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Iran. La résistance sourde de la société

19 mai, par Marmar Kabir — , ,
Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant (…)

Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant suspendus. Elle compose avec leurs conséquences économiques, et tient une position complexe : réinvestir l'espace public tout en défendant l'intégrité souveraine du pays.

Tiré d'Orient XXI.

Iran, 28 février 2026. Le premier jour de la guerre, l'école primaire Shajareh-Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l'Iran, est bombardée par l'armée états-unienne. Le pays est sous le choc. L'attaque fait 168 morts, selon les chiffres des autorités iraniennes, principalement des petites filles âgées entre 7 et 12 ans. Malgré l'ampleur du drame, ce massacre suscite peu d'écho dans les médias occidentaux.

Quand elle n'est pas ignorée, la guerre est souvent réduite à quelques mots simplificateurs : « Moyen-Orient », « tensions », « pétrole », et, depuis le 1er mars et sa fermeture, « détroit » (d'Ormuz). Les images de visages couverts de poussière ou de corps extraits des décombres ne sont qu'une microfacette d'une réalité multidimensionnelle.

Dans les récits médiatiques, les individus sont fréquemment réduits à un instant de souffrance, sans passé ni futur. Pourtant, ces mêmes personnes formaient des projets et pouvaient compter sur un équilibre, certes fragile, mais tangible. Les vies qui ne sont pas détruites sont suspendues dans un état d'attente indéterminé.

En France, le journaliste franco-iranien Siavosh Ghazi, l'un des rares correspondants francophones présents à Téhéran pendant les bombardements, a publiquement critiqué BFMTV et LCI pour la diffusion répétée de chiffres relatifs à la situation économique dont il questionnait la source, dénonçant un traitement « inacceptable » (1).

Au cœur de cette réalité nouvelle, le mot « temporaire » s'impose pour qualifier coupures, destructions et arrêt d'activités. Mais à mesure que la crise se prolonge, il en vient à désigner une condition durable, révélant, ainsi que les témoignages rassemblés le dessinent, une difficulté croissante à distinguer entre crise et normalité.

Au-delà des statistiques

« Les Américains pensaient qu'en quelques jours l'Iran tomberait dans leur giron et que la population descendrait dans la rue pour les accueillir. Ils ne comprennent pas la société iranienne », affirme Ghazaleh*, journaliste pigiste souhaitant rester anonyme. Elle ne travaille plus depuis les bombardements israélo-états-uniens sur l'Iran au début de l'année, et vit désormais chez sa mère, dans le nord-est de Téhéran, dans le district numéro 4, l'un des plus durement touchés : 8 000 immeubles y ont été détruits. Les habitants sont hébergés chez des proches ou dans des hôtels, certains étant pris en charge par la municipalité de Téhéran. Les logements dont les dégâts subis le permettent sont remis en état grâce aux efforts de groupes bénévoles et de la municipalité.

Au fil d'un entretien accordé à Orient XXI, Ghazaleh décrit un quotidien marqué par un semblant de normalité après le cessez-le-feu conclu le 8 avril :

  • Je fréquente des cafés du centre de Téhéran avec mes amis, sans porter de foulard, comme d'autres femmes. Ces jours-ci, plus que jamais, une forme de sociabilité temporaire se crée dans les rames de métro, les parcs et les magasins. Des personnes qui, jusqu'à récemment, avaient quitté les grandes villes et leurs foyers, recouvert leurs fenêtres de ruban adhésif, cherché refuge et évité les rues se retrouvent à nouveau dans les espaces publics et engagent des conversations. La société, à travers ces rassemblements éphémères, se reconstruit progressivement.

La jeune femme est accrochée à l'actualité : les nouvelles des négociations entre l'Iran et les États-Unis, la hausse des cours de l'or, du dollar et du pétrole, ainsi que le doublement du prix des produits de base — pâtes, sucre, huile ou haricots rouges, ces derniers atteignant 500 000 tomans le kilo, environ 3 euros — et la pénurie de médicaments qui enfle. Elle et sa mère disposent d'environ 2 millions de tomans par mois en bons alimentaires, auxquels s'ajoutent les 12 millions de pension de retraite de son père décédé, ainsi qu'environ 15 millions qu'elle gagne en donnant des cours particuliers. Malgré ces revenus — qui représentent à peine 200 euros par mois —, elles ont du mal à joindre les deux bouts.

  • La survie économique de la famille dépend désormais d'activités précaires.

Les récits individuels, diffusés sur les réseaux, permettent de saisir ce que ces chiffres ne disent pas. Alireza, père de deux enfants, était technicien depuis dix ans dans une entreprise de l'ouest de Téhéran. Une semaine après le début de l'agression militaire, il a perdu son emploi en raison du ralentissement industriel. Son salaire atteignait environ 30 millions de tomans, soit moins de 200 euros. Il travaille désormais en louant ses services de chauffeur via une application de transport. Sans revenu quotidien, il ne peut plus subvenir aux besoins essentiels de son foyer. Son loyer reste inchangé : le propriétaire refuse toute adaptation. Son fils a lui aussi perdu son emploi. La survie économique de la famille dépend désormais d'activités précaires.

D'autres témoignages confirment ce phénomène. Samira, étudiante à Paris, observe les effets du conflit sur sa famille : après l'attaque de l'usine sidérurgique Mobarakeh à Ispahan le 27 mars, son oncle est au chômage technique et passe désormais ses journées dans un parc en attendant une éventuelle reprise. Sa tante, qui soutenait initialement l'intervention étrangère, se dit profondément déçue. Kameran, doctorant à Paris, décrit une situation similaire : sa mère, ingénieure, a mis au chômage technique ses ouvriers faute de matières premières. La crise se diffuse en cascade, chaque arrêt de production étant lourd de conséquences.

Un million d'emplois sacrifiés

Les bombardements ont entraîné des pertes massives d'emplois. Selon le ministère du travail, 191 000 personnes ont déposé une demande d'assurance chômage ces derniers mois, mais ce chiffre reste largement en deçà de la réalité car une grande partie des travailleurs en est exclue. Les employés du secteur informel, sans contrat officiel, en situation précaire ou dont les cotisations ne sont pas à jour ne bénéficient pas de ce dispositif. Les travailleurs journaliers, sous-traités ou sans statut, se retrouvent ainsi sans protection.

De ce fait, selon des estimations plus réalistes, la guerre aurait entraîné la perte de plus d'un million d'emplois et affecté directement ou indirectement près de deux millions de personnes tous secteurs confondus (2). Le 25 avril, plus de 318 000 candidatures ont été enregistrées en une seule journée sur la plateforme Jobvision, révélant une pression massive sur le marché du travail.

  • La fermeture des médias fait peser un risque durable sur la qualité de l'information.

La guerre aggrave les fragilités préexistantes. Le quotidien réformateur Shargh qualifie 2025 d'« année du chômage » pour les journalistes, marquée par des licenciements massifs. L'absence de soutien public accélère les fermetures de médias et fait peser un risque durable sur la qualité de l'information (3).

Avec les coupures d'Internet, les ventes en ligne ont chuté d'environ 80 %, entraînant des pertes économiques estimées entre 20 millions et 35 millions de dollars par jour. La situation s'inscrit dans un système d'accès différencié aux réseaux, structuré en plusieurs niveaux. Au sommet, certains acteurs, institutions, organisations ou individus spécifiques disposent d'un accès à Internet quasiment sans restriction. Un niveau intermédiaire, dit « Internet professionnel », est accordé, sur autorisation, à certaines entreprises ou catégories d'usagers : il comporte moins de limitations, sans être totalement libre. Tout au bas, la majorité de la population utilise un Internet fortement filtré, instable et limité, ce qui la contraint à recourir à des outils de contournement, comme les réseaux privés virtuels, les VPN, devenus un marché lucratif. Selon Ghazaleh, cette organisation constitue un « Internet de classe ».

Une dynamique complexe

Dans ce contexte, le quotidien se fragmente en ruptures successives. Il devient difficile de planifier, de prévoir ou même d'imaginer l'avenir. Les événements s'enchaînent sans laisser de temps pour y réfléchir, encore moins pour se reconstruire. Cette situation révèle une dynamique complexe, mêlant patriotisme, solidarité nationale et précarité croissante. La capacité à se projeter s'efface progressivement, et ce qui relevait de l'anormal tend à devenir la norme.

Ghazaleh dit participer à des rassemblements nocturnes, place de la Révolution, où sa mère l'accompagne « pour soutenir le pays face à l'agression ». Elle explique :

  • Après l'un des bombardements, quand j'ai regardé dehors, la fumée s'était répandue dans l'air, et il ne restait presque rien d'un grand bâtiment voisin. Avant, quand je passais devant, je ne le remarquais pas ; maintenant, c'est comme si je pouvais ressentir la douleur du ciment et des briques. Je n'ai pas envie de revoir ces scènes. Il faut empêcher qu'elles se reproduisent.

Pour certains observateurs, la participation de femmes non voilées à ces manifestations est réelle, mais reste minoritaire. Leur mise en avant dans les médias internes relèverait davantage d'une stratégie de communication que d'un changement structurel. Cette visibilité peut être interprétée comme une tentative de projeter une image d'ouverture sans transformation en profondeur. D'autres voix dénoncent des manifestations nocturnes bruyantes organisées par les mosquées et les bassidjis (4) dans chaque quartier, qui monopolisent l'expression de la résistance à la guerre et laissent peu de place à d'autres formes de patriotisme.

  • Dans le même temps, des jeunes, accusés d'avoir participé aux manifestations, sont régulièrement exécutés.

Ghazaleh nuance cette lecture : selon elle, une partie de ceux qui s'opposent à la répression et aux oligarchies défendent leur pays et cherchent à s'affirmer en réinvestissant l'espace public. La jeune femme poursuit : « Il faut espérer que la société iranienne puisse, au plus vite et dans les meilleures conditions, dépasser cette période de suspension, sans perdre sa souveraineté. »

Dans le même temps, la répression se poursuit, avec des exécutions régulières visant notamment des jeunes accusés d'avoir participé aux manifestations massives déclenchées le 28 décembre 2025. La journaliste estime que « ces pratiques ne se justifient pas au nom de la situation de guerre et [qu'elles] pourraient au contraire fragiliser l'expression d'un élan patriotique et alimenter les critiques dans les médias étrangers ».

L'Iran traverse une période particulièrement difficile, marquée par une agression en violation du droit international, qui remet en cause son existence même. De fortes pressions sociales pèsent également sur la population. Une partie de la société continue de faire preuve de résilience et de solidarité dans un élan de patriotisme. D'autres tentent simplement de survivre au jour le jour. Cette capacité à tenir collectivement pourra-t-elle s'imposer et ouvrir la voie à une recomposition plus inclusive, sociale et durable ?

* Le prénom a été modifié

Notes

1- « Un journaliste basé en Iran dénonce de faux chiffres cités par un expert de BFMTV “à longueur de journée à l'antenne” », Le Parisien, 10 mai 2026.

2- Etemad online, 25 avril 2026.

3- « Analyse sur le chômage des journalistes », Shargh, 8 avril 2026.

4- Milice dépendant des Pasdaran, chargée du contrôle social et de la répression, mais aussi de certaines actions d'assistance locale auprès de la population.

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Guerre en Iran : où sont passés les BRICS ?

19 mai, par François Polet — , ,
Les BRICS représentent la moitié de l'humanité et 40% du PIB mondial. On aurait donc pu s'attendre à ce que l'alliance vole diplomatiquement au secours d'un de ses membres, (…)

Les BRICS représentent la moitié de l'humanité et 40% du PIB mondial. On aurait donc pu s'attendre à ce que l'alliance vole diplomatiquement au secours d'un de ses membres, l'Iran, cible d'une offensive militaire hors de tout cadre légal et aux retombées gravement déstabilisatrices sur les économies du Sud global. Et pourtant, rien. Silence radio, ou presque.

Tiré d'Europe solidaire sans frontières.

Les BRICS doivent agir pour faire cesser immédiatement l'agression israélo-américaine contre l'Iran ! », avait affirmé le président iranien au Premier ministre indien trois semaines après le début des hostilités (Hindustan Times, 21/03/2026). L'Inde assure en effet la présidence tournante de cette alliance ascendante de pays émergents, dont l'élargissement à dix membres en 2024, puis à onze en 2025, avait été considéré par maints observateurs comme un moment charnière dans l'histoire des relations internationales.

Représentant désormais la moitié de l'humanité et 40% du PIB mondial, les BRICS semblaient être en mesure de peser sur les rapports de force d'un ordre mondial biaisé en faveur de l'Occident. On aurait donc pu s'attendre à ce que l'alliance vole diplomatiquement au secours d'un de ses membres, l'Iran, cible d'une offensive militaire hors de tout cadre légal et aux retombées gravement déstabilisatrices sur les économies du Sud global.

Et pourtant, rien. Silence radio, ou presque. La réunion des ministres des Affaires étrangères du groupe, le 24 avril à New Delhi, n'a accouché d'aucun communiqué. « Il n'a pas été possible d'aboutir à un consensus sur ce conflit particulier », a précisé l'hôte indien. Un silence d'autant plus notable que la campagne de bombardements précédente de l'Iran, en juin 2025, avait, elle, donné lieu à une condamnation commune des BRICS le mois suivant. Et pour cause, s'agissant de la guerre actuelle, deux autres pays membres – les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite – sont victimes des tirs de représailles de l'Iran, au motif qu'ils abritent des bases militaires états-uniennes. Impossible, pour ceux-là, de valider une déclaration qui condamnerait Israël et les États-Unis et épargnerait le pays qui les bombarde.

Trois catégories de positionnement

Plus globalement, la guerre d'Iran a vu s'exprimer les lignes de faille géopolitiques qui traversent les BRICS « élargis ». Le groupe s'est éclaté en trois catégories de positionnements. Quatre pays ont condamné la seule attaque israélo-américaine : l'Iran, la Russie, la Chine et le Brésil. Un nombre équivalent de membres a condamné uniquement la riposte iranienne : les Émirats, l'Arabie saoudite, l'Égypte (hyper-dépendante financièrement des deux premiers), mais aussi l'Inde. La partialité de Narendra Modi, non assumée car en contradiction flagrante avec la tradition indienne du non-alignement, s'inscrit dans une trajectoire de rapprochement stratégique avec les États-Unis (contrariée par le retour de Trump) et plus récemment avec Israël, justifiée par sa double rivalité avec la Chine et le Pakistan.

Enfin trois pays se livrent à un jeu d'équilibriste (balancing act) en ne condamnant formellement aucun des deux camps : l'Indonésie, l'Afrique du Sud et l'Éthiopie. L'absence de dénonciations des bombardements israélo-américains est néanmoins considérée par beaucoup en Indonésie, l'autre grand pays du non-alignement, comme une dérive vis-à-vis de la politique étrangère « libre et indépendante » du pays – causée par l'allégeance du président Prabowo Subianto à Trump et Netanyahou, qu'illustre entre autres la présence initiale de l'Indonésie au Conseil de la paix de Trump.

De son côté, l'Afrique du Sud, alliée traditionnelle de l'Iran et historiquement en pointe dans la critique d'Israël, a condamné « les violations du droit international » dès le premier jour de la guerre, mais sa déclaration commence par un appel au dialogue et ne nomme ni les États-Unis ni Israël. Enfin l'Éthiopie, qui entretient des relations cruciales avec l'ensemble des belligérants, notamment dans sa priorité stratégique d'accès à la mer Rouge, se cantonne à un langage général et maintient une communication ouverte avec toutes les parties.

Un forum parmi d'autres

Les divergences d'intérêts sécuritaires entre pays membres empêchent donc les BRICS de s'exprimer d'une seule voix dans la crise moyen-orientale. Le regroupement n'a servi ni de plateforme de dénonciation de l'impérialisme occidental, ni de mécanisme de sécurité collective, ni de forum pour la recherche d'une solution entre les parties en guerre. Plusieurs de ses membres – Arabie saoudite, Égypte et Chine – ont pourtant joué un rôle décisif dans les réunions ayant propulsé le Pakistan comme médiateur des pourparlers entre les États-Unis et l'Iran… au plus grand désappointement de New Delhi, qui voit son rival gagner en crédibilité sur la scène mondiale.

Au-delà de l'irascibilité de Trump, qui incite les États à euphémiser leurs critiques (au Sud comme au Nord), c'est l'entrelacs contradictoire d'alliances internationales et régionales de la plupart de ses membres qui complique les alignements et contraint, voire hypothèque, la capacité des BRICS à se projeter comme un bloc géopolitique. Cette impuissance relative ne frappe néanmoins pas le groupe d'obsolescence. D'une part, parce qu'il n'est pas exclu que les recompositions entraînées par ce nouvel épisode de l'unilatéralisme trumpien ne débouchent à terme sur un renforcement du rôle des BRICS. D'autre part, parce que la coalition a d'autres chantiers, parmi lesquels la réforme de la gouvernance mondiale et la coopération économique et technique entre ses membres, qui restent d'actualité.

Au final, les BRICS constituent un forum parmi d'autres, qui permet à ses membres de se coordonner sur certains enjeux, d'accéder à certaines ressources, mais qui ne répond pas à l'ensemble de leurs intérêts stratégiques, dans un environnement mondial de plus en plus incertain et fragmenté.

François Polet

Cetri. 8 mai 2026 :

• Une carte blanche de François Polet (CETRI) parue dans Le Soir.

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Au Sud-Liban, une violence coloniale inscrite dans l’histoire

19 mai, par Leyane Ajaka Dib Awada — , , ,
Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de (…)

Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanais·es, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime.

Tiré d'Orient XXI.

Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. Aujourd'hui, elle occupe une zone de 602 km² au nord de la Galilée, une région historiquement connue sous le nom de Jabal Amel. Plus de 800 000 Libanais·es ont ainsi été contraint·es de quitter le Sud, alors qu'Israël contrôle un territoire qui représente 5,8 % de la superficie du pays, et comprend 62 villages (1). Engagé dans une vaste guerre régionale, Israël est en train d'atteindre, avec l'occupation de Jabal Amel, l'un de ses plus anciens objectifs, inscrit directement dans la fondation coloniale de son État.

La valeur stratégique du Sud-Liban

Après la Première guerre mondiale, les puissances européennes dessinent les nouvelles frontières qui découperont l'ex-Empire ottoman, alors que l'Organisation sioniste mondiale se voit promettre par les Britanniques (déclaration Balfour) un Foyer national juif en Palestine. En 1919, cette organisation préconise le détournement des eaux du fleuve Litani, situé à 30 km au nord de la nouvelle frontière avec la Palestine, vers la vallée du Jourdain. Le projet date déjà de 1899 : il vise à irriguer les colonies sionistes, et à générer de l'hydroélectricité. Au début du XXe siècle, le débit du Litani est d'environ 350 millions de mètres cubes d'eau par an. Alors que le projet sioniste se développe autour de l'acquisition de terres en Palestine mandataire, l'accès à cette ressource contribuerait à rendre rentable l'activité agricole alors subventionnée des colons. Les plans de développement sionistes des années 1930, ébauchés dans le secret et avec l'appui du futur fondateur israélien David Ben Gourion, donnent une grande importance au Litani et prévoient d'accaparer la majorité de son volume d'eau.

L'Organisation sioniste mondiale insiste aussi depuis 1919 sur la valeur stratégique du contrôle des collines surplombant Jabal Amel, qui permettent de protéger le Golan, également convoité, et qui offrent un accès à Damas (2).

Pour les Libanais·es, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, la frontière entre le Liban et la Palestine est une fabrication occidentale. La population rurale de Jabal Amel a plus d'attaches sociales et économiques avec la ville palestinienne de Haïfa qu'avec Beyrouth. Majoritairement chiite, cette population était déjà politiquement et administrativement marginalisée sous l'Empire ottoman, qui avait favorisé le développement économique de Beyrouth au détriment de Jabal Amel, lieu de passage historique du commerce entre Damas et la Palestine.

Au moment de la Nakba, le nettoyage ethnique commis par les milices armées sionistes puis par l'armée israélienne entre 1947 et 1949, les Palestinien·nes chassé·es de leurs terres trouvent d'abord refuge dans les vergers des villages libanais. Fin octobre 1948, l'armée israélienne envahit le Liban, occupant 13 villages de Jabal Amel où elle commet des exactions, tuant des dizaines de civil·es. En 1949, un armistice entraîne le retrait de l'occupation, mais l'armée israélienne continue de contrôler des parcelles de territoire libanais le long de la frontière.

Mise en place d'une résistance

Dans les années 1950 et 1960, une résistance armée palestinienne se développe et installe des bases militaires dans le Sud-Liban. Une guérilla y prend place qui rend la violence banale, avec 140 attaques israéliennes dénombrées de 1949 à 1964. Le contrôle de Jabal Amel devient un enjeu majeur pour Israël : à la fin des années 1960, la multiplication des opérations commandos israéliennes dans le Sud terrorise la population, et rend la région invivable pour ses habitant·es. En 1968 Israël lance une attaque aérienne contre l'aéroport de Beyrouth, suivie d'une agression terrestre et aérienne de Jabal Amel en 1970, puis d'une brève invasion terrestre en 1972. Chacune de ces agressions est condamnée par l'ONU qui demande à plusieurs reprises le retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en vain. Israël se sert aussi de cette région comme d'une base pour mener des attaques contre la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, qui font des dizaines de victimes collatérales parmi les Libanais·es du Sud. De 1968 à 1974, Israël a attaqué le Sud-Liban plus de 3 000 fois.

  • Quand l'armée israélienne envahit le pays en 1978, elle tue 1 186 civil·es et en déplace 285 000.

Jabal Amel vit donc sous une menace israélienne permanente quand éclate la guerre civile libanaise en 1975. Les facteurs à l'origine de cette guerre sont nombreux, on en retiendra ici la division profonde entre une droite chrétienne nationaliste antipalestinienne, et une gauche libanaise laïque, partisane du panarabisme et solidaire de la cause palestinienne. Israël, comme à son habitude, emploie ces divisions à son avantage : son armée prodigue dans le sud du Liban des soins à la population des villages chrétiens frontaliers, achète la production locale de tabac qui a perdu le soutien de l'État libanais alors que l'économie locale se porte mal, et finance les milices chrétiennes de droite.

En 1975-1976, une milice se forme au Sud-Liban pour combattre la résistance palestinienne sous l'égide du major chrétien Saad Haddad, rapidement cooptée par les Israélien·nes et connue plus tard sous le nom de l'Armée du Liban Sud (ALS). Quand Israël envahit le pays en 1978 avec 30 000 soldat·es, l'ALS prête main-forte à l'occupation et déclare son autorité sur la frontière. L'opération est baptisée « Litani » par l'armée israélienne, qui garde le cap de son double objectif militaire et économique de contrôle du fleuve libanais et de la région alentour. Elle tue 1 186 civil·es et en déplace 285 000, touchant des dizaines de villages, dont certains sont totalement détruits.

L'ONU condamne cette invasion, et constitue la même année la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), avec pour objectif de créer une zone tampon entre Israël et le Liban. Bien que cette mission ait notoirement échoué, elle consacre un changement de paradigme majeur : la frontière libanaise avec Israël, autrefois une région civile, paysanne, reliée socialement, économiquement et culturellement à la Palestine, est devenue un terrain d'affrontement militaire où se joue l'avenir des Palestinien·nes.

L'occupation militaire de 1978 est doublée en 1982 par une invasion israélienne de grande ampleur du Liban, facilitée par le soutien de la droite chrétienne libanaise. En 1982, alors que l'armée israélienne atteint Beyrouth, des factions de gauche s'unissent en un front de résistance national connu sous l'acronyme arabe Jammoul (Jabhat Al-Mouqawama Al-Ouataniya Al-Lobnaniya, « Front national libanais de la résistance »). Face à cette coalition et à l'affaiblissement de ses soutiens politiques libanais, Israël se replie vers la « ceinture de sécurité », une occupation militaire au sud du Litani dont les limites se stabilisent en 1985.

Une occupation de 22 ans

Dans le sud du Liban, l'occupation resserre son étau sur la population dans les années 1980. En 1982, Israël et l'ALS ouvrent un immense camp de détention à Ansar près de la ville de Nabatiyeh, qui aurait accueilli près de 10 000 détenu∙es palestinien∙nes et libanais∙es. La vie sous l'occupation israélienne et l'autorité de l'ALS à partir de 1985 est rude : les hommes qui ne rejoignent pas l'ALS sont forcés au départ ou à la clandestinité, tandis que les familles accusées de soutien à la résistance palestinienne sont attaquées. Quand l'invasion recule en 1985, un nouveau centre de détention est ouvert dans le village de Khiam. Moins étendue qu'Ansar, cette prison restera active jusqu'au retrait israélien du Sud Liban en 2000, détenant environ 3 000 personnes sur cette période (3).

Les forces d'occupation arrêtent des combattant∙es et militant∙es, leurs familles, mais aussi des civil∙es de tous âges incarcéré·es arbitrairement. La cruauté des conditions de détention et de la torture pratiquée dans ces camps a marqué les mémoires. Les prisonnier∙es — hommes et femmes — sont entassé∙es dans des pièces insalubres, placé∙es à l'isolement dans des cellules minuscules, torturé∙es lors d'interrogatoires fréquents et extrêmement mal nourri∙es (4).

La région est coupée du reste du pays par des barrages filtrants stricts, tenus par des milicien∙nes libanais∙es violent∙es envers les civil·es. En 1990, la guerre civile libanaise prend fin : les nombreuses milices libanaises sont désarmées et leurs leaders se reconvertissent en parlementaires, hormis dans le Sud où des combattant·es issu·es de diverses factions politiques poursuivent leur guérilla contre l'occupation israélienne et l'ALS. Cette situation approfondit le fossé entre un pays qui se remet des affres de la guerre civile, et un Sud occupé et plus marginalisé que jamais. Chaque année, des centaines de civil∙es sont tué∙es par Israël et l'ALS dans des opérations militaires qui les ciblent parfois directement, et les massacres continuent de se multiplier.

Le 24 mai 2000, la frontière sud du Liban est enfin libérée après 22 ans d'occupation militaire israélienne. La guerre de libération du Sud durant les années 1990 a été affectée par d'importantes reconfigurations politiques internationales. Le retrait de la résistance palestinienne contrainte à quitter le Liban en 1982, et le déclin de l'URSS à la fin des années 1980 minent le mouvement de résistance de gauche. Après la perte de ces soutiens, les forces de Jammoul s'affaiblissent dans les années 1990, tandis que le Hezbollah est en pleine ascension. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l'établissement d'une République islamique chiite dans le pays, l'Iran est devenu un acteur de la guerre civile libanaise en fournissant un soutien politique, militaire et financier aux milices islamistes qui naissent au Liban dans les années 1980, notamment le Hezbollah établi en 1982. De simple milice, le « parti de Dieu » devient un acteur social qui offre des services allant de l'entretien de la voie publique à l'éducation et aux soins dans le Sud du Liban et dans la banlieue Sud de Beyrouth, où se réfugient la population chiite précaire et marginalisée de Jabal Amel. En 2000, c'est finalement ce parti et son jeune chef Hassan Nasrallah qui sortent vainqueurs de la lutte contre Israël. Dix ans après le reste du pays, le Sud-Liban peut enfin entamer sa propre reconstruction. Mais 52 ans de combats — des débuts de la résistance palestinienne à la guerre civile et l'occupation — ne laissent pas la région indemne.

Une campagne d'anéantissement de la vie

Les décennies de violence ajoutées à la précarité initiale de la région ont un impact économique majeur sur Jabal Amel. Beaucoup d'habitant∙es sont contraint∙es de travailler avec les occupant∙es, les plus pauvres étant exploité∙es dans des usines en Israël. Certain∙es se mettent aussi au service de l'ALS pour maintenir l'ordre ou espionner la population. Enfin, l'occupation fait main basse sur le système de santé, contraignant les résistant∙es à se soigner clandestinement tandis que les soins des collaborateur∙ices sont pris en charge jusque dans des hôpitaux israéliens.

  • D'après l'ONG Mines Advisory Group, Israël aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre.

De 1978 à 2000, Israël a posé plus de 400 000 mines antipersonnel autour de sa frontière avec le Liban. La présence de mines non explosées affecte indistinctement les paysan∙nes et leur bétail qui reviennent sur les terrains agricoles après la libération. Elles sinistrent aussi des routes et des habitations, endommageant les infrastructures sauvées de la guerre. Malgré 20 ans d'efforts de déminage, ces mines non explosées sont encore une menace. Par ailleurs, les terrains agricoles ont été endommagés par les bombardements et par l'usage israélien d'armes chimiques, et se prêtent mal à des cultures alimentaires. Israël a aussi partiellement accompli son projet de pillage des eaux libanaises en détournant les rivières Wazzani et Hasbani, deux affluents du Jourdain. Ces divers dégâts israéliens contraignent beaucoup de paysan∙nes de Jabal Amel à passer à une culture de tabac exclusivement, un travail ingrat très mal rémunéré.

Le Sud-Liban a à peine le temps d'entamer sa reconstruction qu'il est de nouveau frappé par Israël en 2006. Pendant 33 jours, Israël reprend ses bombardements de la population civile libanaise, mais également de son patrimoine et de ses ressources à la frontière sud où commencent les hostilités avec le Hezbollah. Il les étend au reste du pays, notamment à la banlieue sud de Beyrouth. En un mois, Israël tue 1 109 civil∙es et en blesse plus de 4 000. D'après l'ONG Mines Advisory Group, il aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre. Après la guerre de 2006, Jabal Amel connaît enfin un répit qui durera, malgré des accrochages ponctuels à la frontière, jusqu'au 7 octobre 2023. Durant ce temps, les politicien∙nes israélien∙nes n'ont jamais cessé de faire campagne pour le contrôle militaire du Sud-Liban.

De la Nakba à l'occupation en cours dans le sud du Liban, Israël a mené une véritable campagne d'anéantissement de Jabal Amel, affectant ses infrastructures civiles, sa population et son territoire de telle sorte que la presse libanaise parle aujourd'hui d'un nettoyage ethnique. Le 16 avril 2026, pour la deuxième fois en deux ans, Israël a prétendu signer un « cessez-le-feu », tout en poursuivant son annihilation de la vie dans la région. Il bombarde quotidiennement Jabal Amel, et a établi, comme à Gaza, une « ligne jaune », au sud de laquelle une « zone tampon » de plus de 600 km² est préparée à l'annexion.

Notes

1- Enzo Quenescourt, « Villages concernés, superficie, habitants sommés d'évacuer : ce que l'on sait, en cartes, de la “zone tampon” revendiquée par Israël au Liban-Sud », L'Orient Le-Jour, 22 avril 2026

2- Dans le plan proposé à la conférence de la paix à Versailles en 1919, l'Organisation sioniste mondiale envisage même d'étendre son territoire à la ville de Saïda, un grand port situé 45 km au Sud de Beyrouth. Cf. Daniel Meier, Shaping Lebanon's Borderlands. Armed Resistance and International Intervention in South Lebanon, chapitre 2 : « The Struggle for the South », I.B. Tauris, Londres, 2016.

3- Véronique Ruggirello, Khiam, prison de la honte : récits d'une résistance à vingt-deux ans d'occupation israélienne du Liban sud, L'Harmattan, 2003

4- Le film Tal'een aal Jnub — dont le titre en anglais est Up to the south (« Jusqu'au Sud ») — de Jayce Salloum et Walid Raad (1993), disponible en ligne gratuitement, recueille les témoignages d'ancien∙nes détenu∙es de Khiam.

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La néofascisation du Québec, une force qui s’étend sans s’afficher ou un mycélium sans sporophore

19 mai, par Marc Bonhomme — ,
Trump et la nébuleuse MAGA du parti Républicain sont une cible politique évidente pour combattre le néofascisme étatsunien. En France ce serait le Rassemblement national et (…)

Trump et la nébuleuse MAGA du parti Républicain sont une cible politique évidente pour combattre le néofascisme étatsunien. En France ce serait le Rassemblement national et Reconquête, en Angleterre le Reform Party, en Allemagne l'Alternative pour l'Allemagne (AfD). Même au Canada, la droite du parti Conservateur, traditionnaliste et libertarienne, pourrait l'être ou tout au moins son antichambre. Mais comment s'incarne la néofascisation du Québec ? Spontanément, on jongle avec le parti Conservateur sans députation à une transfuge près. À voir. Il y a bien se cachant dans les hautes herbes et sous les arbres un faune et flore fascisantes mais n'est-ce que ça ? Puis il y a cette désagréable odeur imprégnante qui parfois et sans persister devient nauséabonde. Vient-elle du très préoccupant voisinage méridional ou peut-être occidental ?

Le PCQ de la « liberté » avançant masqué et dont les groupuscules labourent le terrain

Avare de programme mais fort en « valeurs », le parti Conservateur du Québec (PCQ) se proclame pour la liberté contre l'État au point de percevoir un relent libertarien sans toutefois renier l'héritage de la « révolution tranquille » d'où est issu l'État providence québécois :

Nous défendons les droits et libertés fondamentaux contre les empiétements du pouvoir de l'État. […] L'État n'a pas comme rôle de se substituer à l'entreprise privée […mais] La mission principale de l'État est de protéger les droits et libertés individuels, administrer la justice civile, criminelle et pénale, investir dans les infrastructures publiques, intervenir en cas de catastrophe naturelle et créer les conditions propices à l'épanouissement des citoyens. L'État et la charité privée viennent en aide aux citoyens les plus démunis qui sont incapables de subvenir à leurs besoins. […] Pour remplir sa mission essentielle, l'État doit être adéquatement financé par des taxes et impôts qui ne découragent pas l'investissement et le travail.

Quant à la question nationale, pour ratisser large le PCQ s'est d'abord campé dans une position autonomiste à relent fédéraliste : « Le Québec fait partie du Canada et il doit, pour s'y développer, avoir le plein exercice de ses droits et libertés constitutionnels. Les Québécois doivent contribuer à un Canada au sein duquel ils peuvent affirmer leur identité. » Toutefois, la question nationale étant éloignée du fondement « liberté » du parti ce qui le fait opter sans hésitation pour l'exploitation du gaz de schiste tout comme pour l'ouverture au privé en santé — « “C'est le monopole public lui-même qui est le problème. Ce monopole-là, il est carrément malade” », a déclaré Duhaime dans son discours —, la question nationale, quant à elle, peut évoluer au gré de l'opinion publique et même de la conjecture du moment propice aux ralliement des identitaires caquistes et péquistes. Opposé à la clause dérogatoire lors de l'élection de 2022, le PCQ s'y rallie en ce qui a trait à « la loi 96, qui réforme la loi 101 » mais quand même « promet [d'en] retirer certains “irritants” ». Cerise sur le gâteau, il appuie le projet de constitution de la CAQ. De dire son chef, « “Ceux qui me connaissent savent que je suis un vrai bleu.” »

Comme le PCC, le PCQ patine en ce qui a trait aux valeurs traditionnelles. « “J'ai été élu à la direction du PCQ il y a près de cinq ans dans une course à la direction où j'ai dit que j'étais quelqu'un qui était pro-choix et que ça allait être ça sous mon leadership. […] Je n'ai pas changé d'avis” » D'autre part,

Les conservateurs ont aussi réitéré leur attachement aux valeurs familiales au cours de la fin de semaine. « Il faut développer une culture pro-famille », a lancé M. Duhaime tout en restant vague sur ce en quoi cela allait consister. […] « Selon l'Institut de la statistique, le Québec enregistrait l'an dernier le taux de natalité le plus bas de son histoire, à 1,33 enfant par femme. Notre survie et notre épanouissement comme peuple passent notamment par un retour aux familles traditionnelles et nombreuses », avait-il écrit…

N'empêche, « les membres se sont montrés particulièrement divisés sur une proposition visant à revoir le programme d'éducation à la sexualité et donner plus de prise aux parents sur leur contenu. Le vote s'est soldé par 64 appuis et 64 votes “contre”. » Quant à l'immigration, astucieusement le parti s'en remet à la sagesse des régions : « Le projet de loi, qui sera déposé dans les prochaines semaines, donnerait aux régions des pouvoirs accrus en matière de planification de l'immigration et aussi en francisation. Il tiendrait davantage compte des besoins locaux des PME au chapitre de la main-d'œuvre. »

Le PCQ s'avère pour le moins un parti à droite toute. Quand on réalise son flirt avec les complotistes de la pandémie et son négationnisme vis-à-vis la crise climatique lors de l'élection de 2022, on doit toutefois conclure que le qualificatif extrême-droite lui convient tout à fait malgré, contrairement au PCC, sa tentative de camouflage vis-à-vis le convoi de la liberté de 2021. « Avancer masquée », selon un dossier de Pivot, serait une caractéristique majeure de l'extrême-droite du Québec. Même La Meute, dont l'heure de gloire se situe avant la pandémie, mais elle n'était pas le seul groupe surtout à Québec, refusait ce qualificatif et les experts hésitaient à l'en affubler bien qu'elle en ait eu maintes caractéristiques. Cette nébuleuse de petits groupes et de dizaines d'influenceurs essaime sur les réseaux sociaux et influent sur la jeune génération particulièrement masculine.

Si l'islamophobie était en pointe il y a quelques années, c'est maintenant l'identitaire ultranationalisme indépendantiste et le masculinisme qui ont pris le relais. La trame constante en est le rejet de l'immigration racisée et le culte de la femme traditionnelle à protéger. De dire la FTQ, « [p]our polariser les débats, les nouvelles droites vont également se présenter comme les gardiennes des valeurs traditionnelles défendant la civilisation occidentale face aux wokes qui sont dépeints comme des militants extrémistes qui chercheraient à détruire les traditions ». Les groupes les plus en vue du moment paraissent être les indépendantistes Atalante et Nouvelle Alliance et le masculiniste Frontenac Active Club à tendance néo-nazie, et liée au Parti nationaliste chrétien, qui pour tromper la galerie se masque en groupe d'entraînement physique mais n'en est pas moins promoteur de la violence.

Heureusement, les rendent visibles des groupes comme le Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR), MontréalAntifasciste (MAF) et Québec antifasciste qui les recensent et les analysent. Et surtout on leur résiste avec succès comme en témoigne ce rassemblement citoyen au Parc Lafontaine lors de la Fête des patriotes de 2025. Plus tard dans la journée, la Nouvelle Alliance a été réduite au silence par les participant-e-s au défilé organisé par la Société St-Jean-Baptiste à qui s'étaient adressés tant le ministre identitaire Roberge que la porte-parole de Québec solidaire. Notons en passant l'ancien Parti communiste du Québec pro-indépendance, devenu l'Action socialiste de libération nationale en 2024, qui pactise avec la Nouvelle-Alliance. Le Québec a donc dorénavant un groupuscule rouge-brun hérité de la tradition stalinienne. Entretemps, son ancien chef l'avait quitté pour passer au Bloc québécois. Les experts bienpensants estiment qu'au Québec, tirant le bilan des partis en présence tant à Québec qu'à Ottawa, sauf pour peut-être pour la formation de Maxime Bernier, et tenant compte de la marginalité des groupes radicaux de droite il n'y a pas lieu de se faire du souci. Mais il y a quand même ces liens tenus du Bloc québécois avec la Nouvelle Alliance.

Une vision du monde substituant l'Autre immigré, racisé, juif au capitalisme hypocritement critiqué

Ce jovialisme n'est heureusement pas partagé par la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). En mai 2024, la plus importante centrale syndicale du Québec organisait « une journée de réflexion sur les nouvelles droites » dont le document de travail diagnostiquait qu'« [h]eureusement, ces nouvelles droites ne sont pas aussi bien implantées au Québec qu'ailleurs dans le monde. Cependant, leur influence va en grandissant et les syndicats ont la responsabilité de leur faire barrage. » La caractérisation d'extrême-droite ne faisant pas consensus au sein de la FTQ, il y a eu accord pour affirmer que

…l'extrême droite ou les extrêmes droites présentent des caractéristiques communes qui forment un tout assez cohérent qu'on pourrait considérer comme une vision du monde. On glorifie une identité collective (ex. : la race blanche ou la nation), laquelle serait menacée de toute part et même assiégée. L'idée selon laquelle la société ou la nation entrerait dans une phase de décadence totale est omniprésente. L'autre (ex. : les immigrants ou les juifs) est perçu comme une menace ou un traître qu'il faut absolument combattre, ce qui revient souvent à déshumaniser certaines personnes qui ne sont pas reconnues comme des semblables ou des égaux.

« Avec de telles caractéristiques, il est donc compréhensible que les revendications et les boucs émissaires changent d'une époque à l'autre » et même d'une conjoncture à l'autre.
« [S]oulignons que plusieurs partis politiques ont rejeté l'étiquette d'extrême droite et entrepris une stratégie de normalisation pour légitimer leur présence dans l'espace public. » Ces déguisements peuvent aller jusqu'à se donner une allure de gauche comme
« l'homonationalisme, l'écofascisme, le national-féminisme ou encore les convergences entre les libertariens et l'extrême droite. » Il en résulte une « multiplicité des idées qui circulent, lesquelles peuvent être parfois en contradiction les unes avec les autres. […] Et chaque pays dispose d'une histoire et d'un contexte qui fait en sorte que les droites ne se manifestent pas de la même manière. » Cette flexibilité tactique permet aux extrêmes-droites de se doter d'atomes crochus avec la droite proprement dite :

Prenons le cas du Parti conservateur du Canada (PCC). On peut raisonnablement affirmer qu'il a opéré un virage très à droite depuis quelques années, mais qu'il ne s'agit pas formellement d'une formation d'extrême droite comparativement à ce qu'on peut observer en Europe. Pourtant, il s'y passe des choses profondément perturbantes. Il y a environ un an, des députés et des députées du PCC ont rencontré une députée d'extrême droite de l'AfD (Allemagne). Une députée du PCC, Leslyn Lewis, a parrainé une pétition demandant au Canada de quitter l'ONU, ce qui impliquerait aussi de se retirer de l'Organisation internationale du Travail (OIT). Récemment, Pierre Poilievre a rencontré des groupes d'extrême droite dans les Maritimes et a évité de dénoncer les suprémacistes blancs. Le complotiste d'extrême droite, Alex Jones, a également affirmé que le chef du PCC était « solide » et que le Canada et le reste du monde avaient besoin de leaders comme lui.

La mascarade opère un tournant à 180 degrés extrêmement trompeur quand « les partis d'extrême droite ou de droite radicale se positionnent souvent en porte-voix des oubliés. Le conflit de classe traditionnel se transforme en lutte entre les « vrais » citoyens et citoyennes et les personnes immigrantes. Ces dernières sont ciblées comme responsables des problèmes économiques (chômage, crise du logement) et culturels (déclin de la langue nationale) :

Plusieurs adhérents à ces nouvelles droites ont critiqué le système capitaliste dans sa forme actuelle uniquement sur des points très précis sans trop s'éloigner de son orthodoxie, en particulier concernant les droits de propriété et le contrôle de l'économie.[…] « Ensemble, nous allons poursuivre le combat pour défendre nos usines, nos emplois et lutter contre la désindustrialisation de notre pays. » Cette phrase aurait pu être rédigée par un syndicat, mais elle est en fait issue du Rassemblement national. Ce à quoi ils s'opposent avant tout, c'est à une élite locale ou étrangère qui, disent-ils, se superpose aux volontés nationales. Mais pour les perdants du capitalisme, ces attaques peuvent représenter une vision antisystème qui offre une réponse à la misère vécue. Plus inquiétant, c'est l'idée qu'une plus grande égalité sociale pour les personnes immigrantes et les groupes marginalisés soit la cause de la détérioration des conditions matérielles des citoyens et citoyennes d'une nation. » […] Les nouvelles droites vont également désigner les autres pays, notamment la Chine et l'Inde, comme des compétiteurs déloyaux qui mettent en péril les emplois d'ici. Il faut reconnaître que de tels discours sont attrayants pour les travailleurs et les travailleuses, surtout ceux et celles dont l'emploi est menacé par une forte concurrence internationale.

…la montée des droites s'est beaucoup nourrie des échecs du néolibéralisme, des crises économiques et du sentiment d'abandon des « classes populaires » par la gauche. Pablo Stefanoni observe que ce contexte a fait surgir une sorte de renversement des rôles pour le moins surprenant : la rébellion a progressivement été récupérée par les droites, qui s'approprient maintenant le discours révolutionnaire contre les dysfonctionnements du système. Les nouvelles droites défient ainsi la gauche sur son propre terrain, celui de l'indignation et de la révolte, en se présentant comme une forme de révolution idéologique inédite.

La théorie centrale du « grand remplacement » bien présente mais moins chez les francophones

Au Québec, l'idée choc du « grand remplacement », qui peut-être définit la substantifique moelle de l'extrême-droite, ne cesse de pénétrer l'opinion publique d'autant plus que le terrain social lui est favorable :

Au Québec, même si aucun parti politique n'endosse officiellement la théorie du grand remplacement, n'empêche qu'elle circule largement dans l'espace public depuis le milieu des années 2010. Selon un rapport de 2022 de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violent, environ 15% des Québécois et Québécoises adhèrent à cette idée. Cette diffusion trouve un écho particulier au Québec où il existe une vulnérabilité liée à la peur d'un changement démographique qui pourrait mener à une disparition de l'identité culturelle et linguistique. Par exemple, un sondage révélait en 2016 que les Québécois et Québécoises surestiment grandement la proportion de musulmans dans la province, signe d'une anxiété face à un monde en transformation rapide.

L'étude de l'UNESCO renouvelée en 2025 montre que « [l]e taux d'adhérents convaincus des conspirations a augmenté de manière significative depuis 2021. » Pour l'ensemble du Canada, l'adhésion forte ou modérée à la théorie du remplacement a crû de 21% à 26%. Notons cependant que tant l'étude de 2021 que celle de 2025 montrent que l'adhésion au conspirationnisme en général est significativement moindre chez les francophones, très significativement en 2025 : « Si les francophones sont les moins enclins à adhérer à ces théories (8,8 %), le taux grimpe chez les anglophones (21,1 %) et les allophones (25,6 %). » Selon l'étude de 2025, « [l]es jeunes hommes sont les plus conspirationnistes ». Les gens qui adhèrent aux théories conspirationnistes s'informent davantage sur les réseaux sociaux et ont peu confiances aux institutions sauf aux scientifiques bien qu'aussi cette confiance soit en baisse. On décèle les mêmes tendances à propos de la vaccination. « Un Canadien sur quatre a refusé la vaccination » mais « 35 % des répondants de cette province [Alberta] ont affirmé avoir refusé un vaccin. Les Québécois étaient les moins susceptibles de refuser un vaccin recommandé, avec 19 %. » N'oublions pas que cette expression peut aussi signifier le grand remplacement de la famille traditionnelle par n'importe quelle autre type de famille.

L'ADQ, ancêtre de la CAQ, a ouvert grande la porte et son ex-chef plaide une fusion avec le PCQ

Si le vent néofasciste s'est levé sur le monde au fur et à mesure de la démission de la gauche face à la croissance des inégalités, de la misère, de la pluricrise économique, démocratique, géopolitique et idéologique dont celle écologique est l'épine dorsale, comment a-t-il pu s'introduire dans la maison québécoise ? Les confidences de la plus jeune députée caquiste en brosse un tableau général :

Le 22 janvier dernier, la plus jeune députée du caucus caquiste, Kariane Bourassa, a mis de l'avant son penchant plus conservateur lorsqu'elle a affiché son soutien à Bernard Drainville dans la course à la chefferie. « Peu de gens le savent, mais ce sont d'abord les idées de l'ADQ qui m'ont séduite lorsque j'ai commencé à m'intéresser à la politique », a-t-elle écrit sur les réseaux sociaux en se réclamant d'une droite « aux valeurs claires ». « Une droite qui parle de liberté économique et d'efficacité de l'État. Mais aussi de transparence syndicale, de laïcité et d'intégrité. »

Le document de la FTQ en souligne quand ce vent nauséabond a ouvert la porte de la maison :

La journaliste Francine Pelletier observe qu'au cours des dernières années, notamment depuis la « crise des accommodements raisonnables » qui a marqué un tournant sociopolitique au Québec, on assiste à un virage dans le discours et les propositions politiques, vers une résurgence du conservatisme. Ce mouvement est caractérisé par un nationalisme identitaire plus affirmé et assumé. Il faut souligner que la question de l'immigration résonne de manière singulière au Québec, souvent articulée autour de la préservation de l'identité québécoise et de la protection de la langue française. Il y a 35 ans, le documentaire Disparaître co-écrit par Lise Payette, mettait déjà en garde contre une immigration massive de cultures jugées trop différentes, craignant une dilution de l'identité francophone. Cette sensibilité profonde trouve ses racines dans l'histoire même du Québec où la défense de la langue française a été une constante face à des influences anglaises dominantes.

Au gré de la conjoncture habilement exploitée par la « nouvelle droite » après le débat sur les accommodements raisonnables et les compromis de la Commission Bouchard-Taylor ont suivi le débat à propos de la Charte des valeurs du PQ puis celui sur le racisme systémique jamais reconnu par le gouvernement québécois. Ces démissions ont débouché sur l'islamophobe tuerie de masse de la mosquée de Québec et sur le meurtre de Joyce Echaquan. « Depuis que les discussions autour de la COVID-19 et de la vaccination n'occupent plus le devant de la scène, les nouvelles droites se sont rabattues sur d'autres sujets de prédilection […tels] les questions d'identité de genre, notamment concernant les personnes transgenres » sur fond persistant de nationalisme identitaire gardé bien vivant par le retour de l'indépendantisme dû à la montée du PQ dans les sondages. La normalisation des thématiques conspirationnistes dans l'opinion publique donne lieu non seulement au PCQ mais aussi chez les deux partis autonomiste et indépendantiste à un net tournant à droite. « La Commission de la relève du parti [CAQ], qui représente les jeunes militants, pousse le parti vers la droite depuis des années. C'est elle qui, en 2024, avait proposé le vouvoiement à l'école et, l'an dernier, des restrictions sur l'utilisation des cotisations syndicales et étudiantes. […] certaines des positions du parti [PQ] vont en ce sens, comme sa volonté de réduire la taille de la fonction publique et sa position affirmée en faveur de la loi et l'ordre. De compléter la FTQ en ce qui concerne la politique identitaire,

Lors du récent passage du premier ministre français Gabriel Attal au Québec, lequel s'est exprimé sur la question de la laïcité, François Legault rappelait également qu'il veut gouverner pour que « le Québec reste le Québec ». Cette formule, écho lointain de théories provenant de l'extrême droite française, inspirées du « grand remplacement […] Sans parler ouvertement d'un grand remplacement, Paul St-Pierre Plamondon associait récemment les cibles d'immigration établies par le gouvernement fédéral à une « charge offensive » contre le Québec. En février 2023, il affirmait également que l'arrivée des demandeurs d'asile par le chemin Roxham alimentait la montée des extrêmes politiques, incluant le racisme et la xénophobie. On se souvient aussi de la campagne électorale de 2022 durant laquelle François Legault annonçait fièrement qu'« au Québec, c'est comme ça qu'on vit ! ».

Le PLQ n'a pas les mains propres pour autant. En octobre 2017, le gouvernement PLQ de Philippe Couillard avait annulé son projet de commission sur le racisme systémique. Maintenant, l'ancien chef de l'ADQ responsable de l'introduction des thématiques extrémistes au Québec voit plus loin à propos du réaménagement du champ politique :

L'ancien chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont (que bien des élus de la CAQ rêvaient de voir succéder à François Legault), a d'ailleurs lancé un tel appel récemment. « Si le prochain chef de la CAQ veut unifier le mouvement, bien sûr il faudra éviter de nouvelles démissions, mais il faudra aussi tendre la main aux conservateurs… et à Éric Duhaime », écrivait-il dans le Journal de Montréal le 16 janvier dernier. « Séparés, la CAQ et le PCQ se battront pour aller chercher quelques sièges. Dans une droite unifiée, ils pourraient être au pouvoir. […] La situation rappelle à certains égards ce qui s'est déroulé sur la scène fédérale entre l'ancien Parti progressiste-conservateur du Canada et l'Alliance canadienne (ex-Reform Party). Pour parvenir à prendre le pouvoir, avec Stephen Harper à sa tête, la droite avait dû se résoudre à une alliance inconfortable au début des années 2000.

Le tardant combat syndicaliste doit débuter à l'interne et s'associer aux groupes antifascistes

De conclure la FTQ qu'il est « compréhensible, et nécessaire, que des efforts soutenus soient déployés pour protéger et défendre la vitalité de la langue française et de la culture québécoise. Toutefois, le nationalisme québécois, de manière générale, a pris un virage identitaire qui a fait naitre des glissements inquiétants dans le discours de certains chroniqueurs et chroniqueuses. » Cependant,

Force est de constater que le mouvement syndical a du retard à rattraper face aux nouvelles droites qui ont repris l'offensive sur le mode de la révolte ou de la rébellion. Pour les combattre, la FTQ doit gagner la bataille des idées. […] Nous n'avons rien à gagner à emprunter les thèmes des nouvelles droites ou à tenter de les accommoder. Au contraire, il apparaît nécessaire de soutenir et défendre des mesures progressistes et inclusives qui combattent les inégalités et la précarité. […] Par exemple, l'universalité est un principe plus capital que jamais qui peut renverser les injustices grandissantes et l'insécurité économique, tout comme l'importance d'assurer à chaque personne un emploi décent. […] Il faut être particulièrement actif en période électorale pour influencer l'opinion publique en plaçant les thèmes syndicaux et nos solutions aux problèmes économiques au cœur des débats.

Ce combat contre les « nouvelles droites » doit débuter à l'interne :

Tout en parlant de phénomènes marginaux, ponctuels, on note de plus en plus de commentaires d'intolérance ou de « blagues » sur des thèmes comme l'identité de genre, la religion, la nationalité et les travailleuses et les travailleurs étrangers temporaires. Une stratégie en deux volets peut constituer un bon point de départ. D'abord, il faut écouter, dialoguer, mais sans moraliser. Ensuite, il peut être nécessaire de mettre des limites si certains propos ou gestes risquent de briser la solidarité. […Pour ce faire, il faut contrer] une absence de présence quotidienne de ses représentants et représentantes dans les milieux de travail, une déconnexion avec la base, des relations sous-développées, et une trop grande proximité avec l'employeur.
Autrement dit, le bon vieux syndicalisme de terrain s'impose plus que jamais. […]

L'éducation syndicale est évidemment incontournable pour combattre les nouvelles droites. Elle fournit un lieu pour écouter les membres, dialoguer et partager des idées. La création d'espaces de discussion animés par les pairs, principale approche pédagogique du service de l'éducation de la FTQ, est à privilégier selon plusieurs. […] Dans la lutte contre les nouvelles droites, il faut aussi penser au soutien à apporter aux personnes déléguées, conseillères ou élues. Il faut les outiller par la formation, mais aussi les accompagner dans leur rôle de paratonnerre et de gardiens et gardiennes des valeurs syndicales.

Qu'en est-il du dialogue, de la concertation, de la résistance ?

Mais une faible minorité d'entre eux [personnes syndiquées] soutient ces groupes par idéologie et par conviction profonde. Engager un dialogue apparaît alors non seulement impossible, mais contre-productif.[…] Après tout, comme le mentionne la CFDT, « On ne débat pas avec l'extrême droite : on la combat ! » […] Cependant, avec la normalisation des idées de droite radicale et d'extrême droite, le cordon sanitaire s'est fragilisé dans plusieurs pays. […] Et même lorsque les valeurs de certaines formations politiques étaient éloignées de celles de la FTQ, la centrale a toujours maintenu un dialogue. Elle a généralement privilégié la pratique de la concertation à celle de la chaise vide. Mais que faire lorsque des partis politiques basent leur programme sur la haine et le mépris de la démocratie ? Si ceux-ci menacent l'existence même des syndicats ? Est-ce que la FTQ devrait couper les ponts avec de telles organisations ?

Pour combattre les nouvelles droites, la FTQ doit se montrer, manifester et agir ! Ces groupes sont de plus en plus présents sur le terrain, comme en témoignent les nombreuses démonstrations contre les droits des personnes trans, les drag queens ou l'avortement. Les syndicats peuvent afficher leur désapprobation en participant à des contre-manifestations. […] Des actions sont également entreprises pour contrecarrer la tenue de rassemblements ou d'événements associés à l'extrême droite, par exemple en contactant les propriétaires de salles ou de bars. Dans d'autres cas, des manifestantes et des manifestants réussissent à faire annuler des spectacles. Parfois, ce sont les travailleurs et les travailleuses du secteur de l'hôtellerie et de la restauration qui sonnent l'alarme empêchant ainsi les extrémistes de se réunir. […] Dans chaque pays, il existe des mouvements antifascistes qui confrontent les forces d'extrême droite. Plusieurs de leurs membres font partie des syndicats et y militent, ce qui semble être également le cas au Québec.

Les conséquences de la montée de l'extrême droite seraient dramatiques pour le mouvement syndical si elle n'était pas arrêtée :

Aujourd'hui, les syndicats seraient trop wokes, c'est-à-dire qu'ils se concentreraient uniquement sur les enjeux de justice sociale et de luttes aux discriminations (racisme, sexisme, transphobie). Ces syndicats, au service de la cause woke, seraient incapables de faire des compromis, défendraient inadéquatement leurs membres et dépenseraient sans compter l'argent des membres sur des questions qui n'ont rien à voir avec leurs préoccupations. […] Et c'est là que des précédents comme la Loi sur la laïcité de l'État (Loi 21) sont particulièrement préoccupants.

Cela fait un peu plus de 70 ans que l'Union nationale de Maurice Duplessis a fait adopter le Bill 19 qui donnait à la Commission des relations ouvrières « le pouvoir de retirer l'accréditation syndicale à tout syndicat dont elle trouverait un membre coupable d'activités communistes ». Peut-on s'imaginer le Tribunal administratif du travail faire de même pour des syndicats considérés comme trop wokes ? […] Comme recommandé par la droite économique depuis des décennies, les nouvelles droites pourraient également être tentées d'interdire l'utilisation des cotisations syndicales à des fins politiques, ce qui viendrait fragiliser les grandes organisations syndicales. […] On viendrait également s'ingérer dans la démocratie syndicale puisque les membres ne pourraient plus prendre collectivement des décisions. […] Dans une perspective de guerre contre le wokisme et parce que les syndicats ne représenteraient pas adéquatement les intérêts de leurs membres, les nouvelles droites demandent dorénavant de limiter ce qui peut faire l'objet de négociation.

Un dégonflement estomaquant des centrales syndicales qui sabote l'attendue lutte anti-CAQ

Force est d'admettre que ce qui était anticipé est arrivé avec la loi 14, ex projet de loi 89, qui permet au gouvernement d'intervenir pour mettre fin à des conflits de travail affectant la population et qui élargit l'éventail des services qui doivent être maintenus lors d'une grève ou d'un lock-out, et la loi 3, adoptée au printemps, qui impose de nouvelles règles de transparence, de gouvernance et de vérification des états financiers aux associations syndicales et oblige également les syndicats à tenir des votes à scrutin secret lors de l'utilisation de fonds pour contester des lois spéciales ou des décrets. En colère, la FTQ avait promis une riposte musclée allant jusqu'à la « grève sociale ». La grande manifestation syndicale-populaire de novembre 2025 regroupant 50 000 personnes au lieu de rebondir le Premier mai s'est effondrée en-deçà de 10 000 personnes sans l'ombre d'une grève malgré la réussite quelque temps auparavant de la grève du communautaire. Se pourrait-il que la racine de cet échec soit révélée par ce passage du document de la FTQ sur les « nouvelles droites » ?

Parmi les nouvelles droites, plusieurs estiment que les syndicats sont trop proches des employeurs. Cela est particulièrement frappant dans les pays qui ont une forte tradition de dialogue social ou d'implication syndicale dans l'entreprise. […] Au Québec, il existe une forte tradition de dialogue social, en comparaison avec le reste de l'Amérique du Nord. Conséquemment, le mouvement syndical québécois pourrait être vulnérable à de telles critiques, notamment en raison de l'implication de certains syndicats dans des organismes comme la CNESST, le CCTM ou la CPMT.

À la veille du Premier mai, les quatre principales centrales syndicales ont rencontré la première ministre Christine Fréchette. À cette occasion,

[l]es quatre principales centrales syndicales sont sorties satisfaites, […] Elles ont même comparé Mme Fréchette à son prédécesseur, François Legault, en laissant entendre que les deux politiciens étaient le jour et la nuit. […] À leur sortie, les représentants syndicaux étaient souriants. Ils ont rapporté avoir « beaucoup parlé » durant la rencontre et salué la grande « écoute » de Christine Fréchette. « C'est un autre univers, a déclaré la présidente de la CSN, Caroline Senneville. Ce n'est pas le même ton. Beaucoup plus d'écoute. Ça a l'air banal, mais prendre le temps d'écouter l'autre, […] ce n'est pas rien. » « Jamais, dans la rencontre d'aujourd'hui, on a senti un esprit de confrontation », a-t-elle ajouté. […] Nous, on arrivait avec la main tendue, et puis on a eu une discussion, un dialogue. Maintenant, on attend les actions.

Les centrales attendent-elles de leur démission face à la grève sociale l'annulation des lois 14 et 3 et peut-être de la ribambelle de lois liberticides et même d'un recul vis-à-vis le projet de constitution, cette « dérive centralisatrice et autoritaire » dixit la Ligue des droits et libertés ? La CAQ va-t-elle réussir le tour du chapeau en enterrant les coups de Jarnac dignes des « nouvelles droites » de l'ex Premier ministre Legault puis en remontant la côte des sondages à l'encontre d'un PQ dont à cause de Trump le référendum fait peur, d'un PLQ incapable ni de réconcilier son arrogant nationalisme canadian avec celui identitaire québécois et ni de cacher son inhérent mépris des lois et règlements québécois, et d'un PCQ au-dessous duquel la CAQ tire le tapis ?

Un espace gauche mal comblé par les Solidaires mais un combat électoral à soutenir à tout prix

L'espace gauche de la scène politique est à être occupé par Québec solidaire bien que le PQ, malgré son net virage identitaire, prétende encore y faire des incursions. À son congrès plateforme, le parti a choisi non pas la tactique radicale Mamdani mais celle du plus petit dénominateur commun de centre gauche. Étant donné le tournant vers la droite dure de tout l'échiquier québécois, comme ailleurs dans le monde, c'est amplement suffisant pour se démarquer des autres partis de l'Assemblée nationale mais pas du tout pour mobiliser le peuple de gauche dans la rue et dans les urnes. Québec solidaire incarne certes l'indépendantisme inclusif, à condition d'oublier des tergiversations vis-à-vis les recommandations Bouchard-Taylor, l'achat de terres par « les Chinois », la neutralité au sujet du droit de chasse du peuple Anichinabé malgré la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et last but not least, le reniement d'un de ses députés dénonçant le relent raciste pénétrant l'Assemblée nationale. Et il incarne la justice sociale malgré sa tendance au bon-ententisme à la mode des directions syndicales jusqu'à voter avec les partis de droite pour dénoncer un geste malhabile condamnant les politiques réactionnaires de la CAQ. Il va falloir se contenter d'un tel Québec solidaire lors des prochaines élections soit la prochaine échéance du clash avec les « nouvelles droites ». À défaut de s'attendre à une percée à la Mamdani dont il ne faut pas désespérer, on doit viser au moins le maintien électoral du parti sinon une certaine avancée, au pire une meilleure performance que le PCQ au niveau du vote populaire.

Ne pas rater une occasion d'occuper la rue surtout contre guerres, génocides et discriminations

C'est là la première et urgente tâche de la gauche pour combattre la montée diffuse de l'extrême-droite du Québec. On ne peut pas bien sûr s'en contenter. Faut-il désespérer de la promise mobilisation dans la rue contre les lois de la CAQ durant la campagne électorale ? À voir.
En attendant, on remarque nombre de rassemblements dont l'ampleur serait en mesure d'affaiblir la nébuleuse néofascisante et surtout le courant de pensée qui le soutient, qu'il diffuse et qui pénètre tous les pores de la société québécoise. Par exemple, on pense cette fin de semaine-ci à Montréal à la manifestation devant le consulat israélien à l'occasion du 78ie anniversaire de la Nakba, à laquelle invitait le Conseil central de la CSN du Montréal métropolitain, et à celle, le lendemain, à l'occasion de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, de ce temps-ci en pointe des discours haineux de l'extrêmedroite, à laquelle conviait Québec solidaire. À la première nous étions quelques centaines scandant surtout en anglais contre quelques dizaines de sionistes et royalistes iraniens (mon album de photos). À la seconde se sont pointées de petites centaines de personnes (mon album de photos). Pour reprendre un slogan bien connu : Ce n'est qu'un début, continuons le combat. Demain ce sera la Journée des patriotes. Y reverrons-nous, comme l'année dernière, le rejet de la tentative d'infiltration par une groupe d'extrême-droite ?

L'indépendance mène-t-elle vers le néofascisme ou vers la société du soin et du lien ?

Stratégiquement parlant, combattre la néofascisation diffuse de la société québécoise m'apparaît lutter d'abord et avant tout, à l'encontre du nationalisme identitaire, pour un indépendantisme internationaliste c'est-à-dire pour un projet de société inclusif et antiimpérialiste. Faut-il encore convaincre que le défi de l'humanité du XXIie siècle est devenu d'empêcher à tout prix la dynamique de la terre-étuve qui nous pend au bout du nez. On en déduit qu'au contraire de s'entredéchirer sur la base de nos apparences pour les lambeaux de l'État providence ravagé par le capitalisme néolibéral et de s'entretuer entre nations sous la houlette des grandes puissances pour le contrôle des richesses naturelles à extraire en masse et des marchés à saturer par la consommation de masse, le temps est venu de s'unir pour une société du soin et du lien en décroissance matérielle. Cette vision du monde exige d'accorder la plus grande attention, au-dehors, aux mobilisations contre les génocides et les guerres, et audedans, aux mobilisations pour soutenir la dignité de celles et ceux qui sont différent-e-s par la couleur de leur peau, leur religion, par leur accent, par leur genre et sexe.

Mener cette lutte se concrétise de mille et une façons. En termes de lutte syndicale, il serait temps de revenir à la grande priorité d'avant l'ère des « trente glorieuses » (1945-1975) qui a piégé et noyé le peuple travailleur dans la recherche du factice bonheur clin-clan et individualiste de l'accumulation de biens matériels et des toxiques divertissements du sport professionnel et de la culture commerciale. L'importante croissance de la productivité du travail au Canada depuis la fin de la Deuxième guerre — plus de 300% — justifie une drastique baisse du temps de travail que ça soit en vacances, en congés, en baisse hebdomadaire, en retraite plus tôt. Pourquoi ne pas revendiquer la semaine de travail de 30 heures sans diminution de salaire, avec emploi compensatoire et sur la base d'un salaire minimum de 30$ l'heure indexé au coût de la vie ? Pourquoi ne pas se libérer de la contradiction entre fin du monde et fin du mois en éliminant les deux piliers de l'endettement des ménages prolétaires que sont la propriété privée de la maison campagnarde et de l'auto solo en réclamant la construction ou l'acquisition de
25 000 logements sociaux l'an, soit la moitié de la construction annuelle de nouveaux logements, et l'établissement d'un service de transport en commun fréquent et gratuit jusqu'au moindre village d'ici 2035 en réquisitionnant la moitié des corridors des routes et rues à quatre corridors et plus ? C'est par cette lutte sans fioriture technologique et à bon marché que le peuple travailleur trouvera le temps de la politique et de la liberté vis-à-vis le capital. Il faut une telle perspective radicale pour rendre impuissante la perverse idéologie suicidaire du néofascisme dans le contexte de la grande peur vis-à-vis le réchauffement de la terre et de l'effondrement de la biodiversité.

Marc Bonhomme, 17 mai 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

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La domination de classe s’organise et se reproduit à travers le racisme*

19 mai, par Richard Roys — , ,
Au début de 2023, la classe politique québécoise s'est enflammée d'indignation face aux propos tenus par Amira Elghawaby, nouvellement nommée par Ottawa représentante spéciale (…)

Au début de 2023, la classe politique québécoise s'est enflammée d'indignation face aux propos tenus par Amira Elghawaby, nouvellement nommée par Ottawa représentante spéciale chargée de la lutte contre l'islamophobie. Son offense était simple : elle avait suggéré que de nombreux Québécois semblaient troublement indifférents à la montée du sentiment anti-musulman dans la province. Ce qui s'ensuivit fut immédiat, furieux, et entièrement prévisible.

Tiré de Midnight Sun
https://www.midnightsunmag.ca/class-domination-is-organized-and-reproduced-through-racism/

Plutôt que de traiter ses remarques comme une invitation à réfléchir à la réalité sociale du racisme au Québec, l'establishment politique et médiatique les transforma en affront national. Les termes du débat furent rapidement réduits à un binaire absurde : soit on se rangeait du côté d'Elghawaby et, par extension, d'Ottawa, soit on se rangeait du côté du Québec. Dans ce cadre, il ne pouvait y avoir ni nuance, ni complexité, ni espace pour quiconque tentait de tenir ensemble deux vérités fondamentales à la fois : que le Québec est une nation dotée d'une existence collective légitime, et que le racisme, y compris l'islamophobie, y est une force réelle et mortelle.

C'est là l'une des opérations définitoires de la politique identitaire de droite contemporaine au Québec. Elle transforme toute critique du racisme en attaque contre la nation elle-même. Elle recadre l'antiracisme non pas comme une nécessité démocratique, mais comme une imposition étrangère. Elle laisse entendre que nommer le racisme revient à nier la dignité du Québec, plutôt qu'à exiger que toute société digne de ce nom soit capable d'affronter honnêtement ses propres injustices.

L'affaire Elghawaby n'a jamais porté seulement sur une personnalité publique ou un ensemble de propos. Elle a mis à nu le terrain idéologique plus large sur lequel se déroulent désormais les débats sur la race, la laïcité, l'identité et l'appartenance au Québec. Sur ce terrain, reconnaître l'islamophobie est traité comme plus scandaleux que l'islamophobie elle-même. Nommer le racisme est perçu comme diviseur, tandis que les structures et les discours qui produisent l'exclusion sont présentés comme des expressions d'affirmation collective.

La réaction atteignit son paroxysme lorsque tous les partis représentés à l'Assemblée nationale, y compris Québec solidaire, votèrent en faveur d'une motion condamnant les propos d'Elghawaby. À ce moment-là, l'ensemble du spectre parlementaire se serra effectivement les coudes autour d'un refus collectif d'affronter des conditions sociales et politiques qui avaient déjà produit des conséquences mortelles. Le Québec reste marqué par le massacre au Centre culturel islamique de Québec, où des fidèles musulmans furent assassinés pendant leur prière en 2017. Pourtant, même le souvenir de cette attaque n'a pas suffi à forcer une confrontation soutenue avec l'environnement de méfiance normalisée, de ressentiment et de bouc-émissarisme dans lequel la violence anti-musulmane devient plus probable.

La question n'est pas de savoir si le Québec est particulièrement raciste. En effet, le racisme est une réalité structurante à travers tout le Canada. La question n'est pas non plus de savoir si les Québécois ont un droit à l'autodétermination — ils l'ont —, même si ces aspirations nationales doivent être poursuivies d'une manière qui respecte le droit égal des nations autochtones à l'autodétermination, plutôt que de reposer sur leur dépossession ou leur marginalisation.

La question est de savoir si la gauche est prête à dire la vérité sur la société dans laquelle elle opère. Et plus encore : si elle est capable de comprendre que la lutte contre le racisme n'est pas secondaire par rapport à la politique de classe, pas une diversion, pas une préoccupation morale de niche pour les professionnels urbains, mais l'un des terrains centraux sur lesquels la domination de classe s'organise et se reproduit.

L'offensive de droite

L'offensive de droite au Québec, tout comme en France et à travers le monde, ne fonctionne pas principalement en défendant ouvertement le racisme en des termes biologiques grossiers. Elle procède plutôt par euphémisme, par déplacement, par un langage codé autour de l'« intégration », des « valeurs », de la « cohésion sociale », de la « culture commune » et de la « laïcité ». Elle nie l'existence ou la prévalence du racisme tout en produisant constamment des significations politiques racistes. Elle insiste sur le fait que le problème n'est pas les musulmans, les immigrants ou les communautés racialisées en tant que tels, mais leur prétendu échec à s'adapter, leur visibilité excessive, leur refus allégué de se conformer aux normes de la société d'accueil.

Cette distinction est politiquement utile précisément parce qu'elle permet à une politique réactionnaire de se présenter comme universelle, républicaine ou neutre. L'exclusion est recadrée en principe. La discrimination est présentée comme fermeté civique. Et ceux qui s'y opposent sont dépeints non pas comme des défenseurs de l'égalité, mais comme des acteurs sectaires tentant d'importer dans une société supposément aveugle aux couleurs de dangereuses obsessions « anglo-saxonnes » autour de la race.

Cette logique est devenue une caractéristique structurante du débat public au Québec. Des questions qui devraient être abordées en termes matériels et démocratiques sont recadrées comme des menaces existentielles à l'identité nationale. Le débat ne porte plus sur la discrimination à l'embauche, dans le logement, dans les services policiers ou dans l'accès aux institutions. Il devient une bataille pour savoir si « eux » partagent « nos » valeurs. Il ne s'agit plus de savoir si les femmes musulmanes peuvent accéder au travail, à l'éducation et à la participation civique sur un pied d'égalité. Il devient une discussion sur la compatibilité de la religiosité visible avec la modernité québécoise.
Le même mécanisme général est visible depuis longtemps en France. Le hijab, la nourriture halal, les mosquées, les associations religieuses, les écoles musulmanes, la prière publique, l'organisation contre la discrimination — en France, tout cela a été maintes fois transformé en symboles de crise nationale, par la droite et par de larges pans du courant politique dominant. Cette création constante d'un état de crise a peu à voir avec des menaces concrètes et tout à voir avec la gouvernance par la division.

Le but n'est pas simplement de stigmatiser les musulmans. Il s'agit de construire un bloc politique plus large organisé autour du ressentiment, de la peur et d'une conception réactionnaire de l'appartenance nationale. Une crise sociale produite par la restructuration néolibérale, l'austérité et l'épuisement démocratique est narrativisée comme une crise culturelle causée par les migrants, les minorités racialisées et l'effondrement allégué de l'autorité. Au lieu que la colère soit dirigée vers le haut — vers les propriétaires, les patrons, les privatiseurs, les élites politiques — elle est redirigée vers le bas, vers ceux qui ont encore moins de pouvoir.

C'est pourquoi la guerre culturelle de la droite n'est jamais seulement culturelle. Elle a une fonction sociale claire. Elle désorganise la solidarité. Elle affaiblit les réflexes syndicaux. Elle fragmente les griefs communs en identités concurrentes. Elle dresse les travailleurs les uns contre les autres en suggérant que certains sont des membres plus légitimes du collectif que d'autres. Elle invite les travailleurs blancs ou majoritaires à se voir non pas comme des sujets exploités ayant des intérêts communs avec les travailleurs racialisés, mais comme membres d'un noyau national menacé, assiégé par des étrangers.

Dans ce cadre, l'antiracisme devient particulièrement dangereux pour la droite parce qu'il perturbe le récit. Il affirme que le problème n'est pas l'excès de diversité, mais l'inégalité organisée et l'oppression. Il révèle que ce qui est présenté comme une incompatibilité culturelle est souvent simplement la gestion politique du travail, du statut et de l'appartenance. Il souligne que ceux qui sont présentés comme des problèmes sont souvent précisément les personnes qui nettoient les hôpitaux, livrent la nourriture, assurent le personnel des maisons de soins de longue durée, conduisent les autobus, remplissent les entrepôts et maintiennent en place les parties les plus fragiles de l'ordre social.

La droite exige donc que l'antiracisme apparaisse étranger, élitiste et déconnecté de la vie ordinaire. Il doit être présenté comme un discours importé des universités, des ONG ou d'Ottawa — jamais comme quelque chose émergeant de l'expérience vécue des travailleurs soumis à la discrimination et à l'exploitation. C'est l'une de ses manœuvres idéologiques les plus efficaces : traiter l'antiracisme comme étranger à la classe ouvrière tout en définissant simultanément la classe ouvrière de manière à exclure ceux qui sont le plus touchés par le racisme.

Ce n'est pas une distorsion secondaire. C'est le cœur de la stratégie.

Des propositions de gauche qui ne sont pas à la hauteur d'une véritable politique de gauche

Face à cette offensive soutenue, une grande partie de la gauche n'a pas réussi à répondre avec clarté. Certains ont choisi l'esquive. D'autres se sont réfugiés dans la dénonciation morale sans stratégie. D'autres encore ont accepté le cadrage de base de la droite et ont conclu que l'antiracisme, si bien intentionné soit-il, était devenu un passif politique qu'il valait mieux atténuer, reporter ou subordonner.
Au Québec, ce problème est amplifié par l'histoire. Une grande partie de la gauche institutionnelle dans la province est née d'une culture politique façonnée par la libération nationale, la souveraineté et la défense de l'autonomie du Québec contre l'État fédéral canadien. Cette histoire compte. Elle contient de véritables éléments émancipateurs. Mais elle crée aussi une vulnérabilité récurrente : l'accusation de prendre parti pour Ottawa peut encore fonctionner comme un veto politique. Une fois que l'antiracisme est codé comme fédéraliste, moralisateur ou étranger à l'expérience collective québécoise, beaucoup à gauche deviennent prudents, défensifs et désorientés.

Cela explique en partie la tentation récurrente de revenir à ce qu'on appelle souvent les enjeux « du quotidien ». L'argument se présente généralement ainsi : la gauche s'est trop préoccupée d'identité, de culture et de luttes symboliques ; elle a perdu le contact avec les gens ordinaires ; elle doit revenir aux salaires, à l'inflation, au logement et aux soins de santé ; l'antiracisme et les luttes similaires sont soit des distractions, soit à tout le moins à déprioritiser au profit d'appels économiques plus universels.

Ce diagnostic est superficiellement attrayant parce qu'il nomme quelque chose de réel : beaucoup de gens souffrent matériellement, et la gauche doit effectivement parler concrètement d'exploitation, d'austérité et de redistribution. Mais le remède proposé est profondément défaillant. Il suppose que la classe peut être articulée politiquement d'une manière qui contourne la race, la religion et le statut migratoire. Il imagine qu'il existe une question sociale pure, non touchée par les hiérarchies qui façonnent réellement les marchés du travail et la vie quotidienne.

Lorsque la gauche oppose l'antiracisme à la politique de classe « réelle », elle concède la prémisse centrale de la droite : que les questions de race sont de niche, divisives ou extérieures à la vie matérielle commune. Elle finit par reproduire la fiction d'un travailleur moyen culturellement majoritaire, implicitement blanc, et non affecté par les formes d'exclusion dirigées contre les migrants, les musulmans, les Noirs et les autres groupes racialisés. Autrement dit, elle parle d'universalité tout en rétrécissant silencieusement l'univers de ceux qu'elle imagine.

Ce n'est pas seulement un échec moral. C'est un désastre stratégique. Une gauche qui refuse de voir comment le racisme structure les rapports de classe ne peut pas construire de majorités durables. Elle ne peut pas organiser les secteurs de la classe ouvrière les plus exposés à la précarité. Elle ne peut pas expliquer pourquoi certains travailleurs sont plus vulnérables au vol de salaire, à la déportabilité, à l'informalisation ou à l'exclusion publique que d'autres. Elle ne peut pas rendre compte des raisons pour lesquelles les récits réactionnaires résonnent là où les infrastructures collectives se sont affaiblies. Et elle ne peut pas construire la solidarité si elle refuse d'aborder les fractures à travers lesquelles les classes dirigeantes gouvernent.

Les difficultés de Québec solidaire ont souvent été interprétées à travers ce prisme. Chaque fois que le parti est attaqué pour avoir supposément trop mis l'accent sur l'antiracisme, ses représentants semblent ressentir une pression à rassurer, rééquilibrer, dépolitiser. Mais cette posture défensive ne fait qu'aggraver le problème. Elle laisse la droite maîtresse des termes du débat. Elle permet à l'écosystème médiatique de définir l'antiracisme comme un excès, et une focalisation sur la politique de classe se transforme en silence sur le racisme. Et elle démoralise les militants et les communautés qui comprennent, par expérience directe, que ces questions ne peuvent pas être dissociées.

La même dynamique existe dans de nombreux endroits hors du Québec. La France en est un exemple notable. Des pans de la gauche française ont longtemps hésité à s'engager directement contre le racisme anti-musulman par crainte d'apparaître communautariste — c'est-à-dire trop fixé sur une communauté particulière plutôt que sur l'ensemble social — ou anti-républicain, ou laxiste dans l'application de la laïcité. Le résultat a souvent été la paralysie : une gauche incapable de répondre adéquatement ni à l'offensive de l'extrême droite ni aux réalités de l'exclusion postcoloniale dans les banlieues défavorisées, les écoles, le marché du travail et le système de justice pénale.
En France comme au Québec, la gauche échoue trop souvent à développer une politique matérialiste de la race. Elle traite soit l'antiracisme comme un supplément moral détaché de la lutte économique, soit elle l'abandonne complètement au nom de l'universalité économique. Les deux voies sont des impasses. Ce qu'il faut à la place, c'est une politique qui comprend comment le racisme est tissé dans la production, la gestion et la fragmentation de la classe ouvrière elle-même.

La politique de classe est une politique antiraciste

Le capitalisme n'a jamais exploité une force de travail générique dans l'abstrait. Il a toujours organisé le travail à travers la différence. Le colonialisme, l'esclavage, les régimes migratoires, la stratification juridique, les hiérarchies de citoyenneté et la segmentation raciale ne sont pas des histoires annexes au développement du capitalisme ; ils en sont parmi les principaux mécanismes. La constitution des marchés du travail a toujours impliqué de décider de qui le travail est dévalué, à qui la mobilité est restreinte, à qui l'humanité est diminuée, et à qui la jetabilité peut être normalisée.

Le racisme n'est donc pas simplement un préjugé. C'est un mode d'organisation sociale. Il trie les populations, alloue la vulnérabilité et justifie les traitements inégaux. Il nous dit qui est censé absorber le risque, qui se voit refuser la reconnaissance, qui peut être exclu des protections, et qui peut être blâmé lorsque les systèmes sociaux échouent.

Cela est visible partout. Au Québec, les travailleurs racialisés et immigrants sont fortement concentrés dans des secteurs marqués par des salaires bas, des conditions difficiles et des protections faibles : transformation alimentaire, entreposage, travail domestique, nettoyage, soins, livraison par plateforme, agriculture, sécurité privée, et bien d'autres. Pendant la période d'urgence de la pandémie, nombre des travailleurs qualifiés d'« essentiels » étaient précisément ceux traités comme jetables en temps ordinaire. Ils ont été encensés symboliquement tout en étant exposés matériellement.

On ne peut pas comprendre cela avec une politique de classe aveugle à la race. Pourquoi certains travailleurs sont-ils surreprésentés dans les emplois les plus difficiles ? Pourquoi les migrants temporaires sont-ils souvent plus vulnérables aux abus ? Pourquoi certains travailleurs sont-ils moins susceptibles de se plaindre de conditions dangereuses ? Pourquoi certains font-ils face à des obstacles supplémentaires pour accéder à un emploi public stable ? Pourquoi la reconnaissance des diplômes, la politique linguistique, les services policiers et le statut migratoire façonnent-ils le rapport de force ? Ces questions ne sont pas marginales. Ce sont des questions centrales de composition de classe.

Même les débats qui semblent symboliques ou culturels ont souvent un contenu matériel important. Prenons l'exclusion des femmes musulmanes portant des symboles religieux de certaines formes d'emploi public. Cela est souvent défendu comme une expression neutre de la laïcité. Mais en pratique, cela signifie des obstacles à des emplois stables, des retraites, une progression de carrière et des milieux de travail syndiqués. Cela signifie contraindre l'horizon économique d'une section de la classe ouvrière sur des bases explicitement idéologiques. Cela signifie dire à certaines femmes que leur participation à la vie publique est conditionnelle à leur effacement dans des manières que la majorité n'a jamais à envisager. C'est de la politique de classe. Ou plutôt, c'est la domination de classe articulée à travers le racisme et le genre.

Il en va de même en France, où le discours anti-musulman a été utilisé à maintes reprises pour légitimer des formes d'exclusion publique ayant des effets matériels directs. Parler du harcèlement policier, de la discrimination à l'embauche, de l'exclusion scolaire, de la fragmentation urbaine et de la stigmatisation des banlieues, ce n'est pas abandonner la classe. C'est décrire comment la classe est vécue dans des conditions racialisées dans le capitalisme contemporain.

Une gauche sérieuse doit donc rejeter simultanément deux illusions. La première est l'illusion libérale selon laquelle l'antiracisme peut se réduire à la diversité représentationnelle, à la reconnaissance symbolique ou à la sensibilité éthique, tout en laissant les structures intactes. La seconde est l'illusion économiste selon laquelle la redistribution seule peut résoudre le racisme sans confronter directement la machinerie politique et idéologique qui produit la hiérarchie raciale. Les deux sont insuffisantes parce que toutes deux séparent ce qui dans la réalité est joint.

La politique de classe antiraciste signifie reconnaître que la solidarité ne peut pas être proclamée en existant alors que des pans majeurs de la classe ouvrière sont routinièrement stigmatisés, surveillés et exclus. Elle signifie comprendre que l'unité de classe n'est pas un point de départ mais un projet — un projet qui exige une lutte active contre les divisions à travers lesquelles le capital et l'État gouvernent. Elle signifie refuser le fantasme selon lequel on peut organiser efficacement les travailleurs tout en traitant l'oppression de certains travailleurs comme secondaire, exagérée ou politiquement incommode.

Il y a aussi une vérité plus difficile. Lorsque la gauche refuse l'antiracisme, elle ne produit pas une politique de classe plus cohérente. Elle en produit une plus exclusive. Elle permet à la rhétorique du peuple, de la nation ou du bien commun d'être captée par ceux qui réserveraient ces catégories à certains et pas à d'autres. C'est pourquoi l'antiracisme n'est pas seulement défensif. Il est générateur. Il élargit l'horizon de qui compte dans le collectif. Il clarifie qui est l'adversaire. Il redirige la colère des boucs émissaires vers les structures. Il crée la base sur laquelle des travailleurs aux histoires et aux positions différentes peuvent se reconnaître dans une lutte commune sans prétendre qu'ils sont identiques. Une gauche digne de ce nom n'aplanit pas ces différences. Elle s'organise à travers elles.

La France Insoumise et une voie à suivre

Si le Québec illustre l'impasse, le parti français La France Insoumise (LFI) offre au moins un exemple partiel de la façon dont la gauche peut commencer à agir différemment. Pas parfaitement, pas sans contradiction, mais d'une manière qui est stratégiquement saine.

Ce qui a distingué LFI, dans ses meilleurs moments, c'est son refus de la fausse opposition entre l'antiracisme et la lutte sociale. Dans un paysage politique où une grande partie du courant dominant traite la politique antiraciste comme suspecte ou divisive, LFI a insisté — inégalement mais sans équivoque — que « le peuple » doit inclure les minorités racialisées, que la question sociale ne peut pas être détachée de la question postcoloniale, et qu'un bloc démocratique ne peut pas être construit en excluant les musulmans.

Cela compte énormément dans le contexte français. La France a passé des décennies à produire une version spécifiquement républicaine de la politique raciale, dans laquelle l'État prétend à la cécité sur la race tout en gérant des inégalités profondément racialisées dans les services policiers, l'éducation, le logement, le travail et le discours médiatique. Dans ces conditions, pour un parti de gauche, nommer l'islamophobie, parler aux banlieues, s'opposer à la violence policière et relier ces luttes à l'austérité et au néolibéralisme n'est pas un choix rhétorique mineur. C'est une réorientation stratégique.

LFI a compris quelque chose que beaucoup de la gauche traditionnelle en France n'arrive pas à saisir : que les classes ouvrières contemporaines françaises ne sont pas les travailleurs d'un passé industriel nostalgique. Elles sont multiethniques, urbaines et périurbaines, précaires, féminisées dans de nombreux secteurs, façonnées par des histoires migratoires et coloniales, et souvent aliénées non seulement du marché mais des institutions qui les traitent avec une méfiance ouverte. Une gauche qui ne parle pas à ces publics ne parle pas à la classe ouvrière telle qu'elle existe réellement.

Ce que LFI a tenté de faire, dans ses moments les plus forts, c'est de construire un bloc populaire assez large pour inclure à la fois des revendications redistributives classiques et une confrontation explicite avec le racisme. Se laissant influencer par les mouvements sociaux progressistes, elle a lié la réforme des retraites, les luttes salariales et les services publics à la répression policière, à la stigmatisation anti-musulmane et à l'abandon territorial. Elle a refusé de traiter ces questions comme des audiences séparées ou des agendas déconnectés.

L'importance de cette approche n'est pas qu'elle résout toutes les tensions. LFI a fait face à des critiques, des retours de bâton, des caricatures et des contradictions internes, mais elle a au moins montré qu'il existe une vie politique au-delà du choix stérile entre l'antiracisme libéral moralisé et l'économisme réducteur. Elle a démontré qu'on peut parler de classe sans effacer la race, et parler de racisme sans abandonner les projets de transformation économique.

C'est particulièrement important pour le Québec. La leçon n'est pas qu'on peut importer mécaniquement le cas français, ni que ces dynamiques sont disproportionnellement présentes dans le monde francophone. Néanmoins, même si le Québec a sa propre histoire, sa propre question nationale et ses propres formes institutionnelles, la leçon stratégique de La France Insoumise est transférable : une gauche se renforce, et ne s'affaiblit pas, lorsqu'elle confronte le racisme comme partie de la lutte générale contre la domination. Elle s'enracine davantage dans une base populaire, et non moins, lorsqu'elle s'organise parmi ceux qui sont le plus exposés à la fois à l'exploitation et à l'exclusion. Elle gagne en cohérence lorsqu'elle cesse de traiter l'antiracisme comme un embarras à gérer et commence à le traiter comme l'un des langages à travers lesquels l'émancipation collective doit désormais s'articuler.

Ce vers quoi LFI pointe, c'est un universalisme renouvelé : non pas le faux universalisme qui demande aux marginalisés de disparaître dans un citoyen abstrait blanc, cisgenre, en situation régulière, mais un universalisme concret construit par le bas, à partir de la pluralité réelle du peuple. Un universalisme qui ne nie pas le conflit, l'histoire ou la hiérarchie, mais cherche à les surmonter politiquement. C'est la voie à suivre. Non pas une gauche qui choisit entre politique de classe et antiracisme, mais une gauche qui comprend que la première est inséparable du second. Non pas une gauche qui s'accroche à un sujet social imaginé dépouillé de race, de migration, de religion, de genre et d'histoire, mais une gauche qui veut reconstruire la solidarité sur la base de la classe ouvrière telle qu'elle existe réellement. Non pas une gauche qui s'adapte aux termes du nationalisme réactionnaire, mais une qui l'affronte de front, comprenant comment le capitalisme gouverne par la fragmentation.

La tâche, alors, est de réunifier l'antiracisme et la lutte des classes intellectuellement, stratégiquement et organisationnellement. De montrer, concrètement, comment les marchés du travail sont racialisés, comment l'exclusion affaiblit le pouvoir collectif, comment le bouc-émissarisme protège les élites, comment la laïcité peut devenir un outil de discipline de classe, comment le statut migratoire façonne l'exploitation, et comment le racisme aide à gouverner les vies des travailleurs précaires. En d'autres termes : dire la vérité sur la société dans laquelle nous vivons. Ce n'est que sur cette base qu'une gauche digne du moment peut être reconstruite.

Richard Roys est un militant et organisateur syndical de base originaire de Tiohtià:ke/Mooniyang, terres non cédées de la nation Haudenosaunee, aussi connues sous le nom de Montréal. Il est actif dans la lutte contre le racisme et l'islamophobie au Québec.

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École à trois vitesses : les garçons issus de milieux défavorisés en paient le prix fort

19 mai, par Simon Bilodeau-Carrier — , ,
Le système scolaire québécois nourrit les inégalités. Avec ses trois filières distinctes, il répartit les élèves, notamment en fonction de leur réalité socioéconomique. Ce sont (…)

Le système scolaire québécois nourrit les inégalités. Avec ses trois filières distinctes, il répartit les élèves, notamment en fonction de leur réalité socioéconomique. Ce sont les garçons des milieux défavorisés qui en paient le prix le plus fort.

12 mai 2026 | tiré de la Conversation
https://theconversation.com/ecole-a-trois-vitesses-les-garcons-issus-de-milieux-defavorises-en-paient-le-prix-fort-281693

Dans son récent livre blanc « Ceux qu'on échappe », Gabriel Nadeau-Dubois détaille les effets de ce système selon plusieurs angles, soit le retard scolaire, le décrochage, la maîtrise du français et l'accès aux études supérieures.

Pour pallier ces problèmes, le député met de l'avant une réforme ambitieuse, visant à rassembler toutes les filières de l'école. Est-ce que cette réforme peut réellement réduire à la fois les inégalités scolaires et atténuer les tensions sociales émergentes ?

Je suis doctorant en sociologie de l'éducation, spécialisé dans l'étude des parcours scolaires et des inégalités qui les traversent. À ce titre, les débats entourant la ségrégation scolaire au Québec et les solutions proposées pour y remédier s'inscrivent directement dans mon champ d'expertise.

La ségrégation scolaire au Québec

Les écoles secondaires québécoises sont divisées en différentes filières. On les rassemble souvent en trois catégories, qui sont parfois appelées les « trois vitesses » du système : 1) les programmes « réguliers » des écoles publiques, 2) les programmes pédagogiques particuliers des écoles publiques (ex. sports-études) et 3) tous les programmes dispensés dans les écoles privées.

Seule la première catégorie accueille tous les types d'élèves, alors que les deux autres mobilisent des processus de sélection. En outre, plusieurs programmes particuliers et l'ensemble des écoles privées exigent que les parents paient certains frais pour que leurs enfants puissent s'inscrire. C'est ce qu'on appelle un quasi-marché scolaire.

En théorie, tous les élèves peuvent s'inscrire dans toutes les filières, alors qu'en pratique, les opportunités réelles varient fortement. Par exemple, les critères de sélection comme les résultats scolaires et les examens d'entrée excluent un bon nombre d'élèves, y compris plusieurs vivant des situations de handicap. D'autre part, certains programmes de sports-études demandent aux parents de payer du matériel supplémentaire, ce qui exclut d'emblée plusieurs élèves provenant de familles moins bien nanties.

Ainsi, les diverses filières d'enseignement sélectives sont souvent inaccessibles pour les élèves provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. Il s'agit donc d'un système inéquitable et ségrégatif, notamment sur le plan socioéconomique.

En outre, bien que la reproduction des inégalités sociales dépende également de facteurs externes au système scolaire, comme le quartier ou le niveau d'éducation des parents, ce système contribue à les prolonger à long terme, dans la mesure où les élèves issus des programmes réguliers du secondaire s'inscrivent moins souvent au cégep et à l'université que les autres.

Le livre blanc

L'ouvrage de Nadeau-Dubois explore l'effet de l'exclusion des filières sélectives sur les garçons provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. L'auteur explique s'y intéresser afin d'éviter que ces frustrations n'alimentent la polarisation, la haine et l'exclusion envers les femmes.

En s'appuyant sur de nombreuses recherches et statistiques, le député solidaire met en lumière les inégalités vécues par les garçons de milieux plus modestes dans le programme « général » du système public. En moyenne, selon les données consultées, les garçons sont moins performants à l'école que les filles.

Toutefois, les écarts observés entre les genres, par exemple dans les résultats scolaires ou par rapport à la littératie, sont systématiquement plus grands dans les milieux moins sélectifs. La conclusion est donc que la ségrégation scolaire est particulièrement nocive pour la réussite scolaire des garçons.

Devant ce constat, l'auteur met de l'avant la solution du mouvement citoyen École ensemble, voulant que le système scolaire soit unifié en une seule voie. L'idée est d'offrir à l'ensemble des élèves des programmes particuliers en lien avec leurs intérêts, sans frais et sans sélection. On abolirait ainsi le cheminement « régulier » et les écoles privées subventionnées telles qu'elles existent aujourd'hui. L'initiative prévoit que les établissements privés qui souhaiteraient maintenir leur financement gouvernemental devraient se joindre au réseau commun et donc cesser de faire de la sélection d'élèves.

Pour la suite de cet article, j'explorerai la portée de la solution proposée sous deux angles. Je détaillerai d'abord son effet sur les inégalités dans les parcours scolaires et ensuite sur les préjugés et la polarisation entre les genres.

Une solution aux opportunités d'études inégalitaires

Le chercheur en administration publique Étienne-Alexandre Beauregard critique l'approche proposée par Nadeau-Dubois. Selon lui, retirer le financement aux écoles privées refusant de se joindre au réseau réduirait la liberté de choix des élèves, tant en ce qui concerne les programmes que les établissements.

À l'opposé, certains soutiennent que la perte d'accessibilité dans quelques écoles privées serait largement compensée par un accès accru pour la majorité des élèves québécois, grâce à un réseau scolaire plus équitable.

Au-delà de ce débat de fond, comme le décrit la chercheuse en sociologie de l'éducation Véronique Grenier, la réforme proposée pourrait être contournée. Par exemple, si une école privée intègre le réseau public tout en conservant des infrastructures et des équipements supérieurs, des parents mieux nantis pourraient choisir de déménager à proximité afin d'y inscrire leurs enfants.

Ainsi, la suppression des mécanismes officiels de sélection ne constitue pas une solution complète. Des mécanismes informels risquent d'émerger et de produire des effets similaires.

Favoriser la mixité socioéconomique des élèves

Pour éviter que la réforme ne soit contournée, elle devrait s'accompagner d'investissements importants dans les infrastructures publiques afin de les rendre aussi attrayantes que celles du secteur privé.

Cette limite renvoie plus largement au caractère structurel des inégalités scolaires. Comme le montrent plusieurs travaux en sociologie de l'éducation, celles-ci ne découlent pas uniquement des ressources matérielles des établissements, mais aussi des politiques publiques encadrant les parcours scolaires.

Concrètement, lorsque certains établissements et programmes regroupent majoritairement des élèves de milieux favorisés tandis que d'autres accueillent majoritairement des élèves de milieux défavorisés, les écarts de réussite ont tendance à se creuser. À l'inverse, des structures plus intégrées, où des élèves de différents milieux sociaux fréquentent les mêmes écoles et les mêmes classes, favorisent davantage la mixité et contribuent à atténuer ces disparités.

Dans cette perspective, investir dans les infrastructures publiques demeure nécessaire, mais insuffisant. Sans transformation des mécanismes de répartition des élèves, les dynamiques de ségrégation risquent de se maintenir.

Une solution pour éviter la polarisation

Comme le souligne la professeure de sociologie Maryse Potvin, le fonctionnement même des systèmes scolaires et des écoles peut avoir des impacts sur la polarisation, l'exclusion et même parfois la radicalisation.

Les marchés scolaires, incluant les quasi-marchés scolaires comme le système québécois, sont notamment identifiés comme des vecteurs d'inégalité et de discrimination. Dans cette perspective, la solution proposée par Nadeau-Dubois paraît pertinente pour réduire la polarisation, mais il est possible d'aller plus loin.

En effet, d'autres pratiques scolaires peuvent également favoriser l'exclusion. Par exemple, certaines normes implicites, comme les façons de s'exprimer ou de participer en classe, avantagent les élèves pour qui les habitudes correspondent aux attentes de l'école. Tel que cela est présenté dans le livre blanc de Nadeau-Dubois, la socialisation des filles est souvent plus en phase avec le monde scolaire que celle des garçons. À l'inverse, les garçons peuvent être perçus comme moins engagés, ce qui peut alimenter des incompréhensions et des sentiments d'injustice. Ces attentes implicites participent donc à l'exclusion et aux problèmes scolaires des garçons.

Dans cette optique, la mise en place de l'enseignement inclusif constitue une autre piste pertinente. En valorisant la diversité des expériences, en reconnaissant différentes formes de réussites et en adaptant les pratiques pédagogiques aux besoins de l'ensemble des élèves, cet enseignement vise à réduire ces décalages et à favoriser des interactions plus équitables, contribuant à limiter les dynamiques d'exclusion.

Un bon point de départ

En somme, le livre blanc de Nadeau-Dubois produit un discours pertinent par rapport aux enjeux liés à la ségrégation scolaire dans le système québécois, particulièrement par rapport aux garçons issus de milieux défavorisés. La proposition d'un réseau unifié apparaît comme une piste prometteuse pour réduire ces écarts et limiter la ségrégation scolaire.

Toutefois, ses effets dépendront fortement des moyens qui l'accompagnent et des pratiques pédagogiques mises en place. Sans investissements et sans transformation plus large du système, les inégalités risquent simplement de se déplacer plutôt que de disparaître.

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Études des crédits budgétaires : calcul à la baisse de l’indexation des OCASSS et entraves à leurs droits

19 mai, par Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB) — , ,
Montréal, le 15 mai 2026 – Fidèle à ses habitudes, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles suit de près l'étude des crédits budgétaires. (…)

Montréal, le 15 mai 2026 – Fidèle à ses habitudes, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles suit de près l'étude des crédits budgétaires. Elle vise à y obtenir des informations sur le financement du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC), mais elle s'intéresse aussi à toutes les séances abordant des sujets liés à l'exercice du droit d'association des organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux (OCASSS), notamment par le respect de leur autonomie et de leurs pratiques. À la fin de la première semaine de séances, la Table est sous le choc face aux reculs et aux entraves aux droits des OCASSS.

Un recul historique pour l'indexation

La Table a découvert, dans les cahiers déposés par le ministère des Finances lors de l'étude des crédits budgétaires, que l'indexation des subventions pour la mission globale duPSOC est de nouveau calculée de manière discrétionnaire. Il y est mentionné qu'il a établi à 1,8%le taux d'indexation des subventions pour 2026-2027 en utilisant les statistiques et prévisions économiques du printemps 2026, plutôt que celles de la mise à jour économique de l'automne, alors que c'était la norme des dernières années.

« Si cette règle avait été respectée, l'indexation des subventions aurait été de 2.1%. L'État a donc changé la date du calcul pour économiser 2,8M$ sur le dos d'organismes qui en arrachent déjà et sur celui des 2,5 M de personnes qui les fréquentent. C'est d'autant plus insultant que ce choix éloigne les OCASSS du taux de4% qui serait nécessaire au maintien de la valeur de leurs subventions, comme la Table le calcule avec l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC). L'accueil réservé à l'ICFC semblait pourtant prometteur. Le retour à un calcul discrétionnaire, qui plus est imprévisible, est une catastrophe pour les OCASSS », s'insurge Stéphanie Vallée, présidente de la Table.

Rappelons que c'est grâce aux interventions de la Table que le ministère des Finances fournit, depuis 2021, l'information sur la méthode et le taux d'indexation que le MSSS applique ensuite aux subventions du PSOC, permettant ainsi aux OCASSS de prévoir l'indexation dans leurs budgets respectifs.

La Table est intervenue à plusieurs reprisesauprès des ministres Girard, Duranceau et Rouleau afin que l'ICFC soit adopté pour le PSOC et tous les programmes de subventions à la mission globale. Durant l'étude des crédits, la Table aurait aimé les entendre s'engager envers l'adoption de l'ICFC et espère toujours que la ministre de la Santé Sonia Bélanger assume du leadership à cet égard, le financement du PSOC étant ultimement sous sa responsabilité.

Dans le contexte où le dernier budget n'a rehaussé l'enveloppe des 3000 OCASSS que de 20M$, alors qu'ils en réclament 1.7G$, de nombreux groupes ne recevront que l'indexation. « Indexer les subventions de seulement 1.8% n'équivaudra en moyenne qu'à un montant de 3738$[1]. Concrètement cela signifie un appauvrissement de 4 000$, puisque les charges à assumer sont plus élevées que l'indexation reçue », illustre Karine Robinette, membre du comité de coordination de la campagne CA$$$H(Communautaire autonome en santé et services sociaux – Haussez le financement).

Déresponsabilisation du MSSS

Pour la première fois depuis sa création, le MSSS a transféré des questions des oppositions à Santé Québec durant l'étude des crédits, donnant lieu à des cahiers déposés par cette dernière. Or, celle-ci n'a pas fourni toutes les informations en sa possession, notamment sur financement accordé aux OCASSS en fonction de leurs typologies. Cette information est pourtant détenue par Santé Québec, puisquela Table a obtenu ce portait pour l'année précédente par des demandes d'accès à l'information. « Devoir procéder par demandes d'accès à l'information pour obtenir des informations publiques, au cœur de l'administration du PSOC, est complètement absurde. L'étude des crédits est LE mécanisme devant servir à informer les parlementaires et la population. Pourquoi Santé Québec et le MSSS refusent de les donner ? » questionne Stéphanie Vallée.

Le 12 mai, durant la séance de questions adressées au ministre Lionel Carmant la Table a constaté que le ministère se déresponsabilise de manière variable selon les dossiers. Alors qu'il assume, à raison, sa responsabilité en matière de protection de la jeunesse en fixant les orientations que doit suivre Santé Québec dans ses opérations, il en va tout autrement dans le cas des OCASSS. En effet, les échanges entre la Table et les responsables du PSOC font voir que les orientations relèvent de plus en plus de Santé Québec uniquement, contrevenant à la logique annoncée depuis sa création.

Et la démocratie là-dedans ?

L'étude des crédits est également l'occasion d'en savoir plus sur certaines décisions gouvernementales. Par exemple, durant la séance du 14 mai, le ministre Roberge a annoncé qu'il travaillait à un projet de loi pour modifier la Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme, en précisant qu'il cherchait à assujettir les organisations sans but lucratif (OSBL). Il n'a cependant pas confirmé qu'il le ferait d'ici juin. « Attaquer le droit d'association alors qu'il ne reste que 15 jours à la session, surtout dans le contexte où l'opposition des principales intéressées fut vivement exprimée à chaque reprise, est inadmissible. Si le ministre poursuit dans cette voie, il doit d'urgence entendre les29 propositionslégislatives Lobby : Halte aux dérapages, lesquelles sont endossées par plus de 115 organisations à ce jour », insiste Mercédez Roberge, coordonnatrice de la Table.

La Table analysera également les résultats de la deuxième semaine de l'étude des crédits, notamment à l'égard des séances de questions adressées à la ministre Sonia Bélanger.

SOURCE Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB)

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Logement et animaux : une demande d’appel au TAL

19 mai, par SPCA Montréal — , ,
La récente décision du TAL fera l'objet d'une demande d'appel L'annonce survient alors qu'une nouvelle étude révèle que 83 % des propriétaires interdisent les animaux (…)

La récente décision du TAL fera l'objet d'une demande d'appel
L'annonce survient alors qu'une nouvelle étude révèle que 83 % des propriétaires interdisent les animaux

Montréal, le 12 mai 2026 – Alors qu'une demande de permission d'appeler sera entendue prochainement dans l'affaire Desjardins c. Amilis inc., qui a mené à l'annulation d'une clause de bail interdisant les animaux, la SPCA de Montréal presse le gouvernement d'intervenir une fois pour toutes pour abolir ce type de clause au Québec. Cette demande urgente de la SPCA s'appuie sur de nouvelles données qui confirment l'ampleur et le caractère systémique du problème à travers la province.

Les données préliminaires d'une étude de terrain actuellement menée par Léger, pour le compte de la SPCA de Montréal, révèlent que l'accès au logement avec un animal de compagnie demeure extrêmement limité. À l'échelle du Québec, 83 % des propriétaires refusent les animaux ou imposent des conditions restrictives, une proportion qui atteint 88 % dans la grande région de Montréal.

« Ces chiffres confirment ce que nous observons sur le terrain depuis des années : se loger avec un animal est extrêmement difficile. Alors que seulement 1,13 % des plus de 200 000 dossiers traités par le Tribunal administratif du logement (TAL) depuis 2021 impliquent la présence d'un animal*, il devient hasardeux de justifier l'existence de clauses de baux ayant des impacts si dévastateurs sur la population en vue de prévenir la matérialisation d'un risque si marginal », souligne Me Sophie Gaillard, directrice de la défense des animaux et des affaires juridiques et gouvernementales à la SPCA de Montréal.

*Selon une analyse des décisions publiées sur le site de la Société québécoise d'information juridique (SOQUIJ) du 1er janvier 2021 au 1er avril 2026.

Développements dans le dossier Desjardins c. Amilis inc.

Dans une récente décision, le TAL avait annulé une clause de bail interdisant la possession d'animaux, la qualifiant d'abusive et contraire à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.

Une demande de permission d'appeler dans ce dossier sera entendue par la Cour du Québec le 27 mai prochain. Si la permission est accordée, la SPCA de Montréal aura donc l'occasion de plaider pour que la Cour confirme la décision de première instance, ce qui aurait pour effet ultime de contraindre les juges du TAL à considérer les clauses interdisant les animaux dans les logements comme étant contraires à la loi.

Impacts dévastateurs des clauses anti-animaux

Au Québec, 52 % des ménages ont un chien ou un chat et, en 2025, près de deux animaux par jour ont été abandonnés à la SPCA de Montréal en raison de la difficulté d'accéder à un logement avec un animal de compagnie. Les impacts de cette situation se font sentir sur les personnes les plus vulnérables, notamment les personnes âgées, les personnes vivant seules, les enfants et les femmes en situation de violence conjugale, qui se voient forcées d'abandonner leur animal, lequel est souvent leur source principale de soutien et d'affection au quotidien.

Un lien direct avec l'itinérance

Selon les données actuellement disponibles, à l'échelle canadienne, une proportion significative de personnes en situation d'itinérance partagent leur vie avec un animal. Les études qualitatives sur la question décrivent le lien avec un animal de compagnie comme ayant un effet protecteur sur le plan psychologique et favorisant l'intégration sociale. En effet, les animaux de compagnie procurent non seulement un lien d'attachement et un sentiment de sécurité, mais aussi des responsabilités, une motivation à réduire les comportements à risque et une raison de demander de l'aide ou de persévérer malgré l'adversité. Les clauses interdisant les animaux dans les logements représentent donc un mécanisme d'exclusion susceptible de prolonger la situation d'itinérance. Comme le précise une récente étude québécoise : « l'interdiction des animaux de compagnie dans les logements peut rendre plus difficile la recherche pour se loger et elle peut constituer un aspect qui maintiennent [les personnes en situation d'itinérance] dans la rue. »

La SPCA interpelle le gouvernement et les partis politiques

La décision du TAL a suscité de nombreuses réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux, mobilisant chroniqueur·euse·s, juristes, propriétaires, locataires et groupes de protection des animaux. Une voix reste pourtant absente de ce débat : celle des décideur·euse·s politiques, qui ont le pouvoir d'agir. À l'exception de Québec solidaire, les partis politiques n'ont toujours pas adopté de position claire sur la question.

Pour la SPCA de Montréal et des milliers de locataires à travers le Québec, il s'agit d'un enjeu prioritaire en vue des élections provinciales de cet automne. Depuis mars dernier, c'est plus de 11 000 lettres à l'attention de la ministre responsable de l'Habitation et des porte-paroles en matière de logement des différents partis qui ont été envoyées par des citoyen·ne·s impatient·e·s que l'État intervienne enfin sur cette question urgente.

« À l'aube d'un cycle électoral où les enjeux de logement occupent une place centrale, les formations politiques ne peuvent plus se contenter de l'ambiguïté ou de l'inaction », affirme Me Gaillard. « Elles doivent indiquer clairement si elles entendent ou non légiférer face à cette situation, qui affecte des milliers de familles québécoises. »

La SPCA invite la population à contacter les décideur·euse·s politiques via les outils disponibles sur son site Web : www.spca.com/gardons-les-familles-unies/.

Source : SPCA de Montréal, www.spca.com

À propos de la SPCA de Montréal

Fondée à Montréal en 1869, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (mieux connue sous le nom de « SPCA de Montréal ») fut la première organisation vouée au bien-être animal au Canada. La SPCA de Montréal a parcouru un long chemin depuis sa fondation : elle est maintenant le plus grand organisme de protection des animaux au Québec, s'exprimant au nom des animaux partout où règnent l'ignorance, la cruauté, l'exploitation ou la négligence à leur endroit.

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Non aux logements intermédiaires à L’Ilôt Saint-Vincent de Paul et ailleurs au Québec

19 mai, par Collectif — , ,
Le 2 avril 2026, le financement tant attendu pour le projet Patrotôt (un site situé au sommet de la Côte d'Abraham à Québec) était enfin annoncé. Une excellente nouvelle pour (…)

Le 2 avril 2026, le financement tant attendu pour le projet Patrotôt (un site situé au sommet de la Côte d'Abraham à Québec) était enfin annoncé. Une excellente nouvelle pour les acteurs et actrices mobilisé·e·s dans les dernières années et, encore plus, pour les citoyen·ne·s qui ont lutté avec acharnement depuis près de 40 ans pour obtenir ce site.

Mise en contexte :

C'est le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste qui, dans les dernières décennies, avait repris le flambeau de la mobilisation pour ce terrain et qui portait une revendication de réappropriation à 100 % par la communauté en exigeant du logement social, un jardin, un parc et un CPE sur ce site. L'annonce officielle d'un financement attaché pour un projet répondant à une mixité de besoins est reçue comme une excellente nouvelle … à 80 %.

En effet, l'annonce pour le financement inclus, dans le projet, 20% de logements « abordables intermédiaires », un concept introduit dans les programmes par la Coalition Avenir Québec et actuellement prisé par la Société d'habitation du Québec. Le logement intermédiaire est un logement dont le prix maximal est fixé à 150 % des loyers plafonds définis dans le Programme d'habitation abordable du Québec (PHAQ), qui correspondent à peu près aux loyers médians du marché. Dans le projet qui nous concerne, on parle de logements qui en 2025 tourneraient autour de 1 400 $ par mois pour un 3 et demi et 1 600 $ par mois pour un 4 et demi (les loyers plafond sont mis à jour annuellement par la SHQ et comme on le sait les loyers médians augmentent très rapidement).

Enjeux et déclaration :

Dans un contexte où la cherté du loyer fait déjà des ravages, qui va pouvoir se payer ces logements ? Comment le gouvernement provincial peut-il justifier le besoin de 4 et demi à 1600 $ ? Nous avons besoin de logements sociaux, de logements que l'on peut réellement se payer. Les logements intermédiaires n'aident en rien à la situation, si ce n'est que de faire baisser la facture du gouvernement du Québec au détriment des ménages les plus pauvres. Une aberration totale puisque, d'un côté, la CAQ tente de venir baliser les revenus des ménages habitant dans des logements sociaux non-subventionnés prétextant des revenus trop élevés (dans son projet de loi 20), mais de l'autre impose aux nouveaux projets de logement sans but lucratif des loyers beaucoup trop chers pour bon nombre de ménages.

L'imposition de 20 % de logements intermédiaires est une trahison par la CAQ et la SHQ de la volonté locale. Et nous ne sommes pas les seul·e·s à subir cette aberration : d'autres projets partout au Québec se font imposer ces logements beaucoup trop chers qui ne feront que participer à la surenchère actuelle dans un contexte de crise d'abordabilité des logements, souvent dans une proportion qui dépasse 20%.

Tout comme le demandent les groupes membres du FRAPRU à Québec, nous, les groupes signataires de cette déclaration, exigeons le retrait des logements intermédiaires dans le projet Patrotôt situé sur l'îlot Saint-Vincent de Paul dans la ville de Québec.

Tout comme le demandent les groupes membres du FRAPRU à Québec, nous, les groupes signataires de cette déclaration, exigeons qu'aucun fonds public ne servent à financer les logements « abordables intermédiaires » et que les terrains publics réservés au logement social ne servent pas pour des projets incluant des logements « abordables intermédiaires », et ce, partout au Québec.

Lienhttps://forms.gle/XKYiUQ5HtFRoQMdf7

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Des choix aux lourdes conséquences : la face cachée des technologies vertes

19 mai, par Rachida Bouhid — , ,
Nucléaire, hydrogène, électrification, capture du carbone : la transition énergétique semble offrir une pluralité de solutions pour décarboner nos économies. Mais derrière (…)

Nucléaire, hydrogène, électrification, capture du carbone : la transition énergétique semble offrir une pluralité de solutions pour décarboner nos économies. Mais derrière cette diversité apparente, un phénomène plus discret est à l'œuvre. Chaque choix technologique oriente durablement les trajectoires possibles, en renforçant certaines options et en en marginalisant d'autres. Loin d'être strictement une affaire d'innovation, la transition énergétique est un processus de sélection et de verrouillage des futurs.

Tiré de The conversation. Légende de la photo : Le premier ministre Mark Carney fait une annonce aux côtés du premier ministre de l'Ontario Doug Ford au complexe énergétique de Darlington, à Courtice (Ontario), le 23 octobre 2025. La Presse canadienne/Laura Proctor.

Une transition réduite à un problème technique

Dans les discours politiques et économiques dominants, la transition énergétique est fréquemment pensée comme un problème d'optimisation technologique. Les scénarios de décarbonisation produits par des institutions comme l'Agence internationale de l'énergie ou le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat identifient des combinaisons de technologies permettant d'atteindre la neutralité carbone, en fonction de leur coût, leur maturité et leur potentiel de réduction des émissions.

Ainsi, cette approche instrumentale tend à présenter les technologies comme un ensemble de variables ajustables au service d'un objectif global. Il s'agirait d'identifier les solutions jugées les plus performantes pour orienter la transition vers une réduction des émissions de gaz à effet de serre, puis d'en assurer le déploiement à grande échelle.

Or, comme l'ont montré les travaux en études sociales des sciences et des politiques, et comme le soulignent plusieurs rapports de la Banque mondiale et de l'OCDE, les technologies énergétiques ne s'insèrent pas dans des systèmes neutres. Au contraire, elles s'intègrent aux infrastructures existantes, et contribuent à les formuler, à en définir les contours et à structurer les réponses possibles.

Dans le domaine énergétique, cette dimension est particulièrement décisive dans la mesure où les systèmes techniques sont étroitement imbriqués aux institutions en place, aux modèles économiques et aux univers sociaux complexes. Dès lors, la transition énergétique ne se résume pas à une substitution de technologies « brunes » par des technologies « vertes ». Elle constitue plutôt un processus de conditionnement et de développement structurel des systèmes sociotechniques au sein duquel les choix technologiques jouent un rôle structurant.

Les technologies comme dispositifs d'orientation des trajectoires

La littérature sur les transitions sociotechniques souligne que les systèmes énergétiques évoluent à l'intérieur de cadres tracés par les modèles antérieurs. Cette dépendance résulte partiellement de contraintes techniques, puisque chaque technologie mobilise des infrastructures spécifiques, des chaînes d'approvisionnement distinctes et des acteurs différents.

Par exemple, le développement de filières hydrogène à grande échelle, fortement promu dans les stratégies canadiennes et européennes, suppose des investissements importants dans les réseaux de transport et de stockage et la mise en place d'infrastructures spécifiques adossées aux réseaux gaziers existants. Ce choix tend à favoriser la continuité avec certains modèles industriels et énergétiques, notamment dans les secteurs difficiles à électrifier. À l'inverse, une stratégie axée sur l'électrification directe des usages implique une transformation plus profonde des infrastructures et des modes de consommation, mais offre des gains d'efficacité énergétique significatifs.

Ces choix, bien qu'ils s'apparentent à de simples décisions techniques, recèlent une orientation précise des flux financiers et façonnent les compétences industrielles disponibles. Progressivement, chaque nouvelle infrastructure, chaque investissement, chaque standard technique contribue à réduire les alternatives envisageables.

Les trajectoires alternatives sont de moins en moins nombreuses et difficilement réversibles même à court terme. Plus déterminant encore, et comme le souligne le rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement, les décisions d'investissement actuelles auront des effets décisifs sur le portrait énergétique des décennies à venir.

La construction du « réalisme technologique »

L'un des effets les plus subtils de ces dynamiques réside dans la manière dont elles redéfinissent ce qui est perçu comme « réaliste » ou « crédible » dans le débat public. À mesure qu'une technologie gagne en visibilité et en soutien institutionnel, elle s'impose comme une évidence, reléguant d'autres options au second plan.

Ce phénomène peut être analysé à travers la notion de « construction sociale des attentes » (sociotechnical expectations). Selon cette notion, les promesses associées à certaines technologiques jouent un rôle central dans l'orientation des investissements et des politiques publiques. Les technologies ne sont donc pas seulement évaluées en fonction de leurs performances actuelles, mais aussi des futurs qu'elles promettent.

Dans ce contexte, certaines solutions, comme la capture du carbone ou l'hydrogène, bénéficient d'une forte visibilité, en partie parce qu'elles s'inscrivent dans des cadres industriels et institutionnels existants. À l'inverse, des approches telles que la sobriété énergétique ou la réduction structurelle de la demande restent marginalisées, non pas en raison de leur inefficacité, mais parce qu'elles ne correspondent pas aux logiques dominantes d'innovation et de croissance.

Pourtant, le rapport Net Zero Lifestyle souligne que les changements de comportement des ménages et, plus largement, des pratiques d'usage de l'énergie pourraient contribuer à près de 40 % des réductions d'émissions nécessaires dans les scénarios compatibles avec 1,5 oC.

Cette asymétrie traduit une hiérarchie implicite entre les solutions, dans laquelle les technologies participant au maintien des structures économiques existantes sont privilégiées. Ainsi, le « réalisme » technologique est construit et contribue à orienter la transition vers certaines trajectoires au détriment d'autres et ainsi réduire progressivement les futurs possibles.

La neutralité technologique et la sélection implicite des futurs

Pris dans leur ensemble, ces mécanismes montrent que chaque choix technologique engage implicitement la configuration du système énergétique correspondant (centralisé ou décentralisé, intensif ou sobre, continu ou transformatif). Une fois ces décisions prises, elles tendent à renforcer et à limiter la capacité à envisager des alternatives.

Dans les sphères politiques publiques, l'idée de neutralité technologique est invoquée comme ne privilégiant aucune technologie particulière et laissant le marché déterminer les solutions les plus efficaces. Dans les faits, cette neutralité est en grande partie illusoire. Les choix technologiques sont toujours orientés, que ce soit par des investissements publics, des incitatifs fiscaux ou des cadres réglementaires. Et ces choix ont des effets durables sur les trajectoires de transition.

Reconnaitre cette dimension n'est pas synonyme d'un abandon de l'innovation, mais nous engage plutôt à rendre explicites les arbitrages qui sous-tendent les politiques énergétiques et à ouvrir le débat sur les futurs que les technologies contribuent à construire ou à exclure. Chaque technologie porte en elle une certaine vision du futur. Nous ne sommes plus face à la question de savoir quelles technologies sont « vertes », mais de comprendre ce qu'elles rendent possible, car la transition énergétique n'est pas une voie vers la transformation de nos sources d'énergie, mais constitue, plus fondamentalement, une occasion d'orienter les futurs accessibles à nos sociétés.

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