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Soudan : les révélations explosives d’un chef de guerre

2 juin, par Leslie Varenne — , ,
Considéré comme l'un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l'armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait (…)

Considéré comme l'un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l'armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait défection. Dans une longue interview accordée le 20 mai à Al Jazeera, il vide son sac et dévoile les coulisses de son ancien mouvement qu'il décrit comme divisé et affaibli. Il dépeint son chef, le général Hemedti, comme un homme démoralisé et absent du terrain et présente les Émirats arabes unis comme les véritables patrons de cette guerre.

Tiré de Mondafrique
28 mai 2026

Par Leslie Varenne

Hemedti, au premier plan, au centre de l'image.

Un haut commandant se retourne contre son camp

Ali Rizqallah, plus connu sous le nom d'Al-Safana, est un commandant de terrain important. Il était notamment actif au Darfour-Nord et au Kordofan-Ouest. Il a participé à plusieurs opérations majeures des Forces de soutien rapide avant d'annoncer sa défection le 11 mai 2026. Sa parole a donc un poids particulier : il parle depuis l'intérieur même de l'appareil militaire des FSR, le groupe paramilitaire dirigé par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, en guerre contre l'armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan depuis plus de trois ans. Un conflit devenu l'une des plus graves catastrophes humanitaires au monde, avec des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés.

Dans son interview à Al Jazeera, Al-Safana affirme avoir choisi « le peuple soudanais », les déplacés et les réfugiés, et explique qu'il ne pouvait plus cautionner les violations commises par les FSR. Une posture attendue : il tente naturellement de se dédouaner des crimes commis par le mouvement auquel il appartenait encore il y a quelques jours. Ses déclarations offrent néanmoins une plongée rare dans les coulisses des FSR.

Al-Safana.

Hemedti absent du Soudan et dépassé par la guerre

L'un des passages les plus intéressants de cet entretien d'une heure concerne le principal acteur de cette guerre, le général Hemedti. Le chef des FSR serait totalement absent du terrain ; il passerait l'essentiel de son temps au Kenya et aux Émirats arabes unis, avec parfois des passages au Tchad. Sa dernière présence réellement signalée au Soudan remonterait à 2025 dans la région de Nyala, au Darfour. Al-Safana affirme l'avoir rencontré récemment à Nairobi. Mais loin de l'image d'un chef de guerre dirigeant ses opérations depuis l'étranger, il décrit un homme profondément affaibli psychologiquement, démoralisé et dépassé par une guerre qui ne serait plus réellement sous son contrôle : « Il m'a donné des indications claires que cette guerre n'est plus entre nos mains. Si elle était entre nos mains, elle aurait été arrêtée ».

Puis Al-Safana renforce encore son propos en déclarant : « La guerre a dépassé notre contrôle. » L'ancien commandant affirme également qu'Hemedti souhaiterait négocier mais qu'il ne disposerait plus des moyens d'imposer une sortie de guerre. « Il appelle à la paix et à un accord 24 heures sur 24, mais il ne peut pas faire un seul pas en avant », explique-t-il avant d'ajouter cette phrase terrible : « S'il insiste pour arrêter la guerre ou négocier, ils pourraient lui tirer une roquette sur la tête ou l'assassiner. » L'ex-commandant ne dit pas qui se cache derrière ce « ils ». Mais la formule donne du corps à l'idée centrale de son témoignage : la guerre ne serait plus contrôlée par les FSR.

Les Émirats arabes unis au cœur du dispositif

L'autre révélation majeure de l'interview concerne le rôle des Émirats arabes unis.

Si de nombreux rapports d'experts, d'ONG et des enquêtes journalistiques accusent depuis longtemps Abou Dhabi d'implication directe dans la guerre, c'est la première fois que le coup est porté depuis l'intérieur. « Les Émirats combattent maintenant ouvertement », affirme Al-Safana. Puis il pose une question qui résume toute son accusation : « Hemedti n'a pas d'avions. Hemedti n'avait pas de drones. Alors à qui appartiennent ces avions ? Qui apporte les drones pour cette guerre ? » Il insiste également sur le rôle des aéroports, des corridors régionaux et des pays voisins qui, précise-t-il, ouvrent leurs infrastructures aux Émirats arabes unis et non aux FSR elles-mêmes.

2026

Abdelrahim Dagalo, l'homme des opérations et des exactions

Alors que Hemedti apparaît, dans ce récit comme un dirigeant affaibli et itinérant, son frère Abdelrahim Dagalo est présenté comme le véritable chef opérationnel des FSR et comme l'homme de la ligne dure : « Toutes les violations et les catastrophes viennent de la personne responsable », affirme Al-Safana. Il accuse directement le frère d'Hemedti d'être derrière les exactions commises au Darfour, notamment à El-Geneina et El-Facher : exécutions extrajudiciaires, violences contre les civils, pillages et attaques contre les hôpitaux.

Ces accusations sont particulièrement lourdes alors que les FSR sont déjà visées par de nombreuses accusations de crimes de masse et de violences ethniques au Darfour. Difficile de savoir si Al-Safana ici cherche à amoindrir les charges contre Hemedti, afin de le préserver de la justice internationale, ou s'il y a une part de vérité. Probablement un peu des deux.

Des FSR fragmentées par les défections

Al-Safana décrit enfin des FSR complètement déstabilisées. Selon lui, les recrutements massifs ont profondément changé la nature du mouvement. « Ils ont recruté des tribus entières, du plus âgé au plus jeune », affirme-t-il, évoquant même l'enrôlement d'enfants. Il insiste surtout sur le manque de discipline et de cohésion interne. Beaucoup de combattants ne seraient pas des soldats permanents des FSR mais des recrues attirées par l'argent, la protection ou les alliances locales. « Ces gens ne sont pas des soldats permanents des FSR », explique-t-il, ajoutant qu'ils peuvent à tout moment abandonner le combat, vendre leurs armes ou désobéir aux ordres.

Là encore, s'il y a incontestablement une part de vérité dans ces descriptions, il ne faut pas minorer la dimension stratégique du témoignage d'Al-Safana, qui cherche aussi à se dédouaner et à survivre politiquement après sa défection. Toutefois ce départ intervient après ceux de deux autres cadres importants des FSR, Al-Nour Al-Qubba et Bashara al-Huweira, ainsi que la désertion de nombreux combattants. Autant d'éléments qui tendent à confirmer que les paramilitaires sont aujourd'hui réellement affaiblis et traversés par de profondes luttes internes. Car, comme le dit l'adage, on ne quitte pas une équipe qui gagne…

Le spectre d'une partition du Soudan

Dans cet entretien, Al-Safana évoque le risque de partition du Soudan de manière indirecte et nuancée, expliquant que l'affaiblissement d'Hemedti pourrait aboutir à un éclatement du pays. Mais dans d'autres interviews, notamment sur Al-Arabiya, il accuse clairement les FSR de chercher à partitionner le Soudan en contrôlant durablement le Darfour et le Kordofan avec « un soutien extérieur ». Une allusion transparente aux Émirats arabes unis qu'il présente tout au long de son témoignage comme les véritables patrons militaires de cette guerre. Dès lors, une question se pose : Abou Dhabi cherche-t-il à diviser le Soudan après l'échec de la prise de Khartoum, ou était-ce l'objectif depuis le début du conflit ?

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TotalEnergie : Réprimer pour polluer

2 juin, par Paul Martial — , , ,
TotalEnergies profite largement des dictatures en Ouganda et en Tanzanie pour mener à bien son dessein d'extraction des énergies fossiles. L'East African Crude Oil Pipeline (…)

TotalEnergies profite largement des dictatures en Ouganda et en Tanzanie pour mener à bien son dessein d'extraction des énergies fossiles.

L'East African Crude Oil Pipeline (EACOP) est un projet de TotalEnergies visant à extraire le pétrole du lac Albert, en Ouganda, puis à le faire transiter sur 1 400 kilomètres via un oléoduc chauffé jusqu'au port de Tanga, en Tanzanie.

Faire taire les oppositions

Dès le début, une répression s'est abattue sur les opposants qui soulignaient les dangers du projet. Outre le fait qu'il représente une véritable bombe climatique, les réserves de brut étant estimées à un milliard de barils. Les quelque 400 forages auront des conséquences importantes sur la faune et la flore.

En Ouganda, les activistes et les étudiants réunis au sein du mouvement #StopEACOP font face à une répression systématique. Les manifestations et rassemblements débouchent sur des arrestations pour des motifs tels que « perturbation de l'ordre public » ou « nuisance sur la voie publique ». Les libérations sous caution sont généralement refusées et les militants restent détenus parfois pendant des mois dans l'attente de leur procès, notamment dans la prison de Prison de Luzira, où les conditions de vie sont déplorables. Des cas de torture ont également été signalés.
La dernière arrestation remonte au 26 mai. Mawanda Arafat a été appréhendé alors qu'il s'apprêtait à remettre une pétition à Kenya Commercial Bank, pour exiger son retrait du projet, à l'image d'une cinquantaine de sociétés d'investissement qui refusent de participer à l'EACOP.

Accentuation de la répression

Au fur et à mesure que le projet avance, la répression s'intensifie. Les expulsions des paysans de leur terre traversée par l'oléoduc s'accompagnent de violences. Les populations protestent contre les indemnisations dérisoires qui leur sont proposées. Certaines personnes n'ont d'ailleurs toujours rien reçu. Les procédures judiciaires engagées se soldent souvent par des jugements expéditifs au détriment des plaignants.

Les politiques de coercition qui ont accompagné le trucage des élections présidentielles en Ouganda en janvier 2026 et en Tanzanie en octobre 2025, ayant fait respectivement 30 et 700 morts ainsi que des milliers d'arrestations, rendent les mobilisations encore plus difficiles.

Les discours creux et ronflants sur le respect des droits humains peinent à masquer une réalité : TotalEnergies profite largement de régimes autoritaires qui étouffent les voix des opposants pour sécuriser ses 10 milliards de dollars d'investissement. C'est ce que souligne l'ONG internationale Business & Human Rights Resource Centre (BHRRC) : « Le projet EACOP a constamment été l'un de ceux associés au plus grand nombre d'attaques contre les défenseurs des droits humains dans les recherches du BHRRC. En 2025, l'EACOP a été lié au plus grand nombre d'attaques répertoriées par le BHRRC, avec 40 incidents visant des défenseurs ayant soulevé des préoccupations concernant l'oléoduc. ». Belle illustration de son slogan en interne « du goût de la performance » revendiqué par TotalEnergie.

Paul Martial

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La fuite des cerveaux au Maroc

2 juin, par Mustapha Saha — , ,
Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d'études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux (…)

Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d'études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux au Maroc. La société française est en déficit d'étudiants dans ses filières scientifiques et techniques. Elle manque de 8 000 apprenants en ingénierie. Les marocains compensent le manque.

Il est rare aujourd'hui d'entrer dans un hôpital français sans y croiser un clinicien marocain. Le Maroc a besoin de 32 000 médecins. 700 ingénieurs et 500 médecins formés localement s'expatrient chaque année. L'élitisme, le favoritisme, le népotisme laissent beaucoup d'ambitions sur le bord de la route. Les sirènes occidentales sont terriblement attractives. Les marocains, généralement doués pour les disciplines scientifiques, sont tentés par le marché mondial des technologies numériques. Comme à l'époque postcoloniale, quand la France avait besoin de main-d'œuvre corvéable à merci, les ingénieurs marocains se recrutent directement à Casablanca. Des séminaires d'embauche se tiennent dans les grands hôtels. La société Sintegra Consulting supervise ces réunions à longueur de semaines. Slogan tentateur, Accélérez votre carrière en France. L'école Supinfo des métiers d'informatique de Casablanca place 60% de ses lauréats à l'étranger. Le visa French Tech permet, dans ces cas d'exception, d'avoir une carte de séjour et de travail en peu de temps.

Au Maroc, les dommages collatéraux sont considérables. 90% des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l'exil. 20 % passent à l'acte. La fuite des cerveaux appauvrit la recherche, affaiblit l'innovation, entraîne une perte irrattrapable de compétences stratégiques. Nul hasard si les deux principales revendications de la GenZ 212 concernent les écoles et les hôpitaux.

Les entreprises marocaines cherchent avant tout le profit au détriment des conditions de travail. Les infrastructures éducatives se perfectionnent sans tenir compte des débouchés. Les pôles d'excellence se multiplient sans retours sur investissements. Les programmes mis en place pour remédier à la situation calamiteuse ne produisent que des résultats négligeables. Les procédures Tokten et Fincome, dotées de sigles hermétiques en vertu du confusionnisme technocratique, sollicitent les cadres nationaux établis à l'étranger pour s'investir dans le développement au Maroc à travers des transferts de connaissances, des missions scientifiques, sans fournir l'infrastructure opérationnelle. Les initiatives se réduisent à des conférences et des colloques stériles. S'il y a une tendance au retour des intellectuels et des techniciens marocains dans leur pays qui se dessine, elle a des raisons politiques, l'ostracisation des instances étatiques françaises.

Le Mouvement GenZ 212 a révélé les raisons structurelles de la fuite des cerveaux, l'absence d'un véritable espace de liberté critique, les blocages institutionnels endémiques, la difficulté de transformer le savoir en projet collectif, l‘impossibilité de construire un devenir lisible, la précarisation généralisée de la jeunesse. L'exil des compétences résulte du décalage entre le potentiel humain foisonnant et l'incapacité de le valoriser. GenZ 212 n'est pas une simple protestation de la jeunesse. La vague contestataire est symptomatique d'une profonde crise sociale. GenZ 212 est déroutante pour le système établi par son imprévisibilité, son surgissement inattendu d'une plateforme internétique méconnue, Discord en l'occurrence, sa rapidité. J'ai explicité ailleurs une équation symbolique, floquée sur des tee-shirts de manifestants casablancais, T = A/0 x V. T = tension / transformation. A = Aspiration. 0 = opportunité. V = vitesse du monde digitalisé. Quand les aspirations augmentent plus vite que les opportunités réelles, la frustration devient explosive. GenZ 212 est une génération rhizomique, horizontale, transversale. Elle est, jusqu'à présent, indomptable, incontrôlable, irrécupérable. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Elle pousse dans tous les sens, sans programme prédéfini, à partir des périphéries délaissées, mais aussi à partir des classes moyennes déclassées. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Cette génération est à fois audacieuse et paralysée par la peur. Elle réclame fébrilement une dignité existentielle, une place dans le récit national. Elle démythifie la rhétorique politicienne traditionnelle, le langage de bois, les promesses récurrentes, la gouvernance dévissée du vécu quotidien. Mais, elle sacralise encore le pouvoir. Elle reste, malgré tout, enfermée dans des logiques algorithmiques. Elle vit comme une libération une aliénation numérique ambivalente, amphigourique, subtile. Elle n'échappe pas aux paradoxalités marocaines. Elle combine insubordination et légalisme, dissidence et loyaulisme, insoumission et conformisme. Elle ne s'incarne pas dans des créativités, des inventivités soixante-huitardes. Elle manque d'une théorisation inspiratrice.

La France demeure la principale destination des étudiants marocains. Jusqu'en 1970, le phénomène concerne quelques milliers de personnes issus des élites administratives et bourgeoises. Entre 1970 et 1990, on assiste à une forte augmentation à cause de la massification scolaire et des accords universitaires franco-marocains. A partir de 2000, les étudiants marocains constituent le premier contingent parmi les étudiants africains francophones. L'évolution est particulièrement importante dans les écoles d'ingénieurs. Le Maroc développe fortement ses classes préparatoires. Le cas de l'école Polytechnique métropolitaine est édifiant. Depuis 2000, l'établissement français a accueilli plus de 300 étudiants marocains. Un néocolonialisme éducationnel et culturel pernicieux se ramifie dans les relations bilatérales.

Le Maroc s'est doté, dès 1959, de l'Ecole Marocaine d'Ingénierie. S'y sont ajoutées plusieurs institutions. L'Ecole Hassania des Travaux Publiques, spécialisée dans les infrastructures, l'hydraulique, l'énergie, les travaux publics. L'Ecole Mohammadia d'Ingénieurs en informatique pour les télécommunications, la cybersécurité. L'Ecole Nationale Supérieure d'Informatique et d'Analyse des Systèmes. L'Ecole Nationale Supérieure des Mines de Rabat pour la géologie, l'énergie, l'électromécanique. L'Ecole Nationale des Sciences Appliquées. Et d'autres filiales accessibles après le baccalauréat à Tanger, à Agadir, à Fès, à Marrakech. Parmi les établissements d'enseignement supérieur dits d'excellence, l'Université Mohammed VI Polytechnique, fondée en 2013 à Ben Guérir, avec le soutien de l'Office Chérifien des Phosphates, axée sur la recherche appliquée et l'innovation. L'Université Internationale de Rabat, créée en 2010 à Technopolis, avec un enseignement en français et en anglais. La School of Aerospace and Automotive Engineering pour l'aéronautique, le spatial, l'automobile, la mécanique avancée, les systèmes embarqués, les transports intelligents. L'Université Cadi Ayyad de Marrakech, créée en 1978, bénie du nom du fameux juriste de Grenade. Cadi Ayyad (1083-1149), est un théologien marocain natif d'Al Hoceima, affilié à l'école malikite, considéré comme l'un des sept saints de Marrakech. L'université s'est taillée une renommée internationale en astronomie grâce à l'Observatoire de l'Oukaïmeden, qui a permis la découverte de plusieurs comètes et objets célestes. L'université internationale anglophone Al Akhawayn, décidée par décret royal en 1993, implantée à Ifrane, en plein Moyen Atlas. Son architecture s'inspire des chalets de montagne. Al Akhawayn adopte le modèle américain, liberal arts. Elle embrasse les disciplines de prédilection du technocratisme, l'ingénierie, l'informatique, l'intelligence artificielle, le management, la finance, le marketing, la communication. Elle se prévaut de ses opportunités professionnelles dans les multinationales. Elle entretient le mythe de la performance et du leadership.

Le Maroc prend en charge, en pure perte, les formations universitaires au profit de l'ancien colonisateur. Selon les données du Conseil national de l'Ordre des médecins, 7 000 praticiens marocains, dont 32% de femmes, exercent en France depuis 2017, 6 510 en activité régulière, 450 en intermittence. Les inégalités sociales, territoriales s'aggravent. Des régions entières sont laissées à l'abandon. La tragédie d'Agadir et la mort de huit femmes en cours d'accouchement témoignent de l'état lamentable des équipements sanitaires. Le chômage des 18–24 ans culmine à 42% dans les villes. Les diplômes sont perçus comme des visas pour l'étranger. La réussite, c'est partir. Au classement des meilleures préparations aux grandes écoles françaises, il y a le lycée Sainte-Geneviève de Versailles, le Lycée Louis Legrand de Paris, et à la sixième place, le lycée d'excellence de Ben Guérir, ouvert en 2015. En 2020, dix-sept de ses élèves sont entrés à l'Ecole polytechnique en France. L'établissement écume un millier de surdoués dans toutes les régions. Il les sélectionne en dehors des canaux officiels. Il leur accorde des bourses. Il les accueille en internat. L'initiative présidée par l'Office Chérifien des Phosphates détonne dans un pays marqué par des inégalités scolaires criantes. Le déficit éducatif marocain est notoire. Selon des chiffres fournis par le Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 38 % de la population en milieu rural, 17,3 en milieu urbain, 32% des femmes, 17,2% d'hommes sont analphabètes. L'enseignement, comme la médecine, se privatise. Le néolibéralisme prospère aux dépens du service public. Ainsi se décline la société schizophrène marocaine, le meilleur et le pire.

Selon Campus France, les étudiants marocains, au cours de l'année scolaire 2024-2025, sont 42 000 dans les universités françaises, dont 6 000 dans écoles d'ingénieurs, 8 500 dans les écoles de commerce. Au Maroc, 1 400 000 suivent des études supérieures. Une réserve considérable d'émigration. La France manque de 80 000 ingénieurs par an. Elle puise allégrement ses besoins dans les ressources marocaines. Le médical est le secteur le plus visible de la fuite cerveaux qui concerne tout autant le génie logiciel, la data science, l'intelligence artificielle. Le Maroc forme 15 000 ingénieurs par an dont certains se retrouvent dans les fintechs de la Silicon Valley, les startups californiennes, les laboratoires d'intelligence artificielle. Ces marocains, contrairement indiens et aux chinoise, sont moins présents médiatiquement et moins organisés comme lobbys technologiques. Plusieurs marocains travaillent pour l'aérospatial américain, les projets de satellites. La réputation des ingénieurs marocains est internationalement bien assise, formation mathématique et physique solide, polyglottisme, maîtrise du Machine Learning, du cloud, du software engineering.

Dans plusieurs universités marocaines, les cours sont dispensés en anglais. Le Maroc s'anglicise, s'américanise, s'atlantise. La révolution numérique fait émerger des modélisations économiques inédites, des désignations organisationnelles inexplorées, des métiers insoupçonnés. Les entreprises Al-native de logiciels intelligents artificiels, de modèles génératifs, d'automatisation massive, de forte capacité de scalabilité, les startups deeptech, impliquées dans le calcul quantique, la robotique, les biotechnologies, les data-driven companies, collecteurs de données, analystes en temps réel, utilisateurs de modèles prédictifs, les plateformes créatrices de valeurs par la mise en relation, sont voraces en énergie et en techniciens pointus. Des sommes affolantes sont engagées pour déployer des smart companies, pilotées par l'automatisation, des Al-first compagnies gérées par l'intelligence artificielle, des data-centric organizations valorisatrices des données, des licornes capitalisées à un milliard de dollars et plus. Ces sociétés exigent des cycles rapides, des expérimentations continues, des équipes flexibles. Les nouvelles fonctions s'appellent data scientist, deep learning ingineer, prompt ingineer, Artificial ingineer, Cloud Architect. Les concepts-clés, transformation digitale, intelligence artificielle générative, Big Data, Cloud computing, Edge computing, industrie 4.0, économie algorithmique, jumeaux numériques. Les entreprises évoluent vers des organisations hybrides humain-intelligence artificielle, des microsociétés ultra-productives. Les prédictions baudrillardiennes s'accomplissent. Cf. Jean Baudrillard, Simulacre et simulations, éditions Galilée, 1981. Le livre a inspiré la série filmique Matrix des frères transgenres Laurence et Andrew Wachowski. « Le simulacre ne cache pas la vérité. La vérité le masque. Le simulacre est vrai. C'est la carte qui précède le territoire, qui l'engendre. Dissimuler, c'est feindre de ne pas avoir ce qu'on a. Simuler, c'est feindre d'avoir ce qu'on n'a pas. L'un renvoie à une présence, l'autre à une absence. La simulation remet en cause la différence entre le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire ». Voir Mustapha Saha, Jean Baudrillard, mon ami, disponible sur le web.

Les jeunes ingénieurs marocains, en s'immergeant dans l'univers algorithmique, se projettent dans un univers de science-fiction. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater l'étendue de l'anglicisation des jeunes marocains. Les références culturelles locales s'érodent. L'américanophilie génère une multiplication d'écoles privées anglophones. Les plateformes comme Netflix, Youtube, Instagram, TikTok, inondent les écrans de téléfilms, de musiques, de pratiques consuméristes états-uniens, J'ai discuté avec des polytechniciens marocains, ils ne jurent que par le paradigme américain. Les marocains adoptent les méthodes libérales de management, les logiques des start-ups. Le traité de libre-échange Maroc-Etats-Unis de 200 officialise l'alignement politique, diplomatique, géostratégique. Les jeunes marocains des grandes villes usent et abusent des anglicismes, crush, deadline, challenge, mood, selfie, feedback. La darija, le français, l'anglais s'amalgament dans un jargon d'initiés. L'individualisme s'affirme à coups de storytellings personnels. Les malls, les food courts, des coffee shops essaiment. La mode épouse les streetwars, les sneakers, les hoodies, les casquettes. Les comportements se standardisent. Le rap marocain reprend les codes visuels américains. Même GenZ 212 est tombé dans ce travers. On ne peut mieux définir la schizophrénie marocaine. Le jeune diplômé type travaille dans une start-up, écoute du rap américain, parle anglais sur TikTok.

Les jeunes marocains, dans leur euphorie technicienne, n'ont pas conscience des enjeux, à moyen et long terme, de leur déracinement, de leur rupture profonde avec leurs attaches sociales, historiques, culturelles, symboliques. Dans ma thèse Psychopathologie sociale des populations déracinées, j'ai défini le déracinement comme une pathologie sociale, un démembrement de l'entité collective. Le déracinement ne se rapporte pas uniquement à l'éloignement géographique. Il remet en cause les repères existentiels, l'ancrage cuturel, la proximité dynamisante des relations quotidiennes, la stabilité psychique. J'ai observé chez de jeunes exilés, en situation de désenchantement, des syndromes de désorientation, d'anxiété, de dépression diffuse. Cette souffrance psychosomatique trahit une désorganisation sociale intériorisée. Dans les pays occidentaux, l'urbanisme technocratique, signalétique, sécuritaire, disciplinaire, maintient les citadins sous pression permanente. La ville anxiogène désaxe l'exilé. Les nouveaux métiers numériques, décrochent leurs exerçants des réalités palpables. Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L'acculturation les guette. Il ne s'agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s'agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité. Le problème se situe au niveau du déracinement sans reconnaissance publique, l'anonymisation psychologique, l'isolement mental. Les jeunes marocains, fiers de leurs pertinences, ignorent leurs incohérences. Combien parmi eux ont lu et compris Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, éditions François Maspero, 1961. La fuite des cerveaux retombe dans l'aliénation coloniale.

Le départ des diplômés, brain drain, est toujours une perte pour le pays d'origine, un gain pour la terre d'accueil. L'économiste américain Gary Becker (1930-2014), théoricien du capital humain, considère les connaissances, les compétences, comme un capital économique au même titre que les machines. Investir dans une personne, financer ses études, sa formation professionnelle, son apprentissage d'une langue, son acquisition d'expériences pratiques, intensifie sa productivité future. La logique des incitations s'applique ainsi à l'ensemble des vivants. L'éducation est réduite à une simple question de rentabilité. S'occultent les inégalités sociales. Les attitudes sociales deviennent des marchandises. Jean-Paul Sartre aurait crié à la chosification de l'être humain. Dans l'économie de marché, la conscience libre est transformée en objet figé. Les ingénieurs exilés cherchent une seule chose, la réussite sociale. A ma connaissance, il n'y a pas chez eux de mouvement social. Ils sont des exécutants au sens propre. Ils sont déterminés, une fois pour toutes, par leurs fonctions techniques. Les marocains dans les start-ups sont loués pour leur adaptabilité, autrement dit pour leur passivité psychologique. Ils sont regardés par leurs supérieurs comme des objets. Ils sont aliénés par les privilèges matériels. Leurs discours trahissent leur mauvaise foi. Ils s'appliquent à eux-mêmes une nouvelle forme de servitude volontaire, dans les mêmes termes décrits par Etienne de la Boétie au seizième siècle.

Le concept de réification, verdinglichung en allemand, littéralement transformation en chose, est centrale chez Karl Marx et Georg Lukács (1885-1971). La réification désigne le phénomène qui fait apparaître les relations humaines, sociales, économiques, culturelles, historiques comme des choses naturelles, objectives, indépendantes des individus qui les produisent. La réification est intrinsèquement liée au développement du capitalisme à travers l'industrialisation, la généralisation du salariat, la dictature du marché. Les produits du travail humain semblent, dans ce processus, acquérir une existence autonome. C'est le même mécanisme qui se renouvelle avec la logicisation de toutes choses, l'automatisation, la robotisation, la cognition artificielle. Au commencement, le fétichisme de la marchandise. Les rapports entre humains prennent la forme de rapports entre choses. La force de travail se vend comme une chose. L'exploitation est représentée comme un échange neutre entre marchandises. Les créations humaines dominent leurs créateurs. La réification est étroitement liée à l'aliénation. Le salarié dissocié de son travail ne contrôle ni sa production, ni ses finalités. Son activité est mécanique, machinale, abstraite. Il est étranger à la société et à lui-même. Il est incapable de dépasser sa condition. Georg Lukács fait de la réification un concept majeur dans Histoire et conscience de classe, 1922, réédition en français, dans une traduction de Kostas Axelos, éditions de Minuit, 1960. Voir aussi Henri Lefebvre, Lukács 1955, éditions Aubier, 1992. L'objectivisme est une idéologie bourgeoise. Le capitalisme ne transforme pas seulement les objets. Il bouleverse aussi la manière de penser. Il rend tout quantifiable, y compris les affectivités, les désirs, les sentiments, les sensibilités, les impressions, les goûts, les inclinations. Le marketing, la publicité, le marchandisage se chargent des conversions lucratives. L'humain, son corps, son esprit, sa conscience, ne sont plus que des choses mesurables, chiffrables, monnayables. Les institutions sociales, les divisions de travail, les fragmentations pyramidales, les inégalités sont perçues comme des dispositions immuables, imprescriptibles, inchangeables alors qu'elles ne sont que des constructions historiques. Les ingénieurs marocains, sans s'en rendre compte, sont des techniciens de la réification.

Pour le sociologue américain Immanuel Wallerstein (1930-2019), le système-monde est constitué de trois zones, le centre, la semi-périphérie, la périphérie. La fuite des cerveaux est une conséquence structurelle du capitalisme mondial. Les pays du centre attirent les travailleurs hautement qualifiés grâce aux salaires élevés, aux infrastructures scientifiques bien équipées, aux opportunités professionnelles. La fuite des cerveaux renforce la domination du centre, entrave le développement des périphéries. Le centre accumule le savoir, le capital et l'innovation. La périphérie s'enfonce dans le développement du sous-développement. Cf. André-Gunder Franck, Le développement du sous-développement, éditions François Maspero, 1972. Les inégalités mondiales se reproduisent indéfiniment. A la Silicon Valley, on parle de diasporas scientifiques. L'historien et philosophe camerounais Achille Mbembe analyse les mobilités migratoires comme des aboutissements des déséquilibres mondiaux. Les expatriations des intellectuels africains ne relèvent pas d'options individuels. Elles proviennent d'un système mondial inégal où les ressources et les savoirs sont concentrés dans les pays occidentaux. La captation des compétences est un héritage colonial. La prédation intellectuelle va de pair avec la rapacité économique. Cf. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, éditions Karthala, 2000. Samir Amin, L'Impérialisme et le développement inégal, éditions de Minuit, 1976. Samir Amin, La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde, 1989.

J'ai développé autrefois une approche de l'exil créateur, où la création littéraire, philosophique, artistique, peut produire des chefs-d'œuvre en demeurant frustrative. Je pense à l'exil créatif, terminé par une tragédie, de Jilali Gharbaoui (1929-1971), ami d'Ahmed Sefrioui, d'Henri Michaux, de Pierre Restany, découvert mort en avril 1971 sur un banc du Champ-de-Mars. Voir Mustapha Saha, La véritable sépulture de Jilali Gharbaoui, disponible sur le web. Je pense à l'exil créateur de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), son isolement, sa marginalisation après son retour en 1979 au Maroc. Voir Mustapha Saha, Mohammed Khaïr-Eddine, le poète médusé, disponible sur le web. L'exil anthropologique n'est pas forcément géographique. Des exilés culturels peuvent se sentir étrangers dans leur propre pays. C'est le cas notamment des émigrés revenus sur leur terre natale. Mais aussi des écrivains, des poètes, des artistes qui ne se reconnaissent pas dans leur environnement. La fuite des cerveaux relève du déracinement qui teinte toute chose vécue de superficialité. L'émigré, quelle que soit sa condition sociale, économique, intellectuelle, est toujours assis entre deux chaises, entre deux langues, entre deux mémoires, entre deux imaginaires, entre deux perceptions du monde. Il n'habite pas un territoire symbolique stable. Les plus endurants transforment leur rupture existentielle en source d'inspiration. Leurs déchirures les fécondent. L'individu déplacé développe une conscience altéritaire. La révolution internétique abolit les frontières, les barrières spatiales, temporelles, communicationnelles. Dans la société technocratique atomisante, l'exil créateur devient une résistance, une manière de se reconstruire après fragmentation mentale. Se réalise, comme en Mai 68, une improbabilité salutaire, la fertilisation artistique de la vie, la bonification de l'espace urbain, la libération de l'imaginaire dans les marges, les passages, les zones de transition. Une ouverture sur des horizons inespérés pour l'exilé hyperconnecté, béquillé d'écrans portatifs, l'hyperconnecté, écartelé entre réseaux, entre identifications multiples, confronté à l'absence de des repères.

Mustapha Saha.
Sociologue.

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Chili. Des milliers de lycéens et d’étudiants se mobilisent contre les offensives du gouvernement Kast

Des milliers d'étudiants sont descendus dans les rues de Santiago, la capitale du pays, pour protester contre les mesures répressives et les attaques austéritaires du président (…)

Des milliers d'étudiants sont descendus dans les rues de Santiago, la capitale du pays, pour protester contre les mesures répressives et les attaques austéritaires du président d'extrême droite José Antonio Kast.

Tiré de Révolution Permanente
22 mai 2026

Par Costantino Bovina

Le 14 mai, pour la deuxième fois en deux mois, les élèves du secondaire et les étudiants universitaires se sont mobilisés pour protester contre les dernières mesures austéritaires du gouvernement Kast, une attaque directe contre un système éducatif déjà fragilisé par des décennies de politiques néolibérales. Outre la suppression des programmes alimentaires de la Junta Nacional de Auxilio Escolar y Becas (JNAEB), l'organisme public chargé de distribuer de la nourriture et du matériel scolaire aux familles les plus pauvres, le gouvernement Kast souhaite réduire jusqu'à 12 % des places gratuites à l'université.

L'offensive néolibérale qui ne passe pas

Les étudiants qui manifestent réclament un accès universel à l'enseignement supérieur et la mise en œuvre d'un plan pour la santé mentale des jeunes. Au cœur de la protestation se trouve également le « Plan Escuelas Protegidas », actuellement en discussion au Sénat : une série de mesures visant à criminaliser le mouvement étudiant, en favorisant les sanctions disciplinaires, les interventions policières dans les écoles et le contrôle de masse des étudiants.

Cette mobilisation s'inscrit dans un contexte de mécontentement populaire croissant à l'égard de l'exécutif actuel – selon les sondages le taux de désapprobation envers Kast a grimpé à 58 % – en raison notamment des mesures d'austérité qui ont marqué les premiers mois de son mandat. En particulier, les étudiants qui sont descendus dans la rue ont articulé leurs revendications autour du rejet du plan de « Reconstruction Nationale », une loi prévoyant une série de mesures néolibérales en faveur du patronat, parmi lesquelles la réduction de l'impôt sur les entreprises de 27 % à 23 %, payée au prix fort par des coupes dans la santé et l'éducation publique.

À l'inverse, le coût de la vie pour les classes populaires est voué à augmenter, notamment à la suite de la crise énergétique provoquée par l'agression impérialiste contre l'Iran, dont les effets se répercutent à l'échelle mondiale. Le « bencinazo », un mécanisme visant à réduire le coût du carburant que Kast a refusé d'appliquer afin de favoriser la spéculation des multinationales des énergies fossiles, est un autre facteur qui a contribué à l'essor d'un mécontentement généralisé au sein de la population.

Face au durcissement d'un gouvernement radicalisé qui porte des mesures de plus en plus répressives et autoritaires, la stratégie conciliatrice des bureaucraties syndicales montre d'emblée ses limites dans l'incapacité de donner une voix à ce mécontentement : lors des pourparlers entre la CUT (principale organisation syndicale du pays, qui regroupe environ 800 000 travailleurs à l'échelle nationale) et Tomás Rau, le ministre du Travail du gouvernement Kast, le scandale du « bencinazo » n'a même pas été évoqué.

De même, les fédérations étudiantes universitaires telles que la CONFECH adoptent aujourd'hui la même position défensive que les forces qui les représentent au Parlement : le PS, le Frente Amplio, le PC et les autres partis de la gauche traditionnelle n'ont pas encore reconstitué leurs forces suite à l'échec du précédent gouvernement Boric qui, au nom de la « normalisation » et de la paix sociale, a fini par défendre un projet modéré et impuissant au service du patronat et des capitaux étrangers, incapable de traduire politiquement la colère et la radicalité du mouvement populaire qui l'avait fait élire.

C'est pourquoi, à l'occasion de la mobilisation du 14 mai, la CONFECH et les autres bureaucraties étudiantes, au sein desquelles les organisations de jeunesse affiliées à ces partis néolibéraux jouissent d'une large représentation, ont refusé de participer à l'appel lancé par l'Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios (ACES). Cela a entraîné une participation inférieure à celle du 23 mars, qui avait vu 30 000 étudiants défiler dans les rues de Santiago.

À cette occasion également, les syndicats universitaires n'ont pas décidé de se joindre au mouvement qu'au dernier moment, sous la pression de la base : une position conservatrice qui vise à contenir le rôle d'avant-garde que le mouvement étudiant chilien a joué dans la lutte des classes au cours des vingt dernières années, à commencer par les grèves de 2006, 2011 et 2019.

La force du mouvement étudiant chilien

Au cours de ce qu'on a appelé la « Révolucion Pingüina », le mouvement de 2006 qui a fait émerger plusieurs figures de la gauche institutionnelle actuelle, dont l'ancien président Gabriel Boric, c'est toujours l'ACES, sous l'impulsion des franges les plus radicales à la base du mouvement, qui a appelé à la grève nationale des étudiants et qui a fini par paralyser plus de 200 écoles et établissements à travers tout le Chili, la plus grande mobilisation de la jeunesse des dernières décennies. À l'inverse, la FECH et les autres fédérations se sont jointes au mouvement par la suite, emportées par l'effet boule de neige qui a pu mobiliser entre 600 000 et un million d'étudiants.

De plus, lors des mobilisations de 2011, la coordination entre les universités et les élèves du secondaire a joué un rôle de premier plan dans le mouvement, en construisant une opposition radicale à partir d'une critique de l'ensemble du système éducatif chilien, qui avait subi les privatisations et les mesures dévastatrices d'Augusto Pinochet pendant la dictature, au point qu'en 2011, 25 % de l'enseignement était financé par l'État, les 75 % étant encore à la charge des étudiants eux-mêmes.

Enfin, le mouvement de masse qui, en 2019, a mobilisé un Chilien sur cinq – presque quatre millions de personnes – a lui aussi pris son essor à l'initiative d'élèves du secondaire, qui ont occupé les stations de métro de Santiago à la suite d'une augmentation du prix du ticket. La mobilisation, avec un caractère aussi radical que spontané, a ensuite été détournée dans un processus constitutionnel qui a permis aux forces politiques ayant gouverné le pays au cours des trente dernières années de reprendre le contrôle, main dans la main avec le grand patronat et sans aucune rupture substantielle avec les politiques économiques de Pinochet.

Malgré cela, l' « estallido social » de 2019 a marqué un moment de réveil des masses qui, malgré la répression féroce – des dizaines de manifestants assassinés et des centaines mutilés par les forces de l'ordre – et malgré la concertation des directions syndicales et étudiantes – dès le début disposées à dialoguer avec le gouvernement complice de Piñera – a donné pour la première fois une voix à la colère et au mécontentement populaires provoqués par la crise structurelle du Chili post-dictature, où les inégalités et les conditions de vie matérielles indignes se sont accompagnées pendant des décennies d'un régime de privatisations et de coupes impitoyables dans l'État-providence.

Kast, un Bonaparte sénile qui subit de plein fouet la crise de Trump

Avec l'élection de José Antonio Kast, militant de longue date d'un parti d'extrême droite issu de la dictature de Pinochet, les forces réactionnaires entendent revenir sur toutes les concessions faites à la jeunesse et aux travailleurs à travers un programme prévoyant la défiscalisation des grandes fortunes, une intensification de l'extractivisme pour favoriser l'exploitation des ressources naturelles par les capitaux étrangers, une série de mesures contre l'immigration, la criminalisation des communautés Mapuches qui luttent pour défendre leur territoire et des réformes sécuritaires visant à renforcer l'appareil policier, ainsi qu'une plus grande centralisation des pouvoirs permise par la Constitution en vigueur – qui, en fin de compte, est toujours celle de Pinochet – et un révisionnisme historique à l'égard de la dictature.

Malgré cela, le gouvernement actuel ne jouit pas d'une hégémonie politique ou sociale suffisante pour s'imposer par la force : outre le déclin institutionnel et économique interne du pays, Kast doit composer avec une situation internationale dans laquelle son meilleur allié, Donald Trump, est confronté à la pire crise depuis le début du mandat et où ses « points de référence » déclarés en Europe, Giorgia Meloni et Viktor Orbán, ont tous deux subi des revers.

Comme l'a montré l'histoire récente, ni les partis traditionnels de la Concertación ni la gauche du Frente Amplio ne sont en mesure d'opérer une véritable rupture avec le modèle néolibéral actuel, responsable de la crise structurelle dans laquelle le pays est en train de sombrer. De même, les directions syndicales et étudiantes ne semblent pas disposées à mener la lutte contre l'offensive réactionnaire du gouvernement le plus à droite depuis la dictature.

C'est pourquoi il est indispensable de multiplier les espaces de débat et d'organisation pour construire une véritable réponse par en bas, tout en unifiant le mouvement étudiant à partir des assemblées et des collectifs locaux, afin de renforcer la coordination entre les écoles et les universités de tout le pays. Comme l'ont démontré les mobilisations de ces vingt dernières années, la jeunesse chilienne est capable d'assumer un rôle d'avant-garde face aux bureaucraties syndicales et d'entraîner des secteurs ouvriers dans la lutte.

Des expériences telles que la Coordinadora 8 de Marzo, qui a vu ces derniers mois la coordination des forces étudiantes de la ACES et du Red de Solidaridad Estudiantil avec les travailleurs de l'ANEF, les organisations féministes et les comités pour la Palestine, démontrent que seule l'union des étudiants avec les travailleurs, les communautés autochtones, les classes populaires et les autres forces qui ont déjà été protagonistes du mouvement en 2019 peut permettre de construire une riposte par en bas, qui balaye la dictature de Pinochet, son héritage néolibéral et le gouvernement d'extrême droite et pro-patronal de Kast, totalement soumis à Trump et à l'impérialisme étasunien.

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Nouvelle vague de mobilisation en Argentine : la jeunesse, la mémoire et la gauche

Cinquante ans après le coup d'État militaire de 1976, on a assisté en Argentine à des mobilisations massives, notamment le 24 mars de cette année, qui ont regroupé la jeunesse, (…)

Cinquante ans après le coup d'État militaire de 1976, on a assisté en Argentine à des mobilisations massives, notamment le 24 mars de cette année, qui ont regroupé la jeunesse, les travailleur·ses et les mouvements sociaux au cours de l'un des moments politiques les plus significatifs de ces dernières années. Ces mouvements de protestations se sont déroulés dans le cadre d'une crise économique qui s'approfondit, d'une agitation sociale grandissante et des politiques controversées menées par le gouvernement de Javier Milei. La forte participation de jeunes activistes a été particulièrement remarquée, témoignant d'un processus plus large de politisation et de renouvellement de l'engagement radical.

Tiré de Inprecor
26 mai 2026

Par Martín Alvarez

Alternative Viewpoint s'est entretenu avec Martín Alvarez, un militant argentin de 27 ans qui avait participé à la Première conférence mondiale antifasciste et anti-impérialiste, qui s'est tenue du 26 au 29 mars 2026 à Porto Alegre, au Brésil. Martín est un activiste de Agrupacion Politica Nueva Opcion, une instance politique enseignants-étudiants de l'Université nationale de Lujan. Il occupe actuellement le poste de Président du Centre étudiant du programme de formation des professeurs d'histoire. Au cours de cet interview, il revient sur la signification de la mobilisation du 24 mars, le rôle de la jeunesse, la situation politique actuelle en Argentine et la dynamique émergente de la résistance.

Alternative Viewpoint : cette année, les manifestations du 24 mars ont été particulièrement massives, se déroulant dans un contexte de manifestations répétées et d'une forte présence des jeunes. Qu'est-ce qui explique cette tendance et quels sont les facteurs politiques et sociaux qui motivent ces manifestations ?

Martín Alvarez : il est vrai que la manifestation du 24 mars a été particulièrement massive. En ce qui me concerne, j'y participe chaque année avec notre groupe et les défilés sont en général énormes ; mais ce qui m'a frappé cette année est qu'il s'agissait du plus grand rassemblement du 24 mars auquel j'ai jamais participé. Il y a plusieurs raisons à cette participation sans précédent. D'un côté, le cinquantième anniversaire du début de la dictature de 1976 a agi comme un puissant catalyseur symbolique, mobilisant de multiples générations derrière le mot d'ordre : « Mémoire, Vérité et Justice ». D'un autre côté, avoir un gouvernement comme celui de Milei avec un discours complètement opposé aux organisations des droits humains, décrit comme négationniste, qui nie ou minimise le nombre de personnes disparues, justifie les crimes perpétrés par l'État, sympathise avec les politiques économiques et sociales mises en œuvre par la dictature, et qui poursuit actuellement ces politiques néolibérales et ces mesures d'austérité dirigées contre la population – tout cela a conduit le collectif des organisations sociales et politiques, des syndicats, et des organismes de quartier, à mobiliser de toutes ses forces en direction de la Place de Mai et dans chaque provinces du pays. En retour, l'appel uni à la mobilisation visait à unir tous les partis politiques, les syndicats et les secteurs sociaux dans un front commun contre les politiques économiques actuelles.

Je soutiens que les marches de ces dernières années ont eu une importance politique limitée. Il est essentiel de ne pas confondre la participation réelle à certaines manifestations avec leur impact effectif sur le paysage politique. Le nombre de personnes mobilisées n'équivaut pas nécessairement à un même degré d'engagement politique des participants, particulièrement en termes de promotion d'une plus grande politisation et radicalisation au sein de la société argentine.

En Argentine, les manifestations du 24 mars rassemblent traditionnellement des personnes de divers horizons politique, y compris celles qui ne s'identifient à aucun groupe politique spécifique, mais qui possèdent la compréhension historique que le génocide ne doit jamais se reproduire. Cette année, une augmentation significative de participants à titre individuel était particulièrement notable, aux côtés des partis politiques et des organisations qui avaient mobilisé de manière consistante. Des manifestants dont des individus, des familles, des jeunes, ont participé aux manifestations sans être affiliés à une organisation politique ou sociale spécifique.

La dépolitisation accrue de la société argentine est peut-être l'un des facteurs qui a contribué à ce phénomène. Le terme de « crise de la représentation » désigne une crise au sein des partis traditionnels du pays, aussi bien que le dysfonctionnement de l'État et de ses institutions.

D'un autre côté les manifestations conduites contre le gouvernement Milei n'ont pas réussi à faire dérailler les politiques qu'il a mises en œuvre. Il n'y a aucune corrélation entre les défilés et leur signification politique historique. Aucune mobilisation n'a réussi à stopper les Lois de Base qui sont à l'origine du gouvernement de Milei. Le 23 avril 2024, a eu lieu la plus importante manifestation de l'histoire de l'Argentine depuis le retour à la démocratie, manifestation dont le fer de lance était le mouvement des universités qui s'était levé en défense de l'éducation publique gratuite en Argentine. Les coupes budgétaires brutales dans le budget des Universités avait contraint à la défensive un secteur significatif de la société argentine ; ce secteur défendait l'intervention de l'État dans l'économie et le rôle des institutions publiques. Les énormes défilés du mois d'avril n'avaient cependant pas eu l'effet politique qui était attendu, c'est-à-dire de mettre un coup d'arrêt aux coupes budgétaires à l'Université. Finalement, l'Assemblée nationale avait voté une Loi de financement de l'Université qui cherchait à restaurer le budget et les salaires des personnels enseignants et non-enseignants des universités nationales. Cette loi a subi le véto de l'exécutif ; elle a été contestée devant les tribunaux et même si le pouvoir judiciaire a statué en faveur des universités, à ce jour la loi n'a pas été mise en œuvre et les coupes budgétaires dans ce secteur de la société argentine se poursuivent.

L'une des principales protestations hebdomadaires qui se produisent en Argentine concerne les retraités. A l'origine ces protestations étaient des manifestations de masse rassemblant avec succès des syndicats, des organisations sociales, des supporters de football et des individus solidaires du combat des retraités contre la baisse de leurs pensions de retraite. Ces baisses des pensions les laissaient avec un revenu insuffisant pour faire face aux dépenses de base, les plongeant ainsi dans la pauvreté et la misère. Cependant, la réponse du gouvernement a été de persévérer dans ses mesures d'austérité et d'imposer, semaine après semaine, une répression brutale et systématique. Cette approche a réduit l'ampleur des manifestations et a progressivement isolé les retraités, les abandonnant dans ce qui demeure une lutte importante.

Récemment, en février 2026, l'Assemblée nationale a voté l'Acte de modernisation du travail dont l'objectif est de légaliser formellement et d'intensifier l'exploitation de la classe ouvrière argentine en rendant plus flexibles ses conditions de travail, en érodant son pouvoir de d'achat et en abrogeant ses acquis historiques. Le même mois, a été voté un Code criminel de la Jeunesse, qui abaisse l'âge de responsabilité en matière criminelle en Argentine de 16 à 14 ans. La même semaine, l'Assemblée a voté une Loi sur les glaciers qui cherche à redéfinir les zones protégées et à assouplir les contraintes concernant l'extraction minière.

Dans tous les cas il s'agissait d'offensives gouvernementales en faveur du grand Capital et des multinationales. Des réformes structurelles sont en train d'être mises en œuvre afin de consolider une nouvelle défaite et de discipliner la classe ouvrière et le peuple. Les manifestations dirigées contre ces mesures politiques n'ont pas été massives. Elles étaient de faible ampleur. Il n'y a pas eu de résistance dans les rues. C'est le déclin du soutien de la bourgeoisie à Milei plutôt que la résistance populaire qui est la principale raison des retards dans les réformes judiciaires.

C'est important de souligner ces éléments. Alors que les défilés massifs du 24 mars ont pu apparaître comme le reflet d'une radicalisation croissante et ont pu rassembler des secteurs significatifs de la société qui voulaient marquer un coup d'arrêt au gouvernement libertarien, se limiter à cette seule mobilisation peut, du point de vue de l'analyse, conduire à évoquer la fameuse expression à propos « des arbres qui cachent la forêt ».

Il s'est écoulé moins d'un mois entre les réformes en question et le défilé du 24 mars. Ce dernier avait été massif. Pourtant, les défilés qui réclamaient une défense ferme contre les réformes structurelles de la société argentine n'ont eu aucun impact.

Alternative Viewpoint : comment décrirais-tu le projet politique de Milei ? Quels éléments nouveaux introduit-il dans la politique argentine ?

Martín Alvarez : Le projet politique de Javier Milei représente la feuille de route des partis de droite en Argentine , droite qui s'est désormais radicalisée sous une forme « ultradroitière » à cause des nouvelles conditions structurelles de l'économie globale qui favorise de manière croissante les secteurs les plus monopolistiques du Big Business.

Il s'agit d'achever la destruction des acquis historiques de la classe ouvrière et du peuple argentin afin de générer un plus grand transfert de valeur et de richesse pour financer le Capital et le Big Business. Le projet cherche à démanteler l'industrie argentine et à faciliter les importations, donc au bénéfice des entreprises transnationales. Ce projet implique également un endettement systématique et massif qui soumet le pays aux revendications des institutions financières internationales, conduisant ultérieurement à une perte de souveraineté et de contrôle sur les politiques économiques nationales. Un autre élément est l'abandon total des ressources naturelles du pays. La terre et les montagnes sont exploitées au bénéfice d'un tout petit nombre de sociétés minières ou de l'agrobusiness. Un nouveau développement introduit par le gouvernement Milei par rapport aux gouvernements précédents est l'objectif manifeste d'une destruction totale de l'État, à commencer par les secteurs qui sont liés aux fonctions de protection sociale de l'État, ce qui pourrait conduire à un accroissement des inégalités et une restriction de l'accès de la population à des services essentiels.

Alternative Viewpoint : l'inquiétude grandit à propos des tentatives pour minimiser ou réinterpréter la période de la dictature. Quelle est l'importance de la mémoire historique dans le combat politique actuel ?

Martín Alvarez : la mémoire historique joue un rôle crucial dans les combats politiques contemporains. Cette compréhension est vitale pas seulement pour défier la rhétorique trompeuse du gouvernement actuel mais aussi pour inciter à un réexamen dans nos propres rangs – ceux du peuple – pour savoir comment nous interprétons ce qui a été la période la plus intense de luttes de classes en Argentine.

On cite souvent l'Argentine en exemple d'une justice rendue grâce à la mise en accusation des principales figures militaires qui ont présidé à la dictature. Cependant, il est important de savoir que cette dictature n'a pas seulement impliqué du personnel militaire mais aussi des autorités civiles et ecclésiastiques. Le récit qui prévaut dans notre pays a tendance à représenter un « parti militaire » comme ayant été la principale force derrière la dictature. Cette perspective crée l'impression que les militaires ont agi seuls, négligeant le soutien et les ressources fournies par diverses entités du monde de l'entreprise et de la société civile qui ont été complices des activités du régime.

L'appareil de répression de la dictature masque le rôle joué par l'implication des entreprises multinationales. On ne prête pas suffisamment attention à la complicité du Capital et des acteurs civils avec le gouvernement militaire, ce qui sape notre compréhension de la manière dont ces groupes ont rendu collectivement possibles les activités du régime. Il est essentiel de déplacer le récit pour mettre en valeur la coopération militaire avec les acteurs civils aussi bien que la coopération civile avec les militaires. Des civils, en particulier des groupes d'entrepreneurs et des fractions du Capital, sont souvent la force motrice derrière les coups. En Argentine, on a tendance à se focaliser exclusivement sur les factions militaires, ce qui empêche de discerner l'influence des groupes économiques qui ont historiquement façonné le pouvoir et la prise de décision politique et ont conduit aux luttes en cours pour une authentique représentation démocratique et un gouvernement qui rende des comptes. Aujourd'hui, de nombreux groupes occupant des postes au sein du gouvernement ont autrefois fait partie de la dictature.

En cinquante ans, nous avons opéré une transition depuis un coup d'état militaire vers un système de démocratie bourgeoise. Cependant, en Argentine, nous avons connu une double défaite. C'est évident au sens pratique du terme dans la mesure où la formation et le développement d'une force sociale révolutionnaire à partir de la fin des années 60 a été militairement et politiquement anéantie par les forces du régime, pour s'achever par un génocide dont le bilan en termes de nombre de morts reste inconnu à ce jour. Le contexte historique a conduit à une défaite quant à la manière dont la société se souvient de ces évènements. Avec le rétablissement de la démocratie, le récit institutionnel qui entoure ces évènements est caractérisé par le déni de la logique sous-jacente aux actions des forces impliquées. Les différentes factions qui se sont opposées sont dépeintes comme de simples participants à une violence irrationnelle.

Ce récit constitue une représentation idéologique de confrontations qui conservent aujourd'hui toute leur pertinence sociale : il suggère que le conflit s'est déroulé entre deux groupes isolés, sans alliances ni liens avec une société plus large, qui observait saisie par la peur le conflit violent qui se déroulait, incapable d'attribuer les responsabilités ou d'intervenir. Cette interprétation connue comme « la théorie des deux démons » est articulée dans la préface de 1984 de Nunca Mas comme une « terreur » dé-subjectivée issue de l'extrême droite luttant contre l'extrême gauche dans les années 1970. Une telle compréhension des évènements est préjudiciable pour la population et particulièrement nocive pour les différents secteurs actuellement engagés dans la lutte. Elle fournit également une justification à certaines positions négationnistes adoptées par le gouvernement de Javier Milei, qui sapent la responsabilité historique et perpétuent des récits qui écartent les combats des communautés marginalisées. Le combat inclut les luttes actuelles pour la justice sociale et la reconnaissance des injustices historiques auxquelles ces groupes ont été soumis, aussi bien que les inégalités systémiques qui affectent de façon persistante leur accès aux ressources et aux opportunités.

Comprendre le processus du combat souligne le triomphe des forces contre-révolutionnaires et, en conséquence, la défaite des mouvements populaires. Cette défaite explique pourquoi le nombre des « pauvres d'aujourd'hui » dépasse de loin le nombre des « pauvres d'hier ». Leur pauvreté n'est pas seulement objective – marquée par un gouffre entre eux et les classes privilégiées qui s'est approfondi au cours des cinquante dernières années – mais c'est également la conséquence d'avoir été repoussés dans des zones indésirables par la violence inhérente au système d'accumulation de la classe dominante, couplée à des politiques étatiques inefficaces. Beaucoup de jeunes dépourvus d'occasions d'emplois viables ou bien peu intéressés par la recherche de travail recourent à diverse formes de violence ou de crimes de rue pour se procurer un revenu, souvent en collusion avec les forces de police. Ces forces sont protégées par un système de justice pénale fondé sur les classes sociales et qui prône des perspectives rétrogrades et conservatrices.

Ils sont également subjectivement plus pauvres, car les pertes qu'ils ont subies vont au-delà de la simple privation matérielle. Pour la majorité d'entre eux, la situation actuelle compromet leur capacité à réfléchir et à en comprendre les raisons historiques. Le résultat, c'est leur difficulté à se rassembler les uns avec les autres ou avec d'autres groupes afin de s'attaquer à leurs problèmes communs et de lutter pour leurs droits. Néanmoins, chaque jour, de nombreux segments de la population manifestent des formes de résistance morale et matérielle, comme l'organisation de manifestations, plaidant en faveur de changements politiques, ou en se soutenant mutuellement au sein de leurs communautés.

Alternative Viewpoint : Quel rôle jouent les travailleurs, les syndicats et les mouvements sociaux dans la résistance à l'austérité et aux politiques de la droite ?

Martín Alvarez : en Argentine, la principale force d'opposition au gouvernement, c'est le péronisme. Ce mouvement contrôle la majorité des syndicats du pays qui sont organisés au sein de la CGT (la Confédération générale du travail) et il conserve une présence robuste au sein des mouvements sociaux. De plus, le péronisme continue d'occuper des postes au sein des institutions avec des représentants qui siègent en tant que députés, sénateurs, gouverneurs, maires et conseillers à travers tout le pays. Le gouvernement de Milei tire sa capacité à mettre en œuvre sa feuille de route de la complicité du péronisme, qui connaît actuellement un processus de désintégration. Cette désintégration se manifeste par les divisions internes du péronisme, un déclin de son audience électorale, le manque d'un programme cohérent qui offre une alternative au modèle actuel, et sa « coexistence pacifique » avec la feuille de route de l'extrême droite.

Lorsque l'on discute du degré de faiblesse – ou autre – d'un groupe populaire, on doit garder à l'esprit quelque chose qui est important : en Argentine, le degré d'organisation syndicale est extrêmement élevé. Même dans des conditions qui étaient défavorables aux travailleurs et à leurs représentants syndicaux, le niveau d'organisation syndicale est resté extrêmement élevé. C'est pourquoi dans les manifestations les gens scandent : « Qui est là ? On peut la voir : la fameuse CGT ! ». Il est reconnu que lorsque le mouvement syndical appelle à l'action, cela a un certain poids. Chacun connaît cette vérité.

Des observateurs soulignent qu'un haut niveau d'organisation n'indique pas nécessairement une forte volonté d'engager le conflit. L'organisation peut servir à entraver le mouvement quand les dirigeants des partis, des mouvements et des syndicats sont cooptés par des forces qui partagent les intérêts du régime en place.

Donc, on ne peut pas sous-estimer ni la capacité organisationnelle ni le degré d'ancrage du syndicalisme en Argentine. Quand la CGT appelle à la grève, c'est une grève avec des caractéristiques que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde, comme l'ampleur même de la participation ou encore la solidarité qui se manifeste à travers les secteurs les plus divers du salariat. Ces grèves ont un impact profond en paralysant effectivement tout le pays. C'est pourquoi le pouvoir des syndicats demeure significatif. En dépit de leur échec à canaliser cette force vers le soutien aux luttes populaires, les syndicats restent significatifs.

Il y a, en Argentine, d'autres mouvements qui ont un poids significatif : le mouvement des femmes et le mouvement de genre. C'est ce secteur de la société qui a impulsé en Argentine l'une des principales et des plus récentes marches contre le fascisme. On doit également souligner le mouvement écologiste qui, même s'il avait connu récemment un certain déclin, a regagné de la force face à la réforme régressive de la Loi sur les glaciers, notamment lorsque des militants ont organisé des actions de protestation et des campagnes pour préserver les ressources naturelles et défendre des pratiques soutenables.

Il est également important de souligner le mouvement dans les Universités qui a, au cours des dernières années, mené des luttes significatives en défense de l'éducation publique, de la gratuité des droits d'inscription, et d'une loi (déjà citée) de financement des universités. Et nous devons également souligner les luttes des retraités qui continuent à se mobiliser de manière autonome pour des conditions de vie décentes.

Le niveau des troubles sociaux qui se développent en Argentine est réellement significatif. Il s'est considérablement accru cette année. Il est important de noter le haut niveau de troubles sociaux dans les différentes provinces du pays : il existe des situations d'urgence dans le Jujuy, le Chaco, à Santa Cruz, Chubut, Catamarca, etc.

Cependant ce haut niveau de troubles sociaux n'est pas suffisamment coordonné, avec des groupes différents poursuivant leur feuille de route sans stratégie commune ni direction pour unifier leurs efforts. On assiste toujours à une fragmentation des luttes sociales. A l'heure actuelle n'apparaît pas l'existence d'une force capable d'unifier les revendications et de formuler un projet politique auquel puissent adhérer les mouvements et les différents secteurs de la société, ce qui est crucial pour traiter effectivement les causes sous-jacentes aux troubles sociaux, comme les inégalités économiques, la corruption politique et l'injustice sociale.

Alternative Viewpoint : comment est-ce que tu évalues l'état actuel de la gauche en Argentine : ses forces, ses limites et ses projets d'avenir ?

Martín Alvarez : beaucoup affirment que, alors que l'essentiel du péronisme est resté passif, a approuvé des politiques régressives par ses votes au Parlement, et montré peu de volonté de descendre dans la rue pour se confronter au gouvernement, des secteurs de la gauche – particulièrement le Front de Gauche des Travailleurs - Unité (FIT-U) – ont été impliqués de manière active dans les luttes des dernières années. La population commence à les considérer de façon différente. Certains leaders de la gauche argentine ont gagné en popularité dans les sondages d'opinion. Cependant ce genre de soutien ne se traduit pas nécessairement en votes et, pour la gauche, avoir de la force ne suffit pas. Il est néanmoins évident qu'au fil des années, certains leaders de gauche ont commencé à émerger, remettant en question le type de mouvement qui doit être mis en place et élargissant les perspectives à un moment où de larges segments de la population qui votaient autrefois pour le péronisme sont désormais à la recherche de voix alternatives, telles que des politiques progressistes et des initiatives de justice sociale qui correspondent à leurs besoins actuels. Cela indique un déplacement potentiel des dynamiques politiques qui pourrait remodeler les élections à venir.

D'autres affirment que la gauche est trop large. La gauche possède une représentation parlementaire, un grand nombre de militants et une prédisposition à l'action directe. Il existe un militantisme de gauche considérable qui engendre des mobilisations en réponse à de nombreuses questions. Cependant, la distinction entre quantité et qualité refait surface et il ne faut pas confondre les deux lorsque l'on analyse les organisations de gauche. Et pourtant, malgré tout ce potentiel, on parle de la faiblesse de la gauche argentine. La métaphore utilisée pour souligner l'incapacité de la gauche à mener des luttes ou à occuper des positions de pouvoir donne à peu près ceci : « nous avons faim bien que le frigidaire soit plein ». En d'autres termes, il y a plein de gens à gauche pour contester le pouvoir. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, malgré un grand nombre d'adhérents, la gauche peine à gagner du terrain politique dans un contexte de régression sociale, caractérisée par une crise massive de représentation du système politique et le déclin des deux principaux partis politique argentins, le radicalisme et le péronisme ; ce qui signifie que la gauche ne gagne pas de terrain, même sous le gouvernement de Milei.

Cette incapacité de la gauche à articuler les luttes qui se déroulent actuellement est liée à la façon dont progresse la lutte de classes. Nous sommes piégés par un consensus libéral concernant la transition démocratique qui limite la capacité de gauche à défier efficacement le statut quo et à défendre les besoins de la classe ouvrière, particulièrement lorsqu'il s'agit de traiter les questions urgentes auxquelles sont confrontées les communautés marginalisées en Argentine, comme les inégalités économiques, l'accès à l'éducation, les disparités en matière de soins de santé. Organiser ne serait-ce qu'une petite partie de ce qui existe déjà permettrait d'obtenir des résultats énormes, comme de favoriser une plus grande unité et une meilleure collaboration entre les différentes factions au sein du camp révolutionnaire. Mais pour parvenir à un tel résultat, la gauche devrait dialoguer avec les avant-gardes plutôt que de s'appuyer aussi lourdement sur la logique de la représentation parlementaire. Cet engagement pourrait déboucher sur des stratégies plus innovantes répondant directement aux besoins des communautés marginalisées et de la classe ouvrière, telles que des initiatives de base et des campagnes d'action directe visant à renforcer ces groupes. Faire de bons scores dans les sondages peut aider, mais cela peut nuire aux avant-gardes en créant le sentiment de privilégier la popularité par rapport aux besoins urgents des communautés marginalisées et de la classe ouvrière. Peut-être est-ce que la gauche ne devrait pas paraître aussi sympathique dans des moments comme ceux-ci. Plutôt que de se reposer entièrement sur le parlementarisme, la Gauche devrait agir en représentante du peuple. C'est la classe ouvrière organisée sous la direction d'une avant-garde qui a mené à bien la Révolution russe, pas les masses fragmentées. Ce cas n'est qu'un exemple parmi d'autres où des révolutions ont eu lieu.

En ce sens, la Gauche argentine est politiquement désarmée et manque d'autorité. Elle est piégée dans une logique de représentation et le nombre impressionnant de manifestations qui n'ont pas eu d'impact politique a conduit à inaugurer un « marchodrome » dans la province de Buenos Aires.

Nous devrions regarder quelques expériences récentes de l'histoire de l'Argentine, comme le mouvement des piqueteros. Nous devons nous concentrer sur les processus d'auto-organisation et d'autonomie par rapport à l'État. Une gauche qui agit comme une organisation militante, capable de perturber les mouvements de marchandises et de personnes dans les différentes parties du pays.

En dépit de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, la Gauche continue à brandir le drapeau du socialisme, à défendre la justice sociale et l'égalité tout en cherchant à mobiliser un soutien de base en faveur d'un changement systémique.

Alternative Viewpoint : est-ce que tu vois des liens entre ce qui se produit en Argentine et des tendances plus larges en Amérique Latine, notamment la montée des forces d'extrême droite ?

Martín Alvarez : il est clair que la situation en Argentine s'inscrit dans une tendance plus large au niveau régional. Milei représente un phénomène local qui correspond à un modèle global. On peut observer la montée de « l'extrême droite » comme Kast, Bolsonaro, Trump, Bukele, Le Pen, Viktor Orbán, Meloni, Vox, et Chega, y compris dans différents gouvernements. Alors que chacun de ces dirigeants possède des caractéristiques spécifiques, ils partagent un trait commun, particulièrement en Amérique Latine : ils agissent en tant qu'instruments de l'impérialisme US, adoptant fréquemment des politiques qui servent les intérêts des Etats-Unis au lieu de répondre aux besoins de leurs propres citoyens.

Alternative Viewpoint : les récentes mobilisations en Argentine semblent remodeler le paysage politique. Est-ce que, de ton point de vue, ces luttes transforment le rapport de force au niveau du pays et quelles leçons est-ce qu'elles fournissent au niveau international pour les mouvements radicaux et antifascistes ?

Martín Alvarez : au-delà des partis politiques, un changement commence à s'opérer dans la perception qu'a le peuple argentin du gouvernement. Il y a l'apparition d'un sentiment de malaise ; il n'est pas encore suffisant pour imposer une défaite au gouvernement ou pour résister à ses politiques économiques, mais c'est un point de départ pour commencer à engager le dialogue, pour se coordonner et unir ses forces dans tous les secteurs qui veulent lutter contre ce à quoi nous sommes confrontés. En ce sens, des opportunités sont en train de s'ouvrir pour la gauche.

Il n'existe toujours pas d'espace organique pour organiser la lutte contre le fascisme. Il faut construire cet espace. Pour nous, les manifestations en Argentine devraient constituer une leçon précieuse. Nous ne pouvons pas marcher de façon décousue sur les différents fronts. Nous devons construire la capacité d'unifier les combats actuels. Nous ne pouvons pas défiler contre les forces de répression sans organiser une défense appropriée de ces manifestations. Nous devons nous appuyer sur les différentes expériences du combat de rue qui ont eu lieu par le passé et qui ont lieu aujourd'hui dans certaines parties du monde, comme sur les tactiques utilisées lors des protestations contre des régimes autoritaires, pour éclairer nos stratégies de résistance efficace.

En plus de mobiliser, la gauche doit établir une présence territoriale et contester le véritable pouvoir sur chaque front. Devenir une autorité va bien au-delà d'un front électoral contre l'extrême droite. Cela implique d'avoir une politique pour conduire et organiser les avant-gardes, ce qui signifie s'engager activement et organiser les mouvements à la base qui défient les politiques de droite et promeuvent un changement progressiste. Les secteurs de la société qui résistent aux politiques de droite incluent des groupes divers et des individus. Les secteurs d'avant-garde. Pour atteindre ces objectifs, nous devons mener la lutte théorique et organiser un noyau de résistance. L'avant-garde s'organise autour d'un pôle qui agit comme une force significative qui défie la société. C'est ce noyau qu'il faut construire.

La patrie ou la mort, nous vaincrons !

Publié le 14 avril 2026 par Alternative Viewpoint

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Bolivie : le président Paz se tourne vers au FMI alors qu’il s’était engagé à ne pas le faire pendant la campagne

La Bolivie vit l'une des périodes les plus critiques de son histoire ; une crise économique qui, combinée à un gouvernement pro-FMI, conduit la Bolivie à la dépendance (…)

La Bolivie vit l'une des périodes les plus critiques de son histoire ; une crise économique qui, combinée à un gouvernement pro-FMI, conduit la Bolivie à la dépendance vis-à-vis des multinationales, tandis qu'il n'existe aucune option révolutionnaire capable de résoudre ces crises. Marisol Rina (MR), correspondante du bulletin Súmate en Bolivie, nous parle un peu de la situation dans ce pays voisin.

Tiré de Inprecor
28 mai 2026

Par Marisol Rina

La crise économique et celle du carburant ont contraint la COB à appeler à une grève illimitée. Dis-nous si cette mesure bénéficie du soutien des travailleurs et si elle sera maintenue.

Si c'est la COB qui a lancé un appel à la grève illimitée, le mécontentement au sein de la population est dû à la crise économique que traverse le pays et à la très mauvaise qualité du carburant. Il y a un malaise généralisé, qui ne se limite pas aux adhérents de la COB. La population dans son ensemble attendait simplement que les élections régionales du 22 mars aient lieu, afin d'élire les nouvelles autorités locales et d'être représentée. Même si la COB a pris l'initiative de lancer la grève, divers secteurs de la société s'opposent au gouvernement central, comme le secteur du transport routier lourd, fédéré et indépendant, ainsi que les syndicats (commerçants), qui ont mené diverses actions contre le gouvernement, notamment des grèves de 24 heures dans un premier temps.

Comment le président Rodrigo Paz gère-t-il la crise économique du « pays brisé » dont il a hérité, marquée par une pénurie critique de devises et de carburant ?

D'un point de vue objectif et technique, on constate que le gouvernement de Rodrigo Paz ne fait que endetter davantage le pays pour rembourser la dette ; nous savons que cette action n'est techniquement pas viable et qu'elle ne fera qu'aggraver la crise. Cependant, au début de son mandat, Rodrigo Paz a promulgué le décret suprême n° 5503, en seulement 30 jours selon une procédure dite de « fast track », qui prévoyait la suppression des subventions sur les hydrocarbures. Mais il ne s'agissait pas seulement de la suppression de ces subventions : ce décret comportait des articles qui, d'une certaine manière, favorisaient les grands entrepreneurs et bradaient nos ressources. C'est pourquoi la population s'est mobilisée pour faire abroger ce décret. Après une vague de manifestations dans tout le pays, le gouvernement a été contraint d'abroger ledit décret et d'en promulguer un autre visant uniquement la suppression de la subvention sur les hydrocarbures, mais malheureusement, le gouvernement de Paz ne cherche pas à œuvrer pour l'ensemble de la population bolivienne, car bien que le prix de l'essence ait été aligné sur les cours internationaux, on nous fournit simplement une essence de très mauvaise qualité, au détriment de la vie quotidienne des personnes les plus démunies.

En ce qui concerne les devises, comme indiqué, Rodrigo Paz se tourne vers le FMI alors que, tout au long de la campagne, il s'était engagé à ne pas y avoir recours ; mais aujourd'hui, il y a recours, se contentant de contracter une dette pour en rembourser une autre. Il n'y a donc aucune vision sur la manière de générer de nouvelles devises ; ils n'ont tout simplement pas de plan et continuent d'improviser au jour le jour.

La crise du MAS est la défaite d'une alternative. Quel a été le principal élément déclencheur ?

Je pense qu'il faut comprendre d'où vient le MAS, car, certes, le MAS a été le parti auquel nous nous sommes identifiés pendant de nombreuses années, mais nous n'avons jamais abandonné l'essence de nos valeurs culturelles que nos parents nous ont enseignées, comme « AMA SUA » (ne sois pas voleur), « AMA QUELLA » (ne sois pas paresseux), « AMA LLULLA » (ne sois pas menteur). Cependant, sous le mandat de Luis Arce Catacora, des actes de corruption ont été dénoncés, ce qui a entraîné la fragmentation du parti politique. En effet, certaines personnes étaient complices de cette corruption de Luis Arce Catacora, mais la majorité ne l'était pas, car cela va à l'encontre de notre essence même. C'est là que commence notre fragmentation.

Cependant, lors des élections nationales de 2025, nous nous sommes retrouvés dans une situation compliquée, car le gouvernement de Luis Arce a trouvé un moyen illégal d'empêcher notre candidat qui nous représentait, Evo Morales, de participer aux élections. Nous avons donc opté pour un vote de révolution (vote nul), tandis que le parti MAS avait son candidat, Eduardo del Castillo. Ce candidat a obtenu 3,17 % au niveau national (169 887,00 voix) et le vote nul 19,87 % au niveau national (1 371 019,00 voix), plus d'un million de Boliviens, n'ayant pas de candidat pour les représenter, ont opté pour un vote de révolution (vote nul).

Existe-t-il une perspective de construire une nouvelle organisation politique populaire ?

Nous nous trouvons actuellement dans la phase la plus compliquée et la plus difficile de l'organisation politique, car malheureusement, sous l'administration de Lucho Arce, on nous a volé l'acronyme du MAS, et c'est pourquoi nous sommes actuellement en train de créer un nouveau EVO-PUEBLO. Cependant le gouvernement multiplie les prétextes et les obstacles pour nous empêcher d'officialiser ce sigle et de commencer à affilier les sympathisants. Par ailleurs, l'union de tout le bloc populaire se met en place pour résister à un gouvernement de droite (gouvernement de la PAZ), c'est pourquoi nous sommes dans une phase de réarticulation de tout le bloc populaire.

Publié le 16 mai 2026 par Súmate, traduit par Luc Mineto

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La rébellion bolivienne pourrait ouvrir la voie

Rodrigo Paz a pris les rênes du pouvoir exécutif fin 2025, après avoir remporté le second tour avec 54 % des voix face à Tuto Quiroga, le candidat soutenu par les pouvoirs (…)

Rodrigo Paz a pris les rênes du pouvoir exécutif fin 2025, après avoir remporté le second tour avec 54 % des voix face à Tuto Quiroga, le candidat soutenu par les pouvoirs économiques et les grands médias. Cet exploit électoral a été rendu possible grâce au soutien dont Paz et son candidat à la vice-présidence ont bénéficié de la part des classes populaires, qui se ralliaient auparavant « en bloc » à l'autrefois puissant Mouvement vers le socialisme (MAS). Issu d'une tradition où la politique ne sert qu'à amasser du pouvoir, Paz a été poussé par son instinct à adopter des positions centristes. Il a pensé chaque phrase de campagne pour se démarquer des discours d'extrême droite et s'est efforcé de se connecter au sens commun des classes populaires. Il a saisi cette occasion exceptionnelle pour accéder au Palacio Quemado et a été utilisé par les masses ouvrières et paysannes pour barrer la route à l'extrême droite.

28 mai 2026 | tiré de Vientosur.info
https://vientosur.info/la-rebelion-boliviana-puede-abrir-el-camino/

Rodrigo Paz et l'agenda Trump

L'intervention militaire et l'enlèvement du président du Venezuela, l'agression soutenue contre Cuba, les ingérences non dissimulées dans le processus électoral au Honduras et les sauvetages monétaires du gouvernement argentin à la solde des États-Unis positionnent le gouvernement américain comme un facteur déterminant dans la conjoncture latino-américaine actuelle.

L'intervention de la Maison Blanche dans la politique bolivienne est attestée publiquement depuis le milieu de l'année 2025, lorsque des réunions élargies ont été organisées entre des organismes financiers internationaux, des entrepreneurs privés, des acteurs politiques d'extrême droite et tous les candidats du centre vers la droite, y compris Rodrigo Paz, afin de convenir du nouvel agenda gouvernemental.

Dès son entrée en fonction, Paz a formé un cabinet composé de membres néolibéraux issus des partis traditionnels, a destitué son vice-président (soupçonné d'avoir une certaine sensibilité envers les secteurs populaires) par une mesure inconstitutionnelle, s'est distancié des présidents progressistes de la région et a rejoint, aux côtés de Milei et Bukele, le club des gouvernements disposés à mettre en œuvre sur le continent la stratégie de sécurité nationale de Donald Trump.

En décembre, le gouvernement a inauguré son mandat par un décret suprême qui, outre une « hausse brutale du prix de l'essence » — une augmentation de 100 % du prix des carburants —, promouvait des réformes fiscales régressives et des cessions « express » de ressources naturelles aux multinationales. Un véritable revirement de politique économique qui, dans les faits, modifiait des dispositions constitutionnelles.

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) a immédiatement réagi et a organisé une mobilisation qui s'est prolongée jusqu'à la mi-janvier 2026, parvenant à mettre à nu le contenu antinational du décret gouvernemental. L'entrée en lice des communautés paysannes, avec leur méthode de blocage des routes, a fini par faire pencher la balance en faveur du mouvement populaire, obligeant Rodrigo Paz à annuler son décret, à l'exception de la question de la hausse du prix des carburants.

Après cette défaite politique, la tactique de Paz n'a pas changé d'un iota. Il a redoublé d'efforts pour rassembler les forces disponibles afin d'assurer sa gouvernabilité. Il a approfondi sa soumission à Trump en signant un mémorandum pour la cession du lithium et des terres rares et en ouvrant la porte aux opérations de la DEA ; il a entamé un processus compulsif d'endettement (en six mois de mandat, le gouvernement a fait passer la dette de 6 à 14 milliards de dollars) pour garantir la soumission de l'État à la politique économique des organismes supranationaux dépendants de l'impérialisme.

Paz et toute la droite bolivienne ont une confiance aveugle dans le fait que l'alignement absolu sur les États-Unis leur procurera la gouvernabilité relative dont ils jouissaient dans les années 1980 et 1990. Parallèlement, le gouvernement souhaite obtenir une majorité parlementaire en établissant une coalition de facto avec les autres partis de droite, sans avoir encore réussi à faire adopter aucune réforme significative. Ils ont toutefois réussi à envoyer un autre signal de bonne volonté envers les intérêts des groupes d'affaires, en adoptant la loi 1720, un mécanisme juridique visant à favoriser la spoliation des petites propriétés agricoles des familles paysannes et une plus grande accumulation de richesses au profit des grands propriétaires terriens.

L'ensemble de ces faits explique en grande partie la rébellion populaire qui met actuellement le pays à rude épreuve. L'État plurinational de Bolivie, formé en 2009, signifie avant tout un État qui capte le surplus et distribue la richesse sociale ; il suppose également la participation des peuples autochtones à travers leur propre représentation au sein des institutions. Ces deux acquis, obtenus au prix de grandes luttes qui ont marqué des tournants dans l'histoire du pays, sont en passe d'être effacés d'un trait de plume par le gouvernement de Paz.

Crise de l'État

La Bolivie a longtemps été connue pour son instabilité politique chronique. Son appareil d'État, loin de jouer un rôle d'articulation de la société, servait d'outil à l'un des camps, en conflit permanent avec l'autre. Dans son histoire d'insurrections populaires et de coups d'État militaires, seule la période de 2005 à 2019 peut être considérée comme une relative exception. Bien sûr, il y a eu des conflits, générés non pas par le mouvement de masse mais par les classes détenant le pouvoir économique et médiatique, c'est-à-dire les minorités sociales. Les indices de stabilité politique sont apparus avec la mise en place d'un nouveau régime, l'État plurinational, reposant sur deux piliers clés : la participation directe du mouvement indigène-paysan au pouvoir politique et l'élargissement des droits sociaux grâce aux revenus provenant des redevances gazières.

Les élections de 2025 ont vu l'élection d'un gouvernement dont le programme vise à détruire ces deux piliers de l'État. La participation indigène a été bafouée et contournée de diverses manières, notamment lors des dernières élections régionales où le candidat du parti au pouvoir a été déclaré « vainqueur » du poste de gouverneur de La Paz sans second tour. Parallèlement, le programme gouvernemental de Rodrigo Paz porte atteinte à des aspects sensibles de la légitimité de l'État : il réduit les projets de développement rural et détériore rapidement la qualité de vie de la grande majorité de la population. Dans l'ensemble, la gestion gouvernementale propose une contre-réforme étatique oligarchique et antipopulaire.

De son côté, la révolte populaire en cours cherche à mettre un coup d'arrêt au programme néolibéral du trumpisme bolivien, d'où sa forme de grève politique de masse. C'est ainsi que Rosa Luxemburg qualifiait les explosions sociales combinant revendications économiques et politiques. Le slogan « Dehors Rodrigo Paz », brandi lors des barrages paysans et des manifestations ouvrières, propose une issue politique à la crise par la convocation de nouvelles élections nationales et s'accompagne d'un rejet énergique du programme de coupes budgétaires et de privatisations du gouvernement actuel.

La demande de démission du président et le rejet du programme économique de la droite sont les deux piliers sur lesquels repose la mobilisation sociale. Il existe un décalage évident entre les deux. Après tout, l'aversion des masses pour l'agenda néolibéral ne se traduit pas encore par un programme alternatif ancré dans leurs organisations. Seule une combinaison des deux facteurs – une représentation politique issue des masses et un agenda économique de réformes progressistes – pourrait rendre viable une alternative politique qui, si elle succédait à la droite au gouvernement, disposerait d'une gouvernabilité plausible.

Perspectives de la rébellion populaire

Les mobilisations des foules populaires ont vu le jour fin avril et, à ce jour (dernière semaine de mai), elles se montrent vigoureuses. Leurs avant-postes sont les barrages routiers, qui s'accompagnent d'incursions massives de files de personnes inondant la ville de La Paz et débordant toute tentative d'apaisement répressif de la police et des forces armées. Ces derniers jours, la lutte s'est étendue au-delà de La Paz pour atteindre les zones rurales d'autres départements tels que Potosí, Cochabamba, Chuquisaca et Santa Cruz. À l'heure actuelle, on dénombre soixante points de blocage, dont la plupart sont situés dans l'ouest andin du pays.

Pourtant, la lutte n'a pas encore atteint l'ampleur suffisante pour renverser le gouvernement de Paz et le forcer à démissionner. Sa faiblesse fondamentale réside dans les grandes villes. Seule El Alto, la capitale aymara, a fourni d'importants contingents issus des quartiers ouvriers et populaires pour renforcer la pression ; les centrales syndicales et les organisations de quartier d'autres grandes villes, comme Cochabamba et Santa Cruz, ne se sont pas encore jointes au mouvement. La droite réactionnaire profite de cette faiblesse pour organiser de petits rassemblements contre les barrages routiers, appelant le gouvernement à une répression sanglante des manifestants, et sa voix est amplifiée par son appareil médiatique. Entre la pression de l'extrême droite et la lutte populaire, le gouvernement de Rodrigo Paz a principalement choisi d'attendre l'essoufflement des barrages, convaincu que les objectifs maximalistes de la mobilisation sociale ne peuvent être atteints que si la révolte se transforme en un ouragan qui balaye tout sur son passage. Si cela ne se produisait pas, espère le gouvernement, les combattants seraient contraints de battre en retraite et risqueraient de se démoraliser.

Le gouvernement s'accroche à une possibilité réaliste : dans des contextes aussi tendus que celui de la Bolivie, des revirements brusques et imprévisibles peuvent se produire, provoqués par des situations contingentes. Ce n'est toutefois pas son plus gros problème. Il n'y a pas de meilleur exemple de la ruine du pragmatisme politique que l'actuel gouvernement bolivien. Toute sa manière d'opérer, depuis la campagne électorale jusqu'à aujourd'hui, a placé le gouvernement de Rodrigo Paz dans un champ de mines. Il est incapable de conclure des accords qui désamorceraient la mobilisation sociale, car cela l'obligerait à prendre des engagements de nature stratégique (comme ne pas modifier la Constitution et s'abstenir de privatiser les entreprises et les ressources, par exemple). Le caractère politique du président le conduirait à signer ces engagements pour les piétiner dès le lendemain, comme il l'a fait jusqu'à présent : il continuerait à brûler en un temps record le peu de crédibilité qui lui reste et à risquer de faire face à nouveau à la fureur des barricades. Le gouvernement s'est mis dans une situation où respecter ceux qui l'ont porté au pouvoir implique de trahir l'oligarchie et Trump, et vice versa.

Le défi pour le mouvement populaire consiste à surmonter le développement inégal de sa subjectivité politique. En son sein cohabitent des positions très diverses : depuis les radicaux, qui ne sont pas disposés à céder tant qu'ils n'auront pas obtenu la démission du président ; en passant par ceux qui accepteraient des compromis intermédiaires ; des secteurs qui, rejetant la mobilisation « politique », acceptent une mobilisation qui formule des revendications « économiques » ; jusqu'à une large frange qui, malgré son mécontentement face au gouvernement et à la situation du pays, n'a pour l'instant pas l'intention de se joindre à la lutte. Ce développement inégal s'inscrit au cœur des contradictions et des tensions internes au sein des organisations populaires. Surmonter ces tensions pour construire une perspective politique nationale est une tâche incontournable (comme ce fut le cas lors du cycle de luttes de 2000-2005, lorsque fut forgé le « Programme d'octobre », dont les axes centraux étaient la nationalisation du gaz et la convocation d'une Assemblée constituante). Dans cette tâche, le rôle de la gauche et des militants sociaux est essentiel.

Vladimir Mendoza Manjón
https://jacobinlat.com/2026/05/la-rebelion-boliviana-puede-abrir-el-camino/

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Avec le règlement Retour, l’Union européenne amplifie sa guerre contre les migrantEs

2 juin, par Germain Gillet — , ,
Le Nouveau pacte européen sur la migration et l'asile, adopté en 2024 par le Parlement européen, vise à fermer les frontières de l'UE aux exiléEs. Le règlement Retour, qu'il (…)

Le Nouveau pacte européen sur la migration et l'asile, adopté en 2024 par le Parlement européen, vise à fermer les frontières de l'UE aux exiléEs. Le règlement Retour, qu'il vient d'adopter, vise à les en chasser.

10 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Germain Gillet | Crédit Photo. Martin Noda / Hans Lucas - Photothèque Rouge
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78887

Réuni en session plénière le 26 mars, le Parlement européen a validé la version du règlement dit « Retour » portée par les députéEs de droite et d'extrême droite visant à établir « un système commun en matière de retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier » dans l'Union européenne (UE). « Une victoire historique », selon l'eurodéputé et vice-président des Républicains Bellamy, principal concepteur de ce règlement raciste, interviewé par Valeurs actuelles. « La mise à mort du droit international », selon Migreurop (26 mars) qui en produit une analyse détaillée.

Une régression historique

Ce règlement durcit brutalement la directive Retour datant de 2008 qui offrait déjà un cadre juridique commun à l'UE mais qui était jugée insuffisamment efficace pour réprimer et expulser. Notamment, cette directive laissait une marge de manœuvre aux États membres pour mettre en œuvre les règles de l'UE dans leur droit national. Désormais, en la matière, c'est le règlement européen qui prime.

Selon la directive de 2008, l'enfermement des exiléEs devait théoriquement intervenir en dernier ressort. Il devient quasi systématique du fait d'une extension des motifs de détention (dont le « manque de coopération » !) y compris pour les personnes considérées « vulnérables » (mineurEs, demandeurEs d'asile, malades ne supportant pas l'enfermement). Le texte ouvre aussi la possibilité que la détention administrative s'effectue dans des ­établissements pénitentiaires.

La durée maximale de la rétention administrative (90 jours en France) est portée à deux ans, et est cumulable d'un État à un autre. Et si les États estiment qu'il y a menace à l'« ordre public » et à la « sécurité », ils pourront la prolonger sans limite maximum. Durcissement également des interdictions de retour pour les expulséEs, quasi automatiquement voire indéfiniment.

Expulser plus vite

Désormais, le recours contre une décision d'expulsion n'est plus suspensif. Comble de cynisme : la personne conserve son droit de faire appel de son OQTF devant les tribunaux mais cet appel ne retarde plus son expulsion ! Elle est par ailleurs obligée de « coopérer activement » à son renvoi — et notamment d'accepter de subir une fouille et d'autres humiliations — sous peine de sanctions financières ou pénales. Au passage, le règlement supprime le « retour volontaire » (qui accompagnait, y compris financièrement, les migrantEs souhaitant retourner dans leur pays d'origine). « La règle devient le départ forcé », se vante Bellamy dans son interview au magazine d'extrême droite.

Expulser plus loin

Jusqu'à aujourd'hui, le pays de « retour » (celui de la nationalité des migrantEs) devait figurer sur la mesure d'expulsion. Pour contourner le risque que le pays en question refuse de les accueillir, la nouvelle législation permet de les envoyer dans des pays avec lesquels iels n'ont aucun lien mais avec lesquels l'UE ou ses États membres ont conclu des accords. À charge de ces pays de les gérer à leur guise — de les expulser à nouveau, de les enfermer dans des « hubs de retour », etc. Ces mesures viennent compléter les textes adoptés en février dernier par le Parlement européen permettant de renvoyer les demandeurEs d'asile dans des pays soi-disant « sûrs » comme le Bangladesh, le Maroc, la Tunisie ou l'Égypte !

Abolition du règlement Retour, du Pacte européen sur la migration et l'asile et de toutes les législations racistes anti-migrantEs.

Liberté de circulation et d'installation ! Régularisation de toustes les sans-papiers !

Germain Gillet

P.-S.
• Hebdo L'Anticapitaliste - 795 (09/04/2026). Publié le Vendredi 10 avril 2026 à 16h31 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/avec-le-reglement-retour-lue-amplifie-sa-guerre-contre-les-migrantes

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Le dilemme de Trump, comment contraindre un pays que l’on ne peut envahir ?

2 juin, par Michel Rogalski — , ,
Démarrée le 28 février, la guerre que les États-Unis et Israël ont entrepris seuls et sans alliés, soi-disant pour « finir le travail » engagé par la guerre des « 12 jours » (…)

Démarrée le 28 février, la guerre que les États-Unis et Israël ont entrepris seuls et sans alliés, soi-disant pour « finir le travail » engagé par la guerre des « 12 jours » d'à peine un an plus tôt prend l'allure d'un fiasco.

Tiré de Recherches internationales
Michel Rogalski
Directeur de la revue Recherches internationales

Isolé d'abord dans son pays dont les sondages témoignent d'un rejet à hauteur de plus de soixante pour cent, Trump qui rencontre l'hostilité des Démocrates peine à convaincre son électorat MAGA qu'il avait entraîné sur un programme de paix et d'arrêt de toute expédition guerrière. Prétextant un possible accès à l'arme nucléaire de l'Iran, le déroulement du conflit s'est déplacé autour de l'enjeu du détroit d'Ormuz qui inquiète beaucoup plus la population des États-Unis qui en ressent l'impact dans son quotidien.

S'emparant de ce nouveau conflit surgi dans la guerre et cherchant à impliquer ses alliés occidentaux, il a dû prendre conscience que la plupart de ceux-ci ayant condamné l'intervention et ayant affirmé à maintes reprises que ce n'était pas leur guerre, refusaient tout également de se joindre à lui militairement sur la question du détroit d'Ormuz. La réaction de Trump fut immédiate : colère contre ses alliés et contre l'OTAN et menaces de s'en souvenir. Bref, un isolement diplomatique sans précédent. Il lui fallut également gérer sa difficile relation avec l'allié israélien dont les objectifs n'étaient pas forcément les mêmes, pas plus que les moyens à employer. Jusqu'au-boutiste, Israël soucieux de renverser le régime iranien dans l'espoir que ses nouveaux dirigeants accepteraient l'idée d'abandonner tout programme nucléaire, voulait continuer les frappes jusqu'à une capitulation de l'adversaire.

Mais plusieurs accrocs surgirent qui perturbèrent le scénario. Tout d'abord l'impréparation et la précipitation ont nui aux opérations. Ensuite la surprenante résilience du gouvernement iranien dont on claironnait qu'il ne pouvait que s'effondrer rapidement. Puis l'efficacité des ripostes iraniennes qui réussirent à détruire, avec des pertes considérables en matériels, la quasi-totalité des bases américaines pré-positionnées dans les États de la péninsule arabique, entraînant toute la région dans le conflit. Ajoutons à cela l'entré active du Hezbollah dans les hostilités ouvrant un second front pour Israël et surtout le contrôle par l'Iran du détroit d'Ormuz donnant une dimension mondiale à cet affrontement qui pourrait s'élargir à des menaces sur les câbles sous-marins de communication.

Cette guerre que l'on désigne à tort d'asymétrique – ce type de guerre désignait essentiellement les luttes de guérillas du XX° siècle, notamment en faveur des indépendance contre les métropoles coloniales – a durement frappé l'Iran, mais a en même temps révélé l'éventail des armes utilisées par celui-ci et sa capacité à en reconstruire rapidement. Il s'agit en fait de guerre dissymétrique comme ce fut le cas des guerres engagées contre la Serbie ou la Libye. Les raids aériens et les frappes de missiles ont causé d'immenses dégâts et de nombreuses victimes en Iran et le pays mettra plusieurs années à panser ses blessures et à en effacer les séquelles.

La hantise des guerres passées – Vietnam, Irak, Afghanistan – et les pertes de soldats constituaient une ligne rouge que Trump savait ne pas pouvoir franchir sauf à s'engager dans une opération coûteuse en soldats et pour l'économie américaine. Bref, le bourbier et l'enlisement impensables à six mois des élections de mi-mandat prévues pour novembre et d'autres dates importantes pour l'agenda politique.

Or, s'il est une leçon que l'on peut tirer de différends conflits, c'est qu'on ne peut renverser un régime – de 90 millions d'habitants – uniquement par des frappes de missiles ou de bombardements massifs. Il faut occuper le terrain, le contrôler et mettre en place un nouveau régime acceptable par les populations. Faute de la possibilité d'une telle option le dilemme de Trump est rapidement devenu : comment peut-on contraindre un pays que l'on ne peut envahir ?

Les différentes phases de cette guerre ne sont que des tentatives successives qui s'enchaînèrent sans succès, parfois arrêtées dès le deuxième jour, donnant l'impression d'un président versatile qui n'était qu'à la recherche d'un moyen efficace pour obtenir ce qu'il voulait. Et il est bien difficile de sortir un lapin du chapeau toutes les semaines. En réalité Trump, au-delà de ses revirements poursuit toujours le même but – contraindre l'Iran – et tourne en rond à trouver la méthode efficace.

Les tentatives se sont succédées. D'abord, sur suggestion israélienne, la décapitation des chefs religieux, militaires et politiques du régime au travers d'assassinats ciblés. Mais le régime a démontré sa capacité de survie et a fait arriver aux commandes une nouvelle équipe, bien préparée, et farouchement déterminée à poursuive le combat avec souvent plus d'intransigeance. Puis a succédé une longue phase de bombardements massifs visant à détruire le potentiel militaire de l'Iran et ses infrastructures énergétiques. Jusqu'au 7 avril, où, faute de résultats, la décision d'un cessez-le-feu est décidée. Mais entre temps la guerre s'était élargie au front libanais avec l'entré en action du Hezbollah et surtout au détroit d'Ormuz désormais sous contrôle iranien. Devant ce nouveau front les États-Unis tente l'ouverture d'une nouvelle opération – « Le Projet liberté » - d'escorte militaire de bâtiments dans le détroit d'Ormuz qui durera … 48h, puis le blocus filtrant bloquant les navires sortants. Pendant ce temps était agité la menace un débarquement au sol afin de récupérer les stocks d'uranium enrichis, ou bien évoqué l'existence de négociations en cours souvent démenties par les interlocuteurs supposés, ou encore invoqué des dissensions au sein du régime iranien.

L'urgence pour les États-Unis est devenue celle du déblocage du détroit d'Ormuz pour lequel ses alliés se gardent bien de se joindre militairement. Tout le reste est repoussé à plus tard lors de l'ouverture de négociations, notamment les buts de guerre affichés et donc le nucléaire. Pour l'instant l'Iran n'a cédé sur rien et a obligé ses adversaires à déplacer le contentieux sur le détroit d'Ormuz à régler au plus vite, reportant à plus tard la discussion sur les autres sujets. Trump, poussé par la hâte d'en finir pour faire face aux échéances internes qui approchent aux États-Unis permet aux Iraniens d'être maîtres du temps et d'obliger leur adversaire principal à une formule qui ressemblera à l'Accord signé en 2015. Bref, sur les trois points prétextés – le nucléaire, le potentiel balistique et l'aide aux proxis, sans compter la nature du régime – une guerre pour rien.

On ne peut s'interroger sans évoquer le contexte souvent abordé par les medias. Deux mots reviennent : le pétrole et la Chine. L'agression contre le Venezuela visait explicitement à s'assurer le contrôle de son pétrole dont une large partie de ses exportations étaient dirigées vers la Chine. Faire d'une pierre deux coups en s'emparant du pétrole vénézuélien et en priver la Chine. La guerre d'Iran doit être également appréciée à l'aune de la vive rivalité entre la Chine et les États-Unis. L'énergie en est une composante essentielle.

Les conséquences se dessinent déjà à grands traits. La région moyen-orientale en sera bouleversée. La protection américaine en matière de sécurité sera discréditée. Les pays « protégés » par des accords de défense sont devenus les premières cibles et ont subi de sérieux dommages ainsi que les intérêts américains qui s'y trouvaient. Une leçon sera certainement retenue par les États-Unis : rapprocher des bases militaires près d'un ennemi potentiel a pour effet d'en faire les premières cibles facilement touchées en cas de conflit. Les pays de la région devront repenser leurs stratégies sécuritaires d'une autre façon.

Une autre leçon doit être méditée. À aucun moment la question de l'arsenal nucléaire d'Israël n'a été posée. Pourquoi ce qui a été possible pour l'Amérique latine et l'Afrique – en faire des continents dénucléarisés - ne le serait-il pas pour le Moyen-Orient ? Pour l'Iran s'engager à renoncer à l'arme nucléaire, pour Israël démanteler la sienne. Chiche !

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d'analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd'hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.

Site : http://www.recherches-internationales.fr/
https://shs.cairn.info/revue-recherches-internationales?lang=fr
Mail : recherinter@paul-langevin.fr 6, av. Mathurin Moreau ; 75167 Paris Cedex 19

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Vers une intervention trumpiste à Cuba ?

2 juin, par Dan La Botz — , , ,
L'inculpation de Raúl Castro par l'administration Trump s'inscrit dans une escalade des pressions contre Cuba. Sur fond de crise économique et de tensions géopolitiques, (…)

L'inculpation de Raúl Castro par l'administration Trump s'inscrit dans une escalade des pressions contre Cuba. Sur fond de crise économique et de tensions géopolitiques, certains craignent désormais une nouvelle intervention des États-Unis dans l'île.

28 mai 2026 | Hebdo L'Anticapitaliste - 802
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/vers-une-intervention-trumpiste-cuba

Le 20 mai 2026, le ministère de la Justice de Donald Trump a inculpé Raúl Castro pour meurtre. Raúl, le frère de Fidel Castro, est âgé de 94 ans et faisait partie des révolutionnaires qui ont renversé le gouvernement du dictateur Fulgencio Batista en 1959 et établi un État communiste pro-soviétique en 1961. Les accusations portées contre lui remontent à février 1996, lorsqu'un groupe d'exiléEs cubainEs appelé « Brothers to the Rescue » a envoyé deux avions vers Cuba, mais ceux-ci ont été abattus par des avions de chasse cubains alors qu'ils se trouvaient encore dans l'espace aérien international, tuant quatre personnes à bord. Aujourd'hui, le gouvernement Trump tient Raúl Castro, qui a occupé les fonctions de dirigeant du Parti communiste cubain (PCC) et de chef de l'État, pour responsable de ces décès.

Changement de régime à la vénézuélienne

Les États-Unis ont pratiquement dès le début imposé un embargo à Cuba, tenté d'assassiner Fidel Castro à de nombreuses reprises, soutenu une tentative d'invasion et, plus récemment, tenté d'affaiblir Cuba en coupant son approvisionnement en pétrole, ce qui a eu de lourdes conséquences pour le peuple cubain. Il semble désormais que Trump souhaite mettre fin au régime du PCC et lui trouver un remplaçant qui ouvrirait le pays au commerce et aux investissements étrangers, y compris ceux des exiléEs cubainEs.

Trump estime que son opération du 3 janvier 2026, au cours de laquelle les États-Unis ont brièvement envahi le Venezuela et capturé le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores pour les amener à New York afin qu'ils y soient jugés, a été un immense succès. Lors d'une conférence de presse, Trump a déclaré : « Il s'agit là de l'une des démonstrations les plus impressionnantes, efficaces et puissantes de la puissance et de la compétence militaires américaines de toute l'histoire des États-Unis. »

Trump pourrait considérer cette opération comme un modèle pour une action similaire à Cuba. Bien que le secrétaire d'État Marco Rubio, d'origine cubaine et ayant passé une partie de son enfance à Miami, en Floride, bastion des exiléEs cubainEs conservateurEs, souhaite voir le PCC remplacé par un État et une économie capitalistes, il semble préférer un règlement négocié à une action violente. Les Américains peuvent-ils trouver une personnalité disposée à traiter avec eux pour opérer cette transition, quelqu'un comme Delcy Rodríguez, qui a remplacé Maduro à la présidence du Venezuela et a cédé à Trump, permettant aux entreprises américaines de commencer à prendre le contrôle de l'industrie pétrolière ?

Une nouvelle aventure impérialiste de Trump

Le danger est que, si une solution n'est pas trouvée rapidement, sans pétrole pour l'éclairage et le chauffage des logements et des hôtels, et sans énergie pour faire fonctionner le réseau d'eau et les machines du pays, l'économie et le gouvernement cubains pourraient s'effondrer, entraînant le chaos, la criminalité et la violence comme on le voit en Haïti. Si les États-Unis et l'Iran parviennent à un accord mettant fin à la guerre, Trump serait alors libre de se lancer dans sa prochaine aventure impérialiste, quelle que soit la forme que prendra son intervention à Cuba.

Trump et Rubio ont récemment envoyé le directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Cuba, où il a rencontré le ministre cubain de l'Intérieur. Il a proposé au pays une aide de 100 millions de dollars, mais le président cubain Miguel Diaz-Canel a déclaré que son gouvernement préférerait que les États-Unis lèvent leur blocus. Raúl Castro était présent lors des pourparlers, alors même que les États-Unis préparaient son inculpation.

Il n'y a eu que quelques petites manifestations aux États-Unis contre l'ingérence américaine à Cuba, alors qu'il y a près de trois millions de CubainEs aux États-Unis, dont la moitié en Floride et d'autres au Texas, en Californie et dans le New Jersey. Ces immigréEs sont arrivéEs par vagues depuis les années 1960, et il y a peu d'amiEs du gouvernement cubain parmi eux. Beaucoup soutiendraient une intervention américaine. Les manifestations aux États-Unis ont été organisées par de petits groupes de gauche qui ont soutenu le gouvernement communiste cubain, et ils bénéficient de peu de soutien au sein de la société américaine. Pourtant, des sondages récents montrent que seuls 15 à 25 % de la population des États-Unis soutiendraient une intervention militaire. Trump souhaiterait remporter une victoire après avoir échoué à gagner la guerre contre l'Iran.

Dan La Botz, traduction Henri Wilno

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