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Flottille du Sumud : les militants accueillent “avec prudence” l’enquête du PNAT pour torture et crimes de guerre

Alors que la France ouvre une enquête pour crimes de guerre et tortures suite aux traitements subis par les membres français de la Flottille pour Gaza, celles et ceux-cis (…)

Alors que la France ouvre une enquête pour crimes de guerre et tortures suite aux traitements subis par les membres français de la Flottille pour Gaza, celles et ceux-cis appellent à considérer l'ensemble des crimes israéliens envers les prisonnier-es palestinien-nes.

Tiré d'Agence média Palestine.

Les militant-es de la flottille humanitaire Global Sumud, interceptée illégalement par la marine israélienne, ont témoigné publiquement dès leur libération, décrivant des violences physiques, des humiliations, des privations de sommeil, ainsi que des agressions sexuelles et du harcèlement pendant leur détention, soulevant l'indignation .

Les tortures et mauvais traitements qu'ils et elles dénoncent sont similaires aux traitements documentés par les organisations de prisonnier-es palestinien-nes et les observateur-ices des droits humains, qui dénoncent une politique israélienne de tortures systématiques de ses prisonnier-es palestinien-nes.

En avril dernier, l'organisme EuroMed publiait un rapport documentant une pratique étendue et systémique d'actes de tortures sexuelles et démontrant la volonté israélienne d'affecter par ces pratiques l'existence physique de la communauté palestinienne dans son ensemble, amenant les auteur-ices à conclure à un crime de génocide se déroulant entre les murs des prisons israéliennes.

Mettre fin à “l'impunité systématique d'Israël”

Si les crimes israéliens commis à l'encontre des Palestinien-nes ne soulèvent guère l'intérêt de la communauté internationale, ces mêmes crimes commis à l'encontre de civils, humanitaires et journalistes occidentales-aux, majoritairement blanc-hes, ont indigné le monde entier.

La vidéo du ministre Itamar Ben Gvir humiliant les activistes a notamment provoqué un tollé mondial. La France et l'Italie ont qualifié aussitôt les images d'« inadmissibles » et plusieurs pays ont convoqué leur ambassadeur d'Israël. « Quoiqu'on (sic.) pense de cette flottille – et nous avons indiqué à plusieurs reprises notre désapprobation de cette démarche -, nos compatriotes qui y participent doivent être traités avec respect et libérés dans les plus brefs délais », a écrit Jean-Noël Barrot sur X.

Faisant suite à ses déclarations, le ministre a ensuite saisi le parquet national antiterroriste (PNAT), qui a déclaré en fin de semaine dernière avoir ouvert une enquête préliminaire à l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (OCLCH), pour « tortures, au sens de la convention de New York du 10 décembre 1984, et de crimes de guerre ».

Si cette enquête est saluée par les représentant-es des militant-es de la Flottille, ils dénoncent néanmoins dans le journal Le Monde « l'ambivalence du PNAT, qui poursuit tous les soutiens de la Palestine dès que leurs voix s'élèvent. »

« Il aura fallu que des ressortissants français soient violentés sous l'œil des caméras pour que le ministère se décide à faire un signalement au parquet. Les faits subis par les navigants de la flottille ne sont rien comparés à ceux que subit encore chaque jour le peuple palestinien », ajoutent-ils-elles.

Contactée par l'Agence Média Palestine, la journaliste indépendante Sabrina Azzizi, qui a elle-même participé à la dernière expédition de la Flottille, explique accueillir la nouvelle “avec prudence”.

“Je suis contente d'apprendre cela mais pour être sincère, je ne leur fais pas confiance. Cette décision ne vient pas de nulle part, elle résulte de la pression exercée par les nombreuses organisations qui ont pris part à la Flottille. D'autres enquêtes auraient pu être ouvertes, depuis près de trois ans, pour les crimes commis par les 6 464 soldats franco-israéliens à l'encontre des Palestiniens et Palestiniennes, mais l'État français n'a pas agi.”

Les activistes de la GSF espèrent néanmoins que cette affaire permettra de rendre public leur plaidoyer, et écornera “l'impunité systématique d'Israël”. Une délégation composée de représentant-es juridiques, de victimes et de personnel médical de la GSF a annoncé avoir déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI), accusant des commandant-es militaires israélien-nes et des hauts responsables politiques d'avoir commis des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité, des actes de torture et des faits relevant du crime de génocide.

“La GSF appelle tous les États parties au Statut de Rome à renvoyer immédiatement la situation devant la Cour et invite la communauté juridique internationale à engager des poursuites contre ce régime génocidaire”, annonce un communiqué.

Quand la roupie s’effondre, ce sont les femmes qui paient : survivre à la crise économique en Indonésie

La crise économique indonésienne ne touche pas tout le monde de la même façon. Alors que la roupie s'effondre face au dollar, les femmes absorbent la plus grande part du choc — (…)

La crise économique indonésienne ne touche pas tout le monde de la même façon. Alors que la roupie s'effondre face au dollar, les femmes absorbent la plus grande part du choc — pertes d'emplois dans les médias et l'éducation, salaires volés, discriminations à l'embauche, et intensification du double fardeau du travail salarié et domestique. Disya Halid, journaliste pour la rubrique Buruh Berkisah des Femmes libres, donne la parole à trois femmes de Samarinda (Kalimantan-Est) qui survivent sous le régime d'austérité Prabowo-Gibran. Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, pose le diagnostic : ce n'est pas un problème de gestion du budget familial, c'est le résultat structurel de politiques économiques qui sacrifient systématiquement la protection des travailleuses aux intérêts des investisseurs. [WL]

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

La roupie chute, les femmes paient

Chaque crise économique frappe les femmes en premier et le plus durement. Alors que la roupie continue de se déprécier et que le coût de la vie augmente, les femmes sont contraintes de travailler toujours plus pour assurer la survie de leur famille, tout en faisant face à la menace de perdre leur emploi, à des revenus insuffisants, et à un marché du travail qui se rétrécit.

Au 13 juin 2026, la roupie s'échange à environ 20 600 Rp pour un euro. Ce chiffre n'est pas qu'une donnée dans un bulletin économique — il se traduit concrètement dans la vie quotidienne. Les prix des produits de première nécessité augmentent, le coût de la vie s'alourdit, tandis que le pouvoir d'achat des ménages ne cesse de reculer.

Dans ce contexte, les femmes se retrouvent en première ligne pour assurer les besoins de leur famille. Elles font face à l'insécurité de l'emploi, à des salaires faibles, et à une pression économique croissante.

Trois femmes à Samarinda

Ning (prénom d'emprunt) est journaliste dans un média en ligne de Samarinda, capitale de la province du Kalimantan-Est. Elle n'attend plus que le moment de perdre son emploi. Les politiques d'austérité budgétaire du régime Prabowo-Gibran ont durement touché les médias locaux qui dépendaient des achats publicitaires de l'État comme source de revenus. De nombreuses entreprises de presse peinent à payer leurs salariés ; d'autres ont fermé.

« J'estime qu'il me reste un mois à travailler comme journaliste avant de me retrouver au chômage. Je ne sais pas si je pourrai trouver un autre emploi dans les conditions actuelles », dit Ning.

Au-delà de la menace de perdre son emploi, Ning doit aussi faire face à de multiples dépenses quotidiennes : factures d'électricité, mensualités laissées par son ex-mari, couches pour son père, et besoins courants du foyer.

Miranti est mère célibataire de trois enfants. Elle travaille comme employée administrative dans une école privée de Samarinda. La situation financière de son établissement est, dit-elle, très incertaine : les salaires sont fréquemment versés en retard, faute de budget.

Alors que les prix des produits de première nécessité continuent d'augmenter sous l'effet de la dépréciation de la roupie, le revenu de Miranti est très loin de couvrir les besoins de sa famille. Son salaire mensuel oscille entre 1 000 000 et 2 000 000 Rp (environ 49 à 97 euros) — bien en dessous du salaire minimum régional de Samarinda, fixé à 3 983 882 Rp (environ 193 euros). [1]

« Les dépenses minimales d'un foyer avec trois enfants atteignent maintenant facilement 3 000 000 à 4 000 000 Rp par mois (environ 146 à 194 euros). On est donc obligées d'être créatives pour trouver des revenus complémentaires et pouvoir tenir », explique Miranti.

Son fardeau économique s'alourdit à mesure que la situation se dégrade. Elle vit dans la crainte permanente d'un licenciement — d'autant que les charges de fonctionnement de l'école augmentent et que les coupes budgétaires semblent inévitables. Les travailleuses non permanentes sont les premières menacées de mise au chômage, et pour une femme qui est le seul soutien de famille, perdre son emploi, c'est priver de ressources tous les membres de la famille qui dépendent d'elle.

« Pour une femme et une mère célibataire, perdre son emploi, c'est perdre la sécurité financière de toute la famille », dit-elle.

Refinaya a obtenu en 2025 un diplôme en Relations internationales et n'a toujours pas réussi à trouver un emploi stable. Elle consulte chaque jour des offres d'emploi et envoie entre cinq et huit candidatures par semaine. Ayant depuis longtemps renoncé à trouver un poste dans son domaine de formation, elle postule dans tous les secteurs. Mais les conditions exigées par les entreprises — expérience requise dès l'entrée, limites d'âge qui excluent les jeunes diplômé·es — réduisent systématiquement ses chances.

« Je subis aussi des pressions constantes de mes proches pour que je trouve rapidement du travail, alors que je fais vraiment tout mon possible et que j'envoie des candidatures en permanence », dit Refinaya.

Pour survivre, elle enchaîne des missions contractuelles à court terme, comme un mois de travail de terrain comme enquêtrice. Les revenus ainsi générés couvrent ses besoins jusqu'à la prochaine mission : forfait internet, alimentation, carburant, dépenses personnelles.

Femmes et crise économique : une perspective féministe

Les expériences de Ning, Miranti et Refinaya montrent que la crise économique ne frappe pas de façon neutre. Les femmes en subissent les effets avec plus d'intensité, car elles occupent une position inégale dans le système économique — concentrées dans les secteurs à bas salaires, plus exposées aux licenciements, et continuant de porter le poids du travail domestique et du soin non rémunérés.

Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, [2] estime que la dépréciation de la roupie entraînera directement une hausse des prix des produits de première nécessité. Dans un contexte de précarisation croissante de l'emploi, cela aggrave encore les conditions de vie des travailleuses.

« Pour les ouvrières du textile, par exemple — qui avaient déjà subi massivement le phénomène du « pas de travail, pas de salaire » pendant la pandémie, combiné à des hausses de salaires dérisoires —, la hausse des prix des produits de base signifie aujourd'hui qu'une travailleuse n'a pas d'autre choix que de chercher des revenus supplémentaires en cumulant des petits boulots », explique-t-elle.

Selon Ika, ces conditions pousseront les femmes à travailler plus longtemps avec un niveau d'épuisement toujours plus élevé. Dans le même temps, la vulnérabilité au harcèlement et aux violences s'accroît, tandis que la qualité de vie des femmes continue de se dégrader.

Pour les Femmes libres, cette situation ne peut être traitée comme un problème individuel ni comme une question de capacité des femmes à gérer le budget familial. La crise est le résultat de politiques économiques et politiques qui ne sont pas du côté du peuple, et du démantèlement systématique des protections des travailleuses. [3]

Les Femmes libres exigent donc que le gouvernement garantisse la protection des travailleuses, notamment la sécurité de l'emploi et une protection sociale adéquate. Elles demandent également la fin des dépenses de l'État dictées par des intérêts politiques plutôt que par des besoins sociaux, en particulier le programme Repas nutritifs gratuits et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc. [4]

« Le gouvernement doit également garantir la liberté de critique et d'expression. Il doit mettre fin à toutes les formes de répression, d'intimidation et de violence contre les militant·es et les citoyen·nes qui expriment des critiques », affirme Ika.

La chute de la roupie ne se lit pas seulement sur les écrans des marchés financiers. Derrière ces chiffres se trouvent les vies de millions de femmes contraintes de travailler plus dur, de porter des fardeaux toujours plus lourds, de vivre dans une incertitude permanente. La lutte contre la crise économique est donc inséparable de la lutte pour la justice économique, le travail décent et une vie digne pour toutes les femmes.


Disya Halidest journaliste à Samarinda (Kalimantan-Est) et membre des Femmes libres de Samarinda. Elle s'intéresse à la compréhension des droits des femmes à partir de leur vie quotidienne.

Source : https://mahardhika.org/rupiah-anjlok-beban-perempuan-meningkat-bertahan-hidup-di-tengah-krisis-ekonomi/]

Traduit de l'indonésien et notes pour ESSF par Wendy Lim et Mark Johnson

Notes

[1] L'UMR (Upah Minimum Regional — salaire minimum régional) est le salaire plancher fixé par l'administration locale pour chaque ville ou district d'Indonésie. Le chiffre cité ici est celui en vigueur au moment de la publication, juin 2026). Sur la politique salariale du gouvernement Prabowo, voir Femmes libres, « Indonésie. Le règlement sur les salaires 2026 perpétue la politique des bas salaires et ignore la vie des ouvrières : Combattons la politique des bas salaires ! », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77407

[2] Les Femmes libres sont une organisation féministe socialiste , implantée principalement dans les zones industrielles de Jakarta et à Sukabumi. Elles participent à l'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) et aux coalitions GEBRAK. Sur leur rôle dans la résistance démocratique de 2025-2026, voir Alliance des femmes indonésiennes, « Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps », Europe Solidaire Sans Frontières, 2026, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78166

[3] Sur le contexte plus large de la politique d'austérité du gouvernement Prabowo et de ses effets sur le niveau de vie des travailleur·ses, voir Muhammad Ridha (Parti travailliste), « Indonésie : anatomie d'une révolte populaire », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76673

[4] Le programme Repas nutritifs gratuits (MBG) et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc (Koperasi Desa Merah Putih) sont deux initiatives phares du gouvernement Prabowo-Gibran. Les critiques estiment que ces programmes privilégient la visibilité politique sur la protection sociale effective, et qu'ils sont liés aux coupes budgétaires qui ont touché les services publics, les médias et l'éducation.

Gaza n’est pas une aberration : Israël prépare ce génocide depuis des décennies

L'Agence Média Palestine propose une traduction de cet article d'opinion de Jonathan Cook, journaliste et auteur, qui réagit à la publication par le journal Haaretz de nouveaux (…)

L'Agence Média Palestine propose une traduction de cet article d'opinion de Jonathan Cook, journaliste et auteur, qui réagit à la publication par le journal Haaretz de nouveaux témoignages choquants de soldats vétérans israéliens.

Tiré d'Agence média Palestine.

La vérité apparaît peu à peu : le génocide perpétré par Israël à Gaza avait été planifié il y a des décennies.

Écoutez les témoignages de quatre soldats israéliens qui ont servi à Gaza.

Soldat 1 : « Les vies humaines n'avaient aucune importance. On pouvait tuer, il n'y avait aucune loi. Personne ne vous disait rien. Mais ce n'est pas une sensation agréable. Ça tue surtout votre humanité. »

Soldat 2 : « Au début, je ne voulais pas exécuter des Arabes qui ne résistaient pas [c'est-à-dire des civils]. Mais nous en sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait tuer. Nous avons fini par ne plus les considérer comme des êtres humains. »

Soldat 3 : « Nous avons capturé des hommes, les avons alignés et les avons éliminés. Rétrospectivement, cela ressemble à un meurtre. »

Soldat n° 4 : « Nous parcourions les camps de réfugiés à Gaza et menions des purges… Tous les soldats présents sur place avaient créé un “camp de concentration”, et ils n'hésitaient pas à tuer quiconque provoquait le moindre trouble. »

Non, ces témoignages ne sont pas nouveaux. Ces lanceurs d'alerte n'ont pas servi à Gaza pendant le génocide qui s'y déroule actuellement. Ces récits datent de près de 60 ans et ont été publiés la semaine dernière par le journal israélien Haaretz sous le titre « On nous a ordonné de tuer ».

Les soldats israéliens interrogés peu après la guerre de 1967 – souvent appelée la guerre des Six Jours – ont non seulement avoué qu'eux-mêmes et d'autres commettaient régulièrement des crimes de guerre, mais ils ont également souligné qu'ils agissaient ainsi sur ordre de leurs commandants.

Ces récits ont été compilés dans un livre, Le septième jour : des soldats parlent de la guerre des Six Jours, par Avraham Shapira, bien que de nombreux témoignages n'aient pas été inclus car jugés trop choquants.

Tout cela ne devrait pas être simplement d'intérêt historique. Ces récits rappellent de manière frappante que ce qu'Israël a fait au cours de sa destruction de Gaza, qui dure depuis près de trois ans – raser toutes les maisons, les hôpitaux, les écoles, les universités, les boulangeries et les bureaux du gouvernement ; assassiner des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de civils palestiniens ; et bloquer l'aide humanitaire et affamer la population – s'inscrit dans un schéma de conduite militaire israélienne vieux de plusieurs décennies.

Rien n'a « commencé » le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas s'est échappé pour une seule journée du « camp de concentration » de Gaza, comme l'appelait il y a 59 ans le Soldat 4.

Au contraire, Israël a trouvé ce jour-là un prétexte pour redonner vie à une vieille histoire, celle dans laquelle il massacre et expulse des Palestiniens depuis des décennies. La principale différence cette fois-ci réside simplement dans l'ampleur et la durée.

Washington et d'autres capitales occidentales ont donné à Israël le temps et l'espace nécessaires pour achever à Gaza ce qu'il n'avait auparavant pu réaliser qu'en partie. La puissance de feu bien supérieure dont dispose aujourd'hui Israël, grâce aux munitions modernes fournies par les États-Unis, lui a permis de réaliser ce dont il ne pouvait auparavant que rêver : rayer Gaza de la carte.

Famine orchestrée

Les soldats qui ont dénoncé ces faits en 1967 ont admis que leur mission n'était pas de « combattre l'ennemi », ni d'« éradiquer les terroristes » comme le disent aujourd'hui les dirigeants israéliens. Il s'agissait de tuer et de terroriser les civils palestiniens sous le couvert de la guerre.

Peu de soldats hésitaient à dire pourquoi ils commettaient ces atrocités. Leur mission consistait à instaurer un règne de terreur, partie intégrante des efforts d'Israël visant à expulser le plus grand nombre possible de Palestiniens des dernières parties restantes de la patrie palestinienne, les territoires capturés par l'armée israélienne en 1967 puis occupés illégalement.

Cela était perçu comme une nouvelle occasion de mener à bien la campagne de nettoyage ethnique lancée pour de bon par les milices sionistes en 1947 et 1948, lorsque les autorités du mandat britannique se sont retirées de Palestine. À l'issue de cette campagne, environ 80 % des Palestiniens avaient été chassés de leurs foyers à l'intérieur des frontières du nouvel État juif.

Beaucoup se sont retrouvés dans des camps de réfugiés dans des États voisins tels que le Liban et la Syrie. Mais certains se sont réfugiés dans les poches de territoire palestinien historique qui subsistaient en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza, soit les 22 % de leur patrie qui avaient été protégés de nouvelles avancées israéliennes en 1948 par la Jordanie et l'Égypte.

La guerre de 1967 a été considérée par les dirigeants israéliens comme une seconde chance : l'occasion à la fois de s'emparer de toute la Palestine historique et de la coloniser par le biais de l'occupation militaire et de l'établissement de colonies de milices juives, et d'étendre l'opération de nettoyage ethnique pour débarrasser la Palestine historique de ses habitants autochtones.

Quelques semaines après la prise des territoires palestiniens par Israël, le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, a indiqué à son cabinet par où les expulsions devaient commencer. « Nous souhaitons commencer par vider Gaza », a-t-il déclaré.

Compte tenu des pressions internationales, il était clair pour lui que le nettoyage ethnique de Gaza devrait se faire en catimini, afin d'attirer le moins d'attention possible. Préfigurant le siège de Gaza par Israël, qui a duré 16 ans et a débuté en 2007, il a proposé que les Palestiniens soient chassés de Gaza « précisément à cause de l'étouffement et de l'emprisonnement » qu'Israël y imposait.

Le programme de nettoyage ethnique pourrait être accéléré, a-t-il suggéré, en privant la population de produits de première nécessité comme l'eau. « Peut-être que si nous ne leur donnons pas assez d'eau, ils n'auront pas le choix, car les vergers jauniront et dépériront. »

Dans cet esprit, 40 ans plus tard, Israël allait calculer le nombre minimum de calories à laisser entrer à Gaza afin que la population y devienne de plus en plus mal nourrie. Ou, comme l'expliquait en 2006 Dov Weisglass, conseiller principal du gouvernement : « L'idée est de mettre les Palestiniens au régime, mais pas de les laisser mourir de faim. »

Dix-sept ans après que Gaza eut été contrainte à son « régime », lorsque le Hamas s'échappa brièvement de l'enclave, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et ses généraux ont saisi leur chance.

Ils ont détruit ces « vergers » et transformé le « régime » en un véritable blocus de famine – un crime contre l'humanité pour lequel Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, sont recherchés par la Cour pénale internationale.

Cibler des innocents

Les crimes de 1967 ont été compris depuis longtemps par les historiens palestiniens, qui n'ont bien sûr pas été écoutés. Les historiens israéliens ont mis beaucoup plus de temps à reconstituer le récit, à mesure qu'ils ont eu accès à certaines parties des archives militaires israéliennes.

La nouvelle enquête d'Haaretz, basée sur les recherches de l'Institut Akevot, fournit des détails sur la cruauté des expulsions massives de Palestiniens qui ont débuté en 1967.

Comme le rapporte le journal : « L'enquête historique montre qu'Israël a expulsé et chassé quelque 300 000 Arabes de la Cisjordanie, de Gaza et du plateau du Golan [syrien]. Et comme en 1948, cette expulsion s'est accompagnée du meurtre de civils, semant la terreur dans les communautés arabes, de pillages et, finalement, de destructions. »

Après avoir réussi en 1967 à expulser à nouveau un grand nombre de Palestiniens, la tâche suivante consistait, comme en 1948, à empêcher leur retour.

Uri Avnery, journaliste et député israélien, a recueilli les témoignages de soldats postés aux frontières avec la Jordanie et l'Égypte, vers lesquelles les Palestiniens avaient été expulsés. La mission de ces soldats consistait à assassiner toute famille palestinienne tentant de regagner son foyer.

Voici le témoignage d'un soldat, rapporté par Haaretz, qu'Avnery a relevé dans son autobiographie : « Nous bloquions ces points de passage et avions reçu l'ordre de tirer pour tuer, sans avertissement préalable. De fait, de tels coups de feu étaient tirés chaque nuit sur des hommes, des femmes et des enfants, même les nuits de pleine lune où il était possible d'identifier ceux qui traversaient. C'est-à-dire de distinguer les hommes des femmes et des enfants.

« Le matin, nous sortions pour balayer la zone du regard, et nous tuions, sur ordre explicite de l'officier présent, ceux qui étaient encore en vie, y compris ceux qui se cachaient et les blessés. Une fois le massacre terminé, nous recouvrions les corps de terre jusqu'à l'arrivée d'un tracteur. »

Les lanceurs d'alerte israéliens d'aujourd'hui avertissent que cette doctrine militaire n'a pas changé. Au cours des trois dernières années, des enquêtes ont montré à plusieurs reprises qu'Israël tentait de dissimuler ses crimes en enterrant secrètement ses victimes civiles dans des fosses communes, en violation du droit international.

Il l'a fait, par exemple, lorsque des troupes ont massacré des Palestiniens venus chercher de l'aide humanitaire il y a un an, et de nouveau lorsque des soldats ont exécuté 15 secouristes palestiniens lors d'une embuscade contre des ambulances en mars 2025.

Un autre soldat, troublé par la politique de « tirer pour tuer » de 1967, s'est souvenu d'une conversation avec son commandant : « J'ai demandé à l'officier : “Et si j'entends des bébés pleurer, je dois leur tirer dessus aussi ?” La réponse que j'ai reçue était : “Ne fais pas ta fillette.” »

Il n'y a rien d'exceptionnel à cela. On sait qu'Israël a tué plus de 1 000 bébés à Gaza âgés de moins d'un an depuis le 7 octobre 2023, et pas tous de manière anonyme lors de frappes aériennes.

L'armée israélienne a laissé un groupe de cinq bébés prématurés de l'hôpital al-Nasser mourir et se décomposer dans leurs couveuses après que ses soldats eurent pris le contrôle du bâtiment fin 2023.

Les commandants israéliens savaient également que les premiers à mourir d'un blocus de l'aide seraient les plus vulnérables. Des bébés sont morts de froid ou de faim alors que la population était privée d'abri, de lait maternisé et de nourriture, leurs mères manquant de nutriments suffisants pour produire du lait.

Comme l'a noté le soldat 2, la doctrine militaire israélienne encourage les soldats à ne plus considérer les Palestiniens, même les bébés palestiniens, comme des « êtres humains ». Leurs vies sont jugées sans valeur.

Un passé familier

Des soldats israéliens ont assassiné un autre bébé palestinien la semaine dernière en Cisjordanie, après avoir tendu une embuscade à une voiture conduite par un maître de conférences de l'université de Bethléem, Fahd Abu Haikal, dans la ville palestinienne d'Hébron, soumise à une occupation particulièrement brutale.

L'un des soldats a tiré sur la voiture alors qu'elle ralentissait pour s'arrêter, à seulement quelques mètres de distance, d'où il devait pouvoir voir les passagers à l'intérieur. La balle a tué Sam, le bébé de sept mois d'Abu Haikal, et blessé sa femme, qui tenait le nourrisson dans ses bras. Le fils d'Abu Haikal, âgé de 11 ans, qui se trouvait également dans la voiture, a vu son petit frère se vider de son sang.

Les soldats israéliens assassinent des bébés palestiniens depuis des décennies. Pourtant, rien de tout cela n'a suscité la moindre once de l'indignation exprimée à l'unisson par les médias et les politiciens occidentaux face à l'affirmation entièrement inventée par Israël selon laquelle le Hamas aurait tué 40 bébés le 7 octobre 2023.

En réalité, un seul bébé israélien a été tué ce jour-là : Mila Cohen, âgée de neuf mois, qui, comme Sam Abu Haikal, a été abattue dans les bras de sa mère.

La campagne d'expulsions menée par Israël en 1967 à Gaza et en Cisjordanie n'était pas improvisée, ni le fruit d'une décision prise sur un coup de tête. Selon Haaretz, cette politique avait été soigneusement planifiée plusieurs années à l'avance.

Depuis 1948, Israël attendait le moment propice pour procéder à de nouvelles expulsions et s'emparer des dernières parties de la patrie palestinienne, ces territoires qui lui avaient été refusés pour mener à bien son projet colonialiste et violent.

La guerre de 1967 contre l'Égypte, la Syrie et la Jordanie, lui a fourni le prétexte.

Ishai Amrami, commandant de bataillon de haut rang lors de cette guerre, a admis plus tard : « Ce que j'ai vécu de mes propres yeux était une tentative de transfert massif de population. »

Comme le fait remarquer Haaretz : « Les Palestiniens n'étaient que de simples spectateurs dans cette histoire. Le ministre de la Défense Moshe Dayan a écrit dans ses mémoires que les Palestiniens résidant en Cisjordanie n'avaient pas pris part à la guerre, et que ce n'était pas leur guerre. Pourtant, ce sont eux qui en ont payé le prix. »

Israël a entamé la destruction massive des communautés palestiniennes, comme il l'avait fait après 1948, afin qu'il n'y ait plus de foyers où les Palestiniens puissent retourner. Mais comme le note Haaretz, Israël est devenu victime de son propre succès militaire fulgurant.

« Ce fut l'un des rares cas dans l'histoire du conflit où Israël a été contraint de faire marche arrière en raison d'une forte pression internationale. »

Il va sans dire que, contrairement à 1967, une telle pression internationale a cruellement fait défaut au cours des trois dernières années. La nouvelle génération de dirigeants occidentaux, comme le Britannique Sir Keir Starmer, autrefois éminent avocat spécialisé dans les droits de l'homme, a justifié le programme explicitement exterminationniste d'Israël à l'encontre des Palestiniens de Gaza, le qualifiant de « légitime défense ».

Contrairement à leurs prédécesseurs des années 1960, les dirigeants occidentaux d'aujourd'hui et leurs médias ont choisi d'accorder à Israël le temps et l'espace diplomatiques dont il avait besoin pour détruire Gaza, tout en lui fournissant des armes et des renseignements. Le génocide aurait été impossible sans leur aide.

Fort de cette impunité, Israël a tenté d'étendre la destruction plus loin, avec un succès limité en Iran et un succès bien plus grand au sud du Liban.

Alors que les politiciens et les médias occidentaux oublient volontiers Gaza, Israël maintient une pression implacable et la misère sur place. Une soi-disant « ligne jaune », délimitant le contrôle militaire israélien sur l'enclave détruite, une zone interdite aux Palestiniens, s'est progressivement étendue, passant de la moitié du territoire à 70 %.

Les habitants de Gaza sont littéralement chassés des ruines de leur patrie, tandis qu'Israël s'efforce de trouver un pays tiers – l'Égypte, ou peut-être le Somaliland – disposé à les accueillir.

Supprimer le contexte

Comme l'a si bien dit le cosmologiste américain Carl Sagan : « Il faut connaître le passé pour comprendre le présent. »

C'est précisément pour cette raison que les politiciens et les médias occidentaux se sont montrés si soucieux d'effacer le passé, en supprimant le contexte et l'historique, tels que les violentes campagnes de nettoyage ethnique menées par Israël en 1948 et 1967, qui expliquent le comportement actuel d'Israël à Gaza, en Cisjordanie et au Sud-Liban.

Privés de l'histoire de la région, les publics occidentaux ont été plus facilement manipulés pour croire que les atrocités israéliennes constituent une réponse, soi-disant « proportionnée », à l'attaque d'une journée menée par le Hamas contre Israël fin 2023.

Une vérité évidente a été occultée : depuis au moins huit décennies, Israël exploite toutes les occasions qui se présentent pour expulser les Palestiniens de leur patrie.

L'attaque du Hamas d'octobre 2023 n'a pas constitué un tournant ni une rupture, comme on le présente si souvent en Occident.

En 1967, soit 56 ans avant l'attaque du Hamas, Eshkol avait laissé entendre que des événements imprévus pourraient accélérer le programme secret d'épuration ethnique mené par Israël. Un moment pourrait arriver à l'avenir, qu'il qualifiait de « solution de luxe inattendue », où Israël pourrait rapidement réaliser son rêve d'une Palestine sans Palestiniens.

« Peut-être pouvons-nous nous attendre à une autre guerre, et alors ce problème sera résolu. Mais c'est une sorte de “luxe”, une solution inattendue », expliquait-il au cabinet.

Ce contexte manquant étant désormais ajouté, grâce au nouvel article du journal israélien Haaretz, l'histoire prend une toute autre dimension.

Les événements du 7 octobre 2023 ressemblent moins à de la simple sauvagerie qu'à une réponse désespérée, un dernier coup de dés, face à des décennies d'atrocités israéliennes visant à rendre les conditions de vie des Palestiniens si misérables, par la paupérisation, l'enfermement, la famine et le meurtre, qu'ils finissent soit par fuir leur patrie, soit par mourir sur place.

Une fois le contexte manquant ajouté, la prétendue « riposte » d'Israël à Gaza, sa campagne de génocide, apparaît pour ce qu'elle est réellement : la poursuite de huit décennies de campagne de nettoyage ethnique. En fait, son dernier volet. Son dénouement.

David Ben Gourion, le père fondateur d'Israël, écrivait à son fils en 1937, onze ans avant la création d'Israël : « Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place. »

Dans une note de journal rédigée pendant les expulsions massives de 1948, Ben Gourion résumait l'état d'esprit de ses généraux : « Si nous accusons une famille, nous devons leur faire du mal sans pitié. Aux femmes et aux enfants, sans pitié. Sinon, ce n'est pas une réaction efficace. Pendant l'opération, il n'y a pas lieu de faire la distinction entre les coupables et les innocents. »

L'objectif était de transformer la peur en arme, afin que les Palestiniens soient trop terrifiés pour rester sur leur terre natale.

Mordechai Maklef, un haut commandant de l'armée israélienne naissante, a souligné deux ans plus tard, en 1950, la logique qui sous-tendait la politique d'Israël : « Il est impossible d'expulser 114 000 personnes qui vivaient en Galilée sans recourir à la terreur. »

Même si l'on fait abstraction des témoignages palestiniens de l'époque, les quelques sections des archives israéliennes qui ont jusqu'à présent été ouvertes aux historiens israéliens documentent des massacres et des viols systématiques de Palestiniens en 1948.

Dans des films israéliens récents tels que Tantura, du nom du village où un terrible massacre de Palestiniens a été perpétré, des hommes âgés qui servaient comme soldats israéliens à l'époque confirment les documents d'archives, racontant comment ils ont personnellement été témoins du viol de jeunes filles palestiniennes.

Notons que le viol utilisé comme arme se poursuit encore aujourd'hui, dans ce que l'organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem appelle le « réseau de camps de torture » d'Israël.

Ces viols, souvent commis à l'aide de chiens spécialement dressés à cet effet, sont si répandus qu'il est devenu impossible de les dissimuler. Ils ont même fini, bien tardivement, par attirer l'attention des grands médias comme le New York Times, provoquant une cacophonie de protestations et de menaces de poursuites judiciaires de la part de Netanyahou.

Les abus sexuels sur les personnes détenues par Israël sont si courants que des militants internationaux pour la paix ont subi des viols systématiques lorsque des centaines d'entre eux ont été arrêtés le mois dernier dans les eaux internationales au large de Chypre, alors qu'ils entamaient leur voyage vers Gaza pour briser le blocus génocidaire d'Israël.

Israël veut que la peur se propage, de la Palestine elle-même à quiconque souhaite manifester sa solidarité avec son peuple.

Les politiciens occidentaux et les médias ont à peine évoqué ces crimes horribles commis contre leurs propres citoyens. Pourquoi ? Parce que reconnaître ces crimes reviendrait à admettre que des atrocités encore pires sont infligées aux Palestiniens sous la domination israélienne.

Prisons de complicité

Gaza n'est pas une aberration. Elle s'inscrit pleinement dans une stratégie militaire israélienne vieille de huit décennies. Les Occidentaux n'en ont pas conscience uniquement parce que leurs classes politiques et médiatiques ont travaillé d'arrache-pied pour les empêcher d'en prendre connaissance.

Si les opinions publiques occidentales savaient ce qui arrive réellement aux Palestiniens depuis plus de 80 ans, d'abord de la part du mouvement sioniste puis de l'État israélien, elles pourraient grossir encore davantage les rangs des marches de protestation, rendant ces manifestations politiquement impossibles à ignorer.

Si les Occidentaux savaient ce qui arrive réellement aux Palestiniens, ils pourraient rejoindre les militants qui tentent de paralyser les usines d'armement israéliennes, comme Elbit Systems, opérant tout à fait ouvertement dans des pays occidentaux tels que la Grande-Bretagne. Ils pourraient ainsi parvenir à mettre fin à l'approvisionnement en drones et autres armes utilisées pour massacrer les populations de Palestine et du Liban.

Au lieu de quelques milliers, des dizaines ou des centaines de milliers de personnes pourraient être prêtes à brandir une pancarte au Royaume-Uni pour s'opposer au génocide, et à se faire arrêter en tant que « partisans du terrorisme », submergeant le système carcéral et tournant en dérision le soi-disant système de « justice » britannique.

Armés d'un savoir plutôt qu'obscurcis par l'ignorance, davantage d'Occidentaux pourraient monter à bord de bateaux, formant une armada qu'il serait impossible aux médias occidentaux d'ignorer. Mais surtout, si le contexte réel était compris, si l'on connaissait le schéma de meurtres, de viols et d'expulsions de Palestiniens pratiqué par Israël depuis des décennies, les opinions publiques occidentales pourraient prendre conscience que leurs classes politiques et médiatiques ne sont pas des acteurs moraux. Ils ne défendent pas les valeurs d'une civilisation supérieure. Ils ne sont pas les gardiens du droit international et d'un ordre libéral démocratique.

Ce sont des imposteurs. Ou plus exactement, ils opèrent au sein de structures politiques et financières qui rendent impossible la révélation de vérités susceptibles d'ébranler un système de pouvoir occidental qui enrichit une infime élite grâce à une machine de guerre lucrative utilisée pour protéger les profits colossaux des industries des combustibles fossiles.

Ce système de pouvoir conduit certains Palestiniens à une mort prématurée, et d'autres dans des camps de concentration, à l'exil ou à la misère.

Pendant ce temps, il nous conduit, en Occident, dans des prisons sans murs physiques – des prisons soit d'ignorance et de complicité, soit de connaissance et d'impuissance.

Quoi qu'il en soit, comme le Soldat 1, nous voyons notre humanité s'éteindre. Nos cœurs sont endurcis ou brisés. Le défi auquel nous sommes confrontés est le même que celui des Palestiniens : trouver un moyen de sortir de notre confinement.


Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye

Les journalistes palestinien·nes détenu·es dans les « cimetières pour les vivant·es » d’Israël

Détenu·es sans inculpation dans les prisons israéliennes, des reporters de Cisjordanie décrivent les coups, la faim, l'isolement et les menaces destinés à les réduire au (…)

Détenu·es sans inculpation dans les prisons israéliennes, des reporters de Cisjordanie décrivent les coups, la faim, l'isolement et les menaces destinés à les réduire au silence.

Tiré d'Agence média Palestine.

Ali Al-Samoudi a passé quatre décennies à documenter les réalités quotidiennes de la vie sous occupation dans le nord de la Cisjordanie. Journaliste palestinien chevronné de 60 ans, originaire de Jénine, il a travaillé comme correspondant pour le journal Al-Quds et comme caméraman pour Al Jazeera ainsi que pour d'autres médias internationaux.

Mais il est peut-être surtout connu comme le collègue de Shireen Abu Akleh, que les forces israéliennes ont abattue lors d'un raid dans le camp de réfugié·es de Jénine, en mai 2022. Debout à côté d'Abu Akleh, Al-Samoudi a lui aussi été touché ce jour-là, dans le dos ; la balle a traversé son épaule.

Le 29 avril 2025, à l'aube, les forces israéliennes ont fait irruption au domicile d'Al-Samoudi, à Jénine, et l'ont arrêté. Il a été détenu sans inculpation ni procès, avant d'être libéré presque exactement un an plus tard, le 30 avril 2026.

Pendant sa détention administrative, Al-Samoudi affirme avoir été affamé, battu et privé de médicaments. Il a également été transféré entre plusieurs établissements, notamment la prison de Megiddo et la tristement célèbre prison d'Ofer. Il fait désormais face à un long parcours de rétablissement, souffrant de graves carences en vitamines et de problèmes d'audition, et reste sous surveillance médicale continue.

Al-Samoudi estime que son arrestation était directement liée à son travail journalistique — en particulier à sa couverture de l'offensive israélienne en cours contre le camp de réfugié·es de Jénine, où l'armée a détruit des maisons, forcé des dizaines de milliers d'habitant·es à fuir et empêché presque tout le monde d'y retourner. Dans les mois précédant son arrestation, il travaillait sur des reportages écrits et filmés consacrés aux familles déplacées qui tentaient de rentrer dans le camp.

+972 Magazine s'est entretenu avec Al-Samoudi peu après sa libération au sujet de son arrestation, de ses conditions de détention et de la campagne menée par Israël pour réduire les journalistes palestinien·nes au silence.

Pouvez-vous décrire votre arrestation ?

Ils sont venus chez moi aux premières heures du matin. Quand ils sont entrés, ma fille et ma belle-fille pleuraient. L'officier de l'armée israélienne m'a dit : « Dis-leur que je t'emmène seulement pour une sortie de trois ou quatre heures, puis que tu rentreras chez toi. » Je n'avais aucune idée que cette sortie durerait un an.

Les soldats m'ont emmené dans le camp de réfugié·es, où ils m'ont gardé les yeux bandés et les mains menottées pendant 80 heures. Ils m'ont jeté devant des casernes militaires, qui étaient en réalité des maisons palestiniennes à l'intérieur du camp. Chaque fois que des soldats entraient ou sortaient, ils me frappaient sur tout le corps.

Je n'ai été autorisé à recevoir ni nourriture ni eau pendant toute cette période. Toutes les nuits, j'ai souffert de fortes douleurs à cause du froid. Je leur ai dit que j'avais besoin de mes médicaments parce que je suis diabétique et que je souffre d'hypertension, mais ils m'ont ignoré et ne m'ont apporté aucun de mes traitements.

Pendant l'interrogatoire, ils m'ont dit qu'il y avait trois soupçons contre moi — même pas des accusations. Les deux premiers semblaient liés à mon travail journalistique et à ma couverture de terrain. Ils considéraient le fait de couvrir les événements sur place comme un service rendu à ce qu'ils appelaient des « organisations subversives ». Un autre soupçon reposait sur leur allégation selon laquelle un détenu palestinien aurait déclaré que je l'avais photographié alors qu'il tirait sur une colonie israélienne.

Pendant ma détention, j'ai reçu des menaces directes par téléphone de la part d'un officier du Shin Bet. L'officier m'a dit : « Tu nous as épuisés. Je veux t'envoyer en prison pour deux ou trois ans. Je vais t'écraser. »

Après le 7 octobre, de nombreuses photos et vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information, montrant l'état des prisonnier·es palestinien·nes après leur libération des prisons israéliennes. Beaucoup comprenaient des images avant-après montrant une perte de poids drastique due à la privation de nourriture. Pouvez-vous décrire les conditions à l'intérieur des prisons ?

En tant que journaliste, j'ai beaucoup travaillé sur des sujets concernant les Palestinien·nes dans les prisons israéliennes, mais je n'aurais jamais imaginé que les conditions étaient aussi catastrophiques.

Nous étions détenu·es dans des cimetières pour les vivant·es, dépouillé·es de tous nos droits. Nous n'avions ni papier, ni stylos, ni livres, ni télévision, ni radio. Nous n'avions même pas de peigne, de miroir ou de produits d'hygiène. Ils ne nous donnaient qu'une quantité minuscule de shampoing — une seule cuillère par semaine pour nous laver. J'ai laissé pousser cette barbe parce qu'aucun outil de rasage n'était disponible. Ce n'est que lorsqu'ils voulaient que nous nous rasions qu'ils apportaient le matériel et nous forçaient à nous raser la tête et la barbe.

La nourriture n'était donnée que pour que nous puissions rester debout pendant les comptages quotidiens et pour qu'ils puissent continuer leurs pratiques abusives contre nous. Le matin, on nous donnait une cuillère de labneh et une cuillère de confiture. À midi, quatre cuillères de riz, deux minuscules morceaux de concombre, deux tranches de tomate et une cuillère de haricots. Le soir, deux cuillères de houmous, une cuillère de tahini, un œuf dur et dix petits morceaux de pain, chacun de la moitié de la taille d'une main.

Je suis entré en prison en pesant 120 kilos et j'en suis sorti en pesant 60.

Chaque cellule contenait 10 prisonnier·es et mesurait sept mètres sur trois. Il n'y avait que six lits pour 10 prisonnier·es, ce qui signifie que six dormaient sur les lits tandis que quatre dormaient par terre.

Les matelas sentaient le pourri et étaient répugnants, et nous n'étions pas autorisé·es à les laver ou à les nettoyer. Nous n'avions droit qu'à 10 minutes pour nous doucher, à 20 prisonnier·es à la fois. Il n'y avait pas de portes aux cabines de douche, nous devions donc rester nu·es les un·es devant les autres, ce qui constituait une grave violation de notre intimité et était profondément humiliant pour les prisonnier·es.

J'ai informé les autorités pénitentiaires que j'avais besoin de médicaments pour mon diabète, ma tension artérielle et mes problèmes d'estomac. Elles ne m'ont fourni qu'un seul comprimé pour la tension et un régulateur de diabète. Elles ont refusé de me transférer à la clinique jusqu'à ce que mon état de santé se détériore gravement.

Je me suis évanoui à plusieurs reprises, mes complications de santé se sont aggravées, et j'ai développé des problèmes de vue et d'audition. Mon avocat a déposé une objection avant qu'ils ne finissent par me transférer à la clinique, mais même alors, je n'ai pas reçu le traitement dont j'avais besoin.

Il y a des prisonnier·es souffrant de cancer, de maladies cardiaques et d'autres maladies graves qui se voient refuser des médicaments à la clinique de la prison. Une fois, alors qu'ils me transféraient au tribunal, ils transportaient un prisonnier qui ne pouvait pas marcher seul. Ils ont menacé de le frapper s'il ne marchait pas, puis l'ont soulevé dans le véhicule de transport pénitentiaire tout en le frappant.

La plupart des prisonnier·es ont été libéré·es directement vers des hôpitaux en raison de maladies, notamment des maladies de peau causées par les insectes, les couvertures sales, les matelas non nettoyés et le manque d'hygiène dans les cellules. Les scènes étaient déchirantes, au-delà de ce que les mots peuvent décrire.

Selon un rapport récent du Comité pour la protection des journalistes, près de 100 journalistes et travailleur·euses des médias palestinien·nes ont été arrêté·es depuis octobre 2023, et des dizaines restent en détention. Plus de la moitié ont déclaré avoir été soumis·es à la torture, à des abus ou à d'autres formes de violence. Selon vous, pourquoi Israël cible-t-il les journalistes de cette manière ?

Tout cela s'inscrit dans la guerre continue menée par Israël pour réduire les voix au silence, réprimer la liberté d'expression et empêcher les journalistes palestinien·nes de mener leur travail de terrain.

Après qu'ils ont tué Shireen et m'ont blessé, j'ai dit que les tirs contre nous étaient un message d'intimidation adressé à chaque journaliste et travailleur·euse des médias palestinien·ne. Ils ne veulent ni documentation ni témoins de ce qu'ils font en Cisjordanie. Mon arrestation l'a confirmé.

Terroriser les journalistes et leurs familles

Au début du mois d'avril 2026, selon l'ONG palestinienne de défense des droits des prisonnier·es Addameer, les prisons israéliennes détenaient plus de 9 600 Palestinien·nes, dont 84 femmes et 350 enfants. Parmi eux et elles, 3 532 étaient placé·es en détention administrative, détenu·es sans procès sur la base de preuves secrètes auxquelles ni les détenu·es ni leurs avocat·es ne peuvent accéder, et qu'ils et elles ne peuvent contester

Parmi eux se trouvait Samir Amin-Khuwaira, un journaliste de 45 ans originaire de Naplouse, qui a passé neuf mois en détention administrative après avoir été arrêté lors d'un raid nocturne à son domicile en avril 2025. Sa détention a été renouvelée trois fois, sans charges formelles ni procès. S'adressant à +972, Khuwaira se souvient qu'un officier du Shin Bet lui a ouvertement dit qu'il était détenu pour des « raisons politiques ».

Comme d'autres détenu·es libéré·es, Khuwaira a décrit des conditions de détention difficiles, notamment une surpopulation extrême, une forte humidité, un accès limité aux douches et un manque de vêtements propres. Pendant sa détention, il a contracté la gale et de douloureuses infections cutanées, et a perdu plus de 20 kilos.

« J'ai demandé un traitement en septembre, mais ils n'ont apporté des médicaments qu'en décembre, après que la maladie s'est propagée sur tout mon corps », a-t-il déclaré.

Khuwaira a expliqué que les autorités pénitentiaires avaient ignoré son état de santé pendant des mois, tandis que le manque d'hygiène à l'intérieur de la prison l'avait aggravée. Selon lui, les prisonnier·es n'étaient autorisé·es à se doucher qu'une fois tous les six jours. Après sa libération, Khuwaira est resté sous traitement médical pendant deux mois et s'est isolé de ses trois enfants par peur de les contaminer.

Les expériences de Khuwaira et d'Al-Samoudi ne sont pas rares : de nombreux·ses détenu·es se voient refuser les traitements, examens et médicaments nécessaires, transformant dans certains cas la maladie en lente condamnation à mort. Au moins 98 prisonnier·es palestinien·nes sont mort·es à la suite de tortures et de négligences médicales systématiques depuis le début de la guerre à Gaza, selon des données de l'armée israélienne et du Service pénitentiaire israélien (IPS).

Depuis le 7 octobre, les autorités israéliennes interdisent également aux familles des prisonnier·es palestinien·nes de rendre visite à leurs proches en prison. Les appels téléphoniques sont eux aussi interdits, tout comme les visites du Comité international de la Croix-Rouge destinées à surveiller l'état des détenu·es. En conséquence, les familles sont largement maintenues dans l'ignorance de l'état de leurs proches dans les prisons israéliennes, et dépendent des avocat·es ou des témoignages d'autres prisonnier·es libéré·es pour obtenir quelques bribes d'information.

+972 Magazine s'est entretenu avec Abdul Majeed Al-Amarneh, du camp de réfugié·es de Dheisheh, à Bethléem, dont le fils, Ausayd, journaliste et professeur de médias âgé de 41 ans aux universités d'Hébron et de Bethléem, est sous détention administrative depuis juillet 2025.

« Depuis la nuit où ils l'ont emmené, toute la maison a changé », a déclaré Al-Amarneh. « [Les quatre] enfants [d'Ausayd] demandent après lui tous les jours, et le plus difficile, c'est de ne pas pouvoir leur répondre. »

Il y a environ un mois, Al-Amarneh a rencontré un ancien prisonnier récemment libéré du même établissement où Ausayd était détenu, qui lui a donné des nouvelles de l'état de son fils à l'intérieur de la prison.

« Il m'a dit que la nourriture était très mauvaise et que les prisonniers souffraient chaque jour de la faim, des mauvais traitements et des humiliations », a déclaré Al-Amarneh, ajoutant qu'Ausayd gardait néanmoins le moral et s'occupait en étudiant le Coran. « Recevoir des nouvelles de mon fils par un autre prisonnier libéré, au lieu de les entendre directement de lui, me brise le cœur. »

La communication avec Ausayd reste extrêmement limitée, possible uniquement par l'intermédiaire des avocat·es. Mais ces dernier·es ne peuvent transmettre que des informations de base, souvent limitées aux mises à jour juridiques, comme le fait de savoir si sa détention a été prolongée et dans quelle prison il est détenu. Selon la famille, sa plus récente audience de renouvellement de détention s'est tenue en l'absence de son avocat. Ses proches ne peuvent pas entendre sa voix, ni se rassurer sur son état.

Mais les souffrances de la famille ne se sont pas arrêtées avec la détention d'Ausayd. Sa sœur, Islam, âgée de 31 ans, journaliste indépendante et mère d'une fille de cinq ans, a elle aussi été arrêtée il y a moins d'un mois, après que les forces israéliennes ont mené un raid au domicile familial dans le camp.

Elle est désormais interrogée en lien avec son travail journalistique, sous l'accusation d'avoir travaillé pour un site d'information interdit. Pendant ce temps, son mari a déjà passé les trois dernières années en prison.

« Ma fille a une petite fille, et aujourd'hui cette enfant est séparée à la fois de sa mère et de son père », a déclaré Al-Amarneh. « Nous ne savons pas comment expliquer cela à une enfant de cinq ans. »

Le Service pénitentiaire israélien n'a pas répondu à la demande de commentaire de +972.

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Une occasion manquée de répondre à la détresse tout en respectant les droits fondamentaux

16 juin, par Collectif — ,
Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à (…)

Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à l'étape des consultations, dont la majorité faisaient état de grandes réserves.

Montréal, le 12 juin 2026 – Le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), la Ligue des droits et libertés, l'Association des groupes d'intervention en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), l'Association des juristes progressistes (AJP), Médecins du monde Canada, ReprésentACTION Santé Mentale Québec ainsi que le Collectif des personnes survivantes de la P-38 joignent leurs voix pour dénoncer l'adoption précipitée du projet de loi 23, projet visant à faciliter et élargir les critères de l'hospitalisation forcée.

Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à l'étape des consultations, dont la majorité faisaient état de grandes réserves.

Rappelons aussi que des groupes incontournables n'ont pas été entendus en consultation malgré leur souhait de l'être, que ce soit le Barreau du Québec, l'Association des juristes progressistes, la Ligue des droits et libertés ou le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), dont les membres sont préoccupés par ce changement législatif qui les impactera directement. Il est notable que plus de 165 organisations (dont les porteurs de ce communiqué) et 1360 individus ont signé, dans le courant de l'année, la Déclaration Quand la folie a le dos large, invitant à ne pas élargir la possibilité de coercition.

On constate aussi que, malgré la cinquantaine d'amendements débattus, plusieurs enjeux de fonds dénoncés dans le projet de loi n'ont pas du tout été adressés, alors que la réforme constitue un recul majeur des droits fondamentaux dans des contextes de vulnérabilité. D'ailleurs, plusieurs des dispositions du PL23 ignorent les recommandations phares et l'esprit du rapport de l'IQRDJ déposé en 2025 ; l'Institut avait pourtant été mandaté par le gouvernement lui-même pour mener une vaste consultation et des recherches dans le but d'orienter la réforme.

Le rapport de l'IQRDJ avait également bien mis en lumière le seul consensus actuel : le manque de ressources en santé mentale, pour répondre aux demandes volontaires de soins, conduit à des hospitalisations qui auraient pu être évitées. Malgré ce constat et dans un contexte de restrictions budgétaires, le gouvernement fait le choix d'investir plus de 100M$ dans une réforme législative qui n'opère que des changements de structures, et n'ajoute aucun soin sur le terrain, en plus de faire reculer les droits fondamentaux encore davantage. Nous nous alarmons du fait qu'une telle décision soit prise, alors qu'aucune étude n'a été faite pour démontrer l'efficacité de mesures coercitives et des traitements forcés en santé mentale.

Quel impact pour les personnes marginalisées ?

Comme c'est souvent le cas avec les mesures coercitives, les conséquences de cette réforme se feront sentir de manière disproportionnée chez les personnes marginalisées. Déjà avec la P-38, les personnes en situation d'itinérance ont près de 65 fois plus de risques de subir une garde en établissement que l'ensemble de la population montréalaise, et les personnes en situation de pauvreté sont surreprésentées dans les statistiques sur les hospitalisations forcées. L'expérience des organismes de terrain démontre que les interventions sous contrainte sont vécues comme traumatisantes et fragilisent le lien de confiance avec les institutions. De plus, les conséquences de l'hospitalisation forcée amplifient parfois les situations de crise initiales : « On sort de là plus traumatisé·es qu'avant », affirment des personnes qui ont vécu la garde en établissement. En élargissant les critères, le projet de loi 23 accentue les dynamiques d'exclusion plutôt que de s'attaquer aux causes, et risque d'augmenter la détresse et les crises qu'il prétend adresser.

« Au-delà des traumatismes, pour plusieurs personnes en situation d'itinérance, dont les trajectoires sont déjà marquées par de multiples violences institutionnelles, le recours à la contrainte renforce une perte de confiance déjà profonde envers le système de santé et les services publics, accentue la méfiance et tue toute envie de recourir aux services. » de souligner Tsanta Sen Chen, organisatrice communautaire au RAPSIM.


Il est possible de faire autrement

Pourtant, selon une large consultation, 8 personnes sur 10 ayant subi une P-38 avaient préalablement demandé de l'aide volontairement, et elles auraient pu en bénéficier si la première ligne, dramatiquement sous-financée, avait été plus accessible. Ce constat rejoint une observation de terrain : dès que des alternatives sont déployées, le taux de recours à la P-38 chute significativement (d'environ 80% dans les cas de l'Escouade 24-7 au Bas-Saint-Laurent et de l'initiative du Carrefour en santé mentale des familles et de l'entourage à Longueuil, par exemple). Ces initiatives permettent également une concertation du réseau, des corps policiers et du communautaire dans le contexte légal actuel, en plus d'inclure et d'offrir du soutien aux proches. « Plutôt que de miser sur la coercition, nous devons collectivement tabler sur les alternatives communautaires qui existent déjà, que ce soit les centres de crise, le travail de milieu, les hébergements de transition ou les groupes d'entraide. » de souligner Anne-Marie Boucher du RRASMQ.

"Des approches basées sur le consentement et favorisant le développement du lien thérapeutique font leurs preuves et permettent d'obtenir de meilleurs résultats cliniques tout en évitant d'augmenter le recours à la coercition. Sans investissements structurants en prévention et en accès aux soins, élargir la contrainte risque surtout de déplacer le problème plutôt que de le résoudre" souligne Mylène Demarbre, Directrice clinique santé mentale de Médecins du Monde Canada.

Rappelons-le, le Canada est le pays en Occident où le taux d'hospitalisation forcée est le plus élevé : le projet de loi 23 est une occasion manquée de changer ce triste palmarès, en nous inspirant des meilleures pratiques et en protégeant les droits des personnes. Au vu de cette réforme, nous attendons du gouvernement qu'il fasse un suivi rigoureux de l'évolution et des impacts du recours aux hospitalisations forcées et aux traitements involontaires, et qu'il s'assure de déployer au plus tôt les ressources nécessaires pour que les hospitalisations forcées deviennent un recours véritablement exceptionnel.

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Le Royaume-Uni et ses alliés sanctionnent des groupes de colons israéliens en Cisjordanie ; la France interdit l’entrée à Bezalel Smotrich

Aux côtés de la France, du Canada, de l'Australie et de la Norvège, le Royaume-Uni sanctionne des groupes liés à des avant-postes violents et à l'expulsion forcée de (…)

Aux côtés de la France, du Canada, de l'Australie et de la Norvège, le Royaume-Uni sanctionne des groupes liés à des avant-postes violents et à l'expulsion forcée de Palestiniens • Le Royaume-Uni a déconseillé aux entreprises de commercer avec les colonies • Israël a déclaré que ces mesures « alimentaient l'antisémitisme »

Tiré de France Palestine Solidarité. Article publié en Israël dans Haaretz. Photo : Smotrich encourage la colonisation israélienne de la Cisjordanie occupée © Good Shepherd Collective

La Grande-Bretagne, le Canada, la France, l'Australie et la Norvège ont annoncé mardi de nouvelles sanctions visant six organisations israéliennes d'extrême droite et un militant d'extrême droite, a appris Haaretz. Ces mesures comprennent également une recommandation non contraignante concernant les échanges commerciaux avec les colonies israéliennes.

La France a également déclaré qu'elle imposerait des sanctions au ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, et lui interdirait l'entrée sur son territoire. Dans un communiqué, le ministère français des Affaires étrangères a déclaré que M. Smotrich « encourageait activement l'annexion de la Cisjordanie ».

Selon un communiqué conjoint, les personnes visées seraient soumises à un gel de leurs avoirs et à une interdiction de voyager, mesures destinées à « perturber les flux financiers » qui ont permis aux personnes visées « d'agir en toute impunité en Cisjordanie ».

Selon ces pays, ces mesures s'inscrivent dans le cadre d'une « action coordonnée visant à mettre en place des sanctions et d'autres mesures afin de tenir les colons extrémistes pour responsables des actes de violence effroyables commis par les colons à l'encontre de civils palestiniens ».

Au Royaume-Uni, la ministre des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a publié pour la première fois des directives officielles déconseillant explicitement aux entreprises de mener des activités économiques et financières dans les colonies illégales. Si la Grande-Bretagne continue de soutenir le commerce avec Israël à l'intérieur de ses frontières d'avant 1967, elle a déclaré qu'il « ne devrait y avoir aucune implication économique dans les colonies illégales ».

Les sanctions visent l'Union des fermes, qui apporte un soutien financier et organisationnel aux fermes et aux avant-postes de colons en Cisjordanie, y compris ceux liés à des actes de violence, d'intimidation et de déplacement forcé de Palestiniens.

Un autre groupe visé par les sanctions est Ahavat Gilad (Amour de Gilead), qui sert de relais financier à l'Union des fermes et transfère des dons aux avant-postes de colons, y compris ceux liés à des actes de violence contre les Palestiniens.

Ari Yishag, un groupe qui collecte des fonds pour des avant-postes de colons illégaux impliqués dans des actes de violence, d'intimidation et de déplacement forcé de Palestiniens, figure également sur la liste des entités sanctionnées. Les sanctions visent également Our Land, un groupe similaire qui collecte des fonds pour l'achat d'équipements militaires tactiques destinés à des groupes armés de colons.

Un autre groupe sanctionné, baptisé « Return of Zion to its Land », est l'entité juridique enregistrée par l'intermédiaire de laquelle Our Land mène ses activités financières, tout en transférant des dons à des avant-postes liés à de graves violations des droits humains.

Eyal Harei Yehuda, une entreprise de construction et de démolition, est également visée par les sanctions, tout comme son propriétaire, Itamar Yehuda Levi. Le frère de Levi, Yinon Levi, a été filmé en train d'abattre Awdah Hathaleen dans le village d'Umm al-Kheir, en Cisjordanie, en juillet 2025.

Les propriétaires de l'entreprise, ses employés, ses collaborateurs et les membres de leur famille ont utilisé ses ressources lors de travaux de construction et de démolition en Cisjordanie pour détruire des terres et des biens palestiniens, ainsi que pour agresser physiquement, tirer sur et tuer des Palestiniens, ce qui a entraîné de nouveaux déplacements de population.

Israël a déclaré qu'il « rejette fermement les mesures honteuses adoptées par des gouvernements étrangers à l'encontre de citoyens, d'entités et d'un ministre du gouvernement israéliens », affirmant que leur « véritable essence […] est la tentative d'imposer une position politique concernant le droit des Juifs à s'installer en Terre d'Israël ».

Ces pays tentent d'imposer leur point de vue sur le conflit israélo-palestinien « sous le couvert de mesures contre la violence », a déclaré le ministère israélien des Affaires étrangères. « Ce que ces gouvernements ont en commun, c'est leur échec retentissant à lutter contre l'antisémitisme qui sévit dans leurs propres pays », a-t-il ajouté. « Les politiques anti-israéliennes du type de celles adoptées aujourd'hui ne font qu'alimenter cet antisémitisme. »

Il a ajouté : « Étonnamment, ces gouvernements ont également échoué à imposer des sanctions ou à prendre des mesures contre les phénomènes qui alimentent véritablement la violence – la politique de « rémunération pour meurtre » de l'Autorité palestinienne consistant à verser des salaires aux terroristes, ainsi que l'incitation à la violence. »

Le Royaume-Uni a déjà imposé des sanctions à toute une série de groupes et de militants israéliens d'extrême droite et de colons, notamment l'organisation de colons Amana ; le groupe de colons d'extrême droite Nachala ; les groupes de sécurité des colons de Cisjordanie Hashomer Yosh, Torat Lechima et Lehava, ainsi que le militant colon Elisha Yered, le militant du mouvement Kach Noam Federman, Neriya Ben Pazi et Eden Levy. Des sanctions britanniques ont également été imposées à la yeshiva Od Yosef Chai et à plusieurs avant-postes illégaux, notamment Meitarim, Emek Tirza et Shavei Eretz.

Le groupe de colons Regavim ne serait pas visé par cette série de sanctions. De nombreux responsables du groupe entretiennent des liens étroits avec le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, notamment Yehuda Eliahu, cofondateur de Regavim, bras droit de Smotrich et chef de l'Administration des colonies au ministère de la Défense. Eliahu a récemment été nommé à la présidence de l'Autorité foncière israélienne, qui gère la plupart des terres en Israël.

Regavim avait déjà été visé lors d'une précédente série de sanctions le mois dernier. En mai, la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, avait déclaré que les ministres des Affaires étrangères de l'UE avaient approuvé des sanctions contre plusieurs groupes de colons israéliens et des personnalités d'extrême droite accusées d'être impliquées dans des violences contre des Palestiniens en Cisjordanie.

Une source proche de la décision a indiqué que les sanctions viseraient Regavim et son directeur, Meir Deutsch, ainsi que les groupes de colons Amana et Nachala et la dirigeante de ce dernier, Daniella Weiss. La source a également précisé que les sanctions viseraient Hashomer Yosh et son ancien PDG, Avichai Suissa.

Traduction : AFPS

La FIFA critiquée pour son silence face aux attaques visant les athlètes palestiniens

La Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d'Israël (PACBI) a dénoncé ce qu'elle a qualifié de silence de la part de la Fédération internationale de (…)

La Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d'Israël (PACBI) a dénoncé ce qu'elle a qualifié de silence de la part de la Fédération internationale de football (FIFA) face au meurtre d'athlètes palestiniens et aux attaques visant des installations sportives pendant la guerre à Gaza.

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Quartier général de la FIFA à Zurich © albinfo

Selon les chiffres publiés par la campagne, plus de 1 000 athlètes palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre israélienne contre la bande de Gaza. Elle a également indiqué que des athlètes libanais avaient été tués lors de frappes aériennes israéliennes sur des villes et villages au Liban.

La PACBI a déclaré que 1 007 athlètes palestiniens avaient été tués, dont 566 footballeurs — soit l'équivalent de 25 équipes complètes. Elle a également signalé la destruction de 265 installations sportives.

La campagne a critiqué la FIFA pour ne pas avoir pris de mesures contre Israël ni publié de déclarations claires concernant la mort d'athlètes et la destruction d'infrastructures sportives à Gaza et au Liban. Elle a déclaré que cette inaction soulevait de plus en plus de questions sur les normes appliquées dans la gestion des conflits.

Le PACBI a déclaré que le fait de prendre pour cible des athlètes chez eux ou pendant le conflit, combiné à l'absence de prise de position officielle de la part des institutions sportives internationales, revenait à ignorer les souffrances des victimes et à aggraver l'impact humanitaire de la guerre.

Le PACBI est la branche universitaire et culturelle du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui prône le boycott, le désinvestissement et les sanctions contre Israël.

Traduction : AFPS

Quelle politique électorale ? Un débat au sein de la gauche américaine

16 juin, par Dan La Botz — , ,
La gauche américaine débat une nouvelle fois de la manière dont elle doit s'engager dans la politique électorale. Hebdo L'Anticapitaliste - 804 (11/06/2026) (…)

La gauche américaine débat une nouvelle fois de la manière dont elle doit s'engager dans la politique électorale.

Hebdo L'Anticapitaliste - 804 (11/06/2026)

https://lanticapitaliste.org/actualite/international/quelle-politique-electorale-un-debat-au-sein-de-la-gauche-americaine

Par Dan La Botz

Crédit Photo
DR

Ce débat semble prendre davantage de sens cette année, alors que les électeurEs se déclarant indépendantEs (45 %) sont plus nombreux que ceux se déclarant républicains (27 %) ou démocrates (27 %). La gauche pourrait-elle désormais proposer une alternative politique à ces électeurEs désabuséEs ?

Mazzocchi et la tentative de parti travailliste

La question a refait surface la semaine dernière lors de la conférence du centenaire de Tony Mazzocchi, organisée au Labor Center de l'université Rutgers, dans le New Jersey. Mazzocchi, dirigeant du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l'énergie atomique et figure centrale de la lutte pour une législation protégeant la santé des travailleurs dans les années 1960 et 1970, a été le moteur de la tentative de création d'un Parti travailliste américain en 1996. Les dirigeants syndicaux qui ont pris part à cette initiative ont pris la parole lors d'une table ronde organisée pour commémorer et célébrer le travail de Tony, qui a fourni un forum de discussion sur les stratégies électorales de la classe ouvrière.

Les États-Unis n'ont jamais eu de parti travailliste, de Parti socialiste ou de Parti communiste couronné de succès, c'est-à-dire capable de se présenter comme un concurrent sérieux pour le pouvoir politique au niveau fédéral. Le Parti socialiste a atteint son apogée en 1912, lorsque Eugene V. Debs, son candidat à la présidence, a recueilli près d'un million de voix, soit 6 % de l'ensemble des suffrages exprimés. Le Parti communiste a connu son apogée en 1932, lorsque William Z. Foster a recueilli 103 307 voix, soit à peine 0,3 % du total. Le Parti travailliste, que Mazzocchi a contribué à fonder, a été créé avec le soutien de plusieurs grands syndicats nationaux et de nombreux syndicats régionaux et locaux. Mais la direction du parti a hésité à présenter des candidats contre les démocrates lors des élections nationales et n'a jamais présenté de candidat à la présidence, craignant qu'un parti de gauche n'affaiblisse les démocrates et ne profite aux républicains. Le parti s'est essoufflé avec la mort de Mazzocchi en 2002 et a disparu en 2007.

Deux stratégies en débat

Aujourd'hui, comme par le passé, les militants et les organisations syndicales et de gauche présentent deux stratégies principales par rapport au parti démocrate.

Le Democratic Socialists of America (DSA), le plus grand groupe socialiste du pays avec 100 000 membres, a rejeté la formation d'un parti socialiste indépendant. Il soutient et travaille pour des candidats du Parti démocrate, en élisant certains d'entre eux, comme la députée Alexandria Ocasio-Cortez et le maire de New York, Zohran Mamdani. Jenny Brown, membre de l'équipe de Labor Notes, a défendu cette position lors de la conférence, arguant que les candidats du DSA sont des militants du mouvement qui se présentent en tant que socialistes. Le Working Families Party dispose certes de sa propre organisation électorale, mais il soutient lui aussi les démocrates. Les Leopolds, du Labor Institute, anciennement lié à Mazzocchi, préconisent de mener un travail de sensibilisation pour rallier à l'idée d'un parti travailliste les électeurs de la classe ouvrière désabusés des deux grands partis.

Pour sa part, le Parti vert, qui défend un programme écosocialiste, remporte certaines élections locales, présente des candidats aux présidentielles mais n'y a jamais obtenu plus de 0,7 % des voix. Il est ignoré par le DSA, le WFP et par l'extrême gauche.

Loin des régions progressistes, dans l'État républicain du Nebraska, Dan Osborn, mécanicien, ancien président de syndicat et leader d'une grève importante, se présente au Sénat en tant qu'indépendant — et il a une chance de l'emporter. Lors de la course pour l'autre siège du Sénat de l'État l'année dernière, les démocrates ont décidé de lui apporter une aide financière et il a remporté 47 % des voix. Bernie Sanders, socialiste démocrate et indépendant sur le plan politique, a salué Osborn pour sa campagne en faveur de la classe ouvrière. Osborn a qualifié le Sénat de « country club de millionnaires travaillant pour des milliardaires ». De toute évidence, il espère faire irruption dans ce club et le bousculer.

On pourrait dire qu'Osborn teste à lui seul l'idée d'un Parti travailliste, un Parti travailliste composé d'une seule personne pour l'instant. Une question est de savoir si la gauche, en quête d'une stratégie, pourra s'associer à des candidats issus de la classe ouvrière comme Osborn, s'il y en a ­davantage. Notre avenir réside-t-il là ?

Traduction Henri Wilno

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États-Unis : « 2025, une année contrastée pour un mouvement syndical toujours en difficulté »

Cela n'était pas censé se produire. Presque tous les experts prédisaient le déclin continu des syndicats. Donald Trump a fait tout ce qu'il pouvait pour les affaiblir : il a (…)

Cela n'était pas censé se produire. Presque tous les experts prédisaient le déclin continu des syndicats. Donald Trump a fait tout ce qu'il pouvait pour les affaiblir : il a vidé de sa substance le Conseil national des relations du travail (National Labor Relations Board) ; licencié des dizaines de milliers d'employé·e·s fédéraux ; retenu des fonds destinés aux États « bleus » [démocrates] ; bloqué de nombreux projets d'infrastructure de Biden. Et, un peu trop tard, il a pointé du doigt, menacé un employé de Ford [lors d'une visite de l'usine de Ford dans le Michigan, qui avait fait une allusion au dossier Epstein]. Pourtant, les syndicats ont progressé.

Tiré de Inprecor
11 juin 2026

Près d'un demi-million de nouveaux travailleurs et travailleuses (463'000) ont été syndiqués en 2025. D'accord, ce n'était pas 1937, mais il s'agissait de la première augmentation de cette ampleur depuis 2008, année où la syndicalisation avait augmenté de 518'000 salarié·es.

Si la croissance des syndicats est nécessaire pour renforcer le pouvoir de la classe laborieuse, les chiffres en eux-mêmes n'apportent pas nécessairement un pouvoir supplémentaire à l'ensemble des travailleurs, ni même aux syndicats qui ont enregistré les gains les plus importants. Sans une organisation solide sur le lieu de travail, des membres engagés et une volonté d'utiliser le pouvoir des membres de cesser le travail, le rapport des force entre le travail et le capital ne changera pas. Comme nous le verrons ci-dessous, la croissance du nombre d'adhérents syndicaux ne s'est pas accompagnée d'une augmentation des grèves. De plus, les géants des secteurs qui ont connu la croissance la plus rapide au cours de la dernière décennie – en particulier la haute technologie et le commerce électronique – restent presque entièrement non syndiqués. Les avancées de 2025 sont certes les bienvenues, mais il en faut davantage.

Les syndicats se développent généralement en période de croissance économique. 2008 a marqué la fin d'une période de croissance, l'économie plongeant alors dans la Grande Récession, au cours de laquelle la représentation syndicale a perdu 852'000 adhérents. 2025 n'a toutefois pas été une année de croissance rapide. L'économie américaine connaît une période de croissance lente depuis une quinzaine d'années et 2025 n'a pas fait exception. Beaucoup, y compris Trump, citent la hausse du produit intérieur brut (PIB) réel au troisième trimestre par rapport au deuxième trimestre comme un bond « annuel » de 4,4%. Ce chiffre officiel est toutefois une fiction. La hausse réelle entre le deuxième et le troisième trimestre était de 1,1%. Pour des raisons connues uniquement du Bureau d'analyse économique (BEA) du gouvernement, celui-ci « annualise » la hausse en la multipliant par quatre afin d'obtenir un taux « annuel ». C'est ainsi que 1,1 devient 4,4. Étant donné que le chiffre « annualisé » du quatrième trimestre était de 1,4%, la croissance réelle de ce trimestre était inférieure à environ un tiers de point de pourcentage. Le taux annuel réel d'une année sur l'autre pour 2025, selon les propres chiffres du BEA, était de 2,2%.

***

La croissance de l'emploi s'est répartie à parts égales entre les secteurs public (236'000) et privé (227'000). Pour les travailleurs du secteur public fédéral et des États, il n'y a manifestement pas eu de croissance de l'emploi. La réduction massive des effectifs fédéraux par Trump a entraîné la suppression de 283'000 emplois, tandis que les employés des États ont perdu 16'000 emplois. Pourtant, 40'000 employé·e·s fédéraux et pas moins de 180'000 employé·e·s des États ont obtenu une représentation syndicale l'année dernière. L'AFSCME (American Federation of State, County and Municipal Employees) a affirmé le 18 février 2026 avoir connu une croissance de 5%, soit environ 65'000 membres en 2025, bien qu'elle ne précise pas combien d'entre eux étaient des employé·e·s des États. Des données empiriques suggèrent que ce sont les coupes sombres de Trump au niveau fédéral et la menace de réduction des aides aux États qui ont poussé un certain nombre de ces employé·e·s à se tourner vers les syndicats, alors même que Trump supprimait, de facto, de nombreux droits de négociation fédéraux dans la pratique. Une enquête plus approfondie est nécessaire pour déterminer comment les employé·e·s fédéraux et des États ont pu connaître une telle croissance en termes de syndicalisation. L'emploi dans les collectivités locales a toutefois augmenté de 132'000 personnes, et la couverture syndicale a progressé de 16'000 personnes.

La majeure partie de la croissance du secteur privé s'est concentrée dans la construction (84'000) et les services de santé et sociaux (78'000). À eux deux, ces secteurs représentent plus de 70% de l'augmentation de la couverture syndicale dans le secteur privé en 2025. Les rapports LM-2 du ministère du Travail [rapports financiers des syndicats américains qui doivent être soumis au ministère du Travail] concernant quelques grands syndicats font état de résultats inégaux pour 2025. Le syndicat des employés de service (SEIU) a gagné 87'837 membres, celui des travailleurs de l'automobile (UAW-United Auto Workers) 17'286 et celui des Teamsters (transport) 3440, tandis que le syndicat des métallurgistes (USW-United Steelworkers) en a perdu 20'058. Dans le secteur de la santé, le Syndicat national des infirmières (National Nurses Union) a, à lui seul, gagné environ 13'000 nouveaux membres entre mi-2024 et mi-2025. Dans le Michigan, le SEIU a obtenu la représentation de 32 000 aides à domicile employés dans le secteur privé en 2025, ce qui représente une part importante de l'augmentation du nombre de travailleurs et travailleusese de la santé syndiqués.

Les gains enregistrés dans le secteur de la construction ne provenaient toutefois pas de la construction de logements. Les investissements dans les constructions résidentielles privées ont chuté de 17,2% sur l'année ! Les hausses enregistrées dans ce secteur sont principalement dues à l'expansion des centres de données nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA), alimenté principalement par les « Magnificent Seven » [Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia, and Tesla], ces géants technologiques « superscalers ». Il convient de noter qu'il s'agit pratiquement du seul secteur dans lequel les investissements ont connu une croissance significative au sein de ce qui est devenu une économie à deux vitesses. Un pays où le stress au travail a accru la morbidité, avec l'apparition de maladies nouvelles et anciennes, et où le vieillissement de la population a stimulé l'emploi dans le secteur de la santé, favorisant ironiquement la croissance syndicale. Parmi les autres secteurs où la représentation syndicale a augmenté, on trouve les services de restauration (29'000), les professions libérales et techniques (24'000) et les télécommunications (20'000). Parmi ceux-ci, seuls les services de restauration ont connu une croissance de l'emploi. Les pertes importantes en matière de représentation syndicale dans le secteur privé ont été enregistrées dans les transports et les entrepôts (-100'000) ainsi que dans l'industrie manufacturière (-34'000). De toute évidence, les droits de douane de Trump n'ont pas sauvé l'industrie manufacturière américaine ni les emplois liés à la logistique.

***

La plupart des gains enregistrés dans le secteur privé ne provenaient pas non plus des élections supervisées par le NLRB [le NLRB supervise les votes de syndicalisation et de désyndicalisation dans le secteur privé : les travailleurs déposent une requête pour créer un syndicat si l'employeur refuse ; si une majorité est en faveur, le NLRB certifie le syndicat comme représentant exclusif]. Alors que les gains issus des élections du NLRB sont depuis longtemps modestes, l'affaiblissement de cette agence par Trump les a encore réduits en 2025. Seuls 83'000 travailleurs ont voté lors des élections supervisées par le NLRB l'année dernière, contre 142'000 en 2024, et environ 56'000 ont obtenu une représentation. Ainsi, seul un quart, voire moins, de l'augmentation du nombre d'adhérents syndicaux dans le secteur privé en 2025 pourrait provenir de cette source. Néanmoins, parmi les syndicats ayant déposé un nombre relativement important de demandes d'élection figuraient les syndicats du bâtiment IBEW (électriciens, 101) et IUOE (ingénieurs d'exploitation, 100), deux syndicats bien placés pour tirer parti de l'essor des centres de données. Le plus grand nombre de requêtes a été déposé par les Teamsters (282), suivis par le SEIU (133). L'augmentation de la reconnaissance syndicale dans le secteur privé n'est pas non plus due aux grèves. Selon l'ILR Labor Action Tracker, seules 18 grèves sur 298 visaient la reconnaissance syndicale en 2025.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l'augmentation de la syndicalisation, observée au fil des années depuis la fin de la Grande Récession, est principalement venue du secteur privé, qui est passé de 7'883'000 travailleurs en 2010 à 8'438'500 l'année dernière, soit un gain de plus d'un demi-million. La représentation syndicale dans le secteur public, en revanche, a baissé, passant de 8'406'000 à 8'039'100 au cours de cette période, avec quelques fluctuations après avoir atteint son pic en 2009 avec 8 ‘677'500 membres.

La composition démographique des syndicats a continué d'évoluer. Le nombre de femmes représentées par les syndicats a augmenté de 102'000, représentant près d'un quart des nouveaux travailleurs syndiqués. Bien que le nombre de travailleurs noirs représentés par les syndicats ait baissé de 92'000, soit 4%, le nombre de travailleurs latino-américains et asiatiques a augmenté respectivement de 180'000 et 159'000, représentant près des trois quarts de la croissance syndicale. La proportion de femmes et de travailleurs de couleur est passée de 66% en 2000 à 88% en 2025.

Mais les grèves ont diminué

En 2025, les syndicats ont commencé à se battre pour protéger leurs membres immigrés contre les attaques de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement's) et l'expulsion. Davantage de travailleurs ont rejeté des propositions de convention collective jugées insuffisantes. Et les groupes de base de plusieurs syndicats ont continué à se battre pour le changement. Il s'agissait là d'évolutions importantes. La croissance du nombre d'adhérents syndicaux ne s'est toutefois pas accompagnée d'une augmentation des grèves. Selon l'ILR Labor Action Tracker de l'université Cornell, le nombre de grèves (hors lock-out) en 2025 s'élevait à 298, contre 365 en 2024 et 467 en 2023. Le nombre de travailleurs et travailleuses [engagés dans une grève] a également baissé, passant de 539'000 en 2023 à 293'000 en 2024 et à 290'000 en 2025. Le BLS (Bureau of Labor Statistics), qui ne recense que les grèves « majeures » mobilisant 1000 travailleurs ou plus, a signalé 30 grèves de ce type à partir de 2025, contre 31 en 2024. Mais le BLS recense 306'800 travailleurs pour ces 30 grèves seulement, contre 290'000 pour l'ILR pour l'ensemble des grèves. Cette différence s'explique par un double comptage des grévistes par le BLS, qui comptabilise deux fois les mêmes travailleurs s'ils font grève deux fois, etc., alors que l'ILR Tracker ne les compte qu'une seule fois.

Comme pour la représentation syndicale, les grèves qui ont eu lieu étaient fortement concentrées dans le secteur de la santé, tant public que privé. Le rapport de l'ILR indique que 29,4% des grèves ont eu lieu dans le secteur de la santé, le plus important, tandis que le rapport du BLS sur les grèves majeures en recense 12 sur 31 dans ce secteur. À elle seule, l'Union of Professional and Technical Employees, affiliée à la CWA (Communications Workers of America), a fait grève à quatre reprises en 2025 dans les établissements de santé de l'Université de Californie. En réalité, plus de la moitié des grèves majeures ont eu lieu en Californie. Le rapport de l'ILR a toutefois classé les grèves dans le secteur manufacturier en deuxième position avec 16,6%, suivies par celles de l'administration publique. Seules deux des grèves majeures recensées par le BLS concernaient le secteur manufacturier : celles de l'Association internationale des machinistes chez Boeing et Pratt & Whitney.

Une conséquence possible de cette baisse du nombre de grèves a été le recul des augmentations salariales moyennes négociées par les syndicats en 2025. Selon Bloomberg, si les augmentations salariales annuelles négociées par les syndicats sont restées bien supérieures aux niveaux de 3% d'avant 2020, elles sont passées de 7 à 8% par an en 2023 et 2024 à 5% au troisième trimestre 2025. L'indice des coûts salariaux du BLS pour les travailleurs syndiqués en 2025 montre également une baisse des gains salariaux totaux, passant d'une augmentation annuelle de 5,5% en 2024 à 4,3% en 2025. D'après cette mesure applicable à l'ensemble des travailleurs, et pas seulement aux membres syndiqués, les coûts salariaux étaient supérieurs à la moyenne tant dans le secteur de la santé que dans celui de la construction, très probablement en raison de la croissance de l'emploi et du mouvement syndical. Compte tenu de la guerre menée par Trump au Moyen-Orient, les prix vont certainement augmenter de manière significative pendant un certain temps. Si la dynamique des grèves et des hausses salariales continue de s'essouffler, celle de la croissance syndicale ne manquera pas de suivre.

***

Il est impossible de dire dans quelle mesure cela est dû aux actions de Trump, au ralentissement de certains secteurs de l'économie et à la croissance d'autres, ou simplement à la crainte de perdre les emplois que les gens parviennent à obtenir. Mais une grande partie de ce tableau contradictoire est due à la domination et à la pratique persistantes d'un syndicalisme d'entreprise bureaucratique.

Certes, les syndicats d'aujourd'hui sont souvent différents de ceux d'il y a quelques décennies : certains nouveaux dirigeants tiennent un discours ferme, les concessions sont plus rares et les hausses salariales restent supérieures au niveau d'avant la pandémie, même si, comme nous l'avons vu plus haut, elles ont ralenti ces deux dernières années. Les politiques et, dans une certaine mesure, les pratiques de nombreux syndicats en matière de protection des travailleurs immigrés sont bien meilleures que par le passé – en grande partie grâce aux changements démographiques au sein des syndicats. Regardez également du côté de Minneapolis, qui a servi de modèle de résistance aux sbires de l'ICE de Trump et inspiré des actions similaires ailleurs. On parle encore davantage de grèves générales ainsi que de mobilisation autour des actions May Day Strong [le 1er mai 2026, une coalition – sous le logo May Day Strong – refusait le « business as usual » en lançant le mot d'ordre « No School. No Work. No Shopping »].

On observe davantage d'activité au niveau de la base dans de nombreux syndicats et davantage de ripostes au niveau local. Les campagnes actives pour les conventions collectives sont plus courantes. Et la gauche socialiste au sens large existe désormais en tant que présence réelle, bien que modeste et souvent divisée, au sein des rangs de nombreux syndicats importants, même si cette présence manque d'une organisation et d'une direction cohérentes. En raison de ses divisions internes et de son orientation principalement électoraliste, le DSA (Democratic Socialists of America), en tant qu'organisation, semble incapable d'assurer cette direction. De plus, de nombreux militants de gauche se sont « infiltrés » ou ont pris l'initiative de s'impliquer dans des efforts d'organisation, parfois avec l'aide du Comité d'organisation des travailleurs d'urgence UE-DSA (Emergency Workers Organizing Committee (EWOC) et du projet indépendant Rank and File (organisation à la base). Les conditions sont réunies pour un changement et une nouvelle organisation, bien qu'une coordination bien plus importante et une organisation de la base soient nécessaires.

Mais il y a aussi l'héritage palpable du syndicalisme d'entreprise. Celui-ci se manifeste non seulement par la prudence de nombreux dirigeants syndicaux et dans le manque général de démocratie syndicale active, mais aussi dans les conventions collectives qui définissent les gains et les pertes en matière de conditions de travail. Cet héritage est clairement illustré par les clauses relatives aux « droits de la direction » et à l'« interdiction de grève », qui limitent le pouvoir sur le lieu de travail et l'initiative des travailleurs et travailleuses.

Les grèves sont, à de rares exceptions près, limitées aux moments où les conventions collectives arrivent à échéance et où de nouvelles sont négociées. Cela signifie que l'arme la plus puissante du mouvement syndical contre le capital se limite à un calendrier préétabli, comme le congrès du syndicat ou la réunion mensuelle des membres de la section locale. Pour le capital, il s'agit d'un événement prévisible auquel se préparer s'il prend au sérieux les menaces syndicales. Pour la bureaucratie syndicale, c'est une protection contre la pression exercée par la base pour qu'elle agisse pendant la majeure partie de la durée de la convention. Dans une large mesure, le nombre annuel de grèves est limité par le nombre de conventions collectives qui expirent au cours d'une année. Le faible niveau de grèves en 2025 était-il dû à un calendrier de négociations moins chargé ? Même les discussions sur une grève de grande ampleur, voire une grève générale, ont été formulées en termes de coordination des expirations de conventions. Que dirait Rosa Luxemburg d'une « grève de masse » aussi soigneusement planifiée ?

Comment pouvons-nous lutter contre la « crise du coût de la vie » qui évolue quotidiennement avec une telle limitation de nos actions ? Comment les travailleurs et travailleuses peuvent-ils résister, dompter ou contrôler l'intelligence artificielle lorsqu'elle menace d'éliminer ou de modifier leur travail en temps réel dans un tel carcan ? Pour que nos conventions collectives nous protègent réellement, nous avons besoin du droit de faire grève, de ralentir le rythme, de faire le strict minimum ou simplement de cesser le travail au moment de notre choix. Sans ces droits, la procédure de règlement des différends est isolée de l'action sur le lieu de travail à mesure qu'elle remonte la hiérarchie, et le pouvoir des délégués syndicaux est limité.

Nous avons également besoin du droit de définir le travail lui-même. La propriété ne devrait pas conférer le droit exclusif d'imposer la conception, le contenu ou le rythme du travail à ceux qui en assurent les profits. Le capital peut posséder l'usine (ou la plantation), mais il ne possède pas les travailleurs. Si les conventions collectives imposent certaines limites à l'autorité du capital en matière d'horaires, de santé et de sécurité, etc., elles laissent néanmoins à la direction le soin de définir le contenu et le rythme des tâches, ainsi que la capacité de les faire respecter. Nous accordons au caractère sacré de la propriété le droit de commander lorsque nous ratifions un contrat comportant une clause de « droits de la direction » et/ou de « non-grève » qui équivaut à une servitude volontaire. Il est temps de briser ces chaînes.

Il semble y avoir un calendrier chargé d'expirations de contrats importants en 2026, notamment dans les télécommunications, la construction, le raffinage du pétrole, l'industrie manufacturière, l'alimentation, la santé, la poste et l'éducation. Déjà, les infirmières en grève sur les deux côtes (Est, Ouest) ont montré l'exemple. Soulever la question de la suppression de ces clauses, même là où les chances de succès immédiates sont faibles, peut sensibiliser les membres à leur pouvoir potentiel. Si l'UAW compte vraiment lancer une grande offensive en 2028, ou si les membres peuvent pousser leurs syndicats à le faire, pourquoi ne pas exiger l'abolition de cette servitude et la suppression de ces deux clauses ? Que diriez-vous de « Libérons-nous en 2028 » !

Article publié par Tempest le 2 avril 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre

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De la frontière au Sûq des corps : comment la Tunisie est devenue le rouage d’un système de violence contre les femmes migrantes noires

16 juin, par Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT) — , , ,
Au milieu du désert, entre la Tunisie et la Libye, des femmes disparaissent sans laisser de traces. Certaines sont enceintes. D'autres voyagent avec leurs bébés. Beaucoup ont (…)

Au milieu du désert, entre la Tunisie et la Libye, des femmes disparaissent sans laisser de traces. Certaines sont enceintes. D'autres voyagent avec leurs bébés. Beaucoup ont fui la guerre, la pauvreté ou les violences politiques. Elles pensaient traverser une frontière. Elles entrent en réalité dans un système organisé de déshumanisation, où l'arrestation, l'expulsion, le viol et l'exploitation sont devenus des étapes presque routinières d'un parcours migratoire transformé en machine à broyer des vies.

Tiré du site du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l'Homme en Tunisie - CRLDHT.

De la frontière à l'enfer libyen : une chaîne organisée de violences

Depuis plusieurs années, les organisations de défense des droits humains alertent sur les violences commises contre les personnes migrantes en Tunisie et en Libye. Mais deux rapports publiés récemment franchissent un seuil supplémentaire : Women State Trafficking, du collectif RR[X]
https://statetrafficking.net/?utm_source=chatgpt.com, et Les routes de la torture, de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT)et du Réseau SOS Torture
https://www.omct.org/fr/ressources/rapports/les-routes-de-la-torture-vol-5-absence-de-solutions-pour-les-personnes-en-deplacement-en-tunisie.

Ils ne décrivent plus seulement des abus isolés ou des dérives sécuritaires. Ils documentent l'existence d'un système transfrontalier où les politiques migratoires européennes, la répression tunisienne et les réseaux libyens de détention et d'exploitation s'articulent dans une même chaîne de violence. Les mots choisis par les auteurs ne sont pas neutres. RR[X] parle de traite d'État. L'OMCT décrit un environnement tortionnaire. Dans les deux cas, il ne s'agit plus simplement d'évoquer des violations des droits humains, mais de montrer comment des institutions étatiques directement ou indirectement participent à la production d'un espace où la violence est devenue structurelle. Le rapport Women State Trafficking, fondé sur 33 témoignages recueillis entre décembre 2024 et février 2026, décrit avec précision le fonctionnement de cette mécanique. Des femmes migrantes sont arrêtées lors de rafles à Sfax, à Tunis ou dans d'autres villes tunisiennes. Elles sont ensuite transférées vers des zones frontalières ou des camps contrôlés par la garde nationale tunisienne, avant d'être remises à des groupes armés ou à des réseaux opérant en Libye. Là commence une autre phase de l'horreur : détention arbitraire, violences sexuelles, rançons, prostitution forcée, esclavage domestique.

Le corps des femmes comme terrain de domination

Ce qui frappe dans les récits recueillis par RR[X], c'est précisément le caractère méthodique de la violence. Les témoignages parlent de fouilles corporelles humiliantes, de femmes battues devant leurs enfants, de viols commis dans des centres de détention, d'absence totale de soins médicaux pour des femmes enceintes ou blessées. Le corps des femmes devient un territoire de domination absolue. Pour celles qui ne peuvent payer leur rançon, l'exploitation sexuelle apparaît comme la seule issue possible pour sortir des geôles libyennes. Mais cette prétendue sortie n'en est pas une : les maisons de prostitution forcée ne sont qu'une autre forme de captivité. Ces violences ont été portées devant le Parlement européen lors d'une session organisée par Ilaria Salis, députée européenne pour Alleanza Verdi e Sinistra (groupe The Left), Leoluca Orlando, député européen pour Alleanza Verdi Sinistra (groupe Greens/EFA), et Cecilia Strada, députée européenne du Parti démocrate (groupe Socialists & Democrats). Le rapport de l'OMCT vient compléter et approfondir ce tableau. Là où RR[X] suit principalement le trajet des expulsions et de la traite vers la Libye, Les routes de la torture élargit l'analyse à l'ensemble du système tunisien de gestion migratoire. L'organisation documente des arrestations arbitraires, des déplacements forcés vers les frontières désertiques, des violences physiques et psychologiques, ainsi qu'une multiplication des pratiques de déshumanisation à l'encontre des personnes migrantes noires.

L'externalisation des frontières : le prix caché du « succès » européen

Le rapport souligne surtout un élément fondamental : ces violences ne sont pas accidentelles. Elles s'inscrivent dans un contexte politique précis, marqué par le durcissement simultané des politiques migratoires tunisiennes et européennes. Au cours des quatre premiers mois de 2026, le nombre de franchissements irréguliers vers l'Union européenne a continué de diminuer, une baisse de 40% par rapport à la même période de l'année précédente. Selon les données préliminaires de Frontex, l'agence européenne chargée de coordonner la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen, un peu plus de 28 500 passages ont été enregistrés. Cette tendance reflète une combinaison de facteurs : coopération renforcée avec les pays partenaires, mesures préventives dans les principaux pays de départ, conditions météorologiques difficiles en début d'année. Les arrivées en Italie depuis la Tunisie ont, elles aussi, fortement diminué.

Les gouvernements européens présentent ces chiffres comme un succès sécuritaire. Mais derrière les statistiques se cache une autre réalité : celle d'une externalisation toujours plus brutale des frontières de l'Europe. Depuis la signature du mémorandum d'entente entre l'Union européenne et la Tunisie en 2023, Tunis occupe une place centrale dans la stratégie européenne de contrôle migratoire. Soutien logistique, équipements de surveillance, coopération sécuritaire : en 2026, l'UE a confirmé un appui global d'environ 130 millions d'euros à la Tunisie dans le cadre des programmes de gestion des frontières et des migrations. L'Europe renforce donc les capacités tunisiennes de contrôle au moment même où les organisations internationales dénoncent l'aggravation des violations des droits humains. L'OMCT rappelle d'ailleurs que la Tunisie ne peut être considérée comme un « pays tiers sûr ». Pourtant, malgré les rapports d'Amnesty International, du Haut-Commissariat aux droits de l'homme et les enquêtes journalistiques et universitaires accumulées depuis deux ans, les institutions européennes continuent de renforcer leur coopération avec Tunis. Plus troublant encore : le rapport Women State Trafficking révèle que la Commission européenne a refusé, en avril 2025, l'ouverture d'un couloir humanitaire pour plusieurs témoins victimes de traite, au motif que la Tunisie et la Libye ne seraient pas des « pays en guerre ». Cette réponse dit l'essentiel du problème européen : la violence devient politiquement acceptable tant qu'elle reste éloignée des frontières visibles de l'Union. La Méditerranée centrale fonctionne désormais comme un espace d'exception juridique, où des pratiques illégales sur le sol européen deviennent tolérées dès lors qu'elles sont sous-traitées à des partenaires extérieurs.

Racisme, impunité et responsabilité des États

Dans ce contexte, le concept de « state trafficking » prend toute sa portée. RR[X] ne parle pas d'une simple défaillance des États, mais d'un système dans lequel des appareils sécuritaires participent activement à des mécanismes de traite humaine. Les expulsions collectives vers la Libye ne produisent pas seulement du refoulement : elles alimentent directement un marché de la détention, de l'extorsion et de l'exploitation sexuelle.

L'OMCT va plus loin encore en évoquant la responsabilité indirecte de l'État tunisien. Même lorsque les violences sont commises par des groupes armés, des trafiquants ou des particuliers, l'absence de protection, l'impunité et la tolérance institutionnelle engagent la responsabilité des autorités. Cette continuité entre violence étatique et violence criminelle constitue l'un des éléments les plus inquiétants des deux rapports. Les femmes migrantes noires se retrouvent ainsi au croisement de plusieurs formes de domination : raciale, sécuritaire, patriarcale et économique. Le racisme anti-noir en Tunisie amplifié depuis le discours de Kaïs Saïed en février 2023 a installé un climat où les personnes subsahariennes sont devenues des cibles permanentes de suspicion et de haine. Les deux rapports montrent comment cette racialisation facilite les arrestations arbitraires, les violences policières et l'indifférence généralisée face aux abus.

Les frontières de l'Europe déplacées vers le Sud

Au fil des pages, une autre réalité se dessine : l'effondrement progressif de toutes les voies de protection. Les possibilités de réinstallation restent extrêmement limitées. Les voies légales d'accès à l'Europe se réduisent. Les ONG sont criminalisées ou empêchées d'agir. Même les dispositifs de retour dits « volontaires » s'inscrivent souvent dans un contexte de pression, de peur et d'absence totale d'alternative réelle. Ce rétrécissement produit un désespoir profond. Beaucoup des femmes interrogées dans les deux rapports connaissent les risques qu'elles encourent. Elles savent ce qui les attend en Libye. Pourtant, elles continuent de partir, de traverser, de tenter la mer. Non pas parce qu'elles ignorent le danger, mais parce que l'immobilité est devenue encore plus dangereuse que la route. L'une des forces de ces rapports est précisément de replacer les témoignages humains au centre du débat. Derrière les catégories administratives « flux migratoires », « gestion des frontières », « lutte contre les passeurs » il y a des femmes qui accouchent en détention, des mineurs isolés victimes de violences pendant les expulsions, des mères séparées de leurs enfants, des survivantes enfermées dans des maisons de prostitution en Libye. Ces récits dérangent parce qu'ils révèlent une vérité que les gouvernements préfèrent taire : les frontières européennes ne s'arrêtent plus à la Méditerranée. Elles se prolongent dans les camps, les prisons et les zones désertiques du Maghreb. Et plus ces frontières se déplacent vers le sud, plus la violence devient invisible pour les opinions publiques européennes.

Les rapports de RR[X] et de l'OMCT constituent bien plus qu'un travail de documentation. Ils posent une question centrale pour l'avenir euro-méditerranéen : jusqu'où les États européens sont-ils prêts à déléguer la violence pour empêcher les migrations ?

Car derrière le langage technocratique des accords migratoires se dessine un ordre frontalier fondé sur la dissuasion, l'épuisement et la peur. Un ordre dans lequel certaines vies deviennent négociables, expulsables et exploitables.

Entre la Tunisie et la logique d'externalisation des frontières, les femmes migrantes noires en paient aujourd'hui le prix le plus lourd.

https://crldht.com/de-la-frontiere-au-suq-des-corps-comment-la-tunisie-est-devenue-le-rouage-dun-systeme-de-violence-contre-les-femmes-migrantes-noires/

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Women State Trafficking Expulsion et vente de migrants de la Tunisie vers la Libye

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Violence de genre, expulsion et traite des femmes noires migrantes entre la Tunisie et la Libye

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Les routes de la torture Vol.5 : Absence de solutions pour les personnes en déplacement en Tunisie

Ce rapport met en lumière l'ampleur des violations des droits humains subies par les personnes en déplacement en Tunisie entre mai et décembre 2025, tout en revenant sur plusieurs évolutions marquantes observées début 2026. Dans un contexte marqué par le manque criant d'options légales et durables, il montre comment l'absence de perspectives pousse de plus en plus de personnes vers des traversées maritimes dangereuses et d'autres stratégies à haut risque. Le rapport souligne ainsi l'urgence de renforcer des solutions sûres, régulières et fondées sur les droits, afin de réduire les vulnérabilités, prévenir les abus et offrir de véritables alternatives aux routes migratoires irrégulières et souvent mortelles.

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En savoir plus sur ce sujet
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Les routes de la torture Vol.1, qui couvre la période de juillet à octobre 2023,
Les routes de la torture Vol.2, qui couvre la période de novembre 2023 à avril 2024,
Les routes de la torture Vol.3, qui couvre la période de mai 2024 à octobre 2024,
etLes routes de la torture Vol. 4, qui couvre la période de novembre 2024 à avril 2025.

https://www.omct.org/fr/ressources/rapports/les-routes-de-la-torture-vol-5-absence-de-solutions-pour-les-personnes-en-deplacement-en-tunisie
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