Presse-toi à gauche !
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Le Parti Québécois et le troisième référendum sur l’indépendance
En cas d'une troisième défaite consécutive de l'option souverainiste, que deviendrait son principal porteur, le Parti québécois ? Il est une des formations politiques majeures au Québec et l'éventuelle disparition qui pourrait résulter d'une autre défaite de sa raison d'être pourrait entraîner sa marginalisation ou même sa disparition. Cela laisserait un vide qu'il faudrait combler. Trois hypothèses majeures s'imposent alors à l'esprit de l'analyste.
1- La première est l'éclatement du parti en groupuscules, les uns voulant à tout prix relancer l'option indépendantiste et d'autres l'abandonner au profit d'une forme d'autonomie prononcée du Québec au sein de la fédération canadienne ; certains quitteraient le PQ et renonceraient à l'action politique, ou rejoindraient peut-être Québec solidaire (QS)..
On peut cependant se demander si un parti doté d'une longue tradition de pouvoir et ayant eu à sa tête des chefs prestigieux, parfois charismatiques comme René Lévesque serait susceptible de disparaître purement et simplement. Ça reste à voir. Mais il peut faire naufrage tranquillement, sa crédibilité atteinte par la défaite référendaire. La survie d'un parti voué avant tout à la réalisation de la souveraineté se révélerait problématique.
2- Le PQ se transformerait peut-être alors, pour surmonter la défaite référendaire en un parti autonomiste même si son motif officiel d'exister demeurerait l'obtention de la souveraineté. Cette stratégie l'assurerait peut-être l'appui d'une bonne partie de l'électorat nationaliste autonomiste, ce qui serait susceptible de compenser pour le départ des indépendantistes purs et durs.
3- La troisième et dernière hypothèse repose sur l'abandon officiel de la souveraineté et l'adoption de l'option fédéraliste. Elle serait susceptible de rallier une masse d'électeurs et d'électrices qui adhèrent au nationalisme autonomiste, mais pas à l'indépendance. Une partie des souverainistes demeurerait quand même peut-être fidèle au PQ. La formation anciennement souverainiste de René Lévesque et de Jacques Parizeau capterait ainsi le sentiment national majoritaire au Québec. Mais il y a fort à gager que cette réorientation provoquerait de sérieuses divisions au sein du parti allant possiblement jusqu'au schisme, dont pourrait éventuellement profiter Québec solidaire, sait-on jamais ?
Il faut aussi se souvenir que si le Parti québécois est une formation politique majeure, il existe des partis concurrents qui bénéficient également d'une audience électorale importante, comme le Parti libéral (caractérisé lui aussi par une longue tradition de pouvoir, plus que son rival péquiste), la Coalition avenir Québec (en dépit de ses récents déboires) et même le Parti conservateur provincial, passé de12.9% du vote en 2022 à 14% au dernier sondage. La concurrence est donc forte, aiguillonnée par la soif du pouvoir. Tous ces partis se présentent comme plus réalistes et crédibles que « les séparatistes ».
Sur le plan du programme socio-économique,le Parti québécois a rallié grosso modo le camp néolibéral comme ses concurrents (sauf deux d'entre eux, Québec solidaire et le Parti Vert), même s'il n'est pas aussi anti-étatiste qu'eux.
Comme on voit, une troisième défaite référendaire de l'option indépendantiste poserait de graves problèmes au principal parti qui la défend, et menacerait peut-être sa survie. Mais le nationalisme autonomiste, avec toutes ses nuances se maintiendrait, consubstantiel qu'il est à la société québécoise. Serait-ce un retour au statu quo ou au contraire un tremplin pour redessiner l'avenir national du Québec ? Les voies de la politique sont souvent labyrinthiques.
Jean-François Delisle
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Corriger ou rompre : pourquoi taxer les riches ne suffit pas
Chaque fois que se pose la question du logement, des retraites, des services publics ou de la transition écologique, la même réponse revient à gauche comme un réflexe : il faut taxer les riches. L'intuition est juste. L'adversaire est réel. Mais quelque chose manque.
Une gauche qui ne sait plus parler qu'en termes fiscaux a déjà concédé l'essentiel. Elle ne cherche plus à transformer les rapports sociaux qui produisent les inégalités, elle cherche à en corriger les dégâts. Elle ne s'attaque plus à la source, elle éponge la fuite.
On veut taxer les riches ? Bien. Mais qu'est-ce qu'on veut faire ensuite ? Parce que si la réponse s'arrête là, on ne parle pas de transformation sociale. On parle de gestion. D'une gestion plus humaine, peut-être. Mais de gestion quand même. Le problème n'est pas d'abord fiscal. Il est structurel : qui possède, qui décide, qui profite, qui gouverne l'économie et, surtout, au service de quoi ?
Le problème n'est pas seulement que les riches paient trop peu. Le problème est que l'économie est organisée pour les produire, les concentrer et les reconduire en tant que classe dominante.
Une réponse juste, mais qui arrive après coup
Le slogan « taxer les riches » a une efficacité immédiate. Il nomme un adversaire réel et traduit une intuition populaire simple : une minorité s'enrichit tandis que la majorité peine à vivre. Mais il devient insuffisant lorsqu'il laisse croire que l'injustice viendrait d'abord d'un mauvais partage fiscal de richesses déjà constituées.
Or, les grandes fortunes ne tombent pas du ciel. Les profits, les dividendes, les patrimoines gigantesques et les grands rentiers ne sont pas des anomalies extérieures au système : ils sont le produit normal d'un ordre économique dans lequel une minorité détient les moyens de production, organise l'investissement selon ses intérêts, capte une part décisive de la richesse créée collectivement, puis convertit cette puissance économique en influence politique, juridique, médiatique et culturelle.
Dans ce cadre, la fiscalité intervient en second. La production a déjà eu lieu. L'appropriation privée aussi. La répartition de la valeur entre salaires, profits et rentes a déjà été tranchée, le plus souvent en faveur du capital. Ce n'est qu'ensuite que l'État prélève une partie de cette richesse pour financer le commun.
C'est pourquoi une gauche de rupture ne peut pas faire de l'impôt le cœur de sa stratégie. Elle doit évidemment défendre une fiscalité fortement progressive, lutter contre l'évasion, abolir les privilèges du capital. Mais elle ne peut pas confondre ces instruments avec le cœur du problème. Lorsqu'elle le fait, elle a déjà déplacé le terrain de la lutte : du pouvoir sur la production vers la gestion des effets.
De la transformation à la gestion : le glissement de la gauche de gouvernement
Il faut ici réintroduire une distinction essentielle, trop souvent effacée : celle entre la distribution primaire et la redistribution secondaire.
La distribution primaire renvoie à ce qui se joue au moment même de la production : la part des salaires, le niveau des cotisations sociales, le rapport de force dans l'entreprise, la maîtrise de l'investissement, la structure du crédit, le poids de la rente, la propriété des entreprises. La redistribution secondaire intervient ensuite : impôts, transferts, allocations, prestations, mécanismes compensatoires.
Or, depuis plusieurs décennies, une partie importante de la gauche s'est déplacée du premier terrain vers le second. Elle parle moins de socialisation, moins de propriétés collectives, moins de programmes sociaux, moins de pouvoir dans les entreprises et moins de démarchandisation des besoins essentiels. Elle parle d'abord de fiscalité.
Ce déplacement n'est pas seulement technique. Il est politique. Il signale une bascule plus profonde : on ne pense plus la société à partir de la transformation des rapports sociaux, mais à partir de la correction des déséquilibres produits par l'ordre existant.
Cette bascule se lit aussi dans le langage. Une partie de la gauche institutionnelle parle désormais comme le centre et la droite : « cadre financier », « équilibre budgétaire », « crédibilité économique ». Bien sûr, toute force politique sérieuse et crédible doit savoir comment financer ce qu'elle propose. Mais lorsque ce vocabulaire cesse d'être un terrain de lutte pour devenir la langue même de la politique, quelque chose a déjà cédé. On ne parle plus d'abord de conflit distributif, de pouvoir économique, de propriété, de réappropriation collective ; on parle de bonne gestion, d'acceptabilité, de réparation.
On ne cherche plus à déplacer les frontières du possible ; on cherche à apparaître comme un gestionnaire plus humain du cadre existant. Et c'est ainsi qu'on en vient à une contradiction plus profonde encore : vouloir financer la justice sociale sans rompre avec les mécanismes mêmes qui produisent l'injustice.
Financer le bien commun avec les fruits de l'exploitation ?
C'est là qu'apparaît un paradoxe plus profond encore. Lorsqu'on prétend financer durablement les retraites, les services publics ou la transition écologique par la taxation des profits, des dividendes ou des grandes fortunes, on continue, dans les faits, de compter sur les fruits mêmes de l'exploitation pour faire vivre le social.
Autrement dit, on prétend combattre l'accumulation, mais on organise le financement du bien commun autour de sa persistance.
Le problème n'est donc pas seulement qu'on prélève trop peu. Le problème est qu'on ne déplace pas le centre de gravité du financement social vers la richesse socialisée : les salaires, les cotisations, la propriété publique, les mécanismes de mutualisation, la maîtrise collective de l'investissement.
Une gauche de rupture ne devrait donc pas simplement dire : « Faisons contribuer davantage les dividendes et les riches. » Elle devrait poser une question plus fondamentale : pourquoi une société juste devrait-elle dépendre, pour son financement, du maintien à un niveau stratosphérique des dividendes, des profits et des grandes fortunes ?
C'est ici qu'il faut lever un autre faux procès : critiquer cette logique ne revient ni à nier la production de richesse ni à rêver d'une société administrée d'en haut.
La richesse est collective. Le contrôle, lui, est privatisé
Il faut lever un faux procès classique. Critiquer la concentration de la richesse et vouloir socialiser certains secteurs ne revient ni à nier la nécessité de produire de la richesse ni à défendre une société entièrement bureaucratisée.
La richesse est déjà produite collectivement : par le travail, les infrastructures publiques, les savoirs accumulés, les ressources naturelles, le soin, l'éducation, les services et les institutions qui rendent possible toute activité économique. Le récit de « l'entrepreneur créateur de richesse » tend précisément à effacer cette trame collective sans laquelle aucune prospérité n'existerait.
La question n'est donc pas création ou redistribution. La question est celle du contrôle : à qui appartient la décision d'investir, de produire, de capter et au service de quels intérêts ? De la même manière, l'alternative n'est pas simplement entre « plus d'État » et « plus de marché ». Elle est entre la domination privée des ressources essentielles et leur maîtrise démocratique. Socialiser n'est pas mécaniquement bureaucratiser ; c'est arracher certains biens, services et leviers économiques à la logique de rente et de profit pour les soumettre à des formes de contrôle collectif, public, coopératif ou communautaire.
Il ne s'agit donc pas d'opposer l'initiative individuelle au bien commun, comme si l'une exigeait la disparition de l'autre. Il s'agit au contraire de rappeler qu'il n'y a pas de liberté concrète quand une majorité vit sous la pression du loyer, de la dette, de l'emploi précaire et du coût de la vie. La sécurité sociale, le logement accessible, le temps libéré et la réduction de la dépendance au marché peuvent élargir bien davantage les possibilités d'initiative qu'un ordre social dominé par la rente, les monopoles et l'insécurité.
Et c'est précisément pour cela que des réformes immédiates peuvent être nécessaires sans jamais suffire à elles seules.
Ménager ce n'est pas transformer
Cette limite ne vaut pas seulement pour la fiscalité. Elle vaut plus largement pour toutes les mesures ponctuelles qui cherchent à ménager les effets du système sans en toucher la logique. Relever les bas salaires, par exemple, peut être juste et nécessaire. Mais aucune mesure monétaire, prise isolément, ne corrige à elle seule l'injustice de base tant que les structures de propriété, de rente et de marché restent intactes. Une réforme peut protéger, soulager, relâcher l'étau. Elle ne change réellement les choses que lorsqu'elle commence à déplacer le pouvoir. Mais comment reconnaître une telle réforme ? Le critère n'est pas la radicalité du discours qui l'accompagne ni l'ampleur du chiffre annoncé. C'est plus simple et plus exigeant à la fois : est-ce que la mesure déplace effectivement un rapport de force, ou se contente-t-elle d'en atténuer les effets ?
Une réforme commence à faire autre chose que corriger quand elle soustrait durablement un secteur à la logique du marché et le rend ainsi plus difficile à reprendre. Quand elle renforce la capacité d'organisation collective plutôt que de compenser individuellement. Quand elle réduit la dépendance de la société au capital privé pour financer ses droits — par des cotisations plutôt que par l'impôt sur des profits qu'on espère maintenir, par la propriété publique plutôt que par la subvention à l'entreprise. Quand, enfin, elle crée les conditions d'une défense collective de ce qui a été conquis.
À l'inverse, une réforme reste corrective, même juste, même nécessaire, quand elle améliore les conditions de vie sans toucher aux structures qui les produisent. Le crédit d'impôt, la prestation ciblée, une mesure fiscale ponctuelle : ces mesures peuvent soulager. Elles ne déplacent rien. La question à poser n'est donc pas seulement : cette mesure est-elle juste ? Elle est : est-ce qu'elle rend la domination un peu plus tolérable, ou est-ce qu'elle commence à en démonter un rouage ? C'est cette distinction modeste en apparence, décisive en pratique, qui sépare la gestion de la rupture d'avec l'ordre existant.
Le problème n'est donc pas de choisir entre réformes immédiates et horizon de rupture. Le problème est de ne pas confondre les premières avec le second. Ce n'est pas le pansement qui manque. C'est que la blessure est organisée.
Le patrimoine, machine à reproduire l'inégalité
On réduit trop souvent les inégalités à une question de revenus, alors que leur reproduction se joue largement dans le patrimoine.
Le patrimoine n'est pas seulement une richesse accumulée. C'est une réserve de sécurité, de temps, de crédit, de revenu passif et de pouvoir. Il donne accès à la propriété foncière, à l'investissement, à l'héritage, à la transmission d'un avantage, à la capacité de mieux traverser les crises et, surtout, à une forme d'autonomie relative face à la dépendance salariale.
À l'inverse, l'absence de patrimoine n'est pas seulement un manque : c'est une vulnérabilité organisée. Sans réserve, on accepte plus facilement un emploi dégradé, un loyer trop cher, un crédit défavorable, une vie plus instable. Sans patrimoine, on paie souvent plus cher pour survivre : plus cher en loyer, plus cher en intérêts, plus cher en transport, plus cher en stress aussi.
C'est là que la crise du logement révèle quelque chose de plus fondamental qu'un simple problème de prix. Elle montre comment la propriété immobilière devient un mécanisme majeur de reproduction des inégalités. D'un côté, celles et ceux qui possèdent déjà voient leur sécurité, leur valeur nette et leur capacité d'emprunt se renforcer. De l'autre, une part croissante de la population est maintenue dans la location, l'endettement, l'instabilité et l'impossibilité d'accéder au temps long.
L'inégalité se joue alors moins dans le seul revenu disponible que dans l'accès différencié à la sécurité, à la projection et à la capacité de refus. Mais cette reproduction matérielle ne tient pas toute seule : elle s'appuie sur un ordre juridique, institutionnel et culturel qui la protège, la justifie et la normalise.
La domination tient par la loi, l'État et le sens commun
Le droit protège la propriété privée et l'héritage. Les règles fiscales ménagent souvent davantage le capital qu'elles ne le contestent. Les institutions politiques sont traversées par des élites dont l'horizon social reste largement compatible avec celui des classes possédantes. Et l'État lui-même ne se contente pas de redistribuer les effets du capitalisme : il contribue aussi à en organiser les conditions juridiques, fiscales et politiques. Il garantit les titres de propriété, oriente les subventions, encadre les rapports de travail, fixe les règles du crédit, décide ce qui sera ou non soumis au marché.
À cela s'ajoute la dimension culturelle de la domination. Les inégalités durent aussi parce qu'elles sont normalisées. On présente comme naturel ce qui est historiquement construit. On transforme l'héritage en affaire privée plutôt qu'en enjeu politique. On glorifie la réussite patrimoniale et le mérite individuel comme si l'accumulation n'était jamais liée à des structures de classe, à des institutions favorables, à des avantages transmis. On rend la concentration des actifs évidente et l'intervention collective suspecte.
C'est en ce sens que la question des inégalités est aussi une question d'hégémonie : la domination ne se maintient pas seulement parce qu'elle possède, mais par les règles qu'elle
impose et le sens commun qu'elle diffuse. Et c'est aussi pour cela que la gauche s'affaiblit lorsqu'elle adopte, même partiellement, les catégories de pensée de ses adversaires.
Pourquoi la caricature de droite mord parfois
Dans ce contexte, la critique de droite selon laquelle la gauche ne saurait rien faire d'autre que taxer n'est pas seulement une caricature hostile. Elle mord parfois parce qu'elle rencontre une faiblesse réelle.
Les droites n'ont évidemment aucune leçon à donner : leur programme consiste à protéger les riches, réduire les cotisations, fragiliser les services publics, puis utiliser la crise ainsi produite pour justifier les coupes et les privatisations. Mais il reste vrai qu'une partie de la gauche donne trop souvent l'impression de changer d'outil fiscal à chaque cycle sans toujours clarifier le projet de société qui devrait les ordonner. Taxe sur les superprofits, contribution exceptionnelle, impôt plancher, nouvel ajustement technique : chaque séquence produit sa mesure vedette, mais rarement une doctrine cohérente, avec, in fine, un projet d'émancipation.
Ce flottement affaiblit sa crédibilité. Il donne l'image d'une gauche qui cherche moins à refonder l'économie qu'à trouver, à intervalles réguliers, une nouvelle manière de réparer ses dégâts. C'est précisément cette posture qu'il faut quitter si l'on veut retrouver une politique de rupture.
De la gestion des dégâts à la rupture
C'est à partir du critère du déplacement du pouvoir qu'une politique de rupture retrouve son sens. Non pas en rejetant les réformes immédiates, mais en refusant d'en faire l'horizon. Non pas en opposant naïvement redistribution et transformation, mais en réinscrivant les premières dans un projet plus vaste de socialisation.
Ce projet s'articule autour d'une logique unique : soustraire progressivement des pans entiers de la vie sociale à la domination du marché, renforcer les capacités d'organisation collective, et s'attaquer frontalement aux mécanismes de concentration du patrimoine et du pouvoir économique. Cela commence par la question du travail. Réduire le temps de travail sans perte de salaire, ce n'est pas une mesure de confort : c'est créer l'alternative face à l'étau productiviste, partager l'emploi, et reconnaître que la richesse d'une société ne se mesure pas en volume de marchandises, mais en temps libéré, en autonomie, en capacité démocratique.
En parallèle, augmenter la part salariale dans la valeur ajoutée — par la hausse des salaires, le renforcement de la négociation collective, la remontée des cotisations sociales patronales — c'est déplacer le partage de la richesse en amont, avant que la fiscalité n'intervienne. Le salaire socialisé, celui qui finance directement des droits collectifs et sort une partie de la rémunération de l'emprise du marché, est à ce titre un levier de rupture plus profond que n'importe quel ajustement fiscal.
Cela suppose aussi de sortir les besoins essentiels de la logique du marché. Une société plus juste ne se construit pas seulement avec de meilleurs revenus : elle se construit avec moins de dépendance au revenu marchand. Logement social massif, transports publics accessibles, système de santé pleinement publique, éducation gratuite, services de garde universels, tarification sociale de l'énergie ; tout ce qui réduit la part de la vie soumise au marché accroît la liberté réelle, bien plus sûrement qu'une prestation compensatoire.
Cela exige enfin de s'attaquer à la concentration du patrimoine et de socialiser les secteurs stratégiques. Non pas nationaliser abstraitement, mais construire des formes de contrôle démocratique sur l'énergie, la finance, le logement, les ressources naturelles, les infrastructures essentielles. Les arracher à la logique de rente pour les soumettre à une délibération collective sur les besoins. Nationalisation, coopératives, communs, planification démocratique : ces formes ne s'excluent pas, elles se combinent selon les secteurs et les rapports de force. Ce qui les unit, c'est le même mouvement : déplacer le centre de gravité de l'économie, de la rentabilité privée vers la maîtrise collective.
Une gauche de rupture ne rejette donc pas les réformes. Elle refuse simplement de les confondre avec la rupture. Elle sait qu'il faut parfois taxer davantage, protéger plus vite, soulager immédiatement. Mais elle sait aussi que ces mesures n'ont de portée réelle que si elles commencent à briser l'emprise de la propriété, de la rente, du marché et de la finance sur la vie commune.
Briser le pouvoir ; pas gérer ses dégâts
Taxer les riches peut être juste. Parfois nécessaire. Mais cela ne saurait tenir lieu de stratégie de transformation.
Le but n'est pas de mieux taxer les puissants.
Le but est de briser le pouvoir qui les rend puissants.
La tâche historique de la gauche n'est pas de rendre l'exploitation supportable. C'est de rendre possible une société où elle cesse d'être la condition normale de la richesse.
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Gaza fait face à un effondrement de la santé publique avec une infestation de rats et des maladies. Israël bloque la reconstruction
Nermeen Shaikh : Israël poursuit ses frappes journalières sur Gaza, étend le territoire sous son contrôle et bloque l'entrée de l'aide essentielle dans la bande sous siège. Mercredi, un bombardement israélien a tué le fils de Khalil al-Hayya le négociateur en chef du Hamas dans les discussions informelles avec Israël. Son fils Azzam est décédé de ses blessures après cette attaque contre la ville de Gaza. Israël aura maintenant tué quatre des fils de Khalil al-Hayya depuis 2018.
Democracy Now, 7 mai 2026
Traduction, Alexandra Cyr
Une autre attaque perpétrée lundi par Israël a tué trois membres d'une famille palestinienne. Le Hamas a condamné cette violence et les flagrantes violations du cessez-le-feu instauré l'an dernier. Depuis ce cessez-le-feu, Israël a tué au moins 837 Palestiniens.nes.
La semaine dernière un drone israélien a tué un petit garçon de neuf ans, Adil al-Najjar il allait chercher du carton utilisé pour cuisiner. La parenté du garçon fustige l'attaque israélienne.
Sabreen Al-Najjar : Il ramassait du carton pour que nous puissions cuisiner. Nous n'avons pas de gaz. Nous ramassons des morceaux de carton pour cuisiner. Ils veulent manger. Ils veulent boire. Son père est aveugle. Il ne peut se déplacer seul. Il est complètement aveugle. Il ne voit rien du tout. Il compte sur ses enfants. Ce sont eux qui le supporte, l'aident à se déplacer.
Suhaib Al-Najjar : Un petit enfant. Il n'a pas endommagé de tank. Il n'a pas fabriqué de missiles, rien du tout. Il pleurait. N'est-ce pas une honte ? N'est-ce pas une honte ce qui nous arrive ? N'est-ce pas une honte de voir que nous enterrons nos enfants chaque jour juste sous nos yeux ? N'est-ce pas une honte ? Je jure devant Dieu que nous avons le cœur brisé à cause (de ce qui arrive) à nos enfants.
Amy Goodman : Tout ça se passe pendant qu'Israël s'empare de plus de territoire à Gaza, au-delà de ce que l'entente de cessez-le-feu sous l'égide des États-Unis prévoyait en octobre dernier. Les nouvelles cartes diffusées par Israël montre qu'il contrôle maintenant les deux tiers de la bande de Gaza.
Nous nous y rendons maintenant pour rejoindre Eyad Amawi le représentant du Gaza Relief Committee et qui coordonne aussi différentes ONGs basées à Gaza. Dernièrement il a publié un rapport qui détaille comment Gaza fait face à « une situation terrifiante sur le plan environnemental et biologique ».
Merci Eyad d'être avec nous. Pourquoi ne nous décririez-vous pas ce qui arrive sur le terrain à Gaza ?
Eyad Amawi : D'abord merci Amy, de m'avoir à nouveau invité à votre émission.
Nous ne parlons pas que de bombardements ; il y en a encore eu un il y a une heure. Ils ont ainsi touché une autre cible dans la ville de Gaza. Nous parlons d'une transformation systématique de la vie pour la rendre invivable. Ce ne sont plus que des bombardements ou de la destruction matérielle. C'est l'effondrement de toutes les conditions essentielles requises pour la survie humaine : l'eau, l'alimentation, la santé, la dignité, les abris, la sécurité, tout quoi.
Pour dire qu'un nouveau rapport faisant état de l'avancement d'un environnement infectieux et de son effondrement nous devons nous en remettre à nos informations de terrain. Elles montrent que 59% de notre population manque d'accès à l'eau potable et que 55% ne sait pas si celle en usage est saine ou non. Aussi, 94% des familles rapportent des pertes d'aliments. Les infestations de rats et autres rongeurs se sont aussi répandues dans les abris à cause de la destruction environnementale.
Donc, les résultats les plus alarmants sont ceux d'une récente enquête qui a examiné scientifiquement les liens entre les infestations de rongeurs, le manque d'eau potable et les déplacements (de population) dans la bande de Gaza. L'enquête scientifique nous informe maintenant que nous faisons face à ce qu'on peut décrire comme un ensemble de crises épidémiques et environnementales. Elle révèle qu'une vaste majorité des familles déplacées vivent avec une sévère infestation de rats dans leurs tentes ou leurs abris. La nourriture est aussi contaminée. Les abris sont endommagés. L'eau est stockée dans des conditions insalubres également. Les rongeurs sont devenus l'environnement quotidien des enfants. Il n'y a simplement plus seulement un seul enjeu sanitaire. L'effondrement de la plupart des conditions de base nécessaires à la vie est évident.
On parle de continuité pour la destruction de l'environnement. Avec mon peuple, nous vivons dans un espace réduit. Les forces armées israéliennes contrôlent encore plus de 60% de la bande de Gaza. Vous pouvez imaginer ce que veut dire un projet de reconstruction des infrastructures dans la partie ouest de Gaza.
N.S. : Eyad, pouvez-vous aussi nous parler du rôle du blocus que vous signalez à répétition dans votre rapport ? Il serait responsable d'une grande partie des conditions horribles que vous décrivez à partir du terrain à Gaza. Pouvez-vous nous décrire la nature de ce blocus, qu'elle aide entre (sur le terrain) quels genres de minéraux sont considérés « à double usage » et donc bannis d'entrée dans la bande ?
E.A. : Oui, c'est une question de première importance. Notre environnement provoque constamment des maladies dans la population. C'est un générateur de maladies. Donc, quand il est question de réparer les infrastructures nous avons besoin des matériaux de base pour le faire. Alors, quand ils (les Israéliens) bataillent et introduisent des restrictions sur ces matériaux en les qualifiant ou prétendant qu'ils sont à double usage, ils nous laissent dans cet environnement qui provoque les maladies et les infections.
Ici nous sommes témoins d'une utilisation systématiques de la privation et de l'effondrement de la santé publique comme instrument de punition collective de la population. Parlons de batailles : oui le nombre de camions (d'aide humanitaire) a diminué. En avril dernier, ils n'ont livré que 40% de nos besoins quotidiens. On parle aussi de stabilisation ici : il n'y a qu'un seul point d'entrée ouvert celui de Karem Abu Salem. Pour ce qui est des autres besoins … après qu'ils aient complètement détruit Gaza, nous avons besoin de plus, 600 (camions par jour) et plus avec plus de matériel comme du ciment, du fer et d'autres matériaux de base pour nous aider à retrouver au moins partiellement une vie normale. Il faut refaire le système d'égouts, d'eau, les infrastructures pour empêcher que cet environnement qui provoque les maladies ici, à l'intérieur des camps civils persiste.
N.S. : Eyad, qu'en est-il des évacuations pour raison médicale ? Est-ce qu'un corridor humanitaire ne devait pas permettre au Gazaouis malades, principalement les enfants, d'être soignés.es en dehors de la bande ? Est-ce qu'il y a des évacuations médicales ?
E.A. : (…) Quand nous parlons d'illusions, et je l'ai déjà mentionné dans mes articles, les évacuations pour raison médicale (en sont une). Elles se font à la hauteur de 12% de nos besoins. On parle d'environ 15,000 personnes qui doivent avoir accès à ce service. Si nous faisons le calcul des évacuations quotidiennes, compte tenu des restrictions (de passage) imposées par Israël, il nous faudra plus de trois ans, peut-être cinq pour en venir à bout. Donc ces personnes estiment qu'elles auront le temps de mourir avant d'avoir des soins. C'est une horrible situation. Nous ne pouvons pas vivre dans cet environnement toxique. Et nous sommes assiégés.es. (…) Selon les données de la sécurité, rien de tangible ne s'est passé depuis l'entente sur le cessez-le-feu ici à Gaza.
N.S. : Pour ce qui est des infrastructures, est-ce que la reconstruction a commencé ? En résumé, les Nations Unies et d'autres organisations, sont arrivé à la conclusion que 84% des bâtiments à Gaza sont endommagés ; 425,000 logements sont détruits entièrement ou partiellement et qu'il faudra retirer 55 millions de tonnes de débris qui bloquent les camions municipaux. 92% des bâtiments résidentiels sont entièrement ou partiellement endommagés. Qu'est qui a été fait d'abord pour éliminer les débris ? Est-ce qu'il y a quelque tentative que ce soit pour reconstruire ?
E.A. : C'est la question principale et la réponse la plus importante à cet enjeu. Alors, pourquoi Israël empêche-t-il le nouveau comité palestinien d'entrer à Gaza pour lancer ce processus de reconstruction et de retrait des débris ? Jusqu'à maintenant, rien de tangible ne se passe il n'y a que de minimes services municipaux qui rouvrent quelques chemins. Israël empêche les ingénieurs municipaux de réparer le réseaux d'eau potable surtout dans la partie est qui se trouve parallèle à la ligne jaune (qui délimite la zone sous contrôle israélien, N.d.t.).
Pouvez-vous imaginer ce que représente l'interdiction faite aux services municipaux de transférer des tonnes de rebuts du centre de la ville vers l'espace principal dans la zone de Rafah ? Et il n'y a rien ici pour rebâtir à cause des restrictions imposées sur toute la bande de Gaza. La majorité des véhicules de nos municipalités a été détruite et nous ne pouvons pas retirer les rebuts comme rouvrir les routes principales pour alléger notre vie de tous les jours.
A.G. : Mercredi dernier, les Palestiniens.nes se sont rassemblés.es en solidarité avec les deux militants arrêtés et détenus abord de la flottille qui se dirigeait vers Gaza. Ensuite, Israël à prolongé leur détention jusqu'à dimanche. Leur requête en appel a été rejetée. Les manifestnats.es arboraient des drapeaux palestiniens, brandissaient des portraits des détenus dont le Brésilien Thiago Àvila et l'Espagnol Saïf Abukeshek qui est aussi Palestinien.
Voici le militant de la société civile palestinienne, Tayseer Muhaisen félicitant ces deux membres de la flottille :
T.M. : Ces sympathisants ont passé outre les injonctions de leurs gouvernements partout dans le monde et ont déclaré que l'humanité ne sera pas arrêtée par les décisions politiques. Ces humains.es, et même s'il ne s'agissait que d'une seule personne, représentent l'humanité par leurs actions. Leur voyage répand ce message à travers le monde. Nous leur souhaitons la sécurité du plus profond de nos cœurs et toute la bande de Gaza reconnait leur action.
A.G. : Eyad Amawi, pouvez-vous nous donner une idée de la signification de cette manifestation de solidarité ? Et si vous pouviez livrer un message à ces deux détenus depuis Gaza… La mère de Thiago est décédée au Brésil il y a deux jours.
E.A. : Oui. Nous offrons nos condoléances et assurons notre peine à notre collègue pour la perte de sa mère. Thiago et les autres qui nous soutiennent nous ont prouvé leur solidarité depuis longtemps. Je le mentionne et je leur parle à chacun de leur voyage où ils tentent de briser le siège imposé à Gaza. En ce moment, leur solidarité est très importante pour les habitants.es de Gaza, dont les enfants, parce que nous considérons que suite à la signature du cessez-le-feu, nous sommes oubliés.es. Grâce à cette solidarité nous pouvons augmenter la pression sur tous les politiciens.nes pour que cessent les attaques contre nous. Oui, bien sûr, nous signifions notre solidarité à ces personnes importantes et nous espérons qu'elles seront libérées tout comme nos médecins et les autres prisonniers.ères palestiniens.nes qui croupissent en prison depuis très longtemps sans lumière au bout du tunnel, qui sont sous pression psychologique.
A.G. : Merci Eyad Amawi d'avoir été avec nous. Vous êtes le représentant du Gaza Relief Committee et coordonnateur de plusieurs ONGs locales à Gaza d'où vous nous parliez.
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Le 3 juin, le lancement de la coalition Mosaïque des résistances
Avec Naomi Klein, Bill Fletcher Jr, Aparna Sundar et d'autres (animation Aurélie Lanctöt le 3 juin 2026, de 18h à 20h à l'UQAM.
Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent — sociales, économiques, écologiques, sanitaires, politiques. Les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant. Ce qui se passe n'est pas une série de crises parallèles, mais un projet structuré qui avance à une vitesse vertigineuse.
Devant l'urgence, dissocier nos luttes n'est plus une option. Ce qui se construit doit être large, pluriel, ancré ici et tissé ailleurs. C'est dans cet esprit que naît la Mosaïque des résistances, personne ne lâche la main de personne : un mouvement en construction résolument large et diversifié, qui lutte contre la fascisation du monde et la montée des droites et des extrêmes droites, avec un ancrage québécois et des solidarités qui se tissent au-delà des frontières.
Le 3 juin, nous vous invitons à un espace d'échange et de réflexion pour marquer le lancement de cette coalition, en présence de la journaliste et autrice Naomi Klein, du syndicaliste et militant afro-américain Bill Fletcher Jr, de la chercheuse et militante de solidarité avec l'Asie du Sud Aparna Sundar, ainsi que d'autres invité·es dont les noms seront dévoilés prochainement. La conversation sera animée par la professeure et essayiste Aurélie Lanctôt.
Ce printemps, personne ne lâche la main de personne. Inscrivez-vous ici !
L'événement est organisé par la Mosaïque des résistances qui réunit plusieurs groupes et militant·es de la société civile au Québec.
À propos du panel
Journaliste primée et autrice à succès du palmarès du New York Times, Naomi Klein est chroniqueuse au Guardian. En 2018, elle a été nommée première titulaire de la chaire Gloria Steinem à l'Université Rutgers, où elle est aujourd'hui professeure honoraire en médias et climat. En septembre 2021, elle a rejoint l'Université de la Colombie-Britannique en tant que professeure titulaire de justice climatique et codirectrice du Centre pour la justice climatique.
Aurélie Lanctôt est chroniqueuse spécialisée dans les enjeux de justice environnementale et professeure au département des sciences juridiques de l'UQAM.
Bill Fletcher Jr* est militant depuis l'adolescence. Après ses études, il entre dans le mouvement syndical comme soudeur dans un chantier naval, avant de gravir les échelons jusqu'à un poste de cadre supérieur à l'AFL-CIO nationale. Ancien président de TransAfrica Forum et chercheur principal à l'Institute for Policy Studies, il est l'auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages sur le travail organisé et la justice sociale. Il est également chroniqueur syndiqué et commentateur régulier dans les médias.
Aparna Sundar fait partie du Mannat Collective, un collectif contre le fascisme qui s'est formé à Toronto. Active depuis de nombreuses années dans des organisations de solidarité avec l'Asie du Sud et membre du Forum canadien pour les droits de la personne et la démocratie en Inde, elle enseigne au département de sciences politiques et d'administration publique de l'Université Ryerson à Toronto.
Bill Fletcher Jr et Aparna Sundar sont membres du Global Solidarity Against Fascism, une plateforme internationale contre le fascisme qui sera lancée dans la même semaine à Montréal.
Ce printemps, des associations pour la défense des droits, des coalitions, des organismes communautaires et de solidarité internationale, des syndicats, des écologistes, des artistes et d'autres citoyen·nes appellent la population à se joindre massivement à un mouvement large pour faire front à la montée du fascisme et de l'extrême droite.
Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent, qu'elles soient sociales, économiques, écologiques, sanitaires ou politiques. Pendant que la planète brûle, les décisions et les actions de nos gouvernements nous poussent vers de nouveaux points de bascule, de plus en plus critiques, irréversibles.
Il est minuit moins une. Le communautaire est à boutte, les syndicats sont en révolte, les mouvements féministes s'inquiètent de l'avancée de la misogynie et de l'islamophobie, les peuples autochtones constatent un recul dans la reconnaissance de leurs droits et de leur souveraineté, les groupes pour la justice migrante se mobilisent contre une montée de politiques xénophobes, les écologistes se butent à une vague de dérégulation, les personnes 2ELGBTQI+ s'inquiètent de la recrudescence de manifestations transphobes et homophobes, et les organismes de solidarité internationale se voient suspendre leurs maigres financements.
Chaque jour, les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant.
Des inégalités obscènes
Depuis des décennies, le capitalisme néolibéral approfondit les inégalités sociales, économiques et territoriales et enrichit les plus nanti·es. À l'heure actuelle, une poignée d'ultrariches (soit 0,001 % de la population mondiale) contrôlent trois fois plus de richesse que la moitié de l'humanité. Selon l'Observatoire québécois des inégalités et le Centre canadien des politiques alternatives (CCPA), les vingt et un·e chef·fes d'entreprise les mieux payé·es du Québec gagneront 236 fois plus que le salaire annuel moyen en 2026.
À mesure que l'État se désengage et impose ses mesures d'austérité, les services publics s'appauvrissent, l'accès aux soins de santé se rétrécit, la crise du logement et de l'itinérance s'aggrave, les personnes vivant des injustices sont abandonnées. De plus en plus de Québécoises et de Québécois ont du mal à joindre les deux bouts.
Devant le mécontentement populaire, les pouvoirs politiques font des personnes migrantes et des minorités les boucs émissaires des crises sociales en créant une stratégie de diversion qui vise à maintenir ces inégalités. En même temps, ils encouragent l'exploitation de leur travail à de mauvaises conditions et à de bas salaires et sacrifient ainsi, couche par couche, les populations les plus précaires.
Un autoritarisme galopant
Au Québec comme au Canada, on constate un tournant autoritaire et démagogique. Les projets de loi se suivent les uns après les autres et s'ajoutent à d'autres mesures dictées par une même logique : il s'agit d'affaiblir nos institutions démocratiques et de réduire au silence les voix critiques capables d'exprimer des désaccords légitimes et de défendre les droits. S'attaquant à des droits qu'on croyait acquis, tout un arsenal de lois antisociales et antisyndicales fragilise les conditions de travail, marginalise les populations les plus défavorisées et discriminées, nourrit la peur et favorise la montée d'un climat raciste, discriminatoire et islamophobe. Souvent adoptées sous bâillon, ces politiques détruisent les bases de notre démocratie pour répondre aux intérêts d'élites économiques. Cette tendance s'accompagne d'une nouvelle vague de déréglementations qui vise à accélérer la réalisation de mégaprojets dans les secteurs nucléaire, minier et des énergies fossiles.
Une guerre totale contre la nature
La planète entière est en danger imminent. Aujourd'hui, l'extractivisme — modèle économique qui repose sur l'exploitation industrielle et prédatrice des forêts, des océans et des mines — nourrit un système de plus en plus inégalitaire. Avec une force renouvelée, les entreprises extractives du Canada continuent de faire des ravages partout sur la planète : elles détruisent le territoire et le vivant, brutalisent le corps des femmes, usurpent les savoirs indigènes et donnent le plein contrôle de nos données personnelles aux géants du numérique. Sans égards à la souveraineté des pays concernés, elles exportent les profits et sèment la destruction.
Pilier de la domination coloniale, ce système d'exploitation intensive affecte surtout les peuples autochtones et les populations du Sud global qui, pour survivre, sont forcés à l'exil. Au lieu de reconnaître notre responsabilité envers ces populations déplacées, on répond par une fermeture et une militarisation des frontières.
Une course aux armements
Du génocide à Gaza jusqu'aux attaques contre l'Iran, le Liban et la Syrie, les guerres d'agression menées par Israël et les États-Unis ont provoqué une escalade catastrophique et ont révélé le pire de l'humanité. La fiction d'un ordre fondé sur les règles et le droit ne tient plus : plus que jamais, c'est le pouvoir de la mort qui fait loi.
En dépit de l'opposition populaire, cette logique d'agression sans fin continue d'obtenir l'approbation de nos dirigeant·es qui nous entraînent dans une course inexorable aux armements. En s'appuyant sur la nouvelle Stratégie industrielle de défense du Canada, on détourne des milliards de dollars des budgets pour le climat et le développement social et économique. Alors que l'on continue de faciliter la vente d'armes à des pays accusés de crimes de guerre et de génocide, nos économies se militarisent et nos cibles écologiques reculent. Mis de l'avant par le gouvernement Carney, et salué par le gouvernement du Québec, ce virage dangereux risque de nous plonger dans un nouveau cycle d'austérité, de guerres, de répression et d'agressions où prime le droit du plus fort.
Tandis que l'intelligence artificielle flirte dangereusement avec l'industrie militaire et que les centres de données explosent, les plus grands spécialistes du numérique tirent la sonnette d'alarme sur les risques existentiels de cette technologie.
C'est l'heure de vérité et le temps de converger
Plus de quarante ans de néolibéralisme ont conduit à une fragmentation sociale et à un sentiment généralisé d'impuissance. Or, devant l'urgence, il n'est plus possible de dissocier nos luttes. Aujourd'hui, l'expansion de l'extrême droite et du fascisme appelle à la construction d'un mouvement politique fort et pluriel autour d'une vision de la société qui est émancipatrice, juste, décoloniale, inclusive, féministe et écologique.
Le 29 novembre dernier, nous avons été des dizaines de milliers dans la rue pour dénoncer la montée de l'autoritarisme et les atteintes aux droits de la personne. Ce printemps, nous lâcherons la main de personne. Devant la brutalité de notre époque, nous continuerons de résister, de contester et de nous rebeller. Notre réponse sera radicalement solidaire. Ensemble, nous formerons une mosaïque de résistances pour faire front aux dérives autoritaristes et aux lois réactionnaires de nos gouvernements. Car notre avenir collectif et celui de notre planète en dépendent.
À partir d'avril, nous vous invitons donc à une série d'actions et de rencontres qui jetteront les bases de cette riposte plurielle.
Pour consulter le calendrier de convergences : https://drive.proton.me/urls/XDD4DWBYAR#SW3y4rX0KnU6
* Ce titre s'inspire du slogan emblématique porté par les mouvements de contestation après l'élection de Jair Bolsonaro au Brésil en 2018.
Début : 1 / 2
Nom de l'organisme ou du regroupement qui signe l'appel *
Nous souhaitons recueillir un grand nombre de signatures de regroupements, d'organisations et d'individus d'ici le milieu du mois d'avril pour une publication, sous forme de lettre ouverte, avant le début des activités autour de la grève sociale.
Nom et prénom de la personne autorisée à signer *
Titre de la personne autorisée à signer *
Courriel *
Il faut cliquer sur SOUMETTRE pour envoyer votre signature

La guillotine du 1er mai : violence symbolique, répression juridique et positionnement de Québec solidaire
Le 1er mai 2026, lors de la manifestation de la fête internationale des travailleuses et des travailleurs à Montréal, des militantes et militants ont utilisé une fausse guillotine pour couper symboliquement la tête d'une effigie du ministre du Travail Jean Boulet. Le ministre a répondu en intentant une poursuite judiciaire contre les organisateurs de ce geste. L'Assemblée nationale du Québec a adopté à l'unanimité une motion condamnant cet acte — et Québec solidaire, parti qui se présente comme un parti de gauche, a voté en faveur de cette condamnation.
La violence symbolique : une définition à préciser
Avant tout, il faut clarifier les usages du concept de violence symbolique, car le débat public le manie avec une imprécision qui sert généralement les intérêts de la classe dominante.
La violence symbolique désigne des actes rituels qui mobilisent des symboles culturellement chargés pour produire des effets réels sur les représentations collectives et les rapports sociaux. La guillotine du 1er mai mobilise un symbole historiquement puissant — celui de la Révolution française, du renversement de l'aristocratie, de la punition des exploiteurs par les exploités — pour désigner un responsable politique comme l'ennemi de classe des travailleurs et des travailleuses. Le geste est ritualisé, théâtral, public, collectif. Il ne vise pas à blesser un corps, il vise à nommer un rapport de domination.
L'asymétrie fondamentale des violences
Il existe une asymétrie radicale, que toute analyse honnête doit poser explicitement, entre la violence symbolique des dominés et la violence systémique des dominants.
Jean Boulet, en tant que ministre du Travail, a présidé à l'adoption ou au maintien de lois qui limitent le droit de grève, qui maintiennent des travailleurs dans la précarité, qui permettent aux employeurs de recourir aux briseurs de grève dans certaines conditions, et qui encadrent la syndicalisation de manière à protéger le capital. Ces politiques produisent une violence tout à fait réelle et matérielle : des travailleurs blessés sur des chantiers insuffisamment réglementés, des familles appauvries par des salaires maintenus au plancher, des personnes épuisées par des conditions de travail dégradées, des syndiqués intimidés par des patrons qui savent que la loi leur laisse suffisamment de latitude. Cette violence est invisible parce qu'elle est légale, institutionnelle et quotidienne.
Face à cela, une guillotine en carton-pâte est un acte de théâtre politique. Personne n'a été blessé. Aucun corps n'a souffert. Le seul effet réel produit est la visibilité d'une colère ouvrière que les institutions s'emploient ordinairement à rendre inaudible.
C'est précisément l'inversion que la motion unanime de l'Assemblée nationale réalise : elle traite comme violence condamnable le geste symbolique des dominés, tout en laissant dans le silence institutionnel la violence systémique et bien réelle du ministre et de ses politiques. Cette inversion n'est pas innocente. Elle est le mécanisme classique par lequel les classes dirigeantes délégitiment toute expression non institutionnelle de la résistance populaire.
La poursuite judiciaire : criminalisation de la dissidence
La décision du ministre Boulet d'intenter des poursuites judiciaires contre les organisateurs de la manifestation est plus révélatrice que l'acte lui-même. Elle illustre la fonction de classe du droit : l'appareil juridique n'est pas un arbitre neutre des conflits sociaux, il est un instrument de reproduction des rapports de domination capitaliste.
Utiliser le système judiciaire pour poursuivre des militant·es ouvriers qui ont mis en scène, lors de la fête internationale des travailleurs et travailleuses, leur colère contre un ministre au service du patronat constitue une instrumentalisation du droit contre la lutte des classes. La poursuite ne vise pas à réparer un préjudice matériel — il n'y en a pas eu — elle vise à intimider, à coûter de l'argent et de l'énergie aux organisateurs·trices, et à signaler que l'expression radicale du mécontentement ouvrier a un prix. C'est la répression judiciaire classique du mouvement social.
La guillotine symbolique dit : *vous méritez d'être jugés par le peuple que vous opprimez*. La poursuite judiciaire répond : *c'est nous qui vous jugeons, et nous avons les moyens de le faire*. Cette réponse confirme, mieux qu'aucune analyse théorique, le sens politique du geste initial.
Le vote de QS : une capitulation devant l'ordre symbolique dominant
Le vote de Québec solidaire en faveur de la motion unanime de l'Assemblée nationale est, dans ce contexte, politiquement désastreux et théoriquement incohérent.
Voter la motion unanime, c'est entériner le cadre dans lequel la violence symbolique des dominé·ess est condamnable tandis que la violence systémique des dominants est normale. C'est accepter que l'Assemblée nationale soit l'arbitre légitime de ce qui constitue une expression politique acceptable. C'est abandonner les militant·es ouvriers qui ont pris le risque politique d'un geste radical. ils subissent une poursuite judiciaire. Et c'est trahir la tradition du mouvement ouvrier, qui a toujours su que la dignité et la colère populaires s'expriment parfois dans des formes que les institutions bourgeoises jugent inacceptables — et qu'il faut défendre cette liberté d'expression politique même, et surtout, lorsqu'elle dérange.
Ce vote est cohérent avec le positionnement général que l'analyse du congrès de mai 2026 permet de dégager : QS choisit systématiquement la respectabilité institutionnelle lorsqu'elle entre en tension avec la solidarité de classe concrète. Le parti préfère sa place dans le jeu parlementaire à son rôle de défenseur des formes extra-parlementaires de la résistance ouvrière.
Il y a là une contradiction profonde. Un parti qui adopte dans sa plateforme des mesures de plafonnement des profits, de redistribution fiscale et de défense des travailleurs atypiques, mais qui condamne ensuite la mise en scène théâtrale de la colère ouvrière lors du 1er mai, envoie un message politique clair : la transformation sociale que nous proposons devra rester dans les formes que nous prescrivons. C'est la définition même du réformisme institutionnel.
Comment une gauche de rupture aurait dû se positionner ?
Une gauche véritablement anticapitaliste, cohérente avec ses analyses des rapports de classe, aurait dû adopter un positionnement radicalement différent, articulé autour de plusieurs axes.
Elle aurait d'abord refusé de voter la motion, non par approbation tactique de tout geste radical, mais par refus de cautionner le cadre idéologique dans lequel elle s'inscrit. Elle aurait pu s'abstenir en expliquant publiquement pourquoi, ce qui aurait constitué un acte politique fort et pédagogique.
Elle aurait ensuite nommé l'asymétrie des violences : dénoncer la violence symbolique de la guillotine sans dénoncer simultanément et avec au moins autant de vigueur la violence systémique des politiques du ministre Boulet, c'est pratiquer une morale de classe déguisée en universalisme éthique.
Elle aurait exprimé une solidarité concrète avec les organisateurs poursuivis, y compris en soutenant juridiquement leur défense, en faisant de leurs poursuites un cas emblématique de la criminalisation du mouvement social.
La respectabilité comme piège
L'épisode de la guillotine du 1er mai 2026 est, en définitive, un test politique que Québec solidaire a échoué — non parce que le geste était nécessairement la meilleure stratégie possible, mais parce que la réponse du parti a révélé les limites structurelles de son projet politique.
Un parti qui veut rompre avec le capitalisme ne peut pas simultanément respecter les règles du jeu symbolique que le capitalisme impose à ses contestataires. La respectabilité institutionnelle a un coût : celui d'abandonner, au moment précis où ils en ont le plus besoin, les militant·es qui prennent le risque de nommer crûment les rapports de domination. Ce coût est politique, mais il est aussi moral, il signifie que le parti renonce à exercer une hégémonie culturelle alternative, préférant s'insérer dans l'hégémonie existante en en respectant les codes.
La guillotine en carton-pâte a duré quelques secondes. La poursuite judiciaire, le vote unanime de condamnation, et la solidarité manquante de QS dureront dans la mémoire du mouvement ouvrier québécois beaucoup plus longtemps.
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Construire un parti de la rue
QS ne s'est pas bien armé avec cette plateforme pour faire face à l'offensive néolibérale. Et ce ne sera pas convaincant pour les personnes qui veulent se battre. Dans un contexte où l'horizon politique est dominé par la droite, où les offensives anti-syndicales et anti-populaires se font de plus en plus vigoureuses, il est essentiel de regarder comment on doit construire notre mobilisation. Dans ce contexte, construire une image de QS comme parti qui formera le prochain gouvernement est-il utile ? Particulièrement quand cette image se veut conforme aux attentes médiatiques et au courant politique qui domine les débats. Celui d'un positionnement qui ne doit pas être trop revendicateur d'un changement de société, laquelle est contrôlée par les grands consortiums et les multinationales, par crainte d'apparaïtre trop radical.
L'essentiel des énergies de la direction de QS n'a pas été déployé dans le but de mener ce combat, mais à donner une crédibilité pour faire élire nos personnes députées. Pourtant la campagne électorale de 2018 avait démontré le contraire de ce qui se fait présentement.
Nous avons déjà critiqué le fonctionnement de la refonte du programme, qui n'a pas joué son rôle d'éducation et de formation politique, mais qui au contraire a fonctionné en accéléré. Condenser en un seul congrès une refonte majeure du programme qui nous avait pris 10 ans à construire a été très néfaste. Dans les faits, les membres des associations n'avaient eu qu'environ deux semaines pour étudier les documents de congrès et les résolutions présentés à leur Assemblée Générale.
La situation planétaire et nos défis
Les politiques défendues par la direction de QS et qui ont en majorité adoptées ne permettront pas d'outiller nos membres ni les personnes qui cherchent une alternative à la crise politique et environnementale, parce qu'elles ne répondent pas au niveau d'urgence de cette crise et ne permettent pas d'outiller et de préparer les forces militantes au combat que nous devons mener. Ainsi les propositions revendiquant une diminution plus importante des émissions de gaz à effet de serre a été rejetée, par souci de crédibilité.
Pourtant entre 1995 (première COP) et 2026, les émissions mondiales annuelles de CO2 d'origine fossile ont augmenté d'environ 15 milliards de tonnes, passant d'un peu plus de 23 milliards de tonnes à un niveau record oscillant aujourd'hui autour de 38 milliards de tonnes, soit une hausse d'environ 65 %.
Selon les données de 2020, le réchauffement, qui s'accélérait depuis 1980 environ, pourrait bientôt passer d'une progression linéaire à une croissance exponentielle, ce qui signifie qu'il doublerait tous les vingt ans. [1]
Ce ne sont pas les compagnies extractivistes et les multinationales qui vont d'elles-mêmes s'autoréguler pour sauver la planète. Seuls les mouvements sociaux ont cette préoccupation et un parti de gauche comme QS devrait construire cette mobilisation.
Dans ce contexte de grande urgence, la direction de Québec solidaire continue de jouer de prudence « pragmatique ». Lors des discussions de congrès, l'argumentaire au rejet de propositions entre autres environnementales, était qu'elles n'entraient pas dans le cadre financier d'un gouvernement solidaire.
Prendre le contrôle de notre économie
Selon la proposition adoptée QS instaurera une taxe régressive sur la part des grandes fortunes excédant 25 millions de dollars. Cela ne conteste pas les grandes richesses qui bénéficient d'évasion fiscale. Selon Statistique Canada, en 2015, les entreprises canadiennes ont placé 199 milliards de dollars dans les dix principaux paradis fiscaux où elles font affaire. À l'échelle québécoise, ce sont au bas mot 38,6 milliards de dollars qui échappaient au traitement fiscal de l'État québécois. [2]
L'indépendance comme projet de changement social
Il n'y a pas eu de débat de fond concernant l'indépendance. Quelques amendements mais pas de questionnement ni de mise à jour pour répondre à la situation politique actuelle. La montée de l'extrême droite sous le gouvernement Trump au sud de notre frontière nous oblige à apporter des réponses. Plusieurs craindront d'affaiblir le Canada devant cette menace. Il est essentiel d'approfondir notre discours et de démontrer qu'au contraire l'indépendance est un projet de changement social au bénéfice du mouvement ouvrier et populaire, un projet de changement social auquel nous invitons nos camarades du Reste du Canada à emboiter le pas à leur façon. Cette dynamique doit aussi se réaliser avec les nations autochtones. L'indépendance sera au fond le déclencheur d'une redéfinition des forces sociales avec les nations autochtones et les forces sociales du ROC pour redéfinir des sociétés égalitaires.
La crédibilité comme horizon
La lecture comparée des propositions adoptées et rejetées, thème par thème, fait apparaître une logique d'ensemble qui dépasse la somme des décisions individuelles. Ce congrès ne constitue pas simplement un ajustement de la plateforme de Québec solidaire. Il révèle une orientation stratégique, celle d'un parti qui, à l'approche d'élections générales, choisit de consolider sa crédibilité aux yeux de l'opinion dominante.
Le schéma est remarquablement constant à travers tous les blocs thématiques. Sur le salaire minimum, on adopte une augmentation de 20 dollars et on rejette celle de 25 dollars. Sur la taxation des grandes fortunes, on adopte le seuil de 25 millions et on rejette celui de 5 millions. Sur les cibles de réduction de GES, on adopte 37,5 % de réduction et on rejette 55 %. Sur le temps de travail, on adopte des mesures de congé améliorées et on rejette la semaine de 35 heures sans perte de salaire. Dans chaque cas, la proposition adoptée est celle qui s'inscrit dans le cadre de ce que l'économie politique dominante juge « raisonnable » ; la proposition rejetée est celle qui propose une claire rupture avec la situation actuelle. .
Cette cohérence n'est pas le fruit du hasard. Elle reflète la transformation profonde de la culture politique de QS depuis son élection en force à l'Assemblée nationale. Le parti a progressivement intégré les contraintes de la gouvernabilité parlementaire, c'est-à-dire les normes implicites qui définissent ce qu'un parti « sérieux » peut proposer sans être disqualifié par les éditorialistes, les milieux économiques. La recherche de crédibilité devant l'opinion dominante est devenue, consciemment ou non, le filtre à travers lequel les propositions sont évaluées.
La comparaison avec la plateforme de 2018 est à cet égard frappante. En 2018, QS défendait explicitement la lutte contre l'impérialisme, le désarmement, l'annulation de la dette des pays du Sud, la poursuite des compagnies minières pour exactions à l'étranger. Ces positions relevaient d'une vision internationaliste de la lutte des classes qui plaçait le Québec dans un rapport au monde défini par la solidarité entre les peuples opprimés. En 2026, cette dimension a presque entièrement disparu. La seule percée internationaliste significative — la reconnaissance de la Palestine et le boycott des entreprises complices — a survécu, mais dans un contexte où elle bénéficie d'un large soutien populaire au Québec. Les propositions qui auraient ancré cet internationalisme dans une perspective politique cohérente — la solidarité entre les peuples comme fondement de la politique étrangère, la loi de diligence raisonnable sur les chaînes d'approvisionnement — ont été rejetées.
Ce mouvement de recentrage a une logique électorale évidente : dans un système parlementaire majoritaire, élargir son électorat suppose de séduire des électeurs et électrices se rapprochant du centre du spectre politique. Mais il a un coût politique dont les effets ne se mesurent pas dans les sondages à court terme. En normalisant ses propositions, QS se prive de la fonction de rupture qui distingue un parti de transformation sociale d'un parti de gestion réformiste. Il envoie aux militant·es les plus engagés, aux organisations syndicales et aux mouvements sociaux le signal que l'institution parlementaire a plus de poids sur la plateforme du parti que les luttes extra-parlementaires. Et il renonce à l'une des fonctions historiquement irremplaçables de la gauche de rupture : nommer ce qui est structurellement impossible à dire dans le cadre du réformisme, pour déplacer le terrain du débat politique vers des questions que l'ordre dominant préférerait ne pas voir posées.
À la croisée des chemins
Est-ce que QS peut se permettre d'opter pour la voie pragmatique centrée sur la réussite électorale ? Qu'est-ce que nos candidat·es pourront dire pour faire face à la crise ? Comment les armer et armer les mouvements de lutte pour contrer l'offensive néolibérale anti-ouvrière ?
C'est maintenant qu'il faut organiser le combat avant qu'il ne soit trop tard, la crise environnementale et de l'économie capitaliste l'exige. Sinon c'est l'extrême droite internationale qui imposera ses solutions anti-ouvrières.
Aucune mesure conséquente contre l'exploitation, l'oppression et la destruction des écosystèmes ne pourra se réaliser sans un rapport de force. Le travail électoral ne peut se concevoir que dans cette perspective : un outil pour construire la mobilisation. Il faut s'assurer que Québec Solidaire aille dans ce sens, c'est le seul parti qui peut jouer ce rôle.

Avancées, limites et tensions
La 31e Assemblée générale du Congrès du travail du Canada (CTC), tenue à Winnipeg du 11 au 15 mai 2026, s'est déroulée dans un contexte de crises simultanées et enchevêtrées : guerre tarifaire déclenchée par l'administration Trump, accélération technologique portée par l'automatisation et l'intelligence artificielle, crise du logement et du coût de la vie, montée de l'extrémisme politique, et génocide en cours à Gaza.
Protection des emplois et conditions de travail : le plan « Bâtir le pouvoir des travailleuses et travailleurs »
Le discours de la présidente Bruske a centré sa critique sur le comportement des employeurs — leur recours à l'IA pour fragiliser les emplois, leur résistance à la syndicalisation .. Cela dit, la revendication d'une extension massive de la syndicalisation et d'un renforcement de la négociation collective constitue l'un des mécanismes les plus éprouvés pour redistribuer la valeur créée par le travail.
Lutter pour la défense de la démocratie
Le premier grand plan d'action adopté au congrès porte sur la nécessaire lutte pour la démocratie, la défense des droits au travail et la syndicalisation. Il réclame des modifications aux législations fédérale et provinciales du travail pour hausser les normes minimales, faciliter l'accès à la syndicalisation et à la négociation collective, supprimer les clauses permettant aux gouvernements de déroger aux droits constitutionnels des travailleurs, et encadrer les effets de l'IA et de l'automatisation sur les milieux de travail. Il réclame notamment dix jours de congé payé pour raisons médicales pour l'ensemble des travailleurs canadiens, et une meilleure protection contre les blessures psychosociales au travail.
L'exigence que les droits des travailleurs « suivent le rythme des réalités du travail moderne » — en particulier face à l'IA —reste vague quant aux mécanismes concrets (contrôle ouvrier sur les algorithmes, propriété collective des données, partage des gains de productivité).
Faire face au coût de la vie : le plan « Lutter pour la dignité »
Ce plan adopté le 12 mai cible la « cupidité des entreprises » et la crise du coût de la vie. Il réclame une politique fiscale équitable, le contrôle des loyers, des lois interdisant les prix abusifs, la réglementation des algorithmes discriminatoires de fixation des prix, des investissements dans les services publics de haute qualité et un renforcement du filet de sécurité sociale.
Ce plan est le plus directement populaire du congrès, et sa résonance dans la base syndicale est certaine. Le fait que l'inflation et la crise du logement soient explicitement liées à la « cupidité des entreprises » — et non simplement à des chocs exogènes comme la pandémie ou les chaînes d'approvisionnement — constitue un progrès discursif significatif dans la communication du CTC. L'utilisation du concept de « prix abusifs » (greedflation) reconnaît implicitement que les entreprises ont utilisé les crises pour élargir leurs marges bénéficiaires aux dépens des salariés et des consommateurs. La critique du logement comme marchandise plutôt que comme droit est esquissée dans la mention du contrôle des loyers et du recentrage des priorités gouvernementales sur le logement public plutôt que sur les propriétaires et les entreprises à but lucratif — mais elle n'est pas poussée jusqu'à une remise en cause de la spéculation foncière ou de la financiarisation du marché immobilier.
La transition verte et l'économie nationale : le plan « Bâtir l'avenir »
Ce deuxième plan, adopté le mardi 12 mai, propose un programme d'investissements publics dans les infrastructures, le transport en commun, l'électrification, l'adaptation aux changements climatiques et la décarbonation industrielle — le tout articulé autour de la création de « bons emplois syndicaux ». Il préconise également des politiques industrielles actives : marchés publics, investissements stratégiques, chaînes d'approvisionnement nationales, formation professionnelle. La référence aux tarifs de Trump est centrale : la dépendance aux chaînes d'approvisionnement américaines est identifiée comme une vulnérabilité économique nationale, et le plan se positionne comme une réponse souverainiste à cette fragilité.
Ce plan esquisse une logique de planification économique à vocation publique dans une logique keynésienne. L'articulation entre création d'emplois syndicaux et transition énergétique représente ce qu'on appelle la « transition juste ». Elle brise avec le faux dilemme emplois-environnement longtemps instrumentalisé par le patronat des secteurs extractifs. Le plan ne remet pas en cause la propriété privée des grandes entreprises qui bénéficieront d'investissements publics : l'argent public pourra ainsi financer la transition de secteurs dont les profits resteront privatisés. Ensuite, le plan reste enfermé dans un cadre national-compétitif : il s'agit de renforcer « l'économie canadienne » face aux États-Unis, pas de remettre en cause les logiques de concurrence internationale qui alimentent la course vers le bas en matière sociale et environnementale. Enfin, l'absence de toute critique de la croissance économique comme telle est révélatrice : le plan aspire à une croissance verte dans laquelle les travailleurs et les travailleuses auraient leur part, sans interroger les limites biophysiques d'un modèle fondé sur l'expansion indéfinie de la production marchande.
Lutter contre le racisme et pour la justice : le plan « Lutter pour la justice »
Le troisième plan adopté porte sur la lutte contre le racisme, la discrimination, la violence fondée sur le genre et la haine, ainsi que sur la réconciliation avec les peuples autochtones. Il réclame des modifications à la Loi sur l'équité en matière d'emploi, des campagnes en faveur de l'équité salariale, et un engagement renouvelé envers le principe du « rien sur nous sans nous ».
Sur le fond, la reconnaissance que les travailleurs racialisés, autochtones, en situation de handicap et 2SLGBTQIA+ font face à des formes spécifiques d'oppression qui s'articulent avec l'exploitation de classe. Mais. la lutte contre le racisme systémique est traitée essentiellement comme un enjeu de représentation et d'équité institutionnelle — modification des lois, campagnes de sensibilisation, diversité dans les délégations — plutôt que comme un enjeu de pouvoir économique. La surreprésentation des travailleurs et des travailleuses racialisés dans les emplois précaires, sous-payés, non syndiqués, est une réalité structurelle du capitalisme canadien. Y répondre exigerait des transformations bien plus profondes qu'une réforme de la Loi sur l'équité en matière d'emploi. Par ailleurs, la réconciliation avec les peuples autochtones est invoquée mais le plan n'aborde pas la question fondamentale de la restitution des terres et des ressources — qui est au cœur des revendications des organisations autochtones les plus combatives.
L'économie des soins : le plan « Prendre soin de tout le monde »
Le quatrième plan adopté Prendre soin de tout le monde réclame une stratégie nationale sur la prestation de soins, la création d'une Commission fédérale de l'économie des soins et des investissements accrus dans l'ensemble du secteur des soins — hôpitaux, écoles, garderies, soins de longue durée, services communautaires. La présidente Bruske a affirmé que « les soins sont une infrastructure » et que les investissements dans le travail de prestation de soins sont des investissements d'intérêt national.
Cette orientation correspond à la reconnaissance que le travail reproductif, principalement accompli par des femmes et largement non rémunéré ou sous-rémunéré, est fondamental à la reproduction de la force de travail et donc à l'accumulation du capital. En posant les soins comme infrastructure économique plutôt que comme dépense résiduelle, le plan renverse une logique néolibérale qui a systématiquement désinvesti les services publics pour privatiser les gains de productivité. L'économie des soins est compatible avec une vision d'une société soutenable : les emplois dans les soins sont par nature locaux, peu consommateurs d'énergie fossile, et relationnels — ils constituent le type de travail d'une économie post-croissance. La limite principale du plan est qu'il ne questionne pas la frontière entre public et privé dans ce secteur.
Solidarité internationale et Palestine : la bataille de la Histadrut
La résolution sur la Palestine a été l'enjeu le plus litigieux et le plus politiquement chargé du congrès. Douze organisations affiliées au CTC — dont le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes et la Fédération du travail de l'Ontario — avaient soumis la résolution GEN-061, qui demandait au CTC de déclarer toutes les marchandises et relations avec Israël « hot cargo » (la grève du fret soit le fait que les travailleurs refusent de manutentionner) et de rompre ses liens avec la Histadrut, la centrale syndicale israélienne. La résolution GEN-061 a cependant été déclarée « non recevable » par le comité des résolutions, ce qui signifiait qu'elle ne serait pas soumise au vote des délégués. La direction du CTC a mis en avant sa propre résolution, GEN-134, qui se bornait à inviter le gouvernement canadien à s'engager avec la « communauté internationale » sur les droits humains en Palestine, sans appeler à rompre avec la Histadrut ni à déclarer le fret de grève.
Cette manœuvre a provoqué la résistance des militant·es de Labour for Palestine (L4P), qui ont réussi à faire adopter un amendement à une seconde résolution sur la Palestine, incluant la rupture des liens avec la Histadrut. Les délégués ont voté avec force en faveur de la résolution amendée appelant le CTC à rompre ses liens avec la Histadrut. La résolution adoptée appelle également le gouvernement canadien à soutenir un embargo bilatéral sur les armes, des sanctions ciblées contre les violations du droit international, la suspension de l'accord de libre-échange Canada-Israël, et des initiatives contre l'antisémitisme et le racisme anti-palestinien.
La Histadrut est une organisation dont l'histoire remonte à 1920, en Palestine sous mandat britannique, et qui a joué un rôle central dans la colonisation sioniste. En novembre 2023, le président de la Histadrut, Arnon Bar-David, s'est photographié lors d'une visite d'une usine d'armement Elbit Systems avec un obus destiné à Gaza, sur lequel il avait inscrit : « Salutations de la Histadrut et des travailleurs d'Israël. » Cette image a cristallisé, dans le mouvement syndical canadien, le caractère insoutenable du maintien de relations institutionnelles avec une organisation qui se positionne ainsi au regard du génocide.
La limite de la résolution adoptée est qu'elle est moins radicale que GEN-061 : la déclaration de « grève du fret (hot cargo) » sur l'ensemble des marchandises israéliennes n'a pas été obtenue. Il s'agit néanmoins d'une avancée dans la continuité de résolutions adoptées par Unifor en août 2025 et par la Fédération du travail de l'Ontario en novembre 2025.
Quelle orientation prédomine après Winnipeg ?
L'évaluation globale du congrès de Winnipeg commande une lecture à plusieurs niveaux. Sur le plan des idées directrices, l'orientation qui prédomine est celle d'un réformisme social-démocrate modernisé, articulé autour de quatre axes : la régulation du capitalisme numérique et algorithmique, l'investissement public dans la transition verte, la défense et l'extension de l'État-providence canadien, et l'alliance politique avec le NPD — dont la présence du chef nouvellement élu, Avi Lewis, au congrès symbolise la continuité du lien organique entre le mouvement syndical et la social-démocratie institutionnelle.
Les plans adoptés sont tous formulés en termes de régulation, d'investissement public et de redistribution — jamais en termes de transformation des rapports de propriété. Deuxièmement, malgré les références à la transition verte, aucun plan n'aborde les limites physiques de la croissance économique. L'économie verte reste pensée comme une nouvelle phase de croissance capitaliste, et non comme une transformation du rapport des sociétés humaines à la nature. Troisièmement, les politiques adoptées par le congrès négligent le fait que l'État canadien subordonne les réformes sociales aux exigences de la reproduction du capital. Quatrièmement, le congrès a montré une vitalité démocratique réelle — notamment en adoptant une résolution sur la Palestine contre l'avis de la direction.
Ce qui ressort néanmoins de Winnipeg c'est la conjonction entre la défense des emplois, la transition écologique et la solidarité internationale. Ces trois axes dessinent un programme qui peut constituer la base d'une mobilisation plus large. La victoire sur la Palestine — arrachée par la pression de la base contre l'appareil — est un signal que la conscience politique des travailleurs et travailleuses canadiens évolue dans un sens progressiste. C'est là peut-être le legs le plus précieux du congrès de Winnipeg : non pas les plans d'action réformistes qui méconnaissent les contraintes systémiques du capitalisme, mais le mouvement autonome de la base syndicale qui a su, sur la question palestinienne, imposer sa volonté à la direction de la centrale syndicale.
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États-Unis et Chine - Le grand décrochage a commencé
Dans les points chauds où se joue la course du futur, l'Amérique de Trump a de moins en moins de cartes face à la Chine de Xi.
13 mai 2026 | tiré du site Le Grand Continent | Image :© AP Photo/Mark Schiefelbein
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/13/decrochage-breton/
Au moins un élément sera commun aux discours que s'apprêtent à prononcer en Chine Donald Trump et Xi Jinping : cette visite du président des États-Unis à Pékin serait « historique ». Si elle l'est bel et bien, ce n'est toutefois pas pour les raisons affichées par la communication américaine, ni par celles mises en avant par la propagande chinoise. Les États-Unis ne sont pas à Pékin pour imposer un nouvel ordre : affaiblis, ils viennent au contraire chercher dans l'urgence des victoires de court terme — contrats Boeing, achats agricoles, promesses iraniennes — auprès d'une Chine dont le modèle repose sur une stabilité qu'elle sent vaciller.
Loin d'être une séquence bilatérale ordinaire entre deux grandes puissances, cette visite s'inscrit dans une confrontation systémique entre des États rivaux. Or à mesure que Trump avance dans son second mandat, leur affrontement se déroule sur un terrain qui semble de plus en plus favorable à Pékin : la dépendance américaine accrue aux matières critiques, l'affaiblissement de l'architecture de contrôle technologique, la fragmentation du camp occidental, la vulnérabilité de Washington sur l'Iran et l'ambiguïté croissante du langage diplomatique américain sur Taïwan sont autant d'éléments qui fragilisent la position américaine.
Bien que Donald Trump n'ait cessé d'affirmer que l'Amérique était en train de « gagner » face à la Chine, sa visite d'État à Pékin des 14 et 15 mai – la première d'un président américain en Chine depuis sa propre tournée de 2017 – offre pourtant un contraste saisissant entre ses gesticulations vantardes sur les réseaux sociaux et la réalité stratégique d'un rapport de forces structurellement dégradé pour Washington.
Les dix erreurs stratégiques de Donald Trump face à Pékin
Pour mesurer la portée de cet écart, il faut d'abord inscrire la politique chinoise de Washington dans une continuité. Avec le « pivot vers l'Asie », Barack Obama avait été le premier à formuler explicitement que le cœur stratégique du siècle serait l'Asie-Pacifique et la relation avec la Chine, qui s'accompagnerait d'un désengagement relatif de l'Europe. Au cours de son premier mandat, l'agressivité de Donald Trump avait provoqué une rupture de ton — sans pour autant fondamentalement changer le diagnostic. Joe Biden a par la suite poursuivi la guerre commerciale enclenchée par son prédécesseur en durcissant les contrôles technologiques et tenté de bâtir un front techno-occidental face à Pékin. En profondeur, sous les courants contraires des alternances à la Maison-Blanche, le Département d'État, le Pentagone et la communauté du renseignement sont donc restés constants : la Chine est le concurrent systémique central des États-Unis, la seule puissance capable de concurrencer Washington à la fois sur le PIB nominal, la dépense de R&D, la marine et le nombre d'ingénieurs formés chaque année.
Pourtant, depuis 2025, Trump a considérablement accéléré la dégradation de la position américaine par rapport à la Chine dans les dix domaines où se joue la guerre pour le futur.
1 — La guerre commerciale juridiquement fragile
En portant les droits de douane mondiaux moyens sur les importations de biens à près de 18 % — du jamais vu depuis les années 1930 — Trump a voulu prouver sa « fermeté ». En pratique, cela signifie qu'en deux ans, le tarif moyen appliqué par les États-Unis a quasiment doublé par rapport à la moyenne des années 2010.
La Cour suprême a censuré une partie des surtaxes les plus ciblées, notamment contre plusieurs pays d'Asie, obligeant la Maison-Blanche à bricoler des dispositifs globaux temporaires de l'ordre de 10 % sur toutes les importations. Ces nouveaux tarifs viennent à leur tour d'être invalidés par le Tribunal pour le commerce international (CIT) des États-Unis.
L'effet est doublement négatif pour Washington : l'insécurité juridique pour les entreprises, qui hésitent à investir dans les chaînes de valeur nord-américaines se double d'une absence de correction profonde des déséquilibres, tandis que Pékin contourne et réoriente ses flux via des pays tiers qui jouent le rôle de « connecteurs » dans des chaînes de valeur disruptées par les droits de douane, en particulier en Asie du Sud-Est comme au Vietnam et sur le continent américain, au Mexique.
2 — Le détricotage de l'architecture de contrôle technologique construite sous Biden
Dans le domaine des technologies critiques, Donald Trump a défait une partie du dispositif consolidé par Joe Biden de contrôles à l'exportation visant les semi-conducteurs en dessous de quelques nanomètres, les équipements de lithographie les plus avancés et les supercalculateurs.
En renégociant les contraintes sur les ventes de puces d'IA à la Chine pour les transformer en « licences contre redevances », l'actuelle Maison-Blanche a fait le choix de prioriser les recettes à court terme de Nvidia ou Intel — quelques dizaines de milliards de dollars de chiffre d'affaires potentiel — au détriment de l'objectif stratégique de maintien de l'avance technologique. La présence de Jensen Huang dans l'Air Force qui a atterri dans la capitale chinoise — aux côtés d'Elon Musk, dont les entreprises dépendent massivement de la Chine — ne fait que confirmer cette orientation.
C'est un répit offert à Pékin et dont la Chine va bénéficier pour accélérer le développement de ses propres puces et de ses propres usines en misant tout sur la planification publique : plus de 140 milliards de dollars d'aides ont été annoncées pour le secteur des semi‑conducteurs sur la décennie, qui se déclineront localement dans une avalanche de programmes provinciaux.
3 — La fin de la coalition techno-occidentale face à Pékin
Sous Joe Biden, les États-Unis avaient également réussi à arrimer le Japon et l'Union européenne — où ASML, aux Pays-Bas, occupe une place cruciale — à une ligne commune de contrôle des technologies critiques exportées vers la Chine. C'était un rare exemple de coordination stratégique avancée entre Washington, Bruxelles et Tokyo, notamment sur les équipements de lithographie EUV où ASML dispose d'un quasi-monopole.
En affichant sa disponibilité à assouplir unilatéralement certaines restrictions pour conclure des deals avec Pékin, Trump a envoyé un signal délétère à ses alliés : Washington est prêt à monnayer le socle de la coalition, y compris au détriment de l'autonomie stratégique européenne qu'il appelle pourtant de ses vœux. C'est une mauvaise nouvelle pour la crédibilité américaine et une excellente pour Xi Jinping, qui misait depuis quinze ans sur la fragmentation du front occidental.
4 — L'accroissement de la dépendance aux matières critiques chinoises pour la défense américaine
Déclenchée et assumée par Donald Trump, la guerre en Iran a entamé les stocks de munitions guidées, de missiles et de systèmes de défense aérienne américains, déjà mis à rude épreuve par le front ukrainien.
Or ces systèmes dépendent massivement de composants et de matériaux dont la Chine domine les chaînes de valeur : aimants permanents, terres rares, certains alliages et pièces électroniques, mais aussi des segments entiers de la base industrielle, sous-traités par les entreprises de défense américaines vers l'Asie à partir des années 1990. Au moment même où il voudrait durcir le bras de fer avec Pékin, Trump place donc les États-Unis dans une situation de dépendance accrue aux importations chinoises pour reconstituer leurs stocks militaires — ce qui, pour certaines munitions, peut se compter en années.
5 — Trump a légitimé la Chine comme « fournisseur de stabilité » au Moyen‑Orient
En attaquant directement Téhéran et provoquant une crise qui déstabilise toute la région, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.
Pour sortir de l'ornière, Washington a besoin que la Chine obtienne de Téhéran un gel durable de toute ambition nucléaire militaire, sous une forme qui ressemblera de facto à un retour masqué au JCPOA : limitation de l'enrichissement, plafonnement des stocks, inspections renforcées.
Si un tel deal pourra être présenté par les équipes de Trump comme une « victoire » de communication, le gain stratégique sera pour Pékin, qui s'érige en garant de l'ordre dans une région vitale pour ses intérêts après avoir déjà rapproché l'Iran et l'Arabie saoudite.
6 — La désarticulation du lien transatlantique sur la Chine
Si les années Biden avaient été marquées par un tâtonnement transatlantique sur la doctrine chinoise, une stratégie européenne de « de-risking » vis-à-vis de la Chine commençait à émerger : restrictions ciblées sur les investissements entrants, surveillance des rachats d'actifs stratégiques, réflexion sur la dépendance aux chaînes de valeur chinoises dans le solaire et les batteries.
En privilégiant à nouveau des accords bilatéraux avec Pékin et en se montrant indifférent à l'affaiblissement industriel de l'Europe sous l'effet des exportations chinoises à bas coût, Trump contribue à chercher à vassaliser l'Union tout en la laissant seule face à la Chine.
Cette politique est doublement contre-productive. L'Allemagne, l'Espagne ou l'Italie sont ainsi encouragées à traiter directement avec Pékin sans cadre transatlantique cohérent, au moment précis où l'Union aurait besoin d'une position commune sur les véhicules électriques chinois, les panneaux solaires ou les équipements de réseau 5G, 6G et de générations futures.
7 — La banalisation d'un découplage asymétrique au profit de la Chine
Alors que Trump prétend « découpler » son pays de la Chine, il organise de fait un découplage asymétrique : pendant que les États-Unis ferment à la marge certains segments, la Chine consolide son statut « d'usine du monde ».
En effet, les surcapacités chinoises, notamment dans l'électrique, les panneaux solaires et certains équipements d'IA, se déversent massivement sur l'Europe, sur l'Asie et sur les pays du Sud. L'appareil productif chinois continue de tourner à un taux d'utilisation élevé, celui des alliés américains se fragilise, et l'industrie américaine elle-même reste massivement dépendante de composants importés pour ses exportations finales.
Ce découplage purement déclaratif est en train de faire germer des risques potentiellement destructeurs pour certains secteurs industriels américains.
8 — La démobilisation des alliés asiatiques des États-Unis dans le Pacifique
Le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et Taïwan ont besoin d'une stratégie américaine lisible à long terme, ne serait-ce que pour calibrer leurs propres dépenses militaires et leurs investissements technologiques.
En attaquant directement Téhéran, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.
Thierry Breton
L'improvisation tarifaire, l'incohérence sur les contrôles technologiques et la focalisation trumpienne sur des gains de court terme les conduisent à diversifier leurs options, à ménager Pékin, voire à regarder vers l'Europe pour certaines coopérations de défense. Or moins de cohérence alliée signifie plus de latitude pour la Chine dans sa propre périphérie : en mer de Chine méridionale, dans le détroit de Taïwan, mais aussi dans le Pacifique insulaire où la compétition d'influence s'intensifie.
9 — L'affaiblissement de la position américaine sur Taïwan
Sur le dossier taïwanais, le Département d'État reste attaché au triptyque classique : statu quo et ambiguïté stratégique, respect de la politique d'« une seule Chine », ventes d'armes à Taipei.
Mais Trump laisse planer le doute sur la possibilité de laisser échapper à Pékin un mot de trop par rapport à cette doctrine bien rodée. Il pourrait par exemple se déclarer opposé à l'indépendance taïwanaise en échange de concessions sur les terres rares, l'accès au marché chinois pour les entreprises américaines ou l'Iran. Or même si elle ne manifestait qu'une légère inflexion, toute formule ambiguë suffirait à affaiblir durablement le président taïwanais, déjà perçu à Pékin comme trop indépendantiste, à l'approche de l'élection de 2028, et à envoyer aux élites taïwanaises le message qu'il ne faut plus compter sur Washington comme garant de la sécurité de l'île face aux visées chinoises.
10 — L'impréparation dans la bataille des semi-conducteurs et de l'IA
Plus de 60 % de la production mondiale de semi-conducteurs et près de 90 % des capacités de production de puces les plus avancées — en dessous de 7 nanomètres — sont concentrées à Taïwan et en Chine continentale.
Même si l'on fait l'hypothèse que Pékin parvenait, par l'usure et la pression, sans utiliser la force, à réintégrer progressivement Taïwan dans son orbite, Xi aurait la main, directe ou indirecte, sur la majorité des puces qui alimentent l'IA, les infrastructures critiques et les systèmes d'armes du monde entier.
En affaiblissant les contrôles technologiques, en divisant ses alliés et en improvisant sur Taïwan, Trump prépare un monde où la Chine serait en position de force dans la guerre de l'IA, au moment même où les États-Unis investissent des centaines de milliards dans leurs propres data centers, leurs propres LLM et leurs propres infrastructures cloud.
Monopoles critiques et pression prédatrice sur l'industrie : la double stratégie chinoise
Ces vulnérabilités s'accumulent dans un moment où la Chine a, quant à elle, consolidé sa stratégie.
En trois décennies, elle est passée de moins de 5 % de la production manufacturière mondiale à environ un quart de la valeur ajoutée industrielle de la planète. Elle concentre désormais plus de 30 % de la production mondiale de biens manufacturés et représente plus de 28 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Cette montée en puissance s'est faite à la faveur de trente années de délocalisations occidentales, de distorsions de concurrence et de soutien public massif : subventions directes ou implicites, accès privilégié au crédit par les grandes banques publiques, contrôle des changes et politique active de sous-évaluation monétaire pendant les années 2000.
Dans cette phase, Pékin a construit deux leviers désormais décisifs.
La République populaire a d'abord institué un quasi-monopole sur un certain nombre de matériaux et de composants critiques. La Chine assure environ 60 à 70 % de la production mondiale de terres rares, plus de 80 % de la capacité de raffinage, domine largement son monopole sur le gallium et le germanium, ainsi que plus de 90 % de la production d'aimants permanents à base de néodyme. Dans les batteries, elle contrôle près des trois quarts des capacités mondiales de raffinage de lithium, 70 à 80 % de la production de cathodes et d'anodes, et quasiment 90 % du graphite transformé utilisé dans les batteries des véhicules électriques. Dans l'éolien, les véhicules électriques ou les missiles guidés, une chaîne de valeur tout entière repose sur des segments quasi exclusivement dominés par les entreprises chinoises.
Pour mettre à profit ces monopoles, elle a inondé les marchés mondiaux de produits à bas coût. Les exportations chinoises dépassent 3 400 milliards d'euros annuels, soit autour de 14 % du commerce mondial de biens, avec des baisses de prix cumulées proches de 15 à 20 % sur deux ans dans l'automobile électrique, le solaire, l'électronique grand public ou le matériel d'IA. Cette déferlante exerce une pression prédatrice sur les industries américaine, européenne, japonaise et coréenne et accélère la désindustrialisation ailleurs qu'en Chine, en particulier dans les segments « milieu-haut de gamme » qui faisaient la force des modèles industriels de l'Allemagne, du Japon ou de la Corée du Sud.
Dans la confrontation avec Washington, ce double dispositif — chantage potentiel sur des quasi-monopoles critiques et capture des chaînes industrielles mondiales — constitue l'armature de la puissance chinoise. Redoutable même face à une Amérique stratégiquement cohérente, il devient décisif dans un contexte où Donald Trump a systématiquement affaibli les instruments de la puissance américaine.
Une Chine dépendante de la stabilité
Pour autant, s'imaginer une Chine invulnérable serait illusoire.
La croissance officielle chinoise est tombée autour de 5 % en 2023-2024, un des plus bas niveaux hors Covid depuis trois décennies, après les années 2000-2010 où la norme se situait entre 8 et 10 %. Or Pékin estime avoir besoin de 5 à 6 % de croissance pour absorber les entrées sur le marché du travail, réduire un chômage des jeunes qui a dépassé les 20 % dans certains relevés officiels avant que les statistiques ne soient « ajustées », et compenser l'effondrement d'un secteur immobilier qui pesait près de 25 à 30 % du PIB élargi.
Directement ou indirectement, la moitié de cette croissance vient du commerce extérieur. Les exportations nettes contribuent régulièrement pour au moins deux points de PIB à l'activité chinoise, et dans les années récentes, la progression des volumes exportés a compensé la stagnation, voire la baisse, de la demande interne. Si les marchés américains, européens et asiatiques se ferment ou ralentissent durablement, le modèle chinois cale, voire s'enraye.
C'est la raison pour laquelle ce dont Pékin a le plus besoin, dans cette phase, est la stabilité mondiale : tant sur les routes maritimes que pour les prix de l'énergie et surtout, en définitive, sur la demande occidentale. Cette dépendance explique aussi la « ligne rouge » chinoise sur la prolifération nucléaire. Sur l'Ukraine, Xi a rappelé discrètement Poutine et son entourage atomique à l'ordre lorsque des allusions aux armes tactiques ont été faites par le Kremlin, précisément parce qu'une escalade incontrôlée en Europe ferait basculer l'économie mondiale en récession. Vis-à-vis de Téhéran, Pékin martèle qu'il défend le droit de l'Iran à un nucléaire civil dans le cadre du TNP mais s'oppose fermement à l'accès à la bombe, qui bouleverserait l'équilibre régional et risquerait de déclencher une course aux armements qui contaminerait l'Arabie saoudite, la Turquie, voire l'Égypte. Dans un Moyen-Orient nucléarisé, avec un détroit d'Ormuz durablement bloqué, la Chine est moins inquiète pour son approvisionnement énergétique que pour le choc que provoquerait par ricochet sur son modèle économique une chute de la demande mondiale. La situation actuelle est une menace directe sur ses exportations, sa croissance et donc sa stabilité interne.
Cette visite esquisse donc un face à face paradoxal : le pays que s'apprête à rencontrer Donald Trump est aussi puissant qu'il est vulnérable à la déstabilisation globale causée en grande partie par les actions de l'administration américaine.
Cette visite historique est à l'avantage de Pékin
En un peu plus d'un an, Trump aura ainsi affaibli la main des États-Unis sur tous les leviers stratégiques : le droit, en se faisant rattraper par sa propre Cour suprême ; la technologie, en affaiblissant un système de contrôle patiemment bâti ; la géoéconomie, en fragmentant le front occidental ; la défense, en acceptant une dépendance critique aux importations chinoises ; la diplomatie, en laissant à Pékin le rôle d'architecte de stabilité au Moyen‑Orient ; la dissuasion, enfin, en ouvrant un doute sur Taïwan. À cela s'ajoute un dernier affaiblissement silencieux : celui de la capacité américaine à entraîner ses alliés asiatiques dans une stratégie cohérente de long terme.
La confrontation sino-américaine se joue moins sur la théâtralité d'une poignée de main ou le volume sonore d'une conférence de presse que sur la structure des dépendances, la cohérence des alliances, la maîtrise des technologies et des chaînes de valeur. De ce point de vue, la visite de Trump à Pékin est loin d'être un moment de puissance retrouvée. C'est l'épisode supplémentaire d'un affaissement stratégique dans un match où les deux parties ont leurs vulnérabilités — et où c'est Xi Jinping qui, pour l'instant, a le mieux compris comment exploiter celles de son adversaire.
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Israël : de triomphe en triomphe jusqu’à sa "catastrophe finale" !
Malheureusement, tout montre qu'Einstein a eu de nouveau raison. Avec les Britanniques étant depuis longtemps un lointain souvenir, ce sont effectivement les épigones des « organisations terroristes » de 1948 qui inéluctablement conduisent Israël -qu'ils gouvernent- vers la « catastrophe finale » ! Un Israël qui peut se montrer maintenant plus puissant et arrogant que jamais, mais qui, en même temps, est en train de traverser sa plus grande crise existentielle de son histoire, pourrissant et se désintégrant à son intérieur. Le compte à rebours a déjà commencé et l'heure de la vérité approche... »
Par Yorgos Mitralias
« Quelques jours après le massacre de Deir Yassin, ceux qui représentaient aux États-Unis les organisations qui avaient commis ce massacre, ont eu la brillante idée de s'adresser à Einstein pour lui demander son soutien. La réponse du grand savant juif, qui reste -malheureusement- largement inconnue, a été presque laconique, tout juste 50 mots :
Shepard Rifkin, Directeur exécutif
Amis Américains des Combattants pour la Liberté d'IsraëlCher Monsieur,
Lorsque une catastrophe réelle et finale nous surprendra en Palestine, les premiers responsables seront les Britanniques et les seconds seront les organisations terroristes nées de nos rangs.
Je ne veux voir personne qui soit associé à ces gens qui font fausse route et sont des criminels.Sincèrement vôtre,
Albert Einstein
C'est avec ces phrases que nous concluions notre article « Quand Einstein appelait "fascistes" ceux qui gouvernent Israël depuis 44 ans... » écrit en août 2021 (1). Aujourd'hui, notre constat que « le compte à rebours a déjà commencé et l'heure de la vérité approche » ne paraît plus aussi impertinent ou même choquant qu'il a pu paraître il y a presque cinq ans. En effet, oui, sans doute, Israël non seulement « peut se montrer » mais est « maintenant plus puissant et arrogant que jamais ». Mais, également sans doute. Israël est maintenant plus isolé et même plus haï que jamais, tant par l' écrasante majorité des habitants du globe, que par la plupart des citoyens américains, juifs américains inclus !
Et pourtant, les dirigeants israéliens, Netanyahou en tête, pavoisent non sans raison. Pourquoi ? Mais, parce qu'ils sont actuellement en bonne voie pour réaliser leur objectif historique, d'ailleurs de plus en plus proclamé et assumé publiquement par eux : la création du « Grand Israël » ! Et en effet, après avoir rasé au sol Gaza et réduit les Gazaouis survivants du génocide à « vivre » -et à mourir sous les bombes qui continuent de leur tomber dessus-, dans un enfer sur terre qui ne dépasse plus ...12% du leur territoire déjà enclavé et minuscule, l'armée israélienne s'attaque maintenant simultanément au Liban, à la Syrie et à l'Iran ! Sans oublier évidemment, le reste de la Palestine, la Cisjordanie occupée où les colons secondés par les soldats du Tsahal, terrorisent et tuent à volonté les indigènes, tout en incendiant impunément leurs maisons et leurs villages et en détruisant (déracinant) par dizaines de milliers leurs oliviers multiséculaires.
Alors, à l'exception de l'agression à l'Iran contre lequel Israël n'a pas de revendications territoriales, partout ailleurs (Liban, Syrie, Territoires Occupés) l'établissement par l'armée israélienne des tristement célèbres « zones de sécurité » ou « zones tampon », ne cache plus le véritable objectif, d'ailleurs révélé désormais fièrement par des ministres de Netanyahou : l'annexion et la colonisation par Israël de ces territoires qui deviennent, de l'aveu des éminences israéliennes, des « clones » de ce Gaza en majorité détruit et vidé de sa population !
On pourrait se demander : c'est tout ? Est-ce ça le Grand Israël des rêves messianiques des dirigeants sionistes d'hier et d'aujourd'hui ? La réponse est donnée par pratiquement tous les membres du gouvernement Netanyahou : désormais totalement décomplexés, ils revendiquent un « Eretz Israël » qui englobera bien plus que le sud du Liban et s'étendra jusqu'à Damas. Et en plus, ils ne cachent pas qu'ils pourraient faire usage de ce que l'actuel ambassadeur de Trump à Jérusalem appelle « droit biblique d'Israël » sur un immense territoire allant « du Nile à l'Euphrate » ! Simple délire messianique ou projet géopolitique en cours de réalisation ? Si on croit ce que Netanyahou lui-même se plait à répéter depuis un an, il s'agit de l'objectif historique du sionisme auquel il croit dur comme fer et à la réalisation duquel il se donne corps et âme...
En somme, Israël ambitionne de devenir ou plutôt est déjà en train de devenir une superpuissance régionale. Foulant aux pieds tant le droit international que les plus élémentaires droits humains des populations environnantes, qu'il tue d'ailleurs par milliers et expulse de chez elles par millions, il est en train de dominer militairement une toujours plus grande partie du Moyen Orient, à laquelle il impose déjà sa loi. Mais, ce n'est pas tout. L'opposant israélien bien connu Daniel Levy a tout à fait raison de signaler que l'Israël de Netanyahou nourrit des ambitions encore plus grandes. Dans un article retentissant intitulé What Benjamin Netanyahu and the Israeli right really mean when they invoke 'Greater Israel (Ce que Benjamin Netanyahu et la droite israélienne entendent réellement lorsqu'ils évoquent le « Grand Israël ), publié le 13 Avril dans The Guardian, il constate que « Dans ses récents discours, Netanyahou a commencé à qualifier Israël non seulement de « superpuissance régionale », mais aussi, « à certains égards, de superpuissance mondiale ». Israël cherche à se positionner au cœur d'une alliance régionale qui pourrait perdurer même en cas de déclin de la puissance américaine. Netanyahou a promis que cette alliance hexagonale serait déployée contre « l'axe chiite radical [...] et l'axe sunnite radical émergent ». Israël n'a pas hésité à désigner la prochaine « menace » à contrer : la Turquie »(2).
Simples voeux pieux et fanfaronnades de Netanyahou ou un projet ambitieux qu'il faut prendre au sérieux ? Encore une fois, les faits ne mentent pas. Le projet grandiose de Netanyahou est déjà en train de se réaliser. Et si des pays arabes, comme ceux du Golfe Persique, les Émirats en tête, commencent à lorgner pour leur sécurité vers Israël après que les Etats-Unis de Trump les ont déçus en faisant absolument rien pour les protéger des missiles et des drones de l'Iran, d'autres en Afrique ou même en Europe tombent déjà sous la coupe d'Israël. Comme par exemple, la Grèce et Chypre, deux membres de l'Union Européenne, qui sont déjà très liés économiquement et militairement à Israël, dont ils sont d'ailleurs les deux plus fidèles et inconditionnels soutiens.
Et pourtant, malgré ou plutôt à cause de toutes ces ambitions mégalomanes et messianiques, et à cause de ces « triomphes romains » d'Israël de Netanyahou, ce pays n'a jamais été aussi isolé, haï et en crise qu' aujourd'hui ! Emporté par l'ivresse de ses succès militaires qui ont fait de lui le monstre génocidaire de nos temps, l'État d'Israël mais aussi la société israélienne multiplient leurs fuites en avant, feignant de croire que leurs guerres interminables contre des ennemis vrais ou inventés de toute pièce, remettront toujours à plus tard leur heure de la vérité.
Cependant, cette heure de la vérité d'Israël ne peut plus tarder, et il y a désormais une foule d'évènements qui ne trompent pas. Comme par exemple, le fait que le soutien historique, sinon le coffre-fort et l'arsenal d'Israël que sont traditionnellement les Etats-Unis d'Amérique, commencent à prendre leurs distances sous la pression de leur opinion publique qui se découvre majoritairement...propalestinienne. Et aussi que la Diaspora juive fait majoritairement de même, tandis que la jeunesse juive très radicalisée organise et prend souvent la tête des manifestations pro-palestiniennes surtout aux Etats-Unis ! Et aussi, que New York, la plus grande ville juive du monde, fait élire comme maire le jeune socialiste musulman Zohran Mamdani soutenu activement par des dizaines de milliers de newyorkais juifs.
Mais, malgré l'énorme importance de tous ces évènements -encore impensables il y a quelques ans- ils ont une moindre influence sur la crise de l'État d'Israël et de sa société -divisée d'ailleurs en camps irréconciliés- que le pourrissement moral galopant de cet État à son intérieur. Un pourrissement qui le rapproche maintenant plus que jamais de ce qu' Einstein appelait déjà en 1948, « sa catastrophe finale ».
Notes
1. Quand Einstein appelait "fascistes" ceux qui gouvernent Israël depuis 44 ans : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/240821/quand-einstein-appelait-fascistes-ceux-qui-gouvernent-israel-depuis-44-ans
2. What Benjamin Netanyahu and the Israeli right really mean when they invoke 'Greater Israel' : https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/apr/13/benjamin-netanyahu-middle-east-greater-israel
INFOLETTRE
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Haïti : puissance féministe
Sur fond d'emprise des gangs armés, la violence, en général, et la violence basée sur le genre, en particulier, ont explosé en Haïti. La stupeur doit cependant être dépassée afin de donner à voir la puissance féministe haïtienne ; une puissance à laquelle répond justement la terreur qui entend la nier et l'écraser.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En 2025, plus de huit mille cas de violences basées sur le genre ont été recensés en Haïti, soit une augmentation de 25% par rapport à l'année précédente [1]. Encore ne s'agit-il là que des incidents rapportés ; leur nombre réel doit être bien plus élevé. Les viols concentrent la majorité de ces violences. Et près des deux-tiers de ceux-ci sont des viols collectifs [2].
Les femmes et les filles représentent plus de 90% des victimes et la quasi-totalité des auteurs présumés sont des hommes ; près de deux-tiers d'entre eux sont des membres de bandes armées. En moyenne, 30% seulement des survivantes parviennent à recevoir de l'aide – principalement psychosociale dans les trois jours qui suivent leur agression, augmentant fortement de la sorte les risques d'infections (VIH/IST) et de grossesses non désirées.
L'accumulation glacée des chiffres et des pourcentages sidère. Les statistiques ont un effet paralysant. Mais classer et quantifier ne suffit pas. Comme nous y invite la féministe argentine, Veronica Gago, à propos des féminicides et des violences sexistes en Amérique latine, il faut « déplacer la figure totalisante de la victime » et « complexifier la violence » [3]. C'est ce que nous aimerions tenter de faire ici en redonnant à la résistance des organisations de femmes leur place première et centrale.
Une histoire de la violence
Les gangs armés en Haïti n'ont pas inventé les violences basées sur le genre et n'en ont pas le monopole. Il faut resituer ces violences dans le temps et dans l'espace, le long d'une chaîne continue d'agressions, d'exploitations et de tentatives de subordination. Un quart des viols sont commis par des « civils » sur des filles et des femmes déplacées internes, le plus souvent au sein des sites de déplacés et des communautés d'accueil. Au cours d'une enquête récente auprès de plus d'une centaine de personnes vivant dans des camps de déplacés dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, près de 96% des répondantes affirment ne pas se sentir en sécurité et plus de 30% d'entre elles y ont déjà subi des violences [4].
Ainsi, ces espaces de déplacement, note l'organisation féministe haïtienne, SOFA (Solidarite Fanm Ayisyèn), « loin d'être des lieux de protection, deviennent des zones de grande vulnérabilité » où les femmes et les filles « sont particulièrement exposées aux violences » [5]. De plus, aujourd'hui comme par le passé, en Haïti comme ailleurs, le foyer est souvent moins un refuge qu'un lieu menaçant, voire un enfer domestique. Et les agresseurs sont des proches ou, à tout le moins, des personnes connues.
Ce qui a en revanche changé est le recours aux viols collectifs comme stratégie et la terreur comme mode de gouvernance [6]. Les 13 et 14 novembre 2018, dans le quartier populaire de La Saline, à Port-au-Prince, alors qu'un soulèvement populaire déstabilise le gouvernement, les gangs armés entrent de façon spectaculaire en scène. Au cours d'une soirée et d'une longue nuit, onze viols sont commis, dont deux viols collectifs de femmes de dix-sept et vingt-trois ans, dans leurs maisons, devant leurs parents ou enfants. Quelque 71 personnes sont tuées. Ce premier massacre annonce les suivants, fixe le mode opératoire et indique jusqu'où le pouvoir est prêt à aller pour assurer ses privilèges et figer le statu quo.
La présence de gangs, nés sur le terreau de la pauvreté, des inégalités et de l'absence de perspectives, est un phénomène ancien en Haïti. Ce qui est nouveau est leur structuration et leur extension territoriale, fruit d'une montée en puissance à la mesure de leur utilisation stratégique par la classe dominante pour casser l'insurrection et déchirer le tissu social. Or, les organisations de femmes sont au cœur de ce tissu et du mouvement social. En conséquence, elles forment la cible prioritaire. Les violences des bandes armées doivent dès lors être comprises comme une contre-offensive du pouvoir à la désobéissance menaçante de la « plèbe » et un rappel à l'ordre qui entend remettre le peuple et tout particulièrement les femmes à leurs places ; celles de subalternes dociles. « Cette stratégie n'est pas nouvelle » remarque la SOFA : « elle a déjà été utilisée lors du coup d'État de 1991-1994 [renversant le président Jean-Bertrand Aristide], où le corps des femmes était traité comme un butin de guerre par les membres du groupe paramilitaire » [7].
L'exaspération des violences en Haïti depuis 2018 s'opère ainsi au croisement d'économies illégales – analysées entre autres par Veronica Gago et Rita Segato – et d'une économie politique de la désobéissance. Les premières « fournissent de nouvelles figures d' « autorité » », répondant à la crise de la « dignité » masculine par une « masculinité prédatrice », où la conquête de territoires se confond avec l'appropriation violente du corps des femmes [8]. La seconde renvoie au secteur informel qui représente plus de 80% de l'emploi, principalement féminin et largement paysan, ainsi que la majeure partie du PIB. Il constitue le socle de toute l'économie du pays. Or, celui-ci est traversé de tensions et de contradictions.
D'un côté, arrimé à l'absence de services sociaux et à l'externalisation des institutions publiques, l'économie informelle produit une mécanique de résilience, complément et amortisseur obligés de l'irresponsabilité de l'État, des mesures néolibérales et de la privatisation par voie de l'aide internationale [9]. De l'autre, elle dessine un espace d'autonomie et de résistance, qui consacre la fiction du travail « normal », en faisant converger l'expérience du marronnage et l'ensemble des activités de reproduction sociale (soins, ménage, éducation, soutien émotionnel, etc.) traditionnellement dévolues aux femmes.
Ainsi, cette économie – populaire plutôt qu'informelle – se rapproche du concept féministe d'« infrastructure invisible », à la base de tout l'édifice économique capitaliste, tout en étant niée par celui-ci comme activité productive [10]. Et elle est également en butte à des mécanismes d'exploitation, d'invisibilisation et d'alignement sur l'économie formelle.
Résistances
La crise actuelle ne se réduit pas à une urgence humanitaire. Pas plus que les Haïtiennes ne sont cantonnées au rôle de victimes, passives et impuissantes, attendant impatiemment et désespérément des solutions de l'aide internationale. La dramatique situation d'aujourd'hui est la résultante d'un calcul stratégique : c'est le coût que l'oligarchie consent à payer pour demeurer au pouvoir et le prix de l'aveuglement ou de la complicité internationale.
Les viols produisent et reproduisent une impunité que l'État entretient. « Dans un contexte où l'État refuse de manière historique d'assumer son étatisation », l'irresponsabilité est devenue « une des formes possibles de la gouvernementalité » [11]. Les bandes armées et les acteurs internationaux n'occupent pas un terrain soi-disant perdu par les institutions publiques ; ils cogèrent un territoire et, entre prédation, autoritarisme et irresponsabilité, assoient leur domination sur les Haïtiens et surtout les Haïtiennes.
Trouver une issue à cette crise implique de s'attaquer au soubassement économique, politique et social de la terreur. Et de redéfinir l'enjeu sécuritaire en termes d'accès sécurisé et garanti à l'éducation, à la santé, à l'alimentation, au logement et à l'emploi, d'une part, en termes de désir, d'autonomie et de liberté pour les femmes et les corps féminisés, d'autre part, en termes de rupture avec l'impunité, les inégalités et la dépendance, enfin. Avant d'être des victimes, les Haïtiennes sont des actrices et c'est d'abord à elles de régler les conditions et modalités de la justice réparatrice qui doivent assurer le jugement des coupables, la fin des violences et leur non-répétition.
Il faut donc renverser l'approche. La crise haïtienne n'est pas le signe d'une impuissance, mais bien la réponse à une puissance populaire, singulièrement féministe, qui a secoué les bases prédatrices et néocoloniales du pouvoir, en ouvrant la voie à une transition de rupture. Tous les mouvements ont été affectés et affaiblis par ces huit années de violences et de terreur. Ils n'en continuent pas moins de résister. Du côté des Haïtiennes, Nègès Mawon, SOFA, Kay Fanm, Fanm Deside et la myriade d'autres organisations de femmes sont les noms de cette résistance.
Frédéric Thomas
https://basta.media/Haiti-face-a-la-terreur-puissance-resistance-femmes
https://www.cetri.be/Haiti-puissance-feministe
NOTES
[1] UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la population), MCFDF (ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes), HAITI. Snapshot sur les incidents de Violences Basées sur le Genre (VBG). Rapport 2025.
[2] Les données du Centre Douvanjou 21, centre d'accueil et d'accompagnement, de l'organisation féministe SOFA (Solidarite Fanm Ayisyèn), pour le premier trimestre 2026 confirment cette tragique réalité : « sur 160 survivantes accompagnées, 146 ont subi des violences sexuelles, dont 119 viols collectifs ». SOFA, « Haïti : Le viol collectif comme arme, symptôme d'un État défaillant et d'un abandon international », AlterPresse, 3 avril 2026.
[3] Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Paris, éditions divergences, 2021.
[4] Mac Archer, Displacement, gendered harm, and the normalization of crisis in Port-au-Prince, Mercy Corps, mars 2026.
[5] SOFA, « Haïti : Le viol collectif comme arme, symptôme d'un État défaillant et d'un abandon international », AlterPresse, 3 avril 2026.
[6] L'organisation haïtienne, le Réseau national de la défense des droits humains (RNDDH) évoque pour sa part une « gangstérisation de l'État comme nouvelle forme de gouvernance ». RNDDH, Affrontements violents entre gangs armés : Le RNDDH exige la protection de la population haïtienne, 10 mai 2022.
[7] SOFA, Op. Cit.
[8] Veronica Gago, Op. cit. Rita Segato, L'écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez, Paris, Payot, 2021.
[9] « Le discours de la résilience est devenu un pendant sournois de l'injonction à l'autoresponsabilisation, et ce, sans compter sur l'intervention de l'État ni l'exiger ». Sabine Lamour, « L'irresponsabilité, une compétence de dominant », Revue internationale des études du développement, 2019/3, n° 239.
[10] Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris, La fabrique, 2019.
[11] Sabine Lamour, Op. cit.
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