Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Réconciliation™
Que reste-t-il et qu'adviendra-t-il de la « réconciliation » ? À l'occasion du mois de l'histoire des peuples autochtones, tenons nos gouvernements responsables des détournements sémantiques qui leur servent à faire avancer leurs intérêts économiques et ceux de leurs partenaires de l'industrie extractive.
La Commission de vérité et réconcilitation (CVR), qui s'est tenue de 2008 à 2015, avait pour mandat d'étudier l'héritage des pensionnats autochtones au Canada, d'entendre les témoignages de survivant·es des pensionnats et d'en informer l'ensemble de la population canadienne. Au bout de six années d'audiences, la CVR publie son rapport contenant ses 94 appels à l'action. L'un d'entre eux demandait la tenue d'une enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.
Huit ans après le dépôt du rapport final de la CVR, seuls 13 des 94 appels à l'action ont été complétés. Devant la stagnation de la situation, le Yellowhead Institute, seul institut de politique publique au Canada à être dirigé par des chercheur·euses autochtones, a annoncé en décembre dernier mettre un terme à sa série de publications annuelles faisant état de la complétion des appels à l'action.
L'Institut dénonce par la même occasion cinq barrières à la réconciliation : le paternalisme des politicien·nes, des bureaucrates et des législateur·rices, la discrimination structurelle envers les Autochtones, le prétexte de « l'intérêt public » pour justifier l'exploitation des territoires autochtones, l'insuffisance des ressources et la montée en popularité d'un discours de la « réconciliation économique ».
Au Québec, il y a lieu d'être vigilant·es devant les déclarations d'Hydro-Québec, qui dit vouloir adopter une démarche de réconciliation économique avec les Premières Nations. Selon le plan d'action 2023 d'Hydro-Québec, cette réconciliation économique prendrait la forme de partenariats financiers et de représentation et de concertation dans le cadre des projets de développements hydroélectriques. Le modèle demeure le même : harnacher de nouvelles rivières, notamment sur la Côte-Nord, ce à quoi bien des communautés innues s'opposent, en vue d'atteindre les objectifs d'électrification promus par la CAQ. C'est le cas des Innu·es d'Unamen Shipu avec la rivière du Petit Mécatina, où Hydro-Québec aurait mené des survols du territoire malgré l'opposition de la communauté.
Si ce discours met de l'avant le développement et le partage des ressources naturelles ainsi que le partage des profits, dans les mots des chercheur·euses du Yellowhead Institute, « il est clair que la réconciliation économique n'est pas une restitution des territoires ni la mise en œuvre du type de réparation significative que demandent la Convention des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones ou le Livre rouge du Yellowhead Institute, Cash Back. […] La réconciliation économique est un nouvel outil servant à creuser des oléoducs, des mines, des dépotoirs nucléaires, des bassins de résidus de gaz bitumineux autorisés par des « partenariats » et des « accords de partage de la ressource » avec des Premières Nations et des communautés métis et inuit. »
Photo : André Querry

Un réseau de médias de gauche
En novembre 2022 [1], une dizaine de revues progressistes se sont donné rendez-vous pour constituer le Regroupement des médias critiques de gauche, un réseau de discussion, de partage et de mise en commun par et pour les médias écrits de gauche du Québec. Aujourd'hui, qu'en est-il de cette initiative ? À la découverte de ce projet et de ses activités.
Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Plus particulièrement, il s'intéresse aux enjeux et défis que nos médias rencontrent, ainsi qu'aux stratégies logistiques et politiques à mettre en œuvre au bénéfice du Regroupement et de ses idées. Nous comptons actuellement 15 médias membres participants, auxquels s'ajoutent deux membres observateurs et plusieurs médias alliés faisant partie d'un large réseau de collaborateur·rices. Pour le RMCG, le travail médiatique aspire à une transformation sociale animée par une volonté de mettre fin aux différents systèmes d'exploitation et formes d'oppression, et d'œuvrer pour l'établissement d'une société plus solidaire et égalitaire. Nous concevons que ces valeurs justifient le choix des sujets abordés, la manière dont on les traite et les personnes sollicitées pour les développer. Globalement, les médias du Regroupement s'appuient sur le travail collaboratif de militant·es, professionnel·les des sciences sociales et humaines [2] ainsi que de personnes et communautés directement concernées par les sujets traités, pour la plupart sur une base bénévole.
Notre engagement
Nous pensons que les médias se doivent de fournir les outils de compréhension nécessaires pour transformer nos sociétés. À cet effet, le mythe et le choix de la neutralité journalistique contribuent à faire le lit d'un système qui détruit notre environnement et reproduit les inégalités socio-économiques. Notre vision du journalisme relève du militantisme, et tranche avec la vision établie d'un journalisme prétendant à la neutralité tout en suivant les cadres d'un modèle d'affaires [3]. Notre but est de nourrir le débat public, un principe au fondement d'une mise en œuvre concrète et directe de la démocratie.
Nos projets
On peut déjà le constater : l'existence du Regroupement contribue à dynamiser le réseau des médias critiques du Québec. Il a favorisé, entre autres, la mise en commun de ressources afin de promouvoir les événements des médias membres, la concertation logistique pour la réalisation de nos lancements respectifs, l'échange de réflexions sur les contenus et la mobilisation autour d'enjeux politiques ou de société (notamment autour de la mise à pied des employé·es de la revue Relations). De plus, afin de contrer la censure du groupe Meta sur le contenu généré par les médias canadiens, le RMCG a mis sur pied un site colligeant les publications de nos médias membres (gauche.media). Il agit comme un agrégateur et un carrefour donnant accès à l'ensemble de nos productions médiatiques depuis janvier 2023.
L'avenir du RMCG
Le Regroupement continue de se construire et de se formaliser au gré des rencontres en suivant une philosophie d'organisation collective et démocratique. Depuis mars 2024, le RMCG s'appuie sur un comité de liaison constitué de quatre membres, et dont le mandat vise à développer et à promouvoir les activités du regroupement ainsi qu'à faciliter les communications internes.
Nous entrevoyons la tenue d'un deuxième rendez-vous dans les prochains mois. D'ailleurs, la mobilisation n'est pas terminée : le rôle de catalyseur du RMCG ne fait que commencer. Vous faites partie d'un média qui se définit comme étant à gauche ? On vous invite à nous contacter pour échanger sur vos projets en lien avec nos activités.
Enfin, le Regroupement tient à féliciter tous·tes les membres et bénévoles de la revue À bâbord ! pour sa contribution à la critique sociale au Québec depuis maintenant 20 ans. Bonne continuation au collectif de rédaction de la revue !
[1] À ce propos, nous vous invitons à lire l'article « Rendez-vous des médias critiques de gauche » paru dans le numéro 95 d'À bâbord ! : www.ababord.org/Rendez-vous-des-medias-critiques-de-gauche
[2] Diplômé·es, travailleureuses communautaires, enseignant·es, chercheur·euses, etc.
[3] À ce propos, nous vous invitons à lire notre texte collectif paru dans le numéro 47 de la revue Le Trente publiée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et sous la direction de L'Esprit libre.
Suivez le RMCG sur https://gauche.media
2003-2008 : Retour vers le futur
En relisant les numéros des cinq premières années d'À bâbord !, un certain sentiment d'impuissance pourrait se dégager de l'exercice. À bâbord ! est née en même temps que l'arrivée au pouvoir du gouvernement Charest et sa réingénierie de l'État. Vingt ans plus tard, on pourrait croire qu'on fait du surplace ou qu'on régresse.
En effet, les numéros des cinq premières années d'À bâbord ! abordent les mêmes thèmes qui nous préoccupent aujourd'hui, comme la crise du logement et du système de santé, « l'assaut néolibéral contre l'université », les PPP, les liens entre « Pauvreté et contrôle social », les dangers des « technologies du vivant », les « droits et libertés en péril des personnes réfugiées », le « lobby pro-israélien et la politique étrangère canadienne » et, malheureusement, à pratiquement tous nos numéros, la Palestine…
Il y a vingt ans, À bâbord ! critiquait le « programme néolibéral pur et dur » de l'ADQ, alors qu'aujourd'hui il suffirait de changer une lettre pour que ce soit celui de la CAQ. On analysait la « révolution du bon sens » du gouvernement Harris ; on parle maintenant du « gros bon sens » de Poilièvre. On parlait déjà du « reniement social-démocrate » du PQ et du « virage à droite des élites politiques québécoises » ; on en parle encore. À force de virer à droite, on tourne en rond.
Et pourtant, À bâbord ! ne fait pas qu'analyser ce qui ne va pas. Nous avons aussi combattu les nombreux systèmes de domination, depuis la perspective et avec celles et ceux qui résistent. Si les nombreux virages à droite de nos élites doivent continuellement se répéter, c'est parce que cette résistance est non seulement parvenue à empêcher la privatisation « pure et dure » de nos services publics ou la dépossession de nos richesses naturelles et humaines, mais aussi à potentialiser des projets émancipateurs porteurs d'histoire.
Nous avons cherché à « Démocratiser radicalement la démocratie » en explorant des « alliances entre ‘radicaux' et ‘modérés' ». Nous nous sommes solidarisé·es avec l'historique « Grève étudiante de 2005 », avec le mouvement syndical ou le « mouvement communautaire autonome ». Dans la même veine, nous avons procédé à une « critique sociale des médias et du journalisme » et nous avons exploré les relations entre « Agriculture et souveraineté alimentaire », « Transports, écologie et changement social », ne serait-ce qu'avec « L'énergie du désespoir »…
À la crise du logement, nous avons opposé des mouvements revendiquant le « droit à la ville ». En montrant comment « L'eau, c'est politique », notamment en fonction de sa privatisation, nous avons aussi montré comment les populations de la Bolivie, de Soweto, du Québec ou d'ailleurs sont parvenues à la préserver en tant que « commun ». Nous avons montré comment le « droit à l'hospitalité » des personnes réfugiées peut devenir le vecteur d'une « citoyenneté en marche ». Pour faire un contrepied à l'hégémonie de la droite, nous avons suivi de l'intérieur les développements de l'UFP, de « D'abord Solidaires », de Québec solidaire et de plusieurs autres expériences de « municipalisme libertaire » ou de « démocratie participative ».
C'est dans ce contexte d'une participation organique avec les mouvements sociaux et, en l'occurrence, féministes qu'À bâbord ! a dû faire face à un SLAPP pour l'article de Barbara Legault, « Des hommes contre le féminisme », que nous reprenons dans ce numéro anniversaire, étant donné l'importance que cette judiciarisation de la lutte a eu dans l'histoire de la revue. Heureusement, grâce à la solidarité de tous ces groupes et militants avec qui nous luttions, Andy Srougi perd son procès contre À bâbord ! et Barbara Legault. Respectivement, ces deux textes ont été publiés dans le numéro 16 d'automne 2006 et dans le numéro 18 de l'été 2008.
Dès ses débuts, À bâbord ! se distingue aussi par une volonté de ne pas dissocier la culture de l'analyse sociale et politique. La couverture du premier numéro attirait l'attention par une caricature du premier ministre récemment élu, Jean Charest, visage joufflu et sourire niais. L'endos ne laissait pas sa place, avec une dérision de G.W. Bush, en « virus du nul occidental ». Souvent utilisée pour l'ironie, l'endos de la revue servait aussi à laisser toute la place à des illustrations. La plupart des premiers dessins étaient l'œuvre de Shrü et nous le remercions grandement pour cette collaboration déterminante. D'autres apports comme Charb (de Charlie Hebdo), « les Rémillard » (Louis et Denis), Frédéric Guimont, Charlotte Lambert, Chloé Germain-Thérien et plusieurs autres, ont fini par constituer un petit collectif de dessinateur·trices. Ce collectif informel s'est déstructuré avec le temps, mais il se recompose actuellement sur de nouvelles bases. Pour rendre compte de la place de la culture dans les réflexions de la revue, nous reproduisons à la page 38 un court texte de Ricardo Peñafiel, intitulé « Fétichisme et marchandisation de la culture », paru dans le dossier du numéro 12 (hiver 2006), Les non-lieux de la culture.
Ricardo Peñafiel est professeur associé au département de sciences politiques de l'UQAM et ancien membre du collectif.

Entrer en conversation pour transformer le monde
Depuis plusieurs années, les invitations à repenser nos liens se multiplient — liens avec le territoire, avec les (non-)humain·es, avec nous-mêmes… Si certaines portent déjà leurs fruits, nous pensons que la transformation du monde passe aussi par notre engagement commun dans une multiplicité de conversations, parfois difficiles, à visée transformatrice.
Lassé·es des logorrhées managériales et des propagandes politiques, nous investissons aujourd'hui les pages d'À bâbord — dont nous partageons le projet d'« entretenir l'optimisme de la volonté » et de « dépasser le pessimisme de la raison » [1], — pour entrer en conversation avec vous.
Revenant au sens latin classique de la conversation (conversari : « se tenir habituellement dans un lieu ; vivre avec quelqu'un » [2]), nous faisons le pari qu'il est possible dans ces pages de nous parler, d'en parler : de la persistance coloniale sur les terres autochtones, de nos vies asservies et précarisées par le capitalisme extractiviste, de nos imaginaires formatés par la société de consommation et le néolibéralisme sauvage, de nos vulnérabilités à géométries variables, des violences que l'on subit, de celles qu'on inflige aussi.
Vouloir échapper au cynisme ambiant et espérer que le monde se trouve transformé par notre parole demande de faire preuve d'honnêteté intellectuelle et de courage, sans aucun doute ; d'humilité et de générosité, aussi. Ce sont autant de qualités que l'on retrouve dans les œuvres littéraires qui nous guident, lorsqu'il est temps de crier nos colères et d'imaginer collectivement les avenirs dans lesquels il nous sera possible d'exister. À travers ce texte, et ceux qui suivront, nous souhaitons donc mettre des mots sur nos colères et partager le hasard de nos lectures et de nos inspirations. Ainsi, nous espérons contribuer aux conversationS transformatrices auxquelles vous participez déjà en lisant À bâbord !, et que nous voulons écrire avec un S majuscule. Parce que le pluriel n'ajoute pas seulement de la complexité aux phrases que l'on formule ; il permet aussi leur entrelacement au-delà des frontières et du temps. Il décuple leur pouvoir subversif. Il résonne comme une promesse de métamorphose dans un monde plus défait pour certain·es que pour d'autres, déjà effondré par endroits, qui ne se conjugue plus, pour beaucoup, qu'au temps d'un « peut-être » de plus en plus incertain.
Les mots sont nos continents
« Il y en a parmi nous qui pensent que les Canadien·ne·s devraient retourner dans leur pays d'origine. Pas moi. J'espère plutôt qu'ils et elles s'éprendront de cette terre de la même manière que moi : en s'y consacrant pleinement, de façon responsable, et pour la vie. »
Lee Maracle, Treize conversations, Éditions Varia, 2022
Depuis longtemps, les prises de parole de Lee Maracle, autrice de la Première Nation Stó:lō [3], nous inspirent. Dans ses Treize conversations, l'autrice emblématique de la critique anticoloniale canadienne et du féminisme autochtone nous invite, lecteurices non autochtones, à demeurer sur les territoires que nous avons pourtant foulés sans permission, exploités sans considération. Elle nous veut responsables, solidaires et complices dans l'invention de formes d'existence qui soient respectueuses de toutes formes de vie et de leurs expressions plurielles. Elle nous apprend non pas à fuir ou à partir, mais plutôt à habiter autrement : en aimant, en respectant et en construisant, là où l'on a atterri, la possibilité d'une métamorphose radicale. Sans naïveté, nous nourrissons l'espoir que d'autres que nous prendront aussi son invitation au sérieux et que la lecture de son œuvre transformera pour toujours le regard de ceux et celles qui voudraient s'accompagner mutuellement pour la suite du monde [4].
À sa voix, nous souhaitons mêler celles d'autres auteurices autochtones, pour qu'au-delà des textes publiés, elles résonnent ensemble. Celles d'An Antane Kapesh, de Joséphine Bacon et de Naomi Fontaine, écrivaines innues qui savent dire la délicatesse des liens qui les attachent au territoire et qu'elles proposent en partage à qui choisira d'en prendre soin. Celle de Billy-Ray Belcourt, auteur queer de la Première Nation crie de Driftpile, qui s'efforce de penser la viabilité de formes de vies qui émergent des dégradations infligées aux territoires et des violences faites aux corps minorisés.
Loin des éléments de langage dont se contentent bien des promoteurs de la désormais fameuse — et parfois fallacieuse — réconciliation, chacun·e de ces auteurices participe au dialogue qui soutient la fabrication au jour le jour de notre vie commune. Et il faut dire qu'à notre grande surprise, iels ont le courage, la grandeur d'âme peut-être, de le faire sans que la colère ne les aveugle ou qu'elle ne porte atteinte à la possibilité de l'avenir qu'iels appellent de leurs vœux.
En cela, leurs voix rejoignent celles d'écrivain·es qui, comme Karine Rosso et Nicholas Dawson, nous invitent à « accueillir le sentiment de la colère sans qu'il prenne toute la place [5] ». Dans l'entrelacement de leurs trajectoires au-delà des frontières Nord/Sud américaines, nous apercevons à notre tour une certaine beauté du monde : celle qui s'envisage lorsque l'on troque la haine pour l'amour, la rancœur pour l'espoir, et que l'on se rend capable de regarder le monde depuis ses marges, d'apprendre à (se) le dire dans plusieurs langues.
Nous habitons où nous luttons
À l'heure de la polycrise [6], nous voulons croire au(x) pouvoir(s) des mots, aux promesses de rencontres, aux partages d'expériences, aux dialogues entrelacés et (dis)continus. En panachant sciences sociales, arts et littérature, nous tentons de penser les conditions d'une métamorphose. Celle-ci s'invente depuis les territoires — réels ou imaginaires — où s'inscrivent nos existences et la possibilité de nos résistances. Car nous habitons (à) l'endroit de nos luttes, et luttons pour les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour.
De migrations en assignations à résidence, de moments de doute en proclamations de solidarité, nous luttons. Ici et maintenant. Au quotidien et sans fin. Contre la surenchère des haines misogynes, queerphobes, racistes et validistes. Contre les frontières arbitraires qui traversent les corps. Contre la financiarisation des biens essentiels et la précarisation de notre quotidien. Contre la privatisation des communs. Contre la criminalisation de nos engagements et de nos soulèvements. Contre le ravage de nos espérances et l'asservissement de nos imaginaires.
Nous luttons en frottant nos pensées les unes aux autres, sans avoir peur de (se) dire, de (se) perdre, de (se) taire, de (se) retrouver. Nous cherchons (et trouvons) ici aussi nos « autres », des humain·es avec qui tisser les fils d'innombrables conversations. Dans le numéro 103 de la revue, Kharoll-Ann Souffrant signait un « Petit éloge de la bravoure » auquel nous acquiesçons : « Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence », écrivait-elle. Son expérience de féministe racisée n'est pas la nôtre, alors nous l'écoutons. Et nous espérons qu'elle accepte que l'on joigne humblement nos voix à la sienne, lorsqu'il fait sens de dire l'intrication de nos combats.
Au contraire de ce que l'on pense trop souvent, nous sommes nombreux·ses à avoir des choses à nous dire. En conversations physiques ou virtuelles, en temps réel ou asynchrone, nous pouvons lutter ensemble depuis tous les endroits de ce monde. Pour le défaire, le triturer, le froisser, l'embrouiller. Pour trouver, au moment de ces gestes, la joie de le métamorphoser. Et pour espérer enfin que, modelé par nos pensées communes les plus folles et les plus inespérées, cet autre monde se plaise à lui-même et soit un écrin pour toutes nos vies.
[1] Nous reprenons ici le titre de l'éditorial du numéro 103 de la revue.
[2] Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), « Converser », Trésor de la langue française informatisé, [en ligne], https://www.cnrtl.fr/etymologie/converser.
[3] Lee Maracle est décédée en 2021, sur les terres non cédées qui l'ont vue naître, le long du fleuve Fraser qui coule dans le sud de la Colombie-Britannique.
[4] Nous piquons cette expression à Pierre Perrault et Michel Brault, qui en ont fait le titre d'un des grands chefs-d'œuvre du cinéma direct.
[5] Karine Rosso, Nicholas Dawson, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza, Éditions Triptyque, Difforme, 2021.
[6] Le terme définit une situation dans laquelle différentes crises — économique, sociale, environnementale, démocratique, géopolitique — adviennent simultanément, s'alimentent et produisent des effets plus graves que la simple combinaison de leurs conséquences isolées.
Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry coaniment le balado J'habite où je lutte, accessible sur Apple Podcasts, Spotify, Amazon Music et YouTube ; les contenus audio sont enrichis en textes, bibliographies et créations personnelles sur jhabiteoujelutte.com.
Photo : Korney Violin (Unsplash)

La faim justifie les moyens
Nous partageons ici un communiqué du groupe Robins des ruelles, qui a circulé sur internet suite à leur action du 15 décembre 2025 (notamment sur le site du journal Le Mouton Noir).
Nous sommes les Robins des Ruelles. Lundi soir [le 15 décembre], nous avons volé pour 3000$ de denrées alimentaires au Métro de la rue Laurier à Montréal, une chaîne d'épicerie ayant enregistré plus d'un milliard de dollars de profit pour l'année 2025. Nous avons déposé les aliments sous un sapin à la Place Valois dans Hochelaga-Maisonneuve.
Nous avons frappé là, mais ça aurait pu être ailleurs. Bien sûr, ce Métro est réputé comme étant « le plus cher de l'île », bien sûr les gardiens y battent au besoin les clients, bien sûr à l'époque cette succursale n'a pas hésité à évincer des locataires pour s'installer dans le quartier. Mais nous aurions pu choisir une autre cible, vous en choisirez d'autres. Nous savons que nous ne sommes pas seuls. N'importe qui peut s'organiser et devenir un Robin des ruelles. Ce geste était avant tout une invitation.
Le président de Métro, Éric Laflèche, s'octroie un salaire avec prime avoisinant les 6,1 millions de dollars, tandis que ses employés sont payés au salaire minimum pour surveiller d'autres pauvres scanner leurs articles. Il faut se l'avouer, les caisses en libre-service apparues dans les dernières années n'ont rien de libre. Clôturées, gardées et surveillées par une employée, des gardes de sécurité et des caméras dans tous les angles, difficile de faire plus étouffant. L'alarme rouge de la caisse se déclenche au moindre poids inexact sur la balance. Mais qu'en est-il du poids de la faim ?
Ce mois-ci, nous avons vu des personnes pleurer à l'épicerie et arrondir leurs fins de mois avec de la nourriture en cannes ; une aînée voler du thon au Dollorama ; au pied d'une personne menottée devant un Maxi, un sandwich préparé en guise de preuve. Les Robins des Ruelles sont à l'image de tous ces gens, pris dans un système qui profite de leurs ventres vides. Un système qui nous rappelle à tous les repas qu'il faut travailler pour vivre. Nous n'avalons rien de cela, c'est en autre chose que nous croyons.
Êtes vous aussi fatigués que nous ? Nous sommes tannés de travailler jusqu'à l'épuisement seulement pour avoir de la misère à payer nos factures et notre panier d'épicerie. Nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons vivre. Et de cette vie, nous espérons bien plus. Comprenez bien, pas plus d'heures de travail, plus de factures à payer. La réponse ne se trouve certainement pas dans l'effort palliatif des banques alimentaires et encore moins dans les différentes réformes qui ne font que faire tenir ce système un peu mieux. Elle se trouve d'abord dans notre refus.
Nous répondons donc à l'appel des Soulèvements du Fleuve à riposter. Tant que le profit de quelques-uns primera, nous mangerons mal et trop peu, et n'aurons plus de toit sur nos têtes. Se défaire de l'emprise du marché sur notre subsistance, voilà notre horizon politique. Se défaire du monde de l'économie qui régit nos vies et de la confiance en « nos » institutions dont nous n'attendons plus rien. Donnons-nous les moyens de nos ambitions : exproprions les chaînes d'épiceries, créons des cuisines collectives, changeons les parkings en grands potagers, les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ce monde ne leur appartient pas.
Notre horizon doit se lier au tapage de nos pas fermes qui descendent dans la rue. Le prix du pain augmente et l'histoire se répète. Ceux qui espèrent n'entendre dans le présent que le silence de la paix sociale doivent se préparer à être déçus. L'avenir appartient à ceux qui se soulèvent. Nous ne resterons pas affamés bien longtemps.
Illustration : Les soulèvements du fleuve
2008-2013 : À la défense des services publics
La période allant de 2008 à 2013 a été fortement marquée par la nécessité de défendre les services publics. S'il s'agit-là d'une préoccupation récurrente à la revue, le moment était particulièrement propice pour développer une solide réflexion sur la question, alors que le modèle québécois était attaqué de front par le gouvernement de Jean Charest, puis par celui de Philippe Couillard, ceux-ci adoptant différentes formules pour justifier leur offensive : réingénierie, révolution tarifaire, principe de l'utilisateur payeur, rigueur budgétaire.
C'est d'ailleurs le numéro incluant le dossier Nos services publics, un trésor collectif en péril, qui a été le plus vendu de notre histoire. Commandé par le Front commun, en pleine période de négociations du secteur public et parapublic, ce dossier a été rédigé en toute liberté éditoriale, avec la même rigueur et le même sentiment d'indignation qui caractérise une grande partie de notre travail.
Il a été précédé de quelques mois par L'Université entre déclin et relance, qui présentait des menaces concernant nos universités : mauvais financement, type de gestion inspiré du privé, limitations de la liberté académique, etc. Les idées de ce dossier ont d'autant plus circulé qu'on en a imprimé un tiré à part largement distribué. Le texte que nous avons retenu de Normand Baillargeon, tiré de sa chronique sur l'éducation, élabore une réflexion plus générale, et qui reflète bien, en partie, l'essence de débats si bien ancrés dans l'air du temps. La santé n'a pas été négligée et le dossier Santé, état d'urgence l'abordait sous l'ange de la privatisation, une tendance hélas toujours prévalente aujourd'hui.
La bataille pour les services publics a atteint un point culminant avec les manifestations étudiantes contre la hausse des droits de scolarité. La rapidité avec laquelle le mouvement a trouvé un très large appui dans la population et l'ampleur des revendications — qui ont débordé sur la piètre question de la gestion de l'État par les libéraux — tout cela donc, nous a forcé à réagir rapidement. Ce qui n'est pas évident dans une revue, alors que les numéros sont préparés très longtemps d'avance !
Nous avons alors préparé, aussi vite que nous l'avons pu, le court dossier Grève étudiante et lutte sociale, en parallèle à celui qui était prévu sur le sport dans son appropriation citoyenne, puis, dans le numéro suivant, Le printemps érable, ses racines et sa sève, plus élaboré et réalisé en partie avec des acteurs et actrices de la grève. Le texte de Diane Lamoureux sélectionné ici rend bien compte d'un des choix que les étudiant·es et les personnes qui les appuyaient ont faits, celui de désobéir, de refuser de se laisser mater par une loi spéciale mal ciblée et antidémocratique.
Bien sûr, cette préoccupation de défendre les services publics ne doit pas occulter la variété des sujets abordés pendant cette période, surtout ceux portant sur des préoccupations récurrentes chez nous, comme le féminisme, la culture, l'industrie numérique.
Comme toujours, À bâbord ! aime commémorer le passé et les luttes militantes, en présentant des dossiers sur 1968, sur la contribution de « femmes inspirées et inspirantes » et l'œuvre d'un penseur aussi marquant que Noam Chomsky. Et cela tout en plongeant un regard vers l'avenir, en abordant un sujet qui prendra par la suite une grande place, soit l'éthique animale, ou en réfléchissant sur les « promesses et les périls du numérique » sur la « démocratisation de l'économie » ou sur les « mutations de l'univers médiatique ». « Facebook, un ami qui vous veut du bien », de Philippe de Grosbois, l'un des collaborateurs les plus actifs de la revue et membre du collectif, montre que dès le départ, les intentions de cette multinationale ont été bien dévoilées, par une explication de son fonctionnement encore très pertinente aujourd'hui. Relire ces numéros permet de constater à quel point notre revue a su s'intéresser à quelques grandes tendances qui seront largement abordées par la suite.
Nous tenons finalement à signaler deux dossiers intemporels et très particuliers, d'abord Apocalypse et politique, et pour contrer la noirceur de ce sujet, L'utopie a-t-elle un avenir ? Entrevoir le pire (l'apocalypse), puis imaginer le mieux (l'utopie), en toute lucidité, n'est-ce pas en quelques mots une façon frappante de résumer l'orientation d'À bâbord ! ?
2013-2018 : Austérité et crise démocratique
Un an après la grève étudiante de 2012, les impacts de ce mouvement social historique continuent de se faire sentir. Riche d'une expérience politique qui a permis à plusieurs citoyen·nes de se familiariser avec le fonctionnement de la démocratie directe, la rue demeure un lieu actif de prise de pouvoir pour revendiquer des changements sociaux.
Par contre, plusieurs sont sorti·es de cette grève désabusé·es du système de démocratie représentative : l'élection de septembre 2012 aura mis fin à la grève sans apporter de changements significatifs. Les cinq années présentées ici sont porteuses de cette tension qui émerge entre les revendications des mouvements sociaux exprimées dans la rue et un désabusement face à l'état de notre système démocratique qui n'arrive pas à donner un sens à cette grogne populaire contre le néolibéralisme. Cette réflexion sur l'état de la démocratie en Occident est un thème important à À bâbord ! entre 2013 et 2018, avec plusieurs dossiers qui se penchent directement sur l'enjeu du déficit démocratique. La question est posée à savoir comment la rue et les urnes peuvent apparaître aussi déconnectées l'une de l'autre.
De fait, autant au Québec qu'à l'international, les mouvements sociaux s'organisent contre les attaques au filet social portés par des régimes autoritaires. Au Québec, les années 2015 et 2016 sont marquées par une forte mobilisation contre les mesures d'austérité du gouvernement Couillard. À chaque numéro paru durant cette période, plusieurs articles font état du saccage de nos services publics et la revue a organisé en avril 2016 un colloque sur notre système de santé. Dans cette période, des dossiers d'À bâbord ! abordent directement ce repositionnement de l'appareil étatique qui délaisse sa mission de protection sociale sous l'excuse de l'austérité.
Les années 2013-2018 représentent aussi une période de luttes contre les hydrocarbures, particulièrement contre des projets de pipelines sur le territoire. Rappelons que c'est en 2013 que TransCanada a proposé le projet d'oléoduc Énergie Est dont une des composantes centrales était la construction d'un port pétrolier à Cacouna, à un endroit réputé pour être la pouponnière des bélugas. La modification du projet en 2015 représente une victoire marquante pour la justice climatique et la mobilisation des groupes de la société civile autour de cet enjeu. Finalement, cette période est marquée par une mobilisation historique des peuples autochtones au Canada qui s'organise autour de revendications pour leurs droits territoriaux ainsi que pour la protection de l'environnement. Parallèlement, c'est en 2015 que la de Commission vérité et réconciliation conclue au génocide culturel des peuples autochtones par l'État canadien. En mai 2014, À bâbord ! se penche spécifiquement sur ces luttes avec un dossier consacré aux résistances autochtones, bien que plusieurs articles publiés entre 2013 et 2018 font état de leurs revendications et stratégies de mobilisation.
Les deux textes choisis pour illustrer cette période témoignent de la continuité de certaines luttes. Le premier, publié en 2015 et écrit par Nadine Lambert et Jean-Pierre Larche, porte sur la réforme Barrette du Parti libéral du Québec (PLQ) en démontrant en quoi il s'agit d'un virage vers la privatisation de nos services sociaux et de santé. La nouvelle réforme qui nous sera imposée dans le système de santé par le projet de loi 15 apparaît en continuité avec cette tendance. Nous nous retrouvons devant le même constat, soit une place toujours plus grande accordée au privé dans l'organisation de notre filet social. Le deuxième texte fait écho au mouvement #MeToo qui marque un tournant sur la notion de consentement, notamment pour le harcèlement de rue que subissent les femmes au quotidien. Martine Delvaux, dans sa chronique féministe d'hiver 2014, s'interroge sur les réactions suscitées par les propos de Judith Lussier qui a dénoncé, dans un numéro d'Urbania de 2013, les micro-agressions qu'elle subit dans la rue. Ce texte est inspirant, car il montre le changement de ton qu'il est possible d'observer aujourd'hui dans la réception de ces témoignages. Bien qu'il reste des luttes à mener pour faire en sorte que l'espace public soit un lieu sécuritaire pour toutes, ce texte témoigne des changements sociaux que le mouvement #MeToo a provoqués.
2018-2024 : De nouveaux horizons
Les années 2018 à 2024 ont été animées pour À bâbord !. Nous sommes passés de cinq numéros par années à quatre, nous avons profité du retour progressif d'une équipe régulière de création d'images originales et poursuivi la série des numéros sur les régions. À ces éléments s'ajoutent les chroniques régulières qui maintiennent le cap depuis des années. Signalons aussi deux séries d'articles notables : celle sur les États généraux en éducation (Wilfried Cordeau) et celle sur les GAFAM (Yannick Delbecque).
Mentionnons aussi la précieuse collaboration d'Anne-Laure Jean au graphisme. Elle a grandement contribué au façonnement de la nouvelle image de la revue, une étape marquante qui nous a donné un nouvel élan. Nous sommes absolument reconnaissant de tout son travail régulier et de qualité.
Sur une note moins joyeuse, deux camarades de la revue sont décédés durant ces années. Il s'agit de Léa Fontaine et Jean-Marc Piotte. Tous deux ont crucialement travaillé au développement de la revue. Nous avons célébré leur mémoire dans nos pages à travers plusieurs articles hommages.
Dans un autre ordre d'idées, la revue a connu des difficultés financières majeures en 2019. Les efforts du collectif et la mobilisation du lectorat ont favorisé une stabilité, mais il n'en demeure pas moins qu'aujourd'hui, les défis sont toujours présents.
Malgré ces défis, À bâbord ! a accompagné les réflexions sur les enjeux sociaux de l'heure comme la pandémie de COVID-19, la crise des médias, la crise du logement, le racisme et bien plus. Par ailleurs, bien que les angles d'analyse suivants figuraient régulièrement dans les pages des périodes antérieures de la revue, la période allant de 2018 à 2024 a créé une place plus prégnante pour l'analyse intersectionnelle des oppressions et la pensée décoloniale. Ces éléments ont amené un approfondissement de la couverture des luttes autochtones, des luttes LGBTQ+ et de la justice climatique.
Finalement, en 2022 le collectif d'À bâbord ! a été particulièrement impliqué dans la création du Regroupement des médias critiques de gauche. Un espace pour s'entraider et favoriser la mise en commun des forces et ressources de plusieurs médias alternatifs.
Le premier texte sélectionné est la chronique initiale « Sortie des cales » de Jade Almeida : « Racisme systémique. Pirouettes et bistouri » paru dans le numéro 86. L'autrice fait la lumière sur l'hypocrisie d'un gouvernement voué à maintenir le statu quo sur la question coloniale et raciste. Alors que la décennie semblait paver la voie à une remise en question du système par la conjugaison de mouvements de lutte tel qu'Idle no more et la création d'enquêtes d'envergures sur la situation coloniale, l'article montre l'impasse de la situation coloniale.
Le deuxième texte, paru dans le numéro 80 et rédigé par Frédéric Legault, illustre l'attention portée à ce qui s'annonce l'un des plus grands défis des prochaines décennies : la crise climatique. Il met la table sur ce qui nous attend, mais aussi sur une option possible pour espérer changer la donne : la grève climatique. Ce texte, « Pourquoi faire la grève climatique ? », s'interroge sur l'escalade des moyens de pression à utiliser pour forcer les élites économiques et politiques à répondre concrètement à l'urgence de la situation.
Finalement, le texte « L'illibéralisme, le nouvel encerclement », rédigé par Claude Vaillancourt et paru dans le numéro 96, aborde la montée d'un phénomène politique d'une ampleur mondiale, celui de l'illibéralisme, « une forme hybride entre la dictature et la démocratie ». Le texte nous amène à en cerner les influences jusqu'au Québec et au Canada. Au final, c'est à une considération profonde sur l'avenir de nos systèmes politiques que nous sommes convié·es.

Lancement du dossier « Épiceries. Faim de justice » le 10 février
Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 106 et du dossier « Épiceries. Faim de justice ».
Plusieurs auteurs et autrices du numéro seront sur place pour prendre parole et présenter leur article !
Ça se passe à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal), le mardi 10 février à 18h30.
Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !
Déroulement de la soirée : présentation du dossier, présentations de divers articles du numéro 106 par des auteur.trices. Par la suite, breuvages et discussions informelles !
Vente sur place des numéros. Breuvage disponible sur place (alcool/sans alcool).

S’opposer à l’idéologie réactionnaire
L'idéologie réactionnaire occupe de plus en plus d'espace, au Québec et ailleurs, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les grands médias ou dans la politique.
Elle se reconnaît à 4 caractéristiques complémentaires :
* L'attachement acharné à une tradition idéalisée, comme si le racisme, le sexisme, la misogynie, l'homophobie ou la transphobie, par exemple, constituaient un héritage à préserver…
* Une farouche opposition aux idées et aux mesures progressistes, tout particulièrement lorsqu'elles concernent des minorités (sexuelles et de genre, ethniques, religieuses, culturelles, etc.).
* Une vision alarmiste du présent et du futur si on ne retourne pas rapidement à la tradition la plus conservatrice qui soit.
* Une propagande active en faveur du maintien des privilèges, des rapports de pouvoir et de domination qui ont prévalus par le passé (et qui se poursuivent dans le présent).
Les cibles favorites du mouvement réactionnaire sont les personnes, groupes et populations les plus démunies de pouvoir, sur tous les plans, à qui on reproche notamment leur sens critique et leur combattivité pour être davantage reconnues, soutenues et respectées. L'internationale réactionnaire pourrait être décrite comme une opposition massive des dominants à tout ce qui limite leurs privilèges et leur pouvoir. Pas étonnant que ses leaders soient majoritairement, à l'instar de Trump, des suprématismes masculinistes blancs.
L'idéologie réactionnaire se déploie actuellement autour de quelques thèmes, principalement :
* L'égalité entre les sexes et entre les genres dans toute leur diversité. Ainsi, un discours masculiniste profondément antiféministe et une mouvance TERF (trans exclusion radical feminists) font paradoxalement alliance pour défendre des définitions et représentations binaires et traditionnelles des sexes (et des genres, quand ils ou elles croient en ce concept).
* L'égalité et la réciprocité citoyennes. Le suprématisme nationaliste blanc fait des personnes non-blanches, en particulier celles issues de l'immigration, des citoyens et citoyennes de seconde zone, dont il conviendrait de se méfier, de restreindre les droits et libertés, ou d'exclure.
* La liberté académique. Les réactionnaires entendent notamment favoriser la colonisation des esprits via une éducation excluant les notions de diversité, d'équité et d'inclusion sociale. Ce discours compte sur la complicité de certains médias et politiciens complaisants face à l'intolérance, très peu critiques face aux idées complotistes démonisant tout ce qui est désigné comme woke.
L'idéologie réactionnaire refuse de reconnaître la diversité humaine et le pluralisme. Elle s'en prend sans relâche aux minorités (ethniques, religieuses, sexuelles et de genre, etc.), cherchant à les invisibiliser, à restreindre ou à supprimer leurs droits, à les culpabiliser pour la marginalisation voire l'ostracisme qu'elles subissent. Les réactionnaires dénoncent les acquis des minorités comme étant déraisonnables (ou wokes, ce qui revient au même à leurs yeux). Leurs propres privilèges ne sont évidemment jamais questionnés : ils sont considérés comme normaux, éternels et légitimes.
L'idéologie réactionnaire entretient une culture du ressentiment afin de diviser la population en deux camps : les bons versus les méchants, les normaux versus les anormaux, les blancs versus les non-blancs, les citoyens se disant de souche versus les immigrants, etc. Des personnes socialement et économiquement parmi les plus privilégiées se présentent comme les victimes de minorités qui auraient gagné trop de visibilité et de droits.
La droite réactionnaire privilégie les opinions personnelles, faisant passer son dogmatisme ou son ignorance pour des évidences, dénonçant tout enseignement et toute connaissance scientifique contredisant ses mensonges, refusant d'entendre les experts en mesure de contester ses propos alarmistes. Son appel au gros bon sens est plus souvent qu'autrement un appel aux préjugés.
On reconnaît souvent les tenants de l'idéologie réactionnaire à leur manque d'introspection, d'écoute, d'empathie et de compassion, à leur absence de sens de l'humour (ils vivent en permanence en mode catastrophe, animés par la peur et la rage de voir leur monde s'écrouler), à leur ego démesuré, à leur déficit de sens critique et de curiosité intellectuelle. En politique, de tels personnages sont à fuir. Ils obéissent uniquement à leurs propres émotions et perceptions, refusant à tout prix d'être contrariés, fût-ce par des faits avérés. Résultat : des décisions politiques prises sur le feeling du moment et basées sur des opinions personnelles. Cela mène dans le meilleur des cas au chaos, dans le pire des cas à la crise, ce dont toute la collectivité souffre, tôt ou tard.
Provoquer des crises, c'est toutefois une façon pour la droite de vous amener à regretter l'époque où il y en avait moins, vous dit-on, et à voter pour un retour de 50 ans et plus en arrière. C'est pourquoi vigilance et solidarité humaine sont si essentielles actuellement. En commençant par reconnaître, nommer et dénoncer les problèmes, en proposant ensuite une autre vision du monde. Si vous ne vous opposez pas à l'Idéologie réactionnaire, elle vous avalera.
Michel Dorais, professeur émérite, Université Laval
Photo : Andrew Carnegie (1835-1919) et Philip James Stanhope, mai 1913. (Source : Flickr Commons project, 2009, domaine public)












