Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Convergence technologique anarchiste de Montréal

Plusieurs personnes militantes ont cru dans le passé que le développement de l'informatique, en particulier celui de l'Internet, permettrait de nouvelles formes de (…)

Plusieurs personnes militantes ont cru dans le passé que le développement de l'informatique, en particulier celui de l'Internet, permettrait de nouvelles formes de communication, de luttes et même la création d'espaces autonomes en accord avec leurs valeurs. Cependant, il est maintenant clair que les capitalistes se sont approprié plusieurs de ces idées pour influencer et imposer leur vision sociale, tout en devenant les monstres géants qui dominent désormais le développement technologique.

En septembre 2024, la Convergence technologique anarchiste de Montréal a réuni en congrès les anarchistes souhaitant examiner les rôles potentiels de la technologie dans nos vies et nos luttes.

À bâbord ! : Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à organiser cette rencontre ?

Convergence technologique anarchiste de Montréal (CTAM) : Deux membres du comité organisateur se sont initialement rencontré·es lors de la première édition de Splintercon, à Montréal, à la fin de 2023. Cet événement était organisé par eQualitie, un OBNL montréalais dédié à la création de services Internet décentralisés dans un but d'équité et d'égalité sur le réseau. Même si l'événement était intéressant et qu'on y traitait de certaines dynamiques liées à l'impérialisme occidental, plusieurs des solutions semblaient portées par des entreprises privées et non des communautés. De plus, il n'y avait pas vraiment d'espace pour discuter d'options en dehors du capitalisme : les personnes participant à l'événement étaient en majorité des chercheuses et chercheurs que l'on peut diviser en deux groupes selon leurs moyens : les personnes associées à des universités ou des OBNL, et celles liées à des entreprises de communication. Dans le premier cas, les projets ne disposent pas des moyens ou de l'infrastructure technique nécessaires pour concrétiser leurs idées autrement qu'à petite échelle. Dans le second cas, les entreprises de télécommunication ont les moyens et l'infrastructure, mais consacrent ces ressources à garder l'Internet libre tant que c'est possible d'en tirer des profits. Il y a donc peu de place pour les projets communautaires et à but non lucratif.

Ces constats ont mené à l'idée de mettre en place un événement similaire, mais organisé par et pour les anarchistes afin de discuter des enjeux que nous trouvons importants et des solutions que nous avons à proposer dans une perspective qui est la nôtre. La Convergence est ouverte à tout le monde qui s'intéresse aux technologies dans une perspective émancipatrice.

ÀB ! : Est-ce que la rencontre a permis d'entrevoir une nouvelle place pour l'informatique comme outil de résistance ? Quels moyens pour éviter l'appropriation capitaliste ?

CTAM : Dans les dernières décennies, le Web et la culture des hackers ont grandement été récupérés par le capitalisme.

Par le passé, il y avait une culture beaucoup plus forte du Web ouvert et décentralisé, ainsi que du développement de logiciels libres pour répondre aux besoins de la communauté sans nécessairement attendre une compensation financière. Il y a des critiques à faire à cette culture du logiciel libre, particulièrement quand on regarde qui a le temps et les ressources pour accorder un grand nombre d'heures à du travail non rémunéré. Cependant, il y a probablement des façons de rémunérer les gens en dehors de startups financées par du capital risque et qui, après quelques années à développer un logiciel libre, le transforme en logiciel propriétaire pour faire plus d'argent et répondre aux attentes des investisseurs.

Beaucoup d'hacktivistes d'autrefois sont aujourd'hui des employé·es d'entreprises militaires ou de sécurité, et ne sont plus impliqué·es dans des activités subversives. De la même manière, un grand pan du mouvement des hackers était constitué de gens qui démontaient des logiciels ou qui les pirataient pour mieux comprendre le fonctionnement d'une technologie ou libérer le savoir. Il reste encore quelques communautés de ce genre, mais elles sont beaucoup moins nombreuses qu'avant.

Nous n'avons pas de plan quinquennal ou de programme, mais nous croyons que des événements comme la Convergence peuvent permettre la rencontre des gens, la tenue de discussions et l'émergence de projets afin que cette culture des hackers reprenne de la vigueur, qu'elle puisse à nouveau être subversive et intervenir sur les différentes tensions qui traversent la société.

ÀB ! : Quelle lecture l'anarchisme permet-il de faire de l'évolution de l'informatique ? Pourquoi est-il important d'avoir un événement où échanger au sujet de l'informatique avec une perspective spécifiquement anarchiste ?

CTAM : Beaucoup d'anarchistes, dans leur volonté de combattre les systèmes d'oppressions et de construire des alternatives au capitalisme, en sont venu·es à développer une réflexion critique face aux technologies. Avec la montée du capitalisme algorithmique et de surveillance ainsi que l'exploitation des données personnelles qui est de plus en plus omniprésente, nous croyons qu'une telle critique est importante à développer.

Beaucoup d'idées que les anarchistes mettent en pratique dans leurs communautés (prise de décision collective, gestion de conflits, respect des réalités de chacun·es, etc.) peuvent être utiles pour réfléchir les développements technologiques ou l'hébergement de services dans une perspective émancipatrice et communautaire. Le développement logiciel n'est pas qu'un problème technique, c'est aussi un problème humain. Bien souvent, particulièrement quand on développe un produit afin de faire du profit, on peut remarquer une tendance à évacuer les impacts sociaux et politiques afin de valoriser uniquement la prouesse technologique.

Si nous développions des logiciels dans l'objectif de répondre aux besoins de nos communautés, il serait possible de discuter du « coût social » d'une nouvelle fonctionnalité. Par exemple, si, pour développer une nouvelle fonctionnalité en apparence « cool », il est nécessaire de récolter certaines données sur les personnes utilisant le logiciel, il faut aussi penser que cela pourrait permettre certaines formes de discriminations.

De plus, nous ne vivons pas en dehors de la société et nous utilisons l'Internet et les technologies dans nos vies personnelles ainsi que dans nos luttes ; il est donc important d'avoir des moments pour discuter des façons d'utiliser les technologies sécuritairement et de se protéger des technologies utilisées par l'État pour réprimer les mouvements sociaux.

ÀB ! : Est-ce que vous considérez que les mouvements de gauche dans un sens large, comme les mouvements syndicalistes et communautaires, s'intéressent assez aux questions technologiques ? Est-ce qu'on devrait imiter l'idée de la CTAM dans d'autres milieux ?

CTAM : Les technologies sont souvent des outils du quotidien et moins au cœur du travail d'un organisme ou d'un syndicat. Même si cela peut expliquer le manque d'intérêt pour les technologies, nous croyons que maintenir des infrastructures indépendantes est primordial, particulièrement dans le contexte de la montée de l'autoritarisme.

Il serait probablement intéressant que des acteurs et actrices du milieu de l'informatique libre organisent un événement comme la Convergence afin de discuter des alternatives aux grandes multinationales, mais aussi de voir s'il n'y aurait pas moyen de mutualiser des ressources afin de rendre les technologies libres plus accessibles aux organismes communautaires et aux syndicats.

ÀB ! : Quel est l'avenir de la Convergence technologique anarchiste de Montréal ? Est-ce que cet événement sera récurent ?

CTAM : Il y aura une édition 2025 de la Convergence, dont les dates seront bientôt annoncées. Toutes les informations seront disponibles sur notre site Web. Nous avons aussi organisé un événement sur les réseaux maillés en mai dernier au hackerspace foulab, dans le cadre du festival anarchiste Constellation. Par contre, étant donné le contexte sociopolitique incertain et le fait que nous sommes toutes et tous déjà impliqué·es dans d'autres projets, nous ne nous avancerons pas sur la récurrence de l'événement à long terme.

Illustration : Ramon Vitesse

Constater le temps qu’il fait. Réplique à François Cardinal

On dit parfois que lorsqu'une personne affirme qu'il fait soleil et qu'une autre soutient qu'il pleut, le travail d'un·e journaliste n'est pas de dire qu'il y a controverse, (…)

On dit parfois que lorsqu'une personne affirme qu'il fait soleil et qu'une autre soutient qu'il pleut, le travail d'un·e journaliste n'est pas de dire qu'il y a controverse, mais plutôt d'aller dehors pour constater le temps qu'il fait. De même, lorsqu'on dit d'une personne qu'elle était « la plus ouverte au débat public » et que d'autres rétorquent qu'elle était son « fossoyeur », le travail du journaliste est de mener des recherches et d'exercer son jugement critique.

Dans son plus récent Carnet de l'éditeur adjoint, François Cardinal reproche un manque d'équilibre aux personnes qui critiquent une certaine complaisance dans la couverture médiatique québécoise de la vie et de la mort de Charlie Kirk. À ses yeux, ces critiques refusent de « reconnaître chez Kirk une part de charisme » ou « une aptitude à rallier des jeunes marginalisés dans le débat politique ».

Or, ce portrait m'apparaît caricatural. Il ne s'agit pas de nier le charisme de Kirk ou ses habiletés d'organisateur. Seulement, si on ne fait pas mention d'autres versants de sa personne et de son travail, on passe à côté de faits essentiels pour saisir la nature de l'événement et ce faisant, on ne rend pas service au public.

Par exemple, si on attribue uniquement le succès de Turning Point USA (l'organisation fondée par Kirk) au talent ou au style argumentatif de l'activiste, on néglige le fait que ce groupe a reçu près de 400 millions de dollars américains en financement de la part de milliardaires, entre 2012 et 2023.

Parions qu'avec autant d'argent, des étudiant·es voulant débattre du définancement des forces policières ou du génocide à Gaza susciteraient aussi des débats d'envergure sur les campus états-uniens ! En omettant de mentionner cette information, on présente un portrait tronqué, voire trompeur, du phénomène Kirk, en l'attribuant seulement aux qualités d'une personne plutôt qu'à de puissantes forces économiques et politiques.

Le problème est encore plus criant lorsqu'on prête à Kirk, comme François Cardinal le fait, « une volonté de défendre la liberté d'expression ». On a ici aussi un portrait insatisfaisant (et très fréquent dans les médias québécois) des positions politiques de l'activiste. En effet, il serait plus juste de dire que celui-ci défendait la liberté d'expression de points de vue avec lesquels il était en accord. Ces six mots font toute la différence. Dans le cas de points de vue opposés au sien, Kirk avait un tout autre avis.

Selon Kirk, les personnes qui portent des vêtements autres que ceux convenant au sexe assigné à leur naissance sont « une abomination à Dieu ». Il a aussi suggéré que Joe Biden devrait recevoir la peine de mort. Kirk a également initié une « Professor Watchlist », regroupant des centaines de noms de professeurs, avec des étiquettes telles que « Supporteur du terrorisme », « LGBTQ », « Antifa » et « Socialisme ». Ce type de liste, typique des régimes autoritaires ou fascistes, est une porte ouverte aux fans de Kirk pour qu'ils intimident et menacent ces enseignants et donc limitent leur liberté académique et d'expression.

Voilà pourquoi associer Kirk à une simple défense de la liberté d'expression est non seulement incomplet mais fallacieux. Ce qui est dénoncé par plusieurs, ce n'est pas qu'on ait relevé le talent de Kirk, mais plutôt l'euphémisation et l'omission de ses propos à l'endroit de ses opposants politiques ou de personnes marginalisées. À ma connaissance, la première journaliste de La Presse à traiter de la substance du propos de Kirk en ayant recours à des exemples concrets est Rima Elkouri, après 5 jours d'intense couverture médiatique.

Pourtant, ces faits (j'insiste : ce sont des faits objectifs) sont essentiels à la compréhension du personnage. Les adeptes de régimes autoritaires sont toujours ravis de défendre la liberté d'expression de points de vue qu'ils approuvent. Trump lui-même s'est insurgé contre la « censure woke » à plusieurs reprises ces dernières années, y a-t-il encore des gens qui en déduisent qu'il est un adepte de la liberté d'expression ?

Au-delà de cet épisode lui-même, il m'apparaît essentiel de réfléchir à la manière dont l'appel au « dialogue » a été récupéré et dévoyé par des factions politiques qui souhaitent d'abord et avant tout libérer la parole intolérante de l'opprobre et réprimer par la violence les discours de leurs opposants.

Ce texte a d'abord été envoyé à La Presse, mais l'invitation au dialogue public a été refusée par la rédaction.

Image : Pixabay

Lancement double le 14 octobre !

La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront soulignés à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 (…)

La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront soulignés à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal).

Mardi 14 octobre à 18h30. Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

Rouyn-Noranda vs. Glencore : « Ça concerne tout le monde »

Le 26 août 2023, 900 personnes se mettent en marche au centre-ville de Rouyn-Noranda. Il fait plein soleil, l'ambiance est à la fête, mais l'indignation demeure au rendez-vous, (…)

Le 26 août 2023, 900 personnes se mettent en marche au centre-ville de Rouyn-Noranda. Il fait plein soleil, l'ambiance est à la fête, mais l'indignation demeure au rendez-vous, comme en témoignent les slogans repris en chœur par la foule. Dans le dernier droit, avançant de pied ferme vers l'imposante silhouette de la Fonderie Horne, on scande sans relâche : « Nos vies, nos vies, valent plus que leurs profits ! »

Pour Jennifer Ricard-Turcotte, l'une des organisatrices de l'événement, c'est mission accomplie. La coalition de groupes militants à l'origine de la mobilisation a réussi à faire crier haut et fort par la population la rumeur qui circulait entre les branches et les microparticules d'arsenic depuis le printemps : « Y'en a pas, d'acceptabilité sociale. »

« C'est pas vrai qu'on va se taire »

Retour à l'automne 2022. En pleine campagne électorale, François Legault se présente à Rouyn-Noranda. Le climat social est tendu. Les mois précédents ont été fastes en révélations scandaleuses concernant les impacts des activités de la Fonderie Horne sur la santé des citoyennes et des citoyens. La population est inquiète et réclame des changements. En point de presse concernant les cibles de l'usine pour la réduction de ses émissions d'arsenic et de métaux lourds, le premier ministre déclare : « C'est pas à moi de prendre la décision, c'est à la population de Rouyn-Noranda ». Lesdites cibles prévoient une diminution des émissions d'arsenic de la Fonderie Horne pour atteindre une concentration maximale de 15 nanogrammes par mètre cube d'air d'ici 2028, soit cinq fois plus que la norme québécoise de 3 ng/m3, sans délai imposé pour atteindre cette norme, et avec des dépassements allant jusqu'à 22 fois la quantité permise dans les premières années. Ce plan, qui fait l'objet d'une consultation publique, est majoritairement rejeté par les personnes répondantes. Le message paraît clair : les objectifs sont insuffisants.

Pourtant, le 16 mars 2023, la nouvelle entente ministérielle annoncée entre le gouvernement du Québec et la Fonderie Horne reprend très exactement ces cibles, assorties de la création d'une zone tampon nécessitant la relocalisation d'environ 200 ménages et la mise à terre de 80 bâtiments dans le rayon le plus rapproché de la fonderie. Sur ce projet, la population n'a jamais eu son mot à dire. À ce jour, le processus de relocalisation et d'indemnisation demeure flou pour les personnes concernées, à qui on refuse une place à la table de négociations. Pourtant, les conséquences potentielles sur le tissu social et sur la précarité des citoyen·nes sont nombreuses. En pleine crise du logement, on s'apprête à relocaliser les gens d'un quartier riche d'histoire, de culture et d'entraide, mais aussi marqué par de nombreux problèmes sociaux. Au vu du prix des loyers actuels, ces derniers ne peuvent que se retrouver en HLM.

Johanne Alarie, une organisatrice locale, résume le contexte de mobilisation du 26 août : « La marche, c'était vraiment pour dire qu'on n'accepte pas l'autorisation ministérielle. C'est pas vrai qu'on va se taire pendant cinq ans, qu'on va arrêter de bouger. Y'a des choses qu'on veut qui restent, mais c'est insuffisant, ça va pas assez vite. Quinze nanogrammes, on a dit que c'était ok pour la première année, that's it, pas dans cinq ans. »

Une mobilisation pas comme les autres

Dès le mois de juillet, les organisateurices de la marche commencent à se rencontrer chaque semaine. Cinq comités et des dizaines de citoyen·nes prennent part aux préparatifs de la marche du 26 août et des activités qui l'entourent. S'ajoutent à cela des membres de collectifs citoyens engagés pour la justice environnementale venant de partout au Québec. Pour les personnes organisatrices interrogées, la présence de ces nouvelles voix a eu des effets très bénéfiques. Elle a permis de donner à la lutte une ampleur nationale, de revalider l'indignation des groupes locaux, de tisser des liens humains et de partager des expertises nouvelles : « Le non-respect des normes, ça concerne tout le Québec. Les gens sont venus en support à Rouyn-Noranda, mais aussi parce qu'ils se sentent concernés. On a pu sensibiliser de nouveaux porteurs de dossier ailleurs au Québec qui comprennent notre situation », exprime Johanne Alarie.

Cette mise en relation a été grandement facilitée par le Campement d'autodéfense populaire, qui a organisé une série d'activités dans les jours entourant la marche. Le comité a invité les gens à camper sur les lieux de la future zone tampon grâce à la complicité de propriétaires et de locataires qui ont prêté leur terrain. Visites guidées du quartier Notre-Dame, quiz post-ironique sur Glencore, repas communautaires et assemblées démocratiques ont donné l'occasion aux personnes réunies d'échanger sur de nouveaux moyens de résistance et d'action directe, qui se sont concrétisés de plusieurs façons pendant la fin de semaine. Si l'ambiance est demeurée plutôt bon enfant malgré le sérieux des discussions, Glencore n'entendait pas à rire. La multinationale avait engagé une agence de sécurité dont la présence s'est fait sentir toute la fin de semaine : « Tous nos mouvements étaient documentés », témoigne Samuel Touchette, membre du comité. Plusieurs personnes campeuses ont également témoigné d'actes d'intimidation de la part de personnes dont l'identité demeure inconnue, et qui leur ont fait subir les sons de klaxon et d'insultes tard dans la nuit. Comme le dit Johanne Alarie : « On s'attaque à un monstre ». Face à ce constat, le comité n'entend pas lâcher prise : « À un moment donné, ça suffit les actions qui sont symboliques qui en appellent à la bonne foi, on les a toutes faites. Maintenant, il faut avoir un effet concret sur la compagnie, se mettre devant la machine pour l'arrêter », déclare Frédérique Godefroid.

Et la suite ?

Le 27 août, le député caquiste Daniel Bernard publiait sur sa page Facebook une vidéo affirmant sa grande satisfaction par rapport à la gestion du dossier de la Fonderie Horne. Au conseil municipal suivant, la mairesse Diane Dallaire se montrait à son tour aveugle au mouvement social ayant pris forme dans les rues de sa ville et réitérait son accord avec l'autorisation ministérielle en ajoutant : « aucun nouvel élément ne justifie de changer notre position ». Venu·es dénoncer cette inaction décomplexée dans une séance du conseil qui s'est soldée par le retrait de la mairesse, au bord des larmes, le lundi 25 septembre, les citoyennes et les citoyens présent·es ont été dépeint·es dans les médias comme des « adversaires » et des « opposant·es ». Pour les militant·es interrogé·es, cette victimisation des élu·es doublée d'un confinement des groupes militants au rôle de bourreaux s'avère problématique. « C'est ça le défi, c'est de pas se faire camper dans le rôle des madames fâchées, qui sont jamais contentes, mais continuer d'escalader, d'augmenter les moyens de pression », dit Isabelle Fortin-Rondeau. « Ça m'a profondément heurtée de nous faire dire qu'on faisait une campagne de salissage envers la ville, je trouve que c'est d'un affront. On sait que le conseil municipal travaille super fort, mais ils travaillent fort à mettre en place toutes sortes de comités, de mécanismes pour qu'on s'adapte à quelque chose qu'on a refusé », ajoute Jennifer Ricard-Turcotte. Pourtant, c'est précisément l'attachement à leur communauté, la conviction de vivre dans un lieu de beauté et la volonté de le préserver qui motivent ces femmes à prendre la parole.

Le traitement médiatique de la dernière année a laissé croire à un clivage profond au sein de la population de Rouyn-Noranda. Pourtant, sur le terrain, même au-delà des cercles militants, même chez celles et ceux qui le disent à voix basse pour protéger leurs salaires, un consensus semble se répandre : la Fonderie doit prendre ses responsabilités. À mon sens, le véritable clivage s'opère plutôt entre la population générale et les institutions politiques prônant le statu quo et la tradition mercantile à laquelle la ville est soumise depuis sa naissance. Dans ce contexte d'apparence stagnante, la mobilisation du 26 août a tout de même insufflé de l'espoir. La lutte pour la qualité de l'air gagne en visibilité, entre autres grâce au mouvement national de Mères au front, qui en a fait son principal cheval de bataille. Pour les personnes organisatrices, les mois à venir devront être consacrés au maintien des liens et à un soutien mutuel des luttes à travers la province. « On a collectivement refusé cette autorisation-là, on n'y consent pas. Il en va de notre dignité collective de résister », dit Jennifer Ricard-Turcotte. Qu'il en soit ainsi.

Gabrielle I. Falardeau est citoyenne de Rouyn-Noranda et militante pour la justice climatique et sociale.

Photo : Williams Noury

Pour la défense de nos espaces verts

Depuis 2016, le collectif citoyen Mobilisation 6600 lutte contre la destruction d'un espace vert dans l'Est de Montréal par plusieurs projets de développement industriel. En (…)

Depuis 2016, le collectif citoyen Mobilisation 6600 lutte contre la destruction d'un espace vert dans l'Est de Montréal par plusieurs projets de développement industriel. En plus d'être menacé par les ambitions d'agrandissement du boulevard L'Assomption par le ministère des Transports du Québec, ce territoire boisé a été acheté par Ray-Mont Logistiques, une compagnie spécialisée en transbordement, qui souhaite y aménager un terminal de conteneurs. Dans un quartier affecté par les îlots de chaleur et par les effets néfastes de la circulation autour du port de Montréal, la destruction de cet espace est un exemple concret de la primauté de la logique capitaliste sur l'environnement et la santé des populations. En octobre 2023, le groupe a mobilisé la population locale ainsi que ses allié·es pour planter des arbres sur une partie de ce territoire à sauver. La journée fut un vif succès et la mobilisation se poursuit pour préserver cet espace vert, essentiel à la qualité de vie du quartier.

Photo : Valérie Beauchamp

Plan fédéral de décarbonation de l’économie : un échec annonce

Le plus récent plan de transition du gouvernement fédéral présenté lors du budget de mars 2023 illustre clairement la crise du modèle de développement dominant. La bêtise des (…)

Le plus récent plan de transition du gouvernement fédéral présenté lors du budget de mars 2023 illustre clairement la crise du modèle de développement dominant. La bêtise des mesures annoncées est le reflet d'une classe politique indifférente et incapable de sortir du néolibéralisme et du capitalisme fossile qui sont pourtant à l'origine de l'effondrement écologique de nos sociétés.

Dans les 20 dernières années, chaque nouvelle unité d'énergie renouvelable produite au Canada a été accompagnée par treize unités additionnelles d'énergies fossiles. Les 20 prochaines années s'annoncent comme une vaste répétition de cette catastrophe, la Régie de l'énergie du Canada estimant que la production de gaz naturel et de pétrole augmentera toutes deux de 20 % d'ici 2040. En dépit de ces faits, tant les décideurs publics que privés se réclament d'une transition énergétique, dont on annonce ad nauseam la mise en œuvre, même à l'occasion d'une approbation d'un énième projet d'infrastructure fossile qu'on présentera sans sourciller comme vert et durable.

Le néolibéralisme contre la transition

Le plan de transition énergétique annoncé par Ottawa est accompagné d'une enveloppe de 80 milliards $ sur 10 ans. Ce fonds sera essentiellement transformé en subventions publiques versées à des entreprises privées pour les inciter à investir dans des projets de transition énergétique. Outre la notion large de transition énergétique mise de l'avant dans ce plan – des projets d'exploitation de gaz naturel et d'énergie nucléaire pourront bénéficier de subventions –, cette approche trahit un État dépendant de capitaux privés pour mettre en œuvre les grands chantiers à accomplir.

Dans les années 1970, le taux d'imposition fédéral statutaire des entreprises avoisinait 40 %, alors qu'il n'est plus que de 15 % aujourd'hui. Que s'est-il passé ? L'évitement fiscal par les multinationales est devenu une pratique endémique, ce à quoi les gouvernements ont répondu en abaissant le taux d'imposition des entreprises pour « compétitionner » avec les paradis fiscaux. Une course fiscale vers le bas s'est jouée à travers la planète, avec pour conséquence que la moyenne mondiale des taux d'imposition des entreprises est passée de 49 % à 24 % entre 1985 et 2018.

Après des décennies de pertes fiscales additionnées à travers le monde, un budget fédéral canadien typique des budgets des pays de l'OCDE peut candidement affirmer en 2023 : « Des milliers de milliards de dollars en capital privé attendent d'être dépensés en vue de bâtir l'économie propre mondiale ». Le retournement discursif ne surprend pas, mais est tout de même saisissant. Plutôt qu'une catastrophe issue d'une déréglementation fiscale historique, on présente ces sommes comme une opportunité d'affaires pour une société dont l'économie sale sera magiquement lavée par des capitaux privés. Évidemment, sous cette rhétorique, l'option d'enfin imposer comme il se doit ces « milliers de milliards de dollars » est évacuée de facto.

Face à de graves crises que traversent les sociétés actuelles (comme le péril écologique), les pertes fiscales cumulées se révèlent particulièrement préjudiciables, l'État ne disposant plus que de deux options pour surmonter la crise : s'endetter massivement auprès d'institutions financières qu'ils n'imposent presque plus et affronter les discours de la droite économique condamnant les déficits publics, ou prévoir un bouquet de subventions stimulant l'investissement de capitaux privés pour compenser l'insuffisance des capitaux publics. Le plus récent plan de transition du gouvernement fédéral favorise principalement la seconde approche, dont le désavantage majeur est celui de devoir apparaître rentable aux yeux du privé, alors que l'exigence de profits est précisément ce qui a contribué à l'abîme écologique dans lequel nous nous trouvons.

Toute analyse sérieuse à propos de l'économie politique de la transition écologique parvient à la conclusion que la transition à accomplir ne sera pas rentable d'un point de vue financier. Au contraire, elle impliquera la dévalorisation massive de capitaux et d'infrastructures, appelés à devenir des actifs dits « irrécupérables » ou « échoués ». Une grande partie des infrastructures fossiles, par exemple, devront être fermées avant leur terme initialement prévu. Les théories économiques de la transition énergétique qualifient ces actifs d'« irrécupérables », puisque n'ayant plus aucune utilité dans un monde postfossile. On estime à cet égard que le Canada est le 5e pays du monde sujet aux plus importantes pertes de capitaux découlant de la transition énergétique, derrière le Royaume-Uni, la Chine, la Russie et les États-Unis. Or, c'est précisément à cette dévalorisation annoncée à laquelle les grandes entreprises détentrices d'actifs fossiles résistent.

Malheureusement, leur lobbyisme et leur intrusion dans la sphère politique portent fruit. En témoigne le plan de transition fédéral, dont le quart des 80 milliards de dollars est destiné à financer des projets de capture et stockage de carbone installés sur les lieux d'extraction et de raffinage des énergies fossiles. Alors que les mérites de ces technologies sont largement surestimés (en 2022, elles sont parvenues à dévier de l'atmosphère plus ou moins 0,1 % des GES mondiaux), elles auront pour effet de prolonger la durée de vie des infrastructures fossiles canadiennes et repousser leur dévalorisation inéluctable.

La planification démocratique et écologique de l'économie

L'histoire du capitalisme est une histoire de dépossession, et la mouture actuelle de la transition écologique à la sauce néolibérale se présente comme un nouveau chapitre de cette histoire. Par exemple, la ruée du secteur privé subventionné vers les minéraux critiques et stratégiques, qui vise à électrifier un système de production et de consommation infernal, signifie plus d'appropriations de terres habitées par les populations rurales et autochtones du monde, plus de destruction d'écosystèmes et d'habitats, et ce, pour un résultat pas plus durable étant donné la rareté des ressources minières du monde et le caractère hautement destructeur et polluant de leur extraction.

À l'encontre de cette trajectoire mise de l'avant par les élites extractivistes et financières, soutenues par les pouvoirs publics, les mouvements social et écologiste débattent tous des moyens et des institutions en mesure d'accomplir une autolimitation des sociétés. Différents modèles, comme la décroissance, l'écosocialisme, l'écoanarchisme, le communalisme, la biorégion, etc., sont mis de l'avant pour tenter d'articuler les enjeux de justice sociale aux impératifs de viabilité écologique. Ces contre-modèles au capitalisme et à l'impérialisme portent tous à divers degrés une forme ou une autre de planification de l'économie, où les leviers économiques à l'origine des grands secteurs de production et de consommation de nos sociétés deviendraient l'objet d'une délibération démocratique ayant pour visée première le bien commun viable plutôt que le profit privé.

À l'heure actuelle, la seule planification de l'économie qui prévaut en est une antidémocratique, où tous et toutes sont placé·es devant le fait accompli de systèmes de production et de consommation issus d'une lutte permanente que se livrent de grands oligopoles déréglementés pour plus de gains. En découlent des logiques banalisées d'obsolescence, le triomphe de l'usage unique, des marchandises toujours plus complexes, mais néanmoins inutiles, une mondialisation superflue des chaînes de production, bref, un vaste gaspillage à l'origine de plusieurs des maux écologiques contemporains, sans parler de l'exploitation inique de travailleurs et travailleuses réduit·es à des ressources humaines interchangeables.

En somme, le plan fédéral de transition énergétique et de décarbonation, qui propose ni plus ni moins qu'une privatisation de la transition, s'inscrit en parfaite continuité avec la logique néolibérale dominante. On ne peut toutefois reprocher au budget de manquer de transparence idéologique lorsqu'on lit certains passages de ses 290 pages, dont celui-ci : « pour exploiter pleinement le potentiel du pays en minéraux critiques, le gouvernement fédéral doit veiller à mettre en place un cadre qui accélérera l'investissement privé ». En laissant les rênes de l'économie entre les mains des forces du marché et de ses grandes entreprises, les politiques publiques fédérales vont contribuer à un échec écologique prévisible, que le vernis vert tout à fait craqué du gouvernement Trudeau et de ses successeurs pourra de moins en moins camoufler.

Colin Pratte est chercheur à l'Institut de recherches et d'informations socio-économiques.

Photo : Jim Choate (CC BY-NC 2.0)

Bruno Marchand et le piège de l’extrême centre

Bruno Marchand a créé la surprise en devenant maire de Québec le 7 novembre 2021. Se présentant comme centriste lors de la campagne électorale, il séduit une partie de (…)

Bruno Marchand a créé la surprise en devenant maire de Québec le 7 novembre 2021. Se présentant comme centriste lors de la campagne électorale, il séduit une partie de l'électorat progressiste par sa personnalité. Or, depuis qu'il est au pouvoir, ce dernier essuie de vives critiques sur son aile gauche.

La victoire de Bruno Marchand est en partie due au contexte lui ayant permis de récupérer l'électorat progressiste des quartiers centraux, apeuré par l'idée qu'une division du vote puisse porter la droite populiste de Jean-François Gosselin et Québec 21 au pouvoir. Si Marchand a su rallier ces votes pour ravir la mairie in extremis, c'est en raison de ses qualités indéniables de communicateur.

En effet, dès les premières semaines suivant son élection, il se construit une image attractive avec sa verve et ses fameux souliers de course. À l'extérieur des frontières de sa municipalité, on le considère comme un maire actif, issu d'une nouvelle génération d'acteur·trices municipaux·ales. Cependant, la première moitié de son mandat nous aura rappelé qu'au-delà de l'image, Bruno Marchand est un maire sans expérience politique qui joue souvent ses cartes de façon malhabile.

L'inexpérience n'est pas réprimandable en soi, mais elle pèse lourd lorsqu'on manie avec plus d'aisance l'art oratoire que l'art de faire cheminer un dossier et qu'on maîtrise davantage le discours que les sujets dont on se fait le porteur. Les incohérences qui en résultent sur le terrain et l'absence de gestes concrets pour appuyer les valeurs qu'on expose irritent les acteur·trices concerné·es dont les attentes sont déçues.

L'extrême centre

Le maire Marchand est entré en poste en promettant, comme d'autres avant lui, de faire la politique autrement. Grandement influencé par le discours classique de l'extrême centre accédant au pouvoir, il se présente comme un homme d'action qui n'aime pas les joutes partisanes ni les idéologies et qui préfère le consensus. Minoritaire en début de mandat, il joue la carte de la collaboration avec des partis d'opposition disloqués ou affaiblis par la perte de leurs leaders. Il promet de faire avancer les dossiers par la coopération et une complicité qu'il saura faire émaner entre tous les acteur·trices de la scène municipale. Sans surprise, la lune de miel annoncée au conseil municipal ne verra jamais vraiment le jour.

Rapidement, les écologistes se retrouvent confronté·es à l'une des conséquences agaçantes de cette volonté des centristes de jouer la modération et se placer entre deux camps, c'est-à-dire l'incapacité de trancher ou de dire les choses telles qu'elles sont. Pour froisser le moins de gens possible, mieux vaut se taire que de prendre des positions fermes dans des dossiers chauds. Cette stratégie relève soit d'un cynisme malhonnête, soit d'un aveu que les dossiers ne sont pas encore maîtrisés.

Par exemple, l'incapacité du maire à se prononcer à propos du troisième lien, malgré la clarté de la littérature scientifique sur les effets néfastes sur l'environnement et les milieux de vie d'un tel projet d'infrastructure, en a déçu plus d'un. Dans un même ordre d'idées, nous l'avons entendu parler des deux côtés de la bouche en faisant la promotion du tramway, des pistes cyclables et du verdissement tout en se défendant de vouloir diminuer l'espace réservé à l'automobile.

Avec le dossier de la qualité de l'air, on constate que la rhétorique de l'inclusion de tous les partenaires dans l'élaboration de solutions le mène surtout à établir des relations fort questionnables. Sa proximité affichée avec le PDG du Port de Québec a de quoi faire sourciller les militant·es qui sont confronté·es à ce personnage depuis plus d'une décennie. Entendre Bruno Marchand, un maire soi-disant environnementaliste, faire des points de presse au côté de ce PDG pour discuter de qualité de l'air sur un ton bon enfant laisse évidemment perplexe. Le Port nous a habitué·es au déploiement de tout un arsenal de stratégies pour se défaire de ses responsabilités dans la pollution de notre air et défendre les intérêts des grandes compagnies minières.

L'inaction

Cette difficulté à trancher, à être cohérent et à mettre son poing sur la table lorsque nécessaire et cette confiance amicale presque naïve qu'il accorde à des acteur·trices dont le travail est de défendre des intérêts privés s'opposant à ceux de la population sont les mêmes attitudes qui ont probablement nui à sa capacité de livrer du concret. En effet, sans devenir un·e potentat·e, un·e maire·esse qui a promis de faire bouger les choses a le devoir de s'imposer au sein de sa fonction municipale, sans avoir peur de froisser certains égos. Lorsqu'on a l'ambition de changer les choses et qu'on demande à la population de nous en accorder la légitimité, il faut avoir confiance en nos idées et maîtriser suffisamment nos sujets afin d'établir des lignes politiques claires et bien comprises, qui percolent à l'interne. Sans quoi, les citoyen·nes se retrouvent témoins d'une véritable dichotomie entre ce qui sort de la bouche de l'élu·e et ce que la Ville fait, ou ne fait pas, sur le terrain.

Les premiers mois du mandat de Bruno Marchand ont donc laissé l'impression d'un maire qui n'était pas prêt à exercer ses responsabilités. Au-delà des slogans, nous n'avions pas affaire à un programme mûrement réfléchi par des militant·es de longue date sur les enjeux de l'écologie et de la justice sociale. Nous avions devant nous un maire ayant de la difficulté à s'imposer comme leader, maîtrisant mal les dossiers majeurs et ayant une propension à faire confiance à des acteur·trices beaucoup plus expérimenté·es, déjà confortablement installé·es dans les rouages d'un système qu'on doit travailler à déconstruire pour qu'une véritable transition écologique et sociale se mette en branle. Son penchant naturel pour la politique de l'extrême centre l'a finalement mené à trop de mollesse et d'incohérence, et à l'image d'un politicien qui parle beaucoup et qui agit peu.

L'électrochoc

Décevant dans le dossier du tramway et du transport actif et collectif, du logement et de l'itinérance, du droit de manifester ou de la protection des milieux naturels… Le ton de l'opposition a monté. Nous l'avons attaqué sur sa gauche aux côtés des acteurs du communautaire, des groupes environnementalistes et des collectifs de défense des droits. Le maire a démontré qu'une fois échaudé, sa réplique pouvait le faire mal paraître et le placer devant ses contradictions. Il était alors atteint dans ce qu'il a de plus précieux et ce qui lui a permis d'accéder au pouvoir : son image.

Cette offensive menée par plus progressistes que lui a porté ses fruits. À l'aube du mi-mandat, des initiatives sur la mobilité active se concrétisent, une vision sur l'itinérance s'élabore et des politiques sur le logement et un plan d'action sur la qualité de l'air viennent tout juste d'être déposés. Nous sommes loin de la coupe aux lèvres, mais il y a là des bases qui sont enfin posées et sur lesquelles la gauche pourra construire afin de voir émerger la ville qu'elle imagine.

Avec cette deuxième moitié de mandat qui commence, est-ce que le maire Marchand réussira à nouveau à rallier suffisamment de progressistes sans s'aliéner son électorat de centre droit ? Pour notre part, nous ne souffrons pas de ce dilemme des partis qui visent le centre et qui se retrouvent pris entre l'arbre et l'écorce. Notre projet repose sur un programme cohérent et sans ambiguïté, fondé sur l'expérience militante et une bonne connaissance des enjeux actuels. Avec une seule élue, nous faisons des gains. Nos idées, d'abord balayées du revers de la main, finissent par ressurgir dans les initiatives de la Ville et des concepts tels que l'écofiscalité, que nous étions seul·es à promouvoir, sont maintenant défendues par nos collègues.

À tous les partis municipalistes et écologistes qui émergent aux quatre coins du territoire, ne vous laissez pas décourager par la puissance apparente de vos adversaires et de la position précaire que vous semblez occuper sur l'échiquier politique. Ce sont d'abord nos gains politiques qui comptent, pas le pouvoir en soi. Et en misant sur nos forces, ces gains finissent par arriver.

Jackie Smith est cheffe de Transition Québec et conseillère municipale de Limoilou.

Illustration : Elisabeth Doyon

Élues à l’Assemblée nationale : quelle égalité politique ?

Les femmes représentent actuellement 46 % de la députation à l'Assemblée nationale du Québec. On pourrait s'en réjouir et penser que l'égalité dans la représentation est (…)

Les femmes représentent actuellement 46 % de la députation à l'Assemblée nationale du Québec. On pourrait s'en réjouir et penser que l'égalité dans la représentation est atteinte. Cependant, dans ce domaine comme dans d'autres, les chiffres sont trompeurs et font état d'une égalité de façade construite sur des sables mouvants.

En effet, d'une élection à l'autre, le nombre de femmes connaît des mouvements contradictoires : il baisse de 2003 à 2007 et encore une fois en 2014 ; nous ne sommes donc pas à l'abri des reculs. De plus, le nombre de femmes ne dit rien sur leur influence politique : qui détient les postes de pouvoir dans le cabinet ? Quelle part du budget de l'État revient à des ministères dirigés par des femmes ?

La volonté des partis politiques

En l'absence de législation contraignante ou même incitative, les partis politiques doivent eux-mêmes se doter de règles internes, car c'est principalement par le biais d'un parti politique que les femmes (et les hommes) parviennent à se faire élire. En ce domaine, on peut dire que pour les partis politiques, on assiste plus à des vœux pieux qu'à des règles contraignantes. Avec des résultats parfois surprenants. Le seul parti qui prône l'égalité dans les candidatures, Québec solidaire, n'a que le tiers de femmes dans sa députation, le PQ n'en compte aucune, alors que la CAQ en compte 64 % et le PLQ 58 %.

Si l'on prend en considération les dernières élections générales au Québec, le nombre de femmes candidates a été très élevé. La CAQ, dont les investitures dans les circonscriptions dépendent du chef, a choisi de présenter un grand nombre de femmes et plusieurs ont été élues, le parti ayant raflé un nombre considérable de sièges. Dans les autres partis, ce sont plutôt les militant·es dans les circonscriptions (au PLQ, il peut y avoir parachutage) qui choisissent les candidatures. Au PQ, on a préféré miser sur les députés sortants et sur le nouveau chef, ce qui donne le résultat que l'on sait. Dans les partielles qui ont suivi l'élection générale, QS a choisi de présenter deux hommes, malgré le déséquilibre sexué dans sa députation.

En fait, les partis politiques disposent d'outils pour déterminer les circonscriptions gagnables. Ils ne sont pas infaillibles, mais donnent une bonne indication. Longtemps, la tendance dominante a été de confiner les candidates aux circonscriptions perdues d'avance ou à celles où uniquement des femmes se présentaient. Ce n'est manifestement plus le cas. Mais viser l'égalité numérique dans la députation implique à la fois de déterminer les circonscriptions gagnables et de s'assurer que les femmes y sont présentées à égalité, ce qui ne dépend pas de la direction des partis (sauf à la CAQ), mais des associations de circonscriptions. D'où l'extrême volatilité des résultats.

Force est de constater que si, sur le plan des principes, les partis politiques semblent beaucoup moins frileux à présenter des candidates susceptibles de remporter leur circonscription, il n'en va pas de même en ce qui concerne les directions de parti : les deux seules femmes ayant été cheffes d'un parti politique représenté à l'Assemblée nationale ont été victimes d'une forte contestation de leur leadership, qu'il s'agisse de Dominique Anglade au PLQ ou de Pauline Marois au PQ. À Québec solidaire, lors de la dernière campagne électorale, le porte-parole masculin a été nettement plus mis en évidence que la porte-parole féminine. Quant à la CAQ, son chef fait preuve d'une condescendance paternaliste digne d'une époque préféministe.

Le mode de scrutin

Le mode de scrutin joue également un rôle dans le pourcentage de femmes élues. Avec le mode de scrutin uninominal à un tour, ce n'est pas vraiment une élection générale qui se joue, mais 125 élections partielles. Si ce mode de scrutin est relativement fonctionnel dans une situation de bipartisme, ce n'est pas du tout le cas lorsqu'il y a plusieurs partis en lice. On l'a vu lors des dernières élections où un parti a obtenu plus de 70 % des sièges tout en ne récoltant que 40 % du vote.

Les scrutins proportionnels permettent aux appareils des partis d'intervenir directement sur la composition genrée des candidatures puisqu'ils font appel à des listes nationales ou régionales. Cependant, ce n'est que sur les listes qu'ils peuvent établir un principe d'égalité de genre dans les candidatures et non sur l'ensemble des candidatures. Dans un tel contexte, il serait possible d'envisager les listes de candidatures comme un correctif et permettre de suppléer aux inégalités dans la députation par comté en présentant par exemple plus de candidatures féminines en position éligible sur les listes soumises à la proportionnelle.

Mais il est évident que la réforme du mode de scrutin dans un sens plus proportionnel n'est pas pour demain, tous les partis ayant été au gouvernement au cours des 30 dernières années nous ayant habitué·es à des volte-face sur cette question une fois qu'ils sont parvenus au pouvoir en profitant des distorsions inhérentes au mode de scrutin actuel, surtout en contexte multipartiste.

L'égalité numérique est-elle suffisante ?

La question de l'égalité entre les hommes et les femmes semble être passée dans les mœurs lors de la présentation des équipes ministérielles tant à Québec qu'à Ottawa, du moins lors de la formation du premier cabinet d'une législature. C'est beaucoup moins évident lorsqu'il y a des remaniements ministériels.

Si à Ottawa on peut noter que certaines femmes jouissent d'une grande influence avec Chrystia Freeland aux Finances, Mélanie Joly aux Affaires étrangères ou Anita Anand à la Défense, la situation semble être sensiblement différente à Québec. L'économie, les finances, la santé, l'éducation, ces ministères sont tous dirigés par des hommes et accaparent une grande part du budget du Québec. Mais là encore, la situation est fragile et dépend en grande partie de la volonté politique des premiers ministres, ce qui ne garantit aucune pérennité dans le temps ou en cas de changement de parti ou même de chef de parti au pouvoir.

Cela montre que la parité est loin d'être atteinte ou même souhaitée dans les cercles gouvernementaux. Cela montre aussi que les chiffres peuvent s'avérer trompeurs et que l'on doit se préoccuper autant de la quantité que de la qualité.

Des solutions ?

Au cours des multiples débats concernant la réforme du mode de scrutin, de nombreuses pistes de solution ont été esquissées par les féministes. Celles-ci tournent autour de l'obligation de résultat faite aux partis : il s'agit moins de déterminer uniquement l'égalité dans la présentation de candidatures que de récompenser ou de sanctionner les partis qui se trouvent ou non dans la zone paritaire en ce qui concerne le nombre de personnes élues. Une telle obligation pourrait tout à fait être inscrite dans la loi électorale et assortie soit de récompenses, soit de sanctions en ce qui concerne le financement public des partis politiques. Elle aurait pour effet d'encourager les partis politiques à pérenniser des habitus égalitaires.

Mais il faudrait aller plus loin si l'on veut atteindre l'égalité de genre en politique. Le harcèlement sexiste ou hétérosexiste envers les élu·es devrait être passible de sanctions, qu'il émane de collègues ou d'électeurs ou électrices. C'est un motif évoqué par plusieurs femmes pour expliquer qu'elles quittent la politique. Il serait également possible d'intervenir législativement pour garantir une zone paritaire dans la gestion du budget de l'État.

Surtout, il faudrait que « l'égalité entre les femmes et les hommes » ne soit pas un principe creux que l'on brandit lorsqu'on veut se faire du capital politique et devienne une préoccupation réelle de tous les instants tant en ce qui concerne les postes de responsabilités que les rémunérations. Pour l'instant, nous sommes loin du compte.

Photo : Monument en hommage aux femmes en politique par Jules Lasalle en face de l'Assemblée nationale (Crédit : Paul VanDerWerf, CC BY 2.0)

Internationalisme. Quel horizon pour nos luttes ?

Lancement double le 14 octobre prochain à 18h30 ! La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront (…)

Lancement double le 14 octobre prochain à 18h30 ! La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront soulignés à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal).

Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

Le présent dossier vise à esquisser le portrait des mouvements sociaux qui ont le potentiel d'offrir une alternative politique contre l'extrême-droite, dans un cadre internationaliste. Nous considérons qu'il est aujourd'hui urgent de mettre en lumière les pensées politiques de l'internationalisme, de l'altermondialisme et de la solidarité internationale, pour contribuer à leur dynamisme et susciter l'espoir d'une option solide et coordonnée à l'échelle internationale. Ainsi, nous nous figurons que ce travail de convergence constitue une étape de plus pour répondre à la question : quel horizon pour nos luttes ?

Né il y a près de 200 ans au sein des mouvements révolutionnaires européens, l'internationalisme incarne un espoir : celui de pouvoir bâtir une alliance internationale des travailleur·euses. Depuis la création en 1864 de l'Association internationale des travailleurs, en passant par l'Internationale socialiste de 1889 et le Kominterm, fondé en 1919, la relation entre l'organisation nationale et internationale des travailleur·euses a pris une variété de formes. Dans son article sur les communistes montréalais durant l'entre-deux-guerres, Olivier Dupuis situe l'émergence de la culture internationaliste au Québec chez les militant·es du Parti communiste du Canada, issu·es en particulier de la diaspora juive. Comme le rappelle Aziz Fall dans son entretien, le Centre Internationaliste Ryerson Fondation Aubin est l'un des espaces de sociabilité internationaliste qui subsiste à Montréal. Il insiste sur l'importance de fédérer les luttes autour de l'anti-impérialisme. La Conférence de Bandung du Nord, sur laquelle revient Safa Chebbi, est une des tentatives pour décoloniser l'internationalisme. Enfin, le plaidoyer d'Amélie Nguyen pour un internationalisme syndical actualise ces critiques pour penser la solidarité ouvrière.

Le point de départ de l'altermondialisme, beaucoup plus récent, remonte à la Première rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme, au Chiapas, en 1996. Il s'agit d'une voie de résistance au néolibéralisme et au nationalisme, comme le rappelle dans son texte Claude Vaillancourt, qui revient sur les points de convergence et de divergence entre l'internationalisme et l'altermondialisme. Monique Jeanmart et Wedad Antonius, au nom d'Attac Québec, insistent sur le caractère internationaliste de l'organisation dans sa lutte contre le néolibéralisme. Carminda Mac Lorin présente quant à elle l'évolution du Forum social mondial, l'un des principaux espaces de discussion altermondialiste. Enfin, Nina Morin présente son cheminement personnel de politisation à partir de ses expériences de militantisme altermondialiste pour le Journal des Alternatives.

La question de la solidarité internationale traverse tous les textes ou presque, et l'histoire de ce mouvement est le plus complexe à tracer, car il se mêle aux deux premiers. Récemment, cette notion est venue remplacer celle de « coopération internationale », qui réfère plutôt aux politiques économiques financées par des fonds internationaux, dont profitaient les organisations non gouvernementales. La solidarité internationale réfère désormais aux réseaux noués entre la société civile du Sud global et du Nord global. Michèle Asselin, dans son entretien, présente ces considérations à l'aune des États généraux québécois de la solidarité internationale, organisée par l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). Marianne Tremblay et Jade St-Georges suggèrent de repenser les partenariats solidaires à partir de l'expérience de Mer et Monde en Amérique centrale, également membre de l'AQOCI. Finalement, Maël Foucault porte le regard du côté de l'extrême-droite, afin de souligner comment les solidarités blanches s'organisent autour d'une intersectionnalité des haines.

Un dossier coordonné par Maël Foucault, Samuel Raymond et Claude Vaillancourt, illustré par Tricia Robinson.

Avec des contributions de Wedad Antonius, Michèle Asselin, Safa Chebbi, Olivier Dupuis, Aziz Fall, Maël Foucault, Monique Jeanmart, Carminda Mac Lorin, Nina Morin, Amélie Nguyen, Samuel Raymond, Jade St-Georges, Marianne Tremblay et Claude Vaillancourt.

Illustration : Tricia Robinson

Sommaire du numéro 105

23 septembre 2025 —
Lancement double le 14 octobre prochain à 18h30 ! La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront (…)

Lancement double le 14 octobre prochain à 18h30 ! La parution du numéro 104 (et son dossier sur l'Acadie) et du numéro 105 (et son dossier sur l'internationalisme) seront soulignés à la librairie N'était-ce pas l'été (6702 St-Laurent, Montréal).

Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !

Politique municipale

Les villes au service de la gentrification / Entrevue avec Sophie Thiébaut. Propos réceuillis par Myriam Cloutier

Observatoire des luttes

Un nouveau syndicat de locataires à Ottawa / Entrevue avec Ashley Liza et Shivangi Misra. Propos recueillis par Maël Foucault

Travail

Réformes en droit du travail : La CAQ, foncièrement sexiste et antisyndicale / Caroline Brodeur

Des états généraux pour le syndicalisme / Thomas Collombat

Luttes antiracistes en milieu de travail syndiqué/ Entrevue avec Ramatoulaye Diallo et Alain Croteau. Propos recueillis par Isabelle Bouchard

Société

Pour une repolitisation de l'économie sociale / L'Aile jeunesse du Chantier de l'économie sociale

Sciences

Démantèlement de la science américaine : Crise dans la petite bourgeoisie salariée

Analyse du discours

L'extrême droite, cet alter ego toxique / Philippe de Grosbois

Politique

Mark Carney et la contamination de l'extrême droite / Claude Vaillancourt

Regards féministes

Enfances sous tutelle / Kharoll-Ann Souffrant

Mémoire des luttes

Charles Gagnon et la question sociale / Alexis Lafleur-Paiement

Mini-dossier : Qui veut la peau de la liberté académique ?

Coordonné par Isabelle Bouchard, Mélanie Edever et Maël Foucault, illustré par Élisabeth Doyon

L'effritement de la gouvernance collégiale des universités / Madeleine Pastinelli

Ingérences et menaces dans les universités / Arianne Des Rochers

La liberté académique, c'est pour moi aussi ? / Bouchra Taïbi

Dossier : Internationalisme. Quel horizon pour nos luttes ?

Coordonné par Maël Foucault, Samuel Raymond et Claude Vaillancourt, illustré par Tricia Robinson

L'entre-deux-guerres à Montréal. « Les ouvrier·ères n'ont pas de patrie » / Olivier Dupuis

L'internationalisme dans les gènes d'Attac / Wedad Antonius et Monique Jeanmart

Fédérer les luttes anti‑impérialistes / Entrevue avec Aziz Fall. Propos recueillis par Samuel Raymond

L'internationalisme décolonial au présent. Bandung du nord / Safa Chebbi

Défendre l'internationalisme syndical / Amélie Nguyen

Internationalisme et altermondialisme : Avancer à contre-courant / Claude Vaillancourt

Forum social mondial : Un espace ouvert altermondialiste / Entrevue avec Carminda Mac Lorin. Propos recueillis par Samuel Raymond

Chronique d'une néophyte de l'altermondialisme / Nina Morin

La solidarité entre les peuples, envers et malgré tout / Entrevue avec Michèle Asselin. Propos recueillis par Claude Vaillancourt

Crises géopolitiques : Repenser nos partenariats solidaires / Marianne Tremblay et Jade St-Georges

De qui ont peur les réactionnaires ? / Maël Foucault

International

Résistance face à Vučić : La serbie ne vit plus, elle survit / Comité étudiant de la Serbie

Culture

Ça va bon train / Entrevue avec Pudding Chômeur. Propos recueillis par Selena Phillips-Boyle

Jazz libre, musique improvisée. La dernière utopie ? / Félix-Antoine Hamel

À tout prendre ! / Ramon Vitesse

Recensions

Couverture : Tricia Robinson

Membres