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Si la société fait preuve d’une forte tolérance envers la violence, celle-ci finira tôt ou tard par « déborder » à l’extérieur

Le mouvement russe « Résistance féministe contre la guerre » est actif depuis le début du conflit en Ukraine, menant une vaste campagne de contre-information sur la condition (…)

Le mouvement russe « Résistance féministe contre la guerre » est actif depuis le début du conflit en Ukraine, menant une vaste campagne de contre-information sur la condition des femmes russes sous le régime de Poutine.

Son action se déroule sur Internet, mais aussi à travers des groupes informels de rencontre ainsi que par la diffusion, dans les quartiers des villes, d'un bulletin (distribué de nuit) dans les boîtes aux lettres des immeubles.

En raison de ces activités militantes, le groupe a été qualifié par l'État russe d'« agence étrangère ». Des dizaines de ses militantes ont fait l'objet de poursuites pénales et plus d'une centaine ont été condamnées à de lourdes amendes. « Résistance féministe », présente dans plus de 40 villes de Russie, est aujourd'hui l'organisation d'opposition la plus active du pays.

« Résistance féministe contre la guerre » rédige chaque année, depuis le début de la guerre en Ukraine, des rapports sur la situation des femmes en Russie. Ces rapports sont rédigés à partir d'informations provenant de sources ouvertes (médias, centres de recherche) et de signalements envoyés au groupe, avant d'être transmis à des institutions internationales de défense des droits humains, telles que l'ONU ou l'APCE (Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe).

Le rapport 2026 — « Les droits des femmes dans un contexte de répression et de militarisation » — présente un intérêt particulier car il met en lumière la tragique détérioration de la condition des femmes en Russie au cours des quatre dernières années.

L'un des aspects les plus inquiétants est la grave restriction du droit à l'avortement. Une tendance que l'on observe malheureusement aussi en Europe, mais qui, en Russie, est directement liée à la situation de guerre.

Nous apprenons ainsi qu'actuellement, dans 29 régions de la Fédération de Russie, des sanctions sont en vigueur pour « incitation à l'avortement ».

C'est en février 2026 que le nombre de ces régions est passé à 29 (dont les territoires ukrainiens occupés par la Russie), alors qu'il était encore de 23 en 2025. De février 2023 à janvier 2026, le nombre de cliniques privées pratiquant des avortements a en outre diminué d'environ 30% (passant de 2 813 à 1 961). Dans 15 régions de Russie, il n'est désormais plus possible de se faire avorter dans une clinique privée.

En 2025, plusieurs régions de Russie ont instauré des amendes pour les étudiantes enceintes qui décident de ne pas mener leur grossesse à terme. Et en mars 2026, la Douma d'État a proposé d'exclure totalement de la protection sanitaire publique obligatoire les avortements non pratiqués sur indication médicale. Il s'agit là de la plus ignoble des restrictions aux services socio-sanitaires que l'on puisse imaginer.

Selon Natalia, l'une des rédactrices du rapport, « la situation est assez claire : tu as 12 semaines pour faire un choix. Tu dois trouver une clinique — et s'il n'y en a pas dans ta région, tu dois aussi trouver l'argent pour te rendre ailleurs. Attendre en file, écouter les conseils de garder [l'enfant], puis on t'envoie à un endroit, puis à un autre, chez le curé, chez le psychologue, et le temps presse. Tu dois insister 25 fois et dire : oui, j'ai fait ce choix. Ensuite, il y a la soi-disant « semaine de silence » et tu arrives à peine à atteindre la douzième semaine ».

Un rôle fondamental dans cette campagne est joué par l'Église orthodoxe, qui ne cesse de se confondre avec l'État, bien que les statistiques démontrent abondamment que l'interdiction de l'avortement entraîne une augmentation de la mortalité féminine.

En 2024, indique encore le « Rapport », le ministère de la Santé a interdit la vente libre de médicaments à base de mifépristone (c'est-à-dire la soi-disant « pilule du lendemain »).

L'école contribue elle aussi à faire reculer la conscience civique : lors des cours de « Conversations sur les choses importantes » (une matière introduite en 2023 dans les écoles primaires où l'on prône les « valeurs traditionnelles » du putinisme), on promeut constamment l'idée que la maternité est « une mission spéciale de la femme ». Actuellement, ce discours dans les écoles offre aux jeunes filles russes la seule alternative au rôle traditionnel de gardienne du foyer : celui de patriote défendant héroïquement son pays.

Cependant, toutes ces restrictions à l'avortement ne feront qu'augmenter le nombre de lieux où l'avortement illégal est pratiqué (parfois dans des conditions dangereuses) et ne résoudront certainement pas la crise démographique russe, alimentée par la mort massive de jeunes hommes au front, l'alcoolisme et le dysfonctionnement du système de santé dans de nombreuses provinces.

La mobilisation et la mortalité disproportionnées dans les républiques ethniques et les régions reculées (Bouriatie, Touva, Daghestan et Kamtchatka) ont fait que des tâches considérées comme masculines dans les communautés traditionnelles sont retombées sur les épaules des femmes : par exemple, la collecte de bois pour l'hiver et la réparation des habitations. Dans des villages comme Sedanka au Kamtchatka et dans les petites localités de Bouriatie, les femmes sont devenues les seules chefs de famille. Dans les régions aux températures extrêmes, l'absence de main-d'œuvre masculine transforme la vie quotidienne en une lutte pour la survie physique.

Outre la vie domestique, les femmes sont contraintes de prendre en charge la gestion de l'économie traditionnelle (élevage de rennes et pêche), qui constitue la principale source de subsistance et de revenus. En somme, comme dans les sociétés primitives, la femme redevient la cueilleuse-chasseuse des sociétés primitives, mais sans bénéficier des privilèges typiques des sociétés matriarcales.

Dans le pays, par ailleurs, l'influence d'associations informelles réactionnaires (par exemple la « Communauté russe ») se renforce ; celles-ci assument les fonctions de « police morale » en dictant ce qui est conseillé ou déconseillé en matière de sexualité, de contraception et de vie sociale.

Le retour du front de nombreux vétérans d'Ukraine, souvent atteints de troubles psychiques et enclins à la consommation de stupéfiants et d'alcool, a accru la violence sociale et domestique. « Plus d'un millier de femmes – signale encore Natalia – ont été victimes de crimes violents commis par des militaires au cours de l'année écoulée. Souvent, ces derniers ne subissent même pas de sanctions et, au lieu de purger leur peine, retournent au front ».

Les hommes qui reviennent du front souffrent souvent de troubles de stress post-traumatique, ce qui met en danger la sécurité de leurs proches. De plus, la Russie a enrôlé dans la guerre de nombreux condamnés pour des crimes violents. À leur retour de la guerre, ces détenus continuent souvent de persécuter leurs anciennes victimes.

L'organisation féministe a lancé un slogan : « La guerre commence à la maison ». On suppose, à juste titre, que si la société fait preuve d'une forte tolérance envers la violence, celle-ci finira tôt ou tard par « déborder » à l'extérieur. Récemment, une nouvelle alarmante a été diffusée : en 2025, le nombre d'appels reçus par la ligne d'assistance nationale pour les femmes victimes de violence domestique a augmenté de 40%. De plus, on sait que dans 60% des cas, lorsqu'un acte de violence domestique est porté devant les tribunaux, les coupables reçoivent la peine minimale : une amende de cinq mille roubles (environ 50 euros).

Le retour à une discrimination et à une violence plus dures envers les femmes dans un pays qui, en 1918, avait eu la première femme Premier ministre (Alexandra Kollontaï) est lui aussi un signe inquiétant de notre époque.

‍Yurii Colombo
Source : article de Yurii Colombo publié dans Matrioska, mai 2026
https://solidarity-ukraine-belgium.com/post/la-lutte-feministe-aujourdhui-en-russie

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Guerre en Ukraine : le business mortel des recrues africaines

De la Méditerranée au front ukrainien, des milliers de jeunes Africains défient la mort dans l'espoir de fuir la pauvreté sur le continent, en s'engageant dans une guerre qui (…)

De la Méditerranée au front ukrainien, des milliers de jeunes Africains défient la mort dans l'espoir de fuir la pauvreté sur le continent, en s'engageant dans une guerre qui les utilise le plus souvent comme de la chair à canon. Mor Amar a pu s'entretenir avec un jeune Sénégalais prisonnier en Ukraine.

Tiré de MondAfrique.

Donetsk, avril 2025 : le Sénégal découvre un homme noir capturé au front par l'armée ukrainienne. Il s'appelle Malick Diop ; il a 26 ans ; il est originaire de Keur Mandoumbé dans le département de Kounghueul (région de Kaffrine, centre du Sénégal). Visiblement éprouvé et à bout de forces, il vient, dans une vidéo rendue virale par ses geôliers, d'exposer les raisons de son engagement. Son objectif, dit-il, était de gagner de l'argent, afin de quitter la Russie pour l'Europe. Au moment de ce témoignage, Malick est obnubilé par sa libération.

Un an plus tard, le discours est tout autre. Le jeune Sénégalais, que nous avons rencontré le 15 mai 2026 à l'occasion d'une visite à Kyiv (Kiev), ne veut plus entendre parler d'un retour au Sénégal. Apparemment en forme, beaucoup plus serein qu'au moment de sa capture, il déclare sur un ton qui ne laisse place à aucune équivoque : “Je préfère mourir plutôt que de rentrer au Sénégal…”

Alors qu'on s'attendait à une déclaration de contrition ou un plaidoyer pour sa libération en vue de regagner sa famille, qui vit un calvaire depuis plusieurs mois, on a entendu un récit renversant, tranchant avec la représentation souvent faite du jeune Africain innocent enrôlé de force dans l'armée russe. Regard figé, déterminé, il persiste et signe : « Je suis un prisonnier de guerre russe, je demande juste à ce que mes droits en tant que prisonnier de guerre soient respectés. Il faut arrêter de nous traiter comme des mercenaires. Nous ne sommes pas des mercenaires.”

« J'ai choisi de m'engager dans l'armée russe »

Comme des milliers d'Africains, Asiatiques et Latino-Américains, Malick, présenté comme un étudiant brillant, avait rejoint la Russie pour y suivre des études de Droit. Il s'est retrouvé dans les geôles ukrainiennes suite à son enrôlement dans l'armée russe, suivi de son envoi au front. Pourquoi son refus catégorique de retourner au Sénégal ? Il s'explique : “Je ne peux rien demander au Sénégal, parce que j'ai choisi de m'engager dans l'armée russe. À la limite, j'ai trahi le Sénégal, qui m'avait donné une bourse d'étude pour la Russie. Et une fois en Russie, j'ai choisi de défendre un autre pays.”

Son cas est loin d'être isolé. Dans la salle, il y avait avec lui un Togolais et un Congolais (Congo Brazzaville) tout aussi déterminés à purger leur peine et à retourner dans leur pays d'adoption, la Russie. En apparence, ils semblent agir en parfaite conscience, sans aucune contrainte. À l'exception peut-être d'un Marocain qui, lui, a le regard noir, perdu dans le vide, comme s'il cherchait une aide qu'il a du mal à trouver dans cette audience et ne semble pas vouloir parler de sa situation. Il est resté muet tout au long de l'entretien réalisé par visioconférence avec la facilitation du Centre ukrainien de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre.

Ce qui fait courir les jeunes

Pour en savoir davantage, nous avons rencontré à Kyiv des organisations de défense des droits de l'homme qui travaillent sur le sujet. Pour elles, la question est bien plus complexe. En vérité, confient plusieurs sources ukrainiennes, dont l'organisation Truth Hounds qui a enquêté sur le sujet avec la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), ces jeunes seraient victimes de “faux espoirs” qu'on leur fait miroiter. Ils pensent, à leur retour en Russie, retrouver leurs avantages : salaires bloqués, indemnités juteuses, nationalités promises, bref, la belle vie à Moscou après de bons et loyaux services… “En sus de leurs salaires qui seraient bloqués dans des comptes, on leur a promis des passeports russes pour eux et pour des membres de leurs familles. Ce qui fait qu'ils ne veulent pas rentrer dans leurs pays d'origine au risque de perdre tous ces avantages”, confirme un représentant du Centre de coordination pour les prisonniers, convaincu qu'une fois en Russie, ces jeunes sont renvoyés au front.

Interpellé sur ce risque, le père de Malick, Sette Diop, dit espérer que ce ne sera pas le cas pour son fils, mais il nourrit de sérieuses inquiétudes. En effet, il a été informé du cas d'un ressortissant de Kaffrine (même région que Malick), engagé avant son fils et qui aurait subi ce triste sort. “Après sa guérison, il [le natif de Kaffrine] est retourné en Russie et a été immédiatement renvoyé au front où il a été tué, moins d'une semaine après son retour”, témoigne Sette Diop, confortant ainsi la version livrée par plusieurs sources. Nous avons essayé d'entrer en contact avec cette famille mais n'avons pas réussi à obtenir ses coordonnées.

La grosse arnaque

Dans cette affaire, tout semble être un mirage : le salaire, la nationalité, les avantages, entre autres promesses. En ce qui concerne l'octroi de la nationalité, il est généralement assorti d'un délai d'un an. Pour le salaire, les jeunes envoyés au front ne peuvent pas immédiatement en profiter. Et ils ont peu de chance d'en voir la couleur puisque beaucoup d'entre eux n'en sortent pas vivants. “Sur le papier, ils ont effectivement signé pour un bon salaire. Mais une fois au front, ils n'ont pas accès à leurs comptes pour vérifier. Du coup, beaucoup ne savent pas s'ils ont reçu des virements ou pas. Et ils ont de grande chance de mourir au front parce que c'est eux qu'on envoie en première ligne alors qu'ils ne sont pas des militaires”, expliquent les experts de Truth Hounds.

Pour ce qui est de Malick, il a signé un contrat de 6 mois renouvelable. Cela fait plus d'un an qu'il croupit en prison dans une ville ukrainienne, loin du front. Son père précise : “On lui a dit que pour les 6 premiers mois, il ne pourrait pas avoir la nationalité. Mais après renouvellement, il obtiendrait la nationalité, des papiers pour son père et sa mère ainsi que pour trois autres personnes de la famille de son choix.” Pour la rémunération, Malick s'attendait à 5 millions FCFA (7600 euros) par mois, assortis d'un montant de 5 millions payés dès la signature.

Dix pour cent d'Africains

Globalement, la Russie recrute chez les étudiants, les migrants étrangers sur place et à travers des campagnes sur les réseaux sociaux. Loin de certaines représentations, l'Afrique n'est pas le seul continent concerné. Sur un total de 28 394 étrangers recensés, 2 982 sont des Africains. Plus de 5 100 de ces combattants ont été tués, dont 486 Africains. Ces chiffres n'embrassent que les personnes formellement identifiées. Les chiffres réels pourraient donc être bien plus élevés.

On recense 19 Sénégalais enrôlés dans l'armée russe formellement identifiés. Six d'entre eux auraient déjà été tués et un, Malick Diop, emprisonné. Selon des sources contactées par Mondafrique, ils seraient beaucoup plus nombreux et les autorités sénégalaises auraient été saisies du problème, sans réaction jusqu'ici. “On sait qu'il y en a beaucoup, mais il est difficile de donner des chiffres exacts. Ceux qui s'engagent le font volontairement. Le ministère des armées n'a jamais contacté les autorités sénégalaises pour les informer”, confie une source basée en Russie. Concernant le mode de recrutement, il indique que des affiches sont apposées sur les murs et un peu partout. “Les jeunes Africains intéressés s'engagent librement. On les considère ici comme des mercenaires”, poursuit notre interlocuteur.

Le silence coupable des autorités

Interpellé, l'ambassadeur du Sénégal en Russie, Sylvain Sambou, a refusé tout commentaire. “Nous ne pouvons communiquer sur ce dossier. Vous pouvez introduire une demande officielle au niveau du ministère des Affaires étrangères ou du secrétariat d'État aux Sénégalais de l'extérieur [l'entretien a eu lieu avant le remaniement gouvernemental qui a supprimé ce poste], pour qu'on puisse parler de manière officielle”, s'est-il excusé. Concernant Malick Diop, il a affirmé que son cas était suivi par la représentation du Sénégal à Varsovie.

Selon plusieurs sources, les jeunes Africains qui s'engagent ne savent pas toujours qu'ils vont être envoyés au front. On leur dit qu'il s'agit de travaux civils et une fois sur le terrain, on les jette au front en première ligne. D'autres, en revanche, se retrouvent du jour au lendemain dans la gueule du loup. L'ONG Truth Hounds et la FIDH donnent en exemple un étudiant marocain parti pour des études de médecine. Arrêté pour des motifs purement administratifs, il a été contraint de choisir entre la prison et un engagement rémunéré dans l'armée. Son seul tort était d'avoir changé d'appartement sans aviser les services compétents, comme le prévoit la loi. “Une fois arrêté pour ce motif purement administratif, on lui a proposé soit de signer un contrat d'engagement dans l'armée soit de rester en prison”, expliquent les experts qui l'ont interviewé en détention.

En ce qui le concerne, Malick Diop dit n'avoir pas été contraint. Il a signé un contrat en bonne et due forme qui prévoyait son envoi en Ukraine. Son père a toutefois apporté quelques précisions. Malick, a-t-il dit, était un peu perturbé et envisageait même de quitter la Russie pour l'Europe : “Il avait obtenu une bourse pour l'Italie. Il lui fallait revenir au Sénégal pour les formalités du visa, mais il n'avait pas l'argent pour financer le voyage. Il en a parlé à une connaissance russe qui lui a conseillé l'opportunité offerte par l'armée. C'est comme ça qu'il a accepté de signer le contrat”. Sette Diop a ajouté que l'ami russe de son fils avait promis de l'appuyer pour qu'il soit affecté au service de santé ou en tant que cuisinier.

L'éloignement et la vulnérabilité

Le point commun de tout ces jeunes, c'est leur situation de vulnérabilité, aggravée par la distance avec leurs proches. Pour les inciter à s'engager, la Russie ne lésine pas sur les moyens. Elle leur promet parfois des bonus pouvant aller jusqu'à 3 millions de roubles, selon leurs régions d'origine et leurs profils, soit 35 000 euros (plus de 22 millions FCFA), affirment plusieurs sources.

Interpellé sur ses motivations, le Congolais détenu avec Malick impute toute la responsabilité aux dirigeants africains et à leurs “complices” occidentaux. “Si nous en sommes là, c'est à cause des Européens qui pillent le continent. Des jeunes Africains meurent tous les jours en mer pour fuir la misère. Nous ne comptons pas retourner dans nos pays pour être confrontés à cette même situation”, fulmine t-il, précisant qu'il a une femme et une famille russe et qu'il a choisi la Russie en toute connaissance de cause. “Dites plutôt aux gouvernants et à leurs complices occidentaux de changer de politique parce que personne ne veut mourir dans la misère”, renchérit-il sur un ton plus politique.

Les subtilités du droit humanitaire international

Alors que les jeunes prisonniers semblent avoir hâte de retourner dans leur pays adoptif, la Russie, elle, ne paraît pas pressée de les récupérer. Depuis le début de la guerre, on dénombre au moins 75 échanges de prisonniers pour un nombre total de prisonniers échangés avoisinant les 19 000. Jusque-là, aucun prisonnier africain n'en a fait partie. Comme s'ils n'intéressaient que leurs familles. Même leurs États d'origine, pour ceux qui sont en prison en Ukraine, ne font absolument rien pour leur libération, ont confié plusieurs sources en Ukraine.

Dans le cadre de cette enquête, nous avons enregistré au moins 29 Africains dans les prisons ukrainiennes. Selon le Centre de coordination pour le traitement des prisonniers, ils ne sont pas traités comme des mercenaires mais comme des prisonniers de guerre. En tant que tels, les seules voies pour les libérer sont soit une demande du pays pour lequel ils combattaient, soit la fin de la guerre.

L'autre option que n'écartent pas les défenseurs des droits humains, c'est la voie diplomatique, dans le cas où les pays d'origine en feraient la demande. La difficulté, pour Malick, c'est que lui-même ne veut pas que le Sénégal s'implique. “Si la personne concernée dit ne pas vouloir que son pays d'origine intervienne, ce dernier n'a pas d'instrument pour agir, d'après le droit humanitaire international. Mais ici, on sait que la plupart des prisonniers se sont engagés sous la contrainte et ils courent des risques en cas de retour en Russie. Il faut donc des solutions au cas par cas”, a expliqué un expert de Truth Hounds.

Des familles en rade

Par ailleurs, il est reproché à la Russie de ne pas assister les familles. Le père de Malick Diop le confirme tout en précisant qu'il ne s'est jamais rapproché de la Russie pour demander quoi que ce soit : “J'ai jusque-là tout confié à l'État du Sénégal. Je crois que c'est l'État qui doit parler à la Russie et à l'Ukraine s'il le faut, pour que Malick soit libéré. Nous leur avons confié le dossier depuis le début, mais je dois dire que ça n'a pas beaucoup évolué. Nous sommes juste rassurés que Malick se porte bien en prison”.

Il n'y a pas longtemps, les services du ministère sénégalais des Affaires étrangères ont, toutefois, contacté le père de Malick et lui ont conseillé d'introduire une demande de soutien, pour bénéficier de l'appui de la Russie en tant qu'ayant droit. Cela fait cinq mois que Sette Diop a déposé son dossier, mais aucune avancée notoire n'a été enregistrée. “Il y a un mois, l'ambassade du Sénégal à Moscou m'a contacté pour me dire que le dossier était complet mais qu'il y avait un souci avec la banque à cause des sanctions contre la Russie. Ils m'ont suggéré de trouver une personne de confiance basée en Russie, qui pourrait aider à recevoir l'appui financier”, rapporte t-il, espérant que les choses vont se décanter.

Selon les derniers chiffres du Centre de coordination pour le traitement des prisonniers, le Kenya, l'Égypte, le Cameroun et le Ghana figurent parmi les pays les plus représentés dans l'armée russe, avec respectivement 772, 420, 387 et 337 combattants.

Parmi tous ces pays, le Kenya est l'un des rares à prendre la question très au sérieux. Le pays a entrepris des démarches pour sommer la Russie d'arrêter de recruter ses ressortissants pour aller se battre sur le front. Nairobi a aussi livré des chiffres sur le nombre de Kényans engagés dans ce conflit. Ils seraient au moins un millier. En ce qui concerne l'Afrique de l'Ouest, outre le Ghana, on recense 215 combattants nigérians, environ 73 Maliens, 60 Gambiens et 27 Nigériens.

Mystère sur des recrutements ukrainiens

Si l'engagement des Africains aux côtés de l'armée russe est assez bien documenté, il y a peu d'éléments probants sur leur enrôlement dans l'armée ukrainienne. Mondafrique a essayé de vérifier l'existence de prisonniers de guerre ukrainiens d'origine africaine dans les prisons russes. Les questions envoyées à l'ambassade de la Russie au Sénégal sont restées sans réponses.

Pour le Président du Mouvement international russophile Souleye Anta Ndiaye, il n'y a aucun doute que l'Ukraine recourt également aux mercenaires : “Aussi bien la Russie que l'Ukraine recrutent des mercenaires. Personnellement, j'ai rencontré à Moscou un jeune Nigérian qui voulait rejoindre l'Ukraine parce que, paraît-il, ils paient mieux.”

Selon le Russophile, ces jeunes ne sont motivés que par l'argent et ils ne connaissent rien des enjeux de cette guerre qui se déroule à des milliers de kilomètres du continent.“Ce sont des jeunes en quête d'une vie meilleure. Alors, dès qu'une porte s'ouvre, les plus audacieux s'engouffrent dedans”, analyse le spécialiste de la Russie, qui invite les États à prendre leurs responsabilités. “S'il le faut, les États doivent utiliser la force pour empêcher les jeunes d'aller s'employer comme mercenaires dans ces conflits, parce que ça ne produit rien de bon. Ces jeunes vont soit être tués soit être conditionnés en sortant de la guerre. De part et d'autre ils servent de chair à canon, c'est ça la vérité”, soutient Souleye Anta Ndiaye.

Du côté de l'Ukraine, on ne nie pas le recrutement d'étrangers dans l'armée, mais on affirme agir en toute transparence, à travers une plateforme ouverte à cet effet dénommée la légion internationale pour la défense de l'Ukraine. Selon les sources diplomatiques contactées, ceux qui s'engagent dans cette légion le font de manière volontaire et dans le respect des conditions strictes exigées.“Voilà ce qui nous différencie de la Russie : tout est fait de manière transparente, dans des langues que comprennent ceux qui s'engagent. Et tout ce qui arrive à ces volontaires, nous le communiquons à leurs États”, se défend la source diplomatique, qui insiste : “Ce n'est pas comparable avec la Russie qui trompe des innocents en leur faisant croire que c'est pour des activités civiles et qui leur fait signer des contrats qu'ils ne comprennent pas.”

Mondafrique a essayé de recueillir la version de la Russie, à travers sa représentation diplomatique à Dakar, mais sans succès. “Je ferai de mon mieux pour vous recontacter très prochainement”, a dit Maria Pomerantseva le 08 juin 2026. Il nous a finalement été recommandé d'écrire via une adresse disponible sur le site de l'ambassade. Nous avons alors reçu la réponse suivante : “L'ambassade souhaite vous informer qu'elle ne se charge pas du recrutement. De plus, aucun visa n'est délivré aux citoyens sénégalais se rendant pour participer à l'opération militaire spéciale. Pour toutes les questions mentionnées dans votre lettre, nous vous prions de bien vouloir vous adresser au ministère de la Défense de la Fédération de Russie.”

Malick Diop : de Kounghueul à Donetsk

Né en 2000 à Keur Mandoumbé, dans le département de Kounghueul (région de Kaffrine, centre du Sénégal), Malick Diop a fait toute sa scolarité à Kounghueul. Après le baccalauréat, il est orienté vers l'université de Bambeye, au département de Droit. En 2023, il réussit à décrocher une bourse grâce à la coopération russe. Destination : la Russie, pour un projet d'études en Relations internationales. En première année et au 1er semestre de la 2e année, ses notes sont bonnes.

Si l'on en croit son père, Malick connaît par la suite quelques difficultés et envisage même de quitter la Russie pour l'Europe. Il réussit à décrocher une bourse pour l'Italie et doit revenir au Sénégal pour les formalités du visa. “N'ayant pas l'argent pour financer son voyage, il en a parlé à une connaissance russe, qui lui a fait part de cette opportunité avec l'armée”, rapporte Monsieur Diop, qui se rappelle une conversation avec son fils : “Un jour, il m'a appelé pour me dire qu'il s'était engagé dans l'armée. J'étais surpris, mais il m'a dit que c'était déjà fait et qu'il ne pouvait plus revenir en arrière. Plus tard, environ 20 jours après, il m'a dit que sa formation était terminée et qu'il devait aller en Ukraine, mais pour servir dans les hôpitaux ou comme cuisinier.”

En mars 2025, en plein ramadan, Malick a rappelé son père pour lui signaler qu'il ne serait plus joignable à partir de cet instant. “Vous ne pourrez pas me joindre, parce que les chefs récupèrent nos téléphones. Mais je pourrais vous joindre à chaque fois que de besoin. Ne vous inquiétez surtout pas et priez pour moi”, a-t-il dit. Tout porte à croire qu'il était déjà capturé par l'armée ukrainienne, après quelques jours seulement sur le front.

Guerre et société civile : que peut apprendre l’Europe de l’Ukraine ?

Quatre ans après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, des civils ukrainiens engagés dans l'effort de guerre témoignent d'une réalité peu analysée : la (…)

Quatre ans après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, des civils ukrainiens engagés dans l'effort de guerre témoignent d'une réalité peu analysée : la transformation profonde d'une société libérale face à la guerre. Loin du modèle de mobilisation verticale, l'Ukraine a développé une « civilianisation » de la défense — fondations, start-ups, unités de drones, recrutement civique — enracinée dans une méfiance historique envers l'État et une longue tradition d'action collective depuis le Maïdan. [AN]

11 juin 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/11/guerre-et-societe-civile-que-peut-apprendre-leurope-de-lukraine/#more-105101

« Nous faisons des desserts pour les travailleurs du quartier, et avec l'argent nous achetons des chars pour les soldats. » J'ai rencontré Stanislav Zavertailo dans l'un de ses cafés à Kyiv en février 2024, lors d'une visite organisée avec d'autres journalistes par l'ONG n-ost [1]. Zavertailo est pâtissier et propriétaire des cafés Honey and Zavertailo, élégants et branchés, dans la capitale ukrainienne.

Depuis quatre ans, une partie des recettes des deux cafés sert à acheter du matériel militaire pour l'armée. Quand je l'ai rencontré, Zavertailo m'a dit qu'avec tout l'argent qu'il avait donné au cours des trois dernières années, il aurait pu ouvrir deux boutiques supplémentaires. « J'achète des armes pour tuer des Russes avant qu'ils ne nous tuent. »

Zavertailo emploie environ 400 personnes. Certaines sont parties au front, d'autres sont mortes. Ses deux cafés soutiennent les anciens employés. Bien qu'il ne se soit pas encore engagé, Zavertailo sait qu'il devra le faire dans les prochaines années — dès que son plus jeune enfant sur trois aura l'âge requis. Il s'entraîne déjà. « On est prêts ou on se prépare à l'être. Et vous ? »

L'histoire de Zavertailo est une histoire « ordinaire » dans une Ukraine engagée dans une guerre totale avec la Russie.

Il existe actuellement des dizaines de fondations et des centaines d'initiatives en Ukraine axées sur l'acheminement d'argent, d'armes ou de matériel vers les militaires, ainsi que sur la formation et l'alimentation des soldats. Des civils collectent aussi des fonds pour soutenir des proches, des membres de leur famille ou des brigades spécifiques. Sans oublier les ateliers animés par des bénévoles qui fabriquent des drones.

Les civils mettent également leurs compétences au service de l'effort de guerre. Il existe aujourd'hui plus de deux mille start-ups dédiées à la défense. L'agence de recrutement Lobby X — dirigée par l'entrepreneur kyivien Vladyslav Greziev — a ainsi créé Lobby X Army, un site où chaque brigade peut publier des « offres d'emploi » pour combler les lacunes du service de recrutement de l'armée.

La « civilianisation » de la guerre

« Les analyses stratégiques de la guerre négligent typiquement la question de la société », écrit Anna Colin Lebedev. « C'est dans les sciences sociales […] que l'on trouve une réflexion sur la transformation des sociétés par la guerre (le fardeau pour les victimes et les vétérans, la destruction matérielle, le déplacement des populations, les changements dans les liens et les statuts sociaux, etc.), mais aussi sur la guerre elle-même (la production de discours et d'idéologies, la culture militaire, la réorganisation de l'activité économique, les formes de résistance, etc.). La guerre a un coût matériel quantifiable, mais une approche plus qualitative est nécessaire pour évaluer son coût sociétal et comprendre la profondeur de la transformation sociale qu'exige la conduite de la guerre. »

Chercheuse et maîtresse de conférences, Anna Colin Lebedev travaille sur les relations entre citoyens et État dans les sociétés post-soviétiques. Elle a publié *Jamais frères ?* (Seuil, 2022), une analyse des similitudes et des différences entre les sociétés russe et ukrainienne, et *Ukraine : la force des faibles* (Seuil, 2025), un essai qui reprend et approfondit nombre de ses réflexions sur le sujet.

Avant 2014, la paix était considérée comme une évidence par la plupart des Ukrainiens. Aujourd'hui, c'est la guerre qui fait partie du quotidien. Comme l'explique Colin Lebedev : « Nous vivons dans des sociétés où l'on a considéré depuis de nombreuses décennies qu'il n'est pas nécessaire d'assurer une défense solide, que la priorité c'est le social, l'éducation, le chômage. Je pense que les Ukrainiens avaient la même conviction. Et donc, quand la guerre éclate, l'armée est incapable de faire face. »

En matière de préparation — militaire, mais surtout civile et sociale — la société ukrainienne ressemble aux autres sociétés européennes. « Nous sommes des sociétés politiquement et économiquement libérales, urbanisées, éduquées et connectées » — très différentes des sociétés du passé où, en cas de « guerre de haute intensité, la majorité des citoyens croyaient et acceptaient que c'est à l'État d'assigner les rôles et les devoirs », qu'il était normal « de faire des sacrifices, si l'État vous le dit. »

Comme de nombreux autres pays, l'Ukraine a considérablement réduit la taille de ses forces armées depuis son indépendance en 1991 : le personnel militaire total est passé de 465 000 en 1993 à 165 000 en 2013. Parallèlement, la proportion de soldats sous contrat (c'est-à-dire non enrôlés par conscription obligatoire) est passée de 8% en 2001 à 70% en 2013.

Quand la Russie a lancé son invasion à grande échelle en 2022, la résistance de Kyiv face à cet acte d'agression a stupéfait le monde. Derrière la réponse ukrainienne se trouve un phénomène qui pourrait constituer un défi pour les sociétés européennes. Colin Lebedev parle de la « civilianisation » de la guerre, néologisme forgé par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer [2] pour désigner la manière dont les guerres sont de plus en plus menées et conduites par des civils.

Comme l'explique Colin Lebedev, cela vaut déjà pour les guerres hybrides ou les attaques contre les infrastructures. Mais dans le cas de l'Ukraine, cette dimension est particulièrement prononcée. Depuis 2022, le pays a dû élargir massivement la taille de son armée. Aujourd'hui, « au moins les trois quarts des personnes dans l'armée menaient une vie civile avant 2022. Et ce qui se passe, c'est que lorsqu'ils intègrent les forces armées, bien sûr ils assimilent la culture militaire, mais ils conservent aussi la culture civile et les pratiques, une culture professionnelle civile. » [3]

En fait, c'est l'ensemble de la société ukrainienne qui est impliquée dans la guerre, dans un sens différent de la familière « économie de guerre » qui évoque des images de femmes fabriquant des obus dans les usines pendant la Seconde Guerre mondiale. Au contraire, « les Ukrainiens estiment qu'avec leurs compétences professionnelles, ils ont un rôle à jouer dans la défense du pays. » Certains changent de métier, d'autres « mettent entièrement leurs compétences au service de la défense. »

La structure même de la défense est plus ouverte aux apports civils. Les gens expérimentent des outils et des techniques, et quand ces expérimentations donnent des résultats, ils peuvent « convaincre l'État d'adopter ces techniques ». Cela permet une agilité et une adaptabilité remarquables. La logique « est différente de la nôtre ; ici (en Europe), la défense est descendante. »

Selon Colin Lebedev, cette ouverture aux apports civils est liée à l'histoire de la société ukrainienne. D'un côté, il existe une méfiance sous-jacente envers l'État née de la fin de l'URSS et de l'indépendance. « Les Ukrainiens ont appris à ne pas compter sur l'État, parce qu'il était fragile, parce qu'il y avait de la corruption, parce que l'État providence s'était effondré… »

Du soulèvement du Maïdan à la guerre dans le Donbas, une partie de la société ukrainienne s'est investie dans une défense populaire du pays, à travers une multitude de projets et de groupes [4]. Des civils — pas seulement ceux de la droite politique — ont rejoint l'armée. Des associations ont été créées pour aider les bataillons avec la nourriture ou les approvisionnements, ou pour soutenir les vétérans.

Pourquoi ? « Quand j'ai interviewé des Ukrainiens en 2015 qui s'étaient engagés dans l'armée ou la soutenaient », dit Colin Lebedev, « ils me disaient : « Je sais exactement combien de kilomètres il y a entre l'armée russe et ma ville et ma maison ; je sais que si je ne les arrête pas, ils continueront d'avancer. » »

C'est une réponse simple et pragmatique à une situation tragique. « La menace — pour ta famille et ton foyer — est claire et identifiable, et elle dépasse la question de ton pays. C'est beaucoup plus concret, et cela force tout le monde à se dire : « Je dois faire quelque chose ». Et c'est là une différence majeure entre nous (les Européens) et les Ukrainiens. Nous sommes déjà en guerre avec la Russie, mais cette guerre se déroule au niveau souvent ambigu de la guerre hybride. Ce ne sont pas les forces armées russes qui marchent vers nos villes, mais d'autres types d'attaques. Je pense qu'il est plus difficile pour les Européens de réaliser qu'ils sont menacés. »

« Quand on a des droits, on a aussi des devoirs », m'a dit Alla (je n'indique pas son nom de famille car l'entretien a eu lieu de manière informelle, sans le consentement de son bataillon, qui est requis pour un soldat). « J'aime ma ville natale, Kyiv, et mon ancien mode de vie, j'ai donc quelque chose à défendre. Après l'invasion russe de 2014, j'ai envisagé différents scénarios. »

Quand j'ai rencontré Alla en février 2025, elle était enjouée et légèrement punk. « Je connais l'histoire ukrainienne », m'a-t-elle dit. « Je suis convaincue qu'[les Russes] n'arrêteront jamais d'essayer de nous conquérir. Ce n'était qu'une question de temps. Je ne m'imaginais pas dans l'armée, mais je savais que je serais prête si nécessaire. Parce que je peux le faire, je n'ai pas peur, j'ai quelque chose à défendre. »

Aujourd'hui, Alla a 38 ans. Elle s'est engagée comme volontaire en 2023, après l'invasion à grande échelle. Dans sa vie précédente, elle était journaliste ; aujourd'hui, elle fait partie d'une unité de drones (repérage de cibles, communications avec d'autres unités, travail sur cartes et flux vidéo). « J'ai participé à la Révolution orange de 2004 et à la Révolution de la Dignité de 2013 [5]. J'ai aussi participé à d'importantes manifestations à Kyiv : la marche pour les droits des femmes, la Kyiv Pride, et des protestations contre la démolition de vieux bâtiments. Et beaucoup d'autres. Être soldate, c'est faire partie de quelque chose de très important pour notre avenir. »

Pour Alla, comme pour ses collègues qui étaient avec elle — des hommes et des femmes entre 35 et 40 ans, tous volontaires, tous issus de professions très éloignées de l'armée et du monde militaire (un vidéaste, un écrivain, un professeur de philosophie) — rejoindre l'armée était la continuation d'un parcours commencé bien plus tôt. C'est l'un des choix concrets que la vie présente — et aussi une obligation [6].

« Parfois je pense à différents scénarios : que ferai-je si la guerre finit, ou comment vivrai-je pendant cette guerre ou une guerre encore plus terrible, pour le reste de ma vie. Mais ensuite je reviens à la réalité et je me demande ce que je dois faire maintenant. Je change de rôle au sein de l'armée pour acquérir de nouvelles compétences et être plus efficace ; j'essaie de rester en contact avec mes proches. Et je pense aussi à avoir des enfants. Mais pour l'instant, c'est plutôt un rêve. »

Aujourd'hui, un an après, elle m'a dit : « En regardant ces trois années et plus, je suis devenue une personne bien plus militaire que je ne l'étais en tant que civile. Je ne retournerai peut-être jamais au journalisme parce que je considère mon travail actuel comme plus important pour l'avenir de l'Ukraine. »

Selon une enquête réalisée par le centre d'études de marché et d'analyse Kiss, 54% des Ukrainiens de plus de 18 ans ne servant pas dans l'armée sont « certainement ou assez probablement » prêts à s'enrôler dans les forces armées et à défendre l'Ukraine si nécessaire. Si la mobilisation est largement perçue comme nécessaire, elle doit être « juste », écrit Colin Lebedev, ce qui signifie que « le besoin d'un recrutement socialement équitable » doit se conjuguer à « un déploiement équitable sur les lignes de front ».

Francesca Barca
https://neweasterneurope.eu/2026/05/28/war-and-civil-society-what-can-europe-learn-from-ukraine/
Traduit de l'anglais et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78968

Notes
[1] n-ost est un réseau européen de correspondants et de journalistes spécialisés dans l'Europe centrale et orientale, basé à Berlin.
[2] Jean-Baptiste Jeangène Vilmer est politiste et philosophe français, spécialiste des relations internationales et de l'éthique de la guerre. Il a notamment dirigé l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM) à Paris.
[3] Daria Saburova, « Le bénévolat en Ukraine en temps de guerre », Entre les lignes entre les mots, 22 janvier 2026. Disponible sur :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/22/le-benevolat-en-ukraine-en-temps-de-guerre-entretien-avec-daria-saburova/
[4] Sur la dynamique du Maïdan et ses suites jusqu'à la guerre totale de 2022, voir ESSF, « En cette heure de grand danger, en solidarité avec la résistance ukrainienne, reconstruisons le mouvement international contre la guerre »,
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61690
[5] La Révolution de la Dignité (également appelée Euromaïdan) désigne le soulèvement populaire ukrainien de novembre 2013 à février 2014, qui a conduit à la destitution du président Viktor Ianoukovitch après sa décision de suspendre les négociations d'association avec l'Union européenne.
[6] Sur les femmes ukrainiennes engagées dans la résistance armée, voir ESSF, « Ukrainiennes en armes »,
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article64079

*-*

Francesca Barca : La société civile et la guerre : qu'est-ce que l'Europe peut apprendre de l'Ukraine ?
Davantage que la stratégie ou la géopolitique, la question militaire raconte nos sociétés, ce qu'elles veulent devenir et ce qu'elles sont vouées à être. Que signifie la guerre dans une société démocratique ? Le conflit en Ukraine invite à réfléchir aux transformations par lesquelles passe un pays engagé dans une lutte pour sa survie.

https://voxeurop.eu/fr/ukraine-armee-guerre-societe-civile-colin-lebedev/

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En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon

16 juin, par Pablo Castaño — , ,
La lutte contre l'immigration s'est imposée à l'agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a (…)

La lutte contre l'immigration s'est imposée à l'agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l'extrême droite est en train de gagner, c'est celle-ci : l'idée que l'immigration est un problème que l'on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d'affirmer que l'immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d'accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu'il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu'il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l'enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d'une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.

11 juin 2026 | tiré de Frustrations magazine
https://frustrationmagazine.fr/regularisation-espagne

Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l'une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l'attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l'une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.

La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu'il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu'en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n'y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l'immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d'un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.

La fondation Funcas estime qu'en 2025, 840 000 personnes vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu'environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n'ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d'au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l'étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.

Une victoire de la mobilisation populaire

La procédure actuelle de régularisation a attiré l'attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d'un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par Regularización Ya, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu'à 900 mouvements et associations de toutes sortes.

« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l'un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d'emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l'approbation d'une régularisation exceptionnelle. La lettre n'a jamais reçu de réponse. » C'est ainsi qu'a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l'absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L'Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint 65 % en 2021 parmi la population migrante originaire de l'extérieur de l'Union européenne.

Après ces premiers revers, l'idée d'une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s'agit d'un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l'initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c'est-à-dire que les étrangers titulaires d'une autorisation de séjour n'étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l'étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l'extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d'Espagnols pour régulariser des migrants ?

Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l'une des ILP ayant reçu le plus de soutien en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l'on se disait qu'on n'y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l'objectif, c'était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l'activiste, qui salue également les centaines d'organisations qui ont soutenu l'initiative ainsi que l'Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »

Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l'Église s'y est jointe à partir des valeurs de l'Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s'occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l'Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l'initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L'année précédente, le parti d'extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.

Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l'initiative pendant plus d'un an. « Le PSOE n'a jamais soutenu l'ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l'asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c'était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c'était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l'initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l'Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de Vicky Canalla, une autre porte-parole de Regularización Ya.

Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d'effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m'a dit qu'il n'y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu'un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »

Une procédure administrative et citoyenne

Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s'est rendu dans l'un des bureaux de la mairie pour obtenir l'attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd'hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d'attente s'étaient formées autour des points de traitement des demandes.

La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d'origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d'origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d'information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d'intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d'un processus qui a attiré l'attention de l'Europe.

Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d'accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l'information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu'il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d'attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L'image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l'administration s'est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l'adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l'attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».

La décision du gouvernement espagnol d'exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n'a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d'origine des migrants et des consulats espagnols à l'étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu'elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d'Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l'Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s'ajoute la difficulté d'obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d'être arrêtés par la police, une peur qu'ils espèrent laisser derrière eux d'ici très peu.

La régularisation n'a pas été qu'une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu'à Barcelone – habilitées par l'administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L'une d'elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l'ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d'utiliser mon temps est d'aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu'on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l'angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l'association.

L'un d'eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l'ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu'il n'était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j'aimerais suivre un cours d'électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d'autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.

Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c'est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d'un an et l'implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c'était à une époque où l'immigration était peu politisée, alors qu'aujourd'hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.

Les impacts politiques et économiques d'une régularisation exceptionnelle

« L'extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l'université Carlos III spécialisé dans l'extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent sondage. L'extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l'idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d'obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.

Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu'a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n'avait tenu qu'au Parti socialiste, cette régularisation n'aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l'exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d'influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L'activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l'impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l'extrême droite : « Il n'y a aucune logique à dire qu'il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l'extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l'extrême droite devra se mordre la langue. »

Ce qui est clair, c'est l'impact économique et social considérable qu'aura le fait que plus d'un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu'« il faut permettre et garantir l'accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d'abus lorsqu'ils n'ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l'agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d'accélérer l'homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C'est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l'administration espagnole. La syndicaliste réclame également d'accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu'elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l'exigence de deux ans de résidence avant d'obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d'attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.

Même le patronat voit d'un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l'eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l'emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l'hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont plus élevés que la moyenne, l'hôtellerie-restauration est l'un des secteurs les plus précarisés de l'économie espagnole, avec des salaires bas et des contrats qui ne dépassent généralement pas un an.

La Banque centrale européenne attribue 80 % de la croissance du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l'immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu'« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu'à l'issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l'Espagne a une économie souterraine de 24 %, le troisième taux le plus élevé de l'Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d'avoir peur d'être arrêtées et expulsées, auront le droit d'entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.

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Il est temps que l’UE cesse de fermer les yeux sur les agissements illégaux d’Israël en Palestine

16 juin, par Collectif d'ancien-ne-s présidents, premiers ministres et autres élu-e-s des pays — , , ,
« L'Union européenne ne peut rester les bras croisés ». Face aux « horreurs que le gouvernement israélien inflige actuellement aux Palestiniens », pour un ensemble d'anciens (…)

« L'Union européenne ne peut rester les bras croisés ». Face aux « horreurs que le gouvernement israélien inflige actuellement aux Palestiniens », pour un ensemble d'anciens premiers ministres de pays membres de l'UE et membres de gouvernements, il faut élargir les sanctions : « il est alarmant de constater que la crédibilité de l'UE aux yeux de ses propres citoyens soit compromise par son incapacité à faire preuve de leadership moral et politique pour faire respecter le droit international. »

10 juin 2026 | tiré du blog des invité-e-s de mediapart | Photo : Des soldats israéliens à l'intérieur d'un complexe de l'UNRWA dans la ville de Gaza. Photo prise lors d'une tournée médiatique organisée par l'armée israélienne le 8 février 2024. © Photo Jack Guez / AFP
https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/100626/il-est-temps-que-lue-cesse-de-fermer-les-yeux-sur-les-agissements-illegaux-disrael-e

L'Union européenne repose sur l'État de droit, et ses lois ainsi que ses accords internationaux sont contraignants pour les États membres.

Il est alarmant de constater qu'aujourd'hui, la crédibilité de l'UE aux yeux de ses propres citoyens et électeurs – ainsi que de la plupart des pays du monde – est compromise par son incapacité à faire preuve de leadership moral et politique pour faire respecter le droit international et, en particulier, pour faire appliquer les dispositions juridiques de l'accord d'association UE-Israël.

L'article 2 de cet accord d'association stipule que les relations entre l'UE et Israël, ainsi que toutes les dispositions de l'accord lui-même, doivent être fondées sur le respect des droits de l'homme et des principes démocratiques, qui constituent un élément essentiel du traité.

Il est clair que cette condition n'est pas remplie.

Les attaques odieuses perpétrées le 7 octobre 2023 par le Hamas et d'autres groupes armés contre des citoyens israéliens et des ressortissants d'autres pays ne peuvent justifier les actions du gouvernement israélien visant à décimer Gaza et à violer systématiquement les principes fondamentaux du droit international humanitaire et des droits de l'homme. Les attaques militaires israéliennes à Gaza ont fait au moins 73 000 morts, dont plus de 21 500 enfants, depuis octobre 2023. Plus de 900 Palestiniens ont été tués depuis le « cessez-le-feu » d'octobre 2025.

La Cour internationale de justice (CIJ) a déjà établi qu'il existe un risque réel de préjudice irréparable aux droits des Palestiniens au titre de la Convention sur le génocide, tandis que des mandats d'arrêt ont été émis contre des dirigeants israéliens par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

Malgré cela, le gouvernement israélien continue d'entraver l'acheminement de l'aide humanitaire nécessaire aux Palestiniens de Gaza, notamment celle fournie par l'UNRWA et les ONG internationales, tout en anéantissant les moyens dont disposent les Palestiniens pour produire de la nourriture et de l'eau, en ravageant leurs terres agricoles et en détruisant les réservoirs et les usines de dessalement. Après avoir contraint les Palestiniens à vivre dans des conditions sordides et inhumaines, le gouvernement israélien prévoit désormais de regrouper l'ensemble de la population de Gaza sur seulement 30 % de son territoire déjà gravement surpeuplé, exerçant ainsi une pression supplémentaire sur les résidents palestiniens assiégés pour qu'ils abandonnent définitivement leur patrie.

En juillet 2024, la CIJ a déclaré que toutes les colonies israéliennes situées dans les territoires palestiniens occupés, qui abritent aujourd'hui au moins 750 000 personnes, sont illégales et doivent être démantelées. Le gouvernement israélien a ignoré cet avis et continue au contraire de promouvoir activement la poursuite de l'annexion de terres palestiniennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, notamment en encourageant et en soutenant la recrudescence de la violence perpétrée par des extrémistes qui s'emploient à s'emparer de nouvelles terres et à expulser les Palestiniens de leurs foyers. Pour aggraver encore la situation, le gouvernement israélien prépare de nouvelles saisies de terres dans le district E1 et dans la zone C, dans le but de diviser la Cisjordanie en deux et de compromettre la solution à deux États, soutenue par l'UE et la grande majorité des membres de l'ONU.

Les preuves sont accablantes : le gouvernement israélien agit en toute impunité en procédant à des déplacements forcés pour faire place à des colonies illégales, sans compter d'autres politiques discriminatoires à l'encontre des Palestiniens.

L'Union européenne ne peut rester les bras croisés. Elle doit désormais agir de toute urgence pour mettre en œuvre les recommandations formulées à maintes reprises depuis juillet 2025 dans une série de déclarations publiques par un groupe comptant désormais plus de 460 anciens ministres, ambassadeurs et hauts fonctionnaires européens. Concrètement, l'UE doit suspendre l'accès commercial préférentiel d'Israël au titre de l'accord d'association UE-Israël, ce qui affecterait un tiers du commerce total de marchandises d'Israël avec le reste du monde.

Cela nécessite un leadership de la part de la Commission européenne et du Service européen pour l'action extérieure qui, conformément à la pratique antérieure, devraient proposer que ces mesures soient adoptées par un vote à la majorité qualifiée des États membres de l'UE. Dans l'intervalle, l'UE doit agir immédiatement pour empêcher toute exportation en provenance des colonies illégales de Cisjordanie d'entrer sur son territoire. Parallèlement, la liste des ministres, fonctionnaires, personnes et entités israéliens sanctionnés, associés aux colonies et soumis à des interdictions de visa et à des gels d'avoirs, devrait être élargie. L'UE devrait également suspendre la participation d'Israël aux programmes de recherche et autres programmes de l'UE lorsque des entités publiques et privées israéliennes enfreignent le droit international, et mettre un terme au commerce de biens militaires et à double usage.

Pour que l'UE puisse prendre ces mesures, les quelques États membres qui ont systématiquement bloqué toute action contre le gouvernement israélien devraient se rallier à l'opinion majoritaire et permettre l'adoption de ces mesures. En bref, l'UE doit cesser de fermer les yeux sur les horreurs que le gouvernement israélien inflige actuellement aux Palestiniens, en violation flagrante de l'accord d'association UE-Israël. Ne pas agir maintenant ne fera qu'affaiblir davantage la position et l'influence de l'UE sur la scène internationale, à un moment où une Union forte et unie est nécessaire pour défendre l'ordre multilatéral ainsi que les valeurs et les intérêts européens.

Signataires :

Massimo D'ALEMA – ancien Premier ministre italien

Robert GOLOB – ancien Premier ministre slovène

Stefan LÖFVEN – ancien Premier ministre suédois

Romano PRODI – ancien Premier ministre italien et ancien président de la Commission européenne

Leo VARADKAR – ancien Taoiseach (Premier ministre) d'Irlande

Joaquín ALMUNIA – ancien vice-président de la Commission européenne et ancien ministre du gouvernement espagnol

Enrique BARÓN CRESPO – ancien président du Parlement européen et ancien ministre du gouvernement espagnol

Josep BORRELL – ancien président du Parlement européen et haut représentant de l'UE/vice-président, ainsi qu'ancien ministre des Affaires étrangères d'Espagne

Laurens-Jan BRINKHORST – ancien vice-Premier ministre et ministre (divers portefeuilles) des Pays-Bas

Willy CLAES – ministre d'État et ancien vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la Belgique

Pat COX - ancien président du Parlement européen et chef du groupe du Parti libéral, démocrate et réformateur européen au Parlement européen

Herta DÄUBLER-GMELIN - ancienne ministre de la Justice de l'Allemagne

Sigmar GABRIEL - ancien vice-chancelier de l'Allemagne et ancien ministre des Affaires étrangères

Slavko GABER - ancien ministre du gouvernement slovène (divers portefeuilles)

Eamon GILMORE - ancien Tánaiste (vice-Premier ministre) et ministre des Affaires étrangères de l'Irlande ; et ancien représentant spécial de l'UE pour les droits de l'homme

Erato KOZAKOU-MARCOULLIS - ancienne ministre des Affaires étrangères de Chypre

Mogens LYKKETOFT - ancien ministre des Affaires étrangères du Danemark, et ancien président de l'Assemblée générale des Nations unies

Poul NIELSON – ancien commissaire européen et ancien ministre du gouvernement danois

Emilija STOJMENOVA DUH – ancienne ministre du gouvernement slovène

Margot WALLSTRÖM – ancienne première vice-présidente de la Commission européenne et ancienne ministre des Affaires étrangères de la Suède

Poul NIELSON – ancien commissaire européen et ancien ministre du gouvernement danois

Emilija STOJMENOVA DUH – ancienne ministre du gouvernement slovène

Margot WALLSTRÖM – ancienne première vice-présidente de la Commission européenne et ancienne ministre des Affaires étrangères de la Suède

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Grande-Bretagne : effondrement du Parti travailliste et montée de l’extrême droite

16 juin, par Simon Hannah — , ,
Les élections qui se sont tenues le 7 mai dans une grande partie de la Grande-Bretagne ont porté un coup terrible au Parti travailliste actuellement au pouvoir. Celui-ci a (…)

Les élections qui se sont tenues le 7 mai dans une grande partie de la Grande-Bretagne ont porté un coup terrible au Parti travailliste actuellement au pouvoir. Celui-ci a perdu 1 229 conseiller·es municipaux en Angleterre1, s'est classé troisième aux élections au Parlement gallois, le Sennedd, et a perdu du terrain au sein du Parlement écossais.

8 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr Simon Hannah
https://inprecor.fr/grande-bretagne-effondrement-du-parti-travailliste-et-montee-de-lextreme-droite

Le Parti travailliste a perdu le contrôle de 38 conseils municipaux anglais et de l'Assemblée galloise. Le Pays de Galles est un bastion du Parti travailliste depuis les années 1920, mais ces élections l'ont fait apparaître comme la troisième force, derrière le parti indépendantiste Plaid Cymru et le parti d'extrême droite Reform. En Écosse, le Parti travailliste a également été relégué à la deuxième place derrière le Parti national écossais, ex aequo avec Reform.

Il s'agissait du premier test majeur pour le gouvernement travailliste, élu en 2024 avec une large majorité parlementaire, après l'effondrement du gouvernement conservateur après des années de scandales et de crises internes. Le Parti travailliste a alors remporté la majorité tout en obtenant 2 millions de voix de moins qu'en 2019, lorsque Jeremy Corbyn dirigeait le parti.

La faillite de Starmer

Depuis son arrivée au pouvoir, le dirigeant travailliste Keir Starmer s'est révélé totalement incompétent : il a poursuivi la politique d'austérité, s'en est pris aux droits des migrant·es, s'est attaqué aux personnes transgenres et n'a pas résolu les crises du logement et des services sociaux pour adultes. Il a multiplié les revirements, proposant puis abandonnant des mesures, notamment l'augmentation des droits de succession pour les agriculteur·rices, la suppression de l'allocation de soutien au chauffage hivernal pour de nombreux·ses retraité·es et le maintien de la limite des allocations familiales à deux enfants par famille, une politique qui plonge des centaines de milliers d'enfants dans la pauvreté.

Le courant qui entoure Starmer n'est bon qu'à une seule chose : purger la gauche. Ils ont accédé au pouvoir en promettant des politiques qui semblaient relativement à gauche, puis en les abandonnant toutes et en déclarant la guerre à la gauche travailliste. Aujourd'hui, l'avenir de Starmer à la tête du parti semble très incertain, car de nombreux·ses député·es lui attribuent directement la responsabilité de ces défaites.

La montée de l'extrême droite

Au pouvoir, ils ont dû faire face à la croissance fulgurante de Reform, le parti d'extrême droite dirigé par Nigel Farage, la figure du mouvement Brexit qui s'est déroulé de 2015 à 2019. Lancé seulement depuis trois ans, Reform compte cependant déjà près de 277 000 membres. Ses propositions les plus populaires visent à empêcher l'arrivée de réfugié·es et plus généralement à limiter l'immigration, mais le parti propose également de démanteler l'État-providence et de procéder à d'énormes coupes dans les dépenses publiques, ainsi qu'à une déréglementation financière pour satisfaire ses principaux bailleurs de fonds, des crypto-millionnaires. C'est également un parti climatosceptique et anti-vaccins, avec Trump pour référence.

Mais il a désormais un concurrent à sa droite avec Restore Britain, qui revendique près de 100 000 membres. Restore est encore plus raciste et réactionnaire, appelant à des expulsions massives et à la suppression totale du droit d'asile. Il a commencé à gagner du terrain à Great Yarmouth, où est basé son député Rupert Lowe.

Lors des élections en Angleterre, Reform a remporté 1 372 sièges municipaux et pris le contrôle de 14 nouveaux conseils. Il reste le parti le plus populaire dans les sondages et est capable de remporter les prochaines élections générales, éventuellement en coalition avec ce qui reste du Parti conservateur.

Contradictions à gauche

Le point positif de ces élections a été le succès du Green Party of England and Wales, qui dispose d'un nouveau dirigeant, Zack Polanski. Situé à gauche, il a renversé la dynamique du Parti vert, avec des politiques de gauche intransigeantes visant à lutter contre les inégalités et la baisse du niveau de vie. Le nombre d'adhérent·es des Verts est passé de 90 000 à 250 000 dans l'année qui a suivi son accession à la direction, et le parti occupe désormais l'essentiel de l'espace politique à gauche du Parti travailliste. Ils ont remporté 577 sièges municipaux et, pour la première fois, pris le contrôle de six conseils locaux. Trois d'entre eux se trouvent dans des zones où ils avaient une tradition militante, et trois – à Londres – ont été obtenus en infligeant une défaite surprenante au Parti travailliste.

Cependant, les écosocialistes critiquent les Verts car il s'agit d'un parti entièrement voué au parlementarisme et, à ce titre, il vise à utiliser l'État britannique, impérialiste et profondément capitaliste, comme principal vecteur de changement. Ses structures internes sont très faibles, les sections locales se réunissent peu et les congrès sont ouverts à tous les membres. Il ne fait aucun doute que plus ils se rapprocheront du pouvoir, plus il sera pris en étau, tout comme ce fut le cas pour le Parti travailliste il y a 100 ans.

Your Party, lancé il y a moins d'un an par Jeremy Corbyn et une autre ancienne députée travailliste, Zarah Sultana, a été détruit de l'intérieur et avant même son lancement par des luttes factionnelles et par des pratiques hautement antidémocratiques de la part de Corbyn et de sa clique. Cet échec pose un sérieux problème à la gauche radicale.

Le Royaume-Uni est profondément déstabilisé

Bien que les élections se déroulent selon le scrutin majoritaire à un tour et non selon la représentation proportionnelle, tant pour les élections municipales en Angleterre que pour le Parlement de Westminster – un système qui a toujours favorisé les deux principaux partis politiques, le Parti travailliste et les conservateurs –, le Royaume-Uni s'oriente de plus en plus vers un système multipartite. Les partis indépendantistes, dominants au Pays de Galles et en Écosse, dirigent les administrations tandis qu'un nombre croissant de circonscriptions en Angleterre ont voté pour l'extrême droite ou le Green Party. 64 conseils locaux se sont retrouvés sans majorité absolue à l'issue des élections, ce qui signifie qu'aucun parti n'a obtenu la majorité.

Compte tenu des victoires des partis nationalistes, il existe une réelle possibilité de voir le Royaume-Uni se désintégrer dans les prochaines années, ce qui entraînerait des changements considérables dans la structure politique et sociale des îles britanniques.

Cette fragmentation de la politique britannique est le résultat de décennies de néolibéralisme et d'austérité, avec une baisse du niveau de vie depuis 2008 et un sentiment général de déclin. Pendant les 14 années qu'il a passé au pouvoir, le Parti conservateur a contribué à appauvrir et attaquer les travailleur·ses, et à intensifier l'offensive contre les immigré·es et les réfugié·es. Il n'y a pas réellement de différence politique entre le Parti travailliste et les conservateurs, à l'exception des années Jeremy Corbyn, lorsque la gauche a brièvement pris le contrôle du parti. Mais les attaques incessantes contre le « corbynisme » ont eu des effets profonds et ont montré que la droite travailliste n'accepterait jamais le retour de la social-démocratie au sein du parti.

Aujourd'hui, l'espoir du Parti travailliste réside dans un leader de gauche modérée comme Andy Burnham – actuellement maire de Manchester. Burnham était l'un des candidats battus par Corbyn en 2015 et sa réapparition en tant que leader de gauche montre à quel point la gauche travailliste est faible. Son programme politique est extrêmement limité et, s'il accédait au pouvoir, il continuerait à ne pas s'attaquer aux principales crises auxquelles le pays est confronté.

La menace d'un gouvernement d'extrême droite ne peut être ignorée ou minimisée et une victoire de Reform aux prochaines élections serait une défaite stratégique pour la classe ouvrière.

Le 12 mai 2026

1. Lors des élections municipales, les conseiller·es sont élu·es par quartier (ward) au scrutin uninominal à un tour. Le, la ou les candidat·es en tête dans le ward emporte·nt le siège, même sans avoir la majorité absolue. Selon les communes, le conseil municipal peut être renouvelé intégralement (tous les 4 ans), par tiers (3 années de suite puis il n'y a pas d'élection la 4e année) ou par moitié (une élection tous les deux ans).

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Révélations : le programme israélien pour « influencer l’opinion publique »

Un appel d'offres ayant fuité du ministère de la Défense expose le programme de formation de l'armée destiné à manipuler l'opinion publique en Israël et à l'étranger. Tiré (…)

Un appel d'offres ayant fuité du ministère de la Défense expose le programme de formation de l'armée destiné à manipuler l'opinion publique en Israël et à l'étranger.

Tiré d'Agence média Palestine.

L'appareil de défense israélien forme des soldat·es et d'autres responsables de la défense à mener des opérations psychologiques destinées à « influencer l'opinion publique » en Israël et à l'étranger, révèle un appel d'offres interne du ministère de la Défense, publié en juillet dernier et obtenu par le média d'investigation israélien The Hottest Place in Hell. Les formations, dispensées en hébreu et en anglais par des universitaires qui ne sont pas affilié·es à l'armée, sont destinées au personnel de la défense basé en Israël comme à l'étranger, ainsi qu'à des « partenaires étrangers » non précisés.

Parmi les formations proposées figurent des cours sur la manière d'utiliser les données pour façonner discrètement les attitudes et les actions de publics ciblés, sur la collecte de renseignements pour ce type d'opérations, ainsi que sur la formation d'influenceur·euses. La plupart des cours sont orientés vers des opérations d'influence « offensives » — c'est-à-dire visant à perturber ou manipuler activement les croyances, les attitudes et les comportements de publics ciblés, plutôt qu'à simplement protéger un narratif existant. Ils comprennent des formations aux contenus publicitaires et marketing, ainsi que des cours sur la cyberguerre et la collecte de renseignements sur les publics ciblés.

Dans l'un de ces cours, les participant·es apprennent à appliquer des techniques dites « Black Hat » — un terme utilisé pour décrire des méthodes de manipulation qui contournent les règles des plateformes technologiques en matière de cybercriminalité, de cyberguerre ou d'autres activités malveillantes. Le cours de l'armée indique explicitement que ce module est conçu pour « la diffusion et la promotion de contenus illégitimes à l'aide d'outils et de solutions technologiques — une voie qui contourne Facebook et Google ».

Un autre cours enseigne aux participant·es comment planifier des « opérations d'information visant à influencer l'opinion publique dans la scène locale et internationale », notamment comment concevoir et diffuser des messages adaptés à une population cible, évaluer leur impact et appliquer les enseignements tirés à de « futures opérations ».

Bien que le programme ne précise pas explicitement les cibles ou le contenu des opérations psychologiques et des campagnes d'influence enseignées dans ces cours, il indique à plusieurs reprises que la formation est menée conformément aux « considérations et attentes » de l'échelon politique israélien. Autrement dit, selon les directives du gouvernement.

Le ministère de la Défense cherchait à conclure un contrat avec un prestataire pour deux ans, avec une option permettant de prolonger l'accord jusqu'à quatre ans au total. Le premier cours devait commencer en août 2025.

L'appel d'offres était ouvert aux établissements accrédités par le Conseil israélien de l'enseignement supérieur. Les intervenant·es devaient être titulaires d'un « doctorat et/ou d'un titre de professeur·e dans les domaines de l'influence, de l'opinion publique, de la sécurité et du terrorisme, de la communication de masse, [ou] de la communication numérique et en réseau », ainsi que d'« au moins quatre ans d'expérience professionnelle dans les domaines de l'influence [ou] du renseignement d'influence au sein de différentes organisations de sécurité ».

« Les fondamentaux de la propagande »

Selon l'appel d'offres, le programme de formation se compose de huit cours par an : trois sur les opérations d'influence, deux sur le « renseignement d'influence » et trois sur la formation à « l'activisme en ligne ». Chaque cours est conçu pour accueillir jusqu'à 40 étudiant·es, ce qui signifie que le programme pourrait former environ 320 « expert·es en influence » chaque année.

Le programme est divisé en modules thématiques. L'un d'eux, intitulé « fondamentaux de la guerre psychologique, de la propagande, de la tromperie, de la légitimité et de la diplomatie publique, ainsi que de la segmentation des populations cibles, avec un accent mis sur les publics étrangers », comprend une formation à l'identification des efforts d'influence adverses, des récits et des images, ainsi que des deepfakes, de la guerre psychologique, de la propagande, de la tromperie, de la légitimité et de la diplomatie publique.

Un autre module, axé sur « la planification, l'exécution et l'évaluation des campagnes », comprend une formation sur les « considérations et attentes » de l'échelon politique, ainsi que sur le « renseignement militaire », le « renseignement culturel » et les « capacités de collecte et de recherche de renseignements pour l'influence ».

Certains cours — notamment ceux portant sur les opérations d'influence, le renseignement d'influence et l'activisme en ligne — seront dispensés en anglais à des « partenaires étrangers », dont l'identité n'est pas précisée. Pour ces participant·es, le ministère de la Défense a élaboré un programme dédié qui comprend l'étude de « l'approche américaine », c'est-à-dire les perspectives et les normes culturelles des États-Unis, ainsi que la conduite de campagnes d'influence dans l'arène internationale.

Afin de permettre à ces entités étrangères d'y prendre part, le ministère a décidé que les cours seraient « non classifiés ». Pourtant, l'appel d'offres impose tout de même de strictes mesures de confidentialité visant à maintenir une séparation stricte entre les intervenant·es civil·es et les stagiaires. Les établissements universitaires ont l'interdiction de révéler aux formateur·ices et au grand public les fonctions des étudiant·es au sein de la communauté du renseignement, et les prestataires ne doivent recevoir que les prénoms des stagiaires, sans indication de leur unité d'affiliation.

Le document suggère également que l'armée intègre ces opérations d'influence dans son appareil de renseignement plus large. Le cours de « renseignement d'influence » est conçu pour former les participant·es à utiliser les systèmes de collecte de renseignements de l'armée afin d'alimenter les campagnes d'influence en données, tout en restant attentif·ves à « ce qui se passe dans d'autres endroits du monde ».

Au-delà de la fourniture de matière brute pour les opérations psychologiques, le renseignement est également présenté comme un outil permettant d'en mesurer l'impact. Il en résulte une boucle de rétroaction fermée : le renseignement recueille des données sur les publics ciblés ; les campagnes d'influence tentent de façonner leurs perceptions ; puis les outils de renseignement sont utilisés pour évaluer si le message a fonctionné ou s'il doit être affiné en temps réel.

La section consacrée au « renseignement culturel » prolonge cette logique dans le domaine du profilage social et psychologique. Les participant·es sont formé·es à analyser les populations ciblées — en particulier les publics étrangers — à travers leurs codes culturels, leurs sensibilités sociales et leurs contextes politiques, afin d'élaborer des messages plus susceptibles d'atteindre leur cible et de convaincre.

En réponse à une demande de commentaire, un porte-parole de l'armée israélienne a décrit le programme comme « un cours universitaire destiné au personnel engagé dans l'effort d'influence et de conscience au sein de l'armée israélienne », ajoutant que son objectif était « l'enrichissement personnel ». Il a affirmé que celui-ci « opère conformément à la loi et à des procédures claires, en accord avec les directives de l'échelon politique ».

Cependant, comme l'a révélé une enquête récente de The Hottest Place in Hell, l'armée ne limite pas ces méthodes au domaine de « l'enrichissement personnel ». Entre octobre 2023 et décembre 2024, l'unité du porte-parole de l'armée israélienne a mené une opération psychologique visant à la fois les publics israélien et international, sous couvert d'une « organisation d'information à but non lucratif » spécialisée dans la « vérification des faits » concernant les affirmations liées à la guerre menée par Israël contre Gaza.

Dans le cadre de cette opération, des dizaines de vidéos promouvant les éléments de langage de l'armée israélienne ont été publiées sans indication appropriée, tandis que des influenceur·euses en Israël et à l'étranger ont été recruté·es pour amplifier des messages dictés directement par l'armée. Ce qui avait alors été exposé comme une initiative discrète semble désormais faire partie d'un effort plus large et de long terme de l'establishment de défense israélien pour institutionnaliser les opérations d'influence à l'échelle nationale — et même internationale.

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Violence et trafic de drogue au Mexique. Quelle réponse de la gauche révolutionnaire ?

Le 22 février, dans une ville de l'ouest du Mexique, l'armée et la Garde nationale, en collaboration avec les services de renseignement états-unien, ont mené une opération (…)

Le 22 février, dans une ville de l'ouest du Mexique, l'armée et la Garde nationale, en collaboration avec les services de renseignement états-unien, ont mené une opération contre le Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG) qui s'est soldée par l'exécution de son chef, le célèbre Nemesio Oseguera, alias El Mencho. Même si la présidente Claudia Sheinbaum a affirmé que cette opération faisait suite à un mandat d'arrêt délivré par le Parquet général de la République et non à une injonction de Washington, il est indéniable que les menaces tarifaires et militaires de Donald Trump à l'encontre du Mexique ont exercé une forte pression pour que cette opération soit menée à bien.

10 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr | OgitiL © Diego Fernández
https://inprecor.fr/violence-et-trafic-de-drogue-au-mexique-quelle-reponse-de-la-gauche-revolutionnaire

La mort du baron de la drogue a déclenché une vague de violence dans plus de la moitié des États du pays, les membres du CJNG ayant bloqué des routes et incendié des commerces, des véhicules et des stations-service, ce qui a entraîné la suspension des activités professionnelles et scolaires ainsi qu'un confinement de la population, comme à l'époque de la pandémie de Covid-19.

La « guerre contre le Narco »

La situation de violence que nous vivons au Mexique ne peut être comprise sans tenir compte du contexte créé par la soi-disant « guerre contre la drogue » lancée à partie de 2007. En décembre 2006, Felipe Calderón, du Partido Acción Nacional (PAN, « Parti action nationale », droite conservatrice), a accédé à la présidence à la suite d'une fraude électorale au détriment d'Andrés Manuel López Obrador, représentant du progressisme. Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer les élections frauduleuses et exiger le recomptage des voix. Pour asseoir sa légitimité, Calderón a annoncé une « guerre contre le narcotrafic » quelques semaines seulement après son entrée en fonction, dans le cadre de laquelle il a fait sortir les militaires de leurs casernes pour affronter les cartels. Le message adressé à la société mexicaine était clair : tu dois choisir ton camp, soit tu es avec le gouvernement, soit tu es avec les criminel·les.

Le mandat de Calderón s'est achevé sur une hausse de 148 % du nombre d'homicides, plus de 17 000 personnes disparues et 230 000 personnes déplacées en raison de la violence, ainsi que des violations des droits humains et une stratégie de sécurité fondée sur la militarisation, poursuivie par les président·es suivant·es. De plus, il a été démontré que cette prétendue « guerre » n'était rien d'autre que le recours aux forces de l'État pour favoriser certains cartels au détriment d'autres, puisque le ministre de la Sécurité publique de Calderón, Genaro García Luna, a été arrêté et condamné en 2024 aux États-Unis pour trafic de drogue, ses liens avec le cartel de Sinaloa ayant été établis.

Nous qui vivons au Mexique savons bien que la chute d'un baron de la drogue ne signifie pas la fin de la violence. La « guerre contre le narcotrafic » nous a appris qu'après la décapitation d'un cartel s'ensuivent des luttes de pouvoir entre les cadres intermédiaires pour la succession, ainsi que des actes de vengeance contre l'État mexicain et des attaques contre des cartels rivaux qui profiteront de ce moment de faiblesse pour gagner en influence. Et cela s'explique par le fait que, même si El Mencho est tombé, les structures transnationales qui produisent, alimentent et exploitent ces barons de la drogue sont toujours en place.

Le capitalisme et le Narco, un problème structurel

Les grands centres de consommation de drogue et les entreprises d'armement ont besoin, au Mexique, d'organisations illégales qui produisent les substances qu'ils et elles consomment et qui soient des acheteurs fidèles de leurs produits de guerre. Même si Washington s'indigne face au trafic de drogue et à la violence, les faits montrent que les armes des cartels ont été vendues par des entreprises états-uniennes profitant de la législation permissive de ce pays. Entre 2012 et 2025, les autorités mexicaines ont saisi 137 000 cartouches provenant non pas d'armureries commerciales, mais de l'usine militaire Lake City Army Ammunition Plant, propriété de l'État, située dans le Missouri. De plus, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a déclaré que 85 % des armes saisies lors de l'opération contre El Mencho provenaient des États-Unis.

Le trafic de drogue est une activité économique régie par les lois capitalistes de la concurrence et de la recherche du profit maximal. Les cartels sont des entreprises qui, en opérant dans l'illégalité, poussent ces dynamiques économiques jusqu'à leurs dernières conséquences, mettant ainsi en évidence la forme la plus violente d'un système qui réduit l'être humain à une simple main-d'œuvre jetable.

Il existe un solide réseau commercial international qui assure a distribution et la commercialisation de la drogue. De plus, les cartels ont diversifié leurs activités pour s'étendre à d'autres secteurs économiques, tant illégaux (traite des êtres humains, trafic d'armes, vente d'organes et racket) que légaux (l'agro-industrie avocatière ainsi que les secteurs de la restauration et des loisirs).

Dans plusieurs territoires contrôlés par le crime organisé, on trouve des mégaprojets d'exploitation minière, tels que des mines et des barrages, et ce crime organisé est impliqué dans des agressions contre des travailleuses et travailleurs syndiqué·es, des journalistes et des militant·es qui défendent l'environnement. Il y a quelques jours, le groupe d'experts du T-MEC a révélé que la société minière canadienne Camino Rojo, qui opère dans l'État de Zacatecas, au nord du pays, avait eu recours à des narcotrafiquant·es pour menacer les travailleur·ses du Syndicat national des mineurs après leur victoire aux élections syndicales.

Le pouvoir sociopolitique des cartels découle de leur immense puissance économique et des actes de violence qu'ils commettent pour garantir leurs profits, tels que l'intimidation, les assassinats, les disparitions forcées, le blanchiment d'argent, l'enrichissement illicite par des injections de capitaux, la corruption et la complicité avec les forces de sécurité de l'État.

Des décennies de politiques néolibérales ont accru la précarité, la migration et le travail dissimulé, ainsi que l'exode rural et le manque d'opportunités. Ces conditions de vie difficiles, combinées aux idées individualistes, méritocratiques et prônant une concurrence impitoyable véhiculées par le néolibéralisme, ont poussé de nombreuses personnes, en particulier des jeunes, à se mettre au service du crime organisé dans l'espoir d'une vie meilleure.

La déréglementation du commerce international dans le cadre de l'ALENA puis de l'ACEUM (accords de libre-échange États-Unis-Canada-Mexique), ainsi que la subordination du Mexique à la grande puissance du nord, ont permis l'entrée d'armes de gros calibre dans notre pays et nous ont amené·es à devenir les fournisseur·ses du marché de la drogue aux États-Unis.

Une seule issue : la rupture avec le système

On le constate : la violence liée au crime organisé n'est pas un problème aisé à résoudre. S'agissant d'un phénomène systémique, l'analyser dans toute sa complexité constitue une première étape et nous ne pourrons y remédier qu'à travers des changements systémiques.

Au sein de la gauche révolutionnaire mexicaine, nous sommes convaincu·es que, tout en œuvrant à la destruction de ce système capitaliste mortifère qui engendre le trafic de drogue, nous devons toujours nous ranger du côté des victimes de la violence et soutenir les initiatives qui émanent des classes populaires. C'est pourquoi nous sommes en contact avec les associations de mères de personnes disparues et que nous les soutenons dans leurs revendications et leurs mobilisations ; nous avons également participé aux manifestations pour la paix et contre la militarisation et l'intervention américaine. Nous estimons que nos priorités sont les suivantes :

— Renforcer les liens communautaires afin de nous protéger collectivement contre la violence.

— Dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité des puissances impérialistes telles que les États-Unis, qui tirent profit, tant sur le plan politique qu'économique, de l'insécurité de ce côté-ci de la frontière.

— Dénoncer les dangers des stratégies de sécurité fondées sur le recours aux forces armées, en raison des violations des droits humains qu'elles entraînent et du transfert progressif du pouvoir politique vers le pouvoir militaire.

— Étudier d'autres stratégies de sécurité mises en place par les communautés, comme les polices communautaires des régions montagneuses et côtières de l'État de Guerrero (sud du Mexique) ou les « caracoles » zapatistes.

— Rejeter les discours qui criminalisent et stigmatisent les classes populaires en les présentant comme des trafiquant·es de drogue en puissance, ainsi que les tentatives de la droite visant à établir un lien entre la crise sécuritaire et la prétendue « perte des valeurs familiales » qu'elle attribue aux avancées en matière de droits des femmes et des personnes LGBTIQ+.

— Nous solidariser avec les victimes et leurs proches, les accompagner dans les actions qu'ils et elles décident d'entreprendre, contribuer à renforcer la conscience politique et la confiance en soi, et encourager les processus d'organisation de gauche à partir des revendications en faveur de la paix et de la sécurité.

— Aborder le problème dans une perspective de classe et aider à le comprendre, en l'absence d'analyses suffisamment approfondies. 

Publié en juin 2026 par la revue L'Anticapitaliste

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La crise postélectorale en Corée du Sud

16 juin, par Jiyu Choi — , ,
La pénurie de bulletins de vote lors des élections municipales et provinciales du 3 juin dernier en Corée du Sud a provoqué une série de manifestations pour exiger une (…)

La pénurie de bulletins de vote lors des élections municipales et provinciales du 3 juin dernier en Corée du Sud a provoqué une série de manifestations pour exiger une réélection. L'enjeu est particulièrement important pour Séoul où le parti conservateur l'a emporté de peu face au parti démocrate du président Lee Jae Myung, tout en restant minoritaire à l'échelle du pays.

Tiré de The asialyst.

Des milliers de Coréens se sont rassemblés dimanche 7 juin à Jamsil, l'un des quartiers centraux de Séoul, pour protester contre les élections municipales et provinciales du 3 juin où des bureaux de vote ont manqué de bulletins, empêchant certains citoyens de voter. Cette manifestation, portée principalement par des jeunes de vingt à trente ans, s'est déroulée dans une ambiance pacifique et patriotique, tous les participants scandant « réélection. »

Lors du vote, les électeurs ont dû attendre longtemps en raison de la pénurie de bulletins de vote, ce qui a entraîné des retards dans le scrutin et ravivé la polémique sur les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections. Le nombre total de bulletins de vote manquants le jour du scrutin a été estimé à 7 194 dans 91 bureaux de vote à travers le pays. Vingt-trois bureaux ont manqué de plus de 100 bulletins, dont 17 à Séoul, ce qui a mis en évidence une concentration du phénomène dans la capitale. Le vote avait été temporairement suspendu pendant une durée allant jusqu'à 105 minutes. Les électeurs ont dû attendre après la fermeture des bureaux de vote ou renoncer à voter. Beaucoup se sont exprimés, déclarant se sentir floués, « comme si on leur avait volé leur droit de vote, » et se demandant « comment est-il possible de ne pas pouvoir voter par manque de bulletins ? »

Lorsque la pénurie de bulletins de vote est devenue évidente, les habitants se sont rassemblés sur place le soir même, créant des manifestations, qui ont ensuite dégénéré en une confrontation autour du retrait des urnes. À l'heure de la clôture du scrutin, alors que le vote n'avait pas repris, la commission électorale a tenté de récupérer les urnes, ce qui a conduit plus d'une centaine de citoyens à bloquer le bureau de vote en s'opposant à la police. Cela a entraîné un retard de 35 heures dans le dépouillement des votes. Ce désordre a également perturbé le calcul du taux de participation à l'échelle nationale.

La Commission électorale centrale a déclaré que la pénurie de bulletins dans certains bureaux de vote était due à une sous-estimation du taux de participation. Cependant, au-delà de la controverse sur la gestion défaillante de l'élection, le fait que cette pénurie de bulletins de vote se soit produite à Séoul, où la course à la mairie était particulièrement serrée, et plus précisément dans un quartier où le soutien à l'opposition (le Parti du pouvoir du peuple) est fort, a soulevé des questions quant à l'impartialité du scrutin. Les citoyens réclament l'annulation des résultats, la tenue d'un nouveau scrutin et une investigation approfondie sur la manière dont l'élection s'est déroulée.

À la suite de cette affaire, le secrétaire général de la Commission électorale centrale, Heo Cheol-hoon, a présenté ses excuses à la population déclarant : « Il n'y a aucune excuse pour ce qui s'est produit, un événement inacceptable qui porte atteinte au droit de vote des citoyens. » Il a par la suite démissionné le 5 juin, de même que le président de cette Commission, Noh Tae-ak. Pour autant, la vague de protestations à l'encontre de la Commission électorale ne semble pas près de s'apaiser.

Une sérieuse atteinte au droit de vote

« Ce qui s'est produit en juin 2026 ne s'était pas produit sous Syngman Rhee ou Chun Doo-hwan, » a déclaré l'ancien Premier ministre Lee Nak-yon lors d'une interview accordée au journal Kyunggi Ilbo le 4 juin. Cette affirmation fait référence à une période considérée comme celle où la démocratie était la plus fragile dans l'histoire moderne de la Corée du Sud. Le gouvernement de Syngman Rhee dans les années 1950 a fini par provoquer la révolution du 19 avril 1960 en raison de fraudes électorales et de répressions politiques, tandis que le régime de Chun Doo-hwan dans les années 1980 est considéré comme un régime autoritaire qui a restreint la démocratie en s'appuyant sur un coup d'État militaire et la loi martiale.

Dans cette période où la démocratie était menacée, il n'était encore jamais arrivé qu'un électeur ne puisse pas voter faute de bulletins. Cette affaire dépasse manifestement le simple cadre d'une erreur administrative : il s'agit d'un événement qui a ébranlé la confiance dans les procédures fondamentales de la démocratie, les institutions de l'État ayant directement porté atteinte au droit de vote, qui est le droit constitutionnel le plus fondamental des citoyens (article 24 de la Constitution de la République de Corée).

L'Association des avocats de Corée a publié un communiqué dans lequel elle critique vivement les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections, qualifiant cette situation d'« incident sans précédent qui porte atteinte au droit de vote des citoyens garanti par la Constitution. » Des voix s'élèvent également dans les universités de tout le pays et au sein du Conseil national des associations étudiantes pour dénoncer cette situation. Les étudiants, dans une déclaration sur la situation actuelle, exigent que la vérité soit faite sur les défaillances dans la gestion des élections, que les responsables soient sanctionnés et que le système soit réformé.

À l'occasion du 39e anniversaire du Mouvement pour la démocratisation de juin, les associations étudiantes de 18 universités à travers le pays, dont l'Université de Séoul, ont publié conjointement une déclaration dénonçant la crise sur leurs campus respectifs. Dans cette déclaration, elles ont qualifié la pénurie de bulletins de vote de « grave atteinte à la démocratie, » l'État n'ayant pas su garantir correctement le droit de vote des citoyens. La déclaration souligne qu'« en 1987, les étudiants et les citoyens ont conquis dans la rue une démocratie fondée sur le principe une personne, une voix, » ajoutant : « le fait que le droit de vote, obtenu au prix d'une lutte acharnée à travers de nombreux mouvements de démocratisation, soit aujourd'hui, 39 ans plus tard, bafoué par les institutions de l'État constitue un problème extrêmement grave. » Ils exigent également une enquête approfondie sur la pénurie de bulletins de vote, la sanction des responsables, une réforme structurelle de la Commission électorale centrale et la création d'un organisme indépendant de surveillance des élections.

Le changement de visage des manifestations

Les citoyens qui manifestaient devant le bureau de vote de Jamsil, dans le district de Songpa à Séoul, ont été dispersés par la police, puis se sont rendus devant le centre de dépouillement situé au stade de handball du parc Olympique pour y poursuivre leur manifestation. Le nombre de citoyens qui se sont rassemblés ce week-end postélectoral est estimé à environ 30 000 selon des chiffres non officiels de la police. Le 10 juin les manifestants sont encore rassemblés aux huit entrées du bureau de vote afin de surveiller tout transfert des urnes et poursuivent leur manifestation 24 heures sur 24. Les participants sur place affirment que « le problème, c'est que le droit de vote nous a été retiré, peu importe que ce soit le Parti du pouvoir peuple ou le Parti démocrate. » Ils soulignent que ce rassemblement n'a pas pour but de soutenir un parti ou une force politique en particulier, mais qu'il s'agit d'une action citoyenne visant à récupérer le droit de vote garanti par la Constitution.

La culture de la manifestation se distingue également des rassemblements traditionnels. Au lieu de grandes scènes, de discours de politiciens et de mobilisation organisée, c'est la participation spontanée des citoyens ordinaires qui occupe le devant de la scène, et une atmosphère s'est installée où l'on n'utilise aucun support imprimé autre que des pancartes écrites à la main. Si certains politiciens de l'opposition et des personnalités se sont rendus sur place, ils se sont surtout fait remarquer en participant aux côtés des citoyens plutôt qu'en se tenant devant la foule. Les participants s'impliquent activement dans le ramassage des déchets et le maintien de l'ordre, soulignant ainsi le caractère pacifique et autonome de cette action citoyenne.

La participation des jeunes de 20 à 30 ans attire particulièrement l'attention. Partout sur place, des voix s'élèvent pour affirmer : « Ce n'est pas une question de gauche ou de droite, mais une question de droits civiques. » Les participants expriment un profond rejet à l'égard de ceux qui les qualifient d'extrême droite ou de conservateurs radicaux. Cette génération est ainsi décrite comme ayant pris position face aux problèmes de démocratie et d'équité qui ont secoué le pays, et comme étant descendue dans la rue pour renouveler son espoir dans la démocratie. Les citoyens rassemblés, mettant de côté toute affiliation politique, scandaient initialement le seul slogan « Nouvelles élections, » en se concentrant sur le droit de vote. Cependant, à mesure que les lacunes et le manque de rigueur dans la gestion de l'affaire sont mis en lumière, leurs slogans ont évolué vers « Fraude électorale ! Nouveau scrutin ! Vote le jour du scrutin ! Dépouillement manuel ! »

Une élection irrégulière équivaut à une élection frauduleuse

Au cours des dernières années, les allégations de « fraude électorale » formulées en Corée du Sud provenaient principalement de certains groupes issus des milieux conservateurs et d'extrême droite. La controverse sociale s'est particulièrement amplifiée après les élections législatives de 2020 (21e législature), lorsque certains politiciens, youtubeurs et associations civiques ont commencé à diffuser activement l'idée que les résultats avaient été truqués. Ces acteurs ont fondé leurs soupçons sur les écarts entre les résultats du vote anticipé et ceux du scrutin principal, l'utilisation d'équipements électroniques et la victoire écrasante d'un parti politique spécifique, mais la Commission électorale centrale et les tribunaux ont estimé qu'aucune preuve objective ne venait étayer ces allégations.

Ce discours sur la fraude électorale présentait des similitudes avec les théories du complot sur la manipulation électorale qui se sont répandues après l'élection présidentielle américaine de 2020. Certaines allégations se sont rapidement propagées via les communautés en ligne et YouTube, et se sont encore amplifiées en s'associant au mécontentement politique de ceux qui avaient du mal à accepter les résultats électoraux. Par conséquent, le cadre conceptuel existant de la « fraude électorale » a été qualifié de « théorie du complot » d'extrême droite.

Cependant, cette fois-ci, le débat sur la « fraude électorale » refait surface parmi les citoyens. Alors que les controverses passées sur la fraude électorale se concentraient sur des soupçons de manipulation électorale organisée, tels que la falsification des résultats ou le piratage des systèmes informatiques, cette fois-ci, de plus en plus de voix s'élèvent pour qualifier de « fraude électorale » au sens large les diverses erreurs et les défaillances administratives survenues au cours du processus électoral. Parmi les exemples évoqués, citons notamment la pénurie de bulletins de vote, l'impression de bulletins supplémentaires le jour du scrutin, la controverse entourant l'annonce des résultats provisoires avant la clôture du scrutin, le déplacement et l'ouverture des urnes en l'absence d'observateurs, l'apparition de scores identiques lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions, ainsi que le recours à des forces de police contre des citoyens ordinaires lors du transport des urnes.

De plus, le fait que certains électeurs aient signalé avoir reçu des bulletins de vote sur lesquels ne figuraient que certains candidats, et non tous, a également fait l'objet de controverses. La Commission électorale centrale explique à ce propos que des scores identiques ou des tendances statistiques similaires peuvent être le fruit du hasard ou résulter de la structure même du scrutin, et que les problèmes liés aux bulletins de vote sont également dus à des erreurs ponctuelles ou à des défaillances administratives survenues lors de l'impression ou de la distribution.

En revanche, ceux qui soulèvent ces soupçons affirment que ces cas sont trop nombreux et d'une ampleur trop importante pour être considérés comme de simples erreurs, et réclament un recomptage de l'ensemble des votes. De ce fait, la controverse sur la fraude électorale a désormais dépassé les théories d'une manipulation organisée du passé pour s'étendre à la négligence dans la gestion électorale et aux problèmes de procédure ; en conclusion, des voix s'élèvent affirmant que « la gestion défaillante de l'élection elle-même constitue une fraude électorale. »

De plus, certains réclament la suppression ou la réduction du système de vote anticipé, invoquant un manque de transparence dans sa gestion et sa supervision. À l'inverse, la Commission électorale et d'autres parties prenantes affirment que le vote anticipé est un système destiné à garantir le droit de vote des électeurs et que les soupçons soulevés jusqu'à présent ne suffisent pas à remettre en cause la fiabilité de ce système. En fin de compte, cette controverse dépasse le simple débat sur les théories du complot et s'étend à un débat politico-social portant sur la transparence des procédures électorales, la fiabilité du système de gestion électorale et la légitimité du système de vote anticipé. Cependant, les avis restent partagés quant à savoir quels cas relèvent de simples erreurs administratives et lesquels constituent des problèmes graves portant atteinte à la légitimité des élections.

La réaction des cercles politiques

Les débats politiques se poursuivent. Le parti d'opposition, le « Parti du pouvoir du peuple, » a adopté une position intransigeante dès le début de l'affaire. Le jour du scrutin, il a déclaré que « l'équité des élections à Séoul avait été compromise » et a exigé l'arrêt du dépouillement ainsi que la tenue d'un nouveau scrutin ; par la suite, des députés du parti se sont rendus sur les lieux des manifestations pour continuer à dénoncer le problème.

Le 8, le parti a déposé une demande d'enquête parlementaire, incluant dans le champ d'investigation non seulement la pénurie de bulletins de vote, mais aussi la gestion de la situation par la police lors des manifestations. Par la suite, ses 110 députés ont proposé, au nom de l'ensemble du groupe, une loi visant à nommer un procureur spécial chargé d'enquêter sur la Commission électorale nationale. Cette loi définit comme objets d'enquête la violation du droit de vote due à la pénurie de bulletins, la poursuite du dépouillement malgré les problèmes, les soupçons de sortie et de transport illégaux des urnes et du matériel électoral, ainsi que les cas de votes identiques observés lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions.

En outre, le parti souligne qu'il ne s'agit pas d'une simple erreur administrative, mais d'un incident révélant des problèmes structurels au sein de la Commission électorale, et réclame notamment la discussion d'une loi spéciale sur la tenue d'élections partielles, la suppression du vote anticipé et une réforme en profondeur du système de gestion électorale.

Par ailleurs, le Parti démocrate a exprimé ses regrets quant aux défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion du scrutin le jour du vote, tout en rejetant catégoriquement toute demande d'interruption du dépouillement ou de nouveau scrutin. Cependant, face à la controverse qui ne cesse de prendre de l'ampleur, le Parti démocrate a déposé le 8 une motion demandant l'ouverture d'une enquête parlementaire et a fait part de son intention de mener celle-ci dans les plus brefs délais. Le Parti démocrate prévoit de présenter cette motion lors de la séance plénière de cette semaine et de constituer une commission spéciale à l'issue d'un vote prévu la semaine prochaine.

Ainsi, si les partis politiques s'accordent à dire que la Commission électorale centrale a manqué à ses obligations, le Parti du pouvoir du peuple réclame des mesures fortes telles que la nomination d'un procureur spécial, la tenue d'élections législatives anticipées et la suppression du vote par anticipation, tandis que le Parti démocrate privilégie une approche axée sur une enquête parlementaire et une réforme du système.

Lee Jae-myung n'échappe pas aux polémiques

Certains critiques soulignent que la réaction initiale du président Lee Jae-myung ne semblait pas refléter une prise de conscience immédiate de la gravité de la situation. Il s'est contenté de pointer les lacunes de la Commission électorale lors de la conférence de presse du 8 juin, expliquant qu'il avait d'abord pensé que le nombre de personnes n'ayant pas pu voter était faible et n'aurait pas d'incidence sur le résultat. Mais ce sont précisément ces propos qui font aujourd'hui l'objet d'une controverse.

Les voix critiques soulignent que la violation du droit de vote constitue un problème grave en soi, indépendamment de son impact sur le résultat, et se demandent si le président n'a pas, dès le départ, accordé une attention excessive au résultat. De plus, bien que la Commission électorale soit un organe indépendant en vertu de la Constitution, aux yeux du peuple, c'est le président qui est le responsable ultime du fonctionnement de l'État. Par conséquent, aux yeux d'une partie de l'opinion, le président doit expliquer quelle responsabilité il ressent, en tant que chef du gouvernement et dirigeant de l'État, face à ce qui s'est produit.

En réponse à ces critiques, le président a qualifié la situation de problème touchant à la démocratie et au droit de vote. Il a ordonné une enquête approfondie et une réforme du système, et a estimé que la manifestation elle-même constituait une contestation légitime. Tout en se démarquant des théories du complot sur la fraude électorale, il a reconnu que l'échec de la gestion des élections est en effet un problème très grave.

Bien qu'un consensus se soit en parti dégagé entre les citoyens et les autorités politiques et administratives au sujet de cette affaire, les efforts visant à rétablir la confiance dans les fondements de la démocratie, qui reposent sur le droit de vote des citoyens et l'équité des élections, se poursuivront jusqu'à ce qu'une vraie solution soit trouvée.

Par Jiyu Choi

Mexique : Claudia Sheinbaum ne veut pas s’opposer au capital financier qui contrôle les marchés

16 juin, par Ligue d'unité socialiste — , ,
Depuis le 25 mai dernier, les enseignants de la section XXII de Oaxaca, regroupés au sein de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE), se sont mis en (…)

Depuis le 25 mai dernier, les enseignants de la section XXII de Oaxaca, regroupés au sein de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE), se sont mis en grève ; le 1er juin, les enseignant·es d'autres États du pays les ont rejoints.

10 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr |Photos https://laboursolidarity.org
https://inprecor.fr/mexique-claudia-sheinbaum-ne-veut-pas-sopposer-au-capital-financier-qui-controle-les-marches

L'installation du campement aux abords du Zócalo de Mexico a provoqué des affrontements avec les forces répressives de l'État ; depuis lors, les enseignant·es n'ont cessé de se mobiliser à différents endroits de la ville. On peut noter que les mobilisations de la CNTE sont devenues l'un des défis politiques les plus difficiles auxquels le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dû faire face. En effet, les revendications des enseignant·es sont légitimes et partagées par le corps enseignant de tout le pays. Des revendications auxquelles la présidente et son équipe n'ont pas su apporter de réponses satisfaisantes. Ces revendications sont les suivantes :

  • Abrogation totale de la loi sur l'ISSSTE de 1997 et de 2007 (sécurité sociale).
  • Suppression du système de comptes individuels et retour au système de retraite solidaire, financé par l'État.
  • L'abrogation de la réforme de l'éducation de 2019.
  • La suppression de l'USICAMM, l'Unité du système d'évaluation des enseignants.
  • Attribution directe de postes aux diplômé·es des écoles normales publiques,
  • Réintégration immédiate de tous les travailleur·ses licencié·es pour des raisons de répression politique et administrative ;
  • Augmentation salariale : pour une augmentation significative des salaires.
  • Annulation du calcul des pensions en Unité de Mesure et d'Actualisation (UMA) et calcul du paiement sur la base des salaires minimaux.
  • Justice sociale et réparation des dommages causés par l'État au Mouvement des enseignant·es et populaire.
  • Démocratie syndicale et lutte contre le clientélisme syndical.
  • Augmentation du budget public consacré à l'éducation et à la santé.
  • Dialogue direct avec la présidente Claudia Sheibaum.

La confrontation la plus vive avec le gouvernement de la 4T1 a été l'abrogation totale des lois ISSSTE de 1997 et 2007, la présidente faisant valoir qu'il n'y a pas de ressources pour répondre à cette demande. Nous savons que la réalité est tout autre et qu'elle met en évidence les limites de la politique de la 4T, car Claudia n'a pas voulu s'opposer au capital financier qui contrôle les AFORES ; en effet, revenir au système de répartition solidaire impliquerait de leur retirer les banquiers tirent d'énormes profits de l'épargne individuelle des travailleur·ses, qui représente actuellement environ 24 % du PIB.

De plus, l'incohérence de la présidente se manifeste jour après jour, car la CNTE ne cesse de rappeler à Claudia la promesse qu'elle avait faite pendant la campagne électorale, à savoir qu'elle allait abroger les lois sur les retraites de 1997 et 2007, et qu'elle refuse désormais de tenir.

D'autre part, pratiquement tous les secteurs en lutte apportent un soutien inconditionnel à la CNTE ; pour eux, la CNTE est l'organisme historique de la résistance. Nous saluons les forums (sur la sécurité sociale et en solidarité avec la CNTE) auxquels ont participé des dizaines et des dizaines d'organisations syndicales, politiques et sociaux ; cependant, ces initiatives n'ont pas débouché sur un engagement à mettre en place une structure capable de fédérer toutes les organisations afin de pouvoir renverser le gouvernement néolibéral. C'est pourquoi la CNTE doit appeler à la création d'un organisme ou d'un Front, dont la classe ouvrière a besoin pour briser l'étroitesse d'esprit politique de Claudia et de son gouvernement Morena.

Nous savons que la stratégie « mobilisation-négociation-mobilisation » a atteint ses limites, car, par le biais de ces tactiques, le mouvement de résistance contre le gouvernement des entreprises n'apporte que des réponses à court terme, ce qui permet de résister temporairement aux assauts du capital et de ses disciples. Cependant, la classe au pouvoir accède provisoirement aux revendications qui ne sont pas significatives et qui ne remettent pas en cause le système capitaliste. Ce qui laisse le temps à la bourgeoisie de poursuivre ensuite son offensive contre les droits et les conditions de vie de la classe ouvrière et du peuple en général.

Cette politique ne nous aide pas à construire une alternative politique à moyen terme. Pour vaincre le gouvernement néolibéral de la 4T, il faut rassembler l'ensemble de la classe ouvrière, et pour cela, il faut convoquer un forum en vue de la création d'un grand Front national. Un Front qui jette les bases nécessaires pour organiser la lutte en vue de la construction d'un gouvernement des travailleurs, des paysans et des secteurs opprimés.

Pendant la construction de ce Front, il est nécessaire de mettre en place un comité de coordination par l'intermédiaire duquel des actions de solidarité et de soutien seront menées envers les travailleurs en résistance, comme lors des grèves de Tornell, du Monte de Piedad et de l'Université de Sonora. Nous devons faire revivre les grèves de solidarité qui éclataient dans les années 70. Aujourd'hui, cela s'impose d'appeler les syndicats universitaires et les travailleurs en général à apporter leur soutien par le biais d'une collecte de fonds en solidarité avec ces mouvements ; il faut également appeler les travailleurs à soutenir ces grèves en faisant don d'une journée de salaire. Cela renforcerait les mouvements en grève et remonterait le moral des travailleurs en leur montrant que leur lutte n'est pas un cas isolé. Plus aucune lutte isolée ! Des actions, pas de simples slogans de lutte politique.

L'offensive menée par la classe au pouvoir contre la CNTE, par le biais des médias, exige une réponse politique visant à intégrer au mouvement les autres secteurs touchés par la loi sur l'ISSSTE de 1997 et 2007. Il est nécessaire que la CNTE défende les travailleurs qui entrent sur le marché du travail et ne bénéficient pas du droit à une retraite digne. La CNTE doit intégrer à sa lutte les plus de 3 millions de travailleur·ses de l'État, qui sont également touché·es par cette loi ; elle doit en outre appeler les enseignants des écoles privées ainsi que les professeurs et les travailleurs universitaires à se joindre à sa lutte. Ce n'est qu'avec cette force que l'on pourra vaincre la classe capitaliste et ses sbires.

Un aspect fondamental pour que la CNTE puisse progresser dans la lutte consiste à rechercher des alliances internationales, notamment avec les enseignants et les travailleurs des États-Unis d'Amérique, qui, en ce moment même, luttent également pour la défense de leurs droits, contre les fonds de pension privés et la politique néfaste de Trump. De plus, il faut relancer les alliances avec les enseignants et les travailleurs d'Amérique latine, avec lesquels la CNTE a organisé des conférences et des forums internationaux. C'est le moment de concrétiser l'organisation internationale des travailleurs de l'éducation.

Pour la construction d'un GRAND FRONT NATIONAL DE LUTTE centré sur la CNTE ! La lutte continue, continue et continue !

Déclaration de la Ligue de l'unité socialiste (LUS), le 9 juin 2026

Note

1. La 4T (Cuarta Transformación, « Quatrième Transformation ») est le projet politique porté par Andrés Manuel López Obrador (AMLO) et son mouvement, le Morena (Mouvement de régénération nationale).

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