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La pointe de l’iceberg

9 juin, par Jonathan Durand Folco — ,
Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « (…)

Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « Je me souviens d'un Québec blanc ». Il s'agit d'un détournement grotesque d'une devise nationale au profit d'une revendication ouvertement suprémaciste et raciste. Cette action délibérée vise à déranger et à recruter.

4 Juin 2026 | tiré de Métapolitiques | Photo : La presse

Le groupe responsable, Second Sons Canada, ou encore Frontenac Active Club, est connu des services de sécurité publique. Selon le chercheur David Morin, il existerait pas moins de 30 groupes organisés au Canada et plus de 200 à l'échelle mondiale. Selon Wikipédia, le mouvement des Active Clubs :

« constituent un réseau transnational décentralisé d'organisations néofascistes créé en décembre 2020 par Robert Rundo, ancien dirigeant du Rise Above Movement (RAM) [une organisation néonazie américaine]. Le mouvement, structuré en petits groupes locaux autonomes, entraîne ses membres aux sports de combat et promeut une idéologie suprémaciste blanche et accélérationniste. Présent dans plus de 25 pays, [...] le unréseau diffuse sa propagande principalement via les réseaux sociaux alternatifs et organise des actions militantes, parfois violentes. Selon le Counter Extremism Project, il développerait une force paramilitaire latente de combattants nationalistes blancs susceptibles d'être mobilisés pour des actions coordonnées à grande échelle. »

Bref, il ne s'agit pas de quelques bozos excités comme le prétend Bock-Côté dans sa chronique lunaire qui affirme qu'il s'agit d'une « polémique débile ». Il s'agit d'un groupe très organisé, lié à la « nouvelle internationale fasciste » qui relie différents groupes d'extrême droite à travers le monde.

La réaction ne s'est pas fait attendre : condamnation unanime des chefs de partis, indignation médiatique, déclarations officielles. Paul St-Pierre Plamondon lui-même a dénoncé vigoureusement ces « groupuscules haineux » qui « se cachent derrière le sport pour recruter et normaliser l'extrémisme ».

Un consensus fragile

Il faut reconnaître ce que cela signifie : la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec par rapport aux discours des groupes néofascistes assumés. Le consensus moral contre le racisme explicite tient encore, du moins en surface. La désapprobation généralisée signifie qu'un seuil a été franchi, et cela veut dire que le suprémacisme blanc affiché reste, pour l'heure, au-delà de ce que la classe politique peut tolérer publiquement.

C'est une donnée réelle, mais le cordon sanitaire n'est pas aussi étanche qu'on pourrait le penser. Les idées d'extrême droite ne viennent pas de nulle part, et ignorer les causes sociales, discours médiatiques et conditions économiques qui alimentent ces groupuscules militants représente une grave erreur stratégique.

Un réflexe consensualiste est bien partagé au Québec : condamner le fascisme explicite tout en ignorant les dynamiques sociales qui alimentent le phénomène. On condamne moralement les effets tout en ignorant les causes sociales du problème. Différents mécanismes sont en jeu pour nourrir ce déni collectif.

Il y a d'abord le discours réactionnaire anti-woke qui inverse carrément la chaîne de causalité. On affirme parfois que ce sont les discours qui critiquent le populisme anti-immigrationniste, les wokes ou la gauche radicale qui seraient la cause de la montée des groupes d'extrême droite, comme si l'antifascisme engendrait le fascisme par magie. Par exemple, le militant péquiste Gaspard Skodaaffirme sur X le 3 juin que « l'extrême gauche québécoise n'a cessé de pousser un agenda immigrationniste parfaitement irresponsable », et cite l'économiste Pierre Fortin qui disait en 2022 que cela « risquerait d'attiser la xénophobie et d'encourager le rejet de l'immigration, comme en Europe et aux États-Unis ».

Le raisonnement est simpliste : la gauche radicale souhaite une immigration massive et incontrôlée (ce qui est faux), ce qui produit une submersion migratoire, qui engendre ensuite la xénophobie et des groupuscules de suprémacistes blancs. Cette rhétorique grossière fonctionne jusqu'à un certain point, surtout avec l'aide d'un martelage médiatique de raccourcis et d'amalgames douteux.

On est 6% moins pire

Une version plus subtile de ce déni prend la forme de l'idée flatteuse qui s'exprime comme suit : « on est moins pire que les autres ». Sans nier l'existence du phénomène, on voit ce réflexe nationaliste chez un chroniqueur comme Michel David dans son article « Qui veut d'un Québec blanc ? ». En gros, celui-ci dit qu'il faudrait éviter des généralisations hâtives à partir d'un événement isolé. L'extrême droite existe certes au Québec, mais aux marges. Je le cite :

Il ne faut surtout pas généraliser à partir d'un incident, si choquant qu'il puisse être. En 2007, la publication du code de vie d'Hérouxville, qui prétendait interdire la lapidation des femmes et l'excision, avait fait le tour de la planète et avait donné des arguments à ceux qui ne demandaient pas mieux que de présenter le Québec comme un foyer d'intolérance et de xénophobie.

Certes, il ne faut pas généraliser avec des affirmations douteuses comme « tous les Québécois sont racistes » ou « toute forme de nationalisme québécois est nécessairement un foyer d'intolérance et de xénophobie ». Voilà un bel exemple de sophisme de l'épouvantail ; presque personne ne tient un tel discours, hormis quelques chroniqueurs du Canada anglais qui versent parfois dans le Québec bashing, ou encore des internautes excités sur les médias sociaux.

Je comprends bien ce réflexe de Michel David. Il cherche à invalider une critique radicale du nationalisme québécois qui ferait du sentiment national en soi l'antichambre du fascisme, et à se prémunir contre les risques éventuels de Québec bashing. C'est légitime, mais largement insuffisant. Faut-il éviter l'auto-critique par crainte que notre société soit automatiquement perçue comme intolérante ?

Le chroniqueur reconnaît l'existence de discours haineux au Québec, tout comme de discours critiques de l'immigration, mais il met l'accent sur le fait que notre province serait plus accueillante que les autres selon un sondage canadien récent :

Question : « Dans l'ensemble, il y a trop d'immigration au Canada. D'accord ou en désaccord ? » En moyenne, 66 % des personnes interrogées se sont dit d'accord avec cette affirmation. De toutes les provinces, c'est au Québec que le chiffre était le plus bas (60 %).

Bravo, le Québec serait ainsi 6% plus accueillant envers les immigrants que le reste du Canada. Mince consolation, mais on ne voit pas d'écart majeur ici.

Le Grand Remplacement du nationalisme québécois

Ce sondage nous montre au moins une chose : il n'y a pas de différence significative entre un Québec qui serait une société repliée sur elle-même, par contraste au Canada qui serait soi-disant plus ouvert, multiculturel et tolérant. Des différences culturelles et linguistiques demeurent, mais elles ne sont pas une garantie face à l'érosion des démocraties libérales et la montée de l'extrême droite qui est un phénomène transnational.

Autrement dit, le mythe selon lequel le Québec serait en soi raciste et fermé est tout aussi faux que le mythe du Québec qui serait essentiellement ouvert et bienveillant, même en 2026. Le Québec suit la tendance états-unienne, avec un léger retard. S'il a jadis été un îlot de social-démocratie en Amérique du Nord, avec des valeurs et des pratiques culturelles spécifiques qui demeurent, il serait trompeur de s'enfermer dans ce récit flatteur ou cette auto-représentation collective tirée des années 1970.

Paradoxalement, le nationalisme progressiste et l'interculturalisme qui ont été des piliers fondateurs du Québec moderne, via le réformisme et la création accélérée d'un État-providence dans les années 1960-1970, est en train d'être remplacé par un nationalisme réactionnaire calqué sur les populismes autoritaires et les idées d'extrême droite qui pullulent un peu partout sur la planète.

Des figures comme Mathieu Bock-Côté prétendent vouloir défendre l'identité nationale du Québec contre les influences extérieures, mais il contribue à affaiblir la spécificité québécoise au profit d'un nationalisme ultra-conservateur uniformisé à l'échelle mondiale. Il importe les idées de Zemmour au Québec, il propage le récit anti-immigrationniste, célèbre la révolution trumpiste tout en dénonçant les dérives « soviétiques » de l'Europe libérale, il fait la une de la revue Éléments, lancée en 1973 par le think tank d'extrême droite (GRECE) et Alain de Benoist qui a théorisé l'ethno-différentialisme.

La droite populiste et radicale aime bien critiquer les fameux « mondialistes » de l'ordre international libéral. Or, il serait temps de critiquer aussi les mondialistes de l'internationale réactionnaire qui font circuler les discours d'extrême droite entre les continents.

Je propose ici une notion polémique : une certaine élite médiatique composée des chroniqueurs populistes qui flirtent avec l'extrême droite, qui est financée par des milliardaires comme PKP, Robert Murdoch ou Vincent Bolloré, sont en réalité des « mondialistes réactionnaires ». Ils font circuler des discours polarisants et identitaires d'un continent à l'autre, en adaptant des controverses locales d'un pays pour les transformer en paniques morales dans une autre région du monde. Ils favorisent une légitimation de leur projet politique ultra-conservateur, en servant de larbins aux milliardaires qui continuent d'accroître leur emprise sur la société.

Le vrai « Grand remplacement » se trouve là. Il ne s'agit pas du remplacement d'une population blanche d'origine canadienne-française-catholique par une immigration de personnes issues de pays africains ou « non-européens », qui conduirait inéluctablement vers une prétendue « noyade démographique ».

La droite nationaliste réactionnaire vise plutôt à remplacer le nationalisme à caractère progressiste, inclusif voire révolutionnaire, et plus largement tout discours de gauche, par un ethno-nationalismequi se répand partout via les grandes plateformes numériques contrôlées par les élites de la Big Tech. On peut penser au populisme anti-immigrationniste qui percole dans la sphère médiatique mainstream, ou encore aux groupuscules militants et réseaux de l'internationale néofasciste dont les voix sont amplifiées par des oligarques comme Elon Musk.

Les mondialistes réactionnaires qui se présentent comme des intellectuels soi-tissant subversifs, avec une élégance mondaine et un style chevaleresque pour défendre la Vérité et le Réveil des peuples face à l'Empire du politiquement correct, sont en réalité les valets des oligarques et des milliardaires. Ils prennent l'épée pour une noble cause (défense de l'identité nationale et de la civilisation occidentale), mais ils sont au service de barons médiatiques et technologiques.

Un rattrapage à l'envers

Le Québec est ainsi en train de « rattraper » les autres pays occidentaux dans cette course vers le national-capitalisme autoritaire. Voilà un curieux retournement de l'Histoire. À l'époque de la Révolution tranquille, le mythe du « rattrapage » avec la modernité occidentale visait à créer une rupture avec un passé qui était marqué par le « nationalisme de survivance » de l'ère Duplessis, aussi nommée « Grande Noirceur » de façon rétrospective.

Le métarécit du Québec moderne est celui d'une sortie de l'obscurantisme politico-religieux vers un projet d'autonomie culturelle et politique inspiré du siècle des Lumières. Celui-ci articulait un idéal de modernisation économique (capitaliste) et un souci de redistribution des richesses (programmes sociaux), le tout basé sur le développement d'un vaste réseau d'éducation publique (création de cégeps et d'un réseau universitaire), la maîtrise de la nature (Hydro-Québec), et l'épanouissement d'une modernité proprement québécoise à travers la littérature, le théâtre, la poésie, la musique, le cinéma, etc.

Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Le Québec est en train de « rattraper » le reste de l'Occident dans sa course folle vers le capitalisme mercantiliste et les sociétés pré-modernes : retour des guerres commerciales, du protectionnisme agressif et des tarifs douaniers ; basculement vers un « capitalisme de la finitude » marqué par la militarisation de l'économie et la recherche de minéraux critiques ; relance des dynamiques coloniales et impérialistes au nom de l'intérêt national ; retour des hiérarchies traditionnelles via des discours masculinistes, racistes, eugénistes, xénophobes, etc.

Le Québec rattrape ainsi le virage réactionnaire, à sa propre vitesse, selon ses modalités propres. Il s'agit d'un « rattrapage régressif », c'est-à-dire qu'on suit la trajectoire de développement d'autres sociétés qu'on juge « gagnante », mais en alimentant des processus qui nuisent à l'épanouissement humain, l'équité et la protection des écosystèmes. Au lieu d'affirmer son autonomie et son identité propre, on cherche à imiter les modèles de puissance du moment. Le personnage Elvis Gratton disait à l'époque de façon ironique : Think Big Sti.

Le nationalisme québécois n'est pas meilleur ou pire que les autres nationalismes à travers le monde, qu'ils soient canadien, américain, français, allemand, indien, chinois, chilien, sénégalais, etc. Le nationalisme peut avoir des inflexions tout autant émancipatrices que réactionnaires selon les conjonctures politiques, les récits qu'il porte et le type de société qu'il vise à instituer. Le nationalisme peut être articulé à des luttes de libération et de décolonisation, tout comme à des projets de « Reconquête » nationale à la Éric Zemmour.

Bref, ce texte n'est pas un procès du nationalisme en tant que tel, mais une réflexion sur le récit national que vous voulons, et sur celui que nous devons absolument rejeter, comme celui du suprémacisme blanc arboré de fleurs de lys.

PSPP et ses dissidents radicalisés

Ce qui frappe l'imaginaire dans le slogan « Je me souviens qu'un Québec blanc », ce n'est pas seulement la bannière de Shawinigan. C'est ce qui se passe juste après la condamnation. Dans les fils de commentaires qui suivent la publication de PSPP dénonçant les Second Sons, des internautes l'apostrophent et le désignent comme un « traître à sa nation » pour avoir osé nommer le racisme portée par cette action.

Je suis heureux que PSPP ait réagi de la sorte, car l'indifférence ou la validation de ce discours suprémaciste blanc aurait été malaisant, voire un suicide politique, notamment après la controverse récente suscitée par le rapport du OUI Québec. Ce dernier identifiait le recul du « vivre-ensemble » et suggérait d'adopter un discours moins hostile à l'endroit de l'immigration pour élargit le camp de l'indépendance.

Or, le chef du Parti québécois se trouve pris entre deux exigences contradictoires liées à sa coalition gauche/droite visant l'indépendance : 1) ne pas s'aliéner la base militante souverainiste en faveur d'une vision inclusive (représentée par QS, les OUI Québec et plusieurs organisations de la société civile) ; 2) ne pas s'aliéner les nationalistes conservateurs (ou ethno-nationalistes) misant d'abord sur la protection de l'identité nationale comme socle ultime de la vie politique.

Notons que PSPP souhaite élargir au maximum la coalition du camp indépendantiste, allant de QS à Maxime Bernier. Cela dit, il fait plus souvent des clins d'oeil à la droite conservatrice (en rivalisant avec le PCQ) plutôt qu'à la gauche qui fut jadis acquise à Québec solidaire. De plus, il tolère la présence du groupe d'extrême droite Nouvelle Alliance dans ses rangs, en mettant la ligne rouge du « discours haineux » comme code de conduite.

Bref, PSPP tolère mieux les groupes d'extrême droite proche de lui que les méchants suprémacistes blancs d'origine exogène, canadienne ou internationale comme les Second Sons. Il trace une ligne rouge face à des suprémacistes trumpistes ouvertement racistes, mais accepte tout de même un ethno-nationalisme québécois misant sur l'entrisme comme stratégique politique.

Pour un parti qui critique abondamment « l'entrisme religieux » et le frérisme, il faudrait porter une vigilance tout aussi grande face à l'entrisme des groupes d'exrême droite dont certains ont commencé à le renier sur les médias sociaux.

Ceux-ci ne viennent pas de nulle part, et plusieurs reprennent mot pour mot le vocabulaire du Grand remplacement, comme ce commentaire révélateur d'un internaute qui se désole de la réaction de PSPP qui favoriserait une « immigration de remplacement nègroïde, maghrébine et indienne », comme si c'était là un argument politique ordinaire. Le compte « Adrien Arcand Québec », qui fait référence au fasciste québécois des années 1930, traite le chef du PQ de traître à la « race canadienne-française ». Ces gens ne surgissent pas du néant. Ils ont été formés, nourris, recrutés quelque part.

Penser le terreau

Ce fameux « quelque part », c'est précisément ce dont il faut parler. Et c'est là que le déni s'installe. Ce n'est pas un déni des groupuscules suprémacistes eux-mêmes, que tout le monde condamne volontiers, mais du terreau culturel qui les rend possibles, qui les alimente, qui recycle leurs thèmes en les rendant présentables.

Dans Fascisme tranquille (Écosociété, 2025), je propose le concept de fascisation pour désigner ce processus : non pas l'avènement soudain d'un régime fasciste, mais la lente sédimentation de dispositions, de discours, de pratiques et de réflexes culturels qui normalisent les hiérarchies ethniques, ethnicisent les problèmes sociaux et réduisent progressivement l'espace politique des minorités.

Depuis la publication de mon livre, j'ai également découvert via les travaux d'Ugo Palheta (Comment le fascisme gagne la France, 2025) et Mathieu Rigouste (La guerre globale contre les peuples, 2025), que la fascisation n'opère pas seulement au niveau culturel (discours, mythes, symboles), mais aussi sur le plan des dispositifs législatifs, juridiques, technologiques et militaires visant à favoriser la répression de groupes marginalisés ou de mouvements sociaux de résistance, via un continuum de répression allant du libéralisme autoritaire à la violence coloniale, en passant par l'incarcération de masse, l'impérialisme, l'État d'exception, etc.

Or, je vais me concentrer ici sur la fascisation culturelle, c'est-à-dire le travail médiatique et culturel souterrain, la partie immergée de l'iceberg, invisible aux personnes qui ne regardent que la surface des phénomènes.

L'écosystème de la haine ordinaire

Il existe bel et bien un écosystème qui alimente cette dynamique autoritaire. Il serait commode de croire que les Second Sons et leurs semblables constituent une pathologie isolée, un sous-produit accidentel de la modernité numérique, sans lien organique avec le reste du paysage culturel et politique québécois.

Cette croyance est une fiction rassurante qui prend la forme suivante : « Ce sont des méchants racistes, alors que nous sommes une société ouverte et plurielle. L'extrême droite est phénomène marginal qu'il faut combattre par la condamnation morale, le fait de cultiver le vivre-ensemble, et tout ira bien. »

Or, ce narratif rassurant ne tient pas la route malgré ses bonnes intentions. L'histoire est plus complexe, car l'extrême droite a des racines économiques, technologiques et médiatiques plus profondes. L'analyse critique de l'écoystème de la haine est très difficile à concevoir pour les personnes qui baignent dans cet écosystème médiatique. Tout comme les poissons qui ne voient pas l'eau dans laquelle ils nagent, les chroniqueurs populistes se bornent à des opinions simplistes et polémiques sans distance face à leur milieu.

La normalisation politique du registre ethnique

Prenons les grands médias. Depuis des années, des chroniqueurs influents des plus importantes plateformes francophones du pays (Journal de Montréal, TVA, QUB radio, Radio X) produisent avec une cadence industrielle un discours structuré autour de quelques obsessions : l'islam qui « s'installe à l'école », les immigrants qui « méprisent le Québec », le Canada devenu « bar ouvert pour les terroristes », Laval qui se transforme en ville arabe », Radio-Canada qui propage le « racisme anti-Blancs », la diversité comme menace existentielle à la cohésion nationale.

Ces titres ne sont pas des dérapages isolés. Ils forment une grammaire cohérente, répétée semaine après semaine, dont les effets cumulatifs sur la perception publique sont documentés par la recherche en communication politique.

Ce n'est pas du fascisme. Personne ne devrait dire que ces chroniqueurs sont des nazis. Mais ce discours fait un travail précis : il ethnicise les problèmes sociaux, il désigne des boucs émissaires racialisLa normalisation politique du registre ethniqueés, il prépare le terrain affectif et symbolique sur lequel les groupuscules suprémacistes viendront ensuite semer leurs graines.

La différence entre le chroniqueur qui publie un texte sur « l'incompatibilité civilisationnelle » entre le Québec et l'islam, puis le militant masqué qui brandit une bannière sur le « Québec blanc », n'est pas une rupture radicale entre deux visions du monde. Il s'agit de deux niveaux d'intensité d'un même discours politique visant à nommer incompatibilité structurelle entre groupes ethniques. L'un emprunte un ton poli et diplomatique pour normaliser un récit ; l'autre emprunte un ton direct et provocateur, afin de recruter des gens qui voudraient aller plus loin et passer à l'action.

Cela revient à dire, selon différents degrés de sophistication : « vous, immigrants issus de pays non-européens, vous n'êtes pas bienvenus chez nous. Si vous venez, vous devez adopter nos valeurs et vous assimiler à notre culture, sinon on va vous faire la vie dure, et dans le pire des cas, on va vous déporter ».

Bref, c'est un continuum de radicalité, comme le nomme justement le collectif Montréal Antifasciste dans sa cartographie de l'extrême droite québécoise de 2026. On peut même citer les discours qui nient le racisme systémique envers les personnes non-blanches, mais qui affirment que la seule vraie forme de discrimination serait le « racisme anti-blanc ». Voici un exemple parmi d'autres :

La normalisation politique du registre ethnique

Ce continuum traverse aussi la politique institutionnelle. La Coalition Avenir Québec a gouverné pendant deux mandats en fonctionnant selon un principe simple : chaque problème social a une cause unique, l'immigration. La crise du logement ? L'immigration. La crise des services publics ? L'immigration. La montée de l'homophobie, du sexisme ou de la criminalité ? L'immigration.

Ce réductionnisme n'est pas une maladresse rhétorique : c'est une stratégie délibérée de construction d'un ennemi intérieur ethniquement défini, empruntée directement au répertoire des droites identitaires européennes. La Loi 21, sous couvert de laïcité, cible dans les faits les femmes portant le hidjab. La loi 9 enfonce le clou. Et Bernard Drainville, dans la course à la succession de Legault, évoque en sous-texte la « préférence nationale », un concept issu du Rassemblement national en France, sans que cela ne provoque de tempête politique.

Le Parti Québécois, lui, a effectué ces dernières années un virage vers une droite plus dure au niveau identitaire. Le même chef qui vantait jadis les vertus de l'inclusion accorde aujourd'hui des entrevues à Rebel News, invoque le spectre des Frères musulmans pour agiter la peur de l'entrisme, et courtise méthodiquement l'électorat que la CAQ n'a pas su satisfaire sur le terrain identitaire.

Enfin, le chef du PQ a par la suite appelé à « condamner les deux extrêmes » qui contribueraient à la polarisation politique actuelle. Cette déclaration prévisible vise à conforter sa base électorale conservatrice qu'il cherche à séduire, tout en se positionnant au centre, de façon rhétorique, incarnant ainsi la modération et le juste milieu.

Mais de quel extrême parle-t-il au juste ? Fait-il référence à cette fameuse « gauche radicale », aux wokes ou aux antifascistes ? S'agit-il du discours qui s'oppose directement au suprémacisme blanc en prônant un Québec inclusif, comme les OUI-Québec (qui serait noyauté par Québec solidaire) ?

Les deux extrêmes à dénoncer

C'est précisément dans cette zone grise, entre la condamnation de façade et la complicité pratique, qu'on produit l'humus le plus fertile pour la croissance des groupuscules suprémacistes blancs et néofascistes. Bien sûr, PSPP ne fait pas cela délibérément, et je ne crois pas sincèrement que ce soit son objectif, car il cherche tout simplement à prendre le pouvoir avec une société qui est globalement plus à droite qu'il y a 10 ans. Mais la droitisation du discours a un effet bien réel sur les groupes qui sont encore plus à droite ; ils se sentent plus libres et légitimes de s'exprimer et de prendre la rue avec leurs discours haineux.

La métapolitique à l'œuvre

Certains groupes travaillant avec un récit d'extrême droite décomplexée assument bien cette stratégie métapolitique théorisée par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite européenne depuis les années 1970 : avant de conquérir le pouvoir politique, il faut conquérir le pouvoir culturel. Modifier le sens des mots, déplacer les seuils du dicible, rendre familiers des thèmes autrefois marginaux.

Ce travail, des plateformes comme Nomos-TV et son entourage le font explicitement, consciemment, avec une compréhension stratégique de ce qu'ils construisent. Mais ils ne travaillent pas seuls : les chroniqueurs des grands médias, sans nécessairement partager leurs objectifs, font avancer le même travail souterrain, produisant une désensibilisation progressive de l'opinion publique aux thèmes de l'extrême droite.

Gramsci appelait hégémonie cette capacité à faire passer pour du « bon sens » ce qui est en réalité une vision du monde particulière, intéressée, construite. L'hégémonie du nationalisme identitaire au Québec, avec ses thèmes de la menace migratoire, du racisme anti-blanc, de la laïcité comme bouclier ethnique, du natalisme pour ressusciter la race canadienne-française, n'est pas tombée du ciel. Elle a été patiemment construite, institutionnalisée dans des médias, légitimée par des intellectuels, relayée par des politiciens. Les Second Sons en sont les héritiers bruyants et maladroits.

Condamner ne suffit pas

Que faut-il retenir de tout cela ? D'abord, que la condamnation unanime des groupuscules suprémacistes, bien que nécessaire, est insuffisante si elle séparée de moyens d'action pour combattre les causes du problème, ou si elle refuse de regarder l'écosystème qui les produit.

En d'autres termes, le fait de condamner les Second Sons sur papier tout en continuant à diffuser des chroniques sur le « racisme anti-blancc » et de marteler des discours sur la « submersion migratoire » pour expliquer tous nos problèmes sociaux, c'est éteindre l'incendie avec de l'essence.

Ensuite, si la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec pour normaliser le récit suprémacisme blanc, elle reste sous pression constante. Chaque titre islamophobe, chaque invocation du Grand Remplacement normalisée dans une chronique, chaque politicien qui utilise le lexique des droitistes radicaux pour quelques points dans les sondages déplace ce seuil. La logique du continuum de radicalité implique que ce qui est aujourd'hui choquant peut devenir banal, et que ce qui est aujourd'hui marginal peut devenir mainstream, à condition que le travail de déplacement culturel se poursuive sans opposition sérieuse.

Enfin, un antifascisme digne de ce nom ne peut se limiter à dénoncer les groupuscules aux marges. Il doit s'attaquer au cœur du problème : les conditions de possibilité culturelles, économiques, médiatiques et politiques qui rendent ces groupuscules viables, recrutables, audibles. Ce travail est plus difficile, plus controversé, et expose à des accusations de mauvaise foi de la part de ceux qui préfèrent que l'iceberg reste invisible.

C'est précisément parce que la plus grande partie de l'iceberg se trouve sous la surface que l'image reste si juste. Ce qu'on a vu à Shawinigan n'est pas une anomalie. C'est un symptôme. Et les symptômes ne disparaissent pas quand on se contente de les condamner.

Pour guérir d'une maladie (sociale ou politique), il faut comprendre les causes du phénomène et développer des moyens pratiques pour agir sur elles. Cela veut dire identifier des remèdes pour rétablir les conditions de la santé de l'organisme, et/ou établir des traitements pour atténuer les souffrances des individus et des communautés à court terme, dans la perspective d'une solution plus globale et transformatrice à long terme.

Cela implique deux éléments, que j'aimerais développer dans des articles ultérieurs : 1) transformer le système socio-économique dans son ensemble, pour fonder une vraie économie démocratique décentralisée, une économie axée sur la satisfaction des besoins sociaux dans les limites planétaires, c'est-à-dire une société post-capitaliste ; 2) repenser la question de l'identité nationale en l'ouvrant sur d'autres possibles, via la notion de peuple-archipel, d'identités biorégionales, de créolisation des cultures et des pratiques sociales, visant à habiter autrement le territoire et favoriser l'auto-gouvernement via une souveraineté partagée entre peuples libres et égaux.

C'est tout un programme, mais cela est nécessaire pour combattre le mal à la racine et proposer un modèle soutenable et un récit inspirant pour sortir de la polycrise actuelle. À mes yeux, comme le statu quo est insoutenable, il n'y a pas d'alternative : Refondation démocratique ou Fascisation, ou comme le disait Rosa Luxemburg autrefois : Socialisme ou Barbarie

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Le Bilan du gouvernement de la CAQ

9 juin, par Haroun Bouazzi — ,
Nous publions ci-dessous une intervention d'Haroun Bouazzi, député de Maurice-Richard à l'Assemblée nationale qui fait le bilan du gouvernement de la CAQ pour défendre la (…)

Nous publions ci-dessous une intervention d'Haroun Bouazzi, député de Maurice-Richard à l'Assemblée nationale qui fait le bilan du gouvernement de la CAQ pour défendre la motion suivante : « Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. »

Texte établi par le Secrétariat de l'Assemblée nationale

M. Bouazzi : Merci, M. le Président. Très heureux de me lever devant vous pour défendre une motion qui va comme suit :

« Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. »

Nous sommes à l'heure des bilans. Ça fait maintenant huit ans que la CAQ est au pouvoir, nous terminons le deuxième cycle de quatre ans et nous sommes invités aujourd'hui à réagir au discours de la première ministre. Et je pense qu'avant d'en arriver à l'avenir c'est le moment de faire le bilan, le bilan sur les questions sociales, sur les questions de classes, sur les services

D'abord, une fois n'est pas coutume, M. le Président, je veux parler de pauvreté. Malheureusement, au sein de cette Assemblée, on ne parle que trop peu de pauvreté. Et les chiffres sont criants. Plus de 900 000 Québécoises et Québécois ont fait la file dans les banques alimentaires en une seule année, 900 000 personnes qui ont été atteintes dans leur dignité, qui préféreraient, bien sûr, aller ailleurs que faire la file pour des denrées alimentaires.

Les étudiants ont faim, M. le Président. 40 % des étudiants ont souffert de... au moins une fois d'insécurité alimentaire. 16 %, une personne sur six, a passé une journée au complet sans manger parce qu'elle n'avait pas d'argent. Les élèves ont faim, M. le Président. Un enfant sur cinq va dans nos écoles le ventre vide.

Les travailleuses et travailleurs qui travaillent à temps plein au salaire minimum, qui est une décision de ce gouvernement de le garder à 16,60 $, ne sont pas capables de vivre dignement. Le pacte social que nous avons est rompu avec les 200 000 personnes qui sont au salaire minimum, mais aussi avec les 800 000, si on compte toutes les personnes qui vivent en dessous de ce qui leur permettrait de vivre dignement. Imaginez des gens qui travaillent à temps plein et qui ne sont pas capables de subvenir à leurs besoins.

Une personne sur six au Québec souffre de précarité énergétique, c'est-à-dire qu'elle doit choisir entre se chauffer l'hiver, payer son loyer ou se déplacer, manger. Je ne sais pas si vous imaginez la détresse dans laquelle ces personnes-là sont. Et ça, c'est le bilan de ce gouvernement, une explosion du nombre de personnes en itinérance.

Et laissez-moi dire qu'il y a des phénomènes nouveaux qui sont apparus sous ce gouvernement. D'abord, les personnes qui font la file dans les banques alimentaires ne sont plus seulement les personnes qui sont sur l'aide sociale, mais nous voyons de plus en plus des travailleuses et travailleurs, des retraités, des étudiants qui font la file pour avoir des denrées alimentaires. Les personnes qui se retrouvent dans la rue ne sont pas seulement les personnes qui souffrent de dépendance, de toxicomanie ou de problèmes de santé mentale. C'était déjà un scandale qu'on ne soit pas capables de garder ces gens-là dans un endroit digne, mais maintenant la première raison pourquoi les gens se retrouvent dans la rue, c'est l'éviction d'un appartement. Et ça, c'est le bilan de ce gouvernement et c'est un bilan honteux, M. le Président.

Et, en parallèle, je tiens à dire qu'il n'y a pas... il n'y a jamais eu autant de milliardaires au Québec. Les 17 milliardaires au Québec accumulent 77 milliards de dollars. Ils ont augmenté leur richesse, tenez-vous bien, de 25 milliards de dollars l'année dernière seulement, alors que, pour qu'on puisse avoir, tous les Québécois et Québécoises qui ont un revenu qui leur permet de subvenir à leurs besoins minimaux, c'est-à-dire de payer... d'avoir un logement sécuritaire, décent, de pouvoir se nourrir, de pouvoir s'habiller et se déplacer... Ça ne veut même pas dire qu'on est sorti de la pauvreté, parce que la vie, c'est plus que les besoins de base. La vie, c'est plus que des besoins de base.

(...)

C'est très bien, je m'adresse à vous, ne vous inquiétez pas, M. le Président. La pauvreté... la pauvreté est un sujet important, et j'espère, effectivement, que ce n'est pas un sujet de moquerie. La situation empire année après année. Pour subvenir aux besoins essentiels des Québécois, du 20 % le moins nanti, pour qu'ils puissent se loger, se nourrir, s'habiller, se déplacer, il manque seulement 3,5 milliards de dollars. Je rappelle que la richesse de 17 milliardaires au Québec a augmenté, en une année, de 25 milliards de dollars. Mais c'est quand que commence la honte, en fait, d'accepter que nos concitoyennes et concitoyens ont du mal à se chauffer, à se loger, qu'ils se retrouvent dans la rue, qu'ils font la file dans les banques alimentaires ou que leurs enfants vont le ventre vide dans nos écoles ? C'est quand ? Et on se gargarise... Moi, j'ai déjà eu des échanges avec le ministre des Finances, qui est très heureux qu'il y ait autant de milliardaires. Il en voudrait plus. Mais il serait largement temps que, plutôt qu'accumuler l'argent tout en haut de la pyramide, on s'assure que les personnes en bas de la pyramide puissent vivre dignement, et ça, ça inclut les gens qui travaillent à temps plein.

Parlons des travailleuses, des travailleurs. Quel est le bilan de ce gouvernement ? Dans un moment où le coût de la vie augmente année après année, explose dans l'épicerie, pour se loger, bien, il affaiblit le droit de grève, il affaiblit les syndicats en affaiblissant leur prise de parole publique, quand il y a des lobbyistes, des multinationales étrangères qui n'arrêtent pas d'avoir les oreilles de nos élus, qui nous écrivent, qui viennent nous voir, qui dépensent des millions dans des exercices de communication publique. Et, dans ces moments-là, on se retrouve, donc, à avoir les boss, qui, eux, viennent lobbyer, et, de l'autre côté, les représentants des travailleuses et travailleurs qui vont prendre la parole une main derrière le dos. C'est ça, le bilan de la CAQ, c'est un gouvernement qui n'est pas là pour les travailleuses et travailleurs. Il est là du côté des boss et des milliardaires, M. le Président.

Sur la question sociale, toujours, on a parlé de pauvreté, on a parlé de travailleuses et travailleurs. Laissez-moi vous parler des services publics. Quel est le principal capital des Québécoises et Québécois ? C'est le patrimoine de ceux qui n'ont pas de patrimoine, une école, un hôpital, des routes, un transport en commun. C'est ça, notre richesse commune, M. le Président. Le bilan est désastreux, désastreux. D'abord, évidemment, ces services-là sont rendus par des fonctionnaires qui travaillent fort, qui devraient être respectés, mieux payés, dont les conditions de travail, ils doivent être capables de les garder.

Je rappelle, M. le Président, que, cette année, plus de 10 000 enseignants dans nos écoles sont légalement non qualifiés, 10 000. Et je ne parle même pas du nombre d'écoles qui ne sont pas capables d'avoir tous les enseignants dont nous avons besoin. Je rappelle aussi... je rappelle aussi qu'il y a un exode des infirmières et infirmiers, qu'en 2024, sur 100 infirmières qui ont... qui ont été diplômées, il y en a plus d'une quarantaine qui ont quitté le réseau. Et je ne parle même pas des personnes qui sont mortes dans les salles d'attente des urgences parce qu'après 10 heures on n'a jamais été capables de les voir et de leur offrir le service auquel ils ont droit. C'est ça, le bilan de la CAQ.

Les services publics, ce n'est pas juste des personnes, c'est aussi des infrastructures, et laissez-moi vous donner quelques chiffres, M. le Président. 57 % de nos écoles primaires et 61 % de nos écoles secondaires au Québec se trouvent en mauvais et en très mauvais état. 38 % de nos 594 bâtiments hospitaliers sont considérés, depuis 2026, en mauvais ou en très mauvais état. 13 % de nos routes sont jugées en mauvais état. Vous me direz, c'est rassurant. Pas du tout, parce que 31 % sont en très mauvais état. C'est ça, une maison bien gérée ? C'est ça, respecter les services publics ? C'est ça, garantir un capital commun, un bien commun, qui sont les hôpitaux, les écoles et les routes ?

Et laissez-moi vous parler du transport en commun. Au-delà du fait qu'investir dans le transport en commun, garantir un transport en commun, c'est central, central pour pouvoir... avoir lutté contre la crise climatique, c'est aussi central pour les travailleuses et travailleurs, les gens qui travaillent fort, les gens qui se réveillent tôt, les infirmières, les enseignants, les cols bleus. Eh bien, l'argent dédié au maintien des actifs en transport en commun n'a pas bougé depuis 2013. Face à l'inflation qui se retrouve dans l'explosion des coûts de maintenance, par rapport à 2018, en dollars constants, on a divisé par deux, par deux, l'argent pour le maintien des actifs du transport en commun. C'est ça, le bilan de la CAQ. C'est des stations de métro qui coulent, c'est du métro qui ne vient pas, qui s'arrête en plein milieu, c'est des bus en moins. C'est ça, le bilan de la CAQ.

Ça fait que nous avons parlé de la question sociale, des infrastructures, des employés de l'État, de la pauvreté. Avant de passer à la question sociétale, laissez-moi vous parler quelques instants de la transformation numérique. Parce que, ça aussi, c'est un sacré bilan, M. le Président. Il y a eu le scandale, SAAQclic, plus de 1 milliard de dollars. Nous avons reçu, et je le rappelle ici, des documents où on nous cachait la vérité, où la SAAQ nous a caché la vérité, des documents ici, reçus à l'Assemblée nationale, et où le chef de cabinet, et ça, c'est dans le rapport Gallant, où le chef de cabinet, la ministre, a contribué dans des échanges à dire qu'il ne fallait pas qu'on sache le juste prix de SAAQclic. Il y a eu un exercice à quelques mois, à quelques mois des élections, pour que le coût soit divisé et que la première tranche du coût soit inférieure à 10 %, ce qui a permis de ne pas rendre publiques les premières explosions du coût de SAAQclic. Il y a une compagnie privée qui est arrivée et qui s'est trompée de 500 000 heures de travail, de 100 personnes à temps plein sur quatre ans. Ça, c'était sous leur supervision. Je vous avouerai, M. le Président, qu'après 15 ans dans l'industrie informatique, je n'ai pas, jamais, entendu parler d'une chose pareille. Et ça, c'est leur bilan.

Et laissez-moi vous dire que leur bilan n'est pas mieux. Il y a seulement une semaine, nous avons appris que, dans le système de santé, pour ce qui est des prises de rendez-vous, il y a eu une explosion de 600 % du coût initial. Pas seulement ça, une fois qu'on a eu le résultat, ils sont repartis en appel d'offres pour donner le contrat à une autre compagnie privée. Sur le DSN (Dossier Santé Numérique), plus de 100 millions d'augmentation sur le prix initial, seulement pour le projet pilote, et un coût de maintien évalué à 100 millions par an sur 10 ans, juste pour les deux centres, les deux CIUSSS qui ont impliqué l'installation du pilote. Et je pourrais vous parler de tous les autres projets, sur les garderies, les autres projets sur l'infonuagique. Ils ont promis, en 2019, une économie de 100 millions par an, de 100 millions par an. Au bout de trois ans, les économies allaient apparaître. 2019 plus trois, je suis sûr que mes collègues comprennent que ce n'est pas 2026 et que, jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas une cenne, une cenne qui est revenue de ce qu'ils ont planifié comme engagement. Aïe ! Aïe ! Aïe ! C'est ça, le bilan. Et pire encore, M. le Président, les données sont stockées où ? Pour une énorme partie d'entre elles, ces données-là sont stockées sur des... sur des nuages étrangers, des nuages américains, chez AWS Amazon, chez Azure de Microsoft, ou même pour Epic dans la santé, chez celui d'Epic, que des compagnies dont le « head office » est aux États-Unis et qui sont assujetties au CLOUD Act, qui permet à un gouvernement américain de pouvoir accéder aux données on ne peut plus confidentielles des Québécoises et Québécois, et que, si cela arrivait, on ne saurait absolument rien, que ce gouvernement ne serait jamais mis au courant. Toute une transition numérique, M. le Président.

Ça fait qu'après la question sociale, les services publics, allons à la question sociétale. Sur l'égalité des genres, M. le Président, l'égalité entre les hommes et les femmes, encore aujourd'hui, on attend qu'ils rendent gratuites les méthodes de contraception car, aujourd'hui, ce coût-là ne repose presque essentiellement que sur les femmes. On attend les places de garderie. Souvenez-vous, ils nous en avaient promis 50 000. Il reste aujourd'hui 35 000 enfants sur les listes d'attente, et nous savons que, pour chacun de ces enfants qui est sur une liste d'attente, en général, c'est la femme qui va rester à la maison. Sur les droits des personnes trans, rappelez-vous, M. le Président, un jour c'est : Il va falloir dire « madame, monsieur » pour les non-binaires, un jour, on a un débat, sérieusement, dans nos écoles, sur les toilettes mixtes. On n'est même pas capables d'avoir d'enseignants.

Et là je ne vous parle pas de la ribambelle de projets de loi qu'ils ont déposés, dont les conséquences directes sont la discrimination des musulmans, et spécifiquement des femmes musulmanes qui portent un foulard, qui sont aujourd'hui exclues de leur métier en matière de CPE, en matière de garderie, en matière d'enseignement, sans jamais avoir donné la moindre explication sérieuse. Comment est-ce qu'on enlève des droits fondamentaux à des citoyennes et citoyens, alors que la laïcité devrait venir les renforcer, alors que la laïcité garantit le droit à la liberté de conscience, le droit à l'égalité, le droit à une véritable neutralité ? C'est-à-dire qu'un gouvernement ne discrimine pas les gens en fonction de leur religion, ne favorise pas ou ne défavorise pas les gens en fonction de leur religion.

Il y a aussi la question du profilage racial, M. le Président. Nous savons toutes et tous, ici, et les rapports, entre autres, de la Commission des droits de la personne et la jeunesse, mais aussi de la Ligue de droits et libertés, qu'il y a un ensemble assez impressionnant d'études qui nous expliquent qu'il y a du profilage racial fait par la police, que les pratiques de la police font en sorte qu'un Noir, un Autochtone ou un Arabe ont 400 % plus de chances de se faire arrêter sans raison valable. Eh bien, ce gouvernement, après avoir perdu devant la cour, il est allé en Cour d'appel, et, après être allé en Cour d'appel, il est allé jusqu'à la Cour suprême pour défendre des pratiques, pas pour trouver une solution qui éviterait le profilage racial, pour défendre des pratiques dont les conséquences sont documentées et font en sorte que les Noirs, les Autochtones ou les Arabes se retrouvent à être des citoyens inférieurs aux autres face aux services de l'ordre.

Il y a aussi les questions des droits des peuples autochtones, M. le Président, et avouez que la liste est assez dramatique. Leur bilan est terrible. D'abord, ils... à chaque étape, ils se retrouvent devant la justice, dans un bras de fer avec les Premières Nations, plutôt qu'à coécrire et à collaborer avec eux. Rappelez-vous, M. le Président, qu'ils ont perdu en cour sur des questions d'exploitation de mines parce que la cour a décidé qu'ils n'avaient pas... qu'ils n'avaient pas consulté les Premières Nations de manière adéquate.

Rappelez-vous le projet de loi n° 97 sur les forêts, où, essentiellement, ce gouvernement visait à donner la gestion de 30 % des forêts publiques, c'est-à-dire 30 % des forêts, car plus de 90 % des forêts sont publiques au Québec, au privé, et c'est grâce à l'engagement des Premières Nations, qui sont allées jusqu'à bloquer les routes pour garantir leurs droits ancestraux, que ce gouvernement a reculé. C'est ça, la réconciliation ? C'est ça, la vérité ? C'est des pratiques coloniales. Voilà ce que c'est. Si on ne collabore pas avec les Premières Nations, si on ne coconstruit pas, tout ce qu'on fait, c'est qu'on reproduit des pratiques coloniales. Et c'est vraiment triste, M. le Président. C'est leur bilan, et il est triste, il est triste pour le Québec.

Et, enfin, il y a la question climatique. Alors, ça, c'est quelque chose. Donc, déjà, ils avaient des objectifs terriblement maigres en arrivant. Rappelez-vous, en 2018, en arrivant, ils n'avaient pas de plan. Ils se sont dit : Ah ! c'est peut-être intéressant pour les Québécois, on va... on va se donner des objectifs. Ils se sont donné un objectif qui est bien maigre par rapport aux objectifs de... du GIEC et qui dit : En 2030, on va baisser de 37,5 % nos GES. Pendant... À chaque année, ils venaient sans rire nous dire : Ah ! cette année, on est capables de savoir ce qu'il faut faire à 50 %. L'année d'après : Bien, vous voyez, ça avance, on sait ce qu'il faut faire à 55 %, l'année d'après à 60 %. Ce n'est pas ce qu'ils ont fait, c'est ce qu'ils pensent qu'il faut faire. Bien, évidemment qu'une fois que la date s'approche, ils ont dit : Ah ! bien, on n'y arrive pas, on n'y arrive pas. Je ne sais pas si vous imaginez, M. le Président, la catastrophe qui nous attend. Et nous, on n'est même pas capables d'atteindre nos maigres objectifs de GES. Ils ont repoussé de cinq ans, jusqu'à 2035. Le GIEC, il nous dit que, pour les pays riches, il faudrait viser la carboneutralité en 2040 et avoir une carboneutralité mondiale en 2050. Si un pays riche comme nous n'est pas capable, alors que c'est nous qui polluons plus que tous les autres, je ne sais pas qui est capable.

Mais ce n'est pas tout, parce que, la crise climatique, on commence à la vivre partout. Il y a l'érosion des routes vers la Gaspésie. Il y a les crevettes qui disparaissent. Il y a les feux de forêt l'été. Il y a les maraîchers qui capotent, M. le Président, qui ne sont plus capables de gérer. Un jour, c'est des inondations, tout pourrit. Un jour, c'est tout sec. Ils n'ont pas de plan, ils n'ont pas de plan pour la résilience. Pas de plan pour atteindre les GES, pas de plan pour la résilience.

Le seul plan qu'ils avaient promis, c'est le plan du PGIRE. Donc, ça, c'est un plan qui va nous dire : Voici comment on va exploiter notre énergie pour pouvoir atteindre et baisser notre dépendance aux carburants fossiles. On est huit ans plus tard, sans rire, M. le Président, il n'est toujours pas là. Ils nous ont dit : Ne vous inquiétez pas, ce sera quelque part fin juin. Fin juin. La crise des crises. L'avenir des prochaines générations est en jeu. C'est ça, leur bilan ? On n'atteint pas les GES ? On n'a pas de plan pour sortir du pétrole ? On n'a pas de plan pour... de résilience ?

Alors, cerise sur le sundae, M. le Président, il y a un projet qui s'appelle Marinvest. Alors, ça, c'est un projet fantôme. Un jour il existe, un jour il n'existe pas. Il faut faire des demandes d'accès à l'information pour savoir qu'est-ce qui se passe avec ce projet, grâce à des demandes d'accès à l'information, parce que les Québécois ne sont pas au courant, ils ne sont pas au courant. Il serait temps de leur dire la vérité, M. le Président.

Il y a de la planification pour avoir un pipeline de gaz de schiste, une pratique interdite au Québec, pour l'envoyer vers la Côte-Nord, le liquéfier et l'envoyer ailleurs. Alors, d'un côté, on nous dit : Il n'y a pas de projet. De l'autre côté, le député de René-Lévesque, un moment d'inspiration, nous a dit : Oui, bien sûr, il y a beaucoup de retombées économiques. Il nous a même donné un nombre de milliards. Il nous a informés qu'il y avait un contrat signé entre Marinvest et des ports à Rotterdam, si je ne me trompe pas.

Grâce à des demandes d'accès à l'information, on sait que tout l'entourage de l'actuel premier ministre caquiste a rencontré les lobbyistes de Marinvest, mais il n'y a pas d'information. Sur le site... Allez voir le site, M. le Président, de Marinvest, c'est un site qu'un enfant de six ans aurait pu faire. Il y a deux, trois images faites en intelligence artificielle. On n'a aucune idée qui est derrière ça.

Et, tenez-vous bien, c'est un projet qui va être exactement égal en quantité de gaz que celui de GNL Québec, le même qui a été invalidé, le même où les analyses qui ont été mises de l'avant nous ont bien expliqué que ce gaz-là n'est pas une énergie de transition, c'est une accélération de la fin du monde. D'après les analyses de Nature Québec, qui sont les mêmes, hein, pour GNL Québec ou pour ce projet de loi là. À terme, pendant 30 ans, la durée de vie de ce projet, nous allons faire passer, donc, l'équivalent de 45 millions de tonnes de GES par année. Le Québec au complet en produit 79. Plus de la moitié de notre production de GES passerait par ce pipeline. Et quand je demande au ministre de l'Énergie : Pouvez-vous dire aux Québécoises et Québécois quel deal vous avez eu avec Marinvest, alors que lui-même, à la radio, quelques semaines avant, disait que c'était un bon projet ? Ah ! il ne l'a pas dit : Je ne suis pas au courant, alors qu'ils ont besoin d'électricité pour pouvoir faire ce qu'ils ont à faire.

Ça fait que ce gouvernement est à blâmer pour son... pour son bilan d'un point de vue social, et nous l'avons vu, sur la pauvreté, les services sociaux et l'infrastructure, d'un point de vue sociétal sur le droit des minorités, sur l'égalité entre les hommes et les femmes, sur la réconciliation avec les Premières Nations. Sur la question climatique, c'est terriblement irresponsable de leur part de ne pas être capable de faire le minimum du minimum pour essayer de garantir une planète viable à nos enfants et à nos petits enfants.

Et c'est quoi, la vision ? C'est quoi, la vision d'avenir ? Qu'est-ce qui est devant nous actuellement, au-delà de tout le bilan ? Ce qui est devant nous, c'est encore aujourd'hui un troisième lien, un troisième lien qui coûterait possiblement 10 milliards de dollars, une aberration d'un point de vue climatique, économique. Ce qui est encore devant nous, c'est un investissement incroyable, délirant dans l'armement. Rappelez vous, M. le Président, qu'il y a seulement deux ans, leur vision sur 30 ans, c'étaient les batteries. Bien, le 30 ans, il a duré 18 mois. Ça a été vraiment un court 30 ans, M. le Président. Northvolt, un fiasco total, total. Et là ils nous disent : Bon, après avoir dilapidé des milliards d'argent public... alors que le communautaire meurt de faim en ce moment, leur bilan, c'est dire : Ah ! bien, à partir de maintenant, tout a changé, nous allons nous enfoncer tête baissée dans le délire mondial de l'armement, des armes létales, des bombes. C'est ça, la vision ? C'est ça, la vision d'avenir ? Après huit ans de catastrophes, bien, alors plongeons le Québec pour un 30 ans où on va rentrer dans un... dans un délire mondial. Je ne sais pas comment le dire, M. le Président.

La diplomatie internationale ressemble à une cour d'école où chacun explique que son missile est plus gros que celui du voisin. Mais c'est... c'est terrible. Et nous, on s'est dit, notre vision d'avenir, ce n'est pas d'investir dans les éoliennes, ce n'est pas d'investir dans la transition énergétique. Ce n'est pas de s'assurer que nos services publics, que nos fonctionnaires soient bien payés. Ce n'est pas d'investir dans nos maraîchers, dans la production agricole qui respecte la planète, qui assure un avenir, qui assure une véritable autosuffisance, une souveraineté. Non, c'est d'inviter les milliards américains à venir s'investir ici, ceux-là mêmes qui veulent faire de nous un État américain, et d'acheter le matériel de l'armée américaine. C'est terriblement triste pour le Québec, M. le Président.

Heureusement, il est possible de faire autrement. Il est possible d'aller chercher l'argent là où il est, plutôt que de creuser les déficits, et de s'assurer qu'on élimine la pauvreté, qu'on ait des services publics de qualité, que les personnes âgées qui ont besoin de services à domicile y aient accès, que ceux qui doivent se déplacer en métro se trouvent devant un métro fiable, avec un ascenseur pour les personnes qui ont des handicaps. Il est possible de respecter la laïcité, le respect du fait français au Québec sans avoir à écraser les droits des minorités, et parmi elles les minorités religieuses ou linguistiques et surtout, je dirais, les droits des peuples autochtones.

Ça fait que, pour toutes ces raisons, M. le Président, j'invite mes collègues, et j'espère les avoir convaincus, à voter pour la motion qui blâme ce gouvernement pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. Merci, M. le Président.

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NO G7

9 juin, par Collectif contre le sommet du G7 — ,
Du 13 au 17 juin construire la résistance internationaliste ! Face au G7 qui se réunit à Évian pour planifier la destruction des peuples, l'exploitation du vivant et la (…)

Du 13 au 17 juin construire la résistance internationaliste !

Face au G7 qui se réunit à Évian pour planifier la destruction des peuples, l'exploitation du vivant et la domination des corps, organisons notre résistance contre le fascisme et l'impérialisme ! Retrouvons- nous du 13 au 17 juin 2026 à Genève pour construire la riposte internationaliste !

Qu'est-ce que le G7 ? Pourquoi s'y opposer

Le G7 rassemble chaque année sept gouvernements des pays les plus riches du monde, pour parler économie et géopolitique. Depuis 1975, les États-Unis, la France, le RoyaumeUni, l'Allemagne, l'Italie, le Canada et le Japon se réunissent pour organiser la direction capitaliste du monde - rejoints en 1997 par la Russie, aujourd'hui exclue suite à l'annexion de la Crimée en 2014. Donald Trump, Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz, Giorgia Meloni, Mark Carney et Sanae Takaichi ont rendez-vous à Évian du 15 au 17 juin 2026. Une vaste coalit ion de collectifs et d'organisations appelle à se mobiliser largement, sur une base internationaliste contre cette rencontre.

Contre le fascisme

Une crise généralisée secoue le capitalisme mondial : afin de maintenir l'hégémonie du Nord global, les membres du G7 - ses principaux acteurs - se radicalisent. Cette recomposition de l'ordre mondial nourrit directement la prise de pouvoir de l'extrême-droite. Ses thèmes et son vocabulaire sont désormais omniprésents dans le débat public, tandis que la violence de son idéolog ie suprémaciste se déchaïne à l'échelle planétaire. Pour garant ir leur place dans cette nouvelle configuration, les États glissent vers des pratiques toujours plus autoritai res. Ainsi, ce processus de fascisation dépasse les seuls pays où l'extrême-droite est arrivée au pouvoir.

Cette vague de haine, ancrée dans la domination de groupes opprimés, se répand et entraîne une violence morti fère et systémique : islamophobie institutionnalisée, meurtres racistes par la police, violences aux frontières, violences sexistes et sexuelles, féminicides, violences LGBTphobes et anti-trans. Les mascul inistes, légitimés par les figures autori taires, déploient une offensive sans précédent. Pour maintenir l'ordre inégalitaire, les mouvements sociaux, notamment écologistes, féministes, LGBTIQ+, antiracistes et de solidarité avec la Palestine, sont durement réprimés.

Pour une lutte antifasciste efficace, attaquons nous aux racines du problème incarné par les membres du G7. Dans ce climat de toute-puissance viriliste, le combat contre le fascisme est et sera toujours un combat féministe et queer !

Contre l'impérialisme et les guerres contre les peuples

La coopération internationale s'effrite sur fond de course aux armements et de guerre commerciale. Aujourd'hui, plusieurs pays du G7 sont dirigés par des forces d'extrême droite qui servent les intérêts des multinationales et des plus riches.

L'Occident a abandonné tout semblant de respect des principes de solidarité et de paix entre les peuples. Les masques tombent lorsque les gouvernements du G7 refusent d'imposer des sanctions contre l'État colonial et génocidaire d'Israël et bafouent le droit international, rendant visible ce que les peuples colonisés martèlent depuis des décennies : le processus de décolonisation n'a jamais abouti et a été remplacé par de nouvelles formes de domination impérialiste.

Cette dernière repose sur la multiplication des guerres les plus récentes au Venezuela, à Gaza, au Soudan, en ROC et en Ukraine. La prédation par les pays du G7 - mais aussi par la Suisse - s'effectue également par l'intermédiaire de leurs multinationales à travers une course aux matières premières qui s'épuisent. Cet extractivisme forcené exploite les corps des peuples du Sud global.

En même temps, l'Occident ferme ses frontières aux populations des pays qu'il ravage. Ces violences coloniales ne s'arrêtent pas aux frontières : elles sont aussi in fligées aux personnes en exil, racisées, issues des classes populaires.

Pour l'internationalisme et la solidarité entre les peuples, contre le colonialisme et les politiques migratoires mortifères, organisons la résistance !

Contre le capitalisme

Le capitalisme est fondé sur l'accumulation du profit, et la répartition toujours plus inégale des richesses. Il repose sur l'exploitation des ressources pl anétaires et des travai lleur·eu sexs par les plus riches.

Ce système économique entraîne l'ext inction massive des espèces, la diminution des espaces sauvages, l'appauvrissement des terres de l'eau et de l'air. Il détruit les vies, la santé et la dignité des personnes qu'il exploite. 1% des plus fortunés détient près de 50% des richesses planétaires, au détriment des droits fondamentaux d'une grande partie de la population mondiale qui vit sous le seuil de pauvreté, subit la famine, n'a pas accès à des logements décents, à l'éducation, aux soins et à un environnement non-pollué.

Pour garantir les profits, les dirigeant-es du G7, main dans la main avec la classe capitaliste, intensifient leurs stratégies habituelles : augmentation du temps de travail, de l'âge de la retraite, diminution des salaires, augmentation des loyers, démantèlement des services pu blics et des protections sociales. Pour imposer cet agenda à toute la planète, les pays du G7 instrumentalisent la dette comme une arme et exportent, dans les pays du Sud global, les pol itiques de coupes dans les dépenses publiques et de privatisation.

Cyniquement, les guerres représentent autant d'opportunités de profits pour les industriels de l'armement. La militarisation de nos sociétés, justifiée par les discours fascistes et sécuritaires, détourne l'argent public au profit de la défense, entraînant toujours plus d'austérité. Face aux massacres des peuples en lutte - notamment des Palestinien·nexs, des Soudanais ·exs, des Ukrainien·nexs et des Congolais ·exs -, face à la destruction du vivant, les capitalistes se frottent les mains.

Pour la solidarité entre les travailleur·eusexs de tous les pays et contre les spoliations, manifestons ensemble contre le G7 !

(tiré du site du CADTM)
https://www.cadtm.org/No-G7-Du-13-au-17-juin-construire-la-resistance-internationaliste

La transformation politique de l’Iran en temps de guerre

9 juin, par Hamidreza Ahmadi — ,
En lançant la guerre contre l'Iran, le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël ont proclamé leur objectif d'un "changement de régime". Si cet objectif n'a pas été atteint, (…)

En lançant la guerre contre l'Iran, le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël ont proclamé leur objectif d'un "changement de régime". Si cet objectif n'a pas été atteint, la guerre n'a toutefois pas laissé les choses en l'état : elle a renforcé le pouvoir d'une partie de l'élite iranienne qui tire profit de la vente de pétrole et de produits pétrochimiques. Ce contexte a unifié l'État et son élite autour d'un projet anti-impérialiste, mais au prix d'une austérité permanente.

Tiré de la revue Contretemps
1er juin 2026

Par Hamidreza Ahmadi
Hamidreza Ahmadi

Pendant sept semaines, la puissance aérienne américaine et israélienne a dominé le ciel iranien. Surveillance à haute altitude, frappes de précision contre les infrastructures militaires et les immeubles d'habitation de Téhéran, et domination quasi-incontestée des couloirs aériens ont caractérisé la phase initiale du conflit. L'Iran a encaissé les coups et a riposté non par les tactiques de guérilla, comme celles qui se sont naguère déployées dans les rues de Bagdad, mais par des missiles à longue portée, des drones produits en masse et une posture défensive qui a tenu bon.

Dans les jours précédant le cessez-le-feu [du 8 avril, un F-15 et un A-10 Warthog furent abattus grâce à des systèmes de surveillance et de pistage visuel. Reste à savoir s'il s'agissait d'une prouesse technique reproductible ou d'un heureux hasard. Ce qui est certain, en revanche, c'était que l'Iran est parvenu à fermer le détroit d'Ormuz à la navigation. En réaction, les marchés mondiaux de l'énergie ont paniqué. La guerre est devenue un événement planétaire.

La situation politique a également évolué en Iran. Il y a quelques mois à peine, en janvier, la question principale était économique : l'inflation, le logement, le prix des denrées alimentaires. Le plan d'austérité du gouvernement de Massoud Pezeshkian avait considérablement affecté le budget des ménages et poussé des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Aujourd'hui, la question est impériale. La guerre n'a pas effacé les souffrances matérielles, elle les a transformées. Le choix qui s'offre à chaque Iranien ne porte plus sur la politique budgétaire ou la réforme des subventions. Il s'agit de choisir entre la souveraineté et l'intégration à un ordre impérial qui gouverne déjà une grande partie de la région.

La guerre malavisée de Donald Trump a révélé l'Iran comme une formation unique dans l'histoire moderne : un État néolibéral antiimpérialiste. Austérité intérieure, résistance extérieure. Sur le papier, une contradiction ; en pratique, la logique même de l'État. C'est pourquoi l'Iran oscille entre manifestations contre l'austérité et démonstrations de solidarité nationale, parfois au cours d'un même mois.

Pour aller plus loin

Reconnaître une guerre impérialiste : le cas de l'Iran

Le déclencheur économique

Cette guerre a débuté en mars 2026. Sa justification discursive, cependant, a été forgée des mois auparavant. En décembre 2025, le gouvernement Pezeshkian — d'ordinaire discret — a mis en œuvre quatre décisions financières consécutives qui, ensemble, ont constitué un plan d'austérité brutal et soudain.

Tout d'abord, un ajustement du prix de l'essence. L'essence reste fortement subventionnée en Iran ; la hausse était donc marginale en valeur absolue. Mais cette décision était audacieuse pour Téhéran. La dernière augmentation, six ans plus tôt, sous Hassan Rouhani – président de l'Iran de 2017 à 2021 – avait déclenché de violentes manifestations. Cette mesure a été perçue comme un signe que l'État était prêt à s'attaquer aux sujets tabous.

Deuxièmement, un projet de budget plafonnait les augmentations de salaires dans le secteur public à 20 %, un taux bien inférieur à l'inflation actuelle. Ce plafond de référence encadre également les salaires du secteur privé, réduisant ainsi le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires salariées dans l'ensemble de l'économie.

Troisièmement, une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), une taxe régressive sur la consommation, signifiait que les pauvres et la classe travailleuse paieraient plus cher pour les produits de première nécessité, tandis que les importantes exonérations fiscales dont bénéficiaient les grandes entreprises et les institutions religieuses restaient inchangées.

Quatrièmement, et surtout, le gouvernement a relevé et unifié le taux de change entre le rial et le dollar. Le taux officiel a bondi de près de 50 %. Le pouvoir d'achat des Iranien.ne.s a chuté dans les mêmes proportions. Parallèlement , le dollar subventionné pour les importations de produits alimentaires essentiels – longtemps considéré comme l'engagement minimal de l'État à nourrir sa population – a été supprimé. Le pain, l'huile de cuisson et les médicaments étaient soudainement vendus à des prix qui n'auraient été abordables que si les familles iraniennes étaient payées en dollar. Le choc a été immédiat et dévastateur.

Ces décisions politiques ne sont ni contingentes, ni propres à la présidence de Pezeshkian. Elles constituent l'expression locale d'une doctrine qui a façonné la politique économique iranienne depuis trois décennies. La révolution de 1979 était un projet populaire dont la redistribution était le principe fondamental. Mais depuis la présidence d'Akbar Hashemi Rafsanjani (1989-1997), l'État a progressivement glissé vers un régime d'austérité et de redistribution vers le haut.

Le déclin du niveau de vie s'est accentué sous Mahmoud Ahmadinejad, qui a supervisé la privatisation à grande échelle des secteurs pétrolier, sidérurgique et pétrochimique. Ces actifs n'ont pas été vendus à un marché libre et concurrentiel, mais transférés à une constellation d'entités « privées » liées à l'État : fonds de pension, conglomérats opaques, institutions dont les bilans brouillent la frontière entre richesse publique et accumulation privée.

C'est en cela que l'histoire de l'austérité iranienne diffère de son pendant néolibéral en Occident. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, le néolibéralisme signifie déréglementation et libre-échange. En Iran, il signifie autre chose : le démantèlement progressif de la promesse fondatrice de la révolution. Le coup d'État de 1953 [1], la révolution de 1979 et les décennies qui ont suivi ont tous reposé sur une seule et même question : à qui appartiennent les ressources nationales et qui en profite ?

Mohammad Mossadegh répondit : le peuple. La révolution répondit : le peuple. Mais pendant plus de trente ans, les produits dérivés du pétrole brut — plastiques, produits pétrochimiques, huiles moteur, matières premières industrielles — furent progressivement transférés du secteur public aux mêmes entités liées à l'État. L'essence resta subventionnée, un rappel symbolique de l'ancien pacte, à hauteur de quelques centimes par litre pour entretenir le souvenir de la nationalisation. Les produits créateurs de valeur furent privatisés.

Les prix de ces produits sont réglés pour être compétitifs sur les marchés mondiaux, alors même que l'Iran est coupé de ces marchés par les sanctions. C'est là toute l'ironie du système : l'État impose à sa propre population une discipline tarifaire mondiale tout en étant exclu du commerce international. Pendant ce temps, une petite classe d'oligarques iraniens perçoit des revenus en dollars et rémunère ses employés en rials dévalués.

Lorsque Trump a dénoncé l'accord de Vienne négocié par Barack Obama et imposé une pression maximale [2], le rial a commencé à s'effondrer. L'oligarchie du régime, indexée sur le dollar, s'est trouvée protégée. Dans ses rangs, nombreux sont ceux qui en ont profité. La population salariée a absorbé l'intégralité du choc. Le coût de la dévaluation a été socialisé. Les bénéfices ont été privatisés.

Voilà la logique du néolibéralisme, quel que soit le nom qu'on lui donne. Les ressources nationales, jadis nationalisées, ne le sont plus. L'esprit de Mossadegh perdure aux pompes à essence. Il disparaît partout ailleurs.

En décembre 2025, les conditions matérielles des troubles sociaux étaient pleinement réunies. Les principaux points de tension étaient l'alimentation et le logement, et non l'essence. L'inflation atteignait des niveaux records. L'État avait imposé un régime fiscal régressif tout en protégeant la classe aisée que les sanctions avaient paradoxalement enrichie. La question qui agitait la rue était économique. Il s'agissait de justice distributive. Il s'agissait de savoir qui financerait la survie de l'État.

La tragédie de janvier

Les manifestations ont débuté dans les zones rurales et les bazars, puis se sont propagées aux grandes villes en une semaine. Ce qui avait commencé comme une expression de mécontentement économique a rapidement été instrumentalisé par des interventions extérieures. Attisant les tensions, Reza Pahlavi, fils exilé du shah déchu, a lancé un appel public à l'escalade. Iran International, la chaîne satellitaire aux liens avérés avec les services de renseignement israéliens, a amplifié les protestations et assuré une couverture tactique.

Ce qui suivit fut la plus grande tragédie de l'histoire iranienne contemporaine. En deux jours, des milliers de personnes perdirent la vie et beaucoup d'autres furent blessées. Les détails de la répression sont effroyables et bien documentés.

L'État et le camp Pahlavi avaient tous deux intérêt à occulter la dimension économique des manifestations. Celles-ci furent rapidement requalifiées en conflit civilisationnel : République islamique contre restauration monarchique. Les deux camps tirèrent profit de cette interprétation, car aucun ne pouvait apporter de réponse crédible aux griefs matériels qui avaient poussé la population dans la rue. Aucun n'avait de mesures de redistribution à proposer. Aucun ne souhaitait aborder la hausse de la TVA, la crise des changes, ou l'augmentation du prix des denrées alimentaires et des loyers. Et ils n'en parlèrent pas. L'origine économique des manifestations fut effacée. Ainsi, le mois de janvier devint synonyme de sécurité et de trahison pour un camp, de liberté et de démocratie pour l'autre.

Trump a rejoint la conversation

Nombre d'Iranien.ne.s pensent que sans l'intervention de Trump et de Benjamin Netanyahou, le discours sur la liberté et la démocratie aurait pu suivre son cours, engendrant une série de crises internes et les amenant à un point de rupture. Mais Netanyahou ne cherchait aucunement à résoudre la crise et y voyait plutôt une occasion de servir ses intérêts. Il a proposé à Trump de bombarder l'Iran. Et Trump, toujours en quête d'une victoire facile, fort de ce qu'il considérait comme une victoire nette et convaincante au Venezuela, a décidé que le moment était venu d'attaquer.

Comme nous le savons désormais, l'attaque était maladroite et mal menée. Elle n'a pas permis de renverser le régime. Elle a coûté la vie à des innocents, dont 168 écolières dès le premier jour. Ce seul fait a davantage contribué à conforter le discours anti-impérialiste de l'État que n'importe quel discours ou sermon. L'État s'est arrogé la supériorité morale de défendre sa souveraineté nationale face à deux des armées les plus puissantes du monde. L'opposition, notamment ses dirigeants en exil, et même ceux qui, en Iran, ont renoncé à la possibilité de réformes, ont présenté cet événement comme une lutte contre les ténèbres et l'autocratie.

Lorsque le président Trump a menacé de faire sauter des ponts et des centrales électriques, des citoyens ordinaires ont formé des chaînes humaines autour de ces infrastructures pour les protéger. Il ne s'agissait pas de gardiens de la révolution ni de milices soutenues par l'État. C'étaient ces mêmes personnes dont le pouvoir d'achat avait été réduit de moitié par l'unification des taux de change. Ces mêmes personnes qui ont vu leurs salaires stagner tandis que l'inflation atteignait des niveaux record !

En d'autres termes, la guerre a créé une dichotomie d'une netteté inédite. D'un côté, la République islamique – malgré ses défauts, ses injustices économiques et la brutalité de sa répression intérieure – mais comme défenseure du territoire et de la souveraineté. De l'autre côté, le projet Pahlavi et ses soutiens impériaux, qui offraient moins de souveraineté mais un siège à la table de l'empire.

Cela peut paraître étrange à certains, mais une part importante de la population iranienne souhaite que son pays renonce à ses engagements envers ses alliés régionaux et se rapproche d'Israël. Ces trois dernières années, Israël a tué des dizaines de milliers de Palestinien.ne.s à Gaza et en Cisjordanie. Pourtant, pour certains Iranien.ne.s, son existence est une preuve de cette idée : un État non arabe et non chrétien au Moyen-Orient, non seulement accepté comme partie intégrante du projet américain, mais aussi capable d'influencer ses choix politiques. Pour ces Iranien.ne.s, l'objectif n'est pas nécessairement un retour à la glorieuse monarchie. Il s'agit de mettre de côté les politiques isolationnistes au profit d'une intégration à l'ordre mondial actuel, quel qu'en soit le prix.

Ce groupe n'a aucune représentation officielle au sein de la politique iranienne. Ses partisans considèrent le système actuel comme fondamentalement imperméable au changement et estiment donc qu'une refonte complète est préférable à une réforme. Il est trop tôt pour dire si la guerre et les dégâts causés aux infrastructures civiles ont amené une partie significative d'entre eux à regretter leur position initiale. Face à l'attaque étrangère, un grand nombre d'Iranien.ne.s se sont ralliés à la nation.

Mais pour les Iranien.ne.s opposé.e.s à la politique étrangère anti-impérialiste de leur pays, la question risque d'être un sujet de discorde politique. La montée du chômage et la dégradation de la situation économique les amènent, paradoxalement, à conclure que l'armée aurait dû capituler plus tôt et laisser le détroit d'Ormuz ouvert car le coût de la résistance est tout simplement trop élevé. Pour certain.e.s d'entre eux et elles, cette position deviendrait intenable si les sanctions étaient levées. Mais cela reste très incertain, et l'avenir est profondément imprévisible.

Bien que les discours de l'État iranien et de ses détracteurs aient réussi à occulter les enjeux économiques, la guerre reste avant tout une affaire de gains matériels. Les anti-impérialistes y voient un moyen de négocier la levée des sanctions et de faire du détroit d'Ormuz une source de revenus ; le Majlis, le parlement iranien, travaille d'ailleurs sur un projet de loi visant à allouer 70 % des recettes du péage [3] aux dépenses courantes des ménages. Les partisans des Pahlavi, qui ont observé avec envie l'ascension des Saoudiens et des Émiratis au cours de la dernière décennie, souhaitent eux aussi la levée des sanctions et la prospérité de l'Iran. Ils sont tout simplement convaincus que l'intégration à l'ordre impérial est la voie la plus sûre et la plus stable pour obtenir un allègement des sanctions.

Les deux camps souhaitent la levée des sanctions. Les deux camps veulent relancer l'économie. La différence réside dans le prix qu'ils sont prêts à payer. L'un paiera par l'austérité, l'autre par sa souveraineté. La guerre a contraint chacun à choisir sa devise préférée.

Le faux choix

Ce que nous vivons actuellement n'est pas le fruit du hasard, ni un choix politique qui pourrait être modifié par l'élection d'un nouveau président ou d'un nouveau parlement. C'est la conséquence structurelle de décennies de sanctions et de la stratégie adoptée par l'État pour y survivre.

Un État véritablement anti-impérialiste — transparent, redistributif et financé par une fiscalité généralisée plutôt que par des ventes de pétrole opaques — nécessiterait une relation différente avec l'économie mondiale. Or, l'Iran est coupé de cette économie depuis près de quarante ans. Il ne peut vendre ouvertement son pétrole. Il ne peut acheter ouvertement des armes ou de technologies. Il survit grâce à la tromperie : une flotte clandestine de pétroliers, des sociétés écrans dans des pays tiers, des programmes de missiles qui ne figurent nulle part dans les budgets officiels. Cette opacité n'est pas fortuite. Elle est sa condition de survie.

L'opacité a des conséquences. Lorsqu'un État doit dissimuler ses recettes et ses dépenses, il cesse de rendre des comptes à sa propre population. Les mêmes mécanismes qui permettent de soustraire les ventes de pétrole à l'application des sanctions américaines les dissimulent également aux contribuables iraniens. L'État ne peut être transparent envers son peuple sans devenir transparent envers ses ennemis. Il choisit donc l'opacité. Et l'opacité favorise le détournement des ressources.

Les mesures d'austérité de décembre 2025 n'étaient pas une trahison du projet anti-impérialiste, mais son prolongement logique. Dévaluer le rial pour réduire le budget, instaurer un impôt régressif pour faire payer davantage les citoyens ordinaires, et protéger ceux qui gagnent en dollars, car ce sont eux qui alimentent le trafic de pétrole clandestin, sont autant de mesures qui, loin de s'opposer ont permis aux néolibéraux et aux anti-impérialistes de s'unir.

Quelle que soit l'option choisie, qu'apporterait la levée des sanctions ? Ni la République islamique ni son opposition en exil n'ont manifesté le moindre engagement en faveur d'une justice distributive. Toutes deux sont engluées dans les mêmes réseaux liés au dollar, mais avec des protecteurs différents. Si les sanctions sont levées, l'oligarchie du régime en tirera profit. Le peuple bénéficiera d'une certaine amélioration. Le rial se stabilisera. L'inflation sera mieux maîtrisée. Mais la structure sous-jacente – la fusion du pouvoir d'État et de l'exploitation privée – demeurera. La guerre a imposé un choix entre deux factions. Aucune n'offre ce dont les Iranien.ne.s ordinaires ont réellement besoin : une économie qui travaille pour elles et eux, et non seulement pour ceux qui la possèdent.

*

Cet article est initialement paru dans Jacobin (Etats-Unis) le 10 mai 2026. Traduit pour Contretemps par Stathis Kouvélakis.

Notes

[1] Ce coup d'Etat a été fomenté par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis contre le gouvernement élu de Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien (NdT).

[2] L'accord de Vienne sur le nucléaire iranien a été signé en juillet 2015 par l'Iran, les pays du P5 membres du Conseil de sécurité de l'ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) auxquels se sont joints l'Allemagne et l'Union européenne. Son objectif était de soumettre le programme nucléaire iranien à un contrôle international et de permettre la levée des sanctions frappant l'Iran. Les Etats-Unis se sont retirés de cet accord en 2018, sous le premier mandat de Trump (NdT).

[3] Il s'agit du péage imposé par l'Iran aux navires qu'il autorise à franchir le détroit d'Ormuz. Il peut atteindre 2 millions de dollar par navire (NdT).

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Des dirigeants d’extrême droite, dont l’ancien chef de l’ICE (douanes américaines), Greg Bovino, se réunissent au Portugal pour un « sommet sur la remigration »

9 juin, par Democracy now ! — ,
Des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi au Portugal pour le « Sommet sur la remigration » annuel, qui prône l'expulsion massive des immigrés. (…)

Des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi au Portugal pour le « Sommet sur la remigration » annuel, qui prône l'expulsion massive des immigrés. L'ancien commandant de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le leader nationaliste blanc Jared Taylor figuraient parmi les invités de marque, aux côtés d'élus des partis d'extrême droite allemands et espagnols. Dans une interview accordée avant l'événement, Bovino a cité le général en chef de l'Allemagne nazie, Erwin Rommel, comme une figure inspirante.
« La remigration est essentiellement la réponse politique à la théorie du complot du “grand remplacement” », explique Charles R. Davis, journaliste basé à Vienne, en Autriche. Davis décrit le « grand remplacement » comme une théorie selon laquelle il existerait un « complot de l'élite mondiale, généralement mené par des Juifs », visant à remplacer les Blancs d'Europe et d'Amérique du Nord par des immigrés. « C'est un argument en faveur des expulsions massives », non seulement des immigrants récemment arrivés, mais aussi de « ceux qui ont été admis au cours des cent dernières années et qui, selon eux, n'étaient pas vraiment européens ou américains », explique Davis. « Cela trouve essentiellement ses racines dans l'idéologie nazie. »

4 juin 2026 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/6/4/remigration_summit

NERMEEN SHAIKH : Au Portugal, des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi pour le « Sommet sur la remigration » annuel, prônant l'expulsion massive des immigrés. L'ancien commandant de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le leader nationaliste blanc Jared Taylor étaient des invités de marque aux côtés d'élus du parti d'extrême droite et anti-immigrés AfD en Allemagne et du parti espagnol Vox. Parmi les autres participants figurait Stefano Forte, président du New York Young Republican Club.
Dans une interview accordée avant l'événement, Greg Bovino a cité le général en chef de l'Allemagne nazie, Erwin Rommel, comme une figure inspirante. Lors du sommet, Bovino a déclaré, je cite : « Si le modèle et la méthode de la police des frontières américaine sont source d'inspiration, alors c'est fantastique. »
AMY GOODMAN : Gregory Bovino a dirigé les opérations militarisées de répression de l'immigration menées par l'administration Trump à Chicago, Los Angeles et Minneapolis. Plus tôt cette année, il est apparu à Minneapolis vêtu d'un long manteau de laine olive que certains observateurs en ligne ont comparé, je cite, à « un manteau de cosplay nazi ». Le compte de presse du gouverneur de Californie, Gavin Newsom, sur les réseaux sociaux l'a qualifié de « code nazi ».
Bovino a finalement été démis de ses fonctions en janvier après que des agents de l'immigration sous son commandement ont tué Alex Pretti, un infirmier de 37 ans travaillant pour l'administration des anciens combattants (VA), à Minneapolis. Pretti a été abattu deux semaines après qu'un agent de l'ICE a tué par balle Renee Good à Minneapolis.
Lors d'une interview à l'extérieur du soi-disant « Sommet sur la remigration » au Portugal, Bovino a critiqué l'administration Trump.

GREGORY BOVINO : La base n'est pas très satisfaite actuellement de ce qui se passe en matière d'immigration. Elle a voté pour des expulsions massives. Or, il n'y a pas d'expulsions massives. Il n'y a pas d'expulsions massives aux États-Unis en ce moment. Donc, ces électeurs de MAGA, ces 80 millions de personnes qui sont allées voter pour lui, ne sont pas très contents en ce moment.
AMY GOODMAN : Nous nous rendons maintenant à Vienne, en Autriche, pour nous entretenir avec le journaliste Charles Davis, qui écrit pour The Guardian et dirige également The Redoubt, où son nouvel article s'intitule « Pourquoi la presse a-t-elle ignoré un rassemblement des principaux fascistes du monde ? »

Charles, merci beaucoup d'être avec nous. Pourquoi ne pas nous parler de ce qu'est la remigration et de l'importance de la présence de Bovino à cet événement ?

CHARLES R. DAVIS : Oui, donc, la « remigration » est essentiellement la réponse politique à la théorie du complot du « grand remplacement ». Et la théorie du complot du « grand remplacement », comme je pense que beaucoup de vos téléspectateurs le savent déjà malheureusement, est l'idée qu'il existe une sorte de complot de l'élite mondiale, généralement menée par des Juifs, visant à remplacer les Européens blancs et les Nord-Américains blancs par des immigrants via une migration de masse. Le terme « remigration » a donc été popularisé il y a quelques années par un activiste autrichien nommé Martin Sellner. C'est également lui qui a contribué à populariser la théorie du complot du « grand remplacement ».

Et il s'agit essentiellement d'un argument en faveur d'expulsions massives, non seulement de criminels en situation irrégulière, comme le veut la rhétorique typique de l'administration Trump et des partis d'extrême droite ici en Europe, mais aussi de l'idée qu'il faut en fait en quelque sorte, inverser le cours du XXe siècle, que le problème ne concerne pas seulement les immigrants arrivés ces dernières années pour demander l'asile ou le statut de réfugié, mais aussi ceux qui ont été admis au cours des cent dernières années et qui, selon eux, n'étaient pas vraiment européens ou américains.

NERMEEN SHAIKH : Et, Charles, pourriez-vous expliquer pourquoi — vous l'avez mentionné tout à l'heure — pourquoi cette idée de remigration est-elle attribuée aux Juifs, ce complot mondial ?

CHARLES R. DAVIS : Eh bien, en fait, oui, dans mon article initial que j'ai écrit la semaine dernière, j'ai parlé à un professeur de l'université de Vienne nommé Daniel Sharp, qui m'a expliqué que cela trouve essentiellement ses racines dans l'idéologie nazie. Prenons l'Allemagne et l'Autriche, par exemple. L'idée que certaines personnes n'étaient pas allemandes ou autrichiennes, bien qu'elles aient vécu dans cette région depuis des centaines d'années et qu'elles aient la nationalité de ces pays, c'était tout à fait l'idée nazie. Et en fait, la remigration à l'époque, avant qu'elle ne débouche sur l'Holocauste, consistait à expulser les Juifs vers des endroits comme Madagascar.

Donc, quand c'est… quand c'est popularisé aujourd'hui, je veux dire, c'est pour ça que ça a provoqué une telle controverse il y a quelques années, quand Martin Sellner a rencontré des membres de l'Alternative für Deutschland. En 2023, le média allemand Correctiv a rapporté qu'il y avait eu une réunion secrète à Potsdam entre Sellner et des dirigeants de l'AfD. Et ça a provoqué des manifestations nationales, parce que les Allemands connaissent leur histoire, n'est-ce pas ? Ils savent ce qui se passe quand on commence à dire que certains Allemands sont plus allemands que d'autres.

Et je pense que ce qui est si alarmant à propos de ce sommet, c'est que ces personnes, y compris les députés de l'AfD qui y ont assisté, la députée de l'AfD Lena Kotré et la presse de l'AfD qui s'est présentée pour lui offrir une tribune, le font désormais au grand jour. Et je pense que c'est peut-être l'une des leçons qu'ils ont tirées de Donald Trump. Il les a à la fois enhardis et responsabilisés, et ils ont aussi appris que pour s'en tirer avec ce genre de choses et s'en tirer avec ce genre de politique folle, complotiste et, disons, de nettoyage ethnique, que l'on pourrait appeler « remigration » — pour s'en tirer, il ne faut pas organiser de réunions secrètes que la presse pourrait ensuite dévoiler. Il suffit de le faire au grand jour et de dire : « Il n'y a rien de scandaleux là-dedans. Nous faisons cela au grand jour. Nous nous organisons sur Facebook. » En fait, c'est là que j'ai entendu parler pour la première fois de ce sommet, grâce à des publicités payantes sur Facebook du groupe Reconquista, un groupe portugais d'extrême droite qui tire son nom de l'idée d'expulsions massives de musulmans de la péninsule ibérique au cours de l'histoire. Et donc, maintenant, tout est au grand jour.

Et si nous pouvons être reconnaissants à Greg Bovino pour quelque chose, c'est d'avoir attiré l'attention sur ce sujet et d'avoir clairement expliqué ce qu'ils entendent par « remigration ». Il ne s'agit pas simplement d'expulser les soi-disant clandestins.

Greg Bovino, lorsqu'il critiquait l'administration Trump, vous savez, je m'intéresse moins à ses propos aigris qu'au fait qu'il ait précisé qu'il estime à 100 millions le nombre d'« étrangers en situation irrégulière » aux États-Unis. Or, la plupart des experts crédibles vous diraient qu'il y en a 12 millions au maximum. Mais si vous avez suivi la campagne de 2024, vous avez peut-être remarqué que Donald Trump et JD Vance faisaient grimper ce chiffre un peu plus à chaque fois qu'ils prenaient la parole. Il a atteint 20 millions, puis 30 millions, et maintenant 100 millions. Et je pense que cela montre bien qu'ils ne cherchent pas seulement à expulser des gens sur la base de leur statut juridique. Il faut replacer cela dans le contexte d'une tentative visant à supprimer le droit du sol et à revenir en arrière au XXe siècle. Il s'agit de se débarrasser des personnes arrivées au cours des cent dernières années qu'ils définissent comme n'étant pas assez américaines ou pas assez européennes, dans le contexte européen.

NERMEEN SHAIKH : Pourriez-vous donc nous en dire un peu plus sur la manière dont Trump et son administration ont globalement promu et mis en avant cette idée, et en particulier sur le fait que le Département d'État s'est engagé à créer un bureau chargé de la remigration ? Où en est ce projet ? A-t-il été mis en place ? Et quel est son objectif ?

CHARLES R. DAVIS : Eh bien, vous savez, l'administration Trump, il y a toujours un petit jeu auquel se livre l'extrême droite. Il y a ceux qui, comme les personnalités publiques, disent : « Vous savez, la remigration, n'ayez pas trop peur. En fait, nous voulons simplement expulser les criminels. » C'est ce qu'a fait l'AfD après que leur réunion secrète avec Martin Sellner a été révélée il y a quelques années. Si vous consultez leur site web, ils disent : « Nous voulons simplement nous débarrasser, par exemple, des personnes qui ont commis des crimes violents, etc. » Et c'est la même chose avec l'administration Trump.

Je ne sais pas s'ils ont réellement réussi à mettre cela en place, mais tout ce département de la remigration qu'ils allaient créer au sein du Département d'État concernait ostensiblement l'auto-expulsion volontaire. Bien sûr, quand on les amène à parler franchement lors de sommets comme celui qui vient de se tenir ce week-end, on voit qu'il ne s'agit pas seulement de se débarrasser d'un certain nombre d'« étrangers en situation irrégulière », comme ils les appellent, ou d'amener les gens à s'auto-expulser. Je veux dire, ils amèneraient les gens à s'auto-expulser en créant un environnement si hostile et, je pense, en recourant à la force de l'État pour les faire expulser.

Et en ce qui concerne la remigration en Europe, le Département d'État américain a en fait cautionné cette théorie du complot du « grand remplacement ». Dans le document sur la stratégie de sécurité nationale des États-Unis publié en décembre dernier, l'administration Trump a averti que les non-Européens, majoritaires, étaient en train de prendre le contrôle de l'Europe et que les Européens étaient confrontés à une perspective sinistre d'effacement civilisationnel, et que, si les tendances actuelles se poursuivaient, le continent serait méconnaissable d'ici 20 ans ou moins. Or, vivant ici à Vienne, je peux vous dire que ce n'est pas vraiment ce qui se passe. Vous savez, il y a certainement plus d'immigrants ici qu'il y a 20 ans, mais l'idée que les Autrichiens blancs soient confrontés à une disparition de leur civilisation, c'est… c'est une théorie du complot.

Et je pense que ce qui me dérange tant dans la couverture médiatique de ce sujet et de l'extrémisme d'extrême droite en général, c'est que quand on en parle, on a l'air un peu fou.

Quand on dit que le visage de la politique d'expulsion de Donald Trump et un jeune leader républicain, Stefano Forte, se rendent en Europe pour rencontrer des personnes se décrivant comme des admirateurs d'Adolf Hitler, des gens que l'on peut à juste titre qualifier d'activistes néonazis, afin de discuter d'un plan de nettoyage ethnique, cela semble fou, car, vous savez, il faut reconnaître que certains médias en ont parlé — il n'y a pas que des gens comme moi — mais vous n'avez vu aucune couverture de CBS News, vous n'avez vu aucune couverture du Washington Post, et vous n'avez vu aucune couverture du New York Times. Et je pense que c'est un énorme problème, car The New York Times, en particulier, est une institution qui pourrait faire de cette affaire bien plus qu'un simple sujet d'actualité d'un jour, qui pourrait pousser l'administration Trump à répondre : quand a-t-elle réalisé que Greg Bovino était un sympathisant nazi ? — et faire pression sur les républicains de New York et d'ailleurs : êtes-vous d'accord avec Stefano Forte dans ses efforts pour forger une sorte d'alliance transatlantique néofasciste ?

AMY GOODMAN : Je voulais donc vous en savoir plus sur Bovino et vous demander pourquoi les gens devraient s'en soucier, puisqu'il a été évincé. Vous l'avez vu tweeter depuis Newark — beaucoup se sont demandé s'il était allé à Delaney — mais alors qu'il se rendait au Portugal : « Le sénateur Mullin » — il parlait du nouveau secrétaire du DHS — « et les autres ont essayé de gérer ces émeutes et… disons simplement que ça ne se passe pas très bien. Pour ceux d'entre vous dans la section des commentaires, donnez votre avis. Devrais-je m'en occuper moi-même ? La vie de ces agents est en jeu à cause de cette inaction. » Et puis vous avez — laissez-moi passer à Greg Bovino s'adressant à Newsmax au sujet de la grève de la faim à la prison de l'ICE de Delaney Hall à Newark.

GREGORY BOVINO : En ce qui concerne les installations, ces installations sont en fait — je pense qu'elles sont trop bien, ce sont des installations fantastiques. Ces détenus ont tout ce dont ils ont besoin. Mais ce dont ils ont vraiment besoin, c'est d'être expulsés. Et nous devons agrandir cet établissement pour pouvoir y accueillir encore plus de détenus. Carl, hé, j'ai entendu parler d'une grève de la faim, ce qui, tu sais, je pense que c'est de la désinformation de toute façon. Mais s'ils l'ont fait, eh bien, ça me va, parce que s'ils perdent du poids, on peut mettre encore plus de gens dans les avions pour les expulser.

AMY GOODMAN : C'était donc Bovino s'adressant à Newsmax. Et, bien sûr, il y a eu Tom Homan, le soi-disant « tsar des frontières », qui a nié l'existence d'une grève de la faim, mais qui a ensuite déclaré qu'il ferait nourrir de force les détenus. Et puis il y a Bovino qui dit : « Le monde entier vous regarde et soutient vos efforts pour tenir bon », s'adresse-t-il aux agents de l'ICE à Delaney. « Chacun d'entre nous veut être à vos côtés. J'ai parlé avec la Mean Green Team, ils vous envoient leur soutien et vous souhaitent bonne chance. » Il a également dit : « Agents de l'ICE à Delaney, tenez bon. » C'est extrêmement intéressant, étant donné qu'il les soutient tout en critiquant l'administration Trump. Votre dernier commentaire à ce sujet, sur le rôle qu'il joue ?

CHARLES R. DAVIS : Eh bien, oui, je pense qu'il s'exprime au nom de la base MAGA. Et je trouve intéressant que lorsqu'il critique l'administration Trump, il critique les « tsars » qui l'entourent. Ce sont toujours les mauvais conseillers. Il ne critique pas Stephen Miller ni Donald Trump. Et je pense qu'il a raison de ne pas le faire, car je pense que Stephen Miller et Donald Trump partagent le programme de remigration qu'il défend.

Et je trouve ça intéressant, puisque nous parlons de sa venue à Newark, ou du moins du fait qu'il ait fait croire qu'il viendrait. Vous savez, pendant plusieurs jours, les organisateurs de ce sommet avaient laissé entendre qu'ils auraient un invité spécial. Et dans les semaines qui ont précédé l'événement, je me suis demandé qui cela pouvait bien être. Je me suis dit : « Est-ce que ce sera un ancien présentateur de Fox News ? Est-ce que ce sera Nick Fuentes ? » Et puis Greg Bovino a posté sur X une photo de lui-même en train de faire ce qu'on ne peut décrire que comme un salut nazi. Et je crois qu'à ce moment précis, j'ai compris que c'était lui. C'est lui. Et j'ai vérifié la chaîne Telegram du sommet, et ils venaient juste de l'annoncer.

Et je pense que c'est ce qui est alarmant, car je pense qu'il exprime, sans filtre, ce que Stephen Miller et Donald Trump aimeraient dire, mais qu'ils en sont empêchés par leurs… les Susie Wiles, qui connaissent, encore une fois, cette sorte de danse fasciste, selon laquelle on ne peut pas le dire ouvertement. On peut y faire allusion en adoptant le terme de « remigration », mais quand le grand public vous demande ce que cela signifie, vous leur dites que ce n'est pas la chose effrayante que cela signifie en réalité, et que vous signalez ainsi à vos partisans d'extrême droite que vous-même y adhérez.

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Ormuz, la vraie victoire stratégique de l’Iran

9 juin, par La Rédaction de Mondafrique — , ,
Alors que Washington présente l'accord en cours avec Téhéran comme un succès diplomatique, une autre lecture émerge. Dans une analyse remarquée publiée dans le New York Times, (…)

Alors que Washington présente l'accord en cours avec Téhéran comme un succès diplomatique, une autre lecture émerge. Dans une analyse remarquée publiée dans le New York Times, Thomas L. Friedman soutient que les États-Unis pourraient avoir neutralisé une partie du programme nucléaire iranien tout en renforçant durablement le principal levier stratégique de la République islamique : le détroit d'Ormuz.

Tiré de Mondafrique
30 mai 2026

Les guerres ne produisent pas toujours les résultats attendus. Il arrive même qu'elles révèlent à l'adversaire des formes de puissance dont il n'avait pas pleinement mesuré la portée. C'est précisément la thèse développée par le chroniqueur du New York Times Thomas L. Friedman dans une analyse particulièrement sévère de la stratégie américaine face à l'Iran.

Pour Friedman, la question n'est plus vraiment de savoir si les frappes américaines et israéliennes ont affaibli le programme nucléaire iranien. Elles l'ont fait, au moins partiellement. La véritable interrogation est ailleurs : qu'a appris l'Iran de cette confrontation ? Et surtout, quel nouvel équilibre stratégique en ressort ?

L'éditorialiste estime que Donald Trump pourrait obtenir un accord limitant les capacités nucléaires iraniennes, notamment par l'abandon ou le transfert de l'uranium enrichi à un niveau proche de l'usage militaire. Un tel résultat éloignerait effectivement la menace immédiate d'une bombe atomique iranienne.

Mais Friedman refuse de considérer cette éventualité comme une victoire complète. Car, selon lui, le prix politique et géostratégique pourrait être considérable.

Il rappelle qu'un accord de ce type impliquerait probablement un allégement progressif des sanctions économiques et des restrictions imposées aux exportations pétrolières iraniennes. Autrement dit, une nouvelle manne financière pour un régime qu'il décrit comme profondément répressif.

Plus encore, il considère que Washington risque de reproduire, sous une autre forme, l'esprit de l'accord nucléaire conclu sous Barack Obama en 2015 puis dénoncé par Donald Trump en 2018.

Le paradoxe est saisissant : après avoir présenté pendant des années cet accord comme une catastrophe, l'administration Trump pourrait finalement revenir à une formule comparable, tout en ayant engagé entre-temps une guerre coûteuse et déstabilisatrice.

L'arme absolue n'est peut-être plus nucléaire

Mais l'argument le plus original de Friedman concerne le détroit d'Ormuz.

Depuis des décennies, les débats stratégiques autour de l'Iran tournent essentiellement autour du nucléaire. La bombe atomique est devenue le symbole de la menace iranienne. Pourtant, selon le chroniqueur américain, la guerre récente a mis en lumière une réalité différente.

L'Iran a démontré qu'il possédait peut-être une capacité de nuisance plus immédiatement efficace que l'arme nucléaire elle-même.

Friedman résume cette idée dans une formule appelée à marquer les esprits. Selon lui, Téhéran a découvert qu'il disposait désormais d'une véritable « arme de perturbation massive ».

La fermeture du détroit d'Ormuz a constitué le tournant stratégique du conflit. En bloquant temporairement cette voie maritime par laquelle transite près d'un cinquième du pétrole mondial transporté par mer, l'Iran a provoqué une onde de choc sur les marchés énergétiques internationaux.

Le message envoyé au monde est simple : même affaibli militairement, même sous sanctions, même confronté à la supériorité technologique américaine et israélienne, le régime iranien conserve la capacité de perturber le cœur du système énergétique mondial.

C'est là que Friedman porte son attaque la plus sévère contre Donald Trump et son équipe.

Selon lui, la Maison-Blanche aurait sous-estimé la transformation des conflits contemporains. À l'image de l'Ukraine face à la Russie, l'Iran a montré que des moyens relativement peu coûteux – drones, missiles de croisière, embarcations rapides – pouvaient produire des effets stratégiques disproportionnés.

Friedman imagine même ce qu'aurait pu répondre Volodymyr Zelensky si Trump lui avait demandé comment l'Ukraine avait réussi à résister à une puissance militaire largement supérieure. La réponse aurait tenu en quelques mots : les drones ont changé les règles du jeu.

Dans cette lecture, l'Iran n'a pas besoin d'égaler les États-Unis sur le plan militaire conventionnel. Il lui suffit d'être capable de perturber suffisamment longtemps les flux énergétiques mondiaux pour imposer un coût économique colossal à ses adversaires.

Une victoire tactique américaine, un gain stratégique iranien ?

L'autre conséquence majeure soulignée par Friedman concerne les monarchies du Golfe.

Les frappes contre certaines infrastructures énergétiques de la région ont rappelé aux producteurs arabes que leur prospérité demeure vulnérable. Même lorsque les systèmes de défense fonctionnent, même lorsque les installations sont protégées, le simple risque de perturbation suffit à provoquer des pertes économiques considérables et à faire grimper les prix de l'énergie.

Dans ce contexte, les alliés arabes de Washington ont davantage intérêt à la stabilité qu'à une nouvelle escalade militaire.

L'Iran le sait.

Et c'est précisément ce qui renforce sa position de négociation.

Friedman va même plus loin. Selon lui, l'un des grands perdants de cette séquence pourrait être la crédibilité américaine elle-même. Les alliés des États-Unis observent une administration capable d'alterner menaces de « reddition sans conditions », frappes militaires massives puis retour à une logique de compromis diplomatique.

Cette imprévisibilité nourrit l'incertitude régionale.

Pour autant, l'éditorialiste ne minimise pas les succès militaires obtenus contre les infrastructures nucléaires iraniennes. Il reconnaît que l'affaiblissement du programme atomique constitue un objectif légitime et potentiellement bénéfique pour la stabilité régionale.

Mais il estime que la question fondamentale demeure sans réponse : les États-Unis ont-ils réellement modifié le rapport de force stratégique au Moyen-Orient ?

Ou bien ont-ils simplement déplacé le centre de gravité de la puissance iranienne ?

Car si le nucléaire reste un sujet central, la guerre a révélé autre chose : la capacité de Téhéran à exercer une pression mondiale à travers l'énergie.

C'est sans doute la leçon la plus importante de cette crise. Pendant des années, le monde a regardé les centrifugeuses iraniennes. Aujourd'hui, il regarde Ormuz.

Et c'est peut-être là que réside le véritable paradoxe de cette guerre : en cherchant à neutraliser la menace nucléaire iranienne, Washington et ses alliés ont peut-être contribué à démontrer au monde entier que la ressource stratégique la plus redoutable de Téhéran n'était pas enfouie dans ses installations nucléaires, mais flottait déjà à la surface du Golfe.

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Etats-Unis-Israël-République islamique d’Iran : quelles orientations face à cette guerre ? Débat

9 juin, par Saeed Rahnema — , , ,
Il y a dix-sept ans, au lendemain du soulèvement du Mouvement vert et de sa répression – alors que l'Iran avait une nouvelle fois attiré l'attention des analystes de droite et (…)

Il y a dix-sept ans, au lendemain du soulèvement du Mouvement vert et de sa répression – alors que l'Iran avait une nouvelle fois attiré l'attention des analystes de droite et de gauche du monde entier –, j'ai rédigé un article intitulé « La tragédie du discours de gauche sur l'Iran », dans lequel je critiquais les opinions erronées de plusieurs éminents théoriciens de gauche, dont James Petras, Azmi Bishara, Slavoj Zizek et des contributeurs de MRZine, le site web affilié à la Monthly Review, qui s'étaient tous, de diverses manières, rangés du côté de la République islamique.

Tiré de A l'Encontre
1 juin 2026
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-israel-republique-islamique-diran-quelles-orientations-face-a-cette-guerre-debat.html

Par Saeed Rahnema

Benyamin Netanyahou et Donald Trump.

J'y faisais remarquer que « les voix que nous entendons aujourd'hui dans certains milieux de gauche sont tragiquement réactionnaires. Prendre le parti des fondamentalistes religieux en partant du postulat erroné qu'ils sont anti-impérialistes et anticapitalistes revient à s'aligner sur les forces les plus réactionnaires de l'histoire. Il s'agit là d'une gauche réactionnaire, différente de la gauche progressiste qui a toujours été du côté des forces du progrès. »

« De quel côté êtes-vous ? »

Aujourd'hui, dix-sept ans plus tard – après le massacre, en décembre/janvier, de dizaines de milliers de manifestants dans les villes iraniennes par le régime islamique, et l'attaque militaire conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran –, nous assistons aux mêmes réactions. Je ne m'attarderai pas ici sur « l'axe de résistance de gauche » en Iran [référence au PC et aux liens avec l'URSS] – ceux qui, inconscients de leurs propres erreurs historiques et de celles de l'ancien « camp socialiste », continuent de répéter des discours datant d'il y a près d'un demi-siècle qui ont porté le plus grand coup à la crédibilité de la gauche iranienne.

La position des analystes de droite et non de gauche qui défendent ouvertement la position des États-Unis et d'Israël et attribuent tous les problèmes au régime islamique est tout aussi claire. Par exemple, Jack Cunningham, dans un article intitulé « La guerre contre l'Iran est-elle “légale” ? Et quelle importance cela a-t-il ? » publié dans Open Canada, affirme que « l'Iran mène effectivement une guerre d'agression contre les États-Unis et Israël depuis au moins le milieu des années 1980, et leurs actions, y compris les attaques actuelles contre des cibles iraniennes, s'expliquent mieux comme des actes d'autodéfense, et non d'agression ».

Dans un article précédent publié sur le même site, il avait déclaré que « l'Iran a été la plus grande menace pour Israël et l'acteur régional le plus perturbateur au Moyen-Orient ». Peu importe que ces analystes connaissent bien les dossiers du Moyen-Orient et de l'Iran – ou qu'ils les connaissent mais le dissimulent –, cela reflète la vision binaire du monde qui prévaut en Occident : celle selon laquelle les États-Unis et Israël sont les champions de la paix et de la démocratie combattant les éléments bellicistes de la région. Les courants de droite au sein de la diaspora iranienne, en particulier les cercles monarchistes autour de Reza Pahlavi – avec leurs vastes réseaux médiatiques construits grâce à un soutien étranger et leur exploitation habile du désordre culturel, politique, économique et environnemental de l'Iran sous le régime clérical – défendent précisément ces positions.

On observe une positions tout aussi partiale dans le camp des détracteurs de la politique états-unienne : seuls l'impérialisme américain et le sionisme mondial sont responsables, et la République islamique est attaquée sans raison. D'un côté, nous avons ici des partisans inconditionnels des positions de la République islamique, des personnalités telles que Trita Parsi. Internet regorge également d'entretiens et d'analyses de personnalités éminentes comme John Mearsheimer qui, malgré ses connaissances approfondies et bien qu'il aborde à juste titre l'agression impérialiste, ne fait pas la moindre mention des politiques destructrices de la République islamique. Il en va de même pour de nombreuses interventions de Ben Norton, Jeffrey Sachs et d'autres.

***

L'accent est mis dans cet article sur la gauche socialiste, qui n'aborde elle aussi qu'un seul aspect du conflit : l'impérialisme états-unien. Gary Wilson, dans l'article « L'Iran aujourd'hui, la Chine demain : La stratégie derrière la guerre » publié dans Monthly Review Online, décrit à juste titre la guerre contre l'Iran comme « …le résultat d'une guerre de classes mondiale – la volonté du capital monopoliste de maintenir à tout prix son contrôle sur les ressources, les marchés et la main-d'œuvre mondiaux », et aborde diverses questions, notamment le massacre d'écolières à Minab, la confrontation entre une résistance low-tech et une force militaire high-tech, ainsi que le rôle du capital financier dans la fermeture du détroit d'Ormuz. Pourtant, il ne fait pas la moindre mention du rôle de la République islamique et de ses politiques dévastatrices. Une partie de l'article aborde les dommages que cette guerre a infligés à la classe ouvrière sur différents continents. Pourtant, il n'est fait aucune mention de la misère des travailleurs et travailleuses iraniens – y compris la majorité des travailleurs du secteur pétrolier et pétrochimique qui, en raison des politiques de la République islamique, travaillaient sans aucune sécurité dans des entreprises sous-traitantes et qui, avec le déclenchement de la guerre, ont perdu même ces emplois précaires et instables. Près de cent mille travailleurs à différents niveaux des entreprises sous-traitantes du secteur pétrolier – des entreprises créées et vendues aux acolytes du régime, échappant à tout contrôle – se sont retrouvés sans protection. La Compagnie nationale iranienne du pétrole a externalisé la plupart de ses activités vers ces entreprises afin d'échapper à toute responsabilité quant aux conditions de travail des ouvriers. Le régime a même inventé le terme de « travailleurs du troisième pilier » pour affirmer clairement qu'il n'assume aucune responsabilité quant à la situation de ces travailleurs [voir entre autres les articles sur ce sujet publiés dans A l'Encontre les 27 janvier 2023, 17 juillet 2021].

Gary Wilson conclut son article : « La guerre était planifiée. Les souffrances étaient prévisibles. De quel côté êtes-vous ? » La véritable question, cependant, est la suivante : si nous condamnons à juste titre l'impérialisme états-unien (et, bien sûr, l'agression de la coalition de droite israélienne), devons-nous pour autant nous ranger du côté des fondamentalistes obscurantistes qui dirigent l'Iran ?

Un exemple de soutien plus direct de la gauche à la République islamique est l'interview de Dimitri Lascaris – journaliste de la chaîne Reason2Resist – par Radhika Desai qui anime le groupe de recherche Geopolitical Economy. De retour d'un voyage de dix jours en Iran, Lascaris affirme que parmi la centaine de personnes qu'il a interviewées dans différentes villes iraniennes, il « …n'a pas trouvé une seule personne critiquant le gouvernement », et qu'il a été profondément impressionné par la « quasi-unanimité » du sentiment anti-guerre et du soutien au régime. Concernant les dégâts de guerre, il affirme que, contrairement à la propagande occidentale prétendant que la guerre a causé des destructions massives, il n'a vu que très peu de ruines. Dans un contexte où non seulement les journalistes étrangers indépendants, mais même les journalistes nationaux non affiliés au régime ne peuvent pas rendre compte librement de la situation en Iran – et où de nombreux jeunes ont été arrêtés, torturés et, dans certains cas, exécutés pour le simple fait d'avoir partagé une photo sur les réseaux sociaux –, Dimitri Lascaris ne s'est peut-être pas rendu compte qu'il menait son reportage dans le cadre d'un voyage organisé par le régime. Il lui aurait suffi de jeter un coup d'œil à l'actualité iranienne et de se demander : pourquoi, juste avant la guerre, le régime a-t-il abattu des dizaines de milliers d'Iraniens dans les rues de différentes villes ? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers politiques, dont des femmes éminentes telles que Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix, et Nasrin Sotoudeh [prix Sakharov en 2012 et prix Nobel alternatif en 2020], ainsi que bien d'autres, qui sont toujours derrière les barreaux ? Pourquoi, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, le régime islamique a-t-il déjà exécuté 21 personnes et arrêté plus de quatre mille autres au cours de cette même guerre ?

Quant au fait de ne pas avoir constaté beaucoup de destructions, ses guides l'ont-ils emmené à Mobarakeh Steel à Ispahan, la plus grande aciérie du Moyen-Orient, qui emploie directement environ 20 000 travailleurs et indirectement environ 100 000 autres via les chaînes d'approvisionnement et de production, et qu'Israël a contrainte à fermer ses portes par des attaques répétées ? A-t-il visité les immenses usines chimiques et pétrochimiques bombardées par Israël ? A-t-il vu les conséquences du bombardement de l'Institut Pasteur, l'un des plus anciens instituts de recherche pharmaceutique reconnus mondialement ? Au lieu de faire face à ces réalités, il conclut que la guerre a produit pour l'Iran des résultats contraires à ce qu'attendaient les États-Unis et Israël, et qu'elle a, en fait, rehaussé le prestige de l'Iran dans le monde. Radhika Desai mène également un entretien avec Mohammad Marandi, un universitaire farouchement pro-régime et, en fait, porte-parole du régime, sur « le rôle historique de l'Iran dans le déclin de l'impérialisme », ce qui ne nécessite aucun commentaire supplémentaire.

Mais le plus important de tous est Yanis Varoufakis – éminent théoricien et un des fondateurs du parti socialiste radical grec SYRIZA et du Front européen de désobéissance réaliste, ainsi qu'auteur de l'ouvrage influent Techno-féodalisme : ce qui a tué le capitalisme – qui a annoncé sur son compte X que lui-même et un autre dirigeant du parti s'étaient rendus à l'ambassade d'Iran en Grèce. Cette nouvelle a été une grande surprise pour les militants de gauche iraniens qui respectent Varoufakis et dont les œuvres ont été largement traduites en persan. Dans ce message, Varoufakis déclare, entre autres, que « nous sommes ici à cause des 180 filles que les États-Unis et Israël ont tuées à Minab. Nous sommes ici parce que le président américain a déclaré une guerre culturelle contre l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité. » Ce faisant, Varoufakis – malgré son opposition déclarée à un système théocratique – a malheureusement pris le parti de la République islamique. Exprimer sa solidarité face au crime consistant à tuer des jeunes filles innocentes par les forces impérialistes et sionistes est certes un acte louable. Mais lorsque le gouvernement que cet ambassadeur représente a abattu des manifestants dans les rues des villes iraniennes, Varoufakis a-t-il manifesté devant l'ambassade d'Iran ?

Il est également vrai que Trump a tenu ces propos absurdes sur la civilisation iranienne – mais la République islamique est-elle vraiment la représentante de « l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité » ? La vérité est que, par ses politiques réactionnaires et dévastatrices, ce régime a été l'un des plus grands ennemis de cette même civilisation. Je suis conscient du caractère polémique du titre que j'ai choisi pour cet article, et c'est peut-être injuste envers Yanis Varoufakis, pour qui j'éprouve un respect réel. Mais ce qu'il a fait était également injuste envers la gauche et les forces progressistes iraniennes.

Contexte de la guerre à trois fronts

Contrairement à ces approches unilatérales et à la tendance à prendre parti dans cette terrible guerre – qui a fait reculer et continue de faire reculer l'Iran, la région et le monde –, il faut s'intéresser à ses racines et au rôle de chacun des principaux acteurs. Cette guerre comporte trois dimensions interdépendantes et, sans entrer dans les détails historiques, un bref aperçu s'impose.

Avec la révolution iranienne de février 1979, les États-Unis et Israël ont perdu leur plus important allié régional : l'Iran. Bien que le shah d'Iran n'ait pas eu le sang-froid nécessaire pour maintenir des relations diplomatiques officielles avec Israël, l'« ambassade sans enseigne » officieuse d'Israël en Iran était très active ; le Mossad et la CIA étaient les principaux soutiens de l'appareil de répression du régime du shah, et l'Iran était le plus gros acheteur d'équipements militaires auprès de ces deux pays. Même lorsque le shah tentait de prendre quelque peu ses distances dans cette relation de dépendance – comme lorsqu'il s'en est pris au lobby israélien aux États-Unis lors d'une interview accordée à Mike Wallace en 1976 –, il n'avait d'autre choix que de se soumettre à ceux qui l'avaient rétabli au pouvoir grâce au coup d'État de la CIA de 1953 contre le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh.

Au Moyen-Orient, pendant la Guerre froide, Washington concentrait principalement ses efforts contre l'Union soviétique et les mouvements de gauche, ainsi que sur le renforcement des courants islamistes et la création d'une « ceinture verte ». La SAVAK, l'appareil de sécurité impitoyable du Shah, avec l'aide du Mossad et de la CIA, se concentrait principalement sur les mouvements progressistes de gauche et nationalistes et ne prêtait guère attention à la montée de l'islamisme. La révolution de 1979 et la prise d'otages qui s'ensuivit à l'ambassade des Etats-Unis se sont déroulées dans ce climat anti-américain et anti-israélien. Khomeini, conformément à ses convictions réactionnaires et dans l'espoir de maîtriser le mouvement palestinien, a brandi dès le début le slogan de la destruction d'Israël.

Puis, pendant la guerre Iran-Irak, les États-Unis – en particulier après l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan [en janvier 1981] – ont apporté un soutien financier, technique, en matière de renseignement et militaire considérable au régime de Saddam Hussein. Israël, cependant, qui craignait davantage les Arabes à cette époque, a secrètement fourni à l'Iran des armes et des renseignements de diverses manières pendant cette guerre. Des sources américaines ont estimé les ventes d'armes d'Israël à l'Iran au cours des années 1980 à près de deux milliards de dollars par an, dont une partie a été payée par la livraison de pétrole iranien à Israël.

Puis, en 1982, alors qu'Israël occupait le sud du Liban, le régime iranien a participé à la création du Hezbollah au Liban avec l'aide d'une partie de la population chiite locale. En 1983, des agents du régime iranien au Liban ont bombardé le quartier général des Marines US en représailles au soutien américain à l'Irak, tuant plus de 240 Américains et en blessant plus d'une centaine. Pendant la guerre civile libanaise, en particulier après 1982, la République islamique, par l'intermédiaire de ses agents, a procédé à de nombreuses prises d'otages – principalement des Américains – qui ont conduit à des échanges d'armes contre des otages et à la tristement célèbre affaire Iran-Contra.

Au fil des ans, l'Iran a été soumis aux sanctions économiques les plus sévères. La République islamique, poursuivant ses objectifs idéologiques et expansionnistes ainsi que son rêve de diriger le monde chiite et islamique, a adopté une stratégie en trois volets : la constitution de forces supplétives dans la région, le développement de capacités balistiques et la poursuite de ses ambitions nucléaires. Elle a simultanément poursuivi sa rhétorique anti-israélienne et anti-états-unienne ainsi que son soutien financier et militaire à ses affidés.

La folie de Saddam Hussein lorsqu'il a envahi le Koweït en 1991, et surtout l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, ont renforcé la position régionale de la République islamique. Plus tard, l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA-Joint Comprehensive Plan of Action) de 2015, tout en limitant sévèrement le programme nucléaire iranien, a mis de vastes ressources financières à la disposition du régime, et la République islamique a poursuivi ses politiques régionales aventuristes.

Israël, tout au long de ce processus, a grandement profité de la politique aventuriste de la République islamique. La droite israélienne, pour faire avancer les objectifs sionistes – qui peuvent se résumer en deux objectifs principaux : l'expansion territoriale et le déplacement de population – a toujours prétendu être confrontée à un danger existentiel. Après avoir neutralisé les États arabes voisins – l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, la République islamique d'Iran et ses affidés ont fourni le meilleur prétexte pour faire avancer les objectifs de la droite israélienne tout en frappant simultanément le mouvement palestinien.

L'attaque brutale du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, a constitué un tournant très important. Bien qu'il s'agisse d'une riposte aveugle et radicale aveugle à 75 ans de déplacement, 56 ans d'occupation et 17 ans de blocus total terrestre et maritime, cet acte a offert une occasion en or à l'extrême droite israélienne, qui s'est lancée de manière effrenée et avec le soutien états-unien dans de vastes offensives régionales. Après la destruction de Gaza et le génocide des Palestiniens de Gaza, ainsi que l'intensification des attaques en Cisjordanie, Israël a porté ses coups les plus durs au Hezbollah libanais.

Les affidés de l'Iran étant affaiblis, Israël s'en est pris directement à la République islamique elle-même. Afin de provoquer le régime iranien, Israël a attaqué le consulat iranien à Damas en avril 2024 (il y a exactement deux ans) et a tué plusieurs hauts commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique. En réponse, la République islamique a lancé une salve de missiles et de drones contre Israël. C'était exactement ce qu'Israël recherchait, préparant ainsi la guerre contre l'Iran. Il y avait là aussi une ironie amère : l'Iran avait mis en place ses proxys pour se protéger, et c'était désormais le régime lui-même qui tentait de les protéger en retour. La chute du régime d'Assad en Syrie a privé le régime iranien de sa dernière base de soutien significative.

Les alliés de l'Iran étant désormais perdus ou gravement affaiblis, Israël s'est retrouvé dans une position – coïncidant avec l'arrivée au pouvoir de l'un des présidents états-uniens les plus réactionnaires – où il a pu conclure qu'il pouvait éliminer le régime iranien. Le premier espoir de Netanyahou et de sa coterie de la droite religieuse était un changement de régime en Iran. Avec leurs alliés monarchistes iraniens, ils espéraient que, en quelques jours, le peuple descendrait dans la rue et renverserait le régime. Lorsqu'ils ont réalisé que cela n'était pas faisable, ils ont décidé de transformer le régime iranien en un État failli, rêvant de le réduire au sort de la Somalie, du Yémen et de l'Éthiopie. Les attaques contre les infrastructures, et en particulier contre les industries intermédiaires telles que la sidérurgie et la pétrochimie, contre les instituts de recherche et les départements scientifiques des grandes universités iraniennes, ont été menées précisément pour cette raison. Sans les pressions et les menaces de l'administration Trump – dans l'espoir d'imposer une sorte d'accord avec le régime islamique –, Israël aurait également détruit le réseau électrique principal, les réseaux d'adduction d'eau et les raffineries, et il attend encore aujourd'hui la reprise de la guerre pour faire avancer cette politique barbare.

Téhéran. Affiche géante de propagande présentant Donald Trump, la bouche bâillonnée par le détroit d'Ormuz, 28 mai 2026.

Contrairement à Netanyahou, Trump – qui a fait fi des conventions habituelles des relations internationales et poursuit ouvertement un programme de domination impérialiste dans la région et dans le monde – nourrissait l'illusion de pouvoir mener un « changement de dirigeant » similaire à celui du Venezuela, plutôt qu'une politique de « changement de régime » en Iran. Mais lui et ses conseillers n'ont pas tenu compte de deux facteurs : premièrement, la capacité de l'Iran à régionaliser et à mondialiser le conflit en fermant le détroit d'Ormuz ; deuxièmement, la résilience du régime, qui comporte elle-même plusieurs dimensions. L'une d'elles est sa structure idéologique et religieuse qui, malgré la perte de plusieurs échelons de ses dirigeants les plus importants, ne s'est pas effondrée. Un deuxième facteur de cette résilience est la priorité accordée à l'autoconservation à tout prix – même au détriment de l'Iran et de son peuple. À l'instar du Hamas à Gaza, le régime se soucie peu des dommages que le pays subit dans cette guerre. Un facteur connexe est qu'en cas de défaite, l'oligarchie cléricale/militaire/économique, avec ses vastes réseaux de liens familiaux et patrimoniaux, n'a nulle part où fuir et n'a donc d'autre choix que de continuer à se battre.

Parallèlement, le conflit a pris de plus en plus une dimension religieuse et fondamentaliste : les évangéliques chrétiens sionistes des Etats-Unis – cherchant à hâter le retour du messie chrétien – se sont associés aux fondamentalistes juifs attendant la venue du messie juif, pour s'opposer aux fondamentalistes chiites attendant le messie chiite, le Mahdi.

En résumé, les guerres de 12 jours et de 39 jours contre l'Iran, ainsi que tous les affrontements militaires qui pourraient encore survenir, sont le produit de trois courants historiques interdépendants, chacun portant une part de responsabilité : l'impérialisme états-unien dans sa volonté de maintenir et d'étendre son hégémonie mondiale ; Israël et le sionisme (avec sa dimension internationale) dans leur quête d'un Grand Israël ; et l'oligarchie cléricale, militaire et économique de la République islamique dans sa volonté de maintenir et d'étendre sa propre domination religieuso-politique.

Cette guerre n'a été, à aucun égard, une guerre juste. L'agression des États-Unis et d'Israël est évidente : ils n'avaient aucun « droit » d'entrer en guerre, et ils n'ont fait preuve d'aucune « conduite juste » pendant la guerre – leurs crimes de guerre ne nécessitent aucune précision. Mais bien que les États-Unis et Israël n'aient pas mené une guerre juste, cela ne signifie pas pour autant que l'Iran ait la justice de son côté, car le régime porte sa propre part de responsabilité dans le déclenchement de ce conflit, et sa conduite – tant envers le peuple iranien qu'envers les pays voisins – n'a pas été juste. Plus important encore, malgré la nature de l'agression impérialiste, le peuple iranien ne considère pas cette guerre comme une guerre patriotique ou libératrice. Il la voit comme la guerre menée par un appareil gouvernemental qui ne lui appartient pas. Certains analystes des affaires iraniennes en Occident, ainsi que les partisans déclarés ou cachés du régime, ont attribué à tort l'absence d'un vaste mouvement anti-régime pendant la guerre au patriotisme et au soutien populaire dont bénéficie le régime. Comme mentionné précédemment, il s'agit d'un gouvernement qui a tiré sur son propre peuple pour le terroriser et empêcher un nouveau soulèvement de masse. Certains ont comparé à tort cette guerre à la guerre du Vietnam en la qualifiant de guerre de libération. Lors de la guerre du Vietnam, les soldats américains (et avant eux, les Français) étaient déconcertés par la détermination avec laquelle les Vietnamiens de base combattaient les envahisseurs. Dans la guerre contre l'Iran, une partie non négligeable de la population espérait en réalité que de nouveaux coups soient portés au régime.

Contrairement à la gauche rétrograde – qui, en condamnant uniquement l'agression militaire américano-israélienne, a pris le parti du régime réactionnaire et antipopulaire de la République islamique – la gauche progressiste iranienne, ainsi que de nombreuses forces de gauche progressistes de différents pays, ont à la fois condamné la République islamique, non seulement pour ses politiques aventureuses et expansionnistes, mais aussi pour ses politiques antipopulaires et sa répression politique et culturelle, tout en condamnant catégoriquement l'agression impérialiste et sioniste. On peut citer à titre d'exemple une lettre ouverte signée par plus d'une centaine de personnalités de gauche de premier plan, issues du monde entier, faisant suite à une lettre signée par plus de trois cents universitaires, avocats, journalistes et artistes iraniens.

Le régime islamique contre le peuple iranien

Si l'on fait abstraction des segments de la population qui soutiennent le régime pour des raisons religieuses ou par dépendance économique à son égard, ainsi que du soi-disant « axe de résistance de gauche » confuse qui le défend ; et en mettant de côté les monarchistes qui rêvent d'une victoire israélo-américaine dans cette guerre pour ramener Reza Pahlavi au pouvoir – la majorité du peuple iranien considère cette guerre comme un coup terrible porté à son propre mouvement authentique, et cherche une voie pour renverser ce régime et aller vers une transition.

L'un des problèmes les plus critiques auxquels le régime est confronté est le fossé qui ne cesse de se creuser entre la société civile et la société politique, où aucune des deux n'a la moindre confiance en l'autre. La situation au sein du bloc au pouvoir est également incertaine : les fondamentalistes les plus radicaux conserveront-ils le dessus, ou bien les oligarques qui ont découvert le paradis sur terre ? Quoi qu'il en soit, on peut prédire que, dans un premier temps, la société civile et les mouvements sociaux n'entreront pas consciemment dans l'arène, car le régime affaibli n'hésitera pas à intensifier la répression. On peut voir la peur et la terreur du régime dans le fait que, pendant la guerre, il a rempli les rues de voyous armés des Basiji et du Hezbollah, et que, la nuit, ceux-ci poursuivent leurs rassemblements religieux dans différents quartiers pour empêcher toute manifestation anti-régime. Parallèlement, il poursuit ses arrestations et ses exécutions massives et, malgré le coût économique catastrophique, maintient son black-out Internet dévastateur par crainte du peuple.

Les problèmes économiques figureront parmi les plus grands défis du régime : inflation, chômage, coûts de reconstruction des infrastructures et des industries endommagées, déficits en devises étrangères et en recettes d'exportation, etc. Si les sanctions se poursuivent, la capacité à les contourner – ce qui se faisait principalement par le biais de diverses sociétés écrans aux Émirats arabes unis, notamment à Dubaï – sera bien plus difficile, en raison de la détérioration de ces relations suite aux frappes de drones et de missiles sur des installations émiraties. La reconstruction des infrastructures, des industries et des logements dans les villes nécessitera des milliards de dollars dont le régime ne dispose pas. De plus, comme le régime accordera certainement la priorité au rétablissement de sa capacité militaire, il allouera encore moins de ressources à l'amélioration des conditions de vie des citoyens, ce qui entraînera une colère et un mécontentement encore plus grands.

Téhéran, 6 janvier 2026. Mobilisation de la société civile, qui sera brutalement réprimée.

Comme indiqué précédemment, l'un des plus grands dommages économiques de la guerre a été causé à l'industrie. Contrairement à diverses théories qui soit nient que le système économique iranien soit capitaliste, soit le qualifient avec divers attributs, soit le caractérisent uniquement par le pillage et la destruction, l'Iran est un pays capitaliste industriel relativement avancé. Personne ne conteste la corruption, le vol et le contrôle oligarchique de ces industries, mais quelles qu'elles soient, ce sont des industries capitalistes fondées sur l'exploitation de la main-d'œuvre, combinant néolibéralisme et intervention de l'État. Le secteur industriel représente environ 35% du PIB, et 33% de la population active travaille dans l'industrie. Les 100 plus grandes entreprises iraniennes (dont environ 10% sont des banques) représentent 11% du PIB et 91% des exportations non pétrolières. Les exportations non pétrolières de l'Iran en 2025 s'élevaient à environ 32 milliards de dollars, tandis que les exportations de pétrole pour cette année-là étaient estimées à environ 43 milliards de dollars.

La hausse du chômage constituera un fardeau majeur pour le régime. Des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses affiliés à un système de sécurité sociale se sont retrouvés au chômage. L'Organisation de la sécurité sociale, qui s'affrontait déjà à de graves problèmes avant la guerre, verra ses recettes diminuer avec l'augmentation du nombre de chômeurs et chômeuses, tout en devant faire face à des dépenses accrues, notamment au titre de l'assurance chômage. Environ 14 millions de ménages sont couverts par cet organisme, qui a connu et continuera de connaître des difficultés. Le gouvernement a également d'importantes dettes impayées envers cet organisme. Et il ne s'agit là que des travailleurs couverts par la sécurité sociale. Tous les employés des entreprises de moins de dix salariés – qui représentent plus de 80% des unités industrielles – sont exclus de cette couverture. La coupure d'Internet, qui a duré plus de cinquante jours, a conduit à la faillite de dizaines de milliers de petites entreprises [ce qui a conduit très récemment à un rétablissement partiel]. Le vice-ministre du Travail a évoqué la perte de plus d'un million d'emplois, bien que des chiffres précis ne soient pas encore disponibles. À cela s'ajoute la situation dramatique des « travailleurs du troisième pilier » (du secteur sous-traitant), mentionnés précédemment.

La guerre a porté un coup sévère à la classe ouvrière et aux plus démunis d'Iran. Outre le chômage et la hausse des prix, l'environnement de travail pendant et immédiatement après la guerre s'est considérablement militarisé, rendant bien plus difficile la défense des revendications syndicales, sans parler des revendications politiques. L'organisation sur le lieu de travail – qui a toujours été l'une des tâches les plus difficiles – est devenue infiniment plus ardue. Il faut toutefois espérer que l'organisation au niveau des quartiers populaires puisse se poursuivre en prenant les précautions nécessaires.

C'est aux mouvements populaires que le coup le plus dur a été porté. Il ne fait aucun doute que si la guerre n'avait pas eu lieu – et si l'intervention monarchiste néofasciste, avec le soutien ouvert d'Israël et du Mossad, n'avait pas plongé le régime dans la panique et ne lui avait pas fourni le prétexte d'une répression sauvage et de massacres – la poursuite du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2023 et des mouvements de décembre 2025 et janvier 2026 aurait été certaine. Dans les conditions actuelles, il est tout à fait compréhensible que les mouvements sociaux aient fortement reculé. Pourtant, il ne fait aucun doute que si l'Iran n'est pas détruit, la République islamique et les problèmes et crises qui l'attendent devront faire face à de nouveaux mouvements majeurs de la société civile. Il est vrai que le peuple iranien et les classes laborieuses sont les grands perdants de cette guerre. Mais la République islamique ne sera plus la même, et la société civile sera en mesure, en reliant entre elles les quatre arènes du mouvement social – la rue, le lieu de travail, le lieu d'éducation et le marché – de renverser finalement le régime. Aucun régime dépourvu de toute légitimité ne peut perdurer longtemps. (Article publié dans The Bullet le 1er juin 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Saeed Rahnema est un professeur émérite de sciences politiques et de politique publique à l'Université York, au Canada, qui a reçu de nombreuses distinctions. Parmi ses ouvrages récents en anglais, on peut citer The Transition from Capitalism : Marxist Perspectives (2016, 2019), publié chez Palgrave MacMillan.

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Iran : la négociation piégée par la guerre des clans

9 juin, par Bruno Philip — , ,
À Téhéran, la négociation avec Washington se joue autant face aux États-Unis qu'au cœur du régime. Entre radicaux pragmatiques, ultras hostiles à toute concession et pouvoir (…)

À Téhéran, la négociation avec Washington se joue autant face aux États-Unis qu'au cœur du régime. Entre radicaux pragmatiques, ultras hostiles à toute concession et pouvoir suprême fragilisé, la République islamique apparaît traversée par une lutte interne qui menace autant l'accord que sa propre stabilité politique.

Tiré de MondAfrique.

Négocier avec l'Iran, ce n'est pas négocier avec un pouvoir, mais avec plusieurs en même temps. Cette réalité, loin d'avoir disparu avec l'émergence au sommet d'un clan de « durs de durs », explique les difficultés des Américains à parvenir à un accord négocié et l'impatience d'une administration Trump ignorante – ou feignant d'ignorer – les subtilités politiques de la République islamique.

Ainsi que le rappelait il y a quelques jours, sur France 5, Jacques Audibert, ancien conseiller diplomatique de François Hollande : « Quand vous négociez avec les Iraniens, vous n'avez jamais un interlocuteur, mais toutes les factions du régime autour de la table. » L'ex-diplomate est bien placé pour émettre ce jugement : il fut le représentant de la France durant les pourparlers qui aboutirent, en 2015, à l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien – le fameux JCPOA –, déchiré par Trump durant son premier passage à la Maison Blanche.

Même si l'équilibre des pouvoirs s'est modifié depuis la mort du « Guide » Ali Khamenei – tué au premier jour des frappes israélo-américaines – et la montée en puissance d'un clan d'extrémistes issus des Pasdaran, les « Gardiens de la révolution », les rapports de force entre factions existent toujours. Peut-être même sont-ils exacerbés par la nécessité de trouver un règlement de la crise avec les Américains.

En témoigne ce qui vient de se passer la semaine dernière tandis que Donald Trump multipliait les déclarations contradictoires, tour à tour belliqueuses et conciliantes, et que les deux belligérants échangeaient des tirs autour du détroit d'Ormuz : la faction la plus conservatrice, un « groupe marginal mais influent », dixit le New York Times, s'est frontalement « opposée à toute concession » avec les États-Unis. Pour ce faire, elle a eu recours à toute la panoplie d'outils de propagande à sa disposition : médias, déclarations publiques et privées. Son but : faire dérailler un accord bien difficile à conclure.

Ainsi, tandis que le négociateur en chef iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf – président du Parlement, l'une des figures les plus importantes du régime et membre du clan des radicaux –, déclarait lundi sur les réseaux sociaux que Téhéran ne faisait aucune confiance à Washington, la télévision d'État présentait les négociations comme un échec.

Le même jour, la réplique des factions plus modérées du régime n'a pas tardé : le président Massoud Pezeshkian – un chef de l'État dont le pouvoir est marginal – a tancé les responsables de cette même télévision, leur reprochant de « semer la discorde ». Il s'est permis d'ajouter que même l'ancien « Guide » Ali Khamenei avait reconnu en son temps « la nécessité de s'asseoir à la table des négociations ». « Et nous, s'est insurgé le président, affirmons désormais haut et fort que nous ne voulons pas négocier ! »

La rue, caisse de résonance des ultras

Le bras de fer entre factions s'est poursuivi toute la semaine tandis que des partisans de la ligne dure défilaient dans Téhéran vendredi, scandant des slogans appelant à la « résistance » contre le « Grand Satan », autrement dit les États-Unis. À un journaliste qui leur demandait leur avis sur les négociations en cours, une femme a répondu que les dirigeants devraient continuer « à punir les États-Unis », peu avant qu'un autre participant n'affiche son soutien aux « durs » en s'écriant : « Nous sommes avec vous jusqu'à notre dernier souffle. » Le député conservateur Ebrahim Azizi est revenu à la charge un peu plus tard, promettant que l'Iran, « victorieuse et conquérante », se devait de « fixer les conditions » aux États-Unis.

Le site de la télévision Iran International, un média iranien de l'opposition en exil basé à Londres – qui reflète plutôt un point de vue monarchiste –, vient lui aussi de donner des exemples illustrant les batailles de récits qui se jouent au sommet. Après que le député et religieux conservateur Mahmoud Nabavian eut déclaré qu'en cas de nouvelles attaques israélo-américaines, « l'Iran frappera les zones résidentielles abritant des rois et des chefs d'État dans les pays arabes », le religieux libéral et avocat des droits de l'homme Mohsen Rohami a déclaré que les Iraniens s'opposant aux négociations avec Washington devraient être tenus « responsables du coût humain et matériel de la guerre ». La population iranienne n'est pas « opposée aux négociations », a-t-il martelé, celles-ci représentant selon lui une nécessité à un moment d'extrême fragilisation économique.

Quelle faction pourrait, in fine, l'emporter ? Difficile de spéculer sur la victoire des uns sur les autres quand on sait que, même si le véritable pouvoir politique et militaire semble être désormais entre les mains de la faction la plus intransigeante, cette dernière doit aussi compter avec le pouvoir de nuisance de plus dur qu'elle. Exemple : alors que le nouveau « Guide », Mojtaba Khamenei, toujours invisible, a donné son accord au principe de la négociation, il s'est attiré un commentaire frôlant le lèse-majesté de la part du député religieux conservateur Hamid Rasaee. « Qui est digne du pouvoir ? », a demandé ce dernier sur un réseau social, critiquant implicitement le fait que l'actuel Guide suprême soit le fils de feu l'ayatollah écrasé sous les bombes. « Après tout, a-t-il osé, le prophète Noé avait un fils incroyant et rebelle, preuve que les liens familiaux ne sont pas forcément synonymes de vertu. » Le commentaire a déchaîné les passions, forçant le député à se rétracter. Mais l'anecdote illustre bien le fait que personne n'est épargné dans ce climat de lutte des clans à haut risque pour la République islamique.

De telles déclarations émanent en effet de personnalités encore plus extrémistes, si possible, que l'actuelle « clique » au pouvoir, les membres de cette dernière pouvant faire preuve de pragmatisme à l'heure de la signature d'un accord, ce que certains ne manqueront pas de leur reprocher le moment venu. Selon Mehdi Rahmati, un analyste politique vivant à Téhéran que le New York Times a joint au téléphone, « cette faction [des plus durs que durs] ne représente pas la majorité des Iraniens et a été marginalisée des instances décisionnelles clés », tandis que « les négociations nucléaires se poursuivent malgré sa désapprobation ». Il a toutefois concédé que « le système » sera sans doute contraint d'« élaborer un plan pour la contrôler et la contenir, faute de quoi elle pourrait devenir très dangereuse pour la stabilité de l'Iran ».

En attendant un accord définitif avec les Américains, les règlements de comptes se poursuivent à Téhéran, les protagonistes pratiquant l'art consommé du billard à deux bandes. Le New York Times rapportait récemment que le très radical secrétaire adjoint de la Sécurité nationale, Ali Bagheri Kani, a écrit une lettre au nouveau « Guide », une missive dans laquelle il lui reproche de s'être montré trop conciliant envers les Américains. Les fins connaisseurs de la scène politique iranienne ont décrypté cette critique, qui viserait en réalité à discréditer le négociateur en chef Mohammad Bagher Ghalibaf – loin d'être un « mou », comme on l'a vu, et proche du « Guide » –, mais qui pourrait être considéré par les radicaux comme une personnalité prête à d'éventuelles concessions.

Il serait donc bien hasardeux, aujourd'hui, de prédire quel clan émergera en position de force dans ce paysage politique si complexe que chaque clan cache, comme on vient de le voir, un « sous-clan » apportant des nuances à une palette déjà bien variée. Les divisions sont telles au sein du régime que le Guide Khamenei junior vient en tout cas d'être obligé de se fendre d'une déclaration lue lors de la réouverture du Parlement : « Restez unis ! », a-t-il demandé aux parlementaires, leur intimant de mettre fin aux « divisions politiques absurdes » qui « exacerbent les divisions sociales ». Il a ajouté qu'une telle attitude ne sert que la stratégie de l'ennemi, « qui consiste à diviser pour mieux régner ». C'est sans doute vrai. Mais les dirigeants d'une République islamique à bout de souffle n'ont besoin de personne pour s'entredéchirer.

En silence, Israël s’implante sur le versant syrien du mont Hermon

9 juin, par Fadi Ibrahim, Hicham El Bouhmidi — , , ,
Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s'enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu'il occupe depuis 1967 (…)

Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s'enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu'il occupe depuis 1967 et a illégalement annexé en 1981. Les villages à majorité druze du mont Hermon se sentent abandonnés à leur sort sur un territoire que ni Tel-Aviv ni Damas ne contrôlent vraiment.

Tiré d'Orient XXI.

La fin du printemps a fait apparaître la roche sombre des flancs du mont Hermon, laissant ruisseler ses eaux de fonte vers un vallon luxuriant qui serpente à son pied. Située à une quarantaine de kilomètres de Damas, la montagne domine toute la plaine du sud-syrien de ses quelques 2 814 mètres de haut. Entre le point culminant du pays et Qatana, capitale administrative de la région, se succèdent une série de cinq villages à majorité druze ; Arneh, Rima, Beqassem, Qalaat Jandal et enfin Aissam.

Alors que nous parcourons la route à flanc de montagne et entrons dans le village de Rima, quatre jeeps militaires apparaissent soudainement au détour d'un virage. À la vue des uniformes de la quinzaine de soldats qui les accompagne, aucun doute possible : ils sont Israéliens. Tous semblent détendus en cette matinée du début du mois de mai et discutent, pendant que certains jouent avec des enfants. Pourtant, le village se trouve en territoire syrien, à plus de dix kilomètres de la ligne de cessez-le-feu établie entre les deux pays après la guerre d'octobre 1973.

Le soir même des photos et vidéos circulent sur les réseaux sociaux et montrent des cheikhs druzes locaux partager un repas dans le village avec le général Ghassan Alian — druze lui aussi. Haut responsable de l'armée israélienne, il est en poste en tant qu'officier de liaison auprès des Druzes du Liban et de la Syrie. Il est également visé par une plainte de la Fondation Hind Rajab pour sa responsabilité dans le blocus humanitaire et énergétique de la bande de Gaza.

Cette rencontre illustre le rapprochement entre Israël et les communautés de cette minorité religieuse dans la région. Depuis la chute de la dictature en décembre 2024, Israël cherche à consolider son implantation autour du mont Hermon, en s'appuyant sur les tensions communautaires entre Druzes et le gouvernement de transition syrien (GTS).

« Les yeux de l'État d'Israël »

L'implantation israélienne dans la région du mont Hermon — ou Jabal Al-Cheikh en arabe — s'inscrit dans une dynamique d'expansion militaire. D'après le Sijil Centre, un think thank syrien travaillant sur les activités de Tel-Aviv en Syrie, l'armée israélienne a construit neuf bases militaires illégales en territoire syrien depuis le changement de régime, dont une au sommet du mont Hermon (1).

Au cours d'une visite de cette dernière en décembre 2024 aux côtés du premier ministre Benyamin Nétanyahou, le ministre de la défense Israël Katz soulignait l'importance stratégique du sommet, en le décrivant comme « les yeux de l'État d'Israël pour détecter les menaces proches ou lointaines ». En effet, l'altitude à laquelle la base se situe est optimale pour le fonctionnement des radars d'alerte précoce, qui facilitent à la défense anti-aérienne l'interception des missiles et des drones.

Plus récemment, Israël décrétait le 19 avril 2026 la création d'une zone tampon à sa frontière nord, derrière une « ligne jaune » dans le sud du Liban qu'il vise à occuper. La ligne s'étend d'Ouest en Est, de la mer Méditerranée jusqu'à la frontière libano-syrienne qu'elle atteint en contournant le mont Hermon. En décidant d'inclure le côté libanais de la montagne dans ses revendications territoriales, Israël affirme sa volonté de s'ancrer sur le sommet. Cette décision s'inscrit par ailleurs dans la continuité des propos tenus par le premier ministre israélien lors de la visite de décembre 2024, selon lesquels « Israël restera sur le mont Hermon tant qu'il le faudra ».

Le soulagement des autorités druzes

Cette présence israélienne proche des villages à majorité druze est accueillie avec soulagement par une partie des habitant·e·s. Fandi Imad, la quarantaine est le moukhtar (maire) du village d'Aissam, le premier sur la route en direction de la montagne. « La première fois que nous les avons vus, c'était pendant les évènements à Soueïda. Six ou sept véhicules sont venus, et depuis ils patrouillent tous les quatre à cinq jours », explique l'homme au teint tanné par le soleil des champs d'oliviers environnants. « Nous avons été soulagés de les voir. Nous nous sentons plus en sécurité avec leur présence. »

Le maire du village fait référence ici à l'épisode de violences de juillet 2025. Des affrontements entre bédouins et Druzes avaient dégénéré en massacres de populations civiles dans le gouvernorat de Soueïda au sud du pays. Selon le rapport de la commission d'enquête des Nations unies publié en mars 2026, au moins 1 342 Druzes avaient été tués entre le 14 et le 19 juillet par des tribus bédouines et les forces de sécurité gouvernementales syriennes. Au cours de l'attaque, l'armée israélienne était intervenue à la faveur des Druzes, en bombardant le ministère de la défense à Damas ainsi que des positions des forces de sécurité intérieures à Soueïda. Depuis, Tel-Aviv jouit d'un soutien grandissant de la part des autorités de ce gouvernorat, désormais ouvertement sécessionnistes.

Bien que n'ayant pas été ciblés par les massacres, certains Druzes du Jabal Al-Cheikh vivent dans la peur d'être victimes à leur tour d'exactions. À Arneh par exemple, le dialogue est devenu très difficile avec le village en contrebas à majorité sunnite. « Pendant les évènements, nous avons vu des images sur les réseaux sociaux, où des gens de Durbul que nous connaissons posent en tenant des têtes de Druzes tués à Soueïda. Ils ont posté eux-mêmes les photos, confie un homme au bord de la route, le regard dur et l'air amer. S'ils avaient le feu vert, ils nous tueraient tous. »

Un État absent

À Qalaat Jandal, petite ville ancrée au milieu de la série de hameaux, Deeb Abdulsaman ouvre tranquillement le rideau métallique de son échoppe. Le soleil est déjà haut malgré l'heure matinale et le vieil homme s'active à préparer le thé. Pour lui, les tensions avec les villages à majorité sunnite avoisinants n'ont pas lieu d'être. « J'ai des amis sunnites à Beit Tima, dont les terres sont à côté des miennes, affirme le président de la coopérative agricole du bourg. Nous sommes amis depuis des années, et nous nous sommes toujours entraidés. »

Dans sa boutique, quelques sacs d'engrais et des bouteilles de pesticides trônent sur des étals poussiéreux. L'homme affiche une moustache fournie et porte le Sirwal, pantalon traditionnel druze. En tant que chef spirituel, il fait partie d'un conseil local qui vise à « combattre les comportements de voyous » qui font loi dans les villages druzes depuis le changement de régime. « Nous avons demandé aux autorités syriennes d'intervenir pour arrêter les délinquants, mais ils ne mettent pas les pieds ici, se désole l'agriculteur. D'un autre côté ils ont raison de ne pas venir : ils évitent d'empirer la situation en entrant en conflit avec les habitants », précise-t-il, sans pour autant rentrer dans le détail de ces actes répréhensibles.

À 15 kilomètres de là, à Qatana, capitale administrative de la région, vit Moumtaz*, un commerçant quadragénaire. Pour lui aussi, l'absence d'appareil sécuritaire dans l'agglomération rurale du mont Hermon est problématique. « Un ami sunnite de Durbul voulait me rendre visite à Arneh il y a quelques mois, mais il est tombé sur un barrage improvisé tenu par des Druzes sur la route à Beqassem. » Sans qu'il comprenne pourquoi, des coups de feu sont tirés en direction de la voiture de l'étranger, le poussant à la fuite. « Nous avons besoin d'un poste de police de la sécurité intérieure dans nos villages pour régler ce genre de problème », insiste-t-il. Destination touristique importante en Syrie, la baisse du nombre de visiteurs entraînée par les tensions affecte également économiquement les villages.

« Ils ne nous rendront pas la montagne »

« La vérité, c'est que nous vivons dans un vide », soupire Samir Aymad* à Arneh, dernier village de la route au pied du Jabal al-Cheikh. « Ce n'est pas comme si c'était notre choix. Nous ne savons même pas si Israël va nous annexer ou si l'État syrien va reprendre le contrôle. » Le père de famille est inquiet :

  • En cas d'urgence, où est-ce que je devrais aller ? Nous voyons passer les Israéliens, mais ils n'interagissent pas avec nous, je ne suis même pas sûr qu'ils nous aideraient. Et puis, j'ai trop peur d'aller à l'hôpital de Qatana.

La question de l'accès aux soins est épineuse pour cette agglomération rurale. « Certaines personnes ont encore peur de descendre de la montagne après les évènements de Soueïda », concède Deeb Abdulsalam. Pour pallier le problème, il explique que les cheikhs locaux ont demandé à des officiers de l'armée israélienne en visite d'aider à la construction d'un hôpital. Depuis la fenêtre de son magasin de produits agricoles, on peut apercevoir une grande structure inachevée, en béton nu s'élever au-dessus des maisons environnantes.

Pour autant le commerçant insiste, même si l'information est passée par les militaires : l'État israélien n'est pas impliqué dans la construction ou le financement de la clinique ni dans l'aide humanitaire de produits de première nécessité que reçoivent de temps à autre les villages. « Il s'agit d'un mouvement de solidarité de nos cousins druzes du Golan, qui ont organisé une levée de fonds », appuie le vieil homme. Si Deeb Abdulsalam affirme que l'infrastructure sera ouverte à tous sans discrimination ethnique ou religieuse, son existence en elle-même questionne la souveraineté de l'État syrien sur son territoire.

« Ils ont pris la montagne, qu'est-ce qu'on peut y faire ? Ils ne la rendront pas, ça on peut en être sûr », affirme Samir Aymad, l'air résigné. « Pendant une rencontre entre des cheikhs et des officiers de l'armée israélienne, les militaires ont demandé si nous désirions leur présence. L'un des nôtres leur a répondu “et si l'on vous dit non, arrêterez-vous de venir ?” La réalité, c'est qu'on n'a pas les moyens de les repousser. »

*Les noms signalés par une astérisque ont été changés sur demande des témoins.

Notes

1- Reem Aouir, « Smart borders, military gates and land seizures : How Israel is encroaching in southern Syria », Middle East Eyes,5 mai 2026.

Les Jean Valjeans de Montréal

9 juin, par Kaveh Boveiri — , ,
En haut de la caisse, tu les vois. Les photos des gens. Aujourd'hui, j'en vois huit. Âgés, moins âgés, jeunes, de différents genres et de différentes races. Tu es dans (…)

En haut de la caisse, tu les vois. Les photos des gens. Aujourd'hui, j'en vois huit. Âgés, moins âgés, jeunes, de différents genres et de différentes races. Tu es dans l'épicerie où nous, ma conjointe et moi, faisons majoritairement nos achats quotidiens. Ce magasin est bon, plus tolérable plutôt : pour un, la majorité des marchandises ne sont pas dans notre longue liste du boycottage. Pour deux, ce magasin n'est pas une chaîne — « non, non ! » pour nous.

Kaveh Boveiri

Les travailleuses ne sont donc pas exploitées ? Nous ne sommes pas aussi naïves de penser comme ça. Mais, tu dois faire tes achats quelque part sous ce système. La marchandise la plus chère de cette épicerie — et nous l'avons vérifiée attentivement — coûte 35 dollars.

Ceux que tu vois sont les photos de voleurs de cette épicerie. Et ceci ne se limite pas à cet endroit. Nous voyons les photos semblables dans notre quartier, presque partout. On en trouve plusieurs, même dans les friperies ! Les marchandises, toutes usagées, les plus chères ici sont 50 CAD. Un cas qui reste toujours dans nos mémoires est la photo d'un homme avec les caisses de lait en poudre pour bébés !

Dans Les Misérables de Victor Hugo, Jean Valjean, le personnage central de ce roman, est condamné à 19 ans de bagne pour le vol d'un pain pour nourrir les enfants de sa sœur qui n'avaient rien à manger. Ainsi, le nombre de Jean Valjeans de Montréal augmente.

Et le remède du gouvernement du Québec ?

En 2025, la fréquentation des banques alimentaires témoigne un bond de 37 % depuis 2022. Pour aggraver tout davantage, nous constatons la réductionde 25 % du budget de plusieurs organismes communautaires en employabilité, ce qui représenterait un manque à gagner d'environ 1,8 million de dollars. Ces organismes : « travaillent à favoriser le retour sur le marché du travail de personnes qui peinent à y accéder. »

Mais, maintenant que le nombre de voleurs augmente, on a besoin de plus de force pour les punir. Ici, les mesures d'autorités dirigeantes sont impeccables ! Peux-tu deviner le budget totaldu Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2026 ? 860,3 millions de dollars ! Une hausse de 4,4 % par rapport au budget 2025. Ceci est une illustration exemplaire d'un traitement symptomatique d'un problème social. On rend les gens de plus en plus pauvres et l'on augmente le budget pour confronter les conséquences inévitables de cette pauvreté. Ce cercle vicieux est la base de fait que nous constatons de plus en plus de Jean Valjeans dans notre ville. Il faut briser ce cercle vicieux !

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