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Losovski et l’Internationale syndicale rouge

Durant plus de quinze ans, Solomon Losovski[1] a été le dirigeant et le principal stratège de l’Internationale syndicale rouge (ISR). Cette organisation, active partout à travers le monde durant l’entre-deux-guerres, a déployé une action syndicale combative qui visait à fragiliser, puis à renverser le pouvoir de la classe capitaliste. En accord avec la stratégie de la Troisième Internationale communiste, l’ISR a largement diffusé la pensée et les méthodes d’action marxistes, contribuant à galvaniser et à structurer une partie non négligeable du mouvement syndical en Europe, en Amérique et en Asie. Ne cherchant pas à détruire les syndicats réformistes, Losovski et son organisation ont plutôt tenté de radicaliser le mouvement ouvrier. Leur stratégie a principalement consisté à utiliser les conflits économiques comme des révélateurs de l’antagonisme entre le patronat et les ouvriers, et ce, afin d’élever le niveau de conscience des travailleurs et travailleuses, et l’intensité des luttes syndicales. Plutôt que de miser sur la propagande idéologique, Losovski et ses camarades ont proposé une approche pragmatique, selon laquelle les militantes et les militants révolutionnaires doivent se lier organiquement à un milieu de travail, comprendre celui-ci et gagner la confiance de leurs collègues, avant de pouvoir y jouer un rôle de direction politique. En établissant ces liens, les militants peuvent stimuler une trajectoire ascendante de prise de conscience et de combativité des travailleurs et des travailleuses, de façon à faire évoluer les conflits économiques en affrontements politiques[2].
L’Internationale syndicale rouge a été fondée en 1921 et elle a été active jusqu’à sa dissolution en 1937. Durant toute son existence, c’est Losovski qui l’a dirigée et qui lui a fourni son cadre théorique et ses principaux alignements stratégiques. Devant faire face à un contexte sociopolitique inflammable – caractérisé par la montée du fascisme en Europe, l’anticommunisme viscéral partout en Occident et la répression coloniale en Asie – l’ISR a régulièrement ajusté son approche syndicale, mais toujours dans le but de trouver la manière la plus efficace d’intéresser le prolétariat mondial à la lutte révolutionnaire. Dans cet article, nous présentons trois moments significatifs de l’histoire de l’ISR qui permettent d’éclairer sa pratique, ses éléments de continuité et ses adaptations tactiques. D’abord, l’étude de la création de l’ISR et de son Programme d’action (1921) permet de saisir sa stratégie fondamentale d’intervention dans le mouvement syndical international. Ensuite, l’analyse du tournant dit « classe contre classe », opéré lors du VIe Congrès de l’Internationale communiste (IC), éclaire la manière dont les révolutionnaires tentent de prendre la direction du mouvement syndical pour le radicaliser politiquement. Enfin, l’examen des dernières années de l’ISR montre comment elle a révisé sa position « maximaliste » pour permettre l’élaboration d’un front uni antifasciste. Cette édulcoration de ses positions a toutefois contribué à son déclin, puis à sa disparition en 1937.
Le développement de l’Internationale syndicale rouge
De longue date, le rôle des organisations syndicales dans le mouvement communiste international pose problème. D’un côté, Marx considérait les syndicats comme des organisations défensives des droits des travailleurs et demeurait circonspect quant à leur potentiel révolutionnaire[3]. D’un autre côté, la présence des communistes dans les syndicats a permis à ceux-ci de développer plus largement leur base, comme ce fut le cas en Russie à la veille de la révolution d’Octobre 1917. Pour cette raison, les bolchéviques ont participé à la reconstruction de la Fédération syndicale internationale (FSI) en 1919. Malheureusement, l’expérience tourne court, puisque les sociaux-démocrates s’emparent de la direction de la fédération d’où ils excluent les groupes révolutionnaires. Les militants communistes et syndicalistes révolutionnaires envisagent alors de fonder une association syndicale reflétant leur position, projet qui se concrétise lors du premier congrès de l’Internationale syndicale rouge tenu à Moscou en juillet 1921. Au départ, l’ISR regroupe plusieurs tendances qui se donnent pour but « l’organisation des masses ouvrières du monde entier pour le renversement du capitalisme, la libération des travailleurs et l’instauration du pouvoir prolétarien[4] ». En plus de la tendance bolchévique représentée par Losovski et Mikhaïl Tomski, Andreu Nin joue un rôle déterminant dans le développement de l’ISR. Ce dernier représente la Confédération nationale du travail d’Espagne, anarcho-syndicaliste, et fondera subséquemment le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), anti-stalinien[5]. Du côté canadien, la seule organisation qui participe aux démarches en vue de la création de l’ISR est la One Big Union, d’inclination libertaire. Cela dit, l’ISR établit des liens officiels avec la Troisième Internationale communiste dont elle suivra les mots d’ordre tout au long de son existence.
En plus de son anticapitalisme, deux autres caractéristiques distinguent l’ISR du mouvement syndical réformiste. D’abord, elle préconise l’action directe des travailleuses et des travailleurs, c’est-à-dire l’instauration d’un rapport de force – notamment par la grève – contre le patronat. Selon Losovski, l’échec du syndicalisme réformiste est directement lié à la volonté de ses dirigeants de négocier avec les employeurs, sans leur opposer une puissance conséquente. De fait, les patrons sont en mesure de refuser les demandes des ouvriers puisqu’en régime capitaliste, ce sont eux qui possèdent l’argent et les moyens de production, alors que les lois leur sont largement favorables. Losovski précise : « Notre tâche est de faire de l’action des masses la pierre angulaire de notre activité, ce qui n’est possible que si nous plaçons à la base de notre tactique l’action directe de ces masses[6] ». En plus de l’amélioration du rapport de force, cette approche permet d’intégrer un nombre important de travailleurs à l’action syndicale, ce qui renforce le sentiment d’appartenance et développe les capacités du plus grand nombre. Ensuite, l’ISR se distingue en défendant les syndicats d’industrie plutôt que les syndicats de métier et, plus largement, un front unique de tous les travailleurs. Cette conception s’oppose au corporatisme qui crée des divisions improductives au sein de la classe ouvrière. Elle permet aux travailleuses et aux travailleurs de militer ensemble par-delà les clivages entretenus par les patrons et la législation bourgeoise. Les syndicats d’industrie (agriculture, métallurgie, textile, etc.) ouvrent la porte à un front unique des travailleurs, nécessaire pour imposer un changement global de l’ordre économique et politique mondial.
Concrètement, l’ISR cherche à coaliser les syndicats qui acceptent ses principes et encourage la création de comités dans les entreprises non syndiquées. De plus, elle incite les militants et les militantes communistes à s’impliquer dans les syndicats réformistes afin d’y exposer les avantages du syndicalisme révolutionnaire. Chaque lutte particulière est vue comme une occasion de développer la combativité de la classe ouvrière et comme un levier pour la lutte des classes. Enfin, l’ISR développe une stratégie internationale que ses membres doivent adapter à leur pays respectif. Cette politique, à la fois réaliste et révolutionnaire, convainc progressivement de larges secteurs du monde syndical. En 1922, la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) française adhère à l’ISR, qui gagne de ce fait 400 000 nouveaux membres, en majorité des cheminots, ainsi que des ouvriers de la métallurgie et du bâtiment. L’année suivante, les effectifs totaux de l’ISR comprennent entre 12 et 13 millions d’adhérents, et 22 centrales en dehors de l’Europe et de l’URSS lui sont rattachées[7]. Par la suite, l’ISR s’active particulièrement en Angleterre afin de convaincre les trade-unions de la rejoindre, et en Chine pour y créer des syndicats marxistes. La campagne menée en Angleterre est caractéristique de l’approche de l’ISR qui reconnait l’expérience des syndicalistes et qui souhaite bénéficier de leurs connaissances, quoique dans un objectif de révolution sociale. Les efforts de l’ISR portent des fruits, car les ouvriers britanniques déclenchent une grève générale en mai 1926 pour s’opposer aux mesures réactionnaires du gouvernement. En Chine, l’ISR apporte son expérience syndicale et ses capacités d’organisation auprès des milieux ouvriers, ce qui permet au Parti communiste chinois (PCCh) de s’ancrer durablement dans la classe ouvrière, alors qu’à sa fondation, il était composé principalement d’intellectuels. En 1927, le PCCh dirige politiquement des syndicats rassemblant environ 2,8 millions d’ouvriers, ce qui en fait la première force syndicale du pays[8].
Au Canada, le mouvement révolutionnaire se recompose à la suite de la fondation du Parti communiste du Canada (PCC) en mai 1921. Plusieurs leaders de la One Big Union se joignent au nouveau parti[9] qui devient progressivement le pôle de direction du syndicalisme révolutionnaire. L’objectif du PCC, de concert avec l’ISR, est d’implanter une politique révolutionnaire dans les centrales syndicales existantes et de coordonner leur travail avec les syndicats déjà socialistes. Pour ce faire, le PCC lance une section canadienne de la Ligue d’éducation syndicale, une organisation de l’ISR visant à diffuser les idées révolutionnaires et à développer un front unique des travailleurs et des travailleuses dans une perspective communiste. Un des éléments centraux mis de l’avant au Canada est la lutte pour l’obtention de syndicats proprement nationaux, indépendants des centrales américaines. Cette exigence, qui peut sembler contraire à « l’internationalisme prolétarien », représente en fait une lutte pour la démocratisation des syndicats canadiens et pour leur reprise en main par les travailleuses et les travailleurs eux-mêmes. En ce sens, les communistes canadiens œuvrent à la consolidation du Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC), tout en essayant d’y imposer une stratégie plus offensive et des idées socialistes. De plus, la direction nationale de l’ISR préconise de cibler les milieux non syndiqués pour y développer l’organisation ouvrière, notamment dans l’industrie primaire (agriculture, foresterie et mines). Enfin, les communistes fournissent un effort particulier pour recruter les ouvriers du rail puisque « les chemins de fer représentent les artères vitales du Canada et les 79 000 cheminots organisés sont potentiellement l’organisme le plus puissant du Dominion[10] ». La Ligue d’éducation acquiert une grande influence, alors que son candidat au poste de président du CMTC obtient presque 25 % des suffrages à l’élection de 1924[11]. Finalement, la décision est prise en 1929 de remplacer la Ligue d’éducation syndicale par une nouvelle organisation, la Ligue d’unité ouvrière (LUO) qui est à proprement parler un syndicat.
La lutte « classe contre classe »
Durant la décennie 1920, les communistes tentent différents rapprochements avec les socialistes et les socio-démocrates en Europe, en Amérique et en Asie. Néanmoins, ces derniers refusent systématiquement de s’allier avec les organisations révolutionnaires, allant jusqu’à orchestrer leur répression. Pour prendre un exemple célèbre, c’est le gouvernement social-démocrate de Friedrich Ebert (1918-1925) qui écrase la révolution spartakiste en Allemagne et qui réprime le mouvement communiste en s’appuyant sur des milices d’extrême droite. Pareillement, la Fédération syndicale internationale refuse toute collaboration avec les communistes et plusieurs de ses syndicats membres répriment l’activité révolutionnaire dans leurs rangs. Dans ces circonstances, la Troisième Internationale communiste décide, lors de son VIe Congrès à l’été 1928, de rompre avec la social-démocratie qu’elle juge dorénavant comme une ennemie de classe. Le nouveau programme de l’IC explique que « la social-démocratie se donne pour tâche de soutenir le régime capitaliste et de collaborer avec lui », et qu’elle défend les principes suivants : « appui sans réserve à la rationalisation et à la stabilisation du capitalisme, paix des classes, paix industrielle, politique d’intégration des organisations ouvrières aux organisations patronales et à l’État impérialiste[12] ». Dans ces circonstances, la direction de l’IC prône que le travail des communistes se fasse prioritairement dans des organisations autonomes (partis communistes, syndicats rouges, organismes culturels et sociaux indépendants). Cette position sera connue sous le nom de « classe contre classe », en référence à l’idée selon laquelle il n’y a que deux camps : d’un côté le mouvement communiste et le prolétariat, de l’autre côté, tous ceux qui contribuent au maintien du pouvoir de la bourgeoisie, par conviction ou pusillanimité. Depuis quelques années, Losovski défendait une idée semblable au sein de l’ISR en regard de l’intransigeance dont faisaient preuve la majorité des syndicats socio-démocrates à l’encontre des communistes[13].
La nouvelle stratégie est mise en place à partir du IVe Congrès de l’ISR, en mars-avril 1928, et confirmée lors de son Ve Congrès en août 1930. Concrètement, qu’est-ce que cela implique ? D’abord, que les militantes et les militants syndicaux communistes ne cherchent plus la collaboration avec les directions sociales-démocrates. Ensuite, que les organisateurs communistes priorisent le développement de forces autonomes, à savoir le Parti communiste et les syndicats rouges qui lui sont rattachés. Néanmoins, les objectifs fondamentaux de l’IC et de l’ISR n’ont pas changé. Ainsi, les militants communistes continuent de s’adresser aux travailleuses et aux travailleurs partout où ils le peuvent, y compris dans les syndicats réformistes. Toutefois, ils le font en traçant une ligne de démarcation claire entre les directions sociales-démocrates – qualifiées de traîtresses – et les positions communistes. Le but des militants et des militantes est dorénavant de détruire les directions sociales-démocrates afin de les remplacer ou, si ce n’est pas possible, d’amener les sections locales des syndicats à se joindre aux organisations communistes. L’autre élément qui se maintient dans le travail de l’ISR, c’est la priorité accordée à l’organisation concrète, avec l’idée que c’est dans la lutte que les communistes peuvent démontrer la véracité de leurs positions, et que c’est en menant le combat que les ouvriers développent leur conscience et se préparent à un affrontement de plus grande ampleur[14]. Les communistes restent convaincus que n’importe quel affrontement entre un patron et ses ouvriers porte en germe une conflictualité politique plus large qui renvoie à la lutte des classes. Cette théorie est présentée par Losovski lors d’une série de conférences qu’il donne en 1930 et qui paraissent l’année suivante sous le titre La grève est un combat !
Dans les conférences de 1930, Solomon Losovski tente de synthétiser l’expérience acquise par le mouvement syndical révolutionnaire depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Pour commencer, il rappelle le lien entre les enjeux économiques et politiques, et souligne qu’il est du devoir des militantes et des militants communistes de faire évoluer les luttes immédiates (pour le salaire, pour la réduction du temps de travail) en des conflits plus ouvertement politiques (pour le contrôle de la production). La répression des luttes économiques et l’impossibilité, en régime capitaliste, d’une véritable équité pour les travailleurs et les travailleuses sont des leviers pour démontrer la nécessité d’une révolution sociale. La grève joue un rôle particulier, puisqu’elle révèle le conflit entre patrons et ouvriers, qu’elle développe la combativité des travailleurs et qu’elle sert d’étape en vue d’une insurrection générale. En ce sens, la lutte des classes doit être envisagée comme un conflit militaire. Losovski détermine quatre principes qui doivent guider la lutte ouvrière de manière globale et lors de chaque grève en particulier : 1) déployer tous les efforts possibles pour obtenir la victoire ; 2) concentrer ses efforts en un seul endroit ; 3) agir le premier et surprendre l’ennemi ; et 4) exploiter au maximum chaque succès remporté. La classe ouvrière doit aussi se doter d’un état-major pour diriger sa lutte selon un plan cohérent, tout en acceptant une discipline librement consentie et en reconnaissant l’initiative de chaque militante et militant. Enfin, il faut faire preuve de réalisme et accepter certains replis tactiques. L’élément le plus difficile pour celles et ceux qui dirigent le mouvement ouvrier, c’est de savoir quand passer à l’offensive et quand mener un retrait, sans jamais perdre de vue l’objectif révolutionnaire. Cette capacité ne se développe pas uniquement par l’étude, mais d’abord dans la pratique : « Le droit à la direction ou à la reconnaissance des masses n’est pas préparé directement par notre école, il se gagne dans la lutte, sur place[15] ».
Alors que l’ISR adapte sa stratégie, une vague de répression frappe les syndicalistes d’allégeance communiste au Canada, qui sont pratiquement tous exclus des grands syndicats entre 1927 et 1929. L’expérience qu’ils vivent confirme la justesse du tournant « classe contre classe » opéré par l’Internationale communiste. Dans la foulée, les militantes et les militants canadiens décident de créer une nouvelle centrale syndicale indépendante : la Ligue d’unité ouvrière (LUO). Cette organisation a pour objectif de fonder des syndicats démocratiques de type industriel, afin que l’unité de tous les ouvriers d’un secteur leur permette d’établir un véritable rapport de force avec leurs employeurs. Dans le contexte de la crise économique des années 1930, cette approche reçoit un accueil favorable, comme en témoigne l’augmentation rapide des effectifs de la LUO, qui passent de 3000 membres en 1930 à plus de 40 000 membres en 1935. Ce développement est d’autant plus impressionnant que le Parti communiste du Canada est illégal de 1931 à 1935, et que l’appartenance à une de ces organisations peut entrainer diverses formes de représailles, allant du licenciement à l’emprisonnement. De fait, les membres de la LUO sont en général des militants aguerris dont l’influence s’étend bien au-delà de leurs cercles immédiats. On estime que les syndicalistes d’obédience communiste ont été à l’initiative de 90 % des conflits de travail au Canada durant l’année 1934. Les historiens Robert Comeau et Bernard Dionne expliquent : « Pour effectuer cette percée, la LUO bénéficia du vide laissé par les autres centrales syndicales dont l’attitude timorée n’offrait aucun espoir d’améliorer la situation des travailleurs. De plus, la tactique syndicale encouragée par les militants du PCC visait en priorité la conscientisation des ouvriers à partir de leurs conditions de vie concrètes, et non leur adhésion à la doctrine marxiste, le but premier n’étant pas leur intégration au Parti, mais bien leur participation active au mouvement de masse[16] ».
Le PCC, à l’image des autres partis communistes rattachés à la Troisième Internationale, vise à faire l’unité de la classe ouvrière sous sa direction, mais sans chercher à transformer artificiellement l’ensemble des travailleurs en « parfaits communistes ». Cette approche, qui combine la direction communiste, une mobilisation sur des enjeux concrets et une diffusion idéologique tempérée, permet à la LUO de diriger plusieurs grèves déterminantes, comme celle des ouvrières du textile à Montréal en 1934 qui a mobilisé plus de 5000 personnes de diverses origines dans une alliance inédite à l’époque. Ce conflit prélude à la grève du textile de 1937 – connue comme la grève des midinettes –, dont la principale dirigeante est la militante communiste québécoise Léa Roback. Cette grève entraine la reconnaissance du syndicat, l’obtention de la semaine de travail de 44 heures et une augmentation salariale de 10 % pour les ouvrières[17]. Dans un sens comparable, de nombreux syndicats de mineurs sont dirigés par des communistes, comme à Sudbury et à Timmins en Ontario, ainsi qu’à Rouyn au Québec. La Mine Worker’s Union of Canada (affiliée à la LUO) dirige plusieurs conflits de travail, comme celui à la mine Noranda à Rouyn en juin 1934 appelé la « grève des Fros[18] ». Cette dernière, bien qu’un échec sur le coup, pose les bases de la syndicalisation des mineurs en Abitibi et annonce de futures grèves qui seront victorieuses[19]. La LUO dirige également une trentaine de sections syndicales de bûcherons en Ontario qui affrontent à plusieurs reprises leurs employeurs. Ces conflits, qui touchent des secteurs névralgiques de l’économie canadienne, permettent à la classe ouvrière de retrouver une position de force contre le patronat, qu’elle avait perdue lors de la crise économique, alors que des millions de chômeurs demandaient à travailler à n’importe quelles conditions. Néanmoins, au milieu des années 1930, un nouveau danger se manifeste, celui du fascisme. Pour y faire face, la Troisième Internationale communiste doit à nouveau ajuster sa stratégie, ce qui impactera l’action de l’ISR et entrainera la disparition de la LUO.
Vers le Front populaire antifasciste
Au milieu des années 1930, le fascisme a réussi à s’imposer largement en Europe continentale (Allemagne, Italie, Hongrie, Portugal, etc.) et au-delà (Brésil, Japon, etc.). Bien qu’antilibéraux, les mouvements fascistes ont reçu un large appui de la part des grands industriels qui voulaient s’en servir pour écraser les organisations communistes et pour discipliner la force de travail, dans l’objectif de retrouver un taux de profit comparable à celui d’avant la crise économique[20]. Cette connivence amène Georges Dimitrov, secrétaire général de l’Internationale communiste, à définir le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier[21] ». Pour les mêmes raisons – anticommunisme, appui à la grande industrie –, les gouvernements capitalistes libéraux font preuve d’une complaisance stupéfiante envers les régimes fascistes, comme en témoignent les Accords de Munich où l’Angleterre et la France entérinent l’annexion des Sudètes par l’Allemagne nazie[22]. En somme, le mouvement communiste international doit affronter un ennemi capitaliste renforcé par divers régimes et milices fascistes dont la violence est irrépressible. C’est pourquoi l’Internationale communiste décide, lors de son VIIe Congrès à l’été 1935, de relancer une politique de collaboration avec les socio-démocrates et les socialistes dans le but d’établir un « front uni contre le fascisme ». L’idée est de coaliser toutes les forces disponibles pour écraser l’hydre fasciste, avant de reprendre la lutte globale pour l’établissement du socialisme. Toutefois, le changement opéré par l’IC ne rompt pas complètement avec sa position précédente. L’objectif défendu par les communistes reste le même, à savoir l’unité concrète de la classe ouvrière, réalisée par l’organisation en industrie et sous la direction politique des partis communistes.
Pour l’Internationale syndicale rouge, cela veut dire un retour à une posture plus ouverte envers les syndicats réformistes, incluant une collaboration avec les dirigeants socio-démocrates. Dans son rapport sur le front uni, Dimitrov précise : « À mesure que le mouvement se développe et que l’unité de la classe ouvrière se renforce, nous devons aller plus loin – préparer le passage de la défensive à l’offensive contre le Capital, en nous orientant vers l’organisation de la grève politique de masse. Et la condition absolue d’une telle grève doit être la participation à celle-ci des principaux syndicats de chaque pays donné[23] ». Cette position conciliatrice désavoue la ligne de Losovski, qui s’était convaincu au fil des années que les syndicats réformistes étaient trop profondément anticommunistes pour qu’on puisse s’allier avec eux. Néanmoins, lui et l’ISR adoptent la nouvelle orientation et enjoignent leurs millions de membres de participer à l’organisation de fronts populaires dans chaque pays. C’est ainsi qu’en 1935, la CGTU décide de rejoindre la FSI pour suivre le mot d’ordre unitaire et pour tenter d’infléchir la fédération vers des positions révolutionnaires. Plus largement, entre 1935 et 1937, l’ISR est forcée de se déconstruire pour renouer les liens avec le mouvement syndical réformiste. En effet, la double appartenance à l’ISR et à des centrales réformistes est généralement prohibée par ces dernières. À la fin de l’année 1937, l’Internationale syndicale rouge est officiellement dissoute et remplacée par une commission chargée de coordonner l’action syndicale des communistes à travers le monde, sous la direction de Georges Dimitrov, Solomon Losovski et Palmiro Togliatti[24].
Durant les années 1930 et 1940, Losovski reste un important dirigeant communiste. Son livre intitulé Marx et les syndicats (1933)[25] demeure la référence dans le domaine de la stratégie syndicale, autant en URSS que chez les partis communistes européens. Après la dissolution de l’ISR, il devient membre du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), tout en s’impliquant dans les relations internationales de son pays. Il est régulièrement appelé à jouer un rôle de médiateur entre l’URSS et les syndicats étrangers qu’il connait intimement. Losovski s’occupe aussi des relations avec les camarades d’Europe du Nord et de l’Extrême-Orient, des régions où il a travaillé à l’époque de l’ISR. En complément de ses fonctions diplomatiques, il est un des responsables du Bureau d’information soviétique, la principale agence de presse de l’URSS. Enfin, il s’implique activement dans le Comité antifasciste juif (CAJ) qui mène une campagne intense de dénonciation contre le nazisme et qui collecte des ressources pour soutenir l’effort de guerre soviétique. Le CAJ participe à la création de plus de 2200 comités de soutien à travers le monde, récolte plus de 45 millions de dollars et obtient l’appui de plusieurs personnalités, dont Albert Einstein. Néanmoins, après la guerre, Losovski est progressivement éloigné du pouvoir en raison de l’antisémitisme qui gagne du terrain dans l’entourage de Staline. Il est arrêté en janvier 1949 sous le prétexte fallacieux de « nationalisme juif » et emprisonné durant plus de trois ans. Malgré sa notoriété et son indéniable apport au mouvement communiste, il est exécuté le 12 août 1952 avec plusieurs de ses camarades du CAJ. Mais dès novembre 1955, avant même la déstalinisation, la Cour suprême de l’URSS confirme l’innocence de Losovski et le réhabilite à titre posthume[26].
En parallèle de la guerre en Europe et des luttes de pouvoir au sein du PCUS, l’action syndicale des communistes se poursuit au Canada, avec un dynamisme remarquable par rapport aux obstacles rencontrés. En 1935, pour faire suite aux décisions du VIIe Congrès de l’IC, le Parti communiste du Canada dissout la Ligue d’unité ouvrière et renvoie ses membres lutter au sein des syndicats réformistes[27]. C’est ainsi que la Mine Worker’s Union of Canada, un syndicat communiste, se dissout pour rejoindre l’International Union of Mine, Mill and Smelter Workers. De fait, les communistes jouent un rôle important dans les sections locales du « Mine-Mill » tout au long des années 1940. En se basant sur l’expérience acquise en 1934 à Rouyn, les travailleurs miniers de la ville et les militants communistes lancent une grève très dure à l’hiver 1946-1947. Face à l’entêtement de la compagnie Noranda, le syndicat menace d’une grève générale dans toutes les installations minières de l’Ontario et du Québec. Finalement, les travailleurs obtiennent la reconnaissance de leur syndicat, le droit de percevoir des cotisations et une augmentation de salaire substantielle[28]. De 1936 à 1949, les militants communistes dirigent l’Union des marins canadiens, un des principaux syndicats de travailleurs maritimes au pays. Ils organisent plusieurs grèves qui permettent d’améliorer grandement les conditions des matelots et des débardeurs. Dans le même sens, les communistes continuent de jouer un rôle important dans le secteur de la foresterie, tant dans les camps de bûcherons que dans les scieries. Le militant communiste Gérard Fortin met sur pied l’Union des bûcherons de la Province de Québec en 1950, très active dans l’est de la province[29]. Ainsi, la dissolution de la Ligue d’unité ouvrière n’arrête aucunement l’activité syndicale des communistes au Canada. Ces derniers continuent de s’implanter dans différents milieux, de prendre acte des problèmes concrets des travailleuses et des travailleurs, puis de proposer une stratégie offensive pour y remédier, axée en général autour de la grève[30].
Conclusion
De 1921 à 1937, l’Internationale syndicale rouge a mis sur pied une formidable machine de guerre pour la classe ouvrière du monde entier. En adoptant une ligne pragmatique, elle a su s’implanter rapidement dans une trentaine de pays sur trois continents (Europe, Amérique et Asie). De plus, en se focalisant sur les problèmes concrets des ouvriers, l’ISR a convaincu des dizaines de millions de travailleuses et de travailleurs de la rejoindre. La théorie de Losovski s’est révélée juste sur deux points principaux. D’abord, il a bien montré comment n’importe quelle lutte économique porte en elle un conflit plus fondamental, c’est-à-dire l’antagonisme entre le capital et le travail. La tâche des militants et des militantes communistes consiste à utiliser les luttes économiques afin de révéler les enjeux politiques qui les sous-tendent, et d’œuvrer à élever les conflits de travail au niveau d’un combat politique ayant une portée révolutionnaire. Il faut impulser une dynamique ascendante où la conscience de classe se développe à l’aune des luttes réelles, et où ces luttes aiguisent l’appétit révolutionnaire des ouvriers. Ensuite, Losovski a bien souligné le rôle de la grève dans la lutte des travailleurs et des travailleuses pour obtenir des gains substantiels. En régime capitaliste, c’est le principal moyen dont disposent les ouvriers pour établir un rapport de force à l’encontre du patronat. De plus, les grèves offrent de précieuses expériences de lutte et se révèlent souvent un espace démocratique inédit pour ceux et celles qui les vivent. L’organisation syndicale révolutionnaire et des grèves récurrentes peuvent faire le lit d’une révolution politique, qui nécessite par ailleurs une prise du pouvoir pour se réaliser intégralement. Sans dissocier les tâches syndicales des tâches politiques, Losovski, sur le plan théorique, et l’Internationale syndicale rouge, de façon pratique, ont montré comment l’organisation en milieu de travail et les luttes du prolétariat sont importantes pour construire un mouvement robuste. Comme l’affirmait Losovski dès 1921 : « La lutte quotidienne est la meilleure école pour la révolution et pour le communisme[31] ».
Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires
- Solomon Abramovitch Dridzo (1878-1952) adopta le pseudonyme d’Alexandre Losovski afin de rentrer incognito en Russie en juin 1917. Il est principalement connu sous ce nom. ↑
- C’est une des thèses principales de la brochure La grève est un combat ! rédigée par Losovski et publiée en 1931. ↑
- À propos des luttes que les syndicats mènent pour maintenir ou augmenter les salaires, Marx précise : « Les travailleurs ne doivent pas s’exagérer le résultat final de ces luttes quotidiennes. Qu’ils ne l’oublient pas : ils combattent les effets, non pas les causes ; ils retardent la descente, ils n’en changent point la direction ; ils appliquent des palliatifs, mais ne guérissent pas la maladie. Qu’ils aient garde de se laisser prendre tout entier à ces escarmouches inévitables que provoque chaque nouvel empiétement du capital, chaque variation du marché. » Voir Karl Marx, « Salaire, prix et plus-value » (1865), dans Œuvres. Économie t. 1, Paris, Gallimard, 1965, p. 532-533. ↑
- Résolutions et statuts adoptés au Ier Congrès international des syndicats révolutionnaires, Paris, Librairie du Travail, 1921, p. 65. ↑
- Andreu Nin est un des principaux dirigeants de l’ISR de 1921 à 1930. Il s’éloigne progressivement des bolchéviques et rentre en Espagne où il fonde le POUM qui joue un rôle important durant la guerre civile espagnole. Il est assassiné en juin 1937 par le NKVD, la police politique de l’Union soviétique. ↑
- Solomon Losovski, Programme d’action de l’Internationale syndicale rouge, Montréal, Éditions Drapeau rouge, 1977 [1921], p. 7. ↑
- En dehors de l’Europe et de l’URSS, l’ISR comprend des syndicats membres dans les pays suivants : Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée, Égypte, États-Unis, Inde, Indonésie, Iran, Japon, Mexique, Uruguay et Turquie. Voir le Bulletin communiste, 4e année, no 22, 31 mai 1923, p. 276. ↑
- Sur les activités de l’ISR en Angleterre et en Chine, voir Theodor Derbent, « Dridzo Losovski, stratège syndical », dans Solomon Losovski, La grève est un combat !, Paris, Éditions Versus, 2024 [1921], p. 93-115. ↑
- C’est notamment le cas de Joseph Knight qui représentait la One Big Union lors du Ier Congrès de l’ISR à Moscou et qui rejoint le PCC peu de temps après son retour au Canada. ↑
- Résolutions adoptées au IIIe Congrès de l’ISR, Paris, Librairie du Travail, 1924, p. 116-117. ↑
- Le candidat de la Ligue d’éducation syndicale est Tim Buck, qui dirige alors la section canadienne de l’ISR. Buck deviendra secrétaire général du Parti communiste du Canada de 1929 à 1964, ce qui témoigne de la place que les syndicalistes occupent au sein de l’organisation. ↑
- Programme de l’Internationale communiste, Paris, Bureau d’éditions, 1936 [1928], p. 65. ↑
- Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste (1919-1943), Paris, Fayard, 1997, p. 480-485. ↑
- À propos de la réorientation idéologique de l’ISR autour de 1928 et de la continuité de son travail pratique, voir Reiner Tosstorff, The Red International of Labour Unions (1920-1937), Leiden, Brill, 2016, p. 749-773. ↑
- Solomon Losovski, La grève est un combat !, Montréal, Librairie progressiste, 1976 [1931], p. 73. ↑
- Pour une présentation générale du mouvement syndical communiste au Canada, voir Robert Comeau et Bernard Dionne, Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, p. 371-379 (p. 375 pour la citation). ↑
- Florian Alatorre, Les grèves de la Shmata (1934-1937), mémoire de maitrise en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2018, p. 49-64. ↑
- Fros pour Foreigners : le syndicat est composé principalement d’immigrants européens sans citoyenneté canadienne, surnommés les « Fros ». ↑
- Sur l’impact du syndicalisme communiste dans la région, voir Benoît-Beaudry Gourd, Mines et syndicats en Abitibi-Témiscamingue (1910-1950), mémoire de maitrise en histoire, Ottawa, Université d’Ottawa, 1978. ↑
- Johann Chapoutot, Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, 2025. ↑
- Georges Dimitrov, « L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste » (1935), dans Œuvres choisies t. 2, Sofia, Sofia-Presse, 1972, p. 6. ↑
- Ce rapprochement entre l’Allemagne nazie, l’Angleterre et la France a pour effet d’isoler l’URSS qui sera forcée, l’année suivante, de signer un pacte de non-agression avec l’Allemagne. Cette entente contre nature, qui vise en réalité à gagner du temps, ne durera pas et l’URSS sera la principale puissance responsable de l’écrasement de l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, au prix d’un sacrifice incommensurable d’environ 24 000 000 de vies humaines. ↑
- Dimitrov, 1972, op. cit., p. 33-34. ↑
- Tosstorff, 2016, op. cit., p. 800-813. ↑
- Solomon Losovski, Marx et les syndicats, Paris, Bureau d’éditions, 1933. ↑
- Sur le Comité antifasciste juif et les dernières années de Losovski, voir Derbent, 2024, op. cit., p. 157-174. ↑
- Cette politique rencontre un grand succès, puisqu’en 1937, les communistes contrôlent environ le tiers des syndicats canadiens affiliés au Congress of Industrial Organizations (CIO) représentant plus de 150 000 travailleurs et travailleuses. Voir Comeau et Dionne, op. cit., 1989, p. 379. ↑
- Gourd, 1978, op. cit., p. 100-111. ↑
- Gérard Fortin et Boyce Richardson, Life of the Party, Montréal, Véhicule Press, 1984, p. 121-139. ↑
- Aux exemples cités, nous pourrions ajouter les luttes syndicales et les grèves organisées par les communistes dans les secteurs du bâtiment, de la métallurgie, des salaisons, du textile, etc. Par ailleurs, on note une forte solidarité entre les syndicats animés par des militants communistes, comme en témoigne la campagne organisée par le « Mine-Mill » (local 598, Sudbury) en soutien à la grève des travailleuses du textile du Québec en 1952. ↑
- Losovski, 1977, op. cit., p. 84. ↑
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Des livres militants pour une édition engagée
Depuis plus de dix ans, la maison d'édition québécoise M éditeur produit et fait circuler des ouvrages de critique sociale. Avec sa nouvelle collection lancée à l'automne 2024, Recherches matérialistes, l'éditeur entend fournir de nouveaux outils de réflexion et de lutte. L'équipe d'À bâbord ! est allée à la rencontre d'Antoine Deslauriers et Alexis Lafleur-Paiement. Propos recueillis par Louise Nachet.
À bâbord ! : Pouvez-vous présenter l'origine et les objectifs de M éditeur et de la collection Recherches matérialistes ?
Antoine Deslauriers : M éditeur a été fondé en 2011 ; cela fait un peu plus de deux ans et demi que notre petite équipe en a repris la direction. On se connaît depuis un moment déjà ; on s'est rencontré·es à l'université où on avait un cercle de lecture qui touchait à la fois aux sciences sociales, à la philosophie et à la littérature. L'idée, avec cette reprise de M éditeur, c'était de prolonger une partie du travail qui était effectué par l'ancien propriétaire, M. Richard Poulin.
En premier lieu, la revalorisation d'un ensemble de textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui nous semblent avoir une certaine pertinence vis-à-vis des problèmes auxquels nous faisons face à l'heure actuelle, comme la crise climatique, la droitisation des champs politique et médiatique, ou les atteintes aux droits des minorités de genre et de sexe. Évidemment, les traditions socialistes n'ont pas toujours pris en compte ces problèmes-là ; cela dit, lorsqu'elles l'ont fait, elles sont su mettre de l'avant des réflexions et des pratiques qui nous semblent parfaitement actuelles. L'idée, pour nous, c'est donc de revaloriser et de faire circuler des textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui, pour beaucoup d'entre eux, ne sont pas disponibles en librairie. Certains sont accessibles sur Internet, mais dans des versions ou des traductions qui ne sont pas toujours de bonne facture.
En second lieu, l'accompagnement des luttes des mouvements sociaux contemporains, syndicaux et populaires. Récemment, on a produit un livre pour le Réseau des délégué·es sociaux de la FTQ. Là encore, l'idée c'est de produire et de faire circuler des textes qui sont autant d'instruments de lutte pour nos camarades.
Alexis Lafleur-Paiement : La collection Recherches matérialistes répond à la dynamique qui a été soulevée par Antoine, c'est à dire la volonté d'utiliser la recherche ou le travail intellectuel pour en faire des outils au service des luttes. On considère qu'à l'heure actuelle, les mouvements sociaux ont un manque théorique et un manque de connaissances par rapport à l'histoire et aux sciences sociales. Il y a beaucoup d'idées politiques, il y a de l'activisme, mais on a l'impression qu'on a besoin d'un apport supplémentaire pour gagner en clarté stratégique. On le fait déjà avec des collectifs comme Archives Révolutionnaires ou Temps Libre. Mais on veut se donner collectivement un nouveau débouché pour cette recherche afin de répondre à l'appel que Lénine lançait en 1902 : sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire.
ÀB ! : Ces dernières années, le terme « matérialiste » s'est de plus en plus répandu parmi les cercles militants de gauche en Europe et en Amérique du Nord, y compris les jeunes activistes. Qu'est-ce que cela vous inspire et comment la collection Recherches matérialistes s'ancre dans cette revitalisation politique ?
A. L.-P. : En choisissant d'appeler la collection Recherches matérialistes, on indique un cadre d'analyse, tout en voulant garder un horizon relativement ouvert. La direction de la collection est ouvertement marxiste, mais on a conscience que ce n'est pas uniquement les recherches qui se disent marxistes qui ont un intérêt pour les militants de gauche, les mouvements sociaux ou les révolutionnaires. Un des problèmes que les théoriciens révolutionnaires ont rencontrés historiquement c'est que, par dogmatisme, ils n'ont pas suffisamment lu et pris au sérieux les autres traditions de gauche, ou même plus largement les autres traditions intellectuelles. Cela a mené à une attrition au niveau de leur vigueur intellectuelle.
ÀB ! : Quel est le rôle de l'histoire et de la théorie révolutionnaire dans les mouvements sociaux et politiques au Québec ? Et comment la pratique de la réédition s'insère là-dedans ?
A. D. : Nous pensons que l'actualité de certains ouvrages est différée, qu‘elle n'est pas nécessairement fonction de leur date de parution originale. On trouve cette idée dans un texte de Walter Benjamin sur Baudelaire [1] dans lequel il dit, en parlant d'œuvres poétiques, qu'elles sont pareilles à des clés qui sont confectionnées sans
savoir à quelle serrure elles serviront. L'esprit derrière cette image c'est de souligner qu'il y a des moments qui permettent la réception de certains textes et que cette réception fonctionne parfois à retardement.
Notre vision du travail d'éditeur, ce n'est pas de fournir des textes hagiographiques ou de considérer que les textes qui sont republiés sont des textes dont les auteur·rices sont des saint·es. C'est une erreur dans lesquelles ont parfois pu verser et versent encore parfois les traditions qui sont les nôtres. Concrètement, cela veut dire qu'on a affaire à des textes qui, au-delà de leurs auteur·rices et de leur moment de publication, ont une certaine prise sur le présent et peuvent être pertinents aujourd'hui. C'est ce qui nous a poussé à republier La Plateforme d'Archinov et Sur Lénine de Jean-Marc Piotte, par exemple.
A. L.-P. : J'en profite pour dire que nous ne faisons pas uniquement des rééditions. Dans le cas du premier titre de la collection, Capitalisme et confédération de Stanley Ryerson, c'est parce qu'on a considéré qu'effectivement, c'était un livre dont le potentiel n'a pas été pleinement réalisé et qui mérite d'être réédité. Ryerson offre une lecture extrêmement riche de l'histoire du Canada et de ses structures. Sa thèse est que le Canada a été construit par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent et que le Canada, c'est d'abord une prison des peuples. C'est une structure qui enferme les peuples (que ce soit les nations autochtones, les Canadiens français, les Acadiens, les Métis) et qui vise à exploiter les territoires et à prolétariser ces mêmes peuples. Le travail de Ryerson, pédagogique et accessible, est écrit pour que les travailleurs et les citoyens du Canada puissent comprendre ce pays et ses structures d'exploitation afin de les combattre et les dépasser.
ÀB ! : À l'automne, vous publierez une étude sur les classes sociales dans le Québec d'aujourd'hui et leur potentiel révolutionnaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
A. D. : Cet ouvrage est le troisième volume de Temps Libre, une revue initialement publiée à compte d'auteur, qui sera désormais éditée chez nous.
A. L.-P. : L'objectif est d'étudier les classes sociales au Québec. L'ouvrage contiendra, entre autres, une étude sur la restructuration de la société québécoise depuis l'hégémonie du néolibéralisme dans les années 1980, ainsi qu'une étude des classes sociales au Québec basée sur le recensement de Statistique Canada. Sauf erreur de ma part, il n'y a pas d'équivalent qui a été produit depuis le milieu des années 1980. Il y a des études sociologiques qui existent, mais il n'y a aucun ouvrage qui offre une grille d'analyse des classes sociales marxiste et rigoureuse appliquée aux statistiques publiques.
A. D. : Ça rejoint le sens de la question sur la reprise du vocable matérialiste. On a de plus en plus de gens qui prennent au sérieux cette question des classes sociales et qui souhaitent les comprendre sous cet angle matérialiste. Cet ouvrage, c'est l'exemple type de ce retour.
ÀB ! : On parle de sciences sociales, mais vous avez également publié un ouvrage de Pierre Popovic, La vie romanesque des textes, qui traite de l'esthétique et de l'art, des sujets souvent délaissés dans les librairies et chez les militant·es.
A. D. : Et pourtant, ils ont toute leur importance, surtout dans une société industrielle avancée comme la nôtre. Les champs culturels et artistiques ne peuvent pas ne pas être pris en considération parce qu'ils sont hypertrophiés, qu'on en soit heureux ou pas, on ne peut pas les délaisser. Il ne s'agit pas, non plus, d'instrumentaliser la chose artistique ou littéraire, mais de montrer qu'il y a une forme de potentialité critique propre aux arts et à la littérature. Il y a un beau texte de Nathalie Quintane dans lequel celle-ci se demande pourquoi l'extrême gauche lit aussi peu de littérature [2]. Peut-être aurait-elle intérêt à le faire, justement.
ÀB ! : Quels sont les projets à venir ?
A. D. : Je l'ai indiqué plus tôt : nous nous sommes lancé·es dans l'aventure M éditeur en étant avant tout des lecteur·trices. Le travail d'édition, avec ce qu'il comporte de tâches proprement concrètes, nous a obligé·es à repenser notre rapport aux livres et à leur production. Nous avons notamment pris conscience que derrière cette activité, il y a aussi tout un circuit de production et de distribution, avec ses impératifs propres. Comme l'ensemble des sphères d'activité humaine en régime de production capitaliste, le champ éditorial obéit par ailleurs à une logique marchande à laquelle on n'échappe pas. Le fonctionnement actuel des subventions impose en outre de publier des nouveautés de manière constante, sans que l'on ait le temps de lire, de discuter et de faire circuler les livres. L'opportunité qu'on a, à l'heure actuelle, c'est qu'il n'y a personne qui est salarié chez M éditeur, ce qui nous donne une certaine souplesse vis-à-vis du volume et du type de publication.
En ce qui concerne les ouvrages à venir, nous allons publier un livre sur la gentrification et la crise du logement, qui mêle récit et réflexions à partir de l'expérience d'une ancienne conseillère municipale. Nous allons aussi publier une anthologie des textes de la revue Mobilisation [3] sur les questions d'organisation et de stratégie au sein des mouvements de gauche.
A. L.-P. : Concernant Recherches matérialistes, on collabore déjà avec les camarades français des Éditions sociales et des Éditions Amsterdam, qui proposent des modèles dont nous aimerions nous inspirer à long terme. Sinon, nous allons tenter de maintenir un rythme de deux publications par année, à l'automne et au printemps. Nous proposerons des rééditions d'ouvrages historiques importants ainsi que des recherches en histoire, en économie ou en sociologie, et possiblement des essais politiques. On aimerait bien publier un essai sur les relations entre Autochtones et allochtones, ou sur le capitalisme financier au Canada. L'idée pour nous, c'est de maintenir une certaine régularité et de chercher des études substantielles et rigoureuses afin d'informer et d'outiller les mouvements révolutionnaires. Car aussi rigoureuse que la recherche doive être, elle reste subsidiaire par rapport aux desseins politiques et révolutionnaires qui sont les nôtres. Il n'y a pas de valeur à la recherche en tant que telle : seulement une valeur heuristique, pédagogique, de compréhension, de lutte et de transformation.
Nous enjoignons fortement les gens à nous contacter s'ils font des recherches dans une perspective progressiste et libératrice. Autant on a une vision de la manière dont on veut mener nos recherches et de la manière dont on veut transformer le monde, autant on ne pense pas que cette vision-là doit stagner et se figer. C'est dans l'échange, dans la collaboration et dans un esprit d'ouverture envers les camarades des autres tendances révolutionnaires qu'on peut bonifier notre approche et la rendre vivante et dynamique pour répondre aux enjeux et aux problèmes actuels.
[1] Benjamin, W. (2013). Baudelaire, édité par Giorgio Agamben. Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, Paris, La Fabrique éditions, 829-1022.
[2] Quintane, N. (2014). Les années 10. Paris. La Fabrique Éditions, 175-201.
[3] Revue militante publiée à Montréal de 1970 à 1975, notamment par Pierre Beaudet et André Vincent.
Photo : M éditeur

Marie-Louise et les petits Chinois d’Afrique
Catherine Larochelle, Marie-Louise et les petits Chinois d'Afrique, Mémoire d'encrier, 2024, 144 pages.
Ce livre découle de recherches dans les archives de l'Oeuvre de la Sainte-Enfance, une association missionnaire internationale qui oeuvrait au Québec jusque dans les années 1960 et qui récoltait les dons d'enfants catholiques afin de « racheter » l'âme d'enfants lointains en besoin de rédemption (« les petits Chinois »), autrement dit afin de les convertir au christianisme. Ces enfants et jeunes catholiques écrivaient parfois à la direction parisienne de la Sainte-Enfance ; c'est donc à partir de 200 missives addressées entre 1890 et 1930 que Catherine Larochelle interprète et reconstruit un pan méconnu de l'histoire du Québec.
Ces lettres sont pour la plupart écrites par des voix déconsidérées, celles de jeunes femmes francophones, pauvres et pieuses. Ces femmes, lorsqu'elles ne sont pas carrément absentes du récit historique québécois dominant, y sont exclusivement présentées comme des victimes (de l'Église, du colonialisme britannique, du patriarcat). Pour Larochelle, ces femmes sont pourtant des actrices de l'histoire coloniale, économique et transnationale du Québec qu'il est important d'écouter, car ce qu'elles disent dans leurs lettres fait partie de ce qui nous constitue aujourd'hui en tant que société.
Larochelle trouve de nombreuses choses dans ces lettres : complexe de la sauveuse blanche, stratégies ingénieuses de survie, volonté de tisser des liens de solidarité, etc. Elle montre comment ces jeunes femmes participent elles aussi à la reproduction de l'ordre colonial et du racisme en se figurant « les petits Chinois » comme étant inférieurs, comme devant être sauvés. Ces femmes ce sont pas que des colonisées ; elles sont aussi les commanditaires d'un réseau missionaire catholique mondial, dont le Canada a aussi été le « bénéficiaire », notamment dans le cadre des pensionnats autochtones. En dernière instance, elle montre que ces lettres proposent une autre représentation du duo « femmes + catholicisme » dans l'histoire du Québec, une image nuancée « qui ne peut se réduire à la figure de la victime, car celle-ci ne peut résumer l'expérience et la capacité imaginative de ces correspondantes. » (p. 123)
La démarche de Larochelle est à souligner. Elle se bat ici avec sa posture d'historienne, et cherche à lire l'histoire de ces lettres « intimement ». La forme du livre s'éloigne ainsi considérablement de l'essai d'histoire classique, et certains choix (fragmentation du livre en courts chapitres thématiques, écriture épistolaire à un ami anonyme, forte présence d'une voix narrative subjective, absence de linéarité), bien que créatifs et propices pour faire de l'histoire autrement, donnent parfois un résultat quelque peu embrouillé (ce qui fait peut-être écho à la difficulté d'extraire un portrait clair et linéaire des archives).
Grâce à l'histoire de ces 200 lettres, Larochelle souhaite repenser ce qu'on entend par l'histoire du Québec. Il s'agit d'un objectif ambitieux pour un si petit livre, dont les conclusions sont en dernière instance exploratoires. Néanmoins, on apprécie grandement que l'autrice nous invite dans l'intimité de son exploration, et qu'elle nous fasse découvrir, avec humilité, un pan curieux et méconnu de l'histoire du Québec « qui ne se [lit] pas comme une histoire de colonisés » (p. 28). Un petit livre fort sympathique au propos original, par une historienne qui repousse les limites de l'histoire du Québec.

Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme
Harsha Walia, Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme, Traduction par Julien Besse, Lux Éditeur, 2023, 398 pages.
Le ministre Roberge annonçait en décembre la fermeture d'un troisième programme d'immigration en quelques mois, et voilà que le livre de Harsha Walia acquiert une actualité nouvelle. Traduit par Julien Besse chez Lux Éditeur, l'ouvrage explore la relation entre la crise du capitalisme racial et la montée du nationalisme réactionnaire. Le concept d'« impérialisme de frontières » y est central, et structure l'ouvrage en quatre temps. D'abord, Walia rend compte du processus historique d'établissement des frontières, en particulier entre les États-Unis d'Amérique et le Mexique. Elle montre comment la violence de l'expansion impériale a produit, historiquement, la catégorie du migrant. La partie suivante étend géographiquement l'étude du régime d'établissement des frontières aux cas de l'Australie et de l'Europe, avant d'explorer dans la troisième partie le rôle central de la main-d'œuvre temporaire. Cette contribution originale permet de comparer le système de la kafala dans les États du golfe Persique et ceux des États-Unis d'Amérique et du Canada. C'est ici que les politiques canadiennes en matière d'immigration temporaire sont étudiées avec le plus de précision. Ainsi, contre l'idée reçue d'un État fédéral laxiste, l'autrice rappelle que le modèle canadien de gestion de l'immigration est érigé en exemple par l'extrême droite allemande. La dernière partie, plus ambitieuse, appelle donc à penser l'abolition des frontières face à la montée du nationalisme réactionnaire, à laquelle n'échappe pas le Québec.

Cocorico. Les gars, faut qu’on se parle
Mickaël Bergeron, Cocorico. Les gars, faut qu'on se parle, Éditions Somme Toute, 2023, 224 pages.
Je pensais ne pas être le public cible des adresses à la deuxième personne du pluriel (aux hommes, aux gars) que Mickaël Bergeron fait dans ce livre. Pourtant, je le suis. Aussi cliché que cela puisse paraître, le sujet de la masculinité nous concerne tous·tes. L'essai est fluide, punché et surtout, agréablement imagé. J'ai trouvé très louables les efforts entrepris par Bergeron pour dénoncer certaines situations sexistes et pour les expliquer à partir des concepts féministes phares, par le biais de métaphores aussi originales qu'accessibles. L'irritation de Bergeron est palpable, notamment sur la passivité des hommes devant les injustices générées par le patriarcat. Elle est bien transmise et résonne avec empathie. L'auteur est également généreux de son vécu, même s'il admet que ses réflexions sont encore en friche. Pour celle·eux qui aiment quand les livres critiques sont aussi des vecteurs de solutions, vous allez y trouver votre compte. Parmi les suggestions de Bergeron pour construire un monde moins machiste, je note : que l'on apprenne collectivement à nommer les « green flags » en relation (et pas seulement les « red flags »), que les hommes se confient davantage sur leurs complexes physiques pour mieux les déconstruire (pourquoi n'y a-t-il pas de cercles de discussion sur la calvitie ?), que les hommes optent plus souvent pour la sincérité, ou encore que le non-partage de la charge mentale entre les hommes et les femmes soit davantage identifié comme une problématique. Sur l'imbrication entre masculinité, amour et amitié, il est un peu dommage que Bergeron n'ait pas mobilisé bell hooks et son puissant ouvrage La volonté de changer. Toujours est-il que nous avons bien trop rarement la chance de lire sur les « coulisses » de la masculinité. En se croisant maintenant les doigts pour que le public cible s'y intéresse.

Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse
Thibault Prévost, Les prophètes de l'IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l'apocalypse, Lux Éditeur, 2024, 211 pages.
Journaliste indépendant spécialisé dans les enjeux liés aux technologies, Thibault Prévost tient l'excellente rubrique « Clic gauche » chez Arrêt sur images, site français d'analyse critique des médias. Dans ce premier ouvrage, Prévost propose une « alternative à la sidération » qui caractérise généralement le traitement médiatique de l'intelligence artificielle et du discours de ses principaux promoteurs.
Qui sont les « prophètes de l'IA » ? Certains sont connus, comme les Américains Elon Musk, Sam Altman ou Nick Bostrom et, au Québec, Yoshua Bengio. D'autres s'activent plus discrètement, comme Peter Thiel, Marc Andreesen et Eliezer Yudkowsky. « Issus des élites universitaire et entrepreneuriale anglo-saxonnes », nous explique l'auteur, « ils sont ingénieurs, chercheurs, philosophes, patrons et investisseurs ». Tous sont très investis dans les développements actuels en IA et « tous diffusent un discours d'apocalypse, articulé autour d'une intelligence artificielle divine ». Ce paradoxe devrait nous interpeller : pourquoi les promoteurs d'une industrie s'acharnent-ils à nous alerter des dangers colportés par leurs propres créations ? Thibault Prévost propose ainsi de nous aider à replacer « le récit propagé par la caste technocritique (...) dans le champ des idées politiques ». Ce discours entrepreneurial messianique émerge à la suite de la crise financière de 2008 et s'accompagne de concepts exotiques tels que l'accélérationisme, l'altruisme efficace, le long-termisme et, bien sûr, le transhumanisme. Essentiellement, on fait face à une nouvelle itération du projet ultralibéral, cette fois imbibé dans la vision mystique d'une technologie surpuissante.
L'ouvrage est particulièrement pertinent dans le contexte de la seconde victoire de Donald Trump, qui a propulsé Elon Musk dans les hautes sphères du pouvoir états-unien. Prévost montre que le virage autoritaire d'une bonne part de l'élite du numérique est en cours depuis la deuxième moitié des années 2010 : « un continuum s'est consolidé entre la blogosphère néofasciste la plus rance, certains milliardaires de la Silicon Valley et une nouvelle phalange d'élus républicains ». L'utopie des prophètes est souvent sécessionniste, parfois même eugéniste, et toujours profondément élitiste.
Alors, quel rôle concret jouent ces fantasmes dignes de romans de science-fiction ? Prévost soutient qu'ils imposent un certain cadre à travers lequel les débats publics sur l'IA se tiennent, et offrent à ses propagateurs l'attention des décideurs, allant jusqu'à séduire les Nations Unies. Cette élite se voit du même coup promue en tant que « référence culturelle et morale ». Enfin, ces scénarios délirants éloignent les préoccupations des problèmes tangibles et immédiats que connaissent nos sociétés, notamment en raison de ces technologies. Au final, l'IA dystopique détourne l'attention d'une autre entité hors de contrôle qui menace réellement l'existence humaine sur la planète, à savoir « la multinationale capitaliste ».
Au fil des pages, des personnages et des concepts, je me prenais parfois à souhaiter ici un schéma, là un diagramme, qui auraient aidé à cartographier cette nébuleuse. Cela dit, la démonstration de Thibault Prévost est éloquente et efficace. Souhaitons qu'elle se trouvera entre les mains de journalistes technos, qui trop souvent, « donne[nt] de la substance à une IA imaginaire, tout en occultant l'impact réel de cette technologie sur le monde ».

Nations et autodétermination au XXIè siècle
Michel Seymour, Nations et autodétermination au XXIè siècle, Presses de l'Université de Montréal, 2024, 597 pages.
Contre la doxa dominante, le philosophe Michel Seymour publie un ouvrage important par son ambition et sa pertinence théorique et politique. En effet, après Raison, déraison et religion qui reprenait à rebrousse-poil tout le débat sur le port des signes religieux dans l'espace public, cette fois-ci, c'est la question de la nation et du nationalisme que revisite l'auteur, et ce, dans une perspective explicitement de gauche. Ambitieux, « l'objectif premier de l'ouvrage [est de] sensibiliser la gauche à la vertu du nationalisme contemporain ». On comprend ici que le nationalisme, historiquement associé à la droite ou à l'extrême-droite, a plutôt mauvaise presse chez une partie de la gauche québécoise, dont de nombreux intellectuel·les et sympathisant·es de Québec solidaire.
Seymour décortique le phénomène nationaliste dans toute sa complexité en tenant compte des usages variées des mots « peuple » ou « nation », de la diversité des groupes sociaux dans un territoire donné, ainsi que « des identités multiples des personnes et du caractère dynamique de l'identité ». Il y a plusieurs types de nations et de nationalismes (dont des formes de gauche ou de centre-gauche), et il est nécessaire de reconnaître une telle approche pluraliste, affirme-t-il, pour rendre compte de la justice réparatrice, du génocide ou du racisme systémique, et pour faire avancer les débats concernant l'origine du nationalisme et du territoire national.
En considérant le lien identitaire national avec rigueur, l'auteur, inspiré par l'œuvre de John Rawls, considère les peuples comme des agents moraux incontournables pouvant jouer un rôle crucial dans l'amélioration du sort de l'humanité. En conséquence, « il faut accorder de l'importance une fois pour toute aux droits des peuples. C'est un problème sempiternel de la gauche en Europe, au Québec et partout à travers le monde. On laisse croire que le droit à l'autodétermination est une idée ancienne et dépassée, tout comme le sont la souveraineté populaire et l'État-nation. » Pour l'auteur de La nation pluraliste, l'enjeu n'est pas la disparition de l'État-nation envisagée par des auteurs comme Eric Hobsbawm au profit d'une identité postnationale, ni un patriotisme constitutionnel à la Habermas. Il s'agit plutôt d'envisager la création de politiques de la reconnaissance, comme le suggère Nancy Fraser. Or, très peu d'États pratiquent une politique de la reconnaissance à l'égard des peuples sans État qui les composent. Reprenant la formule d'Aurélien Bernier voulant que « l'erreur de la gauche traditionnelle est qu'elle ne répond pas à la cause principale de la montée de l'extrême droite : la destruction de la souveraineté nationale au profit de l'oligarchie financière », Seymour est d'avis que la lutte contre la concentration du capital, des moyens de production et des pouvoirs de décision est inséparable du droit des peuples. Il déclare ainsi que « même si l'État-nation ne constitue plus le cadre à l'intérieur duquel se déploie la lutte contre le grand capital, il se peut qu'il faille pour lutter contre l'oligarchie apatride du 1% défendre le droit des États-nations ».

Antonio Gramsci. Vivre, c’est résister
Jean-Yves Frétigné, Antonio Gramsci. Vivre, c'est résister, Dunot, 2024, 320 pages.
Alors que l'histoire avec un grand H est souvent racontée à travers la vie de grands hommes (car trop souvent les femmes ont été malheureusement effacées), c'est plutôt la vie d'un homme qui permet de mieux la comprendre dans cette biographie. Gramsci est un nom célèbre mais qui connait la vie d'Antonio ?
Spécialiste de la pensée politique, Jean-Yves Frétigné met l'accent sur la vie de ce célèbre homme de pensée et d'action. Né en Italie en 1891 dans une région rurale, ce jeune Sarde à la santé fragile va côtoyer les destins de nul autre que Mussolini, Trotsky ou même Staline. Étudiant à la Faculté de lettres de Turin à partir de 1911, il vit pauvrement et ne se destine pas du tout à un avenir politique.
L'industrialisation et la constitution du mouvement ouvrier provoquent, en Italie comme ailleurs, une vaste remise en question des idées libérales traditionnelles et la montée du socialisme. C'est dans ce contexte que le jeune Gramsci deviendra tout d'abord journaliste dès 1915, à peine deux avant la révolution bolchévique. Un contexte national et international qui le marquera profondément.
Malgré l'influence marquante des idées communistes après la révolution russe de 1917, puis la mise en place de l'Internationale communiste en 1919, l'auteur nous démontre que l'on ne peut pas bien comprendre la pensée de Gramsci sans prendre en considération l'évolution de la société italienne. Cette dernière est notamment marquée par la division entre le monde ouvrier au nord et rural au sud mais également par la prise de pouvoir du fascisme.
Présent à Turin en 1921 lors de la « grève des aiguilles », l'occupation des usines et la mise sur pied de conseils ouvriers, Gramsci deviendra député en 1924 puis secrétaire général du Parti communiste italien en 1926. Alors victime du fascisme de Mussolini, l'instance qui le porte au pouvoir se maintiendra dans la clandestinité en France. Il participera aux rencontres de l'internationale communiste alors que les tensions augmentent en son sein. Antonio Gramsci défendra le Front uni avec les forces démocratiques opposées au fascisme, mais également avec le monde paysan.
De manière paradoxale, son emprisonnement dès 1926 lui vaudra en partie sa postérité car c'est dans ce contexte qu'il livrera ses principaux écrits théoriques (Les cahiers de prison) « à l'abri » des tensions politiques internes et internationales. Il meurt en 1937 à cause de son mauvais état de santé alors qu'il vient d'obtenir une libération conditionnelle en échange de ne plus publier.
À la fois intellectuel et homme d'action, une de ses citations célèbres rappelle qu'il faut : « Allier le pessimisme de l'intelligence à l'optimisme de la volonté ». Alors que nous vivons dans un monde de post-vérité dans lequel les émotions semblent l'emporter sur la raison, ces paroles peuvent encore résonner dans l'esprit des personnes militantes d'aujourd'hui. Pour prendre toute la mesure de l'homme et de sa pensée, il est nécessaire de fouiller le concept d'hégémonie culturelle et de lire Les cahiers de prison. Retenons cependant de Gramsci, outre l'importance de lier engagement et réflexions intellectuelles, sa capacité à prendre un recul critique sur l'idéologie progressiste dominante du moment pour mieux la faire vivre concrètement selon les dynamiques historiques et sociales à l'œuvre dans chaque société.
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