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Ruffin doit être clair sur l’immigration
En se disant opposé à « l'immigration de travail », François Ruffin est trop flou. Refuser l'immigration choisie par le patronat ne doit pas laisser croire que le problème serait les immigrés. Il doit parler clairement.
29 avril 2026 | tiré de regards.fr
Lundi, Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l'Ariège, s'est agacé de la situation faite aux praticiens diplômés hors Union européenne, notamment algériens, qui font tenir des pans entiers de l'hôpital public tout en restant enfermés dans une précarité administrative absurde. Ça lui a aussi permis de régler ses comptes avec la droite – de Bruno Retailleau à Édouard Philippe – sur l'Algérie… tout en relançant le débat sur l'immigration, thème identitaire de l'extrême droite, et qui sera sûrement au cœur de la présidentielle 2027.
C'est ainsi que François Ruffin, interrogé mardi matin sur France 2, a affirmé son opposition à « l'immigration de travail », en expliquant qu'il refusait que l'on reproduise dans les services ce qui a été fait hier dans l'industrie : l'usage d'une main-d'œuvre moins protégée pour tirer vers le bas les conditions de tous. Il aborde là un vrai sujet. Mais François Ruffin n'en dit pas assez.
Pas assez, parce qu'en parlant des médecins étrangers, il ne mentionne pas une dimension essentielle : si la France manque de praticiens, elle ne peut pas considérer comme acceptable d'aller les chercher déjà formés dans des pays qui en ont eux-mêmes besoin. Former un médecin coûte cher, humainement et collectivement. Quand la France attire massivement des médecins algériens, tunisiens, marocains ou roumains pour compenser l'effondrement organisé de son propre hôpital public, elle participe à une prédation internationale : cette fuite des cerveaux qui affaiblit les pays du sud et leur système de santé.
Dans le climat épouvantable qui stigmatise les immigrés, les ambiguïtés ne sont pas possibles. En se disant contre « l'immigration de travail », on pourrait comprendre que François Ruffin s'oppose au fait que des immigrés travaillent en France. Cette interprétation ne doit pas être possible dans ce moment de domination des thèmes d'extrême droite. La clarté s'impose. Car cela n'aurait aucun sens au vu de l'histoire humaine, et certainement rien de gauche. L'exigence est que les immigrés aient des droits, des salaires dignes, des protections syndicales, une place pleine et entière dans le salariat.
C'est là que la gauche ne peut laisser aucun doute, et tenir ensemble deux exigences. La première, c'est la régularisation des sans-papiers établis en France. On ne construit pas une politique progressiste sur l'existence d'une population clandestine, surexploitée, terrorisée par la préfecture et livrée au chantage. Maintenir les travailleurs sans-papiers dans l'ombre n'est pas une politique migratoire, c'est une politique discriminatoire. L'égalité des droits n'affaiblit pas le monde du travail, elle le renforce.
La seconde exigence est le refus de l'immigration sur critère économique. Il ne s‘agit pas là d'un refus des migrants mais d'une opposition radicale à la chosification des êtres humains. Ce n'est pas aux DRH de décider qui a le droit de vivre en France. La gauche se doit d'être opposée à l'immigration choisie, à la politique de quotas. Cette politique prônée souvent à droite et parfois à gauche, est un antihumanisme.
La gauche comme la République ne peuvent pas accepter le tri des individus selon leur niveau de diplôme, leur employabilité, leur rentabilité attendue ou les tensions sectorielles du marché de l'emploi. La migration n'est pas un dispositif de gestion des pénuries de main-d'œuvre. Elle relève de choix de vie, de trajectoires familiales, de contraintes géopolitiques, de rapports postcoloniaux, parfois de survie.
On attend de la gauche qu'elle ne se laisse pas imposer l'agenda de l'extrême droite et qu'elle mène la bataille : elle doit parler travail, droits, classe, dignité. Et rappeler une chose simple : le problème n'est pas les personnes qui se déplacent d'un territoire à l'autre. Le problème, c'est toujours le pouvoir de ceux qui profitent de leur vulnérabilité.
Pablo Pillaud-Vivien

Haïti : dénonçons les cyniques révocations des ouvrières et des ouvriers
Dans le cadre d'une vaste campagne de mobilisation contre l'inflation, les syndicats du secteur industriel ont organisé 3 journées de grève les lundi 13, mardi 14 et mercredi 15 avril 2026 pour réclamer un ajustement du salaire minimum journalier, gelé depuis 2022. En effet, le salaire de base n'a pas suivi l'inflation, laquelle a atteint un rythme annuel de plus de 30 à 40 % ces dernières années. Des organisations liées à Batay Ouvriye, dont le Syndicat des ouvrières et ouvriers de la Compagnie de développement industriel de Ouanaminthe (Sokowa), se sont alliées à d'autres plateformes syndicales pour mener cette mobilisation dans le Nord-Est et à Port-au-Prince.
En plus d'avoir observé trois jours de grève dans la branche de la sous-traitance, les ouvrières et ouvriers ont manifesté massivement pour accentuer la pression sur le gouvernement de facto d'Alix Didier Fils Aimé et le patronat. Plusieurs milliers d'entre elles et d'entre eux ont défilé dans les rues pour réclamer un salaire de 3,000.00 gourdes (Ndlr : US $ 1.00 = 135.00 gourdes ; 1 euro = 154.00 gourdes ; 1 dollar canadien = 96.00 gourdes ; 1 peso dominicain = 2.40 gourdes aujourd'hui) et une subvention de 30,000.00 gourdes. Il convient de souligner que cette mobilisation s'est intensifiée suite à l'augmentation d'environ 37 % des prix des produits pétroliers par le gouvernement de Fils-Aimé. Pourtant, ce même gouvernement avait refusé unilatéralement d'ajuster le salaire minimum journalier, ignorant ainsi les recommandations du Conseil supérieur des salaires (Css) formulées en mai 2025.
Face à la forte mobilisation des ouvrières et ouvriers, réclamant un ajustement salarial à la hauteur de l'inflation, le patronat, soutenu inconditionnellement par le Ministère des affaires sociales et du travail (Mast), a opté pour la répression. Le 21 avril 2026, plusieurs usines de la Compagnie de développement industriel (Codevi) à Ouanaminthe ont procédé au licenciement sans préavis de nombreuses travailleuses et de nombreux travailleurs. Pour légitimer ces révocations et bafouer le droit de revendication, le patronat a cyniquement exhumé le décret du 27 mai 1986, hérité du régime militaire sanglant du général Henri Namphy.
D'autres usines ont renvoyé toutes les travailleuses et tous les travailleurs, qui osaient mobiliser leurs camarades dans les ateliers. Par l'entremise du Ministère des affaires sociales, le gouvernement laisse le champ libre à des patrons rétrogrades, qui ne cachent plus leur nostalgie de l'époque des tortionnaires duvaliéristes et des putschistes militaires.
Puisque les syndicats des ouvrières et ouvriers n'ont pas cédé à l'intimidation, ni à la violation des droits de leurs membres, le patronat a ordonné la fermeture temporaire d'une des usines de sous-traitance de la Codevi dans le Nord-Est. Ce faisant, les patrons ont imposé un lock-out, sans même chercher de justification dans le corpus juridique haïtien. Fort de ce soutien inconditionnel de l'État, le patronat dicte sa propre loi pour piétiner, en toute impunité, les droits des travailleuses et travailleurs.
Par ailleurs, dans le secteur de l'éducation, le gouvernement a fait montre d'un profond mépris envers les syndicats des enseignantes et enseignants, signataires d'un accord avec le Ministère de l'éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfp) depuis le 20 janvier 2025. L'ex-ministre Augustin Antoine avait déjà ouvertement torpillé cet accord. Malgré l'installation d'un nouveau ministre, Vijonet Déméro, au début de cette année 2026, la gouvernance rétrograde du système éducatif demeure inchangée. Vijonet Déméro refuse catégoriquement de prendre en compte les revendications syndicales, pourtant conformes aux termes de l'entente de 2025.
Si le mépris du Ministère de l'éducation nationale cible directement les travailleuses et travailleurs de l'éducation publique, il est clair que son message s'adresse à l'ensemble des travailleuses et travailleurs du pays. Pour celles et ceux de la fonction publique, ce gouvernement n'entend pas offrir de conditions de travail décentes, ni de salaires indexés sur l'inflation. Quant au secteur privé, le secteur industriel par exemple, le gouvernement garantit aux patrons tout le soutien nécessaire, pour maintenir des salaires de misère et perpétuer une exploitation aux confins de l'esclavage.
Face à ces constats, le Rehmonco dénonce et condamne avec véhémence les pratiques arbitraires du patronat au sein de la Codevi et du Parc industriel. Il réclame l'annulation inconditionnelle des licenciements des ouvrières et ouvriers ainsi que leur réintégration immédiate à leurs postes respectifs.
Par ailleurs, nous fustigeons le cynisme du gouvernement d'Alix Didier Fils Aimé, illustré par les récents propos du ministre Vijonet Déméro. Tout en exigeant l'application de l'accord du 20 janvier 2025, nous appelons les syndicats de l'éducation, le mouvement ouvrier et les autres secteurs populaires à maintenir la mobilisation pour un ajustement salarial, indexé sur l'inflation au profit de toutes les travailleuses et de tous les travailleurs dans le pays.
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L’offensive de Trump et Rubio : entre blocus et menaces d’invasion
Au cours des premiers mois de 2026, le président américain Donald Trump et le secrétaire d'État Marco Rubio ont intensifié leur rhétorique agressive et leurs actions concrètes contre le gouvernement cubain. Quelques jours après l'invasion du Venezuela et l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de la députée et « première combattante » Cilia Flores, Trump a menacé de représailles économiques contre ceux qui fourniraient du pétrole à l'île. Cette nouvelle mesure, l'une des nombreuses adoptées par Washington en violation du droit international, a contribué à engendrer l'une des crises énergétiques les plus graves des dernières décennies, s'ajoutant aux conditions déjà précaires créées par le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis depuis plus de six décennies.
24 avril 2026 | tiré du site Rebelion.org | Source : LINyM
https://rebelion.org/la-ofensiva-de-trump-y-rubio-entre-bloqueo-y-amenazas-de-invasion/
Les dommages causés par le blocus s'élèveraient à environ 171 milliards de dollars. En 2024 seulement, ils ont dépassé les 7,5 milliards, soit 625 millions par mois, près de 21 millions par jour et plus de 868 000 dollars par heure — une augmentation d'environ 50 % par rapport à l'année précédente, a affirmé le ministre cubain des Relations extérieures, Bruno Rodríguez, lors d'une récente intervention devant l'Assemblée générale des Nations Unies.
Trump durcit le harcèlement
Trump avait déjà contribué à approfondir la crise lors de son premier mandat présidentiel (2017-2020). Après les mesures d'assouplissement des restrictions commerciales entre les États-Unis et Cuba adoptées en 2015 par le président Obama (2009-2016), le magnat avait mis fin au dégel et intensifié ses attaques. Il avait retiré 60 % du personnel de la nouvelle ambassade à La Havane, limité la délivrance de visas et expulsé plusieurs diplomates cubains de l'ambassade de Washington. Dans l'espoir de créer les conditions favorables au renversement du gouvernement révolutionnaire, Trump avait durci le blocus en adoptant 243 mesures unilatérales.
Parmi les plus extrêmes figurait l'activation du Titre III de la loi Helms-Burton, permettant d'engager des poursuites judiciaires devant les tribunaux américains contre des personnes et entités, y compris de pays tiers, investissant à Cuba dans des propriétés nationalisées après 1959.
D'autres mesures ont également été adoptées pour restreindre davantage les voyages vers Cuba, imposer de nouvelles limites sur les envois de fonds, boycotter et criminaliser les accords de coopération médicale internationale, et créer de nouveaux instruments de coercition commerciale — notamment l'interdiction d'importer des produits de tout pays contenant plus de 10 % de composants américains.
De même, l'importation aux États-Unis de rhum et de tabac d'origine cubaine a été interdite, et une liste de 231 entités cubaines avec lesquelles toute transaction financière directe est prohibée a été établie. La persécution des opérations bancaires et financières cubaines s'est intensifiée ; des mesures ont été prises contre les navires, les compagnies maritimes, les assureurs et réassureurs liés au transport de carburant ; et Cuba a été inscrite sur des listes arbitraires de pays portant atteinte aux droits humains, à la liberté religieuse, favorisant la traite des personnes et soutenant le terrorisme.
Pour mieux comprendre l'impact de tout cela sur la population, Bruno Rodríguez a expliqué que quatorze heures de blocus « illégal et criminel » représentent le coût de l'insuline nécessaire pour traiter tous les patients diabétiques de l'île ; deux mois équivalent au coût du carburant nécessaire pour couvrir les besoins électriques nationaux ; et un mois de blocus entraîne la perte des ressources économiques nécessaires au plan annuel de production d'énergie solaire.
Ce durcissement supplémentaire des mesures contre la plus grande des Antilles a paralysé quasi totalement la production sucrière, moteur économique de Cuba ; plus de 96 % des petites et moyennes entreprises risquent de fermer faute d'énergie ; le tourisme a chuté drastiquement et de moins en moins de compagnies aériennes desservent l'île. La situation sanitaire est particulièrement préoccupante : plus de 96 000 personnes, dont 11 000 enfants, attendent des interventions chirurgicales, 16 000 patients ne peuvent poursuivre leurs séances de radiothérapie et 3 000 autres leur hémodialyse.
La menace militaire
Dans un contexte déjà extrêmement difficile, où les États-Unis patrouillent les Caraïbes et menacent les gouvernements de la région qui ne s'alignent pas sur leurs intérêts économiques, politiques et géostratégiques, l'offensive lancée ces derniers mois par le tandem Trump/Rubio — conjuguée à l'accusation contre Cuba d'être « une menace inhabituelle et extraordinaire » — a encore aggravé le climat et exacerbé les tensions.
« Cuba est une nation au bord de l'effondrement. Nous poursuivrons notre initiative (d'empêcher l'approvisionnement régulier en pétrole), mais il est également possible que nous nous rendions à Cuba une fois que cela sera terminé (la guerre contre l'Iran) », a déclaré Trump lors d'une conférence de presse. Allant encore plus loin, le président a affirmé que « le régime tombera très bientôt » et que « conquérir Cuba serait un honneur ».
De son côté, le secrétaire d'État a prévenu qu'un changement de système économique à Cuba est urgent et nécessaire, mais qu'il ne sera pas possible sans changement de gouvernement. « Qui va investir des milliards dans un pays communiste dirigé par des communistes incompétents ? Les choses doivent changer », a menacé Rubio.
Le président cubain Miguel Díaz-Canel a répondu à ces menaces : « Une fois de plus, Donald Trump place Cuba au centre d'une stratégie de coercition et tente de faire plier la souveraineté du peuple cubain. Cela ne nous surprend pas que, dans sa rhétorique agressive, il répète de vieilles formules éculées, imputant à Cuba les conséquences de plus de six décennies de blocus économique et de guerre non conventionnelle.
Cuba — a poursuivi Díaz-Canel — ne sera jamais un territoire voué aux ambitions impérialistes. L'histoire a démontré qu'aucune menace n'a pu faire plier la volonté souveraine du peuple cubain de défendre son indépendance et son système politique. La souveraineté cubaine ne se négocie pas. Cuba la défend et la défendra jusqu'au bout. »
En cas d'agression armée ou de tentative d'invasion, le président cubain a précisé qu'une doctrine défensive serait immédiatement activée, impliquant une résistance généralisée et une guerre de guérilla. « Pour les forces américaines, ce ne serait pas précisément une promenade de santé. Nous réaffirmons que nous sommes ouverts au dialogue, à condition qu'il repose sur le respect mutuel. »
Cuba comme symbole de résistance
Pour Marco Consolo, analyste international et spécialiste de l'Amérique latine, établi depuis de nombreuses années dans la région, nous nous trouvons face à un scénario extrêmement complexe dans lequel les États-Unis ont abandonné toute retenue et se sont placés en marge du droit international — tant par des mesures de représailles économiques et commerciales et d'ingérence politico-électorale que par des actions de hard power, principalement des menaces, des agressions et des interventions militaires.
« Si l'on ajoute à cela l'absence totale de crédibilité des États-Unis dans tout contexte de négociation, la décision de qualifier Cuba de "menace inhabituelle et extraordinaire", la progression de gouvernements ultra-conservateurs et ultra-néolibéraux sur le continent et l'absence de matières premières et de sources d'énergie susceptibles d'attirer l'empire, il est évident que le véritable objectif de Washington reste toujours et uniquement le même : frapper et détruire un symbole de résistance pour tous les peuples soucieux de justice sociale dans le monde. Un exemple de dignité qui a su tisser des relations et des liens diplomatiques et gagner le respect même de nombreux gouvernements », a expliqué Consolo à *Pagine Esteri*.
C'est précisément contre Cuba et ceux qui la soutiennent au niveau régional que se sont lancés certains gouvernements satellites de Washington, réunis récemment avec Trump à Miami pour lancer l'initiative « Bouclier des Amériques ».
« Si par le passé nous assistions à de sanglants coups d'État, avec des dizaines de milliers de morts et de disparus, aujourd'hui les dynamiques sont différentes et les changements de régime s'opèrent par des coups d'État doux, des ingérences politiques et électorales éhontées, des sanctions économiques et commerciales, des guerres médiatiques asymétriques. En Amérique latine (et pas seulement là), des vents de guerre soufflent et quiconque, dans l'"arrière-cour", refuse de se plier aux intérêts de Washington s'expose à tout cela », avertit Consolo.
Une situation qui pourrait encore s'aggraver à l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis, auxquelles Trump se présente en très mauvaise posture.
« Il fait face à une dette intérieure et extérieure colossale, se débat dans une grave crise économique, les républicains sont en net déclin et ont subi plusieurs défaites électorales, et des fissures évidentes se sont ouvertes au sein de son gouvernement et de ses forces armées. De plus, le bloc MAGA (Make America Great Again) se désagrège et Trump est dans le viseur pour avoir trahi les promesses faites pendant sa campagne électorale, tandis que les protestations contre les abus de l'ICE (Service de l'immigration et du contrôle des douanes) s'amplifient », souligne l'analyste international. « D'ici novembre, Trump tentera d'engranger le plus de résultats possible et la politique étrangère se prête souvent à détourner l'attention. Pourquoi alors ne pas miser sur une guerre de diversion dans l'"arrière-cour" ? », s'interroge Consolo.
Un peuple qui ne courbe pas l'échine
Malgré la campagne d'étranglement et le féroce siège médiéval imposé par les États-Unis, la capacité de résistance du peuple cubain force l'admiration.
« C'est le fruit d'une révolution qui a su forger une conscience populaire, avec une profonde réserve morale qui, en ce moment, agit comme antidote contre une éventuelle agression. De plus — poursuit le latinoaméricaniste —, l'assassinat des 32 militaires cubains lors de l'enlèvement de Nicolás Maduro au Venezuela a engendré une vague de fierté et de dignité nationale, revitalisant le patriotisme et l'anti-impérialisme, notamment chez les jeunes générations. S'ils pensent qu'en bombardant Cuba ils peuvent facilement effacer tout cela, ils se trompent lourdement. »
Pour Consolo, il est donc temps que la solidarité des peuples et des gouvernements qui, année après année, condamnent et votent systématiquement contre le blocus américain, passe d'un caractère purement diplomatique à un caractère concrètement préventif.
« Face aux dernières mesures de Washington, nous avons observé une mobilisation extraordinaire de la solidarité des peuples et de certains gouvernements, mais ce n'est pas suffisant. L'effort international doit être préventif, car il est fondamental d'empêcher qu'une agression militaire ne se produise. La pression contre les plans criminels de Trump doit s'exercer maintenant. »
Source : [Pagine Esteri](https://pagineesteri.it/2026/04/22/apertura/il-cappio-di-washington-su-cuba-loffensiva-di-trump-e-rubio-tra-embargo-e-minacce-di-invasione/) (italien)
Rebelión a publié cet article avec l'autorisation de l'auteur sous licence Creative Commons, dans le respect de sa liberté de le publier dans d'autres sources.
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Le processus de formation d’une nouvelle bourgeoisie vénézuélienne (2002-2026)
Depuis le début du 20e siècle, l'exploitation pétrolière au Venezuela a déterminé les particularités de son développement capitaliste, la constitution des classes sociales et leurs représentations politiques, ainsi que le modèle d'enrichissement bourgeois et les formes de contrôle social 1.
28 avril 2026 | tiré du site iniprecor.fr no. 743 | Photo : Conseil des ministres le 4 janvier 2026. Photo : Vice-présidence du Venezuela
L'économiste brésilien Celso Furtado définissait le cas vénézuélien comme un « sous-développement avec abondance de devises » se traduisant par la désindustrialisation, la corruption, une concentration rapide de la richesse entre quelques mains et une grande pauvreté.
Capitalisme rentier
Le terme « État rentier » a été popularisé par Hossein Mahdavy en 1970 pour décrire les États qui perçoivent des revenus massifs provenant de recettes extérieures (ici les redevances pétrolières) et qui développent des modèles économiques et politiques singuliers, avec une dépendance exacerbée à l'exploitation pétrolière, une redistribution clientéliste et une incitation très limitée à diversifier la production. Asdrubal Baptista a développé le concept de capitalisme rentier (1997) pour décrire le mode d'accumulation et d'enrichissement bourgeois au Venezuela, basé sur les revenus extérieurs plutôt que sur la production intérieure, avec tout ce qu'impliquent pour l'économie locale les fluctuations des prix du pétrole brut au niveau international.
Comme la bourgeoisie vénézuélienne est le résultat d'un processus d'enrichissement rentier, propre au développement inégal et spécifique du capitalisme dans le pays, il est impossible d'étudier et de comprendre l'accumulation et la thésaurisation bourgeoises vénézuéliennes dans le cadre strict des modèles mondiaux ou régionaux. C'est pourquoi nous utilisons le terme thésaurisation pour décrire la capture et la concentration du capital, sans pour autant nier la nécessité pour la bourgeoisie de continuer à accroître sa richesse, en utilisant une partie de cet argent pour stimuler d'autres mécanismes d'accumulation par dépossession, comme c'est le cas avec les importations ou la spéculation financière.
L'architecture de la relation entre économie, pouvoir, politique et société du système rentier vénézuélien s'est structurée à partir des années 1920, avec des tensions permanentes entre dictature et démocratie, les partis politiques et d'autres liens sociaux organisés, le rôle de l'État et l'économie sociale, qui font du système rentier un phénomène non seulement économique, mais aussi politique, culturel et social. La manière même de comprendre la science, l'innovation, le développement technologique et l'éducation a été fortement influencée par le système rentier, qui imposait en outre un cosmopolitisme consumériste dans tous les domaines.
Origines de la crise vénézuélienne actuelle
Le système de la rente pétrolière a connu un essor exceptionnel à partir des booms pétroliers de 1973-1974 et 1979-1981, entraînant une forte croissance du PIB jusqu'au milieu des années 70, avec des signes de stabilité macroéconomique (faible inflation, taux de change fixe à 4,30 bolivars pour un dollar depuis 1964, dette extérieure modérée), mais ce modèle s'est avéré instable à long terme en raison de son extrême dépendance aux revenus pétroliers, des dépenses publiques en expansion, de la surévaluation du bolivar et du manque de diversification productive. Une part importante des revenus était consacrée à l'intégration politique et au contrôle social, à la consommation et aux mécanismes d'une ascension sociale fondée sur des inégalités dans la manière d'obtenir et d'exposer ses biens.
À la fin du gouvernement de Carlos Andrés Pérez (1978) et pendant le mandat de Luis Herrera Campins (1979-1984), des signes d'effondrement du modèle sont apparus, avec la contraction du PIB réel par habitant au cours de certains trimestres ou années, la chute du taux d'accumulation du capital, une inflation qui passe de niveaux modérés (7 % en 1978) à des niveaux plus élevés, affectant de manière accélérée la qualité de vie de la population, l'augmentation de la dette extérieure, les déficits budgétaires et commerciaux naissants. L'intellectuel vénézuélien Arturo Uslar Pietri disait que le Venezuela avait dilapidé pendant cette période l'équivalent de vingt plans Marshall.
La période 1979-1983 est marquée par une accélération de la crise du modèle, conséquence de la chute des prix du pétrole (1981-1982), qui entraîne une baisse des exportations de 30 %, une fuite massive de capitaux, que certains économistes estiment à 8 milliards de dollars. Elle se cumule avec la crise de la dette extérieure latino-américaine, qui affecte les possibilités de refinancement, et la baisse brutale des réserves de change (de 19 milliards en 1981 à 4 milliards en 1983), marquant le début de ce que l'éminent analyste Malfred Gerig appelle la longue dépression vénézuélienne. Cette crise s'accélère et s'amplifie avec l'arrivée de la mondialisation néolibérale et ses pressions sur l'État-nation, le démantèlement de l'État-providence et le début du cycle postfordiste.
Les mesures gouvernementales prises en février 1983, ce n'est pas seulement la suspension temporaire de l'échange libre de devises, la dévaluation du bolivar, le début de la perte de pouvoir d'achat de la population (70 à 75 % en quelques heures seulement pour les économies et les salaires en bolivars), l'imposition de restrictions à la sortie de devises, c'est aussi l'effondrement du modèle de thésaurisation rentière. C'est le début de la crise systémique que connaît actuellement le Venezuela, qui dure depuis 43 ans sans solution, et dont ce qu'on appelle révolution bolivarienne a été une tentative malheureusement vaine de surmonter le modèle rentier, et encore plus de construire une issue anticapitaliste. À cette éclosion se sont ajoutées d'autres crises complémentaires 2 qui rendent plus complexe encore une issue pour le monde du travail.
La révolution bolivarienne entre deux tourbillons
Le coup d'État de 2002 a pendant quelques heures écarté Chávez du pouvoir et placé à la tête du gouvernement dit de salut national le leader de la fédération patronale Fedecamaras, Carmona Estanga (avec le soutien de María Corina Machado). Cela a provoqué une rupture sans précédent entre la bourgeoisie et le pouvoir politique et a reconfiguré les relations entre les dirigeants de la révolution bolivarienne et la bourgeoisie.
À partir de 2002, Chávez a lancé deux projets parallèles : d'une part la construction du pouvoir populaire et du socialisme du 21e siècle et, d'autre part, le projet économique de la révolution, visant à constituer une nouvelle bourgeoisie. Cette dualité exprimait l'une des formes que prenait la lutte des classes au Venezuela à cette époque.
Cette situation a suscité – et continue de susciter – un débat au sein de la gauche radicale sur la question de savoir s'il fallait ou non soutenir la révolution bolivarienne, en particulier face à ce tournant (qui, il faut le souligner, n'était pas clairement visible à l'époque). Une partie importante de la gauche a choisi de soutenir l'appel, progressiste, à construire le pouvoir populaire puis le socialisme du 21e siècle, dans le cadre de la lutte des classes. Une autre question qui pourrait être débattue est de savoir jusqu'à quand il était juste de le soutenir.
Comme nous l'avons mentionné, le modèle d'accumulation et d'enrichissement rentier du Venezuela est une sorte d'anomalie, qui ne correspond pas aux modèles fordistes du capitalisme industriel, mais qui ne s'inscrit pas non plus dans le postfordisme de la production des sujets politiques et sociaux. Il semble plutôt s'agir d'une sorte d'hybride, avec une identité propre dans le cadre de l'accumulation bourgeoise et du capitalisme du 21e siècle.
Le labyrinthe bancaire
Dans les économies rentières comme celle du Venezuela, le système bancaire ne fonctionne pas toujours comme un moteur de crédit pour la production capitaliste, mais plutôt comme un pont ou un intermédiaire de la rente. L'enrichissement par le biais du système bancaire vient de la manipulation de variables financières que seul l'État contrôle.
Entre 2002 et 2009, la thésaurisation s'est opérée par plusieurs méthodes essentielles. La première est l'arbitrage 3 via des titres de dette libellés en dollars (notas estructuradas). Le gouvernement émettait des obligations souveraines ou des titres de dette de PDVSA 4, libellés en dollars, mais autorisait leur acquisition par des banques nationales en bolivars, à un taux de change subventionné 5. Les banques et leurs clients privilégiés (pour la plupart liés aux hiérarchies gouvernementales) ont acquis ces titres, puis les ont vendus à leur prix réel sur le marché international du dollar.
La deuxième voie était le « float » – la gestion des fonds publics –, un mécanisme qui permettait aux ministères et aux entreprises publiques de déposer leurs ressources budgétaires dans des banques privées, et non à la Banque centrale. Les banques utilisaient ces dépôts pour les placer dans des titres d'État qui rapportaient des intérêts (comme s'il s'agissait de bons du Trésor). En d'autres termes, la banque gagnait des intérêts en « prêtant » à l'État son propre argent, générant ainsi des gains financiers à faible risque.
Troisièmement, le crédit indexé sur l'inflation et la dévaluation, par lequel les banques accordent des crédits en bolivars à des taux d'intérêt inférieurs à l'inflation (taux réels négatifs), ce qui fait que ceux qui ont accès au crédit bancaire dans ces conditions (généralement des secteurs liés à l'élite politique) utilisent cet argent pour acheter des actifs (biens immobiliers) ou des dollars sur le marché noir en constante hausse. Ainsi, à la fin de la durée du prêt, ils remboursent à la banque des bolivars qui n'ont aucune valeur par rapport aux biens qu'ils ont acquis. Cela a fonctionné comme une accumulation par dépossession, en transférant la richesse des épargnants (dont l'argent perdait de la valeur) vers les grands débiteurs ayant des connexions politiques.
Quatrièmement, les commissions d'intermédiation bancaire, qui se concrétisaient dans le cadre du système de contrôle des changes tel que CADIVI, SICAD ou SIMADI, au sein desquelles les banques agissaient en tant qu'opérateurs. La banque constituait le filtre permettant à une entreprise d'accéder aux devises subventionnées, ces institutions financières percevaient des « commissions d'intermédiation » ou exigeaient l'ouverture de comptes dans des banques étrangères dont les dirigeants locaux étaient propriétaires ou associés. Ce mécanisme permettait aux revenus pétroliers d'être transférés vers des paradis fiscaux ou des comptes privés sous couvert d'opérations légales d'importation.
Cinquièmement, les banca de maletín (banques de mallette), des institutions financières créées dans le seul but de mettre en œuvre le système mentionné dans les quatre points précédents. Il ne s'agissait pas de banques au sens habituel du terme, c'est-à-dire qu'elles ne disposaient pas de succursales ou de réseau d'agences ouvertes au public, mais plutôt de bureaux de gestion financière. Elles servaient également à blanchir les revenus pétroliers obtenus par la surfacturation, les contrats publics ou la corruption directe, en les transférant via le système international Swift 6 avant que les contrôles officiels ne puissent les détecter.
En résumé, une partie du système bancaire a fonctionné comme un mécanisme de concentration du capital pour la formation de la nouvelle bourgeoisie, en attirant les dépôts de l'État, en transformant les bolivars en dollars par arbitrage, en capturant la différence due à la subvention du dollar officiel et en facilitant la fuite des capitaux vers le système financier mondial. De par son origine, la nouvelle bourgeoisie ne présente pas de traits nationalistes ; au contraire, elle s'insère rapidement dans la logique du système-monde.
C'est à cette période (2004) que le ministère de l'Alimentation est créé, qui, comme nous le verrons plus loin, sera fondamental pour diversifier le modèle d'accumulation et d'enrichissement bourgeois.
La nouvelle bourgeoisie projetée sur la scène publique
La crise bancaire de 2009 a mis en évidence cette forme de concentration du capital opérée par la nouvelle bourgeoisie. L'élément déclencheur est le système des notas estructuradas, qui s'était étendu à l'achat de titres de la dette d'autres pays (en particulier l'Argentine et l'Équateur) ainsi qu'à l'acquisition par l'État d'obligations de la République, ensuite revendues au secteur bancaire local, en particulier aux établissements où opéraient les représentants de la nouvelle bourgeoisie. Les banques achetaient à l'État ces titres au prix officiel du bolivar, 8) Le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un système international sécurisé de messagerie financière qui permet aux banques d'envoyer et recevoir des instructions de paiement à travers le monde. Sans accès au SWIFT, un pays a difficilement la possibilité d'effectuer des transactions internationales en devises.
mais comme il s'agissait d'instruments libellés en dollars, elles les revendaient en devises américaines sur le marché parallèle, ce qui augmentait leur marge bénéficiaire et générait une liquidité massive et immédiate. Ainsi, de petites banques, créées ou acquises entre 2002 et 2009, ont pu se transformer d'entités modestes en gestionnaires de fortunes considérables.
Cela a montré le caractère pervers de l'achat de banques avec l'argent de l'État lui-même, que l'on appelle l'« auto-achat ». De nouveaux (et anciens) entrepreneurs, disposant de relations politiques, recevaient des dépôts massifs de la part d'entités publiques (telles que les ministères des finances ou PDVSA). Ils utilisaient ces liquidités pour acheter d'autres banques ou compagnies d'assurances (l'État a fait appel aux assurances privées pour ses employés, ce qui a fonctionné comme un mécanisme supplémentaire d'accumulation de richesse). La nouvelle bourgeoisie est devenue propriétaire de banques grâce à l'argent qu'elle devait garder en dépôt, et non avec ses propres capitaux. Lors de la crise financière de 2009, il est apparu que des membres de la famille et des proches de hauts fonctionnaires étaient propriétaires de banques et de compagnies d'assurance constituées selon ces schémas.
Le mécanisme de concentration du capital ne s'est pas arrêté là, au contraire, il s'est élargi à travers un cycle consistant à transformer des dépôts publics en crédits accordés à des entreprises appartenant aux mêmes groupes. Contrairement au discours politique de l'opposition de droite, l'ancienne bourgeoisie n'est pas restée étrangère à ce système de concentration des richesses ; au contraire, elle a contribué à le dynamiser, en agissant en tant que correspondante et opératrice des grandes émissions d'obligations de la dette qui alimentaient le marché financier spéculatif. De plus, constatant le « risque pays » 7 induit par l'accélération prédatrice de cette dynamique, elle a choisi de vendre ses établissements bancaires à la nouvelle bourgeoisie, souvent à des prix surévalués.
Finalement, face à cette crise bancaire qui portait les traces évidentes de la nouvelle bourgeoisie, l'État a agi comme à son habitude, en lançant un plan de sauvetage public et en socialisant les pertes au détriment de la population. Lorsque le système des notas estructuradas s'est épuisé, les banques ont commencé à présenter des déficits de fonds propres (huecos patrimoniales) en raison du détournement de fonds vers des entreprises personnelles, ce qui a entraîné l'effondrement du modèle d'accumulation bourgeois. À partir de novembre 2009, l'État est intervenu dans une série de banques (Banco Canarias de Venezuela, Banco Confederado, Bolívar Banco, Banpro ou Banco Provivienda, Banco Real, Central Banco Universal, Baninvest et Banorte). Si la crise bancaire au Venezuela a subi les contrecoups de la crise mondiale de 2008, il est nécessaire d'analyser ses singularités.
Cette intervention bancaire et les accusations portées contre le « tsar » du réseau alimentaire populaire MERCAL ont mis en évidence la manière dont les programmes sociaux étaient utilisés pour ce modèle d'accumulation par dépossession, faisant de la pauvreté un élément à l'origine de la nouvelle bourgeoisie et de son développement. En soulignant la participation évidente du Trésor public dans l'orientation des dépôts publics et l'attribution des notas estructuradas.
Cette crise a abouti à la création de la Banco Bicentenario, qui a absorbé et géré le sauvetage de la crise, en s'appuyant sur une banque publique considérée comme efficace, à savoir Banfoandes. L'État a utilisé les revenus pétroliers pour rembourser les épargnants. 2009 a été l'année où est devenue évidente et indéniable l'existence de deux projets parallèles au sein de la soi-disant révolution bolivarienne : le projet populaire-socialiste-communautaire et celui de la création d'une nouvelle bourgeoisie, qui prétendaient être réunis dans un nouveau modèle de gouvernance interclassiste.
Les sociétés de bourse et les maisons de courtage 8 dans l'accumulation de richesse
Après la crise bancaire, l'essentiel du modèle de concentration du capital et d'enrichissement bourgeois (2008-2010) s'est déplacé vers les opérations des sociétés de bourse et les maisons de courtage, période connue sous le nom d'ère du dólar permuta : durant cette période, l'accumulation s'est réalisée par le biais de l'arbitrage de titres. L'accès aux dollars officiels par l'intermédiaire de la CADIVI (agence publique de contrôle des changes) étant très lent (et réservé à certains), les sociétés de bourse ont créé un marché parallèle légalisé fondé sur l'achat et la vente de titres, libellés en dollars, mais acquis en bolivars. Dans cette triangulation, les sociétés de bourse transféraient le titre sur un compte à l'étranger (Panama, Suisse, Miami), le revendaient au taux de change normal (non subventionné), ce qui permettait au propriétaire de ces titres d'obtenir des dollars à l'étranger (contribuant à la fuite de capitaux), tandis que les sociétés de bourse réalisaient des bénéfices sur l'intermédiation. Cela a contribué au développement de l'écart entre le dollar officiel et le dollar parallèle. Parallèlement, l'arbitrage des titres permettait à certaines sociétés de bourse de recevoir des attributions directes de bons du Trésor public (Tesorería Nacional), qu'elles revendaient à d'autres acteurs économiques à un prix surévalué, empochant au passage la différence. Certains analystes estiment qu'en une seule journée, une société de bourse pouvait gagner des millions de dollars. Dans ce contexte, les opérateurs boursiers, les fonctionnaires et les nouveaux bourgeois ont développé un modèle d'accumulation de richesse très particulier.
Entre 2008 et mai 2010, cela a créé une bulle spéculative autour des sociétés de bourse, qui opéraient dans des bureaux luxueux sans disposer de véritables portefeuilles de clients investisseurs minoritaires et étaient utilisées pour réaliser des bénéfices grâce à des contrats publics surfacturés et pour sortir des capitaux du pays. Ce système a explosé avec le « Casazo », qui a conduit la Banque centrale du Venezuela (BCV) à interdire aux sociétés de bourse de négocier des titres libellés en dollars et à créer ainsi le SITME (Système de transactions avec des titres en devises étrangères) qui a centralisé le commerce des obligations au sein de la BCV. Cela montrait que la dynamique de captation des capitaux par la bourgeoisie se déplaçait vers les endroits où l'État plaçait l'excédent des revenus pétroliers.
Contrôle des changes, importations et accumulation
À partir de ce moment (2010), un axe central de l'appropriation bourgeoise du capital rentier est devenu l'importation de denrées alimentaires pour les secteurs populaires, qu'elles soient cédées à des prix subventionnés ou livrées directement à coût nul. Ce système s'appuie sur l'arbitrage des importations (l'ère CADIVI/CENCOEX), en utilisant la sous-traitance internationale et le contrôle logistique, en utilisant l'expérience de l'arbitrage bancaire pour l'arbitrage alimentaire et en plaçant la rente pétrolière dans des cagnottes alimentaires.
En effet, avec la fermeture du marché boursier, le mécanisme idéal pour obtenir des dollars bon marché (subventionnés par le pétrole/la capture de rente) consistait à les demander à l'État dans le but d'importer des denrées alimentaires. Cela créait un mécanisme très pervers : un importateur pouvait se voir accorder 1 million de dollars, en laisser 500 000 sur un compte à l'étranger et n'en utiliser que la moitié pour importer des denrées alimentaires dans le pays ; lorsque l'État les achetait, au prix du marché calculé en dollars réels, le prêt était remboursé. À cette époque, on parlait de conteneurs vides, d'autres remplis de pierres déclarés comme cargaison alimentaire, et de scandales liés aux produits périmés achetés avec cette méthode permettant de maximiser les bénéfices. Pour mieux comprendre le mécanisme d'accumulation, il faut savoir que, alors que la valeur réelle d'un dollar était de 100 bolivars, les importateurs bénéficiaient d'un taux de change de 6,30 bolivars pour un dollar, ce qui représentait à lui seul une fortune qui s'accumulait immédiatement.
La mort de Chávez en 2013 a permis l'émergence du madurisme, l'expression politique d'une nouvelle vague d'accumulation vorace de la nouvelle bourgeoisie et la réponse à la chute des prix du pétrole, qui a conduit ce secteur à liquider la partie du projet national-populaire-socialiste impulsé par Chávez, pour se concentrer sur la consolidation du processus de thésaurisation des nouveaux riches. Delcy Rodríguez (actuelle présidente par intérim), Jorge Rodríguez (président du Parlement), Diosdado Cabello (ministre des Relations intérieures) et Vladimir Padrino (ministre de la Défense, désormais décrédibilisé) faisaient partie intégrante du madurisme et sont aujourd'hui prêts à s'adapter au rôle de conseil d'administration colonial que leur ont assigné les États-Unis.
La solution au problème alimentaire et le modèle d'accumulation par dépossession
À partir de la mise en place et de la nationalisation des Conseils locaux d'alimentation et de planification (CLAP) en 2016, on est passé d'entreprises privées d'importation qui servaient d'aspirateurs de revenus, à des réseaux d'intermédiaires transnationaux ayant des connexions directes dans les hautes sphères du pouvoir. Cela a permis non seulement d'accumuler des richesses, mais aussi de construire des relations politiques avec des secteurs auparavant hostiles, notamment des entreprises liées sur le plan international à la social-démocratie ou même à l'extrême droite (cas d'hommes d'affaires colombiens associés à des secteurs accusés de liens avec les paramilitaires). Ces entreprises achetaient des produits de mauvaise qualité sur le marché mondial et les vendaient comme s'ils étaient de première qualité dans le pays, quadruplant ainsi leurs bénéfices. Le contrôle de la logistique (où étaient impliquées de nombreuses entreprises liées à des personnalités militaires) fonctionnait comme un autre mécanisme de captation de revenus via le fret et des processus de distribution sur les territoires (livraison aux conseils communaux ou aux CLAP). La pauvreté, la pénurie, l'inflation et la faiblesse du pouvoir d'achat contribuaient ainsi à l'enrichissement de la bourgeoisie et au maintien de l'ossature non idéologique du pouvoir.
En d'autres termes, on est passé des notas estructuradas et des obligations aux caisses alimentaires, du différentiel bancaire de la BCV à l'élargissement de ce différentiel plus les surcoûts, de la perte de la souveraineté financière à celle de la souveraineté alimentaire, en particulier après les sanctions et les mesures coercitives unilatérales appliquées par les États-Unis et les nations européennes. Les sanctions ont favorisé le modèle de captation de la rente, de concentration du capital et d'enrichissement de la nouvelle bourgeoisie. À ce stade, la thésaurisation ne nécessitait pas l'intervention des banques, mais reposait sur l'existence d'une entreprise partenaire dans des pays où les contrôles étaient souples, et de contacts de haut niveau au sein du gouvernement qui accordaient les licences d'importation et l'accès aux devises subventionnées par l'État.
L'arc minier, l'or, les terres rares et l'économie numérique dans la consolidation d'une nouvelle bourgeoisie
Lorsque les sanctions américaines sont entrées en vigueur et que le Venezuela a quitté le système SWIFT, les mécanismes ont dû être dématérialisés (avec des cryptomonnaies) ou revenir à des valeurs physiques (exploitation et appropriation de l'or). Lorsque les États-Unis ont gelé les comptes à l'étranger de la BCV et de PDVSA, le projet de l'Arc minier de l'Orénoque 9 a été lancé à plein régime. N'étant soumis à aucun contrôle public et ne rendant de comptes à personne, il a fait de la production d'or la caisse noire de la nouvelle bourgeoisie et du gouvernement, créant ainsi un nouveau mécanisme d'accumulation de richesses. L'opacité à ce sujet est totale, on ne sait pas quelles sont les réserves d'or, ni comment le métal précieux provenant de l'arc minier a été vendu et stocké. En outre, autour de l'Orénoque, l'exploitation des terres rares, ou « sables noirs », a commencé par l'intermédiaire de la Corporación Venezolana de Minería (CVM), en particulier autour de la cassitérite (minerai d'étain), du nickel, du rhodium, du titane et d'autres minéraux, dont l'exploitation, la commercialisation et les revenus hautement flexibilisés contribuent à l'accumulation de richesses pour la nouvelle classe sociale bourgeoise.
Pour leur part, les cryptomonnaies, particulièrement encouragées par le gouvernement depuis 2016-2017, avec des fermes de minage de Bitcoin, ont constitué un autre modèle d'accumulation par dépossession, grâce à des mécanismes financiers spéculatifs, qui ont permis à la bourgeoisie locale d'« apprendre » à générer des bénéfices dans des environnements très volatils. Avec la création du Petro (2017), la cryptomonnaie vénézuélienne, cette monnaie numérique a fonctionné comme un mécanisme de négociation internationale qui contournait les contrôles des pays appliquant les sanctions. L'utilisation de Stablecoins (USDT) permettait de vendre du pétrole et de faire du commerce sans avoir à demander l'autorisation du système bancaire mondial. Ce système s'est effondré lorsque 23 milliards de dollars ont disparu des finances publiques, et qu'il est apparu que des dettes avaient été enregistrées comme des créances de PDVSA, alors qu'elles avaient été régularisées, mais que les ressources correspondantes avaient été converties en monnaies numériques par de nouveaux riches occupant des postes élevés au sein du gouvernement, en particulier dans la compagnie pétrolière nationale.
La circulation de dollars provenant de l'or, l'arbitrage des cryptomonnaies et la surfacturation ont généré ce que les économistes appellent « le mirage de la reprise », ou la bulle de consommation, localisée et segmentée dans le rayon d'action de ceux qui gravitent autour de cette sous-économie. Cela a conduit à l'émergence des Bodegones, des commerces où l'on trouvait toutes sortes de marchandises importées, des entreprises servant de mécanismes de captation de la rente, majoritairement détenues par des familles de politiciens et de militaires. De même, l'ouverture de concessionnaires d'automobiles haut de gamme et de luxe fonctionnait comme un autre mécanisme de captation de ce type de revenus. D'autres débouchés pour ces flux de capitaux se sont traduits par l'activation du marché immobilier, la construction de grands immeubles et de centres commerciaux.
Lorsque le procureur général de la République a annoncé l'incarcération des responsables de la fuite des cryptomonnaies, il a précisé que les monnaies numériques et les fonds de PDVSA avaient été utilisés par le secteur accusé de corruption pour accroître la dévaluation du bolivar et la hausse du prix du dollar, comme autre mécanisme d'appropriation des revenus. En d'autres termes, la tragédie que vivait la classe ouvrière vénézuélienne, conséquence de la dévaluation du pouvoir d'achat du bolivar et de l'inflation, n'était pas seulement le résultat des sanctions américaines, mais aussi du système d'accumulation de richesses qui fonctionnait grâce à l'augmentation constante et croissante du prix du dollar orchestrée par la nouvelle bourgeoisie et les hauts fonctionnaires qui contrôlaient les cryptomonnaies et les revenus pétroliers.
À chacune de ces étapes, l'argent de la corruption était blanchi par ces mécanismes de captation élargie de la rente, le budget public étant une autre source d'enrichissement bourgeois. Cela explique pourquoi le Venezuela, malgré des revenus cumulés équivalant à 10 plans Marshall au cours des 25 dernières années, a vu ses infrastructures se détériorer rapidement, tout comme les conditions de vie matérielles de la population. Le binôme corruption-pauvreté a fonctionné comme un système d'accumulation par dépossession.
La nécessité d'un accord inter-bourgeois
La recherche d'accords au sein de la bourgeoisie pour se maintenir au pouvoir est liée à la nature de la bourgeoisie en tant que classe sociale. C'est pourquoi, depuis 2018, la nouvelle bourgeoisie vénézuélienne a intensément travaillé pour s'entendre avec l'ancienne bourgeoisie et former une seule classe sans divisions conflictuelles. Pour atteindre cet objectif, il était nécessaire de rétablir les relations avec les États-Unis, en montrant que ce qui restait de la révolution bolivarienne avait perdu toute capacité et toute volonté de radicalité. Les négociations ont été rendues publiques à partir de 2019, lorsque Maduro a confirmé que des pourparlers avaient été engagés avec la première administration Trump. Elles se sont poursuivies sous Biden (et reconnues par celui-ci le 8 mars 2022), le Venezuela reprenant son rôle de fournisseur fiable de pétrole aux États-Unis dans le contexte de la guerre en Ukraine.
Entre 2018 et 2026, un rapprochement accéléré s'est produit entre les deux bourgeoisies, à tel point qu'aujourd'hui nous sommes nombreux à penser que les deux sont pratiquement intégrées dans leurs intérêts¬ et le visage visible de cette fusion est Delcy Rodríguez, l'actuelle présidente par intérim. Depuis 2021, Delcy Rodríguez est l'invitée d'honneur des assemblées annuelles de l'association patronale Fedecamaras et, après les événements du 3 janvier 2026, c'est elle qui a appelé à un assouplissement juridique pour encourager les investissements privés, nationaux et internationaux, avec l'approbation consensuelle non seulement de toute la bourgeoisie nationale, mais aussi internationale.
Pour parvenir à ce consensus bourgeois, entre 2018 et 2026 non seulement tous les partis de gauche ont été interdits et placés sous tutelle, mais un ensemble de mesures de libéralisation de l'économie, de restriction des libertés syndicales et du droit de grève a été appliqué, la liberté d'opinion a été limitée et la souveraineté populaire a été confisquée. La loi antiblocus (euphémisme pour imposer un nouvel ajustement néolibéral à l'économie vénézuélienne) et la loi sur les zones économiques spéciales ne sont que des expressions de ce réaménagement.
La bourgeoisie vénézuélienne (des 4e et 5e Républiques) accepte la relation coloniale
Dans le cadre de l'émergence d'un nouvel ordre mondial, que les États-Unis aspirent à diriger, l'octroi de droits pétroliers et l'économie mise en place par Maduro sont devenus insuffisants pour Washington : l'administration Trump veut un accès total à l'énergie et aux richesses vénézuéliennes. En août 2025, l'offensive militaire américaine dans le sud des Caraïbes a commencé, alors que la bourgeoisie vénézuélienne, unifiée, tentait de maintenir le statu quo en matière de thésaurisation. La fermeture démocratique mise en place depuis juillet 2024 n'est pas au centre des préoccupations de cette bourgeoisie unifiée, pas plus qu'elle ne l'est pour les États-Unis après les événements du 3 janvier 2026.
Dans les 30 jours qui ont suivi l'attaque impérialiste contre le Venezuela, la capture et l'enlèvement de Maduro, et l'imposition d'une situation de protectorat, supervisée directement sur le territoire par la chargée d'affaires américaine au Venezuela Laura Dogu, le « Conseil d'administration colonial » (Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Vladimir Padrino) a lancé une série de réformes législatives structurelles visant à garantir que, dans la nouvelle situation de domination, la bourgeoisie locale reçoive une part de l'accumulation de la rente. Les lois commerciales ont été modifiées et simplifiées, la loi sur les hydrocarbures a été réformée, rompant même avec le nationalisme limité promu par la social-démocratie vénézuélienne en 1943 et 1976, ramenant le pays à l'époque où les multinationales pétrolières dictaient les relations avec le fisc national. La diminution du pourcentage des redevances (de 30 % à 15 %), l'autorisation accordée aux multinationales de vendre directement le pétrole et l'acceptation de la capacité des États-Unis à décider de la gestion des ressources provenant du commerce pétrolier constituent une tentative honteuse de la bourgeoisie unifiée et du « conseil d'administration colonial » de maintenir un certain niveau de contrôle sur l'accumulation. Une réforme du droit du travail est désormais annoncée afin de finaliser l'ajustement structurel dicté par l'administration Trump.
La bourgeoisie unifiée actuelle est allée plus loin que ne l'avait fait l'ancienne bourgeoisie sous la 4e République, abandonnant toute trace de nationalisme et acceptant la situation de protectorat colonial que les États-Unis veulent imposer. Mais le dernier mot reviendra aux événements de la lutte des classes à venir.
Le 11 février 2026
Notes
1. Dans les limites imposées de cet article, nous n'avons pu aborder que les étapes les plus représentatives de la formation de la nouvelle bourgeoisie entre 2002 et 2026, mais il faudrait compléter ce travail par une analyse des tensions que cela a générées avec les classes populaires à chacune des étapes, comme illustration des différents moments de la lutte des classes.
2. À partir du Caracazo de 1989, la forme d'État populaire-national s'effondre, c'est le retour à la contradiction entre le monde militaire et civil, la remise en question du pouvoir électoral, l'éloignement radical entre la bourgeoisie créole et ses représentants politiques au gouvernement, le processus d'émergence d'une nouvelle bourgeoisie, les tensions du nouveau modèle de polyclassisme qui tente de promouvoir la révolution bolivarienne, l'échec définitif du contrôle des changes, les problèmes liés au type de contrôle des prix qui ont conduit à la pénurie, et l'évaporation du développementalisme bourgeois, la fermeture démocratique (2024-2026) et le risque de perte de la République face aux prétentions coloniales américaines (avec la soumission de la junte au pouvoir depuis le 3 janvier 2026). Sortir de la crise structurelle vénézuélienne implique de résoudre simultanément – ou du moins de manière convergente – tous ces problèmes, ce qui s'avérera très complexe dans une situation coloniale telle que celle qui s'est ouverte en janvier 2026.
3. L'arbitrage est l'achat simultané d'un actif sur un marché où il est sous-évalué et sa revente sur un autre marché où il est surévalué.
4. Petróleos de Venezuela, S.A. est la compagnie pétrolière nationale du Venezuela, fondée en 1976 lors de la nationalisation du secteur des hydrocarbures.
5. Au Venezuela, le dollar était subventionné, sa valeur officielle étant inférieure à sa valeur réelle sur le marché, un écart qui servait de mécanisme de captation des revenus pétroliers.
6. Le SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un système international sécurisé de messagerie financière qui permet aux banques d'envoyer et recevoir des instructions de paiement à travers le monde. Sans accès au SWIFT, un pays a difficilement la possibilité d'effectuer des transactions internationales en devises.
7. Le risque pays désigne l'ensemble des conditions économiques, politiques, sociales et institutionnelles propres à un État, susceptibles d'affecter la sécurité, la rentabilité ou la continuité des investissements et des activités économiques qui y sont menés.
8. Une maison de courtage est une entreprise qui agit comme intermédiaire pour acheter et vendre des titres (actions, obligations) pour le compte de clients, en fournissant parfois des conseils ou services financiers. Une société de bourse est une institution accréditée à négocier directement sur une bourse officielle, jouant un rôle similaire à une maison de courtage mais avec l'accès au marché réglementé et la capacité d'opérer pour son propre compte ou celui de ses clients.
9. L'Arco Minero del Orinoco est une zone minière stratégique au Venezuela, créée en 2016 sur environ 112 000 km² autour du fleuve Orénoque. Elle regroupe l'exploitation de l'or, des terres rares, du nickel, du titane et d'autres minéraux.
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Embargo à Cuba : l’agroécologie pour éviter l’effondrement alimentaire
Comment éviter l'effondrement alimentaire lorsqu'un pays vit sous embargo durable et voit ses alliances se fragiliser ? Une étude récente à Cuba met en évidence la réactivation d'une agroécologie déjà mobilisée lors des crises antérieures, aujourd'hui réinvestie sous des formes plus hybrides et décentralisées.
jeudi 16 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières | Photo : Entre embargo, polycrise et pénuries, l'île résiste à une crise alimentaire majeure. Par quels mécanismes et pour combien de temps ? R. Belmin/Cirad, CC BY-NC-ND
Depuis la révolution de 1959, nourrir la population est un pilier du projet politique cubain. L'État a fait de l'alimentation un service public : centralisation des importations, planification de la production et rationnement à travers la libreta, un carnet distribué à chaque famille permettant d'accéder à des produits de première nécessité dans des magasins d'État à prix subventionnés.
Entre embargo, polycrise et pénuries, l'île résiste à une crise alimentaire majeure. Par quels mécanismes et pour combien de temps ? R. Belmin/Cirad, CC BY-NC-ND
L'objectif était clair dès l'origine : garantir un accès universel à l'alimentation. Cuba n'a pas dévié de cet objectif, malgré l'embargo durable mis en place par les États-Unis dès 1962. Dans ce contexte, l'alliance cubaine avec l'Union soviétique a longtemps permis de stabiliser ce modèle en assurant énergie, pesticides et engrais agricoles, semences et plants, fournitures vétérinaires et devises.
Un modèle alimentaire étatique sous dépendance extérieure (années 1960-1980)
Le système cubain reposait alors sur un appareil productif fortement centralisé. L'agriculture d'État – le sector estatal – a regroupé les exploitations héritières des grandes entreprises agricoles nationalisées après 1959. Ces fermes publiques, gérées par des entreprises d'État, fonctionnaient avec des salariés agricoles rémunérés par un salaire fixe, des objectifs de production planifiés et des circuits d'approvisionnement centralisés en pesticides, en engrais et en énergie. À leur apogée dans les années 1980, les entreprises agricoles d'État couvraient près de 80 % de la surface agricole nationale, ne laissant que 20 % entre les mains du secteur privé.
Cette architecture institutionnelle et productive a tenu tant que des appuis extérieurs amortissaient les chocs, qu'ils soient internes ou géopolitiques. Mais, au début des années 1990, l'effondrement de l'Union soviétique a provoqué à Cuba une chute brutale des échanges commerciaux, des soutiens financiers ainsi que des approvisionnements en énergie, en engrais et en pesticides. Fragilisé dans ses bases économiques et productives, le pays s'est vu contraint de réinventer son modèle agricole.
Peinture ornant les murs d'une station de recherche agricole cubaine. Dans la pensée révolutionnaire cubaine, l'agriculture d'État incarne la souveraineté nationale : travailler la terre devient un acte politique, garant de l'autonomie alimentaire et de la dignité collective. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND
De l'agroécologie contrainte à l'institutionnalisation politique (années 1990-2010)
Ce contexte de pénurie du début des années 1990, connu sous le nom de « período especial » (« période spéciale »), a entraîné un virage profond du système productif cubain. Diversification des cultures, recyclage de la matière organique, traction animale, production de bio-intrants (produit d'origine biologique utilisé en agriculture pour remplacer ou réduire les intrants chimiques, ndlr) : une agroécologie de survie s'est progressivement installée et diffusée à grande échelle, à la fois dans les campagnes et au cœur des villes.
Ces transformations sont, d'une part, encouragées par une politique agraire consistant à transformer certaines fermes d'État en coopératives et à redistribuer des terres en usufruit à des producteurs. Elles sont, d'autre part, accompagnées par un vaste programme étatique d'agriculture urbaine et suburbaine visant à rapprocher producteurs et consommateurs, sur des bases majoritairement organiques : exploitations maraîchères de petite taille, souvent conduites en planches bio-intensives (voir photo ci-dessous), avec des modes de rémunération réformés pour être davantage incitatifs.
D'abord vécue comme une adaptation pragmatique à la pénurie, cette dynamique a ensuite été institutionnalisée, jusqu'à constituer un référentiel politique et idéologique articulant souveraineté alimentaire, justice sociale et résilience nationale.
Les années 2000 et 2010 ont ensuite été marquées par une forme de normalisation relative. Le soutien vénézuélien, la reprise partielle des importations et le retour d'engrais et de pesticides de synthèse ont relégué l'agroécologie au second plan dans certaines filières, sans toutefois effacer les compétences et les pratiques acquises. Les données nationales indiquent une augmentation sensible de la production agricole, notamment pour les racines et tubercules (manioc, malanga, igname, pomme de terre…), les légumes et les légumineuses, malgré des niveaux d'intrants durablement inférieurs à ceux de la période pré-1990.
Les exploitations agroécologiques cubaines sont le plus souvent de petites fermes familiales diversifiées, peu mécanisées et cherchant l'autonomie en intrants et en énergie. On y trouve des cultures maraîchères diversifiées, des haricots, des racines et tubercules, des bananes plantains, des fruits et des céréales. Dans les zones urbaines et périurbaines, la crise des années 1990 a favorisé l'essor des canteros (photo du haut), des planches de culture surélevées conduites en bio-intensif, permettant de produire davantage sur de très petites surfaces grâce au travail manuel et au recyclage local de la matière organique. Dans un contexte de forte raréfaction des intrants, ces systèmes ont permis d'améliorer l'efficacité d'usage des ressources. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND
Cuba en polycrise : un système alimentaire centralisé devenu vulnérable (années 2020)
Mais au tournant des années 2020, l'accumulation de chocs énergétiques, économiques et géopolitiques révèle la vulnérabilité structurelle du modèle alimentaire centralisé cubain et précipite son entrée en polycrise.
La dégradation de la situation au Venezuela à partir de 2016 entraîne une chute des livraisons pétrolières, tandis que le durcissement de l'embargo américain complique l'accès aux engrais, aux pesticides, à l'énergie et aux financements. À ces contraintes externes, s'ajoutent des fragilités internes : forte dépendance aux importations alimentaires, vétusté des infrastructures et dysfonctionnements logistiques persistants. Si bien que, à partir de 2017, la production agricole nationale recule dans la plupart des filières stratégiques – riz, légumes, légumineuses, racines et tubercules, fruits et agrumes.
En 2020, cette fragilité bascule en crise systémique : la pandémie de Covid-19 interrompt brutalement les recettes touristiques, principale source de devises du pays. Privé de ressources extérieures, l'État cubain voit ses marges de manœuvre financières se contracter fortement, fragilisant le modèle centralisé d'approvisionnement, de distribution et de don. La réunification monétaire engagée en 2021, en générant une forte inflation, accentue encore cette dynamique.
Résultat : Cuba importe aujourd'hui 70 % à 80 % de son alimentation, pour un coût annuel proche de deux milliards de dollars (plus de 1,6 milliard d'euros). Si les produits alimentaires sont partiellement exemptés de l'embargo depuis 2000, ces importations s'effectuent sous fortes contraintes, notamment l'obligation de paiement comptant, sans accès au crédit. À l'inverse, les engrais et pesticides agricoles et l'énergie restent fortement affectés par le durcissement des sanctions.
Dans ce contexte, l'accès économique à l'alimentation se dégrade fortement. Le système de rationnement de la libreta, longtemps pilier de la sécurité alimentaire, ne couvre plus qu'une part limitée des besoins.
Cette situation révèle une tension structurelle : un système fortement centralisé et dépendant d'approvisionnements extérieurs, qui devient particulièrement vulnérable lorsque ces flux se contractent. Pensé comme un dispositif de sécurisation alimentaire universel, le modèle étatique cubain se trouve ainsi confronté à une accumulation de chocs qu'il peine à absorber.
Vidéo : « Cuba : la colère monte contre les pénuries alimentaires » : un reportage de 2024 sur France 24.
Résister sous contrainte : l'agroécologie comme ressort discret de la résilience cubaine
Cependant, malgré la dégradation marquée de la sécurité alimentaire, certains indicateurs nutritionnels restent étonnamment stables. La prévalence de la sous-alimentation chronique demeure limitée, la mortalité infantile reste basse, et la disponibilité énergétique alimentaire est comparable à la moyenne mondiale, largement au-dessus du seuil critique de 2 100 calories (kcal) par personne et par jour. Ce décalage entre fragilisation du système centralisé et maintien relatif des équilibres alimentaires interroge les ressorts réels de la résilience cubaine.
Des travaux récents expliquent ce paradoxe par un déplacement progressif du centre de gravité du système alimentaire cubain. À mesure que les dispositifs étatiques d'approvisionnement s'affaiblissent, les capacités productives et adaptatives du secteur non étatique prennent le relais. La résilience du système alimentaire cubain ne repose plus sur son architecture centralisée, mais sur un basculement vers des dynamiques décentralisées.
Les fermes du secteur non étatique assurent aujourd'hui l'essentiel de la production alimentaire nationale : avec environ 40 % des terres cultivées, elles contribuent à plus de 80 % de l'offre alimentaire. Dans un contexte de contraintes croissantes, elles constituent également le principal foyer d'innovation agroécologique.
Elles expérimentent de nouvelles techniques culturales, investissent dans les énergies renouvelables, développent des circuits courts, et réhabilitent des techniques de conservation et de transformation, comme la déshydratation de fruits et de plantes aromatiques, la fabrication de coulis de tomate, de fromage de chèvre et de pickles de légumes en saumure. La polycrise agit ainsi comme un catalyseur, accélérant la décentralisation de la production et de l'innovation.
L'agroécologie s'impose à Cuba comme une stratégie d'adaptation à l'incertitude et aux pénuries, sans pour autant relever d'une logique d'autarcie stricte. Les fermes restent hybrides, ajustant en permanence leurs stratégies aux conditions d'accès aux ressources. Les producteurs alternent entre autoproduction de bio-intrants et recours aux engrais importés, et combinent traction animale et mécanisation afin d'assurer la continuité des travaux agricoles malgré les contraintes énergétiques. Les productions alimentent à la fois les circuits étatiques (magasins publics, hôpitaux, libreta) et des marchés locaux informels, devenus essentiels pour l'écoulement des surplus et l'accès à la liquidité.
Face aux pénuries d'énergie et d'intrants, les exploitations agricoles cubaines cherchent à renforcer leur autonomie en mobilisant des ressources locales : petits méthaniseurs produisant du biogaz à partir de déchets organiques, dispositifs de récupération d'eau de pluie ou encore recours à des sources d'énergie éolienne, solaire et hydraulique. Pour autant, il ne s'agit pas d'une recherche d'autonomie totale. Les systèmes restent fondamentalement versatiles, capables d'alterner entre ressources locales et intrants importés selon les contraintes. Ainsi, la traction animale (bœufs pour le labour, chevaux pour le transport) coexiste avec le recours au tracteur et à des circuits informels d'approvisionnement en carburant. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND
Cette capacité à naviguer entre différents régimes techniques et institutionnels, plutôt qu'à s'enfermer dans un modèle unique, constitue un ressort central de la résilience cubaine. Elle s'accompagne toutefois d'une fragilité croissante : l'émigration des jeunes actifs réduit la main-d'œuvre disponible, compromettant la transmission des savoir-faire et limitant les capacités d'innovation dans des systèmes intensifs en travail.
Il n'existe pas de chiffre unique permettant de quantifier précisément le nombre d'exploitations agroécologiques à Cuba. Une étude de référence avance que plus de 200 000 producteurs participent au mouvement agroécologique Campesino a Campesino, couvrant plus d'un million d'hectares et représentant environ de 50 % à 60 % du secteur paysan. Cependant, seule une fraction de ces exploitations – environ 3 600 fermes – disposent d'une certification agroécologique par l'Asociación Nacional de Agricultores Pequeños (ANAP).
Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence : ils agrègent des niveaux d'engagement très hétérogènes et incluent des fermes de démonstration ou expérimentales accompagnées par des programmes publics ou de coopération, dont la représentativité reste à documenter.
Bio-intrants et biofabriques : un révélateur des tensions du modèle cubain
Les bio-intrants offrent un point d'entrée particulièrement révélateur des tensions et des capacités d'adaptation du système alimentaire cubain.
Dans un contexte de pénurie chronique d'engrais de synthèse et de pesticides de synthèse importés, les bio-intrants – notamment à base de microorganismes autochtones bénéfiques – occupent une place stratégique dans la capacité du système agricole cubain à continuer de produire. Cuba dispose à cet égard d'un capital scientifique ancien en microbiologie agricole et d'un réseau historique de biofabriques publiques pensées comme des infrastructures de souveraineté technologique et alimentaire.
La biofabrique IHPLUS de la station Indio Hatuey (province de Matanzas) produit un biofertilisant à base de microorganismes, avec une capacité de 1 million de litres par an. Autrefois largement diffusé, le biofertilisant connaît depuis deux ans une chute drastique de production, inhérente à des difficultés structurelles, au premier rang desquelles les coûts élevés du carburant freinant la distribution. Crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND
À l'image du secteur agricole dans son ensemble, les biofabriques étatiques voient leur fonctionnement fortement contraint par les pénuries d'énergie et d'intrants. L'augmentation du coût du carburant freine la distribution et a conduit à l'arrêt des services techniques qui assuraient la promotion et la diffusion du produit dans les territoires. Les difficultés de transport limitent également la capacité des agriculteurs à s'approvisionner directement à l'usine, comme ils le faisaient auparavant. À cela s'ajoutent des contraintes d'accès aux substrats, aux milieux de culture, aux emballages et aux pièces détachées, indispensables à la production régulière de bio-intrants.
Il en résulte un décalage croissant entre l'existence d'une infrastructure publique formelle et sa capacité opérationnelle à répondre aux besoins des producteurs.
Face à ces limites, des formes d'innovation paysanne et collective se développent à l'échelle locale : à l'image des fermes Cinco Palmas et de Punta Las Cuevas (photos ci-dessous), où la production artisanale de bio-intrants soutient la production de plantules, alimente d'autres exploitations et s'insère dans des circuits courts. Loin d'émerger ex nihilo, ces dynamiques mobilisent et recomposent des savoirs, des réseaux et des dispositifs hérités, réactivés et adaptés aux contraintes contemporaines. Elles illustrent plus largement un déplacement des capacités d'innovation du système cubain, du secteur étatique vers des formes décentralisées et informelles.
Cependant, cette agroécologie décentralisée reste largement invisible et peu reconnue dans les cadres réglementaires existants, ce qui limite sa diffusion et sa montée en échelle. C'est à cette interface que s'inscrivent différents projets de recherche qui visent à documenter les pratiques émergentes, à en évaluer les performances et à analyser les conditions institutionnelles de leur reconnaissance.
Face aux pénuries d'intrants importés, une dynamique d'innovation décentralisée émerge à Cuba : à la ferme, les producteurs fabriquent leurs propres biopesticides à base d'huiles essentielles, biofertilisants, éliciteurs et microorganismes autochtones bénéfiques (MAB), renforçant l'autonomie productive et la résilience des systèmes agricoles. crédit photo : R. Belmin/Cirad. CC BY-NC-ND
Quand l'agroécologie redéfinit le rôle de l'État
L'expérience cubaine montre qu'un système alimentaire peut encaisser des chocs extrêmes et s'adapter par la transformation de ses structures sans s'effondrer. Sous embargo, crises économiques multiples et recompositions géopolitiques régionales, Cuba évite encore une crise nutritionnelle majeure. Mais cette résilience ne tient plus à la planification centralisée : elle repose désormais sur un basculement vers des formes décentralisées et hybrides d'agroécologie portées par le secteur non étatique.
Paradoxalement, ce mouvement d'autonomisation productive et de décentralisation n'entre pas frontalement en tension avec l'État : il trouve aujourd'hui un écho explicite dans le discours officiel. Le décret-loi 128/2025 sur la promotion de l'agroécologie, entré en vigueur en septembre 2025, inscrit l'agroécologie comme levier stratégique de souveraineté alimentaire, de préservation des écosystèmes et de protection de la santé publique.
Ce texte marque une inflexion importante, puisque l'État ne se présente plus seulement comme planificateur et distributeur, mais aussi comme facilitateur d'une transition visant à renforcer l'autonomie en intrants, la relocalisation productive et la résilience territoriale.
Raphaël Belmin, Chercheur en agronomie, photographe, accueilli à l'Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA, Dakar), Cirad ; Giraldo Jesús Martín Martín, Agronome, Universidad de Matanzas ; Ludovic Temple, Chercheur, Cirad, and Paula Fernandes, Researcher, Cirad
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P.-S.
• The Conversation. Published : April 16, 2026 10.14am BST.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.
Raphaël Belmin, Chercheur en agronomie, photographe, accueilli à l'Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA, Dakar), Cirad ; Giraldo Jesús Martín Martín, Agronome, Universidad de Matanzas ; Ludovic Temple, Chercheur, Cirad, and Paula Fernandes, Researcher, Cirad
Raphaël Belmin Quels sont les facteurs naturels et anthropiques qui conduisent à une fragilisation de l'agriculture africaine ? Dans quelle mesure l'agroécologie apporte-t-elle des réponses convaincantes ? Comment travaillent les chercheurs, les paysans et les militants qui portent le projet agroécologique pour l'Afrique ? Pourquoi la transition agroécologique tant espérée tarde-t-elle à survenir ?
Pour moi, science et photographie constituent deux moyens complémentaires et indissociables pour aborder ces questions complexes. J'utilise régulièrement la photographie dans le cadre de mes missions de terrain, afin de témoigner des déséquilibres qui touchent les systèmes agro-sylvo-pastoraux africains, et pour mettre en valeur les personnes porteuses de solutions comme l'agroécologie. Au démarrage, tout cela n'était pour moi qu'une passion pour l'image. Mais progressivement, la photographie a pris toute sa place dans ma palette d'outils de chercheur de terrain. Je l'utilise aujourd'hui comme un moyen complémentaire de la méthode scientifique pour produire des connaissances et alimenter une réflexion transversale sur l'agriculture africaine.
Agronome de formation, j'ai appris le métier de chercheur-photographe au contact du terrain, à travers de longues périodes d'immersion en brousse. Mes premieres missions m'ont conduites à étudier le fonctionnement des systèmes agraires et des filières agroalimentaires (« de la fourche à la fourchette ») dans divers contextes : Tanzanie (2009), Rodrigues et Maurice (2010), Yémen (2011), Kenya (2012) et enfin la Corse (2013-2016) lors de mes années de doctorat. Ces missions de longue durée (6 mois par pays en moyenne, sauf pour la Corse) ont été autant d'occasions pour aiguiser mon regard de chercheur et pour apprendre l'art de photographier. J'ai publié pour la première fois mes photos dans un ouvrage que j'ai rédigé à l'issue de ma thèse. L'ouvrage raconte, images à l'appui, l'histoire de la filière clémentine de Corse, et la manière dont cette dernière a su se démarquer en valorisant le terroir et la typicité.
J'ai été recruté en tant que chercheur au CIRAD en 2017, puis affecté au Sénégal en 2018. Ma mission consiste à comprendre et appuyer la transition agroécologique au Sénégal et en Afrique subsaharienne. Depuis lors, je me déploie partout au Sénégal ainsi que dans d'autres pays (Kenya, Benin, Côte d'Ivoire) avec un travail qui s'organise en trois volets.
Le premier volet consiste à comprendre la réalité du monde agricole africain au travers d'enquêtes menées chez les producteurs et les acteurs des filières agroalimentaires. Je mobilise des cadres analytiques et méthodologiques issus de l'agronomie système et des études de transition afin de comprendre les causes de blocage qui freinent le déploiement des innovations agroécologiques, que ces dernières émanent du monde de la recherche ou bien du monde paysan. Le second volet de mon travail consiste à accompagner les équipes de chercheurs qui conçoivent des innovations agroécologiques (outils de lutte biologique, systèmes de culture sans pesticides…). Mon rôle est de proposer des méthodes de co-conception qui prennent en compte les réalités et les contraintes les paysans africains. Le troisième volet de mon travail consiste à accompagner les mouvements sociaux qui émergent autour de l'agroécologie au Sénégal et en Afrique de l'Ouest.
À ce titre je suis particulièrement impliqué dans la vie de la Dynamique pour une Transition Agroécologique au Sénégal (DyTAES), mouvement social que j'accompagne à la fois en tant que scientifique et que photographe. La DyTAES est un réseau sans reconnaissance légale, mais structuré, qui a réussi l'exploit de fédérer l'ensemble des acteurs de l'agroécologie sénégalaise (ONG, recherche, organisations paysannes, élus engagés…) dans un seul but : promouvoir l'agroécologie par le plaidoyer, la sensibilisation et l'accompagnement des territoires en transition. C'est la première fois qu'une alliance d'une telle nature apparait en Afrique.
Giraldo Jesús Martín Martín Es Ingeniero Agrónomo, graduado en la Universidad de Matanzas en el año 1983, se desempeñó como director de la Estación Experimental de Pastos y Forrajes Indio Hatuey desde julio de 1997 hasta enero de 2020, es investigador titular, dirigió el proyecto internacional Biomas-Cuba (2009-2022), financiado por la Agencia Suiza de Cooperación Internacional (COSUDE) y es consultor de FAO Cuba. Trabajó en la facultad de agronomía de la Universidad de Matanzas desde 1983 hasta 1985, posteriormente se trasladó a la Estación Experimental de Pastos y Forrajes Indio Hatuey que pertenece a esta Universidad y al Ministerio de Educación Superior. Ha desarrollado su actividad científica en el campo de la evaluación y selección de especies forrajeras y en los Sistemas Sostenibles de Producción Agropecuaria que integran producción agrícola, pecuaria y la energía. Ha participado y dirigido varios proyectos nacionales e internacionales. Tiene más de 100 publicaciones en revistas nacionales y libros. Ha participado en más de 100 eventos nacionales e internacionales en Cuba y en el extranjero. Ha realizado varias misiones técnicas en el exterior. Es miembro de varias redes virtuales sobre agricultura y ganadería sostenible. Ha recibido varios premios y reconocimientos por su trabajo en la actividad científica, fue diputado al parlamento cubano en la 8va legislatura, es Académico de Mérito de la Academia de Ciencias de Cuba.
Ludovic TEMPLE est Docteur, Habilité à Diriger des Recherches en Sciences Economiques et assimilé professeur à l'Université de Montpellier. Chercheur et animateur scientifique au Cirad à l'Umr Innovation. Il travaille en Afrique, dans les Caraïbes en Amérique latine et en Europe sur différentes thématiques : transition agroécologique, adoption de nouvelles technologies, sécurité alimentaire, politiques et systèmes d'innovation, compétitivité des filières.
Membre du comité de rédaction de la revue Cahiers agriculture
Animations scientifiques au Cirad : Centre de coopération internationale recherche agronomique pour le développement
Membre du comité d'éthique des projets de recherche : INRAE-CIRAD-IFREMER
Correspondant/Animateur Montpellier du Dispositif Partenarial Agroforesterie (Cameroun)
Réferant SHS de la feuille de route filière : Sorgho (ex referant filières : banane et plantain, horticulture)
Ancien Animateur du Champ Thématique Stratégique : Approche integrée Santé (2020-2025)
Co-animateur : ITE - Cirad Pesticide Reduction for Tropical Agricultures
Paula Fernandes. Senior Researcher at CIRAD (France), research unit “Designing horticultural systems for a better life in sustainable ecosystems”, based at thr French Embassy in Havana, Cuba since March 2025. Previously researcher in LMI IESOL in Dakar, Senegal from 2026 to 2023. Before that based in PRAM/CAEC Martinique, working on conception of agroecologically based vegetable systems, management of soil fertility and diseases between 2006 and 2016. Previously
Junior researcher at IAC New Calédonia between 2003 and 2005.
1999 : PhD in Agronomical Sciences at INPL, Nancy, France. Soil fertility and biological functions in Sahelian area (Sénégal) with CIRAD/ISRA partnership. CIRAD permanent agent since 2003.
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Les fondements historiques du bolsonarisme
Dans cet article, l'auteur explore les antécédents du bolsonarisme, qui renvoient aux mouvements fascistes des années 1930, tels que l'intégralisme, à l'État-Nouveau de Vargas (1937-1945) et à la dictature militaire (1964-1985).
30 avril 2026 | tiré de rebelion.org Photo : Défilé intégraliste vers 1937
https://rebelion.org/las-bases-historicas-del-bolsonarismo/
Les derniers sondages d'intention de vote pour les prochaines élections présidentielles donnent un léger avantage au président Lula – qui brigue un second mandat – au premier tour. Selon les études de la société Nexus/BTG, le président sortant obtiendrait 41 % des suffrages au premier tour, suivi du sénateur Flavio Bolsonaro avec 36 % des intentions de vote. Loin derrière eux se trouvent les anciens gouverneurs Romeu Zema (Partido Novo) et Ronaldo Caiado (PSD), avec respectivement 4 % et 3 % des intentions de vote.
En ce qui concerne un probable second tour, le président Lula apparaît avec un très léger avantage – pratiquement à égalité – entre lui (46 %) et le fils aîné de Jair Bolsonaro (45 %), des pourcentages très similaires à ceux obtenus dans les sondages réalisés en février et mars.
Comme nous l'avons récemment noté (Les alliances de la droite pour remporter les prochaines élections), il est frappant de constater que le candidat du bolsonarisme obtienne de si bons résultats, alors que les médias s'obstinent à soutenir ce qu'ils appellent une « troisième voie », en arguant qu'il est urgent de mettre fin à la polarisation qui nuirait tant à la cohabitation interne et à l'élaboration d'un projet national permettant de sortir de la crise à laquelle le monde est actuellement confronté.
Les efforts visant à lancer un candidat de la droite modérée se sont révélés totalement vains face à la persistance d'un électorat qui penche pour le radicalisme d'extrême droite, malgré le désastre qu'a été le gouvernement de Bolsonaro. À la grande consternation de ceux qui continuent de défendre et de croire en la possibilité d'une Troisième Voie, le scénario politique actuel se présente pour l'instant comme une répétition du tableau dessiné en 2022, avec un électorat divisé entre le lulisme et le bolsonarisme.
Pour tenter de comprendre la capacité de reconstruction du bolsonarisme, après que ses principaux représentants ont été poursuivis et emprisonnés par la justice brésilienne, on peut se référer aux fondements mêmes de l'histoire sociopolitique et culturelle du pays, qui a été définie par un axe structurel reliant l'esclavage, le mouvement intégraliste (sous influence nazie), les dictatures militaires et les phénomènes contemporains d'une pensée néofasciste cristallisés dans le bolsonarisme, avec quelques périodes d'intermèdes démocratiques caractérisées par leur immense fragilité et leur instabilité.
Tout au long de ce processus, ce qui est resté stable, c'est l'empreinte autoritaire de l'État, avec une démocratie menacée en permanence par des assauts autoritaires. Dans le cas de l'intégrisme, ce mouvement autocratique, conservateur et chrétien s'est fortement inspiré d'éléments du nazifascisme dominant en Europe dans les années 1930, notamment d'un mélange idéologique représenté par le fascisme italien, le nazisme allemand, le franquisme espagnol et le salazarisme portugais. Cependant, la présence d'un catholicisme fort rapprochait les intégralistes surtout des idéologies de Franco et de Salazar, notamment en raison du leadership exercé par leur principal mentor, Plinio Salgado, un fervent catholique.
Le mouvement intégraliste des années 1930 semblait définitivement enterré avec la défaite du Troisième Reich nazi en 1945. À cette époque, un grand espoir de progrès de la démocratie et des libertés civiles et politiques s'est développé au Brésil. Cependant, à la surprise de beaucoup, le mouvement intégraliste s'est réorganisé sous la houlette de Plinio Salgado qui, bien qu'il ait tenté de dissimuler son passé fasciste et de se présenter comme un défenseur de l'État démocratique de droit, a en réalité continué à brandir les drapeaux réactionnaires d'un projet rétrograde, autoritaire et anticommuniste.
Les activités et la pensée intégralistes ont eu des effets concrets sur la trajectoire politique nationale. Le principal d'entre eux fut la création des conditions propices au coup d'État qui éclata en 1964. En effet, dès 1962, lorsqu'ils rompirent avec le gouvernement progressiste de João Goulart, les intégralistes contribuèrent de diverses manières à son renversement, l'accusant de communisme et de trahison à travers leurs organes de presse. Le rôle important joué par l'intégralisme au cours de la période 1945-1964 s'explique lorsqu'on constate que son discours anticommuniste a été repris par des secteurs importants de la vie politique et, en particulier, par les forces armées. Ainsi, l'intégralisme a exprimé sous sa forme la plus radicale les restrictions à imposer à la vie démocratique du pays, lesquelles ont été approuvées et soutenues par les groupes économiques et les élites politiques dominantes.
Le coup d'État du 31 mars 1964 a consacré la continuité de l'idéologie fasciste et autoritaire, provoquant parallèlement la défaite du projet politique national-populaire-étatiste mené par João Goulart, mettant fin à l'expérience républicaine qui avait débuté avec la fin de l'État Novo en 1945. Comme nous l'avons déjà souligné, cette offensive putschiste n'était pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu, mais le résultat d'un ensemble de conditions qui se perpétuent à travers l'histoire du Brésil depuis l'époque coloniale.
Le processus de redémocratisation qui s'est mis en place à partir de 1985 n'a pas procédé à un travail de mémoire pour remettre en question les années de dictature, mais a plutôt opté pour l'oubli et le maintien de la gouvernabilité face à la menace du chaos et du désordre.
Ces questions ont été traînées tout au long du processus démocratique, laissant en gestation la larve de l'autoritarisme et des formes néofascistes qui ont refait surface avec la crise systémique sous le gouvernement de Dilma Rousseff, dont la destitution a constitué le résultat le plus tragique et concret.
Dans sa déclaration en faveur de la destitution de la présidente Rousseff, Bolsonaro a dédié son vote à un tortionnaire et criminel notoire qui a agi pendant la dictature militaire, le colonel Brilhante Ustra. À ce moment-là, le député Bolsonaro a démontré sans l'ombre d'un doute son adhésion inconditionnelle aux idées fascistes. De même, le bolsonarisme actuel se nourrit de cette matrice despotique et antidémocratique qui traverse l'histoire sociopolitique brésilienne et qui affiche ouvertement et sans vergogne sa nostalgie de l'époque de la dictature.
C'est pourquoi le grand défi que recèle cette nouvelle campagne électorale consiste à préserver les acquis sociaux qui ont amélioré la vie de la majorité du peuple et à renforcer l'adhésion démocratique des citoyens, en contenant et en combattant le déluge incessant de mensonges diffusés par les réseaux sociaux et les médias contrôlés par la droite et l'extrême droite. Ces secteurs aspirent à imposer à nouveau un modèle autocratique représenté par un autre membre de cette lignée néfaste qui, d'une part, se nourrit du mécontentement, de l'incertitude et de la peur des électeurs, mais qui repose fondamentalement sur les bases idéologiques esclavagistes, élitistes et discriminatoires des groupes dominants et de leurs serviteurs internes méprisables et opportunistes.
Fernando de la Cuadra est docteur en sciences sociales, éditeur du blog Socialisme et Démocratie, auteur du livre De Dilma à Bolsonaro : itinéraire de la tragédie sociopolitique brésilienne (éditions RIL, 2021) et coéditeur du livre EP Thompson au Chili : solidarité, histoire et poésie d'un intellectuel militant (Ariadna Ediciones, 2024).
Source : https://fmdelacuadra.blogspot.com/2026/04/las-bases-historicas-del-bolsonarismo.html
Rebelión a publié cet article avec l'autorisation de l'auteur sous une licence Creative Commons, en respectant sa liberté de le publier dans d'autres sources.
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Trump : retour sur quinze mois d’assauts sur la démocratie américaine
Donald Trump est de retour à la Maison-Blanche depuis un peu plus d'un an et, déjà, la démocratie américaine vacille. Ses décisions très controversées, autant sur les plans économique ou social que militaire, et ses positions provocatrices alimentent un consensus de plus en plus large autour de la crainte qu'il ne devienne un véritable dirigeant autoritaire.
28 avril 2026 | tiré d'un blog de mediapart.fr | Illustration 1 : The Now Time © Unsplash
https://blogs.mediapart.fr/voix-en-exil/blog/280426/trump-retour-sur-quinze-mois-d-assauts-sur-la-democratie-americaine
Il avait déjà bousculé les normes lors de son premier passage à la Maison-Blanche. Mais le Trump 2.0 va bien plus loin. Fake news, provocations calculées, coups de force institutionnels : le président américain semble avoir définitivement rompu avec les codes qui régissent la plus haute fonction du pays.
Ce qui se joue en ce moment n'a rien d'entièrement nouveau : le 6 janvier 2021, Donald Trump lançait déjà ses partisans à l'assaut du Capitole, symbole de la démocratie américaine. Il n'a d'ailleurs jamais condamné leurs actes ni reconnu son rôle dans l'insurrection, et encore moins les victoires électorales du camp démocrate.
Quatre ans plus tard, il est de retour, porté par une base MAGA prête à tout lui pardonner — sauf peut-être de s'afficher sous les traits de Jésus. Trump entame son second mandat d'une façon résolument revancharde, enchaînant les diatribes et les mesures (67 décrets en un mois) contre un ordre mondial qu'il entend faire plier à sa volonté.
Guerre commerciale
Avec un protectionnisme assumé, il fait reposer une grande partie de sa politique économique sur les droits de douane, malgré les protestations d'un grand nombre d'économistes. Les droits dits “réciproques” montent jusqu'à 50% pour des partenaires commerciaux majeurs comme l'Inde et le Brésil et 145 % sur les produits chinois. Au nom d'un nationalisme économique agressif, Trump mène une guerre commerciale qui pénalise avant tout le consommateur américain.
Mais le président américain est allé trop vite. Le 20 février 2026, la Cour suprême lui inflige un camouflet. Dans une décision prise par 6 voix contre 3, la plus haute juridiction américaine a estimé que Trump avait violé la loi fédérale en imposant unilatéralement des droits de douane massifs dans le monde.
Le juge en chef, John Roberts, a écrit que la loi sur laquelle s'appuyait Trump, l'International Emergency Economic Powers Act, ne peut en aucun cas s'appliquer aux droits de douane ni aux taxes douanières. Apprenant la nouvelle lors d'une réunion avec des gouverneurs à la Maison blanche, Trump aurait lâché « C'est une honte » avant de quitter la pièce.
Plus tard, lors d'une conférence de presse, il qualifie les juges de sa majorité de « peu patriotiques et déloyaux envers la Constitution ». Ce conflit ouvert entre un président et les membres de sa propre Cour suprême témoigne d'un niveau indéniable de dérive institutionnelle.
Une politique migratoire de terreur
Sur le front intérieur, la politique migratoire de Trump est entrée dans l'histoire pour les pires raisons. Trente-deux personnes détenues par l'ICE (United States Immigration and Customs Enforcement ou Service de l'immigration et des douanes des Etats-Unis) sont mortes en 2025, un record sur deux décennies. Au moins sept autres sont décédées en janvier 2026, dans des centres de détention surpeuplés où règnent la négligence médicale et la violence.
La machine répressive de Trump a également commencé à broyer ses propres citoyens. En janvier 2026, à Minneapolis, lors d'opérations anti-immigration, des agents fédéraux de l'ICE ont abattu deux citoyens américains : Renée Good et Alex Pretti, 37 ans tous les deux. Des vidéos contredisent la version officielle de l'administration sur les circonstances de ces décès.
Une dérive autoritaire s'accompagne naturellement d'attaques contre la liberté de la presse. Trump ne fait pas exception. Selon une estimation, Trump a publié 215 messages anti-médias sur les réseaux sociaux en 2025, ciblant individuellement des journalistes et des organes de presse pour la couverture critique de son administration.
Dès le jour de son investiture, il gèle des centaines de millions de dollars d'aide étrangère destinée à soutenir la liberté de la presse dans le monde. Il démantèle également l'US Agency for Global Media, qui soutenait des médias indépendants comme Voice of America et Radio Free Europe que suivaient 427 millions de personnes dans des régimes répressifs. L'Associated Press est bannie des événements officiels de la Maison blanche, en représailles d'avoir refusé d'adopter l'appellation « Golfe d'Amérique » au lieu de « Golfe du Mexique » dans son guide de style.
Un interventionnisme dévastateur
Dés le début de sa présidence, Trump fait de l'acquisition du Groenland une priorité, la présentant comme un impératif de sécurité nationale face à la concurrence arctique de la Russie et de la Chine. Dès le 6 janvier 2025, avant même de prêter serment, il menace le Danemark de taxes douanières « très élevées » si celui-ci ne cédait pas ce territoire autonome.
Il envoie également son fils, Donald Trump Jr., au Groenland en mission de séduction populaire. Sur place, des observateurs locaux décrivent la visite comme « mise en scène ». Les Groenlandais, eux, ne sont pas amusés : plus de 85 % des 56 000 habitants de l'île s'opposent à toute intégration aux États-Unis.
En janvier 2026, Trump franchit une nouvelle ligne. Des commandos américains Delta Force attaquent Caracas et capturent le président vénézuélien, Nicolás Maduro et son épouse. Ces derniers sont transférés à New York pour y être jugés. L'opération, baptisée « Absolute Resolve », avait été répétée des mois durant sur une réplique du bâtiment ciblé.
La Washington Office on Latin America, organisation historique qui défend les droits humains sur le continent américain, dénonce l'illégalité de cette action. Elle rappelle que depuis septembre 2025, les États-Unis ont mené 32 frappes militaires et tué au moins 115 personnes dans la mer des Caraïbes et le Pacifique oriental, des exécutions extrajudiciaires selon les experts. De nombreux gouvernements condamnent également l'attaque comme une violation du droit international.
Le prétexte officiel de l'opération était la lutte anti-drogue. Mais Trump lui-même indique sans ambiguité lors d'une conférence de presse que le pétrole vénézuélien est une motivation centrale. Il déclare que les États-Unis allaient gérer le Venezuela et « vendre de grandes quantités de pétrole à d'autres pays ».
Le summum de la frénésie guerrière est atteint le 28 février 2026. Les États-Unis et Israël lancent des frappes aériennes surprises sur de multiples sites en Iran. Les frappes qui tuent le Guide suprême, Ali Khamenei, et de nombreux hauts responsables iraniens. L'opération, baptisée « Epic Fury » par la Maison blanche, a embrasé toute la région, et a été lancée sans autorisation du Congrès, en violation de l'article 1 de la Constitution américaine qui réserve au parlement le pouvoir de déclarer la guerre.
Même au sein du camp républicain, des voix s'élèvent. L'élu conservateur Thomas Massie qualifie les frappes d'« actes de guerre non autorisés par le Congrès ». Plus troublant : des sources ont révélé à CNN que la veille des frappes, le Pentagone avait lui-même informé des membres du Congrès que l'Iran ne planifiait pas d'attaques contre les forces américaines, sauf si Israël attaquait le premier, contredisant directement les justifications officielles de l'administration.
Depuis le début du conflit, au moins 2000 personnes ont été tuées en Iran, plus de 2100 au Liban et 26 en Israël — sans compter les milliers de blessés et les millions de déplacés. L'Iran a bloqué le détroit d'Ormuz, ce qui a fait bondir les prix du pétrole et fragilisé l'économie mondiale.
Le 7 avril, Trump, entre deux allers-retours dans son club de Mar-a-Lago en Floride, déclare dans un ultimatum qu'une “civilisation entière va mourir ce soir”, avant de reculer.
Ce tableau d'ensemble montre à quel point Trump gouverne selon les réflexes d'un homme fort qui a découvert que le pouvoir, aux États-Unis, peut s'exercer sans presque aucune contrainte si l'on est prêt à briser les normes une par une.
La démocratie américaine vacille, mais des gardes-fous persistent. La Cour suprême a résisté aux taxes douanières. Des juges fédéraux ont bloqué certaines déportations illégales. Les citoyens descendent en masse dans la rue. La vraie question est aujourd'hui de savoir combien de temps ces garde-fous tiendront face à un homme qui semble avoir décidé qu'il n'avait de comptes à rendre à personne.
Journaliste haïtien et fondateur du média Écho Migrant, Jean Samuel Mentor travaillait en tant que reporter-rédacteur dans plusieurs médias en ligne et radios. En 2021, il remporte le 2e Prix Jeune Journaliste de l'Organisation Internationale de la Francophonie.
Début 2023, alors rédacteur en chef du média Haïti News 2000, il enquête sur les compagnies privées de sécurité et le trafic illégal d'armes en Haïti et reçoit de nombreuses menaces de mort. Il est forcé de quitter son pays fin 2023 et rejoint la France, où il obtient un prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre dans la catégorie radio pour son reportage « Haïti : le corps des femmes, terrains de guerre des bandits. »
Aujourd'hui, il travaille à la création d'Écho Migrant, média d'investigation consacré à la migration.
Une version de cet article a d'abord été publiée par l'Œil de la Maison des Journalistes.
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La croisade de Trump : nationalisme chrétien et guerre sainte
La guerre d'Israël et des États-Unis contre l'Iran [1]. est désormais un conflit que Benjamin Netanyaou [2] et Donald Trump présentent au travers d'un schéma moral binaire et manichéen. Selon le dirigeant israélien, il s'agit du « combat entre le bien et le mal ». Pour Donald Trump, l'illégalité de la guerre n'est pas une question. Il est guidé par l'idéologie des croisades et il mène la guerre avec la cruauté et la ferveur religieuse propres à celles-ci.
21 avril 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
Ce cadre religieux occulte en grande partie la réalité politique d'une guerre que Netanyahou a longuement préparée en présentant l'Iran en termes apocalyptiques comme le successeur du nazisme.
Mais, comme le suggère Fingan O'Toole, dans The [New York Review], quelque chose d'encore plus inquiétant est à l'œuvre : entre les mains de Trump, la guerre est débarrassée de toute justification politique ou morale cohérente, elle est réduite à un spectacle et à un discours sans nul autre sens que celui de la destruction. Ce vide n'est cependant pas anodin. Il signale à la fois une profonde faiblesse politique et une adhésion sans retenue à la violence d'État.
Si cette politique de déshumanisation n'est pas maîtrisée, elle laisse présager la réapparition des camps comme instruments de gouvernement camouflés sous les certitudes morales du dogmatisme religieux.
La fusion de la guerre, du spectacle et du zèle religieux n'est pas une simple fioriture rhétorique. C'est le signe d'une transformation plus profonde de la manière dont la violence est pensée et justifiée.
Le secrétaire à la défense de Trump, Pete Hegseth, donne à cette vision du monde son expression la plus effrayante. Faisant écho au langage de la guerre sainte, il a déclaré dans The NewYorker que la mission de l'armée était de « déchaîner depuis le ciel la mort et la destruction à longueur de journée ». La guerre est ici dépouillée de toute retenue langagière, de toute référence au droit, voire de l'idée de sa nécessité tragique. Elle devient une affirmation ouverte de l'anéantissement comme vertu.
Selon le New York Times, cette rhétorique marque un profond glissement du cadre moral qui guide la puissance américaine. Au lieu d'invoquer la justice ou la défense, elle exalte la vengeance. Dans cette vision du monde, l'ennemi n'est pas un adversaire qu'il faut contenir ou avec lequel on peut négocier, mais un adversaire à anéantir. La guerre devient ainsi non seulement l'instrument d'une politique, mais aussi un spectacle de fureur vertueuse, un théâtre de domination où la violence est sanctifiée et où le pouvoir de faire couler le sang et d'infliger la souffrance et la mort est une preuve de force.
La portée de cette culture guerrière s'étend bien au-delà du champ de bataille
Sa logique n'est plus restreinte à la politique étrangère, elle migre vers l'intérieur, remodèle le langage, les institutions et les pratiques de la vie politique intérieure.
La guerre a longtemps été l'expression la plus brutale du pouvoir étatique, mais dans la culture politique de Donald Trump, elle a pris une signification encore plus sombre. Elle n'est plus simplement un instrument stratégique de politique étrangère : c'est désormais une culture de la guerre où la violence, le nationalisme chrétien blanc et le spectacle de la militarisation fonctionnent comme une pédagogie se donnant pour mission d'enseigner aux citoyen·nes sa propre admiration.
Dans ce registre, l'opération Epic Fury est, selon The Hartman Report, une barbarie remodelée qui se drape en un spectacle mettant en scène une esthétique d'impunité et un anéantissement moral. La guerre est désormais une leçon quotidienne administrée aux citoyen·ne par les images et la rhétorique.
Dans cet enseignement, la cruauté est un signe de force et les ennemis, tant extérieurs qu'intérieurs, sont indignes de reconnaissance ou de justice et doivent être soumis à l'humiliation, à la répression et à la violence.
Dans ces conditions, la violence à l'extérieur n'a plus besoin d'être dissimulée derrière le langage éculé de la nécessité de sauver la démocratie. Elle met en lumière ce que la politique étrangère américaine est depuis longtemps : l'instrument impitoyable du pouvoir impérial.
Sur le plan intérieur, cette pédagogie se manifeste quant à elle, comme nous l'avons analysé précédemment dans Socialist Project, par le spectacle de la force militaire dans nos rues, mais aussi par des lois, des institutions et des récits culturels qui normalisent le pouvoir autoritaire.
Les salles de classe sont redéfinies comme des lieux de discipline patriotique où l'histoire est réécrite en mythe nationaliste, où la surveillance devient un devoir civique et où les élèves apprennent que l'obéissance est une vertu tandis que la dissidence les marque comme suspects. L'éducation ne nourrit plus le jugement critique ni la responsabilité démocratique, elle devient une machine à produire des sujets qui intériorisent les valeurs du militarisme, de la hiérarchie et de l'autorité incontestée.
Cette culture guerrière reflète ce qu'Achille Mbembe appelle la « nécropolitique » [3], à savoir une forme de pouvoir organisée autour de la capacité à décider de la vie et de la mort des autres. La violence cesse ainsi d'être un instrument politique pour devenir une caractéristique déterminante de l'identité politique.
Il est ainsi particulièrement alarmant de constater que pour parler de cette guerre, l'imagerie et la rhétorique des croisades ont refait leur apparition. On peut s'en rendre compte en voyant le tatouage du secrétaire à la défense et en entendant ses affirmations répétées, citées par le Guardian, selon lesquelles Trump a été désigné par Dieu pour exercer le pouvoir militaire contre de prétendus infidèles. […]
La guerre est célébrée comme une preuve de force, les ennemis sont dépouillés de leur humanité et la destruction de populations entières est présentée comme le prix nécessaire du rétablissement de la grandeur nationale invoquée par le slogan « America First ». Dans un tel ordre nécropolitique, l'État tire sa légitimité non pas de la protection de la vie, mais de la démonstration de sa capacité à la détruire.
Sous le régime quasi-fascisme dans lequel nous visons, l'anéantissement de la moralité est en plein essor. La grande presse ne rend pratiquement pas compte du fait que quelque 3,2 millions de personnes sont désormais déplacées à l'intérieur de l'Iran en raison du conflit. La même insensibilité morale transparaît également dans la réaction de Trump face à la mort de soldats américains : « Nous avons trois morts, [et] nous nous attendons à des pertes, mais au final, ce sera une excellente affaire pour le monde ». […] Hegseth a, quant à lui, critiqué les médias pour avoir trop parlé des pertes américaines « dans le but de faire passer Trump pour un sale type ».
Le militarisme cesse d'être une exception pour devenir un principe organisateur central
Dans de telles conditions, même le massacre de civils, y compris d'enfants, disparaît derrière la logique brutale du pouvoir et le spectacle du triomphe militaire. Les dévastations et les conséquences des bombardements sur l'Iran sont […] largement effacées du discours officiel au profit de la démonstration triomphante de la puissance technologique et d'une rhétorique nationaliste.
Les souffrances causées par la guerre ne sont pas simplement ignorées, elles sont ouvertement banalisées. Lorsqu'on lui a demandé sur CBS News si l'implication de la Russie dans le conflit risquait de mettre en danger des vies américaines, Hegseth a balayé cette préoccupation avec une franchise glaciale : « Ceux qui devraient s'inquiéter en ce moment, ce sont les Iraniens qui pensent qu'ils vont survivre. » […]
Le coût économique stupéfiant de la guerre met encore davantage en évidence les priorités déformées qui fondent cet ordre militarisé : The Atlantic a relevé que le conflit coûtait 1 milliard de dollars par jour et que cette somme pourrait couvrir le coût quotidien de l'aide alimentaire pour les 41 millions d'Américains qui dépendent de l'aide alimentaire ou contribuer à maintenir la couverture Medicaid pour les 16 millions de personnes qui devraient perdre leur couverture santé en raison des récentes coupes budgétaires. En ce sens, la guerre ne se contente pas de dévaster des vies à l'étranger, elle prive également de ressources les programmes sociaux qui soutiennent la vie au pays. […]
Cependant, les conséquences économiques vont bien au-delà de ses coûts immédiats. L'Iran menaçant la navigation dans le détroit d'Ormuz […], le conflit risque de déclencher un choc économique mondial susceptible de pousser le monde vers la récession. Le fait que ces dangers soient à peine reconnus par l'administration Trump révèle l'incroyable imprudence avec laquelle cette guerre a été lancée : un mélange d'agression géopolitique et d'ignorance profonde des forces économiques qu'elle a mises en mouvement.
Il y a cependant un problème plus profond. Cette guerre ne surgit pas de manière isolée : elle reflète la logique du capitalisme gangster où le militarisme est devenu la norme. C'est désormais une caractéristique permanente de la politique nationale.
Ce schéma n'est pas nouveau non plus. Il y a longtemps que les États-Unis considèrent les dépenses de guerre comme une caractéristique permanente de leur politique nationale :
Nous savons que les guerres coûtent cher. Ayant réussi à nous extirper de conflits prolongés au Moyen-Orient il y a seulement trois ans, nous disposons de repères clairs qui ne sont pas rassurants. Le projet « The Costs of War » de l'Institut Watson de l'université Brown estime que de la fin 2001 à l'exercice 2022, les États-Unis ont dépensé ou engagé 8 000 milliards de dollars pour les guerres post-11 Septembre : 5 800 milliards en coûts directs et au moins 2 200 milliards pour les soins des anciens combattants jusqu'en 2050. Chacun de ces dollars n'a pas été consacré aux écoles, aux ponts ou aux soins de santé.
Vue sous cet angle, la guerre contre l'Iran révèle comment le militarisme fonctionne à la fois comme spectacle, comme idéologie, comme politique et comme forme d'extorsion. La souffrance des victimes des bombardements est effacée tandis qu'on exige d'énormes sacrifices de la part du public américain. La violence devient à la fois le langage du pouvoir et la mesure de la légitimité politique dans un ordre nécropolitique qui normalise la destruction tout en rendant invisibles ses coûts humains.
Le fascisme progresse à petits pas
Primo Levi nous avait avertis : il est rare que le fascisme s'installe d'un seul coup ; il progresse par de petites concessions morales qui normalisent progressivement la cruauté et érodent la capacité à reconnaître l'injustice. La violence devient politiquement acceptable grâce à un langage qui la légitime, qui vide les mots de leur sens moral tout en transformant la brutalité en rhétorique de la nécessité et du destin.
Nous assistons en ce moment à ce que Toni Morrison avait rappelé dans son discours de réception du prix Nobel qu'avec leurs discours, les dirigeants qui ont du sang sur les mains « se contentant d'admirer leur propre paralysie ». Ils manient un langage enivré de pouvoir, séduit par son propre narcissisme et vidé de toute responsabilité morale. Lorsque le discours politique est saturé de cette rhétorique, la violence n'a plus besoin d'être justifiée. Elle est au contraire présentée comme une fatalité, une nécessité, voire une vertu.
Peu de personnages illustrent cette imagination nécropolitique de manière aussi frappante que Pete Hegseth. […] Dans son livre, The War on Warriors [4], il raconte avoir rejeté les avis d'un juriste militaire qui expliquait les règles d'engagement aux soldats qu'il avait sous son commandement en Irak : « Je ne laisserai pas ces absurdités s'infiltrer dans votre cerveau », écrit-il. Cette remarque est révélatrice non seulement de son mépris envers les contraintes juridiques régissant la guerre, mais elle dévoile sa vision idéologique du monde.
La dimension religieuse de cette rhétorique est également apparue dans la communication officielle de l'armée. Lors d'une conférence de presse au Pentagone, Hegseth a conclu son intervention en citant la Bible pour donner un cadre à la guerre contre l'Iran. […] Désormais, la communication de l'armée fait souvent référence aux Écritures, alors que les dirigeants présentent de plus en plus les conflits géopolitiques en termes bibliques. […]
La frontière entre stratégie et mission religieuse s'estompe
Quand la violence politique est sanctifiée, l'État adopte la posture morale qui est celle d'une croisade plutôt que celle d'une démocratie soumise à la loi.
Ailleurs dans son livre, Hegseth lance une attaque frontale contre les lois de la guerre :
Nos guerriers sont contraints de suivre des règles arbitraires et qu'on leur demande de sacrifier davantage de vies [américaines] pour que les tribunaux internationaux se sentent mieux dans leur peau. Ne vaut-il pas mieux gagner nos guerres selon nos propres règles ? Qui se soucie de ce que pensent les autres pays ?
Ce ne sont pas là de simples fanfaronnades rhétoriques. Cela traduit un rejet profond du cadre moral qui a régi la guerre depuis le milieu du 20e siècle, à savoir les conventions de Genève. Celles-ci […] reposaient sur un principe simple mais crucial : même en temps de guerre, il doit y avoir des limites morales. Les civils ne peuvent être délibérément pris pour cible, les prisonniers ne peuvent être torturés et des communautés entières ne peuvent être traitées comme jetables. […] Lorsque ces limites sont écartées comme des inconvénients ou comme des signes de faiblesse, les conséquences ne sont ni abstraites ni lointaines. Elles sont inscrites sur les corps des morts et les paysages dévastés laissés derrière. L'histoire de la guerre moderne nous offre des rappels effrayants : le massacre de My Lai au Vietnam ; les chambres de torture d'Abou Ghraib ; les prisons secrètes. […].
Trump a non seulement étendu la portée de la violence américaine à l'étranger, il a également importé le langage et les moyens de la guerre sur le sol américain, en déployant des forces fédérales lourdement armées dans des villes américaines où elles opéraient dans une quasi-impunité. Le message était sans équivoque : la violence paramilitaire longtemps infligée à des populations lointaines, notamment en Amérique latine, pouvait désormais être tournée vers l'intérieur, effaçant la frontière entre les champs de bataille étrangers et la politique intérieure. […]
Pour Hegseth, les contraintes juridiques et morales qui pèsent sur la guerre sont autant de faiblesses et d'obstacles bureaucratiques élevés par des élites lointaines. La fragile architecture morale laisse la place à la violence pure et à la victoire par tous les moyens.
Cette normalisation de la violence sans aucune borne légale alimente la culture guerrière plus large qui façonne l'imaginaire politique du mouvement MAGA. L'usage de la force n'est plus le dernier recours tragique mais la preuve de la vitalité nationale. [5] La violence devient la mesure de la masculinité et du patriotisme, tandis que la réflexion ou la retenue sont rejetées comme des signes de lâcheté. La guerre est pensée comme une force purificatrice capable de restaurer la grandeur nationale.
La logique culturelle profonde qui sous-tend cette exaltation de la force a été mise en évidence il y a déjà plusieurs décennies par Walter Benjamin [6]. Alors que l'ombre du fascisme descendait sur l'Europe, il avait relevé que les mouvements autoritaires cherchaient à « esthétiser » leurs actions politiques. Ils substituaient le spectacle du pouvoir à la délibération démocratique. La guerre devenait une expérience esthétique ultime, une démonstration éblouissante de puissance technologique conçue pour submerger la réflexion morale.
Benjamin nous aide à comprendre la culture politique dans laquelle baigne Trump où la guerre est esthétisée et la violence mise en scène comme le spectacle de la puissance nationale. La propagande gouvernementale célébrant les raids aériens ressemble de plus en plus au langage visuel des jeux vidéo et des films d'action. Les explosions apparaissent comme des scènes de cinéma, les cibles disparaissent dans des éclats de lumière et la destruction devient une démonstration de maîtrise technologique plutôt qu'une catastrophe humaine. […]
La démonstration devient encore plus claire au travers des réflexions de Guy Debord sur la « société du spectacle » : le spectacle des bombardements se substitue à l'expérience vécue par ceux qui les subissent et pousse les citoyens à accepter les représentations de la force plutôt que d'en discuter les conséquences.
De son côté, Susan Sontag [7] avait anticipé ce danger dans ses réflexions sur l'imagerie de guerre. Elle affirmait que l'exposition répétée à des images de violence pouvait produire ce qu'elle appelait une forme d'anesthésie morale. Quand les spectateurs sont fascinés par la puissance visuelle de la destruction, la souffrance que ces images représentent s'éloigne progressivement de leur conscience morale. La culture visuelle entourant la guerre contemporaine illustre précisément cette dynamique. Lorsque les images de bombardements sont présentées à la manière des médias de divertissement, la frontière entre la guerre et le spectacle s'estompe. La violence devient un produit consommable.
Violence guerrière glorifiée et récit biblique
Mais le spectacle ne peut à lui seul soutenir cette culture guerrière. Il faut l'accompagner d'un récit moral qui légitime sa violence, la protège de la critique et qui la rend à la fois juste et nécessaire. C'est là qu'intervient le fondamentalisme religieux qui irrigue certaines franges du mouvement MAGA.
Plusieurs personnalités de l'entourage de Trump, ainsi que des dirigeants des pays alliés, ont présenté les conflits au Moyen-Orient en termes explicitement bibliques. L'Iran est dépeinte non pas comme un adversaire géopolitique, mais comme un ennemi spirituel au sein d'une lutte plus large entre le bien et le mal.
Comme l'observe The Nation, certains cercles nationalistes chrétiens interprètent ouvertement le conflit à travers les prophéties de la fin des temps, suggérant que la confrontation avec l'Iran pourrait accomplir les récits bibliques entourant l'Armageddon et le retour du Christ. […] et qu'elle pourrait façonner la région « pour mille ans ». […] Il y a lieu d'être très inquiet quand le militarisme se confond avec une religion apocalyptique. La guerre cesse d'être un échec tragique de la diplomatie pour devenir un drame sacré. La violence est sanctifiée en tant qu'instrument par lequel la destinée divine est censée se réaliser. […]
Dans certains cas, la rhétorique est allée encore plus loin. Il a été rapporté que des officiers ont décrit à leurs hommes que la guerre faisait partie d'un « plan de Dieu » en invoquant les prophéties bibliques et l'Apocalypse pour suggérer que le conflit pourrait marquer le début de la fin des temps.
Selon Hannah Arendt, les systèmes idéologiques de ce type érodent la capacité humaine de jugement moral et affaiblissent les contraintes éthiques qui rendent la vie politique possible. Son analyse de la « banalité du mal » a révélé comment des individus peuvent devenir complices d'une violence immense lorsque la réflexion éthique est remplacée par les certitudes idéologiques. Lorsque la guerre est présentée comme une destinée ou une mission divine, la capacité à remettre en question son coût humain s'en trouve dangereusement affaiblie.
La convergence du militarisme, de la politique du spectacle et du nationalisme religieux
[…] Dans un article de CounterPunch, Anthony DiMaggio et Dean Caivano décrivent la guerre contre l'Iran comme s'inscrivant dans une transformation autoritaire plus large de la vie politique américaine, où le militarisme, le nationalisme religieux et la politique du spectacle convergent pour produire à un nouveau moment autoritaire.
Que l'on accepte ou non cette caractérisation dans son intégralité, cette fusion signale indéniablement un profond glissement dans le paysage moral de la politique américaine.
L'histoire nous offre, écrivait Primo Levi, des avertissements qui donnent à réfléchir sur ce à quoi de telles conceptions peuvent mener.
Chaque époque a son propre fascisme, et nous voyons les signes avant-coureurs partout où la concentration du pouvoir prive les citoyens de la possibilité et des moyens d'exprimer et d'agir selon leur libre arbitre. [8].
Le danger réside précisément dans ces signes avant-coureurs. Lorsque les dirigeants politiques bafouent le droit international, célèbrent la violence et sanctifient la guerre au travers du langage de la destinée religieuse, ils normalisent une culture où la brutalité et la cruauté sont banalisées et deviennent vertu. Les fondements moraux de la vie publique commencent alors à s'éroder et à mesure que le langage du fascisme s'installe, il dépouille les principes éthiques et la vérité de leur sens. Il ne reste plus alors du concept d'humanité commune qu'un « rictus méprisant ».
Ce qui devrait provoquer une indignation morale universelle, disparaît sous le spectacle des postures géopolitiques et la rhétorique du pouvoir vertueux. Ce silence révèle à quel point la culture de la guerre a pénétré la vie publique, normalisant le massacre de civils et effaçant leur souffrance de la mémoire collective.
Dans ce processus, l'amnésie historique et sociale se reproduit à travers le langage du fondamentalisme théocratique, qui présente la violence non pas comme un crime politique, mais comme faisant partie d'une lutte sacrée entre le bien et le mal.
[Cependant], le langage de la mission divine contribue à masquer les brutalités du capitalisme lui-même, permettant à un système fondé sur le caractère jetable, la dépossession, l'exploitation et la guerre sans fin de dissimuler sa cruauté derrière le camouflage moral d'une destinée religieuse.
Chez Trump, la fusion de l'esthétique et de la violence est également évidente dans son invocation répétée du déclin national. Cette rhétorique fonctionne comme un langage codé de l'usage et de la purification raciale, présentant certaines populations comme des signes de dégénérescence tout en promettant une renaissance nationale par la restauration de l'autorité et de la force. Comme le notent Anthony DiMaggio et Dean Caivano, un tel langage fusionne le vieil eugénisme avec la rhétorique fasciste du « sang et du sol » avec des appels à la hiérarchie sociale et au renouveau civilisationnel :
La rhétorique de Trump adopte le langage du déclin et de la renaissance, mais s'écarte de ce modèle classique de manière décisive. Lors de son deuxième discours d'investiture en janvier 2025, il a déclaré que « le déclin de l'Amérique était terminé ». Dans son [récent] discours sur l'État de l'Union, il a également décrit qu'avant son retour au pouvoir les États-Unis étaient « un pays mort ». Parler de la nation en termes biologiques, la dépeignant comme un corps sans vie et dégradée, permet de positionner le pouvoir exécutif comme la force capable d'en restaurer la vitalité. La légitimité se mesure alors en termes de vie et de mort plutôt qu'en termes de continuité institutionnelle.
Vu sous cet angle, le langage de déclin et de renaissance n'est pas une simple exagération rhétorique, mais s'inscrit dans une esthétique autoritaire plus profonde où la politique est représentée comme un drame de résurrection nationale.
Cela fait écho à la logique fasciste contre laquelle Walter Benjamin nous avait mis en garde : la nation est pensée comme un corps vivant qui doit être purifié et revitalisé par la force, tandis que ceux qui sont considérés comme indésirables sont écartés des limites de la préoccupation morale. Dans un tel cadre, la promesse de renouveau devient indissociable du pouvoir de décider quelles vies comptent et quelles morts sont jugées acceptables. Dans cette vision nécropolitique, la souveraineté ne se mesure pas à la protection de la vie mais à la capacité de la détruire.
Le langage de la purification, central dans la politique fasciste, fait écho à ce qu'écrivait Zygmunt Bauman [9] à propos de l'idéologie fasciste qui pense la société comme un espace à « jardiner » où ceux qui sont jugés indésirables sont traités comme des mauvaises herbes à éliminer.
Une société qui apprend à regarder la guerre comme un spectacle risque de perdre la capacité de reconnaître l'humanité qui disparaît derrière l'écran. Lorsque la cruauté devient un divertissement et que la destruction devient une preuve de force, les fondements moraux de la démocratie commencent à s'éroder. Comme le note Fintan O'Toole, dans de telles circonstances, « le fascisme fonctionne en faisant passer l'extrême pour normal ».
Résister à cette trajectoire exige plus que de s'opposer aux guerres ou à des politiques particulières
Il faut s'attaquer à la logique culturelle et aux pratiques pédagogiques qui transforment la violence en spectacle et la domination en vertu. Les démocraties ne peuvent survivre lorsque les dirigeants sacralisent la cruauté dans le langage de la destinée et de la mission divine. Si la culture du spectacle militarisé continue de s'étendre, le danger ne réside pas seulement dans une guerre sans fin à l'étranger, mais aussi dans la corrosion constante de la démocratie chez nous, la dévastation des populations civiles et la destruction accélérée d'une planète déjà poussée au bord du gouffre par le militarisme et le capitalisme extractiviste.
Construire une résistance de masse
Ce qu'il est crucial dans la lutte contre le fascisme théocratique néolibéral, c'est de comprendre que […] le changement imaginable est en soi le fondement de la construction d'une résistance de masse. Cette bataille s'étend au-delà des formes économiques et institutionnelles de domination pour englober les modes d'hégémonie qui façonnent le consentement, le désir, la moralité et le sens commun quotidien.
L'enjeu est une lutte autour de la conscience, des valeurs et du pouvoir d'agir. En ce sens, tout mouvement de résistance doit placer l'éducation au centre de son activité. La lutte pour les droits économiques, politiques et sociaux est indissociable de la remise en cause des conditions qui produisent et reproduisent la culture de domination et d'exploitation.
Résister à l'expansion du fascisme théocratique néolibéral exige l'émergence d'un vaste mouvement démocratique mené par les travailleurs, les jeunes et tous ceux qui sont destinés à être rejetés par l'ordre nécropolitique. Un tel mouvement dépend d'une culture formatrice capable de nourrir la conscience critique, le courage civique et de permettre de percevoir les possibilités. Il ne s'agit pas seulement d'une bataille contre la guerre et l'autoritarisme : c'est aussi la revendication d'un avenir différent, dans lequel la démocratie n'est plus synonyme de guerre permanente et de capitalisme gangster, mais où elle est réaffirmée comme un projet moral et politique ancré dans la justice, l'égalité et la raison critique.
Ce dont il s'agit, c'est d'une lutte pour réaffirmer l'éducation comme une pratique de liberté et pour ré-imaginer la politique comme un engagement éthique et collectif en faveur de la construction d'un monde plus juste, d'un avenir socialiste démocratique où la vie, l'égalité et la justice prévalent sur le profit, le caractère jetable et la guerre.
Henry A. Giroux
Henry A. Giroux est enseignant à l'université McMaster de Hamilton au Canada où il est titulaire de la chaire Paulo Freire de pédagogie critique. Il a notamment publié Pedagogy of Resistance : Against Manufactured Ignorance (Bloomsbury, 2022), Insurrections : Education in the Age of Counter-Revolutionary Politics (Bloomsbury, 2023) et, en collaboration avec Anthony DiMaggio, Fascism on Trial : Education and the Possibility of Democracy (Bloomsbury, 2025).
Source : CounterPunch, 20 mars 2026.
Publié dans Adresses n°19
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/wp-content/uploads/2026/04/adresses-nc2b019.pdf
[1] 1 Counterpunch
[2] 2 Voir The Conversation
[3] 3 Achille Mbembe, Necropolitics, Durham, Duke University Press, 2019
[4] 4 Pete Hegseth, War on Warriors, 2024, Broadside, 2024. Le titre « La guerre contre les guerriers » est complété par un sous-titre : « La trahison de ceux qui nous permettent d'être libres »
[5] 5 Anthony DiMaggio et Dean Caivano, « The Iran War and America's Fascist Rebirth », CounterPunch, 6 mars 2026
[6] 6 Walter Benjamin, The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction, New York, Routledge, 2017
[7] 7 Susan Sontag, Regarding the Pain of Others, Londres, Penguin Books, 2004
[8] 8 Primo Levy, The Black Hole of Auschwitz, New York, Polity Press, 2017
[9] 9 Zygmunt Bauman, Modernity and the Holocaust, New York, Cornell University Press, 2002

La tentative d’assassinat contre Trump pourrait mettre la gauche en danger
Une tentative d'attentat contre Donald Trump, menée par un individu isolé, relance une question stratégique pour la gauche : comment se positionner face à des actes de violence politique qui, loin d'affaiblir le pouvoir, risquent surtout de légitimer la répression et de fragiliser les mouvements sociaux ? L'analyse de notre correspondant aux États-Unis, Dan La Botz.
30 avril 2026 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste - 798 |Crédit Photo : DRtraduction Henri Wilno
https://lanticapitaliste.org/opinions/international/la-tentative-dassassinat-contre-trump-pourrait-mettre-la-gauche-en-danger
Cole Tomas Allen, un homme de 31 ans originaire de Torrance, en Californie, a franchi un poste de contrôle des services secrets dans le but d'attaquer Donald Trump, des membres de son cabinet et les dirigeantEs du Congrès, tous réunis pour le dîner des correspondants de presse de la Maison Blanche le 26 avril à l'hôtel Hilton de Washington, D.C. Les agents ont réussi à l'arrêter avant qu'il n'entre dans la salle où le dîner était servi. Allen était armé d'un pistolet, d'un fusil de chasse et de couteaux.
Un libéral enragé plutôt qu'un gauchiste
Allen est diplômé d'un baccalauréat en ingénierie du California Institute of Technology et d'une maîtrise en informatique de la California State University ; il travaillait comme assistant. Max Harris, un lycéen qui avait suivi des cours particuliers avec Allen, le décrit comme un « type tout à fait ordinaire ». L'organisme de soutien scolaire pour lequel il travaillait l'avait nommé « enseignant du mois » et avait souligné à quel point il était « gentil ».
Dans des notes envoyées à ses amis et à sa famille peu avant sa tentative d'attentat, Allen a écrit : « Je suis un citoyen des États-Unis d'Amérique. Ce que font mes représentantEs rejaillit sur moi. Et je ne suis plus disposé à laisser un pédophile, un violeur et un traître souiller mes mains de ses crimes. » Allen, se décrivant comme une « personne mi-noire, mi-blanche », a exprimé son opposition à la politique d'immigration et à la politique étrangère de Trump. Apparemment motivé par sa propre foi chrétienne, Allen a exprimé son mépris pour l'hypocrisie de ceux qui mènent de telles politiques au nom du christianisme.
Cole semble avoir été un libéral enragé plutôt qu'un gauchiste. Lors de l'élection présidentielle de 2024, il a fait un don de 25 dollars à un comité d'action politique du Parti démocrate soutenant Kamala Harris, selon les registres fédéraux de financement de campagne. Il appartenait également à un réseau militant local appelé The Wide Awakes, tirant son nom d'un groupe abolitionniste de 1860. Allen aurait également participé à une manifestation « No Kings » contre l'administration Trump. Pourtant, sa tentative pourrait causer des problèmes aux groupes socialistes et anarchistes, étant donné que Trump qualifie régulièrement ses adversaires de « gauchistes lunatiques ».
L'organisation collective plutôt que la violence individuelle
Nous, membres de la gauche marxiste et socialiste démocratique, nous nous opposons aux actes individuels de violence et de terrorisme. Nous œuvrons à l'organisation de mouvements sociaux progressistes contre le racisme et le sexisme, et à la construction d'organisations de la classe ouvrière pour lutter en faveur d'une vie meilleure pour tous. Nous savons, par l'histoire et par notre propre expérience, que lorsque nous construisons des mouvements sociaux puissants qui menacent les pouvoirs en place, nous pouvons être confrontéEs à une répression violente et devoir nous défendre. Si, lors d'une élection, nous remportions un jour la majorité et menaçions de prendre le pouvoir, nous pourrions devoir nous battre pour défendre notre victoire.
Quand quelqu'un comme Allen décide de recourir à la violence pour tuer le groupe dirigeant du pays, cette poignée de personnes qui opprime et exploite tant de gens, qui s'engage dans des guerres à l'étranger coûtant la vie à des dizaines de milliers de personnes, et qui, par ses politiques économiques, menace notre environnement et notre climat, nous comprenons ce qu'il ressent. Mais de tels actes de violence individuels – qui font souvent du mal à des innocentEs – ne peuvent pas changer le système et risquent de provoquer une répression contre nous tous qui travaillons à construire un monde meilleur.
L'exemple le plus célèbre de l'histoire des États-Unis est la « Red Scare » (peur rouge) des années 1920, qui, dans le contexte de la révolution russe, a utilisé l'envoi par des anarchistes de 36 bombes à des hommes d'affaires et des politiciens en avril et mai 1919. En réponse, le ministre de la Justice A. Mitchell Palmer a lancé une série de raids en 1919 et au début de 1920, arrêtant des milliers de personnes soupçonnées d'être communistes, socialistes et anarchistes. Ces raids visaient particulièrement les immigrants d'Europe de l'Est et d'Italie. Des milliers de personnes ont été arrêtées et des centaines expulsées, souvent détenues sans mandat ni assistance juridique. Le mouvement anarchiste a été écrasé.
Les socialistes n'ont pas besoin d'actions violentes individuelles ; nous devons construire des mouvements de masse par la base.
Dan La Botz
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« Laissez-nous entrer à Gaza » : l’appel de la presse internationale à Israël
Dans une lettre ouverte aux autorités israéliennes cosignée par une trentaine de responsables de médias, dont « Le Monde », l'Association de la presse internationale demande la réouverture aux journalistes de l'accès à l'enclave palestinienne, fermé depuis le 7 octobre 2023, ainsi que la protection des journalistes gazaouis.
Tiré du site du journal Le Monde.
Les journalistes ont toujours fait face à des restrictions d'accès aux zones de conflit. Mais la situation à Gaza est sans précédent. Depuis plus de neuf cent trente jours, Israël interdit formellement à la presse étrangère l'accès indépendant au territoire et à sa population.
Dans d'autres conflits récents, même là où le danger est constant – en Ukraine, en Irak, en Syrie –, les journalistes étrangers ont tout de même réussi à travailler de manière relativement indépendante.
Se rendre sur le terrain est une condition essentielle du journalisme. Cela permet de remettre en question les versions officielles, de parler directement aux civils et de rapporter ce qu'ils vivent et ce qu'ils voient de première main. C'est pourquoi les organisations de presse envoient leurs reporters au front, souvent au péril de leur vie.
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Ce blocus a fait peser la responsabilité de couvrir cette guerre dévastatrice et ses conséquences entièrement sur nos collègues gazaouis. Comme tous les Palestiniens à Gaza, ils vivent et travaillent dans des conditions extrêmes, confrontés à la faim, aux déplacements forcés, à la perte de leurs proches. Ils ont également fait face à des restrictions continues et à des attaques meurtrières et ciblées. Leur protection devrait être sans équivoque. Et ils ne devraient pas avoir à porter ce fardeau seuls.
Depuis le 7 octobre 2023, Israël a donné plusieurs raisons pour justifier le maintien de ce black-out, comme la protection de ses soldats. Mais les combats les plus intenses sont terminés et un cessez-le-feu est en place. Les otages sont rentrés chez eux. Les journalistes n'ont jamais représenté une menace pour les troupes israéliennes. Il existe un mécanisme – bien qu'extrêmement restrictif – permettant aux travailleurs humanitaires d'entrer et de sortir du territoire. Pourquoi pas les journalistes ?
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L'Etat israélien a choisi d'ignorer nos multiples demandes d'accès et de dialogue, et nos recours devant sa Cour suprême sont restés sans réponse. A l'occasion de cette semaine de la liberté de la presse, nous réitérons notre appel : Israël doit immédiatement lever cette interdiction. La liberté de la presse est une valeur fondamentale dans toute société ouverte. Laissez-nous entrer à Gaza.
Signataires
Richard Burgess, BBC ; Phil Chetwynd, Agence France-Presse ; Philippe Corbé, France Télévisions ; Rachel Corp, ITN ; Xavier Counasse, « Le Soir » ; Katie den Daas, ABC News ; Thomas Evans, NPR ; Jérôme Fenoglio, « Le Monde » ; Jean-Marc Four, Radio France internationale pour France Médias Monde ; Alessandra Galloni, Reuters ; Sven Gösmann, German Press Agency DPA ; Miguel Jimenez, « El Pais » ; Joseph Kahn, « The New York Times » ; Carsten Knop, « Frankfurter Allgemeine Zeitung » ; Rebecca Kutler, MS Now ; Bernward Loheide, Catholic News Agency KNA ; John Micklethwait, Bloomberg ; Matt Murray, « The Washington Post » ; Valentine Oberti, « Mediapart » ; Miguel Angel Oliver, EFE ; Julie Pace, The Associated Press ; Paul Quinio, « Libération » ; Debbie Ramsay, Channel 5 News ; Maribel Sanchez-Maroto, RTVE ; Justin Stevens, Australian Broadcasting Corporation ; Sir Mark Thompson, CNN Worldwide ; Agnès Vahramian, Radio France ; Katharine Viner, « The Guardian » ; Sarah Whitehead, Sky News ; Laura Wilshaw, ITV News ; Esme Wren, Channel 4 News.
Collectif
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