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Hémisphère occidental : une histoire des États-Unis écrite par la guerre

17 mars, par Éric Toussaint — , ,
Alors que les États-Unis et Israël ont lancé, à partir du 28 février 2026, une nouvelle agression militaire de très grande envergure contre l'Iran et le Liban tout en (…)

Alors que les États-Unis et Israël ont lancé, à partir du 28 février 2026, une nouvelle agression militaire de très grande envergure contre l'Iran et le Liban tout en poursuivant le génocide à Gaza contre le peuple palestinien et l'annexion de la Cisjordanie, il est important d'analyser dans une perspective historique la politique des États-Unis dans les Amériques. C'est ce que nous propose Eric Toussaint dans l'article : « Hémisphère occidental : une histoire des États-Unis écrite par la guerre ». Cette étude historique s'inscrit dans une série d'articles consacrés par l'auteur à l'analyse de la politique internationale de l'administration de Trump et des gouvernements qui l'ont précédé.

L'histoire officielle des États-Unis est souvent présentée comme le récit exemplaire d'une nation forgée par la lutte pour la liberté et l'élargissement progressif des droits démocratiques. Cependant, un regard critique révèle une autre continuité moins célébrée : la guerre comme instrument constitutif du pouvoir américain. Des campagnes coloniales contre les nations amérindiennes à l'esclavage et à la ségrégation raciale, en passant par les interventions militaires et les coups d'État en Amérique latine et dans les Caraïbes, l'expansion territoriale, économique et politique des États-Unis a été profondément liée à la violence organisée. Cet article propose de retracer cette trajectoire historique pour montrer qu'il ne s'agit pas d'épisodes isolés ni de déviations accidentelles, mais d'une logique structurelle qui a accompagné la formation et le rayonnement des États-Unis depuis les origines jusqu'à nos jours.

3 mars 2026 | tiré du site du CADTM | illustration : Source : American political prints, 1766-1876 / Bernard F. Reilly. Boston : G.K. Hall, 1991, entry 1830-1. CC. Picryl. https://picryl.com/media/united-states-slave-trade-1830

L'écrasement des peuples amérindiens

L'histoire dominante des États-Unis est présentée comme celle d'une nation née d'une lutte pour la liberté, qui a progressivement élargi les droits démocratiques. Cette interprétation est profondément trompeuse. L'histoire des États-Unis est avant tout celle d'une conquête armée par les puissances européennes et leurs colons, qui a commencé bien avant 1776 au détriment des peuples amérindiens.

À partir du XVIIe siècle, sur le territoire qui allait devenir les États-Unis, les colons européens ont mené une longue guerre coloniale contre les nations amérindiennes. Cette guerre n'était ni marginale ni défensive : son objectif était l'appropriation des terres, la destruction des sociétés indigènes et l'imposition d'un ordre colonial fondé sur la hiérarchisation raciale. Les massacres de civils, la destruction de villages, les déplacements forcés, l'esclavage et les traités imposés par la force constituent les instruments habituels de cette conquête.

L'indépendance de 1776 n'a pas rompu avec cette logique, mais l'a transformée. La violence coloniale est devenue une politique d'État, menée au nom de la République. Les guerres contre les populations amérindiennes du XIXe siècle dans le cadre de l'Indian Removal [1], la politique des réserves et l'extermination de peuples entiers ont prolongé et amplifié les pratiques coloniales antérieures.

Carte reconstituée des zones géographiques où furent parlées les diverses langues des Amérindiens aux États-Unis. Par William C. Sturtevant, Smithsonian Institute, 1967 — 1967 USGS map., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5824202

Une fois la conquête intérieure largement achevée, cette logique s'étend au-delà des frontières au cours du XIXe siècle. L'hémisphère occidental, qui s'étend du Groenland et du Canada, au Nord, au Chili et à l'Argentine, au Sud, devient le nouvel espace d'expansion, d'ingérence et de domination. Guerres, occupations, coups d'État, sanctions économiques et interventions militaires directes ou indirectes marquent l'histoire des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Cette expansion trouve son origine dans la tendance du capitalisme à se développer afin d'élargir ses marchés et d'étendre son contrôle sur les populations qu'il peut exploiter et sur les ressources qu'il veut extraire. Depuis la fin du 19e siècle, avec l'émergence de grandes entreprises capitalistes monopolistiques aux visées de plus en plus internationales et mondiales, cette tendance se manifeste par des interventions fréquentes contre des pays formellement indépendants, ainsi que par une nouvelle période de colonisation (comme le partage du continent africain entre les puissances européennes à la conférence de Berlin en 1885).

Il va sans dire que le système capitaliste, depuis ses origines jusqu'à sa consolidation, outre le déplacement des communautés amérindiennes, l'esclavage des peuples africains et les interventions impérialistes, comprend également l'exploitation de la classe ouvrière aux États-Unis. Nous le signalons, car il s'agit d'une dimension du processus que nous n'examinerons pas dans cet article.

Chronologie des agressions étasuniennes en Amérique du Nord, Amérique centrale et Caraïbes - Image conçue par CADTM avec aide de l'IA

L'esclavage des populations d'ascendance africaine et les politiques de ségrégation raciale

Pour compléter le panorama de la violence structurelle qui a marqué l'histoire des États-Unis, il est indispensable d'inclure l'esclavage des Africain·es et de leurs descendant·es, instauré dès l'époque coloniale et institutionnalisé après l'indépendance.

À partir du XVIIe siècle, et surtout aux XVIIIe et XIXe siècles, des millions d'Africain·es ont été déporté·es de force vers l'Amérique du Nord dans le cadre de la traite transatlantique.

Réduit·es en esclavage, iels étaient considéré·es comme des biens mobiliers, privés de liberté, de droits civils et de toute reconnaissance juridique en tant que personnes. Leur travail forcé a constitué l'un des fondements économiques des colonies, puis des jeunes États-Unis, en particulier dans les plantations de tabac, de coton, de riz et de canne à sucre du sud. Les conditions d'exploitation étaient extrêmement dures : journées de travail épuisantes, violences physiques, séparations familiales, absence totale de protection juridique contre les abus. L'esclavage reposait sur un système racial hiérarchique qui associait la couleur de la peau au statut social, justifiant l'oppression par des théories pseudo-scientifiques et religieuses.

Reproduction d'un prospectus annonçant une vente aux enchères d'esclaves, à Charleston, en Caroline du Sud, en 1769. CC. Wikimedia Commons. https://picryl.com/media/slave-auction-ad-a85ad0
Traduction de l'image ci-dessus

Charlestown, 24 juillet 1769. À VENDRE, Le jeudi troisième jour d'août prochain, UNE CARGAISON de QUATRE-VINGT-QUATORZE Noirs jeunes et en bonne santé, Comprenant trente-neuf hommes, quinze garçons, vingt-quatre femmes et seize filles. Venant d'arriver, à bord du brick Dembia, Francis Bare, capitaine, en provenance de Sierra Leone, par DAVID & JOHN DEAS.

Bien sûr, il existait un mouvement antiesclavagiste important, composé de différentes tendances, des plus modérées et institutionnelles aux plus radicales et insurrectionnelles, représentées par des figures telles que John Brown. Appuyant la résistance des esclaves, les antiesclavagiste n'ont cessé de poser le problème de l'esclavage comme un thème central et incontournable de la politique aux États-Unis.

La guerre de Sécession (1861-1865) a principalement opposé les États esclavagistes du Sud aux États du Nord. Elle a conduit à l'adoption du XIIIe amendement à la Constitution en 1865, qui a officiellement aboli l'esclavage. Cependant, cette abolition n'a pas mis fin à la discrimination et à la violence. Au cours de la période connue sous le nom de Reconstruction (1865-1877), des progrès juridiques ont été réalisés, notamment avec les XIVe et XVe amendements, qui garantissaient la citoyenneté et le droit de vote aux hommes noirs. De même, pendant l'occupation de l'ancien Sud esclavagiste par les troupes fédérales, des mesures ont été prises pour protéger les affranchis contre les abus des usuriers et des anciens maîtres, leur droit de vote a été protégé, des fonctionnaires noirs ont été élus et des universités ont été créées pour accueillir la population noire, anciennement esclave. L'ouvrage classique du sociologue afro-américain W. E. B. Dubois, Black Reconstruction in America, retrace l'histoire de cette période. Mais ces acquis ont été rapidement affaiblis quand la classe capitaliste du Nord a abandonné ces politiques radicales et s'est accommodée de la montée en puissance des groupes suprémacistes blancs dans le Sud, ce qui a conduit à la consolidation du pouvoir des anciennes classes possédantes blanches du Sud et à la promulgation, à la fin du XIXe siècle, des lois dites « Jim Crow ».

Ces lois ségrégationnistes ont instauré une stricte ségrégation raciale dans les écoles, les transports, les lieux publics et l'accès au logement. Elles ont été validées en 1896 par l'arrêt « séparés mais égaux » de la Cour suprême. En réalité, les services et les infrastructures destinés aux Afro-Américains étaient systématiquement de qualité inférieure. À cela s'ajoutait l'exclusion politique par le biais de tests d'alphabétisation et de taxes électorales, ainsi qu'un climat de terreur marqué par les lynchages et les violences raciales.

« Vente d'esclaves », The Savannah Republican, 8 février 1859. Wikimedia Commons. CC. https://picryl.com/media/1859-great-slave-auction-ad-f19a80

Traduction de l'image ci-dessus :

À VENDRE. Noirs pour le coton à fibres longues et le riz. Un groupe de 460 Noirs, habitués à la culture du riz et des provisions ; parmi eux se trouvent un certain nombre de bons mécaniciens et de domestiques. Ils seront vendus les 2 et 31 mars prochains, à Savannah, par JOSEPH BRYAN. Conditions de vente. Un tiers comptant ; le reste par obligation portant intérêt à compter du jour de la vente, payable en quatre versements annuels égaux, garantis par hypothèque sur les personnes réduites en esclavage et par une caution personnelle approuvée, ou par une acceptation payable à Savannah ou à Charleston. Les acheteurs paieront les frais d'actes.

Ce système de ségrégation légale a perduré jusqu'aux années 1950-1960. Le mouvement des droits civiques, porté par de nombreuses personnalités et organisations, a conduit à des réformes importantes : l'arrêt de 1954 déclarant inconstitutionnelle la ségrégation scolaire, suivi du Civil Rights Act de 1964 et du Voting Rights Act de 1965, qui interdisaient la discrimination raciale et protégeaient le droit de vote. Malgré ces avancées juridiques, les inégalités héritées de l'esclavage et de la ségrégation ont continué à avoir des effets durables sur les plans économique, social et territorial.

Ainsi, l'histoire des États-Unis est marquée non seulement par la spoliation et la violence à l'encontre des peuples amérindiens, mais aussi par l'esclavage et la ségrégation des Afro-Américains, deux systèmes d'oppression distincts mais profondément structurants dans la formation du pays.

La doctrine Monroe

À partir de 1823, le gouvernement américain adopta la doctrine Monroe. Tirant son nom d'un président républicain des États-Unis, James Monroe, elle condamnait toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques ». En réalité, la doctrine Monroe a servi à dissimuler une politique de conquête de plus en plus agressive de la part des États-Unis au détriment des nouveaux États latino-américains indépendants, à commencer par l'annexion d'une grande partie du Mexique dans les années 1840 (Texas, Nouveau-Mexique, Arizona, Californie, Colorado, Nevada, Utah). Les troupes américaines ont même occupé la capitale, Mexico, en septembre 1847. La même année, elles ont également occupé le port stratégique de Veracruz.

Sitting Bull (v. 1831-1890) était un grand chef spirituel et politique Sioux Lakota (Hunkpapa), célèbre pour avoir uni les tribus amérindiennes contre l'invasion de leurs terres par les États-Unis. Figure emblématique de la résistance, il a remporté la célèbre bataille de Little Bighorn en 1876.
Sitting Bull portrait. Photograph by D. F. Barry, 1885. http://www.loc.gov/rr/print/list/picamer/paWestern.html. Wikimedia Commons. CC. https://es.wikipedia.org/wiki/Archivo:Sitting_Bull.jpg

Après la conquête d'une grande partie du Mexique, la population mexicaine et ses descendant·es dans les territoires conquis se sont joints aux populations des États-Unis qui souffraient de différentes formes de déplacement, d'exclusion et de déni de droits dans le système social et politique américain.

En 1898, les États-Unis déclarèrent la guerre à l'Espagne et s'emparèrent, de diverses manières, de quatre de ses colonies : Cuba, Porto Rico, les Philippines et Guam.

Il est intéressant de noter qu'en 1902, en contradiction avec la doctrine Monroe, Washington n'a pas défendu le Venezuela lorsque ce pays a subi une agression armée de la part de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et des Pays-Bas dans le but de le contraindre à payer sa dette. Par la suite, les États-Unis sont intervenus diplomatiquement pour que Caracas reprenne le paiement de la dette. Cette attitude de Washington a donné lieu à une grande controverse avec différents gouvernements latino-américains et, en particulier, avec le ministre argentin des Affaires étrangères, Luis M. Drago, qui a déclaré :

« Le principe que je voudrais voir reconnu est que la dette publique ne peut donner lieu à une intervention armée et encore moins à l'occupation physique du territoire des nations américaines par une puissance européenne ».

C'est ce qui sera plus tard connu sous le nom de doctrine Drago. Les débats entre les gouvernements ont donné lieu à une conférence internationale à La Haye qui a abouti, entre autres, à l'adoption de la Convention Drago-Porter (du nom de H. Porter, militaire et diplomate américain) en 1907. Cette convention stipulait que l'arbitrage devait être le premier moyen de résoudre les conflits : tout État partie à la convention devait accepter de se soumettre à une procédure d'arbitrage et d'y participer de bonne foi, faute de quoi l'État qui réclamait le remboursement de sa dette retrouvait le droit d'utiliser la force armée pour atteindre ses objectifs. Par la suite, cette convention a été violée à de nombreuses reprises par Washington.

En 1903, le président Theodore Roosevelt a soutenu et encouragé la séparation et l'indépendance du Panama. Son objectif était de pouvoir construire et mettre en service le canal de Panama sous le contrôle de Washington.

En 1904, le même président a annoncé que les États-Unis se considéraient comme le gendarme de l'Amérique. Il a énoncé ce qui est connu sous le nom de corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe :

« L'injustice chronique ou l'impuissance résultant d'un relâchement général des normes de la société civilisée peuvent, en dernier ressort, en Amérique ou ailleurs, exiger l'intervention d'une nation civilisée et, dans l'hémisphère occidental, l'adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut obliger les États-Unis, même à contrecœur, dans les cas flagrants d'injustice et d'impuissance, à exercer un pouvoir de police international » [2].

En 1915, les États-Unis envahissent Haïti sous prétexte de recouvrer des dettes et occupent le pays jusqu'en 1934. L'écrivain uruguayen Eduardo Galeano écrit :

« Les États-Unis ont occupé Haïti pendant vingt ans et, dans ce pays noir qui avait été le théâtre de la première révolte victorieuse d'esclaves, ils ont introduit la ségrégation raciale et le régime du travail forcé, tuant mille cinq cents travailleurs lors d'une de leurs opérations de répression (selon une enquête du Sénat américain, en 1922) et, lorsque le gouvernement local a refusé de transformer la Banque nationale en une succursale de la National City Bank de New York, ils ont suspendu le paiement des indemnités qui étaient habituellement versées au président et à ses ministres pour les obliger à réfléchir. » [3].

D'autres interventions militaires américaines ont eu lieu à la même époque : l'envoi, en 1909 et entre 1912 et 1933, de troupes d'occupation au Nicaragua ; l'occupation du port de Veracruz au Mexique en 1914 pendant la révolution ; l'occupation de la République dominicaine de 1916 à 1924 ; l'expédition dans le nord du Mexique contre la révolution et, en particulier, contre les troupes de Pancho Villa. Cette liste n'est pas exhaustive.

Il convient de rappeler que, dans plusieurs cas, les interventions des États-Unis ont été le prélude à l'installation de dictatures durables et sanglantes après le retrait de leurs troupes. Ce fut le cas en République dominicaine et au Nicaragua : les dictatures de Somoza et Trujillo étaient dirigées par des personnalités qui avaient gravi les échelons en tant qu'officiers des corps militaires créés et formés par l'occupation américaine.

Les États-Unis et la question de la dette

Ce bref résumé de l'intervention et de la politique des États-Unis en Amérique au XIXe et au début du XXe siècle permet de comprendre les véritables motivations de Washington pour rejeter en 1898 les dettes réclamées à Cuba en 1898 (lire : La répudiation par les États-Unis de la dette réclamée à Cuba par l'Espagne en 1898 : Quid de la Grèce, de Chypre, du Portugal, etc. ? ) et au Costa Rica dans les années 1920 (lire :En quoi la répudiation des dettes par le Costa Rica devrait inspirer d'autres pays). Après avoir vaincu l'armée impériale espagnole au large des côtes de Santiago de Cuba en juin 1898, les États-Unis ont refusé de prendre en charge les dettes que les créanciers de cette colonie espagnole réclamaient à Cuba. Washington a déclaré cette dette odieuse nulle, car elle avait servi à maintenir la domination coloniale contre les aspirations indépendantistes des Cubains. Washington a utilisé cet argument de manière parfaitement opportuniste, car les États-Unis voulaient dominer de facto l'île sans avoir à assumer le paiement de la dette. Ils ont fait de même après l'invasion de l'Irak en 2003 (lire : La dette odieuse de l'Irak ). Quant à l'annulation de la dette du Costa Rica auprès d'une grande banque britannique après la Première Guerre mondiale, là encore, les États-Unis ont défendu le Costa Rica de manière parfaitement opportuniste, car il s'agissait d'affaiblir dans l'hémisphère occidental la puissance de la Grande-Bretagne, qui était à l'époque encore la première puissance impérialiste mondiale. Les États-Unis avaient tout intérêt à apparaître comme la nation protectrice du Costa Rica dans le cadre de la doctrine Monroe.

Le témoignage du major général Smedley D. Butler

En 1935, le major général Smedley D. Butler, qui avait participé à de nombreuses expéditions américaines en Amérique, résuma à sa manière, déjà à la retraite, la politique de Washington :

« J'ai passé trente-trois ans et quatre mois dans l'armée, au sein de la force la plus efficace de ce pays : l'infanterie de marine. J'ai gravi tous les échelons de la hiérarchie, du grade de sous-lieutenant à celui de général de division. Et pendant tout ce temps, j'ai passé la majeure partie de mon temps comme tueur à gages de première classe au service des grandes entreprises, de Wall Street et des banquiers. En résumé, j'ai été un tueur à gages au service du capitalisme... Par exemple, en 1914, j'ai contribué à faire du Mexique, et plus précisément de Tampico, une proie facile pour les intérêts pétroliers américains. J'ai contribué à faire d'Haïti et de Cuba des endroits propices à la perception des revenus de la National City Bank... . Entre 1909 et 1912, j'ai aidé à purger le Nicaragua pour la banque internationale Brown Brothers. En 1916, j'ai apporté la lumière à la République dominicaine au nom des intérêts sucriers américains. En 1903, j'ai aidé à pacifier le Honduras, au profit des entreprises fruitières américaines. » [4]

Il faut souligner qu'à l'époque où il a écrit cela, Butler était devenu un fervent détracteur des interventions et des politiques militaristes des États-Unis auxquelles il avait auparavant participé.

Interventions militaires directes des États-Unis dans l'hémisphère occidental depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 2026

Depuis 1945, les États-Unis ont mené une série d'interventions militaires dans l'hémisphère occidental, alternant opérations clandestines, guerres par procuration et invasions conventionnelles. Je n'aborde ici que les interventions armées directes les plus connues.

La première grande opération d'après-guerre a eu lieu au Guatemala en 1954. L'administration Eisenhower a orchestré, par l'intermédiaire de la CIA, le renversement du président Jacobo Árbenz (opération PBSUCCESS). Il ne s'agissait pas d'un débarquement massif de troupes américaines : le coup d'État des généraux contre le président constitutionnel a bénéficié de l'intervention de plusieurs centaines de combattants entraînés et armés par la CIA, soutenus par une guerre psychologique et un appui logistique. L'objectif était d'empêcher la poursuite de la réforme agraire et la nationalisation des entreprises américaines du secteur agro-industriel.

En 1961, l'attention se porte sur Cuba. L'opération de la Baie des Cochons, destinée à renverser le gouvernement révolutionnaire, mobilise quelque 1 400 exilés cubains (Brigade 2506), entraînés et équipés par Washington. Aucune division régulière américaine ne combat officiellement sur le terrain, mais l'opération est entièrement planifiée et soutenue par les États-Unis. L'échec est rapide et coûteux sur le plan politique. Le peuple cubain se mobilise pour défendre le processus révolutionnaire en cours.

Le saut qualitatif se produit en 1965 en République dominicaine. Juan Bosch, intellectuel progressiste, est le premier président démocratiquement élu après la chute du dictateur Trujillo. Sept mois après son investiture, il est renversé par un coup d'État militaire soutenu par l'élite conservatrice, qui l'accuse d'être « trop à gauche » ou procommuniste. Face à la résistance contre le coup d'État, Washington lance l'opération Power Pack. Quelque 22 000 soldats américains sont déployés (plus de 40 000 passeront par l'île pendant l'opération). Les pertes américaines s'élèvent à plusieurs dizaines. Du côté dominicain, les estimations généralement acceptées font état de 2 000 à 4 000 morts, civils et combattants confondus.

Source : National Archives and Records Administration, public domain, https://timelessmoon.getarchive.net/media/honduran-soldiers-first-troops-of-inter-american-peace-force-arrive-to-assume-c4c1d3

Dans les années 1980, une stratégie plus indirecte est mise en œuvre au Nicaragua. L'administration Reagan ne procède pas à une invasion classique, mais soutient, finance et forme les « Contras » contre le gouvernement sandiniste. Il s'agit d'une guerre par procuration : sans déploiement massif de troupes américaines, mais avec des conseillers, une supervision clandestine et un important soutien logistique structuré. Sans oublier la pose de mines sous-marines dans les principaux ports du Nicaragua (Corinto, Puerto Sandino et El Bluff) entre fin 1983 et début 1984. La CIA a directement supervisé l'opération. À la suite d'une plainte déposée par le Nicaragua, la Cour internationale de justice (CIJ) a rendu un célèbre arrêt condamnant sévèrement les États-Unis pour usage illicite de la force. La Cour a estimé que le minage des ports et les attaques contre les installations pétrolières constituaient une violation de l'obligation de ne pas recourir à la force contre un autre État. Face à l'avancement de la procédure, les États-Unis ont retiré leur reconnaissance de la compétence obligatoire de la CIJ. Washington a ensuite utilisé son droit de veto au Conseil de sécurité pour bloquer l'exécution de l'arrêt (qui exigeait le paiement d'une indemnisation estimée à plusieurs milliards de dollars). Néanmoins, cet arrêt de la CIJ reste aujourd'hui la référence fondamentale en droit international sur l'interdiction du recours à la force et le principe de non-intervention.

Au Salvador, au Guatemala et au Honduras, l'intervention de la CIA et d'experts militaires américains en soutien aux régimes anticommunistes répressifs est systématique pendant cette période.

En 1983, les États-Unis envahissent la Grenade (opération Urgent Fury). Quelque 7 000 soldats américains débarquent pour renverser un gouvernement de gauche très affaibli, après qu'une de ses factions ait destitué et exécuté Maurice Bishop et d'autres dirigeants du New Jewel Movement. Le gouvernement de la Grenade ne disposait que d'une armée d'un millier de combattants. L'opération fut brève et marqua le retour d'une intervention militaire directe et assumée.

En décembre 1989, l'intervention au Panama a constitué l'intervention la plus massive depuis celle en République dominicaine. L'opération Juste Cause (Just Cause) a mobilisé quelque 27 000 militaires américains pour renverser le général Manuel Noriega et, surtout, pour s'assurer le contrôle du canal de Panama. Les pertes américaines se comptent par dizaines. Les pertes panaméennes restent controversées : les estimations varient entre 500 et 3 000 morts, militaires et civils confondus, les combats s'étant concentrés dans les quartiers urbains de la ville de Panama, en particulier El Chorrillo.

Opération « Juste cause » au Panama en 1989, Subject Operation/Series : JUST CAUSE Base : Arraijan Country : Panama (PAN) Scene Camera Operator : PH1 Elliott Release Status : Released to Public Combined Military Service Digital Photographic Files. Domaine public. Picryl. https://picryl.com/media/marines-of-company-d-2nd-light-armored-infantry-battalion-stand-guard-with-e6e7f9

En 1994, Washington intervient en Haïti (opération Uphold Democracy). Près de 25 000 soldats américains sont déployés.

En ce qui concerne l'agression militaire contre le Venezuela le 3 janvier 2026. Environ 150 avions ont participé à l'offensive. Parmi eux se trouvaient des chasseurs furtifs F-35A (déployés depuis l'ancienne base navale Roosevelt Roads à Porto Rico) pour détruire les batteries antiaériennes S-300 et les radars, ainsi qu'une dizaine d'hélicoptères de transport et d'attaque du 160e SOAR (Régiment d'aviation des opérations spéciales). Le raid a été mené par des unités d'élite de la Delta Force, transportées par hélicoptère directement vers le complexe présidentiel de Miraflores et le fort Tiuna. On estime que plusieurs centaines de commandos ont participé à l'assaut direct, tandis que des milliers de marines sont restés en alerte sur les navires. Outre le complexe présidentiel, les attaques ont détruit des centres de recherche, des entrepôts de fournitures médicales à La Guaira et des antennes de communication afin de paralyser le commandement vénézuélien. En mer, le groupe d'assaut amphibie de l'USS Iwo Jima (LHD-7) a servi de centre logistique à l'opération. Il était soutenu par une flotte de destroyers et le porte-avions USS Gerald R. Ford. Le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés à leur résidence, immédiatement transférés de force à New York via la base militaire de Guantanamo et détenus dans une prison de Brooklyn en attendant un procès qui devrait débuter en 2027. L'intervention des États-Unis a causé la mort de plus de 80 combattants vénézuéliens et cubains qui tentaient de protéger le couple présidentiel.

En savoir plus sur la politique de Trump dans l'hémisphère occidental :
Ancien narco-président hondurien Hernández gracié, Maduro séquestré : le cynisme de Trump

Trump et la domination impérialiste décomplexée de l'hémisphère occidental

Dans cette liste, qui n'est pas exhaustive, je n'ai inclus que les agressions dans lesquelles un nombre important de militaires américains ou de mercenaires formés et dirigés directement par eux ont été utilisés. En ce qui concerne l'hémisphère occidental, il faut ajouter un grand nombre de coups d'État réalisés à la demande et/ou avec le soutien des États-Unis, notamment les suivants :

Colombie (1953) : coup d'État de Gustavo Rojas Pinilla
Brésil (1964) : coup d'État militaire contre João Goulart avec le soutien logistique de l'opération Brother Sam.
Bolivie (1964) : renversement de Víctor Paz Estenssoro par le général René Barrientos.
Bolivie (1971) : coup d'État du général Hugo Banzer contre Juan José Torres.
Chili (1973) : renversement (et mort) de Salvador Allende par le général Augusto Pinochet (soutien de la CIA et pression économique).
Uruguay (1973) : « coup d'État civilo-militaire ».
Argentine (1976) : renversement d'Isabel Perón par une junte militaire dirigée par Jorge Rafael Videla.
Venezuela (2002) : tentative de coup d'État contre Hugo Chávez (soutien diplomatique immédiat des États-Unis, mais échec du coup d'État en moins de deux jours).
Haïti (2004) : départ forcé du président Jean-Bertrand Aristide (accusations d'enlèvement par les forces américaines lors d'une insurrection).
Honduras (2009) : renversement de Manuel Zelaya (reconnaissance diplomatique controversée du gouvernement intérimaire).
Bolivie (2019) : démission forcée d'Evo Morales
Venezuela (2019) : reconnaissance par Washington de Juan Guaidó comme président et appel de Trump à l'armée vénézuélienne pour renverser le président Maduro

La liste est loin d'être complète.

Chronologie des intervention étasuniennes dans l'hémisphère occidental aux XXe et XXIe siècles Image conçue par CADTM avec aide de l'IA

Ainsi, depuis 1945, les interventions américaines dans l'hémisphère occidental ont oscillé entre opérations clandestines, guerres indirectes et invasions conventionnelles, avec des déploiements allant de quelques centaines d'hommes (Guatemala) à plus de 27 000 soldats (Panama), et avec des conséquences humaines dramatiques pour les pays concernés, en particulier en République dominicaine et au Panama.

Chronologie des interventions militaires et agressions (Source : Éric Toussaint)

Période / Date Pays / Région Type d'intervention
XVIIe - XIXe s. États-Unis (actuels) Guerres indiennes et dépossession des peuples amérindiens.
1823 Amériques Proclamation de la Doctrine Monroe (hégémonie US).
1846 - 1848 Mexique Annexion du Texas, Californie, Arizona, Nouveau-Mexique, etc. Occupation de Mexico et Veracruz (1847).
1898 Cuba, Porto Rico Guerre contre l'Espagne et prise de contrôle des colonies.
1903 Panama Sécession de la Colombie encouragée par les USA pour prendre le contrôle du Canal.
1909 / 1912-33 Nicaragua Envoi de troupes d'occupation.
1914 Mexique Occupation du port de Veracruz pendant la Révolution.
1915 - 1934 Haïti Invasion et occupation militaire (travail forcé et ségrégation).
1916 - 1924 Rép. Dominicaine Occupation militaire directe.
1954 Guatemala Opération PBSUCCESS (CIA) contre Jacobo Árbenz.
1961 Cuba Débarquement de la Baie des Cochons (Brigade 2506).
1965 Rép. Dominicaine Opération Power Pack (22 000 à 40 000 soldats).
1980s Nicaragua Guerre des « Contras » et minage des ports par la CIA.
1983 Grenade Opération Urgent Fury (7 000 soldats).
1989 Panama Opération Just Cause (27 000 soldats) contre Noriega.
1994 Haïti Opération Uphold Democracy (25 000 soldats).
2026 (3 janv.) Venezuela Agression aérienne (F-35), Delta Force et capture de N. Maduro.

Conclusion : une continuité impériale, de la conquête des terres à la domination hémisphérique

L'examen historique des guerres menées sur le territoire des États-Unis et dans l'hémisphère occidental révèle une continuité fondamentale. La violence n'est pas une anomalie de l'histoire américaine : elle en est la matrice. De la destruction des nations amérindiennes à l'ingérence permanente en Amérique latine et dans les Caraïbes, la même logique se répète au fil des siècles.

Les peuples autochtones ont été les premières victimes de cette trajectoire : dépossédés de leurs terres, décimés par la guerre, relégués dans des réserves, privés de leur souveraineté. Cette guerre interne, menée au nom du progrès et de la civilisation, a fourni le modèle idéologique et militaire des interventions ultérieures. La fermeture de la « frontière » n'a pas mis fin à l'expansion : elle l'a déplacée.

Au cours des XXe et XXIe siècles, les États-Unis ont projeté cette logique dans tout l'hémisphère occidental, sous des prétextes successifs : lutte contre le communisme, défense de la démocratie, guerre contre le terrorisme. Les méthodes ont évolué, mais les objectifs sont restés les mêmes : contrôler les territoires, les ressources et les décisions politiques des peuples.

Reconnaître cette continuité n'est pas un exercice idéologique, mais une exigence politique et historique. Cela permet de comprendre que les interventions contemporaines ne sont pas des ruptures, mais le prolongement d'un long processus. Tant que cette histoire restera cachée ou minimisée, la violence qu'elle engendre pourra continuer à être présentée comme nécessaire ou légitime.

Cet article invite au contraire à nommer les faits, à redonner la parole aux peuples dominés et à rappeler une évidence trop souvent occultée : le pouvoir américain s'est construit, et se maintient encore, par la guerre ou d'autres formes de violence.

Lectures complémentaires recommandées

Ned Blackhawk, Violence sur la terre

Étude académique approfondie sur la violence coloniale en Amérique du Nord. Blackhawk montre comment la guerre, bien avant 1776, structure les relations de pouvoir et configure l'espace politique nord-américain. Utile pour étayer l'analyse des conflits du XVIIIe siècle avec un appareil critique solide.

Ned Blackhawk, Violence over the Land : Indians and Empires in the Early American West. Cambridge, MA : Harvard University Press, 2006.
Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee

Un classique de l'histoire critique des guerres indiennes du XIXe siècle. Bien que plus ancien et parfois narratif, cet ouvrage reste précieux pour documenter les massacres, les déplacements forcés et la destruction des nations des plaines, à partir de témoignages et de sources contemporaines.

Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee : An Indian History of the American West. New York : Holt, Rinehart & Winston, 1970. ISBN : 0-03-085322-2.
W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America : An Essay Toward a History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America, 1860-1880.

Dans Black Reconstruction in America (1935) W.E. B. Dubois réévalue la période de la Reconstruction (1865-1880) après la guerre de Sécession aux États-Unis en montrant que les Afro-Américains n'ont pas été des acteurs passifs, mais des artisans essentiels de la démocratie naissante. Du Bois met en lumière leurs efforts pour établir un ordre politique et social nouveau, et comment l'échec de la Reconstruction fut lié à la séparation raciale et à l'opposition des élites blanches, conduisant à l'instauration des lois ségrégationnistes.

W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America : An Essay Toward a History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America, 1860-1880. New York : Harcourt, Brace and Company, 1935. Réédition : W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America, 1860-1880. New York : Free Press, 1998. ISBN 978-0684856575.
Roxanne Dunbar-Ortiz, An Indigenous Peoples' History of the United States

Référence incontournable de l'historiographie décoloniale. L'auteure analyse la formation des États-Unis comme un projet colonial de colonisation fondé sur la guerre, l'expulsion et la destruction des sociétés autochtones. Ouvrage rigoureux, très documenté, particulièrement utile pour établir un lien entre les guerres indiennes et les interventions impériales ultérieures.

Roxanne Dunbar-Ortiz, An Indigenous Peoples' History of the United States
Boston : Beacon Press, 2014.
James D. Cockcroft, L'Amérique latine et les États-Unis

Le livre de Cockcroft se compose de trois parties : le Mexique et l'Amérique centrale, les Caraïbes et l'Amérique du Sud. Nous sommes face à un ouvrage à double facette : d'un côté, un manuel pratique, facile à consulter et solidement documenté ; de l'autre, un essai cohérent, une vision globale, qui dévoile la conception contradictoire mais cohérente des États-Unis à l'égard de l'Amérique latine.

James D. Cockcroft, América Latina y Estados Unidos, Siglo XXI Editores, 2001, ISBN 9789682323324 ISBN-10 9682323320
Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l'Amérique latine.

Dans Les veines ouvertes de l'Amérique latine (1971), Galeano soutient que le sous-développement latino-américain n'est pas un retard naturel, mais le résultat historique de siècles de pillage colonial et de dépendance économique, d'abord sous les puissances européennes, puis sous l'hégémonie des États-Unis.

Eduardo Galeano, Las venas abiertas de América Latina. La Havane : Casa de las Américas, 1971. Première édition en espagnol. Édition la plus récente : Eduardo Galeano, Las venas abiertas de América Latina. Madrid : Siglo XXI de España Editores, 2021. ISBN 978-84-323-2024-8.

En français : Les veines ouvertes de l'Amérique latine, Les veines ouvertes de l'Amérique latine, Presses Pocket (Pocket Terre Humaine, n° 3022), 2001, ISBN-13 : 9782266120883
Greg Grandin, Empire's Workshop

Indispensable pour comprendre la continuité entre la conquête intérieure et les interventions extérieures. Grandin analyse l'Amérique latine comme un laboratoire des pratiques impériales américaines, reliant les XIXe et XXe siècles dans une même trajectoire de domination.

Greg Grandin, Empire's Workshop : Latin America, the United States, and the Rise of the New Imperialism. New York : Holt Paperbacks, 2007. ISBN : 978-0805083231.

Claudio Saunt, Unworthy Republic : The Dispossession of Native Americans and the Road to Indian Territory

Analyse précise des mécanismes politiques, juridiques et militaires de l'expulsion des Indiens. L'ouvrage met en évidence la responsabilité directe des institutions fédérales dans la spoliation des nations amérindiennes et démystifie le mythe d'une expansion « inévitable ».

Claudio Saunt, Unworthy Republic : The Dispossession of Native Americans and the Road to Indian Territory. New York, NY : W. W. Norton & Company, 2020. ISBN : 978-0393609844.

Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis

Important ouvrage de synthèse critique. Zinn adopte systématiquement le point de vue des dominés – peuples amérindiens, esclaves, classes populaires – et déconstruit le récit national américain. Bien qu'il s'agisse d'un ouvrage de vulgarisation, il s'appuie sur un vaste corpus de sources primaires et secondaires. Indispensable pour comprendre la logique globale de la conquête et de la violence d'État.

Howard Zinn, A People's History of the United States. 1re éd., Harper & Row, 1980.

Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis : De 1492 à nos jours, Editions Agone, Marseille, 2002
Remerciement : L'auteur remercie Rafael Bernabe et Maxime Perriot pour la révision du texte. L'auteur est responsable des éventuelles erreurs que celui-ci pourrait contenir.

Notes

[1] L'Indian Removal fait référence à la politique de déplacement forcé des peuples amérindiens mise en œuvre par le gouvernement des États-Unis au XIXe siècle. Elle a été officiellement mise en œuvre avec l'Indian Removal Act, promulguée en 1830 sous la présidence d'Andrew Jackson. Cette loi autorise le gouvernement fédéral à négocier — souvent sous la contrainte — l'échange des terres occupées par les nations amérindiennes à l'est du Mississippi contre des territoires situés plus à l'ouest, dans ce qui allait devenir l'Oklahoma. Dans la pratique, cette politique s'est traduite par des expulsions massives et violentes, qui ont fait des milliers de morts, notamment lors du « Sentier des larmes », qui a particulièrement touché les Cherokees. Dans la phrase « Les guerres contre les populations amérindiennes du XIXe siècle, l'Indian Removal... », l'expression fait donc référence à l'ensemble des conflits, des pressions politiques et des déplacements forcés par lesquels les États-Unis ont étendu leur territoire vers l'ouest au détriment des nations indigènes.

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Corollaire_Roosevelt
Pour la citation originale de Roosevelt en anglais, lire : https://en.wikipedia.org/wiki/Roosevelt_Corollary

[3] Eduardo Galeano. Les veines ouvertes de l'Amérique latine, Les veines ouvertes de l'Amérique latine, Presses Pocket (Pocket Terre Humaine, n° 3022), 2001, ISBN-13 : 9782266120883

[4] Publié dans Common Sense, novembre 1935. Voir Leo Huberman, Man's Wordly Goods. The Story of the Wealth of Nations, New York, 1936. Cette traduction de la citation provient d'Eduardo Galeano, op. cit. Il convient de noter qu'une base militaire américaine située à Okinawa porte le nom du chef militaire Smedley D. Butler. Son témoignage rappelle inévitablement celui de John Perkins, Confessions of an Economic Hit Man and Other Unmaskings of Global Power. San Francisco : Berrett-Koehler Publishers, 2004. ISBN 978-1576753019. Version en espagnol : Confesiones de un gángster económico : la cara oculta del imperialismo americano. Barcelona : Books4Pocket, 2009. ISBN 978-84-92801-05-3. Édition française : Les confessions d'un assassin financier : révélations sur la manipulation des économies du monde par les États-Unis. Outremont (Québec) : Al Terre, 2005. ISBN 978-2896260010.

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Santé mentale au travail, organisation et transformations du travail

17 mars, par Mélanie Dufour-Poirier , Jean-Paul Dautel — , ,
Regards critiques, pragmatiques et interdisciplinaires ancrés au Québec En vente dès le 25 mars 2026 Sous la direction de : Mélanie Dufour-Poirier , Jean-Paul Dautel Cet (…)

Regards critiques, pragmatiques et interdisciplinaires ancrés au Québec
En vente dès le 25 mars 2026
Sous la direction de : Mélanie Dufour-Poirier , Jean-Paul Dautel

Cet ouvrage propose une analyse critique de la santé mentale au travail, en dépassant les approches individualistes. Il met en lumière les causes structurelles, organisationnelles et sociales de la détresse psychologique. Grâce à une perspective interdisciplinaire, il offre des outils pour une prévention collective et durable. Une lecture essentielle pour transformer les milieux de travail.

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Forêts anciennes | À paraître le 1er avril | Le premier livre sur les forêts anciennes du Québec

17 mars, par Éditions Écosociété, Gabriel Grenier — , ,
Le Québec possède un immense couvert forestier, mais les forêts anciennes y sont très rares. Avec ce livre, le premier du genre dédié aux forêts anciennes du Québec, Gabriel (…)

Le Québec possède un immense couvert forestier, mais les forêts anciennes y sont très rares. Avec ce livre, le premier du genre dédié aux forêts anciennes du Québec, Gabriel Grenier nous invite à les découvrir, à les préserver et à en faire l'expérience – presque mystique – grâce à des « cartes aux trésors ».

Le livre Forêts anciennes - L'expérience du fond des bois, de Gabriel Grenier (un véritable amoureux des arbres et enseignant en aménagement de la forêt), paraîtra en librairie le 1er avril prochain.

À propos du livre

Nous l'avons oublié, mais la forêt est notre environnement naturel immédiat. Il n'existe pratiquement pas de prairie naturelle au Québec : tout champ laissé à lui-même redeviendra une forêt. Or des siècles de coupes, d'étalement urbain et d'agriculture ont fini par nous faire croire le contraire. Si bien qu'aujourd'hui, les forêts anciennes représentent moins de 1 % des forêts du Québec, mais leur importance demeure capitale. En plus de leur valeur scientifique et biologique, elles sont l'un des rares endroits ayant été peu affectés par les activités humaines. Imaginez : les arbres qui s'y trouvent ont pris racine avant même que la voiture à combustion, les antibiotiques et le télégraphe ne soient inventés !

Plonger dans les forêts anciennes, c'est entrer dans des lieux hors du temps. Elles symbolisent l'aboutissement que la vie, le sol et le climat peuvent offrir. Elles invitent à la modestie. Les arbres couverts de mousses et de lichens portent la marque des siècles dans leur tronc, leurs branches, leur cime. Le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, les floraisons printanières y sont uniques. Si les jeunes forêts recèlent beaucoup de secrets, les forêts anciennes en abritent extraordinairement plus. Or savons-nous encore lire la forêt, nous qui sommes atteints de « cécité botanique » et qui n'y voyons souvent qu'une accumulation d'arbres anonymes ? Quels sont les attributs d'une forêt ancienne ? À quoi reconnaît-on un vieil arbre ? Comment protéger ce précieux patrimoine collectif ?

Amoureux des arbres et partisan de la restauration écologique, Gabriel Grenier partage tout ce qu'il faut pour reconnaître et découvrir les forêts anciennes, tout en proposant des pistes pour qu'elles regagnent du terrain. Agrémenté de photos, ce livre, qui est en partie un guide de voyage, renferme également des « cartes aux trésors » et des itinéraires de randonnée pour découvrir des forêts anciennes du Québec et du nord-est de l'Amérique. Il saura plaire à tous ceux et celles qui entendent les sirènes du fond des bois et qui ont envie de renouer avec une nature sauvage et indomptée. Les forêts anciennes, ces cathédrales de biodiversité, ont le pouvoir de transformer le regard que nous portons sur nous-même et sur le monde naturel : il est temps d'y recourir.

« Ce qui se cache dans les forêts anciennes ne se trouve nulle part ailleurs. Une force s'imprime dans les vieux motifs d'écorce, les racines saillantes et les cimes tordues, et vous n'y serez exposé que si vous chaussez vos bottes, partez à l'aventure et vous abandonnez à toute cette beauté. » - Gabriel Grenier

À propos de l'auteur

Gabriel Grenier arpente les forêts d'ici et d'ailleurs depuis plus de 20 ans. Il a été technicien en foresterie et enseigne désormais en aménagement de la forêt au Centre de formation professionnelle Le Granit, à Lac-Mégantic. Il est aussi producteur forestier depuis 2015. Forêts anciennes est son premier livre.

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Devenir incontournables

17 mars, par Geru Schneider — , ,
Comme la politique est un rapport de force, alors gagner signifie s'organiser et occuper chaque espace où se fabrique le pouvoir. Si la politique n'est pas l'art du consensus, (…)

Comme la politique est un rapport de force, alors gagner signifie s'organiser et occuper chaque espace où se fabrique le pouvoir. Si la politique n'est pas l'art du consensus, mais celui du conflit, alors une conclusion s'impose : un conflit n'a de sens que s'il déplace réellement le rapport de force.

Et déplacer un rapport de force suppose quelque chose de très concret : de la puissance collective.
Pas seulement des idées justes.

Pas seulement des analyses fines.
Pas seulement des indignations légitimes.

Une capacité d'agir sur le réel.

Car le pouvoir ne flotte pas dans l'abstrait : il s'incarne dans des institutions, dans les lois, dans les organisations, des ressources matérielles, des réseaux d'influence, les médias et même jusqu'à influencer ce qui est possible d'imaginer.

Et tant que ces leviers restent concentrés entre les mêmes groupes sociaux, les meilleures idées du monde demeurent sans prise.

Ce pouvoir, aujourd'hui, n'appartient pas aux précaires, aux travailleuses, aux déclassé·e s, aux invisibilisé·e·s.

Ce n'est pas celui de celles et ceux à qui l'on répète qu'il faudrait rester raisonnable », patienter, se calmer.

Il est exercé par des groupes qui, eux, n'ont jamais cru à la neutralité ni au retrait, et qui ont compris depuis longtemps que la politique est d'abord une question d'occupation du terrain — de présence continue dans tous les lieux où se prennent les décisions.

Alors pourquoi la gauche accepterait-elle, elle, de s'auto-exclure de ces espaces au nom d'une pureté abstraite ?

Les enquêtes patientes de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot l'ont montré avec précision : la classe bourgeoise ne pratique jamais l'auto-exclusion morale. Elle ne déserte aucun espace au nom d'une supposée pureté.

Elle investit tout.

Conseils d'administration
Cabinets ministériels Instituts de recherches.
Fondations.
Médias.

Elle est partout, simultanément, méthodiquement.

Parce qu'elle a compris une chose essentielle : le pouvoir n'est pas un lieu unique. C'est un écosystème.

On ne le conquiert pas de l'extérieur.
On l'occupe.

Alors pourquoi la gauche continuerait-elle, elle, à se retirer d'avance de certains terrains ?

Refuser l'auto-exclusion

Pourtant, à gauche, on entend souvent une tentation familière.

« Les institutions sont corrompues. »
« Les élections ne servent à rien. »
« Les médias dominants sont irrécupérables. »

Et ces constats ne sont pas entièrement faux.

Mais en tirer la conclusion qu'il faudrait se retirer, déserter ou rester à distance relève d'une erreur stratégique majeure.

Car se retirer ne fragilise jamais le pouvoir.

Cela lui simplifie la tâche.

Chaque espace abandonné devient un espace consolidé pour l'adversaire.
Chaque terrain déserté devient un monopole.
Chaque absence se transforme en permission tacite.

La politique n'est pas un refuge moral où l'on préserverait sa pureté.
C'est un champ de rapports de forces.

Et dans un champ de rapports de forces, l'abstention n'est jamais neutre : elle avantage toujours celui qui occupe déjà le terrain.

On ne transforme pas la société par le témoignage moral.
On ne change pas le réel en restant volontairement marginal.

On la transforme en disputant concrètement tous les lieux où se prennent les décisions — même lorsque ces lieux sont imparfaits, hostiles ou contraints.

Rester entre convaincu·e·s est confortable.
Mais une parole qui ne pèse pas sur le réel finit toujours par s'épuiser.

Si la gauche veut changer le monde, elle doit renoncer à l'illusion de la pureté, de l'auto-exclusion vertueuse et accepter une vérité plus exigeante :

Le pouvoir ne se contourne pas.
Il se dispute.

Investir tous les espaces

Si nous voulons réellement transformer la société — et pas seulement témoigner de notre désaccord — il faut regarder la réalité en face : aucun terrain ne peut être abandonné.

Le pouvoir ne laisse jamais de vide. Chaque espace déserté finit par être occupé par celles et ceux qui l'exercent déjà.

Avoir raison ne suffit pas. L'indignation seule ne suffit pas non plus.
Si nous voulons peser, il faut être présents partout où se décident concrètement nos vies.

La rue, évidemment.

Les manifestations, les grèves, les occupations, les blocages rendent visible ce que le discours dominant cherche constamment à invisibiliser : les rapports de force.
Elles rappellent que la légitimité populaire peut déborder le cadre institutionnel, que l'ordre social n'est jamais naturel, et que, lorsque celles et ceux qui produisent la richesse cessent de collaborer, tout peut s'arrêter.

La rue n'est pas un théâtre symbolique.
C'est le lieu où le conflit devient matériel.

Les syndicats et les mouvements sociaux.

Parce que c'est là que se construisent des solidarités durables, ancrées dans les conditions réelles d'existence ; là que s'arrachent des victoires tangibles ; là que se forment des capacités d'organisation collective qui dépassent l'indignation ponctuelle.

Pas la version affaiblie, bureaucratisée, parfois apeurée que nous avons trop souvent connue ces dernières décennies, réduite à la gestion défensive des reculs.
Qu'ils retrouvent leur fonction première : faire de la politique au sens fort.

Car il n'y a rien de plus politique que l'organisation du travail, la répartition du temps, des salaires, de la richesse et du pouvoir dans nos sociétés.
Là se joue, chaque jour, la structure même des rapports de domination.

Les élections et les institutions aussi.

Le champ électoral et les institutions aussi. Non pas par fétichisme parlementaire, ni par illusion réformiste, mais par réalisme stratégique.

Les lois, les budgets, les services publics, les protections sociales façonnent immédiatement la vie de millions de personnes. Refuser d'y intervenir au nom de la pureté, c'est laisser les autres gouverner sans opposition.

Nous n'avons pas le luxe d'attendre un hypothétique « grand soir » pour agir. Les gens ont faim, froid, soif, maintenant — pas dans un avenir abstrait.

On ne transforme pas la société en la regardant de loin ; on y entre pour y créer des brèches, y arracher des gains, y amplifier les luttes qui viennent d'en bas.

Et puis il y a la culture.

Parce que le pouvoir ne se loge pas seulement dans l'économie ou dans les institutions. Il agit aussi plus subtilement, plus profondément, dans l'ordre des idées, des images et des récits, en façonnant ce qui nous semble naturel, raisonnable, mais surtout possible.

C'est là que se construit l'hégémonie : dans ces frontières invisibles du pensable qui, sans bruit, réduisent nos attentes, disciplinent nos imaginaires et finissent par nous convaincre que certaines transformations seraient irréalistes avant même d'avoir été tentées.

Déserter ce terrain, c'est laisser ceux au pouvoir définir le réel à notre place.

Mais l'espace culturel n'est pas seulement un lieu de reproduction de l'ordre établi ; il peut aussi devenir un lieu d'ouverture, d'expérimentation, d'élargissement des possibles. Un espace où se formulent des désirs collectifs, où se racontent d'autres mondes, où se prépare ce qui n'existe pas encore.

L'investir, c'est relier nos idées à des expériences vécues, nos revendications à des émotions, nos analyses à des espoirs concrets. C'est rendre désirables les mondes que nous voulons construire.

Il faut donc être présent partout où se fabrique le sens commun : dans les médias alternatifs comme dans les espaces grand public, dans les livres, les films, les plateformes numériques, les scènes artistiques, les festivals, les balados — partout où se forgent les imaginaires collectifs.

Non pour se diluer.
Non pour s'édulcorer.
Mais pour déplacer l'évidence.
Pour élargir l'horizon du possible.
Pour faire apparaître comme réaliste ce qui semblait hier impensable.

La culture n'est pas un supplément d'âme.
C'est un terrain stratégique.

Il faut être capable de rêver, oui — mais de rêver sérieusement.

Croire sérieusement à nos rêves.
Observer attentivement la vie réelle.
Confronter nos idéaux à l'expérience concrète. Et transformer nos imaginaires en stratégies.

Car sans imagination, aucune rupture n'est pensable.
Mais sans organisation, aucun rêve ne devient réel.

Une pluralité de tactiques

Cela suppose aussi d'accepter une vérité parfois inconfortable, mais décisive : toutes les luttes ne prennent pas la même forme.

Et surtout, tout le monde ne peut — ni ne devrait — être sur tous les fronts à la fois.

Une stratégie sérieuse ne repose pas sur l'uniformité des pratiques, mais sur une répartition consciente des rôles. Non pas une armée de clones, mais une diversité de forces capables d'agir de manière complémentaire.

Il n'existe pas une seule manière légitime de militer.
Pas de modèle unique du ou de la « bon·ne militant·e ».

Certain·e·s négocient des conventions collectives ou arrachent des gains institutionnels.
D'autres organisent des assemblées, tissent des réseaux, construisent des structures durables.
D'autres, encore, écrivent, forment, enquêtent, transmettent des idées et une mémoire.
D'autres bloquent, occupent, perturbent, rendent l'ordre normal impossible.
Et d'autres choisissent d'investir les élections ou les institutions pour y trouver des brèches.

Ces pratiques ne relèvent pas de morales différentes.
Elles relèvent de fonctions différentes.

Un mouvement qui voudrait imposer une seule posture à tout le monde finirait par se mutiler lui-même.

Parce qu'aucun mouvement réel ne gagne uniquement par la négociation.
Mais aucun ne gagne non plus uniquement par l'affrontement spectaculaire.
La négociation sans pression tourne à la gestion.
La confrontation sans organisation s'épuise.
La radicalité isolée marginalise.
Le pragmatisme sans menace se fait absorber.

Ce sont les combinaisons qui déplacent l'histoire.

Les tactiques ne s'annulent pas : elles se rendent possibles les unes les autres.
Les espaces de dialogue ne s'ouvrent que lorsqu'un rapport de force existe.
Et ces rapports de force n'existent que parce que tous, à leurs façons, acceptent de déranger.

C'est ce que décrit Andreas Malm, dans Comment saboter un pipeline, avec l'effet du « radical flank » : historiquement, les gains obtenus par les acteurs dits « modérés » deviennent possibles parce qu'à côté d'eux existent des forces plus combatives, plus perturbatrices, qui rendent le statu quo coûteux, instable, parfois ingouvernable.

Autrement dit : si le pouvoir accepte de négocier avec les « raisonnables », c'est souvent parce qu'il craint les « ingouvernables ».

Sans conflictualité réelle, il ne concède rien.
Sans pression, il ne produit que des promesses.

Cela ne signifie pas que tout moment appelle l'escalade permanente.

Il existe aussi des périodes défensives, où protéger des acquis fragiles devient prioritaire :
préserver des services publics, empêcher un recul de nos droits, maintenir des organisations en vie.
Dans ces moments, la patience, la consolidation, parfois la négociation, sont nécessaires.

Mais même ces phases de défense n'ont de sens que parce qu'existe, quelque part, la possibilité d'une offensive.
Sinon, on ne fait qu'administrer le déclin.

La diversité des tactiques n'est donc pas un problème à discipliner ni une concurrence morale entre « bons » et « mauvais » militants.

C'est une richesse stratégique à coordonner

Une économie de pratiques.
Un ensemble de rôles complémentaires.

Il ne s'agit pas de choisir entre la rue ou les institutions, entre la persuasion ou la confrontation, entre le pragmatisme ou la radicalité, mais plutôt d'apprendre à les combiner.

Parce que gagner, ce n'est pas être pur.

C'est être efficace, ensemble.

Construire des communs

Mais résister ne suffit pas.

On peut bloquer, contester, ralentir les offensives, défendre pied à pied les droits existants — et ces gestes sont indispensables. Ils permettent de tenir bon, simplement survivre. Pourtant, un mouvement politique qui ne ferait que réagir, qui se contenterait d'empêcher le pire, finirait par s'épuiser dans une posture défensive, condamné à limiter les dégâts plutôt qu'à transformer le monde.

Or, transformer la société ne consiste pas seulement à s'opposer à l'ordre dominant. Cela suppose aussi de commencer à faire exister autre chose, ici et maintenant, de fissurer son évidence en construisant des espaces et des institutions qui fonctionnent autrement que les règles actuelles.

C'est ce que Pierre Dardot et Christian Laval appellent les « communs ».

Les communs ne sont ni de simples biens publics administrés par l'État ni des services offerts d'en haut à des usager·ère·s passifs. Ils échappent tout autant à la propriété privée qu'à la délégation bureaucratique. Ce sont des ressources — matérielles ou immatérielles — dont la gestion est assumée collectivement par celles et ceux qui les utilisent, selon des règles qu'ils définissent eux-mêmes.

Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de posséder autrement, mais de gouverner autrement : apprendre à décider ensemble, à partager les responsabilités, à organiser la solidarité plutôt que la concurrence.

Une coopérative d'habitation qui soustrait le logement à la spéculation.
Un média indépendant contrôlé par ses membres.
Une clinique communautaire, une épicerie solidaire, un réseau d'entraide, un espace culturel autogéré, une garderie populaire.

Autant de lieux où l'on ne demande pas la permission d'exister, où l'on ne reste pas dans l'attente d'une réforme venue d'en haut, mais où l'on commence immédiatement à faire ces expériences ne sont ni des refuges ni des parenthèses sympathiques. Elles constituent déjà des fragments d'un autre monde, des « déjà-là » qui rendent l'alternative tangible. On n'y parle pas seulement de démocratie : on la pratique. On n'y invoque pas seulement la solidarité : on l'organise matériellement.

Et ce faisant, on acquiert quelque chose de décisif : des capacités collectives.

Car on n'apprend pas à se gouverner dans les slogans, mais dans l'expérience concrète de la délibération, du conflit, de la gestion commune. On y développe des savoir-faire, des réseaux, de la confiance mutuelle — toute une infrastructure sociale sans laquelle aucune transformation d'ampleur n'est possible.

En ce sens, les communs ne remplacent pas la lutte politique : ils lui donnent un socle.

Ils réduisent notre dépendance au marché pour se loger, se nourrir, s'informer, se soigner. Ils diminuent la vulnérabilité qui rend les gens prudents, isolés, résignés. Ils donnent du temps, de la sécurité, de la puissance d'agir. Et cette autonomie relative devient un levier stratégique : elle rend possibles les grèves longues, les mobilisations durables, les affrontements soutenus, parce qu'on ne risque plus tout — et tout seul — à chaque pas.

es communs ne sont pas seulement des alternatives morales au capitalisme. Ce sont des outils de pouvoir.

En les multipliant, on ne se contente pas d'imaginer une société différente : on commence à la construire, morceau par morceau, tout en retirant du terrain à la logique marchande et à la gestion technocratique.

Se forme ainsi, lentement, mais concrètement, une contre-société : non pas une utopie hors sol, mais un réseau d'institutions vivantes capables de soutenir les luttes et de préparer les ruptures à venir.

Parce qu'un autre monde ne naît jamais d'un simple programme.

Il naît d'expériences accumulées, de pratiques partagées, de ces foyers de démocratie réelle qui prouvent, dès maintenant, que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes.

Et c'est précisément là que la politique commence vraiment.

S'organiser pour gagner

La politique ne commence pas quand on nous fait une place.
Elle commence quand celles et ceux qui ne comptaient pas s'imposent, dérangent l'ordre des choses et rendent visible le tort qui leur était fait.

Mais une irruption ne suffit pas.

Une colère isolée s'épuise.
Une mobilisation ponctuelle retombe.
Un moment de lucidité, sans suite, se dissout.

Pour peser réellement, il faut durer.
Et pour durer, il faut s'organiser.

Pas autour de quelques figures.
Pas dans l'improvisation permanente.

Mais collectivement, dans le temps long, avec des structures capables d'apprendre, de transmettre, de tenir.

Parce que le système que nous affrontons, lui, est organisé. Il coordonne ses forces. Il planifie. Il occupe le terrain.

On ne le défait pas en ordre dispersé.

S'organiser, ce n'est pas hiérarchiser les luttes ni demander à certaines de se taire. Aucune injustice n'est secondaire.

C'est faire l'inverse : relier nos combats pour qu'ils se renforcent mutuellement, créer des convergences, partager des ressources, transformer une multitude d'initiatives en puissance collective.

Passer de la dispersion à la coordination.
De la fatigue militante à la solidarité stratégique.
D'une mosaïque de résistances à un front commun.

C'est cela, une gauche de rupture :
non pas une posture morale, mais une force capable d'agir ensemble, de tenir dans le temps et de déplacer réellement le rapport de force.

Non pas simplement être présents.

Devenir tout simplement
Incontournables.

Critiques et amendements au Thème 6 du projet de plate-forme de Québec solidaire portant sur l’indépendance inclusive, le féminisme, le vivre ensemble et l’amour du Québec

17 mars, par Bernard Rioux — ,
Le Thème 6, tel que présenté dans le projet de plateforme de Québec solidaire, pose des jalons politiques importants : une indépendance inclusive fondée sur une assemblée (…)

Le Thème 6, tel que présenté dans le projet de plateforme de Québec solidaire, pose des jalons politiques importants : une indépendance inclusive fondée sur une assemblée constituante, la protection des droits des femmes, la lutte contre le racisme et une politique d'immigration solidaire. Le préambule de ce thème affirme avec force qu'« aimer le Québec, ce n'est pas sacraliser un passé figé », ce qui constitue une rupture bienvenue avec les dérives identitaires conservatrices du Parti québécois. Mais ce thème souffre d'ambiguïtés conceptuelles et d'angles morts idéologiques . Nous voulons, par ce texte, non seulement rendre ces critiques explicites mais avancer de nouvelles propositions et des amendements visant à enrichir ce projet de plate-forme.

Mesure 1 : Favoriser une indépendance inclusive

La Mesure 1, dans sa formulation actuelle, énonce bien le principe d'une assemblée constituante paritaire et représentative, soumise ensuite à référendum au cours d'un premier mandat. Mais elle ne précise pas la nature de cette démarche de mise en place de cette constituante. C'est pourquoi, tout en soutenant la mesure 1, il est nécessaire de faire les ajouts suivants :

  • Élire au suffrage universel une assemblée constituante paritaire, représentative, en offrant la participation aux peuples autochtones, pour élaborer un projet de constitution tout en protégeant leur droit à l'autodétermination à ce niveau
  • Proposer, durant les débats autour de l'assemblée constituante, notre projet de société, suivant nos principes fondateurs, comme seule perspective pour une indépendance véritable

La Mesure 1 contient une formulation sur la politique internationale qui mérite d'être critiquée. L'engagement à « moderniser la doctrine Gérin-Lajoie » pour mener « une action internationale forte et autonome » est notoirement insuffisant à l'heure où les guerres impérialistes se multiplient, où le réarmement de l'OTAN s'accélère. La doctrine Gérin-Lajoie, même modernisée, ne constitue pas une politique étrangère : elle définit une extension de compétences provinciales sur la scène internationale.

Mesure 2 : Donner la citoyenneté à tous les résidents permanents au Jour 1 de l'indépendance

La mesure 2 part d'un principe politique sain : l'indépendance du Québec ne peut être un projet de repli identitaire. En offrant la citoyenneté à toutes les personnes résidentes permanentes dès le premier jour de l'indépendance, Québec solidaire pose un geste inclusif fort, cohérent avec une vision progressiste de la nation. Pour Québec solidaire, le référendum doit conclure un processus constituant. La mesure 2 doit préciser la nature de ce référendum. Or c'est précisément durant ce processus constituant que se joueront les questions les plus délicates : qui a le droit de vote à la première élection ? Quelle est la procédure de naturalisation ? La mesure doit s'ancrer dans la perspective d'une constitution d'un Québec indépendant — en précisant que la citoyenneté inclusive au Jour 1 sera inscrite dans le texte constitutionnel lui-même, et non laissée à la discrétion d'un gouvernement futur.

La mesure promet la citoyenneté, mais ce que les personnes résidentes permanentes vivent comme une injustice aujourd'hui, c'est d'abord et avant tout une inégalité de droits — accès inégal aux services, vulnérabilité économique, statut précaire, exposition au profilage et à la discrimination. Or l'accès aux mêmes droits que les Québécois·e·s natifs·ves doit s'ajouter à ce que promet la mesure 2. La citoyenneté formelle au Jour 1 de l'indépendance, c'est une promesse différée — elle est conditionnelle à un événement qui n'a pas encore eu lieu et dont l'horizon est incertain. L'égalité des droits, elle, peut et devrait être engagée maintenant, dans le cadre du Québec actuel, sans attendre l'indépendance.

L'inclusion des personnes immigrantes et résidentes permanentes à la citoyenneté ne peut se limiter à être une promesse conditionnelle à l'indépendance. Elle est une exigence démocratique immédiate et un engagement constitutionnel à inscrire dans le projet de Québec souverain. C'est pourquoi nous ajoutons à la mesure 2 les amendements suivants :

  • Québec solidaire travaillera à l'inscription de la citoyenneté à tous les résidents permanents dans le cadre de la démarche constituante impulsée par un gouvernement solidaire, constitution indépendantiste ratifiée par un référendum. Ce droit sera constitutionnellement garanti, c'est-à-dire qu'aucune majorité parlementaire ultérieure ne pourra le restreindre par voie législative ordinaire.
  • Un gouvernement solidaire s'engage, dès son élection et dans le cadre du Québec actuel, à adopter une Charte des droits des résident·e·s permanent·e·s, garantissant l'accès effectif et sans discrimination aux mêmes droits sociaux, économiques et culturels que l'ensemble de la population québécoise.

Mesure 3. Célébrer notre culture et notre langue

La Mesure 3 du Thème 6 de la plateforme de Québec solidaire s'intitule « Célébrer notre culture et notre langue ». Dans ses intentions affichées, elle se présente comme progressiste : soutien aux artistes, décentralisation culturelle, extension de la loi 101, abolition de certaines mesures discriminatoires de la loi 96.

La Mesure 3 parle de « notre culture », de « nos plateformes », de « la richesse et la diversité des artistes d'ici » — formulations qui, sans définir explicitement ce « nous », laissent planer une ambiguïté sur les contours de l'appartenance culturelle légitime. Si la culture québécoise est présentée comme un bloc homogène à « célébrer » et à « valoriser », sans que soient nommés les rapports de pouvoir qui en ont historiquement défini les contours, on risque de reproduire sous un vernis progressiste une logique d'assignation culturelle.

La Mesure 3 propose d'appliquer la loi 101 aux entreprises de dix personnes employées et plus, de renforcer son application dans le monde numérique et d'abolir certaines mesures discriminatoires de la loi 96. Ces orientations sont en elles-mêmes à défendre. Mais elles souffrent d'une lacune fondamentale : elles posent la langue française comme enjeu essentiellement culturel et réglementaire, sans la relier à ses conditions économiques, sociales et politiques de sa vitalité réelle.

L'intégration véritable — et donc l'adoption du français comme langue de vie et de travail — passe par l'intégration économique : reconnaissance des diplômes étrangers, accès à un travail à la hauteur des compétences, droit à la syndicalisation, fin des statuts précaires. Or aucune de ces dimensions n'apparaît dans la Mesure 3. Cette mesure doit s'accompagner d'un engagement ferme et chiffré envers les ressources réelles de francisation, l'accès au marché du travail francophone et l'égalité économique des travailleur·euses immigrant·es.

La Mesure 3, en parlant de « notre culture », de « la richesse et la diversité des artistes d'ici », sans spécifier que cette culture inclut pleinement et à titre premier les cultures des Premières Nations et des Inuit, elle reproduit une définition implicitement ethnocentrique du « nous » québécois.
Remplacer le texte de la mesure 3 par le texte suivant :

  • La société québécoise est le produit de l'apport de toutes les personnes qui y vivent, y travaillent et y créent — des Premières Nations et des Inuit dont les cultures sont premières et irréductibles, aux communautés issues de l'immigration dont les contributions enrichissent chaque jour la vie collective. Un gouvernement solidaire reconnaîtra cette pluralité non comme un obstacle à surmonter, mais comme la substance même d'une culture vivante, en mouvement et en dialogue permanent avec elle-même.
  • Pour que le Québec valorise ses talents créatifs dans toute leur diversité, un gouvernement solidaire mettra en place des mécanismes de découvrabilité du contenu québécois en langue française et dans les langues des Premières Nations, et freinera la dominance des multinationales américaines sur nos plateformes numériques. Il développera un modèle universel de sécurité du revenu pour les artistes et les travailleuses et travailleurs autonomes du secteur culturel, sans distinction d'origine ou de statut migratoire, et renforcera la vie culturelle en région en soutenant les expressions artistiques de toutes les composantes de la société.
  • Pour défendre le français comme langue d'émancipation collective et non comme instrument d'exclusion, un gouvernement solidaire appliquera la loi 101 à l'ensemble des entreprises de dix personnes employées et plus, en faisant reposer le fardeau de la conformité sur les employeurs et non sur les travailleur·euses. Il renforcera l'application de la loi 101 dans le monde numérique et abolira les mesures discriminatoires de la loi 96. Il refusera toute politique qui ferait des personnes immigrantes les responsables du recul du français, reconnaissant que ce recul tient d'abord à des politiques économiques qui favorisent l'anglais dans les milieux de travail.
  • Un gouvernement solidaire investira massivement dans les services publics de francisation, en garantissant leur accès universel et gratuit à toutes les personnes résidant au Québec, quel que soit leur statut migratoire. Il reconnaîtra les diplômes étrangers et combattra la déqualification professionnelle des personnes immigrantes, qui constitue le principal obstacle réel à l'intégration en français au marché du travail québécois.

Mesure 4 : Protéger les droits des femmes et l'accès à l'avortement

La Mesure 4, qui porte sur les droits des femmes et l'accès à l'avortement, est formulée de manière progressiste. Elle affirme la nécessité de soutenir les luttes féministes « ici et ailleurs dans le monde » et de lutter contre les discours masculinistes. C'est une mesure importante.

Mais cette mesure ne dit rien sur la dimension intersectionnelle du féminisme et elle ne prend pas position explicitement contre l'instrumentalisation du féminisme à des fins islamophobes ou xénophobes par le fémonationalisme qui justifie des lois discriminatoires contre les femmes musulmanes. Au Québec, ce phénomène ne relève pas de la théorie abstraite : il a été observable dans les débats sur la laïcité, sur le port du voile, sur la loi 21, où des arguments prétendument féministes ont été mobilisés pour légitimer des politiques discriminatoires visant en priorité les femmes racisées et musulmanes. Il a été également utilisé par le gouvernement de la CAQ pour justifier la Loi 94 visant notamment à renforcer la laïcité dans le réseau de l'éducation et la Loi 9 sur le renforcement de la laïcité au Québec. C'est pourquoi nous proposons l'ajout suivant à la mesure 4 :

  • Un gouvernement solidaire défendra un féminisme véritablement universel, fondé sur la reconnaissance des oppressions entrecroisées — sexiste, raciste et capitaliste — et refusera toute instrumentalisation du discours féministe à des fins nationalistes ou islamophobes. En conséquence, un gouvernement solidaire abrogera les lois 21, 94 et 9, dont les effets concrets sont d'exclure des femmes racisées et musulmanes de l'emploi, de l'éducation et de la vie publique, au nom même des valeurs d'égalité qu'elles prétendent défendre.
  • Le féminisme solidaire ne peut pas être un féminisme qui sélectionne ses bénéficiaires selon leur origine ou leur religion. Il doit, au contraire, attaquer simultanément le racisme dans ses origines coloniales, le patriarcat dans ses racines hétérosexuelles et le capitalisme dans ses formes néolibérales. Il est nécessaire de se démarquer sur cette question de la CAQ et du PQ qui partagent une même orientation identitaire conservatrice que QS doit nommer et combattre explicitement.

Mesure 5 Lutter contre le racisme et pour la solidarité

La mesure 5 du programme de Québec solidaire affirme vouloir engager la lutte contre le racisme systémique, lutte qui exige un cadre législatif, des mécanismes institutionnels et une vision politique : La mesure articule les droits individuels, la reconnaissance collective et la solidarité internationale. Le geste de reconnaissance du l'État palestinien est Ce geste s'inscrit dans une vision plus large : un Québec qui lutte contre toutes les formes d'oppression, qui reconnaît dans les peuples en lutte des alliés naturels, et qui comprend que son propre chemin vers l'émancipation passe par la solidarité avec celles et ceux qui mènent les mêmes combats ailleurs dans le monde. Les amendements (sous forme d'ajouts) visent à concrétiser cette importante mesure :

  • Un gouvernement solidaire s'engage à réviser les champs d'intervention policière, à réduire systématiquement le recours aux moyens coercitifs, et à renforcer le rôle des intervenant·e·s psychosociaux·ales. Ce changement de paradigme — substituer le soin à la répression là où la répression ne fait qu'aggraver — est une condition sine qua non d'une justice réellement égale.
  • La loi 84 constitue, avec les lois 21, 94 et 9, le socle législatif d'un nationalisme identitaire conservateur que QS dit vouloir combattre. Québec solidaire s'engage à leur abrogation, afin de ne pas laisser subsister dans le droit québécois une définition de la nation fondée sur la conformité culturelle imposée et assimilationniste — définition incompatible avec une indépendance inclusive, un féminisme intersectionnel et une politique d'immigration fondée sur les droits.
  • Un gouvernement solidaire s'engage à promouvoir une véritable politique d'intégration fondée sur les droits universels, l'accès réel au français comme outil d'émancipation économique et sociale — et non comme condition d'appartenance nationale —, et la reconnaissance pleine et entière du droit à l'autodétermination des peuples autochtones.

Mesure 6 : Assurer une immigration humaine et solidaire

La Mesure 6 sur l'immigration est l'une des plus importantes du Thème 6, non seulement pour des raisons humanitaires, mais parce qu'elle touche directement à la question de l'unité de la majorité populaire dans la lutte pour l'indépendance. Dans sa formulation actuelle, la mesure mentionne le rétablissement du PEQ, la réunification familiale, la fin des permis de travail fermés et l'accès à la RAMQ pour les titulaires de permis de travail ouvert. Ce sont des mesures concrètes et nécessaires, mais elles demeurent dans le registre de la gestion humanisée d'un système dont les fondements discriminatoires ne sont pas remis en question.

La proposition d'accorder les mêmes droits que les citoyen·nes et l'accès à la pleine citoyenneté après trois ans de résidence cumulative constitue une rupture avec la logique actuelle de tri et de sélection des migrant·es. Ensuite, les ajouts sur la régularisation des sans-papiers, l'arrêt des expulsions et la liberté de circulation répondent directement au risque de constituer, au sein même de la société québécoise, des couches surexploitées de travailleur·euses sans droits. Une politique d'immigration solidaire ne peut pas se contenter de gérer les flux avec bienveillance : elle doit s'attaquer aux mécanismes structurels de la précarité migratoire. La migration est une richesse et que le contrôle des frontières est inefficace et contre-productif . La formulation actuelle de la mesure 6 reste trop centrée sur les « besoins du Québec » comme critère de la politique migratoire, ce qui introduit subrepticement une logique utilitariste — l'immigrant·e est valorisé·e pour ce qu'il ou elle apporte à l'économie nationale — ce qui contredit les principes de dignité et d'universalité des droits que QS dit défendre. Les ajouts proposés reformulent la mesure en partant des « besoins des personnes migrantes » elles-mêmes et constituent une correction fondamentale de cette orientation :

  • Pour assurer une immigration humaine et maintenir l'unité de la majorité populaire, un gouvernement de Québec solidaire mettra en place une politique migratoire qui respecte une série de droits des personnes migrantes : droit de circulation, droit de s'installer durablement. Droit au travail à un salaire égal pour un travail égal, droit à la syndicalisation, droit d'acquérir la nationalité, droit à la sécurité sociale et droit d'avoir accès aux différents services publics.
  • Un gouvernement solidaire arrêtera les expulsions et diminuera les obstacles physiques, juridiques et administratif à leur liberté de circulation.
  • Un gouvernement solidaire va régulariser massivement les sans-papiers pour éviter de bâtir des couches surexploitées de personnes sans droits à l'intérieur du Québec.

Mesure 7 : Reconnaître les Centres d'amitié autochtones comme partenaires stratégiques

L'un des angles les plus graves du cadre législatif caquiste (projet de loi 1 sur la constitution) est l'effacement des peuples autochtones — un effacement que les amendements qualifient, à juste titre, d'acte parmi les plus graves d'une offensive. Contre les Premières Nations. Une politique de lutte au racisme systémique qui ne s'attaquerait pas au racisme colonial serait incomplète, voire contradictoire.

La Mesure 7, dans sa version actuelle, se limite à reconnaître les Centres d'amitié autochtones comme partenaires stratégiques et à assurer leur financement pérenne. C'est une mesure utile, mais d'une portée extrêmement limitée au regard des enjeux posés par la décolonisation et l'autodétermination des Premiers Peuples. Elle ne répond pas à la question fondamentale : quel est le droit des nations autochtones à l'égard du processus constituant lui-même ? La nouvelle proposition sur l'autodétermination autochtone « précède » logiquement la question des Centres d'amitié. Il ne s'agit pas d'un simple réordonnancement formel : il s'agit d'une hiérarchie politique qui affirme que le droit à l'autodétermination est premier, et que les services d'accompagnement, aussi nécessaires soient-ils, ne peuvent en tenir lieu. L'ajout proposé corrige cette lacune de façon substantielle en affirmant la reconnaissance inconditionnelle du droit à l'autodétermination des Premières Nations et des Inuit. Nous proposons l'ajout de la proposition suivante :

  • Un gouvernement solidaire reconnaît pleinement le droit à l'autodétermination des Premières Nations et des Inuit, en cohérence avec les engagements pris ailleurs dans le programme en matière de réconciliation, y compris le droit de ne pas participer au processus constituant, et en engageant un processus de restitution territoriale réelle au-delà de la cogestion.
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Sortir de l’impasse ? La campagne d’Avi Lewis et la stratégie de la gauche

17 mars, par Marcel Nelson, Nathan Rao — ,
Suite à l'effondrement quasi total du Nouveau Parti démocratique (NPD) canadien lors des élections fédérales de 2025, le paysage électoral canadien est désormais dominé par un (…)

Suite à l'effondrement quasi total du Nouveau Parti démocratique (NPD) canadien lors des élections fédérales de 2025, le paysage électoral canadien est désormais dominé par un bras de fer entre deux forces : un pôle technocratique et autoritaire de centre-droite autour des libéraux de Mark Carney, et une droite dure proche du mouvement MAGA autour des conservateurs de Pierre Poilievre. Ce conflit, tantôt substantiel, tantôt théâtral, ouvre la voie aux forces d'extrême droite qui s'inspirent de la montée des éléments racistes et fascistes aux États-Unis et ailleurs. Pendant ce temps, le président américain continue de menacer de subjuguer, voire d'annexer le Canada – des menaces qu'il ne faut pas sous-estimer.

C'est aussi une période riche en opportunités. Pour s'en rendre compte, il suffit de regarder le mouvement mondial de solidarité avec le peuple palestinien et la campagne électorale réussie de Zohran Mamdani à la mairie de New York, une percée politique pour la gauche. C'est dans ce contexte que la campagne du journaliste et militant Avi Lewis pour la chefferie du NPD a suscité beaucoup d'attention, d'engagement et de débats.

Lewis a obtenu le soutien de nombreux militants et responsables à gauche, en partie parce qu'il a pris des positions politiques audacieuses et prometteuses sur des questions importantes. Par exemple, il a plaidé en faveur de mesures visant à instaurer la propriété publique et le contrôle démocratique dans des domaines vitaux de l'économie tels que le logement, l'agro-alimentaire, les télécommunications et les banques. Il a également présenté une vision ambitieuse pour transformer notre économie grâce à une transition écologique qui inclut des garanties d'emploi pour les travailleurs quittant l'industrie destructrice du pétrole et du gaz. Il a fait de la lutte pour les droits des autochtones un thème central de sa campagne – ainsi que de la lutte pour une Palestine libre – et s'est exprimé haut et fort sur la nécessité de s'opposer à l'extrême droite partout où elle se manifeste.

Mais la valeur profonde de la campagne de Lewis, au-delà de ses propositions programmatiques, réside dans sa volonté de transformer le NPD et la façon de faire de la politique de la gauche. Lewis a clairement indiqué que le projet central de sa campagne est de construire un mouvement uni et puissant pour vaincre les menaces auxquelles nous sommes confrontés : organiser la solidarité avec les rassemblements populaires et les grèves, ainsi que d'unir et de mobiliser le soutien aux candidats de gauche lors des élections. Sa campagne a également été utile dans la mesure où elle crée le cadre d'un débat sérieux sur la stratégie et l'organisation de la gauche, un débat qui n'a pas eu lieu à l'échelle pancanadienne depuis très longtemps.

Politique et stratégie

Les petites organisations indépendantes de la gauche militante au Canada ont servi de terrain de formation important pour bon nombre de militants et d'intellectuels. Certains des dirigeants syndicaux et des mouvements sociaux actuels sont issus de ces milieux.

Pourtant, les organisations indépendantes canadiennes situées à gauche du NPD se trouvent dans une impasse stratégique depuis de nombreuses années. Cette impasse résulte en partie d'une culture organisationnelle et d'une vision rigides au sein de beaucoup de ces groupes, qui ont tendance à surestimer les possibilités politiques d'une période historique donnée. Ces groupes sont également parfois incapables de s'ancrer dans les luttes réelles sans perdre leur engagement fondamental en faveur du développement d'une pensée et d'une stratégie révolutionnaires. Certains de ces groupes s'acharnent à recruter de nouveaux membres, tandis que d'autres sombrent dans une sorte de quiétisme politique, cultivant une image d'eux-mêmes comme gardiens d'une orthodoxie de gauche tout en attendant un soulèvement populaire qui ne vient jamais – ou qui apparaît un instant, pour dépasser complètement ces organisations avant de finir par se dissiper.

Il y a certainement une place importante pour les marxistes et les socialistes révolutionnaires dans le paysage politique actuel au Canada. Mais fonctionner comme un réseau informel d'activistes animés des mêmes idées est une réponse inadéquate aux dangers et aux opportunités du moment présent. La campagne de Lewis nous semble être une ouverture qui pourrait nous permettre de sortir, ou du moins de secouer, cette impasse : un moment où la gauche révolutionnaire du pays pourrait se rapprocher de forces beaucoup plus importantes et plus larges.

Le NPD n'a jamais été un terrain stratégique neutre. Si Avi Lewis remporte la direction du NPD, il se retrouvera à la tête d'un parti remodelé par les réformes internes majeures mises en œuvre lorsque Jack Layton était le chef du parti (2003-2011), lesquelles visaient à « professionnaliser » le parti et à affaiblir ses liens avec les syndicats. Il en a résulté une concentration accrue des pouvoirs entre les mains du chef du parti et de son entourage immédiat, marginalisant davantage le rôle des associations de circonscription, des adhérents actifs, des organisateurs syndicaux et d'autres couches de la population. Cela a exacerbé la tendance du parti à se concentrer sur les manœuvres parlementaires au détriment d'autres priorités politiques telles que la construction et le maintien de sa base populaire.

Les permanents et les consultants du NPD ont des décennies d'expérience dans la manipulation des procédures du parti afin d'exclure les résolutions radicales lors des congrès et d'empêcher les personnes dont ils jugent les positions politiques indésirables d'obtenir l'investiture du parti lors des élections. Le NPD de l'Ontario a viré l'ancienne députée provinciale de Hamilton-Centre, Sarah Jama, de son caucus parlementaire pour sa solidarité avec la Palestine, tandis que le NPD de la Colombie-Britannique a disqualifié la candidature à la chefferie de la militante pour la justice climatique Anjali Appadurai. L'histoire du NPD est jonchée des cadavres d'initiatives qui préconisaient une orientation plus à gauche, du Waffle des années 1970 à la New Politics Initiative du début des années 2000, en passant par le Leap Manifesto des années 2010.

Il est clair que le NPD n'est pas un outil que Lewis ou n'importe quel autre projet de gauche peut facilement manier. Pourtant, la tendance du parti à décevoir ou sa capacité à écraser les mouvements de fond à gauche dans ses rangs n'ont rien de métaphysique. Comme tout parti politique, le NPD est une institution travaillée par des luttes de pouvoir et en proie à des contradictions – un terrain stratégique où des intérêts opposés se disputent la domination, que ces intérêts s'expriment dans les sections provinciales du parti, dans certaines associations de circonscription ou dans certains éléments de la bureaucratie fédérale du parti. Certains opposants au projet de Lewis préféreraient peut-être dissoudre le parti, voire rejoindre les libéraux, plutôt que de céder du terrain. Il appartient donc à Lewis et à ses alliés d'élaborer une stratégie et de former une coalition capable de tirer parti de ces contradictions.

Contrairement à l'idée reçue que l'on rencontre souvent à gauche, la marginalisation de la gauche au sein du NPD n'est pas entièrement due aux machinations bureaucratiques du parti. Si ces dynamiques ont certainement contribué à porter un coup sévère au projet socialiste Waffle lors du congrès fédéral du parti en 1971, les initiatives du Waffle ont été rejetées lors du congrès par les votes des militants. Les partisans des initiatives de gauche au sein du NPD ne peuvent se contenter de dénoncer les pratiques antidémocratiques du parti, car celles-ci sont inévitables. Nous devons plutôt être capables de les anticiper et de les contrer.

Le résultat dévastateur des élections fédérales d'avril 2025 pour le NPD a porté un coup sévère aux consultants, sondeurs et stratèges qui tiennent les rênes du parti depuis plus de deux décennies. Non seulement l'effondrement quasi total des voix du NPD a sapé la légitimité des méthodes internes en place depuis que Jack Layton était à la tête du parti, mais la perte du statut officiel du parti qui en a résulté a également privé le bureau du chef et le bureau de recherche du parti de leur financement. Cette situation a été aggravée par le fait que le parti est fortement endetté. Déstabilisé et en crise, le NPD fédéral est peut-être aujourd'hui plus ouvert à une réorientation socialiste et démocratique qu'il ne l'a été à aucun moment au cours des dernières décennies, même si les forces conservatrices au sein du parti ne manqueront pas de s'y opposer.

Vers une stratégie d'engagement avec le NPD

Dans des forums publics et des conversations privées avec des militants, Lewis a lui-même évoqué toutes ces réalités. Il semble conscient que son projet politique se heurtera à de sérieuses forces contraires, tant au sein du NPD qu'au-delà, qui l'inciteront à faire des compromis et à trahir les mouvements sociaux que le parti prétend soutenir. En conséquence, Lewis a envisagé de transformer les associations de circonscription du NPD en centres d'organisation communautaire et d'activisme, dans le but de construire le type de réseaux populaires de masse qui peuvent à la fois soutenir son projet et faire pression pour qu'il s'en tienne à son programme déclaré. Il a également émis l'hypothèse que la création d'organisations indépendantes ou quasi indépendantes agissant à la fois au sein et en dehors du NPD, à l'instar du DSA aux États-Unis ou de Momentum au Royaume-Uni, pourraient s'avérer nécessaires pour créer de tels réseaux et exercer une telle pression. Lewis connaît bien la culture politique socialiste et il est sans doute très conscient des échecs des initiatives socialistes passées au Canada et à l'étranger : les leçons des campagnes de Bernie Sanders et Jeremy Corbyn, ainsi que l'expérience du gouvernement de gauche Syriza en Grèce ou des gouvernements de gauche dits de la « vague rose » en Amérique latine.

Cependant, bien que la campagne de Lewis ait souvent évoqué l'intérêt de créer ces centres et ces organisations indépendantes, la mise en place des bases nécessaires n'a pas été une priorité de la campagne jusqu'à présent. De manière assez logique, la campagne s'est concentrée sur le recrutement de nouveaux membres et la mobilisation des membres actuels, c'est-à-dire sur la victoire à la course à la direction du NPD. Si des regroupements locaux ont vu le jour un peu partout dans le pays pendant la campagne, ils ne semblent pas avoir été impliqués de manière centrale dans l'élaboration de sa stratégie. La campagne a récemment publié une politique sur le renouvellement du parti, qui exprime l'intention de transformer les associations de circonscription électorale en centres d'organisation communautaire, mais il reste à voir si Lewis donnera la priorité à une telle initiative s'il est élu à la tête du parti.

L'avenir nous dira si ce modèle d'organisation était le plus approprié pour remporter la course à la direction. Il est difficile de dire si une approche plus participative aurait été plus efficace, compte tenu de l'état sporadique et inégal de la politique de gauche dans le pays aujourd'hui. Il est également difficile de prédire les plans de l'équipe de campagne de Lewis pour naviguer dans les eaux agitées qui l'attendent, quelle que soit l'issue de la course à la direction, et comment l'appel à la création de centres d'activisme à travers le pays sera accueilli si Lewis remporte la victoire. Lors d'une réunion publique que nous avons récemment aidé à organiser, sur l'établissement d'une relation entre la gauche militante et un éventuel NPD dirigé par Lewis, le ton de la conversation était généralement positif, ce qui suggère que Lewis et sa campagne ont peut-être ouvert la voie à une relation plus constructive entre la gauche populaire au Canada et le NPD. Néanmoins, nous sommes ressortis de cette réunion avec le sentiment renforcé de l'énorme travail, de l'imagination et de la bonne volonté nécessaires pour mettre en place les mécanismes qui permettraient à ces forces de gauche de soutenir et de demander des comptes à un NPD dirigé par Lewis.

Par ailleurs, il serait simpliste de supposer qu'il existe une dichotomie nette entre les mouvements sociaux plus radicaux et les entités plus modérées tels que les partis politiques. Cette dichotomie est bien connue : les initiatives passées visant à faire évoluer le NPD vers la gauche, telles que la New Politics Initiative de 2001, partaient du principe que le renouveau du NPD passait nécessairement par un rapprochement du parti avec les mouvements sociaux du pays – une fétichisation des mouvements sociaux en tant que réservoir de politique radicale et de démocratie de base qui reste forte aujourd'hui. En réalité, les « mouvements sociaux » au Canada sont largement composés de syndicats, de syndicats étudiants, de campagnes environnementales et autres campagnes thématiques, d'ONG et d'autres organisations qui s'alignent sur les priorités du NPD et naviguent au sein des mêmes réseaux institutionnels, avec un personnel dont souvent les trajectoires professionnelles individuelles se déploient dans les différents recoins de ce même écosystème. Cela peut parfois même placer ces mouvements et leurs dirigeants politiquement à droite du NPD, en particulier lorsque celui-ci n'est pas au pouvoir. Nous devons reconnaître que les mouvements sociaux, et notamment ceux qui impliquent les syndicats d'une façon ou d'une autre, sont en proie à des contradictions internes, y compris s'agissant des débats sur leurs orientations stratégiques et idéologiques.

Le NPD et les mouvements sociaux doivent être considérés comme comme divers terrains de luttes qui se croisent et où s'affrontent différentes stratégies, chacune présentant à la fois des défis et des opportunités. Ce n'est pas en restant à l'écart que l'on parviendra à vaincre les forces centristes qui dominent ces organisations. L'objectif devrait plutôt être de coordonner un projet politique alternatif de gauche au sein du NPD et des mouvements sociaux et entre eux – une coordination qui impliquerait nécessairement ceux qui occupent des fonctions électives en tant que représentants du NPD.

Quelques principes provisoires pour s'engager avec le NPD

Le débat de gauche est truffé de dichotomies telles que la politique électorale contre les mouvements sociaux, ou la bureaucratie syndicale contre la base, où l'une des coordonnées est supposée être plus radicale ou plus authentiquement socialiste que l'autre. Pourtant, ces débats restent trop souvent abstraits. Le potentiel radical de toute force politique doit être testé dans le domaine de la politique et des luttes réelles, et non étiqueté d'une manière qui en détermine à l'avance la nature et le potentiel.

Deux principes directeurs pourraient être utiles. Le premier consiste à éviter de confier à un individu ou à une organisation la responsabilité d'être le porte-drapeau d'un projet politique de transformation de gauche. Aucun individu ni aucune organisation – pas même un parti politique fédéral – n'aurait à lui seul le pouvoir de soutenir un tel projet face aux vents contraires réactionnaires. Aucun individu ni aucune organisation ne serait non plus capable à lui seul de résoudre les profondes contradictions qui traversent le Canada en tant qu'État multinational colonial et colonisateur. Il faut toujours défendre des initiatives autonomes autochtones et québécoises qui peuvent défendre des projets distincts d'autodétermination.

Un deuxième principe directeur est que nous ne devons pas craindre les tensions fécondes dans nos projets politiques, mais plutôt chercher à les encourager. Ces tensions incluent la nécessité de demander des comptes aux élus de gauche, mais aussi de les soutenir lorsque cela est nécessaire. Cette dynamique pourrait aider ces élus à résister aux forces opposées qui chercheront inévitablement à neutraliser tout projet politique de gauche. Plus largement, elle permettrait le développement d'une écologie de gauche dans laquelle le NPD, les mouvements sociaux et les syndicats résoudraient nos contradictions au cours d'une lutte réelle, dans le but de renforcer le pouvoir de la gauche.

Pour remodeler le NPD, il faudrait prendre le contrôle des mécanismes institutionnels existants ou en créer de nouveaux, par exemple en transformant les associations de circonscription en centres d'organisation communautaire. Cela pourrait impliquer la création ou le développement d'organisations de base qui interviennent au sein du NPD tout en restant autonomes par rapport à lui. Nous ne disons pas qu'un NPD dirigé par Lewis serait forcément le principal moteur de ce réseau d'initiatives croisées, chacune ayant sa propre structure et ses propres activités.

En fin de compte, la gauche canadienne doit se demander si elle peut se permettre d'attendre qu'une meilleure occasion se présente pour faire face à l'aggravation des multiples crises de notre époque. La gauche canadienne a-t-elle la capacité et la volonté de construire une alternative de gauche au NPD qui puisse fonctionner à l'échelle nécessaire pour relever ces défis en temps utile ? Et peut-elle se permettre de laisser le champ électoral aux sondeurs et aux stratèges qui ont dominé le NPD au cours des dernières décennies – ou pire, à l'éternelle et étouffante confrontation entre les libéraux de centre-droite et les conservateurs de la droite dure ?

À court et moyen terme, il semble qu'il n'y ait pas de base populaire au Canada pour une force de gauche massive à l'échelle nationale qui soit entièrement indépendante du NPD. L'impasse de longue date et le caractère exigu des organisations situées à gauche du NPD dans ce pays l'illustrent clairement. S'engager auprès du NPD dans le cadre de la campagne de leadership d'Avi Lewis, en partie pour créer des centres d'activisme et d'autres organisations nouvelles, pourrait être interprété comme une tentative de raccourci, un pari que des moyens imparfaits peuvent nous aider à sortir de l'impasse de la gauche. Mais nous pensons que ce pari en vaut la peine, car toutes nos luttes, tous nos mouvements et toutes nos organisations ont beaucoup à gagner d'un tel bond en avant.

Marcel Nelson enseigne la politique dans le secteur collégial de l'Ontario.

Nathan Rao est interprète et traducteur à Toronto.

Déclaration de Bea Bruske : Les syndicats du Canada appellent à la désescalade et à la diplomatie en Iran

17 mars, par Congrès du travail du Canada (CTC) — ,
Le Congrès du travail du Canada, par son affiliation à la Confédération syndicale internationale (CSI), travaille depuis longtemps au coude à coude avec les travailleuses et (…)

Le Congrès du travail du Canada, par son affiliation à la Confédération syndicale internationale (CSI), travaille depuis longtemps au coude à coude avec les travailleuses et travailleurs iraniens dans leur lutte pour la démocratie, la dignité, la sécurité et le droit fondamental de se syndiquer. Notre solidarité repose sur une entente commune que les travailleuses et travailleurs partout au monde méritent de vivre à l'abri de la peur, de la répression et de la violence. Les travailleuses et travailleurs iraniens, les syndicats indépendants et le peuple iranien peuvent compter sur l'appui indéfectible du CTC.

5 mars 2026 | tiré du site du Congrès du travail du Canada
https://congresdutravail.ca/declaration-de-bea-bruske-les-syndicats-du-canada-appellent-a-la-desescalade-et-a-la-diplomatie-en-iran/

Le CTC est profondément préoccupé et condamne vigoureusement l'intensification de la violence commise par les États-Unis et Israël à l'endroit de l'Iran et par les frappes de représailles iraniennes dans la région. La poursuite des hostilités ne fera qu'aggraver l'instabilité et l'insécurité dans tout le Moyen-Orient et n'apportera ni la paix ni la démocratie dans la région.

Les mesures prises par les États-Unis et Israël reflètent une tendance effrayante et insouciante qui consiste à avoir recours à une intervention militaire unilatérale et à des mesures coercitives pour exercer une influence politique — une tendance que nous avons observée dans des pays comme le Venezuela et l'Ukraine. Notre position est claire : les États-Unis et Israël enfreignent le droit international en commettant un crime d'agression contre un État souverain. La Charte des Nations Unies interdit explicitement l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État. Le droit international doit être respecté.

Un changement de régime ne peut être imposé par la force, et le peuple iranien a le droit de déterminer son propre avenir, sans agression extérieure ni répression interne. Le droit à l'autodétermination est universel.

Nous saluons le premier ministre Carney qui a clarifié sa position concernant l'agression américaine et israélienne contre l'Iran et soutenons son appel à une « désescalade rapide des hostilités » dans la région. Le Canada doit soutenir fermement le droit international, la diplomatie et le respect de la souveraineté des nations. Nous appelons à un retour urgent à la diplomatie et aux négociations pacifiques au Moyen-Orient, notamment :

  • Un cessez-le-feu immédiat et une désescalade totale de la part de toutes les parties ;
  • Le strict respect du droit international et de la Charte des Nations Unies ;
  • Un engagement renouvelé en faveur d'un désarmement nucléaire et des accords régionaux en matière de sécurité régionale fondés sur le dialogue ;
  • Le plein respect de la liberté d'expression, du droit d'association et des droits démocratiques dans toute la région.

En temps de guerre et d'incertitude, le rôle du mouvement syndical est clair : soutenir les travailleuses et travailleurs, défendre la solidarité internationale et insister sur le fait que la paix, la justice et la démocratie ne peuvent être instaurées par la violence.

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Iran : malgré la guerre, la résistance des femmes continue

17 mars, par Laila Abed Ali, Nimâ Machouf — ,
Entrevue avec Nimâ Machouf, médecin épidémiologiste québécoise d'origine iranienne et membre de l'Association des femmes iraniennes de Montréal Tiré de Le Journal des (…)

Entrevue avec Nimâ Machouf, médecin épidémiologiste québécoise d'origine iranienne et membre de l'Association des femmes iraniennes de Montréal

Tiré de Le Journal des alternatives

Par Laila Abed Ali -11 mars 2026

Alors que l'Iran traverse une période d'extrême instabilité politique, marquée par des bombardements, des tensions internationales et un affaiblissement drastique du régime, l'avenir du pays demeure incertain. Dans ce contexte, nous avons rencontré Nimâ Machouf, membre de l'Association des femmes iraniennes de Montréal, afin de comprendre la place actuelle des femmes dans la contestation politique et les espoirs démocratiques qui persistent malgré la guerre.

Une révolution qui a changé les mentalités

Nima Machouf, alors qu'elle participait à la Flottille vers Gaza le 1er octobre 2025.
D'emblée, Nimâ Machouf rappelle que la lutte des femmes n'est plus aujourd'hui au centre immédiat des protestations, contrairement à la période de la révolution Femmes, Vie, Liberté il y a trois ans.

À l'époque, la question du voile obligatoire avait servi d'étincelle. Ce symbole avait permis de révéler plus largement l'absence de droits fondamentaux pour les femmes dans la République islamique. Le gouvernement imposait des contraintes aux femmes : elles n'étaient pas libres, que ce soit dans leur façon de s'habiller ou dans leur manière de vivre.

Pour plusieurs Iranien.nes, ce mouvement a été une prise de conscience. Les militantes féministes dénonçaient depuis des décennies le caractère profondément misogyne et théocratique du régime, mais une partie de la population n'en mesurait pas pleinement la portée.

Selon la militante, la mobilisation a provoqué un véritable changement de mentalité. Les femmes ont pris le devant de la scène politique et ont occupé un rôle central dans le récit et l'organisation du mouvement. « Dans une société patriarcale et sous un gouvernement misogyne, la place des femmes était limitée. Avec ce mouvement, elles ont pris la direction de la lutte. »

Même si la contestation n'a pas réussi à renverser le régime, la dynamique de désobéissance civile s'est poursuivie. De nombreuses femmes continuent de refuser de porter le voile malgré les sanctions : « Les conséquences peuvent être très graves, mais certaines continuent, et celles qui n'osent pas les appuient quand même ».

Une population prise entre dictature et guerre

La situation actuelle a cependant déplacé les priorités de la population. Avec la guerre et l'instabilité politique, la question des femmes reste importante, mais elle n'est plus au cœur immédiat des préoccupations.

La mort de plusieurs figures importantes du pouvoir a suscité des réactions contrastées au sein de la société iranienne. Selon Machouf, une large partie de la population s'en est réjouie, voyant dans cet affaiblissement du régime une possible ouverture.

Mais cette satisfaction coexiste avec une profonde inquiétude. « La population iranienne est prise en étau entre un gouvernement sanguinaire, une dictature, un Netanyahou génocidaire et un Trump bandit », affirme-t-elle.

Pour elle, la guerre ne constitue pas une solution. Elle la juge à la fois moralement indéfendable et contraire au droit international. Même ceux et celles qui se réjouissent des bombardements le font par désespoir, espérant que ces attaques affaiblissent leur principal ennemi : le régime.

Elle insiste donc sur la nécessité d'un mouvement antiguerre qui ne soit pas interprété comme un soutien au régime islamique. Les deux combats doivent aller de pair : s'opposer à la guerre tout en dénonçant la dictature.

L'espoir d'une opposition unifiée

Malgré le chaos actuel, Nimâ affirme nourrir un certain espoir. Selon elle, une dynamique d'unification des oppositions est en train de prendre forme.

L'Iran est un pays vaste et très diversifié, traversé par une multitude de sensibilités politiques. Pour réussir une transition, ces forces devront parvenir à construire un front commun.

Ce front commun est déjà en train de se créer de manière très accélérée avec la crise actuelle. Elle espère que cette opposition pourra offrir une alternative politique crédible fondée sur quelques principes fondamentaux : les droits humains, l'égalité, la démocratie et la laïcité.

Après près d'un demi-siècle de pouvoir religieux, l'idée d'un État laïque gagne du terrain : « Les gens veulent un gouvernement laïque après 47 ans de dictature islamique ».

Des femmes désormais incontournables

Pour l'activiste, une chose est certaine : la place conquise par les femmes dans la mobilisation ne pourra plus être effacée.

Depuis la révolution Femmes, Vie, Liberté, elles ont pris confiance et libéré leur parole. Leur présence est visible autant dans l'organisation des mouvements que dans l'espace public. En Iran, sortir sans voile constitue déjà un acte de résistance politique.

Ce geste représente un défi direct à l'oligarchie religieuse et militaire. Malgré la répression, ces actes de désobéissance nourrissent un sentiment de courage et de dignité.

À cela s'ajoute un autre facteur déterminant : l'éducation. La population iranienne est fortement scolarisée et les femmes représentent environ 60 % des étudiant.es universitaires.

« Après avoir résisté pendant des années à cette dictature, les femmes ont prouvé qu'elles avaient leur place dans la société », affirme Machouf. Elles joueront donc, selon elle, un rôle central dans toute reconstruction politique future.

Entre guerre et résistance

Dans l'immédiat, les perspectives de mobilisation civile restent limitées. La guerre a transformé le pays en zone de conflit.

« Entre les bombes qui tombent d'en haut et les mitraillettes qui tirent d'en bas, il n'y a pas beaucoup de place pour la protestation », explique l'intervenante.

Elle estime toutefois que l'affaiblissement du pouvoir pourrait ouvrir certaines opportunités locales pour la population, si celle-ci parvient à s'organiser et à profiter du chaos actuel. Mais l'avenir demeure incertain, notamment en raison de la puissance militaire du régime.

Un souhait : paix et démocratie

Malgré la gravité de la situation, Nimâ Machouf conclut sur un message d'espoir.

Son souhait le plus profond est d'abord la fin rapide de la guerre. Elle espère ensuite que l'affaiblissement du régime permettra à la population iranienne de reprendre le pouvoir et d'ouvrir la voie à un nouveau système politique.

Elle mise particulièrement sur le renforcement du front commun de l'opposition et la forte présence des femmes au sein de ce mouvement.

« Plus la population s'éveille politiquement et démocratiquement, plus nous avons des chances d'arriver à un gouvernement qui assurera la démocratie », conclut-elle.

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Son échec sanglant face à l’Iran pousse Trump toujours plus loin sur la voie du coup d’Etat

17 mars, par Daniel Tanuro — ,
Comment éviter une lourde défaite aux Midterms ? Cette question hante Trump d'autant plus que sa guerre contre l'Iran - l'échec de sa blitzkrieg - est en contradiction franche (…)

Comment éviter une lourde défaite aux Midterms ? Cette question hante Trump d'autant plus que sa guerre contre l'Iran - l'échec de sa blitzkrieg - est en contradiction franche avec ses promesses électorales, et relance une inflation qu'il prétendait juguler.

Tiré de la page Facebook de l'auteur.

Le SAVE America Act est la première réponse de l'aspirant dictateur. Sous prétexte de lutte contre une fraude electorale quasi-totalement inexistante, ce projet de loi vise en réalité à elever des barrières a l'exercice du droit de vote par les personnes des classes populaires.

Il faut savoir qu'il faut, aux USA, s'inscrire sur les listes electorales avant de pouvoir voter, et que le vote par correspondance est très repandu. Voici comment le Brennan Center for Justice (une ONG réputée dédiée a l'amelioration de la democratie) estime l'impact de SAVE America, cette politique de classe (source en premier commentaire) :

"Le SAVE Act exigerait des citoyens américains qu'ils présentent des documents tels qu'un passeport ou un acte de naissance pour s'inscrire sur les listes électorales. Nos recherches montrent que plus de 21 millions d'Américains n'ont pas facilement accès à ces documents. Près de la moitié des Américains ne possèdent même pas de passeport. Des millions d'autres n'ont pas accès à une copie papier de leur acte de naissance. La loi SAVE priverait de leurs droits civiques des Américains de tous âges et de toutes origines, mais les jeunes électeurs et les électeurs issus des minorités seraient touchés de manière disproportionnée. De même, des millions de femmes dont le nom d'épouse ne figure ni sur leur acte de naissance ni sur leur passeport devraient entreprendre des démarches supplémentaires pour faire entendre leur voix."

Ces démarches coûtent du temps et de l'argent. Le dispositif serait complété par l'interdiction du vote par correspondance. Les votants devraient donc faire la file devant les bureaux. Si ICE est mobilisé pour "verifier" qu'il n'y a pas "d'illegaux" dans ces files, comme JD Vance l'a évoqué, beaucoup d'Americains non-blancs prefereront s'abstenir, de peur d'etre victimes des violences de cette police raciste. Comme si cela ne suffisait pas, Trump veut "federaliser" les élections (elles sont normalement du ressort des Etats). Il veut aussi imposer aux Etats de communiquer leurs listes d'électeurs au Département de la Sécurité Interieure, qui les contrôlerait (sur base des fichiers rassemblés par Musk dans le cadre de DOGE).

Pat ailleurs, Trump profite du débat sur cette loi pour tenter d'y introduire l'interdiction des sportives transgenres de participer aux compétitions féminines !...

Trump met la pression mais l'adoption du SAVE Act est hypothétique. Il serait toutefois étonnant que Trump se resigne en cas d'echec. Une defaite aux Midterms mettrait en danger la pompe à phynance dont profitent à fond les membres de son clan (voir les investissements de ses fils dans la production de drones, récemment, sans parler des business dans les cryptomonnaies, avec les sheiks du Golfe) et lui-meme pourrait être mis en examen.

Au cas où cette loi scelerate ne passerait pas, Trump cherchera d'autres moyens, plus dangereux encore pour les droits democratiques. Rien ne peut être exclu, y compris l'instauration de la loi martiale sous prétexte d'une menace pour la sécurité des USA... façonnée par Trump lui-même à coups de mensonges et d'aventures imperialistes. Autrement dit : un coup d'Etat. Seules les luttes sociales pourront y faire barrage. Nous pouvons y contribuer, ici, en dénonçant le lâche alignement des classes dominantes européennes sur le trumpisme. Solidarité avec les classes populaires US !

« Ne laissons pas l’extrême droite décider de l’avenir de nos territoires »

17 mars, par Marylise Léon, Sophie Binet — ,
À l'aube des élections municipales, les déclarations de principes ne suffiront pas pour pour faire barrage à l'extrême droite : il faut des réponses concrètes face aux urgences (…)

À l'aube des élections municipales, les déclarations de principes ne suffiront pas pour pour faire barrage à l'extrême droite : il faut des réponses concrètes face aux urgences qui fracturent le pays, appelle un collectif de personnalités.

Tiré d'Entre les lignes et entre les mots.

Le danger de l'extrême droite n'a jamais été aussi présent. Son projet ne se cache plus : remettre en cause les équilibres démocratiques, fragiliser les droits fondamentaux et imposer une vision autoritaire de la société.

Partout où elle gouverne, le même bilan : justice sous contrôle, presse muselée, syndicats et associations entravés, droits sociaux laminés, droits des femmes attaqués, urgence climatique niée. Ce n'est pas de la politique, c'est un système qui détruit méthodiquement ce que des générations ont construit. Les élections municipales à venir constituent un tournant décisif.

La mairie, c'est la première porte de la République. C'est là que se joue concrètement l'égalité : le logement accessible ou hors de prix, les transports qui fonctionnent ou pas, l'école qui reste ouverte, la crèche, les lieux culturels de proximité, le bon fonctionnement de la démocratie locale, le service public qui résiste…

Confier cette première porte à l'extrême droite, c'est laisser entrer ceux qui veulent refermer la République sur elle-même. C'est accepter que l'égalité, la solidarité et le vivre-ensemble reculent dans nos propres rues.

L'extrême droite ne sort pas de nulle part. Elle se nourrit du déclassement, des territoires abandonnés, du travail qui ne paie plus, des services publics qui ferment. Elle grandit aussi lorsque le débat public se laisse enfermer dans ses thèmes, lorsque la stigmatisation, souvent traversée par le racisme, l'emporte sur la recherche de solutions.

Mais rien n'est joué. Les mobilisations de ces derniers mois l'ont démontré : ce pays refuse le pire. Des millions de personnes restent attachées à la démocratie, à la justice sociale, aux libertés. Cette force existe. Elle attend des perspectives concrètes, pas des discours creux.

Faire barrage à l'extrême droite ne peut se limiter à des déclarations de principe. Cela exige des réponses concrètes aux urgences qui fracturent le pays : redonner du sens au travail, agir pour les salaires, les minimas sociaux et le pouvoir d'achat, protéger les plus précaires, investir dans les services publics, lutter contre les inégalités territoriales, accompagner les transitions industrielles et écologiques, renforcer la démocratie locale et sociale.

Les forces républicaines ont la responsabilité de présenter des projets clairs et crédibles, en prise avec les réalités vécues par les habitantes et les habitants. C'est par la cohérence des choix, la lisibilité des positions et la capacité à répondre aux urgences sociales et territoriales que l'extrême droite peut être durablement contenue.

Les élections municipales se jouent aussi dans la clarté des choix, en particulier au second tour. Face à l'extrême droite, l'ambiguïté n'est pas une option. Les électrices et les électeurs ont besoin de repères lisibles, de positions assumées et de refus explicites de toute complaisance avec les partis d'extrême droite. La responsabilité républicaine impose de ne laisser aucun doute sur le fait que l'extrême droite ne peut être un partenaire, ni direct ni indirect, de la gestion de nos communes.

Dans chaque territoire, nous alerterons, mobiliserons et interpellerons les candidates et candidats aux élections municipales. Nous leur demanderons comment ils entendent défendre concrètement la démocratie, la cohésion sociale et l'égalité des droits, et quelle part ils prendront dans la lutte contre l'extrême droite.

L'extrême droite avance là où l'on renonce à la justice sociale, aux services publics et à la démocratie. Lui faire barrage ne se décrète pas. Cela se construit. Maintenant.

Les signataires

* Marylise Léon, Secrétaire générale de la CFDT

* Sophie Binet, Secrétaire générale de la CGT

* Najat Vallaud-Belkacem, Présidente de France Terre d'Asile

* Cécile Duflot, Directrice générale d'Oxfam France

* Bruno Morel, Président d'Emmaüs France

* Nathalie Tehio, Présidente de la LDH (Ligue des droits de l'Homme)

* Dominique Sopo, Président de SOS Racisme

* Laurent Escure, Secrétaire général de l'UNSA

* Caroline Chevé, Secrétaire générale de la FSU

* Julie Ferrua et Murielle Guilbert, Co-déléguées générales de l'Union syndicale Solidaires

* Patricia Coler, Déléguée générale de l'UFISC

* Régis Balry, Directeur National du CEMEA

* Joséphine Delpeyrat, Déléguée générale d'Animafac

* Sophie Descarpentries, Coprésidente de FRENE, réseau français d'éducation à la nature et à l'environnement

* Anne Féray, Coprésidente du MRAP, Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples

* Tatiana Formet, Représentante légale du Mouvement national Peuple et Culture

* Enzo Garcia, Président d'Erasmus Student Network France

* Antoine Gatet, Président de France Nature Environnement

* Nicolas Gavrilenko, Président de l'UFAL — Union des Familles Laïques

* Monique Guyot-Bernit, Présidente de la Cimade

* Hania Hamidi, Secrétaire générale de l'UNEF

* Yannick Hervé, Coordinateur national 1001 territoires Pour la fraternité

* Evanne Jeanne-Rose, Président de l'Union Nationale pour l'Habitat Jeunes (UNHAJ)

* Ugo Joly, Président de Concordia

* Hélène Lacassagne, Présidente de La Ligue de l'Enseignement

* Aurore Laloux, Présidente des Jeunes Européens – France

* Armel Le Coz, Co-président de Démocratie ouverte

* Anne Mazé, Présidente de l'Association des Ludothèques Françaises

* Olivier Morzelle, Président d'ATD Quart Monde

* Daniel Mosmant, Administrateur d'URHAJ Île-de-France

* Suzanne Nijdam, Présidente de la FAGE – Fédération des Associations Générales Étudiantes

* Roland Nivet, Secrétaire national et porte-parole national du Mouvement de la paix

* Céline Piques, Porte-parole d'Osez le Féminisme

* Suzy Rojtman, Porte-parole du Collectif national pour les Droits des Femmes

* François Sauterey, Coprésident du MRAP, Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples

* Arnaud Tiercelin, Coprésident du CNAJEP

Membres