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Trump prive les immigrés de leurs droits, parfois même de leur vie, mais la résistance se poursuit

Aux États-Unis, l'administration Trump intensifie sa politique anti-immigrés. Malgré la répression, les mobilisations et les résistances se poursuivent. Tiré de Inprecor 2 (…)

Aux États-Unis, l'administration Trump intensifie sa politique anti-immigrés. Malgré la répression, les mobilisations et les résistances se poursuivent.

Tiré de Inprecor
2 juin 2026

Par Dan La Botz

Alors que Donald Trump est occupé par une guerre contre l'Iran, ses projets concernant Cuba et la rénovation de la Maison Blanche, Stephen Miller, conseiller à la Sécurité intérieure et raciste d'extrême droite, œuvre sans relâche pour arrêter, emprisonner et expulser davantage d'immigrés et rendre l'Amérique plus blanche. Mais des responsables politiques, des avocats et des manifestantEs continuent de prendre des risques pour résister.

Une politique meurtrière

La dernière manifestation en date a eu lieu à Delaney Hall, un centre de détention de Newark (New Jersey), où des manifestantEs soutiennent la grève de la faim des personnes détenues. Celles-ci protestent contre la nourriture infestée d'asticots, la surpopulation, le manque de couvertures et l'insuffisance des soins médicaux.

Les Proud Boys, un groupe néonazi d'extrême droite, se sont présentés pour soutenir l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) et affronter les soutiens des immigrés. L'ICE a malmené les manifestants, tiré des gaz lacrymogènes et arrêté certainEs militantEs. La gouverneure du New Jersey, Mikie Sherrill, une démocrate, a envoyé la police d'État sur place pour maintenir l'ordre et apaiser les tensions alors que l'ICE se retirait.

Les manifestations dans le New Jersey sont le reflet d'une lutte plus large qui se déroule à travers tout le pays. Officiellement, plus de 170 personnes sont décédées en garde à vue ou dans des centres de détention de l'ICE pour diverses causes entre 2003 et 2025. Les agents de l'ICE ont tué au moins quatre personnes, voire davantage, au cours du second mandat de Trump, et les tirs de l'ICE ont blessé au moins 17 autres personnes.

Privation des droits et départs contraints

Parallèlement, l'administration Trump prend des mesures pour s'assurer que les migrantEs, qu'ils soient en situation régulière ou irrégulière, se voient refuser des emplois, perdent leur couverture médicale, soient privés de crédits d'impôt et ne puissent pas inscrire leurs enfants en crèche. Miller espère ainsi persuader les migrantEs de partir – 80 % sont des personnes de couleur originaires d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine – en rendant leur vie aux États-Unis insupportablement misérable. Des dizaines de milliers d'entre eux ont accepté des billets d'avion et des allocations et se sont auto-expulsés.

Les États-Unis ont connu une augmentation considérable d'autres « départs volontaires ». Entre janvier 2025 et mars 2026, les juges de l'immigration ont rendu environ 80 000 décisions d'auto-expulsion. Mais celles-ci résultent principalement de la coercition exercée par l'ICE ou les juges de l'immigration, ou sont dues aux conditions épouvantables dans les centres de détention pour migrantEs, ou à la menace d'un « renvoi vers un pays tiers », par exemple l'envoi d'une personne d'Amérique latine en République démocratique du Congo. Il n'est donc pas surprenant que de nombreux migrantEs choisissent de rentrer. Certains estiment que deux millions de migrantEs sont partiEs.

Le droit d'asile bafoué

En violation du droit américain et international, des demandeurs d'asile – des personnes qui craignent la violence dans leur pays d'origine de la part du gouvernement, de criminels ou dans le cadre de violences domestiques – ont été refoulés à la frontière américaine. La « politique de refoulement », mise en place sous la présidence de Barack Obama et poursuivie sous celle de Trump, a conduit au renvoi de centaines de milliers de personnes.

L'American Immigration Council, une ONG, rapporte que « certains ont attendu des années [au Mexique], contraints de vivre dans des conditions sordides et devenant la proie des membres des cartels. Beaucoup ont été violemment agressés, kidnappés, violés ou assassinés alors qu'ils attendaient leur chance d'exercer leur droit de demander l'asile ». Bien que plusieurs tribunaux inférieurs aient jugé cette politique illégale, la Cour suprême ne s'est pas prononcée et l'administration Trump l'a donc maintenue.

Dans le même temps, l'État de New York a établi de nouvelles règles exigeant que les agents de l'ICE se fassent connaître, restent à l'écart des écoles, des hôpitaux, des refuges et des lieux de culte, et interdisant à la police de coopérer avec eux. L'ICE, qui est un organisme fédéral, affirme qu'elle n'est pas tenue de se conformer aux lois de l'État.

Compte tenu de la situation, il est important que la résistance, sous toutes ses formes – législative, juridique et dans la rue –, se poursuive. Nous pouvons être sûrs qu'elle continuera.

Traduit par Henri Wilno pour l'Anticapitaliste

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Ezra Klein, Israël et la bascule des élites démocrates aux États-Unis

9 juin, par Gildas Le Dem — , ,
Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. (…)

Ezra Klein, éditorialiste au New York Times, remet en question dans ses récents écrits le consensus pro-israélien qui a longtemps prévalu parmi les élites juives américaines. La montée en puissance de voix juives progressistes, notamment depuis le 7 octobre 2023, préfigure pour lui la possibilité d'une nouvelle approche, voire d'un changement substantiel dans la politique étrangère américaine vis-à-vis d'Israël, au moment où des figures de proue du Parti démocrate commencent à s'y opposer ouvertement.

Tiré de orientxxi
4 juin 2026

Par Gildas Le Dem

Février 2020. Ezra Klein en tournée pour la promotion de son livre Why we're Polarized
Wikimedia Commons

Ezra Klein, éditorialiste du New York Times et animateur d'un blog vidéo hébergé par le même journal (The Ezra Klein Show) est sans doute l'une des voix les plus influentes auprès de l'establishment démocrate états-unien. Né en 1984 en Californie, il est issu d'une famille juive intellectuelle, d'une mère artiste et d'un père professeur d'université. Depuis deux décennies, à travers ses blogs successifs, il a été l'un des acteurs centraux de la refonte du commentaire politique. C'est par exemple à ce journaliste qu'Hillary Clinton et Barack Obama avaient réservé des entretiens exclusifs en 2016-2017, elle sur sa défaite face à Donald Trump, lui sur son bilan.

Mais c'est aussi lui qui, dans un éditorial retentissant — et alors même que l'administration Biden lui avait offert un accès privilégié à des réunions stratégiques destinées à préparer la campagne de 2024 — avait exprimé son scepticisme sur la candidature du président sortant. Il avait ainsi ouvert la voie à la candidature de Kamala Harris dès le mois de février 2024.

Un nouveau maccarthisme qui passe mal

S'il est donc connu pour son ton incisif, l'éditorialiste et blogueur du New York Times ne s'est pour autant jamais beaucoup écarté de la ligne du Parti démocrate. Notamment pour tout ce qui concerne la politique étrangère des États-Unis, et plus spécialement encore la question israélo-palestinienne.

En juillet 2025, après la victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate de New York, Ezra Klein publie un éditorial intitulé « Pourquoi les juifs américains ne se comprennent plus les uns les autres » (« Why American Jews No Longer Understand One Another »). Il rend compte du basculement d'une part de plus en plus significative des élites médiatiques démocrates qui, juives ou non, étaient autrefois alignées sur les positions pro-israéliennes.

En effet, si selon Ezra Klein une sorte de consensus ou de compromis historique s'était établi avant le 7 octobre 2023 chez les juifs américains, mêlant adhésion au libéralisme politique et attachement au sionisme, les tensions entre libéralisme et expansionnisme, idéal progressiste et réalité coloniale au Proche-Orient seraient devenues insolubles.

La répression des mouvements étudiants propalestiniens depuis fin 2023, mais aussi la véritable chasse aux sorcières instaurée par l'administration Trump à l'encontre de professeurs d'université et d'intellectuels imposent le constat d'un retour du maccarthysmehttps://orientxxi.info/etats-unis-d.... L'accusation d'antisémitisme associée et assimilée à la critique d'Israël, notamment à l'égard d'intellectuels juifs critiques comme Judith Butler, fonctionne, aux États-Unis comme une véritable arme.

Le soutien à Zohran Mamdani des jeunes juifs

D'autre part, pour le journaliste, l'aporie serait, en réalité, déjà tranchée parmi les juifs américains, du moins parmi les plus jeunes dont un bon nombre se sont engagés en faveur de Zohran Mamdani : « Beaucoup de jeunes juifs que je connais ont voté pour Mamdani. Ils n'ont pas peur de lui. Ce qu'ils redoutent, c'est un avenir où Israël serait un État d'apartheid régnant sur les ruines de Gaza et les bantoustans de Cisjordanie. Ils craignent les conséquences que cela pourrait avoir sur la violence antijuive à travers le monde. Ils craignent l'impact que cela aura — et a déjà eu — sur le sens même de l'identité juive. Leur attachement aux idéaux fondamentaux du libéralisme est plus fort que leur attachement à ce qu'est devenu Israël ».

Si un sondage sorti des urnes de CNN avait pu révéler que seul un tiers des électeurs juifs (32 %) avait alors apporté son soutien au nouveau maire de New York, une étude conjointe de Zenith Research et de Public Progress réalisée en juillet 2025 montrait que la proportion s'inversait avec l'âge, puisque plus des deux tiers (67 %) des juifs new-yorkais de moins de 40 ans projetaient de voter pour Mamdani.

Enfin, une étude de Samuel J. Abrams pour l'American Enterprise Institute, bien que très critique — voire hostile — à l'égard de ces électeurs juifs américains de gauche a montré que s'ils se sont tournés vers sa candidature, ils ne reniaient pas pour autant la tradition et l'histoire juives. Ces valeurs juives seraient reformulées dans le sens d'une éthique universaliste : « [elles] trouvent un écho auprès des jeunes juifs qui interprètent désormais le tikkoun olam — l'obligation juive de "réparer le monde" — sous l'angle de la justice sociale. Dans cette perspective, s'opposer à l'injustice systémique n'est pas seulement permis par le judaïsme, c'est une exigence ».

« De la rivière à la mer », un seul État pour tous

Le basculement dépasse l'élection new-yorkaise. Depuis le 7 octobre 2023, on a pu voir des figures emblématiques de la vie intellectuelle, artistique et politique juive emboîter le pas aux revendications de la jeunesse. On pourrait citer l'exemple de Tony Kushner. Le célébrissime dramaturge juif, gay et new-yorkais né en 1956, auteur notamment de Angels in America, avait ainsi entrainé dans son sillage 350 rabbins libéraux, et obtenu les signatures de l'acteur Joaquin Phoenix, du réalisateur Jonathan Glazer ou de l'intellectuelle juive altermondialiste Naomi Klein, dans la publication d'une tribune dénonçant en pleine page un « nettoyage ethnique » à Gaza dans le New York Times du 13 février 2025. Compagnon de longue date de l'association Jewish for Peace, ce même Tony Kushner se déclare désormais « plus proche » de positions comme celles du mouvement Boycott désinvestissement sanction (BDS). Ainsi Rashid Khalidi, historien et titulaire de la chaire Edward Saïd à Columbia a-t-il pu parler d'une « bataille perdue » pour l'establishment pro-Israël chez les intellectuels et plus encore la jeunesse américaine de gauche.

Moins d'un an après son éditorial, toujours dans le New York Times, une nouvelle publication d'Ezra Klein enfonce le clou. Dans une émission d'avril 2026 intitulée « Faire face à la “réalité d'un seul État” en Israël » (« Reckoning With Israel's ‘One-State Reality' »), le journaliste reçoit deux chercheurs spécialistes du Moyen-Orient, Marc Lynch et Shibley Telhami. Ezra Klein pose certes des limites à son propos, reconnaît un droit à la sécurité d'Israël après le 7 octobre, au point de justifier l'offensive contre le Hezbollah. Toutefois, il rompt avec la doxa en reconnaissant la valeur politique du slogan derrière lequel se sont rangés, en 2023-2024, de jeunes étudiants américains protestataires, et parmi eux des étudiants juifs : « From the river to the sea ».

« De la rivière à la mer », du Jourdain à la Méditerranée, donc. La formule peut surprendre, paraître provocante dans la bouche d'un éditorialiste juif qui n'a jamais vraiment pris ses distances avec les positions des dirigeants du Parti démocrate. Bien entendu, Ezra Klein n'entend pas appeler à fonder un État palestinien à l'exclusion des populations juives. Mais, bien plutôt, à reconnaître, comme le font les professeurs de science politique avec lesquels il dialogue ici, une réalité désormais à peu près indéniable : du Jourdain à la Méditerranée, des populations (juives et arabes) sont, de facto, assujetties au régime d'un seul État. Or celui-ci est fondé sur une base ethnoreligieuse qui ne reconnaît pas la possibilité d'un État palestinien, et colonise l'espace qui aurait pu servir de base territoriale à la Palestine.

Klein entend par là rouvrir le débat sur la solution « à un État ». Il cite les travaux de Michael Barnett, Nathan Brown, Marc Lynch et Shibley Telhami, publiés par les éditions de l'université de Cornell sous le titre The One State Reality : « La Palestine n'est pas un État en devenir, et Israël n'est pas un État démocratique occupant fortuitement un territoire palestinien. Tout le territoire situé à l'ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État sous domination israélienne, où la terre et les gens sont soumis à des régimes juridiques radicalement différents, et où les Palestiniens sont systématiquement traités comme une caste inférieure ».

Ce constat dressé, la question est de savoir s'il est encore possible de transformer un État national fondé sur une base ethnoreligieuse et la domination d'une population sur une autre, en un État binational sur des bases fédératives et de justice sociale reconnaissant un droit égal à tous. Et si cette formulation du problème avait pu apparaître controversée avant le 7 octobre 2023, les événements survenus depuis, en premier lieu l'occupation et le génocide commis à Gaza, en ont fait une réalité indéniable.

Pas d'armes pour Tel-Aviv

Il est évidemment trop tôt pour savoir si la position d'Ezra Klein, aussi centrale soit-elle à l'interface du monde intellectuel, médiatique et politique, constitue un point de rupture. Mais le débat a des conséquences radicales pour la politique étrangère américaine et les rapports des États-Unis à l'État israélien, son armement et le financement de ce dernier. Elle infuse dans le Parti démocrate, et pas seulement au sein de son aile socialiste. Outre la question du financement d'Israël, ce sont les positions du parti sur les violences exercées à l'encontre des Palestiniens qui ont été officiellement mises en débat par le Comité national démocrate réuni à La Nouvelle-Orléans en avril 2026. La proposition d'Allison Minnerly d'embargo sur les armes à destination d'Israël a certes été rejetée, mais les changements dans l'opinion publique, comme dans le monde intellectuel et médiatique, pèsent.

Au Sénat, lorsque Bernie Sanders, figure de l'aile gauche démocrate, et d'origine juive, s'est prononcé contre une nouvelle vente d'armes israéliennes, 39 autres membres du groupe démocrate du Sénat se sont joints à son vote, contre 14 au mois d'avril 2025. Le sénateur du Vermont a réuni autour de lui largement plus de voix (40 contre 7) que le chef de la minorité Chuck Schumer qui plaidait en faveur des ventes d'armes. Certes, sur ce sujet de politique étrangère, il est plus aisé pour les démocrates de tenir une telle position en étant dans l'opposition, mais l'évolution est patente. Aussi, Rham Emmanuel, ancien maire de Chicago et premier chef de cabinet de Barack Obama, à l'initiative du financement du Dôme de Fer, se déclare désormais hostile à tout financement des systèmes de défense israéliens.

Le 7 avril, lors d'un forum réunissant les membres de New York City Democratic Socialists of America (NYC-DSA), la représentante à la Chambre pour l'État de New York Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s'était pour sa part prononcée en faveur d'un embargo sur tout type d'armes à destination d'Israël, incluant donc les armes défensives nécessaires au Dôme de fer. Si la position de l'élue démocrate sur Israël fait aujourd'hui l'objet de tant d'attention, c'est qu'elle est une candidate potentielle à la présidence et pourrait fédérer la gauche en 2028.

Le lobbying de l'Aipac mis en cause

Alexandria Ocasio-Cortez s'est aussi prononcée contre tout financement de la campagne des primaires démocrates par des comités d'action politique d'entreprises (PACs), et plus précisément par l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac). L'Aipac est un puissant lobby visant à promouvoir les intérêts israéliens auprès des candidats ; il revendique plus de 5 millions de membres, et le soutien de plus de 70 organisations sionistes, est prisé par le Likoud et l'extrême droite israélienne. Son pouvoir de nuisance était jusqu'à il y a peu redouté, tant de l'establishment républicain que démocrate.

Il y a quelques années encore, l'Aipac et ses accusations d'antisémitisme pouvaient barrer la route à des candidats. Ce sont au contraire des représentants de l'establishment démocrate qui se trouvent menacés par les candidatures d'Abdul El-Sayed (dans le Michigan) et de Saikat Chakrabarti (en Californie, et plus précisément dans la circonscription autrefois détenue par Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants) pour les élections de mi-mandat de novembre 2026. Or, le premier, ancien conseiller de Bernie Sanders, comme le second, ancien stratège d'Alexandria Ocasio-Cortez, se refusent à se prononcer en faveur de la livraison d'armes, aussi bien offensives que défensives, au régime israélien.

Ces nouveaux candidats — ainsi que l'influenceur et podcaster de gauche Hasan Piker — prennent des positions de combat très classiques sur les droits à la santé publique, au logement, aux transports. Mais ils les articulent à des formes émergentes de radicalité, comme la lutte contre les exactions de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), les droits des transgenres attaqués par l'administration Trump, et à des positions anti-ethnicistes à l'encontre du régime israélien. De nouvelles figures émergent ainsi. Candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, figure de la working class d'un État rural, vétéran de la guerre d'Irak en 2003, se prononce contre tout financement par l'Aipac. Il, parle ouvertement de génocide à Gaza et appelle à la cessation des offensives aussi bien au Liban que, bien sûr, en Iran. De marginale, la question israélo-palestinienne est devenue centrale.

Si le médecin d'origine égyptienne Abdul El-Sayed devait, par exemple, remporter le Michigan, le basculement serait significatif. C'est en effet dans cet État ouvrier que Donald Trump avait remporté lors des élections présidentielles de 2016 et de 2024 qu'en 2024, Kamala Harris avait été battue faute, notamment, de s'être prononcée contre le génocide à Gaza (selon un rapport interne au Parti démocrate). Le basculement signifierait que les nouvelles coalitions emportées par ces candidats démocrates anti-establishment ne sont pas le propre d'une sociologie électorale uniquement new-yorkaise. Il marquerait les prémices d'un possible changement de la politique étrangère américaine au Proche-Orient.

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Faire du lien politique une structure : un projet de loi étasunien veut renforcer la coopération militaire avec Israël

Un article au sein d'un texte de loi étasunien, inscrivant une coopération accélérée des armées israélienne et étasunienne, pourrait rendre structurel le soutien politique à (…)

Un article au sein d'un texte de loi étasunien, inscrivant une coopération accélérée des armées israélienne et étasunienne, pourrait rendre structurel le soutien politique à Israël.

2 juin 2026 | tiré de l'Agence Média Palestine
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/06/02/faire-du-lien-politique-une-structure-un-projet-de-loi-etasunien-veut-renforcer-la-cooperation-militaire-avec-israel/

Le soutien militaire étasunien à Israël remonte à sa création. Visant à permettre à leur allié de maintenir un « avantage militaire qualitatif » par rapport aux pays voisins, cette coopération s'accompagne d'un soutien politique féroce, mais est pourtant progressivement remise en cause par une opposition montante.

Ces critiques du soutien étasunien à Israël, déjà largement réprimées, pourraient être encore freinées dans leurs efforts par un nouveau texte de loi qui va au-delà des fondements traditionnels des relations de défense entre les États-Unis et Israël, liant structurellement les intérêts militaires et économiques des deux pays.

Faire structure d'un lien politique

La proposition, intitulée « Initiative de coopération en matière de technologie de défense entre les États-Unis et Israël », figure à l'article 224 de la version de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants de la loi sur l'autorisation de la défense nationale (NDAA) pour l'exercice 2027, le texte annuel régissant la politique de défense américaine.

Les États-Unis et Israël coopèrent déjà sur des projets de défense, notamment des systèmes de défense antimissile tels que le Dôme de fer, mais la section 224 étendrait la coopération à presque tous les grands domaines des technologies militaires émergentes et pourrait créer un « verrouillage » entre les infrastructures militaires des deux pays par l'« intégration des réseaux » et la « fusion des données », tendant à une intégration nettement plus étroite des systèmes d'information militaires entre les deux pays.

Le texte contraindrait également le secrétaire américain à la Défense à désigner un responsable chargé de coordonner la coopération militaire entre les deux pays, chargé de « synchroniser les efforts de coopération entre les États-Unis et Israël », notamment « la recherche, le développement, les essais, l'évaluation, l'intégration et la coopération industrielle bilatéraux en matière de technologies de défense ».

Le texte de loi n'est pas encore adopté, mais les critiques s'inquiètent qu'il pourrait créer une relation d'interdépendance structurelle entre les deux pays et limiter le contrôle politique sur les relations en matière de défense et resserrer considérablement les liens entre les armées américaine et israélienne, renforçant leur coopération en matière de recherche, de production et de technologie dans le domaine de l'armement.

Sur Al Jazeera, le journaliste Caolan Magee affirme que “cette réglementation pourrait marquer un tournant majeur dans les relations entre les États-Unis et Israël, dépassant un modèle axé sur l'aide militaire américaine pour évoluer vers une intégration institutionnelle plus poussée entre les industries de défense et les forces armées des deux pays.”

Freiner l'inversement du rapport de force ?

Il n'est pas rare que le budget militaire annuel des États-Unis soit truffé de mesures en faveur d'Israël, et il n'est pas certain que la section 224 survive au processus législatif. Mais son inclusion dans la NDAA montre comment certains politiciens tentent de resserrer les liens entre les armées des deux pays, créant ainsi des liens industriels à long terme que les futures administrations pourraient avoir du mal à défaire.

Cette proposition de loi émerge dans un contexte de remise en question grandissante par la population du soutien étasunien à Israël, qui perpétue depuis bientôt 3 ans un génocide à Gaza, et accélère son annexion illégale des territoires occupés de Cisjordanie. Elle témoigne, paradoxalement, de la fragilité relative du soutien étasunien, et de l'intérêt pour Israël à entériner ce soutien dans des relations de dépendance mutuelle.

En février dernier, pour la première fois de l'histoire, le pourcentage de citoyen-nes des États-Unis “sympathisants avec les Palestinien-nes” (41%) a dépassé celui des “sympathisant-es avec les Israélien-nes” (36%), selon un sondage Gallup.

Un autre sondage, réalisé ce mois-ci par le New York Times et le Siena College, a révélé que 57 % des électeur-ices étasunien-nes s'opposaient à l'octroi d'un soutien économique et militaire supplémentaire à Israël.

Un autre sondage encore, publié la semaine dernière par l'Institute for Global Affairs, affirme que seuls 16 % sont favorables à la poursuite des livraisons d'armes à Israël sans restrictions supplémentaires. Trente-huit pour cent ont déclaré que les États-Unis devraient cesser complètement de fournir des armes, tandis que 24 % ont estimé que l'aide militaire devrait être subordonnée à la manière dont ces armes sont utilisées.

Face à cette contestation politique grandissante au sein de la société étasunienne, l'article 224 viendrait sécuriser et renforcer le lien entre les deux pays, rendant celui-ci imperméable aux aléas de la vie politique.

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Cibler les journalistes : commettre un crime pour en dissimuler tant d’autres

Alors qu'un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n'a jamais cessé au Liban. Ces attaques israéliennes (…)

Alors qu'un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n'a jamais cessé au Liban. Ces attaques israéliennes s'accompagnent d'une volonté de plus en plus manifeste de réduire au silence ceux qui les documentent : les journalistes. Il s'agit là d'un crime de guerre caractérisé.

Tiré du blogue de l'auteur.

Alors qu'un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n'a jamais cessé au Liban. Particulièrement au Sud, où les destructions massives de villages vidés sous la menace de la force et les massacres de civils s'enchaînent sans relâche. Ces attaques israéliennes s'accompagnent désormais d'une volonté de plus en plus manifeste de réduire au silence ceux qui les documentent : les journalistes. Il s'agit là d'un crime de guerre caractérisé.

Le 22 avril dernier, l'armée israélienne a assassiné la journaliste libanaise Amal Khalil en bombardant le bâtiment où elle s'abritait, avant de bloquer l'accès des secours pendant plusieurs heures par tirs continus. Son assassinat n'est ni un fait isolé, ni le résultat d'attaques indiscriminées. Au Liban, le ministère de l'Information recense 28 journalistes exécutés depuis le 8 octobre 2023, dont 12 dans des attaques ciblées. À Gaza, le bilan est tout aussi glaçant : la Fédération internationale des journalistes comptabilise au moins 235 professionnels des médias palestiniens tués par l'armée israélienne jusqu'au 9 avril 2026. S'y ajoutent des collaborateurs étrangers des médias internationaux (Reuters, AP, Al Jazeera) dont la mort engage la responsabilité diplomatique de leurs Etats d'origine. Selon le Comité pour la protection des journalistes, Israël est responsable des deux tiers de tous les meurtres de journalistes dans le monde en 2024 et 2025.

Cette stratégie d'élimination s'étend aussi aux outils du journalisme : bombardements délibérés contre des locaux de presse, destruction d'équipements de diffusion, démantèlement d'infrastructures médiatiques, interdiction faites aux journalistes internationaux d'accéder à Gaza. Tout concourt à l'organisation d'un huis clos informationnel. Ainsi, l'objectif n'est pas seulement de faire taire des voix, mais d'anéantir la capacité même de témoigner, en violation crasse du droit.

En droit international humanitaire, les journalistes, s'ils ne jouissent pas d'un régime spécial de protection, sont des civils protégés y compris au titre de l'article 79 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de juin 1977. Bien qu'Israël n'ait pas ratifié ce protocole, cette règle lui est opposable en vertu du droit coutumier (Règle 34 du CICR) : les journalistes civils doivent être respectés et protégés tant qu'ils ne participent pas directement aux hostilités. Les résolutions 1738 et 2222 du Conseil de sécurité des NU rappellent la même exigence : les équipements de presse sont des biens civils inviolables et les journalistes constituent un mécanisme d'alerte précoce face aux crimes internationaux. Le ciblage délibéré de telles personnes civiles constituant un crime de guerre, le procureur de la CPI avait d'ailleurs annoncé, dès janvier 2024, que ces faits relevaient de son enquête en cours.

Face à l'illégalité de ces attaques, les autorités israéliennes adoptent plusieurs postures. Le plus souvent, elles nient, malgré des enquêtes indépendantes menées notamment par Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières (RSF), Reuters et l'AFP, qui ont documenté l'intentionnalité des exécutions. Parfois, elles accusent sans preuves les journalistes visés d'être des combattants. Plus insidieux encore, elles invoquent leur affiliation politique, ou la ligne éditoriale « hostile » de leur média. Il est alarmant que cette déformation du DIH trouve parfois des relais complaisants partout dans le monde, et notamment en France.

Or, le DIH comme la jurisprudence internationale sont claires. Un média partisan, ou même propagandiste, ne saurait constituer un objectif militaire tel que défini en droit. Le Comité d'examen du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie l'a rappelé, dans son rapport final concernant le bombardement du siège de la Radio-télévision Serbe par l'OTAN : la propagande ne transforme pas un média en objectif militaire. Le CICR distingue lui aussi les activités médiatiques de la participation directe aux hostilités. Seule cette dernière peut justifier la perte temporaire du régime général de la protection des civiles.

La seule question pertinente n'est donc ni l'opinion du journaliste, ni l'identité de son employeur, ni l'hostilité supposée de sa ligne éditoriale, c'est celle de sa participation directe aux hostilités. Cibler un journaliste en raison de ses affiliations politiques réelles ou supposées viole en outre la liberté d'expression et d'opinion (art. 19 de La DUDH).

Dès août 2024, la rapporteuse spéciale de l'ONU sur la liberté d'expression, Irène Khan, dénonçait une stratégie délibérée visant à étouffer les reportages susceptibles de documenter d'éventuels crimes internationaux. Ces attaques violent par ailleurs les ordonnances de la CIJ des 26 janvier et 24 mai 2024, qui enjoignent à Israël de préserver les preuves relatives à d'éventuels actes de génocide. Tuer les témoins et détruire les moyens de les entendre, c'est aussi anéantir les archives de l'histoire.

S'en prendre à la liberté d'expression, c'est s'attaquer à l'un des fondements de la démocratie. En situation de conflit armé, éliminer systématiquement les journalistes vise plus loin encore : soustraire les auteurs de crimes à toute reddition de comptes. L'heure de l'indignation purement rhétorique est révolue.

La France a l'obligation positive de faire respecter, en toutes circonstances, le DIH (art. 1er commun aux quatre Conventions de Genève). Elle doit activer ses mécanismes judiciaires nationaux face à ces rapports crédibles et protéger les institutions de justice internationale. Elle doit exiger du Conseil de l'UE l'extension du règlement de blocage afin de prémunir les agents de la CPI contre les sanctions américaines. Laisser la Cour sans défense reviendrait à paralyser les juges après avoir assassiné les témoins.

Ces obligations ne s'imposent pas aux seuls Etats parties à ces conventions. Les rédactions françaises, leurs syndicats et leurs sociétés de journalistes doivent exiger des enquêtes indépendantes, refuser les récits qui légitiment le ciblage au nom de l'affiliation politique, et rappeler que la solidarité professionnelle n'est pas une posture, mais une ligne de défense démocratique. Refuser d'activer ces leviers aujourd'hui, c'est sacrifier les journalistes sur l'autel de l'impunité.

Signataires

Olivier Corten, Professeur de droit public et membre du CS de JURDI

François Dubuisson, Professeur de droit public et membre du CS de JURDI

Nour Kilzi, Consultante juridique à Legal Agenda et membre de JURDI

Raphael Porteilla, Maître de conférences à l'Université de Bourgogne et membre du CS JURDI

Farah Safi, Professeur de droit privé, Vice-Présidente et directrice du CS de JURDI

Patrick Zahnd, Professeur de DIH à Sciences Po Paris et Président de JURDI

L’Amérique de Donald Trump va-t-elle lâcher Taïwan ? Le doute s’accentue

9 juin, par Pierre-Antoine Donnet — , , , ,
Donald Trump a considérablement accentué le doute sur la volonté des États-Unis de s'engager pour Taïwan en cas d'agression chinoise lorsqu'il a déclaré, au terme de son voyage (…)

Donald Trump a considérablement accentué le doute sur la volonté des États-Unis de s'engager pour Taïwan en cas d'agression chinoise lorsqu'il a déclaré, au terme de son voyage à Pékin, que de futures livraisons d'armes constituaient une « très bonne monnaie d'échange » avec la Chine, propos troublants qui représentent un formidable cadeau pour Pékin car ils ouvrent la porte à un possible pacte transactionnel, ce qu'aucun président américain avant lui n'avait jamais fait.

Tiré de Asialyst
3 juin 2026

https://asialyst.com/fr/2026/06/03/amerique-trump-va-t-elle-lacher-taiwan-doute-accentue/

Par Pierre-Antoine Donnet

Le président Xi Jinping accueille son hôte américain Donald Trump à Pékin le 13 mai 2026.

Lorsque les États-Unis avaient reconnu la République populaire de Chine en 1979 et rompu avec la République de Chine (Taïwan), le Congrès américain avait quasi simultanément voté une loi, le Taiwan Relations Act, par lequel l'Amérique s'engageait à lui fournir suffisamment d'armes pour se défendre. Washington maintient depuis une ambiguïté stratégique sur ce qu'elle ferait en cas de tentative d'invasion chinoise de l'île démocratique de 23,5 millions d'habitants.

Mais dans ce cadre volontairement flou qui représente en lui-même un élément central de dissuasion envers la Chine, jamais jusque-là un dirigeant quelconque au sommet de l'administration américaine ne s'était publiquement prononcé sur un renoncement éventuel à des livraisons d'armes à Taïwan afin de ne pas donner à Pékin la possibilité d'en tirer profit dans de futures négociations bilatérales.

Ceci d'autant qu'à l'époque de l'adoption par le Congrès du Taiwan Relation Act, Washington avait formulé « Six assurances » à la République de Chine, dont celle explicitement rappelée en 1982 par le président de l'époque Ronald Reagan garantissant que les États-Unis s'engageaient à ne pas consulter la Chine au sujet des ventes d'armes à Taïwan. Un engagement tenu par tous ses successeurs, à l'exception là aussi notable de Donald Trump.
Déroger à cette règle est précisément ce qu'a fait Donald Trump, les analystes familiers de ce dossier explosif entre Pékin et Washington étant quasi unanimes pour qualifier cela d'erreur stratégique et de cadeau de taille offert à Pékin qui ne manquera pas de s'en servir de différentes manières.

Mardi 2 juin, le secrétaire d'État américain Marco Rubio s'est cependant voulu rassurant en déclarant que le contrat de 14 milliards de dollars d'armements pour Taïwan est « toujours à l'étude » et que la politique des États-Unis à l'égard de l'île « n'a pas changé. »
« Je pense qu'il est évident que la partie chinoise souhaiterait voir un changement, mais aucun changement n'a été apporté à ce sujet, » a-t-il ajouté lors d'une audition devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain.

« Mais au sein de cette administration, la seule voix qui compte vraiment est celle du président […] le mal est déjà fait. Les propos de Trump confirment une nouvelle fois qu'il n'est pas fiable lorsqu'il s'agit de défendre Taïwan, alors même qu'il cherche à améliorer ses relations avec Pékin, » assure de son côté Derek Grossman mardi 2 juin dans les colonnes du quotidien japonais Nikkei Asia.

Donald Trump « est prêt à blâmer et à utiliser Taïwan pour servir les intérêts des États-Unis, tout en maintenant rhétoriquement le statu quo. Il s'agit là d'une position nouvelle et extrêmement précaire pour Taïwan, qui suggère que l'engagement de Washington envers Taipei est de plus en plus considéré non pas comme un principe stratégique fondamental, mais comme un élément qui pourrait facilement être sacrifié sur l'autel des intérêts américains, » ajoute cet ancien analyste en matière de défense de l'influent think tank américain RAND, une voix écoutée aux États-Unis y compris dans les rangs conservateurs.

Le cadeau de Donald Trump fait à la Chine

Après un contrat de ventes d'armes de 11,1 milliards de dollars conclu en décembre 2025, le premier depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, un deuxième portant sur une somme record de 14 milliards de dollars était déjà prévu et n'attendait plus que le feu vert de la Maison Blanche.

Donald Trump avait expliqué avant son voyage à Pékin du 13 au 15 mai qu'il ne tarderait pas prendre une décision à son sujet. Qualifier de « monnaie d'échange pour nous » ces ventes d'armes revient à monétiser Taïwan et représente de la sorte une victoire pour Pékin à au moins deux titres.

D'une part, les États-Unis – par la voix de leur président – envisagent désormais publiquement de renoncer à des engagements souscrits en 1979 et abandonnent du même coup un volet central de leur politique d'ambiguïté stratégique, autorisant Pékin à en user dans des négociations. De l'autre, ce renoncement désormais explicite offre à la Chine un argument de taille pour semer le doute sur le degré d'engagement des États-Unis, à Taipei comme auprès des alliés de l'Amérique en Asie tels que le Japon ou les Philippines.

L'effet à terme risque d'être dévastateur à Taïwan car il contribuera à affaiblir les positions déjà fragiles du président Lai Ching-te, fermé à toute idée de « réunification » avec le continent chinois. Le Parti démocratique progressiste (DPP) au pouvoir est minoritaire au parlement et le changement de pied américain confortera les positions de l'opposition menée par le Kuomintang, le parti nationaliste disposé à l'ouverture de négociations avec Pékin en vue d'un compromis.

La propagande chinoise s'engouffre dans la brèche

La propagande chinoise n'a pas attendu longtemps pour se saisir de cette opportunité. Dès le lundi 18 mai, 72 heures à peine après le départ de Donald Trump, les médias d'État chinois utilisaient déjà cette déclaration pour envoyer un message à la population chinoise tout comme à celle de Taïwan : on ne peut pas compter sur les États-Unis pour défendre Taïwan. Ce message est répété à l'envi depuis des années. Il a aujourd'hui une véritable pertinence.

Le président Lai Ching-te, véritable bête noire de Pékin qui le qualifie de « sécessioniste » et son parti le DPP ne peuvent plus compter sur la « bienveillance inconditionnelle » des États-Unis, claironnait le Global Times, quotidien anglophone contrôlé par le Parti communiste chinois, citant un chercheur chinois. « La sécurité ne s'achète pas par des achats d'armement ; si vous devenez un pion, vous ne serez que pressé comme un citron, » déclarait le colonel Jiang Bin, porte-parole du ministère chinois de la Défense, dans une allusion transparente à Taïwan.

L'avant-veille, la chaîne de télévision favorite de Donald Trump, Fox News, avait diffusé une interview dans laquelle il ajoutait qu'il suspendait sa décision concernant ce contrat d'armement de 14 milliards de dollars, le qualifiant de « très bonne monnaie d'échange. » « Je maintiens cela en suspens et cela dépend de la Chine, » avait-il ajouté, sans préciser ce qu'il attendait de la Chine en retour.

Pour le sinologue d'origine chinoise Minxin Pei, professeur aux États-Unis au Claremont McKenna College, Xi Jinping a clairement raflé la mise. « Je pense que Xi Jinping estime avoir réussi sur un point lors de ce sommet, à savoir avoir renseigné Trump sur Taïwan, » a-t-il souligné dans les colonnes du New York Times.

D'autres détails donnent la dimension de ce qui s'est joué à Pékin et à quel point le président chinois Xi Jinping aura manifestement réussi un joli coup. Donald Trump a en effet révélé avec une candeur confondante sur Fox News que lui et Xi avaient « discuté toute la nuit » de Taïwan. Sur le chemin du retour à bord d'Air Force One, Trump a confirmé que lui et Xi avaient discuté des ventes d'armes « en détail, » écartant d'un revers de manche les « Six Assurances, » notant que « 1982, c'est loin… très loin. »

Peu après, le 21 mai, le ministre délégué par intérim de la Marine américaine, Hung Cao, déclarait que les ventes d'armes à Taïwan étaient suspendues en raison des besoins en munitions liés à la guerre en Iran. « Pour l'instant, nous faisons une pause afin de nous assurer que nous avons les munitions dont nous avons besoin pour l'opération “Epic Fury” […] Nous voulons simplement nous assurer que nous avons tout ce qu'il nous faut, puis les ventes militaires à l'étranger reprendront lorsque l'administration le jugera nécessaire. »

Comme pour enfoncer le clou, samedi 30 mai, le d'ordinaire bouillant secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth a non seulement baissé le ton dans ses critiques du réarmement de la Chine mais il n'a pas prononcé une seule fois le mot Taïwan pendant son allocution devant un parterre de responsables militaires réunis à l'occasion du Dialogue de Shangri-La, le grand forum géostratégique annuel organisé à Singapour.

Les relations entre la Chine et les États-Unis « n'ont jamais été aussi bonnes depuis de nombreuses années, » s'est félicité l'ancien présentateur de Fox News aujourd'hui chef du Pentagone, usant d'un ton qui présente un contraste singulier avec celui alarmiste employé l'an dernier lors du même forum lorsqu'il avait mis en garde contre un risque « imminent » d'agression chinoise contre Taïwan, en citant à cinq reprises le territoire.

La satisfaction contenue des autorités de Pékin

Les autorités chinoises se sont prudemment abstenues de commenter toutes ces déclarations mais des analystes chinois ont laissé transparaître la grande satisfaction de Pékin. Xin Qiang, directeur du Centre d'études sur Taïwan à l'université de Fudan de Shanghai, a ainsi expliqué que si le président américain venait à suspendre le contrat de 14 milliards de dollars ou à réduire le nombre et la sophistication des armes, la Chine pourrait réagir de plusieurs façons.

La Chine, a-t-il précisé, pourrait par exemple acheter davantage de produits agricoles et d'avions Boeing. « La Chine n'a jamais voulu traiter les ventes d'armes à Taïwan comme un moyen de pression dans les négociations avec les États-Unis […] Mais de manière réaliste, n'importe quelle question peut en substance devenir un moyen de pression dans le cadre des relations internationales ou de la rivalité entre grandes puissances, » a-t-il dit, cité par le New York Times.

« Du point de vue des Chinois, les commentaires de Trump sur la question taïwanaise constituent une avancée majeure, » a de son côté déclaré Wang Wen, ancien journaliste chinois à Pékin et aujourd'hui professeur à l'université Renmin de Pékin. « La question est de savoir si la vente en suspens de 14 milliards de dollars sera retardée de quelques semaines, de quelques mois, ou plus, » souligne Craig Singleton, directeur principal du programme Chine à la Fondation pour la défense des démocraties à Washington. « Un blocage prolongé, en particulier s'il résulte des objections de Pékin, susciterait des inquiétudes bien plus sérieuses quant à la fiabilité de la dissuasion américaine, » explique-t-il au New York Times.

À Taïwan, les autorités gouvernementales n'ont guère d'autre choix que de minimiser la portée de ces propos, au risque sinon de mécontenter Donald Trump et d'accréditer la thèse d'un recul américain sur ce dossier. Elles ont fait valoir que les propos de M. Trump ne modifiaient pas la nature des relations et mis en avant certains passages des déclarations de M. Trump, notamment le fait que « rien n'a changé » dans la politique à l'égard de Taïwan.

« Je ne pense pas que le public taïwanais ait à s'inquiéter, » a déclaré Chen Ming-chi, vice-ministre taïwanais des Affaires étrangères, à la presse. « Je crois que les engagements des États-Unis en matière de sécurité à notre égard et nos relations économiques et commerciales bilatérales sont maintenus comme auparavant. » Le président de Taïwan a, lui, joué l'apaisement et la fermeté en déclarant : « Nous remercions le président Trump pour son soutien continu à la paix et à la stabilité dans le détroit de Taïwan depuis son premier mandat, notamment l'augmentation constante de l'ampleur et du volume des ventes d'armes à Taïwan. »

« Taïwan ne provoquera ni n'aggravera le conflit, mais il ne renoncera pas non plus, sous la pression, à sa souveraineté nationale et à sa dignité, ni à son mode de vie démocratique et libre, » a-t-il ajouté, qualifiant la Chine de « cause profonde de la remise en cause de la paix et de la stabilité régionales et de la tentative de modifier le statu quo. »

Certains responsables à Taïwan font valoir que le deuxième et dernier mandat de Donald Trump s'achève dans deux ans et qu'un nouveau président pourrait renverser la vapeur. D'autres insistent sur le fait que le 47è président américain pourrait lui-même changer d'avis et, finalement, donner son accord au nouveau programme de livraisons d'armes.

Mais le Kuomintang a déjà saisi cette occasion pour réaffirmer son antienne selon laquelle le président Lai Ching-te « pousse l'île dans une impasse dangereuse, » alors que Taïwan ne peut pas compter sur Washington. « Je pense que le sommet Trump-Xi marque un tournant pour Taïwan, » déclare Su Chi, un ancien haut fonctionnaire ayant travaillé sous les gouvernements du Kuomintang, lors d'un forum à Taipei. « Notre grand frère, l'Amérique, je suis désolé, mais il a trop de problèmes en ce moment et ne peut tout simplement pas s'occuper de nous ici, » a-t-il expliqué, cité par le quotidien new yorkais.

Après une visite à Pékin en mars où elle a rencontré Xi Jinping et appelé à la reprise du dialogue entre Pékin et Taipei, la nouvelle présidente du Kuomintang, Cheng Li-wun, est quant à elle partie lundi pour une visite de deux semaines aux États-Unis qui sera pour elle une aubaine politique car, comme l'explique le journaliste Jérémy André dans les colonnes d'Intelligence Online, « elle pourra se présenter comme l'unique actrice capable de dialoguer avec tous les acteurs. »

Une visite réussie lui permettrait de se présenter à l'opinion taïwanaise comme une candidate acceptable lors des prochaines échéances électorales à un moment particulièrement sensible dans la vie politique de l'île où le Kuomintang (KMT) fait obstacle au programme de réarmement du DPP et où les fractures politiques ont tendance à s'aiguiser.

« Le plus grand test pour Cheng dans son voyage américain sera sa capacité à convaincre le gouvernement américain que le KMT devrait être traité comme un acteur de bonne foi et une composante normale de la politique taïwanaise, » souligne Peter Mattis, président de la Jameson Foundation, cité lundi 1er juin par le Nikkei Asia.

« Une erreur stratégique » qui va « enhardir la Chine » et « affaiblir la dissuasion »

La critique la plus acerbe aux États-Unis de l'apparent recul de l'administration américaine est venue du Council of Foreign Relations qui, dans une analyse publiée le 28 mai, a qualifié les propos de Donald Trump « d'erreur stratégique, » ajoutant que « la décision du président Trump de suspendre les ventes d'armes à Taïwan va enhardir la Chine et affaiblir la dissuasion. »

« L'enjeu dépasse largement le sort de la vente d'armes de près de 14 milliards de dollars actuellement à l'étude. Fournir à Taïwan des armes asymétriques afin d'augmenter le coût d'un blocus ou d'une invasion chinoise favorise la paix et la stabilité en dissuadant toute agression, » écrivent conjointement plusieurs chercheurs de ce think tank américain non partisan créé en 1921 qui réunit des responsables gouvernementaux, des chefs d'entreprise internationaux et des experts des milieux du renseignement et de la politique étrangère.

« En laissant entendre que les ventes d'armes constituaient un moyen de pression, puis en les retardant, Trump encouragera la Chine à intensifier ses pressions sur Taïwan et à chercher à obtenir de nouvelles concessions de la part des États-Unis. Ses propos rompent avec un consensus bipartite sur la nécessité de fournir à Taïwan des armes défensives, consensus qui tient depuis près d'un demi-siècle, » ajoutent les auteurs de ce texte.

Outre le fait que cette posture nourrira « une incertitude croissante » qui « alimentera le scepticisme à l'égard les États-Unis à Taïwan, » ne « pas approuver rapidement ce programme d'armement donnerait également l'impression que la sécurité de Taïwan est négociable et qu'elle a peut-être déjà été sacrifiée lors de négociations, » écrivent-ils. « Cela aurait des implications négatives non seulement pour Taïwan, mais aussi pour la crédibilité des États-Unis dans la région, car les alliés craindraient que Trump ne sacrifie également leur sécurité en échange de concessions chinoises dans d'autres domaines, » expliquent-ils encore.

Donald Trump est-il en train de trahir Taïwan ?

L'hebdomadaire britannique The Economist qui, il y a dix ans presque jour pour jour titrait « Taïwan ne veut pas devenir une monnaie d'échange pour les États-Unis, » titre dans sa dernière analyse sur le sujet le 18 mai « Donald Trump est-il en train de trahir Taïwan ? »

« Tôt le premier jour de la rencontre à Pékin, Xi [Jinping] a averti qu'une mauvaise gestion de la question taïwanaise pourrait déclencher un conflit entre la Chine et les États-Unis. Le dirigeant chinois a ensuite passé la majeure partie de la soirée à parler de l'île, selon M. Trump. « Je l'ai écouté », a-t-il ajouté. Les commentaires de M. Trump suggèrent également qu'il adopte une vision plus transactionnelle des relations américaines avec Taïwan que ses prédécesseurs, et qu'il est moins engagé dans sa défense, » relève l'hebdomadaire.

« Tout aussi préoccupante pour le gouvernement taïwanais était la suggestion de [Donald] Trump selon laquelle fournir des armes à Taïwan pourrait encourager M. Lai à déclarer l'indépendance […] Lai [Ching-te] a réitéré sa position selon laquelle Taïwan est déjà, de facto, une nation souveraine et indépendante. L'île ne sera « jamais sacrifiée ni vendue », a-t-il déclaré. La question est désormais de savoir si M. Trump est d'accord avec lui, » conclut The Economist.

Outre le fait que Taïwan fabrique plus de 90% de la production mondiale des semi-conducteurs de dernière génération, l'île se situe au beau milieu de la première chaîne d'îles de l'océan Pacifique dont elle constitue un verrou. Les experts s'accordent à estimer que la prise par la Chine de Taïwan entraînerait des conséquences considérables en termes géostratégiques en Asie de l'Est et au-delà avec un profond bouleversement en faveur de la Chine de l'équilibre militaire régional.

Nous verrons dans les semaines et les mois qui viennent la tournure que prendra la politique américaine d'accommodement avec la Chine, sachant que celle-ci aura plusieurs fois cette année l'occasion de peser sur les États-Unis avec une base désormais plus solide sur ce dossier, en particulier lors d'une visite d'État que devrait effectuer Xi Jinping à Washington à l'automne, invité à la Maison Blanche par son homologue américain.

Il ne fait pas de doute que sa visite sera conditionnée à la question des ventes d'armes américaines à Taïwan dont Pékin fera désormais un élément central du souhait affiché par les deux premières puissances du monde d'établir une « stabilité stratégique » dans leurs relations.

Par Pierre-Antoine Donnet

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L’illusion du choix : le basculement de la Turquie vers un pluralisme ornemental

9 juin, par Yavuz Baydar — , ,
En Turquie, le pouvoir transforme l'opposition en façade, instaurant un « pluralisme encadré » vidé de toute réelle compétition politique. Tiré du blogue de l'auteur. (…)

En Turquie, le pouvoir transforme l'opposition en façade, instaurant un « pluralisme encadré » vidé de toute réelle compétition politique.

Tiré du blogue de l'auteur.

Samedi 29 mai, Ankara a été le théâtre d'un spectacle de très mauvais augure. Lors de rassemblements concurrents, deux figures de proue du CHP, le principal parti d'opposition laïque de Turquie, se sont ouvertement déchirées pour en prendre la tête. D'un côté, Özgür Özel, le président légitimement élu jusqu'à ce qu'un tribunal ne le destitue. De l'autre, Kemal Kılıçdaroğlu, réinstallé à la faveur d'une décision choc, largement perçue comme un véritable coup de force judiciaire dans un pays qui glisse inexorablement vers l'autocratie fermée.

Le CHP, parti fondateur de la République turque, est un habitué des querelles de chapelle. Mais il ne s'agit pas ici d'une simple guerre intestine. Le parti traverse une crise existentielle, déclenchée par une justice totalement inféodée au président Recep Tayyip Erdoğan et déployée pour remodeler le champ politique de manière plus radicale qu'à n'importe quel moment depuis son arrivée au pouvoir.

La Turquie a longtemps subi des dissolutions de partis, des poursuites politisées et l'emprisonnement de figures dissidentes. Ces mesures, aussi brutales fussent-elles, obéissaient à une logique connue : affaiblir et diviser. La décision de justice du 21 mai 2026 marque le franchissement d'un nouveau cap. En annulant rétroactivement le congrès de 2023 du CHP, en évinçant Özel et en réinstallant Kılıçdaroğlu, l'État-parti est passé de la simple répression à l'ingénierie politique directe.

Sur le papier, l'affaire pointait de prétendues irrégularités lors du congrès ayant couronné Özel. Pourtant, la base juridique était pour le moins bancale : les tribunaux avaient précédemment rejeté des requêtes similaires, et les congrès successifs n'avaient fait que réaffirmer la légitimité d'Özel. Politiquement, le message est sans équivoque : si la force brute ne suffit plus à neutraliser l'opposition, le régime installera d'autorité une version plus docile.

Cette décision incarne un basculement systémique. Erdoğan bâtit un ordre autoritaire où l'opposition, bien que formellement présente, est rendue inoffensive et utile à la perpétuation du régime. L'objectif n'est pas d'instaurer le classique parti unique, mais un « pluralisme ornemental », un simulacre où les partis rivaux existent, mais où la véritable compétition a été évidée de sa substance.

L'affaire du CHP s'inscrit dans une dynamique plus large. L'emprisonnement du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, en mars 2025, avait déjà constitué un seuil critique, écartant brutalement le prétendant présidentiel le plus crédible. Mais cette frappe ciblait un individu. Cette nouvelle intervention vise, elle, la machine institutionnelle indispensable à tout véritable défi électoral. Si le CHP, en tant qu'électorat et réseau municipal, survivra sans doute, sa direction – et sa vocation politique – est en train d'être dénaturée.

Une opposition combative est remplacée par une opposition que le régime juge prévisible et maîtrisable.

Le rôle de Kılıçdaroğlu est ici central. Erdoğan a depuis longtemps fait comprendre qu'il le considérait comme l'adversaire idéal. Au cours de son interminable mandat, Kılıçdaroğlu s'est montré incapable de convertir la grogne sociale montante en stratégie victorieuse, enchaînant treize défaites électorales. À l'inverse, après son remplacement par Özel fin 2023, le parti s'était redressé. Lors des élections locales de 2024, le CHP est arrivé en tête à l'échelle nationale, perçant dans des bastions anatoliens habituellement acquis à l'AKP. L'opposition était redevenue électoralement dangereuse.

La riposte de l'appareil d'État a été proportionnelle. La pression judiciaire sur les municipalités CHP s'est intensifiée et İmamoğlu a été jeté en prison. Pourtant, le parti n'a pas rompu. Özel a maintenu la pression pour des élections anticipées, préservé la centralité politique d'İmamoğlu et conservé sa dynamique. Interdire purement et simplement le CHP risquait de provoquer un retour de flamme massif ; le capturer de l'intérieur s'est avéré être une stratégie bien plus redoutable.

Cette configuration ressemble à la formation d'un vaste bloc autoritaire, réunissant sous l'égide d'un « Front intérieur » – bouclier contre de prétendues menaces extérieures – des figures patriarcales vieillissantes qui dominent la politique turque depuis des décennies. Il ne serait pas surprenant que, d'ici les élections de 2028, émerge un nouveau quatuor politique inédit : Erdoğan, son allié ultranationaliste Devlet Bahçeli, Kemal Kılıçdaroğlu, et même Abdullah Öcalan, le leader historique du PKK emprisonné.

Si cette dernière hypothèse peut sembler farfelue, la logique est déjà à l'œuvre dans la sphère politique kurde. Depuis 18 mois, Ankara mène un processus de « Turquie sans terreur », ostensiblement pour désarmer le PKK tout en érigeant Öcalan en unique contrôleur légitime de la mouvance kurde. Le pouvoir n'offre que des concessions de façade, tout en maintenant des lignes rouges strictes contre tout droit collectif pour les 18 millions de Kurdes du pays.

Le parti pro-kurde DEM, deuxième force d'opposition au Parlement, a traité cette manœuvre comme une véritable initiative de paix, malgré le profond scepticisme de sa base. Mais en s'accommodant des conditions unilatérales dictées par le gouvernement, le DEM s'est éloigné de son rôle de force d'opposition autonome. Ses critiques du régime se sont tues. Cette posture n'a convaincu ni l'électorat de la principale opposition ni les petites formations de gauche ; elle a au contraire renforcé le sentiment que tout dépend désormais des signaux d'Öcalan, imposés verticalement.

Le modèle azerbaïdjanais et le silence occidental

Dans les deux cas, Ankara tire profit d'acteurs de l'opposition poussés vers un accommodement géré d'en haut. Des figures internes dotées d'une légitimité résiduelle – Kılıçdaroğlu et Öcalan – deviennent les instruments par lesquels le régime remodèle le paysage politique.

Cette refonte s'aligne parfaitement sur l'horizon constitutionnel d'Erdoğan. Il ne peut se représenter sans des élections anticipées ou une révision constitutionnelle. À mesure qu'il vieillit, l'enjeu crucial devient la survie à long terme de sa structure de pouvoir ultra-centralisée. Or, modifier la Constitution exige des seuils parlementaires inatteignables dans un climat d'adversité. Un CHP affaibli et un parti DEM apprivoisé réduisent la résistance là où elle compte le plus : à l'Assemblée.

L'analogie avec l'Azerbaïdjan devient de plus en plus pertinente. Les élections s'y tiennent, le parlement fonctionne, mais le pluralisme n'est plus qu'une illusion d'optique. L'opposition n'est tolérée que si elle ne pose aucune menace réelle, autorisée à opérer strictement dans les limites fixées par les tribunaux, la pression policière et une cooptation sélective.

Ce modèle offre à Erdoğan des avantages indéniables. Sur le plan intérieur, il préserve la légitimité symbolique du multipartisme pour les électeurs modérés qui redoutent l'instabilité. Sur la scène internationale, cette façade démocratique est bien plus facile à défendre qu'un règne à parti unique assumé.

Et les gouvernements occidentaux, obnubilés par la migration et les enjeux sécuritaires au détriment des normes démocratiques, s'en accommodent largement.

La véritable inconnue réside dans la société elle-même. La grogne économique s'approfondit, et le désir de changement, mêlé de fatigue, forme une sorte de limbes collectifs. Mais une colère sociale privée de véhicule politique efficace fait toujours le jeu du pouvoir en place.

Ce qui prend forme sous nos yeux est un dessein autoritaire parvenu à maturité. Erdoğan ne cherche plus à détruire la dynamique d'opposition ; il la remplace par une compétition sous tutelle. Si cette tendance se confirme, l'opposition ne sera pas abolie en Turquie : elle sera manufacturée.

Rats, eaux usées non traitées, maladies de peau : le siège imposé par Israël ravage la population déplacée de Gaza

9 juin, par Ahmed Dremly, Ibtisam Mahdi — , , ,
Alors qu'Israël continue de restreindre l'aide humanitaire, le système de santé de Gaza, déjà exsangue, peine à soigner et à endiguer les maladies qui se propagent dans les (…)

Alors qu'Israël continue de restreindre l'aide humanitaire, le système de santé de Gaza, déjà exsangue, peine à soigner et à endiguer les maladies qui se propagent dans les camps de tentes surpeuplés.

Tiré d'Agence média Palestine.

Eman Abu Jame considérait que sa famille faisait partie des chanceux. Israël avait bombardé leur maison dans le sud de la bande de Gaza au début de la guerre, les obligeant à passer d'un abri à l'autre. Mais pendant les deux premières années de ce génocide, ni elle, ni son mari, ni ses enfants n'avaient souffert de problèmes de santé graves.

Tout a basculé en octobre 2025, lorsqu'ils se sont réfugiés dans un camp de tentes surpeuplé à Khan Younis.

À leur arrivée, le manque d'hygiène, la prolifération d'insectes et la surpopulation extrême avaient transformé le camp en un foyer de maladies. Deux mois plus tard, le fils d'Abu Jame, Mousa, âgé de 8 ans, et son mari, Abdul Majeed, âgé de 47 ans, ont commencé à présenter des symptômes : leur corps se sont mis à enfler, accompagnés de diarrhées sévères et de fortes fièvres.

En raison de la situation économique difficile et de la flambée des prix de la viande, du poisson et d'autres aliments riches en protéines, leur apport en protéines a chuté rapidement, ce qui a encore diminué leur capacité à retenir les liquides.

« Nous étions totalement incapables d'acheter de la nourriture et de l'eau », a déclaré Abu Jame au magazine +972. “Tout était tellement cher à l'époque, et nous n'avions tout simplement pas les moyens. Mon mari ne pouvait rien s'offrir — même le pain était introuvable.”

Les médecins ont eu du mal à diagnostiquer le père comme le fils. Au départ, ils ont soupçonné une allergie au gluten, mais les tests l'ont écartée. Il leur était également impossible de se rendre à l'étranger pour se faire soigner en raison de la fermeture des points de passage. Le seul traitement efficace était l'albumine médicale, une solution protéique qui contribuait à stabiliser leur état.

« Quand [Mousa] prenait le médicament, son état s'améliorait », a expliqué Abu Jame. « Mais dès qu'il ne le prenait pas, son corps recommençait à gonfler de partout. »

Pourtant, ce traitement était extrêmement difficile à obtenir. Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement restreint l'entrée de médicaments et empêché les ONG internationales d'acheminer des fournitures médicales dans la bande de Gaza. Même après l'annonce d'un cessez-le-feu en octobre dernier, Israël a continué à bloquer l'aide ; selon le ministère de la Santé de Gaza, 47 % des médicaments essentiels, 59 % des fournitures médicales et 87 % du matériel de laboratoire sont actuellement en rupture de stock.

Lorsque le médicament est venu à manquer, le corps de Mousa s'est davantage rempli de liquide, et il est mort en janvier. Trois mois plus tard, Abdul Majeed a lui aussi succombé à la même maladie mystérieuse que les médecins n'étaient pas parvenus à diagnostiquer.

Si la maladie n'a pas été identifiée, elle était clairement liée aux conditions de vie dans le camp — potentiellement transmise par une morsure de rongeur ou une infestation ectoparasitaire. Rien qu'au cours des quatre premiers mois de 2026, selon l'ONU, plus de 70 000 cas d'infestations similaires ont été recensés à travers Gaza, où des parasites vivent sur ou sous la peau et deviennent des vecteurs de maladie. Plus de 80 % des sites de déplacement signalent la présence visible de nuisibles, ainsi que des infections cutanées généralisées comme la gale, les poux et les punaises de lit, tandis que Save the Children a récemment indiqué que deux enfants sur trois à Gaza vivent dans des sites de déplacement exposés à ces risques.

Le Dr Ayman Abu Rahma, directeur du département de médecine préventive au ministère de la Santé, a déclaré à +972 que les déchets solides — y compris les déchets médicaux —, les eaux usées, et les corps ensevelis sous les décombres contribuent tous à la propagation des rongeurs et des maladies.

« La situation environnementale, malheureusement, connaît une grave détérioration depuis le début de la guerre et cela se poursuit encore », a-t-il expliqué. « La crise a désormais atteint son pic : bien que le problème existait déjà en 2024 et 2025, l'ampleur de l'infestation de cet été est sans précédent. Les températures élevées ont accéléré la reproduction des insectes et des rongeurs, tandis que des centaines de milliers de tonnes d'ordures non ramassées se sont accumulées autour des tentes en raison de la destruction des équipements et des pénuries de carburant. »

La destruction par Israël des infrastructures d'assainissement, a ajouté Abu Rahma, a encore aggravé les conditions, et le siège israélien en cours a privé le marché local des matériaux nécessaires pour lutter contre les infestations de rongeurs. « Les réseaux d'égouts endommagés ont créé des mares d'eaux usées stagnantes qui servent de lieux de reproduction aux nuisibles, et les décombres généralisés sont devenus un habitat naturel pour les rats. Les restrictions imposées à l'entrée de pesticides et d'appâts empoisonnés ont rendu tout contrôle efficace quasiment impossible. »

Il y a déjà eu une hausse importante des plaintes concernant les rats de la part des Gazaoui·es vivant dans des tentes, a noté Abu Rahma. « Des rongeurs ont rongé les membres d'enfants endormis et endommagé des affaires personnelles et des vêtements. Des signalements font également état d'espèces de rongeurs jamais observées auparavant dans la bande de Gaza et qui n'en sont pas originaires, certain·es supposant que l'armée israélienne les aurait introduites pendant la guerre. »

Dans le camp de déplacé·es de Khan Younis, Yasser, le fils d'Abu Jame, âgé de 6 ans, souffre de la même maladie et des mêmes symptômes que son père et son frère. Pour ne rien arranger, lorsqu'ils se sont rendus à l'hôpital Nasser pour recevoir un traitement, le système immunitaire de Yasser avait été tellement affaibli par la maladie qu'il a contracté une infection cutanée supplémentaire.

« Il n'y a aucune propreté, et les infections se propagent facilement à partir des personnes qui nous entourent », a déclaré cette mère endeuillée de 32 ans. « Même les hôpitaux sont négligés, les chambres sont minuscules et les patient·es sont entassé·es les un·es à côté des autres. »

Heureusement, l'état de santé de Yasser montre actuellement de légers signes d'amélioration, modestes mais constants. Abu Jame espère désormais obtenir une évacuation médicale pour qu'il puisse être soigné à l'étranger, priant pour qu'il ne connaisse pas le même sort que son père et son frère.

Malades dans les camps de tentes de Gaza

En mai 2024, au cours d'une offensive israélienne de plusieurs semaines sur Jabalia, dans le nord de Gaza, Rital Halawa, 5 ans, jouait dehors devant sa maison bombardée, au centre de la ville, lorsqu'un drone quadricoptère israélien est apparu au-dessus d'elle — et a largué une grenade.

« La petite fille a été engloutie par les flammes. Je l'ai vue hurler », s'est souvenue sa mère, Samar, 27 ans.

Rital a souffert de graves brûlures au deuxième et au troisième degré sur le visage, la poitrine, l'abdomen et les jambes. Depuis que leur maison à Jabalia a été bombardée en novembre 2023, la famille vit dans une tente, au milieu de la hausse des températures, des eaux usées et des nuées d'insectes piqueurs — des conditions qui ont gravement aggravé sa convalescence. Le manque d'électricité et de ventilation ne laisse à Rital « aucun moyen de respirer », a déclaré Samar, alors que son corps transpire abondamment sous les vêtements de compression serrés utilisés pour traiter ses brûlures.

La chaleur provoque d'intenses démangeaisons, créant un dangereux cercle de réouverture des plaies. « Elle continue de se gratter encore et encore, ce qui irrite les tissus, les déchire et les fait saigner », a expliqué Samar. Les tissus à vif rouverts sont ensuite exposés à de dangereuses infections, qui aggravent encore l'irritation.

Le Dr Ibrahim Haboub, spécialiste en dermatologie à l'hôpital Al-Shifa, dans la ville de Gaza, a décrit à +972 l'épidémie croissante de maladies de peau parmi les Gazaoui·es déplacé·es. Les piqûres d'insectes sont devenues le problème le plus répandu, en particulier dans la zone d'Al-Mawasi, à Khan Younis, et Haboub a averti que les enfants sont particulièrement vulnérables, car le fait de se gratter constamment entraîne souvent des infections bactériennes secondaires et des complications plus graves.

Haboub a également signalé des infestations de poux généralisées et une forte augmentation des cas de gale, provoquées par la surpopulation extrême dans les abris, les camps et les écoles. D'autres affections cutanées, notamment des infections fongiques, sont également devenues plus fréquentes dans toute la bande de Gaza — en particulier chez les Palestinien·nes détenu·es dans les prisons israéliennes, dont certain·es nécessitent des traitements prolongés et intensifs en raison d'infections graves et de résistances aux médicaments.

Cette crise, a souligné Haboub, a été aggravée par une grave pénurie de fournitures médicales. Pour la famille Halawa, déjà en grande difficulté financière, ces pénuries ont rendu la convalescence de Rital presque impossible. Son père est au chômage, et la famille dépend désormais de la charité et des soupes populaires pour survivre. La nourriture nutritive est chère, et les blessures de Rital se sont considérablement aggravées au plus fort de la campagne de famine menée par Israël l'été dernier.

À elles seules, ses crèmes médicales essentielles coûtent 80 shekels, soit environ 20 dollars, auxquels s'ajoutent les frais de transport pour ses séances hebdomadaires de kinésithérapie dans une clinique de Médecins sans frontières (MSF), obligeant la famille à faire de douloureux sacrifices. « Je n'achète pas de lait pour mon nourrisson afin de payer [le transport pour] sa kinésithérapie », a déclaré Samar.

Le poids psychologique a été tout aussi dévastateur que la douleur physique. Rital est fréquemment harcelée à cause de ses blessures, a expliqué Samar, ce qui la plonge dans une profonde dépression.

« Le visage de ma fille a été défiguré — je ne peux pas le cacher », a déclaré Samar. « Elle a besoin d'opérations spécialisées de chirurgie plastique, qui ne sont pas disponibles à Gaza. »

« Une crise entièrement créée par l'homme »

Pour Craig Kenzie, coordinateur médical de Médecins sans frontières à Gaza, la bande de Gaza reste plongée dans une « crise humanitaire entièrement créée et organisée par l'homme », causée par le blocus israélien, malgré l'annonce d'un cessez-le-feu il y a plus de sept mois.

Présente dans Gaza avec 1 500 employé·es locaux·ales, l'organisation est incapable de faire entrer de nouveaux membres du personnel international ou des fournitures médicales depuis le début du mois de janvier en raison des restrictions israéliennes. Comme l'a expliqué Kenzie, cela expose « chaque aspect de nos programmes à un risque grave de devoir être réduit ou complètement suspendu au cours de la prochaine période ».

Plus de la moitié des médicaments destinés aux maladies chroniques sont désormais en rupture de stock, a-t-il déclaré. Les fournitures essentielles pour les pansements se raréfient, tandis que les pommades topiques utilisées pour traiter les maladies de peau continuent d'être bloquées par Israël sans explication.

« À Deir Al-Balah, nous opérons sous des tentes », a déclaré Kenzie. « Quand le matériel chirurgical tombe en panne, il n'y a pas de remplacement possible, parce que nous ne pouvons pas faire entrer de pièces de rechange ni d'équipement. »

Le blocus n'a pas seulement provoqué de graves pénuries d'équipements médicaux et de personnel : il a également restreint davantage l'accès à l'eau potable. Selon MSF, l'un des plus grands distributeurs d'eau potable à Gaza, Israël a détruit ou endommagé 90 % des infrastructures d'eau et d'assainissement de la bande de Gaza — ce que l'organisation décrit comme une forme de punition collective.

Tout au long de la guerre, Israël a également empêché l'entrée des matériaux nécessaires au traitement adéquat de l'eau, obligeant MSF à construire des stations improvisées de traitement de l'eau par osmose inverse à partir de pièces récupérées. Alimentée par un générateur, l'unité purifie des eaux souterraines contaminées par le sel, la saleté et les eaux usées, produisant chaque jour 5 millions de litres d'eau potable.

Pourtant, même le fonctionnement de ce système de base soulève des questions éthiques et opérationnelles difficiles, a expliqué Kenzie.

« Continuez-vous à produire de l'eau aujourd'hui pour les personnes qui en ont besoin, en sachant que le générateur doit être révisé et que, si vous le faites fonctionner aujourd'hui, il risque de tomber en panne demain et de ne plus jamais pouvoir être réparé ? », a-t-il demandé. « Ou bien l'arrêtez-vous en disant aux gens : “Non, désolé. Je n'ai pas d'eau potable pour vous aujourd'hui” ? »

Ce qui fait le plus souffrir Kenzie, c'est de savoir que l'aide dont Gaza a désespérément besoin se trouve à seulement quelques kilomètres, tandis qu'Israël continue d'en bloquer l'entrée. « Il est tout simplement inacceptable », a-t-il déclaré, « que le gouvernement qui commet ce génocide soit aussi celui qui peut bloquer et restreindre la réponse humanitaire à celui-ci. »

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Apartheid : zoom sur 43 lois suprémacistes israéliennes

« Il n'y a pas d'apartheid en Israël car c'est une démocratie, il y a 20% de citoyen·nes arabes et des député.es arabes » : tel est l'argumentaire pro-israélien habituel de (…)

« Il n'y a pas d'apartheid en Israël car c'est une démocratie, il y a 20% de citoyen·nes arabes et des député.es arabes » : tel est l'argumentaire pro-israélien habituel de négation du réel.

Tiré d'Agence média Palestine.

La réalité de l'apartheid que pratique Israël contre le peuple palestinien sur sa terre est non seulement visible à l'oeil nu pour quiconque se rend en Palestine occupée (murs, checkpoints, routes dédiées…), elle est documentée par de nombreux rapports d'ONG et de l'ONU, mais elle est également incrite dans les lois israéliennes, et jusque dans certaines lois fondamentales. Israël n'ayant pas de constitution, ce sont les lois dites fondamentales qui constituent le socle de ses pratiques, définissant les droits des citoyen·nes et l'identité de l'État.

Adalah, « justice » en arabe, est une organisation juridique palestinienne basée en Israël. Fondée en 1996, ce centre indépendant défendant les droits des citoyen.nes palestinien.nes d'Israël ainsi que des Palestinien.nes vivant sous occupation israélienne, a établi une base de données qui recense 70 lois, amendements, règlements, codes de procédure pénale et ordonnances de police israéliens discriminatoires envers les Palestinien.nes citoyen·nes d'Israël, les habitants des territoires occupés ou les Palestinien.es réfugié.es. Ces 70 lois ont toutes été adoptées avant le 7 octobre 2023.

Depuis, Adalah a publié un rapport le 24 novembre 2025 qui expose le renforcement de l'arsenal législatif de l'apartheid en Israël avec le vote d'une trentaine de lois en à peine deux ans, entre le 7 octobre 2023 et 27 juillet 2025.

L'Agence Média Palestine reproduit et explicite ici le contenu de 43 lois et réglementations d'apartheid, suprémacistes, racistes, discriminatoires. Nous les avons classées par thèmes et numérotées. Cette liste n'est pas exhaustive mais elle est représentative de la situation.

I. Citoyenneté, immigration et regroupement familial

Loi du « retour » – 1950

Cette loi acte une préférence ethno-religieuse institutionnelle. Elle garantit à tout.e Juif.ve dans le monde le droit d'immigrer et d'obtenir automatiquement la citoyenneté israélienne. Elle s'applique également aux enfants et petits-enfants de Juif.ves, ainsi qu'à leurs conjoints et aux conjoints de leurs enfants et petits-enfants. Aucune loi ne garantit aux Palestinien.nes le droit d'immigrer ou d'acquérir la citoyenneté, même s'ils sont nés sur le territoire qui constitue aujourd'hui l'État d'Israël.

Loi sur l'entrée en Israël – 1952

Régit les permis de résidence et d'entrée des non-citoyen·nes. Elle accorde un traitement préférentiel explicite aux Oleh (personnes juives entrant en Israël en vertu de la Loi du « retour ») et leur confère le statut de citoyen.ne israélien.ne tout en imposant des restrictions draconiennes aux Palestinien.nes et aux conjoint·es palestinien.nes de citoyen.nes israélien.es.

Loi sur la citoyenneté – 1952

Définit les conditions d'acquisition de la citoyenneté israélienne. Elle favorise les Juif·ves via la Loi du « retour », tandis que les Palestinien.nes réfugié.es ne peuvent pas revenir chez eux. L'article 2, alinéa a) stipule que « tout émigrant relevant de la loi du retour [donc juif] deviendra citoyen d'Israël du fait de son retour ». L'article 3 de cette loi, instrument central de l'exclusion, prive également les Palestinien.nes qui résidaient en Palestine avant 1948 du droit d'acquérir la citoyenneté ou un statut de résident en Israël, en se fondant sur des conditions conçues pour les priver de leur droit au retour.

L'article 3 exigeait notamment la présence en Israël à certaines dates précises, l'enregistrement au recensement de 1952 et une continuité de résidence. Or, pendant la Nakba et la guerre de 1948, beaucoup de Palestinien.nes avaient fui temporairement ou avaient été déplacés de force à l'intérieur même du territoire. Ceux et celles qui ont tenté de revenir dans leurs villages étaient considéré·es par le nouvel État d'Israël comme des « infiltré·es ». Résultat : des centaines de milliers de Palestinien.nes ne remplirent pas les critères imposés et furent exclu·es de la citoyenneté. Leurs maisons et leurs biens furent souvent confisqués en vertu de la loi sur la propriété des absent·es (voir plus bas, loi numéro 16).

Interdiction du regroupement familial (des non-juif√es) : Loi sur la citoyenneté et l'entrée en Israël – 2003

Interdit le regroupement familial entre citoyen.nes israélien.nes et conjoint·es palestinien.nes des Territoires palestiniens occupés (à l'exception des colons juifs). Un amendement de 2007 a étendu l'interdiction aux citoyen·nes et résident·es d'Iran, du Liban, de Syrie et d'Irak. Des milliers de familles palestiniennes sont touchées par cette loi, contraintes de se séparer, de s'exiler ou de vivre en Israël dans la crainte constante d'une expulsion.

Révocation de la citoyenneté (pour les non-juif·ves) : amendement n°9 à l'article 11 de la loi sur la citoyenneté – 2008

L'amendement prévoit la révocation de la citoyenneté en cas de « rupture de confiance ou de déloyauté envers l'État ». Des notions interprétées de manière extensive incluant la naturalisation ou l'obtention d'un statut de résident permanent dans l'un des neuf États arabes et musulmans mentionnés dans la loi : l'Iran, l'Afghanistan, la Libye, le Soudan, la Syrie, l'Iraq, le Pakistan, le Yémen, le Liban et la bande de Gaza. La loi considère qu'obtenir volontairement la citoyenneté, ou un droit de résidence permanente dans l'un de ces États ou territoires peut constituer une « rupture de loyauté » envers l'État d'Israël. Cet amendement permet la révocation de la citoyenneté sans condamnation pénale.

II. Identité de l'État et droits nationaux

Loi sur le drapeau et l'emblème – 1949

Officialise des symboles exclusivement juifs comme symboles nationaux. Elle exclut symboliquement les citoyen.nes arabes palestinien.nes et les autres religions du pays. Une autre loi de la même année prévoit que le sceau de l'État soit apposé sur tous les documents officiels. Ce sceau comprend l'étoile de David et le candélabre, emblème de l'État.

Loi sur le statut de l'Organisation sioniste mondiale et de l'Agence juive – 1952

Autorise l'Organisation sioniste mondiale, l'Agence juive et d'autres organismes sionistes fondés au tournant du XXe siècle fonctionnent en Israël comme des entités quasi gouvernementales afin de promouvoir les objectifs du mouvement sioniste.

Loi sur l'usage du calendrier hébraïque – 1998

La loi impose l'utilisation du calendrier hébraïque dans toute la correspondance et les publications des autorités étatiques. Il n'existe aucune loi de ce type concernant l'utilisation du calendrier islamique ou autre.

Loi fondamentale : Israël, État-nation du peuple juif – 2018

Une Loi fondamentale est plus difficile à modifier à la Knesset qu'une loi classique. Celle-ci acte l'institutionnalisation de l'apartheid et de la suprématie juive sur les autres communautés et promeut la colonisation. Elle déclare qu'Israël est l'État-nation du peuple juif et réserve l'autodétermination nationale uniquement aux Juif·ves.

La Loi État-nation retire à l'arabe son statut de langue officielle pleine. En confirmation d'une loi fondamentale de 1980, elle définit Jérusalem comme « capitale complète et unie » d'Israël. Or, le droit international stipule que le statut de Jérusalem — où se trouvent notamment les lieux saints des trois grands monothéismes — ne devra être tranché qu'au terme de négociations finales de paix entre Israélien.nes et Palestinien.nes. Jérusalem-est est considéré comme un territoire occupé depuis 1967.

Cette loi fondamentale considère en outre « le développement des communautés juives », les colonies, comme « valeur nationale ». Elle affirme que l'État « agira pour encourager et promouvoir leur établissement et leur consolidation ».

III. Libertés politiques et liberté d'expression

Loi fondamentale : La Knesset – Participation politique – 1958

Interdit à des partis de participer aux élections s'ils contestent le caractère juif de l'État. Cette loi et ses amendements (1985 et 2002) sont utilisés pour disqualifier les candidats arabes et les listes de partis politiques lors des élections à la Knesset.

Loi Nakba – 2011

Atteinte à la liberté d'expression et à la mémoire historique palestinienne. Elle permet de retirer des financements publics aux institutions commémorant la Nakba palestinienne, la catastrophe vécue par le peuple palestinien lors de la création d'Israël (massacres, expulsions et dépossessions de masse). Cette loi autorise le ministre des Finances à réduire ou supprimer des financements publics accordés à des institutions, y compris culturelles, financées par l'État, s'il estime que lesdites institutions contestent le caractère juif de l'État.

Loi anti-boycott – 2011

Autorise des poursuites civiles contre les appels au boycott d'Israël ou des colonies.

Elle crée un nouveau délit civil, ou « tort », fondé sur le boycott de l'État d'Israël ou de toute zone sous contrôle israélien, y compris les territoires occupés.

Amendement sur le relèvement du seuil électoral – 2014

Cet amendement relève de 2 % à 3,25 % le seuil de voix requis pour que les partis politiques obtiennent des sièges à la Knesset. Il compromet la représentation parlementaire de la minorité arabe palestinienne en Israël, plus encore que celle des autres groupes de citoyen·nes.

Loi sur l'expulsion des députés – 2016

Permet à la Knesset d'expulser un député par vote renforcé pour deux motifs potentiels sujets à interprétation : « incitation au racisme » et « soutien à une lutte armée contre l'État d'Israël ». Ces termes sont excessivement vagues et généraux et la loi ne définit pas précisément les comportements susceptibles de justifier une procédure d'expulsion. Ce large pouvoir discrétionnaire ouvre la voie à des abus de la part des législateurs à des fins politiques et cible principalement les députés arabes.

Loi sur la transparence du financement des ONG – 2016

Cette loi vise les organisations de défense des droits humains. Elle impose aux ONG qui reçoivent 50 % ou plus de leur financement de gouvernements étrangers de le mentionner dans diverses situations. Selon Adalah, elle vise à cibler, harceler et inciter à la haine contre les organisations de défense des droits humains qui expriment des opinions critiques à l'égard des politiques gouvernementales, en particulier celles qui discriminent ou nuisent aux Palestinien.nes des Territoires occupés et d'Israël. Comme le rappelle Adalah, « les motivations politiques de cette loi sont évidentes, car toutes les organisations à but non lucratif enregistrées sont déjà soumises, en vertu d'un amendement à la loi sur les associations de 2011, à des obligations de déclaration intrusives ». Fait significatif, la loi n'exige aucune transparence concernant les dons reçus de particuliers, laissant ainsi impunies les organisations d'extrême droite et les organisations pro-coloniales, largement financées par des donateurs privés américains.

IV. Terre, colonies, logement et propriété

Loi sur les biens des absent·es – 1950

C'est la loi qui incarne la dépossession des Palestinien.nes. Ce texte définit comme « absent·es » les Palestinien.nes expulsé.es par les milices sionistes puis par l'État d'Israël, ayant fui ou quitté le pays après le 29 novembre 1947. Par cette loi, leurs biens meubles et immeubles (principalement terres, maisons, comptes bancaires, etc.) ont été placés sous le contrôle de l'État d'Israël. La loi sur les biens des absent·es a constitué le principal instrument juridique utilisé par Israël pour prendre possession des terres appartenant aux Palestinien.nes réfugié.es, tant en interne qu'en externe. Cette loi a servi le transfert massif des terres palestiniennes à l'État d'Israël. Elle a permis de spolier les Palestinien.nes, y compris ceux qui ont obtenu la citoyenneté israélienne.

Cette loi continue à être appliquée rétroactivement et ses amendements permettent à Israël de cibler à la fois les absent·es et les présent·es. Elle sert à confisquer les actifs palestiniens et à les transférer aux colons juifs et constitue aujourd'hui le principal instrument utilisé par les colons et l'État pour s'emparer des biens palestiniens à Jérusalem, que leurs propriétaires soient « absents » ou présents. Le 15 avril 2015, la Cour suprême israélienne a ainsi confirmé l'applicabilité de la loi sur les biens des absents aux propriétés situées à Jérusalem-Est occupée et appartenant à des Palestinien.nes résidant en Cisjordanie. Dans sa décision, la Cour a entériné toutes les expropriations antérieures et autorisé de nouvelles expropriations. Pour l'organisation Adalah, « la décision de la Cour a validé l'une des lois les plus racistes et arbitraires d'Israël et a donné le feu vert à l'application de codes arbitraires sur les territoires occupés et leur population. »

Loi sur le Fonds national juif – 1953

Elle accorde au Fonds national juif (JNF ou Keren Kayemeth LeIsrael ) — une organisation sioniste créée en 1901 pour collecter des fonds destinés à l'achat de terres au profit exclusif des Juifs — des avantages financiers, notamment des allégements fiscaux, pour l'achat de ces terres, aux autorités gouvernementales.

Droit de l'acquisition foncière (Actions et indemnisation) – 1953

Plus de 93 % des terres en Israël (hors Territoires palestiniens occupés) appartiennent à l'État et au Fonds national juif (JNF). Seuls 3 à 3,5 % des terres sont la propriété de la population arabe palestinienne, contre 48 % en 1948.

Le transfert massif de terres situées à l'intérieur des frontières de l'État, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, a été réalisé grâce à cette loi et à la loi sur les biens des absents (1950) .

Loi fondamentale : Terres d'Israël – 1960

La loi stipule que la propriété des « terres israéliennes » ne peut être transférée d'aucune manière. Il s'agit des terres sous le contrôle de l'État, du Fond national juif (FNJ) et de l'Autorité de développement. La loi autorise le transfert de propriété foncière entre ces trois entités, sachant que le FNJ loue les terres dont il est propriétaire exclusivement à des Juifs .

Loi de l'Administration foncière israélienne – 1960

Elle encadre la gestion des terres publiques et institutionnalise des politiques foncières discriminatoires. Conformément à ce texte, le gouvernement nomme les membres du « Conseil de l'Administration foncière israélienne » qui, entre autres, détermine la politique foncière de l'État. La loi attribue la moitié des sièges du Conseil au gouvernement et l'autre moitié au Fonds national juif (FNJ), conférant ainsi à cet organe discriminatoire un rôle important dans l'élaboration des politiques foncières d'Israël.

Loi nationale sur l'aménagement du territoire et la construction – Limitation de l'eau, de l'électricité et du téléphone – 1965

L'article 157A interdit aux entreprises nationales de services publics de raccorder un bâtiment aux réseaux nationaux d'électricité, d'eau et de téléphone sans permis de construire délivré par les autorités locales. Bien que neutre en apparence, cet article a en pratique été utilisé presque exclusivement pour expulser les habitants des villages bédouins arabes non reconnus par l'État dans le Naqab (Néguev).

Loi nationale sur l'aménagement du territoire et la construction – 1965

Elle a institué le Conseil national et les comités de district de l'aménagement du territoire et de la construction ainsi que les comités de district. La loi n'exige pas que ces conseils et comités comprennent des représentant.es arabo-palestinien.nes. Elle prévoit en revanche l'inclusion d'autres groupes, tels que les femmes et les institutions du Yishouv (communautés juives d'avant 1948), conformément à la recommandation de l'Agence juive.

Loi sur le plateau du Golan – 1981

Étend le droit israélien au Golan syrien occupé. C'est une loi d'annexion qui vise à fournir une base juridique à l'application du droit israélien sur le plateau du Golan, occupé par Israël lors de la guerre de 1967.

Loi sur les colonies individuelles du Néguev – 2010

Les « colonies individuelles » sont un outil utilisé par l'État pour attribuer à des familles juives israéliennes des centaines, voire des milliers de dunams de terre à leur usage exclusif, dans le cadre d'une politique visant à maximiser la superficie réservée à la population juive et à marginaliser les villages bédouins palestiniens dans le Néguev (Naqab). L'amendement n° 4 confère un statut officiel aux colonies individuelles, qui bénéficient de tous les services de base, tandis que les villages bédouins arabes non reconnus du Naqab se voient refuser ce statut et leurs 90 000 à 100 000 habitant.es, tous.tes citoyen.nes israélien.nes, vivent sans les services les plus élémentaires.

Loi sur les comités d'admission – 2011

Autorise certaines localités à refuser des résidents jugés incompatibles avec le « tissu social », comprendre non-juifs. Elle est utilisée pour exclure des citoyen.nes arabes palestinien.nes de communautés juives. Comme l'explique Adallah, cette loi confère aux comités d'admission, en tant qu'organes statutaires, un pouvoir discrétionnaire quasi absolu pour sélectionner les candidats à l'achat de logements et de terrains dans des centaines de « villes communautaires » israéliennes juives construites sur des terres domaniales. Cette sélection repose sur des critères arbitraires et racistes liés à une prétendue « adéquation sociale » des candidat·es au « tissu social et culturel » de la communauté.

« Elle constitue un élément clé du système israélien de ségrégation en matière de logement et d'aménagement du territoire, permettant la mise en œuvre effective de l'apartheid entre citoyen·nes palestinien·nes et juif·ves », écrit Adalah.

Loi « de régularisation des colonies de Judée-Samarie [Cisjordanie] » – 2017

En 2017, le Parlement israélien a promulgué une loi autorisant l'expropriation de terres palestiniennes privées en Cisjordanie afin de « légaliser » rétroactivement les colonies israéliennes.

Loi Kaminitz sur les démolitions — (2017)

Accélère les démolitions dans les localités arabes palestiniennes. La loi renforce fortement les pouvoirs administratifs de démolition, accélère les procédures contre les constructions sans permis, augmente les amendes et peines de prison, réduit la marge de manœuvre des tribunaux, centralise l'application au niveau national. Cette loi a un impact disproportionné sur les citoyen.nes palestinien.nes d'Israël. Les localités arabes ont un fort déficit de plans d'urbanisme approuvés donc plus de constructions « sans permis » et donc une application beaucoup plus fréquente de la loi dans ces zones.

V. Éducation, culture et langue

Ordonnance sur le commerce avec l'ennemi – 1939

Cette loi datant du mandat britannique est toujours en vigueur. Elle interdit tout commerce avec les « ressortissants ennemis ». Elle autorise le ministre de l'Intérieur à désigner des États comme « États ennemis ». À ce jour, tous les « États ennemis » sont des États arabes et/ou musulmans. De ce fait, la loi restreint les relations, notamment culturelles et linguistiques, entre les Palestinien.nes arabes d'Israël et le reste du monde arabe et musulman. Par exemple, elle a servi à interdire l'importation de livres en langue arabe publiés et/ou imprimés au Liban et en Syrie, et à empêcher l'écrivain palestinien Ala Hlehel de se rendre au Liban pour recevoir le prestigieux prix littéraire « Beyrouth 39 » .

Loi gouvernementale, article 18 A sur les jours fériés –1948

Elle désigne les jours fériés officiels de l'État, qui correspondent tous à des fêtes juives : Rosh Hashanah, Yom Kippour, deux jours de Souccot, deux jours de Pessah et Chavouot. Le seul autre jour férié officiel est la fête nationale d'Israël.

Loi sur l'éducation publique – 1953

Définit les objectifs de l'éducation publique autour des valeurs juives et sionistes. Un amendement de l'an 2000 cite parmi les objectifs de l'enseignement public de reconnaître la langue, la culture et l'histoire des populations arabes et des autres groupes en Israël, et de reconnaître l'égalité des droits de tous les citoyen.nes israélien.nes, mais dans les faits, il ne permet pas d'imposer concrètement l'intégration de ces objectifs dans les programmes scolaires, et dévalorise la langue arabe.

Loi sur l'Autorité audiovisuelle – 1965

Régit les médias publics israéliens avec une faible représentation des citoyen·nes arabes et de leur culture. Le mandat de l'Autorité de la radiodiffusion comprend la diffusion de programmes visant à « renforcer l'identité sioniste de l'État d'Israël en tant qu'État juif et démocratique », à « refléter la vie et le patrimoine culturel de toutes les ethnies du peuple israélien issues des différents pays » et à « refléter la vie des Juif·ves de la diaspora ». Dans les faits, la visibilité de l'identité arabe et palestinienne est mineure et contrôlée, dénonce Adalah.

Loi sur l'intégration des soldat·es démobilisé·es – 1994

Offre des avantages financiers substantiels aux ancien·nes militaires poursuivant des études supérieures. La grande majorité des citoyen.nes palestinien.nes d'Israël étant exempté.es du service militaire, ils.elles sont donc exclu.es du bénéfice de ces généreux avantages sociaux. L'État instrumentalise le service militaire pour discriminer les citoyen.nes palestinien.nes d'Israël et ainsi détourner d'importants avantages financiers, éducatifs et autres au profit des Israélien.nes juif.ves, grâce à des fonds publics. Cette loi « Des uniformes aux études » creuse considérablement le fossé socio-économique déjà important entre les étudiant.es israélien.nes juif.ves et palestinien.nes, transformant les universités israéliennes en un espace d'apartheid.

Dans son rapport intitulé « L'apartheid israélien contre les Palestiniens : un système cruel de domination et un crime contre l'humanité » , Amnesty International a écrit : « La loi de 1994 sur l'intégration des soldats démobilisés et ses amendements ultérieurs énumèrent un large éventail d'avantages exclusivement réservés aux anciens soldats, notamment des bourses d'études et des logements… En liant ces avantages au service militaire, l'État s'assure que l'immense majorité des citoyens palestiniens d'Israël en soient exclus. »

VI. Sécurité, justice pénale et détention

Ordonnances d'urgence sur le droit et l'administration – 1948 et amendements (1992)

L'état d'urgence peut être déclaré dans l'État en vertu de l'article 9 (Dispositions d'urgence), paragraphe (a), de la présente ordonnance, qui habilite également tout ministre à prendre des mesures d'urgence dans l'intérêt de la sécurité nationale. Cette loi conférait à la Knesset, et dans certaines situations, au gouvernement, le pouvoir de déclarer l'état d'urgence. Elle autorisait également le Premier ministre à prendre des mesures d'urgence dans l'intérêt de la sécurité nationale.

L'État a promulgué des dizaines de lois et d'ordonnances dont l'applicabilité repose sur l'état d'urgence permanent, déclaré par la Knesset en 1948 et maintenu sans interruption depuis. Cet état d'urgence permanent a été utilisé pour déroger aux droits fondamentaux protégés par le droit international des droits de l'homme.

En outre, presque tous les partis politiques palestiniens des Territoires occupés sont désignés par Israël comme « organisations terroristes ». Il est par ailleurs interdit à tout citoyen israélien de se rendre dans un État figurant sur la liste de la loi de 1954 relative à la prévention de l'infiltration (infractions et juridiction) sans l'autorisation du ministre de l'Intérieur ou du Premier ministre. Cette loi concerne principalement les citoyen·nes arabes d'Israël, car tous les États mentionnés sont des États arabes.

Loi sur la détention administrative – 1979

Parmi les exemples législatifs dépendant du maintien de l'état d'urgence permanent, la loi de 1979 relative aux pouvoirs d'urgence (détention) autorise l'État à placer des individus en détention administrative pour des périodes de six mois renouvelables indéfiniment. Les Palestinien.nes sont les principales victimes de ces détentions arbitraires.

Loi sur les fondements du droit – 1980

L'article 1 stipule que lorsque le tribunal ne peut trouver de réponses aux questions juridiques dans les sources juridiques existantes, les tribunaux israéliens rendront une décision « à la lumière des principes de liberté, de justice, d'équité et de paix de l'héritage d'Israël », conférant ainsi à la loi juive (Halakha) un statut officiel au sein du système juridique israélien.

Incitation, apologie : loi interdisant de nier les événements du massacre du 7/10/23 – 2025, 2024 et incitation au terrorisme – 2002

Loi interdisant la négation du massacre du 7 octobre 2023, adoptée le 21 janvier 2025. Cette loi impose une peine de cinq ans d'emprisonnement à toute personne qui publie, par écrit ou oralement, « des déclarations niant le massacre du 7 octobre […] dans l'intention de défendre l'organisation terroriste Hamas et ses partenaires, d'exprimer sa sympathie à leur égard ou de s'identifier à eux ». Cette loi fait écho à la réforme du Code pénal de 2002 qui criminalise l'incitation à la violence ou au « terrorisme », avec des peines pouvant aller jusqu'à 5 ans de prison.

Le 5 novembre 2024, la Knesset a adopté une loi relative à l'interdiction d'employer du personnel enseignant et à la suspension des financements des établissements scolaires en cas d'identification à un acte de terrorisme ou à une organisation terroriste. Elle habilite le directeur général du ministère de l'Éducation à révoquer un enseignant et à lui retirer son agrément s'il est convaincu que ce dernier a exprimé son identification, son soutien ou son éloge du terrorisme ou d'une organisation terroriste, ou s'il a commis une infraction terroriste telle que définie par la loi antiterroriste, sur la base d'informations fournies par le Shin Bet, même en l'absence de condamnation. Elle habilite en outre le ministre de l'Éducation à suspendre les financements scolaires s'il est convaincu qu'« il existe des manifestations d'identification au terrorisme au sein de l'établissement ».

Détention – Amendements aux lois de procédure pénale – 2006, 2008, 2012

Permettent des détentions prolongées et limitent l'accès à un avocat pour les infractions sécuritaires. Critiqués car appliqués principalement aux Palestinien.nes. La loi permet également à un tribunal de district de prolonger l'interdiction d'accès à un avocat jusqu'à six mois consécutifs, sans examen des preuves à charge contre le détenu ou le groupe de détenus.

Loi sur les dommages civils (responsabilité de l'État) – amendement 2012

Réduit la possibilité pour des Palestinien.nes d'obtenir réparation contre l'armée israélienne. Adalah estime qu'elle accorde une quasi-immunité à l'État. Ce texte introduit des obstacles quasi insurmontables à la justice, à la responsabilisation et à la réparation pour les victimes civiles lésées par les actes des forces de sécurité dans les Territoires palestiniens occupés (TPO), et consolide l'immunité de l'État face aux actions en responsabilité civile intentées contre lui.

La loi exonère largement Israël de toute responsabilité pour les blessures et dommages infligés aux Palestinien.nes dans les TPO par l'armée israélienne. L'amendement ajoute notamment une nouvelle règle permettant à l'État d'invoquer l'absence de responsabilité pour « acte de guerre » comme moyen de « défense préliminaire ».

Loi de fouille et contrôle – 2016

Loi sur les contrôles d'identité au faciès – Amendement n° 5 à la loi 5765-2005 relative aux autorités chargées du maintien de la sécurité publique. Étend les pouvoirs policiers de fouille sans mandat. Adalah estime qu'elle favorise le profilage racial contre les Arabes palestinien.nes : le racisme et la discrimination systématiques et institutionnels dont sont victimes les citoyen.nes palestinien.nes d'Israël au sein de la police israélienne sont des faits avérés. Par exemple, entre 2011 et 2015, 60 % des arrestations policières concernaient des citoyens et résidents « non juifs », alors que les citoyen.nes palestinien.nes ne représentent qu'environ 20 % de la population.

Loi antiterroriste – 2016

Elle élargit les pouvoirs de l'État en matière de sécurité et de poursuites et est utilisée de manière disproportionnée contre les Palestinien.nes. La loi emploie des termes ambigus, excessivement larges et extrêmement imprécis, conférant ainsi à l'État une autorité démesurée, notamment pour déterminer si une infraction pénale constitue un « acte terroriste ». Selon Adalah, ces définitions générales peuvent entraîner – et ont déjà entraîné – une application arbitraire et discriminatoire de la loi, fondée sur des motivations politiques illégales et illégitimes qui, à l'instar de l'ensemble du système législatif sécuritaire, servent à réprimer les droits des Palestinien.nes à la liberté d'expression et à leurs droits de manifester.

En vertu de cette loi, le ministre de la Défense est autorisé à désigner une organisation comme « organisation terroriste » sur des informations classifiées, et donc à empêcher les organisations désignées et leurs représentants légaux de contester la validité des preuves elles-mêmes ou leur interprétation. De ce seul fait, la procédure de désignation ne satisfait pas aux exigences minimales d'une procédure régulière. Le 13 novembre 2023, la Knesset a adopté l'amendement n° 10 qui élargit les pouvoirs du ministre de la Défense en matière de désignation de personnes ou d'organisations étrangères comme terroristes.

Ces désignations arbitraires peuvent être ultérieurement utilisées comme « preuve » dans le cadre de poursuites pénales engagées contre les personnes accusées d'appartenir à l'« organisation terroriste », en lien avec les infractions passibles de peines pouvant aller jusqu'à 25 ans d'emprisonnement. La loi interdit aux accusé·es, dans de telles poursuites pénales, de contester la légalité ou la validité de l'ordonnance de désignation (article 19).

Le ministre de la Défense instrumentalise cette loi pour criminaliser les activités licites des Palestinien.nes et pour faire taire toute critique de l'État d'Israël, comme en témoigne la désignation, comme organisations terroristes, de six organisations palestiniennes de défense des droits humains et de la société civile en octobre 2021.

Loi contre les armes illégales – 2023

Censée être temporaire, elle est toujours en vigueur, car systématiquement renouvelée. Elle autorise les policiers israéliens à pénétrer dans les domiciles, les commerces et tout autre lieu pour y effectuer des perquisitions sans mandat, à la discrétion des commandants de police, c'est-à-dire en l'absence de contrôle judiciaire. Cette loi, adoptée sous prétexte de « lutte contre la criminalité au sein de la société arabe », cible spécifiquement les Palestinien.nes. Compte tenu du long historique d'oppression policière des citoyen.nes palestinien.nes d'Israël, elle viole leurs droits à l'égalité, au respect de leur vie privée, à leur dignité et à un procès équitable. Cette loi s'inscrit dans une série de mesures promues par les autorités israéliennes qui instrumentalisent les préoccupations légitimes concernant le crime organisé dans les communautés palestiniennes pour justifier une législation bafouant les droits des citoyen.nes palestinien.nes et perpétuant des pratiques policières racistes.

Loi sur la peine de mort (pour les Palestinien.nes) – 2026

Le texte prévoit la peine capitale — exécutée par pendaison — pour les Palestinien·nes condamnés par une cour martiale israélienne pour meurtres à caractère « terroriste », notamment lorsqu'ils visent à nier l'existence de l'État d'Israël.

Loi sur les procès du 7 octobre 2023 – 2026

Institue un tribunal militaire spécial chargé de juger, lors de procès qui pourront être diffusés en direct à un large public, les Palestinien.nes détenu.es par les autorités israéliennes en lien avec les attaques palestiniennes menées le 7 octobre 2023. Cette loi prive les suspects des garanties procédurales fondamentales indispensables à un procès équitable et habilite le tribunal à prononcer la peine de mort, peine qui n'a pas été appliquée en Israël depuis 1962. Un cadre juridique exceptionnel qui va à l'encontre de la présomption d'innocence et met en place des procès-spectacles pouvant conduire à l'exécution de centaines d'accusé.es palestinien.nes sur la base d'aveux obtenus sous la torture.

Lire aussi : Un nouveau rapport d'Adalah dénonce le renforcement de l'apartheid israélien

« Pour la première fois depuis les accords d’Oslo, Israël s’empare d’un terrain pour y installer une base militaire dans une ville de Cisjordanie »

Après que l'armée israélienne eut démoli sa maison à l'intérieur du camp de réfugiés de Jénine, Khaled Safouri s'était consolé en se disant qu'il possédait encore une petite (…)

Après que l'armée israélienne eut démoli sa maison à l'intérieur du camp de réfugiés de Jénine, Khaled Safouri s'était consolé en se disant qu'il possédait encore une petite parcelle de terrain dans la ville voisine de Jénine, où il espérait construire une nouvelle maison. Mais même cela pourrait bientôt lui être retiré.

Tiré d'À l'encontre

Au début du mois, les autorités israéliennes ont émis un ordre de saisie concernant le terrain de Khaled Safouri et plus de sept autres dunams (1 dunam = 0,1 hectare) supplémentaires dans le quartier d'Al-Jabariyat à Jénine, une zone située au sommet d'une colline surplombant le camp de réfugiés de Jénine. Cette décision intervient dans le cadre de la campagne militaire menée depuis plus d'un an par Israël dans le nord de la Cisjordanie – baptisée « Opération Mur de fer » – au cours de laquelle l'armée a occupé les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams, déplacé jusqu'à 45 000 Palestiniens et provoqué d'importantes destructions d'infrastructures civiles.

Pour Khaled Safouri, âgé de 50 ans, réfugié de troisième génération de la Nakba dont la famille a été initialement déplacée de Saffurriya, près de Nazareth, en 1948, cette ordonnance de saisie ressemble à « un mauvais présage ».

Si les ordres de saisie de terres par Israël ne sont certes pas rares en Cisjordanie occupée, cette affaire a alarmé les habitant·e·s et les organisations de défense des droits humains car les parcelles sont situées dans la zone A. Il s'agit de la partie de la Cisjordanie où, en vertu des accords d'Oslo, l'Autorité palestinienne est censée exercer officiellement un contrôle civil et sécuritaire total ; dans la zone B, l'Autorité palestinienne doit coordonner la sécurité avec Israël, tandis que la zone C, qui couvre plus de 60% du territoire, reste sous contrôle israélien total.

L'Autorité palestinienne a transmis l'ordre de saisie militaire aux propriétaires fonciers d'Al-Jabariyat via WhatsApp, sous la forme d'un PDF en arabe, signé par le chef du Commandement central de l'armée israélienne, Avi Bluth. Selon ce document et la carte jointe, les parcelles désignées sont confisquées à des « fins militaires » et transférées aux autorités de défense compétentes. L'ordre précise que la saisie restera en vigueur jusqu'à la fin de l'année 2028, bien que les habitants craignent que la confiscation ne devienne permanente.

Dror Etkes, fondateur du groupe de surveillance anti-colonisation Kerem Navot, a déclaré au magazine +972 que l'ordre de saisie et les routes militaires récemment asphaltées indiquaient clairement l'intention d'Israël d'établir une grande base militaire adjacente au camp de réfugiés de Jénine.

Alors qu'Israël a déjà émis un petit nombre d'ordonnances de saisie concernant la zone A, notamment pour la construction du mur de séparation au début des années 2000, Dror Etkes considère que cette nouvelle ordonnance marque une escalade significative. « C'est la première fois depuis Oslo que je vois une ordonnance de saisie pour une base militaire dans la zone A ».

Khaled Safouri, qui vit désormais avec sa famille de huit personnes dans un petit appartement loué ailleurs à Jénine, est angoissé à l'idée de perdre une nouvelle partie de ses biens. « Cette décision est choquante – mes terres se trouvent en zone A », s'est-il lamenté. « Personne n'aurait jamais imaginé cela. Notre maison a été démolie, maintenant nos terres sont saisies. Comment suis-je censé me sentir ? Jénine ne sera qu'un début, et ils s'empareront d'autres terres en Cisjordanie. J'espère que leurs plans échoueront. »

Isoler Jénine

Les forces israéliennes mènent depuis longtemps des incursions fréquentes dans toutes les zones administratives de la Cisjordanie. « L'armée est présente en permanence : elle pénètre dans les maisons, y reste quelques jours ou plus, puis repart », a expliqué Dror Etkes. « Mais ce à quoi nous pourrions assister aujourd'hui est différent : des structures et des initiatives plus permanentes. »

Selon Dror Etkes, les travaux de construction en cours autour des carrefours clés et des anciens sites de colonies laissent présager un redéploiement militaire et infrastructurel plus large dans le nord de la Cisjordanie. Outre la base militaire prévue à Al-Jabariyat, Israël « construit actuellement une grande base militaire au carrefour d'Arraba, près de la route 60 venant de Ya'bad. Cela deviendra probablement la base principale dans la zone située entre Jénine et [la colonie israélienne de] Sa-Nur. »

Selon Dror Etkes, ces installations militaires marquent un changement politique majeur dans la région. « Il s'agit pour [Israël] de rétablir une présence militaire dans la région de Jénine. La seule interprétation raisonnable est que cela est directement lié au plus grand essor de la colonisation en Cisjordanie. »

En 2005, dans le cadre du « plan de désengagement » de l'ancien Premier ministre Ariel Sharon, Israël a évacué l'ensemble de ses 21 colonies de Gaza et quatre situées dans le nord de la Cisjordanie : Homesh, Sa-Nur, Ganim et Kadim. Pendant près de deux décennies, cette région était restée relativement épargnée par l'expansion directe des colonies.

Mais au cours des trois dernières années, les modifications apportées à la loi sur le désengagement par l'actuel gouvernement israélien ont levé les restrictions antérieures concernant la présence israélienne dans certaines parties du nord de la Cisjordanie. En avril 2026, les ministres israéliens ont célébré le rétablissement de Sa-Nur – ce que le ministre des Finances Bezalel Smotrich a qualifié de « correction historique ».

Ces développements, comme l'a signalé la Commission de résistance à la colonisation et au mur (CWRC) de l'Autorité palestinienne, indiquent une dynamique en pleine mutation. Dans une déclaration récente, cette Commission a noté que l'approbation de nouveaux plans de colonisation, parallèlement aux derniers ordres de saisie, semblait viser à « redessiner le paysage géographique du nord de la Cisjordanie, en particulier dans le gouvernorat de Jénine ».

Dror Etkes partage cette analyse. « Il y a plus de 100 nouvelles colonies [y compris les avant-postes] en Cisjordanie, et 15 rien que dans la région de Jénine. Il ne s'agit pas simplement d'un retour aux quatre colonies démantelées en 2005. C'est quelque chose de bien plus vaste. Ce à quoi nous assistons, c'est la construction de colonies entre Jénine et les villages qui l'entourent, Une colonie prévue, au sud-est de Jénine, s'appelle “Noa”. Il y a également deux colonies à l'est de Jénine – Ganim et Kadim – qui avaient été précédemment démantelées. »

« Pas plus tard que la semaine dernière encore, un nouvel avant-poste [pour une colonie future], appelé “Emek Dotan”, a été établi à l'ouest d'Arraba [un village au sud-ouest de Jénine], ce qui devrait porter un coup dur au village. Ces avant-postes ont l'une des pires réputations en termes d'introduction de colons ultraviolents dans une zone afin de terroriser les habitants locaux – et c'est ce à quoi nous risquons d'assister à Jénine également. »

Selon Dror Etkes, de nouveaux projets d'infrastructure sont également en train de remodeler la région autour de Jénine. « Ils construisent des routes en direction de Silat Al-Harithiya et d'Al-Yamun, au nord-ouest de Jénine », où plusieurs colonies sont en projet. « Ces routes sont construites pour servir de voies d'accès pour les équipements et pour les infrastructures – et deviendront très probablement les futures voies d'accès des colons. L'objectif est de renforcer les colonies qui existent déjà le long de ces axes, encerclant ainsi Jénine et la coupant de son environnement rural immédiat. Ce sont des méthodes que nous reconnaissons parmi les modèles d'expansion des colonies observés ailleurs. »

« Ce terrain est la seule chose qui nous reste »

Jihad Qabha, propriétaire d'un terrain de 750 mètres carrés dans la zone d'Al-Jabariyat touchée par l'ordre de saisie, a décrit cette mesure comme s'inscrivant dans le cadre d'une répression israélienne plus large en Cisjordanie, menée sous le couvert de la guerre à Gaza. « Les postes de contrôle fragmentent la Cisjordanie », nous a-t-il déclaré. « Partout, on assiste à des confiscations de terres et à l'expansion des colonies. A Silat Al-Harithiya et Al-Yamoun, ainsi qu'à Arraba, les habitants voient des bulldozers israéliens à l'œuvre. »

Les ordonnances de saisie militaires sont notoirement difficiles à contester devant les tribunaux israéliens. Selon Amir Daoud, haut responsable du CWRC, la procédure d'appel n'est guère plus qu'une formalité procédurale.

Amir Daoud de CWRC nous explique : « L'opposition aux ordonnances de saisie militaires s'inscrit dans le même système juridique qui a émis l'ordonnance, plutôt que devant un organe indépendant et impartial. Le commandant militaire est l'autorité habilitée à émettre des ordonnances de saisie sous prétexte de “besoins de sécurité”, tandis que les tribunaux militaires et même la Cour suprême israélienne examinent généralement ces ordonnances sous l'angle de l'“intérêt sécuritaire” tel que défini par l'armée elle-même, plutôt que sous l'angle des droits de la population vivant sous occupation. »

Les autorités israéliennes disposent d'un large pouvoir discrétionnaire pour s'appuyer sur des documents classifiés ou des arguments sécuritaires que, comme l'a expliqué Amir Daoud, « les Palestiniens ne sont pas en mesure de contester efficacement. Dans la plupart des cas, les tribunaux n'examinent pas la légalité fondamentale de la saisie de terres sous occupation. Ils se limitent à examiner le “caractère raisonnable” de la mesure et sa forme administrative. Cela rend l'annulation de tels ordres très rare et transforme la procédure d'opposition en un outil permettant de fournir une couverture juridique à des décisions qui ont, en réalité, déjà été prises. »

Dans l'ordonnance de saisie concernant Al-Jabariyat, les autorités israéliennes n'ont accordé aux propriétaires fonciers qu'une semaine pour déposer leurs objections. « Ils ont dit que nous avions le droit de protester et de déposer une plainte », a déclaré Qabaha. « Ils sont donc prêts à recourir à des procédures juridiques, et ils sont peut-être disposés à écouter, mais toute cette affaire est scandaleuse. Que signifie le fait de ne nous accorder qu'une semaine pour nous opposer ? En tant que propriétaires fonciers, nous n'avons pas déposé d'objection personnellement, mais la coordination civile palestinienne a déclaré qu'elle déposerait une plainte concernant ces terres. Nous espérons qu'il existe une disposition juridique sur laquelle nous pouvons nous appuyer. »

Pour de nombreux habitants, la terre est le dernier bien significatif qui leur reste – après avoir perdu leurs maisons et leurs moyens de subsistance lors de la prise de contrôle par Israël du camp de réfugiés de Jénine, ou dans le contexte plus général des difficultés économiques et politiques.

Mahmoud Abu Eita, 24 ans, a hérité d'une partie des terres d'Al-Jabariyat avec ses frères et sœurs après le décès de leur père. Sa famille a également perdu sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine. « Nous sommes sous le choc. Cette parcelle est la seule chose qui nous reste après la démolition de notre maison dans le camp. Nous n'avons pas les moyens de continuer à louer [à Jénine] ; nous voulions construire. »

Alia Mohammad Mahmoud Yahya, une veuve de 56 ans originaire du village de Kafr Ra'i, est propriétaire d'un terrain de 829 mètres carrés également concerné par l'ordre de saisie. « Après le décès de mon mari, ce terrain était la seule chose à laquelle je m'accrochais pour mes enfants », a-t-elle déclaré à +972 près de son terrain. « À présent, nous avons le sentiment que nous risquons de perdre cela aussi. Qui va nous indemniser ? »

En réponse à la demande de commentaires de +972, le porte-parole de l'armée israélienne a envoyé la déclaration suivante : « Dans le cadre de l'organisation spatiale de l'armée israélienne dans le nord de la Samarie et conformément à des considérations opérationnelles, il a été décidé d'établir un avant-poste militaire à Jénine. La mise en place de cet avant-poste s'effectue conformément aux dispositions légales contraignantes en la matière et a obtenu toutes les autorisations requises au sein et en dehors de l'armée israélienne. » (Article publié sur le site +972 le 27 mai 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)


Shatha Yaish est une journaliste couvrant Jérusalem-Est et la Cisjordanie.

Lancement de la Mosaïque des résistances et panel

8 juin, par Observatoire pour la justice migrante — , ,
4 juin 2026 LUTTER CONTRE LA FASCISATION DU MONDE Conversation avec Naomi Klein, Bill Fletcher. Jr et Aparna Sundar Kathleen Cole et Julie Robillard, animée par Aurélie (…)

4 juin 2026

LUTTER CONTRE LA FASCISATION DU MONDE

Conversation avec Naomi Klein, Bill Fletcher. Jr et Aparna Sundar Kathleen Cole et Julie Robillard, animée par Aurélie Lanctôt.

Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent — sociales, économiques, écologiques, sanitaires, politiques. Les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant. Ce qui se passe n'est pas une série de crises parallèles mais un projet structuré qui avance à une vitesse vertigineuse.

Devant l'urgence, dissocier nos luttes n'est plus une option. Ce qui se construit doit être large, pluriel, ancré ici et tissé ailleurs. C'est dans cet esprit que naît la Mosaïque des résistances, personne ne lâche la main de personne : un mouvement en construction au Québec, résolument large et diversifié, qui lutte contre la fascisation du monde et la montée des droites et des extrêmes droites, avec un ancrage québécois et des solidarités qui se tissent au-delà des frontières.

Le 3 juin, nous avons organisé à un espace d'échange et de réflexion pour marquer le lancement de cette coalition, en présence de la journaliste et autrice Naomi Klein, du syndicaliste et militant afro-américain Bill Fletcher Jr, de la chercheuse et militante de solidarité avec l'Asie du Sud Aparna Sundar, l'organisatrice communautaire et professeure de sciences politiques basée à Minneapolis, Kathleen Cole, et Julie Robillard du Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MEPACQ). La conversation sera animée par la professeure et essayiste Aurélie Lanctôt.

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