Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.
Une revue pour transformer notre société
Au début des années 2000, la gauche québécoise est en pleine recomposition. En manque de modèle et devant affronter l'hégémonie néolibérale, les militant·es ont besoin de nouveaux espaces de réflexion et d'organisation. C'est pour répondre à ce besoin que la revue À bâbord ! est lancée à l'automne 2003, afin de contribuer à une « révolution dans l'organisation de notre société ».
Les années 1980 sont marquées par un ressac de la gauche, dû autant aux reconfigurations économiques qu'au déclin des modèles socialistes est-européens. Après la chute de l'URSS (1991), nombre de militant·es se détournent du communisme et s'attachent à des pratiques alternatives, autogestionnaires ou libertaires, quoiqu'avec une continuité dans les enjeux de solidarité internationale. L'intérêt pour l'insurrection zapatiste au Mexique (en cours depuis 1994) cristallise les nouvelles préoccupations de la gauche radicale : décentralisation, autonomie, pluralisme, libération du Sud global, horizontalité, écologie et droits autochtones. Pourtant, ce « terreau libertaire » demeure minoritaire et d'autres approches (politique classique, syndicalisme, socialisme démocratique) tentent aussi de répondre aux problèmes de l'heure. C'est à la jonction de ces tendances qu'apparaît la revue À bâbord !.
D'emblée, le collectif de la revue énonce ses objectifs dans son premier éditorial : « ceux de travailler à la reconstitution de vastes solidarités, de favoriser le mouvement et la rupture vis-à-vis du consensus néolibéral et de promouvoir l'idée d'apprendre à faire de la politique autrement ». Ce projet est mis en lien avec la constitution de l'Union des forces progressistes (UFP, 2002-2006) à l'origine de Québec solidaire (QS). Même si la revue partage une certaine affinité avec les courants libertaires, elle assume une volonté d'unification (ce qui ne veut pas dire une homogénéisation) des forces de gauche. Au départ, ses thèmes principaux sont le combat contre le néolibéralisme (lequel doit impliquer la gauche politique, les syndicats et les mouvements sociaux), ainsi que l'anti-impérialisme, avec une sensibilité particulière pour l'Amérique latine et la Palestine. La volonté de démocratiser nos sociétés pour redonner le pouvoir au peuple traverse aussi un grand nombre de contributions théoriques et analytiques.
Le néolibéralisme et son dépassement
Au centre des préoccupations militantes des années 2000 se trouve le néolibéralisme, ce stade particulier du capitalisme marqué par un désengagement de l'État social, une législation dédiée à l'entreprise privée et des politiques répressives envers les mouvements sociaux. Alors que le néolibéralisme exacerbe les inégalités et réduit les libertés civiles, comment lui résister efficacement ? Dans son éditorial de février 2004, À bâbord ! accorde un rôle particulier aux syndicats sur cette question : « Il faudra donc s'attaquer aux entreprises et aux gouvernements par des campagnes dont le but est de rééquilibrer le rapport de force entre employeurs et employés. Ceci implique la reconnaissance de l'antagonisme fondamental qui oppose le patronat (privé et public) et les syndicats. » Plus largement, la revue promeut une alliance entre les différents secteurs de la gauche pour sortir du capitalisme. Elle propose en sus des réflexions sur les formes que pourrait prendre une société révolutionnée, dont le collectivisme et « le contrôle des comités de travailleurs (soviets) sur le fonctionnement de leur entreprise » [1].
Concrètement, la lutte contre l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) anime les contributeur·trices de la revue qui y voient une mesure néolibérale névralgique, nuisible aux peuples minoritaires, aux femmes, aux travailleur·euses et à l'environnement. Pareillement, l'organisation d'une riposte face aux projets de « réingénierie » du gouvernement libéral de Jean Charest (2003-2012) est régulièrement abordée dans une perspective combative. Dans son éditorial de mars 2005, le collectif affirme que « Dans ce contexte, il n'y a que les mouvements sociaux, les organisations populaires, les syndicats et les nouveaux partis politiques de gauche qui puissent modifier en profondeur les rapports de force et contrecarrer l'offensive antisociale du gouvernement Charest. Encore faut-il que ces forces vives, encore dispersées, s'unissent et s'organisent pour relever un défi colossal. » De la volonté d'une riposte conjointe à sa réalisation, rien n'est gagné d'avance.
Complexités de l'unité politique
L'affrontement avec le néolibéralisme pose la question de l'unité des progressistes, avec certaines difficultés. D'abord, comment coaliser la gauche tout en préservant la diversité qui fait sa richesse, et ce, dans une perspective démocratique ? Autour de quelle stratégie et dans quel but l'unité doit-elle se faire ? Selon plusieurs contributions à la revue, l'unité de la gauche doit prendre la forme d'une coalition politique, à l'image de l'Union des forces progressistes et, plus tard, de Québec solidaire. Bien que ce parti doive être « jugé sur la base des actions concrètes et non des intentions », on sent qu'en 2006, l'équipe de la revue s'enthousiasme pour cette nouvelle formation, tout en assumant « d'accompagner son évolution d'un regard circonspect et critique » [2]. Il est aussi intéressant de noter les vases communicants entre l'équipe de rédaction et le membrariat de Québec solidaire, qui permettent de ne pas se confiner au rôle de « gérants d'estrade ».
Quant à la ligne stratégique et aux objectifs, les premiers numéros de la revue insistent sur la nécessité de forcer l'État à décréter des mesures pour contrôler la grande industrie, à adopter une réglementation écologique et à protéger les travailleur·euses, suivant un rapport de force établi par les syndicats et les mouvements sociaux, arrimés à un parti politique. Une intervention caractéristique insiste sur l'importance des nationalisations : « Au Québec, ça doit commencer par le contrôle, voire la propriété publique, des ressources naturelles et par un véritable contrôle écologique, mais efficace, sur notre avenir. […] Si on regarde sur quelle base se restructure la gauche en Amérique latine, c'est autour de la propriété et du contrôle collectif des ressources, qu'importe la forme. » [3] Par contre, il n'est pas garanti que pour atteindre ces objectifs de socialisation, la voie électorale fonctionne, ni d'ailleurs les expérimentations autogestionnaires. On ne fera pas reproche à la revue d'omettre les recettes miracles : si la formule de la révolution existait, ça se saurait. Au contraire, il est remarquable de constater les efforts déployés pour penser concrètement, dans le Québec des années 2000, les formes précises que devraient prendre une organisation politique de gauche et les étapes pour faire advenir une société émancipée. Pourtant, à partir des années 2010, la revue s'éloigne des réflexions programmatiques au profit d'enjeux plus circonscrits.
En regard de ce panorama, plusieurs propositions méritent de retenir notre attention. D'abord, une alliance des forces de gauche semble nécessaire pour transformer notre société. Il faut coaliser les forces politiques, syndicales et populaires afin d'être en mesure d'instaurer un rapport de force avec le patronat et l'État capitaliste. L'unité de la gauche doit se faire sur des bases claires, et ce, dans un horizon de rupture avec le capitalisme. Nous devons discuter collectivement de la meilleure stratégie politique pour rallier de larges pans de la population et réfléchir au monde que nous voulons, suivant nos principes égalitaires et solidaires. Il faut sortir des dogmatismes qui nous réduisent à la marge, accepter de mettre de côté certaines de nos différences, travailler en commun et ne pas avoir honte de présenter nos aspirations pour ce qu'elles forment : un projet révolutionnaire. Il me semble que ce sont là quelques-unes des pistes ouvertes par À bâbord ! durant ses premières années qu'il est bon de se rappeler au cœur des luttes présentes.
[1] Breton, Gaétan. « L'économie cannibaliste » dans À bâbord ! no 6 (octobre-novembre 2004), page 15.
[2] Lamoureux, Diane. « Au-delà de l'alternative électorale ? » dans À bâbord ! no 14 (avril-mai 2006), page 19.
[3] Entrevue avec François Cyr dans À bâbord !, no 15 (été 2006).
Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires.
Merci d’exister !
Il nous apparaissait essentiel pour ce dossier qui se veut un retour sur les vingt années d'existence de la revue de proposer à des membres fondateurs de témoigner des débuts d' À bâbord !.
Amir Khadir, membre fondateur de la revue
Déjà 20 ans ! Pour ses artisans·nes d'aujourd'hui ça fait beaucoup de bons coups à célébrer, de brassages d'idées à souligner et de camarades à remercier.
Remercier celles et ceux qui ont été et sont à l'ouvrage, pour avoir réfléchi, pour avoir écrit et avoir tant donné. Celles et ceux d'aujourd'hui comme la gang des premières heures. Parce qu'À bâbord ! a tant d'ami·es « que no los puedo contar ».
Au printemps 2003, alors que la fondation de l'UFP avait fouetté nos ardeurs et que la revue était en gestation, de bonnes âmes et de belles plumes qui en avaient pris l'initiative s'échangeaient ardemment des courriels pour décider du nom, comme on le fait en famille à la naissance d'un enfant : M'enfin ! MotivéEs, L'épaule à la rue, Versant Gauche, Causes toujours, Parti pris ou Sous les pavés. Puis est venu : À bâbord !
La proposition venait d'Aziz S.-F. en ces mots : « … l'humanité est embarquée dans le même bateau… la direction néolibérale à tribord devrait être inversée vers la gauche donc à bâbord. Pour le Québec terre de l'eau, l'image de l'embarcation revêt encore plus de sens. Pour le parti auquel l'organe sympathise, l'union qui fait déjà la force, et la force de progressistes qui rament vers la gauche demeurent un symbole bien traduit par ce mot. Bref, si on regarde vers l'avant, le futur est à gauche de l'embarcation où nous voulons que tant de monde se joignent pour bâtir un autre monde et un autre Québec. »
À bâbord !, c'est court, accrocheur avec même une petite tinte d'humour. Vous allez me dire que ce sont de sales temps aujourd'hui pour avoir le cœur vraiment à rire. Mais, il y a des conditions où exister, c'est résister.
L'échelle de nos malheurs n'a aucune commune mesure. Mais la règle demeure : À bâbord ! continue d'exister. À bâbord ! continue de résister.
Claude Rioux, secrétaire de rédaction des numéros 1 à 25
Pour rendre compte de la situation de 2003, on commencera par dire qu'à peine remis des attentats du 11 septembre, nous sommes en plein délire agressif-paranoïaque : invasion de l'Afghanistan puis de l'Irak, hégémonie du discours guerrier et victoire de Stephen Harper qui généralise les certificats de sécurité et les restitutions extraordinaires avec la déportation de Maher Arar vers les geôles syriennes pour y être torturé. Au Québec, ce qui se trouve en face de nous, c'est d'abord le gouvernement libéral de Jean Charest et sa « réingénérie » : thérapie de choc budgétaire, hostilité contre le personnel de la fonction publique sommé de se flexibiliser, priorité à l'entreprise par le biais de partenariats public-privés. Un programme bruyamment soutenu par un aréopage cliquant de bonzes politiques, médiatiques et culturels, réuni autour de Lucien Bouchard et de son manifeste Pour un Québec lucide (2005). Le PQ, avec à sa direction Bernard Landry puis André Boisclair, est alors un parti bêtement néolibéral sans âme ni projet et c'est à une autre force émergente qu'il revient de répondre par le biais du manifeste Pour un Québec solidaire, avec les suites que l'on sait. Mais c'est aussi à ce moment que Mario Dumont rebrasse totalement les cartes politiques avec sa surenchère raciste autour de la « crise des accommodements raisonnables » créée de toute pièce en 2006.
Un certain esprit libertaire antiraciste, un des éléments constitutifs de l'articulation des courants au centre du projet de revue à ses débuts, s'est quelque peu essoufflé un moment. À mon humble avis, le collectif d'À bâbord ! a bien trop tardé à prendre la mesure du virage ethnonationaliste et islamophobe de la classe politique québécoise. Sur un horizon de vingt ans, on peut qualifier de passagère cette faiblesse qui été corrigée par la posture digne et combative qu'on lui connaît aujourd'hui.
Sensibilités féministes
À bâbord ! a toujours cherché à être un espace féministe autant dans ses pratiques que dans les thèmes des dossiers parus à travers les années.
Le désir d'À bâbord ! d'arriver à une parité homme-femme entre les auteurs et autrices sollicité·es pour des articles s'est construite graduellement au fil de son histoire. Dès le premier dossier paru en octobre 2003, des autrices sont mises de l'avant, et dans chacun des dossiers qui suivront. Les pratiques permettant d'assurer la parité dans la revue se sont affinées à travers les années, mais la conscience des inégalités genrées en termes de prise de parole dans l'espace public est présente dès le fondement de la revue. Par exemple, les tout premiers numéros comptent au moins un article spécifiquement féministe, bien que ce soit en 2008 qu'apparaît pour la première fois une chronique féministe. En revanche, de 2005 à 2006, une série d'articles sur le contrôle du corps des femmes revient pour quatre éditions de la revue. Ainsi, l'analyse féministe est présente de façon diffuse au début et s'affirme de plus en plus à travers les années.
Évolution des pratiques
Il existe toutefois un laps de temps important entre la parution du premier numéro (octobre 2003) et le premier dossier qui traite d'un sujet proche du féminisme (été 2007). Ce dossier (Sexe, école et porno) n'utilise pas le terme « féminisme » dans sa présentation et les textes qui le composent puisent peu dans ce courant théorique. Il a été considéré ici, car on y traite d'éducation sexuelle comme moyen de dépasser une sexualité mercantile.
Ce dossier examine l'impact du retrait des cours d'éducation sexuelle du cursus scolaire sur les possibilités de déconstruire les préjugés associés aux différentes façons de vivre sa sexualité, permettant à tous et toutes d'y trouver une forme d'épanouissement. Les autrices critiquent plus particulièrement les effets de l'idéologie néolibérale et du capitalisme sauvage sur notre sexualité, entrainant des pratiques de consommations axées sur l'esthétisation du corps et son objectification.
Puisque la possibilité d'avoir accès à une sexualité épanouissante nous apparaît principalement une question d'égalité des genres, nous avons inclus ce dossier dans nos réflexions sur les sensibilités féministes de la revue. Le dossier a aussi été entièrement produit et écrit par des femmes, ce qui a renforcé notre choix.
Cela nous amène donc quatre ans après la première parution d'À bâbord ! et vingt numéros plus tard. Considérant que le premier dossier qui utilise spécifiquement le terme « féminisme » dans sa présentation est le #25 (L'avortement, un droit menacé) paru à l'été 2008, il aura fallu du temps pour que cette sensibilité, que nous reconnaissons à À bâbord !, prenne de l'ampleur dans les analyses proposées. Ces réflexions sont constituantes de la revue, mais leur donner une place centrale dans un numéro à travers un dossier est venu plus tard. La féminisation des textes a aussi tardé à être systématique. Bien que nous soulignons l'excellent travail des différent·es secrétaires de rédaction au cours des années, le fait est que la féminisation systématique de chacun des textes paraissant dans la revue a été concrétisée dans le numéro d'automne 2020 avec l'arrivée de Claire Ross au poste de secrétaire de rédaction. Par ailleurs, aujourd'hui, À bâbord ! est un espace où l'importance de représenter ce courant théorique dans les articles et de la parité dans les prises de parole n'est plus à discuter.
Le corps comme objet d'analyse
Plusieurs dossiers se sont penchés sur des thématiques sous l'angle féministe. Leurs thèmes sont en lien avec des luttes féministes spécifiques (par exemple, celui sur le droit à l'avortement) ou utilisent ce cadre d'analyse théorique pour faire émerger des enjeux liés au genre dans un champ précis (par exemple, le dossier sur le rapport des femmes au système pénal et de justice paru au printemps 2018).
Fait marquant de ce tour d'horizon des dossiers féministes d'À bâbord ! : une grande majorité d'entre eux portent sur le corps comme axe principal des luttes et des analyses. Le corps y est analysé comme un espace de résistance autant dans les questions d'expression de genre que dans le contrôle social du corps des femmes autour de la sexualité et de la fonction sociale de reproduction.
Le corps, dans cette conception, n'est pas le simple réceptacle de pratiques culturelles contraignantes, mais est au cœur de la constitution des identités et de leur place dans l'appareil social. Le corps devient aussi un moyen de résistance par la subversion et la transgression des normes qui encadrent les genres et les sexualités. Il nous apparaît que les dossiers étudiés ici représentent bien ces courants théoriques et les nouvelles formes de luttes qui en découlent.
Cela apparaît clairement dans le dossier sur l'avortement qui présente cette lutte comme un exemple remarquable où le mouvement des femmes a su mobiliser les milieux progressistes pour mener une bataille unifiée vers la reconnaissance de ce droit. Celui-ci reste toutefois constamment remis en question par les mouvements conservateurs et limité en termes d'accessibilité, particulièrement dans les territoires éloignés au Québec. D'ailleurs, le dossier « Côte-Nord – Nitassinan. Territoires enchevêtrés » paru à l'été 2022 fait toujours état de cette déplorable inaccessibilité des services d'avortement dans la région, venant de fait confirmer que les luttes pour le droit de disposer de son corps sont toujours d'actualité pour les femmes.
Par la suite, plusieurs dossiers traiteront directement du corps et des sexualités. « En plein corps », paru à l'automne 2013, s'interroge spécifiquement sur l'ensemble des pratiques disciplinaires qui façonnent notre rapport au corps dans une perspective féministe et explore l'ensemble des dispositifs de contrôle social qui le traverse. Le dossier « Sexe » paru à l'été 2015 cherche à déconstruire la vision binaire des sexes et explore les questions de sexualité émancipatrice à l'extérieur des normes genrées. À l'hiver 2018, À bâbord ! propose un dossier en partenariat avec le Regroupement Naissance-Renaissance sur les violences obstétricales et le rapport médicalisé qui s'est construit autour de la reproduction.
Finalement, le dossier « Queer. Une révolution flamboyante » paru à l'automne 2022 a été inclus dans les dossiers féministes après discussion avec le comité qui l'a coordonné. Bien qu'il montre que le mouvement queer n'est pas une sous-lutte du féminisme, mais bien un mouvement social en soi qui porte ses propres revendications, les analyses qui y sont proposées sur la fluidité des genres et sur la remise en question du cadre restrictif d'expression des identités a permis d'alimenter les réflexions féministes dans la revue, et plus largement, dans l'espace public.
La posture d'À bâbord ! comme alliée du féminisme n'est pas parfaite, mais a permis une réflexion constante qui alimente tous les projets portés par À bâbord !. L'évolution des pratiques qui est apparu au fil des numéros démontre bien la capacité du collectif à se remettre en question dans un souci d'une plus grande égalité hommes-femmes. De plus, plusieurs des thématiques abordées dans les différents dossiers féministes révèlent une volonté d'être à l'affût des luttes émergentes absentes des débats médiatiques grand public. L'avant-gardisme dont fait preuve À bâbord ! depuis son origine est aussi féministe !
Ensemble pour mettre en branle la transition écologique et sociale !
Les États généraux de l'enseignement pour la transition écologique et sociale ont rassemblé plus de 250 personnes issues des syndicats de profs et de personnes étudiantes de l'enseignement supérieur du mercredi 7 janvier au samedi 10 janvier.
L'objectif de l'événement était de bien réfléchir aux brutales transformations de notre monde, de voir comment la transition socioécologique est plus nécessaire que jamais, et comment l'enseignement supérieur doit contribuer à la mettre en place. Ensemble, les participant.e.s souhaitent se « consacrer à la co-consttruction d'un plan d'action pour une transition écologique et sociale misant sur les forces conjointes du mouvement étudiant et du mouvement syndical. »
À l'heure où le gouvernement caquiste attaque la mission sociale du syndicalisme et nous détourne des urgences que sont la lutte aux changements climatiques et l'accès à du logement abordable, le mouvement syndical s'illustre une fois de plus par sa capacité d'analyse des enjeux sociopolitiques, dans un contexte solidaire et démocratique. On peut opposer cette efficacité syndicale au manque d'initiative de la Fédération des Cégeps et du ministère de l'Éducation qui ne proposent rien pour soutenir une véritable transition juste et équitable. À force de bombarder les personnes enseignantes de demandes de reddition de compte, on occulte un de leurs rôles essentiels, soit d'être aussi des agents de transformation sociale.
Les milieux syndicaux et étudiants se prennent donc en main pour faire un contrepoids à l'inaction des pouvoirs établis. Ces états généraux sont l'occasion de « permettre aux délégué-es de développer une compréhension commune des enjeux de la transition socioécologique en enseignement supérieur et de participer pleinement à cette réflexion collective sur les transformations à opérer en éducation. »
La préparation
L'équipe des États généraux, dont des membres des Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique [1], a d'abord offert un état des lieux sur la manière dont le système d'éducation aborde les enjeux socioécologiques depuis le primaire jusqu'à l'université. Les bonnes intentions du monde de l'éducation ne se sont pas transformées en réelles actions, conclut l'équipe. Le réseau de l'éducation ne s'est pas suffisamment adapté aux transformations sociales.
L'équipe a présenté les résultats de consultations préparatoires aux États généraux faites cet automne qui ont révélé de profondes insatisfactions. Selon leur rapport :
« 87 % de celles et ceux qui ont répondu au sondage mené dans la phase consultative du projet considèrent en effet que la formation au niveau collégial prépare insuffisamment ou très insuffisamment les étudiant·es aux enjeux socioécologiques – une proportion qui est de 84 % concernant la formation universitaire ; 94 % des répondant·es pensent également que l'enseignement des enjeux socioécologiques devrait être obligatoire au niveau collégial, et 86 % pensent qu'il devrait l'être au niveau universitaire. »
La présentation d'ouverture, Les campus : entre contrôle et révolte, était donnée par deux personnes ayant participé activement au mouvement étudiant pour la justice climatique en 2019. Leurs témoignages montrent bien la position contradictoire dans laquelle se trouvent les personnes étudiantes : on multiplie les invitations à poser des gestes individuels « pour l'environnement », mais on réprime les mouvements de revendication collectives et politiques à ce sujet.
La manière de discuter
Les personnes participantes ont été invitées à suivre quelques règles de délibération qui favorisent un meilleur dialogue. Il devait y avoir alternance entre les interventions des personnes enseignantes et personnes étudiantes. Un code de vote en gestuel est fourni de sorte que si les trois quarts des personnes présentes se prononcent pour (par un geste de pouce en l'air), ou n'ont que des réserves mineures (exprimées par une main tendue), il y a consensus et la proposition est alors adoptée. Les personnes qui ne voudraient pas adopter une proposition auront la chance de s'expliquer et on tentera de la modifier pour tenir compte des critiques afin de la rendre acceptable pour toustes. De telles pratiques rappellent le fonctionnement par consensus adopté par le mouvement Occupy en 2011 et montrent la volonté de permettre à toustes de participer activement à la discussion.
Le contenu
Le but des États généraux est de faire entrer dans les classes les préoccupations environnementales. Pour y arriver, le groupe organisateur a présenté un programme en quatre axes.
Le premier traite des responsabilités de l'enseignement supérieur face à la crise socioécologique. On cherche à déterminer quel type d'éducation il faut concevoir, et pour quel type de transition. Le sondage administré par l'équipe a révélé qu'une majorité des personnes répondantes (profs et étudiantes) estime que le système d'éducation québécois contribue à la crise socioécologique en formant les personnes surtout pour exercer un travail, mais très peu pour participer à la vie civile. Iels estiment aussi que la promotion d'un modèle individualiste et compétitif de la réussite participe autant à la crise écologique.
Le deuxième axe aborde la « gouvernance éducative. » Il s'agit là d'évaluer les normes et les valeurs dans le système d'éducation. Le premier problème souligné est son caractère compétitif et son esprit de « formatage » des cerveaux, ce qui demeure peu compatible avec les principes d'une transition juste. Assisterons-nous à l'adoption d'une proposition pour enfin abolir la cote R (une méthode pour mesurer la performance étudiante dans les cégeps) ? Faut-il transformer le mode de gouvernance du système d'éducation qui ne tient presque jamais compte de la parole étudiante et enseignante ?
Les discussions et le plan d'action adopté ont tenu compte du besoin d'écologisation des programmes et des pratiques pédagogiques. C'est dans ce cadre que les participantes et participants se sont demandé quelles compétences faut-il prioriser. Le sondage préliminaire révèle que le développement de l'esprit critique semble faire consensus. Par contre, l'analyse systémique est priorisée chez les enseignants alors que les étudiant.es privilégient la collaboration et l'entraide. Les besoins d'écologisation des programmes impliquent aussi le rapport avec des expériences pédagogiques plus organiques telles que l'éducation en plein air ou le bénévolat crédité dans un parcours scolaire. Ce qui implique notamment de considérer le rôle des institutions comme « laboratoire vivant » d'une transition juste et sociale.
Le troisième axe lie la justice environnementale et les pratiques anticoloniales en enseignement supérieur, ce qui donne l'occasion de réfléchir sur la place des premières nations dans le cursus académique. Comment décoloniser nos cours et nos programmes ? De quels exemples peut-on s'inspirer ?
Le dernier axe concerne les « objectifs stratégiques et leviers d'action ». C'est le moment où les États généraux doivent prioriser les objectifs à mettre en œuvre. Il semble important de bien définir les connaissances nécessaires pour orienter la transition socioécologique, puis de formuler des politiques publiques à adopter, allant dans ce sens.
Les suites
Le seul fait que les mouvements étudiants et syndicaux de nos cégeps et universités se penchent sur les défis environnementaux est en soit une belle avancée. Au sortir de ces États généraux, des groupes de travail seront constitués pour mettre en œuvre les objectifs communs retenus. Cela permet d'espérer que ces bonnes idées auront une vie et une réelle influence après l'évènement.
[1] Organisation parasyndicale créée en 2021 à l'initiative de travailleur·ses désirant soutenir une mobilisation des syndicats locaux pour la justice climatique. Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique est né dans le secteur de l'éducation compte aujourd'hui parmi ses membres 27 syndicats de l'enseignement supérieur.
https://justiceclimatique.org/
Publier une revue sans rédaction en chef !
Depuis 20 ans, À bâbord ! veut appuyer les efforts de celles et ceux qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion. Son fonctionnement reflète ces objectifs. Comment la revue s'y prend-elle ?
À bâbord ! a toujours pu compter sur une équipe d'au moins une quinzaine de personnes militantes qui participent à tous les aspects de sa production. Issues de différentes sphères de la gauche, notamment du milieu étudiant, de l'enseignement, du milieu communautaire, des bibliothèques ou du monde syndical, iels œuvrent toustes bénévolement à l'édition de la revue, à sa promotion et à sa gestion. Si chacune et chacun s'investit dans un comité particulier selon ses intérêts, iels sont par ailleurs invité·es à s'impliquer dans l'ensemble des tâches devant être réalisées pour que la revue parvienne entre les mains de notre lectorat. Au fil des ans, les personnes ayant formé le collectif de rédaction de la revue ont été nombreuses.
Ces personnes ont été et sont toujours le noyau responsable de la pérennité du projet bâbordien ! Sans elles, pas de revue !
Ce qui est encore plus remarquable, c'est que depuis sa formation, cette équipe de revuistes s'est presque totalement renouvelée. Certaines personnes militantes sont là depuis longtemps, alors que d'autres n'y ont effectué qu'un bref passage. On observe même des personnes revenir au sein du collectif après une pause de quelques années. Il faut dire qu'il fait bon de militer à À bâbord ! tant la camaraderie, le respect et le plaisir de produire un numéro sont contagieux et rassembleurs !
Jamais sans discussion
Il faut assister à une de nos assemblées générales annuelles durant toute une fin de semaine de juin pour nous voir programmer à l'avance les sujets des prochains dossiers. Les propositions sont nombreuses, variées, renouvelées, surprenantes ! Comment les membres arrivent-iels à choisir quatre dossiers face à un véritable foisonnement d'idées et de projets ? L'équipe choisira de manière consensuelle.
La même synergie se dégage des réunions régulières se tenant le dimanche, peu avant la production finale d'un numéro. C'est le moment où le collectif de rédaction examine l'état de la production de la revue. C'est aussi l'occasion pour les personnes responsables des divers comités de faire le point avec l'ensemble des membres de l'équipe qui pourront décider ensemble des orientations à suivre.
C'est aussi lors de ces rencontres qu'est préparé l'éditorial constituant le premier texte d'un numéro, un texte significatif puisqu'il s'agira du seul texte signé en commun par le collectif. Après entente sur un sujet d'éditorial, des personnes volontaires seront responsables de produire un texte qui sera soumis par courriel à l'ensemble des membres. Iels peuvent alors accepter intégralement le texte proposé, l'accepter en proposant des modifications mineures ou le refuser.
Sans hiérarchie
Nos pratiques montrent qu'À bâbord ! est une organisation horizontale, ce qui veut dire qu'aucune personne et qu'aucun comité n'a autorité sur les autres. La responsabilité de certaines tâches est certes déléguée à des personnes qui pourront prendre des décisions de manière autonome. C'est le cas par exemple de la coordination du dossier d'un numéro par une petite équipe qui assumera l'appel de textes de manière indépendante, mais en faisant rapport au collectif. Cette manière d'organiser le militantisme permet à la revue de mettre de l'avant les visions politiques et expériences variées de chacun·es des membres du collectif.
Pour bien comprendre, le consensus n'est pas l'unanimité, mais un processus décisionnel respectant deux principes généraux : la parole de chacun et chacune est d'égale importance et les positions adoptées requièrent l'adhésion de tout le monde. Cela exige d'écouter les autres et, en cas de divergences, de proposer une idée pouvant rallier. Dans les deux cas, cela demande ouverture d'esprit et capacité de lâcher-prise sur ses positions.
Conséquemment, il n'y a pas de « rédacteur en chef ». Le seul patron de la revue depuis 20 ans, c'est NOUS, le collectif de rédaction !

Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle
Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023.
Le capitalisme est entré dans une nouvelle phase, où les algorithmes jouent un rôle central. Tel est l'argument, décliné en vingt thèses, qui fonde le solide ouvrage Le capital algorithmique de Jonathan Durand Folco [1] et Jonathan Martineau.
Les auteurs s'inscrivent dans le sillage de la théorie critique pour chercher à surmonter les impasses du déterminisme technologique et de l'éthique libérale. Leur objectif est de « débusquer les relations de pouvoir » liées aux technologies algorithmiques et de « comprendre l'économie politique qui les produit ». Le capital algorithmique, expliquent-ils, est « une nouvelle façon de produire, d'échanger et d'accumuler de la valeur, via l'extraction massive de données, l'exploitation du travail digital et le développement accélérée de machines algorithmiques ». Durand Folco et Martineau entreprennent de démonter la mécanique de ce capitalisme : extraction de données et prédiction des comportements, reconfiguration du travail, colonisation de la sphère domestique, etc.
L'une des contributions les plus stimulantes du livre est de nous aider à cerner la transition du capitalisme numérique après l'effondrement du néolibéralisme avec la crise financière de 2007-2008. On passe alors graduellement de la rationalité néolibérale à la régulation algorithmique. Cette dernière se diffuse à de nombreuses sphères de la société (notamment l'État et la police), vient perturber la vie démocratique et rebrasse les cartes de l'ordre international. Loin d'être une solution à la pandémie de Covid-19 et à la crise climatique, le capital algorithmique a profité de la première pour étendre son emprise sur nos sociétés et contribue à la seconde par son empreinte écologique massive. Sur un plan plus microsociologique, les auteurs avancent que ce capital vient aussi façonner la subjectivité des individus et générer de nouvelles formes d'aliénation.
Durand Folco et Martineau nous enjoignent à développer les résistances à cette dynamique qui semble autrement vouée à engouffrer les sociétés, les écosystèmes et les individualités. De fait, les auteurs ont judicieusement consacré les dernières thèses de leur œuvre aux voies de sortie possibles. Leur apport le plus enrichissant à cet égard est celui de la sobriété technologique, ou en d'autres termes, le rétrécissement du monde numérique et la subordination des algorithmes aux choix démocratiques.
Si les visées des auteurs de Le capital algorithmique sont indéniablement ambitieuses, ceux-ci ont les moyens de leurs ambitions. Non seulement l'ouvrage rassemble une somme considérable de références, mais il les articule avec intelligence en un ensemble cohérent et fluide.
Par ailleurs, à vouloir embrasser aussi largement la logique économique, politique, sociale voire même subjective de notre époque à l'aide d'un seul cadre explicatif, il était presque inévitable que le livre comporte quelques angles morts. Si la théorie critique développée par l'École de Francfort permet de donner une radicalité et une envergure à l'analyse du capital algorithmique comme phénomène social total, cette approche tend aussi parfois à prêter à son objet une puissance lisse et insurmontable, alors que les individualités semblent pour leur part écrasées ou insignifiantes. Or, suite aux travaux marquants d'Adorno, Horkheimer et consorts dans la première moitié du 20e siècle, les cultural studies, la sociologie des usages et les subaltern studies ont montré que les subjectivités ne laissaient pas si facilement enfermer par l'infrastructure économique et les logiques de domination. Ne peut-on pas armer la critique en montrant que le Goliath de notre temps est souvent fait de promesses fumeuses et de résultats médiocres ? Les auteurs établissent à juste titre dès le début du livre que l'IA n'est pas intelligente. Si on souhaite cultiver les résistances, ne devrait-on pas déduire de cette prémisse que les machines ne pourront jamais vider complètement les sujets de leur agentivité ?
En dépit de ces réserves, Le capital algorithmique est indéniablement une contribution majeure et incontournable aux enjeux de notre époque. Il permet des avancées significatives dans la compréhension de la logique algorithmique et des transformations du capitalisme, ce qui en fait un outil précieux pour l'émancipation.
[1] En toute transparence, Durand Folco et moi avons collaboré dans le cadre de deux autres ouvrages.

Les cibles culturelles du mouvement antiavortement
Depuis de nombreuses décennies, le mouvement états-unien contre l'avortement tente d'influencer l'opinion publique en s'inscrivant dans le domaine culturel. En plus de limiter le strict droit à l'avortement, des efforts importants sont déployés afin de rendre l'avortement littéralement « impensable ».
Malgré le renversement de l'arrêt Roe c. Wade qui légalisait l'avortement à l'échelle fédérale, le mouvement contre l'avortement poursuit son offensive afin d'adopter des lois restreignant ou interdisant le droit à l'avortement au sein des États. Cependant, les changements législatifs sont loin d'incarner l'unique front sur lequel il milite. En ce sens, le mouvement souhaite que la morale chrétienne redevienne la norme et qu'elle fasse sortir l'avortement de ce qui est moralement acceptable afin que plus personne ne choisisse d'interrompre sa grossesse. Le 20 janvier dernier a eu lieu le Sommet national pour la vie, un congrès convoqué par l'organisation Students for Life qui s'adresse spécifiquement aux élèves du secondaire et aux étudiant·es universitaires. Nous avons assisté à l'événement tenu dans un hôtel prestigieux de la capitale du pays. Notre participation nous a permis de constater l'importance de la culture et, plus spécifiquement, des produits culturels dans l'arsenal stratégique déployé par le mouvement.
Une culture malade
Aux yeux du mouvement contre l'avortement, et plus largement de la coalition conservatrice de la droite chrétienne, les États-Unis seraient aux prises avec une culture de la mort caractérisée par l'éclatement de la famille traditionnelle, le mariage entre personnes de même sexe, l'aide médicale à mourir, les revendications des personnes trans, etc. Cette culture serait la source de nombreux maux et il serait ainsi urgent d'agir en se mobilisant sur différents fronts en lien avec la sauvegarde des valeurs chrétiennes conservatrices, dont la lutte contre l'avortement.
La démarche de Healing the Culture, une organisation invitée à présenter une conférence lors du Sommet, s'inscrit dans cette vision. Elle prend pour point de départ la prémisse selon laquelle la culture états-unienne serait privée de réel bonheur ; une culture « de la mort » ne visant que la gratification instantanée et où l'avortement représente à la fois une conséquence banalisée et un échec moral. Cette tentative de remettre la « vie » à l'avant-plan culturel serait justifiée par une recherche de la félicité.
L'organisation présente une pyramide du bonheur qui n'est pas sans suggérer certains emprunts à la fameuse pyramide des besoins de Maslow [1]. Plus spécifiquement, la satisfaction exclusive des deux niveaux inférieurs de cette pyramide, soit les plaisirs physiques et la gratification de l'ego, nous aurait conduit·es vers l'acceptation sociale de l'avortement et vers la construction d'une culture de la mort. Par opposition, les deux niveaux supérieurs (bien qui va au-delà de soi et bien ultime) sont quant à eux associés à l'abnégation de soi. Le dernier niveau ne pourrait être atteint que par la création d'une relation durable et sincère avec Dieu. La poursuite de ces niveaux dits supérieurs entraînerait, en toute logique, une opposition inébranlable à l'avortement, du moins si l'on se fie au raisonnement de Healing the Culture.
Guérir par la culture de la vie
L'un des moyens choisis par le mouvement contre l'avortement pour rechristianiser la société états-unienne et diffuser cette vision du bonheur est d'investir le champ culturel. Cela commence par les structures et les institutions culturelles existantes. Par exemple, des films dont l'objectif est de convaincre des dangers de l'avortement sont régulièrement projetés dans les cinémas et sur les plateformes numériques (Unthinkable, à venir ; Unplanned, qui avait été présenté au cinéma Guzzo à Montréal en 2019 [2] ; The Silent Scream dès 1984). D'autre part, le mouvement a aussi donné naissance à de nouvelles organisations favorisant la diffusion des idées antiavortement comme des médias (EWTN), des maisons d'édition (Crossway) et des boîtes de production (Soli Deo Gloria).
C'est justement la voie empruntée par l'organisation dirigée par Camille Pauley qui multiplie les productions vidéo [3]. Healing the Culture se spécialise dans la production de courtes vidéos formulant des arguments simples à des enjeux complexes et litigieux comme le début de la vie ou les droits des fœtus. En termes de contenu, la stratégie adoptée est d'en appeler à la logique, l'éthique et la justice, des thèmes largement mobilisés par la philosophie, pour faire avancer l'agenda du mouvement. En faisant appel à cette discipline, on tente de donner un caractère universel à la position antiavortement tout en sécularisant un propos aux fondements ostensiblement religieux. Le jeu de mots du titre de l'émission pour enfants Philo and Sophie en est peut-être la manifestation la plus criante.
L'objectif de cette émission, qui s'adresse à un public de 4 ans, est mis clairement en mots par l'organisation dans l'une de ses publicités : « Philo and Sophie bring the best in […] early development learning methods to form children in the pro-life values and ideals that will last a lifetime [4]. » La stratégie consiste à s'adresser aux enfants en bas âge et démontre la volonté de changer les « esprits » sur le très long terme. Bien que l'aspect religieux reste présent en filigrane, la tentative de sécularisation – au moins superficielle – du discours vise à assurer la prise du mouvement sur les générations plus jeunes et à pénétrer davantage la culture dominante afin de rendre l'avortement « impensable » par la prochaine génération. Par exemple, certaines vidéos de Philo and Sophie explorent la question de la contradiction. Celles-ci stipulent qu'il est impossible qu'une ligne soit à la fois droite et courbée, qu'il soit à la fois 8 h 00 et 9 h 00… et qu'un « bébé » cesse d'en être un, selon à qui l'on s'adresse (c.-à-d. un fœtus). Le refrain d'une comptine vient confirmer leur argumentaire : « Contradictions, they're a fiction. You can't have it both ways. »
Le mouvement pro-choix à la traine
L'ardeur avec laquelle le mouvement antiavortement pénètre le champ culturel aux États-Unis permet de soulever certains éléments qui font son succès. La droite chrétienne fait preuve d'une grande organisation politique, mais surtout d'une unité surprenante et d'une motivation si inébranlable que certain·es de ses militant·es vont jusqu'à accepter que l'atteinte de leurs objectifs sociopolitiques puisse survenir après leur propre mort. L'ex-vice-président Mike Pence l'a bien illustré lors de sa prise de parole pendant le Sommet : « I really do believe this pro-life generation will see the day when we do restore the sanctity of life to the center of american law in every state in America. I don't know if I'll be there to see it, but I know it's coming. ».
Cette configuration du mouvement s'inscrit dans un contexte où plusieurs institutions, comme la Cour suprême et plusieurs législatures d'État sont, au mieux, indifférentes ou, au pis aller, en train de faire le jeu du mouvement antiavortement.
La question est donc de savoir comment devront s'organiser les mouvements sociaux de gauche pour faire obstacle à cette offensive culturelle déjà en marche.
Quoi qu'en pensent ces derniers, l'imbrication des luttes des diverses factions de la droite chrétienne et les stratégies qu'elle met en place pour y arriver semblent lui permettre de faire progresser significativement ses objectifs. Considérant que les mouvements de gauche s'opposent à cette charge contre le droit à l'avortement, il semble essentiel qu'ils aspirent, par leurs propres moyens, à une unité au moins aussi forte que celle dont fait preuve la coalition conservatrice de la droite chrétienne.
[1] Healing the Culture, « Ten Universal Principles ». En ligne : healingtheculture.org/wp-content/uploads/2023/10/TEN-UNIVERSAL-PRINCIPLES-TUP-prolife-flyer-2022-Rev-2.pdf
[2] Véronique Pronovost et al., « Unplanned : les risques de la normalisation de la rhétorique anti-choix », La Presse, 10 juillet 2019. En ligne : www.lapresse.ca/debats/opinions/2019-07-10/unplanned-les-risques-de-la-normalisation-de-la-rhetorique-anti-choix
[3] Healing the Culture, « Respect Life University ». En ligne : healingtheculture.org/respect-life-university/
[4] Healing the Culture, « Philo and Sophie Trailer ». En ligne : www.youtube.com/watch ?v=u3YVOtcLrcU
Laurent Trépanier Capistran est journaliste et avocat. Véronique Pronovost est doctorante en sociologie à l'UQAM.
Photos : La veille du Sommet, dans le cadre de la 51e édition de la Marche pour la vie, des pancartes portant le message « Death is not welcome here » étaient visibles. D'autres slogans similaires ont aussi été observés : « Let their heart beats » et « Life is our revolution » (Crédit : Laurent Trépanier Capistran) ; « Pro-Life Generation » (Crédit : Véronique Pronovost)

Le soulèvement de 2006. Un héritage révolutionnaire à Oaxaca
Un État sous le contrôle d'une assemblée populaire durant plusieurs mois. Marches, barricades, confrontations avec les forces répressives, médias révolutionnaires et art de la résistance… On désigne souvent le soulèvement de 2006 comme la « Commune de Oaxaca ». Aujourd'hui, elle constitue un moment fondamental, une inspiration sociale et artistique. Les « enfants de 2006 » en portent la mémoire dans les luttes qui voient le jour depuis quelques années à Oaxaca.
« Comme génération, le mouvement de 2006 fait partie de notre identité », déclare Me Cristian Orduña, qui se dévoue à la défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca. « C'est le foyer d'une multitude d'initiatives, et nous sommes prêt·es à aller au front. »
En 2006, le soulèvement a vu le jour en réaction au régime étatique particulièrement autoritaire d'Ulises Ruiz. Alors que le Parti d'action démocratique (PAN) de Vicente Fox tenait les rênes du gouvernement à Mexico, l'État de Oaxaca constituait une enclave pour le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), ce parti conservateur qui avait longtemps dominé la vie politique mexicaine. « C'était une période marquée par la montée du Parti de la révolution démocratique (PRD), indique Me Orduña. La gauche se heurtait à l'intimidation du régime et il existait une puissante gronde sociale. »
C'est une grève des enseignant·es qui allait tout changer. « Le syndicat enseignant a entrepris un arrêt de travail en mai et, compte tenu du refus de toutes négociations de la part du gouvernement, la grève s'est poursuivie durant plusieurs semaines », raconte l'avocat. « La répression des manifestations a fait de nombreuses victimes et c'est ce qui a mis le feu aux poudres. ».
Il note que des organisations de toutes les régions de l'État d'Oaxaca se sont alors mobilisées en soutien à la Sección 22, la division étatique de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE). Pour Me Orduña, « quand la répression s'est exacerbée jusqu'à la violence, c'était déjà bien plus qu'un enjeu enseignant. C'était une lutte globale. »
Ce mouvement solidaire allait donner naissance à l'association chargée de la coordination des luttes, l'Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO). « Il existait des groupes de plusieurs horizons et il y avait même eu dans les années précédentes des actions armées dans différentes régions de Oaxaca. Il y avait aussi l'inspiration de la Otra Campaña menée par le mouvement zapatiste au Chiapas, » note Me Orduña.
L'APPO est parvenue à occuper le Palais du gouvernement et à prendre le contrôle de différents médias durant plusieurs mois. Une forme de pouvoir populaire a vu le jour à Oaxaca. Certains militants y ont vu des traits communs avec la Commune de 1871 à Paris, d'où l'expression consacrée de Commune de Oaxaca. Selon Me Orduña :
« Alors que le mouvement zapatiste occupait différentes zones au Chiapas, l'ensemble de l'État de Oaxaca a fait l'objet de cette expérience d'autonomie avec l'APPO. ». C'était le cas dans la ville de Oaxaca comme à Huajuapan et dans l'isthme de Tehuantepec.
Le 27 octobre, le vidéo journaliste états-unien Brad Will – venu couvrir les événements pour Indymedia – meurt lors d'une manifestation, victime d'une balle tirée par un policier à Oaxaca.
« C'est l'événement qui a fait apparaître le mouvement à la une des médias internationaux », raconte Me Orduña, « Suite à cet homicide, on a senti que le gouvernement a dû modérer la répression afin de se donner une meilleure image. »
Si le gouvernement populaire de l'APPO s'est maintenu du 14 juillet au 25 novembre 2006, le mouvement révolutionnaire qui le portait ne s'est jamais éteint.
À l'école de l'engagement
Le 23 février 2024, Liz Oseguera termine une journée de grève avec la Sección 22 de la CNTE à Tlaxiaco, dans la région de la Mixteca de Oaxaca. « Nous avons pris la rue aujourd'hui afin de faire pression sur le gouvernement pour obtenir les uniformes et le matériel scolaire qui nous ont été promis », dit l'enseignante à l'école primaire. « Notre travail syndical vise d'abord à défendre les élèves dans l'ensemble de l'État de Oaxaca. ».
L'organisation syndicale à l'origine du mouvement de ٢٠٠٦ constitue à ce jour une force sociale incontournable. « On communique ce sens de la lutte dans nos milieux de vie », remarque Mme Oseguera. « Comme pédagogues, nous sommes en première ligne pour comprendre les besoins des jeunes et des communautés. »
Le syndicat défend actuellement l'adaptation de l'éducation aux différentes cultures, explique-t-elle. Outre l'espagnol, il existe 16 langues parlées dans l'État de Oaxaca. « On travaille à l'implantation d'écoles primaires bilingues et à la mise en œuvre d'une éducation qui s'organise en fonction des contextes. »
Liz Oseguera défend ardemment l'héritage du soulèvement de 2006. « J'ai pris part au mouvement en tant qu'étudiante. Il s'agit d'un moment essentiel de notre histoire et nous tenons à honorer les camarades tombé·es au combat. ». D'ailleurs, la lutte se poursuit afin que justice soit rendue aux personnes assassinées et disparues durant le soulèvement de 2006. La Commission de la Vérité mise en place fait actuellement état de 97 personnes assassinées ou disparues, mais le nombre réel pourrait être bien plus important. Me Orduña évoque aussi ces aspects du mouvement : « J'étais adolescent en 2006 et j'ai vu mon père aller au front en tant qu'enseignant et recevoir une balle à l'épaule lors d'une manifestation. Il s'agit de souvenirs marquants. » Pour l'avocat, son travail de défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca est devenu un engagement profond. « Je fais du droit une arme de combat afin de défendre les personnes les plus démunies, j'aspire comme humain à un monde plus juste et je me considère comme un militant de la vie. »
L'art de la résistance
« Nous nous inscrivons dans la tradition de l'Atelier d'art graphique populaire (el Taller de Gráfica Popular) des années 1940, du muralisme mexicain et des différents groupes des années 1970. Nous développons une vocation d'engagement », explique l'artiste Mario Guzmán à propos du collectif Subterráneos.
Ce dernier affirme que le mouvement de 2006 constitue la genèse de l'art public actuel à Oaxaca. « Les artistes avaient un rôle de propagande. Il s'agit d'un mouvement d'art contestataire. » Guzman s'est investi à l'époque dans la création de l'Assemblée des artistes révolutionnaires de Oaxaca (ASARO), qui visait à soutenir le mouvement et s'est maintenue durant plusieurs années.
Il note que l'éducation se trouvait au cœur des objectifs du groupe. De nombreux artistes y ont été formés et continuent de poursuivre ce travail dans différentes régions de l'État de Oaxaca.
Pour sa part, Mario Guzmán poursuit cette mission avec le collectif Subterráneos : « Nous travaillons à rendre visibles des problèmes sociaux, comme la gentrification. Je crois que notre travail a pris part à l'évolution du débat autour de cette question. »
Cet important phénomène lié à l'arrivée massive de touristes et de résident·es étranger·ères a engendré une forte hausse des prix et des déplacements de populations. Une manifestation contre la gentrification tenue le 27 janvier dernier s'est conclue par l'arrestation et la détention de plusieurs personnes à Oaxaca.
Certaines images issues de ce mouvement sont devenues emblématiques de Oaxaca. « On peut penser à l'enfant avec un foulard qui lance une pierre. Il y a toute une iconographie qui a vu le jour avec le mouvement de 2006. ».
Pour Me Orduña, la valeur de cet art mural à vocation sociale se doit d'être soulignée : « Les artistes urbains mènent un combat et ils dénoncent la gentrification. Les rues ont une voix à Oaxaca. »
Alexy Kalam est auteur et journaliste indépendant actuellement au Mexique.
Photos : Manifestation à Oaxaca de Juárez, 2006 (Crédit : Félix Reyes Matías).

Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie
Stéphane Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, 2022.
Le livre important de Stéphane Horel sur le lobbyisme vient d'être republié. Journaliste d'enquête au journal Le Monde, Stéphane Horel a reçu plusieurs prix, notamment pour ses révélations sur les Monsanto papers.
Le livre résume ses investigations depuis une quinzaine d'années sur la manipulation de la science à des fins commerciales et politiques. L'auteure dépasse la vue commune que le lobbyisme n'est pratiqué que par des personnes corruptrices, œuvrant dans des halls de parlement. Avec la notion de « lobbytomie », elle maintient que les lobbies sont aussi actifs dans les lobes de nos cerveaux, que l'on soit des personnes de pouvoir ou non, influençant les habitudes d'achat et de votes de populations entières.
Horel retrace les techniques des lobbyistes aux vues formulées par Edward Bernays dans son livre Propaganda de 1928. Bernays fut lui-même inspiré par la campagne du gouvernement américain au début de la Première Guerre mondiale pour stimuler l'enrôlement militaire. L'affiche créée pour l'occasion, représentant l'oncle Sam et sa barbichette, pointant son doigt de façon martiale, avec le slogan « I want YOU », est depuis devenue iconique.
L'innovation de Bernays fut d'introduire cette fabrique du consentement, utilisant des techniques sophistiquées de persuasion en entreprise privée. L'une de ses premières campagnes fut de convaincre la population féminine de commencer à fumer, en présentant la cigarette comme un symbole de liberté. Les photos de femmes paradant dans les rues de New York, la cigarette aux lèvres, marquèrent les esprits. Ce faisant, Barneys fit naître l'industrie des relations publiques, influençant les comportements des populations sans qu'elles ne s'en rendent compte.
Dans le livre Lobbytomie, Stéphane Horel nous fait réaliser comment la réalité peut-être déguisée par des mots et des images. Elle met en garde contre la « Dystrumpia » actuelle, où la politique et les affaires sont affectées par les réalités alternatives, utilisant des techniques comme le déni des faits ou le dénigrement des personnes. Pour elle, les activités d'influence ne sont pas en faute, car on les retrouve aussi bien en commerce qu'en éducation, à la fois dans des multinationales et des OBNL. Ce qui est en faute est que ces pratiques sont utilisées afin de défendre des activités que l'on sait scientifiquement nocives pour la santé des personnes et de l'environnement, allant à l'encontre des capabilités des personnes, réduisant leur pouvoir de penser et d'agir librement.
L'auteure présente ainsi un vibrant plaidoyer pour les connaissances scientifiques en démocratie. Cas après cas, elle démontre que nous avons perdu des décennies précieuses à reconnaître la nocivité du tabac, de l'amiante ou du benzène, entrainant le décès de millions de personnes. Elle décrit aussi les techniques pernicieuses actuellement utilisées dans des secteurs comme la pharmacie, l'alimentation ou les hydrocarbures. Elle insiste enfin que d'exposer ces techniques peut prendre des années, puisqu'il faut retracer l'échange de courriels entre des personnes ou réunir d'autres preuves discriminantes. Pour effectuer ces tâches laborieuses, elle encourage la recherche scientifique et le journalisme d'enquête. Car diminuer la lobbytomie des populations demandera, au-delà de nouvelles lois, des démarches culturelles.

Koumbit : la technologie autrement
Koumbit est un collectif de travail qui offre une alternative aux solutions piégées de la grande industrie informatique. L'organisation autogérée fête cette année son 20ᵉ anniversaire, une prouesse militante qui mérite d'être soulignée. Propos recueillis par Yannick Delbecque.
À bâbord ! : Qu'est-ce que Koumbit ?
Koumbit : C'est une bête étrange, car les organismes à but non lucratif dans le secteur technologique sont rares ! De plus, Koumbit n'est pas un environnement de travail hiérarchique. Notre collectif est présentement composé de 14 personnes et nous essayons de faire en sorte qu'aucune ne se retrouve avec plus de pouvoir que les autres.
Contrairement à la majorité des acteurs de l'industrie technologique maintenant avide d'« infonuagique [1] », Koumbit défend toujours l'idéologie originelle de l'Internet. L'Internet promettait d'être décentralisé et démocratisé, les connaissances techniques devaient être accessibles au plus grand nombre, notamment pour l'hébergement des services, comme les sites web et le courriel. Cela devait donner à tous·tes la liberté de participer de manière autonome à la construction d'un outil commun. Nous défendons toujours ces valeurs par le type de services que nous offrons, mais aussi par les choix des technologies que nous utilisons pour assurer ces services, particulièrement l'utilisation de logiciels libres.
ÀB ! : Comment Koumbit est-il organisé et comment prenez-vous les décisions ?
K. : Sur papier, nous sommes un OBNL et nous sommes obligés de faire des assemblées générales et d'avoir un conseil d'administration. Cependant, au quotidien, cet aspect est un peu oublié. En pratique, nous sommes organisés en trois équipes de travail : une pour le développement web, une pour notre infrastructure de serveurs et une pour les tâches administratives. En parallèle de ces équipes, plusieurs comités s'occupent de dossiers spécifiques. Ces comités nous permettent d'organiser notre travail et d'éviter de faire de la microgestion en grand groupe. Ce fonctionnement par comité ressemble à ce qui existe dans les coops d'habitation. Il y a quelques comités jouant des rôles importants. Par exemple, le comité financement s'occupe d'organiser le budget annuel et propose des changements aux horaires ou aux facturables. Le comité ventes s'occupe de la plupart des ventes et décide à qui proposer des rabais solidaires ou même des hébergements solidaires. Les membres du comité « relations humaines » participent au processus d'embauche et organisent notre processus annuel d'évaluation par les pairs. Il y a plusieurs autres comités moins importants, souvent temporaires.
Les grandes orientations de Koumbit sont décidées par notre conseil de travail, formé de tous les gens qui travaillent chez Koumbit. Il se réunit environ à chaque deux semaines pour traiter de questions plus complexes, comme l'embauche, les augmentations de salaire ou nos prix.
ÀB ! : À ses débuts, Koumbit était influencé par les idées de l'économie participative de Michael Albert et Robin Hahnel, notamment la recherche d'équilibre entre les tâches de chaque personne. Est-ce que ces principes guident toujours le fonctionnement de Koumbit ?
K. : Ces idées ont eu une influence certaine dans les premières années de Koumbit, mais nous ne nous y référons plus explicitement aujourd'hui. Cependant, nous tentons toujours de garder un équilibre des tâches et de fonctionner sans hiérarchies.
Dans nos pratiques actuelles, si des personnes de l'équipe sentent un déséquilibre, il sera rapidement nommé. Par exemple, si une personne développe une connaissance d'une technologie spécifique plus poussée que les autres, cette personne risque d'être la seule à pouvoir prendre certaines décisions. Pour éviter de telles situations, nous mettons en place des mesures, comme des formations, pour permettre à tous·tes de participer au plus grand nombre de tâches.
ÀB ! : Koumbit héberge de nombreux sites militants depuis ses origines. Comment contribuez-vous à assurer la sécurité des groupes militants ?
K. : Nous savons qu'il est important pour certains groupes et certaines personnes de protéger leur anonymat. Nous ne cherchons jamais à avoir plus d'information que le minimum nécessaire. Ainsi, nous n'avons rien à dire si on exige de nous de l'information au sujet d'un groupe militant. De plus, tous nos serveurs sont cryptés : s'ils étaient saisis, il n'y a pas grand-chose à en tirer.
La police nous demande plusieurs fois par année de donner des informations au sujet de nos clients ou des informations présentes sur nos serveurs. Contrairement aux plus grandes entreprises, nous refusons systématiquement de donner de l'information à la police si elle ne présente pas de mandat, et même dans ce cas, nous donnons uniquement le minimum requis.
L'extrême droite cherche aussi à s'attaquer à des sites que nous hébergeons, en nous demandant par exemple de les fermer. Dans de telles situations, nous évaluons les risques, et Koumbit fait ce qu'il peut pour se placer en rempart contre l'extrême droite, même si ce n'est pas toujours facile.
Enfin, contrairement aux grandes entreprises offrant de l'hébergement, nous ne vendons pas d'informations au sujet de nos clients. Les grands hébergeurs vendent souvent des données au sujet de leurs clients. Ça peut être des statistiques à leur sujet, sur les visites aux sites hébergés, et même parfois au sujet du contenu des courriels hébergés sur leurs serveurs. Ces informations sont vendues à d'autres entreprises, principalement dans le marketing ou l'intelligence artificielle.
ÀB ! : Comment contribuez-vous à l'idéal d'autonomie technologique ?
K. : Nous ne pouvons pas présumer que tous·tes maîtrisent les technologies que nous considérons comme simples, comme installer un site WordPress. Nous discutons avec chaque groupe et chaque personne pour déterminer s'il y a un désir d'apprendre et nous les épaulons et les guidons vers des ressources pouvant les aider. Nous aimerions donner des formations plus complètes, mais le manque de temps rend cela plus difficile.
Le modèle d'affaires le plus populaire va lier les groupes et personnes ayant leurs propres sites à leur hébergeur. Par exemple, une personne utilisant Google Drive pour héberger ses fichiers peut les récupérer quand elle le désire, mais elle ne peut pas utiliser la plateforme Google Drive autrement que sur les serveurs de Google, ce qui la rend dépendante du géant. Il est possible d'avoir un plein contrôle sur les fichiers et sur la plateforme avec un dépôt de fichier autogéré, par exemple avec Nextcloud, qui l'on peut réinstaller sur le serveur de notre choix. En n'offrant que des plateformes construites avec des logiciels libres, Koumbit permet de recréer les plateformes choisies ailleurs si l'on n'est plus satisfait ou si on a un conflit idéologique avec Koumbit. C'est vraiment la clé de l'autonomie technologique.
ÀB ! : Quelles sont vos prises de positions politiques et idéologiques les plus importantes ?
K. : Contrairement à une association étudiante ou à des organisations similaires, il est plutôt rare que nous prenions le temps de prendre des positions officielles sur des questions précises. Cependant, on peut déduire nos positions politiques d'après les groupes à qui nous offrons de l'hébergement gratuit : des groupes anticoloniaux, féministes, antiracistes, antifascistes. Nous choisissons de travailler avec des gens qui ont des idées politiques similaires aux nôtres, dans un spectre progressiste assez large. Nous défendons historiquement l'autonomie numérique, un Internet libre, le droit à l'anonymat sur Internet, la redistribution des richesses, l'égalité. Nous appuyons quiconque œuvre à une société plus juste et égalitaire, ce qui ratisse très large !
ÀB ! : Quels sont vos projets et défis à relever pour les prochaines années ?
K. : Sur le plan technologique, le défi du moment est l'invasion de robots associés aux différents systèmes d'intelligence artificielle, un fléau sur l'ensemble de l'Internet. Ces robots passent sur les sites que nous hébergeons et en pompent le texte, processus qui demande énormément de ressources à nos serveurs. Nous devons régulièrement travailler de nuit pour prendre des mesures afin d'assurer la continuité de nos services. Les petits hébergeurs comme Koumbit, même s'ils ne veulent pas offrir de services d'intelligence artificielle, sont obligés de prévoir plus de ressources pour survivre à ces robots ou trouver des stratégies pour les contrôler ou les bloquer.
Concernant notre fonctionnement, un défi est d'assurer aux membres de notre collectif de travail un salaire intéressant et qui, idéalement, suit le rythme de l'inflation. Nous avons réussi à suivre ce rythme dans les années passées, mais cela devient un peu plus difficile.
[1] Modèle informatique dans lequel les données sont stockées et traitées sur des serveurs distants.
Photo : Franzisko Hauser (CC BY-NC-NA 2.0)












