Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Ambre : « Abolissons partout la porno-prostitution »

Abolissons partout la porno-prostitutionet redonnons à chaque victime sa flamme d'humanité. Par Ambre, survivante de La Vie en Rouge, artiste et philosophe. Discours prononcé à (…)

Abolissons partout la porno-prostitutionet redonnons à chaque victime sa flamme d'humanité. Par Ambre, survivante de La Vie en Rouge, artiste et philosophe. Discours prononcé à l'Assemblée nationale le 13 avril lors du colloque organisé par CAP international.k_skip_subscription_popup

Tiré de Entre les lignes et les mots

« Je voulais d'abord commencer par dire que la force que j'ai de me tenir devant vous ici aujourd'hui, je la dois à mes amies survivantes, celles que je connais, celle que je ne connais pas. Je leur dis un immense merci parce que c'est grâce à elles que j'arrive aujourd'hui à me tenir devant vous. Merci aux survivantes.

Je vais vous expliquer ce que l'abolitionnisme est pour moi en tant que survivante et militante.

Pour moi l'abolitionnisme, c'est une posture politique mais aussi philosophique qui est exigeante, courageuse et féministe, qui s'élève contre un pessimisme qui rend service aux prostitueurs et s'ancre dans un temps d'une longueur infinie.

On dit que c'est le plus vieux métier du monde et on dit que ça existera toujours.

C'est-à-dire que le passé et le futur sont ligotés, emprisonnés dans le même mythe, ce qui à mon sens est criminel.

La prostitution serait constitutive de l'être humain et de sa manière de fonctionner ?

Au contraire, pour moi, l'abolition façonne, projette et espère autre chose.

Et cette abolition n'a de sens que si l'on pense les deux catégories de personnes, celles qui subissent la prostitution, la porno-prostitution, les victimes, et ceux qui produisent la porno-prostitution, en profitent et ceux qui paient pour violer une femme.

Porno-prostitution, domination et viol

Parce que c'est bien de ça qu'il s'agit en fait. C'est un acte de domination radicale que de payer pour violer une femme.

Le viol prostitutionnel est un viol qui produit des vies brisées, des corps douloureux, des cerveaux traumatisés, des femmes qui vont mettre des années à se reconstruire si elles survivent.

Le viol prostitutionnel est donc un viol.

La simple amende tient de l'anecdote pour moi.

Soyons donc à la hauteur de l'abolition, soyons cohérents : Un violeur doit être considéré comme tel. Peut-on imaginer une seule seconde une amende ou un stage comme sanction pour les agresseurs de Gisèle Pélicot ?

Pourtant, on est face au même système d'agresseurs.

Ce qui me semble très important aussi, c'est que nous apprenions à rêver et à agir collectivement pour une société sans porno-prostitution, où les hommes seraient dégoûtés par le fait d'être « clients » et dégoûtés par le fait de regarder de la pornographie.

Un monde où être une femme prostituée, ce ne serait pas un stigma, ni une insulte, ni un travail, ni une identité, mais une situation de violence qui nous pousserait à agir pour aider cette femme.

Rêver et agir pour une société sans prostitution, c'est donner aussi la possibilité aux victimes de se voir.

Non, la prostitution n'est pas un calque fatal à poser sur toute une vie.

Non, la prostitution n'est pas un destin qui doit s'abattre sur les femmes vulnérables, migrantes, précaires, en détresse du monde entier.

Il faut que chacune puisse voir ce qu'est la prostitution dans sa propre histoire, une violence extrême et un système bien huilé et considérablement rentable.

Il faut remettre à sa place cette ombre vénéneuse qui nous empoisonne la vie quand on a vécu ça ou quand on le vit encore.

L'humanité doit être intransigeante avec elle-même.

Nous sommes des êtres humains complexes. Et nous avons le droit d'être perçues comme cela et d'être traitées comme. La prostitution abîme considérablement cette possibilité. Et les hommes qui la perpétuent martèlent en chacune de nous que nous ne sommes dignes de rien.

Alors aujourd'hui, je dis en tant que survivante, redonnons à chaque victime de la porno-prostitution sa flamme d'humanité et abolissons partout la porno prostitution ».

Ecouter le discours en bonus de La Vie en Rouge : bonus LVER

A lire, le témoignage d'Ambre : « Dire non n'était pas une option »

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Quatre femmes adressent une lettre ouverte aux masculinistes responsables d’un spectacle sur la prostitution

9 juin, par Jay Dionne, Rose Sullivan, Aurore Pérez, Martine B. Côté — ,
Un spectacle actuellement programmé à Québec propose de mettre en débat l'achat d'actes sexuels, en particulier à partir de la question du handicap. Tiré de Entre les (…)

Un spectacle actuellement programmé à Québec propose de mettre en débat l'achat d'actes sexuels, en particulier à partir de la question du handicap.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/25/quatre-femmes-adressent-une-lettre-ouverte-aux-masculinistes-responsables-dun-spectacle-sur-la-prostitution/?jetpack_skip_subscription_popup

Présenté comme un sujet tabou qu'il faudrait « enfin » oser aborder, ce cadrage nous semble profondément contestable car il cherche à remettre en question une limite fondamentale : refuser l'achat du corps d'autrui.

La prostitution s'inscrit dans un système fondé sur la demande masculine, où le désir est très majoritairement absent du côté des personnes prostituées. En conséquence, présenter cette réalité à travers un scénario qui ne ressemble en rien à la réalité prostitutionnelle, qui en efface les dimensions structurelles et sexistes, vise à invisibiliser une violence systémique et à dépolitiser les analyses solides déjà existantes sur le sujet de l'exploitation sexuelle.

Nous refusons que des situations de vulnérabilité soient mobilisées pour légitimer la marchandisation des personnes et de la dignité humaine. Nous refusons que l'empathie envers certaines personnes devienne un instrument de déshumanisation d'autres personnes. Nous,
* Rose Sullivan, militante féministe et survivante de l'industrie du sexe
* Jay Dionne, militante féministe et survivante d'exploitation sexuelle
* Martine B. Côté, doctorante en Droit et coautrice de Faire corps (Atelier 10)
* Aurore Pérez, enseignante et militante féministe
leur avons envoyé cette lettre.

À vous qui présentez le spectacle Arnaud pour Justine,

La rigueur d'une démarche artistique engagée repose, selon nous, sur sa capacité à ne pas travestir les réalités sociales qu'elle met en scène. Il en va de même pour la crédibilité des personnes qui la portent. Nous ne connaissons pas vos parcours, ni ce qui vous a mené à cette création, mais la lecture du synopsis nous laisse profondément perplexes et inquiètes.

Votre façon d'aborder la prostitution et les implications de votre postulat de départ nous préoccupe. Vous posez l'idée que l'accès à des « services sexuels », en particulier pour les personnes en situation de handicap, serait un tabou qu'il faut lever, dépasser, oser affronter. De quel tabou parle-t-on exactement ? Parle-t-on de la sexualité des personnes en situation de handicap, ou de l'achat de « services sexuels » ?

La sexualité n'est ni taboue, ni interdite lorsqu'elle est libre et sans contrainte, et c'est la contrainte que peut représenter le besoin d'argent qui rend l'acte de payer pour avoir accès au corps et à l'intimité d'autrui interdit. Votre usage du mot tabou brouille la discussion avant même qu'elle ne soit engagée. Accolé à des situations qui suscitent l'émotion, il provoque un faux débat et occulte les réelles questions : Le consentement est-il libre lorsqu'il est obtenu dans le cadre d'un échange monétaire ou matériel ? Une société qui reconnaît le fait de contraindre une personne à avoir des relations sexuelles comme étant un crime peut-elle légitimer le marchandage de la sexualité ?

C'est ici que votre projet se montre inquiétant. Votre scénario occulte la réalité brutale du système prostitutionnel, au profit d'une fiction qui n'est en rien représentative du quotidien de la majorité des personnes en situation de prostitution. Statistiquement, les hommes sont une écrasante majorité à payer pour obtenir des faveurs sexuelles de femmes qui ne les désirent pas et qui sont contraintes de feindre, de simuler, de s'effacer et de se dissocier pour continuer, de recommencer et de vivre des rapports sexuels à répétition alors qu'elles voudraient que ça s'arrête.

Ce qui se joue en prostitution n'est ni librement consenti, ni réciproque la majorité du temps. Rien de cela ne correspond à l'image d'une relation douce et empreinte de la bienveillance que votre œuvre semble vouloir présenter.

Faire disparaître cette réalité au profit d'une fiction plus acceptable ne relève pas d'une liberté artistique neutre et ne peut se poser comme fondement d'une réflexion citoyenne éclairée. Produire un récit qui occulte les conditions matérielles, sociales et sexistes qui sont à la base du système prostitutionnel, c'est déplacer une violence structurelle vers une zone d'ambiguïté morale, comme si elle pouvait être discutée indépendamment de ce qui la rend possible. Comme si une « distinction » entre prostitution et « assistanat sexuel » était possible.

Dans ce déplacement, une autre idée nous alarme : celle selon laquelle la sexualité serait un droit. Cette notion, loin d'être anodine, est au cœur des discours masculinistes et des communautés incels, qui la martèlent pour justifier leur supposé droit d'accès au corps des femmes. La voir réapparaître, même implicitement, dans une œuvre qui se veut un espace de discussion, s'avère extrêmement préoccupant.

Aborder un sujet aussi polarisant et mal connu que la prostitution en mettant en scène une situation marginale, une femme qui paie pour du sexe, produit un effet de renversement trompeur. Inviter le public à la juger et à remettre en question l'évolution des lois est difficilement considérable comme intellectuellement honnête.

Dans la réalité, la prostitution est un système structuré par la demande masculine. Inverser les rôles ne permet pas d'ouvrir le débat mais contribue, au contraire, à masquer les logiques sexistes et capitalistes qui sont au cœur du sujet. Dans ce contexte, l'ajout du handicap paraît servir de bouclier moral. C'est une forme de capacitisme utilitariste : on utilise la vulnérabilité des uns pour justifier l'exploitation des autres, tout en rendant une quelconque opposition presque impossible.

Par conséquent, ce procédé ne relève pas de la discussion, mais d'une instrumentalisation du handicap, utilisé pour détourner le regard des enjeux réels. Cela dit, suggérer que certaines personnes devraient payer pour accéder à un semblant d'intimité revient à réduire leur existence à un besoin biologique supposément insatisfait, et à faire de la réponse à ce besoin une question d'accès marchand. Il n'est alors plus question d'inclusion mais bien de hiérarchisation des oppressions, au sein de laquelle celles des unes sont conditionnelles au soulagement des autres. Aucune inclusion réelle ne peut se fonder sur l'exploitation des vulnérabilités d'autrui.

Tout cela étant dit, une question demeure, qui ne peut être évacuée par le recours à la fiction (même si le cas de Justine est ou était réel, il reste une fiction au sens structurel) : jusqu'où la fiction peut-elle aller lorsqu'elle s'empare d'une oppression authentique ? Peut-elle en modifier les contours au point d'en faire disparaître la nature ? Peut-elle transformer une violence systémique en dilemme moral, en objet de débat, en dispositif interactif ? (Presque ludique !) Que devient la réflexion collective lorsque le point de départ lui-même est déformé ?

Nous ne pensons pas que votre pièce et la façon de la rendre accessible au plus grand nombre puisse permettre de mieux comprendre le sujet de la prostitution. Nous pensons au contraire qu'elle contribue à brouiller les repères, déplacer les enjeux et minimiser des réalités qui, elles, ne sont ni abstraites, ni théoriques et certainement pas ludiques.

Nous refusons que des situations de vulnérabilité soient utilisées pour légitimer la marchandisation des personnes et de la dignité humaine. Nous refusons que l'émotion serve à contourner des principes fondamentaux. La liberté et le progrès ne consistent pas à étendre les possibilités d'exploitation, mais à garantir l'intégrité, l'autonomie et la dignité de tous et toutes.

Justine n'existe pas.

Mais les filles et femmes dans le système prostitutionnel, oui. Ce qu'elles y vivent ne relève ni de l'hypothèse, ni de la fiction, ni du jeu théâtral.

Cela ne peut pas être ignoré. Nous devons lutter pour elles.

Rose Sullivan, militante féministe et survivante de l'industrie du sexe, Jay Dionne, militante féministe et survivante d'exploitation sexuelle, Martine B. Côté, doctorante en Droit et coautrice de Faire corps (Atelier 10) et Aurore Pérez
https://tradfem.wordpress.com/2026/04/26/quatre-femmes-adressent-une-lettre-ouverte-aux-masculinistes-responsables-dun-spectacle-sur-la-prostitution/
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Trump relance le charbon avec un plan à 700 millions de dollars

9 juin, par Reporterre.net — , ,
700 millions de dollars pour le charbon aux États-Unis (603 millions d'euros). Tel est le montant du cadeau à l'industrie fossile annoncé jeudi 4 juin par le président Donald (…)

700 millions de dollars pour le charbon aux États-Unis (603 millions d'euros). Tel est le montant du cadeau à l'industrie fossile annoncé jeudi 4 juin par le président Donald Trump. Ce plan prévoit la modernisation des 14 centrales et 42 mines existantes, la construction de deux nouvelles centrales en Virginie occidentale et en Alaska, ainsi que la création d'un terminal maritime à Oakland (Californie) destiné notamment à l'exportation du charbon.

Tiré de Reporterre
5 juin 2026

Objectif affiché, faire face à l'augmentation de 50 % du prix de pétrole causée par la fermeture du détroit d'Ormuz, où transitent 20 % du pétrole et du gaz mondial. Une fermeture directement liée à la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran.

Cette annonce suscite de fortes critiques chez les opposants au président étasunien. « Consacrer 700 millions de dollars à une source d'énergie sale et inefficace favorise les pollueurs au détriment des Américains, alors que l'on traverse une crise énergétique provoquée par Trump », a ainsi réagi la Coalition parlementaire SEEC, un groupe d'élus démocrates favorables aux énergies renouvelables.

Lire aussi : Trump II : « La pire offensive de l'histoire contre l'environnement »

Le charbon est la source d'énergie fossile la plus néfaste pour le climat. Il ne fournissait plus que 20 % de l'électricité produite aux États-Unis en 2022, mais il représentait encore 55 % des émissions de CO2 du secteur de la production d'électricité. Sa consommation avait atteint un point bas en 2024, avant de rebondir en 2025. D'après une étude publiée en novembre 2023 dans la revue Science, la pollution atmosphérique causée par les centrales à charbon étasuniennes aurait causé 460 000 décès prématurés entre 1999 et 2020.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

« Les scientifiques avaient beau savoir que ça arriverait, on est sur quelque chose de stupéfiant »

9 juin, par Emmanuel Clévenot — , ,
Alors que la France est touchée par une vague de chaleur exceptionnelle, la géographe Magali Reghezza-Zitt publie « Bienvenue en 2055 ». Elle analyse pour Reporterre les (…)

Alors que la France est touchée par une vague de chaleur exceptionnelle, la géographe Magali Reghezza-Zitt publie « Bienvenue en 2055 ». Elle analyse pour Reporterre les leviers qui nous permettraient d'arriver au monde neutre en carbone qu'elle y décrit.

30 mai 2026 tiré de Reporterre.net

Depuis le 21 mai, un épisode de chaleur « inédit, historique, exceptionnel », selon les mots de Météo-France, a plongé l'Hexagone dans un avant-goût du monde de demain. Un monde dans lequel l'accentuation de la crise climatique se traduira par des canicules de plus en plus intenses et précoces.

Hasard de calendrier, le nouvel ouvrage de Magali Reghezza-Zitt, géographe française de renom, est paru le 22 mai aux éditions du Seuil. Intitulé Bienvenue en 2055, il raconte un monde devenu neutre en carbone. Pour Reporterre, l'enseignante-chercheuse, ancienne membre du Haut Conseil pour le climat, revient sur le phénomène météorologique traversé par la France et les leviers à activer pour adapter nos sociétés à ces épisodes.

Reporterre — La France, comme l'Europe de l'Ouest, traverse une canicule remarquable pour un mois de mai. Le climatologue français, Christophe Cassou, l'a qualifiée « d'ovni climatique ». Était-elle pour autant prévisible ?

Magali Reghezza-Zitt — Les scientifiques savaient qu'un tel événement pouvait arriver. C'est totalement cohérent avec les modèles. Dans un climat qui se réchauffe, des épisodes de chaleur plus intenses et plus précoces sont susceptibles de se produire.

Pour autant, celui-ci est tout à fait exceptionnel par rapport à tout ce qu'on a pu mesurer en France depuis 150 ans. Il échappe vraiment à toutes les mesures. C'est cela qui est perturbant. Les scientifiques avaient beau savoir que ça arriverait, on est sur quelque chose de stupéfiant, sidérant, par rapport à ce que l'on a l'habitude de voir, y compris lors de chaleurs extrêmes.

Il ne faut donc pas s'attendre à vivre régulièrement de tels printemps.

C'est bien là toute la question. Une chose est certaine : plus la crise climatique gagnera du terrain, plus nous vivrons ce type d'événements de plus en plus tôt dans l'année. C'est écrit noir sur blanc dans le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), et les prévisions et modélisations de Météo-France le confirment pour notre pays.

Et si l'on dépasse le seuil des 2 °C, ces épisodes exceptionnels pourraient même survenir dès la première quinzaine de mai. Ça ne veut pas dire qu'on le vivra tous les ans, mais la période sur laquelle ces vagues de chaleur se produiront commencera de plus en plus tôt et se terminera de plus en plus tard, jusqu'en octobre.

Dans votre nouveau livre, « Bienvenue en 2055 », vous dépeignez un monde, le nôtre, devenu neutre en carbone et écrivez : « J'ai désormais 77 ans et, au soir de ma vie, je regarde le chemin parcouru non sans fierté et avec un immense soulagement. » Racontez-nous à quoi ressemble ce futur que vous dessinez.

Premièrement, ce monde est électrifié. Pourquoi ? Parce qu'on est quasiment sorti des énergies fossiles, qui représentent 90 % du réchauffement. Électrifié, ça veut d'abord dire que l'énergie que nous consommons est fabriquée avec des technologies bas carbone. Beaucoup de renouvelables, mais aussi, dans certains pays, du nucléaire.

Mais électrifié, ça veut aussi dire que les appareils, les machines qui jusque-là fonctionnaient avec des énergies fossiles, sont passés à l'électrique. La manière de refroidir nos maisons lors de canicules est électrique. La manière de les réchauffer aussi, tout comme nos transports.

Deuxièmement, nos assiettes ont changé. On mange des fruits et légumes de saison, locaux, des plats d'antan à base de lentilles et de pois chiches, et beaucoup moins de viande. Ça sous-entend qu'on a dû relocaliser un certain nombre de productions parce que les conditions climatiques et la biodiversité n'étaient plus suffisamment efficaces ou propices à certaines cultures.

Lire aussi : Rendre les villes plus fraîches ? On sait comment faire depuis des siècles

Et puis, on a réduit drastiquement les emballages en traquant tous ceux jugés inutiles. On utilise des contenants réutilisables ou consignables, on privilégie le vrac, y compris pour les médicaments. Le circuit-court réduit les transports de marchandises. Nos villes sont de plus en plus silencieuses, car les véhicules sont moins nombreux.

Le plastique a presque disparu, y compris les fibres synthétiques qui composaient nos vêtements. On utilise désormais des fibres animales et végétales, et beaucoup de métiers manuels que connaissaient nos grands-parents sont réhabilités. Nos logements mieux isolés savent désormais produire du froid, etc.

Une chasse au gaspillage a aussi été menée, au bénéfice d'une société plus sobre. Parce que dans un contexte où les inégalités étaient très fortes, ça devenait indécent de jeter de la nourriture quand des gens n'avaient pas de quoi se nourrir, de jeter des vêtements à peine utilisés quand d'autres ne trouvaient pas de quoi se vêtir. Grâce à cette simple lutte contre le gaspillage, contre les pertes d'eau, de chaleur, et d'énergie, nous avons réussi à réduire drastiquement nos émissions.

Pour le moment, les politiques capitalistes à l'œuvre en France nous offrent un tout autre monde. Près de 200 000 élèves viennent d'achever leurs épreuves écrites du bac professionnel sous des températures écrasantes. Le bétail suffoque dans des infrastructures inadaptées. Les locataires de passoires thermiques se sentent complètement abandonnés par le gouvernement, dont l'impréparation est décriée. Le monde que vous imaginez en 2055 ne relève-t-il pas de l'utopie ?

Non. Ce monde n'est pas une utopie puisqu'il se contente de traduire en mots et en images les solutions évaluées, dans le dernier rapport du Giec, comme étant efficaces, économiquement rentables et technologiquement accessibles. Par ailleurs, la question n'est pas de savoir si l'on va décarboner mais quand.

Pourquoi ? Trois causes peuvent pousser à la décarbonation. La première, c'est une politique volontariste… qui n'est d'ailleurs pas forcément menée pour des raisons écologiques. Seulement, les problèmes de logement, d'emploi, d'industrie, d'agriculture se multiplient et les élus trouvent, dans la décarbonation, une solution.

La deuxième, c'est la pression exercée par d'autres pays. On voit aujourd'hui que la Chine, pour des raisons exclusivement géostratégiques et économiques, a engagé non seulement une décarbonation de son électricité mais fonde aussi sa stratégie industrielle sur l'offre d'appareils, de machines, de véhicules permettant d'électrifier les usages. Et là, évidemment, étant donné la force de frappe chinoise, une question de compétitivité se pose et, sans réaction, on risque d'observer un décrochage européen.

Et quelle est la troisième ?

Eh bien, c'est la pire : la pression du changement climatique. Les épisodes de chaleur, comme celui qu'on vit aujourd'hui, provoquent de tels dommages sur la société, les ménages et les entreprises qu'on va se retrouver au pied du mur.

On le voit dès maintenant avec l'effet absolument délétère de notre dépendance aux énergies fossiles. Ça se répercute sur le budget des ménages avec les hausses des prix à la pompe, sur notre agriculture avec l'augmentation du coût des intrants, sur la souveraineté de nos chaînes d'approvisionnement, et sur les finances publiques parce que les problèmes de santé se multiplient.

Résultat : avec la convergence de ces facteurs de pression sur la société, au bout d'un moment, on sera au pied du mur. Sauf qu'évidemment, plus on tarde, plus on prend du retard, plus l'effort devient coûteux et plus nos marges de manœuvres se réduisent. Cette transition est de moins en moins possible parce qu'on n'a plus les ressources pour la mener. Tout l'enjeu est d'être capable de relancer la machine aujourd'hui, avant que la situation n'empire.

En Espagne, le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez vient de dévoiler un plan de plus de 9 milliards d'euros pour accompagner les ménages vulnérables dans leur transition écologique. Pourquoi n'observe-t-on pareille dynamique en France ?

Je n'ai pas la réponse. Le problème aujourd'hui, c'est que monte dans la classe politique et dans les médias un discours de l'impuissance. L'idée que finalement, ça serait mort. Et à ce discours s'ajoute la coalition de l'obstruction. Des personnes qui, au nom d'intérêts politiques et économiques, tentent de retarder la mise en œuvre de ces solutions. Notamment avec l'argument selon lequel la France ne représente qu'un pourcent des émissions, alors on n'y peut rien, disent-ils.

Les Français sont majoritairement conscients du changement climatique. La plupart d'entre eux auraient envie que ça change. Seulement, ils n'en ont pas les moyens. Ce n'est pas qu'ils ne veulent pas, c'est qu'ils ne peuvent pas. Et pourquoi on en est arrivé là ? Eh bien parce que la transition écologique a été dépolitisée, notamment en opposant la planète aux individus, la fin du monde et la fin du mois.

Pourtant, on aura besoin que l'ensemble des forces politiques intègrent cet objectif de décarbonation. Tous les pays ne s'y prendront pas de la même façon. Plusieurs chemins sont possibles, et ce n'est pas le rôle de la science que de dire lequel emprunter. Non, la science dit une seule chose : que ce monde-là est tout à fait possible, et qu'il faut le construire maintenant.

Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone, de Magali Reghezza-Zitt, aux éditions du Seuil, 22 mai 2026, 256 p., 21,50 euros (15,99 euros en format numérique).

Congrès de la CGT : quelles nouvelles décisions contre les VSS en interne ?

9 juin, par Resyfem – un réseau de syndicalistes féministes de Sud, CGT, FO, FSU. — , ,
Pour le 54ème congrès confédéral de la CGT, nous, membres du Resyfem, nous adressons aux militant-es de la CGT en espérant que de nouvelles décisions soient prises pour agir (…)

Pour le 54ème congrès confédéral de la CGT, nous, membres du Resyfem, nous adressons aux militant-es de la CGT en espérant que de nouvelles décisions soient prises pour agir plus radicalement contre les violences sexistes et sexuelles qui affectent profondément et durablement la santé des victimes et affaiblissent notre syndicalisme.

Resyfem est un collectif féministe de syndicalistes issues de différentes organisations syndicales et implantées dans toute la France. Nous faisons collectivement le constat que le sexisme et les violences masculines – notamment à caractère sexuel – sont omniprésentes dans nos organisations et empêchent de nombreuses femmes d'y militer sereinement, les obligeant trop souvent à subir, à changer d'organisation ou à renoncer au syndicalisme. Or, nous sommes convaincues que les syndicats sont des outils de lutte essentiels que nous ne pouvons pas nous permettre de désinvestir.

Ces derniers mois, la multiplication des situations alarmantes de violences sexistes et sexuelles (VSS) internes nous a conduit à interpeller la Commission Exécutive Confédérale de la CGT par un courrier du 6 mai 2026, à ce jour sans réponse.

L'adoption d'un cadre commun de lutte contre les VSS et l'élection de Sophie Binet au secrétariat général confédéral à l'issue du 53ème congrès portaient l'espoir d'un changement d'échelle dans le combat féministe à la CGT. Les violences qui nous sont remontées régulièrement ou dont la presse se fait parfois l'écho, témoignent au contraire d'un retour de flamme masculiniste bien orchestré qui prend différentes formes :

– Confiscation de l'ensemble des mandats de militantes et obstruction persistante contre les tentatives de continuer à militer, lorsqu'elles parlent et exigent de ne plus être l'objet de propos et de comportements sexistes ;

– Procédures baillons et plaintes en diffamation contre les militantes qui ont osé dénoncer les VSS internes subies ;

– Refus de mise en œuvre des préconisations de la Cellule de Veille Confédérale sur les VSS et ce faisant, désaveu de son travail et de sa légitimité ;

– Non prise en charge des frais de justice automatique de militantes victimes alors qu'il peut arriver que les mis en cause étant des responsables syndicaux, leurs frais de justice sont financés par nos cotisations ;

– Soutien individuel (silencieux ou assumé) de la part de camarades des mis en cause ;

– Soutien institutionnel des instances locales et/ou confédérale via par exemple :

Le maintien, la reconduction, voire de nouvelles responsabilités syndicales des mis en cause, y compris lorsque la Cellule de Veille a reconnu les faits et/ou quand les faits se sont déroulés en public ;

Les menaces et représailles envers les victimes sans réaction des instances syndicales responsables : retraits des mandats, décision d'expulsion de la CGT par un syndicat en violation du droit fondamental à la syndicalisation ;

Les humiliations publiques, par exemple : expulsion d'une camarade d'une Assemblée Générale du Personnel, insultes sexistes, psychiatrisation de la situation des femmes, sexualisation des femmes, etc…

La liste de ces violences secondaires n'est pas exhaustive, malheureusement. Le backslash continue de prendre de la force. Nous devons réagir plus fort pour un nouveau souffle d'un Metoo syndical.

Comme nous l'avons écrit à la Commission Exécutive Confédérale, sa responsabilité est immense.

La CGT est la première organisation syndicale à avoir créé une cellule de veille, il y a 10 ans. Or, le silence et l'absence de décision ambitieuse de la direction confédérale dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles perpétuent la domination patriarcale, non seulement à la CGT, mais dans l'ensemble du monde syndical et, in fine, dans la société.

Face à l'absence de réponse à notre courrier envoyé à la Commission Exécutive Confédérale, et à la veille du 54ème congrès confédéral, nous nous adressons à vous, militant-es, pour nourrir vos débats lors de ce congrès, en espérant que de nouvelles décisions soient prises pour agir plus radicalement contre les VSS qui affectent profondément et durablement la santé des victimes et affaiblissent notre syndicalisme.

Nos propositions :

– Garantir la prise en charge systématique des frais de justice des plaignantes ;

– Protéger les victimes par la suspension conservatoire des mandats et présence au syndicat des mis en cause ;

– Garantir aux victimes qui ont le courage de dénoncer l'absence de représailles (comme les syndicats le demandent pour garantir la liberté syndicale au sein des entreprises) ;

– Garantir des délais d'enquête raisonnables, si besoin en donnant des moyens supplémentaires à la Cellule de Veille ;

– Que les préconisations de la cellule de veille confédérale s'imposent à tous les niveaux de l'organisation (fédérations, UD/UL, syndicats) ;

– Rendre les mandats retirés aux militantes par représailles ;

Cette liste de propositions n'est bien sûr pas exhaustive. Elle est une amorce à enrichir par les débats et l'ensemble des expériences que chaque syndicat et syndiqué.es ont déjà eu, pour garantir un cadre de militantisme sans violences masculines.

Nous espérons une avancée significative dans la prévention et les sanctions des VSS par la CGT, pour ne pas avoir à porter de nouveau ce combat au 55ème congrès. Il sera tellement utile pour les syndiqué.es de la CGT mais aussi pour les militantes de tous les syndicats.

D'ici là, continuons à réagir systématiquement et collectivement à tout propos et/ou agissement sexistes et sexuels, racistes… Nous envoyons tout notre sororité combative aux congressistes qui portent ce combat.

RESYFEM, le 1/06/26
https://blogs.mediapart.fr/resyfem/blog/020626/congres-de-la-cgt-quelles-nouvelles-decisions-contre-les-vss-en-interne
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le traité de l’OIT devrait protéger tous les travailleurs des plateformes numériques

Les gouvernements participant aux négociations devraient soutenir le principe d'une rémunération équitable, des conditions de travail sûres et l'accès à la sécurité sociale (…)

Les gouvernements participant aux négociations devraient soutenir le principe d'une rémunération équitable, des conditions de travail sûres et l'accès à la sécurité sociale

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/04/le-traite-de-loit-devrait-proteger-tous-les-travailleurs-des-plateformes-numeriques/

(New York) – Partout dans le monde, les travailleurs des plateformes numériques (« gig workers » en anglais) endurent de longues heures de travail, une rémunération imprévisible et en baisse, ainsi que de graves risques sécuritaires, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd'hui. En juin, sous l'égide de l'Organisation internationale du Travail (OIT), des gouvernements participeront à des négociations afin d'élaborer un traité historique portant sur le « travail décent dans l'économie des plateformes » ; ils devraient adopter des normes solides et contraignantes afin de garantir aux travailleurs de ce secteur, partout dans le monde, une rémunération équitable, des conditions de travail sûres et l'accès à une protection sociale.

Ce rapport multimédia, intitulé « Algorithms of Exploitation : Rights Abuses in the Gig Economy and the Global Fight for Change » (« Algorithmes d'exploitation : Violations des droits dans l'économie des plateformes numériques et les efforts mondiaux visant des réformes »), documente les expériences de travailleurs des plateformes dans neuf pays :l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l'Inde, le Kenya, le Koweït, leLiban, leMexique, le Pakistan et leRoyaume-Uni. Human Rights Watch a constaté que, dans tous les pays étudiés, ces travailleurs perçoivent une rémunération peu enlevée et instable dans des conditions de travail peu sûres, et ne bénéficient que d'une protection faible ou inexistante en cas d'accident du travail ou d'incapacité à travailler.

« Les entreprises gérant des plateformes numériques ont bâti un modèle économique qui contourne les protections du droit du travail et transfère des risques et des coûts aux travailleurs », a déclaréLena Simet, chercheuse senior sur les questions de pauvreté et d'inégalité à Human Rights Watch. « Les négociations en vue d'un traité de l'OIT constituent le premier effort mondial visant à contraindre les gouvernements à garantir que l'utilisation de ce modèle ne se fasse pas au détriment des droits des travailleurs. »

Human Rights Watch s'est entretenu avec des chauffeurs et des livreurs en Inde, au Kenya, au Liban, au Mexique, au Pakistan et au Royaume-Uni, ainsi qu'avec des migrants de retour dans leurs pays d'origine (BangladeshetNépal) qui avaient auparavant travaillé en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Koweït. L'objectif était de documenter, par des exemples concrets, l'impact humain du travail non réglementé au sein de l'économie des plateformes.

L'OIT estime que la taille du marché des plateformes numériquesa presque doubléentre 2016 et 2021 ; selon la Banque mondiale, près de435 millions de personnesdans le monde en tirent un revenu. Cependant, les protections liées au droit du travail n'ont pas suivi la même évolution.

La convention en cours de négociation devrait combler les lacunes existantes en matière de protection en incluant des garanties essentielles pour tous les travailleurs des plateformes, quel que soit leur statut, a préconisé Human Rights Watch. Étant donné qu'elles classent systématiquement leurs travailleurs comme prestataires indépendants ou travailleurs autonomes, ceux-ci se retrouvent, dans de nombreux pays, exclus des garanties relatives au salaire minimum, à la sécurité sociale et à la sûreté au travail.

Des travailleurs ont fait état de longs horaires, de rémunérations imprévisibles et en baisse, ainsi que de graves risques sécuritaires, souvent en l'absence de sécurité sociale ou de soutien en cas d'accident du travail ou de maladie les empêchant de travailler.

Apraham, chauffeur à Beyrouth, a raconté que ses revenus n'avaient cessé de diminuer depuis 2015, l'empêchant de couvrir ses dépenses quotidiennes ou de cotiser à la sécurité sociale. Après le vol de sa voiture et de son téléphone lors d'une agression violente survenue alors qu'il travaillait pour Uber, il s'est retrouvé sans revenus et a affirmé n'avoir reçu aucun soutien de la part de cette compagnie.

Agnes Mwongera, chauffeuse à Nairobi, a déclaré avoir été agressée par un passager et n'avoir reçu aucune réponse lorsqu'elle a signalé l'agression à son employeur.

Graeme Franes, coursier à vélo assurant des livraisons de repas en Écosse, au Royaume-Uni, a indiqué avoir été incapable de travailler pendant six mois après une agression au cours de laquelle son bras a été fracturé « J'ai dû compter sur mes amis et ma famille », a-t-il confié. « Ce fut une période vraiment difficile. »

En classant les travailleurs de plateformes numériques comme prestataires indépendants, les entreprises parviennent, dans de nombreux pays, à se soustraire aux obligations relatives au salaire minimum, à la sécurité au travail et à la sécurité sociale. Parallèlement, elles exercent un contrôle considérable sur ces travailleurs par le biais d'algorithmes qui déterminent la rémunération, attribuent les tâches et peuvent mener à des suspensions, souvent sans transparence ni possibilité de recours effectif.

Human Rights Watch a précédemment constaté qu'une fois les frais déduits, de nombreux travailleurs des plateformes aux États-Unis gagnent un revenu nettement inférieur à un salaire décent, ou au salaire minimum légal. Des travailleurs d'autres pays ont fait état de dynamiques similaires, leurs revenus étant souvent insuffisants pour couvrir leurs dépenses quotidiennes. Ce modèle d'exploitation permet aux entreprises concernées d'accaparer une part croissante des revenus tout en reportant les coûts sur les travailleurs, contribuant ainsi à des inégalités croissantes sur ce marché du travail.

Human Rights Watch appelle les gouvernements à adopter des normes rigoureuses qui :

* Établissent la présomption que des travailleurs sont considérés comme des employés d'une entreprise, dès lors que celle-ci contrôle leurs activités professionnelles, afin d'éviter toute classification erronée de leur statut ;

* Exigent une rémunération équitable, couvrant l'intégralité du temps de travail effectué, avec des revenus atteignant au moins le seuil du salaire minimum ou du salaire vital ;

* Garantissent l'accès à la sécurité sociale pour tous les travailleurs, y compris en cas d'accident du travail, de maladie, de chômage ou de vieillesse ;

* Imposent aux plateformes une transparence quant aux algorithmes utilisés, et dans leur communication aux travailleurs d'informations sur le mode de calcul de leur rémunération, la tarification et l'attribution des tâches et des missions, ainsi que le fonctionnement des programmes d'incitation ;

* Assurent la responsabilisation des plateformes, notamment en offrant aux travailleurs des voies de recours accessibles pour contester les décisions automatisées, y compris celles entraînant la désactivation de leur compte ;

* Étendent les protections en matière de santé et de sécurité au travail à l'ensemble des travailleurs des plateformes, y compris la prise de mesures de protection contre la chaleur extrême et d'autres conditions dangereuses ;

* Garantissent aux travailleurs le droit de se syndiquer et de négocier collectivement, sans crainte de représailles.

Human Rights Watch a contribué au processus de l'OIT en cours en transmettant ses recommandationsconcernant la réglementation du travail via les plateformes, d'une manière respectueuse des droits humains ; Human Rights Watch a élaboré certaine propositions conjointement avec des organisations de la société civile.

« Les décisions que les gouvernements prendront maintenant façonneront l'avenir des conditions de travail pour des millions de personnes », a conclu Lena Simet. « Ils devraient veiller à ce que le travail via les plateformes numériques soit régi par les principes d'équité salariale, de sécurité et de protection sociale, et non par l'exploitation. »

https://www.hrw.org/fr/news/2026/05/13/le-traite-de-loit-devrait-proteger-tous-les-travailleurs-des-plateformes-numeriques

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Sénégal : Que faire de la dette illégitime

9 juin, par Paul Martial — , ,
Confronté à une dette abyssale, le duo dirigeant s'est divisé sur les mesures à adopter, bien que, dans les deux orientations, les conséquences pour les populations soient (…)

Confronté à une dette abyssale, le duo dirigeant s'est divisé sur les mesures à adopter, bien que, dans les deux orientations, les conséquences pour les populations soient néfastes.

7 juin 2026

Le limogeage de Sonko, Premier ministre, par le président Diomaye Faye met fin au slogan du PASTEF : « Sonko mooy Diomaye » (« Sonko, c'est Diomaye »), mis en avant lors de l'élection présidentielle de 2024, où Faye représentait le plan B face à l'empêchement d'Ousmane Sonko de se présenter.

Raisons de la rupture

Quelques mois après la présidentielle, remportée haut la main dès le premier tour avec 54 % des voix, les premières divergences entre les deux hommes sont apparues sur les questions de justice, concernant les arrestations de hauts responsables de l'ancien régime pour corruption. Sonko apparaissait comme le gardien de l'orthodoxie du programme du PASTEF, tandis que Faye semblait soucieux de préserver une concorde nationale en ouvrant le dialogue avec les anciens dirigeants du régime de Macky Sall.

Une autre source de divergence réside sur la dette abyssale laissée par le régime précédent. Elle s'élève à 132% du PIB du pays. De l'avis unanime de nombreux économistes progressistes : « La dette extérieure du Sénégal et les obligations liées à son service sont insoutenables. » Et pour cause : les recettes du pays pour 2025 sont estimées à 4 382 milliards de francs CFA, tandis que le service de la dette pour cette même année atteindrait 4 400 milliards de francs CFA. Dès lors, comment traiter le problème ?

Divergences tactiques

Pour Faye, il faut négocier une restructuration de la dette avec le FMI. Cela implique la mise en œuvre de politiques d'ajustement structurel, même si l'on parle désormais de « consolidation budgétaire ». Le résultat pour les populations reste identique : démantèlement des services publics, notamment dans l'éducation et la santé, ainsi que la suppression des subventions sur les prix de l'électricité et du gaz. L'expérience montre que les politiques du FMI ne conduisent qu'à la perpétuation de la dette.

Sonko définit une autre voie : rembourser sans passer sous les fourches caudines du FMI, en mobilisant les ressources internes du pays. Cette approche souverainiste revient toutefois à mener une politique d'austérité endogène contre les populations. À aucun moment n'est proposée une contestation de la légitimité de la dette en soulignant les responsabilités du FMI et du régime précédent de Macky Sall. Ce dernier, avec la bienveillance de la France, postule aujourd'hui pour succéder à António Guterres à la tête de l'ONU.

Les solutions proposées par Faye et Sonko, bien que différentes aboutissent cependant au même résultat : les populations devront supporter le poids d'une dette qui n'a nullement servi à améliorer les conditions de vie des citoyens.

En revanche, les deux dirigeants semblent s'accorder pour offrir un exutoire à la colère sociale en stigmatisant la communauté LGBT+, pourtant partie intégrante de l'histoire du pays. À défaut d'un changement social, ce sont des discours de haine qui sont proposés, sous couvert d'un verbiage réactionnaire éculé.

Paul Martial
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

RD Congo. Une « trève Ebola » nécessaire pour contenir le virus

Alors que le nombre de victimes du virus Ebola ne cesse d'augmenter, le conflit en cours dans l'est du pays ne fait qu'aggraver la situation. Manque de personnels soignants, (…)

Alors que le nombre de victimes du virus Ebola ne cesse d'augmenter, le conflit en cours dans l'est du pays ne fait qu'aggraver la situation. Manque de personnels soignants, déplacements des équipes médicales entravés, camps de déplacés... La situation pourrait devenir incontrôlable si les belligérants ne s'entendaient pas pour mettre en place les mesures nécessaires.

Tiré d'Afrique XXI.

À Mongwalu, la mort est familière. Dans cette ville minière d'Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RD Congo), elle circule à bas bruit. L'éboulement des galeries taillées à la main est fréquent. Une fois les corps des victimes ramenés à la surface, les creuseurs redescendent. Des femmes lavent la terre, y décèlent ce qui brille. D'autres cuisinent, mettent la musique plus fort lorsque les hommes ont besoin d'ambiance. Les enfants se faufilent au milieu des adultes, eux aussi travaillent et glissent leurs corps minces dans les boyaux les plus étroits.

Jadis, la mine de Kilo-Moto, exploitée depuis l'ère coloniale, faisait la fierté de la région. La société qui l'exploite a fait la fortune de la ville d'Anvers, en Belgique. La propagande coloniale se donnait bonne conscience : n'assurait-elle pas qu'à Kilo-Moto il y avait des écoles, des infirmeries, des contrôleurs, des policiers qui traquaient les fraudeurs éventuels ?

Aujourd'hui, entre 35 000 et 40 000 personnes travaillent dans les mines artisanales. Avec des pelles, des pioches, des marteaux, les hommes creusent des galeries, remontent des sacs de terre ou de roche, concassent les pierres à la main ou avec de petits moulins électriques. À l'air libre, les « mamans twangize » attendent la récolte : elles aussi pulvérisent les pierres, puis, dans de grands bassins, elles recueillent les paillettes, la poussière dorée ou parfois des petits morceaux très purs qui seront vendus tels quels aux négociants et autres intermédiaires qui se dirigeront ensuite vers l'Ouganda.

Le corps a été lavé, manipulé...

Le 30 mars dernier, le malheur est passé inaperçu à Mongwalu. Un homme est mort, emporté par une forte fièvre, des douleurs thoraciques, la toux, la fatigue. Il saignait du nez, il vomissait, et puis il s'est éteint. Sa famille a acheté un cercueil pour y déposer le corps. Les rituels ont été observés : le corps a été lavé, manipulé, tout le monde s'est réuni pour pleurer et prier. L'enterrement a eu lieu en présence d'une foule nombreuse. C'est alors que le virus a commencé à circuler.

Mongwalu n'est pas dépourvu de structures de santé : durant tout le mois d'avril, les cliniques Hope, Asifiwe, le centre de santé CECA 20 et le poste de santé Benedictin ont accueilli des patients qui présentaient les mêmes symptômes que le premier défunt.

Le personnel médical a fait ce qu'il a pu, accueillant les malades et assurant les premiers soins tandis que les familles se chargeaient de nourrir les patients. Médecins et infirmiers disposaient-ils seulement d'une protection particulière ? Avaient-ils été avertis d'un danger éventuel ? La réponse est négative. En avril, trois infirmiers de l'hôpital général de Mongwalu sont décédés ainsi qu'un de leurs collègues qui travaillait dans un poste de santé.

Fin avril, une souche Ebola est détectée

Il a fallu attendre début mai pour que l'on s'inquiète, que l'on prévienne Kinshasa. Entretemps, la contamination a progressé comme un feu de brousse, grâce à une goutte de sueur ou à n'importe quel fluide corporel, ou même à cause d'un tissu ayant touché le corps d'un malade et ayant été effleuré par un soignant ou par un membre de la famille. Avant chaque enterrement, les proches ont habillé les corps puis ils ont fermé le cercueil, partagé leurs larmes. Ils ont aussi beaucoup prié, pratiqué des rites religieux dans cette région où l'islam côtoie des croyances et des pratiques mystiques.

Le 30 avril, à Bunia, un test effectué dans les règles s'est conclu par un verdict implacable : c'est par une souche du virus Ebola que les défunts ont été emportés. Non pas la variante dite Zaïre, déjà connue dans la région, mais une autre, appelée Bundibugyo. Cette dernière, contre laquelle n'existe encore aucun remède, ne fut reconnue définitivement qu'à Kinshasa, au siège de l'Institut national de recherche biomédicale (INRB), par l'équipe du professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum.

Honoré dans le monde scientifique, décoré de multiples médailles et diplômes, le docteur Muyembe a été l'un des premiers, avec l'épidémiologiste belge Peter Piot, à identifier, en 1976, le virus Ebola. Le directeur de l'INRB faisait partie de l'équipe de l'hôpital de la mission catholique de Yambuku. Depuis lors, même si Ebola a déjà sévi dix-sept fois dans la région, le professeur assure que son institution ne bénéficie d'aucun appui des pouvoirs publics et qu'il ne peut compter que sur l'aide internationale. Il précise même que la « biobanque » se trouvant à l'INRB, et qui abrite les souches des virus les plus dangereux, ne peut compter sur aucune protection alors que, dit-il, « il s'agit d'une véritable bombe » !

OMS, Usaid... Les effets concrets des décisions de Trump

La situation médicale est d'autant plus critique que l'aide internationale fond à vue d'œil depuis que, l'an dernier, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a perdu 21 % de son budget, Donald Trump ayant décidé de fermer les robinets. Dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu comme dans le « Grand Nord » de l'Ituri – une région qui compte plus de 2 millions de déplacés –, les populations ne peuvent plus compter que sur des organisations indépendantes, comme Médecins sans frontières, et sur des initiatives religieuses.

Comment oublier cette image de Goma en février 2025, lorsque les déplacés qui s'entassaient autour de la ville furent obligés de vider les lieux en moins d'une semaine et de regagner leurs villages d'origine ? Talonnés par les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, ils entassèrent leurs quelques biens sur des vélos et des charrettes, roulèrent les bâches blanches « empruntées » aux organisations humanitaires – chassées des camps elles aussi – afin d'avoir un abri pour la route, tandis que les pharmacies se vidaient et que l'Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development, USAID) vidait ses stocks et congédiait son personnel local après la décision de Donald Trump de sa fermeture.

Depuis lors, à part quelques ONG comme Médecins sans frontières, la plus importante de la région, l'aide internationale s'est fortement réduite, et les associations locales sont exsangues face à 2 millions de déplacés. Le médecin belge Reginald Moreels, qui fut ministre de la Coopération au développement et qui a construit, sur fonds privés, un hôpital à Beni, souligne lui aussi le danger que représentent les déplacements massifs de population et relève que « face à la variante actuelle du virus, il n'existe aucun vaccin… ».

L'Ouganda et le Rwanda sur le qui-vive

L'ampleur de l'épidémie de la souche dite de Bundibugyo d'Ebola a été ignorée et passée sous silence jusqu'en mai. D'après l'OMS, il aurait déjà entraîné au moins 223 morts (au douzième jour officiel de l'épidémie (1)), dont certains cas à Goma et à Bukavu, capitales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, et près d'un millier de personnes seraient déjà contaminées.

Dans la région, l'épidémie a progressé, et les autorités ougandaises ont décidé d'annuler une cérémonie très populaire : la commémoration des « martyrs », c'est-à-dire l'hommage au roi du Buganda exécuté au XVIIIe siècle. Quant au Rwanda, il a fermé ses barrières et imposé de très strictes mesures préventives. Au fil des jours, l'alerte a été étendue à toute la région : le Soudan du Sud et le Kenya ont pris des mesures de prévention, tandis que l'OMS multiplie les réunions d'urgence.

Médecin microbiologiste belge ayant travaillé dans le Sud-Kivu dans un programme de lutte contre la tuberculose et connaissant bien l'est du Congo, le professeur Emmanuel André est aujourd'hui une figure de premier plan dans la gestion des urgences sanitaires en Europe. Il souligne le lien entre les guerres et les épidémies :

  • Les conflits qui impactent l'est du Congo depuis plusieurs décennies est un contexte qui a eu pour effet de provoquer un dysfonctionnement chronique du système de santé : les patients n'accèdent pas aux hôpitaux, les diagnostics sont imprécis et la surveillance épidémiologique est presque impossible. Quand un système de santé déjà fragilisé est confronté à des crises comme un afflux massif de personnes déplacées ou une épidémie, il peut être très vite dépassé.

Il met également en garde sur les conséquences d'une propagation dans les camps : « Les personnes qui vivent dans les camps ont souvent des traumatismes importants et souffrent de malnutrition, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Les épidémies sont fréquentes et peuvent prendre des proportions dramatiques. L'introduction du virus Ebola dans un camp de personnes déplacées serait un événement d'une gravité innommable. »

Les vaccins disponibles inefficaces

Le médecin insiste sur l'importance d'une double approche dans le cadre d'une épidémie d'Ebola : « D'une part le déploiement rapide de matériel et de personnel médical, et d'autre part une mobilisation communautaire importante. Cette mobilisation communautaire a pour but de créer un lien avec les communautés affectées, de répondre à leurs inquiétudes et de les guider dans les attitudes à prendre pour prévenir des chaînes de transmission du virus. »

Le médecin estime que « la souche du virus qui circule étant malheureusement résistante aux vaccins disponibles, l'approche communautaire est devenue cruciale. Cependant, elle est rendue extrêmement difficile en raison de la situation sécuritaire : les agents de santé n'accèdent pas dans les zones de conflits et ne peuvent rien faire pour éviter la propagation du virus quand les personnes sont enfermées dans des camps ».

Par conséquent, le spécialiste belge estime urgent d'activer un levier supplémentaire, à savoir la « Global Health Diplomacy » : « Il s'agirait d'une trêve effective qui permettrait aux communautés et au personnel de santé de se déplacer et de mettre en place tous les leviers nécessaires à un contrôle de l'épidémie, sans risque de se retrouver menacés par les parties belligérantes. Idéalement, les personnes devraient quitter les camps bondés et retourner dans leurs villages, mais cela ne peut se faire que si leur sécurité et leur santé peuvent être garanties. » Et de conclure : « Cette trêve Ebola ne mettrait pas nécessairement fin aux conflits armés, mais devrait permettre d'éviter de très nombreuses victimes civiles en accélérant la réponse à l'épidémie ».

Notes

1- WHO, « Bundibugyo Virus Disease Outbreak, Democratic Republic of the Congo, Uganda », Weekly External Situation Report 02, 24 mai 2026.

Mali : primes sur les têtes, questions sur la stratégie : le pari risqué de Bamako

9 juin, par Mohamed Ag Ahmedou — , ,
L'annonce par les autorités de la junte malienne de récompenses financières allant jusqu'à deux milliards de francs CFA pour l'arrestation ou la neutralisation de plusieurs (…)

L'annonce par les autorités de la junte malienne de récompenses financières allant jusqu'à deux milliards de francs CFA pour l'arrestation ou la neutralisation de plusieurs figures du jihadisme et du Front de libération de l'Azawad a provoqué un choc politique et médiatique.

Par Mohamed AG Ahmedou

Présentée comme un tournant dans la lutte contre l'insurrection, cette décision soulève néanmoins de nombreuses interrogations. Pourquoi maintenant ? Pourquoi certains acteurs sont-ils visés et d'autres non ? Cette stratégie traduit-elle une montée en puissance de l'État ou, au contraire, les difficultés croissantes d'un pouvoir confronté à une dégradation continue de la situation sécuritaire ?

Une annonce spectaculaire dans un contexte de fortes turbulences

La junte militaire malienne a frappé fort. En mettant à prix plusieurs personnalités associées au jihadisme et du Front de libération de l'Azawad, les autorités de la junte ont choisi une méthode rarement utilisée à une telle échelle dans l'histoire contemporaine du pays.

Les montants annoncés sont considérables. Deux milliards de francs CFA pour Iyad Ag Ghali, un milliard cinq cents millions pour Hamadou Koufa, un milliard pour Algabass Ag Intalla, cinq cents millions de francs CFA pour Bilal AG Cherif, président du FLA, sans oublier plusieurs autres responsables militaires ou politiques accusés d'être impliqués dans la violence armée.

L'objectif affiché est clair , c'est d'obtenir des renseignements permettant leur arrestation ou leur neutralisation.Mais derrière l'effet de communication se cache une question fondamentale, cette mesure constitue-t-elle une nouvelle stratégie de sécurité ou un simple effet d'annonce ?Car depuis plusieurs années, les autorités maliennes présentent régulièrement la neutralisation imminente des principaux chefs insurgés comme un objectif prioritaire. Pourtant, malgré l'engagement massif de l'armée, l'appui de partenaires sécuritaires russes , turcs, marocains et l'intensification des opérations militaires, les principaux dirigeants recherchés demeurent actifs.

Pourquoi maintenant ?

C'est probablement la question la plus discutée parmi les observateurs.Pourquoi avoir attendu juin 2026 pour annoncer ces récompenses alors que la plupart des personnes visées sont connues des services de renseignement depuis parfois plus d'une décennie ?Pour plusieurs analystes, le calendrier n'est pas anodin.Cette annonce intervient alors que les autorités de la junte militaire malienne font face à une multiplication des défis, des attaques armées récurrentes, difficultés économiques, tensions politiques et interrogations croissantes sur l'évolution du conflit.Elle survient également quelques jours seulement après les informations faisant état d'accords locaux conclus entre des combattants de villages affiliés à la milice Dana Ambassagou et le JNIM dans le Pays dogon, dans la région de Bandiagara.Même si les implications exactes de ces accords restent débattues, leur portée symbolique est importante. Ils montrent que, dans certaines zones, des acteurs locaux privilégient désormais la négociation à la confrontation permanente.Dans ce contexte, l'annonce des primes apparaît pour certains comme une tentative de reprendre l'initiative médiatique.
Le spécialiste des questions politiques et sécuritaires Tabazambozite considère ainsi que cette décision pourrait être interprétée comme une opération de communication destinée à déplacer le débat public vers les figures emblématiques de l'insurrection plutôt que vers les difficultés rencontrées sur le terrain.

Une liste qui suscite des interrogations :

Au-delà du calendrier, la composition même de la liste interroge.De nombreux commentaires ont relevé l'absence de certains responsables du JNIM pourtant régulièrement cités dans les communications sécuritaires.Parmi eux figure notamment Bina Diarra, connu sous le nom d'Abou Oudaïfa Al Bambari, présenté par plusieurs observateurs comme l'une des figures de la communication jihadiste dans le Sud du Mali et dans le district de Bamako.Cette absence alimente diverses interprétations.Certains y voient un simple choix opérationnel relevant des services de renseignement.D'autres estiment qu'elle révèle une hiérarchisation politique des cibles.D'autres encore considèrent qu'elle nourrit un malaise plus profond concernant la perception du conflit dans le pays.

Sur les réseaux sociaux et dans certains milieux politiques, des voix s'interrogent ainsi sur le fait que plusieurs personnalités originaires du Nord ou du Centre figurent sur la liste tandis que certains acteurs issus du Sud n'y apparaissent pas.Ces critiques ne démontrent pas l'existence d'un traitement différencié fondé sur l'origine communautaire. Elles traduisent néanmoins une perception qui mérite d'être analysée, car dans les conflits contemporains, les perceptions influencent souvent autant les dynamiques politiques que les réalités objectives.

Le risque d'une ethnicisation du débat sécuritaire :

Depuis le début de la crise malienne, l'un des principaux dangers a toujours été la confusion entre groupes armés et communautés.Les mouvements jihadistes recrutent dans pratiquement toutes les régions du pays.Leurs membres sont issus de milieux sociaux, linguistiques et communautaires très divers.Toute politique sécuritaire qui donnerait l'impression de cibler davantage certaines régions ou certaines communautés risque donc d'alimenter les fractures nationales.Le défi des autorités est précisément d'éviter que la lutte contre les groupes armés soit perçue comme une confrontation entre composantes de la société malienne.Dans ce domaine, la bataille de la communication est presque aussi importante que la bataille militaire.

Une reconnaissance implicite des limites de l'approche militaire ?

Une autre lecture mérite d'être examinée.Les primes constituent traditionnellement un instrument utilisé lorsqu'un État rencontre des difficultés à localiser ou à neutraliser certains adversaires par les moyens conventionnels.L'annonce de récompenses aussi importantes peut donc être interprétée de deux façons opposées.Pour les partisans du gouvernement, elle démontre la détermination des autorités à mobiliser tous les moyens disponibles.Pour les critiques, elle peut aussi être vue comme la reconnaissance implicite des limites rencontrées sur le terrain malgré plusieurs années d'efforts militaires intensifs.Cette ambiguïté explique en partie l'intensité des réactions suscitées par le communiqué.

La guerre psychologique est désormais totale :

L'épisode illustre également l'entrée du conflit malien dans une nouvelle phase, celle de la guerre psychologique permanente.Quelques heures après l'annonce gouvernementale, des commentaires ironiques et provocateurs ont circulé sur les réseaux sociaux, certains affirmant que des partisans du Front de libération de l'Azawad auraient, de manière symbolique ou satirique, proposé une récompense largement supérieure pour la capture d'Assimi Goïta.Qu'elles soient sérieuses ou non, ces réactions montrent que le conflit ne se joue plus seulement sur le terrain militaire.Il se joue désormais dans les médias, sur Internet, dans les imaginaires collectifs et dans la capacité de chaque camp à imposer son récit.

Une mesure spectaculaire qui ne répond pas aux questions fondamentales :

Au final, l'annonce des primes marque davantage un moment politique qu'un tournant stratégique clairement identifiable.Elle témoigne de la volonté de v'là junte militaire malienne de démontrer sa fermeté face à des adversaires qui continuent de défier son autorité.Mais elle soulève aussi des interrogations sur le timing de la décision, sur les critères de sélection des personnes visées et sur l'efficacité réelle de ce type de mécanisme dans un conflit devenu profondément enraciné.

Plus largement, cette séquence rappelle que la crise malienne ne se résume plus à une simple confrontation militaire. Elle est devenue une bataille de légitimité, de narration et de perception.Et dans cette guerre-là, les communiqués spectaculaires peuvent produire un impact immédiat. Ils ne suffisent cependant pas, à eux seuls, à répondre aux questions fondamentales qui continuent de hanter le Mali. Comment restaurer durablement l'autorité de l'État usurpé par un régime d'imposture ? Comment reconstruire la confiance entre les populations et mettre fin à un conflit qui, année après année, semble redéfinir ses propres règles ?

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le « en même temps » de Donald Trump en Afrique

9 juin, par Maïssata Koné-Dubois — , ,
L'administration Trump taille à la hache dans l'aide au développement et réduit son réseau diplomatique. Au même moment, elle multiplie les coopérations militaires et renforce (…)

L'administration Trump taille à la hache dans l'aide au développement et réduit son réseau diplomatique. Au même moment, elle multiplie les coopérations militaires et renforce sa présence sécuritaire. Ce « en même temps » à l'américaine traduit un concept simple : moins d'influence, plus d'intérêts. Reste à savoir si le recul de l'un n'affaiblira pas l'autre.

Tiré de MondAfrique.

Selon la lettre Africa Intelligence, Washington envisage de renforcer sa coopération sécuritaire dans l'Extrême-Nord du Cameroun face à la menace de Boko Haram. Au Nigeria, des militaires américains sont de nouveau déployés pour des missions de formation et de renseignement. En Côte d'Ivoire, les exercices militaires conjoints se multiplient. Même le Niger, qui avait obtenu le départ des forces américaines de leur base de drones d'Agadez en 2024, reçoit à nouveau des équipements militaires.

Ces initiatives récentes donnent l'impression d'un regain d'intérêt des États-Unis pour l'Afrique. Pourtant, au même moment, l'administration Trump poursuit l'un des plus vastes démantèlements d'outils d'influence jamais engagés par Washington sur le continent. Ce paradoxe illustre un changement de méthode plus qu'un changement de cap.

Washington ferme le robinet

Entre janvier et février 2025, l'administration Trump a gelé puis supprimé entre 83 et 90 % des programmes de l'USAID. Plus de 5 800 contrats ont été résiliés, ainsi que plusieurs milliers de subventions du Département d'État. L'agence, longtemps symbole de la présence civile américaine à travers le monde, a été largement démantelée.

L'Afrique subsaharienne est l'une des premières victimes de cette politique. Avant les coupes budgétaires, elle recevait près de 40 % du budget mondial de l'USAID, soit environ 12 milliards de dollars en 2024. Dans plusieurs pays, les financements ont été réduits d'environ 83 %. Les secteurs touchés dessinent à eux seuls l'ancien périmètre de l'influence américaine : santé, nutrition, lutte contre le VIH, paludisme, tuberculose, éducation, gouvernance, climat ou encore aide aux réfugiés.

Les conséquences sont déjà visibles. Des centres de soins ferment, des programmes de prévention sont suspendus, des milliers d'emplois dans le secteur humanitaire disparaissent tandis que plusieurs organisations alertent sur les effets sanitaires potentiellement dévastateurs de ces décisions.

Washington ferme les portes

Mais le désengagement ne s'arrête pas là : la diplomatie est également durement frappée. Selon plusieurs projets étudiés par l'administration américaine, près d'une trentaine d'ambassades et de consulats pourraient être fermés ou voir leurs activités fortement réduites. L'Afrique figure parmi les régions les plus concernées. Lesotho, Érythrée, République centrafricaine, Congo, Gambie, Soudan du Sud : autant de postes diplomatiques susceptibles d'être touchés. Les consulats américains de Douala au Cameroun et de Durban en Afrique du Sud figurent également parmi les structures visées.

Parallèlement, Washington envisage de réduire drastiquement ses centres de traitement des visas sur le continent, passant d'une cinquantaine à une vingtaine de plateformes régionales. Plusieurs postes d'ambassadeurs restent vacants. Les programmes d'échanges universitaires et culturels sont réduits. Les financements destinés à Voice of America et aux instruments de diplomatie publique sont revus à la baisse.

Les militaires avancent leurs bottes

Dans le même temps, le commandement militaire pour l'Afrique s'active. En mai dernier, devant le Congrès, le général Dagvin Anderson, commandant des forces américaines pour l'Afrique, a donné le ton. Selon lui, l'Afrique de l'Ouest est devenue « le centre de gravité du djihadisme mondial ». Ce constat justifie à lui seul un renforcement des partenariats sécuritaires. Au Nigeria, des militaires américains ont été redéployés afin d'appuyer la lutte contre Boko Haram et l'État islamique en Afrique de l'Ouest. Les ventes d'armes et les transferts d'équipements se poursuivent.

Au Cameroun, Washington prépare son retour dans une région qu'il connaît bien. Dès 2015, plusieurs centaines de militaires américains avaient été déployés à Garoua afin de fournir du renseignement et des capacités de surveillance aux forces engagées contre Boko Haram. Dix ans plus tard, les mêmes recettes réapparaissent. La Côte d'Ivoire s'impose également comme l'un des partenaires privilégiés de cette nouvelle séquence. Les exercices Flintlock 2026, les programmes de formation et les coopérations logistiques témoignent d'une volonté américaine de renforcer les États côtiers du Golfe de Guinée face aux menaces venues du Sahel.

Les États de l'AES courtisés

Mais Washington ne se contente pas de consolider ses positions sur le littoral. Dans les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES), pourtant devenus le symbole du recul occidental, les autorités militaires font l'objet d'un patient travail de reconquête.

Au Mali, Reuters révélait en mars dernier que les États-Unis étaient sur le point de conclure un accord permettant la reprise de certaines opérations de renseignement. Au Burkina Faso, les discussions en sont encore au stade exploratoire. Elles portent notamment sur la coopération antiterroriste et sur un éventuel assouplissement des restrictions pesant sur les ventes d'équipements militaires, une demande récurrente de Ouagadougou. Lorsqu'il s'agit de faire revenir les brebis égarées au bercail, Washington remobilise l'aide !

Ainsi, en février 2026, Washington et Ouagadougou ont signé un protocole de coopération sanitaire de cinq ans. L'accord prévoit jusqu'à 147 millions de dollars de financement américain afin de renforcer la lutte contre le VIH, le paludisme et les futures épidémies. Au Niger après la fermeture de la base d'Agadez en 2024, le réengagement américain s'annonce timidement. En mai 2026, Washington a livré aux forces armées nigériennes neuf conteneurs d'équipements militaires d'une valeur de 2,3 millions de dollars. Et là encore, l'assistance sécuritaire s'accompagne d'un volet civil. En février, les deux pays ont signé u mémorandum d'entente sanitaire de cinq ans. Cet accord d'environ 178 millions de dollars illustre surtout la volonté américaine de maintenir des points d'ancrage dans un pays que le Pentagone croyait définitivement perdu.

Le retour de la doctrine Obama

Malgré son rejet affiché de l'héritage de Barack Obama, Donald Trump reprend en Afrique l'une des principales doctrines sécuritaires élaborées durant les années 2010 : le light footprint ou « empreinte légère ». L'idée est simple : éviter les interventions massives et coûteuses en s'appuyant sur le renseignement, les drones, les forces spéciales et les armées locales plutôt que sur de grands déploiements de troupes américaines. Non seulement cette approche coûte moins cher mais, plus discrète, elle limite les phénomènes de rejet que suscitent les interventions étrangères. Elle offre en outre un avantage supplémentaire : lorsque la situation sécuritaire se dégrade, la puissance étrangère évite le coût politique d'un engagement direct. – Au passage, il est intéressant de noter qu'Emmanuel Macron, après bien des mésaventures, a lui aussi découvert les vertus de l'empreinte légère et tente désormais d'appliquer la recette. –

Sous Obama, cette présence militaire discrète s'inscrivait dans un dispositif beaucoup plus large associant aide au développement, diplomatie, et soutien aux sociétés civiles. Hard power et soft power fonctionnaient alors de concert. L'administration Trump fait le pari que l'un fonctionnera sans l'autre. Rien n'est moins certain. D'autant que la Chine et la Russie renforcent leurs dispositifs d'influence en Afrique et jouent, elles, sur tous les tableaux.

Membres