation de mesures limitées – dont l'interprétation peut encore être sujette à désaccord – vers l'intégration de ces zones dans le cadre militaire, administratif et juridique du nouvel État syrien.
Il ne fait donc guère de doute que le compromis actuel n'a pas résolu le conflit, mais l'a plutôt déplacé d'une phase militaire vers une phase politique. Cette nouvelle phase impliquera une lutte politique qui poursuivra la guerre par d'autres moyens, tout comme la guerre elle-même est une continuation de la politique par d'autres moyens, comme le dit une maxime bien connue. La partie kurde cherchera à préserver l'autogouvernement de facto qu'elle exerce depuis une décennie, en accomplissement de son aspiration légitime à l'autodétermination, même si cette administration est formellement intégrée à l'État syrien. Pendant ce temps, Ankara fera pression de façon persistante et implacable sur Damas pour qu'il intensifie ses demandes de reddition totale des Kurdes et de soumission à un régime centralisé.
La question est donc de savoir si Washington peut freiner les deux camps – les Kurdes et les Turcs – afin de maintenir la situation dans les limites d'un compromis que chaque camp prétend publiquement accepter. C'est un pari très incertain. Il est plus probable que la fragilité de l'accord de vendredi dernier devienne bientôt évidente, et que le langage – et peut-être même la pratique – de la guerre l'emportent à nouveau sur le langage du consensus, cet accord étant suivi par d'autres tout aussi temporaires, dans un schéma trop familier dans cette région du monde.
Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 03 février. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).
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Enquête sur la droitisation du PQ (et de la société québécoise)
Lors de l'émission de Zone Info du 28 janvier où il était question de savoir si le PQ était en train de se "trumpiser", les commentatrices Karima Brikh et Christine St-Pierrre ont rapidement rejeté cette accusation. Si dans mon dernier texte j'ai analysé comment l'étiquette de "militants de gauche radicale" était utilisée pour discréditer les critiques et éviter de répondre à la question, je vais ici me pencher sur l'enjeu de fond.
Ma réponse va probablement surprendre plusieurs : je ne crois pas que le PQ sous le leadership de Paul St-Pierre-Plamondon (PSPP) soit véritablement en train de se "trumpiser". Du moins, pas tout à fait, et il faudrait amener des nuances dans les diverses formes de "droitisation". Si on affirme que le PQ est en voie de "trumpisation", il faut d'abord préciser ce qu'on entend par là.
5 février 2026 | tiré de Métapolitiques | Illustration : Illustration incluant trois chefs du Parti québécois dont René Lévesque, Jacques Parizeau et Paul St-Pierre-Plamondon. Source : Nationala.
https://metapolitiques.ghost.io/enquete-sur-la-droitisation-du-pq-et-de-la-societe-quebecoise/
L'argument psychologique
Commençons par une objection qu'on entend souvent, soit le fait que PSPP et Trump sont tellement différents au niveau psychologique que toute comparaison serait une exagération. Dans l'émission de Zone Info, Christine St-Pierre répond à la question de l'animateur Gérald Fillion en disant : "Je ne pense pas que PSPP ait le profil de Donald Trump. Il n'a certainement pas le même caractère, il ne s'exprime pas de la même manière."
En effet, si on souhaite faire un parallèle entre la personnalité de Trump et celle de PSPP, la comparaison ne tient pas la route. Le premier est un milliardaire narcissique, mégalomane, criminel et grossier, incarnant tous les vices du tyran, alors que le deuxième a un ton plus posé, un discours cohérent et argumenté, avec un mélange de ténacité et de nuances, incarnant l'archétype de l'élève modèle qui a été performant dans tout ce qu'il a entrepris dans vie.
Bref, si on considère que la trumpisation du PQ signifie que PSPP veut imiter le style unique de Trump et lui ressembler point par point, alors il est vrai que le parallèle ne fonctionne pas. Mais d'autres éléments peuvent être évoqués pour appuyer l'hypothèse de la trumpisation.
L'argument du discours
Afin de relancer Christine St-Pierre, Gérald Fillion ajoute aussitôt : "n'y a-t-il pas des éléments de discours qui peuvent représenter des éléments dans les politiques qui peuvent ressembler à ce qui se passe aux États-Unis ?" Autrement dit, PSPP ne ressemblerait pas à Trump au niveau de son style ou sa personnalité, mais sur le plan du discours, des idées et des politiques de droite populiste qu'il souhaite mettre en place au Québec.
Sur ce point, Christine St-Pierre concède un point : "il n'en demeure pas moins qu'il y a des éléments effectivement, je pense à l'immigration par exemple, le PQ veut aller plus loin encore que la CAQ, et taper sur les migrants ça peut amener des gains politiques. Mais je ne vois pas dans le personnage, dans la personnalité de PSPP, quelqu'un qui irait aussi loin [que Trump], par exemple, amener des agents de ICE pour déporter des immigrants clandestins".
Ce commentaire est intéressant, car il montre que le virage identitaire du PQ et son accent sur les ravages de l'immigration de masse peuvent présenter des similitudes avec le populisme de droite radicale aux États-Unis (ou ailleurs dans le monde). Cela dit, Mme St-Pierre fait aussitôt une nuance en disant que PSPP n'a pas le même discours radical ou extrémiste que Trump, avec tout ce qu'on voit aux États-Unis en ce moment.
Et c'est là que les comparaisons entre les discours récents de PSPP et ceux de Trump deviennent un terrain propice aux interprétations, parallèles, débats et controverses. Je ne souhaite pas ici faire la recension de toutes les déclarations de PSPP depuis 2023, en analysant celles qui rejoignent ou s'éloignent du discours de Trump. Je laisserais d'autres collègues que moi faire ce travail nécessaire mais fastidieux, à l'instar de l'historien Alexandre Dumas. Par exemple, celui-ci a fait une liste détaillée de déclarations contribuant à la "construction de l'Autre" à l'Assemblée nationale, afin de démontrer que le député solidaire Haroun Bouazzi n'avait pas complètement tort avec ses propos controversés à l'automne 2024.
Mon hypothèse ici est que cette stratégie de recension visant à démontrer la trumpisation du PQ est une voie parsemée d'embûches. Il y a sans doute des dizaines de déclarations de PSPP dans les dernières années permettant effectivement de faire un parallèle avec Trump, mais aussi des dizaines de déclarations qui s'en éloignent, notamment en termes de radicalité.
Par exemple, les deux politiciens dénoncent les problèmes de l'immigration massive et souhaitent refermer les frontières pour défendre une identité nationale menacée, mais leurs méthodes ne sont pas les mêmes et leurs propos ne sont pas aussi virulents. Par exemple, PSPP dénonce les "seuils d'immigration astronomiques", tout en spécifiant qu'il ne faut pas cibler les migrants eux-mêmes. De son côté, Trump n'hésite pas à dire que les immigrants "empoisonnent le sang de notre pays", ce qui évoque évidemment le discours nazi du siècle dernier.
Dans ce contexte, il sera difficile de tirer des conclusions définitives. D'un côté, les gens de gauche diront : "oui Trump est plus radical et décomplexé, mais PSPP adopte le même discours pour se faire élire. Le PQ s'inscrit dans une trajectoire qui mène ultimement vers cette droite radicale autoritaire". Par contraste, les gens de droite ou les péquistes répliqueront : "oui PSPP a le courage de dénoncer les problèmes causés par l'immigration, mais lisez le programme du PQ, on ne va pas aussi loin que les mesures de Trump ou d'autres partis d'extrême droite, on veut juste retrouver un équilibre". Comment départager qui a raison entre ces deux interprétations divergentes ?
C'est pourquoi je propose de remplacer la stratégie de la recension des déclarations, qui est peut-être utile mais très chronophage, par l'usage d'un continuum de radicalisation de la droite national-populiste.
La droitisation du PQ
À mes yeux, si l'idée d'une "trumpisation du PQ" n'est pas complètement dénuée de sens, et comporte certaines vérités, je crois qu'il ne s'agit pas de la meilleure analogie pour décrire le discours actuel de PSPP. D'abord, le mot "trumpisation" évoque spontanément la personnalité de Trump, alors qu'il s'agit en fait d'un parallèle plus profond sur le plan discursif, politique et idéologique. Cela amène donc des malentendus dans la discussion, qu'il faut d'abord déconstruire avant de revenir sur le débat de fond. Bref, ce n'est pas une analogie intuitive pour le sens commun, hormis peut-être pour les gens de gauche.
Ensuite, si le parallèle entre le PQ actuel et le premier mandat de Trump (2016-2020) peut être fait – on parlait à l'époque du "populisme de droite" – l'analogie tiendrait mieux la route. Or, la deuxième administration Trump est carrément entrée dans une dynamique de fascisation avec la construction accélérée d'un État policier depuis 2025. Si on dit que le PQ se "trumpise" en 2026, on pense spontanément aux agents de ICE qui tuent des citoyens américains, à l'armée qui débarque dans les villes démocrates, à Alligator Alcatraz, au 51e État, à l'invasion du Venezuela et l'annexion probable du Groenland. Bref, le parallèle entre le PSPP actuel et le Trump tyrannique de 2026 semble encore une fois une exagération.
C'est pourquoi il serait plus prudent de parler d'une "droitisation du PQ", marquée par différents axes sur le plan du discours et des positions politiques. Cela implique que le PQ est plus à droite en 2026 qu'il ne l'était en 2021 par exemple. Cela peut se vérifier au niveau des positions sur le plan identitaire : le PQ va plus loin que la CAQ en termes d'interdiction des signes religieux, de baisse des seuils d'immigration, de mesures ciblant les personnes trans, etc.
Cela peut aussi se vérifier au niveau économique, où le PQ se droitise depuis l'élection partielle d'Arthabaska (en adoptant un discours proche du Parti conservateur du Québec). Dans la dernière année, le PQ a promis de réduire la bureaucratie et le "nombre de fonctionnaires si le PQ formait le pouvoir en 2026". Lors de son dernier congrès, le PQ a ouvert la porte aux oléoducs. Enfin, PSPP a annoncé lors de son dernier passage en Beauce qu'il avait un "projet ambitieux de dégraissage de l'État", qu'il allait mettre la hache dans les subventions pour financer des baisses des baisses d'impôts aux entreprises. Comme le remarque le journaliste Patrick Bellerose :
Coïncidence révélatrice, Paul St-Pierre Plamondon et Éric Duhaime ont annoncé au même moment leur intention d'abolir une cagnotte abondamment utilisée par Pierre Fitzgibbon pour financer des projets avec un succès mitigé, dont Northvolt. En économie comme sur d'autres enjeux, le Parti Québécois se positionne de plus en plus à droite sur l'échiquier politique. Si bien qu'il a rejoint le Parti conservateur du Québec, vendredi, quand les deux formations ont annoncé à une heure d'intervalle leur intention d'abolir le Fonds de développement économique.
Si plusieurs personnes comme Karima Brikh continuent de prétendre que le PQ serait toujours un parti "social-démocrate" en 2026, on devra montrer des déclarations de PSPP et des politiques économiques concrètes qui vont en ce sens. Pour l'instant, on voit plutôt que le PQ joue dans les platebandes du PCQ, qui est un parti conservateur et libertarien, bref un parti de droite économique assumée, proposant un projet encore plus à droite que la CAQ sur l'échiquier politique.
Cette droitisation du PQ se fait également sentir sur le plan géopolitique, via la nouvelle alliance avec le mouvement indépendantiste albertain qui penche vers la droite populiste radicale et qui fait lui-même alliance avec l'administration Trump. J'ai essayé de décortiquer ce récent repositionnement du PQ au niveau des relations internationales dans un précédent texte.
Depuis, un reportage fouilléde Radio-Canada du 25 janvier corrobore mes hypothèses. Des leaders de la droite indépendantiste albertaine fricotent avec le récit du "Grand remplacement", les théories du complot sur les chemtrails, et des discours décomplexés comme "les immigrants nous détestent". De plus, il mènent des "négociations [avec les États-Unis] pour obtenir un accès à une ligne de crédit de 500 milliards de dollars américains auprès d'institutions financières pour soutenir une éventuelle transition". Cela a été confirmé par un article du Financial Times montrant que des hauts responsables de l'administration Trump ont bien tenu des réunions avec des dirigeants de l'Alberta Prosperity Project (APP).
Ainsi, PSPP semble plus à l'aise de nouer des alliances avec la droite populiste radicale, au Québec, au Canada ou ailleurs, qu'avec des groupes de gauche, qu'elle soit radicale ou non. Si le chef du PQ admet avoir rencontré des leaders du mouvement indépendantiste albertain en septembre dernier, il nie pour l'instant entretenir des relations étroites avec ces derniers. Or, un article de La Presse révèle que PSPP a des échanges hebdomadaires avec le leader albertain Mitch Sylvestre, lequel considère son homologue québécois comme un "ami".
Mitch Sylvestre a d'ailleurs parlé au chef du PQ « il y a quelques jours » à peine pour revenir sur le discours de Mark Carney sur les plaines d'Abraham et « la désinformation [au sujet] de l'histoire de Québec ». Selon l'Albertain, les deux hommes échangent régulièrement au sujet de la souveraineté. M. St-Pierre Plamondon lui offre aussi des conseils. « Il m'a demandé de ne pas [les] révéler », a-t-il dit.
Ce rapprochement entre le Parti québécois, le séparatisme albertain et la haute administration des États-Unis n'est pas une fiction, mais une réalité factuelle. Cela dit, est-ce que le fait que le PQ noue des alliances avec des forces de droite radicale signifie que le parti se transforme lui-même en parti de "droite radicale", analogue à l'indépendantisme albertain et à l'administration Trump ? Pas forcément, car on peut y voir là un alignement d'intérêts (au niveau économique et géopolitique), malgré des différences importantes entre ces différentes tendances. Comme le dit l'adage : politics makes strange bedfellows.
Les axes de droitisation
Revenons sur l'expression "droitisation du PQ", qui devrait faire davantage consensus dans l'espace public. Selon moi, on n'assiste pas à une droitisation partielle du PQ, comme si son discours flirterait avec la droite sur des enjeux comme l'immigration, tout en gardant un solide programme de gauche au niveau économique. Contrairement au PQ de René Lévesque, PSPP n'a pas un "préjugé favorable" envers les travailleurs et les syndicats ; il fait plutôt de l'œil aux PME et au patronat. Bref, on assiste à une droitisation globale du PQ sur les axes identitaire, économique et géopolitique.
On peut encore se demander quel est le degré d'intensité de cette droitisation. Voit-on un parti aux origines social-démocrate se transformer progressivement en parti de droite ? À l'inverse, le PQ n'était-il pas déjà un parti centriste ou de centre-droit, par contraste à Québec solidaire et son projet de société social-démocrate ?
Notons que le premier gouvernement de René Lévesque (1976-1980) avait un ancrage social-démocrate qui a prolongé les grandes réformes de la Révolution tranquille amorcées en 1960. Or, depuis les années 1980, on peut déjà voir une droitisation du PQ. On se rappellera des coupures massives de 1982 dans le secteur public pour répondre à la crise budgétaire, incluant des baisses salariales (de près de 20%), des lois spéciales, etc. On peut aussi penser au virage néolibéral sous le gouvernement de Lucien Bouchard et son fameux "déficit zéro", qui a imposé le départ à la retraite anticipé de milliers d'infirmières, ce qui a provoqué une crise majeure du système de santé dont nous ne sommes jamais sortis depuis.
Sur le plan identitaire, la droitisation du PQ s'est opérée sous Pauline Marois dès 2007, et a culminé avec le projet de Charte des valeurs québécoises en 2013. Après cet épisode, le PQ a oscillé entre un discours oscillant entre le nationalisme inclusif et le nationalisme identitaire, sous les chefferies de PKP, Lisée et PSPP. Depuis 2023, on peut constater une nouvelle droitisation du PQ en matière de discours anti-immigration, une radicalisation des politiques d'interdiction sur les signes religieux, en plus de mesures ciblant les toilettes mixtes, les cours d'éducation sexuelle et les personnes trans, des positions typiquement conservatrices qui n'étaient jamais apparues dans le programme du PQ auparavant.
Somme toute, la droitisation du PQ n'est pas un phénomène nouveau, mais elle franchit une nouvelle étape. Pour mieux l'analyser ce processus, il faudra revenir sur la question de l'axe gauche/droite, voir comment le PQ a évolué à travers son histoire, et comme il se situe vis-à-vis d'autres partis politiques sur le même continuum.
Rappels sur l'axe gauche/droite
Depuis le XXe siècle, l'axe gauche/droite renvoie d'abord à la "question sociale" et aux enjeux économiques. La gauche (communiste, socialiste ou social-démocrate) privilégie la redistribution des richesses et l'interventionnisme économique, alors que la droite (libérale ou conservatrice) favorise la libre entreprise, la privatisation des services publics et la dérèglementation de l'économie de marché.
Si on veut ajouter un autre niveau de complexité, on peut intégrer d'autres axes. Par exemple, en ajoutant l'axe opposant autorité centrale vs libertés individuelles, on pourra créer un échiquier politique à 4 quadrants permettant de distinguer gauche autoritaire (URSS, Chine, Corée du Nord), gauche libertaire (anarchistes, mouvements zapatiste ou kurde), droite libertarienne (néolibéraux, anarcho-capitalistes) et droite autoritaire (extrême droite contemporaine).
Schéma du quadrant politique. Source : Wikipédia
Si on veut, on pourrait encore ajouter des axes liés à la question constitutionnelle au Québec (fédéralisme vs souverainisme), la question identitaire (wokisme vs nationalisme anti-woke), la question écologique (décroissance vs carbofascisme), la question de l'égalité sexuelle (féministes vs masculinistes), etc. On pourrait alors former des "cubes politiques", voire des matrices avec de multiples dimensions si on voulait raffiner l'analyse avec un haut degré de granularité.
Mais ce n'est pas l'objectif de mon propos ici ; je cherche d'abord à déterminer le degré de droitisation du PQ sur un continuum. Rappelons que cette droitisation est globale, c'est-à-dire qu'elle opère sur différents axes simultanément. Cela signifie qu'il est plus facile de ramener le positionnement du PQ sur un seul axe, et d'établir dans quelle mesure les positionnements du PQ se sont déplacés sur cet axe à travers le temps. C'est pourquoi je privilégie le bon vieux schéma du clivage gauche/droite qui permet de situer les cinq grandes idéologies du XXe siècle : libéralisme, socialisme, communisme, conservatisme, fascisme.
Clivage gauche-droite classique, selon Heywood (2017) et Wetherly (2017). Illustration : Wikipédia.
Si on cherche à réactualiser ce schéma au XXIe siècle, on pourrait remplacer le mot "fascisme" par "droite populiste radicale" ou "extrême droite". Le libéralisme deviendrait le "centrisme", ou encore ce que certains appellent le "néolibéralisme progressiste" ou les "libéraux inclusifs". Le socialisme deviendrait la social-démocratie, le réformisme radical ou l'écosocialisme électoral (comme Zohran Mandani, Bernie Sanders ou Jean-Luc Mélenchon). Enfin, le "communisme" de jadis serait remplacé par diverses mouvances : anarchistes, écologistes anti-industriel, zadistes, marxistes-léninistes indéfectibles, etc.
La droitisation de la scène politique québécoise
Une façon plus sobre de présenter le tout consiste à faire un continuum entre la gauche radicale et la droite radicale, avec une série de positions intermédiaires. Si on examine comment le PQ a évolué entre sa création en 1968 et son positionnement actuel en 2026, on peut utiliser le schéma suivant :
Droitisation du PQ, Jonathan Durand Folco, février 2026.
Bien sûr, ce schéma risque de susciter plusieurs réactions, car la gauche et la droite n'ont pas la même façon de se percevoir et de situer leurs adversaires sur le spectre politique. Cet effet de "déformation" s'accentue si on adopte des positions plus radicales. Par exemple, un membre du Parti communiste révolutionnaire percevra Québec solidaire comme un parti de droite bourgeois, et tout ce qui est à droite de QS sera considéré comme des forces réactionnaires ou d'extrême droite.
À l'inverse, un membre du nouveau Parti populaire du Québec (créé au début janvier par des gens près de Maxime Bernier qui se disent nationalistes, proliberté, anti-wokes, antivaccins et contre l'immigration de masse), verra Québec solidaire comme un parti d'extrême gauche, le PQ, le PLQ et la CAQ comme des partis de gauche, et le PCQ comme un parti de droite modérée. La bonne nouvelle, c'est que ces deux visions diamétralement opposées s'entendent pour classer les différents partis politiques dans le même ordre ; la seule différence sera de savoir où se situe exactement la frontière entre la gauche et la droite. Voici donc mon analyse de l'axe gauche/droite au Québec en 2026 :
Positionnement politique des partis au Québec. Jonathan Durand Folco, février 2026.
De visu, il n'est pas étonnant que la scène politique au Québec soit largement dominée par la droite en 2026. Éric Duhaime est d'ailleurs très "heureux de la montée de la droite", et son parti propose de rebaptiser le Conseil du Trésor par "Conseil de l'efficacité gouvernementale", faisant un clin d'oeil au DOGE d'Elon Musk. Le PQ joue dans cette platebande en partie, tout en étant moins libertarien que le PCQ, mais plus à droite que la CAQ en matière d'immigration.
De son côté, le candidat à la course à la chefferie de la CAQ Bernard Dranville promet un "virage à droite" avec des baisses d'impôts pour les contribuables et les entreprises, l'introduction du privé dans les systèmes de santé et d'éducation, avec un discours digne d'un "adéquiste populiste décomplexé" comme l'a souligné la chroniqueuse Josée Legault. On voit donc une véritable course à trois dans la droitisation de la scène politique québécoise entre la CAQ, le PQ et le PCQ.
Que cela représente-t-il en en termes d'intentions de vote ? Jetons un coup d'oeil aux projections électorales du site Qc125 en date du 3 février 2026.
Projections des votes et des sièges à l'échelle provinciale, 3 février 2026. Source : Qc125
En gros, le "bloc de droite" (composé du PQ, CAQ et PCQ) totalise 64% des intentions de vote, avec un potentiel de 81 sièges à l'Assemblée nationale. Si on combine le bloc de gauche et le bloc libéral, cela donne à peine 34% des voix et 44 sièges au total. Il n'est donc guère étonnant que le PQ (tout comme la CAQ et le PCQ), courtise l'électorat par une offre politique de plus en plus à droite. En d'autres termes, la droitisation du PQ résulte en partie de la droitisation de la société québécoise et de sa scène politique.
Cela dit, est-ce que les partis de droite ne font que s'adapter au changement des préférences électorales de la population qui deviendrait plus conservatrice, en raison de sa courbe démographique (vieillissement de la population), des enjeux sociaux ou des débats sur l'identité ? Autrement dit, est-ce que l'offre politique de la droite ne fait que s'ajuster à la demande conservatrice de l'électorat ? Ou est-ce que la surenchère identitaire et la droitisation des partis ne contribuent pas directement à la droitisation des esprits dans l'espace public ?
On retombe ici sur le paradoxe de l'œuf et la poule : est-ce la sphère politique qui s'ajuste aux demandes de la société civile, ou bien l'inverse ? À mon humble avis, la réponse est simple est "un mélange des deux". La droitisation des partis alimente la droitisation du débat public et des subjectivités, qui accélèrent à leur tour la droitisation de la scène politique. L'espace public composé de la sphère médiatique traditionnelle et des médias sociaux joue le rôle d'intermédiaire entre l'État et la population, mais le rapport de force dans l'arène médiatique en 2026 joue clairement en faveur des groupes conservateurs, populistes et d'extrême droite.
Ainsi, la "droitisation" de la société québécoise est un processus circulaire et dialectique, une boucle de rétroaction. Cela ne veut pas dire que toute la société est complètement assujettie à cette dynamique, mais que le sens du courant pousse fortement vers la droitisation. Jusqu'où cette dynamique va nous porter ?
La droitisation face au vote souverainiste
Après ce bref exposé, la dynamique de droitisation de la vie politique québécoise en 2025-2026 devrait apparaître comme une évidence pour toute personne minimalement raisonnable, que ce soit par des gens de gauche, de centre ou de droite. Les membres fondateurs de Québec solidaire constatent cette tendance dans leur lettre ouverte soulignant le 20 vingtième anniversaire de la création du parti, tout comme Éric Duhaimedu PCQ qui se réjouit de cette droitisation, signalant le fait que le PQ et la CAQ s'inspirent aujourd'hui de son programme.
Cette droitisation généralisée explique d'ailleurs pourquoi l'actuel chef du PQ cherche d'abord à élargir le camp du OUI en tendant la main à Éric Duhaime et Maxime Bernier, plutôt qu'à se rapprocher de Québec solidaire ou à apaiser certaines chicanes avec la gauche sur les enjeux identitaires. Si on fait un simple calcul électoral, une alliance PQ/PCQ correspond à 48% des voix et 81 sièges, par contraste à une alliance PQ/QS qui équivaut à 42% et 77 sièges.
Même si QS et PQ sont deux partis indépendantistes, surtout depuis l'élection de Ruba Ghazal et Sol Zanetti qui affirment constamment qu'ils feront partie du Camp du OUI, la stratégie actuelle du PQ consiste à s'éloigner encore plus de QS et de la "gauche radicale" pour se rapprocher de partis de droite décomplexée. Cela met en évidence le fait que le PQ n'a pas besoin de la gauche pour gagner. Cela semble évident pour les prochaines élections de 2026. Et comme les porte-paroles de QS répètent qu'ils feront partie du camp du OUI dans tous les cas, PSPP prend l'appui de QS comme un acquis, et préfère élargir le camp du OUI par la droite.
Néanmoins, cela est un parti très risqué, d'autant plus que l'appui à l'indépendance est actuellement autour 33%. Regardons ici la variation des appuis à l'option souverainiste de 2023 à 2026 tirée du site Qc125 :
Sondages sur la souveraineté du Québec (3 février 2026). Source : Qc125
On peut constater une hausse de l'appui à l'indépendance qui a atteint un pic au début de l'année 2024, approchant la barre de 45%. Mais depuis le début de l'année 2025, avec le retour de Trump à la Maison-Blanche qui a provoqué un sentiment d'insécurité et favorisé une remontée du nationalisme canadien, l'appui à l'indépendance a diminué pour se situer autour de 33% en moyenne. Le dernier sondage Léger du 28 janvier 2026 montre d'ailleurs que 26% des électeurs du PQ voteraient contre la souveraineté, ce taux montant à 67% pour QS.
Autrement dit, la stratégie de droitisation du PQ représente un jeu dangereux pour l'appui à la souveraineté à moyen terme. PSPP renforce ainsi sa base électorale et militante avec un discours fort, tranché, indépendantiste assumé, anti-woke et bien ancré à droite. Cela permet de durcir son bloc politique, avec des militant·e·s bien crinqués derrière leur chef, mais l'élargissement de l'appui à l'indépendance pâtit inévitablement de ce durcissement.
Sondage Léger 29 janvier 2026 : Source
Seulement 39% des francophones appuient l'indépendance, alors que 91% des non-francos rejettent cette option. Ce n'est guère étonnant, mais la priorité du PQ ne semble pas pour l'instant à construire des ponts avec un discours plus inclusif et rassembleur. On privilégie plutôt l'alliance avec la droite indépendantiste albertaine, et on tend la main au PCQ et à Maxime Bernier pour espérer que leur base électorale se convertisse aux vertus du souverainisme. Cette stratégie de droitisation du Camp du OUI permettra-t-elle d'atteindre le 50%+1 ? C'est une bonne question.
Les prochaines étapes
Si la droitisation du PQ ne fait plus de doute, il faut tout de même réfléchir aux conséquences possibles d'une course vers la droitisation menée par le PQ, la CAQ et le PCQ, dans un contexte global marqué par l'hégémonie des droites populistes, radicales et d'extrême droite. Malgré notre bonne volonté, nous ne sommes pas à l'abri des influences de la droite radicale en France ou aux États-Unis. Jusqu'où cette dynamique va-t-elle nous mener ?
Rappelons que la vie politique québécoise depuis un siècle a généralement oscillé entre le centre-gauche et le centre-droit, évitant généralement le recours à la violence politique. Nous avons bien sûr eu des exceptions, comme le fascisme du parti d'Adrien Arcand dans les années 1930-1940, ou encore des actions directes de courants d'extrême-gauche comme le Front de Libération du Québec (FLQ) qui ont mené à la Crise d'Octobre et la Loi sur les mesures de guerre en 1970.
On a aussi eu les tueries de masse de Marc Lépine à la Polytechnique, qui a tué 14 femmes dans un attentat anti-féministe en décembre 1989, ou encore l'attentat islamophobe de la mosquée de Québec en 2017, qui a fait 6 morts et 19 blessés en janvier 2017. Bref, le Québec n'est pas complètement immunisé contre la montée de l'intolérance et de la droite radicale. Des personnalités comme l'écrivaine Kim Thúy ont d'ailleurs sonné l'alarme sur la dégradation du climat politique envers les immigrants, en jouant le rôle de "canari dans la mine".
Bref, est-ce que la "trumpisation" reste toujours un horizon possible au Québec ? Qu'arrivera-t-il si cette dynamique de droitisation se radicalise à court, moyen et long terme ? Si la droitisation du PQ est déjà un processus bien en marche, à partir de quel moment devrait-on parler d'extrême-droitisation ? Quel est la différence entre ces deux termes ? Ce sera l'objet de mon prochain texte.
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Manifestations contre les coupures du PEQ : une injustice à réparer
5 villes mobilisées (Montréal, Québec, Sherbrooke, Gatineau, Chicoutimi), plus de 800 personnes à Québec, des slogans, des témoignages et du soutien. Ce sont les manifestations contre la coupures du PEQ. L'abandon par le gouvernement caquiste du programme de l'expérience québécoise (PEQ) soulève un fort mouvement d'indignation.
Nous publions ci-dessous la vidéo des interventions faites à la manifestation tenue à Québec le 7 février dernier devant l'Assemblée nationale.
En effet, les autorités gouvernementales ont sollicité, invité, promis et organisé des personnes immigrantes à venir s'installer au Québec sous promesse de permanence citoyenne et maintenant plus aucune certitude, le programme est aboli et remplacé par quelque chose que le ministre Roberge a bien de la misère à rendre clair.
À Québec, la manifestation a débuté par des témoignages et des discours de soutien : de la Centrale des syndicats nationaux( CSN) de personnes conseillères municipales à Lévis et Québec, de l'Association étudiantes des Cegeps, Il y a eu aussi des témoignages.
Deux partis politiques ont aussi tenu à donner leur appui à la demande de clause grand-père-grand -mère. C'est Sol Zanetti pour Québec Solidaire et Charles Milliard pour le Parti Libéral du Québec. Mais où était le Parti Québécois ?
François Carabin, journaliste au devoir rapporte (Abolition du PEQ : Paul St-Pierre Plamondon prêt à appliquer une clause « grand-père » à certains immigrants | Le Devoir ) le 29 janvier 2026 que :
« Paul St-Pierre Plamondon se dit ouvert à appliquer une clause de droits acquis à une partie des immigrants laissés en plan par l'abandon du Programme de l'expérience québécoise (PEQ), mais il ne précise pas en quoi sa proposition se distingue de celle du gouvernement Legault.
(….)
Or, « soyons clairs : on ne peut pas donner une clause “grand-père” à tous les temporaires fédéraux, à tous les demandeurs d'asile », a convenu Paul St-Pierre Plamondon en mêlée de presse jeudi.« Comme le gouvernement Legault, qui a jusqu'ici refusé d'entendre les demandes du milieu, il estime irréaliste que l'ensemble des immigrants temporaires résidant actuellement au Québec — près de 550 000, selon le plus récent décompte de Statistique Canada — aient accès à la résidence permanente. Son parti propose de rabaisser les seuils d'immigration annuels à 35 000 admissions.
Le chef du PQ se dit toutefois prêt à accorder la résidence permanente à certains immigrants temporaires, « par programmes et, ensuite, par secteurs, peut-être ». « Ça se peut aussi qu'on considère le facteur régional », a-t-il souligné. Il a ensuite demandé aux journalistes de « laisser travailler » son équipe avant qu'il fasse part de sa position officielle.
En fait le PQ soutien la démarche péquiste de diminuer l'immigration au Québec. L'abolition du PEQ illustre cette politique de fermeture des frontières. Le PQ est donc assis entre les politiques caquistes qu'il soutien et le mécontentement populaire. Fort en avance dans les prédictions populaires en vue des élections provinciales d'orctobre 2026, il veut éviter de faire des éclats avec ce dossier. Pourtant, les personnes immigrantes méritent justice. Elles demandent une clause grand père-grand mère pour leur assurer de pouvoir rester ici. Le nouveau programme qui remplacera le PEQ verra à individualiser davantage les demandes et instaurera un cas par cas. Il faudra voir l'efficacité d'une telle démarche faite par un gouvernement qui veut plafonner l'immigration.
Les personnes au PEQ demandent qu'on clarifie leur sort. C'est déjà une forme de remise en question des politiques migratoires du gouvernement Legault.
Soutien total aux personnes du PEQ.
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