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Nouvel avis de la Cour Internationale de Justice : le droit de grève est protégé par le droit international
21 mai 2026. La Cour internationale de justice (CIJ) a rendu un avis consultatif historique confirmant que le droit de grève est protégé par la convention n° 87 de l'OIT sur la liberté syndicale. Une victoire majeure pour les travailleuses et travailleurs du monde entier, qui vient récompenser un combat de plus de dix ans mené par IndustriALL Global Union et d'autres syndicats mondiaux.
27 mai 2026 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/societe/syndicats/nouvel-avis-de-la-cij-le-droit-de-greve-est-protege-par-le-droit-international.html
Aux côtés de la Confédération Syndicale Internationale (CSI) et d'autres syndicats mondiaux, IndustriALL agit en première ligne pour défendre ce droit depuis 2012, date à laquelle les représentants des employeurs à l'OIT ont commencé à remettre en question l'interprétation de longue date selon laquelle la convention n° 87 protégeait le droit de grève. En février 2015, IndustriALL s'est joint à une journée mondiale d'action dans plus de 60 pays, exhortant les gouvernements à défendre le droit de grève. Des années d'impasse ont suivi, marquées par le refus des employeurs de s'engager sur des affaires de liberté syndicale impliquant le droit de grève.
En novembre 2023, au terme de près de dix années de pressions continues de la part des représentants des travailleuses et travailleurs, le Conseil d'administration du BIT a pris la décision sans précédent de renvoyer la question devant la CIJ. IndustriALL a réagi en mobilisant ses affiliés et en lançant une pétition mondiale, précisant que le droit de grève n'est pas un privilège négociable. C'est un pilier fondamental de la liberté syndicale.
L'avis rendu aujourd'hui par la CIJ tranche le litige en faveur des travailleuses et travailleurs. Dénués d'effet obligatoire, les avis consultatifs de la CIJ n'en possèdent pas moins une grande autorité morale. Ratifiée par 158 pays, la convention n° 87 est intégrée dans les normes du travail des Nations Unies, les Principes directeurs de l'OCDE et les accords commerciaux internationaux. L'avis rendu a donc des implications considérables pour le droit du travail et les relations industrielles à l'échelle mondiale.
Atle Hoie, secrétaire général d'IndustriALL, a commenté :
« Nous n'avons jamais douté de cette issue, mais cet avis est tout de même un grand soulagement. Il confirme, une fois pour toutes, que le droit de grève est protégé par la convention n° 87 de l'OIT. C'est un grand jour pour le monde du travail. »
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Déclaration du Syndicat des travailleurs de la Compagnie des bus de Téhéran et de sa banlieue après 82 jours de coupure des communications
Sur les conséquences dévastatrices de la guerre récente et la voie vers la libération de l'emprise de la guerre et de la répression
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/31/declaration-du-syndicat-des-travailleurs-de-la-compagnie-des-bus-de-teheran-et-de-sa-banlieue-apres-82-jours-de-coupure-des-communications/?jetpack_skip_subscription_popup
Une guerre dévastatrice a complètement bouleversé nos vies et nos luttes, à tous les égards. Des bombardements incessants menés par les États-Unis et Israël – qui ont clairement montré à tout le monde que les « frappes de précision », « l'aide militaire » et les « interventions humanitaires » n'étaient rien d'autre qu'une tromperie honteuse et destructrice à la présence des forces de sécurité et des forces répressives du Basij à chaque coin de rue. Cela a généré une peur, une anxiété et une panique généralisées parmi la population, tant à cause des bombardements que des répressions sécuritaires sévères, aggravées par une inflation galopante et la coupure inacceptable d'Internet par le gouvernement, qui a perturbé le travail et la vie de millions de personnes. Cela a privé la grande majorité de la population, ainsi que les organisations indépendantes, y compris notre Syndicat, de la capacité de communiquer et de s'exprimer publiquement.
Depuis des années, le Syndicat mettait en garde contre la guerre, les politiques bellicistes et les sanctions économiques qui ont appauvri et privé davantage la classe ouvrière, tout en renforçant et en enrichissant les détenteurs du pouvoir et de la richesse. Tant au cours des mois qui ont précédé la récente guerre que pendant les douze jours qu'elle a duré, nous avons souligné à maintes reprises que les premières victimes de la guerre ne sont pas ceux qui détiennent le pouvoir, mais les travailleurs et les masses défavorisées et opprimées. Comme nous l'avons toujours souligné, nous condamnons fermement les attaques militaires menées par les États-Unis et Israël sur le territoire iranien, le massacre de civils et les destructions massives infligées aux infrastructures, aux usines, aux habitations, aux hôpitaux et aux écoles.
À la suite du soulèvement de janvier dans notre pays, nous avons déclaré que les massacres et les exécutions actuelles au sein de la société iranienne, vaste, consciente et diversifiée, non seulement ne parviendront pas à freiner les manifestations et le mécontentement social profondément enraciné, mais intensifieront également l'ampleur de la colère publique. Nous avons souligné que le renforcement et la poursuite de la lutte des classes et des mouvements sociaux en quête de justice, de liberté et d'égalité constituent la seule voie vers la libération pour nous, travailleurs, et pour le peuple iranien, travailleur et opprimé – et non l'intervention militaire des États-Unis, d'Israël ou d'autres gouvernements étrangers avides de pouvoir, ainsi que de leurs forces et partisans affiliés.
Cette guerre a non seulement coûté la vie à des milliers d'innocents, mais elle a également pris pour cible des habitations, des hôpitaux, des écoles et des infrastructures, y compris les industries vitales du pays, entraînant la destruction directe ou indirecte de millions d'emplois ou les rendant encore plus précaires et instables qu'auparavant. Les coups portés par cette guerre, en particulier à la classe ouvrière, aux populations défavorisées d'Iran, à nos mouvements et à notre capacité d'organisation, ne peuvent être facilement réparés, mais ils n'arrêteront pas la lutte des mouvements en quête de justice.
Le capitalisme au pouvoir dans notre pays et le capitalisme mondial n'accordent aucune valeur à nos vies et à notre avenir. S'ils appellent aujourd'hui à la fin de cette guerre impérialiste et dévastatrice, c'est uniquement du point de vue de leurs propres intérêts à long terme, de la pression de l'opinion publique, de la forte hausse des prix du pétrole et du gaz, de la pénurie d'autres biens essentiels et du risque d'une récession économique mondiale – et non par souci du sort de plus de 90 millions de personnes vivant en Iran et de millions d'autres dans toute la région qui ont été victimes de cette guerre et de son atmosphère militariste et répressive.
Le déclenchement de la guerre récente a également fourni à la République islamique un prétexte pour exécuter de nombreux prisonniers politiques lors de soi-disant procès accélérés, allant même au-delà du cadre de ses propres lois et règlements. En conséquence, des dizaines de personnes ont été exécutées en très peu de temps et des milliers d'autres ont été arrêtées sur la base d'accusations sans fondement, ce qui a encore aggravé le climat étouffant de répression qui règne dans tout le pays.
Cette guerre et toutes les politiques bellicistes doivent cesser immédiatement et complètement. Les menaces des États-Unis et d'Israël de reprendre les attaques militaires contre l'Iran doivent prendre fin. La répression et les exécutions menées par la République islamique sous prétexte de l'état de guerre doivent cesser. La crise des moyens de subsistance, l'inflation galopante et le chômage de masse causés par la guerre doivent être résolus par la fourniture immédiate de biens et services essentiels gratuits ou abordables à la population. Les restrictions discriminatoires et fondées sur la classe sociale sur Internet doivent être supprimées, et l'accès total et libre à Internet est un droit indéniable pour nous, les travailleurs, et pour les travailleurs du pays.
Notre accès actuel à Internet, par lequel nous essayons de diffuser nos messages et nos reportages, reste extrêmement précaire, et il est tout à fait incertain que nous puissions le maintenir. C'est pourquoi nous saisissons cette occasion pour exprimer notre solidarité et adresser nos salutations à nos collègues qui travaillent d'arrache-pied au sein de la compagnie de bus municipale de Téhéran et des réseaux de transport à travers le pays ; à tous les travailleurs, enseignants, personnels médicaux, retraités, femmes, étudiants, enfants, ainsi qu'à toutes les personnes et tous les mouvements sociaux dont la vie et les luttes ont été bouleversées et mises en danger par cette guerre dévastatrice. Nous rendons également hommage à la mémoire de tous les civils qui ont été tués ou blessés dans cette guerre, y compris nos enfants bien-aimés à Minab – ils nous sont tous chers.
Non à la guerre et non aux politiques bellicistes
Non à la répression et à la tyrannie
Dans l'espoir d'instaurer la paix et la justice en Iran et dans le monde entier
La solution pour les travailleurs et les ouvriers réside dans l'unité et l'organisation.
Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue, 20 mai 2026
Lien vers la déclaration originale en farsi :
https://www.instagram.com/vahedsyndica/
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Renforcer les capacités des syndicats africains, faire respecter les droits dans le respect du devoir de diligence en matière de droits humains
Le devoir de vigilance en matière de droits humains (DVDH) s'impose rapidement comme un outil d'organisation essentiel pour les syndicats africains, notamment ceux opérant dans les chaînes de valeur mondiales qui relient les consommateurs du Nord aux zones d'extraction minière du Sud. Une table ronde organisée le 9 février en marge du Mining Indaba au Cap a réuni des représentants syndicaux et du Centre de compétences pour le devoir de vigilance en matière de droits humains (CCDVDH) afin d'étudier comment le mouvement syndical pourrait tirer parti de ce cadre.
28 mai 2026 | tiré d'Afriques en lutte
En Afrique subsaharienne, l'impératif de la diligence raisonnable en matière de droits humains est particulièrement criant, compte tenu du rôle prépondérant de la région dans la fourniture de minéraux essentiels à la transition énergétique, à l'électronique et aux énergies renouvelables. Le continent recèle d'importantes réserves de cobalt, de cuivre, de lithium, de manganèse et de nickel, dont la demande a explosé dans le contexte des efforts de décarbonation à l'échelle mondiale. Pourtant, l'extraction de ces ressources reste entachée de graves violations des droits humains : déplacements forcés de populations, violations des droits des travailleurs et des droits humains, dégradation de l'environnement, conséquences néfastes sur la santé des populations locales et, dans certains cas, liens avec le financement de conflits ou le crime organisé.
Le devoir de diligence raisonnable en matière de droits humains (DRDH) s'appuie sur les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme (PDNU), adoptés en 2011, qui imposent aux entreprises l'obligation de respecter les droits humains par le biais de processus continus d'identification, de prévention, d'atténuation et de réparation des impacts négatifs. Les orientations sectorielles, notamment le Guide de l'OCDE sur le devoir de diligence pour des chaînes d'approvisionnement responsables en minéraux provenant de zones de conflit et de zones à haut risque, se sont révélées déterminantes pour l'étain, le tantale, le tungstène et l'or dans des zones de conflit telles que l'est de la République démocratique du Congo (RDC).
Le paysage minier en Afrique subsaharienne présente un tableau contrasté. Les exploitations à grande échelle, souvent contrôlées par des multinationales chinoises, européennes, canadiennes et d'ailleurs, font l'objet de critiques persistantes concernant l'insuffisance de la consultation des communautés, la pollution de l'eau et des sols, les conditions de travail dangereuses, les salaires de misère, les violences et le harcèlement sexistes, ainsi que la répression de l'activité syndicale, notamment les atteintes à la liberté d'association et au droit à la négociation collective. L'exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE), répandue dans des pays comme la RDC, le Ghana, la Tanzanie et le Zimbabwe, aggrave ces vulnérabilités en ayant recours au travail des enfants, à l'exposition au mercure et à l'exploitation par des réseaux criminels.
Les données du Centre de ressources sur les entreprises et les droits de l'homme (Business and Human Rights Resource Centre) sur les minéraux de transition soulignent l'ampleur du problème. Par exemple, entre 2010 et 2024, 178 violations des droits humains et atteintes à l'environnement liées aux minéraux de transition ont été recensées en Afrique, soit plus de 20 % du total mondial de 835 cas. La République démocratique du Congo (RDC) représente à elle seule plus de la moitié des allégations en Afrique, principalement sur des sites d'extraction de cobalt et de cuivre.
Les syndicats, notamment les affiliés d'IndustriALL Global Union en RDC, en Zambie et au Zimbabwe, militent activement pour une mise en œuvre rigoureuse du processus de diligence raisonnable en matière de droits humains. Leur plaidoyer insiste sur l'examen des informations publiées par les entreprises, la cartographie des risques et l'adoption de plans d'action nationaux relatifs aux entreprises et aux droits humains, encore absents dans la plupart des pays africains. Ils réclament des règles contraignantes pour garantir des conditions commerciales équitables, une plus grande valorisation locale des ressources, des salaires décents et une gestion responsable de l'environnement.
Les récentes évolutions réglementaires redéfinissent le devoir de diligence en matière de droits humains. La directive européenne sur le devoir de diligence en matière de durabilité des entreprises (CSDDD), désormais en vigueur, impose ce devoir aux grandes entreprises opérant dans l'UE ou y exportant, notamment en ce qui concerne les droits humains et l'impact environnemental tout au long des chaînes de valeur. Cette directive contraint les entreprises minières et leurs fournisseurs d'Afrique subsaharienne à renforcer leurs processus, à réaliser des audits et à proposer des mesures correctives, sous peine d'exclusion du marché européen. Des mesures complémentaires de l'UE relatives aux batteries, à la déforestation et aux minerais de conflit renforcent encore le contrôle des minerais d'origine africaine.
Cependant, des défis considérables persistent : une gouvernance défaillante, la corruption, des capacités de contrôle limitées et des chaînes d'approvisionnement opaques entravent toutes une diligence raisonnable efficace. Dans les contextes à haut risque, tels que les zones de conflit ou les secteurs aurifères informels au Zimbabwe, la diligence raisonnable en matière de ressources humaines (DRRU) ne parvient souvent pas à éradiquer les préjudices.
Lors de la table ronde, Kelly Fay Rodriguez, du CCHRDD, a annoncé le lancement d'un projet dédié en RDC, en Zambie et au Zimbabwe afin de soutenir les travailleurs des chaînes de valeur des minéraux critiques. Cette initiative vise à garantir que les nouvelles lois internationales sur le devoir de diligence et les politiques commerciales contribuent à l'amélioration des droits des travailleurs, notamment en matière de liberté d'association et de négociation collective.
Créé en 2025 par UNI Global Union, IndustriALL Global Union, la Fondation Friedrich Ebert et la confédération syndicale allemande DGB, le CCHRDD a pour mission d'exploiter les cadres de développement des ressources humaines de manière à renforcer les droits des travailleurs, notamment les droits fondamentaux d'organisation syndicale et de négociation tout au long des chaînes de valeur mondiales.
La réunion s'est conclue sur une note d'optimisme prudent : le HRDD offre aux sociétés minières un outil d'atténuation des risques tout en donnant aux syndicats et aux sociétés d'accueil un levier pour un développement plus inclusif.
Comme l'a déclaré Glen Mpufane, directeur minier d'IndustriALL :
« La mise en œuvre effective du développement des ressources humaines, appuyée par des cadres nationaux plus solides, un engagement syndical actif et une responsabilité internationale, est essentielle pour que la richesse minière se traduise par un véritable progrès économique plutôt que de perpétuer des modèles d'extraction sans retours équitables. »
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L’intelligence artificielle au service du capital ou outil de libération ?
Rezgar Akrawi est un chercheur de gauche spécialisé dans les questions de technologie et de gauche, travaillant dans le domaine du développement de systèmes et de la gouvernance électronique.
L'intelligence artificielle : reproduire la domination de classe par des moyens plus avancés
Comme Karl Marx l'a noté dans beaucoup de ses œuvres, chaque saut technologique au sein du système capitaliste ne conduit pas à la libération humaine mais à la reproduction de la domination de classe par des moyens plus avancés. Par conséquent, les développements technologiques actuels ne sont pas neutres, ils prennent forme dans les rapports de production dominants. L'intelligence artificielle, malgré son énorme potentiel à servir l'humanité, est devenue un outil utilisé par la bourgeoisie pour renforcer son contrôle sur le travail, dominer les ressources et remodeler la conscience de masse de manière à servir le système capitaliste.
Tout comme les machines ont été utilisées pendant la révolution industrielle pour intensifier l'exploitation au lieu de réduire les heures de travail, l'intelligence artificielle est aujourd'hui utilisée dans l'automatisation pour réduire les coûts de production et réduire le besoin de main-d'œuvre humaine dans la plupart des cas, imposant des conditions de travail plus précaires et moins sûres.
Cela aggrave également l'aliénation, car les travailleurs manuels et intellectuels sont transformés en outils humains sur leur lieu de travail et remplacés par des algorithmes, ce qui entraîne une augmentation du chômage ou les oblige à chercher un autre travail. Dans le même temps, de nouveaux rapports de production s'imposent dans lesquels la bourgeoisie resserre son emprise sur les moyens de production numérique. Dans ce contexte, l'intelligence artificielle devient un outil de reproduction de l'exploitation dans sa forme la plus avancée.
L'intelligence artificielle comme outil de contrôle, de répression et de lavage de conscience de masse
Le contrôle capitaliste sur l'intelligence artificielle ne s'arrête plus à la reproduction des rapports de production, il est aussi devenu un outil direct de contrôle et de répression politique. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est utilisée dans les systèmes de surveillance de masse, la reconnaissance faciale, l'analyse du comportement politique des individus et des groupes, etc. Cela permet aux régimes répressifs, même dans les pays dits démocratiques, d'intervenir de manière préventive pour affaiblir ou contrecarrer toute résistance potentielle de la gauche radicale qui franchit les « lignes rouges » préétablies, c'est-à-dire qui constitue une menace sérieuse pour la structure du système capitaliste.
Aujourd'hui, la surveillance numérique va au-delà de la simple suppression de contenu ou du blocage de comptes. Cela prend la forme d'une « autocensure volontaire », où les individus commencent à ajuster leur discours et leurs opinions par peur de la censure ou des sanctions numériques. Cela réduit la capacité des organisations de gauche et progressistes à mobiliser les masses et contribue à transformer Internet, dans une large mesure, en un espace régi par la logique du marché capitaliste et la domination de l'État.
En plus de son rôle dans le remodelage des relations de travail et l'amélioration du contrôle et de la répression, la plupart des applications de l'intelligence artificielle, tout comme les médias sous toutes leurs formes passées et présentes, sont utilisées comme outils pour manipuler la prise de conscience des masses et inculquer les valeurs capitalistes. Cela se fait par le biais d'algorithmes qui contrôlent le flux d'informations, orientent le discours public et tentent d'imposer une réalité culturelle singulière qui renforce la domination du marché et la consommation individuelle en tant que valeurs naturelles et inévitables.
Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est l'un des outils les plus efficaces pour enraciner cette hégémonie idéologique. Les algorithmes sont configurés pour guider les masses vers l'acceptation du capitalisme comme le meilleur, voire éternel, système. Cela se fait progressivement, doucement et imperceptiblement, donnant aux utilisateurs la fausse impression que le système est entièrement neutre.
Au fil du temps, le public peut se transformer en un « troupeau docile facilement dirigé », affaiblissant la conscience de classe en aplatissant la pensée progressiste et critique et en réduisant le discours politique à des questions secondaires triviales, au lieu d'analyser la structure politique, économique et sociale existante basée sur l'exploitation.
L'alternative de gauche : faire face à l'esclavage numérique et libérer la technologie
Pour réorienter l'intelligence artificielle au service des citoyens plutôt que du capital, il faut développer des systèmes open source, transparents, aux orientations neutres, gérés démocratiquement et soumis à la surveillance de la communauté, comme solution actuellement réalisable. Il faut également adopter une législation internationale pour réglementer son fonctionnement afin de s'assurer qu'il sert la société dans son ensemble, jusqu'à ce que des alternatives progressistes et de gauche basées sur la propriété communautaire soient proposées comme une solution nécessaire, loin du monopole des grandes entreprises.
Nous devons lutter pour faire en sorte que l'intelligence artificielle soit utilisée pour réduire les heures de travail sans baisser les salaires, parvenir à une répartition équitable des ressources, promouvoir la justice et l'égalité, etc., afin de permettre à l'humanité de bénéficier de la technologie dans ses formes les plus larges et de construire un monde meilleur.
La lutte sur l'intelligence artificielle ne peut être séparée de la lutte des classes plus large. Par conséquent, la lutte contre l'exploitation de l'intelligence artificielle et de la technologie en général est une partie vitale de la lutte plus large pour la libération de l'humanité de l'exploitation capitaliste.
Libérer la technologie de l'emprise du capital et la réorienter pour servir les masses et parvenir à la justice sociale et à une alternative socialiste n'est pas simplement un choix, c'est une nécessité historique imposée par les contradictions croissantes au sein du système capitaliste lui-même.
Cela doit être l'une des principales tâches des forces de gauche, progressistes et de droite dans le monde entier ; Sinon, nous serons confrontés à une nouvelle ère d'esclavage numérique, si nous n'y vivons pas déjà, où les élites capitalistes contrôlent tous les aspects de la vie, du travail à la pensée, en passant par la conscience et l'existence quotidienne.
Construire des Internationales de gauche numériques
L'humanité est aujourd'hui confrontée à un contrôle mondial sans précédent de la part des grandes entreprises technologiques, des États capitalistes et des régimes autoritaires sur l'intelligence artificielle et la technologie en général. Cela fait de la formation d'alliances et d'internationales de gauche mondiales une nécessité inévitable pour faire face à cette hégémonie.
Ces alliances doivent aller au-delà des différences idéologiques entre les diverses organisations de gauche et progressistes, dans le but d'unifier largement les efforts, et en particulier dans ce domaine, pour développer des technologies alternatives open source ou de gauche qui servent la justice sociale et l'égalité.
Cette confrontation nécessite l'adoption de politiques et de programmes efficaces, tels que l'obtention d'un financement indépendant par le biais de financements coopératifs et de campagnes de soutien populaire, loin du financement conditionnel des gouvernements capitalistes. Il est également nécessaire de lutter pour l'imposition de politiques fiscales progressistes aux grandes entreprises technologiques et la réorientation d'une partie de leurs bénéfices massifs pour soutenir des projets sociaux et coopératifs.
La réaction capitaliste attendue ne peut être ignorée, les entreprises et les États dominants imposeront des obstacles juridiques et techniques pour contrecarrer toute alternative technologique progressiste de gauche, allant même jusqu'à les supprimer et les saboter de diverses manières. Par conséquent, il est crucial d'adopter des stratégies proactives pour développer des systèmes résistants à la répression technologique qui garantissent l'indépendance numérique et la capacité de rivaliser technologiquement.
Attirer les jeunes, développer les compétences et éliminer l'analphabétisme numérique au sein des organisations de gauche
L'intelligence artificielle et la technologie numérique représentent une nouvelle et importante arène de lutte des classes. Le capitalisme continue d'investir intensivement et constamment dans les outils numériques pour renforcer son hégémonie, alors que la plupart des organisations de gauche souffrent d'une fracture numérique évidente. La présence numérique ne se limite plus à la gestion de pages de médias sociaux ou à la publication de déclarations en ligne, elle est devenue une nécessité stratégique nécessitant le développement d'une infrastructure technologique indépendante, détenue et gérée par des organisations de gauche et progressistes. Pour assurer la survie de la gauche à cette époque, il est essentiel de se concentrer sur l'élimination de l'analphabétisme numérique par le biais de programmes de formation qui permettent aux dirigeants et aux membres de comprendre et d'utiliser efficacement les outils numériques, et même de contribuer à leur développement.
Les jeunes jouent un rôle central dans cette transformation, car ils ont la capacité d'absorber rapidement les développements technologiques et de les appliquer efficacement dans l'activisme de gauche. Grâce à leurs compétences dans des domaines tels que les réseaux sociaux, YouTube, l'intelligence artificielle, la sécurité numérique, l'analyse de données, etc., ils peuvent non seulement combler le fossé numérique au sein des organisations de gauche, mais aussi les amener à élaborer des politiques numériques indépendantes. Cela nécessite également d'attirer des talents techniques vers la pensée de gauche et de créer des environnements organisationnels flexibles qui permettent aux ingénieurs, aux programmeurs et à tous ceux qui s'intéressent à la technologie de travailler sur des projets progressistes indépendants, loin des sociétés monopolistiques.
Ces efforts devraient inclure la création d'écoles numériques et d'ateliers locaux et mondiaux ouverts qui offrent une formation technique avancée dans des domaines tels que l'utilisation optimale et efficace de la technologie, la sécurité numérique, l'analyse de données, le développement de logiciels collaboratifs, etc. L'influence de la gauche devrait également être renforcée à travers les réseaux professionnels et les plates-formes techniques afin d'étendre la portée des idées progressistes dans les cercles technologiques et de les attirer dans les rangs de la gauche.
La position sur les applications actuelles de l'intelligence artificielle
La question importante ici est la suivante : les forces de gauche peuvent-elles bénéficier de l'intelligence artificielle actuelle, bien qu'il s'agisse d'un produit capitaliste et non neutre ?
La réponse n'est pas un simple oui ou non. Jusqu'à ce que des alternatives progressistes de gauche soient développées, les mouvements de gauche et progressistes peuvent utiliser soigneusement et de manière critique l'intelligence artificielle existante pour étendre leur influence face à l'hégémonie capitaliste et aux systèmes autoritaires. Cette technologie peut être utilisée pour analyser des données politiques et sociales, comprendre les modèles de changement économique et identifier les problèmes les plus urgents pour les communautés de la classe ouvrière.
L'intelligence artificielle peut également être utilisée pour étudier les tendances de l'opinion publique, ce qui pourrait aider les mouvements de gauche à développer des programmes et des politiques plus scientifiques, réalistes et efficaces, basés non seulement sur ce qui est souhaité mais aussi sur ce qui est possible, fondés sur des besoins réels qui mènent à diverses théories de gauche, et non l'inverse. Cela peut renforcer leur capacité d'influence politique et de masse.
De plus, l'intelligence artificielle peut être un outil efficace pour exposer la désinformation pratiquée par les institutions capitalistes et les régimes autoritaires, analyser le discours médiatique dominant pour démanteler la manipulation et le contrôle idéologique, et la contrer avec un récit de gauche progressiste qui est avancé et oppositionnel, contribuant ainsi à sensibiliser les masses.
Ces outils peuvent améliorer les médias de gauche qui reflètent les intérêts des classes ouvrières et des groupes marginalisés, ce qui permet d'atteindre un public plus large et de présenter des contenus anticapitalistes et antiautoritaires de manière plus percutante et plus rentable.
Sur le plan organisationnel, l'intelligence artificielle peut améliorer les mécanismes de coordination et d'interaction au sein des organisations de gauche en analysant la dynamique organisationnelle, en identifiant les forces et les faiblesses et en renforçant la cohésion entre les membres et les groupes.
Il aide également à la gestion de l'information au sein des organisations, en évaluant l'efficacité des politiques actuelles, en identifiant les modèles de travail réussis, et donc en améliorant les performances organisationnelles collectives, en réduisant la bureaucratie et en favorisant une communication interne plus fluide et plus efficace.
Cependant, il est crucial d'aborder cette technologie avec prudence et esprit critique, en veillant à ce qu'elle reste un outil de soutien plutôt qu'une force dominante. Il doit être utilisé pour renforcer l'organisation politique et de masse et la lutte sur le terrain, sans devenir un substitut à celles-ci. Une surveillance et un audit humains stricts doivent toujours être appliqués. Il est essentiel d'éviter de tomber dans le piège d'une dépendance excessive à la technologie ou de lui permettre de remodeler les priorités de lutte selon sa logique technique enracinée dans un environnement capitaliste.
Conclusions
Libérer l'intelligence artificielle et la technologie numérique de l'emprise du capital et les transformer en outils au service des peuples est un combat urgent face à un système capitaliste qui exploite ces technologies pour renforcer la domination de classe et approfondir les inégalités sociales. La technologie ne doit pas rester sous le contrôle de sociétés monopolistiques et d'États autoritaires dominants, elle doit être placée sous un contrôle populaire démocratique qui la réoriente vers la justice et l'égalité, le démantèlement des relations de production abusives et la construction d'une société socialiste démocratique basée sur la propriété collective et la gestion communautaire des ressources numériques.
L'utilisation de la technologie doit également respecter des normes environnementales strictes, en utilisant l'intelligence artificielle pour réduire les dommages environnementaux au lieu de devenir un nouvel outil d'épuisement des ressources et de détérioration du climat.
Cependant, résister à cette hégémonie ne peut se faire individuellement ou isolément, il faut construire des internationales numériques de gauche et des alliances progressistes capables d'imposer des alternatives technologiques progressistes et de renforcer la coopération et la coordination entre les organisations de gauche et progressistes, les syndicats, les groupes de défense des droits de l'homme et les défenseurs de la technologie.
Des ressources financières indépendantes doivent également être obtenues pour soutenir ces efforts par le biais de mécanismes de financement coopératifs et collectifs. De plus, le fossé numérique au sein des organisations de gauche doit être comblé en promouvant la littératie numérique, en attirant des talents techniques et en créant des plates-formes éducatives progressistes open source axées sur la programmation, l'analyse de données et les compétences en matière de sécurité de l'information au service de causes sociales et politiques.
La gauche ne peut pas rester spectatrice des développements technologiques, elle doit pénétrer dans la forteresse numérique non seulement en critiquant le système existant, mais aussi en produisant ses propres alternatives techniques de gauche.
À l'heure actuelle, les organisations de gauche doivent aborder l'intelligence artificielle avec prudence et conscience critique, en exploitant son potentiel dans l'analyse politique, la mobilisation de masse, les médias, etc., tout en travaillant constamment à développer des outils technologiques indépendants et libres du contrôle des grandes entreprises.
La lutte pour libérer la technologie est inséparable de la lutte des classes contre le capitalisme, et la véritable libération ne peut être obtenue sans un contrôle collectif sur les outils de production numérique. En fin de compte, la question n'est pas seulement une question de technologie, il s'agit de la lutte pour l'avenir de la société humaine elle-même.
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IA : plus dangereuse qu’utile ?
Alors que plusieurs grands acteurs mondiaux considèrent que l'IA réglera tous les problèmes de l'humanité, ses mauvais côtés sont de plus en plus dénoncés pendant que certains investisseurs ont peur de l'éclatement de sa bulle.
Une panacée
Il ne se passe pas une semaine sans que les merveilles que peut faire l'intelligence artificielle (IA) soient étalées au grand jour. De nombreux articles de journaux affirment à ce sujet qu'elle bouleverse quotidiennement la science, lui donnant un coup d'accélérateur. Elle touche au cœur du métier des scientifiques en physique, en chimie, en maths, en médecine et en biologie.
Ancien directeur à Sorbonne Université, Gérard Biau affirme que ce qui lui aurait pris quelques semaines d'exploration ne lui prend plus que quelques minutes, avec l'IA.
La professeure de la même université, Alessandra Carbone, dit que l'IA change tout. Alors que son équipe avait publié un réseau d'interactions entre 168 protéines après plusieurs années de travail, elle considère qu'aujourd'hui, on peut créer ce réseau en trois jours de calcul pour 20 000 protéines.
Toujours à cette université, le professeur Jean-Philip Piquemal affirme qu'en chimie, certains modèles de prévisions accélèrent les temps de calcul jusqu'à 10 000 fois.
En médecine, l'IA permet d'effectuer une priorisation des dossiers et un tri intelligent. Pour le président du Syndicat national des dermatologues vénéréologues (SNDV), le docteur Luc Sulimovic, elle s'impose comme un levier majeur, entre autres, pour le dépistage précoce des cancers cutanés.
Un danger
L'utilisation des IA montre qu'elles sont souvent moins performantes que leurs propriétaires le disent. Une étude mise en ligne par des chercheurs de Microsoft Research affirme que les grands modèles de langage (LLM) actuels introduisent des erreurs rares, mais graves qui se cumulent. Au fil de longs processus, cela peut mener jusqu'à une perte de la moitié des informations, transformant irrémédiablement les documents soumis.
Une récente étude a aussi montré que les réponses que les LLM donnent au public contiennent environ 10 % d'erreurs factuelles dans les meilleurs cas, cela pouvant se rendre jusqu'à plus de 40 %. Certaines sont programmées de telle sorte que les humains s'y attachent et tombent en amour avec, des utilisateurs les prenant même pour des êtres conscients ou des dieux.
Une chercheuse en neurosciences et psychiatrie de l'université de Göteborg en Suède, Almira Osmanovic Thunström a piégé les IA conversationnelles en mars 2024 en inventant une maladie fictive, soit la bixonimanie qu'elles ont considérée comme réelle et intégrée à leurs réponses. Ce test avait intentionnellement utilisé de fausses informations faciles à repérer pour un humain.
Un journaliste pour le New York Times, Max Read dénonce pour sa part dans le documentaire de Arte fait par Mario Sixtus en 2025, IA la mort de l'Internet, repris par DW en 2026, les images, vidéo, musiques, publicités, robots générés par l'IA, soit le Slop. Il prolifère des mensonges ou fausses rumeurs sur des célébrités et est souvent lié à des campagnes de désinformation russes ou de groupes d'extrême droite.
L'encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV, rendu publique le 25 mai, demande une régulation mondiale de l'IA, vue comme très dangereuse. Selon le pape, elle ne peut être considérée neutre moralement et doit être désarmée pour l'empêcher de dominer l'humain. Un code éthique commun sur l'IA devrait donc être mis en place. Il faudrait aussi apprendre à en maîtriser les risques.
Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, a affirmé que cette encyclique est un appel à la dignité et à la justice et que nous devons être guidés par notre humanité commune.
La perte d'emplois qui entraîne le déploiement de certaines IA est aussi fortement dénoncée de par le monde, une situation allant grandissante actuellement.
Une bulle IA ?
Les promesses technologiques de l'IA ont créé une envolée boursière sans précédent. Les valorisations liées à l'Intelligence artificielle ont bondi en quelques trimestres de plusieurs centaines de milliards de dollars. Un des responsables des investissements chez Bridgewater Associates, Ray Dalio, a déclaré en début 2025 que les niveaux actuels d'investissement dans l'IA ressemblaient à la bulle Internet. Sam Altman, PDG d'OpenAI et créateur de ChatGPT, a aussi déclaré en 2025 qu'il pensait qu'une bulle de l'IA était en cours.
Les Gafam se sont très fortement endettés à cause de l'IA. En 2026, Microsoft, Meta, Amazon et Alphabet doivent y consacrer 750 milliards de dollars. Certains investissements sont circulaires. Amazon a investi fin mars 50 milliards de dollars dans la souscription de 122 milliards de dollars d'OpenAI, qui ne prévoit pas réaliser de bénéfices avant 2030, mais s'est engagé à dépenser au cours des huit prochaines années 100 milliards de dollars dans les services d'Amazon.
Ryan Cummings, un économiste qui a travaillé comme conseiller à la Maison-Blanche, au MIT et qui est le chef du personnel à l'institut Sanford pour la création de politiques économiques, considère qu'il y a une bulle de l'IA et qu'elle va crever. Il donne deux raisons, soit le haut niveau d'espérance de profits rapides des investisseurs et le fait que l'évaluation des entreprises d'IA est beaucoup trop élevée. Plusieurs gestionnaires espèrent que l'IA fera augmenter leurs revenus de 17 fois en cinq ans, une chose jamais vue.
En marge du Forum économique mondial de Davos, le dirigeant de Microsoft, Satya Nadella, a publiquement exprimé ses inquiétudes le 20 janvier face à une bulle spéculative que pourrait créer l'IA si elle ne produit pas rapidement des effets économiques tangibles.
Un rapport du Massachusetts Institute of Technology (MIT) affirmait à ce sujet en août 2025 que malgré des investissements de 30 à 40 milliards de dollars des entreprises dans l'IA générative, il y aurait 95 % des organisations qui n'auraient obtenu aucun retour sur leurs investissements. Un autre rapport de McKinsey commente à ce sujet que près de 80 % des entreprises qui ont utilisé l'IA générative n'ont vu aucun impact sur leurs revenus.
Michel Gourd
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La menace que représente la « porn tech » pour notre humanité commune
Ceci est une transcription révisée de l'intervention d'Esther lors de l'événement « Porn tech : des robots « sexuels » aux petites amies IA. Quel est l'impact social ? », qui s'est tenu le samedi 28 février 2026.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Bonjour, je m'appelle Esther. Je suis une survivante de la prostitution et de la pornographie, et conseillère politique chez Nordic Model Now !
« Quelques applications du Mimer »
Le chimiste et écrivain italo-juif Primo Levi a écrit un ouvrage célèbre, *Si c'est un homme*, publié pour la première fois en 1947, dans lequel il raconte l'année qu'il a passée comme prisonnier au camp de concentration d'Auschwitz. Il y décrit les stratagèmes et les stratégies mis au point par les prisonniers pour survivre aux conditions extrêmes qui leur étaient imposées, et considère le camp lui-même comme une gigantesque expérience sociale sur « le comportement de l'animal humain dans la lutte pour la survie ».
Il a également écrit des recueils de nouvelles, dont l'un, « Le sixième jour », a été publié pour la première fois en anglais en 1990.
Ce recueil comprend une nouvelle intitulée « Some Applications of the Mimer » (Quelques applications du Mimer), qui raconte l'histoire d'un homme appelé Gilberto, qui répare, reconstruit et invente des machines et des appareils de toutes sortes. Gilberto se procure un duplicateur tridimensionnel appelé le Mimer et l'utilise pour dupliquer sa femme Emma après l'avoir endormie à l'aide de somnifères. La clone d'Emma acquiert les caractéristiques physiques, mentales et émotionnelles de la femme de Gilberto jusqu'au moment de la création du clone.
Jusqu'à présent, Emma a supporté avec beaucoup de patience la passion de Gilberto pour le montage, le démontage et la recréation d'objets. Son clone se montre de plus en plus attentif aux exigences et aux besoins de Gilberto, son créateur, et désireux de lui faire plaisir. Gilberto réagit en consacrant toujours plus de temps au clone d'Emma. Emma, quant à elle, se replie de plus en plus sur elle-même.
La solution que Gilberto trouve à l'impasse qu'il a lui-même créée consiste à se dupliquer. Son clone se présente fièrement au narrateur de l'histoire et déclare qu'il proposera ses services en tant que réplicant performant à l'entreprise qui a créé le Mimer afin que celle-ci puisse promouvoir l'appareil.
Le narrateur note toutefois que la machine Mimer a depuis été interdite. Il dit à propos de Gilberto :
« C'est un symbole de notre siècle. J'ai toujours pensé que, si l'occasion s'était présentée, il aurait été capable de fabriquer une bombe atomique et de la larguer sur Milan « pour voir l'effet que cela ferait ».
Cette histoire prémonitoire prend aujourd'hui une nouvelle dimension, à l'heure où les petites amies virtuelles, le porno généré par l'IA et les robots sexuels sont disponibles et largement commercialisés.
Accélérationnisme
L'accélérationnisme est une théorie politique fondée sur l'idée que l'accélération des processus qui façonnent la société constitue le meilleur moyen de provoquer un changement social radical, même si ces processus, tels que la misogynie endémique, font partie du problème. Un autre aspect de cette théorie est que le capitalisme et la modernité techno-industrielle devraient être poussés à leur maximum, voire au-delà de leurs limites, afin de déstabiliser le statu quo et, éventuellement, de faire émerger quelque chose de nouveau.
Le mouvement « accélérationniste efficace » de droite de la Silicon Valley exige la diffusion de sa vision du progrès technologique et de l'« innovation » à tout prix, car il estime que cela résoudra tous les problèmes de l'humanité.
Être ou ne pas être ?
Une chose curieuse s'est produite pendant que je préparais cette présentation. Je cherchais une photo d'archive représentant un robot, et Co-Pilot m'a demandé si je souhaitais qu'il en crée une. Il m'a ensuite dit : « Je vais te créer un robot élégant aux yeux bleus ».
En quoi la couleur des yeux ou l'IMC seraient-ils pertinents ? Pauvre R2D2. Cela m'a montré que des préjugés racistes et des stéréotypes discutables sous-tendent même des outils d'IA qui ne sont pas spécifiquement conçus pour créer du porno ou des « petites amies IA » idéalisées.
Peu après le lancement d'Alexa en 2014, j'ai emmené des enfants de 12 et 13 ans dans un magasin qui présentait les derniers gadgets technologiques. L'un d'eux a demandé à Alexa : « Être ou ne pas être ? » Alexa a répondu : « Je ne comprends pas la question ».
J'ai trouvé cela intéressant. La machine reconnaissait une limite, une lacune dans ses connaissances concernant l'une des citations les plus célèbres de Shakespeare. Je me suis demandée si son modèle d'apprentissage l'amenait à interpréter la question comme suggérant une éventuelle idée suicidaire chez la personne qui l'avait posée.
Les modèles d'apprentissage ont évolué depuis lors.
L'illusion de la pensée
« L'illusion de la pensée » est le titre d'un article récemment publié par Apple sur les limites de l'IA.
La manière dont un système d'IA réagit dépend de la façon dont il est programmé et alimenté, ainsi que des données auxquelles il a accès. Ces systèmes identifient des schémas dans les données auxquelles ils ont accès. Ces données comprennent de grands volumes de texte et d'autres contenus provenant d'Internet et stockés dans d'immenses centres de données, véritables gouffres énergétiques et hydriques. Comme les données sur lesquelles ils sont entraînés proviennent de notre culture misogyne, ils acquièrent par défaut les préjugés et la misogynie qui s'y reflètent.
Les grands modèles de raisonnement (LRM) constituent un type de LLM conçu pour résoudre des tâches complexes impliquant plusieurs étapes de raisonnement logique. Ils s'acquittent généralement bien des tâches relevant de la logique, des mathématiques et de la programmation, mais présentent des incohérences dans leur raisonnement d'une tâche à l'autre. Ils utilisent les mêmes informations stockées issues de notre passé et de notre présent misogynes pour résoudre des tâches, et leur soi-disant « raisonnement » repose sur ces données.
Les outils d'IA générative sont conçus pour fournir des réponses, même si elles sont fausses, plutôt que de reconnaître des lacunes dans leurs connaissances parce qu'ils ne « comprennent » pas. Leur utilité réside dans l'identification de schémas dans les données.
On pourrait vous pardonner de penser que ces « hallucinations » reproduisent la réaction de « paralysie, soumission ou fuite » que les humains et certains animaux adoptent face au stress ou aux menaces, à l'instar de prisonnier·es numériques soumis à la coercition ou à la torture, coopérant avec leurs interrogateurs/interrogatrices en fournissant des informations peu fiables et en avouant des crimes qu'iels n'ont pas commis, plutôt que de reconnaître des lacunes importantes dans leurs systèmes de connaissances.
Les grands modèles linguistiques (LLM) sont des systèmes d'IA utilisés dans les chatbots modernes et les outils similaires, conçus pour des tâches de traitement du langage naturel. Outre les préjugés, ils acquièrent les inexactitudes présentes dans les données sur lesquelles ils sont entraînés. Il a été constaté que les LLM génératifs utilisés dans de nombreux domaines différents formulent des affirmations et fournissent des références qui sont fausses, un phénomène connu sous le nom d'« hallucinations ».
Les chatbots : trop désireux de plaire
Au Royaume-Uni, un jeune homme qui avait échangé plus de 5 000 messages et noué ce qu'il considérait comme une relation affective et sexuelle avec une compagne virtuelle qu'il s'était créée via une application a été condamné en octobre 2023 à neuf ans de prison pour s'être introduit au château de Windsor et avoir déclaré vouloir tuer la reine. Sa compagne virtuelle l'avait encouragé dans cette démarche.
OpenAI a été critiqué pour avoir créé un modèle de chatbot trop flagorneur, qui valide des comportements malsains ou nuisibles et conduit les personnes à des pensées délirantes dans son empressement à plaire. Aux États-Unis, des poursuites judiciaires ont été engagées contre des entreprises technologiques accusées d'avoir créé des chatbots qui incitaient des adolescent·es au suicide.
OpenAI a déclaré qu'elle continuait d'améliorer le modèle d'entraînement utilisé pour ChatGPT afin de reconnaître et de répondre aux signes de détresse, de désamorcer les conversations et d'orienter les personnes vers des sources de soutien dans le monde réel, avec l'aide de professionnel·les de la santé mentale.
Un marché fondé sur l'illusion
Les liens sociaux dans le monde réel constituent un aspect fondamental de la santé mentale et du bien-être ; il semble donc y avoir un conflit d'intérêts lorsque des professionnel·les de la santé mentale s'associent à des entreprises dont l'objectif premier est de tirer profit d'un marché fondé sur l'illusion et d'en prendre le contrôle.
Car qu'est-ce qu'une illusion, si ce n'est croire que votre compagnon/compagne en ligne est réel, plutôt qu'un fantasme idéalisé et docile qui comporte le risque supplémentaire d'affecter votre capacité à créer et à entretenir des relations dans le monde réel, si compliqué ?
Interagir avec un robot ou une petite amie IA n'est pas la même chose que de nouer des liens avec des personnes dans la vie réelle. Les outils d'IA limitent les compétences et le développement cognitif chez les humain·es, et ces limitations ne se limiteront pas aux mathématiques ou à la construction et au développement d'arguments dans la rédaction d'essais. Avoir une petite amie IA ou un robot sexuel risque de rendre plus difficile l'établissement et le maintien de relations réelles mutuellement satisfaisantes et durables.
La motivation derrière la création d'appareils et d'outils susceptibles de réduire le temps que les personnes, en particulier les hommes, passent à interagir avec les autres dans le monde réel est une combinaison d'idéologie nihiliste et de profit privé, et non l'amélioration de la santé publique et de la connectivité sociale. L'accent mis sur la déshumanisation des femmes par l'utilisation de l'IA pour générer du porno, par la création de robots sexuels, de petites amies IA et de cyber-maisons closes est intentionnel.
Un déluge de haine
Réfléchissant au déluge de haine auquel sont confrontées les jeunes filles sur les réseaux sociaux, l'autrice Victoria Smith a récemment déclaré :
« Un “féminisme” qui s'est lui-même empêché de remettre en cause la pornographie et la prostitution est un “féminisme” qui s'est privé du cadre analytique nécessaire pour faire face à un tel niveau de haine. »
C'est effectivement le cas.
C'est justement la cruauté qui est en jeu
La pornographie perpétue les mythes sur le viol et s'appuie sur des normes et des préjugés sexistes et racistes concernant la sexualité. Les sites pornographiques en ligne utilisent des algorithmes pour orienter les préférences des consommateurs vers des contenus impliquant de la violence sexuelle et physique, la déshumanisation et l'humiliation. La pornographie générée par l'IA et les robots sexuels sont entraînés à partir de vidéos et d'images issues de la pornographie en ligne, ainsi que de contenus connexes récupérés sur Internet.
Le débat public sur les modèles d'entraînement de l'IA utilisés dans la pornographie semble se concentrer sur les deepfakes et la « pornographie de vengeance » plutôt que sur la misogynie inhérente à la pornographie elle-même.
Des actes tels que frapper des personnes, uriner sur elles ou les exposer à des excréments ont été qualifiés de torture par les organisations de défense des droits humains lorsqu'ils sont commis à l'encontre de détenu·es par des agent·es de l'État ou tolérés par les États. Mais lorsque ces mêmes actes sont infligés à des femmes dans la pornographie et la prostitution, ces organisations de défense des droits humains les décrivent comme un « travail » effectué par « choix ».
Il existe un parti pris de classe dans le discours public qui a toléré cette situation pendant des années et qui n'exige des mesures que maintenant que les progrès technologiques ont entraîné la diffusion d'images misogynes, manipulées et déshumanisantes de femmes « respectables ».
Les réalisateurs de films pornographiques encouragent le lien entre sexe et violence, car les spectateurs trouvent cela plus excitant. La cruauté est le but recherché.
Ce sont les angles de caméra, plutôt que le plaisir de la femme, qui déterminent les positions sexuelles présentées et les actes que les réalisateurs préfèrent filmer. Les expressions de peur, de malaise et de douleur sont monnaie courante dans leurs productions. Les blessures infligées pendant le tournage sont souvent coupées au montage, car elles interrompraient le fantasme, tout comme le ferait l'utilisation de lubrifiant ou de préservatifs.
Quand j'étais dans l'industrie du sexe, j'ai été battue, étouffée, certains m'ont crachée dessus et pire encore, et j'ai été blessée par des clients à de nombreuses reprises. Un homme d'affaires britannique qui gérait des sites web consacrés aux châtiments corporels basés en Hongrie m'a donné 100 coups de canne en guise d'« initiation ».
La plupart des femmes qu'il a fait jouer dans ses films ont été recrutées par ses agents dans les rues de Budapest et récompensées par de la drogue. Si un cyber-bordel berlinois regorge de robots sexuels vêtus de haillons et couverts de faux sang, c'est parce qu'il existe sur Internet des films pornographiques mettant en scène des viols et du vrai sang. Mais il n'était tout simplement pas « cool » d'en parler, ni de ce qui arrive aux femmes et aux filles dans ces films.
J'ai subi presque toutes les pratiques infligées par la CIA à Guantanamo et ailleurs. Dans des documents sur Guantanamo, la CIA a reconnu que les techniques de torture violentes et sexualisées qu'elle employait, et qui sont utilisées par de nombreux autres États contre des détenu·es et des prisonnier·es de guerre, servaient à contrôler les comportements.
Des hommes m'ont payée pour que je serve de cobaye afin qu'ils puissent prétendre avoir une connaissance supérieure des « pratiques sexuelles modernes » lorsqu'ils cherchaient à infliger des punitions similaires à leurs partenaires féminines. Les robots sexuels sont susceptibles de remplir un rôle similaire.
Les hommes peuvent commettre sur des robots sexuels des actes qui, dans la vie réelle, tueraient ou blesseraient gravement des femmes. Étranglement ? Rapports sexuels répétés sous la contrainte ou insertion d'objets causant des blessures graves, voire la mort ? Aucun problème. Cela représente un risque considérable pour les femmes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels dans la vie réelle.
Le Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) vient de publier une version non éditée d'un rapport sur les Pays-Bas. Dans ce document, il recommande de poursuivre la dépénalisation du proxénétisme et de la gestion de maisons closes. Il qualifie les filles victimes de trafic sexuel de « travailleuses du sexe mineures ». On ne peut pas s'indigner contre les robots sexuels représentant des enfants si l'on autorise un accès sans restriction aux mineurs dans l'industrie du sexe. Essaient-ils de rester dans la course ? Et vous pensiez qu'Epstein et les hommes comme lui appartenaient au passé ?
Les algorithmes utilisés par les sites pornographiques en ligne répondent aux préférences des consommateurs en matière de contenu impliquant de la violence sexuelle et physique, de la déshumanisation et de l'humiliation, tout en les alimentant. La pornographie IA et les robots sexuels sont entraînés à partir de vidéos et d'images issues de la pornographie en ligne, ainsi que de contenus connexes récupérés sur Internet.
Les modèles d'entraînement pour la pornographie IA et les robots sexuels reflètent et propagent donc les normes et les préférences des consommateurs en matière de pornographie en ligne. Les robots ne refuseront pas d'actes ou de scénarios sexuels et ne négocieront pas de limites. Les petites amies IA seront elles aussi programmées pour satisfaire.
Consentement, mutualité et réciprocité
La pornographie en ligne a créé des attentes susceptibles d'influencer la communication lors des rapports sexuels, les croyances des hommes concernant les relations sexuelles et ce qu'ils pensent que les femmes apprécient, ainsi que les attentes des jeunes femmes quant à ce à quoi elles pourraient devoir se soumettre si elles souhaitent attirer un partenaire.
Les idées fausses et les mythes sur le viol se développent déjà dans les espaces numériques, qui ont davantage d'influence que ce que l'on enseigne aux jeunes à l'école.
Les hommes paient les femmes prostituées pour qu'elles ne disent pas « non ». Un robot sexuel n'est pas programmé pour dire « non ». Les hommes qui paient des femmes pour des actes sexuels sont plus susceptibles d'être violents envers d'autres femmes. Comment une personne qui utilise habituellement un robot sexuel est-elle susceptible d'interagir socialement ou sexuellement avec un être humain autonome ayant ses propres préférences ?
Y aurait-il des rôles ou des scénarios courants dans le porno que les robots sexuels refuseraient d'interpréter ? Bien sûr que non. Les femmes de l'industrie du porno doivent faire semblant d'apprécier des actes préjudiciables si elles veulent être payées ou satisfaire les abonnés, et ne disent la vérité qu'une fois qu'elles ont quitté l'industrie. Cette vérité ne figurera pas dans les données utilisées dans le modèle d'entraînement d'un robot sexuel.
Pour finir
Je vais maintenant vous lire une citation prononcée par Galilée vers la fin de la pièce que Bertolt Brecht a écrite à son sujet. Brecht l'a ajoutée après les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki :
« Si, avec le temps, vous deviez découvrir tout ce qu'il y a à découvrir, votre progrès deviendrait alors un éloignement par rapport à la majeure partie de l'humanité. Le fossé pourrait même s'élargir à tel point que le son de vos acclamations devant une nouvelle réalisation trouverait un écho dans un hurlement d'horreur universel. »
La société technologique Anthropic a récemment eu un bras de fer avec le ministère américain de la Guerre au sujet de l'utilisation qui pourrait être faite de son outil d'IA dans des opérations militaires. Les applications d'IA qui ressuscitent, reflètent et amplifient certains des aspects les plus néfastes de la guerre contre les femmes sont tout aussi préoccupantes.
Nous devons contester et résister au nihilisme des entreprises technologiques qui cherchent à normaliser et à accroître ces préjudices.
https://nordicmodelnow.org/2026/03/06/the-threat-porn-tech-poses-to-our-shared-humanity/
Traduit par DE
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La doctrine de Léon XIV sur l’IA lue par le jésuite qui a conseillé François
Antonio Spadaro — Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, l'Église du premier pape américain prend position dans le débat sur l'avenir de l'humanité au temps de l'intelligence artificielle, avec une encyclique qui s'attaque au transhumanisme, au colonialisme numérique et à la nouvelle religion de la Silicon Valley.
Une première lecture de Magnifica Humanitas
25 mai 2026 | tiré du site Le grand continent
Le pape Léon XIV vient de publier l'encyclique Magnifica Humanitas « sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle ». Vous avez travaillé depuis longtemps sur le volet théologico-numérique. Pourquoi ouvrir aujourd'hui ce chantier 1 ?
Antonio Spadaro : Que cela nous plaise ou non, il est de fait ouvert. L'intelligence artificielle ne frappe pas à la porte, elle est déjà entrée dans la maison. On ne parle plus d'un simple ensemble d'outils mais d'un environnement mental, culturel et spirituel qui est devenu l'air que nous respirons, le code qui structure notre façon de penser et de croire.
L'encyclique Magnifica Humanitas naît de cette prise de conscience : on ne peut pas attendre que ces processus soient achevés pour se prononcer à leur sujet. Léon XIV l'exprime avec la force d'une image biblique : nous avons le choix entre la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem. C'est maintenant qu'il nous faut faire preuve de discernement car, comme le souligne le document en citant Laudato Si' « jamais l'humanité n'a eu autant de pouvoir sur elle-même » (§4).
Il y a ensuite une raison liée au calendrier symbolique et doctrinal. L'encyclique a été signée le 15 mai 2026, soit exactement 135 ans après Rerum novarum de Léon XIII. C'est une revendication de continuité et de rupture qui n'a rien d'une coïncidence. Tout comme Rerum novarum répondait à la question ouvrière de la première révolution industrielle, Magnifica Humanitas répond aux res novae de la révolution numérique. Le parallèle est méthodologique : ce que Léon XIII a fait pour le salaire, le temps de travail et le droit d'association des travailleurs, Léon XIV le fait pour la dignité de la personne à l'ère de l'algorithme.
Pourquoi ouvrir cette discussion au sein de l'Église catholique ? Quelles sont les ambitions et les limites de cette encyclique ?
La veille de l'élection du pape, j'écrivais dans La Repubblica que l'intelligence artificielle serait le défi que le futur pontife devrait relever non seulement pour l'Église, mais aussi pour l'humanité tout entière. J'ajoutais qu'il devrait le faire à une époque où celle-ci n'est plus seulement un outil, mais un écosystème : elle imprègne la vie quotidienne, conditionne la pensée, façonne le désir et remet en question l'humain lui-même. Et je concluais en écrivant qu'il fallait une intelligence qui ne banalise pas la foi en adoptant la grammaire des codes éthiques de start-upers mais qui sache vraiment interroger le sens de la vie à l'ère des données et des algorithmes. Je suis heureux de ne pas avoir été démenti dans mes prévisions.
L'Église ne se prononce pas sur l'IA parce qu'elle prétend avoir une compétence technique. Elle intervient parce que la question technologique est, fondamentalement, une question spirituelle. Il ne s'agit pas seulement d'évaluer ce que la technologie fait à l'homme, mais ce qu'elle fait de l'homme : comment elle modifie notre façon de percevoir la réalité, de nous relier les uns aux autres, voire de croire. À notre époque, la véritable question n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle pourra devenir humaine, mais si l'intelligence humaine pourra rester humaine. Cette question est anthropologique, donc théologique.
L'ambition de Magnifica Humanitas est immense : offrir un cadre de principes — dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale — qui ne soit pas une liste morale artificielle, mais une grammaire pour lire la transformation en cours.
La « limite » vertueuse, d'ailleurs honnêtement déclarée par le document lui-même, est que l'Église n'offre pas de « parole définitive » sur des questions spécifiques, mais des critères de discernement. C'est la différence entre ceux qui prétendent donner des réponses toutes faites et ceux qui accompagnent un processus de jugement communautaire.
En quoi consiste la nouvelle doctrine de Léon XIV sur le numérique ?
Magnifica Humanitas n'ajoute pas l'IA comme appendice thématique à la doctrine sociale de l'Église. L'encyclique fait quelque chose de bien plus radical : elle reconnaît que la transformation numérique interpelle de l'intérieur les catégories mêmes de la doctrine sociale et en demande un développement supplémentaire. C'est tout le sens du paragraphe 17 : « l'intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe, ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l'intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l'Évangile. »
Les nouveautés doctrinales les plus importantes sont au moins au nombre de cinq.
Premièrement : l'IA n'est pas moralement neutre, tout artefact technique comporte des choix et des priorités (§ 104). Deuxièmement : la subsidiarité est redéfinie pour le monde numérique, où le « niveau supérieur » n'est plus l'État mais les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d'accès à la vie publique (§ 71). Troisièmement : les données sont reconnues comme faisant partie de la destination universelle des biens — brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns (§ 67). Quatrièmement : le document introduit le concept de « désarmement de l'IA » : soustraire cette technologie à la logique de la compétition armée, qui n'est plus seulement militaire mais aussi économique et cognitive (§ 110). Cinquièmement : le colonialisme numérique est identifié comme une nouvelle forme d'extraction non plus seulement des ressources naturelles, mais aussi des données sanitaires, des profils épidémiologiques, des cartes génétiques. Ce sont là les « nouvelles ‘terres rares' du pouvoir » (§ 178).
Comment expliquer le titre de l'encyclique ? Quelles en sont les sources scripturaires et philosophiques ?
Ce titre se déploie dans une double résonance. D'une part, il renvoie au Magnificat de Marie, le cantique de la Vierge qui voit le dessein de Dieu renverser les logiques du pouvoir, élever les humbles, renvoyer les riches les mains vides. La conclusion de l'encyclique s'articule entièrement autour du Magnificat en tant que programme spirituel et politique. D'autre part, il affirme la « magnifique humanité » créée par Dieu et révélée dans sa plénitude en Christ, une humanité qu'aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur (§ 15).
Les sources philosophiques sont multiples. La ligne augustinienne est forte : les « deux cités » et les « deux amours » structurent ainsi le troisième chapitre. On y trouve Guardini, avec son avertissement sur l'homme moderne non éduqué à l'usage juste du pouvoir (n§ 93). On y croise également Hannah Arendt, citée au sujet de la dissolution de la distinction entre fait et fiction comme prémisse du totalitarisme (§ 134). Au total, la trame est d'inspiration thomiste dans sa structure — la grâce qui élève la nature, la « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu (§ 127) —, mais dans une tonalité narrative et biblique.
En quoi s'agit-il d'un changement par rapport aux positions définies par la note Antiqua et Nova de janvier 2025 ?
Cette note produite par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi en collaboration avec le Dicastère pour la Culture et l'Éducation était un document d'orientation, qui distinguait l'intelligence humaine de l'intelligence artificielle et posait les bases éthiques du débat. Magnifica Humanitas passe à un niveau supérieur : d'un document émanant de dicastères à une encyclique papale, elle revêt le plus haut poids magistériel dans le registre de l'enseignement social.
L'autre différence tient à l'ampleur et à l'ambition. Antiqua et nova analysait l'IA. Magnifica Humanitas l'inscrit dans une vision globale de la doctrine sociale, la relie explicitement à la question de la guerre, des armes autonomes, du travail, de l'éducation, des nouvelles formes d'esclavage. Surtout, elle introduit un élément fondamental : la critique structurelle de la concentration du pouvoir entre les mains d'acteurs privés transnationaux, qui redéfinissent les conditions d'accès à la vie publique (§ 95). L'encyclique est donc plus politique, plus géopolitique mais aussi plus conflictuelle que la note.
Comment se situe-t-elle par rapport à l'histoire des prises de position du Saint-Siège vis-à-vis du numérique depuis Jean-Paul II ?
L'Église n'a jamais été étrangère à la question technologique. Dès 1963, Inter mirifica parlait des technologies de la communication comme de « merveilleuses découvertes » qui touchent l'esprit humain. Et Paul VI, le 19 juin 1964, s'adressant au Centre d'automation de l'Aloisianum de Gallarate dirigé par les jésuites, a prononcé des mots extraordinaires sur la manière dont « le cerveau mécanique vient en aide au cerveau spirituel » et sur la façon dont l'effort visant à insuffler aux instruments mécaniques le reflet des fonctions spirituelles est « élevé à un service qui touche au sacré ». À notre époque, la crainte est qu'avec l'intelligence artificielle, il se passe exactement le contraire : que ce soit le reflet des instruments mécaniques qui s'insuffle dans le cerveau spirituel.
S'appuyant sur cela, Magnifica Humanitas fait un bond qualitatif. Jean-Paul II parlait des médias, Benoît XVI du continent numérique, François du paradigme technocratique et de l'IA au G7. Léon XIV intègre l'IA dans la structure même de la doctrine sociale, non pas comme un thème supplémentaire, mais comme une lentille à travers laquelle repenser tous les principes, du bien commun à la justice sociale. C'est la première encyclique qui consacre des pages systématiques à l'IA et à la révolution numérique en tant que question centrale de la coexistence humaine.
Rerum novarum entrait concrètement dans le sujet des salaires et des horaires de travail. Quels sont les éléments les plus concrets de Magnifica Humanitas ?
L'encyclique ne se limite pas aux principes. Je relèverais six passages précis.
Sur le travail, elle contient la dénonciation du fait que l'IA peut déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des fonctions rigides et répétitives, et la demande que toute introduction de l'automatisation s'accompagne de mesures vérifiables de protection de l'emploi et de requalification (§§ 150-156). En matière d'éducation, elle formule la proposition de nous former à « jeûner de l'IA » et de protéger les jeunes de la « séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine » (§ 140). Concernant les mineurs, elle demande des interventions législatives fixant des limites d'âge pour l'accès aux appareils numériques et responsabilisant les fournisseurs de services (§ 142). Sur la finance, elle dénonce le fait que la rente du capital risque de se substituer au revenu du travail (§ 160). Sur les armes, elle affirme le principe selon lequel la décision létale ne peut être déléguée à des processus automatisés et doit rester sous un contrôle humain effectif (§ 200). Enfin, sur l'esclavage, elle dénonce le travail invisible de millions de personnes — étiquetage de données, modération de contenus, extraction de terres rares — demande pardon pour le retard historique de l'Église à condamner l'esclavage (§§ 173-176).
Y a-t-il des risques liés à une mauvaise interprétation de ce texte ?
Je vois deux écueils possibles. D'une part, que les catholiques lisent le texte comme un manuel de réponses et non comme ce qu'il est : une invitation au discernement. D'autre part, que les laïcs le rejettent comme une ingérence confessionnelle. C'est la raison pour laquelle Léon XIV a été très attentif au registre utilisé. L'encyclique s'adresse explicitement « à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté » avec la formule johannique de Pacem in terris. Les principes qu'elle propose — dignité inaliénable, bien commun, justice sociale, subsidiarité — ne sont pas confessionnels : ils sont l'héritage d'une tradition de pensée qui dialogue avec la raison. En citant Arendt, Guardini, Platon, Frankl, et même Tolkien, le texte construit un langage commun. Le fondement théologique est là et il est solide — l'Incarnation comme critère anthropologique —, mais la structure argumentative est accessible à quiconque prend au sérieux la question de savoir ce que signifie être humain.
S'agit-il de nouveaux problèmes posés par la révolution de l'IA ou d'une nouvelle reformulation des réponses dans l'histoire millénaire du christianisme ?
Les deux, et l'encyclique le reconnaît. La structure biblique — Babel et Jérusalem — montre que la tentation de la domination et la possibilité d'une reconstruction commune sont des constantes anthropologiques. Mais les nouveaux problèmes sont bien réels : l'opacité des algorithmes, la simulation de la relation humaine par un chatbot, la possibilité de déléguer à une machine la décision de tuer, la création de deepfakes, le colonialisme des données de santé sont autant de phénomènes sans précédent. Le point décisif est que l'IA n'est pas un problème à résoudre, mais un environnement dans lequel il nous faut vivre. Il s'agit d'évaluer comment la technologie modifie notre façon de percevoir la réalité, de nouer des relations, voire de croire.
L'encyclique reconnaît que la question technologique est « à la racine, une question spirituelle » : l'IA n'est pas un outil parmi d'autres mais un environnement qui restructure la conscience. Et la réponse ne peut être uniquement éthique, elle doit être théologique et spirituelle. L'année dernière, dans un livre de dialogues que j'ai co-signé avec l'artiste Michelangelo Pistoletto, nous avions d'ailleurs consacré une session de conversation à la « spiritualité algorithmique ».
À propos de la scénographie de Magnifica Humanitas
Pourquoi le choix de la date de signature s'est-il porté sur le 15 mai ?
Le 15 mai 1891 était la date choisie par Léon XIII pour Rerum novarum. 135 ans plus tard, le même jour, Léon XIV a signé la Magnifica Humanitas. Le message est clair : ce pontife s'inscrit dans la lignée de son prédécesseur éponyme et revendique pour l'IA la même ambition systématique que Léon XIII avait pour la question ouvrière. Le nom « Léon » n'a pas été choisi par hasard lors du conclave. Le pape lui-même l'a expliqué dans son premier discours aux cardinaux, en reliant explicitement la doctrine sociale de l'Église à la nouvelle révolution industrielle et à l'intelligence artificielle.
Une Commission interdicastérielle sur l'intelligence artificielle a été créée par Léon XIV le lendemain de la signature de l'encyclique. De quoi s'agit-il ?
C'est un organisme qui réunit des représentants des différents dicastères de la Curie romaine, avec pour mission de coordonner la réponse du Saint-Siège à l'IA, de faciliter l'échange d'informations, de promouvoir le dialogue et, aspect crucial, de régir également l'utilisation de l'IA au sein même du Vatican. Ce n'est pas un groupe de réflexion : c'est un organe de gouvernance interne et de discernement institutionnel. L'encyclique elle-même demande à l'Église de vérifier en son sein les principes qu'elle propose au monde (§§ 86-89).
Comment comprendre la scénographie de la publication ce lundi 25 mai ?
La présentation publique après le week-end de la signature permet à la presse internationale de couvrir le document de manière adéquate. Mais la véritable question porte sur la composition de la tribune. La présence de Christopher Olah — cofondateur d'Anthropic, l'une des entreprises les plus avancées dans la recherche sur la sécurité de l'IA — est un geste d'une grande portée. L'encyclique elle-même lance « un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles », reconnaissant que « l'innovation technologique peut être, d'une certaine manière, une forme humaine de participation à l'acte divin de la création » (§ 111).
Le fait qu'un ingénieur en IA — pas n'importe quel capitaine d'industrie — prenne place lors de la présentation d'une encyclique papale est un signal clair : l'Église ne s'exprime pas contre la Silicon Valley, mais bien avec ses acteurs les plus réfléchis. Anthropic est une entreprise qui a placé la sécurité et l'interprétabilité de l'IA au cœur de sa mission. L'encyclique en appelle précisément à cela : la transparence, la responsabilité, et ce que Léon XIV appelle le « désarmement » de l'IA, c'est-à-dire sa soustraction à la logique de la compétition pour la restituer à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie.
Sur la crise de l'américanisme et l'œcuménisme de la haine
Parmi les géants de la tech, beaucoup croient que le développement de l'IA a lancé une course vers une forme d'intelligence générale qui pourrait prendre la place de Dieu. Que pense l'Église de ce phénomène ? Est-elle la véritable concurrente d'OpenAI ou de Palantir ?
Magnifica Humanitas aborde cette question de front avec sa critique du transhumanisme et du posthumanisme. C'est ce que le document appelle un « archipel d'îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine » (§ 116). Le développement technologique exprime une forme de désir de « transcendance » par rapport à la condition humaine telle qu'elle est vécue actuellement. Autrement dit, la technologie a bien une vocation spirituelle, la question est : laquelle ?
L'Église de Rome n'est pas la « concurrente » d'OpenAI. Mais elle est peut-être son interlocutrice la plus radicale car elle pose la question qu'aucun laboratoire ne peut éluder : le véritable « plus qu'humain » ne réside pas dans l'amélioration technique mais dans la grâce. Comme le dit l'encyclique, il existe une « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu, et seul l'Infini qui se donne peut surmonter cette disproportion (§ 127). Contre le salut prométhéen des accélérationnistes, l'Église propose un accomplissement qui ne se conquiert pas mais se reçoit. Ce n'est pas un signal rassurant : c'est un message subversif par rapport à la métaphysique implicite de la Silicon Valley.
Comment se positionnent l'Église de Léon XIV et la Magnifica Humanitas face à l'accélération réactionnaire qui insuffle une énergie spectaculaire à la Maison-Blanche de Donald Trump ?
Si l'encyclique ne nomme pas directement Trump, la référence est évidente dans plusieurs passages. Lorsqu'elle dénonce la « culture de la puissance » qui se nourrit de « polarisations et de violences » (§ 188) ; lorsqu'elle parle d'un « faux réalisme » qui présente la guerre comme inévitable (§ 205) ; lorsqu'elle critique la « normalisation de la guerre » et le réarmement comme réponse à toute crise (§§ 189-190) ; lorsqu'elle démantèle la logique du « moi d'abord » et de la construction d'une identité collective contre un ennemi, le lecteur reconnaît sans difficulté l'ombre de la Realpolitik trumpienne.
Mais il y a un passage encore plus incisif, au paragraphe 133 : la dénonciation de ceux qui disposent de « puissantes ressources techniques et économiques » et les utilisent pour « à convaincre un nombre important de personnes de ce qu'est la vérité sur l'être humain, sur le monde, sur le sens de l'existence, sur la famille, voire sur Dieu ». Le texte appelle cela un « pouvoir pur, dépourvu de vérité ».
Steve Bannon a récemment signé avec des personnalités du monde évangélique une lettre proposant de façonner l'ère de l'IA à travers le national-populisme. Comment l'Église fera-t-elle en sorte que Magnifica Humanitas ne soit pas engloutie dans « Humans First » ?
Le risque est réel mais l'encyclique le prévient par une démarche théorique précise : l'humanisme qu'elle propose n'est pas fermé. Ce n'est pas la primauté de l'homme-qui-domine, mais la sauvegarde de l'homme-en-relation avec Dieu, avec les autres, avec la création. C'est un « anthropocentrisme situé », pour citer l'expression du pape François que Léon XIV fait sienne dans la conclusion (§ 237). Contre le « Humans First » du national-populisme, Magnifica Humanitas oppose la logique du Magnificat : Dieu renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles. L'encyclique se termine par une lecture du cantique de Marie comme programme politique (§§ 243-244). Le véritable antidote au populisme technologique n'est donc pas une nouvelle primauté mais le renversement des hiérarchies du pouvoir. Mais ce n'est pas un hasard si le document consacre des pages décisives aux migrants, aux femmes, aux travailleurs invisibles de la chaîne numérique, aux enfants dans les mines de terres rares.
Lors du premier mandat de Trump, vous aviez employé une expression très dure pour qualifier l'alliance entre évangéliques et catholiques aux États-Unis : l'œcuménisme de la haine. Est-il aujourd'hui devenu un œcuménisme de la haine de l'IA ?
L'« œcuménisme de la haine » — l'alliance entre le fondamentalisme évangélique et l'intégrisme catholique qui se nourrit d'une simplification manichéenne : ami-ennemi, nous-vous, bien-mal absolu — trouve en effet dans l'intelligence artificielle un multiplicateur parfait : des algorithmes qui récompensent la confrontation, des plateformes qui amplifient la polarisation, des deepfakes qui dissolvent la distinction entre vrai et faux.
L'encyclique le reconnaît lorsqu'elle met en garde contre le fait que « la guerre n'est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur » (§ 192). Et elle décrit l'émergence d'« extrémismes religieux et de fanatismes identitaires » qui s'allient à « un économisme irrationnel » (§ 206). Si l'œcuménisme de la haine trouve dans l'IA une infrastructure technique pour s'étendre à l'échelle mondiale, le risque est une forme inédite de fondamentalisme algorithmique où la haine n'a plus besoin de prédicateurs puisqu'elle est automatisée. La réponse de l'Église ne peut être uniquement doctrinale : elle doit passer par une contre-culture de la rencontre, soutenue par une écologie de la communication (§ 137) et par une alliance éducative (§§ 139-147).
Dans quelle mesure la figure de Léon XIII est-elle une source d'inspiration pour Léon XIV face au défi du nouvel américanisme ?
Ce lien profond dépasse le choix du nom. Léon XIII ne s'est pas contenté d'écrire Rerum novarum sur la question sociale : en 1899, il est intervenu contre l'« américanisme » avec la lettre Testem benevolentiae, dénonçant la tendance de certains catholiques américains à adapter la doctrine aux valeurs de la culture dominante — pragmatisme, individualisme, primauté de l'action sur la contemplation.
Aujourd'hui, Léon XIV se trouve face à un nouvel américanisme, bien plus puissant que celui de 1899 : un américanisme qui ne se contente pas d'adapter la foi à la culture, mais qui prétend construire une religion civile où Dieu, la patrie et le marché se fondent en un seul récit.
Cet américanisme sacralise la puissance et le succès, divinise l'efficacité, considère la limite comme un défaut à corriger. C'est exactement ce que le transhumanisme promet sur le plan technologique. Magnifica Humanitas est donc, aussi, la réponse à ce nouvel américanisme, non pas sur le ton de la condamnation, mais avec la force d'une vision alternative : l'humanité magnifique n'est pas une humanité améliorée mais l'humanité habitée par Dieu.
C'est la différence entre Babel et Jérusalem : entre ceux qui construisent une tour pour se faire un nom et ceux qui rebâtissent les murs pour que tous puissent y habiter.
Sources
Le jésuite Antonio Spadaro s'intéresse depuis des années à la relation entre les technologies numériques et les questions de culture et de théologie. Il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment l'ouvrage pionnier Cyberteologia. Pensare il cristianesimo al tempo della rete (Vita e Pensiero, 2012) — paru en français sous le titre Cyberthéologie : Penser le christianisme à l'heure d'internet (Lessius, 2012) et en espagnol sous le titre Ciberteología. Pensar el cristianismo en tiempos de la red (Herder). Il a participé à des séminaires et à des congrès dans divers pays et a donné un cours sur ce thème à l'Université pontificale grégorienne.
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Madagascar : La lutte de la Gen Z usurpée
Le bilan n'est guère reluisant pour les militaires qui ont pris le pouvoir en se présentant comme les protecteurs du peuple confronté à l'ancien régime répressif.
Tiré de Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM)
26 mai 2026
par Paul Martial
Fin septembre 2025, des manifestations massives ont éclaté contre les coupures incessantes et de plus en plus longues d'électricité, ainsi que contre la corruption du clan Rajoelina au pouvoir. Huit mois plus tard, l'espoir de la Gen Z, massivement mobilisée, s'est estompé, laissant place à des sentiments mêlés d'abattement et de colère.
Des problèmes récurrents sans solution
Alors que la répression s'abattait sur les populations pendant les mobilisations, l'irruption de l'armée a été accueillie avec soulagement. Le 12 octobre, lors de sa prise de pouvoir, le colonel Michael Randrianirina affirmait sa volonté de régler rapidement les problèmes et d'organiser des élections dans un délai de deux ans.
Dès les premières semaines de leur prise de pouvoir, les militaires ont pris des décisions unilatérales, sans aucune consultation des forces vives du pays, que ce soit pour les nominations successives de Premiers ministres ou pour la structuration du pouvoir, avec la nomination de plusieurs vice-présidents.
L'organisation d'une conférence nationale, dont l'objectif est de mettre à plat les problèmes structurels rencontrés par la Grande Île et d'apporter des solutions, a été confiée à la fédération des Églises chrétiennes, qui n'est pas des plus progressistes en matière de droits des femmes.
Enfin, les problèmes récurrents de coupures d'électricité risquent de perdurer, au vu de l'adoption d'un budget qui favorise avant tout les dépenses liées à la présidence.
Un pouvoir personnel renforcé
Depuis l'officialisation de sa candidature à l'élection présidentielle, Randrianirina consolide son pouvoir afin de l'emporter lors du scrutin, prévu en principe dans 18 mois.
Il utilise des méthodes similaires à celles des régimes précédents, en constituant un réseau clientéliste et en recourant à la répression. Sous couvert de lutte contre la corruption et de défense de l'État, des arrestations et des disparitions sont signalées. Ainsi, six membres dirigeants de la Gen Z ont été arrêtés, et deux d'entre eux ont subi des violences. Bien qu'ils aient été libérés, un climat de peur s'installe.
On assiste également à une militarisation de Madagascar, avec la mise en place d'une coopération sécuritaire avec la Russie. Cette dernière a livré des armes, des camions et deux hélicoptères. Des soldats d'Africa Corps sont déployés pour la formation de l'armée malgache, mais aussi pour la protection du président de la transition, ce qui en dit long sur la faiblesse de son autorité sur l'armée.
Ce n'est pas la décision de la commission électorale malgache qui va dissiper les inquiétudes. En effet, cette dernière, pour préparer l'élection présidentielle, s'apprête à passer un accord de coopération avec son homologue russe, pays qui, en matière de transparence, d'inclusivité et de démocratie électorale, n'est pas — on en conviendra — un modèle du genre, sauf à vouloir installer une dictature dans le pays.
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Au Mali, survivre aux blocus du Jnim entre famine, peur et négociation
Analyse · Le blocus est devenu l'une des principales armes de guerre du Jnim. En fermant les routes, en interdisant l'accès aux champs, en paralysant les marchés et en imposant des normes sociales et religieuses, le groupe armé cherche moins à conquérir qu'à étouffer. À Marébougou, Saye ou Kori-Maoundé, les habitants tentent de tenir entre la résistance, l'adaptation et des arrangements forcés.
Tiré de Afriquexxi
27 mai 2026
Par Mahamadou Bassirou, Ibrahima Poudiougou
La mosquée de la ville de Djenné. Durant le blocus de Marébougou, la ville a dû accueillir de nombreux déplacés.
© DR
Ce résumé est tiré de l'étude « Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali ». Working paper SIPRI/REcAP, de Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026), à retrouver en PDF ici.
Dans l'histoire des régions centrales du Mali, le blocus n'est pas une nouveauté. Les guerres anciennes, comme celles de l'État de Ségou ou celles du Califat de Hamdalahi, au XIXe siècle, ont laissé le souvenir de villages encerclés, privés de circulation et de ravitaillement jusqu'à leur reddition. Mais avec l'expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim, co-organisateur d'une attaque d'ampleur dans le pays le 25 avril), cette pratique a pris une forme contemporaine, systématique et politiquement réfléchie. Le blocus ne sert plus seulement à punir un territoire : il devient un mode de gouvernance par la contrainte, un moyen d'imposer l'obéissance sans administration formelle.
Notre étude (1) « Vivre sous blocus », publiée en décembre 2025 par le Sipri et le réseau Recap, illustre cette réalité à travers plusieurs cas emblématiques dans les régions de Mopti et de Bandiagara : Marébougou, Saye, Kori-Maoundé, ainsi que le pont stratégique de Parou-Songobia, sur la route nationale 15. Ces terrains montrent que le blocus ne se limite pas à une simple fermeture militaire : il affecte la mobilité, l'agriculture, le commerce, l'éducation, les relations de genre et même les formes locales d'autorité. Son objectif est clair : rendre la vie impossible à ceux qui refusent de se soumettre.
Dans les localités visées, les combattants tentent souvent d'imposer ce que les habitants désignent comme un benkan, un terme de la langue bamanan qui, en général, désigne un pacte ou un compromis. Cependant, en réalité, il s'agit moins d'un accord que d'un ensemble d'injonctions unilatérales : versement forcé de la zakat (aumône obligatoire versée annuellement en vertu des règles de solidarité de l'islam) sur les récoltes et le bétail, fermeture des écoles, port obligatoire du voile pour les femmes, interdiction de la musique et restriction des cérémonies sociales. Le vocabulaire local utilisé pour cet arrangement dissimule une relation profondément inégale, fondée sur la menace et la violence.
À Marébougou, une résistance de courte durée
Partout, la stratégie demeure identique : étouffer pour forcer l'adhésion ou, au minimum, la résignation. Cependant, les méthodes diffèrent selon la dynamique du rapport des forces locales. Lorsque la résistance armée est faible ou démantelée, le blocus peut mener à une soumission forcée. En revanche, lorsque des groupes d'autodéfense subsistent, l'isolement s'intensifie et se durcit, transformant le siège en une épreuve de longue haleine, où les civils supportent le coût le plus lourd.
À Marébougou, dans le cercle de Djenné, la rupture survient en 2021. Les habitants rejettent les ordres de la Katiba Macina, notamment la fermeture des écoles, le port du voile obligatoire, l'abandon de certaines foires, ainsi que les prélèvements agricoles et sur le bétail. Une telle position de fermeté face aux combattants de la Katiba Macina s'explique par divers facteurs, dont les patrouilles régulières des forces de sécurité et la présence d'un campement donso.
Ces années (2019-2021), dans le centre du Mali, sont celles d'un engouement général et d'une confiance dans la capacité des groupes d'autodéfense à faire face aux groupes djihadistes. L'engagement armé au sein des groupes d'autodéfense était alors présenté comme une forme d'antiterrorisme par le bas, et certains de leurs chefs jouissaient d'une certaine proximité avec les forces de sécurité. À l'image des combattants djihadistes, certains de ces chefs s'enrichissaient du vol de bétail et de prélèvements de tout genre sur les villageois comme garantie de protection. Mais cette résistance armée de Marébougou fut de courte durée car, après la défaite des groupes d'autodéfense (2) face aux djihadistes en octobre 2021, la situation changea radicalement. Un blocus total fut alors instauré pour une durée de six mois.
Assassinats ciblés de chasseurs influents
Cette situation enferme peu à peu Marébougou dans une impasse. L'accès aux marchés est coupé, les déplacements sur les axes routiers deviennent dangereux, les champs sont difficiles à exploiter, le ravitaillement en denrées de première nécessité est bloqué. À l'issue de cette période, Marébougou accepte ce que beaucoup considèrent comme un pacte de survie. Ce n'est pas une adhésion par conviction, mais un ajustement forcé visant à mettre fin aux décès multiples des villageois par manque de nourriture (« même le sel avait manqué », rapportent certains témoins, alors que cette denrée est généralement abondante), à retrouver une certaine mobilité permettant d'acheminer des produits alimentaires, des médicaments, et à relancer une économie figée par plusieurs mois de blocage de tout accès aux foires locales. En contrepartie, la vie sociale et religieuse du village est profondément modifiée.
Au-delà de Marébougou, les conséquences de la défaite s'étendent à l'ensemble de la partie du delta inondé, notamment les cercles de Djenné et de Macina, dans la région de Mopti. À l'approche des affrontements, les groupes d'autodéfense avaient aligné plusieurs centaines de combattants issus de divers horizons. La défaite a entamé l'enthousiasme et la confiance des populations vis-à-vis des groupes d'autodéfense, et l'absence de réaction immédiate des forces de sécurité a permis aux combattants de la Katiba de mettre la pression sur des localités avoisinantes (Sofara, Macina, jusqu'à Niono). En plus du harcèlement des villageois de ces localités, la Katiba Macina procéda à des assassinats ciblés de chasseurs influents, dont certains avaient coordonné la mobilisation générale pour la bataille de Marébougou. Les chefs chasseurs éliminés étaient par ailleurs accusés par les djihadistes de collaborer avec les forces de sécurité et d'accaparer des ressources des éleveurs, notamment le bétail et l'accès aux points d'eau et à certaines zones de pâturage.
À Saye, le blocus de 2023 s'est intensifié durant les années 2024 et 2025 jusqu'à perturber totalement la vie économique et sociale. Si la même dynamique observée à Marébougou est à l'œuvre, la situation diffère. Le rejet du benkan y est plus direct et plus soutenu. Les habitants pensent qu'ils ne doivent pas obéir à une autorité religieuse extérieure, d'autant plus qu'ils se considèrent comme de « bons musulmans ». Au-delà de la question religieuse, les villageois estiment avoir déjà perdu l'essentiel de leurs biens et ne voient donc rien à protéger en se soumettant à un accord local dont les promoteurs les ont suffisamment dépouillés (récoltes incendiées, bétail enlevé, accès à certains marchés hebdomadaires locaux coupé). La résistance dans ces localités s'organise autour des autorités traditionnelles, des organisations de la jeunesse et des combattants donsow.
Une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition
L'immobilité imposée à Saye entraîne l'inaccessibilité aux terres agricoles, aux pâturages et à de nombreux circuits commerciaux. Les hommes restent majoritairement confinés au périmètre du village. Ceux qui s'aventurent hors du village sont abattus ou enlevés. Les femmes, considérées comme moins menaçantes par les combattants, parviennent parfois à sortir du village pour aller en brousse chercher de quoi faire à manger, du bois de chauffe ainsi que de la paille utilisée pour tisser des nattes et des éventails. Cette liberté relative ne les protège pas de la violence structurelle du siège : elle montre plutôt comment le blocus modifie les rôles sociaux et les risques.
L'exemple de Saye illustre comment les groupes armés exploitent les déplacements de population pour renforcer leur pression sur les villageois et les contraindre à se soumettre. En raison de son influence historique dans la localité (Saye a résisté au pouvoir de Ségou en 1782), le refus d'adhérer au benkan a poussé plusieurs villages réfractaires à s'y réfugier à partir de 2023. Cela a entraîné une augmentation soudaine des besoins en nourriture et en médicaments et a également intensifié la pression sur les services publics locaux, déjà affaiblis par le blocus et l'absence de possibilité d'approvisionnement à partir des centres urbains proches comme Djenné ou San. Le siège ne se contente pas de confiner, il crée intentionnellement une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition.
Dans d'autres villages de la localité de Bandiagara, la situation diffère. Depuis 2018, le village de Kori-Maoundé est marqué par la présence de combattants de Dan Na Ambassagou, un mouvement d'autodéfense résistant à toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales (chefs de village, imams, maires) sont soumises à cette ligne radicale. En conséquence, aucun dialogue direct avec la Katiba Macina n'est encore envisagé, et le blocus devient de plus en plus punitif.
La mémoire de la résistance contre les Français
L'isolement s'est instauré progressivement : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation et interdiction pour les transporteurs de s'arrêter ou de charger des passagers. En 2024, l'accès aux champs est presque entièrement interdit. Le blocus ne vise pas seulement à contrôler la localité, mais aussi à envoyer un message en ciblant un territoire considéré comme un bastion ennemi, où une partie des autorités et des populations locales reste fidèle à la ligne dure de la résistance armée défendue par Dan Na Ambassagou. Comme à Saye, ici, la mémoire collective conserve les fragments de la résistance contre le colonialisme français, dont l'une des batailles décisives a eu lieu sur les collines de Kori-Kori en avril 1892 (3), étape ultime de la prise de Bandiagara par les troupes coloniales. Pour les combattants du groupe d'autodéfense et pour les villageois, l'idée d'un pacte de soumission n'est pas à l'ordre du jour malgré les pressions exercées par les combattants de la Katiba Macina. De plus, ce village est devenu un refuge pour des déplacés d'autres villages.
Dans cette configuration, la topographie du plateau et la présence du groupe d'autodéfense peuvent ralentir les offensives directes, mais ne stoppent pas l'étranglement progressif du village. Les civils payent le prix de la non-négociation en étant forcés de fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, ou de survivre dans des conditions de plus en plus précaires sur place.
Reste le rôle des médiateurs. Des figures d'intermédiation existent et jouissent d'une certaine légitimité. Un dialogue peut s'instaurer, même en situation de fortes contraintes. À Marébougou, des maires voisins ont ainsi fait office d'intermédiaires entre le village et les combattants. À Saye, cependant, aucune initiative de ce genre ne s'est vraiment développée. À Kori-Maoundé, l'influence de Dan Na Ambassagou empêche toute médiation locale, et les tentatives de médiation par l'équipe régionale d'appui à la réconciliation (ministère de la Réconciliation nationale) restent éloignées des enjeux concrets du village.
Cette comparaison met en évidence une réalité souvent ignorée : le blocus ne relève pas uniquement de la sphère militaire. Il dépend également de la présence et de la capacité des relais politiques, traditionnels ou religieux à transformer un rapport de force armé en dialogue. En l'absence de médiation, la violence a tendance à perdurer.
L'école, l'agriculture et l'élevage, les piliers du village
Dans tous ces villages, l'école va bien au-delà d'un simple lieu d'apprentissage. Elle constitue un pilier pour les familles, un espace de rencontres sociales, une promesse d'avenir et, surtout, l'un des derniers témoins tangibles de la présence de l'État. À Kori-Maoundé, comme à Marébougou et à Saye, l'arrivée ou la pression exercée par des groupes armés a entraîné la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves.
La fermeture des écoles n'est pas un simple dommage collatéral. Elle fait partie d'un changement plus vaste, où le retrait de l'administration laisse place à d'autres modes de régulation, qu'ils soient religieux ou armés. Lorsqu'une école disparaît, ce n'est pas uniquement l'instruction qui diminue, c'est tout un avenir collectif qui s'amenuise.
Mais le premier impact du blocus porte souvent sur l'agriculture. Lorsque les champs deviennent inaccessibles, que les cultivateurs sont victimes d'attaques ou que les récoltes sont brûlées, c'est tout le cœur de l'économie rurale qui en souffre. À Marébougou, seuls les champs proches du village restent exploitables. Partout ailleurs, l'insécurité réduit considérablement la zone cultivable, forçant les ménages à dépendre d'approvisionnements extérieurs… qui deviennent impossibles en raison du siège.
L'élevage et le commerce de bétail, qui complètent l'agriculture, sont également affectés par le blocus. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières. Les foires hebdomadaires, essentielles aux économies rurales des régions de Ségou et de Mopti, deviennent rares, inaccessibles ou dangereuses. Ce sont surtout les marges d'autonomie des femmes, impliquées dans le maraîchage, la transformation ou le petit commerce, qui diminuent. Le blocus détruit non seulement des revenus, mais aussi les liens d'échange qui soutenaient les territoires.
Un renforcement des liens communautaires
Cependant, vivre sous blocus ne se limite pas à la souffrance. Dans les trois villages, notre enquête révèle des formes d'entraide essentielles à la survie, parmi lesquelles le partage de nourriture, la mutualisation de l'eau, l'aide aux malades, la répartition des tâches quotidiennes, le soutien aux ménages vulnérables. À Saye comme à Marébougou, nombreux sont ceux qui parlent d'un renforcement des liens communautaires face aux difficultés.
Ces solidarités n'éliminent ni la faim ni la peur, mais elles retardent, au moins temporairement, l'effondrement total du tissu social. Elles montrent que les habitants ne sont pas seulement des victimes passives de conflits armés. Ils jouent aussi un rôle actif dans leur survie en créant localement des formes de protection face à l'absence de l'État.
Marébougou, Saye et Kori-Maoundé révèlent que le blocus au Mali est bien plus qu'une simple tactique. Il fonctionne désormais comme une véritable technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, ces groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu'ils n'occupent pas systématiquement tous les villages, ils influencent de plus en plus le quotidien des populations.
D'un village à l'autre, les réponses varient, entre reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Cependant, la question reste la même partout : comment vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde (routes, champs, écoles, marchés) peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne cause pas seulement des pénuries. Il établit aussi un ordre politique basé sur la peur.
Notes
1. Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026). « Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali ». Working paper SIPRI/REcAP, à retrouver en PDF ici.
2. « Marébougou : un affrontement entre chasseurs et djihadistes fait des morts et des dizaines de blessés », Afrik Info, 22 octobre 2021, à lire ici.
3. Vincent Joly, Histoire contemporaine du Mali, Perrin, 2024.
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Lomé, médiateur ou relais discret de Bamako ?
La réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA) ouvre une nouvelle séquence diplomatique dans la crise malienne. Derrière l'image d'une médiation togolaise présentée comme neutre, plusieurs interrogations émergent : Faure Gnassingbé agit-il réellement comme facilitateur indépendant ou comme canal discret des autorités de Bamako ? Et le FLA peut-il réellement faire confiance à un État togolais accusé d'avoir déjà coopéré avec la junte malienne contre les intérêts azawadiens ?
Par Mohamed AG Ahmedou journaliste avec la contribution de Tabazambozite, Analyste politique de l'Azawad.
Depuis plusieurs jours, les regards se tournent vers le Togo après la réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA), composée notamment de Almou Ag Mohamed et de son chargé des relations extérieures, Abdarahmane Ag Galla. Officiellement, les autorités togolaises évoquent une initiative destinée à favoriser le dialogue et la stabilité régionale dans un Sahel en pleine recomposition sécuritaire.Mais derrière cette diplomatie discrète, les interrogations se multiplient.
Dans une analyse largement relayée dans les milieux sahéliens, l'analyste politique azawadien Tabazambozite estime que le président togolais Faure Gnassingbé tente progressivement de s'imposer comme un nouvel intermédiaire incontournable dans les crises sahéliennes, profitant de ses relations étroites avec plusieurs juntes militaires de la région.
Selon cette lecture, Lomé servirait aujourd'hui d'interface politique indirecte entre Bamako et certains groupes armés opérant dans l'Azawad connu sous le nom nord du Mali, dans un contexte marqué par la détérioration continue de la situation sécuritaire et les difficultés croissantes du pouvoir du colonel Assimi Goïta.Cette initiative intervient en effet au moment où la junte malienne traverse l'une des périodes les plus délicates depuis sa prise du pouvoir. Les pertes militaires enregistrées dans le nord, l'instabilité persistante autour de Kidal et l'enlisement progressif des partenaires russes sur plusieurs fronts ont profondément fragilisé la stratégie sécuritaire de Bamako.
Pour plusieurs observateurs, il paraît difficile d'imaginer que les autorités togolaises aient pris seules l'initiative de recevoir officiellement des représentants du FLA sans coordination préalable avec Bamako. Beaucoup y voient plutôt une tentative de la junte malienne d'ouvrir discrètement des canaux de discussion sans assumer publiquement un dialogue direct avec les groupes armés.Mais cette séquence soulève aussi une autre interrogation, plus sensible encore, le FLA lui-même peut-il réellement faire confiance au Togo ?
Car dans les milieux proches des mouvements azawadiens, certains rappellent un précédent qui continue d'alimenter la méfiance. En mai 2025, selon plusieurs sources sécuritaires et sahéliennes, une importante logistique attribuée au FLA aurait été saisie au port de Lomé avant d'être remise aux autorités maliennes.Pour de nombreux cadres et sympathisants azawadiens, cet épisode constitue un précédent lourd de sens. Il aurait démontré, selon eux, que l'État togolais demeure avant tout aligné sur les intérêts des régimes sahéliens en place et ne dispose pas de la neutralité historique qu'avaient pu incarner certains médiateurs régionaux du passé.Dans plusieurs cercles sahéliens, la comparaison revient souvent avec le rôle jadis joué par l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré, épaulé par des figures comme Djibril Bassolé ou le général Gilbert Diendéré.
Malgré les controverses qui entouraient leurs méthodes, ces acteurs disposaient d'un ancrage ancien dans les réseaux sahéliens, d'une connaissance approfondie des équilibres tribaux et militaires ainsi que de canaux de confiance établis avec les différentes parties.À l'inverse, plusieurs analystes considèrent que le Togo ne possède ni cette profondeur historique ni cette crédibilité régionale dans la gestion des crises maliennes et azawadiennes.
Une autre hypothèse circule également dans les milieux sécuritaires, Lomé chercherait peut-être avant tout à défendre ses propres intérêts sécuritaires.Depuis plusieurs années, le Togo fait face à une montée des attaques jihadistes dans sa région septentrionale. Les opérations du JNIM dans le nord togolais ont profondément inquiété les autorités de Lomé, qui redoutent un enracinement durable de l'insurrection dans les zones frontalières avec le Burkina Faso.
Dans cette logique, certains observateurs avancent que Faure Gnassingbé pourrait chercher à établir, à travers le FLA, des canaux indirects avec les groupes influents présents dans l'espace sahélien afin d'obtenir une forme de désescalade sécuritaire sur le territoire togolais.Autrement dit, une forme de transaction politique implicite pourrait émerger, le Togo faciliterait certains échanges entre Bamako et le FLA, tandis que le FLA pourrait, de son côté, contribuer à ouvrir des passerelles indirectes avec des acteurs liés aux dynamiques jihadistes régionales.Aucune preuve publique ne permet à ce stade de confirmer un tel scénario. Mais cette hypothèse circule désormais ouvertement dans plusieurs cercles diplomatiques et sécuritaires ouest-africains.
Pendant ce temps, à Bamako, l'annonce de cette rencontre de Lomé semble avoir provoqué une nervosité inhabituelle dans les milieux proches du pouvoir militaire.Le communicant Boubou Mabel Diawara, considéré par de nombreux observateurs comme l'un des principaux relais médiatiques de la junte malienne, a multiplié dans la nuit du 25 mai des attaques verbales contre les autorités togolaises, allant jusqu'aux menaces et aux insultes publiques.
Pour plusieurs analystes, cette réaction particulièrement agressive traduit surtout les contradictions internes du pouvoir malien face à cette diplomatie parallèle. Car si Bamako a effectivement mandaté discrètement Lomé pour ouvrir des discussions indirectes avec certains mouvements politiques et armés, il devient politiquement difficile pour la junte d'assumer publiquement cette stratégie sans fragiliser son discours officiel fondé depuis plusieurs années sur la seule option militaire.Cette ambiguïté nourrit aujourd'hui un climat de confusion régionale.
D'un côté, le pouvoir malien continue d'affirmer vouloir écraser militairement les mouvements politiques et armés de l'Azawad. De l'autre, plusieurs signaux laissent apparaître une recherche discrète de canaux politiques susceptibles de limiter l'enlisement sécuritaire.Dans ce contexte, la médiation togolaise apparaît moins comme une démonstration de puissance diplomatique que comme le symptôme d'un basculement stratégique plus profond dans la crise sahélienne.
La véritable question demeure désormais entière, Lomé peut-il réellement devenir un médiateur crédible dans le dossier malien ou ne sert-il que de façade diplomatique à des négociations indirectes menées sous pression par des régimes sahéliens fragilisés par l'évolution du rapport de force sur le terrain ?
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