Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Dans le ciel médiatique, L’Étoile du Nord brille.

Un nouveau média populaire s'ajoute à l'univers médiatique québécois. Qu'est-ce que L'Étoile du Nord ? À Bâbord ! : Quelle est la signification du nom de votre média ? (…)

Un nouveau média populaire s'ajoute à l'univers médiatique québécois. Qu'est-ce que L'Étoile du Nord ?

À Bâbord ! : Quelle est la signification du nom de votre média ?

Comité éditorial (CE) : Premièrement, c'est l'étoile qui guide vers un changement social profond, tout en étant une référence au Canada, la région au nord du continent. C'était aussi le nom d'un journal américain publié au 19e siècle par Frédéric Douglass, qui luttait pour la libération des esclaves aux États-Unis. À travers tout ça, nous voulions évoquer l'image du chemin vers la libération des chaines de l'exploitation et de l'oppression.

ÀB ! : Quelle est l'histoire de la fondation de votre média ? Quelle est votre ligne éditoriale ?

CE : L'idée originale de l'Étoile du Nord provient de différentes organisations militantes de Montréal qui collaboraient déjà de façon ponctuelle. La réflexion a commencé à la fin de 2020, en pleine crise de la COVID-19, alors que nous réalisions qu'il nous manquait un outil crucial : un média grand public d'information et d'analyse, qui pouvait promouvoir une vision basée sur le point de vue de classe des travailleurs·euses, permettant ainsi de connecter les mouvements.

Ça a donc été important pour nous, dès le début, que les membres fondateurs proviennent de différentes régions du Canada. Nous avons ainsi réussi à nous associer à des militant·es de la grande région de Toronto à travers le réseau du défunt journal de gauche Basics, qui nous a ensuite ouvert des portes à Winnipeg, Vancouver et Halifax.

Nous avons lancé le média sur les réseaux sociaux en janvier 2022 avec cette infrastructure déjà en place. Nous avons décidé de rester actif uniquement sur Facebook, Instagram et Twitter pour une période d'expérimentation. Nous avons ensuite conçu notre « Guide de journalisme populaire », qui contenait notre ligne éditoriale et nos méthodes de travail.

Notre ligne éditoriale se base sur le point de vue de la classe des travailleurs·euses, peu importe leur nationalité, puisque ce sont eux et elles qui font fonctionner la société. À l'opposé, les grands conglomérats médiatiques ont l'habitude, dans le meilleur des cas, de mettre sur un pied d'égalité l'opinion de l'exploiteur·rice et de l'exploité·e, au nom de l'objectivité. Mais dire la vérité, ce n'est pas nécessairement « objectif » dans le sens idéalisé de la théorie journalistique bourgeoise. Leur méthode est un positionnement politique, puisque la vérité peut être présentée en donnant la priorité à tel ou tel point de vue, en organisant l'information véridique (intentionnellement ou pas) pour orienter vers une conclusion. Nous avons donc fait notre choix : nous mettons de l'avant les exploité·es et les opprimé·es.

Bref, nous avons lancé notre site web en mars 2023. Nous visons maintenant la prochaine étape, toujours dans le but de devenir un réel média de masse.

ÀB ! : De quelles provenances sont les membres de votre équipe ?

CE : L'Étoile du Nord a été initialement créée par des militant·es provenant, notamment, de groupes de mobilisation des locataires, de lutte pour les conditions de vie dans les quartiers, des luttes ouvrières et syndicales, etc. Aujourd'hui, nous sommes constitué·es en bonne partie de journalistes qui débutent leur « carrière militante ». Plusieurs de ces nouveaux et nouvelles camarades ont des formations pertinentes au travail médiatique et proviennent de différentes communautés.

ÀB ! : Qu'est-ce que signifie pour vous la notion de journalisme populaire ?

CE : Le journal Basics, principalement distribué à Scarborough à Toronto jusqu'en 2018, évoquait déjà l'idée du journalisme populaire. Ils avaient développé un guide court, basé sur une interprétation de la théorie journalistique de base mise en relation avec les expériences de journaux populaires du passé, comme The Black Panther. À travers nos échanges avec le collectif derrière Basics, les membres fondateurs·rices à Montréal ont travaillé à structurer ces idées et développer la méthode. Nous l'avons amené à interagir avec d'autres expériences, comme celle des militant·es du Front Démocratique National des Philippines et leur journal Libération.

Notre inspiration qui est sans doute la plus controversée, c'est Rebel News. Évidemment, ce n'est certainement pas pour leurs idées ou pour leur support tiré des grands monopoles du pétrole de l'Alberta. C'est plutôt pour leur style acerbe ; pour leur présence dans les mouvements qu'ils supportent ; pour leur façon de structurer les idées, qui mènent toujours à des conclusions, créées par une accumulation d'exemples soigneusement sélectionnés ; etc. On s'est dit qu'on se devait de s'inspirer de ces succès, malgré notre positionnement politique à l'opposé.

Le journalisme populaire accorde une importance capitale au terrain en consultant les acteurs·rices des mouvements sociaux et en révélant les forces de classe qui s'affrontent. Les sujets sélectionnés doivent permettre de peindre un portrait de la société et de ses mécanismes, à travers une accumulation d'exemples concrets. De la même façon, il est important de démontrer toutes les avenues qui pourront mener à un changement social réel et profond. Ce que nous faisons à l'aide du journalisme populaire, c'est tenter de récolter le plus de discours et d'idées possibles, les synthétiser du mieux que l'on peut afin d'en faire des idées et des solutions plus avancées et efficaces, puis de les rapporter au plus grand nombre.

ÀB ! : Comment fonctionnez-vous ?

CE : Les membres de l'Étoile du Nord sont divisé·es en comités locaux et en comités spécialisés pour la production vidéo et la révision/traduction. Les grandes orientations sont déterminées par un comité éditorial et administratif composé de trois membres, supporté par la réunion mensuelle des secrétaires des comités. Les sujets d'articles sont généralement choisis de façon collective lors de rencontres locales. Le choix de l'angle est facilité par le comité éditorial sur la base de notre Guide de journalisme populaire. Les articles sont ensuite rédigés individuellement ou par des équipes de journalistes à la suite d'entrevues.

ÀB ! : Quels reportages de l'Étoile du Nord ont-ils le plus défini ce que vous voulez accomplir en tant que média ?

CE : Trois dossiers couverts par l'Étoile du Nord nous viennent en tête : Le « Convoi de la liberté », la fermeture de la mine à Matagami et les grèves du Front commun. Ces exemples sont représentatifs de la priorité qu'on accorde à l'enquête sur le terrain. Par exemple, plutôt que d'adhérer sans réfléchir aux suppositions et aux anecdotes rapportées par les grands médias lors des événements du « Convoi de la liberté » , l'Étoile du Nord s'est rendu sur le terrain pour parler aux manifestant·es afin de comprendre les dynamiques sous-jacentes de l'événement. Lorsque la mine Matagami a fermé, nous avons fait huit heures de route pour témoigner des impacts sur les travailleurs·euses et les résidents·es. Lors des mobilisations du secteur public de 2023, nous avons produit deux courts documentaires et une douzaine d'articles où la perspective des travailleurs·euses était au centre de la couverture.

ÀB ! : Les médias indépendants de gauche sont souvent précaires financièrement. Comment votre média parvient-il à fonctionner ?

CE : Notre engagement politique rend difficile l'obtention de financement et nous force à faire preuve de créativité. Nous comptons présentement sur notre lectorat pour nous financer à travers des dons ponctuels, et éventuellement, des abonnements payants. Pour le moment, ce financement n'est pas suffisant pour que nous puissions engager un·e journaliste à temps plein. Cette situation est sur le point de changer, car nous lançons le 24 juillet une campagne de financement avec La Ruche visant, entre autres, à payer un·e journaliste temps plein pendant quelques mois afin de mettre en place notre système d'abonnement qui permettra, à terme, de payer des journalistes dans plusieurs régions du Canada. Notre ambition demeure de développer un écosystème médiatique avec une plus grande diversité de contenu et de moyens de diffusions dans le but d'augmenter et de diversifier notre audience. Nous prévoyons également lancer un podcast, produire un long-métrage documentaire, lancer un journal papier, et plus encore.

Pour visiter le site de L'Étoile du Nord : https://etoiledunord.media/

Le capitalisme, c’est mauvais pour la santé

Anne Plourde, Le capitalisme, c'est mauvais pour la santé, Écosociété, 2021, 288 p. Le capitalisme, c'est mauvais pour la santé a comme fil conducteur l'évolution des (…)

Anne Plourde, Le capitalisme, c'est mauvais pour la santé, Écosociété, 2021, 288 p.

Le capitalisme, c'est mauvais pour la santé a comme fil conducteur l'évolution des Centres locaux de services communautaires (CLSC), que l'autrice décrit comme « un modèle socialiste dans une société capitaliste ». Chercheuse postdoctorale à l'Université York et à l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS), Anne Plourde dresse un portrait éclairant et édifiant des mal aimés CLSC, de leur implantation dans les années 70 à la suite de la Commission Castonguay-Nepveu, qui les destinait à devenir la principale porte d'entrée du système de santé, jusqu'à la réforme Barrette de 2015 qui abolira « les derniers vestiges de démocratie qui pouvaient encore exister dans le système public de santé et de services sociaux » (p. 214).

Pour mieux nous faire comprendre les mérites du modèle initial des CLSC, caractérisé par une équipe multidisciplinaire inspirée des cliniques populaires des années 50 et la participation active des citoyens, Plourde s'intéresse d'abord à l'histoire des luttes contre les effets délétères du capitalisme. Pour l'autrice, la création du réseau public de la santé au Québec, dont l'instauration d'une assurance maladie complète et universelle est le cheval de bataille, apparaît comme l'une des plus éclatantes victoires des mouvements ouvriers, syndicaux et communautaires de l'histoire récente des Amériques, favorisant le passage du Québec d'un « État social sous-développé » à un État social avant-gardiste en Amérique du Nord.

Mais la contre-offensive capitaliste des années 70 et de la vague néolibérale des années 80 et 90 empêcheront le Québec d'opérer véritablement les cinq virages proposés par la Commission Castonguay-Nepveu (1967) qui reprochait déjà au système de Santé d'être « centré sur la médecine curative, l'hôpital et les médecins » (p. 109). Anne Plourde déploie alors une critique rigoureuse et implacable d'un demi-siècle de politiques complaisantes envers tous ceux à qui profite un système hospitalo-centrique comme le nôtre. Cela explique, selon l'autrice, l'incapacité de notre système de santé à répondre adéquatement à la pandémie de la COVID 19.

Dans un dernier chapitre lumineux et pénétrant, Anne Plourde avance six solutions « pour préparer l'après-pandémie en santé et services sociaux ». Elle explique avec éloquence comment le financement du réseau à hauteur des besoins actuels et à venir doit s'accompagner d'un élargissement de la couverture publique à plusieurs services médicaux de première ligne (des soins à domicile à la dentisterie) et du retour du pouvoir décisionnel des « travailleuses de la santé ». Elle souligne aussi l'importance des milieux communautaires dans la transformation « d'un système hospitalo-centrique à un système centré sur la prévention et la première ligne » (p. 263) afin que les services de première ligne soient efficaces et permettent de réduire les dépenses en santé.

« Le retour à un modèle d'établissement inspiré de celui des CLSC est au cœur de cette triple proposition de nationalisation, décentralisation et redémocratisation » (p. 256) du système de santé et de services sociaux. Les propositions d'Anne Plourde paraissent révolutionnaires auprès des timides mesures annoncées par le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé. Mais n'est-ce pas inévitable alors que l'on sait que les changements climatiques auront des répercussions importantes sur notre santé et causeront, par conséquent, une pression croissante sur les infrastructures de santé publique ?

Dans la prochaine réforme de la santé, dont nous avons eu un avant-goût au printemps dernier, il y a fort à parier que la « conception capitaliste de la santé », à l'écoute des gestionnaires d'hôpitaux, continuera de mettre à mal le réseau sociosanitaire québécois.

Ville féministe

Leslie Kern, Ville féministe. Notes de terrain, Éditions du remue-ménage, 2022, 250 pages. Une ville pensée pour toutes et tous, est-ce possible ? Une ville pensée par (…)

Leslie Kern, Ville féministe. Notes de terrain, Éditions du remue-ménage, 2022, 250 pages.

Une ville pensée pour toutes et tous, est-ce possible ? Une ville pensée par toutes et tous, l'est-ce aussi ? Voici les deux grandes questions que pose Leslie Kern dans cet essai-récit qui se lit de bout en bout, sans prendre de pause.

La professeure de géographie et d'environnement, originaire de la banlieue de Toronto et vivant aujourd'hui au Nouveau-Brunswick nous fait découvrir, dans ce texte écrit au « je », les angles morts de l'urbanisme, sexistes et trop nombreux. Cet essai-récit s'appuie sur le vécu de Kern ainsi que sur son analyse féministe et son expertise de géographe. Les diverses réflexions étayées sont issues de ses expériences de la ville à titre d'adolescente, de jeune femme adulte, de femme enceinte, de mère, de travailleuse et de militante impliquée au sein de divers mouvements sociaux.

Elle nous fait constater que la ville, peu importe laquelle, où une femme réside, mange, dort, travaille et aime, est une ville conçue, imaginée et régie par des hommes, une ville qui exacerbe les inégalités entre les genres puisque l'expérience de ces derniers dans la ville est très différente de celle des femmes. Pourquoi ? Parce que la division entre espace public et espace privé a été prépondérante dans la conception de l'urbanisme en général. Les femmes sont reléguées à l'espace privé, aux hommes l'espace public. Ce qui explique que les rapports des hommes avec la ville ne sont pas entachés par un sentiment d'insécurité qui est le quotidien des femmes et des autres populations marginalisées socialement et plus vulnérables.

Kern pose les bonnes questions en nous invitant à repenser les espaces urbains et en dépassant le clivage espace privé/femmes et espace public/hommes. La ville féministe proposée par Kern est un projet inspirant et ambitieux, où toutes et tous sont aux commandes. Cette ville féministe va au-delà du béton : c'est vivre différemment, c'est vivre mieux et de façon plus juste et collective.

Corps vivante

29 juin 2024, par Valentin Tardi — , , ,
Julie Delporte, Corps vivante, Pow Pow, 2022, 267 p. Toujours en cursive et en ondoyant, Julie Delporte poursuit sa progression dans la vie, d'abord la sienne, en osant (…)

Julie Delporte, Corps vivante, Pow Pow, 2022, 267 p.

Toujours en cursive et en ondoyant, Julie Delporte poursuit sa progression dans la vie, d'abord la sienne, en osant tutoyer ses douleurs et un certain mal-être qui, trop souvent, l'envahit. À cheval entre le journal, le manifeste, la poésie et toujours ce dessin/écriture au crayon de bois, l'œuvre de Delporte doit être qualifiée de révélatrice. En dénouant des fils entremêlés et en touchant à l'essentiel au creux de ses doutes et questionnements, l'autrice, ici, après avoir parlé d'électrosensibilité (Je vois des antennes partout, Pow Pow 2015) et de parcours féministe (Moi aussi je voulais l'emporter, Pow Pow 2017), lève le voile sur son lesbianisme tardif qu'elle situe à 35 ans. Ce journal, au long cours d'une vie à taire certaines prémisses, à effectuer moult recherches et à explorer d'autres sensibilités fait figure de dialogue avec l'univers. Ce chemin qui se révèle jubilatoire quant à, sciemment, prendre acte des aléas de son parcours afin d'être soi-même, a quelque chose d'extraordinaire. En gros, c'est ce livre doux et fulgurant qui cite Annie Ernaux, Tove Jansson, MoniqueWittig, Chantal Akerman…

L’humanité en péril - Tome 2

29 juin 2024, par Claude Vaillancourt — , , ,
Fred Vargas, L'humanité en péril - Tome 2, Flammarion, 2022, 272 p. Bien connue pour ses romans policiers, l'autrice Fred Vargas a mis son manteau de chercheuse pour donner (…)

Fred Vargas, L'humanité en péril - Tome 2, Flammarion, 2022, 272 p.

Bien connue pour ses romans policiers, l'autrice Fred Vargas a mis son manteau de chercheuse pour donner une suite à son essai L'humanité en péril, consacré à l'urgence climatique. Cette fois, elle aborde les conséquences de la raréfaction de ressources naturelles. Selon elle, nous nous rapprochons du moment où il manquera de ce qui a permis de construire le monde tel que nous le connaissons : pétrole, charbon, gaz naturel. À cela s'ajoutent de nombreuses autres ressources enfouies dans le sol, tout aussi indispensables, en voie de disparition elles aussi.

Dans un horizon qu'elle fixe autour de l'année 2050, une crise majeure des transports nous forcera à tout remettre en cause (l'autrice parle de la « fin des transports »). La pénurie de carburant mettra fin à l'usage de ce qui est aujourd'hui indispensable pour déplacer les marchandises : avions, bateaux à moteur, camions et tracteurs. Ils ne pourront plus exister parce que l'énergie électrique n'aura tout simplement pas la puissance de charge suffisante pour les faire fonctionner. De plus, même les véhicules électriques ne pourront plus se déployer à cause du manque de ressources pour les construire et à cause d'une réduction majeure de la production d'électricité. Vargas prévoit aussi la fin du numérique. Plusieurs des métaux nécessaires à son fonctionnement seront en manque bien avant la fin du siècle et le recyclage des produits électroniques sera nettement insuffisant pour régler le problème. Nous n'aurons tout simplement plus d'ordinateurs, de téléphones portables, de tablettes, de réunions Zoom…

On peut alors prendre la mesure des immenses transformations qu'il faudra mettre en place si l'on veut assurer la survie des populations. Selon l'autrice, le réchauffement climatique ne sera plus une menace majeure : il sera limité à 1,7°C à cause de l'épuisement des hydrocarbures. Il faudra cependant vivre sans les machines qui nous rendent la vie si facile. Vargas établit de façon convaincante les grandes priorités de la transition obligée qui s'en vient. Elle propose, entre autres solutions, le retour des chevaux et des bœufs, dont elle détaille toutes les conséquences de leur utilisation : productivité, gestion des excréments et des carcasses, nombre de spécimens requis, alimentation du cheptel, conséquences sur l'agriculture, etc.

L'essai de Vargas surprend par sa précision. L'autrice semble avoir une boule de cristal et décrit l'avenir comme si elle y était. Elle le fait de façon très documentée : son essai est rempli de statistiques et de calculs, et ses propos résultent d'une impressionnante compilation de données, un travail de grande envergure. On sait cependant que rien n'est plus risqué que de prédire l'avenir, et malgré l'importance de sa recherche, il est très difficile de croire que tout se déroulera comme elle le décrit.

Cependant, Fred Vargas accomplit un exercice salutaire. Au rythme où nous les consommons, et sans se soucier de les préserver le plus longtemps possible, il va de soi que les ressources naturelles seront de plus en plus rares et de moins en moins accessibles, que cela se produise demain, comme elle le croit, ou beaucoup plus tard. Il est essentiel que nous changions radicalement notre approche dans leur exploitation : il faut réduire celle-ci autant que possible et planifier avec précision ce qui arrivera après, pour éviter le pire. C'est à cet indispensable travail que s'adonne Vargas. En espérant que cette approche aura d'importantes suites.

Le storyboard de Wim Wenders

29 juin 2024 — ,
Stéphane Lemardelé, Le storyboard de Wim Wenders, La Boîte à Bulles, 2022, 160 pages. Le cinéaste Wim Wenders, qui réalise désormais plusieurs films aux États-Unis, est (…)

Stéphane Lemardelé, Le storyboard de Wim Wenders, La Boîte à Bulles, 2022, 160 pages.

Le cinéaste Wim Wenders, qui réalise désormais plusieurs films aux États-Unis, est renommé pour ses road movies ayant marqué le renouveau du cinéma allemand avec d'autres cinéastes comme Schroeter, Fassbinder, Herzog. À titre de storyboarder, Stéphane Lemardelé a pu collaborer avec lui en 2014 lors du tournage d'Every Thing Will Be Fine ici au Québec dans le cadre d'une scène tournée par grand froid dans une cabane de pêche blanche. Ce livre graphique sort de l'ordinaire, car le dessinateur a su, dès sa première rencontre avec Wender, dépasser la commande pour interagir plus avant, en s'immergeant dans le projet, et aussi plus largement en discutant de son cinéma, de ses références ainsi que de sa vision d'un cinéma 3D qui permettrait de renouer avec la réalité. Incidemment, ce livre narre non seulement le processus même d'un film, mais il livre aussi un phénoménal témoignage sur le film à l'ère où nous nous trouvons, paradoxalement, noyé·es dans la surabondance de celles-ci ! Parlant d'images, le dessin de Lemardelé autant que l'usage judicieux de photos ou d'éléments du storyboard rend les protagonistes, le tournage et les lieux (mention spéciale aux couleurs de sa neige !) avec une aisance qui procure une lecture immersive.

Ils mangent dans leurs chars

Simon-Pierre Beaudet, Ils mangent dans leurs chars. Chroniques du troisième lien & de la fin du monde, Moult Éditions, 2022, 250 p. À l'instar de Ravary, de Falardeau (…)

Simon-Pierre Beaudet, Ils mangent dans leurs chars. Chroniques du troisième lien & de la fin du monde, Moult Éditions, 2022, 250 p.

À l'instar de Ravary, de Falardeau ou d'Anne Archet, Beaudet n'a pas la langue dans sa poche et il n'hésite pas à se mettre en péril dans une écriture combative qui appelle un chat un chat et, surtout, qui parvient à produire du sens dans un monde qui divague allègrement en parvenant à noyer le poisson dans l'eau. La majorité des textes de ce recueil ont été publiés dans L'Idiot utile, L'éteignoir, Le panier de crabes, Vice et sur le blogue Fuck le monde… De tels titres donnent un avant-goût de la charge que l'essayiste entend mener en direction du capitalisme et de ses sbires. Toutefois, on aurait tort de se trouver outré·e par les sacres ou le langage cru de Beaudet dans la mesure où, avec un brio que ses pourfendeurs des radios-poubelles qualifieraient de diabolique, il creuse et remet en perspectives plusieurs éléments qui, autrement, ne dépasseraient pas le texte d'opinion ou la diatribe. La question du désormais incontournable « troisième lien » à Québec sert de levier à l'auteur pour lier la chose à beaucoup plus grand : « la fin du monde » ! D'où l'image choc de l'intitulé : Ils mangent dans leurs chars. Beaudet décortique l'abrutissement et les mantras assénés inlassablement par les radios-poubelles et, ultimement, la proposition d'asservissement décomplexé au travail, à la consommation et à l'automobile du peuple et d'une certaine classe moyenne. Non sans humour toujours, Beaudet propose également d'autres textes à la sagacité de son lectorat en guise de bonus. Des crottes magnifiques qui défigurent l'embourgeoisement et sa trollé de faux-semblants, notamment : « Fuck Costco », « Ta carrière universitaire de marde » et, « Tuer la nuit ». Rassérénant !!!

Le capitalisme

Pierre-Yves Gomez, Le capitalisme, Que sais-je ?, 2022, 127 p. Pour la quatrième fois, la prestigieuse collection Que sais-je ? publie un ouvrage de synthèse sur le (…)

Pierre-Yves Gomez, Le capitalisme, Que sais-je ?, 2022, 127 p.

Pour la quatrième fois, la prestigieuse collection Que sais-je ? publie un ouvrage de synthèse sur le capitalisme. La première fut publiée en 1948. Dans cette nouvelle édition totalement inédite, l'auteur présente le capitalisme comme une idéologie, une croyance commune et une convention sociale qui structure notre monde.

Alors que de nombreux ouvrages décrivent le capitalisme comme l'aboutissement historique et naturel des sociétés, celui-ci suggère que le capitalisme est une invention récente. C'est en 1902 que le sociologue allemand Werner Sombart publie le premier ouvrage de synthèse sur le sujet Der moderne Kapitalismus. Trois ans plus tard, Max Weber publie L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, dans lequel le capitalisme est analysé comme une culture et un imaginaire collectif. Avant ces dates, des auteurs comme Adam Smith, David Ricardo ou Karl Marx ne parlaient pas de capitalisme comme un système. Ils analysaient, entre autres et de manières différentes, les comportements de personnes détenant du capital. Avec le temps, certaines de ces personnes furent dénommées des « capitalistes » afin de les différencier d'autres catégories d'acteurs économiques, comme des travailleurs ou des propriétaires terriens.

Pierre-Yves Gomez, professeur à EMLYON et directeur de l'Institut français de gouvernement des entreprises, mobilise le modèle de sociologie historique de Norbert Elias pour retracer l'évolution du capitalisme. Selon cette conception, les luttes entre entités concurrentes dans une société se soldent souvent par la domination d'un vainqueur, aboutissant à une monopolisation du pouvoir. Le vainqueur impose alors ses règles de conduite, ses codes de comportement et ses mœurs. Progressivement la configuration politico-économique de l'Europe médiévale, construite sur la religion et les coutumes locales, fut remplacée par une autre configuration, basée sur des normes abstraites d'échanges monétaires pour la production et la consommation de biens. Le profit individuel devint alors un « fait social total », un éthos qui justifie l'ordre du monde, régissant ses mœurs.

Ce retour historique et évolutionniste sur le capitalisme, analysant ses variations génétiques depuis le Moyen Âge, permet de relativiser l'assertion de la prétendue « fin de l'histoire ». D'après ce récit, la globalisation capitaliste ne peut que s'imposer à travers le monde, sans alternative possible. L'auteur conclut, pour sa part, que d'autres variations du capitalisme vont se poursuivre dans le futur, incluant la consolidation d'empires centralisés et industrialisés ou le néo-féodalisme d'entreprises transnationales. Il va sans dire que Pierre-Yves Gomez, l'auteur de L'esprit malin du capitalisme, ne voit pas ces mutations d'un bon œil. Certaines dérives sont d'ailleurs déjà visibles aujourd'hui, comme le capitalisme spéculatif, le capitalisme de surveillance, le capitalisme algorithmique ou le capitalisme autoritaire.

Ce petit livre de 127 pages, bien écrit et bien argumenté, contribue à la critique progressiste du capitalisme. Que sais-je ?, associée aux Presses universitaires de France, est une collection de plus en plus reconnue dans le domaine scientifique. Ce livre peut donc être utilisé dans des écoles de commerce ou des facultés de sciences économiques où, souvent, le capitalisme est faussement présenté comme l'évolution naturelle et obligatoire de nos sociétés. Surtout, l'analyse évolutionniste qu'il utilise permet d'explorer des alternatives possibles à la sortie du capitalisme.

Le gaz me donne les bleus

« On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels », écrivait Anatole France en 1922 dans L'Humanité, au sujet de la guerre. « On croit mourir à cause de (…)

« On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels », écrivait Anatole France en 1922 dans L'Humanité, au sujet de la guerre. « On croit mourir à cause de l'emballement du climat ; on meurt à cause des industriels », pourront dire nos enfants, si la tendance se maintient. Les stratégies gazières qui se mettent en place au Québec illustrent de manière troublante la primauté des intérêts industriels sur la vie.

Environ 80 % du gaz qui est brûlé au Québec pourrait être remplacé par l'électricité. Eh oui : alors que la planète en feu hurle l'urgence de se libérer des énergies fossiles, environ 200 000 bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels demeurent inexplicablement chauffés au gaz, au pays de René Lévesque. Et près de 2 000 branchements se sont encore ajoutés entre octobre 2021 et juillet 2022 ! D'importants volumes de gaz servent également à des procédés industriels dont la conversion à l'électricité ne présente aucun défi technique particulier.

Électrifier ces usages permettrait de réduire de neuf mégatonnes (sur 12) les émissions de gaz à effet de serre attribuables au gaz naturel, ce qui améliorerait le bilan carbone total du Québec de plus de 10 %. Cela pourrait se faire en une quinzaine d'années : il suffirait d'interdire l'installation d'équipements au gaz dans tous les cas où l'électricité peut rendre le service énergétique attendu, qu'il s'agisse de nouveaux équipements ou du remplacement d'équipements en fin de vie.

Quand on pense que les émissions totales de GES du Québec ont reculé d'à peine 2,7 % en près de 30 ans, malgré les milliards dépensés par les gouvernements, il est difficile d'imaginer une bonne raison de se priver d'une telle réglementation qui compenserait au moins partiellement la lenteur de la décarbonation d'autres secteurs. Or, vous ne trouverez aucun document en ce sens dans les cartons de nos gouvernements. C'est là une des raisons pour lesquelles la petite flamme bleue adoptée il y a 20 ans par le principal distributeur gazier du Québec ne me fait plus danser la bossa-nova.

Tartufferie climatique au service de l'industrie

Le deuxième motif de consternation, relativement au gaz naturel, est l'importance des ressources collectives consacrées à des stratégies alambiquées qui nous éloignent de nos cibles climatiques tout en se donnant l'air de vouloir nous en rapprocher.

L'offre biénergie parrainée conjointement par Hydro-Québec et Énergir en est un excellent exemple. En vertu de cette offre, présentement réservée au marché résidentiel [1], les ménages qui ont un système de chauffage central au gaz sont invités à convertir leur système à la biénergie afin que l'électricité devienne leur principale source d'énergie pour le chauffage et que le gaz naturel ne soit consommé qu'en période de pointe hivernale.

Intuitivement attrayante, l'offre de biénergie n'en a pas moins été vertement critiquée par des environnementalistes et des scientifiques, et pour cause : elle est incompatible avec les objectifs climatiques du Québec. Alors que, tel que mentionné, l'abandon du gaz naturel dans tous les usages convertibles permettrait de diminuer les émissions totales de GES du Québec de plus de 10 %, les chercheurs de l'Institut de l'énergie Trottier estiment que le programme de biénergie ne permettra, au mieux, qu'une réduction de 0,6 %. Il aura aussi pour effet de verrouiller la dépendance du Québec à l'égard du gaz pour des décennies et de compromettre l'atteinte de la carboneutralité en favorisant le renouvellement d'équipements de chauffage au gaz naturel qui devraient simplement être mis de côté à la fin de leur vie utile.

Le règlement qui exige l'injection d'un pourcentage minimal de gaz naturel renouvelable (GNR) dans le réseau gazier est aussi une ingénieuse supercherie. Initialement adopté en 2019, ce règlement fait présentement l'objet d'une mise à jour qui introduit le concept de « gaz de source renouvelable » (GSR), incluant non seulement le GNR, mais aussi l'hydrogène vert, et porte de 5 % en 2025 à 10 % en 2030 la part des GSR devant circuler dans le réseau gazier.

Tout est problématique dans ce règlement. D'abord, l'idée même d'exiger l'injection de 10 % de GSR dans le réseau signifie en clair assurer une continuation de la consommation massive (90 %) de gaz fossile, issu principalement de la fracturation, pour des besoins qui pourraient rapidement et facilement, pour la plupart, être comblés par l'électricité.

Ensuite, produire du gaz qui sera brûlé est dans bien des cas le pire usage qu'on puisse faire de la biomasse résiduelle. Pour respecter les limites biophysiques des écosystèmes, préserver les milieux naturels et la biodiversité, éviter de concurrencer la production alimentaire et les usages plus écologiques de la biomasse résiduelle comme le compostage, en cette période sombre pour la santé de la nature, il est essentiel que le GNR soit produit en quantité limitée et réservé à des usages pour lesquels le gaz est irremplaçable (les usages dits « sans regret »).

Produire de l'hydrogène vert pour le mélanger à du gaz fossile servant principalement à des usages électrifiables serait encore plus absurde, si cela est possible, car l'électricité dépensée pour produire l'hydrogène est beaucoup plus grande que l'énergie contenue dans l'hydrogène. Le concept même est une aberration scientifique et économique.

« It's the industry, stupid ! »

Ces stratégies vous semblent rocambolesques ? Elles deviennent tout à fait limpides quand on les analyse du point de vue de l'industrie et quand on sait qu'elles sont assorties de généreuses contributions du trésor public, notamment par l'entremise du fonds Capital ressources naturelles et énergie (CRNE), doté d'une enveloppe de 1 milliard $, et du Programme de soutien à la production de gaz naturel renouvelable (PSPGNR).

En fait, la raison pour laquelle il « faut » préserver le réseau gazier le plus longtemps possible, en le légitimant notamment par l'offre de biénergie et le verdissement partiel du combustible, est fort simple : si on cessait de brûler du gaz pour 80 % des usages actuels, les grandes industries dont les procédés ne sont pas facilement convertibles à l'électricité devraient assumer seules les coûts du réseau gazier en attendant de pouvoir compter sur de nouveaux procédés ou sur des gaz de source renouvelable. Or, selon une étude réalisée à HEC Montréal, « l'électrification des marchés Résidentiel et Affaires évincerait (sic) 91 % des revenus de distribution du gaz naturel au Québec et entraînerait nécessairement la clientèle industrielle dont les usages sont non convertibles vers une “spirale de la mort” puisque les quelques grands consommateurs de gaz naturel restants ne seraient sans doute pas en mesure de soutenir l'augmentation tarifaire causée par le départ des autres clients. » [2]

Doublement futées, les stratégies gazières du gouvernement (peut-être aidé par les quelque 140 lobbyistes inscrits d'Énergir ?) permettent aussi de brouiller le message des scientifiques et des écologistes qui ont bien du mal à expliquer, en « lignes de com » de 20 mots, pourquoi ils et elles s'opposent à des mesures de réduction des émissions de GES. De plus, comme le développement du GNR et de l'hydrogène vert est coûteux, ces stratégies justifient de siphonner des fonds publics destinés à la décarbonation vers des filières dont la contribution à la lutte au réchauffement climatique restera toujours marginale, mais dont nos quelques grandes industries auront besoin pour poursuivre leurs opérations quand la consommation de gaz fossile ne sera vraiment plus admise.

L'industrie ou la vie ? Le choix est clair. Repose en paix, Anatole France.


[1] Une offre pour les secteurs commercial et institutionnel devrait être déployée dans les prochains mois, sous réserve de l'approbation de la Régie de l'énergie.

[2] Rapport d'étude no 01-2020, Électrification des usages du gaz naturel au Québec : analyse des impacts économiques, Alexandre Paradis Michaud, étudiant à HEC Montréal, sous la supervision de Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie, HEC Montréal. Disponible en ligne.

Illustration : Ramon Vitesse

Fonderie Horne : la ville au coeur de cuivre

Le verdict est tombé à Rouyn-Noranda le 15 août dernier : les émissions d'arsenic dans l'air de notre ville seront tolérées jusqu'à cinq fois au-dessus de la norme prévue par (…)

Le verdict est tombé à Rouyn-Noranda le 15 août dernier : les émissions d'arsenic dans l'air de notre ville seront tolérées jusqu'à cinq fois au-dessus de la norme prévue par la Santé publique. L'échéancier de cinq ans ne prévoit aucune cible intermédiaire précise pour contraindre Glencore à abaisser ses rejets toxiques dans l'air d'ici là. Les Rouynorandien·nes, décidément, devront boire la coupe jusqu'à la lie.

Il y a une chose que les gens de l'extérieur ont du mal à comprendre. Parler contre la fonderie, c'est parler contre Rouyn. C'est une vérité que chacun ici sent au fond de soi dès sa naissance. Les employé·es de la fonderie sont vos ami·es d'enfance, votre oncle ou tante, votre voisin·e ou votre fille ou fils. On ne médit pas contre les siens et on évoque encore moins la mort de ce qui nous a donné la vie.

Malgré le plan annoncé de réduction des émissions toxiques de la fonderie, certain·es s'écrient déjà bruyamment et refusent le compromis. Les positions se crispent de nouveau. On s'apprête à rejouer bientôt la grande scène tragique qui traverse toute notre histoire : ce n'est pas la première fois que la fonderie divise notre communauté. On regarde alors au fond de soi comme dans le puits noir d'une ancienne mine. On ne sait jamais ce qui risque d'en remonter.

Les luttes se mènent ici dans une douleur coupable. Même les allié·es de la fonderie sont rongé·es sourdement par le doute. Les militant·es finissent par se taire, agacé·es de s'entendre eux·elles-mêmes radoter. Mais les forces de l'immobilisme, elles, n'ont jamais cessé de piocher à la même inépuisable veine.

Parler contre la fonderie, c'est parler contre Rouyn.

Cette croyance remonte au temps de nos grands-parents, que l'on a pourtant enterré·es, encore jeunes, depuis très longtemps déjà au Cimetière Notre-Dame. C'est une idée vieille et ennuyeuse comme la pluie (acide), et peut-être même plus vieille que les cheminées, que l'on dit pourtant éternelles. C'est une idée, en somme, très vieille, trop vieille peut-être.

Entendez-vous la rumeur…

Des citoyen·es influent·es déclarent publiquement qu'ils et elles prendront la clé des champs, loin des nuages oranges, au Témiscamingue, là où les prés sont calmes et où il fait bon respirer. D'autres en sont encore à aiguiser leurs armes. La plupart regardent en retrait et ne savent plus très bien comment juger de la situation. Bien des gens se demandent, et non sans raison, si la réputation de notre ville n'est pas entachée durablement. La fracture va en augmentant.

Depuis peu, les bannières Facebook claquent au vent des réseaux comme les drapeaux noirs de la piraterie. Le nouveau slogan publicitaire de la ville, Douce Rebelle, est subverti par une formule ironique qui en choque plusieurs : Douce Poubelle. À Val-d'Or, Amos ou Ville-Marie, des voix plus lointaines s'élèvent pour faire entendre leur solidarité. La ville fourmille de journalistes sur lesquel·les on trébuche maintenant à tous les deux coins de rue. Les un·es évoquent la fermeture de l'usine comme s'il s'agissait d'un dépanneur et les autres nous parlent de la disparition complète d'un quartier, et avec lui les lieux chers à notre enfance. Les citoyen·nes alternent entre la stupeur et le découragement.

Rouyn donne à voir sa douleur publiquement. Certain·es estiment que là c'est un manque de dignité. Des Mères au Front portent un écusson vert taillé en cœur – vert comme la couleur du cuivre rouillé – et s'adressent à la mairesse en la tutoyant. Leurs filles et leurs fils sont blotti·es contre elles, inquiété·es par l'agitation. Les enfants se demandent pourquoi leurs mères pleurent. Elles sont venues parler pour la jeunesse, pour tout ce que le monde pourrait devenir.

Un militant écologiste de la première heure se prend la tête entre les mains et croit revivre un cauchemar alors qu'on évoque un appui gouvernemental dans la modernisation de la fonderie. Des médecins s'inquiètent de la prévalence potentielle de maladies aux noms imprononçables devant une assistance qui fait des yeux ronds. Une femme âgée qui a vécu toute sa vie dans le quartier Notre-Dame, adossée contre l'usine métallurgique, témoigne, à une assemblée entière, avec une simplicité qui arrache des larmes. Sa santé est compromise et elle ne veut pas mourir en sachant que les tout-petit·es pâtiront encore de la qualité de l'air.

On entend ici toutes sortes de choses dernièrement, des choses édifiantes et des plus regrettables. Notre parole s'emporte comme la rivière qui rompt son embâcle. Les débordements sont à prévoir. Mais c'est surtout à une formidable leçon de mobilisation sociale à laquelle nous ont convié·es les citoyen·nes de Rouyn-Noranda. Ceux et celles qui parlent aiment leur ville suffisamment pour transgresser un interdit qui les fait souffrir eux·elles aussi.

Parce que parfois, parler contre la fonderie, c'est aussi parler pour Rouyn.

Le soleil s'est levé sur Rouyn

Depuis les premiers signes du printemps, quelque chose en nous cherche à naître. Notre mobilisation devient le tremplin d'une nouvelle fierté. Les villes jumelles ont renfilé leur robe des plus beaux jours. Notre indignation prend parfois la forme soudaine de l'espoir. On nous écoute de très loin. On s'enorgueillit de voir notre communauté debout et agissante. On dit maintenant partout que les gens de Rouyn ont beaucoup de courage. La multinationale est forcée de nous regarder en face. Il faudra apprendre dorénavant à nous respecter.

Notre lutte n'est pas encore terminée, mais nous voici à nouveau engagé·es dans la bataille de l'essoufflement. Notre cœur est plus large et notre sang plus oxygéné que jamais. Avec l'été qui rayonne, on respire en tout cas un air franchement plus sain. C'est celui du droit à parler enfin, et pour nous-mêmes, de ce qui nous inquiète depuis très longtemps.

Photos : une enfant tenant un tambourin lors d'un rassemblement à la Place de la Citoyenneté à Rouyn-Noranda ; un placard portant les mots « Les écocidaires ont des noms et des adresses » est modifié afin d'en faire une menace contre les militant·es écologistes à Rouyn-Noranda ; des femmes affichent un air déçu lors du conseil de ville de Rouyn-Noranda ; coucher de soleil sur le lac Osisko et la fonderie Horne à Rouyn-Noranda (Marie-Raphaëlle Leblond).

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