Presse-toi à gauche !
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Viols sur les Palestinien.nes : Israël poursuit le New York Times pour « diffamation »
Un article publié le 11 mai par The New York Times a suscité la fureur d'Israël en abordant (enfin !) les accusations de violences sexuelles systématiques commises contre des détenu.es palestinien.nes par les forces israéliennes. L'article, intitulé “The Silence That Meets the Rape of Palestinians” (Le silence qui entoure le viol des Palestiniens), a été écrit par Nicholas Kristof, chroniqueur et grand reporter du New York Times.
Tiré d'Agence média Palestine.
Dans ce texte, Kristof rapporte les témoignages d'anciens détenu.es palestinien.nes affirmant avoir subi des violences sexuelles, des humiliations et des agressions dans des centres de détention israéliens. Il décrit « un schéma de violences sexuelles israéliennes généralisées » contre les Palestiniens commises par des gardiens de prisons, des membres des forces de sécurité et des colons, en s'appuyant sur des témoignages recueillis en Cisjordanie occupée.
Outre les entretiens avec d'anciens détenu.es palestinien.nes, l'article s'appuie notamment sur des rapports d'organisations de défense des droits humains et sur des documents et conclusions d'instances des Nations unies. Des informations largement documentées depuis plus de deux ans par de très nombreux médias internationaux et que l'Agence Média Palestine a publiées à de nombreuses reprises. Mais lorsque ces mêmes informations sont maintenant relayées par le New York Times, journal qui a la réputation d'être plutôt pro-israélien et qui a été pointé du doigt pour avoir facilité de par sa couverture biaisée le génocide à Gaza, cela prend une toute autre dimension.
L'article a provoqué une réaction immédiate du gouvernement israélien. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et d'autres responsables ont dénoncé ce qu'ils considèrent comme une « diffamation » et une « calomnie sanglante ». Le 14 mai, le bureau de Netanyahou et celui de son ministre des Affaires étrangères Gideon Sa'ar ont annoncé déposer plainte pour « diffamation » contre leNew York Times. « Aujourd'hui, j'ai demandé à mes conseillers juridiques d'envisager l'action en justice la plus sévère qui soit contre le New York Times et Nicholas Kristof », a annoncé sur X jeudi 14 mai Benyamin Netanyahou.
Le quotidien newyorkais a défendu son journaliste et dénoncé une volonté d'étouffer le journalisme. Il a assuré que le travail avait été rigoureusement vérifié, affirmant que les témoignages et documents utilisés ont été recoupés auprès de plusieurs sources indépendantes.
« Le gouvernement israélien tente d'intimider le New York Times en annonçant poursuivre le média en diffamation pour un article sur les abus sexuels commis par des soldats israéliens sur des détenus palestiniens. RSF dénonce une méthode pour étouffer le travail journalistique », a réagi Reporter sans frontières. D'autres organisations comme Amnesty International et Human Rights Watch ont également exprimé leur inquiétude et estimé que les menaces contre la presse étaient préoccupantes et qu'elles risquaient d'intimider les journalistes enquêtant sur de possibles violations des droits humains. Plusieurs associations de défense de la liberté de la presse ont également dénoncé les pressions exercées contre le quotidien américain.
Lire aussi : “Un autre génocide” : Euro-Med dénonce les violences sexuelles dans les prisons israéliennes

La Grande démission
Tiré de l'infolettre de l'R des Centre de femmes Le Nouvel R
13 mai 26
La Grande démission est une initiative d'auto-organisation en milieu de travail dans le secteur public de travailleuses et travailleurs des réseaux de la santé et des services sociaux, de l'éducation et de la fonction publique qui se rencontrent sur une base régulière pour réfléchir et proposer des analyses, revendications et stratégies.
Le 4e numéro de son journalvient d'ëtre publié en ligne. On peut aussi se procurer des copies papier
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Une bande dessinée donne un visage au racisme vécu par les femmes asiatiques
Tiré de l'infolettre de l'R des Centre de femmes Le Nouvel R
13 mai 26
En faisant parler Mai, une Québécoise de descendance vietnamienne, des chercheuses de l'UdeM signent Héritages, une BD qui donne un visage au racisme vécu par les femmes asiatiques. Les expériences que Mai traverse sont tirées de témoignages de femmes asiatiques recueillis durant 18 ans au Québec et en France par Sophie Hamisultane, mais aussi de fragments de sa propre vie. Elle cosigne la BD avec Sandra Desmazières, auteure franco-vietnamienne, en collaboration avec la prof Roxane Caron et la doctorante Julie Quynh Nhi Tran.

De sérieux doutes sur les « États Généreux » des auteurices démissionnaires de Grasset
Le 14 avril 2026, on le sait, était annoncé le licenciement du PDG de Grasset, l'éditeur Olivier Nora. Un manifeste fut signé par plus de 200 auteurices et publié dans Le Monde. Y était dénoncé « une atteinte à l'indépendance éditoriale et à la liberté d'expression » et affirmé le refus de continuer à publier chez Grasset.
Le 13 mai dernier, plus de 200 personnes, auteur·ices, personnalités engagées à leur côté et représentants syndicaux se sont réuni·es au théâtre de la Concorde à Paris pour lancer les États Généreuxdes autrices et auteurs.
On y lit, sur le site des États Généreux, et ailleurs dans la presse – notamment sur Médiapart–, qu'il y fut question de statut professionnel et de propriété intellectuelle. Il est tout à fait normal en effet que du moment qu'iels sont engagées dans des activités rémunérées, les auteurices souhaitent, comme tout·es travailleureuses, défendre leurs droits et leur avenir.
Or, à lire la presse et la page d'accueil du site des États Généreux, j'ai quelques doutes quant à l'efficacité réelle de cette entreprise.
Tout d'abord, l'équipée est bariolée, et si Virginie Despentes parle de rapport de force, j'ai bien peur que celui-ci au final n'accouche d'une souris, tant il sera peu crédible et mal aisé de faire front commun avec des personnalités telles que le clown de service de la bourgeoisie Beigbeder ou le sioniste maquilleur de génocide BHL.
C'est que ces États Généreux (l'idéalisme de l'intitulé l'annonce) manquent cruellement de considérations structurelles et matérialistes. Pour le dire autrement, si les auteurices obtiennent trois miettes de pain sur leur statut, que cela vaudra-t-il dans une France dominée par une bourgeoisie néolibérale qui sacrifie sans hésitation à l'extrême droite pour sauver ses intérêts et qui se met à genoux devant l'impérialisme américain – quitte à fermer les yeux sur un génocide et à l'armer – et les diktats économiques de Bruxelles ?
Pour le dire autrement encore, quelle partie de ces plus de 200 personnalités est prête à se rendre aux conclusions nécessaires pour un tant soit peu repenser les défis que devra relever l'activité littéraire face au péril sociétal en train d'advenir ? J'ai bien peur que les fractures des rapports de force n'apparaissent à l'interne bien avant de se faire ressentir à l'externe.
Une analyse politique conséquente partirait du fait qu'un livre est le produit d'un monde tangible, qu'il nécessite des travailleureuses du papier, du transport, de la manutention, tout autant que du monde de l'édition et de la création. Ce que rappelait Balla Fofana le 24 avril dernier à Arrêt sur image, en soulignant très justement que les ouvriers et ouvrières du livre n'étaient pas invité·es à ce genre de table de discussions, qu'on ne peut pas protéger si on ne regarde pas par le bas, concluant que le but de ce type d'entreprise de résistance n'est pas de « protéger Olivier Nora ». Qui des 200 et plus ira véritablement du côté des cols bleus du livre ?
Le site des États Généreux est peu bavard à ce sujet. On y parle plutôt de la « tradition française d'engagement des intellectuels dans la défense de la liberté d'expression », modèle idéaliste, ruisselant du haut vers le bas, bien loin de toute réflexion quelque peu complexe sur l'importance de la praxis et du terrain dans l'établissement d'une intellectualité. L'idéalisme ruisselant atteint son comble quand le nom du théâtre où on étés lancés ces États Généreux, Théâtre de la Concorde, est pris comme une garantie que la raison et ses lumières viendront couronner l'entreprise. On se demande, à ce moment-là, pourquoi ne pas organiser une rencontre entre les négociateurs iraniens et américains rue de la Paix… Heureusement que des intellectuel·les s'engagent…
Par ailleurs, le site renvoie à une tribune publiée dans Le Monde signée par plus de 600 auteurices réclamant une nouvelle Loi Jean Zay. Y est demandée, donc, une nouvelle loi encadrant le statut d'auteurice. Si tout statut est un champ de bataille et qu'il est nécessaire d'y réclamer et d'y lutter, quelques points me picotent. D'une part est posé comme horizon « une continuité des revenus » pour les auteurices, mais sans toutefois proposer aucune analyse du marché du livre, par exemple de son problème de surproduction. Qui aura une continuité de revenu dans un marché sursaturé ? Il y a une chance que ce soient les plus gros poissons… Il ne faut pas se leurrer, la plupart des auteurices ne vivent pas de leur plume et ont des revenus provenant d'autres secteurs, ce sont des travailleureuses « comme les autres ». Ceci considéré, pourquoi la tribune n'évoque-t-elle pas de solidarités avec le reste du monde professionnel, ne s'engage-t-elle pas plus dans la critique de la destruction du droit du travail et de l'assurance chômage qui ravage la France ? On dirait, à bien la lire, qu'elle défend avant tout les très rares auteurices qui peuvent vivre de leur travail. Ne serait-on pas encore en train de défendre par le haut ?
Autre chose qui chicote dans cette tribune à laquelle renvoie le site des États Généreux, c'est cette idée d'auteurices méritants, car ils ont beaucoup travaillé : « Nous sommes des professionnels, des travailleurs, nous créons sans compter nos heures, du petit matin jusqu'au bout de la nuit ». Déjà, merci pour l'image d'Épinal, on sent les littéraires. Et surtout, ce misérabilisme est-il la meilleure façon d'obtenir des droits ? Se tuer à la tâche doit-il devenir un gage, un argument, une autorité ? Que veut-on, construire la littérature d'une société ou fabriquer de petit·es auto-entrepreneureuses se s'épuisant sur un marché hyper compétitif, car sursaturé, content d'avoir gagné trois miettes dans un monde du travail en détricotage vitesse grand V ? La lutte des artistes n'est-elle pas plutôt une lutte pour le droit au chômage ? Pour sa plus grande extension possible, pour le salaire à la personne ? Pour le TEMPS LIBRE ? Le seul temps véritable de création.
Alors j'ai des doutes, de gros doutes même, sur la validité de cette comédie (sur les planches de la scène svp). Je n'y vois rien de prometteur ni pour la littérature ni pour la société française (et oui les deux sont liées, grande nouvelle !). Je ne vois pas comment on s'allie à des personnalités d'extrême droite pour lutter pour des droits, je ne vois pas comment on avance à coup de jeu de mots et d'appels à la bonne volonté, sans analyse matérialiste, sans praxis, sans unité avec les luttes des travailleureuses. Peut-être moins de grandiloquence aussi.
Que l'analyse de ces contradictions ne soit pas lue comme une condamnation, mais plutôt un appel à ces auteurices pris·es dans cette mascarade douteuse qui ont un léger doute. Quittez le navire. Il faut mettre l'énergie ailleurs. Du côté de la France Insoumise, ou du communisme révolutionnaire, ou encore des théories décoloniales… Les options ne manquent pas. Les mêmes questions que vous posez y sont réfléchies également. Mais vous le savez déjà, pour certain·es, j'en suis sûr. L'avenir des artistes passe non seulement par là, mais devra également faire face à une sérieuse réfection. D'où que la propriété privée intellectuelle doit régir les arts ? D'où que l'artiste doit être au centre de l'art ? Qui décide qui est un·e artiste ou ne l'est pas ? Quelles institutions sous quel pouvoir ? Sous quels régimes de propriété ? Mais ça c'est une autre histoire, à développer une prochaine fois, dans de prochains textes.
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Bolloré et l’édition : quand l’ombre menace la lumière
Le limogeage d'Olivier Nora, directeur de Grasset, par Vincent Bolloré a provoqué un séisme bien au-delà du monde de l'édition. En apprenant cette nouvelle, je suis allée voir mes livres Grasset et je suis tombée sur « Petit Pays » de Gaël Faye. Et là, j'ai mis le doigt sur ce qui me terrifie avec l'empire Bolloré : laisser les idées rances occuper le même terrain que les récits éclairés.
Tiré du blogue de l'autrice.
J'étais assise sur mon canapé, téléphone à la main, quand j'ai appris que Bolloré avait viré Olivier Nora des éditions Grasset. Une publication sur les réseaux sociaux annonçait la nouvelle. Une secousse m'a d'abord traversée, mais, trop habituée à ces nouvelles de fracas, j'ai machinalement continué à scroller. Sauf que la nouvelle, elle, serpentait déjà dans le corps. Alors j'ai fait machine arrière : « Attends, attends, quoi ? » Je relis : « Le limogeage d'Olivier Nora à la tête de Grasset confirme la reprise en main de l'édition par Vincent Bolloré ». De la secousse, émerge un pic qui se plante dans la poitrine. Je me lève pour rendre visite à quelques-uns de mes compagnons, blottis les uns contre les autres sur leurs étagères. J'avais besoin de voir quels récits étaient logés chez Grasset. J'ai cherché les dos jaunes et j'y ai retrouvé les histoires d'Amin Maalouf, de Virginie Despentes, de Gabriel Garcia Marquez.
Et puis j'ai vu Gaël Faye et son Petit Pays. Là, c'est le cœur qui s'est retrouvé dans un manège vertigineux. Parce qu'en voyant Petit Pays, j'ai pu mettre le doigt sur ce qui me terrifiait dans cette actualité Grasset : amener les idées rances sur le même terrain que les récits éclairés. Rouvrir Petit Pays, c'était (ré)entendre la voix de Gaby, le personnage du récit : il a 10 ans et vit à Bujumbura, capitale économique du Burundi. Il voit, sent et entend, à hauteur d'enfant, son pays basculer dans la guerre et assiste, si proche de lui, au génocide au Rwanda. J'ai imaginé Gaby convoqué comme « caution » de ce nouvel empire Bolloré, dont la stratégie est de banaliser, à tout prix, les idées d'extrême droite et les personnalités qui les portent. J'ai imaginé Petit Pays adossé aux couvertures jaunes des futurs écrits qui matraqueront ce que Gaby a fui : la haine, l'exclusion, le déni de l'autre. Ce sont leurs tromperies vicieuses qui m'ont retournée : réaliser comment ils vont hisser des figures fermées à la hauteur de celles qui ouvrent le monde.
Ces livres devenus nos amis et que l'on aime avec leurs couleurs ternies par les années, leurs coups de crayons à papier sous les phrases qui ont touché au cœur, leurs cicatrices de pages trop cornées... nous savons combien ils sont enviés : toute personnalité rêve d'avoir un livre à son nom car il confère une légitimité. Pour Bolloré, mettre la main sur l'édition, c'est fabriquer de la respectabilité : en publiant Jordan Bardella chez Fayard et en plaçant son livre sur tous les présentoirs des points Relay dans nos gares, aux côtés de Gaël Faye ou de Virginie Despentes, l'empire Bolloré fabrique sa normalité. C'est un faux pluralisme qui veut banaliser des idées qui, sans lui, n'auraient pas eu cette respectabilité.
Cette stratégie n'est pas nouvelle. On assiste déjà à ce spectacle cynique mis en scène chaque jour par la machine médiatique de Bolloré. Une stratégie qui a déjà fait des ravages : des médias refusent d'utiliser le terme « extrême droite » pour qualifier le Rassemblement national. Jordan Bardella est invité au 20H de France 2 pour parler de sa vie privée, scénarisée par une séance photo de Paris Match. Un lexique nauséabond s'invite sur les plateaux télés : « grand remplacement », « submersion migratoire », « grandes rafles » deviennent alors des termes banals qui s'immiscent en « idées à considérer ». L'empire Bolloré a rendu recevables des idées qui, hier, ne l'auraient jamais été. L'extrême droite ne fait plus peur parce que son vocabulaire est devenu acceptable, ou plutôt, a été rendu acceptable. Ce sont les mots qui, une fois banalisés, déversent leur petite dose de poison et ont la capacité d'intoxiquer nos esprits.
« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu'il vous plaît. »
Hannah Arendt
Dans les médias, leur stratégie a un effet immédiat tandis que dans l'édition, le danger est plus grand car le poison est plus lent. Après avoir gagné la bataille du vocabulaire en imposant leurs mots à coup de matraquage médiatique, c'est maintenant à nos imaginaires que la sphère Bolloré s'attaque. L'empire veut ronger les récits qui nous élèvent le cœur et l'esprit.
Dans Petit Pays, le petit Gaby m'a élevé les miens. Dans les rues parfum citronnelle de son Burundi, Gaby, qui joue en côtoyant l'horreur, trouve refuge dans les livres grâce à sa voisine, Mme Economopoulos. Ils sont son souffle dans le chaos, sa bulle d'air sous l'eau : « Grâce à mes lectures, j'avais aboli les limites de l'impasse, je respirais à nouveau, le monde s'étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. » Relire des phrases de Petit Pays, c'est mesurer le séisme de Bolloré sur la culture. Car l'appauvrissement et la vulgarité du langage précèdent toujours la banalisation de la violence. Ils nous veulent isolés, tristes, recroquevillés sur les peurs qu'ils nous auront eux-mêmes fabriquées. Avec des maisons d'éditions dans les mains de fossoyeurs de haine, on ne respirerait plus, car la seule chose qu'ils sont capables de faire ressentir, c'est la peur.
La littérature peut nous sauver de l'horreur car elle nous chuchote toujours une chose : l'espoir. Elle nous montre que la beauté est partout, même là où on ne l'attend plus. Du haut de ses dix petites années, Gaby l'a ressenti : « On ne doit pas douter de la beauté des choses, même sous un ciel tortionnaire. » Sous son jacaranda mimosa, avec Mme Economopoulos, sa tasse de thé et ses biscuits chauds, Gaby rencontre des mots et des pensées qui ne le quitteront plus : « Dans ce havre de verdure, j'apprenais à identifier mes goûts, mes envies, ma manière de voir et de ressentir l'univers. » La littérature a ce pouvoir d'élargir notre vision du monde. Bolloré et son clan mènent une bataille pour rétrécir, cloisonner, saccager nos imaginaires.
Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
Je lisais la réaction à chaud de l'auteur et journaliste Éric Fottorino et j'ai aimé ses mots : « S'apitoyer ne sert à rien. Il faut résister. Résister partout. Dénoncer. Démasquer. » Démasquer, pour moi c'est le mot clé. Ils brouillent les récits, ils lissent les personnalités, ils laquent du vernis brillant sur du noir. Faisons-le craquer. Démasquons-les, débordons-les, désarmons-les. Boycotter ? Pas maintenant, vouloir boycotter Grasset aujourd'hui, ce serait abandonner les auteurs qui ne peuvent pas dire on se lève et on se casse. Mais leurs récits, eux, pourront encore faire front. Si le boycott est votre choix, faites-vous alors les porte-voix des maisons d'éditions et des librairies indépendantes qui défendent ardemment le voyage des mots. Et les récits fleuris que vos ami·es ou libraires mettront entre vos mains, faites-les circuler pour que nous en soyons collectivement les relais.
Soyons ce qu'ils ne seront jamais : solidaires, combatifs, humains. Allons dans nos librairies indépendantes, nos cinémas, nos théâtres, nos soirées, nos manifestations, nos familles pour se parler des récits qui nous auront émus, fait réfléchir, fait rire, fait rêver, autant d'actions pour combattre leurs mots de haine. « Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d'autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière. » Comme le Gaby de Petit Pays, nourrissons-nous des récits qui, même dans l'ombre, font jaillir la lumière.

À Kaboul, une librairie aux airs de résistance
L'ouverture de la librairie Aksos, à Kaboul, est un évènement dont la portée symbolique dépasse les livres. Parmi les nombreux visiteurs, la présence de femmes et de filles — à qui l'accès au savoir est toujours drastiquement limité — laisse entrevoir un souffle de contestation.
Tiré du blogue de l'auteur.
À l'occasion de son douzième anniversaire, la maison d'édition Aksos Book Store a inauguré un nouveau point de vente à Kaboul. Vaste, moderne, organisée selon les standards internationaux, la librairie est une première dans un secteur littéraire marqué par la censure et la difficulté de diffusion des titres.
Cette ouverture est pour le moins politique. Car sur les photos et vidéos diffusées par Aksos sur les réseaux sociaux, ce qui détonne, ce sont les femmes. Nombreuses, jeunes pour la plupart, elles parcourent les allées, circulent dans les rayonnages bien achalandés du bâtiment à l'architecture soignée, feuillettent les ouvrages, achètent.
Leur présence dans une librairie n'est pas anodine dans un pays où les talibans ont interdit aux filles et aux femmes l'accès aux collèges, lycées et universités depuis leur retour au pouvoir en août 2021. Plusieurs responsables talibans ont, ces derniers mois, laissé entendre que certaines de ces restrictions pourraient être assouplies. Mais aucune mesure concrète n'est venue confirmer ces signaux, et la réalité de l'exclusion scolaire reste entière — d'autant que la ligne rigoriste du chef suprême Hibatullah Akhundzada s'oppose à toute forme d'assouplissement.
Dans ce contexte, le rôle de lieux comme la librairie Aksos dépasse leur fonction commerciale première : ils sont des espaces d'accès au savoir, des substituts imparfaits mais réels à une instruction désormais confisquée.
Lors de la cérémonie d'inauguration, les responsables d'Aksos ont tenu à souligner que leur nouvelle enseigne n'était pas simplement un commerce de livres mais un « pôle culturel » destiné à encourager la lecture et le développement intellectuel des jeunes générations. Des centaines de personnes — étudiants, écrivains, universitaires — auraient assisté à l'ouverture, selon les organisateurs.
Le fonds proposé couvre un large spectre : littérature, histoire, sciences sociales, politique, économie, religion. Les ouvrages sont présentés selon un classement thématique, dans un espace pensé pour faciliter la découverte, y compris pour les lecteurs peu familiers des librairies.
Parmi les titres en anglais qu'on aperçoit dans les rayonnages, l'idéologie dominante paraît être celle de la Silicon Valley : on y voit beaucoup d'ouvrages orientés ‘business' et développement personnel, comme “Diary of a CEO” ou “Ego is the Enemy”, ainsi que des récits de géants de la tech comme “Zero to One” du fondateur de Palantir Peter Thiel, ou “Becoming Facebook”.
Néanmoins, plusieurs visiteurs ont salué une initiative sans précédent dans le secteur privé afghan. Beaucoup relevaient que, jusqu'alors, se procurer des livres relevait du parcours du combattant, les titres disponibles étant dispersés et difficiles à trouver.
“Des endroits comme celui-ci sont indispensables”, a déclaré l'un des participants dans une vidéo que la rédaction a pu consulter. “Ils donnent aux jeunes — aux filles surtout — une raison de continuer à apprendre, même quand l'école leur est refusée. C'est une forme d'espoir.”
Partout où les états mettent des barrières à l'éducation de la moitié de leur population, de telles initiatives ont une importance capitale. Les espaces culturels indépendants sont alors l'un des derniers foyers d'une vie intellectuelle que les restrictions officielles cherchent à contrôler.
Aksos a par ailleurs annoncé son intention d'essaimer : des structures similaires pourraient voir le jour dans d'autres villes afghanes, afin d'élargir l'accès aux livres au-delà de la capitale.
Noorwali Khpalwak est un journaliste et éditeur afghan avec plus de dix ans d'expérience. Anciennement délégué aux médias puis directeur de cabinet de la Commission Électorale Indépendante afghane, il supervise ensuite la stratégie média de l'Assemblée Nationale comme Directeur de l'Information.
En tant que journaliste, il produit et présente des programmes politiques pour Spogmai Radio et Kabul News TV, la première chaîne d'information en continu du pays. Il fuit l'Afghanistan en 2021, après la chute de la capitale, et arrive en France. Il y développe depuis son podcast, ‘Kabul Podcast', pour continuer à offrir une information indépendante et un espace d'expression aux Afghans.

Comptes rendus de lecture du mardi 19 mai 2026
L'idée d'indépendance au Québec
Maurice Séguin
On ignore presque aujourd'hui l'influence qu'a eu Maurice Séguin à compter du milieu des années 1940 sur notre compréhension de l'histoire et nos transformations sociales et politiques. « L'idée d'indépendance au Québec », ce court document historique qui retrace notre histoire depuis la Conquête, en constitue une magnifique synthèse. Nous avons duré et perduré, nous explique-t-il, malgré notre fragilité et malgré les menaces, avec souvent, ici et là, l'idée de notre indépendance nationale, qui a fini par prendre de nouveau racine à compter des années 1960. Un excellent bouquin qui nous aide à mieux comprendre notre histoire.
Extrait :
Ce Canada, qui étend son emprise commerciale et politique sur une immense partie du territoire nord-américain, du golfe du Saint-Laurent au golfe du Mexique, et surtout sur une partie importante du territoire au sud des Grands Lacs, est un obstacle à l'expansion des colonies britanniques. Une des plus faibles colonisations entre en conflit avec la plus dynamique des colonisations d'Amérique. Mal défendu par sa métropole, le Canada succombe finalement aux attaques concertées des colonies anglo-américaines et de la Grande-Bretagne. Pour ceux qui savent apprécier à sa juste valeur l'indépendance nationale, cette conquête anglo-américaine est un désastre majeur dans l'histoire du Canada français, une catastrophe qui arrache cette jeune colonie à son milieu protecteur et nourricier et l'atteint dans son organisation comme peuple. Le Canada français ne sera plus seul. Sur le même territoire, dans ce Québec même, naît un deuxième Canada, une autre colonisation, anglaise cette fois, colonisation qui s'imposera dès le début par sa suprématie politique et économique et qui, finalement, consolidera par le nombre cette suprématie en devenant majorité.
Malade !
Alain Vadeboncoeur
Ce recueil d'anecdotes est certainement le plus léger des bouquins d'Alain Vadeboncoeur. L'urgentologue nous y raconte, de façon parfois cocasse, avec naturel, différentes épisodes de sa vie de jeune adulte et de sa longue carrière aux urgences de l'hôpital. On s'y reconnaît tout en apprenant plein de choses utiles sur notre – précieux – système de santé public.
Extrait :
Médusé, je regarde le téléphone, l'approche de mes lèvres et lance : « Allô ? » Provenant de la salle d'attente au loin, j'entends rire les patients, le tout accompagné de quelques joyeux « allô » en réponse au mien. En vérifiant l'écran du téléphone, je constate que je me suis trompé de numéro et que je dicte en ce moment… sur l'appel général de l'urgence ! Et justement, ça sort vraiment fort.
Paradiso
José Lezama Lima
Traduit de l'espagnol
Ce grand roman cubain, acclamé de toute part dès sa parution en 1966, est un roman atypique qui marie merveilleusement, en usant de nombreuses métaphores, la poésie, l'autobiographie, l'essai, la chronique, le manifeste révolutionnaire, l'amour, l'amitié, la déchéance, la mort et bien d'autres choses encore. Il s'ouvre avec la naissance de José Cémi, auquel s'attachent de très nombreux personnages à mesure que l'on avance dans le roman. Une grande aventure baroque qui se termine par la sensation, pour plusieurs, d'un paradis perdu. Incontestablement un chef-d'oeuvre !
Extrait :
Pour José Eugenio, ce premier jour de classe allait être aussi son premier jour d'observation du mal dans sa manifestation purement gratuite ; une première démonstration sous ses yeux, par-delà la difficulté conciliaire du quod erat demonstrandum, de l'incontestable existence du péché originel en chaque créature.
Mammifères du Québec et de l'est du Canada
Jacques Prescott et Pierre Richard
J'ai toujours trouvé que les Éditions Michel Quintin faisaient de fort beaux guides. Ils sont aussi très bien documentés et des plus intéressants. J'en avais parcouru plusieurs jusqu'ici, mais c'est la première fois que j'en lisais un au complet. Celui-ci porte sur les mammifères de nos champs et forêts, de nos grands plans d'eau et de la partie des océans Atlantique et Arctique qui borde nos côtes. Chaque mammifère y est décrit à l'aide d'une fiche qui nous fournit une description physique de l'animal, sa répartition géographique, son habitat, son régime alimentaire, etc. La maison d'édition a aussi publié des guides semblables sur nos oiseaux, nos amphibiens et reptiles, nos arbres et plantes forestières, nos champignons, et d'autres encore. Une façon très agréable d'apprendre à connaître notre milieu, notre faune et notre flore.
Extrait :
Le territoire et les eaux côtières du Québec et de l'est du Canada abritent une faune riche et diversifiée. Plus d'une centaine d'espèces de mammifères habitent la grande région bordée à l'ouest par le Manitoba, à l'est par l'océan Atlantique, au sud par les Grands Lacs et le nord-est des États-Unis, et au nord par les étendues glacées de l'Arctique.
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Lettre à François Lambert
Tu dis que tu travailles fort et je te crois. Mais, je connais quantité de gens qui donnent le meilleur d'eux-mêmes, sans en retirer un sou de plus. Des gens dans différents domaines qui ne comptent pas leurs temps et même qui le font bénévolement.
Mon cher François
J'aime les gens comme toi, qui sont vaillants. Pour moi, c'est une valeur importante. Par ailleurs, j'ai toujours aimé ton petit coté frondeur, du gars qui n'a pas peur de dire ce qu'il pense, mais je savais que nous allions finir par « se pogner ». Et bien c'est maintenant. Ta réaction à la proposition de Québec solidaire de taxer les millionnaires de plus de 25 millions, m'a un peu déçue. J'aurais pensé que tu aurais été un peu plus subtile. Ta réaction : « vos yeules » est pour le moins questionnable. De quelle autorité peux-tu te réclamer de faire taire ceux et celles qui ne pensent pas comme toi ?
Est-ce que tu es sortie de la cuisse de Jupiter, comme le disait ma mère, à ceux qui se prenaient pour d'autres ?
Qu'as-tu fait d'impressionnant dans l'histoire de l'humanité qui te permette de t'ériger en juge ?
Admettons que tu n'aurais pas existé, de quoi aurions-nous manqué d'essentiel ? Du popcorn sucré ? Peut-être !
Manifestement nous n'avons pas la même vision de ce qu'est la justice. Il y a dans la vie, des gens qui ont hérité, à leur naissance, gratuitement, de toutes sortes de qualités et de capacités sans avoir eu aucun effort à faire ou à produire. Des gens qui sont nés : beaux, grands, forts, intelligents, musiciens, etc. Ceux-ci et celles-là doivent participer davantage à l'amélioration de la société, que ceux et celles, qui sont nés pas beaux, pas forts, pas intelligents, etc. Ils et elles n'ont pas choisi cet état de fait.
Sincèrement, je crois que ceux et celles qui ont beaucoup reçu, qui considèrent que c'est un droit, font fausse route, parce que c'est privilège. Je crois également que tout privilège doit être associé à des devoirs.
Tu dis que tu travailles fort et je te crois. Mais, je connais quantité de gens qui donnent le meilleur d'eux-mêmes, sans en retirer un sou de plus. Des gens dans différents domaines qui ne comptent pas leurs temps et même qui le font bénévolement.
Si tu crois que tu as réussi uniquement par toi-même et qu'il n'est pas question que tu partages davantage ce que tu as gagné, tu n'es pas un homme d'affaires qui a réussi, mais bien un profiteur qui s'ignore, dont le nombril est plus gros que le génie.
Accuser la gauche d'être incapable de créer la richesse, c'est oublier que la richesse n'est pas produite seulement par le patron, mais bien par l'ensemble de ses employés-es. C'est aussi oublier que l'entraide, la justice, la collaboration et la solidarité ont été au cœur de l'amélioration de l'humanité.
Actuellement, il n'y a pas de problème de création de la richesse. Il y a de l'argent comme il n'y en a jamais eu sur terre. Le problème, c'est que la richesse n'est pas partagée équitablement avec ceux et celles qui ont contribué à la produire.
Tu es chanceux, tu es encore jeune, tu as la chance de te reprendre.
À la fin de la vie de chacun de nous, ce qui importera le plus, ce n'est pas ce qu'on aura retiré de la société, mais ce qu'on y aura apporté. Alors que les écarts de richesse ne cessent de s'accroître entre les plus riches et les autres, ça ne peut plus continuer comme ça. Lorsque les gens qui travaillent sont incapables de se loger correctement et peinent à se nourrir convenablement, il y a urgence en la demeure.
Tu as du potentiel, tu es chanceux, tu devrais peut-être prendre le leadership des hommes et des femmes d'affaires qui sont d'accord avec un impôt supplémentaire, dont on pourrait discuter des modalités, pour ceux et celles qui possèdent plus de 25 millions ! Tu pourrais même inciter tous les partis politiques du Québec et même à Ottawa à prendre un tel engagement. Je serais fier de toi.
Denis Trottier
Ex. député de Roberval
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Quand le riche se montre pauvre !
Être riche n'est pas en soi un défaut, mais quand un riche comme François Lambert invite les solidaires de ce monde à fermer leur gueule parce qu'ils réclament davantage de justice sociale, il ne parle déjà plus comme un entrepreneur. Il parle comme un homme persuadé que sa réussite lui donne un droit moral supplémentaire sur la parole publique. Et c'est peut-être ça, le vrai danger de certaines fortunes. À force d'entendre des applaudissements, certains finissent par croire que leur voix vaut plus que celle des autres.
Dans son texte « À tous les Québec solidaire de ce monde… vos yeules », François Lambert tente de faire passer une leçon d'économie pour une démonstration de lucidité. Mais sous les chiffres imaginaires, les phrases musclées et les points d'exclamation, on entend surtout une immense fragilité. Celle d'un homme incapable de supporter qu'on questionne le pouvoir des riches sans le vivre comme une attaque personnelle.
Enfin, personne n'a dit que tous les entrepreneurs boivent du champagne le vendredi soir. D'ailleurs, merci à François Lambert pour cette information capitale. Le Québec dormait mal depuis des années à se demander ce qu'il buvait en fin de semaine. Nous voilà rassurés. Il boit peu d'alcool. L'équilibre budgétaire est sauvé.
Et ce passage est fascinant. « Même si quelqu'un avait 100 millions dans son compte, il ne l'a pas volé. » Voilà donc le niveau du débat. Comme si le seul problème moral possible avec l'accumulation extrême de richesse était le vol. Comme si entre voler une banque et posséder une fortune colossale dans une société où des travailleurs dorment dans leur voiture, il n'existait aucune autre question éthique. Aucun problème de répartition. Aucun déséquilibre social. Aucun rapport de domination économique.
C'est toujours le même vieux tour de magie idéologique. Transformer toute critique des inégalités en haine des riches. Si vous demandez une fiscalité plus progressive, vous êtes jaloux. Si vous questionnez les privilèges fiscaux, vous êtes anti réussite. Si vous défendez les services publics, vous voulez punir ceux qui réussissent. La pensée binaire est pratique quand on veut éviter les nuances.
Et puis cette phrase magnifique. « Cet argent-là vient de risques, de travail, de sacrifices et de décisions intelligentes. » Bien sûr. Parce qu'une préposée aux bénéficiaires ne travaille pas. Parce qu'un ouvrier qui se détruit le dos à cinquante ans n'a pris aucun risque. Parce qu'une mère monoparentale qui cumule deux emplois ne fait aucun sacrifice. Le problème avec certains riches, ce n'est pas qu'ils valorisent leur travail. C'est qu'ils finissent par croire que le leur est le seul qui mérite récompense.
Le plus ironique dans tout ça, c'est cette obsession à vouloir se présenter comme les piliers exclusifs de la société. « Sans entrepreneurs, il n'y a rien. » Rien que ça. Les enseignants. Rien. Les infirmières. Rien. Les éboueurs. Rien. Les travailleurs agricoles. Rien. Les employés d'usine. Rien. Le caissier qui gagne trop peu pour acheter ce qu'il vend. Rien.
C'est étrange comme certains hommes d'affaires découvrent soudainement les vertus du collectif quand il s'agit de parler des travailleurs qui enrichissent leurs entreprises, mais redeviennent farouchement individualistes dès qu'il faut partager davantage les profits avec la société qui rend leur succès possible.
Parce qu'un entrepreneur ne pousse pas dans le vide. Il pousse dans un monde construit par les autres. Les routes publiques transportent ses marchandises. Les écoles publiques forment ses employés. Les hôpitaux publics soignent sa main-d'œuvre. Les tribunaux publics sécurisent ses contrats. Même son fameux « risque » repose sur une stabilité collective financée par les impôts de tous.
Mais voilà qu'aujourd'hui, payer davantage devient une forme d'oppression. Le riche moderne ne veut plus seulement réussir. Il veut être admiré moralement pour sa richesse. Et surtout, il veut qu'on cesse de lui rappeler qu'une société n'est pas une entreprise et qu'un citoyen n'est pas seulement un portefeuille ambulant.
Puis vient ce mépris presque attendrissant pour Québec solidaire et sa supposée incapacité à « créer de la richesse ». Comme si toute richesse qui ne se mesure pas en dividendes n'existait pas. Une bibliothèque publique ne crée donc rien. Une université non plus. Un système de santé non plus. Une société plus éduquée, plus stable et moins inégalitaire serait donc une forme d'échec économique.
Le plus révélateur n'est peut-être pas son agressivité. C'est son imaginaire. Dans son monde, les riches bâtissent pendant que les autres envient. Les entrepreneurs créent pendant que les citoyens parasitent. Les investisseurs sauvent l'économie pendant que les pauvres demandent trop. Ce n'est plus un discours économique. C'est une théologie du mérite où les gagnants deviennent naturellement vertueux et les perdants naturellement suspects.
Alors non, je ne lui répondrai pas « ferme ta yeule ». Ce serait inutile. Et surtout trop simple.
Je vais simplement raconter l'histoire d'un homme que j'ai connu jadis dans un pays où les riches avaient tous les droits.
Cet homme était immensément riche. Mais lui n'avait jamais oublié que la richesse est une responsabilité avant d'être un privilège. Il disait toujours ceci à ceux qui le remerciaient pour sa générosité.
« Rien ne nous appartient. Nous ne sommes que des médiateurs, des transmetteurs. »
Avec son argent, il payait les études de jeunes pauvres et modestes. Des générations entières de jeunes Marocains ont étudié à l'étranger grâce à lui. Il ne parlait jamais de mérite personnel avec arrogance. Il ne méprisait jamais ceux qui avaient moins. Il savait que la dignité humaine ne se mesure pas au chiffre dans un compte bancaire.
Il avait compris quelque chose que beaucoup de riches modernes semblent avoir oublié.
L'argent ne révèle pas seulement ce qu'on possède. Il révèle aussi ce qu'on est. Et parfois, derrière les grands discours sur le travail, le risque et la réussite, on découvre une misère plus profonde que la pauvreté elle-même.
Une pauvreté de regard. Une pauvreté de solidarité. Une pauvreté d'âme.
Tu te crois riche, François Lambert. Ton texte, lui, montre un pauvre.
Mohamed Lotfi
12 Mai 2026
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En route pour la grève féministe du 14 juin 2027 !
Les 21 et 22 novembre 2025 a eu lieu le 15e Congrès féministe de l'USS. Deux jours de débats intenses couronnés par la décision de suivre l'appel des collectifs et de se lancer dans le défi d'une nouvelle grève féministe à l'horizon 2027.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/15/en-route-pour-la-greve-feministe-du-14-juin-2027/?jetpack_skip_subscription_popup
Les raisons de se mobiliser ne manquent pas. 2025 est une année noire en matière de féminicides : 29 femmes et filles ont été tuées [1]. Ces mortes ne sont que la pointe de l'iceberg des violences de genre. La société reste en effet profondément patriarcale et les lieux de travail ne font pas exception. Le premier jour du Congrès féministe de l'USS a été consacré au thème des violences sexistes et sexuelles sur les lieux de travail. Parmi les travailleuses, 60% ont déjà été confrontées à des comportements sexistes ou de harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle et les mesures mises en place pour les protéger sont insuffisantes. Les déléguées ont exigé des mesures concrètes, notamment des contrôles proactifs de la part des inspections du travail, la reconnaissance du harcèlement sexuel comme cause de maladie professionnelle, l'allègement du fardeau de la preuve en cas de plainte et, enfin, la ratification par la Suisse de la convention n°190 de l'OIT pour l'élimination de la violence et du harcèlement dans le monde du travail.
La violence de genre nous rappelle, jour après jour, que l'égalité n'est pas encore une réalité. Malgré quelques avancées, malgré les discours édifiants de nos politicien-ne-s, les faits ne suivent pas, ou du moins trop lentement, et jamais avec assez de moyens. La campagne lancée la semaine dernière par le Bureau fédéral de l'égalité contre les violences de genre est emblématique. Si nous nous réjouissons qu'elle ait enfin été engagée, nous ne pouvons que déplorer le peu de moyens que la Confédération lui a alloué : 1,5 million de francs, alors qu'un seul avion FA-35 coûte 207 millions et que la Confédération a prévu d'en acheter 36. Force est de constater que l'égalité n'est pas encore une véritable priorité pour nos autorités. Ainsi, il n'y a pas de contrôle en matière d'égalité salariale et pas de sanction si la Loi sur l'égalité (Leg) n'est pas respectée. Il n'y a pas assez de places d'accueil pour les enfants, mais la Confédération veut mettre fin au financement prévu pour en créer des nouvelles. Il n'y a pas assez de personnel soignant, parce qu'il s'épuise et quitte le métier, mais le Conseil fédéral ne veut pas mettre en œuvre l'initiative des soins infirmiers pourtant adoptée par le peuple. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les personnels soignants, en majorité des femmes, se sont rassemblés samedi 22 novembre sur la Place fédérale et ont déjà voté leur adhésion à la Grève féministe de 2027.
Le Congrès féministe de l'USS, qui a été à l'origine de la grève du 14 juin 2019, puis de celle de 2023, a consacré un moment de son plenum au bilan et aux perspectives d'une nouvelle grève. Pour l'édition 2027, l'appel à la Grève féministe a été lancé par les collectifs qui ont été invités au Congrès et qui ont rappelé la nécessité de se mobiliser. Puis, dans une table ronde et une discussion, riche mais trop courte, nous avons tiré un bilan contrasté : entre énergie et épuisement, peur et courage, difficultés et exploits, nous avons certainement écrit une page de l'histoire du féminisme suisse. Aujourd'hui, une nouvelle génération féministe est ancrée dans la société et elle est active, y compris dans nos syndicats. En même temps, nous avons encore tant de choses à atteindre et nous devons faire face à la montée en puissance du masculinisme et de l'extrême droite. En conclusion, une chose est certaine : les deux grèves féministes de 2019 et 2023 ont permis à des centaines de milliers de femmes et de personnes des minorités de genre de prendre conscience de leurs droits et de leurs libertés. Au-delà des mesures institutionnelles, cette prise de conscience est certainement l'acquis le plus précieux et le plus durable. Un acquis qui nous permettra de poursuivre le combat et de résister au retour de bâton antiféministe.
Le Congrès féministe s'est conclu intensément avec beaucoup de résolutions, dont une en solidarité avec les personnels de la santé mobilisés à Berne, une en solidarité avec les mouvements de grève dans les secteurs publics et parapublics, notamment dans le canton de Vaud. Le Congrès a aussi adopté deux résolutions de solidarité avec Gaza et la Palestine, une davantage ciblée sur la situation dramatique des femmes et des minorités de genre, l'autre plus globale, qui condamne le génocide. Les deux résolutions exigent, notamment un cessez-le-feu effectif et durable [2].
Michela Bovolenta, secrétaire centrale SSP
[1] https://www.stopfemizid.ch/francais#anchor1 (état au 24 décembre 2025)
[2] Nous reviendrons plus en détail sur ce 15e Congrès féministe de l'USS. Le communiqué de l'USS et les résolutions adoptées sont disponibles sur :
https://www.uss.ch/luss/organes/detail/davantage-de-mesures-pour-realiser-legalite-au-travail-congres-feministe
https://ssp-vpod.ch/themes/femmes/en-route-pour-la-greve-feministe-du-14-juin-20
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