Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

2013-2018 : Austérité et crise démocratique

19 janvier, par Valérie Beauchamp — , ,
Un an après la grève étudiante de 2012, les impacts de ce mouvement social historique continuent de se faire sentir. Riche d'une expérience politique qui a permis à plusieurs (…)

Un an après la grève étudiante de 2012, les impacts de ce mouvement social historique continuent de se faire sentir. Riche d'une expérience politique qui a permis à plusieurs citoyen·nes de se familiariser avec le fonctionnement de la démocratie directe, la rue demeure un lieu actif de prise de pouvoir pour revendiquer des changements sociaux.

Par contre, plusieurs sont sorti·es de cette grève désabusé·es du système de démocratie représentative : l'élection de septembre 2012 aura mis fin à la grève sans apporter de changements significatifs. Les cinq années présentées ici sont porteuses de cette tension qui émerge entre les revendications des mouvements sociaux exprimées dans la rue et un désabusement face à l'état de notre système démocratique qui n'arrive pas à donner un sens à cette grogne populaire contre le néolibéralisme. Cette réflexion sur l'état de la démocratie en Occident est un thème important à À bâbord ! entre 2013 et 2018, avec plusieurs dossiers qui se penchent directement sur l'enjeu du déficit démocratique. La question est posée à savoir comment la rue et les urnes peuvent apparaître aussi déconnectées l'une de l'autre.

De fait, autant au Québec qu'à l'international, les mouvements sociaux s'organisent contre les attaques au filet social portés par des régimes autoritaires. Au Québec, les années 2015 et 2016 sont marquées par une forte mobilisation contre les mesures d'austérité du gouvernement Couillard. À chaque numéro paru durant cette période, plusieurs articles font état du saccage de nos services publics et la revue a organisé en avril 2016 un colloque sur notre système de santé. Dans cette période, des dossiers d'À bâbord ! abordent directement ce repositionnement de l'appareil étatique qui délaisse sa mission de protection sociale sous l'excuse de l'austérité.

Les années 2013-2018 représentent aussi une période de luttes contre les hydrocarbures, particulièrement contre des projets de pipelines sur le territoire. Rappelons que c'est en 2013 que TransCanada a proposé le projet d'oléoduc Énergie Est dont une des composantes centrales était la construction d'un port pétrolier à Cacouna, à un endroit réputé pour être la pouponnière des bélugas. La modification du projet en 2015 représente une victoire marquante pour la justice climatique et la mobilisation des groupes de la société civile autour de cet enjeu. Finalement, cette période est marquée par une mobilisation historique des peuples autochtones au Canada qui s'organise autour de revendications pour leurs droits territoriaux ainsi que pour la protection de l'environnement. Parallèlement, c'est en 2015 que la de Commission vérité et réconciliation conclue au génocide culturel des peuples autochtones par l'État canadien. En mai 2014, À bâbord ! se penche spécifiquement sur ces luttes avec un dossier consacré aux résistances autochtones, bien que plusieurs articles publiés entre 2013 et 2018 font état de leurs revendications et stratégies de mobilisation.

Les deux textes choisis pour illustrer cette période témoignent de la continuité de certaines luttes. Le premier, publié en 2015 et écrit par Nadine Lambert et Jean-Pierre Larche, porte sur la réforme Barrette du Parti libéral du Québec (PLQ) en démontrant en quoi il s'agit d'un virage vers la privatisation de nos services sociaux et de santé. La nouvelle réforme qui nous sera imposée dans le système de santé par le projet de loi 15 apparaît en continuité avec cette tendance. Nous nous retrouvons devant le même constat, soit une place toujours plus grande accordée au privé dans l'organisation de notre filet social. Le deuxième texte fait écho au mouvement #MeToo qui marque un tournant sur la notion de consentement, notamment pour le harcèlement de rue que subissent les femmes au quotidien. Martine Delvaux, dans sa chronique féministe d'hiver 2014, s'interroge sur les réactions suscitées par les propos de Judith Lussier qui a dénoncé, dans un numéro d'Urbania de 2013, les micro-agressions qu'elle subit dans la rue. Ce texte est inspirant, car il montre le changement de ton qu'il est possible d'observer aujourd'hui dans la réception de ces témoignages. Bien qu'il reste des luttes à mener pour faire en sorte que l'espace public soit un lieu sécuritaire pour toutes, ce texte témoigne des changements sociaux que le mouvement #MeToo a provoqués.

2018-2024 : De nouveaux horizons

19 janvier, par Samuel Raymond — , ,
Les années 2018 à 2024 ont été animées pour À bâbord !. Nous sommes passés de cinq numéros par années à quatre, nous avons profité du retour progressif d'une équipe régulière (…)

Les années 2018 à 2024 ont été animées pour À bâbord !. Nous sommes passés de cinq numéros par années à quatre, nous avons profité du retour progressif d'une équipe régulière de création d'images originales et poursuivi la série des numéros sur les régions. À ces éléments s'ajoutent les chroniques régulières qui maintiennent le cap depuis des années. Signalons aussi deux séries d'articles notables : celle sur les États généraux en éducation (Wilfried Cordeau) et celle sur les GAFAM (Yannick Delbecque).

Mentionnons aussi la précieuse collaboration d'Anne-Laure Jean au graphisme. Elle a grandement contribué au façonnement de la nouvelle image de la revue, une étape marquante qui nous a donné un nouvel élan. Nous sommes absolument reconnaissant de tout son travail régulier et de qualité.

Sur une note moins joyeuse, deux camarades de la revue sont décédés durant ces années. Il s'agit de Léa Fontaine et Jean-Marc Piotte. Tous deux ont crucialement travaillé au développement de la revue. Nous avons célébré leur mémoire dans nos pages à travers plusieurs articles hommages.

Dans un autre ordre d'idées, la revue a connu des difficultés financières majeures en 2019. Les efforts du collectif et la mobilisation du lectorat ont favorisé une stabilité, mais il n'en demeure pas moins qu'aujourd'hui, les défis sont toujours présents.

Malgré ces défis, À bâbord ! a accompagné les réflexions sur les enjeux sociaux de l'heure comme la pandémie de COVID-19, la crise des médias, la crise du logement, le racisme et bien plus. Par ailleurs, bien que les angles d'analyse suivants figuraient régulièrement dans les pages des périodes antérieures de la revue, la période allant de 2018 à 2024 a créé une place plus prégnante pour l'analyse intersectionnelle des oppressions et la pensée décoloniale. Ces éléments ont amené un approfondissement de la couverture des luttes autochtones, des luttes LGBTQ+ et de la justice climatique.

Finalement, en 2022 le collectif d'À bâbord ! a été particulièrement impliqué dans la création du Regroupement des médias critiques de gauche. Un espace pour s'entraider et favoriser la mise en commun des forces et ressources de plusieurs médias alternatifs.

Le premier texte sélectionné est la chronique initiale « Sortie des cales » de Jade Almeida : « Racisme systémique. Pirouettes et bistouri » paru dans le numéro 86. L'autrice fait la lumière sur l'hypocrisie d'un gouvernement voué à maintenir le statu quo sur la question coloniale et raciste. Alors que la décennie semblait paver la voie à une remise en question du système par la conjugaison de mouvements de lutte tel qu'Idle no more et la création d'enquêtes d'envergures sur la situation coloniale, l'article montre l'impasse de la situation coloniale.

Le deuxième texte, paru dans le numéro 80 et rédigé par Frédéric Legault, illustre l'attention portée à ce qui s'annonce l'un des plus grands défis des prochaines décennies : la crise climatique. Il met la table sur ce qui nous attend, mais aussi sur une option possible pour espérer changer la donne : la grève climatique. Ce texte, « Pourquoi faire la grève climatique ? », s'interroge sur l'escalade des moyens de pression à utiliser pour forcer les élites économiques et politiques à répondre concrètement à l'urgence de la situation.

Finalement, le texte « L'illibéralisme, le nouvel encerclement », rédigé par Claude Vaillancourt et paru dans le numéro 96, aborde la montée d'un phénomène politique d'une ampleur mondiale, celui de l'illibéralisme, « une forme hybride entre la dictature et la démocratie ». Le texte nous amène à en cerner les influences jusqu'au Québec et au Canada. Au final, c'est à une considération profonde sur l'avenir de nos systèmes politiques que nous sommes convié·es.

Lancement du dossier « Épiceries. Faim de justice » le 10 février

Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 106 et du dossier « Épiceries. Faim de justice ». Plusieurs auteurs et autrices du numéro seront (…)

Le collectif de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 106 et du dossier « Épiceries. Faim de justice ».

Plusieurs auteurs et autrices du numéro seront sur place pour prendre parole et présenter leur article !

Ça se passe à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal), le mardi 10 février à 18h30.

Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

Déroulement de la soirée : présentation du dossier, présentations de divers articles du numéro 106 par des auteur.trices. Par la suite, breuvages et discussions informelles !

Vente sur place des numéros. Breuvage disponible sur place (alcool/sans alcool).

S’opposer à l’idéologie réactionnaire

L'idéologie réactionnaire occupe de plus en plus d'espace, au Québec et ailleurs, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les grands médias ou dans la politique. Elle se (…)

L'idéologie réactionnaire occupe de plus en plus d'espace, au Québec et ailleurs, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans les grands médias ou dans la politique.

Elle se reconnaît à 4 caractéristiques complémentaires :

* L'attachement acharné à une tradition idéalisée, comme si le racisme, le sexisme, la misogynie, l'homophobie ou la transphobie, par exemple, constituaient un héritage à préserver…

* Une farouche opposition aux idées et aux mesures progressistes, tout particulièrement lorsqu'elles concernent des minorités (sexuelles et de genre, ethniques, religieuses, culturelles, etc.).

* Une vision alarmiste du présent et du futur si on ne retourne pas rapidement à la tradition la plus conservatrice qui soit.

* Une propagande active en faveur du maintien des privilèges, des rapports de pouvoir et de domination qui ont prévalus par le passé (et qui se poursuivent dans le présent).

Les cibles favorites du mouvement réactionnaire sont les personnes, groupes et populations les plus démunies de pouvoir, sur tous les plans, à qui on reproche notamment leur sens critique et leur combattivité pour être davantage reconnues, soutenues et respectées. L'internationale réactionnaire pourrait être décrite comme une opposition massive des dominants à tout ce qui limite leurs privilèges et leur pouvoir. Pas étonnant que ses leaders soient majoritairement, à l'instar de Trump, des suprématismes masculinistes blancs.

L'idéologie réactionnaire se déploie actuellement autour de quelques thèmes, principalement :

* L'égalité entre les sexes et entre les genres dans toute leur diversité. Ainsi, un discours masculiniste profondément antiféministe et une mouvance TERF (trans exclusion radical feminists) font paradoxalement alliance pour défendre des définitions et représentations binaires et traditionnelles des sexes (et des genres, quand ils ou elles croient en ce concept).

* L'égalité et la réciprocité citoyennes. Le suprématisme nationaliste blanc fait des personnes non-blanches, en particulier celles issues de l'immigration, des citoyens et citoyennes de seconde zone, dont il conviendrait de se méfier, de restreindre les droits et libertés, ou d'exclure.

* La liberté académique. Les réactionnaires entendent notamment favoriser la colonisation des esprits via une éducation excluant les notions de diversité, d'équité et d'inclusion sociale. Ce discours compte sur la complicité de certains médias et politiciens complaisants face à l'intolérance, très peu critiques face aux idées complotistes démonisant tout ce qui est désigné comme woke.

L'idéologie réactionnaire refuse de reconnaître la diversité humaine et le pluralisme. Elle s'en prend sans relâche aux minorités (ethniques, religieuses, sexuelles et de genre, etc.), cherchant à les invisibiliser, à restreindre ou à supprimer leurs droits, à les culpabiliser pour la marginalisation voire l'ostracisme qu'elles subissent. Les réactionnaires dénoncent les acquis des minorités comme étant déraisonnables (ou wokes, ce qui revient au même à leurs yeux). Leurs propres privilèges ne sont évidemment jamais questionnés : ils sont considérés comme normaux, éternels et légitimes.

L'idéologie réactionnaire entretient une culture du ressentiment afin de diviser la population en deux camps : les bons versus les méchants, les normaux versus les anormaux, les blancs versus les non-blancs, les citoyens se disant de souche versus les immigrants, etc. Des personnes socialement et économiquement parmi les plus privilégiées se présentent comme les victimes de minorités qui auraient gagné trop de visibilité et de droits.

La droite réactionnaire privilégie les opinions personnelles, faisant passer son dogmatisme ou son ignorance pour des évidences, dénonçant tout enseignement et toute connaissance scientifique contredisant ses mensonges, refusant d'entendre les experts en mesure de contester ses propos alarmistes. Son appel au gros bon sens est plus souvent qu'autrement un appel aux préjugés.

On reconnaît souvent les tenants de l'idéologie réactionnaire à leur manque d'introspection, d'écoute, d'empathie et de compassion, à leur absence de sens de l'humour (ils vivent en permanence en mode catastrophe, animés par la peur et la rage de voir leur monde s'écrouler), à leur ego démesuré, à leur déficit de sens critique et de curiosité intellectuelle. En politique, de tels personnages sont à fuir. Ils obéissent uniquement à leurs propres émotions et perceptions, refusant à tout prix d'être contrariés, fût-ce par des faits avérés. Résultat : des décisions politiques prises sur le feeling du moment et basées sur des opinions personnelles. Cela mène dans le meilleur des cas au chaos, dans le pire des cas à la crise, ce dont toute la collectivité souffre, tôt ou tard.

Provoquer des crises, c'est toutefois une façon pour la droite de vous amener à regretter l'époque où il y en avait moins, vous dit-on, et à voter pour un retour de 50 ans et plus en arrière. C'est pourquoi vigilance et solidarité humaine sont si essentielles actuellement. En commençant par reconnaître, nommer et dénoncer les problèmes, en proposant ensuite une autre vision du monde. Si vous ne vous opposez pas à l'Idéologie réactionnaire, elle vous avalera.

Michel Dorais, professeur émérite, Université Laval

Photo : Andrew Carnegie (1835-1919) et Philip James Stanhope, mai 1913. (Source : Flickr Commons project, 2009, domaine public)

Une revue pour transformer notre société

Au début des années 2000, la gauche québécoise est en pleine recomposition. En manque de modèle et devant affronter l'hégémonie néolibérale, les militant·es ont besoin de (…)

Au début des années 2000, la gauche québécoise est en pleine recomposition. En manque de modèle et devant affronter l'hégémonie néolibérale, les militant·es ont besoin de nouveaux espaces de réflexion et d'organisation. C'est pour répondre à ce besoin que la revue À bâbord ! est lancée à l'automne 2003, afin de contribuer à une « révolution dans l'organisation de notre société ».

Les années 1980 sont marquées par un ressac de la gauche, dû autant aux reconfigurations économiques qu'au déclin des modèles socialistes est-européens. Après la chute de l'URSS (1991), nombre de militant·es se détournent du communisme et s'attachent à des pratiques alternatives, autogestionnaires ou libertaires, quoiqu'avec une continuité dans les enjeux de solidarité internationale. L'intérêt pour l'insurrection zapatiste au Mexique (en cours depuis 1994) cristallise les nouvelles préoccupations de la gauche radicale : décentralisation, autonomie, pluralisme, libération du Sud global, horizontalité, écologie et droits autochtones. Pourtant, ce « terreau libertaire » demeure minoritaire et d'autres approches (politique classique, syndicalisme, socialisme démocratique) tentent aussi de répondre aux problèmes de l'heure. C'est à la jonction de ces tendances qu'apparaît la revue À bâbord !.

D'emblée, le collectif de la revue énonce ses objectifs dans son premier éditorial : « ceux de travailler à la reconstitution de vastes solidarités, de favoriser le mouvement et la rupture vis-à-vis du consensus néolibéral et de promouvoir l'idée d'apprendre à faire de la politique autrement ». Ce projet est mis en lien avec la constitution de l'Union des forces progressistes (UFP, 2002-2006) à l'origine de Québec solidaire (QS). Même si la revue partage une certaine affinité avec les courants libertaires, elle assume une volonté d'unification (ce qui ne veut pas dire une homogénéisation) des forces de gauche. Au départ, ses thèmes principaux sont le combat contre le néolibéralisme (lequel doit impliquer la gauche politique, les syndicats et les mouvements sociaux), ainsi que l'anti-impérialisme, avec une sensibilité particulière pour l'Amérique latine et la Palestine. La volonté de démocratiser nos sociétés pour redonner le pouvoir au peuple traverse aussi un grand nombre de contributions théoriques et analytiques.

Le néolibéralisme et son dépassement

Au centre des préoccupations militantes des années 2000 se trouve le néolibéralisme, ce stade particulier du capitalisme marqué par un désengagement de l'État social, une législation dédiée à l'entreprise privée et des politiques répressives envers les mouvements sociaux. Alors que le néolibéralisme exacerbe les inégalités et réduit les libertés civiles, comment lui résister efficacement ? Dans son éditorial de février 2004, À bâbord ! accorde un rôle particulier aux syndicats sur cette question : « Il faudra donc s'attaquer aux entreprises et aux gouvernements par des campagnes dont le but est de rééquilibrer le rapport de force entre employeurs et employés. Ceci implique la reconnaissance de l'antagonisme fondamental qui oppose le patronat (privé et public) et les syndicats. » Plus largement, la revue promeut une alliance entre les différents secteurs de la gauche pour sortir du capitalisme. Elle propose en sus des réflexions sur les formes que pourrait prendre une société révolutionnée, dont le collectivisme et « le contrôle des comités de travailleurs (soviets) sur le fonctionnement de leur entreprise » [1].

Concrètement, la lutte contre l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) anime les contributeur·trices de la revue qui y voient une mesure néolibérale névralgique, nuisible aux peuples minoritaires, aux femmes, aux travailleur·euses et à l'environnement. Pareillement, l'organisation d'une riposte face aux projets de « réingénierie » du gouvernement libéral de Jean Charest (2003-2012) est régulièrement abordée dans une perspective combative. Dans son éditorial de mars 2005, le collectif affirme que « Dans ce contexte, il n'y a que les mouvements sociaux, les organisations populaires, les syndicats et les nouveaux partis politiques de gauche qui puissent modifier en profondeur les rapports de force et contrecarrer l'offensive antisociale du gouvernement Charest. Encore faut-il que ces forces vives, encore dispersées, s'unissent et s'organisent pour relever un défi colossal. » De la volonté d'une riposte conjointe à sa réalisation, rien n'est gagné d'avance.

Complexités de l'unité politique

L'affrontement avec le néolibéralisme pose la question de l'unité des progressistes, avec certaines difficultés. D'abord, comment coaliser la gauche tout en préservant la diversité qui fait sa richesse, et ce, dans une perspective démocratique ? Autour de quelle stratégie et dans quel but l'unité doit-elle se faire ? Selon plusieurs contributions à la revue, l'unité de la gauche doit prendre la forme d'une coalition politique, à l'image de l'Union des forces progressistes et, plus tard, de Québec solidaire. Bien que ce parti doive être « jugé sur la base des actions concrètes et non des intentions », on sent qu'en 2006, l'équipe de la revue s'enthousiasme pour cette nouvelle formation, tout en assumant « d'accompagner son évolution d'un regard circonspect et critique » [2]. Il est aussi intéressant de noter les vases communicants entre l'équipe de rédaction et le membrariat de Québec solidaire, qui permettent de ne pas se confiner au rôle de « gérants d'estrade ».

Quant à la ligne stratégique et aux objectifs, les premiers numéros de la revue insistent sur la nécessité de forcer l'État à décréter des mesures pour contrôler la grande industrie, à adopter une réglementation écologique et à protéger les travailleur·euses, suivant un rapport de force établi par les syndicats et les mouvements sociaux, arrimés à un parti politique. Une intervention caractéristique insiste sur l'importance des nationalisations : « Au Québec, ça doit commencer par le contrôle, voire la propriété publique, des ressources naturelles et par un véritable contrôle écologique, mais efficace, sur notre avenir. […] Si on regarde sur quelle base se restructure la gauche en Amérique latine, c'est autour de la propriété et du contrôle collectif des ressources, qu'importe la forme. » [3] Par contre, il n'est pas garanti que pour atteindre ces objectifs de socialisation, la voie électorale fonctionne, ni d'ailleurs les expérimentations autogestionnaires. On ne fera pas reproche à la revue d'omettre les recettes miracles : si la formule de la révolution existait, ça se saurait. Au contraire, il est remarquable de constater les efforts déployés pour penser concrètement, dans le Québec des années 2000, les formes précises que devraient prendre une organisation politique de gauche et les étapes pour faire advenir une société émancipée. Pourtant, à partir des années 2010, la revue s'éloigne des réflexions programmatiques au profit d'enjeux plus circonscrits.

En regard de ce panorama, plusieurs propositions méritent de retenir notre attention. D'abord, une alliance des forces de gauche semble nécessaire pour transformer notre société. Il faut coaliser les forces politiques, syndicales et populaires afin d'être en mesure d'instaurer un rapport de force avec le patronat et l'État capitaliste. L'unité de la gauche doit se faire sur des bases claires, et ce, dans un horizon de rupture avec le capitalisme. Nous devons discuter collectivement de la meilleure stratégie politique pour rallier de larges pans de la population et réfléchir au monde que nous voulons, suivant nos principes égalitaires et solidaires. Il faut sortir des dogmatismes qui nous réduisent à la marge, accepter de mettre de côté certaines de nos différences, travailler en commun et ne pas avoir honte de présenter nos aspirations pour ce qu'elles forment : un projet révolutionnaire. Il me semble que ce sont là quelques-unes des pistes ouvertes par À bâbord ! durant ses premières années qu'il est bon de se rappeler au cœur des luttes présentes.


[1] Breton, Gaétan. « L'économie cannibaliste » dans À bâbord ! no 6 (octobre-novembre 2004), page 15.

[2] Lamoureux, Diane. « Au-delà de l'alternative électorale ? » dans À bâbord ! no 14 (avril-mai 2006), page 19.

[3] Entrevue avec François Cyr dans À bâbord !, no 15 (été 2006).

Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires.

Merci d’exister !

Il nous apparaissait essentiel pour ce dossier qui se veut un retour sur les vingt années d'existence de la revue de proposer à des membres fondateurs de témoigner des débuts (…)

Il nous apparaissait essentiel pour ce dossier qui se veut un retour sur les vingt années d'existence de la revue de proposer à des membres fondateurs de témoigner des débuts d' À bâbord !.

Amir Khadir, membre fondateur de la revue

Déjà 20 ans ! Pour ses artisans·nes d'aujourd'hui ça fait beaucoup de bons coups à célébrer, de brassages d'idées à souligner et de camarades à remercier.

Remercier celles et ceux qui ont été et sont à l'ouvrage, pour avoir réfléchi, pour avoir écrit et avoir tant donné. Celles et ceux d'aujourd'hui comme la gang des premières heures. Parce qu'À bâbord ! a tant d'ami·es « que no los puedo contar ».

Au printemps 2003, alors que la fondation de l'UFP avait fouetté nos ardeurs et que la revue était en gestation, de bonnes âmes et de belles plumes qui en avaient pris l'initiative s'échangeaient ardemment des courriels pour décider du nom, comme on le fait en famille à la naissance d'un enfant : M'enfin ! MotivéEs, L'épaule à la rue, Versant Gauche, Causes toujours, Parti pris ou Sous les pavés. Puis est venu : À bâbord !

La proposition venait d'Aziz S.-F. en ces mots : « … l'humanité est embarquée dans le même bateau… la direction néolibérale à tribord devrait être inversée vers la gauche donc à bâbord. Pour le Québec terre de l'eau, l'image de l'embarcation revêt encore plus de sens. Pour le parti auquel l'organe sympathise, l'union qui fait déjà la force, et la force de progressistes qui rament vers la gauche demeurent un symbole bien traduit par ce mot. Bref, si on regarde vers l'avant, le futur est à gauche de l'embarcation où nous voulons que tant de monde se joignent pour bâtir un autre monde et un autre Québec. »

À bâbord !, c'est court, accrocheur avec même une petite tinte d'humour. Vous allez me dire que ce sont de sales temps aujourd'hui pour avoir le cœur vraiment à rire. Mais, il y a des conditions où exister, c'est résister.

L'échelle de nos malheurs n'a aucune commune mesure. Mais la règle demeure : À bâbord ! continue d'exister. À bâbord ! continue de résister.

Claude Rioux, secrétaire de rédaction des numéros 1 à 25

Pour rendre compte de la situation de 2003, on commencera par dire qu'à peine remis des attentats du 11 septembre, nous sommes en plein délire agressif-paranoïaque : invasion de l'Afghanistan puis de l'Irak, hégémonie du discours guerrier et victoire de Stephen Harper qui généralise les certificats de sécurité et les restitutions extraordinaires avec la déportation de Maher Arar vers les geôles syriennes pour y être torturé. Au Québec, ce qui se trouve en face de nous, c'est d'abord le gouvernement libéral de Jean Charest et sa « réingénérie » : thérapie de choc budgétaire, hostilité contre le personnel de la fonction publique sommé de se flexibiliser, priorité à l'entreprise par le biais de partenariats public-privés. Un programme bruyamment soutenu par un aréopage cliquant de bonzes politiques, médiatiques et culturels, réuni autour de Lucien Bouchard et de son manifeste Pour un Québec lucide (2005). Le PQ, avec à sa direction Bernard Landry puis André Boisclair, est alors un parti bêtement néolibéral sans âme ni projet et c'est à une autre force émergente qu'il revient de répondre par le biais du manifeste Pour un Québec solidaire, avec les suites que l'on sait. Mais c'est aussi à ce moment que Mario Dumont rebrasse totalement les cartes politiques avec sa surenchère raciste autour de la « crise des accommodements raisonnables » créée de toute pièce en 2006.

Un certain esprit libertaire antiraciste, un des éléments constitutifs de l'articulation des courants au centre du projet de revue à ses débuts, s'est quelque peu essoufflé un moment. À mon humble avis, le collectif d'À bâbord ! a bien trop tardé à prendre la mesure du virage ethnonationaliste et islamophobe de la classe politique québécoise. Sur un horizon de vingt ans, on peut qualifier de passagère cette faiblesse qui été corrigée par la posture digne et combative qu'on lui connaît aujourd'hui.

Sensibilités féministes

À bâbord ! a toujours cherché à être un espace féministe autant dans ses pratiques que dans les thèmes des dossiers parus à travers les années. Le désir d'À bâbord ! (…)

À bâbord ! a toujours cherché à être un espace féministe autant dans ses pratiques que dans les thèmes des dossiers parus à travers les années.

Le désir d'À bâbord ! d'arriver à une parité homme-femme entre les auteurs et autrices sollicité·es pour des articles s'est construite graduellement au fil de son histoire. Dès le premier dossier paru en octobre 2003, des autrices sont mises de l'avant, et dans chacun des dossiers qui suivront. Les pratiques permettant d'assurer la parité dans la revue se sont affinées à travers les années, mais la conscience des inégalités genrées en termes de prise de parole dans l'espace public est présente dès le fondement de la revue. Par exemple, les tout premiers numéros comptent au moins un article spécifiquement féministe, bien que ce soit en 2008 qu'apparaît pour la première fois une chronique féministe. En revanche, de 2005 à 2006, une série d'articles sur le contrôle du corps des femmes revient pour quatre éditions de la revue. Ainsi, l'analyse féministe est présente de façon diffuse au début et s'affirme de plus en plus à travers les années.

Évolution des pratiques

Il existe toutefois un laps de temps important entre la parution du premier numéro (octobre 2003) et le premier dossier qui traite d'un sujet proche du féminisme (été 2007). Ce dossier (Sexe, école et porno) n'utilise pas le terme « féminisme » dans sa présentation et les textes qui le composent puisent peu dans ce courant théorique. Il a été considéré ici, car on y traite d'éducation sexuelle comme moyen de dépasser une sexualité mercantile.

Ce dossier examine l'impact du retrait des cours d'éducation sexuelle du cursus scolaire sur les possibilités de déconstruire les préjugés associés aux différentes façons de vivre sa sexualité, permettant à tous et toutes d'y trouver une forme d'épanouissement. Les autrices critiquent plus particulièrement les effets de l'idéologie néolibérale et du capitalisme sauvage sur notre sexualité, entrainant des pratiques de consommations axées sur l'esthétisation du corps et son objectification.

Puisque la possibilité d'avoir accès à une sexualité épanouissante nous apparaît principalement une question d'égalité des genres, nous avons inclus ce dossier dans nos réflexions sur les sensibilités féministes de la revue. Le dossier a aussi été entièrement produit et écrit par des femmes, ce qui a renforcé notre choix.

Cela nous amène donc quatre ans après la première parution d'À bâbord ! et vingt numéros plus tard. Considérant que le premier dossier qui utilise spécifiquement le terme « féminisme » dans sa présentation est le #25 (L'avortement, un droit menacé) paru à l'été 2008, il aura fallu du temps pour que cette sensibilité, que nous reconnaissons à À bâbord !, prenne de l'ampleur dans les analyses proposées. Ces réflexions sont constituantes de la revue, mais leur donner une place centrale dans un numéro à travers un dossier est venu plus tard. La féminisation des textes a aussi tardé à être systématique. Bien que nous soulignons l'excellent travail des différent·es secrétaires de rédaction au cours des années, le fait est que la féminisation systématique de chacun des textes paraissant dans la revue a été concrétisée dans le numéro d'automne 2020 avec l'arrivée de Claire Ross au poste de secrétaire de rédaction. Par ailleurs, aujourd'hui, À bâbord ! est un espace où l'importance de représenter ce courant théorique dans les articles et de la parité dans les prises de parole n'est plus à discuter.

Le corps comme objet d'analyse

Plusieurs dossiers se sont penchés sur des thématiques sous l'angle féministe. Leurs thèmes sont en lien avec des luttes féministes spécifiques (par exemple, celui sur le droit à l'avortement) ou utilisent ce cadre d'analyse théorique pour faire émerger des enjeux liés au genre dans un champ précis (par exemple, le dossier sur le rapport des femmes au système pénal et de justice paru au printemps 2018).

Fait marquant de ce tour d'horizon des dossiers féministes d'À bâbord ! : une grande majorité d'entre eux portent sur le corps comme axe principal des luttes et des analyses. Le corps y est analysé comme un espace de résistance autant dans les questions d'expression de genre que dans le contrôle social du corps des femmes autour de la sexualité et de la fonction sociale de reproduction.

Le corps, dans cette conception, n'est pas le simple réceptacle de pratiques culturelles contraignantes, mais est au cœur de la constitution des identités et de leur place dans l'appareil social. Le corps devient aussi un moyen de résistance par la subversion et la transgression des normes qui encadrent les genres et les sexualités. Il nous apparaît que les dossiers étudiés ici représentent bien ces courants théoriques et les nouvelles formes de luttes qui en découlent.

Cela apparaît clairement dans le dossier sur l'avortement qui présente cette lutte comme un exemple remarquable où le mouvement des femmes a su mobiliser les milieux progressistes pour mener une bataille unifiée vers la reconnaissance de ce droit. Celui-ci reste toutefois constamment remis en question par les mouvements conservateurs et limité en termes d'accessibilité, particulièrement dans les territoires éloignés au Québec. D'ailleurs, le dossier « Côte-Nord – Nitassinan. Territoires enchevêtrés » paru à l'été 2022 fait toujours état de cette déplorable inaccessibilité des services d'avortement dans la région, venant de fait confirmer que les luttes pour le droit de disposer de son corps sont toujours d'actualité pour les femmes.

Par la suite, plusieurs dossiers traiteront directement du corps et des sexualités. « En plein corps », paru à l'automne 2013, s'interroge spécifiquement sur l'ensemble des pratiques disciplinaires qui façonnent notre rapport au corps dans une perspective féministe et explore l'ensemble des dispositifs de contrôle social qui le traverse. Le dossier « Sexe » paru à l'été 2015 cherche à déconstruire la vision binaire des sexes et explore les questions de sexualité émancipatrice à l'extérieur des normes genrées. À l'hiver 2018, À bâbord ! propose un dossier en partenariat avec le Regroupement Naissance-Renaissance sur les violences obstétricales et le rapport médicalisé qui s'est construit autour de la reproduction.

Finalement, le dossier « Queer. Une révolution flamboyante » paru à l'automne 2022 a été inclus dans les dossiers féministes après discussion avec le comité qui l'a coordonné. Bien qu'il montre que le mouvement queer n'est pas une sous-lutte du féminisme, mais bien un mouvement social en soi qui porte ses propres revendications, les analyses qui y sont proposées sur la fluidité des genres et sur la remise en question du cadre restrictif d'expression des identités a permis d'alimenter les réflexions féministes dans la revue, et plus largement, dans l'espace public.

La posture d'À bâbord ! comme alliée du féminisme n'est pas parfaite, mais a permis une réflexion constante qui alimente tous les projets portés par À bâbord !. L'évolution des pratiques qui est apparu au fil des numéros démontre bien la capacité du collectif à se remettre en question dans un souci d'une plus grande égalité hommes-femmes. De plus, plusieurs des thématiques abordées dans les différents dossiers féministes révèlent une volonté d'être à l'affût des luttes émergentes absentes des débats médiatiques grand public. L'avant-gardisme dont fait preuve À bâbord ! depuis son origine est aussi féministe !

Ensemble pour mettre en branle la transition écologique et sociale !

Les États généraux de l'enseignement pour la transition écologique et sociale ont rassemblé plus de 250 personnes issues des syndicats de profs et de personnes étudiantes de (…)

Les États généraux de l'enseignement pour la transition écologique et sociale ont rassemblé plus de 250 personnes issues des syndicats de profs et de personnes étudiantes de l'enseignement supérieur du mercredi 7 janvier au samedi 10 janvier.

L'objectif de l'événement était de bien réfléchir aux brutales transformations de notre monde, de voir comment la transition socioécologique est plus nécessaire que jamais, et comment l'enseignement supérieur doit contribuer à la mettre en place. Ensemble, les participant.e.s souhaitent se « consacrer à la co-consttruction d'un plan d'action pour une transition écologique et sociale misant sur les forces conjointes du mouvement étudiant et du mouvement syndical. »

À l'heure où le gouvernement caquiste attaque la mission sociale du syndicalisme et nous détourne des urgences que sont la lutte aux changements climatiques et l'accès à du logement abordable, le mouvement syndical s'illustre une fois de plus par sa capacité d'analyse des enjeux sociopolitiques, dans un contexte solidaire et démocratique. On peut opposer cette efficacité syndicale au manque d'initiative de la Fédération des Cégeps et du ministère de l'Éducation qui ne proposent rien pour soutenir une véritable transition juste et équitable. À force de bombarder les personnes enseignantes de demandes de reddition de compte, on occulte un de leurs rôles essentiels, soit d'être aussi des agents de transformation sociale.

Les milieux syndicaux et étudiants se prennent donc en main pour faire un contrepoids à l'inaction des pouvoirs établis. Ces états généraux sont l'occasion de « permettre aux délégué-es de développer une compréhension commune des enjeux de la transition socioécologique en enseignement supérieur et de participer pleinement à cette réflexion collective sur les transformations à opérer en éducation. »

La préparation

L'équipe des États généraux, dont des membres des Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique [1], a d'abord offert un état des lieux sur la manière dont le système d'éducation aborde les enjeux socioécologiques depuis le primaire jusqu'à l'université. Les bonnes intentions du monde de l'éducation ne se sont pas transformées en réelles actions, conclut l'équipe. Le réseau de l'éducation ne s'est pas suffisamment adapté aux transformations sociales.

L'équipe a présenté les résultats de consultations préparatoires aux États généraux faites cet automne qui ont révélé de profondes insatisfactions. Selon leur rapport :

« 87 % de celles et ceux qui ont répondu au sondage mené dans la phase consultative du projet considèrent en effet que la formation au niveau collégial prépare insuffisamment ou très insuffisamment les étudiant·es aux enjeux socioécologiques – une proportion qui est de 84 % concernant la formation universitaire ; 94 % des répondant·es pensent également que l'enseignement des enjeux socioécologiques devrait être obligatoire au niveau collégial, et 86 % pensent qu'il devrait l'être au niveau universitaire. »

La présentation d'ouverture, Les campus : entre contrôle et révolte, était donnée par deux personnes ayant participé activement au mouvement étudiant pour la justice climatique en 2019. Leurs témoignages montrent bien la position contradictoire dans laquelle se trouvent les personnes étudiantes : on multiplie les invitations à poser des gestes individuels « pour l'environnement », mais on réprime les mouvements de revendication collectives et politiques à ce sujet.

La manière de discuter

Les personnes participantes ont été invitées à suivre quelques règles de délibération qui favorisent un meilleur dialogue. Il devait y avoir alternance entre les interventions des personnes enseignantes et personnes étudiantes. Un code de vote en gestuel est fourni de sorte que si les trois quarts des personnes présentes se prononcent pour (par un geste de pouce en l'air), ou n'ont que des réserves mineures (exprimées par une main tendue), il y a consensus et la proposition est alors adoptée. Les personnes qui ne voudraient pas adopter une proposition auront la chance de s'expliquer et on tentera de la modifier pour tenir compte des critiques afin de la rendre acceptable pour toustes. De telles pratiques rappellent le fonctionnement par consensus adopté par le mouvement Occupy en 2011 et montrent la volonté de permettre à toustes de participer activement à la discussion.

Le contenu

Le but des États généraux est de faire entrer dans les classes les préoccupations environnementales. Pour y arriver, le groupe organisateur a présenté un programme en quatre axes.

Le premier traite des responsabilités de l'enseignement supérieur face à la crise socioécologique. On cherche à déterminer quel type d'éducation il faut concevoir, et pour quel type de transition. Le sondage administré par l'équipe a révélé qu'une majorité des personnes répondantes (profs et étudiantes) estime que le système d'éducation québécois contribue à la crise socioécologique en formant les personnes surtout pour exercer un travail, mais très peu pour participer à la vie civile. Iels estiment aussi que la promotion d'un modèle individualiste et compétitif de la réussite participe autant à la crise écologique.

Le deuxième axe aborde la « gouvernance éducative. » Il s'agit là d'évaluer les normes et les valeurs dans le système d'éducation. Le premier problème souligné est son caractère compétitif et son esprit de « formatage » des cerveaux, ce qui demeure peu compatible avec les principes d'une transition juste. Assisterons-nous à l'adoption d'une proposition pour enfin abolir la cote R (une méthode pour mesurer la performance étudiante dans les cégeps) ? Faut-il transformer le mode de gouvernance du système d'éducation qui ne tient presque jamais compte de la parole étudiante et enseignante ?

Les discussions et le plan d'action adopté ont tenu compte du besoin d'écologisation des programmes et des pratiques pédagogiques. C'est dans ce cadre que les participantes et participants se sont demandé quelles compétences faut-il prioriser. Le sondage préliminaire révèle que le développement de l'esprit critique semble faire consensus. Par contre, l'analyse systémique est priorisée chez les enseignants alors que les étudiant.es privilégient la collaboration et l'entraide. Les besoins d'écologisation des programmes impliquent aussi le rapport avec des expériences pédagogiques plus organiques telles que l'éducation en plein air ou le bénévolat crédité dans un parcours scolaire. Ce qui implique notamment de considérer le rôle des institutions comme « laboratoire vivant » d'une transition juste et sociale.

Le troisième axe lie la justice environnementale et les pratiques anticoloniales en enseignement supérieur, ce qui donne l'occasion de réfléchir sur la place des premières nations dans le cursus académique. Comment décoloniser nos cours et nos programmes ? De quels exemples peut-on s'inspirer ?

Le dernier axe concerne les « objectifs stratégiques et leviers d'action ». C'est le moment où les États généraux doivent prioriser les objectifs à mettre en œuvre. Il semble important de bien définir les connaissances nécessaires pour orienter la transition socioécologique, puis de formuler des politiques publiques à adopter, allant dans ce sens.

Les suites

Le seul fait que les mouvements étudiants et syndicaux de nos cégeps et universités se penchent sur les défis environnementaux est en soit une belle avancée. Au sortir de ces États généraux, des groupes de travail seront constitués pour mettre en œuvre les objectifs communs retenus. Cela permet d'espérer que ces bonnes idées auront une vie et une réelle influence après l'évènement.


[1] Organisation parasyndicale créée en 2021 à l'initiative de travailleur·ses désirant soutenir une mobilisation des syndicats locaux pour la justice climatique. Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique est né dans le secteur de l'éducation compte aujourd'hui parmi ses membres 27 syndicats de l'enseignement supérieur.
https://justiceclimatique.org/

Publier une revue sans rédaction en chef !

Depuis 20 ans, À bâbord ! veut appuyer les efforts de celles et ceux qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion. Son fonctionnement reflète ces (…)

Depuis 20 ans, À bâbord ! veut appuyer les efforts de celles et ceux qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion. Son fonctionnement reflète ces objectifs. Comment la revue s'y prend-elle ?

À bâbord ! a toujours pu compter sur une équipe d'au moins une quinzaine de personnes militantes qui participent à tous les aspects de sa production. Issues de différentes sphères de la gauche, notamment du milieu étudiant, de l'enseignement, du milieu communautaire, des bibliothèques ou du monde syndical, iels œuvrent toustes bénévolement à l'édition de la revue, à sa promotion et à sa gestion. Si chacune et chacun s'investit dans un comité particulier selon ses intérêts, iels sont par ailleurs invité·es à s'impliquer dans l'ensemble des tâches devant être réalisées pour que la revue parvienne entre les mains de notre lectorat. Au fil des ans, les personnes ayant formé le collectif de rédaction de la revue ont été nombreuses.

Ces personnes ont été et sont toujours le noyau responsable de la pérennité du projet bâbordien ! Sans elles, pas de revue !

Ce qui est encore plus remarquable, c'est que depuis sa formation, cette équipe de revuistes s'est presque totalement renouvelée. Certaines personnes militantes sont là depuis longtemps, alors que d'autres n'y ont effectué qu'un bref passage. On observe même des personnes revenir au sein du collectif après une pause de quelques années. Il faut dire qu'il fait bon de militer à À bâbord ! tant la camaraderie, le respect et le plaisir de produire un numéro sont contagieux et rassembleurs !

Jamais sans discussion

Il faut assister à une de nos assemblées générales annuelles durant toute une fin de semaine de juin pour nous voir programmer à l'avance les sujets des prochains dossiers. Les propositions sont nombreuses, variées, renouvelées, surprenantes ! Comment les membres arrivent-iels à choisir quatre dossiers face à un véritable foisonnement d'idées et de projets ? L'équipe choisira de manière consensuelle.

La même synergie se dégage des réunions régulières se tenant le dimanche, peu avant la production finale d'un numéro. C'est le moment où le collectif de rédaction examine l'état de la production de la revue. C'est aussi l'occasion pour les personnes responsables des divers comités de faire le point avec l'ensemble des membres de l'équipe qui pourront décider ensemble des orientations à suivre.

C'est aussi lors de ces rencontres qu'est préparé l'éditorial constituant le premier texte d'un numéro, un texte significatif puisqu'il s'agira du seul texte signé en commun par le collectif. Après entente sur un sujet d'éditorial, des personnes volontaires seront responsables de produire un texte qui sera soumis par courriel à l'ensemble des membres. Iels peuvent alors accepter intégralement le texte proposé, l'accepter en proposant des modifications mineures ou le refuser.

Sans hiérarchie

Nos pratiques montrent qu'À bâbord ! est une organisation horizontale, ce qui veut dire qu'aucune personne et qu'aucun comité n'a autorité sur les autres. La responsabilité de certaines tâches est certes déléguée à des personnes qui pourront prendre des décisions de manière autonome. C'est le cas par exemple de la coordination du dossier d'un numéro par une petite équipe qui assumera l'appel de textes de manière indépendante, mais en faisant rapport au collectif. Cette manière d'organiser le militantisme permet à la revue de mettre de l'avant les visions politiques et expériences variées de chacun·es des membres du collectif.

Pour bien comprendre, le consensus n'est pas l'unanimité, mais un processus décisionnel respectant deux principes généraux : la parole de chacun et chacune est d'égale importance et les positions adoptées requièrent l'adhésion de tout le monde. Cela exige d'écouter les autres et, en cas de divergences, de proposer une idée pouvant rallier. Dans les deux cas, cela demande ouverture d'esprit et capacité de lâcher-prise sur ses positions.

Conséquemment, il n'y a pas de « rédacteur en chef ». Le seul patron de la revue depuis 20 ans, c'est NOUS, le collectif de rédaction !

Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle

Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023. (…)

Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023.

Le capitalisme est entré dans une nouvelle phase, où les algorithmes jouent un rôle central. Tel est l'argument, décliné en vingt thèses, qui fonde le solide ouvrage Le capital algorithmique de Jonathan Durand Folco [1] et Jonathan Martineau.

Les auteurs s'inscrivent dans le sillage de la théorie critique pour chercher à surmonter les impasses du déterminisme technologique et de l'éthique libérale. Leur objectif est de « débusquer les relations de pouvoir » liées aux technologies algorithmiques et de « comprendre l'économie politique qui les produit ». Le capital algorithmique, expliquent-ils, est « une nouvelle façon de produire, d'échanger et d'accumuler de la valeur, via l'extraction massive de données, l'exploitation du travail digital et le développement accélérée de machines algorithmiques ». Durand Folco et Martineau entreprennent de démonter la mécanique de ce capitalisme : extraction de données et prédiction des comportements, reconfiguration du travail, colonisation de la sphère domestique, etc.

L'une des contributions les plus stimulantes du livre est de nous aider à cerner la transition du capitalisme numérique après l'effondrement du néolibéralisme avec la crise financière de 2007-2008. On passe alors graduellement de la rationalité néolibérale à la régulation algorithmique. Cette dernière se diffuse à de nombreuses sphères de la société (notamment l'État et la police), vient perturber la vie démocratique et rebrasse les cartes de l'ordre international. Loin d'être une solution à la pandémie de Covid-19 et à la crise climatique, le capital algorithmique a profité de la première pour étendre son emprise sur nos sociétés et contribue à la seconde par son empreinte écologique massive. Sur un plan plus microsociologique, les auteurs avancent que ce capital vient aussi façonner la subjectivité des individus et générer de nouvelles formes d'aliénation.

Durand Folco et Martineau nous enjoignent à développer les résistances à cette dynamique qui semble autrement vouée à engouffrer les sociétés, les écosystèmes et les individualités. De fait, les auteurs ont judicieusement consacré les dernières thèses de leur œuvre aux voies de sortie possibles. Leur apport le plus enrichissant à cet égard est celui de la sobriété technologique, ou en d'autres termes, le rétrécissement du monde numérique et la subordination des algorithmes aux choix démocratiques.

Si les visées des auteurs de Le capital algorithmique sont indéniablement ambitieuses, ceux-ci ont les moyens de leurs ambitions. Non seulement l'ouvrage rassemble une somme considérable de références, mais il les articule avec intelligence en un ensemble cohérent et fluide.

Par ailleurs, à vouloir embrasser aussi largement la logique économique, politique, sociale voire même subjective de notre époque à l'aide d'un seul cadre explicatif, il était presque inévitable que le livre comporte quelques angles morts. Si la théorie critique développée par l'École de Francfort permet de donner une radicalité et une envergure à l'analyse du capital algorithmique comme phénomène social total, cette approche tend aussi parfois à prêter à son objet une puissance lisse et insurmontable, alors que les individualités semblent pour leur part écrasées ou insignifiantes. Or, suite aux travaux marquants d'Adorno, Horkheimer et consorts dans la première moitié du 20e siècle, les cultural studies, la sociologie des usages et les subaltern studies ont montré que les subjectivités ne laissaient pas si facilement enfermer par l'infrastructure économique et les logiques de domination. Ne peut-on pas armer la critique en montrant que le Goliath de notre temps est souvent fait de promesses fumeuses et de résultats médiocres ? Les auteurs établissent à juste titre dès le début du livre que l'IA n'est pas intelligente. Si on souhaite cultiver les résistances, ne devrait-on pas déduire de cette prémisse que les machines ne pourront jamais vider complètement les sujets de leur agentivité ?

En dépit de ces réserves, Le capital algorithmique est indéniablement une contribution majeure et incontournable aux enjeux de notre époque. Il permet des avancées significatives dans la compréhension de la logique algorithmique et des transformations du capitalisme, ce qui en fait un outil précieux pour l'émancipation.


[1] En toute transparence, Durand Folco et moi avons collaboré dans le cadre de deux autres ouvrages.

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