Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Chevalier, Barbie.... et Richelieu : Le cinéma des bonnes intentions

12 août 2025, par Claude Vaillancourt — , ,
Certains films, portés par de bonnes intentions, devraient spontanément susciter l'adhésion par les valeurs qu'ils défendent. Tout le monde sait cependant que l'appui à des (…)

Certains films, portés par de bonnes intentions, devraient spontanément susciter l'adhésion par les valeurs qu'ils défendent. Tout le monde sait cependant que l'appui à des causes justes n'assure en rien la qualité d'une œuvre. Deux films hollywoodiens récents, Chevalier et Barbie, en sont de bons exemples.

Chevalier de Stephen Williams s'appuie sur une excellente idée : raconter l'histoire de Joseph Boulogne, chevalier de Saint-Georges, né esclave à Saint-Domingue d'un père français et d'une mère de descendance africaine, qui s'est hissé dans les plus hautes sphères de la société française grâce à ses talents extraordinaires comme escrimeur, musicien et militaire. Un personnage fascinant, donc, qui a affronté de forts préjugés racistes et qui a laissé derrière lui une œuvre musicale digne d'intérêt.

Bien qu'on l'ait oublié pendant de longues années, comme plusieurs compositeurs de son temps par ailleurs, Saint-Georges suscite un intérêt nouveau, tant par sa destinée singulière que par la volonté des ensembles musicaux d'ajouter ses compositions au répertoire musical du XVIIIe siècle. Si bien que la documentation à son sujet ne manque pas et qu'on en sait beaucoup sur sa vie et son époque, ce dont n'ont toutefois pas semblé tenir compte le réalisateur du film et sa scénariste Stefani Robinson.

En effet, les affronts à la réalité historique abondent : anachronismes, invraisemblances, invention d'événements qui ne se sont jamais produits, etc. Le vrai Saint-Georges doit s'effacer devant ce qu'on a fait de lui. Lorsqu'il prend son violon, il ne joue même pas ses compositions, mais une musique sirupeuse d'aujourd'hui, moins bonne que la sienne, dans un style irrecevable. Ses talents d'escrimeur, auxquels il devait sa renommée autant qu'à la musique, sont beaucoup trop escamotés.

Mais surtout, ce film, comme trop souvent dans le cinéma, refuse de se plonger dans le passé. Le XVIIIe siècle décrit dans Chevalier ressemble en tous points au monde d'aujourd'hui : le racisme, les relations familiales, la création artistique, l'expression de la colère et des émotions, tout cela se vit comme si les mentalités étaient les mêmes depuis plus de deux cents ans. En fait, le seul changement marquant est que les gens portaient de drôles de costumes et d'étranges perruques.

Cette méconnaissance profonde de l'époque et ce refus fondamental de chercher à comprendre la France prérévolutionnaire viennent ainsi bousiller les bonnes intentions initiales. Sensibiliser le public au racisme et faire renaître un personnage particulièrement inspirant en faussant la réalité ne sert aucune cause. Le racisme d'aujourd'hui se comprendrait mieux si on acceptait d'en examiner les racines et d'en suivre l'évolution. Et le pauvre Saint-Georges, tellement malmené dans cette histoire, en sortirait plus fort si on ne le montrait pas autant en victime, mais en personnage qui, en vérité, a su remarquablement s'imposer et vaincre les préjugés.

Barbie et le cinéma indépendant

Il est bien connu que le film Barbie porte un message féministe explicite. Étant produit par la puissante compagnie Mattel, dont l'objectif ultime est de vendre davantage de ses poupées et de ses produits dérivés, il devient évident que ce choix relève d'une importante stratégie de marketing.

Celle-ci n'est pas sans intérêt. Elle révèle que dans un pays politiquement divisé comme les États-Unis, Mattel a fait le pari qu'un point de vue progressiste et féministe serait mieux pour ses ventes que de tenter une difficile neutralité ou de pencher du côté conservateur. Cela vaut aussi pour les nombreux autres pays où se trouvent d'importantes clientèles de la compagnie. Selon les conclusions de ses expertes, Mattel s'assure ainsi de vendre davantage de ses produits à son public essentiellement féminin et préoccupé par son émancipation. La firme parvient aussi à déjouer un certain discours féministe accusant Barbie de donner l'image d'une femme-objet, consommatrice, blonde stéréotypée, aux proportions invraisemblables.

Mattel a aussi fait le choix audacieux d'engager une cinéaste provenant du cinéma indépendant, Greta Gertwig, qui a réalisé des films d'une grande qualité (Lady Bird et Little Women). Elle a écrit le scénario avec Noam Baumbach, qui vient de la même école, lui aussi réalisateur de films remarquables (Frances Ha, Marriage Story). La présence de ces deux personnes ajoute à Barbie un label de qualité. Par contre, on peut aussi se demander pourquoi ces artistes ont embarqué dans une telle galère, et s'iels n'ont pas vendu leur âme au diable…

La stratégie de Mattel

Le film Barbie posait de prime abord sa part de difficultés. Comment faire du cinéma respectable avec une poupée sans histoire, dont les aventures sont celles que les petites filles inventent en jouant avec elle ? Comment cette œuvre, produite par la compagnie qui fabrique la poupée en question, pouvait-elle faire semblant d'échapper à sa véritable destinée, celle d'être aussi une longue publicité pour Barbie ?

La firme fait une habile diversion en intégrant dans son histoire les critiques que l'on formule à son égard : une adolescente exprime de sévères reproches contre la poupée (ceux que j'ai exprimés plus haut) ; le conseil d'administration de la compagnie, de façon caricaturale, est uniquement masculin ; on va jusqu'à mentionner la puissance des corporations et leur tendance naturelle à tenter d'échapper à l'impôt. En apparence, donc, la firme n'est pas épargnée. Mais ces reproches semblent bien secondaires, laisse-t-on entendre, devant l'exploit d'avoir créé une merveilleuse poupée, un jouet révolutionnaire favorisant l'émancipation des femmes.

La diversion sera encore plus grande par l'orientation féministe du film. Dans la bonne vieille tradition manichéenne d'Hollywood, le monde féminin de Barbie, dans lequel s'épanouit une belle diversité d'individus, se trouve confronté à un brutal retour du patriarcat, qui montre à nouveau du muscle après que Ken ait découvert que dans le « vrai monde », les hommes dominent encore. L'opposition entre le féminin et le masculin se nourrit ici de stéréotypes et s'exprime par de gros traits qui offrent au jeune public du film une compréhension superficielle et rassurante des enjeux abordés. La morale de l'histoire est dite clairement, après qu'un putsch patriarcal ait été défait : chacun doit trouver son identité autonome… et les femmes ne doivent pas prendre toute la place, sinon les hommes vont se fâcher.

Dans ce film, les bonnes intentions tournent plutôt mal. Une vision simpliste du monde, même pour les enfants, et l'abus de stéréotypes servent mal le propos alors que dans le fond, c'est Mattel qui s'en sort le mieux. La firme a rendu encore plus visible son principal produit, dans un film très populaire, et s'est offert un beau succès commercial avec une gentille fable féministe (tout de même positive, n'oublieront pas certain·es).

Au-delà des bonnes intentions, Richelieu

Aux antipodes de ces deux grosses productions hollywoodiennes, Richelieu, de Pier-Philippe Chevigny, un film québécois avec un budget restreint et une diffusion plus que limitée en comparaison, évite totalement ce type de piège. Ici aussi, cette œuvre est motivée par de bonnes intentions : il s'agit ici d'exposer les éprouvantes conditions de travail de Guatémaltèques venus combler les besoins de main-d'œuvre temporaire dans une ferme québécoise. Mais jamais ces bonnes intentions ne l'emportent sur le réalisme, la rigueur du développement, la justesse du propos.

Film très bien documenté et alimenté de témoignages bien sentis, Richelieu émeut davantage en montrant sèchement la réalité : celle d'un système d'exploitation global dont les principaux maillons sont exposés. D'une part, on voit une multinationale avide de bons rendements, et d'autre part, il y a des travailleurs qui fuient une misère injustifiable dans leur pays pour connaître à peine mieux dans une entreprise agricole étrangère. La force de ce système est de ne rendre personne responsable, d'imposer cruellement sa logique froide, alors que les travailleurs, et même les petits patrons, s'échinent à le faire fonctionner, même s'il les détruit.

Une des grandes qualités du film est d'avoir choisi, comme personnage principal, une traductrice œuvrant auprès des travailleurs étrangers, une Québécoise d'origine guatémaltèque. Se trouvant entre deux feux, entre patrons québécois et employés guatémaltèques, elle découvre progressivement le fonctionnement d'un grand rouleau compresseur et fait ce qu'elle peut pour humaniser les travailleurs. Son regard devient aussi celui des spectateurs et spectatrices, dont l'indignation provient de ce qui est montré sans fard.

Les bonnes intentions s'effacent alors derrière des personnages qui vivent tout simplement, alors que le public, qui ne se sent pas pris par la main, en tire ses propres leçons. Une performance que ne parviennent pas à faire Chevalier et Barbie, malgré le spectacle éblouissant qu'ils offrent.

Illustration : Ramon Vitesse

Le 12 août, j’achète une revue québécoise !

12 août 2025
L'équipe de la revue À bâbord ! se joint au mouvement du 12 août visant à soutenir la littérature québécoise. Profitez d'ici au 17 août d'un rabais d'abonnement de 15% en (…)

L'équipe de la revue À bâbord ! se joint au mouvement du 12 août visant à soutenir la littérature québécoise. Profitez d'ici au 17 août d'un rabais d'abonnement de 15% en utilisant le code : douzou. Parce que les revues participent aussi à la culture d'ici !

Pour s'abonner, c'est ici : https://www.ababord.org/abonnements/

Il fallait se défendre. L’histoire du premier gang de rue haïtien à Montréal

17 juillet 2025, par Christian Goyette — , , ,
Maxime Aurélien et Ted Rutland, Il fallait se défendre. L'histoire du premier gang de rue haïtien à Montréal, Mémoire d'encrier, 2023, 263 p. Fruit d'une collaboration (…)

Maxime Aurélien et Ted Rutland, Il fallait se défendre. L'histoire du premier gang de rue haïtien à Montréal, Mémoire d'encrier, 2023, 263 p.

Fruit d'une collaboration entre Maxime Aurélien et l'universitaire et activiste Ted Rutland, Il fallait bien se défendre raconte l'histoire des Bélanger, le premier gang de rue haïtien de Montréal. L'essai prend la forme d'un récit écrit au « je » où Aurélien raconte sa jeunesse et comment il est devenu, sans trop s'en rendre compte, le chef d'un gang de rue.

Ayant grandi au cœur de la communauté haïtienne de Saint-Michel, dont ses parents sont des figures rassembleuses, Aurélien se retrouve jeune adulte sans famille au début des années 1980 alors que son père veuf le quitte pour New York avec ses frères et sœurs. L'appartement d'Aurélien devient alors le quartier général informel d'une bande d'amis partageant un vécu marqué par les défis de la pauvreté et du racisme, ainsi que diverses tactiques pour subvenir à leurs besoins – comme des vols par effraction. Habitués de subir constamment la violence sous forme de discriminations, d'insultes et de menaces racistes, les amis décident un jour de s'organiser pour riposter. Adoptant une tactique de défense de groupe, ils battent de leurs poings les racistes qui les insultent. De tels moments leur procurent fierté et exaltation : ils n'acceptent plus les menaces, ils se défendent et défendent leur place dans cette ville.

Mais de telles batailles finissent par faire les manchettes. Dès lors, qualifiés de gang de rue et ciblés par la police comme des criminels durs, baignant dans un milieu social offrant peu d'espace à des aspirations individuelles légitimes et faisant face à la violence liée à l'émergence d'autres gangs rivaux, Aurélien et certains de ses amis quittent les Bélanger tandis que d'autres, galvanisés par la répression policière et le visionnement de vidéocassettes du Parrain, s'engagent dans une criminalité plus sophistiquée.

Ce livre est exemplaire dans sa capacité à rendre compte des effets de la violence et du racisme systémique ordinaire. Aussi, au récit de Maxime Aurélien, déjà fascinant, s'ajoutent divers éléments d'information et de mise en contexte amenés par Rutland – lequel présente ses questionnements et constats théoriques dans l'introduction et l'épilogue. Nous invitant à renverser notre compréhension habituelle des gangs de rue, largement influencée par le récit des autorités que relaient les médias, les auteurs mettent en évidence le rôle joué par le racisme ambiant et la répression policière dans la consolidation de ces gangs de rue – un terme symptomatiquement appliqué exclusivement à la criminalité perpétrée par des groupes de jeunes racisés. Bref, cet ouvrage nous permet d'accéder à une version de l'histoire que nous entendons rarement, et il est en cela précieux.

Seule ombre au tableau : le souci de conserver quelque chose de l'oral dans le récit (qui fut rédigé par Rutland à partir d'entrevues avec Aurélien) donne parfois lieu à des difficultés de lecture.

Montréal fantasmagorique. Ou la part d’ombre des animations lumineuses urbaines

Josianne Poirier, Montréal fantasmagorique. Ou la part d'ombre des animations lumineuses urbaines, Lux Éditeur, 2022, 195 p. Les grandes villes du monde compétitionnent (…)

Josianne Poirier, Montréal fantasmagorique. Ou la part d'ombre des animations lumineuses urbaines, Lux Éditeur, 2022, 195 p.

Les grandes villes du monde compétitionnent entre elles pour se tailler une réputation de destination touristique de choix et de centre économique dynamique attractif pour les investissements. Plusieurs procédés sont utilisés pour créer ce « branding » urbain, mais il est marquant de constater que toutes les villes utilisent les mêmes éléments pour façonner leur image de marque. L'un de ces procédés est l'utilisation d'installations lumineuses qui mettent de l'avant des monuments ou des moments de l'histoire de la ville en question. De la tour Eiffel au pont Jacques-Cartier, nous nous retrouvons donc avec la même iconographie. Or, ces installations lumineuses cachent les inégalités sociales qui traversent le tissu urbain pour suggérer une image de la ville pacifiée. C'est en ce sens que Josianne Poirier explore plusieurs exemples de l'utilisation de la lumière et des techniques numériques à Montréal pour révéler l'envers du décor de ces propositions artistiques. Tout d'abord, l'autrice s'attarde à retracer l'histoire de l'éclairage urbain pour démontrer que ce désir d'illuminer les rues montréalaises a été pensé dans une optique de surveillance et de contrôle des populations marginalisées vues comme dangereuses. Encore de nos jours, ces installations lumineuses ont bien souvent comme conséquence de repousser certaines populations des espaces publics maintenant destinés aux touristes et aux consommateur·rices.

À travers des exemples concrets comme l'illumination du pont Jacques-Cartier, le parcours historique Connexion vivante du Vieux-Montréal ou la signature visuelle du Quartier des spectacles, l'autrice montre comment ces projets occultent plusieurs tensions résultant du colonialisme et des rapports de classe. De fait, dans le parcours historique de Connexion vivante, la place des Autochtones est réduite à un seul tableau, soit la Grande Paix de Montréal. Le Quartier des spectacles, en utilisant l'imaginaire visuel associé au Red Light, soit une boule de lumière rouge qui s'affiche sur l'ensemble du quartier, nie spécifiquement la présence du travail du sexe qui existe toujours sur son territoire.

De façon plus globale, l'autrice remet en doute l'utilisation des nouvelles technologies associées à ce que la Ville de Montréal nomme « la créativité numérique », concept central à sa politique culturelle de 2017. Dans celle-ci, tout contenu culturel produit à partir d'un support numérique devient une façon de faire rayonner la ville. Pour l'autrice, il s'agit à la fois d'une marchandisation de la culture soumise aux impératifs économiques ainsi qu'une instrumentalisation de la culture où la démarche créative n'est plus une fin en soi, mais un moyen d'encourager le développement économique et touristique.

Bien que ce phénomène de « branding » urbain soit mondial, l'étudier à travers la réalité montréalaise permet aux lecteurs et lectrices une meilleure compréhension des exemples proposés. Il est d'autant plus facile de suivre la thèse de l'autrice quand les installations lumineuses qui y sont décortiquées nous sont connues. Dans cette étude des animations numériques urbaines, l'autrice nous rappelle que celles-ci créent toujours des pans d'ombre qu'il convient de dévoiler pour mieux comprendre les réalités qui sont mises en lumière.

La nature de l’injustice

Sabaa Khan et Catherine Hallmich (dir.), La nature de l'injustice, Écosociété, 2023, 276 p. Avec raison, il y a péril en la planète, les changements climatiques sont en (…)

Sabaa Khan et Catherine Hallmich (dir.), La nature de l'injustice, Écosociété, 2023, 276 p.

Avec raison, il y a péril en la planète, les changements climatiques sont en tête des préoccupations de notre monde, en effet, nous sommes sur une pente savonneuse et, en persistant dans notre course capitaliste à la consommation et à l'exploitation effrénée, les dommages et les contrecoups, parfois appelés « catastrophes naturelles », sont notre lot. Notre lot !? Ce regroupement de textes remet les pendules à l'heure : encore une fois, nous ne sommes pas égaux, loin de là, puisqu'en matière d'environnement, pas plus qu'en matière d'emploi ou de logement, on n'échappe pas aux discriminations économiques et raciales. Particulièrement avec le principe pas dans ma cour, mon quartier (ou même mon pays), « les systèmes politiques et juridiques fondés sur le capitalisme et le colonialisme » agissent pour pelleter hors de notre vue des déchets dignes de Frankenstein, des axes routiers exponentiels, l'exploitation vorace des ressources et de belles usines propres, propres, propres, pour ne donner quelques exemples de ce qui se trouve au sommaire de cette vingtaine de textes, d'autant de plumes acérées, qui éclairent nos lanternes vacillantes ; ne sommes-nous pas à l'ère des informations généralistes et la prolifération de la publicité. L'urgence climatique appelle à fourbir des perspectives intergénérationnelles. La première partie de ce livre, auquel est associée la Fondation David Suzuki, pose d'emblée cet enjeu des discriminations climatiques, avec des chapitres comme « Racisme et environnement dans les communautés afro-néo-écossaises : un héritage de lutte, de résistance et de survie » et « Réalités Inuit au Nunavik, disparition des terres et incidence sur la subsistance ». Les claims miniers, la pollution dans l'Arctique canadien, la menace de disparition des quartiers chinois, mais aussi, à l'international, l'économie de l'arachide au Sénégal ou les questions liées aux gens du voyage. Ce panorama de textes aux analyses étayées démultiplie notre regard, voire notre appui vis-à-vis de luttes d'autant de personnes qui refusent de se taire devant de nouveaux pillages ou de nouvelles dérives liées à l'environnement et choisissent plutôt de toujours augmenter la pression sur les damnés de la Terre.

Résister et fleurir

Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger, Résister et fleurir, Écosociété, 2023, 171 p. Que sont devenues nos luttes depuis 2012 ? Où en sont les mouvements sociaux (…)

Jean-Félix Chénier et Yoakim Bélanger, Résister et fleurir, Écosociété, 2023, 171 p.

Que sont devenues nos luttes depuis 2012 ? Où en sont les mouvements sociaux aujourd'hui ? Voilà des questions qui préoccupent plusieurs d'entre nous. Résister et fleurir, la bande dessinée du politologue Jean-Félix Chénier et de l'artiste Yoakim Bélanger, permet d'entrevoir des éléments de réponses et de documenter la force des mouvements sociaux émergents.

En pleine pandémie, Chénier doit enseigner à distance au Collège de Maisonneuve son cours intitulé « Pensées et cultures politiques ». Où trouver l'espoir de la transformation sociale quand tout s'arrête ? semble se demander l'enseignant. En nous invitant à pénétrer dans son quotidien pédagogique, cette BD nous fait découvrir comment il a amené ses élèves à explorer le potentiel politique que recèle l'univers des utopies et des dystopies, au cœur du cours.

Résister et fleurir mobilise le bagage intellectuel et les réminiscences liés à une série d'œuvres de fiction, rendues populaires grâce à différents supports : livre, cinéma, télé, peinture, etc. Les aquarelles de Yoakim Bélanger décuplent le pouvoir évocateur de ces œuvres, mobilisées afin de mieux se saisir du langage critique généré par les utopies ou les dystopies.

Le chapitre le plus important concerne le moment où le cours se déplace in situ, plus exactement sur le territoire qui est au cœur d'une lutte citoyenne menée dans Hochelaga-Maisonneuve, pour la préservation d'un des derniers grands espaces verts de l'Est de Montréal. Le destin de cette terre en friche où la nature a repris ses droits est menacé par une dystopie, celle de la croissance ininterrompue de la production et des profits. Le livre fournit des pistes de compréhension de la lutte menée par Mobilisation 6600 Parc nature MHM et par Mères au front à l'aide de plusieurs notions de sciences sociales comme les communs, la décroissance, l'écoanxiété, la dialectique sphère privée/sphère publique… Le combat pour épargner cette Zone à défendre (ZAD) permet de saisir les jalons de l'apparition d'une utopie à la fois significative et porteuse pour le quartier. « Le paysage est politique », peut-on lire. Résister et fleurir propose de déconstruire le regard qu'on pose sur le monde. Il nous dit de refuser de voir un vulgaire terrain vague là où s'épanouissent la nature et la vie. Le silence aussi a une grande valeur ; il est partie prenante des communs lorsqu'on choisit collectivement de cesser d'externaliser les coûts de la pollution sonore. Le silence est la condition permettant d'apprécier le chant de l'une ou l'autre des 140 espèces d'oiseaux peuplant ce parc en devenir.

Un mot sur la grande maîtrise des pinceaux par Yoakim Bélanger. L'aquarelle est une technique difficile, que l'artiste mobilise ici avec talent et succès. La beauté des planches ajoute beaucoup de lumière à ce récit consacré à un sujet qui peut paraître exigeant. Le travail pictural dans son ensemble cherche à dépeindre un maximum de sensibilité chez les protagonistes de cette belle aventure citoyenne, notamment les personnes étudiantes, les activistes, l'enseignant et le site à protéger.

Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité

Stéphane Gendron, Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité, Écosociété, 2022, 144 p. L'auteur de Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une (…)

Stéphane Gendron, Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité, Écosociété, 2022, 144 p.

L'auteur de Rapailler nos territoires. Plaidoyer pour une nouvelle ruralité est un personnage surprenant. Ex-maire de la petite municipalité de Huntington, Stéphane Gendron fut un temps polémiste populiste, un « homme en colère » comme il se décrit, qui n'avait pas fait parler de lui pour les bonnes raisons. Rien à voir avec le contenu de cet essai publié chez Écosociété dans lequel il offre une analyse percutante de la situation actuelle des régions rurales au Québec.

Reconnaissant que notre modèle de développement a atteint ses limites, Gendron affirme qu'il est nécessaire de repenser la ruralité en intégrant les enjeux environnementaux et en favorisant la mixité sociale, la renaissance de la paysannerie et les nouvelles technologies. Son constat sur l'état du monde rural, qu'il connait et documente très bien, est sans appel : un changement de cap est nécessaire.

Il rappelle ainsi que si l'on souhaite une occupation dynamique du territoire québécois, il est nécessaire de renverser la tendance à la baisse du nombre de fermes plutôt que d'encourager des mégaexploitations visant les marchés extérieurs. En plus de devoir faire face à cette déstructuration, le monde agricole devra également s'adapter aux changements climatiques et au manque de main-d'œuvre. Si l'auteur semble prendre le pari (risqué ?) des nouvelles technologies, il insiste également sur l'importance de prendre conscience de l'inévitable évolution de la population. Entre néoruraux (favorisés par le télétravail) et travailleurs étrangers, la mixité ne serait plus seulement un sujet urbain. L'auteur rappelle en effet que le tiers de la main-d'œuvre agricole du Québec est constitué de travailleurs étrangers qui sont passés de 7800 en 2014 à 17 000 en 2019.

Outre sa sensibilité particulière pour le monde agricole, Stéphane Gendron lance un pavé dans la mare de la démocratie municipale en région en appelant à une nouvelle vague de fusions. En plus du faible taux de participation aux élections, l'auteur pointe du doigt plusieurs problèmes, notamment en ce qui concerne les 711 municipalités (sur 11 107) qui comptent moins de 2000 habitant·es. Il qualifie ces dernières de « micro-entités » qui manquent à la fois de légitimité et de ressources pour pouvoir faire face aux défis à relever. L'auteur insiste donc sur la nécessité de réformer la gouvernance, mais également le financement des collectivités municipales, principalement basé sur l'impôt foncier, ce qui perpétue les inégalités entre les régions riches et pauvres.

Gendron met en lumière un élément trop souvent mis de côté, soit le besoin de repenser le rôle des municipalités rurales en les encourageant à devenir des acteurs politiques capables de mobiliser leur communauté par la participation citoyenne. Rapailler nos territoires est un essai ambitieux et bien documenté qui incite à réfléchir sur l'avenir des régions rurales du Québec. Ce livre est donc une lecture plus que conseillée pour toustes ceux et celles qui s'intéressent à ces enjeux cruciaux.

Pelote dans la fumée

17 juillet 2025, par Valentin Tardi — , ,
Miroslav Sekulic-Struja, Pelote dans la fumée, Actes Sud BD, 2023, 240 p. Cette intégrale des deux doubles saisons de Pelote dans la fumée, <

Miroslav Sekulic-Struja, Pelote dans la fumée, Actes Sud BD, 2023, 240 p.

Cette intégrale des deux doubles saisons de Pelote dans la fumée, I. L'automne/L'été (2013) et II. L'hiver/Le printemps (2016) s'imposait dans la mesure où la publication de Petar & Liza (Actes Sud BD, 2022) a créé une onde de choc en mettant à l'avant-plan un auteur croate à nul autre pareil : Miroslav Sekuli-Struja. Cet artiste, à l'origine un peintre curieux d'autres médiums dont la BD et le cinéma d'animation, a gagné un concours de jeunes auteur·es à Angoulême en 2010 avec un style très précis, ménageant mille détails (graffitis, déchets, « laideur », errants atypiques et autres choses sur lesquelles les créatifs font plutôt l'impasse) et un sens narratif ancré dans le social, et un réalisme dans la lignée d'un Otto Dix. Véritable électrochoc, le propos de cet auteur recoupe les malmené·es de la Terre, des relents dantesques dans un quotidien où les enfants, ici dans un orphelinat dépassé par la guerre et une pauvreté galopante, se trouvent piégé·es. Assurément, Sekulic n'est pas que visionnaire : il a bel et bien été dans cette misère qui nous rattrape peu à peu à force de persister dans un programme où les démesures pharaoniques ne gavent que les ultra-capitalistes de par le vaste monde !

L’après-Facebook des médias d’info

Le torchon brûle entre les médias d'information canadiens et le géant numérique Meta. Il est fort possible que le blocage des nouvelles canadiennes sur Facebook, Instagram et (…)

Le torchon brûle entre les médias d'information canadiens et le géant numérique Meta. Il est fort possible que le blocage des nouvelles canadiennes sur Facebook, Instagram et consorts soit définitif. Quelles leçons tirer de cette confrontation, tant dans l'immédiat que pour les futures batailles dans la sphère numérique ?

La Loi sur les nouvelles en ligne adoptée par le gouvernement libéral de Justin Trudeau devait assurer une redistribution des richesses de Google et Meta vers les médias d'information. Mais la loi est fondamentalement mal pensée : elle se contente d'inciter ces entreprises à négocier des ententes financières avec les médias d'information. Malgré ce qu'en disent Libéraux fédéraux et plusieurs analystes dans des sorties hyperboliques, le blocage opéré par Meta ne contrevient pas à cette loi. Seulement, Meta l'applique d'une manière que n'avaient pas suffisamment anticipée le gouvernement et les lobbyistes du milieu de l'information [1].

Faiblesses dans l'analyse

En conséquence, la riposte de Meta à la Loi sur les nouvelles en ligne pourrait avoir des effets catastrophiques sur la visibilité de nombreux médias, notamment plusieurs médias numériques ainsi que des médias indépendants. Si l'attitude de Meta est ce qu'il faut dénoncer en tout premier lieu, la situation actuelle révèle des faiblesses importantes dans l'analyse du milieu journalistique et du gouvernement libéral, tant sur le plan théorique que stratégique.

En effet, la Loi sur les nouvelles en ligne (comme d'autres lois du gouvernement Trudeau venant réguler les géants du numérique) ne s'attaque pas au pouvoir démesuré des GAFAM. Elle se contente d'inciter ces entreprises à exercer ce pouvoir de manière plus raisonnable, ce que Meta n'a visiblement pas l'intention de faire.

Les analyses plus radicales — qui vont à la racine du pouvoir de ces entreprises — existent pourtant depuis longtemps. Dès 2007, un an à peine après que Facebook ait ouvert sa plateforme au grand public, le militant et programmeur Aaron Swartz sonnait l'alarme : « On commence à voir le pouvoir se centraliser sur des sites tels que Google. Ce sont des sortes de gardiens qui vous disent où vous voulez aller sur internet, des gens qui vous fournissent vos sources d'information et de nouvelles. » [2]

De l'avis de bien des adeptes du logiciel libre et autres « hacktivistes », c'est le fait même d'avoir laissé des secteurs aussi névralgiques de la communication numérique à des entreprises privées qu'il fallait contester. Il est regrettable que leur analyse ait été ignorée par plusieurs voix québécoises critiques des GAFAM (et qu'elle le soit toujours, d'ailleurs).

Comment expliquer cela ? Le milieu journalistique québécois, dans sa vaste majorité, n'entretient pas une culture militante. Au contraire, les mouvements sociaux sont souvent perçus avec méfiance et scepticisme. La critique journalistique ne vise pas à s'en prendre au pouvoir des GAFAM, mais cherche à rétablir la position des médias dans de nouvelles circonstances. De toute manière, l'idéal libriste et hacktiviste, qui valorise la parole populaire, le travail collaboratif ainsi que le partage au détriment du droit d'auteur, vient bousculer plusieurs a priori du milieu, ce qui le rend irritant.

Fenêtre d'opportunités

On pourrait en rester à ce « on vous l'avait bien dit et vous n'avez pas écouté », mais l'amertume ne livre pas de plus grandes victoires que le corporatisme. D'autant plus que la situation actuelle pourrait aussi ouvrir une fenêtre d'opportunités.

De fait, lorsqu'on observe au-delà du Canada, on constate que l'information a de moins en moins la cote auprès des médias sociaux. Meta délaisse le contenu informatif depuis l'éclatement du scandale de Cambridge Analytica en 2018, et la tangente se poursuit en 2023 [3]. L'époque où les golden boys de la Silicon Valley aspiraient à édifier la « place du village du 21e siècle » pourrait être derrière nous. Le contenu informatif et politique est peut-être trop complexe à gérer pour des entreprises qui cherchent d'abord à maximiser leurs revenus et à minimiser les coûts de modération de leurs plateformes numériques.

Si cette hypothèse était avérée, cela signifierait qu'un espace s'ouvrirait pour les médias d'information. Comment en profiter ? Dans l'urgence de cette situation catastrophique, tous les médias incitent à se tourner vers leurs applications, leur site Web ou leur infolettre. Est-il possible de faire mieux, de faire plus ? Peut-on s'approprier les potentialités que permettent un média social et le traitement collaboratif de l'information ?

En août dernier, l'auteur et analyste Alain Saulnier proposait la création d'un « réseau social public » [4]. L'idée est séduisante, notamment parce qu'elle reconnaît l'importance de médias sociaux orientés vers le bien commun plutôt que le profit. Mais sa mise en œuvre concrète est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît et soulève plusieurs questions. Pourquoi un réseau national alors que le numérique permet d'outrepasser les frontières ? Comment les critères de modération seraient-ils établis et quelle voix aurait le public à ce sujet ? À qui reviendrait la responsabilité de modérer cet espace ? Et pourquoi une alternative comme Mastodon ne pourrait-elle pas répondre aux besoins identifiés par l'auteur ?

Autrement dit, cette solution est bien intentionnée et inspirante, mais semble quelque peu improvisée. Encore une fois, on ne fait pas appel à l'expertise libriste et hacktiviste ni aux analyses critiques des technologies en sciences sociales, qui rappelleraient que si on ne s'attaque pas au pouvoir monopolistique des géants du numérique, une telle alternative aura de grandes difficultés à percer — comme Mastodon, d'ailleurs.

RSS : un rendez-vous manqué

En attendant que des initiatives aussi ambitieuses voient le jour, il faudrait voir à la mise en place de solutions à court terme qui assureraient une plus grande visibilité aux contenus des médias d'information — les grands comme les petits indépendants. Chez ces derniers, l'idée d'un simple agrégateur d'articles circule beaucoup. Du côté anglophone, Darren Atwater a créé (rapidement et avec peu de ressources, selon toute vraisemblance) Daily Canada (dailycanada.ca), un site qui regroupe en un endroit les publications de nombreux médias à travers le pays.

La situation critique que nous vivons pourrait nous amener à renouer avec des technologies comme RSS. Cocréé par le même Aaron Swartz, lancé en 1999 et très utilisé dans les années 2000, ce système permet de constituer un fil de nouvelles à partir de publications de sites. En quelque sorte, il y a là la possibilité de bénéficier de plusieurs fonctionnalités des médias sociaux d'aujourd'hui, mais à l'aide d'une architecture ouverte et contrôlée par l'usager·ère. Hélas, les médias sociaux commerciaux ont rapidement marginalisé cette approche avec leurs plateformes clés en main et centralisées, attirant vers eux des médias d'info pressés d'« optimiser » leurs contenus pour les algorithmes des géants en ascension.

Il y a quelque chose d'émouvant à voir qu'une solution trop rapidement écartée ait le potentiel d'être réactualisée dans un tout autre contexte. Il n'est pas tant ici question de revenir en arrière que de regarder où on a fait fausse route il y a une quinzaine d'années, de manière à repenser l'idée même de média social.

Plutôt que de suivre la piste hasardeuse d'un média social d'État, la conjoncture actuelle nous invite plutôt à davantage d'expérimentation. La réinvention de ce qu'est un média véritablement social ne viendra pas de technocrates d'Ottawa, mais d'initiatives communautaires et d'organisation collective. Malgré tous leurs défauts, les médias sociaux capitalistes ont rappelé que les médias d'info devaient aussi faire communauté et que l'information fait désormais partie d'un écosystème. C'est sur ces bases qu'il faut concevoir l'après-Facebook des médias d'information.


[1] J'ai développé cette analyse de manière plus détaillée dans le texte « L'échec annoncé de la Loi sur les nouvelles en ligne », Le Devoir, 28 juin 2023. Disponible en ligne ici :https://www.ledevoir.com/opinion/idees/793692/medias-l-echec-annonce-de-la-loi-sur-les-nouvelles-en-ligne

[2] Cité dans le film de Jamie King, Steal this film II, 44 min. Disponible sur archive.org. Ma traduction.

[3] Voir Oliver Darcy, « Publishers see dramatic drop in Facebook referral traffic as the social platform signals exit from news business », CNN, 17 août 2023. Disponible en ligne.

[4] « Plaidoyer pour la création d'un réseau social public », La Presse, 17 août 2023. Disponible en ligne.

Photo : Aaron Swartz (Crédit : Sage Ross, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0).

Droit au logement : « Nous sommes au début d’une très longue lutte »

Le Comité d'action de Parc-Extension (CAPE), qui défend les droits des locataires de ce quartier montréalais, est l'avant-garde de la lutte contre la gentrification et la crise (…)

Le Comité d'action de Parc-Extension (CAPE), qui défend les droits des locataires de ce quartier montréalais, est l'avant-garde de la lutte contre la gentrification et la crise du logement. Les locataires qui s'y mobilisent sont parmi les plus vulnérables au pays et font face à une spéculation immobilière féroce, mais iels ont aussi organisé cet été une manifestation historique contre les attaques caquistes envers le droit au logement. À bâbord ! s'est entretenue avec un groupe qui a beaucoup à nous apprendre. Propos recueillis par Isabelle Larrivée et Claire Ross.

À bâbord ! : Quelles sont les particularités du phénomène de gentrification dans Parc-Extension ?

CAPE : L'une des particularités de Parc-Extension est que le quartier a historiquement abrité de nombreuses communautés immigrantes, dont beaucoup vivent avec de faibles revenus et un statut d'immigration précaire. Mais c'est également un quartier où de nombreux réseaux informels existent autour de groupes communautaires, d'associations culturelles et d'espaces religieux, qui aident souvent les locataires à trouver du travail, un logement et les ressources dont iels ont besoin pour survivre.

Ces réseaux ne sont pas faciles à reproduire ailleurs dans la ville et les locataires sont souvent confronté·es à une grande précarité lorsqu'iels sont déraciné·es du quartier. Par conséquent, de nombreux locataires tentent de rester dans le quartier à tout prix, que ce soit en payant la quasi-totalité de leurs revenus en loyer, en partageant des appartements avec d'autres familles, en tolérant des logements en mauvais état ou en endurant le harcèlement et l'intimidation incessants de la part des propriétaires.

À ce jour, le quartier a également connu moins de développement de condos et de gentrification commerciale. Cela est dû en grande partie à la résistance des locataires, qui ont réussi à bloquer quelques projets de développement d'appartements de luxe et à obtenir l'acquisition des sites 'pour les fins de logement social. Nous avons également eu la chance d'apprendre des luttes contre la gentrification dans d'autres quartiers de la ville, comme Saint-Henri, Pointe-Saint-Charles, Verdun, Hochelaga et le Plateau, pour n'en nommer que quelques-uns.

Cela dit, nous savons que nous sommes au début d'une très longue lutte et nous devrons redoubler d'efforts pour défendre le quartier et maintenir les locataires à Parc-Ex.

ÀB ! : Comment la situation s'est-elle aggravée dans Parc-Ex ces dernières années ?

CAPE : Le principal responsable de la gentrification de Parc-Ex reste le Campus MIL [le nouveau campus de l'Université de Montréal construit entre Parc-Ex et Outremont]. L'UdeM aurait pu construire des logements étudiants sur le campus, mais elle a préféré vendre ces terrains à des promoteurs immobiliers. Elle aurait pu donner suite aux nombreuses recommandations présentées par les groupes communautaires au fil des années, mais elle a refusé de le faire. Elle a promis un plan d'action pour remédier à son impact sur le quartier, à la suite de l'appel de l'Office de consultation publique de Montréal à un « plan Marshall » pour contrer la gentrification à Parc-Ex, mais plus d'un an plus tard, nous n'avons toujours pas vu ce plan se concrétiser. De plus, tous les niveaux de gouvernement savaient que

l'ouverture du campus entraînerait le déplacement des locataires de Parc-Ex, mais ils n'ont pas agi pour contrer l'escalade de la crise du logement et ont plutôt abandonné le quartier à la spéculation immobilière.

Tout cela a été aggravé par la gentrification des quartiers environnants, entraînant un afflux de locataires venu·es du Plateau, du Mile-End, de la Petite-Patrie et de Villeray, qui ont été attiré·es par Parc-Ex en tant que futur quartier soi-disant « branché ». Cela se traduit par des loyers jamais vus, des évictions à la hausse, des immeubles vidés et des histoires quotidiennes de harcèlement, d'intimidation et de discrimination de la part des propriétaires.

Il faut également noter que la crise du logement à Parc-Ex a été aggravée par l'absence d'un programme de régularisation pour les personnes migrantes sans statut. Il y a près d'un an et demi, le gouvernement Trudeau a fait part de son intention de mettre en place un programme de régularisation large et inclusif pour donner un statut officiel aux personnes sans papiers, mais il tarde à passer à l'action. Le fait d'être sans papiers exclut les locataires des logements sociaux subventionnés et complique leurs efforts pour défendre leurs droits. Nous avons vu des cas où des locataires ont hésité à défier leurs propriétaires ou se sont retiré·es devant des cas d'évictions qui auraient pu être gagnés, de peur que leur propriétaire ne les dénonce aux services frontaliers. Chaque retard du programme fédéral de régularisation entraîne un risque de déplacement pour les locataires sans papiers ou à statut précaire, que ce soit en raison d'évictions ou de déportations.

ÀB ! : La ministre caquiste de l'Habitation, France-Élaine Duranceau, a récemment présenté un projet de loi « rénovant » le droit du logement, et il est loin de s'attaquer à la crise en cours – au contraire. Il permet notamment aux propriétaires de s'opposer sans motif sérieux à ce que les locataires se cèdent leur bail entre eux. Qu'est-ce que cela veut dire pour les locataires de Parc-Ex ?

Il était déjà difficile pour les locataires de Parc-Extension de faire valoir leurs droits concernant les cessions de bail. Dans un contexte où le quartier se gentrifie rapidement et où les propriétaires espèrent profiter de l'arrivée des résident·es plus aisé·es, les propriétaires s'opposent invariablement aux cessions de bail. Compte tenu des délais importants au Tribunal administratif du logement (TAL) et du risque de devoir payer un loyer dans deux logements pendant plusieurs mois le temps qu'un dossier se règle, la situation devient rapidement intenable et plusieurs locataires choisissent d'abandonner la procédure.

Cela dit, le fait que, pour le moment, les cessions de bail ne puissent pas être refusées par un propriétaire sans un prétexte valable signifie que lorsque les locataires persistent à contester l'opposition d'un propriétaire, iels obtiennent souvent gain de cause. Ainsi, les cessions de bail ont souvent permis aux locataires de s'entraider, tout en leur offrant un moyen de contourner les hausses de loyer abusives et la discrimination omniprésente à laquelle sont confronté·es de nombreux·ses locataires de Parc-Extension.

Ainsi, non seulement le projet de loi 31 ne répond pas aux besoins du quartier, mais il élimine également l'un des seuls freins à la hausse des loyers et laisse les locataires – en particulier les immigrant·es, les personnes racisées et les familles – avec encore moins d'options pour accéder à un logement abordable.

ÀB ! : La possible limitation des cessions de bail a fait beaucoup de bruit, mais ce n'est pas la seule menace contenue dans le PL31. Qu'est-ce qui vous inquiète, dans Parc-Ex ?

Bien que nous ayons beaucoup parlé des cessions de bail, le projet de loi 31 comporte bien d'autres aspects inquiétants. Si le fait que la charge d'ouvrir un dossier d'éviction devant le TAL incomberait désormais aux propriétaires pour agrandir, subdiviser ou changer l'affectation d'un logement lorsque les locataires n'acceptent pas d'emblée est une bonne nouvelle, il reste que le PL31 n'empêche pas les expulsions. En fait, en établissant des compensations plus importantes pour les locataires, il pourrait servir à normaliser les évictions et à envoyer le message qu'il est juste de déplacer les locataires si l'on offre suffisamment d'argent.

Par ailleurs, le projet de loi introduit également un nouveau langage dans le Code civil, remplaçant les références aux logements sociaux par des logements abordables, et permettrait aussi aux Offices municipaux d'habitation (OMH) de vendre les logements sociaux existants s'ils construisent de soi-disant logements « abordables » – malgré le fait qu'ils soient rarement réellement abordables et ne répondent pas aux besoins des locataires à faibles revenus. Cette disposition nous inquiète particulièrement à Parc-Ex, étant donné qu'un HLM de 60 logements pour personnes âgées a été évacué en octobre 2022 en raison de problèmes structurels et que plus de la moitié des HLM existants dans le quartier sont en mauvais ou en très mauvais état.

ÀB ! : Un gros problème avec ce projet de loi, c'est aussi tout ce qu'il laisse de côté. Quelles sont les demandes de longue date des organismes et des locataires qui sont restées ignorées par la CAQ ?

CAPE : À plusieurs égards, le projet de loi 31 est plus remarquable pour tout ce qu'il n'inclut pas. La CAQ aurait pu opter pour un contrôle obligatoire et universel des loyers, incluant un plafonnement des loyers et un registre des baux, mais elle ne l'a pas fait. En pleine crise du logement, elle aurait pu suspendre les évictions, mais elle les normalise et se contente d'offrir plus d'indemnités. Il n'y a aucun moratoire sur les reprises de logement ni de balises imposées sur les rénovations majeures, malgré le fait qu'un nombre croissant de propriétaires recourent à ces tactiques pour expulser les locataires de longue date et augmenter les loyers.

En ce sens, le PL31 n'offre pratiquement aucune avancée aux locataires et impose plutôt un important recul, alors que la crise du logement persiste et s'aggrave.

ÀB ! : Déposé sans crier gare à la veille des vacances d'été, le PL31 doit revenir sur la table cet automne et ce sera le moment de se mobiliser. Le CAPE a déjà organisé une manifestation qui a mobilisé 4000 personnes à la fin juin. À quoi ressemble la suite ? Comment s'organiser pour gagner ?

CAPE : La manifestation organisée en collaboration avec le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) a été potentiellement la plus grande manifestation pour le droit au logement de l'histoire du Québec et un point fort de la mobilisation, mais nous savons que nous ne pouvons pas nous arrêter là.

La décision de la CAQ de présenter le projet de loi au moment où elle l'a fait n'est pas une coïncidence – au contraire, elle comptait probablement sur la dissipation de la rage collective au cours de l'été, lorsque les membres des comités logement partiraient en vacances, dans l'espoir que l'attention du public se détournerait ailleurs et que le projet de loi puisse être adopté discrètement à l'automne. C'est pourquoi nous pensons qu'il est essentiel de maintenir la mobilisation au cours des prochaines semaines.

À cette fin, nous pensons qu'il sera important de construire un large front de lutte, impliquant non seulement les groupes de logement, mais aussi les syndicats, les étudiant·es, les groupes féministes, les réseaux de justice pour les migrant·es, les collectifs queer et trans, pour ne citer que quelques exemples. Bien que les grandes manifestations soient importantes pour démontrer le momentum collectif, nous pensons que nous devons également multiplier nos tactiques et nous engager dans des actions plus dérangeantes. Nous trouvons encourageant de voir des groupes autonomes, tels que le Front de lutte pour un immobilier populaire (FLIP) et le Syndicat de locataires autonomes (SLAM), prendre les devants sur ce front.

Au cours des prochains mois, nous espérons qu'un mouvement combatif et sans relâche se construira afin non seulement de forcer le recul de la CAQ sur le PL31, mais aussi d'obtenir des gains sur le droit au logement de façon plus générale.

ÀB ! : Suffira-t-il de faire reculer le gouvernement sur les cessions de bail, voire sur le PL31 en général ? Ne s'agit-il pas d'une diversion, qui nous fait battre contre un recul plutôt que pour de véritables avancées ?

CAPE : Absolument pas – le projet de loi 31 et l'attaque contre les cessions de bail, ce n'est qu'une manifestation de la tendance du gouvernement Legault à faire des concessions aux intérêts privés, aux dépens des locataires.

En même temps, il est clair que le PL31 a touché une corde sensible et a été un moment de réveil pour de nombreux·ses locataires. À plusieurs égards, il a montré le vrai visage de ce gouvernement et a mis en évidence, une fois de plus, son mépris pour la classe populaire. Nous espérons que cela pourra être canalisé pour déclencher un mouvement qui se battra pour des gains plus importants, comme un gel des loyers, la construction de plus de logements sociaux et communautaires, et l'accès à un logement décent et accessible pour toutes et tous.

ÀB ! : En quoi le PL31 s'inscrit-il dans une approche plus large du logement par le gouvernement Legault ? Quelle est cette approche et qui sert-elle, si ce n'est pas les locataires ?

CAPE : Beaucoup ont affirmé que le gouvernement Legault est déconnecté, mais ce n'est pas le cas – il est, en fait, très bien connecté aux réalités des promoteurs, des spéculateurs immobiliers et des propriétaires. Il part du principe que si nous « libérons » l'entrepreneur, des logements vont se construire.

Nous en voyons déjà la preuve dans son approche du logement social : la CAQ a abandonné le programme de logement social AccèsLogis, cherchant plutôt à faire des concessions au secteur privé et à mettre les fonds publics entre les mains des promoteurs pour qu'ils bâtissent des logements prétendûment « abordables ». Le peu que nous avons entendu sur le Plan d'action en habitation n'augure rien de bon non plus, puisque la ministre de l'Habitation, France-Élaine Duranceau, a ouvertement lancé l'idée de créer un fonds pour les propriétaires qui ont vu leurs logements « saccagés », alors qu'il n'y a aucune preuve de ce phénomène.

Nous craignons que la CAQ continue de déployer une approche néolibérale, au lieu d'une approche fondée sur le droit au logement.

ÀB ! : Que pensez-vous de l'idée caquiste selon laquelle le problème, c'est qu'on n'a pas assez de logements au Québec ? Que dire des dérives racistes et anti-immigration qui accompagnent parfois cette idée ? Suffit-il de construire, construire, construire pour sortir de la crise ?

CAPE : Au cours des derniers mois, nous voyons de plus en plus de politicien·nes opportunistes prétendre que la crise du logement est aggravée par l'arrivée des personnes migrantes. Non seulement cela stigmatise les migrant·es et en fait des boucs émissaires, mais en plus cela est faux. Si les loyers et les évictions montent en flèche, c'est parce que les intérêts des propriétaires et des promoteurs ont été autorisés à prévaloir sur ceux des locataires. Si les logements sociaux manquent, c'est parce que le gouvernement Legault refuse de les financer depuis des années. En effet, les loyers ont commencé à augmenter de façon vertigineuse en 2020, alors que la frontière était pratiquement fermée en raison de la pandémie de COVID-19. De même, si la crise du logement est causée par l'immigration, pourquoi est-elle aussi vive dans des régions comme Lanaudière et le Saguenay, qui accueillent comparativement peu d'immigrant·es ?

La crise du logement n'a pas été causée par l'immigration, mais plutôt parce que le logement est traité comme une marchandise et une opportunité de profit.

Les mêmes forces du marché qui nous ont mis dans cette situation n'apporteront pas de solution. Depuis les années 1970, les différents gouvernements – à tous les niveaux et sur tout le spectre politique – insistent sur la nécessité d'augmenter l'offre de logements. Si cette stratégie était efficace, elle aurait déjà porté fruit. Par ailleurs, nous ne pensons pas que le fait d'allouer davantage de fonds publics aux promoteurs immobiliers pour qu'ils construisent des condos et des appartements de luxe qui restent vides contribuera à faire baisser les prix du logement. Au contraire, le coût des loyers dans les nouvelles constructions est souvent bien plus élevé que le loyer moyen, et a tendance à faire augmenter les loyers dans des quartiers comme Parc-Extension

Une réponse durable et structurante à la crise du logement doit plutôt passer par la construction massive de logements sociaux et communautaires, accompagnée par des mesures comme le contrôle des loyers et les mesures pour freiner les évictions.

L'équipe du Comité d'action de Parc-Extension est composée de Sohnia Karamat Ali, Amy Darwish, Josh Fichman-Goldberg, Irtaza Hussain, Niel Ladode, Mohammad-Afaaq Mansoor, et André Trépanier.

Photos : Manifestation contre le projet de loi 31, co-organisée par le CAPE dans Parc-Extension, le 22 juin 2023. Plus de 4000 personnes ont marché pour le droit au logement, selon les chiffres des organisateur·trices, un nombre historique (Claire Ross).

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