Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Des livres militants pour une édition engagée

Depuis plus de dix ans, la maison d'édition québécoise M éditeur produit et fait circuler des ouvrages de critique sociale. Avec sa nouvelle collection lancée à l'automne 2024, (…)

Depuis plus de dix ans, la maison d'édition québécoise M éditeur produit et fait circuler des ouvrages de critique sociale. Avec sa nouvelle collection lancée à l'automne 2024, Recherches matérialistes, l'éditeur entend fournir de nouveaux outils de réflexion et de lutte. L'équipe d'À bâbord ! est allée à la rencontre d'Antoine Deslauriers et Alexis Lafleur-Paiement. Propos recueillis par Louise Nachet.

À bâbord ! : Pouvez-vous présenter l'origine et les objectifs de M éditeur et de la collection Recherches matérialistes ?

Antoine Deslauriers : M éditeur a été fondé en 2011 ; cela fait un peu plus de deux ans et demi que notre petite équipe en a repris la direction. On se connaît depuis un moment déjà ; on s'est rencontré·es à l'université où on avait un cercle de lecture qui touchait à la fois aux sciences sociales, à la philosophie et à la littérature. L'idée, avec cette reprise de M éditeur, c'était de prolonger une partie du travail qui était effectué par l'ancien propriétaire, M. Richard Poulin.

En premier lieu, la revalorisation d'un ensemble de textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui nous semblent avoir une certaine pertinence vis-à-vis des problèmes auxquels nous faisons face à l'heure actuelle, comme la crise climatique, la droitisation des champs politique et médiatique, ou les atteintes aux droits des minorités de genre et de sexe. Évidemment, les traditions socialistes n'ont pas toujours pris en compte ces problèmes-là ; cela dit, lorsqu'elles l'ont fait, elles sont su mettre de l'avant des réflexions et des pratiques qui nous semblent parfaitement actuelles. L'idée, pour nous, c'est donc de revaloriser et de faire circuler des textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui, pour beaucoup d'entre eux, ne sont pas disponibles en librairie. Certains sont accessibles sur Internet, mais dans des versions ou des traductions qui ne sont pas toujours de bonne facture.

En second lieu, l'accompagnement des luttes des mouvements sociaux contemporains, syndicaux et populaires. Récemment, on a produit un livre pour le Réseau des délégué·es sociaux de la FTQ. Là encore, l'idée c'est de produire et de faire circuler des textes qui sont autant d'instruments de lutte pour nos camarades.

Alexis Lafleur-Paiement : La collection Recherches matérialistes répond à la dynamique qui a été soulevée par Antoine, c'est à dire la volonté d'utiliser la recherche ou le travail intellectuel pour en faire des outils au service des luttes. On considère qu'à l'heure actuelle, les mouvements sociaux ont un manque théorique et un manque de connaissances par rapport à l'histoire et aux sciences sociales. Il y a beaucoup d'idées politiques, il y a de l'activisme, mais on a l'impression qu'on a besoin d'un apport supplémentaire pour gagner en clarté stratégique. On le fait déjà avec des collectifs comme Archives Révolutionnaires ou Temps Libre. Mais on veut se donner collectivement un nouveau débouché pour cette recherche afin de répondre à l'appel que Lénine lançait en 1902 : sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire.

ÀB ! : Ces dernières années, le terme « matérialiste » s'est de plus en plus répandu parmi les cercles militants de gauche en Europe et en Amérique du Nord, y compris les jeunes activistes. Qu'est-ce que cela vous inspire et comment la collection Recherches matérialistes s'ancre dans cette revitalisation politique ?

A. L.-P. : En choisissant d'appeler la collection Recherches matérialistes, on indique un cadre d'analyse, tout en voulant garder un horizon relativement ouvert. La direction de la collection est ouvertement marxiste, mais on a conscience que ce n'est pas uniquement les recherches qui se disent marxistes qui ont un intérêt pour les militants de gauche, les mouvements sociaux ou les révolutionnaires. Un des problèmes que les théoriciens révolutionnaires ont rencontrés historiquement c'est que, par dogmatisme, ils n'ont pas suffisamment lu et pris au sérieux les autres traditions de gauche, ou même plus largement les autres traditions intellectuelles. Cela a mené à une attrition au niveau de leur vigueur intellectuelle.

ÀB ! : Quel est le rôle de l'histoire et de la théorie révolutionnaire dans les mouvements sociaux et politiques au Québec ? Et comment la pratique de la réédition s'insère là-dedans ?

A. D. : Nous pensons que l'actualité de certains ouvrages est différée, qu‘elle n'est pas nécessairement fonction de leur date de parution originale. On trouve cette idée dans un texte de Walter Benjamin sur Baudelaire [1] dans lequel il dit, en parlant d'œuvres poétiques, qu'elles sont pareilles à des clés qui sont confectionnées sans

savoir à quelle serrure elles serviront. L'esprit derrière cette image c'est de souligner qu'il y a des moments qui permettent la réception de certains textes et que cette réception fonctionne parfois à retardement.

Notre vision du travail d'éditeur, ce n'est pas de fournir des textes hagiographiques ou de considérer que les textes qui sont republiés sont des textes dont les auteur·rices sont des saint·es. C'est une erreur dans lesquelles ont parfois pu verser et versent encore parfois les traditions qui sont les nôtres. Concrètement, cela veut dire qu'on a affaire à des textes qui, au-delà de leurs auteur·rices et de leur moment de publication, ont une certaine prise sur le présent et peuvent être pertinents aujourd'hui. C'est ce qui nous a poussé à republier La Plateforme d'Archinov et Sur Lénine de Jean-Marc Piotte, par exemple.

A. L.-P. : J'en profite pour dire que nous ne faisons pas uniquement des rééditions. Dans le cas du premier titre de la collection, Capitalisme et confédération de Stanley Ryerson, c'est parce qu'on a considéré qu'effectivement, c'était un livre dont le potentiel n'a pas été pleinement réalisé et qui mérite d'être réédité. Ryerson offre une lecture extrêmement riche de l'histoire du Canada et de ses structures. Sa thèse est que le Canada a été construit par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent et que le Canada, c'est d'abord une prison des peuples. C'est une structure qui enferme les peuples (que ce soit les nations autochtones, les Canadiens français, les Acadiens, les Métis) et qui vise à exploiter les territoires et à prolétariser ces mêmes peuples. Le travail de Ryerson, pédagogique et accessible, est écrit pour que les travailleurs et les citoyens du Canada puissent comprendre ce pays et ses structures d'exploitation afin de les combattre et les dépasser.

ÀB ! : À l'automne, vous publierez une étude sur les classes sociales dans le Québec d'aujourd'hui et leur potentiel révolutionnaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?

A. D. : Cet ouvrage est le troisième volume de Temps Libre, une revue initialement publiée à compte d'auteur, qui sera désormais éditée chez nous.

A. L.-P. : L'objectif est d'étudier les classes sociales au Québec. L'ouvrage contiendra, entre autres, une étude sur la restructuration de la société québécoise depuis l'hégémonie du néolibéralisme dans les années 1980, ainsi qu'une étude des classes sociales au Québec basée sur le recensement de Statistique Canada. Sauf erreur de ma part, il n'y a pas d'équivalent qui a été produit depuis le milieu des années 1980. Il y a des études sociologiques qui existent, mais il n'y a aucun ouvrage qui offre une grille d'analyse des classes sociales marxiste et rigoureuse appliquée aux statistiques publiques.

A. D. : Ça rejoint le sens de la question sur la reprise du vocable matérialiste. On a de plus en plus de gens qui prennent au sérieux cette question des classes sociales et qui souhaitent les comprendre sous cet angle matérialiste. Cet ouvrage, c'est l'exemple type de ce retour.

ÀB ! : On parle de sciences sociales, mais vous avez également publié un ouvrage de Pierre Popovic, La vie romanesque des textes, qui traite de l'esthétique et de l'art, des sujets souvent délaissés dans les librairies et chez les militant·es.

A. D. : Et pourtant, ils ont toute leur importance, surtout dans une société industrielle avancée comme la nôtre. Les champs culturels et artistiques ne peuvent pas ne pas être pris en considération parce qu'ils sont hypertrophiés, qu'on en soit heureux ou pas, on ne peut pas les délaisser. Il ne s'agit pas, non plus, d'instrumentaliser la chose artistique ou littéraire, mais de montrer qu'il y a une forme de potentialité critique propre aux arts et à la littérature. Il y a un beau texte de Nathalie Quintane dans lequel celle-ci se demande pourquoi l'extrême gauche lit aussi peu de littérature [2]. Peut-être aurait-elle intérêt à le faire, justement.

ÀB ! : Quels sont les projets à venir ?

A. D. : Je l'ai indiqué plus tôt : nous nous sommes lancé·es dans l'aventure M éditeur en étant avant tout des lecteur·trices. Le travail d'édition, avec ce qu'il comporte de tâches proprement concrètes, nous a obligé·es à repenser notre rapport aux livres et à leur production. Nous avons notamment pris conscience que derrière cette activité, il y a aussi tout un circuit de production et de distribution, avec ses impératifs propres. Comme l'ensemble des sphères d'activité humaine en régime de production capitaliste, le champ éditorial obéit par ailleurs à une logique marchande à laquelle on n'échappe pas. Le fonctionnement actuel des subventions impose en outre de publier des nouveautés de manière constante, sans que l'on ait le temps de lire, de discuter et de faire circuler les livres. L'opportunité qu'on a, à l'heure actuelle, c'est qu'il n'y a personne qui est salarié chez M éditeur, ce qui nous donne une certaine souplesse vis-à-vis du volume et du type de publication.

En ce qui concerne les ouvrages à venir, nous allons publier un livre sur la gentrification et la crise du logement, qui mêle récit et réflexions à partir de l'expérience d'une ancienne conseillère municipale. Nous allons aussi publier une anthologie des textes de la revue Mobilisation [3] sur les questions d'organisation et de stratégie au sein des mouvements de gauche.

A. L.-P. : Concernant Recherches matérialistes, on collabore déjà avec les camarades français des Éditions sociales et des Éditions Amsterdam, qui proposent des modèles dont nous aimerions nous inspirer à long terme. Sinon, nous allons tenter de maintenir un rythme de deux publications par année, à l'automne et au printemps. Nous proposerons des rééditions d'ouvrages historiques importants ainsi que des recherches en histoire, en économie ou en sociologie, et possiblement des essais politiques. On aimerait bien publier un essai sur les relations entre Autochtones et allochtones, ou sur le capitalisme financier au Canada. L'idée pour nous, c'est de maintenir une certaine régularité et de chercher des études substantielles et rigoureuses afin d'informer et d'outiller les mouvements révolutionnaires. Car aussi rigoureuse que la recherche doive être, elle reste subsidiaire par rapport aux desseins politiques et révolutionnaires qui sont les nôtres. Il n'y a pas de valeur à la recherche en tant que telle : seulement une valeur heuristique, pédagogique, de compréhension, de lutte et de transformation.

Nous enjoignons fortement les gens à nous contacter s'ils font des recherches dans une perspective progressiste et libératrice. Autant on a une vision de la manière dont on veut mener nos recherches et de la manière dont on veut transformer le monde, autant on ne pense pas que cette vision-là doit stagner et se figer. C'est dans l'échange, dans la collaboration et dans un esprit d'ouverture envers les camarades des autres tendances révolutionnaires qu'on peut bonifier notre approche et la rendre vivante et dynamique pour répondre aux enjeux et aux problèmes actuels.


[1] Benjamin, W. (2013). Baudelaire, édité par Giorgio Agamben. Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, Paris, La Fabrique éditions, 829-1022.

[2] Quintane, N. (2014). Les années 10. Paris. La Fabrique Éditions, 175-201.

[3] Revue militante publiée à Montréal de 1970 à 1975, notamment par Pierre Beaudet et André Vincent.

Photo : M éditeur

Marie-Louise et les petits Chinois d’Afrique

Catherine Larochelle, Marie-Louise et les petits Chinois d'Afrique, Mémoire d'encrier, 2024, 144 pages. Ce livre découle de recherches dans les archives de l'Oeuvre de la (…)

Catherine Larochelle, Marie-Louise et les petits Chinois d'Afrique, Mémoire d'encrier, 2024, 144 pages.

Ce livre découle de recherches dans les archives de l'Oeuvre de la Sainte-Enfance, une association missionnaire internationale qui oeuvrait au Québec jusque dans les années 1960 et qui récoltait les dons d'enfants catholiques afin de « racheter » l'âme d'enfants lointains en besoin de rédemption (« les petits Chinois »), autrement dit afin de les convertir au christianisme. Ces enfants et jeunes catholiques écrivaient parfois à la direction parisienne de la Sainte-Enfance ; c'est donc à partir de 200 missives addressées entre 1890 et 1930 que Catherine Larochelle interprète et reconstruit un pan méconnu de l'histoire du Québec.

Ces lettres sont pour la plupart écrites par des voix déconsidérées, celles de jeunes femmes francophones, pauvres et pieuses. Ces femmes, lorsqu'elles ne sont pas carrément absentes du récit historique québécois dominant, y sont exclusivement présentées comme des victimes (de l'Église, du colonialisme britannique, du patriarcat). Pour Larochelle, ces femmes sont pourtant des actrices de l'histoire coloniale, économique et transnationale du Québec qu'il est important d'écouter, car ce qu'elles disent dans leurs lettres fait partie de ce qui nous constitue aujourd'hui en tant que société.

Larochelle trouve de nombreuses choses dans ces lettres : complexe de la sauveuse blanche, stratégies ingénieuses de survie, volonté de tisser des liens de solidarité, etc. Elle montre comment ces jeunes femmes participent elles aussi à la reproduction de l'ordre colonial et du racisme en se figurant « les petits Chinois » comme étant inférieurs, comme devant être sauvés. Ces femmes ce sont pas que des colonisées ; elles sont aussi les commanditaires d'un réseau missionaire catholique mondial, dont le Canada a aussi été le « bénéficiaire », notamment dans le cadre des pensionnats autochtones. En dernière instance, elle montre que ces lettres proposent une autre représentation du duo « femmes + catholicisme » dans l'histoire du Québec, une image nuancée « qui ne peut se réduire à la figure de la victime, car celle-ci ne peut résumer l'expérience et la capacité imaginative de ces correspondantes. » (p. 123)

La démarche de Larochelle est à souligner. Elle se bat ici avec sa posture d'historienne, et cherche à lire l'histoire de ces lettres « intimement ». La forme du livre s'éloigne ainsi considérablement de l'essai d'histoire classique, et certains choix (fragmentation du livre en courts chapitres thématiques, écriture épistolaire à un ami anonyme, forte présence d'une voix narrative subjective, absence de linéarité), bien que créatifs et propices pour faire de l'histoire autrement, donnent parfois un résultat quelque peu embrouillé (ce qui fait peut-être écho à la difficulté d'extraire un portrait clair et linéaire des archives).

Grâce à l'histoire de ces 200 lettres, Larochelle souhaite repenser ce qu'on entend par l'histoire du Québec. Il s'agit d'un objectif ambitieux pour un si petit livre, dont les conclusions sont en dernière instance exploratoires. Néanmoins, on apprécie grandement que l'autrice nous invite dans l'intimité de son exploration, et qu'elle nous fasse découvrir, avec humilité, un pan curieux et méconnu de l'histoire du Québec « qui ne se [lit] pas comme une histoire de colonisés » (p. 28). Un petit livre fort sympathique au propos original, par une historienne qui repousse les limites de l'histoire du Québec.

Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme

Harsha Walia, Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme, Traduction par Julien Besse, Lux Éditeur, 2023, 398 pages. Le ministre Roberge annonçait (…)

Harsha Walia, Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme, Traduction par Julien Besse, Lux Éditeur, 2023, 398 pages.

Le ministre Roberge annonçait en décembre la fermeture d'un troisième programme d'immigration en quelques mois, et voilà que le livre de Harsha Walia acquiert une actualité nouvelle. Traduit par Julien Besse chez Lux Éditeur, l'ouvrage explore la relation entre la crise du capitalisme racial et la montée du nationalisme réactionnaire. Le concept d'« impérialisme de frontières » y est central, et structure l'ouvrage en quatre temps. D'abord, Walia rend compte du processus historique d'établissement des frontières, en particulier entre les États-Unis d'Amérique et le Mexique. Elle montre comment la violence de l'expansion impériale a produit, historiquement, la catégorie du migrant. La partie suivante étend géographiquement l'étude du régime d'établissement des frontières aux cas de l'Australie et de l'Europe, avant d'explorer dans la troisième partie le rôle central de la main-d'œuvre temporaire. Cette contribution originale permet de comparer le système de la kafala dans les États du golfe Persique et ceux des États-Unis d'Amérique et du Canada. C'est ici que les politiques canadiennes en matière d'immigration temporaire sont étudiées avec le plus de précision. Ainsi, contre l'idée reçue d'un État fédéral laxiste, l'autrice rappelle que le modèle canadien de gestion de l'immigration est érigé en exemple par l'extrême droite allemande. La dernière partie, plus ambitieuse, appelle donc à penser l'abolition des frontières face à la montée du nationalisme réactionnaire, à laquelle n'échappe pas le Québec.

Cocorico. Les gars, faut qu’on se parle

Mickaël Bergeron, Cocorico. Les gars, faut qu'on se parle, Éditions Somme Toute, 2023, 224 pages. Je pensais ne pas être le public cible des adresses à la deuxième personne (…)

Mickaël Bergeron, Cocorico. Les gars, faut qu'on se parle, Éditions Somme Toute, 2023, 224 pages.

Je pensais ne pas être le public cible des adresses à la deuxième personne du pluriel (aux hommes, aux gars) que Mickaël Bergeron fait dans ce livre. Pourtant, je le suis. Aussi cliché que cela puisse paraître, le sujet de la masculinité nous concerne tous·tes. L'essai est fluide, punché et surtout, agréablement imagé. J'ai trouvé très louables les efforts entrepris par Bergeron pour dénoncer certaines situations sexistes et pour les expliquer à partir des concepts féministes phares, par le biais de métaphores aussi originales qu'accessibles. L'irritation de Bergeron est palpable, notamment sur la passivité des hommes devant les injustices générées par le patriarcat. Elle est bien transmise et résonne avec empathie. L'auteur est également généreux de son vécu, même s'il admet que ses réflexions sont encore en friche. Pour celle·eux qui aiment quand les livres critiques sont aussi des vecteurs de solutions, vous allez y trouver votre compte. Parmi les suggestions de Bergeron pour construire un monde moins machiste, je note : que l'on apprenne collectivement à nommer les « green flags » en relation (et pas seulement les « red flags »), que les hommes se confient davantage sur leurs complexes physiques pour mieux les déconstruire (pourquoi n'y a-t-il pas de cercles de discussion sur la calvitie ?), que les hommes optent plus souvent pour la sincérité, ou encore que le non-partage de la charge mentale entre les hommes et les femmes soit davantage identifié comme une problématique. Sur l'imbrication entre masculinité, amour et amitié, il est un peu dommage que Bergeron n'ait pas mobilisé bell hooks et son puissant ouvrage La volonté de changer. Toujours est-il que nous avons bien trop rarement la chance de lire sur les « coulisses » de la masculinité. En se croisant maintenant les doigts pour que le public cible s'y intéresse.

Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse

Thibault Prévost, Les prophètes de l'IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l'apocalypse, Lux Éditeur, 2024, 211 pages. Journaliste indépendant spécialisé dans les enjeux (…)

Thibault Prévost, Les prophètes de l'IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l'apocalypse, Lux Éditeur, 2024, 211 pages.

Journaliste indépendant spécialisé dans les enjeux liés aux technologies, Thibault Prévost tient l'excellente rubrique « Clic gauche » chez Arrêt sur images, site français d'analyse critique des médias. Dans ce premier ouvrage, Prévost propose une « alternative à la sidération » qui caractérise généralement le traitement médiatique de l'intelligence artificielle et du discours de ses principaux promoteurs.

Qui sont les « prophètes de l'IA » ? Certains sont connus, comme les Américains Elon Musk, Sam Altman ou Nick Bostrom et, au Québec, Yoshua Bengio. D'autres s'activent plus discrètement, comme Peter Thiel, Marc Andreesen et Eliezer Yudkowsky. « Issus des élites universitaire et entrepreneuriale anglo-saxonnes », nous explique l'auteur, « ils sont ingénieurs, chercheurs, philosophes, patrons et investisseurs ». Tous sont très investis dans les développements actuels en IA et « tous diffusent un discours d'apocalypse, articulé autour d'une intelligence artificielle divine ». Ce paradoxe devrait nous interpeller : pourquoi les promoteurs d'une industrie s'acharnent-ils à nous alerter des dangers colportés par leurs propres créations ? Thibault Prévost propose ainsi de nous aider à replacer « le récit propagé par la caste technocritique (...) dans le champ des idées politiques ». Ce discours entrepreneurial messianique émerge à la suite de la crise financière de 2008 et s'accompagne de concepts exotiques tels que l'accélérationisme, l'altruisme efficace, le long-termisme et, bien sûr, le transhumanisme. Essentiellement, on fait face à une nouvelle itération du projet ultralibéral, cette fois imbibé dans la vision mystique d'une technologie surpuissante.

L'ouvrage est particulièrement pertinent dans le contexte de la seconde victoire de Donald Trump, qui a propulsé Elon Musk dans les hautes sphères du pouvoir états-unien. Prévost montre que le virage autoritaire d'une bonne part de l'élite du numérique est en cours depuis la deuxième moitié des années 2010 : « un continuum s'est consolidé entre la blogosphère néofasciste la plus rance, certains milliardaires de la Silicon Valley et une nouvelle phalange d'élus républicains ». L'utopie des prophètes est souvent sécessionniste, parfois même eugéniste, et toujours profondément élitiste.

Alors, quel rôle concret jouent ces fantasmes dignes de romans de science-fiction ? Prévost soutient qu'ils imposent un certain cadre à travers lequel les débats publics sur l'IA se tiennent, et offrent à ses propagateurs l'attention des décideurs, allant jusqu'à séduire les Nations Unies. Cette élite se voit du même coup promue en tant que « référence culturelle et morale ». Enfin, ces scénarios délirants éloignent les préoccupations des problèmes tangibles et immédiats que connaissent nos sociétés, notamment en raison de ces technologies. Au final, l'IA dystopique détourne l'attention d'une autre entité hors de contrôle qui menace réellement l'existence humaine sur la planète, à savoir « la multinationale capitaliste ».

Au fil des pages, des personnages et des concepts, je me prenais parfois à souhaiter ici un schéma, là un diagramme, qui auraient aidé à cartographier cette nébuleuse. Cela dit, la démonstration de Thibault Prévost est éloquente et efficace. Souhaitons qu'elle se trouvera entre les mains de journalistes technos, qui trop souvent, « donne[nt] de la substance à une IA imaginaire, tout en occultant l'impact réel de cette technologie sur le monde ».

Nations et autodétermination au XXIè siècle

Michel Seymour, Nations et autodétermination au XXIè siècle, Presses de l'Université de Montréal, 2024, 597 pages. Contre la doxa dominante, le philosophe Michel Seymour (…)

Michel Seymour, Nations et autodétermination au XXIè siècle, Presses de l'Université de Montréal, 2024, 597 pages.

Contre la doxa dominante, le philosophe Michel Seymour publie un ouvrage important par son ambition et sa pertinence théorique et politique. En effet, après Raison, déraison et religion qui reprenait à rebrousse-poil tout le débat sur le port des signes religieux dans l'espace public, cette fois-ci, c'est la question de la nation et du nationalisme que revisite l'auteur, et ce, dans une perspective explicitement de gauche. Ambitieux, « l'objectif premier de l'ouvrage [est de] sensibiliser la gauche à la vertu du nationalisme contemporain ». On comprend ici que le nationalisme, historiquement associé à la droite ou à l'extrême-droite, a plutôt mauvaise presse chez une partie de la gauche québécoise, dont de nombreux intellectuel·les et sympathisant·es de Québec solidaire.

Seymour décortique le phénomène nationaliste dans toute sa complexité en tenant compte des usages variées des mots « peuple » ou « nation », de la diversité des groupes sociaux dans un territoire donné, ainsi que « des identités multiples des personnes et du caractère dynamique de l'identité ». Il y a plusieurs types de nations et de nationalismes (dont des formes de gauche ou de centre-gauche), et il est nécessaire de reconnaître une telle approche pluraliste, affirme-t-il, pour rendre compte de la justice réparatrice, du génocide ou du racisme systémique, et pour faire avancer les débats concernant l'origine du nationalisme et du territoire national.

En considérant le lien identitaire national avec rigueur, l'auteur, inspiré par l'œuvre de John Rawls, considère les peuples comme des agents moraux incontournables pouvant jouer un rôle crucial dans l'amélioration du sort de l'humanité. En conséquence, « il faut accorder de l'importance une fois pour toute aux droits des peuples. C'est un problème sempiternel de la gauche en Europe, au Québec et partout à travers le monde. On laisse croire que le droit à l'autodétermination est une idée ancienne et dépassée, tout comme le sont la souveraineté populaire et l'État-nation. » Pour l'auteur de La nation pluraliste, l'enjeu n'est pas la disparition de l'État-nation envisagée par des auteurs comme Eric Hobsbawm au profit d'une identité postnationale, ni un patriotisme constitutionnel à la Habermas. Il s'agit plutôt d'envisager la création de politiques de la reconnaissance, comme le suggère Nancy Fraser. Or, très peu d'États pratiquent une politique de la reconnaissance à l'égard des peuples sans État qui les composent. Reprenant la formule d'Aurélien Bernier voulant que « l'erreur de la gauche traditionnelle est qu'elle ne répond pas à la cause principale de la montée de l'extrême droite : la destruction de la souveraineté nationale au profit de l'oligarchie financière », Seymour est d'avis que la lutte contre la concentration du capital, des moyens de production et des pouvoirs de décision est inséparable du droit des peuples. Il déclare ainsi que « même si l'État-nation ne constitue plus le cadre à l'intérieur duquel se déploie la lutte contre le grand capital, il se peut qu'il faille pour lutter contre l'oligarchie apatride du 1% défendre le droit des États-nations ».

Antonio Gramsci. Vivre, c’est résister

Jean-Yves Frétigné, Antonio Gramsci. Vivre, c'est résister, Dunot, 2024, 320 pages. Alors que l'histoire avec un grand H est souvent racontée à travers la vie de grands (…)

Jean-Yves Frétigné, Antonio Gramsci. Vivre, c'est résister, Dunot, 2024, 320 pages.

Alors que l'histoire avec un grand H est souvent racontée à travers la vie de grands hommes (car trop souvent les femmes ont été malheureusement effacées), c'est plutôt la vie d'un homme qui permet de mieux la comprendre dans cette biographie. Gramsci est un nom célèbre mais qui connait la vie d'Antonio ?

Spécialiste de la pensée politique, Jean-Yves Frétigné met l'accent sur la vie de ce célèbre homme de pensée et d'action. Né en Italie en 1891 dans une région rurale, ce jeune Sarde à la santé fragile va côtoyer les destins de nul autre que Mussolini, Trotsky ou même Staline. Étudiant à la Faculté de lettres de Turin à partir de 1911, il vit pauvrement et ne se destine pas du tout à un avenir politique.

L'industrialisation et la constitution du mouvement ouvrier provoquent, en Italie comme ailleurs, une vaste remise en question des idées libérales traditionnelles et la montée du socialisme. C'est dans ce contexte que le jeune Gramsci deviendra tout d'abord journaliste dès 1915, à peine deux avant la révolution bolchévique. Un contexte national et international qui le marquera profondément.

Malgré l'influence marquante des idées communistes après la révolution russe de 1917, puis la mise en place de l'Internationale communiste en 1919, l'auteur nous démontre que l'on ne peut pas bien comprendre la pensée de Gramsci sans prendre en considération l'évolution de la société italienne. Cette dernière est notamment marquée par la division entre le monde ouvrier au nord et rural au sud mais également par la prise de pouvoir du fascisme.

Présent à Turin en 1921 lors de la « grève des aiguilles », l'occupation des usines et la mise sur pied de conseils ouvriers, Gramsci deviendra député en 1924 puis secrétaire général du Parti communiste italien en 1926. Alors victime du fascisme de Mussolini, l'instance qui le porte au pouvoir se maintiendra dans la clandestinité en France. Il participera aux rencontres de l'internationale communiste alors que les tensions augmentent en son sein. Antonio Gramsci défendra le Front uni avec les forces démocratiques opposées au fascisme, mais également avec le monde paysan.

De manière paradoxale, son emprisonnement dès 1926 lui vaudra en partie sa postérité car c'est dans ce contexte qu'il livrera ses principaux écrits théoriques (Les cahiers de prison) « à l'abri » des tensions politiques internes et internationales. Il meurt en 1937 à cause de son mauvais état de santé alors qu'il vient d'obtenir une libération conditionnelle en échange de ne plus publier.

À la fois intellectuel et homme d'action, une de ses citations célèbres rappelle qu'il faut : « Allier le pessimisme de l'intelligence à l'optimisme de la volonté ». Alors que nous vivons dans un monde de post-vérité dans lequel les émotions semblent l'emporter sur la raison, ces paroles peuvent encore résonner dans l'esprit des personnes militantes d'aujourd'hui. Pour prendre toute la mesure de l'homme et de sa pensée, il est nécessaire de fouiller le concept d'hégémonie culturelle et de lire Les cahiers de prison. Retenons cependant de Gramsci, outre l'importance de lier engagement et réflexions intellectuelles, sa capacité à prendre un recul critique sur l'idéologie progressiste dominante du moment pour mieux la faire vivre concrètement selon les dynamiques historiques et sociales à l'œuvre dans chaque société.

Quand les syndicats se mobilisent pour l’environnement

Dans le discours dominant sur la crise écologique, l'idée selon laquelle la protection de l'environnement est incompatible avec le développement économique demeure prégnante, (…)

Dans le discours dominant sur la crise écologique, l'idée selon laquelle la protection de l'environnement est incompatible avec le développement économique demeure prégnante, et ce malgré le consensus scientifique entourant l'urgence des changements à apporter pour remédier à la situation.

Ainsi les mesures environnementales continuent à être souvent présentées par plusieurs comme nuisibles pour les entreprises et ultimement pour leurs salarié·es. Certes, le développement capitaliste, parce qu'il repose sur l'exploitation illimitée des ressources et sur une production inouïe de déchets polluants, ne peut permettre de préserver les écosystèmes terrestres, ni d'assurer un avenir viable aux différentes espèces qui se côtoient sur la planète Terre.

Cette incompatibilité, plutôt que de nous pousser à choisir entre environnement ou économie, devrait cependant nous amener à réfléchir aux contours qu'un système économique devrait prendre pour répondre aux besoins humains tout en respectant les limites planétaires. Ce n'est qu'en adoptant une telle perspective qu'on peut espérer prendre des décisions compatibles avec l'intérêt collectif. En adoptant cette approche, il est aussi plus probable de faire des choix économiques qui bénéficieront aux travailleurs et aux travailleuses, tout comme aux communautés auxquelles ils et elles appartiennent.

Prenons par exemple les conséquences de la crise climatique sur la santé. Alors que la fréquence et l'intensité des événements météorologiques extrêmes augmentent, les risques professionnels sont aussi amenés à croître : coups de chaleur et déshydratation ne sont que les exemples les plus évidents des risques que les travailleurs et les travailleuses vont subir au temps du réchauffement climatique. Face à ces risques accrus, la transition écologique peut être pensée comme un processus qui aura pour effet de réduire l'empreinte matérielle de nos industries, mais aussi d'améliorer l'état de santé des personnes qui les font vivre. Les enjeux environnementaux concernent donc au premier chef les salarié·es tout comme les syndicats, qui auraient intérêt à s'en saisir.

L'histoire nous enseigne à ce propos qu'à plusieurs reprises, des syndiqué·es se sont mobilisé·es pour protéger l'environnement. On a parfois opposé les intérêts des syndicats à ceux des groupes écologistes, notamment en ce qui a trait à la préservation des emplois, par exemple dans les cas où des environnementalistes ont fait campagne contre des coupes forestières. Mais les intérêts des un·es et des autres peuvent aussi converger. En plus d'être des travailleurs et des travailleuses, ils et elles sont aussi des citoyen·nes qui se préoccupent de l'avenir et qui souhaitent avoir des poumons en santé ; des amateurs et amatrices de plein air qui veulent pouvoir randonner, pêcher et chasser dans un environnement sain, ou encore des parents qui veulent léguer une planète habitable à leurs enfants. Plusieurs cas historiques attestent ainsi de cette convergence entre syndicats et écologistes.

Protéger sa santé et celle du milieu naturel

En Californie, dans les années 1960, les employé·es agricoles majoritairement latino-américain·es des grandes monocultures s'unissent sous la bannière des United Farm Workers (UFW, « Travailleurs et travailleuses agricoles uni·es »). Leurs conditions de travail sont difficiles et leurs salaires sont maigres, mais les travailleurs et les travailleuses sont aussi alerté·es par le recours accru aux pesticides. À l'été 1968, plusieurs équipes de travail tombent gravement malades après avoir récolté des raisins dans des champs qui ont été aspergés de produits hautement toxiques. Les UFW dénoncent alors les pratiques polluantes des compagnies agricoles, ainsi que le manque de réglementation gouvernementale. Le syndicat souligne aussi les conséquences des pesticides sur l'environnement et tisse des liens avec plusieurs groupes écologistes pour revendiquer l'interdiction de certains pesticides. En 1970, les UFW obtiennent la signature de conventions collectives qui incluent à la fois une amélioration significative des conditions de travail et un encadrement strict de l'utilisation des pesticides. Les Québécois·es ont un peu contribué à cette victoire en soutenant en grand nombre l'appel au boycottage des raisins de la Californie lancé à l'époque par les UFW. Les centrales syndicales québécoises ont d'ailleurs appuyé cette campagne.

En Abitibi, dès le milieu des années 1970, les citoyen·nes ainsi que les travailleurs et les travailleuses prennent de plus en plus conscience des effets néfastes de la Fonderie Horne sur les humains et l'environnement. Le syndicat de l'entreprise en fait un cheval de bataille. En 1980, il publie un mémoire dans lequel il souligne que la grande quantité d'émissions polluantes dans l'atmosphère pose un danger continu pour la santé publique. Il s'inquiète aussi de « l'état de détérioration de certains lacs et rivières d'où toute faune aquatique a disparu ». Pour brosser un portrait complet de la situation, le syndicat organise une vaste enquête en invitant une quarantaine de chercheurs et de chercheuses américain·es du Département en santé environnementale et en santé du travail de l'École de médecine Mont Sinaï. « L'opération Mont Sinaï » permet de faire un bilan systématique de l'exposition des travailleur·euses aux substances toxiques, ainsi qu'une enquête environnementale approfondie.

L'exemple des moratoires verts en Australie

Préoccupé·es par la transformation rapide de leurs villes au profit des promoteurs immobiliers, les membres de la Builders Labourers' Federation (BLF, Fédération des travailleurs et des travailleuses de la construction) australienne adoptent dans les années 1970 une tactique audacieuse pour bloquer les projets jugés destructeurs pour l'environnement et pour le patrimoine bâti : les « green bans », ou moratoires verts.

Lorsqu'un projet de construction ne respecte pas certains critères sociaux et environnementaux, les syndiqué·es refusent de travailler sur le chantier. Les « green bans » sont décidés collectivement en assemblée générale et sont décrétés seulement pour les projets qui sont fortement contestés par la population locale. Ils impliquent donc une alliance avec des groupes citoyens locaux.

Les « green bans » ont notamment empêché la destruction de parcs publics pour construire des maisons de luxe et la démolition de quartiers ouvriers pour bâtir des gratte-ciels. Dans d'autres cas, les syndiqué·es ont obtenu qu'un projet soit amélioré, par exemple en forçant l'installation de dispositifs anti-pollution dans une centrale thermique, ou encore en s'assurant que des projets de développement conservent les bâtiments historiques.

Notons qu'à la même époque, sans aller aussi loin que leurs homologues australien·nes, des syndicats montréalais ont participé au Front commun contre l'autoroute est-ouest, qui aurait exproprié des milliers d'habitant·es du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Les membres de la coalition s'inquiétaient alors des risques de la pollution automobile sur la santé et l'environnement.

Des alliances citoyennes

Dans chacun de ces cas, les syndicats ont adopté une vision globale de leurs intérêts, qui dépasse la question des salaires et des conditions de travail pour réfléchir à leur place dans l'économie et la société. Et fait notable, les mobilisations environnementales des syndicats se sont faites en partenariat avec des collectifs citoyens et des groupes environnementaux, ce qui a certainement contribué à leur succès.

Ces exemples nous rappellent ainsi que les travailleurs et les travailleuses, en plus d'être des témoins privilégiés des conséquences environnementales de leurs industries (pensons par exemple aux nombreux travailleur·euses de l'amiante au Québec dont la santé a été compromise en raison de leur exposition à ce minerai toxique), sont aussi outillé·es pour adapter les processus de production propres à chaque entreprise afin de les rendre plus viables sur le plan écologique. Peut-être au fond que ce n'est que du point de vue des hauts dirigeants et des actionnaires de ces compagnies qu'il y a une incompatibilité fondamentale entre économie et environnement, car les contraintes que nous « imposent » les écosystèmes apparaîtront toujours comme un frein à la croissance… de leurs profits.

Guillaume Tremblay-Boily et Julia Posca sont chercheur et chercheuse à l'IRIS.

Photo : des citoyen.nes et le syndicat australien des travailleurs de la construction ayant décrété un « green ban », 1973 (Source : Builders Labourers' Federation)

Élections au Nouveau-Brunswick : Un soupir de soulagement pour les francophones

Le Nouveau-Brunswick vient de vivre une élection historique. Non seulement Susan Holt, cheffe du parti libéral, est la première femme élue première ministre de la province, (…)

Le Nouveau-Brunswick vient de vivre une élection historique. Non seulement Susan Holt, cheffe du parti libéral, est la première femme élue première ministre de la province, mais au plus grand soulagement des Acadiennes et des Acadiens, les conservateurs de Blaine Higgs ont subi une écrasante défaite inattendue. Pour la population acadienne, Blaine Higgs passera à l'histoire comme étant le premier ministre qui a gouverné dans un mépris total du français et qui a tenté de faire reculer la place de celui-ci après 50 ans de bilinguisme officiel.

Le 21 octobre dernier, les libéraux ont remporté 31 sièges sur les 49. Les conservateurs n'en ont gardés que 16 et les verts, 2. Plusieurs ministres du gouvernement conservateur ont été défait·es dans leur circonscription, y compris le premier ministre sortant Blaine Higgs. Sans surprise, les circonscriptions à majorité ou à forte proportion de francophones n'ont élu aucune candidature conservatrice. Aux élections de 2018 et 2020, le parti « progressiste »-conservateur de Blaine Higgs n'avait élu qu'un député francophone, ce qui avait amplifié le mécontentement des francophones à l'égard du premier ministre.

L'élection du 21 octobre s'est donc principalement jouée dans les trois plus grandes villes de la province. Si les résultats s'annonçaient serrés, en rétrospective, plusieurs enjeux peuvent expliquer la déconfiture du parti progressiste-conservateur et la victoire libérale. Or, pour la population acadienne, il y a surtout d'importantes leçons à retenir des dernières années.

Le gouvernement Higgs : plus qu'un hiatus dans l'histoire

Blaine Higgs, chef du parti progressiste-conservateur, a été élu premier ministre du Nouveau-Brunswick en 2018 au sein d'un gouvernement minoritaire. De prime abord, il s'agissait d'un chef de parti controversé. Il était difficile de concevoir comment ce premier ministre unilingue anglophone serait rassembleur dans une province officiellement bilingue. Mais, dans le passé, Richard Hatfield avait été premier ministre pendant 17 ans (1970-1987) sans parler le français, et cela ne l'avait pas empêché de faire avancer les droits linguistiques des francophones.

Le statut du français a toutefois progressé depuis les années 1980, et tous les premiers ministres depuis Hatfield pouvaient communiquer dans les deux langues officielles. La méfiance à l'égard de Blaine Higgs résidait par ailleurs dans le fait qu'il avait été membre et militant actif du Confederation of Regions Party, un parti politique opposé au bilinguisme officiel dans les années 1990. Ainsi, malgré la promesse de Higgs d'apprendre le français, le doute sur ses convictions profondes planait toujours. De plus, lors des élections de 2018, le People's Alliance Party, un tiers parti que l'on peut qualifier de populiste [1] et qui avait fait campagne en remettant en question les droits linguistiques des francophones de la province a remporté 3 sièges. Le gouvernement minoritaire de Blaine Higgs allait donc gouverner en comptant sur un appui du parti People's Alliance.

Une leçon importante pour la population francophone, qui avait sans doute baissé la garde après plus de 50 ans de bilinguisme officiel, est le constat qu'un gouvernement pouvait être élu sans le vote acadien. En effet, les circonscriptions fortement francophones n'ont élu qu'un seul député conservateur en 2018 : Robert Gauvin dans Shippagan-Lamèque-Miscou, également le seul francophone au caucus. De facto, le gouvernement n'avait pas besoin de travailler à faire avancer les dossiers importants pour la population acadienne afin de se maintenir au pouvoir, mais nul n'aurait imaginé autant de tentatives de faire reculer les acquis en matière de droits et de reconnaissance du français.

Diversion et polarisation

Dès le début de son mandat, Higgs s'est investi à faire reculer l'application du bilinguisme officiel, et son attitude par rapport au fait français de la province a commencé à poindre. Il a notamment très rapidement voulu pourvoir des postes désignés bilingues (anglais-français) au sein d'Ambulance NB par des personnes qui ne parlent que l'anglais, soutenant que ces personnes pourraient apprendre le français par la suite. Une première décision judiciaire avait pourtant déjà statué que toutes les ambulances devaient comprendre une ambulancière ou un ambulancier qui peut communiquer dans les deux langues officielles de la province, et la question était en processus de révision judiciaire, à la suite d'un arbitrage qui divergeait. Higgs a évidemment dû abandonner sa tentative de faire reculer les exigences de bilinguisme chez Ambulance NB à la suite de la décision de la Cour du Banc de la Reine.

De manière générale, dans son premier mandat, Higgs a eu du mal à camoufler son indifférence pour les préoccupations des francophones et son irritation face à plusieurs aspects du bilinguisme officiel. À titre d'exemple, mentionnons la tenue de conférences de presse uniquement en anglais pendant les moments les plus critiques de la pandémie.

Le gouvernement Higgs a néanmoins été réélu pour un deuxième mandat aux élections anticipées de 2020, principalement sur la base de sa gestion de la pandémie jusqu'alors. Le vote n'aura cependant jamais connu une division linguistique aussi forte : le taux de vote pour le parti progressiste-conservateur a été historiquement bas dans les circonscriptions francophones [2], qui n'ont fait élire qu'un seul député conservateur francophone, Daniel Allain dans Moncton-Est. Aux dernières élections du 21 octobre 2024, on observe le même phénomène dans les circonscriptions francophones, ce qui n'est pas surprenant puisque le deuxième mandat de Blaine Higgs a encore plus laissé transparaître ses vraies couleurs au sujet des questions linguistiques, mais aussi un conservatisme social de plus en plus débridé.

En effet, le gouvernement de Blaine Higgs a retardé la révision de la Loi sur les langues officielles, pourtant prescrite par cette même loi, et en a dénaturé le processus en n'y apportant aucune amélioration. Le parti progressiste-conservateur a par ailleurs intégré les deux députés du parti People's Alliance au sein de son caucus, et Higgs a par la suite nommé l'ancien chef de ce parti qui remettait en question plusieurs fondements du bilinguisme officiel, Kris Austin, au comité de révision de la Loi sur les langues officielles. Ce geste a été considéré comme un véritable affront par la société civile acadienne et par la population francophone de manière générale.

La fin du mandat de Blaine Higgs aura été encore plus controversée en raison de changements à une politique d'inclusion scolaire par rapport à l'orientation sexuelle et aux identités de genre [3]. Plusieurs membres du parti, dont des député·es et des ministres, se sont opposé·es aux changements et au discours de Higgs à propos de ces questions.

Des leçons à retenir

Enfin, une page vient d'être tournée. Cependant, au-delà du virage à droite du parti progressiste-conservateur et du leadership autoritaire du chef qui n'a visiblement pas eu de succès dans les milieux urbains anglophones, les partis politiques et surtout leurs militant·es devront porter plus d'attention non seulement aux compétences linguistiques de leur chef, mais à leur position au sujet du bilinguisme officiel et de la place du français dans la province. La société civile acadienne doit néanmoins demeurer vigilante, car la leçon à retenir est que le parti conservateur est bien au fait de la possibilité de gouverner sans l'appui des francophones.


[1] Stéphanie Chouinard et Kelly Gordon, « De l'hostilité ouverte au « gros bon sens » : populisme de droite et anti-bilinguisme au Nouveau-Brunswick, 1980-2020 », dans Frédéric Boily, Les droites provinciales en évolution (2015-2020). Conservatisme, populisme et radicalisme, Québec, Presses de l'Université Laval, 2021, p. 67-82.

[2] Gabriel Arsenault et Roger Ouellette, « Une analyse du vote linguistique au Nouveau-Brunswick (1908-2020) », Francophonies d'Amérique, 57, 2024, p. 15-21.

[3] Voir le texte d'Alex Arseneau dans le dossier sur la famille (p. 50-51) pour plus de détails concernant les changements apportés par le gouvernement Higgs à la politique 713 au Nouveau-Brunswick.

Michelle Landry est à la Chaire de recherche du Canada sur les minorités francophones et le pouvoir de l'Université de Moncton.

Photo : Blaine Higgs (©Andre Forget, CC0 1.0)

En lutte ! Parcours d’une organisation communiste

Au début des années 1970, la situation se dégrade un peu partout en Occident, alors que la prospérité d'après-guerre fait place au retour du chômage. Dans ce contexte, les (…)

Au début des années 1970, la situation se dégrade un peu partout en Occident, alors que la prospérité d'après-guerre fait place au retour du chômage. Dans ce contexte, les luttes ouvrières se multiplient afin de défendre les acquis sociaux et économiques pour le plus grand nombre. Simultanément, on voit un regain des mouvements communistes qui s'appuient désormais sur la révolution chinoise pour envisager des lendemains qui chantent. Au Québec, Charles Gagnon (ancien dirigeant du FLQ) lance l'organisation EN LUTTE !. Durant une décennie, elle incarne l'engagement communiste et le dévouement à la cause du peuple.

Le Québec des années 1960 est marqué par des transformations profondes, notamment impulsées par le gouvernement libéral de Jean Lesage (1960-1966). Celles-ci incluent la déconfessionnalisation des écoles et du secteur de la santé, la nationalisation de l'électricité (1962) et la création de sociétés d'État, ainsi que le soutien à l'entrepreneuriat québécois. Mais ces mesures sont insuffisantes aux yeux d'une partie de la jeunesse qui affirme : « Nous luttons pour un État libre, laïque et socialiste. » [1] Dans le même sens, l'équipe de la revue Révolution québécoise (1964-1965) tente de concilier le marxisme et la lutte pour l'indépendance, avant que ses animateurs Pierre Vallières et Charles Gagnon se joignent au Front de libération du Québec (FLQ) pour y mener des actions armées. La période est marquée par une escalade de la violence qui conduit à des attentats à la bombe et à l'enlèvement de deux dignitaires par le FLQ en octobre 1970. Dans ces circonstances, le gouvernement du Canada réagit avec une intensité inattendue. La Loi sur les mesures de guerre est proclamée, le Québec est occupé par l'armée, et plus de 500 arrestations et 3000 perquisitions sans mandat sont réalisées. La gauche québécoise sort de l'épisode grandement affaiblie.

Après le retrait des troupes canadiennes, les militant·es s'interrogent sur la voie qu'il faut prendre pour relancer la contestation. D'un côté, on rejette assez largement l'activisme et le terrorisme des années 1960 qui n'ont pas su déboucher sur la révolution, entraînant plutôt une répression brutale. D'un autre côté, la conviction qu'il est nécessaire de s'organiser à large échelle et de se doter de structures résilientes pour faire face aux aléas de la vie politique s'impose globalement. Plusieurs personnes choisissent d'investir le Parti québécois (PQ) ou les centrales syndicales, alors que d'autres préconisent la création d'une organisation révolutionnaire autonome. C'est l'idée qu'expriment les membres du Comité d'action politique de Saint-Jacques dans la brochure Pour l'organisation politique des travailleurs québécois (1971) ou encore le groupe Vaincre (1971-1972) qui publie un journal éponyme. À l'été 1972, quatre militant·es issu·es de ces deux réseaux s'associent pour rédiger un document d'unité qui est publié sous le titre Pour le parti prolétarien [2]. Le même groupe forme l'Équipe du Journal (ÉdJ) afin de produire un périodique révolutionnaire qui pourra servir de base pour la création d'une organisation.

Construire une organisation révolutionnaire

L'année 1973 est consacrée à la rencontre avec une multitude de groupes pour trouver des terrains d'entente, au lancement du journal EN LUTTE ! et à la mise sur pied du Comité de solidarité avec les luttes ouvrières (CSLO). L'Équipe du Journal adopte une position marxiste-léniniste qui s'appuie sur les théories de Marx, Lénine et Mao dans l'objectif de créer un parti révolutionnaire, de se lier avec la classe ouvrière et de diriger un mouvement capable d'instaurer le socialisme. Pour ce faire, le groupe priorise la réflexion et la diffusion idéologique, d'où la centralité du journal dans son travail. Il valorise aussi la solidarité avec les travailleur·euses revendicatif·ves ou en grève qui peuvent se montrer intéressé·es par les idées progressistes. À travers ces activités intellectuelles ou plus directement militantes, l'objectif est de rassembler une masse critique de personnes autour d'un projet révolutionnaire et de constituer un mouvement qui poursuivra le combat politique à une autre échelle. Ce but est atteint à l'automne 1974, lors du 1er Congrès du groupe EN LUTTE ! qui se constitue formellement en tant qu'organisation avec des statuts et un programme. Bien que le groupe ne rassemble qu'une soixantaine de membres, il peut compter sur leur implication dans diverses initiatives communautaires (cliniques, garderies et comptoirs alimentaires) pour approfondir ses liens avec les classes populaires. Le soutien aux grévistes qui luttent contre des multinationales à la United Aircraft (Longueuil, 1974-1975) ou à l'INCO (Sudbury, 1978-1979) permet de lier ces combats spécifiques au problème général de l'impérialisme.

Dans les années suivantes, EN LUTTE ! se consacre à plusieurs batailles. Il dénonce le Parti québécois qui, malgré son soi-disant « préjugé favorable aux travailleurs », soutient les intérêts de la bourgeoisie francophone. L'organisation marxiste rappelle aussi que « les syndicats sont en passe d'être intégrés à l'appareil d'État et d'en être réduits au statut d'organismes chargés d'appliquer les lois de l'État bourgeois, les lois passées dans les intérêts du Capital » [3]. Ces manœuvres visent à démontrer que les intérêts des travailleur·euses ne peuvent être défendus adéquatement que par une organisation faite par et pour les travailleur·euses eux-mêmes, dans le but d'instaurer le socialisme, c'est-à-dire un système où les moyens de production appartiennent en commun à l'ensemble des salarié·es. C'est ce que tente d'expliquer le journal d'EN LUTTE ! en montrant que les conflits de travail sont des symptômes d'un problème plus grave : le régime capitaliste lui-même, basé sur l'exploitation de l'humain par l'humain. Le message est bien reçu puisque l'organisation grandit pour atteindre environ 400 membres en 1979, répartis partout au Canada, sans compter plusieurs centaines de sympathisant·es. À la même époque, l'organisation gère des librairies à Vancouver, Toronto, Montréal et Québec, ainsi qu'une imprimerie. Enfin, son journal tire à plus de 6600 exemplaires par semaine [4].

Défis et ruptures

Pourtant, avec le début des années 1980, l'organisation EN LUTTE ! fait face à plusieurs défis. D'abord, sa position « d'annulation » du vote lors du référendum sur la souveraineté du Québec (mai 1980) a été accueillie assez défavorablement. Ensuite, différents groupes se sentent mal représentés dans l'organisation, notamment les personnes homosexuelles, les femmes et les ouvrier·es manuel·les qui forment des caucus pour exposer leurs récriminations. Des facteurs externes nuisent aussi au mouvement, dont la libéralisation de la Chine (qui semble confirmer l'échec du maoïsme), la répression policière qui cible les marxistes et l'imposition progressive de la chape de plomb néolibérale sur l'ensemble de la société. Malgré des discussions soutenues et l'appel à un congrès ouvert en mai 1982, le groupe n'arrive pas à surmonter les tensions internes et les pressions externes. Le 4e Congrès vote l'auto-dissolution à 187 voix contre 25, et 12 abstentions [5].

Bien que certain·es tentent de poursuivre l'expérience marxiste dans les années 1980, ce courant, à l'image des autres tendances de gauche, est alors anémique. Cette traversée du désert a contribué à obscurcir la mémoire d'EN LUTTE !, sans compter les invectives anti-marxistes de la droite qui continuent de l'accabler. Malgré tout, son expérience et celle des autres groupes révolutionnaires des années 1970 demeurent pertinentes, particulièrement à notre époque où la gauche peine à s'organiser. Il semble que les progressistes soient aujourd'hui coincés entre l'action parlementaire, le syndicalisme institutionnel et l'activisme à la pièce. Pourtant, le capitalisme frappe de plus en plus durement et risque même de nous exterminer collectivement en entretenant la crise écologique. Dans cette situation, ne faut-il pas repenser notre action et envisager sérieusement la création d'une organisation révolutionnaire solide et durable ? Bien sûr, EN LUTTE ! et les autres groupes marxistes-léninistes n'offrent pas de recette pour la révolution, mais « ils ont cherché une voie pour s'attaquer à cet ordre établi, pour l'affaiblir et finalement l'abolir » [6]. Un tel horizon peut encore nous inspirer en vue de l'instauration d'une société égalitaire.


[1] « Présentation », Parti pris, no 1 (octobre 1963), page 4.

[2] La brochure est signée en nom propre par Charles Gagnon qui en est le principal rédacteur.

[3] GAGNON, Charles. Qui manipule les syndicats ?, Montréal, EN LUTTE !, 1979, page 9.

[4] Bulletin interne, no 46 (15 novembre 1981).

[5] EN LUTTE !, no 288 (22 juin 1982), page 1.

[6] GAGNON, Charles. Il était une fois… conte à l'adresse de la jeunesse de mon pays, Montréal, Lux, 2006, page 36.

Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires. En ligne : https://archivesrevolutionnaires.com

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