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Itinérance à Laval : lorsque les ressources débordent, les femmes victimes de violence conjugale risquent de se retrouver dans la rue
La TCVCASL et les organismes spécialisés en violence conjugale de Laval appuient les constats du ROIL et demandent des investissements à la hauteur des besoins du territoire
Laval, le 4 juin 2026 – La Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval (TCVCASL), les Services intégrés du district judiciaire de Laval, les maisons d'aide et d'hébergement Le Prélude, L'Esther et de Lina, le Bouclier d'Athéna – L'Odyssée, le Carrefour d'Hommes en Changement (CHOC), le Groupe A-Gir et Zéro Exploitation souhaitent exprimer leur solidarité envers le Regroupement des organismes et intervenants en itinérance de Laval (ROIL) et l'ensemble de ses membres.
Dans le dossier « Une crise sans précédent » publié par La Presse le 4 juin 2026, une femme explique que la violence conjugale l'a menée à la rue. Ce témoignage rappelle une réalité bien documentée et observée quotidiennement par nos organisations : l'itinérance des femmes est intimement liée à la violence conjugale, à la crise du logement et au manque de ressources adaptées.
Les maisons d'aide et d'hébergement préviennent l'itinérance. Lorsqu'elles atteignent leurs limites, les femmes sont davantage à risque de demeurer dans un contexte de violence ou de se retrouver à la rue. Contrairement à certaines perceptions, une femme hébergée dans une maison d'aide et d'hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale n'est pas en situation d'itinérance. Elle dispose d'un milieu de vie sécuritaire lui permettant d'amorcer ou de poursuivre sa reconstruction. Toutefois, lorsque les ressources atteignent leurs limites, certaines femmes se retrouvent sans solution immédiate pour se loger en sécurité. À Laval, les maisons d'aide et d'hébergement spécialisées en violence conjugale fonctionnent depuis plusieurs années à pleine capacité. Pour l'année 2024-2025, les maisons ayant participé à un portrait des besoins du territoire ont enregistré des taux d'occupation variant entre 105 % et 114 %. Plus de 500 femmes et enfants se sont vu refuser l'accès à une place d'hébergement en raison du manque de place.
Cette situation est particulièrement préoccupante à Laval. Alors que la population continue de croître et que les besoins se complexifient, le développement des ressources d'hébergement et des solutions de logement adaptées ne suit pas le même rythme. Les organismes du milieu constatent quotidiennement les effets de cet écart sur leur capacité à répondre aux demandes.
Parallèlement, les séjours se prolongent. De nombreuses femmes demeurent plus longtemps en hébergement parce qu'elles peinent à trouver un logement abordable, sécuritaire et adapté à leur réalité. Cette situation ralentit le roulement des places disponibles, augmente la pression sur les ressources de première ligne, contribue à multiplier les refus et participe à créer les conditions qui mènent certaines femmes vers l'itinérance.
Une pression qui se répercute sur tout le réseau
Lorsqu'une femme ne trouve pas de place en maison d'aide et d'hébergement, ce n'est pas seulement une demande de service qui demeure sans réponse. C'est une femme qui retarde son départ, qui reste ou retourne auprès d'un.e conjoint.e violent.e ou qui tente de se reloger dans des conditions précaires et insécuritaires. Lorsque les maisons débordent, que les logements abordables sont introuvables et que les séjours s'allongent faute de solutions de relocalisation, c'est l'ensemble du filet de sécurité qui s'engorge.
Cette réalité n'est pas le résultat d'un manque d'engagement des ressources. Elle est le symptôme d'un système qui peine à répondre à l'ampleur des besoins. Pour nos organisations, il est temps de reconnaître que les investissements en violence conjugale, en logement et en lutte à l'itinérance sont étroitement liés.
Le gouvernement du Québec doit agir en renforçant l'accès à l'hébergement spécialisé, en accélérant le développement de logements sociaux et abordables et en soutenant adéquatement les ressources qui, chaque jour, contribuent à prévenir l'itinérance et à assurer la sécurité des femmes et des enfants victimes de violence conjugale.
Signataires
Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval (TCVCASL)
Services intégrés du district judiciaire de Laval
Maison d'aide et d'hébergement Le Prélude
Maison d'aide et d'hébergement de Lina
Maison d'aide et d'hébergement L'Esther
Bouclier d'Athéna – L'Odyssée
Carrefour d'Hommes en Changement (CHOC)
Groupe A-Gir
Zéro Exploitation
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Comptes rendus de lecture du mardi 9 juin 2026
Le conflit mondial du XXIe siècle
Samir Saul et Michel Seymour
C'est assurément l'un des meilleurs bouquins sur la politique internationale qu'il m'ait été donné de lire au cours des dernières années. Il nous éclaire, si besoin est, sur les motivations des États-Unis dans les conflits en Ukraine et en Palestine. Contrairement à la propagande en cours en Occident, qui nous présente continuellement les États-Unis et, dans une moindre mesure, leurs alliés comme des défenseurs de la démocratie et tout le tralala, les auteurs nous démontrent à quel point les États-Unis n'hésitent pas à sacrifier la population ukrainienne dans sa guerre par procuration contre la Russie, et la population palestinienne, entre autres, dans son soutien à Israël pour assujettir les pays du Moyen-Orient. Ce que nous explique en fait cet essai fouillé, c'est que les États-Unis sont prêts à tout pour se maintenir seuls au sommet, dans un monde unipolaire, et pour endiguer, affaiblir et assujettir les pays qui leur font de l'ombre, à commencer par la Chine et la Russie. Un assez court bouquin dont je vous recommande assurément la lecture.
Extrait :
Les enjeux sont énormes. Les États-Unis font face au maintien ou nom de leur Empire car la résistance russe et chinoise est de taille et elle donne l'exemple aux peuples du Sud, eux-mêmes supportant de moins en moins l'hégémonie étasunienne.
Bande de colons
Alain Deneault
La thèse d'Alain Deneault, qui divise le processus de colonisation en trois groupes – les colonisateurs, les colons et les colonisés – s'oppose à celle d'Albert Memmi et de certains autres. Elle a aussi son petit lot de détracteurs. Elle n'en est pas moins fort valable en ce qui nous concerne, car elle jette décidément un éclairage plus net sur ce que fut la colonisation, conçue d'abord dans l'intérêt des exploiteurs et des marchands. Les colons, situés entre les colonisateurs – la petite élite économique des exploiteurs – et les colonisés – les peuples autochtones, grands spoliés dans toute l'affaire – ce sont la majorité d'entre nous, venus d'Europe et d'ailleurs, alliés objectifs de la classe dominante, sorte de zone tampon, facilement exploités et manipulables. Alain Deneault ne fait certes pas de compromis avec la vérité. Tout ce qu'on peut lui reprocher parfois, c'est de ne pas vulgariser suffisamment son propos, de ne pas le rendre plus accessible aux colons et aux colonisés auxquels il s'adresse...
Extrait :
Pour le reste, la colonie est l'affaire des colonisateurs, une minorité de possédants qui en disposent à leur guise comme ils disposent du colon puisqu'ils en fait partie. La Compagnie de la Baie d'Hudson, les sociétés ferroviaires, les banques d'affaire et les grands marchands y ont conditionné sans heurts la vie sociale. Coincé entre le colonisateur, qui définit en fonction de ses intérêts le dessein colonial, et le colonisé broyé par l'entreprise de pillage, voire d'extermination, que celui-là met en œuvre, le colon apparaît comme le strict agent du projet d'exploitation. Au Canada, il cherche une légitimité historique et morale entre l'establishment financier qui l'exploite et les peuples d'origine qu'il spolie.
Les cerfs-volants
Romain Gary
C'est le dernier roman de Romain Gary. Il a été publié juste avant sa mort en 1980. Ludo Fleury vit seul avec son oncle, le « facteur timbré » qui fabrique des cerfs-volants. Il tombe vite amoureux d'une jeune Polonaise qui passe ses vacances avec ses parents dans son coin de pays. Ce sera l'amour de sa vie, mais la guerre éclate, l'Allemagne envahit la Pologne et la France, et c'est de part et d'autre la résistance qui les empêche de se retrouver. Un autre bon roman, qui nous rappelle encore une fois la monstruosité de la guerre… de toutes les guerres… dans lesquelles nous devons absolument éviter de nous laisser entraîner.
Extrait :
Il se méfie des grands élans et il trouve que les hommes doivent tenir même leurs plus nobles idées au bout d'une solide ficelle. Sans ça, selon lui, des millions de vies humaines vont se perdre dans ce qu'il appelle « la poursuite du bleu ». Il ne se sent bien qu'en compagnie de ses cerfs-volants.
Écoanxiété
Noémie Larouche
Ce bel ouvrage de vulgarisation, publié il y a déjà cinq ans, nous permet de mieux cerner l'écoanxiété, cette anxiété générée par la crise climatique et la crise environnementale en général, en particulier chez les jeunes générations. On y retrouve une foule de précieux témoignages et la nécessité de prendre soin de soi pour s'activer en faveur de l'environnement en se reconnectant avec la nature. Je vous encourage à lire sur le sujet… et du coup sur tous les aspects de la crise environnementale.
Extrait :
Non seulement nous nous sommes éloignés de la nature qui nous a fait naître, mais nous nous sommes éloignés les uns des autres, et donc privés d'un des meilleurs remparts devant notre vulnérabilité.
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Néoféodalisme ou hypercapitalisme ?
Les géants de la technologie qui occupent les postes clés de l'économie moderne n'ont pas inventé un nouveau mode de production — ce sont simplement des capitalistes exploiteurs dans le sens le plus classique du terme.
3 juin 2026 | tiré d'Inprecor.fr
L'un des dogmes les plus tenaces de la gauche est l'idée que l'investissement productif cède la place à la spéculation improductive, entraînant le « délitement » de l'économie industrielle et le déclin du capitalisme. Après tout, il semble évident que les capitalistes préfèrent gagner rapidement de l'argent plutôt que de s'engager dans le processus ardu et risqué consistant à produire réellement quelque chose. Le néo-féodalisme a le vent en poupe.
Un capitalisme de plus en plus rentier ?
Ces arguments ont généralement mis l'accent sur le rôle prétendument parasitaire de la finance et du « capital fictif ». Plus récemment, cependant, ils ont été étendus pour décrire un « capitalisme rentier » émergent, dans lequel l'extraction de la rente par le biais du pouvoir monopolistique et du contrôle de l'État a supplanté la production en tant que principal moyen par lequel les capitalistes accumulent de la richesse. En réalité, la dystopie qui se déploie autour de nous n'est pas le résultat de l'effondrement de la logique du capitalisme — c'est l'expression directe de cette logique.
Dans un article récent, publié dans Sidecar, par exemple, Dylan Riley réitère un point important souvent associé à son coauteur, Robert Brenner, selon lequel la « dépendance globale vis-à-vis du marché » constitue le fondement même du capitalisme. En d'autres termes, la caractéristique déterminante du capitalisme est qu'il s'agit d'un système dans lequel tant la classe dirigeante que les masses laborieuses dépendent du marché pour leur bien-être. Entre autres choses, cela a des implications cruciales sur la manière dont nous comprenons la genèse historique du capitalisme, brièvement résumée par Riley dans cet article. Cela nous amène à nous concentrer sur les rapports de production au sein des sociétés, plutôt que sur leurs seules relations commerciales extérieures avec un « système mondial », pour déterminer la nature de leur mode de production.
Riley insiste sur le fait que la critique de gauche ne devrait pas viser des capitalistes particuliers et leurs antécédents spécifiques de violence, mais bien la logique du capitalisme. Pourtant, son affirmation suivante, selon laquelle les capitalistes accumulent aujourd'hui de plus en plus de richesses par le biais de la recherche de rentes, de l'extraction politique et du pillage plutôt que par des « investissements productifs », est conceptuellement confuse et n'est étayée par aucune preuve. En effet, ces affirmations reposent précisément sur l'incapacité à analyser « la dynamique du système » et « ses lois de mouvement » qu'il dénonce à juste titre.
Pour commencer, on pourrait se demander quelle est la source de la « rente » que ces capitalistes sont censés prélever. Pour que de la valeur puisse être prélevée sous forme de rente, il faut d'abord qu'elle soit produite. La seule façon de contourner cette condition serait d'adopter la vision néoclassique selon laquelle le pouvoir de fixation des prix des entreprises crée de la valeur à partir de rien. Si l'on s'appuie sur un cadre conceptuel qui conçoit la valeur comme le résultat de processus matériels concrets menés par des êtres humains concrets, cette explication n'est guère satisfaisante. La rente, tout comme le profit et l'intérêt, doit donc être comprise comme un droit sur un stock fini de plus-value produite dans l'ensemble de l'économie, comme le montre Karl Marx.
Cela implique donc des relations spécifiques — systémiques — entre la rente et le profit. La rente est une déduction opérée sur la production totale de l'économie. Cela signifie qu'elle ne peut croître sans limites. Elle est limitée par ce qui a été effectivement produit. Si l'on soustrait la rente du profit, on ne peut aller très loin avant que la production ne devienne plus viable — ce qui compromettrait alors la source même de la rente ainsi que la reproduction de l'ensemble du système. La « motivation au gain » (selon les termes de Marx) doit être suffisante pour inciter les capitalistes à investir dans des activités productives, sans quoi la rente elle-même devient impossible.
Si les activités de rente étaient systématiquement plus lucratives que l'investissement productif, tous les capitalistes chercheraient alors à devenir des rentiers, comme le suggère Riley. Et s'ils le faisaient, l'afflux de capitaux vers ces secteurs intensifierait la concurrence et ramènerait les rendements vers la moyenne sociale. C'est là le cœur de la théorie de la concurrence chez Marx, et c'est exactement ce que l'on enseigne dans toutes les écoles de commerce : le capital quitte les secteurs dont les rendements sont inférieurs à la moyenne pour se diriger vers ceux dont les rendements sont supérieurs à la moyenne, ce qui entraîne une tendance à la péréquation du taux de profit. Cela ne signifie pas que les profits ne puissent pas être plus élevés dans un secteur que dans un autre. Cela implique simplement que l'investissement recherchera les rendements les plus élevés et que cet investissement aura une incidence sur la capacité de production, et donc sur la concurrence et les profits.
Un capitalisme sans concurrence ?
Pour que des rendements supérieurs à la moyenne puissent se maintenir, il faut donc qu'il existe un obstacle à l'égalisation concurrentielle du taux de profit. Certaines entreprises doivent être en mesure d'empêcher d'autres capitaux de pénétrer dans ces secteurs grâce à leur contrôle sur une condition de production ou de circulation que les autres ne peuvent ni reproduire ni exploiter — en d'autres termes, elles doivent disposer d'un pouvoir de monopole. C'est d'ailleurs précisément ainsi que Marx définit la rente : un revenu tiré d'avantages spécifiques sur le marché qui ne peuvent être éliminés par la concurrence.
Si l'on abandonne le lien établi par Marx entre la rente et le monopole, la rente peut alors désigner tout revenu tiré de la propriété. Or, tous les capitalistes possèdent et contrôlent les moyens de production et de circulation : usines, entrepôts, systèmes logistiques, logiciels, marques, réseaux de clients, brevets, systèmes de paiement, plateformes, etc. Si l'on considère que la propriété à elle seule génère de la rente, le profit, en tant que catégorie distincte, tend alors à se fondre complètement dans la rente.
Compte tenu de tout cela, l'analyse de Riley suggère en effet que le capitalisme est en train d'être remplacé par une forme de « néo-féodalisme », car l'accumulation de richesse par le « pillage » sape la concurrence et conduit à la suspension des « lois de mouvement » du capitalisme.
Pourtant, cela ne se vérifie pas dans la réalité. Comme Scott Aquanno et moi-même l'avons démontré dans un article récemment publié dans la Review of Radical Political Economics, les grandes entreprises technologiques qui sont généralement la cible de ces arguments n'ont pas généré de manière durable des bénéfices supérieurs à la moyenne. Leurs bénéfices ont plutôt oscillé autour de la moyenne. Il n'existe pas non plus de preuve que la mobilité du capital à l'échelle de l'économie ait diminué, comme le supposeraient les arguments en faveur du « capital monopolistique » ou du « capitalisme rentier ».
Cela signifie que même si l'on suppose que les activités de ces entreprises sont entièrement « improductives » (ce qui n'est en réalité pas le cas), leurs revenus ne constituent pas une rente. Il s'agirait plutôt de ce que Marx appelle le « profit commercial », c'est-à-dire le profit revenant aux capitaux qui remplissent des fonctions de circulation et de réalisation.
Google, Meta, Amazon et leurs semblables ne se contentent pas de ponctionner la valeur des entreprises productives ; ils construisent et exploitent des infrastructures que d'autres capitaux utilisent pour faire circuler les marchandises, réduire les délais de rotation, réaliser la plus-value et rivaliser plus efficacement.
Les entreprises commerciales sont soumises à une discipline concurrentielle qui les pousse à améliorer continuellement — voire à révolutionner — les conditions de circulation. Cela inclut les infrastructures de télécommunications, d'entreposage et de logistique, ainsi que la publicité. En ce sens, l'analyse du capitalisme par Marx continue d'offrir une explication convaincante aux processus rapides de développement technologique et logistique dont nous sommes témoins chaque jour autour de nous. Loin de s'écarter des lois de mouvement du capitalisme, ces dynamiques en sont l'expression la plus claire.
Comme le suggère Riley, les capitalistes détestent assurément la concurrence. Ils veulent tous anéantir leurs rivaux et s'assurer un pouvoir monopolistique. Mais cela n'est tout simplement pas possible. Il n'y a aucun moyen d'arrêter ce qu'Anwar Shaikh appelle la « guerre entre les entreprises », alors qu'elles se battent pour maximiser leur part du surplus social total — surtout lorsque la grande finance peut fournir aux grandes entreprises la puissance nécessaire pour démanteler toutes les barrières à la concurrence à la recherche de profits supérieurs à la moyenne. La concurrence n'est pas contingente, mais constitutive du système.
Enfin, l'idée selon laquelle les entreprises ne réaliseraient pas d'« investissements productifs » n'est qu'un mythe. Les grandes entreprises du capitalisme contemporain investissent massivement dans le capital fixe, la logistique, les logiciels, les centres de données, l'intelligence artificielle, les infrastructures énergétiques et les chaînes de valeur mondiales. Les investissements des entreprises restent élevés, les dépenses en recherche et développement ont augmenté, l'innovation technologique a progressé rapidement et les grandes entreprises restent engagées dans une concurrence acharnée sur les prix. Les théories du monopole peinent à expliquer toutes ces dynamiques.
Nous ne sommes pas confrontés à un capitalisme en décomposition ou sombrant dans le rentiérisme, mais à un système fort, rentable, dynamique et compétitif. Et c'est précisément là que réside le problème.
Cet article a été publié parJacobin, le 19 mai 2026. Traduit de l'anglais parMarx21.ch.
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« Ils préfèrent qu’on disparaisse avant l’arrivée des touristes » : le Mondial 2026 chasse les sans-abri des villes hôtes
Alors que Philadelphie se prépare à accueillir la Coupe du monde de football, les personnes sans-abri sont déplacées au nom de la « mise en beauté » de la ville. « Ils préfèrent qu'on disparaisse avant que les touristes arrivent », dénoncent-ils.
Tiré de Reporterre.
Le visage émacié par des années d'errance dans la rue, Darnell (qui n'a pas souhaité donner son nom) observe en silence les préparatifs de la Coupe du monde [1] depuis le banc sur lequel il passe désormais la plupart de ses nuits. Sous les arbres du Lemon Hill Park, où une gigantesque fan zone est en train d'être construite pour célébrer les fastes du football, cet homme à la barbe grisonnante et aux vêtements usés par le soleil dit voir davantage de policiers et d'agents municipaux patrouiller dans le secteur.
Certains sans-abri qui vivaient près du parc auraient déjà été contraints de se déplacer plus loin, dans North Philly ou vers les berges moins fréquentées du fleuve. « Ils veulent faire de cet endroit une vitrine pour le monde entier, lâche-t-il en désignant les espaces où seront installés écrans géants, scènes et zones de restauration. Mais nous, ils préfèrent qu'on disparaisse avant l'arrivée des touristes. »
Derrière, les gratte-ciel du centre-ville se découpent dans la chaleur étouffante de cet après-midi de début mai. Entre les tours vitrées et les pelouses impeccables du parc, Darnell regarde le paysage se transformer sans avoir le sentiment d'y avoir encore une place. « La Coupe du monde, pour eux, c'est une fête. Pour nous, ça ressemble surtout à un compte à rebours avant qu'on nous chasse encore plus loin », souffle-t-il d'une voix éteinte.
L'espace de quelques secondes, Darnell jette un regard furtif vers les ouvriers affairés à préparer la fan zone puis lâche, amer : « Quand je vois les millions investis dans le football, je me demande comment une ville peut avoir si peu pour ceux qui y vivent. » La ville de Philadelphie n'a, pour l'heure, pas donné suite aux sollicitations de Reporterre.
Selon le dernier décompte annuel des autorités locales, 5 517 personnes vivent sans domicile fixe à Philadelphie. Une crise aggravée ces dernières années par l'explosion des loyers, le manque chronique de logements abordables ou encore l'épidémie d'opioïdes.
À quelques semaines du Mondial de football et du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis, les associations venant en aide aux plus vulnérables redoutent une vaste opération de « mise en beauté » autour du stade du Lincoln Financial Field et des principaux sites destinés à accueillir les visiteurs du monde entier. Aucun plan précis de prise en charge des personnes sans domicile fixe ne leur a été présenté, nourrissant les craintes de nouveaux démantèlements de campements de sans-abri.
Le traumatisme de la visite du pape en 2015
« L'histoire montre que lorsque les intentions des autorités restent floues, cela se traduit souvent par des évacuations massives où les populations les plus précaires sont éloignées des quartiers centraux et touristiques », regrette David Fair, directeur exécutif de Turning Points for Children, une organisation à but non lucratif spécialisée dans la protection de l'enfance et l'accompagnement des familles vulnérables.
À l'origine de l'ouverture du premier centre d'hébergement pour sans-abri de Philadelphie en 1985, ce militant des droits civiques redoute que l'histoire se répète. Avec émotion, l'activiste de 74 ans se souvient comment des dizaines de personnes sans domicile fixe avaient été « chassées » du centre-ville lors de la visite du pape François en 2015. Onze ans plus tard, il redoute « un énorme pas en arrière » avec le retour d'une logique de gestion purement sécuritaire du sans-abrisme, à défaut d'un accompagnement durable et humain.
La municipalité avait pourtant promis le financement de 1 000 lits supplémentaires en décembre 2025, mais seuls 300 ont depuis été ouverts dans un centre d'hébergement géré par Self Inc., la plus importante organisation sans but lucratif offrant des logements d'urgence aux adultes célibataires à Philadelphie dans laquelle David Fair est président du conseil d'administration.
Les associations saluent les 100 millions de dollars (86 millions d'euros) débloqués par la ville en juin 2024 pour la construction de logements sociaux. Mais à plus court terme, beaucoup regrettent le faible soutien accordé aux équipes en première ligne qui accompagnent au quotidien les personnes sans-abri et souffrant d'addictions.
Doctorant en philosophie et militant pour le droit au logement, Sterling Johnson estime que Philadelphie cherche, au contraire, à « attirer davantage de capitaux mondiaux », quitte à privilégier les intérêts économiques des promoteurs immobiliers au détriment des habitants les plus précaires.
Sous son sweat vert barré de l'inscription « Go Birds, Fuck ICE, Free Palestine », ce militant pointe du doigt une ville qui mobilise de plus en plus d'argent public pour « préserver son image » plutôt que pour répondre durablement à la crise du logement. Rien qu'en janvier 2026, la municipalité de Philadelphie a dépensé 11,5 millions de dollars (9,9 millions d'euros) dans un programme d'embellissement urbain et de lutte contre les graffitis.
« La criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri »
À Kensington, où vivent près de 40 % des sans-abri de la ville, des silhouettes hagardes errent sous les rails du métro aérien, entre campements de fortune, trottoirs délabrés et commerces abandonnés. Épicentre de la crise du fentanyl, du xylazine et de la médétomidine aux États-Unis, ce quartier au nord de Philadelphie, pourtant éloigné du stade et des fan zones du Mondial, pourrait lui aussi être visé par des opérations de « nettoyage » urbain, dans un contexte de durcissement policier et de craintes liées aux interventions de l'ICE, la police fédérale de l'immigration de Donald Trump.
« Notre plus grande inquiétude, c'est de perdre encore plus de vies », confie Susan Sheehan-Fasulo, la directrice générale bénévole d'Angels in Motion, une organisation qui vient en aide aux personnes souffrant d'addictions sévères aux drogues.
À l'arrière d'une voiture, les trois bénévoles de son association distribuent ce qu'elles appellent des « sacs de bienfaisance », remplis de produits alimentaires de première nécessité, ainsi que clémentines et bouteilles d'eau. Toutes craignent que les sans-abri de Kensington soient, par ricochet, « dispersés vers des quartiers résidentiels ».
« Cette Coupe du monde, c'est celle des plus riches »
Assistante juridique dans un cabinet d'avocats du centre-ville, Susan Sheehan-Fasulo dit en observer les premiers signes. « Les agents municipaux balayent les rues du matin au soir, principalement pour empêcher les gens de rester assis au coin des rues. Dès qu'ils arrivent, les gens comprennent qu'ils doivent partir. Parfois, ils utilisent même des souffleurs de trottoir ou des jets d'eau pour les déloger », raconte, désabusée, cette mère de famille dont la fille vit aujourd'hui dans la rue.
À en croire Jules Boykoff, auteur du livre Red Card : The 2026 World Cup, Sportswashing, and the Fifa Greed Machine (OR Books, 2026), les « méga-événements sportifs » comme le Mondial de football tendent à « amplifier la tendance déjà existante aux États-Unis : la criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri ».
Ce professeur de sciences politiques à la Pacific University dans l'Oregon estime que ce type de compétition crée souvent un « état d'exception », marqué par « des politiques de surveillance et de maintien de l'ordre très étendues », progressivement « normalisées après la compétition ». Selon lui, les villes hôtes ont surtout intérêt à faire disparaître de l'espace public les populations les plus précaires avant l'arrivée des médias du monde entier, susceptibles de documenter « le manque d'humanité et les inégalités brutales qui contribuent précisément au sans-abrisme ».
À Philadelphie comme ailleurs, l'argent a toujours dicté les règles du jeu. Le front déjà perlé par quelques gouttes de sueur, Darnell finit par recompter lentement quelques billets froissés, élimés par les jours passés dans ses poches comme son visage l'est par des années de rue. Après un long silence, il esquisse un sourire fatigué avant de souffler : « De toute façon, cette Coupe du monde, ce n'est pas celle du peuple. C'est celle des plus riches. »
Nadège Beausson-Diagne : « Les femmes parlent maintenant parce qu’elles étaient trop mortes avant »
29 mai 2026 |tiré de Politis.fr
Politis
En poésie, Nadège Beausson-Diagne souhaite apporter de la force aux victimes de violences sexuelles, notamment celles de Patrick Bruel, en rendant hommage à leur courage face à des agresseurs dont le point commun repose sur leur épanouissement crasse dans le patriarcat.
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Une fenêtre historique
Ce texte est le premier d'une série de trois (ou plus...). Pour parler d'une chose simple dans son principe, moins dans son exécution. La survenue d'une crise financière du format de celle qui s'annonce n'appelle pas des actes de gestion mais de faire de la politique. La finance néolibérale est une structure tellement puissante, tellement asservissante que lorsqu'elle nous fait la grâce de s'abattre toute seule, on ne la loupe pas. On fait de la politique – transformatrice. Cette crise, dont tous les éléments sont en place, n'est pas encore ouverte. Ça viendra. Vraisemblablement pour le dernier trimestre. Ce qui laisse encore un peu de temps pour se préparer. Car il faudra être prêt. Ce triptyque est destiné à y contribuer.
Tiré du site du CADTM.
Qu'est-ce qu'être de gauche ? C'est faire reculer l'emprise du capital aussi loin que possible, c'est-à-dire à terme jusqu'au bout. Le bout : sortir du capitalisme.
Mais le terme est loin et ses conditions politiques sont exigeantes : 1) avoir une représentation minimalement élaborée de ce qu'on fait « après », 2) y gagner une part suffisante de la population pour lui en faire voir les nécessités, les bénéfices, mais aussi pour la préparer à en accepter les conséquences. Donc : le terme est loin. On y verra à la fois un devoir impérieux de cheminer pour le rejoindre et une nécessité de mesurer les possibilités du moment sans trop se raconter de salades.
En attendant : la forme contemporaine du capitalisme est celle qui a historiquement maximisé l'emprise. Sur l'économie bien sûr – en fait sur la société en son entier. Par où cette emprise passe-t-elle ? Par la déréglementation de tous les marchés : le marché des biens-capitaux pour favoriser les investissements directs à l'étranger, c'est-à-dire les délocalisations, et mettre en concurrence les territoires ; les marchés de biens et services pour intensifier la productivité et discipliner le coût salarial ; le marché du travail enfin pour y maximiser l'effet des autres déréglementations. Mais toutes ces déréglementations sont chapeautées par une déréglementation de rang supérieur, qui se les subordonne toutes, et qui les intensifie toutes : la déréglementation des marchés de capitaux. Toutes ces déréglementations ne sont en quelque sorte que des instruments pour les objectifs finaux posés dans la sphère des marchés de capitaux, et par la déréglementation des marchés de capitaux : la maximisation du rendement du capital sous sa forme de capital financier.
C'est cet agencement hiérarchique des déréglementations qui conduit à renommer plus précisément le « néolibéralisme » comme capitalisme de déréglementation à dominante financière. La finance, dans sa forme des marchés de capitaux déréglementés, en est donc la tête, le centre névralgique. D'où il résulte qu'à défaut des conditions propices à une sortie du capitalisme, et sans préjudice du travail politique pour les faire advenir, l'entreprise de gauche de sortir de ce capitalisme, entreprise qui est comme une sorte de minimum syndical d'une politique de gauche, laissant à toutes les droites la gestion de l'état des choses et des choses en l'état, cette entreprise doit viser la tête : la finance. Il n'y aura pas de politique de gauche qui n'aura visé la tête. Si « politique de gauche » a pour sens de faire reculer l'emprise du capital, donc de modifier les conditions structurelles de cette emprise, alors elle doit s'en prendre à la finance néolibérale. Violemment.
5 raisons (d'en finir avec la finance déréglementée)
Tout y conduit. Les deux voies de la finance néolibérale sont aussi nuisibles l'une que l'autre. La voie actionnariale, par où s'exprime sous sa forme pure le primat structural de la rentabilité du capital financier, est le bras armé de la mise au pas du travail. La voie de la dette est celle de la disciplinarisation des États, d'après les intérêts du capital détenteur de titres obligataires, et du démantèlement des fonctions collectives socialisées en vue de leur remise au capital privé, c'est-à-dire à la marchandisation générale. Dirait-on cela seulement, nous disposerions déjà d'une 1re et d'une 2e raison catégoriques d'en finir avec la finance néolibérale.
Il se trouve par ailleurs qu'en plus de maltraiter toute la population qui n'a pas partie liée au capital, la finance, les gens de la finance, tirent de fabuleux enrichissements de cette maltraitance – 3e raison.
Il se trouve également que la finance déréglementée est au principe de crises récurrentes, violentes, parfois cataclysmiques : dans leurs retombées sur l'économie réelle. Qui, pour être parfaitement étrangère aux frénésies de la bulle, plus encore à ses obscènes profits, n'en souffrira pas moins le contrecoup des violentes réactions du système bancaire au moment où il restreint le crédit avec autant de brutalité pour les agents de la production qu'il en a accordé avec laxisme aux agents de la finance. D'où résulteront récession et chômage. Ceci est parfaitement intolérable – 4e raison.
Il se trouve enfin que lorsque leurs propres excès les ont portées au bord de la ruine, les grandes institutions financières, les banques au premier chef mais également les compagnies d'assurance et tous les grands gestionnaires de l'épargne collective, demandent à être sauvées de la faillite complète. Et l'obtiennent. Pas seulement par un effet de collusion d'élites bourgeoises qui circulent entre État et capital. Mais pour les raisons impérieuses du risque systémique. Ce sont des raisons impossibles à avaler. Et pourtant il faut s'y rendre. Car la joie mauvaise de voir les banques enfin à terre ne durerait qu'une fraction de seconde : avant que nous ne soyons précipités dans le même abîme à leur suite. Il faut se représenter le chaos sur quoi débouche un risque systémique qu'on aurait laissé faire jusque dans ses dernières conséquences : la totalité du secteur bancaire à terre, plus une coupure au distributeur de billets, pas un chèque susceptible d'être traité, les virements évidemment impossibles. En plus de conserver les avoirs du public, les banques constituent l'infrastructure des paiements. Ce qui signifie que, si plus de banques, alors plus aucun moyen de transacter. Toute production, tout commerce arrêtés dans l'instant. Restent : le peu de liquide que les agents ont dans la poche à ce moment-là, le contenu du frigo et des placards pour manger, en gros quelques jours devant soi. Et après, l'aventure… Il est impensable de laisser les banques à la ruine, il faut sauver les banques. En dépit de tout. Après les quatre précédentes : 5e raison – de ne plus tolérer ça. Remettre les banques debout pour les laisser repartir à l'identique, sans qu'à aucun moment elles ne payent le prix, non pas seulement le prix monétaire mais le prix de l'arraisonnement structurel, c'est ce qu'une politique de gauche ne peut pas tolérer.
Un système auto-verrouillé
Le problème est que le système de la finance néolibérale force à tolérer l'intolérable. Les structures de la finance déréglementée n'occupent pas seulement la position hiérarchiquement supérieure dans la configuration institutionnelle d'ensemble du capitalisme contemporain (son « mode de régulation »), elle disposent d'une étonnante propriété d'auto-verrouillage. C'est-à-dire des moyens de mettre en échec tout gouvernement qui entreprendrait de les transformer dans un sens non conforme à leurs intérêts.
Il n'est besoin d'aucune hypothèse de coordination cachée pour s'en faire une idée : tous les agents de la finance déréglementée sont d'emblée accordés quant à leurs visions du monde financier, quant à ce que doivent être ses structures, et tous disposent du même instrument pour répondre à toute politique économique qui s'en prendrait à elles (comme, plus généralement, à toute politique économique qui leur disconvient) : la vente, le cas échéant massive, des titres de la dette publique. Il s'ensuit une hausse des taux d'intérêt, dont nul ne sait a priori jusqu'où elle peut aller, possiblement très haut si, donc, « les marchés », c'est-à-dire en fait la collectivité des opérateurs de la finance, considèrent qu'ils ont affaire à une entreprise de démolition de leur monde.
Porter les taux d'intérêt à ces niveaux est davantage qu'une réaction de « désapprobation » : c'est une entreprise symétrique de contre-destruction. « Nous détruirons le gouvernement qui veut nous détruire – et nous en avons les moyens ». En effet : ils en ont les moyens. Des taux d'intérêt en fusée disloquent littéralement l'économie : l'économie des finances publiques, par explosion de la charge de la dette et éviction de toutes les autres dépenses publiques, ou bien creusement abyssal du déficit et nouveau tour de hausse de taux ; l'économie privée où tout endettement devient d'un coût prohibitif, en fait impossible, et ce n'est même pas que la croissance en est atteinte, c'est que la récession va être meurtrière.
La finance s'est rendue intouchable, par l'effet de déréglementations qui ont sanctuarisé son domaine – ce dont, en France, elle doit la grâce au Parti socialiste. Qui n'a pas seulement collaboré, c'est bien le cas de le dire, à son installation mais à son maintien également, alors que ses effets étaient de plus en plus spectaculairement évidents, jusque dans les crises de très grande ampleur, comme celle de 2008, où s'ouvrit pourtant une fenêtre inédite pour fermer le barnum – on fit à peine semblant de l'emprunter.
Le socialisme de gouvernement se présentant à peu près identiquement sous toutes les latitudes, il y eut d'abord Obama, élu en novembre 2008, c'est-à-dire au plus fort de la déconfiture, Obama qui, dit-on, réunit les patrons des 6 ou 7 grandes de Wall Street pour leur tenir ce discours : entre les fourches et vous, il n'y a que moi – textuel. On aurait pu y voir une fixation assez explicite du rapport de force réel et l'annonce de ce que cette fois le manège allait être fermé. En lieu de quoi, il y eut le Dodd-Frank Act, loi de re-régulation aussi épaisse qu'inoffensive.
On se souvient aussi de François Hollande, quoique arrivé un peu plus tard — alors que le scandale des subprimes avait eu le temps de prendre toute son ampleur et de déborder en Europe. On se souvient de la finance d'abord son ennemie, très vite son amie, et de la loi dite Moscovici, supposée séparer banques d'investissement et banques commerciales, misérable en intention dès le départ, puis littéralement éviscérée par l'axe Bercy-lobby bancaire parfaitement complice, en parfaite conformité de toute façon avec les orientations du socialisme de gouvernement.
Enfin, dans un autre genre, mais peut-être le plus accablant, il y eut les directions syndicales françaises, qui percevant à moitié la fureur de l'opinion publique, décidèrent certes d'une manifestation nationale en janvier 2009 – la participation fut énorme. Mais sous les indigents mots d'ordre d'« augmentation des salaires » ou de « partage des richesses et du temps de travail », pauvres syntagmes édentés, concassés depuis des lustres, alors qu'une occasion inédite s'ouvrait, la première après trois décennies de mondialisation néolibérale, de tenir un propos politique et de mettre enfin en cause le capitalisme financiarisé. La fenêtre était grande ouverte, la colère populaire à son comble, l'arrogance du camp d'en face en miettes – une invitation au réarmement idéologique et à tout bousculer : et l'on « revendiqua » un « meilleur partage des richesses ». C'était à pleurer de bêtise et de nullité.
Fenêtres et vérandas
Or voilà que l'histoire, qui n'est pas exactement connue pour ce genre de faveur, semble repasser les plats. Et non seulement les repasser mais dans un format pantagruélique. La crise qui s'annonce est de proportions hors du commun, multi-crise financière d'un côté, choc massif de matières premières de l'autre, l'ensemble coiffé par le système explosif de leurs potentialisations mutuelles, crise totale dont on cherche en vain un précédent dans l'histoire du capitalisme, par là vouée à créer une situation politique inédite. Car se trouve recréée l'unique circonstance dans laquelle ce qui est ordinairement impossible devient possible : arraisonner la finance parce que l'auto-verrouillage a sauté. Il a sauté parce que le capitalisme financiarisé s'est vautré tout seul comme un grand, qu'il doit être relevé, qu'il est dans la plus extrême dépendance à qui viendra le relever, et que celui qui le relèvera a la possibilité de le faire à ses conditions – pourvu qu'il le veuille, et qu'il ait l'idée de quelques-unes.
Il n'y a pas 36 « qui », il n'y en qu'un : la puissance publique. Que la puissance publique vienne à s'abstenir et la ruine serait totale, absolue, définitive, par l'effet du risque systémique abattant les unes après les autres toutes les institutions financières dans une propagation fulgurante de la crise de liquidité – ramenant par conséquent l'économie au troc et à la cueillette. C'était la 5e raison. Mais c'est surtout, cette fois, la 1re occasion : l'occasion de tout reprendre en main, c'est-à-dire de faire tout ce que le socialisme de gouvernement corrompu a toujours refusé de faire : mater la finance.
Tout est à terre signifie que la catastrophe est visible de tous – elle est planétaire. Que le sauvetage des irresponsables nous est extorqué. Que les effets macroéconomiques et sociaux vont être dévastateurs. Par conséquent que le scandale est énorme. La légitimité de la finance déréglementée, soustraite à toute question ou bien protégée par le baratin économiste orthodoxe, ses arguments sur « l'efficience des marchés », ridiculisés à chaque crise, reconduits après chaque crise, la légitimité de la finance déréglementée est anéantie au moment où elle s'effondre – temporairement. C'est un moment politique qu'il est vital de saisir. Pour poser ce qui ne peut jamais l'être autrement : le règne de la déréglementation doit être refermé, nous allons y mettre un terme. C'est le seul moment où on le peut puisque les opérateurs qui seraient normalement en position de représailles sont bien trop occupés à leur survie. Et que la population, ordinairement à mille lieux des choses incompréhensibles de la finance, en perçoit d'un coup tous les enjeux fondamentaux avec la plus grande acuité. Par conséquent apportera son plein soutien à tout gouvernement qui lui offrira de se passer les nerfs par procuration sur la finance. On appelle ça une fenêtre historique. À ce stade d'ailleurs, ça n'est plus une fenêtre : c'est une véranda.
Et voilà, pour parachever le tableau, que s'annonce une élection prochaine où figure en assez bonne place une formation politique qui pourrait être tentée de s'y engouffrer – qui en aura en tout cas la possibilité. Une formation de gauche pour une fois. Sans doute pas au sens du « terme », du « jusqu'au bout » (faire reculer l'emprise du capital jusqu'au bout), mais suffisamment peut-être pour au moins s'en prendre à la forme financiarisée-déréglementée du capitalisme, en changer par conséquent la physionomie, très profondément même, en réalité faire advenir par-là un nouveau régime d'accumulation, une nouvelle séquence historique, un nouveau rapport de force du capital et du travail, drastiquement rebasculé en faveur du travail, entreprise transformatrice normalement partie intégrante – normalement partie minimale – de toute perspective de gauche. Rendue impossible pendant quatre décennies. Enfin à portée.
Voyons comment.
Source : Le Monde diplomatique

Multitudes vous invite à son premier grand rassemblement de l’année à Québec.
Salut 👋
On termine un convoi qui s'est déplacé partout au Québec, et une chose est claire : les gens veulent retrouver du pouvoir sur leur vie et sur leur avenir. On a besoin au Québec de renouveler nos façons de décider ensemble sur ce qui nous concerne. Mais plus encore, on a besoin de construire un nouveau projet, capable de faire rupture avec les verrous qu'on voit partout.
Le rassemblement du 12 juin va être l'apogée d'un printemps consacré à la démocratie. Démocratie locale, démocratie économique, contre-pouvoirs... Mais le 12 juin va surtout être le lancement de la suite. Des assemblées populaires partout au Québec, un Pacte pour la démocratie, des alliances avec d'autres organisations, des plans et stratégies communes pour faire des gains politiques. Du désir, de la joie, de la colère ! C'est pour ça qu'on veut vous voir, en grand nombre. Pour se rassembler et sentir notre puissance collective. Et pour préparer la suite.
Aperçu
Le 12 juin à Québec, on tisse notre force politique !
Le Grand Rassemblement annuel des Multitudes
Ce moment marquera le dernier arrêt de notre Convoi pour la démocratie 🚌 (qui sillonnera plusieurs régions du Québec au printemps), mais surtout le début d'une nouvelle étape pour le mouvement : le lancement des assemblées populaires à travers le territoire. Ce rassemblement est un moment pour s'ancrer dans ce qui nous anime : la colère face aux injustices, le courage d'imaginer autrement et la joie de construire ensemble.
Parce qu'un mouvement se construit dans l'action, mais aussi dans les moments où l'on se rassemble pour imaginer la suite. Mais surtout parce que notre force politique se tisse dans les liens que nous créons.
N'oubliez pas de remplir le formulaireafin que nous puissions organiser cette journée au mieux !
Pour plus d'informations, voir le site de Multitudes :
https://www.multitudes.quebec/

Embarrés dehors
Avoir fait des études littéraires comporte un avantage inédit quand il est temps de faire de l'analyse politique. Le sociologue va s'enquérir des mécanismes sociaux, le philosophe va raisonner et le politicologue, étudier les rapports de pouvoir, tandis que le littéraire peut décider de partir sur le champ gauche, ou déambuler à l'aveuglette, ou prendre tout au pied de la lettre. Au contraire, il pourrait filer des métaphores. L'écueil, toujours présent, est qu'il profère des niaiseries joliment tournées, car il préfère ce qui est beau à ce qui est vrai.
J'essayerai donc de ne pas tomber dans ce panneau en construisant mon curieux échafaudage hebdomadaire. Mon esprit a noué un lien bien particulier que je peine à justifier sur un plan logique, mais dont je n'arrive pas à me débarrasser. La loi 1, si elle est adoptée, enfermera des Québécois dehors. J'irais même plus loin, la démarche politique principale de la CAQ, lors de ses deux mandats, a consisté à générer des évincés.
Une triste fable québécoise
Dans cette histoire, Simon Jolin-Barrette est un affreux Jean Sans Terre, un félon sans scrupules, à qui on a donné, paradoxalement, le ministère de la Justice. Duranceau, quant à elle, est une sorte de Shérif de Nottingham. Une traduction littérale et malhabile dirait qu'elle le shérif des « Rien jambon », mais, puisque je fais une fable québécoise, je dirai qu'elle est la défenseure des Gros-jambons. Or, cette expression prend tout son sens quand on regarde le détournement du programme Accès-Logis pour une formule de « logements abordables » qui cherche à impliquer davantage le secteur privé et qui est financé par les institutions bancaires. On prend des fonds publics pour subventionner les entrepreneurs privés pour qu'ils construisent des édifices profitables avec l'argent collectif. Quand est-ce que les Gros-jambons et les banques lèvent-ils le petit doigt pour le bien commun ? Jamais. Ils cherchent le profit et se fichent du reste. Le programme rate tellement sa cible qu'on a dû inventer de nouveaux termes pour justifier ce qui défie l'entendement : les logements « abordables différés ».
En somme, pour l'instant, ils vont venir grossir le flot des appartements de luxe – petits, mais chers – et des condos locatifs, dont le loyer est plus élevé que l'hypothèque mensuelle d'un quadruplex, une fois tous les loyers rentrés. Le taux d'inoccupation à Montréal serait de 3.8% pour les logements de luxe, de 9% pour certains secteurs commerciaux. Inversement, il serait de 0.4% pour les logements vraiment abordables. Cela frappe comme une flèche dans un endroit qu'on ne peut mentionner en bonne compagnie : entre 3 et 9 % du bâti est vide, alors qu'il y a des campements près de la rue Notre-Dame. Des gens qui résistent à des températures polaires l'hiver n'ont pas de maison. Je vais le redire, car la décence semble s'effondrer : il y a du monde au Québec qui dort dehors quand il fait moins 20.
À Montréal en 2025, un « logement abordable différé » correspondrait à un loyer d'environ 1762 $ par mois pour un quatre et demi et de 3060 $ par mois pour un cinq et demi. Supposons une famille de quatre qui aurait besoin d'un cinq et demi (elle serait à l'étroit en partant, mais bon, pour les besoins de la démonstration, laissons les questions de confort et d'espace), le ménage devrait générer aux alentours de 150 000$ annuellement s'il voulait rester dans les ratios recommandés pour un budget équilibré, où le prix du loyer est de moins de 30% du revenu brut. Je vous le dis en confidence : les ménages qui génèrent 150 000$ par année sont généralement des propriétaires.
Donc, le programme de logements « abordables différés » crée des logements qui ne conviennent à personne. Et, le « différé », quelle intrigante étiquette, que signifie-t-il ? Il désigne des appartements, trop petits, l'ai-je dit, qui seront soit longuement inhabités, soit transformés en Airbnb, mais certainement mal entretenus sur le long terme. Ces beaux logements, quand ils seront rendus bien pourris et bien dégueulasses - escomptons vingt ans pour ce faire -, deviendront disponibles pour les pauvres. N'avez-vous pas remarqué la hausse fulgurante des personnes en situation d'itinérance ? Ou le grand nombre de ménages qui sont juste sur la ligne et consacrent entre 50 et 90 % de leur revenu disponible pour se loger ? Quel est le plan pour ces gens durant les vingt prochaines années ?
On manque de postes de dépenses pour réussir à équilibrer les finances. Les banques alimentaires ? De plus en plus vides. Au secours ! Heureusement, les Robins des ruelles volent les Gros-jambons épiciers pour redonner aux pauvres. En attendant le retour de Richard Cœur de Lion, qui mettra de l'ordre dans le royaume. Je ne suis pas regardante, il pourrait se nommer Ruba ou Sol, mais pas Paul, pour des raisons évidentes : il aime cela embarrer des Québécois dehors, lui aussi. Encore mieux, au lieu d'attendre un sauveur, on pourrait prendre nous-mêmes notre destin en main, collectivement.
Cette fable est aussi une tragédie
Je suis comme Diderot, je fais du récit à tiroirs. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le concept, un récit à tiroirs comporte une série de digressions, de prétextes et de détours. On peut en faire autant que l'on veut, à la condition expresse qu'en fin de récit, on ferme tous les tiroirs ou, c'est selon, qu'on donne au lecteur une impression de complétude. Fermons ces tiroirs : Simon, le Jean sans Terre, Jolin-Barrette sert à quoi dans cette fable ? Il est un des vraiment méchants, car il ne veut pas que tous les Québécois habitent le territoire ensemble. Comme la Duranceau, la shérif des Gros-jambons, il embarre les gens dehors. Il veut voter, comme une loi ordinaire, le fondement de notre vivre-ensemble. Qui n'est pas mentionné dans cette législation du Commun ? Out, les Canadiens Anglais, damn. Out, les Premières Nations, t'sais, elles sont si peu civilisées celles-là. Elles ont habité le territoire pendant des siècles, mais elles n'ont pas eu l'idée de bâtir des propriétés. Pas de verrou, pas d'exclusion.
Je suis en fin de récit, mais je ne suis pas plus avancée qu'avant. Je ne veux pas que les Québécois couchent dehors. Je ne veux pas exclure des gens de ma province. Je veux que les Premières Nations, les Anglos, les itinérants, les pauvres et les immigrants se sentent chez eux dans notre Québec. Je ne sais pas pour vous, mais je pense que c'est le temps qu'on embarre dehors tous ces politiciens qui ne nous représentent pas.
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Quand s’ouvrent des possibles prometteurs... avec Mosaïque de résistances
Il y avait près de 350 personnes présentes le 3 juin dernier (400 avec les personnes en ligne) à l'Uqam sur la rue Sherbrooke pour le lancement de Mosaïque de résistances. Globalement, on peut dire que ce fut un succès, autant pour le nombre des participants réunis que pour les interventions diversifiées des panélistes, même si Naomi Klein —la personnalité la plus attendue et qui devait intervenir par visioconférence depuis Toronto- s'est désistée de manière bien décevante à la dernière minute, suite à un accident de voiture.
Mais qu'est-ce que Mosaïque de résistances ? C'est un nouveau réseau québécois d'associations pour la défense des droits, d'organismes communautaires et de solidarité internationale, de syndicats, d'écologistes, d'artistes et de citoyens du Québec qui, en ce mois de juin 2026, apparaît enfin au grand jour et veut travailler à la formation d'un mouvement social large pour faire face à la montée du fascisme et de l'extrême-droite. [1]
Et il faut le dire d'emblée : l'appel qui accompagne son lancement a été signé par de nombreux et significatifs organismes populaires ou communautaires du Québec dont entre autres : La Ligue des droits, la FFQ, Mère au front, Montérégie Antifasciste, Au bas de l'échelle, le Conseil central de Montréal, le SFPQ, La marche mondiale des femmes, Alternatives, etc [2] .
Il a aussi été relayé par des médias d'information alternatifs du Québec comme A bâbord, Les NCS, Presse-toi à gauche, Journal d'Alter. Et il a le mérite de mettre les points sur les "i" en relevant comment se profile au Québec et au Canada, sur fond de montée croissante des inégalités et de désengagement de l'État, un tournant politique autoritaire très préoccupant.
Nobles aspirations et obstacles sous-jacents
Dans cet appel de Mosaique de résistances ce tournant politique autoritaire est décrit avec raison comme un "arsenal de lois antisociales et antisyndicales fragilisant les conditions de travail, marginalisant les populations les plus défavorisées et discriminées, nourrissant la peur et favorisant la montée d'un climat raciste, discriminatoire et islamophobe". C'est ce qui explique que ce réseau insiste surtout sur l'urgence "de ne plus dissocier nos luttes" et (...) de construire un mouvement politique fort et pluriel autour d'une vision de la société qui est émancipatrice, juste, décoloniale, inclusive, féministe et écologique".
Voilà pour les objectifs et les aspirations à long terme de cet appel : des plus nobles et des plus nécessaires, assurément ! Il n'en reste pas moins, toujours bien présents —fichés derrière les intentionnées déclarées— des enjeux et obstacles qui, à court terme, nécessiteront clarification courageuse, dialogue bienveillant et dépassements positifs collectifs.
Car il faut le reconnaître, l'émergence et la mise au monde de ce réseau pluriel d'organismes sociaux faisant front à la montée de l'extrême-droite, ne s'est pas fait sans tâtonnements, ni difficultés. Voilà maintenant plus d'une année qu'il enchaîne —sous les patientes auspices d'Alternatives— réunions et rencontres en tous genres. Et si le constat qui fait consensus reste indéniablement celui de la nécessaire unité à construire entre les uns et les autres, la manière d'y parvenir, est encore l'objet de bien des débats ; des débats d'ailleurs qui ont de la peine à se donner sur le fond, comme si tout un chacun tendait pour protéger son droit à la différence, de défendre coûte que coûte ses particularités organisationnelles ou idéologiques.
La politique des mots, c'est les mots de la politique
On dit souvent que la politique des mots (c'est-à-dire le choix des mots utilisés), ce sont les mots de la politique (c'est-à-dire les formes de pouvoir qui s'expriment dans les mots utilisés). Et dans le choix même du titre retenu pour ce réseau — un choix qui s'est opéré de manière très rigoureuse et démocratique, il faut le dire— il y a eu un peu de cela. Car on a opté finalement pour le terme "Mosaïque" qui, au-delà même de l'unité esthétique que le mot peut quand même évoquer, renvoie surtout à la diversité revendiquée des formes, des couleurs et des matériaux utilisés. Et l'on a mis de côté une appellation concurrente qui avait obtenu presque le même nombre de voix : "Tenir bon, tenir tête", formule qui, elle plus classique, tentait plutôt à mettre l'accent sur la nécessité du combat, de la lutte collective à mener.
"Des détails insignifiants", diront certains, "et sans grande importance", rajouteront d'autres ; le décisif étant de trouver une formule qui fasse consensus et serve de ralliement au plus grand nombre ! Elle n'en exprime pas moins un certain "air du temps", et au-delà renvoie à quelques questions de fond auxquelles Mosaïque des résistances" aura nécessairement à se colleter à l'avenir : suffit-il pour faire face de manière unitaire au péril fasciste, de faire connaître toutes les initiatives que les membres du réseau organisent chacun de leur côté, en en oubliant aucune et en se contentant de les faire coexister les unes à côté des autres ; le tout parce que la lutte au fascisme devrait se mener d'abord à partir des marges ? Ou ne faut-il pas aussi et en même temps penser à quelque chose de beaucoup plus difficile à réaliser : à une coordination des luttes sociales et politiques, à un rapprochement socio-politique des unes et des autres se construisant peu à peu dans l'affrontement avec l'extrême-droite (et à travers des victoires à son encontre) ; seul moyen efficace pour contenir cette droitisation générale de la société ainsi que pour lutter contre sa fascisation appréhendée ?
Quelques panélistes particulièrement inspirants
C'est justement ce que plusieurs membres du panel du 3 juin –animé par Aurélie Lanctôt— n'ont pas manqué de rappeler à leur manière. Bill Fletcher JR, syndicaliste états-unien, auteur et chercheur à Policies studies, a ainsi montré comment le fascisme est d'abord un "mouvement social lié à un secteur du capitalisme", faisant donc que "l'ennemi peut-être présent au sein même de nos familles" et que pour y faire face, "il faut conceptualiser la notion d'un front élargi", qui nous rendrait capable de nous unir, tout en isolant fortement ceux qui veulent renverser tous les aspects démocratiques du capitalisme" ; le tout (sic) à l'image de ces pelures ou couches d'oignons que l'on peut choisir de garder serrées les unes contre les autres, ou au contraire de séparer habilement et stratégiquement".
De son côté Kathleen Cole, militante sociale à Minneapolis a insisté sur le fait qu'à Minneapolis beaucoup de choses ont été "idéalisées", et que si "des réseaux de milliers de personnes ont pu perturber efficacement les interventions de "Ice"" (la police anti-immigrante de Trump) parce qu'elles affrontaient un ennemi facilement repérable, "il n'existe pas pour autant à l'heure actuelle, et après le départ de "Ice" de Minneapolis, de mouvement social large et permanent prêt à poursuivre la lutte contre le fascisme et à arriver au pouvoir".
Enfin, pour nous parler plus précisément du Québec, Julie Robillard du Mepacq (L'Éducation populaire autonome et la défense collective des droits) nous a dressé un tableau particulièrement éclairant en s'arrêtant "aux deux indices qui nous permettent de reconnaître la présence agissante croissante de l'extrême-droite au Québec : la montée de l'autoritarisme (1) et les attaques aux droits et libertés, touchant les personnes déjà les plus vulnérables (2)". Mais surtout face à « ce vent de droite qui souffle », elle a insisté sur la nécessité "de constituer avec nos alliés un large mouvement de résistance populaire", et qui dès l'automne (entre le 23 septembre et le 3 octobre 2026) pourrait se concrétiser, "alors que le mouvement communautaire et le mouvement étudiant se préparent à converger et à "faire mouvement ensemble" : "quand le mouvement communautaire, les étudiants, les syndicats luttent ensemble, on peut faire bouger les chose, et créer un mouvement qui durera dans le temps."
N'est-ce pas dans cette direction —autour de ces luttes et mobilisations à venir— que Mosaïque des résistances pourrait orienter dorénavant ses efforts, en se donnant ainsi les moyens d'aller au-delà des limitations alimentée par l'extrême diversité dont elle est constituée ? Et n'est-ce pas ainsi que s'ouvriront pour ce nouveau réseau, des possibles prometteurs ?
Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Auteur avec David Murray de Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026
[1] Voir la vidéo de la soirée produite par l'Observatoire pour la justice migrante dans notre section vidéo
[2] 1) Centre de formation populaire ; Montérégie Antifasciste ; Parti de la rue ; Les Maisons de l'Ancre ; Mères au front Rouyn-Noranda ; Table de concertation des groupes féministes du Bas-Saint-Laurent ; Centre Entre-Femmes ; ANPI — Association nationale des partisans d'Italie. Section de Montréal ; L'R des centres de femmes du Québec ; Ligue des droits et libertés — Section de Québec ; Revue À bâbord ! ; Réseau d'action des femmes en santé et services sociaux ; Palestinian Youth Movement — Montreal ; Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ; La Maison des Femmes des Bois-Francs ; Co-Savoir ; Fédération des femmes du Québec ; Distributions l'Escalier ; Centre Arc-en-ci-elle ; Uniphare ; Collectif d'analyse politique / Nouveaux Cahiers du socialisme ; Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec ; Montreal for a World BEYOND War ; La Collective centre de femmes de Nicolet-Yamaska ; Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF) ; Mères au front ; Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) ; Conseil central du Montréal métropolitain — CSN ; Polémos Décroissance ; RIPAJ ; Vigilance OGM ; Comité pour les droits humains en Amérique Latine (CDHAL) ; ROHMI ; Syndicat des enseignantes et enseignants du Cégep Montmorency ; Au bas de l'échelle ; Club Ami ; Réseau international pour l'innovation sociale et écologique ; Coalition Mobilisations Citoyennes Environnementales de Laval (CMCEL) ; Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes ; Ligue des droits et libertés ; Réseau des groupes de femmes Chaudière-Appalaches (RGFCA) ; Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) ; Centre des travailleurs et travailleuses immigrants ; Conseil central du Montréal métropolitain — CSN ; Carrefour d'éducation populaire de Pointe-Saint-Charles ; Journal d'Alter ; Collectif de lutte contre l'islamophobie ; Pôle francophone, Voix juives indépendantes ; Écologie populaire ; Alternatives ; Observatoire pour la justice migrante

La pointe de l’iceberg
Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « Je me souviens d'un Québec blanc ». Il s'agit d'un détournement grotesque d'une devise nationale au profit d'une revendication ouvertement suprémaciste et raciste. Cette action délibérée vise à déranger et à recruter.
4 Juin 2026 | tiré de Métapolitiques | Photo : La presse
Le groupe responsable, Second Sons Canada, ou encore Frontenac Active Club, est connu des services de sécurité publique. Selon le chercheur David Morin, il existerait pas moins de 30 groupes organisés au Canada et plus de 200 à l'échelle mondiale. Selon Wikipédia, le mouvement des Active Clubs :
« constituent un réseau transnational décentralisé d'organisations néofascistes créé en décembre 2020 par Robert Rundo, ancien dirigeant du Rise Above Movement (RAM) [une organisation néonazie américaine]. Le mouvement, structuré en petits groupes locaux autonomes, entraîne ses membres aux sports de combat et promeut une idéologie suprémaciste blanche et accélérationniste. Présent dans plus de 25 pays, [...] le unréseau diffuse sa propagande principalement via les réseaux sociaux alternatifs et organise des actions militantes, parfois violentes. Selon le Counter Extremism Project, il développerait une force paramilitaire latente de combattants nationalistes blancs susceptibles d'être mobilisés pour des actions coordonnées à grande échelle. »
Bref, il ne s'agit pas de quelques bozos excités comme le prétend Bock-Côté dans sa chronique lunaire qui affirme qu'il s'agit d'une « polémique débile ». Il s'agit d'un groupe très organisé, lié à la « nouvelle internationale fasciste » qui relie différents groupes d'extrême droite à travers le monde.
La réaction ne s'est pas fait attendre : condamnation unanime des chefs de partis, indignation médiatique, déclarations officielles. Paul St-Pierre Plamondon lui-même a dénoncé vigoureusement ces « groupuscules haineux » qui « se cachent derrière le sport pour recruter et normaliser l'extrémisme ».
Un consensus fragile
Il faut reconnaître ce que cela signifie : la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec par rapport aux discours des groupes néofascistes assumés. Le consensus moral contre le racisme explicite tient encore, du moins en surface. La désapprobation généralisée signifie qu'un seuil a été franchi, et cela veut dire que le suprémacisme blanc affiché reste, pour l'heure, au-delà de ce que la classe politique peut tolérer publiquement.
C'est une donnée réelle, mais le cordon sanitaire n'est pas aussi étanche qu'on pourrait le penser. Les idées d'extrême droite ne viennent pas de nulle part, et ignorer les causes sociales, discours médiatiques et conditions économiques qui alimentent ces groupuscules militants représente une grave erreur stratégique.
Un réflexe consensualiste est bien partagé au Québec : condamner le fascisme explicite tout en ignorant les dynamiques sociales qui alimentent le phénomène. On condamne moralement les effets tout en ignorant les causes sociales du problème. Différents mécanismes sont en jeu pour nourrir ce déni collectif.
Il y a d'abord le discours réactionnaire anti-woke qui inverse carrément la chaîne de causalité. On affirme parfois que ce sont les discours qui critiquent le populisme anti-immigrationniste, les wokes ou la gauche radicale qui seraient la cause de la montée des groupes d'extrême droite, comme si l'antifascisme engendrait le fascisme par magie. Par exemple, le militant péquiste Gaspard Skodaaffirme sur X le 3 juin que « l'extrême gauche québécoise n'a cessé de pousser un agenda immigrationniste parfaitement irresponsable », et cite l'économiste Pierre Fortin qui disait en 2022 que cela « risquerait d'attiser la xénophobie et d'encourager le rejet de l'immigration, comme en Europe et aux États-Unis ».
Le raisonnement est simpliste : la gauche radicale souhaite une immigration massive et incontrôlée (ce qui est faux), ce qui produit une submersion migratoire, qui engendre ensuite la xénophobie et des groupuscules de suprémacistes blancs. Cette rhétorique grossière fonctionne jusqu'à un certain point, surtout avec l'aide d'un martelage médiatique de raccourcis et d'amalgames douteux.
On est 6% moins pire
Une version plus subtile de ce déni prend la forme de l'idée flatteuse qui s'exprime comme suit : « on est moins pire que les autres ». Sans nier l'existence du phénomène, on voit ce réflexe nationaliste chez un chroniqueur comme Michel David dans son article « Qui veut d'un Québec blanc ? ». En gros, celui-ci dit qu'il faudrait éviter des généralisations hâtives à partir d'un événement isolé. L'extrême droite existe certes au Québec, mais aux marges. Je le cite :
Il ne faut surtout pas généraliser à partir d'un incident, si choquant qu'il puisse être. En 2007, la publication du code de vie d'Hérouxville, qui prétendait interdire la lapidation des femmes et l'excision, avait fait le tour de la planète et avait donné des arguments à ceux qui ne demandaient pas mieux que de présenter le Québec comme un foyer d'intolérance et de xénophobie.
Certes, il ne faut pas généraliser avec des affirmations douteuses comme « tous les Québécois sont racistes » ou « toute forme de nationalisme québécois est nécessairement un foyer d'intolérance et de xénophobie ». Voilà un bel exemple de sophisme de l'épouvantail ; presque personne ne tient un tel discours, hormis quelques chroniqueurs du Canada anglais qui versent parfois dans le Québec bashing, ou encore des internautes excités sur les médias sociaux.
Je comprends bien ce réflexe de Michel David. Il cherche à invalider une critique radicale du nationalisme québécois qui ferait du sentiment national en soi l'antichambre du fascisme, et à se prémunir contre les risques éventuels de Québec bashing. C'est légitime, mais largement insuffisant. Faut-il éviter l'auto-critique par crainte que notre société soit automatiquement perçue comme intolérante ?
Le chroniqueur reconnaît l'existence de discours haineux au Québec, tout comme de discours critiques de l'immigration, mais il met l'accent sur le fait que notre province serait plus accueillante que les autres selon un sondage canadien récent :
Question : « Dans l'ensemble, il y a trop d'immigration au Canada. D'accord ou en désaccord ? » En moyenne, 66 % des personnes interrogées se sont dit d'accord avec cette affirmation. De toutes les provinces, c'est au Québec que le chiffre était le plus bas (60 %).
Bravo, le Québec serait ainsi 6% plus accueillant envers les immigrants que le reste du Canada. Mince consolation, mais on ne voit pas d'écart majeur ici.
Le Grand Remplacement du nationalisme québécois
Ce sondage nous montre au moins une chose : il n'y a pas de différence significative entre un Québec qui serait une société repliée sur elle-même, par contraste au Canada qui serait soi-disant plus ouvert, multiculturel et tolérant. Des différences culturelles et linguistiques demeurent, mais elles ne sont pas une garantie face à l'érosion des démocraties libérales et la montée de l'extrême droite qui est un phénomène transnational.
Autrement dit, le mythe selon lequel le Québec serait en soi raciste et fermé est tout aussi faux que le mythe du Québec qui serait essentiellement ouvert et bienveillant, même en 2026. Le Québec suit la tendance états-unienne, avec un léger retard. S'il a jadis été un îlot de social-démocratie en Amérique du Nord, avec des valeurs et des pratiques culturelles spécifiques qui demeurent, il serait trompeur de s'enfermer dans ce récit flatteur ou cette auto-représentation collective tirée des années 1970.
Paradoxalement, le nationalisme progressiste et l'interculturalisme qui ont été des piliers fondateurs du Québec moderne, via le réformisme et la création accélérée d'un État-providence dans les années 1960-1970, est en train d'être remplacé par un nationalisme réactionnaire calqué sur les populismes autoritaires et les idées d'extrême droite qui pullulent un peu partout sur la planète.
Des figures comme Mathieu Bock-Côté prétendent vouloir défendre l'identité nationale du Québec contre les influences extérieures, mais il contribue à affaiblir la spécificité québécoise au profit d'un nationalisme ultra-conservateur uniformisé à l'échelle mondiale. Il importe les idées de Zemmour au Québec, il propage le récit anti-immigrationniste, célèbre la révolution trumpiste tout en dénonçant les dérives « soviétiques » de l'Europe libérale, il fait la une de la revue Éléments, lancée en 1973 par le think tank d'extrême droite (GRECE) et Alain de Benoist qui a théorisé l'ethno-différentialisme.
La droite populiste et radicale aime bien critiquer les fameux « mondialistes » de l'ordre international libéral. Or, il serait temps de critiquer aussi les mondialistes de l'internationale réactionnaire qui font circuler les discours d'extrême droite entre les continents.
Je propose ici une notion polémique : une certaine élite médiatique composée des chroniqueurs populistes qui flirtent avec l'extrême droite, qui est financée par des milliardaires comme PKP, Robert Murdoch ou Vincent Bolloré, sont en réalité des « mondialistes réactionnaires ». Ils font circuler des discours polarisants et identitaires d'un continent à l'autre, en adaptant des controverses locales d'un pays pour les transformer en paniques morales dans une autre région du monde. Ils favorisent une légitimation de leur projet politique ultra-conservateur, en servant de larbins aux milliardaires qui continuent d'accroître leur emprise sur la société.
Le vrai « Grand remplacement » se trouve là. Il ne s'agit pas du remplacement d'une population blanche d'origine canadienne-française-catholique par une immigration de personnes issues de pays africains ou « non-européens », qui conduirait inéluctablement vers une prétendue « noyade démographique ».
La droite nationaliste réactionnaire vise plutôt à remplacer le nationalisme à caractère progressiste, inclusif voire révolutionnaire, et plus largement tout discours de gauche, par un ethno-nationalismequi se répand partout via les grandes plateformes numériques contrôlées par les élites de la Big Tech. On peut penser au populisme anti-immigrationniste qui percole dans la sphère médiatique mainstream, ou encore aux groupuscules militants et réseaux de l'internationale néofasciste dont les voix sont amplifiées par des oligarques comme Elon Musk.
Les mondialistes réactionnaires qui se présentent comme des intellectuels soi-tissant subversifs, avec une élégance mondaine et un style chevaleresque pour défendre la Vérité et le Réveil des peuples face à l'Empire du politiquement correct, sont en réalité les valets des oligarques et des milliardaires. Ils prennent l'épée pour une noble cause (défense de l'identité nationale et de la civilisation occidentale), mais ils sont au service de barons médiatiques et technologiques.
Un rattrapage à l'envers
Le Québec est ainsi en train de « rattraper » les autres pays occidentaux dans cette course vers le national-capitalisme autoritaire. Voilà un curieux retournement de l'Histoire. À l'époque de la Révolution tranquille, le mythe du « rattrapage » avec la modernité occidentale visait à créer une rupture avec un passé qui était marqué par le « nationalisme de survivance » de l'ère Duplessis, aussi nommée « Grande Noirceur » de façon rétrospective.
Le métarécit du Québec moderne est celui d'une sortie de l'obscurantisme politico-religieux vers un projet d'autonomie culturelle et politique inspiré du siècle des Lumières. Celui-ci articulait un idéal de modernisation économique (capitaliste) et un souci de redistribution des richesses (programmes sociaux), le tout basé sur le développement d'un vaste réseau d'éducation publique (création de cégeps et d'un réseau universitaire), la maîtrise de la nature (Hydro-Québec), et l'épanouissement d'une modernité proprement québécoise à travers la littérature, le théâtre, la poésie, la musique, le cinéma, etc.
Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Le Québec est en train de « rattraper » le reste de l'Occident dans sa course folle vers le capitalisme mercantiliste et les sociétés pré-modernes : retour des guerres commerciales, du protectionnisme agressif et des tarifs douaniers ; basculement vers un « capitalisme de la finitude » marqué par la militarisation de l'économie et la recherche de minéraux critiques ; relance des dynamiques coloniales et impérialistes au nom de l'intérêt national ; retour des hiérarchies traditionnelles via des discours masculinistes, racistes, eugénistes, xénophobes, etc.
Le Québec rattrape ainsi le virage réactionnaire, à sa propre vitesse, selon ses modalités propres. Il s'agit d'un « rattrapage régressif », c'est-à-dire qu'on suit la trajectoire de développement d'autres sociétés qu'on juge « gagnante », mais en alimentant des processus qui nuisent à l'épanouissement humain, l'équité et la protection des écosystèmes. Au lieu d'affirmer son autonomie et son identité propre, on cherche à imiter les modèles de puissance du moment. Le personnage Elvis Gratton disait à l'époque de façon ironique : Think Big Sti.
Le nationalisme québécois n'est pas meilleur ou pire que les autres nationalismes à travers le monde, qu'ils soient canadien, américain, français, allemand, indien, chinois, chilien, sénégalais, etc. Le nationalisme peut avoir des inflexions tout autant émancipatrices que réactionnaires selon les conjonctures politiques, les récits qu'il porte et le type de société qu'il vise à instituer. Le nationalisme peut être articulé à des luttes de libération et de décolonisation, tout comme à des projets de « Reconquête » nationale à la Éric Zemmour.
Bref, ce texte n'est pas un procès du nationalisme en tant que tel, mais une réflexion sur le récit national que vous voulons, et sur celui que nous devons absolument rejeter, comme celui du suprémacisme blanc arboré de fleurs de lys.
PSPP et ses dissidents radicalisés
Ce qui frappe l'imaginaire dans le slogan « Je me souviens qu'un Québec blanc », ce n'est pas seulement la bannière de Shawinigan. C'est ce qui se passe juste après la condamnation. Dans les fils de commentaires qui suivent la publication de PSPP dénonçant les Second Sons, des internautes l'apostrophent et le désignent comme un « traître à sa nation » pour avoir osé nommer le racisme portée par cette action.
Je suis heureux que PSPP ait réagi de la sorte, car l'indifférence ou la validation de ce discours suprémaciste blanc aurait été malaisant, voire un suicide politique, notamment après la controverse récente suscitée par le rapport du OUI Québec. Ce dernier identifiait le recul du « vivre-ensemble » et suggérait d'adopter un discours moins hostile à l'endroit de l'immigration pour élargit le camp de l'indépendance.
Or, le chef du Parti québécois se trouve pris entre deux exigences contradictoires liées à sa coalition gauche/droite visant l'indépendance : 1) ne pas s'aliéner la base militante souverainiste en faveur d'une vision inclusive (représentée par QS, les OUI Québec et plusieurs organisations de la société civile) ; 2) ne pas s'aliéner les nationalistes conservateurs (ou ethno-nationalistes) misant d'abord sur la protection de l'identité nationale comme socle ultime de la vie politique.
Notons que PSPP souhaite élargir au maximum la coalition du camp indépendantiste, allant de QS à Maxime Bernier. Cela dit, il fait plus souvent des clins d'oeil à la droite conservatrice (en rivalisant avec le PCQ) plutôt qu'à la gauche qui fut jadis acquise à Québec solidaire. De plus, il tolère la présence du groupe d'extrême droite Nouvelle Alliance dans ses rangs, en mettant la ligne rouge du « discours haineux » comme code de conduite.
Bref, PSPP tolère mieux les groupes d'extrême droite proche de lui que les méchants suprémacistes blancs d'origine exogène, canadienne ou internationale comme les Second Sons. Il trace une ligne rouge face à des suprémacistes trumpistes ouvertement racistes, mais accepte tout de même un ethno-nationalisme québécois misant sur l'entrisme comme stratégique politique.
Pour un parti qui critique abondamment « l'entrisme religieux » et le frérisme, il faudrait porter une vigilance tout aussi grande face à l'entrisme des groupes d'exrême droite dont certains ont commencé à le renier sur les médias sociaux.
Ceux-ci ne viennent pas de nulle part, et plusieurs reprennent mot pour mot le vocabulaire du Grand remplacement, comme ce commentaire révélateur d'un internaute qui se désole de la réaction de PSPP qui favoriserait une « immigration de remplacement nègroïde, maghrébine et indienne », comme si c'était là un argument politique ordinaire. Le compte « Adrien Arcand Québec », qui fait référence au fasciste québécois des années 1930, traite le chef du PQ de traître à la « race canadienne-française ». Ces gens ne surgissent pas du néant. Ils ont été formés, nourris, recrutés quelque part.
Penser le terreau
Ce fameux « quelque part », c'est précisément ce dont il faut parler. Et c'est là que le déni s'installe. Ce n'est pas un déni des groupuscules suprémacistes eux-mêmes, que tout le monde condamne volontiers, mais du terreau culturel qui les rend possibles, qui les alimente, qui recycle leurs thèmes en les rendant présentables.
Dans Fascisme tranquille (Écosociété, 2025), je propose le concept de fascisation pour désigner ce processus : non pas l'avènement soudain d'un régime fasciste, mais la lente sédimentation de dispositions, de discours, de pratiques et de réflexes culturels qui normalisent les hiérarchies ethniques, ethnicisent les problèmes sociaux et réduisent progressivement l'espace politique des minorités.
Depuis la publication de mon livre, j'ai également découvert via les travaux d'Ugo Palheta (Comment le fascisme gagne la France, 2025) et Mathieu Rigouste (La guerre globale contre les peuples, 2025), que la fascisation n'opère pas seulement au niveau culturel (discours, mythes, symboles), mais aussi sur le plan des dispositifs législatifs, juridiques, technologiques et militaires visant à favoriser la répression de groupes marginalisés ou de mouvements sociaux de résistance, via un continuum de répression allant du libéralisme autoritaire à la violence coloniale, en passant par l'incarcération de masse, l'impérialisme, l'État d'exception, etc.
Or, je vais me concentrer ici sur la fascisation culturelle, c'est-à-dire le travail médiatique et culturel souterrain, la partie immergée de l'iceberg, invisible aux personnes qui ne regardent que la surface des phénomènes.
L'écosystème de la haine ordinaire
Il existe bel et bien un écosystème qui alimente cette dynamique autoritaire. Il serait commode de croire que les Second Sons et leurs semblables constituent une pathologie isolée, un sous-produit accidentel de la modernité numérique, sans lien organique avec le reste du paysage culturel et politique québécois.
Cette croyance est une fiction rassurante qui prend la forme suivante : « Ce sont des méchants racistes, alors que nous sommes une société ouverte et plurielle. L'extrême droite est phénomène marginal qu'il faut combattre par la condamnation morale, le fait de cultiver le vivre-ensemble, et tout ira bien. »
Or, ce narratif rassurant ne tient pas la route malgré ses bonnes intentions. L'histoire est plus complexe, car l'extrême droite a des racines économiques, technologiques et médiatiques plus profondes. L'analyse critique de l'écoystème de la haine est très difficile à concevoir pour les personnes qui baignent dans cet écosystème médiatique. Tout comme les poissons qui ne voient pas l'eau dans laquelle ils nagent, les chroniqueurs populistes se bornent à des opinions simplistes et polémiques sans distance face à leur milieu.
La normalisation politique du registre ethnique
Prenons les grands médias. Depuis des années, des chroniqueurs influents des plus importantes plateformes francophones du pays (Journal de Montréal, TVA, QUB radio, Radio X) produisent avec une cadence industrielle un discours structuré autour de quelques obsessions : l'islam qui « s'installe à l'école », les immigrants qui « méprisent le Québec », le Canada devenu « bar ouvert pour les terroristes », Laval qui se transforme en ville arabe », Radio-Canada qui propage le « racisme anti-Blancs », la diversité comme menace existentielle à la cohésion nationale.
Ces titres ne sont pas des dérapages isolés. Ils forment une grammaire cohérente, répétée semaine après semaine, dont les effets cumulatifs sur la perception publique sont documentés par la recherche en communication politique.
Ce n'est pas du fascisme. Personne ne devrait dire que ces chroniqueurs sont des nazis. Mais ce discours fait un travail précis : il ethnicise les problèmes sociaux, il désigne des boucs émissaires racialisLa normalisation politique du registre ethniqueés, il prépare le terrain affectif et symbolique sur lequel les groupuscules suprémacistes viendront ensuite semer leurs graines.
La différence entre le chroniqueur qui publie un texte sur « l'incompatibilité civilisationnelle » entre le Québec et l'islam, puis le militant masqué qui brandit une bannière sur le « Québec blanc », n'est pas une rupture radicale entre deux visions du monde. Il s'agit de deux niveaux d'intensité d'un même discours politique visant à nommer incompatibilité structurelle entre groupes ethniques. L'un emprunte un ton poli et diplomatique pour normaliser un récit ; l'autre emprunte un ton direct et provocateur, afin de recruter des gens qui voudraient aller plus loin et passer à l'action.
Cela revient à dire, selon différents degrés de sophistication : « vous, immigrants issus de pays non-européens, vous n'êtes pas bienvenus chez nous. Si vous venez, vous devez adopter nos valeurs et vous assimiler à notre culture, sinon on va vous faire la vie dure, et dans le pire des cas, on va vous déporter ».
Bref, c'est un continuum de radicalité, comme le nomme justement le collectif Montréal Antifasciste dans sa cartographie de l'extrême droite québécoise de 2026. On peut même citer les discours qui nient le racisme systémique envers les personnes non-blanches, mais qui affirment que la seule vraie forme de discrimination serait le « racisme anti-blanc ». Voici un exemple parmi d'autres :
La normalisation politique du registre ethnique
Ce continuum traverse aussi la politique institutionnelle. La Coalition Avenir Québec a gouverné pendant deux mandats en fonctionnant selon un principe simple : chaque problème social a une cause unique, l'immigration. La crise du logement ? L'immigration. La crise des services publics ? L'immigration. La montée de l'homophobie, du sexisme ou de la criminalité ? L'immigration.
Ce réductionnisme n'est pas une maladresse rhétorique : c'est une stratégie délibérée de construction d'un ennemi intérieur ethniquement défini, empruntée directement au répertoire des droites identitaires européennes. La Loi 21, sous couvert de laïcité, cible dans les faits les femmes portant le hidjab. La loi 9 enfonce le clou. Et Bernard Drainville, dans la course à la succession de Legault, évoque en sous-texte la « préférence nationale », un concept issu du Rassemblement national en France, sans que cela ne provoque de tempête politique.
Le Parti Québécois, lui, a effectué ces dernières années un virage vers une droite plus dure au niveau identitaire. Le même chef qui vantait jadis les vertus de l'inclusion accorde aujourd'hui des entrevues à Rebel News, invoque le spectre des Frères musulmans pour agiter la peur de l'entrisme, et courtise méthodiquement l'électorat que la CAQ n'a pas su satisfaire sur le terrain identitaire.
Enfin, le chef du PQ a par la suite appelé à « condamner les deux extrêmes » qui contribueraient à la polarisation politique actuelle. Cette déclaration prévisible vise à conforter sa base électorale conservatrice qu'il cherche à séduire, tout en se positionnant au centre, de façon rhétorique, incarnant ainsi la modération et le juste milieu.
Mais de quel extrême parle-t-il au juste ? Fait-il référence à cette fameuse « gauche radicale », aux wokes ou aux antifascistes ? S'agit-il du discours qui s'oppose directement au suprémacisme blanc en prônant un Québec inclusif, comme les OUI-Québec (qui serait noyauté par Québec solidaire) ?
C'est précisément dans cette zone grise, entre la condamnation de façade et la complicité pratique, qu'on produit l'humus le plus fertile pour la croissance des groupuscules suprémacistes blancs et néofascistes. Bien sûr, PSPP ne fait pas cela délibérément, et je ne crois pas sincèrement que ce soit son objectif, car il cherche tout simplement à prendre le pouvoir avec une société qui est globalement plus à droite qu'il y a 10 ans. Mais la droitisation du discours a un effet bien réel sur les groupes qui sont encore plus à droite ; ils se sentent plus libres et légitimes de s'exprimer et de prendre la rue avec leurs discours haineux.
La métapolitique à l'œuvre
Certains groupes travaillant avec un récit d'extrême droite décomplexée assument bien cette stratégie métapolitique théorisée par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite européenne depuis les années 1970 : avant de conquérir le pouvoir politique, il faut conquérir le pouvoir culturel. Modifier le sens des mots, déplacer les seuils du dicible, rendre familiers des thèmes autrefois marginaux.
Ce travail, des plateformes comme Nomos-TV et son entourage le font explicitement, consciemment, avec une compréhension stratégique de ce qu'ils construisent. Mais ils ne travaillent pas seuls : les chroniqueurs des grands médias, sans nécessairement partager leurs objectifs, font avancer le même travail souterrain, produisant une désensibilisation progressive de l'opinion publique aux thèmes de l'extrême droite.
Gramsci appelait hégémonie cette capacité à faire passer pour du « bon sens » ce qui est en réalité une vision du monde particulière, intéressée, construite. L'hégémonie du nationalisme identitaire au Québec, avec ses thèmes de la menace migratoire, du racisme anti-blanc, de la laïcité comme bouclier ethnique, du natalisme pour ressusciter la race canadienne-française, n'est pas tombée du ciel. Elle a été patiemment construite, institutionnalisée dans des médias, légitimée par des intellectuels, relayée par des politiciens. Les Second Sons en sont les héritiers bruyants et maladroits.
Condamner ne suffit pas
Que faut-il retenir de tout cela ? D'abord, que la condamnation unanime des groupuscules suprémacistes, bien que nécessaire, est insuffisante si elle séparée de moyens d'action pour combattre les causes du problème, ou si elle refuse de regarder l'écosystème qui les produit.
En d'autres termes, le fait de condamner les Second Sons sur papier tout en continuant à diffuser des chroniques sur le « racisme anti-blancc » et de marteler des discours sur la « submersion migratoire » pour expliquer tous nos problèmes sociaux, c'est éteindre l'incendie avec de l'essence.
Ensuite, si la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec pour normaliser le récit suprémacisme blanc, elle reste sous pression constante. Chaque titre islamophobe, chaque invocation du Grand Remplacement normalisée dans une chronique, chaque politicien qui utilise le lexique des droitistes radicaux pour quelques points dans les sondages déplace ce seuil. La logique du continuum de radicalité implique que ce qui est aujourd'hui choquant peut devenir banal, et que ce qui est aujourd'hui marginal peut devenir mainstream, à condition que le travail de déplacement culturel se poursuive sans opposition sérieuse.
Enfin, un antifascisme digne de ce nom ne peut se limiter à dénoncer les groupuscules aux marges. Il doit s'attaquer au cœur du problème : les conditions de possibilité culturelles, économiques, médiatiques et politiques qui rendent ces groupuscules viables, recrutables, audibles. Ce travail est plus difficile, plus controversé, et expose à des accusations de mauvaise foi de la part de ceux qui préfèrent que l'iceberg reste invisible.
C'est précisément parce que la plus grande partie de l'iceberg se trouve sous la surface que l'image reste si juste. Ce qu'on a vu à Shawinigan n'est pas une anomalie. C'est un symptôme. Et les symptômes ne disparaissent pas quand on se contente de les condamner.
Pour guérir d'une maladie (sociale ou politique), il faut comprendre les causes du phénomène et développer des moyens pratiques pour agir sur elles. Cela veut dire identifier des remèdes pour rétablir les conditions de la santé de l'organisme, et/ou établir des traitements pour atténuer les souffrances des individus et des communautés à court terme, dans la perspective d'une solution plus globale et transformatrice à long terme.
Cela implique deux éléments, que j'aimerais développer dans des articles ultérieurs : 1) transformer le système socio-économique dans son ensemble, pour fonder une vraie économie démocratique décentralisée, une économie axée sur la satisfaction des besoins sociaux dans les limites planétaires, c'est-à-dire une société post-capitaliste ; 2) repenser la question de l'identité nationale en l'ouvrant sur d'autres possibles, via la notion de peuple-archipel, d'identités biorégionales, de créolisation des cultures et des pratiques sociales, visant à habiter autrement le territoire et favoriser l'auto-gouvernement via une souveraineté partagée entre peuples libres et égaux.
C'est tout un programme, mais cela est nécessaire pour combattre le mal à la racine et proposer un modèle soutenable et un récit inspirant pour sortir de la polycrise actuelle. À mes yeux, comme le statu quo est insoutenable, il n'y a pas d'alternative : Refondation démocratique ou Fascisation, ou comme le disait Rosa Luxemburg autrefois : Socialisme ou Barbarie
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