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L’impérialisme par le droit international : la « paix » trumpiste comme point culminant du parasitisme

26 mai, par Sara Laskaa — ,
La mise en place, par Trump, du Conseil de la paix (CDP) pour Gaza repose la question des articulations entre violence et droit (international) dans l'imposition d'un nouvel (…)

La mise en place, par Trump, du Conseil de la paix (CDP) pour Gaza repose la question des articulations entre violence et droit (international) dans l'imposition d'un nouvel ordre impérial. De quoi la "paix" trumpiste est-elle le nom ?

20 mai 2026 | tiré de contretemps.eu

Organiser la paix, c'est organiser de nouveaux champs d'accumulation du capital. Au cœur de cette accumulation par pacification se trouve le droit international. Bien que ce dernier ait été créé pour prolonger et justifier des régimes de mise en guerre par la rationnelle-légalité plus que pour les corriger, le Conseil de la Paix (CDP) pour Gaza, porté par Donald Trump, dépasse l'ambition classique d'un maintien du statu quo. Le centralisme organisé, les usages sémantiques et la structure financière opaque constituent les bases d'un nouveau droit de paix et consolide son revers : l'historique droit de guerre des pays du centre sur les périphéries.

Si l'approche marxiste de China Mieville permet d'analyser la fonction d'une violence consubstantielle au droit international, l'approche weberienne aide à comprendre sa deuxième fonction : voiler par la rationnelle-légalité la première. A travers le CDP, les Etats-Unis édifient un nouvel arsenal juridique pour un ordre mondial durablement plus brutal. L'impérialisme américain consolide ainsi la structuration de son instrument le plus invisible, violent et légitime : le droit international.

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« Il ne s'agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d'en faire une loi. »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955

Le droit international : un succès de son échec volontaire
ns La guerre civile en France1, Marx pointait déjà l'a-juridisme de l'ordre impérial. Si l'impérialisme a longtemps été vu théoriquement comme l'antagoniste du droit international il y a une nécessité de désormais le lire matériellement tel un de ses propriétaires privés. Dans Between Equal Rights, China Mieville développe l'approche matérialiste du juriste bolchevique Pashukanis qui proposait en 19252 une lecture du droit international en termes differentia specifica of law – différences spécifiques de la loi3.

Cet héritage marxiste vise à faire l'analogie entre les relations de marchandises qui dissimulent les relations de classes et la capacité du droit international à dissimuler les relations de pouvoirs entre des États formellement égaux. Dans cette approche, les États deviennent les propriétaires au sein d'un marché et entrent en concurrence tout en possédant chacun l'exclusivité de leur propre territoire. Ainsi, les dissensus inter-étatiques sont solutionnés par la loi du plus fort, ce qui constitue parallèlement tout le paradoxe du droit international : « Between Equal Rights force decides4 ». Dans la lecture critique de Mieville, le droit international ne constitue pas un obstacle formalisé à la violence voir un régulateur mais simplement son continuum légalisé.

Si Karl Marx mettait déjà en évidence une « dépendance mutuelle entre nations5 » mais également l'idée d'une « bourgeoisie [qui] vit dans un état de guerre perpétuelle6 », Mieville fait l'analogie entre une relation d'interdépendance et un régime de guerre pour expliquer la nature irrémédiablement violente du droit international qui ne pourrait s'améliorer, s'amender ou se réformer de par sa nature intrinsèquement coercitive. C'est dans cette lecture de l'irréformabilité du droit international que Mieville s'oppose aux théories critiques préexistantes du droit international composées en partie des Critical Legal Studies – une école juridique pourtant légitimée dans la gauche radicale.

Pour aller plus loin
La domination impériale et le pétrole restent au cœur des guerres au Moyen-Orient

Devenu une matrice des sociétés contemporaines à la sortie de la Seconde guerre Mondiale, le droit international est de nos jours perçu comme l'incontournable instrument d'une gouvernementalité multipolaire, analogue aux aspirations pacificatrices, à la neutralité, à l'impartialité ou au développement sociale et égalitaire. En citant Eistreicher et Stephan, Mieville affirme : « Le droit international est devenu important.7 » Néanmoins, sa douteuse ambition philanthrope fondée sur les piliers que sont l'illécéité du recours à la force, l'égale souveraineté des états et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est loin de refléter le comportements des États qui l'ont structuré dans la période suivant sa création.

En réalité, ce n'est pas une négligence de ses principes fondamentaux qui constitue la faille du droit internationale mais la genèse de ce droit et de ces principes eux-mêmes. La question centrale n'est pas celle d'un droit international vecteur de dynamiques impérialistes, mais des dynamiques impérialistes qui ont façonné ce droit international. Si l'approche léniniste nous permet de comprendre comment l'impérialisme se structure comme un « stade suprême du capitalisme », Mieville démontre la continuité entre un colonialisme mercantiliste – pré-capitaliste – et le système international moderne. L'absence d'une structure juridique au XVIIIème siècle pour encadrer, réguler et légitimer l'Empire britannique et ses opérations coloniales s'est constitué comme un « silence8 » nécessaire pour le droit international lui-même.

Ce déni systémique du légal a servi de base à la poursuite des rivalités inter-étatiques en Europe qui ont permis de poursuivre les processus de consolidations étatiques. Par la suite l'expansion du marché capitaliste dans le monde a généré des tensions inter-étatiques qui ont modifié le capitalisme international. De plus, les productions que permettaient des entités telles que la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales sont devenues « excessivement » profitables pour être délaissées au secteur privé – notamment sous leur forme de monopole.

De l'autre côté, les révolutions caribéennes – et leur réverbération sur les populations nord-américaines – se sont appuyées sur la rhétorique de souveraineté étatique propulsé par les États dominants. La conjugaison de ces tendances économiques et sociales a amené l'Empire britannique à institutionnaliser ses formations coloniales dans les années 1770. Cette formalisation fut vectrice d'une transition vers la construction d'un marché de produits manufacturés conséquent, mais inévitablement imbriqué dans une reconnaissance légale des colonies. « Là où le colonialisme a réussi, le droit international a dû reconnaître l'existence soumise de la colonie.9 »

La genèse du concept de reconnaissance comme facteur inhérent à l'existence d'un État nous amène à interpréter celui-ci non comme l'analogie d'ambitions humanistes et charitables mais comme le produit de rivalités inter-impériales situées. C'est par ailleurs dans cette dynamique concurrentielle vis à vis de l'Empire britannique que la France reconnait les États-Unis au XVIIIème siècle. Pareillement, la politique américaine de reconnaissance s'est voilée derrière la « doctrine Monroe » en 1823 qui affirme la souveraineté des pays sud-américains dans l'unique objectif de poursuivre un projet impérialiste de domination exclusive se ces territoires. À la lumière de cette sociogenèse des structures juridiques internationales, l'intervention trumpiste au Venezuela ne doit pas être critiquée pour son illégalité vis à vis du contenu du droit international car celui-ci n'est qu'un produit d'une structure historiquement impériale.

L'ordre juridique sur lequel les critiques réformatrices s'appuient pour décrier la séquence est le même ordre qui a historiquement et progressivement édifiée cette même séquence. Mieville met en exergue la dialectique impériale entre liberté formelle et contrôle factuel. Cette dialectique qui met au jour l'imbrication entre les conditionnements politiques des uns et les aspirations économiques des autres permet d'analyser une rhétorique subversive qui vise à séparer la sphère politique de la sphère économique. C'est pourtant cette rhétorique de divisions et donc de neutralité qui maintient le déni du caractère impérialiste du droit international, notamment dans les séquences actuelles. Dans l'ère d'un capitalisme post-mercantiliste, la politique de reconnaissance devient « (…) l'institution même par laquelle la domination est exercée.10 »

Une lecture du continuum de la logique impérialiste des politiques de reconnaissance nous permet de ne pas lire la reconnaissance actuelle de la Palestine par la France tel un geste charitable mais bel et bien comme un rouage d'une machine capitaliste dans laquelle le gouvernement français veut consolider sa position. Ce que Mieville appelle « Empire de la Souveraineté » est la contrainte placée devant les états périphériques ou semi-périphériques pour les faire devenir des composants de l'ordre juridique organisé par le centre : « L'impérialisme de la souveraineté est l'impérialisme du droit international qui est l'impérialisme des relations juridiques11. »

La capacité des pratiques interventionnistes à s'éclipser derrière les politiques de reconnaissance entérine la nécessité d'adopter une approche systématique et critique du droit international ainsi que de ses lectures positivistes. Le positivisme juridique entend affirmer l'exclusivité de la valeur du droit existant et non tel qui devrait être. Ce courant en théorie du droit met donc en exergue l'objectivité des catégories juridiques alors que celles-ci ne sont que le produit de subjectivités situées historiquement – et renouvelées. En 1983, Peterson décrit cette capacité des États à subordonner des régimes par la simple politique de reconnaissance12 – ce qui explique notamment la non reconnaissance de certains régimes à l'instar du gouvernement bolchevik en 1918.

Au XIXème siècle, l'Empire britannique prend conscience d'une décroissance des profits sur les territoires coloniaux et d'une nécessité de régulariser par la législation les relations dominants-dominés afin de maintenir la stabilité du libre-échange. C'est dans cette configuration historique que l'institutionnalisation du positivisme s'opère pour faire des jugements subjectifs de réels cadres légaux désormais objectifs : « Le droit international a naturalisé les décisions impérialistes. » Si cette transition subjective-objective et illégal-légal s'est opéré au XIXème siècle, il y a une nécessité de renouveler l'analyse de ce paradigme afin de saisir avec davantage de finesse et d'attention l'innovant Conseil de la Paix de Donald Trump.

Ce conseil se constitue certes telle la succursale légalisée des décisions de l'impérialisme américain mais constitue également un épais voile permettant de maintenir l'aliénation des consciences par un droit historiquement sacralisé. C'est notamment la mise sous forme de science de ces aspirations initialement subjectives que se solidifie le droit international. Par la suite, sa professionnalisation a parachevé l'aveuglement des consciences vis à vis de sa genèse très coloniale. Les sphères médiatiques accueillent désormais les juristes internationaux qui s'engagent dans des débats techniques sur le contenu de la matière sans aucune possibilité pour quiconque de bouleverser le consensus légitimant la forme du droit international. Telle une forme de dépendance à l'histoire, nos revendications dans le débat juridique, se concentrent trop souvent sur l'irrespect du droit international comme si celui-ci avait été édifié pour respecter autre chose que des intérêts capitalistes.

Cette légalité ad-hoc a fait des traités un endroit sacralisé, respectable et respecté car légitimité et légitimant quelconque action. L'asymétrie a été un composant essentiel de la forme du traité. Mieville démontre cette nécessité au travers du traité Nankin établit en 1842 pour achever la première guerre de l'Opium entre l'Empire britannique et la Chine. Les autorités chinoises furent contraintes d'accepter les termes d'un accord profondément dégradants pour leur existence de par la menace coercitive qu'ont imposé les britanniques.

C'est dans ces illustrations historiques que s'explique la matérialité du juridique actuel. Certaines parties ont disposé et disposent toujours d'une capacité légal – consubstantielle à une capacité coercitive – pendant que les autres se plient aux dictâtes de nations dites civilisées. S'il est nécessaire de rompre avec les critiques du CDP qui se centrent sur son « illégalité », c'est précisément parce que le CDP est vraiment légal dans la mesure où il s'inscrit dans la continuité d'un droit international dont la légalité s'est construite sur de pures subjectivités. À partir de cet instant, la dichotomie légale-illégale devient impertinente car la grille d'analyse juridique elle-même ne permet pas de comprendre ce qu'est le légal, soit une pure construction sociale adossée aux intérêts d'une minorité.

Les grandes victoires du droit international à l'instar du bannissement de la traite atlantique par les britanniques en 1807 puis de l'esclavagisme en colonies en 1833 n'ont quant à elles rien d'un triomphe mais tout d'un rééquilibrage. Ces choix n'ont pas été le fruit d'une réflexion humaniste nait dans les Lumières européennes mais davantage une réponse britannique à la décroissance de leurs profits et la nécessité de réorganiser les formes du capitalisme. Ainsi, la paix trumpiste n'est rien d'autre qu'un outil de recomposition du monde et du système capitaliste ouvrant la voie – comme nous le verrons par la suite – aux logiques clanistes, aux banques et capitalistes financiers, aux industries de la reconstruction afin de régénérer les rentes d'un capitalisme qui s'essouffle en étant son propre fossoyeur.

Dans cette suite logique, comme l'explique Blackie en 1994 : « L'histoire entière des organisations internationales telles que l'ONU montre que l'espoir de réforme… est profondément mal placé.13 » Les structures coloniales qui ont façonné le concept de mandataire sous la Société des Nations (SDN) comme les résolutions ineffectives de l'ONU n'ont jamais étaient des dysfonctionnements du droit international mais bien son fonctionnement lui-même.

Seulement deux années se sont écoulées après l'édification de l'Organisation des Nations Unies (ONU) avant que l'armée britannique n'intervienne contre le mouvement de résistance grecque guidé par les communistes en 1947. Bien que les préludes d'une guerre civile grecque aient vu le jour durant la guerre mondiale, le maintient des volontés belliqueuses après celle-ci témoigne d'une attitude occidentale aspirant davantage à combattre le communisme qu'à éviter la répétition de massacres et qu'à entériner un paradigme inter-étatique harmonieux.

Ces évènements ne constituent qu'une illustration non du caractère « ineffectif » et « inopérant » du droit international mais de l'ambition de ces créateurs de l'édifier pour mieux le contourner et perpétuer l'usage violent de la force. Par la suite s'en suivra la progressive acquisition de conventions internationales humanistes d'un côté, et la période sanglante d'états occidentaux qui ne peuvent supporter une période où se succèdent les luttes décoloniales et indépendantistes de l'autre. En brandissant aux quatre coins du monde les manuels théoriques sensés énumérer les étapes pour imposer une démocratie (anti-démocratique), les pays du Nord global ont fait du droit humain un outil autant xénophobe que de lutte contre l'idée communiste au travers d'offensives directes ou par le biais de dynamiques supplétives (à l'instar des talibans, des financements de groupes armées, la cooptation d'une partie des peuples, et autres). En somme, « (…) seuls les États « civilisés sont éligibles à des règles communes, sans cependant y être contraints. Sans même devenir une véritable coutume, la pratique américaine de l'intervention (armée ou pas) serait légitime par nature puisque démocratique par essence !14 »

Cette approche essentialiste de la violence du droit international doit nous amener, dans la lignée de Mieville, à cesser les rhétoriques réformatrices qui visent à voiler la nature même d'un ordre juridique éminemment violent. Sa violence constitutive débouche pourtant sur des argumentaires réformateurs cherchant à améliorer l'ordre juridique international plutôt que de l'abolir. L'ordre juridique et sa violence sera pourtant continuellement nourrit d'une (re)génération permanente d'un ennemi contre lequel l'offensive sera continuellement légitimée.

Construire l'ennemi-utile

La chute de l'URSS est une perte conséquente pour la rhétorique occidentale : le motif d'un antagonisme soviétique utile pour agir impunément au nom d'une glorieuse contre-idéologie n'existe plus. La largeur de sa critique permettait pourtant d'agir impunément les pays prônant l'idéologie communiste ou liés au soviétisme mais aussi aux autres. Par le biais de la rhétorique anti-communiste les forces anglo-américaines ont pu opérer des bombardements sur le territoire libyen en 1986.

Cette perte de « l'ennemi utile15 » laisse place à une séquence suspendue, un moment de flottement révélant la nécessité urgente de trouver un nouveau bouc-émissaire, un ennemi à façonner comme outil du maintient de l'ordre, que comblera matériellement l'attaque des tours jumelles en 2001. « C'est désormais l'antiterrorisme qui justifie toutes les pratiques, y compris les plus illégales, bien qu'elles aient pour inconvénient de remettre en cause les valeurs de liberté prônées antérieurement.16 »

Les états d'exceptions fondés en partie par les États-Unis sur la création artificielle de menaces « nécessaires » ont catalysé la fonction impériale du droit international. La légitimation des pratiques américaines sous couvert d'une démocratie naturalisée comme bienfaisante, ont permis la création et l'utilisation de concepts juridiques à géométrie variable : la « légitime défense » selon l'intérêt capitalistique des populations (bien évidemment non convenable pour les palestiniens), la R2P « responsability to protect » – responsabilité de protéger – les individus de leurs propres états (non convenable pour Israël, le Qatar, l'Arabie saoudite etc).

En parallèle des effets très concrets de l'impérialisme caché sous la matrice aveuglante du droit international, les effets symboliques de la construction de l'ennemi-utile permettent de pérenniser cet ordre juridique derrière la notion de communauté. Si la violence sacrificielle de Girard17 expliquait le rôle du bouc-émissaire dans la consolidation d'un groupe, il convient d'appréhender une logique similaire à l'échelle internationale. Les pays du centre par l'outil juridique – et comme précédemment vu par les formes de reconnaissance – peuvent répartir les forces in et ex de la communauté internationale.

Gestionnaire de crises, réorganisateur de violences

Le régime de mise en guerre nécessaire au maintien du régime capitaliste ne se traduit pas par une forme de coercition matériellement permanente sur des états périphériques mais davantage par une capacité décisionnelle à choisir les temporalité belliqueuses et paisibles. Cet avantage confère une aptitude à conserver la juste tension entre ces deux temporalités afin de maintenir la dépendance, les possibilités d'interventions, leur justification rationnelle-légale mais également l'ensemble des vecteurs capitalistiques d'un « marché de la paix ».

Dans un capitalisme globalisé il y a un impératif pour les puissances du centre18 à maintenir les temporalités crisiques des pays périphériques. En se positionnant comme gestionnaire de crises, les États-Unis peuvent organiser et contrôler des situations d'épuisements ou d'abondances au gré de ses intérêts économiques, voir de ses propres crises. Si celles-ci peuvent avoir des effets néfastes sur l'accumulation du capital, elles constituent pour autant des périodes d'instabilités économiques et politiques où il devient possible d'établir l'interventionnisme du centre, si possible camouflé derrière une caution juridique.

Le rôle historique de gestionnaire de crise incarné par les États-Unis a été analysé par Panitch et Gindin qui pointe sa genèse durant la Guerre Froide lors de l'édification d'un capitalisme financier mondialisé permettant des développements de marché intérieurs subordonnés à la puissance américaine. Le potentiel nationalisme ou protectionnisme qui aurait pu découler des crises économiques des années 1970 est absorbé par la capacité américaine à influencer les états à renforcer leurs programmes néolibéraux, donnant notamment lieu à ALENA ou à l'OMC. Cette gestion américaine des crises permet de maintenir des conditions de dépendances et d'oppressions de court ou de long terme, qui servent de terrain fertile aux justifications des interventions tantôt appuyées par la caution juridique (e.g. guerre du Golfe, Bosnie-Herzégovine, Afghanistan etc) tantôt justifiées par une légitimité auto-proclamée (e.g. Venezuela, Iran actuel, Syrie, Irak etc).

Dans les cas où les États-Unis (ou d'autres forces) se sont appuyés sur le droit international pour justifier leurs interventions, ces derniers n'ont fait que confirmer le rôle de réorganisateur des violences que constitue le droit international. « Le politique – le violent, le coercitif – est au cœur du juridique, et nulle part cela n'est plus évident que dans le droit international19. » Autrement dit, si le droit international voulait être effectif dans sa capacité à résoudre les séquences de violences il chercherait un moyen pour s'auto-détruire étant donné qu'il n'existe qu'en maître de la réorganisation juridique des malheurs produits par l'inter-impérialisme. Son corollaire marche également : « Au niveau le plus abstrait, sans violence, il ne pourrait y avoir de forme juridique.20 » L'inter-impérialisme est donc autant la cause que la conséquence de ce même droit international.

En somme, le droit international est davantage un outil de recomposition, tout en restant la caution d'un « multilatéralisme » nécessaire au XXIème siècle – qui n'est autre (rappelons-le) qu'une alliance inter-impériale. Le nom change, les règles restent les mêmes.

Une (in)utilité (in)volontaire

L'inutilité onusienne n'est pas une bavure juridique mais la fonction même de l'institution. Lorsque l'impérialisme américain contourne le droit international il ne révoque pas sa fonction première il l'a prolongé « illégalement ». Notons de manière générale la faiblesse des réponses d'une communauté internationale soi-disant légaliste lors du contournement du droit notamment durant le procès américain de Saddam Hussein entamé en 2004 en marge de l'institution juridique internationale que constituait la Cour Pénale Internationale (CPI).

Pareillement lors de toutes les interventions non remises en cause jusqu'à l'agression récente de l'Iran démontrant une lecture onusienne légitimant méthodiquement les actes américains en condamnant uniquement les frappes iraniennes sur les pays du Golfe. Les centres de renseignements établis par la CIA, doublés des black-sites crées dans les années 2000 permettent la capture d'individus arbitrairement suspectés, incarcérés, torturés voir assassinés.

Ces méthodes constituent manifestement une des nombreuses déviations des structures juridiques internationales, pour autant le silence qui ont accompagné les crimes nous rappel toujours plus la nécessité de rompre avec une approche fixiste et réformiste du droit international. Celui-ci comme construction sociale est autant un processus qu'une relation et s'il est légitime de critiquer son contenu il devient essentiel de critiquer sa forme même. C'est cette grammaire profonde du droit international qui échappe à de nombreuses analyses : de nouveau, les débats ne doivent pas être ceux d'une ineffectivité du droit international (son contenu) mais de la légitimé de son existence intrinsèque (sa forme).

Quand l'outil rationnel-légal qu'est le DI achève ce que l'imaginaire collectif attend de lui et considère comme « succès », celui-ci constitue une dynamique subversive des oppressions et non une solution. L'illustration au travers des sanctions économiques est particulièrement éclairante à ce sujet. En janvier 2026, le collectif Lignes anti-impériales formulait sur leur page Instagram (@lignes_anti.imp) que le « régime des sanctions est une guerre contre les peuples ». Les sanctions économiques sont un des principaux outils d'une communauté internationale active dans sa défaillance pour répondre à une multitude de contextes aux acteurs et intérêts divers.

La sanction dans nos cadres de pensées punitivistes sonne comme l'acte concret, palpable et finale d'une communauté responsable des droits humains capable de prendre de difficiles décisions pour – en façade – geler temporairement ses collaborations commerciales. C'est l'article 14 de la charte de l'ONU qui autorise « le Conseil de sécurité à prendre des mesures non-militaires, tels que des interdictions économiques ou restrictions diplomatiques, et une fois adoptées, ces mesures sont obligatoires pour tous les États Membres. » En premier lieu, donner le pouvoir exclusif des décisions de sanctions aux puissances qui composent le conseil de sécurité devrait davantage interroger que conforter l'opinion des peuples. Charvin décrit « (…) leurs auteurs s'en remettent en toute confiance au développement des sanctions et condamnations : ils manifestent une « sérénité » que rien ne semble troubler, pas même le « chaos organisé » qui affecte la vie de nombreux peuples « sanctionnés21 ».

Par ailleurs, les objectifs finaux déclarés sont ceux d'un changement de comportement d'un état, d'un groupe ou d'individus – dans l'ensemble des cas pour répondre aux attentes des puissances impérialistes. Néanmoins, les objectifs réels et la matérialité finale ne sont que ceux d'une logique thanatocratique. Par le délaissement économique et en conséquent la dégradation des conditions d'existence d'une communauté – très souvent périphérique – la sanction économique constitue davantage une arme sublétale permettant l'avancement du calendrier impérialiste qu'un outil de résolution des conflits. En établissant des embargos, en affaiblissant les monnaies locales ou en diminuant les devises internationales, les sanctions parviennent davantage à troubler et désorienter les capacités d'auto-détermination, d'agentivité politique, d'organisation des insurrections etc… qu'à protéger les peuples.

Par ailleurs, l'ONU ne détient pas le monopole des sanctions et celles-ci sont par ailleurs davantage un outil employé par les États-Unis en marge du droit onusien. Ces mesures coercitives unilatérales deviennent un moyen privilégié des États-Unis dès la chute de Batista afin de contrer le nouveau gouvernement révolutionnaire cubain, et contraignent désormais aujourd'hui plus d'un tiers des habitants du monde. L'OFAC (Office of Foreign Assets Control) est une agence du département du Trésor qui administre et applique les sanctions en conjuguant les objectifs de la politique étrangère et de la sécurité nationale des États-Unis. Avant d'être une instance, la genèse de ces capacités sont à trouver dans une mesure unilatérale, unique et temporaire imposée en 1812 pour sanctionner le Royaume-Uni à la suite d'une mise en place d'un système de conscription forcé et brutal.

Par la suite, l'ancêtre de l'OFAC – dénommé « Division du contrôle des avoirs étrangers » – se voit attribuer des pouvoirs spéciaux suite à l'entrée de la République populaire de Chine dans la guerre de Corée en octobre 1950. Sensé n'être qu'un pouvoir exceptionnel établit dans le cadre d'une urgence nationale située, la capacité de l'agence à geler les avoirs fini par s'institutionnaliser sous le nom de l'OFAC en 1962. En étant placé sous la responsabilité du bureau du terrorisme, l'agence continue d'évoluer en se modelant au périmètre définitionnel de ce qui est constitutif de menace pour la puissance américaine.

Loin des principes de neutralité, d'impartialité ou de transparence, l'OFAC est une agence gouvernementale dont les prérogatives ne sont pas externes à la politique mais constituent son prolongement. La forte plasticité d'une agence gouvernementale qui répond aux enjeux politiques au gré des séquences et du façonnage de l'ennemi-utile a constitué le cadre juridique permettant aux États-Unis d'être le pays le plus prolifique en matière de sanctions économiques et commerciales. L'extraterritorialité des règles américaines s'inscrivaient déjà en rupture avec le multilatéralisme et la neutralité du conseil de sécurité onusien. Ajoutons à cela que l'administration américaine sous le joug de Donald Trump ne fonctionne pas comme une bureaucratie traditionnelle soumise à un examen inter-institutionnel mais davantage tel un nouveau système au processus décisionnel faible permettant au chef d'État un contrôle des priorités.

Entre 1971 et 2021, les sanctions économiques américaines et européennes ont causé 38 millions de morts22. Dans le cadre d'une illustration plus précise comme le cas irakien, l'embargo imposé durant quatre années entre 1996 et 2000 a engendré un coût social conséquent avec des dizaines de milliers de morts. Parallèlement les sanctions ont pour fonction manifeste23 d'influencer la politique des États ciblés afin qu'ils se conforment aux exigences néolibérales. L'effet politique n'a pourtant que rarement été accompli comme le montre les exemples vénézuéliens et iraniens où les gouvernements résistent à la pression américaine en se tournant vers des alliances alternatives et opposées à l'hégémonie américaine.

Parallèlement à cette fonction manifeste qui remplit difficilement son rôle, la fonction perçu comme latente mais deuxièmement manifeste des sanctions économiques et de la rupture des partenariats commerciaux reste la mise en instabilité des régimes ennemis. Cet accroissement de l'instabilité dans des sociétés à dominer permet de façonner les crises et insurrections à venir et in fine de préparer le terrain fertile d'un retour éternel des autorités messianiques à l'instar des États-Unis. Ce sont ces processus qui conduisent à des impasses campistes où une partie des diasporas vénézuéliennes et iraniennes perçoivent l'intervention américaine comme le point de rupture d'un gouvernement autoritaire sans mettre en exergue la capacité américaine à préparer ses interventions et ses terrains extractivistes et capitalistes sur le temps long.

Ces processus de constructions d'une acceptation de l'intervention permettent une nouvelle fois de démontrer l'impertinence d'une grille d'analyse juridique pour appréhender un acte basé sur une légitimation d'une communauté internationale passive – ou active dans sa passivité. Par ailleurs, après avoir créé des problèmes internationaux qui se traduisent par les processus de fabrication d'ennemis-utiles, le pouvoir légal-illégal de la force impériale et de son identité salvatrice s'en retrouvent renforcés : « Comme les problèmes internationaux sont perçus comme criminels, l'application des normes internationales supposées devient une question de maintien de l'ordre. »

Notons aussi que l'administration Trump n'a rien de novatrice dans sa pratique de détournement ou d'instrumentalisation particulièrement féroce d'un droit international déjà problématique dans son existence. Ce qui la différencie dans sa capacité à renouveler le caractère parasitaire de l'impérialisme c'est sa capacité à délibérément abattre une structure conventionnelle, légitimée – et légitimante – pour en construire une nouvelle émancipée des derniers obstacles que conféraient la structure onusienne (i.e. les décisions « multilatérales », la structure juridique, les procédures et le rôle d'instance intermédiaires etc). En réalité, l'analyse du contournement des structures juridiques existantes n'est pas pertinente si celle-ci ne s'accompagne pas d'une analyse approfondie sur la genèse même de ces structures. Ce qui est pertinent au contraire c'est sa capacité à utiliser l'argument du rule of law pour construire sa légitimé d'intervention. C'est par l'argumentaire juridique que Donald Trump a pu initier la guerre du Golfe en 1990-1991. Néanmoins, lorsque les États-Unis contournent les règles internationales, les voix les plus légalistes vont décrier la crise des institutions juridiques qui ne parviennent pas à réguler l'ordre et l'unilatéralisme américain. Comment peut-on s'appuyer sur l'argumentaire qui constitue la base des justifications de ce que l'on semble dénoncer ? Pire que cela, en dénonçant le contournement du droit international (et donc la faillite de son contenu) plutôt que son existence (et donc sa forme) nous légitimons la rhétorique d'un droit international « devenu inefficace ». Cette rhétorique qui n'a jamais permis aucun changement concret (pour la simple et bonne raison que la raison d'être du droit international est en contradiction avec sa capacité à devenir une solution) permet parallèlement de légitimer progressivement la création artificielle d'institutions concurrentes.

Le droit du salvateur américain

Au milieu de cette faille superficielle que représente la crise institutionnelle et de représentation du droit international, s'est progressivement installée la possibilité de le concurrencer, ou à termes, de le remplacer (ONU en tête mais aussi des institutions régionales : UE, CPE, OSCE…).

Le caractère parasitaire de l'impérialisme lui confère l'avantage d'un renouvellement et d'une adaptation permanente permettant de correspondre minutieusement aux évolutions sociales. Ainsi, celui-ci peut édifier ses propres logiques subversives et oppressives au travers du droit pour entrer parfaitement dans le moule superficiel des droits de l'Homme, reconnu comme constituant le bien commun. Ce caractère parasitaire s'est traduit par bon nombre de stratégies visant à toujours plus voiler son action derrière les enjeux ou matrices successives d'un siècle des « droits de l'Homme ». Si l'aide humanitaire à fait l'objet d'une privatisation et d'une militarisation, le parasite n'en a pas pour autant été rassasié et ingurgite désormais méthodiquement le champ intégral du droit international.

Si l'embargo sur l'économie vénézuélienne débouche inéluctablement sur un accroissement des inégalités économiques, un système social défaillant et des formes d'autoritarismes, Donald Trump peut recomposer le territoire en se positionnant comme salvateur et en se légitimant auprès d'une communauté internationale mitigée, hésitante voir muette et auprès de la diaspora vénézuélienne. Si les sanctions économiques imposées au régime iranien déstabilise une économie déjà fragilisée par le régime en place et poussent in fine ses habitants à prendre la rue, Donald Trump peut une nouvelle fois user de l'interventionnisme pour « sauver le peuple iranien ». La forme d'ambiguïté que cultive actuellement le président américain vis à vis de l'Iran entre l'ambition manifeste d'abolition du régime et l'ambition de plus en plus affirmée d'affaiblissement des capacités balistiques et nucléaires du pays est représentative. Ce double jeu représente bien la capacité américaine à instrumentaliser des situations que la force hégémonique a elle-même créer pour parachever des objectifs décalés de la rhétorique salvatrice. Rappelons-nous que ce sont les États-Unis qui ont un temps soutenu le régime de Saddam Hussein dans les années 1980 afin d'organiser le renversement de son régime. « Le changement de politique reflète une consistance de l'impérialisme.24 » C'est en cela que l'impérialisme parvient à la création d'idéologies campistes qui ne parviennent ni à lire au travers d'une approche extensive la capacité de recomposition des périphéries par l'impérialisme américain, ni à considérer la nécessité d'une imbrication entre luttes nationales et lutte globale contre l'inter-impérialisme. « Cette imbrication entre la production capitaliste des catastrophes et leur gestion militaro-sécuritaire constitue l'un des rouages principaux de la reconfiguration impériale au XXIème siècle.25 » selon Mathieu Rigouste. Au sein d'un ordre juridique international construit par et pour les forces impérialistes il devient nécessaire de relativiser les luttes de libération nationale quand celle-ci se libère d'une domination intra-territoriale pour entrer dans une forme de domination extra-territoriale. La lecture unique des luttes de libération nationale sans lecture globale d'un ordre juridique impérial ne vaut rien si ce n'est un aveuglement centré sur la « faille empoisonnée de la libération nationale26 ». Parallèlement, une lecture abstraite d'un ordre impérial ne peut-être pertinente sans approche analytique des relations de dominations multiples et structurelles au sein même des nations. C'est dans cette ambivalence que les États-Unis peuvent maintenir un ordre et le renouveler au gré des réponses à apporter aux failles d'une structure capitaliste à renouveler. Les États-Unis maintiennent un régime militaro-sécuritaire mais viennent doubler sa couche de légitimité du vernis rationnel-légal en fondant leurs propres règles derrière un Conseil de la Paix.

Avoir avoir déclaré un plan de paix pour « résoudre le conflit à Gaza » dans la seconde phase de ce projet et en adéquation avec la résolution onusienne 2803, l'administration Trump a décidé de déborder de ce cadre territorial initial pour former une nouvelle architecture internationale en vue de monopoliser – par la création sociale d'un droit – la gestion de crises et conflits. Il s'agit désormais pour l'impérialisme américain de ne plus instrumentaliser ou contourner le droit international mais de le devenir. La monopolisation du droit international par les États-Unis permet très concrètement la poursuite d'une reconfiguration du monde au gré de ses intérêts sous couvert d'action rationnelle-légale. Les quelques obstacles onusiens à la complaisance des intérêts américains sont levés à partir du moment où ces États-Unis décident de devenir une ONU en elle-même. Toute action peut ainsi être justifiée et justifiable si elle découle d'une instance soi-disant juridique. La rationalisation des intérêts impérialistes par l'instrument rationnel-légal permet ainsi d'avancer dans l'ombre de la matrice qu'ont construit nos sociétés vis à vis du droit, soit vis à vis d'une pure construction. Plus simplement, l'Occident a construit ses ennemis et l'outil conventionnel pour prétendre les combattre, mais désormais les États-Unis dépassent même ce cadre artificiel pour simplifier ses projets impérialistes. Pour Max Weber, le droit est un support du processus d'abstraction de la domination27. La croyance socialement construite dans la légalité des règles fait du droit une institution aux valeurs suprêmes que nul ne peut reconsidérer. Le haut degré de codification des règles juridiques génère une forme d'obéissance formaliste : on ne cherche plus dans le fondement des gouvernements et des règles l'explication de leur position, on l'explique par leur position. Pareillement le DI est une technique d'opération sociale qui s'auto-référence et l'auto-référencement d'un empire hégémonique qui aspire à dominer, violenter et coloniser peut s'avérer d'une forte utilité pour eux et d'un danger considérable pour l'Autre. L'impérialisme a historiquement et socialement construit le paradigme juridique que nous revendiquons comme argumentaire à chaque séquence sans conscientiser que la diffusion de cet outil constitue en elle-même une stratégie inestimable pour l'impérialisme.

En premier lieu, il est nécessaire de faire un détour par les éléments présents dans la charte de création du Conseil de la Paix, afin d'analyser les usages sémantiques propres au clan trumpiste, aux références démontrant autant la centralité du pouvoir que l'opacité financière.

Par ailleurs, la création de ce conseil permet d'interroger la répartition sociale – dans le temps comme dans l'espace – de la prérogative de la paix. La capacité légitime de faire la paix par l'auto-délégation des prérogatives légales entérine le revers des capacités pacificatrices : le monopole des décisions de faire la guerre.

La « paix » : socle juridique de l'impérialisme américain

« Cet aspect de l'impérialisme (…) est peut-être plus dangereux que l'oppression militaire et l'exploitation économique. Un peuple est d'abord conquis lorsqu'il accepte un vocabulaire étranger, une conception étrangère de ce qu'est le droit, en particulier le droit international.28 » Cette affirmation nous permet d'analyser la manière dont les États-Unis renouvellent leur autorité sur le monde. Si selon Mieville la guerre du Golfe permettait en partie de réimposer l'autorité américaine dans un monde bipolaire, la création artificielle d'un système de paix sur la base de Gaza – et plus – n'est-elle pas le produit d'un renouvellement stratégique ? Il est éminemment nécessaire de lire le droit international au travers d'une approche relationnelle comprenant le crédit que nous lui accordons par des critiques désajustées et légitimantes. Celui-ci n'a jamais été un ensemble de règles mais des subjectivités que nous légitimons par le biais d'une rhétorique centrée sur le « non respect du droit international ». Nous devrions nous questionner sur la manière dont un objet autant « ineffectif » peut être autant universalisé et tenace.

Centralisme

Le CDP trumpiste naît dans l'extension des ambitions américaines initialement cantonnées à la restructuration de la bande de Gaza et finalement proposant un nouvel ordre juridique mondial. Celui-ci ne devait rester qu'une structure de la phase numéro deux du processus de « paix » propulsé par l'administration américaine dans la bande et finit par devenir une forme de gouvernementalité alternative et centralisée.

Le centralisme du CDP est un des éléments hérité de la politique interne trumpiste imbriqué aux stratégies de politiques étrangères caractérisées par une appétence pour la doctrine de l'unilatéralisme-isolationniste. Véritablement, si Donald Trump a fait preuve de ses ambitions et capacités unilatéralistes dans sa politique étrangère, il maintient en parallèle une logique jacksonienne29 et donc isolationniste notamment lors du retrait de Washington de l'accord de Paris sur le climat (en 2020 puis 2025) ou le retrait de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien (2016). Cet isolationnisme ne se traduit pas par une doctrine opératoire de politique étrangère liée au non-interventionnisme mais davantage comme une « représentation de soi et du monde » au sens très propre d'America first. Ce leitmotiv représente la longue histoire de l'isolationnisme américain remis en avant par Trump dès 2015 dans un éditorial du Wall Street Journal avant de devenir la doctrine officielle de la politique étrangère américaine en 2017. Cette tradition jacksoniste, méfiante des ennemis comme des alliés, couplant des actions qui ne proviennent que d'une seule partie à une autonomie et un patriotisme stratégique se matérialisent dans le CDP. Déjà visible sous le néologisme de la doctrine Donroe qui permettait une hégémonie assumée, des méthodes unilatéralistes, un protectionnisme via les tarifs et une rupture avec le droit international lors de l'agression du Venezuela, cette tendance conjuguant unilatéralisme et isolationnisme s'inscrit désormais dans le marbre juridique.

Dans la charte du CDP on peut analyser une surexploitation du vocabulaire lié à la présidence. Le simple terme « président » est présent à pas moins de trente quatre reprises sur un texte composé de treize articles. Cette surreprésentation s'inscrit dans une rupture avec le cadre multilatéral classique conférant un pouvoir d'arbitrage débordant aux américains. Les tentatives d'un déguisement juridique multilatérale sont à peine voilées, la charte exprime souvent la nécessité d'un accord par plus de deux tiers des membres mais achève chacun de ces cadres décisionnels par la nécessité d'une approbation du président.

L'architecture institutionnelle et l'existence – ou la fin de l'existence – de l'institution relève uniquement du choix du président – qui reste en poste même en cas de perte du statut de président des États-Unis. Celui-ci possède le pouvoir exclusif de la dissolution ou du renouvellement du CDP (Art. 10.2), de l'invitation, du renouvellement ou de la révocation des pays composants (Art. 2.1 ; Art. 2.2(c) ; Art. 2.3), de la confirmation des modifications de la charte du CDP (Art. 8), des périodes d'activités et de réunions du Conseil Exécutif (CE) en dehors des temporalités fixées (Art. 4.2 (b)). Pour couronner l'ensemble, le président a le pouvoir exclusif de choisir son successeur (Art. 3.3).

Parallèlement à cette maitrise complète de l'existence réelle de l'institution, de son périmètre temporel et des statuts de celle-ci, le président étend ses pouvoirs à la composition même du CDP et in fine aux acteurs pouvant façonner ce nouvel ordre juridique mondial. En plus du pouvoir exclusif concernant l'invitation des acteurs étatiques, le président fournit son approbation concernant les haut-fonctionnaires sélectionnés par les gouvernements des pays invités (Art. 3.1(g)). Quand bien même celui-ci peut autant inviter que révoquer des pays au sein du CDP, son arsenal juridique lui procure un dernier filet protecteur des intérêts américains. La présidence possède également un pouvoir exclusif dans la modification ou la dissolution d'entités subsidiaires (Art. 3.2(b)), dans la création de sous-comités et de leurs modalités de gouvernance (Art. 3.4), dans la nomination, le renouvellement et la révocation des membres du CE (Art. 4.1(a&b)), ainsi qu'un droit de véto sur les décisions du CE (Art. 4.1(e)). Donald Trump peut également choisir de manière unilatérale les organisations d'intégration économique régionale qu'il souhaite voir à la table des négociations (Art. 3.1(h)).

En matière de décisions celui-ci possède un droit de véto sur les amendements de l'Ordre du Jour (Art. 3.1(c)), et son approbation doit être fournie en dépit d'un vote à la majorité. De plus, son choix sert de décision finale en cas d'égalité des voix (Art. 3.1(e)). Par ailleurs, en dépit du fait que la charte indique que les différends doivent être résolus par une « collaboration amicale », le président constitue « l'autorité finale ». Pour parachever le centralisme américain dans cette architecture juridique, le court chapitre IX a pour unique fonction de retirer le sens aux faibles représentations de multilatéralisme présentes dans la charte :

Chapitre IX, Art. 9 : « Le président, agissant au nom du Conseil de la paix, est autorisé à adopter des résolutions ou autres directives, conformément à la présente Charte, afin de mettre en œuvre la mission du Conseil de la paix. »

Il ne fait aucun doute que cette architecture juridique vise à entériner l'impérialisme américain qui agit depuis un temps en marge des cadres juridiques – empêchant la complaisance de ses intérêts – en étant rarement remis en question par une communauté internationale asservie, subordonnée ou intéressée par des logiques collaboratives et donc par les intérêts privés des États-Unis. Ce nouveau cadre très légal vise à conforter les ambitions américaines en finissant de parachever la légitimité d'action d'une force impérialiste qui ambitionne une recomposition du monde autant dans la perspective d'implanter un ordre suprémaciste blanc, patriarcale (etc-) que dans la volonté capitaliste de maximiser ses intérêts économiques.

Contourner les structures juridiques « indépendantes » et faiblement contraignantes ne suffit plus. Il fût nécessaire pour l'impérialisme américain d'entériner sa légitimité et par là son impunité dans une stratégie juridique de légitimation unilatérale au sein de laquelle le développement de nouveaux profits est possible. Cette création est une caution utile qui permet d'exploser les contre-arguments des sociétés civiles qui décrient un non-respect américain du droit international depuis des années. Même la rhétorique juridique soulevée par bon nombre d'organisations – ne suffisait pas et – ne suffira plus contre les États-Unis car ils sont devenus le juridique. Par la création légale d'un champ d'action illégal ils ont construit autour de toutes les ambitions les plus illégales un cadre légal.

Il ne fait également aucun doute que cette structure opère une rupture nette avec le cadre onusien. L'ONU affirme dans ses textes que le secrétaire général est « le plus haut fonctionnaire de l'Organisation » (Art. 97) et qu'il est « autorisé à attirer l'attention du Conseil de sécurité sur toute affaire qui, à son avis, pourrait mettre en danger le maintien de la paix et de la sécurité internationale ». Celui-ci est nommé par l'Assemblée Générale sur recommandation du Conseil de Sécurité dont les membres peuvent exercer de leur droit de véto pour empêcher une nomination. Ce cadre d'élection-nomination étant déjà défaillant car subversif, le CDP vise à accentuer ce centralisme pour détruire la forme décisionnelle oligarchique en la transformant en monopole de la décision. Si dès Le Capital, Marx montrait que les économies capitalistes tendaient logiquement vers des monopoles, il n'y a absolument rien d'étonnant à ce que le droit international soit progressivement devenu lui-même un objet monopolisable par l'impérialisme américain. Dans la lignée matérialiste de Mieville et de l'application d'une théorie de l'échange de marchandises aux relations inter-étatiques, le débouchement vers la situation de monopole – en tout cas son ambition – semble quasi-naturelle. Le conseil de sécurité onusien issue de choix politiques coloniaux et s'inscrivant de nos jours dans un continuum impérial permettant aux dominants d'administrer les mondes des dominés, se renouvelle dans le CDP sous le joug d'un seul et unique chef. Si l'ONU tente au moins d'inviter les états membres à respecter « le caractère exclusivement international des fonctions du Secrétaire général et du personnel » (Art. 100-2), la charte du CDP prend soin de ne faire aucune allusions à de telles limites déclaratives. Dans le cadre onusien le « chef » conserve souvent un rôle administratif, de porte parolat ou délivre des avis au gré des besoins des organes principaux des Nations-Unies. Dans le conseil trumpiste, il est évident que les prérogatives du gourou messianique débordent abondamment de ce cadre limité pour se constituer comme décideur central de l'organe – comme figure hégémonique de l'hégémonie.

Critique du contenu onusien, affermissement de sa forme

Le CDP n'aspire pas qu'à contourner l'ONU pour agir en marge de ses règles – déjà produit et source de violences -, il vise à absorber son contenu, ses membres, ses dispositions et la répartition sociale et géographique du droit de faire la paix – et donc rappelons le, de faire la guerre.

La menace de l'impérialisme américain au travers de cette nouvelle architecture n'est pas qu'un risque des comportements à venir de l'administration Trump dans le monde mais bel et bien la recomposition globale des structures juridiques permettant d'agir sur les peuples, sur quelconques droits humains. En somme, si le CDP se pérennise il régira désormais les comportements de l'ensemble des pays invités par le président, donc de l'inter-impérialisme et des impérialismes mineurs que ce dernier à façonné et façonne encore.

Pour dépasser le contournement des cadres onusiens afin de concrètement les abolir il est nécessaire d'appuyer cette ambition sur une justification convaincante de l'obsolescence de l'ONU. Cette ambition est déjà présente dans la charte où la critique de la structure onusienne est centrale et s'ancre dans la rhétorique d'une nécessité urgente d'un CDP. La première ligne du préambule de la charte entend positionner le rôle du CDP à rebours « des approches et des institutions qui ont trop souvent échoué ». Inutile de préciser que les principaux échecs onusiens sont dans une perspective matérialiste le fruit de son existence intrinsèque de sa nature violente, et dans une perspective plus organisationnelle le fruit d'un conseil de sécurité dirigé par des puissances impérialistes dont les États-Unis qui ont fait usage du véto à pas moins de 90 reprises depuis 1970 et la crise en Rhodésie – ancienne colonie britannique au Zimbabwe. Critiquer le cadre onusien permet de mettre en avant un cadrage et une lecture américaine de sa défaillance et d'entériner non seulement un soi-disant pragmatisme américain mais également une nécessité fulgurante, un besoin vital pour l'ordre international de voir émerger un Conseil de la Paix. Dans la suite du préambule, on peut analyser une critique des « approches en matière de consolidation de la paix » qui ont favorisé une « dépendance perpétuelle » et une « institutionnalisation de la crise » au lieu d'une aide aux populations. Loin d'imaginer une libération des peuples par la liberté que conférerait une auto-détermination, un choix par le bas et une vision anti-élitiste du pouvoir, la stratégie américaine vient plutôt ici considérer les plans de paix précédents comme des outils dépourvus de réflexions pragmatiques – entendons « non-coercitives ». Dans l'histoire de l'interventionnisme américain, quand celui-ci à déclarer vouloir sauver des peuples et agir par pragmatisme c'est plus souvent par le bombardement des irakiens, la mise à mort actuelle des iraniens ou l'exposition des corps syriens à la persécution que cela s'est traduit. Le pragmatisme en matière de droit international n'a rien de progressiste mais reste un nom neutre, entaché et catalyseur des ambitions qui le font exister.

La charte aspire dans le préambule à devenir un « organisme international de consolidation de la paix plus agile et plus efficace ». Sans jamais citer le nom de l'ONU par choix stratégique en termes de coûts ou par un traditionnel sarcasme, l'administration Trump entend réellement enterrer sa légitimité et par le même mouvement, sa capacité d'action.

Si ce préambule se compose de six phrases, le vocabulaire lié au pragmatisme est récurrent : « jugement pragmatique », « solutions sensées », « axé sur les résultats », « agile et efficace », « coopération pratique », « action efficace », « guidé par le jugement ». Les usages sémantiques démontrent une volonté de performer la rationalité et le pragmatisme – rappelant la terminologie du New Public Management – en dépit du cadrage d'un président souvent démontré comme empreint d'une folie douteuse, et sensible à l'instabilité et aux excès. Le retournement de stigmate au travers des usages sémantiques démontre en quelque sorte la volonté trumpiste de mettre en spectacle un caractère rationnel de son irrationalité avant de mettre à la marge de la rationalité ce qui est fondé dans les consciences collectives comme relevant du rationnel – ici le droit international et les structures onusiennes. Le pragmatisme performatif a pour fonction de signifier une rupture entre un ordre inefficace et ineffectif ante et un nouvel ordre international qui sera antinomique à l'improductivisme juridique actuel et synonyme d'une rigueur pratique, utilitaire mais avant tout impérialiste.

Les usages sémantiques MAGA

Si les usages sémantiques liés au pragmatisme composent bien souvent les discours trumpistes et que cette qualité lui ait reconnu autant par Obama qui le qualifie de « pragmatique » que par des figures d'extreme droite tel André Bercoff, ces usages se composent également d'une série d'éléments linguistiques post-conventionnels, attractifs voir sympathiques. Au travers d'un choix plus ou moins méthodique du vocabulaire de ses mandatures, Donald Trump conjugue une pratique paroxystique du populisme à une démagogie transgénérationelle qui veut mettre en scène le sacré bon-vivant qui orchestre la machine impériale.

« Courage »

La rhétorique pragmatique qui habille ce préambule n'aspire pas à convaincre de manière autonome mais s'accompagne voir s'inter-connecte – ou co-évolue – avec les usages classiques de l'entreprise communicationnelle MAGA. La première phrase du préambule met en exergue la nécessité d'un « courage » pour engendrer une rupture avec l'ordre juridique international existant. L'idée de cette valeur pure et cardinale, souvent sensée être la qualité inaliénable de l'homme blanc occidental, est courante dans le vocabulaire trumpiste. Ce trait fondamental à une bonne gouvernementalité est exposé plus de huit fois dans son discours du 6 janvier 2021 auprès des supporters de l'Ellipse, juste avant l'invasion du Capitole autant pour cadrer la définition de cette valeur, que pour rappeler son importance dans les caractéristiques d'un bon leader, ou pour qualifier les sénateurs républicains. C'est également une notion qui compose son discours d'investiture relatif à la politique étrangère le 20 janvier 2025 : « Nous serons un pays à nulle autre pareille, plein de compassion, de courage et d'exceptionnalisme ». Il y a sept ans, suite à une fusillade dans une école de Parkland, Donald Trump affirmait publiquement devant les cinquante gouverneurs qu'a contrario des entités policières locales il aurait pénétré l'établissement sans arme pour défendre les individus menacés. Donald Trump ne veut pas se présenter comme celui qui courbe l'échine devant quelconque individu armé, il veut être celui qui après avoir frôlé une balle proche de son oreille lève le poing pour réaffirmer le courage de la nation et de l'homme qui l'a porte. Le courage devient la mère porteuse d'une légitimité de quelconque action, l'anti-chambre de la terreur la plus justifiable. En accolant de qualificatif au projet d'émergence d'une nouvelle structure internationale, Donald Trump double la légitimité rationnelle-légale d'une couche de domination charismatique30. La performance d'une dotation de qualités uniques qui justifieraient automatiquement le droit d'agir par la violence ou par l'édification même de nouveaux droits est également à considérer dans la force du projet trumpiste et dans sa légitimation.

Des « dirigeants d'envergure mondiale »

Par ailleurs, si le président a un pouvoir décisionnel exclusif concernant la nomination des membres du conseil d'administration, l'article 4.1(a) de la charte prévoit un unique critère concernant ce choix : des « dirigeants d'envergure mondiale ». Si cette qualification est très proche de l'importance du courage que doit représenter ce nouvel ordre juridique – et la capacité wébérienne à dominer par le charisme chez les hommes qui le compose – elle est toute aussi proche des dynamiques relationnelles et performatives qu'entretient le président à l'égard de ces homologues. Donald Trump présente son ego démesuré de manière souvent relationnelle avec d'autres présidents à l'instar de Poutine, Zelensky, Macron etc. Plutôt que d'édifier une rhétorique rationnelle du programme ou des décisions politiques de ses alliés-ennemis, il concentre ses éléments de langage autour de leurs dispositions et caractéristiques physiques ou symboliques. C'est en réalité l'arrière plan de l'importance même du qualificatif : il ne faut pas nécessairement être courageux, il faut en avoir l'air. Il n'hésite pas à produire des discours inconsistants et centrés sur ses liens avec les présidents qu'il considère comme de potentiels amis ou ennemis, c'est d'ailleurs selon ce degré de nécessité d'alliance ou de mise en concurrence qu'il use des descriptifs sémantiques para-politiques. Concernant Poutine : « Est-ce que vous pensez que Poutine se rendra au concours de Miss Univers à Moscou en novembre, et si oui, deviendra-t-il mon meilleur ami ? », « Je pense qu'on s'entendrait très, très bien. ». De l'autre côté il n'hésite pas à interroger Zelensky quant à son choix de ne pas porter de costume – symbole d'un hexis corporel dressé aux normes conventionnelles et quelque part vêtement du courage – en février 2025 dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Pareillement, les moqueries du président américain à l'adresse de Macron suite à son port de lunettes de soleil au forum économique de Davos en janvier 2026 où celui-ci pouvait constituer – dans son discours – une menace pour l'impérialisme américain et ses collaborations. La stratégie d'humiliation ou de valorisation des présidents – qui est érigée en instrument de la politique étrangère américaine – sert véritablement d'outil de négociation et permet de qualifier et de cadrer publiquement ceux qui représentent une envergure mondiale ou non. « Aujourd'hui, les néo-rois essaient de se légitimer mutuellement pour rendre la destruction de l'ordre ancien acceptable.31 » En appliquant cette logique de cadrage charismatique dans le cadre du CDP, Donald Trump choisit rhétoriquement (et légalement selon la charte) ceux qui pourront s'assoir à la table des négociations des recompositions mondiales. Si les apparitions du président sont souvent sujet à un déferlement humoristique et à une inflation de « memes » sur les réseaux-sociaux, il y a une nécessité de les considérer pour ceux qu'elles sont : le prolongement d'un projet impérial par le show.

« Collaboration amicale »

Cette référence est présente dans l'article 7 du chapitre VII de la charte et concerne « [l']interprétation et [le] règlement des différends » en interne du CDP. En dépit du fait qu'au sein de cette même phrase le président est érigé en « autorité finale », l'administration qui a rédigé la charte semble introduire une dimension amicale, intime et bienveillante. Dépasser les frontières terrestres et conventionnelles d'une distance nécessaire à entretenir entre deux figures présidentielles pour plonger dans des rapports confidentiels et intimistes permet au président de poursuivre la showisation de sa politique étrangère qui loin d'être rationnelle relève avant tout de la mise en scène et du théâtre. La pipolisation ou vedettisation, soit la propension des figures politiques à mettre en exergue leur vie personnelle – ou la capacité des structures médiatiques néolibérales à les survisibiliser – n'est pas nouve

Le coût environnemental de la guerre du Golfe

26 mai, par Rachel Dobbs — , , ,
Lorsque les forces irakiennes ont été chassées du Koweït en 1991, elles ont incendié des centaines d'installations pétrolières et déversé des milliards de barils de pétrole (…)

Lorsque les forces irakiennes ont été chassées du Koweït en 1991, elles ont incendié des centaines d'installations pétrolières et déversé des milliards de barils de pétrole directement dans le golfe Persique. L'horreur et la consternation suscitées par ce désastre et par d'autres dommages environnementaux causés par toutes les parties, tant par accident que délibérément, se sont propagées à travers le monde. Quatre ans plus tard, un article publié dans International Law Studies soulignait que le seul aspect positif de la guerre résidait dans le fait que les « pratiques destructrices pour l'environnement » que les juristes militaires auraient pu autrefois tolérer « sont désormais pratiquement interdites ».

tiré de The Climate Issue, The Economist, 22 mai 2026 | Traduction : Marc Bonhomme

Cette affirmation semble aujourd'hui précipitée. De nombreuses prévisions optimistes laissaient entendre que la guerre qui sévit actuellement dans le golfe Persique pourrait accélérer la transition vers les énergies renouvelables. Mais les dégâts environnementaux ont été relativement peu médiatisés.

Ces dernières semaines, un nombre croissant de nappes de pétrole est apparu sur les images satellites du détroit d'Ormuz. Il est difficile de déterminer à partir des seules images la quantité exacte de pétrole qu'elles contiennent, et les estimations varient donc considérablement : une marée noire au large de l'île de Kharg, principal terminal pétrolier de l'Iran, pourrait représenter entre quelques milliers et plusieurs dizaines de milliers de barils. En 2020, un seul cargo échoué ayant déversé environ 7 000 barils au large des côtes de l'île Maurice a déclenché l'état d'urgence et une mobilisation internationale. Depuis que les États-Unis ont attaqué l'Iran pour la première fois, au moins cette quantité s'est probablement déjà déversée dans le golfe sans aucune réaction. Beaucoup plus pourrait encore se déverser : les centaines de pétroliers bloqués dans et autour du golfe peuvent transporter entre 0,75 et 2 millions de barils chacun.

Plusieurs sources m'ont indiqué qu'une marée noire importante risquerait de rester sur place jusqu'à la conclusion d'un accord de paix en bonne et due forme : la crainte d'être pris pour cible ou d'entrer en contact de manière inappropriée avec des navires soumis à des sanctions rend l'offre d'assistance bien plus difficile qu'en temps normal. Le nettoyage est également plus compliqué et risque d'être retardé, en partie à cause d'une réticence accrue à envoyer les navires spécialisés nécessaires dans une zone de combat, et en partie parce que les problèmes liés à l'établissement de la responsabilité rendent plus difficile l'obtention des fonds nécessaires pour le financer. Cette perspective est particulièrement alarmante étant donné que la plupart des États du Golfe dépendent du dessalement de l'eau de mer pour leur approvisionnement en eau potable. Le pétrole à bord des pétroliers coincés est un mélange complexe d'hydrocarbures, dont certains sont toxiques à des concentrations si faibles qu'ils sont difficiles à identifier par le goût ou l'odeur. Le benzène, en particulier, est un cancérigène connu pour l'homme. Les hydrocarbures peuvent également endommager directement les infrastructures de dessalement, en obstruant les membranes d'une manière qui peut prendre des semaines à réparer. Dans les voies navigables peu profondes et fermées comme le Golfe, les courants peuvent transporter des quantités dangereuses vers des usines situées à des dizaines de kilomètres.

À cela s'ajoute la pollution atmosphérique causée par les bombes et les incendies, qui a exposé quelque 15 millions d'Iraniens à une « pluie noire » chargée d'hydrocarbures toxiques, d'oxydes de soufre et de composés azotés. Au cours des deux premières semaines de la guerre, l'Organisation mondiale de la santé a lancé des avertissements concernant les risques pour la santé liés à l'inhalation de ces substances. À court terme, cela peut aggraver considérablement les troubles respiratoires et, à long terme, augmenter de manière significative le risque de développer certains cancers.

La haute atmosphère subit une autre conséquence de ce conflit. Dans un article publié plus tôt cette année, des chercheurs ont estimé que chaque missile tiré par Israël sur Gaza rejetait l'équivalent de 0,14 tonne de dioxyde de carbone, soit l'équivalent d'un vol aller-retour entre Londres et Madrid. Et une analyse du Climate and Community Institute, un groupe de réflexion américain, estime que les 14 premiers jours de la guerre actuelle ont généré, directement et indirectement, 5 millions de tonnes d'équivalent dioxyde de carbone, soit plus que le total annuel de l'Islande. Parallèlement, le choc pétrolier a conduit des pays comme l'Italie à revenir sur leurs engagements climatiques, tels que la sortie progressive du charbon. Les divers écosystèmes du golfe ont déjà du mal à faire face à l'explosion démographique et à la hausse des températures due au réchauffement climatique. Ils n'ont pas besoin que ces problèmes soient aggravés par des gaz à effet de serre supplémentaires.

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Sombres nuages sur l’Ethiopie

26 mai, par Paul Martial — , ,
De nouveau, une menace de guerre civile plane sur l'Éthiopie, opposant différentes factions au détriment des populations déjà durement meurtries. En 2020 éclatait une (…)

De nouveau, une menace de guerre civile plane sur l'Éthiopie, opposant différentes factions au détriment des populations déjà durement meurtries.

En 2020 éclatait une guerre meurtrière en Éthiopie entre le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF en anglais), qui a gouverné le pays pendant des décennies, et le gouvernement fédéral dirigé par Abiy Ahmed. Un conflit qui se terminera deux années plus tard avec les accords de Pretoria, dont les deux parties s'accusent mutuellement de violer les dispositions.

La guerre de 2020

Abiy Ahmed est arrivé au pouvoir en avril 2018 sur fond de mobilisation populaire contestant le pouvoir du TPLF, notamment sa faible représentativité, les Tigréens ne représentant que 10 % de la population. Depuis, les tensions entre le gouvernement fédéral et le TPLF n'ont fait qu'augmenter, débouchant sur la guerre de 2020. Dans ce conflit, les forces fédérales se sont liguées avec les milices communautaires amhara et afar, et surtout avec l'armée érythréenne, avec laquelle elles étaient en guerre six ans auparavant.

Défait militairement, le TPLF dut se résoudre à signer les accords de Pretoria, stipulant entre autres la mise en place au Tigré d'un gouvernement régional consensuel entre les deux parties. Les tensions actuelles s'exacerbent autour de cette question.

Nouvelles alliances

Juste après la paix, des oppositions ont vu le jour entre l'Éthiopie et l'Érythrée qui s'est approfondie avec les déclarations d'Abiy Ahmed. Il considère que son pays doit avoir accès à la mer par tous les moyens, ressuscitant le différend historique autour du port d'Assab, situé en territoire érythréen.

Au Tigré, l'aile radicale du TPLF a mené un coup de force contre le gouverneur régional Tadesse Werede, accusé d'être trop conciliant avec Abiy Ahmed.

Le TPLF reproche également l'occupation par les milices amhara d'une partie de son territoire et l'impossibilité, pour les réfugiés tigréens, de revenir sur leurs terres. Le gouvernement fédéral, considère que le coup de force contre Tadesse équivaut à la fin de l'accord de paix. Il tente aussi de saper l'activité du TPLF en promouvant des forces politiques et militaires favorables à sa politique. À cela s'ajoute un retournement de situation dont le pays est coutumier : les ennemis d'hier deviennent les alliés d'aujourd'hui à travers une alliance entre le TPLF et les forces érythréennes.
Les enjeux de ces luttes entre les différentes factions éthiopiennes ne sont que des enjeux de pouvoir, car toutes ces forces sont libérales, avec pour objectif d'intégrer le pays dans la mondialisation capitaliste en imposant les contraintes sociales à leur population.

La paix en sursis

Le risque d'une nouvelle guerre existe, mais il n'est pas certain. Des élections doivent se tenir en juin et Abiy Ahmed n'a peut-être pas envie de gâcher un scrutin dont il sait qu'il sortira vainqueur faute d'opposition. L'Éthiopie, comme la plupart des pays africains, connaît des pénuries de carburant liées au blocage du détroit d'Ormuz, ce qui poserait des problèmes logistiques à l'armée fédérale en cas d'offensive. Enfin, une guerre ouverte constituerait une opportunité pour d'autres pays que l'Érythrée de soutenir le Tigré, comme l'Égypte, qui entretient un fort contentieux avec l'Éthiopie sur la gestion du Nil, ou encore les Forces armées soudanaises.

Abiy Ahmed pourrait donc choisir une autre option : celle d'un renforcement du blocus économique. Dans tous les cas, ce seraient les populations civiles, déjà sévèrement touchées, qui en feraient les frais. Dès lors, beaucoup de jeunes hommes tentent de fuir la région pour éviter d'être impliqués dans un éventuel conflit.
Paul Martial

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Sahel : l’échec du tout-militaire et le retour inévitable de la voie politique

26 mai, par Mohamed Ag Ahmedou — , ,
Entre fatigue internationale, isolement diplomatique des régimes sahéliens et impasse sécuritaire, l'ancien responsable mauritanien de l'Union africaine Abdel Nasser Ould (…)

Entre fatigue internationale, isolement diplomatique des régimes sahéliens et impasse sécuritaire, l'ancien responsable mauritanien de l'Union africaine Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa alias Jamal Yessa, interviewé par la radio algerienne, il dresse un constat sévère de la crise au Mali et au Sahel. Pour lui, la victoire militaire promise par les juntes de l'AES est devenue une illusion dangereuse, tandis que la négociation et la médiation apparaissent désormais comme l'unique issue possible.

Écrit par Mohamed AG Ahmedou

Le Sahel n'est plus une priorité internationale :

Le constat est brutal, presque sans appel. Pour Abdel Nasser,ancien responsable au sein du centre de l'Union africaine, il ne s'agit même plus d'une impression mais d'une réalité déjà installée, les crises sahéliennes ont été reléguées à l'arrière-plan des urgences mondiales.

« Les crises africaines sont nombreuses, concomitantes et de faible incidence sur l'économie mondiale », explique-t-il. Dans un monde dominé par les logiques de puissance et les priorités stratégiques des grandes économies, l'Afrique souffre d'un déclassement humanitaire et diplomatique. Selon lui, un phénomène de lassitude internationale vis-à-vis du continent s'est progressivement installé. Pendant que d'autres foyers de tensions mobilisent les ressources et l'attention des puissances mondiales, le Sahel s'enfonce dans une guerre devenue presque routinière aux yeux du monde.
Cette marginalisation intervient pourtant au moment où la crise humanitaire atteint des niveaux alarmants au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les violences s'étendent géographiquement, les attaques se multiplient et les victimes civiles augmentent de manière exponentielle.

Une Union africaine absente face au drame sahélien :

Le diagnostic porté sur l'Union africaine est particulièrement sévère. Pour Abdel Nasser, l'organisation continentale apparaît aujourd'hui « absente » de la gestion de la crise sahélienne.L'ancien responsable rappelle que l'Union africaine reste avant tout une union d'États, dépourvue de l'autonomie politique et institutionnelle que possède par exemple l'Union européenne. Cette dépendance limite fortement sa capacité d'action et empêche l'émergence d'une réponse cohérente face à la guerre qui ravage le Sahel.

La situation est aggravée par la rupture entre les régimes militaires de l'Alliance des États du Sahel et les organisations régionales. Depuis leur retrait de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger ne reconnaissent plus à l'organisation ouest-africaine une quelconque légitimité sur les questions sécuritaires. Pire encore, les discours officiels accusent régulièrement la CEDEAO de servir des intérêts étrangers, voire de soutenir indirectement des groupes armés.Pour l'expert mauritanien, cette situation illustre les effets destructeurs de la désinformation politique dans la région. Résultat, ni l'Union africaine ni les organisations régionales ne semblent aujourd'hui capables de porter une médiation crédible ou une initiative diplomatique d'envergure.

Plus inquiétant encore, Ould Ethmane, observe qu'aucune de ces institutions ne défend réellement une solution politique au conflit. Les communiqués officiels privilégient presque exclusivement « l'éradication du terrorisme » par la force militaire, alors même que cette stratégie montre chaque jour davantage ses limites.

L'AES face au piège de la victoire militaire impossible :

L'ancien responsable africain estime que les régimes militaires sahéliens se sont enfermés dans une logique de guerre totale dont l'issue paraît de plus en plus inaccessible.À l'origine, rappelle-t-il, l'Alliance des États du Sahel reposait sur une idée politiquement séduisante, construire une réponse africaine mutualisée face à l'insurrection djihadiste. Le discours souverainiste et patriotique promettait une rupture avec la dépendance sécuritaire envers les anciennes puissances occidentales.

Mais derrière cette ambition panafricaniste s'est progressivement dessinée une recomposition géopolitique majeure. Les partenaires européens, notamment la France, ont été écartés. Les États-Unis maintiennent une posture ambiguë. Et de nouveaux acteurs se sont imposés dans le paysage sécuritaire sahélien.

La Russie fournit désormais une assistance militaire directe, notamment au Mali, avec l'engagement de combattants russes sur le terrain. La Turquie, quant à elle, s'est imposée comme un partenaire stratégique à travers la vente de drones militaires devenus centraux dans les opérations des armées sahéliennes.

Mais cette militarisation accrue n'a pas produit les résultats promis. « Il n'y a jamais eu autant de violence », affirme l'ancien responsable mauritanien. Selon lui, les attaques s'intensifient, les groupes armés étendent leur présence et les populations civiles paient le prix le plus lourd.La guerre menée au nom de la souveraineté nationale se transforme ainsi en une guerre d'usure régionale où les États semblent incapables d'imposer un rapport de force décisif.

Le retour inévitable de la négociation :

Pour Abdel Nasser, l'histoire des conflits modernes montre pourtant une constante, les réponses exclusivement militaires échouent presque toujours lorsqu'elles ne s'accompagnent pas d'une solution politique.« Les causes profondes du conflit reviennent tant qu'elles ne sont pas traitées », insiste-t-il. Les frustrations sociales, les fractures communautaires, la marginalisation territoriale et les crises de gouvernance constituent selon lui le terreau durable de l'insurrection au Sahel.
L'expert mauritanien considère même que l'année 2026 pourrait représenter un tournant décisif. Selon son analyse, le conflit serait entré dans une phase de « maturation », c'est-à-dire le moment où les différents protagonistes commencent à comprendre qu'ils ont davantage à perdre dans la poursuite de la guerre qu'à gagner dans une paix négociée.Cette fenêtre reste toutefois fragile. Si aucun processus d'apaisement, de médiation ou de reconstruction de la confiance n'émerge rapidement, le risque de propagation de la menace vers les pays du golfe de Guinée deviendra considérable.

L'Algérie, une vision appelée à revenir au centre du jeu :

Dans ce contexte, Abdel Nasser Ould Ethmane estime que la vision défendue depuis des années par l'Algérie finira probablement par s'imposer.Depuis longtemps, Alger plaide pour une approche combinant sécurité, dialogue politique et développement. Une doctrine forgée par sa propre expérience de lutte contre le terrorisme dans les années 1990, où la réponse militaire avait finalement été complétée par des mécanismes de réconciliation et de dialogue national.
L'Algérie dispose également, selon lui, d'une expérience diplomatique importante dans les tentatives de médiation au Mali et au Sahel. Pour cette raison, Jamal Yessa, considère qu'« il n'y a pas d'autre voie » que celle d'une solution politique négociée.

Au-delà des rivalités géopolitiques et des discours souverainistes, le Sahel semble ainsi confronté à une réalité incontournable, aucune armée, aucun drone et aucune puissance étrangère ne pourront, seuls, mettre fin à une crise dont les racines sont à la fois politiques, sociales et historiques.Et pendant que les capitales sahéliennes poursuivent leur fuite en avant militaire, une question demeure : combien de temps encore le Sahel pourra-t-il supporter une guerre sans horizon politique ?

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Famine au Soudan, une arme de guerre néocoloniale

26 mai, par Sudfa — , ,
Contrairement au récit qui présente la famine au Soudan comme une conséquence naturelle de la guerre, cet article montre que la faim est utilisée comme arme de guerre par les (…)

Contrairement au récit qui présente la famine au Soudan comme une conséquence naturelle de la guerre, cet article montre que la faim est utilisée comme arme de guerre par les milices FSR. La famine est aussi le produit d'un système de prédation néocolonial au profit des Émirats arabes unis. L'autonomie alimentaire devient dès lors un enjeu de résistance et d'émancipation décoloniale.

Tiré du blogue de l'auteur.

Dès que l'on aborde la situation humanitaire au Soudan, la famine est systématiquement évoquée : l'ONU estime que 20 millions de personnes, soit plus de 40 % de la population, souffrent de faim aiguë. Quatorze zones du Darfour du Nord, du Darfour du Sud et du Kordofan du Sud sont menacées de famine, alors qu'environ 135 000 personnes y souffrent déjà de niveaux de faim extrêmes.

Pourtant, le pays est le deuxième plus vaste d'Afrique, traversé par le plus long fleuve du monde et doté de terres agricoles fertiles couvrant près des deux tiers de son territoire. Dans le cas soudanais, la famine n'est ni une conséquence naturelle ni inévitable de la guerre. Elle résulte de l'utilisation délibérée de la faim comme arme de guerre, voire comme arme de génocide. L'instrumentalisation de l'approvisionnement alimentaire comme moyen de domination et de contrôle des populations civiles est caractéristique des conflits coloniaux et impérialistes contemporains, comme on l'observe aujourd'hui au Soudan et à Gaza.

Au Soudan, plutôt que de parler de famine, on peut parler d'« affamement » délibéré de la population. D'abord, parce que la guerre est menée par les milices contre les populations agricoles afin de s'approprier leurs terres. S'y ajoutent la destruction délibérée des structures de l'État et la généralisation des économies de guerre, conçues comme un mode d'investissement et de profit néolibéral.

Face à ces violences, les chambres d'urgence proposent un modèle de résistance révolutionnaire fondé sur l'autonomie alimentaire.

Les terres agricoles, cibles d'attaques systématiques

Depuis le début de la guerre en avril 2023, la prise de contrôle des terres par les milices, le blocage des voies d'acheminement et les déplacements imposés à certaines communautés paysannes ont fortement réduit la production agricole. Trois saisons se sont déroulées avec une récolte très faible, alors que la population soudanaise dépend de son agriculture pour satisfaire ses besoins essentiels.

Le 4 mai 2026, une investigation du média Al Jazeera par image satellite utilisant l'index de différence normalisée de végétation (NDVI) a démontré que la guerre avait un impact dévastateur sur les plus grands projets agricoles irrigués du Soudan dans les états de Gezira, Sennar et Khartoum. Les plaines fertiles du centre du Soudan – considérées comme le « grenier » du pays – ont été dévastées : sur les images satellites, les quadrillages verts et géométriques qui caractérisaient autrefois le cœur agricole du pays ont désormais laissé place à un paysage aride, d'un brun poussiéreux.

Quand la capitale de l'état de Gezira, Wad Madani, est tombée aux mains des Forces de Soutien Rapide (FSR) en décembre 2023, des agriculteur·ices désespéré·es avaient alors inondé leurs propres canaux d'irrigation pour transformer leurs champs en bourbiers afin d'arrêter les pick-ups armés des FSR. Suite à la prise de l'état de Gezira par les FSR, celles-ci ont démantelé tout le système agricole de la région. Les miliciens ont détourné les canaux d'irrigation, inondé les terres agricoles et utilisé les sacs de récoltes comme ponts de fortune pour franchir les canaux. Les traces de cet événement sont encore visibles aujourd'hui depuis le ciel.

Des dégâts similaires ont été constatés dans les zones agricoles de Rahad et de Suki, situées dans les états de Sennar et de Gedaref, qui couvrent 126 000 hectares (311 350 acres) et 37 800 hectares (93 400 acres). Tout au long de l'année 2024, sous le contrôle des FSR, l'état des cultures s'est considérablement détérioré dans ces deux régions.

Mais cette détérioration n'a rien d'une conséquence « naturelle » de la guerre. Une étude de l'université de Yale de mars 2026 a démontré que les FSR ont ciblé délibérément les communautés agricoles résidant aux alentours de la ville d'El Fasher, dans le but d'affamer la population locale alors qu'elles entamaient le siège de la ville. Le siège a duré plus de 18 mois, durant lesquels des milliers de personnes sont mortes de faim et d'absence de soins, jusqu'à la prise d'El Fasher en octobre 2025.

Ces attaques autour d'El Fasher ont ciblé 41 communautés agricoles. Leur objectif était de déplacer de force les agriculteur·ices pour les empêcher de semer — décimant ainsi les réserves alimentaires locales. La politique de la terre brûlée menée par les FSR après leurs attaques vise à empêcher les résident·es de se réinstaller dans leurs villages, rendant toute la région inhabitable. Ces images montrent clairement l'intention des FSR : dépeupler ces localités et entraver toute capacité de la population à semer, cultiver et récolter de la nourriture.

Outre la destruction des terres agricoles locales, les FSR empêchent les organisations humanitaires d'acheminer de l'aide vers la ville, comme l'ont montré de nombreux rapports. Enfin, depuis le début du conflit, les miliciens ont pillé systématiquement les marchés, qui sont les premiers espaces urbains attaqués dès qu'ils conquièrent une ville. Tous ces éléments mettent en évidence le projet génocidaire des FSR, qui s'attaquent aux moyens de survie de la population.

Le démantèlement des structures de l'État et l'émergence d'un « colonialisme agraire »

La guerre n'a pas arrêté l'économie, elle l'a transformée. D'un système fragile sous un État affaibli, on est passé à une économie de guerre structurée par des réseaux — armes, contrebande, aide humanitaire et financements extérieurs. Ce basculement s'inscrit dans une logique néolibérale où l'effondrement de l'État laisse le champ libre au marché, même lorsqu'il se nourrit de la catastrophe.

La destruction délibérée des institutions, ainsi que des entreprises publiques et privées, par des attaques menées par les milices à des fins de pillage, a rendu l'appareil étatique incapable de répondre aux besoins essentiels de la population — qu'il s'agisse de l'accès à la nourriture ou des services indispensables à sa production, tels que l'électricité et l'eau. 90 % des hôpitaux sont hors service, tandis que les banques et l'ensemble des institutions publiques ont été à l'arrêt pendant plusieurs années.

Dans les régions contrôlées par les FSR, même dans les zones où les villages sont encore debout, les agriculteur·ices indiquent que l'insécurité et les conflits avec les éleveur·ices nomades rendent la culture pratiquement impossible. L'administration ad hoc mise en place par les FSR au Darfour pour protéger la saison agricole n'arrive pas à résoudre ces problématiques et des agriculteur·ices témoignent auprès du média Ayin Network que « des chameaux appartenant à des éleveur·ices locaux ont piétiné ses champs sous les yeux des forces des FSR qui contrôlent la ville. » Les agriculteur·ices qui tentent de protéger leurs récoltes sont victimes d'agressions, de menaces et de pillages de leurs charrettes.

Dans ces zones où l'agriculture, bien que fortement entravée, est encore possible, les récoltes ne bénéficient pas aux populations locales ni à la population soudanaise dans son ensemble. Ce n'est pas un hasard : la famine est produite et entretenue par des logiques économiques impérialistes et néolibérales.

Les produits agricoles (des céréales, la gomme arabique et l'arachide ainsi que du maïs) et le bétail, de même que l'or, sont acheminés et exportés par les FSR via des réseaux informels vers le Tchad, la Libye et les marchés du Golfe. Les milices s'emparent de terres arables afin de se financer par la contrebande de denrées, notamment vers les Émirats Arabes Unis.

Ces échanges s'inscrivent dans un « néocolonialisme agraire » qui était déjà à l'œuvre avant la guerre. Le chef des FSR, Hemedti, exerçait lui-même le commerce de bétail avec la Libye avant de rejoindre les FSR, qui lui a permis d'étendre ces activités à une échelle plus large. Dans ce contexte, l'agriculture cesse donc d'être une ressource pour la survie des civil·es : elle devient un moteur de la guerre, qui alimente le conflit et permet aux violences de se perpétuer.

Alors même que le Soudan, un pays principalement agricole, est privé de son autonomie alimentaire, il se retrouve en proie à « l'économie de l'aide ». Cette transformation inquiétante face à l'aggravation de la catastrophe humanitaire illustre une nouvelle phase de la dépossession du pays aux mains des puissances étrangères. L'aide n'est plus seulement une réponse d'urgence, elle est devenue un secteur économique à part entière, avec ses financements, ses emplois, ses contrats, ses chaînes d'approvisionnement, ses rapports de force, ses indicateurs et sa concurrence pour les ressources.

Le problème n'est pas l'aide en elle-même, mais son évolution en substitut implicite aux options de production locale, et en mécanisme de gestion de la crise plutôt que de sortie de celle-ci. Lorsque la réponse humanitaire repose sur la durabilité de la crise, plutôt que sur la sortie de la crise, alors la persistance de situations comme la famine et la privation devient une condition objective de la poursuite du financement et de l'activité humanitaire.

Les organisations humanitaires émiraties constituent l'illustration la plus emblématique de ce système cynique : les Emirats alimentent la guerre pour s'approprier les ressources soudanaises d'un côté, tout en apportant de l'aide humanitaire de l'autre. Cette aide est mise en avant par le gouvernement émirati selon une mise en scène bien orchestrée qui cache les mécanismes de prédation. Les Soudanais·es sont conscient·es de cette instrumentalisation de l'aide alimentaire et la dénoncent. On a ainsi vu circuler sur les réseaux sociaux des vidéos d'habitant·es qui refusaient l'aide alimentaire apportée par des organisations humanitaires émiraties en exprimant leur colère : “Que les Emirats arrêtent de détruire notre pays, plutôt que d'apporter à manger !”.

Les “salles d'urgence”, un projet révolutionnaire d'autonomie alimentaire

Contre cette logique de conquête néocoloniale, le Soudanais·es résistent en inventant des alternatives concrètes malgré le manque total de moyens. Les organisations d'entraide au Soudan, comme les “salles d'urgence” (parfois traduites aussi par “chambres d'urgence”) via le projet des cuisines collectives, représentent des solutions révolutionnaires. Ces initiatives issues de la société civile tentent d'atténuer la crise grâce à des outils locaux et à un effort populaire quotidien. Elles visent à construire des solutions durables et structurelles pour sortir de la crise.

Des centaines de cantines solidaires ont ainsi émergé depuis le début de la guerre. Elles nourrissent des centaines de milliers de personnes les plus vulnérables, notamment les familles déplacées par le conflit. Leur organisation par la base s'inspire du modèle autogestionnaire des comités de résistance pendant la révolution. Les chambres d'urgence de Khartoum, par exemple, comptent jusqu'à 4 000 bénévoles qui gèrent 42 cuisines communautaires dans la capitale et les villes alentour.

Les volontaires ont investi des espaces collectifs abandonnés par les pouvoirs publics à cause du contexte de guerre (écoles, bâtiments publics) pour en faire des lieux de regroupement de denrées alimentaires et de cuisines collectives. Ils et elles y préparent puis distribuent ces repas dans les quartiers les plus précaires et les camps de déplacé·es. Ces groupes s'organisent sur les réseaux sociaux et c'est également via ce moyen qu'ils collectent des fonds, en s'appuyant sur la solidarité internationale et de la diaspora.

Les “chambres d'urgence” ne se contentent pas de cuisiner dans les centres urbains, mais travaillent à sécuriser toute la chaîne d'approvisionnement alimentaire depuis les campagnes vers les villes. Le programme « Sécurité alimentaire » des chambres d'urgence de Khartoum illustre cette approche. Sa priorité : soutenir les marchés de quartier dans chaque commune pour qu'ils deviennent des points de distribution de proximité, approvisionnant les épiceries locales, plus facile à protéger au sein des quartiers. Les cagnottes de soutien aux chambres d'urgence sont utilisées pour aider les grossistes à acheminer leurs marchandises.

Ces volontaires surveillent également les points de contrôle des armées et milices le long des routes, afin de faire respecter la libre circulation des personnes et des marchandises. Ils mènent des négociations localisées avec les autorités pour garantir l'accès aux différents quartiers.

Enfin, plusieurs projets d'agriculture en ville ont également émergé. Ils visent à installer une production locale et favoriser au maximum les circuits courts, permettant un approvisionnement local et évitant le pillage des denrées alimentaires par les miliciens.

Ces groupes révolutionnaires n'emploient pas le terme de « famine » mais parlent plutôt d'« affamement ». Ce choix leur permet de mieux décrire la privation délibérée imposée aux Soudanais·es. Ils préfèrent un vocabulaire révolutionnaire afin d'éviter le piège des termes spectaculaires du système néoliberal — ces mots qui construisent une population victime et incapable de résister. En imposant et consolidant une lecture néolibérale des événements, l'utilisation de ces termes atténue les perceptions et neutralise la critique, tout en garantissant la pérennité des crises — au lieu de les résoudre. A l'inverse, les initiatives de terrain des “chambres d'urgence” transforment à la fois l'économie et les modes d'actions humanitaires par la solidarité locale, mais proposent aussi une pensée radicale d'autonomie et de souveraineté alimentaire, ouvrant des perspectives écologiques et décoloniales.

Par l'équipe de Sudfa

Flottille : À leur libération, les militants dénoncent humiliations, violences physiques et agressions sexuelles

Après le tollé suscité par la vidéo du ministre israélien Itamar Ben Gvir où on le voit se réjouir de leur humiliation, les militants de la flottille humanitaire Global Sumud, (…)

Après le tollé suscité par la vidéo du ministre israélien Itamar Ben Gvir où on le voit se réjouir de leur humiliation, les militants de la flottille humanitaire Global Sumud, interceptée illégalement par la marine israélienne, ont commencé à témoigner publiquement après leur libération ces dernières heures. Plusieurs d'entre eux décrivent des violences physiques, des humiliations, des privations de sommeil, ainsi que des agressions sexuelles et du harcèlement pendant leur détention.

Tiré d'Agence média Palestine.

Le militant brésilien Thiago Avila, kidnappé et détenu durant dix jours par Israël, au début du mois de mai, était à Istanbul pour accueillir ses camarades. Dans une vidéo face caméra qui a fait des centaines de milliers de vues, il affirme que plusieurs militants auraient été « violés ». « Des soldats israéliens ont violé des activistes humanitaires transportant de la nourriture et des médicaments à des enfants affamés à Gaza ! Nous devons arrêter ces monstres ! Nous devons arrêter cette force d'occupation qui ne respecte pas le droit international et le droit humanitaire. Ce n'est pas seulement Itamar Ben Gvir, mais tout le régime colonial avec Benjamin Netanyahu, Bezalel Smotrich, Gideon Sa'ar, Israël Katz et tous les autres criminels de guerre et leurs alliés complices à l'intérieur et à l'extérieur d'Israël », a-t-il déclaré.

Plusieurs organisations proches de la flottille évoquent également des violences sexuelles. Le Comité international pour briser le siège de Gaza affirme avoir recueilli des témoignages faisant état « d'agressions sexuelles », de harcèlement sexuel, de passages à tabac, de militants traînés au sol, menottés et maintenus les yeux bandés. Selon ces témoignages relayés par l'agence turque Anadolu et TRT Français, certains militants auraient subi des attouchements et des humiliations à caractère sexuel pendant les interrogatoires et les transferts. Les organisateurs parlent d'« une violation flagrante de la dignité humaine ».

De nombreux militants ont été victimes de violences physiques à tel point que certains ont dû être hospitalisés. Les images les montrent sur des brancards, visiblement affaiblis ou portant des ecchymoses sur leur dos, leurs bras ou leurs jambes. Une militante allemande a été équipée d'une minerve. Le journaliste italien Alessandro Mantovani, présent à bord de la flottille, affirme avoir été frappé à son arrivée dans un centre de détention israélien. Il décrit un « lieu de terreur » où des gardiens auraient distribué coups de pied et coups de poing aux détenus. « Me tabasser, ça veut dire qu'ils m'ont donné des coups de pied dans les jambes et des coups de poing au visage. Ce sont des gens qui savent ce qu'ils font, donc je n'ai pas de traces visibles importantes (…) Ils vous tabassaient et vous disaient “Bienvenue en Israël” », a-t-il dit aux journalistes à son arrivée à l'aéroport de Rome.Un autre militant italien, le député Dario Carotenuto, dit avoir reçu des coups au visage et dans l'œil pendant sa détention.

78 ans de Nakba et l’expansionnisme israélien continue

78 ans depuis la Nakba — la catastrophe — qui marque la création de l'État d'Israël le 16 mai 1948 et le début du nettoyage ethnique de la Palestine. Le nouvel autoproclamé (…)

78 ans depuis la Nakba — la catastrophe — qui marque la création de l'État d'Israël le 16 mai 1948 et le début du nettoyage ethnique de la Palestine. Le nouvel autoproclamé État d'Israël va étendre son territoire et vider des dizaines de villes et villages de leurs habitantEs. Ce processus d'annexion et d'expulsion est toujours en cours, et s'accélère depuis le début du génocide à Gaza — la Nakba continue.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Derrière le prétendu cessez-le-feu, la reconstruction de Gaza est bloquée et Israël prépare déjà une nouvelle offensive d'ampleur.

Comme toujours avec Israël, les accords ne sont pas respectés et les cessez-le-feu servent surtout à se réarmer et préparer l'offensive suivante. Près de 800 personnes ont ainsi été tuées depuis ce prétendu cessez-le-feu.

Netanyahu a déclaré qu'Israël allait désormais « se concentrer sur le Hamas », suggérant une nouvelle phase de guerre de grande intensité contre Gaza. Une chaîne israélienne a révélé que l'état-major et l'armée se préparaient à relancer l'offensive « dès le mois prochain », après le refus du Hamas et d'autres factions palestiniennes de déposer les armes.

Exiger le désarmement sans contrepartie

Lors de réunions tenues en avril entre des représentantEs des principales factions palestiniennes — Hamas, Fatah, FPLP, FDLP et Jihad islamique — et Nickolay Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » du « Board of Peace » de Trump, tous ces groupes ont refusé de discuter d'un quelconque désarmement tant qu'Israël n'aurait pas appliqué les engagements prévus lors de la première phase du cessez-le-feu — il y a plusieurs mois — notamment le retrait progressif de la bande de Gaza, la libre entrée de l'aide humanitaire et des marchandises, ainsi que le début de la reconstruction.

L'après-guerre et la reconstruction entravées

Plus tôt en avril, des représentantEs du Fatah et du Hamas se sont rencontréEs au Caire afin de discuter des mesures permettant de passer à une phase d'après-guerre, notamment autour de la reconstruction et du désarmement. Les deux organisations avaient accueilli favorablement la création du Comité national pour l'administration de Gaza — connu sous le nom de « comité technocratique » et composé de PalestinienNEs chargéEs d'administrer la bande de Gaza — dans le but d'amorcer la reconstruction humanitaire. Ce comité reste toutefois subordonné au « Board of Peace » et séparé des institutions politiques palestiniennes, sans pour autant être indépendant des institutions israéliennes. Cependant, la farce semble ne plus avoir de limites : le comité n'a toujours pas été autorisé par Israël à entrer dans la bande de Gaza.

Orange, jaune et vert, les couleurs de la colonisation de Gaza

Avant même qu'une nouvelle offensive soit lancée, la situation continue de s'aggraver. Les forces israéliennes ont étendu les zones placées sous leur contrôle effectif à l'intérieur de la bande de Gaza, au-delà de la soi-disant « ligne jaune » établie après l'accord de cessez-le-feu.

Cette ligne jaune était censée reculer progressivement au fil des différentes phases. C'est l'inverse qui se produit : les autorités israéliennes ont transmis de nouvelles cartes aux organisations humanitaires, définissant une zone d'accès restreint élargie, baptisée « ligne orange », qui représente à elle seule environ 11 % du territoire de Gaza situé au-delà de la « ligne jaune » initiale. Dans le même temps, les forces d'occupation ont continué à repousser cette « ligne jaune » vers la mer à coups de destructions. De fait, le territoire placé sous contrôle israélien s'est étendu d'environ 10 % dans la bande de Gaza.

L'occupation s'étend encore

La frontière « invisible » des lignes jaune et orange constitue en outre une zone de danger mortel pour toute personne s'en approchant, même sans le savoir. Selon plusieurs témoignages, il est possible de s'endormir dans une zone et de se réveiller dans une autre, après un déplacement des lignes par l'armée israélienne. En pratique, les GazaouiEs sont désormais réduitEs à vivre sur seulement 40 % de leur territoire initial.

Dans la partie de la bande de Gaza placée sous contrôle militaire israélien — la fameuse zone « verte » — Israël organise et finance plusieurs milices armées qui y opèrent, tout en ciblant et assassinant le personnel chargé des fonctions de police à Gaza sous prétexte qu'il s'agirait de combattantEs du Hamas. Cette destruction systématique des structures civiles de Gaza, souvent administrées par le Hamas, constitue aussi une stratégie de désorganisation empêchant tout retour à une vie normale. Ces assassinats permettent en outre à des bandes armées de jouer le rôle d'une police directement aux ordres d'Israël.

La reprise de la guerre contre Gaza, dans la continuité de l'annexion de fait de la Cisjordanie et du Sud-Liban, ainsi que les expulsions à Gaza, replacent dans leur contexte l'intensification de la Nakba. Même si une annexion totale de la Cisjordanie reste irréalisable, Israël semble vouloir accélérer ses offensives à grande échelle avant qu'une éventuelle remise en cause de son impunité internationale n'émerge. Même si, en pratique, cette impunité n'a jusqu'à présent rencontré que très peu de limites.

L'unification palestinienne pour passer du Sumud à la libération

Cependant, les PalestinienNEs ne restent pas passifVEs. Les factions et groupes de Gaza demeurent opérationnels malgré presque trois ans de génocide. Malgré la complicité de l'Autorité palestinienne, des groupes s'organisent dans les camps de réfugiéEs en Cisjordanie, mais aussi dans les villages de la zone C, notamment face à la recrudescence des violences des colons. Des groupes auto-­organisés tentent de protéger les habitantEs, les animaux et les habitations.

Le « Sumud » [1] palestinien demeure présent malgré l'occupation, la colonisation et le génocide. Mais la situation est rendue complexe par la fracture et la paralysie persistantes de la vie politique palestinienne.

Selon Khaled Odetallah, intellectuel palestinien et ­fondateur du Centre Suleiman Halabi d'études sur le colonialisme et la ­libération :

« La crise est celle d'une société actuellement incapable de définir clairement son objectif de libération, après que ses structures sociales aient été détruites par l'occupation israélienne. La violence de l'occupation a décimé les structures sociales telles que les syndicats, les mouvements étudiants et les associations, tuant de nombreuses personnes et emprisonnant des milliers d'autres. Elle a également cloisonné les Palestiniens dans des réalités géographiques distinctes. La séparation entre Gaza et la Cisjordanie, par exemple, s'est construite au fil des années, et des réalités différentes se sont créées entre le nord et le sud de la Cisjordanie, sans parler de Jérusalem et des Palestiniens détenant la citoyenneté israélienne, et il existe de nombreux groupes sociaux aux intérêts divergents dans chacune de ces régions. La représentation politique naît généralement de l'interaction et de la lutte entre les groupes sociaux, ce qui construit la représentation d'une société de bas en haut. Ce processus a été systématiquement empêché par la ségrégation et la répression israéliennes, ce qui se traduit par l'absence d'une direction unifiée ».

Nous l'expliquons depuis longtemps : la possibilité d'une réponse politique palestinienne unitaire dépend aussi de l'espace que la solidarité internationale est capable de créer en faisant pression sur Israël. Les marches de commémoration de la Nakba sont là pour rappeler l'existence du peuple palestinien, et celle de sa résistance.

Le nettoyage ethnique de Jérusalem

Le contrôle total de Jérusalem constitue depuis longtemps un objectif central de l'État d'Israël. Depuis la Nakba, la ville possède un statut particulier : théoriquement conçue comme une « ville internationale », elle occupe une place centrale pour les grandes religions monothéistes et abrite d'importants lieux saints.

Divisée en deux lors du plan de partage, la partie Est est occupée illégalement depuis 1967 par l'État d'Israël qui, depuis lors, n'a cessé d'imposer aux populations non juives qui y vivent des conditions de vie insupportables, dans le cadre d'une véritable politique de ­nettoyage ethnique.

Colonisation et expulsions

Dès 1967, Israël a annexé 70 000 hectares et placé une partie de ce territoire sous la juridiction municipale de Jérusalem. Dans les années qui ont suivi, l'État a consacré environ un tiers des terres annexées à la construction de colonies israéliennes. Depuis une dizaine d'années, ce processus connaît une brutale accélération dans les quartiers où vivent encore des Arabes.

Rien que la semaine passée, 1 800 personnes ont été menacées d'expulsion de leurs maisons dans le quartier emblématique de Silwan. Avec Sheikh Jarrah, ce quartier arabe figure parmi les plus visés par la politique israélienne de dépossession à Jérusalem-Est. Tous deux se situent dans ce que les autorités israéliennes appellent le « Bassin sacré », qui englobe également les quartiers musulmans et chrétiens de la vieille ville ainsi que le mont des Oliviers.

La richesse archéologique et historique de Silwan sert de prétexte à des politiques d'urbanisme destinées à limiter le ­développement palestinien et à renforcer le contrôle israélien sur la zone. Il suffit ainsi de classer un terrain en parc national, site archéologique ou réserve naturelle pour déposséder, dans les faits, les résidentEs palestinienNEs de leurs terres. Cette politique s'appuie aussi sur des ONG d'extrême droite chargées de faire « revivre » un passé largement fantasmé afin de légitimer idéologiquement la domination sioniste tout en effaçant les traces historiques ­incompatibles avec ce récit.

Dépossession et apartheid

Mais il ne s'agit pas de la seule méthode : les autorités israéliennes ont développé de multiples mécanismes de dépossession dans une logique d'apartheid. Les permis de construire sont accordés quasi exclusivement aux JuifVEs, rendant de fait illégales la plupart des habitations palestiniennes. La loi dite de l'absence permet également de transférer à des associations juives des biens achetés avant 1950. Plus récemment, la Cour suprême israélienne, tout en reconnaissant que certaines familles avaient acquis leurs maisons légalement, a estimé que les droits de propriété des colons ­primaient. Tous les recours juridiques se heurtent ainsi à la logique d'un État d'apartheid ethno-­racial et suprémaciste.

L'expulsion des PalestinienNEs de leurs foyers est menée au grand jour, à travers la législation, le système judiciaire et la coopération avec les organisations de colons, tandis que la vie quotidienne est rendue toujours plus insupportable par la négligence systématique des autorités et les violences constantes.

Les quartiers arabes sont privés d'infrastructures et de développement, tout en étant la cible de violences policières récurrentes. Du fait du statut particulier de Jérusalem, ses habitantEs palestinienNEs ne disposent pas de la citoyenneté israélienne mais d'un simple permis de résidence, que les autorités peuvent retirer à tout moment, notamment en cas de séjour prolongé à l'étranger ou d'engagement politique — comme dans le cas emblématique de Salah Hamouri.

Des violences quotidiennes

Le 14 mai, lors de la « journée de Jérusalem », l'extrême droite israélienne défile dans les rues de la vieille ville aux cris de « Mort aux Arabes » ou « Que vos villages brûlent », sous protection policière. Cette manifestation donne régulièrement lieu à des violences contre des passantEs, des commerces et des lieux saints, musulmans comme chrétiens. Depuis octobre 2023, ces violences sont devenues quasi quotidiennes dans la vieille ville.

À Silwan, comme dans d'autres quartiers palestiniens de Jérusalem ou dans les villages de Cisjordanie, l'État d'Israël mobilise tous les moyens à sa disposition pour déposséder les PalestinienNEs de leurs terres. Cette politique poursuit un objectif clair : créer un territoire à majorité juive en expulsant les PalestinienNEs ou en les concentrant dans des espaces toujours plus réduits.

La bataille des familles palestiniennes de Jérusalem pour conserver leurs maisons fait pleinement partie de la résistance à la colonisation, à l'occupation, au nettoyage ethnique et à l'apartheid. La situation de Jérusalem illustre de manière particulièrement claire la politique qu'Israël entend imposer aux populations placées sous son contrôle.

Édouard Soulier

Notes

[1] Sumud est un mot arabe qui exprime la résistance, la résilience, la persévérance des PalestinienNEs, leur attachement à la terre et à la culture palestinienne.

« En tant que médecins, nous sommes pratiquement aveugles. Nous ne pouvons plus faire de diagnostics adéquats »

Depuis des mois, Jana Al-Hajj, une Palestinienne de 12 ans, perd peu à peu l'usage de ses membres. D'abord, elle s'est retrouvée incapable d'utiliser l'une de ses jambes. Puis, (…)

Depuis des mois, Jana Al-Hajj, une Palestinienne de 12 ans, perd peu à peu l'usage de ses membres. D'abord, elle s'est retrouvée incapable d'utiliser l'une de ses jambes. Puis, la paralysie s'est étendue à son autre jambe, et commence désormais à se propager dans ses bras. « Je ne supporte plus de voir ma fille dépérir ainsi », a déclaré sa mère, Fedaa Al-Hajj, au magazine +972 depuis leur domicile dans le camp de Nuseirat à Gaza, la voix brisée après des mois de visites à l'hôpital et de nuits blanches.

Tiré d'À l'encontre.

Jana souffre depuis le début de la guerre en octobre 2023, lorsque sa famille a été déplacée à Deir Al-Balah avant de finalement rentrer chez elle. Pourtant, au cours de ces deux ans et demi, aucun médecin à Gaza n'a été en mesure de diagnostiquer son état, car la bande de Gaza ne dispose pas de la technologie nécessaire pour fournir une interprétation. « J'ai le cœur brisé chaque fois que je la regarde », a déclaré Fedaa. « Son état se détériore sous mes yeux, et les médecins restent là, impuissants face au manque de technologie. »

Fin 2023, les médecins ont informé la famille qu'une IRM (imagerie par résonnance magnétique) urgente était indispensable pour déterminer la cause des symptômes de Jana et mettre en place un protocole de traitement susceptible de la sauver d'un handicap permanent. Ils ont averti que chaque heure d'attente supplémentaire était critique. Bien qu'elle ait reçu en février une recommandation médicale officielle pour se faire soigner à l'étranger, le nom de Jana est resté sur les listes d'attente, pris au piège dans l'étranglement bureaucratique et physique du régime de permis israélien, tandis que le système de santé de Gaza s'effondrait sous le poids de la guerre et du blocus.

Aujourd'hui, le monde de Jana s'est réduit à la taille de sa chambre. Elle ne peut plus marcher seule – son père la porte et l'installe sur un simple vélo qu'il pousse pour l'emmener à ses séances de kinésithérapie. Elle refuse farouchement d'utiliser un fauteuil roulant, s'accrochant plutôt au souvenir du mouvement et de ses capacités d'équilibre.

« Je ne peux plus aller à l'école, et je ne peux plus jouer avec mes amis comme avant », murmure Jana, le regard fixé au loin. « Même pour mes prières – mon corps ne peut plus supporter les mouvements de prosternation. Je veux juste pouvoir marcher normalement à nouveau. »

Au cours du génocide, plus de 1500 membres du personnel médical ont été tués lors de frappes aériennes israéliennes et des centaines d'autres ont été arrêtés et détenus dans des prisons israéliennes. Mais une autre forme de destruction, plus silencieuse, a rendu les hôpitaux de Gaza incapables de soigner bon nombre de leurs patients : il n'y a toujours aucun appareil d'IRM en état de marche dans la bande de Gaza, alors qu'il s'agit d'outils essentiels pour diagnostiquer des centaines de maladies, du cancer aux accidents vasculaires cérébraux en passant par l'épilepsie.

Alors que certains appareils ont simplement été détruits par des bombardements directs, d'autres ont été rendus inutilisables par la pénurie de pièces de rechange et d'hélium liquide nécessaire à leur fonctionnement, causée par le blocus. L'hélium est l'élément vital de l'IRM, refroidissant les puissants aimants jusqu'à une température proche du zéro absolu ; sans lui, le champ magnétique de l'appareil s'effondre et celui-ci ne peut plus fonctionner.

Des médecins ont déclaré à +972 que des situations comme celle de Jana sont de plus en plus courantes à mesure que leur capacité à diagnostiquer les patients s'amenuise. « La perte des appareils d'IRM constitue un obstacle catastrophique tant pour les médecins que pour les patients », a déclaré le Dr Mohammed Ibrahim Abu Nada, consultant en neurologie pédiatrique à l'Hôpital de l'amitié turco-palestinienne, le seul hôpital oncologique de Gaza. « En tant que médecins, nous sommes pratiquement privés de nos moyens de diagnostic. Nous ne pouvons pas diagnostiquer avec précision l'épilepsie pharmacorésistante, les inflammations cérébrales ou les stades précoces de tumeurs chez les enfants. Nous sommes contraints de les regarder souffrir, sachant que l'outil dont nous avons besoin pour les sauver reste inutilisé dans une pièce située à quelques mètres seulement. »

De la médecine fondée sur des preuves à une médecine l'approxime

Même avant octobre 2023, la couverture en IRM de Gaza était déjà bien en deçà des normes internationales. Selon le ministère palestinien de la Santé et le Centre palestinien pour les droits de l'homme, les 2,2 millions d'habitants de la bande de Gaza ne disposaient que de sept appareils d'IRM. Les normes médicales internationales recommandent que les pays disposent d'au moins un appareil pour 100'000 habitants, ce qui signifie que Gaza aurait dû avoir trois fois plus de scanners y compris avant la guerre.

La plupart des appareils étaient situés dans deux hôpitaux publics – Al-Shifa et l'Hôpital européen – et effectuaient plus de 16'000 examens par an. Bien qu'ils fonctionnaient au-delà des heures de travail normales pour réduire les retards, les listes d'attente s'étendaient sur plusieurs mois. « Nous avions prévu d'augmenter le nombre d'appareils à 15 en partenariat avec des ONG internationales », se souvient le Dr Mohammed Amin Mattar, chef du service de radiologie de l'hôpital Al-Shifa. « Mais la guerre n'a pas seulement mis un terme à ces projets – elle les a ensevelis sous les décombres. »

Ce vide technologique a fait reculer la qualité des soins à Gaza, faisant passer de l'ère de la médecine fondées sur des preuves à celle de l'approximation clinique et du traitement symptomatique. Les médecins de Gaza sont contraints de se fier à leur propre intuition ou aux tomodensitométries (scanners), qui fournissent des coupes transversales du corps mais ne peuvent pas fournir les détails sur les tissus mous ou neurologiques nécessaires pour diagnostiquer des pathologies complexes.

« Nous faisons ce que nous pouvons avec ce que nous avons », a déclaré le Dr Mohammed Amin Mattar. « Mais ce que nous avons ne suffit pas à nos patients. Ce déficit diagnostique a directement entraîné la perte d'innombrables vies, en particulier celles d'enfants, car nous avons détecté leurs pathologies trop tard ou les avons complètement mal identifiées. »

Il est certain que cette crise a touché les Palestiniens de tous âges. Pour Hajja Fadwa Hussein, âgée de 64 ans, une grave compression vertébrale lui cause des douleurs chroniques et la rend de plus en plus incapable de marcher. Elle a déjà subi une arthroplastie de la hanche et souffre désormais d'un gonflement et de douleurs nerveuses du côté opposé de son corps, une douleur lancinante constante qui l'empêche de dormir.

Alors qu'elle souhaite vivement se faire soigner, les chirurgiens lui ont dit qu'ils ne pouvaient pas intervenir en toute sécurité sans imagerie médicale de pointe, et les déplacements répétés pendant la guerre n'ont fait qu'aggraver son état. Aujourd'hui, cette femme qui autrefois maintenait sa famille unie – la principale personne s'occupant de ses petits-enfants orphelins – ne peut rester debout plus de cinq minutes, même avec l'aide d'un déambulateur.

Mais l'absence d'IRM est particulièrement problématique pour les enfants atteints de troubles du développement et de troubles neurologiques. Lorsque Masa Khalaf, âgée de 14 mois et originaire de la ville de Gaza, a commencé à montrer des signes de faiblesse musculaire à l'âge de quatre mois seulement, les médecins ont suggéré d'attendre qu'elle ait six mois pour lui faire passer un scanner, moment auquel elle a également reçu une recommandation d'évacuation médicale.

Mais au fil du temps, son état s'est détérioré et elle a commencé à souffrir d'infections pulmonaires récurrentes, de graves difficultés respiratoires et de violentes crises épileptiques. Le consensus médical s'est imposé : Masa avait besoin d'une IRM pour déterminer si le problème sous-jacent provenait de son cerveau ou de son système nerveux.

La mère de Masa, elle-même aux prises avec de l'hypertension, des problèmes thyroïdiens et des varices douloureuses, a fait part de l'épuisement causé par le fait de vivre dans les services de l'hôpital pour enfants Al-Rantisi de la ville de Gaza depuis un mois. « Il n'y a ni repos ni sommeil – la petite souffre 24 heures sur 24 », a-t-elle expliqué. « Chaque fois qu'ils essaient de lui poser une canule [intraveineuse], je suis bouleversée et je me mets à pleurer pour elle, car ils essaient pendant près d'une heure avant de trouver une veine. »

Au milieu de notre conversation, elle a poussé un soupir de chagrin pur et sincère qui a résonné dans le couloir froid de l'hôpital et m'a laissée, en tant que journaliste et étudiante en cinquième année de médecine, complètement sans voix.

Le piège des transferts

Pour certaines familles, une évacuation médicale hors de Gaza est leur seul espoir. Pourtant, le système qui offrait autrefois un nombre limité de transferts vers des hôpitaux à Jérusalem, en Cisjordanie ou à l'étranger est devenu une impasse.

Avec près de 20'000 personnes nécessitant une évacuation médicale, et seulement 12 autorisées à partir par jour, les critères de sélection sont incroyablement stricts. Pour être prioritaires, Israël exige que les patients disposent d'un rapport diagnostique définitif. Mais comme l'obtention de ces diagnostics nécessite souvent une IRM, technique indisponible à Gaza, les patients qui ont désespérément besoin de ce service sont relégués en bas de la liste des départs, dans une logique cruelle et vicieuse.

Nous, étudiants en médecine à l'université Al-Azhar, sommes peut-être les plus conscients de cette absurdité. Nous passons nos nuits à étudier la physique de l'IRM et les détails complexes de la neuroimagerie à partir de manuels de niveau mondial. Nous mémorisons les signes de maladies que nous savons ne jamais pouvoir voir sur un écran dans nos hôpitaux. Ce fossé entre notre formation et notre réalité pratique est une source de déchirement professionnel quotidien.

L'absence de technologie IRM à Gaza équivaut à une exécution silencieuse et continue. Dr Mohammed Ibrahim Abu Nada a insisté sur le fait que la communauté internationale doit intervenir pour fournir ces appareils ; sinon, nous, les professionnels de santé ne pouvons que rester là à attendre que ces enfants meurent. Pour Jana, Fadwa et Masa, l'IRM fait littéralement la différence entre la vie et la mort.

Tant que le blocus technique ne sera pas levé et que les médecins de Gaza n'auront pas retrouvé leurs capacités de diagnostic, nous serons condamnés à pratiquer une forme désespérée de triage – et à vivre dans un monde qui a décidé que certaines vies ne valaient pas le coût d'un simple examen d'imagerie.

En réponse à la demande de commentaires de +972, le Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT) de l'armée israélienne a déclaré qu'Israël « autorise et facilite l'entrée de matériel médical » à Gaza en coopération avec les organisations humanitaires et la communauté internationale. Il a en outre ajouté qu'il n'y avait « aucune restriction quantitative » concernant les camions transportant des fournitures médicales et a cité l'entrée de divers articles, notamment des appareils de radiographie et de tomodensitométrie, des générateurs d'oxygène, des appareils de dialyse, des couveuses, des lits d'hôpital et des médicaments ! Il n'a pas abordé spécifiquement la question de l'entrée des appareils d'IRM, ni celle de l'hélium et des pièces de rechange nécessaires à leur fonctionnement. (Article publié par le magazine israélien et palestinien +972 le 14 mai 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Jinin Rummaneh est étudiante en cinquième année de médecine à l'université Al-Azhar de Gaza. Elle se consacre à documenter les multiples facettes de la souffrance humaine dans la bande de Gaza, en mettant l'accent sur les crises dévastatrices qui touchent le secteur médical, et en faisant le lien entre ses connaissances cliniques et les réalités dont elle est témoin au quotidien en première ligne du système de santé.

L’inculpation de Raúl Castro sert de prétexte à Washington

Cela fait des décennies que Washington protège les terroristes cubains en exil tout en qualifiant de criminelle la riposte de Cuba à leur encontre. L'inculpation de Raúl Castro (…)

Cela fait des décennies que Washington protège les terroristes cubains en exil tout en qualifiant de criminelle la riposte de Cuba à leur encontre. L'inculpation de Raúl Castro constitue le dernier épisode en date de cette histoire — et sert de prétexte à quelque chose de bien pire.

5 mai 2026 | tiré de Jacobin | Photo : L'ancien président cubain Raúl Castro dans la province de Pinar del Río, à Cuba, le 26 juillet 2017. (Adalberto Roque / AFP via Getty Images)
https://jacobin.com/2026/05/castro-indictment-cuba-us-war

La violence, y compris le terrorisme, à l'encontre de Cuba est depuis longtemps tolérée à Washington ; la riposte de Cuba ne l'est pas. Ce double standard est une fois de plus pleinement mis en évidence alors que l'administration Trump s'apprête à inculper l'ancien président cubain Raúl Castro pour le tir sur deux avions il y a trente ans — alors même que l'armée américaine fait régulièrement exploser des bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique oriental, tuant près de 200 personnes en toute impunité.

L'abattage en 1996 de deux Cessna appartenant au groupe Brothers to the Rescue, basé à Miami, n'était pas un acte soudain ou hors contexte. Il faisait suite à des provocations et des incursions répétées, à de nombreux avertissements et au refus du gouvernement américain de freiner un groupe politique cherchant ouvertement la confrontation.

Présentée à Miami et à Washington comme une mise en cause de la responsabilité, attendue depuis longtemps, pour la mort de quatre hommes, l'inculpation en cours repose sur des fondements familiers : l'indignation sélective, l'amnésie historique et l'exceptionnalisme juridique.

Des missions de sauvetage à la provocation

Brothers to the Rescue a été fondé par José Basulto, un vétéran de l'invasion ratée de la Baie des Cochons et collaborateur de la CIA ayant un passé d'actions violentes contre Cuba. En 1961, Basulto a été impliquédans un complot visant à faire sauter une base de missiles à La Havane. Un an plus tard, il a aidé à positionner un bateau armé d'un canon de 20 mm au large de La Havane et a tiré sur l'hôtel Hornedo de Rosita, où il pensait que Fidel Castro dînerait, selon The Atlantic.

« J'ai été formé comme terroriste par les États-Unis », a déclaré Basulto.

Le récit qui suit s'inspire en grande partie de Back Channel to Cuba de William M. LeoGrande et Peter Kornbluh, qui documentent les échanges diplomatiques et les événements ayant conduit à la destruction en vol d'un avion de Brothers to the Rescue.

Brothers to the Rescue a vu le jour en 1991 en menant des missions de recherche et de sauvetage pour les réfugiés cubains sur radeaux. Mais après qu'un accord sur l'immigration de 1994 eut fortement réduit le flux de migrants traversant le détroit de Floride, le groupe est passé des opérations de sauvetage à la provocation ouverte. « Ils ont commencé […] à mener un programme politique consistant à harceler et à menacer le gouvernement cubain », se souvient Richard Nuccio, alors conseiller spécial de la Maison Blanche pour Cuba. Les pilotes de Brothers to the Rescue ont violé à plusieurs reprises l'espace aérien cubain, larguant des médailles religieuses et des tracts antigouvernementaux au-dessus de La Havane, dont un, comme l'ont documenté LeoGrande et Kornbluh, exhortant les Cubains à « changer les choses maintenant ».

Les responsables cubains ont utilisé tous les moyens de communication disponibles pour faire savoir que leur patience était à bout.

Basulto ne cachait pas l'objectif de ces vols. Après un survol de La Havane en 1995, il a déclaré : « Nous voulons la confrontation. » La mission, a-t-il dit, visait à montrer que « le régime n'est pas invulnérable ».

Le gouvernement cubain a averti à plusieurs reprises Washington que ces vols étaient illégaux et dangereux. Les responsables cubains ont déposé des protestations diplomatiques, envoyé des preuves à la Federal Aviation Administration (FAA) et clairement indiqué que si les incursions se poursuivaient, Cuba pourrait abattre les avions.

Les responsables américains savaient que le danger était réel. Dans un courriel de janvier 1996, obtenu par les Archives de la sécurité nationale, Cecilia Capestany, responsable de la FAA, a informé ses supérieurs que « d'ici peu, les Cubains abattraient l'un de ces avions ».

Pourtant, Washington n'a pas mis fin à ces vols. Les responsables cubains ont utilisé tous les moyens de communication à leur disposition : notes diplomatiques, briefings militaires, intermédiaires et contacts officieux pour faire clairement savoir que leur patience était à bout.

Le 24 février 1996, trois Cessna de Brothers to the Rescue décollèrent de Floride après avoir déposé un faux plan de vol prétendant qu'ils recherchaient des boat people en mer. En réalité, la mission visait une fois de plus à pénétrer dans l'espace aérien cubain.

Alors que les avions approchaient de l'île, les contrôleurs cubains les avertirent immédiatement de ne pas franchir leur espace aérien. « Vous courez un danger en pénétrant de ce côté », répondirent-ils.
« Nous sommes prêts à le faire », a répondu Basulto, comme le montre le National Security Archive. « C'est notre droit en tant que Cubains libres. »

Peu après, des avions de chasse cubains ont abattu deux des appareils, tuant les quatre hommes à bord. L'avion de Basulto a réussi à regagner Miami.

Une tragédie instrumentalisée

La destruction des avions de Brothers to the Rescue n'a pas seulement servi à diaboliser Cuba. Il a également redéfini la politique américaine pendant des décennies.

Avant l'incident, l'administration Clinton avait prudemment exploré des ouvertures limitées avec La Havane. Mais après que les avions eurent été abattus, les partisans de la ligne dure au Congrès saisirent l'occasion. À la Maison Blanche, certains responsables mirent en garde contre une réaction excessive. « Brothers to the Rescue avait joué avec le feu », déclara Nuccio au conseiller principal Sandy Berger. « Ils ont obtenu exactement ce qu'ils espéraient provoquer. »

L'avertissement est resté lettre morte. Bill Clinton s'est empressé de soutenir la loi Helms-Burton, qui a codifié l'embargo américain et, par le biais de son titre III, a étendu sa portée extraterritoriale, permettant aux ressortissants américains de poursuivre en justice des entreprises étrangères accusées de « trafic » de biens nationalisés après la révolution cubaine. Clinton et tous les présidents qui lui ont succédé ont suspendu le titre III pendant plus de deux décennies, jusqu'à ce que Donald Trump active cette disposition en 2019, déclenchant des dizaines de poursuitesjudiciaires qui ont entraîné un exode des investissements étrangers de l'île.

L'acte d'accusation du ministère de la Justice passe sous silence la longue histoire d'extrémistes violents basés en Floride qui ont pris pour cible Cuba, et qui se poursuit encore aujourd'hui.

Le crash de l'avion des « Brothers to the Rescue » a également joué un rôle central dans le procès de Gerardo Hernández, l'un des « Cinq Cubains », un groupe d'agents infiltrés envoyés en Floride du Sud pour surveiller des organisations terroristes liées à des attentats contre des civils à Cuba. En 1998, les autorités cubaines ont remis au FBI une documentation exhaustive détaillant des dizaines de complots terroristes financés par les États-Unis. Le FBI a réagi en arrêtant les agents qui avaient infiltré les réseaux terroristes. Hernández a été condamné en 2001, à l'issue d'un procès très controversé, pour complot en lien avec le crash de l'avion des Brothers to the Rescue, bien qu'aucune preuve ne démontre qu'il ait participé, ordonné ou eu connaissance préalable de la décision d'abattre l'appareil.

Près de trois décennies plus tard, ce même incident est une nouvelle fois utilisé comme arme pour attaquer Castro, dépouillé du contexte plus large dans lequel il s'est produit. L'acte d'accusation du ministère de la Justice passe sous silence la longue histoire d'extrémistes violents basés en Floride qui prennent pour cible Cuba, et qui se poursuit encore aujourd'hui.

Le terrorisme basé en Floride et des décennies d'impunité

Le 25 février 2026, un bateau immatriculé en Floride transportant dix hommes armés a échangé des tirs avec les garde-côtes cubains à un mile au large de la côte nord de Cuba. Selon le ministère de l'Intérieur cubain, ce sont ces hommes qui ont ouvert le feu les premiers, blessant un commandant cubain. À l'issue de l'échange de tirs, cinq d'entre eux ont été tués, et le bateau a été saisi,ainsi que plus de 12 000 cartouches, des fusils de précision, des cocktails Molotov, des gilets pare-balles et du matériel de vision nocturne. Les dix hommes à bord étaient, selon les informations disponibles, des résidents des États-Unis nés à Cuba.

Cet incident est le dernier épisode en date d'une campagne de plusieurs décennies d'attaques armées, de sabotage et de terrorisme dirigés contre Cuba depuis le sol américain, souvent en toute impunité et, parfois, avec la protection politique tacite de Miami et de Washington.

L'exemple le plus tristement célèbre est celui du vol Cubana 455. Orlando Bosch et Luis Posada Carriles sont largement considérés comme les cerveaux de l'attentat à la bombe de 1976 contre cet avion de ligne civil, qui a explosé au large des côtes de la Barbade, tuant les soixante-treize personnes à bord. À l'époque, il s'agissait de l'attentat terroriste aérien le plus meurtrier de l'hémisphère occidental. Parmi les victimes figuraient des enfants et tous les membres de l'équipe nationale cubaine d'escrime.

Le FBI a par la suite décrit l'organisation de Bosch, la Coordination des organisations révolutionnaires unies (CORU), comme une « organisation faîtière terroriste anticastriste », tandis que l'ancien ministre américain de la Justice, Dick Thornburgh, qualifiait Bosch de « terroriste impénitent ». Posada Carriles a été impliqué dans une longue série d'opérations violentes s'étalant sur plusieurs décennies, notamment une campagne d'attentats à la bombe de 1997 visant des hôtels à La Havane, qui a tué un touriste italien et en a blessé plusieurs autres.

Loin de poursuivre Bosch et Posada Carriles, les États-Unis ont finalement protégé les deux hommes. En 1990, le président George H. W. Bush a autorisé Bosch à rester dans le pays malgré une décision du ministère de la Justice de 1989 visant à l'expulser, invoquant « des preuves substantielles concernant ses activités terroristes passées et présentes ». Posada Carriles, quant à lui, s'est évadé d'une prison vénézuélienne alors qu'il attendait son procès pour l'attentat contre le vol de la Cubana et a refait surface plus tard en Amérique centrale pendant le scandale Iran-Contra (voir les documents déclassifiés concernant Posada Carriles dans les Archives de la sécurité nationale). Après être entré illégalement aux États-Unis en 2005, Posada Carriles a été protégé contre toute extradition vers le Venezuela et Cuba et n'a jamais été jugé aux États-Unis pour l'attentat contre le vol Cubana.

Posada Carriles et Bosch ont tous deux vécu librement à Miami jusqu'à leur mort.

Miami est le point névralgique du double standard qui guide la politique américaine envers Cuba. Les partisans de la ligne dure cubano-américains qui dominent la politique de la ville prônent depuis longtemps la violence, le terrorisme et les sanctions collectives contre Cuba au nom de la « liberté » et des « droits de l'homme ». Sans surprise, la poussée actuelle visant à inculper Castro est survenue trois mois après que des partisans de la ligne dure cubano-américains de Floride aient exhorté le ministère de la Justice à faire exactement cela.

« C'était une initiative mûrement réfléchie que je souhaitais mener à bien », a déclaré le représentant Mario Díaz-Balart (R-FL) à USA Today. « Et je pensais que c'était le président qui le ferait. »

Cuba devant les tribunaux, Washington au-dessus des lois.

L'hypocrisie ne s'arrête pas au détroit de Floride. Depuis le début du siècle, les États-Unis ont bombardé des cibles dans de nombreux pays sans déclaration de guerre, sans autorisation de l'ONU et souvent sans se soucier des victimes civiles. Plus récemment, dans les Caraïbes et le Pacifique, les États-Unis ont mené des frappes militaires avec un tel niveau d'impunité que les actions de Cuba en 1996 semblent modérées en comparaison.

Alors que Washington et Miami préparent des actes d'accusation contre un homme de 94 ans pour un incident vieux de trois décennies, l'administration Trump a passé ces derniers mois à exécuter des personnes à bord de bateaux dans les eaux internationales sans rendre de comptes à quiconque. Depuis septembre 2025, les États-Unis ont lancé près de soixante frappes militaires contre des navires dans les Caraïbes et le Pacifique dans le cadre de l'opération Southern Spear, prétendant cibler des « trafiquants de drogue » et des « organisations terroristes ».

L'acte d'accusation en cours sert les objectifs actuels de la politique étrangère visant à transformer des accusations criminelles fragiles en un prétexte juridique pour un changement de régime et éventuellement une intervention militaire.

Ces opérations ont causé la mort d'au moins 193 personnes, en partie à cause de tactiques telles que l'utilisation d'avions militaires camouflés et de frappes « double tap » sur des navires déjà hors d'état de nuire, visant les survivants après une première attaque. Presque aucune preuve n'a été présentée au public. Les images satellites sont classées confidentielles. Les écoutes sont dissimulées. Même les noms des victimes ne sont pas divulgués. Les victimes de la puissance de feu américaine se voient rarement accorder la dignité d'une reconnaissance publique.

Ces exécutions extrajudiciaires reflètent un double standard bien connu de la politique étrangère américaine : la violence des États-Unis est légitime, tandis que celle de leurs adversaires ne l'est pas, même en cas de légitime défense.

Déguiser le changement de régime en justice

L'acte d'accusation en cours n'est pas simplement un moyen de régler un compte vieux de plusieurs décennies ; il sert plutôt des objectifs actuels de politique étrangère visant à transformer des accusations criminelles fragiles en un prétexte juridique pour un changement de régime et éventuellement une intervention militaire.

Selon NBC News, Trump « est de plus en plus frustré par la capacité du gouvernement cubain à se maintenir au pouvoir » et « fait pression sur ses conseillers » pour savoir pourquoi l'effondrement n'a pas encore eu lieu malgré des sanctions extraterritoriales sans précédent et un blocus pétrolier qui provoque une crise humanitaire. Alors que les responsables de l'administration estiment que le gouvernement cubain tombera avant la fin de l'année, Trump « juge ce délai insuffisant ».

La guerre économique intensifiée n'ayant pas réussi à provoquer l'effondrement du gouvernement cubain, le département de la Défense élabore des plans en vue d'une éventuelle action militaire contre Cuba.

La seule pièce manquante est un prétexte juridique. L'accusation de « narco-terrorisme » utilisée pour justifier l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro ne peut pas être facilement appliquée à Cuba. Depuis des décennies, la « position consensuelle » au sein de la communauté du renseignement américaine est que Cuba ne soutient pas le terrorisme. Parallèlement, le Département d'État considère depuis longtemps Cuba comme un partenaire clé des États-Unis dans lacoopération en matière de lutte contre le trafic de drogue.

L'acte d'accusation contre Castro semblerait fournir une justification, bien que fragile, à une action militaire. Loin d'être l'aboutissement d'une longue quête de responsabilité, cette affaire semble jeter les bases juridiques d'une nouvelle phase, plus violente, du siège de Cuba par Washington.

Cet article a été publié en collaboration avec Belly of the Beast, un média indépendant qui couvre Cuba et les relations entre les États-Unis et Cuba.

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Cri d’alarme face à la déshumanisation des déplacés de la plaine du Cul-de-Sac et à la démission de l’État.

26 mai, par 'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) — , ,
Lettre ouverte, à l'attention des membres du gouvernement de la République d'Haiti, à l'attention du Protecteur du Citoyen (OPC) et aux organisations internationales. (…)

Lettre ouverte, à l'attention des membres du gouvernement de la République d'Haiti, à l'attention du Protecteur du Citoyen (OPC) et aux organisations internationales.

Petion ville, Haïti, 20 mai 2026

Objet : Cri d'alarme face à la déshumanisation des déplacés de la plaine du Cul-de-Sac et à la démission de l'État.

Mesdames, Messieurs,

En tant qu'organisation responsable et engagée dans la lutte pour le respect des droits et de la dignité humaine en Haïti, nous vous adressons cette lettre ouverte pour dénoncer, avec la plus grande fermeté, le laxisme complice de celles et ceux qui détiennent les rênes de l'État face au
drame humanitaire qui se joue sous nos yeux.

À quelques mètres à peine de l'aéroport international Toussaint Louverture, au carrefour dit « Trois Mains », des centaines de nos concitoyens survivent dans des conditions qui bafouent les principes les plus élémentaires de la dignité humaine.

Depuis plus d'une semaine, plusieurs milliers d'habitants de la plaine du Cul-de-Sac ont été contraints de fuir l'horreur des assauts perpétrés par des groupes armés. Le bilan provisoire de cette terreur est effroyable : plus de cinquante citoyens lâchement assassinés, plus d'une centaine de maisons incendiées, des commerces pillés et du bétail décimé.

Face à des alertes répétées et restées sans secours, ces familles se sont installées à même le sol, sur la route de l'aéroport. Sous le bicolore national, symbole d'une souveraineté aujourd'hui humiliée, des hommes, des femmes et des enfants subissent le soleil, la pluie et le mépris institutionnel. Ils ne dépendent désormais que de la seule solidarité de rares bons samaritains.

Cette démission de l'État expose les populations aux pires vulnérabilités et hypothèque l'avenir de notre jeunesse :

Une enfance en péril :

Des centaines d'enfants, livrés à eux-mêmes, risquent à tout moment d'être embrigadés ou initiés à des activités subversives par les gangs armés.

Un droit à l'éducation bafoué :

Les établissements scolaires de la zone sont fermés, créant une discrimination intolérable alors que dans d'autres communes, le programme du Ministère de l'Éducation Nationale suit son cours.

Des risques sanitaires et sécuritaires majeurs :

L'absence totale de prise en charge fait peser sur ce site de déplacés des risques immédiats de prostitution de survie, d'explosion des cas de VIH/IST et de violences sexuelles sur les mineures.

Face à ce désastre, nous demandons publiquement : où est passé l'Office de Protection du Citoyen (OPC) ?

Quel est le rôle de cette institution nationale de promotion des droits humains face à une telle déstresse ?

Haïti est pourtant signataire et partie prenante de nombreux traités et instruments juridiques internationaux relatifs aux droits de l'homme. Ces ratifications imposent à l'État l'obligation contraignante d'adopter des mesures politiques, administratives et sécuritaires pour protéger sa population. Malheureusement, le constat est sans appel : aucune priorité n'est accordée au rétablissement de l'ordre public ni à la mise en œuvre de politiques publiques de protection sociale.

Ce spectacle déshumanisant se déroule au vu et au su de tous. Il est profondément humiliant et inadmissible de voir des compatriotes exposés à une telle indigence sur leur propre territoire. Il est inconcevable que l'État haïtien nie toutes ses responsabilités régaliennes et se focalise sur des futilités politiques en totale inadéquation avec l'intérêt supérieur de la Nation.

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