Revue À bâbord !

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Qui encadre les journalistes zélotes de Québecor ?

Youri Blanchet est président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ). Cher Mario, Alors que nous nous croisions déjà il y a quelques décennies dans les (…)

Youri Blanchet est président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ).

Cher Mario,

Alors que nous nous croisions déjà il y a quelques décennies dans les corridors du Cégep de Rivière-du-Loup, nous avons échangé plus récemment sur les ondes de LCN à propos de l'importante augmentation du nombre de cadres dans nos cégeps. Nous partagions à ce moment une même critique de l'augmentation de 35 % des gestionnaires. Or, le 1er mai dernier, Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, j'ai été stupéfait de lire ceci dans une chronique intitulée Ces profs de cégep zélotes. Qui encadre les profs de cégeps qui utilisent leur position pour prêcher leurs idées ? : « Le problème, c'est qu'il n'y ait aucun encadrement, ils [les profs de cégeps] font ce qu'ils veulent ». En tant que président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ), je me dois de répondre, car cette affirmation est tout simplement fausse.

Faisons tout d'abord un lien avec notre dernier sujet de conversation. Le nombre de gestionnaires, (aussi appelés « personnel d'encadrement » ou « cadres »), s'est accru de plus 500 personnes réparties dans la cinquantaine de cégeps du réseau au cours des dernières années, bel et bien parce que les directions des établissements publics, en santé et éducation, ont multiplié les mesures de contrôle sous l'égide de pratiques gestionnaires à la mode. Dans les cégeps, cela s'est notamment traduit par une multiplication des politiques institutionnelles et des règlements. Dans l'établissement de notre région, à Rivière-du-Loup, on en compte 33, en plus de nos règles de convention collective et de l'encadrement ministériel bien sûr !

Outre les politiques d'évaluation des apprentissages, de gestion des programmes, de civilité et d'évaluation du personnel enseignant (oui, vous avez bien lu), on trouve notamment la procédure de règlement d'un différend pédagogique, qui prévoit un mécanisme de plainte lorsqu'une personne étudiante « considère soit ne pas recevoir un enseignement ou un soutien de qualité, soit être traité[e] irrespectueusement ou injustement par un membre du personnel enseignant. » Et avez-vous déjà consulté les devis ministériels que les départements doivent respecter lorsque les plans de cours sont soumis ? Pour un seul cours de philosophie, par exemple, on parle d'un énoncé de compétence qui doit se déployer en quatre éléments de compétence, eux-mêmes subdivisés en douze critères de performance. Pour le manque d'encadrement, il faudra donc revenir.

Même la clause de notre convention collective sur la liberté académique prévoit autant de droits que d'obligations. Parmi celles-ci mentionnons notamment les règles de droit prévues pour respecter la vie privée, la réputation ou la non-discrimination. Notre Fédération le mentionne d'ailleurs dans son énoncé de principe sur la liberté académique : « Cette liberté doit tenir compte des droits des étudiantes et des étudiants : respect, dignité, honneur, réputation sans égard pour l'âge, le sexe, le genre, l'origine ethnique, la croyance, l'orientation sexuelle et doit respecter les opinions et le droit à la dissidence idéologique. Cette liberté doit s'exercer avec précaution, bienveillance, respect, en fonction de la pertinence pédagogique et doit respecter les principes professionnels reconnus, notamment ceux de la responsabilité professionnelle et de la rigueur intellectuelle ».

Vous comprendrez que notre critique ne vise pas à nous positionner sur le bienfondé ou non d'une pratique de boycottage mais bien à dénoncer l'utilisation que vous en avez faite, Monsieur Dumont, pour casser du sucre sur le dos de notre profession. C'est pour ces raisons que nous nous permettons de dénoncer à notre tour les chroniqueurs zélotes de Québecor, sachant que le terme « zélote » s'applique à une personne qui fait preuve d'un attachement fanatique à sa cause, jusqu'à l'aveuglement.

Nous nous demandons donc quelle est la cause de l'ancien leader de l'ADQ et quelles sont ses dernières lectures alors qu'il affirmait, avec raison d'ailleurs, dans cette même chronique qu' « on ne lit pas pour se complaire de ce que l'on croit déjà ». Vous pourrez constater, à la lecture de notre lettre ouverte, que nous avons bien lu cette chronique du Journal de Montréal. À bon entendeur, salut !

Youri Blanchet est président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ).

Image : Simon le Zélote, par James Tissot (1836-1902) (CC BY)

Recul organisé du logement social : stratégie du choc

La reconnaissance tardive de la crise du logement s'inscrit dans une stratégie du choc où l'ampleur du désastre sert à légitimer le retrait de l'État et le recours à des (…)

La reconnaissance tardive de la crise du logement s'inscrit dans une stratégie du choc où l'ampleur du désastre sert à légitimer le retrait de l'État et le recours à des solutions marchandes ultralibérales. L'abandon des programmes de logements sociaux, maillon essentiel du filet social, devrait alarmer la société civile.

Dans plusieurs municipalités, la pénurie de logements semble sur le point de se résorber. La crise est pourtant loin d'être finie : ce sont les logements les plus chers qui sont disponibles. Depuis 2018, année du de la pénurie de logements à l'échelle provinciale, le loyer moyen a augmenté de 62 % au Québec. Les logements neufs contribuent pour beaucoup à cette explosion, tandis que dans les logements existants, le loyer augmente beaucoup plus vite que les revenus de la plupart des locataires.

Les besoins des locataires ne diminuent pas. Au contraire, l'itinérance est en hausse. L'insécurité alimentaire touche un·e locataire sur trois, selon une récente étude de l'Observatoire québécois des inégalités [1]. Les demandes introduites pour non-paiement de loyer, dont la plupart se concluent par une éviction, augmentent. Enfin, le nombre de personnes et de familles sans-logis demeure élevé.

Or, au même moment, on assiste à un désengagement de l'État dans le logement social, de plus en plus noyé dans des terminologies comme « abordable » ou « hors marché » qui ne donnent aucune garantie sur le nombre de logements sociaux.

Dans les derniers mois, les gouvernements fédéral et québécois ont amorcé d'importants virages dans la manière de financer les logements qualifiés d'abordables, qu'on parle des logements sociaux ou des logements privés. Ces changements auront une incidence durable sur notre capacité à offrir des logements vraiment moins chers que le marché privé.

Les groupes de défense du droit au logement ont réussi, dans les dernières années, à convaincre des villes d'utiliser les leviers dont elles disposent pour favoriser le développement du logement social. Ces villes pourraient être tentées de brader les projets de logements sociaux pour d'autres types de logements ne répondant pas aux mêmes besoins et n'ayant pas les mêmes retombées sociales et économiques, au risque d'être accusées d'attentisme.

De l'engagement public à la dépendance au privé

Après avoir mis en place le Programme d'habitation abordable Québec (PHAQ) en 2022, le gouvernement caquiste semble vouloir le reléguer aux oubliettes. Du moins, c'est le sort qui semble attendre son volet régulier (volet 1), celui qui s'approche le plus d'un programme de logement social.

Alors qu'aucun appel de projets n'était ouvert pour le volet régulier du PHAQ, le gouvernement a plutôt choisi, au cours de la dernière année, de procéder par sélection discrétionnaire. Cette approche a favorisé certains développeurs, privés ou sans but lucratif, désignés comme « développeurs qualifiés ». Ces derniers peuvent ainsi se voir attribuer des fonds publics pour des logements dits « sociaux ou abordables », sans passer par un appel de projets. Les développeurs privés ayant eu accès au statut de développeurs qualifiés n'étaient pourtant pas connus pour faire du logement abordable… Cette gestion à la pièce – avec des balises mouvantes et des critères peu transparents – a peu à voir avec les mécanismes d'un programme public digne de ce nom. Des fonds publics destinés à des logements « abordables » ont donc été confiés à des acteurs privés (fonds fiscalisés) qui sélectionnent les projets selon leurs propres critères.

Quant aux développeurs sans but lucratif, Québec semble leur imposer des conditions si contraignantes qu'elles mettent en péril l'abordabilité, voire la viabilité du projet au complet. Ainsi, dans l'objectif de diminuer la contribution gouvernementale au maximum, des modifications récentes au Programme de financement en habitation prévoient que des prêts publics servent plutôt à remplacer les subventions gouvernementales. Ils seront octroyés sous forme de prêts remboursables après 10 ans. À leur échéance, les projets sans but lucratif devront se refinancer auprès d'une banque ou d'autres acteurs privés qui exigent des garanties comme la valeur des immeubles (et des loyers) pour octroyer des prêts. Cette formule vise à se substituer à des engagements gouvernementaux à long terme. Pour assurer la viabilité de cette nouvelle ingénierie financière et diminuer au maximum sa contribution, Québec a prévu une nouvelle catégorie de logements dits « abordables intermédiaires », dont les loyers peuvent atteindre 150 % des loyers plafonds établis dans le PHAQ, ce qui donne des loyers beaucoup plus élevés que le loyer moyen du marché. De maigres fonds publics auparavant destinés au logement social servent dorénavant à financer des logements qui contribueront à tirer vers le haut le prix des loyers. Une forte pression s'exerce sur les projets en développement pour qu'ils se plient à cette nouvelle approche afin d'avoir accès aux fonds restants.

Le social indexé aux valeurs du marché

Même les fonds fiscalisés, présentés au départ comme des partenaires pour augmenter l'offre de logements abordables aux mêmes conditions que le PHAQ, pourront dorénavant financer des projets avec des loyers « intermédiaires ». Pire, avec les mêmes fonds, le Mouvement Desjardins annonce maintenant qu'il financera des logements à l'abordabilité « différée » [2], c'est-à-dire à des prix se rapprochant de ceux du marché du neuf, mais qui deviendraient moins chers que le marché dans le temps. Rien pour répondre à l'urgence sociale.

Le mantra « en faire plus avec moins » brandi par le gouvernement québécois masque à peine le fait qu'il n'a pas prévu de nouveaux fonds pour le développement de logements sociaux dans ses deux derniers budgets. Il a laissé l'incertitude s'installer et créé les conditions d'une plus grande dépendance aux acteurs privés avec des montages financiers complexes. Cela freine la réponse à des besoins urgents et nuit à la capacité du milieu de l'habitation sociale d'offrir des logements aux retombées sociales et économiques immédiates. Ultimement, les projets d'habitation sociale seront peut-être moins dépendants de l'État, mais le seront davantage de financiers privés à qui ils devront rendre des comptes et qui pourront éventuellement mettre à mal la pérennité du caractère sans but lucratif [3].

Pendant ce temps, des initiatives de philanthropes, de promoteurs ou d'OSBL mis sur pied par le privé sont accueillies à bras ouverts, comme si le gouvernement québécois ne pouvait pas se doter lui-même d'une vision et en être le maître d'œuvre.

Pour le filet social

Tout comme les services publics, les programmes sociaux comme le logement social font partie du filet social. L'abandon de programmes dédiés et la sous-traitance de pans entiers de ceux-ci n'augurent rien de bon. C'est ce désengagement qui nous a mené·es depuis 30 ans aux crises sociales actuelles. Il faut donc se questionner sur l'objectif de nos politiques de logement et surtout sur leur potentiel à constituer un patrimoine de logements sociaux réellement collectif.

Sans nier que les logements sans but lucratif peuvent aussi répondre aux besoins de ménages à plus hauts revenus, les besoins les plus urgents sont ceux des locataires à faible et modeste revenus. Pour y répondre durablement, il faut des programmes gouvernementaux adéquats de logement social. Cela doit précéder toute autre initiative et non l'inverse. Les loyers des projets dits « hors marché » ne sont souvent pas réellement abordables. Ils sont établis en fonction de la valeur marchande et visent une clientèle de classe moyenne, aux revenus supérieurs à ceux de la majorité des locataires. Il faut se pencher sur l'effet des solutions dites « hors marché » sur les communautés et sur la normalisation de loyers beaucoup plus chers partout au Québec.

Le Québec sait innover en matière de logement, mais cela ne veut pas dire que l'État doit se désengager, au contraire. L'innovation sociale ne doit pas se faire au détriment de la démocratie et de la participation des communautés.


[1] Observatoire québécois des inégalités, Un locataire sur trois en situation d'insécurité alimentaire au Québec, décembre 2025.

[2] Ici Québec, « Desjardins revoit à la hausse sa cible de construction de logements abordables », 5 décembre 2025.

[3] Sur ce sujet, lire Louis Gaudreau, « La remarchandisation discrète du logement social dans le logement abordable et hors marché », dans Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, 2025.

Véronique Laflamme est organisatrice et porte-parole du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

Photos : Manifestation pour le logement à l'Île-des-Soeurs le 4 octobre 2025 ; Manifestation pour le logement à l'Île-des-Soeurs le 4 octobre 2025. (Crédit : Frantz Corvil)

Le Canada veut vous surveiller

Les projets de loi canadiens C-2 et C-8, s'ils sont adoptés, auraient une incidence importante sur la protection actuelle de la vie privée. Dans le déluge récent de mauvais (…)

Les projets de loi canadiens C-2 et C-8, s'ils sont adoptés, auraient une incidence importante sur la protection actuelle de la vie privée. Dans le déluge récent de mauvais projets de loi au Québec, il est facile de perdre de vue ce qui se passe à Ottawa. Discussion avec Matt Hatfield d'OpenMedia, un groupe de défense des droits sur Internet au Canada et aux États-Unis. Propos recueillis par Yannick Delbecque.

À bâbord ! : Le projet de loi C-2, « Loi sur des frontières solides », propose de modifier l'équilibre actuel entre sécurité et respect de la vie privée à la frontière. Pourquoi le gouvernement propose-t-il ce projet de loi ?

OpenMedia : Une combinaison de deux intérêts : premièrement, le désir, depuis plusieurs décennies, des forces de l'ordre d'avoir accès à des informations sensibles sur les personnes vivant au Canada et au Québec sans avoir besoin d'un mandat. Deuxièmement, l'agacement des forces de l'ordre américaines qui ne peuvent pas accéder aussi facilement aux données sur les personnes canadiennes qu'à celles sur les personnes étatsuniennes. Avec les menaces graves de l'administration Trump concernant la souveraineté de tous les territoires autour des États-Unis, son gouvernement cherche querelle au Canada sous tous les prétextes fallacieux qu'il peut trouver. Malgré la rhétorique « jouer du coude ! » de la campagne électorale, notre gouvernement cède souvent du terrain.

Le projet de loi C-2 permettrait aux services de police et aux agences de renseignement d'accéder, sans mandat et sur demande, aux informations de base des utilisateurs auprès de toute entité commerciale au Canada. Cela permettrait de savoir si vous avez un compte, depuis combien de temps, et avec qui d'autre l'entreprise sait que vous faites affaire. Cela inclurait les psychologues, les cliniques de santé sexuelle, les services pour adultes, les ressources 2SLGBTQI+– littéralement toutes les entités avec lesquelles vous êtes en relation. Il s'agit d'un accès sans mandat à une image complète de votre vie. Le projet de loi C-2 faciliterait également le partage libre de ces données avec les forces de l'ordre aux États-Unis. Compte tenu de la situation actuelle d'un grand nombre de personnes aux États-Unis – comme les personnes transgenres, les réfugié·es, celles qui souhaitent avorter, les personnes autistes –, cela devrait être extrêmement alarmant pour nous tous.

Bien que le projet de loi C-2 ait été suspendu au Parlement, le gouvernement a clairement indiqué qu'il s'agissait d'une mesure temporaire ; il va d'abord adopter le projet de loi C-12, qui couvre une partie du projet de loi C-2, puis revenir à l'adoption de nombreux pouvoirs de surveillance préoccupants contenus dans le projet de loi C-2.

Les personnes préoccupées par le projet de loi C-2 ne doivent pas abandonner la lutte et doivent contacter leurs élus dès maintenant. Comme le gouvernement est minoritaire et que ni le NPD ni les conservateurs ne soutiennent les pouvoirs de surveillance prévus dans le projet de loi C-2, le Bloc québécois doit désespérément entendre l'avis des électeurs québécois à ce sujet.

ÀB ! : Que propose le projet de loi C-8, « Loi concernant la cybersécurité », modifiant la Loi sur les télécommunications et apportant des modifications corrélatives à d'autres lois ?

OM : Le projet de loi C-8 a un objectif plus légitime que le projet de loi C-2 : il propose des modifications visant à permettre à notre gouvernement d'exiger plus facilement une intervention rapide en cas d'urgence dans le domaine des télécommunications de la part des entreprises de télécommunications et de services Internet qui gèrent les infrastructures dont dépend notre vie numérique. De la panne de plusieurs jours chez Rogers, il y a quelques années, à la lenteur de la réponse des entreprises de télécommunications pour reconnecter les personnes qui ont été déconnectées pendant des semaines dans l'est du Canada, il est devenu évident que, sans incitation juridique, le Canada ne peut pas compter sur ses entreprises de télécommunications pour être aussi communicatives ou rapides qu'elles le devraient pour faire face aux urgences liées au réseau. Le piratage à des fins lucratives et le piratage visant à paralyser l'ensemble des réseaux de télécommunications par des États sont des problèmes mondiaux croissants, et nous avons besoin de pouvoirs plus importants pour que le gouvernement soit prêt à faire face à ces problèmes.

Cela dit, actuellement, le projet de loi C-8 va beaucoup trop loin. Le ministre de l'Industrie est habilité à déconnecter définitivement toute personne au Canada qu'il estime constituer une menace pour le réseau, sans explication ni appel, et sans rendre compte au Parlement de ce qui se passe. Il est également habilité à installer des dispositifs au sein du réseau qui pourraient contourner le cryptage, intercepter et décoder nos communications privées dans le cadre de ce qu'on appelle une attaque par interception. Ces pouvoirs ne sont pas nécessaires à l'objectif légitime du projet de loi C-8 et doivent être supprimés avant qu'il ne soit adopté.

ÀB ! : Il semble que le gouvernement Carney veuille aller de l'avant avec ces projets de loi et en propose même d'autres, comme le C-12. Quelle lecture OpenMedia fait-il de la situation ?

OM : C'est une situation très frustrante. Il existe une longue liste de projets de loi abandonnés par le gouvernement précédent qui auraient fait progresser nos droits : mieux réglementer les contenus illégaux les plus graves en ligne (projet de loi C-63), réformer les lois sur la protection de la vie privée qui datent de plus de dix ans (projet de loi C-27), réglementer les nombreux dangers posés par une IA mal conçue (également projet de loi C-27, partie AIDA). Il y avait des propositions imparfaites, mais réalisables à l'étude lors de la dernière législature. Au lieu de réintroduire l'un de ces projets de loi qui amélioreraient réellement la situation des citoyens ordinaires de notre pays, notre gouvernement n'a jusqu'à présent essayé de faire adopter que des projets de loi qui portent atteinte à notre vie privée. Céder de facto toute souveraineté significative en matière de politique numérique aux entreprises technologiques américaines n'est pas la solution pour répondre aux pressions économiques et souverainistes auxquelles le Canada est soumis.

ÀB ! : OpenMedia est actif dans toute l'Amérique du Nord. Quelles campagnes importantes menez-vous de l'autre côté de la frontière ? Est-ce que certains des problèmes que vous y dénoncez ont des liens avec les problèmes canadiens ? Est-ce que le régime Trump en place complique votre travail aux États-Unis ?

OM : Présentement, nous ne voyageons pas aux États-Unis. La protection de la vie privée des plus de 300 000 membres de notre communauté est non négociable. Nous ne prendrons pas le risque d'être contraints de remettre nos appareils et de donner accès aux données que nous détenons, confiées par les membres de la communauté.

En décembre dernier, nous avons lancé une campagne avec notre communauté américaine pour demander aux législateurs d'interdire la possession de portefeuilles de cryptomonnaies par les élus et leurs familles proches. Les lecteurs ont peut-être remarqué que l'administration Trump et la famille personnelle du président Trump ont tiré des centaines de millions de dollars de manipulations opaques du marché des cryptomonnaies depuis son entrée en fonction, dans le cadre desquelles des acheteurs louches ont « investi » des sommes considérables dans des cryptomonnaies créées par les membres de la famille Trump. Il s'agit d'un moyen de transférer des richesses qui contourne la législation anticorruption traditionnelle, mais qui sape manifestement le fonctionnement de la démocratie, et cela doit cesser.

ÀB ! : Quelle devrait être la principale revendication du public pour avoir un Internet libre et respectueux des droits fondamentaux ?

OM : Les gens ont besoin d'une option simple et facile à utiliser pour définir leurs préférences en matière de données personnelles et faire en sorte que les entreprises qu'ils rencontrent en ligne respectent ces préférences. Mais les entreprises qui gèrent l'économie de la surveillance veulent exactement le contraire : nous priver de nos droits sur nos données et les enterrer dans des paramètres obscurs qui sont en fait inutilisables.

Les gouvernements doivent s'opposer aux entreprises et promouvoir de réels droits utilisables sur les données, mais c'est un combat encore difficile qui coûtera de l'argent à des entreprises puissantes.

Matt Hatfield est directeur d'OpenMedia.

Photo : Emiliano (CC BY-NC-SA 2.0)

Le syndicalisme basque. Un cousin pas si éloigné

Le lien des Basques avec le Québec ne date pas d'hier. Leurs expéditions de pêche les ont amenés très tôt sur les rives du Saint-Laurent, au point qu'une île québécoise porte (…)

Le lien des Basques avec le Québec ne date pas d'hier. Leurs expéditions de pêche les ont amenés très tôt sur les rives du Saint-Laurent, au point qu'une île québécoise porte leur nom. Il existe aussi des similitudes intrigantes entre nos deux territoires, comme le syndicalisme. Petit tour d'horizon d'Euskal Herria et de son mouvement ouvrier.

Le Pays basque est composé de sept provinces situées de part et d'autre des Pyrénées, sur la côte atlantique européenne. Les trois provinces du Nord sont administrées par la France. Les quatre autres, au sud, sont en territoire espagnol. Trois d'entre elles forment ensemble la communauté autonome du Pays basque, tandis que la dernière, la Navarre, est une entité politique à part. Celles-ci disposent de pouvoirs dévolus par l'État espagnol, notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation, sans pour autant que l'Espagne soit une réelle fédération.

Depuis des siècles, l'autonomie du peuple basque au sein de la Couronne espagnole a été reconnue sous une forme ou une autre. Elle a toutefois été totalement niée et même férocement combattue sous la dictature militaire du général Franco, de 1936 à la mort de celui-ci en 1975. Un des symboles de cette répression était l'interdiction de parler l'euskara, la langue basque, marqueur identitaire important de ce peuple dans la mesure où cette langue ne dispose d'aucun lien apparent avec les langues indo-européennes, tout en étant parlée depuis au moins 2000 ans. Les Basques ont offert une résistance farouche au franquisme, prenant parfois la forme d'une lutte armée pour l'indépendance, comme l'a fait le célèbre groupe Euskadi ta Askatasuna (ETA, « Pays basque et liberté ») qui n'a déposé officiellement les armes qu'en 2011.

Un syndicalisme singulier

Le syndicalisme basque possède aussi ses propres singularités. Alors que le mouvement ouvrier espagnol s'est progressivement organisé autour de deux grandes centrales syndicales (la Unión General de Trabajadores [UGT], traditionnellement proche du Parti socialiste, et les Comisiones Obreras [CC.OO.], historiquement liées au Parti communiste), les travailleur·euses basques ont rejoint majoritairement deux organisations spécifiquement basques. La première, Eusko Langileen Alkartasuna (ELA, « Solidarité des travailleur·euses basques »), est née au début du XXe siècle dans la tradition du syndicalisme chrétien. Dévastée par la répression franquiste, ELA se refonde à la fin des années 1970 en adoptant une

ligne résolument nationaliste basque, progressiste et combative. La deuxième, Langile Abertzaleen Batzordeak (LAB, « Commissions ouvrières patriotes »), voit le jour en 1974 et s'inscrit clairement dans le courant de la gauche « abertzale », qui regroupe une grande diversité d'organisations sociales et politiques indépendantistes. Bien que des différences persistent entre les deux grands syndicats basques (ELA se considère mieux équipée pour faire des négociations collectives tandis que LAB insiste sur ses liens étroits avec les mouvements sociaux), ils se retrouvent souvent sur des positions communes et se distinguent régulièrement de leurs homologues espagnols, l'UGT et les CC.OO.

ELA et LAB reprochent aux grands syndicats espagnols leur manque de combativité, en particulier dans le contexte néolibéral et austéritaire imposé par l'État central depuis la crise économique et financière de 2008. Celle-ci a en effet durement frappé le Sud de l'Europe et ses conséquences sur les politiques publiques et le rapport travail-capital se font encore ressentir aujourd'hui. La crise a servi de prétexte à un retrait important de l'État social et à une réduction drastique des dépenses publiques tout en donnant le dessus au patronat dans les négociations avec les parties syndicales. Pour ELA et LAB, la réponse à ce nouveau contexte doit se trouver dans la mobilisation de leurs membres et l'exercice de leur rapport de force, notamment par le biais de la grève. Les syndicats basques souhaitent d'autant plus défendre leurs revendications que l'économie de leur territoire se porte mieux que la moyenne du reste de l'Espagne. Pourtant, le coût de la vie y est aussi plus élevé. Ils considèrent donc qu'il y a de l'espace pour aller en chercher plus auprès des employeurs.

La grève et le territoire

Une illustration éloquente de ces dynamiques a été la grève des travailleuses de H&M en 2021 [1]. La multinationale suédoise de la vente de vêtements avait alors annoncé un plan de mise à pied de plus de 1 000 postes à travers toute l'Espagne, incluant le Pays basque. Elle s'attaquait directement aux postes à temps complet en cherchant à les remplacer par des postes à temps partiel pour lesquels les accommodements travail-famille sont beaucoup plus difficiles à obtenir. Or, la vaste majorité de la main-d'œuvre des magasins de H&M est composée de femmes. Alors que l'UGT et les CC.OO. tentaient de négocier avec l'employeur une réduction du nombre de mises à pied, ELA les refusait en bloc, réfutant l'argument de H&M selon lequel les ventes en ligne ne justifiaient plus autant de main-d'œuvre qu'auparavant. Sur le plancher, les travailleuses indiquaient au contraire être constamment en besoin de plus de collègues, y compris pour gérer les ventes en ligne, pendant que les profits de l'entreprise s'envolaient. Elles décidèrent donc de déclencher une grève générale illimitée. La grève a duré un mois et demi et s'est soldée par une claire victoire des travailleuses basques : malgré l'entente signée au niveau national, H&M n'a procédé à aucune mise à pied au Pays basque.

Bien que le contexte soit différent, c'est un peu la même approche qui a caractérisé l'attitude des syndicats basques dans le secteur public. Dans la foulée de la crise de 2008, l'État central espagnol a imposé aux gouvernements des communautés autonomes un plafonnement des augmentations de salaire de leurs propres fonctions publiques. Autant dire que les négociations dans ces secteurs ne servaient plus à rien. La dernière convention collective entre le gouvernement basque et les syndicats représentant ses travailleur·euses date ainsi de… 2010 ! Afin de pousser leur employeur à reprendre les négociations et à se libérer de la contrainte salariale imposée par Madrid (l'actuel gouvernement espagnol, minoritaire, avait besoin de l'appui du parti au pouvoir au Pays basque pour se maintenir, donnant donc un levier de négociation important), ELA, LAB, mais aussi la plupart des sections basques des syndicats espagnols ont déclenché une série de grèves en 2023.

La grève en vient donc à représenter un trait distinctif du syndicalisme basque. Plus qu'un outil de dernier recours dans une négociation, elle est utilisée pour forcer l'ouverture d'un dialogue pour créer un espace de relations du travail distinct de celui que cherchent à imposer l'État central, les employeurs, ou même d'autres syndicats. À cette fin, les syndicats basques sont d'ailleurs parmi les seuls en Espagne à avoir mis en place des fonds de grève (appelés « caisse de solidarité ») financés à même les cotisations des membres et leur permettant de tenir dans le temps tout en envoyant un message clair au patronat [2].

Il s'agit bien là de la création d'un « territoire syndical » construit par les travailleur·euses elles et eux-mêmes, en dépit des contraintes néolibérales. À bien des égards, des parallèles peuvent être établis avec la trajectoire historique du syndicalisme québécois : une combativité assez unique par rapport à ses voisins, un engagement dans un projet de société distinct de celui de l'État central et un recours au rapport de force des travailleur·euses afin de construire des espaces de négociation tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Autant dire que nous avons intérêt, des deux côtés de l'Atlantique, à suivre ce que les autres font, mais aussi à les appuyer et à s'inspirer mutuellement.


[1] Pour un récit détaillé de ce conflit, voir Gessamí Forner, La huelga de H&M, un espejo donde mirarse, Fundación Manu Robles-Arangiz, 2021. En ligne : mrafundazioa.eus/es/centro-de-documentacion/izan-ta-esan/la-huelga-de-h-m-un-espejo-donde-mirarse

[2] À ce sujet, voir Ignacio Messina et Jon Las Heras, « Union strategies in conflict : A comparative study of strike fund institutionalisation and infrastructural resources », British Journal of Industrial Relations, 2024. En ligne : onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/bjir.12824

La recherche pour la rédaction de cet article a été en partie permise par une subvention du ministère des Relations internationales et de la Francophonie dans le cadre de l'Accord de coopération Québec-Pays basque.

Illustration : Elisabeth Doyon

Écrire l’histoire de la marge au centre... ensemble

« Aucune femme noire écrivaine dans cette culture ne peut “trop écrire”. En effet, aucune femme écrivaine ne peut “trop écrire”. Aucune femme n'a suffisamment écrit. » — bell (…)

« Aucune femme noire écrivaine dans cette culture ne peut “trop écrire”. En effet, aucune femme écrivaine ne peut “trop écrire”. Aucune femme n'a suffisamment écrit. » — bell hooks

Lorsque le magazine l'Actualité a publié son palmarès des 100 personnalités les plus influentes du Québec pour l'année 2024 en avril dernier, j'ai eu l'impression de vivre un énième jour de la marmotte. Parmi celles et ceux « qui façonne[nt] le Québec d'aujourd'hui et prépare[nt] celui de demain », on retrouvait 34 femmes pour 67 hommes, 75 personnalités de plus de 50 ans et près de 90 % de personnes blanches [1]. Aucune personne Noire ne figurait dans la fameuse liste. Celle-ci a été constituée sur la base de trois critères : le pouvoir de l'institution, le charisme et la personnalité, et la volonté de changer les choses.

Si plusieurs ont nommé l'éléphant dans la pièce, soit le manque cruel de diversité et de représentation dans un processus qui se voulait somme toute « subjectif », d'autres ont souligné que les réactions vives que le palmarès a suscitées relèvent plutôt de l'œuf ou la poule. Comme l'a habilement expliqué la stagiaire postdoctorale en études féministes et cinématographiques Anne-Sophie Gravel dans une récente chronique pour Pivot, « le palmarès de l'Actualité, qui s'annonce au départ comme un simple “cliché (non retouché) du moment”, ne serait-il pas devenu incidemment à son tour un important… vecteur d'influence ? Présente-t-il un portrait réel ou ne participerait-il pas plutôt à créer une réalité ? »

Nous avons déjà eu cette discussion à maintes reprises au Québec. Ce n'est pas la première (ni la dernière) fois qu'il y a indignation face à celles et ceux que l'on choisit – oui, parce que c'est un choix – « d'oublier » parmi les figures marquantes qui écrivent l'Histoire de cette province. J'y vois là un refus de se décentrer, de reconnaître l'apport de nombre d'entre nous, nobles « invisibles des marges », notamment chez les femmes Noires et autres figures révolutionnaires œuvrant loin des projecteurs. Ceci dit, je dois admettre que ce qui est plus affligeant, c'est qu'au sein même des communautés minorisées, il arrive malheureusement que ces dynamiques d'effacement se reproduisent.

« L'universel » contre les « récits de niche »

En 1998, dans le cadre de l'émission Uncensored, l'écrivaine nobélisée Toni Morrison a répondu de façon incisive à la journaliste australienne Jana Wendt qui lui avait candidement demandé à quel moment elle commencerait à écrire à propos des personnes blanches dans ses romans de « manière substantielle », l'écrivaine ayant fait le choix de centrer des personnes Noires dans ses écrits, à l'abri le plus possible du white gaze.

« Vous ne comprenez pas à quel point cette question est profondément raciste, le pouvez-vous ? » lui rétorqua Morrison. « Jamais vous ne demanderiez à un auteur blanc, à quel moment commencerait-il à écrire à propos des personnes Noires. Votre question en elle-même provient d'un positionnement où vous êtes au centre. Il vous est inconcevable de saisir que là où je me situe est l'universel. »

Ces réflexions à propos de la marge et du centre, de l'universel et des « récits de niches » s'inscrivent dans des processus de marginalisation plus larges qui n'ont rien de nouveau. Ironiquement, ils rappellent plusieurs commentaires dégradants d'une autre époque à propos de la place des femmes en journalisme au Québec, perçues comme n'étant capables d'aborder que des « sujets de femmes ». Des magazines québécois comme le défunt La Vie en rose, Châtelaine ou encore des émissions cultes du tournant de la Révolution tranquille comme Femmes d'aujourd'hui n'ont pas toujours eu bonne presse.

En outre, dans Feminist Theory : From Margin to Center (1984), l'intellectuelle afro-américaine bell hooks décortique et complexifie déjà la notion de sororité en mettant en lumière la manière dont les féministes blanches ont trop souvent exclu les femmes Noires de leurs luttes, analyses, et priorités politiques. De même, à propos de son film Ouvrir la voix, un documentaire qui donne la parole à des femmes Noires en Europe francophone, la cinéaste Amandine Gay s'est exprimée à de multiples reprises sur les barrières qu'elle a rencontrées pour financer la production de son long métrage, bien que de nombreuses femmes Noires souhaitaient y participer. Considéré par une certaine frange de l'industrie cinématographique comme un « film de niche » ne pouvant pas intéresser « le grand public », Ouvrir la voix a pourtant rassemblé les foules et délié les langues tant en Europe qu'au Québec en plus de rafler les honneurs, comme le Prix du public des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en 2017. Dans une démarche analogue, Le Mythe de la femme noire de la réalisatrice Ayana O'Shun, sorti en salle au Québec en 2022 et ayant bénéficié d'un beau rayonnement, dénonce également les stéréotypes et caricatures dégradantes en donnant la parole aux premières concernées, femmes Noires de renom basées dans la belle province.

C'est bien la preuve que lorsque l'on parle de son centre, ce que l'on exprime peut toucher l'humanité et les sensibilités de n'importe quel être humain. Tout comme lorsque l'on travaille du cœur plutôt qu'à partir de son égo, notre place et notre pertinence ne pourront jamais nous être dérobées. Il est donc fort particulier de croire que les lectures que font les femmes et les féministes, particulièrement celles en contexte de minorisation, ne peuvent pas nous offrir un éclairage sur le monde dans ses multiples recoins, facettes et dimensions, et ce, au bénéfice de tous·tes et chacun·e. On peut parler de tout avec un angle féministe. Rappelons par ailleurs ces mots du manifeste de 1977 du Collectif Combahee River composé de féministes Noires et lesbiennes étatsuniennes, qui parlaient d'intersectionnalité sans faire usage de ce terme : « si les femmes Noires étaient libres, toutes les autres personnes seraient libres aussi, car notre liberté implique la destruction de tous les systèmes d'oppression. »

Compétition et exclusion

Malheureusement, le désir d'être « inclus » dans des espaces majoritaires blancs, trop souvent à n'importe quel prix, peut encourager des dynamiques de compétition pouvant mener à l'exclusion de nos aînées, de nos contemporaines et de notre relève. En 1979, Toni Morisson exprimait sa vive inquiétude dans Cinderella's Stepsisters, un discours poignant nous appelant à ne jamais oublier la fonction première de la liberté, soit qu'on l'acquiert pour libérer quelqu'un d'autre que soi : « La violence que commettent les femmes entre elles – violence professionnelle, de compétition, la violence émotionnelle – m'inquiète. Je m'inquiète de voir des femmes prêtes à en soumettre d'autres à l'esclavage. » De même, la dramaturge, écrivaine et journaliste Zora Neale Hurston a notamment popularisé l'adage voulant que « all your skinfolk ain't your kinfolk », une manière de dire que ce n'est pas parce qu'une personne partage la même couleur de peau que soi que cela signifie qu'elle sera notre alliée naturelle.

S'il importe et est nécessaire de citer nos prédécesseures d'ici et d'ailleurs, de reconnaître leur legs ayant traversé l'espace-temps, je ressens toujours un profond agacement face à l'aisance (et la lâcheté) de certain·es à ne citer que des écrivaines décédées ou étrangères, tout en refusant – car oui, il s'agit aussi d'un refus – de « nommer le nom » de femmes Noires du Québec, vivantes, qu'elles peuvent même connaître personnellement. La liste des Toni Morisson, Audre Lorde, bell hooks et Maya Angelou des temps modernes est excessivement longue au Québec : Alexandra Pierre, Jade Almeida, Marlihan Lopez, Tarah Paul ou Ariane K. Métellus, pour ne nommer que celles-là. S'y ajoutent plusieurs autres héroïnes de l'ombre avec lesquelles nous avons le privilège de partager la même époque.

S'il peut toujours y avoir des désaccords stratégiques, politiques, voire personnels entre femmes et féministes Noires, ces désaccords sont nécessaires et illustrent la richesse et la pluralité de ce pan du mouvement. Mais j'estime qu'il est crucial d'être solidaire de nos contemporaines, car si la vie des Noir·es compte, elle doit compter véritablement, y compris à l'échelle locale. Exister uniquement dans le contexte de la mort tragique et médiatisée de l'un·e des nôtres n'est pas un projet de société viable à long terme. Comme l'a déjà dit la syndicaliste américaine Mother Jones « Mourn the dead, fight like hell for the living. »

Porte-parolat et solidarités

Tout comme l'ont exprimé le philosophe américain Olúfémi O. Tàíwò ou encore le journaliste américain Chris Hedges, il est fort dangereux d'ériger des individus – même s'ils ont des valeurs progressistes, et même s'ils appartiennent aussi à des groupes minorisés – comme seul·es et uniques porte-paroles iconiques de mobilisations collectives. Être en posture de privilège et être marginalisé·e ne sont pas deux choses mutuellement exclusives. Ainsi, cette façon dont la professionnalisation des luttes féministes et antiracistes, au Québec et au-delà, « centralise les marges tout en marginalisant le centre » comme l'explique avec justesse Khaoula Zoghlami, nous rappelle que la réflexivité et l'introspection sont des devoirs et des responsabilités qui incombent à tout être humain, même aux personnes dites marginalisées, et surtout si elles bénéficient d'un rayonnement public.

Je m'attends à être exclue du projet politique de celles et ceux qui veulent nous dominer. Par contre, je suis déçue lorsque ces manœuvres d'exclusion sont reproduites envers et de la part de femmes qui me ressemblent parce qu'elles veulent garder leur siège comme seule et unique représentante des « sans voix » à des tables qui n'ont jamais été construites et pensées par et pour nous. Ainsi, à qui se destine notre labeur dans son objectif le plus pur ? Est-ce que l'on soutient véritablement les gens – notamment les femmes Noires, et surtout, à l'abri des regards – que l'on dit défendre ad nauseam sur toutes les tribunes lorsque nous nous retrouvons face à elles, celles qui incarnent matériellement, réellement et concrètement de ce que l'on a toujours dit espérer voir ? Quelle est la marge et quel est le centre qui provoque notre indignation face à des palmarès comme celui de l'Actualité ? On veut être influent·e, certes, mais pour quoi, comment et surtout pour qui ?


[1] Léa Martin pour 24 heures. « 100 personnes les plus influentes du Québec : un palmarès d'hommes blancs de plus de 50 ans ». En ligne : www.24heures.ca/2024/04/03/palmares-des-100-personnes-les-plus-influentes-du-quebec-de-lactualite-trop-de-vieux-hommes-blancs-nommes

Tour d’horizon sur les communs

Depuis quelques années, le terme « commun » émerge de plus en plus dans les sphères associatives, militantes et politiques pour désigner un type particulier d'organisation (…)

Depuis quelques années, le terme « commun » émerge de plus en plus dans les sphères associatives, militantes et politiques pour désigner un type particulier d'organisation sociale qui suscite l'inspiration et qui propose un rapport différent au politique, au travail et à l'écologie.

Vous trouverez dans ce mini-dossier un texte posant les bases de ce que sont les communs. Puis, nous discuterons de ce concept à la lumière de différentes perspectives : décoloniales, féministes et écologiques. Pour terminer, nous nous pencherons sur les communs numériques et la menace de leur récupération par les secteurs privés et publics.

Si les communs sont habituellement présentés de manière théorique et bien trop souvent par des hommes, ce mini-dossier a pour ambition d'amplifier la voix des femmes et des personnes qui les font vivre au quotidien.

Nous espérons que la lecture de ces textes contribuera à nourrir vos réflexions et à transformer vos pratiques. Nous remercions d'ailleurs les membres du Collectif de recherche sur les initiatives, transformations et institutions des communs (CRITIC) et de l'organisme Projet collectif qui se sont jointes à l'expérience.

Des communs qui s’ignorent

18 avril, par Christelle Fournier, Emanuel Guay, Marie-Anne Perreault — , , , ,
Véritables bêtes sociales, les êtres humains créent des collectifs autour d'objectifs communs. Ils s'organisent et collaborent tant pour assurer leur survie que par plaisir. (…)

Véritables bêtes sociales, les êtres humains créent des collectifs autour d'objectifs communs. Ils s'organisent et collaborent tant pour assurer leur survie que par plaisir. Ces projets prennent des formes diverses et sont présents partout !

Ils peuvent rester à l'état d'initiative citoyenne, où le partage et l'implication ne requièrent pas la création d'une structure juridiquement constituée. Ils peuvent aussi entretenir des liens ténus avec le secteur public, se définir comme appartenant au secteur de l'économie sociale et solidaire à titre d'OBNL ou de coop, ou encore se dissocier totalement des logiques marchandes pour prioriser le partage. À titre d'exemples, pensons à la défense d'une friche à Montréal, l'élaboration d'un écovillage dans le Bas-du-Fleuve ou à un rassemblement de parents qui proposent à leurs enfants une pédagogie alternative. Autant de possibilités qui, nonobstant leur nature ou leur forme, ont en commun les aspects suivants : une ressource, tangible ou intangible (objet-lien) ; une communauté mobilisée autour de l'utilisation de cet objet-lien ; une gouvernance partagée par et pour les utilisatrices et les utilisateurs. Ces aspects sont au cœur de ce que les chercheuses et chercheurs nomment les « communs ».

Bien qu'ayant toujours existé, les communs gagnent en popularité dans les sphères universitaires. On doit notamment cette reconnaissance à Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d'économie en 2009 pour ses travaux sur la gouvernance économique des biens communs. La recherche a ensuite documenté les communs et leur pouvoir transformateur au niveau social, économique, environnemental ou politique. Pourtant, la plupart de ces communs s'ignorent et ne se définissent pas comme tels. C'est un enjeu que nous devons aborder collectivement si nous souhaitons mailler avec leur potentiel de transformation socioécologique.

Définir les communs

Préoccupé par ces questions, le CRITIC (Collectif de Recherche sur les Initiatives, Transformations et Institutions des Communs), auquel nous appartenons, propose cette définition.

Les communs sont des ensembles de pratiques sociales ancrés dans des collectivités autodéterminées et des formes de communalisation. Ils répondent à différents besoins et aspirations à travers des valeurs de partage, de soin, de participation, d'inclusion, de soutenabilité et de convivialité. Promouvant le droit d'usage et le devoir de responsabilité, les communs préfigurent une alternative à la propriété privée et constituent un processus d'apprentissage collectif.

Les communs permettent d'envisager une manière plus équitable et inclusive de décider et de gérer ensemble différents biens et services qui ne sont ni publics ni privés. Ils tendent vers une plus grande équité des chances, vers le respect de l'environnement et des autres.

Ils évoluent dans le temps et présentent tous des spécificités qui leur sont propres. À maturité, leurs membres, que nous nommerons commoneuses et commoneurs, seront en mesure d'établir un consensus autour de l'utilisation d'un langage commun ; d'instaurer une charte (officielle ou non) qui balise le fonctionnement ; de proposer des pratiques équitables de prise de parole pour assurer des dynamiques de groupe qui soient empreintes de respect. De plus, les communs prennent soin du collectif en nourrissant la qualité des liens, en préservant l'objet-lien et en encourageant l'implication. Ainsi, au sein d'un jardin collectif, les commoneuses et commoneurs impliqué·es mettront en place des règles pour travailler harmonieusement et prendre soin de la terre, des légumes qui y poussent et des êtres impliqués. Ensemble, iels instaurent des mécanismes pour éviter, par exemple, de surarroser le jardin ou déterminent les modes de partage des récoltes pour répondre aux besoins du groupe. Les façons d'organiser ce commun seront différentes d'un jardin collectif à l'autre, mais il s'agit là d'un bien partagé qui n'est ni public ni privé. C'est un commun.

Même s'ils sont nombreux au Québec, les communs ne se reconnaissent pas entre eux et ne sont pas non plus reconnus par l'État. Ils peinent donc à se rallier pour faire valoir leurs préoccupations et leurs aspirations dans l'espace public. Il existe bien sûr des ralliements de communs autour d'objet-liens identiques, car c'est bien là leur point d'émergence. Pourtant un ralliement de l'ensemble des communs de toutes origines semble absent. Une meilleure reconnaissance faciliterait le partage de connaissances, tout en renforçant la capacité à agir comme un acteur collectif. Plusieurs défis limitent la capacité des communs à s'identifier comme une forme organisationnelle distincte, par exemple la diversité des formes juridiques qui caractérise ce milieu, la difficulté qu'ont parfois les communs à se démarquer des domaines public et privé, ainsi que les urgences qui encouragent un repli sur les enjeux internes de chaque groupe, au détriment de l'action collective et de la concertation.

Certains communs, par manque de temps ou de connaissance des autres communs, entrent parfois sans le savoir ni le vouloir en compétition pour des questions d'usages ou de financements. En s'unissant, ils pourraient, au contraire, créer des espaces vivants et transformateurs. Par exemple, une friche urbaine est à la fois un lieu au fort potentiel de valorisation des biodiversités urbaines et à la fois un lieu où pourrait émerger de l'agriculture urbaine ou un quartier résidentiel. Ainsi, rallier ces communs pourrait s'inscrire dans une vision urbanistique collective et solidaire.

Face à cela, un certain nombre de pistes méritent notre attention : la constitution d'une « convergence des communs » pourrait constituer un objectif à moyen terme. Si les ressources sont trop limitées dans l'immédiat, une participation à des instances déjà existantes, par exemple Remix the Common, Projet , (à Montréal) ou le CRITIC, est une autre avenue à envisager. Dans tous les cas, la multiplication des espaces d'échange et de partage repose d'abord sur la capacité des communs à se reconnaître comme tels et à identifier leurs semblables.

« Ne doutez jamais qu'un petit groupe de personnes bien informées et impliquées puisse changer le monde, en fait, ce n'est jamais que comme cela que le monde a changé. »

Margaret Mead, anthropologue (1901-1978)

Christelle Fournier est membre du CRITIC (Collectif de Recherche sur les Initiatives, Transformations et Institutions des Communs).

Une introduction féministe aux communs

18 avril, par Chiara Belingardi, Charmain Levy — , , ,
La pratique du « commoning », telle que définie par Dardot, Laval et Giardini, n'est pas une fin en soi, mais est constituée d'actions de création et de partage qui forment une (…)

La pratique du « commoning », telle que définie par Dardot, Laval et Giardini, n'est pas une fin en soi, mais est constituée d'actions de création et de partage qui forment une communauté.

Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen soulignent que la production de communs exige d'abord une transformation profonde de la vie quotidienne, y compris des relations patriarcales, afin de recombiner ce que la division sociale du travail dans le capitalisme a séparé :

« Les façons dont le travail de subsistance des femmes et la contribution des communs à la survie des populations locales sont rendus invisibles par leur idéalisation ne sont pas seulement similaires, mais ont également des racines communes. D'une certaine manière, les femmes sont traitées comme des communs et les communs sont traités comme des femmes [1]. »

Silvia Federici a montré que les femmes de différents pays et cultures sont souvent les principales défenseuses des communs, qu'il s'agisse d'agriculture vivrière, de formes d'organisation collective, de cuisines communes, d'associations solidaires de crédit autogérées, de la replantation des forêts et des banques de semences, ou encore des luttes contre l'exploitation minière, autant d'initiatives qui résistent aux logiques d'accumulation capitaliste et qui créent des activités auto-organisées autour des communs. Les femmes, en tant que premières pourvoyeuses du travail reproductif, ont toujours dépendu de l'accès aux ressources naturelles communales. Elles sont donc à la fois les plus pénalisées par la privatisation de ces ressources, et les plus engagées dans leur défense. Les communs féministes ne sont pas seulement de nouvelles formes horizontales de socialité, ils sont aussi un moyen de subsistance. À cet égard, Federici souligne la nature féministe des communs par la mise en relation des activités reproductives concernant les activités quotidiennes qui produisent la vie des gens.

Effectivement, une longue histoire relie les femmes aux communs. Cette affirmation est confirmée par plusieurs chercheur·es ayant étudié les modes d'habitation des femmes. Mux⚠️ <a data-bubgy6hu3cikjdnu9oycje="{"name": "OEBPS/Ababord101-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor078"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">í, dans Mujeres, casas y ciudades, dépeint l'histoire de l'habitat collectif des femmes, à partir des béguinages, ces communautés féminines laïques où les femmes vivaient et travaillaient ensemble, accomplissant des tâches liées aux soins de la communauté, notamment auprès des membres malades, des personnes âgées, et des enfants. Cette analyse fait écho à ce que suggère Daphne Spain, qui montre comment les femmes s'organisent pour répondre communément à leurs besoins et construire une présence politique dans les espaces publics.

Le lien entre les femmes et les communs n'est pas seulement une question de philosophie féministe ou d'économie politique, car ce sont les femmes qui prennent en charge le bien-être d'une communauté, tant en en matière de relations que de travail matériel, comme le nettoyage ou l'organisation, non sans conflits. Dans sa contribution à l'ouvrage A Feminist Urban Theory for Our Time, Katsikana décrit comment, dans les groupes mixtes d'un mouvement populaire, les personnes féminisées (femmes et personnes queer) héritent des tâches domestiques, car elles prêtent attention à ces aspects de la vie commune, sont plus rapides et possèdent l'expérience et les compétences liées à ce travail. Elle observe également que les hommes trouvent souvent des excuses pour conserver leurs fonctions sur des questions « plus importantes » telles que l'organisation politique et les débats publics.

Dans ce contexte, les pratiques du care elles-mêmes peuvent être à la fois libératrices et oppressives. À ce titre, l'expérience vécue au sein de l'organisation spatiale des villes transforme les relations sociales entre les habitant·es et peut contribuer à des formations sociales particulières. Des expériences récentes comme l'initiative Lucha y Siesta à Rome ou l'espace féministe Las Pioneras à Montevideo sont des exemples importants. Créer une ressource commune féministe signifie réfléchir à ce que les femmes veulent, à ce dont elles ont besoin dans leur vie quotidienne, et à la manière de faciliter la réflexion sur leur condition sexospécifique. Cela implique qu'un groupe de femmes agissent ensemble sur la base de leurs désirs et de leurs besoins, et se réunissent pour trouver des solutions à leurs problèmes, améliorer leur vie quotidienne et réfléchir ensemble aux racines de la discrimination et du patriarcat.

C'est grâce à ces activités que les femmes contribuent à des villes qui reflètent la culture, les réseaux, les besoins et les droits des féministes. Cela se fait activement par la coproduction de connaissances ancrées dans la pratique et l'utilisation de différents savoirs pour orienter la pratique. La « mise en commun » des moyens matériels de reproduction est le principal mécanisme par lequel un intérêt collectif et des liens mutuels sont créés.

« Dans l'idéal, tous les communs seraient féministes. Mais les données empiriques nous montrent que ce n'est pas le cas, et que les valeurs et pratiques féministes sont rarement pensées ou mises en œuvre dans les initiatives de communs mixtes [2]. »

Ainsi, si les commoners souhaitent être fidèles à leurs valeurs, il est important de poser des questions difficiles sur leurs pratiques. Le fait qu'une communauté soit organisée comme un commun ne signifie pas automatiquement qu'il n'y a plus de hiérarchies. La question est de savoir comment les commoners gèrent ces hiérarchies et ce qu'ils font pour s'en affranchir. Il est souvent très révélateur de se demander qui s'occupe du nettoyage, du soin des autres et de l'environnement.

En outre, il est également important que les chercheur·es posent ces questions à l'égard des expériences des communs qu'iels étudient, et qu'iels fassent une analyse intersectionnelle féministe des communs. Sans remise en question de certaines pratiques et modes d'organisation, les expériences des communs risquent de reproduire certaines formes d'inégalité et d'oppression.


[1] Mies, M., & Bennholdt-Thomsen, V., « Defending, Reclaiming and Reinventing the Commons », Canadian Journal of Development Studies, vol. 22, n°4, 2001, 997–1023.

[2] Levy, C., Alberio, M & Plachesi, R., « Les communs urbains comme concept de participation territoriale et citoyenneté urbaine : deux études de cas à Bologne, en Italie », Organisations et Territoires, vol. 33, n°1, 2024.

Charmain Levy est professeure titulaire, Département des sciences sociales, UQO et membre du Critic et du Réqef.

Chiara Belingard est professeure adjointe - Université de Rome « La Sapienza » et LAPEI, Université de Florence.

Photo : Place des Pionnières à Montevideo en novembre 2022 lors de la journée commémorant l_élimination de la violence contre les femmes (Crédit : Charmain Levy)

Les communs pour une souveraineté alimentaire

Partout au Québec émergent des îlots de projets alimentaires alternatifs et collectifs qui s'inscrivent dans l'ensemble des maillons de la chaîne alimentaire. Sont-ils les (…)

Partout au Québec émergent des îlots de projets alimentaires alternatifs et collectifs qui s'inscrivent dans l'ensemble des maillons de la chaîne alimentaire. Sont-ils les prémices de l'émergence de systèmes alimentaires de communs ?

Le Québec fait face à de nombreuses lacunes dans son système alimentaire. Malgré ses richesses naturelles, la province souffre d'une autonomie alimentaire limitée à 35 %. Le reste de notre alimentation est importée. Nos agricultrices·eurs peinent à maintenir leurs exploitations et nombre d'entre ielles sont contraint·es de fermer. Les terres agricoles, essentielles à notre autosuffisance, sont régulièrement réaffectées aux changements de zonage au profit de l'urbanisation, puis les chaînes de distributions se concentrent, contribuant ainsi à l'extension des déserts alimentaires et au manque chronique de produits frais.

Parallèlement, nous sommes confronté·es à un gaspillage alimentaire considérable, avec environ 40 % des aliments perdus entre la production et l'assiette, ainsi qu'à une forte consommation énergétique dans l'ensemble des filières alimentaires. Diverses initiatives tentent de remédier à ces défis, avec des efforts déployés tant par le gouvernement que par la société civile. Ces actions visent à renforcer notre système alimentaire, le rendant plus résilient et durable.

Vers un système alimentaire biorégional

Les communs alimentaires sont des ressources gérées collectivement par la communauté, un concept enraciné dans l'histoire des systèmes alimentaires mondiaux. Dans l'exemple historique de l'Angleterre du XVIe siècle, le mouvement des enclosures a aboli les droits d'usage communaux, causant des souffrances aux paysan·nes. Cette période marque le début de la privatisation généralisée des terres agricoles dans le monde occidental, provoquant des révoltes, notamment celles des femmes paysannes. Silvia Federici, universitaire féministe, met en relation la chasse aux sorcières, le mouvement des enclosures et la résistance féminine contre la privatisation des communs. Cette lutte historique met en lumière l'importance de la gestion collective des ressources, un principe qui résonne aujourd'hui à travers diverses initiatives alimentaires au Québec.

Les mouvements en agroécologie, permaculture et agriculture régénérative, apparaissant dans les années 70 en réaction à la révolution verte [1], visent à créer des systèmes alimentaires éthiques et résilients pour préserver une planète viable. Émergeant en Amérique latine dans les années 80, l'agroécologie se concentre sur la récupération et la gestion pérenne des terres. D'après Miguel Altieri, professeur de Berkeley, l'agroécologie « est la science de la gestion des ressources naturelles au bénéfice des plus démunis confrontés à un environnement défavorable ». La permaculture, théorisée en Australie en 1970 par Mollison et Holmgren, est « à la fois une science et un art de concevoir des écosystèmes régénératifs en s'inspirant du fonctionnement du vivant ». Elle promeut le faire-ensemble et le partage équitable des ressources. Quant à l'agriculture régénérative, elle vise à restaurer et revitaliser les écosystèmes agricoles en améliorant la santé des sols, la biodiversité et le cycle de l'eau. Ces trois courants de pensée mettent en avant la notion de biorégionalisme, prônant l'organisation de la société selon les écosystèmes naturels et les régions biogéographiques. Le biorégionalisme encourage la gestion locale des ressources, l'autosuffisance alimentaire et le respect des limites écologiques des territoires. Ces approches philosophiques et pratiques, intégrant des techniques agricoles, visent à promouvoir des systèmes alimentaires éthiques pour tous les êtres vivants. Elles sont souvent reliées à l'écoféminisme, soulignant l'interconnexion entre la justice sociale et environnementale.

S'inspirer de communs alimentaires québécois

Dans le paysage diversifié du Québec, de nombreux communs innovants émergent dans le domaine alimentaire, de la production à la consommation. Tous témoignent de l'engagement croissant envers des pratiques alimentaires.

La Ferme communautaire régénérative – Les Bontés de la Vallée

Productrice de paniers depuis 17 ans, ⚠️ <a href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">Les Bontés de la Vallée propose depuis le printemps dernier de revisiter notre relation mangeurs-producteurs. Ce projet-pilote, autonome financièrement, promeut le partage des risques et des récoltes, favorisant une consommation responsable et une tarification équitable. En favorisant la transformation de ses membres en acteurs de leur alimentation, la ferme renforce le lien communautaire et soutient une agriculture écologique et résiliente.

Le jardin solidaire permaculturel du Collectif 21 de Boucherville

Soutenu par les municipalités de Boucherville et de Varennes, ce jardin collectif en permaculture sur un hectare produit une variété de fruits et légumes distribués aux membres et aux banques alimentaires. Le ⚠️ <a href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">Collectif 21 travaille également à préserver l'agrobiodiversité – un commun millénaire – qui joue un rôle majeur face aux défis climatiques, offrant un exemple de résilience communautaire et environnementale.

Épicerie autogérée – le Comptoir Saint Vrac à Saint-Adrien

Fondé sur une gouvernance partagée, le ⚠️ <a data-bubgy6hu3cikjdnu9oycje="{"name": "OEBPS/Ababord101-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor082"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">Comptoir Saint Vrac a d'abord offert pendant plusieurs années une épicerie autogérée 24 h/7 pour les villageois·es avec de nombreux produits locaux. Depuis juillet, il s'adapte aux nouvelles réalités et propose l'achat en ligne avec collecte au village. Ce projet local promeut l'équité à travers une répartition des parts basée sur l'engagement communautaire, offrant un modèle innovant pour repenser notre souveraineté alimentaire.

Communautés nourricières – MAPAQ

Initiées par le MAPAQ en collaboration avec les municipalités, les ⚠️ <a data-bubgy6hu3cikjdnu9oycje="{"name": "OEBPS/Ababord101-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor079"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">communautés nourricières montrent l'importance de la gouvernance partagée pour la souveraineté alimentaire locale. Ces initiatives engagent les citoyen·nes dans les décisions concernant leur système alimentaire et peuvent devenir de véritables communs ou offrir un partenariat public-commun selon leur développement politique.

À travers la multiplication de telles initiatives au Québec émergent les prémices d'un système alimentaire basé sur les communs, promouvant l'équité et la résilience. Par ces approches philosophiques et pratiques, nous réinventons notre relation avec la terre et les ressources alimentaires, tout en respectant les limites écologiques. Ces projets tracent la voie vers une souveraineté alimentaire locale québécoise, renforçant les liens communautaires et suscitant une réflexion sur notre système alimentaire.


[1] Politique globale de transformation des systèmes agricoles intervenue dans les années 1960-1990 s'appuyant sur les innovations technologiques dans le domaine des engrais, des engins agricoles et de l'irrigation.

Christelle Fournier est membre du (CRITIC).

Photo : Ferme Les Bontés de la Vallée (Crédit : Alex Queneville)

Les communs libristes : coincés entre privé et public

Un commun numérique est une communauté de producteur·trices et d'utilisateur·trices d'une ressource numérique qui se dote de règles de gestion. La plupart de ces communs (…)

Un commun numérique est une communauté de producteur·trices et d'utilisateur·trices d'une ressource numérique qui se dote de règles de gestion. La plupart de ces communs adoptent une variante de la stratégie du « libre ». Qu'est-ce que le libre ? Que peut-on apprendre de ces expériences ?

On considère comme des communs numériques les différents projets de logiciels libres comme Firefox, LibreOffice, ou le système d'exploitation GNU/Linux. Il y a aussi d'autres ressources que des logiciels qui sont gérés par des communs, comme l'encyclopédie Wikipédia, les cartes du projet OpenStreetMap et la banque de données Open Food Facts. Ces communs ont tous adopté l'utilisation de licences dites « libres » afin de protéger leurs ressources d'une éventuelle appropriation privée ou publique.

La stratégie libriste

Le libre est né dans le monde des logiciels, où deux visions sont en concurrence. Comme les logiciels et leur recette de fabrication technique (leur code source) peuvent être dupliqués à l'infini à très faible coût, certaines personnes considèrent qu'il est dans l'intérêt général de les partager le plus largement possible. D'autres considèrent plutôt que pour financer le développement informatique, il est nécessaire de limiter le partage des logiciels pour pouvoir tirer profit de droits d'utilisation payants. On traite ainsi une ressource numérique comme un objet physique ne pouvant être dupliqué sans ressources et effort additionnels. Cela est accompli par les mécanismes légaux du droit d'auteur et des contrats d'utilisation qui leur sont associés, appelés « licences ».

Afin de protéger les logiciels gérés par des communs numériques, les « libristes » utilisent des licences d'utilisation « libres ». Ces licences détournent l'utilisation classique du droit d'auteur, en permettant à tous·tes d'utiliser leurs logiciels et de les améliorer sous certaines conditions. Un non-respect de ces conditions est considéré comme une violation du droit d'auteur.

Certaines des licences libres se limitent à donner le droit d'utilisation, de partage et de modification. Elles sont généralement utilisées par des communautés libristes ouvertes à la collaboration avec les entreprises privées, car rien dans ces conditions minimales n'empêche celles-ci de commercialiser la ressource commune en gardant leurs améliorations pour elles-mêmes. Pour éviter de voir les efforts communautaires ainsi détournés, les licences libres dites « copyleft » (un jeu de mots avec « copyright ») exigent en plus que les mêmes conditions s'appliquent à toutes les versions modifiées du logiciel.

La stratégie des licences libres pour créer et protéger des communs numériques a été adaptée à d'autres types de ressources numériques. On pense notamment à Wikipédia, dont le texte est rendu disponible sous une licence copyleft de Creative Commons. Cette dernière organisation propose des licences types écrites par des juristes dans le but de faciliter la diffusion et le partage d'œuvres numériques.

La réappropriation capitaliste

On pourrait penser à tort que l'utilisation de licences libres décourage les intérêts privés de participer à des communs libristes. Cependant, l'industrie numérique est friande de logiciels libres. On pense en particulier aux géants du numérique, qui ont tous adopté, soutenu et même créé des logiciels libres. Pourquoi l'industrie du numérique s'intéresse-t-elle autant aux communs libristes ? Est-ce que cela représente un danger d'appropriation ou de prise de contrôle ?

Une partie des libristes considèrent le libre comme une stratégie de « développement collaboratif », un mode de développement de logiciel que l'industrie informatique aurait tout avantage à adopter. Ce type de développement permet aux compagnies de mettre en commun leurs ressources pour créer ou utiliser certaines composantes logicielles nécessaires à leurs projets respectifs. Les géants de l'industrie utilisent et participent à de nombreux projets de logiciels libres. Ces communs libristes bénéficient du financement et du travail des employé·es de ces compagnies visant à améliorer leurs logiciels en fonction de leurs besoins.

Cependant, la participation de l'industrie aux communs libristes les plus importants place ceux-ci dans une situation de dépendance financière envers les capitaux des grandes compagnies. Cela peut compromettre l'indépendance de leurs décisions. Par exemple, Linux, une composante essentielle de plusieurs appareils électroniques et systèmes d'exploitation, est géré par une fondation ayant la participation de plus de 3000 membres corporatifs, dont la plupart des grandes compagnies du numérique. Une dizaine de compagnies automobiles sont récemment devenues membres de la fondation afin de soutenir des adaptations de Linux permettant de l'utiliser sur les systèmes informatiques des véhicules produits par ces compagnies.

L'ouverture à la participation du secteur privé se fait ainsi au risque de détourner l'idée des communs libristes en une forme de « commun industriel ». Est-ce qu'on peut encore parler de communs quand on atteint un tel niveau de soumission aux intérêts privés ?

L'État et les communs numériques

La relation entre l'État et les communs numériques soulève aussi certains enjeux éclairants. Plusieurs libristes pensent que l'État a tout intérêt à utiliser des logiciels libres. Les arguments sont nombreux et variés : la transparence des décisions administratives prises à l'aide de logiciels, la pérennité des données, la diminution de la dépendance aux plateformes des géants du numérique, la diminution des coûts des infrastructures numériques, la participation citoyenne à des communs numériques soutenus par l'État.

Tout semble cependant indiquer que, même quand il y a un discours officiel favorable au libre, la collaboration avec les communs numériques est difficile à mettre en pratique. Une des raisons est que les acteurs publics craignent de confier des responsabilités à des entités autonomes autogérées comme les communs libristes. La création de ressources numériques en mode participatif est aussi un frein à la collaboration, l'État préférant une structure de responsabilité centralisée. Enfin, les gouvernements préfèrent souvent miser sur leur habituelle collaboration avec l'industrie privée, mieux comprise et dont ils défendent déjà les intérêts.

Des expériences à étudier

Les communs numériques, bien que phénomène récent, ont déjà une riche histoire. L'exemple du libre montre comment il est difficile de donner plus d'envergure aux communs sans succomber à l'influence du privé ou en se soumettant au contrôle d'un État méfiant de l'autogestion. Les communs numériques doivent constamment se questionner sur les dangers des compromis à faire pour obtenir des ressources des entreprises privées ou de l'État, au risque de perdre leur identité de commun.

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