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Le pouvoir de pirater les esprits
L'article analyse les utilisations de l'intelligence artificielle comme instrument de contrôle social par les grandes entreprises technologiques. Les impacts, réels et potentiels, de l'intelligence artificielle (IA) sur la société suscitent une préoccupation et une inquiétude croissantes.
7 juin 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
Plusieurs études indiquent que, par exemple, en raison de la conception actuelle des systèmes d'IA, leur fonctionnement détériore des institutions civiques fondamentales (comme les universités, le droit, le journalisme, la démocratie), en érodant l'expérience, en court-circuitant le processus décisionnel et en isolant les individus les uns des autres. Cela risque même d'entraîner sa destruction.
Le discours culturel dominant dans le domaine de l'IA porte atteinte à la diversité et à l'altérité, dans une sorte de « piratage cognitif » des identités, des valeurs et des croyances culturelles et sociales. Il a également été démontré que la difficulté à distinguer les informations vraies des fausses entraîne une méfiance générale envers les institutions et la démocratie.
Les mesures visant à atténuer ces impacts tendent à mettre l'accent sur la nécessité d'établir des codes de déontologie et des normes législatives afin d'encadrer leur développement. Des mesures sans aucun doute nécessaires, mais manifestement insuffisantes pour inverser la tendance actuelle. Il est évident que ces impacts ne sont pas simplement dus à des négligences ou à des accidents résultant du développement accéléré de la technologie, auxquels des mesures appropriées pourraient remédier, mais qu'ils font partie intégrante du modèle économique lui-même.
Historiquement, chaque avancée scientifique et technologique ouvre de multiples perspectives, mais son développement, sa diffusion et ses utilisations sont principalement déterminés par les normes imposées par les centres de pouvoir. Aujourd'hui, du moins en Occident, ce développement est concentré entre les mains des méga-entreprises numériques américaines (les bigtech), qui, depuis près de trois décennies, consolident, avec le soutien du capital financier, non seulement leur modèle économique, mais aussi, grâce à leur étroite collaboration avec l'État, le cadre géopolitique et la structure institutionnelle qui le sous-tend. C'est ce que Shoshana Zuboff appelle le « capitalisme de surveillance ». Ce cadre englobe, entre autres, les politiques publiques qui leur sont favorables, la gouvernance en matière de libre circulation des données, les traités commerciaux, les accords conclus par des institutions internationales et les infrastructures militaires de surveillance.
Attention captive
La condition sine qua non pour que les grandes entreprises technologiques puissent réaliser des bénéfices et consolider leur pouvoir est l'extraction constante de données. Si, au départ, l'objectif était d'améliorer ses services, cela a rapidement permis de générer des profils et des prévisions comportementales vendus à des annonceurs, des services de sécurité, etc., pour ensuite intégrer des mécanismes visant à influencer ces comportements. De plus, ces données servent de matière première aux modèles d'apprentissage de l'IA : ils doivent donc capter l'attention des utilisateurs afin que ceux-ci interagissent en permanence avec leurs systèmes et fournissent un éventail de données de plus en plus large (sur leurs goûts, leurs habitudes, leurs achats, leurs relations, voire leur vie intime), tout en étant exposés à la publicité. Afin de perfectionner ces techniques, des ressources considérables sont investies dans la recherche sur le fonctionnement du cerveau humain (notamment les neurosciences et les neurotechnologies), dans le but, entre autres, de pouvoir manipuler les individus plus efficacement.
Comme le résume l'organisation Friends of Attention : « Les systèmes d'intelligence artificielle utilisent aujourd'hui toute leur intelligence (et toutes nos données) pour découvrir comment manipuler, séduire et corrompre, dans le but de maximiser la “participation” humaine, c'est-à-dire l'attention quantifiée. Et ils y parviennent […] Ces systèmes ne sont généralement pas réglementés, ils opèrent aussi bien pour les enfants que pour les adultes et visent constamment à manipuler ce que nous voyons et désirons ; ils constituent donc rien de moins qu'un bio-piratage à l'échelle mondiale. »
À cet égard, certaines études montrent que la dispersion de l'attention humaine résultant d'une présence constante dans le monde virtuel affecterait les capacités cognitives elles-mêmes, en particulier chez les jeunes, avec le risque de voir émerger des générations dotées d'une capacité de réflexion critique moindre.
IA et guerre hybride
Cependant, certains éléments indiquent qu'aujourd'hui ce système entre dans une nouvelle phase où l'exploitation de nos données à des fins lucratives passe au second plan, tandis que prévaut la recherche d'un contrôle social stratégique des structures politiques, des réalités sociales et des esprits, par le biais d'une guerre culturelle et cognitive qui, par persuasion ou intimidation, vise à éliminer toute résistance ou obstacle à ce projet des grandes entreprises technologiques. Cette offensive allie idéologie et techniques militaires, transformant l'intelligence artificielle elle-même en arme.
Non pas que la guerre culturelle soit une nouveauté. Tout projet de pouvoir cherche à imposer sa vision du monde comme culture dominante afin de s'établir comme norme, de gré ou de force, ou par une combinaison des deux. Ainsi, pendant plusieurs décennies, nous avons vu comment le néolibéralisme, un projet idéologique de domination incapable de se légitimer par lui-même, a cherché à se présenter comme inévitable à travers des constructions symboliques trompeuses, sans exclure la coercition, afin de promouvoir l'individualisme, le libre marché, la réduction de l'État, etc., en symbiose totale avec « l'industrie culturelle ».
À cet égard, il convient de rappeler qu'à la fin des années 80, le Conseil pour la sécurité interaméricaine a adopté le rapport Santa Fe II intitulé « Une stratégie pour l'Amérique latine dans les années 90 », qui, dans le but de contrer ce qu'il a appelé « étatisme », établit comme nécessaire pour combattre les groupes et initiatives qui favorisent la prise de conscience, dans un esprit de solidarité et de critique vis-à-vis des pouvoirs établis (en référence au communisme gramscien, à la théologie de la libération et même à l'éducation et à la communication populaires). À cette fin, il propose une politique de conflits de faible intensité (CFI), dont l'élément fondamental est une stratégie militaire qui, au-delà de l'anéantissement physique, vise à soumettre l'ennemi en conquérant « les cœurs et les esprits » de la population ; et lorsque cela s'avère impossible, en brisant le dernier atout qui lui reste : l'espoir. Une formule qui vise à allier la force et le consensus pour dominer, avec les conséquences néfastes que nous subissons actuellement.
Ces derniers temps, ce projet de domination a pris des formes plus subtiles, s'immisçant dans la vie quotidienne de la population par le biais des technologies numériques, et il est désormais renforcé par l'intelligence artificielle, avec le soutien direct des grandes entreprises technologiques. Gaza en est un exemple frappant, mais cette logique s'applique également aux autres pays lorsque le pouvoir l'exige.
Il existe déjà de nombreux témoignages indiquant que Palantir a fourni à Israël une technologie permettant d'espionner, à l'aide de l'IA, des membres potentiels du Hamas à Gaza, en prélude à des massacres. Des techniques similaires sont désormais utilisées aux États-Unis pour surveiller et intimider (notamment à l'aide de drones) des militants qui s'opposent à la répression et à l'arrestation des migrants par le Service de l'immigration et des douanes (ICE), ou même ceux qui s'opposent simplement à ces mesures de surveillance, au nom de la protection de la vie privée.
Parmi les voix les plus critiques à l'égard de ces faits, on trouve plusieurs anciens employés de ces mêmes géants de la tech qui ont démissionné, ou ont été licenciés, en raison de leurs divergences d'opinion. L'un d'entre eux, Juan Sebastián Pinto, qui a travaillé chez Palantir (entreprise de big data liée à des opérations d'espionnage), affirme : « Lorsque les armées dépendent autant des données et de l'automatisation, la mise en place de réseaux de surveillance à grande échelle devient rapidement une priorité absolue. Les efforts visant à cartographier le monde à l'aide de satellites, de drones et de données, dans le but de repérer des cibles et de prévoir les résultats, conduisent finalement à la surveillance et à la cartographie de ce que les militaires appellent le “domaine cognitif”. Cela implique de cartographier l'opinion publique, les réseaux sociaux, l'influence et la réputation comme un champ de bataille à part entière. » Et c'est précisément pour cette raison que « l'Internet est devenu un lieu où se livrent de véritables guerres aux conséquences mortelles », où « un tweet peut déterminer la cible d'une attaque par drone et tuer des civils à l'autre bout du monde » et où « le succès dépend en grande partie de la capacité à exercer le pouvoir de l'information dans le but de tromper, de désinformer ou d'effrayer ses ennemis ».
Les experts militaires appellent ce phénomène de « guerre de génération » (5GW selon l'acronyme anglais) ou de « guerre hybride ». Il s'agit d'une forme de guerre qui repose en grande partie sur la surveillance par le biais de l'intelligence artificielle, le contrôle du discours et la désinformation, l'exploitation des réseaux sociaux, voire sur la mise au point de méthodes de plus en plus inhabituelles et cruelles de punition et d'assassinat. Il vise généralement à inverser l'ordre politique ou à produire des changements culturels, souvent en utilisant des méthodes occultes, afin que la population ne comprenne pas ce qui se passe. Et Pinto ajoute que « le pire effet secondaire de la guerre 5 GW est qu'elle transforme tout le monde, tant dans le pays qu'à l'étranger, en cible de guerre ».
Et s'il subsiste encore des doutes quant aux intentions d'entreprises telles que Palantir, il suffit de lire ce qu'en a dit le PDG de cette société, Alex Karp, lors d'une interview : « Le meilleur moyen d'instaurer la paix dans ce monde est d'effrayer nos adversaires lorsqu'ils se réveillent, lorsqu'ils s'endorment et lorsqu'ils sont avec leurs amants (…) Le moyen le plus efficace d'obtenir un changement social est d'humilier l'ennemi et de l'appauvrir. »
Construire des narratives alternatives
Alors, comment pouvons-nous riposter à ces offensives de guerre culturelle et de guerre hybride ? Bien qu'il n'y ait pas de réponse simple ou uniforme, il existe sans aucun doute des conditions indispensables. La première étape consisterait à étudier et à comprendre ce qui se passe dans chaque contexte, puis à diffuser largement ces connaissances. La deuxième consiste à renforcer la solidarité et à construire un discours qui s'oppose au discours dominant : un discours qui démontre, par exemple, que le modèle actuel de développement des technologies numériques et de l'IA n'est pas le seul possible, et que nous pouvons le réorienter pour qu'il serve l'intérêt général. Pour cela, il sera également important de nouer des alliances avec les gouvernements et les acteurs politiques qui partagent ces préoccupations. Des alliances, par exemple, pour développer la souveraineté numérique, défendre les droits fondamentaux ou soumettre des propositions aux instances internationales qui fonctionnent encore. Enfin, nous pouvons choisir, dans la mesure du possible, d'utiliser des technologies libres qui ne transmettent pas nos données aux grandes entreprises et ne contribuent pas à enrichir ces dernières.
Sally Burch, 28/05/2026 |
Sally Burch est une journaliste anglo-équatorienne, membre de l'Agence Latino-Américaine d'Information (ALAI). Ce texte a été initialement publié dans le magazine América Larina emMovimento nº559, en février 2026.
https://capiremov.org/fr/analyse/le-pouvoir-de-pirater-les-esprits/
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La FIFA expose les tensions de classe en Colombie-Britannique

Québec solidaire : le débouché politique du camp populaire
Le paysage politique québécois est traversé par une crise profonde. Les partis qui se sont succédé au pouvoir ont tous, à des degrés divers, servi les intérêts de la classe dominante au détriment de la majorité populaire. L'impasse des partis néolibéraux explique la volatilité des intentions de vote. La majorité populaire est à la recherche d'une alternative. Il est plus important que jamais que Québec solidaire réponde à cette aspiration et que le camp populaire se regroupe derrière ce parti de la gauche québécoise.
La CAQ, un bilan antipopulaire sur toute la ligne
Le gouvernement de la CAQ, malgré ses promesses de « troisième voie », a mené une politique résolument néolibérale : cadeaux fiscaux aux grandes entreprises, ouverture du système de santé au privé, détérioration profonde des services publics, absence de politique de logement social, et creusement des inégalités sociales. Il s'est attaqué au droit de grève et a cherché à réduire la portée de l'action syndicale à la seule gestion des conventions collectives.
Il a abandonné toute ambition sérieuse en matière de transition écologique. Il a affaibli les protections environnementales et repoussé les cibles de réduction des émissions de GES ainsi que de réduction de l'utilisation des voitures thermiques.
Incapable d'arracher la moindre concession significative à Ottawa, il a cherché à masquer ses échecs en désignant les personnes immigrantes comme boucs émissaires, attisant les divisions et normalisant la discrimination envers les personnes racisées, arabes et musulmanes.
Le Parti québécois, une dérive droitière assumée
Le Parti québécois, en dépit de sa domination dans les sondages, ne représente pas une alternative. Sur le plan économique, le PQ de PSPP se positionne clairement à droite du spectre social-démocrate qu'il a longtemps incarné. Ces derniers mois, le PQ s'est engagé à réformer le système d'aides publiques pour alléger le fardeau administratif et fiscal des PME. La promesse d'un Québec « riche » s'inscrit dans les cadres géopolitiques de l'impérialisme américain, adossée à un programme économique qui ne fait aucune place à une redistribution sérieuse de la richesse, et qui demeure muet sur les grandes questions de justice sociale, écologique et démocratique.
Son nationalisme identitaire, qui lie immigration, crise du logement et avenir du français, reproduit la même logique d'exclusion que la CAQ. PSPP l'a lui-même affirmé : un Québec souverain devrait aligner ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis. Une indépendance sans rupture avec le néolibéralisme ni avec l'impérialisme n'est pas une indépendance — c'est un changement d'enseigne qui, excluant les populations issues de l'immigration, divisera le Québec et n'aura aucune chance de réussir. [1]
Le Parti libéral du Québec, une longue tradition de soumission aux intérêts du patronat
Le Parti libéral du Québec, quant à lui, est en état d'effondrement dans le Québec francophone, et pour cause : ses années au pouvoir ont été marquées par des coupures massives dans les services sociaux, la privatisation du système de santé sous Barrette, l'affaiblissement du réseau de la petite enfance et des attaques répétées contre les classes populaires au profit des entrepreneurs, des cliniques privées et des multinationales.
Le PLQ cherchera d'abord à rassurer : rassurer les marchés, les investisseurs, les institutions fédérales, en promettant le retour à l'ordre, à la prévisibilité et à l'orthodoxie économique, tout en se posant en gardien de l'ordre fédéral face au souverainisme péquiste. Ce bloc social existe, mais il est étroit, sociologiquement minoritaire et politiquement fragile, incapable de produire une hégémonie durable dans une société traversée par de profondes aspirations nationales, sociales et écologiques.
Le Parti conservateur ou la normalisation de la droite extrême
Enfin, le Parti conservateur du Québec achève ce portrait en poussant l'ensemble du débat vers la droite : ultralibéralisme économique, climatoscepticisme assumé et promotion des hydrocarbures, démagogie anti-État inspirée du trumpisme. Même sans perspective réelle de pouvoir, il contribue à normaliser des positions réactionnaires et dangereuses pour les droits de la majorité populaire.
Québec solidaire comme seule alternative crédible
Dans ce contexte de recomposition politique, Québec solidaire occupe une position stratégique unique. Issu des mouvements sociaux, porteur d'un projet articulant justice sociale, transition écologique et approfondissement démocratique, il est le seul parti à refuser l'alignement sur les droites économiques et identitaires qui dominent le débat politique. Sa plateforme, qui soutient la redistribution de la richesse, la défense des locataires, l'élargissement des services publics, la protection des droits des travailleuses et travailleurs et les revendications des femmes, répond concrètement aux besoins de la majorité populaire là où les autres partis ne proposent que des variantes du même modèle néolibéral.
Bien sûr, la plateforme de Québec solidaire ne trace pas encore la voie d'une réelle contre-offensive, tant en ce qui a trait à la nationalisation et à la socialisation des richesses naturelles qu'à la perspective d'une véritable planification écologique basée sur l'extension de la démocratie économique. Mais Québec solidaire défend clairement les acquis, rejette les logiques néolibérales et constitue un levier réel pour les luttes populaires — ce qu'aucun autre parti ne peut honnêtement revendiquer.
La prochaine élection ne sera pas une élection ordinaire. Nous sommes dans un moment d'interrègne : l'ancien bloc au pouvoir se délite, aucun projet hégémonique alternatif ne s'est encore imposé. Dans cette période de flottement et de polarisation, la recomposition politique se jouera dans le cadre de ces élections, mais également dans la capacité des mouvements sociaux à donner une cohérence politique aux colères, aux aspirations et aux luttes dispersées. C'est précisément là que Québec solidaire peut jouer un rôle décisif — à condition de se concevoir non comme une simple machine électorale, mais comme un outil au service de la mobilisation populaire.
Un appel aux militantes et militants des mouvements sociaux
Des militantes et des militants du mouvement syndical, du mouvement des femmes et des mouvements écologistes, populaires et étudiants ont lancé Québec solidaire pour défendre un projet de société visant à définir le Québec que nous voulons.
Face aux attaques prévues par les partis néolibéraux, Québec solidaire propose rien de moins que la défense des conditions de vie de la population et un projet social et écologique à la hauteur des défis que nous traversons. Québec solidaire peut et doit être le débouché politique de la résistance aux politiques réactionnaires des partis néolibéraux.
Se limiter à interpeller les gouvernements, à défendre des revendications sectorielles ou à « mettre tous les partis dans le même sac » revient à s'enfermer dans une posture défensive que l'histoire a maintes fois démontrée insuffisante. Si le camp populaire veut réellement mettre fin à l'offensive actuelle contre ses conditions de vie et nos droits démocratiques, il doit poser la question du pouvoir — et y répondre.
Cela signifie concrètement : s'engager dès maintenant dans la campagne électorale aux côtés de Québec solidaire. Les militantes et militants des syndicats, des groupes communautaires, des mouvements féministes, écologistes, étudiants et de défense des droits ont la responsabilité d'investir le terrain électoral, de porter le projet d'un Québec égalitaire et solidaire jusque dans leurs milieux, leurs quartiers, leurs lieux de travail.
Il ne s'agit pas de dissoudre l'autonomie des mouvements dans un projet partisan, ni de subordonner leurs mandats à des impératifs électoraux. Il s'agit, tout en préservant cette autonomie, de reconnaître que la lutte pour le pouvoir politique est inséparable de la lutte sociale — et que laisser ce terrain à nos adversaires de classe serait une erreur historique.
Québec solidaire peut et doit être le point d'appui d'une alternative offensive et majoritaire. Mais cette alternative ne se construira pas sans nous. L'heure est à la mobilisation.
[1] Pour une discussion sur les stratégies de lutte pour l'indépendance du Québec voir l'article suivant : Retour sur les débats stratégiques au coeur de la lutte pour l'indépendance du Québec
Alain Bihr présente L’écocide capitaliste
Dénoncer l'écocide capitaliste présuppose de prendre la mesure de ce dernier. Dans ce but, ce premier tome commence par un état des lieux de la catastrophe écologique planétaire dans laquelle le capitalisme nous a engagés : changement climatique, atteintes multiples aux milieux naturels globaux (océans, zones humides, forêts), dégradation des éléments (terre, eaux, air, énergie), appauvrissement de la biodiversité, menaces réitérées sur la santé humaine.
Ce constat alarmant, déjà dressé aux débuts des années 1970 par le rapport Meadows sur« les limites à la croissance », nous avait alors valu la promesse d'un « développement durable ». Ce tome en établit le bilan peu glorieux, illustré notamment par l'échec manifeste de la « lutte » contre le changement climatique conduite sous l'égide de l'ONU qui, de procrastination en sabotage, n'aura fait que servir de paravent à l'augmentation continue des émissions des gaz à effet de serre.
Tout aussi inefficaces s'avèrent les solutions faisant appel au marché (marchés du carbone, marchés de compensation écologique) ou aux innovations techniques (énergies « renouvelables », captage et stockage du carbone, biocarburants, voitures électriques, etc.), qui au mieux ne sont pas à la hauteur des problèmes qu'elles prétendent résoudre, quand elles ne les aggravent pas purement et simplement. Ne reste plus alors qu'à s'adapter à la catastrophe ou à en dénier l'existence, ou encore à attendre cyniquement que son œuvre mortifère s'accomplisse en espérant en réchapper. (L'édocide capitaliste, quatrième de couverture, Volume 1/3)
La solitude est un dessert qu’on ne déguste pas seul
Bonjour à tous et à toutes, Voici le programme...
Bonjour à tous et à toutes,
Voici le programme de parutions des Éditions Écosociété d'août à novembre 2026.
Travail essentiel, travailleurs jetables – Migrations, capitalisme et classes sociales / 19 août
Mostafa Henaway / Traduction de Nicolas Calvé / Préface de Harsha Walia / Hors série
– Le temps des « ange-gardiens » n'aura été qu'une parenthèse. D'Amazon à Dollarama, des élevages de poulets à Uber, un essai fouillé et émouvant sur l'exploitation des travailleurs migrants et leur quête de justice.
Jeunes et communistes – Vélo-recherche le long du Rideau de fer / 26 août
Pascale Dufour / Collection Parcours
– Alors que de nombreux jeunes se tournent vers le conservatisme, est-ce encore possible d'être jeune et... communiste ? Pascale Dufour est partie à vélo le long de l'ancien Rideau de fer pour rencontrer la première génération de communistes née après la chute du Mur. Entre le lourd héritage soviétique de leur pays et les enjeux climatiques actuels, ils témoignent de leur idéal révolutionnaire.
Planète plastique – Voyage sur les traces d'une matière envahissante / 2 septembre
Rémy Bourdillon / Collection Parcours
– Le journaliste Rémy Bourdillon est parti autour du monde pour suivre le chemin du plastique. À la fois carnet de voyage, enquête journalistique et essai de vulgarisation, Planète plastique tisse un portrait complet et saisissant du système plastique, de son histoire à sa production, de ses effets sur les écosystèmes à son impact sur la santé.
Migrations, frontières, exil / 15 septembre
Fredy Linus Bouchen et Stéphanie Garneau / Collection Radar (15 ans et plus)
– À 21 ans, Fredy a risqué sa vie en traversant cinq pays. Une fois arrivé, son périple n'était pourtant pas terminé. Avec Stéphanie Garneau, il raconte comment les frontières transforment l'exil en péril et nous invite à repenser la migration pour que nos pays deviennent des terres d'accueil.
Les glaces / 16 septembre
Rébecca Déraspe et Yoakim Bélanger / Collection Ricochets (bande dessinée)
– Que fait-on quand un « grand dégel » fait apparaître une vérité trop dure, trop grave ? Une bande dessinée toute en nuances sur la culture du viol, adaptée de la pièce de théâtre éponyme qui a connu un immense succès. Pour rappel, le 17 septembre est la Journée d'action contre la violence sexuelle faite aux femmes.
Les éboueurs du capital – À qui sert l'innovation sociale ? / 23 septembre
Yves-Marie Abraham / Collection Polémos
– Paix sociale à rabais pour l'État et avantages fiscaux pour les compagnies et les riches ? Une charge frontale contre le concept d'innovation sociale et sa possible récupération.
Inutile de mourir pour disparaître – Carnets d'itinérance / 14 octobre
Laurent Lavaste / Collection Ricochets (bande dessinée)
– Laurent Lavaste s'est retrouvé à la rue pendant deux mois et demi, à Montréal. Alors que la crise du logement persiste, ses carnets d'itinérance nous tendent un miroir bouleversant et sans fard de la réalité de ceux et celles que la société abandonne à ses marges. Pour rappel, la Nuit des sans-abris aura lieu le 16 octobre.
Mycologie politique – Ce qui pousse après la chute / 21 octobre
Wladimir Schall / Hors série
– Allié des sans-pouvoir, éclaireur des marges, signe que rien n'est jamais définitif, le champignon nous apprend la stratégie de l'ombre pour résister aux pouvoirs en place. Un livre délicieux qui s'étend, comme un rhizome, de la philosophie politique à l'écologie, en passant par la satire, la prose poétique et la science.
Renouer avec l'autonomie collective - Récit militant sur les impasses et possibles du Bâtiment 7 / 28 octobre
Marcel Sévigny / Collection Régulière
– Un regard de l'intérieur, sans complaisance, sur l'une des expériences militantes les plus inspirantes des dernières années à Montréal. Un récit critique pour que l'utopie demeure bien vivante !
Fabriquer la menace – Agents provocateurs au service de l'État canadien [Nouvelle édition] / 4 novembre
Alexandre Popovic / Collection Régulière
– En créant sa propre menace, l'État invente du même coup le besoin de sécurité : il s'autojustifie. Le Canada ne fait pas exception, la provocation policière y existe depuis longtemps. Voici la nouvelle édition revue et augmentée d'un livre qui documente rigoureusement les actions illégales des services secrets canadiens.
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La plume éplorée
– Plume auréolée de Prix.
- Cœur en quête de Salut.
– Ecris ! dit la voix, et signe tes papiers en bas !
– Mon cœur s'épuise, geint la Plume – Couche sur papier, je te réserve de belles surprises.
– Mon cœur s'éreinte, j'vous dis.
– Chasse tes élégies, le Peuple affectionne tes écrits. – Le rythme a raison de moi. J'en perds ma voix. – T'es à la Une ! Belle Plume. Visibilité et renommée, rien que pour toi ! – Mon cœur bat la chamade, à force de noircir le « Papier Bifteck ». – Débarrasse-toi de la cellulose ! Je t'offre un Ordi high Tech.
– Mon cœur s'essouffle. Besoin de soins.
– Ecris ! Voilà une mission vers l'Afrique qui tombe à point.
– Je souffre dans ma chair, où sont les confrères (sœurs) ? - Tiens ! Une couverture à Yaoundé, ça te change les idées.
– Je n'ai plus d'énergie, il y va de ma vie !
– Ecris et consigne tes lettres de Noblesse à l'envi ! - Mon cœur capitule.
– Ecris ! Tu réveilles des émules.
– Ecoutez ma détresse, moi qui rédige sans cesse !
– Oh ! Tes tournures pleines de peines et d'allégresses.
– 17 ans de supplice, entés d'indifférence intense. - Ecris ! ! La consécration te fait la part belle et de la révérence.
– Une prise en charge ! De grâce ! -
Ecris !
– (…)
- Réponds ! Qu'est-ce qui se passe ? - (…)
Omar HADDADOU Paris 2026
NB : Texte dédié à mon confrère et regretté Mohamed Bouchama, compagnon de route au « Soir d'Algérie ». Je me garde de consigner l'affliction par des tournures pathétiques qui ne sauraient cerner sa Dignité ni sa « Hauteur » ! J'étais en contact permanent avec lui et son sens désopilant me déconcertait, lui qui luttait seul contre la maladie. « Il est où Tchikoula noir ? » se plaisait-il à me le répéter, chaque semaine. Inlassable, il suait eau et sang pour l'amour de son métier de Journaliste.
Il couchait 2 papiers par jour et recevait, dans le même temps, des gens de tout le territoire national, qui le sollicitaient. La corruption, le clientélisme, la domination, la conspiration, l'incompétence et l'incurie et un rythme effréné de l'investissement, ont eu raison de sa santé. Oublié de son vivant, encensé par les tartufes, après sa mort.
Ses ordonnances et sa carte professionnelle demeureront dans mon portefeuille, tant qu'Allah me prête vie. Mes condoléances à l'épouse et toute la famille !
Repose en paix, le Balzac de la rubrique sportive !
« A Dieu nous appartenons, à Lui nous retournons »

Aéroport de Saint-Hubert : une soumission au lobby de l’industrie aéronautique
Longueuil, le 15 juin 2026. À l'occasion de l'ouverture du terminal de Porter à l'aéroport de Longueuil–Saint-Hubert, la Coalition Halte Air Saint-Hubert tient à réaffirmer son opposition ferme et définitive à ce projet d'expansion aéroportuaire. Ce projet a été imposé en 2023 à la population. Les conclusions des consultations publiques de 2022 ont été bafouées.
La Coalition déplore que les impacts de cette expansion n'aient jamais fait l'objet d'une évaluation rigoureuse et indépendante de la part des promoteurs du projet, de Transport Canada, du ministère des Transports et de la Mobilité durable du Québec, du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, ainsi que de l'agglomération de Longueuil. Selon la Coalition, ce projet constitue un contresens sur les plans économique, environnemental, climatique et sanitaire. Vu l'amateurisme avec lequel s'est réalisé ce projet, la Coalition n'a aucun doute que les prétendues retombées économiques annoncées ne compenseront en rien les coûts qui seront assumés par la population. Des dizaines de milliers de résidents et résidentes de l'agglomération subiront une augmentation du bruit
aérien, une détérioration de leur qualité de vie, de la congestion routière, des risques accrus pour leur santé ainsi qu'une possible dévaluation de leur patrimoine immobilier.
La Coalition rappelle également que, contrairement aux affirmations de certaines personnes élues, il n'y a jamais eu de véritable collaboration entre la Ville de Longueuil et les promoteurs du projet Porter. Ce qui a été présenté comme une collaboration s'est en réalité traduit par une soumission au lobby de l'industrie aéronautique, au détriment des préoccupations exprimées par les citoyens et les citoyennes. Cette soumission s'est également manifestée dans certains médias, où un représentant et lobbyiste de l'aéroport a bénéficié d'une tribune lui permettant, à 17 reprises, de présenter sa vision du projet sans véritable mise en perspective contradictoire.
La Coalition estime également que ce projet met en lumière le silence préoccupant des élus et élues de la Coalition Avenir Québec et du Parti libéral du Québec en matière de lutte contre les changements climatiques et de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La contradiction entre leurs engagements climatiques affichés et les décisions concrètes prises sur le terrain mérite d'être dénoncée. L'ouverture du terminal aujourd'hui ne met pas fin au débat. Cet aéroport est sous perfusion d'argent public. Nous en sommes convaincus, le projet Porter ne pourra survivre sans un apport continuel de l'argent des contribuables. La Coalition Halte Air Saint-Hubert poursuivra ses démarches afin que les impacts réels de ce projet soient pleinement documentés et que les décideurs aient à rendre des comptes à la population pour les conséquences de leurs choix.
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« Les droits humains entre nos mains » : un dossier à lire dans Droits et libertés
« Le système mondial des droits humains est en danger » Tel est le cri d'alarme lancé dans le dernier Rapport mondial de Human Rights Watch. Alors que l'on assiste à une multiplication de lois liberticides au Québec et au Canada, doublée d'un effritement de la démocratie, le système local nous semble aussi en péril.
Source : Ligue des droits et libertés
Face aux forts relents d'autoritarisme qui accompagnent la précarisation du précieux édifice des droits humains, comment analyser la situation et continuer de nous mobiliser pour les défendre ? La question est au centre du dossier proposé dans le nouveau numéro de la revue Droits et libertés sur le thème « Face à la montée de l'autoritarisme et de l'extrême droite – Les droits humains entre nos mains ».
Dans ce numéro
Éditorial
L'espoir qui peut naître du doute->https://liguedesdroits.ca/revue-lespoir-qui-peut-naitre-du-doute/]
Alexandre Petitclerc
Chroniques
La Ligue à Québec
La normalisation tranquille de l'exclusion scolaire
Patrice Lemieux Breton
Le monde de l'environnement
Face au projet minier La Loutre : défendre le droit à un environnement sain
Léanne Rheault
Ailleurs dans le monde
Guerre au Soudan : le Canada impliqué
Umniya Najaer
Yousuf Abubakr
Un monde de lecture
Un manuel de défense face au « fascisme tranquille »
Catherine Guindon
DOSSIER
Présentation
Face à la montée de l'autoritarisme et de l'extrême droite - Les droits humains entre nos mains
Laurence Guénette
La nation contre les droits ? Un faux dilemme
Jean-Pierre Couture
Instaurer un contre-feu face au feu de forêt autoritariste
Louis-Philippe Lampron
Réaffirmons la puissance des droits humains
Laurence Guénette
Victoires devant les tribunaux pour l'accès aux garderies
Louis-Philippe Jannard
Maryse Poisson
PL1 : pourquoi l'avis des instances de l'ONU compte
Karine Millaire
La Fédération internationale pour les droits humains interpelle le Québec
L'impasse du droit international et le défi d'une réforme radicale
Entrevue avec Monique Chemillier-Gendreau
Réalisée par Mouloud Idir
Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace
Safa Chebbi
Montée autoritariste : le Canada n'y échappe pas !
Tim McSorley
Comment nous avons rapidement appris à nous battre aux États-Unis
Vince Warren
Apprendre de nos solidarités internationales
Amélie Nguyen
Criminaliser la solidarité n'est pas une solution
Diane Lamoureux
Quelles solidarités possibles à notre frontière ?
Entrevue avec Wendy Ayotte
Réalisée par Louis-Philippe Jannard
Idées et stratégies pour contrer la désinformation
Sarah Dubuc
Élodie Fournier
Christiane Forget
Résistances : l'expérience de l'Observatoire des profilages
Jacinthe Poisson
Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire
Table ronde avec Véronique Laflamme, Bertrand Guibord et Jess Legault
Réalisée par Stéphanie Mayer
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Pour la sécurité économique des femmes handicapées
Tiré de l'infolettre de L'R des Centres de femmes Le Nouvel R
10 juin 2026
https://mail.google.com/mail/u/0/#inbox/WhctKLcDznDJxJbsZVHRqnPTdqtdXDLwMSrpfzKFrZtCkTNqtdVXWfcKgPhXSXzLtmZDHNG
Les femmes handicapées comptent parmi les personnes les plus touchées par la pauvreté et la violence entre partenaires intimes au Canada. Actuellement, on pénalise les personnes handicapées qui tentent de travailler, d'épargner ou de former des relations. Les pénalités financières, les règles rigides et la surveillance constante peuvent les enfermer dans des cycles d'insécurité économique. Un revenu garanti suffisant permettrait de donner aux femmes handicapées une plus grande liberté pour prendre des décisions concernant leur vie, plaident l'ANFD et ses partenaires dans un rapport intitulé Dignité, sécurité et revenu de base garantisuffisant, aussi offert en anglais.
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Jean Ziegler (1934-2026) : Un insoumis dans « le cerveau du monstre »
Jean Ziegler ne nous a pas quittés, c'est la mort qui nous l'a enlevé à l'âge de 92 ans, ce 10 juin 2026. Restons fidèles à son sourire, à son optimisme, à son enthousiasme et à sa douce ironie pour affronter les temps difficiles qui s'annoncent.
11 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr
Suisse -les nôtres
En 2007, les Nestlé de Marseille, au cœur d'une lutte syndicale de près de deux ans, avaient fait appel à lui pour qu'il popularise leur combat. Il les avait reçus chez lui à Genève, avait immédiatement accepté de rédiger une préface à leur livre (Café amer) et participé à une soirée de soutien. Je me souviens de la surprise et de l'émotion que sa simplicité et sa solidarité sans réserve avaient suscitées auprès de ces travailleurs.
Jusqu'à la fin, il n'aura cessé d'appeler au soulèvement des consciences — Der Aufstand des Gewissens, le titre allemand de son discours censuré de Salzbourg (2011) — et à soutenir les luttes populaires, refusant d'injurier l'avenir au nom du sordide présent. En témoignent les titres de deux de ses derniers livres : Chemins d'espérance (2016) et Où est l'espoir ? (2024).
En même temps, il était obsédé par la transmission des valeurs qui inspiraient ses combats. Deux de ses ouvrages l'attestent : La faim dans le monde expliquée à mon fils (2000) et Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu'elle en verra la fin) (2018).
Souvenons-nous que nos luttes pour la justice sociale et la dignité humaine, contre la misère, l'exploitation et toutes les formes d'oppression, ne concernent pas que les vivants. Car si la barbarie triomphe, comme l'expliquait Walter Benjamin, même nos disparus ne seront plus en sécurité.
Dans Les vivants et la mort (1980), Jean nous rappelait que les défunts demeurent des acteurs symboliques des communautés humaines, un rôle capital leur était ainsi dévolu, mis en cause aujourd'hui par l'individualisme ravageur et l'amnésie collective cultivés par le monde capitaliste.
Son plaidoyer incessant en faveur de l'insoumission continuera à nous guider. Rappelons-nous de certains de ses titres aux allures de manifestes : Retournez les fusils ! (1980), Les rebelles contre l'ordre du monde (1997), Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui résistent (2002).
Saisissons le témoin de ses incessants cris d'alarme pour l'Afrique, épicentre des turpitudes du capitalisme, et contre le scandale de la faim. De Main basse sur l'Afrique (1978) à Destruction massive. Géopolitique de la faim (2011), en passant par L'Empire de la honte (2005). Des préoccupations essentielles trop souvent délaissées par la gauche.
Au retour d'une mission effectuée pour l'ONU, il avait aussi dénoncé les camps de réfugiés grecs dans Lesbos, la honte de l'Europe (2020). Il y stigmatisait la politique migratoire de l'Union européenne en en montrant les conséquences tragiques : la surpopulation, la précarité des abris, l'insalubrité, la carence des soins médicaux, la souffrance psychologique.
Enfin, n'oublions jamais sa dénonciation de la discrète Helvétie — « cerveau du monstre » pour Che Guevara — dans Une Suisse au-dessus de tout soupçon (1976) ou dans La Suisse lave plus blanc (1990), de même que sa remise en cause de sa complicité économique avec l'Allemagne nazie, dans La Suisse, l'or et les morts (1997). Ces travaux lui ont valu la haine des élites de ce pays et de coûteuses poursuites judiciaires.
Une indignation qui appelle à l'action, une ténacité à toute épreuve en dépit de nombreuses déconvenues, un engagement sans relâche aux côtés des damnés de la terre constituent autant de précieux héritages que Jean Ziegler lègue à notre camp. En dépit des désaccords que la gauche radicale a pu avoir avec ce militant atypique du Parti socialiste suisse, défendre une telle ligne de conduite est le meilleur hommage que nous puissions lui rendre aujourd'hui et demain.
Publié le 10 juin 2026 par Marx 21
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Michel Feher - Redevenir juif : La fin d’un pacte de blanchiment réciproque
La jeunesse juive étatsunienne s'éloigne de plus en plus du sionisme. Cette distanciation se traduit notamment par un regain d'intérêt pour des mouvements historiques tels que le Bund, qui prônait un judaïsme diasporique à l'opposé des dogmes de « l'État juif ». En France, un élan similaire, bien qu'encore timide, voit le jour. Le dernier livre de Michel Feher Redevenir juif s'en fait l'écho.
7 mai 2026 | tiré d'Orient XXI |Illustration : Détail d'une affiche électorale du Bund, à Kiev, vers 1917. En yiddish : « Là où nous vivons, c'est là notre pays ! »
Wikimedia Commons
https://orientxxi.info/Redevenir-juif-pour-s-emanciper-du-sionisme
On assiste dans la jeunesse juive américaine à une distanciation importante à l'égard de l'État d'Israël. Elle avait lentement commencé de progresser dès le début des années 2000, mais après le massacre du 7 octobre 2023 elle a littéralement explosé, au vu de la cruauté du comportement des gouvernants israéliens à l'égard des Palestiniens. L'une des manifestations les plus marquantes de cet éloignement est que le terme « sioniste » est devenu une insulte pour une partie de ces jeunes juifs.
Une des formes étonnantes de cette désaffection se manifeste dans le regain progressif de l'intérêt que porte une partie non négligeable d'entre eux à l'histoire du Bund, une organisation juive née à la fin du XIXe siècle. Ainsi, en avril 2026, l'autrice américaine Molly Crabapple a bénéficié d'un succès littéraire important avec la publication d'un livre titré Here where we live is our country (Là où nous vivons est notre pays). Son livre, qui raconte l'histoire du Bund, est resté plusieurs semaines parmi les meilleures ventes des best-sellers du New York Times.
Un judaïsme « diasporique »
Pourquoi ce soudain intérêt pour une organisation ouvrière et culturelle juive qui tenait à la fois du parti, du syndicat et de l'association communautaire ? Née à la fin du XIXe siècle dans la « zone de résidence juive » de l'Europe de l'Est1 elle a disparu à la fin des années 1940. L'intitulé du livre de Crabapple résume tout : les juifs n'ont pas besoin d'aller ailleurs que là où ils sont pour s'émanciper. Et certainement pas d'aller prendre la terre des autres. Ce qui caractérisait particulièrement le Bund2, c'était son progressisme et son antisionisme radical. Il se disait marxiste et prônait l'autonomie culturelle. En octobre 1938, son principal dirigeant, Henrik Erlich, écrivait :
Si un État juif est un jour fondé en Palestine, son climat spirituel sera le suivant : une peur éternelle de l'ennemi extérieur (les Arabes), une lutte sans fin contre l'ennemi intérieur (les Arabes) pour chaque petit lopin de terre, pour le moindre poste de travail. Est-ce là le genre de climat dans lequel la liberté, la démocratie et le progrès peuvent s'épanouir ? N'est-ce pas au contraire le climat dans lequel prospèrent le chauvinisme et les tendances réactionnaires ?3
Bref, pour vivre dans un monde meilleur, les juifs n'avaient pas besoin d'établir un État en expulsant ses habitants. Cette idée mènerait au pire.
C'est ce « climat » désormais porté jusqu'à son paroxysme génocidaire par le sionisme qui amène les jeunes juifs américains à s'intéresser à ce que fut le Bund. Non parce ce parti pourrait aujourd'hui se régénérer : il a disparu dans le génocide juif, et ses quelques dirigeants qui sont restés, Joseph Staline s'est occupé de les assassiner. Mais le regain actuel d'intérêt pour le Bund incarne la possibilité d'une vie juive autre que guidée par le messianisme, le suprémacisme ethnique juif et le culte de « Tsahal, l'armée la plus morale au monde ». Ce regain aspire, à l'inverse, à pouvoir vivre un judaïsme « diasporique » intrinsèque. Sait-on qu'un phénomène identique se développe désormais aussi en France, certes à un niveau beaucoup moins développé, mais réel et croissant ? Le livre du philosophe Michel Feher, Redevenir juif, est l'un des premiers, en France, à poser les jalons d'une réflexion sur un possible nouveau « diasporisme » émancipé du poids du sionisme, après le manifeste du collectif Tsedek ! publié en février 2026.
Une proximité idéologique entre sionistes et antisémites
On a là affaire à un livre savant. Autant sur le passé du mouvement sioniste que sur son actualité. Par exemple sur les liens qui unissent la droite sioniste américaine aux diverses fractions de Maga, et tout particulièrement celles qui entretiennent des propensions antisémites ; sur le pourquoi de ces étonnantes alliances, mais aussi sur les tensions internes qu'elles suscitent. Lorsque l'influenceur de premier plan de la mouvance Maga Charlie Kirk est assassiné, « Candace Owens, l'enfant terrible du mouvement, fait courir le bruit que Kirk a été liquidé… par le Mossad », note Feher. Le vice-président américain J. D. Vance, pour sa part, promet à ses partisans qu'ils vivront bientôt « dans une nation chrétienne où ils n'auront plus jamais à s'excuser d'être blancs ». Voilà qui va rassurer les juifs américains… C'est cette atmosphère ambivalente de liens de grande proximité idéologique entre le sionisme et le régime de Donald Trump — c'est-à-dire le suprémacisme blanc, le mépris pour le droit international, l'ethnonationalisme religieux, etc. —, proximité liée à une poussée antisémite importante qui ne ressort pas des milieux « islamo-gauchistes », mais précisément du sein même de Maga — « pour les amateurs de complots (…), les juifs demeurent des objets de phobie difficilement remplaçables », écrit Feher — c'est donc bien cette atmosphère nauséabonde, validée par les plus hauts dirigeants israéliens, qui amène les jeunes juifs américains à chercher aujourd'hui une alternative au dogme sioniste.
La dernière partie de l'ouvrage est consacrée au débat autour de la figure du juif comme paria. On y retrouve entre autres, mais sans surprise, le rapport de Hannah Arendt à cette thématique, et celle d'un précurseur moins connu : Bernard Lazare, un juif français « assimilé » que l'affaire Dreyfus transforme initialement en militant très actif de la lutte contre l'antisémitisme, puis en porte-voix du sionisme. Il prend la parole au deuxième Congrès sioniste en 1898, avant… de s'en détourner et de rompre avec son fondateur, Theodor Herzl. Dans les deux cas, il s'agit de deux intellectuels juifs qui, attirés un premier temps par le sionisme, en viennent à manifester à son égard le plus grand scepticisme. Cette rupture est souvent celle dans laquelle s'engagent de plus en plus de jeunes juifs américains.
Dans son livre exceptionnel Le Siècle juif (La Découverte, 2008), qui traite du destin des juifs d'Europe centrale et orientale du milieu du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe, Yuri Slezkine divise l'humanité entre les « apolliniens » et les « mercuriens ». Les premiers symbolisent l'enracinement dans la glaise, l'ethnicisme, la pensée grégaire. Les seconds sont des passeurs : passeurs de frontières, passeurs d'idées. Les juifs qu'il étudiait étaient révolutionnaires, cosmopolites et universalistes, et il les voyait comme l'incarnation du type mercurien. Slezkine se préoccupait peu des sionistes, champions du nationalisme ethniciste.
Cinq ans plus tard, Enzo Traverso consacrait un ouvrage à « la fin de la modernité juive » (La Découverte, 2013). Le succès du sionisme comme celui de l'insertion des juifs aux États-Unis avaient consacré, selon lui, leur transition de la révolution vers le conservatisme.
Feher induit que Traverso pourrait bien s'être trompé. Les campus américains sont désormais remplis de jeunes juifs en passe de rupture radicale avec Benyamin Nétanyahou et consorts. Mais parviendront-ils à leurs fins ? Réussiront-ils à élargir leurs rangs au-delà des États-Unis ? L'auteur ne tranche pas, les temps présents étant plus qu'incertains. En attendant, il craint visiblement que « le coming out spartiate » d'Israël proclamé par Nétanyahou récemment ne conduise à une nouvelle « déportation massive des Palestiniens », une idée dont il constate qu'elle « fait l'objet d'un large consensus » dans la population juive israélienne. « Redevenir juif » pourrait prendre du temps.
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Edgar Morin (1921–2026) : complexité, autocritique et refus de choisir
Journaliste, philosophe, intellectuel public, Edgar Morin laisse une œuvre qui couvre un siècle d'engagement. Il voyait le marxisme comme fossilisé et développa un cadre épistémologique de la « complexité » où la contradiction exige une suspension permanente du jugement. Il inspira chercheurs, enseignants, journalistes et militants en quête de vérité dans des environnements complexes.
Mais si son approche suscita une solidarité réelle, elle fut adoptée en priorité par des modérés qui, comme Morin, préféraient le dialogue et la pétition pour des concessions plutôt que l'affrontement. Dans Leçons d'un siècle de vie (2021), il énumère les deux grandes erreurs de sa vie --- son pacifisme d'avant-guerre et son stalinisme. Deux aveux sans risque, qui l'un et l'autre tirèrent leurs conclusions vers le courant dominant, là où il fut fêté et honoré.
Le plus jeune philosophe français Daniel Bensaïd partageait la fascination de Morin pour la complexité et la contradiction. Mais le marxisme révolutionnaire de Bensaïd soutenait que l'incertitude irréductible exige un pari stratégique sur l'option révolutionnaire. [1]
7 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79008
Jeune Juif membre de la Résistance française, Morin [2] adhéra au Parti communiste français (PCF), dont il fut exclu en 1951 après la publication d'un article critique --- épisode qu'il raconta avec sa lucidité caractéristique dans Autocritique (Seuil, 1959). [3]
À partir de 1950, il produisit la sociologie du présent qui constituerait sa contribution intellectuelle la plus durable : le refus de séparer la recherche académique de l'événement, de l'actualité. Les six volumes de La Méthode (1977—2004) furent sa somme encyclopédique, mais son vrai laboratoire fut toujours la chronique de journal, la lettre ouverte, la pétition signée.
Un compte rendu détaillé, quoique peu critique, de ces contributions a été fourni par Edwy Plenel, directeur de Mediapart. [4]
Morin proposa la « pensée complexe » --- une épistémologie qui privilégie l'ouverture méthodologique, refuse la clôture systématique et traite l'incertitude irréductible non comme un problème à résoudre mais comme la condition permanente d'une enquête honnête. Sa valeur anti-réductionniste est réelle. Mais elle incorpore une limitation politique : un cadre qui refuse de hiérarchiser les parties à un conflit est équipé pour y servir de médiateur, non pour y prendre parti. Il produit des conclusions commodes pour les centristes, qui affaiblissent la résistance des opprimés et la recherche d'alternatives révolutionnaires. Une méthodologie qui se présente comme purement épistémologique --- concernée seulement par la manière dont nous connaissons, non par ce que nous devrions faire --- n'échappe pas pour autant à une fonction politique. Elle occupe simplement une position qu'elle se refuse à nommer.
L'Algérie, la modération en toutes choses
En septembre 1960, 121 intellectuels français signèrent la Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie --- le Manifeste des 121 --- affirmant le droit des appelés français à refuser de participer à la guerre coloniale et la légitimité de la solidarité avec les Algériens sous occupation. Morin ne signa pas. Il accusa ceux qui signèrent de succomber à la mauvaise conscience. [5] Il parla par la suite de ce qu'il appelait l'idéologie frontiste. [6]
La pétition concernait le droit des appelés français à refuser une guerre coloniale, non la politique intérieure du mouvement nationaliste algérien. Morin se procura lui-même une raison d'éviter de s'opposer à l'impérialisme de son propre pays, et le cadre de la complexité fournit le mécanisme --- le refus d'avaliser sans réserve quelque partie que ce soit à un conflit devint un refus d'agir contre la partie qui colonisait. Morin signa ultérieurement une pétition plus modérée, qui n'était pas explicite sur l'insoumission. [7]
La laïcité, le voile et l'association Ramadan
Morin prit de meilleures positions que beaucoup de gauche française sur les controverses autour du voile qui empoisonnèrent la politique française dans les années 1990 et 2000. Dans un essai de 1990 et à nouveau dans un entretien au Monde de décembre 2003, il soutint que la signification politique accordée aux voiles était disproportionnée au problème réel ; que l'exclusion des filles voilées des écoles laïques était contre-productive ; et que la laïcité française était exploitée pour se régénérer contre une cible anti-islamique. Il reconnut l'appropriation de droite des valeurs républicaines, et exprima sa sympathie pour les protestations des résidents français d'origine musulmane et de certaines parties de la gauche radicale française.
Ce qui compliqua l'engagement de Morin fut sa relation avec l'islamologue suisse Tariq Ramadan. Le cadre dialogique de Morin, qui refuse de réduire toute tradition à ce qu'elle a de pire, l'inspira à s'engager avec Ramadan, qu'il voyait comme l'interlocuteur le plus sophistiqué de l'islam avec la modernité européenne. Ils coécrivirent deux livres --- Au péril des idées (Presses du Châtelet, 2014) et L'urgence et l'essentiel (Don Quichotte, 2015).
Pour lui, l'islam comme le christianisme avait produit dans l'histoire le meilleur et le pire, encore que dans le passé c'est le christianisme qui ait manifesté la pire intolérance. [8]
Sa position évolua d'une laïcité conventionnelle vers une sécularité presque à l'anglaise. C'était cohérent avec ce que l'on pourrait appeler la bienveillance asymétrique inscrite dans l'approche dialogique : un cadre d'ouverture permanente à l'autre tend, en pratique, à s'étendre le plus généreusement vers l'interlocuteur qui se présente comme marginal ou assiégé. Dans le contexte français des années 2000, cela signifiait l'islam. Le mouvement a des fondements de principe --- il corrige un biais réel dans le discours républicain, y compris à gauche --- mais il porta Morin vers Ramadan plutôt que vers les dizaines de femmes que Ramadan agressait.
Lorsque des accusations de viol et d'agression sexuelle contre Ramadan émergèrent en novembre 2017, Morin publia une déclaration. Il reconnut un comportement « imposé par un mâle dominateur obéissant à ses plus violentes pulsions », et écrit que ce qui était à ses yeux incontestable était « la contradiction entre son discours religieux de pureté et de pudeur, et son comportement très profane de séducteur ». [9] Il nomma clairement la contradiction. Il refusa ensuite d'en tirer quelque conséquence que ce soit.
Le mot « pulsions » localise la cause du comportement de Ramadan dans l'impulsion biologique, le détachant entièrement de toute praxis. Pour un penseur qui avait passé des décennies à insister sur le fait que le comportement individuel ne peut se comprendre hors des relations systémiques qui le produisent et l'autorisent, c'était un soudain refus d'analyse. Une analyse structurelle aurait demandé en quoi consistait l'autorité de Ramadan, comment elle était produite, qui l'avait amplifiée, et quel rapport cette autorité entretenait avec le schéma de comportement documenté par de multiples accusatrices sur des années. La formuler aurait exigé de réintroduire l'antagonisme --- entre le pouvoir institutionnel et les femmes qui lui étaient soumises --- dans un cadre qui avait remplacé l'antagonisme par la complémentarité au niveau épistémologique. À un niveau plus concret, cela aurait exigé que Morin admette qu'il avait mal jugé quelqu'un.
À la place, Morin insista sur son « horreur du lynchage médiatique » de Ramadan et sa conviction (justifiée) qu'une campagne politiquement motivée avait précédé et exploitait désormais les accusations pour des raisons sans rapport avec les droits des femmes. Il reconnut avoir été ému par les victimes --- pas moins, écrit-il, que par celles de Weinstein --- mais c'était un mouvement rhétorique qui s'acquittait d'une obligation émotionnelle sans conséquence politique : la solidarité avec les victimes fut déclarée et aussitôt mise entre parenthèses. Il eut recours à la comparaison avec Tartuffe --- chaque religion a ses hypocrites --- ce qui accomplit la même esquive que les « pulsions » : il localise le problème dans l'échec moral individuel plutôt que dans les conditions structurelles de l'autorité de Ramadan, les institutions qui la produisirent, et les personnes qui l'amplifièrent. Les observations de Morin protégeaient l'accusé tout en n'offrant rien aux femmes dont il prétendait trouver les témoignages émouvants. Il promit de réviser sa position si de nouveaux éléments le justifiaient. Il ne le fit jamais. [10]
L'échec est structurel plutôt que simplement personnel. Le cadre de la complexité fournit le mécanisme --- contextualisation permanente, suspension permanente --- et la promesse d'une révision future s'acquitta de l'obligation morale sans le coût d'une révision effective.
L'Ukraine : éthique sincère, symétrie fausse
La lettre ouverte de Morin à Ouest-France en mars 2022 [11] --- et son livre De guerre en guerre (Éd. de l'Aube, 2023) [12] --- produisirent constamment une fausse symétrie. Morin légitima les griefs russes à propos de l'expansion de l'OTAN en citant la formulation même de Poutine sans la soumettre à un examen analytique. Il soutint, sans preuve, que Zelensky, qui avait initialement cherché une solution diplomatique, avait évolué vers la recherche d'une victoire totale sous la pression américaine visant l'affaiblissement durable de la Russie. [13] Cette formulation efface la distinction entre le recouvrement du territoire occupé d'Ukraine et un changement de régime à Moscou ; l'objectif de guerre déclaré par l'Ukraine a constamment été l'intégrité territoriale dans ses frontières internationalement reconnues.
Morin proposa un condominium russo-ukrainien partageant les ressources minières du Donbas entre les deux États. [14]
Il décrivit la politique culturelle ukrainienne comme une « hystérie hypernationaliste antirusse qui a prohibé la langue, la littérature, la musique russes ». [15] La caractérisation est factuellement inexacte. Le ministère ukrainien de l'Éducation retira certains auteurs russes et soviétiques du programme scolaire en juin 2022. [16] Les mesures visent le programme officiel et les importations de publications en provenance de Russie, non la publication, la lecture, la possession ou l'étude privée. [17]
Morin ne s'intéressa pas à l'élimination systématique par la Russie des livres en langue ukrainienne dans les bibliothèques des territoires occupés, à la torture des enseignants qui refusèrent d'appliquer les programmes russes, ni au remplacement de l'ukrainien par le russe comme langue d'enseignement dans les Kherson et Zaporijjia occupés. [18] Il décrivit les médias occidentaux comme « capitulationnistes » pour n'avoir pas défendu plus fortement des concessions ukrainiennes en faveur d'un règlement acceptable pour la force d'invasion. [19] Dans l'usage en temps de guerre, la capitulation est l'acte de la partie qui cesse de résister. Jeune homme dans la résistance française en temps de guerre, il savait ce que ce mot signifiait.
Morin et Bensaïd reconnurent tous deux l'incertitude irréductible comme condition permanente de l'action politique. Leur divergence portait sur ce qu'il fallait en faire. Pour Bensaïd, l'incertitude est de nature stratégique et exige un pari plutôt qu'une méditation : les décisions politiques ne peuvent reposer sur une science de l'Histoire dont le Parti serait le dépositaire incontestable, mais relèvent d'un « art stratégique » de paris raisonnés et d'alliances conjoncturelles dans un contexte d'incertitude irréductible. [20] Pour Morin, la même incertitude était un motif d'ouverture méthodologique soutenue --- un refus de la clôture stratégique. Confronté à la question « de quel côté ? », le cadre de la complexité la dissolvait en complexité irrésoluble.
Le condominium arrive
Le cadre minéralier Trump-Poutine --- selon lequel les ressources minérales ukrainiennes dans les territoires occupés sont réparties entre Washington et Moscou, sans le consentement de l'Ukraine et contre son objection --- est la réalisation historique de la proposition de Morin selon laquelle la Russie et l'Ukraine partageraient les ressources minières du Donbas dans un arrangement de condominium bilatéral. Sans la partie ukrainienne, et avec la faction de l'élite américaine de Donald Trump. [21]
Ce n'est pas de l'ironie. C'est la démonstration la plus claire de ce que le cadre de la complexité ne peut pas faire lorsqu'il est appliqué à une situation dans laquelle une partie est bombardée en morceaux. Morin proposa des solutions partagées entre des parties dont il refusa de hiérarchiser les intérêts fondamentaux. L'Histoire les hiérarchisa sans lui.
Penseur qui intervint dans chaque grande crise d'une vie longue d'un siècle, qui paya des coûts professionnels et personnels pour des positions souvent exactes, Morin mérite l'hommage qui lui a été rendu. Il mérite aussi un bilan qui ne recule pas devant les faits. La cohérence de ses instincts éthiques était sincère. L'était aussi la limite structurelle que son cadre imposait à ces instincts aux moments où l'histoire exigeait non la complexité mais la clarté : qui est l'agresseur, qui résiste, et de quel côté êtes-vous. Son image de soi comme penseur de l'autocritique dissimulait cette vérité simple, aux autres et à lui-même.
Adam Novak
Notes
[1] Sur l'héritage de Bensaïd : Daniel Bensaïd, « Bibliographie (publications en français) », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible à l'adresse : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article4625
[2] Né Edgar Nahoum à Paris le 8 juillet 1921 dans une famille juive séfarade originaire de Thessalonique.
[3] L'expulsion du PCF marqua une rupture formatrice : Morin refusa ensuite toute discipline de parti tout en restant, comme il l'écrit dans Mes démons (Stock, 1994), en permanence « habité par la politique ». Autocritique (Seuil, 1959) demeure l'un des témoignages les plus honnêtes sur la rupture anti-stalinienne produits par la gauche française.
[4] Edwy Plenel, « Edgar Morin, journaliste à sa manière », Mediapart, 30 mai 2026. Disponible sur ESSF à l'adresse : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78946
[5] Dans un article paru dans France-Observateur le 29 septembre 1960, « Les intellectuels et l'Algérie ».
[6] L'hégémonie du FLN (Front de Libération Nationale) sur le mouvement indépendantiste et son harcèlement des partisans du PPA (Parti du peuple algérien) de Messali Hadj étaient réels. Sur le raisonnement de Morin, voir l'analyse universitaire de Catherine Brun sur les documents du Manifeste des 121 qui documente l'article de France-Observateur du 29 septembre 1960 et la formulation « idéologie frontisante ».
[7] Pétition de la Fédération de l'Éducation nationale.
[8] Edgar Morin, « Tariq Ramadan avant pendant après », novembre 2017. Disponible à l'adresse : https://www.algerie-penser-librement.com/tariq-ramadan-avant-pendant-apres-par-edgar-morin
[9] Edgar Morin, « Tariq Ramadan avant pendant après », novembre 2017 (voir ci-dessus).
[10] En 2019, plusieurs femmes s'étaient manifestées avec des témoignages cohérents sur le comportement systématique de Ramadan. En septembre 2024, un tribunal d'appel suisse condamna Ramadan pour viol et contrainte sexuelle ; le Tribunal fédéral suisse confirma ce verdict en août 2025. La condamnation par la cour d'appel suisse (10 septembre 2024) et la confirmation par le Tribunal fédéral (28 août 2025) sont documentées sur ESSF : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article71936. Déclaration du Tribunal fédéral suisse, 28 août 2025 : https://www.france24.com/en/live-news/20250828-swiss-court-rejects-islamic-scholar-ramadan-s-rape-conviction-appeal. En mars 2026, un tribunal correctionnel de Paris condamna Ramadan par contumace pour trois chefs supplémentaires et le condamna à dix-huit ans d'emprisonnement. Ramadan ne comparu pas ; un mandat d'arrêt fut émis. Voir : https://www.malaymail.com/news/world/2026/03/26/paris-court-hands-swiss-islamic-scholar-tariq-ramadan-18-year-sentence-for-rape/213924. Aucune réaction ne vint de Morin, décédé en mai 2026.
[11] « Au bord du gouffre, ou comment faire la guerre à la guerre », disponible à l'adresse : https://najibmikou.com/fr/guerre-en-ukraine-comment-faire-la-guerre-a-la-guerre-la-lettre-ouverte-dedgar-morin/
[12] Le sous-titre de De guerre en guerre est De 1940 à l'Ukraine ; son argument principal porte sur les dangers de l'escalade guerrière, mettant en regard l'expérience de Morin pendant la Seconde Guerre mondiale et le conflit actuel. Recensions : Chemins de non-violence, 8 janvier 2023 : https://alainrefalo.blog/2023/01/08/de-guerre-en-guerre-dedgar-morin/ ; Histoire et société, 16 janvier 2023 : https://histoireetsociete.com/de-guerre-en-guerre-dedgar-morin/ ; Pressenza, 9 janvier 2023 : https://www.pressenza.com/fr/2023/01/de-guerre-en-guerre-dedgar-morin/
[13] Documenté dans : Chemins de non-violence, 8 janvier 2023 (voir ci-dessus).
[14] Le Devoir, « Un compromis de paix est possible, soutient Edgar Morin », juin 2022 : https://www.ledevoir.com/opinion/idees/717501/idees-un-compromis-de-paix-est-possible-plaide-edgar-morin.
[15] Extrait de De guerre en guerre (2023). Documenté dans : Chemins de non-violence et Histoire et société, janvier 2023 (voir ci-dessus).
[16] IMI, 17 juin 2022 : https://imi.org.ua/en/news/pushkin-tolstoy-lermontov-and-other-russian-authors-will-not-be-studied-in-ukrainian-schools-i46266
[17] France 24/AFP, 27 juin 2022 : https://www.france24.com/en/live-news/20220627-kyiv-s-plans-to-ban-works-in-russian-divide-book-lovers
[18] Human Rights Watch, « Ukraine : Forced Russified Education Under Occupation », 20 juin 2024 : https://www.hrw.org/news/2024/06/20/ukraine-forced-russified-education-under-occupation. Rapport complet : https://www.hrw.org/report/2024/06/20/education-under-occupation/forced-russification-school-system-occupied-ukrainian. Aucune correction de ces erreurs ne fut trouvée dans quelque texte ultérieur de Morin.
[19] Documenté dans les recensions de De guerre en guerre (voir ci-dessus).
[20] Daniel Bensaïd, dans Stratégie et parti (Textuel, 2011, dir. Palheta/Salingue). Documenté à l'adresse : https://serpent-libertaire.over-blog.com/2016/07/strategie-et-parti-de-daniel-bensaid-ugo-palheta-et-julien-salingue.html. Sur l'épistémologie politique de Bensaïd : Antoine Artous, « Daniel Bensaïd ou la politique comme art stratégique », Contretemps : https://www.contretemps.eu/bensaid-politique-art-strategique-artous/. Pour la couverture par ESSF de l'héritage de Bensaïd : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77589
[21] Sur le cadre minéralier et ses enjeux pour l'Ukraine, voir : Bill Weinberg, « Trump prepares grab for Ukraine's lithium », ESSF, février 2025 : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73653 ; et « What's so special about Ukraine's minerals ? », ESSF : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73986
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Une médaille pour la police qui dénonce la police !
Imaginez la scène. Un jeune Noir marche tranquillement dans la rue. Il ne conduit pas une voiture, ne commet aucune infraction et ne correspond même pas à la description d'un suspect recherché. Rien ne justifie raisonnablement une intervention policière. Pourtant, une voiture de police s'arrête. Un agent descend, l'interpelle, le fouille, le questionne et le traite avec mépris. Non pas parce qu'il existe un motif sérieux ou un doute raisonnable, mais simplement parce qu'il sait qu'il peut le faire. À cet instant, il n'y a pour témoin qu'un collègue. L'un démontre à l'autre l'étendue de son pouvoir et l'impunité dont il croit bénéficier.
Certains diront qu'il ne s'agit que de quelques minutes désagréables dans une journée. Ils se trompent. Pour le jeune qui subit cette humiliation, ce n'est pas un simple contrôle. C'est un message. Un message qui lui apprend qu'il est suspect avant même d'être citoyen. Un message qui lui rappelle que sa parole comptera moins que celle de l'autorité qui l'humilie. Un message qui lui fait comprendre qu'il devra constamment prouver son innocence là où d'autres bénéficient spontanément du respect et de la confiance.
À force de recevoir ce message, certains jeunes finissent par perdre confiance en eux-mêmes. D'autres perdent confiance dans la société. D'autres encore cessent de croire à la politique, aux institutions, aux tribunaux et à la police. Lorsqu'un jeune en arrive à la conclusion qu'il n'a pas sa pleine place dans la société, il devient plus vulnérable à ceux qui lui proposent une autre forme d'appartenance. Les gangs de rue, les réseaux criminels et les marchands d'illusions prospèrent précisément là où les institutions échouent à inspirer le respect et la confiance. Ils offrent ce que certains jeunes ont l'impression de ne pas recevoir ailleurs, soit une identité, une reconnaissance et parfois même une famille de substitution.
Je ne justifie rien. Je constate. Je tente de comprendre. Comprendre n'est pas excuser. Comprendre est au contraire la condition nécessaire pour prévenir. Une société qui refuse d'examiner les causes profondes de certains phénomènes sociaux se condamne à en subir éternellement les conséquences.
Durant mes 35 années à la prison de Bordeaux au sein du programme Souverains Anonymes, j'ai rencontré un grand nombre de jeunes qui affirmaient avoir été victimes de profilage policier. J'ai entendu des récits d'interpellations répétées, d'arrestations arbitraires, de remarques blessantes et parfois franchement racistes. J'ai entendu des histoires de fouilles injustifiées, de contrôles incessants et de confrontations humiliantes qui, prises isolément, peuvent paraître anodines mais qui, accumulées au fil des années, finissent par laisser des blessures profondes.
Comble de l'ironie. Un jeune noir m'a confié un jour qu'après avoir été arrêté tant de fois sans raison, il avait fini par se dire qu'il trouverait peut-être un jour une vraie raison de se faire arrêter. Comme si l'injustice répétée cherchait elle-même à fabriquer la culpabilité qu'elle prétendait combattre.
Évidemment, je prenais les témoignages de ces jeunes très au sérieux. Mais, de peur d'encourager un réflexe victimaire, je les invitais plutôt à distinguer les faits des perceptions et à ne pas tomber dans le piège de la haine. Je leur répétais souvent qu'en présence d'une arrestation arbitraire ou d'une intervention injustifiée, la meilleure réponse demeurait de conserver son calme et de se montrer plus grand que ceux qui abusaient de leur autorité. Il m'est même arrivé de conseiller à certains qui possèdent le verbe, qu'avec leur rage, mieux vaut de rapper que de taper.
Je leur rappelais également une chose essentielle. Dans la police comme ailleurs, il existe des femmes et des hommes non corrompus. Tous les policiers ne sont pas pareils. Ça serait injuste de répéter la même injustice que certains policiers corrompus ou mal formés, mettre tout le monde dans le même sac. Certains accomplissent leur devoir avec intégrité, courage et professionnalisme. Certains risquent leur vie pour protéger des citoyens qu'ils ne connaissent même pas. Certains sont des modèles d'humanité. Certains sont même héroïques. Il serait aussi injuste de condamner l'ensemble des policiers pour les fautes de quelques-uns qu'il serait injuste de condamner toute une communauté pour les gestes d'une minorité aussi bruyante et agissante.
Et pour leur donner un exemple, j'ai invité un policier pour rencontrer les détenus autour d'un micro. Une des rencontres les plus touchantes de Souverains anonymes. Jacques de Coninck avait quelque chose de commun avec ces policiers qui ont dénoncé leurs collègues dernièrement au poste 39. Mes Souverains l'ont reconnus en le déclarant Souverain.
https://www.souverains.qc.ca/jacques-de-koninck
Quand d'honnêtes policiers dénoncent des collègues corrompus, ce fait mérite d'être souligné parce qu'il nous rappelle que les mécanismes de correction les plus efficaces naissent parfois de l'intérieur même des institutions.
Il faut un certain courage pour dénoncer un inconnu. Il faut souvent davantage de courage pour dénoncer un collègue. Dans toutes les organisations, la pression du groupe existe. La tentation du silence existe. La peur des représailles existe. La crainte d'être marginalisé ou considéré comme un traître existe également. Malgré cela, certains policiers ont choisi de parler. Ils ont choisi l'intégrité plutôt qu'une fraternité mal fon. Ils ont choisi l'honneur de leur profession plutôt que la protection de comportements qu'ils jugeaient incompatibles avec leur mission.
Voilà pourquoi ils méritent notre respect. Voilà pourquoi, si j'étais député à l'Assemblée nationale du Québec, je leur remettrais symboliquement une médaille, pour avoir défendu ce que la police devrait toujours être. Une institution au service du public. Une institution qui protège les plus faibles. Une institution qui respecte tous les citoyens sans distinction. Une institution qui comprend que l'autorité n'a de valeur que lorsqu'elle s'accompagne d'exemplarité.
Cette affaire soulève évidemment des questions sur les responsabilités individuelles et hiérarchiques. Les enquêtes détermineront qui savait quoi et depuis quand. Elles devront établir les faits avec rigueur et transparence. Mais il existe également une question plus vaste qui dépasse largement le cadre d'un seul poste de quartier.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Les révélations de ces derniers jours ne surgissent pas dans le vide. Elles s'inscrivent dans une histoire plus longue qui concerne autant les institutions que les perceptions collectives. Depuis le début des années 2000, Montréal-Nord a souvent été présenté dans l'imaginaire collectif québécois comme un territoire à part. Un quartier dont la diversité culturelle serait synonyme de problèmes. Un quartier constamment associé aux tensions sociales, à la criminalité ou à l'échec de l'intégration.
Cette représentation simpliste a laissé des traces profondes. Elle a été entretenue à différents degrés par certains médias, certains politiciens, certains commentateurs. Je n'oublierais jamais ce samedi matin quand j'ai entendu Joël Lebigot faire un commentaire déplacé pour dire qu'il ne mettrait pas les pieds à Montréal-Nord. Même à la blague, je ne l'aurais jamais dis.
Pourtant, Montréal-Nord n'a jamais été cette république de bananes décrite ou suggérée par tant de discours caricaturaux. Montréal-Nord est aussi un quartier de familles, de travailleurs, d'entrepreneurs, d'enseignants, de bénévoles et de citoyens ordinaires qui aspirent simplement à vivre en paix, à élever leurs enfants et à contribuer à la société québécoise.
L'affaire Fredy Villanueva demeure un moment déterminant de cette histoire collective. Le 9 août 2008, ce jeune homme de 18 ans perdait la vie lors d'une intervention policière à Montréal-Nord. Sa mort provoquait une onde de choc immense, des manifestations, une émeute et surtout une crise de confiance durable entre une partie de la population et les autorités publiques.
Les années ont passé, mais certaines questions demeurent. Les responsables ont-ils été convenablement tenus de rendre des comptes ? Quel message les autorités de l'époque ont-elles laissé derrière elles ? Je me souviens très bien de la manière dont plusieurs responsables politiques et institutionnels ont cherché à rassurer la population tout en minimisant, aux yeux de nombreux citoyens, la portée symbolique de cette tragédie. Le problème n'était pas seulement judiciaire. Il était aussi moral, politique et social.
Quel signal a été envoyé aux futures générations de policiers, particulièrement à ceux qui n'étaient peut-être pas faits pour exercer un métier exigeant autant de maîtrise de soi, de discernement et de respect ? Lorsqu'une société banalise certains abus ou donne l'impression de les banaliser, elle finit toujours par en payer le prix. Lorsqu'elle ferme les yeux trop longtemps, elle finit par être forcée de regarder.
Aujourd'hui, l'ironie est saisissante. Le système qui semblait parfois incapable de se corriger a finalement produit lui-même son propre mécanisme de correction. La police a dénoncé la police. Ce simple fait devrait nous amener à réfléchir. Les véritables défenseurs de l'honneur d'une institution ne sont pas ceux qui ferment les yeux sur ses fautes. Ce sont ceux qui refusent de les cacher.
Pour cette raison, les policiers qui ont trouvé le courage de parler méritent davantage que notre gratitude. Ils méritent notre reconnaissance. Ils nous rappellent qu'une institution ne retrouve sa crédibilité qu'au moment où certains de ses membres acceptent enfin de placer la vérité au-dessus de l'esprit de corps. Ils nous rappellent surtout qu'il n'existe pas de plus grand service à rendre à la police que de l'aider à rester digne de la confiance du public.
Mohamed Lotfi
15 Juin 2026
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Presse-toi à gauche prend une pause
Presse-toi à gauche prend une pause afin de recharger nos batteries et être prêts pour la campagne électorale qui vient. Entretemps, nous vous souhaitons une saison estivale remplie de découvertes, de belles lectures et d'événements artistiques et culturels. Nous vous retrouverons au mois d'août. D'ici là, seule la section des communiqués sera mise à jour régulièrement. Bon été,

Du "Québec blanc" à "l’inassimilable" ! La dangereuse résonance des mots !
Faire un lien entre Shawinigan et le message de Jean François Lisée ne signifie donc pas placer ces deux réalités sur le même plan. Cela signifie observer qu'elles s'inscrivent dans un même climat où la question de l'appartenance est de plus en plus formulée en termes d'exclusion plutôt qu'en termes de citoyenneté.
Faut-il faire un lien entre Shawinigan et les propos de Jean François Lisée ?
Deux faits récents ont provoqué une onde de choc au Québec. D'un côté, la manifestation de Shawinigan où une vingtaine d'individus masqués ont déployé une banderole proclamant « Je me souviens d'un Québec blanc ». Cette démonstration a été largement dénoncée par l'ensemble de la classe politique québécoise comme une manifestation de suprémacisme blanc et de racisme assumé.
De l'autre côté, un message publié sur X par Jean François Lisée à propos du député solidaire Haroun Bouazzi. Réagissant à une discussion sur l'assimilation, l'ancien chef du Parti québécois a écrit que M. Bouazzi était « inassimilable », ajoutant qu'il devrait s'en réjouir.
Ces deux événements sont évidemment de nature différente. La prudence intellectuelle oblige à le rappeler. Rien ne permet d'affirmer que Jean François Lisée partage les idées des groupes d'extrême droite qui se sont affichés à Shawinigan. Une telle accusation serait injuste et infondée.
Mais la question n'est pas là.
La question est de savoir s'il existe un lien politique, culturel ou symbolique entre ces deux épisodes. À mon avis, oui. Non pas un lien d'intention. Non pas un lien d'appartenance. Mais un lien de résonance.
Les mots ont une histoire. Ils portent des imaginaires. Ils dessinent les frontières du possible. Lorsqu'une figure marginale affirme vouloir un « Québec blanc », elle exprime brutalement une vision ethnique de la nation. Elle dit que certains Québécois seraient plus légitimes que d'autres. Elle suggère qu'il existe une essence québécoise dont certains citoyens seraient exclus par leur origine, leur couleur de peau ou leur parcours familial.
Lorsqu'un ancien ministre, ancien chef du Parti québécois, intellectuel respecté et analyste toujours influent qualifie un député québécois élu d'« inassimilable », le registre est différent. Le ton est plus subtil. Le vocabulaire est plus policé. Mais le mot lui-même soulève une question troublante.
Inassimilable à quoi ? Et pourquoi ?
L'assimilation est un terme chargé. Historiquement, il désigne le processus par lequel un individu ou un groupe est censé abandonner une partie de ses caractéristiques culturelles pour se fondre dans une majorité. Dire d'une personne qu'elle est « inassimilable », même sur le ton de la plaisanterie, revient à suggérer qu'il existe quelque chose en elle qui résiste à l'intégration dans le corps collectif. C'est précisément là que les deux événements entrent en résonance.
Car l'idée d'un « Québec blanc » repose sur une prémisse implicite. Certains ne pourront jamais être pleinement des nôtres. Certains demeureront toujours à l'extérieur du cercle. Certains resteront perpétuellement différents.
Bien sûr, Jean François Lisée n'a pas écrit cela. Mais son choix de mots ouvre malgré lui une porte sur cet imaginaire. Il réactive une vieille frontière entre ceux qui appartiennent naturellement à la nation et ceux dont l'appartenance doit toujours être discutée, prouvée ou validée.
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Jean François Lisée se retrouve au cœur de controverses liées à l'identité. Depuis son passage à la direction du Parti québécois, il semble souvent attiré par les zones grises du débat public. Il maîtrise l'art du sous-entendu. Il connaît la force des mots. Son instinct de stratège politique demeure intact. Il sait comment lancer une formule qui fera réagir tout en conservant une marge de dénégation. Ce talent, qui peut être une qualité en politique, devient parfois une faiblesse lorsqu'il entretient l'ambiguïté sur des sujets aussi sensibles que l'immigration, l'identité ou l'appartenance nationale.
L'histoire politique regorge pourtant d'exemples montrant que les glissements commencent rarement par des slogans extrêmes. Ils débutent souvent par des mots apparemment anodins. Des distinctions subtiles. Des catégories qui semblent raisonnables. Puis, peu à peu, certaines personnes cessent d'être perçues comme des citoyens à part entière pour devenir des exceptions, des problèmes ou des cas particuliers.
L'écrivain et philosophe Albert Camus écrivait que « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde ». Cette phrase demeure d'une actualité désarmante. Car les mots ne sont jamais neutres. Ils façonnent notre regard sur les autres. Ils peuvent élargir la communauté politique ou la rétrécir.
Faire un lien entre Shawinigan et le message de Jean François Lisée ne signifie donc pas placer ces deux réalités sur le même plan. Cela signifie observer qu'elles s'inscrivent dans un même climat où la question de l'appartenance est de plus en plus formulée en termes d'exclusion plutôt qu'en termes de citoyenneté.
Une démocratie mature doit être capable de condamner sans hésitation les nostalgiques d'un « Québec blanc ». Elle doit aussi pouvoir interroger les mots employés par ses élites lorsqu'ils suggèrent, même indirectement, qu'un citoyen québécois, ayant reçu la confiance des électeurs pour les représenter à l'Assemblée Nationale, pourrait être « inassimilable ».
Parce qu'entre le slogan franchement raciste crié dans la rue et la formule ambigüe lancée sur les réseaux sociaux, il n'y a peut-être pas affinité de pensée. Mais il peut y avoir une proximité d'écho. Et les échos, en politique, comptent parfois autant que les intentions.
Le Québec a besoin de figures capables d'incarner la rencontre entre différentes trajectoires humaines. Il a besoin de responsables politiques qui rappellent que l'identité québécoise n'est pas un héritage figé, mais une communauté politique en constante construction. À cet égard, les élus issus de l'immigration ont souvent un rôle précieux à jouer, non pas comme représentants d'une origine particulière, mais comme preuves vivantes que l'appartenance au Québec peut transcender les origines.
De la même manière qu'il était légitime de demander à Haroun Bouazzi davantage de nuance, de prudence et de sens du rassemblement lorsqu'il avait affirmé, il y a deux ans, que l'Assemblée nationale participait à la « construction de l'Autre », il est légitime aujourd'hui de questionner le choix des mots de Jean François Lisée.
Car la responsabilité des personnalités publiques ne consiste pas seulement à éviter les erreurs factuelles. Elle consiste aussi à mesurer la portée symbolique des mots employés. Certains mots divisent. D'autres rapprochent. Certains enferment les individus dans des catégories. D'autres ouvrent un espace commun. Dans une société démocratique traversée par les débats identitaires, chacun devrait s'efforcer de choisir les seconds plutôt que les premiers.
Je ne demanderais pas à un groupe d'extrême droite de s'excuser d'avoir paradé derrière une banderole ouvertement raciste. Je n'attends rien de ceux qui revendiquent ou tolèrent ce genre de message. En revanche, je me permets d'attendre davantage de Jean François Lisée.
Dans les circonstances, retirer ces propos et présenter des excuses ne serait ni une faiblesse, ni un recul, ni une humiliation. Ce serait au contraire un geste de lucidité et de responsabilité. Ce serait la marque d'un homme capable de placer l'exigence morale au-dessus de l'orgueil. Bref, ce serait une preuve de grandeur.
En persistant à qualifier Haroun Bouazzi d'« inassimilable », Jean François Lisée risque d'enfermer un citoyen et un élu québécois dans une catégorie d'exception, contribuant ironiquement à cette construction de l'Autre !
Mohamed Lotfi
9 Juin 2026
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Un règlement avantageux malgré des conditions inéquitables
En décembre 2024 Steven Mackinnon, ancien ministre du Travail, avait rendu une ordonnance qui avait suspendu la grève légale pendant six mois en vertu de l'article 107 du Code canadien du travail. Dans son ordonnance, M. MacKinnon demandait au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) d'établir si le STTP et Postes Canada étaient susceptibles de parvenir à une entente négociée avant la nouvelle année. Le CCRI avait établi qu'aucune entente n'était probable. Par conséquent, il a ordonné aux travailleuses et travailleurs des postes des deux unités de négociation de reprendre et de poursuivre leurs fonctions.
15 juin 2026
Un projet de loi ( C-247 ) a été déposé par la députée néo-démocrate Leah Gazan, visant à abroger l'article 107 du Code canadien du travail. Il est actuellement à l'étape de la deuxième lecture à la Chambre des communes. Déposé initialement en octobre 2025, il a fait l'objet de ses premiers débats parlementaires en deuxième lecture le 27 mai 2026.
Le droit de grève a ainsi été affaibli. Poste Canada ainsi que le gouvernement libéral ont de plus joué la carte du déficit du service postal pour mettre de la pression. Comme nous l'avons mentionné dans des articles précédents, ce déficit est causé par la complicité du gouvernement avec les industries privées de livraison du courrier qui s'accaparent de la livraison de colis dans les endroits plus à proximité et donc rentables, laissant à Poste Canada l'obligation de desservir les régions éloignées, moins rentables.
Le STTP était en négociation pour deux conventions collectives distinctes, une couvrant les employéEs de l'exploitation postale urbaine et une autre pour les facteurs et factrices ruraux et suburbains.
En ce qui concerne l'exploitation urbaine, les augmentations salariales augmentent de 6,5% la première année, (en tenant compte de la rétroactivité), 3% la deuxième et indexée à l'indice des prix à la consommation (IPC) pour les 3e, 4e et 5e année. Les FFRS ont obtenu une avancée importante avec l'obtention du salaire horaire. Ils n'ont pas obtenu le droit au véhicules fournis pas Poste Canada et doivent toujours utiliser leur propre véhicule. Il faut prendre en compte qu'ils partaient de loin lorsqu'ils ont eu droit à la syndicalisation après une longue et rude bataille.
L'implantation des Boîtes postales communautaires aura un impact important en remplaçant la livraison à domicile. Pour la grande région de Montréal la Rive sud, Laval et la Rive nord le syndicat prévoit des coupures importantes. Ils seront abolis par attrition, mais constituent des pertes d'emplois tout de même.
Une nouvelle clause dans la convention collective des employéEs de l'exploitation urbaine prévoit un congé pour les victimes de violence familiale, s'il ou elle est victime de violence familiale ou est le parent d'un enfant qui en est victime. Une nouvelle clause également prévoit un congé (non payé) pour pratiques autochtones traditionnelles.
Les employéEs FFRS ont automatiquement droit au paiement d'un maximum de sept (7) jours de congé pour raisons personnelles non utilisés. Ajout de congés pour raisons personnelles urgents doivent être pris pour les raisons suivantes : s'acquitter d'obligations relatives à la santé de tout membre de sa famille ou aux soins à lui fournir ; s'acquitter d'obligations relatives à l'éducation de tout membre de sa famille qui est âgé de moins de dix huit (18) ans.
Plusieurs nouvelles clauses normatives améliorant les conditions de travail font aussi partie de ces nouvelles conventions collectives. Au final ce sont surtout les coupures de postes qui sont le plus néfastes, pas seulement pour le personnel des postes mais pour la société en général. Nous sommes dans une période où les plus riches augmentent leur richesse pendant que la population ouvrière peine souvent à payer le loyer et l'épicerie. Pendant ce temps le gouvernement libéral ouvre la porte à ses amis du privé comme Intelcom afin qu'ils bénéficient du profit qui devrait servir à améliorer le service postal et créer plus d'emplois décents et bien rémunérés.
Il s'agit ici d'un premier compte-rendu du règlement de la convention collective, d'autres textes suivront dans nos prochaines éditions.
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Repenser le changement politique en Iran : de la contestation à la guerre
Un mois avant que les États-Unis et Israël ne déclenchent, le 28 février 2026, la guerre contre l'Iran, des soulèvements de masse à l'intérieur du pays ont entraîné la répression la plus sévère de l'histoire moderne du pays. Les manifestations et la répression se sont conjuguées à des appels à une intervention extérieure.
Tiré d'À l'encontre.
Le président américain Donald Trump a déclaré le 2 janvier que les États-Unis étaient « prêts à intervenir » si l'Iran venait à massacrer les manifestant·e·s[1]. Reza Pahlavi, fils du shah renversé et figure de proue de l'opposition hors d'Iran, a déclaré : « Dans des conditions où le peuple iranien est fauché de la manière la plus brutale qui soit, je ne considère pas l'aide à la libération d'une nation comme une agression. »[2] Le 10 janvier, un groupe d'intellectuels et de figures de l'opposition iraniens de premier plan – dont la lauréate du prix Nobel de la paix Shirin Ebadi et le cinéaste Mohsen Makhmalbaf – ont écrit directement à Trump, déclarant que « toutes les voies permettant de mettre un terme à la répression et de sauver la vie de nos compatriotes se sont retrouvées dans une impasse » et qu'« une issue à cette situation nécessite une aide internationale ».
Ces appels sont symptomatiques d'un changement plus large dans les perspectives politiques.Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Iran, il existe une perception croissante selon laquelle les efforts de la société iranienne pour provoquer un changement politique ont tous échoué. La révolte a échoué. La réforme a échoué. L'activisme civique a échoué. Cette affirmation a largement circulé parmi les militant·e·s de l'opposition en faveur d'un changement de régime (barandazan : ceux qui cherchent le renversement) et a été considérablement amplifiée au sein de la diaspora par le biais de chaînes satellitaires telles que Iran International [d'orientation monarchiste] et Manoto [basée à Londres] ainsi que par des personnalités de premier plan comme Pahlavi, trouvant un écho à l'intérieur de l'Iran via les réseaux sociaux et les médias en ligne en langue persane. Dans ces derniers, ce sentiment s'est cristallisé dans un refrain commun : « Nous avons emprunté toutes les voies. »[2] Défendant la guerre américano-israélienne contre l'Iran, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a invoqué la même logique, affirmant que le monde avait été témoin de « vagues successives de manifestations » qui n'avaient rencontré que le carnage.
L'affirmation selon laquelle rien n'a fonctionné tire sa force d'une histoire de répression. La République islamique a réprimé à maintes reprises les manifestations de masse par des arrestations, des emprisonnements et une violence meurtrière. Les soulèvements de 2017–2018, 2019, 2022 et, plus récemment, janvier 2026 ont tous été violemment réprimés. Mais la conclusion souvent tirée de ces événements – à savoir que l'action collective en Iran a échoué – confond défaite à court terme et échec, et ignore les traces que ces défaites laissent derrière elles : des personnes radicalisées, des relations sociales altérées et les limites de ce que les États peuvent et ne peuvent pas faire. Les récents mouvements de protestation en Iran n'ont pas renversé la République islamique. Ils ont toutefois redéfini les normes sociales, modifié les calculs politiques et élargi le terrain sur lequel se dérouleront les luttes à venir.
Femme, Vie, Liberté
En 2022, le soulèvement connu mondialement sous le nom de mouvement « Femme, Vie, Liberté » a été déclenché par la mort de Mahsa Jina Amini, une jeune femme kurde sunnite dont le meurtre a eu un retentissement bien au-delà des circonstances immédiates de son arrestation pour ne pas avoir porté correctement le voile. Les manifestations se sont étendues à l'échelle nationale, durant plusieurs semaines, et ont fait face à une répression intense : des centaines de personnes ont été tuées pendant les manifestations, des milliers ont été arrêtées et les mois qui ont suivi ont vu une vague de condamnations à mort.[4]
Les manifestations de 2022 se sont distinguées des épisodes antérieurs non seulement par leur ampleur et leur durée, mais aussi par la convergence de différentes formes d'action collective. Le mouvement était à la fois une manifestation anti-régime, un mouvement de femmes et une mobilisation pour les droits ethniques et des minorités[5]. En tant que manifestation anti-régime, son caractère politique était indéniable. Les slogans dominants – « Mort au dictateur » et « Mort à Khamenei » – visaient l'ensemble du système et ses dirigeants, incarnés par la figure du Guide suprême Ali Khamenei, plutôt qu'une politique ou un grief spécifiques. En tant que mouvement de femmes, il a produit certaines de ses images les plus marquantes et les plus largement diffusées : des femmes se coupant les cheveux et brûlant leurs hijabs en public. Ces actes représentaient un rejet du contrôle de l'État sur leur corps et une affirmation de leur autonomie qui a trouvé un écho mondial. En tant que mobilisation pour les droits des minorités ethniques, l'identité d'Amini en tant que femme kurde sunnite a suscité une mobilisation particulièrement intense dans les régions kurdes et sunnites.[6]
Ces manifestations s'inscrivaient également dans le prolongement de ce que le sociologue Asef Bayat [université de l'Illinois aux Etats-Unis] a qualifié de « non-mouvements » : des formes d'action collective diffuses et non coordonnées[7]. Avant même 2022, les Iraniennes s'étaient engagées depuis des années dans une résistance quotidienne qui s'était accumulée en silence avant d'éclater dans les rues. Des millions d'entre elles ont résisté au port obligatoire du hijab par des pratiques quotidiennes, portant leur foulard de manière lâche, laissant apparaître les cheveux et le maquillage.
Au fil du temps, ces actes de désobéissance de plus en plus nombreus ont été ponctués par des formes d'activisme plus organisées. Par exemple, la campagne « Un million de signatures » lancée par des militantes féministes en 2006 pour réformer les lois familiales discriminatoires à l'égard des femmes a impliqué la formation d'une coalition entre des femmes laïques et religieuses et a réussi à bloquer une législation rétrograde. Dans un autre cas, le fait que Vida Movahed se soit dévoilée en public sur l'avenue de la Révolution à Téhéran en 2017 a inspiré une vague d'actes similaires à travers le pays. Le soulèvement de 2022 s'est inscrit dans le contexte de ces décennies de lutte et a entraîné un passage d'une désobéissance partielle à l'abandon généralisé du hijab dans de nombreux espaces urbains.
L'ampleur de cette transformation a été documentée de manière empirique. Une étude portant sur la présence des femmes sur les réseaux sociaux a révélé que, immédiatement après les manifestations du mouvement « Femme, Vie, Liberté », le nombre de femmes apparaissant sans voile avait augmenté de 24%[8]. Malgré le caractère intransigeant de la loi, ce changement populaire a persisté au cours des années suivantes. La même étude a également révélé que la couverture médiatique des manifestations avait modifié la dynamique au sein des familles : dans les zones où l'activité de protestation était plus intense, les dépenses des ménages se sont déplacées des hommes vers les femmes et les enfants – ce qui témoigne d'un changement du rapport de force au sein de la famille –, suggérant que les conséquences du mouvement se sont étendues non seulement à l'espace public, mais aussi aux dispositions domestiques qui régissent la vie quotidienne.
Les manifestations ont également façonné la dynamique au sein de l'élite politique, bien que le cheminement ne se soit pas fait de manière linéaire, de la protestation à la concession. En mai 2024, la mort inattendue du président iranien Ebrahim Raisi dans un accident d'hélicoptère a provoqué des élections anticipées, créant une opportunité que les manifestations seules n'auraient pas pu offrir. Masoud Pezeshkian – ancien ministre de la Santé sous la présidence de Mohammad Khatami [d'août 1997 à août 2005] et représentant de longue date de Tabriz, lui-même d'origine azérie et kurde – avait été disqualifié par le Conseil des gardiens pour se présenter aux élections législatives de mars 2024, avant d'être autorisé à se présenter à la présidence quelques mois plus tard. Ce revirement était en soi significatif. L'organe de contrôle a revu sa position à la suite des manifestations et du décès d'Ebrahim Raisi, autorisant le seul candidat réformiste en lice à se présenter.
Si l'élection a mis en évidence la désillusion de la population – le premier tour a enregistré le taux de participation le plus bas de l'histoire de la République islamique, alors que des personnalités de tous horizons politiques, dont la lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, avaient appelé au boycott –, Pezeshkian s'est qualifié pour un second tour face au candidat de la ligne dure Saeed Jalili. Le taux de participation a légèrement augmenté au second tour pour atteindre un peu moins de 50%, certains de ceux qui avaient boycotté le premier tour s'étant rendus aux urnes afin d'éviter une présidence de Jalili[9]. Pezeshkian a remporté le scrutin avec 54% des voix[10]. Sa campagne avait directement exprimé son soutien aux manifestations « Femme, Vie, Liberté » et s'était engagée à s'opposer aux patrouilles chargées de faire respecter le port obligatoire du hijab, forces responsables de l'arrestation et de la mort de Masha Jina Amini. Le mouvement de protestation a façonné le terrain politique sur lequel s'est déroulée l'élection, même s'il n'a pas pu en déterminer entièrement le résultat.
Pezeshkian a nommé un homme politique kurde sunnite au poste de gouverneur de la province du Kurdistan – le premier gouverneur sunnite depuis les tout débuts de la République islamique – et a désigné Abdolkarim Hosseinzadeh au poste de vice-président chargé du développement rural, le premier sunnite jamais nommé à un tel poste dans l'histoire de la République islamique. Dans une démarche sans précédent qui n'avait jamais été utilisée auparavant contre un député démissionnaire, le parlement, dominé par les partisans de la ligne dure, a voté le rejet de la démission d'Hosseinzadeh de son siège parlementaire, une exigence procédurale lui permettant d'accéder au poste exécutif. Mais Pezeshkian a persisté, et en octobre, le parlement a cédé. Il ne s'agissait pas de concessions faciles, imposées d'en haut. Il s'agissait de gains progressifs obtenus grâce à la pression politique et disputés à chaque étape. Bien qu'elles n'aient pas démantelé le système d'exclusion, elles en ont modifié les limites, établissant de nouveaux précédents que les futurs gouvernements ne pourraient pas facilement ignorer.
En 2023–2024, le parlement conservateur a adopté une nouvelle législation visant à alourdir les sanctions en cas de violation du port obligatoire du hijab – une tentative de réaffirmer son contrôle face au non-respect généralisé de cette obligation par les femmes. Pourtant, lors d'un moment révélateur de réajustement interne, Pezeshkian a refusé de signer le projet de loi, avertissant que son application générerait des tensions sociales susceptibles de mettre en péril la stabilité nationale. Dans la pratique, le régime a fait marche arrière : le port obligatoire du hijab reste formellement en vigueur, mais son application est devenue inégale, sélective et, dans de nombreux contextes – tels que les restaurants et même certains rassemblements pro-gouvernementaux –, effectivement suspendue.
C'est précisément la convergence entre soulèvements ponctuels, mobilisation électorale au sein du système, mouvements organisés et semi-organisés, et désobéissance quotidienne diffuse qui a généré une pression sur plusieurs fronts, forçant le régime à s'adapter d'une manière qu'aucune forme d'action isolée n'aurait pu obtenir à elle seule. De plus, la mort de Raisi, qui a fait disparaître non seulement un président en exercice, mais aussi l'un des principaux candidats à la succession d'Ali Khamenei, a redessiné l'équilibre des pouvoirs entre les factions rivales à un moment où la question de la succession exacerbait déjà les rivalités internes et rendait possibles les ajustements de 2024.
Action collective routinière
Un schéma similaire apparaît dans des formes plus routinières d'action collective. Partout en Iran, les travailleurs, les travailleuses, les enseignant·e·s, les retraité·e·s et les infirmiers et infirmières mènent depuis des décennies des manifestations sectorielles soutenues, souvent hebdomadaires, parfois coordonnées entre plusieurs villes. Ces actions dégénèrent rarement en confrontation directe avec les institutions centrales du régime. Elles se heurtent généralement à des niveaux de répression moins élevés : arrestations, harcèlement, violences occasionnelles, mais pas le recours systématique à la force létale observé lors des soulèvements nationaux. C'est précisément parce qu'elles se situent en deçà du seuil de la « menace existentielle » pour le régime qu'elles créent un espace, aussi restreint soit-il, pour l'organisation et la mise en place de réseaux, de routines et de répertoires d'action susceptibles de se propager d'une localité à l'autre, renforçant ainsi leurs capacités au fil du temps. Les recherches montrent que les districts ayant connu des niveaux plus élevés de manifestations sectorielles antérieures étaient plus susceptibles de participer aux mobilisations anti-régime ultérieures en 2018, 2019 et 2022[11]. La conclusion n'est pas que les mouvements sectoriels se transforment en manifestations anti-régime, mais que l'activité de protestation antérieure dans un district est associée à une mobilisation ultérieure plus importante lorsque des soulèvements plus larges se produisent.
Ces résultats illustrent que différentes formes de protestation peuvent se renforcer mutuellement malgré les tensions et les différences dans leurs objectifs et leurs stratégies. Les manifestants sectoriels – travailleurs, enseignants, retraités – ont largement continué à défendre leurs revendications économiques et professionnelles spécifiques plutôt que de rejoindre les soulèvements anti-régime en tant que blocs organisés. Les grèves des travailleurs du pétrole sous contrat de 2022 en solidarité avec les manifestations pour Mahsa Amini ont constitué une exception notable plutôt que la règle, ce qui s'est vérifié même lors des soulèvements de 2026. Ces manifestants opèrent selon ce que le théoricien politique Steven Klein [professeur au King's College de Londres] et le sociologue Cheol-Sung Lee [université Sogang à Séoul] appellent une « politique d'influence » : ils font pression pour obtenir des revendications concrètes et réalisables – salaires, retraites, liberté d'association, fin des exécutions – tout en évitant délibérément de provoquer les forces de sécurité ou de sombrer dans un affrontement direct avec l'État[12]. Même leurs revendications les plus radicales s'abstiennent d'appeler à la chute immédiate du régime.
L'opposition en faveur d'un changement de régime, en revanche, conçoit sa propre pratique à travers ce que Klein et Lee appellent une « politique d'occupation », c'est-à-dire un mode d'action orienté vers l'escalade, la présence massive dans les rues et la confrontation directe, fondé sur la conviction que le changement nécessite de s'emparer de l'espace politique et de le transformer plutôt que d'exercer une pression depuis l'intérieur de la société civile[13]. Il s'agit là de tactiques différentes qui reflètent des théories fondamentalement différentes sur la manière dont le changement social s'opère. Les manifestants sectoriels peuvent chercher à éviter d'exposer leur mouvement et eux-mêmes à une répression plus sévère en appelant ouvertement au renversement du régime. Ils sont pourtant restés cohérents dans leur critique de la brutalité du régime, en exigeant davantage de libertés et en s'opposant à la fois à la répression intérieure et à l'intervention étrangère et à la guerre.
Reconsidérer l'échec
En Pologne dans les années 1980, ce qui constitue un précédent historique intéressant, le mouvement Solidarnosc n'a pas initialement exigé l'effondrement du régime communiste, non pas parce qu'il acceptait le système, mais parce qu'il reconnaissait les limites imposées par le rapport de force. Sa revendication centrale en 1980 était la légalisation des syndicats indépendants : une concession sans précédent qui a ouvert la voie à des millions de personnes pour s'organiser et pratiquer l'autogestion collective. Bien que ces acquis aient été annulés par la suite, les capacités développées au cours de cette période ont perduré. Lorsque les grèves ont repris en 1989, les réformes négociées ont conduit à des élections qui ont abouti à une victoire décisive, ouvrant la voie à une transformation plus large. À court terme, Solidarnosc aurait pu apparaître comme un échec. Au fil du temps, il est devenu une force centrale de la transition démocratique.
La leçon à en tirer est que des avancées qui ne mènent pas à la chute du régime peuvent être à la fois radicales et déterminantes. Dans le cas de l'Iran, le changement politique pourrait être plus facilement réalisable grâce à l'expansion progressive des forces de la société civile. Lorsque les stratégies fondées sur une escalade immédiate – les guerres à l'étranger en tête – risquent de provoquer une répression, la désescalade, en tant que moyen de préserver et d'étendre les capacités d'action collective, devient une composante essentielle de toute approche viable. Ici, la désescalade n'est pas une démobilisation, mais la promotion de revendications mesurées, le maintien d'une ligne de conduite non violente et le recours à la persuasion plutôt qu'à la coercition. Les militants sectoriels ont adopté cette approche : faire pression pour des revendications importantes – liberté d'expression, Internet libre, liberté de réunion dans les universités et les espaces publics – sans en venir à un affrontement direct avec l'État. Au lieu d'exiger le renversement immédiat du régime, ces mouvements érodent progressivement les conditions qui permettent à l'autoritarisme de perdurer.
De plus, l'exemple polonais illustre pourquoi les mouvements ne devraient pas être évalués uniquement à l'aune de leurs résultats immédiats. Comme le suggèrent à la fois les soulèvements de 2022 et les manifestations sectorielles, l'affirmation selon laquelle rien n'a fonctionné est injustifiée. Définir le succès exclusivement comme l'effondrement immédiat du régime rend invisibles d'autres formes de changement politique, empêchant ainsi des discussions importantes sur la stratégie. Toute stratégie de changement politique doit partir d'une évaluation lucide du régime auquel elle est confrontée. La République islamique n'est pas un système fragile au bord de l'effondrement. C'est un système résilient, doté de la capacité de mobiliser ses partisans et de coordonner sa réponse en temps de crise, caractérisé par une cohésion relativement forte de l'élite et un appareil coercitif à plusieurs niveaux[14]. Ces caractéristiques déterminent la manière dont il réagit à la pression. Dans un tel contexte, une escalade rapide, en particulier si elle est fortement exclusive, est plus susceptible d'entraîner une consolidation qu'une fragmentation, et la guerre actuelle contre l'Iran a peu de chances de faire exception. Au contraire, l'ampleur des destructions causées par la guerre américano-israélienne en cours, ainsi que les formes de militarisation que la guerre tend à engendrer rendent peu probable que la politique iranienne d'après-guerre ressemble à sa trajectoire d'avant-guerre. Les équilibres institutionnels, les alignements sociaux et la marge de manœuvre pour l'action collective pourraient tous être remodelés, probablement de manière plus restreinte.
Et pourtant, les trajectoires passées des manifestations, des mouvements sociaux et de la résistance quotidienne examinées ici restent pertinentes sur les plans analytique et politique. Les mécanismes par lesquels une action collective soutenue remodèle les incitations, repousse les limites et renforce les moyens d'action ne disparaîtront toutefois pas avec le changement des conditions. Quelle que soit la contrainte du contexte d'après-guerre, la question de savoir comment la société iranienne s'organise et construit en vue d'un changement démocratique restera centrale. La réponse ne viendra pas de l'extérieur.
Article publié par Merip-Middle East Research and Information Project le 3 juin 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre
Mohammad Ali Kadivar est professeur associé de sociologie et d'études internationales au Boston College.
Notes
[1] Shola Lawal, “Has Trump confirmed Iran's claim that protesters were US-armed ?,” Al Jazeera, April 6, 2026.
[2] Claire Keenan, “Trump warning over Iran protests ‘reckless' says foreign minister,” BBC, January 3, 2026.
[3] Hossein Razzaq, « Az ‘Hame Rahha ra Raftim' ta ‘Faghat Jang Mande' : Royafurushi-ye Opozisyon-e Bi-Rahbord, » Radio Zamaneh, April 25, 2026. [In Persian]
[4] Human Rights Activists News Agency, Iran Protests 2022—Detailed Report of 82 Days of Nationwide Protests in Iran (2022).
[5] Mahbubeh Moqadam, “Fractal Scaling of Feminist Politics and the Emergence of Woman Life Freedom Movement in Iran,” Social Forces 104/2 (December 2005).
[6] Mohammad Ali Kadivar et al., “Contingency of Structures : Triggers and the Social Geography of Revolutionary Episodes in Iran 2017-2022,” SSRN Electronic Journal.
[7] Asef Bayat. Life as Politics : How Ordinary People Change the Middle East (Stanford : Stanford University Press, 2013).
[8] Avenia Ghazarian, “Veils of Change : The Anatomy of Social Transformation in Post-Protest Iran,” Working paper.
[9] Farnaz Fassihi, “Reformist Candidate Wins Iran's Presidential Election,” The New York Times, July 5, 2024.
[10] Ibid.
[11] Mohammad Ali Kadivar et al., “Contingency of Structures : Triggers and the Social Geography of Revolutionary Episodes in Iran 2017-2022,” SSRN Electronic Journal (December 2025).
[12] Steven Klein and Cheol-Sung Lee, “Towards a Dynamic Theory of Civil Society : The Politics of Forward and Backward Infiltration,” Sociological Theory 37/1 (March 2019).
[13] Ibid.
[14] Steven Levitsky and Lucan Way, Revolution and Dictatorship : The Violent Origins of Durable Authoritarianism (Princeton : Princeton University Press, 2022).

Océans : une Journée mondiale plus motivante cette année ?
Bien qu'en 2025, des dizaines de millions de tonnes de plastiques auraient encore rejoint des océans en perte de biodiversité, se réchauffant et s'acidifiant, de nouvelles initiatives aident à mieux documenter leur état de santé et à créer des avancées.
La Journée mondiale de l'océan, qui a eu lieu le 8 juin dernier, est la première depuis l'entrée en vigueur le 17 janvier du traité des Nations unies sur la protection de la haute mer. Le thème était Réimaginer : au-delà du monde que nous connaissons, une nouvelle relation avec notre océan.
Le message du secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a été sans détour. En ces temps troublés, les océans nous rappellent que nos destins sont liés, affirme-t-il. Selon lui, les pays doivent de toute urgence tisser avec les océans de nouvelles relations fondées sur la science, encadrées par le droit international et bâties sur une responsabilité partagée pour promouvoir le développement durable.
Lancée en 1992, cette Journée met en lumière le rôle essentiel que joue l'océan dans la régulation du climat et le maintien de la vie à l'échelle mondiale. Les mers produisent au moins 50 % de l'oxygène de notre atmosphère, captent 90 % de l'excès de chaleur et absorbent un quart des gaz à effet de serre émis par les humains, ce qui en augmente l'acidification.
La dégradation des mers continue
Pendant cette journée, l'organisation intergouvernementale Mercator Océan a rendu publique la seconde édition de son baromètre créé par une équipe d'une trentaine d'experts provenant d'une quinzaine de pays. Si la première édition présentait des changements, dits alarmants, du système océanique, cette année, c'est l'accélération de phénomènes physiques majeurs qui était scrutée. Le réchauffement des mers aurait atteint un niveau record en 2025 et des vagues de canicules marines intenses en juin en auraient atteint 20 %. Il y aurait 84,4 % des 1 685 espèces marines menacées d'extinction, une augmentation de sept espèces par rapport à 2024, qui en aurait subi les effets. Le changement climatique serait maintenant une menace existentielle pour les récifs coralliens.
Les Nations unies ont aussi publié le 8 juin un rapport scientifique sur l'état des océans, auquel 550 scientifiques de 86 pays auraient œuvré de 2021 à 2025. On y apprend qu'en Arctique, les températures augmentent quatre fois plus vite que la moyenne mondiale. Le rythme d'élévation du niveau de la mer aurait augmenté d'un maximum de 1,9 millimètre par an jusqu'en 2015, jusqu'à 4,3 millimètres par an en 2023. En ce qui concerne les déchets plastiques, il y en aurait 52,1 millions de tonnes qui finiraient en mer chaque année, ce qui toucherait plus ou moins gravement environ 4 000 espèces marines.
Malgré l'opposition formulée par 40 pays à l'exploitation des abysses, plus d'une trentaine de contrats d'exploration minière dans les fonds marins auraient déjà été accordés.
La chercheuse à Mercator Océan, Mahé Butel, affirme que la transformation de l'océan crée des crises humaines dont les coûts grandissants nuisent à l'économie mondiale. Les dommages climatiques causés à l'économie maritime auraient été estimés à 48 dollars par tonne de CO₂, ce qui serait l'équivalent du total des coûts causé aux infrastructures, à l'agriculture et à la santé estime la scientiste.
Des filtres UV de crème solaire auraient été détectés dans la chaîne alimentaire des poissons, jusque dans des dauphins. Certains des ingrédients qu'ils peuvent contenir seraient classés cancérigènes et auraient provoqué une mortalité accrue, des perturbations biologiques et endocriniennes chez certaines espèces marines étudiées dans des aquariums. La chercheuse en écotoxicologie marine à l'Observatoire de Banyuls-sur-Mer, Maëva Giraudo, affirme que certains filtres affecteraient aussi des cultures cellulaires humaines.
Des améliorations malgré tout
D'un autre côté, le retour des grands cétacés montre qu'il est possible d'agir pour améliorer les choses. En un an, la couverture des aires marines protégées aurait passé de 8,3 % à 10 %.
La Polynésie française a annoncé ce 8 juin qu'elle va porter à 1,6 million de kilomètres carrés ses zones marines bénéficiant du plus haut niveau de protection. L'exploitation minière sous-marine est interdite sur l'ensemble de ses eaux. Le président Moetai Brotherson espère que cela puisse inspirer d'autres pays à mieux gérer leur relation à l'océan.
Si en juin 2025, 50 pays avaient ratifié le traité sur la haute mer (BBNJ), un cadre juridique de cet espace jugé jusque-là sans loi et couvrant la moitié de la planète, ce nombre est rendu aujourd'hui à 90 pays signataires. L'ambassadeur français pour les océans et les pôles, Olivier Poivre d'Arvor, affirme qu'il vise 120 pays pour la première COP de l'océan, en janvier prochain.
La ministre de la Transition écologique du gouvernement français, Monique Barbut, a aussi annoncé le 8 juin trois nouvelles aires de protection marine forte, soit dans les terres antarctiques et australes françaises, aux Antilles en Guadeloupe et sur la côte ouest en baie d'Audierne.
Encore beaucoup à faire
L'explorateur océanique et aquanaute Fabien Cousteau affirme que les océans supportent la vie sur la planète. Ils contiennent 97 % de l'eau présente sur Terre, occupent 70 % de sa surface et sont des régulateurs climatiques qui s'épuisent.
Un nouvel équilibre doit être établi pour protéger les océans en changeant les habitudes qui nuisent à leur santé. Au lieu de ne consommer que certaines espèces de grands poissons comme le thon ou le saumon, l'humanité doit en valoriser d'autres moins hautes dans la chaîne alimentaire comme la sardine ou le maquereau.
Il y aurait plus de 171 billions de morceaux de plastique qui flotteraient dans les océans ce qui en ferait la principale menace pour la vie marine, une situation qu'il faudrait corriger le plus rapidement possible.
La plus importante mesure à prendre pour aider les océans serait d'arrêter d'émettre des gaz à effet de serre, ce qui aurait bien été démontré cette année pendant cette journée mondiale. Sans cela, la surface de l'océan Arctique pourrait être libre de glace en été dans moins de 30 ans.
Michel Gourd
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Le magouilleur
Pensiez-vous tranquillement aux vacances et comptiez-vous mettre la politique dans votre rétroviseur pour la période estivale ? N'espérez pas trop, elle va vous revenir en arrière de la tête, tel un boomerang.
Pour pas que cela n'arrive pas du tout, il ne faudrait pas que vous déménagiez cet été, car vous pourriez grossir les rangs des 2000 familles sans nouveau logement ou, encore pire, atterrir parmi les 12 000 personnes en situation d'itinérance – attention, ce chiffre est très conservateur, j'ai vu des estimations à 14 000 et nous parlons seulement de l'itinérance visible, pas des couch surfers. La bonne nouvelle, si vous êtes chanceux, vous n'appartiendrez pas, non plus, aux insolvables, dont le nombre atteint des records au Canada, pour cause de hausse vertigineuse du coût de la vie. C'est sûr qu'avec un endettement moyen des ménages québécois à l'équivalent 1,70$ pour chaque dollar gagné, il n'y a pas beaucoup de marge de manœuvre.
Peut-être que si vous roulez – en voiture électrique, minimalement – assez loin dans le Nord, vous pourrez échapper à l'inévitable étuve montréalaise (ou celle de n'importe quelle ville moyenne bien bétonnée), ses pittoresques zones de chaleur, avec pas d'arbres, juste de l'asphalte et pas de piscine publique extérieure. Deux prédictions inverses circulent : ce sera un été aussi frais que 2017 ou, au contraire, cela va être aussi brûlant que les trois dernières années qui, individuellement, ont battu de nouveaux records. Dans ce cas, il faudra monter très haut : je suggère la Baie-James, paraît que c'est très venteux. Vous pourriez essayer d'y tremper vos pieds. Oh non ! Vous ne pourrez pas ! Les bassins hydrologiques sont en baisse de 76%. C'est plus ou moins rendu de gros trous d'eau. Aucune inquiétude à avoir pour les prochains pics de consommation de l'hiver prochain, n'est-ce pas ? L'écologie, l'économie ne s'arrêtent pas l'été. Rendus à ce point, il serait plus simple de vous imaginer en vacances au frais, c'est moins cher et cela consomme moins d'énergie.
Si vous ne vous occupez pas de la politique, elle s'occupe de vous néanmoins
Assurément, si nous avions de bons politiciens, nous pourrions nous reposer pendant l'été, mais, malheureusement, nous sommes pris avec de petits magouilleurs. Nous le savons, tellement qu'en sondage, entre tous les chefs de partis, celui en qui on a le plus confiance, à un point près, est Aucun, qui score à 23%. Tout juste devant : à 24%, PSPP. Non content d'avoir glissé de plus en plus bas dans la confiance des électeurs durant la dernière session parlementaire, il se lance dans un mud fest ou, pour les rigoristes de la loi 101, un festival de la grosse bouette. Lors des bilans de fin de session, il a associé le parti libéral de Charles Milliard au crime organisé. Sérieux ? Milliard est prodigieusement ennuyeux. Son nom, lequel aurait été prophétique pour un banquier, est seulement incongru pour un pharmacien de profession ; et, sa stratégie politique qui consiste à bouger le moins possible, tel un blanc lièvre pris dans un banc de neige en plein hiver, l'invisibilise complètement, ou presque, dans le paysage politique. L'associer aux Hell Angels, le vrai crime organisé, relève de l'humour involontaire. Un Milliard, motard tatoué et devenu chef du parti libéral, aurait quelque chose de truculent.
Bien entendu, PSPP n'a aucun don pour la comédie, sauf par accident, donc il ne voulait pas nous réjouir par ses propos. Il était juste en train de nous préparer une petite magouille préélectorale. Ses propos sont à la limite de la diffamation : par crime organisé, il entendait plus un système de prête-noms que la Casa Nostra, pas le restaurant, l'organisation mafieuse sicilienne. Toutefois, à cause de cette association, le Parti Libéral risque de devoir envoyer une mise en demeure pour sauvegarder sa réputation. PSPP, dans un numéro de claquettes prévisible et toujours pas drôle, va refuser de se rétracter et nous danser la petite danse d'Annie l'orpheline, « C'est une vie de coups durs » ( « Its a hard knock life »). J'insère ici une parenthèse : je ne connais rien aux claquettes, le seul film auquel j'ai pu penser, c'est Anny, la version de 1982, où des orphelines, dont une petite rousse frisée, se plaignent de la vie difficile dont elles sont victimes. Par ailleurs, imaginer PSPP en robe rouge et en souliers vernis, ce n'est pas très rafraichissant sur le plan de la température, néanmoins c'est un peu drôle.
En refusant de se rétracter, disais-je, PSPP ne donnera pas le choix au Parti Libéral d'envoyer ladite mise en demeure et il pourra jouer la victime de censure, se faire le défenseur du peuple contre la corruption ignoble du Parti libéral. Sauf que… Le PQ, historiquement, n'est pas sans faute sur le plan de la corruption. Lors de la commission Charbonneau, des responsables de financement du PQ, comme Ginette Boivin et Lucie Papineau, avaient été pointées du doigt. Les hauts placés dans le parti avaient aussi bénéficié d'informations confidentielles sur des contrats à venir auprès des ministères, cela pouvait laisser supposer une volonté de trafic d'influence. Cet avis sur les malversations possibles du PQ avait finalement été abandonné du rapport final.
Autre fait étrange, en 2019, le PQ cumulait 2,4 millions de déficits et, l'année suivante, il se trouvait avec un surplus 1,3 million. Il semble que PSPP soit meilleur en comptabilité que François Legault, mais, de l'aveu même du site du Journal de Montréal, en 2025, le PQ a environ cumulé, comme chaque année depuis que le nouveau chef est là, 900 000$. Je ne fais pas de journalisme d'enquête et je n'ai pas accès aux chiffres, peu nombreux, des grands médias. Comment ont-ils pu générer plus de 3 millions en une année pour se sortir du trou en 2020 ? Cela m'a toujours paru nébuleux. Comme je crains les mises en demeure, c'est si facile de médire dans un média, voici : je n'affirme pas que le PQ a triché sur le plan des finances, j'affirme simplement les limites de ma compréhension.
Je confirme que je ne pense pas que le PQ est lié au crime organisé. C'est une sorte de rétractation anticipée.
Comme est-ce que l'on doit envisager la campagne à l'automne ? J'ai l'impression que cela va être boueux. Va peut-être falloir investir dans les bottes en caoutchouc.
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Ruba Ghazal et Sol Zanetti présentent le bilan de la session parlementaire pour Québec solidaire 12 juin 2026
Nous présentons ci-dessous la transcription du point de presse de Ruba Ghazal et Sol Zanetti du bilan de la dernière session parlementaire et des réalisations de Québec solidaire dans ce cadre.
Ruba Ghazal
Bonjour tout le monde, je suis vraiment très heureuse et fébrile et émue aussi d'être parmi vous ce matin avec Sol, avec toute l'équipe de Québec solidaire. En cette fin de session, mais aussi en cette fin de législature, c'est quand même quelque chose. Vous nous avez vu aller toute la gang de Québec solidaire, on est une équipe engagée, combative, redoutable, efficace, une gang qui lâche jamais quand il s'agit d'améliorer le quotidien des Québécoises et des Québécois. Ça fait aucun doute pour moi, je le dis sans gêne, parce que j'en suis totalement convaincue, on a été la meilleure opposition, pas seulement de la session, mais aussi des quatre dernières années.
Regardez les autres partis d'opposition, aucun autre parti d'opposition n'a réussi à obtenir autant de gains que Québec solidaire.
C'est grâce au travail déterminé de Christine et d'Andres qu'on a obtenu un moratoire contre les évictions.
C'est grâce à Guillaume qui est absent ce matin, et pour des raisons familiales, parce qu'il accueille un nouveau bébé, un deuxième. Donc c'est grâce à lui qu'on va protéger la sécurité des jeunes en interdisant la vente de boissons énergisantes pour les moins de 16 ans. C'est aussi grâce à lui que le PEC vient d'être ouvert pour des milliers de personnes qui ont entendu trop longtemps.
Grâce au travail rigoureux d'Alejandra, on a obtenu 50 millions de dollars pour la rénovation de l'hôpital Douglas qui tombait en ruine.
En éducation, Gabriel a braqué les projecteurs sur l'injustice entre l'éducation des garçons et des filles causés par l'école à trois vitesses. Et c'est grâce à lui que le gouvernement vient de mettre fin à la sélection basée sur les notes pour les programmes particuliers au secondaire. C'est une fin, c'est une mini-reconnaissance de la CAQ qui refuse de reconnaître l'école à trois vitesses. Et c'est quand même quelque chose d'incroyable. Et ça, c'est grâce à Gabriel.
Étienne a affronté le ministre des Finances et a réussi à bloquer Q5, un projet de loi dangereux qui démantèle nos lois environnementales. C'est quand même majeur.
Andrés, Monsieur Logement, c'est comme ça que je l'appelle, a pas lâché le gouvernement jusqu'à le faire abandonner son projet de loi qui s'attaque aux membres dans les coopératives d'habitation parmi les rares qui payent un loyer réellement abordable. Imaginez, en pleine crise. Et c'est grâce à Andress que ces gens-là maintenant sont protégés.
Haroun a tenu tête à la CAQ et a forcé Simon-Jolin Barrette à abandonner son projet de constitution antidémocratique.
Manon a déposé le premier projet de loi de l'histoire du Québec co-construit avec des membres des Premières Nations et des Inuits. Manon est aussi une voie très forte et nécessaire au Parlement pour défendre les communautés LGBTQ+, attaquées de toutes parts aujourd'hui.
Alexandre, aussi avec Guillaume, a participé activement à la mobilisation pour l'hôpital Maisonneuve-Rosemont jusqu'à la dernière seconde. Il a aussi travaillé sans relâche pour défendre les droits des travailleuses et des travailleurs et aussi l'autonomie syndicale.
Je veux aussi personnellement remercier toute mon équipe qui m'a aidée à faire une mobilisation incroyable, hors norme, pour d'hommes et de femmes partout au Québec pour mieux protéger les femmes victimes de violences conjugales alors que les féminicides ne font qu'augmenter au Québec avec l'adoption de la loi Gabi-Renaud.
Et évidemment, mon porte-parole seul, mon Sol, a porté notre vision d'indépendance inclusive partout au Québec. Il a permis, il est en train de permettre à d'autres enfants de la loi 101, comme moi, il y a longtemps, de croire au projet d'indépendance. C'est si important. C'est aussi un défenseur infatigable du droit à respirer un air de qualité pour les gens de son comté.
Donc, vous le savez, je le sais que vous le voyez et que vous le constatez, Le caucus de Québec solidaire a fait un travail exceptionnel à l'Assemblée nationale. J'en suis tellement fière.
Mais aussi dans la rue, avec la société civile, avec les mouvements sociaux. Et tout ça, en étant dans l'opposition, tout ça avec seulement 11 députés. Non mais imaginez tout ce que réaliserait un gouvernement solidaire avec une équipe aussi forte, aussi crédible, aussi efficace.
Bon, on a beau faire des gains, comme on en fait, puis vous le voyez, depuis de nombreuses années, puis on en a fait beaucoup cette session, on a beau faire des gains, malheureusement, les crises continuent, puis les inégalités au Québec augmentent. Moi, sincèrement, je suis tannée. Je suis tannée que la classe moyenne doive continuer à se priver pour payer la base, pour payer le loyer. Je suis tannée que les jeunes ne soient plus capables de s'acheter une maison. Ce n'était pas le cas quand moi, j'étais jeune, mais c'est le cas aujourd'hui. J'en peux plus de voir le nombre de gens dans la rue augmenter. Je trouve scandaleux que nos routes, nos écoles et nos hôpitaux tombent en ruines pendant que le gouvernement de la CAQ dilapide l'argent public, l'argent durement gagné par les Québécoises et les Québécois. Je refuse d'accepter que ce soit une fatalité.
Le Québec n'est pas condamné à choisir entre les responsabilités de la CAQ, la corruption des libéraux ou le virage conservateur du Parti québécois. Tous ces partis ont déjà gouverné. Ils ont contribué, les uns après les autres, à augmenter le cynisme des Québécois et aussi à miner leur confiance en l'État. On les connaît. Ces partis-là ont échoué. Il n'y a rien de nouveau là-dedans.
Les Québécoises et les Québécoises qui veulent, on le sent, on le voit partout, ils veulent du changement. Je les comprends tellement parce que moi aussi, je veux que ça change.
Je veux redonner espoir aux Québécois et aux Québécoises, à mon peuple que j'aime tant. Parce que moi, j'en ai de l'espoir. Surtout quand je vois ce que Québec solidaire, on est capable de réaliser, ce qu'on est capable d'obtenir des gains comme gains pour la population.
Mais sincèrement, je dois vous l'avouer, il y a une limite. Il y a des limites à ce qu'on peut faire comme partie d'opposition. On a beau être la meilleure opposition à livrer la marchandise, à avoir une équipe forte et crédible, rigoureuse, qui travaille très, très fort, il y a une limite à notre action.
Nous, à Québec solidaire, on a une autre vision pour le Québec. On a d'autres ambitions pour améliorer la vie des gens. On a de vraies solutions audacieuses et aussi crédibles. Mais pour les réaliser, ça prend un gouvernement de Québec solidaire. Merci beaucoup. Je laisse maintenant la parole à Sol.
Sol Zanetti
Merci Ruba, merci infiniment.
La société québécoise, elle est prête pour une nouvelle approche. Elle est prête pour faire différemment des 30 dernières années. C'est ce qu'on entend partout.
Les gens veulent du changement et pas juste un changement de chef à la CAQ. Et si l'histoire nous a appris une chose, c'est que lorsque les Québécoises et les Québécois veulent du changement, c'est une question de temps avant que ça arrive. La seule question, c'est quel parti sera à être le véhicule de ces grands changements.
Quand on regarde rapidement le paysage politique au Québec, on se rend vite compte que le seul parti qui peut vraiment amener du changement, c'est Québec solidaire. Parce que nous, on va se battre pour que tout le monde ait un toit abordable. On va construire la suite de notre histoire avec tous les Québécois et toutes les Québécoises de toutes les origines.
On va défendre ce qui crée la vraie richesse collective, nos écoles, notre système de santé, notre langue. On est les seuls à avoir le courage de lancer des débats sur l'équité fiscale en proposant l'imposition des grandes fortunes. C'est ça aussi le bilan de notre session, avoir réussi à imposer une discussion que les autres partis n'oseront jamais avoir.
Ni le PQ, ni le PLQ, ni la CAQ ne sont prêts à affronter le casse-tête fiscale qui nous attend au Québec. Les finances publiques vont mal, on doit réparer nos services publics, rattraper un retard historique dans le maintien des infrastructures, et l'austérité, ce n'est pas un projet de société. Faire payer les ultra-riches qui ont une fortune de plus de 25 millions, ce n'est pas juste une question de justice ou de gros bon sens. C'est aussi une manière d'arrêter, de se demander si on est les moyens et de prendre les moyens de faire ce qu'il y a à faire au Québec.
Prendre les moyens d'avoir une école publique qui nourrit les esprits et remplit le ventre de tous les enfants du Québec. Prendre les moyens de soigner les aînés, la génération qui a bâti le Québec, que ce soit chez eux ou où ils souhaitent. Prendre les moyens de s'affranchir du pétrole une fois pour toutes, et aussi de s'affranchir d'un État canadien qui n'a rien de mieux à faire avec l'argent de nos impôts que de subventionner la guerre et le pétrole. C'est une question d'ambition.
La campagne approche. Les Québécoises et Québécois n'ont pas besoin de résignation, ils ont besoin d'espoir et c'est ça qu'on va leur donner.
Ruba Ghazal
Merci beaucoup, Sol.
Donc, on part, tout le monde ensemble, en direction des élections avec un objectif de démontrer aux Québécoises et aux Québécois que les échecs des derniers gouvernements ne sont pas une fatalité. De leur démontrer qu'on est capable, comme peuple, de faire de grandes choses, que c'est possible.
Ce n'est pas le temps de se résigner à suivre le bateau américain ou de faire des concessions sur nos principes, sur nos valeurs ici au Québec. C'est le moment, au contraire, comme peuple québécois, de nous tenir debout, d'être novateur et d'avoir une vision économique et sociale porteuse d'espoir. C'est maintenant le temps de croire en nous, le peuple québécois, et d'essayer, d'oser essayer quelque chose de nouveau.
Les Québécois et les Québécoises ont le pouvoir de choisir cette voie, celle de l'espoir, celle de Québec solidaire.
Bon, alors la session est peut-être terminée, mais moi, demain, vous me connaissez, je me retrouve sur les manches avec toute l'équipe des solidaires, puis je m'en vais, je vais vous le dire comment je le vois, sur les routes du Québec, je m'en vais à la guerre. Je m'en vais me battre avec les solidaires pour améliorer le quotidien des Québécois. Je m'en vais le couteau entre les dents. Les gens qui me connaissent le savent, ils ne sont pas surpris de ce que je dis.
Je suis extrêmement déterminée, extrêmement optimiste, extrêmement enthousiaste et positive, et je sais que ça, ça va déteindre sur les Québécois pendant la campagne électorale, parce que nous, on refuse de baisser les bras. On a beaucoup, beaucoup à offrir aux Québécois et Québécoises, à la classe moyenne, aux jeunes, aux femmes, à tout le monde, un projet de société qui ne laisse personne dernière.
On a des solutions pour réduire les inégalités et aussi de l'espoir pour vraiment changer les choses.
Merci beaucoup.
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Le fleuron de l’Alberta en matière de capture du carbone réduit discrètement ses objectifs : –77%
L'Oil Sands Alliance, anciennement connue sous le nom de Pathways Alliance, représente les plus grandes entreprises opérant dans les sables bitumineux de l'Alberta [province de l'ouest du Canada au sein de laquelle existe un courant sécessionniste à connotation trumpiste].
10 juin 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Amber Bracken / The Narwhal.
Depuis 2021, l'Alliance s'est engagée à mener un gigantesque projet de capture du carbone qui réduirait les émissions des sables bitumineux de 68 mégatonnes par an, soit les trois quarts du total de la région industrielle.
Dans le protocole d'accord finalisé entre le gouvernement de l'Alberta et le gouvernement fédéral, ce chiffre a été discrètement ramené à seulement 16 mégatonnes par an, soit une réduction de 77% par rapport à la promesse initiale.
Il y a cinq ans, les cinq plus grands producteurs de sables bitumineux avaient promis que leurs activités seraient neutres en carbone [1] d'ici 2050. Les ambitions étaient colossales : un gigantesque projet de capture et de stockage du carbone permettrait de stocker 68 millions de tonnes d'émissions de carbone dans les profondeurs du sous-sol chaque année [2].
Aujourd'hui, avec la signature d'un protocole d'accord entre l'Alberta et Ottawa [le gouvernement fédéral] visant à faciliter la construction d'un nouvel oléoduc vers la côte Ouest et les promesses de crédits d'impôt se chiffrant en milliards pour soutenir le projet, ces engagements ont chuté.
Dans l'accord, finalisé en mai, il est prévu que ces mêmes producteurs capturent 16 millions de tonnes par an d'ici 2045, soit une baisse de 77% par rapport à l'annonce initiale.
L'engagement d'atteindre la neutralité carbone dans les sables bitumineux s'inscrivait dans le cadre d'une campagne de lobbying intense menée auprès des gouvernements au cours des cinq dernières années, parallèlement à des pressions importantes visant à obtenir un soutien financier pour ce qui pourrait être le plus grand projet de captage du carbone au monde.
Il avait été proposé par la Pathways Alliance – désormais rebaptisée Oil Sands Alliance –, composée des plus grandes entreprises opérant dans les sables bitumineux de l'Alberta : Suncor, Cenovus, Canadian Natural Resources, Imperial Oil et ConocoPhillips.
Les gouvernements fédéral et provincial ont désormais tous deux dévoilé des crédits d'impôt pour la capture du carbone. Ils ont assoupli les réglementations environnementales visant à lutter contre les émissions et se sont engagés à accélérer les projets et tout en signant un accord pour promouvoir activement la construction d'un nouveau pipeline traversant la Colombie-Britannique, même en l'absence d'une entreprise disposée à le construire.
Patrick McCurdy, professeur de communication à l'Université d'Ottawa qui a étudié les arguments environnementaux avancés par l'alliance des entreprises des sables bitumineux, a déclaré que ce revirement s'inscrit dans une tendance plus large au « greenwashing » – une méthode par laquelle les entreprises induisent le public en erreur à travers ce genre d'affirmations.
Il a ajouté que les entreprises « diront tout ce qui est politiquement opportun et tout ce qu'elles peuvent se permettre » pour se forger la légitimité sociale nécessaire à la poursuite de la production de pétrole.
« Elles disposent désormais de cette licence grâce à [le Premier ministre Mark] Carney [du Parti libéral, entré en fonction le 14 mars 2025] », a-t-il déclaré.
La coalition d'entreprises, alors appelée Pathways Alliance, avait explicitement appelé à une réduction de 68 mégatonnes d'émissions par an et avait salué cet objectif dans des communiqués de presse, des éditoriaux et des campagnes publicitaires à grande échelle.
Le projet devait être mis en oeuvre en trois phases, chacune permettant de capturer entre 21 et 25 mégatonnes par an, selon ces premiers objectifs. Une mégatonne équivaut à un million de tonnes.
En décembre dernier encore, le gouvernement de l'Alberta a utilisé le chiffre de 68 mégatonnes dans une présentation destinée aux élus américains, soulignant le potentiel énergétique de l'Alberta.
***
Patrick McCurdy a étudié les affirmations de l'Oil Sands Alliance depuis sa création et a co-publié en 2023 un article consacré à la manière dont celle-ci pratique le greenwashing (ScienceDirect, vol. 112, juin 2024, « Greenwashing, net-zero, and the oil sands in Canada : The case of Pathways Alliance », Melissa Aronczyk, Patrick McCurdy, Chris Russill).
La conclusion de cet article était sans ambiguïté.
« De nombreux indicateurs de greenwashing sont présents dans la communication publique de Pathways Alliance », peut-on y lire. « Leurs messages omettent des informations importantes, utilisent des présentations et des comparaisons trompeuses, et ne répondent pas aux normes attendues d'un plan crédible de zéro émission nette. »
Il indique que les affirmations de l'Alliance en matière d'environnement, de société et de gouvernance devraient susciter des inquiétudes quant à la viabilité de son projet de capture et de stockage du carbone.
Le Canada dispose bel et bien de lois sur le greenwashing – bien qu'elles aient été affaiblies par le gouvernement Carneyl'année dernière. Lorsque ces lois ont été adoptées, Pathways a supprimé de nombreuses promesses environnementales de son site web. Les dispositions anti-greenwashing, qui font partie de la Loi fédérale sur la concurrence, avaient été mises en place en partie pour traiter le problème des entreprises qui annonçaient se diriger vers la neutralité carbone sans présenter de preuves montrant qu'elles prenaient des mesures significatives pour réduire leur pollution par le carbone.
Pathways Alliance, un regroupement des six plus grandes entreprises du secteur des sables bitumineux, prévoit de construire un pipeline de 400 kilomètres destiné à acheminer le dioxyde de carbone depuis les sables bitumineux vers un site de stockage souterrain, dont l'emplacement n'a pas encore été déterminé, dans le nord-est de l'Alberta.
Lors d'une interview, Patrick Mcsabl a déclaré qu'il était courant pour les entreprises pétrolières et gazières de faire publiquement de grandes promesses, puis de faire pression en coulisses pour faire évoluer les critères d'évaluation. « J'imagine qu'elles sont en mesure de réduire ces chiffres, ou de les modifier… car l'acceptabilité sociale ne semble plus être menacée comme elle l'était auparavant. »
L'Oil Sands Alliance n'a pas répondu aux questions de The Narwhal.
Le bureau de la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith [du Parti conservateur uni, libertarienne, en lien avec la sphère trumpiste, en faveur de la « souveraineté » de l'Alberta et opposée à des lois fédérales, entre autres sur la taxe carbone], et celui du ministre de l'Environnement et des zones protégées de l'Alberta, Grant Hunter [de même Parti conservateur uni], n'ont pas répondu aux questions envoyées par e-mail.
Le Bureau du Conseil privé fédéral [centre névralgique de l'appareil gouvernemental fédéral] a bien répondu, mais n'a répondu directement à aucune des questions posées par e-mail, préférant mettre en avant l'équilibre entre la croissance économique et la réduction des émissions.
Lorsqu'on lui a demandé si le gouvernement fédéral était convaincu que le projet pouvait atteindre l'objectif revu à la baisse de 16 mégatonnes, Pierre Cuguen, porte-parole du Bureau du Conseil privé, a déclaré que le pays disposait déjà de projets de capture et de stockage du carbone en exploitation qui prouvent que la technologie peut fonctionner dans des conditions réelles, tout en soulignant que ce projet vise à devenir le plus grand projet de capture du carbone au monde. Il écrit : « Pathways continuera à faire l'objet d'un travail de conception détaillé, d'un examen réglementaire et de décisions d'investissement à mesure que le projet avancera. »
***
Le protocole d'accord entre Ottawa et l'Alberta a finalisé les modalités concernant tous les aspects, du prix du carbone industriel à la mise en place d'un réseau électrique national, mais les conditions relatives au projet de capture du carbone Pathways nécessitent encore un accord tripartite avec les entreprises à l'origine du projet.
Les gouvernements ont toutefois réaffirmé « leur objectif commun » de voir le projet réduire les émissions de 16 mégatonnes par an d'ici 2045, en commençant par 6 mégatonnes lorsque le projet sera mis en service en 2035.
Les sables bitumineux émettent environ 90 mégatonnes de CO ? chaque année, soit près de 33% de l'ensemble des émissions de l'Alberta. Depuis 2004, 15 mégatonnes d'émissions ont été captées par les projets de capture du carbone existants dans la province, soit un peu plus d'une mégatonne par an.
Les deux gouvernements ont convenu de revoir à la baisse les objectifs en matière de prix du carbone, de simplifier les procédures d'autorisation des projets, et le gouvernement fédéral a abandonné le plafond proposé pour les émissions du secteur pétrolier et gazier et a largement confié les évaluations d'impact environnemental à la province. Chacune de ces mesures représente une victoire pour les groupes pétroliers et gaziers.
Sean McCoy – professeur agrégé d'ingénierie à l'Université de Calgary et spécialiste de la capture du carbone – a déclaré que les changements apportés aux engagements en matière d'émissions ne sont pas dus à des évolutions technologiques ou à de nouvelles connaissances. Il déclare : « Permettez-moi de le présenter ainsi : je parie que 99% de ce que nous savons aujourd'hui sur la capture du dioxyde de carbone – voire 99% ou plus – nous le savions déjà en 2021. »
Sean McCoy a indiqué qu'une explication possible de la réduction si drastique de l'ampleur du projet réside dans son coût, le comparant à une rénovation de maison dont les plans ambitieux sont revus à la baisse à mesure que le prix augmente. « C'est assez courant dans ce genre de projets : soit le coût augmente, soit la portée du projet diminue si l'on cherche à respecter son budget. »
Mais Sean McCoy souligne que même ce chiffre réduit de 16 mégatonnes représente le plus grand projet de capture et de valorisation du carbone jamais construit.
Lorsqu'on lui a demandé si l'objectif revu à la baisse était réalisable, McCoy a répondu qu'il était ambitieux. « C'est tout simplement énorme. Il faut considérer l'ampleur de toutes les différentes composantes, car ce n'est pas comme s'ils allaient capturer 16 millions de tonnes à partir d'une seule cheminée. »
Le coût final du projet n'est pas encore connu, mais les estimations font état d'un budget supérieur à 20 milliards de dollars, et l'ancien PDG d'Imperial Oil [filiale à 70% d'ExxonMobil] avait précédemment déclaré que l'alliance visait à ce que 75% des fonds proviennent des gouvernements fédéral et provincial. La majeure partie de cette somme proviendra de crédits d'impôt nouvellement créés.
***
Il y a beaucoup de choses que nous ignorons au sujet du projet Pathways, a déclaré Sean McCoy, il est donc difficile d'évaluer directement les plans.
Patrick McCurdy, qui examine la question sous l'angle de l'influence et de la communication, y voit une intention délibérée. Ses recherches incluent les omissions stratégiques dans le cadre de la stratégie de greenwashing. « Ces entreprises, qui comptent parmi les plus grandes du pays, ont les moyens de mener des « groupes de réflexion » et de faire appel aux meilleurs professionnels de la communication pour élaborer ces campagnes visant à rallier l'opinion publique à leur cause. »
Mais alors que le marketing des sables bitumineux mettait auparavant l'accent sur la nécessité de décarboner et sur l'objectif d'atteindre la neutralité carbone, le message a évolué parallèlement à la révision à la baisse des ambitions en matière de réduction des émissions.
Jon McKenzie, PDG de Cenovus [compagnie pétrolière dont le siège est à Calgary dans l'Alberta], a déclaré aux investisseurs en mai que le débat autour de l'exploitation des sables bitumineux s'était « concentré de manière myope sur l'agenda climatique », selon The Canadian Press, 6 mai 2026.
Il s'agit d'une riposte plus directe aux affirmations antérieures de l'Alliance, mais pour Patrick McCurdy, l'intention a toujours été de repousser le problème à plus tard.
« C'est toujours une histoire du genre “c'est pour très bientôt” », a-t-il déclaré à propos de la technologie de capture du carbone et de certaines de ses promesses les plus ambitieuses. « C'est un refrain bien connu que d'essayer de se tourner vers la technologie pour nous sortir de là. » (Publié le 5 juin 2026 sur le site The Narwhal ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)
[1] Sur la « neutralité carbone », voir l'entretien avec la géographe Magali Reghezza-Zitt, auteure de Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone (Le Seuil), sur Mediapart, vidéo « A l'air libre » en libre accès, en date du 2 juin 2026. (Réd. A l'Encontre)
[2] Avec une certaine coïncidence dans le temps, un des projets de captage et stockage de carbone (CSC) parmi les plus amples à l'échelle mondiale est aujourd'hui qualifié de fiasco. Or, le quotidien économique La Tribune du 21 septembre 2020 écrivait : « Le gouvernement norvégien a indiqué ce lundi vouloir investir 16,8 milliards de couronnes (1,6 milliard d'euros) dans le captage et stockage de carbone (abrégé CSC en français ou CCS en anglais pour “Carbon capture and storage”), une technologie jugée prometteuse pour le climat mais extrêmement coûteuse… Le gouvernement envisage enfin d'apporter un financement à Northern Lights. Porté par les géants pétroliers norvégien Equinor, anglo-néerlandais Shell et français Total, le projet vise à transporter du CO2 liquide vers un terminal d'où il sera injecté sous les fonds sous-marins via des pipelines. »
En 2026, l'enquête placée sous les auspices du réseau European Investigative Collaborations (EIC) – réunissant Mediapart, Der Spiegel (Allemagne), VG (Norvège), Le Soir et De Standaard (Belgique) – a abouti à une première conclusion quant au projet encensé en 2020-21 : « Malgré cette orgie de fonds publics [investissement de 1,6 milliards d'euros financé à hauteur de 700 millions par le gouvernement norvégien, 131 millions par l'UE et pris en charge à hauteur de 80% par Oslo pour les coûts d'exploitation] et les communiqués triomphants de ses promoteurs, le projet est aujourd'hui un fiasco technologique et économique… Northern Lights peut actuellement stocker 1,5 million de tonnes de CO2 par an – et 5 millions fin 2028, lorsque les travaux d'extension seront terminés. Mais lors des neuf premiers mois d'exploitation, entre août 2025 et la fin avril 2026, seulement 77.000 tonnes ont été emprisonnées. C'est quinze fois moins que la capacité annoncée. Pour une raison simple : les clients de Northern Lights qui doivent l'alimenter ont toutes les peines du monde à capturer leurs émissions. Quatre usines auraient dû être prêtes l'an dernier pour le lancement. Mais une seule est aujourd'hui opérationnelle : la cimenterie de Brevik, au sud-est de la Norvège, propriété du groupe allemand Heidelberg Materials. »
Pour prendre la mesure de cet écoblanchiment massif, les lectrices et lecteurs de alencontre.org peuvent se référer à l'article publié par Mediapart le 10 juin 2026 (une bonne raison de s'abonner à Mediapart) ou par le quotidien belge Le Soir. (Réd. A l'Encontre)
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Hezbollah : le bras de fer avec l’État libanais s’intensifie
Au Liban, la guerre et le débat sur les armes du Hezbollah révèlent un fossé devenu central : celui qui sépare l'État, incarné par le président de la République, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam, d'une formation chiite refusant de renoncer à son autonomie militaire. Derrière le dialogue, deux visions irréconciliables du pays se font désormais face ouvertement, dangereusement. Un article signé Natasha Metni Torbey repris du site partenaire Ici Beyrouth.
Il est des moments où la politique cesse d'être une gestion du compromis pour devenir un face-à-face de conceptions irréconciliables. C'est le cas du Liban, où la séquence actuelle, marquée par la guerre et la résurgence du débat sur les armes du Hezbollah, agit comme un révélateur d'un clivage de plus en plus structurant entre l'État et la formation chiite. Dès lors, une question se pose : quelle est, aujourd'hui, l'ampleur réelle de ce fossé ?
Depuis leur arrivée au pouvoir en 2025, le président, Joseph Aoun et le Premier ministre, Nawaf Salam, ont maintenu la même ligne, celle du dialogue, de l'intégration politique et du retour de l'ensemble des décisions stratégiques sous l'autorité de l'État. Et pourtant, à mesure que les discussions avançaient, une évidence s'est imposée. La divergence entre l'exécutif libanais et le Hezbollah ne relève plus d'un simple désaccord sur les modalités du désarmement. Elle touche désormais à la définition même de l'État libanais et à la place qu'y occupe la milice chiite.
Depuis l'élection, en janvier 2025, de M. Aoun à la présidence de la République et la formation du gouvernement de Nawaf Salam, un mois plus tard, les signaux envoyés au Hezbollah ont toujours été constants. L'objectif n'était pas d'exclure la formation de la vie politique ni de provoquer une confrontation interne, mais de l'amener à s'inscrire dans un projet étatique fondé sur un principe central, celui du monopole de la force légitime par l'État.
Or, c'est précisément sur ce point que les chemins semblent aujourd'hui, et de plus en plus, se séparer.
Une ligne présidentielle inchangée depuis le premier jour
Dès son discours d'investiture, le président Aoun avait placé la restauration de la souveraineté de l'État au cœur de son mandat. Il y affirmait que la décision de guerre et de paix devait revenir exclusivement aux institutions constitutionnelles et que l'État devait exercer son autorité sur l'ensemble du territoire libanais. Cette orientation n'a jamais varié.
Au fil des mois, le chef de l'État a multiplié les déclarations réaffirmant que la question des armes ne pouvait être dissociée de la reconstruction de l'État. En avril 2025, il expliquait déjà que la décision de limiter les armes à l'État avait été prise et que sa mise en œuvre devait passer par un dialogue direct avec le Hezbollah.
Le président a constamment privilégié une approche graduelle et négociée. Loin d'une logique d'affrontement, il a cherché à ouvrir des canaux de discussion avec la formation milicienne afin de trouver une formule permettant son intégration complète dans le cadre institutionnel.
Toutefois, et parallèlement à cette ouverture, la ligne de fond est demeurée inchangée. En juillet, Joseph Aoun réaffirmait que le monopole des armes par l'État constituait une « décision irrévocable » et que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement du Conseil des ministres.
Cette position a été réitérée à l'occasion de la fête de l'Armée, lorsqu'il a appelé à l'extension de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire et à la remise des armes de tous les groupes armés, y compris le Hezbollah, à l'armée libanaise.
Nawaf Salam dans le prolongement de Baabda
La même cohérence se retrouve du côté du Grand Sérail. Dès sa désignation, le Premier ministre, Nawaf Salam, s'était engagé à étendre l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire libanais et à appliquer pleinement les dispositions de l'accord de Taëf ainsi que la résolution 1701 du Conseil de sécurité.
La déclaration ministérielle de son gouvernement s'inscrivait dans cette même logique, en reprenant le principe selon lequel l'État doit être seul détenteur de la force armée légitime.
Au cours des derniers mois, le chef du cabinet a systématiquement rejeté l'idée d'une coexistence durable entre l'État et une structure militaire autonome. Fin juillet, il affirmait qu'il n'y aurait « aucun retour en arrière » sur le principe du monopole des armes par l'État, rappelant que cet objectif figurait à la fois dans le discours d'investiture du président et dans la déclaration ministérielle approuvée par le Parlement.
L'exécutif a ainsi tenté de maintenir un équilibre délicat qui consiste à préserver le dialogue avec le Hezbollah tout en affirmant progressivement les prérogatives de l'État.
Le refus du Hezbollah de changer de paradigme
Face à cette approche, le Hezbollah a continué de défendre une vision radicalement différente.
Depuis la guerre avec Israël et malgré l'affaiblissement militaire subi par la milice, son secrétaire général, Naïm Kassem, n'a cessé de rejeter l'idée d'un désarmement. Pour lui, les armes du Hezbollah ne constituent pas une anomalie institutionnelle mais une composante permanente de la stratégie de « défense » du Liban.
D'ailleurs, ses discours des derniers mois traduisent plus que jamais le refus de dissocier la notion de « résistance » de l'existence d'une force armée indépendante de l'État. Naïm Kassem a notamment affirmé que toute pression en faveur du désarmement servait les intérêts israéliens et que le Hezbollah n'accepterait pas d'abandonner ses armes sous la contrainte.
C'est dire que là où l'exécutif défend un modèle fondé sur un État unique, détenteur exclusif de la décision militaire, le Hezbollah, lui, continue de revendiquer une légitimité propre en matière de défense et de confrontation régionale. C'est cette incompatibilité de visions qui explique aujourd'hui les tensions croissantes entre les deux parties, mais aussi et surtout la guerre en cours et la quasi-impossibilité de faire sortir le pays du gouffre dans lequel le Hezbollah l'a plongé.
Or, qui dit incompatibilité, dit rupture. À mesure que l'État tente de réaffirmer son autorité, le Hezbollah continue de considérer ses armes comme un acquis stratégique non négociable. Dès lors, le fossé qui se creuse n'est plus seulement politique. Il oppose deux conceptions du Liban. D'un côté, celle d'un État souverain exerçant seul l'autorité sur son territoire et, de l'autre, celle d'une organisation qui agit comme un pouvoir armé autonome, en marge des institutions et de leur autorité.

Soutien militaire russe à l’Iran : ce que l’on sait
Depuis l'opération Epic Fury, lancée le 28 février, les transferts militaires russes vers l'Iran inquiètent les capitales occidentales. Entre livraisons d'armes, assistance satellitaire et coopérations opaques, Moscou renforce un partenariat stratégique dont l'ampleur réelle demeure largement difficile à mesurer. Un article signé Mario Chartouni, repris du site partenaire Ici Beyrouth.
Tiré de MondAfrique.
Depuis le début de l'opération Epic Fury, le 28 février, les transferts militaires russes vers l'Iran font l'objet d'une attention croissante dans les capitales occidentales. Les preuves s'accumulent – photographies, avions de transport, déclarations officielles – mais les zones d'ombre restent considérables. Que sait-on là-dessus ?
Des livraisons confirmées avant le conflit
Les transferts militaires russes vers l'Iran s'inscrivent dans une relation qui remonte à l'effondrement soviétique. Depuis 1991 et dans la continuité de l'Union soviétique, les deux pays entretiennent une relation transactionnelle et asymétrique qui s'est progressivement muée, depuis le début de la guerre en Ukraine, en un véritable partenariat stratégique, selon l'Institut français des relations internationales.
À partir des années 1990, Moscou a remplacé la France et l'Allemagne comme principal partenaire du programme nucléaire civil iranien.
En 2006, 29 systèmes antiaériens mobiles TOR M-1 ont été livrés à l'Iran pour environ un milliard de dollars. C'est dans la continuité de cette relation que s'inscrivent les livraisons récentes : dès 2023, Téhéran a reçu ses premiers avions d'entraînement Yak-130, et selon le Carnegie Endowment, un avion-cargo Antonov An-124 a effectué au moins quatre rotations en 2025 depuis Irkoutsk, ville où l'appareil est produit, vers Téhéran.
En janvier, des vidéos ont établi, toujours selon la même source, la présence en Iran d'au moins six hélicoptères d'attaque Mi-28, que des pilotes iraniens s'entraînaient déjà à piloter au-dessus de la capitale. Le fait est notable : le Mi-28 est activement engagé par la Russie en Ukraine, ce qui rend sa cession à l'Iran d'autant plus significative sur le plan politique.
D'autres transferts ont été révélés non par des fuites officielles, mais par des images circulant sur les réseaux sociaux. La Fondation pour la défense des démocraties (FDD), dans son témoignage devant le Congrès du 21 avril, et Carnegie signalent tous deux l'apparition de fusils de précision russes Orsis T-5000M lors d'exercices des Gardiens de la révolution, sans qu'aucun contrat n'ait jamais été annoncé publiquement.
Des véhicules blindés Spartak ont quant à eux été filmés en Iran dès fin 2024 ; Carnegie précise que « des dizaines » d'unités ont été reçues et que ces véhicules ont été utilisés pour réprimer les manifestations de janvier. Moscou et Téhéran semblent donc capables de maintenir une part substantielle de leur coopération hors de tout regard public.
Le renseignement, arme principale du conflit
Au-delà des transferts matériels, c'est le volet renseignement qui a le plus directement pesé sur le déroulement du conflit. Le général Dan Caine, chef d'état-major interarmées américain, a confirmé que la Russie avait fourni à l'Iran des données satellitaires pour cibler les forces américaines dans la région. Des sources ukrainiennes ont précisé que des satellites russes avaient photographié des bases sensibles – Diego Garcia, la base de l'OTAN à Incirlik, Al Udeid au Qatar – toutes frappées ultérieurement par l'Iran.
Le média allemand Stern a par ailleurs rapporté que le service de renseignement extérieur russe avait compilé une liste d'installations iraniennes surveillées par les satellites américains et l'avait transmise à Téhéran, lui permettant potentiellement d'évacuer des sites vulnérables avant les frappes. Selon le Wall Street Journal, des responsables américains estiment que cette assistance russe au ciblage est « l'une des raisons pour lesquelles des soldats américains ont été blessés ou tués au Moyen-Orient ».
Des améliorations technologiques aux conséquences concrètes
Moscou a également amélioré les drones Shahed que l'Iran lui avait initialement fournis depuis 2022. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a déclaré en avril que « les drones iraniens utilisés contre nos partenaires du Golfe intègrent vraisemblablement des améliorations technologiques russes ».
La preuve la plus tangible de ces améliorations est venue de Chypre : l'analyse des débris d'un drone Shahed lancé depuis le territoire libanais contre une base aérienne britannique a révélé la présence d'un système de navigation russe Kometa-B conçu pour contrer le brouillage électronique, selon le Times.
Sur le plan contractuel, la FDD a détaillé devant le Congrès américain, le 21 avril, un accord portant sur 500 missiles sol-air portatifs Verba 9K333, d'une valeur estimée à 589 millions de dollars, dont la livraison est échelonnée entre 2027 et 2029. Un contrat séparé portant sur 48 chasseurs Su-35 – livraison prévue entre 2026 et 2028 – a également été rapporté, bien qu'aucune livraison ne soit confirmée à ce jour.
Ce que l'on ne sait pas encore
Les zones d'ombre restent étendues. Entre décembre 2025 et février 2026, au moins une dizaine d'avions de transport militaires russes ont atterri en Iran, dont six pour le seul mois de février. Leur contenu n'a pas été établi. Par ailleurs, The Economist a rapporté le 7 mai l'existence d'un document du renseignement militaire russe proposant la livraison de 5 000 drones à fibre optique insensibles au brouillage, mais le journal reconnaît ne pas avoir de preuve que ce document a été transmis aux Iraniens ni qu'une quelconque livraison a eu lieu.
Ce que les sources disponibles permettent d'affirmer avec certitude, c'est que le soutien militaire russe à l'Iran est réel, multiforme et croissant, mais que son ampleur totale reste délibérément opaque. Ce que l'on mesure n'est qu'un plancher, pas un plafond.

La Méditerranée orientale, un front ignoré de la recomposition régionale
Tel-Aviv ne cache pas ses ambitions de redessiner les frontières du Moyen-Orient. Cette volonté s'étend à la Méditerranée orientale où intérêts énergétiques et stratégiques contribuent à la consolidation d'un front entre Israël, Chypre et la Grèce.
Tiré d'Orient XXI.
Le 2 mars 2026, deux jours après le début de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, les bases militaires britanniques à Chypre ont été la cible d'attaques de drones. Si les dégâts matériels ont été limités, les personnels militaires et de localités environnantes ont été évacués.
L'Iran a d'abord été accusé, mais d'autres sources ont évoqué l'implication du Hezbollah libanais. En juin 2024, Chypre avait été directement menacé de représailles par le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, du fait de son emploi au service d'Israël.
Le Premier ministre britannique Keith Starmer a nié que des bombardements américains aient été lancés à partir des bases de Chypre. Pourtant, il est indéniables que celles-ci assurent un soutien logistique majeur à Israël qui va au-delà de seules « opérations défensives ».
Face à cette escalade contre un territoire européen, différents gouvernements de l'Union européenne ont annoncé un renforcement de leur présence militaire en Méditerranée orientale. La France, la Grèce et le Royaume-Uni, notamment, ont mobilisé des bâtiments supplémentaires et des effectifs militaires renforcés. Côté turc, des renforts ont aussi été déployés dans la partie nord de Chypre.
Très critique à l'encontre de la réaction de Londres, jugée tardive et molle, le président chypriote Nikos Christodoulides a déploré son incapacité à empêcher l'attaque de drones. Un début de débat sur l'avenir de ces bases héritées de l'empire colonial britannique s'est même ouvert sur l'île. Lancée au printemps 2025, une campagne transnationale « Bases hors de Chypre » (Bases off Cyprus) a été lancée autour d'un ensemble d'organisations locales, américaines et britanniques pour réclamer non seulement la fermeture de ces bases et un embargo sur les armes, mais aussi la remise des preuves accumulées lors des vols de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza à la justice internationale chargée de juger les responsabilités et les complicités de crimes de guerre.
Les bases militaires britanniques mobilisées
Hormis quelques évocations dans la presse britannique généraliste, ces bases militaires étaient restées largement dans l'ombre. Cette discrétion a été encouragée par un mémo gouvernemental adressé à la presse. Pourtant, ces bases occupent un rôle central dans les opérations américaines et britanniques au Moyen-Orient. Dès octobre 2023, elles ont rempli un rôle logistique majeur dans les opérations militaires contre Gaza. Elles ont assuré une ligne d'approvisionnement vitale pour l'armée américaine, tout en permettant le lancement de plus de 650 missions de surveillance et de reconnaissance au-dessus de Gaza, avec un partage des données avec Israël. Plus précisément, les numéros et durées des vols – coïncidant souvent avec d'importantes opérations israéliennes – suggèrent un degré de coopération dépassant largement le cadre officiel du « sauvetage d'otages israéliens » (1).
Cette coopération militaire a été renforcée par un accord secret de défense mutuelle entre Londres et Tel-Aviv visant à « contrer l'activité régionale déstabilisatrice de l'Iran et du Hezbollah », selon des documents déclassifiés (2).
Cette centralité stratégique de l'île n'est pas nouvelle. Dès l'été 2017, l'armée israélienne l'a utilisée à diverses reprises pour des exercices simulant des combats au Sud-Liban, mobilisant un nombre sans précédent de soldats israéliens déployés à l'étranger. Ce territoire avait été choisi à cause de la similitude topographique avec le Liban.
Un axe Grèce, Chypre et Israël
Le rôle de ces bases ne peut être compris indépendamment d'une transformation plus large de la Méditerranée orientale, où la militarisation accélérée est directement connectée à des projets énergétiques et stratégiques. Récemment, le rapprochement entre la Grèce, Chypre et Israël s'est progressivement transformé en une véritable alliance structurée autour de trois axes interconnectés : des accords économiques, une coopération énergétique centrée sur le gaz naturel et le renforcement des liens militaire et sécuritaire.
Cette convergence est alimentée par des rivalités autour du tracé des frontières maritimes et des ressources énergétiques en Méditerranée orientale. Il s'est accéléré après la découverte de gisements importants de gaz naturel en 2011, dont six déjà identifiés dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre. Ces découvertes ont à la fois aggravé les rivalités maritimes avec la Turquie et renforcé la coopération sécuritaire avec Israël afin de sécuriser les infrastructures énergétiques et les routes maritimes.
Une manne pour les firmes israéliennes de défense
Depuis l'occupation turque du nord de Chypre, la zone tampon entre les deux parties de l'île (ou « zone verte ») a été équipée de matériels technologiques de surveillance développés par des entreprises israéliennes pour assurer le contrôle des passages migratoires. Dans le même temps, la Grèce a équipé ses camps de réfugiés en mer Égée d'outils technologiques de surveillance et de contrôle développés par des entreprises israéliennes. Un moment suspendus, ces projets ont repris en octobre 2025, avec l'annonce d'un « cessez-le-feu » à Gaza.
Approuvé par le Parlement grec en décembre 2025, cette coopération inclut l'achat de 36 systèmes de lancement précis de roquettes (PULS) pour un montant de 758 millions de dollars (646 millions d'euros), dans le cadre d'un investissement plus large d'environ 3 milliards d'euros visant à créer un système de défense antimissile pour la mer Égée, comparable au Dôme de fer israélien. Ce plan intègre un programme de modernisation militaire de 28 milliards de dollars (24 milliards d'euros) lancé par la Grèce.
De son côté, Chypre s'est également doté d'un système de défense antimissile. Le 22 décembre 2025, lors d'un sommet trilatéral, les trois pays ont annoncé l'intensification des manœuvres conjointes, une coordination renforcée de la planification sécuritaire mais aussi la création d'une force militaire commune mobilisable lors de crises.
Un corridor maritime jusqu'à l'Inde
Sécurisés par ces accords militaires, les projets énergétiques constituent l'un des piliers de cette alliance. Parmi eux, figure le Great Sea Interconnectore (GSI) visant à relier le réseau électrique de Chypre et de la Grèce, avec un élargissement prévu à Israël. Promu pour mettre fin à l'isolement énergétique de Chypre et l'intégrer au marché européen, le projet vise à renforcer aussi la sécurité énergétique régionale en limitant la dépendance au gaz russe. Présenté sous couvert d'une « transition verte » et de la diversification des routes énergétiques, le projet reflète une réorganisation plus large en Méditerranée orientale, fondée sur la normalisation et l'intégration régionale d'Israël.
Lors du sommet, les trois pays ont annoncé leur volonté de se relier au Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). Sous patronage américain, celui-ci vise à raccorder le marché européen et l'Asie du Sud par des infrastructures de transport et de commerce et des coopérations énergétiques, étendu de l'Inde jusqu'à la Grèce et Chypre, en passant par les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et Israël.
Pour le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, ce projet représente le « squelette » d'un corridor stratégique destiné à intégrer Israël dans ces réseaux économiques et énergétiques. Soutenu par l'UE, il vise aussi à contrer le projet de la Chine des Nouvelles routes de la soie (BRI). Toujours dans ses phases préliminaires, ce projet s'est renforcé grâce à des accords entre l'Inde et les Émirats arabes unis confirmés lors de la visite du Premier ministre indien Narendra Modi aux Émirats arabes unis le 15 mai.
L'alignement sur les États-Unis
La guerre contre Gaza forme ainsi le prélude à une reconfiguration plus large du Moyen-Orient. Au-delà de sa fonction logistique dans les opérations militaires, Chypre est présente dans certaines projections politiques au sujet du futur des Palestiniens. En janvier 2025, différents États sont évoqués comme sites potentiels de « relocalisation » pour les Palestiniens : l'Égypte, la Jordanie, la Somalie ou l'Ouganda. Plus inattendu, Chypre figurait comme site possible d'aménagement de vastes camps appelés zones de transit humanitaire (HTA) dans certaines ébauches préliminaires (3).
Dans un plan en six points présenté lors du sommet de Charm el-Cheikh le 13 octobre 2025 en Égypte, le président Christodoulides s'est aligné sur la vision étatsunienne. Pour justifier cette position, il a argué de la proximité géographique de l'île avec le théâtre de la guerre qui entraînerait, selon lui, des obligations pour Chypre (4).
Cette localisation exceptionnelle permettrait d'assurer une assistance humanitaire « neutre » présentée comme utile dans le cadre d'un conflit extérieur. Dès octobre 2023, l'administration chypriote a constamment défendu un rôle présenté comme purement humanitaire, notamment à travers le corridor maritime vers Gaza opéré depuis le port de Limassol.
Mais ces arguments occultent la fonction de plateforme logistique de Chypre, dont les infrastructures visent à sécuriser les corridors maritimes régionaux et affermir le cadre international de gestion du territoire palestinien.
Finalement, Chypre et la Grèce ont intégré le Conseil de la paix de Donald Trump — censé superviser la reconstruction de Gaza — en tant que « membres observateurs » au moment où Nicosie assure jusqu'au 1er juillet la présidence du Conseil de l'UE. De son côté, la Grèce a accepté de participer à la Force internationale de stabilisation (FIS), chargée de sécuriser et démilitariser l'enclave palestinienne, en fournissant du personnel médical, du personnel technique et une composante de patrouilles de sécurité.
La Turquie en ligne de mire
Tandis que l'occupation israélienne du Sud-Liban représente une escalade majeure du projet de « grand Israël », les coopérations militaires et énergétiques entre Israël, la Grèce et Chypre consolident un alignement stratégique visant à renforcer l'intégration de Tel-Aviv dans la région.
Ce développement est observé de près par la Turquie, avec laquelle les tensions alimentent la possibilité d'un affrontement direct. Lors du sommet trilatéral fin décembre 2025, Nétanyahou avait averti que « ceux qui s'imaginent pouvoir rétablir leurs empires et leur domination sur nos terres » feraient bien d'« oublier ça » (5) en référence à l'Empire ottoman.
Face à cette recomposition, d'autres alliances semblent émerger. Ainsi la Turquie explore-t-elle un rapprochement avec le pacte de défense mutuelle saoudien-pakistanais, créant un bloc concurrent à Israël et ses partenaires.
Ces rivalités régionales se jouent sur différents théâtres, notamment en Syrie. Dès décembre 2024, après la chute du régime de Bachar Al-Assad, la reconstruction du pays est devenue un terrain de compétition stratégique. Là où la Turquie défend un État unifié aligné sur ses intérêts, Israël préfère une configuration fragmentée et durablement minée par l'occupation militaire illégale et les bombardements répétés.
Dans une logique de blocs, Benyamin Nétanyahou a reformulé fin février 2026 ce projet : « Dans la vision qui s'offre à moi, nous créerons un système entier, en substance un 'hexagone' d'alliances autour ou à l'intérieur du Moyen-Orient. Cela inclut l'Inde, les nations arabes, les nations africaines, les pays méditerranéens (la Grèce et Chypre), ainsi que des pays d'Asie que je ne détaillerai pas pour le moment » (6).
Cet axe serait destiné à contrer ce qu'il appelle des « axes radicaux » qu'il assimile à la fois à « l'axe chiite » (l'ennemi iranien) et à un « axe sunnite émergent » (le régime turc). En Israël, la classe politique et économique adopte pleinement ces objectifs de normalisation. C'est devenu évident en mai 2024, lorsque Nétanyahou a présenté son plan intitulé « Gaza 2035 », imaginant la transformation de l'enclave en plateforme économique régionale. Ce projet affichait la création d'une zone de libre-échange articulée à des infrastructures de transport, d'oléoducs et de corridors commerciaux destinés à intégrer le territoire aux routes d'approvisionnement régionales et globales. Dans cette vision, Gaza est décrite comme un espace à rebâtir « à partir de rien », comme une espèce de table rase à réaménager en pôle d'investissement et de production.
Comme l'observent Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah (7) ce type de projection importe moins par sa faisabilité directe que par la fonction idéologique qu'il remplit : celle de projeter un avenir où l'intégration économique régionale d'Israël s'accompagnerait de la disparition de la résistance palestinienne et de la transformation des Palestiniens en force de travail servile.
Notes
1- Iain Overton, « US flew spy flights for UK months before MoD admitted it », Declasssified, 12 août 2025.
2- John McEvoy, « Britain's secret defence plan with Israel », Declassified, 9 octobre 2024,
3- Jonathan Landay et Aram Romston, « Exclusive : Proposal outlines large-scale 'Humanitarian Transit Areas' for Palestinians in Gaza, » Reuters, 11 juillet 2025.
4- Tom Cleaver, « Cyprus offers ‘operational support' for Trump's Gaza plan », Cyprus Mail, 23 Octobre 2025.
5- Nava Freiberg, « Netanyahu met en garde la Turquie contre ses désirs présumés de rétablir son empire », The Times of Israël, 22 décembre 2025
6- « Narendra Modi attendu en Israël mercredi, Benyamin Nétanyahou affirme vouloir bâtir de 'nouvelles alliances' », AFP, 23 février 2025.
7- La Palestine au cœur du capitalisme mondial, éditions Amsterdam, 2026.

Carney appuie le plus grave affaiblissement de la législation environnementale
Le gouvernement fédéral a répondu aux « réactions de milliers de personnes » en reportant une série de mesures d'assouplissement environnemental de grande envergure et en prolongeant la période de consultation sur les modifications réglementaires proposées du 7 juin au 22 juillet.
9 juin 2026
Photo tirée de DEZALB/goodfreephotos.com
https://ecosocialistsvancouver.org/article/carney-backs-worst-gutting-environmental-law
Cette décision fait dérailler le projet du gouvernement de déposer un projet de loi dès la semaine du 8 juin. C'était avant que les propositions « ne suscitent la colère des Premières Nations et ne mobilisent les organisations de la société civile », rapporte la CBC.
De hauts responsables gouvernementaux ont été véritablement surpris par l'ampleur et la véhémence de la réaction, a appris The Energy Mix.
« Parmi l'ensemble des mesures figuraient la désignation de zones de développement pré-approuvées dans certaines "zones économiques fédérales" et l'octroi au Cabinet fédéral d'un pouvoir limité pour exempter des projets du "test de mise en péril" pour les espèces en péril », écrit la CBC. L'Assemblée des Premières Nations a répondu que les changements proposés constituaient « une pratique d'exclusion ».
La directrice générale d'Ecojustice, Kimberly Shearon, a ajouté dans un communiqué que « en vidant de leur substance les lois qui garantissent les protections environnementales fondamentales, ce gouvernement ne fera qu'accélérer des dommages évitables — et dans certains cas irréversibles — aux communautés et aux écosystèmes ».
L'une des principales préoccupations est que les mesures proposées repousseraient l'évaluation des impacts majeurs des mégaprojets énergétiques et miniers de la phase d'approbation à celle de l'octroi du permis définitif — moment où les décisions importantes concernant la conception du projet seraient déjà prises et considérées comme irréversibles.
« On ne peut pas à la fois précipiter le développement et protéger la nature de cette manière — si on fait mal les deux, les deux échouent », a déclaré Sandra Schwartz, directrice générale de la Société pour la protection des parcs et de la nature sauvage du Canada. « J'ai travaillé sur les lois qui protègent le droit des Canadiens à un environnement sain, et les voir affaiblies alors que des espèces comme le caribou sont poussées vers l'extinction est profondément frustrant. Une fois que la nature a disparu, on ne la récupère pas. »
Dans un communiqué de presse annonçant le report, le gouvernement a déclaré avoir « reçu des commentaires précieux de la part de milliers de parties prenantes, de groupes autochtones et de membres du public à travers le pays, soulignant l'importance de ces enjeux pour les Canadiens ».
Le ministre des Affaires intergouvernementales, Dominic LeBlanc, a déclaré que les Canadiens « ont manifesté un vif intérêt pour ces réformes proposées », tout en reconnaissant que ces changements « ont le potentiel de façonner la manière dont nous réalisons les grands projets et renforçons notre économie pour les années à venir ». Prolonger la période de consultation, a-t-il ajouté, « nous permettra d'entendre encore plus de Canadiens et nous aidera à élaborer des réformes qui reflètent les points de vue et les priorités des gens partout au pays ».
Le ministre des Transports, Steven MacKinnon, a ajouté que « pour bâtir une économie canadienne plus forte et mieux connectée, nous devons être à l'écoute des gens et des collectivités qu'elle dessert ».
Alex Cool-Fergus, spécialiste des affaires gouvernementales, a donné une interprétation plus cynique sur LinkedIn.
« Le gouvernement fédéral vient de prolonger la période de consultation sur le projet de déréglementation jusqu'au milieu de l'été, soit précisément le moment où les Canadiens y prêtent le moins attention », a-t-elle écrit. « Pourquoi ? Probablement parce qu'on se rend compte que les mesures de déréglementation proposées sont profondément impopulaires auprès des électeurs, quelle que soit leur affiliation partisane. La nature compte et constitue une question identitaire fondamentale pour presque chacun d'entre nous. Supprimer les protections essentielles qui assurent la sécurité de notre environnement naturel et de nos communautés au nom d'une simplification de la vie des entreprises est politiquement risqué. »
Avec les élections partielles prévues cet automne, le gouvernement « devra démontrer qu'il est du côté des petits », a ajouté Mme Cool-Fergus. « C'est la preuve, pour ceux d'entre nous qui désespèrent de l'état des affaires climatiques et environnementales dans ce pays, que les gens s'en soucient encore. Il y a des leçons à tirer de tout cela.
La veille, des groupes de défense du climat, de l'énergie et de la nature s'étaient rassemblés devant le Parlement pour exhorter le gouvernement à faire marche arrière sur le démantèlement des politiques environnementales.
Des représentant-es de 16 groupes ont tenu une conférence de presse pour affirmer qu'Ottawa était allé trop loin dans l'affaiblissement des politiques environnementales et climatiques, a rapporté la Presse canadienne. Leurs appels ont été lancés en prévision de rencontres prévues avec la ministre de l'Environnement, Julie Dabrusin, et des hauts fonctionnaires du Cabinet du premier ministre.
« Le premier ministre (Mark) Carney propose le plus grave affaiblissement de la législation environnementale de l'histoire du Canada, garantissant ainsi que le pays sera laissé pour compte dans la transition énergétique », a déclaré Tim Gray, directeur général d'Environmental Defence Canada. « Ce sont les Canadiens qui en paieront le prix, et les dommages pourraient perdurer pendant des générations. »
Ottawa a publié deux documents de travail le mois dernier qui proposaient, entre autres, d'approuver des projets avant même qu'ils ne soient examinés et d'exempter certains projets des lois visant à protéger les espèces en péril.
Le gouvernement a également proposé de retirer à l'Agence fédérale d'évaluation des impacts la responsabilité d'examiner les projets de pipelines, de lignes de transport d'électricité et d'énergie renouvelable en mer, pour la confier à l'Office de régulation de l'énergie du Canada.
À l'époque, Anna Johnston, avocate chez West Coast Environmental Law, qui a largement participé à l'élaboration de la Loi sur l'évaluation des impacts du gouvernement Trudeau, a déclaré que ces changements seraient « bien pires que ce qui s'est passé sous le gouvernement du premier ministre Harper en 2012 ». L'ancien ministre fédéral de l'Environnement, Steven Guilbeault, partageait cet avis.
Le gouvernement fédéral a déclaré que l'industrie lui avait fait savoir que le niveau d'expertise en matière de projets énergétiques dont dispose l'Office de régulation de l'énergie du Canada n'existait pas au sein de l'Agence d'évaluation des impacts, rapporte la Presse Canadienne.
Ces propositions s'inscrivent dans la volonté d'Ottawa de se positionner comme un fournisseur d'énergie fiable, alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz font grimper les prix de l'énergie à l'échelle mondiale.
Depuis des années, les dirigeants de l'industrie pétrolière et gazière demandent à Ottawa de supprimer les obstacles réglementaires qui, selon eux, entravent le développement, notamment la Loi sur l'évaluation d'impact et l'interdiction des pétroliers sur la côte ouest.
Ils ont déclaré que la complexité des processus réglementaires canadiens compromettait les possibilités d'assurer une plus grande sécurité énergétique mondiale.
Trevor Ebl, président des activités de gazoducs au Canada chez TC Energy, une société de transport par pipeline basée à Calgary, a déclaré l'année dernière que des entreprises comme la sienne étaient en concurrence avec des rivaux américains et mexicains pour attirer des investissements en capital.
Il a comparé le gazoduc Coastal GasLink de TC en Colombie-Britannique, achevé en 2024 après 10 ans de travaux, au projet Southeast Gateway de TC au Mexique, qui a été mis en service l'année dernière après seulement trois ans de développement.
Les groupes environnementaux ont déclaré qu'il n'y avait aucune preuve suggérant que les lois canadiennes empêchent le développement.
« Bien sûr qu'ils diront ça. L'industrie a une longue histoire de lobbying en faveur de la déréglementation environnementale », a déclaré M. Gray aux journalistes.
« Le gouvernement du Canada a l'obligation envers ses citoyen-nes de présenter et de divulguer les preuves sur lesquelles il s'appuie, s'il compte démanteler 50 ans de réglementation environnementale qui protège l'intérêt public. De notre point de vue, aucune preuve n'existe. »
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L’itinérance des femmes commence souvent avant la rue
Nous reconnaissons l'itinérance lorsqu'elle se donne à voir dans la rue : un corps dehors, exposé, sans adresse fixe. Cette image nous arrange presque autant qu'elle nous inquiète. Elle permet de croire que le problème commence là où le domicile s'arrête. Or les trajectoires des femmes déjouent ce scénario. Elles se logent souvent dans des espaces privés, derrière des formes de stabilité apparente, là où le danger se retire du regard sans disparaître.
Tiré de The conversation.
Pour plusieurs, le dedans n'a jamais été ce sanctuaire que célèbrent nos fictions domestiques. Il a parfois été le lieu même où la menace s'installe et devient ordinaire. Avoir un toit, dans ces conditions, ne suffit pas à être en sécurité ; encore faut-il que ce lieu puisse être habité sans reconduire ce dont il devait protéger.
Dans mes recherches doctorales en psychologie, menées auprès de femmes ayant connu l'itinérance et le relogement, j'étudie cet écart entre être logée et pouvoir habiter. Il invite à penser l'itinérance féminine au-delà de l'absence de logement, à partir d'une fragilisation du rapport au refuge lui-même.
Hors de la rue, mais pas à l'abri
Elle passe d'un divan à l'autre, accepte une chambre provisoire, reste parfois dans une relation violente ou compose avec une hospitalité qui exige quelque chose en retour. Elle n'est pas dehors. Elle n'est pourtant nulle part chez elle.
C'est ce qu'on appelle l'itinérance cachée : non pas l'absence complète de toit, mais l'impossibilité de disposer d'un lieu à soi. Cette forme d'itinérance tient souvent à une présence tolérée chez les autres, révocable, conditionnelle. Et puisqu'elle se déroule dans des espaces privés, elle demeure plus difficile à reconnaître.
Ce retrait tient aussi à une stratégie de survie. Si plusieurs femmes évitent la rue, ce n'est pas parce que leur situation serait moins grave, mais parce que l'espace public et certains refuges peuvent devenir des lieux d'exposition accrue. Les recherches documentent des risques importants de victimisation, de harcèlement et d'agression dans ces contextes. La fuite vers des espaces privés fragiles constitue alors moins une solution qu'un déplacement de l'insécurité.
Dans une étude sur la spirale de l'itinérance au féminin, une participante résumait brutalement ce choix piégé : devoir aller « chez un [homme] qui te maltraite, qui te fait tous les temps, pour avoir une adresse ». La formule est dure, mais elle dit ce que les catégories administratives peinent à saisir : l'adresse peut parfois être obtenue au prix de sa propre sécurité.
Un tiers des sans-abris recensés sont des femmes
Cette invisibilité a des effets très concrets. Les femmes apparaissent moins nombreuses dans les dénombrements de l'itinérance visible, mais elles sont fortement présentes dans ses formes cachées. Ce qui échappe au regard public échappe aussi plus facilement aux mécanismes de reconnaissance et d'intervention.
L'invisibilité devient alors une forme de preuve contre celles qu'elle efface.
Un angle mort d'autant plus préoccupant que même la part visible de l'itinérance féminine augmente. À Montréal, la proportion de femmes recensées en situation d'itinérance visible est passée de 23 % à 29 % en quatre ans. Si ce chiffre ne rend pas compte de tout le phénomène, il suffit pourtant à rappeler que cette réalité n'a rien de marginal.
Dépendance et dette implicite
Cette sous-reconnaissance tient aussi à une attente sociale persistante : une femme devrait pouvoir être accueillie quelque part. Comme si les liens familiaux, amoureux ou amicaux formaient naturellement autour d'elle un filet de protection. Tant qu'elle peut dormir chez quelqu'un, sa situation reste difficile à nommer. Or cette aide apparente peut masquer une dépendance fragile, une dette implicite, une impossibilité de choisir vraiment où rester.
Ces trajectoires correspondent rarement à une rupture nette. Elles prennent plutôt la forme d'arrangements qui semblent provisoirement tenir, jusqu'à ce qu'ils cèdent. L'itinérance féminine se loge souvent dans ce délai : avant la rue, avant l'urgence visible, au moment même où la survie dépend encore du maintien de liens parfois coûteux.
Violence dans l'enfance, départ précoce
Bien avant la rue, certaines violences s'installent dans l'espace même qui aurait dû faire abri. Une femme rencontrée dans une recherche sur le sens du chez-soi résume cette fracture précoce : « Aucun des endroits où j'ai vécu avec mes parents ne ressemblait à un chez-moi ». Elle évoque ensuite une intervention policière dans sa chambre d'enfant, au milieu de ses jouets. Ce type de récit montre que la maison peut cesser très tôt d'être associée à la protection, pour devenir un lieu d'intrusion, d'alerte ou d'exposition.
Les données québécoises vont dans le même sens : environ une personne sur 13 déclare avoir subi de la violence sexuelle de la part d'un adulte avant l'âge de 15 ans. Dans près de 9 cas sur 10, l'incident le plus grave avait été commis par une personne connue de la victime. Les départs précoces du domicile prennent alors un autre sens. Certaines filles ne quittent pas la maison par désir d'autonomie, mais parce que rester devient impossible.
La maison, censée protéger, devient le lieu du danger
Cette exposition ne disparaît pas à l'âge adulte. Après l'âge de 15 ans, une femme sur quatre rapporte avoir subi au moins une agression sexuelle — sans compter les agressions commises par un partenaire intime, qui sont comptabilisées séparément. Au Québec, 40 % des femmes de 18 ans et plus ayant déjà été dans une relation intime ou amoureuse rapportent avoir subi au moins une forme de violence par un partenaire intime au cours de leur vie. La violence conjugale et familiale devient ainsi l'un des chemins par lesquels l'espace domestique peut précipiter vers l'itinérance.
Le problème n'est pas seulement que certaines femmes subissent de la violence à la maison. C'est que cette violence vient précisément brouiller la fonction symbolique du domicile : le lieu censé protéger devient celui dont il faut se protéger.
L'itinérance féminine apparaît alors moins comme une sortie brutale hors du domicile que comme la conséquence d'un abri progressivement retourné contre celles qu'il devait protéger.
Avant l'appartement autonome, il faut des lieux de transitions
Ces réalités obligent à penser l'itinérance des femmes comme un continuum, et non comme un simple passage de la rue au logement. Avant même l'accès à un appartement autonome, il faut multiplier les lieux de transition, les centres de jour et les espaces non mixtes où les femmes peuvent retrouver un minimum d'apaisement. Ces lieux ne sont pas des solutions de second ordre : ils représentent parfois le premier espace où le corps n'a plus à demeurer continuellement en alerte.
Mais la réponse ne peut pas s'arrêter au seuil de l'appartement. Pour plusieurs femmes, l'accès à un lieu à soi ne met pas fin à l'insécurité ; il exige un accompagnement capable de reconnaître ce que l'espace domestique peut réveiller. Le logement social avec soutien communautaire, les suivis à long terme et les approches fondées sur la santé relationnelle ne sont donc pas des ajouts périphériques aux politiques d'habitation. Ils conditionnent souvent la possibilité même de rester quelque part.
Autrement dit, il ne suffit pas de demander si une femme est logée. Il faut aussi se demander ce que ce lieu rend possible — ou impossible. Peut-elle y demeurer sans peur, sans emprise, sans disparaître à nouveau du regard social ? La rue n'est pas toujours le point de départ du danger : elle en est parfois la forme la plus visible.
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