Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Sous les JO, le ravage

Les Jeux olympiques (JO) de Paris auront fait jaser, bien au-delà de la cérémonie d'ouverture, de la qualité de l'eau de la Seine ou de l'apparence des mascottes. L'illusoire (…)

Les Jeux olympiques (JO) de Paris auront fait jaser, bien au-delà de la cérémonie d'ouverture, de la qualité de l'eau de la Seine ou de l'apparence des mascottes. L'illusoire trêve olympique a vite été balayée par des affrontements politiques variés, que ce soit à propos des personnes transgenres et intersexes, du port du voile, du corps des femmes, du racisme dans le sport ou bien de la Palestine. Mais le sujet du « nettoyage social » qui se poursuit a trop vite été mis de côté une fois les épreuves commencées.

Autrefois considéré comme un événement merveilleux qui apporterait prospérité et prestige à la ville organisatrice, il est désormais clair pour beaucoup que les JO sont surtout synonymes de déplacements de population, de gentrification, de renforcement des services de police et de tractations antidémocratiques en coulisses, ce qui a considérablement entamé leur popularité. La dernière édition dans la capitale française ne fait pas exception.

Le podium de la honte

Depuis plusieurs années, la préparation des JO de Paris a donné lieu à une vaste opération de « nettoyage social » largement dénoncée par les associations, et touchant les plus vulnérables : étudiant·es précaires, itinérant·es, réfugié·es, migrant·es, sans-papiers, Roms, ou encore travailleur·euses du sexe. L'ampleur du phénomène est vertigineuse. Plus de 3000 étudiant·es en résidences universitaires ont vu leur logement réquisitionné pour être mis à disposition du personnel déployé pour les Jeux. Les démantèlements et expulsions de campements et de squats, comme celui de l'ancienne cimenterie Unibéton qui abritait 400 personnes, se sont multipliés. Depuis avril 2023, près de 15 000 expulsions ont été prononcées.

Afin de vider la capitale de ses itinérant·es, une dizaine de « sas d'hébergement » temporaire d'urgence ont été mis en place à travers la France dans des villes comme Toulouse, Bordeaux ou Strasbourg [1]. Des centaines de sans-abris ont été ainsi redirigés vers ces centres et transportés en bus à des centaines de kilomètres, dans des villes qu'ils ne connaissent pas, pour souvent se retrouver à nouveau à la rue, faute de place et d'initiative politique. En effet, cette solidarité territoriale imposée passe mal du côté des élu·es des municipalités concernées, et s'accompagne parfois de propos discriminants et déshumanisants comme ceux du maire d'Orléans dont la ville « n'a pas vocation à accueillir la colline du crack de Paris ». Plus généralement, les sas en région ont été un échec. La plupart des expulsé-es ont souhaité être relocalisé-es ailleurs en Île-de-France pour rester proche de leurs familles, de leurs ami·es et des associations qu'iels connaissent. D'autres sans-abris et marginalisé-es, craignant les contrôles de police et les expulsions, n'ont plus osé sortir ou se déplacer, et se sont ainsi privé-es de distribution alimentaire ou de soins. Par ailleurs, la préfecture de Paris a même brièvement tenté d'interdire la distribution alimentaire dans certains arrondissements, avant de faire marche arrière à la suite de mobilisations auprès du tribunal administratif.

Du côté des travailleur·euses du sexe, le harcèlement policier s'est aussi intensifié, les poussant à limiter leurs sorties et à réduire leurs revenus. Le Syndicat du travail sexuel (STRASS) estime d'ailleurs que les JO servent de prétexte pour expulser les personnes sans-papiers, avec l'appui de la répressive loi sur l'immigration adoptée en décembre 2023 [2]. Les JO ont ainsi fonctionné comme un véritable état d'urgence, justifiant des politiques de contrôle et de surveillance ainsi qu'un déferlement de violence sociale visant à détruire les liens et les solidarités tissés entre les indésirables.

La ville-vitrine de la start-up France

Habituellement, une saison estivale dans la Ville Lumière ne provoque pas de tels efforts de la part du gouvernement et des autorités publiques dans leur guerre de classe. Comme dans toutes les villes hôtes précédentes, les JO constituent une occasion idéale de renforcer le pouvoir de la bourgeoisie. Nous ne regardons pas seulement une compétition sportive, mais aussi une campagne publicitaire élaborée. Une publicité qui rend impératif le nettoyage de la ville-vitrine de la start-up France. Le résultat est un Paris artificiel et aseptisé à la Emily in Paris, celui des pubs de parfums, plus que jamais un parc d'attractions pour les touristes. Moins remarqués que les chefs d'État, une quarantaine de grands patrons, dont Elon Musk, ont été accueillis par le président Macron à l'Élysée pour parler affaires et être rassurés sur les orientations fiscales et économiques du pays. De même, l'omniprésence des groupes de luxe tels que LVMH dans le déroulement des Jeux illustre bien la contamination de l'olympisme par les intérêts capitalistes.

Les grands gagnants économiques des JO ne sont pas les petits commerçants, affectés par le départ de nombreux francilien·nes pendant les épreuves, les contraintes à la mobilité imposées par le dispositif sécuritaire et un plus faible nombre de touristes [3]. Ce sont plutôt les partenaires officiels choisis par le Comité international olympique (CIO) tels que AirBnB, Alibaba, Allianz, Coca-Cola, Samsung, Toyota ou Visa. Ce sont aussi les géants du bâtiment comme Vinci et Effage, les agences de sécurité privées, et bien évidemment les sociétés de logiciels comme Wintics et son système de vidéosurveillance algorithmique.

La soumission de l'espace public aux intérêts privés et sécuritaires est intimement liée à la gentrification accélérée et à l'expulsion massive des plus démunis qui a eu et continue d'avoir lieu. Un dispositif supposément temporaire mais que certain·es souhaiteraient voir permanent. Le 12 août, Emmanuel Macron a ainsi déclaré : « Nous qui avons vécu pendant plus de deux semaines dans un pays où on avait le sentiment que quelque chose avait changé […] on n'a pas envie que la vie reprenne ses droits. Parce qu'au fond, la vie, c'est ce qu'on a vécu ces dernières semaines. C'est ça la vraie vie […] et donc ça doit continuer. C'est ça le vrai visage de la France ».

Face aux critiques, le pouvoir et ses soutiens ont opposé une injonction à s'amuser sous peine d'être suspecté d'antipatriotisme. Les grands médias ont joué un rôle important dans la construction de cette parenthèse euphorisante et anesthésiante, se succédant pour faire l'éloge des Jeux et vanter leur capacité à réparer les fractures du pays, à rassembler. Un discours vite endossé par l'extrême droite qui n'a cessé de se donner des airs populaires en célébrant joyeusement les victoires françaises. Tout le long, nationalisme et capitalisme ont fait bon ménage.

Des Jeux, sans le pain

Malgré des discours initialement très défiants et combattifs, dans un contexte de fortes tensions post-élections législatives, force est de constater que les oppositions ne sont pas parvenues à résister efficacement contre les JO. Si les syndicats comme la CGT se félicitent d'avoir amélioré la sécurité sur les chantiers et régularisé certains travailleurs sans-papiers, il s'agit tout de même d'un cache-misère. Face aux 35 000 policiers et gendarmes mobilisés, aux caméras de surveillance, aux barrières installées partout et aux interdictions de manifester, les quelques initiatives de protestation comme celles des mineurs isolés et sans-abris sur la place de la Bastille ou celles de collectifs comme Saccage 2024 n'avaient aucune chance de réussir. Il aurait fallu que se lève un mouvement massif, impossible à ignorer, ce qui n'est tout simplement pas arrivé.

En effet, les mobilisations anti-JO de Paris ont été particulièrement peu audibles, y compris par rapport aux mobilisations précédentes des Jeux de Londres ou de Tokyo. La peur de la répression, l'opportunisme ou la persistance d'une certaine aura positive autour des Jeux semblent avoir clairement empêché un plus large sursaut au sein du peuple de gauche. Alors que les collectifs étatsuniens s'organisent déjà pour contrer les prochains JO à Los Angeles, la transmission de la mémoire militante semble plus que nécessaire pour apprendre de ces échecs.


[1] Rappelons pourtant que près de 20 % des logements à Paris sont vides ou occupés occasionnellement comme résidence secondaire (soit 262.000 logements).

[2] 90 % des prostituées de rue en France seraient étrangères selon un rapport parlementaire de 2011.

[3] L'État a d'ailleurs dû se résoudre à créer un fond de dédommagement.

Pour aller plus loin
Paris 2024 : Une ville face à la violence olympique, Jade Lindgaard, Éditions Divergences, 2024, 168 p.
NOlympians - Inside the Fight Against Capitalist Mega-Sports in Los Angeles, Tokyo and Beyond, Jules Boykoff, Fernwood Publishing, 2020, 196 p.

Trente ans d’insurrection au Chiapas

L'année 2024 marque le trentième anniversaire du soulèvement zapatiste au Chiapas, l'un des États les plus pauvres du Sud du Mexique. Initié en 1994 lors de l'entrée en (…)

L'année 2024 marque le trentième anniversaire du soulèvement zapatiste au Chiapas, l'un des États les plus pauvres du Sud du Mexique.

Initié en 1994 lors de l'entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), ce soulèvement se présente comme « l'une des premières manifestations de la résurgence des luttes sociales et de la pensée critique [1] » à l'orée du XXIe siècle. Il survient dans un contexte alors marqué par la consolidation de l'ordre néolibéral que consacrent l'effondrement de l'URSS et la restructuration des économies nord-américaines sous l'égide des gouvernements Reagan, Mulroney et de la Madrid et Salinas de Gotari (Mexique).

Dans la nuit du 1er janvier 1994, l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), composée pour l'essentiel de militant·es autochtones, déclare la guerre au gouvernement fédéral du Mexique et occupe temporairement les villes d'Altamirano, de Chanal, de Las Margaritas, d'Ocosingo et de San Cristobal de Las Casas. L'action de l'EZLN apparaît alors comme l'aboutissement d'un processus de luttes et de revendications initié par les mobilisations autochtones et paysannes qui ont émergé au Chiapas au cours des années 1970 et qui s'inscrivent dans le prolongement de l'histoire de la résistance au colonialisme. « Nous sommes le produit de 500 ans de lutte » déclarent les Zapatistes dans leur premier communiqué. À la différence d'autres mouvements de guérilla, l'EZLN cherche moins à prendre le pouvoir qu'à impulser par le bas une transformation radicale de l'organisation politique, sociale et économique de la société. Si l'État fédéral choisit d'y répondre en se livrant à une guerre de basse intensité contre l'EZLN et ses bases d'appui, le mouvement zapatiste parvient néanmoins à entamer un processus de construction de l'autonomie à même les communautés où il est implanté, et contribue à redéfinir la place des peuples autochtones au sein de la société mexicaine.

Cette « révolution invisible », qui s'étend sur un territoire de 35 000 km2, continue encore aujourd'hui de s'opposer à l'État fédéral mexicain et de nouer des liens avec celles et ceux qui luttent contre le capitalisme à travers le monde. Alors que persiste la menace de violence de la part des forces armées et des groupes paramilitaires, le mouvement zapatiste doit également composer avec la relance de projets de développements de grande ampleur et leurs impacts sociaux et écologiques, et avec l'emprise grandissante des cartels sur la région. En espérant que le Chiapas insurgé saura y faire face.


[1] Jérôme Baschet, La rébellion zapatiste, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2019 (2005), p. 14.

Photo : León Muñoz Santini

L’inaction face au génocide de la Palestine, un acte de complicité

Nous entrons maintenant dans le dixième mois du génocide perpétré par Israël contre le peuple palestinien assiégé et occupé. Ce génocide est une extension de plus de sept (…)

Nous entrons maintenant dans le dixième mois du génocide perpétré par Israël contre le peuple palestinien assiégé et occupé. Ce génocide est une extension de plus de sept décennies de dépossession coloniale et d'apartheid infligés aux Palestinien·nes.

Nous entrons maintenant dans le dixième mois du génocide perpétré par Israël contre le peuple palestinien assiégé et occupé. Le génocide est une extension de plus de sept décennies de dépossession coloniale et d'apartheid infligés aux Palestinien·nes. Au cours de ces derniers mois, les Palestinien·nes ont subi d'horribles pertes en vies humaines, avec plus de 38 800 morts documentés et des milliers restant sous les décombres, la dévastation de près de 70 % des logements de Gaza et la destruction d'institutions et d'infrastructures essentielles au maintien de la vie, allant des établissements de santé aux écoles en passant par les systèmes d'assainissement, d'eau et d'électricité. Dans l'ombre de cette oblitération et du renforcement du siège de Gaza, en Cisjordanie, le nettoyage ethnique, l'accaparement des terres et les attaques violentes des forces d'occupation israéliennes et des colons armés ont atteint des niveaux sans précédent.

L'exemple de deux camps de réfugié·es urbains dans le nord de la Cisjordanie soulève de nombreuses questions sur la complicité du Québec et du Canada dans la violence infligée aux Palestinien·nes. Face à cela, le mouvement de solidarité mondiale peut jouer un rôle essentiel pour mettre fin à ce violent système de peuplement colonial.

Violences coloniales et destructions

Alors que les yeux du monde sont rivés sur Gaza, en Cisjordanie, les forces d'occupation israéliennes ont accéléré l'expropriation de terres avec le vol de 2370 hectares en 2024, ont étendu les colonies de peuplement illégales, ont construit de nouveaux postes de colonisation – entraînant le déplacement de 19 communautés – et ont exacerbé le confinement et l'isolement des communautés palestiniennes par l'utilisation, entre autres, de barrières en fer. Cet enfermement est aggravé par le nombre croissant de points de contrôle qui entravent la mobilité des Palestinien·nes. Les Forces d'occupations israéliennes (FOI) et les colons armés ont intensifié leurs attaques contre les Palestinien·nes depuis octobre 2023, causant le meurtre de plus de 550 Palestinien·nes, l'emprisonnement de plus de 9500 personnes et l'accélération de la démolition de maisons.

Il y a eu des raids militaires quasi quotidiens contre les communautés palestiniennes dans toute la Cisjordanie, mais le ciblage des camps de réfugié·es palestinien·nes a été particulièrement vicieux. Les FOI utilisent régulièrement des bulldozers D9 et des véhicules blindés pour envahir les camps et détruire les infrastructures comme les routes, les conduites d'eau et d'égouts, les lignes électriques ainsi que des sites culturels et patrimoniaux. Les camps de réfugié·es, établis après la Nakba de 1948 comme hébergements temporaires jusqu'à ce que les réfugié·es puissent retourner sur les terres et les maisons d'où ils et elles avaient été déplacé·es de force, ont été particulièrement ciblés dans le but d'écraser leur résistance et leur lutte pour le retour. L'Office de secours et de travaux des Nations Unies (UNRWA), qui a été créé pour superviser les camps et garantir les droits des réfugié·es, y compris le droit au retour, n'a pas été épargné par l'offensive. Les attaques d'Israël contre l'UNRWA représentent une attaque directe contre les droits des Palestinien·nes.

Lors de notre visite dans les camps de réfugié·es de Jénine et de Nur Shams à la fin de juin et au début de juillet 2024, nous avons été témoins de la destruction qui reflète ce que les résidents locaux appellent la « petite Gaza ». Le camp de réfugié·es de Jénine, qui a été rasé lors de la deuxième Intifada en 2002 et reconstruit à nouveau, a été soumis à plusieurs reprises à la violence des FOI, notamment lors des massacres de janvier et juillet 2023. Depuis octobre dernier, plus de 80 raids militaires ont laissé le camp en ruines. La plupart des habitant·es ont été déplacé·es, leurs maisons ont été incendiées, bombardées, ou partiellement à entièrement détruites. Bien que ce camp s'étende sur moins de 0,5 km² et qu'il dispose déjà de deux cimetières complets, en janvier 2024, un troisième cimetière a été construit sur un terrain initialement destiné à l'agrandissement du Théâtre de la Liberté de Jénine.

Lors de notre promenade dans le camp de réfugié·es de Nur Shams juste après l'un des raids militaires d'Israël, nous avons été horrifiées par l'ampleur des destructions, qui comprenaient des dizaines de maisons bombardées ou incendiées, des magasins, une garderie, une salle de sport, ainsi qu'un centre de l'UNRWA. Les rues – y compris l'intégralité de la rue principale – ont été détruites par des bulldozers. Les conduites d'eau souterraines ont été perforées et les réservoirs d'eau ont été détruits ou percés par des impacts de balles. Les affiches des martyrs se trouvaient sur presque toutes les structures verticales qui restaient encore debout. Une semaine seulement après notre visite, les FOI ont de nouveau envahi le camp, causant des destructions encore plus importantes, laissant 300 familles sans abri.

Au cours de ces raids, les camps sont attaqués non seulement par les forces terrestres, les véhicules blindés et les tireurs embusqués, mais aussi par des hélicoptères et des drones. Les habitant·es des camps ont témoigné que des drones armés et de surveillance survolent régulièrement leur espace aérien. Alors que certains drones émettent des bruits irritants 24 heures sur 24, d'autres sont silencieux et mortels et sont utilisés pour assassiner des Palestinien·nes. L'une des façons les plus illégales et les plus trompeuses par lesquelles l'armée s'infiltre dans les communautés palestiniennes est l'utilisation de « Musta'ribeen », des unités spéciales israéliennes qui se déguisent en Palestinien·nes, comme dans le cas de l'hôpital Ibn Sina à Jénine, où ils se sont déguisés en personnel hospitalier et en civils.

Dans ces conditions de confinement, de surveillance et de raids militaires, les Palestinien·nes continuent d'exercer leur droit à l'autodéfense en utilisant tous les moyens disponibles. Cela comprend l'utilisation de pierres et d'explosifs artisanaux, le blocage des rues avec des blocs de ciment et la couverture des allées étroites des camps avec des tissus ou des bâches pour bloquer la vision des drones.

Complicité des gouvernements

Alors que le monde regarde en direct le massacre des Palestinien·nes par Israël à Gaza et en Cisjordanie, les gouvernements du Québec et du Canada sont non seulement indifférents, mais aussi complices du génocide en cours à plusieurs niveaux : par le silence des fonctionnaires, la couverture politique, le soutien matériel (y compris les pièces d'armes) et l'alimentation du racisme anti-palestinien à travers le pays. Ici, au Québec, le premier ministre François Legault a récemment annoncé que, malgré la violence actuelle, il irait de l'avant avec son projet d'ouvrir un bureau à Tel-Aviv afin de renforcer les liens avec Israël. De plus, le Régime de rentes du Québec, géré par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) investit actuellement 14,2 milliards de dollars dans 87 entreprises liées à Israël, dont le fournisseur d'armes Lockheed Martin. Le Canada considère depuis longtemps Israël comme un allié central au Moyen-Orient. Et bien que le Canada ait récemment voté en faveur d'un cessez-le-feu à l'ONU et se soit engagé à imposer un embargo sur la vente d'armes à Israël, il continue de donner suite aux contrats d'armement qui avaient déjà été approuvés. De plus, l'embargo n'inclut pas l'achat d'armes à Israël. Le Canada favorise également les investissements financiers par le biais de l'Accord de libre-échange Canada-Israël (ALÉCI), qui comprend des avantages pour les entreprises situées dans les colonies illégales de Cisjordanie. Enfin, les allégements fiscaux accordés aux organisations caritatives qui soutiennent directement la construction illégale de colonies israéliennes constituent une autre forme de soutien matériel.

Une telle complicité n'est pas surprenante compte tenu des pratiques coloniales, suprémacistes et impérialistes des gouvernements sur l'île de la Tortue. Mais un mouvement massif est en cours pour contester cet ordre violent. De nombreux observateurs ont soutenu que le mouvement mondial de solidarité avec la Palestine a atteint des sommets en termes de portée et d'échelle. La persistance des manifestations, des campements d'étudiant·es et des actions de solidarité depuis octobre 2023 ainsi que la diversité des acteurs·rices impliqués mettent en lumière l'injustice du système juridique international. Iels ont aussi mis en évidence la complicité de la plupart des gouvernements occidentaux dans le génocide et le rôle des grands médias dans la suppression de la parole palestinienne et l'amplification des mensonges israéliens au mépris de la déontologie journalistique. Ce mouvement de solidarité mondial aspire non seulement à une Palestine libre du fleuve à la mer pour tous·tes les habitant·es du territoire, mais aussi à mettre fin au système plus large qui continue de coloniser, d'exploiter, de monopoliser et de détruire des vies humaines et non humaines ainsi que l'environnement.

L'histoire nous a appris que les actions collectives des peuples peuvent réaliser ce que les puissances militaires destructrices ne peuvent pas faire. La solidarité mondiale avec la lutte des Sud-Africains contre le système de l'apartheid, par exemple, a réussi à faire pression sur les États pour qu'ils cessent de fournir des armes à ce régime et imposent des sanctions économiques, ce qui a conduit à la fin du système de l'apartheid.

Le récent arrêt de la Cour internationale de justice déclarant que les pratiques israéliennes en Cisjordanie, à Jérusalem et à Gaza sont illégales et doivent cesser, constitue une preuve supplémentaire du potentiel d'un tel mouvement. Notre défi, cependant, est de poursuivre cette lutte par le biais d'une solidarité collective et intersectionnelle constante capable de soutenir le mouvement actuel et de servir de base à la justice en Palestine, sur l'île de la Tortue et au-delà.

Rehab Nazzal est une artiste multidisciplinaire d'origine palestinienne basée à Tiohtiake/Montréal et à Bethléem, en Palestine. Son travail traite des effets de la violence coloniale sur le corps et l'esprit des peuples colonisés, sur la terre et sur d'autres vies non humaines.

Photos : Un enfant du camp de réfugiés de Nur Shams hissant le drapeau de la Mohawk Warrior Society, juin 2024 (Crédit : Rehab Nazzal) ; Le lieu de sépulture des deux frères, Mohammad et Ayman Gazawi, qui ont été assassinés par les FOI dans leurs lits d'hôpital. Enterrés ensemble dans le nouveau cimetière du camp de réfugiés de Jénine, 2024 (Crédit : Rehab Nazzal) ; Un enfant du camp de réfugiés de Nur Shams hissant le drapeau de la Mohawk Warrior Society, juin 2024 (Crédit : Rehab Nazzal)

Changer de classe sociale : trois modes d’emploi

Les récits de transfuges de classes captivent, au Québec comme ailleurs. L'aventure singulière d'individus qui vont à l'encontre de ce qu'on leur avait assigné à la naissance, (…)

Les récits de transfuges de classes captivent, au Québec comme ailleurs. L'aventure singulière d'individus qui vont à l'encontre de ce qu'on leur avait assigné à la naissance, une vie dure et pauvre, et qui connaissent le succès, a un aspect rassurant. Mais ces récits dénoncent surtout la rigidité d'un ordre social dont on ne sort jamais indemne.

Au printemps dernier, ce type d'histoires s'est enrichi de trois nouveaux titres : Rue Duplessis de Jean-Philippe Pleau, Pourquoi je n'écris pas de Benoit Jodoin et Cécile et Marx de Michel Lacroix. Dans chacun de ces livres, les auteurs racontent un parcours nécessairement singulier, mais qui comprend aussi d'importants recoupements.

Les histoires de mobilité sociale ont été écrites en si grand nombre ces dernières années qu'elles ont attiré l'attention des critiques. Trahir et venger de Laélia Véron et de Karine Abiven, est sur le sujet un livre éclairant dont le contenu, appuyé sur un vaste corpus français, parvient à révéler de nombreux points communs entre les récits de transfuges de classe.

Ces récits sont marqués par le témoignage d'un individu qui raconte son expérience personnelle et intime. Leur but est, comme le dit Jean-Philippe Pleau, d'en tirer des « vérités » sociologiques, à partir de « phénomènes qui dépassent largement nos vies ordinaires ». Ces transfuges ont connu la « pauvreté économique, culturelle et politique » et se sont hissé·es dans une classe intellectuelle qui leur donne, entre autres, la possibilité de témoigner de leur évolution.

Ces témoignages sont aussi caractérisés par l'impression d'avoir trahi les personnes avec lesquelles ils et elles ont grandi et par l'expérience de la honte : celle de leur ignorance, de leur origine trop humble, puis la honte d'avoir honte, causée par l'impression d'avoir méprisé leur milieu et leur famille. Ce qui ne les empêche pas d'être critiques, de dénoncer un racisme, une homophobie et une ignorance (justifiée toutefois) qui heurtent profondément leurs valeurs. L'école et la rencontre de professeur·es marquant·es sont la plupart du temps ce qui permet aux transfuges d'amorcer leur mutation et de sortir du carcan de la pauvreté.

Ces récits sont enfin marqués par une sorte de « réconciliation avec les parents, avec le milieu d'origine, avec soi-même », comme le souligne Laélia Véron. Ils leur permettent ultimement de venger leurs proches « en leur offrant un espace de représentation, en leur rendant une parole publique dont ils et elles sont privées ».

Les transfuges de classe partagent aussi des références : le sociologue Pierre Bourdieu, mais surtout le trio de figures tutélaires qui ont exploré le genre avec le plus de succès en France : Annie Ernaux, Didier Éribon et Édouard Louis, cité·es avec régularité par Pleau, et Jodoin (moins chez Lacroix), et auxquel·les s'ajoutent Fernand Dumont et Caroline Dawson, qui soulèvent auprès des auteurs québécois une grande admiration.

L'ouvrage de Laélia Véron et de Karine Abiven scrute si attentivement les récits des transfuges de classe qu'on a l'impression qu'elles agissent comme des personnes qui révèlent comment on fait des tours de magie. Selon elles, tous ces récits sont marqués par des points de vue et des considérations similaires, par des étapes obligatoires qui en viennent à perdre leur pouvoir de fasciner tant leur fabrication est semblable et prévisible.

Néanmoins, ce point de vue rationnel et critique sur ces œuvres n'oublie pas de souligner qu'elles se distinguent aussi par leur forte charge émotive, par des récits bien menés, souvent captivants et qui apportent toujours d'importantes nuances sur la question. C'est le cas des trois auteurs québécois qui ont récemment exploré ce nouveau genre littéraire.

Un roman qui n'en est pas un

Jean-Philippe Pleau qualifie son livre Rue Duplessis de « roman ». Mais, après avoir utilisé ce mot, il ajoute toujours par la suite : (mettons). Du genre : admettons qu'il s'agit d'un roman, même si ce n'est pas vraiment le cas, parce qu'en fait, je raconte uniquement la vérité. Pourtant, des trois auteurs mentionnés, il est celui qui emprunte le plus au roman, tant son récit est maîtrisé, accumulant les anecdotes et offrant des personnages bien esquissés, surtout lui-même et ses parents. Il utilise habilement l'humour, l'autodérision et un certain attendrissement qui détonnent quelque peu dans les récits de transfuges de classe.

Même s'il prétend révéler des vérités sociologiques, Pleau sort rarement de sa propre histoire et ne se lance pas dans des explications sur les causes de la pauvreté. Toute sa démonstration repose sur son propre cas, laissant aux personnes qui le lisent le travail de déduction nécessaire pour comprendre plus largement le phénomène. En se concentrant sur sa relation avec ses parents, comme l'a fait avant lui Annie Ernaux, il donne à son récit une belle émotivité qui le rend très attachant.

Cette relation est marquée par un instinct protecteur et une anxiété extrême qui ont mené ses parents, par exemple, à lui imaginer un grand nombre de maladies et à consulter obstinément et sans raisons valables des professionnel·les de la santé. Une pareille anxiété se reconduit inévitablement sur l'enfant qui la subit. Pleau montre bien à quel point se débarrasser de toutes les conséquences néfastes des obsessions de ses parents a été une longue et difficile bataille.

L'auteur attribue cette anxiété à la pauvreté et à l'ignorance : se sentant dépourvus devant un monde hostile, incapables d'en comprendre les codes et les réalités complexes, ses parents considéraient celui-ci comme une source inépuisable de dangers et voulaient mettre leur enfant à l'abri. Une hypothèse qui se tient, mais qui n'est pas entièrement satisfaisante. L'anxiété sévère est un trouble de la personnalité qui se retrouve dans toutes les classes sociales, avec des conséquences très semblables à celles décrites par l'auteur. Son expérience singulière, qu'il raconte très habilement, est d'avoir fait face à deux maux, la pauvreté et les peurs maladives de ses parents, et d'avoir réussi à surmonter avec adresse ce double obstacle à son émancipation.

Écrire ou ne pas écrire ?

Alors que Jean-Philippe Pleau raconte son passage d'une classe à une autre, Benoit Jodoin nous situe au moment où sa mutation est accomplie. Il donne assez peu de détails sur sa vie familiale, sur ses origines ou encore sur d'éventuels traumatismes subis pendant l'enfance. Son écriture est fine, de haut niveau, dotée d'un excellent sens de la formule, pas de celle qui pourrait être aisément comprise par les gens du milieu qui a vu grandir l'auteur. Et cela contrairement à Pleau qui parsème son récit d'expressions populaires, comme la réminiscence d'un passé avec lequel il veut renouer. Le texte de Jodoin est rempli de nombreuses citations d'auteurs et d'autrices très souvent issu·es du milieu universitaire, qui constituent désormais sa famille intellectuelle.

Comme la majorité des transfuges de classe, Jodoin blâme la pauvreté dans laquelle il a vécu parce qu'elle est un frein important à l'émancipation des gens : « Je viens d'une culture de l'empêchement, de la honte, de l'excuse. » Ce qui, dans son cas, l'a empêché d'être écrivain. Écrire Pourquoi je n'écris pas l'a sûrement aidé à vaincre à la fois un blocage et une fatalité. Il le reconnait en admettant l'aspect paradoxal de son projet, qu'il qualifie de contradiction performative : « écrire pour expliquer pourquoi je n'écris pas et, ce faisant, invalider ma propre conviction ».

Jodoin n'évacue surtout pas les sources politiques des problèmes qu'il révèle. Il considère les cultural studies comme une approche riche pour réfléchir à toutes les questions d'exclusion, y compris ce qui se relie à sa propre histoire. Cette approche permet de s'interroger sur les normes sociales, les dynamiques du pouvoir dans le langage et les violences engendrées par la colonisation. « Je cherche une écriture qui solidarise », affirme-t-il. Pour lui, son engagement au sein du mouvement queer a été une façon d'y arriver.

L'un des aspects les plus convaincants de la démonstration de Jodoin est un certain rappel à l'ordre, surtout lorsqu'il démontre, à l'aide de nombreux exemples, les efforts supplémentaires que font les transfuges pour se hisser à un certain niveau, avec les difficultés bien réelles que cela implique, et à quel point tout cela relève d'une profonde injustice.

Ne pas se renier, s'engager

Michel Lacroix ne semble pas avoir traversé des épreuves aussi marquantes que Pleau et Jodoin. Ses excellentes performances à l'école l'auraient tout naturellement destiné à changer de classe sociale. Il affirme que son enfance et sa jeunesse dans la pauvreté n'ont pas causé de grands traumatismes. Il garde de cette époque d'heureux souvenirs, des moments de joie, ce qu'évoque la pensée de sa grand-mère Cécile, une femme forte, rassurante bien que non instruite, qui sera le fil le reliant constamment à son passé. Le sous-titre de son livre, Héritage de liens et de luttes, montre bien que son défi de transfuge ne consiste pas tant à s'accommoder d'une confrontation troublante entre deux mondes, mais bien à assumer son héritage même si son parcours intellectuel l'a beaucoup changé.

Celui-ci est tout de même impressionnant : d'humble fils de cultivateur, il est devenu professeur de littérature à l'UQAM, suivant un itinéraire semé d'obstacles qu'il a franchis non sans s'épargner des difficultés considérables. Le niveau d'éducation élevé qu'implique sa profession ne doit surtout pas, selon lui, le couper de son milieu d'origine. Voilà pourquoi il nous rappelle constamment le lien (évoqué par le titre de son livre) entre sa grand-mère Cécile et Marx, le plus fulgurant et le plus politique de ses maîtres, dont la lecture fut pour lui « un éblouissement ». Ces deux composantes de lui-même restent inextricablement liées.

Si l'essai de Lacroix est bel et bien le récit d'un transfuge de classe, il se rapproche davantage de l'autobiographie intellectuelle, puisqu'il couvre de nombreux autres sujets. L'auteur raconte ses apprentissages, plus spécifiquement comment il est passé d'universitaire écrivant des articles scientifiques à intellectuel engagé soutenant les causes les plus progressistes. Son moment de révélation a été la grève étudiante de 2012, qui l'a fait sortir de son « sommeil dogmatique ». Ce sont des textes reliés à ce mouvement qui lui ont permis « d'assumer enfin, offensivement, une identité militante ».

Avec une humilité et une attitude critique devant sa condition d'homme blanc privilégié, Lacroix nous raconte ses apprentissages en lien avec le marxisme, le féminisme, l'anticolonialisme, ramenant tout à sa démarche personnelle, comme pour humaniser son expérience. On ne peut s'empêcher ici de penser que l'auteur agit dans ces « leçons de radicalisation » comme le premier de classe qu'il a toujours été, s'appliquant studieusement à bien reproduire les discours radicaux dans leur orthodoxie sans que jamais on ne puisse le prendre en faute.

Des trois transfuges de classe mentionnés dans le présent article, il est sans doute celui qui cherche le plus à redonner à ce dont il a pu profiter. Et cela, par un engagement profond, nécessaire pour lui, qui lui permet à la fois d'expliquer les causes des inégalités, mais aussi d'adopter des comportements qui contribuent à soutenir les changements souhaités. Tout cela est raconté avec une belle modestie, avec émotion mais sans théâtralité, dans une langue imagée et accessible.

Une vie entre deux mondes

La complémentarité de ces trois récits montre bien que l'expérience des transfuges de classe se décline de façon différente, malgré d'importants points communs. On peut toujours mettre l'accent sur un aspect particulier de cette aventure : la nécessité de comprendre son histoire familiale chez Pleau, la volonté de situer son expérience personnelle dans le prisme des cultural studies chez Jodoin, l'affirmation d'un devoir militant apparu pour équilibrer l'acquisition de privilèges chez Lacroix.

Tous trois interpellent les personnes qui n'ont pas changé de classe, tant les favorisées que celles qui subissent encore l'exclusion et la marginalité. Leur point de vue sur ces deux mondes demeure précieux, un privilège inattendu pour eux qui établissent ainsi de stimulants parallèles et qui se questionnent avec tant de pertinence sur la notion de privilège.

Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)

Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?

Francis Dupuis-Déri, Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?, Éditions du remue-ménage, 2023, 123 pages. Aux mêmes et fécondes éditions du remue-ménage, <

Francis Dupuis-Déri, Les hommes et le féminisme. Faux amis, poseurs ou alliés ?, Éditions du remue-ménage, 2023, 123 pages.

Aux mêmes et fécondes éditions du remue-ménage, Francis Dupuis-Déri distingue différents comportements masculins face aux luttes des femmes, qu'ils soient personnels, professionnels ou militants. Ils illustrent la complaisance ou l'opposition émanant d'hommes qui cherchent à apporter leur soutien à la cause. Ce livre cherche à ébranler certaines convictions qu'ont les hommes concernant leurs capacités à se joindre aux luttes féministes. Et pour peu que l'on donnerait suite aux suggestions faites dans l'ouvrage, le résultat risquerait d'être plutôt rafraîchissant. S'il fournit une foule de conseils à ceux qui souhaitent épouser la cause des femmes, il ne se veut pas pour autant le guide du parfait proféministe. Dupuis-Déri y souligne avec humour les travers de leurs conduites et demeure intraitable quant aux stratégies machistes qui pointent souvent dans leurs façons d'interagir, malgré la meilleure volonté. Malgré l'ensemble des postures plus ou moins maladroites ou nettement désagréables que des hommes adoptent dans l'intention d'agir en soutien aux femmes, l'auteur insiste sur le fait qu'ils doivent d'abord considérer que cette lutte n'est pas la leur et qu'une écoute attentive plutôt qu'une prise de parole intempestive peut faire d'eux de meilleurs alliés. Dupuis-Déri mentionne, dans son « Petit guide de disempowerment », un ensemble d'écueils qui les guettent. Il promeut aussi des pratiques invitant les hommes à identifier leurs biais sexistes pour mieux les démonter et circonscrire ainsi leur place dans les luttes féministes. Déconstruire un patriarcat séculaire n'est pas si aisé, mais l'auteur explique aussi comment certains hommes dans l'histoire ont pu apporter des contributions positives aux luttes féministes. Le livre suggère ainsi que l'on peut tendre vers la déconstruction d'une masculinité jalouse de ses privilèges et qui maintient des rapports d'oppression et de domination avec les femmes. Les hommes devraient aspirer à percevoir et analyser leurs propres comportements dans une perspective critique et à se défaire des modèles fondés sur des attitudes sexistes. Enfin, l'auteur n'hésite pas à pratiquer l'autodérision pour évoquer ses propres faux pas et quelques-unes de ses maladresses. Ainsi, ce regard porté par un homme sur lui-même et sur ses comportements masculins tient lieu d'incitation à l'adoption de réflexes autocritiques.

Nous, les autres

Toula Drimonis, Nous, les autres, Traduit de l'anglais par Mélissa Verreault, Éditions Somme toute, 2024, 272 pages. Dans un Québec moderne, aux prises avec un gouvernement (…)

Toula Drimonis, Nous, les autres, Traduit de l'anglais par Mélissa Verreault, Éditions Somme toute, 2024, 272 pages.

Dans un Québec moderne, aux prises avec un gouvernement caquiste qui s'entête à instrumentaliser l'immigration à des fins bassement politiques, il est impératif d'entendre les voix des personnes migrantes ou immigrées, qu'elles soient de première, de deuxième ou de troisième génération. Il est impératif de connaitre leurs histoires, de s'ouvrir à la simple et à la crue réalité qu'il y a derrière ces sempiternels débats de chiffres – expressions de peur et d'insécurité – des rêves et des drames. Il y a d'innombrables succès et d'innombrables échecs. Bref, il y a des vies humaines. À cet égard, le livre de Toula Drimonis est une contribution majeure dans la construction d'un Québec plus empathique, plus inclusif, plus ouvert, moins figé, et otage d'un passé mythifié.

« Je suis ici pour vous parler de nous, pour une fois », écrit-elle. À tous·tes de : « s'arrêter, de se tirer une bûche et de prêter l'oreille ». Il y a deux récits dans ce que nous raconte Toula Drimonis. Dans un premier temps, elle nous parle de son père, de sa mère et des conditions qui ont prévalu à leur migration au Canada au début des années 1960. Leur parcours, qui fut celui de bien d'autres, implique du travail acharné qu'ils ont dû accomplir pour reconstruire leur vie, élever leurs enfants, leur assurer une stabilité financière et une éducation, les intégrer dans leur nouvel environnement. Toula Drimonis nous raconte aussi la réalité des immigrant·es de seconde génération, québécois·es, canadien·nes ou d'ailleurs, cachant souvent leurs multiples identités, et combattant tant bien que mal l'image d'invités perpétuels qu'on leur renvoie plus ou moins consciemment. Elle dresse ainsi un éloquent plaidoyer démontrant la richesse du métissage : « la pluralité n'est pas une menace à la cohésion sociale. C'est un accroissement et un cadeau dans un monde en constant changement ». Nous, les autres est un ouvrage très précieux à l'heure où l'on s'apprête à passer d'une ère d'obsession identitaire maladroite et grotesque à une ère fascisante passablement plus agressive. Toula Drimonis nous invite : « à la patience, la foi et l'ouverture à la différence ».

La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition

Célia Izoard, La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Éditions de la rue Dorion, 2024. Dans cet ouvrage, la philosophe et (…)

Célia Izoard, La ruée minière au XXIè siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Éditions de la rue Dorion, 2024.

Dans cet ouvrage, la philosophe et journaliste Célia Izoard fait tomber le masque de la transition écologique via la notion de « régime minier ». Il s'agit d'un système, compris comme un pilier du capitalisme mondial, qui vise l'exploitation industrielle de la nature dans l'intérêt du maintien de la domination bourgeoise, tributaire des relations coloniales et impérialistes. Elle associe à ce système politique une cosmologie extractiviste, c'est-à-dire l'ensemble des croyances développées pour légitimer cette hégémonie. Cette cosmologie repose en partie sur la pensée grecque et chrétienne, la philosophie de la révolution scientifique du XVIIe, la conquête des Amériques et le mythe de l'homo faber.

Izoard fait ensuite le portrait de l'intensification de l'exploitation minière en Occident. Avec la raréfaction des ressources, les gisements sont en effet au cœur d'enjeux géopolitiques cruciaux et l'exploitation minière est érigée comme l'avenue salutaire pour réduire les émissions de carbone. À ce propos, elle démonte l'opposition entre énergies fossiles polluantes et métaux propres en montrant que l'exploitation des deux vont de pairs et qu'ils concourent de la même logique. Izoard étudie aussi l'accroissement de l'extraction des métaux inutiles à la transition écologique et qui servent en définitive à nourrir l'industrie numérique, bancaire et de l'armement. La ruée minière soi-disant « écologique » est un mythe qui ne vise que la poursuite de la surconsommation et de l'accumulation capitaliste. Son enquête internationale des conditions sociales et environnementales des mines au Maroc, au Chili ou en Espagne est tout aussi consternante.

L'ouvrage termine avec des pistes d'action qui laissent entrevoir une longue lutte. Après avoir déboulonné les mirages de certaines solutions telles que le recyclage des métaux et des déchets miniers, Izoard nous invite à contester le régime minier en sabotant ses infrastructures, en se débarrassant de son téléphone intelligent (symbole de la minéralisation de notre quotidien), en participant à des processus démocratiques de grande ampleur et en approfondissant la solidarité internationale. Tout cela s'inscrit dans la lutte pour la décroissance minérale.

Solidarités noires face aux génocides

En 2023, Pauline Lomami, Marlihan Lopez et moi-même avons mis sur pied Harambec, une initiative consacrée à la défense des droits des femmes Noires et des personnes non (…)

En 2023, Pauline Lomami, Marlihan Lopez et moi-même avons mis sur pied Harambec, une initiative consacrée à la défense des droits des femmes Noires et des personnes non binaires Noir·es [1]. Parmi les actions menées, en mars 2024, nous avons organisé un panel sur Les Solidarités Noires face aux génocides animé par Belen Blizzard. Nous avons eu le privilège d'accueillir Dalia Elsayed, Duha Elmardi et Kandake, qui ont démontré les liens inextricables entre les contextes soudanais, congolais, palestinien et sud-africain.

Début 2024, lors de la planification de notre calendrier d'activités hivernales, la nécessité de discuter de la Palestine s'est évidemment imposée. Il était impensable de ne pas organiser un événement de soutien, considérant que nous participions toustes à divers efforts de cette lutte, mais aussi parce qu'actualité oblige ! Or, des questions ont immédiatement surgi : pourquoi la Palestine et pas le Soudan ? Ou le Congo, par exemple ? Alors que la capacité du monde à suivre, à absorber et à comprendre les actualités ne cesse de diminuer, pourquoi certains contextes s'imposent-ils, et pas d'autres ?

Limites de l'attention dans un monde saturé d'informations

Prenons le cas du Soudan : en 2022, j'avais écrit une chronique pour À bâbord ! sur la révolution soudanaise, intitulée « La Révolution du peuple », où j'expliquais que la population avait renversé un régime en place depuis trente ans et luttait pour empêcher que sa révolution soit usurpée par l'armée. La Charte révolutionnaire pour le pouvoir du peuple (CRPP), élaborée par des comités de résistance, démontrait un vrai exercice de démocratie directe. Malgré son importance, ce mouvement populaire avait à l'époque reçu peu d'attention médiatique à l'international. Pour réaliser ma chronique, j'avais bénéficié d'informations et de contacts d'une militante et fille d'ancien·nes réfugié·es politiques soudanais·es qui faisait son possible pour donner de la visibilité à cette actualité hors du commun. En 2022, malgré un sursaut d'intérêt à l'international, le Soudan a toutefois été vite éclipsé par l'Ukraine. Aujourd'hui, la situation s'est empirée. Le pays subit une guerre civile cauchemardesque qui a provoqué la mort de dizaines de milliers de personnes, ainsi que le déplacement de plus de dix millions d'individus, que ce soit au sein des frontières soudanaises ou vers des pays adjacents comme l'Égypte, l'Éthiopie et l'Ouganda. Le Soudan est désormais le pays qui compte le plus grand nombre de personnes en exil et qui connaît la crise de déplacement d'enfants la plus importante au monde, avec plus de trois millions de concerné·es. À ce stade, on estime qu'un·e réfugié·e sur huit dans le monde est soudanais·e. Qui dit guerre civile dit aussi violences et agressions sexuelles, famine, difficultés d'accès à l'eau potable, accès limité aux soins, et risques d'épidémies [2]. « Le Soudan est une crise majeure », tentent d'alerter les agences humanitaires et la diaspora soudanaise. Pourtant, l'intérêt médiatique et politique se fait attendre.

Notre capacité à accorder de l'attention est devenue une ressource précieuse, intégrée dans un système capitaliste en roue libre. Devant l'abondance d'informations, nous sommes non seulement saturé·es, mais aussi formaté·es à ne plus prendre notre temps. Le contenu doit être digeste, réduit à quelques secondes, et presque caricatural pour retenir notre intérêt. La structure des réseaux sociaux a aussi participé à symétriser ce que nous consommons : un appel aux dons pour le Soudan côtoie l'annonce d'un tout nouveau restaurant à Montréal, une danse devenue virale, une citation de Maya Angelou sur fond musical épique, et la chute d'un émeu sauvage en pleine course. Comprendre, chercher, analyser et retenir ce qui se joue dans l'actualité deviennent des compétences en perte de vitesse. Mais ce serait trop simpliste de réduire ce déficit d'intérêt à un trop-plein d'informations médiatiques. Lorsqu'à Harambec nous nous interrogeons sur les raisons derrière ce silence autour du Soudan, ou encore sur la difficulté à garder le Congo dans nos actualités, le spectre des corps concernés n'est jamais bien loin.

Hiérarchie de l'empathie et ingérence occidentale en Afrique

Interrogé·es à ce sujet, nos panélistes, certaines originaires du Soudan, de la République démocratique du Congo (RDC) ou d'Afrique du Sud, ont longuement dénoncé des dynamiques claires dans la hiérarchisation de l'empathie. Il existe une normalisation et une apathie face à la souffrance, la violence et la mort sur le continent africain, et sur les corps Noirs en général. Dans cet imaginaire nécropolitique, le Soudan ou encore la RDC sont en crise parce que de toute manière, il y a toujours une crise dans cette partie du monde. Qu'importe que six millions de personnes aient été tuées au Congo depuis 1996, que plus de sept millions soient en exil ou qu'il y existe des enfants soldats. Ces populations incapables de se gouverner seraient vouées à rester dans la sauvagerie et l'incivilité. Cette vision justifie et légitimise les ingérences internationales tout en camouflant le pillage organisé des ressources. L'appétit impérialiste à la racine des conflits actuels demeure invisible à la face du monde, et peut aisément prétendre sauver ces populations. Flux financiers, extractivisme minier et forestier… Tous les contextes géopolitiques présentés par nos panélistes ont comme point commun l'ingérence impérialiste occidentale et le capitalisme.

Face au racisme anti-Noir·es, comment tisser des solidarités ?

Enfin, nos panélistes ont souligné l'impact du racisme anti-Noir·es au sein même de nos luttes. Si nous avons choisi de parler de Solidarités Noires face aux génocides, c'était aussi pour entamer une conversation difficile, mais nécessaire sur le fait qu'au sein des luttes contre l'impérialisme et le colonialisme, le racisme anti-Noir·es se maintient, souvent minimisé ou ignoré. Malgré nos buts communs, la difficulté à reconnaître et à intégrer pleinement les expériences et les luttes des communautés Noires persiste. Ainsi, nos panélistes ont, avec beaucoup de finesse et de justesse, abordé les rapports entre le monde arabe et ses populations Noires par exemple, et entre la diaspora et ses terres d'origine.

A aussi été évoquée la difficulté à créer des solidarités de luttes dans un contexte de dénigrement et de mépris envers les communautés afro-descendantes. Par exemple, si les milieux militants soudanais ne manquent jamais d'intégrer la Palestine à leurs revendications, l'inverse est plus rare. A été également soulevé un certain malaise de voir certains discours et slogans des luttes contre le racisme anti-Noir·es sortis de leurs contextes et devenus des slogans dans les marches pour Gaza, sans aucune mention pour la condition Noire. Autant de conversations importantes et difficiles qui ont mobilisé les participantes et le public. Ce soir-là, nous avions d'ailleurs exceptionnellement ouvert l'événement aux BIPOC [3], ce qui a rendu les échanges d'autant plus riches et précieux. Depuis, le Sudan Solidarity Collective a organisé un événement de collecte de fonds avec salle comble. Des bénévoles présent·es à l'événement sont des figures qu'on croise aux marches pour la Palestine. Et je vois des visages de notre public au camp de soutien aux étudiant·es de McGill, de Concordia et de l'UQAM. Plus que tout, la conviction demeure que nos luttes sont connectées et que nous ne survivons que grâce à nos solidarités.


[1] Harambec est un organisme par et pour des femmes Noires et personnes non binaires Noir·es. Nous travaillons en non-mixité raciale, tant parmi les personnes qui s'impliquent que dans le CA et chez nos membres futur·es. Sauf exception, nos événements se font également en non-mixité. Ce choix politique est ancré dans la revendication de notre droit à déterminer les conditions et modalités de nos luttes, afin de mieux œuvrer pour notre libération.

[2] Notamment le choléra, avec plus de 1 000 cas soupçonnés à Gedaref, Khartoum et Kordofan.

[3] En anglais : « Black, Indigenous and People of Color », soit « Noir·es, Autochtones et personnes de couleur ».

Photo : Ben Welsh (CCO 1.0)

22 jours de grève

Après une tentative de médiation et plusieurs séances à la table de négociation sans véritables avancées, les enseignantes et enseignants de la FAE – dont le contrat de travail (…)

Après une tentative de médiation et plusieurs séances à la table de négociation sans véritables avancées, les enseignantes et enseignants de la FAE – dont le contrat de travail était échu depuis avril 2023 – déclenchent une grève générale illimitée le 23 novembre 2023. L'objectif est de taille : améliorer les conditions de travail des profs, freiner la désertion en enseignement, et renverser la vapeur du recul des dernières années en éducation.

Les témoignages en rouge ont été partagés à 8 h le matin et à -14 degrés. Une nouvelle confiance et un remue-méninges collectif prennent forme.

23 novembre, 7 h du matin. Sylvie, Rana, Louise, Martine, Patricia, François, Guillaume et Salim se dirigent devant leur école et forment leur ligne de piquetage aux portes, fier·es, courageux·ses, fatigué·es, tanné·es, rempli·es d'espoir, uni·es.

Chacune et chacun croit ou espère que cette fois-ci sera la bonne. La grève illimitée est le combat qui mettra fin aux années d'austérité et qui marquera le retour des investissements et des signes d'amour pour nos écoles publiques. Chacune et chacun est prêt·e à un grand sacrifice sur son salaire pour y aller plus fort, pour « la gagner cette fois-ci ».

« Quand j'ai commencé ma carrière, ce n'était pas du tout comme ça. On avait plus d'élèves, mais moins de grands besoins, moins de paperasse à faire, moins de courriels, de rencontres. »

Ces courageux collègues resteront sur cette ligne de grève pendant 22 jours. La grève devient un rituel : on se lève à la même heure que lorsqu'on enseigne, mais au lieu de nos boîtes à lunch, nos piles de corrections et nos chemises à boutons, on enfile combines, pantalons de neige, deux couches de bas, de grosses mitaines de ski et la fameuse tuque rouge. Vingt-deux jours, de la fin novembre à la fin décembre, la partie la plus sombre de l'hiver. Vingt-deux jours qui ne seront jamais suffisants pour combattre 25 ans de reculs et de désinvestissements en éducation.

Qu'est-ce qui nous a fait tenir 22 jours ? Notre désespoir devant les élèves, que nos écoles trahissent chaque jour par manque de ressources. Notre espoir que les choses pourraient encore s'améliorer puisque les solutions sont connues. Le gouvernement n'aurait qu'à écouter nos idées.

Tous les jours de cette grève, je faisais la tournée des lignes avec des collègues. On apportait du matériel de mobilisation, du ravitaillement, des nouvelles et des encouragements aux 15 écoles sur notre circuit. Tous les jours, les profs nous le répétaient : « Pas question qu'on rentre avant d'avoir de vrais gains ». Si la possibilité d'un retour en classe avant les Fêtes diminuait, le moral, lui, ne flanchait pas : « Moi je n'accepterai pas n'importe quelle entente, et mes collègues non plus. »

« Je suis venue ici enseigner, dans ce pays dit développé, et on ne peut même pas offrir mieux que ça aux enfants ? »

« Dans le fond, c'est un choix »

Mais c'est lors de la cinquième semaine que le ton des discussions a vraiment changé sur les lignes. Jusque-là, beaucoup croyaient encore que ça se réglerait. Toutefois, face au mépris de la partie patronale, un discours nouveau émerge. On a eu cinq semaines pour mieux se connaître : collègues du sous-sol et du troisième étage, collègue de maternelle et spécialiste de musique, collègues plus expérimenté·es et à leurs débuts, collègues d'ici et d'ailleurs.

« C'est vrai que ça pourrait être mieux, que Legault pourrait bouger, nous rejoindre à n'importe quel moment. »

« Choisir », ce mot clé qui nous permet d'entrer dans une conversation nouvelle, qui nous libère, qui nous permet enfin d'explorer le contexte de la machine néolibérale derrière notre grève, notre travail, et notre quotidien dans le secteur public. Il a fallu ces cinq semaines dans le froid pour réaliser qu'on est toutes et tous dans notre droit, qu'on a raison d'en demander plus. Qu'on ne devrait plus se contenter d'écoles qui tombent en ruines. Que l'État peut faire mieux, peut choisir de faire mieux. Pour nous, les profs, et pour les enfants du Québec.

Ça nous aura pris 22 jours pour que ce genre de discours émerge sur les lignes.

Poursuivre l'éducation politique

Que pouvons-nous faire de plus, dans le mouvement syndical, pour entamer une relance, pour amorcer cette éducation politique, pour la propager dans chacune des instances et des actions afin qu'elle atteigne chaque membre de la base ? Nos syndicats ne devraient pas être juste des machines à griefs ou des pourvoyeurs de services aux membres. Où, à part dans nos syndicats, retrouve-t-on d'aussi importants espaces d'éducation politique dans notre société ?

« En fait, il montre à la jeunesse qu'il se fout de leur éducation, ça ne l'affecte même pas, les cinq semaines où il a laissé les enfants à la maison. »

La question se pose d'autant plus dans le secteur public, où les travailleur·euses subissent, dans leur travail quotidien, l'effritement du filet social et l'appauvrissement des familles. Comment poursuivre cette réflexion politique parmi les membres de la base dans chaque milieu de travail, au quotidien, et pas seulement avant une négociation de la convention collective ? Comment poursuivre cette éducation à long terme, pour faire de notre force syndicale le vecteur des changements politiques sur de multiples fronts ?

« Chez nous, on n'avait pas le choix, on faisait ce qu'on pouvait, mais je pensais que ce serait différent ici. »

Comment reproduire ce mouvement qui aura fait tenir debout les profs pendant 22 jours pour une meilleure école publique ? Par le biais d'un élargissement de notre rôle dans l'éducation politique, certes, mais aussi par un élargissement de nos liens avec la population.

L'appui des parents a été spectaculaire tout au long de cette grève, mais ce n'est pas grâce aux efforts très superficiels qui ont été faits de notre côté pour les rejoindre. Nous avons distribué tracts et rubans, mais n'avons pas fait d'appels plus larges à la mobilisation, et n'avons pas pris le temps d'écouter et d'impliquer les familles. Les parents et citoyen·nes, qui voient de leurs propres yeux les problèmes en éducation, ont fait preuve d'une extraordinaire solidarité par leurs propres moyens. Semaine après semaine, parents, grands-parents ou tuteur·rices nous apportaient du café, des beignes, des sandwichs, des chauffe-mains, des mots d'encouragement. Iels klaxonnaient pour nous aux quatre coins de la ville, nous arrêtaient à l'épicerie pour nous féliciter, nous envoyaient des courriels et des messages. Iels passaient nous voir sur les lignes avec les enfants pour nous saluer, et se déplaçaient même à nos manifestations au centre-ville.

« Dans le fond, c'est un choix. On choisit, au Québec, de ne pas s'offrir une école publique de qualité. »

Tout cela témoigne d'une énorme sympathie et d'une grande générosité de la part des familles de nos élèves. Mais il faudrait, à l'avenir, créer des espaces pour réellement impliquer les parents, pour mener cette lutte côte à côte et avec un ancrage dans les quartiers et communautés de nos écoles. Il y a un grand travail à faire pour arriver à cet élargissement de la lutte. Malheureusement, les 22 jours n'auront pas été suffisants pour obtenir les gains souhaités par les profs. Il nous faudra chaque parent et chaque citoyen·ne à nos côtés, pour demander, pour exiger un système d'éducation meilleur, à la hauteur des besoins des enfants, de nos attentes et de nos espoirs pour notre société.

Marion Miller est enseignante d'arts plastiques au secondaire et membre des comités de mobilisation de l'Alliance des professeures et professeurs de Montréal et de la Fédération autonome de l'enseignement.

Illustration : Ramon Vitesse

Palestine. Haro sur la censure

Depuis le début de la guerre israélienne contre la population palestinienne de Gaza, le 7 octobre, nous sommes témoins d'une recrudescence de cas de censure des opinions (…)

Depuis le début de la guerre israélienne contre la population palestinienne de Gaza, le 7 octobre, nous sommes témoins d'une recrudescence de cas de censure des opinions propalestiniennes. Cette volonté d'effacement vise spécifiquement l'expression de la solidarité et l'expertise qui démentent les discours officiels israéliens.

Cela n'a rien de nouveau. Les droits des Palestinien·nes sont violés en regard du droit international depuis 1948 et une surveillance injustifiée n'a cessé de s'exercer sur les initiatives en leur faveur. Récemment, les exemples de censure se multiplient dans les milieux littéraires, artistiques et universitaires.

Édition, arts et milieux universitaires

Paris, octobre 2023. Un libraire parisien, Patrick Bobulesco, constate qu'il n'a plus en stock un titre qui lui est régulièrement réclamé depuis la reprise des bombardements de l'armée israélienne sur Gaza. Il s'agit de l'essai d'Ilan Pappé intitulé Le nettoyage ethnique de la Palestine, dont la traduction de l'anglais a été publiée en 2008 chez Fayard. Le célèbre auteur appartient à la mouvance des nouveaux historiens israéliens qui entendent repenser le sionisme et l'histoire de leur pays de manière critique.

Contacté par le libraire, le distributeur indique qu'il y a eu arrêt définitif de commercialisation depuis le 7 novembre. L'éditeur confirme : l'ouvrage a été retiré de leur catalogue. Or, des chiffres publiés par Edistat indiquent clairement que les ventes de ce livre sont en plein essor : 158 exemplaires se sont envolés entre le 9 et le 15 octobre, et 89 entre le 6 et le 12 novembre. Le retrait semble injustifié, malgré les explications de Fayard qui plaide la caducité du contrat. À noter que Fayard avait aussi publié, en 2008, le controversé père de la théorie du Grand remplacement, Renaud Camus, avec comme argument la défense de la liberté d'expression. Finalement, la maison d'édition La Fabrique (Paris) et les Éditions de la Rue Dorion (Montréal) ont négocié la reprise des droits. Le traducteur de la première édition, Paul Chemla, a pour sa part remis la main sur ses droits de traduction. Le livre d'Ilan Pappé devrait se trouver à nouveau dans les librairies en mai 2024.

Toronto, novembre 2023. Le conservateur d'art Amin Alsaden se prépare à ouvrir l'exposition de photos intitulée Lands Within sur la plateforme en ligne du Art Canadian Institute (ACI). L'exposition regroupe des artistes de culture arabe et souhaite exposer des photos de pays souvent sous-représentés en photographie.

Le 23 novembre, à quelques jours de l'ouverture, on informe Alsaden que l'exposition fera l'objet d'une lecture critique afin de s'assurer qu'elle n'offense pas les visiteurs. À la suite des protestations d'Alsaden, faisant valoir une lettre d'entente reçue en août, la direction décide de faire marche arrière. Mais les choses ne s'arrêtent pas là.

On apprend, en effet, que Wanda Nanibush, conservatrice de la collection d'art canadien et autochtone du Musée des Beaux-arts de l'Ontario (AGO), elle-même anishinaabe, est subitement congédiée. Elle aurait, semble-t-il, exprimé son soutien aux Palestinien·nes et dénoncé le rôle de l'État israélien dans la colonisation et le génocide. La fondatrice et directrice du ACI, Sara Angel, a soutenu, avec d'autres, le renvoi de Wanda Nanibush. On apprend alors qu'elle siège au conseil de direction du Israel Museums and Arts, Canada (ICAAM). Il n'en faut pas plus : cette fois, c'est Alsaden et les artistes qui décident en bloc de mettre un terme à cette collaboration. Iels reprennent leurs œuvres, considérant que ces évènements représentent une menace directe à leur liberté d'expression.

Cambridge, janvier 2024. Claudine Gay, première femme noire et fille d'immigré·es haïtien·nes à présider la prestigieuse université de Harvard, est invitée à démissionner après moult tergiversations administratives (et idéologiques) et une cabale sans précédent. En fonction depuis juillet 2023, elle a appris bien malgré elle qu'on ne conteste pas le récit national israélien. Soupçonnée de n'avoir pas condamné avec suffisamment de vigueur les propos d'étudiant·es propalestinien·nes, dans l'esprit de préserver leur liberté d'expression et pour ne pas nuire à leur réadmission, elle sera tenue de rendre compte de ses actions et fera l'objet d'un interrogatoire pour le moins éprouvant. Dans cette enquête, menée par Elise Stefanik, une élue républicaine de la Chambre des représentants du Massachusetts, le verdict semble décidé à l'avance. Pour la faire tomber, on l'accuse même d'avoir plagié des passages de sa thèse, une accusation non fondée qui sera démentie par la suite. Acculée au pied du mur, elle remet sa démission le 2 janvier 2024.

Montréal, janvier 2024. Lorsqu'on parle de censure, les campus canadiens ne sont pas en reste. Dans un reportage de Radio-Canada, on apprend que cela frise la menace et son corollaire : la peur des représailles. Des étudiant·es de médecine l'ont appris à leurs dépens. En effet, plusieurs avaient signé une pétition de la Health Workers Alliance for Palestine (Alliance des travailleur·euses de la santé pour la Palestine) demandant un cessez-le-feu à Gaza. Pour la profession médicale, protéger la vie est un devoir moral. Mais des professeur·es membres de l'Association des médecins juifs ont intercepté la pétition et dressé une liste de ses 271 signataires. Iels se proposent de partager cette liste avec les directions chargées d'évaluer des demandes de jumelage pour les résident·es. Les signataires, de futurs médecins, risquent de ne pas obtenir leur premier choix de résidence ou d'entacher leur carrière professionnelle. On ne connaît pas le fin mot de l'affaire, mais la menace suffit à dissuader toute voix dissidente.

Montréal, février 2024. Une trentaine de livres de l'illustratrice Élise Gravel, bien connue pour ses dessins pour enfants et ses idées progressistes, sont mis à l'index par la Bibliothèque publique juive de Montréal et rendus accessibles uniquement sur demande. Notons que plusieurs livres d'Élise Gravel ont fait l'objet de censure dans des États conservateurs chez nos voisins du Sud. Depuis quelque temps, elle fait l'objet d'une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux parce qu'elle prend position pour la Palestine et contre la déshumanisation, à l'heure où des milliers d'enfants tombent sous les bombes à Gaza. Grâce aux pressions de citoyens, de son avocat Julius Gray, de l'organisme Voix juives indépendantes Montréal, ainsi que d'une motion votée au Parlement condamnant cette censure, ses livres seront remis sur les rayons de la bibliothèque. Élise Gravel n'a pas l'intention de se laisser réduire au silence.

Une longue expertise de la censure

On aurait tort de croire que ces récents événements sont inédits. Ils s'inscrivent en continuité avec une pratique de censure ininterrompue depuis le début de l'occupation israélienne en Palestine.

Par exemple, à Manchester, en août 2021, le directeur de la Whitworth and Manchester Art Gallery, Alistair Hudson, a dû quitter ses fonctions sous les pressions de l'Association de juristes britanniques pour Israël (UK Lawyers for Israel, UKLFI). Le motif ? Avoir organisé une exposition des travaux de Forensic Architecture, groupe de recherche multidisciplinaire qui enquête sur les violences d'État et les violations des droits de la personne dans le monde. L'exposition témoignait des opérations militaires israéliennes et du nettoyage ethnique que subissent les Palestinien·nes, et était assortie d'une déclaration en appui à la cause palestinienne. UKLFI soulevait des inexactitudes dans les contenus de l'exposition, ce qui a été formellement démenti par le groupe Forensic Architecture. À la suite du départ du conservateur Alistair Hudson, les artistes décident de retirer leurs œuvres en signe de protestation. Eyal Weizman, architecte israélo-britannique et fondateur de Forensic Architecture, commentait le départ de Hudson en déplorant l'intention de l'université qui héberge la galerie de faire taire le débat autour d'une question aussi importante.

De même, à Paris, à la suite des attaques perpétrées par l'armée israélienne contre Gaza le 6 août 2022, l'un des plus éminents spécialistes français du monde arabe, Alain Gresh, est invité par une grande chaîne d'information en continu, BFMTV, à commenter les événements. Il positionne son propos sur deux aspects précis. D'abord, l'armée israélienne a pris l'initiative de l'offensive et n'était pas en situation de légitime défense. Ensuite, ce sont les politiques israéliennes qui portent la responsabilité des violences dans la région, violences qui ne pourront cesser tant que le blocus de Gaza et l'occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est ne seront pas levés, en conformité avec les résolutions de l'ONU. Dans la foulée de ces déclarations survient ce qu'il est convenu d'appeler une « tempête médiatique », et l'entrevue est rapidement retirée des ondes. La raison évoquée : puisqu'elle n'avait pas été diffusée en entier, on craignait qu'elle soit sujette à des manipulations… Voilà de quoi laisser dubitatif.

Allégations d'antisémitisme

Terminons par un petit tour en Allemagne, où des artistes juifs allemands font aussi l'objet de censure pour avoir soutenu la Palestine, même très longtemps avant les événements actuels. Interrogée par un journaliste du Guardian, l'artiste Candice Breitz témoigne. Le 24 novembre 2023, elle reçoit un appel du directeur de la Saarland Museum's Modern Gallery, en Allemagne de l'Ouest, qui l'informe de l'annulation de son exposition devant se tenir au printemps 2024. L'exposition n'avait aucun lien avec la Palestine. L'annulation avait été décidée unilatéralement, sans qu'aucun entretien n'ait eu lieu avec elle. Elle soupçonne des représailles concernant ses déclarations où elle évoquait « le carnage en cours en Israël-Palestine ». Lorsque plus tard des échanges ont lieu, le directeur lui apprend que cette annulation se justifiait par le fait qu'elle avait « peut-être signé une lettre de soutien à BDS » (Coalition « Boycott, Désinvestissement, Sanctions »). Toutefois, cette signature n'a jamais eu lieu. L'artiste explique qu'en fait, elle a appuyé une lettre de protestation contre une résolution du parlement allemand qui voulait désigner l'organisation BDS comme antisémite, et dont les signataires comprenaient des chercheur·euses spécialistes de l'Holocauste, plusieurs rabbins, et des personnes de confession juive, comme l'artiste elle-même.

L'antisémitisme est systématiquement évoqué pour légitimiser l'annulation d'un événement ou d'une prise de parole pour défendre la Palestine, quelle qu'elle soit. C'est là un argument de taille au regard de l'histoire tragique des communautés juives dans le monde. Et outre ce qui est relaté ici, l'on peut signaler un grand nombre d'occasions où les défenseur·euses de la Palestine sont bâillonné·es, licencié·es, annulé·es avec cet argument à l'appui.

Or, si des débordements injustes ont aussi eu lieu envers des personnes juives qui n'ont rien à voir avec la guerre menée par le Tsahal, l'enjeu est radicalement différent et ne saurait soutenir quelque comparaison que ce soit avec ce que défendent et soutiennent les artistes ou les intellectuel·les propalestinien·nes. Car ce sont les Palestinien·nes qui, par milliers, meurent ou sont menacé·es de mort, que ce soit par les bombes, la famine ou les maladies résultant de conditions sanitaires déplorables. Il est par conséquent incompréhensible que celleux qui dénoncent cette situation soient brimé·es dans leurs droits d'expression, et taxé·es de discrimination envers les personnes juives. Chaque fois où cela se produit, les censeurs se font les complices de la violence sioniste.

La censure, en fait, ne procède pas uniquement par effacement. Elle est aussi punitive, en ce sens qu'elle va jusqu'à prescrire des licenciements, ou privative, dans la mesure où elle empêche des événements d'être tenus. Et nous comprenons aussi que cette censure s'exerce parfois à la suite de simples soupçons, et de manière injustifiée. Ainsi, cette volonté manifeste d'imposer le silence se fait l'écho d'un génocide qui tarde à être reconnu comme tel par la communauté internationale.

Photo : Campement sur le campus de l'université Mc Gill, Montréal, avril 2024 (André Querry).

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