Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Lancement de la Mosaïque des résistances et panel

8 juin, par Observatoire pour la justice migrante — , ,
4 juin 2026 LUTTER CONTRE LA FASCISATION DU MONDE Conversation avec Naomi Klein, Bill Fletcher. Jr et Aparna Sundar Kathleen Cole et Julie Robillard, animée par Aurélie (…)

4 juin 2026

LUTTER CONTRE LA FASCISATION DU MONDE

Conversation avec Naomi Klein, Bill Fletcher. Jr et Aparna Sundar Kathleen Cole et Julie Robillard, animée par Aurélie Lanctôt.

Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent — sociales, économiques, écologiques, sanitaires, politiques. Les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant. Ce qui se passe n'est pas une série de crises parallèles mais un projet structuré qui avance à une vitesse vertigineuse.

Devant l'urgence, dissocier nos luttes n'est plus une option. Ce qui se construit doit être large, pluriel, ancré ici et tissé ailleurs. C'est dans cet esprit que naît la Mosaïque des résistances, personne ne lâche la main de personne : un mouvement en construction au Québec, résolument large et diversifié, qui lutte contre la fascisation du monde et la montée des droites et des extrêmes droites, avec un ancrage québécois et des solidarités qui se tissent au-delà des frontières.

Le 3 juin, nous avons organisé à un espace d'échange et de réflexion pour marquer le lancement de cette coalition, en présence de la journaliste et autrice Naomi Klein, du syndicaliste et militant afro-américain Bill Fletcher Jr, de la chercheuse et militante de solidarité avec l'Asie du Sud Aparna Sundar, l'organisatrice communautaire et professeure de sciences politiques basée à Minneapolis, Kathleen Cole, et Julie Robillard du Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MEPACQ). La conversation sera animée par la professeure et essayiste Aurélie Lanctôt.

Retour sur les débats stratégiques au coeur de la lutte pour l’indépendance du Québec

3 juin, par Bernard Rioux — ,
Le mouvement souverainiste québécois n'a jamais été un bloc monolithique. Depuis ses origines, il est traversé par des tensions profondes qui ne portent pas seulement sur des (…)

Le mouvement souverainiste québécois n'a jamais été un bloc monolithique. Depuis ses origines, il est traversé par des tensions profondes qui ne portent pas seulement sur des stratégies électorales, des calendriers référendaires ou des alliances partisanes, mais sur une question bien plus fondamentale : quelle indépendance voulons-nous, pour qui, et par quels moyens ? Comment se situent les principaux acteurs face à cet enjeu essentiel ? Quel type de consultation doit-on offrir à la population du Québec ? Comment évaluer la conjoncture dans laquelle se pose la perspective de lutte l'indépendance ?

1. Le bloc fédéraliste : gestion de la dépendance et négation de l'autodétermination des nations opprimées dans l'État canadien

Pour répondre à ces questions, il faut partir de deux constats essentiels. D'abord, l'État canadien a été construit sur l'oppression nationale — de la nation canadienne-française, des peuples autochtones et Inuit et du peuple acadien. Toute remise en question de cet État devra nécessairement passer par la contestation de ces rapports coloniaux. Ensuite, l'indépendance du Québec implique la remise en question de l'intégrité d'un des États impérialistes les plus importants, un allié des États-Unis d'Amérique. L'impérialisme canadien résistera farouchement à toute tentative de séparation du Québec ou à la reconnaissance de l'autodétermination des nations opprimées, non pas simplement à cause de telle ou telle figure politique, mais en raison des fondements mêmes de cet État et de son rôle dans le système impérialiste nord-américain. La fin de cette domination ne pourra advenir que sous la pression d'un vaste mouvement populaire capable de construire des solidarités actives du peuple du Québec avec le mouvement ouvrier du reste du Canada et avec les nations autochtones — ces dernières constituant aujourd'hui des forces de résistance au cours extractiviste et pétrolier de l'État fédéral.

Depuis la défaite référendaire de 1995, l'État canadien s'est doté d'instruments juridiques pour encadrer et neutraliser toute velléité d'autodétermination québécoise. Au premier rang figure la Loi sur la clarté, qui confère au Parlement fédéral le pouvoir de juger de la validité même d'une question référendaire et de la majorité requise pour reconnaître sa légitimité. Le gouvernement Carney prolonge cette tradition : refus du principe du 50 %+1, défense inconditionnelle de l'unité canadienne, et volonté affichée de faire prévaloir les projets d'exploitation des énergies fossiles et des matériaux stratégiques sur les droits du Québec et des Premières Nations — révélant ainsi la nature profondément extractiviste de l'État fédéral.

Au niveau provincial, le bloc fédéraliste se décline en deux variantes. La CAQ prétend défendre l'autonomie du Québec dans le cadre du fédéralisme canadien, tout en refusant d'affronter le contrôle fédéral sur les principaux leviers économiques : la monnaie, les principaux moyens de communication, la politique d'immigration, la politique internationale et les accords commerciaux. Le Parti libéral du Québec va plus loin encore, en défendant un fédéralisme intégral et en mobilisant la peur autour des enjeux immédiats — santé, coût de la vie, logement — pour étouffer la question nationale, tactique éprouvée lors des deux référendums précédents. Ce parti prépare une nouvelle campagne destinée à attribuer à l'instabilité d'un éventuel référendum les difficultés économiques du Québec, afin de consolider les rapports de domination que l'indépendance vise précisément à remettre en cause.

2. Le bloc péquiste ou le souverainisme mitigé

Sur le terrain national, le Parti québécois a constamment cherché une solution de compromis avec l'impérialisme canadien. La proposition de souveraineté-association visait à renforcer les prérogatives politiques du Québec (pouvoir souverain du Québec sur toutes ces lois et traités) tout en maintenant une association avec le reste du Canada. Cette recherche d'accommodation est même passée, après la défaite référendaire de 1980 par la phase du « beau risque », qui consistait à établir une nouvelle modalité d'intégration du Québec dans l'ensemble canadien à partir de revendications somme toute minimales. Le référendum de 1995 s'est tenu sur la base d'une souveraineté-partenariat qui maintenait des institutions confédérales communes.

Depuis 1995, l'histoire du PQ est celle d'un report permanent de l'échéance référendaire. Bouchard, Landry, Boisclair, Marois, Lisée — tous ont reculé devant la tenue d'un référendum, invoquant l'absence de « conditions gagnantes ». Cette posture a progressivement vidé le projet péquiste de souveraineté de son urgence et démobilisé sa base. Paul St-Pierre Plamondon a tenté de rompre avec cette logique en s'engageant à tenir un référendum dans un premier mandat. Mais cet engagement se heurte à des réalités contraignantes : le soutien à la souveraineté plafonne à un peu plus du tiers de la population dans les sondages récents et près des deux tiers s'opposent à la tenue d'un référendum. PSPP lui-même n'a pas exclu d'attendre la fin du mandat de Donald Trump — alimentant les accusations de recul qui fragilisent sa crédibilité.

Sur le terrain social, le PQ incarne l'ambiguïté constitutive d'une tradition qui a toujours oscillé entre un nationalisme populaire progressiste et une gestion bourgeoise des affaires de l'État québécois. Son héritage réformiste est réel : loi sur le financement des partis politiques, loi anti-briseurs de grève, assurance-automobile et protection du zonage agricole ; équité salariale ; garderies à cinq dollars et assurance médicaments. Cet héritage a longtemps permis au PQ de lier le projet national à une amélioration concrète des conditions de vie de la majorité populaire. Mais il a toujours coexisté avec des compromis structurels : Lévesque imposait des décrets contre les syndicats du secteur public en 1981 ; Bouchard négociait le « déficit zéro » en comprimant les services publics. La Charte des valeurs de Marois, présentée comme une défense de la laïcité, ciblait en pratique les personnes racisées et fragilisait le lien entre le mouvement national et les communautés issues de l'immigration.

Avec PSPP, ce balancement semble s'être résolu en faveur d'un nationalisme identitaire centré sur la dénonciation de l'importance l'immigration et exigence de la conformité culturelle sous le prétexte de la défense de la laïcité. En associant systématiquement la crise du logement, les difficultés d'accès aux soins et le déclin du français à une immigration présentée comme « incontrôlée », le chef péquiste recycle des discours qui font des personnes migrantes les boucs émissaires des contradictions du capitalisme québécois.

Le rapport d'OUI Québec, issu d'une consultation de cinquante organisations, en mesure les dégâts : 64 % des groupes consultés estiment que le Québec a reculé sur le vivre-ensemble avec les immigrants, 77 % réclament un vaste projet de société, et 71 % expriment un fort sentiment d'impuissance. La formule la plus percutante du document résume l'enjeu : « nous avons remplacé la fierté par la fermeture ». D'anciens piliers du parti reconnaissent publiquement que ce discours nuit à l'élargissement de la base sociale de l'indépendance, tandis que l'aile identitaire la plus radicale, incarnée par Mathieu Bock-Côté, répond en qualifiant ces critiques d'« idiots utiles du fédéralisme » — révélant par là la profondeur de la fracture interne.

Une stratégie qui marginalise les travailleurs et travailleuses issu·e·s de l'immigration — qui représentent une part croissante du salariat québécois, particulièrement dans les secteurs de la santé, des services et du travail précaire en agriculture ou dans la restauration — ampute le mouvement national de forces sociales essentielles et sert objectivement les intérêts des classes dominantes, qui ont tout intérêt à maintenir les classes populaires divisées sur la question de l'indépendance.

Sur la question des Premières Nations, le PQ aborde la relation avec prudence calculée. Son « Livre bleu » sur l'indépendance inclut un chapitre sur les Premières Nations, tout en précisant que leur consentement, s'il est « hautement désirable » sur les plans politique et moral, n'est pas juridiquement requis. Cette formulation révèle une conception de la souveraineté québécoise qui reste centrée sur l'État-nation colonial, cherchant l'adhésion autochtone sans accorder de droit véritable à l'autodétermination.

3. Un bloc de gauche : l'indépendance doit porter un projet d'émancipation sociale et nationale

Face au bloc fédéraliste et au nationalisme conservateur du PQ, Québec solidaire et l'ensemble de la gauche sociale indépendantiste défend une conception radicalement différente de l'indépendance — non pas comme simple création d'un nouvel État, mais comme reconquête collective du pouvoir par la majorité populaire sur ses ressources, ses institutions et son destin. Cette conception implique la nationalisation démocratique (socialisation) des secteurs stratégiques de l'économie, la planification écologique de la production, de la répartion et des échanges, la garantie des droits à la santé, à l'éducation et au logement, et l'inscription d'une égalité réelle entre les femmes et les hommes dans la Constitution d'un Québec indépendant.

Sur la question de l'inclusion, Québec solidaire et la gauche sociale défendent explicitement un projet d'indépendance qui considère les néo-Québécoises et néo-Québécois comme des sujets du projet national et non comme une menace à contenir. Ruba Ghazal souligne que des jeunes issu·e·s de l'immigration adhèrent à un projet d'indépendance inclusif, mais qu'ils entendent trop souvent un discours qui leur donne « l'impression que tout est de leur faute ».

Sur la question autochtone, Québec solidaire a proposé le projet de loi 698 co-construit avec les Premières nations visant à obtenir leur consentement préalable, libre et éclairé avant toute nouvelle mesure législative touchant leurs communautés. La démarche a été construite en collaboration continue avec les Premiers Peuples, démontrant qu'il est possible de travailler d'égal à égal. Cette position procède d'une rupture de principe avec le cadre colonial : l'indépendance du Québec ne peut pas être construite sur la négation des droits et des territoires des peuples autochtones, sous peine de reproduire à une autre échelle la logique coloniale qu'elle prétend dépasser.

4. Le choix stratégique : majorité nationale ou majorité populaire ?

Deux grandes orientations s'affrontent pour construire une majorité en faveur de l'indépendance. La première mise sur le rassemblement tous azimuts. Il s'agirait d'unir les indépendantistes de gauche et de droite autour de l'objectif minimal de la souveraineté, en remettant après l'indépendance le débat sur le projet de société afin de ne pas en faire un obstacle à la construction du camp du Oui. La seconde mise sur la construction d'une majorité populaire autour d'un projet de société égalitaire, féministe et antiraciste, faisant de l'indépendance le vecteur d'une transformation sociale profonde.

La première stratégie a une longue histoire dans le mouvement souverainiste : elle est au fondement de la logique de convergence qui a périodiquement conduit des forces de gauche à se subordonner au PQ au nom de l'unité référendaire. Mais elle est traversée de contradictions qu'elle ne peut pas résoudre. Il n'existe pas d'indépendance socialement neutre. Toutes les questions concrètes : — quelle monnaie, quelles relations avec Ottawa, quel droit du travail, quelle place pour les nations autochtones, quelle politique d'immigration, quel partage des richesses, quelle transition écologique,… — révèlent immédiatement des divergences profondes entre la droite et la gauche indépendantistes. Vouloir les escamoter, c'est soit produire un projet si vague qu'il ne mobilise personne, soit laisser l'un des camps imposer silencieusement son contenu à l'autre. C'est d'ailleurs ce qui s'est toujours produit : lorsque la gauche souverainiste a convergé derrière le PQ, c'est le contenu social et économique du PQ — et non celui de la gauche — qui a défini le projet présenté à la population.

Les exigences de transformation sociale, les droits des travailleuses et travailleurs, les revendications féministes et antiracistes devraient pour cette stratégie être repoussées après une indépendance qui n'en garantirait nullement la réalisation. De plus, une coalition qui rassemble des chefs d'entreprise hostiles aux droits syndicaux et des travailleurs précaires, des nationalistes identitaires et des néo-Québécoises issu·e·s de l'immigration, ne forme pas un bloc social : elle forme une addition provisoire de groupes aux intérêts contradictoires, qui éclate dès que la campagne référendaire force à préciser le projet. Enfin, en remettant à plus tard le débat sur le projet de société, cette stratégie prive l'indépendance de ce qui pourrait la rendre mobilisatrice pour la majorité populaire : pourquoi une travailleuse de la santé, un locataire écrasé par le coût du logement ou une jeune femme racisée se battraient-ils pour une indépendance dont le contenu social reste délibérément indéfini ?

La seconde stratégie part d'une prémisse inverse : ce n'est pas en vidant l'indépendance de son contenu social qu'on construira une majorité, mais en lui donnant un contenu suffisamment fort pour que la majorité populaire y reconnaisse ses propres aspirations. Si le soutien à la souveraineté plafonne depuis trente ans, c'est en partie parce que le projet a été trop souvent présenté comme celui d'une nation culturelle homogène, géré par une élite francophone, sans que la majorité des gens qui travaillent et qui peinent à se loger y voient clairement leur intérêt. Construire une majorité populaire pour l'indépendance, c'est inverser cette logique : montrer que l'indépendance est un instrument au service de celles et ceux qui vivent et travaillent ici — quelle que soit leur origine — et que l'émancipation nationale est inséparable de l'émancipation sociale. Cette fusion du national et du social a été au cœur des mouvements de libération nationale les plus durables du XXe siècle. Concrètement, elle implique de lier l'indépendance au droit au logement, à la défense et à l'expansion des services publics, à la transition écologique, à l'égalité réelle entre les femmes et les hommes, et à la lutte contre le racisme systémique. Ce programme n'est pas un programme de gauche plaqué sur la question nationale. C'est la traduction de ce que signifie rompre réellement avec les structures de domination que perpétue l'ordre fédéral.

Cette approche est la seule capable de produire un véritable bloc social large — une coalition non pas d'appareils partisans mais de forces sociales organisées, ancrées dans des communautés réelles et capables de mobiliser durablement : le mouvement syndical, les organisations féministes, les groupes écologistes, les associations issues de l'immigration, les nations autochtones. Toutes ces forces ont des raisons objectives de soutenir une indépendance clairement porteuse d'une transformation sociale en leur faveur. Aucune n'a de raison de se mobiliser pour une indépendance dont le contenu social resterait suspendu à un accord futur entre élites politiques aux intérêts divergents. La majorité indépendantiste dont le Québec a besoin ne naîtra pas d'un pacte entre partis, mais de la convergence des luttes sociales et de la question nationale — par la démonstration, dans la pratique quotidienne du mouvement, que l'indépendance n'est pas le projet d'une fraction ethnique ou d'une élite gestionnaire, mais bien celui de la majorité de celles et ceux qui vivent, travaillent et luttent ici.

Québec solidaire et l'ensemble de la gauche de rupture a ici un rôle irremplaçable à jouer : non pas simplement critiquer les insuffisances du PQ depuis l'extérieur, mais construire activement les convergences entre le mouvement national, le mouvement syndical, les communautés autochtones et les communautés issues de l'immigration autour d'un projet commun — un Québec indépendant, écologique, social et décolonial.

5. Le référendum doit suivre le processus constituant

L'histoire référendaire du Québec pose une question que le mouvement indépendantiste n'a jamais vraiment résolue : pourquoi deux campagnes intenses, portées par des générations de militantes et militants, n'ont-elles pas suffi à convaincre une majorité de la population de franchir le pas ? La réponse courante — manque de leadership, conjoncture défavorable, peur économique savamment entretenue par le camp fédéraliste — n'est pas fausse, mais elle est insuffisante. Elle escamote une limite structurelle plus profonde, inhérente à la forme même du processus référendaire tel qu'il a été pratiqué jusqu'ici.

Le modèle référendaire québécois, tel qu'il est encadré par la Loi sur les consultations populaires, repose sur une logique fondamentalement descendante. Un gouvernement élu décide seul du moment, de la question et du cadre du vote. La population est ensuite convoquée à trancher, en quelques semaines de campagne, une question formulée sans elle et sur un projet de société dont elle n'a pas délibéré collectivement. Ce processus place la majorité populaire dans une position de réceptrice plutôt que d'actrice : on lui demande d'approuver ou de rejeter un projet qu'elle n'a pas contribué à construire.

Or la conscientisation politique — c'est-à-dire la transformation profonde du rapport qu'un peuple entretient avec sa propre capacité à se gouverner — ne se produit pas en quelques semaines de débats télévisés. Elle exige du temps, des espaces de délibération réels, une expérience collective du pouvoir et de ses possibles. Une campagne référendaire peut mobiliser des convictions déjà formées ; elle ne peut pas, à elle seule, en créer de nouvelles. En 1995, la quasi-victoire du Oui a reposé sur une montée en puissance émotionnelle dans les dernières semaines de campagne — montée qui exprimait un désir profond d'émancipation, mais qui s'est fracassée sur l'absence d'un projet de société suffisamment construit et approprié par la base pour résister à la pression du camp du Non. La mobilisation était réelle ; l'enracinement, insuffisant.

Le problème central n'est pas simplement de savoir si le Québec doit être indépendant, mais de savoir quel Québec indépendant nous voulons construire — quelles institutions le gouverneront, selon quelles valeurs, au service de quels intérêts, avec quels droits garantis pour quelles communautés. Cette question ne peut pas être tranchée par un parti politique, même souverainiste, même progressiste. Elle appartient au peuple dans son ensemble et ne peut être résolue que par un processus délibératif long, ouvert et véritablement constituant.

Une assemblée constituante n'est pas un simple comité d'experts chargé de rédiger une constitution. C'est un espace démocratique de construction collective, où des citoyennes et citoyens ordinaires élu·es, représentatifs de la diversité réelle de la société — débattent, négocient et décident des fondements du vivre-ensemble. Ce processus est en lui-même un acte d'émancipation politique : les gens cessent de se percevoir comme des administrés soumis aux décisions d'une élite parlementaire pour commencer à se vivre comme les auteurs légitimes de leur propre ordre politique. Il crée également l'espace dans lequel les forces sociales progressistes peuvent inscrire leurs exigences dans le projet fondateur, dépassant ainsi le dilemme récurrent de la gauche souverainiste — contrainte de choisir entre soutenir un projet d'indépendance dont le contenu social reste vague ou s'en écarter au risque d'affaiblir le camp du Oui.

C'est aussi le seul moyen de construire une relation véritablement nouvelle avec les nations autochtones. La question autochtone ne peut pas être réglée après l'indépendance, ni confiée à la bonne volonté d'un gouvernement souverainiste. Elle doit être au cœur du processus constituant lui-même, avec une participation pleine et entière des Premiers Peuples à la définition des fondements juridiques et institutionnels du nouveau Québec. Un référendum tenu sans ce travail préalable reproduirait, quelle que soit son issue, la logique coloniale de l'État canadien — simplement transposée sous drapeau québécois.

La séquence s'impose donc d'elle-même : le processus constituant doit précéder le référendum. Ce n'est qu'une fois que le peuple du Québec — dans toute sa diversité — aura eu l'occasion de débattre et de construire collectivement le projet de société qui accompagnera l'indépendance, que la question référendaire retrouvera toute sa force mobilisatrice. Le vote ne sera plus alors une réponse abstraite à une question formulée par un parti politique ; ce sera la ratification démocratique d'un projet que le peuple aura lui-même élaboré. La légitimité du Oui sera d'une tout autre nature — non plus celle d'une majorité arithmétique arrachée au terme d'une campagne émotionnelle, mais celle d'un peuple qui aura exercé, collectivement et délibérément, sa souveraineté.

Le mouvement indépendantiste n'a pas perdu en 1995 faute d'audace ou de mobilisation. Il a perdu parce que la question du Québec qu'il voulait construire après le Oui était restée trop vague, trop peu ancrée dans les aspirations concrètes de la majorité populaire. Apprendre cette leçon, c'est comprendre que le prochain référendum gagnant ne sera pas celui que l'on tiendra le plus vite, mais celui que l'on aura le mieux préparé — en laissant d'abord le peuple se saisir lui-même de la question.

Ces orientations stratégiques ont été pour l'essentiel élaborées dans des débats de Québec solidaire qui ont défini l'originalité du parti sur la question nationale. Elles méritent d'être défendues face des stratégies qui n'ont pas débouchés sur les résultats escomptés.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

PGIRE 3. La sobriété, voie de passage de la transition énergétique

2 juin, par Mouvement écocitoyen UNEplanète — , ,
Le 25 mai 2026 — En vertu de la Loi 24 (PL 69), le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie déposera à plus ou moins court terme le tout premier Plan de gestion (…)

Le 25 mai 2026 — En vertu de la Loi 24 (PL 69), le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie déposera à plus ou moins court terme le tout premier Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec.

Ce document structurant guidera nos choix énergétiques jusqu'en 2050, avec des révisions tous les six ans. La loi précise qu'il devra établir des objectifs en matière de sobriété et d'efficacité énergétiques — un volet intégré sous la pression des partis d'opposition et de la société civile, mais qui n'occupe pas la place qui lui revient dans leRapport préliminaire en vue de l'établissement du PGIRE publié par le MEIE en janvier 2026 et commenté récemment par la Régie de l'énergie et plusieurs experts.

Ce rapport propose trois scénarios de demande : faible (D1), intermédiaire (D2) et forte (D3). Le scénario D2, le seul présenté avec un certain degré de détail, ne prévoit qu'une baisse minime de la demande totale d'énergie entre 2022 et 2050 : les gains réalisés en transport et dans les bâtiments sont presque entièrement annulés par la croissance industrielle. Quant au scénario D1, apparemment trop ambitieux pour le MEIE, il ne prévoit qu'une réduction de 13 % de la demande d'ici 2050 — alors que la simple conversion des énergies fossiles à l'électricité pour la majorité des usages, combinée aux avancées technologiques et à la lutte au gaspillage, devrait conduire à des économies bien supérieures.

Pas de carboneutralité sans sobriété

Le pétrole et le gaz fournissent aujourd'hui plus de la moitié de l'énergie consommée au Québec. Entièrement importés, ces combustibles fossiles sont responsables d'environ 70 % de nos émissions de GES, creusent notre déficit commercial de plus de 10 milliards chaque année et nous exposent aux soubresauts des marchés internationaux. Nous devons nous en affranchir le plus vite possible. Mais sans nier la pertinence de certains projets d'énergies renouvelables, il serait très risqué de tenter de le faire en misant exclusivement sur la construction de nouvelles infrastructures et sur d'hypothétiques technologies de séquestration du carbone : la faisabilité du plan pharaonique qui est présentement envisagé soulève des doutes sérieux, sa désirabilité écologique et sociale est loin de faire l'unanimité.

Les grands chantiers énergétiques — barrages, éoliennes, parcs solaires, lignes de transport, usines de biométhanisation ou de production d'hydrogène — soulèvent d'incontournables enjeux d'acceptabilité sociale et de protection des milieux naturels, agricoles et habités. Leurs coûts sont colossaux : les nouveaux approvisionnements électriques coûteraient près de trois fois plus cher que les anciens et le doublement des capacités d'Hydro-Québec paverait la voie à une explosion tarifaire. Quant aux gaz de sources renouvelables, leurs coûts élevés, la disponibilité incertaine de la biomasse et un bilan climatique et écologique contesté rendent non crédibles les volumes estimés dans le Rapport préliminaire. Enfin, les embûches matérielles et humaines s'avèrent redoutables. L'ex-président d'Hydro-Québec, Michael Sabia, a lui-même reconnu en commission parlementaire que la rareté de la main-d'œuvre qualifiée et la capacité de la chaîne d'approvisionnement constituent des défis majeurs pour réaliser les investissements envisagés de 150 à 185 milliards de dollars.

Face à ces écueils, planifier la transition en priorisant uniquement des mégachantiers d'infrastructures au détriment de la sobriété serait périlleux. Une telle approche risquerait de prolonger notre dépendance aux énergies fossiles bien au-delà des échéances fixées — et de compromettre la transition elle-même.

Jusqu'où peut-on aller ?

L'Europe offre des points de repère utiles. Consciente du rôle essentiel que la sobriété doit jouer dans la transition, l'Union européenne impose à ses États membres des cibles contraignantes afin de réduire de 38 % la consommation d'énergiefinale d'ici 2030 par rapport aux prévisions de 2007. L'Allemagne a inscrit dans une loi sa cible de baisse de laconsommation finale d'énergie de 45 %d'ici 2045, par rapport à 2008. La Francevise une diminution de 50 % de sa consommation d'énergie finaled'ici 2050 par rapport à 2012, tout en poursuivant une réindustrialisation de son économie. Ces ambitions reposent sur des études étoffées démontrant qu'une sobriété réelle est indispensable pour la décarbonation.

Une sobriété conviviale

La sobriété implique des freins à la surconsommation mais ne signifie pas un retour à l'âge de pierre. Déployée de manière à assurer la sécurité et l'épanouissement de toutes et tous, elle peut au contraire améliorer la qualité de vie. Les recherches en sciences sociales suggèrent d'ailleurs qu'une société plus égalitaire et moins orientée vers la consommation est aussi une société plus heureuse. Des quartiers complets et des milieux de vie à échelle humaine réduisent les besoins de déplacement. Des investissements dans le transport actif, collectif et partagé renforcent l'équité sociale. Des politiques publiques qui placent l'humain et la nature au cœur du modèle économique rendent superflues bien des infrastructures énergétiques coûteuses.

Bref, la sobriété est notre véritable voie de passage vers un système énergétique alliant décarbonation, autosuffisance, abordabilité et préservation des territoires. Elle doit figurer en tant que filière numéro un dans le PGIRE — et non pas être cantonnée au rôle de vœu pieux en préambule.

Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :

Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
André Bélanger, Fondation Rivières
Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
Karl Janelle, Coalition climat Montréal
Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
Stéphanie Pelletier, Mères au front
Martin Poirier, Rimouski en transition
Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
Claude Vaillancourt, Attac Québec
Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
Chloée Guillette, Demain Verdun
Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

PGIRE 1 : Le premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques du Québec ne doit pas être bâclé

2 juin, par Mouvement écocitoyen UNEplanète — , ,
Première de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril (…)

Première de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous. Voir aussi : PGIRE 2. Le gaz naturel, l'éléphant dans la politique énergétique du Québec et PGIRE 3. La sobriété, voie de passage de la transition énergétique.

Mouvement écocitoyen UNEplanète
Coalition de groupes citoyens et de personnes pour le climat et la biodiversité.
Publié le 25 mai 2026

Le 25 mai 2026 — À l'exception des spécialistes et des militant·es très vigilant·es, la société civile a, en pratique, été écartée de la réflexion sur l'avenir énergétique du Québec. Des fonds publics dilapidés dans la filière batterie au volte-face en faveur des centres de données, du projet de doublement des capacités d'Hydro-Québec à l'envahissement du privé et à l'introduction surprise du nucléaire et de l'hydrogène bleu parmi les options envisagées : la population est réduite au rôle d'observatrice impuissante des stratégies que le gouvernement improvise en série pour propulser un développement industriel irréfléchi. L'élaboration du tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec aurait dû servir à corriger cette anomalie.

Attendu le 1er avril 2026 en vertu de la Loi 24 (PL 69), le dépôt du PGIRE a déjà été reporté « de plusieurs semaines ». Nous croyons que ce délai devrait être prolongé de plusieurs mois afin d'assurer la robustesse scientifique, sociale et économique du plan tout en observant les processus démocratiques qui lui conféreraient sa légitimité.

Des choix pour longtemps

Sorte de GPS collectif, le PGIRE guidera nos choix énergétiques pour 25 ans, avec des mises à jour tous les six ans. Les décisions qu'il inspirera à court terme auront des répercussions profondes et souvent irréversibles à long terme. C'est sans doute pourquoi la Loi 24 exige que le ministre « consulte la population » et « soumette le plan à la Régie de l'énergie afin qu'elle donne son avis ». Or, l'examen des documents publiés en lien avec ce plan — soit le Rapport préliminaire du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE), les avis et mémoires transmis à la Régie de l'énergie et enfin, l'avis que la Régie a émis en réponse au Rapport préliminaire du MEIE — révèle que le MEIE a failli à ces obligations. Il démontre aussi qu'à moins de réorientations majeures, le MEIE engagera le Québec vers des choix risqués pour sa décarbonation, sa sécurité énergétique, la santé du territoire, l'abordabilité de l'énergie et le climat social.

Une information fragmentaire et orientée

L'avis de la Régie sur le Rapport préliminaire du MEIE est implacable : en termes polis, il invite carrément le MEIE à refaire ses devoirs. Des experts ne sont guère plus tendres. Parmi eux, le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, juge que le Rapport préliminaire du MEIE « n'est pas le document sur lequel la Régie de l'énergie devrait se pencher selon la loi, puisqu'il n'est pas un plan » . Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal, observe que le Rapport préliminaire « semble ignorer les économies, les gains potentiels directs ainsi que les retombées économiques de la transformation du système énergétique ». LeRegroupement national des conseils régionaux de l'environnement du Québec dénonce que « ni les experts dont la Régie a retenu les services ni les participants au processus de consultation ni la Régie elle-même n'auront accès au PGIRE avant qu'il ne soit soumis à l'approbation du gouvernement ». Le PGIRE demeure donc une boîte noire qui, à moins de revirement imprévu, placera encore une fois la population devant le fait accompli.

Les valeurs absentes du débat

Nos choix énergétiques sont indissociables de nos choix de société. La décarbonation est-elle un impératif de sécurité publique et de justice intergénérationnelle ou un prétexte à l'escalade industrielle et numérique ? La surconsommation et la mobilité extrême sont-elles des valeurs cardinales ? L'énergie doit-elle enrichir des investisseurs ou garantir le droit à la chaleur et à la fraîcheur pour toutes et tous ? Ces questions fondamentales doivent faire l'objet d'un vrai débat public — et leurs réponses doivent orienter le PGIRE.

Des stratégies climatiques irréalistes, sans marge de précaution

Les scénarios du Rapport préliminaire visent une réduction d'au moins 80 % des émissions de GES d'ici 2050, par rapport à 1990, et la compensation des émissions résiduelles. Mais les moyens proposés pour y parvenir sont peu convaincants : absence d'effort crédible de sobriété, faible empressement à sortir du pétrole, détour troublant par le gaz naturel pour le camionnage, entêtement à privilégier le gaz naturel pour faire face aux pointes électriques, dépendance à des volumes illusoires de gaz renouvelable et à des technologies incertaines de séquestration du carbone, etc. Cette combinaison de cibles molles et de stratégies irréalistes laisse peu d'espoir quant à l'atteinte de la carboneutralité en 2050.

Se donner le temps de bien faire les choses

Les prétextes pour reporter l'adoption du PGIRE ne manquent pas, notamment la chaise musicale qui a placé trois ministres différents à la tête de son élaboration depuis l'adoption de la Loi 24, il y a onze mois. Le tout nouveau ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, Bernard Drainville, doit s'en saisir pour donner à la Régie de l'énergie le temps de jouer le rôle qui lui est dévolu selon la loi et lancer le débat de société si nécessaire et si largement réclamé, quitte à ce qu'un nouveau gouvernement reprenne la balle au bond après les élections d'octobre prochain.

Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :

Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
André Bélanger, Fondation Rivières
Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
Karl Janelle, Coalition climat Montréal
Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
Stéphanie Pelletier, Mères au front
Martin Poirier, Rimouski en transition
Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
Claude Vaillancourt, Attac Québec
Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
Chloée Guillette, Demain Verdun
Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

PGIRE 2. Le gaz naturel, l’éléphant dans la politique énergétique du Québec

2 juin, par Mouvement écocitoyen UNEplanète — , ,
Deuxième de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril (…)

Deuxième de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous.
Voir aussi : PGIRE 1. Le premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques du Québec ne doit pas être bâclé et PGIRE 3. La sobriété, voie de passage de la transition énergétique.

Mouvement écocitoyen UNEplanète
Coalition de groupes citoyens et de personnes pour le climat et la biodiversité.
Publié le 25 mai 2026

Le 25 mai 2026 — Inspirée d'une fable russe, l'expression « l'éléphant dans la pièce » désigne un problème évident que tout le monde choisit d'ignorer pour éviter un malaise. Elle décrit à merveille notre manière collective de ne pas faire face à l'avenir du gaz naturel — qui pourrait bien être le Waterloo de la décarbonation du Québec.

Pour s'en convaincre, il suffit d'assembler les bribes d'information sur le gaz naturel disséminées dans le Rapport préliminaire élaboré par le ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE) en vue de l'établissement du tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec. Les orientations qu'on y trouve mènent à une présence inquiétante de ce combustible dans le mix énergétique québécois jusqu'en 2050 et même au-delà.

Plein gaz sur le gaz

Le Rapport préliminaire du MEIE prévoit que le gaz naturel remplacera le diésel dans le transport lourd, avant d'être à son tour supplanté par l'hydrogène « bleu » — lui-même produit à partir de gaz fossile. Ce choix étonne, la faisabilité de l'électrification des camions lourds étant désormais largement admise pour au moins une grande partie des trajets. De plus, comme le souligne le Comité consultatif sur les changements climatiques, il existe un important potentiel de transfert modal du transport de marchandises vers le train, qui émet en moyenne 92 % moins de GES que le transport routier.

Le MEIE semble par ailleurs vouloir miser sur une prolifération des systèmes biénergie électricité-gaz pour faire face aux pointes de consommation électrique. L'expert Normand Mousseau a calculé que, si le scénario du MEIE se concrétisait, ces systèmes pourraient représenter un ahurissant 25 % du stock de chauffage résidentiel en 2040, soit plus d'un million de logements — alors que seulement 5 % des logements québécois sont actuellement alimentés en gaz. Le Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ) déplore pour sa part que le MEIE ait complètement ignoré les accumulateurs thermiques, décrits comme une « technologie propre, efficace et qui permet de décarboner à meilleur coût que la biénergie » pour la gestion des pointes.

Enfin, le Rapport préliminaire du MEIE n'a rien à proposer pour réduire la consommation industrielle de gaz énergétiques. Il prévoit simplement le remplacement graduel du gaz fossile par des combustibles de substitution, principalement le gaz naturel renouvelable (GNR). Cette hypothèse ne surprend pas car le remplacement éventuel du gaz fossile par le GNR est l'argument généralement invoqué pour justifier l'usage continu du gaz, non seulement en industrie mais aussi dans les autres secteurs.

Le GNR, bouée de sauvetage illusoire

Or, plusieurs spécialistes estiment que l'apport attendu du GNR s'avère physiquement irréaliste, économiquement exorbitant, écologiquement inquiétant et climatiquement douteux. À ce sujet, dans son avis à la Régie de l'énergie, le chercheur Mark Purdon souligne que le MEIE présente le GNR comme un substitut zéro émission sans que soient discuté, notamment, le décalage temporel entre la combustion et la repousse de la biomasse — qui se mesure en décennies dans le cas de la biomasse forestière. L'Association des consommateurs industriels de gaz estime quant à elle que « la place disproportionnée accordée aux bioénergies et au GNR en particulier repose sur une logique de substitution à grande échelle qui se heurte à des limites physiques d'intrants, à des incertitudes technologiques (…) et à des coûts intenables ».

L'enjeu véritable : le démantèlement du réseau gazier
En somme, l'hypothèse de la substitution à grande échelle du gaz fossile par le GNR n'est pas crédible et par conséquent, il est difficile d'expliquer pourquoi les scénarios du MEIE ne prévoient pas un abandon aussi rapide que possible du gaz — à moins de lire entre les lignes que l'objectif réel n'est pas de décarboner le Québec mais bien de protéger le réseau gazier dont certaines industries dépendent tout en retardant l'échouement des actifs d'Énergir. Le Rapport préliminaire du MEIE le dit d'ailleurs explicitement : les scénarios envisagés justifient « le maintien des infrastructures gazières dans la transition énergétique ». Malheureusement, toute démarche sérieuse de décarbonation mène inévitablement, au contraire, au démantèlement progressif de ce réseau.

Une conversation honnête s'impose

Ce démantèlement aura des impacts significatifs sur La Caisse et le Fonds de solidarité FTQ, propriétaires d'Énergir, et plus encore sur les travailleuses et travailleurs et les industries qui dépendent du gaz. Ces enjeux méritent d'être traités avec probité et au grand jour, en prenant les mesures nécessaires pour assurer une transition aussi harmonieuse que possible pour les personnes, industries et communautés touchées. Non pas en concoctant des stratégies boiteuses pour retarder l'inévitable et compromettre ce faisant la décarbonation, mais en affrontant les vraies questions : comment rediriger Énergir vers la nouvelle économie, comment harmoniser le tissu industriel québécois aux réalités du 21e siècle. Le succès de la décarbonation du Québec en dépend, tout comme le sort des personnes et des communautés dont l'avenir est lié à celui du gaz naturel.

Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :

Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
André Bélanger, Fondation Rivières
Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
Karl Janelle, Coalition climat Montréal
Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
Stéphanie Pelletier, Mères au front
Martin Poirier, Rimouski en transition
Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
Claude Vaillancourt, Attac Québec
Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
Chloée Guillette, Demain Verdun
Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Halte au massacre de sijilmassa

2 juin, par Mustapha Saha, YOUSSEF BOKBOT — ,
PAR MUSTAPHA SAHA ET YOUSSEF BOKBOT. Sijilmassa est fondée dans le Tafilalet, en 757, à la lisière du Sahara, sur les rives de l'oued Ziz, par des tribus amazighes zénètes, (…)

PAR MUSTAPHA SAHA ET YOUSSEF BOKBOT.

Sijilmassa est fondée dans le Tafilalet, en 757, à la lisière du Sahara, sur les rives de l'oued Ziz, par des tribus amazighes zénètes, kharijites de tendance sofrite. Les sofrites autogestionnaires sont en révolte permanente contre les pouvoirs arabes. Le kharijisme condamne les privilèges de l'aristocratie qouraychite. Il prône la sobriété, l'égalité, l'équité, l'égalité. Sijilmassa est gérée par la dynastie des Midrarides, aussi appelés Wassoulites. Sa situation géographique à la croisée des routes sahariennes la connecte directement à l'empire ghanéen. Les caravanes y apportent l'or, les minerais précieux, le sel, les tissus, en quantités importantes. Les ateliers de frappe monétaires prospèrent. Le dinar sijilmassien s'exporte dans le monde entier, jusqu'en Chine. La cité est constituée de six-cents kasbahs, qu'on pourrait nommer quartiers. Le marché des négociants est fréquenté par des commerçants de l'ouest africain, de l'Andalousie, de la Palestine, de l'Egypte, de l'Irak. En 1230, Jacques 1er d'Aragon invite les juifs sijilmassi à s'établir en Catalogne, sur l'ile de Majorque notamment, pour instituer un axe commercial entre Barcelone et Sijilmassa ravitaillant en or la péninsule ibérique. L'ouverture de Sijilmassa sur lehttps://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=15# monde est attestée par le globe-trotteur Ibn Battouta en 1352, dans son récit Les Voyages, traduction française Imprimerie impériale, 1858 : « J'arrive à Sijilmassa, l'une des cités les plus belles. On y trouve des dattes goûteuses en grandes quantités. Elle produit une variété rare, dénommée îrar, qui n'a pas sa pareille ailleurs. J'achète des jeblis, des dromadaires que je nourris de foin. Je repars dans une caravane surchargée de marchandises ». Hassan al-Wazzan, dit Léon l'Africain décrit en 1510 la décadence de Sijilmassa au seizième siècle. Sijilmassa est également un centre coranique, un foyer de confréries d'obédiences diverses, un berceau de lignées chérifiennes, un sanctuaire de tombeaux alaouites, une confluence de pèlerinages et des moussems populaires. La ville est faite de maisons en pisé, de ruelles étroites pour se protéger de la chaleur, de mosquées, d'entrepôts, de marchés. Les matinées sont consacrées aux champs, aux fabriques artisanales, aux commerces. Les pics de chaleur sont propices à la somnolence. Les soirées sont vouées discussions, aux échanges, aux partages. Des dizaines de caravanes arrivent et repartent chaque jour. Leurs convoyeurs stockent de l'eau et des vivres, engagent des guides et des chameliers, prient pour la réussite du voyage. Dans les rues, plusieurs langues se pratiquent. Les idées, les philosophies s'échangent autant que les marchandises.

Sijilmassa, patrimoine de l'humanité, joyau de la mémoire maghrébine, est aujourd'hui prise d'assaut par les pèleteuses, les bulldozers, les grues. S'exécute autoritairement, sans consultation de la population, un projet exubérant, délirant, absurde, une charpente métallique géante en acier, qui anéantira définitivement les vestiges enfouis, les soubassements des palais, des mosquées, des médersas. Le plan prévoit un parc archéologique structuré autour d'une clôture périmétrique, d'un musée, d'un centre de recherche, os à ronger pour scientifiques. C'est surtout une fétichisation touristique avec circuits balisés, boutiques de souvenirs, vente de cartes postales, porte-clefs, magnets. Le prétexte écologique, la protection contre les aléas climatiques, est d'une flagrante aberrance. Les paysages désertiques sont soumis depuis toujours aux amplitudes thermiques, aux griffures caniculaires, aux abrasions cumulatives, aux érosions des structures argileuses. L'architecture proposée est visuellement, physiquement, esthétiquement intrusive. Les éléments greffés introduisent des lumières artificielles, des airs conditionnés, une muséification hors-sol de l'histoire, un parcours scénographique qui empêche une immersion directe, une réminiscence coloniale qui puise ses critères dans le modèle occidental. Au bout du processus, une destruction irréversible. Sijilmassa n'est pas une affaire archéologique épuisée. Ses plus grandes richesses demeurent sous terre. Le chantier imposé par les autorités s'étend sur soixante-dix hectares avec un budget colossal de quinze millions d'euros spécifiquement pour la charpente, seize millions d'euros pour le lot principal attribués à Jet Contractors, une entreprise spécialisée dans les constructions clés en main, en béton armé et tubes d'acier. Un tel budget permettrait à plusieurs équipes archéologiques, marocaines et internationales, d'exhumer la majorité des structures enfouies sous terre, dans un laps de temps réduit, contribuant ainsi à rattraper un retard récurrent dans le dégagement de la ville médiévale la plus célèbre du Maghreb Sijilmassa a besoin de s'actualiser historiquement, culturellement, philosophiquement, exemplairement, mais non de se superficialiser mercatiquement. Il s'agit, en outre, d'une violation évidente de la charte de l'Unesco, de la charte de Venise, de la charte de Lausanne pour l'archéologie, qui prévoient la non intrusion lourde, la préservation in situ, la réversibilité des interventions. L'aménagement projeté augmente l'aridité, brise irrémédiablement les équilibres fragiles. Le désert n'est pas un espace vide. Il est ancestralement peuplé, dynamisé d'activités multiples, fertilisé de cultures diversitaires. Il est impératif de geler toute construction restructurante, de prolonger les fouilles non destructives, de réactiver les réseaux hydrauliques, les khettaras, les fouggaras, de replanter massivement des palmiers dattiers, de faire de Sijilmassa une exemplarité archéologique, écologique, verdoyante.

Mustapha Saha. Sociologue, poète, artiste peinte, auteur de Haïm Zafrani, penseur de la diversité, éditions Maisonneuve & Larose.

Youssef Bokbot, archéologue, Médaillé - Société des Archéologues Africaniste – juin 2016, lauréat, avec son équipe, « Antiquity Award 2025 », décerné par l'Université de Cambridge - juin 2025, pour la découverte du plus vaste et plus ancien village agricole préhistorique en Afrique à Oued Beht (Maroc), Lauréat « Award Field Discovery 2025 », pour la découverte du complexe agricole de l'Oued Beht, délivré par le Forum Mondial d'Archéologie, à Shanghai - décembre 2025.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le pouvoir et l’urgence dans la crise écologique

2 juin, par Júlia Martí, Martin Lallana — ,
L'urgence de la crise globale du capitalisme, notamment du fait de la crise écologique, est indéniable. Y répondre nécessite une vision claire de la question du pouvoir et de (…)

L'urgence de la crise globale du capitalisme, notamment du fait de la crise écologique, est indéniable. Y répondre nécessite une vision claire de la question du pouvoir et de la transition vers une autre société.

mai 2026 | tiré d'inprecor.fr | Photo : Militants écologistes. DR.
https://inprecor.fr/le-pouvoir-et-lurgence-dans-la-crise-ecologique

La situation est sans ambiguïté : nous sommes au bord d'un désastre climatique irréversible 1. En 2025 nous avons déjà dépassé sept des neuf limites planétaires 2. Cela a pour effet fondamental l'accélération et l'aggravation de toute la crise écologique. Les records d'émissions globales de CO2 et leur concentration dans l'atmosphère sont battus chaque année. Tant que le robinet est ouvert, le débit ne réduira pas. On a pu observer récemment que la capacité d'absorption des émissions de CO2 des océans se réduisait3. Le même phénomène s'observe pour les forêts : en 2023 et en 2024 la déforestation et les méga-feux ont réduit les absorptions de carbone des forêts au plus bas 4. En Finlande, les forêts n'agissent plus comme pièges à carbone mais comme source de carbone 5 !

Dans le même temps, la chute de la biodiversité atteint une ampleur catastrophique. Depuis 1970, la population d'animaux sauvages a chuté de 73 % 6. Presque un million d'espèces sont menacées d'extinction. La diminution du nombre d'insectes est déjà en train de réduire la production alimentaire. Elle est accompagnée de l'utilisation massive d'engrais chimiques dans l'agro-industrie qui est en train d'épuiser la fertilité des sols cultivables.

Le chaos mondial

De plus, nous ne pouvons pas analyser l'urgence écologique de manière isolée : celle-ci se produit dans un contexte socio-économique et géopolitique mondial instable. L'invasion de l'Ukraine, le génocide en Palestine, les interventions étatsuniennes en Amérique latine, les tensions dans la Mer de Chine méridionale, les révoltes, les coups d'États et les guerres pour les ressources en Afrique, etc., décrivent un désordre mondial. Mais d'un autre côté, l'essor des migrations, des inégalités, l'augmentation du coût de la vie, la droitisation de la société, la répression et la violence (qui ont un impact bien plus important sur les personnes racisées, les femmes, les personnes LGBTQIA+, les activistes, etc.) montrent une série d'urgences accumulées, et dans une large mesure interconnectées, auxquelles nous devons répondre. Même si l'on détourne les yeux, tout ceci continue à se produire. Toujours plus vite, toujours plus grave, toujours plus irréversible. Mais la prise de conscience ne se transforme pas mécaniquement en action contre la catastrophe en cours. La véritable dispute sur la crise écosociale n'est pas le débat scientifique mais la question du pouvoir. C'est dans cette perspective que se situe la réflexion que nous voulons aborder dans cet article : sur le pouvoir et l'urgence.

La question de l'urgence

Dans un tel contexte, les doutes se développent logiquement concernant la stratégie politique à adopter afin de répondre au mieux à l'urgence de la crise écologique. En effet, les échéances pour mettre en place les immenses transformations nécessaires sont d'à peine une à deux décennies. Les conséquences de l'inaction sont de plus en plus catastrophiques. Par conséquent, le manque de certitudes stratégiques donne lieu à des réponses variées, qui partagent la conscience de l'urgence mais adoptent des approches différentes et bien souvent, contradictoires. Nous analyserons celles exerçant une certaine influence dans le contexte de l'État espagnol.

Les intellectuels du « progressisme vert » espagnol ont récemment insisté sur la question des temporalités pour justifier leur projet politique. Emilio Santiago affirme qu'aucun frein à la décarbonisation n'est admissible et que la gauche ne peut plus s'arrêter à des excuses idéologiques comme les inégalités ou les bénéfices des grandes entreprises privées 7. José Luis Rodríguez revendique l'importance d'établir une alliance avec la frange verte du capital 8. Xan López considère que la gauche doit en finir avec ses dogmes et agir dans le capitalisme tel qu'il est pour renforcer la démocratie libérale verte 9. César Rendueles défend que l'actualité de la crise écologique transforme l'héritage du marxisme en fantaisie morbide et politiquement catastrophique10.

Tous insistent sur le même point : il n'est pas réaliste d'espérer la chute du capitalisme pour dépasser la crise climatique. Et à partir de cette position, ils en appellent à un pragmatisme vert qui choisit la gestion verte de l'existant. S'il y a quelques années ils justifiaient cette voie en arguant qu'elle s'inscrivait dans l'air du temps ; ils le justifient maintenant comme la seule voie face à la montée du fascisme fossile.

Du côté des mouvements sociaux, même si la vitalité des mobilisations climatiques pré-pandémie n'a pas été retrouvée, on en a hérité la radicalisation de certains secteurs militants. Des collectifs comme Extinction Rebellion ou Futuro Vegetal ont utilisé les tactiques de désobéissance civile pour attirer l'attention sur l'urgence de la situation. Le mouvement français Les Soulèvements de la terre jouit également d'une influence croissante dans les groupes écologistes autonomes et de défense du territoire. Ceci a mené à l'apparition subite des Revoltes de la Terra en Catalogne. Sans oublier les révoltes paysannes dans toute l'Europe, et qui, malgré le fait que leurs revendications ne soient pas toujours écologiques, mettent cependant en évidence les symptômes de cette crise.

Des membres du collectif portugais Climáximo interrogent les stratégies actuelles des mouvements depuis le prisme de l'urgence 11 et critiquent la manière dont la plupart des organisations multiplient les esquives concernant cette question. Ils considèrent que ni construction progressive d'un pouvoir et d'une organisation communautaire, ni les mobilisations de masses, ni les revendications concrètes et réalistes ne répondent correctement à l'urgence de la crise. En même temps, ils alertent sur le fait que l'ampleur de la menace a bien trop souvent pour réponse le renoncement à la lutte pour le pouvoir et le retranchement vers des projets locaux. Ils affirment que « si l'on veut planifier le démantèlement du capitalisme dans les délais imposés par le changement climatique, nous avons besoin d'une théorie du changement et d'un modèle d'organisation qui soient compatibles avec cette tâche ».

Ils insistent sur l'importance de renforcer l'écosystème des mouvements et organisations engagées dans la rupture révolutionnaire. La proposition est que les organisations se positionnent dans l'état d'esprit d'une guerre face à l'urgence climatique : toute stratégie, tactique et processus interne doit être efficace, doit recourir à des formations rapides et doit être souple.

Pour les « progressistes verts », toute prise de position idéologique sera perçue comme contraire à tout projet révolutionnaire. Ils s'opposent aux positions anticapitalistes, synonymes selon eux d'obstacles à la résolution de la crise écologique, bien que les résultats de leur pragmatisme soient toujours invisibles. De plus, la façon trompeuse dont ils envisagent l'urgence pour imposer leur projet politique fait beaucoup trop écho au fameux « il n'y a pas d'alternative », qui légitime des solutions antidémocratiques et oublie que, sans les individus les plus touchés par cette crise écosociale, nous ne pourrons déclencher les processus radicaux qui sont nécessaires aux transformations ambitieuses dont nous avons besoin.

Si l'on peut se reconnaître dans certains des positionnements de Climáximo, leurs conséquences ne pourront être qu'un excès de volontarisme. Dans la pratique, on peut constater que le choix d'une intensification rapide de la lutte brouille le contexte concret des mouvements et des dynamiques locales qui les traversent. Si la radicalisation reste une conséquence positive de l'urgence, la réalité des mouvements sociaux continue à être bien trop fracturée et dans l'incapacité d'interpeller de larges couches de la société.

On peut ainsi observer des propositions utiles pour la réorganisation et le renforcement des mouvements, mais sans proposition claire pour résoudre la question du pouvoir. Par la suite, nous tenterons d'esquisser notre réponse à la crise écosociale. Nous signalerons quelques lacunes de la pensée écosocialiste et développerons nos réflexions sur le pouvoir et sur l'urgence face à la crise écosociale.

Fertiliser la pensée écosocialiste

Les débats sur la crise écologique dans la pensée marxiste débutent durant la seconde moitié du 20e siècle. Plus d'un demi-siècle de pensée écosocialiste a laissé un héritage précieux et a joué un rôle important autant dans les organisations marxistes que dans le mouvement écologiste. Mais reconnaître cet héritage ne nous empêche pas pour autant de reconnaître et de signaler certaines limites que ces réflexions ont pu avoir.

Dans la majorité des cas, la pensée écosocialiste s'est concentrée uniquement sur la partie écologique du débat. Certaines questions centrales du marxisme n'ont pas été abordées selon ce prisme : sur l'État, la crise et l'organisation ou la transition, de sorte que les apports de cette pensée doivent être complétés par d'autres écoles de pensée marxiste. Malheureusement, un tel puzzle ne génère pas un résultat satisfaisant et cohérent. C'est précisément à cet endroit que la pensée écosocialiste doit se fertiliser. La même question apparaît dans la question des temps politiques. Il existe un riche héritage de débats sur les temps politiques, l'organisation et la stratégie dans le marxisme. Mais une relecture écosocialiste de ce dernier est toujours devant nous.

La réflexion sur les temps politiques et l'organisation du marxisme remonte aux débats à l'intérieur de la IIe Internationale et du parti social-démocrate allemand (SPD). Eduard Bernstein défendait le parlementarisme comme une longue marche vers la conquête progressive du pouvoir. Pour Karl Kautsky, la révolution se résumait à la modification du rapport de forces au sein de l'État et à la croissance des masses ouvrières. C'est ainsi qu'il misait sur une accumulation passive des forces, afin « d'avancer patiemment sur les chemins du pouvoir jusqu'à ce que le pouvoir tombe comme un fruit mûr ». Ces conceptions plaçaient le parti dans un rôle de pédagogue qui cultive et organise la classe laborieuse.

C'est ce que Walter Benjamin accusa de résignation historique12. La social-démocratie allemande prenait le parti d'un temps homogène et vide, un temps de progrès mécanique sans crises ni ruptures. Une temporalité sans événements. Pour Benjamin, ce parti pris avait endormi la vigilance révolutionnaire face aux menaces. Dans sa conception, le temps stratégique de la politique n'est ni linéaire ni vide : c'est un temps discontinu, décousu et fracturé, rempli de nœuds et de faits imprégnés de sens.

Le parti n'et pas un pédagogue qui emmagasine des forces patiemment mais un opérateur stratégique qui réagit avec agilité à la conjoncture. Il doit être toujours prêt à l'imprévu et préparer tous les fronts.

La plus significative des ruptures fut celle formulée par Lénine au travers de deux apports fondamentaux : sa notion de crise révolutionnaire et sa conception du parti. Pour le révolutionnaire russe, le parti n'est pas un pédagogue qui emmagasine des forces patiemment mais un opérateur stratégique qui réagit avec agilité à la conjoncture. La révolution doit se préparer en construisant une organisation capable d'agir dans des circonstances extrêmes, sans être paralysée au moindre défi. C'est en cela que le parti doit toujours être prêt à l'imprévu et préparer tous les fronts. Comme le décrit Daniel Bensaïd, la politique de Lénine est une politique de l'impatience 13. La politique du temps brisé de la stratégie léniniste est un temps rythmé par la lutte et interrompu par la crise. Dans ce temps brisé, le parti agit comme boîte de vitesses de la révolution.

Ces débats offrent-ils une réponse satisfaisante au problème de l'urgence de la crise écologique ? Il serait malhonnête de répondre de façon affirmative. Même si c'est séduisant, on ne peut pas les appliquer mécaniquement au problème des temps politiques de la crise écologique.

Pouvoir, crise et transition

Nous tenterons d'esquisser notre réponse via trois approches : celle du pouvoir, celle de la crise et celle de la transition.

En premier lieu, aborder la question de la prise du pouvoir nous semble fondamental dans un contexte où les mouvements écosociaux l'éludent constamment. Que ce soit sous l'influence du mouvement autonome, par crainte du réformisme, ou simplement par impuissance et incapacité à imaginer des scénarios de rupture, on ne conçoit pas de relation avec l'État qui ne repose pas soit sur une logique de pression et de revendications, soit, au contraire, sur une confrontation qui ne vise pas à transformer le pouvoir, mais simplement à l'affaiblir.

Nous avons besoin d'évoquer la question de comment transformer l'État au regard de l'urgence. Car l'idée selon laquelle nous n'avons pas le temps de mener de grandes transformations et qu'il vaut donc mieux s'adapter et trouver un compromis nous conduit dans une impasse où le capitalisme continue de fonctionner comme si de rien n'était. Éluder ce défi et se concentrer exclusivement sur la construction d'espaces autonomes suppose également d'abandonner les outils d'intervention dans l'économie qui sont nécessaires et urgents.

Ceci étant dit, que signifie prendre le pouvoir pour un projet écosocialiste dans une démocratie libérale occidentale ? La conception de crise révolutionnaire de Lénine se basait sur la dualité du pouvoir et sur une campagne politico-militaire de renversement de l'appareil de domination étatique. Ce modèle est difficilement applicable dans les pays où existe une société civile robuste et établie dans les profondeurs de la société, où l'État exerce une forte hégémonie et jouit d'une forte légitimité.

Dans ces territoires, les débats de l'Internationale Communiste formulèrent d'autres modèles : le gouvernement ouvrier et l'approche transitoire 14. L'on y observait comment la radicalisation sociale de la classe laborieuse se traduisait d'abord par l'aspiration réformiste à un gouvernement démocratique qui répondît aux revendications défendues. Dans ces conditions, l'accès au gouvernement par le biais des urnes par des forces socialistes peut remplir un rôle provisoire et transitoire. Cependant, ce gouvernement devra affronter le sabotage économique des capitalistes, à un sentiment d'impuissance et un découragement croissant, ainsi qu'à une dynamique croissante des conflits de classes. D'où l'approche transitoire : ce gouvernement peut jouer un rôle de pont, mais se doit de dépasser la politique réformiste et renforcer la radicalisation.

Gouvernement ouvrier, contre-pouvoirs et programme de transition

De plus, dans un contexte de crise écosociale, le succès de cette stratégie dépendra particulièrement de la capacité à construire des institutions de contre-pouvoir. Ces institutions sont fondamentales pour renforcer les classes populaires dans un contexte d'appauvrissement et de recrudescence des violences. Mais elles auront aussi à créer une autonomie et à désarmer les chantages du capital, en plus de construire des expériences de construction du pouvoir qui ne passent pas par la délégation – caractéristiques des démocraties libérales –, et à faciliter la radicalisation et le débordement des cadres.

L'instauration d'un gouvernement transitoire avec de fortes structures de contre-pouvoir est une hypothèse qui se transpose facilement en période de crise écologique. Il n'est pas nécessaire de croire en l'abolition du capitalisme à l'échelle mondiale durant la prochaine décennie pour adopter une stratégie révolutionnaire : des revendications transitoires qui font progresser significativement la transition écologique peuvent parfaitement être développées par un gouvernement ouvrier – on entend la « classe ouvrière » au sens large – qui arrive électoralement au pouvoir dans un moment de radicalisation sociale. La nationalisation des entreprises de l'énergie, une réforme agraire agroécologique, l'extension massive des transports en commun, une réduction drastique du temps de travail, la régularisation des personnes exilé·es, l'expropriation des logements appartenant à des entreprises et à des fonds d'investissements ou la fin de la privatisation de la santé. Ces interventions vont rencontrer limites et sabotages, et le renforcement de la stratégie de rupture sera la seule réponse possible. D'un point de vue pragmatique, s'il y a bien une chose que nous apprend le 20e siècle, c'est qu'un programme réformiste significatif n'a été efficace que lorsque la révolution était une menace crédible.

Des réponses socialistes aux crises

En second lieu, quels sont les effets de la crise et des mobilisations sociales ? Dans le temps brisé de la crise écosociale, il s'agit d'éléments centraux, apparaissant de façons variées. Sur le plan économique, nous savons que pendant la prochaine décennie, nous ferons face à une nouvelle crise économique. L'accumulation capitaliste est en mauvaise santé et, depuis les années 70, le Nord Global connait une crise tous les dix ans. Bien loin des analyses gauchistes, elles ne représentent pas une étincelle favorable aux explosions révolutionnaires. En période de crise, les capitalistes rétablissent leurs taux de profit et renforcent leur domination sur la classe laborieuse. Les crises ne sont pas le symptôme d'épuisement catastrophique, elles revitalisent l'accumulation capitaliste.

Ståle Holgersen défend l'idée que l'écosocialisme ne peut ni échapper, ni ignorer les crises 15. Afin d'éviter de reproduire sans fin les mêmes recettes keynésiennes restaurant la compétitivité et la rentabilité du capital, nous devons préparer des stratégies et des programmes socialistes contre la crise. Nous avons besoin de plans d'action concrets pour la gestion immédiate de la crise, afin de minimiser les dégâts sociaux et d'appliquer une politique de classe aux moments du choc. Il s'agit essentiellement de se préparer à l'accélération de la lutte des classes, au moment où, inévitablement, elle entre en conflit avec le profit et la propriété privée. Les structures de contre-pouvoir des classes populaires joueront alors un rôle-clé, tout comme la capacité à articuler des stratégies qui parviennent à transformer l'état d'esprit généré par la nouvelle situation en changements réels.

Crises sociales et crise de direction

D'un autre côté, il y a les mobilisations sociales. Elles se développent indépendamment de la crise économique. La dynamique du siècle dernier positionnait en général le conflit comme précédant la crise. Joshua Clover défend que la forme à travers laquelle s'exprime la lutte des classes dans notre période est l'agitation 16 qu'il définit comme une forme d'action collective qui lutte pour « figer les prix » des biens du marché, et mobilise toujours plus de personnes exclues du marché du travail salarié. Il observe les luttes de masse pour le prix du carburant et des transports en France, au Brésil, au Mexique ou en Haïti. En examinant un phénomène similaire, Vincent Bevins réalise le bilan amer des mobilisations massives de la décennie 2010-2020 17. Des mouvements en Tunisie, en Égypte, en Turquie, au Brésil, en Corée du Sud et au Chili, il conclut que ces actions ont permis de créer des vides politiques, mais qu'elles ont été incapables de profiter des situations révolutionnaires. Alors que les mobilisations de masse, sans direction, n'avaient pas la capacité de prendre le pouvoir, les élites économiques organisées ont su profiter de la vacance du pouvoir pour renforcer leur position.

Les crises, les émeutes et les manifestations de masse sont trois phénomènes qui se produiront dans les années à venir. Ce sont des événements qui fractureront le temps politique. L'urgence écologique est directement liée à notre capacité à intervenir à ces moments-là. Si nos organisations se retrouvent bloquées ou marginalisées, nous aurons perdu une décennie que nous ne pouvions pas nous permettre de perdre. De plus, il est possible que ces événements prennent une tournure contre-révolutionnaire : Richard Seymour décrit, à travers le concept de « nationalisme du désastre », comment l'extrême droite exploite les catastrophes, réelles ou inventées, pour élargir et radicaliser sa base sociale 18, en orientant les aspirations et les émotions dans une direction réactionnaire, en proposant des fantasmes violents comme exutoire à la frustration sociale. Se préparer à intervenir dans les crises et les soulèvements exige d'élargir notre base, de renforcer nos alliances, mais surtout d'être capable de lire la réalité sociale pour anticiper et construire des issues émancipatrices aux frustrations.

Quelles actions concrètes ?

Enfin, quelles sont les conquêtes nécessaires à une transition écosocialiste, à partir de la situation actuelle ? D'un côté, les Soulèvements de la Terre ont popularisé le concept de désarmement comme stratégie défensive pour désarticuler et freiner les infrastructures qui nous dirigent vers l'effondrement 19. Cette stratégie gagnante a su marquer le débat public et freiner certains méga-projets – même s'il faudrait aborder certains débats tactiques sur les formes, le type d'infrastructures à attaquer et les conséquences sur la classe laborieuse pour pouvoir étendre cette stratégie. D'un autre côté, Kai Heron, Keir Milburn et Bertie Russel défendent la construction d'outils de propriété publico-communautaire dans des secteurs clés de la reproduction 20 comme le soin, le logement, l'énergie ou l'alimentation. Cela donne naissance à un cadre institutionnel qui s'appuie sur l'engagement populaire pour répondre aux besoins sociaux et limiter la domination du capital. Ces outils ne sont pas le résultat d'une révolution écosocialiste, mais une approche pour construire un pouvoir populaire et avancer dans la transition écologique. Un projet concret et réalisable dans lequel peuvent converger des forces organisées.

Les conquêtes écosocialistes doivent combiner ce double mouvement destituant-constituant opérant sur les nouvelles formes d'organisation de l'économie et de la société. Améliorer les façons de les combiner pour favoriser leur alimentation réciproque et non leur opposition.

Dans ce cas, nous voyons comment un projet organisationnel écosocialiste peut répondre à l'urgence de la crise écosociale. La consolidation et l'expansion d'institutions de contre-pouvoir, capables d'imposer des revendications transitoires au niveau national, peuvent se comprendre comme la conquête d'outils qui répondent en même temps aux besoins sociaux et à la nécessité d'affaiblir la domination du capital. L'articulation dialectique des processus de luttes sociales et de victoire électorale peut apporter une réponse à l'urgence écosociale. La transformation urgente et l'objectif de faire gagner en puissance les outils populaires ne sont pas des projets en l'air, ils doivent faire concrètement partie de la stratégie de mobilisation des forces révolutionnaires.

Manifestation à Valladolid contre la gestion des récents incendies à Léon, Zamora, Palencia et Salamanque. Photo Miriam Chacon (Ical)

Écosocialisme et barbarie

Les débats sur le pouvoir, la crise et la transition apportent quelques réponses au problème de l'urgence. Les organisations révolutionnaires écosocialistes doivent réagir avec souplesse à la conjoncture, elles doivent avancer des revendications transitoires, élaborer un programme pour affronter les crises, intervenir dans les mouvements sociaux et construire des outils de transition qui satisfassent les besoins sociaux. Elles doivent également utiliser le gouvernement ouvrier comme pont entre les aspirations populaires et l'horizon de la rupture. Tout ceci est lié à la période de crise écologique.

Nous partons d'une conviction : il n'y a pas de raccourcis, mais chaque victoire partielle que nous arrachons possède son importance. Il n'y a de raccourcis ni dans les moyens, ni dans la fin – la prise du pouvoir politique par la classe laborieuse. Mais nous devons cependant entre-temps mener à bien des transformations gigantesques. Il est improbable qu'un programme écosocialiste soit achevé avant les délais fixés pour une réduction drastique du CO2. Il est probable également qu'un programme réformiste pragmatique n'y arrive pas plus car, entre autres, nous sommes déjà en train de dépasser des points de non-retour dangereux.

C'est pourquoi l'expression éculée d'« écosocialisme ou barbarie » se doit d'évoluer en « écosocialisme dans la barbarie ». Ou plutôt, comment construire l'écosocialisme au travers de la barbarie. Nous ne sommes pas face à un scénario du tout ou rien. Nous sommes face à un scénario volatile, toujours plus catastrophique et dans lequel il n'y a pas de futur certain. Nous devons éviter les pires dénouements et c'est pour cela que nous devons renforcer notre pouvoir. Nous savons que la lutte des classes va s'intensifier et que l'organisation populaire sera l'unique possibilité pour obtenir une victoire et éviter les retours en arrière.

C'est essentiel. Comme nous le disions, l'extrême droite est en train de gagner la bataille du leadership de la frustration vers une radicalisation réactionnaire. Ne pas l'inclure dans notre analyse serait une terrible erreur. La propagation sociale des positions réactionnaires et racistes annule toute avancée partielle de la transition écologique. La réponse populaire à la Dana (dépression isolée en haute altitude) au País Valencià21 en offre un exemple. Les personnes impliquées le savent parfaitement : ce qui a déterminé la capacité à répondre à cette situation, c'est l'existence de structures populaires antérieures. En leur absence, la conjonction des catastrophes climatiques et d'une extrême droite forte détruira les liens de solidarité dans les communautés et le mal-être se radicalisera dans le pire des sens.

Tout comme les crises et les explosions sociales, nous pouvons être certains que ce type de catastrophes et d'attaques de l'extrême droite se produiront dans un avenir proche. Voilà pourquoi une organisation écosocialiste qui prend au sérieux l'urgence de la situation doit se préparer à répondre. Une défaite nous ferait perdre des années que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.

Février 2026

Notes

1. William J. Ripple et collaborateurs, “The 2025 state of the climate report : a planet on the brink” (Le rapport sur l'état du climat en 2025 : une planète au bord du gouffre), BioScience, Volume 75, n°12, 2025.

2. Planetary Boundaries Science (PBScience), 2025, Planetary Health Check 2025. Potsdam Institute for Climate Impact Research (Bilan de santé de la planète 2025. Institut de recherche sur les impacts climatiques de Potsdam), Potsdam, Allemagne.

3. Müller, Jens D., Gruber, Nicolas ; Schneuwly, Aline, etc. “Unexpected decline in the ocean carbon sink under record-high sea surface temperatures in 2023” (Baisse inattendue du puits de carbone océanique alors que les températures de surface de la mer atteignaient des niveaux records en 2023), Nat. Clim. Chang, 2025.

4. Nancy Harris et Melissa Rose. “World's Forest Carbon Sink Shrank to its Lowest Point in at Least 2 Decades, Due to Fires and Persistent Deforestation” (Le puits de carbone forestier mondial a atteint son niveau le plus bas depuis au moins deux décennies, en raison des incendies et de la déforestation persistante), World Resource Institute, 24 juillet 2025.

5. Natural Resources Institute Finland. 2025. “Preliminary greenhouse gas inventory results for 2023 : Forest land has turned into an emission source because the carbon sink of trees no longer cover emissions from forest soil” (Résultats préliminaires de l'inventaire des gaz à effet de serre pour 2023 : les terres forestières sont devenues une source d'émissions, car le puits de carbone constitué par les arbres ne compense plus les émissions provenant des sols forestiers).

6. WWF, Rapport Planète Vivante, 2024.

7. Emilio Santiago Muiño (2024), “El cronómetro ya es la brújula : por un frentepopulismo climático” (Le chronomètre fait désormais office de boussole : pour un populisme climatique), Critic. Emilio Santiago Muíño est anthropologue climatique et conseiller pour les député·es de la communauté autonome de Madrid et pour le Congrès des député·es de l'État Espagnol (NdT).

8. José Luis Rodríguez (2024), “¿Qué es una alianza ? Apología de la incomodidad” (Qu'est-ce qu'une alliance ? Éloge de l'inconfort), Corriente Cálida.

9. Clemente Álvarez, Xan López, “No es realista esperar a la abolición del capitalismo para superar la crisis climática” (Il n'est pas réaliste d'attendre l'abolition du capitalisme pour surmonter la crise climatique), El País.

10. Cesar Rendueles (2025), “La extinción del marxismo (el marxismo político ante la crisis ecosocial)” (La fin du marxisme (le marxisme politique face à la crise écosociale)), Cuaderno digital de cultura.

11. Mariana Rodrigues et Sinan Eden (2025), All In : a revolutionary theory to stop climate collapse.

12. « Paris, capitale du XIXe siècle », Walter Benjamin, 1939.

13. Daniel Bensaid (2013), « La politique comme art stratégique ».

14. Martín Mosquera (2023). “Lecciones desde lejos : frente único y gobierno obrero en la Internacional Comunista” (Leçons de loin : front unique et gouvernement ouvrier au sein de l'Internationale communiste), viento sur n°186.

15. Ståle Holgersen (2025). Against the Crisis : Economy and Ecology in a Burning World (Face à la crise : économie et écologie dans un monde en feu), Verso.

16. Joshua Clover (2025), Disturbio. Huelga. Disturbio. La nueva era de los levantamientos (Émeute. Grève. Émeute. La nouvelle ère des soulèvements).

17. Vincent Bevins, Si ardemos. La década de las protestas masivas y la revolución que no fue (Si nous brûlons. La décennie des manifestations de masse et de la révolution qui n'a pas eu lieu.), Capitán Swing, 2025.

18. Richard Seymour, Disaster Nationalism : The Downfall of Liberal Civilization, Verso (2024).

19. Stathis Kouvelakis, « Les Soulèvements de la Terre : composition et stratégie de l'action de masse », Contretemps.eu (2023).

20. Kai Heron, Keir Milburn et Bertie Russell, Radical Abundance. How to Win a Green Democratic Future, Pluto (2025).

21. « Espagne. La tempête parfaite », Manuel Garí Ramos, 18 décembre 2024.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Moi aussi, je me souviens d’un Québec blanc !

2 juin, par Mohamed Lotfi — ,
Blanc de neige. Blanc de silence. Blanc de givres accrochés aux clôtures comme des dentelles de grand-mère. Blanc de souffle dans l'air quand les hommes parlaient dehors en fin (…)

Blanc de neige. Blanc de silence. Blanc de givres accrochés aux clôtures comme des dentelles de grand-mère. Blanc de souffle dans l'air quand les hommes parlaient dehors en fin décembre et que chaque phrase devenait un petit nuage. Blanc de tempête qui faisait disparaître les routes, les maisons, les chars, les certitudes et parfois même les voisins. Je me souviens d'un Québec où l'hiver n'était pas une saison, mais un pays.

Quand je suis arrivé il y a presque quarante-cinq ans, deux jours avant le jour de l'an, le territoire semblait avoir été repassé par les anges eux-mêmes. La lune éclairait le sol comme un vieux cinéma muet. Les chiens aboyaient plus doucement, de peur de salir le paysage. Je regardais cette blancheur immense et c'est plus tard que j'allais comprendre pourquoi certains poètes québécois habitent leur hiver comme un habite un jardin.

Un jour, la voix de Céline Dion traversa un stade olympique comme une lumière dans un vitrail. « Une colombe est partie en voyage, autour du monde elle porte son message ». Ça aussi, c'était le Québec blanc dont je me souviens. Celui des colombes dans le ciel d'été. Celui où les ailes frappaient l'air chaud au-dessus d'un pape rassembleur. Celui où la blancheur n'était pas une frontière, mais un paysage fait de toutes les couleurs.

Aujourd'hui, voilà qu'un groupe de petits soldats de la nostalgie mal dégrossie parade avec une banderole proclamant « Je me souviens d'un Québec blanc ». Comme si la mémoire appartenait à ceux qui crient le plus fort. Comme si la neige avait déjà demandé des papiers d'identité avant de tomber. Ils parlent d'un Québec blanc comme d'autres parlent d'une vieille Buick 1974, d'un cendrier en cristal ou d'un téléphone beige fixé au mur de la cuisine.

Ils regrettent un passé imaginaire, une province mythologique où tout le monde aurait mangé le même pâté chinois, porté les mêmes chemises à carreaux et écouté les mêmes prêches de dimanche sur les ondes de Radio-Canada. Le problème avec les nostalgies ethniques, elles sont toujours écrites par des gens qui ont oublié leurs propres archives.

Parce que bien avant Facebook, avant les radios poubelles, avant les commentaires écrits en majuscules avec trois fautes par mot, il y avait déjà dans cette histoire québécoise un homme noir aux côtés de Samuel de Champlain. Son nom : Mathieu da Costa.

Oui. Mathieu da Costa. Pas un personnage inventé par Netflix. Pas un professeur woke sorti d'un département universitaire en cardigan recyclé. Un vrai homme du début du XVIIe siècle. Interprète. Navigateur. Médiateur. Probablement polyglotte. Compagnon des premiers contacts entre Européens et peuples autochtones. Plusieurs historiens le considèrent comme le premier Noir libre documenté sur le territoire qui deviendra le Canada.

Un dimanche après-midi de l'an 1608. Le fleuve respire lentement sous le froid. Les bottes s'enfoncent dans la neige avec un bruit de miche de pain écrasée. Les arbres ressemblent à des silhouettes de charbon trempées dans le lait. Champlain avance avec cette obstination typiquement française qui consiste à vouloir cartographier le territoire entier tout en se plaignant du froid.

Il veut parler aux peuples autochtones. Il veut commercer, convaincre, négocier. Il comprend rapidement qu'un empire sans traducteur finit souvent dans un canot renversé. Mais Samuel ne connaît pas leur langue. Alors il se tourne vers da Costa.

Le voilà, ce fameux Québec blanc. Au milieu de la neige, le premier pont entre les mondes est un homme noir. Le premier diplomate officieux de cette aventure nord-américaine n'est ni blond, ni roux, ni sorti d'une publicité de sirop d'érable.

Da Costa aurait parlé plusieurs langues européennes et probablement un pidgin utilisé dans les échanges avec certaines nations autochtones. Son rôle d'interprète était essentiel pour les explorateurs français et hollandais.

Pendant ce temps-là, quatre siècles plus tard, des patriotes en rabais agitent une banderole comme si le Québec avait été inventé dans une boîte de Corn Flakes ethnique. On les imagine rentrer chez eux après leur manifestation. Ils enlèvent leurs bottes fabriquées en Chine, ouvrent Facebook sur un téléphone coréen, mangent une pizza grecque garnie de pepperoni italien en expliquant que la diversité détruit l'Occident. Puis ils regardent des vidéos américaines pour apprendre comment être nationalistes québécois.

Le génie du Québec, pourtant, n'a jamais été la pureté. Le Québec a toujours été un chantier. Un grand chantier frigorifié rempli de peuples qui se traduisent mutuellement pour ne pas mourir de froid. Français. Autochtones. Irlandais. Écossais. Haïtiens. Juifs. Libanais. Italiens. Vietnamiens. Maghrébins. Sénégalais. Grecs. Portugais. Même la poutine ressemble à une réunion improvisée de restants culturels.

Les mêmes qui fantasment le passé oublient étrangement les détails. Ils oublient les enfants placés dans les orphelinats religieux. Ils oublient les femmes enfermées dans des rôles minuscules. Ils oublient la pauvreté rurale. Ils oublient les villages où l'on mourait jeune, où l'on travaillait comme des bœufs, où les dents tombaient avant quarante ans et où la diversité la plus exotique consistait à rencontrer quelqu'un de Trois-Rivières.

Ils oublient surtout que l'identité québécoise n'a jamais été un musée de cire. Elle est une rivière. Et les rivières figées deviennent des marécages.

Da Costa, lui, comprenait déjà quelque chose que certains militants identitaires modernes refusent encore de comprendre. Un territoire ne survit pas par fermeture. Il survit par traduction. Traduire une langue. Traduire une peur. Traduire un regard. Traduire un silence. Sans traducteurs, il n'y a que des murs.

Alors oui, moi aussi je me souviens d'un Québec blanc. Blanc comme les hivers de mon arrivée. Blanc comme les traces de raquettes au petit matin. Blanc comme les ailes des colombes dans le ciel de Céline Dion. Blanc comme les plaines gelées éclairées par la lune. Mais jamais blanc au point d'effacer les autres.

Parce que même dans les premiers chapitres de cette histoire québécoise, il y avait déjà, quelque part entre le fleuve, les sapins et les tempêtes, un homme nommé Mathieu da Costa qui avançait dans la neige avec Champlain.

Mais ce serait trop facile de faire porter à ces vingt hommes seuls le poids d'accusations aussi graves que le racisme et le suprémacisme. Ces hommes ne sont pas tombés du ciel. Ils sont de nous. Ils sont le produit d'un long laisser-aller, d'une négligence collective, d'une crispation identitaire que l'on a trop souvent minimisée depuis vingt ans, faute de courage politique pour l'affronter clairement.

Leur banderole n'est pas apparue par enchantement. Ne jouons pas les surpris. Elle a poussé dans l'ombre des ambiguïtés calculées, des sous-entendus tolérés, des peurs banalisées. Elle a poussé aussi dans notre incapacité de nous indigner plus fort, dans tous ces moments où l'on a préféré détourner le regard plutôt que de nommer les choses.

Au fond, cette banderole a poussé dans notre absence de mémoire.

Je ne compte plus sur les médias ni sur les politiciens pour parler des Mathieu da Costa du Québec. Moi, j'en parle souvent.

Je m'en souviens.

Mohamed Lotfi

1 Juin 2026

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

.

Prêts à se battre ? Le Canada laisse le Pentagone prendre des participations « sans précédent » dans des mines canadiennes

2 juin, par Nessie Nankivell, Shiri Pasternak — ,
En accélérant l'exploitation des minéraux critiques, le Canada ne se contente pas de bâtir une économie verte. Il s'intègre davantage à l'industrie de l'armement américaine. (…)

En accélérant l'exploitation des minéraux critiques, le Canada ne se contente pas de bâtir une économie verte. Il s'intègre davantage à l'industrie de l'armement américaine.

22 mai 2026 | tiré de creachmedia.ca
https://breachmedia.ca/elbows-up-canada-is-letting-pentagon-take-unprecedented-stakes-in-canadian-mines/

Alors même que le premier ministre Mark Carney vante ses plans pour protéger la souveraineté économique du Canada, les minéraux critiques du pays se retrouvent dans les armes américaines.

Selon des experts juridiques, les États-Unis prennent des mesures « peut-être sans précédent » pour s'assurer la propriété des mines canadiennes, transformant le Canada — et les Premières Nations sur les terres desquelles ces minéraux sont extraits — en un territoire minier américain. Pendant ce temps, le gouvernement canadien contribue à financer et à accélérer ces projets.

Du niveau provincial au niveau fédéral, le Canada s'est lancé dans une course effrénée pour accélérer l'extraction de minéraux critiques dans son Grand Nord. Ces minéraux ont été qualifiés d'« urgents et indispensables » — d'abord pour la transition vers les énergies propres, puis, face aux menaces d'annexion des États-Unis, pour la sécurité nationale du Canada.

Le nickel, le cuivre, le graphite, le cobalt, le tungstène, le chrome et les éléments de terres rares ne sont pas seulement des composants pour les batteries et les éoliennes. Ils sont également nécessaires à la construction d'avions de chasse, de drones, de missiles, de systèmes radar, de sous-marins, de blindés et de munitions.

Le Canada est depuis longtemps un fournisseur fiable de matières premières pour les guerres menées par les États-Unis. C'est des entrailles du Canada que provenaient l'uranium pour les bombes nucléaires américaines, le nickel pour les blindages de ses cuirassés et l'aluminium pour ses avions de combat.

Mais lorsque les minéraux canadiens sont réservés à la fabrication d'armement étranger, est-ce vraiment dans l'intérêt national du Canada ?

Des batteries ou des bombes ?

Pour s'assurer l'approvisionnement en ces minéraux, les États-Unis ont historiquement offert des subventions et aides soutenues par l'État aux sociétés minières canadiennes. Mais l'escalade de la guerre froide entre les États-Unis et la Chine
pousse le Pentagone à intensifier ses investissements. À partir de 2022, le département américain de la Défense a commencé à injecter des millions de dollars dans les sociétés minières canadiennes extrayant des minéraux critiques.

À l'époque, la nouvelle est passée presque inaperçue au Canada. Au lieu de cela, les journaux titraient sur les promesses fédérales et provinciales selon lesquelles ces mêmes minéraux alimenteraient une révolution des technologies propres faite de véhicules électriques et d'usines de batteries.

Dans le cadre du collectif de recherche 8th Fire Rising, nous avons enquêté sur les nouvelles chaînes d'approvisionnement liées au secteur des minéraux critiques. Nous avons découvert que le dernier financement en date derrière l'engouement du Canada pour les minéraux critiques provient en fait du Pentagone, qui supervise le plus grand émetteur de gaz à effet de serre de la planète : l'armée américaine.

En seulement deux ans, en 2024 et 2025, le Pentagone a investi plus de 78 millions de dollars américains dans des entreprises menant des projets miniers au Canada : Fortune Minerals, Lomiko Metals, Fireweed Metals, Northcliff Resources, Nano One Materials et Electra Battery Materials.

Présenté comme une coopération, cet accord a réorienté les priorités minières canadiennes pour répondre aux besoins de l'armée américaine, et ce même en période de tensions entre les deux pays.

Puis, en 2025, le département de la Défense a dépensé 35,6 millions de dollars américains pour acquérir une participation de 10 % dans la société minière Trilogy Metals, basée à Vancouver, qui prévoit d'extraire du cuivre, du cobalt, de l'or et de l'argent en Alaska. Cette acquisition s'accompagnait d'options permettant d'augmenter sa participation à l'avenir, ainsi que du droit de nommer un membre du conseil d'administration. Le département américain de l'Énergie a également acquis une participation de 5 % dans Lithium Americas, une autre société basée à Vancouver qui développe l'une des plus grandes mines de lithium au monde.

Le fait que le gouvernement fédéral américain soit actionnaire de sociétés minières canadiennes constitue un arrangement « peut-être sans précédent », selon l'avocat internationaliste Lawrence Herman.

Il ne s'agit pas de participations majoritaires, mais l'avocate spécialisée en droit de la concurrence Sandy Walker a mis en garde contre le fait qu'une fois ces mines en exploitation, le gouvernement américain pourrait exiger que les minerais soient exclusivement destinés aux États-Unis.

Le Canada dispose de politiques lui permettant de restreindre les investissements nationaux des gouvernements étrangers, en particulier si ces investissements sont susceptibles de porter « atteinte » à la sécurité nationale du Canada. En 2022, le gouvernement canadien a ordonné à trois entreprises chinoises de se désengager des sociétés minières canadiennes spécialisées dans les minéraux critiques. Aucune mesure de ce type n'a été prise à l'encontre des investissements des États américains dans Trilogy Metals ou Lithium Americas.

Le leurre climatique

Presque tous les projets miniers dans lesquels le Pentagone a investi sont présentés comme des solutions climatiques. Au Québec, Lomiko Metals présente son projet de mine de graphite La Loutre comme faisant partie d'un « écosystème énergétique local et renouvelable ». Elle a obtenu une subvention de 8,4 millions de dollars américains du Pentagone, complétée par une subvention de 4,9 millions de dollars canadiens de Ressources naturelles Canada.

Mais ce projet à ciel ouvert produit du graphite, le matériau le plus couramment utilisé dans l'industrie militaire. Étant donné que les États-Unis ne produisent plus leur propre graphite depuis les années 1950 et restent fortement dépendants de l'approvisionnement chinois, l'investissement du département de la Défense est hautement stratégique.

Bon nombre des minéraux recherchés dans le cadre de ces projets, y compris le graphite, sont à « double usage », ce qui signifie qu'ils peuvent servir à la fois à des applications civiles et militaires. Mais les processus d'évaluation environnementale du Canada ne demandent pas où les minéraux finiront une fois qu'ils auront quitté le site minier. Ils ne demandent pas si les matériaux extraits alimenteront des batteries ou des armes.

Cela importe car les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques sont profondément opaques. Les minéraux sont mélangés, échangés, traités et transformés à travers de multiples juridictions, rendant leur utilisation finale extrêmement difficile à retracer.

Cela devient un problème lorsque l'extraction de ces minéraux est justifiée en premier lieu par l'argument selon lequel le Canada doit mettre en place des solutions locales pour lutter contre le changement climatique.

Selon cet argument, les évaluations environnementales et la consultation des Autochtones sont présentées comme des obstacles inutiles à une action urgente contre le changement climatique. Les promesses de campagne de Carney de « construire, construire, construire » se sont concrétisées dans des lois provinciales et fédérales qui « réduisent les formalités administratives » autour de projets jugés d'« intérêt national ».

Ottawa ne s'est pas contentée de regarder les États-Unis prendre le contrôle des minéraux critiques du Canada, elle contribue à financer cette opération. Comme le montrent les recherches menées pour le Transition Security Project, la quasi-totalité des investissements récents du département américain de la Défense ont été associés à des fonds publics canadiens. Alors que le Pentagone a alloué plus de 78 millions de dollars américains aux six projets canadiens liés aux minéraux critiques mentionnés ci-dessus, le gouvernement canadien a complété ces investissements à hauteur de 69 millions de dollars canadiens, subventionnant ainsi de fait l'influence de l'État américain dans notre secteur des ressources naturelles.

Cette évolution constitue une menace non seulement pour l'indépendance, le climat et l'environnement du Canada, mais aussi pour la souveraineté autochtone. Si des minéraux provenant de territoires autochtones sont extraits pour fabriquer des armes, les Premières Nations locales en sont-elles informées ? Ont-elles le droit de refuser ? On demande aux Premières Nations concernées d'accepter que leurs terres soient endommagées au nom de l'action climatique, alors que l'objectif réel pourrait bien être l'expansion militaire américaine.

La résistance autochtone s'est fait sentir partout au Canada. La mine de graphite de La Loutre a fait face à une forte opposition de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg, ce qui a conduit le Québec à refuser de financer le projet en raison d'un manque d'« acceptabilité sociale ». Les routes minières proposées par Trilogy Metals en Alaska — un levier pour ouvrir l'accès aux gisements de cuivre et de cobalt — ont rencontré une opposition farouche de la part de 40 tribus autochtones d'Alaska.

Au Nouveau-Brunswick, le projet de tungstène Sisson, proposé par Northcliff Resources, a reçu un financement de 15 millions de dollars américains du Pentagone. Le carbure de tungstène, un métal exceptionnellement dur, est utilisé dans les munitions perforantes. Les dirigeants Wolastoqey s'opposent à ce projet depuis des années. L'aînée Alma Brooks a déclaré qu'elle était « absolument et totalement contre tout ce qui soutiendrait l'armée américaine ou canadienne dans ses efforts de guerre ».

La nouvelle stratégie d'investissement du Pentagone devrait susciter un débat public. Le Canada ne se contente pas de bâtir une économie verte. Il s'intègre de plus en plus profondément dans l'industrie de guerre américaine.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

De l’Ukraine au Golfe Persique, les superpuissances ne font plus la loi !

2 juin, par Yorgos Mitralias — , ,
La première grande leçon des guerres en Ukraine et au Golfe Persique crève déjà les yeux : les superpuissances ne font plus la loi ! Malgré leur supériorité militaire (…)

La première grande leçon des guerres en Ukraine et au Golfe Persique crève déjà les yeux : les superpuissances ne font plus la loi ! Malgré leur supériorité militaire écrasante, tant la Russie de Poutine que les Etats-Unis de Trump rencontrent mille difficultés « non-prévues », n'arrivent pas à briser la résistance des pays bien plus faibles, et risquent fortement d'être humiliés, ce qui pourrait bien les plonger dans une crise de tous les dangers.

Par Yorgos Mitralias

Les faits bruts sont éloquents : la guerre contre l'Iran que Trump a qualifié souvent de simple... « courte excursion », et qui devait s'achever après « deux-trois jours », dure déjà depuis trois mois, sans que personne puisse prédire quand et comment elle va prendre fin. Quant à la guerre contre l'Ukraine que Poutine a appelée simple... « opération militaire spéciale » et qui devait s'achever après 4-5 jours avec l'entrée triomphale de l'armée russe dans Kyiv, elle dure déjà depuis plus de quatre ans et ses victimes (militaires et civils morts et blessés) sont désormais près de ...deux millions ! En somme, Trump et Poutine, à vies et idéologies parallèles, bains de sang et désastres parallèles !...

En effet, Trump le magnat de l'immobilier, et Poutine l'agent du KGB, partagent non seulement la même mégalomanie mais aussi la même idéologie et les mêmes pratiques antidémocratiques, racistes, répressives, virilistes et hypernationalistes qui font d'eux des fascistes purs et dures. Et ce n'est pas donc un hasard que tous les deux sont les piliers de cette Internationale Brune de nos cauchemars, qui regroupe pratiquement tout ce qu'il y a d'extrémistes de droite, de néonazis et de néofascistes de par le monde !

Alors, étant donnés leurs traits distinctifs précités, leurs mésaventures ukrainiennes et iraniennes acquièrent une dimension et un sens autrement plus importants. Ce ne sont plus seulement les traditionnelles super-puissances nord-américaine et russe qui entrent en crise car incapables d'ecraser une fois pour toutes leurs adversaires. En réalité, ce qui, à travers ses deux super-puissances russe et américaine, entre actuellement en crise profonde et multidimensionnelle est quelque chose de bien plus important, le système capitaliste lui-même. Un système capitaliste qui, pour la deuxième fois en 100 ans, a recours à sa planche de salut traditionnelle et à ses « solutions extrêmes » : la guerre et l'attaque frontale contre les droits humains et les libertés démocratiques ainsi qu'à ce qui reste de sa démocratie bourgeoise !

D'où cette angoisse diffuse, ce sentiment qui va se généralisant de fin de monde, car la crise de nos super-puissances barbares et inhumaines mine, ronge et finalement détruit l' ancien ordre (néolibéral) sans être en mesure d'en imposer un nouveau. Cependant, une telle situation est suffisamment dangereuse pour les intérêts de ceux d'en haut, pour ne pas les inciter à réagir. Et voilà tous ceux qu'il y a encore un an ou même six mois, faisaient preuve d'une servilité sans borne envers Trump, prendre aujourd'hui leurs distances et même aller jusqu'à envisager le divorce avec la super-puissance américaine. Et tout ça tandis que même les « amis » et autres « alliés » traditionnels de la Russie, tournent actuellement le dos à Poutine, allant jusqu'à refuser de figurer à côté de lui sur la tribune officielle de la Place Rouge aux jours de grandes commémorations.

Mais, comme on pouvait s'en attendre, c'est à l'intérieur de leurs pays respectifs que la réaction de ceux d'en haut contre « l'aventurisme » va-t'en guerre de Trump et de Poutine pointe désormais le nez. Et si aux Etats Unis, un vent de révolte contre Trump commence maintenant à souffler même dans les rangs du parti Républicain, la situation n'est pas très différente dans cette Russie de tous les complots et coups d'état de palais héritée du temps du tsarisme et du stalinisme, dont Poutine d'ailleurs s'en revendique : la popularité de Poutine est, pour la première fois, en chute presque libre, les fuites concernant la crise de confiance qui s'installe au sommet du pouvoir se multiplient, et cette ambiance de fin de règne accentuée par les mauvaises performances de l'economie russe (les prévisions officielles ramènent maintenant sa croissance pour cette année de 1,3% à 0,4%), et surtout par les échecs et les impasses de la guerre contre l'Ukraine, font que Poutine l'autocrate se montre de plus en plus mefiant de tout le monde.

Et sans doute, il a tout à fait raison d'être méfiant. Car, ces derniers temps, il ne fait qu'accumuler des échecs et des problèmes. Il a perdu non seulement son cher Orban en Hongrie, mais aussi ses points d'appui dans l'Afrique sub-saharienne où les mercenaires de Wagner (nouvellement appelé ...Afrika Korps) viennent de plier bagage, tandis que l'Afrique noire qui lui était si proche, hurle maintenant contre lui après la révélation du sort atroce et macabre que son armée a réservé aux centaines d'Africains -surtout Sudafricains- qui se sont trouvés, malgré eux, en toute première ligne du front en Ukraine pour servir de chair à canon.

Mais, le pire pour Poutine est que son armee n'avance plus en Ukraine et même recule sous la pression des Ukrainiens qui effacent leurs pertes territoriales subies depuis 2024 ! Et comme si cela ne suffisait pas, l'armée ukrainienne porte desormais la guerre dans la Russie, avec ses drones et ses missiles qui frappent de préférence des infrastructures énergétiques et pétrolières jusqu'à plus de 2.000 km à l'intérieur du pays ! Le résultat est dévastateur pas seulement parce que ces frappes des pipe-lines, des terminaux, des raffineries ou des ports ont fait chuter la production pétrolière russe à son plus bas niveau depuis 17 ans,annulant ainsi, au moins en partie, les effets bénéfiques des « cadeaux » qu'a fait Trump a Poutine en levant les sanctions qui pesaient sur les exportations pétrolières russes. Mais aussi et surtout, parce qu'elles rendent, pour la première fois, tangible aux citoyens russes cette guerre qui leur était jusqu'à peu trop lointaine et abstraite, ce qui affecte déjà leur morale et change radicalement leur perception de cette guerre coloniale et barbare contre le peuple ukrainien.

Il va sans dire que le premier et plus grand responsable de ces malheurs de Poutine sont ces hommes et femmes ukrainiennes qui se battent héroïquement depuis 51 mois, avec un succès inespéré, contre une puissance (nucléaire) plusieurs fois plus grande, plus puissante et plus armée, démentant ainsi tous les pronostics initiaux tant de leurs « amis » que de leurs ennemis. Le fait que ces Ukrainiens et Ukrainiennes non seulement résistent mais passent aussi à la contre-attaque ne pourra qu'inspirer d'autres peuples de par le monde victimes des mêmes agressions et des mêmes oppressions de la part des mêmes ou autres puissances imperialistes...

Malheureusement, toute autre est la situation du peuple iranien coincé et pris en sandwich entre la féroce répression qu'il subit de la part d'un régime barbare et obscurantiste, et les bombardements dévastateurs du tandem Trump-Netanyahou qui s'en fout éperdument de son sort. D'ailleurs, il faut admettre la triste réalité : la guerre contre l'Iran de l'impérialisme américain et de son acolyte israélien n'a pas affaibli, mais au contraire elle a raffermi le régime théocratique, tout au moins pendant un certain temps.

La conclusion, bien que provisoire, va de soi : les guerres impérialistes tant en Ukraine qu'au Golfe Persique non seulement sont en train de se retourner contre leurs initiateurs, mais sont également en train de semer un chaos inédit en emportant l'ordre qui régnait sur le monde depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La crise qui s'ensuit pourrait devenir cataclysmique si l'humanité laisse profiter de la situation et remplir le vide créé les divers néo libertariens milliardaires (1) et autres nostalgiques des camps d'extermination nazis aux projets messianiques et profondément suprématistes, inhumains et misanthropes. A nous tous et toutes de réagir avant qu'il ne soit trop tard...

Note

1. Voir Libertariens contre Néoconservateurs - La guerre fracture le sommet du trumpisme ! : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/200326/libertariens-contre-neoconservateurs-la-guerre-fracture-le-sommet-du-trumpisme
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Membres