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Les candidat·es à la direction du NPD partagent leurs positions sur l’Ukraine

26 novembre, par CASU/ACSU, NPD — , ,
Alors que la course à la direction du principal parti de gauche du Canada, le Nouveau Parti démocratique (NPD), était en cours, l'Alliance Canadienne de Solidarité avec (…)

Alors que la course à la direction du principal parti de gauche du Canada, le Nouveau Parti démocratique (NPD), était en cours, l'Alliance Canadienne de Solidarité avec l'Ukraine (CASU/ACSU) a contacté les candidat·es pour clarifier leur position sur l'Ukraine.

Comment soutiendraient-elles ou ils l'Ukraine durant l'invasion en cours ?
Quelle est leur politique en matière de reconstruction ?
Quelle est leur position concernant ceux, à gauche, qui qualifient la guerre menée par la Russie de guerre par procuration de l'OTAN et exigent la fin des livraisons d'armes à l'Ukraine ?

Voici leurs réponses.

(Note de la rédaction : on aimerait bien que les représentant·es des partis politiques québécois indépendantistes se livrent au même exercice)

Tanille Johnston :

Chers amis et membres de l'Alliance canadienne pour la solidarité avec l'Ukraine,

Je vous remercie pour l'opportunité de clarifier ma position en tant que candidat pour la direction du NPD sur les questions du soutien canadien pour le combat de l'Ukraine pour la liberté et la démocratie.

L'invasion russe de l'Ukraine est un crime grave contre le droit international et les droits de l'homme. En tant que progressistes, nous avons un devoir pour nous montrer fermement solidaire avec les travailleurs, familles et la société civile ukrainiennes qui résistent cette agression violente et expansionniste. Leur courage face à une force accablante inspire tous ceux qui tiennent à la démocratie, la souveraineté et la paix.

L'obligation canadienne est claire : nous devons honorer nos engagements en tant qu'allié et en tant que défenseur de la démocratie sans se soucier des courants politiques changeants à Washington. En ce moment critique, je crois que le Canada doit agir résolument pour soutenir le peuple ukrainien et son droit à l'autodétermination. En tant que chef [du parti], je défendrais les politiques suivantes :

• Maintenir et approfondir l'assistance humanitaire et de reconstruction à l'Ukraine, y compris l'équipement essentiel, le soutien civil, les services médicaux et des abris sûrs pour les réfugiés.
• Réclamer des sanctions plus fortes contre la machine de guerre russe et sa responsabilité dans les crimes et abus de guerre.
• Soutenir l'intégration de l'Ukraine aux institutions euro-atlantiques et renforcer les partenariats populaires – particulièrement avec des syndicats et la société civile – pour contribuer à la reprise et défendre les droits des ouvriers.
• Habiliter les organisations, provinces et municipalités canadiennes à prendre des initiatives pratiques et solidaires axées sur les citoyens. Je rejette les propos qui présentent le combat de l'Ukraine pour sa survie comme une simple conséquence de la rivalité entre grandes puissances. Cette guerre parle de résister à une conquête autoritaire et de défendre les valeurs démocratiques qui soutiennent notre mouvement progressiste. Le NPD doit s'exprimer avec clarté morale et rejeter le silence et la neutralité face à une telle agression.

Si on me confie la direction de notre parti, je ferai en sorte que notre mission garantisse que le Canada réponde à l'appel pour la solidarité mondiale : lutter pour une paix juste, soutenir les réfugiés, reconstruire les communautés et défendre la ligne de front pour la démocratie en Ukraine.

Tanille Johnston

Rob Ashton :

Bonjour ACSU,

Merci pour votre patience et d'avoir posé de si importantes questions. Je parcourais le pays, rencontrais des membres et reconstruisant notre parti, et je voulais prendre le temps d'accorder vos question l'attention qu'elles méritent.

Laissez-moi être clair : je soutiens le peuple ukrainien. L'invasion russe est illégale et brutale et les Ukrainiens ont tout à fait le droit de défendre leurs maisons, leur démocratie et leur avenir.

Dans une perspective portée sur les travailleurs et sur la consolidation de paix, voici comment le Canada devrait soutenir l'Ukraine :

1. Un rôle de maintien de la paix et défensif important
Le Canada devrait se concentrer sur le maintien de la paix, un soutien défensif et la protection des civils – en travaillant avec des alliés pour éviter une escalade tout en aidant l'Ukraine à maintenir ses positions. Notre objectif devrait être la stabilité, la sécurité et une voie vers la paix et non pas d'alimenter un conflit sans fin.

2. Des sanctions ciblées sur la machine de guerre russe
Les sanctions doivent toucher les oligarques russes et les réseaux financiers qui alimentent l'invasion. Leurs mises en œuvre doivent être strictes et coordonnées avec nos partenaires internationaux.

3. Soutien pour les ouvriers et syndicats ukrainiens
Les travailleurs ukrainiens mènent ce combat et mèneront la reconstruction. Le Canada devrait renforcer les partenariats entre syndicats canadiens et ukrainiens et soutenir les efforts pour protéger les droits des ouvriers et des institutions démocratiques.

4. Soutien humanitaire et des réfugiés Des millions ont été déplacés.
Le Canada devrait accélérer des voies sûres pour les réfugiés, soutenir la réunification des familles et augmenter l'aide humanitaire là où il y en a le plus besoin.

5. La direction dans la reconstruction post-guerre
Le moment venu, le Canada devrait aider à diriger la reconstruction – se concentrant sur les services publics, le logement, l'énergie et l'infrastructure et assurant que les travailleurs bénéficient et non pas les profiteurs privés.

6. La défense du droit international

Le Canada doit défendre le principe que les frontières ne peuvent être modifiées par la force et que les gens ont le droit de choisir leur propre avenir.

Je voudrais aussi clarifier : je rejette tout narratif qui excuse ou qui minimise les actions de la Russie. Soutenir l'Ukraine est une question de solidarité, de démocratie et de respect humain élémentaire. Je vous remercie de nouveau pour votre lettre réfléchie. J'apprécie votre engagement à ces sujets et me réjouis d'un dialogue continu.

Avec solidarité,

Rob Ashton.

Heather McPherson :

Chère équipe de l'ACSU,

Nous sommes très heureux de fournir des informations sur le soutien pour l'Ukraine de Heather McPherson. Dans la Chambre des communes Heather est à la tête de l'appel pour le soutien à l'Ukraine, des sanctions contre la Russie et au soutien pour l'entrée de l'Ukraine dans l'OTAN.

Heather soutient l'Ukraine depuis des années, même avant sa première élection en tant que députée en 2019. Elle a travaillé pendant plus de vingt ans dans le développement international et a visité l'Ukraine en tant qu'observatrice électorale des Nations Unies.

Avant l'invasion de 2022, Heather a assuré que le Congrès ukraino-canadien pouvait témoigner du risque que la Russie posait à l'Ukraine : https://heathermcpherson.ndp.ca/news/mpmcpherson-and-foreign-affairs-committee-hear-ukrainian-canadian-congress

Peu de temps après l'invasion de 2022, Heather a appelé pour des actions significatives pour contrer l'agression russe : https://heathermcpherson.ndp.ca/news/letter-ministers-joly-sajjanukraine

Durant son mandat au Parlement, Heather a prôné pour augmenter l'aide à l'Ukraine ainsi que des sanctions sur la Russie et a dénoncé à maintes reprises le gouvernement pour son manque d'application de son régime de sanctions.

En avril 2022, la résolution parlementaire de Heather reconnaissant « la preuve claire et solide de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité systémiques et de masse » commis par les forces russes, incluant la tuerie délibérée de civils, le transfert forcé d'enfants, des cas de viols et de tortures, constituée à des « actes de génocide » passa dans la Chambre des communes.

Peu de temps après le premier anniversaire de la tentative brutale de la Russie pour capturer Kyiv, Heather s'est rendue en Ukraine. Elle était en Europe dans le cadre d'une étude menée par la commission des affaires étrangères de la Chambre des communes et avait rencontré des réfugiés ukrainiens en Pologne. Cependant la commission n'allait pas se rendre en Ukraine. Inébranlable, Heather décida (contre l'avis du sergent d'armes) de se rendre seule à Kyiv. C'était important pour elle d'y être et de rencontrer des officiels ukrainiens et d'écouter les témoignages de l'invasion.

Quand elle rentra, elle a fait un rapport sur ce qu'elle a entendu et de ce qu'elle avait été témoin dans un article pour Policy Magazine : Témoin de l'esprit indestructible de l'Ukraine : https://www.policymagazine.ca/policy-dispatches-witnessing-the-indestructible-spirit-ofukraine/

Pendant son mandant au Parlement, Heather poussa le Canada avec consistance et insistance pour en faire plus pour soutenir l'Ukraine, aider les Ukrainiens fuir la guerre, imposer des sanctions sur les intérêts commerciaux russes au Canada et elle continuera de se battre pour l'Ukraine. Comme Heather a répété à maintes reprises, les Ukrainiens se battent pour la démocratie. Ils se battent pour nous tous.

Plus tôt cette année, Heather a prononcé un discours : https://heathermcpherson.ndp.ca/news/heather-mcpherson-mp-canada-us-relationshipand-ndps-vision-foreign-affairs-time-crisis au Conseil international canadien et au Cercle pour la solidarité démocratique qui présente ses positions sur les affaires étrangères et la menace que représente l'alliance Trump-Poutine au monde.

Je crois qu'un examen attentif des déclarations et actions de Heather prouvera qu'elle est la plus grande défenseure de l'Ukraine et digne de votre soutien.

N'hésitez pas a nous transmettre toutes questions que vous pourriez avoir.

Gale
Bénévole, Équipe Heather

Avi Lewis

Chère ACSU,

L'invasion russe de l'Ukraine en février 2022 fut un acte illégal et gratuit d'agression contre un pays souverain et démocratique par un dictateur brutal. Le rêve de Poutine de faire renaître l'empire russe est le cauchemar de l'Ukraine, résultant à un niveau de mort et de dévastation que l'Europe n'a pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale.

Au cours des dernières années, le monde a vu horreur après horreur : le transfert forcé d'enfants ukrainiens, la destruction de Mariupol, les bombardements d'écoles et d'hôpitaux. Ce sont des crimes de guerre haineux pour lesquels Poutine et ses généraux doivent être tenus responsables. Simultanément, nous avons aussi vu le meilleur en l'humanité. La dignité et le courage dont ont fait preuve les Ukrainiens ont inspiré le monde et les Canadiens ont accueilli dans leurs communautés 300 000 Ukrainiens cherchant refuge avec générosité et compassion.

Notre approche en matière de la politique étrangère doit être moralement cohérente : l'occupation est toujours mauvaise, que ce soit en Palestine ou en Ukraine. C'est pourquoi un NPD dirigé par Avi soutiendra les politiques suivantes :

1. Aider à reconstruire l'Ukraine
Le gouvernement canadien devrait fournir du financement et de l'assistance technique pour reconstruire l'infrastructure, les institutions et services publics ukrainiens. Le Canada devrait notamment utiliser son influence pour s'opposer à toutes tentatives de vendre les biens publics et ressources naturelles ukrainiens. L'Ukraine a besoin d'un plan Marshall, pas d'une stratégie du choc. Pour aider à financer cette reconstruction, le Canada devrait allouer tous les fonds saisis aux oligarques russes et pousser pour une annulation de la dette ukrainienne.

2. Soutenir une paix juste
Le Canada devrait prôner un accord de paix qui ne soit pas imposé sur l'Ukraine unilatéralement par Trump et Poutine mais qui implique la participation de l'Ukraine et des nations européennes. L'Ukraine ne devrait pas céder un centimètre de son territoire et le Canada devrait continuer de fournir l'aide défensive dont l'Ukraine a besoin pour défendre sa souveraineté.

3. Renforcer l'application des sanctions Renforcer l'application des sanctions, notamment en comblant la lacune qui permet encore au pétrole russe interdit d'affluer au Canada. Nous devrions frapper la machine de guerre russe là où ça fait mal c'est-à-dire en nous attaquant au baril de pétrole.

4. Assister les nouveaux arrivants ukrainiens Faire pression pour l'annulation des suppressions d'emplois au ministère de l'Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté et assurer que les nouveaux arrivants ukrainiens et ceux du reste du monde aient accès au services de logement dont ils ont besoin pour prospérer.

5. Construire des liens avec le mouvement travailliste ukrainien Travailler aux côtés des syndicats canadiens pour construire de la solidarité avec les syndicats ukrainiens, pour avancer les droits des travailleurs et renforcer la démocratie ukrainienne.

6. Investir dans les arts et la culture ukrainiens Promouvoir des échanges culturels entre l'Ukraine et le Canada et soutenir des organisations qui racontent l'histoire de l'Ukraine et de sa diaspora à travers les arts.

Avec solidarité,
Peyton Veitch Directeur des politiques de la campagne Lewis pour chef.

Tony McQuail et Yves Engler n'ont pas répondu à temps pour la publication. S'ils répondent, ils figureront dans une publication ultérieure.

Traduit de l'anglais vers le français par Oleh Sztul.

Source : CASU/ACSU : https://ukrainesolidarity.ca/2025/11/24/les-candidats-a-la-direction-du-npd-font-part-de-leur-position-sur-lukraine/

Indépendance du Québec, un projet de libération nationale et sociale

26 novembre, par Bernard Rioux — , ,
Le gouvernement Carney s'aligne toujours plus fermement sur l'ordre américain, freine la lutte contre les changements climatiques, protège le capital fossile, renforce (…)

Le gouvernement Carney s'aligne toujours plus fermement sur l'ordre américain, freine la lutte contre les changements climatiques, protège le capital fossile, renforce l'extractivisme et militarise l'économie au nom de la « sécurité » nord-américaine. Dans ce contexte, Ottawa impose ses priorités, ses budgets, ses corridors énergétiques et ses choix géostratégiques à une population québécoise qui n'a jamais pu décider démocratiquement de son avenir.

Un bloc bourgeois solidaire du cours actuel du gouvernement de Washington se consolide au Canada

Élu comme le meilleur défenseur de l'autonomie canadienne, le gouvernement Carney a multiplié les alignements sur les desiderata de l'administration Trump. C'est dans la sécurisation des frontières et la mise en place de politiques d'immigration de plus en plus restrictives qu'il s'est le plus nettement plié aux volontés de Washington. Il a commencé par durcir les contrôles frontaliers et renforcer les effectifs policiers à ce niveau. Le gouvernement Carney prévoit de ramener la part des migrants temporaires (étudiants étrangers, travailleurs temporaires) à moins de 5 % de la population canadienne d'ici la fin de 2027. L'objectif se traduit aussi par une réduction progressive des admissions de résidents permanents. Il prétend ainsi alléger la pression sur le logement, les services publics et les infrastructures.

Par nombre de ses grands projets, il ouvre également la voie à un nouvel extractivisme fossile. Il promeut la filière des minéraux critiques utiles aux industries militaires et subventionne les centres de données, grands consommateurs d'énergie. Et s'il faut pour ce faire mépriser les droits des Premières Nations, le gouvernement canadien n'hésite pas à le faire. L'abandon du plafond sur les émissions pétrolières et gazières, les passe-droits environnementaux accordés aux projets fossiles constituent autant de reculs dans la lutte contre les changements climatiques, dénoncés au sommet de Belém où le Canada a remporté le prix « d'État fossile ».

La réponse positive donnée à l'administration Trump concernant les dépenses militaires illustre également l'adaptation du gouvernement Carney aux pressions de Washington. Le dernier budget témoigne de la volonté du premier ministre de porter les dépenses militaires à 5 % du PIB. Il prévoit plus de 70 milliards pour les cinq prochaines années afin d'acheter des F-35, des sous-marins et de construire des frégates. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le Canada oriente plus du tiers de son budget total vers la défense, au détriment des politiques sociales, climatiques et de sa propre souveraineté.

Le gouvernement Legault, partie prenante du bloc bourgeois canadien

Le gouvernement Legault défend l'ensemble des orientations stratégiques du gouvernement Carney : relance de l'économie par un soutien massif à l'industrie de l'armement, exploitation accélérée des ressources naturelles, reculs dans la lutte contre les changements climatiques, coupures systématiques dans les services publics et adoption d'une série de mesures restrictives en matière d'immigration.

Inspiré par le plan fédéral de réarmement massif, le gouvernement Legault veut que le Québec devienne un acteur majeur de l'industrie militaire. Pour ce faire, il veut intégrer plus étroitement l'économie québécoise aux chaînes d'approvisionnement militaires nord-américaines. Déjà, le gouvernement de la CAQ rêve de la production d'avions militaires par Bombardier et se dit prêt à mobiliser des fonds publics pour concrétiser ce projet. Le projet de doubler la production d'électricité ne vise pas d'abord à répondre aux besoins de la population, mais à offrir aux entreprises multinationales une électricité à faible coût, que ce soit pour l'établissement de vastes centres de données, d'entreprises de batteries électriques ou de production d'hydrogène dit « vert ».

C'est la lutte contre les changements climatiques qui en fait les frais. Le gouvernement reporte de quatre ans la transition énergétique et freine les mesures de décarbonation, affaiblissant l'action à court terme. Il assouplit certaines mesures environnementales afin d'accélérer les autorisations de projets ; il propose de détourner des sommes du Fonds vert vers d'autres usages, limitant ainsi les investissements consacrés à la lutte climatique ; il refuse de financer les municipalités pour leur permettre de faire face aux impacts croissants des changements climatiques. Il ne tient aucun compte des recommandations des experts concernant le relèvement des cibles climatiques.

François Legault multiplie les attaques contre les personnes migrantes et les rend responsables de tous les maux qui affligent la société québécoise : crise du logement, manque d'accès aux soins, développement de l'itinérance… Passant de la parole aux actes, il réduit les seuils d'immigration permanente à 45 000 par année et adopte des mesures qui compliquent l'obtention de la résidence permanente. Il ajoute une couche en prétendant « renforcer la laïcité », alors qu'il retire des droits aux minorités religieuses, en visant particulièrement les femmes musulmanes. Il est soutenu dans ces politiques xénophobes par le Parti québécois de PSPP qui adopte une rhétorique similaire.
Les élites nationalistes du Québec font donc bloc avec la bourgeoisie canadienne. Elles ferment les yeux sur son militarisme croissant, son alliance inconditionnelle avec Washington et sa responsabilité dans la destruction écologique de la planète.

L'indépendance du PQ ou l'acceptation d'une indépendance de pacotille fondée sur une stratégie irresponsable

L'indépendance proposée par PSPP n'est pas une véritable indépendance : le Québec demeurerait assujetti aux politiques de l'empire américain. Ce serait une indépendance croupion. « Un Québec indépendant devra aligner ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis, malgré la guerre tarifaire menée par Donald Trump », affirme Paul St-Pierre Plamondon. « Il y a un contexte géopolitique et nos intérêts, au Québec, sont alignés sur ceux des États-Unis », a-t-il déclaré en dévoilant les premiers éléments de son Livre bleu sur un Québec souverain (Patrick Bellerose, Journal de Québec, 6 novembre 2025).

Cette vision de l'indépendance implique le refus de remettre en question la société néolibérale, la politique militariste que Washington veut imposer et le déni de la réalité des changements climatiques par cette administration. Si le projet d'indépendance accepte l'alignement des politiques économiques et militaires d'un Québec souverain sur celles des États-Unis (adhésion à l'OTAN et au NORAD), il s'agit d'une indépendance néocoloniale où la souveraineté du peuple est sacrifiée sur l'autel de l'impérialisme américain. Le PQ de PSPP propose ni plus ni moins un Québec néocolonial. C'est pourquoi une gauche écosocialiste ne saurait être du même camp que celui du PQ. L'indépendance du Québec devra être anti-impérialiste, ou elle ne sera pas — particulièrement dans le contexte géopolitique actuel.

La stratégie péquiste se limite à l'annonce d'un référendum sur l'indépendance. Pourtant, la tâche de l'heure est de gagner la majorité populaire en faveur de l'indépendance du Québec. Or, une majorité de la population ne la soutient pas aujourd'hui. Une vaste majorité ne souhaite pas la tenue d'un référendum. La question de l'heure n'est donc pas d'enclencher une campagne référendaire indépendamment de ses chances de succès, mais de construire patiemment cette majorité. Une telle majorité ne peut se cristalliser sur un double discours qui prétend, d'une part, rallier la droite et la gauche indépendantistes indépendamment de tout projet de société, et qui affirme, d'autre part, qu'un Québec indépendant demeurerait soumis aux rapports de force géopolitiques nord-américains. Une indépendance sans contenu n'existera jamais. Soit elle s'inscrit dans une démarche d'affirmation anti-impérialiste, soit elle ne sera qu'une néocolonie. C'est pourquoi la stratégie péquiste est irresponsable, vouée à l'inefficacité et susceptible de mener à des revirements brusques rappelant l'histoire du PQ, qui a tantôt tenté « le beau risque » d'un renouvellement du fédéralisme, tantôt repoussé indéfiniment la tenue d'un référendum et la rupture avec l'État canadien.

La construction de la majorité indépendantiste passe par un front des luttes populaires

Les syndicats défendent le pouvoir d'achat et résistent à l'arbitraire patronal. Les groupes écologistes mobilisent contre la crise climatique, l'effondrement de la biodiversité et pour la protection de l'environnement. Les groupes féministes luttent contre la paupérisation des femmes et les violences qu'elles subissent. Les groupes autochtones défendent leurs territoires et leurs droits ancestraux. Les groupes communautaires s'opposent à la crise du logement et à la montée de l'itinérance. Les mouvements pour la paix refusent la transformation du Québec en base arrière de l'industrie militaire et soutiennent les peuples en lutte pour leur liberté. Les mouvements étudiants affrontent la précarité et l'endettement. Les mouvements antiracistes et les organisations de travailleurs et travailleuses migrantes combattent la stratégie de division qui transforme les personnes racisées en boucs émissaires des maux sociaux, à travers des politiques d'immigration restrictives et une laïcité identitaire et répressive.

Le moment arrive où il devient évident que les dépenses militaires, la préparation à la guerre et les politiques écocidaires des gouvernements des États-Unis, du Canada et du Québec se font au détriment des intérêts de la majorité populaire du Québec, et que l'indépendance s'impose comme seule solution.

Mais ce moment ne pourra advenir que si les organisations syndicales, féministes, écologistes, antiracistes, autochtones et populaires parviennent à construire un front uni contre les politiques des gouvernements Carney et Legault. Seul un tel front pourra permettre de passer de luttes défensives et fragmentées à une lutte offensive capable de présenter un projet alternatif fondé sur la justice sociale et climatique, la décolonisation réelle des Premières Nations et des gains concrets contre la militarisation de l'économie (comme la conversion des entreprises militaires en entreprises productrices de biens utiles à la transition écologique), de même que la reprise en main citoyenne des biens communs — énergie, forêts, eau, mines — afin de répondre aux besoins de la population. Cette offensive pourra ouvrir la voie à la question du pouvoir politique de la majorité populaire dans un Québec souverain.

Mais ce front uni ne se heurtera pas qu'au gouvernement du Québec, allié du bloc bourgeois, mais aussi au gouvernement fédéral et à sa défense de l'État impérialiste canadien, promoteur du militarisme et du capital fossile. C'est pourquoi un tel front devra être capable de remettre en cause l'intégrité même de cet État. Il ne pourra advenir que sous la pression d'un vaste mouvement populaire capable de se déployer à l'échelle de tout l'État canadien, particulièrement dans un contexte marqué par la montée de l'extrême droite au sud de la frontière. Le mouvement ouvrier et populaire du reste du Canada n'a aucun intérêt objectif à défendre l'impérialisme canadien ni son État, qui mène aujourd'hui une offensive contre ses acquis sociaux et contre les droits des Premières Nations.
Il est donc impératif, pour le peuple québécois comme pour la classe ouvrière du reste du Canada, de construire des alliances durables et des solidarités actives avec les forces progressistes et les nations autochtones. C'est de cette unité des luttes que pourra émerger une alternative commune à l'ordre impérialiste et colonial : un projet de libération fondé sur la souveraineté des peuples, la justice sociale, la décolonisation et la transition écologique.

L'indépendance, un levier pour remettre en question le bloc bourgeois qui organise la domination fédéraliste et l'exploitation de la majorité laborieuse

Face à ce carcan que constitue l'État canadien pour la majorité populaire, il n'existe pas de demi-mesures. L'indépendance n'est pas une question identitaire ou culturelle : elle est la condition matérielle d'une rupture réelle avec un système qui sacrifie le territoire, l'environnement, les services publics, les droits démocratiques et les conditions de vie des classes populaires. Sans indépendance, le Québec restera prisonnier d'un régime qui protège les profits des pétrolières, impose des politiques anti-immigration racistes, intensifie la surveillance militarisée et bloque toute transition écologique digne de ce nom.

Il faut donc redonner à l'indépendance son sens véritable : celui d'un outil de libération. Un peuple qui n'a pas de pouvoir constituant, pas de souveraineté financière et pas de contrôle sur ses ressources ne peut ni rompre avec le capitalisme extractiviste, ni planifier démocratiquement son économie, ni organiser une transition écologique juste, ni garantir des droits sociaux élargis.

L'indépendance est la clé qui ouvre la possibilité d'en finir avec la domination économique et politique d'Ottawa et du capital canadien.

Mais pour que cette indépendance soit porteuse d'émancipation, elle doit être arrimée aux luttes concrètes : luttes syndicales, féministes, écologistes, antiracistes, étudiantes, autochtones, communautaires. Une stratégie qui esquive la question de la souveraineté s'enferme dans un réformisme défensif face à un État canadien qui impose ses priorités, dépossède le Québec de ses richesses et appuie l'impérialisme américain. À l'inverse, un indépendantisme qui se range derrière l'OTAN, qui refuse de dénoncer le trumpisme comme néofasciste, qui reprend les discours anti-immigration ou qui accepte la géostratégie nord-américaine trahit les aspirations populaires et renforce les dominations qu'il prétend combattre.

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Québec-Haïti : la nécessité de la solidarité dans la lutte des travailleurs et travailleuses

25 novembre, par Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l'occupation d'Haïti (REHMONCO) — , , ,
Nous dénonçons et condamnons les attaques systématiques du gouvernement du Québec contre les droits syndicaux. En effet, avec l'adoption d'une panoplie de lois, ce gouvernement (…)

Nous dénonçons et condamnons les attaques systématiques du gouvernement du Québec contre les droits syndicaux. En effet, avec l'adoption d'une panoplie de lois, ce gouvernement s'inscrit dans une logique systématique de précarisation des conditions de travail des travailleurs et travailleuses en réduisant toute capacité de lutte et de négociation du secteur syndical. À titre d'exemple, le projet de loi 1 menace de démanteler la Charte des droits et libertés.

Ce faisant, l'adoption de ce projet de loi amènerait à la destruction des outils juridiques protégeant tant soi peu les libertés. C'est le cas également du projet de loi 8 (devenu maintenant le PL3) qui remet en cause les moyens de pression dont disposent les syndicats des travailleurs et travailleuses pour exiger de meilleures conditions de travail. En adoptant un tel projet de loi, le gouvernement cherche à précariser les conditions de vie des travailleurs et travailleuses au profit du patronat.

Face à de telles attaques contre les travailleurs et travailleuses, il est essentiel de soutenir la grande manifestation du mouvement syndical le 29 novembre 2025. Nous encourageons tous les travailleurs, toutes les travailleuses, toutes les personnes conscientes de l'importance des droits et des acquis sociaux à manifester massivement contre la régression des droits des travailleurs et des travailleuses au Québec.

Et comme toute attaque contre les travailleurs et travailleuses dans n'importe quelle partie du globe est une attaque contre tous les travailleurs et toutes les travailleuses dans le monde entier, nous tenons du même coup à dénoncer et condamner la forte précarisation des conditions de travail en Haïti.

Comme les anciens gouvernements du régime néoduvalieriste Tèt Kale (PHTK), le gouvernement de coalition d'Alix Fils Aimé profite du climat d'insécurité à grande échelle pour maintenir les travailleurs et travailleuses dans des conditions de travail infrahumaines. C'est le cas par exemple des travailleurs et travailleuses du secteur industriel ou le gouvernement a bloqué de façon unilatérale l'ajustement du salaire minimum alors que l'inflation varie autour de 30 à 40% au rythme annuel depuis environ 3 ans.

En outre, les travailleurs du secteur de la santé sont également fortement éprouvés par la ganstérisation de la société. De surcroit, l'État haïtien en profite depuis plusieurs années pour les maintenir dans des conditions de vie et de travail exécrables. C'est pourquoi qu'il est urgent d'appuyer également la mobilisation des résidents de l'hôpital Isaïe Jeanty Chancerelles pour exiger de meilleures conditions de travail

Les enseignants de la fonction publique tant des écoles que de l'université n'ont pas eu également d'ajustement salarial depuis plusieurs années. Ce processus de précarisation affecte également le secteur sanitaire. Comme dans les autres secteurs, les travailleurs et travailleuses de la santé sont contraint.es de survivre avec des salaires de misère alors qu'ils et elles doivent faire face à une inflation galopante au quotidien.

Pour toutes ces raisons, nous soutenons la grève des enseignants et enseignantes de l'université d'État d'Haïti (UEH)-campus Limonade. Nous dénonçons le rectorat de l'UEH qui se lance dans une politique de faux-semblant consistant à prendre des mesures cosmétiques à travers une vaste campagne médiatique. Alors que l'institution universitaire se meurt sous les effets conjugués de la crise socio-politique du pays et de la crise de gouvernance de l'UEH, le nouveau recteur, Dieuseul Prédélus, est en train de poser des actions qui n'ont pas de prise sur la situation de dégradation de l'institution. Comme d'habitude, la grève des enseignants et enseignantes témoigne de la grande myopie du rectorat de l'UEH.

Soulignons que toutes les entités facultaires de l'UEH, se trouvant dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince, sont vandalisées. Comme son prédécesseur, monsieur Fritz-Deshommes, le nouveau recteur de l'UEH, monsieur Dieuseul Prédélus, « oublie » de demander au pouvoir exécutif de rétablir la sécurité dans le pays. Il s'en fiche de la violence qui s'abat sur les travailleurs et les travailleuses, les étudiants et étudiantes de l'institution universitaire. A l'échelle du pays, cette insouciance met en lumière l'absence de l'UEH dans la lutte du peuple haïtien pour exiger ne serait-ce que le rétablissement de la sécurité dans le pays.

Les droits et les acquis sociaux des travailleurs et travailleuses doivent être défendus aussi bien au Québec, en Haïti que dans n'importe quel autre pays. Le programme néolibéral pris en charge en grande partie actuellement par les gouvernements d'extrême-droite devient de plus en plus hégémonique au niveau mondial. À nous aussi, travailleurs et travailleuses de tous les secteurs de mondialiser la lutte. La solidarité est donc de mise.

Voilà pourquoi du Québec à Haïti fidèle à ses convictions, le REHMONCO soutient fermement la lutte des travailleurs et travailleuses pour exiger de meilleures conditions de travail et de défendre leurs droits et acquis sociaux.

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« Dévastateur et démoralisant » : la fonction publique se prépare à une vague de coupes budgétaires

25 novembre, par Harrison Samphir — ,
Tiré de The Breach 14 novembre 2025 Paula Kielstra aimait son travail à Bibliothèque et Archives Canada, mais lorsqu'elle a reçu une lettre l'informant que les postes de (…)

Tiré de The Breach

14 novembre 2025

Paula Kielstra aimait son travail à Bibliothèque et Archives Canada, mais lorsqu'elle a reçu une lettre l'informant que les postes de son unité seraient touchés par une vague de compressions budgétaires fédérales, elle s'est portée volontaire pour être licenciée.

Cette conseillère politique et mère de deux enfants a déclaré que cette « décision très difficile » avait plongé sa famille dans une situation financière pénible, mais qu'elle lui avait donné la possibilité de soutenir son fils ayant des besoins particuliers.

Mme Kielstra n'est qu'une des 10 000 employé·es fédérales qui ont perdu leur emploi dans le cadre des compressions budgétaires du gouvernement Trudeau, une série discrète de « réajustements de la main-d'œuvre » qui a débuté l'année dernière et se poursuit dans tous les ministères.

Aujourd'hui, Mark Carney amplifie considérablement ces réductions en dévoilant dans le budget de la semaine dernière un plan ambitieux visant à « redimensionner » la bureaucratie fédérale.

Pour y parvenir, Ottawa a l'intention de supprimer environ 10 % des emplois de la fonction publique fédérale, soit environ 30 000 postes supplémentaires d'ici la fin de 2029.

Pour ceux qui se trouvent dans le collimateur, l'impact humain a été immédiat et profond.

Les fonctionnaires qui s'expriment anonymement en ligne, en particulier sur le populaire canal Reddit r/CanadaPublicServants, qui compte plus de 100 000 membres, décrivent la confusion et l'anxiété qui règnent sur leur lieu de travail.

« C'est vraiment frustrant, car de nombreux fonctionnaires ont voté pour Carney en pensant que leurs emplois seraient mieux protégés avec un programme libéral plutôt que conservateur », a déclaré Kielstra à The Breach. « Il y a un sentiment de trahison dans le fait que certaines politiques, en particulier les dépenses militaires et de défense, soient prioritaires par rapport à la fonction publique qui fournit tant de services essentiels. »

Le gouvernement a proposé une option de « départ volontaire » aux employé·es permanent·es à temps plein touché·es par les licenciements, leur permettant de bénéficier d'une indemnité calculée en fonction de leurs années de service.

Bien que le gouvernement affirme vouloir réduire au minimum les licenciements grâce aux départs volontaires et à une prime de départ à la retraite anticipée de 1,5 milliard de dollars, l'ampleur des coupes signifie que des milliers de fonctionnaires perdront tout de même leur emploi.

Les gestionnaires ne savent toujours pas quels programmes seront supprimés, et ces primes de départ à la retraite anticipée, bien qu'elles semblent généreuses sur le papier, laisseraient tout de même beaucoup de gens dans le besoin.

Même celleux qui sont éligibles à ces mesures incitatives affirment que le calcul ne tient pas la route : les pensions restent liées aux années de service, et la plupart des travailleuses et travailleurs n'ont tout simplement pas les moyens de prendre une retraite anticipée dans le contexte économique actuel.

Les ministères ont reçu pour instruction de se préparer à une « rationalisation des opérations » et à une « rationalisation des programmes », des euphémismes bureaucratiques qui, dans la pratique, se traduiront par une réduction du personnel et une diminution des services offerts aux Canadien·nes.

Cela ne fera qu'aggraver la situation des Canadien·nes qui tentent d'accéder aux pensions, à l'assurance-emploi et aux passeports. Chaque poste supprimé se traduit par des délais d'attente plus longs, des retards plus importants dans le traitement des demandes d'immigration et des permis, moins de personnes pour corriger les erreurs et une diminution des services offerts aux Canadien·nes qui dépendent quotidiennement d'une multitude de programmes.

L'ironie de cette réduction des effectifs n'a pas échappé aux observateurs et observatrices. Il y a quelques mois à peine, les libéraux ont repris le siège du chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, dans la région d'Ottawa, en partie en avertissant que son projet de réduire considérablement la fonction publique aurait des conséquences désastreuses sur l'économie de la région.

Les propositions de M. Poilievre étaient largement considérées comme le reflet de l'effort conjoint de Donald Trump et d'Elon Musk pour réduire drastiquement les effectifs de la fonction publique fédérale américaine, motivé par la même idéologie qui considère la réglementation comme une « bureaucratie », l'aide étrangère comme « faisant passer l'Amérique au second plan » et les fonctionnaires comme des « élites libérales » déconnectées de la réalité.

Aujourd'hui, Carney promeut un programme d'austérité comprenant bon nombre de ces mêmes mesures. La seule différence semble résider dans la rhétorique utilisée pour annoncer la mauvaise nouvelle.

Des coupes déguisées en compassion

L'expérience de Kielstra rejoint celle d'autres personnes qui ont déjà perdu leur emploi. Un ancien employé de l'Agence du revenu du Canada (ARC), licencié en avril 2024, a décrit ces coupes comme soudaines et démoralisantes, ayant un impact important sur la prestation des services.

« Cela signifie des retards », a déclaré l'ancien employé, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué. « Nous gérions les informations relatives aux projets informatiques et d'infrastructure, comme les pannes prévues et imprévues ou les consolidations de bases de données à long terme. Quand quelque chose se produit soudainement, vous laissez tout tomber pour vous concentrer sur cela, ce qui repousse tout le reste. »

Ils ont déclaré que les licenciements avaient été programmés pour empêcher les travailleuses et les travailleurs, dont beaucoup avaient été embauché·es lors d'une vague d'embauche pendant la COVID, de devenir permanent·es.

« Dans mon poste, on passe à un emploi permanent à temps plein après trois ans », a déclaré l'ancien employé. « Les embauches pendant la COVID atteignaient ce seuil, et ils ont mis fin à de nombreux contrats prématurément pour éviter les conversions. On nous a dit qu'il s'agissait d'une « réaffectation des services gouvernementaux », mais cette formulation était trompeuse : personne ne s'attendait à de véritables licenciements. On avait l'impression que ces euphémismes étaient utilisés pour dissimuler ce qui se passait réellement. »

Ce fonctionnaire, qui est entré dans la fonction publique grâce au Programme fédéral d'expérience de travail étudiant (PFETE), a déclaré que cette expérience avait déçu de nombreux et nombreuses jeunes employé·es. « En tant que jeune Canadien, je pensais pouvoir faire carrière dans la fonction publique », a-t-il déclaré. « Je suis passé à un emploi officiel après avoir obtenu mon diplôme, puis j'ai été licencié six mois plus tard dans le cadre de cette « stratégie de réduction des coûts ». C'est démoralisant, surtout quand on apprend que les cadres ont encore reçu des primes l'été dernier alors que nous avons été licenciés. »

Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, insiste sur le fait que le gouvernement fera preuve de « beaucoup de compassion » dans la gestion des licenciements, une distinction qui ne rassure guère les travailleurs et travailleuses qui vont désormais devoir entrer sur le marché du travail dans une économie instable.

Pour des milliers de personnes travaillant dans la région de la capitale nationale Ottawa-Gatineau, où plus de 20 % de la population active occupée travaille dans l'administration publique, l'impact sera dévastateur.

« Réduire notre capacité à accomplir notre travail signifie que le Cabinet reçoit des conseils moins avisés », a déclaré Nathan Prier, président de l'Association canadienne des employé·es professionnel·les (ACEP), un syndicat qui représente 28 000 employé·es fédéraux, notamment des économistes, des analystes politiques, des chercheurs et chercheuses, des traducteurs et traductrices, des statisticien·nes et des interprètes. « Beaucoup de personnes intelligentes qui se sont spécialisées et ont acquis une connaissance approfondie d'un secteur ou d'un programme sont simplement écartées en raison d'un objectif d'austérité arbitraire. »

« C'est Mark Carney qui a déclaré pendant la campagne électorale qu'il n'y avait pas de libertarien·nes en temps de crise. Mais ici, nous nous contentons de faire porter le déficit aux fonctionnaires, alors que ce ne sont pas elleux qui l'ont causé. Le gouvernement fait des promesses aux Canadien·nes qu'il ne peut pas tenir en raison de ses réductions d'impôts massives. »

M. Prier a déclaré que la dépendance croissante du gouvernement fédéral à l'égard des sous-traitants a sapé les capacités institutionnelles et le moral. Cette préoccupation est étayée par des données : en 2023-2024, Ottawa a dépensé 20,7 milliards de dollars pour l'externalisation, contre 14,7 milliards seulement trois ans plus tôt. Mais une augmentation des dépenses en services externalisés ne signifie pas pour autant que davantage de travail est accompli. Un rapport publié en janvier 2025 par le directeur parlementaire du budget a révélé que dans quatre grands ministères, dont Emploi et Développement social Canada (EDSC) et Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC), les services informatiques externalisés coûtaient entre 22 et 26 % plus cher que s'ils avaient été réalisés en interne.

Les coûts de l'austérité en matière de race et de genre

De nombreux ministères sont encore sous le choc des récentes coupes budgétaires de l'ère Trudeau. L'Agence du revenu du Canada (ARC) a perdu près de 7 000 postes cette année, ce qui a mis à rude épreuve les centres d'appels fiscaux et les bureaux des prestations. L'EDSC a également subi des pertes cumulées, tandis que Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a supprimé près de 2 000 emplois lors de la dernière vague de licenciements, une mesure qui coïncide avec le virage à droite du Canada en matière d'immigration ainsi qu'avec les coupes dans l'aide étrangère et l'aide humanitaire internationale.

L'impact de ces pertes ne sera pas ressenti de manière uniforme. Selon une analyse récente de David Macdonald et Katherine Scott pour le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les réductions de personnel prévues par le gouvernement toucheront de manière disproportionnée les femmes, les travailleurs et travailleuses racialisé·es et autochtones, ainsi que les employé·es en situation de handicap.

Des ministères tels que l'EDSC, les Services aux Autochtones et l'IRCC, qui emploient la plus forte proportion de femmes, d'Autochtones, de travailleurs et travailleuses racialisé·es et de personnes en situation de handicap, sont également concernés par les coupes budgétaires. Par ailleurs, à la GRC et à l'Agence des services frontaliers du Canada, qui emploient une proportion plus faible de femmes et de travailleurs et travailleuses racialisé·es, Carney prévoit de créer 1 000 nouveaux postes de policiers et policières et 1 000 autres postes d'agentes et d'agents frontaliers.

La CCPA met en garde contre le fait que ces coupes risquent de réduire à néant des décennies de progrès en matière d'emploi et d'équité salariale, érodant ainsi l'un des rares domaines dans lesquels le gouvernement fédéral a toujours été à l'avant-garde du marché du travail en général.

Le départ prématuré de fonctionnaires chevronné·es et en milieu de carrière privera également la bureaucratie fédérale des connaissances institutionnelles accumulées au fil des décennies. Cette expérience créera probablement des lacunes importantes en matière d'expertise qui seront difficiles à combler. Cette perte de mémoire institutionnelle menace non seulement la « productivité » tant vantée par les libéraux, mais aussi la capacité des ministères à réagir aux crises et à assurer la continuité de la prestation des programmes.

Lorsque la prestation des services faiblit, cela frustre les personnes qui ont recours aux programmes et aux services et érode la confiance dans les institutions publiques dont dépendent les Canadien·nes. Chaque retard, chaque erreur ou chaque appel sans réponse alimente l'impression que le gouvernement n'est pas en mesure de répondre aux besoins fondamentaux. Cette insatisfaction s'autoalimente : l'affaiblissement des services publics sape la confiance dans le système, créant une boucle de rétroaction que les gouvernements peuvent exploiter pour justifier des coupes encore plus importantes à l'avenir.

Sous la direction de Carney, l'accent est mis sur les résultats, et non sur la reconstruction. Dans la pratique, cela signifie exiger des ministères qu'ils « fassent plus avec moins », un mantra d'austérité familier déguisé en mesure de modernisation.

La première vague de suppressions touchera les postes « à durée déterminée », « occasionnels » et étudiants qui constituent des points d'entrée pour les jeunes, en particulier les diplômé·s en sciences humaines et sociales qui espèrent mettre un pied dans la fonction publique fédérale. Ces postes à court terme et temporaires sont généralement les premiers à disparaître lors d'une réduction des effectifs.

« Redimensionnement » de la fonction publique ?

La taille de la fonction publique fédérale est depuis longtemps un sujet politique brûlant. Sous Stephen Harper, la fonction publique a considérablement diminué au cours des dernières années du gouvernement, les réductions budgétaires et le gel des embauches ayant vidé les ministères de leur substance.

Les syndicats du secteur public ont fait valoir que l'augmentation de plus de 100 000 fonctionnaires sous le gouvernement Trudeau n'était qu'un effort pour reconstruire les capacités et rétablir les services après des années d'austérité.

Mais si l'on mesure la taille du gouvernement par rapport à la population totale du pays, ce qui est une façon plus précise d'évaluer son impact, on obtient une image très différente. Mesuré de cette manière, l'État fédéral a en fait atteint son apogée au début des années 1980. Puis, avec l'ascendant du néolibéralisme, les coupes budgétaires successives des années 1980 et 1990 ont progressivement réduit sa taille.

Vu sous cet angle, les libéraux de Trudeau n'ont fait qu'interrompre une tendance vieille de plusieurs décennies vers un gouvernement plus petit, sans toutefois le ramener à son niveau pré-néolibéral.

En effet, même avec cette expansion, la proportion d'employé·es fédéraux par rapport à la population canadienne reste inférieure à ce qu'elle était au début des années 1980, lorsque la fonction publique représentait près de 1 % de la population.

La fonction publique fédérale a augmenté en chiffres absolus depuis 2015, mais en pourcentage de la population canadienne, elle reste plus petite qu'au début des années 1980, ce qui souligne une érosion à long terme des capacités gouvernementales.

« Il n'y a pas de « taille idéale » pour la fonction publique », a déclaré M. Prier. « C'est un terme qui n'a aucun sens. Si vous faites des promesses aux Canadien·nes, quelqu'un doit faire le travail. Ce devrait être des fonctionnaires de carrière dans lesquel·les vous investissez réellement afin qu'ils et elles puissent surmonter des crises comme celle-ci la prochaine fois qu'elle se présentera. »

Derrière le discours officiel de « rationalisation », les travailleuses et les travailleurs ont l'impression d'un retour aux niveaux d'effectifs d'avant la pandémie, un cycle d'austérité qu'ils ont déjà connu, mais cette fois sous un gouvernement qui semblait promettre quelque chose de différent.

Pour Carney, ces coupes sont présentées comme une correction nécessaire après des années de dépenses galopantes ; pour celleux qui travaillent dans la fonction publique, elles marquent le retour à une époque d'incertitude, d'attrition et de démoralisation que beaucoup pensaient enfin révolue.

« Il est tout à fait clair que mes collègues vivent beaucoup d'inquiétude et d'anxiété. C'est une période très stressante, où l'on doit faire face à l'insécurité de l'emploi alors que l'instabilité économique règne tout autour de soi », a déclaré M. Kielstra.

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L’hiver sera chaud : la CAQ a déclaré la guerre à la société civile

25 novembre, par Collectif — ,
Des associations pour la défense des droits, des organismes communautaires et de solidarité internationale, des syndicats et d'autres citoyen·nes appellent la population à (…)

Des associations pour la défense des droits, des organismes communautaires et de solidarité internationale, des syndicats et d'autres citoyen·nes appellent la population à faire front pour dénoncer les politiques de la CAQ qui démantèlent, brique par brique, l'édifice de nos services publics et de nos droits sociaux et politiques.

Les projets de loi s'enchaînent les uns après les autres et s'ajoutent à d'autres mesures dictées par une même logique. Il s'agit d'affaiblir nos institutions démocratiques et de réduire au silence les voix critiques capables d'exprimer des désaccords légitimes et de défendre les droits de toutes et tous, incluant les minorités les plus défavorisées, marginalisées et discriminées. Marquant un tournant autoritaire et démagogique, ces politiques, souvent adoptées sous bâillon, détruisent les bases de notre démocratie pour répondre aux intérêts d'élites économiques.

Des lois antisociales et antisyndicales

Le projet de loi 8 (anciennement projet de loi 89) et la réforme annoncée du régime syndical s'attaquent non seulement aux droits des travailleuses et des travailleurs partout au Québec, mais s'inscrivent dans une tendance inquiétante de remise en question des mécanismes qui protègent notre démocratie. Il s'agit de la pire offensive d'un gouvernement contre le mouvement syndical.

Avec le projet de loi 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec, déposé le 9 octobre 2025, le gouvernement de la CAQ menace de démanteler tout le système québécois de protection des droits de la personne, alors que la Charte des droits et libertés de la personne célèbre ses 50 ans d'existence. Élaboré derrière des portes closes, sans aucun débat ni consultation, ce projet n'a rien d'une constitution. Témoignant d'un autoritarisme mal dissimulé, il risque d'affaiblir les pouvoirs de la société civile. Ainsi, les outils juridiques pour la défense de nos droits et libertés, comme la Charte et la possibilité de contester des lois devant les tribunaux, sont ébranlés. En instrumentalisant la « souveraineté parlementaire » et « les valeurs québécoises », le projet de loi 1 engendre une dérive identitaire dangereuse, comme on n'en a pas vu depuis Duplessis.

Dans une déclaration publiée le 13 novembre dernier, le Barreau du Québec affirme que ces projets de loi « comportent des dispositions qui s'écartent de manière importante des valeurs et des traditions de la société québécoise au profit d'un renforcement du pouvoir de l'État », et craint ainsi une « érosion de l'état de droit au Québec ».

Une dérive dangereuse aux relents trumpistes

Devant la montée de l'extrême droite et de pratiques autoritaristes du pouvoir un peu partout dans le monde, les fondements mêmes de nos systèmes démocratiques sont menacés. Au Québec comme ailleurs, des droits que nous pensions acquis sont mis à mal par des décisions politiques.

Dans une logique affairiste et au mépris de la science, les coupures de centaines de postes et les fusions d'établissements dans la fonction publique nous empêchent d'agir de manière pertinente pour protéger nos écosystèmes et le bien commun. Tout ceci facilite l'approbation de grands projets industriels, tout en limitant la possibilité de contrôles environnementaux et liés à la santé publique.

La déclaration récente de François Legault qui, en réponse à l'appel de Donald Trump, positionne le Québec comme un acteur majeur de l'industrie militaire est troublante et représente un virage dangereux pour notre société et la planète. D'autant plus que cette militarisation de l'économie s'associe à des discours et des décisions contre l'immigration et les droits des personnes réfugiées et demandeuses d'asile.

La baisse des seuils d'immigration, l'annulation du Programme de l'expérience québécoise (PEQ) et le recul des droits des personnes demandeuses d'asile montrent clairement la trajectoire actuelle du gouvernement de la CAQ. Alors que le Québec restreint l'accès au territoire au nom d'une logique utilitariste, il investit parallèlement dans l'industrie militaire, tirant profit des conflits et de la crise climatique qui appauvrissent les populations et les forcent à fuir.

Aujourd'hui, le génocide à Gaza est le symbole brutal des conséquences toxiques engendrées par la complaisance envers un gouvernement raciste et totalitaire, guidé par des objectifs coloniaux : un monde dominé par la peur, la militarisation et l'instrumentalisation et le mépris envers le droit international. Malgré les condamnations de l'ONU, il est honteux que le Québec renforce ses liens diplomatiques et économiques avec Israël et refuse d'accorder la RAMQ aux familles évacuées de Gaza. Ce 29 novembre, à l'occasion de la journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien, reconnaissons qu'une atteinte aux droits des un·es est une atteinte aux droits de toutes et de tous.

Défendre et devenir une société solidaire, juste et démocratique

De plus en plus de Québécoises et de Québécois ont du mal à joindre les deux bouts. Partout, la crise du logement et de l'itinérance a pris une ampleur alarmante. La situation touche encore davantage les peuples autochtones. En même temps, à l'heure où la planète arrive à un point de bascule, la CAQ impose des reculs en matière de législation et de réglementation environnementales. En dépit de l'urgence des problèmes qui devraient nous préoccuper, le gouvernement détourne l'attention de ses propres faillites en cherchant des boucs émissaires, comme les personnes migrantes et immigrantes et les minorités religieuses. Au lieu de chercher à résoudre les sources des problèmes sociaux, il s'attaque et suspend le financement de groupes qui œuvrent à l'amélioration de la société.

Nous avons à cœur un Québec qui choisit la solidarité plutôt que l'exclusion, le respect plutôt que la répression, la dignité plutôt que la peur, la justice sociale plutôt que la concentration des richesses entre les mains d'une poignée de privilégié·es. Le Québec que l'on veut est ancré dans des valeurs de solidarité, d'équité et de justice sociale et aura besoin d'être à l'écoute de toutes les voix, dans leur si belle diversité, et dans le respect de cette dissidence rebelle, critique et libre qui a longtemps teinté l'image du Québec.

L'hiver sera chaud ! Le 29 novembre prochain, descendons dans la rue pour protéger la vision de la société québécoise que l'on veut. Une société plus juste, plus égalitaire et plus inclusive. Le rassemblement aura lieu à Montréal, à la Place du Canada, à partir de 13h30.

POur signer cette lettre : cliquer ici

Auteurs et autrices de la déclaration :

Zahia El-Masri, Travailleuses et travailleurs pour la Palestine

Laurence Guénette, Ligue des droits et libertés

Bertrand Guibord, Conseil central du Montréal métropolitain─CSN

Marc-Édouard Joubert, Conseil régional FTQ Montréal métropolitain

Amir Khadir, ex-député de Québec solidaire

Yasmina Moudda, Alternatives

Amélie Nguyen, Centre international de solidarité ouvrière (CISO)

Roger Rashi, militant

Patrizia Vinci, militante féministe et communautaire

Amel Zaazaa, Observatoire pour la justice migrante

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Soutenir efficacement la lutte de libération de l’Ukraine, tel le Réseau de soutien écossais, exige de se libérer du pacifisme à la québécoise

Les victoires populaires internationalistes dans la sphère des guerres impérialistes sont trop rares pour ne pas les souligner. Il peut s'agir de résilience et d'endurance ce (…)

Les victoires populaires internationalistes dans la sphère des guerres impérialistes sont trop rares pour ne pas les souligner. Il peut s'agir de résilience et d'endurance ce qui est déjà énorme surtout en Palestine mais aussi en Ukraine. La résistance populaire internationaliste au génocide facho-sioniste est plus limitée aux ÉU et au Canada mais plus massive dans maints pays européens où elle a atteint en Italie un quasi niveau de brève grève générale. Malgré les répressions dans maints pays et pas seulement par des gouvernements dictatoriaux mais aussi par plusieurs gouvernements dit démocratiques en particulier en Europe occidentale « [c]es deux dernières années, 47 981 rassemblements pro-palestiniens ont eu lieu dans 137 pays différents. »

Cette résistance palestinienne et ces manifestations, combinées aux contradictions entre Israël et les ÉU, ces derniers voulant maintenir et surtout élargir leur alliance entre Israël et les dictatures des pays arabes pour dominer le Moyen-Orient, ont certainement joué un rôle dans le cessez-le-feu bâtard imposé par Trump au gouvernement israélien. Cependant, ce cessez-le-feu se traduit par la continuation du génocide mais à basse intensité tout comme c'est le cas en Cisjordanie. Sans compter qu'il écarte toute organisation palestinienne du soidisant plan de paix. Il permer aussi et excuse d'avance Israël pour tout inévitable blocage et possible reprise de son génocide tous azimuts.

D'un génocide flagrant à un autre génocide en devenir qui est aussi à dénoncer

L'invasion de l'Ukraine par le fascisant impérialisme russe donne aussi lieu, au-delà de crimes contre l'humanité auxquels la Cour pénale internationale a accusé plusieurs dirigeant-e-s dont Poutine, à une dérive génocidaire. Cette dérive prend la forme de bombardements croissants contre les civils et les infrastructures dont celles énergétiques, de tortures des prisonniers, d'emprisonnement de résidents ukrainiens en territoires occupés affirmant leur identité ukrainienne et de la russification de ces territoires dont celles d'enfants envoyés en Russie.

Il est très dommageable pour la gauche et humainement révoltant de constater le campisme de ceux et celles qui confondent anti-impérialisme et anti-américanisme et de celles et ceux qui par pacifisme refusent le droit aux peuples, dont celui ukrainien, de résister par les armes et, par le fait même, de leur droit de s'en procurer après des pays qui en ont. Il est outrageant de soutenir la propagande russe justifiant son invasion comme une guerre anti-fasciste alors que l'Ukraine est moins pénétrée par l'extrême-droite que ne le sont les grands pays de l'Union européenne. D'autant plus que le régime poutinien est une référence pour maintes organisations fascisantes.

Du pacifisme à une politique de gauche pour la lutte armée anti-impérialiste

La guerre ukrainienne, et dans une moindre mesure la guerre civile birmane, en forçant un débat à propos du soutien armé a obligé la gauche anticapitaliste à réviser son pacifisme par défaut qui l'avait subrepticement pénétré depuis l'échec ou le cul-de-sac des luttes armées latino-américaines inspirées du guévarisme. Il y a une réflexion à faire à propos d'une alternative de sécurité collective pour remplacer l'OTAN tout en comprenant que les pays d'Europe de l'Est n'ont pas d'autre choix que d'y adhérer entretemps.

Rejeter le pacifisme ne signifie nullement soutenir l'actuel surgissement des dépenses militaires par suivisme trumpiste et sous prétexte d'un danger russe alors que le PIB de ce pays est dans l'ordre de grandeur de celui du Canada et qu'il s'enlise dans la guerre contre la faible Ukraine. La politique militaire de gauche passe certes par la déconnexion d'avec la machine de guerre étatsunienne en faveur d'une production d'armements défensifs libérés par la nationalisation de la peste des profiteurs de guerre et par la coopération des pays qui cherchent à se distancer des grandes puissances.

Pour ce qui est du danger russe, ce qui obnubile les pro-ÉU, la meilleure façon de le contrer est de soutenir à fond de train l'Ukraine par tous les moyens dont toutes les armes qu'il lui faut. C'est ce que ne font ni l'Europe ni le Canada ni certainement les ÉU, même du temps de Biden, et de plus en plus seulement si ça rapporte au complexe militaro-industriel. Cette politique ne nécessiste pas de hausser les dépenses militaires mais plutôt d'utiliser des stocks existants, quitte à les regarnir au besoin, et surtout de rediriger les exportations actuellement vers Israël, l'Arabie saoudite et tutti quanti vers l'Ukraine (et la résistance birmane) quitte à subventionner l'industrie militaire ukrainienne. Une fois l'impérialisme russe vaincu en Ukraine non seulement il ne sera plus un danger mais il risque de connaître un mouvement de masse anti-poutinien, tellement ce régime est devenu économiquement militaro-pétrolier.

À ne pas oublier la lutte économique pour asphyxier la machine de guerre russe

Il faut certes un appui conséquent à la lutte armée du peuple et du gouvernement ukrainiens. Ce gouvernement étant cependant néolibéral jusqu'aux oreilles et passablement corrompu, l'appui populaire nécessite un parti-pris pour les organisations populaires y compris leur soutien direct en matériel de guerre. Il y a toutefoi danger de s'y limiter. C'est l'erreur que ne fait pas le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine. Ce réseau prévilégie le soutien direct d'organisation populaire à organisation populaire, surtout entre syndicats et groupes féministes y compris des visites réciproques. Ce travail d'information et d'analyse est complété par l'envoi de soutien monétaire et de matériel de toute nature, incluant celui militaire, telle une ambulance pour le front pour laquelle souscrit une organisation canadienne anglaise. À ce niveau, les organisations populaires québécoises dont les syndicats sont aux abonnés absents quand elles ne sombrent pas dans le plus plat pacifisme comme le fait la Coalition Échec à la guerre.

N'est pas à oublier la lutte économique. Est à réclamer l'exigence de l'annulation de la dette extérieure de l'Ukraine et de la saisie à son profit des fonds russes gelés au sujet desquels circule une pétition en Belgique où ces fonds sont majoritairement gardés. À contrario est à dénoncer de presser l'Ukraine comme un citron en profitant de son endettement pour la guerre. Est à s'indigner de la mainmise sur ses ressources naturelles sans compter le léchage de babines anticipant les investissements pour la reconstruction. En tête de liste vient le renforcement des sanctions économiques pour étouffer l'effort de guerre de la Russie. Cet effort est au cœur de l'économie russe qui se maintient mais qui commence à stagner tout en enregistrant une inflation relativement importante.

Un exemple à souligner et à imiter à cet égard est « la victoire considérable pour une campagne internationale menée par des organisations de base, notamment des organisations ukrainiennes telles que Razom We Stand et United Action, des organisations écossaises telles que Ukraine Solidarity Campaign Scotland et Climate Camp Scotland, des associations d'étudiants ukrainiens dans les universités écossaises et des syndicalistes de base en Ukraine et en Écosse ». Leur campagne à forcer le gouvernement britannique à interdire à une importante entreprise maritime écossaise « le transport maritime de gaz naturel liquéfié russe vers les ports européens et du monde entier » (voir le communiqué de presse en annexe ci-bas de cette coalition).

Marc Bonhomme, 16 novembre 2025,
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com


Annexe

Le gouvernement britannique a finalement annoncé qu'il interdirait aux entreprises britanniques de participer au transport maritime de gaz naturel liquéfié (GNL) russe.

Un porte-parole de la coalition Stop Seapeak a déclaré :

« Le gouvernement britannique a trop longtemps permis à des entreprises britanniques telles que Seapeak, basée à Glasgow, de générer des milliards de dollars par an pour la machine de guerre de Poutine grâce à leur rôle dans le transport maritime de gaz naturel liquéfié russe vers les ports européens et du monde entier.

« Nous sommes ravis, au-delà des mots, de l'annonce selon laquelle le RoyaumeUni va enfin fermer le robinet et tarir cette importante source de revenus pour le régime russe.

« Il s'agit d'une victoire considérable pour une campagne internationale menée par des organisations de base, notamment des organisations ukrainiennes telles que Razom We Stand et United Action, des organisations écossaises telles que Ukraine Solidarity Campaign Scotland et Climate Camp Scotland, des associations d'étudiants ukrainiens dans les universités écossaises et des syndicalistes de base en Ukraine et en Écosse.

« Nous sommes reconnaissants à tous ceux qui, au cours des deux dernières années, ont soutenu nos manifestations devant le siège de Seapeak à Glasgow et nos pétitions adressées aux parlements britannique et écossais.

« Ce triomphe de la solidarité internationale montre à quel point les gouvernements européens peuvent et doivent faire davantage pour soutenir l'Ukraine à l'approche du quatrième anniversaire de l'invasion totale de la Russie.

« Nous devons maintenant voir l'engagement du gouvernement britannique se concrétiser le plus rapidement possible.

« Trop de personnes mourront et trop de villages et de villes seront occupés par la Russie d'ici à ce que le gouvernement britannique mette pleinement en œuvre cette interdiction, dans plus d'un an.

« Nous continuerons à faire pression sur le gouvernement britannique afin qu'il soutienne davantage l'Ukraine dans sa résistance au fascisme russe. Nous invitons nos sympathisants à participer à notre webinaire le 25 novembre afin de discuter de la manière dont nous pouvons tirer parti de l'élan donné par l'étape importante franchie cette semaine. »

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La gauche et l’anti-impérialisme : de Hands off Ethiopia à Hands off Ukraine ?

Il y a 90 ans, à l'automne 1935, l'Italie fasciste de Mussolini envahissait l'Éthiopie du dictateur Négus. Cette guerre coloniale et impérialiste coutera la vie, selon (…)

Il y a 90 ans, à l'automne 1935, l'Italie fasciste de Mussolini envahissait l'Éthiopie du dictateur Négus. Cette guerre coloniale et impérialiste coutera la vie, selon certaines estimations, à au moins 760 000 éthiopien·nes.

Il y a bientôt quatre ans, en février 2022, la Russie néofasciste de Poutine envahissait l'Ukraine du néolibéral Zelensky. Cette guerre coloniale et impérialiste a déjà couté la vie de centaines de milliers de personnes. Et elle n'est pas finie.

Certes, les analogies historiques sont toujours très contestables. Et, évidemment, l'Italie et l'Éthiopie de 1935 ne sont pas la Russie et l'Ukraine de 2025. Mais il n'est pas utile nous semble-t-il de s'interroger sur la manière dont la gauche a historiquement réagi face à des agressions coloniales et impérialistes. Cela permet, minimalement, de mettre en perspectives certaines prises de position actuelles. Et ici, comment ne pas voir une certaine homologie entre le refus du Komintern et de l'ensemble des partis communistes staliniens de soutenir militairement l'Éthiopie en 1935 d'une part et le refus de la majeure partie de la gauche radicale d'aujourd'hui de soutenir militairement l'Ukraine d'autre part ? Comment ne pas noter les similitudes dans les arguments avancés par les pacifistes, les chauvin·nes, les "réalistes" et autres stalinien·nes d'hier avec ceux des pacifistes, des chauvin·nes, des "réalistes" et autres néostalinien·nes d'aujourd'hui ?

Ce n'est pas un souvenir très glorieux - ce qui explique peut être pourquoi cet épisode historique reste largement méconnu - mais en 1935, les partis communistes du Komintern et une bonne partie de la gauche de la planète, refusent de soutenir militairement la résistance éthiopienne contre l'agression coloniale italienne (sans parler ici, de ceux qui soutiennent alors l'agression à grande échelle, au nom de la "civilisation" ou des intérêts italiens sur place).

Pour certains, le refus d'aider militairement l'éthiopie est alors justifié au nom du pacifisme ou du chauvinisme, la priorité étant donnée à la lutte "nationale" contre la montée du nazisme. Pour beaucoup d'autres, l'argumentaire repose sur l'idée que les régimes politiques italien et éthiopien se valent ("on ne soutiendra ni le fasciste Mussolini ni l'Empereur Haïlé Sélassié 1er") et parce qu'il est hors de question d'armer un dictateur africain considéré comme un allié des impérialistes, que ce soit l'Angleterre, la France ou les États-Unis (Fronczak, 2015). À titre d'exemple, l'exécutif de l'International Labour Party britannique affirme en 1935 que « la différence entre les deux dictateurs rivaux et les intérêts qui les sous-tendent ne valent pas la perte d'une seule vie britannique » (Oppen, 2022).

En 2025, le refus de la gauche radicale de soutenir militairement l'Ukraine repose grosso modo sur les mêmes arguments (sans parler ici de ceux qui justifient l'agression à grande échelle et la colonisation au nom de la "grande Russie" ou de la défense des russophones de l'Est de l'Ukraine).

Pour beaucoup, c'est toujours au nom du pacifisme, du chauvinisme ou du "réalisme" que l'on s'oppose aux livraisons d'armes. Cette position repose plus ou moins grossièrement sur des formules du genre : "On veut des services de santé, pas des F35" ; ;"Les ménages européens ne peuvent pas supporter une nouvelle augmentation des coûts de l'énergie" ; "Soyons réalistes, l'Ukraine ne peut pas gagner la guerre alors arrêtons le massacre et de dépenser inutilement de l'argent" ; "Laissons Poutine tranquille, il nous laissera tranquille" etc.
Pour beaucoup d'autres, des gauchistes ou des néostaliniens, ce refus repose par ailleurs sur la conviction que les régimes politiques russe et ukrainien se valent ou se confondent ("on ne soutient ni le fasciste Poutine, ni le néolibéral-fasciste Zelensky") et il est hors de question de livrer des armes à un dictateur allié des impérialistes étatsuniens, de l'OTAN, de la CIA ou de l'Union européenne néolibérale.
Dans le monde francophone occidental, c'est la position de Québec solidaire, de La France Insoumise (on n'est pas près d'oublier les sorties de Mélenchon sur l'OTAN "agresseur" la vieille du 22 février 2022 ou de Zelensky, le « président de rien ») en passant par le Parti du travail Belge, comme des indécrottables défenseurs de la "neutralité" Suisse (voir ce communiqué du PTS, par exemple) qui tous refusent, pour l'un ou l'autre de ces motifs, de soutenir militairement l'Ukraine.

Ainsi, au mieux (en oubliant les pacifistes et les chauvin·nes qui ne veulent même pas parler de solidarité armée), pour cette gauche de 1935 ou de 2025, un peuple agressé ne mérite des armes qu'à la condition d'avoir "un bon gouvernement", selon eux et selon des critères très flous et mouvants.

Pour être plus clair ou plus concret, en 1935, pour justifier leur inaction, les partis staliniens du monde entier répéteront que, bien évidemment, ils sont solidaires du « peuple éthiopien ». En revanche, ils s'opposent, tout aussi évidemment, au gouvernement et à l'« l'Éthiopie fasciste » (Fronczak, 2015). Il n'est donc pas question de lui fournir des armes.
George Padmore – militant anti-impérialiste et futur représentant du panafricanisme - dénoncera alors cette réthorique communiste mensongère et l'ignoble duplicité de l'Union soviétique en rappelant que concrètement « pas un rouble n'a été envoyé en Abyssinie, pas un pansement, pas une tonne de blé », ni au "peuple éthiopien" ni au "Gouvernement éthiopien". De même, C.L.R. James, militant trotskyste et antiraciste, dénoncera le racisme de cette ligne politique inconséquente, qui revient concrètement à ignorer les appels à l'aide des peuples non-européens colonisés (Fronczak, 2015 ; Buchanan, 2016).

En 2025, cette même gauche "réaliste" affirme régulièrement qu'elle est sincèrement solidaire avec le « peuple ukrainien » tout en s'exprimant et votant contre toute aide militaire au gouvernement néolibéral de Zelensky, la "marionnette de l'OTAN", que ce soit au nom de la paix ou de la "désescalade" (voir en ce sens, les prises de positions du groupe The Left au Parlement Européen). Et quand on cherche des actes de solidarité de cette gauche avec le "peuple ukrainien", les seules actions concrètes que l'on peut trouver pour le moment c'est un soutien ostensible aux anciens partis staliniens (ukrainiens ou russes), à des militants racistes, des "influenceurs gauchistes et crétins du Post-Soviet Left" (PSL), corrompus et masculinistes, en leur donnant la parole dans des grandes messes "pacifistes", comme le meeting organisé par LFI et Your Party, les 4 et 5 octobre 2025 à Paris.

Bref, dans les deux cas, pour cette gauche qui refuse de répondre aux appels à la solidarité armée d'un peuple envahi et colonisé, la lutte pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est secondarisée, voire totalement ignorée. Cette gauche préfère définir et déterminer de l'extérieur, sans et contre les premiers concerné·es, bien loin des bombes et des drones, ses propres priorités politiques : pour les uns la priorité sera le pacifisme, pour les autres la lutte contre le régime « fasciste » du Negus ou de Zelensky ou encore la lutte des classes.

Depuis 1935, on dispose toutefois d'importantes données historiques qui autorisent à douter que l'absence de solidarité armée avec le gouvernement du Négus en 1935, la défaite, le massacre et la colonisation des éthiopien·nes aient contribué d'une quelconque manière à la paix, à la lutte contre le fascisme et le nazisme ou à l'émancipation du prolétariat. On pourrait même être tenté de faire l'hypothèse inverse.

Quoiqu'il en soit, l'argumentaire et la politique déployée par les pacifistes ou les staliniens en 1935, ne sont pas les seuls points de comparaison possibles avec leurs épigones de 2025.

Par exemple, dans les deux cas également, en 1935 comme en 2025, les sanctions internationales ne ciblent pas, ou mal, les matières premières et autorisent au su et au vu de tous et toutes, la puissance impérialiste à poursuivre sa guerre de conquête. Les prétendues puissances « ennemies » continuent ainsi de s'entre-aider économiquement et militairement. W.E.B. du Bois révèlera ainsi dans The Crisis, la revue de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) comment l'URSS stalinienne, la « patrie du prolétariat », continue en pleine guerre de fournir du pétrole et du blé aux fascistes italiens de Mussolini (Weiss, 2018). Tout comme aujourd'hui, les États-Unis de Trump (ceux-là même qui seraient toujours en train d'encercler et d'agresser la Russie) continuent de commercer et de faire des « deals » avec la Russie de Poutine (au point d'envisager de creuser un tunnel déjà nommé Poutine-Trump sous le détroit de Béring). Dans les deux cas, cette gauche dénonce sans cesse l'hypocrisie occidentale et l'inefficacité des sanctions, mais sans réclamer leur durcissement ou, si c'est le cas, tout doucement de peur de contribuer à augmenter le coût du chauffage des ménages occidentaux.

Dans les deux cas, les impérialistes ont également proposé au peuple envahi des « deals » en échange de leur appui et de la paix, des deals qui sont toujours de véritables rackets [1]. Et ces rackets reçoivent parfois le soutien de cette gauche, au nom du réalisme et de la paix ("il faut bien commencer à négocier, et négocier implique des concessions et de savoir faire le dos rond"), toujours sans consulter les intéressés (pour quoi faire ?), en évitant soigneusement de se poser la question de qui en subira les conséquences, de qui en cas de "compromis" ou de "de défaite, va subir l'exil, la famine, la torture, la dictature, et toutes ces choses qui accompagnent la victoire d'un Etat autoritaire ?".

Et évidemment, dans les deux cas, cette gauche, qu'elle se nomme socialiste ou aujourd'hui décoloniale, ignore les appels à l'aide et à la solidarité armée des travailleurs et des travailleuses colonisé·es. Elle abandonne ainsi le principe même de la solidarité socialiste internationale, l'internationalisme.

Mais 90 ans après le début de cette guerre coloniale largement oubliée et monstrueuse, il faut aussi se rappeler qu'elle fut aussi l'occasion de voir émerger l'une des plus importantes mobilisations internationalistes de l'histoire ouvrière, une mobilisation planétaire encore plus méconnue que la guerre elle-même, qui contribua pourtant à populariser le slogan "Hands off" (après Hands off China, en 1925) aujourd'hui repris par des millions de manifestants états-unien·nes qui se battent contre le régime de Trump.

Cette mobilisation de 1935 s'est construite à la base, contre la gauche vérolée par le stalinisme, contre le pacifisme capitulard et finalement complice des colons et impérialistes, contre le racisme, contre l'hypocrisie des puissances occidentales et l'impuissance de la Société des Nations (SdN). Une mobilisation qui donnera lieu à d'innombrables et parfois immenses manifestations à Londres, New York, Paris, au Ghana, au Nigeria, au Japon, au Brésil, en passant par l'Égypte, la Tunisie ou l'Inde. Une mobilisation au cours de laquelle des campagnes d'enrôlement seront organisées, tout comme de nombreuses actions visant à bloquer les livraisons d'armes dans des ports du monde entier. Une mobilisation, enfin, qui marquera un tournant dans les mobilisations antiracistes et anticoloniales en Afrique en particulier et qui contribuera à la mise sur pied des Brigades internationales de la guerre civile espagnole.

Ces 90 ans ce sont donc aussi ceux d'une mobilisation ouvrière qui a permis de sauver l'honneur de la classe ouvrière internationale et surtout de construire des liens de solidarités contre les tyrans, des liens amenés à durer dans le temps. Alors, Hands off Ethiopia ! Hands off Ukraine ! Hands off Palestine ! Hands off Soudan ! Hands off Venezuela ! Hands off New York…

Martin Gallié
Membre de l'Alliance Canadienne de solidarité avec l'Ukraine (CASU) et du Réseau de solidarité avec l'Ukraine (RESU). Merci à O.D. pour les précieuses suggestions.

Les citations proviennent d'un premier texte, publié en avril 2025 dans PTAG.


[1] Soucieux de ne pas intervenir, le Département d'État étatsunien dû contraindre la Standard-Vacuum Oil co. à renoncer à un « contrat pétrolier » conclut pendant la guerre avec l'Empereur éthiopien dans une tentative désespérée de ce dernier d'impliquer les États-Unis dans le conflit . Ce « deal » prévoyait la « location » de la moitié du territoire éthiopien à la compagnie pétrolière. À noter qu' en mars 1945, une fois revenu au pouvoir, l'Empereur conclut de nouveau un accord avec Harry Ford (« Sinco ») Sinclair, le président de Sinclair Oil Corp. Selon le Time, ce dernier aurait « obtenu d'Hailé Sélassié une concession de 50 ans lui donnant des droits exclusifs sur tout le pétrole qu'il pourrait trouver sur les 350 000 miles carrés de l'Éthiopie… Et 90 ans plus tard, en février 2025, le Gouvernement des États-Unis a tenté à son tour d'imposer à l'Ukraine un « deal » globalement homologue, l'acquisition de la moitié des ressources minières de l'Ukraine. « Oil Sinco places a bet », Time, https://time.com/archive/6792001/oil-sinco-places-a-bet/ ; sur le « Deal » avec l'Ukraine ; « Trump vient-il de signer un traité inégal ? », Le Grand Continent, 27 février 2025, https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/27/trump-vient-il-de-faire-signer-a-lukraine-un-traite-inegal-le-texte-integral-de-laccord-etats-unis-ukraine-sur-les-mineraux-critiques/

Trump fragilisé

25 novembre, par Dan La Botz — ,
Le président semble vulnérable pour la première fois depuis le début de son second mandat. Donald Trump fait face à des revers qui ébranlent son hégémonie. Incapable (…)

Le président semble vulnérable pour la première fois depuis le début de son second mandat. Donald Trump fait face à des revers qui ébranlent son hégémonie. Incapable d'améliorer la situation économique pour la majorité des Américains, il a essuyé une large défaite lors des élections du 4 novembre.

Hebdo L'Anticapitaliste - 776 (20/11/2025)

À New York, le candidat qu'il soutenait, Andrew Cuomo, a perdu face au socialiste Zohran Mamdani, tandis que les démocrates ont remporté les gouvernorats du New Jersey et de Virginie. En Californie, ils ont aussi gagné un référendum sur le redécoupage des circonscriptions.

Les effets du shutdown

Trump a attribué ces défaites au « shutdown ». Celui-ci, inédit par sa durée — 43 jours — a causé de lourdes difficultés : des millions des 42 millions d'AméricainEs dépendant de l'aide alimentaire ont perdu leurs allocations pendant plus d'un mois. Le budget républicain prévoit en outre une hausse des coûts de l'assurance médicale pour 92 % des 45 millions de bénéficiaires de l'Affordable Care Act, rendant les soins inaccessibles pour des millions de personnes. 48 % des AméricainEs tiennent Trump et les républicains pour responsables.

Epstein fracture le MAGA

La publication des dossiers de Jeffrey Epstein revient à l'agenda du Congrès, soutenue à la fois par démocrates, républicains et par la base MAGA. Trump qualifie l'affaire de « canular », tout en demandant à la ministre de la Justice d'enquêter sur les démocrates cités dans les documents. Une motion pour la publication des dossiers pourrait être adoptée à la Chambre, voire au Sénat, avant d'arriver sur le bureau de Trump — qui hésite à y opposer son veto, de peur de ce qui pourrait le concerner. Cette situation a provoqué la première fracture publique au sein du MAGA : Marjorie Taylor Greene critique Trump pour son refus d'ouvrir l'accès à ce dossiers et pour la hausse des coûts de la santé et de l'alimentation. Trump la traite de « farfelue » et de « honte pour le parti », mais d'autres républicains partagent ses exigences. La défiance de Greene pourrait annoncer une rupture plus profonde. (1)

Des promesses non tenues

Trump n'a jamais été majoritaire dans la population : seuls 42 % des Américains l'approuvent, contre 58 % qui le rejettent. Pour tenter de maintenir son emprise sur sa base, il promet désormais une allocation de 2 000 dollars pour chaque personne gagnant moins de 100 000 dollars par an, financé par les droits de douane. Mais cette mesure coûterait 300 milliards de dollars, alors que les droits de douane n'en ont rapporté que 175. Il avait déjà promis une aide similaire plus tôt dans l'année, au moment où Elon Musk et le département de l'efficacité gouvernementale coupaient des programmes publics — une somme qui n'a jamais été versée.

Trump en opposition à sa base

Trump paraît moins soucieux de transparence ou de pouvoir d'achat que lancé dans une double offensive : déployer les services d'immigration, des douanes et la Garde nationale dans des villes dirigées par des démocrates, et préparer une intervention au Venezuela. Si la base MAGA soutient la première option, elle risque de rejeter une guerre à l'étranger destinée à renverser un régime, à l'inverse des engagements de campagne de Trump.

Empêtré dans ses contradictions, Trump est en difficulté. Les regards se tournent désormais vers les élections de mi-mandat de novembre 2026 — chacunE se demandant si les démocrates pourront reprendre le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat.

Dan La Botz

1. Sous la pression de son propre camp, Donald Trump a annoncé, dimanche 16 novembre, soutenir un vote à la Chambre des représentants américaine pour la publication du dossier du délinquant sexuel Jeffrey Epstein, à laquelle il s'opposait jusque-là. (NDLR)

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Se connecter - Entretien avec Franck Gaudichaud sur la situation au Chili

25 novembre, par Inprecor — ,
Franck Gaudichaud présente le résultat du 1er tour des élections au Chili, avec les scores très importants de la droite et l'extrême droite, et les grandes difficultés de la (…)

Franck Gaudichaud présente le résultat du 1er tour des élections au Chili, avec les scores très importants de la droite et l'extrême droite, et les grandes difficultés de la gauche à y faire face.

18 novembre 2025 | inprecor.org | Photo : la droite radicale a le vent en poupe

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Susana Muhamad, ancienne ministre colombienne de l’Environnement, s’exprime sur les négociations de la COP30, Trump, Gaza et bien plus encore

25 novembre, par Amy Goodman, Susana Muhamad — ,
Lors de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques à Belém, au Brésil, nous nous entretenons avec l'écologiste colombienne Susana Muhamad, qui a occupé le (…)

Lors de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques à Belém, au Brésil, nous nous entretenons avec l'écologiste colombienne Susana Muhamad, qui a occupé le poste de ministre de l'Environnement et du Développement durable de la Colombie de 2022 à 2025. Muhamad évoque le mandat des Nations Unies visant à atténuer l'accélération des changements climatiques causés par l'espèce humaine et condamne l'influence puissante et détournée du lobby des énergies fossiles. D'origine palestinienne, Muhamad réagit également aux attaques américaines contre des bateaux dans les Caraïbes et au génocide israélien en cours à Gaza. « Ces questions ne sont pas sans rapport entre elles », dit-elle. « L'humanité peut faire mieux. [Nous] pouvons être très proactifs et productifs pour changer cette situation de crise climatique, plutôt que de continuer à investir dans les armes, les armées et la défense. »

https://www.democracynow.org/2025/11/19/susana_muhamad

19 novembre 2025

AMY GOODMAN : Vous écoutez Democracy Now !, democracynow.org. Nous diffusons en direct depuis le sommet des Nations unies sur le climat, la COP30, qui se tient dans la ville brésilienne de Belém, porte d'entrée de l'Amazonie. Je suis Amy Goodman.

Alors que les délégué·es et les dirigeant·es représentant plus de 190 pays poursuivent les négociations, la présidence brésilienne devrait publier aujourd'hui un nouveau projet de texte abordant certaines des demandes les plus urgentes en matière de climat, notamment le financement et la transition vers l'abandon des combustibles fossiles. Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva est aujourd'hui à Belém alors que la pression monte pour inclure une feuille de route visant à éliminer progressivement le pétrole, le charbon et le gaz dans le texte final sur le climat. Il pourrait nous dépasser à tout moment. Plus de 80 pays d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie et du Pacifique, ainsi que les États membres de l'Union européenne et le Royaume-Uni, se sont joints à ces appels, la Colombie menant les efforts.

Tout cela intervient alors que la frustration monte face au refus des nations riches et de certains des pires pollueurs mondiaux de financer correctement les efforts d'adaptation au changement climatique des pays du Sud, qui sont les plus touchés par la crise climatique mais qui ne l'ont pas causée.

Nous sommes maintenant rejoints par Susana Muhamad, environnementaliste de longue date. Elle a été ministre de l'Environnement et du Développement durable de la Colombie de 2022 à cette année. Elle a également été présidente de la Conférence des Nations unies sur la biodiversité qui s'est tenue l'année dernière à Cali, en Colombie. Elle est d'origine palestinienne.

Nous vous souhaitons la bienvenue à Democracy Now !, Susana. Nous vous avons déjà interviewée lors de précédentes COP. Vous avez été à un moment donné la principale négociatrice climatique pour la Colombie. Pouvez-vous expliquer à notre audience internationale ce que signifie COP, et même ce qu'est la Conférence des Parties 30, 30 ans, pourquoi elle est si importante, nous dire ce qui se passe aujourd'hui avec le président brésilien ici présent, et ce que vous voyez dans les textes qui ont été présentés ?

SUSANA MUHAMAD : Merci beaucoup, Amy, je suis très heureuse d'être à nouveau ici cette année.
Il est très important que le public comprenne ce que signifie cet environnement. La COP est la Conférence des Parties. Qui sont les parties ? Les parties sont les pays du monde qui ont signé la Convention sur les changements climatiques. Et cette convention est un traité international signé par les pays afin de pouvoir contrôler et stabiliser le climat, car nous savons depuis 30 ans — et c'est pourquoi elle s'appelle COP30 puisque c'est la 30e fois que les parties se réunissent pour tenter de résoudre ce problème.

Mais quelle est la réalité ? Vous l'avez constaté aux États-Unis au cours de ces dernières années, le climat est en train de devenir incontrôlable. Les émissions de CO2 qui provoquent cette crise climatique, augmentent au lieu de diminuer, le climat devient plus sauvage, pour le dire simplement, et la situation plus dangereuse.

Cette COP 2025 est donc cruciale, car les scientifiques ont déclaré que nous devions réduire les émissions de 42 % par rapport à 2019 d'ici 2030, mais la réalité est que nous sommes sur une trajectoire qui, plutôt que de diminuer de 42 %, va augmenter de 16 %. Et plutôt que de stabiliser le climat à 1,5 °C, nous nous dirigeons en fait vers une augmentation de la température de 2,8 °C. Pour donner à votre public une idée de ce que cela signifie, nous n'avons jamais connu une telle température au cours des deux dernières ères géologiques. L'humanité, en tant qu'espèce vivant sur la planète Terre, n'a jamais connu une telle température. Nous n'avons aucune idée de ce que cela signifie. Et quand cela pourrait-il se produire ? À la fin de ce siècle. Et qui vivra cela ? Les enfants qui sont déjà nés au cours de ce siècle. C'est pourquoi cette conférence est le seul forum dont nous disposons à l'échelle internationale, mondiale. Alors, pays du monde, mettez-vous d'accord et agissez.

AMY GOODMAN : Je vais vous poser une question sur ce que Kumi Naidoo, le militant sud-africain pour le climat, a appelé hier « le mot en F » : les combustibles fossiles. Que signifierait l'inclusion de l'élimination progressive des combustibles fossiles dans le texte final sur le climat ? Et comment se fait-il que cela n'ait pas été fait auparavant ?

SUSANA MUHAMAD : Eh bien, cela s'est produit pour la première fois à Dubaï, ce qui était en fait un processus très intéressant car c'était dans le monde arabe, aux Émirats arabes unis. Vous savez que c'est là que se trouvent les plus grandes réserves de pétrole au monde, et les moins chères. C'était donc un effort considérable que d'inclure l'objectif d'éliminer progressivement les combustibles fossiles, qui n'était d'ailleurs pas formulé en ces termes. Il s'agissait plutôt d'une « transition » vers l'abandon des combustibles fossiles, car il s'agit bien d'une transition. Mais qu'est-ce que cela signifie ? Que nous devons changer notre source d'énergie. Nous devons cesser de produire, d'étendre les frontières de la production, et également cesser la consommation et la combustion des combustibles fossiles. Et cela représente un changement radical.

Donc, ce qui se passe maintenant, c'est que deux ans se sont écoulés depuis Dubaï, et le gouvernement brésilien a en fait accordé des licences d'exploration en Amazonie, dans le delta de l'Amazone, au large, dans les eaux profondes où se jette le fleuve Amazone, quelques semaines seulement avant cette conférence. C'est un message très contradictoire, car, vous savez, l'Amazonie est l'un des piliers de la stabilité climatique. L'Amazonie absorbe énormément de CO2. Et lorsque nous déboisons, chaque hectare déboisé émet du CO2 et cesse d'en absorber. Donc, si nous perdons l'Amazonie, ce qui signifie une déforestation d'environ 25 %, nous perdons en fait le contrôle du climat. Et nous sommes en Amazonie. Cette COP se tiendra en Amazonie en 2025, cinq ans avant que l'objectif de stabilisation du climat ne doive être atteint. Et le gouvernement brésilien accorde des licences d'exploration pétrolière seulement quelques semaines avant.

L'éléphant dans la pièce, ce sont les combustibles fossiles. Les pays arabes ne veulent pas en parler. En fait, ils essaient de revenir sur la décision de Dubaï et disent : « Oh, nous ne pensons pas que ce soit correct », ce qui représente un effort considérable. Mais la bonne nouvelle, c'est qu'hier, une coalition de 80 pays s'est levée et a déclaré : « Nous devons élaborer une feuille de route pour la transition. Nous ne pouvons pas quitter cette COP. » Le sujet tabou est donc devenu la question principale. Il a été mis en lumière et figure désormais dans le texte négocié. Le président Lula arrive aujourd'hui, et le Brésil s'est engagé à faire avancer cette feuille de route.

Mais je vais vous donner un fait concret. À l'heure actuelle, les pays prévoient d'augmenter leur production de combustibles fossiles de 120 % par rapport à ce qui est nécessaire pour stabiliser le climat à 1,5 °C. Et pour vous qui nous regardez, souvenez-vous de l'année 2024 et pensez au climat qui régnait cette année-là dans votre région. C'était la première année où nous avons atteint, en moyenne, une température de 1,5 °C sur la planète. Je me souviens que dans mon pays, 400 municipalités sur 1 100 étaient privées d'eau. La plus grande ville, Bogotá, a dû rationner l'eau pendant un an. Nous avons eu des incendies. Nous avons eu la sécheresse. Et en fait, si cela doit être la nouvelle réalité, je ne peux pas imaginer ce que ce sera avec 2,8 °C. Et c'est en fait la limite environnementale vers laquelle nous tendons.

En résumé, la lutte dans cette COP oppose le capital fossile avec les pays qui veulent continuer à vivre des combustibles fossiles et les autres pays qui affirment qu'il faut donner la priorité à l'humanité et à la sécurité environnementale et sauver les enfants qui sont déjà nés dans ce siècle.

AMY GOODMAN : Susana Muhamad, vous étiez négociatrice en chef sur le climat lors des COP. Vous étiez ministre du Climat. Pouvez-vous nous parler du pouvoir du lobby pétrolier ? Je veux dire, nous parlons de plus de 1 600 personnes, le plus grand groupe de lobbyistes jamais réuni. Il y a également 900 représentant·es autochtones. C'est le groupe le plus important en termes de représentation autochtone. Parlez-nous donc de l'équilibre. Et aussi, les revendications autochtones sont-elles prises en compte ici ? Je veux dire, les dirigeant·es autochtones ont interrompu cette COP vendredi pendant plusieurs heures.

SUSANA MUHAMAD : C'est exactement ça. Je pense que c'est l'image du XXIe siècle. Vous voulez résumer cette question en une seule image ? C'est l'image de cette femme amazonienne, cette femme autochtone, qui bloque l'entrée de la COP, et de l'autre côté de la barrière, les militaires qui protègent la forteresse de la COP. Quelle forteresse protégez-vous ? Vous protégez les capitalistes des énergies fossiles. Voilà qui vous protégez.

Et en fait, l'influence du lobby des énergies fossiles dans ces salles est énorme. Elle se présente sous deux formes : les États pétroliers qui ont... Même la Colombie a sa propre compagnie pétrolière nationale, mais aussi les entreprises privées qui ont leurs lobbyistes. Et cela devient en fait une bataille entre le capital des énergies fossiles qui résiste au changement. C'est ce qu'est devenue la COP. C'est de cela qu'il s'agit maintenant, résister au changement du capital des énergies fossiles.

Et à l'extérieur de la clôture de la COP, à l'extérieur de la zone militaire, pas 900 - 900 étaient ceux qui ont été accrédités. Nous avons 4 000 peuples autochtones de toute l'Amazonie qui sont venus pendant 25 jours en bateau par le fleuve Amazone, de toutes les communautés, des huit pays de l'Amazonie. Ils ont ce qu'ils appellent le camp autochtone. Ils sont là, dehors. Ces gens ont les connaissances nécessaires pour sauver la planète. Ils ont les connaissances nécessaires pour sauver l'Amazonie. Et nous ne parlons pas de cela ici. C'est pourquoi, mardi, ils sont venus de force et ont envahi ces couloirs. Et cette présence de ce que j'appelle le sang, la sueur et les larmes des personnes en première ligne de la crise climatique est ce dont nous avons besoin dans cette salle. Et malheureusement, même si nous devons reconnaître que la situation est bien meilleure au Brésil qu'au moment où nous avons organisé la COP en Égypte, aux Émirats arabes unis et en Azerbaïdjan, où nous n'avons même pas pu manifester dans la rue, organiser la marche pour le climat, je pense que ce sont là les forces du XXIe siècle, les personnes en première ligne contre le capital des énergies fossiles.

AMY GOODMAN : Il ne nous reste qu'une minute, mais je voudrais vous poser deux questions rapides. Quelle est la signification du fait que, pour la première fois, les États-Unis n'envoient pas de délégation de haut niveau ? Pensez-vous que cela soit positif ou négatif en termes d'influence sur le résultat ? Et aussi, vous êtes colombienne d'origine palestinienne. Que pensez-vous de ce qui se passe actuellement à Gaza ?

SUSANA MUHAMAD : Oui, pour répondre à la première question, c'est absolument terrible que les États-Unis ne soient pas présents. C'est le deuxième plus grand pollueur au monde. Et nous, pour pouvoir... Je veux dire, c'est là le problème. Ce problème ne peut être résolu par un seul pays. Il faut que la communauté internationale s'y attelle ensemble.

Mais le pire, c'est l'escalade conflictuelle. Avant, il s'agissait d'un blocus, comme le font certains pays, mais maintenant, il s'agit d'une action militaire. Ainsi, le déploiement de forces militaires américaines dans les Caraïbes a causé la mort de 80 Latino-Américains, en toute impunité, au cours des deux derniers mois, sans que personne ne s'y oppose. En réalité, je crains que le président Trump ne vienne pour s'emparer des ressources pétrolières du Venezuela et des minerais de la Colombie, de l'Amérique latine et de l'Amérique du Sud. Si cela doit mener à une escalade du conflit, nous sommes en très mauvaise posture. C'est pourquoi le message du Brésil sera fantastique : plus de 80 pays, soit la majorité des pays, ont déclaré : « Non, nous n'allons pas changer l'ordre du jour parce qu'il y a actuellement des intimidations militaires de la part d'un pays puissant. Nous devons protéger l'humanité. »

Et en ce qui concerne Gaza, ces questions ne sont pas sans rapport, car ils utilisent Gaza comme un laboratoire, parce qu'ils ont pu aller de l'avant. Même le président Trump a déclaré au Parlement israélien que les armes avaient été fournies par les États-Unis pour commettre un génocide, car c'est ce qui s'est passé, et le monde, les Nations unies, personne n'a pu l'empêcher. C'est pourquoi ils ont désormais le droit, le feu vert, pour aller de l'avant et poursuivre les intérêts qu'ils souhaitent. C'est pourquoi nous devons renforcer la communauté internationale et le multilatéralisme, ainsi que la résistance en première ligne sur ces questions, car, croyez-moi, les gens ne laisseront aucune puissance militaire les tuer. Même les Palestinien·nes, malgré tout ce qui s'est passé, continuent de résister. Et c'est en fait une leçon pour nous toustes, car si la défense de l'environnement devait dégénérer en conflit militaire, nous voyons déjà en Palestine ce qui se passera à l'avenir. Je ne souhaite pas un tel avenir. Je pense que nous pouvons réellement, que l'humanité peut faire mieux, et que nous pouvons être très proactifs et productifs pour changer cette situation de crise climatique, plutôt que de continuer à investir dans les armes, les armées et la défense, comme le fait le monde entier. Il n'y a donc pas d'argent pour le climat, mais tout le monde, en deux secondes, consacre 5 % de son PIB à la défense.

AMY GOODMAN : Eh bien, Susana Muhamad, nous tenons à vous remercier infiniment d'être avec nous. Vous êtes une environnementaliste de longue date, vous avez été ministre de l'Environnement et du Développement durable de la Colombie de 2022 à cette année, et vous êtes également présidente de la Conférence des Nations unies sur la biodiversité de 2024 qui se tiendra à Cali, en Colombie.

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