Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.
Publier une revue sans rédaction en chef !
Depuis 20 ans, À bâbord ! veut appuyer les efforts de celles et ceux qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion. Son fonctionnement reflète ces objectifs. Comment la revue s'y prend-elle ?
À bâbord ! a toujours pu compter sur une équipe d'au moins une quinzaine de personnes militantes qui participent à tous les aspects de sa production. Issues de différentes sphères de la gauche, notamment du milieu étudiant, de l'enseignement, du milieu communautaire, des bibliothèques ou du monde syndical, iels œuvrent toustes bénévolement à l'édition de la revue, à sa promotion et à sa gestion. Si chacune et chacun s'investit dans un comité particulier selon ses intérêts, iels sont par ailleurs invité·es à s'impliquer dans l'ensemble des tâches devant être réalisées pour que la revue parvienne entre les mains de notre lectorat. Au fil des ans, les personnes ayant formé le collectif de rédaction de la revue ont été nombreuses.
Ces personnes ont été et sont toujours le noyau responsable de la pérennité du projet bâbordien ! Sans elles, pas de revue !
Ce qui est encore plus remarquable, c'est que depuis sa formation, cette équipe de revuistes s'est presque totalement renouvelée. Certaines personnes militantes sont là depuis longtemps, alors que d'autres n'y ont effectué qu'un bref passage. On observe même des personnes revenir au sein du collectif après une pause de quelques années. Il faut dire qu'il fait bon de militer à À bâbord ! tant la camaraderie, le respect et le plaisir de produire un numéro sont contagieux et rassembleurs !
Jamais sans discussion
Il faut assister à une de nos assemblées générales annuelles durant toute une fin de semaine de juin pour nous voir programmer à l'avance les sujets des prochains dossiers. Les propositions sont nombreuses, variées, renouvelées, surprenantes ! Comment les membres arrivent-iels à choisir quatre dossiers face à un véritable foisonnement d'idées et de projets ? L'équipe choisira de manière consensuelle.
La même synergie se dégage des réunions régulières se tenant le dimanche, peu avant la production finale d'un numéro. C'est le moment où le collectif de rédaction examine l'état de la production de la revue. C'est aussi l'occasion pour les personnes responsables des divers comités de faire le point avec l'ensemble des membres de l'équipe qui pourront décider ensemble des orientations à suivre.
C'est aussi lors de ces rencontres qu'est préparé l'éditorial constituant le premier texte d'un numéro, un texte significatif puisqu'il s'agira du seul texte signé en commun par le collectif. Après entente sur un sujet d'éditorial, des personnes volontaires seront responsables de produire un texte qui sera soumis par courriel à l'ensemble des membres. Iels peuvent alors accepter intégralement le texte proposé, l'accepter en proposant des modifications mineures ou le refuser.
Sans hiérarchie
Nos pratiques montrent qu'À bâbord ! est une organisation horizontale, ce qui veut dire qu'aucune personne et qu'aucun comité n'a autorité sur les autres. La responsabilité de certaines tâches est certes déléguée à des personnes qui pourront prendre des décisions de manière autonome. C'est le cas par exemple de la coordination du dossier d'un numéro par une petite équipe qui assumera l'appel de textes de manière indépendante, mais en faisant rapport au collectif. Cette manière d'organiser le militantisme permet à la revue de mettre de l'avant les visions politiques et expériences variées de chacun·es des membres du collectif.
Pour bien comprendre, le consensus n'est pas l'unanimité, mais un processus décisionnel respectant deux principes généraux : la parole de chacun et chacune est d'égale importance et les positions adoptées requièrent l'adhésion de tout le monde. Cela exige d'écouter les autres et, en cas de divergences, de proposer une idée pouvant rallier. Dans les deux cas, cela demande ouverture d'esprit et capacité de lâcher-prise sur ses positions.
Conséquemment, il n'y a pas de « rédacteur en chef ». Le seul patron de la revue depuis 20 ans, c'est NOUS, le collectif de rédaction !

Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle
Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023.
Le capitalisme est entré dans une nouvelle phase, où les algorithmes jouent un rôle central. Tel est l'argument, décliné en vingt thèses, qui fonde le solide ouvrage Le capital algorithmique de Jonathan Durand Folco [1] et Jonathan Martineau.
Les auteurs s'inscrivent dans le sillage de la théorie critique pour chercher à surmonter les impasses du déterminisme technologique et de l'éthique libérale. Leur objectif est de « débusquer les relations de pouvoir » liées aux technologies algorithmiques et de « comprendre l'économie politique qui les produit ». Le capital algorithmique, expliquent-ils, est « une nouvelle façon de produire, d'échanger et d'accumuler de la valeur, via l'extraction massive de données, l'exploitation du travail digital et le développement accélérée de machines algorithmiques ». Durand Folco et Martineau entreprennent de démonter la mécanique de ce capitalisme : extraction de données et prédiction des comportements, reconfiguration du travail, colonisation de la sphère domestique, etc.
L'une des contributions les plus stimulantes du livre est de nous aider à cerner la transition du capitalisme numérique après l'effondrement du néolibéralisme avec la crise financière de 2007-2008. On passe alors graduellement de la rationalité néolibérale à la régulation algorithmique. Cette dernière se diffuse à de nombreuses sphères de la société (notamment l'État et la police), vient perturber la vie démocratique et rebrasse les cartes de l'ordre international. Loin d'être une solution à la pandémie de Covid-19 et à la crise climatique, le capital algorithmique a profité de la première pour étendre son emprise sur nos sociétés et contribue à la seconde par son empreinte écologique massive. Sur un plan plus microsociologique, les auteurs avancent que ce capital vient aussi façonner la subjectivité des individus et générer de nouvelles formes d'aliénation.
Durand Folco et Martineau nous enjoignent à développer les résistances à cette dynamique qui semble autrement vouée à engouffrer les sociétés, les écosystèmes et les individualités. De fait, les auteurs ont judicieusement consacré les dernières thèses de leur œuvre aux voies de sortie possibles. Leur apport le plus enrichissant à cet égard est celui de la sobriété technologique, ou en d'autres termes, le rétrécissement du monde numérique et la subordination des algorithmes aux choix démocratiques.
Si les visées des auteurs de Le capital algorithmique sont indéniablement ambitieuses, ceux-ci ont les moyens de leurs ambitions. Non seulement l'ouvrage rassemble une somme considérable de références, mais il les articule avec intelligence en un ensemble cohérent et fluide.
Par ailleurs, à vouloir embrasser aussi largement la logique économique, politique, sociale voire même subjective de notre époque à l'aide d'un seul cadre explicatif, il était presque inévitable que le livre comporte quelques angles morts. Si la théorie critique développée par l'École de Francfort permet de donner une radicalité et une envergure à l'analyse du capital algorithmique comme phénomène social total, cette approche tend aussi parfois à prêter à son objet une puissance lisse et insurmontable, alors que les individualités semblent pour leur part écrasées ou insignifiantes. Or, suite aux travaux marquants d'Adorno, Horkheimer et consorts dans la première moitié du 20e siècle, les cultural studies, la sociologie des usages et les subaltern studies ont montré que les subjectivités ne laissaient pas si facilement enfermer par l'infrastructure économique et les logiques de domination. Ne peut-on pas armer la critique en montrant que le Goliath de notre temps est souvent fait de promesses fumeuses et de résultats médiocres ? Les auteurs établissent à juste titre dès le début du livre que l'IA n'est pas intelligente. Si on souhaite cultiver les résistances, ne devrait-on pas déduire de cette prémisse que les machines ne pourront jamais vider complètement les sujets de leur agentivité ?
En dépit de ces réserves, Le capital algorithmique est indéniablement une contribution majeure et incontournable aux enjeux de notre époque. Il permet des avancées significatives dans la compréhension de la logique algorithmique et des transformations du capitalisme, ce qui en fait un outil précieux pour l'émancipation.
[1] En toute transparence, Durand Folco et moi avons collaboré dans le cadre de deux autres ouvrages.

Les cibles culturelles du mouvement antiavortement
Depuis de nombreuses décennies, le mouvement états-unien contre l'avortement tente d'influencer l'opinion publique en s'inscrivant dans le domaine culturel. En plus de limiter le strict droit à l'avortement, des efforts importants sont déployés afin de rendre l'avortement littéralement « impensable ».
Malgré le renversement de l'arrêt Roe c. Wade qui légalisait l'avortement à l'échelle fédérale, le mouvement contre l'avortement poursuit son offensive afin d'adopter des lois restreignant ou interdisant le droit à l'avortement au sein des États. Cependant, les changements législatifs sont loin d'incarner l'unique front sur lequel il milite. En ce sens, le mouvement souhaite que la morale chrétienne redevienne la norme et qu'elle fasse sortir l'avortement de ce qui est moralement acceptable afin que plus personne ne choisisse d'interrompre sa grossesse. Le 20 janvier dernier a eu lieu le Sommet national pour la vie, un congrès convoqué par l'organisation Students for Life qui s'adresse spécifiquement aux élèves du secondaire et aux étudiant·es universitaires. Nous avons assisté à l'événement tenu dans un hôtel prestigieux de la capitale du pays. Notre participation nous a permis de constater l'importance de la culture et, plus spécifiquement, des produits culturels dans l'arsenal stratégique déployé par le mouvement.
Une culture malade
Aux yeux du mouvement contre l'avortement, et plus largement de la coalition conservatrice de la droite chrétienne, les États-Unis seraient aux prises avec une culture de la mort caractérisée par l'éclatement de la famille traditionnelle, le mariage entre personnes de même sexe, l'aide médicale à mourir, les revendications des personnes trans, etc. Cette culture serait la source de nombreux maux et il serait ainsi urgent d'agir en se mobilisant sur différents fronts en lien avec la sauvegarde des valeurs chrétiennes conservatrices, dont la lutte contre l'avortement.
La démarche de Healing the Culture, une organisation invitée à présenter une conférence lors du Sommet, s'inscrit dans cette vision. Elle prend pour point de départ la prémisse selon laquelle la culture états-unienne serait privée de réel bonheur ; une culture « de la mort » ne visant que la gratification instantanée et où l'avortement représente à la fois une conséquence banalisée et un échec moral. Cette tentative de remettre la « vie » à l'avant-plan culturel serait justifiée par une recherche de la félicité.
L'organisation présente une pyramide du bonheur qui n'est pas sans suggérer certains emprunts à la fameuse pyramide des besoins de Maslow [1]. Plus spécifiquement, la satisfaction exclusive des deux niveaux inférieurs de cette pyramide, soit les plaisirs physiques et la gratification de l'ego, nous aurait conduit·es vers l'acceptation sociale de l'avortement et vers la construction d'une culture de la mort. Par opposition, les deux niveaux supérieurs (bien qui va au-delà de soi et bien ultime) sont quant à eux associés à l'abnégation de soi. Le dernier niveau ne pourrait être atteint que par la création d'une relation durable et sincère avec Dieu. La poursuite de ces niveaux dits supérieurs entraînerait, en toute logique, une opposition inébranlable à l'avortement, du moins si l'on se fie au raisonnement de Healing the Culture.
Guérir par la culture de la vie
L'un des moyens choisis par le mouvement contre l'avortement pour rechristianiser la société états-unienne et diffuser cette vision du bonheur est d'investir le champ culturel. Cela commence par les structures et les institutions culturelles existantes. Par exemple, des films dont l'objectif est de convaincre des dangers de l'avortement sont régulièrement projetés dans les cinémas et sur les plateformes numériques (Unthinkable, à venir ; Unplanned, qui avait été présenté au cinéma Guzzo à Montréal en 2019 [2] ; The Silent Scream dès 1984). D'autre part, le mouvement a aussi donné naissance à de nouvelles organisations favorisant la diffusion des idées antiavortement comme des médias (EWTN), des maisons d'édition (Crossway) et des boîtes de production (Soli Deo Gloria).
C'est justement la voie empruntée par l'organisation dirigée par Camille Pauley qui multiplie les productions vidéo [3]. Healing the Culture se spécialise dans la production de courtes vidéos formulant des arguments simples à des enjeux complexes et litigieux comme le début de la vie ou les droits des fœtus. En termes de contenu, la stratégie adoptée est d'en appeler à la logique, l'éthique et la justice, des thèmes largement mobilisés par la philosophie, pour faire avancer l'agenda du mouvement. En faisant appel à cette discipline, on tente de donner un caractère universel à la position antiavortement tout en sécularisant un propos aux fondements ostensiblement religieux. Le jeu de mots du titre de l'émission pour enfants Philo and Sophie en est peut-être la manifestation la plus criante.
L'objectif de cette émission, qui s'adresse à un public de 4 ans, est mis clairement en mots par l'organisation dans l'une de ses publicités : « Philo and Sophie bring the best in […] early development learning methods to form children in the pro-life values and ideals that will last a lifetime [4]. » La stratégie consiste à s'adresser aux enfants en bas âge et démontre la volonté de changer les « esprits » sur le très long terme. Bien que l'aspect religieux reste présent en filigrane, la tentative de sécularisation – au moins superficielle – du discours vise à assurer la prise du mouvement sur les générations plus jeunes et à pénétrer davantage la culture dominante afin de rendre l'avortement « impensable » par la prochaine génération. Par exemple, certaines vidéos de Philo and Sophie explorent la question de la contradiction. Celles-ci stipulent qu'il est impossible qu'une ligne soit à la fois droite et courbée, qu'il soit à la fois 8 h 00 et 9 h 00… et qu'un « bébé » cesse d'en être un, selon à qui l'on s'adresse (c.-à-d. un fœtus). Le refrain d'une comptine vient confirmer leur argumentaire : « Contradictions, they're a fiction. You can't have it both ways. »
Le mouvement pro-choix à la traine
L'ardeur avec laquelle le mouvement antiavortement pénètre le champ culturel aux États-Unis permet de soulever certains éléments qui font son succès. La droite chrétienne fait preuve d'une grande organisation politique, mais surtout d'une unité surprenante et d'une motivation si inébranlable que certain·es de ses militant·es vont jusqu'à accepter que l'atteinte de leurs objectifs sociopolitiques puisse survenir après leur propre mort. L'ex-vice-président Mike Pence l'a bien illustré lors de sa prise de parole pendant le Sommet : « I really do believe this pro-life generation will see the day when we do restore the sanctity of life to the center of american law in every state in America. I don't know if I'll be there to see it, but I know it's coming. ».
Cette configuration du mouvement s'inscrit dans un contexte où plusieurs institutions, comme la Cour suprême et plusieurs législatures d'État sont, au mieux, indifférentes ou, au pis aller, en train de faire le jeu du mouvement antiavortement.
La question est donc de savoir comment devront s'organiser les mouvements sociaux de gauche pour faire obstacle à cette offensive culturelle déjà en marche.
Quoi qu'en pensent ces derniers, l'imbrication des luttes des diverses factions de la droite chrétienne et les stratégies qu'elle met en place pour y arriver semblent lui permettre de faire progresser significativement ses objectifs. Considérant que les mouvements de gauche s'opposent à cette charge contre le droit à l'avortement, il semble essentiel qu'ils aspirent, par leurs propres moyens, à une unité au moins aussi forte que celle dont fait preuve la coalition conservatrice de la droite chrétienne.
[1] Healing the Culture, « Ten Universal Principles ». En ligne : healingtheculture.org/wp-content/uploads/2023/10/TEN-UNIVERSAL-PRINCIPLES-TUP-prolife-flyer-2022-Rev-2.pdf
[2] Véronique Pronovost et al., « Unplanned : les risques de la normalisation de la rhétorique anti-choix », La Presse, 10 juillet 2019. En ligne : www.lapresse.ca/debats/opinions/2019-07-10/unplanned-les-risques-de-la-normalisation-de-la-rhetorique-anti-choix
[3] Healing the Culture, « Respect Life University ». En ligne : healingtheculture.org/respect-life-university/
[4] Healing the Culture, « Philo and Sophie Trailer ». En ligne : www.youtube.com/watch ?v=u3YVOtcLrcU
Laurent Trépanier Capistran est journaliste et avocat. Véronique Pronovost est doctorante en sociologie à l'UQAM.
Photos : La veille du Sommet, dans le cadre de la 51e édition de la Marche pour la vie, des pancartes portant le message « Death is not welcome here » étaient visibles. D'autres slogans similaires ont aussi été observés : « Let their heart beats » et « Life is our revolution » (Crédit : Laurent Trépanier Capistran) ; « Pro-Life Generation » (Crédit : Véronique Pronovost)

Le soulèvement de 2006. Un héritage révolutionnaire à Oaxaca
Un État sous le contrôle d'une assemblée populaire durant plusieurs mois. Marches, barricades, confrontations avec les forces répressives, médias révolutionnaires et art de la résistance… On désigne souvent le soulèvement de 2006 comme la « Commune de Oaxaca ». Aujourd'hui, elle constitue un moment fondamental, une inspiration sociale et artistique. Les « enfants de 2006 » en portent la mémoire dans les luttes qui voient le jour depuis quelques années à Oaxaca.
« Comme génération, le mouvement de 2006 fait partie de notre identité », déclare Me Cristian Orduña, qui se dévoue à la défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca. « C'est le foyer d'une multitude d'initiatives, et nous sommes prêt·es à aller au front. »
En 2006, le soulèvement a vu le jour en réaction au régime étatique particulièrement autoritaire d'Ulises Ruiz. Alors que le Parti d'action démocratique (PAN) de Vicente Fox tenait les rênes du gouvernement à Mexico, l'État de Oaxaca constituait une enclave pour le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), ce parti conservateur qui avait longtemps dominé la vie politique mexicaine. « C'était une période marquée par la montée du Parti de la révolution démocratique (PRD), indique Me Orduña. La gauche se heurtait à l'intimidation du régime et il existait une puissante gronde sociale. »
C'est une grève des enseignant·es qui allait tout changer. « Le syndicat enseignant a entrepris un arrêt de travail en mai et, compte tenu du refus de toutes négociations de la part du gouvernement, la grève s'est poursuivie durant plusieurs semaines », raconte l'avocat. « La répression des manifestations a fait de nombreuses victimes et c'est ce qui a mis le feu aux poudres. ».
Il note que des organisations de toutes les régions de l'État d'Oaxaca se sont alors mobilisées en soutien à la Sección 22, la division étatique de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE). Pour Me Orduña, « quand la répression s'est exacerbée jusqu'à la violence, c'était déjà bien plus qu'un enjeu enseignant. C'était une lutte globale. »
Ce mouvement solidaire allait donner naissance à l'association chargée de la coordination des luttes, l'Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO). « Il existait des groupes de plusieurs horizons et il y avait même eu dans les années précédentes des actions armées dans différentes régions de Oaxaca. Il y avait aussi l'inspiration de la Otra Campaña menée par le mouvement zapatiste au Chiapas, » note Me Orduña.
L'APPO est parvenue à occuper le Palais du gouvernement et à prendre le contrôle de différents médias durant plusieurs mois. Une forme de pouvoir populaire a vu le jour à Oaxaca. Certains militants y ont vu des traits communs avec la Commune de 1871 à Paris, d'où l'expression consacrée de Commune de Oaxaca. Selon Me Orduña :
« Alors que le mouvement zapatiste occupait différentes zones au Chiapas, l'ensemble de l'État de Oaxaca a fait l'objet de cette expérience d'autonomie avec l'APPO. ». C'était le cas dans la ville de Oaxaca comme à Huajuapan et dans l'isthme de Tehuantepec.
Le 27 octobre, le vidéo journaliste états-unien Brad Will – venu couvrir les événements pour Indymedia – meurt lors d'une manifestation, victime d'une balle tirée par un policier à Oaxaca.
« C'est l'événement qui a fait apparaître le mouvement à la une des médias internationaux », raconte Me Orduña, « Suite à cet homicide, on a senti que le gouvernement a dû modérer la répression afin de se donner une meilleure image. »
Si le gouvernement populaire de l'APPO s'est maintenu du 14 juillet au 25 novembre 2006, le mouvement révolutionnaire qui le portait ne s'est jamais éteint.
À l'école de l'engagement
Le 23 février 2024, Liz Oseguera termine une journée de grève avec la Sección 22 de la CNTE à Tlaxiaco, dans la région de la Mixteca de Oaxaca. « Nous avons pris la rue aujourd'hui afin de faire pression sur le gouvernement pour obtenir les uniformes et le matériel scolaire qui nous ont été promis », dit l'enseignante à l'école primaire. « Notre travail syndical vise d'abord à défendre les élèves dans l'ensemble de l'État de Oaxaca. ».
L'organisation syndicale à l'origine du mouvement de ٢٠٠٦ constitue à ce jour une force sociale incontournable. « On communique ce sens de la lutte dans nos milieux de vie », remarque Mme Oseguera. « Comme pédagogues, nous sommes en première ligne pour comprendre les besoins des jeunes et des communautés. »
Le syndicat défend actuellement l'adaptation de l'éducation aux différentes cultures, explique-t-elle. Outre l'espagnol, il existe 16 langues parlées dans l'État de Oaxaca. « On travaille à l'implantation d'écoles primaires bilingues et à la mise en œuvre d'une éducation qui s'organise en fonction des contextes. »
Liz Oseguera défend ardemment l'héritage du soulèvement de 2006. « J'ai pris part au mouvement en tant qu'étudiante. Il s'agit d'un moment essentiel de notre histoire et nous tenons à honorer les camarades tombé·es au combat. ». D'ailleurs, la lutte se poursuit afin que justice soit rendue aux personnes assassinées et disparues durant le soulèvement de 2006. La Commission de la Vérité mise en place fait actuellement état de 97 personnes assassinées ou disparues, mais le nombre réel pourrait être bien plus important. Me Orduña évoque aussi ces aspects du mouvement : « J'étais adolescent en 2006 et j'ai vu mon père aller au front en tant qu'enseignant et recevoir une balle à l'épaule lors d'une manifestation. Il s'agit de souvenirs marquants. » Pour l'avocat, son travail de défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca est devenu un engagement profond. « Je fais du droit une arme de combat afin de défendre les personnes les plus démunies, j'aspire comme humain à un monde plus juste et je me considère comme un militant de la vie. »
L'art de la résistance
« Nous nous inscrivons dans la tradition de l'Atelier d'art graphique populaire (el Taller de Gráfica Popular) des années 1940, du muralisme mexicain et des différents groupes des années 1970. Nous développons une vocation d'engagement », explique l'artiste Mario Guzmán à propos du collectif Subterráneos.
Ce dernier affirme que le mouvement de 2006 constitue la genèse de l'art public actuel à Oaxaca. « Les artistes avaient un rôle de propagande. Il s'agit d'un mouvement d'art contestataire. » Guzman s'est investi à l'époque dans la création de l'Assemblée des artistes révolutionnaires de Oaxaca (ASARO), qui visait à soutenir le mouvement et s'est maintenue durant plusieurs années.
Il note que l'éducation se trouvait au cœur des objectifs du groupe. De nombreux artistes y ont été formés et continuent de poursuivre ce travail dans différentes régions de l'État de Oaxaca.
Pour sa part, Mario Guzmán poursuit cette mission avec le collectif Subterráneos : « Nous travaillons à rendre visibles des problèmes sociaux, comme la gentrification. Je crois que notre travail a pris part à l'évolution du débat autour de cette question. »
Cet important phénomène lié à l'arrivée massive de touristes et de résident·es étranger·ères a engendré une forte hausse des prix et des déplacements de populations. Une manifestation contre la gentrification tenue le 27 janvier dernier s'est conclue par l'arrestation et la détention de plusieurs personnes à Oaxaca.
Certaines images issues de ce mouvement sont devenues emblématiques de Oaxaca. « On peut penser à l'enfant avec un foulard qui lance une pierre. Il y a toute une iconographie qui a vu le jour avec le mouvement de 2006. ».
Pour Me Orduña, la valeur de cet art mural à vocation sociale se doit d'être soulignée : « Les artistes urbains mènent un combat et ils dénoncent la gentrification. Les rues ont une voix à Oaxaca. »
Alexy Kalam est auteur et journaliste indépendant actuellement au Mexique.
Photos : Manifestation à Oaxaca de Juárez, 2006 (Crédit : Félix Reyes Matías).

Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie
Stéphane Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, 2022.
Le livre important de Stéphane Horel sur le lobbyisme vient d'être republié. Journaliste d'enquête au journal Le Monde, Stéphane Horel a reçu plusieurs prix, notamment pour ses révélations sur les Monsanto papers.
Le livre résume ses investigations depuis une quinzaine d'années sur la manipulation de la science à des fins commerciales et politiques. L'auteure dépasse la vue commune que le lobbyisme n'est pratiqué que par des personnes corruptrices, œuvrant dans des halls de parlement. Avec la notion de « lobbytomie », elle maintient que les lobbies sont aussi actifs dans les lobes de nos cerveaux, que l'on soit des personnes de pouvoir ou non, influençant les habitudes d'achat et de votes de populations entières.
Horel retrace les techniques des lobbyistes aux vues formulées par Edward Bernays dans son livre Propaganda de 1928. Bernays fut lui-même inspiré par la campagne du gouvernement américain au début de la Première Guerre mondiale pour stimuler l'enrôlement militaire. L'affiche créée pour l'occasion, représentant l'oncle Sam et sa barbichette, pointant son doigt de façon martiale, avec le slogan « I want YOU », est depuis devenue iconique.
L'innovation de Bernays fut d'introduire cette fabrique du consentement, utilisant des techniques sophistiquées de persuasion en entreprise privée. L'une de ses premières campagnes fut de convaincre la population féminine de commencer à fumer, en présentant la cigarette comme un symbole de liberté. Les photos de femmes paradant dans les rues de New York, la cigarette aux lèvres, marquèrent les esprits. Ce faisant, Barneys fit naître l'industrie des relations publiques, influençant les comportements des populations sans qu'elles ne s'en rendent compte.
Dans le livre Lobbytomie, Stéphane Horel nous fait réaliser comment la réalité peut-être déguisée par des mots et des images. Elle met en garde contre la « Dystrumpia » actuelle, où la politique et les affaires sont affectées par les réalités alternatives, utilisant des techniques comme le déni des faits ou le dénigrement des personnes. Pour elle, les activités d'influence ne sont pas en faute, car on les retrouve aussi bien en commerce qu'en éducation, à la fois dans des multinationales et des OBNL. Ce qui est en faute est que ces pratiques sont utilisées afin de défendre des activités que l'on sait scientifiquement nocives pour la santé des personnes et de l'environnement, allant à l'encontre des capabilités des personnes, réduisant leur pouvoir de penser et d'agir librement.
L'auteure présente ainsi un vibrant plaidoyer pour les connaissances scientifiques en démocratie. Cas après cas, elle démontre que nous avons perdu des décennies précieuses à reconnaître la nocivité du tabac, de l'amiante ou du benzène, entrainant le décès de millions de personnes. Elle décrit aussi les techniques pernicieuses actuellement utilisées dans des secteurs comme la pharmacie, l'alimentation ou les hydrocarbures. Elle insiste enfin que d'exposer ces techniques peut prendre des années, puisqu'il faut retracer l'échange de courriels entre des personnes ou réunir d'autres preuves discriminantes. Pour effectuer ces tâches laborieuses, elle encourage la recherche scientifique et le journalisme d'enquête. Car diminuer la lobbytomie des populations demandera, au-delà de nouvelles lois, des démarches culturelles.

Koumbit : la technologie autrement
Koumbit est un collectif de travail qui offre une alternative aux solutions piégées de la grande industrie informatique. L'organisation autogérée fête cette année son 20e anniversaire, une prouesse militante qui mérite d'être soulignée. Propos recueillis par Yannick Delbecque.
À bâbord ! : Qu'est-ce que Koumbit ?
Koumbit : C'est une bête étrange, car les organismes à but non lucratif dans le secteur technologique sont rares ! De plus, Koumbit n'est pas un environnement de travail hiérarchique. Notre collectif est présentement composé de 14 personnes et nous essayons de faire en sorte qu'aucune ne se retrouve avec plus de pouvoir que les autres.
Contrairement à la majorité des acteurs de l'industrie technologique maintenant avide d'« infonuagique [1] », Koumbit défend toujours l'idéologie originelle de l'Internet. L'Internet promettait d'être décentralisé et démocratisé, les connaissances techniques devaient être accessibles au plus grand nombre, notamment pour l'hébergement des services, comme les sites web et le courriel. Cela devait donner à tous·tes la liberté de participer de manière autonome à la construction d'un outil commun. Nous défendons toujours ces valeurs par le type de services que nous offrons, mais aussi par les choix des technologies que nous utilisons pour assurer ces services, particulièrement l'utilisation de logiciels libres.
ÀB ! : Comment Koumbit est-il organisé et comment prenez-vous les décisions ?
K. : Sur papier, nous sommes un OBNL et nous sommes obligés de faire des assemblées générales et d'avoir un conseil d'administration. Cependant, au quotidien, cet aspect est un peu oublié. En pratique, nous sommes organisés en trois équipes de travail : une pour le développement web, une pour notre infrastructure de serveurs et une pour les tâches administratives. En parallèle de ces équipes, plusieurs comités s'occupent de dossiers spécifiques. Ces comités nous permettent d'organiser notre travail et d'éviter de faire de la microgestion en grand groupe. Ce fonctionnement par comité ressemble à ce qui existe dans les coops d'habitation. Il y a quelques comités jouant des rôles importants. Par exemple, le comité financement s'occupe d'organiser le budget annuel et propose des changements aux horaires ou aux facturables. Le comité ventes s'occupe de la plupart des ventes et décide à qui proposer des rabais solidaires ou même des hébergements solidaires. Les membres du comité « relations humaines » participent au processus d'embauche et organisent notre processus annuel d'évaluation par les pairs. Il y a plusieurs autres comités moins importants, souvent temporaires.
Les grandes orientations de Koumbit sont décidées par notre conseil de travail, formé de tous les gens qui travaillent chez Koumbit. Il se réunit environ à chaque deux semaines pour traiter de questions plus complexes, comme l'embauche, les augmentations de salaire ou nos prix.
ÀB ! : À ses débuts, Koumbit était influencé par les idées de l'économie participative de Michael Albert et Robin Hahnel, notamment la recherche d'équilibre entre les tâches de chaque personne. Est-ce que ces principes guident toujours le fonctionnement de Koumbit ?
K. : Ces idées ont eu une influence certaine dans les premières années de Koumbit, mais nous ne nous y référons plus explicitement aujourd'hui. Cependant, nous tentons toujours de garder un équilibre des tâches et de fonctionner sans hiérarchies.
Dans nos pratiques actuelles, si des personnes de l'équipe sentent un déséquilibre, il sera rapidement nommé. Par exemple, si une personne développe une connaissance d'une technologie spécifique plus poussée que les autres, cette personne risque d'être la seule à pouvoir prendre certaines décisions. Pour éviter de telles situations, nous mettons en place des mesures, comme des formations, pour permettre à tous·tes de participer au plus grand nombre de tâches.
ÀB ! : Koumbit héberge de nombreux sites militants depuis ses origines. Comment contribuez-vous à assurer la sécurité des groupes militants ?
K. : Nous savons qu'il est important pour certains groupes et certaines personnes de protéger leur anonymat. Nous ne cherchons jamais à avoir plus d'information que le minimum nécessaire. Ainsi, nous n'avons rien à dire si on exige de nous de l'information au sujet d'un groupe militant. De plus, tous nos serveurs sont cryptés : s'ils étaient saisis, il n'y a pas grand-chose à en tirer.
La police nous demande plusieurs fois par année de donner des informations au sujet de nos clients ou des informations présentes sur nos serveurs. Contrairement aux plus grandes entreprises, nous refusons systématiquement de donner de l'information à la police si elle ne présente pas de mandat, et même dans ce cas, nous donnons uniquement le minimum requis.
L'extrême droite cherche aussi à s'attaquer à des sites que nous hébergeons, en nous demandant par exemple de les fermer. Dans de telles situations, nous évaluons les risques, et Koumbit fait ce qu'il peut pour se placer en rempart contre l'extrême droite, même si ce n'est pas toujours facile.
Enfin, contrairement aux grandes entreprises offrant de l'hébergement, nous ne vendons pas d'informations au sujet de nos clients. Les grands hébergeurs vendent souvent des données au sujet de leurs clients. Ça peut être des statistiques à leur sujet, sur les visites aux sites hébergés, et même parfois au sujet du contenu des courriels hébergés sur leurs serveurs. Ces informations sont vendues à d'autres entreprises, principalement dans le marketing ou l'intelligence artificielle.
ÀB ! : Comment contribuez-vous à l'idéal d'autonomie technologique ?
K. : Nous ne pouvons pas présumer que tous·tes maîtrisent les technologies que nous considérons comme simples, comme installer un site WordPress. Nous discutons avec chaque groupe et chaque personne pour déterminer s'il y a un désir d'apprendre et nous les épaulons et les guidons vers des ressources pouvant les aider. Nous aimerions donner des formations plus complètes, mais le manque de temps rend cela plus difficile.
Le modèle d'affaires le plus populaire va lier les groupes et personnes ayant leurs propres sites à leur hébergeur. Par exemple, une personne utilisant Google Drive pour héberger ses fichiers peut les récupérer quand elle le désire, mais elle ne peut pas utiliser la plateforme Google Drive autrement que sur les serveurs de Google, ce qui la rend dépendante du géant. Il est possible d'avoir un plein contrôle sur les fichiers et sur la plateforme avec un dépôt de fichier autogéré, par exemple avec Nextcloud, qui l'on peut réinstaller sur le serveur de notre choix. En n'offrant que des plateformes construites avec des logiciels libres, Koumbit permet de recréer les plateformes choisies ailleurs si l'on n'est plus satisfait ou si on a un conflit idéologique avec Koumbit. C'est vraiment la clé de l'autonomie technologique.
ÀB ! : Quelles sont vos prises de positions politiques et idéologiques les plus importantes ?
K. : Contrairement à une association étudiante ou à des organisations similaires, il est plutôt rare que nous prenions le temps de prendre des positions officielles sur des questions précises. Cependant, on peut déduire nos positions politiques d'après les groupes à qui nous offrons de l'hébergement gratuit : des groupes anticoloniaux, féministes, antiracistes, antifascistes. Nous choisissons de travailler avec des gens qui ont des idées politiques similaires aux nôtres, dans un spectre progressiste assez large. Nous défendons historiquement l'autonomie numérique, un Internet libre, le droit à l'anonymat sur Internet, la redistribution des richesses, l'égalité. Nous appuyons quiconque œuvre à une société plus juste et égalitaire, ce qui ratisse très large !
ÀB ! : Quels sont vos projets et défis à relever pour les prochaines années ?
K. : Sur le plan technologique, le défi du moment est l'invasion de robots associés aux différents systèmes d'intelligence artificielle, un fléau sur l'ensemble de l'Internet. Ces robots passent sur les sites que nous hébergeons et en pompent le texte, processus qui demande énormément de ressources à nos serveurs. Nous devons régulièrement travailler de nuit pour prendre des mesures afin d'assurer la continuité de nos services. Les petits hébergeurs comme Koumbit, même s'ils ne veulent pas offrir de services d'intelligence artificielle, sont obligés de prévoir plus de ressources pour survivre à ces robots ou trouver des stratégies pour les contrôler ou les bloquer.
Concernant notre fonctionnement, un défi est d'assurer aux membres de notre collectif de travail un salaire intéressant et qui, idéalement, suit le rythme de l'inflation. Nous avons réussi à suivre ce rythme dans les années passées, mais cela devient un peu plus difficile.
[1] Modèle informatique dans lequel les données sont stockées et traitées sur des serveurs distants.
Photo : Franzisko Hauser (CC BY-NC-NA 2.0)

Solidarité féministe avec la Palestine
Féministes racisé·e·s uni·e·s et solidaires (FRUeS) est un groupe non mixte de soutien et de résistance par et pour les personnes s'identifiant comme femmes, fems et personnes non-binaires racisé·es. Suite à la violence déchaînée par l'État d'Israël sur la Palestine, le collectif a rédigé ce manifeste que nous partageons ici dans son intégralité. Nous remercions Jade Almeida de leur avoir ouvert les pages de la revue à travers sa chronique !
Répondant à l'appel du Palestinian Feminist Collective, nous avons attendu des institutions universitaires ainsi que des espaces communautaires et militants féministes et LGBTQIA2S+ desquels nous sommes membres qu'ils dénoncent la violence et s'engagent pour la libération palestinienne. Alors que les luttes officiellement revendiquées sont celles de l'intersectionnalité, de l'antiracisme, voire du socialisme, nos institutions ont préféré détourner, empêcher et invisibiliser les questionnements légitimes que soulèvent une telle situation politique.
Voilà maintenant des mois qu'Israël, utilisant la rhétorique du droit de se défendre face aux attaques du 7 octobre orchestrées par le Hamas, mène une opération militaire dont l'objectif est l'annihilation du peuple palestinien. Une opération qui s'inscrit dans plus de 75 ans d'occupation coloniale israélienne sur le territoire palestinien. Les féministes, intersectionnelles, marxistes, matérialistes, queers, décoloniales ou révolutionnaires ne sauraient rester silencieuses face au massacre en cours.
Les morts du 7 octobre, les otages du Hamas, les prisonnier·ères politiques palestinien·nes – elles et eux aussi otages de l'État colonial – qui remplissent les prisons israéliennes, les milliers de mort·es depuis le 7 octobre, les millions de Palestinien·nes contraint·es à l'exil depuis le début de l'Occupation nous engagent à prendre position et à agir.
En premier lieu, il est nécessaire de poser les termes de cette discussion.
Il ne s'agit ni d'une guerre de civilisation ni d'une guerre religieuse
Certaines lectures, que nous dénonçons car essentialistes et réactionnaires, tentent de faire passer une situation coloniale pour une guerre opposant Juif·ves et Musulman·es, entre une civilisation judéo-chrétienne et une civilisation islamique. Il s'agit plutôt d'une histoire de colonialisme et d'impérialisme, de domination et de système d'apartheid, de politique coloniale et suprémaciste, d'occupation et de fascisme.
Il ne s'agit pas non plus d'une guerre opposant deux forces militaires
« Aujourd'hui, deux blocs aux forces et aux moyens radicalement inégaux s'opposent : d'un côté, un État suprémaciste et colonial qui bafoue depuis des décennies le droit international et bénéficie du soutien des puissances occidentales ; de l'autre, une population colonisée, opprimée et dispersée, dont tout acte de résistance est perçu comme illégitime [voire jugé par le même système néocolonial]. » Tsedek, collectif juif décolonial.
Il ne s'agit pas d'un combat antisémite
Notre lutte rejoint, d'une part, toutes les luttes de libération anticolonialiste et, en l'occurrence, le combat antisioniste mené par les Palestinien·nes qui résistent contre l'État d'Israël, dont le colonialisme se manifeste dans la colonisation de peuplement, le génocide, le nettoyage ethnique, l'apartheid et le siège de Gaza, organisés et maintenus structurellement. D'autre part et dans le même temps, nous dénonçons l'antisémitisme en tant qu'idéologie raciste, dont l'histoire est liée à celle de l'islamophobie. L'antisémitisme déshumanise les Juif·ves, avec lesquel·les nous sommes solidaires depuis notre combat antiraciste. Nous dénonçons le flou maintenu par les puissances impérialistes (dont le Canada) entre antisionisme et antisémitisme, conduisant à une lecture essentialiste des communautés juives et musulmanes, les mettant ainsi en danger. Nous dénonçons de fait les récents actes antisémites et islamophobes et nous en imputons la responsabilité à l'inaction de nos dirigeant·es politiques.
Notre solidarité doit être anticolonialiste
En tant que féministes, nous assumons qu'il est de notre responsabilité de résister aux nationalismes sexuels (fémonationalisme et homonationalisme) et à toutes les idéologies et conséquences matérielles qu'ils produisent.
Nous dénonçons le féminisme colonial qui continue de racialiser le patriarcat vécu par les femmes racisées en général (femmes noires, autochtones, latinxs, etc.) et particulièrement dans ce cas-ci les femmes arabes, musulmanes ou perçues comme telles. Un féminisme décrivant les femmes palestiniennes comme victimes d'un patriarcat exclusivement du fait des hommes arabes. Un féminisme qui enferme la question palestinienne entre des hommes sauvages d'un côté et des femmes à sauver de l'autre. Un féminisme blanc qui continue d'ignorer les formes spécifiques des violences genrées et des violences sexuelles inhérentes au colonialisme, au capitalisme racial et aux guerres impérialistes.
Les féministes occidentales, bourgeoises et blanches ont historiquement et épistémologiquement effacé l'agentivité et toutes les luttes et résistances qui sortaient du « cadre acceptable » ou jugé pertinent par l'ordre colonial et impérialiste que celles-ci défendent. Or, il ne nous appartient pas d'imposer, depuis nos tours d'ivoire universitaires, une forme à la résistance à une domination, car ceci participe à reconduire un rapport hiérarchique qui ne correspond en aucun cas à nos valeurs féministes, éminemment décoloniales et révolutionnaires. Soulignons d'ailleurs que les femmes palestiniennes et celles des Suds globaux n'ont attendu personne pour se battre contre les affres de la violence coloniale et porter leur combat de libération.
Affirmer que le génocide en cours en Palestine occupée constitue un progrès pour les droits des personnes LGBTQIA2S+ est une offense à toutes les communautés LGBTQIA2S+ dans le monde. Une telle affirmation nie complètement l'existence des personnes LGBTQIA+ palestiniennes qui sont également victimes de ce génocide, tout comme leurs familles, leurs proches, leur communauté et leur nation. De plus, aucune échelle de « progressisme » ne saurait remettre en question le droit à l'existence d'un peuple.
Les discours libéraux et féministes ayant fleuri depuis le 7 octobre soulignent combien les femmes et les enfants sont les premières victimes du génocide, ce qui est très vrai. Cependant, cet argumentaire s'ancre dans une déshumanisation systématique des hommes arabes et musulmans en marche depuis les débuts de la colonisation occidentale. Il nous importe d'affirmer, au cœur de notre impulsion féministe même, notre solidarité aux hommes également massacrés par la machine coloniale et génocidaire israélienne, que nous n'excluons pas de notre cause, et dont nous sommes aussi les allié·es. Notre féminisme, parce qu'il est décolonial et révolutionnaire, refuse la logique essentialiste qui n'offre son attention que lorsque des femmes sont impliquées, et accueille dans ses rangs tous·tes les Palestinien·nes.
À cet égard, la libération palestinienne est davantage une cause féministe que ne le sont les luttes d'un « féminisme » colonial, parfois libéral, parfois « socialiste » autoproclamé. Car la libération et la résistance palestinienne, en cristallisant les enjeux d'oppression et d'impérialisme à l'international, met en péril les plus grandes puissances impérialistes et profite, ce faisant, à toutes les luttes de libération contre l'ordre néocolonial, cishétéropatriarcal et capitaliste. En cela, dénoncer l'impérialisme de l'État canadien constitue un geste stratégique pour les enjeux internationaux et les enjeux locaux : c'est le même État qui légitime la résurgence de la transphobie actuellement, c'est le même État qui, soumis à la bourgeoisie, n'hésiterait pas à remettre en question nos droits reproductifs, c'est le même État qui se fonde et s'enrichit sur l'exploitation des terres et des populations autochtones qu'il prétend protéger.
Par conséquent, le non-soutien à la libération palestinienne est aussi fondamentalement antiféministe, en plus d'être raciste, et constitue une trahison envers l'héritage des luttes féministes. Pour pouvoir se targuer d'intersectionnalité et de décolonialité, voire de féminisme tout court, il importe de voir comment tous les systèmes oppressifs s'articulent et fonctionnent de concert en s'abreuvant aux mêmes bases inextricables : celles du patriarcat, des LGBTphobies, du colonialisme et du capitalisme.
En ce sens, il est de la responsabilité de tout un chacun d'entendre les appels à la solidarité des Palestinien·nes et de répondre aux engagements soulevés de se positionner ouvertement et publiquement contre le génocide du peuple palestinien et en solidarité avec celui-ci.
Photo : Alexis Gravel (CC BY-SA 2.0)

Une vie entre sociologie et syndicalisme
Première femme embauchée comme conseillère syndicale à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Mona-Josée Gagnon deviendra vingt ans plus tard professeure d'université et l'une des principales théoriciennes du mouvement syndical québécois [1]. Retour sur ce parcours professionnel et engagé peu commun. Propos recueillis par Thomas Collombat
À Bâbord ! : Votre parcours professionnel est relativement atypique. Comment avez-vous débuté votre carrière de chercheure à la FTQ ?
Mona-Josée Gagnon : J'ai en effet alterné entre deux mondes : le mouvement syndical et l'université. Après un bac en sociologie et une maîtrise en relations industrielles, au début des années 1970, je tenais absolument à travailler pour une organisation syndicale, et plus précisément pour la FTQ. Elle était pour moi l'héritière de la grandeur du syndicalisme nord-américain. Je voulais être dans une organisation qui rendait de vrais services aux ouvriers, qui faisait une différence dans leur quotidien.
À force de solliciter Fernand Daoust, le secrétaire-général de l'époque, celui-ci m'a confié un contrat de recherche sur le projet d'ouverture de l'aéroport de Mirabel. J'ai tout de suite vu la FTQ comme une mine sociologique qui pouvait me donner un accès exceptionnel au terrain. Le weekend après la sortie du mémoire, la centrale m'offrit d'entrer à mi-temps au Service de la recherche. Je devenais la première femme embauchée comme conseillère syndicale à la FTQ et j'allais le rester pour une décennie. La FTQ était à l'image des autres milieux de travail, et elle n'était donc pas épargnée par le machisme. La carence de représentation féminine était généralisée à la FTQ. On comptait seulement 3% de permanentes dans les syndicats affiliés, essentiellement dans le domaine de la confection. Au début des années 70, j'ai organisé la première rencontre qui était exclusivement consacrée aux femmes impliquées à la FTQ. C'est sur cette base que nous avons développé le Comité de la condition féminine, un modèle qui se répandrait par la suite dans de nombreuses organisations.
ÀB ! : La langue française est un autre dossier sur lequel vous avez beaucoup travaillé.
M.-J. G. : En effet, j'étais stupéfaite de voir le nombre de responsables syndicaux élus simplement parce qu'ils étaient les seuls à savoir parler anglais. La négociation, la convention, les griefs… Tout pouvait se faire en anglais même dans des milieux de travail très majoritairement francophones. C'est ce contact avec le terrain qui m'a permis de rédiger le mémoire de la FTQ à la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec (dite « Commission Gendron », en 1972) et d'avancer pour la première fois la proposition des comités de francisation dans les milieux de travail. Je siégerai d'ailleurs plus tard au Conseil de la langue française, de 1984 à 1987, une des rares occasions qui m'ait été donnée de représenter la FTQ.
ÀB ! : Comment expliquez-vous que malgré votre rôle central dans l'élaboration des politiques et positions de la centrale, vous n'ayez pas été plus sollicitée pour la représenter ?
M.-J. G. : Honnêtement, je pense que cela est dû à un mélange de misogynie et d'anti-intellectualisme, sur lesquels j'ai d'ailleurs écrit. Pendant longtemps, la légitimité des dirigeants syndicaux se construisait sur leur provenance et leur rapport aux milieux de travail. Ce n'est pas un problème en soi, mais cela devient problématique lorsque ce besoin de légitimité se transforme en mépris des intellectuel·les, voire en caricature de ce que les ouvriers seraient capables de comprendre.
ÀB ! : Comment s'est déroulé votre passage à l'université comme professeure ?
M.-J. G. : J'ai fait une thèse en sociologie car j'avais envie de réfléchir à ce que l'on appelait à l'époque « la concertation » et à tout ce que cela impliquait pour les rapports entre l'État et le mouvement syndical. Je trouvais que nous perdions énormément de temps à participer à de multiples instances qui ne donnaient pas toujours grand-chose et j'avais d'ailleurs rédigé la politique de la FTQ à cet égard, que j'avais baptisée la « présence réelle ».
Lorsqu'en 1989 je postule à l'Université de Montréal comme professeure en sociologie, on fait évaluer mon dossier « atypique » par un expert externe qui considère que j'ai un niveau d'agrégée. Pourtant, sous pression de la direction de l'université, on m'embauche comme professeure adjointe (le rang inférieur à agrégée). Si j'ai connu l'anti-intellectualisme du milieu syndical, j'ai aussi expérimenté l'inverse dans le milieu universitaire, où plusieurs méprisaient les personnes provenant des « milieux de pratique ».
Entre 1994 et 1996, je suis rappelée par la FTQ pour diriger le Service de la recherche. Mais des désaccords avec la direction de la FTQ de l'époque (sans doute dû à l'anti-intellectualisme et aux conceptions de la façon dont la centrale devait être représentée dans le débat public) font en sorte que je retourne finalement à l'UdeM. Là, c'est en devenant directrice des études supérieures que je retrouve une motivation. J'ai adoré aider des étudiant·es à définir leur projet, à structurer leur pensée, en particulier celles et ceux sans référence familiale scolarisée.
ÀB ! : Au final, quelles réflexions vous inspire cette carrière à la frontière entre ces deux mondes ?
M.-J. G. : Je persiste à penser qu'une approche sérieuse du syndicalisme doit être dialectique. J'ai toujours été beaucoup inspirée par des penseurs comme Richard Hyman ou Claus Offe qui montrent que, dans le capitalisme, le mouvement syndical occupe une position tout à fait singulière qui le conduit à la fois à combattre le système et les inégalités qu'il génère, mais aussi à le maintenir en vie en négociant des ententes à plus court terme. Ces contradictions sont fondamentales et elles existent dans toutes les organisations, ce qui m'a toujours fait me méfier des étiquettes un peu simplificatrices, que l'on parle de « syndicalisme d'affaires » ou de « syndicalisme de combat ». C'est ce que j'entendais lorsque j'ai écrit que « tout ce que les syndicats font – et ne font pas – est bel et bien de l'ordre du politique » [2]. Le syndicalisme, quel qu'il soit et quelle que soit la façon dont il se fait, touche aux rapports de pouvoir dans les milieux de travail et dans la société. Il doit à la fois construire une identité collective et la défendre, tout en évitant les écueils de la bureaucratisation et de la cooptation. Il n'y pas d'organisation parfaite et la recherche de cet équilibre dépend de nombreux facteurs, internes comme externes. À cet égard, la recherche peut être engagée, mais elle se doit de rester critique et d'éviter les œillères organisationnelles ou idéologiques.
La meilleure façon de s'en prévenir est incontestablement le rapport au terrain. Je retiens de ma carrière l'extraordinaire accès privilégié aux milieux de travail que m'a donné mon statut de chercheure syndicale. Visiter une entreprise par le biais de son syndicat, ce n'est pas la même chose que quand on est invitée par les ressources humaines. Et cela permet d'établir un rapport direct avec les travailleurs et travailleuses qui critiqueront même parfois leur propre organisation ! C'est cette éthique et cette approche que j'ai essayé d'emporter avec moi à l'université et de communiquer à mes étudiant·es. Afin que la recherche sur le syndicalisme dépasse la simple analyse des discours officiels (toujours partiels voire biaisés, car stratégiques) et s'enracine au contraire dans la réalité des milieux de travail, leur dureté, leurs injustices, mais aussi leur noblesse et leurs solidarités.
[1] Voir notamment Mona-Josée Gagnon, « Les intellectuels critiques et le mouvement ouvrier au Québec : fractures et destin parallèle », Cahiers de recherche sociologique, no. 34, 2000, p. 145-176 et Mona-Josée Gagnon, « Les femmes dans le mouvement syndical québécois » dans Marie Lavigne et Yolande Pinard (dir.), Les femmes dans la société québécoise. Aspects historiques, Montréal, Les éditions du Boréal Express, 1977, p. 145-168.
[2] Mona-Josée Gagnon, « Syndicalisme et classe ouvrière. Histoire et évolution d'un malentendu », Lien social et politiques, no. 49, 2003, p. 15-33.
Illustration : Anne-Laure Jean
POUR EN SAVOIR PLUS
Mona-Josée Gagnon, Le syndicalisme : état des lieux et enjeux, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994. En ligne : classiques.uqac.ca/contemporains/gagnon_mona_josee/syndicalisme_etat_enjeux/syndicalisme_etat_enjeux.html
Mona-Josée Gagnon, Le travail : une mutation en forme de paradoxes, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996.

Cuba, ou comment faire la révolution en Amérique
À la suite de l'occupation militaire de Cuba par les États-Unis (1898-1902), le pays se trouve dominé par quelques grandes compagnies américaines et la mafia, de connivence avec un régime local corrompu. De 1952 à 1958, la dictature de Fulgencio Batista asphyxie la société, jusqu'à la révolution. À partir de 1959, le peuple cubain mène une véritable expérience socialiste, une première en Amérique malgré l'hostilité des États-Unis. Que retenir de ce pied de nez à l'impérialisme et de cette tentative révolutionnaire confrontée à l'adversité ?
Dans les années 1950, l'économie cubaine est totalement dominée par les États-Unis qui importent la grande majorité de la production sucrière de l'île et qui contrôlent la vente de produits manufacturés. Le sucre, l'agriculture, le pétrole, les mines, les usines, l'électricité et la téléphonie sont accaparés par des compagnies américaines (les profits vont donc à leurs actionnaires), alors que les salaires restent très bas et qu'il n'existe pas de services sociaux dignes de ce nom. Le chômage, qui frappe le tiers de la population active, accentue la détresse et amenuise le rapport de force que pourraient imposer les travailleur·euses. La dictature de Batista [1] étouffe la vie politique et bloque les possibilités de changement social, se réservant le peu de richesse qui demeure sur l'île. La jeunesse militante évolue de la légalité à la clandestinité, puisque les partis progressistes et la grève sont interdits.
Fidel Castro dirige un premier mouvement d'insurrection marqué par l'attaque de la caserne Moncada, avant d'être emprisonné par le régime. Mais le mouvement ouvrier et social grandit à Cuba et force la libération des prisonniers politiques en 1955. L'année suivante, le mouvement socialiste, réorganisé et armé, lance une offensive de grande ampleur contre le gouvernement. Ses positions en faveur des paysan·nes et des ouvrier·ères, ainsi que sa capacité à tenir en échec l'armée régulière au service de la dictature, le rendent de plus en plus populaire auprès des classes laborieuses. La majorité de la population sympathise bientôt avec les guérilleros, voire leur apporte une aide active. En décembre 1958, les insurgés lancent une dernière campagne, appuyée par une grève générale nationale. Batista est défait et, le 1er janvier 1959, La Havane est prise.
¡ Hasta la victoria siempre !
Au départ, Fidel Castro souhaite construire un socialisme proprement cubain, ni soumis à Washington, ni aligné sur Moscou. Ce rêve est de courte durée, puisque les États-Unis refusent tout compromis avec le nouveau pouvoir. La nationalisation de plusieurs entreprises américaines [2], souhaitée par la population cubaine, met le feu aux poudres. Les États-Unis votent des sanctions économiques contre Cuba, puis commanditent l'envoi de troupes contre-révolutionnaires sur l'île en 1961, lors du débarquement de la baie des Cochons. La victoire totale des socialistes lors de cette bataille consomme la rupture entre les deux pays. Les États-Unis imposent un embargo en 1962 et le gouvernement castriste s'allie avec l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les tensions atteignent un sommet lors de la crise des missiles, lorsque des armes soviétiques doivent être livrées à Cuba, qui recule face à la pression américaine. Un conflit de moindre intensité fait suite à ces épisodes extrêmes.
Malgré les aléas géopolitiques qu'affronte Cuba, les efforts pour bâtir une société nouvelle donnent des résultats. Comme la population a longtemps souffert de l'impérialisme et de la dictature, elle appuie le gouvernement de Castro et participe à la construction du socialisme. Les grandes propriétés terriennes sont nationalisées puis gérées par l'entremise de coopératives agricoles. L'éducation est nationalisée et rendue obligatoire, universelle et gratuite. Un système de santé public est mis en place à la grandeur du pays, lui aussi universel et gratuit. Ces mesures sont particulièrement bénéfiques pour les campagnes, délaissées avant la révolution. Ainsi, il n'existait qu'un hôpital public en région rurale avant 1959. Une dernière mesure est la nationalisation des biens du clergé au profit des systèmes d'éducation et de santé. Grâce à la vision sociale du gouvernement, à la motivation de la population et à l'appui de l'URSS, la société cubaine se développe rapidement et s'attaque aux problèmes hérités de l'ère néocoloniale.
À partir du milieu des années 1960, les forces progressistes de Cuba cherchent à s'unir et à pérenniser les acquis de la révolution. Les différents groupes forment le Parti communiste de Cuba (PCC) en 1965, dirigé par Fidel Castro, avant d'adopter une nouvelle constitution en 1976. Parce que le Parti est une coalition, la vie démocratique et le débat y restent vivants ainsi que la participation de larges franges de la population. L'essoufflement se produit plus tard, en raison de l'embargo américain qui appauvrit l'île, du ressac de la gauche mondiale dans les années 1980 et du contrôle grandissant des cadres du Parti sur la vie politique. Ce dernier élément est favorisé par la pression américaine qui renforce la paranoïa des dirigeants cubains. L'effondrement de l'URSS au début des années 1990 isole Cuba qui se retrouve à la croisée des chemins.
La « période spéciale », défis et avenir
En raison de l'anticommunisme forcené des États-Unis, Cuba a profondément intégré son économie à celle du régime soviétique. Sa disparition entraîne ainsi un effondrement des exportations cubaines, d'autant que l'embargo américain se poursuit. Une politique de rationnement, dite « période spéciale en temps de paix », est proclamée en 1990 afin de préserver l'État social, tout en évitant un appauvrissement prolongé. Les initiatives politiques et citoyennes sont encouragées afin de mobiliser la population et de trouver des solutions novatrices. L'objectif est de canaliser la créativité et la débrouillardise au service du bien commun. Finalement, le déblocage économique se produit grâce aux nouveaux régimes socialistes d'Amérique latine, dont celui du Venezuela qui devient le principal partenaire de Cuba. Politiquement, les évolutions sont plus lentes, car la direction historique du PCC craint que des changements trop brusques n'entraînent la déstructuration des institutions héritées de la révolution.
Depuis le début des années 2000, Cuba évolue dans un environnement complexe où le maintien de l'État social demeure une priorité, alors que les jeunes générations désirent des transformations politiques et économiques. Le problème, c'est que rien ne garantit que l'île puisse préserver ses acquis si elle libéralise son marché. En effet, les régimes socialistes, comme les social-démocraties, résistent mal au néolibéralisme, sans compter qu'ils continuent d'être la cible des États-Unis, comme Cuba, le Venezuela ou la Bolivie. En quête d'équilibre, la constitution cubaine de 2019 reconnaît les droits et libertés individuels, y compris la propriété privée, tout en maintenant un horizon socialiste et le dirigisme économique afin de développer « la pleine dignité de l'être humain » [3].
L'histoire de la révolution cubaine nous enseigne qu'il est possible, dans toutes les situations, de renverser un État corrompu et d'instaurer un gouvernement populaire. Pourtant, dans un monde dominé par l'impérialisme et les cartels, la construction d'une société nouvelle reste délicate. Les pressions économiques et militaires contre les régimes de gauche ne doivent pas être sous-estimées, ainsi que les difficultés sociales et les crispations qu'elles entraînent. Pour y résister, les meilleures pratiques de la révolution cubaine répondaient directement aux aspirations du peuple et le mobilisaient dans leur mise en œuvre. Ce travail commun en vue d'objectifs clairs et légitimes s'est révélé à la fois galvanisant et efficace. De plus, l'internationalisme a permis à Cuba de maintenir sa souveraineté et une économie dynamique, malgré la dépendance envers l'URSS. Le renouvellement du système cubain et plus largement de la gauche doit passer par de telles pratiques collectives en vue d'objectifs globaux, dont la construction de l'État social et d'une économie pour le peuple, ancrés dans un réseau mondial de solidarité. Pour reprendre Castro : « Le communisme d'abondance ne peut être édifié dans un seul pays. » [4]
[1] Fulgencio Baptista a procédé à un coup d'État en mars 1952, avec l'aide de la Central Intelligence Agency (CIA), avant d'instaurer une dictature militaire, pro-américaine et mafieuse.
[2] Notamment les installations pétrolières, l'International Telephone and Telegraph Company (ITT) et la United Fruit Company.
[3] Constitución de la República de Cuba, préambule, 2019, en ligne : https://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/se/20191016105022/Constitucion-Cuba-2019.pdf
[4] CASTRO, Fidel. Révolution cubaine (tome II), Paris, Maspero, 1969, page 122.
Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires (www.archivesrevolutionnaires.com).
Photo : Anniveraire de la révolution cubaine (Jasmine Halki, CC BY 2.0).

André Querry, photographe des luttes
L'important travail d'archivages des luttes sociales qui ont ponctué le Québec à travers les décennies est souvent effectué par des groupes militants et bénévoles qui s'évertuent ainsi à garder notre mémoire vivante. Tous et toutes reconnaîtront en ce sens l'apport d'André Querry à ce travail collectif de par les milliers de photos d'innombrables mobilisations des années 80 à aujourd'hui qu'il rend disponible sur sa page Flickr. À bâbord ! s'est entretenu avec le photographe pour en apprendre davantage sur sa démarche. Propos recueillis par Isabelle Larrivée et Claire Ross
À bâbord ! : Depuis quand es-tu engagé dans ce projet de photographie des luttes ?
André Querry : J'ai commencé à prendre mes premières photos militantes le 16 avril 1986, lors de l'occupation de la permanence du Parti libéral du Québec par l'association étudiante de l'UQAM.
ÀB ! : Qu'est-ce qui t'a d'abord poussé à t'y lancer ?
A. Q. : Au mois de janvier 1986, avec quelques camarades, nous avions fondé le groupe Action Socialiste, et nous avions aussi convenu de produire un journal Socialisme Maintenant ! (le nom du journal était ma proposition) Je voulais que notre journal ait ses propres photos des campagnes et des luttes que nous allions soutenir ou organiser. Sans aucune formation, j'ai acheté un appareil photo – un Nikon FG – chez La Baie, au centre-ville de Montréal, au début du mois d'avril 1986 au prix de 325 $.
1986 — Manifestation à Montréal pour la libération de Nelson Mandela.
ÀB ! : Comment définirais-tu ton projet photographique ? Comment crois-tu qu'il contribue aux luttes et à la mémoire des luttes ?
A. Q. : Bien qu'au début, mes photos devaient servir pour notre journal, elles étaient aussi publiées dans des journaux étudiants, ceux de groupes populaires et militants, et parfois dans des journaux d'organisations « adverses » à notre organisation politique, avec le principe que l'important était de faire connaître les luttes présentes.
Comme exemple de ma contribution aux luttes, le 18 mars 2012, j'étais monté sur le pont Jacques-Cartier pour prendre des photos de la manifestation familiale organisée par la CLASSE, la première grande manifestation de la mobilisation de 2012. Mes photos démontraient concrètement la participation de plusieurs milliers de personnes, contrairement aux chiffres de 5 000 fournis par le SPVM. Ce soir-là, lorsque mes photos ont été publiées sur Facebook, j'ai reçu des centaines de notifications et elles ont été tellement partagées, que Facebook avait temporairement suspendu mon compte, croyant qu'il avait été piraté…
Pour ce qui est de la mémoire des luttes, mes photos sont accessibles à tout le monde sur ma page Flickr. J'ai mis des centaines d'heures à tout classer, dater et documenter. Des extraits de reportages sont aussi disponibles.
Selon les commentaires que j'ai reçus et que je continue de recevoir, c'est un travail qui semble très apprécié par les chercheurs et chercheuses sur l'histoire des mouvements sociaux et du Québec.
1990 — Occupation de la rue Sainte-Catherine dans le Village suite à une violente intervention policière homophobe la veille dans une soirée de la communauté LGBT au Sex Garage.
ÀB ! : Comment ton projet a-t-il évolué au fil des développements tant technologiques que sociopolitiques ?
A. Q. : Il faut comprendre que tout ce travail est fait de façon militante. J'ai pratiquement toujours travaillé à temps plein depuis 40 ans, les photos ont été prises pendant mes jours de congé, le matin, sur l'heure du midi, le soir ou la fin de semaine et parfois avec des congés sans solde.
J'ai été très actif pendant les années de 1986 à 1997, mais le contexte politique a fait que je n'avais plus d'endroit où publier mes photos. J'ai donc diminué ma prise de photos militantes. J'ai tout de même continué de photographier quelques manifestations et activités des communautés LGBTQ+, du 1er mai à Québec en 2001, contre la guerre en Irak, quelques manifestations étudiantes, etc.
1990 — Manifestation à Kanesatake lors de la crise d'Oka en appui aux Mohawks.
L'achat de mon premier appareil photo numérique en 2004, un petit Nikon E4100, a commencé à changer la donne. Aujourd'hui, mon téléphone cellulaire est probablement dix fois plus performant que cet appareil. À l'époque de l'argentique, je pouvais prendre environ 36 photos d'une manifestation (72 pour une manifestation plus importante). Sur certains films de 36 poses, j'ai même trois manifestations… Maintenant, je peux prendre 1 000 photos d'une manifestation (pour le dernier défilé de Fierté Montréal, j'en ai pris plus de 1 500…) et voir le résultat instantanément, et non pas deux jours plus tard !
Le plus important est d'avoir un lieu de diffusion, et l'arrivée de Facebook m'a permis de publier mes photos et mes revues de presse. J'ai ouvert ma page Facebook pour combattre Gérald Tremblay, combattre la tutelle de l'arrondissement Ville-Marie et l'hébergement touristique illégal au centre-ville de Montréal dès 2008. Et je n'ai jamais arrêté depuis ce temps !
1990 — Manifestation organisée par Act Up Montreal pour la journée mondiale contre le VIH-SIDA en décembre.
ÀB ! : Depuis les années où tu accompagnes les manifestations, vois-tu une évolution dans les discours, dans les types de luttes se déroulant dans la rue ?
A. Q. : Quand j'étais militant étudiant, une grosse manifestation, c'était 1 500, 2 000 personnes. Les grosses manifestations des années 80 portaient soit sur la question nationale ou sur des manifestations syndicales du Front commun.
Dans les années 1990, nous avons vu les questions des droits LGBTQ prendre de l'ampleur : de 300 personnes pour le défilé de la Fierté du 23 juin 1990, on est passé à 1500 pour la manifestation sur le SexGarage le 29 juillet 1990 et à plusieurs milliers les années suivantes.
Dans les manifestations contre la guerre en Irak, il y avait 15 000 personnes le 26 janvier 1991, et 150 000 le 15 février 2003, ce qui était à l'époque la plus grande manifestation de l'histoire du Québec. Aujourd'hui, une manifestation contre la guerre attire quelques centaines de personnes.
2001 — La grande manifestation du samedi 21 avril contre le Sommet des Amériques qui a réuni plus de 30 000 personnes.
ÀB ! : Quels ont été pour toi les moments culminants, les manifs les plus imposantes ? Quels sont les combats les plus émouvants ou qui te tiennent le plus à cœur ?
A. Q. : J'ai à cœur plusieurs combats, les combats pour la défense des droits, la défense des minorités, contre les différentes discriminations.
Naturellement, la plus grande manifestation est celle sur l'environnement du 28 septembre 2019 avec Greta Thunberg avec 300 000 personnes, selon le SPVM, à 500 000 selon l'organisation de la manifestation, mais moi j'étais dans le désert du Sahara au Maroc cette journée…
J'ai naturellement des photos de centaines de petites manifestations. Parfois, une petite manifestation peut avoir plus de répercussions qu'une manifestation de plusieurs milliers de personnes, par exemple, la manifestation d'une quarantaine de personnes à la première de la pièce de théâtre SLAV le 26 juin 2018 qui a ouvert le débat sur l'appropriation culturelle.
Les manifestations ou rassemblements les plus difficiles sont ceux qui suivent le décès d'une personne tuée par la police, ou d'un « accident » de voiture, alors qu'on écoute les témoignages de la famille, des ami·es de la victime.
2001 — Manifestation pour demander la résidence permanente pour toutes les personnes travaillant dans les milieux hospitaliers pendant l'épidémie de COVID-19.
ÀB ! : À quel destin ou à quel usage sont vouées tes photographies ?
A. Q. : Pour un usage progressiste, pour soutenir la défense des droits et, somme toute, pour faire un rappel de l'histoire de nos luttes.
Photos : André Querry












