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Femmes sans histoire. Interview de Martine Storti par Francine Sporenda

5 mai, par Francine Sporenda, Martine Storti — ,
Martine Storti a été professeur de philosophie, journaliste à Libération et inspectrice à l'éducation nationale. Tiré de Entre les lignes et les mots Elle a publié « Le (…)

Martine Storti a été professeur de philosophie, journaliste à Libération et inspectrice à l'éducation nationale.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Elle a publié « Le féminisme et ses enjeux » (en collaboration), « Un chagrin politique » (1995), « Cahiers du Kosovo » (2001), « 32 jours de mai » (2006), « L'arrivée de mon père en France » (2008), « Je suis une femme, pourquoi pas vous ? » (2010), « Sortir du manichéisme » (2016), « Le féminisme à l'épreuve des mutations géopolitiques » en codirection avec Françoise Picq (2012) et « Pour un féminisme universel » (2020). Elle vient de publier « Marcelline, fragments d'une vie sans récit » (éditions Michel de Maule).

FT : Pouvez-vous résumer ce qui vous a poussée à faire des recherches sur la vie de votre grand-mère, « une vie sans histoire » sur laquelle vous ne saviez presque rien ?

MS : C'est un mélange de hasard et de nécessité. Le hasard d'une location printanière dans un gite situé non loin des Rairies, ce village natal de ma grand-mère où je n'étais jamais allée. Pour la première fois j'y fais un tour, quelques heures dans des rues qui gardent ici où là des traces de l'ancienne activité, le travail de la pierre et de l'argile. Quelques heures et puis j'oublie, des semaines et des mois qui passent, mais en novembre de la même année une invitation à participer à un débat à Angers. D'Angers aux Rairies, une quarantaine de kilomètres, retour au village, promenade plus longue.

S'est alors imposée l'idée que je ne devais pas en rester à ces visites et flâneries touristiques mais que je devais aller plus loin, reconstituer un puzzle, savoir ce qu'avait été la vie de ma grand-mère maternelle, non pas sa vie de grand-mère, je la connaissais, mais sa vie d'avant, sa vie d'enfant, de jeune fille, de jeune femme puis de femme mariée.

Pourquoi cette nécessité ? Pas seulement pour satisfaire une curiosité. Plutôt pour au moins deux enjeux. Considérer que toutes les vies sont dignes d'être l'objet, le sujet d'un récit. Même si ce sont, pour reprendre les mots de Virginia Woolf, des « vies infiniment obscures » et peut-être est-ce parce qu'elles le sont que « les enregistrer » pour reprendre encore ses mots, est une nécessité, et qu'il est toujours temps de réparer ce qui n'a pas été fait quand l'enregistrement aurait été possible. Et cet adjectif « obscure » devenu substantif pour Svetlana Alexievitch quand l'écrivaine ukrainienne parle de son intérêt pour « ces gens qui se déplacent dans l'obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien ».

C'est exactement cela, je n'ai jamais rien demandé à ma grand-mère sur sa vie d'avant celle que j'ai connue. J'ai donc pensé que je pouvais, que je devais tenter de retrouver cette vie, de la sortir de l'obscurité, une vie de femme de la fin du 19ème siècle aux années 60 du 20ème .

L'autre enjeu est de transmission : une transmission familiale, mais pas seulement. Transmettre aussi ce qu'a été la vie de très nombreuses femmes, écrire les écrasements et les libertés, les souffrances et les fenêtres qui s'ouvrent, la soumission et des formes d'émancipation.

FS : Vous signalez ce détail essentiel à propos des femmes jusque vers la fin du 19ème siècle : avoir un nombre très élevé d'enfants était fréquent. Vous mentionnez le cas de cette arrière-grand-mère qui a eu 7 enfants, et celui d'une autre arrière-grand-mère qui a eu 10 enfants en 16 ans. De nombreuses femmes passaient l'essentiel de leur vie d'adulte jusqu'à la ménopause perpétuellement enceintes. Tandis qu'actuellement, les femmes ont de moins en moins d'enfants. Pouvez-vous commenter l'impact de cette situation sur la santé physique, mentale, l'autonomie, la créativité, etc. de nos ancêtres de sexe féminin, et sur le fait que les femmes contemporaines sont de plus en plus nombreuses à vouloir peu ou pas d'enfants ?

MS : Les grossesses étaient souvent nombreuses en effet et il ne faut pas oublier que la mortalité des accouchées était importante ainsi que celle des enfants. Donc oui des femmes, pas toutes cependant, pouvaient être enceintes une grande partie de leur vie et cela dans toutes les classes sociales.

Ce qui changeait selon les classes sociales, ce sont les effets de ces grossesses multiples. Non pas tant les effets de mortalité, car des femmes riches ou des enfants de famille aisée pouvaient mourir prématurément. Mais les effets en termes de vie quotidienne. Le placement en nourrice par exemple est transclasse : les familles aisées placent leurs bébés pour ne pas avoir à s'en occuper, et les classes populaires le font pour que la mère puisse continuer à travailler. Quant aux domestiques, il est impossible qu'elles le restent avec un enfant. Gagnant peu, certaines bonnes à tout faire se prostituent pour payer la nourrice. Souvent l'enfant est envoyé loin de sa mère, on a lu, dans de nombreux romans, ces scènes de culpabilité, d'éloignement et de visite.

Par ailleurs, vous avez raison de l'évoquer, le fait que les femmes soient assignées aux soins des enfants ne facilite ni l'autonomie ni la liberté pour faire œuvre de création, par exemple. Mais sur ce sujet là d'autres causes interviennent, le patriarcat, la domination masculine, l'idée que les femmes sont moins créatrices que les hommes etc., tant de lieux communs véhiculés pendant des siècles et que Simone de Beauvoir en son temps a bien mis en évidence dans Le deuxième sexe.

FS : Vous rappelez qu'il n'y a pas eu d'école publiques pour filles avant 1898 et que le programme de ces écoles pour filles était très différent de celui des garçons : on leur enseignait quelques bases de lecture, d'écriture et de calcul mais aussi le tricot, la couture, la cuisine, le ménage et même l'élevage des poules. Vos commentaires sur cette éducation très différente entre filles et garçons ?

MS : Les lois Ferry instaurent l'obligation scolaire à partir de 6 ans et créent des écoles publiques y compris pour les filles en 1882. Mais les résistances à ces écoles sont très fortes, surtout pour les filles et particulièrement dans l'Ouest de la France où se situent les Rairies et où ma grand-mère a passé son enfance. Il existait dans ce village une école pour les filles, mais une école privée gérée par les religieuses de la Congrégation de la Pommeraye, ordre très actif dans le domaine scolaire. Dans cette commune qui n'est pourtant pas hostile à la République la résistance du conseil municipal fut longue et une école publique pour filles ne s'ouvrira qu'en 1898, comme fut longue la résistance à la laïcité.

Celle qui deviendra ma grand-mère a alors 6 ans et je fais l'hypothèse qu'elle est allée dans cette école. Il y a alors 30 heures de classe, d'abord pour apprendre à lire, à écrire, à compter, puis s'ajoutent récitation, grammaire, composition française, sciences naturelles, histoire, géographie, instruction civique et morale, leçon de choses, dessin, chant et musique, gymnastique, travail manuel, autant d'enseignements prévus par les lois Ferry.

Pas de grande différence entre filles et garçons quant au contenu des disciplines, du moins en théorie. Sauf dans le cas du travail manuel où l'approche genrée triomphe. Aux garçons l'étude des outils, les exercices de rabotage, de sciage, le travail du fer, les activités de pliage, de cartonnage, de découpage… Aux filles en effet l'apprentissage du tricot, du canevas, de la couture, du ménage, de la cuisine, de l'entretien du linge et même de la basse-cour !

C'est que l'on prépare les garçons à l'usine et à l'atelier et les filles à tenir un foyer et à devenir bonnes épouses et bonnes mères. Vision trompeuse puisque nombreuses sont les femmes qui ajoutent au foyer, au mari et aux enfants des heures d'atelier ou d'usine.

La République fait accéder les filles à l'école publique et laïque pour les sortir de l'emprise de l'église, pas pour leur dessiner une perspective d'émancipation, ni pour les détourner de ce qui est considéré comme leur destin. Et cela pendant des décennies.

FS : Vous dites que votre grand-mère Marcelline est partie subitement de son village et n'y est jamais retournée. Avez-vous des hypothèses expliquant ce départ soudain et cette perte totale de contact ?

MS : En effet je ne peux faire que des hypothèses puisque je n'ai jamais questionné ma grand-mère, ce que je regrette d'ailleurs. Ce qui est certain, c'est qu'elle a quitté Les Rairies entre 1906 et 1911, donc entre quatorze et dix-neuf ans, pour ne jamais y revenir.

Est-elle placée comme domestique par ses parents à Angers, la grande ville voisine, chose courante à l'époque dans les familles qui n'étaient pas fortunées ? C'est possible. Mais j'en doute, les autres filles de la famille n'ont pas subi le même sort et si Marcelline doit gagner sa vie, aux Rairies, avec les briqueteries, le travail ne manque pas.

Pas placée mais chassée, chassée parce qu'enceinte, une grossesse dont il faudra se débarrasser ou dont elle s'est débarrassée, mais c'est la honte, elle doit partir. Enceinte mais pourquoi ? Un viol ? Un inceste ? Une amourette un soir d'été ou un dimanche après un bal ? Toutes ces possibilités, parce que chacune mise en scène dans tant de romans et films, parce que chacune présente dans la vraie vie des femmes, dans tous les pays, tous les milieux sociaux, à toutes les époques.

Autre hypothèse : elle n'est pas placée, elle n'est pas enceinte, pas chassée. Elle s'en va. Une décision qu'elle a prise. Pourquoi ? Peut-être parce que depuis toujours Marcelline sait qu'elle est l'enfant de trop, la dernière née, probablement pas voulue. La mal aimée, alors elle s'en va. Aujourd'hui elle dirait : « ce n'est pas vous qui me rejetez, c'est moi qui me casse, et je vous efface, pour la vie entière. »

Si j'avais écrit un roman ou le scénario d'un film, c'est cette hypothèse que j'aurais retenue, elle me plait, elle correspond aussi à ce que j'ai pu percevoir du caractère de ma grand-mère, de la souffrance, de la déception associées à de l'énergie, de la force, à une capacité à faire face

Mais possible aussi de décider que la jeune Marcelline se casse des Rairies parce qu'une vie dans la pierre, l'argile et tout ce qui va avec, des heures à tapoter des carreaux, ou à verser de l'huile dans des bidons, ou à mettre des buches dans une charrette, ou à respirer la fumée des fours qui ne s'arrêtent jamais, non merci, n'importe quoi plutôt que ça !

FS : Elle devient ensuite domestique et accouche d'un enfant sans être mariée, à une époque où l'épithète de « fille-mère » était infamante. C'était le lot de nombreuses jeunes bonnes « engrossées » par leur patron ou le fils de la maison : le droit de cuissage des maîtres sur les servantes allait de soi. Vos commentaires ?

MS : Les articles, témoignages, romans, ouvrages universitaires fourmillent en effet de ces bonnes harcelées, tripotées, violées, enceintes du père ou du fils de la maison, avec l'aveuglement volontaire de l'épouse ou de la mère.

Mais cela n'a pas été le cas de ma grand-mère qui est enceinte d'un jeune homme qui deviendra mon grand-père. Seulement elle est enceinte sans être mariée, et elle accouche d'un fils que le père ne reconnait pas tout de suite. Elle accouche à l'hôpital en 1916 et à cette époque accoucher à l'hôpital est le fait non des épouses qui accouchent chez elles, mais des prostituées, des filles séduites et abandonnées, des chiffonnières, des domestiques, des filles-mères.

Marcelline cumule : domestique, célibataire, enceinte, une trilogie présente dans la fiction, une trilogie endossée par des milliers de femmes au long des siècles. « Fille-mère » : le nom de l'opprobre, femmes méprisées, mises au ban de la société, parias, « fille-mère » le nom aussi de l'hypocrisie et du sexisme de la morale établie, que se partagent les classes sociales, le responsable masculin de la grossesse échappant le plus souvent à la vindicte, qu'il s'agisse du bourgeois maitre de la domestique, du paysan s'emparant de la fille de ferme ou de l'ouvrier qui séduit une grisette un soir de bal.

Opprobre des « filles-mères » que vit Marcelline. Comme tant de femmes avant elle et tant d'autres après. Encore maintenant. Dans de nombreux pays.

FS : Les domestiques (très majoritairement des femmes) étaient alors disponibles de 6 h du matin à 10 h du soir, et n'avaient pas droit au repas dominical auquel les salarié/es avaient droit. C'est une forme extrême d'exploitation, sans doute plus extrême que celle des ouvriers d'usine. Pourtant les socialistes de l'époque n'en parlent presque pas, à commencer par Marx. Vos commentaires ?

MS : Ce mot « domestique » recouvre bien des situations différentes. Il y a la très ancienne domesticité, celle de la noblesse et de la grande bourgeoisie où l'on a plusieurs domestiques des deux sexes, chacun.e avec une fonction et une tâche précises, dans une organisation hiérarchique. Et il y a une autre domesticité qui s'est développée au long du XIXe siècle, celle de la « fille de ferme » et surtout de la « bonne à tout faire, c'est-à-dire celle qui peut tout faire et sans limite.

A noter que n'a pas été créée l'expression « bon à tout faire ». Un homme est domestique, chauffeur, cocher, concierge, cuisinier, palefrenier, valet, balayeur, à la rigueur homme de ménage ou homme de chambre, mais « bon à tout faire », jamais.

La « bonne à tout faire » est au bas de l'échelle sociale, et elle est invisible comme personne, méprisée, chosifiée, à preuve ces patron.ne.s qui appellent toujours leur bonne de la même façon, quel que soit leur prénom !

Certes du côté des socialistes ou autres on ne s'intéresse pas beaucoup à la situation des bonnes qui ne sont pas considérées comme faisant partie de la « classe ouvrière » ou des « prolétaires ». Vous citez Marx qui aurait eu un fils avec sa bonne, enfant reconnu par Engels !

Pourtant au début du XXe siècle, des médecins, des hygiénistes commencent à s'intéresser au sort des « bonnes », parce que leurs conditions de logement entrainent souvent des maladies, la tuberculose, la syphilis.

Les féministes aussi s'en préoccupent, mais timidement. Ou plutôt la question des bonnes, de la domesticité est source de désaccord, voire de conflits.

On rejoint la question des classes sociales. Les femmes qui se pressent, nombreuses dans les congrès féministes du début de siècle du 20ème siècle sont majoritairement des bourgeoises, ce n'est pas un défaut, ce sont elles qui font avancer les choses. Pas seulement elles, bien sûr, mais elles aussi et en ces années, elles surtout. Les féministes se mobilisent pour la protection des femmes enceintes et obtiennent des résultats.

A propos des bonnes c'est plus compliqué. Certaines de ces bourgeoises ont une bonne. D'où des réticences. A quoi ? A celles qui dans leurs rangs – peu nombreuses mais elles existent – s'efforcent de faire reconnaitre les bonnes comme des travailleuses, qui dénoncent leur exploitation, les heures interminables de travail, les salaires dérisoires, qui demandent pour elles une formation professionnelle, le droit à une journée de repos et le contrôle par l'inspection du travail de leurs conditions de logement, bref à celles qui cherchent à étendre aux domestiques une réglementation qui existent pour les ouvriers.

Les arguments pour s'opposer à ces revendications mêlent intérêt de classe et hypocrisie. On s'affole à l'idée que les domiciles donc ce qui est considéré comme relevant de la vie privée soient inspectés, on craint que l'intervention de l'Etat dans la gestion des bonnes conduisent à n'engager que des filles majeures. Et que feraient les mineures sinon le trottoir ? Et si on leur donnait le dimanche après-midi, que feraient certaines ? Elles se prostitueraient.

Les réticences seront levées, mais après la première guerre mondiale.

FS : Marcelline place l'enfant en nourrice pour pouvoir continuer à travailler. Elle vit avec le père, ils finissent par se marier mais tandis qu'elle est enfermée dans ses obligations familiales avec la naissance de ses enfants, lui continue à mener sa vie habituelle de célibataire, il travaille, il s'amuse, il la trompe, il disparait pendant des jours, il ne lui donne pas assez d'argent pour les enfants. Rien n'a changé dans sa vie à lui, tout a changé, empiré dans la sienne. Vos commentaires ?

MS : Cela a été en effet une période difficile de la vie de Marcelline. Je n'ai pas cherché à le dissimuler et j'ai voulu relater cela d'une manière à la fois objective, sur la base de photos, de documents, de séjours aussi dans les lieux où elle a vécu, et en même temps subjective, en essayant de dire, de deviner ce que Marcelline pouvait éprouver. Mais dans cette période elle se bat, elle travaille, elle se révolte, et un jour enfin elle ferme la porte. Et à partir de ce geste, plus d'attente, plus de disputes, plus de récriminations. Raison pour laquelle Marcelline est à la fois soumise et insoumise, écrasée et debout. Selon moi cette vie rejoint celle de nombreuses femmes, donc à la fois une histoire singulière et une histoire commune.

FS : Vous découvrez que votre grand-père, le « coureur » irresponsable, a aussi été collabo pendant la guerre, une collaboration économique pour laquelle il a été condamné à 5 ans d'emprisonnement. Il a dites-vous collaboré pour « le fric, les belles voitures, boire, fumer, avoir des maîtresses », mener la belle vie. Et a totalement oublié sa famille dont il ne s'est plus du tout occupé.

Comment avez-vous réagi à cette découverte ?

MS : Evidemment cette découverte a été un énorme choc. Après avoir consulté le dossier de procédure de celui qui n'était pas encore mon grand-père aux archives de Caen je me suis interrogée. Que faire de cette découverte ? La garder pour moi ? Pourquoi pas puisque rien ni personne ne m'oblige à sortir ce dossier de son sommeil. Et à quel titre l'en sortir ? De quel droit ? Qui suis-je pour faire la leçon à cet homme, moi qui suis allée quelquefois dans des pays en guerre mais jamais pour y rester et y vivre, et qui n'ai jamais affronté une situation semblable à celle de l'occupation allemande ?

Plusieurs semaines, plusieurs mois d'hésitations. Puis la décision de faire figurer dans ce livre le dossier de procédure ouvert un jour de grand soleil à Caen. Le décider en n'obéissant qu'à une contrainte personnelle, celle d'une forme d'honnêteté. Embarquée dans ma quête de Marcelline, je devais la conduire sans taire ce qu'elle m'amenait à découvrir.

Tomber sur un grand-père résistant m'aurait plu davantage ! Mais qu'y puis-je ? Il me revient d'endosser cette charge, être la première personne de la famille à regarder en face le passé de cet aïeul. Et avec là encore le regret de ne pas l'avoir interrogé de son vivant.

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2026/04/19/femmes-sans-histoire/

De Martine Storti

Marcelline. fragments d'une vie sans récit
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/20/marcelline-fragments-dune-vie-sans-recit/

D'Aix à Mazan, à cinquante ans d'écart, les temporalités se télescopent
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/04/martinestorti-daix-a-mazan-a-cinquante-ans-decart-les-temporalites-se-telescopent/

« Qu'est-ce que c'est qu'être Français ? » : sortons de l'impasse de l'identité
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/02/21/quest-ce-que-cest-quetre-francais-sortons-de-limpasse-de-lidentite/

Annulation de la différence des sexes ou de leur indifférenciation ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/04/03/annulation-de-la-difference-des-sexes-ou-de-leur-indifferenciation/

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À Jacmel, le centenaire de René Depestre s’ouvre sous le signe de la culture et du numérique

Jacmel, Haïti — La ville de Jacmel a accueilli le 17 avril 2026 le lancement officiel des célébrations du centenaire de René Depestre, figure majeure de la littérature (…)

Jacmel, Haïti — La ville de Jacmel a accueilli le 17 avril 2026 le lancement officiel des célébrations du centenaire de René Depestre, figure majeure de la littérature haïtienne et francophone. Organisé par la Grenadiers Foundation, l'événement a pris la forme d'une commémoration hybride, mêlant à la fois hommage littéraire, innovation technologique et participation citoyenne.

Par Smith PRINVIL

D'une part, loin d'un format traditionnel, l'activité a privilégié une approche immersive visant à réactiver la mémoire de l'écrivain. En effet, poète de l'exil, des révolutions et des identités diasporiques, Depestre demeure une référence essentielle dans les réflexions sur les héritages coloniaux et les trajectoires culturelles du XXe siècle.

D'autre part, le moment central de la journée a été la présentation d'une intelligence artificielle baptisée H.E.S.T.E.R., qui a particulièrement retenu l'attention du public. Conçue par de jeunes développeurs haïtiens, cette technologie propose une exploration interactive de la vie et de l'œuvre de l'auteur. Ainsi, selon les organisateurs, l'objectif est de diversifier l'accès à la littérature sans se substituer à la lecture, notamment auprès des jeunes générations.

Par ailleurs, l'activité a intégré plusieurs dispositifs participatifs, notamment des concours d'écriture, une fresque murale, des quiz culturels et des échanges ouverts avec le public. Dans cette continuité, la Grenadiers Foundation a annoncé un projet éditorial intitulé « 134 articles en 134 jours », destiné à prolonger la réflexion autour de l'héritage de Depestre bien au-delà du lancement officiel.

En outre, des performances artistiques ont ponctué la soirée, avec des lectures et des interprétations de textes de l'auteur. Celles-ci ont mis en lumière le rôle central de l'oralité dans la tradition culturelle haïtienne, mais aussi dans la transmission vivante de la poésie.
Enfin, dans un contexte national marqué par des défis sociaux et institutionnels persistants, cette initiative s'inscrit dans une volonté plus large de faire de Jacmel un espace d'expérimentation culturelle. En articulant patrimoine littéraire et outils numériques, les organisateurs cherchent ainsi à renouveler les formes de transmission et de circulation du savoir.

En conséquence, ce lancement marque le début d'une série d'activités prévues sur la durée du centenaire, pensée non comme une simple commémoration ponctuelle, mais comme un processus continu de mise en valeur de l'œuvre de René Depestre et de son actualité.
À souligner que cette initiative s'inscrit dans une dynamique portée par le diplomate Evence Jean-Louis, identifié comme le principal instigateur de ce mouvement, dont la vision et l'impulsion ont joué un rôle déterminant dans la concrétisation de cette démarche culturelle.

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5 mai, par Zaz Pitit Dessalines — , ,
De ma fenêtre je vois disparaître de mon champ de vision, à des kilomètres, les racines de mon mal‑être. De ma fenêtre je vois renaître dans mes fragiles paramètres les (…)

De ma fenêtre
je vois disparaître
de mon champ de vision, à des kilomètres,
les racines de mon mal‑être.

De ma fenêtre
je vois renaître
dans mes fragiles paramètres
les timides bourgeons de mon bien‑être.

De ma fenêtre
je sens, quand la lumière pénètre,
chaque centimètre
de mon thermomètre.

De ma fenêtre
je sens monter le baromètre ;
je ne ressens plus le besoin de me soumettre
aux dictats du nanomètre.

De ma fenêtre
je veux me commettre,
manifester dans la cour des grands maîtres,
laisser éclore mon mal‑être.

De ma fenêtre
je veux croire, de tout mon être,
qu'on puisse croître ensemble et se promettre
de faire disparaître le paraître,
pour qu'on puisse enfin ÊTRE.

Zaz pitit Dessalines

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Pacifisme toxique

Dans le cadre du projet « Décoloniser les cultures du souvenir », Sinistra per l'Ukraina a lancé une série d'entretiens et d'articles avec des activistes antiautoritaires sur (…)

Dans le cadre du projet « Décoloniser les cultures du souvenir », Sinistra per l'Ukraina a lancé une série d'entretiens et d'articles avec des activistes antiautoritaires sur le colonialisme, la culture du souvenir des camarades tombé·es au combat, le militantisme en temps de guerre et la coopération internationale. Dans le contexte de la guerre à grande échelle en Ukraine, nous tentons de réfléchir à l'actualité sous l'angle de la construction d'une culture du souvenir durable. La première publication est un entretien avec Mira, une militante de Solidarity Collective, qui organise des initiatives à l'échelle internationale et partage son expérience de la résistance antiautoritaire.

27 avril 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/27/pacifisme-toxique-un-entretien-avec-mira/

Commençons par une question : qui es-tu, et comment te décrirais-tu ? Quel est ton rôle dans Solidarity Collectives ?

Je m'appelle Mira, je fais partie d'ABC Kyiv et de Solidarity Collectives et je suis l'organisatrice du festival Good Night Macho Pride, qui est actuellement suspendu mais qui, je l'espère, reprendra un jour.

Je travaille au sein du département médias de Solidarity Collective. J'organise des événements avec des camarades de différents pays, j'anime des discussions, je négocie des soutiens pour notre collectif, je vends des produits dérivés et je collecte des dons. J'explique aussi à celles et ceux qui ne comprennent pas, voire qui sont parfois en désaccord, pourquoi nous sommes déterminé·es à soutenir l'Ukraine dans cette guerre. J'explique ce qui motive nos camarades qui se battent et pourquoi tous ceux et toutes celles qui luttent pour des avancées démocratiques — militant·es de gauche, anarchistes, antiautoritaires — pourquoi nous devons désormais soutenir l'Ukraine.

Environ combien d'initiatives as-tu contribué à organiser au fil des ans ?

Plus de 200, je ne sais pas exactement combien.

Y a-t-il une tendance qui se dégage dans la façon dont les personnes qui assistent à vos conférences perçoivent l'Ukraine ? Ces personnes viennent-elles avec beaucoup d'empathie ou avec des discours de propagande conservateurs, par exemple ? Existe-t-il un schéma commun ?

La plupart des gens ne savent rien de l'Ukraine ni de cette guerre. Beaucoup sont des jeunes qui vivent loin de la guerre et en ont, bien entendu, entendu parler, mais on ne peut pas dire qu'ils et elles savent vraiment quoi que ce soit. Il y a des personnes qui nous soutiennent très activement depuis toutes ces années. Elles organisent elles-mêmes des initiatives de soutien à l'Ukraine et parlent même de nous dans certains pays. Ensuite, il y a une minorité – disons que dans une salle de 50 personnes, elles ne sont généralement pas plus de deux – qui répète simplement la propagande russe et qui, malheureusement, y croient sans réserve.

Elles commencent généralement leurs phrases par « Je ne soutiens pas Poutine, mais… ». C'est après ce « mais » que les portes de l'enfer s'ouvrent. Je pense que la propagande russe diffère d'un pays à l'autre ; le « whataboutisme » [NdT. Sophisme visant à dévier une critique par des références à d'autres griefs réels ou présumés] diffère par conséquent lui aussi. Il y a également une autre critique classique : « Les anarchistes ne devraient pas être dans l'armée ! » Je leur réponds qu'il y a des exceptions et qu'historiquement nous ne sommes pas les premier·es, et que nous ne serons certainement pas les dernier·es à le faire. Mais certaines personnes refusent de voir la réalité et pensent de manière très sectaire, comme si elles étaient des anarchistes dans le vide. Pour elles, il existe des règles qui ne peuvent être enfreintes, même si le monde bascule.

D'autres s'interrogent sur les nationalistes, mais, en réalité, leur présence a considérablement diminué au cours de l'année écoulée. Je pense qu'elles ont enfin compris que ce sont des personnes très différentes qui se battent. Oui, il y a des nationalistes, mais il y a aussi beaucoup d'autres personnes.

D'autres encore s'interrogent sur ce petit collectif marginal qui s'appelle Assembly [NdT. A propos d'Assembly, on peut se reporter à cet interview initialement parue dans le journal de la Fédération anarchiste italienne. Y est développée une critique virulente des groupes libertaires ukrainiens partie prenante de la résistance à l'armée russe] et qui n'est pas du tout actif en Ukraine. De toute évidence, ce n'est pas un véritable collectif travaillant « sur le terrain », car il n'y a aucune information sur ce que font ces gens en Ukraine. Il n'y a que leurs interminables textes.

Je crois que si un collectif anarchiste ne fait rien, ce n'en est pas un, ce sont des imposteurs. Si c'est un collectif, il doit faire quelque chose. Si ce sont des anarchistes, elles et ils doivent agir. Et si elles et ils n'agissent pas, mais se contentent d'exprimer des « opinions »… Que peut-on en dire alors ?

Les gens posent des questions à leur sujet parce qu'il est important pour les « antimilitaristes » de trouver au moins un groupe qui se fasse l'écho de leurs opinions. Si vous allez en Grèce, en Italie ou en Espagne, on vous interroge sur le 2 mai [NdT. Le 2 mai 2014, environ 2 000 personnes rassemblées pour participer à une marche pacifique « Pour l'unité de l'Ukraine » ont été attaquées par un groupe pro-russes. Après des affrontements et la mort de deux militants pro-européens (abattus par balle), 300 partisans pro-russe se sont barricadés dans le bâtiment des syndicats. Les deux camps se sont affrontés avec des cocktails Molotov, provoquant un incendie à l'intérieur du bâtiment, au cours duquel 48 militants pro-russes sont décédés. L'origine de l'incendie est encore discutée] — c'est sans doute l'un des sujets de prédilection des « pacifistes » locaux qui racontent que des syndicalistes ont été tué·es pour leur appartenance à un syndicat, ce qui est une pure absurdité.

Les mêmes prétendent également que les habitant·es du Donbass aspirent à l'émancipation, ce qui est loin d'être vrai. Elles et ils ne cessent de répéter tous ces clichés dépassés. Les stéréotypes y sont omniprésents ; elles et ils pourraient taguer un « Z » à l'entrée d'un événement — tout peut arriver. Cela dépend donc vraiment du pays. Mais je dirais que c'est moins un problème aujourd'hui. Nous les intéressions davantage la première année de la guerre.

Aujourd'hui, ces gens s'efforcent davantage d'organiser leurs propres événements et de promouvoir l'idée que l'Europe est en train de se militariser et qu'il faut empêcher la militarisation de l'Europe et désarmer immédiatement. Je pense qu'elles et ils ont également compris que me crier dessus et se comporter comme des brutes ne leur vaut pas l'acceptation de la communauté locale, ce n'est donc pas dans leur intérêt. C'est pourquoi ces groupes ont changé de stratégie pour se rendre plus sympathiques aux yeux des habitant·es.

Qualifierais-tu cela de pacifisme toxique ?

Waouh, c'est bien vu ! Eh bien, il y a ce schéma récurrent où un homme m'interpelle en criant. C'est généralement un homme blanc de plus de 40 ans. Alors que la société prône la tolérance sur bien d'autres sujets, ces personnes ont l'impression de pouvoir dire tout ce qu'elles veulent à l'occasion de nos initiatives. Encore une fois, cela dépend du pays, mais dans de nombreux endroits, les « pacifistes » ont reproché aux Ukrainien·nes d'être responsables de la guerre. Beaucoup restent les bras croisés et observent calmement, alors qu'elles seraient indigné·es par une telle culpabilisation des victimes dans d'autres situations.

Existe-t-il un pacifisme raisonnable ? Existe-t-il une position pacifiste qui témoigne de la solidarité avec l'Ukraine ?

Je me considère comme une antimilitariste radicale. Je suis contre la guerre, je n'aime pas la guerre. Je pense que nous, ici, savons bien mieux ce que signifie détester la guerre que tous ces gens qui se disent antimilitaristes en Europe. Nous sommes les vrais antimilitaristes : nous voulons que la guerre cesse. C'est pourquoi certain·es de nos camarades se sont engagé·es dans l'armée — pour faire partir la Russie de ce territoire et mettre fin à la guerre.

Tout dépend vraiment de l'interprétation que l'on donne au pacifisme et à l'antimilitarisme. Si l'on prend le pacifisme dans son sens classique, alors je ne comprends pas vraiment à quoi il sert pour les anarchistes. Désolée, mais on n'obtient pas justice simplement en demandant gentiment. Ce n'est pas seulement une question de guerre, c'est une question qui concerne tous les aspects de la vie.

Dans quelle mesure penses-tu que l'opinion et les mouvements anarchistes occidentaux reproduisent une pensée impérialiste marquée par le « campisme » plutôt que la logique coloniale elle-même ? En d'autres termes, manquent-ils d'une vision réflexive et décoloniale du monde ?

Je pense que Donald Trump leur permet de croire plus facilement que « tout n'est pas si simple ». En 2022, le principal reproche qui nous était fait concernait l'OTAN. Aujourd'hui, ils ont cessé d'en parler et trouvent de nouveaux arguments. Mais là encore, cela dépend beaucoup du pays. Je ne sais pas pourquoi, aux Pays-Bas par exemple, je n'ai rencontré personne qui voyait les choses en noir et blanc, refusant de nous aider ou nous dénigrant. Mais ensuite, on prend le train pour la partie francophone de la Belgique, et là, on constate une situation différente, avec davantage d'indifférence et d'agressivité. Il est intéressant de voir comment cela est lié à la langue et aux langues dans lesquelles la propagande russe a été traduite. Je pense que c'est là que réside le problème. Cela dit, je ne peux pas dire que je sache exactement comment cela fonctionne.

Il existe des pays où il est très difficile de dépasser cette dualité. C'est pourquoi nous nous retrouvons dans une situation étrange où l'on comprend que l'occupation de Gaza est une mauvaise chose, mais où, pour une raison quelconque, l'occupation de Louhansk ne semble pas si grave. Malheureusement, même à gauche, on a tendance à considérer les Ukrainiens et les Russes comme un seul et même peuple [NdT. C'est d'ailleurs ce qu'affirme Poutine].

Par exemple, en Allemagne, on me parle presque à chaque fois des « bons Russes » que des camarades connaissent. Je connais moi aussi des Russes tout à fait honnêtes. Je ne comprends simplement pas pourquoi ces camarades tiennent tant à partager cette information. Ils ne parleraient pas d'emblée à un·e Kurde des bons Turcs ni à un·e Palestinien·ne des bons Israéliens. Pourquoi nous traitent-ils ainsi ?

Je pense que le problème vient du fait que nous passons souvent pour une sorte de peuple de l'Est qui s'est disputé pour une raison quelconque. Elles et ils ne connaissent presque jamais notre histoire. Par exemple, on a beaucoup parlé du conflit israélo-palestinien, et c'est un sujet d'actualité depuis de nombreuses années. C'est un peu plus facile avec les Kurdes, qui n'ont pas d'État, donc qui ne semblent pas sympathiser avec l'État, bien qu'il y ait eu de nombreux problèmes similaires de leur côté, tant au sujet de l'OTAN que du nationalisme. Mais dans notre cas, il est étrange qu'on ne sache rien de ce conflit, de l'histoire de l'Ukraine et de l'histoire de la Russie qui y est liée. Pourtant, l'idée courante est que nous nous sommes disputé·es d'une manière ou d'une autre et que nous devons nous réconcilier.

Une opinion marginale…

À l'occasion d'une initiative organisée avec nos camarades en Allemagne, qui nous soutiennent et nous fournissent régulièrement de l'aide humanitaire, j'ai discuté avec ces camarades, qui sont « de notre côté ». Leur réponse a été : « La seule chose qui nous pose probablement problème, c'est le nationalisme d'une grande partie de la population ukrainienne ». Je leur ai demandé : « Qu'entendez-vous exactement par nationalisme en ce moment ? » Réponse : « Eh bien, c'est la haine envers les Russes. »

Je leur ai alors raconté que ma grand-mère avait été emmenée dans un camp de travail pendant la Seconde Guerre mondiale et forcée de travailler comme une esclave en Allemagne pendant quatre ans. Même sur son lit de mort, je pense qu'elle les détestait encore — elle ne s'est jamais débarrassée de ce sentiment. Je leur ai demandé : « Considérez-vous ma grand-mère comme une nationaliste parce qu'elle détestait les Allemands ? » Leur réponse a été : « Non, c'est la haine des opprimé·es ». J'ai dit : « D'accord, mais en quoi est-ce différent de la haine des Ukrainien·nes envers les Russes aujourd'hui ? » Ce à quoi ils ont répondu : « Oh, eh bien, ça pourrait être différent ! »

C'est étrange que ce rapprochement ne se fasse pas. C'est comme si on ne pouvait pas établir ce lien, alors que la situation est très similaire. Ma grand-mère a également survécu à l'Holodomor et a ensuite été contrainte par le pouvoir soviétique de travailler en Pologne, juste après son enfermement dans un camp allemand. Je ne pense pas qu'elle aimait beaucoup les Russes non plus.

Racontes-nous ce dont ta famille se souvient de la Seconde Guerre mondiale et de l'Holodomor, et comment ces expériences ont façonné ta vie et celle de ta famille.

Ma grand-mère m'a beaucoup raconté car je n'ai connu aucun des membres de ma famille qui ont combattu pendant la guerre. Ils sont malheureusement morts prématurément. Un de mes grands-pères est mort alors qu'il avait une cinquantaine d'années des suites des blessures reçues pendant de la Seconde Guerre mondiale et de celles qu'il avait subies avant sa capture ; les soins médicaux étaient pratiquement inexistants dans le camp de concentration.

Mon autre grand-père est mort d'un cancer moins d'un an après la catastrophe de Tchernobyl, ce qui, en principe, fait aussi partie, pour moi, de l'expérience coloniale. Les Ukrainien·nes ont été maintenu plusieurs jours dans l'ignorance de la catastrophe. On les a laissés là sans pouvoir partir, sans rien faire pour réduire les dommages que Tchernobyl avait causés à leur santé. Il est très difficile de dénombrer les victimes car beaucoup sont décédées en Ukraine dans les années qui ont suivi la catastrophe ne sont généralement pas considérées comme des victimes de Tchernobyl.

Outre les récits de ma grand-mère, il y a d'autres souvenirs, comme une carte envoyée depuis le camp : elle avait réussi à soudoyer un policier allemand pour qu'il l'achemine à sa mère. Je possède cette carte postale ainsi qu'une photo prise au camp. Presque personne ne dispose d'objets de ce genre, car la censure était généralement si stricte qu'il était impossible de faire passer quoi que ce soit. Du côté de ma mère, je possède également des documents sur la Seconde Guerre mondiale, ainsi que quelques-uns sur la Première Guerre mondiale. J'ai des lettres, des avis de décès et des photos.

Ta famille nourrissait donc de l'animosité envers l'Union soviétique ?

Ma famille détestait les occupants.

Tu veux dire les Allemands ?

Tous les occupants. Les Russes n'étaient pas non plus très bien reçus à cause de l'Holodomor. Ou à cause de la dékoulakisation. Il y avait de nombreuses raisons de ne pas les aimer. Le problème, c'est qu'il était très facile pour les familles de conserver des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Mais pour d'autres choses… ce n'était pas si simple. C'était risqué ou considéré comme déshonorant.

Mon arrière-grand-mère, par exemple, avait un frère qui s'était engagé comme volontaire et qui avait été tué. J'ai entendu parler de lui toute ma vie : Anatoliy, ceci, Anatoliy cela, mais personne ne savait où se trouvait sa tombe. J'ai découvert où elle se trouve : en Crimée. Mais je ne peux pas m'y rendre à cause de la nouvelle occupation de la péninsule. Je pense que ce serait formidable si quelqu'un·e se rendait enfin sur la tombe d'Anatoliy. Près de 100 ans se sont écoulés ; ce serait un beau geste. Malheureusement, un autre envahisseur occupe désormais cette terre.

Un autre frère avait refusé de faire son service militaire et avait été « déporté ». Quand les « vatniks » [NdT. Terme péjoratif désignant les partisans de la propagande du gouvernement russe] glorifient la Seconde Guerre mondiale et disent : « Oh, mais aujourd'hui, il y a la déportation », c'est qu'elles et ils ne comprennent tout simplement pas ce qu'était vraiment la « déportation » à l'époque. Je ne savais rien de ce frère, car il était considéré comme honteux d'admettre que quelqu'un ne voulait pas défendre sa patrie et avait tenté de s'enfuir. Finalement, sa famille, qu'il avait emmenée de Kyiv à Kharkiv pour échapper à la guerre et à la mobilisation, s'est retrouvée dans une situation très difficile. Pendant l'occupation de l'Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale, Kharkiv était dans une situation pire que Kyiv, et sa fille cadette est morte. Personne ne parlait de lui. Je n'ai découvert ses lettres qu'à l'âge adulte. Elles n'avaient pas été détruites ; c'était simplement un sujet dont on ne parlait pas.

On ne le sait pas toujours en Occident, mais celles et ceux qui sont revenu·es de captivité ont dû passer par les camps de filtration du NKVD à leur retour en Union soviétique. C'est le même processus que la Russie met actuellement en œuvre dans les territoires occupés. On vous présente devant un officier et vous devez prouver que vous n'êtes pas un « traître ». C'est-à-dire que vous n'avez pas été trop docile ou coopératif avec l'administration du camp de concentration. Quand on parle de l'histoire de l'Holocauste en Europe, personne n'y a mené ce genre d'enquêtes. Mais en Union soviétique, oui.

Mon grand-père a été interné dans un camp de concentration, mais il a passé le tri et est parti combattre. Il a continué à se battre pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 1946. Quant à mon arrière-grand-père, je ne peux pas en être certaine, mais il semble qu'il ait échoué au processus de sélection. Même sa petite-fille, ma mère, ignorait qu'il avait combattu pendant la guerre. Il disait qu'il était aveugle et qu'il n'avait pas combattu, mais nous avons retrouvé sa carte d'identité militaire. Il a été dans un camp de concentration de juillet 1941 à mai 1945. Il a dû se passer quelque chose qui l'a contraint à dissimuler son service militaire.

Peut-être que cela a été moins étudié dans d'autres familles, mais si vous creusez davantage, vous découvrirez que tout le monde a des proches qui n'ont pas passé le processus de filtration ou qui ne voulaient pas se battre. Ils ont été soit emprisonnés, soit contraints de se battre. Mais ce ne sont pas ces histoires que l'on raconte. Après la guerre, tout le monde veut tout oublier, et s'il y a quelque chose dont on peut être fier, ce sont les héros. Si une personne n'est pas un héros, alors elle peut être oubliée.

Selon toi, quelles autres similitudes existe-t-il entre les méthodes soviétiques et celles actuellement utilisées par la Russie dans cette guerre ?

À part la déportation ? Les exactions commises contre la population. Je dirais qu'il y a des parallèles avec la manière dont l'Union soviétique s'est comportée lorsqu'elle a occupé l'Europe et d'autres territoires. Cependant, il y a aussi des similitudes avec les Allemands, car ma grand-mère, par exemple, a tout simplement été enlevée chez elle à l'âge de 14 ans. Ils l'ont emmenée de force pour qu'elle travaille en Allemagne. Aujourd'hui, la Russie enlève également des enfants, et nous ne pouvons que deviner ce qu'ils leur font là-bas. Dans le même temps, la Russie exploite activement l'image de la « Grande Guerre patriotique » comme la seule force positive ayant pris part à ce conflit, utilisant ce discours pour justifier sa guerre contre l'Ukraine. Il est toutefois surprenant que nous, en tant que militant·es et Ukrainien·nes, ne cherchions pas à remettre en cause ce discours et à affirmer notre propre participation légitime à la Seconde Guerre mondiale. Est-ce parce que nous voulons prendre nos distances ?

Je pense qu'il nous serait difficile de revendiquer notre victoire sur les nazis, entre autres, parce que la Russie est très active dans ce domaine. Malheureusement, c'est le résultat de la colonisation. Ils utilisent cette partie de l'histoire à leur avantage. Beaucoup de gens en Occident perçoivent l'URSS comme la Russie, et la Russie s'attribue le mérite de toutes les victoires et réalisations communes d'autres nations, en les présentant comme les siennes.

Et le monde se laisse prendre au piège. Il est important d'expliquer tout cela, mais c'est difficile car ici, en Ukraine, tant de choses se sont passées pendant tant d'années d'occupation. En général, avant le début de la guerre et au tout début, les gens disaient : « Oh mon Dieu, l'Allemagne ne peut pas aider l'Ukraine car elle ne peut pas risquer de bombarder à nouveau la Russie. » Bien qu'elle n'ait jamais occupé la Russie dans son intégralité, seulement une petite partie. Ils ont occupé l'Ukraine et la Biélorussie à deux reprises, la deuxième fois, c'était tout le pays. Sur les cartes de la Première Guerre mondiale, une grande partie de l'Ukraine est également occupée. Également par les Allemands. Ils ne ressentent aucune culpabilité envers nous, mais ils en ressentent envers Moscou, même s'ils ne l'ont jamais occupée à une telle échelle. Ils nous considèrent, à travers un prisme historique, comme des Russes et ne s'intéressent pas à notre opinion car ils ne reconnaissent pas notre capacité d'agir.

C'est ainsi que ça se passe avec la Seconde Guerre mondiale. Quand on dresse la liste des personnes assassinées par l'Allemagne nazie pendant la guerre, on cite : les Juifs/Juives, les Rroms, les homosexuel·les et les communistes. On oublie presque toujours de mentionner les Slaves. Ce ne sont pas des Russes qui ont été tué·es : ce sont des Slaves, des « untermenschen ». Par exemple, les Slovènes, car ce sont aussi des Slaves. Elles et ils vivent simplement un peu plus loin, alors on les oublie aussi. C'est comme ça que ça se passe.

Penses-tu que l'expérience de la Seconde Guerre mondiale a influencé la participation à cette guerre des anarchistes et des antiautoritaires ukrainien·nes, qui ont très probablement des souvenirs traumatisants dans leur histoire familiale ?

J'en suis certaine, même si les gens ne s'en rendent pas compte. Tout au long de notre histoire, nous avons été attaqué·es et occupé·es, et nous avons dû nous défendre. Ainsi, lorsque nous avons été envahi·es à nouveau, beaucoup de personnes savaient comment réagir.

Quand je me suis réveillée au son des premières explosions, l'une de mes premières pensées a été : « Que disait ma grand-mère ? Qu'ont-ils fait là-bas au début, quand tout a commencé ? » Mais elle n'a rien dit ; elle n'a cessé de parler du camp. Eh bien, tant pis.

Je veux dire, pourquoi ne m'a-t-elle pas donné de conseils concrets sur ce qu'il fallait faire ? Avec le recul, je me rends compte qu'il est assez étrange d'en vouloir à ma grand-mère pour ça. Elle espérait que « plus jamais » signifiait vraiment « plus jamais », comme on nous l'avait toujours dit. Mais elle avait très peur — elle a continué à faire sécher du pain sur le balcon jusqu'à la fin de sa vie, au cas où il y aurait une famine ou une guerre. Soixante à soixante-dix ans se sont écoulés, mais ce traumatisme ne l'a jamais quittée, même si elle l'a vécu très jeune, alors qu'elle grandissait dans le camp.

Je pense donc que cela a bel et bien un impact. Par exemple, j'ai récemment rencontré un Français qui m'a raconté toutes sortes de choses. Il m'a dit que la France avait une tradition pacifiste si forte que de nombre de militants de gauche n'avaient pas participé à la Seconde Guerre mondiale et avaient préféré fuir. J'ai été très choquée d'entendre cela, car un de mes arrière-grands-pères a tenté de fuir, et c'est considéré comme honteux, donc personne n'en parle. À l'entendre, c'est comme si les gens de gauche avaient fui pour ne pas avoir à combattre les fascistes – alors que nos arrière-grands-pères, nos grands-pères et certaines de nos grands-mères ont dû se battre, car elles et ils n'avaient ni la possibilité ni le privilège de fuir la guerre. Certaines personnes sont fières de ce [défaitisme]. Je trouve cela étrange.

Nous savons que, pour nos aîné·es, l'occupation était une menace existentielle qui visait à les exterminer. Nous comprenons aussi aujourd'hui que toute occupation représente une menace existentielle : les occupants viendront vous tuer, ils se fichent complètement de vous. Car ce sont des envahisseurs et ils ont déjà commis des actes aussi terribles que de s'introduire chez les gens et de leur prendre tout ce qu'ils possèdent — leurs maisons, leurs terres. Il est inconcevable de simplement dépouiller les gens de tout ce qu'ils ont. Il est clair pour nous que c'est le mal et qu'il se propagera jusqu'à ce qu'on y mette un terme. Si on ne les arrête pas, les envahisseurs et les fascistes l'emporteront. C'est la vie.

Et pour ce Français que j'ai rencontré, on pourrait croire que les nazis sont simplement venus tuer des Juifs/Juives, mais qu'au fond, tout le monde menait une vie normale. Je connais des histoires de Français·es qui avaient des proches dans la Résistance, mais les siens se sont probablement enfuis. Alors maintenant, il se dit : « S'il arrive quelque chose, je m'enfuirai aussi. Ce n'est pas grave. » Mais nous n'avons pas cette option, car personne ne s'est « enfu ». Peut-être que certain·es civil·es sont parti·es, mais tous ceux qui étaient soumis au service militaire sont restés et ont combattu. Il y a probablement eu plus de gens qui se sont enfuis pendant la guerre actuelle. Car aujourd'hui, c'est possible, mais à l'époque, ça ne l'était pas.

Si l'on prend l'exemple de la Seconde Guerre mondiale, le souvenir des personnes qui y ont perdu la vie, comme celui des proches, s'estompe peu à peu. Dans quelle mesure est-il important et possible de veiller à ce que la mémoire des anarchistes tué·es pendant cette guerre ne tombe pas dans l'oubli ? À quel point cette tendance à l'oubli sera-t-elle, selon toi, d'actualité ?

C'est toujours d'actualité : tôt ou tard, tout le monde finit par être oublié. C'est vrai, cela ne peut pas durer éternellement. La Seconde Guerre mondiale, ça va encore, mais les guerres napoléoniennes ont été complètement oubliées. Nos ancêtres y ont probablement pris part eux aussi, mais nous n'en savons rien, n'est-ce pas ?

Mais, par exemple, dans ma famille, mon arrière-grand-mère a conservé toutes les lettres de son frère ainsi que l'avis de décès. Je trouve important d'avoir quelque chose de tangible ; cela rend cette histoire très réelle. Je pense que le problème, c'est que tout est oublié faute de souvenirs. C'est pourquoi je crois que la politique de la mémoire est très importante. Il est crucial de préserver non seulement l'histoire de la personne, mais aussi les écrits des camarades qui ont perdu la vie, s'il reste des souvenirs d'elles et eux, et il y a toujours des souvenirs — leurs objets personnels, leurs photographies.

C'est pourquoi je trouve très symbolique que nous ne puissions pas montrer les visages ni les noms de nos camarades bélarusses qui ont été tué·es. En effet, cela ferait courir un grand danger à leurs familles tant que le régime de Loukachenko sera au pouvoir. Le régime pourrait s'en prendre à leurs mères ou à d'autres proches. Cela s'est déjà produit, c'est pourquoi nous avons adopté cette politique.

C'est très important, et je pense que c'est l'un de ces symboles qui, si nous gagnons, nous permettra de les nommer et de montrer leurs visages. Il est essentiel de préserver tout cela, et c'est une très bonne chose qu'il existe beaucoup de documents sur certaines personnes. Par exemple, il existe un site web commémoratif consacré à Dima Petrov [NdT. Voir Dimitri Petrov, Le jour des parents, Lausanne/Paris, Page 2/Syllepse] : on y trouve des vidéos le mettant en scène, ainsi que des livres. J'espère qu'il y aura également beaucoup de documents sur d'autres camarades. J'ai entendu dire qu'un documentaire allait être réalisé sur David Chichkan. Il existe une vidéo où on le voit lire de la poésie. Il est peut-être temps pour nous de créer des archives. Nous pouvons imprimer des photos et des textes, les rassembler et les conserver. Ce serait bien si nous pouvions à terme créer des sites web et rassembler les images.

C'est ainsi que j'ai organisé un événement pour SolCol à Montpellier, en France, qui avait la correspondance de Durruti avec un gars qui vivait à Montpellier. C'est comme ça que leurs archives ont commencé à être mises en place, ce qui est vraiment cool. Et mon discours et les récits sur nos camarades au front ont été ajoutés aux archives de Montpellier.

Nous avons aussi planté des arbres, mais ils ne sont pas en très bon état. Il nous faudrait un lieu officiel, peut-être un petit parc avec des arbres. En Suisse, il existe toute une forêt de ces arbres, avec des photos et des étiquettes portant des noms accrochées dessus. Il y en a déjà pour nos camarades – pour Marsi, Finbar, Cooper et Dima. Il existe un endroit dans le monde, ce parc, où l'on rend hommage aux anarchistes — celles et ceux qui sont mort·es au Kurdistan, celles et ceux qui sont mort·es ici, les makhnovistes et d'autres. Bon, je ne suis pas sûre pour les makhnovistes, mais il y avait là des figures historiques. Les moyens de commémoration, réels et virtuels sont très importants.

Il est essentiel qu'elles et ils ne deviennent pas des chevaliers en armure étincelante. Elles et ils doivent rester dans nos mémoires comme des camarades avec leurs forces et leurs faiblesses. C'est-à-dire ce qu'elles et ils étaient. Ni plus ni moins.

Veux-tu ajouter quelque chose ?

Je pense que les anarchistes, et le mouvement anarchiste en général, défendent souvent la liberté et la libération des peuples et des nations, afin que chacun·e puisse être libre, heureuse/heureux et égal·e. Mais celles et ceux qui vivent dans des pays impérialistes ont moins d'expérience de l'oppression collective. Elles et ils devraient y réfléchir et reconnaître que leur seul accès à cette réalité passe par nous ou par d'autres qui vivent dans des pays colonisés.

Malheureusement – ou, dans un sens, heureusement –, nous avons l'expérience des générations passées, de leur oppression et de leur lutte pour leurs droits. Nous avons notre lot de guerres, d'oppressions et de pertes. C'est une expérience vraiment difficile à vivre aujourd'hui. Mais je pense que le mieux que nous puissions faire est de veiller à ce que cette lutte ne soit pas vaine.

La culture du souvenir en fait partie, car en nous souvenant de ces personnes, nous nous souvenons de leur parcours, de leurs chagrins, de leurs épreuves et de leur courage à se soulever contre l'oppression et à lutter. Je pense que le sens de la culture du souvenir ne réside pas dans la mort, mais dans le souvenir de la vie des personnes.

Il serait très bénéfique pour nos camarades occidentaux d'apprendre de nos expériences d'oppression et de libération, d'y participer et de construire leurs propres expériences à partir d'exemples concrets plutôt que de se contenter d'être des critiques en chambre ou de fermer les yeux.

Dans ce contexte, je ne comprends pas très bien comment on peut se dire anarchiste ou antifasciste, dire « plus jamais ça » — et pourtant ne pas voir l'invasion fasciste et la résistance antifasciste héroïque qui se déroulent actuellement en Ukraine. Comment peut-on refuser de s'impliquer ?

Entretien a été publié en anglais le 17 mars 2026 par Solidarity Collective
Traduction française : Brigades éditoriales de solidarité.

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Les journalistes internationaux sont invités à redoubler d’efforts pour mettre en lumière le sort réservé aux femmes afghanes par les talibans

5 mai, par Rukhshana.com — , ,
Couvrir l'actualité en Afghanistan est devenu extrêmement difficile, mais les journalistes doivent de toute urgence trouver des moyens de rendre compte de la campagne menée par (…)

Couvrir l'actualité en Afghanistan est devenu extrêmement difficile, mais les journalistes doivent de toute urgence trouver des moyens de rendre compte de la campagne menée par les talibans pour faire disparaître les femmes du pays.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Tel était le message transmis samedi par un panel de femmes journalistes, organisé par Rukhshana Media dans le cadre du Festival international du journalisme de Pérouse, afin de discuter de leur travail et d'examiner les moyens par lesquels les médias peuvent faire entendre la voix des Afghanes.

Alex Crawford, correspondante spéciale pour Sky News, s'est dite choquée par le peu de protestations observées en dehors de l'Afghanistan face aux efforts des talibans visant à effacer les femmes de la vie publique, et a exhorté le public à faire tout son possible pour faire circuler le message sur ce qui se passe.

« Je suis aussi coupable que n'importe qui d'autre, car ma rédaction a tendance à m'envoyer là où tombent les bombes. Les bombes ne tombent peut-être pas en Afghanistan, mais le pays est en train d'exploser de l'intérieur », a-t-elle déclaré.

« La culture est en train d'être détruite, les femmes sont en train d'être effacées, et nous devons trouver des moyens plus inventifs de couvrir ces événements et essayer de les imposer à l'ordre du jour, car cela ne va pas disparaître et la situation semble s'aggraver considérablement. »

Mme Crawford, qui couvre l'Afghanistan depuis plus de vingt ans, a déclaré qu'on ne lui avait pas accordé de visa pour y retourner après avoir réalisé un reportage dans une maternité où des mères adolescentes lui avaient confié qu'elles craignaient de mourir en raison des taux de mortalité maternelle du pays, parmi les plus élevés au monde.

Désormais, a-t-elle expliqué, les journalistes étranger·es souhaitant se rendre en Afghanistan pour couvrir l'actualité doivent indiquer aux autorités les sujets qu'elles et ils souhaitent traiter, et il lui a été clairement signifié que les reportages sur l'interdiction de l'éducation des filles imposée par les talibans il y a plus de quatre ans étaient hors de question.

Zahra Joya, fondatrice de Rukhshana Media, a déclaré que le travail de reportage en Afghanistan était très difficile en raison du niveau de censure, ainsi que de l'autocensure des journalistes. Les reportères de Rukhshana, qui travaillent anonymement pour leur sécurité, sont néanmoins en danger « car nous recueillons des informations que les talibans ne veulent jamais voir divulguées », a-t-elle déclaré.

Mais les Afghanes « continuent de se battre par tous les moyens possibles », et cela donne de l'espoir, a déclaré Zahra Joya. Elle a réfuté ce qu'elle a qualifié de discours dominant en Occident, selon lequel les femmes en Afghanistan seraient habituées à l'asservissement et ne souhaiteraient pas la liberté. « Ma question est la suivante : qui ne souhaite pas la liberté ? », a-t-elle demandé avec force.

Amie Ferris-Rotman, ancienne correspondante en cheffe de Reuters en Afghanistan et membre fondatrice du conseil d'administration de Rukhshana, a souligné que la couverture médiatique des violences sexuelles généralisées contre les femmes afghanes avait été étonnamment faible et a mis en avant une collaboration entre Rukhshana et le Guardian qui a révélé le viol collectif d'une femme dans une prison afghane.

La table ronde, que l'on peut visionner ici, était animée par Meera Selva, directrice générale d'Internews Europe.

https://rukhshana.com/en/international-journalists-urged-to-do-more-to-highlight-taliban-treatment-of-afghan-women/
traduit par DE

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Le Courrier des Balkans, né au Monténégro, un jour pluvieux du mois de novembre

5 mai, par Le Courrier des Balkans — , ,
On n'est (toujours) pas sérieux quand on a 28 ans. Doyen des sites d'information francophones, né en 1998, Le Courrier des Balkans s'apprête à lancer une nouvelle version de (…)

On n'est (toujours) pas sérieux quand on a 28 ans. Doyen des sites d'information francophones, né en 1998, Le Courrier des Balkans s'apprête à lancer une nouvelle version de son site Internet. Retour sur 25 ans d'histoire des Balkans. Premier épisode

Tiré du blogue de l'auteur.

Le Courrier des Balkans s'apprête à lancer une nouvelle version de son site, qui sera à peu près aussi éloignée de la toute première version mise en ligne en 1998 qu'un livre électronique peut l'être d'un incunable des débuts de l'imprimerie... Internet accélère le temps, les années comptent pour des décennies, voire des siècles et, du haut de ses 28 ans, Le Courrier peut faire figure d'ancêtre vénérable. Non sans fierté, il revendique en effet le titre de plus vieux site Internet d'information francophone « pure player », c'est-à-dire ne s'adossant pas à un titre papier.

Régulièrement, des vieux et fidèles lecteurs, à la mémoire peut-être un peu chancelante, nous évoquent le temps où ils recevaient Le Courrier des Balkans dans leur boîte aux lettres... Soyons clairs : il ne s'agissait pas de nous, mais d'un autre titre, car Le Courrier n'a jamais eu de version papier, il n'a jamais pénétré dans la moindre boîte aux lettres que ce soit.

Il est temps de révéler quelques secrets.

Connaissez-vous le col de Crkvine, au sommet de l'ancienne (et tortueuse) route qui mène de Podgorica à Kolašin, via le canyon de la Morača, au Monténégro ?

Là, sur ce col, se trouvait une fameuse auberge connue pour exposer une très grande peau d'ours dans son vestibule. Elle a, hélas, fermé ses portes depuis au moins une bonne décennie, mais c'est là, dans cette auberge, qu'au cours d'un déjeuner un peu arrosé, à la fin du mois de mars 1998, naquit l'idée de créer un journal qui ferait connaître au public international les analyses et les reportages de la presse indépendante des Balkans. Une sorte de Courrier international géographiquement limité et peut-être plus engagé. Ce serait en anglais et en français, pour toucher le plus de gens possible, et la version française s'appellerait Le Courrier des Balkans. Le titre anglais, lui, n'a toujours pas été trouvé.

Quelques jours plus tard, revenus en France, les deux amis qui avaient déjeuné à l'auberge du col de Crkvine, jeunes journalistes qui venaient de couvrir les débuts de la guerre au Kosovo, parlèrent de cette idée à quelques collègues. L'un d'eux, Dominique Vidal, alors rédacteur en chef du Monde diplomatique, leur lança : « Excellente idée, mais faites cela uniquement sur Internet, sinon vous allez vous ruiner en frais d'expression et d'expédition ! – Oh, tu crois que c'est possible, un journal uniquement sur Internet ? » Un autre ami les mit sur la piste du premier appel d'offres du « Fonds francophone des inforoutes », créé par l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) pour développer les contenus en langue française sur la « toile mondiale » (le web).

On peut tout faire avec 200 000 francs

Nous avons candidaté et notre projet a été retenu, pour la somme, à l'époque coquette, de 200 000 francs français, ce qui équivaut à peu près à 30 000 euros, mais représentait bien plus, à l'époque, que 30 000 euros aujourd'hui... Par contre, nous nous sommes trouvés dans l'obligation de créer un média en ligne (eh oui, pas de journal papier) et uniquement francophone – car il aurait été, reconnaissons-le, d'assez mauvais goût de créer un site anglophone avec l'argent de la Francophonie.

Les deux principaux marqueurs identitaires du Courrier des Balkans – un site d'information francophone en ligne – relèvent donc, sinon tout à fait du hasard, du moins de paramètres imposés.

Et le vin une fois tiré, il fallut le boire et créer ce fameux média. L'été 1998 fut occupé au recrutement des premiers correspondants. Au volant d'un 4x4 Niva rouge ayant la déplorable habitude de projeter dans l'habitacle un air chauffé à blanc quand les températures extérieures dépassaient les 30 degrés, nous partîmes tout d'abord du Monténégro pour l'Albanie. À l'époque, le voyage de Podgorica à Tirana prenait une journée complète et éreintante sur de très mauvaises routes, notamment le tronçon réputé dangereux allant de la frontière de Božaj-Han i Hotit jusqu'à Shkodra. Puis ce furent Skopje, Sofia, Pristina, Belgrade et Sarajevo... Au Monténégro, nous nous étions tout de suite entendus avec une jeune femme de Cetinje, Jasna Tatar, qui venait d'achever ses études de français et qui, 28 ans plus tard, est toujours notre correspondante dans ce pays.

Le sort ayant voulu que Le Courrier des Balkans soit un média en ligne, n'entrant pas dans les boîtes aux lettres des gens, il fallait encore veiller à disposer d'une connexion permettant de l'alimenter. C'est en France que l'ossature technique du site et un embryon de graphisme avaient été conçus ; c'est aussi de France qu'arriva celui qui est toujours la mascotte du site, ce petit bonhomme cheveux au vent qui tient, dans chacune de ses mains, des journaux (papiers). Nous ne savons plus qui fut son géniteur et serions même prêts à penser, certains soirs de grand vent propices aux superstitions numériques, qu'il a été déposé par des inconnus au pied du site pour que nous le recueillions. Petit bonhomme né sous X... Mais à l'époque, il n'y avait pas Twitter et personne n'avait entendu parler d'Elon Musk.

En juin 2026, Le Courrier des Balkans va faire peau neuve. Pour nous aider à boucler le financement du chantier du nouveau site, nous vous invitons à soutenir notre campagne de financement participatif en cliquant ici.

Par contre, depuis le Monténégro où nous habitions, il fallait mettre en ligne de premiers articles et, pour cela, avoir accès au précieux réseau, ce qui supposait d'appeler des numéros de modem téléphonique basés à Cetinje, à Podgorica, à Bar, Tivat, Kotor ou encore Berane, voire Andrijevica, ces lignes étant trop souvent occupées et inaccessibles. On parlait aussi, comme d'une divinité toute puissante et mystérieuse, d'un câble optique qui reliait le Monténégro à la Slovénie, mais risquait, à tout moment, de se couper... Avant cela, il avait aussi fallu rendre compatibles nos ordinateurs avec les protocoles de connexion d'InternetCG, unique et sympathique provider, dont le technicien nous avoua qu'à sa connaissance, le parc Apple du Monténégro se composait de trois appareils seulement, dont nous possédions deux.

Restait encore la grande et permanente menace, celle qui faisait trembler les premiers internautes, qui savaient bien ne pas pouvoir y échapper : les coupures de courant. Celles-ci furent très longues et très fréquentes à Cetinje à l'automne 1998. Nous descendions donc, le soir venu, mettre en ligne nos premiers articles dans les locaux du Centre culturel français de Podgorica, créé et dirigé par Anne Madelain. Nous dînions avec Anne et ses collègues, puis nous prenions leur relais sur les deux ou trois postes de travail connectés de l'Institut, avant de remonter au milieu de la nuit à Cetinje. Ce mois de novembre 1998 fut particulièrement pluvieux et sombre, et nous ne vîmes pas souvent la lumière du jour.

À la fin de ce mois laborieux, le nombre d'articles offerts à la lecture publique (et bien sûr gratuite) fut suffisant pour que l'on puisse dire que Le Courrier des Balkans était lancé. Nous retenons donc le 28 ou le 29 novembre comme date de naissance du site – et les connaisseurs des Balkans reconnaîtront le caractère hautement symbolique de ces dates, que nous n'avons pas choisies à dessein, mais qui s'imposèrent à nous... Le Courrier, en tout cas, est donc né sous le signe du Sagittaire, « ce neuvième signe du zodiaque qui fascine par son énergie débordante et son amour de la liberté », également connu pour « son esprit d'aventure »

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Luttes syndicales : Ces trois grèves historiques qui ont changé le visage du Sénégal

5 mai, par Sokhna Faty Isseu Samb — , ,
L'histoire du mouvement syndical sénégalais est jalonnée de luttes emblématiques qui ont façonné la conscience des travailleurs et marqué les rapports de force entre l'État, le (…)

L'histoire du mouvement syndical sénégalais est jalonnée de luttes emblématiques qui ont façonné la conscience des travailleurs et marqué les rapports de force entre l'État, le capital et la main-d'œuvre. Trois épisodes majeurs — la grève des cheminots de 1947-1948, les événements de mai 1968 et la grève de la Sutelec en 1998 — illustrent cette trajectoire faite de résistance héroïque et de répression féroce.

Tiré d'Afrique en lutte.

La grève des cheminots (1947-1948) : l'éveil anticolonial

En octobre 1947, près de 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Niger, sous la direction d'Ibrahima Sarr, déclenchent une grève historique contre les discriminations salariales entre Européens et Africains. Pendant 160 jours, malgré la faim et les intimidations, les travailleurs tiennent bon, soutenus par leurs épouses qui organisent une solidarité active. La victoire est décisive : ils obtiennent un statut unique sans distinction raciale et une hausse de 20 % des salaires. Ce mouvement, au-delà de la dimension sociale, devient un puissant symbole de la lutte anticoloniale, immortalisé par Ousmane Sembène dans son chef-d'œuvre littéraire "Les bouts de bois de Dieu".

Mai 1968 et la reprise en main par l'État

Le mouvement de Mai 1968 au Sénégal trouve son origine dans une réduction des bourses étudiantes en 1967. La contestation s'étend rapidement aux syndicats ouvriers, déclenchant une grève générale illimitée qui fait vaciller le régime de Léopold Sédar Senghor. Pour reprendre le contrôle, l'État dissout l'Union nationale des travailleurs du Sénégal (Unts), jugée trop indépendante. En 1969, le pouvoir crée la Cnts (Confédération nationale des travailleurs du Sénégal), placée sous la tutelle du parti au pouvoir. Cette manœuvre inaugure une longue période de syndicalisme encadré, où l'autonomie ouvrière est bridée jusqu'au renouveau syndical des années 1980.

La Sutelec et l'arrestation de Mademba Sock (1998) : face au néolibéralisme

En juillet 1998, dans un contexte de privatisation de la Senelec imposée par les bailleurs de fonds internationaux, le Syndicat unique des travailleurs de l'électricité (Sutelec), dirigé par Mademba Sock, lance une grève de zèle. Le pays est plongé dans l'obscurité, les interventions techniques étant volontairement ralenties. Le 20 juillet, Sock et 26 autres syndicalistes sont arrêtés et condamnés à six mois de prison pour « sabotage ». L'événement choque l'opinion publique et devient le symbole de la résistance aux politiques néolibérales.

Immortalisée par Youssou Ndour dans sa chanson « Bouleen coupé », cette lutte installe Mademba Sock comme une figure syndicale majeure de l'ère moderne.
Ces trois combats, répartis sur un demi-siècle, révèlent la mutation du syndicalisme sénégalais en une force de contestation sociale et politique incontournable. De la lutte contre l'exploitation coloniale à la résistance aux ajustements structurels, ces épisodes ont forgé une mémoire collective qui continue d'inspirer les mobilisations contemporaines pour la dignité et la justice sociale.

Auteur : Sokhna Faty Isseu Samb
Publié le : Vendredi 01 Mai 2026

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Le revers de la médaille - L’empreinte environnementale du sport

5 mai, par Éditions Écosociété, Laurent Castaignède — ,
À l'approche de la Coupe du Monde de la FIFA 2026, voici une occasion de se questionner sur l'impact environnemental insoupçonné du sport professionnel et amateur. Le livre (…)

À l'approche de la Coupe du Monde de la FIFA 2026, voici une occasion de se questionner sur l'impact environnemental insoupçonné du sport professionnel et amateur.

Le livre Le revers de la médaille - L'empreinte environnementale du sport, de l'ingénieur et essayiste français Laurent Castaignède, paraîtra en librairie le 13 mai prochain.

À propos du livre

Du modeste coureur du dimanche à l'athlète professionnel qui arpente la planète en classe affaires, le sport est devenu une industrie florissante : matériel, infrastructures, nourriture, déplacements, diffusions en mondovision, merchandising, tourisme... On est bien loin de la tempérance promue par Pierre de Coubertin !

Mais quel est l'impact environnemental de ce déferlement mondial de pratiques et d'événements sportifs ? Comme tous les grands secteurs d'activité économique, le monde du sport ne peut plus se soustraire aux exigences environnementales.

À l'image des Jeux de Paris 2024, autoproclamés modèle en la matière, toutes les grandes institutions sportives – des grandes courses automobiles aux diverses coupes du monde, en passant par les puissantes fédérations internationales – rivalisent d'annonces sur leur virage vert. Qu'en est-il véritablement ? S'agit-il seulement de bien-pensance ?

Adoptant une nouvelle approche de l'histoire du sport, Laurent Castaignède analyse méthodiquement et sans complaisance les différents vecteurs d'impact environnemental, directs et collatéraux, de l'activité sportive actuelle. Il dégage aussi les pistes d'une réorientation possible des pratiques sportives et de tout ce qui les rend possibles. Car le sport, ce n'est pas seulement la santé des individus, c'est aussi celle de la planète !

À propos de l'auteur

Ingénieur centralien et conseiller en impact environnemental, Laurent Castaignède a fondé à Bordeaux le bureau d'études BCO2 Ingénierie (www.bco2.fr), spécialisé dans l'empreinte carbone des projets de bâtiments, de transports et d'événements. Il est l'auteur, chez Écosociété, de La bougeotte, nouveau mal du siècle ? (2021), Airvore ou le mythe des transports propres (2022) et La ruée vers la voiture électrique (2023).

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Les différences invisibles remporte le Prix des libraires !

5 mai, par Les Éditions Écosociété — , ,
L'essai Les différences invisibles de Maude Nepveu-Villeneuve a été récompensé par le Prix des libraires dans la catégorie Littérature adolescente. Publié dans la (…)

L'essai Les différences invisibles de Maude Nepveu-Villeneuve a été récompensé par le Prix des libraires dans la catégorie Littérature adolescente.

Publié dans la collection Radar, une collection d'essais pensée pour les ados et jeunes adultes, cet ouvrage aborde la neurodivergence et les différentes formes qu'elle peut prendre, notamment le TDAH, l'autisme et la douance.

S'appuyant sur son expérience ainsi que sur des rencontres avec des jeunes, l'autrice présente le fonctionnement des cerveaux neurodivergents, les réalités vécues au quotidien et les défis qui peuvent en découler. Elle propose également des pistes pour mieux comprendre ces différences et réfléchir aux conditions qui permettent une meilleure inclusion dans la société. Les critiques avaient déjà souligné l'empathie, l'écoute et la délicatesse qui traversent cette œuvre toute en nuances de Maude Nepveu-Villeneuve. Les libraires viennent confirmer la grande pertinence de cet essai.

Nous voulons aussi saluer tout le travail de l'éditrice Pauline Gagnon, qui, en créant cette collection, venait combler un vide éditorial. Avec ce prix, les libraires reconnaissent non seulement le talent de Maude Nepveu-Villeneuve mais aussi toute la pertinence de la collection. Merci !

Le livre

TDAH, douance ou HPI, autisme… Vivre avec un cerveau neurodivergent, ça ressemble à quoi ?

« J'ai l'impression qu'il me manque des pages dans le grand manuel de la vie. Ou plutôt, d'avoir reçu un manuel différent, avec certaines sections en plus, mais dans lequel il manque des chapitres que tout le monde a lus. »

Maude Nepveu-Villeneuve décrit ici sa neurodivergence. Cet essai donne des clés pour mieux comprendre les comportements neurodivergents et veut créer des ponts pour mieux vivre ensemble, avec toutes nos ressemblances et nos différences.

L'autrice

Maude Nepveu-Villeneuve est autrice, éditrice et professeure de littérature. Elle a publié trois romans pour adultes aux Éditions de Ta Mère et quatre titres jeunesse, dont Simone sous les ronces, Je t'écris de mon lit et Le dernier mot, tous finalistes à des prix.

Parution Canada 2025
Parution Europe 2025
Prix 21,00 $/15,00 €
Pages 160
ISBN 9782898571008

Face au capitalisme, que peuvent la science et les scientifiques ?

5 mai, par Hendrik Davi — , ,
Chercheur en écologie à l'INRA et député depuis 2022, Hendrik Davi s'intéresse au rôle de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans la tension entre son utilité pour le (…)

Chercheur en écologie à l'INRA et député depuis 2022, Hendrik Davi s'intéresse au rôle de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans la tension entre son utilité pour le capital et son autonomie relative. La science est un vecteur de résistance et pourrait selon lui être l'un des fondements d'une VIe République, démocratique et sociale. C'est le sujet de son dernier livre, paru début 2026 et intitulé « Sciences en résistance » (éditions Hors d'atteinte), dont nous publions ici des « bonnes feuilles ».

4. Sauver Gaia

Dans le premier chapitre de mon précédent livre, Le capital, c'est nous, j'avais fait le point sur la crise écologique majeure que traverse notre planète. Cette crise, qui représente l'enjeu civilisationnel de notre époque, est à la fois globale, rapide et multifactorielle.

Comme elle est globale, les seules réponses efficaces et pertinentes sont mondiales. Diminuer nos émissions de gaz à effet de serre en externalisant en Chine notre pollution locale ne résoudra pas ces problèmes. La lutte contre le réchauffement climatique exige une meilleure répartition des richesses, pour que tous les pays puissent engager une bifurcation écologique ambitieuse.

Comme elle est rapide, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps, et donc de poursuivre un mode de développement ou utiliser des techniques qui ne sont pas durables du point de vue écologique. Les loisirs écocides inessentiels et non substituables doivent également être abandonnés.

Comme elle est multifactorielle, il est contre-productif de hiérarchiser les facettes de cette crise. Planter des eucalyptus en Amazonie au prétexte qu'ils stockent plus de carbone, tout en déforestant au passage la forêt primaire, est un crime contre la biodiversité[1]. Planter des arbres et les irriguer massivement en zone désertique est tout aussi absurde. Changement climatique, extinction de la biodiversité, raréfaction des ressources naturelles, toutes ces facettes de la crise écologique sont interdépendantes et doivent être abordées en même temps. Nous devons être sobres dans nos émissions de carbone, mais également de méthane, ainsi que dans notre consommation d'eau ou de bois.

Que peut la science ?

Ma première réponse consiste toujours à rappeler que la science ne peut pas tout. Il n'y a pas toujours des solutions technologiques pour réparer nos erreurs. Je peux même affirmer que la science ne peut pas grand-chose. Ce qui fait obstacle à une véritable révolution écologique, c'est avant tout le mode d'accumulation capitalistique et la société de consommation qu'il induit. Dans Le capital, c'est nous, je rappelle qu'on ne peut pas accumuler de capital sans produire des marchandises ou des services – le capitalisme a donc besoin de la prédation sur la nature pour se reproduire. Le principal verrou est l'accumulation du capital et les inégalités terrifiantes de richesses qu'il entraîne.

Mais je ne fais pas non plus partie de ceux qui pensent – comme certains courants écologistes radicaux ou philosophes postmodernistes – que la science ne peut rien, voire qu'elle fait partie du problème et pas de la solution. J'ai écrit ce livre pour protester radicalement contre ce point de vue. Si la science est du côté du pouvoir et du capital, elle va alimenter la crise écologique. Mais elle peut aussi être du côté des résistances, de l'émancipation et des solutions. C'est un champ de bataille.

J'irai même plus loin : je fais le pari rationaliste des Lumières que la science fait partie de la solution. La bataille concernant le champ scientifique entre les classes dominantes et ceux et celles qui aspirent à un monde plus juste socialement et écologiquement plus respectueux de notre biosphère est donc centrale. Comment la mener et quelle place la science doit-elle prendre pour la bifurcation écologique ?

Quelles politiques devraient mener un gouvernement de gauche ?

Commençons par dire que tout savoir est potentiellement utile à la bifurcation écologique. L'histoire des sciences nous montre que nous ne savons jamais quelle découverte sera fructueuse pour résoudre tel ou tel problème. Les voies de l'innovation sont souvent impénétrables. Le savoir emprunte des chemins très tortueux. Mais toutes les mesures que j'ai décrites visant à donner des moyens récurrents à la recherche concourent à ce que la science soit utile pour le climat et la biodiversité.

Quinze années de politiques destructrices ont profondément affaibli la capacité de l'État à répondre aux enjeux de la recherche. Pourtant il y a urgence, car le développement scientifique de la France est un atout essentiel pour notre souveraineté et l'épanouissement de toutes et tous. La France a été une grande nation du savoir scientifique, et le reste malgré la casse acharnée du service public. Grâce à sa recherche publique, elle a été la protagoniste de découvertes scientifiques essentielles : photographie, vaccin contre le choléra, moteur à explosion, premier micro-ordinateur, transfusion sanguine, découverte du VIH…

Pour produire plus de savoirs scientifiques autour de la planification écologique, il est nécessaire d'augmenter les moyens de la recherche fondamentale publique (le CNRS), dont les travaux sont indispensables au développement de toutes les autres connaissances, mais aussi ceux de la recherche finalisée (Inserm, Inrae, IRD, CEA…). Pour mener à bien ces chantiers, il est également essentiel de mieux doter les instituts de recherche finalisée qui travaillent sur les secteurs clés de l'écologie et de l'agriculture (Inrae), du développement (IRD), de la santé (Inserm) et de l'énergie (CEA). Ces instituts ainsi que certains établissements publics à intérêt commercial (ONF, CEA, Ademe, Cirad, Cnes, BRGM…) ont vocation à piloter ces recherches finalisées au niveau national et au sein des unités de recherche. Il faut donc les renforcer.

Par exemple, on pourrait reformuler les missions de l'Inrae afin de libérer la recherche agronomique du poids des lobbys privés ; pour cela, il faudrait que l'État finance à 100 % les activités de cet institut, mais aussi celles des universités et des autres institutions publiques de recherche travaillant dans le domaine agricole. Cela se traduirait également par une modification de la composition du conseil d'administration de l'INRAE et des nouvelles orientations inscrites dans la lettre de mission de son président.

Concernant l'énergie, les recherches finalisées sur la transition énergétique (énergies renouvelables, sobriété) et la sortie du nucléaire pourraient être rassemblées, afin de développer les recherches finalisée et le transfert des connaissances aux industries sur ces sujets. Pour cela, nous devrions transformer en profondeur les missions et le statut du CEA.

Enfin, si nous voulons transformer radicalement nos moyens de production, nous devrons affronter de très nombreux lobbys, dans le domaine de l'énergie (nucléaire, pétrole) comme dans le domaine agricole (entreprises de semences, d'engrais et de pesticides). Les scientifiques travaillant sur ces domaines de recherche finalisée doivent être indépendants pour garantir des travaux de qualité reconnus par l'ensemble des citoyens.

La production de nouvelles techniques nécessite une recherche finalisée de qualité, mais les vraies révolutions sont souvent assez inattendues et procèdent d'avancées dans des recherches plus fondamentales. Il y a toujours un délai important (en général une vingtaine d'années) entre les premiers travaux en recherche finalisée et leurs applications concrètes industrielles ou économiques. Pour toutes ces raisons, il est indispensable de maintenir le continuum entre les recherches fondamentales et celles qui sont plus finalisées. Si nous voulons produire des savoirs finalisés de qualité ayant pour objectif d'assurer la bifurcation écologique, il faut d'abord redonner confiance à l'ensemble de la communauté scientifique.

Enfin, pour que la recherche appliquée ait une traduction concrète dans l'industrie, il faut des partenaires industriels qui fassent aussi de la recherche et de l'innovation. C'est bien souvent là le talon d'Achille de la France.

Comment orienter démocratiquement la recherche ?

La difficulté est de concilier l'autonomie du champ scientifique et le principe démocratique qui veut que les citoyens soient acteurs des grandes orientations de recherche. Pour résoudre cette contradiction, je propose de dissocier le programme de recherche et les objets de recherche. Doit-on mettre plus de moyens dans la fusion nucléaire ou l'énergie solaire ? C'est un sujet qui intéresse les citoyens et les élus. Ils peuvent et doivent en débattre. En revanche, le programme de recherche, c'est-à-dire la mise en œuvre concrète des recherches, doit rester l'apanage des chercheurs. La liberté académique est absolument centrale.

Le système de recherche français a été bien pensé. Nous avons le CNRS, qui en théorie est libre sur les programmes de recherche mais aussi sur les objets de recherche. Un chercheur du CNRS peut décider de travailler sur une espèce rare de la forêt bolivienne s'il pense qu'il fera progresser son front de science en étudiant cette espèce en particulier. Au contraire, un chercheur de l'Inrae qui est recruté pour travailler sur la tomate doit travailler sur la tomate. Pourquoi ? Parce qu'on a besoin de chercheurs qui travaillent sur les tomates pour manger des tomates de bonne qualité et résistantes aux bioagresseurs… En caricaturant, on dira que le chercheur du CNRS part de la question de recherche et du front de science et choisit ses objets de recherche en fonction de cela, alors que le chercheur de l'Inrae part de l'objet de recherche et des problématiques auxquelles sont confrontés les acteurs économiques ou associatifs, et définit ensuite les questions scientifiques qui se posent. Autrement dit, en recherche fondamentale, on part de la question de recherche (par exemple : « Pourquoi certains arbres meurent-ils ? ») et on cherche les situations qui permettent de faire avancer notre compréhension (ici, les différents types de dépérissement forestier dans le monde). En recherche finalisée, on part de la situation qui fait problème (le dépérissement d'une forêt en particulier) et on détermine les questions de recherche (les causes de la mortalité) auxquelles il faudra répondre pour trouver des solutions à cette situation (quelles espèces pour remplacer l'espèce qui dépérit ?).

Il est donc possible de dissocier l'ensemble des problèmes scientifiques qu'il faut résoudre et que seuls les scientifiques de la discipline sont à même à discuter, et les grands sujets de recherche sur lesquels la société doit ou non porter son attention. Cette dissociation permet à la fois d'orienter la recherche et de préserver la liberté académique.

5. Hégémonie intellectuelle et révolution Dès le Moyen Âge, la science a joué un rôle subversif.

Pendant une grande partie du xiiie siècle, un courant se développa à la faculté des arts et des lettres de Paris, avant d'être brisé par les condamnations épiscopales de 1270 et 1277. Certains maîtres de cette faculté, moins ecclésiastes que les autres, pensèrent que des textes qu'ils étudiaient, il était possible de tirer non seulement une méthode et une philosophie, mais aussi une morale, et que cette morale était valable au premier chef pour eux-mêmes[2].

Dans mon précédent livre Le capital, c'est nous, j'ai longuement expliqué pourquoi nous ne pourrons pas répondre aux défis sociaux et écologiques qui sont devant nous sans nous attaquer collectivement à un triple système de prédations croisées : prédation du capital sur le travail (capitalisme), prédation du capital sur la nature (productivisme) et prédation des oppresseurs sur les opprimés, ce qui inclut le système patriarcal (homme-femme, hétérosexuel-homosexuel) et le racisme systémique.

La place du savoir dans la lutte contre le fascisme
Trouver les voies de véritables révolutions contre ces systèmes de prédation répond à une double urgence : écologique d'abord, car la planète surchauffe littéralement, les espèces disparaissent à un rythme soutenu et de nombreuses ressources s'épuisent ; démocratique et géopolitique ensuite, car les impasses du capitalisme conduisent à la montée de l'extrême droite et de régimes néofascistes.

Dans mon précédent livre, je pose quelques jalons pour imaginer un chemin vers un écosocialisme démocratique qui se donnerait pour objectif l'émancipation de tous et toutes, tout en préservant écologiquement la planète.

La science et le savoir jouent un rôle central pour nous permettre d'avancer dans cette voie. Ce sont même selon moi deux des principaux champs de bataille. Les classes dominantes l'ont bien compris, d'où l'importance du savoir et des nouvelles technologies dans l'agenda néolibéral. J'ai examiné tout au long de ce livre comment la science pouvait être utile aux classes dominantes comme aux opprimés. Je vais essayer ici de regarder son rôle dans la bataille des idées entre le camp de l'émancipation et celui de la réaction.

Les idées dominantes sont les idées de la classe dominante

Les classes dominantes organisent la production et la reproduction des idées et construisent un récit global cohérent qu'on nomme idéologie. Pour construire ce récit, il faut des institutions ; or celles-ci – comme l'université – ne sont que partiellement autonomes. D'où l'existence d'un champ de bataille spécifique : celui pour l'hégémonie. Mais revenons d'abord en détail sur ce concept et sur la pensée de celui qui l'a fait émerger : le philosophe marxiste Antonio Gramsci (1891-1937), membre fondateur du Parti communiste italien, et emprisonné à ce titre par Mussolini de 1926 à sa mort.

L'objectif ultime de Gramsci est l'émancipation des classes subalternes[3] : celles-ci doivent cesser de subir la politique des groupes dominants. Pour Gramsci comme pour Marx, une classe sociale n'existe pas en soi, mais dans la construction relationnelle des classes sociales. Il n'y a pas de classes subalternes ni de prolétariat sans lutte des classes. C'est l'exploitation capitaliste qui crée une classe en soi de prolétaires et ce sont leurs luttes contre l'exploitation qui créent une classe pour soi, pleinement consciente de ses intérêts et de son rôle historique[4]. Pour Gramsci, le concept d'hégémonie n'a pas de sens sans la lutte des classes et sans l'objectif de la révolution, qui est pour lui synonyme d'auto-activité des classes subalternes.

Qu'est-ce que l'hégémonie

L'hégémonie d'une classe traduit sa capacité à diriger politiquement la société et d'autres classes sociales. Elle s'obtient à la fois par la coercition et par le consentement des classes subalternes. Pour Gramsci, il existe un continuum et une complémentarité dans les différents types de domination.

L'hégémonie est la capacité d'un groupe social à dominer matériellement et idéologiquement d'autres groupes sociaux. Les deux formes de domination s'interpénètrent. La domination idéologique requiert que les producteurs de récits idéologiques soient en position d'être des émetteurs reconnus par les autres groupes sociaux.

Gramsci insiste sur la bataille des idées et la bataille culturelle à proprement parler, qui permet de renforcer l'hégémonie de la classe dominante. Il combat ainsi une vision purement économiciste, qui supposerait que la lutte des classes dépend uniquement des conditions matérielles et que l'idéologie n'est que le miroir des rapports de force au sein de l'infrastructure économique. Mais il insiste sur le fait que l'hégémonie ne peut se réduire à une bataille idéelle. Les luttes concrètes pour l'amélioration des conditions de vie en sont une autre facette essentielle.

Gramsci insiste aussi sur le fait que l'hégémonie ne peut pas non plus se résumer à un embrigadement des classes sociales à partir d'un unique émetteur. L'hégémonie se construit à partir de multiples lieux de production, parfois contradictoires, et se reproduit dans l'activité des groupes sociaux.

Il y a une ambiguïté au départ même du concept d'hégémonie. Celle que nous pouvons décrire historiquement est celle de la noblesse et du clergé, puis celle de la bourgeoisie. Peut-on analyser une hégémonie exercée par les dominés avec les mêmes termes ? Le paradoxe est levé si on utilise le concept d'hégémonie des subalternes de façon dynamique pour comprendre comment ils peuvent mettre fin à l'hégémonie des classes dominantes.

Les spécificités d'une hégémonie des dominés

Une contre-hégémonie dans un processus révolutionnaire est forcément active et enracinée dans une pratique démocratique. Elle est indissociable d'une dynamique de mobilisation des masses subalternes, d'une unification de leur lutte et d'intensification, toujours relancée, de leur activité collective. Par ailleurs, alors que l'hégémonie bourgeoise repose sur la dissimulation, l'hégémonie prolétarienne selon Gramsci se doit de dire la vérité.

Pour Gramsci, l'hégémonie prolétarienne authentique n'est pas possible sous le capitalisme, et donc hors processus révolutionnaire. Mais il y a des préfigurations de cette hégémonie, nécessaires au processus révolutionnaire, au sein des organisations dont le prolétariat se dote, et au sein de la société civile. Des morceaux de contre-hégémonie et des foyers de démocratie prolétarienne existent dans les partis, les syndicats, les entreprises autogérées ou les zones à défendre. Le fascisme s'efforce d'éliminer les organisations, voire les individus qui sont acteurs de la contre-hégémonie. Il désarme au sens propre le pouvoir hégémonique des classes dominées.

La société civile dans la bataille pour l'hégémonie

Commençons par revenir rapidement sur les fondements que Marx avait posés. Il existe une infrastructure économique où se règlent les échanges économiques et la production matérielle. Cette infrastructure façonne la vie de tous les jours et donc aussi nos représentations idéologiques. La classe dominante construit en parallèle une superstructure avec des institutions politiques qui règlent ces échanges économiques, et cela généralement en faveur de la classe qui domine économiquement. La superstructure organise la reproduction élargie de la domination économique existant dans l'infrastructure. Elle a également un rôle idéologique fondamental, car elle organise la reproduction des idéologies dominantes au travers, par exemple, de l'école ou de l'université. L'État est un des éléments centraux de la superstructure, entièrement au service de la classe dominante.

L'originalité de Gramsci est d'avoir vu que la société civile jouait aussi un rôle essentiel. Il met au jour un système dont la superstructure est composée de deux étages. Un premier étage, le cœur de l'État, organise plutôt le versant « coercition » de la domination, et un second étage, la société civile, déploie le versant « consentement » de cette hégémonie. Cette distinction est relative, car le Parlement produit par exemple aussi du consentement. Pour Gramsci, l'État et la société civile constituent ensemble l'État intégral avec l'ensemble des dispositifs de domination et d'hégémonie.

Les classes subalternes ont plus de possibilités pour développer des organisations autonomes au sein de la société civile. Pour Gramsci, il existe tout de même une hiérarchie des pouvoirs, et le pouvoir diffus au sein de la société civile dépend en dernier ressort du pouvoir d'État. Prendre le pouvoir d'État demeure donc stratégique. Mais pour cela, il faut s'attaquer également aux « fortifications et casemates[5] » qui le protègent. La société civile est le lieu d'organisation du consentement, mais aussi le lieu d'organisation des subalternes. C'est donc un champ de bataille central.

Production et reproduction des idéologies

Il me semble intéressant de distinguer la production des idéologies et leur reproduction, chacune étant l'objet d'institutions spécifiques. C'est le philosophe marxiste Louis Althusser (1918-1990) qui a mis l'accent sur la question de la reproduction de l'hégémonie. Cette approche permet ainsi de mieux cartographier les champs de bataille idéologiques dans la lutte pour une contre-hégémonie.

La production a lieu dans les universités, les think tanks, les clubs associés à de grandes entreprises et l'État. La reproduction a lieu au sein de la famille et surtout à l'école, dont l'influence a remplacé celle des Églises.

Comment mener cette bataille hégémonique au sein de la société civile ? C'est pour Gramsci le rôle central du parti. Par rapport au syndicat, le parti se donne pour objectif la prise du pouvoir. Or seule une intense vie démocratique permet de lier organiquement le parti aux intérêts des classes subalternes qu'il est censé représenter.

Formaliser les choses permet ainsi de mettre en lumière des lieux stratégiques. L'université en est un. À bien des égards, la contre-hégémonie domine ces lieux de production de l'hégémonie. Ce phénomène n'est pas complètement nouveau – il était présent dans les années 1960 et 1970. Un des objectifs des réformes néolibérales de la recherche et de l'enseignement supérieur est ainsi la mise au pas de ces institutions. De la même façon, les instituts de recherche sont aussi devenus des lieux dans lesquels les scientifiques documentent les dégâts du capitalisme, comme le rechauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité ou la pollution globale.

Cette analyse permet d'approfondir une topologie des lieux et des institutions dans lesquels doivent s'investir ceux qui veulent changer de monde, avec trois objectifs : produire de nouvelles idéologies et de nouveaux récits, bloquer la reproduction des idéologies dominantes, et enfin favoriser la reproduction des contre-idéologies.

La place des scientifiques

Les scientifiques peuvent jouer un rôle central dans cette bataille. J'ai décrit comment la science pouvait être performative et donc produire du pouvoir. Cette capacité a été largement utilisée par les classes dominantes, qui ont su maquiller leurs décisions avec l'expertise scientifique. Mais ce pouvoir peut aussi nous servir. C'est le cas du Giec, fondé en 1988 sous l'égide de l'Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies pour l'environnement. Il est très difficile pour les classes dominantes de nier frontalement l'expertise de milliers de scientifiques. De même, quand des chercheurs démontrent scientifiquement que, pour trouver des solutions au réchauffement climatique, il faut réduire les inégalités, cela pose des problèmes aux tenants de l'ordre actuel. Dans un article publié en 2021, Julia Steinberger et ses coauteurs écrivent :

La surconsommation d'énergie est au moins en partie due à des facteurs autres que la satisfaction des besoins, tels que la promotion de solutions à forte intensité énergétique, la consommation de produits de luxe et les inégalités quant aux niveaux de consommation, l'obsolescence programmée, la surproduction et la surconsommation, la maximisation de bénéfices et l'économie de rentes[6].

Comment les scientifiques peuvent-ils jouer un rôle efficace ? D'abord, ils doivent privilégier des objets de recherche utiles à la réduction des inégalités et à la révolution écologique, plutôt que ceux qui maximisent les bénéfices des multinationales. Cet objectif va de pair avec d'une part le renforcement de la liberté académique par un financement récurent de la recherche, et d'autre part par une discussion collective et démocratique des grandes orientations de la recherche.

Les scientifiques doivent donc être militants dans leurs objets de recherche, mais rester parfaitement impartiaux sur les résultats. Il est inutile et contre-productif de biaiser des résultats sur un mode catastrophique. J'ai pu voir cette dérive chez des scientifiques qui me disaient : « Si on ne grossit pas le trait, les politiques n'agissent pas. » C'est une erreur. Si les politiques n'agissent pas, c'est avant tout parce qu'ils refusent de s'opposer frontalement aux classes dominantes. Le principal verrou n'est pas le manque de connaissances ou l'absence de prise de conscience de la gravité des faits rapportés. En ce qui concerne le tabac, l'alcool, les pesticides ou les gaz à effet de serre, par exemple, nous savons que c'est grave et nous le savons depuis longtemps.

Les scientifiques devraient donc plutôt chercher à mieux communiquer collectivement pour éviter d'être instrumentaliséspar les pouvoirs[7].

Les scientifiques doivent plutôt tisser des liens directs avec les partis politiques, qui jouent un rôle important dans la production d'une contre-hégémonie, tout en conservant toujours leur pleine indépendance épistémique. Les scientifiques devraient se considérer comme un cinquième pouvoir, semblable à celui de la presse.

Notes

[1] Lire Émmanuelle Picaud, Simone Fant et Daniel Camargos, « “La nature n'est pas seulement un champ de production” : au Brésil, le mirage de l'acier “vert” assèche la terre des paysans », L'Humanité, 4 avril 2025.

[2] Jacques Verger, Les Universités au Moyen Âge, op. cit., p. 76.

[3] Lire Yohann Douet, L'Hégémonie et la Révolution. Gramsci penseur politique, Paris, Amsterdam, p. 25.

[4] Karl Marx, Misère de la philosophie [1847], Paris, Éditions sociales, 1977, p. 177 et suiv.

[5] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, t. II, Paris, Gallimard, 1983, cahier VII, § 16.

[6] Jefim Vogel, Julia K. Steinberger, Daniel W. O'Neill, William F. Lamb et Jaya Krishnakumar, « Socio-economic conditions for satisfying human needs at low energy use : An international analysis of social provisioning », Global Environmental Change, vol. 69, juillet 2021 (traduit par nos soins) ; doi.org/10.1016/j.gloenvcha.2021.102287.

[7] Lire Gloria Origgi, La vérité est une question politique [2022], Paris, Albin Michel, 2024, p. 167.

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