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Hydro-Québec : L’emblème du nationalisme québécois

28 mars, par Chléo Pelletier — , , ,
L'hydroélectricité est un élément incontournable de l'imaginaire nationaliste québécois. Souvent présenté comme un fleuron national et une fierté d'ingénierie, le développement (…)

L'hydroélectricité est un élément incontournable de l'imaginaire nationaliste québécois. Souvent présenté comme un fleuron national et une fierté d'ingénierie, le développement de l'hydroélectricité s'inscrit dans un processus d'accaparement des territoires et des ressources par l'État colonial québécois. Cela s'exerce aux dépens des droits des Premiers Peuples, de l'intégrité de leurs territoires et de leurs modes de vie. En quoi l'hydroélectricité est une forme de dépossession coloniale, une autre facette de l'extractivisme au Québec ?

J'ai grandi en France rurale avec l'imaginaire européen fondé sur la Doctrine de la découverte. J'ai longtemps cru aux récits populaires du Québec comme une terre d'accueil chaleureuse sur fond de paysages nordiques. J'apprenais à l'école que l'hydroélectricité était une énergie verte et que l'Amérique du Nord excellait dans ce domaine. Je n'apprenais pas le rôle de la France dans l'établissement de colonies ailleurs que dans les « départements français d'outre-mer » et en Afrique – rôle qui, d'ailleurs, était trop souvent conjugué au passé. Mon imaginaire des peuples autochtones en Amérique du Nord se limitait à Lucky Luke, Pocahontas et Bouba le petit ourson… Oui, c'est assez limitant.

J'ai fait le choix de venir m'installer au Québec et ce choix est venu avec une responsabilité commune à l'ensemble des Québécois·es : celle de reconnaître mon héritage colonial et de constater que j'ai encore beaucoup à apprendre. Je vous partage ici des bribes de mes apprentissages sur l'histoire de l'hydroquébécisme.

Naissance de l'hydronationalisme québécois

C'est à partir des années 1930 que la marche vers l'étatisation de l'hydroélectricité s'enclenche. Alors que la question de la nationalisation de l'hydroélectricité deviendra centrale aux campagnes électorales de Jean Lesage et de Robert Bourassa, avant eux, l'Union Nationale de Maurice Duplessis encourageait la privatisation des ressources hydrauliques. À la demande de ce premier ministre, plusieurs projets hydroélectriques ont vu le jour, avec pour objectif d'alimenter les activités de l'industrie minière, comme avec la centrale Rapide-7 en Abitibi, territoire anicinape. Les Innu·es n'ont pas été épargné·es non plus puisque sous Duplessis est né le projet Bersimis (en 1953) qui a été réservé à Hydro-Québec pour développer ses expertises techniques avant de s'attaquer à d'autres rivières innues pour des projets plus connus, comme Manic-5.

Hydro-Québec s'officialise en avril 1944 [1], et avec lui, l'hydronationalisme québécois. Cela commence par la nationalisation de deux compagnies : la Beauharnois Light Heat and Power et la Montreal Light Heat and Power. En 1960, Hydro-Québec n'est pourtant que responsable de 32,4 % [2] de la production électrique dans la province, ce qui encouragea le parti libéral, lors de son retour au pouvoir cette même année, à nationaliser l'ensemble des autres compagnies hydroélectriques.

En 1962-1963, sous le gouvernement de Jean Lesage, l'ensemble des ressources électriques du Québec passera sous la gouverne d'Hydro-Québec [3]. Dans un contexte d'après-guerre suivi de la Révolution tranquille, la nationalisation de l'hydroélectricité est présentée comme une solution d'avenir. Sous-jacente, se forme cependant l'instrumentalisation de l'hydroélectricité pour affirmer une identité canadienne-française coloniale et pour assouvir le désir de contrôle des territoires du gouvernement libéral.

« Instrumentaliser » ? « Identité coloniale » ? « Assouvir » ? Laissez-moi vous partager les paroles de nos politiciens pour justifier mon choix de mots :

« L'État québécois est le point d'appui collectif de la communauté canadienne-française. L'État québécois n'est pas un étranger parmi nous. Allons-nous le comprendre ! C'est à nous. Il est à nous. Il nous appartient et il émane de nous. » [4]

Jean Lesage, premier ministre du Québec (1960-1966)

« Le territoire du Québec est immense et en grande partie inexploré. […] C'est toute l'histoire du Québec qu'il faut réinventer ; c'est le courage et la volonté de nos ancêtres qu'il faut répéter au XXe siècle ; c'est notre territoire qu'il faut occuper ; c'est la Baie James qu'il faut conquérir. Nous avons décidé que le temps en était venu. » [5]

Robert Bourassa, premier ministre du Québec (1970-1976 ; 1985-1994)

Le contexte sociopolitique chancelant de l'après-guerre, accompagné du « règne » de Maurice Duplessis (1936-1939 et 1944-1959), ont été des facteurs menant à intensifier l'instrumentalisation de l'hydroélectricité dans la campagne politique libérale pour en faire une source d'espoir pour l'avenir du Québec. Dans les décennies suivantes, « [l]es paysages patrimoniaux des Eeyouch [entre autres] sont ainsi devenus les décors de ce développement et de l'hydroélectricité, le principal moteur de cette trajectoire nationale » [6].

Une énième stratégie coloniale dissimulée

Comme le démontre Caroline Desbiens dans son ouvrage Puissance Nord, les projets hydroélectriques d'envergure au Québec n'ont pas seulement été mis en place pour répondre aux politiques économistes de l'époque, mais également pour établir une « souveraineté culturelle » [7] québécoise dans la province. Effectivement, ces projets ont été mis en place dans des termes de modernité industrielle qui ont fortement modelé le quotidien d'une génération complète d'ouvrier·ères et de leurs familles – Allochtones et Autochtones. L'hydroélectricité au Québec constitue un patrimoine industriel associé non seulement au développement économique, mais également à un ancrage socio-culturel dans les mémoires individuelles et collectives, et dans le reflet de la province sur le plan international. De plus, le harnachement des rivières et leur industrialisation – sans consentement libre, éclairé et continu des peuples autochtones – sont des actes perpétuant le colonialisme de peuplement et les politiques assimilationnistes. Rappelons-le : les Autochtones étaient considéré·es, selon la Loi sur les Indiens, comme mineur·es jusqu'en 1951, iels n'ayant pas le droit d'engager d'avocat, de pratiquer des rituels et cérémonies, ou d'aller à l'université sans perdre leur « statut d'Indien ».

Au fil des années, une portion de plus en plus considérable de la production électrique sera exportée à l'international, à l'instar des ressources minières extraites des sols de l'Eeyou Istchee, du Nunavik et du Nitassinan. La part des États-Unis dans le développement d'Hydro-Québec n'est d'ailleurs un secret pour personne. Dans son ouvrage L'Énergie du Nord [8], le premier ministre Robert Bourassa ne cache pas l'intérêt de son gouvernement pour ce marché florissant, comme en témoigne l'auteur de sa préface, James Schlesinger, économiste américain, fervent de discussions stratégiques militaires.

L'exemple le plus répandu dans l'imaginaire des Québécois·es lorsqu'il est question d'aménagement hydroélectrique est sans doute celui du complexe La-Grande en Eeyou Istchee/Baie-James, sous le gouvernement Bourassa. Signée en 1975, la Convention de la Baie James et du Nord Québécois (CBJNQ) a vu le jour en raison des revendications de la part des Eeyouch qui s'opposaient à l'appropriation de leur rivière par l'État québécois. C'est seulement près de 30 ans plus tard que les Eeyouch ont vu la CBJNQ pleinement mise en œuvre par la « Paix des Braves » [9] en 2002 ; d'ailleurs, aucune entente similaire n'a encore été convenue avec les autres Premières Nations du Québec, hormis les Naskapi·es qui font maintenant partie de cette Convention.

Le Nitassinan – territoire ancestral des Innu·es, qui chevauche en partie le territoire d'application de la CBJNQ – voit pourtant ses principaux axes hydriques drastiquement modifiés, et ce, depuis 1953 avec Bersimis-1. Avant même la création d'Hydro-Québec, d'autres compagnies s'étaient déjà approprié les rivières ancestrales autochtones. Parmi les 11 compagnies hydroélectriques de l'époque, prenons l'exemple de la Shawinigan Water and Power Company. Exerçant son pouvoir sur les territoires atikamekw nehirowisiwok, les installations hydroélectriques que l'on observe le long des routes hydriques des Atikamekw Nehirowisiwok ont commencé à apparaître dans les années 1910 ! [10]

Qu'en est-il aujourd'hui ?

À part pour les Eeyouch, les Inuit et les Naskapi·es qui ont, après de longues batailles, réussi à obtenir des ententes à long terme, pour la majorité des autres Premières Nations du Québec, les relations sont encore tendues avec Hydro-Québec.

Et si les mesures de dédommagement permettaient au moins à toutes les communautés autochtones du Québec d'avoir accès à de l'eau potable et à de l'électricité comme pour la population québécoise ? À Kitcisakik, communauté anicinape située à deux heures de Val-d'Or, l'électricité devrait se rendre en 2025, mais il ne serait pas possible de raccorder les maisons à un système d'eau courante sans déménager la communauté [11].

Pourquoi les Autochtones ont-iels à payer l'électricité alors que les centrales qui la fournissent ont été construites sur leurs territoires, la majeure partie du temps sans leur consentement, et ont modifié de façon irréversible leurs modes de vie ?

Alors que la privatisation de l'eau n'est guère acceptable, on peut arguer que la nationalisation de celle-ci dans une province du Canada – pays (néo)colonial – ne l'est pas plus. En effet, parmi les nombreuses stratégies d'assimilation et d'effacement des peuples autochtones au Canada (tels que les pensionnats autochtones, la Loi sur les Indiens, la rafle des années 1960 ou le Livre blanc de 1969), l'accaparement des ressources et des territoires est une stratégie plus discrète, car multisectorielle et continue.

Ces questions sont légitimes à poser, puisqu'elles témoignent directement d'un dysfonctionnement systémique et actuel de notre rapport collectif aux ressources naturelles, mais aussi parce qu'elles mettent en lumière le privilège de l'Hydroquébécois·e.


[1] Hydro-Québec, « 1930-1944 – La marche vers l'étatisation ». En ligne : www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.htm

[2] Radio-Canada, « les débuts de la nationalisation de l'électricité au Québec en 1944 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1163359/nationalisation-electricite-hydro-quebec-histoire-archives

[3] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique : un rapport de force avec l'État, de 1944 à aujourd'hui », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 39, n°1-2, p. 47–60.

[4] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.

[5] Robert Bourassa, La Baie James, Montréal, Les Éditions du jour, 1973, p. 12.

[6] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.

[7] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.

[8] 38—Robert Bourassa, L'Énergie du Nord – La force du Québec, Montréal, Québec/Amérique, 1985, p. 9-22.

[9] 39—Nom officiel : « Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec »

[10] Hydro-Québec, « Une rivière fougueuse ». En ligne : www.hydroquebec.com/barrage-gouin/une-riviere-fougueuse.html

[11] Radio-Canada, « La communauté de Kitcisakik aura accès à l'électricité en 2025 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1880301/projet-electrification-animiki-ickote-hydro-quebec

Chléo Pelletier (iel), candidat·e au doctorat en sciences géographiques, Université Laval

Illustration : Elisabeth Doyon

Filière batterie : Transition en déroute

Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs (…)

Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs milliards de dollars sont accordées à des multinationales étrangères. Ces réalités sont le résultat de la nouvelle filière batterie. Faisant appel à l'imaginaire séduisant de l'écomodernisation, ce projet néolibéral et colonial dissimule toutefois des risques importants et reconduit l'exploitation du territoire et du vivant.

Cette nouvelle filière [1] vise à faire du Québec le futur « leader mondial de l'économie verte » en agençant opportunités économiques et écologie. Malgré la place essentielle qu'occupe Northvolt dans l'économie de la batterie, il n'en représente qu'une simple composante. Il est essentiel de penser le Projet Saint-Laurent, la matérialisation de la vision financière défendue par François Legault dans son ouvrage Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent, dans sa globalité pour discerner les liens entre les explorations minières, la création de zones d'innovation et de manufactures de batteries, les agrandissements de ports et d'autoroutes et les promesses de nouveaux barrages hydroélectriques.

Champ libre aux minières

Bien que dans le paysage médiatique, le marché québécois de la batterie se limite généralement à Northvolt et aux usines de Bécancour, il est bien plus colossal qu'il ne le paraît [2]. Les grands titres des journaux l'annoncent, une « ruée vers l'or blanc » est en cours au Québec. Le Québec, détenteur de 25 % des réserves de lithium en Amérique du Nord et abritant des réserves d'autres « minéraux critiques et stratégiques » (MCS) comme le graphite, le phosphate, le niobium, le zinc, le nickel et le cobalt, est en proie à une nouvelle vague d'exploration minière. De futures mines menacent tant les territoires eeyouch (cris) et inuit au nord que les territoires nehirowisiw (atikamekw) et anishnabewaki (anishinabeg) au sud. Depuis 2021, ce sont plus de 165 155 nouveaux claims miniers qui ont été enregistrés, ce qui représente un bond de 65 % en deux ans.

Perpétuant et intensifiant le projet extractiviste de l'État québécois, la Coalition Avenir Québec (CAQ) cherche à attirer des géants miniers tels que Rio Tinto en faisant miroiter des promesses de faibles coûts d'exploitation, de subventions et de rentabilité. L'extraction de MCS est essentielle au développement de la filière batterie, puisqu'elle permet une proximité avec les autres industries du même marché. Cette interdépendance prend la forme de minières, comme Nemaska Lithium ou Nouveau Monde Graphite, qui possèdent autant les moyens d'extraction que les manufactures de première transformation pour la batterie.

Pour répondre aux besoins énergétiques industriels et extractivistes, quatre nouveaux barrages hydroélectriques sont annoncés, ainsi que la possibilité pour les entreprises de posséder leur propre circuit d'énergie. Il est aussi question de rouvrir de la centrale nucléaire de Gentilly-2 située à Bécancour. Ce faisant, la voie se dessine pour une privatisation et une croissance importantes dans le domaine énergétique. Accusés de faire du Québec le « Dollarama de l'énergie » pour attirer les multinationales étrangères, François Legault et Pierre Fitzgibbon continuent malgré tout à brader les mégawatts et à menacer le monopole d'Hydro-Québec pour accommoder les industries. Quelques mois après un discours de Fitzgibbon appelant à la sobriété énergétique des ménages, les 1000 mégawatts disponibles pour des projets industriels ont été distribués à des entreprises de la filière batterie et de celle de l'hydrogène vert.

À de nombreuses reprises, les expert·es en énergie de la société civile ont réclamé un dialogue social sur l'avenir énergétique [3]

tout en sonnant l'alarme quant aux futures pénuries d'électricité créées par une nouvelle industrie aussi énergivore. Ces expert·es soulignent aussi les incohérences écologiques, coloniales et économiques implicites à la réalisation de nouvelles infrastructures hydroélectriques. Malgré ces avertissements, la CAQ continue de promettre de l'énergie au plus bas prix en Amérique du Nord aux multinationales étrangères avec comme projet de harnacher de nouvelles rivières.

La Silicon Valley du Saint-Laurent

Un autre pan du projet concerne la techno-industrie. Les nouvelles « zones d'innovation du Québec » (ZIQ), version locale des technopoles californiennes, ont pour but premier l'établissement et l'essor de la techno-industrie. Les objectifs sont clairs : accroître le passage de l'idée au marché, attirer les investissements privés et étrangers pour favoriser la croissance « propre et durable ». La ZIQ de la Vallée de la transition énergétique, composée de Shawinigan, Trois-Rivières et surtout Bécancour, sera, avec l'aide du gouvernement provincial et conjointement avec l'Université du Québec à Trois-Rivières, le cœur des filières batterie et de l'hydrogène vert, accueillant les plus gros projets d'usines et les centres de recherche de ces deux filières.

Les multinationales automobiles General Motors et POSCO ont déjà amorcé la construction de l'usine de cathodes de batteries Ultimum Cam, à Bécancour. Le projet s'est vu octroyer des prêts totalisant 297,87 millions de dollars par Québec et Ottawa. Suivront les milliards de dollars en prêts déjà promis aux autres « gros joueurs » tels que les partenaires EcoProBM, SK ON et Ford (644 M$), Northvolt (7 G$), Vale (55 M$) et d'autres. Selon Investissement Québec, un total de 15 milliards de dollars d'investissements est prévu pour l'ensemble de la filière – environ 46 % des investissements déjà engagés sont publics. Le rêve de Legault, celui de faire « fructifier » la vallée du Saint-Laurent pour créer notre propre Silicon Valley, est en voie de se réaliser.

En outre, aspirer à devenir la « batterie de l'Amérique du Nord » passe nécessairement par une croissance des importations et des exportations. La CAQ déposait en 2014 une réflexion sur le rôle économique du fleuve, laquelle a mené à son actuel projet économique maritime nommé « Avantage Saint-Laurent [4] ». Le fleuve jouant un rôle central dans la technopolisation du Québec, il est prévu d'agrandir et de moderniser les ports en eau profonde de Salaberry-de-Valleyfield, de Montréal à Contrecœur, de Trois-Rivières, de Bécancour, de Québec, de Baie-Comeau et de Sept-Îles. Ceux-ci sont destinés à favoriser l'exploitation minière du nord du Québec et à permettre la croissance de nouveaux marchés, dont celui de la batterie. De cette manière, le rachat par le gouvernement provincial du parc et du port industriel de LaPrade à Bécancour, au coût de 19 millions de dollars, vise à faciliter l'installation des grandes multinationales de la filière. Dans cette région, l'élargissement de l'autoroute 30 et 55 est aussi prévu, aux frais des contribuables (343 M$), pour le bien de la techno-industrie. Ce phénomène est le même pour le reste du Québec. Uniquement sur le terrain de Northvolt, le financement des activités préalables à l'usine s'élève à 200 millions de dollars pour le Québec.

Balafrer les forêts du Nord par la construction de routes minières, élargir les autoroutes sur les terres arables et bétonner les abords du fleuve sont les revers d'un développement aussi imposant.

Une filière déconnectée des besoins

La position de chef de file mondial d'un marché « vert » en pleine croissance peut sembler fructueuse aux premiers abords. Cependant, la filière batterie est loin de correspondre aux promesses avancées par ses instigateur·trices.

Pour le Québec, le Projet Saint-Laurent représente un non-sens économique. Comme pour toute nouvelle filière fondée sur l'innovation technologique en fort besoin de croissance, l'attraction de capitaux à haut risque est nécessaire à son développement. S'intégrer à la compétition internationale du marché de la voiture électrique nécessite que l'État québécois octroie aux multinationales de très généreux incitatifs comme des subventions substantielles, des promesses d'aménagements préalables, une proximité géographique, ainsi qu'un accès à de l'énergie renouvelable, fiable et au rabais. Attirer de « gros joueurs », c'est s'inscrire dans les longues chaînes d'approvisionnement mondiales financiarisées et instables, sans avoir de mainmise sur les décisions ni de réelles garanties de retombées économiques locales. Contrairement à ce que prétend la CAQ, qui s'appuie sur le mythe pourtant largement discrédité du ruissellement de la richesse, investir massivement dans ces multinationales étrangères ne profitera pas à toute la société. D'ailleurs, à l'échelle locale, la filière batterie est complètement déconnectée des réalités économiques québécoises. Elle s'impose dans un marché inadapté et enfreint les bonnes pratiques de développement économique régional [5].

En vérité, le Québec fait face à une importante pénurie de main-d'œuvre, le rendant inapte à combler les milliers d'emplois promis sans mettre en danger les secteurs existants. À cela s'ajoutent le manque de recherche universitaire sur les technologies de la batterie et l'inexistence d'un marché local pour celles-ci, ce qui remet en cause la volonté de développer les expertises québécoises en innovation. D'autre part, depuis les fermetures de grosses industries telles qu'Electrolux, Belgo et Rio Tinto Alcan, les régions concernées sont parvenues à rétablir une certaine vitalité grâce à un processus de diversification économique. L'effet boomtown créé par l'arrivée d'une techno-industrie mondialisée met à risque l'autonomie économique de ces régions. Elle oblige d'importantes dépenses d'adaptation pour les municipalités tout en menaçant la pérennité des PME, le tout sans promesse de stabilité à long terme. Suivre aveuglément ce modèle d'économie extractiviste, mondialisée et dominée par des multinationales étrangères mène ni plus ni moins à un horizon d'aliénation économique.

L'économie d'abord, l'environnement… jamais

Encore une fois, les projets économiques sont privilégiés au détriment des enjeux écologiques. Effectivement, au-delà du manque de considération pour la biodiversité, les aberrations se multiplient lorsqu'on considère les réalités écologiques de la filière batterie. Ses porteur·euses la défendent en invoquant leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas se laisser duper. La réduction des émissions, bien que cruciale, ne reste qu'un seul des facteurs de l'équation environnementale. Loin d'être une solution miracle aux crises écologiques, le développement de l'industrie de la voiture-solo électrique aggrave d'autres enjeux socio-environnementaux et ne fait que déplacer les émissions de carbone dans d'autres pays et secteurs de production.

L'effet de verrou (lock-in) se comprend comme une dépendance pérenne à un sentier, à sens unique, issu de choix technologiques, institutionnels, organisationnels et économiques. Ainsi, en continuant d'investir dans le tout-à-l'automobile, les décideur·euses verrouillent à long terme le maintien du mode de vie de banlieue et de ses répercussions : l'étalement urbain, la bétonisation des terres arables, le définancement des transports collectifs, les dépenses dans les infrastructures autoroutières, la substitution du parc automobile, l'urbanisme tout-à-l'auto et la destruction des écosystèmes. Ces externalités du marché de l'automobile créent aussi leur propre verrou et entravent les autres sentiers possibles, soit le transport collectif, la densification, la décroissance, ou encore l'urbanisme à échelle humaine. Ces verrous justifient aussi d'autres choix écocidaires en donnant carte blanche à une nouvelle industrie extractiviste et automobile spoliatrice. Cette version de la transition énergétique empêche de remettre en question nos modes de production et nos rapports aux territoires. Rappelons qu'aucune technologie ou innovation ne fera de la croissance verte une stratégie viable, ni même « durable ».

Le clientélisme avant la démocratie

Le processus de développement de la filière batterie est, de plus, entaché par des incohérences et des atteintes récurrentes aux procédures démocratiques. Ce phénomène s'illustre notamment par la déconcertante servilité de la CAQ face à l'industrie automobile. Annoncé dans la foulée d'un accord passé sous secret industriel, Northvolt Six est aujourd'hui le plus gros investissement public-privé de l'histoire du Québec. Paradoxalement, le projet ne respecte presque aucune bonne pratique démocratique existante pour encadrer les projets privés de ce type.

Le gouvernement caquiste cumule déjà une longue liste d'irrégularités, entre le boycottage délibéré du Bureau d'audiences publiques pour l'environnement (BAPE), la discréditation publique des inquiétudes citoyennes, les attaques directes contre les journalistes préoccupé·es, la rapidité de la mise en place des travaux préalables et les documents publics lourdement caviardés. Les fonctionnaires du ministère de l'Environnement en sont même arrivé·es à dénoncer la « commande politique » passée par le ministre en négligeant consciemment sa mission « l'instant d'un dossier ». Ces enjeux peuvent se résumer à trois aspects structurants et d'ailleurs récurrents lors de l'implantation d'une nouvelle industrie au Québec [6] : le consensus discret et opaque entre le gouvernement et les entreprises pour accélérer les processus de mise en place, le monopole des entreprises privées sur l'expertise et la mise en œuvre des projets, et enfin l'exclusion des acteur·trices tier·ces (société civile, Premières Nations) dans les décisions qui les concernent. Cette logique de développement économique clientéliste réitère aussi un passé extractiviste et colonial nuisant aux espoirs de réconciliation. En limitant les pouvoirs de l'État, des municipalités, des Premières Nations et des citoyen·nes face à cette techno-industrie puissante et mondialisée, la CAQ trace les contours d'une dystopie libérale.

Les changements climatiques, une occasion d'affaires

Le Projet Saint-Laurent est une hydre capitaliste dont la filière batterie n'est qu'une des têtes. En plus des autres zones d'innovation du Québec, comme la zone DistriQ pour l'informatique quantique et Techtrum pour le numérique, d'autres villes comme Rouyn-Noranda, Longueuil et Rimouski réclament aussi leur ZIQ afin de développer leur industrie. En même temps, le marché de l'hydrogène vert et des bioénergies se développe malgré les avertissements des expert·es sur cette filière. Chacun de ces projets se rapporte à une même idéologie : « faire de la lutte contre les changements climatiques un levier majeur de développement économique et de rayonnement international [7] ». Assimiler l'écologie à la croissance économique reconduit inévitablement l'exploitation du territoire et du vivant. Dans un monde où les ressources sont limitées et en voie d'être épuisées, une prospérité sans croissance devrait, tout au contraire, être au cœur de la transition à effectuer.


[1] Nous pourrions ajouter ici les filières de l'hydrogène vert et des technologies de pointe quantique et numérique.

[2] Pour plus de détails, consulter la cartographie disponible en ligne : Quentin Lehmann, « Projet Saint-Laurent : le Québec comme Batterie de l'Amérique du Nord », Praxis. En ligne : praxis.encommun.io/cn/epwKENV_Fbo4v7WEO6pHIJ48ZYw/

[3] Voir notamment les quatorze revendications du Manifeste pour un avenir énergétique juste et viable, signé par des regroupements de la société civile.
Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.

[4] Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.

[5] Voir Frédéric Laurin, « Critique économique du mode de développement de la filière batterie au Québec », Institut de recherche sur les PME, novembre 2023. En ligne : ⚠️ <a href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">fredericlaurin.com/batteries/.

[6] Marie-José Fortin et Yann Fournis, « Une participation conflictuelle : la trajectoire territoriale des mobilisations contre le gaz de schiste au Québec », Participations, vol. 13, no 3, janvier 2016, p. 119-144.

[7] Gouvernement du Québec, « Plan pour une économie verte 2030 », juin 2023.

Quentin Lehmann est diplômé en sciences politiques et étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans le groupe L'Écothèque et chargé de projet responsable de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.

Illustration : Elisabeth Doyon

Nouveau-Brunswick : Au pays d’Irving

Le discours de la dépendance à l'extractivisme est omniprésent au Nouveau-Brunswick, conséquence directe de la position dominante des entreprises et de la famille Irving. (…)

Le discours de la dépendance à l'extractivisme est omniprésent au Nouveau-Brunswick, conséquence directe de la position dominante des entreprises et de la famille Irving. Contre le déni de la crise climatique du gouvernement Higgs et son projet de transition énergétique fondé sur la croissance « verte », le mouvement de contestation populaire doit prendre l'offensive.

Le secteur extractiviste, qui comprend la coupe forestière, la pêche, l'agriculture, l'extraction de gaz de schiste, l'extraction minière et la première transformation du bois d'œuvre et des pâtes et papiers, comptait pour 7 % du PIB provincial et pour 20 % de la valeur des exportations en 2023. À cette extraction directe s'ajoute la raffinerie Irving Oil de Saint-Jean, la plus grande au pays, qui s'inscrit dans le circuit mondialisé de l'extractivisme fossile en traitant plus de 300 000 barils de pétrole par jour, importés en majorité des États-Unis et du Proche-Orient. Cette seule raffinerie compte pour 1 % du PIB provincial et représentait plus de 60 % des exportations du Nouveau-Brunswick en 2023, presque entièrement à destination des États-Unis. Ce sont donc au total plus de 8 % du PIB et 80 % des exportations de la province qui sont directement liées à l'extractivisme (comparativement à 4,4 % du PIB et 40 % des exportations au Québec).

Dans tout État dépendant de l'extractivisme, les entreprises de ce secteur disposent d'un poids politique démesuré. Au Nouveau-Brunswick, c'est la famille Irving qui contrôle la plupart des secteurs extractifs. À partir de la scierie JD Irving fondée à Bouctouche en 1882 par son père James D. Irving (1860-1933), Kenneth C. (KC) Irving (1899-1992) a créé un conglomérat industriel qui est aujourd'hui non seulement le plus gros joueur de l'industrie forestière provinciale, mais aussi l'un des principaux acteurs dans le transport, la construction navale, l'agriculture, la construction, la vente au détail et, jusqu'à récemment, les médias. KC Irving a aussi fondé Irving Oil en 1929, propriétaire de la raffinerie de Saint-Jean et du port en eaux profondes Canaport dans la même ville, en plus d'une autre raffinerie en Irlande et d'un réseau de distribution d'essence, de propane et de mazout dans les provinces maritimes. Troisième élément du Groupe Irving, la compagnie Ocean Capital est active dans le secteur de la construction, du ciment et de l'acier. La famille Irving, avec une richesse estimée à plus de 10 milliards de dollars, figure parmi les plus riches du Canada depuis plusieurs décennies. Jusqu'à récemment, on disait qu'au Nouveau-Brunswick, aucune décision politique d'importance n'allait de l'avant sans son approbation.

Le discours sur le « développement » économique de la province découle directement de cette dépendance à l'industrie extractive, et en particulier des intérêts de la famille Irving. Le premier ministre Blaine Higgs, cadre retraité d'Irving Oil, a partiellement levé le moratoire sur l'exploration et l'extraction de gaz de schiste en 2019, et exprime régulièrement dans les médias son soutien à cette industrie. Plus récemment, le PDG du Conseil économique du Nouveau-Brunswick Gaëtan Thomas faisait aussi la promotion du gaz de schiste en affirmant que l'exportation vers l'Europe augmenterait le revenu moyen, qu'on pourrait offrir de meilleurs services sociaux et que les entreprises de la province deviendraient plus concurrentielles. En 2021, devant un comité de l'Assemblée législative, les représentants de JD Irving justifiaient l'épandage aérien du très nocif glyphosate sur les forêts de la province en insistant sur la dépendance aux exportations pour maintenir le niveau de vie de la population. Ce ne sont là que quelques exemples du discours qui prévaut au Nouveau-Brunswick, qui cantonne la province à sa fonction de réservoir de ressources à extraire et qui renforce sa position périphérique dans l'économie continentale, au bénéfice d'une minorité fortunée.

Résistance à l'extractivisme fossile

Le militantisme du premier ministre Higgs contre la taxe carbone et pour l'expansion de l'extractivisme fossile ne laisse aucun doute quant au déni de la crise climatique de son gouvernement. Or, chaque fois qu'il est question de gaz de schiste ou de terminaux méthaniers, la réaction de la société civile est immédiate, notamment sous forme de lettres ouvertes dans les médias. La résistance populaire à l'extractivisme fossile remonte au début des années 2010, alors que l'opposition au gaz de schiste s'est organisée au sein du Réseau environnemental du Nouveau-Brunswick, puis autour de l'Alliance anti-gaz de schiste du N.-B. Fait marquant de l'histoire militante de la province, les différentes communautés culturelles – Mi'kmaq, Peskotomuhkati, Wolastoquey, francophone et anglophone – ont milité côte à côte de façon continue jusqu'au changement de gouvernement en 2014 et à l'obtention du moratoire qui a suivi. Ce sont ces mêmes réseaux militants qui ont contribué à l'abandon du projet d'oléoduc Énergie Est en 2017, qui visait à transporter le pétrole brut de l'Alberta jusqu'au port Canaport de Saint-Jean pour l'exporter vers l'Europe, et qui se sont aussi opposés activement aux projets de terminaux méthaniers à St-Jean et à Goldboro, en Nouvelle-Écosse.

Quelle transition ?

Grâce à ces mobilisations, le caractère problématique des énergies fossiles est aujourd'hui largement reconnu par le public. Ainsi, même si son discours de déni perdure, le gouvernement provincial propose une stratégie de transition énergétique fondée sur une certaine croissance dite « verte » comme au fédéral : électrification des transports, construction de parcs éoliens privés, développement de petits réacteurs nucléaires à Pointe Lepreau et conversion en 2030 de la centrale au charbon de Belledune à la « biomasse », c'est-à-dire aux granulés de bois. On voit aussi beaucoup d'intérêt pour la soi-disant « économie de l'hydrogène ». Le directeur du Port de Belledune rêve d'utiliser des petits réacteurs nucléaires pour produire de l'hydrogène « vert » (de source non émettrice) sur le site du port en vue de l'exportation.

Mais à qui profitent toutes ces propositions, plus ou moins réalistes, qui perpétuent l'extractivisme ? D'abord à l'industrie minière et aux multinationales qui produisent le cuivre, le lithium, les métaux rares, l'acier et le ciment nécessaires aux éoliennes et à l'électrification. Mais ensuite, localement, à l'élite extractiviste de la province : les granulés de bois sont produits par l'industrie forestière qui mise d'ailleurs sur l'exportation du produit. L'hydrogène, même « vert », s'avère être une stratégie de conversion et de transport de l'énergie utilisée pour produire de l'essence synthétique « carboneutre [1] », évitant ainsi la dévalorisation du capital fossile et la faillite des entreprises qui le contrôlent – dont Irving Oil. Les petits réacteurs nucléaires seraient utilisés pour « décarboner » l'extraction des sables bitumineux. Ainsi, cette transition, dont l'impact climatique pourrait s'avérer grave, s'inscrit pleinement dans la stratégie des grands intérêts extractivistes.

On passe d'un extractivisme à un autre, tout en protégeant les intérêts des puissants. La dynamique centre-périphérie se perpétue : d'une part, le centre doit continuer de croître à tout prix, et d'autre part, on sacrifie les zones périphériques, tant leurs écosystèmes que les personnes qui y vivent. Les bases d'un mouvement socio-environnemental fort ont pourtant déjà été jetées au Nouveau-Brunswick par les luttes contre le gaz de schiste et Énergie Est. Les deux patriarches de la famille Irving, Arthur et Jim, sont décédés en mai et juin de cette année, ce qui ajoute au déclin de la famille qui a déjà vendu ses parts dans Canaport LNG en 2021 et dans sa filiale média Brunswick News en 2022. Aujourd'hui, les rumeurs veulent qu'elle cherche à se départir de la raffinerie de St-Jean. Le contexte est donc propice pour développer un projet de transition écologique réelle, ancrée dans la réalité de l'urgence climatique autant que dans la justice sociale et la souveraineté autochtone, qui poserait une véritable alternative à la transition par en haut qui a cours aujourd'hui.


[1] Le gaz carbonique qu'on capturerait aux sources émettrices est mélangé à l'hydrogène pour reconstituer un hydrocarbure qui puisse circuler dans les infrastructures fossiles existantes.

Jean Philippe Sapinski est professeur à la Maîtrise en études de l'environnement à l'Université de Moncton.

Illustration : Elisabeth Doyon

Prairies canadiennes : cultiver l’extractivisme

Bien que le terme « extractivisme » soit le plus souvent utilisé pour désigner les industries minières et fossiles, l'histoire du développement agricole dans les Prairies peut (…)

Bien que le terme « extractivisme » soit le plus souvent utilisé pour désigner les industries minières et fossiles, l'histoire du développement agricole dans les Prairies peut également être interprétée comme une forme d'agro-extractivisme, commençant par la colonisation et la dépossession autochtone, puis par des décennies d'agro-industrialisation et, plus récemment, par la financiarisation des terres agricoles.

Il y a 150 ans, le paysage des Prairies canadiennes a été radicalement altéré par la colonisation européenne, initialement à des fins de développement agricole. La colonisation de l'Ouest, le labourage des prairies et la production de blé destiné à l'exportation étaient au cœur du projet de développement national canadien appelé la Politique nationale, qui a débuté dans les années 1870. Aujourd'hui, l'industrie agricole des Prairies est un moteur économique majeur, avec des ventes de récoltes de 34,5 milliards de dollars et des ventes de bétail de 17,4 milliards de dollars en 2023, principalement grâce aux exportations internationales.

La colonisation, première étape

Il est difficile d'exagérer la portée des changements écologiques radicaux qui ont remodelé les Prairies canadiennes depuis les années 1870. Jusque-là, les vastes régions de ce qui est aujourd'hui l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba étaient des prairies indigènes dont les sols n'avaient pas été perturbés pendant des millénaires. Elles abritaient une grande population de bisons et d'autre gros gibier qui soutenaient les modes de vie des peuples autochtones comme les Nêhiyawak, les Nahkawininiwak, les Dakota, les Lakota, les Nakota, les Niitsítapi, les Kanai, les Siksika et les Piikani, et plus tard les Métis. L'effondrement des troupeaux de bisons – provoqué par les impératifs commerciaux de la traite des fourrures – a éliminé une espèce clé des prairies, modifiant à jamais l'équilibre entre les herbivores, les plantes et les humains. Le Canada a signé des traités avec de nombreux peuples autochtones nommés ci-dessus (mais pas tous), les dépossédant de leurs territoires alors qu'ils faisaient face à l'effondrement de leurs moyens de subsistance et à la famine.

Dans les années 1880, et en s'accélérant au cours des deux décennies précédant la Première Guerre mondiale, la colonisation européenne, d'abord pour l'élevage, puis pour la culture du blé, a transformé le paysage des Prairies. En réponse à des incitations économiques, les agriculteur·trices ont radicalement changé l'écosystème des prairies en labourant la terre, en introduisant la monoculture et en exterminant les espèces nuisibles. Au cours des premières décennies du boom du blé, les nutriments accumulés pendant des milliers d'années ont été extraits de la couche arable, dégradant la structure et la fertilité du sol. Les mauvaises pratiques agricoles, en particulier dans les zones les plus arides des prairies, ont contribué au désastre écologique des années 1920 et 1930, lorsque des dizaines de milliers de fermes ont été abandonnées à cause de la sécheresse. Grâce à de meilleures pratiques agricoles, au soutien du gouvernement et à des efforts de réhabilitation, le secteur s'est stabilisé au milieu du 20e siècle. Néanmoins, l'héritage du développement agraire est conséquent : seuls 17 % à 21 % des prairies indigènes de la Saskatchewan sont encore intacts aujourd'hui.

Une machinerie vorace

À partir des années 1920, le secteur agricole des Prairies connaît une industrialisation rapide, d'abord avec l'introduction de machines agricoles alimentées par des combustibles fossiles, puis d'intrants chimiques, notamment des engrais synthétiques et des pesticides. L'agro-industrialisation a lié l'agriculture à d'autres secteurs industriels clés, notamment l'exploitation minière, les combustibles fossiles et l'industrie manufacturière. Les technologies agricoles ont considérablement augmenté la productivité par travailleur et par acre, mais ont introduit de nouveaux dommages environnementaux.

Aujourd'hui, le secteur des céréales et des oléagineux des Prairies utilise des méthodes de production intensives en combustibles fossiles et dépend fortement des engrais chimiques et des pesticides. Les moissonneuses-batteuses modernes, qui peuvent se vendre pour plus d'un million de dollars, peuvent récolter 30 acres de blé par heure. Entre 2006 et 2023, les expéditions d'engrais vers les provinces des Prairies ont augmenté de 67 % pour l'azote, 56 % pour le phosphate et 73 % pour la potasse. La superficie des terres cultivées des prairies qui sont traitées avec des herbicides a augmenté de 58 % entre 1991 et 2016, et de 412 % pour les fongicides au cours de la même période, alors que les agriculteur·trices ont planté des cultures plus lucratives et à forte intensité de produits chimiques comme le canola (qui résiste aux herbicides) et les légumineuses. En 2021, le secteur agricole de la Saskatchewan a produit des émissions de 22 millions de tonnes d'équivalent CO2, l'augmentation de l'utilisation d'engrais azotés ayant entraîné une augmentation des émissions du secteur au cours des 30 dernières années [1].

Dans ce modèle d'agriculture industrielle hyperproductive, le secteur est profondément ancré dans les réseaux extractivistes mondiaux, contribuant à de nombreux dommages écologiques locaux tels que la destruction de l'habitat, la perte de biodiversité, la pollution de l'eau, ainsi qu'à la crise climatique.

La financiarisation des terres agricoles

Depuis le milieu des années 2000, une logique de financiarisation a pénétré le secteur, approfondissant d'une certaine manière le paradigme extractiviste. En réponse aux turbulences économiques mondiales et aux crises alimentaires, les acteurs financiers canadiens ont commencé à acquérir d'importants portefeuilles de terres agricoles, principalement en Saskatchewan. Les promoteurs ont fait valoir que les investisseurs pouvaient ainsi diversifier leurs portefeuilles, protéger leur patrimoine et obtenir des rendements respectables en achetant des terres agricoles. Les gestionnaires d'investissement ont généralement choisi une stratégie d'investissement passif dans laquelle les investisseurs détiennent les terres et les louent à des agriculteur·trices locaux. Les investisseurs profitent ainsi à la fois des revenus locatifs et des plus-values réalisées avec la hausse de la valeur des terres agricoles, tout en ayant une faible exposition directe aux risques de la production agricole.

Entre 2008 et 2023, la valeur des terres agricoles a augmenté de 114 % en Alberta, de 200 % en Saskatchewan et de 164 % au Manitoba, ce qui a entraîné des rendements toujours plus impressionnants pour les investisseurs. À ce jour, les investisseurs ont acquis environ 1 million d'acres de terres agricoles. Le plus grand propriétaire, Andjelic Land, détient 234 000 acres en Saskatchewan. Parmi les autres acteurs notables, citons Bonnefield, Veripath Farmland Partners, AreaOne et Avenue Living Asset Management (qui investit dans l'immobilier commercial, résidentiel et agricole).

Alors que les investisseurs vantent les pratiques agricoles durables utilisées dans leurs portefeuilles, la durabilité est ici interprétée de manière étroite comme la rationalisation de l'utilisation des intrants et la gestion de la fertilité des sols pour une efficacité maximale. De plus, de nombreux investisseurs s'engagent dans des pratiques de transformation des terres telles que la destruction des forêts au bulldozer et le drainage des zones humides pour maximiser la surface cultivable de leurs terres (et donc la productivité et la rentabilité). Le paysage des Prairies est ainsi transformé en une plateforme homogène pour la production de produits agricoles, effaçant bon nombre des caractéristiques distinctives du paysage agraire passé fait de fermes, de brise-vent et d'habitats naturels qui existaient autrefois à côté de parcelles agricoles productives. Les agriculteur·trices eux-mêmes reconnaissent à quel point la consolidation et la financiarisation ont accéléré le dépeuplement des campagnes.

Des modèles alternatifs existent

Si le paradigme dominant dresse un tableau plutôt sombre, certains acteur·rices s'efforcent d'imaginer et de mettre en œuvre une vision différente. Le Treaty Land Sharing Network (Réseau de partage des terres issues des traités) met en relation les propriétaires fonciers ruraux (généralement des agriculteur·trices et des éleveur·euses) et les peuples autochtones qui cherchent à accéder à la terre pour des cérémonies et pour la récolte de denrées alimentaires et de médicaments. Ce faisant, le réseau forge de nouvelles relations entre les colons et les communautés autochtones dans un esprit de réconciliation.

Les organisations agricoles et alimentaires progressistes se sont aussi regroupées au sein de la coalition Farmers for Climate Solutions. Un récent forum a permis d'explorer la manière dont l'agriculture et l'élevage des Prairies peuvent devenir des secteurs réellement durables et résilients face au climat. Des chercheur·euses, en collaboration avec l'Union nationale des fermiers, ont élaboré une série de portraits vidéo d'exploitations agricoles agroécologiques dans les Prairies, montrant que des alternatives existent déjà dans un secteur souvent représenté comme monolithique.

Rien n'est inéluctable face à l'hégémonie du modèle agro-extractiviste qui domine aujourd'hui l'agriculture des Prairies. Les coalitions naissantes d'agriculteur·trices, d'éleveur·euses, d'autochtones, de scientifiques et d'acteur·trices de la société civile sont porteuses d'un avenir plus durable et plus juste.


[1] Ce total comprend les émissions à la ferme ainsi que celles associées à la production d'intrants agricoles comme les engrais et la machinerie. Il convient de noter que des pratiques telles que l'agriculture sans labour ont partiellement compensé l'augmentation des émissions en séquestrant le carbone dans les sols, avec jusqu'à 15 millions de tonnes capturées en 2021.

André Magnan travaille à l'université de Régina.

Illustration : Elisabeth Doyon

Paradigme fiscal désuet et fiscalité à réformer

Tandis que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains, la pauvreté s'accroît à un rythme effarant. Des milliers de personnes n'ont plus les moyens de se (…)

Tandis que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains, la pauvreté s'accroît à un rythme effarant. Des milliers de personnes n'ont plus les moyens de se nourrir adéquatement, de se loger, et de manière générale de répondre à leurs besoins de base et à ceux de leur famille. Les réponses du gouvernement de la CAQ devant ces problèmes demeurent profondément insatisfaisantes.

Dans le rapport de janvier 2026 de l'Observatoire québécois des inégalités, Geoffroy Boucher écrivait que les PDG des 21 plus grandes entreprises québécoises « … ont gagné 62 795 $ en 8,8 heures, soit ce qu'un travailleur ou une travailleuse moyen gagne en une année au Québec. Cette rémunération tient compte des salaires, mais également de différentes primes telles que les bonus en argent et les options d'achat d'actions. » Il semble clair qu'il faut envisager une fiscalité plus équitable pour corriger une telle situation.

Pourquoi une réforme fiscale ?

La fiscalité est un des outils les plus puissants pour renflouer les coffres du gouvernement, afin de maintenir un filet social fort et d'assurer la justice sociale. Cependant, depuis plusieurs décennies, nos décideurs se basent sur trois paradigmes qui s'avèrent aujourd'hui complètement désuets. Le premier suppose qu'en permettant aux riches de s'enrichir, c'est toute la société qui prospère, par la magie du « ruissellement » de la richesse de haut en bas… cette théorie s'est avérée avec les années complètement fausse : les écarts de richesse ne cessent d'augmenter !

Le deuxième paradigme stipule que l'équilibre budgétaire ne peut être atteint que par la baisse des dépenses et surtout pas par l'augmentation des revenus des revenus : « Remettre l'argent dans les poches des Québécois » a été un slogan entendu dans plusieurs campagnes électorales… Dans cet esprit, chaque baisse d'impôt est perçue comme une bonne nouvelle. Toutefois, le manque à gagner qui en résulte conduit le gouvernement à adopter des politiques austéritaires, à réduire les services publics, ce qui entraine l'appauvrissement de la population… De fait, l'IRIS évalue que les baisses d'impôt successives des années 2018-2023 ont entrainé des pertes récurrentes de près de 4,1 milliards de $ pour le gouvernement québécois.

Selon le troisième paradigme, il suffit d'augmenter la progressivité de l'impôt pour s'attaquer au problème des inégalités… Même si cette mesure reste toujours aussi nécessaire, elle est clairement insuffisante. Aujourd'hui, les fortunes colossales détenues par les mégariches sont moins liées à leurs revenus qu'aux gains en capitaux qui leur permettent après année d'augmenter leur patrimoine à une vitesse fulgurante. Ainsi, plusieurs rentiers vivent uniquement des dividendes qu'ils peuvent tirer de leurs investissements. D'après l'Observatoire des inégalités : « … les entreprises canadiennes ont versé un total de 341,5 milliards de dollars à leurs actionnaires en 2023, contre 64,4 milliards en 2003. Il s'agit d'une augmentation de 431 % en 20 ans ». Ce même rapport ajoute : « Au Québec, en 2023, les familles faisant partie des 10 % les plus riches captaient, à elles seules, près de la moitié de la richesse (45,6 %), contre seulement 4,3 % pour les 40 % les plus pauvres ».

Nous croyons, comme le groupe Millionnaires Patriotes, qu'il est temps que les ultrariches contribuent au même titre que tous et toutes au financement de services publics universels, gratuits et de qualité.

Par ailleurs, une réforme de notre politique fiscale s'impose afin de répondre aux multiples crises actuelles : dérèglements climatiques, insécurité alimentaire, pénurie de logements et protection contre le pouvoir des milliardaires qui, de plus en plus, dictent les politiques des États.

Pistes de solution

Plusieurs organismes [1]proposent des mesures qui rendraient notre fiscalité plus équitable et rapporteraient des milliards de dollars dans les coffres du gouvernement. Nous en retiendrons trois :

  1. Taxer la fortune : Malgré la croissance fulgurante du patrimoine des ménages les plus aisés ces dernières années, ni le Canada ni le Québec ne taxent la fortune des plus nantis, contrairement à d'autres pays. Afin que chacun paie sa juste part, il faut, en plus d'imposer les revenus, taxer la richesse. Ceci importe d'autant plus que la situation actuelle permet aux ménages fortunés qui vivent de leurs rentes de réduire pratiquement à néant leur contribution à la richesse collective. L'IRIS propose une taxe progressive qui rapporterait au gouvernement 6,8 milliards de dollars annuellement.
  2. Augmenter la taxe sur les gains en capital pour les entreprises et les particuliers : Actuellement, les gains en capital ne sont imposés qu'à 50 % (alors que les salaires des contribuables le sont à 100 %). Justin Trudeau avait proposé une timide réforme faisant passer à 66,6 % le taux d'imposition de la tranche des gains en capital excédant 250 000 $. Cette mesure, qui aurait généré 19,4 milliards de recettes fiscales fédérales sur 5 ans, a été annulée par le PM Mark Carney le 21 mars 2025, poussant le Québec à adopter la même politique fiscale. Ceci représente un manque à gagner de quelque 4 milliards pour la population québécoise [2].
  3. Augmenter les paliers d'imposition afin que les grandes fortunes contribuent à la société à la mesure de leur revenu. Le modèle proposé par l'IRIS, permettrait au gouvernement québécois de récupérer 3,2 milliards de dollars.

À elles seules, ces trois mesures rapporteraient au Québec près de 14 milliards de dollars de façon récurrente, soit un montant bien supérieur au déficit actuel. Le Québec a les moyens de réaliser ses ambitions de justice sociale, mais il faudrait aller chercher l'argent là où il se trouve.

Selon nous, ce n'est pas en nous dépossédant de nos services publics et en les privatisant que nous allons sortir de la crise actuelle. Il faut plutôt collectiviser le financement, resserrer les mailles de notre filet social, miser sur un renforcement démocratique et favoriser l'égalité entre les citoyens et les citoyennes.


[1] Au Québec, les syndicats, l'Iris, Oxfam, la quarantaine d'associations membre de la Coalition Main Rouge (dont Attac-Québec) et Québec solidaire réclament haut et fort une réforme de la fiscalité.

[2] Statistique Canada estime la part de l'économie du Québec à 20 % de celle du Canada.

Wedad Antonius et Renée-Claude Lorimier sont membres du CA d'Attac Québec.

Photo : Superyachts au port de Porto Cervo, Sardinia (Crédit : Heinz-Josef Lücking, CC BY-SA 3.0 de, wikimedia commons) https://en.wikipedia.org/wiki/Superyacht#/media/File:Three_luxury_yachts_-_Lady_Anne,_Lady_Moura_and_Pelorus.jpg

Lancement et « fête de la parole antifasciste » le 1er avril

Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 107 et du dossier « Les lignes de front de l'antifascisme ». Ce lancement est organisé (…)

Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 107 et du dossier « Les lignes de front de l'antifascisme ».

Ce lancement est organisé conjointement avec la revue Liberté et M Éditeur.

Ça se passe à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal), le mercredi 1er avril à 18h.

Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

L'événement Facebook est ici.

Les lignes de front de l’antifascisme

16 mars —
Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue (…)

Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.

La croissance de la vague autoritaire et réactionnaire à laquelle nous assistons aujourd'hui et qui s'étend un peu partout sur la planète expose crûment une vision politique, économique et sociale de l'extrême droite incompatible avec les libertés démocratiques.

Au quotidien, les manifestations du fascisme se déploient avec une désinhibition totale, y compris dans la sphère médiatique et discursive. Elles s'accompagnent notamment de négationnisme scientifique et climatique, d'une logique de militarisation et de « loi et d'ordre », d'anti-intellectualisme, de censure ainsi que de répression de la contestation. Nous sommes bien en présence d'une haine érigée en système, dont les premières cibles sont les personnes traquées comme « ennemies » et utilisées comme boucs émissaires pour tous les problèmes de la société. Ce sont les migrant·es, les musulman·es, les personnes de la diversité sexuelle et de genre, les « wokes ».

Pour ce dossier, nous avons justement cherché à ancrer nos analyses à partir de la perspective des communautés frappées de plein fouet par le fascisme contemporain. Nous sommes parti·es du postulat que c'est en se penchant sur les lignes de front de l'antifascisme, telles qu'elles se déploient à l'heure actuelle, que la gauche peut renouveler ses analyses critiques et ses réflexions stratégiques.

Prenons l'admirable riposte collective à la guerre que mène l'agence Immigration and Customs Enforcement, ou ICE, contre les populations de Minneapolis : on y voit se déployer des tactiques de résistance urbaine variées, allant de corvées facilitant les tâches quotidiennes des personnes migrantes pour éviter qu'elles ne se fassent capturer, aux actions de perturbation et de documentation vidéo des opérations de l'ICE, aux tintamarres dans les hôtels où ces milices fascistes dorment pour bousiller leur sommeil. Pareille organisation collective montre que l'antifascisme, au-delà des clichés faciles, rassemble des personnes ordinaires, simplement animées par un respect élémentaire de la dignité humaine, prêtes à s'interposer avec courage à la violence nue.

Par ailleurs, la « bataille de Minneapolis » vient montrer que les racines du fascisme contemporain sont profondes. Avant Renee Nicole Good et Alex Pretti, c'est aussi dans les rues de Minneapolis que George Floyd a été froidement assassiné par les forces policières. L'ICE a été fondée en 2003 et son pouvoir s'est consolidé pendant des décennies, y compris sous 12 ans de présidence démocrate. Ce qui s'invite dans l'ensemble du territoire étatsunien sous Trump, c'est une logique ancienne de criminalisation de l'immigration, ainsi qu'une militarisation des frontières qui prend ses origines dans le projet colonial moderne.

Dans ce dossier, nous souhaitons interroger certaines spécificités du fascisme d'aujourd'hui, son projet et son idéologie, et réfléchir à un antifascisme à la hauteur des enjeux actuels. Quels remparts pouvons-nous ériger contre le fascisme, et quel imaginaire lui opposer ? Quelles sont les tâches prioritaires pour celles et ceux qui se réclament de la gauche ? Comment les nombreuses expériences issues des luttes et mobilisations antiracistes et antifascistes, passées et actuelles, peuvent-elles nous éclairer sur le potentiel de résistance ainsi que sur les articulations possibles entre les différentes formes de lutte ?

Un dossier coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond

Illustré par François Berger

Avec des contributions de Myriam Cloutier, Collectif de lutte contre l'islamophobie, Jonathan Durand Folco, Sam Harper, Anne Latendresse, Montréal antifasciste, Louise Nachet, Samuel Raymond, Alberto Toscano et Amel Zaazaa

Numéro en librarie le 23 mars

Illustration : François Berger

Sommaire du numéro 107

16 mars —
Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue (…)

Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.

Luttes

Recul organisé du logement social : Stratégie du choc / Véronique Laflamme

Mémoire des luttes

1969–1984. L'expropriation de Mirabel : Entre déplacement forcé et lutte pour le territoire / Flandrine Lusson

Regards féministes

Éric Lapointe : Est-ce que la cancel culture est dans la pièce avec nous ? / Eli San

Analyse du discours

Colloque de PDF Québec sur l'école et l'idéologie : L'idéologie, c'est les autres / Philippe de Grosbois

Culture numérique

Le Canada veut vous surveiller. Entretien avec Matt Hatfield / Propos recueillis par Yannick Delbecque

Société

Résister au rabougrissement du pays : Autodéfense intellectuelle et pouvoir de la littérature / Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry

Ce que la lutte à l'islamophobie fait à l'antiracisme / Mouloud Idir

Santé mentale : Outil de compréhension collective / David Castrillon

Coup de poing

Merci doux Jésus de ne pas m'avoir fait naître au dix-neuvième siècle / Anne Archet

Politique

Fascisme hindou et xénophobie : Résister ici et là-bas. Entretien avec le SADAC / Propos recueillis par Louise Nachet

Quand la droite nationaliste et le capitalisme marchent main dans la main / Quentin Lehmann

Mini-dossier : Le pouvoir des cabinets

Coordonné par Mélanie Ederer et Isabelle Bouchard. Illustré par Em Saulnier-Leclerc

Violences publiques et intimes : Contribution d'une personne transmasc au « débat » sur les toilettes genrées / lou

Affects et rapports de pouvoir entourant les toilettes publiques / Maria Nengeh Mensah, Olivier Vallerand, Carolyne Grimard, Isabelle Ruelland

Les toilettes sur les chantiers de la construction : Pas d'égalité pour les « petits besoins » / Laurence Hamel-Roy

Manque de bols ! / Entretien avec Nathalie Boucher et Sarah‑Maude Cossette. Propos recueillis par Isabelle Bouchard

Dossier : Les lignes de front de l'antifascisme

Coordonné par Myriam Cloutier, Philippe de Grosbois et Samuel Raymond. Illustré par François Berger

Une histoire de continuités. Entretien avec Alberto Toscano / Propos recueillis par Myriam Cloutier et Philippe de Grosbois

Résistances migrantes : Lutter contre la fascisation du monde à partir des marges / Amel Zaazaa

Qu'en est-il de l'antifascisme aujourd'hui ? / Collectif Montréal antifasciste

Antifa, le jeu / Samuel Raymond

Ville, néolibéralisme et fascisme : L'insurgent planning pour mieux résister / Anne Latendresse

Luttes trans : Se saisir des moyens de libération / Louise Nachet

Pas de lutte antifasciste sans lutte contre l'islamophobie / Collectif de lutte contre l'islamophobie

Le technofascisme est parmi nous : comment l'affronter ? / Jonathan Durand Folco

Faut-il un « Joe Rogan de la gauche » ? / Sam Harper

Pour aller plus loin

International

Commerce Canada-Mexique : Le libre-échange peut-il contribuer aux luttes syndicales ? / Philippe Morin

Sur la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis : À quel monde rêve l'extrême droite ? / Maël Foucault

L'université du privilège au pays des inégalités / Zéphyr Tardif

Culture

Palmarès alternatif : Les meilleurs films du 21e siècle / Claude Vaillancourt

Film anti-démolition : Ville Jacques-Carton / Ramon Vitesse

À tout prendre ! / Ramon Vitesse

Recensions

Numéro en librairie le 23 mars

Couverture : François Berger

L’action, rien d’autre

Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue (…)

Le numéro 107 et son dossier « Les lignes de front de l'antifascisme » seront lancés le 1er avril, 18h, à MaBrasserie (2300 Holt, Montréal). Lancement conjoint avec la revue Liberté et M Éditeur ! Tous les détails ici.

Quand les enjeux s'accumulent et que la descente vers l'impensable s'accélère, on peut se demander : comment arriverons-nous à nous en sortir ? Nous le pourrons, ensemble.

Les premières semaines de l'année 2026 nous laissent déjà sans mots. Les nouvelles sont anxiogènes et les crises se multiplient : elles sont sociales, politiques, environnementales, économiques, structurelles et organisationnelles. Pendant ce temps, devant ces reculs et désastres, notre élite politique se tiraille à savoir qui jouera mieux du coude pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement fasciste de Trump. Elle négocie des deals ou bien pile sur d'autres quidams, également pliés en quatre devant l'hégémon, afin d'éviter les conséquences (inéluctables) de l'intégration économique et du capitalisme effréné.

Dans ce contexte où les violences se multiplient et où l'urgence d'agir devient un acte de survie, la résistance semble avoir de la difficulté à s'organiser pour former une offensive concrète contre l'extrême droite et l'ascendance de la classe dominante sur nos corps, nos droits et libertés ainsi que sur nos conditions matérielles. La lutte est ardue, constante et menée à forces inégales. Bien que nous nous organisions sur différents enjeux, encore aucun « mouvement » général ne s'est structuré. Il existe autant de luttes et d'actions à entreprendre que de dominations ; et ces luttes sont toutes légitimes.

Beaucoup ne savent pas quoi faire ni par où commencer. Ainsi, du fait de conditions de vie de plus en plus précaires, plusieurs peinent à s'engager dans des actions collectives ; d'autres ont perdu totalement confiance dans la possibilité de s'impliquer dans des actions qui les dépassent.

Chez les personnes qui ne s'engagent pas socialement, nous assistons à des invitations à « arrêter de se concentrer sur ce qui va mal », une forme de refus de politiser le quotidien, qui vient souvent avec l'idée que de penser aux crises actuelles est déprimant et qu'il vaut mieux se concentrer sur les petits bonheurs. Individuellement, c'est une façon légitime de se protéger, d'autant plus que nous sommes constamment bombardé·es par une injonction du bonheur à tout prix à coup de développement personnel : yoga, alimentation santé, voyage, etc. Toutefois, cette rhétorique de la joie constante sert bien le système, car ce mécanisme de défense favorise l'apathie politique et peut mener à un refus de discuter des enjeux qui affectent notre tissu social.

Pour d'autres, l'action politique est vue comme dérangeante et inconfortable. Bien souvent, ces personnes n'ont pas eu l'occasion d'apprendre à s'organiser ou connaissent peu d'exemples d'actions ayant amené des changements réels. Ce manque de connaissance sur l'organisation militante vient aussi brimer notre capacité à nous organiser collectivement. Nous devons donc (ré)apprendre à nous concerter et à agir, en permettant à tous·tes de se réapproprier les espaces de transmission des savoirs militants.

Il y a quelque chose de joyeux et de subversif à construire avec les autres. Cette effervescence dans la lutte doit être transmise pour combattre l'apathie politique. C'est seulement ainsi que nous pourrons lutter pour déconstruire les inégalités, incluant toutes les structures et entités qui en profitent.

Nos derniers éditoriaux, tout en dénonçant le fascisme ou en rappelant l'urgence climatique, témoignaient de notre besoin de solidarités et de mobilisations. Or, nous nous apercevons que nous parlons beaucoup, souvent entre nous, mais que les actions concrètes tardent à émerger de ces espaces de discussion. Bien sûr, il faut continuer de dénoncer et de faire de l'éducation populaire. Mais il devient urgent de réfléchir également à comment s'unir en dépassant nos réflexes affinitaires. Diriger nos forces pour des solidarités qui traversent nos luttes, au-delà de ce qui nous a parfois divisé·es. Le temps de la réflexion est nécessaire, mais celle-ci doit être suivie par l'action.

Ensemble, il faut trouver des moyens de lutter pour consolider nos communautés, bâtir de nouvelles solidarités. Lutter pour gagner.

Divest McGill : Lutter pour responsabiliser nos institutions

Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l'Université (…)

Divest McGill est une campagne qui a commencé entre 2011 et 2012 sous le nom de Decorporatize McGill. Depuis, la campagne milite plus spécifiquement pour que l'Université McGill cesse d'investir dans l'industrie des combustibles fossiles.

Entretien avec Laura et Emily, membres de Divest McGill. Propos recueillis par Arianne Des Rochers et traduits de l'anglais par Amadou Ballo.

À bâbord ! : Quel est le but de Divest McGill ? Qui l'a formé ?

Divest McGill : Le but de Divest McGill est d'affirmer que la communauté a son mot à dire sur la façon dont on dépense son argent, et pas seulement les douze membres non élu·es du Conseil des gouverneurs. L'Université n'a pas à financer des activités destructrices. Les étudiant·es sont aux premières lignes de la campagne, mais iels ne sont pas les seul·es qui s'impliquent. Nous luttons avec plusieurs facultés, le Sénat (où siègent des professeur·es et des étudiant·es) et d'autres associations sur le campus comme Professors and Librarians for Divestment. Certain·es membres du corps professoral nous ont aussi énormément aidé·es en nous transmettant leur mémoire institutionnelle.

On savait que c'était possible de pousser McGill à désinvestir des combustibles fossiles, car des combats semblables avaient été menés et remportés par le passé, ici même, comme quand McGill a désinvesti de l'apartheid sud-africain et de l'industrie du tabac dans les années 1990. Notre groupe fait partie d'un mouvement plus grand : il existe d'autres campagnes de désinvestissement au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni qui militent pour que les grandes institutions arrêtent d'investir dans des secteurs problématiques. Divest McGill fait aussi partie d'une coalition nationale : Divest Canada.

ÀB ! : Qu'est-ce qu'on entend par désinvestissement ?

D. M. : Quand les universités reçoivent des dons, elles les placent dans des fonds de dotation. Ces montants sont investis et les retours sur ces investissements sont utilisés pour financer toutes sortes de choses. Dans le cas de McGill, une partie importante des fonds est investie dans les industries fossiles et les activités militaires, via des fabricants d'armes.

L'appel à désinvestir est à la fois une stratégie et un mouvement politique visant à dissuader les institutions de financer les industries et secteurs nuisibles. Les universités peuvent influencer l'opinion publique et mettre en branle des mouvements sociaux. La campagne vise donc à porter atteinte à l'image de ces industries et à les rendre moins acceptables dans l'opinion publique. Le but, c'est aussi d'amener le gouvernement à réaliser que de plus en plus d'individus et d'institutions tournent le dos à ces secteurs, et qu'il devrait arrêter lui aussi d'y gaspiller l'argent public.

Au fil de nos discussions sur la nature antidémocratique du processus d'investissement qui a toujours existé à McGill, la démocratisation est également devenue un des objectifs de la campagne. On attend des établissements d'enseignement qu'ils défendent les principes de justice, de paix et d'égalité. Ça ne devrait pas nous prendre plus de dix ans de lutte acharnée pour leur faire comprendre quelque chose d'aussi logique. C'est un geste simple et fondamental que les universités peuvent poser, elles qui sont censées préparer leurs étudiant·es à rendre la société meilleure par le biais de la recherche et de l'enseignement.

ÀB ! : À Divest McGill, quelles sont vos principales cibles ?

D. M. : Toutes les campagnes de désinvestissement de l'industrie des énergies fossiles tournent autour du top 200 des entreprises dans la liste de l'organisation Carbon Underground. On veut un désinvestissement total de celles-ci. On a aussi une autre cible, en dehors du top 200 : TC Energy, une entreprise canadienne de combustibles fossiles coupable d'énormes dégâts sur le Yintah (territoire) des Wet'suwet'en. On a également eu affaire à Teck Frontier, un projet d'extraction de sables bitumineux prévu dans le nord de l'Alberta, mais qui a été annulé. Divest McGill est aussi membre d'une coalition appelée Divest for Human Rights, qui a milité non seulement contre TC Energy, mais aussi contre des entreprises qui profitent de l'occupation en Palestine, qui exploitent des enfants ou qui vendent des armes.

ÀB ! : Quelles ont été les stratégies, tactiques et actions que Divest McGill a entreprises et qui ont convaincu l'administration de McGill de désinvestir ?

D. M. :Au début, nous nous sommes rapproché·es des membres du Conseil des gouverneurs pour gagner leur confiance et aborder le sujet du désinvestissement. On a donné des présentations, envoyé des rapports. Bref, on a joué le jeu conformément aux protocoles de l'Université, malgré toutes les critiques qu'on pouvait avoir contre ses dirigeant·es et son fonctionnement. La majorité des membres votant·es vient de l'extérieur de l'Université (des PDG de grandes banques, etc.), et ces membres se nomment entre eux et elles.

Avec le temps, nous nous sommes tourné·es vers la désobéissance civile et les actions perturbatrices. Il n'y a que deux choses qui intéressent l'administration de McGill et le Conseil des gouverneurs : l'argent et leur réputation. On a donc appelé les grands donateurs en leur demandant de menacer McGill de cesser leurs dons si l'Université n'arrêtait pas ces investissements. On a organisé des actions directes lors d'événements-bénéfice, où on expliquait tout le mal que faisait McGill avec ses investissements. On a également ciblé leurs intérêts financiers privés. Par exemple, en 2021, on a mené une campagne de boycott qui ciblait Metro, car une des membres du Conseil des gouverneurs, Maryse Bertrand, est aussi une cadre supérieure de cette entreprise. Toutes les deux semaines, un petit groupe de personnes se pointait avec des banderoles et des pancartes devant des épiceries Metro à Montréal pour inciter les gens au boycott. McGill n'a pas apprécié cette technique et a envoyé des courriels à certain·es d'entre nous, pour nous dire que ce qu'on faisait était inacceptable et devait cesser. On a aussi accueilli les membres du Conseil à leurs réunions avec des dépliants, des mises en scène ou en scandant des slogans. Au début, ces réunions étaient ouvertes au public, mais à cause de nos perturbations, elles ont maintenant lieu sur Zoom. Enfin, on a organisé plusieurs occupations de lieux et des manifs, notamment en 2022. Durant cette occupation, on a offert des ateliers aux étudiant·es, organisé des projections de film et servi des repas gratuits afin de solidariser les membres de notre communauté universitaire.

[On n'est pas juste un groupe militant, on est une communauté.]

ÀB ! : Comment l'administration de McGill a-t-elle réagi ?

D. M. : Une chose que McGill a faite systématiquement, et qui montre à quel point c'est une institution antidémocratique, c'était de menacer l'association étudiante d'une rupture de son protocole d'entente si elle continuait à soutenir notre campagne. L'association a ainsi arrêté de faire circuler les informations sur le boycott de Metro. Ils font la même chose avec d'autres campagnes. Par exemple, chaque fois qu'il y a une action en solidarité avec la Palestine, l'administration menace de rompre le protocole d'entente et dissuade l'association d'agir selon les décisions votées en assemblée.

ÀB ! : Aujourd'hui, est-ce qu'on peut dire que Divest McGill a atteint ses objectifs ?

D. M. : On a partiellement atteint nos objectifs. L'idée, c'était d'atteindre un désinvestissement total d'ici 2025. En décembre dernier, le Conseil des gouverneurs a voté en faveur de l'arrêt des investissements directs dans les entreprises du top 200. On reste toutefois sur nos gardes pour voir s'il va tenir parole.

Mais on n'a toujours pas atteint notre objectif sur le plan des investissements indirects. Certains investissements ciblés se poursuivent dans des fonds communs ou groupés, et l'Université se montre de plus en plus habile pour dissimuler ses actions. Par exemple, elle ne dévoile plus ses investissements en actions en dessous de 500 000 $. Enfin, en ce qui a trait au réinvestissement, on essaie de surveiller qu'il s'agit bel et bien de postes acceptables et plus éthiques, si cela existe.

ÀB ! : Qu'est-ce que Divest McGill projette pour l'avenir ?

D. M. : Nos moyens sont limités et le travail à faire est énorme. On doit déterminer où mettre nos énergies et discuter de l'avenir avec la communauté. C'est certain qu'on aimerait se débarrasser des investissements indirects. Que McGill se démocratise est aussi essentiel à nos yeux, peu importe si c'est grâce à Divest McGill ou à un autre groupe. Finalement, on aimerait se pencher davantage sur les banques comme la RBC, qui soutient activement l'industrie fossile et possède une succursale sur le campus. Pour le moment, toute notre énergie est tournée vers le génocide en Palestine, pour que McGill désinvestisse des entreprises qui y sont reliées. On doit aussi s'assurer d'archiver nos activités, pour que la lutte continue après nous.

Illustration : Elisabeth Doyon

Membres