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AG du Parti de la rue - 12 février 2026
12 février 2026 à 19 h 00
Le lien zoom sera envoyé plus tard !
Face à une conjoncture politique provinciale des plus instables, à des attaques aux contre-pouvoirs via des projets de loi liberticides, face à une mobilisation sociale qui s'organise, et à quelques jours du Conseil National de Québec solidaire...
Comment le parti devrait-il se positionner ? Quels enjeux devraient être mis de l'avant ? Quelles stratégies ? Comment le seul parti de gauche devrait-il manoeuvrer pour pouvoir prendre sa place dans cette situation ?
Nous tenterons de répondre à ces questions et nous vous proposerons quelques pistes de réflexions et d'actions lors d'une rencontre en ligne le jeudi 12 février à 19h (lien zoom à venir).
Soyez-y et prenez part à la discussion !
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Pour une politique militaire ouvrière
Après quatre années de guerre en Ukraine, une guerre génocidaire contre les Palestiniens, un coup de force contre le Venezuela, et une menace de colonisation du Groenland, il pourrait sembler étonnant que le débat sur la politique militaire rencontre autant de difficultés à se développer à une échelle de masse dans les organisations qui se réclament de l'émancipation des travailleurs.
25 janvier 2026 | tiré d'Arguments pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2026/01/25/pour-une-politique-militaire-ouvriere-par-lm/
Après quatre années de guerre en Ukraine, une guerre génocidaire contre les Palestiniens, un coup de force contre le Venezuela, et une menace de colonisation du Groenland, il pourrait sembler étonnant que le débat sur la politique militaire rencontre autant de difficultés à se développer à une échelle de masse dans les organisations qui se réclament de l'émancipation des travailleurs.
Pourtant, chaque offensive de l'entente Trump-Poutine contre l'Ukraine et contre l'Europe suscite des réactions et des initiatives. Chaque offensive du gouvernement Netanyahou contre Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie, provoque des appels et des mobilisations. Chaque acte de guerre de Trump contre les peuples des Amériques, d'Europe et d'Afrique, du Groenland au Nigeria via le Venezuela et l'Iran soulève des résistances internationales. Et maintenant chaque offensive aux États-Unis des milices de l'ICE entraîne des formes de résistance auto-organisées de la population.
En France, en juin 2022, au salon de l'armement Eurosatory à Villepinte, Macron prétendait inaugurer « l'entrée de la France dans une économie de guerre ». Mais ni cette proclamation tonitruante ni la situation mondiale marquée par les guerres et les coups de force des puissances impérialistes contre les peuples n'ont vu, dans le mouvement ouvrier et démocratique, d'autre réaction que celle d'une certaine résurrection du Mouvement de la paix, d'une résurgence des slogans pacifistes et du retour des colombes au rameau d'olivier du siècle de Picasso.
Les seules perspectives offertes aux militants qui ne confondraient pas l'internationalisme avec de pieuses incantations à la Paix (avec la majuscule de l'abstraction allégorique), c'est la saisine de l'ONU, le respect de ses résolutions sur la prévention des conflits, les votes de son conseil de sécurité, le rappel de sa Charte. Tout cela à l'heure où l'impuissance de ces institutions supranationales les a le plus largement discréditées et où le système de veto des impérialismes Étasunien et Russe au Conseil de sécurité devait enterrer définitivement tout espoir d'arrêter, par ce moyen, un génocide ou même de condamner une agression. Cela n'empêche en rien les chefs des organisations démocratiques, dévots des « règles du droit international », de rédiger de creux communiqués pour un sursaut de l'ONU.
Indépendamment et parfois antérieurement aux choix stratégiques européens (« Rearm Europe »), à la décision de Macron d'instaurer un « service national volontaire », aux déclarations du chef d'état-major des armées, le général Mandon, sur la perspective pour le pays d'« accepter de perdre ses enfants », quelques essais de mener une réflexion de fond sur une politique militaire populaire de défense ont toutefois émergé. C'est de ces essais dont nous voulons débattre. Il s'agit notamment d'une conférence de l'APRES tenue en juin 2025 et intitulée « l'Europe de la défense, les nouveaux enjeux », d'une initiative du Réseau Bastille de publier Lignes de mire, une revue traitant spécifiquement « des gauches et de la question militaire », des articles publiés par la Tendance Claire « pour une défense populaire » (Voir iciet ici). En commençant par les documents de la CGT publiés dans son mensuel La Vie Ouvrière-Ensemble d'abord au mois de mai 2025 sous le titre « Économie de Guerre » et six mois plus tard dans le même mensuel sous le titre « Défendre la paix ou préparer la guerre »
Produire l'armement
Commencer par débattre des positions de la CGT sur la question de la guerre ce n'est pas seulement focaliser sur les idées qui influencent le plus largement le mouvement ouvrier organisé, c'est aussi considérer que tous les dispositifs visant l'appropriation des questions militaires par les travailleurs est centrale dans les solutions concrètes qui peuvent être utilisées pour faire face aux menées guerrières des impérialismes. Si l'on se réfère à l'exemple du développement de l'armée ukrainienne après l'invasion russe, la nécessité d'équiper des femmes et des hommes en nombre pour créer de nouvelles unités d'appui et de combat pose d'abord la question de leur équipement individuel et de leur armement. Quelle que soit, dans chaque pays, la solution retenue pour la formation de ces unités en termes de conscription et de réservistes mobilisables, elle n'aura de sens que si l'infrastructure matérielle (véhicules, armement, munitions, logistique) est disponible pour leur formation, puis pour leur éventuel déploiement.
C'est précisément de cette infrastructure matérielle dont se préoccupe la CGT dans son dossier sur l'économie de guerre (VO-Ensemble, n°35, mai 2025) se félicitant que, quatre mois après l'invasion russe en Ukraine, les 4500 entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) exhortées par Macron « à produire plus, plus vite et mieux » tournent à plein régime. Dans ce dossier la CGT se situe nettement sur le terrain de la sauvegarde des emplois en listant les entreprises en difficulté qui ont pu conserver leur activité d'armement ou réorienter leur activité vers la défense. Parmi les exemples les plus connus, celui des Fonderies de Bretagne, célèbre pour ses grèves visant à maintenir l'emploi à l'époque où l'entreprise produisait encore des pièces de moteur pour Renault et qui produit aujourd'hui des corps d'obus. Mais ce sont aussi les cas de Valdunes (Nord) fabricant de roues de chemin de fer réorienté vers l'armement, d'Aubert et Duval (Loire) dont l'atelier aciérie fabriquera désormais des fûts de canon Caesar, de MDBA (Cher) où 1300 salariés produisent le missile Aster, de KNDS ex Giat industries (Cher) qui a pour objectif de produire 48 canons Caesar par an contre 12 actuellement, d'Eurenco (Dordogne) qui a évité la délocalisation en Suède de la production de poudre et d'explosifs et doublé ses effectifs depuis 2019 pour doubler sa production de charges modulaires pour obus, etc.
A côté de ces reconversions, les grandes entreprises travaillant tout ou partie pour la défense, Airbus, Safran, Thales, Naval Group, Dassault, Nexter… sont invitées par Macron à « produire plus, plus vite et mieux ». Mais souvent comme à Naval Group les recrutements ne sont pas à la hauteur des nouveaux objectifs et les conditions de travail se détériorent et les droits sociaux sont souvent les premières victimes de « l'économie de guerre » telle que la pense le Président.
La Commission internationale paix et désarmement de la CGT explique que la centrale syndicale doit composer avec l'ambiguïté que présentent la défense de l'emploi dans les industries et les technologies de la défense et la réorientation de sites industriels vers l'armement, d'une part et les principes pacifistes traditionnels de la Confédération d'autre part. Mais les responsables de la fédération de la métallurgie le concèdent : « Pour les salariés, entre voir fermer la boite ou fabriquer des obus, le choix est vite fait ».
Pour la CGT les revendications de défense de l'emploi dans ce secteur se conjuguent avec une orientation stratégique visant à assurer le « contrôle strict de la production et de la commercialisation des armes par le Parlement ». En mettant en avant l'objectif d'empêcher les industriels de l'armement de profiter de la situation pour s'enrichir des financements publics et celui d'une « maîtrise publique des industries de l'armement », la CGT réclame la création d'un « Pôle public national de défense (PPND) ». Les « propositions » de Pôles publics dont la CGT est coutumière, ont pour effet de préserver un « pôle privé » majoritaire et d'éviter la revendication du contrôle ouvrier sur l'ensemble de la production en renvoyant le contrôle de l'activité du seul pôle public aux institutions de la Ve République.
Ajoutons que les contours de ce pôle public sont mal définis, mais que les entreprises qui le composent seraient grassement rachetées ou indemnisées, puisque l'expropriation de ceux qui ont bénéficié tous les ans des milliards d'aides publiques, semble être devenue un tabou. De plus les nationalisations de 1982 ont montré aux militants syndicaux qui les ont vécues que le passage de leur entreprise dans le domaine public n'était en rien la garantie que son mode de gestion abandonne les critères du capital. En matière d'armement, la pente naturelle de l'entreprise étatisée sera l'orientation des productions vers le retour rapide sur investissements de l'État, notamment en maintenant ses positions sur les marchés à l'export, sans planification véritable des besoins de la défense des populations et de leur droit à la souveraineté nationale.
Si la CGT et son projet de pôles publics (de la finance, de l'armement, etc.) se gardent bien de poser la question de l'articulation entre la nécessaire planification, nationale ou européenne, des productions et le contrôle des salariés sur ces productions, c'est que l'orientation de la CGT sur la production d'armement est fluctuante. Ce qu'elle nomme « un choix cornélien » entre plaidoiries pour le désarmement et « proposition » d'un « Pôle public national de défense » n'est pas tranché.
Cela apparaît clairement dans le même mensuel de la CGT, (VO- Ensemble, n°39 de novembre 2025). Dans ce numéro est publié un débat « Défendre la paix ou préparer la guerre » qui veut opposer Guillaume Ancel* et Éric Valade. Respectivement un ancien officier qui promeut une « culture militaire de la population » et un dirigeant cégétiste, membre de la Commission International, paix et désarmement qui milite pour une « culture de la paix ». À la question de : comment concilier lutte pour l'emploi dans les industries d'armement et revendication d'une démilitarisation, le dirigeant de la CGT Éric Valade répond en proposant la reconversion de la production d'armement en production de matériel civil, Safran pourrait fabriquer des moteurs pour l'aviation anti-incendie, Thalès pourrait se consacrer à l'imagerie médicale, le secteur naval pourrait construire des navires pour des missions humanitaires en Méditerranée, etc. On peut en revanche être en accord avec la position de la CGT qui réclame « la signature du traité d'interdiction des armes nucléaires », considérant que cette question « est un marqueur d'humanité ».
Guillaume Ancel, même s'il croit que la dissuasion nucléaire correspond à un besoin, exclut d'emblée le nucléaire de la politique de défense, considère qu'il ne s'agit pas d'une arme mais d'un système de destruction massive. Il plaide pour des groupes européens dans les industries de défense, il se réfère au modèle d'Airbus avec des réseaux de sous-traitants. Il se scandalise que Dassault préfère saboter le projet européen d'avion de combat plutôt que de partager son savoir-faire.
Effectivement, les meilleurs défenseurs de l'avion de chasse franco-français de Dassault ont été, depuis les années 80, les dirigeants du syndicat CGT de Dassault qui ont longtemps voulu voir dans le Rafale l'emblème de la souveraineté nationale. Mais la réalité de la politique commerciale de Dassault, c'est majoritairement l'exportation. Fin 2024, Dassault Aviation totalisait 507 commandes de Rafale depuis le début du programme, dont 273 à l'export et 234 pour l'armée française.
Articuler le contrôle des salariés sur la production d'armement avec une planification d'ensemble qui s'inscrirait dans un cadre européen, est donc de première nécessité pour construire le programme de gouvernements s'appuyant sur les partis de gauche, les organisations syndicales et le mouvement social. Un tel programme serait axé sur les armes de défense : les drones anti-drones et les brouilleurs portatifs directionnels anti-drones, les mitrailleuses et les plateformes mobiles de feu anti-drones, l'armement individuel léger et les protections pare-balles, les masques et les tenues de protection nucléaire-biologique-chimique (NBC), les véhicules de transport légers et véhicules blindés de combat d'infanterie (VBCI). En fait, il s'agit de disposer, comme le note Michel Goya*, « d'une masse de véhicules de tout type ». Il rappelle que les Ukrainiens disposaient en février 2022 de bien plus de véhicules de combat que la France pour un budget de défense dix fois inférieur. Ce programme n'exclura pas les armements traditionnels, navires, avions et hélicoptères, missiles, chars… dont le gouvernement démocratique pour lequel nous combattons, aura besoin de réquisitionner et de trouver en ordre de marche dès son arrivée au pouvoir.
Budget de guerre ?
En janvier 2026, lorsqu'il présente ses vœux aux armées, trois ans et demi après avoir décrété l'économie de guerre, Macron constate son impuissance. Il fait remarquer que la France a produit en 2025 quelques milliers de drones quand l'Ukraine en produisait 4 millions. Il admoneste les industriels français de l'armement qui « se font sortir du marché » par leurs concurrents européens (polonais, allemands, tchèques…) En réponse les marchands de canons mis en cause se plaignent de l'instabilité politique française, du manque de commandes de l'État, des trimestres perdus faute de loi de finance, des lenteurs administratives de la Direction générale de l'armement, etc. En fait le militarisme de Macron reflète assez précisément la crise du bonapartisme qui voudrait une économie de guerre sans s'attaquer au modèle économique qui a détruit le tissu industriel français, socle fissuré d'une puissance de 11e rang.
Sans que cela puisse résoudre cette crise, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a prévu d'augmenter le budget des armées de 3 milliards par an jusqu'en 2027, puis de 4 milliards par an jusqu'en 2030, pour parvenir à 67 milliards d'euros. Cela représenterait 14% du budget global des dépenses alors que l'Ukraine qui est véritablement entrée dans une économie de guerre, consacre à son budget militaire 58% de la dépense publique.
Un autre élément de comparaison nous est fourni par Michel Goya qui a calculé que « si l'effort de défense de 1989 (2,9% du PIB) avait été maintenu jusqu'à aujourd'hui, le budget des armées serait actuellement de 85 milliards d'euros contre 50 milliards ». Il ajoute qu'« en dessous d'un effort de 3% du PIB il est impossible de maintenir un modèle de force complet alors que le coût des matériels double ou quadruple d'une génération à l'autre. Cela signifie par ailleurs que si le PIB ne croît pas, ou faiblement, il faut aller au-delà de 3% d'effort pour soutenir la modernisation d'un outil de défense moderne complet, ce qui s'avère d'autant plus difficile qu'une faible croissance implique par ailleurs des difficultés budgétaires. C'est fondamentalement la situation dans laquelle la France se trouve. » (Michel Goya, Théorie du combattant, Perrin, octobre 2025).
Une fausse alternative
Les velléités gouvernementales d'efforts budgétaires portent le label d'une prétendue économie de guerre dont on voit l'inefficacité. Pourtant, toutes les gesticulations présidentielles pour lesquelles les Ukrainiens ont vite inventé le verbe « macroner », soulèvent dans toute la tradition pacifiste des militants chevronnés, des protestations effarouchées ou véhémentes. Des plus réformistes qui déplorent la sidération des opinions publiques, aux plus révolutionnaires qui répètent « Pas un centime, pas une arme, pas une vie, pour la guerre » tous sont d'accord pour considérer que les droits sociaux sont la première victime de la prétendue économie de guerre.
Ainsi le dossier de la CGT sur « l'économie de guerre » déjà cité, est sous-titré : « Alerte sur les droits sociaux » et introduit le débat sur la défense par cette observation que le gouvernement « sous couvert d'une menace de la Russie de Vladimir Poutine prépare la France à un nouveau budget austéritaire imposé sous l'effet de la peur ».
Dans le premier numéro de Lignes de mire, Hanna Perekhoda* écrit : « La gauche doit rejeter le faux dilemme entre justice sociale et sécurité nationale. La sécurité ne doit pas être financée en réduisant les pensions ou les soins de santé, mais en veillant à ce que les milliardaires et les multinationales contribuent à leur juste part. La gauche doit lutter pour une fiscalité équitable, supprimer les niches fiscales qui permettent aux entreprises d'échapper à l'impôt et sévir contre les paradis fiscaux, y compris la Suisse ».
D'autres sources de financement que préconise Hanna Perekhoda c'est de « confisquer les 300 milliards d'euros de fonds russes gelés et à les utiliser pour financer la défense de l'Ukraine et renforcer la sécurité de l'Europe. De cette manière, la Russie serait tenue financièrement responsable de ses crimes de guerre tout en évitant de faire peser des charges supplémentaires sur les citoyens européens. » et « Surtout, la gauche doit agir rapidement pour obtenir la confiscation des biens de l'État russe. Retarder cette décision pour protéger les intérêts de l'élite financière ne fait qu'enhardir les attaquants. »
En France, une commission d'enquête du Sénat a publié, le 1er juillet 2025, un rapport sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants. La question du coût (211 milliards pour 2023) et de l'efficacité de plus de 2 300 dispositifs publics pour les entreprises en France fait l'objet de débat.
La CGT dénonce assez souvent et à juste titre, les 211 milliards annuels d'aides, de crédits d'impôts, de financements, d'allégement de cotisations sociales, de cadeaux divers que les gouvernements français offrent aux entreprises. Mais elle oublie soudainement que ces milliards pourraient constituer autant de sources de financement de la défense. La ligne pacifiste a ses raisons et cette amnésie n'a pas d'autre cause que le grand écart confédéral entre PPND et désarmement.
Créer une garde populaire
Ces questions des équipements et donc des budgets, déterminent les formations et les missions qui seront données aux hommes et aux femmes qu'il va s'agir de recruter si l'on veut sortir du modèle de l'armée professionnelle dont le métier est de propulser quelques sections d'infanterie et des forces spéciales dans des opérations extérieures visant à maintenir le domaine colonial de la France ou à accompagner des interventions militaires états-uniennes.
Sans équipement, sans armement, toute mobilisation qu'il s'agisse de conscription universelle ou de volontaires, s'oriente nécessairement vers des pratiques sportives de fitness, des déambulations de protection civile, accompagnées de briefings idéologiques.
Comme en ce qui concerne l'armement, une position pacifiste datant de la coexistence pacifique obscurcit l'analyse de la CGT en matière de formation militaire populaire. Ses éditorialistes n'hésitent pas à utiliser la mobilisation des jeunes allemands contre la loi de conscription militaire votée au Bundestag, pour jeter les jeunes au-devant des canons sans aucune formation.
« La jeunesse ne veut pas des tranchées et dénonce les milliards consacrés au surarmement,
tandis que l'éducation et le social sont abandonnés » (la Vie ouvrière-ensemble n°41 janvier 2026). Plus la guerre menace, plus la presse de la CGT s'installe dans un déni qui concentre le refus de la défense, le mythe du surarmement européen et la fausse alternative « des logements, pas des casernes ».
Guillaume Ancel* lors d'un webinaire organisé par l'APRES en juin 2025, a pointé ce qui serait selon lui « le chaînon manquant » entre la dissuasion nucléaire et la très professionnelle force rapide d'intervention, formes privilégiées de la défense sous la Ve République. Sur les modèles de la garde nationale US ou de la conscription et des périodes de « répétition » suisses, il préconise une garde européenne et ses divisions nationales recrutées sur la base du volontariat. C'est, selon lui, le moyen d'atteindre la taille d'une armée de masse qu'aucun pays ne pourrait financer. Ces volontaires qui seraient formés par des périodes de trois semaines payées par les employeurs, devraient acquérir dans ces entraînements les références communes nécessaires pour agir ensemble, avec des moyens simples, sur des missions de sécurité. Un autre objectif serait de partager une culture militaire afin que les sujets militaires puissent être débattus de manière éclairée par les citoyens.
Pour une remontée en puissance des effectifs de l'armée française, Michel Goya table sur l'emploi massif de réservistes. Cette réserve pourrait « passer de 40 000 à 256 000 personnes en y consacrant 0,1% du PIB soit 2,9 milliards d'euros en coût total direct et indirect. » Selon lui, les anciens militaires devraient prioritairement intégrer les forces de réserves et ceux qui n'intégreraient pas la réserve devraient rester mobilisables donc suivis. Les recettes de l'ancien officier pour augmenter les effectifs passent aussi par l'augmentation du nombre des soldats sous contrat et l'allongement de la durée des engagements. En revanche le rétablissement d'un service militaire national lui parait inutile, voire source d'affaiblissement des capacités opérationnelles « tant que le tabou de l'engagement des appelés au-delà des frontières ne sera pas brisé ». Il fait valoir que l'investissement financier, d'encadrement, d'infrastructures pour former des unités qui ne seront jamais utilisées est contre-productif.
Former une garde populaire
La Tendance Claire* a détaillé dans deux textes Pour une défense populaire des dispositifs de recrutement et de formation en se référant à ce que Trotsky appelait « programme militaire transitoire » : « Aujourd'hui, en France, nous devons adapter cette orientation à la réalité concrète, en nous inscrivant dans les débats sur le SNU et en nous opposant aux pacifistes : nous devons revendiquer, à la place du SNU, un service militaire pour toutes et tous, par une formation militaire initiale, avec droit d'expression et de réunion des conscrit-e-s, et sous le contrôle des enseignant-e-s de l'Éducation nationale et avant tout de leurs syndicats à tous les échelons. En effet, l'école est la seule instance de socialisation globale pour presque toute la jeunesse du pays et permettrait de limiter l'influence idéologique des militaires. On peut comparer ce contrôle avec celui qu'exercent aujourd'hui, en principe, les enseignant-e-s des lycées professionnels sur les stages en entreprise de leurs élèves, devant vérifier leur qualité, s'assurer que les jeunes découvrent un métier, limiter l'exploitation. Quant à la formation militaire continue, nous devons exiger qu'elle ait lieu sous le contrôle des citoyen-ne-s/soldat-e-s eux/elles-mêmes, sous la forme de séquences régulières de formation militaire, avec droit d'expression et de réunion, contrôle et élection des officiers et des militaires professionnels, etc. »
Mais après quelques pas en avant, ces dispositifs sont assez vite détachés des missions de formation au combat pour être versées dans la protection civile et l'intervention dans les catastrophes climatiques « dont on sait qu'elles vont être de plus en plus nombreuses et de plus en plus graves. D'ores et déjà, c'est souvent l'armée qui intervient en ce cas (encore récemment à Mayotte ou à la Réunion) : au lieu que ce soit des professionnels, il serait juste que ce soient des citoyen-ne-s en cours de service militaire initial ou de formation militaire continue. »
Ce qui permettra aux jeunes recrues, en cas de conflit et faute d'avoir une formation opérationnelle sur l'armement et d'une qualité tactique suffisante au combat, d'être reléguées au rang de chair à drone, justes bonnes à grossir la statistique des prolétaires tombés au champ d'honneur.
À l'inverse, nous devons réclamer que chaque période militaire des appelés soit l'objet d'une attention particulière et d'investissements suffisants pour un entraînement utilisant toutes les possibilités technologiques (immersion dans le combat d'infanterie par réalité virtuelle, vision nocturne et réalité augmentée, pilotage de robots, maîtrise des armes légères). Mais aussi, et là le concours d'enseignants et le cadre de l'Éducation nationale ne sont pas remplaçables, des formations en sciences humaines, histoire militaire, histoire de la tactique, science de l'organisation, soins d'urgence…) Les organisations syndicales, particulièrement celles du secteur de l'armement sont indispensables pour contrôler la qualité technique des formations à l'utilisation des armes, comme pour faire évoluer la qualité de leur production en fonction des besoins constatés.
À la différence du projet Macronien d'embrigadement des jeunes, la formation militaire que nous revendiquons pour les hommes et les femmes s'étend à partir de 20 ans, par périodes courtes, sur une large part de la vie active. Il ne s'agit plus d'imprimer l'éloge du patriotisme et le réflexe de l'obéissance « dans les cires molles de la jeunesse » comme ambitionnaient de le faire les généraux du colonialisme triomphant. L'heure de la grande muette est passée. Les hommes et les femmes qui voudront se réapproprier les tâches militaires, auront besoin de démocratie à tous les échelons, pour innover, pour contrôler, pour décider collectivement, de manière éclairée, de ce qui constitue les besoins prioritaires de la défense.
Si vis pacem…
Ces débats prennent immédiatement une dimension vitale pour les Ukrainiens, pour les Iraniens, pour les Palestiniens, pour tous les peuples qui sont contraints de s'engager dans la défense armée de leurs besoins sociaux et de leurs aspirations démocratiques. Sans oublier le peuple américain et ses immigrants contre lesquels Trump a envoyé les bandes armées de l'ICE en précurseurs de la guerre civile. Et aussi pour les peuples qui seront contraints d'affronter militairement les forces avec lesquelles l'axe Trump-Poutine prétendra asservir l'Europe.
« Et tout cela ne conduit pas à la guerre mondiale, c'est au contraire la condition nécessaire pour l'éviter, en prenant l'autre voie, celle de la démocratie, de l'écologie, de la révolution. » (APLutSoc 15/01/26, Groenland, Iran, la démocratie passe par les armes)
LM, le 19 /01 / 2026
Notes*
Michel Goya est ancien officier d'infanterie, docteur en histoire et conseiller du chef d'état-major des armées. Il est notamment l'auteur de la Théorie du combattant (Perrin, 2025) et du blog « la voie de l'épée »
Guillaume Ancel est un ancien officier, chroniqueur et auteur de Petites leçons sur la guerre. Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre, Autrement, 2025,
Hanna Perekhoda est historienne et chercheuse à l'Université de Lausanne – Institut d'études politiques et Centre d'histoire internationale et d'études politiques de la mondialisation, elle est militante de Sotsialnyi Rukh ( mouvement social, Ukraine)
Tendance Claire (TC) Tendance du NPA jusqu'en 2022, appartient désormais à l'espace politique de La France Insoumise (LFI)

Jancovici et le Shift Project : un plan pour sortir de la crise écologique, vraiment ?
Le Shift Project et son charismatique chef de file Jean-Marc Jancovici ont le vent en poupe. Cette écologie représente-t-elle enfin un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l'impasse d'une nouvelle nuance de capitalisme vert ?
tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Jancovici-et-le-Shift-Project-un-plan-pour-sortir-de-la-crise-ecologique-vraiment
En juillet 2025, le think-tank écolo Shift Project a réussi à obtenir plus de 4,5 millions d'euros à la suite de sa campagne « Décarbonons la France ». L'influence du groupe, acteur incontournable de l'écologie institutionnelle, ne cesse de croître, particulièrement chez les ingénieurs et les scientifiques. L'association de bénévoles qui lui est affiliée, les Shifters, revendique aujourd'hui 30 000 membres. Son charismatique chef de proue, Jean-Marc Jancovici, défend dans les médias une écologie qui n'a pas peur d'annoncer, données à l'appui, des mesures drastiques ou la nécessité de la sobriété, gagnant par là une large sympathie chez celles et ceux qui se politisent sur les enjeux écologiques. Mais cette écologie représente-t-elle un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l'impasse d'une nouvelle nuance de capitalisme vert ?
La montée en force du Shift
Dans la dernière décennie, le Shift Project est devenu un think-tank majeur dans l'écosystème de l'écologie politique institutionnelle. Ce groupe de réflexion, créé en 2010 par l'ingénieur polytechnicien et concepteur du bilan carbone [1] Jean-Marc Jancovici, se donne pour but d'« éclairer les choix politiques et industriels nécessaires à la transition énergétique », en s'appuyant sur différentes analyses et expertises scientifiques.
En pratique, le groupe et ses bénévoles ont pu proposer des amendements de loi [2] ou organiser des consultations à l'échelle nationale [3]. En outre, le groupe cherche à faire peser l'écologie dans les échéances électorales : occupation du terrain médiatique, évaluation des programmes, organisation de débats avec les candidats ou têtes de liste et publication de propositions portant sur la planification économique de l'économie française, le cœur de son programme politique.
Ce lobbying politique est assumé comme « l'outil » de prédilection de l'association. Elle avait agi en ce sens avec son Plan de transformation de l'économie française (PTEF), publié en 2022 à l'occasion des élections présidentielles avec pour but assumé de peser sur le programme des candidats. Dans cet ouvrage, chaque secteur de l'économie, comme l'industrie ou le transport, est passé au crible de l'analyse à laquelle sont associées des propositions de transformations. Parmi les recommandations, on peut citer pêle-mêle l'électrification du parc automobile, le décuplement du recyclage et la diminution de la production animale agricole.
De plus en plus implantée à l'échelle locale, l'association multiplie les conférences et interventions à destination du grand public ainsi que les consultations, et a récemment impulsé « un réseau d'agriculteurs sur la décarbonation ».
L'énergie contre la politique
Les bases politiques du Shift Project sont fondamentalement tributaires de son fondateur. Souvent associé un peu rapidement aux théories de la décroissance [4], Jancovici s'est fait connaître dans les années 2010 par ses considérations sur les liens entre énergie et économie. Soulignant l'étroite corrélation entre la croissance économique et la consommation énergétique, il en conclut que c'est en réalité l'énergie qui entraîne le développement économique. La lecture de l'économie ne devrait plus se faire à l'aide des paramètres habituels (PIB, flux monétaires et de marchandises) mais bien par la consommation énergétique. Jancovici écrivait ainsi, en 2022, que « l'économie compte en euros un flux de transformation que le physicien ou l'ingénieur comptent en joules (ou en kilowattheure) [5] ».
L'approche a le mérite de sortir d'une conception de l'écologie dans laquelle c'est l'efficience financière qui dicte sa loi. Ainsi, « le PTEF parle de tonnes, de watts, de personnes et de compétences. Mais il parle peu d'argent, et jamais comme d'une donnée d'entrée du problème posé : face à ce problème, l'épargne et la monnaie ne sont pas les facteurs limitants les plus sérieux [6] ». L'approche a parfois été comparée au « calcul en nature » élaboré par certaines traditions socialistes, selon lequel l'économie est abordée à travers l'enjeu de la répartition des flux d'énergie, matériels ou de personnes [7]. Mais à la différence de ces traditions socialistes, l'ambition du Shift est une rationalisation et une planification partielle du capitalisme complémentaire des logiques de marché [8].
Cette conception jouit d'une certaine popularité car elle permet de sortir du réductionnisme économique qui structure les politiques écologiques des États. Ce faisant, elle tombe dans un réductionnisme inverse. Là où les politiques écologiques institutionnelles ne voient que des dollars et des euros, le Shift voit des tonnes et des kilowattheures. Mais il est en grande partie aveugle aux rapports sociaux, et notamment d'exploitation et de domination qui résident quelque part entre les tonnes et les euros, et structurent le passage de l'un à l'autre [9]. Un réductionnisme qui va très loin : Jancovici s'amuse à soutenir que la fin de l'esclavage est le résultat de l'utilisation du pétrole ou encore que des avancées dans les droits des femmes auraient eu pour cause… les progrès techniques. Les luttes de libération ou encore les reconfigurations de l'exploitation dans le capitalisme sont ainsi sorties de l'analyse, quand les premières ne sont pas carrément insultées.
La précision technique de l'écologie du Shift tend à se faire au détriment de sa dimension politique. Ainsi, le cœur du problème écologique est identifié comme l'abondance énergétique qui soutient nos sociétés, mais la cause de cette orgie énergétique reste désincarnée. Le capitalisme, autrement dit le mode de production qui structure nos rapports à l'environnement, est considéré comme un cadre indépassable au sein duquel l'écologie doit évoluer. Dès lors, la réponse à la crise écologique et énergétique est essentiellement technique, en matière d'optimisation et de rationalisation du capitalisme plutôt que de bouleversement des rapports sociaux qui le structurent.
Planifier, oui mais pour qui ?
Cette « rationalisation » du problème écologique s'incarne dans la proposition de planification économique, cœur du Plan de transformation de l'économie française, avec pour but ultime d'atteindre une économie plus sobre et efficace. Il faut souligner l'intérêt de ce retour en force de la question de la planification de l'économie dans les débats contemporains de l'écologie [10]. Mais toutes les planifications ne se valent pas, loin s'en faut.
On l'a déjà évoqué, le Shift défend une plus grande intervention des pouvoirs publics dans la planification écologique, sans pour autant exclure les mécanismes de marché. De même, il se refuse à incorporer tout changement politique radical dans les différents scénarios de transition proposés, se bornant à inscrire ses analyses dans le cadre légal et institutionnel actuel.
D'une part, cette dernière hypothèse est plus que discutable. La militarisation en cours et la perte de vitesse de l'hégémonie américaine présagent une ère de convulsions politiques à l'échelle mondiale, si bien que les futurs effets sur nos économies et nos régimes politiques sont encore imprévisibles. S'il est par définition impossible de prédire avec précision les effets de ces tendances, toute projection écologique dans le futur devrait a minima prendre acte de l'entrée dans une période d'immense instabilité qui remet en cause toute hypothèse de transformation graduelle sur le temps long.
Surtout, en pratique, cette conception de la planification signifie que la transition écologique serait toujours aux mains des décisionnaires de l'économie, c'est-à-dire des entreprises et des pouvoirs publics. À ce propos, le Shift écrivait, dans le PTEF : « Le premier levier d'action consiste en un débat d'idées qui doit faire réémerger l'État comme un acteur légitime et même essentiel de la sphère commerciale, comme il l'a été dans les plus grandes réussites de développement dans le monde – mais avec cette fois un objectif de décarbonation et de résilience [11]. »
Cela présuppose que l'État est une institution neutre, alors même qu'il n'a jamais réellement amorcé la moindre hypothétique transition écologique. Pire, il entérine des propositions comme la loi Duplomb, et soutient inconditionnellement Total, quand il ne réprime pas les militants écologistes qualifiés « d'écoterroristes ». In fine, l'État français restera toujours l'allié des grandes entreprises de l'énergie ou des lobbys-fossoyeurs tels que la FNSEA.
Refusant de remettre en cause les intérêts privés des entreprises pour mettre en place la planification, le Shift préconise « de proposer des moyens permettant de faire en sorte que les investissements nécessaires à la transformation de l'économie soient perçus comme suffisamment rentables, et le risque comme suffisamment maîtrisé (compte tenu du rendement) [12] ». Si le réductionnisme économique est combattu dans l'analyse globale du think-tank, il réapparaît brusquement lorsqu'il est question de parler aux intérêts des entreprises.
Plutôt que de combattre ces intérêts, qui nous ont plongés dans le chaos de la crise écologique, à la faveur de décennies de mensonges des multinationales du pétrole, l'enjeu est de chercher à les concilier avec l'écologie : une contradiction dans les termes que se sont employés à dénoncer des théoriciens du marxisme écologique tels que Daniel Tanuro [13]. L'impératif d'accumulation illimitée du capital, reposant sur une exploitation tout aussi illimitée de la force de travail et de l'environnement, est inconciliable avec l'écologie, quand bien même le capital serait plus encadré ou planifié. En outre, il est permis de douter de l'efficacité d'un projet de planification qui ne remettrait pas en cause la propriété privée des grandes entreprises de l'énergie, des transports ou de l'agro-alimentaire, par exemple. Comme le souligne le philosophe Alexis Cukier, « l'option de l'État social écologique semble postuler qu'une décision étatique étant promulguée, sa mise en œuvre est acquise [14] ». Elle néglige ainsi totalement l'incroyable capacité des entreprises à se soustraire aux normes ou réglementations, mais également la dimension réelle et matérielle du travail tel qu'il est mené, au sein des entreprises, sous l'autorité patronale [15]. Pour le dire rapidement, une planification sans remise en question de la propriété privée des moyens de production [16] risque bien de ne pas planifier grand-chose.
Absence de remise en cause de la propriété privée des entreprises et du salariat, planification depuis un État gestionnaire garant des intérêts économiques du patronat justifiée par l'impératif écologique et la rationalité physique : on est en droit de questionner le caractère démocratique du projet du Shift. L'économiste décroissante Geneviève Azam a raison de souligner que ce plan est sans doute davantage un plan d'administration de la catastrophe que de sortie de la crise. Pour être réellement démocratique, tout projet de planification écologique de l'économie devrait reposer sur une démocratie des travailleurs et des classes populaires, organisée depuis la base des entreprises et des lieux de vie, où ils décideraient en assemblées, au plus près de leur réalité, des besoins de production, reconversions et rythmes de travail, avant de confronter leur vision à l'échelle locale, régionale et nationale voire internationale à des organes démocratiquement élus et chargés de centraliser les informations, les orientations défendues de part et d'autre, et de les confronter aux contraintes écologiques [17]. On l'a compris, cette démocratie a comme condition de possibilité l'expropriation et le contrôle collectif des moyens de production.
Ce genre d'orientations est bien sûr difficile à défendre lorsque, comme le Shift, on est en partie financé par des PDG de la tech ou des banques comme BNP Paribas, l'un des plus grands financeurs d'énergies fossiles en France, ou que l'on cherche à discuter de l'écologie comprise comme « cadre global qui n'est ni de gauche ni de droite » avec tout le monde, y compris les Républicains.
Un militarisme vert ?
Logiquement, ce logiciel de gestion du capitalisme dans la crise écologique implique également de gérer sa composante militaire et impérialiste. Le Shift converge de plus en plus avec les thèses défendues par le philosophe Pierre Charbonnier [18] sur la question d'une hypothétique écologie de guerre dans laquelle la décarbonation de l'économie pourrait se faire au nom de la puissance géopolitique et militaire de la France et de l'Europe.
Absent du PTEF en 2022, le domaine de la Défense fera son apparition dans les futures analyses sectorielles du Shift. De partout, nos dirigeants appellent à faire des sacrifices pour se préparer aux conflits à venir, tandis que la marche à la guerre est une excuse pour mener des attaques anti-écologiques. Plutôt que de remettre en cause cette dynamique, le Shift cherche à y participer, avec l'ambition de décarboner partiellement le complexe militaro-industriel et de convaincre les états-majors de l'urgence écologique.
Il organise ainsi des conférences « Défense et industries : quelles stratégies face à la double contrainte énergie climat », au cours desquelles interviennent les fleurons du complexe militaro-industriel Thalès et Naval Group ou encore la Marine nationale ; ou produit des rapports et études en lien avec les forces armées.
Cette logique se décline également sur le terrain de l'impérialisme. En effet, en l'absence de remise en cause des racines sociales de la crise écologique, la transition énergétique revendiquée, notamment en soutenant l'électrification des usages, augmentera sensiblement l'usage de métaux. Selon les projections de l'Agence internationale de l'énergie,la transition énergétique nécessitera par exemple d'au minimum doubler la demande de nickel et de multiplier par sept celle de lithium. Une explosion de la demande qui, selon Célia Izoard dans son livre La Ruée minière au XXIᵉ siècle, renforcera la place de l'extractivisme, en particulier celui du secteur minier, dans le capitalisme. La transition énergétique apparaît alors comme une notion qui, aux mains des capitalistes, est synonyme de passe-droit pour piller et dévaster les pays du Sud. Profondément aligné sur l'impérialisme des pays européens, le Shift ne questionne aucunement ces politiques extractivistes, induites par ses propres préconisations.
Alors que la crise écologique est par définition un enjeu global, une transition dans un seul pays, qui plus est quand elle se ferait au détriment des autres, ou au moyen de la guerre, représente une impasse dangereuse. Plus que jamais, la lutte pour une planète habitable passe au contraire par celle contre le militarisme et les guerres impérialistes, mais également contre le pillage impérialiste de l'Afrique ou de l'Amérique latine.
À quoi sert le Shift ?
Depuis quelques années, la jeunesse des secteurs scientifiques ou de l'ingénierie vit une crise subjective profonde, alimentée par le désastre écologique. Consciente de la catastrophe en cours, elle se retrouve néanmoins à devoir choisir entre travailler pour des entreprises écocidaires et militaires, ou pour des institutions publiques de recherche poussées à la ruine et de plus en plus asservies aux premières. Face à cette contradiction entre la politisation écolo des étudiants et la pratique scientifique sous le capitalisme, des phénomènes tels que les désertions [19] et défections émergent : les étudiants refusent de choisir entre la peste et le choléra, politisent leurs formations, à l'instar des déserteurs d'AgroParisTech, et cherchent des alternatives en se tournant vers d'autres métiers considérés comme plus alignés avec leurs valeurs, des pratiques associatives voire des formes de militantisme plus radical. Si ces formes de défection ne constituent pas en soi une stratégie à même d'abattre le rouleau compresseur du capitalisme, elles sont autant de signaux alarmants pour le patronat, la classe politique ou les directions d'universités.
Le Shift intervient comme un filet de sécurité face à ce processus profond. Il s'appuie sur le référentiel commun du langage physique et technique, et sur la rigueur scientifique (au détriment, on l'a vu, de la rigueur de l'analyse sociale) pour proposer, clé en main, une solution écologique qui n'impliquerait pas de déserter, ou pire, de mettre à bas le capitalisme. C'est ainsi que pour contenir les étudiants de l'INSA (Institut national des sciences appliquées), un réseau d'écoles dont les futurs ingénieurs semblaient être fortement politisés sur les enjeux écologiques, la direction a fait appel au Shift, en 2020 pour intégrer des éléments écologiques au programme, et convaincre ses étudiants de ne pas pousser la remise en question trop loin. Une logique qui illustre parfaitement le propos du sociologue Jean-Baptiste Comby lorsqu'il analyse la « réappropriation de la contestation écologique » par ce qu'il qualifie d'écologie dominante, qui « ne se construit […] pas tant contre la critique du “capitalisme vert” que tout contre elle, à son contact [20] ». Si la jeunesse scientifique semble bien être le cœur de cible du Shift, celui-ci séduit au-delà, sa feuille de route sourcée et précise jouant un effet rassurant face aux enjeux vertigineux de la crise écologique et à l'incertitude de l'avenir.
Seulement, en refusant de remettre en cause le système à l'origine de la crise et en choisissant, au contraire, d'accompagner les intérêts du patronat et de l'impérialisme français via une planification technocratique décidée par en haut, la proposition conduit à l'impasse. Comme le soulignait dès les années 1960 le sociologue marxiste Henri Lefebvre, ingénieurs, scientifiques ou technocrates d'État ne disposent pas de pouvoir politique propre [21]. Face aux ravages de la crise écologique, ce secteur, qui dispose de peu de capacité – sociale, démographique – de blocage ou de pression, peut être tenté d'aller chercher la force politique qui lui manque du côté de l'État, du patronat et de l'impérialisme, en faisant jouer son expertise à travers une stratégie de lobby. C'est la voie que poursuit le Shift. Il pourrait, à l'inverse, se tourner vers des forces sociales capables de mettre l'industrie à l'arrêt, de bloquer l'économie par la grève : celles du mouvement ouvrier et du monde du travail, au-delà des secteurs scientifiques. Une voie qui permettrait de partager les savoirs techniques et scientifiques avec l'intégralité de la société, en vue d'amorcer une véritable reconversion écologique et sociale de la production sous contrôle des travailleurs, et d'abolir la séparation absurde entre la conception du travail et sa réalisation : c'est la voie qu'il faut chercher à construire.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] Le bilan carbone est une méthode comptable visant à évaluer l'ordre de grandeur des émissions de gaz à effet de serre liées à la production, la distribution et l'utilisation d'un bien, d'un service et, par extension, d'un territoire, d'une filière industrielle ou encore de la consommation d'un individu. Elle repose sur une modélisation (sans mesure directe, donc) des émissions liées à chaque étape du cycle de vie de l'objet étudié. En 2010, la loi Grenelle II rend obligatoire la production d'un bilan carbone pour certaines entreprises, établissements publics ou services d'État. Si le bilan carbone permet effectivement de fournir des indications chiffrées des émissions liées à certains secteurs ou produits, sa logique fondamentalement comptable explique son hégémonie dans l'écologie industrielle, en ce qu'elle permet d'enfermer l'écologie dans une logique d'optimisation technique du bilan carbone plutôt que de remise en cause politique des filières et logique sociales qui ravagent le monde. Cette hégémonie participe également d'une lecture fragmentée de la réalité et peine à retranscrire les interactions sociales complexes qui la constituent.
[2] Voir, par exemple, « “Petite Loi Énergie” : The Shift Project plaide pour un renforcement des outils de politique climatique.
[3] Comme une grande consultation sur les agriculteurs de 2024, qui a recueilli l'avis de plus de 7 000 agriculteurs.
[4] À tort, puisqu'il assume davantage une perspective « ni croissantiste, ni décroissantiste » dans le Plan de planification de l'économie française. Le Shift et Jancovici sont par ailleurs critiqués par une majeure partie des auteurs décroissants qui voient à raison dans leur logiciel une approche techniciste et bureaucratique de l'écologie. Voir Pierre Thiesset, « Contre la sobriété technocratique », in Hélène Tordjman, François Jarrige (dir), Décroissances, Lorient, Le Passager clandestin, 2023.
[5] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 16.
[6] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, ibid., p. 29, cité dans Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment Bifurquer, Paris, Zones/La Découverte, 2023, p. 35.
[7] Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, ibid., p 36.
[8] Comme l'indique clairement la section « Référentiels et valeurs » du site du Shift, « [c]ette planification n'exclut en rien un rôle pour les mécanismes de marché. Mais dans la question du changement climatique, certaines questions concernent l'échelle du siècle : beaucoup d'éléments déterminants (réseaux de transports et d'énergie, urbanisme, implantation agricole et forestière, etc.) sont pilotés à des pas de temps hors de portée des anticipations par le marché, donc une part de puissance publique doit encadrer et coordonner donc planifier voire gérer certaines activités essentielles considérées comme régaliennes. En complément, les acteurs de marché sont souvent incontournables pour décliner efficacement un cadre global dans un grand nombre de secteurs où une action diffuse est nécessaire ».
[9] L'économiste décroissante Geneviève Azam décrit bien ce réductionnisme : « Le Plan du Shift Project est un plan chiffré en flux physiques avec UN objectif, la décarbonation nationale, UNE variable de décarbonation, les énergies fossiles, UNE unité de mesure, le CO₂ émis ou « évité », UNE méthode, un plan réalisé selon les principes réductionnistes de l'optimisation économique sous contrainte, la contrainte étant ici physique. Le fait que les désastres écologiques, irréductibles au seul CO₂, soient le produit de nombreux facteurs enchevêtrés et interdépendants n'entre pas dans ce modèle. La mesure unique (CO₂) est un équivalent général qui assure le passage du qualitatif au quantitatif et unifie le monde. » Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe »
[10] Voir, entre autres, Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, op. cit. ; Troy Vettese, Drew Pendergrass, Half-Earth Socialism, Londres, Verso, 2022 ; Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe », Terrestres, 28/09/2023 ; Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.
[11] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 227.
[12] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 230.
[13] Daniel Tanuro, L'Impossible Capitalisme vert, Paris, La Découverte, 2012.
[14] Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.
[15] « L'expérience montre qu'il est possible et commun, pour les dirigeants d'entreprises capitalistes, non seulement de se soustraire à la loi, mais aussi de contraindre les travailleurs à contrevenir eux-mêmes aux régulations dans leur activité. Et si les décisions productivistes et polluantes sont prises au niveau des conseils d'administration, des directions des agences gouvernementales ou des entreprises financières – mais sans la collaboration (en l'occurrence majoritairement) contrainte des travailleurs, ces décisions ne sont pas suivies d'effet. L'option de l'État social écologiste sous-estime dramatiquement le pouvoir des travailleuses et travailleurs, pour détruire ou préserver la planète. » Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.
[16] Contrairement à ce qu'affirme Jancovici, relayant l'argument classique des néolibéraux et du patronat sur le fait que les communistes menaceraient avant tout le boulanger, le coiffeur du coin et, en dernière instance, « l'initiative individuelle », un processus de révolution écologique impliquerait de s'en prendre au grand capital des multinationales et du secteur bancaire. Une condition pour sortir les petits commerçants et autres détenteurs de petits capitaux de la vulnérabilité imposée par le capital financier et la dette, pour les convaincre de l'intérêt d'une socialisation intégrale de l'économie (que leurs employés potentiels ne manqueront pas d'exiger). Ceci n'exclut bien évidemment pas l'initiative individuelle, ni le fait d'avoir une boulangerie dans son quartier.
[17] Pour approfondir sur la démocratie conseilliste et la planification socialiste, voir Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.
[18] Voir Vincent Rissier, « Le devenir guerrier de la transition écologique », RP Dimanche, 19/04/2025.
[19] Jeanne Mermet, Désertons !, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.
[20] Jean-Baptiste Comby, Écolos… mais pas trop, les classes sociales face à l'enjeu environnemental, Paris, Raisons d'agir, 2024, p. 39.
[21] « Qu'en utilisant cette image d'Épinal moderne, quelques groupes animés par une idéologie, celle de la rationalité technicienne, gagnent une influence et même tentent d'arriver au pouvoir politique de décision, ce n'est pas contestable. Ils renforcent l'image ; ils la transforment en idéologie. Une prétendue “gauche” rêve ainsi de réaliser la fiction technocratique. Les hommes qualifiés de technocrates passent pour détenir des compétences éminentes ainsi que le don de l'efficacité. Ils en auraient le quasi-monopole. Ils seraient capables à la fois de découvrir les solutions techniques répondant aux problèmes précis posés par la pratique, et d'imposer ces solutions (de commander). Or, si l'on observe ce qui advient effectivement, de tels hommes n'existent pas. Ceux que l'on nomme “technocrates” et qu'on voit à l'ouvrage (notamment dans le secteur public de l'économie et de la vie sociale en France) ne commandent pas ; ils ne disposent que d'un pouvoir de décision limité ; en fait, ingénieurs devenus administrateurs, ils exécutent des commandes, celles du pouvoir politique qui dispose des “variables stratégiques”. Le pouvoir impose aux technocrates dont il dispose les choix décisifs. Aux problèmes officiellement reconnus et formulés, ils - les technocrates - proposent des solutions et le pouvoir d'État choisit entre elles. » Henri Lefebvre, Position : contre les technocrates, Paris, Éditions Gonthier, 1967, p. 16.

Faire grève pour ne pas se faire mettre en boîte
Notes sur l'Assemblée Générale du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) du mercredi 28 janvier 2026.
Sans montre en main, il semblait tout de même que la minute de silence à la mémoire des personnes mortes pour la classe ouvrière, qui précède chaque assemblée générale du Conseil central de Montréal, a duré plus longtemps et que l'ambiance était plus lourde que d'habitude. Était-ce simplement la fatigue provoquée par un vortex polaire qui n'en finit plus ? Le deuil du bâtiment plus que centenaire de la shop à savons Barsalou, qui trônait de l'autre côté de la rue jusqu'à ce qu'un immense brasier la consume, quelques jours avant ? Ou par respect pour les fantômes de René Good, mère de famille et poétesse, et d'Alex Pretti, infirmier d'un hôpital de vétérans, deux âmes de 37 ans abattues à quelques jours d'intervalle à bout portant par la police fédérale, en plein jour dans les rues de Minneapolis, pour avoir tenté de ralentir sa chasse xénophobe aux personnes migrantes ?
Le président, Bertrand Guibord, a pris soin aussi de nommer les autres camarades qui sont morts depuis le début de l'année chez nos voisins du sud, victimes de l'ICE. Keith Porter, Luis Gustavo Núñez Cáceres, Geraldo Lunas Campos, Víctor Manuel Díaz, Parady La, Luis Beltrán Yáñez-Cruz, Heber Sánchez Domínguez. Ces noms ont résonné dans les locaux de la CSN comme autant d'échos de la lutte qui s'organise au Québec contre les avancées de l'extrême-droite et les dérives autoritaires de nos gouvernements.
L'assemblée a finalement commencé, et entre les états financiers et les informations sur le Mois de l'Histoire des personnes noires, deux présentations portaient sur des conflits en cours.
Kruger LaSalle
Les 150 syndiqué-es de Kruger LaSalle produisent des boites de carton depuis des générations, de pères en fils, et en filles, comme l'a rapporté une conseillère syndicale. Les affaires sont bonnes, puisque l'entreprise fournit de grandes chaines comme Danone, Jean-Coutu, Olymel et Kruger (Cashmere, Scotties, Sponge Towels). Voilà 50 ans qu'on n'y a pas fait grève, mais un nouveau boss s'est imposé. La dernière convention a été signée avant la pandémie de la Covid19 et la flambée des prix à la consommation qui a suivi. Il y a donc un besoin pour un sacré rattrape, mais les négos lancées en mai achoppent principalement sur les revendications salariales. Le patron offre 16% pour les 4 prochaines années, offre refusée à la majorité. L'accepter signifierait d'accepter une chute du pouvoir d'achat, comme l'explique un tract syndical : « Cette offre patronale ne représente rien de moins qu'un appauvrissement pour ses fidèles travailleuses et travailleurs en raison de l'inflation des dernières années. Il n'y a aucune raison pour que leur pouvoir d'achat ne profite pas des succès de Kruger dans son ensemble ! »
En grève le 12 janvier, les camarades se parlent sur la ligne de piquetage ou dans la roulotte installée-là, pour se réchauffer : « Y a 15-20 ans, on avait un sentiment d'appartenance et les meilleures conditions de l'industrie », maintenant, « on est l'enfant pauvre du groupe », dit-on en référence aux autres shops qui ont fait la grève dans Lanaudière et à Trois-Rivières. Heureusement, les automobilistes expriment bruyamment leur appui. « Y fait frette, mais on reste mobilisé-es ».
Sous l'effet de cette pression, le syndicat a finalement adopté à 73% des augmentations salariales d'environ 20% sur 5 ans, l'ajout d'une semaine de congé pour les membres qui ont plus d'ancienneté et une prime pour les opérateurs. Ce n'est pas-là l'ensemble des revendications voulaient, mais les grévistes ont jugé l'offre suffisamment acceptable pour retourner au travail.
Librairie Raffin de la Plaza Saint-Hubert
En novembre 2020, en pleine pandémie de la covid19, les libraires de cette succursale du réseau Raffin avaient dû faire grève pour obtenir de meilleures conditions de travail. Les revoilà encore au pied d'un mur derrière lequel se retranche le couple de propriétaires qui possèdent trois librairies rentables, selon les livres… comptables, y compris la succursale de la Plaza où il y a toujours des client-es sur le plancher, et qui a de gros contrats aux collectivités, par exemple avec des bibliothèques et des écoles. Des affiches sont mystérieusement apparues sur la Plaza, il y a quelques jours, indiquant que les libraires méritent d'obtenir 20$ de l'heure comme salaire de base, soit un « salaire viable ». Présentement, c'est le salaire minimum, ou jusqu'à 19$ de l'heure. Un conciliateur est entré en scène, alors que les libraires se sont voté 5 jours de grève et ont déjà effectué un arrêt de travail de 2h. La grève de 2020 rappelle de bien mauvais souvenirs, mais c'est une question de respect, de dignité et de condition de vie, pour des libraires qui connaissent si bien leur métier, contrairement à leurs propriétaires, et qui organisent en plus des évènements pour animer les lieux : de nombreux lancements, l'enregistrement du balado de Fred Savard, des installations représentant les bibliothèques idéales d'auteur-es. Le mandat de grève a été voté à l'unanimité, « parce que la passion du livre ne paie pas le loyer ! ».
Vous êtes client·e de la librairie Raffin ? Arrêtez-vous en magasin ou écrivez à la direction et faites-leur part de votre solidarité avec les libraires.
Vers une grèves sociale ?
Première de l'année 2026, cette assemblée générale du mercredi soir a été suivie vendredi par une autre rencontre, cette fois pour partager et discuter, avec des camarades d'autres organisations, du ras-le-bol généralisé dans la société civile envers une classe politique irresponsable et déconnectée des véritables problèmes qui affligent la population québécoise.
Pour orchestrée une résistance, pour mobiliser les troupes et pour intensifier la lutte, le Conseil central a reçu de ses membres le mandat d'organiser un plan d'actions menant à une possible grève sociale au printemps. La journée de vendredi y était dédiée. Plus de quarante groupes alliés et une centaine de délégué·es de syndicats des secteurs publics et privés ont répondu présents !
Ces camarades sont déterminés à lutter contre les projets de lois antisociaux, antidémocratiques et antisyndicaux qu'une classe politique déchue tente de faire avaler aux travailleurs et aux travailleuses.
Laissons au président du CCMM le mot de la fin, qui donne le ton pour la suite des choses : « La société civile doit se dresser devant celles et ceux qui l'abusent et qui profitent d'un système mortifère usé jusqu'à la corde. Le conseil central fera tout en son possible pour que ça se produise, je compte sur nous ! »
Geneviève Dorais & Francis Dupuis-Déri
Délégué-es du Syndicat des professeur-es de l'UQAM (SPUQ)
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La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne
Selon l'économiste Michael Roberts, la bulle de l'IA masque l'état désastreux de l'économie américaine… en attendant l'inévitable crise qui découlera de son éclatement.
27 janvier 2026 | tiré de Contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/bulle-ia-economie-etats-unis-trump-capitalisme/
Le marché boursier étatsunien continue d'atteindre de nouveaux records ; le prix du bitcoin est également quasiment à son plus haut et celui de l'or a atteint des sommets historiques.
Des investissements démesurés
Les investisseurs dans les actifs financiers (banques, compagnies d'assurances, fonds de pension, fonds spéculatifs, etc.) sont extrêmement optimistes et confiants en ce qui concerne le marché financier. Comme l'a déclaré Ruchir Sharma, président de Rockefeller International :
« Malgré les menaces croissantes qui pèsent sur l'économie étatsunienne – des droits de douane élevés à l'effondrement de l'immigration, en passant par l'érosion des institutions, l'augmentation de la dette et l'inflation persistante –, les grandes entreprises et les investisseurs semblent imperturbables. Ils sont de plus en plus convaincus que l'intelligence artificielle est une force si puissante qu'elle peut relever tous les défis ».
Jusqu'en 2025, les entreprises travaillant sur l'IA ont généré à elles seules 80 % des gains boursiers américains. Cela a contribué et contribue encore à financer et à stimuler la croissance étatsunienne, car le marché boursier axé sur l'IA attire des capitaux du monde entier.
Pour aller plus loin
L'irruption de DeepSeek, ou la nécessité de repenser la souveraineté numérique
Au deuxième trimestre 2025, les investisseurs étrangers ont injecté 290 milliards de dollars dans les actions étatsuniennes, un record. Ils détiennent désormais environ 30 % du marché étatsunien, une part d'une importance inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le fait remarquer M. Sharma, les États-Unis sont devenus le meilleur pari, « la meilleure mise pour ce qui concerne l'IA ».
La « bulle » des investissements dans l'IA (mesurée grâce au rapport entre le cours des actions et la « valeur comptable » des entreprises) est 17 fois plus importante que celle de la bulle internet en 2000, ou encore que celle des subprimes en 2007. Le ratio entre la valeur du marché boursier étatsunien et le PIB du pays (l'« indicateur Buffett ») a atteint un nouveau record de 217 %, soit plus de 2 écarts-types au-dessus de la tendance à long terme.
Et ce ne sont pas seulement les actions des entreprises qui sont en plein essor. Il y a une forte demande pour acheter de la dette des entreprises étatsuniennes, en particulier des grandes entreprises technologiques et d'intelligence artificielle, les Magnificent Seven. L'écart entre les taux d'intérêt versés sur les obligations d'entreprise et ceux des obligations d'État, considérées comme sûres, est tombé à moins de 1 %.
Des dépenses colossales et des gains de productivité très incertains
Ces paris sur l'avenir de l'IA s'étendent à tous les secteurs. En d'autres termes, les États-Unis ont mis tous leurs œufs dans le même panier. Les investisseurs parient que l'IA finira par générer d'énormes rendements sur leurs achats d'actions et leurs titres de créance, lorsque la productivité du travail augmentera de manière spectaculaire et, avec elle, la rentabilité des entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle. Matt Eagan, gestionnaire de portefeuille chez Loomis Sayles, a déclaré que les prix exorbitants des actifs suggéraient que les investisseurs misaient sur « des gains de productivité sans précédent »grâce à l'IA. « C'est le truc qui pourrait mal tourner ».
Jusqu'à présent, rien n'a encore indiqué que les investissements dans l'IA permettaient d'accélérer la productivité. Ironiquement, en attendant, les investissements colossaux dans les centres de données et les infrastructures d'IA soutiennent l'économie étatsunienne. Près de 40 % de la croissance du PIB réel étatsunien au dernier trimestre provient des dépenses d'investissement technologique – majoritairement liées à l'IA. Depuis 2022, la valeur de ces infrastructures a augmenté de 400 milliards de dollars.
Une part importante de ces dépenses a été dédiée aux équipements de traitement de l'information, qui ont connu une hausse de 39 % en valeur annualisée au cours du premier semestre de 2025. Jason Furman, économiste à Harvard, a fait remarquer que ces dépenses ne représentaient que 4 % du PIB étatsunien. Paradoxalement, Furman raconte qu'elles étaient à l'origine de 92 % de la croissance du PIB étatsunien au premier semestre de 2025. Si l'on exclut ces catégories, l'économie étatsunienne n'a progressé que de 0,1 % en rythme annuel au premier semestre de 2025.
Ainsi donc, sans ces dépenses technologiques, les États-Unis auraient été en récession économique, ou presque.
La stagnation économique
Cela montre l'autre facette de la situation étatsunienne, à savoir la stagnation du reste de l'économie du pays. Le secteur manufacturier étatsunien est en récession depuis plus de deux ans (c'est-à-dire tous les scores inférieurs à 50 dans le graphique ci-dessous).
Plus largement, aujourd'hui, certains signes indiquent que le secteur des services est également en difficulté. L'indice IMS Services PMI 1 est tombé à 50 en septembre 2025, contre 52 en août. Ce point est bien en dessous des prévisions de 51,7, ce qui indique que le secteur des services est au point mort.
Le marché du travail étatsunien semble également fragile. Selon les données officielles, l'emploi n'a progressé que de 0,5 % en taux annualisé au cours des trois mois précédant juillet. Ce chiffre est bien inférieur aux taux observés en 2024. « Nous sommes dans une économie où les embauches et les licenciements sont rares », a déclaré le mois dernier Jay Powell, président de la Réserve fédérale étatsunienne.
Les jeunes travailleur·ses étatsunien·nes sont touché·es de manière disproportionnée par le ralentissement économique actuel. Le taux de chômage des jeunes aux États-Unis est passé de 6,6 % à 10,5 % depuis avril 2023. La croissance des salaires des jeunes travailleur·ses a fortement ralenti. Les offres d'emploi pour les nouvelles personnes arrivant sur le marché du travail ont chuté de plus de 30 %. Les travailleur·ses en début de carrière dans les professions exposées à l'IA ont connu une baisse relative de 13 % de l'emploi. Les seul·es Étatsunien·nes qui dépensent beaucoup d'argent sont les 20 % les plus riches. Ces ménages s'en sortent bien, et ceux qui se situent dans les 3,3 % les plus riches s'en sortent encore mieux. Les autres se serrent la ceinture et ne dépensent plus.
Les ventes au détail (après suppression de l'inflation des prix) sont restées stables pendant plus de quatre ans.
Le graphique ci-dessus montre que l'inflation a érodé le pouvoir d'achat de la plupart des Étatsunien·nes. Le taux d'inflation moyen reste bloqué à environ 3 % par an selon les chiffres officiels, bien au-dessus de l'objectif de 2 % par an fixé par la Réserve fédérale. Et ce taux moyen masque en grande partie l'impact réel sur le niveau de vie et les augmentations des salaires réels. Les prix des denrées alimentaires et de l'énergie augmentent beaucoup plus rapidement que prévu. L'électricité coûte aujourd'hui 40 % plus cher qu'il y a cinq ans.
Les prix de l'électricité sont encore plus poussés à la hausse par les centres de données de l'IA. OpenAI consomme autant d'électricité que New York et San Diego réunies, au plus fort de la vague de chaleur intense de 2024, ou encore autant que la demande totale en électricité de la Suisse et du Portugal réunis. Cela représente la consommation électrique d'environ 20 millions de personnes. Google a récemment annulé un projet de centre de données d'un milliard de dollars dans l'Indiana après que les habitant·es ont protesté contre le fait que ce centre de données « ferait grimper les prix de l'électricité » et « absorberait des quantités incalculables d'eau dans une région déjà touchée par la sécheresse ».
Qui absorbera les droits de douane ?
À cela s'ajoute l'impact des droits de douane imposés par Trump sur les importations de marchandises aux États-Unis. Malgré les démentis de l'administration, les prix à l'importation augmentent et commencent à se répercuter sur les prix des marchandises aux États-Unis (et pas seulement dans les domaines de l'énergie et de l'alimentation).
Jusqu'à présent, les entreprises étrangères, dans leur ensemble, n'absorbent pas les coûts des droits de douane. Lors de la guerre commerciale de 2018, les prix à l'importation ont été principalement réduits par les entreprises étrangères. Cette fois-ci, les prix à l'importation n'ont pas baissé. Ce sont plutôt les importateurs étatsuniens que les exportateurs étrangers qui paient les droits de douane, et les consommateurs risquent d'en subir les conséquences à l'avenir. Comme l'a déclaré le président de la Fed, « les droits de douane sont principalement payés à l'importation et non plus à l'exportation, et les consommateur·rices… Toutes ces entreprises et entités intermédiaires vous diront qu'elles ont bien l'intention de répercuter ces coûts [sur le consommateur] en temps voulu ».
Les importateurs, les grossistes et les détaillants paient des coûts plus élevés dès le départ et espèrent pouvoir, à terme, augmenter suffisamment leurs prix pour répercuter la charge. Le problème est que les consommateur·rices sont déjà à bout. Les budgets des ménages sont sous pression en raison de l'augmentation de la dette, des impayés et des salaires qui ne suffisent pas. Tenter de répercuter les coûts des droits de douane dans ce contexte ne ferait que réduire encore davantage la demande.
Les entreprises le savent, c'est pourquoi beaucoup d'entre elles absorbent plutôt les coûts. Mais lorsqu'elles le font, leurs marges diminuent et il devient plus difficile de maintenir leurs activités sans procéder à des coupes ailleurs. Lorsque la rentabilité est mise sous pression, la direction de l'entreprise a peu d'options. Elle ne peut pas contrôler les droits de douane et ne peut pas forcer les consommateurs à dépenser davantage. Ce qu'elle peut contrôler, ce sont les dépenses. Cela commence par un ralentissement des embauches et une réduction des plans de croissance, puis par une réduction des heures de travail et des heures supplémentaires. Si les droits de douane restent en vigueur et que la consommation reste faible, les répercussions se propagent davantage sur le marché du travail.
Viennent ensuite les dépenses publiques. La fermeture [lors du shutdown] des services gouvernementaux imposée par le Congrès a donné à l'administration Trump une nouvelle occasion de réduire les effectifs de l'administration fédérale dans une vaine tentative de réduire le déficit budgétaire et la dette publique croissante. Cette tentative est vaine, car l'affirmation de Trump selon laquelle l'augmentation des recettes douanières fera l'affaire n'est pas crédible. Depuis janvier 2025, les recettes douanières ne représentent encore que 2,4 % des recettes fédérales totales prévues pour l'exercice 2025, qui s'élèvent à 5 200 milliards de dollars.
Quant à l'affirmation selon laquelle les droits de douane finiraient par résoudre le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, elle s'est également révélée absurde jusqu'à présent. Au cours des sept premiers mois de 2024, le déficit s'élevait à 500 milliards de dollars ; au cours des sept premiers mois de 2025, il atteignait 654 milliards de dollars, soit une hausse de 31 % en glissement annuel, un niveau record.
Contrairement à ce qu'affirme Trump, les hausses tarifaires sur les importations ne contribueront guère à « rendre sa grandeur à l'Amérique » (Make America Great Again) dans le secteur manufacturier. Robert Lawrence, de la Kennedy School de Harvard, estime que « la réduction du déficit commercial n'augmenterait que très peu la part de l'emploi manufacturier aux États-Unis ». La valeur ajoutée nette correspondant au déficit commercial de produits manufacturés en 2024 représentait 21,5 % de la production étatsunienne. Ce serait donc l'augmentation de la valeur étatsunienne si le déficit commercial était éliminé.
Combien d'emplois cela créerait-il ? Cela représenterait 2,8 millions d'emplois, soit une augmentation de seulement 1,7 point de pourcentage de la part du secteur manufacturier dans l'emploi étatsunien, pour atteindre 9,7 % de l'emploi total. Mais la part des ouvrier·es de production dans l'industrie manufacturière étatsunienne n'est en réalité que de 4,7 %, les 5 points de pourcentage restants étant constitués de cadres, de comptables, d'ingénieur·ses, de chauffeur·ses, de commerciaux·ales, etc. L'augmentation de l'emploi des ouvriers de production ne serait que de 1,3 million, soit seulement 0,9 % de l'emploi étatsunien.
L'économie étatsunienne n'est pas encore à genoux et en récession, car les investissements des entreprises continuent d'augmenter, même si leur croissance ralentit.
L'épuisement du modèle
Les bénéfices des entreprises continuent d'augmenter. Le résultat d'exploitation des sociétés du S&P 500 (hors secteur financier) 2 a progressé de 9 % au cours du dernier trimestre, par rapport à l'année précédente. Leur chiffre d'affaires a augmenté de 7 % (avant inflation). Mais cela ne concerne que les grandes entreprises, tirées par les Magnificent Seven. Dans l'ensemble, le secteur des entreprises non financières étatsuniennes commence à voir la croissance de ses bénéfices s'estomper.
Et la Fed devrait encore réduire son taux directeur au cours des six prochains mois, ce qui réduira le coût d'emprunt pour ceux qui souhaitent spéculer sur ces actifs financiers fictifs. La récession n'est donc pas encore là. Mais tout dépend de plus en plus de la capacité du boom de l'IA à générer de la productivité et de la rentabilité. Si les retours sur les investissements massifs dans l'IA s'avèrent faibles, cela pourrait entraîner une sérieuse correction boursière.
Il est vrai que les grandes entreprises technologiques ont principalement financé leurs investissements dans l'IA à partir de leurs flux de trésorerie disponibles. Mais les énormes réserves de trésorerie des Magnificent Seven s'épuisent et les entreprises spécialisées dans l'IA se tournent de plus en plus vers l'émission d'actions et de titres de créance.
Les entreprises de l'IA signent désormais des contrats entre elles afin d'augmenter leurs revenus. Il s'agit en quelque sorte d'un jeu de chaises musicales financières. OpenAI a signé cette année des contrats d'une valeur totale d'environ 1 000 milliards de dollars pour acquérir la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses modèles d'intelligence artificielle. Des engagements qui dépassent largement ses revenus. OpenAI dépense sans compter pour ses infrastructures, ses puces électroniques et ses talents, sans disposer des capitaux nécessaires pour financer ces projets ambitieux. Afin de financer son expansion, OpenAI a donc levé d'énormes montants en fonds propres et a commencé à se tourner vers les marchés obligataires. Elle a obtenu 4 milliards de dollars de dette bancaire l'année dernière et a levé environ 47 milliards de dollars auprès de fonds de capital-risque au cours des 12 derniers mois, même si une part importante de cette somme dépend de Microsoft, son principal bailleur de fonds. L'agence de notation Moody's a signalé qu'une grande partie des ventes futures de centres de données d'Oracle dépendait d'OpenAI et de sa rentabilité encore incertaine.
Beaucoup dépend désormais de la capacité d'OpenAI à augmenter suffisamment ses revenus pour commencer à couvrir la hausse exponentielle des coûts. Les économistes de Goldman Sachs affirment que l'IA stimule déjà l'économie étatsunienne d'environ 160 milliards de dollars, soit 0,7 % du PIB étatsunien au cours des quatre années depuis 2022, ce qui se traduit par une croissance annualisée d'environ 0,3 point de pourcentage. Mais il s'agit davantage d'une astuce statistique que d'une réelle croissance de la productivité grâce à l'IA jusqu'à présent, et le secteur de l'IA ne bénéficie que d'une faible augmentation de ses revenus.
En effet, les retours sur investissement liés au développement de l'IA pourraient être en baisse. Le lancement de ChatGPT-3 a coûté 50 millions de dollars, celui de ChatGPT-4 500 millions de dollars, tandis que le dernier ChatGPT-5 a coûté 5 milliards de dollars et, selon la plupart des utilisateur·rices, n'était pas nettement meilleur que la version précédente. Parallèlement, des concurrents beaucoup moins chers, tels que Deepseek, en Chine, sapent les revenus potentiels.
Une crise financière est donc à prévoir. Mais lorsque les bulles financières éclatent, les nouvelles technologies ne disparaissent pas pour autant. Elles peuvent au contraire être acquises à bas prix par de nouveaux acteurs, dans le cadre de ce que l'économiste autrichien Joseph Schumpeter appelait la « destruction créatrice ». C'est d'ailleurs exactement l'argument avancé par les lauréats du prix Nobel d'économie de cette année, Philippe Aghion et Peter Howitt. Les périodes d'expansion et de récession sont inévitables, mais nécessaires pour stimuler l'innovation.
La technologie de l'IA pourrait éventuellement permettre une importante croissance de la productivité si elle parvient à limiter suffisamment le travail humain. Mais cela ne se concrétisera peut-être qu'après un krach financier et le ralentissement de l'économie étatsunienne qui s'ensuivra. Et si l'économie étatsunienne, tirée par l'IA, plonge, il en sera de même pour les autres grandes économies. Le temps ne joue pas en faveur des Magnificent Seven. En effet, l'adoption de la technologie de l'IA par les entreprises reste faible et est même en baisse parmi les grandes.
Pendant ce temps, les dépenses consacrées aux capacités d'IA continuent d'augmenter et les investisseurs continuent d'investir massivement dans l'achat d'actions et de titres de créance d'entreprises spécialisées dans l'IA. C'est donc un pari énorme sur l'IA pour l'économie étatsunienne.
Ce texte a été publié le 14 octobre 2025 sur le blog de l'auteur, The Next Recession, et traduit par Lalla F. Colvin pour le site Inprecor.
Illustration : Wikimedia Commons.
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Rassemblement : À bas les attaques racistes contre les migrant·es : Un Statut permanent pour tous·tes !
Nous, sans-papiers au Québec, et nos allié·es, appelons à lutter en solidarité avec tous·tes les migrant·es et à exiger un programme de régularisation massif, inclusif et continu qui accorde un statut permanent à toutes les personnes sans-papiers et à statut précaire : Statut pour tous et toutes !
L'actualité au Québec, au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde ne cesse de nous rappeler les attaques violentes des gouvernements contre les personnes migrantes, contre leur dignité et leur liberté d'exister et de circuler.
Au Canada, en 2025, 22 100 personnes ont été déportées ; ce chiffre n'inclut pas celles qui ont dû partir, faute de pouvoir renouveler leur statut temporaire. Aussi en 2025, 32 800 sont restées suite au refus de leur demande d'asile et sont devenues sans-papiers. Des dizaines de milliers de personnes qui ont perdu leur statut temporaire ont également fait ce choix, faute de pouvoir obtenir un statut permanent ou renouveler leur visa.
Alors qu'à Davos, Carney a tenté de faire croire au monde entier que le Canada était un rempart contre l'impérialisme et l'intimidation de Trump, lui-même et son gouvernement ont mis en place des mesures anti-migrantes et renforcé l'Entente sur les tiers pays sûrs qui va très bientôt empêcher toute personne venue des Etats-Unis de demander l'asile au Canada. Face à la violence érigée en spectacle qui s'abat sur les migrant·es et les personnes 2LGBTQ+ aux États-Unis, le message est clair : le Canada préfère fermer ses portes à celles et ceux qui viendraient y chercher refuge et les abandonner à leur sort.
Pendant ce temps-là, les demandes humanitaires, l'une des seules façons pour les personnes sans-papiers d'obtenir un statut au Canada, constituent une impasse avec un temps d'attente dans le traitement des dossiers pouvant aller jusqu'à 50 ans. De nombreuses provinces, dont le Québec, ont suspendu les possibilités d'accéder à la résidence permanente pour les travailleur·euses temporaires et les étudiant·es, contribuant à l'augmentation du nombre de sans-papiers pour celles et ceux qui n'auraient pas la possibilité de partir. Le projet de loi C-12 limitera encore plus le droit d'asile, et l'accès aux services de santé pour les demandeur·euses d'asile est remis en cause. Cette avalanche de mesures racistes montre que, dorénavant, les migrant·es ne sont pas les bienvenu·es, quel que soit leur statut, et que les plus précaires d'entre nous sont condamné·es à vivre dans la peur et l'oubli. Le Canada doit revenir sur ces lois mortifères et retourner à son projet de régularisation. En annonçant un programme de régularisation de 500 000 sans papiers, l'Espagne montre que d'autres choix politiques sont possibles.
Luttons pour mettre fin à cette politique globale et systémique de mort et de déportation. Nous, sans-papiers, revendiquons notre liberté de circuler, de rester et de retourner, et notre droit à vivre dans la dignité.
Nous demandons à toutes les personnes qui ont un statut de s'opposer aux mesures et la rhétorique anti-migrante de leurs gouvernements. Nous demandons à tous·tes nos allié·es de rejoindre notre lutte. Comme le montre l'exemple de Minneapolis, c'est en faisant front, en tant que communauté, que l'on peut résister au fascisme. Ne nous laissons pas diviser par les fausses catégories de bon et mauvais migrant·es que les gouvernements nous imposent. Ensemble et solidaires, nous sommes fort·es et fièr·es, et nous ne les laisserons plus nous terroriser.
Avec la diversité de nos statuts et de nos situations, unissons-nous, en tant que personnes migrantes et alliées confrontées à l'apartheid mondial et au système brutal des frontières, pour exiger un programme continu et inclusif de régularisation complète pour tous·tes les migrant·es sans statut et en situation précaire, ainsi que la fin de l'Entente sur les tiers pays sûrs.
STATUT POUR TOUS·TES !
Solidarité Sans Frontières
solidaritesansfrontieres@gmail.com

Lettre ouverte à Plamondon, chef du Parti québécois. "La diversité n’est pas une faiblesse : elle est constitutive de l’humanité"
Cela fait plusieurs jours que je réfléchis à une réponse appropriée à adresser à M. Plamondon. Un homme qui, loin de paraître avoir 48 ans, en semble plutôt avoir cent — non pas en raison de son apparence physique, qui m'est parfaitement indifférente, mais en raison de ses idées suprémacistes et de ses vieilles techniques d'agitation sociale.
Nous l'avons entendu parler de laïcité en dénigrant de manière sélective les religions diabolisées à chaque époque — hier les Juifs, aujourd'hui les musulmans. Nous l'avons entendu parler de l'indépendance du Québec tout en exprimant sa volonté d'établir des relations avec l'administration Trump, avec laquelle le Québec serait tout sauf indépendant. Nous l'avons entendu parler de l'immigration en la présentant comme une menace qu'il faudrait contenir, sans reconnaître que si la population du Québec peut aujourd'hui être qualifiée d'« autochtone », c'est parce qu'elle a été imposée par la force aux véritables habitants de cette terre, dans le sang et le feu. Et, il y a quelques jours à peine, nous l'avons vu comparer l'esclavage et la colonisation à ce que, selon lui, cette province aurait vécu — ou vivrait encore.
Si l'on se fie aux sondages au Québec, le discours de M. Plamondon semble bénéficier d'un accueil majoritaire auprès d'une partie de l'électorat. Cela devrait susciter de l'inquiétude, mais aussi de la détermination : la détermination de remettre cet homme à sa place.
Je viens d'un pays impérialiste et colonisateur, l'Espagne, et je dois dire que ce n'est que depuis relativement peu d'années que l'Amérique latine a commencé à nous demander des comptes pour nos exactions historiques, présentées pendant des générations, au sein même de notre pays, comme des « actions civilisatrices ». L'histoire, lorsqu'on l'examine avec honnêteté, dérange. Et les vérités doivent être reconnues afin de pouvoir établir des équilibres et des réparations. Ne pas le faire fait perdre toute légitimité, vide les sociétés de leur morale et nourrit une arrogance dont nous sommes déjà largement pourvus.
Dans mon pays d'origine existent des nations historiques qui ont suivi leur propre trajectoire depuis des temps immémoriaux, avec leurs langues propres et des cultures pleinement développées : la Catalogne, la Galice, l'Andalousie ou le Pays basque. Et non, M. Plamondon : le Québec peut être considéré comme une nation historique — je ne contesterai pas ce point — mais il ne ressemble en rien à ces nations européennes. Il ne possède ni une histoire millénaire ni même une reconnaissance internationaliste aux côtés des peuples qui luttent aujourd'hui pour leur libération.
Le Québec, comme le reste du Canada, est une construction politique édifiée sur la domination et le génocide des Premières Nations, traitées comme des obstacles sacrifiables dans un projet colonial qui n'a toujours pas été assumé ni réparé.
S'il y a eu et s'il existe encore de l'esclavage au Québec, ce n'est pas la société québécoise blanche qui en a été victime, malgré les exactions du colonialisme britannique. Des Blancs contre des Blancs. Hier, ce furent les Premières Nations, les citoyens chinois ou les citoyens noirs qui furent violentés de mille façons ; aujourd'hui, s'y ajoute la population migrante — celle-là même que vous dénigrez pour son culte et que vous stigmatisez pour ses langues.
Car, Paul St-Pierre Plamondon <https://www.facebook.com/pspp.quebe...K*F]> , il existe de profondes différences entre le Québec que vous proclamez et le Québec réel. Et les livres d'histoire — plus tôt que tard — commenceront à refléter cette réalité avec davantage d'honnêteté.
Je considère parfaitement légitime la défense du français comme langue véhiculaire. Mais il est profondément incohérent de soutenir cette défense tout en ignorant — hier, aujourd'hui et vraisemblablement demain — les immenses difficultés réelles liées à l'intégration de nouveaux citoyens : ceux-là mêmes que vous ne voulez pas, mais qui sont déjà ici.
La réalité est qu'au Québec, comme dans le reste du monde globalisé, chaque nouvelle famille parle trois ou quatre langues sous un même toit. Aller à l'encontre de cette réalité, aller à l'encontre de la nature sociale elle-même façonnée par le capitalisme global, en tentant d'imposer de manière impériale une culture dominante — artificielle mais omniprésente — sur les autres, ne peut produire qu'une seule chose : un rejet profond et croissant, qui finira par s'organiser contre tout ce que vous représentez aujourd'hui.
Ce rejet naturel, M. Plamondon, ne vient pas des minorités. Il naît de la peur érigée en programme politique et de discours xénophobes qui placent des centaines de milliers de personnes vivant au Québec dans la ligne de mire de la discrimination et de l'infamie. Heureusement, une nouvelle société — dont vous et ceux qui se reconnaissent dans vos paroles êtes déjà exclus — avance sans demander la permission. Une société qui parle espagnol, anglais, français, hindi, tagalog, arabe, hébreu, grec, italien, persan et bien d'autres langues, et qui comprend que l'État québécois et l'État canadien, loin d'être des alliés naturels, ont historiquement agi comme des structures d'exclusion et de domination.
Manuel Tapial est un militant social et chercheur sur les mouvements populaires et la justice internationale. Il vit à Montréal et collabore avec des plateformes d'analyse politique et de défense des droits humains, avec un accent particulier sur la solidarité internationale et les droits des peuples marginalisés.
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Le projet de souveraineté néocoloniale du Parti québécois : une fausse perspective
L'indépendance est la condition matérielle d'une rupture avec un État impérialiste qui sacrifie les territoires, l'environnement, les services publics et les droits démocratiques. Il faut redonner à l'indépendance son sens véritable : un outil de libération collective. Elle ne se fera pas en cherchant à amadouer un gouvernement américain autoritaire, qui ne sera jamais un allié de l'émancipation québécoise. Elle implique la sortie des alliances militaires et la construction de solidarités transnationales contre la guerre, l'austérité et l'autoritarisme.
1. La stratégie à la base de la reconstruction du Parti québécois
Le Parti québécois a amorcé sa reconstruction à partir d'un recul historique marqué par l'échec électoral de 2022. Le PQ n'a alors remporté que trois sièges à l'Assemblée nationale du Québec et n'a obtenu que 14,6 % des suffrages exprimés. Cette période de creux de la vague a forcé la direction péquiste à revoir sa stratégie. Cela a signifié la remise en question d'une orientation qui, en marginalisant ou en reportant sine die la tenue d'un référendum, ne visait en fait qu'à faire du PQ un parti se limitant à la gestion d'un gouvernement provincial.
Cette orientation, défendue par les différentes directions du PQ depuis la défaite de 1995, avait conduit le parti à recevoir un soutien beaucoup plus faible que la proportion de la population qui se disait souverainiste.
Sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, le PQ a choisi de placer l'indépendance comme son objectif stratégique central et a proposé de tenir un référendum dès un premier mandat. Le PQ a arrimé sa perspective indépendantiste à un nationalisme identitaire qui fait de l'immigration le bouc émissaire des maux sociaux du Québec. Il a cherché à concurrencer le gouvernement de la CAQ sur le terrain du nationalisme identitaire et à dénoncer l'incapacité du gouvernement Legault à obtenir des concessions significatives du gouvernement fédéral. Il a facilement pu démontrer que la « troisième voie » de Legault était une faillite et ne débouchait sur aucune réforme du fédéralisme permettant le renforcement de l'autonomie du Québec dans la fédération canadienne.
Combinée à l'échec de cette troisième voie, à la poursuite de politiques néolibérales dans les domaines de la santé et de l'éducation et à une politique économique fondée sur la distribution d'argent public aux multinationales — sans parler des nombreux scandales frappant ce gouvernement —, cette situation a conduit à l'effondrement du soutien au gouvernement Legault. C'est en s'appuyant sur les échecs et le discrédit du gouvernement de la CAQ à tous ces niveaux que le PQ a su se reconstruire, en profitant également de la crise de direction du PLQ et de la crise d'orientation de Québec solidaire.
2. Intégration directe et disciplinée au bloc américain
Historiquement, Jacques Parizeau et Bernard Landry soutenaient le libre-échange avec les États-Unis, car, pour eux, il permettait de désenclaver l'économie québécoise et de réduire sa dépendance historique envers le marché canadien. L'accès direct au marché américain devait permettre au Québec de se passer du cadre économique canadien après l'indépendance et de rassurer les organisations patronales qui soutenaient, à l'encontre des organisations syndicales, ce ralliement au libre-échange.
La question se pose maintenant dans un nouveau contexte. Le gouvernement Trump a lancé une guerre commerciale contre ses alliés, Canada compris. Il utilise les tarifs comme un instrument de chantage pour faire pression sur les politiques canadiennes et québécoises et pour favoriser le transfert d'une partie de la production manufacturière vers les États-Unis. Ce gouvernement mène une politique de militarisation à outrance de son économie. Il nie l'existence de la crise climatique et soutient la relance des industries fossiles. Il cherche à opérer une expulsion massive des personnes migrantes n'ayant pas de statut légal aux États-Unis. On assiste à une opération de fascisation de la société américaine et à des attaques systématiques contre les droits de la population.
Pourtant, la direction du PQ ne dénonce en aucune façon les dérives autoritaires du gouvernement américain. PSPP va même jusqu'à dénoncer le Canada comme un mauvais voisin des États-Unis, car il tarde à se rendre aux demandes du gouvernement Trump en ce qui concerne les politiques migratoires. Le PQ abandonne toute ambiguïté quant à son insertion dans l'ordre nord-américain et assume une intégration renforcée à cet espace dominé par les États-Unis, faisant de l'indépendance non pas un outil d'émancipation, mais un mécanisme d'adaptation à l'ordre impérial existant.
Ce repositionnement s'est cristallisé lors du congrès du Parti québécois, où s'est affirmé un réalignement géopolitique majeur. Le PQ y redéfinit non seulement ses alliances internationales, mais aussi le type de société et de rapports de classe qu'il entend promouvoir. La rupture avec le projet de souveraineté-association est désormais actée : il n'est plus question d'institutions communes négociées ni de rapports égalitaires, mais d'un affaiblissement stratégique de l'État canadien afin de mieux se positionner comme partenaire régional fiable de Washington.
Le PQ va jusqu'à s'appuyer sur les forces centrifuges qui minent l'unité canadienne, notamment certains courants séparatistes en Alberta, non pas par solidarité démocratique, mais pour servir une stratégie de recomposition favorable aux intérêts américains. Les intérêts du Québec seraient ainsi alignés sur ceux de l'empire américain.
Ce ralliement s'accompagne d'un silence assourdissant sur le processus de fascisation en cours aux États-Unis. Aucune critique de la dérive autoritaire du gouvernement Trump, aucune dénonciation de son bellicisme, de son extractivisme brutal, de sa négation de la crise climatique ou de ses politiques d'expulsion massive. Si l'adhésion à l'OTAN est au programme du PQ depuis la fin des années 1970, elle est désormais revendiquée sans nuance : un Québec indépendant serait un allié discipliné de l'impérialisme américain. Pire encore, le PQ reprend certains éléments du discours idéologique trumpiste, critique les accords commerciaux du Canada avec la Chine au nom des intérêts des entreprises québécoises et cherche une relation de bon-ententisme avec une administration qui vise ouvertement la vassalisation du continent.
L'indépendance proposée est ainsi néocoloniale : elle s'inscrit dans une logique d'accommodement avec l'empire américain, au moment même où celui-ci adopte des politiques d'extrême droite.
3. Un parti au service du patronat québécois
Sur le terrain économique, le PQ confirme son alignement de classe. L'abolition du Fonds de développement économique, combinée à la réduction du fardeau fiscal des PME, s'inscrit dans une logique de sécurisation du capital. S'il critique parfois les subventions massives aux multinationales, ce n'est pas pour remettre en cause le pouvoir du capital, mais pour mieux redistribuer les avantages fiscaux en faveur du patronat québécois.
La baisse des impôts, l'allègement des contraintes réglementaires et l'ouverture à l'exploitation des hydrocarbures témoignent d'une écologie d'ajustement qui ne remet nullement en cause l'extractivisme. Il n'y a aucune perspective de décroissance matérielle ni de rupture avec le capitalisme fossile. Les revendications sociales et culturelles mises de l'avant — défense partielle des travailleurs et travailleuses, défense de la langue française, critiques limitées du système scolaire à trois vitesses, appui à la culture québécoise — relèvent davantage du vernis social que d'un projet de transformation émancipateur. Elles ne s'opposent en rien à une inflexion conservatrice profonde.
4. La question migratoire : variable d'ajustement économique et identitaire
La politique migratoire du PQ s'inscrit pleinement dans cette orientation. La réduction massive des seuils d'immigration, les plafonds stricts imposés aux travailleurs et travailleuses temporaires et aux étudiant·e·s internationaux·ales ne visent pas à lutter contre la surexploitation, mais à réduire l'immigration. Le PQ de PSPP ne manifeste aucune volonté d'élargir les droits des personnes migrantes, ni aucune stratégie sérieuse pour combattre la précarisation structurelle de cette population.
Au contraire, ces politiques renforcent les divisions entre travailleurs et travailleuses, alimentent la concurrence par le bas et désignent l'immigration comme une menace pour la nation et la langue française. Le PQ reprend ainsi la rhétorique de la « louisianisation » du Québec, faisant écho aux discours de la CAQ et contribuant à banaliser une vision ethnicisée de la nation et à présenter une partie importante de la population du Québec comme un danger pour celle-ci.
5. Une souveraineté de façade ou une indépendance de pacotille
La souveraineté péquiste est une indépendance croupion, strictement compatible avec l'ordre impérial existant. Elle ne comporte aucune rupture avec le capital extractif, aucune émancipation populaire, aucune remise en cause du pouvoir des élites économiques et technocratiques. Elle vise avant tout à renforcer la position des capitalistes francophones au sein du marché nord-américain. L'indépendance n'est pas conçue comme une reprise collective du contrôle sur l'économie ou comme un processus ouvrant sur l'élargissement de la démocratie, mais comme une opération de sécurisation du capital visant à faire du Québec un espace encore plus compétitif, fiscalement attrayant et déréglementé.
L'indépendance devient un mot vide. La souveraineté économique et culturelle passe à la trappe. La politique étrangère n'est plus qu'une simple déclinaison des rapports de force imposés par Washington.
6. La libération nationale doit être liée à un projet de société
Soit l'indépendance s'inscrira dans une démarche anti-impérialiste claire, soit elle ne sera qu'une nouvelle forme de dépendance. Faire l'indépendance, c'est rompre avec l'État canadien promoteur du militarisme et du capitalisme fossile, et être capable de remettre en cause l'ensemble de ses institutions. Cette rupture ne pourra advenir sans la construction d'un vaste mouvement populaire, capable de se déployer à l'échelle du Québec comme du reste du Canada, en alliance avec les Premières Nations.
L'indépendance est la condition matérielle d'une rupture avec un État impérialiste qui sacrifie les territoires, l'environnement, les services publics et les droits démocratiques. Il faut redonner à l'indépendance son sens véritable : un outil de libération collective. Elle ne se fera pas en cherchant à amadouer un gouvernement américain autoritaire, qui ne sera jamais un allié de l'émancipation québécoise. Elle implique la sortie des alliances militaires et la construction de solidarités transnationales contre la guerre, l'austérité et l'autoritarisme.
7. Québec solidaire peut être comme alternative indépendantiste véritable
Pour incarner une alternative réelle, Québec solidaire doit assumer pleinement la construction des rapports de force nécessaires à l'indépendance. Cela passe par une implication directe dans les mobilisations syndicales, populaires et écologistes, par l'opposition frontale aux lois liberticides du gouvernement Legault et par la reconstruction de liens durables avec les classes populaires.
QS doit intervenir avec des revendications claires sur le logement, l'inflation, les services publics et le chaos écologique : gel des loyers, construction de 100 000 logements sociaux publics et coopératifs écoénergétiques, gratuité et extension des transports collectifs, investissements massifs en santé et en éducation, fiscalité réellement redistributive, soutien aux régions.
Cela implique une politique de frontières ouvertes, l'accueil des personnes réfugiées, la reconnaissance de la plurinationalité et un projet de pays où l'économie sert le bien commun. Nationaliser l'énergie et protéger Hydro-Québec de sa privatisation, nationaliser les mines et les forêts sous contrôle des travailleurs et des communautés, reprendre collectivement le contrôle de nos richesses : voilà les bases d'une indépendance réelle, inclusive et radicale, capable de rompre avec l'ordre impérial nord-américain et de construire un Québec solidaire, démocratique et écologiste.
Québec solidaire doit dire ouvertement : nous voulons un pays où l'économie sert le bien commun, où les richesses collectives sont partagées, où les Premiers Peuples participent à une refondation plurinationale du pays, où la transition écologique n'est pas un supplément d'âme mais le cœur du projet national, où la souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle libère le Québec de la dépendance envers les multinationales et l'ordre impérial nord-américain. C'est une orientation stratégique indispensable à une indépendance réelle, à une véritable libération nationale. Voilà le sens du combat indépendantiste de Québec solidaire.

Les médias de l’establishment plaident pour le service militaire obligatoire
Les médias de l'establishment plaident pour le service obligatoire, cultivant discrètement le consentement public à une société plus lourdement armée. Lorsque le Canada a mis fin à la conscription après la Seconde Guerre mondiale, les Canadien·nes ont poussé un soupir de soulagement. Aujourd'hui, les médias de l'élite veulent la rétablir.
28 janvier 2026 |The Breach
Alors que le premier ministre Mark Carney s'engage dans une expansion massive et sans précédent de l'armée canadienne, les médias publient des articles appelant à un service national obligatoire, encensent la conscription dans les pays nordiques et interviewent sans esprit critique des dirigeants militaires qui se lamentent de la baisse du recrutement.
Ces articles soutiennent qu'un renforcement militaire est nécessaire pour prévenir une invasion américaine. En réalité, Carney a augmenté les dépenses militaires pour complaire à Trump, et des hausses majeures du budget de la défense figurent depuis longtemps sur la liste de souhaits de l'élite patronale et du lobby de l'armement.
Plutôt que de jouer leur rôle de critiques ou d'enquêteurs face à ce virage, les médias canadiens fabriquent le consentement.
Clameur pour la conscription
Lors de l'élection fédérale de 2025, Carney a promis que son parti augmenterait les dépenses militaires à deux pour cent du PIB afin de respecter l'exigence de l'OTAN.
Mais une fois les libéraux élus à la tête d'un gouvernement minoritaire, ils se sont engagés à porter ce chiffre à un énorme cinq pour cent d'ici 2035, se conformant ainsi à une cible encore plus élevée exigée par Trump. Cela représente 150 milliards de dollars de fonds publics par année — plus du double de ce que le Canada consacrait à l'armée au sommet de la guerre froide.
Mais une armée n'a pas seulement besoin d'argent. Elle a besoin de soldats. Or, ces dernières années, l'armée canadienne a été confrontée à une « spirale de la mort » marquée par une chute du recrutement.
Carney a donc lancé une campagne de recrutement, augmentant les salaires et les avantages sociaux à l'entrée dans les forces armées. Il prévoit d'ajouter 100 000 Canadien·nes aux réserves militaires et d'en recruter 300 000 autres comme « soldats-citoyens », un groupe de volontaires formés à des compétences telles que le tir, la conduite de camions et le pilotage de drones.
Les médias canadiens avancent en parfaite synchronisation avec lui, publiant des articles qui justifient et soutiennent ses politiques.
En juin, le gouvernement a annoncé une augmentation de 9 milliards de dollars pour les Forces armées canadiennes, incluant des cibles de recrutement plus élevées pour la réserve primaire. Deux jours plus tard, The Globe and Mail publiait un article saluant le financement militaire de Carney. Cette semaine encore, The National Post célébrait la « reconstruction » de l'armée canadienne grâce au plan de financement de 9 milliards de dollars de Carney.
Pour l'instant, les projets de Carney visant à muscler l'armée reposent sur le volontariat. Mais les médias de l'élite plaident déjà pour un service national obligatoire incluant l'enrôlement militaire. On retrouve ces appels dans Maclean's, The National Post et PNI Atlantic News (la branche maritimes du gigantesque réseau médiatique Postmedia).
Même des médias indépendants progressistes ont rejoint le chœur. The Tyee a publié des articles plaidant pour une augmentation des dépenses militaires, appelant à la création d'un corps de défense civile et allant même jusqu'à réclamer explicitement la conscription.
Carney prévoit une expansion massive de l'armée canadienne à l'aide d'une force civile composée de 300 000 volontaires. Crédit : MarkJCarney/X
La campagne médiatique canadienne en faveur de dépenses militaires et de recrutement accrus s'est intensifiée lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, lorsque les médias affirmaient que le Canada pourrait devenir une cible de Moscou.
Puis, en mai 2024, le premier ministre britannique Rishi Sunak, chef du Parti conservateur du Royaume-Uni, a lancé une idée extravagante pour tenter de redresser son parti alors en difficulté dans les sondages. Sunak a déclaré que, s'il était élu, les jeunes de 18 ans seraient obligés de servir un an dans l'armée ou de se porter volontaires pour la « résilience civile », c'est-à-dire essentiellement du service communautaire.
Même l'ancien chef d'état-major de la marine britannique a qualifié cette idée de « complètement folle ». Pourtant, les médias canadiens lui ont accordé une attention démesurée.
Une collaboratrice du Toronto Star a écrit que Sunak « pourrait avoir involontairement résolu l'une des préoccupations croissantes du Canada ». Notant l'augmentation du nombre de Canadien·nes recourant aux banques alimentaires, elle affirme que « la réponse, ce sont davantage de bénévoles » — plutôt que, par exemple, des gouvernements qui s'attaquent aux géants de l'alimentation ou financent des programmes publics de sécurité alimentaire. Le service militaire n'est mentionné qu'une seule fois dans le premier paragraphe.
The National Post a également soutenu la politique de Sunak, en y ajoutant sa propre touche de guerre culturelle. L'autrice passe l'essentiel de l'article à se plaindre que « les jeunes apprennent à haïr le Canada » et soutient qu'un service national obligatoire pourrait leur inculquer un peu de patriotisme. Elle conclut : « Nous nous illusionnons si nous pensons qu'un jour ou l'autre, nous n'aurons pas à nous battre nous aussi pour notre pays. »
Ces tribunes mettent de l'avant la nécessité d'un « service national » où les jeunes feraient du bénévolat dans des organisations communautaires, tout en minimisant la dimension militaire. Mais les projets de service national constituent en réalité une pression déguisée en faveur du recrutement militaire et des budgets qui l'accompagnent. Dans PNI Atlantic News, un ancien lieutenant-général canadien et un professeur du Collège des Forces canadiennes ont confirmé qu'un service national obligatoire « contribuerait grandement à résoudre le problème de recrutement des Forces ».
De fait, le ministère de la Défense nationale s'est mis à étudier les modèles de conscription des pays nordiques pour orienter sa nouvelle stratégie visant à inciter les fonctionnaires à se porter volontaires pour le service militaire.
En août, un article de CBC News dressait le portrait des armées de conscription finlandaise et suédoise, suggérant que le Canada pourrait vouloir « suivre l'exemple de la Suède ». Sans jamais l'affirmer explicitement, l'article amène le lecteur à conclure que ces alliés de l'OTAN sont lucides face à la menace de guerre et que la conscription constitue une solution raisonnable — voire responsable.
Dans un détour étrange, l'article de la CBC revient sur la guerre d'Hiver de 1939, lorsque la Finlande a repoussé une invasion soviétique, et affirme que cet épisode rappelle pourquoi le service militaire obligatoire est « nécessaire » en Finlande. L'auteur omet de mentionner ce qui a suivi dans l'histoire : la collaboration active de l'armée finlandaise avec l'Allemagne nazie.
Carney a annoncé en août 2025 qu'il dépenserait 2 milliards de dollars pour augmenter la rémunération et les avantages sociaux des militaires. Crédit : MarkJCarney/X
Des cadeaux pour les va-t-en-guerre
Recruter davantage de civils canadiens dans l'armée est une mauvaise idée, qu'il s'agisse de volontaires, de réservistes à temps partiel ou de militaires d'active.
Pousser plus de Canadien·nes à s'enrôler servira à justifier des budgets militaires plus élevés, et des budgets plus élevés entraîneront des campagnes de recrutement encore plus agressives, créant une dynamique auto-entretenue vers une société toujours plus militarisée. Cette militarisation est une concession à Trump, et non une protection contre lui.
Mettre le Canada sur un pied de guerre mal conçu laisse peu de place aux dépenses qui amélioreraient réellement la vie des gens : investissements dans les énergies propres, les soins de santé publics et le transport collectif. N'oublions pas que, tout en élargissant les effectifs militaires et en augmentant les salaires, Carney supprime 40 000 emplois dans la fonction publique.
Derrière la rhétorique du « coudes levés », l'augmentation des dépenses militaires de Carney resserrera les liens du Canada avec les États-Unis. Un programme de l'armée canadienne prévoit de dépenser jusqu'à 500 millions de dollars en équipement américain. Un autre contrat majeur de défense, signé en juillet dernier, comportait des exigences techniques qui ont réduit les candidats à une seule entreprise américaine.
Les armées sont de gigantesques contributrices aux changements climatiques. Les hauts gradés des Forces armées canadiennes ont reconnu que l'institution est infiltrée par des suprémacistes blancs et minée par les inconduites sexuelles. Les signalements de comportements haineux dans l'armée ont explosé au cours de la dernière année.
L'ensemble de notre écosystème médiatique repose sur l'idée que davantage d'armes et de soldats constitue un bien fondamental. Avec la guerre en Ukraine et les menaces de Trump fournissant un prétexte commode, les grands médias canadiens se montrent ravis de célébrer l'énorme expansion militaire de Carney.

Après Kast au Chili, pourquoi l’extrême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?
L'élection à la présidence de José Antonio Kast au Chili, le 14 décembre dernier, le montre une fois de plus : il y a dans le camp de la gauche, chez les progressistes, une sorte de sidération, ou stupeur mêlée d'incompréhension, lorsque l'on en vient à réaliser soudain que l'extrême-droite fascisante peut, en ce premier quart du XXIème siècle, arriver au gouvernement et qui plus est y parvenir par les urnes. Que s'est-il donc passé —et plus particulièrement au Chili, mais pas seulement— pour que de telles tendances si régressives et inquiétantes finissent par s'imposer ?
Après tout, les secteurs populaires chiliens, dans le sillage du coup d'État militaire de 1973 et des politiques néolibérales du général Pinochet, ont bien goûté à la médecine dictatoriale et à ses cruautés et barbaries ! Comment expliquer qu'une partie d'entre eux ait, malgré tout en 2025, choisi d'élire à la tête de leur gouvernement, un fils de nazi non repenti devenu fasciste notoire ? Apparemment c'est à rien n'y comprendre, à moins d'oser s'interroger sur le passé récent et sur les politiques majoritaires menées par la gauche depuis les dernières décennies.
Il nous semble en effet important d'aller plus loin que ne le fait par exemple Christophe Ventura dans Le Monde diplomatique, qui après avoir fait un portrait très fouillé de la montée de l'extrême-droite et de toutes les récentes interventions impérialistes états-unienne en Amérique latine, ne se contente que de rapides allusions aux difficultés de la gauche latino-américaine ainsi qu'à « l'usure des gouvernements progressistes qui ont passé de longues années au pouvoir »(1) . Comme si les orientations politiques prises par la gauche ne jouaient pas un rôle décisif dans le portrait d'ensemble.
C'est la raison pour laquelle nous pensons nécessaire de revenir attentivement sur les points aveugles ou mieux dit sur les difficultés passées des forces progressistes du sous-continent qui en dépit de toutes leurs volontés déclarées n'ont pas su ou pu faire face aux grands défis politiques des dernières décennies. On ne le dira jamais assez, quand la droite-extrême prospère et ne cesse de gagner du terrain, au point de prendre pied dans plus un des gouvernements du monde, c'est parce que la gauche —dans ses courants majoritaires— n'a pas fait ce qu'elle aurait pu ou dû faire !
Il est vrai que nous vivons une époque particulièrement difficile à appréhender ; une époque faite d'inédits et de défis gigantesques, d'"inoui", diraient même certains(2) . Mais en même temps il s'agit d'une époque dans laquelle la gauche a continué à jouer un rôle de premier plan, accumulant au passage certes plus de défaites que de succès, mais lui ouvrant néanmoins la possibilité, en en faisant un bilan sans concession, de tracer quelques lignes directrices alternatives. Des lignes susceptibles d'orienter ses interventions futures autour d'un projet de transformation sociale correspondant à un authentique projet d'émancipation collectif.
D'où l'importance d'oser prendre le temps d'en débattre le plus librement qui soit, sans tabous, ni mises à l'index, sans complaisance non plus, en toute liberté ! Ne serait-ce que pour tenter ensemble d'y voir plus clair.
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Dans un capitalisme mondialisé, toujours et encore... la lutte de classes
Ce qui caractérise notre époque —dans le cadre d'un capitalisme chaque fois plus mondialisé, en pleine mutation et à la recherche d'un nouveau souffle—, c'est la combinaison inédite de multiples crises qui inter-agissent les unes avec les autres dont au premier chef la crise climatique ; le tout dopé par la présence de classes possédantes bourgeoises particulièrement prédatrices, mais dont les fractions dominantes sont désormais emportées par le désir insatiable de reconquérir tout ce qui avait été arraché par les classes populaires lors du cycle keynésien précédent, celui des Trentes glorieuses (1945-1975).
Alors qu'aujourd'hui la crise de profitabilité des entreprises ne cesse de s'approfondir malgré les espérances —non encore confirmées— d'une nouvelle révolution technologique menée autour de l'IA, jamais ce qu'il faut bien appeler "la lutte des classes" n'a été —dans les faits —aussi déterminante. Et cela, même si elle a été soigneusement invisibilisée par les élites dominantes, tout comme mise en berne par une partie de gauche, et qu'une série de phénomènes nouveaux d'atomisation sociale en brouillent l'indéniable présence.
Ce terme de luttes de classes, passé de mode, devrait pourtant redevenir central pour tous ceux et celles qui partagent l'idée d'une critique radicale du capitalisme, c'est-à-dire d'une critique qui s'emploie à prendre les choses à la racine. Car il nous offre des clefs décisives pour non seulement comprendre la période dans laquelle nous nous trouvons désormais plongés, mais aussi et surtout pour y définir, depuis la gauche, des stratégies d'intervention à la hauteur des défis rencontrés.
C'est en effet, à un formidable affrontement entre classes possédantes (détenant le capital) et classes populaires (ne détenant que le fruit de leur travail pour vivre ou survivre) auquel nous assistons depuis plusieurs décennies à l'échelle du monde. Un affrontement qui jusqu'à présent s'est soldé par une dégradation croissante des conditions d'existence matérielles comme culturelles des classes populaires.
On en retrouve les indices non seulement dans la montée foudroyante depuis une quarantaine d'années des inégalités économiques entre par exemple le 1% des plus riches et les 50% les plus pauvres(3) , mais aussi dans la dégradation accélérée partout au monde des rapports de force socio-politiques entre droite et gauche, en faveur de la droite extrême. Plus encore, on en retrouve la marque aujourd'hui au coeur de ces espaces d'informations et de communication constitués autour du web et de ses nouvelles technologies de l'information —dont l'IA— qui sont monopolisées par les GAFAM et devenues, par leur opacité même, chaque fois plus synonymes de contrôle et de dépossession sociale, politique et culturelle pour de larges secteurs de la population. Avec en prime sur ce terrain aujourd'hui si décisif, une gauche démunie et profondément déstabilisée.
Il reste que si les classes dominantes et leurs thuriféraires d'extrême-droite profitent de cette dynamique et agissent en conséquence, il faut reconnaitre qu'une grande partie de la gauche —en particulier celle marquée par ses a priori socio-démocrates ou socio-libéraux— ne voit pas les choses ainsi et surfe allégrement sur le déni. Comme si désormais ces confrontations de classes pourtant grandissantes ne comptaient plus vraiment !
Et même si certains autres courants à gauche ont su —comme une réaction légitime— radicaliser leur discours en pointant du doigt avec raison les oppressions de genre, raciales, ou encore décoloniales en les combinant aux prédations environnementales, rares sont ceux qui ont su les lier organiquement à la marche structurante du capitalisme mondialisé contemporain et à la nécessité de travailler à d'authentiques stratégies politiques d'émancipations qui pourraient en dépasser le cadre actuel, et nous pousser à transiter vers un autre monde possible, post-capitaliste. Car ce recul de l'anticapitalisme ainsi que des utopies transformatrices qui traditionnellement l'accompagnent, ont facilité cet émiettement des luttes qui, aujourd'hui se recoupent sans se lier et ne se rejoignent que pour cultiver leurs différences. Pourtant, en filigrane, la marche du capitalisme triomphant est ressentie, en particulier au sein des classes populaires comme un véritable et unique rouleau compresseur duquel la gauche a été incapable de les soustraire, quand elle n'en a pas été, plus ou moins la complice directe !
Résultats : il en découle pour la gauche, une formidable crise de la stratégie politique ; et en réaction, ont fini par fleurir dans de larges secteurs de la population —en particulier dans les secteurs populaires— des sentiments de cynisme grandissant, accompagnés de colères, de désorientation et de ressentiment, en somme "d'angoisses collectives nomades"(4) prêtes à se fixer sur n'importe quel bouc-émissaire dressé par l'extrême-droite à la vindicte publique. Avec toutes les conséquences néfastes que l'on sait. En ce sens, on peut dire que ces phénomènes délétères de raidissement social ou mieux dit encore de « néofascisation en cours » participent pleinement à ce qu'on pourrait appeler avec Ugo Palheta : "la cristallisation politique du désespoir".
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Au Chili : de la révolte de 2019 à l'élection de José Antonio Kast en 2025
C'est dans ce contexte mondial qu'il faut comprendre la victoire de José Antonio Kast lors des dernières élections présidentielles. Et au Chili, on peut en saisir d'autant plus facilement le côté paradoxal, que seulement six ans auparavant –en octobre 2019— s'y étaient exprimées dans la rue de puissantes volontés populaires de changement à l'encontre des legs autoritaires et inégalitaires laissés par la dictature ; legs auxquels le président de droite d'alors Sebastian Piñera, tout comme les différents gouvernements de la Concertation (oscillant au fil des ans entre le centre-droit et le centre-gauche) n'avaient pas vraiment osé ou voulu s'attaquer.
En fait, il s'est agi d'un authentique soulèvement populaire qui s'est déclenché de manière inattendue à l'occasion d'une hausse annoncée du prix du métro de 30 pesos, et qui a pris la forme dès le 19 octobre 2019 de gestes massifs de désobéissance civile et de manifestations gigantesques qui furent —couvre-feux et État d'urgence à l'appui— violemment réprimées : 31 morts, 3748 blessés (dont 427 de lésions oculaires) et près de 20 000 personnes arrêtées. Elles ne prirent cependant fin qu'un mois plus tard et qu'à la suite d'un accord passé entre partis politiques « pour la paix sociale et la nouvelle constitution », tant il semblait –comme l'évoquait le slogan repris par tous les manifestants— que « ce n'est pas 30 pesos, mais trente ans » d'abus avec lesquels il fallait finir.
De quoi révéler l'ampleur des frustrations collectives vécues depuis au moins trois décennies par de larges secteurs de la population chilienne ! Car après le départ du général Pinochet en 1990 et la mise en place de la transition démocratique, de profondes inégalités économiques et sociales se sont creusées au Chili, contribuant à faire de ce dernier, le pays le plus inégalitaire de l'OCDE. Et il s'est installé un régime –largement cautionné par la Concertation— où, pour le bénéfice des plus riches, les systèmes de santé, d'éducation, de retraites et de gestion de l'eau, ont été complètement ou en grande partie privatisés, objets de profits et d'enrichissement démesurés. Le tout garanti –il faut le souligner— par une constitution mise en place en 1980 par le général Pinochet et dont aucun des principes essentiels n'avaient pu être modifiés depuis par les cinq gouvernements de la concertation. Institutionnalisant l'existence d'un État autoritaire ainsi qu'un fossé infranchissable entre la classe politique et la société civile ; laissant ainsi la société entière à la merci d'une série de verrous constitutionnels anti-démocratiques particulièrement efficaces.
Il faut ajouter à ce sombre tableau d'autres éléments non négligeables. Au fil des dérèglements imposés par les diktats néolibéraux du libre marché capitaliste, on a vu au Chili surgir une série de nouveaux problèmes tout à la fois inédits et préoccupants : l'implantation de puissants groupes mafieux dans le sud compliquant la question des autonomies à accorder au peuple mapuche ; mais aussi la fuite en avant incontrôlée dans l'extractivisme minier se heurtant aux conséquences dramatiques du stress hydrique produit par les changements climatiques ; sans parler des difficultés à gérer sur le mode de l'hospitalité démocratique des flux migratoires stimulés par le tout au marché et la « continentalisation » néolibérale de l'économie latino-américaine.
Il y avait donc au Chili des années 2019-2022 —et couplé à bien des colères et frustrations collectives— un indéniable besoin de changement ; un besoin de changements structurels pensés –au sein de larges secteurs de la population— depuis des aspirations collectives à plus d'égalité sociale ainsi qu'à moins d'impunité vis-à-vis des exactions passées de l'ère Pinochet. Et cela, d'autant plus clairement que ce besoin de changement n'a cessé de s'exprimer les mois suivants, cette fois-ci dans les urnes, tant d'ailleurs au moment du plébiscite validant par un « oui » majoritaire la nécessité d'une Convention constitutionnelle (25 octobre 2020) que lors de l'élection des constituants (dont une forte majorité étaient de gauche) les 15-16 mai 2021, puis plus tard à l'occasion de l'élection du nouveau président de gauche, Gabriel Boric (11 mars 2022), avant d'être cependant abruptement stoppé le 4 septembre 2022... lorsque le projet de nouvelle constitution présenté par la gauche, fut refusé lors du plébiscite de sortie par une large majorité électorale.
Il faut préciser en effet que pendant cette crise, toute ces indéniables avancées de gauche se sont effectuées dans un contexte difficile où les forces de gauche –mouvements sociaux comme partis politiques— sont restés profondément divisées, notamment sur la stratégie à suivre, partagées entre les appels à radicaliser la lutte provenant des mouvements sociaux les plus actifs et déterminés (féministe, étudiant, autochtone), et les volontés des partis de gauche (et en particulier d'une grande partie du « Frente Amplio ») de parvenir coûte que coûte, au moment de la crise de 2019, à des compromis politiques avec le gouvernement de Sebastian Piñera, fussent-ils pris derrière des portes closes et sans validation démocratique préalable. Et cela, en grande partie par crainte d'une intervention des forces armées chiliennes, mais pas seulement, par manque aussi de liens étroits avec les forces vives du pays. Car c'est là une des caractéristiques des forces politiques de gauche de cette période, celle d'être peu enracinées dans les mouvements sociaux, et donc de ne pas être l'expression politique des revendications portées par ces mouvements.
Dès lors, il n'a pas émergé au sein des forces politiques chiliennes de gauche une stratégie politique radicale qui puisse entrainer la société, à la différence de ce qui s'était passé lors des processus constituants menés par Hugo Chavez, Rafaël Correa et Évo Morales, au Venezuela, en Équateur et en Bolivie lors de la première décennie des années 2 000, là où existaient autour de la présidence de chacun de ces pays, d'authentiques états-majors politiques de campagne. Et au Chili, cela s'est particulièrement aperçu, au moment de la mise en route de la Convention constitutionnelle, alors qu'une très grande majorité de constituants se situaient en termes de valeurs sociales et culturelles très à gauche de l'échiquier politique, mais sans pour autant disposer d'une perspective politique commune pour en permettre la réalisation effective, et donc pour parvenir à ce que le très avancé projet de constitution qu'ils avaient pu imaginer, puisse être validé majoritairement par la population et résister aux attaques de plus en plus systématiques et concertées de la droite(5) .
Bien plus, avec l'élection de Gabriel Boric à la présidence du Chili –un des protagonistes clé de l'accord de paix promu par les partis politiques au moment su soulèvement d'octobre 2019— s'est très vite imposée « de facto », depuis la présidence une approche politique social-démocrate voire social-libérale qui au-delà de quelques améliorations sociales non négligeables(6) , était loin de répondre à l'ensemble des mécontentements et aspirations au changements existant au sein des classes populaires et qui s'étaient si fortement exprimés en 2019.
Il est vrai que le nouveau président ne disposait pas de majorité de soutien, ni au sénat, ni à la chambre des députés, et qu'enfermé dans les limitations touchant à la Convention constitutionnelle –qu'il avait lui-même acceptées lorsqu'il était à la tête du Frente Amplio—, il n'a pu jouer aucun rôle décisif pour orienter les travaux de la convention constitutionnelle et leur offrir une perspective stratégique dotée de quelque chance de victoire. Il est vrai aussi que suite à la défaite du plébiscite du 4 septembre 2022, ses marges de manœuvre politique avaient considérablement diminué, et qu'il n'a pu par la suite mener à bien –dans le cadre d'un strict respect de toutes les règles du marché néolibéral(7) — que certaines réformes très ciblées qu'acceptaient de négocier les oppositions de droite (8), dont celles proposées par la communiste Jeannette Jara, celle-là même qui sera la candidate défaite des forces progressistes, contre José Antonio Kast, en décembre 2025.
Il est vrai surtout que le gouvernement Boric a choisi de rester corseté dans des limites institutionnelles qu'il n'a jamais voulu transgresser, notamment en n'appelant pas à des mobilisations sociales de grande ampleur contre les projets de la droite(9) .
Il est vrai enfin que le gouvernement Boric s'est vu –parfois à son corps défendant— participé activement au renforcement d'un Etat fort, avec sous sa présidence le maintien de l'état d'exception en territoire Mapuche, la poursuite vaille que vaille de la criminalisation des mouvements sociaux, et le renforcement du pouvoir des forces de répression, notamment pour pourchasser les immigrés sans papiers. En ce sens les manifestants, les éborgnés et les blessés de la révolte de 2019 pouvaient bien crier avec quelque raison : « Tout ça pour ça ? »
Résultats : loin d'apparaître comme ce président qui ouvrait à nouveau pour le Chili ces nouvelles avenues de liberté dont en 1973 avait parlé avant de mourir Salvador Allende, son gouvernement s'est bien vite retrouvé la cible facile des attaques orchestrées par la droite et la droite-extrême, devenant le responsable tout choisi des maux dont pouvait pâtir le pays. Laissant à l'extrême droite en général, et à Kast en particulier, le champ nécessaire pour surfer sur ces mécontentement latents et se présenter comme le candidat... paradoxalement... du changement véritable.
Les résultats électoraux du deuxième tour des élections présidentielles du 14 décembre 2025, nous donnent cependant une image plus précise de ce qui s'est vraiment joué dans les urnes, et par conséquent comprendre quelques-uns des raisons de fond qui peuvent rendre compte du succès de l'extrême-droite au Chili de 2025.
Même si au sein des grandes villes, José Antonio Kast est largement majoritaire dans les quartiers chics des grandes agglomérations (jusqu'à 90% !), il l'emporte également et largement dans le centre/sud agricole du pays ainsi que dans les régions de la frontière nord. Et cela, grâce au report de voix de Parisi, le candidat populiste du Parti des gens, qui a obtenu près de 20% des voix au premier tour. Le contraste est saisissant : dans les grands centres urbains, comme Santiago et Valparaiso, les frontières sociales sont globalement respectées : quartiers riches pour Kast et quartiers populaires pour Jara. Ce sont d'ailleurs les villes où les mobilisations ont été fortes en 2019, y compris avant cette année décisive, ce qui peut expliquer ce réflexe de classe. Par contre dans les campagnes, les villes moyennes et les petites villes, le vote populaire a été gagné par Kast, en particulier dans les zones à faibles revenus.
On peut donc se demander : pourquoi la gauche a-t-elle perdu dans ces régions le vote populaire ?
Au-delà bien entendu du puissant pouvoir de nuisance médiatique d'une extrême-droite en pleine ascension partout en Amérique latine, il y a sans doute deux grandes séries de raisons politiques que l'on pourrait avancer. La première renvoie à l'alignement progressif d'une bonne partie de la gauche derrière l'idéologie néolibérale, ou au mieux derrière le choix d'un keynésianisme « allégé ». Il n'y a pas (ou plus ?) au sein des forces de gauche majoritaires, ainsi par exemple que pouvait le symboliser l'Unité populaire de Salvador Allende, de projet de rupture, d'utopie mobilisatrice, de véritables alternatives politiques. Un projet de rupture qui parce que mobilisant en particulier les classes populaires, aurait pu contrecarrer ces sentiments collectifs de peur si fortement exacerbés et manipulés par la droite extrême. Il n'y a donc plus de projet de rupture tout à la fois mobilisant et rassurant, à tel point d'ailleurs qu'une bonne partie de la gauche chilienne en est venue à reprendre peu ou prou le discours sécuritaire de la droite : sur l'immigration, l'insécurité urbaine, la nation chilienne, etc. Or on l'imagine bien, si on a le choix et si l'on reste perméable aux campagnes de peur habilement menées par la droite extrême, il va sembler préférable d'opter pour l'original –le projet de la droite—, plutôt que pour la pâle copie de la gauche.
La deuxième série de raisons en découle et renvoie à une illusion –bien souvent véhiculée par la gauche— concernant le rôle de l'État, de ses institutions et de la démocratie parlementaire. La gauche, exception faite de la gauche radicale, continue à croire en la neutralité d'un État ; un État qui ne serait qu'accaparé par une poignée de « profiteurs », et qu'on pourrait rendre à sa nature originelle, simplement en en changeant le personnel ou en se contentant de quelques réformes constitutionnelles ou institutionnelle mineures. Il n'y a donc pas (ou plus ?) de compréhension de la nature de classe de la société et de ses implacables effets sur l'État qui nécessiterait donc des transformations majeures pour pouvoir être véritablement remis au service des intérêts les plus fondamentaux des classes populaires. Résultats : les quelques réformes que le gouvernement de Boric a pu négocier avec l'opposition n'ont pas eu la vertu mobilisatrice attendue, ni non plus ont été perçues comme ayant provoqué d'authentiques améliorations des conditions d'existence des classes populaires, permis de les rassurer sur l'avenir.
Il reste enfin un autre élément clef : la non-compréhension véritable du projet politique auquel les forces de gauche sont désormais confrontées. Car aujourd'hui, ce n'est généralement pas la droite traditionnelle qui revient au pouvoir mais une aile bien plus radicale de la bourgeoisie qui prend le dessus, avant tout en raison de la crise mondiale dont nous avons parlé. Une fraction de plus en plus importante de la bourgeoisie estime ainsi que, pour redresser le taux de profit, il n'est plus possible de recourir aux moyens classiques comme on en trouve à foison dans l'histoire passée : l'expansion géographique, la colonisation, ou même la révolution technologique promise avec l'informatique (et maintenant l'IA), mais qui n'a pas réussi à nous faire entrer dans une nouvelle vague d'expansion.
Elle doit donc chercher d'autres moyens : reprendre tout ce qu'elle a lâché pendant le XXème siècle. Pour cela, elle a besoin d'un État fort avec des dirigeants forts. La démocratie devient un obstacle à ce projet, et la violence d'Etat se meut en norme du pouvoir...avec des lois de plus en plus répressives, la criminalisation des mouvements sociaux, la guerre, etc.
On le voit bien dorénavant : quand la gauche est parvenu à se hisser au gouvernement avec des ambitions progressistes (au sens qu'elle souhaite donner de nouveaux droits aux classes populaires), et quand finalement elle recule au point de refuser d'entendre leurs doléances les plus claires, voire de s'affronter aux mouvements sociaux les plus avancés, la réaction de la bourgeoisie est nette : elle utilise ce moment politique pour reprendre la main. C'est ce qui s'est passé en Équateur avec Daniel Noboa, au Brésil avec Jaïr Bolsonaro, au Pérou avec le limogeage de Pédro Castillo, en Argentine avec Javier Milei, et maintenant au Chili avec José Antonio Kast. La droite extrême se nourrit des reculs de la gauche, et particulièrement quand cette dernière a pu arriver au gouvernement.
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Au-delà du Chili, l'exemple de l'Amérique latine.
Peut-être vaut-il la peine ici –pour mieux comprendre ce qui est en jeu— de ne pas en rester au seul cas du Chili, et revenir à l'histoire plus large de la gauche du sous-continent, en rappelant quelques-uns des traits socio-politiques spécifiques qui ont façonné les forces progressistes latino-américaines lors de ce premier quart du 21ième siècle.
Depuis 1998 et la victoire d'Hugo Chávez à l'élection présidentielle vénézuélienne, l'Amérique latine a connu des gouvernements de gauche dirigés la plupart du temps par des partis d'un type nouveau. Il faut dire que dans le sillage de vagues de révoltes et de mobilisations populaires anti-néolibérales, la rupture avec un lourd passé —qu'il soit social-démocrate ou stalinien(10) — a favorisé l'émergence de nouvelles formes partidaires, bien différentes de celles que l'on connaissait traditionnellement : des formes plus inclusives et diversifiées, mais aussi globalement plus lâches et floues en termes d'orientation programmatique. On peut citer à ce propos, le Parti des travailleurs du Brésil fondé autour d'une fusion entre syndicalistes (comme Lula), groupes d'extrême-gauche, militants politiques divers et religieux catholiques de la théologie de la libération. C'est aussi le cas du MVR vénézuélien (Mouvement pour la Cinquième République) créé quelques mois avant la victoire de son dirigeant Hugo Chávez, ou même du MAS en Bolivie, fusion de petits courants politiques et de mouvements sociaux en lutte, notamment paysans et indigènes. C'est encore le cas avec Alianza País en Équateur dirigé par Rafael Correa. On pourrait continuer cette énumération en rappelant l'exemple de Morena au Mexique, et bien sûr du Frente Amplio au Chili, etc.
C'est donc, dans un contexte de fortes luttes sociales anti-néolibérales et parfois « anti corruption » (comme au Venezuela ou au Mexique), mais combiné à une restructuration de l'offre politique autour du refus des vieux partis et de la promesse « plus ou moins floue » d'un nouvel État plus démocratique, qu'il faut comprendre la victoire de ces candidats de gauche charismatiques dans la première décennie des années 2000, tout comme leur volonté de rompre avec, comme disait Rafaël Correa, « la grande nuit néolibérale ». Il y a cependant un autre élément à prendre en compte : le fait qu'à cette époque ces vastes mobilisations sociales n'étaient pas défensives mais étaient portées par une véritable volonté de changement (un autre monde est possible !) et visaient à obtenir de nouveaux droits, politiques et sociaux. Comme le note Modonesi, ou encore Edgardo Lander pour le Venezuela(11) , les progressismes latino-américains « étaient étroitement liés aux classes subalternes et à leurs aspirations ».
Pourtant –mis à part le cas du Mexique, de la Colombie et pour l'instant de celui du Brésil qui malgré l'épisode Bolsonaro a vu le retour in extrémis de Lula— la droite est revenue au pouvoir, notamment avec Javier Milei en Argentine, Noboa en Équateur, Kast au Chili ou Rodrigo Paz Pereira en Bolivie. Quant au Venezuela, au-delà même du kidnapping du président Maduro et de son épouse par les forces US et les tractations qui ont suivi avec une aile plus docile de la mouvance maduriste, le pouvoir sur place reste aux mains d'une petite fraction de possédants et de militaires qui se sont enrichis de leur proximité avec le pouvoir politique et ses ramifications, et n'hésitent pas à réprimer la population.
Or ce renversement de situation s'est produit indépendamment des orientations de départ de ces gouvernements de gauche, qu'ils soient considérés comme radicaux, comme au Venezuela ou en Bolivie, ou simplement de tendance social-démocrate comme au Brésil ou en Argentine. En fait, qu'y a-t-il de commun entre un gouvernement Kirchner en Argentine, le régime de Chávez, celui de Boric au Chili ou les présidences de Lula au Brésil ? Peu de choses, sinon la volonté de mieux répartir les richesses. Mise à part cela, les orientations des uns et des autres divergent, oscillant entre une volonté de rompre avec le passé comme au Venezuela et celle de composer avec ce dernier comme en Argentine. Pourtant l'effondrement des partis de gauche est, sous des formes diverses, manifeste, partout ou presque. Comment alors en expliquer les raisons ?
En fait, il faut se rappeler que ces gouvernements de gauche qui ont gagné les élections sur la base de mobilisations populaires et d'un refus très majoritaire du néolibéralisme, se sont vite retrouvés –une fois au pouvoir— à s'opposer, d'une manière ou d'une autre à ces revendications populaires et anti-néolibérales. On peut prendre l'exemple de l'Équateur de Correa qui, une fois passés les premiers élans de la révolution citoyenne, a criminalisé les mouvements sociaux allant jusqu'à interdire un syndicat enseignant et à saisir les biens de la Conaï. On peut penser aussi à celui du Venezuela qui n'a pas hésité à faire scissionner le mouvement syndical de manière à créer de toute pièce un interlocuteur syndical exclusif et plus facilement manipulable. Et on retrouve la même logique dans le cas de la route de Tipnis en Bolivie dont la décision de la faire traverser un parc national s'est faite contre l'avis des populations concernées.
De manière globale, ces gouvernements de gauche se sont pliés aux exigences de la mondialisation néolibérale. Ils se sont rapidement ralliés, à quelques nuances près, aux politiques extractivistes menées ailleurs par la droite. Dans la dernière période de leur existence, ils ont tous privilégié un développement primaire dirigé vers l'exportation, et cela malgré les dégâts environnementaux et sociaux qui en sont toujours la conséquence. En Bolivie, au-delà de l'échec de l'exploitation du lithium, ces politiques ont favorisé la production agricole et l'élevage intensifs destinés à l'exportation, mais au détriment d'une déforestation massive. En Équateur, après avoir tenté une politique audacieuse pour restreindre la production pétrolière, le gouvernement Correa a finalement décidé de fournir des concessions aux compagnies pétrolières et a criminalisé, voire interdit, des ONGs qui contestaient cette décision. Il a aussi développé l'exploitation des gisements de minerais, dont l'or, avec les méthodes extractives traditionnelles conduisant à la contamination des sols. Le Venezuela a créé des Zones Economiques Spéciales, dont la plus remarquable est l'Arc Minier de l'Orénoque, où tousles droits sociaux et environnementaux sont désormais restreints, voire abolis.
Ces régimes progressistes sont en outre revenus sur leurs engagements de départ, concernant l'utilisation de ces nouveaux droits politiques et sociaux qui avaient été accordés, que ce soit en ne consultant plus les populations concernées par un projet économique d'ampleur comme en Bolivie, ou encore en instaurant la restriction du droit de grève comme en Equateur, ou en n'appliquant pas le nouveau code du travail comme au Venezuela.
Quant à la revitalisation d'une « citoyenneté active » vécue à travers des mobilisations sociales de grande ampleur et dont l'arrivée au gouvernement de la gauche avait été le symptôme, elle a vite été réduite à une simple « citoyenneté électorale formelle », dépossédant « de facto » la population de sa capacité d'agir sur les évènements et d'améliorer son futur. Ce qui en retour a créé un fort ressentiment, et pas uniquement contre les élites en général, mais contre les partis de gauche qui paraissaient avoir trahis leurs espoirs initiaux. Dans tous ces pays, il y a eu un moment où le cours des choses a basculé et où le régime a commencé à s'opposer à une partie grandissante de sa base sociale
Bien sûr, mettre le doigt sur certaines des politiques progressistes et leurs indéniables effets contre-productifs, ne veut pas dire qu'il ne faut pas prendre en compte les facteurs dits « exogènes », c'est-à-dire ceux qui ne dépendent pas directement des gouvernements élus. Dans un monde néolibéral et dans des économies largement dépendantes, comme le sont les économies latino-américaines, ils pèsent lourds. On le sait et on le voit bien avec les méthodes de blocus utilisées contre Cuba et le Venezuela : les armes de l'impérialisme sont efficaces, et il ne s'agit pas de nier leur importance.
Mais en dehors des facteurs « exogènes » il y a aussi des choix politiques dits « endogènes », et par conséquent des marges de manœuvre possible sur lesquelles on peut jouer, si on peut dire, « de l'intérieur ». Par exemple, la décision d'orienter le développement autour de politiques extractivistes renforce la dépendance au marché mondial. Le cas du pétrole est éclairant. Quand le baril dépassait les 100 dollars, les pays producteurs, dont le Venezuela, ont construits leurs politiques sociales grâce à cette rente pétrolière. Mais dès 2014, avec la baisse rapide du prix du baril (qui a chuté à 40 dollars), non seulement la rente a fortement diminué, mais les coûts d'exploitation ont fini par dépasser les revenus, ce qui a obligé à réduire voire à supprimer la politique de redistribution des profits pétroliers en direction des services publics et des catégories sociales les plus pauvres. Cette baisse a aussi accéléré les politiques extractivistes qui ont cherché d'autres sources de rente, que ce soit l'or, le gaz, le lithium mais aussi l'agriculture et l'élevage intensifs dévolus aux exportations.
Et il n'y a pas que dans le champ économique où l'on peut disposer de marges de manœuvre appréciables. On en retrouve aussi dans le champ politique. D'autant plus si on se rappelle que, pour les forces de gauche, la politique n'est pas l'art du possible, mais bien plutôt l'art de rendre les choses possibles(12) . Aussi si la gauche prétend prendre à cœur les intérêts des classes populaires, elle ne peut que s'employer à d'ores et déjà rendre ces dernières partie prenante de ce nouveau pouvoir qu'elle commence à occuper dans la sphère gouvernementale et tente de reconstruire partout ailleurs. Or quand les masses populaires mobilisées se voient dépossédées du pouvoir politique qui devrait leur revenir au profit d'une élite institutionnalisée, cela favorise non seulement la dépolitisation, mais aussi un profond ressentiment. Et dans la plupart de ces récentes expériences gouvernementales de gauche, on a noté l'existence d'une « séparation » lourde de conséquences entre les « agissants » qui sont au pouvoir et « les spectateurs » de l'action gouvernementale. Une première séparation qui se redouble d'une seconde existant entre ceux qui subissent le chaos économique, l'incertitude du lendemain et ceux qui ont des privilèges de fonction (aussi bien en termes économiques que de par leur situation de pouvoir) et qui éventuellement profiteront de la corruption.
Dans tous les pays dirigés pendant un temps par des gouvernements progressistes, cette addiction au pouvoir se doublant d'avantages matériels a permis la consolidation de couches économiques issues du pouvoir qui bradent leurs aspirations initiales contre un confort bourgeois. C'est le cas de « la bolibourgeoisie(13) » au Venezuela, de la couche issue des populations indigènes happées par les institutions en Bolivie, du nouveau patronat constitué grâce à la politique développementiste de Correa en Équateur. Et comme le dit un proverbe, « il est plus facile de changer d'opinion que de façon de vivre », ces couches sociales, en se consolidant, se heurtent frontalement aux aspirations populaires de justice sociale ainsi qu'à leur volonté nouvelle de participer aux affaires politiques de la cité.
Ce détournement, ou peut-être mieux dit, ce désarmement des mobilisations populaires en ce premier quart du XXIème siècle n'a pas lieu à n'importe quel moment. Il s'inscrit dans le sillage de la crise de 2008 et de l'incapacité de la bourgeoisie internationale à stabiliser le monde selon ses intérêts bien comptés. Et il opère au même moment où dans un contexte de guerre commerciale ouverte avec la Chine, une fraction de cette classe dominante s'est radicalisée et lorgne ouvertement vers l'extrême-droite, seule option politique susceptible, selon elle, de consolider sa place dans le nouvel ordre mondial. C'est dans ce contexte précis... de radicalisation à droite et de déception envers les forces de gauche, que l'extrême droite (où des partis de droite traditionnels en cours de radicalisation) prend la direction des affaires et balaye une gauche perçue comme trahissant ses mandants.
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Conclusion
On le voit, il vaut la peine de reprendre le fil de l'histoire récente. D'autant plus que celle-ci a été en Amérique latine particulièrement riche, certes d'échecs patents, mais aussi de promesses et d'initiatives audacieuses dont il ne faut savoir rappeler les élans prometteurs. Pour ne pas oublier, et surtout pour chercher à comprendre là où le fil s'est brisé ainsi que pour en renouer les morceaux épars, reprendre la lutte là où elle s'est affaissée, ou a échoué.
Le Chili nous rappelle bien cette trajectoire, toujours à reprendre à partir des luttes collectives qui se nouent ici et maintenant. Après 17 ans d'une dictature de sécurité nationale (1973-1990), combinant néolibéralisme débridé et répression sanguinaire, le peuple chilien était parvenu -grâce notamment aux grandes protestas populaires des années 83-86— à retrouver le chemin de la démocratie formelle, à ré-ouvrir des espaces démocratiques, certes encore étroitement contrôlés par des militaires, mais qui tout de même laissaient entrevoir pour les classes populaires un avenir ouvert sur bien des possibles.
Mais c'était sans compter sur la cage de fer du capitalisme néolibéral et sur les politiques des partis de centre-droit-centre gauche qui se sont depuis succédées au Chili et ont mis de côté la lutte au capitalisme néo-libéral, faisant du statu-quo leur vade mecum. La rébellion populaire de 2019 impulsée par les mouvements sociaux les plus dynamiques (féministe, étudiant, autochtone, écologiste, etc.) a soudainement ré-ouvert le jeu. Mais faute d'avoir pu offrir un débouché politique digne de ce nom à toutes ces aspirations populaires, la gauche politique chilienne s'est retrouvée finalement à la remorque des événements, sur la défensive, quand ce n'est pas en partie défaite. Alors qu'au même moment la droite et la droite-extrême parvenaient à s'imposer chaque fois plus auprès de larges secteurs de la population, y compris populaires.
Ce constat propre au Chili n'est pas unique. Dans tous les pays dirigés par un gouvernement de gauche, en Amérique latine et évoqués ici, ce renversement de perspective a été total. Soit parce qu'il a été suscité par des élections perdues, comme en Équateur, en Argentine, en Bolivie, soit parce qu'il a été promu de l'intérieur comme au Venezuela avec le triomphe d'une « bolibourgeoisie » directement issue du pouvoir politique de gauche.
On pourrait en déduire –bien superficiellement— que la défaite est alors inéluctable, surtout si elle se trouve liée à une offensive extérieure menée directement ou indirectement par l'impérialisme US. Mais ce serait admettre –à l'encontre de bien des leçons du passé— que tout projet de transformation sociale populaire est impossible du moment qu'il est soumis à la présence de facto d'une tutelle impérialiste(14).
On peut à l'inverse, opter pour cet « autre monde possible » à l'horizon duquel se déploient toujours les luttes sociales et l'action politique de gauche. Et depuis cette perspective, on peut oser revenir à l'histoire et s'engager à regarder de plus près les mesures réellement prises par ces gouvernements progressistes latino-américains, les bifurcations et les choix politiques qu'ils ont opérés, la réalité de la participation populaire qu'ils ont favorisée ainsi que la prise en compte ou non des divergences qu'ils sont eues avec les mouvements sociaux. Le tout bien sûr, en tenant compte des rapports de force existant, des pressions des marchés financiers ou encore de l'agressivité de l'impérialisme US. À la manière de cette « mémoire du futur » mise à l'honneur par les féministes chiliennes, et qui cherche à combiner d'un même élan, l'héritage du passé et la préoccupation soucieuse du futur.
C'est cette deuxième voie qui est porteuse d'espoir et qui seule pourra nous faire retrouver le chemin des victoires.
Patrick Guillaudat
Pierre Mouterde
Paris/Québec, le 2 février 2026
Notes
1. Voir : M. Trump, pirate des caraïbes, Le Monde diplomatique, janvier 2026.
2. Voir ce propos dans Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026, les interventions d'Alain Deneault, p. 17/18
3. Voir https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=World+Inequality+Lab+%28WIL, le rapport sur les inégalités mondiales du World Inequality Lab (WIL). Quelques données en ressortent : 75% de la richesse mondiale appartient aux 10% les plus riches de la planète, pendant qu'il ne reste que 2% de cette dernière à la moitié la plus pauvre de l'humanité. « Dans le monde, plus de la moitié (53%) des salaires, primes, dividendes et autres gains en capital est allée en 2025 dans les poches des 10% les plus riches. Les 40% de la population suivante ont eu droit à 38% du total du revenu. La part qui est revenue à la moitié de la population la plus pauvre n'a été que de 8%. Un Occidental (Europe, USA) continue de gagner en moyenne, à parité du pouvoir d'achat, 3 fois plus qu'en Amérique latine, 6 fois plus qu'en Asie du sud et 12 fois plus qu'en Afrique subsaharienne.
4. Ces angoisses ne trouvant pas de représentations adéquates pour faire face aux dangers pressentis, se sont donc peu à peu transmuées en ces angoisses indéterminées et sans objet (dont parle la psychanalyse, voir Freud, Reich, Fromm, etc.), toutes prêtes à se fixer sur n'importe quel objet de substitution, faisant ainsi naître ce qu'on pourrait appeler des « angoisses nomades », devenant ainsi des "angoisses contre-productives et paralysantes" en termes de projet émancipateur.
5. Ces constituants sont parvenus à élaborer une constitution –sur papier— en tous points avancée : institutionnalisant la parité homme/femme et reconnaissant le droit à l'avortement, formalisant le retour de l'État social (gratuité de la santé et de l'éducation) comme le principe de la pluri-nationalité ou encore de l'autonomie des régions, intégrant au passage non seulement de nettes préoccupations écologiques, mais encore plusieurs notables mécanismes de démocratie participative. Faisant même miroiter les promesses d'une incontestable révolution constitutionnelle !Voir à ce propos l'ouvrage de Pierre Dardot La Mémoire du Futur, Chili 2019-2022. Révélateur cependant : cet auteur va –en conclusion de ce livre et loin de toute compréhension stratégique des rapports de force en présence- se contenter de valoriser le projet de constitution concocté par la gauche, ce qu'il dénomme d'une belle formule empruntée au mouvement féministe chilien, « la mémoire du futur ». Mais sans jamais vraiment s'attarder –autrement que pour noter les manœuvres déloyales de la droite— aux raisons politiques de fond qui pourraient expliquer le rejet par la population de ce projet de constitution. Par exemple en se référant aux stratégies mises en place par le gouvernement de Gabriel Boric, la gauche et les mouvements sociaux ainsi qu'à leurs possibles erreurs ou maladresses, ou encore en analysant les rapports de force réellement existants entre les forces de droite montantes, la très puissante oligarchie économique, et l'ensemble des classes populaires chiliennes.
6. Voir le bilan qu'en a fait Gabriel Boric à la fin 2025 : amélioration des pensions des personnes âgées (avec réforme du système prévisionel permettant, en plus d'un apport de l'Etat et des salariés, une cotisation de 7% des employeurs) ; une augmentation du salaire minimum ; un remboursement progressif de la dette due par l'Etat aux professeurs ; un plan de soutien au logement social ; la baisse de 44 à 42 heures de la journée de travail.
7. Voir à ce propos la nomination de Mario Marcel Culell en tant que ministre des finances, alors qu'il a été ancien directeur du Budget sous Frei et Lagos, puis Président de la Banque centrale du Chili nommé par Bachelet puis reconduit par Pinera.
8. Il faut noter que tous les projets de lois sociales (notamment sur la réduction du temps de travail ou la réforme des retraites) ou à portée écologique (contrôle de l'eau, etc.) ont été à chaque fois soit repoussés, soit largement rognés par le Sénat et l'Assemblée Nationale, tous deux dominés par les forces d'opposition.
9. C'est là une différence avec le Président de gauche Gustavo Petro de Colombie qui, bien que ne disposant pas d'une majorité parlementaire, a appelé la population à descendre dans la rue pour défendre sa réforme du travail ; ce qui a lui a permis de gagner.
10. C'est le parti social-démocrate vénézuélien de Carlos Andres Perez qui fut responsable des massacres de population connus comme étant ceux du Caracazo au Venezuela en 1989, et qui en mina définitivement la légitimité. Et dans le sillage de la chute du mur de Berlin, tous les partis latino-américains liés à l'ex URSS ou d'obédience stalinienne perdirent une grand part de leur traditionnel crédit.
11. Voir aussi la citation de Edgardo Lander reprise dans notre ouvrage, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d'un processus de changement social, Montréal, M Éditeur, 2012 (p. 131) : « le changement le plus important qui s'est donné au Venezuela tout au long de ces années, ce sont les transformations de la culture politique et les processus d'inclusion, l'incorporation comme sujets de l'action politique et organisatrice des majorités pauvres du pays qui se trouvaient exclues ».
12. Voir la formule de Walter Benjamin : « Désormais la politique prime l'histoire ».
13. Voir notre ouvrage, Les couleurs de la révolution, la gauche à l'épreuve du pouvoir, Venezuela, Équateur, Bolivie, un bilan à travers l'histoire, Paris Syllepse, 2022 (p. 140/141).
14. C'est la conclusion logique sur laquelle devrait déboucher tous les « campistes », qu'ils soutiennent Maduro du Venezuela ou Ortega du Nicaragua, ou qu'ils soient les inébranlables afficionados de l'équatorien Correa ou du bolivien Morales. Ne considèrent-ils pas leurs échecs comme le résultat d'un « complot impérialiste » ?
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