Presse-toi à gauche !
Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Des Terres des Sœurs de la Charité à l’Agro-parc, une agriculture résolument en marche !
Le 29 mai dernier, le gouvernement québécois présentait l'Alliance Agro-parc Québec, un regroupement de cinq partenaires : Agrinova (un centre collégial de transfert de technologie en agriculture), l'Université Laval, l'Institut de recherche et développement en agroenvironnement, Moisson Québec et l'UPA Capitale-Nationale-Côte-Nord. Ce quintet sera dorénavant chargé de la gestion du parc d'innovation agricole (agro-parc) sur les anciennes Terres des Sœurs de la Charité, à Beauport.
Photo Marie-Ève Lancup - nov. 2019
Cette annonce est une excellente nouvelle, attendue depuis longtemps. Rappelons que les Terres des Sœurs de la Charités sont restées protégées grâce à une importante mobilisation sociale. Elle a commencé dès leur achat par le groupe Dallaire en 2014 et s'est poursuivie au moins jusqu'à leur acquisition par le gouvernement québécois en 2022. Autrement, ces terres seraient sans doute aujourd'hui couvertes de bungalows et de condos.
Pour l'année 2026, une aide financière de 400 000$ aidera au démarrage de certaines activités, entre autres des projets de recherche et d'expérimentation sur une quarantaine d'hectares. Par ailleurs, une centaine d'hectares seront en rotation et, dans l'immédiat, dédiés à une agriculture commerciale, avec du soya et des prairies en fourrage. Dès 2025, une production maraîchère de proximité était amorcée sur deux parcelles de cinq hectares : la Ferme urbaine sociocommunautaire écologique (FUSÉ) approvisionne des organisations qui luttent contre l'insécurité alimentaire et la Ferme des Ambassadeurs produit des légumes exotiques pour des besoins spécifiques du marché régional.
Malgré le rôle prépondérant et persistant joué par la population dans la sauvegarde de ces terres, il semble qu'aucun rôle ne lui soit actuellement attribué au sein de l'équipe de l'Alliance Agro-Parc Québec. Une participation directe des citoyens et citoyennes dans les processus décisionnels serait pourtant bénéfique, surtout dans le cadre d'un agro-parc qui se veut inclusif et garant de pratiques agricoles innovatrices, viables, axées sur une alimentation accessible, saine et de proximité. Ces objectifs sont notamment ressortis d'un exercice de concertation mené en 2022-2023 par les AmiEs de la Terre de Québec auprès de plus de 200 personnes et/ou groupes.
Selon les consultations du MAPAQ, le rôle souhaité pour ces terres va dans le même sens : qu'elles soient nourricières et permettent un approvisionnement local en aliments de qualité, dans une perspective d'innovation. Or, la première rotation de culture prévue inclut la production de soya, partiellement pour l'exportation. Ce choix étonne l'Institut Jean-Garon : c'est une occasion manquée de sortir du tandem de rotation soya/maïs qui prédomine au Québec, soutenu par des politiques agricoles désuètes, alors que notre territoire ne produit pas suffisamment de céréales pour nourrir sa population. Soulignons que la majorité de nos aliments ont voyagé 2 500 km avant d'être consommés.
La mobilisation soutenue de dizaines de groupes et de centaines de citoyens et citoyennes durant toutes ces années a démontré que les Terres des Sœurs de la Charité sont perçues comme un précieux bien collectif. Maintenant qu'elles sont une propriété publique, Voix citoyenne se demande quelles mesures d'accessibilité assureront la « découvrabilité » de ces lieux et ce, dans le respect des activités de recherche, d'expérimentation et de production. Quelles actions permettront aussi l'atteinte d'objectifs éducatifs, pour que la population apprenne à mieux se nourrir avec une agriculture de proximité ? Rappelons que le MAPAQ avait organisé au printemps 2024 une activité de découverte du site mais une mini-tempête de vent en avait causé l'annulation.
Les AmiEs de la Terre, l'Institut Jean-Garon et Voix citoyenne rappellent la forte dimension sociale et communautaire déployée par les activités des Sœurs de la Charité pendant plus de cent ans sur ces terres cultivées sans interruption depuis l'époque de la Nouvelle-France. Nous avons le devoir collectif de perpétuer cette mission.
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Lock-out violent en 1976 chez Alcan Les travailleur(se)s se souviennent
Le 3 juin dernier, une soixantaine d'ex-travailleur(se)s d'Alcan participaient à une marche commémorant le cinquantième anniversaire du lock-out de plus de cinq mois décrété par Alcan. Ce conflit est emblématique de l'atmosphère des années 70.
Germain Dallaire
Les années 70 ont été tumultueuses dans les usines Alcan. D'un côté, Alcan était en mode réaction allant même jusqu'à contester la juridiction du Tribunal québécois du travail en judiciarisant les problèmes de relation de travail. D'un autre côté les travailleurs étaient constitués en bonne partie de baby-boomers plutôt allergiques à l'autoritarisme brutal. Le contexte mondial était également explosif avec les deux chocs pétroliers, l'hyper inflation et la loi anti inflation du gouvernement Trudeau contrôlant les salaires.
Le feu couvait depuis le début des années 70 alors que les arrêts de travail illégaux se multipliaient. Alcan avait préparé son coup de longue date en stockant du métal. Il n'y avait pas de loi anti-scab et Alcan était même allé jusqu'à engager des lutteurs pour faciliter l'entrée de ce qu'il appelait ses cadres. La SQ a été omniprésente tout le long du lock-out mais le paroxysme a été atteint le 14 octobre alors qu'un hélicoptère de la SQ ont fait pleuvoir les bombes lacrymogènes sur les manifestants et que les policiers anti-émeute ont chargé. La sauvagerie de l'intervention a définitivement fait basculer l'opinion publique du côté des travailleur(se)s. Un mois plus tard, une convention collective était signée. Les travailleurs restaient sur leur faim mais rentraient la tête haute pavant la voie à un remake trois ans plus tard dans le cadre d'une grève cette fois-ci choisie par les travailleurs. Le 15 novembre, le PQ était élu et la loi anti-scab votée.
Sur la vidéo qui suit, l'allocution de l'organisateur de la manif Mishell Potvin.
https://www.facebook.com/reel/1492533319018896
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La CSN veut recentrer le débat sur les vrais leviers du français
Dans son rapport annuel, publié ce matin, le Commissaire à la langue française, Benoit Dubreuil, met l'accent sur une francisation plus soutenue et sur une intégration des personnes migrantes, des objectifs que la CSN appuie. La centrale déplore toutefois l'importance démesurée accordée à l'immigration, alors que d'autres facteurs mériteraient une attention accrue.
3 Juin 2026
Tiré de l'infolettre de la CSN En Mouvement
https://www.csn.qc.ca/actualites/la-csn-veut-recentrer-le-debat-sur-les-vrais-leviers-du-francais/
La CSN soutient que la francisation des personnes en milieu de travail est un levier important pour favoriser l'intégration et permettre de pratiquer et de socialiser en français. « Nous notons avec satisfaction que le tout récent rapport sur la francisation en entreprise conclut que les mécanismes actuels ne permettent pas d'atteindre les objectifs de francisation dans le secteur privé, faute d'engagement de la majorité des employeurs et vu les lacunes dans l'accompagnement offert par l'Office québécois de la langue française, dont les exigences n'ont guère évolué depuis 1977 », affirme la présidente de la CSN, Caroline Senneville.
Pour cela, le gouvernement devra réinvestir dans les programmes qu'il a fermés, dont celui du Cégep de Saint-Laurent. C'est une quinzaine de postes de perdus, des animatrices et animateurs ainsi que des professionnel-les dédiés à la francisation dans cet établissement seulement.
La CSN souligne le silence du commissaire concernant la francisation des personnes dans les milieux de travail du secteur public, dont le devoir d'exemplarité a aussi été examiné dans un récent rapport. Pourtant, le droit de travailler en français reste le même et le gouvernement, comme employeur, se doit de faire meilleure figure que le secteur privé, face à la situation constatée par les syndicats CSN dans la santé et les services municipaux, par exemple, où nombre de personnes n'auraient pas le français requis pour accomplir leurs tâches.
L'importance du Programme de l'expérience québécoise pour notre langue
« Tous les jours, nous voyons des nouvelles qui relatent l'histoire de travailleurs étrangers, intégrés à leur milieu de vie, obligés de quitter le Québec parce que leur permis de travail est arrivé à échéance. Le commissaire le recommande, il faut prioriser les candidats qui vivent déjà ici et qui parlent français. Le gouvernement avait promis de rouvrir le PEQ pour les sélectionner, mais il tarde à le faire », soutient la présidente de la CSN.
Notre langue, notre culture
La CSN déplore le grand nombre de recommandations concernant l'immigration au détriment d'autres enjeux qui fragilisent le français au Québec. La centrale syndicale ne partage pas plusieurs de ces analyses et positions en matière d'immigration et de droit international à l'asile, estimant qu'elles débordent parfois du champ linguistique.
« D'autres problématiques auraient pu faire l'objet de plus de recommandations. On n'a qu'à penser aux géants du web qui diffusent du contenu en anglais », dénonce Caroline Senneville. Le commissaire le souligne, mais pas assez, selon la centrale. Il faut s'assurer que notre culture rayonne davantage, et ce, grâce au soutien financier et législatif des gouvernements.
Participation syndicale, participation sociale
En terminant, la CSN, dont le nombre de membres a grimpé à 350 000 au cours des trois dernières années, joint sa voix à celle du commissaire pour que le déploiement de Francisation Québec soit complété rapidement.
Cela implique, entre autres, l'introduction d'un nouveau volet à son offre, soit l'apprentissage informel par la participation sociale, comme le recommande le commissaire. « Ceci correspond bien à l'expérience et à la volonté syndicale d'accroître la participation et la représentation des personnes immigrantes dans notre mouvement », conclut la présidente de la CSN.
À propos
Fondée en 1921, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) est une organisation syndicale qui œuvre pour une société solidaire, démocratique, juste, équitable et durable. À ce titre, elle s'engage dans plusieurs débats qui concernent de près la société québécoise. Elle rassemble plus de 1600 syndicats et quelque 350 000 travailleuses et travailleurs, lesquels sont réunis sur une base sectorielle ou professionnelle dans 8 fédérations, et sur une base régionale dans 13 conseils centraux, avec près de 30 points de service au Québec et au Canada.
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Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment
On tombe sur la vidéo presque par hasard. À l'écran apparaissent deux personnages masqués, dont l'esthétique oscille entre l'artisanal, l'absurde et l'inquiétant. Ils commencent à jouer. La guitare ne sonne pas comme on s'y attendrait. Certaines notes semblent se loger « entre » les notes que nous connaissons. La batterie avance avec précision, mais pas toujours sur des chemins prévisibles. La première réaction est la perplexité. La deuxième, la curiosité. Et, avant même de l'avoir décidé, on continue à regarder.
Tiré de The conversation.
C'est en partie ce qui explique le phénomène récent d'Angine de poitrine, un duo expérimental québécois qui s'est particulièrement fait remarquer par sa combinaison de rock mathématique, de masques en papier mâché, d'humour surréaliste et d'utilisation de guitares microtonales. Leur passage à KEXP en a fait une curiosité virale : non seulement pour leur son, mais aussi pour la difficulté de les ranger dans une case connue.
Du point de vue de la psychologie, ce cas est fascinant, car il nous force à poser une question plus large : pourquoi peut-on aimer une musique qu'on ne sait pas, au départ, comment interpréter ?
Le cerveau n'écoute pas : il prédit
Écouter de la musique, ce n'est pas recevoir des sons passivement. Le cerveau anticipe. Il s'attend à ce qu'une mélodie continue dans une certaine direction, à ce qu'une tension harmonique se résolve, à ce qu'un rythme retombe à un moment donné. Une grande partie du plaisir musical vient de ce jeu délicat entre confirmation et surprise.
Quand tout est trop prévisible, la musique s'aplatit. Quand tout est trop imprévisible, elle bascule dans le chaos. Entre ces deux extrêmes se trouve une zone particulièrement fertile : la musique qui défie nos attentes sans pour autant les détruire. Des études sur la prévisibilité, l'incertitude et le plaisir musical ont montré que nous tendons à préférer des niveaux intermédiaires de complexité : suffisamment d'ordre pour nous orienter, suffisamment de surprise pour nous tenir en haleine.
C'est précisément ce terrain qu'Angine de poitrine occupe. Leurs chansons peuvent sembler étranges, mais elles ne sont pas du pur désordre. Il y a de la répétition, du rythme, des motifs, une énergie physique. La batterie offre une structure reconnaissable tandis que la guitare instille une sensation d'instabilité. Le résultat est un mélange psychologiquement efficace : l'auditeur ne saisit pas tout à fait ce qui se passe, mais il n'est pas non plus complètement perdu.
Les microtons : quand une note semble être à sa place
L'utilisation des microtons mérite qu'on s'y attarde. Dans la musique occidentale courante, l'octave est divisée en douze demi-tons. Le piano, la guitare standard ou la grande majorité de la pop s'inscrivent dans ce cadre. La musique microtonale, elle, utilise des intervalles plus petits ou différents de ceux qu'impose ce système.
C'est pourquoi une guitare microtonale peut sembler, à la première écoute, « désaccordée ». Mais cette impression ne signifie pas nécessairement qu'elle l'est. Elle signifie que le cerveau compare ce qu'il entend à ses schémas antérieurs. Si une note atterrit là où notre oreille – façonnée par notre culture – ne l'attendait pas, nous l'interprétons comme une bizarrerie, une tension, voire une erreur.
Les recherches sur l'apprentissage d'intervalles microtonaux inconnus montrent que des auditeurs occidentaux sans formation particulière peuvent se familiariser avec des gammes inhabituelles par la simple exposition. Ce qui semble étrange au départ devient progressivement intelligible. Le goût musical n'est pas qu'une préférence spontanée : c'est aussi un apprentissage perceptif.
D'autres travaux sur les accords microtonaux peu familiers suggèrent que notre réponse affective à ces sons dépend autant de propriétés acoustiques internes que d'habitudes acquises par exposition culturelle. Autrement dit : nous n'écoutons pas seulement avec nos oreilles, mais aussi avec toute l'histoire musicale que nous portons en nous.
Le malaise peut aussi être esthétique
Ce qu'Angine de poitrine ne fait pas, c'est éliminer le malaise. Ce qu'ils font, c'est l'intégrer à l'expérience. Cela rejoint une idée centrale de la psychologie de la musique : le plaisir ne vient pas uniquement de ce qui est agréable, doux ou familier. Il peut aussi naître de la tension, de l'ambiguïté et de la résolution partielle d'une attente.
La musique active des circuits cérébraux liés à la récompense, à l'anticipation et à l'émotion. Des études en neurosciences sur le plaisir musical et la prédiction ont suggéré que ce plaisir surgit quand le cerveau détecte des schémas, génère des attentes, puis constate des écarts significatifs par rapport à celles-ci. Ce n'est pas seulement ce qui sonne bien qui nous touche ; c'est ce qui nous oblige à réorganiser ce que nous nous attendions à entendre.
C'est pourquoi une proposition apparemment difficile peut devenir addictive. La première écoute produit l'étrangeté. La deuxième permet de reconnaître un motif. La troisième transforme l'étrange en familier. Au fil de ce parcours, le cerveau récolte une petite récompense : il a partiellement apprivoisé le chaos.
Voir change ce qu'on entend
Angine de poitrine, ce n'est pas que du son. C'est de l'image, du geste, du théâtre, des personnages. Les masques, l'esthétique absurde et la présence physique des interprètes influencent la façon dont on écoute. Des recherches sur la perception musicale en tant qu'expérience multisensorielle ont montré que les éléments visuels d'une performance ne sont pas de simples ornements : ils peuvent modifier l'interprétation émotionnelle, structurelle et esthétique de ce qu'on entend.
Ce n'est pas pareil d'écouter une pièce microtonale hors contexte et de la voir jouée par deux personnages qui semblent sortir tout droit d'un rituel à la fois comique et artisanal. L'image peut servir de clé de lecture : ce n'est pas une erreur, c'est un jeu ; ce n'est pas de la maladresse, c'est de l'intention ; ce n'est pas du bruit, c'est un langage. Plusieurs études ont d'ailleurs montré que l'information visuelle influe sur l'évaluation d'une performance musicale et que les gestes de l'interprète modifient ce que nous percevons.
Dans un écosystème saturé de musique lisse et de recommandations algorithmiques, cette dimension physique et scénique prend tout son sens. Angine de poitrine semble offrir quelque chose de difficile à simuler : la présence, la singularité manuelle, l'imperfection signifiante. Le sentiment que « ça se passe vraiment » fait partie de l'attrait, surtout dans un contexte où la musique en direct reste associée à l'authenticité, à l'identité et au lien social.
L'étrange comme refuge face au prévisible
Le succès d'Angine de poitrine tient peut-être à un paradoxe contemporain. Jamais nous n'avons eu accès à autant de musique et, pourtant, une grande partie de l'expérience culturelle semble de plus en plus optimisée pour ne pas déranger. Les plates-formes apprennent nos préférences et nous renvoient des variations de ce que nous aimions déjà. La surprise est administrée à dose homéopathique.
C'est pourquoi, quand surgit quelque chose qui brise le moule sans renoncer au rythme, à la virtuosité et à l'humour, le cerveau dresse l'oreille. Non pas parce qu'il comprend immédiatement le code, mais parce qu'il détecte une occasion d'exploration.
Angine de poitrine ne prouve pas que tout ce qui est étrange finit par plaire. La singularité seule ne suffit pas. Ce qui fonctionne, c'est la combinaison : déviation et structure, microtons et groove, masque et précision, déconcertement et plaisir physique.
Au fond, ce n'est peut-être pas malgré notre incompréhension que nous aimons cette musique. C'est grâce à elle.

Découvrir le marxisme écologique
Découvrir c'est laisser de côté les formules et les simplifications pour se confronter directement aux textes. Sur une autrice, sur un auteur, sur une question, la collection Découvrir présente dix textes, commentés et mis dans leur contexte, proposant au lecteur des pistes pour aller plus loin.
Les textes rassemblés ici présentent les principaux auteurs et concepts du marxisme écologique parmi lesquels James O'Connor sur la seconde contradiction du capitalisme, John Bellamy Foster sur la rupture du métabolisme de l'homme et de la nature, Kohei Saito sur le communisme de décroissance, Michael Löwy sur l'écosocialisme ou Andreas Malm sur le capitalisme fossile. L'ouvrage éclaire les liens des marxismes écologiques avec d'autres courants, notamment l'écoféminisme (Ariel Salleh, Maria Mies) et explicite ses enjeux politiques actuels.
Alexis Cukier est maître de conférences en philosophie à l'université de Poitiers.
Paul Guillibert est chargé de recherche en philosophie au CNRS – Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Table des matières
Un nouveau marxisme pour la révolution écologique. Introduction . . . .7
1. Travail et limites naturelles Ted Benton . . . . 23
2. La seconde contradiction du capitalisme . . . . James O'Connor . . . .37
3. Les paysannes dans la division sexuelle du travail Maria Mies . . . .53
4. Écoféminisme et socialisme Ariel Salleh . . . .67
5. Le métabolisme de l'homme et de la nature et sa rupture John Bellamy Foster . . . . . . . . . . . . . .83
6. Le communisme de décroissance Kohei Saito . . . .97
7. Écosocialisme ou catastrophe Michael Löwy . . . .113
8. Les origines historiques du capital fossile . . . . Andreas Malm . . . .127
9. L'écologie-monde du capitalisme Jason W. Moore . . . . 143
10. Le travail de la nature Alyssa Battistoni . . . . 157
ISBN : 9782353671229
Collection : Les propédeutiques
Paru (en France) le 22/08/2025
176 pages
À lire
Un extrait de l'introduction, publié sur ContreTemps et que vous pouvez retrouver par ici !
Un entretien entre Alexis Cukier et Céline Marty pour L'Humanité à propos des liens entre marxisme et luttes écologiques, juste là !
L'entretien fleuve réalisé par Léa Dang avec Paul Guillibert pour Socialter, à retrouver ici.
L'entretien réalisé par Rémi Noyon avec Paul Guillibert pour Le Nouvel Obs, à retrouver ici.
L'article de Léa Guedj sur les alliances écologistes et ouvrières avec Paul Guillibert pour Reporterre, à retrouver ici.

La sauvagerie sadique à l’œuvre : l’offensive de Trump et Rubio contre Cuba
Le sadisme barbare du régime Trump, qui s'attaque à Cuba par la famine pour provoquer un changement de régime, apparaît clairement lorsque l'on examine les circonstances et le contexte.
Tiré de Inprecor
3 juin 2026
Par David Finkel
Les controverses internes à la gauche au sujet du caractère du gouvernement et de l'État cubains sont complètement hors de propos face à la brutalité dont font preuve les États-Unis. L'État et le gouvernement impérialistes américains, ce sont eux qui doivent être traduits en justice.
C'est cet État et ce régime Trump qui se vantent d'avoir fait exploser plus de cinquante bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique oriental, sous le prétexte mensonger qu'ils « transportaient de la drogue », tuant près de deux cents personnes, dont des victimes de bombardements « à double frappe » — dans la plupart des cas, probablement des bateaux de pêche — sans la moindre preuve, et encore moins de procédure judiciaire.
Ce même régime a maintenant mis en accusation l'ancien président et ministre de la Défense cubain Raúl Castro pour avoir fait abattre il y a trois décennies trois avions de l'organisation d'exilés cubains « Brothers to the Rescue ».
Cela n'a rien à voir avec la justice ou une quelconque menace pour la sécurité nationale, mais relève du pouvoir impérialiste brut, tel qu'il s'exerce dans le cadre de la « doctrine Monroe » sous une présidence américaine en perdition, combiné au zèle fanatique de Marco Rubio, possédé possédé qu'il est par son complexe du sauveur et son obsession de « sauver Cuba du communisme ».
Cette arrogance s'est pleinement manifestée avec l'enlèvement de l'ancien dirigeant vénézuélien Maduro. Trump s'attendait à reproduire cet exploit en Iran — sans tenir compte d'un détail : Téhéran avait la capacité de riposter. (Il faut reconnaître que celles et ceux d'entre nous qui savaient que les absurdités de Trump en matière de droits de douane et de réductions d'impôts porteraient préjudice à l'économie américaine ont sous-estimé son potentiel à faire s'effondrer l'économie mondiale tout entière.)
Dévastation généralisée
Plus largement, l'assaut américain contre Cuba est un avertissement délibéré à l'intention de tout mouvement ou gouvernement progressiste actuel ou futur en Amérique latine. Aujourd'hui, la vie des enfants cubains, des femmes enceintes et de toutes les personnes qui auraient besoin de soins de santé, et qui meurent faute d'électricité et de fournitures médicales, constitue un sacrifice humain sur l'autel de la rapacité et de l'idéologie impérialistes.
Il fut un temps où le Cuba postrévolutionnaire représentait une sorte de défi radical à l'hégémonie américaine, ou tout au moins représentait ce qui était appelé la « menace de l'exemple » de Cuba, avec ses avancées en matière d'éducation et de santé publique. En toute honnêteté, une telle « menace » a pris fin il y a longtemps avec la défaite des révolutions d'Amérique centrale dans les années 1980, puis la désintégration de l'Union soviétique en 1991.
Les trente-cinq années qui ont suivi, à commencer par la « période spéciale » d'austérité et de privations du début des années 1990, ont été marquées par une lutte pour préserver l'indépendance et la viabilité économique de Cuba dans un contexte de menace constante, ainsi que par des vagues d'émigration. C'est dans ces circonstances que s'est produit la destruction des avions pilotés par des exilés en 1996.
Ces vols de « Brothers to the Rescue », quelle que soit l'aide humanitaire qu'ils auraient pu apporter aux bateaux de réfugiés au début des années 1990, constituaient également des provocations délibérées contre la souveraineté de Cuba. Ils entretenaient des liens opaques avec la CIA et le FBI, dont certains ont été révélés par des agents du gouvernement cubain qui avaient infiltré le groupe.
En 1996, en pénétrant dans l'espace aérien cubain et en larguant des tracts au-dessus de La Havane, ils s'étaient lancés dans une opération à haut risque qui s'est terminé tragiquement.
Cela justifiait-il que l'armée de l'air cubaine abatte de petits avions civils ? À mon avis, clairement non — quelles que soient leurs intentions malveillantes ou provocatrices, ces vols ne constituaient pas une menace imminente pour la sécurité ni sur le plan militaire.
Cuba pouvait certainement les intercepter sans recourir à de telles méthodes. L'impact politique en fut désastreux, entraînant des sanctions anti-cubaines encore plus sévères, adoptées par un accord « bipartisan » entre l'administration Clinton et la direction républicaine du Congrès
Cette destruction en vol aurait-elle justifié une enquête indépendante ? Peut-être — dans un monde différent, doté d'un organisme habilité à la mener. Dans le monde réel, le gouvernement et le système judiciaire des États-Unis ne remplissent pas cette fonction et ne sont pas habilités à poursuivre Cuba ou ses responsables pour cette affaire ou toute autre. C'est l'impérialisme américain qui devrait être mis en cause.
Il y a des exilé.es cubain.es, et pas seulement des extrémistes de droite, qui pensent que Trump et Rubio vont « libérer » l'île. Ils devraient regarder ce qui se passe au Venezuela, où le régime policier post-chaviste de Maduro reste en place, sous une nouvelle direction à la solde de Washington, et où persistent des conditions de vie désastreuses.
L'intention de s'en prendre à Cuba s'inscrit dans le cadre du projet qui vise à asservir toute l'Amérique latine à la domination et à l'emprise des multinationales, en particulier des grandes entreprises américaines, au mépris de la démocratie. C'est là une voie rapide qui mène à la ruine de l'hémisphère, et cela accroît considérablement les enjeux.
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro. Source : Solidarity, 28 mai 2026
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L’emprise
Ceux qui te font croire qu'on t'autorise
à sortir du cadre qui te catégorise
te marginalise, te déshumanise
pour ariver à leurs fins, t'utilisent,
te méprisent, t'accessoirisent
Ceux qui te courtisent te disent
"vas-y extériorise ce qui te paralyse
sors du placard ce qui te fragilise"
tirent profit de ce qui te précarise
capitalisent sur ce qui polarise
Ceux qui te font croire qu'on te valorise
dans l'arène, temporisent
pour éviter toute méprise
en misant sur ce qui te singularise
tes cicatrices, les contextualise
Quand ceux qui médiatisent vulgarisent
l'emprise de celui qui te terrorise
te brutalise, te dévalise, te colonise
des crimes commises, on banalise minimise, dépersonnalise, ironise
Ceux qui te déstabilisent
se contredisent, se désolidarisent
à la première brise
On te radicalise, te culpabilise, te brise
Rien à foutre de ce qui te caractérise
Il serait grand temps que tu dégrises !
Zaz pitit Dessalines
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Sororité, inconditionnelle ou pas ?
La solidarité entre les femmes est un idéal difficile à mettre en pratique concrètement. Et souvent celles qui prêchent la sororité à tout bout de champ ne sont pas celles qui la pratiquent le plus.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/07/sororite-inconditionnelle-ou-pas/?jetpack_skip_subscription_popup
Je ne prêche pas la sororité absolue et inconditionnelle, parce que je sais par expérience qu'il y a des obstacles majeurs à l'application féministe de ce mot d'ordre : d'abord, les différences sociales, culturelles etc, qui existent entre les femmes, qui font que leurs intérêts ne coïncident pas nécessairement tout le temps. C'est précisément ce que prend en compte le féminisme intersectionnel.
D'autre part, si l'on est féministe, on ne peut pas être solidaire inconditionnellement de toutes les femmes : doit-on être solidaires de ces femmes, dont j'ai parlé plusieurs fois, qui ont causé des dommages considérables aux autres femmes, sont mêmes responsables de l'aggravation des violences qu'elles subissent, voire de leur mort. Ces femmes qui en Russie ont proposé et fait passer la loi décriminalisant les violences conjugales, et aux EU ont fait campagne pour l'interdiction de l'avortement ? Evidemment non. Il est logique de tracer une ligne au delà de laquelle ce mot d'ordre de sororité devient antiféministe, et cette ligne c'est si les idées et les actes de ces femmes mettent clairement en danger les autres femmes.
En fait, souvent, ce mot d'ordre d'inclusivité totale et de sororité inconditionnelle n'est qu'un slogan ronflant que les féministes libérales mettent en avant parce qu'au niveau théorique, elles n'ont rien d'autre, et surtout pas d'analyses féministes solides à proposer. Et généralement ne lisent pas, voire ne connaissent pas les analyses des livres des féministes qui nous ont précédées et à qui nous devons notre prise de conscience et notre niveau de compréhension actuel des formes multiples de notre oppression. Le féminisme qui insiste pour inclure les pires ennemis des femmes dans ses rangs est au service des masculinistes.
Tout féminisme qui ne commence pas par une prise de conscience et une énonciation de certaines vérités désagréables, en particulier sur ces institutions d'exploitation que sont l'hétérosexualité et la maternité en système patriarcal et qui traite ces institutions comme des vaches sacrées intouchables qui ne doivent jamais être questionnées n'est qu'une imposture. Le féminisme DOIT DERANGER, secouer le cocotier des stéréotypes et des normes. Sinon, on vous fait perdre votre temps.
Le féminisme gentil, propre sur lui et consensuel est rassurant parce qu'il n'implique pas de remises en cause radicales de votre conception des rapports sociaux, en particulier entre hommes et femmes. Il ne touche pas à l'hétérosexualité, ni au couple, ni à la maternité qui sont les principaux instruments d'exploitation des femmes. Donc en refusant de les mettre en question, il contribue à perpétuer cette exploitation.
Et remettre en question les certitudes sur lesquelles on a basé sa vie, c'est douloureux sur le moment mais c'est protecteur à terme. Tandis que s'accrocher à ses illusions et se réfugier dans le déni et la dénégation, c'est confortable sur le moment mais à terme ça vous expose, l'exemple de Gisèle Pelicot est très parlant à ce sujet. Déplorer les effets dont on chérit les causes, c'est la formule même du féminisme libéral.
(c'est un com que j'ai posté sur un fil de discussion sur FB mais moi et d'autres féministes arrivent à un point de saturation par rapport au fun feminism libfem qui marque des points en cette période régressive actuelle. Ce libfem refuse absolument le questionnement de certaines institutions patriarcales, questionnement qui était central au féminisme il y a 60 ans, et ose taxer ce questionnement d'extrémiste, ce qui est un non-sens absolu)
Francine Sporenda
https://sporenda.wordpress.com/2026/04/30/sororite-inconditionnelle-ou-pas/
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AMOUR, un mot genré
Des amies ont déclaré, sur un autre fil, qu'elles sont sûres d'avoir été aimées par les hommes qui ont partagé leur vie. C'est fort possible, et je le leur souhaite – mais la question n'est pas là.
Tiré de Entre les ligneset les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/02/amour-un-mot-genre/?jetpack_skip_subscription_popup
Ce qui était discuté sur ce fil était le fait que non seulement les femmes sont censées accorder un très grande place dans leur vie à l'amour – ce qui n'est pas attendu des hommes – mais que le mot « amour » n'a pas le même sens au féminin, qu'il implique pour elles des exigences bien plus importantes et des comportements très différents de ce qu'il implique pour les hommes.
Pour les hommes, la mise en couple implique l'accès, voire le droit, à différents services gratuits fournis par la partenaire : services domestiques, sexuels, émotionnels, reproductifs, soin des enfants, et bien sûr la charge mentale d'organiser tout ça. Services qui leur coûteraient une somme considérable s'ils devaient rémunérer leur partenaire pour tout ça : 6 400 Euros par mois d'après cette estimation du Figaro (1).
Qu'est ce qu'aimer implique pour un homme, qu'est ce qu'il est censé apporter dans le couple ? Autrefois, comme je l'ai rappelé, en échange de tous ces services gratuits, il entretenait financièrement sa femme. Maintenant, les femmes travaillent à l'extérieur, ont un salaire, elles ne sont plus entretenues par leur conjoint. Donc dans le couple moderne, la femme est encore plus exploitée que dans celui de l'époque de nos grand-mères.
Et je demande, on sait ce qu'apportent les femmes dans le couple moderne, mais qu'est ce que les hommes y contribuent ? Qu'est ce qu'ils sont supposés faire pour leur partenaire ? L'institution du couple bénéficie-t-elle également aux deux conjoints, y-a-t-il une vraie réciprocité, ou y en a-t-il un qui en retire bien plus que l'autre ? En particulier :
– est ce que la majorité des hommes abandonnent, au moins temporairement, leur travail pour élever leurs enfants ?
– est-ce qu'ils abandonnent souvent leur job/carrière pour suivre leur conjointe quand elle est envoyée dans une nouvelle ville ou pays pour son nouveau job ?
– est ce qu'ils acceptent de travailler pour assurer la vie matérielle du couple pendant que leur conjointe fait des études supérieures longues (médecine par exemple) ? J'ai eu des exemples de telles situations autour de moi où des femmes gagnaient un salaire/entretenaient leur conjoint pour lui permettre de terminer ses études.
– est-ce qu'ils se forcent souvent à faire des câlins ou même à avoir des relations sexuelles que leur femme désire mais dont ils n'ont pas envie ?
– est-ce qu'ils assument la charge mentale de la répartition des corvées quotidiennes dans le couple ?
– est-ce qu'ils partagent à 50/50 ces corvées quotidiennes ?
– est-ce qu'ils lavent et repassent eux-mêmes leurs linge et vêtements ?
– est-ce qu'ils s'occupent vraiment de leurs enfants, sauf pour des activités ludiques, faire la lecture, etc ? Est-ce qu'ils partagent à 50/50 les corvées quotidiennes relatives aux enfants (emmener et ramener de l'école, voir les professeurs, prendre les RDV médicaux et y emmener les enfants, acheter leurs vêtements, leurs fournitures scolaires, les aider pour leurs devoirs etc.) ?
– est ce qu'ils se sont relevés la nuit quand leur bébé criait, ont partagé 50/50 les couches à changer ?
– est ce qu'ils vous ont longuement écoutée et soutenue émotionnellement quand vous alliez mal, quand vous étiez déprimée, que vous aviez des ennuis au travail ?
– est-ce qu'ils sont jamais intervenus pour vous protéger contre les agressions et le harcèlement d'autres hommes, y compris sur les RS ?
– après la fin de votre relation, ont-ils continué à s'occuper de leurs enfants et à payer régulièrement leur pension alimentaire ? (près de 40% des hommes ne le font pas).
– est-ce que ces hommes dont vous dites qu'ils vous ont aimées ont fait quoi que ce soit de concret pour soutenir les droits des femmes et les mouvements qui les défendent ?
Ma liste est probablement incomplète, complétez-la à volonté.
Mais ça donne déjà une idée du fait que même si un homme vous aime, son amour implique beaucoup moins d'obligations envers vous que celles que la société attend d'une femme envers l'homme qu'elle aime.
Francine Sporenda
https://sporenda.wordpress.com/2026/04/28/amour-un-mot-genre/
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Propagande masculiniste : comment les violences deviennent légitimes
La propagande masculiniste ne repose pas seulement sur la désinformation ou les discours de haine. Elle se fonde principalement sur un monopole d'interprétation du réel visant à naturaliser la domination masculine et à légitimer la violence. Comprendre ces ressorts et leurs relais constitue déjà un premier pas pour y résister.
Tiré de entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/29/propagande-masculiniste-comment-les-violences-deviennent-legitimes/
On me demande souvent comment lutter contre la propagande masculiniste. La réponse attendue est généralement technologique ou législative : modération algorithmique, intelligence artificielle, interdiction des réseaux sociaux pour certains publics, criminalisation des discours de haine, renforcement des dispositifs de surveillance. Réduire la propagande masculiniste uniquement comme un problème de contenus à supprimer conduit à passer à côté de son enjeu central : elle constitue un outil destiné à produire, justifier et imposer la domination masculine, en façonnant les représentations du réel, entre autres, en normalisant les violences masculines.
Faute de travail de fond sur les représentations médiatiques des violences fondées sur le genre, les rapports de pouvoir qui structurent la circulation de l'information et les mécanismes de légitimation propres aux milieux radicaux masculinistes, les réponses attendues (technosolutionnistes, répressives) risquent d'être au mieux inefficaces, au pire contreproductives ou liberticides.
Ce travail de fond implique notemment d'interroger le rôle des médias dans la circulation de ces cadres interprétatifs. Pour ce faire, ce texte revient d'abord sur les enjeux de la propagande et sur les limites des approches contemporaines, avant d'analyser les principales logiques structurant la propagande masculiniste : fabrication d'identités collectives, construction de menaces, captation de l'autorité et légitimation du passage à l'acte. Il s'achève enfin sur les enjeux journalistiques et médiatiques liés aux représentations des violences fondées sur le genre qui peuvent participer à normaliser la terreur masculiniste.
L'enjeu de la propagande
Avant d'analyser les spécificités de la propagande masculiniste, il convient de revenir aux bases de ce qu'est la propagande et aux limites des approches contemporaines censées la combattre. Dans le champ des propaganda studies, la propagande est généralement définie comme une tentative délibérée et systématique de façonner les perceptions, orienter les comportements et produire des formes d'adhésion au service d'intérêts politiques. Elle désigne donc des dispositifs de persuasion de masse visant à produire de la légitimité pour imposer des cadres d'interprétation du réel afin de conditionner les réflexes collectifs dans la défense des intérêts politiques, commerciaux ou idéologiques.
Toute persuasion de masse n'est pas nécessairement néfaste aux démocraties inclusives. Penser : les campagnes de santé publique, de diffusion de programmes électoraux ou de luttes pour l'égalité. La problématique n'est donc pas l'existence de dispositifs de persuasion de masse en tant que tels, mais la manière dont ils participent – ou non – à des dynamiques susceptibles de menacer l'ordre public, démocratique, de renforcer des rapports de domination ou de légitimer la commission des violences à l'égard des personnes.
Pourtant, en France, les approches dominantes de lutte contre les menaces informationnelles tendent à définir le caractère problématique ou illicite de la propagande, non pas à partir de ces éléments moraux, mais à partir de critères de véracité ou de territorialité. En grossissant le trait : est légitime ce qui est factuel et français. Ce cadre d'analyse tend à invisibiliser des manipulations du réel produites par des acteurs locaux, ainsi que des narratifs reposant sur des éléments factuellement exacts, mais sélectionnés, hiérarchisés ou décontextualisés afin de produire certains cadres d'interprétation du réel.
Les travaux sur les « cultures du fact-checking » rappellent que la vérification des faits est elle-même une pratique située : elle repose sur des choix éditoriaux, des contraintes organisationnelles et des critères de sélection qui déterminent quels énoncés deviennent vérifiables, visibles et légitimes. Les acteurs occupant une position de contrôle de la légitimité informationnelle s'arrogent ainsi, souvent au nom d'une posture de neutralité ou d'une cause suprême héroïsée, une forme d'autorité pour définir le réel sans situer leur propre position sociale, politique ou institutionnelle dans la production de cette légitimité, ni mesurer les externalités négatives de leurs productions. Le fact-checking – domaine encore largement masculin et blanc – peut, par exemple, produire du harcèlement antiféministe. Pour illustrer : le tout premier article deLibération sur le prédicateur masculiniste Andrew Tate, un « débunking » d'une blague le visant (au lieu de débunker l'ensemble de de sa propagande), a exposé des féministes à des cyberviolences massives.
De cette fausse neutralité découle une autre préoccupation centrale des approches contemporaines des menaces informationnelles : la lutte contre la « polarisation » du débat public. Or,la polarisation ne peut être pensée comme une menace démocratique abstraite sans tenir compte des rapports d'inégalité dans lesquels les groupes sont situés. Présentée de manière dépolitisée, la polarisation tend alors à être réduite à une incapacité des groupes à dialoguer ou à coexister dans un même espace public, tandis que certaines voix dites « modérées », issues des classes dominantes, s'arrogent une légitimité pour définir les limites du débat et comportement acceptable.
Dans un contexte de montée des dynamiques autoritaires et réactionnaires, certaines conflictualités sont pourtant le produit de luttes pour l'égalité et des résistances qu'elles suscitent de la part des groupes dominants. Enjoindre à la politesse, au débat ou à la symétrisation des positions, sous prétexte de lutter contre la polarisation ou la conflictualité, contribue à déplacer le problème : la cohésion sociale – ou, plutôt, l'assimilation – devient l'objet principal de préoccupation, plutôt que les rapports de domination, les violences ou les logiques d'exclusion qui produisent ces conflits. Ce phénomène est particulièrement visible lorsque les mobilisations féministes/antiracistes et masculinistes/racistes sont mis sur un pied d'égalité pour les prier d'être moins énervés. Une fausse symétrie qui est le préalable à la victimisation inversée.
De même, réduire la lutte contre des offensives informationnelles à une simple « bataille des récits » invisibilise les infrastructures de médiation et les rapports de domination qui structurent la circulation de l'information : plateformes numérique et médiatiques privées, hiérarchies sociales etc. Cette lutte n'a pourtant rien de désincarné. Elle se déroule sur des terrains réels et produit des effets tangibles : légitimation de violences, marginalisation de voix critiques et renforcement des groupes déjà dominants dans l'espace public. L'autorité repose alors moins sur les règles d'un débat consenti que sur la capacité à saturer l'espace informationnel et de contrôler de manière coercitif les cadres de lecture du réel.
De plus, sans recours contre des offensives informationnelles coordonnées, ces dynamiques peuvent également produire des formes de trahison institutionnelle, (la chercheuse de psychologie, Dr. Jennifer Freyd). La trahison institutionnelledésigne les « actes répréhensibles commis par une institution à l'encontre d'individus qui en dépendent, notamment le défaut de prévention ou de prise en charge des actes répréhensibles commis au sein de l'institution ». Fragiliser la confiance envers des institutions censées protéger les droits des plus faibles, peut à son tour générer des discours perçus comme conspirationnistes, qui seront à leur tour criminalisés par des justicier de la vérité. Cette dynamique fut visible, par exemple dans le traitement fait des mobilisations antiracistes organisés par le collectif « Vérité pour Adama », qualifiés de complotistes par le site Conspiracy Watch.
Pour résumer, l'enjeu central de la propagande réside dans l'autorité à dire le réel. Ou, plus précisément, dans les processus par lesquels cette autorité est construite, mise en circulation et reconnue comme légitime afin d'orienter l'opinion, produire des normes et conditionner les réflexes collectifs. Ici, les trois archétypes de la domination de Max Weber (légale-rationnelle, charismatique, traditionnelle), augmentés d'une quatrième forme propre à l'ère de l'économie de l'attention – participative -, permettent d'analyser les mécanismes de légitimation des discours masculinistes et les conditions de leur diffusion.
Construction de la propagande masculiniste
Comme évoqué, la propagande vise des effets tangibles dans le réel. De ce fait, et en matière de propagande masculiniste, il convient de dépasser une lecture du type « ils disent des choses horribles » pour réinscrire la production de leur propagande dans ses conséquences concrètes : « ils disent des choses horribles afin de légitimer la commission d'actes eux-mêmes horribles ». La propagande remplit ainsi plusieurs fonctions : susciter l'adhésion et l'engagement, assurer la cohésion du groupe, évacuer l'humanité de l'autre et formuler des appels à l'action.
Certes, fact-checker la désinformation qu'ils produisent est important, mais l'enjeu principal se situe ailleurs. Car, les milieux radicaux masculinistes ne cherchent pas à produire une connaissance exacte ; ils cherchent à s'arroger l'autorité de définir le réel à l'aune de l'androcentrisme, c'est-à-dire d'une perspective centrée sur la condition masculine qui serait universelle. Et ce à l'exclusion de toute autre réalité vécue. Leur définition du réel ne crée pas ex nihilo les dispositions à y adhérer ; elle active et réorganise des structures sexistes déjà présentes dans l'ordre social pour les renforcer.
La construction typique des armes sémantiques masculinistes susceptibles de susciter le passage à l'acte violent repose sur une séquence de logiques : Nous (logique identitaire) sommes menacés (logique sécuritaire), voici pourquoi (logique de justification), donc il faut (injonction à l'action, selon les espaces, les outils et les modes opératoires spécifiques au milieu radical concerné).
Logique identitaire
Chaque milieu radical masculiniste fabrique un « nous » collectif, identitaire, en empruntant des combinaisons de divers marqueurs stéréotypés de la masculinité hégémonique au sein d'une société, à un moment donné. Un archétype incel ne ressemble pas à un archétype chamanique, etc. Ainsi, l'offre idéologique masculiniste se segmente et se multiplie à travers une pluralité de modèles de masculinités hégémoniques, en concurrence au sein même de l'écosystème masculiniste. Chez les MGTOW, c'est le contrôle des ressources financières qui prime ; chez les incels, le contrôle du patrimoine génétique (beauté) ; chez les flexeurs, le contrôle de leur technique (corporel, QI) ; chez les NoFap, le contrôle de la rétention du sperme, etc. Chaque milieu radical masculiniste développe ainsi une forme de masculinité hégémonique, propre à ce milieu, fondée sur le contrôle (de soi, des autres), afin de susciter une identification identitaire et d'organiser des hiérarchies internes. Cette construction constitue pour certains hommes une véritable proposition de valeur : l'empouvoirement par le contrôle dans une société où ils estiment que le groupe des hommes cis serait déclassé.
La manière dont les milieux radicaux se désignent eux-mêmes fait ainsi partie intégrante de leur propagande. Les milieux traditionalistes, par exemple, les mouvances de pères en colère prétendent revendiquer au nom de l'ensemble des pères séparés, et engagent les médias traditionnels surtout la PQR, pour relayer leurs actions. Les « incels » (célibataires involontaires), s'arrogent quant à eux la légitimité de parler au nom de tous les hommes qui, à un moment donné, se seraient vu refuser l'accès aux corps des femmes. Ce type de discours cible davantage des publics jeunes, dans la mesure où les générations plus âgées ont, pour la plupart, déjà eu des relations sexuelles. Cette présentation est toutefois trompeuse : l'idéologie réelle des incels n'est pas le célibat imposé, mais le lookisme. Ils se perçoivent comme génétiquement opprimés et revendiquent l'accès aux corps de femmes jugées génétiquement supérieures, au nom d'une prétendue égalité entre hommes. La perspective des femmes est ici entièrement effacée : la compétition se joue exclusivement entre hommes. Employer le terme « incel » participe ainsi à la diffusion de leur propagande ; il convient de privilégier le terme de lookisme, plus fidèle à l'idéologie en jeu.
S'agissant des MGTOW, ceux-ci affichent publiquement un séparatisme sexué, prétendant revendiquer au nom de tous les hommes qui ne souhaiteraient plus entretenir de relations avec des femmes. Or, à la lecture de leur littérature et de leurs pratiques, la plupart des niveaux d'engagement au sein du milieu MGTOW permettent, voire organisent, des formes d'exploitation sexuelle et économique des femmes. À ce titre, ils sont fréquemment confondus avec les « coachs en séduction », qui n'ont en réalité que peu à voir avec la séduction, mais animent plutôt des brigades de harcèlement et de contournement du consentement des femmes.
Pour lutter contre cette manipulation de l'identification, l'enjeu consiste à réduire la portée de l'identification. Ceci passe par décrire le réel de qui ils sont. Les pères séparés, par ex, parlent au nom des pères divorcés coercitifs et/ou violents, et ils ne sont pas très nombreux à militer, malgré leur tentatives de gonfler artificiellement la portée de leurs actions (astroturfing).
Ne pas reprendre les termes que ces milieux utilisent pour se désigner – ou, à tout le moins, expliciter en quoi ces termes sont construits pour façonner les perceptions et légitimer leur prétention à « revendiquer » – constitue ainsi un levier essentiel de lutte contre la propagande masculiniste.
Logique sécuritaire
En reprenant l'approche des extrémismes identitaires développée par le chercheur américain en extrémisme et propagande en ligne J. M. Berger, les milieux masculinistes radicalisés peuvent être analysés comme des milieux extrémistes dans la mesure où ils reposent sur la croyance selon laquelle le succès ou la survie de l'endogroupe masculin serait inséparable de l'hostilité envers un exogroupe perçu comme menaçant. Ce qui constitue alors le propre de ces extrémismes identitaires est la construction d'une menace extérieure pesant sur un groupe fondé sur une identité commune. En ce sens, il convient de comprendre la propagande masculiniste d'abord non pas comme anti-femmes ou antiféministe – ce qui en est une composante majeure, mais non exclusive -, mais comme une propagande en défense d'un suprémacisme masculin. C'est en cela qu'il s'agit d'un suprémacisme identitaire.
Si divers milieux développent une offre idéologique concurrente pour susciter l'adhésion, ils coopèrent néanmoins dans la diffusion d'une méta-thèse commune, dite de substitution : celle d'une société qui serait féminisée dans toutes ses composantes, et où le pouvoir des hommes serait menacé de remplacement (égalité déjà là), voire déjà remplacé (gynocratie), par les femmes et les minorités de genre. Dès lors, les violences masculinistes ne visent pas uniquement les femmes – qui en sont les cibles premières -, mais également les institutions, organisations et symboles censés garantir l'application de la norme d'égalité.
L'alerte à la menace peut également être construite selon différentes temporalités. Elle peut d'abord s'inscrire dans le temps long, à travers des récits de légitimation qui alimentent l'idée d'une dépossession progressive des hommes. Sont ainsi mobilisés des discours selon lesquels les pères seraient discriminés par la justice – nécessitant la formation des magistrat·e·s, des travailleurs et travailleuses sociaux et des avocat·e·s -, ou encore que la conjugalité constituerait une forme de « taxe » imposée aux hommes, voire que la société, décrite comme sexualisée au féminin, menacerait la santé mentale des garçons, supposément rendus addicts à la pornographie. Ce qui pourrait relever de problématiques réelles touchant spécifiquement des hommes, comme le décrochage scolaire des garçons ou le taux de mortalité par suicide, est ainsi reformulé dans une logique de désignation de boucs émissaires, les femmes et les féministes étant accusées de s'approprier indûment les ressources – financières ou attentionnelles – au détriment des hommes en tant que groupe.
Cette construction de la menace évolue néanmoins au rythme des transformations des rapports sociaux de genre et des dispositifs de régulation des comportements masculins à l'égard des femmes et des minorités de genre. Les récits de dépossession se reconfigurent ainsi au fil des avancées féministes et des évolutions juridiques ou institutionnelles perçues comme des atteintes au pouvoir masculin : contestation des transformations du droit de la famille, opposition croissante à la prise en compte des violences sexuelles et conjugales, dénonciation, des dispositifs de modération des discours sexistes ou haineux dans les espaces numériques. Partout où le comportement asocial ou violent des hommes adultes est susceptible d'être régulé, des résistances se montent.
https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=160#
La perception de la menace peut s'inscrire sur le temps court, à partir d'événements ponctuels présentés comme des atteintes directes aux intérêts des hommes : des procès emblématiques, comme l'affaire Heard/Depp, une journaliste ou une femme politique mentionnant négativement le forum 18–25, un contenu modéré sur une plateforme, une sanction administrative ou encore une avancée législative en matière de droits des femmes. Ces situations sont immédiatement retraduites dans les termes d'une atteinte à l'identité collective et d'une logique de censure – « on nous attaque », « on nous fait taire » – venant confirmer le récit préalable de persécution du groupe.
Enfin, l'alerte à la menace peut être programmée de manière cyclique afin de répondre aux mobilisations féministes, notamment lors des mois de mars ou de novembre, qui constituent des séquences de forte visibilité médiatique des enjeux d'égalité de genre.
Si une menace est construite à partir d'atteintes à l'identité masculine propres à chaque milieu, elle peut néanmoins circuler et irriguer les logiques d'autres sphères composée majoritairement d'hommes. Cette circulation relève d'une dynamique métapolitique qui peut être comprise, dans une perspective gramscienne, comme un travail de diffusion culturelle visant à imposer certains cadres d'interprétation du monde au-delà des seuls espaces militants. Les discours sur la crise de la masculinité, la dépossession des hommes ou leur supposée marginalisation sociale peuvent ainsi être relayés dans des univers variés – fitness, développement personnel, jeux vidéo, humour en ligne ou culture web – contribuant à banaliser l'idée d'une menace pesant sur l'identité masculine.
La circulation de ces récits ne vise donc pas uniquement des individus déjà acquis aux milieux masculinistes, mais également des audiences masculines plus larges, auprès desquelles certaines représentations tendent à être intégrées au registre du « bon sens ». Par exemple, la menace que représenterait une supposée discrimination des pères a été reprise par Tibo InShape dans une vidéo où il se défend d'être masculiniste. Cette « menace », initialement produite dans le milieu des « pères enragés », fonctionne alors comme un point d'entrée permettant de fédérer des milieux masculinistes distincts autour d'un même récit victimaire, tout en évitant une confrontation directe avec les revendications féministes.
Pour les journalistes, l'enjeu est dès lors de replacer ces récits de menace dans leur temporalité et dans les transformations normatives auxquelles ils réagissent. Plutôt que de traiter ces discours comme l'expression spontanée d'un malaise individuel ou générationnel, il s'agit de les analyser comme des formes de backlash, au sens développé par Susan Faludi, c'est-à-dire comme des réactions aux avancées en matière d'égalité de genre et aux dispositifs visant à encadrer certaines formes de domination masculine. Les récits mobilisés varient ainsi selon les milieux concernés et les normes spécifiques qu'ils perçoivent comme menacées – droit de la famille, violences sexuelles, modération des discours, normes relationnelles ou sexuelles -, tout en participant d'une même logique de défense du pouvoir et contrôle masculin.
Logique de justification
Les différents milieux masculinistes construisent l'autorité de manière différenciée, avec une forte capacité d'adaptation de leurs stratégies discursives selon les audiences visées – extérieures au milieu ou internes à celui-ci. L'enjeu est de nommer le réel, réinterpréter les rapports sociaux de genre et définir ce qui constituerait une menace pesant sur les hommes.
Certains milieux s'appuient ainsi sur une forme d'autorité légale-rationnelle, pseudo-scientifique, mobilisant des références à la biologie, à l'économie, à la philosophie ou à la psychologie évolutionniste ; d'autres reposent davantage sur une autorité charismatique incarnée par des figures comme Andrew Tate ; d'autres encore privilégient une légitimité participative, notamment dans des espaces issus du gaming ou des forums, où la légitimité est produite collectivement par la répétition et la circulation des récits au sein de la communauté sous forme de pavés de texte, de captures d'écran ou de memes. Malgré leurs différences, ces formes d'autorité bénéficient d'une légitimité sociale liée à la position sociale occupée par ceux qui les énoncent. L'homosocialité masculine fonctionne alors comme un cercle de validation réciproque : plus la virilité doit être démontrée devant les autres hommes, plus elle tend à s'appuyer sur des marqueurs de domination – notamment misogynes et homophobes – destinés à dissiper toute ambiguïté autour de la conformité à l'ordre hétérosexuel.
On observe ainsi un dévoiement récurrent de travaux issus des sciences sociales, économiques, philosophiques et psychologiques. En psychologie, des lectures simplifiées ou erronées de la psychologie évolutionniste servent à naturaliser la domination masculine ou les violences sexuelles. La notion de « misère sexuelle » peut ainsi être mobilisée pour présenter certains viols comme les conséquences inévitables d'une frustration exclusivement masculine. D'autres notions, comme les « faux souvenirs induits » ou l'« aliénation parentale », font l'objet de publications dans des revues scientifiques malgré des méthodologies litigieuses et bulles de citation. Cette junk science est ensuite mobilisée dans des stratégies de lawfare et de normfare visant à criminaliser des femmes victimes de conflits conjugaux ou à discréditer la parole des femmes et des enfants dans les affaires de violences sexuelles.
En économie, la métaphore du « marché sexuel » transpose abusivement des modèles néolibéraux à l'intimité et aux relations humaines, en réduisant les interactions affectives et sexuelles à des logiques de concurrence et d'optimisation. Certains acteurs mobilisent ainsi une invocation simplifiée de la loi de Pareto – le principe du 20/80 – pour soutenir qu'une minorité d'hommes monopoliserait l'accès sexuel aux femmes, dans une logique de compétition masculine pour l'accès à la ressource « corps des femmes ».
En sociologie et en criminologie, des statistiques relatives aux violences, aux suicides masculins, aux séparations ou aux décisions judiciaires sont sélectionnées et décontextualisées afin de construire un récit de victimisation masculine invisibilisant les rapports de pouvoir et les violences structurelles. La production de chiffres, de graphiques ou de compilations de données fonctionne alors comme un mécanisme de légitimation permettant de donner une apparence d'objectivité scientifique à des récits militants.
Enfin, certains milieux masculinistes libertariens s'appuient sur des outils conceptuels issus de l'économie politique, en particulier le triptyque Exit, Voice, Loyalty proposé par Albert O. Hirschman. Initialement conçu pour décrire les options dont disposent des individus face au dysfonctionnement d'une organisation – la contestation interne (voice), le maintien par attachement (loyalty) ou le retrait (exit) -, ce schème analytique est réinterprété de manière idéologique par les milieux MGTOW. Ceux-ci absolutisent l'« exit » en le présentant comme une stratégie rationnelle et politiquement légitime de retrait des normes sexuelles, conjugales et économiques encadrant les relations avec les femmes, tout en occultant les rapports de pouvoir et les asymétries structurelles qui traversent ces normes.
La philosophie fait également l'objet de réappropriations idéologiques, notamment à travers une version simplifiée du stoïcisme (« broicism »), mobilisée pour promouvoir des normes de virilité fondées sur le contrôle émotionnel, l'endurance à la souffrance ou le rejet de la vulnérabilité. Des références à Marc Aurèle ou à Épictète sont alors réinterprétées dans une logique de développement personnel masculin et de réaffirmation identitaire, détachée des dimensions éthiques du stoïcisme antique.
Pour lutter contre la propagande masculiniste, l'enjeu pour les journalistes ne consiste pas uniquement à procéder à un fact-checking ponctuel de certaines affirmations, mais surtout à interroger les fonctions qu'ils remplissent dans les écosystèmes masculinistes. Ces références fonctionnent en effet comme des armes sémantiques permettant de construire une apparence de neutralité, de scientificité ou de rationalité à des récits de domination et de victimisation masculine pour justifier la commission de violences.
Puisque ces divers procédés de construction de l'autorité de dire le réel centre la condition exclusivement masculine, l'enjeu pour les journalistes est d'interroger qui est reconnu comme légitime pour parler de ces sujets, et de réintroduire dans l'espace médiatique des voix expertes féminines et minorisées souvent disqualifiées ou invisibilisées par ces logiques d'autorité masculine.
Logique d'action directe
Après avoir revendiqué une légitimité identitaire (« nous »), sécuritaire (« sommes menacés ») et autoritaire (« voici pourquoi »), le passage à l'acte apparaît non seulement possible, mais nécessaire, voire existentiel. Vient alors le « donc il faut » : la phase de planification et de passage à l'action directe. Les trois premières séquences conditionnent cette dernière, la normalisent et en réduisent les coûts moraux, sociaux et symboliques au sein des milieux radicaux.
C'est ici que le concept de « red pill », détourné de son sens initial – une allégorie de la transition de genre dans The Matrix – occupe une place centrale dans les milieux masculinistes. Il matérialise cet « éveil » idéologique, cette supposée conscientisation à une condition masculine qui serait menacée. La « red pill » désigne ainsi le moment où l'individu adhère au récit, accepte ses justifications et se perçoit comme légitimé à exercer des formes de violence qui se situent dans un continuum de moyens et d'espaces – au nom de son identité de genre.
Dans ce cadre, chaque milieu masculiniste développe des modes opératoires « signatures », inscrits dans des rites collectifs et présentés comme des réponses proportionnées à la menace perçue. Les milieux issus du gaming traduisent ce « donc il faut » par des raids, des attaques DDoS, du swatting, du swarming ou des campagnes de cyberharcèlement. Les milieux de pères enragés convertissent cette logique en norm- et lawfare, harcèlement des ex-conjointes, en violences post-séparation, voire en attaques contre les forces de l'ordre ou l'institution judiciaire. Les fondamentalistes ciblent le Planning familial par des attaques contre ses locaux, les chamaniques exercent des violences dans la sphère familiale, tandis que les MGTOW mettent en œuvre des violences reposant sur des nouvelles formes de proxénétisme, y compris des mineures. De leur côté, les brigades du contournement du consentement des femmes (« coachs en séduction ») organisent collectivement des séquences de harcèlement de rue et comparent leurs « performances » en matière de manipulation de leurs cibles.
Si ces modes opératoires sont signature, les milieux masculinistes savent également innover, et importer des tactiques depuis l'étranger. Par exemple, des pratiques de bousculades intentionnelles de femmes dans les transports en commun, inspirées de la tactique japonaise dite butsukari otoko, ont été relayées et encouragées via des forums issus du gaming, illustrant la circulation transnationale des répertoires d'action violente au nom du suprémacisme masculin.
L'exemple des appels à « seringuer des femmes » lors de la Fête de la musique rappelle également que, même en l'absence de passage à l'acte massif ou de preuves toxicologiques concluantes, la menace de l'usage de la violence constitue en elle-même un fait grave. La diffusion coordonnée de messages appelant à cibler des femmes dans l'espace public produit des effets matériels réels : modification des comportements, restriction des déplacements, hypervigilance, retrait de certaines femmes de l'espace festif ou public. En sommes, ce sont des violences qui troublent gravement l'ordre public. L'efficacité de ces stratégies d'intimidation repose ainsi moins sur le nombre d'agressions effectivement commises que sur leur capacité à instaurer un climat de peur diffus et à rendre crédible la possibilité de la violence. Dans cette séquence, certains traitements médiatiques ont également contribué à amplifier le climat d'anxiété en relayant des alertes insuffisamment contextualisées ou vérifiées, tout en déplaçant l'attention vers les réactions émotionnelles des femmes plutôt que vers les producteurs et diffuseurs des menaces.
La distinction entre les actes terroristes et les violences interpersonnelles ou crapuleuses repose sur la manière dont la menace ou l'usage de la violence s'inscrit dans une production de sens. Le terrorisme consiste dans l'usage – ou la menace d'usage – de la violence contre une cible immédiate afin d'atteindre une cible symbolique plus large. Les modes de production de l'information, ainsi que les rapports de pouvoir qui les traversent, influencent donc directement l'atteinte de ces objectifs stratégiques. Lorsque l'objectif est la projection de la force et la démonstration de puissance, l'effet recherché est souvent la surmédiatisation. À l'inverse, lorsque l'objectif est la normalisation des violences faites aux femmes, l'effet recherché peut être leur sous-médiatisation, notamment par leur déplacement de l'espace public vers la sphère privée, conjugale ou intime.
Pour les journalistes, l'enjeu est alors de nommer précisément ces violences et de les rattacher aux milieux radicaux dont ils sont issus, plutôt que de les réduire à des faits divers isolés ou à des trajectoires individuelles. Dans la mesure où les autorités ne sont pas toujours formées à identifier les dynamiques de radicalisation masculiniste ou à les traiter comme des violences extrémistes, le fait de leur poser systématiquement ces questions contribue aussi à rendre visibles ces milieux et leurs modes opératoires. Interroger l'existence d'éventuels liens avec des milieux radicaux masculinistes, des forums spécifiques ou des répertoires d'action connus peut ainsi participer à faire émerger ces violences comme des phénomènes collectifs, ritualisés et politiquement situés, plutôt que comme de simples violences interpersonnelles. Dans la mesure où il n'existe pas, à ce stade, de chiffres officiels permettant d'identifier spécifiquement les violences issues des milieux radicaux masculinistes, le travail journalistique joue un rôle central dans leur mise en visibilité et leur qualification.
Enjeux de la médiatisation des violences masculines
Tout le monde ne peut pas être expert·e des milieux radicalisés masculinistes, et cela vaut aussi pour les professionnel·le·s de l'information. En revanche, certains gestes simples peuvent être mis en œuvre. D'une part,être conscient des logiques de backlash qui accompagnent les politiques publiquesvisant à lutter contre la propagande masculiniste et les violences fondées sur le genre. D'autre part, se former aux représentations médiatiques des violences fondées sur le genre et aux effets produits par leur traitement informationnel.
Toutes les violences fondées sur le genre ou commises collectivement par des groupes d'hommes ne constituent pas des attentats masculinistes. Cependant, la normalisation des violences masculines contribue plus largement à l'atteinte des objectifs poursuivis par les milieux radicaux masculinistes.
De ce fait, la lutte contre la propagande masculiniste ne peut être dissociée des conditions de production et de circulation de l'information elle-même. Cela implique non seulement de déconstruire les récits produits par les milieux radicaux masculinistes, mais aussi, plus largement, de traiter correctement l'ensemble des violences fondées sur le genre. Car même sans se spécialiser sur les radicalisations masculinistes, les journalistes participent à la production de sens autour de ces violences.
En reprenant certains lexiques, en privilégiant des angles centrés sur les perspectives masculines, en relayant sans distance des campagnes d'astroturfing issues de groupes de « pères séparés » ou en traitant les violences fondées sur le genre comme des faits divers isolés plutôt que comme des violences systémiques et structurelles, certaines rédactions participent aux processus que la propagande masculiniste cherche à imposer : définir le réel, orienter les normes et conditionner les réflexes. Et ce, même sans aucun effort de leur part.
Minorer les violences qui visent spécifiquement les femmes, les filles et les personnes minorisées de genre, privilégier la perspective masculine, revient à envoyer le message que nos corps sont violables et que nos vies ne valent rien.
Ce qui est, en soi, terrifiant.
Plus de dix ans après les premières mobilisations féministes pour lutter contre ces formes de désinformation fondée sur le genre, ne pas représenter avec justesse les violences masculines ne constitue pas seulement une faute déontologique : cela concourt directement à l'atteinte des objectifs stratégiques poursuivis par les milieux radicaux masculinistes, en participant à la banalisation, à la dépolitisation et à la normalisation des violences qu'ils cherchent précisément à imposer.
Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/210526/propagande-masculiniste-comment-les-violences-deviennent-legitimes
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