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Le « en même temps » de Donald Trump en Afrique
L'administration Trump taille à la hache dans l'aide au développement et réduit son réseau diplomatique. Au même moment, elle multiplie les coopérations militaires et renforce sa présence sécuritaire. Ce « en même temps » à l'américaine traduit un concept simple : moins d'influence, plus d'intérêts. Reste à savoir si le recul de l'un n'affaiblira pas l'autre.
Tiré de MondAfrique.
Selon la lettre Africa Intelligence, Washington envisage de renforcer sa coopération sécuritaire dans l'Extrême-Nord du Cameroun face à la menace de Boko Haram. Au Nigeria, des militaires américains sont de nouveau déployés pour des missions de formation et de renseignement. En Côte d'Ivoire, les exercices militaires conjoints se multiplient. Même le Niger, qui avait obtenu le départ des forces américaines de leur base de drones d'Agadez en 2024, reçoit à nouveau des équipements militaires.
Ces initiatives récentes donnent l'impression d'un regain d'intérêt des États-Unis pour l'Afrique. Pourtant, au même moment, l'administration Trump poursuit l'un des plus vastes démantèlements d'outils d'influence jamais engagés par Washington sur le continent. Ce paradoxe illustre un changement de méthode plus qu'un changement de cap.
Washington ferme le robinet
Entre janvier et février 2025, l'administration Trump a gelé puis supprimé entre 83 et 90 % des programmes de l'USAID. Plus de 5 800 contrats ont été résiliés, ainsi que plusieurs milliers de subventions du Département d'État. L'agence, longtemps symbole de la présence civile américaine à travers le monde, a été largement démantelée.
L'Afrique subsaharienne est l'une des premières victimes de cette politique. Avant les coupes budgétaires, elle recevait près de 40 % du budget mondial de l'USAID, soit environ 12 milliards de dollars en 2024. Dans plusieurs pays, les financements ont été réduits d'environ 83 %. Les secteurs touchés dessinent à eux seuls l'ancien périmètre de l'influence américaine : santé, nutrition, lutte contre le VIH, paludisme, tuberculose, éducation, gouvernance, climat ou encore aide aux réfugiés.
Les conséquences sont déjà visibles. Des centres de soins ferment, des programmes de prévention sont suspendus, des milliers d'emplois dans le secteur humanitaire disparaissent tandis que plusieurs organisations alertent sur les effets sanitaires potentiellement dévastateurs de ces décisions.
Washington ferme les portes
Mais le désengagement ne s'arrête pas là : la diplomatie est également durement frappée. Selon plusieurs projets étudiés par l'administration américaine, près d'une trentaine d'ambassades et de consulats pourraient être fermés ou voir leurs activités fortement réduites. L'Afrique figure parmi les régions les plus concernées. Lesotho, Érythrée, République centrafricaine, Congo, Gambie, Soudan du Sud : autant de postes diplomatiques susceptibles d'être touchés. Les consulats américains de Douala au Cameroun et de Durban en Afrique du Sud figurent également parmi les structures visées.
Parallèlement, Washington envisage de réduire drastiquement ses centres de traitement des visas sur le continent, passant d'une cinquantaine à une vingtaine de plateformes régionales. Plusieurs postes d'ambassadeurs restent vacants. Les programmes d'échanges universitaires et culturels sont réduits. Les financements destinés à Voice of America et aux instruments de diplomatie publique sont revus à la baisse.
Les militaires avancent leurs bottes
Dans le même temps, le commandement militaire pour l'Afrique s'active. En mai dernier, devant le Congrès, le général Dagvin Anderson, commandant des forces américaines pour l'Afrique, a donné le ton. Selon lui, l'Afrique de l'Ouest est devenue « le centre de gravité du djihadisme mondial ». Ce constat justifie à lui seul un renforcement des partenariats sécuritaires. Au Nigeria, des militaires américains ont été redéployés afin d'appuyer la lutte contre Boko Haram et l'État islamique en Afrique de l'Ouest. Les ventes d'armes et les transferts d'équipements se poursuivent.
Au Cameroun, Washington prépare son retour dans une région qu'il connaît bien. Dès 2015, plusieurs centaines de militaires américains avaient été déployés à Garoua afin de fournir du renseignement et des capacités de surveillance aux forces engagées contre Boko Haram. Dix ans plus tard, les mêmes recettes réapparaissent. La Côte d'Ivoire s'impose également comme l'un des partenaires privilégiés de cette nouvelle séquence. Les exercices Flintlock 2026, les programmes de formation et les coopérations logistiques témoignent d'une volonté américaine de renforcer les États côtiers du Golfe de Guinée face aux menaces venues du Sahel.
Les États de l'AES courtisés
Mais Washington ne se contente pas de consolider ses positions sur le littoral. Dans les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES), pourtant devenus le symbole du recul occidental, les autorités militaires font l'objet d'un patient travail de reconquête.
Au Mali, Reuters révélait en mars dernier que les États-Unis étaient sur le point de conclure un accord permettant la reprise de certaines opérations de renseignement. Au Burkina Faso, les discussions en sont encore au stade exploratoire. Elles portent notamment sur la coopération antiterroriste et sur un éventuel assouplissement des restrictions pesant sur les ventes d'équipements militaires, une demande récurrente de Ouagadougou. Lorsqu'il s'agit de faire revenir les brebis égarées au bercail, Washington remobilise l'aide !
Ainsi, en février 2026, Washington et Ouagadougou ont signé un protocole de coopération sanitaire de cinq ans. L'accord prévoit jusqu'à 147 millions de dollars de financement américain afin de renforcer la lutte contre le VIH, le paludisme et les futures épidémies. Au Niger après la fermeture de la base d'Agadez en 2024, le réengagement américain s'annonce timidement. En mai 2026, Washington a livré aux forces armées nigériennes neuf conteneurs d'équipements militaires d'une valeur de 2,3 millions de dollars. Et là encore, l'assistance sécuritaire s'accompagne d'un volet civil. En février, les deux pays ont signé u mémorandum d'entente sanitaire de cinq ans. Cet accord d'environ 178 millions de dollars illustre surtout la volonté américaine de maintenir des points d'ancrage dans un pays que le Pentagone croyait définitivement perdu.
Le retour de la doctrine Obama
Malgré son rejet affiché de l'héritage de Barack Obama, Donald Trump reprend en Afrique l'une des principales doctrines sécuritaires élaborées durant les années 2010 : le light footprint ou « empreinte légère ». L'idée est simple : éviter les interventions massives et coûteuses en s'appuyant sur le renseignement, les drones, les forces spéciales et les armées locales plutôt que sur de grands déploiements de troupes américaines. Non seulement cette approche coûte moins cher mais, plus discrète, elle limite les phénomènes de rejet que suscitent les interventions étrangères. Elle offre en outre un avantage supplémentaire : lorsque la situation sécuritaire se dégrade, la puissance étrangère évite le coût politique d'un engagement direct. – Au passage, il est intéressant de noter qu'Emmanuel Macron, après bien des mésaventures, a lui aussi découvert les vertus de l'empreinte légère et tente désormais d'appliquer la recette. –
Sous Obama, cette présence militaire discrète s'inscrivait dans un dispositif beaucoup plus large associant aide au développement, diplomatie, et soutien aux sociétés civiles. Hard power et soft power fonctionnaient alors de concert. L'administration Trump fait le pari que l'un fonctionnera sans l'autre. Rien n'est moins certain. D'autant que la Chine et la Russie renforcent leurs dispositifs d'influence en Afrique et jouent, elles, sur tous les tableaux.

Solidarité avec les travailleurs et les paysans de Bolivie !
Après plus de quatre semaines de conflits sociaux et d'une crise politique intense dans le pays andin, et à peine six mois après son investiture, le gouvernement du président de droite Rodrigo Paz se trouve déjà sur la défensive et divisé. Il fait face à un grand soulèvement de mineurs (salariés et coopérateurs), de communautés paysannes, de travailleurs et travailleuses des transports, de la santé, de l'éducation et d'associations de quartier, qui sont allés jusqu'à exiger la démission du chef de l'État tout en bloquant près de 80 routes du pays, sans compter les grèves et les manifestations violemment réprimées mais persistantes à La Paz, siège du gouvernement.
Tiré de Quatrième internationale
2 juin 2026
https://fourth.international/fr/566/amerique-latine/769
Par le Bureau exécutif
Déclaration du secrétariat du Bureau exécutif de la IVe Internationale
La presse bourgeoise et les analystes de tous bords soulignent qu'une grande partie des mobilisés sont ceux-là mêmes qui, après avoir soutenu pendant 16 ans le Mouvement vers le socialisme (MAS – Instrument politique, parti-mouvement des anciens présidents Morales et Luís Arce), avaient voté pour Paz.
Il s'agit du deuxième affrontement entre le mouvement ouvrier et populaire, composé en grande majorité de membres issus des cultures quechua et aymara, et l'alliance politique élue en novembre 2025 : le premier a eu lieu en avril, après que l'exécutif eut annoncé plusieurs décrets provocateurs. Le décret 5503, en janvier, a déclaré l'état d'urgence pour justifier la suppression des subventions sur les prix des carburants – ce qui a entraîné une hausse de 86 % de l'essence et de 160 % du diesel – tout en ouvrant la voie à des contre-réformes ultralibérales dans les secteurs minier, agro-industriel et celui des infrastructures.
Le deuxième décret, le 10 avril dernier, reclassait les propriétés rurales (loi 1720), afin de favoriser l'appropriation de vastes étendues de terres (considérées comme moyennes) par de grands entrepreneurs agro-industriels et des investisseurs, ce qui conduirait à la spoliation des terres des communautés indigènes et paysannes traditionnelles et– selon les écologistes et les fédérations et confédérations paysannes de Bolivie - à la déforestation avec le changement d'affectation des sols. En d'autres termes, il visait ce qu'aucun gouvernement néolibéral local n'avait même osé tenter : revenir sur la réforme agraire de 1953, un acquis de la révolution de 1952. Ce décret, qui avait déjà été rejeté par l'Assemblée plurinationale (chambre basse du Parlement), a provoqué la colère des communautés paysannes de différentes régions du pays (y compris de certains secteurs de Santa Cruz), les poussant à organiser des marches vers La Paz. Au mécontentement des zones rurales s'ajoutait déjà la colère des secteurs urbains face à la hausse des prix des carburants.
Ce mois-ci, face au refus de Paz de négocier avec la Centrale ouvrière bolivienne (COB) une augmentation salariale de 20 % et devant la répression brutale des manifestations du 16 mai, qui a fait quatre morts, la colère ouvrière, des paysanne et populaire a explosé. Au siège du gouvernement et de la municipalité d'El Alto, deuxième ville du pays, de tradition aymara et forte de la plus grande tradition de lutte de ces 20 dernières années, la mobilisation s'est maintenue mais en restant isolée des autres régions du pays. Les barrages routiers et sur les chemins de campagne (plus de 80), qui avaient reculé sous la répression, ont repris de l'ampleur ces derniers jours. Une marche de milliers de travailleurs, menée par la COB et la centrale paysanne Tupac Katari (El Alto), avec le soutien des Bartolinas, l'organisation féminine du MAS, et des cultivateurs de coca, des communautés paysannes de toute la région andine, ainsi que la participation de la vallée de Cochabamba, base sociale de l'ancien président Evo Morales (du Chapare, Cochabamba), ont compléter le rejet croissant du gouvernement et en sont arrivés à exiger la démission. Ce dernier a disparu de la scène politique pendant plus d'une semaine, a reporté l'application des décrets sur les carburants et les terres, mais, sous la pression des oligarchies et des néofascistes au pouvoir dans la province la plus industrialisée de Santa Cruz, il refuse de négocier avec la COB l'augmentation des salaires.
La convergence de la lutte paysanne avec la lutte urbaine a reproduit les caractéristiques des grands soulèvements populaires des 74 dernières années — depuis la révolution ouvrière de 1952 jusqu'à la guerre de l'eau et du gaz, respectivement en 2000 et 2003, au début des années 2000, en passant par les assemblées populaires de 1970-1971, les luttes contre les dictatures des années 80, le double pouvoir gouvernement/COB des années Siles Suazo (1982 à 1985), l'insurrection minière de 1985 et les luttes pour défendre l'Assemblée constituante qui a établi l'État plurinational – reconnaissant la Bolivie comme un État composé de diverses nations ou ethnies, au cours des premières années du mandat d'Evo Morales.
L'impérialisme et la bourgeoisie locale connaissent cette histoire et c'est pourquoi l'ampleur et la radicalité du mouvement les inquiètent. La réaction ne s'est pas fait attendre : le secrétaire d'État américain Marco Rubio a parlé d'un « coup d'État contre Paz », la droite de Santa Cruz a convoqué une Marche civique réactionnaire et a fait pression sur l'OEA pour qu'elle publie une note en défense de l'État démocratique de droit (comprendre : le gouvernement conservateur de Paz). Le gouvernement a rompu ses relations avec la Colombie de Petro, qui s'était offerte pour servir de médiateur dans le conflit. L'issue du processus est en marche, avec une répression violente contre les dirigeants, cherchant une issue réactionnaire au prix du sang.
À l'heure actuelle, la répression se poursuit contre les barrages routiers et les manifestations qui tentent d'atteindre le Palais Quemado, sans compter les arrestations et la persécution des dirigeants de la COB, ainsi que les menaces d'arrestation qui pèsent sur les dirigeants de la COB, de Bartolinas et d'Evo Morales. Malgré tout, le gouvernement montre des signes de faiblesse : le vice-président Lara a rompu avec Paz, après avoir déclaré son soutien à la négociation pour l'augmentation des salaires. Paz a déjà dû revenir sur les décrets de janvier et d'avril. Et aujourd'hui, les paysans de Valle Grande, dans la plaine de Santa Cruz – d'origine aymara, quechua et guaraní – tentent de se joindre à la lutte et de marcher vers l'ouest andin.
Une commission de dialogue composée du Bureau du Défenseur Public, d'un ministre du gouvernement, de l'Église catholique et des chefs des groupes parlementaires appelle le gouvernement à suspendre la répression et les mandats d'arrêt contre les dirigeants, et le mouvement à suspendre les barrages routiers. Cependant, ni la COB, ni les Bartolinas, ni les paysans n'ont encore décidé s'ils participeraient aux négociations. Alors que le gouvernement continue de réprimer, de menacer et de négocier avec la DEA (l'agence américaine de lutte contre le trafic de drogue), une nouvelle vague de répression contre la culture de la coca..
La IVe Internationale déclare son soutien le plus large à la lutte des travailleurs, des peuples indigènes, des paysans et de tout le peuple bolivien contre les plans d'ajustement ultralibéral de Rodrigo Paz ; ; dénonce la répression en cours, le rapprochement de Paz avec l'extrême droite de Santa Cruz et les États-Unis de Trump, et rejette avec véhémence les manœuvres visant à déclarer l'état d'urgence.
Vive la lutte du peuple bolivien pour de meilleures conditions de vie et de travail !
Non aux contre-réformes ultralibérales qui visent à abolir des droits conquis de haute lutte !
Aucun recul sur la réforme agraire ! Augmentation immédiate des salaires ! Que les projets de loi 5530 et 1720 soient définitivement classés !
Vive la COB, les centrales paysannes et les comités de quartier !
À bas la répression du gouvernement Paz ! Libération immédiate des dirigeants et des manifestants arrêtés !
Dehors Marco Rubio, Trump et l'OEA des affaires intérieures de la Bolivie !
Non à l'état d'urgence !
Le 29 mai 2026
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Les élections présidentielles en Colombie : vers un second tour décisif pour l’Amérique latine
Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle colombienne placent le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella en tête avec une majorité de 2,84 % devant le nouveau chef progressiste du Pacto Histórico, Iván Cepeda. Celui-ci a obtenu 40,90 % des suffrages, soit un score qu'aucun candidat de gauche n'avait réuni à un premier tour.
31 mai 2026 | tiré d'Alter.quebec | Photo : Iván Cepeda & Abelardo de la Espriella, Credit photo : Own work, photo sur la Place Bolivar, CC BY-SA 4.0 / Olímpica Stereo, CC BY 3.0
https://alter.« quebec/les-elections-presidentielles-en-colombie-un-moment-decisif-pour-lamerique-latine/ »
En dépit de la progression de l'extrême droite en Colombie, le camp progressiste peut renverser les résultats du premier tour lors du second. Avec un taux de participation de 57,88 % pour le premier tour, on constate qu'il est encore possible de changer le vote en comptant sur la mobilisation des Colombiennes et des Colombiens dans le pays.
Effectivement, une proportion significative de l'électorat qui ne s'est pas prononcé lors du premier tour pourrait faire la différence, s'il sent l'urgence d'agir devant l'éventualité d'un gouvernement d'extrême droite à la tête du pays. Un tel gouvernement pourrait mettre en péril les récents progrès sociaux réalisés sous la direction de Petro, faisant ainsi régresser le pays vers une époque troublée que beaucoup aimeraient oublier.
À trois semaines du second tour des élections présidentielles, une différence de 2,84 % des votes entre Cepeda et de la Espriella n'est pas insurmontable. La gauche colombienne peut encore convaincre une partie des abstentionnistes et ainsi renverser le résultat du second tour. Nous reproduisons l'article que notre correspondant a publié le 4 mai dernier qui fait le point sur les propositions des candidatures.
La rédaction
Les élections présidentielles en Colombie : un moment décisif pour l'Amérique latine
À un mois du scrutin présidentiel, la Colombie traverse une période de turbulences politiques majeures, caractérisée par des fractures idéologiques béantes entre le camp progressiste et conservateur. Le climat de tension est exacerbé par une recrudescence alarmante de la violence armée. Une série d'attentats à l'explosif dans la région du Cauca, attribuée aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), a récemment coûté la vie à une vingtaine de personnes, réveillant les craintes sur la fragilité du processus de paix et l'incapacité de l'État à sécuriser ses périphéries. Dans ce paysage incertain, le retrait de Gustavo Petro redéfinit l'offre électorale à gauche, laissant place à l'émergence d'Iván Cepeda comme nouvelle figure de proue du camp progressiste.
Le maintien de la gauche au pouvoir ?
Malgré l'absence de Gustavo Petro dans la course présidentielle ou à la direction du Pacte historique, la gauche maintient une assise solide dans les sondages grâce à Iván Cepeda. Le profil de Cepeda est profondément ancré dans l'histoire politique du pays : fils de Manuel Cepeda — dirigeant du Parti communiste et élu de l'Union patriotique assassiné — il a bâti sa carrière sur la défense des droits humains et la lutte contre les structures de domination. Philosophe de formation et sénateur issu du Pôle démocratique alternatif, il incarne aujourd'hui l'espoir d'une continuité des politiques de transformation sociale.
Face à lui se dresse Abelardo de la Espriella, candidat d'extrême droite occupant la deuxième place dans les intentions de vote. Son programme, radicalement opposé à celui de la gauche, prône une dérégulation totale du marché et adopte une posture hostile envers les droits des femmes, notamment concernant l'accès à l'avortement. Cette confrontation dessine deux futurs radicalement différents pour la Colombie.
Alliances régionales et modèles de société
L'issue du scrutin entraînera des conséquences directes sur l'insertion diplomatique du pays :
- L'option Cepeda : Elle signifierait un renforcement des liens avec le Brésil et le Mexique, piliers actuels de la gauche latino-américaine. La Colombie poursuivrait alors sa transition vers un modèle moins dépendant de l'extractivisme, axé sur la réduction des inégalités, la protection des minorités et la préservation de l'environnement.
- L'option conservatrice : L'élection d'Espriella ou de Paloma Valencia ancrerait la Colombie dans le bloc des gouvernements de droite de la région. Ce modèle privilégie le libre marché, tend à nier l'urgence climatique et risque de perpétuer les disparités sociales affectant les classes les plus pauvres et les minorités.
Bien que le duel semble binaire, le paysage politique est marqué par une fragmentation notable due à la présence de nombreuses candidatures indépendantes et de petites coalitions. Si tous et toutes ne sont pas en mesure de gagner, leur capacité à conclure des alliances ou à bloquer certaines candidatures sera déterminante lors du second tour.
Un moment décisif pour l'Amérique latine
Le mandat de Petro a été marqué par une doctrine de lutte contre le narcotrafic privilégiant la vie et la paix sur la seule répression militaire. Un moment symbolique fort fut sa rencontre avec Donald Trump le 3 février dernier, démontrant qu'une coopération pragmatique est possible sans pour autant se soumettre à l'impérialisme américain traditionnel dans la région.
Néanmoins, la Colombie se trouve aujourd'hui dans une position de « dernier bastion ». Avec l'implantation de gouvernements d'extrême droite au Chili, en Argentine, au Salvador et en Équateur, le pays demeure, avec le Mexique de Claudia Sheinbaum et le Brésil de Lula, l'une des rares grandes puissances régionales encore dirigées par la gauche. Ce scrutin est donc perçu comme un test pour la survie du progressisme en Amérique latine.
La violence politique et l'influence du vote
L'insécurité pèse lourdement sur la campagne électorale. Le ministère de la Défense rapporte que les récentes attaques à l'explosif à Cali et Popayán ont fait 21 victimes. Ces actes sont liés aux activités de la FARC-EMC dirigée par Nestor Vera (alias Ivan Mordisco), un commandant qui avait rejeté les accords de paix de 2016 par méfiance envers l'État et crainte de perdre son contrôle territorial. Le contrôle des mines illégales et du trafic de coca constitue le nerf de cette guerre persistante.
Les groupes armés utilisent délibérément la violence pour influencer le scrutin. Dans la région du Cauca, les pressions et les menaces visent à manipuler le vote de l'électorat. Par ces méthodes, les FARC-EMC cherchent à affirmer leur souveraineté territoriale et à se placer en position de force face au gouvernement qui prendra ses fonctions le 31 mai.
Deux visions de la sécurité et de l'économie
Le débat électoral cristallise des approches sécuritaires et économiques diamétralement opposées :
- Le camp progressiste : Iván Cepeda, bien qu'il condamne fermement les attaques, souhaite maintenir la stratégie de « paix totale » de Petro et poursuivre le dialogue avec les insurgés. Sur le plan économique, il défend les réformes de la santé, du travail et de l'éducation entamées par l'administration actuelle pour bâtir un modèle social plus durable.
- Le camp conservateur : Inspirés par les politiques répressives du Salvador ou de l'Équateur, de la Espriella et Paloma Valencia prônent une réponse exclusivement militaire face aux groupes armés. Leur discours économique libertarien qualifie les mesures sociales de « gaspillage ». De la Espriella agite la menace d'une dérive vers un modèle dictatorial de type vénézuélien pour discréditer Cepeda, tout en soutenant ouvertement les interventions américaines et le renversement de Nicolas Maduro, au détriment de la souveraineté régionale.
La justice transitionnelle face aux tensions en Colombie
Pilier des accords de paix de 2016, la justice transitionnelle est issue de décennies de lutte menées par les victimes et les organisations de droits humains. Elle s'appuie sur la Jurisdicción Especial para la Paz (JEP) et la Comisión de la Verdad pour établir la vérité sur les crimes du conflit et favoriser la réconciliation nationale. Son but n'est pas seulement punitif, mais vise à restaurer le lien social dans une nation post-conflit encore très instable.
Dans l'effervescence électorale actuelle, cet édifice institutionnel est menacé. La justice transitionnelle reste un instrument fragile dont la survie dépend directement des rapports de force politiques. Si la JEP continue son travail d'enquête, l'avenir du processus de paix dépendra étroitement de l'idéologie du prochain exécutif. La reprise des hostilités par certains groupes armés fragilise chaque jour un peu plus les acquis de 2016.
Un mois pour décider
Le mois à venir est crucial pour la population colombienne. Ils doivent choisir entre deux trajectoires nationales incompatibles : la poursuite d'un modèle social négocié et réformateur, ou le retour à une politique de fermeté sécuritaire et de libéralisme économique débridé.
Malgré l'avance actuelle d'Iván Cepeda, deux facteurs pourraient faire basculer l'élection :
- La propagande médiatique — Le camp conservateur utilise massivement les médias pour diffuser un discours basé sur la peur ;
- L'impact de la violence : L'escalade des actions armées peut pousser une partie de l'électorat vers des solutions sécuritaires radicales.
Dans ce paysage tourmenté, la justice transitionnelle apparaît comme l'ultime rempart pour maintenir un espace de dialogue et éviter que le pays ne retombe définitivement dans la spirale de la guerre civile totale. Son efficacité future reste toutefois suspendue au choix que fera la population colombienne à la fin du mois.
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Comment Trump infiltre son armée en Amérique latine grâce à une coalition militaire contre le trafic de drogue
Douze pays ont rejoint l'alliance « Escudo de las Américas », une coalition militaire dirigée par les États-Unis qui a officiellement vu le jour pour lutter contre le trafic de drogue et l'immigration clandestine, et qui suscite la méfiance sur tout le continent.
4 juin 2026 | Sources : El Diario
https://rebelion.org/como-trump-esta-infiltrando-a-su-ejercito-en-toda-america-latina-con-una-nueva-coalicion-militar-contra-el-narcotrafico/
Trois dates du calendrier des cinq premiers mois de 2026 illustrent le regain d'interventionnisme des États-Unis en Amérique latine : le 3 janvier, l'unité d'élite américaine Delta Force fait irruption à Caracas et kidnappe Nicolás Maduro, président du Venezuela. Le 3 mars, des hélicoptères militaires équatoriens, soutenus par l'armée américaine, incendient des refuges présumés de narcotrafiquants dans la province de Sucumbíos, près de la Colombie. « Oui, nous bombardons aussi les narcoterroristes au sol », a déclaré alors Pete Hegseth, secrétaire américain à la Défense. Le 30 avril, le président argentin, Javier Milei, a atterri sur le porte-avions nucléaire américain USS Nimitz pour participer à des exercices navals conjoints avec les États-Unis à Mar del Plata. Quelques jours auparavant, il avait autorisé la présence de militaires américains sur le territoire national pour l'exercice Daga Atlántica.
Cette succession d'interventions militaires américaines sur le territoire latino-américain s'inscrit dans le cadre du Bouclier des Amériques, une nouvelle coalition militaire lancée le 7 mars au club de golf Trump National Doral Miami pour lutter contre le trafic de drogue et l'immigration clandestine. 12 gouvernements nationaux alignés sur Donald Trump ont déjà rejoint le Bouclier des Amériques, parmi lesquels l'Argentine, l'Équateur, la Bolivie, le Salvador, le Paraguay et le Costa Rica, pays historiquement neutre, sans armée, où le débat sur les bases militaires américaines sur son territoire a été ouvert.
Après des décennies de présence limitée à des bases isolées, l'armée de l'Oncle Sam est de retour en Amérique latine. Donald Trump contraint de nombreux gouvernements à signer des accords militaires dans une séquence chargée de symbolisme. En février 2024 est arrivé l'accord sur le statut des forces (SOFA, selon son acronyme anglais) avec l'Équateur, pays qui a fermé la base militaire de Manta en 2009. En avril 2025, un protocole d'accord militaire a été signé avec le Panama, pays où Washington a géré le canal jusqu'en 2000 et où se trouvait l'École des Amériques qui formait les armées des dictatures.
Le Pérou et la République dominicaine ont autorisé fin 2025 le déploiement temporaire de troupes américaines sur leur territoire. Cependant, l'accord qui a déclenché toutes les alarmes est le SOFA signé avec le Paraguay. Cet accord, approuvé en mars, non seulement met les soldats américains à l'abri de la justice paraguayenne, mais permet également la circulation de véhicules militaires et d'armement sans aucune inspection. « Cet accord représente une véritable base militaire clandestine. C'est humiliant », assure à elDiario.es le député de l'opposition Raúl Benitez dans un restaurant d'Asunción.
La rue proteste au Paraguay
Lors d'un rassemblement sur la Plaza Italia, à Asunción, des membres de mouvements indigènes et paysans se réunissent pour former un front commun de résistance. Ils s'expriment en guarani, ponctuant leurs propos de quelques mots d'espagnol : « Résistance », « camarades », « privatisation », « narco-pouvoir ». Un mot revient sans cesse : SOFA. « Cet accord viole les droits des communautés. Un militaire américain peut violer une fillette et il ne se passe rien. Le trafic de drogue est leur excuse », affirme à elDiario.es Camila Mas, de la Coordination des droits de l'homme du Paraguay (CODEHUPY).
Rosa Toledo, de Vía Campesina, affirme à ce média que l'abrogation du SOFA est l'une des principales revendications des peuples autochtones et des mouvements paysans : « Il enfreint l'article 143 de la Constitution (relatif à la souveraineté nationale). Il permet que des communautés de petits agriculteurs puissent subir des expulsions violentes ». Les États-Unis ont un long passé d'effets collatéraux liés à de prétendues opérations contre le trafic de drogue. Une enquête du New York Times a révélé que la cible attaquée à Sucumbíos en mars n'était pas un campement de trafiquants de drogue, mais une exploitation laitière.
La députée de gauche Johanna Ortega, du Parti Pays solidaire (PPS), dénonce le SOFA comme une insulte au peuple paraguayen. « Auparavant, la coopération avec l'armée américaine était autorisée par lots. Le SOFA fait officiellement du Paraguay l'arrière-cour des États-Unis, permet l'entrée de n'importe quel véhicule et profite à une poignée de puissants », affirme-t-elle à elDiario.es. La députée explique que l'accord implique la levée des sanctions que les États-Unis avaient imposées à l'ancien président Horacio Cartes pour sa participation à « une corruption démesurée », selon l'ambassade des États-Unis au Paraguay.
Ces sanctions étaient également liées aux liens de Cartes avec la contrebande (notamment de tabac). « C'est paradoxal : la majorité des députés conservateurs impliqués dans la contrebande et le trafic de drogue ont voté en faveur de l'accord », précise le député Raúl Benitez. Au moins 26 députés cartistes (courant fidèle à l'ancien président du Parti Colorado conservateur, qui gouverne le pays) ont fait l'objet d'une enquête judiciaire pour leur implication dans le trafic de drogue.
Alarme à Brasilia
Le SOFA signé par le Paraguay a déclenché toutes les alarmes à Brasilia. Quelques jours avant son adoption, le prestigieux journaliste brésilien Jamil Chade dénonçait que le Département d'État américain avait déclaré la triple frontière entre le Paraguay, l'Argentine et le Brésil comme l'un des « principaux foyers d'action en Amérique latine », y compris la ville brésilienne de Foz de Iguaçú.
Quelques jours après la signature du SOFA, André Vieira, ministre des Affaires étrangères du Brésil, s'est réuni à Asunción avec son homologue paraguayen et le président, Santiago Peña, pour leur faire part de ses inquiétudes. La récente déclaration des États-Unis qualifiant les organisations criminelles Comando Vermelho (CV) et Primeiro Comando da Capital (PCC) de groupes terroristes a été un véritable coup de massue pour le Brésil.
La rencontre entre le président brésilien, Lula da Silva, et Donald Trump à la Maison Blanche début mai n'a pas réussi à faire revenir sur une décision qui, selon Lincoln Gakiya, du parquet de São Paulo, était déjà prise depuis 2024.
Les pressions exercées par la famille Bolsonaro sur Donald Trump à la suite du scandale de corruption présumée lié au film Dark Horse (une biographie sur Jair Bolsonaro) ont accéléré le processus. Le SOFA paraguayen permettra-t-il aux États-Unis de déployer des troupes sur le territoire brésilien sous prétexte de lutter contre le financement du Hezbollah ou contre les cartels de la drogue brésiliens dans la triple frontière ? « Il est vrai que cette mesure s'inscrit dans une politique étrangère visant à étendre la capacité d'influence des États-Unis. Mais c'est une chose d'élargir les instruments de pression, et une autre de procéder à une intervention directe sur le territoire brésilien », déclare à elDiario.es André Pasternak Glitz, procureur au ministère public de l'État du Paraná.
Pour Tallita Lima, professeure de relations internationales à l'Université fédérale rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ), considérer le PCC et le PV comme des organisations terroristes revient à les inscrire dans le cadre de la sécurité nationale, de la défense et de la politique étrangère. « Lorsque Washington commence à classer les organisations criminelles latino-américaines comme terroristes, cela crée un climat politique dans lequel les mesures extraterritoriales, les sanctions, la coopération asymétrique et les formes de surveillance plus intrusives semblent plus acceptables », affirme Tallita Lima à ce journal. Le glissement narratif semble déjà s'être produit : après l'annonce du gouvernement américain, Lula lui-même a assuré dans un discours improvisé que les commandos de trafiquants « sont des terroristes pour les communautés brésiliennes », mais « ne sont pas les terroristes que Trump veut ».
Intérêts cachés
La présence d'Alexandre Silveira, ministre brésilien des Mines et de l'Énergie, à la réunion d'Asunción fournit un autre indice sur les implications du SOFA : les ressources naturelles et minérales. Le député libéral paraguayen Billy Vaesken a dénoncé sur le réseau social X que le SOFA ne cède pas seulement la souveraineté, mais aussi des « informations précieuses » sur les ressources naturelles du pays, en référence au lithium et aux aquifères souterrains (le Paraguay partage avec le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay le gigantesque aquifère guarani). Vaesken soutient que le véritable intérêt des États-Unis « n'est pas une coopération désintéressée, mais l'accès à des données stratégiques et aux ressources naturelles critiques du Paraguay », parmi lesquelles il inclut également l'or et l'uranium.
Suite à l'intervention militaire des États-Unis au Venezuela, le Bouclier des Amériques a été accueilli avec méfiance dans toute la région. De nombreux spécialistes dénoncent les intérêts cachés des États-Unis. « La doctrine de sécurité nationale des États-Unis vise à ériger un rempart contre les puissances adverses. Elle est clairement dirigée contre la Chine », a déclaré à la BBC le Chilien Carlos Solar, expert en questions de sécurité et de défense en Amérique latine au Royal United Services Institute (RUSI).
Pablo Ospina, professeur à l'Université andine Simón Bolívar en Équateur et spécialiste des questions de sécurité, affirme dans une interview accordée à elDiario.es que, bien que le trafic de drogue et l'immigration ne soient pas de simples écrans de fumée, les nouveaux accords militaires des États-Unis ont d'autres objectifs. « L'intérêt politique le plus évident est de consolider les contacts et le partenariat entre les projets d'extrême droite », affirme-t-il. Le spécialiste souligne qu'il existe des intérêts communs entre le gouvernement américain et ses alliés dans ce que le trumpisme appelle l'hémisphère occidental — le continent américain — pour promouvoir « des programmes moins populaires, tels que la réduction des impôts pour les plus riches, les coupes dans les services sociaux et les systèmes de protection universelle de la santé ou de l'éducation publique, ainsi que le pillage des biens, de la nature et du patrimoine ».
En Argentine, la principale crainte concerne la base navale intégrée que le gouvernement de Javier Milei a autorisé à construire conjointement avec les États-Unis sur la péninsule d'Ushuaia, en Terre de Feu. La visite d'une délégation commerciale américaine à Ushuaia en janvier n'avait pas inscrit le trafic de drogue à l'ordre du jour, mais bien « l'octroi de licences pour l'exploitation minière et le traitement de minerais critiques », selon l'ambassade des États-Unis elle-même.
Emiliano Fossatto, le secrétaire juridique de la Terre de Feu, gouvernée par l'opposition péroniste, a déclaré à une radio locale que cette visite avait suscité « de nombreuses inquiétudes » et n'avait pas été communiquée aux autorités locales. « La situation géographique du port d'Ushuaia, porte d'entrée vers l'Antarctique, n'est pas négligeable. Il y a certainement d'autres intérêts en jeu », a-t-il affirmé, selon Swiss Info. L'Antarctique, victime de la fonte des glaces provoquée par le réchauffement climatique, s'impose comme la nouvelle frontière de l'hémisphère occidental trumpiste.
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Le gouvernement mexicain, entre pressions et indécisions
Les enquêtes visant le gouverneur de Sinaloa, Rocha Moya, l'activité manifeste d'agents de la CIA CIA, au Mexique, l'approche de la Coupe du monde de football, le mécontentement des classes populaires, l'ingérence américaine, une oligarchie conservatrice et complaisante, un gouvernement qui se revendique de gauche mais regorge de bureaucrates formés en dehors de celle-ci, génèrent une situation critique où convergent des forces qui se sont combinées de manière fatale au Mexique.
30 mai 2026 | Sources : Rebelión
https://rebelion.org/el-gobierno-de-mexico-entre-presiones-e-indecisiones/
Pour mieux comprendre, commençons par souligner certains aspects structurels : le Mexique est un pays capitaliste dépendant, membre de l'accord commercial nord-américain, l'ACEI[ii], dépend presque entièrement des États-Unis, gouverné par un parti qui, statutairement, appartient à la social-démocratie, le Mouvement de régénération nationale, MORENA, qui prétend faire partie du progressisme latino-américain sans pour autant s'opposer à Washington, avec un système politique aussi corrompu que possible et laissant peu de place aux valeurs contraires aux tendances dominantes.
Le gouvernement mexicain, celui de la soi-disant Quatrième transformation, 4T[iii], qui implique tant López Obrador que Claudia Sheinbaum, a promis aux entrepreneurs une plus grande prospérité pour les affaires, mais a également promis de respecter les droits du travail et les droits sociaux ; il a promis aux États-Unis d'être un partenaire fiable, mais a clairement besoin d'ouvrir son économie à d'autres marchés offrant des opportunités que le T-MEC limite, notamment la Chine. C'est un gouvernement qui se présente et souhaite continuer à se présenter comme faisant partie du progressisme latino-américain, mais qui, dans le même temps, souhaite entretenir une relation étroite et prospère avec les États-Unis. Un gouvernement qui, d'un côté, veut se ranger du côté de Cuba, mais qui a cédé aux pressions de Washington pour ne pas lui vendre de pétrole, et a dû réduire sa solidarité à des déclarations publiques et à l'envoi d'aide humanitaire. Un gouvernement qui a parmi ses principaux chevaux de bataille la lutte contre la corruption, mais qui gouverne par l'intermédiaire d'une bureaucratie politique corrompue jusqu'à la moelle, qui veut lutter contre le trafic de drogue sans que cela ne fasse mauvaise impression et sans nuire à l'économie ni aux relations avec les États-Unis. Un gouvernement qui a promis la vérité aux parents d'Ayotzinapa, mais qui dépend de la loyauté de l'armée mexicaine, et qui, par conséquent, ne parvient pas à faire quoi que ce soit de significativement différent de ses prédécesseurs.
Le gouvernement de Claudia Sheinbaum est sur le point de rejoindre le groupe des gouvernements mondiaux qui ont promis de satisfaire tout le monde et qui sont en passe de ne satisfaire personne, qui bénéficient de moins en moins de soutiens fermes et qui comptent en revanche un nombre important d'acteurs désireux de le voir tomber, même si leurs intérêts sont contradictoires.
Trump, Sheinbaum et la défense de la souveraineté nationale
Il existe une constante que nous ne pouvons sous-estimer : même si le gouvernement mexicain en fait un discours, le Mexique est un pays semi-colonial et menacé en permanence par une escalade de l'ingérence américaine. Le Mexique fait partie de ce que les États-Unis considèrent comme leur espace vital ; mais ici plus que dans d'autres parties du continent, le gouvernement américain est prêt à affronter un État suffisamment indépendant pour compromettre son hégémonie continentale.
Il est clair que, selon la logique de l'État américain et surtout du gouvernement Trump, le Mexique doit être soumis, et celui-ci profitera de toute situation lui permettant d'intervenir et de consolider sa domination sur notre pays.
Indépendamment de la corruption de l'État mexicain et de la part de vérité qu'il puisse y avoir concernant le rôle que joue le trafic de drogue en son sein, il est clair que le gouvernement des États-Unis ne cherche pas à aider à instaurer la paix, mais à contrôler de manière absolue les marchés illégaux et, grâce au contrôle des informations classifiées, à manipuler la vie politique interne du Mexique afin de réduire toute marge de manœuvre du gouvernement mexicain en matière de politique économique et étrangère. En ce sens, la défense de la souveraineté est bel et bien nécessaire, tout comme il est impératif pour l'État mexicain de veiller à ne pas perdre toutes ses cartes dans l'arène des relations internationales, car sinon il n'y a aucune marge de manœuvre et le destin du pays risque d'être gravement compromis, au point de devenir pratiquement une colonie nord-américaine.
Dans ce même sens, nous ne pouvons sous-estimer le fait que des acteurs politiques importants au Mexique, tels que les dirigeants de groupes d'affaires et de groupes politiques traditionnellement plus proches de l'oligarchie conservatrice, comme Slim, Salinas Pliego ou Larrea, sont prêts à accélérer la crise et, ce faisant, à accroître leur niveau de contrôle et d'influence tant en matière de politique économique que dans les autres sphères du pouvoir. Ce phénomène ne se limite pas aux partis PRI[iv], PAN[v] et MC[vi], mais s'étend aux luttes internes au sein de MORENA ou à l'émergence éventuelle de nouveaux partis.
D'autre part, la défense de la souveraineté nationale prônée par le gouvernement mexicain n'est pas totale, car il n'en est pas moins vrai que le gouvernement de la soi-disant « 4e transition » s'est montré disposé à continuer de la compromettre pour ne pas entrer en conflit avec Washington, et que ce niveau de soumission est conditionné, de ce côté-ci, à ce que ce groupe, en particulier le parti MORENA, puisse continuer à se considérer comme aux commandes du pays. Ni MORENA ni ses alliés n'ont jusqu'à présent constitué le genre de force politique qui, dans le monde, s'est montrée disposée à défendre sa souveraineté de manière catégorique ; en d'autres termes, ce n'est pas le type de gouvernement prêt à s'opposer aux États-Unis. Non seulement il ne présente pas de caractéristiques permettant de le comparer à des gouvernements comme ceux de Cuba ou d'Iran, mais il ne cherche clairement pas à en avoir.
Le système politique mexicain est corrompu
Il ne s'agit pas seulement de MORENA, ni du gouvernement de Sinaloa, mais ce ne sont pas non plus des exceptions. Le système politique mexicain, dont le PRI a été le principal artisan, a été conçu pour maintenir les oligarchies au pouvoir, tout en perfectionnant son appareil d'État doté d'une grande capacité à s'infiltrer dans différentes sphères de la société mexicaine ; combinant une rhétorique nationaliste et social-démocrate avec des accords concrets de collaboration avec la politique étrangère américaine. La corruption a toujours été un moyen de gérer les conflits et de donner une place aux acteurs qui ont leur place au sein des institutions de l'État.
Il est vrai que ni le PRI, ni le PAN, ni le Mouvement citoyen n'ont vraiment la légitimité morale pour dénoncer la corruption et les liens avec le trafic de drogue des fonctionnaires de la 4T,
mais cela n'enlève rien au fait que le gouvernement actuel, face à la nécessité d'avoir une présence nationale et de s'imposer comme parti au pouvoir, a non seulement accepté de conclure des pactes, mais aussi de s'associer à une dynamique criminelle impliquant aussi bien des militaires de haut rang et des hommes d'affaires influents que de petits groupes oligarchiques locaux, dont beaucoup dépendent, pour leur existence et leur domination, des activités du marché illégal.
La réalité au Mexique est indéniable : la corruption n'est pas l'exception, c'est la règle, cela l'a toujours été et cela l'est encore aujourd'hui. Nous pouvons tous voir comment les organisations criminelles agissent en toute impunité, de jour comme de nuit, au nord comme au sud, dans les villes comme dans les communautés rurales. Nous avons tous été témoins du racket, du recrutement forcé de jeunes, des caravanes de jeunes gens armés de fusils de gros calibre, nous savons tous au Mexique que si quelqu'un, dans n'importe quelle municipalité, voulait vraiment gouverner honnêtement, tôt ou tard, il finirait par devoir choisir entre sa propre vie ou participer, par ses actes ou ses omissions, au monde criminel.
Les États-Unis ne sont en aucun cas la solution, ils ont toujours fait partie du problème : la drogue va là-bas, les armes viennent de là-bas, et il est impossible que tout ce qui se passe dans le monde du trafic de drogue puisse se produire sans que des personnalités et des acteurs importants de la politique et de l'économie du pays du nord soient tout autant, voire davantage, impliqués que les dirigeants mexicains. La corruption au Mexique n'est pas le pendant d'un prétendu système politique irréprochable et honnête aux États-Unis, mais fait partie du même système corrompu dont la tête vient du pays du Nord lui-même ; les fonctionnaires corrompus au Mexique ne peuvent être que les subordonnés de fonctionnaires américains. Mais dans la rue, au quotidien, c'est une réalité incontrôlable à bien des égards ; la combinaison de facteurs confère au phénomène de la violence systématique et armée de nombreux traits imprévisibles, ce qui nous fait vivre, à nous les Mexicains, dans un climat permanent d'incertitude, de méfiance et de peur ; de haut en bas, n'importe qui peut être impliqué. Ce n'est pas que tout le monde soit impliqué, mais il y a tellement de personnes impliquées, de tant de façons et à tant de niveaux, que la stratégie de survie pour quiconque consiste à observer sans commenter, à écouter sans parler, à adopter une attitude du genre « mieux vaut que je me mette à l'écart », mais le problème est qu'il est de plus en plus difficile de se mettre à l'écart car ce cancer a pratiquement tout envahi. Il semble que nous voyions tous le problème, mais que personne ne sache exactement comment s'y attaquer.
Des acteurs insatisfaits
Nous sommes confrontés au fait que la politique de la 4e Transformation a pour intérêt qu'aucun acteur politique ne soit suffisamment insatisfait pour rompre de manière radicale avec le gouvernement, mais d'un autre côté, elle laisse tout le monde insatisfait, et tant à droite qu'à gauche de l'échiquier politique, tant en haut qu'en bas de l'échelle du pouvoir économique, de nombreux groupes sont au bord de la rupture et cela ne peut être masqué par des sondages d'approbation apparente.
López Obrador et Sheinbaum se sont tous deux engagés à ne pas affecter la macroéconomie du pays et donc à ne pas affecter l'accumulation de capital des grands groupes d'affaires, et ils ont tenu parole, mais il y a un problème : ces groupes en veulent toujours plus, et ils font quotidiennement pression sur le gouvernement mexicain pour qu'il cède davantage en matière d'exonérations fiscales, de droits du travail, de permis environnementaux, et pour permettre l'ingérence du secteur privé dans le secteur public.
D'autre part, la majorité de la population voit d'un bon œil les programmes sociaux ; les bourses et les aides gouvernementales ont été un soulagement, même si elles sont loin d'être une solution à la pauvreté multidimensionnelle ; mais cela ne suffit pas, car le retard et la dette sociale de l'État mexicain sont très importants.
Les avancées en matière de travail sont minimes, et dans un certain sens, la politique actuelle est aussi néolibérale que les précédentes. La précarité de l'emploi, la répression à l'encontre du syndicalisme indépendant et le contrôle des plafonds salariaux continuent d'être un énorme boulet pour les travailleurs, qui voient s'éloigner de plus en plus la stabilité de l'emploi et la possibilité de bénéficier d'une retraite digne.
En ce qui concerne les politiques rurales, la situation est similaire : les aides à l'agriculture sont rares, souvent accaparées par les grands propriétaires terriens plutôt que par les paysans pauvres, et aucune réforme en profondeur n'a été mise en œuvre pour garantir aux paysans une stabilité des prix d'achat ni la certitude de pouvoir vivre dignement de leur travail agricole.
Le gouvernement de Sheinbaum, tout comme celui de López Obrador, insiste pour demander de la patience à des groupes de travailleurs tels que la Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación (CNTE), qui exige l'abrogation des réformes de la loi sur l'ISSSTE[vii], qui a confié les économies des travailleurs au service de l'État aux mains du marché financier ; ils demandent de la patience aux mères en quête de leurs fils disparus, aux parents d'Ayotzinapa, aux agriculteurs et à d'innombrables acteurs locaux qui réclament une politique plus sociale et davantage de sécurité. D'une certaine manière, le message est simplement qu'il faut soutenir le gouvernement actuel par crainte d'un retour du néolibéralisme sous l'égide d'autres partis, mais le problème est que le néolibéralisme n'est pas parti. Il semble que les responsables du MORENA considèrent que leur simple présence dans l'administration publique devrait être perçue par la base comme une victoire populaire qu'il faut préserver à tout prix, même en l'absence d'engagements sérieux envers les secteurs populaires mécontents. Ainsi, face à son incapacité à résoudre les problèmes, le gouvernement hésite entre convaincre, corrompre et réprimer.
Conclusion
Le Mexique est confronté à une situation très compliquée car la pression internationale découlant de l'aggravation du conflit mondial entre puissances mondiales et régionales exige des États-Unis et de leurs groupes d'entreprises qu'ils assurent leur hégémonie au sein de leur espace vital. Cette exigence s'oppose à la nécessité pour le gouvernement mexicain de disposer d'un minimum de cohérence idéologique, d'équilibre dans le commerce extérieur et de marge de manœuvre dans ses relations internationales, c'est-à-dire de paraître, à tout le moins, comme un gouvernement de gauche, progressiste, et capable, sur le plan interne, d'évoquer les figures les plus emblématiques de la lutte pour la souveraineté nationale, telles que Benito Juárez, Cuauhtémoc, José María Morelos y Pavón, Pancho Villa ou Lázaro Cárdenas. Le gouvernement de la 4T estime qu'il est de son droit de se considérer à la hauteur des grands exploits accomplis par ces figures, mais il n'est pas disposé à courir les risques qu'elles ont tous courus.
Au contraire, le gouvernement mexicain et le parti MORENA exigent d'être dissociés des gouvernements du PRI, de celui de Porfirio Díaz ou de ceux du PAN, mais la vérité est qu'il est plus proche de ces derniers que des grands indépendantistes et révolutionnaires de l'histoire mexicaine. À terme, il devra prendre des décisions plus fermes et plus visibles quant à la voie qu'il suivra désormais, et s'il ne le fait pas, il pourrait subir le sort de tant d'autres personnages et acteurs politiques de notre histoire, tombés dans l'oubli après avoir été évincés par des acteurs politiques plus déterminés, que ce soit par une défense plus solide des groupes oligarchiques et impérialistes ou par un virage vers un réformisme radical (car un réformisme révolutionnaire me semble hors de question pour eux), qui pourrait susciter davantage de passions populaires en sa faveur, mais qui le confronterait au type de groupes qui seraient prêts à provoquer une rupture en faveur d'une intervention étrangère ou d'un régime oligarchique militaire.
Il convient ici de rappeler que Machiavel avertissait que beaucoup veulent renverser le souverain, mais que si le peuple le soutient, ils craindront de le faire ; en revanche, si le peuple cesse de le soutenir, ses conspirateurs trouveront une occasion de le faire. Sheinbaum devra choisir si elle préfère perdre le soutien du peuple pour plaire à ceux qui conspirent contre elle, ou renforcer ses liens avec le peuple pour faire craindre ses conspirateurs.
Notes :
[ii] Accord entre le Mexique, les États-Unis et le Canada.
[iii] Il s'agit d'une sorte de slogan publicitaire dans lequel le mouvement électoral alors dirigé par Andrés Manuel López Obrador comparait ce mouvement aux trois grands événements transformateurs de l'histoire du Mexique : l'indépendance, la défense de la République face à l'intervention française et la Révolution mexicaine qui débuta en 1910.
[iv] Parti révolutionnaire institutionnel
[v] Parti d'action nationale
[vi] Mouvement citoyen
[vii] Institut de sécurité et de services sociaux des travailleurs au service de l'État
Andrés Avila Armella. Sociologue et docteur en études latino-américaines de l'Université nationale autonome du Mexique. Chargé de cours à l'École nationale d'études supérieures de Morelia de l'UNAM, ainsi qu'à l'Institut technologique supérieur P'urhépecha. Secrétaire général de l'Union communiste de la classe prolétarienne (UCCP). Membre du Secrétariat général collégial du Syndicat indépendant des travailleuses et travailleurs universitaires de l'UNAM (SITTAUNAM).
Rebelión a publié cet article avec l'autorisation de l'auteur sous une licence Creative Commons, en respectant sa liberté de le publier dans d'autres sources.
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Alliances contre l’extractivisme et le colonialisme vert
Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d'un mode de vie incompatible avec le vivant. La conséquence est double : une montée des autoritarismes et une accélération d'un capitalisme de prédation à travers de nouveaux marchés : technologies vertes, matériaux critiques.
Tiré du blogue de l'auteur.
Le Réseau éco-syndicaliste est un réseau intersyndical créé en 2021. Le Réseau s'inspire du mouvement pour la justice environnementale états-unien. Il cherche à articuler les questions écologiques et les questions syndicales à partir des luttes concrètes des travailleurs et travailleuses les plus impacté·es par la contamination du monde, et qui travaillent dans les secteurs d'activité les plus impactants pour l'environnement : construction, industrie, déchets, agriculture, notamment à travers la question de la santé au travail.
Nous privilégions la méthode de l'enquête ouvrière : c'est à partir des conditions de vie et de travail concrètes exprimées par les travailleurs eux-mêmes que nous accompagnons les luttes pour la justice sociale et environnementale.
Dans le cadre d'une intervention sur les alliances contre l'extractivisme et le colonialisme vert, je montrerai d'abord que les dynamiques d'exploitation Nord/Sud se retrouvent aussi en France, dans le quotidien de nos activités syndicales. Je partagerai quelques expériences concrètes menées par le réseau et j'interrogerai les alliances possibles sur le plan national et international.
Je voudrais partir d'un constat général. Nous vivons une nouvelle séquence du capitalisme mondial : le capitalisme de finitude, qui se heurte aux limites matérielles, énergétiques et écologiques d'un mode de vie incompatible avec le vivant. La conséquence est double : une montée des autoritarismes et du technofascisme dans les pays du Nord comme du Sud, et une accélération de la logique d'accumulation capitaliste vers un capitalisme de prédation à travers de nouveaux marchés : technologies vertes, matériaux critiques.
On assiste donc à la fois à un renouveau de l'extractivisme et au développement du colonialisme vert. Le colonialisme vert désigne le fait que la transition écologique des pays riches repose sur une nouvelle phase d'appropriation des ressources, des territoires et des habitants du Sud. On le voit avec la course aux terres rares mais aussi dans les conflits liés à l'accaparement de l'eau et des terres pour les nouvelles activités liées au capitalisme numérique, comme les data centers.
La situation géopolitique et la financiarisation de l'économie entraînent aussi un regain d'intérêt pour l'or. En République Dominicaine se trouve la quatrième plus grande mine d'or à ciel ouvert du monde, gérée par Barrick Gold. L'extension de la mine se fait au détriment de l'eau et des terres alentours. Des alliances se créent au sein d'une coordination populaire, entre les paysans et les habitants.
Extractivisme et colonialisme vert : une dynamique Nord/Sud mais aussi Nord/Nord
Pour montrer les interactions entre l'exploitation des travailleurs et de la terre dans les pays du Nord et du Sud, je vais donner l'exemple du lithium. Dans un atelier pendant les Assises de la Santé et de la Sécurité des travailleurs à Paris, un camarade malien a expliqué le désastre sanitaire et environnemental que l'exploitation de ce minerai engendrait pour les travailleurs et leur famille. Nous avons ensuite remonté tout le secteur d'activité du lithium, de l'extraction au recyclage.
En partant concrètement de la santé au travail, on a constaté que l'extractivisme et le colonialisme vert ne concernent pas uniquement les rapports Nord/Sud. Ils traversent aussi les sociétés du Nord elles-mêmes.
Un projet de mine de lithium se met en place en France. C'est le projet EMILI. Les raisons invoquées par l'État sont la souveraineté, l'écologie et les conditions de travail : le lithium et l'électrification associée permettraient de sortir des énergies fossiles. Les conditions de travail des mineurs français seraient meilleures que celles des mineurs maliens. Ce serait donc une avancée sociale et écologique.
Nous savons qu'une mine n'est jamais écologique et que la présence d'une mine en France ne fera pas fermer celle du Mali. C'est juste un désastre sanitaire et social supplémentaire. Nos camarades du syndicat Solidaires se battent avec les habitants contre ce projet, mais les promesses d'emploi intéressent des salariés qui veulent travailler dans les mines. Au Réseau éco-syndicaliste, nous travaillons à dépasser cette opposition entre l'emploi et l'environnement.
La question de la souveraineté nationale est aussi un mensonge parce que la production de batteries nécessite d'autres minerais qui se trouvent dans les pays du Sud. Les ateliers et les conférences que nous proposons permettent d'échanger les différents points de vue.
Dans le secteur du lithium, on constate que la fabrication des batteries, leur usage dans les transports publics et leur recyclage sont souvent réalisés par des travailleurs issus de l'immigration postcoloniale. Ce sont les mêmes, chassés de leurs terres contaminées ou surexploitées par les multinationales dans leur pays d'origine, qui sont chargés de la transition écologique en France, et des risques liés à ce travail : pollutions, risques chimiques, incendies. Ce sont ces travailleurs et travailleuses qui perçoivent en premier les contradictions écologiques du système productif. La gestion des déchets n'est pas délocalisable dans un pays du Sud : par conséquent, ce sont les travailleurs du Sud, parfois réfugiés climatiques, qui sont délocalisés pour devenir les premiers maillons de la transition écologique en France.
Dans la construction et l'assainissement, on fait le même constat. Le Réseau éco-syndicaliste a participé au collectif « Justice et dignité pour Amara Dioumassy », un ouvrier mort sur le chantier qui visait à rendre la Seine baignable. Travailleur immigré, ancien sans-papiers, son parcours est emblématique de l'exploitation de classe et de la domination coloniale dans nos grandes villes d'Europe. Une place porte aujourd'hui son nom : c'est un pas vers la visibilisation de ces logiques de domination liées à la transition écologique des pays du Nord.
Dans la construction et l'assainissement, on fait le même constat. Le Réseau éco-syndicaliste a participé au collectif « Justice et dignité pour Amara Dioumassy », un ouvrier mort sur le chantier qui visait à rendre la Seine baignable. Travailleur immigré, ancien sans-papiers, son parcours est emblématique de l'exploitation de classe et de la domination coloniale dans nos grandes villes d'Europe. Une place porte aujourd'hui son nom : c'est un pas vers la visibilisation de ces logiques de domination liées à la transition écologique des pays du Nord.
Je voudrais ajouter une dernière dimension du colonialisme vert qu'on trouve dans les rapports Nord/Sud et au sein des pays du Nord : la domination culturelle. Dans Les Trois Écologies, Félix Guattari explique que le capitalisme ne détruit pas seulement les milieux naturels. Il produit aussi une colonisation des subjectivités, une capture des cultures et des imaginaires. On voit apparaître des formes de marchandisation écologique des territoires à travers la touristification du monde.
On voit le processus à l'œuvre dans l'expulsion des Massaïs de leurs terres pour faire des réserves naturelles au Kenya : les paysans sont considérés comme des ennemis de l'écologie alors qu'ils ne font que prélever de quoi assurer leur survie, alors que les touristes du Nord viennent en avion faire des safaris photo. En France aussi, les classes populaires sont progressivement exclues de leurs propres lieux de vie par la spéculation, la gentrification, l'économie touristique et les grands projets urbains.
En parallèle, les cultures locales sont folklorisées, transformées en objets marchands. On le voit par exemple avec l'effacement du caractère populaire et contestataire des carnavals au profit des plateformes touristiques dans les pays du Nord comme dans les pays du Sud.
Actions et alliances au sein du Réseau éco-syndicaliste
Le Réseau éco-syndicaliste a pour vocation de dépasser l'opposition emploi/écologie à partir des premiers concernés, et de militer pour que les travailleuses et travailleurs eux-mêmes prennent le pouvoir sur les activités productives. Passer de la valeur de profit à la valeur d'usage, avoir une production socialement utile. Cela demande d'avoir conscience de sa force, et de poser la question de la démocratie au travail.
La méthode de l'enquête ouvrière permet de comprendre les réalités du travail, de visibiliser les injustices écologiques et sociales, et de favoriser la conscientisation et la politisation des salarié·es à partir de leurs propres mots, afin qu'ils et elles prennent leur place dans la production, non comme exécutant·es mais comme acteurs centraux.
La publication de lettres ouvertes relie les salariés d'un même secteur d'activité, les usager·es et les habitant·es. Par exemple, c'est à travers une lettre ouverte publiée dans plusieurs médias que les salarié·es de Veolia ont averti les usager·es et les militant·es écologistes de leur combat pour des conditions de travail dignes, mais aussi pour un environnement sain. Les salarié·es exercent aussi un rôle de vigie environnementale.
La décroissance du travail et la sobriété dans la production sont des perspectives concrètes. La lutte actuelle contre le retour au travail le 1er mai ou les batailles pour conquérir de nouveaux droits en cas de canicule sont des luttes syndicales et écologistes : travailler moins, c'est prendre soin de soi et du vivant. Cela nécessite de rompre avec l'idéal productiviste, de décorréler la croissance de l'emploi et de penser la planification écologique, non de façon punitive mais en s'attaquant aux vrais pollueurs : les entreprises et les institutions qui s'enrichissent du système capitaliste.
Il s'agit aussi de remettre l'auto-organisation et l'autogestion au centre de l'activité syndicale. C'est pourquoi nous défendons une démocratie économique réelle, fondée sur la décentralisation du pouvoir et la participation des collectifs de travail, des usager·es et des habitant·es, comme ont fait les ex-GKN à Florence.
Sur le plan national, la mise en réseau de plusieurs syndicats au sein du Réseau éco-syndicaliste est un premier pas. Sur le plan international, il est certain que nous avons besoin d'unir nos forces dans la lutte contre les multinationales – et notamment les multinationales de la transition écologique : Suez, Veolia, TotalEnergies… – mais aussi de partager nos méthodes et nos actions : nous pouvons largement nous inspirer des luttes latino-américaines contre l'extractivisme dans nos combats aujourd'hui en France.
Travaillons ensemble à la mise en œuvre d'un éco-syndicalisme international !
Marjorie Keters, militante CGT, co animatrice du Réseau Eco-Syndicaliste
Rencontres écosocialistes, Bruxelles, 2026-05-15

Sur deux fronts : comment la Russie et l’État ukrainien ont exercé des pressions sur la société civile en 2025
Le rapport annuel 2025 du Centre des droits humains ZMINA (Зміна) documente une nouvelle année au cours de laquelle la société civile ukrainienne a opéré sous une double attaque externe et interne simultanée. Le rapport de 170 pages couvre les militant·es anticorruption, les journalistes, les défenseur·ses de l'environnement, les organisations LGBTIQ+ et le mouvement étudiant indépendant, combinant une base de données de cas, une analyse législative et une enquête sociologique auprès de 156 militant·es. [1].
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Plus de 60 % des 178 cas documentés trouvent leur origine dans l'agression russe — meurtres, blessures, frappes ciblées sur les infrastructures de la société civile. Le reste est l'œuvre de l'État ukrainien et de l'extrême droite : surveillance, poursuites judiciaires stratégiques, campagnes de diffamation, agressions physiques et militarisation de la conscription contre des militant·es individuels. Les conclusions de ZMINA sont inconfortables pour celles et ceux qui souhaitent présenter la santé démocratique de l'Ukraine comme une simple fonction de l'agression russe. Elles sont aussi incomplètes : le cadrage libéral du rapport exclut totalement les syndicats et les militant·es du travail, et son traitement des abus systémiques de la conscription se réduit à une note de bas de page.
Cette recension s'appuie sur les conclusions de ZMINA tout en les situant dans le tableau plus large documenté par la gauche démocratique-socialiste ukrainienne — les mouvements qui combattent depuis 2022 sur deux fronts simultanément : contre la recolonisation russe et contre l'État néolibéral et l'extrême droite au pays.
Des assassinats commandités organisés par les services de renseignement russes ont coûté la vie à Demian Ganul à Odessa en mars — militant civique, ancien responsable de l'aile sécuritaire de Pravy Sektor (Secteur droit) à Odessa (2014–2016), puis militant contre la corruption et les constructions illégales, condamné par contumace par un tribunal moscovite en 2024. Une quatrième tentative d'assassinat contre Serhii Sternenko, volontaire et collecteur de fonds pour les drones, ancien responsable de la branche odessienne de Pravy Sektor (2014–2017), a eu lieu en mai à Kyiv. ZMINA est candide sur les antécédents politiques d'extrême droite des deux hommes ; moins sur Andriï Parubiy, ancien président de la Verkhovna Rada, abattu à Lviv en août — décrit par ZMINA uniquement selon son rôle institutionnel, sans mentionner sa cofondation du Parti social-national d'Ukraine (devenu ultérieurement Svoboda). [2] Le photojournaliste français Antoni Lallican a été tué et le photographe ukrainien Heorhii Ivanchenko a perdu une jambe lors d'une frappe ciblée de drone FPV près de Komyshuvakha, dans la région de Donetsk, en octobre ; tous deux portaient des insignes de presse et avaient été avertis de l'activité de drones dans la zone.
Des centres de volontariat, des refuges pour animaux, des entrepôts humanitaires, des bureaux LGBTIQ+ et l'entrepôt de livres de PEN Ukraine ont tous été frappés. Au cours de l'année, 22 volontaires et militant·es ont été tué·es et 8 blessé·es par des actions russes ; 4 journalistes ont été tué·es et au moins 9 blessé·es.
Abus par les autorités ukrainiennes et l'extrême droite
Le rapport couvre également 66 cas documentés d'abus commis par les autorités ukrainiennes et des militant·es d'extrême droite. Les formes dominantes de pression étaient les intimidations et menaces (14 cas), les poursuites à habillage juridique incluant les procédures stratégiques contre la participation publique (SLAPP — Strategic Lawsuits Against Public Participation, procédures judiciaires visant à museler les militant·es) [3] (11 cas), les atteintes à la vie privée par surveillance (10 cas) et les campagnes de diffamation menées via des canaux Telegram anonymes (9 cas). ZMINA a confirmé huit agressions physiques contre des militant·es civiques. L'enquête menée auprès de 156 militant·es a révélé que près des trois quarts avaient rencontré des obstacles dans leur travail et qu'un·e sur cinq subissait des pressions de manière régulière.
La crise de la NABU et les protestations au carton
La question centrale des droits humains sur le plan intérieur mise en lumière par ZMINA en 2025 est l'assaut contre l'architecture anticorruption de l'Ukraine. Le 21 juillet, des officiers du Service de sécurité d'Ukraine (SSU — Sluzhba Bezpeky Ukrainy) ont effectué plus de 80 perquisitions simultanées aux domiciles de détectives du Bureau national anticorruption d'Ukraine (NABU — Natsionalne Antykoruptsiyne Byuro Ukrayiny), de leurs proches et d'anciens collègues — des perquisitions que le NABU a publiquement déclarées effectuées sans mandat judiciaire, avec recours à la force physique et divulgation contrainte de mots de passe. Le lendemain, la Verkhovna Rada a adopté le projet de loi n° 12414, qui a placé le NABU et le Bureau du procureur spécialisé anticorruption (SAPO — Spetsializovana Antykoruptsiyna Prokuratura Ukrayiny) sous l'autorité du procureur général, mettant fin à leur indépendance institutionnelle. Le vote a été précédé d'une séance de commission de dix minutes tenue en ligne, avec des amendements clés introduits sans tableau comparatif. [4]
Ce qui a suivi a été le premier mouvement de protestation de masse depuis le début de l'invasion à grande échelle. Neuf mille personnes se sont rassemblées à Kyiv le 23 juillet ; les protestations à Lviv, Kharkiv, Dnipro, Odessa et dans quatorze autres villes se sont poursuivies jusqu'au 30 juillet. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et Priama Diia (Action directe) ont rejoint la protestation sur la place Ivan Franko, décrivant la loi n° 12414 non comme une simple réforme mais comme un signal que « le pouvoir veut mettre sous contrôle tout le domaine de la lutte contre la corruption, supprimer même les derniers vestiges de responsabilité ». Le propre bilan annuel de Sotsialnyi Rukh, publié en décembre, décrivait le mouvement comme ayant « rejoint des protestations de masse comptant plusieurs milliers de personnes, rappelant aux gens que le système oligarchique est voué à la corruption », ajoutant que « les droits des travailleurs ne sont pas une « question secondaire » mais le fondement de la résilience nationale ». [5] Le slogan qu'ils portaient lors de la protestation du 30 juillet — « Le salaire minimum n'augmente pas parce que quelqu'un en haut vole » — reliait explicitement le travail anticorruption au contrat social en temps de guerre.
Les protestations ont été suivies de représailles soutenues. Le Bureau national d'enquête (DBR — Derzhavne Byuro Rozsleduvan) a notifié à Vitalii Shabunin, directeur du Centre d'action anticorruption (AntAC), un avis de suspicion pour évasion présumée au service militaire, lui imposant des restrictions de déplacement, et en décembre, des photographies intimes prélevées sur son téléphone saisi ont été diffusées via un canal Telegram lié au plaignant initial de son affaire. Le directeur exécutif d'AntAC, Daria Kaleniuk, a vu son mari illégalement ajouté à la liste des personnes recherchées par l'armée malgré son exemption légale pour garde d'un enfant handicapé. La Commission temporaire d'enquête parlementaire Vlasenko a tenté de contraindre la comparution de Mykhailo Zhernakov, directeur de la Fondation DEJURE, et a soumis d'anciens membres du Conseil d'intégrité publique — l'organe de la société civile chargé de superviser la qualification judiciaire — à des interrogatoires contradictoires sur la base d'une tribune publiée.
Néanmoins, les protestations ont eu quelques succès. L'UE, le G7 et l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sont intervenus publiquement ; le Commissaire européen à l'élargissement a averti que l'indépendance du NABU et du SAPO est une condition de l'adhésion. Le 31 juillet, la Verkhovna Rada a voté à 331 voix contre 0 pour rétablir l'autonomie des organes anticorruption.
Corruption, oligarchie et effort de guerre
La gauche ukrainienne soutient depuis longtemps que réprimer la surveillance anticorruption n'est pas seulement un abus du processus démocratique, mais un obstacle direct à l'effort de guerre. En mars 2025, Sotsialnyi Rukh insistait sur le fait que « l'obstacle principal à une mobilisation efficace des ressources » pour la défense est la politique néolibérale qui « place la propriété privée au-dessus de tout, encourage la profitation et permet d'accumuler des richesses entre les mains de particuliers ». [6] Le congrès de septembre 2025 de l'organisation a déclaré que, dans des conditions où les mécanismes de marché s'étaient effondrés, soutenir les secteurs travaillant pour le bien commun — chemins de fer, santé, éducation — plutôt que le profit privé n'était pas une préférence politique mais une condition préalable à la survie.
La répression étatique contre ses propres agences anticorruption est survenue alors que le NABU enquêtait activement sur la corruption dans les marchés publics d'Ukrzaliznytsia (Chemins de fer ukrainiens) et dans le secteur de l'énergie. Les raids de juillet visaient les enquêteurs du NABU travaillant sur les montages par lesquels les ressources de défense étaient détournées. Selon Hanna Perekhoda, membre de Sotsialnyi Rukh et historienne, « le gouvernement ukrainien, en maintenant sa logique néolibérale, non seulement sape la souveraineté économique du pays, mais met en péril sa cohésion sociale, condition cruciale pour la survie d'une société en guerre. Le gouvernement est dans une impasse. Il essaie de mener une guerre totale contre une puissance impérialiste tout en s'accrochant au fantasme d'une économie néolibérale. Fondée sur des imaginaires sociaux profondément individualistes et des économies déréglementées, celle-ci n'est tout simplement pas adaptée aux besoins de défense qui exigent des efforts unis à tous les niveaux de la société. »
Selon le militant de Sotsialnyi Rukh Oleksiy Vynohradiv : « L'élite, les politiciens, les grands hommes d'affaires, peuvent quitter le pays s'ils le souhaitent et créer une nouvelle entreprise. Et le reste de la population n'a que des obligations. Il y a une sorte de rupture du contrat social. » [7]
Il existe un lien direct entre l'obsession du gouvernement ukrainien pour la préservation oligarchique et les échecs à résister à l'agression russe depuis 2014. Les bases d'actifs oligarchiques ukrainiennes restent largement intactes ; le pays verse salaires et retraites grâce à l'aide financière occidentale plutôt qu'aux recettes fiscales intérieures ; et l'État de guerre, en protégeant ces intérêts par la suppression des mécanismes de contrôle, sape la solidarité même sur laquelle repose la résistance. [8]
L'épisode de la NABU illustre sous forme concentrée ce que Sotsialnyi Rukh soutient tout au long de la guerre : un système qui ne peut tolérer la responsabilité ne peut pas mobiliser ses ressources efficacement, et la population qui paie le coût de cette inefficacité en pauvreté et en pertes est la même à qui l'on demande de combattre.
La pression sur les syndicats
La définition par ZMINA d'un·e militant·e civique — toute personne agissant pour apporter un changement socialement significatif sans gain personnel — est en théorie assez large pour englober les syndicalistes agissant en tant que citoyen·nes, mais comme d'autres organisations de la société civile libérale, la pratique de surveillance de ZMINA exclut les syndicats et les militant·es du travail. Cette omission hautement politique est importante, car 2025 a été marquée par une campagne contre le mouvement syndical ukrainien organisé qui est aussi dangereuse que l'ingérence de l'État dans le travail des agences anticorruption.
Le 9 avril 2025, Hryhorii Osovyi, président de la principale organisation syndicale d'Ukraine, la Fédération des syndicats d'Ukraine (FPU — Federatsia Profesiynykh Spilok Ukrayiny), a été détenu par les forces de sécurité lors d'une conférence de la FPU. [9] Les arrestations sont survenues alors que le gouvernement, les employeurs et les organisations syndicales étaient engagés dans des négociations sur la réforme du Code du travail — une réforme qui, comme l'a documenté Vitaliy Dudin, a été un vecteur de déréglementation néolibérale. [10] Le 5 juin 2025, l'Agence nationale de gestion des actifs (ARMA — Natsionalne Ahentstvo z Pytan Vyyavlennia, Rozshuku ta Upravlinnia Aktyvamy) est entrée dans la Maison des syndicats sur Maidan et a ordonné l'évacuation du personnel de la FPU — une saisie que la gauche socialiste ukrainienne a condamnée tout en critiquant constamment la posture accommodante de la direction de la FPU sur le Code du travail. La législation de temps de guerre a par ailleurs privé les travailleurs de droits fondamentaux : la loi n° 2136, adoptée en 2022, a interdit les grèves, réduit les garanties sociales et annulé des dispositions clés des conventions collectives. Comme l'a documenté Oleksandr Skiba en mai 2025, les centres de recrutement territoriaux ont aggravé la situation en ciblant prétendument des militant·es syndicaux pour la mobilisation. [11]
Sur les abus du système de conscription
Une autre lacune politiquement motivée dans le rapport ZMINA est son silence sur les abus du système de conscription. ZMINA documente la militarisation utilisée comme arme contre des militant·es civiques individuels pour les réduire au silence, et signale une législation proposée qui scellera à la vue du public les décisions judiciaires dans les procédures liées à la conscription. Mais le rapport ne couvre pas les abus systémiques des TTsK (Centres territoriaux de recrutement et de soutien social — Terytorialny Tsentr Komplektuvannia ta Sotsialnoyi Pidtrymky). Ces abus sont suffisamment nombreux et graves pour justifier un chapitre entier dans toute étude du tableau des droits civiques en Ukraine. Le bureau de la médiatrice a enregistré une multiplication par 333 des plaintes concernant la conduite des TTsK au cours de la guerre — de 18 à 6 127 — un chiffre que ZMINA ne cite qu'en note de bas de page législative.
La gauche ukrainienne a constamment nommé les problèmes : conscription sans durée fixe de service, sans rotation adéquate, et avec la charge pesant entièrement sur les hommes de la classe ouvrière tandis que les Ukrainiens plus aisés achètent des exemptions médicales ou maintiennent leur inscription universitaire pour éviter la conscription. La résolution de la conférence d'octobre 2024 de Sotsialnyi Rukh appelait à « mettre fin à l'incertitude concernant la durée du service militaire, car c'est une question d'équité élémentaire » — exigeant des durées fixes, des protections salariales pour les travailleurs mobilisés et une indemnisation digne pour les blessés. Son programme en dix points de mars 2025 reliait explicitement ces revendications à la demande parallèle que le fardeau économique de la guerre soit transféré des conscrits de la classe ouvrière vers le capital oligarchique. L'État refuse de taxer les riches pour financer la guerre et s'appuie à la place sur une conscription à durée indéfinie des pauvres. Il utilise l'appareil sécuritaire contre ceux qui documentent les abus. ZMINA, comme la plupart des organisations de la société civile libérale, garde le silence. [12]
Les organisations progressistes et l'extrême droite
Le rapport ZMINA 2025 couvre les multiples attaques contre Priama Diia (Action directe), le syndicat étudiant anarcho-syndicaliste. En juin 2025, le militant Maksym Shumakov a vu son appartement perquisitionné et son téléphone, son ordinateur portable et ses documents saisis au motif de la présence alléguée de symboles communistes sur sa page Facebook — une accusation que ZMINA a jugée non étayée à l'examen de ses publications publiques. Aucun avis de suspicion n'avait été signifié et aucun équipement rendu en date d'avril 2026. En juillet, un événement estival « École libre » à Lviv a été perturbé par des jeunes d'extrême droite, et l'administration du lieu a ensuite menacé d'annuler l'événement, citant le fait que Priama Diia comptait des « marxistes, anarchistes et représentants de mouvements plus exotiques ». En octobre 2025, un groupe lié à Pravy Sektor a physiquement attaqué une réunion de Priama Diia à l'Université nationale Ivan Franko de Lviv, utilisant des saluts nazis, une bombe lacrymogène et un couteau ; une procédure a été ouverte pour hooliganisme plutôt que pour obstruction d'une organisation civique. Des officiers du SSU ont rendu visite à l'établissement d'enseignement d'une membre féminine de Priama Diia et questionné le personnel sur ses opinions politiques, son historique bancaire et sa famille.
En avril 2025, des membres de Priama Diia ont observé que les groupes d'extrême droite montrent peu d'intérêt pour les revendications sociales — dortoirs, cantines, salaires — mais apparaissent de manière fiable lorsque des questions progressistes « clivantes » surgissent, « sur les LGBTQIA+, par exemple ». [13]
Le harcèlement des organisations LGBTIQ+ a été constant en 2025. L'événement caritatif planifié par KyivPride a été déplacé de son lieu sous la pression policière, le festival de cinéma queer Sunny Bunny a été attaqué par Prava Molod (Jeunesse de droite — Prava Molod'), le centre de ressources de KharkivPride a été vandalisé, et des événements organisés par l'ONG Insight ont été perturbés à la fois à Lviv et à Zaporizhzhia. Dans aucun des cas documentés des chefs d'accusation motivés par la haine n'ont été portés devant un tribunal ; les enquêtes ont été systématiquement reclassées en hooliganisme ou en conflits domestiques. L'enquête de ZMINA a révélé que les militant·es LGBTIQ+ faisaient face à la gamme la plus large de menaces de tous les groupes, avec 91 % signalant du harcèlement et de l'intimidation en ligne et 82 % citant une activité accrue de l'extrême droite. Les enquêtes sur les crimes de haine n'aboutissaient systématiquement pas à des poursuites.
Les coupures de l'USAID et les risques législatifs
L'annulation abrupte de plus de 80 % des programmes de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID — United States Agency for International Development) au début de 2025 a frappé directement le secteur de la société civile. ZMINA cite une enquête suggérant que 75 % des organisations touchées cherchent encore des ressources alternatives, 25 % anticipent des réductions de personnel et 12 % suspendent des programmes ou ferment entièrement. L'aide juridique régionale, les initiatives éducatives et le travail anti-désinformation ont été parmi les victimes. Le rapport ZMINA note que le vide peut offrir un espace aux acteurs extérieurs pour exercer une influence via des canaux de financement alternatifs, et que la dépendance structurelle exposée par l'effondrement de l'USAID pointe vers la nécessité d'une diversification vers la philanthropie locale et le soutien institutionnel à long terme plutôt que vers des subventions par projets — une position que la gauche ukrainienne, avec son insistance sur la construction de réseaux de solidarité intérieurs, a soutenue de manière constante.
Deux lois adoptées en 2025 ont suscité d'importantes critiques de la société civile. Une loi restreignant l'accès au registre unifié des décisions judiciaires a supprimé des dossiers consultables publiquement les numéros cadastraux et les adresses précises des propriétés — ostensiblement pour des raisons de sécurité mais appliquée à toutes les personnes morales, pas seulement à celles liées à la défense, entravant considérablement la surveillance anti-corruption des actifs. Une autre loi, sur les organisations humanitaires agréées, a introduit un seuil de statut désavantageux pour les petites ONG locales ou nouvellement créées, avec une large discrétion accordée au Cabinet des ministres sur les critères d'attribution et de révocation du statut. Quatre projets de loi restaient en cours d'examen, notamment des propositions visant à introduire une responsabilité administrative pour « l'identification d'un avocat avec son client » — formulation suffisamment vague pour criminaliser le journalisme d'investigation couvrant les procédures judiciaires — et des amendements au Code civil qui élargiraient les motifs de demande de démentis et de blocage de contenu numérique, sans garanties anti-SLAPP.
Deux fronts, un seul mouvement
Le rapport ZMINA est à la fois un bilan de persécutions et de persistance. Les « protestations au carton » ont réussi : une inversion législative a été obtenue en dix jours grâce à la mobilisation dans la rue et à la pression internationale. Sotsialnyi Rukh, en dressant le bilan de 2025, a placé cette victoire aux côtés d'un travail soutenu sur les droits des travailleurs, le soutien aux vétérans et le déplacement interne — insistant sur le fait que « sous la pression de l'agresseur et la faiblesse du capitalisme corrompu, la guerre peut durer longtemps », et que dans ces conditions, les droits du travail et sociaux ne sont pas des préoccupations secondaires à différer après la guerre, mais le fondement de ce pour quoi l'Ukraine est défendue. Priama Diia a continué à s'organiser dans les campus universitaires malgré les attaques répétées, les poursuites pénales et la surveillance du SSU. KyivPride, KharkivPride, l'ONG Insight, l'ONG Bilkis et le mouvement LGBTIQ+ au sens large ont continué à s'organiser, à documenter et à déposer des plaintes, sachant que celles-ci ne seraient pas poursuivies.
ZMINA ne se contente pas de rédiger des rapports. La directrice du conseil, Tetiana Pechonchyk, s'est exprimée publiquement dans les 48 heures suivant la fuite des photos de Shabunin pour exiger l'ouverture de poursuites pénales pour divulgation de données d'enquête préliminaire et violation du droit à la vie privée. L'organisation a publié une déclaration commune signée par plus de cent organisations ukrainiennes de la société civile condamnant l'utilisation politique du système judiciaire.
Comme le montre le rapport ZMINA, l'infrastructure civique démocratique de l'Ukraine est sous pression. Elle n'a pas sombré. Les organisations ukrainiennes de défense des droits humains, la gauche démocratique-socialiste, les organisations démocratiques de soldats — Veteranka (le Mouvement des vétéranes — Rukh Veteranok) [14] et l'ONG « Militaires et vétérans LGBTIQ+ ukrainiens pour l'égalité des droits » [15] —, les syndicats, le mouvement étudiant, les militant·es LGBTIQ+ et les défenseur·ses de l'environnement font face, chacun·e à sa façon, aux mêmes formes d'une double pression — la recolonisation russe et l'État néolibéral et l'extrême droite.
Adam Novak est rédacteur d'Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF) et ancien coordinateur du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU/ENSU).
La situation des défenseur·ses des droits humains et des militant·es civiques en Ukraine en 2025
Le rapport annuel ZMINA, dont les auteur·rices sont Iryna Yuzyk, Khrystyna Roman, Diana Deputat et Alona Martynchuk, sous la direction de Tetiana Pechonchyk et Onysiia Syniuk, ne couvre que le territoire ukrainien sous contrôle gouvernemental. Disponible en téléchargement en anglais sur : https://zmina.ua/wp-content/uploads/sites/2/2026/05/zvit_ga_eng_web.pdf
Notes
[1] ZMINA est l'acronyme ukrainien de « changement ». Le Centre des droits humains ZMINA, fondé en 2014, est une organisation non gouvernementale ukrainienne dont le siège est à Kyiv. Il documente les violations des droits des défenseur·ses des droits humains et des militant·es civiques dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien.
[2] Svoboda (Свобода, « Liberté ») est un parti nationaliste ukrainien fondé en 1991 sous le nom de Parti social-national d'Ukraine. Rebaptisé Svoboda en 2004, il a obtenu ses meilleurs résultats électoraux aux législatives de 2012 (10,4 % des voix). Il reste depuis lors minoritaire dans les institutions électorales ukrainiennes.
[3] Les SLAPP (Strategic Lawsuits Against Public Participation) désignent des poursuites judiciaires abusives intentées par des acteurs puissants — entreprises, personnalités politiques, entités étatiques — contre des individus ou organisations qui exercent leur droit à la participation publique (journalisme d'investigation, militantisme, alertes éthiques). Ces procédures visent moins à obtenir gain de cause qu'à épuiser financièrement et psychologiquement les défendeurs.
[4] Sur les protestations anticorruption en Ukraine, voir Priama Diia (Action directe), Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) et le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU/ENSU), « Ukraine : Protestations anticorruption », Europe Solidaire Sans Frontières, 23 juillet 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75705
[5] Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) Ukraine, « Ukraine. Une année de progrès social. Les activités du « Mouvement social » en 2025 », Europe Solidaire Sans Frontières, 31 décembre 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77509
[6] Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) Ukraine, « Sauver le pays, pas les oligarques — Déclaration programmatique « Pour une Ukraine sans oligarques ni occupants ! » », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74813
[7] Francesca Barca, « Ukraine : guerre, inégalités, néolibéralisme : les défis de la gauche ukrainienne », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 mars 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74022
[8] Adam Novak, « The political economy of Ukraine's war and the politics of a coming bad peace » (L'économie politique de la guerre en Ukraine et la politique d'une mauvaise paix à venir), Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2026. Disponible sur : https://europe-solidaire.org/spip.php?article78849
[9] Adam Novak (avec Interfax-Ukraine et KPU Ukraine), « Ukrainian labour leaders arrested under pressure from neoliberal parliamentarians » (Les dirigeants syndicaux ukrainiens arrêtés sous la pression de parlementaires néolibéraux), Europe Solidaire Sans Frontières, 11 avril 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74454
[10] Vitaliy Dudin, « Ukraine : Trade Unions, Deregulation, and Social Dialogue : An Interview with Vitaliy Dudin » (Syndicats, déréglementation et dialogue social : entretien avec Vitaliy Dudin), Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72639
[11] Oleksandr Skiba, « Ukraine's Trade Unions Face Wartime Crisis and Post-War Transformation » (Les syndicats ukrainiens face à la crise de guerre et à la transformation d'après-guerre), Europe Solidaire Sans Frontières, 28 mai 2025. Disponible sur : https://europe-solidaire.org/spip.php?article75166
[12] Le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv (KhPG — Kharkivska Pravozakhysna Hrupa), fondé en 1992 et enraciné dans la tradition dissidente ukrainienne, adopte une approche plus rigoureuse que ZMINA concernant les droits des conscrit·es. Son analyse de la loi de mobilisation de 2024 nomme explicitement la conduite arbitraire des TTsK comme pratique actuelle, documente les droits procéduraux des appelés, et cite son directeur Yevhen Zakharov qui décrit la suppression des services consulaires pour les hommes n'ayant pas mis à jour leur enregistrement militaire comme « un moyen de coercition purement soviétique ». Le KhPG demeure une organisation de défense des droits civils classique et n'applique pas d'analyse de classe à la mobilisation, mais il cadre au moins la conscription comme un domaine de droits individuels nécessitant une protection active. Voir : Denys Volokha et Mykola Komarovskyi, « Law on mobilization : The Kharkiv Human Rights Protection Group analysis », 31 mai 2024, https://khpg.org/en/1608813722
[13] Priama Diia (Action directe), « Ukraine : Rebuilding the student union Priama Diia (« Direct Action ») » (Reconstruire le syndicat étudiant Priama Diia (« Action directe »)), Europe Solidaire Sans Frontières, 16 avril 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74597
[14] Veteranka (le Mouvement des vétéranes ; Rukh Veteranok) est né de la campagne « Bataillon invisible » de 2015 et a été officiellement constitué en 2018. Il milite pour des conditions matérielles, juridiques et institutionnelles égales pour les femmes dans les forces armées d'Ukraine. Voir : https://uwvm.org.ua/en/
[15] L'ONG « Militaires et vétérans LGBT+ ukrainiens pour l'égalité des droits » (en abrégé « Military LGBT+ ») a été fondée en 2018. Elle milite pour l'égalité des droits des membres des forces armées et des vétérans LGBTIQ+, notamment la reconnaissance des partenariats civils et la protection antidiscrimination au sein des forces armées. Dirigée depuis 2025 par le défenseur d'Azovstal Oleksandr Demenko, avec le fondateur Viktor Pylypenko comme vice-président. Voir : https://www.lgbtmilitary.org.ua/en/

Guerre, crise économique et mécontentement dans la Russie de Poutine
Le régime de Poutine montre des signes de fragilité croissante après cinq années de guerre d'agression contre l'Ukraine. La résistance ukrainienne a imposé une situation d'impasse militaire ; les pertes russes avoisinent 1,2 million de morts et de blessés ; et l'économie, portée un temps par la hausse des prix du pétrole, accumule les difficultés structurelles. Ashley Smith, du collectif Tempest, a mené cet entretien avec les rédacteurs de Posle (После, « Après »), média socialiste russe indépendant en exil, sur la guerre, le régime, le mécontentement populaire et les obstacles à toute résistance sous l'autocratie. Posle vient d'être désigné « agent de l'étranger » par l'État russe — une mesure répressive qui expose ses rédacteurs à des poursuites pénales et à de graves atteintes à leurs droits civils. [AN]
4 juin 2026 | yité du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien%c2%b7nes/
Au moment où les rédacteurs de Tempest préparaient cet article pour publication, l'État russe a désigné les personnes associées au site Posle comme « agent de l'étranger ». La loi russe sur les « agents de l'étranger » est hautement répressive et expose les rédacteurs à un risque significatif de poursuites pénales et à d'autres menaces contre leurs droits civils fondamentaux. La loi russe constitue un modèle de ce que Human Rights Watch a identifié comme un outil central du répertoire autoritaire. « La cible principale de ces lois sont les organisations de la société civile et des médias » dont les activités visent à « influencer les politiques publiques […] organiser des débats publics, des événements, des rassemblements et des manifestations ». Ainsi, parmi les prétendus méfaits reprochés, le régime de Poutine a fondé sa décision sur la prétendue « promotion » par Posle des « relations LGBT ». Cela s'inscrit dans une offensive plus large contre les droits démocratiques à l'échelle internationale, qui trouve ses propres parallèles aux États-Unis, où la dérive autoritaire s'est accélérée sous Trump. Tempest exprime sa solidarité inconditionnelle avec Posle et ses rédacteurs. Nous voyons en Posle des camarades « agents » — non d'un quelconque État, mais d'un projet démocratique de solidarité internationale qui est l'antidote à un avenir de barbarie capitaliste débridée. [Tempest]
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Contexte géopolitique : Iran, pétrole, rivalités impériales
Ashley Smith : Les États-Unis et Israël ont élargi leur guerre génocidaire commune contre Gaza au Liban et à l'Iran. Ils en attendaient une victoire rapide, mais c'est une nouvelle guerre sans fin qui s'est engagée. Le régime iranien mène une guerre asymétrique ; il a frappé les infrastructures pétrolières de la région, fermé le détroit d'Ormuz et perturbé non seulement les flux de pétrole, mais aussi de pétrochimie, d'engrais et d'hélium — indispensable à la fabrication de microprocesseurs. Alors que la stagflation menace tous les coins de l'économie mondiale, la Russie semble avoir profité de la guerre : le président Trump a allégé les sanctions contre le pétrole russe et la hausse des prix des hydrocarbures a fait affluer les profits dans les caisses de Poutine. Cette analyse est-elle exacte ? Quel est l'impact de cette situation sur l'économie russe ?
Posle : À court terme, en effet, la Russie a bénéficié de la flambée des prix du pétrole et de l'allégement des sanctions. Les recettes budgétaires tirées des exportations pétrolières ont par exemple doublé en avril par rapport à mars. Ces recettes supplémentaires ne suffisent cependant pas à enrayer la montée catastrophique du déficit budgétaire — qui atteint actuellement 2,5%, dépassant le seuil de 1,6% prévu par le gouvernement pour cette année. Ce déséquilibre pèse sur les autres postes de dépenses publiques et fragilise le rouble, soumettant un système financier déjà chancelant à des pressions supplémentaires.
Par ailleurs, l'essentiel des bénéfices exceptionnels a été canalisé vers les compagnies pétrolières pour moderniser des infrastructures gravement endommagées par les attaques de missiles ukrainiens. Ces frappes ciblant les raffineries et les terminaux d'exportation pétrolière ont considérablement affaibli la capacité russe à exporter des matières premières : ces derniers mois, les ports de la mer Baltique ont réduit d'un tiers leurs expéditions de pétrole.
Parallèlement, une hausse durable des prix du pétrole entraînera inévitablement une baisse de la consommation mondiale, ce qui pourrait gravement affecter une économie russe déjà en récession. La guerre en Iran et le blocus du détroit d'Ormuz ne servent donc pas les intérêts économiques de la Russie, même s'ils lui offrent des avantages politiques indéniables.
Ashley Smith : La guerre de Trump contre l'Iran a encore davantage ébranlé l'ordre dit fondé sur des règles, déjà discrédité par la guerre génocidaire des États-Unis et d'Israël à Gaza et par la guerre impérialiste russe en Ukraine. Trump a lancé l'attaque contre Téhéran sans consulter ni même prévenir les alliés de l'OTAN. L'alliance se fissure, Trump menaçant de plus en plus de retirer les troupes américaines et d'abandonner le soutien à l'Ukraine. En conséquence, l'Europe, et l'Allemagne en particulier, se réarme rapidement. Dans ce contexte, quelle est selon vous la perspective actuelle du régime de Poutine face aux rivalités inter-impériales au sein de l'Europe, entre l'OTAN et la Russie, et face à la lutte de l'Ukraine pour son autodétermination ?
Posle : Le recul du soutien américain à l'Ukraine et le désengagement de l'Amérique des questions de sécurité européenne du fait de la guerre en Iran constituent en réalité le principal gain politique de Poutine à ce jour. Il apparaît ainsi clairement comment les intérêts de la Russie et de sa population — frappée par la baisse du niveau de vie et par l'intensification des frappes de missiles — divergent profondément de ceux de Poutine et de son régime, prêt à prolonger le conflit pour assouvir ses ambitions géopolitiques. Ces objectifs incluent l'écrasement de la résistance ukrainienne — au prix de dizaines de milliers de vies de soldats russes — et la déstabilisation de l'Europe afin d'étendre son influence dans l'espace post-soviétique et en Europe de l'Est.
La situation se tend actuellement autour de l'Arménie, où le président Pachinian cherche à retirer progressivement son pays de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) [1] et à renforcer sa coopération avec l'Union européenne. Les tensions montent également avec les États baltes, de plus en plus ciblés par des actes de sabotage militaire russes. Ces évolutions revêtent une grande importance pour Poutine, car elles font peser des questions sur la réalité du soutien de l'OTAN à ses membres et alliés.
Si l'agression contre l'Iran venait à s'intensifier, les États-Unis continueraient de réduire rapidement leur présence en Europe, et l'OTAN risquerait de devenir un « tigre de papier » dont les engagements mutuels entre membres ne vaudraient rien. Ces défis conduisent non seulement à la remilitarisation de l'Allemagne, mais remettent en cause tout le modèle idéologique de l'État allemand, construit sur le traumatisme du militarisme nazi et les sacrifices colossaux de la Seconde Guerre mondiale. Ces valeurs sont aujourd'hui menacées, comme le montre l'essor de l'Alternative für Deutschland (Alternative pour l'Allemagne, AfD), devenu de fait le parti le plus populaire du pays.
Dans ces circonstances, la gauche allemande doit certes combattre le danger du fascisme et de la militarisation, mais non en ignorant la menace russe qui pèse sur les pays d'Europe de l'Est. Au contraire, seul un soutien conséquent à l'Ukraine peut freiner les ambitions du régime de Poutine et, par voie de conséquence, réduire la nécessité d'une remilitarisation allemande qui, en dernier ressort, fait le jeu de l'extrême droite.
La défaite d'Orbán et son impact sur le Kremlin
Ashley Smith : Dans un autre développement qui affecte la Russie, les électeurs hongrois ont mis fin après seize ans à la gouvernance de Viktor Orbán, de plus en plus autoritaire. Orbán était un allié de Poutine qui avait bloqué le prêt de 106 milliards d'euros accordé par l'UE à l'Ukraine. Quelle est la signification de la défaite d'Orbán pour le régime de Poutine ?
Posle : C'est assurément un revers sérieux pour le Kremlin : Orbán en était le principal agent au sein de l'Union européenne. Aujourd'hui, le seul pays à jouer encore ce rôle est la Slovaquie, dirigée par le populiste de droite Robert Fico [2]. Lui aussi, à l'instar d'Orbán, nourrit des positions anti-ukrainiennes et cherche à sécuriser des approvisionnements en gaz russe bon marché. Ce modèle d'influence russe démontre clairement comment le Kremlin a transformé les approvisionnements énergétiques en une arme politique puissante, qu'il continuera de manier contre d'autres pays européens.
La défaite d'Orbán résulte de la lassitude des Hongrois — et en particulier de la jeunesse — face à son règne corrompu et autoritaire ; elle ne signifie pas pour autant, à nos yeux, le début de la fin pour les populistes d'extrême droite à l'échelle paneuropéenne. Au contraire, cette tendance continue de prendre de l'ampleur, et le Kremlin mise avant tout sur elle — notamment dans des pays comme l'Allemagne et la France.
La guerre en Iran, la Chine et la Russie
Ashley Smith : La guerre en Iran aura également des répercussions sur la Russie et la Chine, qui ont toutes deux soutenu Téhéran de diverses manières. Les approvisionnements en pétrole étant perturbés par la fermeture du détroit d'Ormuz, la Chine va-t-elle se tourner davantage vers la Russie pour son pétrole et son gaz naturel ? Qu'adviendra-t-il de leur soi-disant « amitié sans limites » ? Quelle sera leur politique envers l'Iran ? Quel impact ce scénario aura-t-il sur la rivalité russo-chinoise avec les États-Unis et l'Europe ?
Posle : La perte de l'Iran comme fournisseur pétrolier fiable — comme ce fut jadis le cas du Venezuela — a en effet rendu la Chine plus dépendante des approvisionnements russes. Par ailleurs, l'échec de l'« opération Epic Fury » en Iran a mis en lumière la vulnérabilité de la puissance militaire américaine. Une caractéristique distinctive de la position de Poutine demeure néanmoins ses efforts pour développer un dialogue bilatéral avec Trump, en dépit de son « amitié » avec la Chine. Il est révélateur que la diplomatie russe, tout en condamnant à répétition la « guerre déclenchée par les États-Unis et Israël », ait mis en avant « l'engagement de la Russie à proposer ses bons offices aux parties ».
Poutine et d'autres responsables du Kremlin ont constamment souligné que, malgré son alliance avec l'Iran, la Russie se distancie du conflit et préfère jouer le rôle de médiateur. Poutine vient encore de réitérer sa proposition de transférer en Russie l'uranium enrichi iranien. Il semble que, suite à la chute du régime Assad en Syrie, la Russie ne soit pas prête à s'engager sérieusement dans les conflits au Moyen-Orient et cherche à se concentrer sur l'Ukraine et les affaires européennes.
La capacité russe à poursuivre la guerre
Ashley Smith : Quel est l'impact de ces dynamiques inter-impériales et macroéconomiques sur la capacité de la Russie à poursuivre son invasion de l'Ukraine ?
Posle : Près de cinq ans de guerre en Ukraine ont sévèrement érodé les ressources économiques et humaines de la Russie, mais cela n'a pas encore entamé la volonté de Poutine d'« atteindre les objectifs de l'opération militaire spéciale » à tout prix. Récemment, le porte-parole du Kremlin Peskov a déclaré que le retrait de l'armée ukrainienne de la région de Donetsk n'est pas une question pouvant faire l'objet de négociations avec Kiev, mais une condition préalable à celles-ci.
Autrement dit, une fois que l'Ukraine aura cédé volontairement une partie de son territoire, de nouvelles exigences suivront très probablement. Il est clair que le Kremlin n'est pas intéressé par un cessez-le-feu et prépare une offensive majeure dans le Donbass cet été et cet automne. L'objectif de cette offensive est non seulement militaire, mais aussi politique : convaincre Trump que la Russie continue de dominer sur le terrain, afin que les États-Unis exercent une pression accrue sur Kiev pour lui imposer les conditions du Kremlin [3].
Le plan de Poutine illustre clairement le conflit entre ses ambitions personnelles et les intérêts du peuple russe. Les pertes de l'armée russe au front ont atteint leur niveau le plus élevé depuis le début de l'année : dans la seule deuxième quinzaine d'avril, environ 4 500 soldats ont été tués. Au total, au moins 350 000 Russes sont morts au cours des cinq années de guerre. Le nombre de victimes civiles augmente également en raison des frappes de missiles ukrainiennes sur les infrastructures militaires et énergétiques — même si cela est absolument incomparable avec les pertes causées par les frappes russes sur les villes ukrainiennes.
Les Russes ordinaires paient ce prix pour que Poutine puisse annoncer à Trump l'avance de son armée de quelques dizaines de kilomètres carrés. L'écart entre la perception de la guerre au Kremlin et parmi la population ordinaire ne cesse de croître rapidement.
Situation intérieure : mécontentement,
répression et fragilité du régime
Ashley Smith : Venons-en maintenant à l'impact intérieur de tout cela en Russie. L'Ukraine persiste dans sa résistance à l'invasion russe et frappe militairement de plus en plus profondément en territoire russe. En conséquence, les pertes russes semblent s'être accélérées lors de la récente offensive de printemps. Pendant ce temps, en raison des sanctions et des dynamiques générales de l'économie de guerre, les conditions économiques se sont dégradées. Des signes de dissidence croissante apparaissent, exprimés de manière détournée par des politiciens et des personnalités médiatiques. Quelle est la situation politique intérieure en Russie ? Comment interpréter ces diverses expressions de mécontentement de la part de personnalités publiques ? Cela témoigne-t-il d'un mécontentement de masse qui se développe parmi les travailleurs et les opprimés en Russie ? À quel point le régime de Poutine est-il stable ?
Posle : Le premier semestre 2026 a effectivement été marqué par une inflation galopante et une baisse du niveau de vie. On peut affirmer que les effets du « keynésianisme militaire » — lié à la forte hausse des dépenses publiques au début de la guerre — sont désormais épuisés. Même selon les prévisions gouvernementales, l'inflation cette année s'établira à 5,2%, tandis que les salaires n'augmenteront que de 2%. Dans le même temps, le Kremlin entend compenser le déficit budgétaire croissant par une hausse des impôts sur les petites entreprises et par des coupes dans les programmes sociaux et les projets d'infrastructures.
Dans ce contexte, les autorités russes ont pris, en début d'année, des mesures sans précédent pour restreindre l'accès à Internet dans le pays. Elles ont notamment tenté de bloquer Telegram (utilisé par 105 millions de Russes, soit la majorité de la population) et les réseaux privés virtuels (VPN) — utilisés par environ 40% des Russes pour contourner les blocages d'Instagram, YouTube et d'autres plateformes. Dans les grandes villes russes, dont Moscou, la connexion Internet sans fil a été fréquemment coupée intégralement, causant d'immenses dommages à l'économie et provoquant une forte augmentation des retraits en espèces dans les banques.
Derrière toutes ces mesures, qui ont suscité un vaste mécontentement, se trouve le Service fédéral de sécurité (FSB, Federalnaya Sluzhba Bezopasnosti) [4] et son projet d'« Internet souverain », entièrement contrôlé par les autorités. La raison officielle invoquée pour justifier ces restrictions est la prévention des attaques de drones ukrainiens — une justification qui semble très peu crédible, dans la mesure où le renforcement des restrictions coïncide avec une intensification des frappes ukrainiennes. Un sentiment prévaut dans le pays : ceux qui sont au pouvoir sont entièrement absorbés par leur guerre et leurs interdictions permanentes, sans aucun intérêt pour la vie quotidienne des gens ordinaires.
Ces sentiments ont été encore attisés par les tentatives des autorités de dissimuler une épidémie de fièvre aphteuse [5] parmi le bétail en Sibérie et dans d'autres régions. Les autorités russes ont saisi et abattu des dizaines de milliers de bovins et de porcs appartenant à des éleveurs, sans aucune explication ni compensation. Dans plusieurs cas, des affrontements directs entre la police et des communautés rurales s'en sont suivis.
Tous ces facteurs conduisent clairement à une perte de confiance dans les autorités et à un mécontentement croissant. Cependant, toute possibilité d'exprimer légalement quelque dissidence que ce soit a été complètement éradiquée en Russie. Des jeunes militants qui ont tenté d'organiser une protestation contre la fermeture de Telegram, ainsi que des dizaines d'éleveurs qui cherchaient à protéger leur bétail de l'abattage, ont été arrêtés et soumis à de fortes pressions policières.
La répression accrue et les tentatives des autorités de restreindre la circulation de l'information sont une réponse au mécontentement croissant. Alors que le régime jouissait jusqu'ici d'une légitimité largement fondée sur sa capacité à préserver la stabilité de la vie quotidienne, il s'appuie désormais de plus en plus sur la peur de la police et des services secrets. En ce sens, Poutine s'oriente peut-être vers le modèle iranien : un régime qui ne bénéficie pas du soutien de la majorité maintient le pouvoir par la violence.
Quant à l'humeur au sein des élites politiques et économiques, elles sont certes mécontentes de la prolongation sans fin de la guerre, du recul économique, des restrictions d'Internet et de l'emprise croissante des services de sécurité. Contrairement aux rumeurs propagées par une partie des médias occidentaux, il n'existe cependant pas de complot en préparation contre Poutine.
Cela tient à plusieurs raisons. Premièrement, la peur de la répression rend les élites divisées et méfiantes les unes envers les autres. Il convient de rappeler que le nombre d'arrestations de fonctionnaires a fortement augmenté au cours de la dernière année : des dizaines d'employés du ministère de la Défense — dont plusieurs anciens adjoints au ministre Sergueï Choïgou — ont été arrêtés, ainsi que des représentants d'autres ministères. En 2024, le ministre des Transports Roman Starovoïd s'est suicidé face à la menace d'arrestation, tandis que le vice-ministre des Ressources naturelles Denis Boutsaev a fui aux États-Unis. Plusieurs hommes d'affaires de premier plan, soupçonnés de déloyauté politique, ont perdu biens et liberté — c'est notamment le cas de Vadim Mochkovitch, propriétaire de l'une des plus grandes entreprises agroalimentaires du pays.
Deuxièmement, l'agenda et les perspectives d'un tel complot restent flous dans les circonstances actuelles : ces élites n'ont pas de vision commune et claire d'une orientation alternative de politique étrangère ni des conditions pour mettre fin à la guerre. Elles ne disposent pas non plus de légitimité aux yeux de la population.
Enfin, la disparition de Poutine pourrait déclencher des conflits de grande ampleur au sein des élites russes autour du contrôle des propriétés. Ayant détruit toutes les institutions politiques du pays au cours de ses vingt-cinq ans de règne, Poutine est lui-même devenu le seul facteur maintenant un équilibre relatif des intérêts au sein de la classe dirigeante. C'est pourquoi les élites craignent sa disparition plus que la poursuite de ses aventures militaires destructrices.
Ashley Smith est membre du collectif Tempest à Burlington, Vermont (États-Unis). Il a écrit dans de nombreuses publications, dont Spectre, Truthout, Jacobin, New Politics, et bien d'autres, en ligne et en version imprimée.
Source : Tempest, 1er juin 2026. Disponible sur :
https://tempestmag.org/2026/06/war-economic-crisis-and-discontent-in-putins-russia/
Traduit de l'anglais et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78953
Notes
[1] L'OTSC (Organisation du traité de sécurité collective, en russe : Организация Договора о коллективной безопасности) est une alliance militaire dirigée par la Russie regroupant plusieurs États post-soviétiques. L'Arménie, officiellement toujours membre, a suspendu sa participation active à partir de 2023, après la prise de contrôle de l'Artsakh (Haut-Karabakh) par l'Azerbaïdjan sans réaction de l'OTSC.
[2] Robert Fico est Premier ministre de la Slovaquie depuis octobre 2023. Il s'oppose aux livraisons d'armes à l'Ukraine et a maintenu les importations de gaz russe, bloquant à plusieurs reprises les initiatives européennes de soutien à Kiev.
[3] Sur les dynamiques politiques de la guerre et leurs implications pour la gauche anti-guerre, voir : Collectif éditorial de Posle, « Déclaration pour le quatrième anniversaire de la guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2026. Disponible sur :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78177
Sur la répression de la gauche et des militants anti-guerre en Russie, voir également la rubrique ESSF « À gauche (Russie) » :
https://europe-solidaire.org/spip.php?rubrique1792
[4] Le FSB est le principal service de sécurité intérieure de la Russie, héritier du KGB soviétique. Il est responsable du contre-espionnage, de la surveillance intérieure et de la lutte contre le terrorisme.
[5] La fièvre aphteuse est une maladie virale hautement contagieuse qui touche les animaux à sabots (bovins, porcs, moutons, chèvres). Elle est économiquement dévastatrice pour l'élevage et fait l'objet d'interdictions d'importation dans de nombreux pays. La Russie est un exportateur significatif de viande ; la reconnaissance de l'épidémie par la Chine et les États-Unis rend inévitable une interdiction des exportations de viande russe.

La guerre en Ukraine est-elle à un tournant ?
L'Ukraine mène une guerre des drones avec un succès croissant. Les avancées russes sur le front s'amenuisent et leurs pertes s'alourdissent. Cela amène de plus en plus de gens à parler d'un tournant dans la guerre en Ukraine. Mais est-ce vraiment le cas ? Mikael Hertoft dresse un état des lieux de la guerre en Ukraine début juin 2026
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Depuis le début de l'année 2026, l'offensive russe de printemps n'a pas vraiment démarré. Les attaques se poursuivent, mais le front ne bouge pas. Dans le même temps, l'Ukraine a pris l'avantage en utilisant des drones non seulement dans une bande de 10 à 20 kilomètres le long du front, mais aussi plus profondément à l'intérieur des terres russes.
La Russie a battu son propre « anti-record » en matière d'attaques contre les villes, les musées et les habitations civiles ukrainiennes. À l'inverse, l'Ukraine cible systématiquement l'industrie pétrolière et le secteur des exportations russes. Il y a là un objectif militaire clair, même si cela affecte également les civils russes sous la forme d'une « pluie noire » et de la pollution atmosphérique provoquée par les raffineries et les ports pétroliers en feu,
Ce n'est peut-être pas encore le tournant de la guerre, mais il semble que ce tournant se rapproche.
Anti-record russe
Les 13 et 14 mai, la Russie a mené sa plus grande attaque à ce jour contre l'arrière-pays ukrainien avec 1 567 drones et 56 missiles, selon les autorités ukrainiennes. 27 civils auraient été tués. Plusieurs villes ukrainiennes ont été touchées, mais la cible principale était Kyiv.
Cela s'est produit après que Zelensky eut humilié Poutine à propos du défilé du 9 mai. Poutine avait demandé, par l'intermédiaire de Trump, un cessez-le-feu afin que l'Ukraine n'attaque pas le défilé militaire. Après de longues discussions, un cessez-le-feu a été convenu pour la période du 9 au 12 mai, et Zelensky a humilié Poutine en publiant un décret officiel interdisant à l'armée ukrainienne d'attaquer dans « un périmètre autour de la Place Rouge ».
Puis vint le « record négatif » de la Russie, avec une avalanche de roquettes et de drones. L'Ukraine a riposté par une attaque de drones sur Moscou, visant principalement des cibles militaires, mais au cours de laquelle des civils ont également été tués.
Dans l'ensemble, l'Ukraine mène de plus en plus d'attaques sur le territoire russe proprement dit, prenant pour cible des installations militaires, des sites de production d'armes et, en particulier, l'industrie pétrolière et gazière russe. Cela vise à mettre fin au financement de la guerre par la Russie via les exportations de pétrole et de gaz, ainsi qu'à l'approvisionnement des soldats russes en diesel et en kérosène.
Les raffineries russes peuvent peut-être être considérées comme des cibles militaires – et revêtent en tout cas une grande importance pour la guerre. Mais les attaques ont également des effets néfastes importants sur la population civile. Les incendies dans les raffineries de pétrole et les dépôts provoquent une forte pollution atmosphérique et un nouveau phénomène bien connu en Russie est la « pluie noire », où du pétrole partiellement brûlé est lessivé par la pluie.
Les attaques se poursuivent, mais le front est immobile
- Les attaques et les bombardements russes sur le front se poursuivent. Mais le territoire conquis diminue de façon spectaculaire.
Sur le front, les attaques russes sont plus intenses que jamais, mais le front est pratiquement bloqué.
Examinons ce bilan de Yuri Fyodorov – un observateur de la guerre qui intervient chaque matin sur la chaîne YouTube de l'opposition russe « Breakfast show ».
Les attaques à la bombe larguée par avion (sur le front) et affiche une légère hausse, avec environ 1 400 par semaine. Le nombre d'attaques russes se maintient autour de 1 200 par semaine, tandis que l'augmentation des zones conquises se diminue jusqu'à 16 km2 par semaine. Les attaques russes se poursuivent donc avec la même intensité, mais leurs résultats ont considérablement diminué.
Si l'on examine les différents segments du front, la Russie a légèrement progressé dans le nord de Donetsk, autour de la ville de Konstantinovka, tandis qu'elle est sur la défensive et a perdu du terrain dans l'oblast de Zaporijia, sur le segment sud du front. Aujourd'hui, il n'y a plus aucune perspective que l'armée russe puisse, au cours de l'été, s'approcher suffisamment de la grande ville de Zaporijia pour pouvoir la bombarder d'artillerie.
Un tournant ?
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères a déclaré sur X, à l'occasion de la réunion de l'OTAN à Helsingborg, que la guerre était à un tournant : « Nous nous trouvons à un moment décisif de la guerre, et la pression sur Moscou s'intensifie. »
Yuri Fyodorov estime qu'il est trop tôt pour qualifier la situation de tournant. Mais il pense qu'une série de processus ont été enclenchés qui, à terme, pourraient aboutir à ce résultat.
Fiodorov explique que la situation est en train de changer en ce qui concerne les drones – tant à courte qu' à longue portée. Les personnes qui suivent l'évolution de la situation au front ne cessent de recevoir des informations indiquant que des installations militaires russes en Ukraine occupée subissent des destructions.
Les attaques contre Henichesk, dans l'oblast de Kherson, près de l'étroite bande de terre menant à la péninsule de Crimée, en sont un exemple. Il s'agit d'une ancienne station balnéaire où se trouvaient deux bases du service de sécurité russe, le FSB. Elles ont été détruites et les pertes ont été très importantes – probablement une centaine d'officiers du FSB.
La destruction incessante des moyens logistiques – tels que les camions ou les trains qui acheminent l'approvisionnement vers le front, les quartiers généraux et les dépôts – combinée au renforcement du maillage de drones ukrainiens au-dessus de la ligne de front, fait perdre de leur vigueur aux attaques russes. Il est peut-être encore trop tôt pour affirmer que l'armée russe en Crimée et dans le sud de l'Ukraine est coupée de ses sources d'approvisionnement, mais les lignes de ravitaillement sont soumises à une forte pression.
Un observateur français de la guerre, Clément Molin, a recensé les attaques géolocalisées et a dénombré, depuis le début de l'année 2026, plus de 1 000 attaques contre des camions, des trains et des dépôts russes dans les zones occupées de l'Ukraine. Il les qualifie de « véritable tournant » – un véritable changement de la situation.
L'Ukraine n'est plus un bénéficiaire de l'aide, mais un partenaire de l'Europe
Une autre évolution majeure concerne l'approvisionnement en armes de l'Ukraine.
Au cours de la première année de la guerre, l'Ukraine devait constamment solliciter des armes auprès de l'Europe et des États-Unis. Aujourd'hui, une production conjointe d'armes entre l'Ukraine et l'Europe est en cours, qui repose en grande partie sur un travail de recherche et développement ukrainien.
Une révolution militaro-industrielle est en cours. On assiste à une transition depuis la production d'armes très coûteuses, comme les avions F-35 ou les missiles Tomahawk, qui nécessitent des centaines de millions, voire des milliards de dollars.
L'Ukraine ne dispose pas de telles sommes, mais elle compte de nombreux passionnés créatifs qui conçoivent de nouveaux modèles, qu'ils ont eux-mêmes élaborés et qui sont désormais produits en Europe. Il ne s'agit pas seulement de drones, mais aussi de roquettes. De cette manière, des armes relativement bon marché sont produites à grande échelle.
L'Ukraine conçoit et utilise donc avec succès de nouveaux types d'armes. Et si la coopération avec l'Europe reste essentielle, les avantages sont désormais réciproques. Plusieurs pays européens considèrent qu'il est nécessaire d'utiliser les innovations ukrainiennes pour leur défense contre les drones. Cela pourrait bien marquer un véritable tournant dans les mois à venir, estime Yuriy Fyodorov.
Mobilisation en Russie ?
Mais qu'en est-il d'une mobilisation de nouvelles recrues en Russie ? Cela peut-il changer la situation, s'interroge le journaliste de l'émission Breakfast Show ?
Yuri Fyodorov répond que la Russie est en mesure de mobiliser plusieurs centaines de milliers de nouveaux soldats, peut-être un demi-million, dont 30 à 40 % pourraient servir à combler les pertes subies au front. Cela renforcerait considérablement l'armée russe.
Le reste est plus difficile à utiliser, estime Fiodorov, car la Russie manque d'officiers. Si la Russie doit augmenter ses effectifs de 250 000 à 300 000 soldats, elle aura besoin d'environ 20 000 officiers supplémentaires, et ellene les a pas.
À cela s'ajoute l'utilisation accrue de drones par l'Ukraine – et il ne s'agit pas seulement de drones aériens, mais aussi de drones terrestres. Cela compense la pénurie de soldats ukrainiens. Les fantassins russes sont contraints de traverser une zone de combat de 10 à 15 kilomètres pour attaquer, et leurs pertes sont énormes – environ 80 %.
C'est pourquoi l'armée russe perd 4 à 5 fois plus de soldats que l'armée ukrainienne, selon les estimations d'observateurs occidentaux compétents citées par Fjodorov. C'est pourquoi il n'est pas certain qu'une mobilisation aurait un impact significatif, conclut Fjodorov.
Un rapport de l'Institute for the Study of War
Le groupe de réflexion américain Institute for the Study of War (ISW) – qui se présente comme une organisation à but non lucratif et neutre – a publié le 25 mai un rapport que Fjodorov cite également.
Ce rapport confirme et développe certains des points soulevés par Fjodorov. Notamment le fait que l'Ukraine a également réussi à détruire une grande partie des défenses russes contre les frappes aériennes dans les zones occupées. Cela se traduit également par de meilleures conditions pour les attaques de drones ukrainiens.
L'ISW estime que l'Ukraine est désormais en mesure de repousser les assauts offensifs russes, mais qu'elle n'est pas encore capable de mener elle-même de telles opérations. C'est le cas depuis 2023, mais cela pourrait être sur le point de changer, estime l'ISW : l'Ukraine dispose d'une occasion unique d'introduire des éléments de guerre mobile et de passer à l'offensive.
Elle a une opportunité à saisir maintenant, jusqu'à ce que la Russie trouve un moyen de rendre les méthodes ukrainiennes inefficaces. C'est pourquoi l'ISW estime que la supériorité de l'Ukraine est limitée dans le temps.
Les pertes russes sont plus importantes que ce que la Russie peut remplacer
L'ISW cite également plusieurs sources pour évaluer l'ampleur des pertes russes – et conclut que depuis décembre 2025, la Russie a perdu plus de soldats qu'elle ne peut en recruter. Parallèlement, les avancées sur le front ont donc ralenti.
Les ressources de la Russie s'épuisent à ce niveau. Le nombre de volontaires souhaitant s'engager dans l'armée est en forte baisse, ce qui a alimenté les spéculations sur une mobilisation forcée. Jusqu'à présent, plusieurs tentatives ont été faites pour pousser la jeunesse des universités à s'engager dans l'armée.
L'Ukraine a donc pour l'instant stoppé l'avancée russe – et mène actuellement une contre-attaque dans les zones proches du front. Mais l'Ukraine ne pourra probablement pas lancer une véritable contre-offensive. Dans cette guerre, les attaques nécessitent davantage de troupes et entraînent des pertes plus importantes que la défense – et l'Ukraine dispose de bien moins de soldats et d'une base démographique plus restreinte que la Russie.
L'Ukraine ne lancera donc probablement pas d'attaque frontale, mais tentera d'affaiblir l'armée russe.
Isoler la Crimée ?
Elle peut par exemple agir ainsi vis-à-vis de la Crimée. La Crimée est une péninsule qui ne dispose en réalité que de trois voies d'approvisionnement. Deux par voie terrestre dans la zone occupée en Ukraine – et une via le détroit de Kertch, sur le pont que Poutine a fait construire après l'occupation de la Crimée en 2014.
Les voies d'accès terrestres en territoire occupé sont désormais soumises à des tirs intenses de drones ukrainiens, qui, pour l'instant, n'arrêtent certes pas les transports, mais rendent la circulation militaire sur ces routes extrêmement dangereuse. Et les nombreuses attaques contre les unités de défense aérienne en Crimée pourraient être une préparation à une attaque de plus grande envergure contre le pont de Kertch.
Si l'Ukraine parvient à interrompre l'approvisionnement de la Crimée, elle pourrait en réalité rendre impossible pour la Russie de conserver la péninsule – même si l'Ukraine ne lance pas d'attaque frontale contre l'armée russe sur place.
L'économie russe
La guerre coûte de plus en plus cher, et le déficit public russe pour 2026 s'élève déjà à 5,88 000 milliards de roubles pour les quatre premiers mois, selon les chiffres du ministère des Finances. Il était pourtant prévu qu'il ne s'élève « qu'à » 3,79 000 milliards de roubles pour l'ensemble de l'année.
À cela s'ajoute un déficit budgétaire de 5 000 milliards de roubles pour 2025 – l'économie russe se dirige donc vers la faillite. Certains mois, le produit intérieur brut russe affiche même une légère baisse. La situation n'est donc pas si grave ? Et pourtant, elle l'est.
Car la production destinée à l'armée compte également dans le PIB, même si elle n'apporte absolument rien à la vie de la population russe. Ainsi, une légère baisse du PIB en Russie signifie une forte baisse de la production à des fins civiles dans le pays.
Attaques contre l'industrie fossile russe
L'Ukraine a attaqué de manière soutenue et répétée toutes les raffineries de pétrole de la partie européenne de la Russie. La Russie les répare aussi vite qu'elle le peut, et il est difficile de dire précisément dans quelle mesure cela freine la production russe d'essence, de gazole et de kérosène.
Mais la gravité de la situation ressort clairement de l'évaluation de Reuters du 20 mai. Reuters rapporte également que le gouvernement russe a instauré une interdiction d'exportation de l'essence russe – à compter du mois d'avril et jusqu'en juillet pour l'instant. Parallèlement, on signale des pénuries d'essence et même un rationnement dans plusieurs régions de Russie – et en particulier dans les zones occupées. C'est ce qu'explique l'économiste Vlad Shukovsky dans une interview accordée à Breakfast Show.
Le journaliste Ivan Yakovina – de nationalité russe, mais qui travaille en Ukraine depuis 2010 – raconte les attaques de la nuit du 29 mai, au cours desquelles l'Ukraine a attaqué la raffinerie de Volgograd, qui appartient à Lukoil.
Cette raffinerie est l'une des plus grandes de Russie et traite chaque année 15 millions de tonnes de pétrole, qui sont transformées en essence, en gazole et en kérosène. Elle approvisionne le sud de la Russie et les territoires occupés en Ukraine.
Le dirigeant de l'administration russe de Sébastopol écrit à ce sujet sur son compte Telegram que la ville est désormais totalement à court d'essence. Cette ville se trouve précisément à l'extrémité des chaînes d'approvisionnement de la Russie, explique Yakovina, qui prédit que la pénurie d'essence va s'étendre à la Crimée et au kraï de Krasnodar, dans le sud de la Russie.
Quelle est la réponse de Poutine aux problèmes de la Russie ?
Avec la situation tendue au front, l'économie en berne et les nombreuses attaques ukrainiennes contre l'industrie pétrolière russe et les exportations de pétrole et de gaz, la conduite de la guerre par la Russie entre en crise.
Mais que peut ou veut faire Poutine pour y remédier ? L'officier et analyste militaire danois Anders Puck Nielsen a réalisé une vidéo à ce sujet le 29 mai : il présente quatre scénarios sur ce que Poutine pourrait faire.
Anders Puck Nielsen examine les options qui s'offrent à Poutine en fonction de ce que cela impliquerait pour lui d'atteindre ses objectifs de guerre (qui, selon Anders Puck Nielsen, consistent en un contrôle total de l'Ukraine par la Russie) – par rapport à l'économie russe et par rapport au risque pour la sécurité de Poutine lui-même.
Poutine pourrait tout d'abord accepter la défaite – et accepter un accord de paix proche des conditions de l'Ukraine. Ce serait bien sûr une défaite, mais cela lui donnerait une certaine chance de redresser l'économie – et aussi de conserver le pouvoir.
À court terme, la population serait soulagée que la guerre soit terminée, mais à plus long terme, cela poserait problème. Tout le monde verrait qu'il y a eu défaite, et alors pourquoi avoir déclenché la guerre ? Il y aurait également de nombreux problèmes avec les vétérans qui rentreraient au pays. Même si l'économie s'améliorerait à long terme, elle resterait mauvaise – et sa légitimité continuerait de décliner.
La deuxième possibilité est que la Russie ne mette pas fin à la guerre, mais la gèle, c'est-à-dire qu'elle cesse d'attaquer sur la ligne de front. Les pertes russes diminueraient alors de manière spectaculaire. La guerre ne s'arrêterait pas pour autant. Les attaques par drones et missiles pourraient se poursuivre – tant en Ukraine qu'en Russie. Mais peut-être Poutine accepterait-il l'offre de Zelensky d'un cessez-le-feu réciproque concernant les attaques contre les infrastructures énergétiques.
Anders Puck Nielsen considère cette option comme la plus dangereuse pour l'Ukraine. Car elle détruirait les deux piliers de la stratégie ukrainienne pour gagner la guerre : les lourdes pertes subies par la Russie au front et les attaques massives contre l'industrie pétrolière et gazière russe, qui sapent les revenus de la Russie. Puck Nielsen estime qu'une telle option ne serait bien sûr pas bénéfique pour l'économie russe, mais que Poutine pourrait conserver le pouvoir, car la guerre – et donc la répression – se poursuivrait.
Le scénario numéro trois est que Poutine opte pour une mobilisation massive de soldats. L'avantage de cette option est que la Russie peut maintenir sa stratégie militaire actuelle. Mais il est difficile de voir comment cela fonctionnerait compte tenu de l'évolution de la guerre – avec la supériorité de l'Ukraine dans le domaine des drones.
Retirer autant de main-d'œuvre de la production et augmenter le nombre de soldats à approvisionner serait également une catastrophe pour l'économie. Une mobilisation massive pourrait également entraîner une recrudescence des manifestations contre le régime. Au final, la mobilisation est donc défavorable à Poutine et comporte un risque important pour lui.
La quatrième option serait d'intensifier la guerre en menaçant directement les pays de l'OTAN. Il peut espérer que cela effraiera suffisamment les pays européens au point qu'ils laisseraient la Russie attaquer les pays baltes.
Anders Puck Nielsen estime que la Russie peut facilement trouver quelques divisions pour mener une attaque limitée dans les pays baltes. Cela suffirait, selon lui, à exercer une pression massive sur l'OTAN et à effrayer les populations européennes. Ce serait un risque énorme pour Poutine – et il est difficile de dire comment l'Europe réagirait. Elle pourrait réagir exactement à l'opposé de ce que souhaite Poutine, ce qui augmenterait considérablement le risque de voir Poutine tomber.
Puck Nielsen ne pense pas que Poutine acceptera une défaite. Il ne pense pas non plus que Poutine choisira de geler la guerre, même si ce serait la solution la plus judicieuse pour lui. Une guerre gelée et sans fin est la chose la plus dangereuse pour l'Ukraine. Selon l'analyste militaire, le scénario le plus probable est que Poutine opte pour une mobilisation massive.
Anders Puck Nielsen conclut que la situation est désormais intenable pour la Russie et que Poutine sera contraint d'agir. Il y a un risque qu'il opte pour une attaque contre l'Europe.
Espoir et/ou foi en la victoire ukrainienne ?
De nombreux signes indiquent que la guerre entre la Russie et l'Ukraine est à un tournant. Bien sûr, il y a un risque que la guerre bascule à nouveau – par exemple si la Russie parvient d'une manière ou d'une autre à neutraliser la supériorité actuelle de l'Ukraine dans la guerre des drones.
Pour qui suit une guerre et prend parti pour l'un des belligérants – ce qui est clairement le cas de l'auteur de ces lignes –, la frontière est très mince entre ce que l'on peut croire et ce que l'on peut espérer.
Si l'on espère une victoire, on peut aussi très facilement en venir à croire qu'elle se produira. Chaque petit signe dans la bonne direction est peut-être exagéré, et celui qui espère néglige les signes qui vont dans la direction opposée. Ce phénomène est renforcé par le fait que l'on lit sur Internet ce à quoi l'on croit – et beaucoup moins ce à quoi l'on ne croit pas.
Mais avec ces réserves, je dirais : je pense que la Russie est en train de perdre sa guerre d'agression en Ukraine, et que l'Ukraine peut assurer sa souveraineté. L'Ukraine a pratiquement stoppé l'offensive russe. Elle est en train de saper l'armée russe sur le front.
Mais l'Ukraine ne dispose pas des soldats nécessaires pour lancer une offensive frontale. Cela pourrait donc bien prendre du temps, peut-être un an ou plus. D'un autre côté, un revirement sur le front ou un effondrement du régime en Russie pourrait aussi se produire très soudainement. Je reviendrai sur ce sujet.
* Mikael Hertoft est titulaire d'une maîtrise en russe et en études des pays de l'Est, ancien membre du comité central du parti Enhedslisten, et enseigne le danois comme langue seconde.
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro

Portugal : La grève générale rejette à nouveau le paquet social
Le fort taux de participation à la grève générale a contraint les hôpitaux et les transports à fonctionner en service minimum, arrêté la production dans de nombreuses entreprises et fermé les écoles et les services publics dans tout le pays.
4 juin 2026 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/portugal-la-greve-generale-rejette-nouveau-le-paquet-social
La grève générale convoquée pour ce mercredi par la CGTP, avec le soutien de huit syndicats de l'UGT et de nombreux syndicats indépendants, a démarré avec un taux de participation élevé, notamment dans les secteurs des transports, de la santé et de l'éducation.
« C'est une grande grève générale, les données dont nous disposons pour la période de nuit témoignent de la grande disponibilité des travailleurs à faire de cette journée un grand jour de lutte », a déclaré ce matin le secrétaire général de la CGTP devant l'une des écoles de Lisbonne en grève.
Photogalerie de la grève générale
D'après les données collectées jusqu'alors, Tiago Oliveira a indiqué aux journalistes que « les hôpitaux fonctionnent en service minimum, dans la collecte des déchets solides urbains le taux de participation a atteint 100 % dans la majorité des districts, les ports de Setúbal et de Sines sont fermés, les transports connaissent un très fort taux de participation dans le métro de Lisbonne, la Transtejo, la Soflusa, la CP et dans le secteur aérien. Et dans l'industrie, nous avons un grand nombre d'entreprises avec une participation à 100 % ou avec la production à l'arrêt. »
Pour le dirigeant de la CGTP, « l'ampleur de cette journée révèle que les travailleurs ont parfaitement conscience de ce qu'est le paquet social », un projet présenté « avec le tampon du XXIe siècle et des mesures du XIXe siècle ».
Tiago Oliveira n'attend pas du gouvernement qu'il change de cap, car il « a fait preuve d'arrogance et d'autoritarisme dans la façon dont il a conduit le processus », et les déclarations du Premier ministre à la veille de la grève générale « témoignent d'un manque d'humilité et d'une méconnaissance de la réalité ». C'est pourquoi « ce sont les travailleurs qui vont mettre en échec le paquet social ».
À Lisbonne, les syndicats ont annoncé dès le début de la matinée un taux de participation de 100 % dans les hôpitaux São José et São Francisco Xavier, ainsi qu'à l'hôpital São João de Porto et à Coimbra, et de 90 % à l'hôpital Santa Maria.
Les trains de la CP ne circulent qu'en service minimum, tout comme les principales entreprises de transport public où celui-ci a été décrété. Dans l'aviation, les syndicats font état de 500 vols annulés.
À Porto, le secrétaire général de la Fenprof, Francisco Gonçalves, a indiqué que la fermeture de la majorité des établissements scolaires de la ville était attendue. Le paquet social apporte davantage de difficultés pour les personnels enseignants, et le dirigeant syndical pointe en particulier, comme mesure néfaste, l'instauration d'une banque horaire individuelle, qui « serait un désastre absolu dans la vie personnelle des enseignants, déjà suffisamment désorganisée ».
Après avoir participé la veille à des piquets de grève chez Vidralva, à Marinha Grande, et au métro de Lisbonne, José Manuel Pureza a commencé la journée avec les travailleurs d'Autoeuropa. « La participation est très forte et, Autoeuropa étant très emblématique, c'est un motif d'espoir », a déclaré le coordinateur du Bloco aux journalistes, soulignant que « ce qui est en jeu est décisif pour mettre fin à cette proposition, qui doit être battue politiquement au Parlement ».
Pureza a ajouté que cette grève générale « est une journée très importante et constitue un motif d'immense espoir pour ceux qui refusent que leur vie et leurs salaires se détériorent davantage et que leur temps de travail s'allonge encore ».
Publié le 3 juin 2026 par Esquerda.net
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