Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Adam Smith, l’antidote ultime au capitalisme

Thierry C. Pauchant, Adam Smith, l'antidote ultime au capitalisme, Dunod, 2023, 191 pages.
En écrivant Adam Smith, l'antidote au capitalisme, Thierry C. Pauchant s'est lancé dans un exercice courageux. Il est admis depuis longtemps que Smith est l'un des fondateurs du capitalisme, et cela principalement avec son principe de la main invisible du marché, revendiqué par tous les économistes libéraux et ultralibéraux. Pour cette raison, ce philosophe est aussi considéré comme l'un des adversaires à combattre pour les progressistes.
Erreur, nous dit Thierry Pauchant, longtemps professeur à HEC Montréal, et très critique de notre système économique qui engendre d'abyssales injustices. Il faut relire Smith dans le texte, selon lui, le considérer sous un regard nouveau. Un examen minutieux de ses écrits nous permet de constater à quel point la pensée de Smith a été déformée par les penseurs de l'école néo-classique en économie. L'auteur parle même d'un « hold up intellectuel ». Les écrits de Smith ont aussi été négligés par les progressistes qui auraient intérêt à y plonger pour y découvrir de nouvelles inspirations dans la défense de leurs idées.
Pauchant démontre d'abord à quel point le concept de « main invisible du marché » occupe une place restreinte dans l'ensemble de l'œuvre du philosophe. Ces mots, « répétés trois fois, ne représentent que 0,000 004 % de ses écrits » et sont en plus utilisés dans des contextes différents. Ce sont des successeurs, notamment Friedrich Hayek, qui ont vu l'utilité de cette théorie pour les intérêts qu'ils défendent, qui l'ont mise de l'avant, alors que Pauchant en montre toute la fausseté.
L'essentiel de la démarche de l'auteur est surtout d'expliquer une réflexion sur l'économie et la société beaucoup plus complexe qu'on ne le dit trop souvent. Il situe l'une des origines de la pensée de Smith chez les stoïciens, plus précisément chez Cicéron, dont il rappelle la notion d'oikos, soit la gestion responsable de l'économie domestique, qui doit aussi se reconduire jusqu'à une gestion tout aussi responsable de l'État. La pensée de Smith est aussi profondément implantée dans le siècle des Lumières, une époque déchirée entre l'espoir et le désespoir, mais aussi enthousiasmée par une recherche scientifique multidisciplinaire que Smith a très bien intégrée.
Le visage de Smith révélé par la lecture attentive de Thierry Pauchant est celui d'un homme empathique, préoccupé par la sollicitude. Cohérent envers lui-même, il défend les services publics et la redistribution par une fiscalité progressive, et prône ainsi un clair interventionnisme de l'État, contrairement à ce qu'on lui a fait dire. Il se préoccupe du sort des travailleurs et travailleuses. Il se demande « comment une société serait-elle heureuse et florissante si la plupart des membres étaient pauvres et misérables ? » Il dénonce les compagnies par action dirigées sans la diligence qu'on porte naturellement à l'argent qui nous appartient.
Sachant qu'il doit vaincre un scepticisme relié à la réputation posthume du penseur, Pauchant s'appuie dans tout le livre sur des citations longues et nombreuses. Ce soutien systématique de Smith par lui-même rend ce livre très convaincant et le met à l'abri d'une réfutation qui ne serait pas au moins aussi solidement appuyée.
La pensée de Smith mène directement au capabilisme, une approche défendue avec passion par l'auteur. Inspirés par Smith, l'économiste indien Amartya Sen et la philosophe étasunienne Martha Nussbaum ont défendu cette approche qui cherche à rendre les personnes capables de réaliser « ce à quoi elles attribuent de la valeur ». Le capabilisme vise donc une grande émancipation de tous les individus, dans un contexte où les avancées des un·es ne se font pas aux dépens des autres. Ainsi, toustes profitent d'une meilleure éducation, d'un environnement sain, d'un système de santé accessible et efficace, d'une production culturelle stimulante, entre autres.
Pauchant donne comme exemple d'approche capabiliste les objectifs de développement durable de l'ONU — dont il admet cependant qu'ils ne sont pas parfaits. Il est important de spécifier qu'on ne parle pas ici de l'usage strictement environnementaliste qu'on a fait de ce mot, et vivement dénoncé par l'auteur. Il ne s'agit donc pas de justifier de façon perverse la croissance économique en faisant croire qu'elle puisse se faire sans dommages environnementaux, mais bien d'améliorer de façon significative la vie d'un très grand nombre de personnes en leur donnant ce qui est nécessaire pour vivre dignement.
Selon Pauchant, cette approche nécessite d'importants changements de société et est incompatible avec le capitalisme. Saisissons ainsi toute l'ironie de la chose, ce qui nous renvoie au titre de l'ouvrage : Adam Smith, selon plusieurs le grand théoricien du capitalisme, a surtout inscrit dans sa pensée ce qu'il faut pour miner le système auquel on l'associe faussement.
Il faut donc lire cet excellent essai de Thierry Pauchant, qui vient ébranler de grandes convictions, et qui a en plus le mérite de présenter ses idées avec clarté et un grand souci d'être bien compris.

Motifs raisonnables. Dix ans d’affiches politiques

Clément de Gaulejac, Motifs raisonnables. Dix ans d'affiches politiques, Écosociété, 2023, 235 pages.
Durant la grève étudiante de 2012, il est certain que vous avez croisé une affiche créée par Clément de Gaujelac, dont les satires inspirées de l'actualité ont abondamment circulé sur les différents réseaux sociaux. Certaines ont été imprimées et affichées aux murs de Montréal ou apposées sur des pancartes pendant les manifestations. Depuis, de Gaujelac a poursuivi son œuvre de mises en scène de l'actualité et des personnes politiques qui la créent. Une image valant mille mots, l'artiste réussit à rendre compte du ridicule des gens qui nous gouvernent en illustrations simples, mais poignantes de véracité.
Ce livre regroupe l'ensemble des prises de parole artistiques de Clément de Gaujelac sur l'actualité de 2012 à 2022, pas moins de 300 affiches. Grève étudiante, mais aussi gouvernement Couillard et ses coupes austères, gouvernement Harper et ses idées de grandeur nationaliste, Parti québécois et ses dérives identitaires, élection du bouffon en chef Donald Trump, crise climatique, François Legault et son gouvernement déconnecté, gestion de la pandémie de COVID, etc. L'artiste n'a pas chômé compte tenu des enjeux politiques qui se multiplient et se complexifient. Vu comme un travail d'archivage, l'ouvrage nous permet de replonger avec ironie au cœur des événements politiques marquants ayant eu lieu au Québec et au Canada depuis les dix dernières années. Chaque affiche est accolée à une description de l'événement qui y est représenté puisque celle-ci ne prend un sens que mise en relation avec l'actualité qu'elle décortique. De plus, avec humilité et transparence, l'ouvrage offre un éclairage sur la démarche de l'artiste qui souhaite avant tout se réapproprier les discours médiatiques pour remettre en scène les événements discutés à partir de sa propre subjectivité.
Ainsi, bien au-delà d'un simple retour nostalgique sur la grève étudiante de 2012, cet ouvrage retrace les décisions politiques qui ont influencé nos vies et qui continuent, dans bien des cas, à affecter notre quotidien. L'humour dans la façon dont l'artiste explique les événements et l'introspection qu'il nous livre concernant sa propre démarche nous permettent de revisiter ces événements sous un nouvel angle et apportent un peu de légèreté à une actualité qui, bien souvent, est déprimante d'inégalités et de discrimination.

Panique à l’université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires

Francis Dupuis-Déri, Panique à l'université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires, Lux Éditeur, 2022, 328 pages.
Vous n'en pouvez plus qu'on vous demande si votre récent cours a été annulé par une bande de vilains activistes progressistes ? Entendre Bock-Côté se plaindre encore du prétendu totalitarisme woke vous donne la nausée ?
Le récent opus de Francis Dupuis-Déri est une contribution autant jouissive à lire qu'essentielle au débat public sur la question de l'état actuel des universités. Jouissive, car l'argumentation, doublée d'un riche travail de recherche et d'une écriture incisive, frappe juste ; essentielle, car Dupuis-Déri remet les pendules à l'heure d'une manière convaincante : il n'y a pas de crise du « wokisme » au sein des universités. Non, les professeur·es ne sont pas menacé·es par de dangereux ayatollahs du progressisme, la recherche financée ne se concentre pas que dans les études culturelles, et le savoir qu'on y enseigne ne verse pas dans le dogmatisme.
Au contraire, et par le biais d'une argumentation basée sur la surenchère d'exemples, Dupuis-Déri montre que l'objectif des polémistes réactionnaires est « d'agiter l'opinion publique par une amplification du sentiment de menace qui entretient la panique morale (p. 140) ». Et agitation, il y a. L'essai de Dupuis-Déri se divise en chapitres ayant chacun pour thème une facette de la façon dont le discours réactionnaire manipule le débat public pour imposer le thème d'une guerre culturelle où l'université serait le terrain de bataille : utiliser un vocabulaire piégé et limitant la portée du débat, faire apparaître comme neuf le poncif petit-bourgeois et conservateur répété depuis plusieurs décennies de la décadence de la culture, amplifier à l'extrême la réalité pour mieux cacher la violence montante de l'extrême droite, carrément créer de faux enjeux, ou déformer la réalité en manipulant les faits. Voilà autant de stratégies discursives employées par les thuriféraires à la mode de la réaction.
Dupuis-Déri montre bien en outre comment nos nouvelles vigies dénoncent chez les « wokes » exactement leurs valeurs. Ainsi, « bien plus que les wokes, ce sont leurs détracteurs qui rêvent d'une […] société sans division fondamentale et en appellent à une “unité sociale” qui se traduirait par une identification du “peuple” à l'État-nation (p. 147). » Pour ceux qui aiment apparaître comme des icônes dandy d'une contre-critique dénonçant les scories de la gauche, Dupuis-Déri montre comment la figure de « dissident » de ces mondains très fâchés est mensongère et qu'ils discourent plutôt comme des clowns.
La très grande force de l'essai de Dupuis-Déri réside toutefois dans sa démonstration que la polémique réactionnaire et le poncif de la guerre culturelle paient. Un chapitre entier est consacré à l'industrie de l'opinion et expose les liens culturels, médiatiques et politiques entre les États-Unis, le Québec et la France. « Les flux sur le marché transnational des idées reproduisent peu ou prou la géopolitique postcoloniale, ce qui confirme l'importance des dynamiques de pouvoir et des rapports de force dans la production, la diffusion et la consommation des idées (p. 245) » : c'est tout un réseau aux branchements multiples qui se déploient et se renforcent dans l'objectif d'imposer une trame narrative conservatrice qui fait des revendications progressistes un bouc émissaire, engrangeant ainsi d'importantes richesses et rendant normales des idées nauséabondes et violentes.
L'essai de Dupuis-Déri est, au final, une lecture nécessaire pour renverser le discours culturel de la droite, et un doigt d'honneur bien senti contre cette dernière : c'est bien contre elle qu'il faudra défendre l'Université.

Anarchisme occulte

Erica Lagalisse, Anarchisme occulte, Les éditions du remue-ménage, 2022, 218 pages.
S'il a un format universitaire, particulièrement avec son entrelacs de recherches et de références citées en continu, dans le travail de Lagalisse, qu'on ne s'y trompe pas, se trouve également, ou peut-être plus encore, le fait d'une militante anarchiste. Mieux, d'une militante sagace qui se fiche des idées reçues, même reconnues anarchistes, pour ne jamais hésiter à nous entraîner dans les coulisses ou l'arrière-scène afin de décrypter d'autres types de pouvoir — entre autres le fait que les hommes y ont autrement plus d'écoute… Pour ma part, la première partie du livre, qui remonte le cours des racines souvent entrecroisées de l'anarchisme et des mouvements révolutionnaires anciens avec « l'illumination » ou, attention ça va faire mal, la « religion purifiée », m'a complètement scié. Depuis une dizaine d'années, l'autrice place au cœur de ses recherches les questions très peu glamour des « théories du complot » qui permettent de mieux comprendre les questions d'appropriation culturelle et des mécanismes mettant hors jeu ce qui, par exemple, pourrait être lié à l'enchantement ou à des savoirs traditionnels. La mise au ban des « sorcières » et de leur connaissance des plantes et d'une certaine médecine tient notamment de ce type de démystification des pouvoirs de domination imposée par les médecins. Passionnants, les travaux de Lagalisse mènent vers la réhabilitation du commérage comme prise de parole essentielle ; par-delà nos institutions révolutionnaires qui l'écartent lors de la formalisation idéologique. Remue-ménage ne dit-on pas !!!

Tout inclus

François Grisé, Tout inclus, Atelier 10, 2021. Tome 1, 122 pages ; Tome 2, 120 pages.
Il y a des pièces qui deviennent des livres avec plus d'aisance que d'autres : c'est le cas de Tout inclus, tomes 1 et 2, de François Grisé. Grâce aux sections « à propos de la pièce », « mot des dramaturges », « mot de l'auteur », postfaces et autres photos de la pièce mise en scène, on se sent habilement pris·e en charge par les éditeur·rices. La forme documentaire est d'ailleurs particulièrement propice à l'expérience de lecture : on est presque dans l'essai. À la suite d'une statistique ou de la conclusion d'un·e intervenant·e, on a tout le loisir de relire deux fois le passage du texte pour mieux le comprendre. Cependant, à ce sujet, quelque chose me titille. Le théâtre et la BD documentaires présentent-ils toujours leurs intervenant·es de la même façon ? Typiquement, le nom de l'expert·e y est énoncé, suivi de son âge et de sa profession : « (Au public) Jacques Nantel, soixante-trois ans, professeur émérite de marketing au HEC. » Loin d'être une formule fautive ou désagréable, je crains toutefois que cette pratique ne devienne rapidement éculée si elle continue d'être employée telle que telle.
Autrement, je ne saurais trop insister sur la pertinence d'aborder le devenir vieux et le devenir vieille dans une œuvre théâtrale. D'emblée, le choix du titre empreint de douce ironie − le tout inclus des résidences pour aîné·es versus celui des vacances idéalisées par beaucoup − met la table à un ton relativement irrévérencieux. L'auteur ne va pas jusqu'à traiter les élu·es en poste de criminel·les envers les personnes âgées, mais il ne mâche pas ses mots, ce qui est rassurant sur la charge critique de l'œuvre. Dans le premier tome, Grisé s'amuse davantage avec la langue que dans le deuxième : la correspondance, voire l'oxymore, entre Val-d'Or et l'âge d'or coule de source et il est particulièrement plaisant d'avoir les propos rapportés des résident·es de la RPA qui s'expriment comme le faisait mon grand-père : « C'est ben d'valeur », « Avoir de l'ouvrage », « Un foyer pour personnes âgées ». Finalement, je demeure positivement impressionnée par la mise en abime permise par le théâtre documentaire. Comme il est intéressant d'avoir accès au processus en train de se faire de l'artiste : ses écueils, ses joies, ses questions sans réponses !
Bref, on voit sans effort la plus-value que ce texte incarne en tant que livre, tout en ne manquant pas de se taper sur les doigts de ne pas s'être présenté·e au théâtre en personne quand c'était le temps ! À quand de nouvelles représentations ?

Chocolaté. Le goût amer de la culture du cacao

Samy Manga, Chocolaté. Le goût amer de la culture du cacao, Écosociété, 2023, 136 pages.
L'écrivain, ethnomusicien, artiste et militant écologiste camerounais — aussi co-auteur d'Opinion poétique (L'Harmattan, 2020) avec Caroline Despont — compose avec ce livre exalté une combinaison explicite englobant une écriture poétique forte, le personnage d'un enfant qui sert de porte-voix à la transmission de la mémoire vernaculaire sans jamais dérougir d'une conscientisation fondamentale à la lutte contre l'envahisseur. Lutte oh combien inégale et emblématique d'un capitalisme « indestructible » ; envers les requins du cacao qui asservissent les cultivateurs, devrait-on dire les damnés, de cet or vert nommé cacao. Cette lecture donne à régurgiter ce chocolat bon au goût, mais fabuleusement dégueulasse : les multinationales du cacao constituent de véritables hydres, les écrans de fumée multiples brouillent invariablement la compréhension d'état de fait qui ne change pas d'un iota malgré tous les protocoles et toutes les belles promesses… Pire, dire une chose et faire le contraire passe même avec une facilité déconcertante !!! Manga pose pourtant la voix de l'enfant qui questionne son grand-père sur leur indigence persistante tandis que les blancs repartent inexorablement avec leurs précieuses fèves de cacao. De chocolat engagé et équitable, il n'en existe point — esclavagisme (entre autres des enfants), pesticides délétères, déforestation ravageuse (80 % des forêts de la Côte d'Ivoire ont été rasées en 50 ans !), asservissement et même endettement pour une matière première dont les Africain·es ne verront jamais la couleur des millions et des milliards récoltés périlleusement. En 2012, le prix du cacao payé aux producteurs a baissé de 20 % ! Les chiffres seront toujours trop stériles pour ressentir la plaie abyssale : « Vaste soleil noir des horizons amputés, je suis le cultivateur aguerri du PIB mondial confisqué, nous sommes ce riche continent braqué par cinq cents supplices imparables appartenant à cent fauves capitalistes du même nom et par sa mondialisation pourrie. ».

Le vide : mode d’emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines

Anne Archet, Le vide : mode d'emploi. Aphorismes de la vie dans les ruines, Lux Éditeur, 2022, 160 pages.
Avec ce dernier opus, celle qui se présente (humblement ?) dès la première page comme une « stratégie discursive » vient (ironiquement ?) consolider sa place dans le champ littéraire québécois. Anne Archet n'en est pas à son premier rodéo. Et tout le plaisir est pour nous !
« Bien que tous les aphorismes contenus dans Le vide : mode d'emploi ne soient pas équivalents en termes d'efficacité selon moi, l'écrivaine fantôme maîtrise cette forme avec brio. Ça se lit d'un trait. Après avoir exploré l'intime avec Le carnet écarlate (Remue-ménage, 2014) et Amants (Remue-ménage, 2017), la voici maintenant les deux pieds dans la sphère publique. Anne Archet anarchiste brille dans toute sa splendeur, car elle prend à bras-le-corps l'odieux de l'accaparement des richesses par une infime fraction de la population avec cynisme, humour et beaucoup d'intelligence, en ne lésinant pas sur le sérieux de la chose : « Je crois qu'il faut cesser de dire “environnement” et commencer à dire “survie de l'espèce humaine”. Ce serait rigolo d'entendre les politicien-ne-s dire “la survie de l'espèce humaine est importante, mais pas aux dépens de l'économie” dans les campagnes électorales » (p. 14) ou encore : « Toutes les libertés que vous chérissez ont pour origine une émeute. Embrassez un casseur, pas la police. » (p. 29) Ça fait du bien de ne pas arrondir les angles, pour une fois, parce que oui, l'heure est grave.

Sommaire du numéro 96

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Sortie des cales
Quand la haine nous est contée / Jade Almeida
Mémoire des luttes
Aux origines du FLQ : pour l'indépendance et le socialisme / Alexis Lafleur-Paiement
Travail
Syndicalisme en France : Bataille des retraites / Thomas Collombat
Prolétaires de tous les jeux, unissez‑vous ! Entrevue avec Games Workers Unite Montréal. Propos recueillis par Yannick Delbecque
Regards féministes
Le combat (inachevé) de Chantale Daigle / Kharoll-Ann Souffrant
Éducation
Numérique à l'école : L'idéologie technopédagogique au service de la Machine / Wilfried Cordeau
Société
Le tissu social des quartiers menacé : Protéger les locaux communautaires montréalais / Audrée T. Lafontaine et Gessica Gropp
Climat
Décarbonation du Québec : La cape d'invisibilité de Pierre Fitzgibbon / Carole Dupuis
Environnement
Distribution d'électricité : Hydro-Québec doit respecter son obligation / Jean-Pierre Finet
Sous la loupe
Résister aux sirènes de l'OCDE : Comment la lutte aux paradis fiscaux a été récupérée / Edgar Lopez-Asselin et William Ross
Économie
S'enrichir avec les litiges / Colin Pratte
Sous la loupe
L'illibéralisme, le nouvel encerclement / Claude Vaillancourt
Mini-Dossier : Le transport est un bien commun !
Coordonné par Jean-François Boisvert et Claude Vaillancourt
Décarboner en développant les transports collectifs / Jean-François Boisvert
Planification : Un parcours semé d'embûches / Daniel Chartier
Mobilité durable : Un chaînon manquant / Jean-François Lefebvre, Marc-Olivier Mathieu et Anne-Hélène Mai
Mobilité en déroute : Comment sortir de l'impasse du financement ? / Anne-Hélène Mai
Dossier : Bas-Saint-Laurent. Repousser l'horizon
Coordonné par Valérie Beauchamp et Miriam Hatabi
Illustré par Liane Rioux et Michel Dompierre
De l'exode à la reconquête / Bernard Vachon
La leçon de Sainte-Paule : Une histoire politique des Opérations Dignité / François L'Italien
Souveraineté et autonomie alimentaires menacées / Donald Dubé
L'économie circulaire : Une transition en cours vers un modèle plus soutenable ? / Jean-Michel Coderre-Proulx, Abigaelle Dussol et Évariste Feurtey
Saint-Valérien : De la saine réintégration du politique dans le social / Une Néo-Valérienoise
De « Coule pas chez nous » à « Roule pas chez nous » : Une histoire de résistances / Mikael Rioux
Crise du logement : La mobilisation face à l'inaction / Cassandre Vassart-Courteau
Communautés LGBTQIA2S+ : La similitude de nos singularités / Tina Laphengphratheng
Arts oratoires : Une scène effervescente / Propos d'acteur·rices du milieu. Compilés par Yanick Perreault
Culture
L'archivage culturel, une responsabilité collective / Philippe de Grosbois
Quand le temps devient fou / Jacques Pelletier
Recensions
À tout prendre ! / Ramon Vitesse
Couverture : Liane Rioux

L’espace public pour toustes !

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Le collectif de rédaction s'indigne devant les récentes attaques au droit d'occuper les espaces publics des femmes, des personnes LGBTQIA+, racisées ou en situation de handicap, à commencer par la campagne Check ton verre lancée conjointement par Éduc'alcool et le SPVM au mois d'avril 2023. Cette campagne visait principalement à outiller les personnes pour se protéger elles-mêmes de l'ajout de substances illicites dans leur verre dans les bars. On peut lire dans la présentation de la campagne que « [celle-ci] ne vise pas à mettre le fardeau sur les potentielles victimes, mais bien à les sensibiliser à l'adoption de comportements sécuritaires et responsables ». Si le sujet n'avait pas été discuté un nombre incalculable de fois, cette tournure de phrase en serait presque comique.
En quoi responsabiliser les individus à adopter des comportements sécuritaires n'est pas de mettre le fardeau de se protéger sur les potentielles victimes ? Bien que la présentation de la campagne ne vise pas directement les femmes dans le langage utilisé, tous et toutes savent qu'il s'agit de la population la plus à risque de subir ce genre d'attaque. Encore une fois, la responsabilité d'assurer sa sécurité revient aux femmes individuellement. On s'approche des rhétoriques soutenant la culture du viol où il n'est pas responsable et sécuritaire pour les femmes de porter des mini-jupes ou de se déplacer seules la nuit.
Et ce n'est pas la première fois que le SPVM nous sert une campagne de sensibilisation qui vise spécifiquement les femmes pour les éduquer à adopter des comportements de vigilance constante quand elles se retrouvent dans l'espace public. Dans un sens, ces campagnes participent au contrôle du corps des femmes dans l'espace public en s'adressant directement aux victimes plutôt qu'aux agresseurs. On fait planer le doute quant à la sécurité de la personne et on lui fait porter la responsabilité de son occupation sécuritaire de l'espace public sur ses épaules.
C'est exactement le même effet que provoque ce type d'agression, c'est-à-dire faire sentir aux femmes qu'elles n'ont pas leur place dans l'espace public parce que celui-ci est dangereux pour elles. Dans le cas de cette campagne, on reconnaît qu'il existe un danger réel d'agression sexuelle, mais on ne remet pas en question ni la gravité du crime sexuel envers les femmes ni les peines criminelles clémentes. Cette campagne favorise le traitement indulgent de la violence genrée en promouvant le contrôle du corps dans l'espace public.
* * *
L'utilisation de la violence pour exclure de l'espace public les personnes jugées inaptes à l'occuper par l'idéologie en place dépasse la seule population des personnes s'identifiant comme femmes. Elle concerne l'ensemble des populations discriminées socialement, soit les personnes racisées, les personnes appartenant à la communauté LGBTQIA+ ou les personnes en situation de handicap.
Cette violence a été très apparente dans le passage de Barbada à la bibliothèque de la Ville de Sainte-Catherine où plusieurs individus d'extrême droite se sont réunis pour mettre un terme à cette activité si « offensante » qu'est la lecture d'un conte pour enfants par une drag queen.
Plus encore, les effets de cette violence se sont concrétisés dans une pétition initiée par Éric Duhaime afin de cesser de financer des activités exposant les enfants aux drag queens, un discours qui incite à la haine. Pour protéger cette personne, il a fallu compter sur une mobilisation de militant·es, car le service de police n'avait pas l'intention de protéger Barbada sous le couvert de la liberté d'expression des militant·es. Ici aussi, il revient aux personnes de se protéger, car les différentes institutions ne remplissent pas leur rôle pour assurer une occupation égalitaire de l'espace public.
* * *
Le droit de circuler et d'occuper son territoire est le socle pour la prise de parole citoyenne. Exister dans l'espace public, c'est le droit premier de tout citoyen et de toute citoyenne. Or, tant que les pouvoirs en place ne prendront pas au sérieux la violence qui est exercée envers les corps à contrôler pour les exclure de l'espace public, celle-ci restera un espace blanc, masculin et hétérosexuel.
L'illustration est produite par le Centre d'éducation et d'action des femmes (CÉAF) dans le cadre de leur lutte contre le harcèlement de rue. Le CÉAF est la première organisation à produire des données sur le harcèlement de rue au Québec. Depuis 2012, cet organisme communautaire est devenu une référence pour la lutte contre les violences perpétrées dans les espaces publics. Visitez leur site internet pour en apprendre plus : https://ceaf-montreal.qc.ca/harclement-de-rue

Quand la haine nous est contée

Avril 2023, une activité de lecture de conte par l'artiste drag Barbada est annulée par mesure de sécurité alors qu'une manifestation anti-drag prend de l'ampleur dans la ville de Sainte-Catherine. Loin d'être anecdotique, cet événement est un énième exemple de la montée des discours anti-LGBTQ+ qui traverse les Amériques.
L'heure du conte est une activité où des drag queens lisent des livres aux enfants d'une manière amusante et théâtrale. Ces événements visent à promouvoir l'alphabétisation, l'inclusion et la diversité, tout en célébrant l'art de la performance. Mais pour ses opposant·es, il s'agit d'une « propagande » qui vise la « sexualisation des enfants », comme le déclare par exemple l'animateur radio et chef du Parti conservateur du Québec Éric Duhaime. Prétexter qu'il faut « protéger les enfants » des dangers que représenteraient les drag queens n'est pas nouveau : cela s'inscrit dans une longue et vilaine histoire d'instrumentalisation des enfants qui vise à stigmatiser les communautés LGBTQ+. Un discours dont la violence fait échos à l'actualité états-unienne où les drag queens sont la cible de projets de loi visant leur bannissement : plus de 450 projets anti-LGBTQ+ y ont été déposés depuis le début de l'année. Au Québec, on déplore la mobilisation grandissante contre l'heure du conte qui a débouché sur l'annulation de l'activité avec Barbada, mais aussi le fait qu'en 2022, Saint-Laurent annule ce même événement sans explication, et qu'à Dorval, l'activité doit se faire sous surveillance policière.
Au-delà de l'art drag
S'attaquer à l'art drag vient s'ajouter à l'arsenal déployé contre tout individu qui ose transgresser les normes de genre. Attention bien sûr à ne pas faire d'amalgame entre performeur·euses drag et personnes trans. Performer comme drag king ou drag queen est un art qui peut être pratiqué par tous·tes, quelle que soit son identité de genre, tandis qu'une personne trans est une personne qui ne s'identifie pas au genre qui lui a été assigné à la naissance. Reste que la transphobie et les mobilisations anti-drag ont en commun de cibler des individus qui s'opposent à la manière dont notre société conçoit le genre.
Un autre point commun est de prétendre le faire « au nom des enfants ». Ainsi, les artistes drag sont accusé·es de les « endoctriner », quand on ne tombe carrément pas dans les accusations de prédation sexuelle. Les mêmes horreurs sont répétées contre les personnes trans – comme le témoignent malheureusement de nombreux·euses activistes comme Celeste Trianon. Cette dernière a organisé la Marche Trans de 2022 de Montréal, tient une clinique juridique d'accompagnement pour les personnes trans et non-binaires dans les démarches administratives pour les papiers d'identité, et était présente à la contre-manifestation en soutien à Barbada. Malheureusement, son militantisme lui vaut de recevoir quantité de messages haineux – dont des accusations d'endoctrinement d'enfants, des insultes, voire des menaces de mort sur les réseaux sociaux.
Ainsi, on ne peut saisir l'acharnement contre les artistes drag sans prendre en compte ce que subissent au quotidien les personnes trans. Tout comme on ne peut appréhender la transphobie sans y lier également les violences déployées contre les personnes intersexuées, notamment au sein du système médical. Lorsqu'un bébé possède des caractéristiques physiques en dehors des marqueurs naturalisés comme binaires et genrés à la naissance, soit clairement « mâle » ou « femelle », il est très souvent pathologisé, ce qui le place à risque de subir des traitements pouvant aller jusqu'à des interventions chirurgicales très lourdes pour le faire rentrer « dans le moule ». De ce fait, le milieu médical s'assure, jusque dans la chair des nouveau-nés, de maintenir la norme qui devient une prophétie autoréalisatrice. Le système médical n'est bien sûr pas le seul domaine que l'on peut pointer du doigt : rappelons qu'en 2021, le ministre Jolin-Barrette a proposé une réforme du droit de la famille qui représentait une menace sérieuse pour les personnes trans et les personnes intersexuées (mais qui a finalement été empêchée grâce à la mobilisation du milieu communautaire). Il est ainsi primordial de comprendre les dénominateurs communs à toutes ces actions, car ils illustrent l'imbrication des systèmes d'oppression.
La transphobie subventionnée
Il n'est ainsi pas étonnant, et encore moins anodin, qu'un groupe comme PDF Québec (Pour le Droit des Femmes – mais bien sûr pas n'importe lesquelles) puisse déposer un rapport public pour soutenir le maintien des thérapies de conversion pour les personnes trans et continuer de recevoir des subventions gouvernementales à hauteur de plus de 400 000 $ ces dernières années. C'est d'ailleurs ce même groupe qui a été dénoncé par des activistes trans pour du harcèlement en ligne et des campagnes mensongères. Ce même groupe que la ministre responsable de la Condition féminine Martine Biron rechigne à condamner et à leur retirer les fonds sous prétexte que « chacun a le droit à son opinion ».
Ainsi, malgré les dénonciations du milieu communautaire, PDF Québec continue de recevoir de l'argent public, tandis qu'Interligne (un organisme de défense des droits LGBTQ+) s'est vu couper le financement qui permettait de maintenir la ligne d'écoute de nuit à la prévention du suicide. Il a fallu des mois de mobilisations pour obtenir un sursis pour le service – mais la situation reste très précaire. Que PDF Québec reçoive du financement tandis que la ligne d'écoute d'Interligne soit menacée de fermeture illustre bien la politique gouvernementale actuelle. PDF Québec s'aligne idéologiquement avec la CAQ, puisqu'il s'agit de l'organisme féministe qui a ouvertement pris position contre les droits des femmes voilées avec le projet de loi 21. C'est aussi un espace qui dénonce et s'oppose à toute approche intersectionnelle (bien évidemment), ce qui est en totale harmonie avec les positions du cabinet de Martine Biron. Une politique portée par un gouvernement qui refuse de reconnaître l'existence même du racisme systémique ou encore qui tergiverse à utiliser le terme « génocide » pour commenter la publication du rapport sur les filles et femmes autochtones disparues et assassinées.
Solidarité face aux extrémistes
Encore une fois, il nous faut avoir une vision globale de ce qui se joue actuellement, car rien n'arrive en silo. La transphobie, tout comme l'acharnement contre les artistes drag, s'inscrit dans une montée en puissance des idées et des groupes réactionnaires, sexistes et racistes, qui entretiennent souvent des liens entre eux et représentent un risque pour tout le monde. Ainsi, le contexte de mouvements anti-LGBTQ+ global marque une période de recul de droits effarant en matière d'autonomie corporelle des femmes. On pense ici aux droits reproductifs, où l'accès à l'avortement est attaqué de toute part (par voie juridique aux États-Unis certes – où la perte des droits est la plus spectaculaire – mais également par la difficulté grandissante d'accès à l'acte médical dans beaucoup de régions canadiennes). Qui dit légalité, ne veut pas dire accessibilité.
Dans une période qui voit des mobilisations grandissantes de communautés historiquement marginalisées, le backlash ne fait que s'intensifier. Faire preuve de solidarité envers les communautés drag, par exemple, c'est reconnaître que les traitements qu'iels subissent ne se déploient pas dans un vacuum de violence systémique. C'est y voir l'ancrage colonial de la gestion des corps. Encore une fois, nous y revenons. La colonisation a imposé l'organisation genrée que nous subissons actuellement : la surveillance et le contrôle des corps, mais aussi des sexualités, des relations sexo-affectives, de l'organisation familiale, du rapport au territoire, du rapport à la nation… Tout cela est ancré dans une approche par la hiérarchisation des populations, des cultures, des êtres et, par conséquent, par l'obligation à la conformité. Une approche individualiste et capitaliste, que nous subissons tous·tes, finalement. Faire preuve de solidarité avec ces luttes, c'est reconnaître qu'il s'agit de lutter pour un monde où le droit de vivre, pas seulement de survivre, mais de vivre, dans la dignité, dans la liberté, dans la sécurité et l'autodétermination est indéniable à tout individu.
Photo : Barbada en plein conte (Jennifer Ricard, CC-BY-SA 2.0).