Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Lancement et « fête de la parole antifasciste » le 1er avril
Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 107 et du dossier « Les lignes de front de l'antifascisme ».
Ce lancement est organisé conjointement avec la revue Liberté et M Éditeur.
Ça se passe à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal), le mercredi 1er avril à 18h.
Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !
L'événement Facebook est ici.

Les lignes de front de l’antifascisme
Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.
La croissance de la vague autoritaire et réactionnaire à laquelle nous assistons aujourd'hui et qui s'étend un peu partout sur la planète expose crûment une vision politique, économique et sociale de l'extrême droite incompatible avec les libertés démocratiques.
Au quotidien, les manifestations du fascisme se déploient avec une désinhibition totale, y compris dans la sphère médiatique et discursive. Elles s'accompagnent notamment de négationnisme scientifique et climatique, d'une logique de militarisation et de « loi et d'ordre », d'anti-intellectualisme, de censure ainsi que de répression de la contestation. Nous sommes bien en présence d'une haine érigée en système, dont les premières cibles sont les personnes traquées comme « ennemies » et utilisées comme boucs émissaires pour tous les problèmes de la société. Ce sont les migrant·es, les musulman·es, les personnes de la diversité sexuelle et de genre, les « wokes ».
Pour ce dossier, nous avons justement cherché à ancrer nos analyses à partir de la perspective des communautés frappées de plein fouet par le fascisme contemporain. Nous sommes parti·es du postulat que c'est en se penchant sur les lignes de front de l'antifascisme, telles qu'elles se déploient à l'heure actuelle, que la gauche peut renouveler ses analyses critiques et ses réflexions stratégiques.
Prenons l'admirable riposte collective à la guerre que mène l'agence Immigration and Customs Enforcement, ou ICE, contre les populations de Minneapolis : on y voit se déployer des tactiques de résistance urbaine variées, allant de corvées facilitant les tâches quotidiennes des personnes migrantes pour éviter qu'elles ne se fassent capturer, aux actions de perturbation et de documentation vidéo des opérations de l'ICE, aux tintamarres dans les hôtels où ces milices fascistes dorment pour bousiller leur sommeil. Pareille organisation collective montre que l'antifascisme, au-delà des clichés faciles, rassemble des personnes ordinaires, simplement animées par un respect élémentaire de la dignité humaine, prêtes à s'interposer avec courage à la violence nue.
Par ailleurs, la « bataille de Minneapolis » vient montrer que les racines du fascisme contemporain sont profondes. Avant Renee Nicole Good et Alex Pretti, c'est aussi dans les rues de Minneapolis que George Floyd a été froidement assassiné par les forces policières. L'ICE a été fondée en 2003 et son pouvoir s'est consolidé pendant des décennies, y compris sous 12 ans de présidence démocrate. Ce qui s'invite dans l'ensemble du territoire étatsunien sous Trump, c'est une logique ancienne de criminalisation de l'immigration, ainsi qu'une militarisation des frontières qui prend ses origines dans le projet colonial moderne.
Dans ce dossier, nous souhaitons interroger certaines spécificités du fascisme d'aujourd'hui, son projet et son idéologie, et réfléchir à un antifascisme à la hauteur des enjeux actuels. Quels remparts pouvons-nous ériger contre le fascisme, et quel imaginaire lui opposer ? Quelles sont les tâches prioritaires pour celles et ceux qui se réclament de la gauche ? Comment les nombreuses expériences issues des luttes et mobilisations antiracistes et antifascistes, passées et actuelles, peuvent-elles nous éclairer sur le potentiel de résistance ainsi que sur les articulations possibles entre les différentes formes de lutte ?
Un dossier coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond
Illustré par François Berger
Avec des contributions de Myriam Cloutier, Collectif de lutte contre l'islamophobie, Jonathan Durand Folco, Sam Harper, Anne Latendresse, Montréal antifasciste, Louise Nachet, Samuel Raymond, Alberto Toscano et Amel Zaazaa
Numéro en librarie le 23 mars
Illustration : François Berger

Sommaire du numéro 107
Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.
Luttes
Recul organisé du logement social : Stratégie du choc / Véronique Laflamme
Mémoire des luttes
1969–1984. L'expropriation de Mirabel : Entre déplacement forcé et lutte pour le territoire / Flandrine Lusson
Regards féministes
Éric Lapointe : Est-ce que la cancel culture est dans la pièce avec nous ? / Eli San
Analyse du discours
Colloque de PDF Québec sur l'école et l'idéologie : L'idéologie, c'est les autres / Philippe de Grosbois
Culture numérique
Le Canada veut vous surveiller. Entretien avec Matt Hatfield / Propos recueillis par Yannick Delbecque
Société
Résister au rabougrissement du pays : Autodéfense intellectuelle et pouvoir de la littérature / Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry
Ce que la lutte à l'islamophobie fait à l'antiracisme / Mouloud Idir
Santé mentale : Outil de compréhension collective / David Castrillon
Coup de poing
Merci doux Jésus de ne pas m'avoir fait naître au dix-neuvième siècle / Anne Archet
Politique
Fascisme hindou et xénophobie : Résister ici et là-bas. Entretien avec le SADAC / Propos recueillis par Louise Nachet
Quand la droite nationaliste et le capitalisme marchent main dans la main / Quentin Lehmann
Mini-dossier : Le pouvoir des cabinets
Coordonné par Mélanie Ederer et Isabelle Bouchard. Illustré par Em Saulnier-Leclerc
Violences publiques et intimes : Contribution d'une personne transmasc au « débat » sur les toilettes genrées / lou
Affects et rapports de pouvoir entourant les toilettes publiques / Maria Nengeh Mensah, Olivier Vallerand, Carolyne Grimard, Isabelle Ruelland
Les toilettes sur les chantiers de la construction : Pas d'égalité pour les « petits besoins » / Laurence Hamel-Roy
Manque de bols ! / Entretien avec Nathalie Boucher et Sarah‑Maude Cossette. Propos recueillis par Isabelle Bouchard
Dossier : Les lignes de front de l'antifascisme
Coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond. Illustré par François Berger
Une histoire de continuités. Entretien avec Alberto Toscano / Propos recueillis par Myriam Cloutier et Philippe de Grosbois
Résistances migrantes : Lutter contre la fascisation du monde à partir des marges / Amel Zaazaa
Qu'en est-il de l'antifascisme aujourd'hui ? / Collectif Montréal antifasciste
Antifa, le jeu / Samuel Raymond
Ville, néolibéralisme et fascisme : L'insurgent planning pour mieux résister / Anne Latendresse
Luttes trans : Se saisir des moyens de libération / Louise Nachet
Pas de lutte antifasciste sans lutte contre l'islamophobie / Collectif de lutte contre l'islamophobie
Le technofascisme est parmi nous : comment l'affronter ? / Jonathan Durand Folco
Faut-il un « Joe Rogan de la gauche » ? / Sam Harper
Pour aller plus loin
International
Commerce Canada-Mexique : Le libre-échange peut-il contribuer aux luttes syndicales ? / Philippe Morin
Sur la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis : À quel monde rêve l'extrême droite ? / Maël Foucault
L'université du privilège au pays des inégalités / Zéphyr Tardif
Culture
Palmarès alternatif : Les meilleurs films du 21e siècle / Claude Vaillancourt
Film anti-démolition : Ville Jacques-Carton / Ramon Vitesse
À tout prendre ! / Ramon Vitesse
Recensions
Numéro en librairie le 23 mars
Couverture : François Berger

L’action, rien d’autre
Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.
Quand les enjeux s'accumulent et que la descente vers l'impensable s'accélère, on peut se demander : comment arriverons-nous à nous en sortir ? Nous le pourrons, ensemble.
Les premières semaines de l'année 2026 nous laissent déjà sans mots. Les nouvelles sont anxiogènes et les crises se multiplient : elles sont sociales, politiques, environnementales, économiques, structurelles et organisationnelles. Pendant ce temps, devant ces reculs et désastres, notre élite politique se tiraille à savoir qui jouera mieux du coude pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement fasciste de Trump. Elle négocie des deals ou bien pile sur d'autres quidams, également pliés en quatre devant l'hégémon, afin d'éviter les conséquences (inéluctables) de l'intégration économique et du capitalisme effréné.
Dans ce contexte où les violences se multiplient et où l'urgence d'agir devient un acte de survie, la résistance semble avoir de la difficulté à s'organiser pour former une offensive concrète contre l'extrême droite et l'ascendance de la classe dominante sur nos corps, nos droits et libertés ainsi que sur nos conditions matérielles. La lutte est ardue, constante et menée à forces inégales. Bien que nous nous organisions sur différents enjeux, encore aucun « mouvement » général ne s'est structuré. Il existe autant de luttes et d'actions à entreprendre que de dominations ; et ces luttes sont toutes légitimes.
Beaucoup ne savent pas quoi faire ni par où commencer. Ainsi, du fait de conditions de vie de plus en plus précaires, plusieurs peinent à s'engager dans des actions collectives ; d'autres ont perdu totalement confiance dans la possibilité de s'impliquer dans des actions qui les dépassent.
Chez les personnes qui ne s'engagent pas socialement, nous assistons à des invitations à « arrêter de se concentrer sur ce qui va mal », une forme de refus de politiser le quotidien, qui vient souvent avec l'idée que de penser aux crises actuelles est déprimant et qu'il vaut mieux se concentrer sur les petits bonheurs. Individuellement, c'est une façon légitime de se protéger, d'autant plus que nous sommes constamment bombardé·es par une injonction du bonheur à tout prix à coup de développement personnel : yoga, alimentation santé, voyage, etc. Toutefois, cette rhétorique de la joie constante sert bien le système, car ce mécanisme de défense favorise l'apathie politique et peut mener à un refus de discuter des enjeux qui affectent notre tissu social.
Pour d'autres, l'action politique est vue comme dérangeante et inconfortable. Bien souvent, ces personnes n'ont pas eu l'occasion d'apprendre à s'organiser ou connaissent peu d'exemples d'actions ayant amené des changements réels. Ce manque de connaissance sur l'organisation militante vient aussi brimer notre capacité à nous organiser collectivement. Nous devons donc (ré)apprendre à nous concerter et à agir, en permettant à tous·tes de se réapproprier les espaces de transmission des savoirs militants.
Il y a quelque chose de joyeux et de subversif à construire avec les autres. Cette effervescence dans la lutte doit être transmise pour combattre l'apathie politique. C'est seulement ainsi que nous pourrons lutter pour déconstruire les inégalités, incluant toutes les structures et entités qui en profitent.
Nos derniers éditoriaux, tout en dénonçant le fascisme ou en rappelant l'urgence climatique, témoignaient de notre besoin de solidarités et de mobilisations. Or, nous nous apercevons que nous parlons beaucoup, souvent entre nous, mais que les actions concrètes tardent à émerger de ces espaces de discussion. Bien sûr, il faut continuer de dénoncer et de faire de l'éducation populaire. Mais il devient urgent de réfléchir également à comment s'unir en dépassant nos réflexes affinitaires. Diriger nos forces pour des solidarités qui traversent nos luttes, au-delà de ce qui nous a parfois divisé·es. Le temps de la réflexion est nécessaire, mais celle-ci doit être suivie par l'action.
Ensemble, il faut trouver des moyens de lutter pour consolider nos communautés, bâtir de nouvelles solidarités. Lutter pour gagner.

Divest McGill : Lutter pour responsabiliser nos institutions
Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l'Université McGill cesse d'investir dans l'industrie des combustibles fossiles.
Entretien avec Laura et Emily, membres de Divest McGill. Propos recueillis par Arianne Des Rochers et traduits de l'anglais par Amadou Ballo.
À bâbord ! : Quel est le but de Divest McGill ? Qui l'a formé ?
Divest McGill : Le but de Divest McGill est d'affirmer que la communauté a son mot à dire sur la façon dont on dépense son argent, et pas seulement les douze membres non élu·es du Conseil des gouverneurs. L'Université n'a pas à financer des activités destructrices. Les étudiant·es sont aux premières lignes de la campagne, mais iels ne sont pas les seul·es qui s'impliquent. Nous luttons avec plusieurs facultés, le Sénat (où siègent des professeur·es et des étudiant·es) et d'autres associations sur le campus comme Professors and Librarians for Divestment. Certain·es membres du corps professoral nous ont aussi énormément aidé·es en nous transmettant leur mémoire institutionnelle.
On savait que c'était possible de pousser McGill à désinvestir des combustibles fossiles, car des combats semblables avaient été menés et remportés par le passé, ici même, comme quand McGill a désinvesti de l'apartheid sud-africain et de l'industrie du tabac dans les années 1990. Notre groupe fait partie d'un mouvement plus grand : il existe d'autres campagnes de désinvestissement au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni qui militent pour que les grandes institutions arrêtent d'investir dans des secteurs problématiques. Divest McGill fait aussi partie d'une coalition nationale : Divest Canada.
ÀB ! : Qu'est-ce qu'on entend par désinvestissement ?
D. M. : Quand les universités reçoivent des dons, elles les placent dans des fonds de dotation. Ces montants sont investis et les retours sur ces investissements sont utilisés pour financer toutes sortes de choses. Dans le cas de McGill, une partie importante des fonds est investie dans les industries fossiles et les activités militaires, via des fabricants d'armes.
L'appel à désinvestir est à la fois une stratégie et un mouvement politique visant à dissuader les institutions de financer les industries et secteurs nuisibles. Les universités peuvent influencer l'opinion publique et mettre en branle des mouvements sociaux. La campagne vise donc à porter atteinte à l'image de ces industries et à les rendre moins acceptables dans l'opinion publique. Le but, c'est aussi d'amener le gouvernement à réaliser que de plus en plus d'individus et d'institutions tournent le dos à ces secteurs, et qu'il devrait arrêter lui aussi d'y gaspiller l'argent public.
Au fil de nos discussions sur la nature antidémocratique du processus d'investissement qui a toujours existé à McGill, la démocratisation est également devenue un des objectifs de la campagne. On attend des établissements d'enseignement qu'ils défendent les principes de justice, de paix et d'égalité. Ça ne devrait pas nous prendre plus de dix ans de lutte acharnée pour leur faire comprendre quelque chose d'aussi logique. C'est un geste simple et fondamental que les universités peuvent poser, elles qui sont censées préparer leurs étudiant·es à rendre la société meilleure par le biais de la recherche et de l'enseignement.
ÀB ! : À Divest McGill, quelles sont vos principales cibles ?
D. M. : Toutes les campagnes de désinvestissement de l'industrie des énergies fossiles tournent autour du top 200 des entreprises dans la liste de l'organisation Carbon Underground. On veut un désinvestissement total de celles-ci. On a aussi une autre cible, en dehors du top 200 : TC Energy, une entreprise canadienne de combustibles fossiles coupable d'énormes dégâts sur le Yintah (territoire) des Wet'suwet'en. On a également eu affaire à Teck Frontier, un projet d'extraction de sables bitumineux prévu dans le nord de l'Alberta, mais qui a été annulé. Divest McGill est aussi membre d'une coalition appelée Divest for Human Rights, qui a milité non seulement contre TC Energy, mais aussi contre des entreprises qui profitent de l'occupation en Palestine, qui exploitent des enfants ou qui vendent des armes.
ÀB ! : Quelles ont été les stratégies, tactiques et actions que Divest McGill a entreprises et qui ont convaincu l'administration de McGill de désinvestir ?
D. M. :Au début, nous nous sommes rapproché·es des membres du Conseil des gouverneurs pour gagner leur confiance et aborder le sujet du désinvestissement. On a donné des présentations, envoyé des rapports. Bref, on a joué le jeu conformément aux protocoles de l'Université, malgré toutes les critiques qu'on pouvait avoir contre ses dirigeant·es et son fonctionnement. La majorité des membres votant·es vient de l'extérieur de l'Université (des PDG de grandes banques, etc.), et ces membres se nomment entre eux et elles.
Avec le temps, nous nous sommes tourné·es vers la désobéissance civile et les actions perturbatrices. Il n'y a que deux choses qui intéressent l'administration de McGill et le Conseil des gouverneurs : l'argent et leur réputation. On a donc appelé les grands donateurs en leur demandant de menacer McGill de cesser leurs dons si l'Université n'arrêtait pas ces investissements. On a organisé des actions directes lors d'événements-bénéfice, où on expliquait tout le mal que faisait McGill avec ses investissements. On a également ciblé leurs intérêts financiers privés. Par exemple, en 2021, on a mené une campagne de boycott qui ciblait Metro, car une des membres du Conseil des gouverneurs, Maryse Bertrand, est aussi une cadre supérieure de cette entreprise. Toutes les deux semaines, un petit groupe de personnes se pointait avec des banderoles et des pancartes devant des épiceries Metro à Montréal pour inciter les gens au boycott. McGill n'a pas apprécié cette technique et a envoyé des courriels à certain·es d'entre nous, pour nous dire que ce qu'on faisait était inacceptable et devait cesser. On a aussi accueilli les membres du Conseil à leurs réunions avec des dépliants, des mises en scène ou en scandant des slogans. Au début, ces réunions étaient ouvertes au public, mais à cause de nos perturbations, elles ont maintenant lieu sur Zoom. Enfin, on a organisé plusieurs occupations de lieux et des manifs, notamment en 2022. Durant cette occupation, on a offert des ateliers aux étudiant·es, organisé des projections de film et servi des repas gratuits afin de solidariser les membres de notre communauté universitaire.
[On n'est pas juste un groupe militant, on est une communauté.]
ÀB ! : Comment l'administration de McGill a-t-elle réagi ?
D. M. : Une chose que McGill a faite systématiquement, et qui montre à quel point c'est une institution antidémocratique, c'était de menacer l'association étudiante d'une rupture de son protocole d'entente si elle continuait à soutenir notre campagne. L'association a ainsi arrêté de faire circuler les informations sur le boycott de Metro. Ils font la même chose avec d'autres campagnes. Par exemple, chaque fois qu'il y a une action en solidarité avec la Palestine, l'administration menace de rompre le protocole d'entente et dissuade l'association d'agir selon les décisions votées en assemblée.
ÀB ! : Aujourd'hui, est-ce qu'on peut dire que Divest McGill a atteint ses objectifs ?
D. M. : On a partiellement atteint nos objectifs. L'idée, c'était d'atteindre un désinvestissement total d'ici 2025. En décembre dernier, le Conseil des gouverneurs a voté en faveur de l'arrêt des investissements directs dans les entreprises du top 200. On reste toutefois sur nos gardes pour voir s'il va tenir parole.
Mais on n'a toujours pas atteint notre objectif sur le plan des investissements indirects. Certains investissements ciblés se poursuivent dans des fonds communs ou groupés, et l'Université se montre de plus en plus habile pour dissimuler ses actions. Par exemple, elle ne dévoile plus ses investissements en actions en dessous de 500 000 $. Enfin, en ce qui a trait au réinvestissement, on essaie de surveiller qu'il s'agit bel et bien de postes acceptables et plus éthiques, si cela existe.
ÀB ! : Qu'est-ce que Divest McGill projette pour l'avenir ?
D. M. : Nos moyens sont limités et le travail à faire est énorme. On doit déterminer où mettre nos énergies et discuter de l'avenir avec la communauté. C'est certain qu'on aimerait se débarrasser des investissements indirects. Que McGill se démocratise est aussi essentiel à nos yeux, peu importe si c'est grâce à Divest McGill ou à un autre groupe. Finalement, on aimerait se pencher davantage sur les banques comme la RBC, qui soutient activement l'industrie fossile et possède une succursale sur le campus. Pour le moment, toute notre énergie est tournée vers le génocide en Palestine, pour que McGill désinvestisse des entreprises qui y sont reliées. On doit aussi s'assurer d'archiver nos activités, pour que la lutte continue après nous.
Illustration : Elisabeth Doyon

Savoirs autochtones. Les minéraux critiques de la recherche universitaire
Après avoir été choquée d'en apprendre sur ma propre culture dans les écrits d'anthropologues blancs, j'ai découvert la recherche communautaire et j'ai travaillé avec des chercheuses qui entretenaient des relations de longue date avec des organismes autochtones. Ces années formatrices ont éveillé en moi le désir de travailler auprès des communautés autochtones et de consacrer mon énergie à organiser, à mobiliser, à soutenir, à honorer, à apprendre, à défendre les intérêts de personnes animées du même esprit que moi. Cette démarche s'inscrit en faux contre l'extractivisme épistémique (des savoirs) dont est héritier le milieu de la recherche universitaire.
Imaginez le Québec, les accents du Lac St-Jean, les pêcheries de la Gaspésie et les quartiers montréalais décrits en détails, en anglais, par des anthropologues américains. C'est ce qui m'est arrivé à moi, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de Wendats, quand j'ai découvert ma propre culture dans des textes rédigés au début du 20e siècle par l'anthropologue Marius Barbeau. Sur les bancs d'université, on me fait lire des textes rédigés par des hommes blancs qui détaillent le mode de vie des Innus, l'importance de la chasse pour les Naskapis. L'effet est double : je suis à la fois captivée d'accéder enfin à des connaissances sur ma culture, et sidérée de constater qu'il m'ait fallu aller à l'université pour qu'on parle de Nous.
Comment en sommes-nous arrivé·es là ? Comment la recherche universitaire s'approprie-t-elle les savoirs autochtones, et peut-on combattre cet extractivisme ?
Le racisme au service du capitalisme
D'abord, le paradigme de supériorité raciale sur lequel repose le système d'éducation justifie la perte culturelle qu'il engendre. Les pensionnats, où sont envoyé·es de force plus de 150 000 enfants des Premières Nations, Inuit et Métis, est un exemple de domination de la culture blanche. En plus d'être fondés sur des préceptes racistes, les pensionnats opèrent dans une logique capitaliste d'exploitation des ressources. Jusqu'en 1950, le gouvernement fédéral n'établit pas de pensionnats sur les territoires nordiques car, n'y voyant aucun intérêt économique, il ne considère pas ces territoires pour l'installation de colons. Ensuite, la représentation coloniale permet de cantonner les Autochtones dans des stéréotypes opposés : le sauvage, non-moderne et l'être exotique, objet de curiosité et de fétichisme.
Le racisme et le capitalisme constituent les prémices d'un contexte facilitant l'exclusion et l'exploitation des Autochtones et de leurs savoirs dans les institutions universitaires. D'ailleurs, jusqu'en 1984, tout membre d'une Première Nation qui recevait un diplôme universitaire était « émancipé·e », son identité culturelle, supprimée. En d'autres mots, un « Indien » éduqué n'était plus un « Sauvage ». Cette disposition raciste de la Loi sur les Indiens a contribué à invisibiliser la présence autochtone dans les universités, mais elle n'a pas empêché des pionnières, comme Éléonore Sioui en 1988, de décrocher des diplômes universitaires.
Plus qu'un simple « champ de spécialisation »
Il est reconnu que la recherche universitaire concernant les Autochtones est largement menée par des chercheurs allochtones, et qu'elle est désavantageuse, voire dommageable pour les communautés. Elle s'inscrit dans un rapport de pouvoir et un accès aux ressources qui permet d'exploiter les savoirs autochtones (et les ressources minières, matérielles, culturelles, etc.) pour en tirer profit. Le savoir traditionnel autochtone n'appartient à personne, la seule responsabilité des individus est de le protéger et le transmettre et ce, au bénéfice de leur communauté. Il est donc impossible de s'approprier les connaissances et de les utiliser pour en faire des gains personnels et professionnels, pour faire du profit, et encore moins pour breveter une innovation.
À l'opposé, l'anthropologie, par exemple, permet à des chercheurs de se bâtir une carrière et une renommée internationale en étudiant les peuples autochtones du monde – pensons à Franz Boas, qui était fasciné par les Inuit de l'île de Baffin. Cette prise d'espace par les chercheurs allochtones découle aussi de la dévalorisation et le musellement de la parole des Autochtones, et des stratégies d'oppression qui menacent nos langues, comme l'ont fait les pensionnats. La colonisation a miné le développement intellectuel autochtone par l'assimilation culturelle et la séparation violente des Peuples autochtones à leur source principale de connaissances : le territoire.
C'est justement sur le territoire que se commet la biopiraterie, c'est-à-dire le vol de savoirs traditionnels sur les plantes et leur commercialisation, ou encore la foresterie ou le génie civil qui accapare des ressources sur les territoires traditionnels, mais dont le corpus de connaissances considère peu les savoirs autochtones. Ce constat est peu surprenant si on se rappelle qu'en plus de privatiser les terres, les colons ont renommé l'ensemble du territoire du Kanata et effacé de précieuses connaissances contenues dans la toponymie autochtone, créant l'illusion d'une terra nullius. Déjà, la colonisation entravait la possibilité de transmettre des connaissances sur le territoire et rendait difficile l'apprentissage in situ, écartant l'approche autochtone qu'est la pédagogie par le territoire (land-based pedagogy). Dans certains cas, la déshumanisation des Autochtones ouvre la voie aux recherches à l'éthique douteuse, et ce, sans grandes conséquences pour les chercheurs, mais avec énormément de conséquences pour les communautés. L'un des exemples les plus violents est certainement les expériences sur la malnutrition qui ont été menées par des chercheurs sur des enfants pensionnaires dans les années 1940-1950 (Mosby, 2013).
Quelles voies de sortie ?
Devant à ces constats, le penseur Kanienʼkehá:ka Taiaiake Alfred propose le terme « résurgence autochtone » pour inviter ses pairs à forcer un changement de paradigme de la réconciliation vers la décolonisation. Il suppose qu'une régénération des pratiques culturelles, spirituelles et politiques permettra de confronter le colonialisme des États et des institutions. Des intellectuel·les autochtones comme Linda Tuhiwai Smith et Eve Tuck et K. Wayne Yang publient aussi des textes fondateurs qui appellent à la décolonisation de la recherche.
Bien que le militantisme autochtone dans les universités remonte aux années 1960-70, ce n'est que depuis récemment que ces dernières prennent des engagements publics pour décoloniser la recherche, encouragées par l'adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007) et les appels à l'action de la CVR (2015). En parallèle, les communautés ont adopté des stratégies pour se protéger, par exemple en créant les « Principes de propriété, de contrôle, d'accès et de possession des Premières Nations (PCAP-OCAP) », en développant des protocoles éthiques ou des formations pour outiller les chercheurs allochtones. Le fardeau reste largement porté par les Autochtones, comme si l'équilibre entre se laisser diriger par les Autochtones et porter un parti de la lutte n'a pas été trouvé.
Dans leurs plans d'action, les universités formulent des vœux pieux comme le respect des protocoles locaux, une meilleure compensation, de la recherche collaborative et communautaire, de la réciprocité et des partenariats à long terme. Cependant, les obstacles structurels demeurent et les mécanismes de suivi pour assurer un respect des nouvelles normes en recherche sont quasi inexistants. Entre temps, les communautés innovent pour pouvoir déterminer leurs priorités de recherche ou contourner les règles pour accéder aux fonds de recherche qui sont réservés aux titulaires de diplômes. Il reste que les savoirs communautaires autochtones et ceux qui les possèdent sont pas reconnus comme des égaux dans le monde universitaire. Le système actuel permet difficilement à une Aînée qui ne possède pas un diplôme universitaire d'être reconnue et payée comme co-chercheure ou d'être citée comme auteure d'un article scientifique. On encourage donc la collaboration avec les communautés, mais on ne corrige pas les iniquités qui contribuent à l'exploitation.Enfin, le défi est aussi d'encadrer les pratiques individuelles qui sont extractives et néfastes. Le manque de connaissances et parfois le racisme des chercheurs allochtones limitent leur capacité à agir comme allié·es. Le guide Mes relations invite les non-autochtones à l'autoréflexion et à utiliser leurs privilèges au profit de l'autodétermination des Autochtones et de la transformation de la recherche. Il suggère des bonnes pratiques qui peuvent être mises en place dans nos relations, comme redéfinir la notion de consentement, aborder les relations de pouvoir dans la recherche, ou encore repenser la compensation en fonction du travail invisible et émotionnel que font les Autochtones. Ces actions sont nécessaires en attendant qu'on élimine les obstacles qui empêche une réelle décolonisation de la recherche universitaire.
Geneviève Sioui est membre de la nation Wendat et coordinatrice de l'engagement communautaire autochtone à l'Université Concordia. Mon identité mixte wendate et québécoise, mon statut de femme autochtone en milieu urbain et mes expériences professionnelles en recherche, en éducation et en organisation communautaire colorent mes valeurs et principes. En contexte de recherche universitaire, ces valeurs guident mon travail et m'aident à déterminer si nous respectons les attentes, les protocoles et les pratiques adoptées par les communautés autochtones.
Illustration : Elisabeth Doyon

Enfances extraites. Mères mohawks et Orphelin·es de Duplessis
La recherche de sépultures anonymes d'enfants autochtones a mené à des découvertes troublantes sur le rôle des orphelinats dans les transferts et les disparitions d'enfants au Québec. Ethnographie kanien'kehá:ka de l'alliance avec les orphelin·es pour réparer leurs enfances extraites par l'Église et l'État durant la Grande Noirceur.
Par contraste avec la consonance christianisée du terme « Créateur » – Shonkwaia'tíson, littéralement « celui qui a fabriqué nos corps » –, les traditionalistes kanien'kehá:ka (mohawks) de Kahnawà:ke avec lesquels je travaille préfèrent l'expression « Création » – Ka'shatsténhsera'kó:wa sha'oié:ra, littéralement « la grande puissance naturelle ». Leur tradition millénaire n'admet aucune transcendance sinon l'élan vital et créateur amenant le monde à sans cesse se poursuivre et se renouveler. C'est à l'image des générations qui se succèdent et des aiguilles du grand pin blanc – Tionerahtase'kó:wa, littéralement « le grand arbre qui se renouvelle toujours » –, l'arbre de la paix sous lequel la hache de guerre a été enterrée pour sceller l'alliance originelle des cinq nations de la confédération rotinonhsión:ni (iroquoise) [1].
C'est en vertu de cette même puissance naturelle de poursuite du monde que les femmes kanien'kehá:ka sont dites avoir un lien « ombilical » avec la terre. O'nísta, la racine de Kahnistensera (femmes), désigne aussi bien le cordon rattachant l'enfant à la mère que le pédoncule d'un fruit. Cela explique pourquoi leur tradition reconnaît aux femmes le titre de « progénitrices de la terre [2] » et de gardiennes du territoire, qu'elles veillent à préserver des velléités extractivistes pour les générations futures – Tahatikonhsontóntie, littéralement « les enfants dont le visage est encore dans le sol ».
C'est par le truchement de tels concepts autochtones – et de leur refus de la séparation nature/culture – que je propose ici de traduire l'ethnographie kanien'kehá:ka de l'extractivisme au Québec, dont j'ai été témoin en accompagnant les Kahnistensera dans leur rencontre des orphelin·es de Duplessis.
Enclave autoritaire
Ayant eu vent de leur combat juridique, les orphelin·es ont entrepris de rencontrer les Kahnistensera pour partager un secret public bien gardé : la sous-traitance montréalaise du programme MK-Ultra dans les années 1950 et 1960 – dont la CIA tirera les méthodes de torture et de lavage de cerveau qu'elle exportera bientôt du Guatemala à Guantanamo – ne se limitait pas à l'institut Allan Memorial, antenne psychiatrique du Royal Victoria mcgillois. L'expérimentation asilaire bénéficiait en outre ici d'une municipalité entière – Ville Gamelin, dont la mère supérieure était mairesse par acclamation –, quoique d'une population nulle, car ses dizaines de milliers d'âmes y vivaient incarcérées. N'entrait pas qui veut – mais entrait seulement qui ne voulait pas – dans le fief fortifié des Sœurs de la Providence à Montréal-Est. Tout le long de l'actuelle autoroute 25, d'un fleuve à l'autre (entre l'archi-asile de Saint-Jean-de-Dieu près du fleuve Saint-Laurent, éloquemment le plus grand bâtiment au Canada au tournant des 19e et 20e siècles, et l'institut « médico-pédagogique » du Mont-Providence, sis à la rivière des Prairies), les Sœurs disposaient de leur propre boîte d'ombre administrative, gardée par sa propre police d'hôpital, si bien qu'aujourd'hui encore ses archives sont introuvables.
Extraire le travail des enfants
Dans les années 1990, des orphelin·es déposèrent pas moins de 321 dossiers d'accusations criminelles (aujourd'hui scellés à la BAnQ pour raisons de « sécurité nationale »), qui seront rejetés en bloc par le Directeur des poursuites criminelles et pénales. En 2001, après des excuses à demi-mot de l'ancien avocat des Sœurs de la Providence, Lucien Bouchard, iels seront contraint·es d'accepter un maigre 20 000 $ en moyenne d'« aide financière » (sans reconnaissance de culpabilité) contre l'abandon de toutes poursuites potentielles. La responsabilité de la province était pourtant indéniable : le 12 août 1954, Duplessis avait décrété, par l'arrêt en conseil no 818, qu'une génération entière d'orphelin·es (dont l'écrasante majorité avait été en réalité été confisquée à ses parents du fait d'être « illégitimes », notamment née hors mariage) serait désormais considérée, d'un trait du crayon de psychiatres sans scrupules, comme « retardée mentale ». Le motif était d'extraction bassement pécuniaire, chaque patient·e psychiatrique générant 2,25 $ par jour d'argent fédéral, comparativement à 70 cents pour les orphelin·es. Sans oublier les profits générés par la vente de ces enfants pour adoption ou l'extraction de leur conscience comme cobayes d'expériences médicales, notamment pour tester en masse la chlorpromazine/Largactil/Thorazine, qualifié de « lobotomie chimique » par le docteur mcgillois Heinz Lehmann.
Alors que les Sœurs de la Providence fournissaient des effectifs à des douzaines de pensionnats autochtones dans l'Ouest (y compris la mission St. Eugene, en territoire ktunaxa en Colombie-Britannique, où 182 sépultures anonymes d'enfants ont été détectées en 2021), les Mères mohawks découvrirent des parallèles troublants entre les récits des orphelin·es et la manière dont leurs familles avaient été ciblées par des politiques génocidaires. Non seulement les enfants autochtones raflé·es au Québec étaient systématiquement dissimulé·es parmi la population plus large d'orphelin·es, se faisant changer leur nom ou faussement déclarer mort·es, mais un système similaire d'esclavage économique était imposé dans les pensionnats autochtones et dans les orphelinats et asiles [3] : travaux forcés à la buanderie, pour soigner les autres patient·es, pour confectionner des rosaires sous couvert d'ergothérapie, ou encore dans les champs – les orphelin·es formant à l'époque une bonne partie de la main-d'œuvre agricole aujourd'hui reléguée aux autochtones mésoaméricain·es.
Archéologie et extraction
Ayant eu vent de la construction prochaine d'un entrepôt automatisé de la SAQ près de l'ancien cimetière de Saint-Jean-de-Dieu, appelé de façon troublante la « soue à cochons », les Mères mohawks se sont jointes aux orphelin·es pour demander une enquête archéologique préalable en janvier 2024. Tandis que les Sœurs avaient officiellement exhumé plus de 2000 corps en 1967, la SAQ a découvert de nombreuses autres dépouilles « par accident » en 1976, puis une fois encore en 1999, lors de travaux d'expansion menés par nul autre que François Legault, alors ministre. J'ai accompagné les orphelin·es et les Mères durant cinq mois pour convaincre la SAQ de suivre les recommandations du Groupe de travail sur les sépultures non marquées de l'Association canadienne d'archéologie et d'utiliser des chiens renifleurs capables de détecter des restes humains à deux mètres de profondeur, en vain. La SAQ a simplement refusé de les laisser entrer, se prévalant de la Loi sur le patrimoine culturel, qui accorde l'entière discrétion au ministère de la Culture et des Communications d'octroyer des permis d'archéologie.
Cette loi, dont la constitutionnalité sera bientôt contestée en cour par les Mères mohawks, considère tout le contenu du sous-sol comme la propriété exclusive de la nation québécoise par le biais du ministère, même si ce contenu s'est retrouvé là bien avant l'arrivée des Européen·nes sur le continent. Je pense non seulement aux artéfacts et aux dépouilles – dont l'intégrité médico-légale n'est en rien protégée –, mais aussi aux pollens, qui constituent l'ultime trace paléobotanique de pratiques paysagères autochtones précoloniales et des modes de vie qu'elles supposent. C'est contre cet écogénocide quotidien de l'excavation de théâtres d'atrocités et de terres non cédées, extraites, déplacées et dompées ailleurs en même temps que leurs preuves de titres ancestraux pour faire place à quelques condos, que luttent désormais ensemble les Mères mohawks et les orphelin·es.
Enfance et Création
Mais cette extraction de la Terre-Mère, de cette grande puissance naturelle de la Création, ne se limite pas à l'installation de membranes géotextiles antivégétatives [4]. L'extraction de la Création est aussi celle des esprits les plus créatifs qu'aient connu ce bout de monde, aujourd'hui devenus artéfacts fondateurs de notre « culture nationale ». Tour à tour, Saint-Jean-de-Dieu vit passer, en camisole de force, Louis Riel (pour avoir osé imaginer un Ouest gardant une part de sa liberté et de son métissage pré-confédéraux), Émile Nelligan (publié, enfermé et possiblement lobotomisé contre son gré), Alys Robi (exploitée pour ses talents dès sept ans avant d'être jetée au cachot) et Claude Gauvreau (dont l'exploréen allait trop loin pour certains).
Selon les Mères mohawks, la voie de la Création est une relation d'apprentissage basée sur la confiance en la liberté de conscience naturelle pour tout être. C'est pour cela qu'elles préfèrent « grand sentier de la paix » à la traduction habituelle « grande loi de la paix » pour désigner la Kaianere'kó:wa (constitution ancestrale de la confédération rotinonhsión:ni), car personne n'est libre devant la loi, qui entrave l'apprentissage éthique en imposant une maxime morale applicable automatiquement. La création culturelle est du même acabit que celle qui permet aux natures humaines comme non humaines d'apprendre, de s'entendre, de s'arranger et de perdurer.
Je voudrais ainsi, pour terminer, pousser l'analogie plus loin, ou plutôt plus près, vers ce qu'on pourrait appeler l'origine de notre commune humanité : l'enfance.
Le philosophe Giorgio Agamben pense la figure de l'« éternel enfant », qui nous pousse sans cesse de l'intérieur, comme un axolotl, cette curieuse salamandre indigène de Tenochtitlan, qu'on dit « néoténique » du fait qu'elle cesse son évolution en cours de route pour maintenir ses poumons hors du corps. Le parallèle animalier est courant, sachant la postérité d'Aristote : « dans son enfance, l'homme n'est guère qu'un animal [5] ». Agamben y voit le signe de l'indétermination et de l'indigence originelles à toute humanité, le gage de sa puissance d'ouverture vers des formes inachevées, en vertu de laquelle notre immaturité préside à notre créativité, en dépit des « tentatives fatalement vouées à l'échec de rendre saisissable l'insaisissable, de devenir adulte [6] ».
Un thème récurrent, dans les témoignages des orphelin·es de Duplessis à qui j'ai parlé, relate les duretés de l'apprentissage au sortir des instituts médico-pédagogiques où on les privait non seulement d'une éducation, mais aussi des facultés sociales essentielles, notamment à cause de l'interdiction généralisée de parler (ce à quoi les sœurs et moniteurs préféraient un système de clics en bois pour mettre au garde-à-vous). Les tests de QI leur ayant faussement diagnostiqué un retard mental étaient ainsi truqués de telle sorte qu'il aurait fallu être élevé·e hors de ces institutions terribles pour y répondre : dans un des tests, par exemple, un enfant qui se fait demander la définition du mot « achever » répond « rester tranquille » [7]. Aux dires de témoins, les orphelin·es émergèrent de ces institutions avec l'apparence de pages blanches, attendant qu'on leur dicte comment agir.
Or, leur apprentissage du monde social s'est précisément présenté comme une faculté spontanée, de survie : un étonnement créateur. Un ex-orphelin, Gilles Dupuis, m'a raconté comment il est soudainement devenu capable, apprenant sur le tas le métier d'éboueur, de connaître le contenu exact des sacs rien qu'à les soulever. Il fit ce faisant de l'inhumanité à laquelle le régime duplessiste l'avait confiné l'occasion d'une puissance de connaître. Sa faculté naturelle de création lui permit de surmonter l'extraction de son entendement par l'État théocratique qui voulait le modeler à son image de créature du pouvoir. C'est de la même façon, pourrait-on dire, qu'on peut survivre à une torture psychologique, en dépit des tentatives, poussées à leur comble au Royal Victoria, d'effacer la conscience jusqu'à un « état d'enfance » pour de là, la reprogrammer.
Mais cette origine toujours présente que conjurait le duplessisme – et que conjure encore ses partisans caquistes, lorsque le procureur général du Québec porte en appel, sans succès, la loi fédérale reconnaissant que les Autochtones ont le droit de contrôler leurs services de protection de l'enfance –, les orphelin·es comme les aînées kanien'kehá:ka prouvent qu'elle se love au plus profond de nous, car c'est en se fiant à cette puissance créative qu'iels ont survécu aux pires tentatives d'extraction. Comme on dit en kanien'kehá:ka : Tóhsa sathón:tat naiesa'nikonhráhkhwa, « ne les laisse pas prendre ton esprit [8] ».
[1] J'emprunte ces termes kanien'kehá:ka au « glossaire conceptuel » sur lequel j'ai travaillé pour l'ouvrage de Louis Karonhiaktajeh Hall, La Mohawk Warrior Society : Manuel de souveraineté autochtone, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2022, pp. 415-439.
[2] Arthur C. Parker, « The Constitution of the Five Nations », New York State Museum Bulletin, no 184, 1916, p. 42.
[3] Voir le rapport crucial du Bureau de l'interlocutrice spéciale indépendante pour les enfants disparus et les tombes et les sépultures anonymes en lien avec les pensionnats indiens, Lieux de vérité, lieux de conscience : sépultures anonymes et fosses communes des enfants autochtones disparus au Canada, 2024, pp. 122-129.
[4] La Mère mohawk Kahentinetha a été choquée de voir ces membranes être posées à l'entrepôt de la SAQ, coupant le lien avec la Terre-Mère.
[5] Aristote, Histoire des animaux, Hachette, 1983, tome 3, livre VIII.
[6] Giorgio Agamben, Idée de la prose, Christian Bourgeois, 1988, p. 86.
[7] Je remercie Josie Quigley pour cette information trouvée dans les archives des orphelin·es de Duplessis à la BAnQ.
[8] Le grand-père de Tekarontakeh, de Kahnawake, voir Hall, op. cit.
Philippe Blouin est candidat au doctorat en anthropologie à l'Université McGill. Il accompagne les Kanien'kehá:ka Kahnistensera (Mères mohawks) dans leur combat pour protéger les sépultures anonymes d'enfants autochtones victimes d'expériences psychiatriques MK-Ultra menées dans les années 1950 et 1960 à l'ancien Hôpital Royal Victoria, à Montréal. En octobre 2022, elles ont obtenu la première injonction décernée à des demanderesses autochtones sans avocats au Canada pour lancer une enquête archéologique sur les lieux.
Photos : Sœurs de la Providence et leurs orphelin·es, à Athabaska, vers 1915 (Crédit : Bibliothèque et Archives nationales du Québec) ; Vue aérienne de l'asile Saint-Jean-de-Dieu et des champs adjacents, 1947 (Crédit : Archives de la Ville de Montréal) ; Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

MiningWatch Canada. 25 ans de lutte contre les injustices
C'est en rassemblant les gens directement affectés et préoccupés par les réalités minières, en favorisant les échanges de leur expérience et leur expertise, et en créant des relations, des réseaux, des coalitions que nous avons choisi de livrer bataille.
Le 1er avril 1999, MiningWatch Canada naissait de la volonté d'organisations autochtones, environnementales, syndicales et de justice sociale de s'unir pour affronter les politiques complaisantes en matière de ressources minières et les pratiques irresponsables des entreprises canadiennes ici et à l'étranger. Dans cette mission et avec des moyens plus que limités comparés à ceux de l'industrie, nous avons opté pour la solidarité. Un quart de siècle plus tard, nous sommes toujours là. Mais où sommes-nous rendu·es ? Qu'avons-nous appris ? Et surtout, que faire maintenant ?
Une longue histoire de luttes
Depuis 1999, nous recevons une masse de demandes d'aide de la part de communautés du Canada et du monde entier qui sont dévastées par des catastrophes minières, ou qui sont prises dans des conflits en gestation ou qui durent depuis trop longtemps. Déjà à cette époque, l'appétit des minières canadiennes ne connaissait aucune limite. Il se construisait un nombre grandissant de mines dans des pays où les normes et la surveillance rivalisaient en médiocrité. Partout, les populations locales étaient privées de toute protection et de considération de la part des autorités censées les représenter. Mines abandonnées rejetant des métaux lourds et de l'acide dans les cours d'eau où les gens pêchent ; mines à ciel ouvert décapitant le sommet des montagnes et creusant de profonds cratères dans les forêts tropicales et boréales ; sites sacrés violés ; violences étatiques contre les communautés mobilisées, et bien pires encore. Trois ans avant la création de MiningWatch, une fuite massive dans une mine de cuivre et d'or appartenant à la société canadienne Placer Dome – aujourd'hui Barrick Gold – a déversé pour la troisième fois des déchets miniers dans l'environnement, dévastant l'île de Marinduque aux Philippines. Nous avons travaillé avec les communautés touchées pour documenter les dommages subis et, près de trente ans plus tard, nous continuons à nous battre à leurs côtés pour que les responsables rendent des comptes et que les réparations soient rendues.
Chez les communautés autochtones, ce sont leurs droits inhérents, internationaux et issus de traités qui sont violés. Alors que les compagnies minières canadiennes s'efforcent d'exploiter les fonds marins pour la première fois de l'histoire dès 2025, MiningWatch s'est lié aux habitants des îles du Pacifique, tels que les Solwara Warriors en Papouasie–Nouvelle-Guinée, pour demander l'interdiction de cette pratique avant que l'exploitation minière ne cause des dommages irréversibles à l'un des écosystèmes les moins bien compris et les plus sensibles de la planète.
Les communautés locales sont les mieux placées pour intervenir aux premiers stades du développement minier et pour arrêter de mauvais projets avant qu'ils ne démarrent, ou demander justice devant les tribunaux pour les préjudices subis. Pour soutenir les personnes affectées par l'exploitation minière, nous avons cherché à les aider à s'organiser et développer leur pouvoir à l'échelle locale. Lorsque les communautés Maya Sipakapense et Mam du Guatemala ont été confrontées à la répression policière et à la militarisation imposée par Goldcorp à sa mine Marlin, nous avons contribué à la mise en place d'un réseau régional de communautés affectées par cette minière dans toute l'Amérique centrale pour unir ces luttes isolées et élaborer des stratégies régionales de résistance. En 2016, nous avons ainsi prêté assistance aux gens de Malartic au Québec pour lancer un recours collectif sans précédent contre le plus grand producteur d'or du Canada, Canadian Malartic.
25 ans plus tard, le bilan est néanmoins loin d'être réjouissant. Globalement, l'avidité de l'industrie, le soutien omniprésent des gouvernements, l'empreinte de l'exploitation minière et les dommages se sont accrus. Les mines deviennent plus vastes à mesure que les entreprises recherchent des minerais de concentration moindre. Cette raréfaction des gisements rentables combinée à la demande croissante imposée par les lois du marché conduit les exploitants vers des régions plus reculées et souvent des territoires autochtones.
En finir avec le free mining
L'industrie et les gouvernements canadiens promeuvent de longue date l'exploitation minière en tant qu'outil de « développement ». À leurs yeux, il s'agit du moyen idéal pour garantir de bons emplois payants, construire des routes et d'autres infrastructures pour desservir les communautés éloignées, générer des impôts sur les sociétés et les travailleurs bien payés pour renforcer les services publics et améliorer le bien-être général de la société. Ce mythe a servi de justification sociale à l'expansion rapide de projets industriels qui allaient définitivement spolier les communautés et leurs environnements.
La plupart des provinces et des territoires appliquent un système de « libre accès », dit de free mining, pour assurer le développement minier par des entités tierces et privées. Ce système est conçu pour permettre aux compagnies de jalonner le territoire de titres miniers (claims) pratiquement n'importe où en imposant un minimum de restrictions, sans tenir compte de l'avis des personnes qui y vivent, ni de leur relation avec la terre. Le free entry agit comme une subvention gouvernementale à l'industrie, tant les avantages et pouvoirs accordés à l'industrie sont grands. Les entreprises disposent d'un accès pratiquement gratuit à la terre et leurs droits d'exploration détiennent la priorité devant toute autre forme d'affectation du territoire.
L'éradication du free mining est l'une des priorités de MiningWatch Canada. Nous avons utilisé nos ressources limitées pour cibler des juridictions minières spécifiques – la Colombie-Britannique, l'Ontario et le Québec – chaque fois qu'il y avait des ouvertures politiques, et nous avons utilisé les maigres avancées dans une juridiction pour faire bouger les choses dans les autres. Mais en dépit des mobilisations de nombreuses Premières Nations et de la société civile, ce principe subsiste dans la quasi-totalité des juridictions du pays. Il importe cependant de souligner la victoire de la Nation Dénée de Ross River en 2012 devant la Cour d'appel du Yukon, la contestation du Mineral Tenure Act par la Nation Gitxaała et la Nation Ehattesaht devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique en 2023, imitée en février 2024 par la Première Nation Mitchikanibikok Inik devant la Cour supérieure du Québec.
Comme si le free mining n'était pas déjà assez, l'État accorde d'autres subventions aux minières, comme les redevances risibles exigées pour l'extraction de l'eau douce, l'implication massive d'Investissement Québec dans des projets miniers, les allègements fiscaux pour le développement des minéraux critiques et stratégiques et la prise en charge de la restauration des sites miniers abandonnés. Mais l'exemple le plus flagrant est peut-être celui des actions accréditives, qui canalisent des fonds publics considérables vers des sociétés d'exploration sans tenir compte des dommages causés par leurs activités, sans leur imposer une forme de contrôle ou de responsabilité, et sans tenir compte de la possibilité de récupérer l'investissement public en cas de découverte de valeur minérale. Loin d'être une source de développement et une aubaine pour les communautés locales et les caisses de l'État, il s'agit en réalité d'une industrie très coûteuse pour les fonds publics. Pour satisfaire les intérêts privés, les gouvernements investissent dans des d'infrastructures « publiques » comme des routes, chemins de fer et ports en eaux profondes pour le transport et l'exportation, alors que les peuples autochtones vivant sur ces mêmes territoires spoliés composent avec des infrastructures déficientes en matière de logement, d'éducation, de santé et d'eau.
L'État à la solde des minières
L'exploitation minière est avant tout une industrie de gestion de déchets : il faut en moyenne extraire un million de tonnes de roches pour obtenir une tonne d'or. Tous ces déchets miniers sont érigés à perpétuité en montagnes artificielles ou forment d'immenses parcs à résidus miniers toxiques autorisés par l'État. Alors que les milliers de mines abandonnées au pays posent des risques de catastrophes environnementales liés à la dégradation physique de ces lieux et au drainage des roches acides qu'ils contiennent, le gouvernement fédéral a mis en place en 2002 une procédure permettant que des lacs et des rivières abritant des poissons soient sacrifiés à jamais pour stocker des déchets miniers. Au cœur d'un vaste mouvement contestataire, nous faisons campagne contre plusieurs projets miniers de ce type. Nous avons obtenu la suppression d'une faille juridique qui permettait de déverser des résidus miniers dans l'océan au Canada. Nous avons aussi réussi à pousser certains gouvernements à prendre des mesures pour réduire la responsabilité des contribuables, notamment en obligeant les entreprises à déposer en garantie des sommes plus importantes pour la restauration anticipée des sites miniers. Hélas, le gouvernement fédéral a déjà sacrifié plus de soixante-dix masses d'eau douce poissonneuses pour créer des dépotoirs à résidus miniers. Sans la réponse coordonnée du public, ce chiffre aurait certainement été plus élevé.
Les communautés locales et les groupes d'intérêt public considèrent souvent l'évaluation environnementale des projets industriels comme leur meilleure, et peut-être leur unique occasion d'avoir leur mot à dire sur le sort d'un projet minier. Au fil des ans, nous avons lutté pour que les processus fédéral et provinciaux soient à la hauteur de leur potentiel. Néanmoins, 25 ans plus tard, nous estimons à regret que l'évaluation des projets miniers constitue un processus profondément défectueux et inefficace pour écarter les mauvais projets. Après des décennies de réductions budgétaires et de personnel comme de compression des échéanciers, les agences et bureaux n'ont pas les moyens de faire pencher la balance au niveau technique et scientifique. Leurs avis et recommandations sont souvent ignorés ou balayés par les décideurs lorsque les commissaires émettent des réserves ou s'opposent aux projets miniers. L'avenir des évaluations environnementales réside dans la consultation sincère et le respect du consentement des volontés autochtones et communautaires. Un outil de planification du territoire, pas une case à cocher.
Quelle justice à l'étranger ?
Le Canada reste le pays qui compte le plus grand nombre de sociétés minières au monde, avec plus de 1400 sociétés d'exploitation et d'exploration minières opérant dans près de 100 pays. Des raisons évidentes expliquent cet attrait pour les multinationales. La faiblesse de la réglementation financière et des exigences en matière de divulgation des activités, les mécanismes de régulation insuffisants qui facilitent l'évasion fiscale, ou encore le soutien politique, diplomatique et financier du gouvernement aux entreprises canadiennes opérant à l'étranger.
Au cours des 25 dernières années, nous avons été submergés d'appels de communautés lésées par les actions des minières canadiennes opérant à l'extérieur de nos frontières : meurtres, mutilations et agressions sexuelles perpétrées par les agents de sécurité des mines ou la police qui les surveille, évictions forcées de villages entiers, projets imposés en violation des droits autochtones, menaces envers des défenseur·euses des droits humains et de l'environnement, travail forcé, contamination de l'eau potable, destruction de sites sacrés et dommages environnementaux massifs. Ces personnes font face à des entreprises dont le siège social est au Canada, qui lèvent des fonds sur les marchés boursiers canadiens, qui prennent des décisions stratégiques au Canada sur la manière dont elle mène ses activités à l'étranger et qui reçoit très certainement le soutien du gouvernement canadien. Contrairement à nos gouvernements, nous devons refuser de détourner notre regard du sort tragique de ces populations et soutenir collectivement leur quête de justice.
Et maintenant
Alors que l'industrie et les gouvernements adoptent un discours mensonger prétendant que l'augmentation excessive de notre consommation de minéraux est critique pour la survie de l'humanité, il est vital de rappeler les impacts réels de l'expansion et de l'intensification de l'exploitation minière. Et par-dessus tout, la priorité est de réduire à la source nos excès et notre dépendance aux métaux. N'étant pas opposé·es à toute forme ou projet d'extraction de métaux, nous croyons simplement que lorsque la société – et non les investisseurs – décide que celle-ci est réellement nécessaire, elle doit se conformer aux normes les plus strictes, y compris le consentement des populations visées. La ressource la plus importante dont disposent les communautés est l'entraide.
Catherine Coumans, Val Croft, Viviana Herrera, Jamie Kneen, Diana Martin et Rodrigue Turgeon sont membres de MiningWatch Canada.
Illustration : Elisabeth Doyon

Élections aux États-Unis : deux visions, deux mondes
C'est avec un grand soulagement que les progressistes ont appris le retrait de Joe Biden de la primaire démocrate. L'élection de Trump comme président des États-Unis ne serait donc plus une fatalité. Tous les regards se sont alors tournés vers sa successeure, Kamala Harris. Où se situe-t-elle parmi les démocrates : à gauche, au centre ou à droite ?
Au premier coup d'œil, selon des critères étatsuniens, il est clair que Kamala Harris, dans sa campagne pour devenir candidate à la présidence du Parti démocrate en 2020, penche vers la gauche. Elle défend, entre autres, la nécessité de lutter contre les changements climatiques, soutient le contrôle des armes à feu ou encore la hausse du salaire minimum. On lui reproche par contre ses années en tant que procureure. Dure contre les criminels, proche de la police, plaidant pour un renforcement de la loi pénale, elle a aussi contribué à la condamnation d'un nombre disproportionné de Latinos et d'Africains-Américains. Enfin, comme une grande majorité de démocrates, elle ne cache pas son soutien à Israël.
Le choix du colistier présidentiel est alors devenu particulièrement important. Il a permis de savoir qui est la véritable Kamala Harris, de mieux la situer dans le large spectre politique du Parti démocrate. D'autant plus que les candidats potentiels, tels qu'exposés dans les médias, offraient des profils contrastés. Il ne pouvait donc pas y avoir de choix innocent, ou uniquement stratégique : l'homme sélectionné donnerait une idée précise de l'orientation générale du parti.
Du côté droit, se présente Josh Shapiro, gouverneur de la Pennsylvanie, politicien talentueux, au parcours exemplaire, et qui a longuement évolué dans l'establishment du parti. Un homme qui correspond très bien au profil populaire pendant les années Clinton et Obama. Proche des entreprises, il leur propose d'importantes baisses d'impôts. Côté éducation, il est en faveur du « choix », c'est-à-dire de l'expansion des écoles à charte, une forme de privatisation du système scolaire. L'environnement ne semble pas être l'une de ses préoccupations. Et il ne cesse d'affirmer son soutien total à Israël. Retenir Shapiro aurait peut-être permis de faire balancer l'électorat en faveur du Parti démocrate, dans un État pivot où rien n'est encore décidé. Il n'y a pas si longtemps, un tel homme aurait été le choix logique et évident du parti.
Un candidat atypique
Pourtant, on lui a préféré son homologue du côté gauche, le gouverneur de Minnesota Tim Walz. Un curieux personnage dont l'alignement politique a longtemps été incertain. D'abord apolitique, puis un peu confus dans ses choix (il soutenait le libre port des armes), il n'a rien d'un idéologue et n'appartient pas à l'aile la plus radicale du Parti démocrate incarnée par Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez. Le fait d'être gouverneur d'un État rural n'a en rien favorisé sa proximité avec les grandes élites économiques du pays. Ses adversaires lui reprochent ainsi d'être le plus pauvre de tous les vice-présidents : il ne possède ni actions ni propriétés et ses revenus seraient nettement insuffisants. Sa fortune évaluée à 330 000 $, relève d'une anomalie dans la politique ploutocrate étatsunienne. Ses adversaires en profitent d'ailleurs pour l'accuser d'être incompétent en économie [1].
Son parcours singulier, ainsi que son profil humble et sympathique, en fait un candidat passe-partout, idéal pour rallier les indécis. Le journaliste Branko Marcetic, du magazine Jacobin, l'a cependant qualifié de « progressiste inattendu ». Sous ses allures de bon gars qui chasse et pêche, qui s'est engagé dans la Garde nationale, qui a été un prof et un entraineur apprécié, qui ne s'est pas compromis avec qui que ce soit à gauche ou à droite, se cacherait « celui qui a les accomplissements les plus progressistes de tous les démocrates élus dans le paysage politique actuel » [2]. Parmi ses réalisations en tant que gouverneur du Minnesota : une défense forte de l'avortement, la légalisation du cannabis, la gratuité des repas pour les élèves dans les écoles, un renforcement du contrôle des armes à feu, et un soutien ferme à tous les moments de sa vie aux personnes LGBTQIA+.
Une élection pas comme les autres
La présente élection aux États-Unis est donc exceptionnelle, ne serait-ce que par la seule présence de Donald Trump qui pousse encore plus loin les excès, les délires et les mensonges caractéristiques de ses deux précédentes campagnes présidentielles. Mais aussi exceptionnelle par la présence d'un ticket démocrate qui semble le plus progressiste, et de loin, depuis de nombreuses années.
Même si Trump peine à énoncer le moindre discours cohérent, le plan républicain semble assez clair. Le vide sidéral de ses prises de parole pourrait laisser toute la place au fameux Projet 2025. Élaboré par des organisations conservatrices, ce plan met de l'avant ce que les conservateurs radicaux prônent depuis longtemps, soit un État réduit à ses plus petites dimensions, avec l'élimination ou la mise sous tutelle de nombreux organismes publics et un renforcement majeur de l'autorité du président. Celui-ci, par exemple, s'arrogerait un grand nombre de décisions budgétaires relevant aujourd'hui du Congrès et contrôlerait le choix de nombreux postes de l'administration t fédérale, selon une vision très partisane.
Trump prétend ne rien connaître de ce projet, ce qui est très difficile à croire. Le réseau MSNBC a révélé que 29 des 36 présentateurs des vidéos de formation reliés au projet ont travaillé pour Trump ou comptent parmi ses proches. S'il demeure évident que Trump ne pourrait pas réaliser tout ce qui se trouve dans le texte, il obtient avec ce plan un mode d'emploi pour réaliser ce qu'il n'a jamais vraiment caché : son intention de prendre beaucoup plus de pouvoir et d'éliminer ce qui l'empêche de gouverner à sa guise. Un chemin tracé vers l'autoritarisme débridé.
Un choix aux énormes conséquences
Au moment de l'écriture de cet article, le Parti démocrate n'a pas encore révélé l'essentiel de son programme. Tout porte à croire qu'il se situera dans la lignée des projets relativement audacieux du gouvernement Biden, sur le plan de l'environnement, des infrastructures ou de la lutte contre les inégalités sociales. Harris et Walz continuent à mettre de l'avant les idées qu'ils ont défendues dans le passé, et leur motivation pour atteindre ces objectifs semble forte et sincère.
Certes, il est difficile de faire confiance à un parti qui a auparavant si mal gouverné et si souvent trahi sa base électorale. Sur le plan de la politique extérieure, peu de changements sont à envisager dans l'approche impérialiste que le pays a longuement adoptée. Il est peu probable que l'attitude change de façon significative vis-à-vis d'Israël et de la Palestine. Une fois élus, les démocrates subiront comme toujours l'assaut des lobbys des grandes entreprises dont les demandes, menaces et chantages pourraient venir à bout de beaucoup des bonnes intentions exprimées. Les pressions seront fortes pour ramener le pays dans ce que le milieu des affaires considère comme le droit chemin. Mais le Parti démocrate propose pour le moment beaucoup mieux qu'un moindre mal. Ainsi, nous trouvons-nous en face d'une confrontation assez typique de l'ère post-néolibérale, alors qu'une extrême droite décomplexée et agressive affronte un centre qui se déplace vers la gauche.
Les enjeux de cette campagne électorale demeurent donc particulièrement élevés parce qu'ils ne concernent pas seulement le choix d'élus et de programmes politiques, mais aussi le type de gouvernement et le rôle de la présidence. La bonne nouvelle, c'est que pour s'opposer au parti peut-être le plus réactionnaire de l'histoire des États-Unis, on présente l'une des équipes les plus progressistes, dans le contexte particulier du bipartisme américain. Il est encore difficile d'envisager ce qui résultera de ce choc.
[1] « The poorest VP ever ? » Nick Allen, Daily Mail, 17 août 2024.
[2] « Tim Walz, the Progressive's Moderate Is the Obvious VP Choice », Branko Marcetik, Jacobin, 3 août 2024.
Illustration : Elisabeth Doyon

Althusser assassin. La banalité du mâle
Francis Dupuis-Déri, Althusser assassin. La banalité du mâle, Éditions du remue-ménage, 2023, 79 pages.
Dans ce court ouvrage, l'auteur revient sur un événement survenu à Paris au début des années 1980 : le meurtre d'Hélène Legotien par son mari, Louis Althusser. L'intérêt d'une relecture de cet événement repose d'abord sur le fait d'y introduire la subjectivité d'Hélène Legotien en évoquant sa vie de sociologue engagée dans la résistance et de militante politique. Dans la foulée, Depuis-Déri en profite pour dénoncer la dépolitisation et la banalisation d'un féminicide tendant à innocenter Althusser, immédiatement pris en charge et protégé par l'École normale supérieure où il enseignait. Le diagnostic de démence apposé par des experts permettra d'atténuer aux yeux du public la gravité de son geste et d'obtenir une inculpation réduite d'homicide involontaire.
Rappelons enfin qu'Althusser a aussi bénéficié de l'empathie ou de la compréhension de plusieurs de ses amis célèbres qui continueront de soutenir sa notoriété des décennies plus tard (Debray, Negri, Rancière), ou d'en appeler à revisiter son œuvre (Derrida, Barthes) sans jamais que le meurtre ne soit évoqué. Pour Dupuis-Déri, l'effacement de la violence d'Althusser est le résultat d'une approche psychologisante de l'homme et des motifs de l'acte conduisant à victimiser le meurtrier (une interprétation qui sera d'ailleurs utilisée par Althusser lui-même dans son autobiographie). Les réflexions féministes subséquentes présentées par Dupuis-Déri ont permis de restituer le féminicide en tant que phénomène social et de dévoiler les « stratégies d'occultation », dont parle Patrizia Romito, qui servent à dissimuler les violences masculines contre les femmes.













