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De l’Ukraine au Golfe Persique, les superpuissances ne font plus la loi !
La première grande leçon des guerres en Ukraine et au Golfe Persique crève déjà les yeux : les superpuissances ne font plus la loi ! Malgré leur supériorité militaire écrasante, tant la Russie de Poutine que les Etats-Unis de Trump rencontrent mille difficultés « non-prévues », n'arrivent pas à briser la résistance des pays bien plus faibles, et risquent fortement d'être humiliés, ce qui pourrait bien les plonger dans une crise de tous les dangers.
Par Yorgos Mitralias
Les faits bruts sont éloquents : la guerre contre l'Iran que Trump a qualifié souvent de simple... « courte excursion », et qui devait s'achever après « deux-trois jours », dure déjà depuis trois mois, sans que personne puisse prédire quand et comment elle va prendre fin. Quant à la guerre contre l'Ukraine que Poutine a appelée simple... « opération militaire spéciale » et qui devait s'achever après 4-5 jours avec l'entrée triomphale de l'armée russe dans Kyiv, elle dure déjà depuis plus de quatre ans et ses victimes (militaires et civils morts et blessés) sont désormais près de ...deux millions ! En somme, Trump et Poutine, à vies et idéologies parallèles, bains de sang et désastres parallèles !...
En effet, Trump le magnat de l'immobilier, et Poutine l'agent du KGB, partagent non seulement la même mégalomanie mais aussi la même idéologie et les mêmes pratiques antidémocratiques, racistes, répressives, virilistes et hypernationalistes qui font d'eux des fascistes purs et dures. Et ce n'est pas donc un hasard que tous les deux sont les piliers de cette Internationale Brune de nos cauchemars, qui regroupe pratiquement tout ce qu'il y a d'extrémistes de droite, de néonazis et de néofascistes de par le monde !
Alors, étant donnés leurs traits distinctifs précités, leurs mésaventures ukrainiennes et iraniennes acquièrent une dimension et un sens autrement plus importants. Ce ne sont plus seulement les traditionnelles super-puissances nord-américaine et russe qui entrent en crise car incapables d'ecraser une fois pour toutes leurs adversaires. En réalité, ce qui, à travers ses deux super-puissances russe et américaine, entre actuellement en crise profonde et multidimensionnelle est quelque chose de bien plus important, le système capitaliste lui-même. Un système capitaliste qui, pour la deuxième fois en 100 ans, a recours à sa planche de salut traditionnelle et à ses « solutions extrêmes » : la guerre et l'attaque frontale contre les droits humains et les libertés démocratiques ainsi qu'à ce qui reste de sa démocratie bourgeoise !
D'où cette angoisse diffuse, ce sentiment qui va se généralisant de fin de monde, car la crise de nos super-puissances barbares et inhumaines mine, ronge et finalement détruit l' ancien ordre (néolibéral) sans être en mesure d'en imposer un nouveau. Cependant, une telle situation est suffisamment dangereuse pour les intérêts de ceux d'en haut, pour ne pas les inciter à réagir. Et voilà tous ceux qu'il y a encore un an ou même six mois, faisaient preuve d'une servilité sans borne envers Trump, prendre aujourd'hui leurs distances et même aller jusqu'à envisager le divorce avec la super-puissance américaine. Et tout ça tandis que même les « amis » et autres « alliés » traditionnels de la Russie, tournent actuellement le dos à Poutine, allant jusqu'à refuser de figurer à côté de lui sur la tribune officielle de la Place Rouge aux jours de grandes commémorations.
Mais, comme on pouvait s'en attendre, c'est à l'intérieur de leurs pays respectifs que la réaction de ceux d'en haut contre « l'aventurisme » va-t'en guerre de Trump et de Poutine pointe désormais le nez. Et si aux Etats Unis, un vent de révolte contre Trump commence maintenant à souffler même dans les rangs du parti Républicain, la situation n'est pas très différente dans cette Russie de tous les complots et coups d'état de palais héritée du temps du tsarisme et du stalinisme, dont Poutine d'ailleurs s'en revendique : la popularité de Poutine est, pour la première fois, en chute presque libre, les fuites concernant la crise de confiance qui s'installe au sommet du pouvoir se multiplient, et cette ambiance de fin de règne accentuée par les mauvaises performances de l'economie russe (les prévisions officielles ramènent maintenant sa croissance pour cette année de 1,3% à 0,4%), et surtout par les échecs et les impasses de la guerre contre l'Ukraine, font que Poutine l'autocrate se montre de plus en plus mefiant de tout le monde.
Et sans doute, il a tout à fait raison d'être méfiant. Car, ces derniers temps, il ne fait qu'accumuler des échecs et des problèmes. Il a perdu non seulement son cher Orban en Hongrie, mais aussi ses points d'appui dans l'Afrique sub-saharienne où les mercenaires de Wagner (nouvellement appelé ...Afrika Korps) viennent de plier bagage, tandis que l'Afrique noire qui lui était si proche, hurle maintenant contre lui après la révélation du sort atroce et macabre que son armée a réservé aux centaines d'Africains -surtout Sudafricains- qui se sont trouvés, malgré eux, en toute première ligne du front en Ukraine pour servir de chair à canon.
Mais, le pire pour Poutine est que son armee n'avance plus en Ukraine et même recule sous la pression des Ukrainiens qui effacent leurs pertes territoriales subies depuis 2024 ! Et comme si cela ne suffisait pas, l'armée ukrainienne porte desormais la guerre dans la Russie, avec ses drones et ses missiles qui frappent de préférence des infrastructures énergétiques et pétrolières jusqu'à plus de 2.000 km à l'intérieur du pays ! Le résultat est dévastateur pas seulement parce que ces frappes des pipe-lines, des terminaux, des raffineries ou des ports ont fait chuter la production pétrolière russe à son plus bas niveau depuis 17 ans,annulant ainsi, au moins en partie, les effets bénéfiques des « cadeaux » qu'a fait Trump a Poutine en levant les sanctions qui pesaient sur les exportations pétrolières russes. Mais aussi et surtout, parce qu'elles rendent, pour la première fois, tangible aux citoyens russes cette guerre qui leur était jusqu'à peu trop lointaine et abstraite, ce qui affecte déjà leur morale et change radicalement leur perception de cette guerre coloniale et barbare contre le peuple ukrainien.
Il va sans dire que le premier et plus grand responsable de ces malheurs de Poutine sont ces hommes et femmes ukrainiennes qui se battent héroïquement depuis 51 mois, avec un succès inespéré, contre une puissance (nucléaire) plusieurs fois plus grande, plus puissante et plus armée, démentant ainsi tous les pronostics initiaux tant de leurs « amis » que de leurs ennemis. Le fait que ces Ukrainiens et Ukrainiennes non seulement résistent mais passent aussi à la contre-attaque ne pourra qu'inspirer d'autres peuples de par le monde victimes des mêmes agressions et des mêmes oppressions de la part des mêmes ou autres puissances imperialistes...
Malheureusement, toute autre est la situation du peuple iranien coincé et pris en sandwich entre la féroce répression qu'il subit de la part d'un régime barbare et obscurantiste, et les bombardements dévastateurs du tandem Trump-Netanyahou qui s'en fout éperdument de son sort. D'ailleurs, il faut admettre la triste réalité : la guerre contre l'Iran de l'impérialisme américain et de son acolyte israélien n'a pas affaibli, mais au contraire elle a raffermi le régime théocratique, tout au moins pendant un certain temps.
La conclusion, bien que provisoire, va de soi : les guerres impérialistes tant en Ukraine qu'au Golfe Persique non seulement sont en train de se retourner contre leurs initiateurs, mais sont également en train de semer un chaos inédit en emportant l'ordre qui régnait sur le monde depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La crise qui s'ensuit pourrait devenir cataclysmique si l'humanité laisse profiter de la situation et remplir le vide créé les divers néo libertariens milliardaires (1) et autres nostalgiques des camps d'extermination nazis aux projets messianiques et profondément suprématistes, inhumains et misanthropes. A nous tous et toutes de réagir avant qu'il ne soit trop tard...
Note
1. Voir Libertariens contre Néoconservateurs - La guerre fracture le sommet du trumpisme ! : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/200326/libertariens-contre-neoconservateurs-la-guerre-fracture-le-sommet-du-trumpisme
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L’étrange expérience « MAGA-chaviste » qui déterminera l’avenir du Venezuela
L'enlèvement de Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores par les forces spéciales américaines a marqué le début d'une nouvelle ère au Venezuela : celle d'un protectorat de facto dans lequel Washington gère le pétrole, les finances et le commerce extérieur. Il en résulte un système de pouvoir inédit, plein de paradoxes, qui évolue en terrain miné avec la complicité des anciens lieutenants de Maduro.
Tiré de la revue Contretemps
28 mai 2026
Par Manuel Sutherland
De manière inattendue, le 3 janvier dernier, un commando de la Force Delta a capturé Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, lors d'une opération qui semblait jusqu'alors impossible. Contrairement à d'autres invasions, qui ont nécessité une occupation coûteuse pour garantir la passation du pouvoir à un gouvernement favorable aux États-Unis, cette opération militaire n'a duré qu'environ deux heures et n'a laissé aucune trace de marines sur le territoire vénézuélien.
À la suite de cette opération aux allures hollywoodiennes, le gouvernement de Donald Trump a décidé de prendre sous son égide le secteur pétrolier vénézuélien et la gestion économique générale du gouvernement intérimaire, obligeant la nouvelle « présidente par intérim », l'ancienne vice-présidente de Maduro, Delcy Rodríguez, à exécuter ses directives sous la menace d'une deuxième vague militaire de plus grande envergure contre les dirigeants actuels du gouvernement.
Le Venezuela connaît ainsi un curieux « changement de régime », par lequel ce sont ceux-là mêmes qui l'ont dirigé pendant ses 27 ans d'histoire qui commandent le virage vers une forme de protectorat ; c'est ce que beaucoup appellent aujourd'hui, de manière plus ou moins ironique, le « MAGA-chavisme ».
Il s'agit d'une véritable nouveauté politico-militaire, mais qui n'est pas exempte de questions liées à la nouvelle politique économique d'ouverture, à la dynamique d'un gouvernement sous tutelle, au rôle des forces armées et du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) ainsi qu'au rôle de ce qu'on nomme la « bolibourgeoisie ». Un équilibre manifestement instable et incertain.
Il y a un paradoxe apparent dans la manière dont le gouvernement Trump présente le Venezuela : d'un côté, ce serait un pays suffisamment stable pour pouvoir recevoir plus de 100 milliards de dollars d'investissements de la part de compagnies pétrolières américaines, avec une confiance totale dans la sécurité juridique du pays. De l'autre, ce même pays semble trop instable pour respecter la Constitution. Celle-ci est on ne peut plus claire :
« Si la défaillance absolue du président de la République survient au cours des quatre premières années du mandat constitutionnel, une nouvelle élection aura lieu dans les trente jours consécutifs suivants ».
Enfreindre cette règle de manière aussi explicite reste, malgré l'avis de Trump et de Marco Rubio, un très mauvais signal pour les investisseurs que les États-Unis souhaitent attirer afin d'exploiter les ressources naturelles vénézuéliennes.
L'ouverture économique : moins de sanctions, plus de pétrole
Il est évident que l'ouverture économique limitée postérieure au 3 janvier ne peut être interprétée comme une libéralisation « normale », mais comme une ouverture forcée et conditionnée par la nouvelle architecture du pouvoir ; c'est-à-dire par la pression directe de la Maison Blanche.
Dans la pratique, le gouvernement cherche à se procurer des devises de toute urgence en relançant les exportations pétrolières et en améliorant la fluidité financière, mais sans démanteler le noyau politique du régime. Cela explique pourquoi l'économie semble s'ouvrir dans certains secteurs (pétrole, mines et commerce extérieur), tandis que le reste de l'appareil productif reste très contrôlé et fortement dépendant du pouvoir politique.
L'ouverture se produit principalement dans le secteur extractif grâce à l'adoption précipitée des nouvelles lois sur les hydrocarbures et les mines. Ces deux réglementations offrent de grands avantages aux entreprises transnationales en matière d'investissement, d'arbitrage international et de capacité opérationnelle. Les réformes comprennent de fortes réductions des redevances et le transfert d'opérations qui relevaient auparavant de la compétence exclusive des entreprises publiques. De tout point de vue privilégiant les intérêts nationaux, ces lois représentent un recul historique profond, un retour à des concessions extractives moins avantageuses pour la République.
Les textes en question ont été adoptés à la hâte, sans consultation des associations professionnelles du secteur, ni des milieux universitaires, ni des spécialistes reconnus dans ce domaine. Des lois qui faisaient l'objet de discussions publiques depuis des années et impliquaient divers accords ont été promulguées en quelques jours, en se basant largement sur le point de vue des entreprises transnationales elles-mêmes.
Cette méthode « express », ouvertement antidémocratique, enlève toute efficacité politique aux nouvelles normes et donne l'impression qu'elles pourraient à tout moment être annulées avec la même rapidité qu'elles ont été adoptées, un signal plutôt négatif pour les investissements à moyen et long terme. De plus, dans le contexte des contradictions du nouveau schéma de pouvoir, l'Assemblée nationale vénézuélienne n'est pas officiellement reconnue par le gouvernement des États-Unis et bon nombre de ses alliés, qui considèrent que toutes les élections postérieures à 2015 sont illégitimes et que, par conséquent, les mandats électifs qui en ont découlé le sont également.
Après la capture de Maduro, une réorientation immédiate des exportations pétrolières vers les États-Unis a été mise en place, dans le cadre d'un système où les recettes étaient acheminées vers des comptes contrôlés par Washington afin d'éviter les saisies des créanciers et le détournement de ces ressources. La vente de pétrole à prix réduit à la Chine a été supprimée et remplacée par des exportations au prix du marché, surveillées par les États-Unis.
À la suite de cela, le Fonds monétaire international (FMI) et les analystes locaux estiment la croissance du PIB entre 4 % et 6 % pour 2026, tirée à la fois par la reprise pétrolière et par la levée partielle éventuelle d'un grand nombre de sanctions grâce à diverses licences exécutives délivrées par l'Office of Foreign Assets Control (OFAC). Cette « ouverture » est assortie de conditions : les États-Unis contrôlent les flux de trésorerie et privilégient la stabilisation macroéconomique au détriment des dépenses sociales immédiates. Les critiques y voient une ouverture économique accompagnée d'un autoritarisme résiduel ; les optimistes, la fin prochaine de l'effondrement du système rentier.
Un gouvernement d'occupation
Le concept de « protectorat » semble un peu extrême, mais ce terme tente de refléter, de manière ramassée, la perte d'autonomie de l'État vénézuélien. Pour ceux qui défendent cette hypothèse, la souveraineté est hypothéquée à deux niveaux : géopolitique et économique.
En ce qui concerne le premier, la survie du régime dépendait de manière cruciale du soutien diplomatique, militaire et financier de puissances rivales des États-Unis (Russie, Chine, Iran) et du soutien (in situ) d'alliés comme Cuba et, dans une moindre mesure, de pays comme la Turquie. Cela a fait du Venezuela un pion gênant des intérêts anti-américains sur l'échiquier mondial. Aujourd'hui, cette situation opère un revirement à 180 degrés. Ce sont désormais les États-Unis qui, par l'intermédiaire de hauts responsables, prennent les décisions géopolitiques clés concernant le Venezuela, agissant en pratique comme une sorte de gouvernement d'occupation.
Sur le plan économique, toute initiative est conditionnée par les décisions de l'OFAC à Washington – il s'agit d'une forme indirecte et complémentaire de contrôle du Venezuela. De son côté, Caracas utilise la rhétorique de la « souveraineté » à des fins de communication interne, mais fonctionne en réalité sous de très sévères restrictions externes.
Aujourd'hui, ce sont les États-Unis qui autorisent les ventes de pétrole à la Chine et à l'Inde et fixent les conditions de remboursement de la dette, les prix et les quantités. Ils peuvent même décider que les biens et services acquis grâce aux ressources tirées des exportations de pétrole soient destinés à l'achat de biens principalement produits par des entreprises américaines. Le gouvernement Trump contrôle même des décisions aussi quotidiennes que l'attribution des devises lors des enchères de change et exige des projections budgétaires mensuelles pour autoriser les dépenses financées par les devises issues du pétrole. Une tutelle presque invraisemblable.
Trump l'avait déjà annoncé, de manière brutale, le 3 janvier, en déclarant que « les États-Unis gouverneront le Venezuela » jusqu'à ce qu'une « transition sûre » puisse être mise en place. Bien que le secrétaire d'État, Marco Rubio, ait affirmé qu'il ne s'agissait pas d'une occupation militaire, il est évident que Washington contrôle déjà des aspects clés (pétrole, banque internationale, commerce extérieur), tandis que la quasi-totalité de l'appareil d'État chaviste reste en fonction. Les récents changements au sein de la haute bureaucratie ne sont que de simples remaniements internes en fonction des besoins de la faction au pouvoir.
De manière quelque peu surprenante, le FMI et la Banque mondiale ont annoncé qu'ils reconnaissaient le gouvernement intérimaire comme interlocuteur valable pour faire avancer la réintégration complète du Venezuela au sein de ces organismes, ce qui libère, dans l'immédiat, des fonds utiles pour soutenir la stabilisation macroéconomique tant attendue et promue par les États-Unis. Cela constituerait la base du plan en trois phases pour le Venezuela post-Maduro annoncé par Rubio, à savoir : stabilisation, reprise et transition.
Si le Venezuela accède aux droits de tirage spéciaux (DTS) auxquels il n'a pas pu prétendre pendant la période de sanctions, ainsi qu'à d'autres mécanismes de financement d'urgence de l'institution, les ressources disponibles pourraient avoisiner les 10 milliards de dollars. Cela équivaudrait à deux ans de ventes de devises sur le marché interbancaire. Ces ressources pourraient contribuer à freiner l'inflation induite par l'effet « pass-through » (répercussion de la dévaluation sur les prix), qui fait du Venezuela le pays affichant la plus forte inflation au monde : la Banque centrale du Venezuela (BCV) a fait état d'un taux de 475 % à la fin de 2025 (cumul annuel), tandis que le FMI prévoit 387,4 % pour 2026.
Les forces armées, le Parti et la « bolibourgeoisie »
Les Forces armées ne sont plus seulement une institution militaire : elles font également office de conglomérat d'entreprises ayant leurs propres intérêts. La Compagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières (CAMIMPEG) n'est que la partie visible d'un immense réseau économique privé entre les mains de fonctionnaires fortunés, autrefois pilier fondamental du pouvoir de Maduro.
Cette double nature – militaire et entrepreneuriale – des Forces armées est précisément ce qui rend leur rôle si complexe dans le Venezuela sous tutelle : les militaires doivent gérer la contradiction entre un discours anti-impérialiste qu'ils ne peuvent plus soutenir et la réalité du protectorat qui les oblige à se taire.
Leurs tensions internes sont multiples. La plus immédiate est l'érosion des revenus des soldats et des officiers subalternes due à la forte inflation, qui creuse un fossé grandissant entre la hiérarchie enrichie et le gros des effectifs. À cela s'ajoute le risque de purges pour « trahison » : le fait que les forces armées n'aient pas réagi à l'opération militaire américaine du 3 janvier peut être utilisé arbitrairement contre n'importe quel haut gradé par le gouvernement de Delcy Rodríguez, tandis que les dossiers de corruption dont dispose Washington constituent une double menace.
Dans ce contexte s'affirme un dilemme fondamental : comment réagir si une véritable ouverture politique met en péril leur pouvoir économique, issu du contrôle des douanes, des mines, de Petróleos de Venezuela (PDVSA) et des importations alimentaires, et maintenu jusqu'à présent grâce à un réseau de privilèges et à la peur ? Pour toutes ces raisons, les militaires préfèrent clairement une transition contrôlée plutôt qu'un effondrement brutal qui les exposerait à des purges, des procès ou la perte soudaine de leurs privilèges. Plutôt que comme un acteur monolithique, les Forces armées doivent être considérées comme un ensemble de commandements, d'unités et de réseaux ayant des motivations différentes et des formes diverses de loyauté politique.
Avec la capture de Maduro, les Forces armées ont subi un coup militaire et symbolique dévastateur. En mars 2026, Delcy Rodríguez a démis de ses fonctions le jusqu'alors puissant Vladimir Padrino López, sanctionné par les États-Unis, de son poste de ministre de la Défense et l'a nommé ministre de l'Agriculture et des Terres, tout en procédant à 28 changements à tous les échelons de la hiérarchie militaire. Dans ces circonstances, on prévoit une sorte d' « institutionnalisation forcée » pour éviter des tentatives de coup d'État susceptibles de déstabiliser le plan en trois phases imposé par la Maison Blanche.
Il convient de souligner que les données indiquent que l'opposant Edmundo González s'est imposé avec une large avance lors des dernières élections présidentielles, y compris dans les bureaux de vote situés à proximité de bases militaires, malgré d'énormes pressions et une persécution extrême. Il est donc nécessaire de comprendre le fossé qui sépare une direction militaire enrichie d'une troupe et d'un corps d'officiers subalternes de plus en plus appauvris.
De son côté, le PSUV a perdu son élan idéologique et s'est intronisé comme une machine bureaucratique dédiée exclusivement au maintien du pouvoir par le contrôle social et électoral. Le PSUV a gardé un silence significatif face à l'adoption de mesures qui sont aux antipodes idéologiques du « Plan de la Patria » et des conceptions étatistes et nationalistes du « chavisme éternel ». Cela l'a laissé assez en marge du débat politique actuel, au-delà de l'organisation de quelques marches peu fréquentées.
Le PSUV sert de vecteur de contrôle, de redistribution des revenus et de discipline politique. Aujourd'hui, son objectif principal, sans possibilité de désobéissance ou de dissidence, est de maintenir la cohésion du bloc au pouvoir et de gérer les loyautés, plutôt que de proposer un programme politique. Par conséquent, le parti fondé par Hugo Chávez est une sorte de courroie de transmission du soi-disant « Haut Commandement politico-militaire de la Révolution bolivarienne », ancré au sommet de la bureaucratie.
Le PSUV semble opérer dans une sorte de « retraite tactique » : il coopère de manière sélective avec les États-Unis pour survivre et met en place les nouvelles directives libérales étrangères, désormais dépourvues de toute velléité « socialiste ».
La mutation chromatique du gouvernement, qui retire le rouge de ses banderoles et de ses panneaux d'affichage et parle d'« efficacité et d'investissements étrangers », se heurte de front à la tendance « anticapitaliste » du PSUV. En son sein, on voit comment l'aile la plus radicale du chavisme se regroupe pour éviter d'être engloutie par le « Rodrigato » intérimaire (articulé autour des frères Delcy et José Rodríguez, elle présidente par intérim et lui président de l'Assemblée nationale et premier dans l'ordre de succession).
Ses dirigeants, dont Diosdado Cabello, courent le risque permanent d'être destitués, voire emprisonnés aux États-Unis, car des récompenses de plusieurs millions de dollars pèsent sur eux. Dans le cas de Cabello, celle-ci s'élève à 25 millions de dollars pour sa capture et sa remise (montant similaire à celui offert dans le cas de Ben Laden).
Tout cela ne l'empêche toutefois pas d'occuper le poste de ministre de l'Intérieur et de la Justice et de se retrancher derrière un discours de résistance et de dénonciation. Dans la lignée de ce type de discours, des marches, des rassemblements et des événements sont organisés où l'on scande des slogans anti-impérialistes sans conséquences pratiques majeures. Au contraire, ces manifestations sont observées par la bureaucratie recyclée avec un léger sentiment d'ennui et de gêne.
La « bolibourgeoisie » (l'élite entrepreneuriale qui s'est enrichie grâce à la corruption d'État pendant l'ère chaviste) traverse un processus de maturation et de réorganisation. Les « bolibourgeois » ne dépendent plus uniquement de contrats gonflés avec un État en faillite, mais cherchent à se légitimer en tant que capitalistes « sérieux » : ils possèdent depuis de nombreuses années des entreprises formelles bien connues de la population et qui apparaissent comme des entreprises « normales », et sont les principaux bénéficiaires de l'ouverture économique contrôlée.
Cela leur permet en outre de blanchir des capitaux en investissant dans le secteur bancaire, l'immobilier de luxe, les bodegones (magasins de produits importés) et les casinos, tout en continuant à tisser des liens commerciaux avec l'aile directement ou indirectement « collaborationniste » de l'opposition, qu'ils financent et contrôlent.
Les « bolibourgeois » ont besoin d'une certaine stabilité politique et d'une reconnaissance internationale pour protéger leurs actifs et évoluer vers le modèle dont ils rêvent, un « capitalisme autoritaire » (à la russe ?), dans le cadre duquel ils pourraient mener des affaires « propres » et d'autres moins, avec une sécurité juridique pour leurs capitaux, mais sous le contrôle politique d'un régime qui les protège.
La « bolibourgeoisie » n'a donc pas disparu ; elle s'adapte plutôt à la nouvelle phase d'ouverture économique sélective. Ses acteurs ont deux objectifs principaux : conserver leur accès à l'État et pénétrer dans des secteurs à rendement rapide, notamment le pétrole, les importations, la finance, l'exploitation minière, les télécommunications et les activités commerciales à forte marge bénéficiaire. La caractéristique la plus importante est que cette élite économique ne mise pas nécessairement sur l'augmentation de la productivité à long terme, mais plutôt sur son adaptation à la structure d'opportunités qu'offre le pouvoir politique.
S'il est vrai que certains de ses membres ont été arrêtés ou persécutés, à la suite des luttes entre clans qui se partagent l'État comme des parcelles de pouvoir, il ne semble pas y avoir d'offensive frontale contre eux. Ils aspirent ainsi à être en première ligne lors de la ruée qui s'annonce à travers un processus de privatisations « à la russe », avec d'énormes capitaux publics qui seront vendus à bas prix si les choses continuent sur cette voie de l'« autoritarisme tutélaire ».
Des scénarios extrêmement incertains
Le court terme semble défini par une combinaison de soulagement financier partiel (découlant de l'assouplissement des sanctions et de la réintégration progressive du Venezuela dans le système financier international), de la persistance de la fragilité politique résultant d'un gouvernement non élu et très impopulaire, et de l'extrême dépendance au pétrole, pratiquement la seule source de devises pour le pays.
Si les exportations pétrolières continuent de rebondir et que le secteur bancaire public parvient à fonctionner plus facilement – en réduisant, par exemple, les réserves obligatoires extrêmement élevées, qui s'élèvent aujourd'hui à 73 % (les plus élevées au monde) –, on pourrait assister à une relative stabilisation des taux de change et du commerce. Quoi qu'il en soit, cela ne résoudra pas les graves problèmes structurels tels que les salaires misérables, les services publics extrêmement délabrés, la persécution politique (il y a encore plus de 600 prisonniers politiques), et l'incapacité à attirer des investissements productifs de grande envergure.
Dans le meilleur des cas, le Venezuela pourrait entrer dans une phase de stabilisation négociée, avec un calendrier électoral précis qui, dans quelques mois, appellerait à une élection véritablement libre ; dans le pire des cas, l'ouverture pourrait se retrouver prisonnière de l'insécurité juridique, des conflits politiques, de la répression étatique et de la faiblesse institutionnelle. Dans les deux options, il y aura une croissance économique, mais celle-ci sera bien loin du potentiel qui permettrait de relancer l'économie et de commencer à rétablir le bien-être social des travailleurs, tragiquement détruit après l'effondrement du rentiérisme kleptomane.
C'est précisément des travailleurs qu'émerge ce que tant le gouvernement intérimaire que son tuteur américain semblent sous-estimer : la mobilisation sociale croissante réclamant des salaires et des conditions de travail dignes. Dans un pays où tout se négocie en haut, la pression venant d'en bas pourrait s'avérer la plus difficile à gérer.
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Cet article a d'abord été publié par Nueva Sociedad.
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L’occupation israélienne de Gaza, du Liban et de la Syrie s’étend au-delà de ce que montrent les cartes
Des études révèlent qu'Israël contrôle 1 000 km² de territoire à Gaza, au Liban et en Syrie sous administration militaire directe. Depuis le 7 octobre 2023, le contrôle militaire israélien dans son voisinage n'est plus seulement une question de lignes annoncées dans des communiqués officiels ou tracées sur des cartes militaires.
Tiré de Agence Média Palestine
26 mai 2026
Par l'unité d'investigation d'Al Jazeera
Après chaque accord de cessez-le-feu, une carte a vu le jour, et après chaque carte, des questions se posent sur le terrain : où se trouvent réellement les forces ? Les repères sur le terrain, les opérations de démolition et les positions militaires correspondent-ils à ce qui est déclaré sur le papier ?
L'équipe d'enquêtes numériques de l'unité Open Source d'Al Jazeera a suivi trois zones où se sont dessinées de nouvelles frontières marquant la présence militaire israélienne : la bande de Gaza, le sud du Liban et le sud de la Syrie.
À Gaza, nous nous sommes intéressés à la « ligne jaune », qui figurait sur les cartes de l'accord de cessez-le-feu comme limite du contrôle israélien au sein de la bande de Gaza, délimitée par des repères en béton jaune sur le terrain.
Dans le sud du Liban, l'enquête a porté sur la zone militaire déclarée par Israël à la suite d'un accord de cessez-le-feu avec ce pays, avant d'examiner ce que les images satellites révèlent de la situation réelle dans les villages et les villes touchés.
Quant au sud de la Syrie, où il n'existe aucune carte officielle israélienne similaire, nous avons examiné les avant-postes militaires fixes au-delà de la « ligne Alpha » qui sépare le plateau du Golan occupé du reste de la Syrie.
Chaque zone fournissant un type de preuve différent, l'enquête a combiné des cartes officielles publiées par l'armée israélienne, des images satellites capturées après les accords de cessez-le-feu, des calculs spatiaux utilisant un système d'information géographique (SIG) et des données issues du projet ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project).
Gaza : quand la « ligne jaune » ne suffit pas à délimiter la réalité
À Gaza, l'histoire commence par une ligne tracée par l'armée israélienne sur ses cartes à la suite de l'accord de « cessez-le-feu » signé le 10 octobre 2025. Connue sous le nom de « ligne jaune », elle a été présentée comme la frontière séparant les zones de contrôle militaire israéliennes à l'intérieur de Gaza, couvrant une superficie estimée à environ 200 km² (77 miles carrés), selon les cartes israéliennes.
Cependant, lorsque l'équipe d'Al Jazeera a cherché à vérifier la réalité sur le terrain, un écart est apparu entre ce qui était indiqué sur les cartes et ce que révélaient les images et les données de terrain.
L'enquête s'est appuyée sur des images satellites et la géolocalisation des blocs de béton jaunes placés par l'armée israélienne jusqu'au début du mois de février 2026.
L'analyse a montré que ces repères ne respectaient pas toujours la limite de la ligne militaire officielle publiée sur les cartes israéliennes ; au contraire, ils la dépassaient dans plusieurs zones, parfois de plusieurs centaines de mètres.
L'importance de ces blocs réside non seulement dans leur emplacement, mais aussi dans leur déplacement. Le 20 novembre, le Bureau des médias du gouvernement à Gaza a annoncé que les forces israéliennes avaient avancé dans les zones orientales de la ville de Gaza et déplacé les repères jaunes vers l'ouest, étendant ainsi leur zone de contrôle d'environ 300 mètres (984 pieds), ce qui coïncidait avec le déplacement de familles palestiniennes des quartiers de Shujayea et Tuffah.
Ce déplacement n'était pas un détail marginal sur une carte encombrée de lignes. Selon les cartes de l'accord d'octobre 2025, la « ligne jaune » couvrait environ 53 % de la superficie totale de Gaza.
Cependant, ce pourcentage est plus élevé dans certaines zones, en particulier dans le nord de la bande de Gaza et à Gaza, où la zone sous contrôle militaire israélien est passée de 67,3 km² (environ la moitié de la superficie du nord) à 73,9 km², soit 54,7 % de sa superficie totale, ce qui représente une augmentation de 4,7 %.
Sud du Liban : des images satellites vérifient la ligne déclarée
La tendance observée à Gaza se répète dans le sud du Liban, mais sur une zone plus étendue. Selon les cartes officielles publiées par l'armée israélienne à la suite de l'accord de cessez-le-feu signé le 17 avril 2026, la superficie des zones sous contrôle militaire israélien dans le sud du Liban a atteint environ 570 km². Cette superficie représente plus de la moitié du territoire total saisi après le 7 octobre 2023 à Gaza, en Syrie et au Sud-Liban.
Cependant, la question, comme à Gaza, ne s'arrête pas aux frontières déclarées par les cartes. L'activité militaire est-elle restée dans le périmètre défini par l'armée israélienne ? Ou bien ce qui s'est passé après le cessez-le-feu révèle-t-il des mouvements plus étendus sur le terrain ?
Pour vérifier cela, nous avons procédé à une analyse des images satellites couvrant la période comprise entre le 24 avril et le 19 mai 2026.
L'analyse a montré que les opérations de démolition ne se sont pas limitées aux zones situées à l'intérieur de la « ligne jaune » annoncée par l'armée israélienne en avril dernier ; des traces de destruction sont apparues dans plusieurs villes situées en dehors de ses frontières.
La comparaison des images révèle que des bâtiments ont été détruits même après l'entrée en vigueur apparente du cessez-le-feu au Liban, dans des zones ne se trouvant pas à l'intérieur de la ligne déclarée. Parmi ces exemples figure la ville de Zawtar al-Sharqiyah, où une image prise le 24 avril 2026 montre la ville avant les opérations de démolition, tandis qu'une autre image datée du 19 mai 2026 montre les conséquences de la destruction après les démolitions.
Sud de la Syrie : une carte sans délimitation officielle
Dans le sud de la Syrie, l'histoire ne commence pas par une ligne officiellement tracée, comme à Gaza ou au Sud-Liban. Il n'existe aucune carte officielle israélienne définissant une « ligne jaune » ou un périmètre clair de contrôle militaire, ce qui rend plus complexe l'évaluation de la réalité sur le terrain. Par conséquent, l'enquête ne s'est pas appuyée sur une relecture des frontières précédemment déclarées par Israël, mais plutôt sur un travail géographique indépendant visant à retracer ce qui s'est effectivement dessiné sur le terrain.
Cette approche a permis de mettre en évidence un réseau de positions militaires israéliennes permanentes établies au-delà de la « ligne Alpha », qui sépare le plateau du Golan occupé du reste des territoires syriens en vertu de l'accord de désengagement signé entre Israël et la Syrie en 1974.
Lorsqu'on analyse ces positions d'un point de vue géographique, elles n'apparaissent pas comme des points distincts ou isolés, mais s'enchaînent pour former une bande militaire s'étendant de Jabal al-Sheikh au nord jusqu'au fleuve Yarmouk près de la frontière jordanienne au sud.
En traçant un périmètre autour de ces positions militaires et des zones sur lesquelles elles exercent un contrôle de facto, l'enquête estime la superficie des terres sous contrôle militaire israélien dans le sud de la Syrie à environ 235 km² (90,7 miles carrés). Toutefois, ce chiffre ne correspond pas aux frontières officiellement déclarées par la partie israélienne, mais plutôt à une estimation de l'étendue du contrôle effectif telle qu'elle ressort de l'infrastructure militaire permanente déployée sur le terrain.
Pourtant, les positions permanentes à elles seules ne révèlent pas toute la réalité. Il existe une autre couche de données qui permet de mieux comprendre l'activité militaire israélienne dans le sud de la Syrie, montrant que les mouvements ne se limitent pas au périmètre de l'infrastructure militaire permanente.
À partir des données du projet ACLED, Al Jazeera a créé une carte répertoriant plus de 800 incursions menées par les forces israéliennes en dehors de la zone tampon et à l'intérieur du territoire syrien entre le 8 décembre 2024 et le 16 janvier 2026.
La répartition temporelle et géographique de ces incursions indique que l'empreinte militaire israélienne dans le sud de la Syrie n'est ni statique ni confinée à des sites permanents, mais qu'elle se déplace fréquemment sur un périmètre plus large. Parmi les incursions les plus profondes, l'enquête a documenté une opération qui s'est enfoncée à environ 63 km (39 miles) à l'intérieur du territoire syrien, près de Horsh al-Jubailiya dans la campagne de Deraa, en avril 2025.
La Syrie présente une situation différente de celle de Gaza et du sud du Liban. Dans les deux premiers cas, l'analyse part d'une ligne déclarée et la confronte ensuite à la réalité sur le terrain. Dans le sud de la Syrie, en revanche, la carte se dessine de bas en haut : des positions militaires fixes délimitent une zone de contrôle directe, tandis que des incursions fréquentes révèlent un domaine opérationnel plus vaste.
L'analyse conclut que la présence militaire israélienne dans le sud de la Syrie est progressivement passée d'un modèle d'avant-postes militaires fixes à des incursions profondes en territoire syrien. Si l'estimation de 235 km² reflète la superficie approximative des régions sous occupation militaire directe, les données issues de plus de 800 incursions révèlent une zone d'opérations dans laquelle les forces israéliennes manœuvrent fréquemment en dehors de ces frontières.
Vue d'ensemble
L'enquête estime que la superficie totale sous contrôle militaire israélien est d'environ 1 000 km² (386,1 miles carrés), répartie sur trois zones principales depuis le 7 octobre 2023 : la bande de Gaza, le sud du Liban et le sud de la Syrie.
Le chiffre de 1 000 km² ne repose pas sur une seule source ; à Gaza et dans le sud du Liban, il a été calculé sur la base des frontières déclarées par l'armée israélienne elle-même, tandis que dans le sud de la Syrie, il s'appuie sur une estimation géographique indépendante des zones d'influence militaire de facto, en l'absence de cartes israéliennes déclarées similaires.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera
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Trump négocie avec l’Iran et déclenche la colère des faucons pro-israéliens
Alors que Washington et Téhéran avancent vers un possible accord, des secteurs républicains et israéliens dénoncent une « capitulation » stratégique. Derrière la question nucléaire se joue en réalité l'avenir de l'équilibre des forces au Moyen-Orient.
25 mai 2026 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Trump-negocie-avec-l-Iran-et-declenche-la-colere-des-faucons-pro-israeliens
La perspective d'un accord entre Washington et Téhéran suscite des réactions de fureur au sein des courants les plus durs de la scène politique étasunienne et de l'establishment pro-israélien. À mesure que filtrent les détails d'un possible accord impulsé par Donald Trump, les « faucons » à Washington et le gouvernement israélien s'inquiètent de l'issue des négociations et considèrent, au-delà du dossier nucléaire iranien, qu'il en va de l'équilibre stratégique de l'ensemble du Moyen-Orient.
Selon les informations disponibles à ce stade, l'accord comprendrait une cessation élargie des hostilités, y compris sur le front libanais, le dégel progressif de certains avoirs iraniens, gelés sous l'effet des sanctions, ainsi qu'une normalisation partielle du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, sous supervision conjointe de l'Iran et d'Oman. En contrepartie, les deux parties ouvriraient des négociations accélérées de trente jours afin d'aboutir à un accord définitif sur le programme nucléaire iranien et sur le statut à long terme du détroit.
Même si aucun accord final n'a encore été conclu, les progrès des négociations révèlent déjà une évolution géopolitique importante : les principaux acteurs régionaux, l'Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, l'Égypte, le Pakistan et même les Émirats arabes unis, semblent soutenir activement la voie diplomatique. Cet appui régional offre à Trump une marge politique dont Barack Obama n'avait jamais bénéficié en 2015, lorsque l'accord nucléaire avait été négocié malgré l'opposition ouverte d'Israël et des monarchies du Golfe.
La situation est également marquée par la quasi-disparition de l'Europe de cette nouvelle séquence diplomatique. La diplomatie européenne, qui avait cherché pendant des années à se présenter comme un médiateur incontournable au Moyen-Orient, semble désormais reléguée au second plan, marginalisée par les acteurs de la région et par les négociations directes entre Washington et Téhéran.
Mais le principal foyer de résistance se situe aujourd'hui à Washington. L'ancien secrétaire d'État Mike Pompeo a violemment attaqué cette possible entente, affirmant qu'elle semblait « sortie tout droit du manuel » des architectes de l'accord sur le nucléaire iranien, le JCPOA, de la présidence Obama. Selon lui, cet accord reviendrait à « payer les Gardiens de la Révolution afin qu'ils développent un programme d'armes de destruction massive et terrorisent le monde ». Il a également plaidé pour une ligne beaucoup plus agressive : « Ouvrez ce foutu détroit. Refusez à l'Iran l'accès à l'argent. Détruisez suffisamment les capacités iraniennes pour que l'Iran ne puisse plus menacer nos alliés dans la région. »
Les critiques se sont également multipliées au Congrès américain. Le sénateur Ted Cruz a affirmé être « profondément préoccupé » et a averti qu'il s'agirait d'une « erreur désastreuse » qui permettrait à l'Iran de recevoir des milliards de dollars, de maintenir des capacités nucléaires et de conserver son influence sur le détroit d'Ormuz. De son côté, le sénateur Lindsey Graham a estimé qu'un accord qui permettrait à Téhéran de se renforcer économiquement pourrait également en faire la « puissance dominante » de la région, ce qui pourrait devenir « un cauchemar pour Israël ».
Ces déclarations révèlent la véritable crainte des secteurs les plus alignés sur Israël : qu'une éventuelle levée des sanctions permette à l'Iran de consolider une position régionale bien plus solide, qui pourrait éroder progressivement l'avantage stratégique israélien. Contrairement à ce qu'espéraient ces faucons, la guerre récente n'a pas affaibli Téhéran. Elle a au contraire renforcé sa capacité de dissuasion, une réalité que les monarchies du Golfe, à commencer par l'Arabie saoudite, semblent désormais considérer comme une nouvelle donnée structurelle de la situation régionale.
Israël, de son côté, se retrouve face à un dilemme difficile. Une confrontation ouverte avec Trump pourrait s'avérer politiquement risquée pour Benjamin Netanyahou alors que les élections approchent et que Trump conserve une immense popularité auprès de l'électorat israélien. Tel-Aviv préfèrera donc probablement agir en coulisses, en s'appuyant sur ses alliés à Washington pour fragiliser le processus sans entrer dans une confrontation publique directe avec la Maison Blanche.
Une chose paraît toutefois claire : si un accord définitif est finalement conclu, et tout accord durable nécessitera presque certainement un allègement substantiel, voire total, des sanctions contre l'Iran, cela constituerait une défaite stratégique majeure pour Tel-Aviv. C'est précisément pour cette raison que tout porte à croire que Netanyahou fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher un accord ou, s'il ne peut l'empêcher, pour le saboter avant qu'il ne devienne irréversible.
La véritable bataille ne fait que commencer : elle ne se joue plus seulement sur le terrain militaire, mais au cœur même de Washington et autour du futur équilibre politique du Moyen-Orient.
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Iran : les pasdarans, nouveaux maîtres du jeu d’Ormuz
Depuis la mort d'Ali Khamenei et la décapitation d'une partie du régime, les pasdarans semblent avoir pris les commandes de l'Iran. À l'heure où Washington et Téhéran esquissent un accord centré sur Ormuz, leur poids éclaire la nouvelle mécanique du pouvoir iranien, entre survie, opacité et pragmatisme stratégique désormais assumé.
Tiré de Mondafrique
28 mai 2026
Par La rédaction de Mondafrique
Une chronique de Bruno Philip
Qui dirige réellement l'Iran aujourd'hui ? Depuis la mort de l'ayatollah Ali Khamenei, tué au tout début de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février, les spécialistes de la République islamique répondent presque d'une seule voix : les Gardiens de la révolution, les fameux pasdarans, sont désormais aux commandes. Ils étaient puissants ; ils incarnent à présent le pouvoir.
Cette organisation politico-militaire, fer de lance idéologique du régime fondé par le « Guide » Ruhollah Khomeyni au lendemain de la révolution de 1979, serait aujourd'hui seule à tenir le pays après la décimation de plusieurs figures majeures du pouvoir, mortes sous les bombes. L'affirmation s'est imposée depuis près de trois mois : ce que l'on a longtemps appelé le « régime des mollahs » aurait laissé place à une forme de dictature militaire dirigée par des extrémistes issus du corps des Gardiens, prêts à tout pour défendre les acquis de la révolution — et pour sauver leur peau, qui ne vaudrait sans doute pas cher en cas de changement radical à la tête de l'Iran.
Reste à savoir qui sont, au sein de cette clique de pasdarans, les véritables responsables du pays. Car l'on sait — ou plutôt l'on ne sait pas — quel rôle exact joue le fils du défunt Guide, Mojtaba Khamenei, censé avoir remplacé son père. Le nouveau leader en titre semble réduit au rôle d'« imam caché », dans une version involontairement ironique de la tradition messianique du chiisme duodécimain annonçant le retour sur terre du descendant du Prophète à la fin des temps. Invisible, vraisemblablement blessé dans la frappe qui a tué son père, il ne s'exprime que par communiqués officiels, relayés par les médias, sans que jamais son visage n'apparaisse.
Est-il mort, instrumentalisé au-delà de la vie par des dirigeants qui auraient besoin, après la décapitation du leadership précédent, d'une figure tutélaire à des fins de légitimité politico-religieuse ? Est-il mourant ? Est-il défiguré ou impotent au point de ne pouvoir apparaître, même dans une vidéo ? À ce jour, personne n'a été en mesure de confirmer ou d'infirmer ces rumeurs. L'une d'elles affirme que le Guide serait soigné dans un hôpital souterrain de la ville sainte de Qom.
Le pouvoir derrière le Guide
Un article du New York Times tombe à point nommé, alors que se dessinent les contours d'un accord entre Donald Trump et les Iraniens. Il permet de resserrer la focale sur les figures majeures d'une camarilla de généraux à la tête d'un système plus opaque que jamais — et dont l'étonnante capacité de résilience a laissé pantois les stratèges américains.
Selon le grand quotidien new-yorkais, cette élite au pouvoir serait formée par « un petit groupe », principalement composé d'anciens ou d'actuels hauts commandants du Corps des Gardiens de la révolution. Le journal précise toutefois que ce ne seraient pas les Gardiens de la révolution en tant qu'organisation qui exerceraient directement le contrôle, mais plutôt une « fraternité endurcie », dont l'expérience fondatrice fut la guerre brutale de huit ans entre l'Iran et l'Irak.
Fraternité : le mot est essentiel. La poignée de dirigeants qui tirent les ficelles d'un Iran affaibli, mais dur au mal, serait composée, selon des experts de l'Iran cités par le quotidien, d'une bande de sexagénaires issus des cercles du renseignement et des appareils sécuritaires. Tous seraient unis par un passé glorieux et tragique : celui de la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988.
Ces personnages sont aussi définis par leur radicalisme et par le traitement impitoyable réservé, ces dernières années, aux « ennemis de la révolution ». La guerre israélo-américaine aurait ainsi eu pour effet de remettre le pouvoir entre les mains des plus durs parmi les durs. Le président de la République, Massoud Pezeshkian, et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, figures les plus visibles à l'étranger, ne seraient que des personnalités sans véritable marge de manœuvre, simples exécutants placés sur une scène dont les coulisses sont contrôlées par des acteurs plus puissants, parfois quasi inconnus.
Après le début de la guerre, ces hommes ont pris le contrôle des services de renseignement. La plupart auraient aussi des liens personnels avec Mojtaba Khamenei, en raison de leurs longues années de proximité avec le cabinet de son père. Le New York Times formule ici une précision cruciale : les parcours de ces hommes, leurs carrières et leurs visions idéologiques communes expliqueraient en partie pourquoi la guerre n'a provoqué ni l'effondrement du gouvernement ni sa paralysie, malgré la mort d'une cinquantaine de hauts responsables politiques et militaires.
Le journal ajoute que les manœuvres internes autour d'une éventuelle solution pragmatique au conflit demeurent largement obscures. Certains de ces responsables fuyaient déjà les projecteurs avant la guerre. Désormais, ils vivent cachés, par crainte de représailles.
Voici donc, selon le New York Times, les dirigeants les plus importants au sommet de l'État iranien, outre la figure désormais mystérieuse de l'ayatollah Mojtaba Khamenei.
Il y a d'abord celui dont le visage est apparu sur scène lors des premières négociations au Pakistan entre Américains et Iraniens : Mohammad Bagher Ghalibaf. Âgé de 64 ans, ancien commandant de l'armée de l'air des Gardiens de la révolution, il préside le Parlement depuis 2020. Lors de manifestations brutalement réprimées en 1999, il s'était publiquement vanté d'avoir circulé à moto pour frapper les protestataires à coups de bâton, comme un simple milicien. Le New York Times le considère comme une cheville ouvrière entre l'élite politique et militaire.
Autre personnage repéré depuis un moment par les experts, et dont la photo circule dans plusieurs articles depuis le début de la guerre : Gholamhossein Mohseni-Ejei, 69 ans. Ce mollah, ancien ministre du Renseignement, est à la tête du pouvoir judiciaire depuis 2021. L'article souligne qu'il est connu pour sa brutalité et pour son recours fréquent aux tribunaux afin de réprimer toute dissidence. Il aurait notamment supervisé une vague d'exécutions de participants aux manifestations antigouvernementales du début de l'année.
Mohammad Ali Jafari, 68 ans, général deux étoiles, ancien chef des pasdarans et ex-conseiller du défunt Guide suprême, est quant à lui l'architecte d'une stratégie qui a porté ses fruits depuis le début de la guerre : celle de la « mosaïque », un système de commandement décentralisé qui aurait permis au régime de survivre à l'éparpillement de ses centres politiques et militaires à travers le pays.
Ormuz, levier d'une victoire diplomatique
Les trois autres figures mentionnées par le New York Times sont moins connues, voire inconnues du grand public, mais joueraient néanmoins un rôle crucial au sein de cette fraternité.
Ahmad Vahidi, 67 ans, issu à l'origine du renseignement, dirige les Gardiens de la révolution depuis mars, après la mort de son prédécesseur dans les bombardements. Il a également été ministre de l'Intérieur, ministre de la Défense et commandant de la célèbre Force Qods, l'unité chargée des opérations extérieures et de la structuration des alliés régionaux de l'Iran, dont le Hezbollah au Liban.
Hossein Taeb, 63 ans, religieux passé par les appareils sécuritaires, a dirigé la milice des Bassidji puis le service de renseignement des Gardiens de la révolution, une organisation réputée pour sa répression féroce de la dissidence.
Enfin, Mohammad Bagher Zolghadr, 72 ans, presque totalement inconnu hors d'Iran, incarne, selon le New York Times, la fusion du corps militaire et de la classe politique. Ancien commandant adjoint des pasdarans et ex-vice-ministre de l'Intérieur, il a été nommé en mars secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.
Cette « bande des six » vient donc, à l'évidence, de jouer un rôle déterminant dans les négociations avec les États-Unis. Ces dirigeants y auraient démontré un mélange d'inflexibilité idéologique et de pragmatisme mesuré. Même si, comme le soulignait avec ironie le New York Times dans un autre article publié lundi, l'accord temporaire annoncé ce week-end par l'administration Trump avec l'Iran n'est ni un accord de paix, ni un accord nucléaire, ni un accord sur les missiles.
C'est précisément là que réside l'enjeu. En se focalisant sur le détroit d'Ormuz, dont la réouverture est une nécessité à la fois pour les États-Unis, pour l'économie mondiale et pour l'Iran lui-même, les nouveaux maîtres de Téhéran ont déplacé le centre de gravité de la négociation. Le nucléaire est passé au second plan. La bombe réelle, immédiate, efficace, ce n'est plus seulement l'uranium enrichi. C'est la capacité de Téhéran à menacer, contrôler ou monnayer l'un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète.
Dans cette séquence, l'Iran n'apparaît donc pas seulement comme un pays affaibli par les frappes. Il apparaît aussi comme un régime qui a survécu à sa propre décapitation, qui a resserré le pouvoir autour de ses noyaux les plus durs, et qui a compris que son levier le plus redoutable n'était peut-être pas dans ses centrifugeuses, mais dans sa géographie.
Face à un Donald Trump inconstant, pressé d'afficher un résultat et soucieux d'éviter l'embrasement économique mondial, les pasdarans semblent avoir obtenu une victoire diplomatique : imposer Ormuz comme le cœur de la discussion. Autrement dit, faire reconnaître que la véritable bombe atomique de l'Iran n'est peut-être pas nucléaire. Elle est maritime, énergétique, commerciale — et mondiale.
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Pétrole : Ormuz, les frappes et la grande prime de guerre
Le pétrole repart à la hausse après les frappes américaines contre des cibles iraniennes, dont des sites de lancement de missiles et des embarcations liées au risque de minage maritime, selon Reuters. Derrière la remontée du baril, c'est la peur d'une perturbation du détroit d'Ormuz qui revient hanter les marchés : près d'un quart du commerce maritime mondial de pétrole y a transité en 2025, selon l'Agence internationale de l'énergie. Mais cette flambée pose aussi une autre question, plus dérangeante : qui gagne de l'argent lorsque la guerre renchérit l'énergie, et jusqu'où la « prime de guerre » devient-elle une rente ?
Tiré de MondAfrique.
Mardi, les cours du brut sont repartis à la hausse après l'annonce de frappes américaines contre des cibles iraniennes. Selon Reuters, Washington affirme avoir visé des embarcations susceptibles de poser des mines ainsi que des sites de lancement de missiles dans le sud de l'Iran. L'armée américaine présente ces opérations comme défensives. Téhéran, de son côté, y voit une violation du cessez-le-feu conclu avec les États-Unis. Sur les marchés, cette divergence d'interprétation suffit à produire un effet immédiat : le risque revient, et le pétrole remonte.
Le Brent a ainsi bondi d'environ 4 %, repassant autour de la barre des 100 dollars le baril. Le WTI américain offrait une lecture plus confuse, en raison du Memorial Day, jour férié aux États-Unis, qui a perturbé les comparaisons de clôture. Mais le signal principal ne souffre guère d'ambiguïté : les opérateurs ont réintégré dans les prix une « prime de guerre ». Cette prime ne correspond pas encore à une pénurie totale. Elle mesure plutôt la probabilité d'une rupture, d'un blocage, d'un incident maritime, d'un tanker immobilisé, d'une route plus chère, d'une assurance plus élevée, d'un conflit qui s'installe au lieu de se refermer.
Le baril paie le prix de l'incertitude
Le pétrole ne monte pas seulement parce que des missiles sont tirés. Il monte parce que personne ne sait jusqu'où ces missiles peuvent mener. La veille encore, les marchés avaient réagi à l'espoir d'un accord entre Washington et Téhéran. Donald Trump avait laissé entendre qu'un compromis devenait possible, tandis que les discussions semblaient progresser. Cette perspective avait mécaniquement détendu les cours. Moins de guerre annoncée, moins de risque sur l'offre, moins de tension sur Ormuz : le pétrole avait reculé.
Mais la frappe américaine a brutalement interrompu cette lecture optimiste. Le message envoyé aux marchés est contradictoire : les négociations continuent, mais les armes parlent encore. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a affirmé qu'un accord restait possible, tout en déclarant que le détroit d'Ormuz devait rester ouvert « d'une manière ou d'une autre ». La formule est révélatrice. Washington veut encore croire à la diplomatie, mais se réserve le droit d'imposer militairement la liberté de navigation si Téhéran transforme le détroit en levier de chantage.
Cette incertitude se paie immédiatement. Le baril devient alors moins le reflet de la production réelle que celui du risque anticipé. Les marchés ne se demandent pas seulement combien de pétrole circule aujourd'hui, mais combien pourrait ne plus circuler demain. C'est toute la logique des matières premières en période de crise : avant même que la pénurie ne se matérialise, les prix montent parce que les acteurs économiques achètent la peur, couvrent leurs positions, sécurisent leurs cargaisons et parient sur la hausse.
Il serait excessif de dire que la guerre est déclenchée pour faire monter le pétrole. Ce serait céder à une lecture simpliste, voire complotiste. Mais il serait tout aussi naïf d'ignorer que la guerre produit des gagnants économiques. Chaque crise énergétique redistribue de l'argent. Chaque hausse du baril enrichit certains acteurs, en fragilise d'autres, et transforme l'insécurité militaire en opportunité financière pour ceux qui savent, ou peuvent, se placer du bon côté du marché.
Ormuz, le verrou qui fait monter les prix
Au cœur de cette flambée se trouve toujours le même point de passage : le détroit d'Ormuz. Ce bras de mer n'est pas seulement une route maritime. C'est l'un des principaux verrous de l'économie mondiale. L'Agence internationale de l'énergie rappelle qu'environ 80 % du pétrole et des produits pétroliers ayant transité par Ormuz en 2025 étaient destinés à l'Asie. Pékin, New Delhi, Tokyo et Séoul sont donc directement concernés par toute tension dans la zone, même lorsque la crise paraît d'abord se jouer entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv.
Le gaz est également pris dans cette équation. Plus de 110 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié ont transité par Ormuz en 2025. Selon l'AIE, 93 % des exportations qataries de GNL et 96 % de celles des Émirats arabes unis passent par ce détroit, soit près d'un cinquième du commerce mondial de GNL. Pour ces volumes, les routes alternatives sont extrêmement limitées, voire inexistantes.
C'est précisément cette dépendance qui donne à l'Iran un pouvoir de nuisance considérable. Téhéran n'a pas besoin de fermer totalement Ormuz pour affoler les marchés. Il lui suffit de rendre la navigation incertaine. La menace de mines, les attaques de drones, les interceptions, les contrôles, les tirs autour des routes maritimes ou même la simple crainte d'un incident peuvent suffire à ralentir le trafic, renchérir les primes d'assurance et pousser les armateurs à revoir leurs itinéraires.
Dans ce mécanisme, le prix du pétrole ne reflète plus seulement le coût d'extraction ou le niveau de la demande. Il intègre la peur. Il additionne la géographie, la sécurité maritime, la psychologie des marchés et les rapports de force militaires. Ormuz devient alors une sorte de multiplicateur de crise : une frappe en Iran se transforme en hausse du Brent ; une menace sur un tanker devient un signal pour les traders ; une phrase de Marco Rubio ou d'un responsable iranien peut faire bouger les écrans de cotation.
La prime de guerre, une rente pour certains
La question de l'argent est donc centrale. Quand le baril grimpe, tout le monde ne perd pas. Les producteurs capables de vendre leur pétrole plus cher bénéficient immédiatement de la tension. Les États exportateurs voient leurs recettes augmenter. Les majors disposant de stocks, de contrats ou d'actifs bien positionnés profitent d'un environnement de prix élevés. Les traders, eux, peuvent tirer parti de la volatilité, à condition d'avoir anticipé le bon mouvement. Les fonds exposés aux matières premières peuvent également bénéficier de la hausse, tandis que certains assureurs, transporteurs ou intermédiaires répercutent le risque dans leurs tarifs.
Cette « prime de guerre » ne tombe pas du ciel. Elle est payée par quelqu'un. Les premiers perdants sont les pays importateurs, surtout ceux qui ne disposent ni de production nationale suffisante, ni de réserves stratégiques importantes, ni de marge budgétaire pour amortir le choc. Les entreprises de transport, les compagnies aériennes, les industriels, les agriculteurs et les consommateurs finaux finissent par absorber une partie du surcoût. Le pétrole cher se diffuse dans toute l'économie : carburant, électricité, fret maritime, logistique, produits manufacturés, denrées alimentaires.
La tension sur Ormuz peut même dépasser le pétrole et le gaz. Les chaînes d'approvisionnement en engrais, en produits pétrochimiques ou en intrants industriels sont également vulnérables. L'Institute for Energy Economics and Financial Analysis souligne que le détroit représente une part majeure du commerce maritime mondial d'engrais, ce qui montre que la crise énergétique peut rapidement devenir une crise de coûts agricoles et alimentaires.
C'est là que l'analyse économique rejoint le décryptage géopolitique. La guerre n'est pas seulement un affrontement militaire ; elle est aussi un système de prix. Elle crée des raretés, réelles ou anticipées. Elle déplace des flux. Elle enrichit des positions déjà constituées. Elle pénalise ceux qui achètent au jour le jour. Elle transforme chaque incertitude en marge possible pour les uns et en facture supplémentaire pour les autres.
Le front libanais, dans cette perspective, n'est pas secondaire pour les marchés. Il ne détermine pas directement le prix du baril comme Ormuz, mais il augmente la perception d'un conflit régional connecté. Lorsque l'offensive israélienne contre le Hezbollah s'intensifie, les investisseurs ne lisent pas seulement une crise libanaise. Ils y voient un prolongement du bras de fer avec l'Iran, donc un facteur supplémentaire de tension sur l'ensemble du dispositif énergétique régional.
Le pétrole remonte donc parce que la frappe américaine en Iran a cassé l'idée d'un apaisement linéaire. Il remonte parce qu'Ormuz reste vulnérable. Il remonte parce que les marchés comprennent que le cessez-le-feu peut survivre sur le papier tout en se dégradant dans les faits. Mais il remonte aussi parce que la guerre, même lorsqu'elle reste contenue, produit de la valeur pour certains acteurs.
La vraie question n'est donc pas seulement de savoir si le Brent dépassera durablement les 100 dollars. Elle est de savoir combien de temps l'économie mondiale acceptera de payer cette prime de guerre, et qui continuera de l'encaisser. Entre la frappe américaine, le verrou d'Ormuz et les fronts régionaux qui menacent de se rallumer, le baril ne mesure plus seulement le prix de l'énergie. Il mesure le coût d'un monde où la paix reste possible, mais où la guerre redevient rentable.

Un Québec en mal de vivre trompé par le bouc émissaire « immigré »
En 1955, le Canadien de Maurice Richard servait d'exutoire nationaliste pour cause d'impuissance politique. En 2026, le perdant « Go Habs Go » canadian symbolise l'échec nationaliste du plus que dernier demi-siècle. Comme le révèle l'enquête amateure mais néanmoins révélatrice du Oui-Québec, le peuple québécois s'en trouve dans unétat de mal de vivre. Comme dans les années 1950, le bon peuple a tendance à renier sa langue et sa fierté surtout à Montréal et en Outaouais mais aussi dans tous les domaines des affaires, des sciences, de la culture commerciale, des communications. Faut-il se consoler de la victoire de la Victoire ? C'est là une médaille à deux côtés, tant une fuite en avant sportive qu'une affirmation symbolique que les femmes du Québec prennent les affaires en main. On pense à l'organisation Mères au front qui lutte partout au Québec sur tous les fronts avec l'énergie du désespoir et que les échecs ne tuent pas. On pense à la grève réussie du communautaire, où règnent les femmes, mais où le rapport de forces est encore loin de ce qu'il faut pour vaincre. À quand le déterminant appoint syndical qui n'était pas au rendez-vous le 1er mai ?
L'enquête-participation du Oui-Québec révèle que si « 71 % des organisations estiment qu'elles n'ont “plus de pouvoir sur rien pantoute”, se désolent d'un étiolement du tissu social, d'une hausse de la charge bureaucratique à laquelle elles sont astreintes et d'un désengagement de l'État », à 77% la cinquantaine de groupes participants « réclament un grand projet de société, une sorte de
“Révolution tranquille 2.0”. » Comme obstacle majeur afin de resserrer le tissu social pour réengager un État démocratisé, « près des deux tiers des groupes (64 %) déplorent l'attitude adoptée par le Québec – et aussi par le mouvement souverainiste – sur la question du vivre-ensemble, un terme qui désigne de façon implicite le délicat enjeu de l'immigration ». Le Oui-Québec comme L'Aut'Journal, autre proche allié du PQ — même Le Devoir le fait sotto voce — lui envoient des messages pour redresser la barre vers un Québec inclusif. Il semble qu'il est trop tard. Le chef péquiste s'enferme dans le déni.
Reste Québec solidaire qui accueille positivement l'enquête du Oui-Québec. Si cette enquête est de la musique aux oreilles des Solidaires, la plateforme électorale du dernier congrès annonce-t-elle le projet de société de « justice sociale et [de] protection de notre environnement » du parti ? En proposant un correctif de gauche à l'actuelle société néolibérale en voie de durcissement répressif et guerrier, Québec solidaire révèle qu'il n'a pas décroché de la nostalgie des « trente glorieuses » (1945-1975). Le parti n'a pas réalisé qu'il est impossible de remettre le génie dans la bouteille. Cette parenthèse a certes anticipé la société socialiste avec son État-providence qui a en partie arraché à la domination du marché des services essentiels. Mais elle avait aussi plongé le monde dans un état schizophrénique de mutuelle destruction assurée (MAD en anglais) par la course aux armements nucléaires. Cette maladie mentale sociale a noyé la société dans la consommation de masse au prix du néocolonialisme et des guerres chaudes du « tiers-monde » sans oublier la rupture métabolique des grands équilibres écologiques. Comme un boomerang, ce bonheur factice de gadgets, de villas campagnardes, d'auto-solo et de divertissements propulsé aux hydrocarbures précipite le monde dans l'enfer de la terre-étuve vis-à-vis lequel le capitalisme ne peut rien sauf s'empêtrer dans le capitalisme vert.
Le prochain rendez-vous électoral du Québec est marqué par la néofascisation du monde auquel participe à plein le nouveau parti Libéral de l'ex banquier et gérant financier Mark Carney jetant pardessus bord écologie, droit des immigrant et droits tout courts. Sus à l'intrus immigrant islamique ou prétendu tel qu'hypocritement sous-entendent les CAQ, PCQ et PQ. Le PLQ, garant des intérêts des entreprises qui veulent le surexploiter, se met au neutre préférant faire oublier son refus de la reconnaissance du racisme systémique lors de son dernier passage au gouvernement. Quant aux Solidaires, ils plaident l'inclusion espérant que l'électorat oubliera le manque de solidaritéde sa députation vis-à-vis leur collègue d'origine tunisienne ayant souligné le racisme larvé planant sur l'Assemblée nationale. Il faudra faire avec le moindre mal face à cette palette d'opinions lors de la prochaine élection bien qu'aucune ne soit ferme et tranchée sur la question identitaire. C'est une triste affaire qu'aucune plateforme électorale clame noir sur blanc le projet de société du soin et du lien avec décroissance matérielle sous contrôle populaire et ouvert sur le monde. Quoique les Solidaires y aspirent un tantinet.
Un tel projet, pour vaincre la puissance économique, financière, répressive, militaire du petit démographiquement 1%, aussi nommé grand capital transnational, requiert la plus grande unité organisée et combative du peuple travailleur de la nation, en liaison étroite avec ceux d'ailleurs, toutes différences confondues et respectées. Les deux dernières décennies depuis la Grande crise de 2008 ont vu maints gigantesques soulèvements populaires qui n'ont pas aboutis faute d'un parti de confiance brandissant le drapeau de ce projet de société.
Marc Bonhomme, 1er juin 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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« Ta yeule ! » Ou comment la solidarité est un signe de faiblesse
C'est toujours intéressant d'observer les réactions de la classe politico-médiatique lorsqu'est soulevée dans l'espace public la question ("sensible" si elle en est une) de la taxation des grosses fortunes, particulièrement au Québec, où, semble-t-il, il n'y aurait pas assez de "riches" pour pouvoir redistribuer cette "non-richesse" par l'entremise d'un financement adéquat des programmes sociaux, qui sont une façon privilégiée de garantir l'accès à la majorité des citoyens à des services de premières nécessités (santé, éducation, services sociaux en général).
Précisons d'emblée qu'il ne s'agit pas de taxer (ou d'imposer) les "riches" en tant que "personnes" mais leur "richesse" accumulée au fil des générations (car la "richesse", comme les gènes, se transmet bien souvent de génération en génération) sous forme de patrimoines (matériels et immatériels), de revenus, de biens et avoirs qu'ils possèdent en tant que "citoyens" d'un pays développé comme le Québec. Nuance importante qui permet de dépersonnaliser le débat et de mettre dans son contexte "idéologique" les réactions épidermiques d'entrepreneurs comme François Lambert qui se sent visé directement (en tant que "personne" et non en tant que "citoyen") lorsqu'on projette de ponctuer un tout petit pourcentage de sa réussite financière dont il est sûrement très méritant !
J'en prends pour témoin les propos d'Hélène Buzzetti (appuyée en cela par Chantal Hébert, l'autre "commère" professionnelle du parlementarisme canadien1) à Radio-Canada le 11 mai dernier qui, du haut de sa vision très "progressiste" de la fiscalité et de sa maîtrise incontestée des concepts en économie politique, associait la volonté de QS de taxer les "riches" à une perception "négative" du parti envers ceux qui "possèdent", comme quoi QS considérerait d'emblée comme "louche" ── ce sont ces mots ── le fait d'accumuler du capital, du patrimoine, des revenus divers alors que d'autres (de plus en plus nombreux) n'arrivent plus à boucler leur fin de mois. Il s'agirait donc d'une sorte de règlement de compte entre classes sociales et non pas l'application d'une politique de "gauche" qui considère, à juste titre, que la démocratie n'est pas qu'un mot "creux", qu'elle ne se limite pas à aller voter une fois tous les quatre ans et qu'elle implique le partage du pouvoir (politique), de la richesse (produite par l'ensemble de la société et, malheureusement, concentrée de plus en plus entre les mains d'une minorité qui s'octroie un droit de regard "exclusif" sur la façon de la produire et de l'utiliser ── cf. l'arrogance de François Lambert), des droits et libertés de tous ordres, y compris ceux concernant la place à accorder aux questions économiques, parfois complexes mais non pas incompréhensibles pour autant, dans notre société.
- Que Mme Buzzetti (et autres journalistes toujours prêt-e-s à dénoncer un soi-disant préjugé défavorable des Québécois envers les "riches") prenne bien garde si elle veut ouvrir la discussion sur l'aspect "moral" de l'accumulation de richesses dans un système capitaliste, même celui ayant cours au Québec qui serait moins "sauvage" qu'ailleurs (rappelons-nous le fameux capitalisme à "visage humain" de Bernard Lanndry !) Étant entendu que "légalité" de pratiques fiscales, administratives, économiques et financières n'est pas nécessairement synonyme de "moralité" ou de "légitimité" de ces mêmes pratiques, toute l'histoire du capitalisme, des premiers voyages de Christophe Colomb cherchant la route des Indes jusqu'à Elon Musk qui veut transformer la planète Mars en terre d'accueil pour les terriens ayant épuisé toutes les ressources disponibles sur leur propre planète, en passant par les crises économiques récurrentes plus ou moins graves et tragiques, est celle d'une idéologie ayant pris définitivement ses distances avec les questions d'ordre moral, éthique, religieux, social, politique, environnemental, bref, avec tout ce qui ne favorise pas l'accumulation continue, perpétuelle, toujours plus intense et accélérée de "Capital". C'est en se coupant radicalement de toutes les pratiques, valeurs, philosophies, coutumes, croyances, visions du monde et habitus de l'Ancien régime moyenâgeux que la bourgeoisie européenne a instauré ce régime d'accumulation dont on a hérité, non pas uniquement en termes de retombées et conséquences "néfastes", il est vrai, mais dont aujourd'hui les inconvénients dépassent de loin et de plus en plus les avantages, menaçant jusqu'à notre survie en tant qu'espèce.
Dans ce court échange à Radio-Canada entre les invité(e)s à propos de la polémique soulevée par Sol Zanetti et la "réaction" de François Lambert (qui a ainsi fait preuve d'un grand sens diplomatique comme sait se montrer capable la classe d'affaires lorsque, à tort ou à raison, elle se sent attaquée), le seul commentaire "intelligent" est venu du côté de Paul Journet de La Presse qui a tout simplement remis les pendules à l'heure en spécifiant que cette taxe, encore une fois très modeste eu égard à ce qu'elle pourrait et devrait être, ne consiste ni plus ni moins qu'à tenter un rééquilibrage entre des pans entiers de la population, obligés de recourir à des banques alimentaires même lorsqu'ils travaillent comme des forcenés et galèrent à la journée longue, et un autre "pan" de cette même population qui a le loisir (et le privilège) d'aller se choisir une bonne bouteille au cellier un vendredi soir alors que les premiers doivent se contenter d'un Coke diète et d'un hot-dog cuit à la vapeur à la binerie du coin !
À noter comment les invité(e)s n'ont dit mot sur le « ta yeule »" de Lambert alors que le moindre écart de langage, la moindre référence (même "objective") à une forme de discrimination systémique en lieu et place des officines du gouvernement ou la mise à mort "symbolique" d'un Ministre du Travail "anti-travailleur" (passé à la guillotine), membre d'un parti politique tout aussi inféodé au merveilleux monde des affaires, sont montés en épingle par la classe politico-médiatique et élevés au rang d'un crime de lèse-majesté. Comme quoi certains (et certaines) ont l'indignation sélective...
De façon concrète, selon les chiffres de l'IRIS (à qui on peut faire confiance en ce domaine), il y avait, au Québec, en 2025, 3,600,000 ménages dont le patrimoine était évalué entre 0 et 2 Millions$, 360,000 entre 2 et 5M$, 36,000 entre 5 et 25 M$, 3,600 entre 25 et 100M$ et 400 au-delà de 100M$, pour un total de 3,924,087G$ (!) La proposition de l'Institut (sur laquelle s'appuie celle de QS) concerne la tranche des patrimoines qui commence à 2M$, ce qui exclut les 3,600,000 ménages dont ledit patrimoine est en dessous du seuil de 2M$ ; cette fameuse taxe s'applique donc aux 400,000 ménages restants qui représente 10% de l'ensemble des ménages québécois et qui détiennent 56,9% du patrimoine en question. On est donc loin du petit épargnant qui a travaillé "dur" toute sa vie pour accumuler un patrimoine que les méchants socialistes de QS veulent taxer !
On est ainsi à même de se demander si c'est l'ignorance "crasse" à propos du rôle "réel" (et non fantasmé, diabolisé) de l'impôt dans l'économie ou tout simplement la mauvaise foi qui fait croire à la vertu "sociale" de l'accumulation de richesses (revenus, actifs, patrimoine) dans les premiers quintiles des ménages, à l'effet que plus les "riches" seront "riches", mieux ce sera pour l'ensemble de la population (donc pour les quatre quintiles inférieurs). Ce mythe du "ruissellement", nourrit et repris depuis la révolution néo-conservatrice des années 1980, qui profite aux plus aisés (au détriment de la grande majorité des citoyens) prend sa source dans le libéralisme "classique" des Lumières écossaises dont Adam Smith est le promoteur le plus connu2.
En définitive, le taux d'imposition ne joue pas ce rôle "attractif" démesuré tel que les médias et les politiciens veulent nous le faire croire afin de nous faire accepter les politiques d'austérité de gouvernements aux courtes vues comme celui formé par la CAQ ; bien d'autres facteurs entrent en ligne de compte dans la décision d'investir ou non dans un secteur d'activité : l'état des infrastructures (ports, aéroports, routes, écoles, hôpitaux), la qualification de la main d'œuvre et le taux de scolarisation, le paysage politique (un pays au bord de la guerre civile n'est pas très "attractif"), le système de justice (en cas de conflits de travail, de différends commerciaux), les divers services (administratif, comptable, juridique, socio-économique, professionnel en général), les Institutions comme les Universités, les Collèges techniques, les Centres de recherche dont l'expertise peut être un atout considérable et avec lesquels il est possible d'établir des partenariats (en Recherche/Développement), etc.
La « Richesse des Nations » (pour reprendre la formule d'Adam Smith, le père du capitalisme libéral)) est le produit d'un travail collectif, d'un effort soutenu fournit par toutes les couches de la société, des plus basses aux plus élevées, même si certains s'attribuent à eux seuls le mérite d'une croissance économique vigoureuse (ou devrait alors leur incomber à eux seuls les crises récurrentes et inévitables dans une économie capitaliste qui créent de la misère sociale, psychologique et existentielle). Aussi avisé puisse-t-il être, un investisseur ne peut rien faire sans un contexte favorable à son investissement ; et ce contexte est redevable de facteurs qui lui échappent en grande partie.
Ainsi, si l'investisseur « type » ne supporte pas qu'un petit pourcentage de sa fortune soit prélevé pour le Bien Public (dont il va aussi bénéficier éventuellement), qu'il parte ! Ce faisant, il ne pourra pas transporter dans son exil son patrimoine immobilier qu'il devra vendre, celui-ci demeurant "imposable" à part entière. On ne construit pas un pays avec des opportunistes qui n'ont aucune considération pour la société dans laquelle ils vivent et qui a rendu possible leur "succès" financier. C'est exactement cet égoïsme sans bornes qui a coulé les États-Unis avec la mondialisation néolibérale, les délocalisations massives, la désindustrialisation sauvage de régions entières du pays qui a ravagé la classe moyenne qui était au cœur même du capitalisme américain ; elle constituait sa force productive, son attractivité à l'échelle mondiale, son dynamisme économique et entrepreneurial ; aujourd'hui, en désespoir de cause, elle vote pour Donald Trump en espérant qu'il lui redonne son statut d'antan mais on sait tous que ce sera en vain…
Notes
1.Il y en a même une, ou plutôt un, au Devoir, qui donne des notes aux député(e)s de l'Assemblée Nationale à chaque fin de session parlementaire !
2. D'abord et avant tout philosophe moraliste de culture "protestante", à qui on attribue les premiers traités d'"économie politique" (branche de la philosophie à laquelle contribuera le non moins connu Karl Marx), Smith défend l'idée d'une individualité pleinement autonome, indépendanteet rationnelle, cherchant son intérêt particulier et qui, du fait de cet égoïsme « naturel », se transforme en bienfaiteur pour la communauté entière qui n'aura pas à souffrir de ce penchant pour l'accumulation de richesses matérielles puisque, grâce à la « main invisible » venue secourir providentiellement les perdants du libre-échange, les inégalités qui résultent inévitablement d'un tel encouragement au profit se résorberont par l'entremise des lois « divines » du libéralisme économique. On reconnaît ici, deux cent cinquante ans plus tard, la même « foi » dans les capacités d'autorégulation du marché capitaliste, envers et contre toute logique et tous les faits qui viennent contredire le dogme néolibéral.

Une bande de pécons
Quand j'étais enfant et habitais mon petit village près de Drummondville, nous avions inventé une expression pour désigner les gens que nous trouvions absolument et irrévocablement stupides : des pécons. Comment désigne-t-on quelqu'un qui est plus que con ? Simple : un pécon.
Un adorable mot-valise qu'inventent les enfants. Seule la « Grosse patate hawaïenne » dépassait « pécon » en sévérité. Or, en voyant la photo d'une banderole paradée à Shawinigan samedi dernier : « Je me souviens d'un Québec blanc », je n'ai pu que me dire, mais quelle bande de grosses patates hawaïennes de pécons. Cette démonstration de bêtise crasse a fait remonter en moi une indignation et une incompréhension profondément ressentie, comme celle que l'on éprouve petit, alors que l'on est incapable de saisir les complexités du monde et que l'on ne peut que s'écrier : « C'est pas juste ».
Quelle courte mémoire, quelle absence de perspective historique ! Commençons par le début, cette banderole a été vue à Shawinigan. Pas à St-Côme, Sainte-Flavie ou Hérouxville, mais à Shawinigan, qui veut dire « Portage sur la crête » en atikamekw. Cela ne s'invente pas. Donc, nos petites chemises brunes, adeptes de la pureté de la race, fantasment un Québec qui n'a jamais existé. Les Canadiens français ne sont pas les premiers à avoir occupé le territoire. Ils sont arrivés vraiment plus tard. Et elles, les petites chemises, semblent avoir oublié à quel point le peuple québécois est métissé, tellement qu'il est probable que la majorité de la population ait des ancêtres amérindiens. Shawinigan, sans doute cela leur échappe-t-il, bien que fondée par un draveur nommé François Rousseau en 1854, a été incorporée sous le nom de Shawinigan Falls, en 1901, pour servir les intérêts respectivement de la Shawinigan Water and Power Company, qui souhaitait électrifier Montréal, et de la Shawinigan Carbide, Belgo Canadian Pulp & Paper Company, une usine de pâtes à papier, de même que la Northern Aluminium Company, une aluminerie. Ainsi, les Anglos ont massivement participé au développement de Shawinigan. « Speak white Shawinigan ». Est-il utile de rappeler que pour les WASP, les Canadiens français, tout comme les Irlandais, ne sont pas des Blancs ? Les Shawiniganais sont des métèques dans leur propre province. Ah, l'ironie.
Mon fils, qui manie le sarcasme comme un maître, a commenté l'affaire : « Voyons, à part les moustiques, il n'y a personne qui veut aller s'établir à Shawinigan. Il ne doit pas y avoir trois immigrants dans toute la ville ». En 2011, le taux de personnes immigrantes dans la petite ville de Mauricie était de 0,8 %. Elle s'établit maintenant à un gros 2.1%. Factuellement, il y a plus de trois personnes immigrantes, mais nous sommes plutôt loin du Grand remplacement. Cette inquiétude chez les habitants du coin n'est pas sans rappeler, le « code de vie » d'Hérouxville en 2007, lequel précisait que la charia ne pouvait s'appliquer dans la municipalité. Il faut quinze minutes en voiture pour aller de Shawinigan à Hérouxville. Il y a peut-être quelque chose dans l'eau du coin…
Plus sérieusement, ces deux manifestations, à presque vingt ans d'intervalle, sont révélatrices, moins de la qualité de l'eau, mais plus de la malsaine concentration des médias. Pour que des personnes vivant loin des grands centres se sentent le besoin d'agir pour protéger leur citoyenneté et leur nation (n'insistons pas sur l'idiotie et la maladresse), il faut qu'elles aient pris leur idée quelque part. Les discours anti-immigration et pro-laïcité de la CAQ et du PQ, abondamment véhiculées par Quebecor, finissent par produire leurs effets : des attisées de haine envers l'Autre. PSPP, toujours en train de chercher des puces aux fédéralistes, a accusé, sur X, les suprémacistes blancs, tel le groupe Second Sons Canada, d'être les responsables de cette manifestation. Car, si vous ne le saviez pas, ces défenseurs du QUÉBEC blanc ne peuvent être que des agents infiltrés par le fédéral. C'est un peu pécon comme explication, je dois dire.
Heureusement, nous avons pu voir plusieurs dénonciations de l'action de samedi. J'aime particulièrement l'action de la CDC de Shawinigan et d'autres organismes communautaires qui sont allés brandir une banderole : « Je me souviens d'un Québec inclusif » dans le même parc de Shawinigan. Saluons leur dénonciation !
2 juin 2026 | Photo : riposte citoyenne au geste des suprémacistes blancs
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L’austérité : la mâratre du Québec
Une analyse de Michel Girard, chroniqueur économique au Journal de Montréal , nous apprenait il ya quelques semaines (mais on s'en doutait déjà) que le tiers des retraités québécois de 65 ans et plus doivent survivre (l'expression n'est pas trop forte) avec moins de 25,000$ par année. Une misère !
En plus, toujours selon le même chroniqueur, un autre 20.5% doit se contenter de 25,000$ à 35,000$ par an, ce qui n'est pas fameux non plus. Ainsi donc, selon les chiffres fournis par monsieur Girard, 53% des retraités âgés de plus de 65 ans doivent se débrouiller avec un revenu brut inférieur à 35,000$.
Il n'entre pas dans mon propos d'étaler ici toutes les statistiques colligées par le chroniqueur. Notons trout de même que l'emploi donne un revenu d'appoint de l'ordre de 12% aux plusieurs personnes âgées, ce qui en dit long sur les carences de notre système de retraite.
Si tant de retraités peinent à joindre les deux bouts, c'est que cette pauvreté constitue l'aboutissement de quatre décennies de politiques restrictives néolibérales, marquées au coin de compressions budgétaires, de privatisation et de précarisation de l'emploi. Suivant les préceptes de l'idéologie néolibérale, l'équilibre des finances publiques, la lutte contre la dette et le libre échange sont les sources de la prospérité et de l'équilibre social (cette dernière en faveur du patronat, bien entendu, ce qui est pourtant en soi un déséquilibre). La classe politique dans son ensemble a fait du contrôle de la dette un enjeu national, même si cela implique un recul dans les dépenses sociales et les mesures de redistribution de la richesse produite. On a baptisé ces politiques du nom « d'austérité », mais elles ne sont que des mesures de pauvreté, lesquelles ont lourdement frappé travailleurs et travailleuses. Elles ont entraîné de graves reculs dans le monde du travail à partir du début, de la décennie 1980. Le monde du travail a alors changé de visage.
Et cela continue, on n'en voit pas la fin. Il y a eu à l'époque des faillites en série d'entreprises, une crise économique majeure de 1982à 1984 et la poussée brutale de l'emploi précaire : boulots temporaires, à temps partiel, à la pige et à contrat. Auparavant, le norme était l'emploi stable, pour ne pas dire à vie, pour le meilleur et pour le pire. Beaucoup de boomers disaient qu'ils ne voulaient pas perdre leur vie à la gagner, même si plusieurs d'entre eux, à la fin de leurs études, ont décroché un emploi permanent de fonctionnaire ou d'administrateur. Certains ont poussé plus loin leurs études (maîtrise ou doctorat), remettant à plus tard leur entrée sur le marché de l'emploi. D'autres, issus de la classe ouvrière, ont trimé en usine ou dans la construction. Les boomers n'ont jamais formé un groupe social monolithique, mais plusieurs ont bénéficié d'un emploi permanent ou de longue durée.
Les politiques néolibérales ont changé ce portrait plutôt favorable. Bien des boomers ont perdu leur gagne-pain avec les compressions budgétaires arbitraires gouvernementales, eux et d'autres ont été piégés par la progression foudroyante de l'emploi précaire. Dans ce contexte, une part grandissante des travailleurs et travailleuses n'a pas pu amasser un fonds de pension substantiel, certains pas de fonds de pension du tout.
Toute cette réorganisation restrictive du monde du travail a lourdement touché les jeunes du temps (la fameuse « génération x », qui a tant dénigré les boomers), mais aussi plusieurs de ces derniers, quoi qu'on en dise. Les chiffres avancés dans la chronique de monsieur Girard le prouvent amplement. La génération X n'a jamais été visée en tant que telle, mais plutôt les travailleurs en général. C'était une question de classe sociale bien plus que de classe d'âge.
Aujourd'hui, l'emploi précaire est devenu la norme, ou du moins s'est répandu comme s'il allait de soi. Il affecte les jeunes, mais aussi à retardement ceux des boomers qui ont été déclassés durant les années 1980 et 1990, ce qui se traduit par des prestations de retraite maigres. Si rien ne change, c'est le sort qui attend bon nombre de jeunes d'aujourd'hui. Le taux de chômage officiel est bas certes, mais les emplois proposés aux jeunes n'équivalent pas à ceux offerts durant les années 1960 et 1970 (même si à l'époque, tout n'était pas rose). Activités professionnelles à la pige et à contrat se multiplient, ce qui introduit un élément de vulnérabilité dans le monde du travail.
La classe politique a transformé les boomers en boucs émissaires pour la crise des finances publiques des décennies 1980 et 1990, mais la réalité présente de beaucoup de retraités lui donne tort. Par ailleurs, l'avenir professionnel des jeunes travailleurs de maintenant n'est guère rassurant. À moins d'une réforme progressiste du régime de retraite, plusieurs d'entre eux vont se retrouver plus ou moins dans une situation similaire à celle de leurs aînés. Il suffira d'une récession, ou même d'un simple ralentissement économique pour que la réalité ne leur saute au visage.
Tous déclassés les boomers ? Non. Une partie d'entre eux justifie préjugés entretenus pendant longtemps à leur endroit. Selon les chiffres fournis par Michel Girard, 5% des ainés de 65 ans et plus gagnent entre 50,000$ à 60,000$ par année, 9.7% ont terminé l'année 2023 avec un revenu brut de 60,000$ à 80,000$ et 4.6% ont révélé un revenu de 80,000$ à 100,000$.
Ces chiffres parlent d'eux mêmes : si 53% des aînés disposent d'une somme de moins de 35,000$ par année, les mieux nantis d'entre eux représentent environ 23.3%, c'est-à-dire ceux et celles dont les revenus s'étagent de 50,000$ à 100,000$. Tous privilégiés les boomers ? Ça dépend desquels...
Jean-François Delisle
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