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Quand les syndicats se mobilisent pour l’environnement

Dans le discours dominant sur la crise écologique, l'idée selon laquelle la protection de l'environnement est incompatible avec le développement économique demeure prégnante, (…)

Dans le discours dominant sur la crise écologique, l'idée selon laquelle la protection de l'environnement est incompatible avec le développement économique demeure prégnante, et ce malgré le consensus scientifique entourant l'urgence des changements à apporter pour remédier à la situation.

Ainsi les mesures environnementales continuent à être souvent présentées par plusieurs comme nuisibles pour les entreprises et ultimement pour leurs salarié·es. Certes, le développement capitaliste, parce qu'il repose sur l'exploitation illimitée des ressources et sur une production inouïe de déchets polluants, ne peut permettre de préserver les écosystèmes terrestres, ni d'assurer un avenir viable aux différentes espèces qui se côtoient sur la planète Terre.

Cette incompatibilité, plutôt que de nous pousser à choisir entre environnement ou économie, devrait cependant nous amener à réfléchir aux contours qu'un système économique devrait prendre pour répondre aux besoins humains tout en respectant les limites planétaires. Ce n'est qu'en adoptant une telle perspective qu'on peut espérer prendre des décisions compatibles avec l'intérêt collectif. En adoptant cette approche, il est aussi plus probable de faire des choix économiques qui bénéficieront aux travailleurs et aux travailleuses, tout comme aux communautés auxquelles ils et elles appartiennent.

Prenons par exemple les conséquences de la crise climatique sur la santé. Alors que la fréquence et l'intensité des événements météorologiques extrêmes augmentent, les risques professionnels sont aussi amenés à croître : coups de chaleur et déshydratation ne sont que les exemples les plus évidents des risques que les travailleurs et les travailleuses vont subir au temps du réchauffement climatique. Face à ces risques accrus, la transition écologique peut être pensée comme un processus qui aura pour effet de réduire l'empreinte matérielle de nos industries, mais aussi d'améliorer l'état de santé des personnes qui les font vivre. Les enjeux environnementaux concernent donc au premier chef les salarié·es tout comme les syndicats, qui auraient intérêt à s'en saisir.

L'histoire nous enseigne à ce propos qu'à plusieurs reprises, des syndiqué·es se sont mobilisé·es pour protéger l'environnement. On a parfois opposé les intérêts des syndicats à ceux des groupes écologistes, notamment en ce qui a trait à la préservation des emplois, par exemple dans les cas où des environnementalistes ont fait campagne contre des coupes forestières. Mais les intérêts des un·es et des autres peuvent aussi converger. En plus d'être des travailleurs et des travailleuses, ils et elles sont aussi des citoyen·nes qui se préoccupent de l'avenir et qui souhaitent avoir des poumons en santé ; des amateurs et amatrices de plein air qui veulent pouvoir randonner, pêcher et chasser dans un environnement sain, ou encore des parents qui veulent léguer une planète habitable à leurs enfants. Plusieurs cas historiques attestent ainsi de cette convergence entre syndicats et écologistes.

Protéger sa santé et celle du milieu naturel

En Californie, dans les années 1960, les employé·es agricoles majoritairement latino-américain·es des grandes monocultures s'unissent sous la bannière des United Farm Workers (UFW, « Travailleurs et travailleuses agricoles uni·es »). Leurs conditions de travail sont difficiles et leurs salaires sont maigres, mais les travailleurs et les travailleuses sont aussi alerté·es par le recours accru aux pesticides. À l'été 1968, plusieurs équipes de travail tombent gravement malades après avoir récolté des raisins dans des champs qui ont été aspergés de produits hautement toxiques. Les UFW dénoncent alors les pratiques polluantes des compagnies agricoles, ainsi que le manque de réglementation gouvernementale. Le syndicat souligne aussi les conséquences des pesticides sur l'environnement et tisse des liens avec plusieurs groupes écologistes pour revendiquer l'interdiction de certains pesticides. En 1970, les UFW obtiennent la signature de conventions collectives qui incluent à la fois une amélioration significative des conditions de travail et un encadrement strict de l'utilisation des pesticides. Les Québécois·es ont un peu contribué à cette victoire en soutenant en grand nombre l'appel au boycottage des raisins de la Californie lancé à l'époque par les UFW. Les centrales syndicales québécoises ont d'ailleurs appuyé cette campagne.

En Abitibi, dès le milieu des années 1970, les citoyen·nes ainsi que les travailleurs et les travailleuses prennent de plus en plus conscience des effets néfastes de la Fonderie Horne sur les humains et l'environnement. Le syndicat de l'entreprise en fait un cheval de bataille. En 1980, il publie un mémoire dans lequel il souligne que la grande quantité d'émissions polluantes dans l'atmosphère pose un danger continu pour la santé publique. Il s'inquiète aussi de « l'état de détérioration de certains lacs et rivières d'où toute faune aquatique a disparu ». Pour brosser un portrait complet de la situation, le syndicat organise une vaste enquête en invitant une quarantaine de chercheurs et de chercheuses américain·es du Département en santé environnementale et en santé du travail de l'École de médecine Mont Sinaï. « L'opération Mont Sinaï » permet de faire un bilan systématique de l'exposition des travailleur·euses aux substances toxiques, ainsi qu'une enquête environnementale approfondie.

L'exemple des moratoires verts en Australie

Préoccupé·es par la transformation rapide de leurs villes au profit des promoteurs immobiliers, les membres de la Builders Labourers' Federation (BLF, Fédération des travailleurs et des travailleuses de la construction) australienne adoptent dans les années 1970 une tactique audacieuse pour bloquer les projets jugés destructeurs pour l'environnement et pour le patrimoine bâti : les « green bans », ou moratoires verts.

Lorsqu'un projet de construction ne respecte pas certains critères sociaux et environnementaux, les syndiqué·es refusent de travailler sur le chantier. Les « green bans » sont décidés collectivement en assemblée générale et sont décrétés seulement pour les projets qui sont fortement contestés par la population locale. Ils impliquent donc une alliance avec des groupes citoyens locaux.

Les « green bans » ont notamment empêché la destruction de parcs publics pour construire des maisons de luxe et la démolition de quartiers ouvriers pour bâtir des gratte-ciels. Dans d'autres cas, les syndiqué·es ont obtenu qu'un projet soit amélioré, par exemple en forçant l'installation de dispositifs anti-pollution dans une centrale thermique, ou encore en s'assurant que des projets de développement conservent les bâtiments historiques.

Notons qu'à la même époque, sans aller aussi loin que leurs homologues australien·nes, des syndicats montréalais ont participé au Front commun contre l'autoroute est-ouest, qui aurait exproprié des milliers d'habitant·es du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Les membres de la coalition s'inquiétaient alors des risques de la pollution automobile sur la santé et l'environnement.

Des alliances citoyennes

Dans chacun de ces cas, les syndicats ont adopté une vision globale de leurs intérêts, qui dépasse la question des salaires et des conditions de travail pour réfléchir à leur place dans l'économie et la société. Et fait notable, les mobilisations environnementales des syndicats se sont faites en partenariat avec des collectifs citoyens et des groupes environnementaux, ce qui a certainement contribué à leur succès.

Ces exemples nous rappellent ainsi que les travailleurs et les travailleuses, en plus d'être des témoins privilégiés des conséquences environnementales de leurs industries (pensons par exemple aux nombreux travailleur·euses de l'amiante au Québec dont la santé a été compromise en raison de leur exposition à ce minerai toxique), sont aussi outillé·es pour adapter les processus de production propres à chaque entreprise afin de les rendre plus viables sur le plan écologique. Peut-être au fond que ce n'est que du point de vue des hauts dirigeants et des actionnaires de ces compagnies qu'il y a une incompatibilité fondamentale entre économie et environnement, car les contraintes que nous « imposent » les écosystèmes apparaîtront toujours comme un frein à la croissance… de leurs profits.

Guillaume Tremblay-Boily et Julia Posca sont chercheur et chercheuse à l'IRIS.

Photo : des citoyen.nes et le syndicat australien des travailleurs de la construction ayant décrété un « green ban », 1973 (Source : Builders Labourers' Federation)

Élections au Nouveau-Brunswick : Un soupir de soulagement pour les francophones

Le Nouveau-Brunswick vient de vivre une élection historique. Non seulement Susan Holt, cheffe du parti libéral, est la première femme élue première ministre de la province, (…)

Le Nouveau-Brunswick vient de vivre une élection historique. Non seulement Susan Holt, cheffe du parti libéral, est la première femme élue première ministre de la province, mais au plus grand soulagement des Acadiennes et des Acadiens, les conservateurs de Blaine Higgs ont subi une écrasante défaite inattendue. Pour la population acadienne, Blaine Higgs passera à l'histoire comme étant le premier ministre qui a gouverné dans un mépris total du français et qui a tenté de faire reculer la place de celui-ci après 50 ans de bilinguisme officiel.

Le 21 octobre dernier, les libéraux ont remporté 31 sièges sur les 49. Les conservateurs n'en ont gardés que 16 et les verts, 2. Plusieurs ministres du gouvernement conservateur ont été défait·es dans leur circonscription, y compris le premier ministre sortant Blaine Higgs. Sans surprise, les circonscriptions à majorité ou à forte proportion de francophones n'ont élu aucune candidature conservatrice. Aux élections de 2018 et 2020, le parti « progressiste »-conservateur de Blaine Higgs n'avait élu qu'un député francophone, ce qui avait amplifié le mécontentement des francophones à l'égard du premier ministre.

L'élection du 21 octobre s'est donc principalement jouée dans les trois plus grandes villes de la province. Si les résultats s'annonçaient serrés, en rétrospective, plusieurs enjeux peuvent expliquer la déconfiture du parti progressiste-conservateur et la victoire libérale. Or, pour la population acadienne, il y a surtout d'importantes leçons à retenir des dernières années.

Le gouvernement Higgs : plus qu'un hiatus dans l'histoire

Blaine Higgs, chef du parti progressiste-conservateur, a été élu premier ministre du Nouveau-Brunswick en 2018 au sein d'un gouvernement minoritaire. De prime abord, il s'agissait d'un chef de parti controversé. Il était difficile de concevoir comment ce premier ministre unilingue anglophone serait rassembleur dans une province officiellement bilingue. Mais, dans le passé, Richard Hatfield avait été premier ministre pendant 17 ans (1970-1987) sans parler le français, et cela ne l'avait pas empêché de faire avancer les droits linguistiques des francophones.

Le statut du français a toutefois progressé depuis les années 1980, et tous les premiers ministres depuis Hatfield pouvaient communiquer dans les deux langues officielles. La méfiance à l'égard de Blaine Higgs résidait par ailleurs dans le fait qu'il avait été membre et militant actif du Confederation of Regions Party, un parti politique opposé au bilinguisme officiel dans les années 1990. Ainsi, malgré la promesse de Higgs d'apprendre le français, le doute sur ses convictions profondes planait toujours. De plus, lors des élections de 2018, le People's Alliance Party, un tiers parti que l'on peut qualifier de populiste [1] et qui avait fait campagne en remettant en question les droits linguistiques des francophones de la province a remporté 3 sièges. Le gouvernement minoritaire de Blaine Higgs allait donc gouverner en comptant sur un appui du parti People's Alliance.

Une leçon importante pour la population francophone, qui avait sans doute baissé la garde après plus de 50 ans de bilinguisme officiel, est le constat qu'un gouvernement pouvait être élu sans le vote acadien. En effet, les circonscriptions fortement francophones n'ont élu qu'un seul député conservateur en 2018 : Robert Gauvin dans Shippagan-Lamèque-Miscou, également le seul francophone au caucus. De facto, le gouvernement n'avait pas besoin de travailler à faire avancer les dossiers importants pour la population acadienne afin de se maintenir au pouvoir, mais nul n'aurait imaginé autant de tentatives de faire reculer les acquis en matière de droits et de reconnaissance du français.

Diversion et polarisation

Dès le début de son mandat, Higgs s'est investi à faire reculer l'application du bilinguisme officiel, et son attitude par rapport au fait français de la province a commencé à poindre. Il a notamment très rapidement voulu pourvoir des postes désignés bilingues (anglais-français) au sein d'Ambulance NB par des personnes qui ne parlent que l'anglais, soutenant que ces personnes pourraient apprendre le français par la suite. Une première décision judiciaire avait pourtant déjà statué que toutes les ambulances devaient comprendre une ambulancière ou un ambulancier qui peut communiquer dans les deux langues officielles de la province, et la question était en processus de révision judiciaire, à la suite d'un arbitrage qui divergeait. Higgs a évidemment dû abandonner sa tentative de faire reculer les exigences de bilinguisme chez Ambulance NB à la suite de la décision de la Cour du Banc de la Reine.

De manière générale, dans son premier mandat, Higgs a eu du mal à camoufler son indifférence pour les préoccupations des francophones et son irritation face à plusieurs aspects du bilinguisme officiel. À titre d'exemple, mentionnons la tenue de conférences de presse uniquement en anglais pendant les moments les plus critiques de la pandémie.

Le gouvernement Higgs a néanmoins été réélu pour un deuxième mandat aux élections anticipées de 2020, principalement sur la base de sa gestion de la pandémie jusqu'alors. Le vote n'aura cependant jamais connu une division linguistique aussi forte : le taux de vote pour le parti progressiste-conservateur a été historiquement bas dans les circonscriptions francophones [2], qui n'ont fait élire qu'un seul député conservateur francophone, Daniel Allain dans Moncton-Est. Aux dernières élections du 21 octobre 2024, on observe le même phénomène dans les circonscriptions francophones, ce qui n'est pas surprenant puisque le deuxième mandat de Blaine Higgs a encore plus laissé transparaître ses vraies couleurs au sujet des questions linguistiques, mais aussi un conservatisme social de plus en plus débridé.

En effet, le gouvernement de Blaine Higgs a retardé la révision de la Loi sur les langues officielles, pourtant prescrite par cette même loi, et en a dénaturé le processus en n'y apportant aucune amélioration. Le parti progressiste-conservateur a par ailleurs intégré les deux députés du parti People's Alliance au sein de son caucus, et Higgs a par la suite nommé l'ancien chef de ce parti qui remettait en question plusieurs fondements du bilinguisme officiel, Kris Austin, au comité de révision de la Loi sur les langues officielles. Ce geste a été considéré comme un véritable affront par la société civile acadienne et par la population francophone de manière générale.

La fin du mandat de Blaine Higgs aura été encore plus controversée en raison de changements à une politique d'inclusion scolaire par rapport à l'orientation sexuelle et aux identités de genre [3]. Plusieurs membres du parti, dont des député·es et des ministres, se sont opposé·es aux changements et au discours de Higgs à propos de ces questions.

Des leçons à retenir

Enfin, une page vient d'être tournée. Cependant, au-delà du virage à droite du parti progressiste-conservateur et du leadership autoritaire du chef qui n'a visiblement pas eu de succès dans les milieux urbains anglophones, les partis politiques et surtout leurs militant·es devront porter plus d'attention non seulement aux compétences linguistiques de leur chef, mais à leur position au sujet du bilinguisme officiel et de la place du français dans la province. La société civile acadienne doit néanmoins demeurer vigilante, car la leçon à retenir est que le parti conservateur est bien au fait de la possibilité de gouverner sans l'appui des francophones.


[1] Stéphanie Chouinard et Kelly Gordon, « De l'hostilité ouverte au « gros bon sens » : populisme de droite et anti-bilinguisme au Nouveau-Brunswick, 1980-2020 », dans Frédéric Boily, Les droites provinciales en évolution (2015-2020). Conservatisme, populisme et radicalisme, Québec, Presses de l'Université Laval, 2021, p. 67-82.

[2] Gabriel Arsenault et Roger Ouellette, « Une analyse du vote linguistique au Nouveau-Brunswick (1908-2020) », Francophonies d'Amérique, 57, 2024, p. 15-21.

[3] Voir le texte d'Alex Arseneau dans le dossier sur la famille (p. 50-51) pour plus de détails concernant les changements apportés par le gouvernement Higgs à la politique 713 au Nouveau-Brunswick.

Michelle Landry est à la Chaire de recherche du Canada sur les minorités francophones et le pouvoir de l'Université de Moncton.

Photo : Blaine Higgs (©Andre Forget, CC0 1.0)

En lutte ! Parcours d’une organisation communiste

Au début des années 1970, la situation se dégrade un peu partout en Occident, alors que la prospérité d'après-guerre fait place au retour du chômage. Dans ce contexte, les (…)

Au début des années 1970, la situation se dégrade un peu partout en Occident, alors que la prospérité d'après-guerre fait place au retour du chômage. Dans ce contexte, les luttes ouvrières se multiplient afin de défendre les acquis sociaux et économiques pour le plus grand nombre. Simultanément, on voit un regain des mouvements communistes qui s'appuient désormais sur la révolution chinoise pour envisager des lendemains qui chantent. Au Québec, Charles Gagnon (ancien dirigeant du FLQ) lance l'organisation EN LUTTE !. Durant une décennie, elle incarne l'engagement communiste et le dévouement à la cause du peuple.

Le Québec des années 1960 est marqué par des transformations profondes, notamment impulsées par le gouvernement libéral de Jean Lesage (1960-1966). Celles-ci incluent la déconfessionnalisation des écoles et du secteur de la santé, la nationalisation de l'électricité (1962) et la création de sociétés d'État, ainsi que le soutien à l'entrepreneuriat québécois. Mais ces mesures sont insuffisantes aux yeux d'une partie de la jeunesse qui affirme : « Nous luttons pour un État libre, laïque et socialiste. » [1] Dans le même sens, l'équipe de la revue Révolution québécoise (1964-1965) tente de concilier le marxisme et la lutte pour l'indépendance, avant que ses animateurs Pierre Vallières et Charles Gagnon se joignent au Front de libération du Québec (FLQ) pour y mener des actions armées. La période est marquée par une escalade de la violence qui conduit à des attentats à la bombe et à l'enlèvement de deux dignitaires par le FLQ en octobre 1970. Dans ces circonstances, le gouvernement du Canada réagit avec une intensité inattendue. La Loi sur les mesures de guerre est proclamée, le Québec est occupé par l'armée, et plus de 500 arrestations et 3000 perquisitions sans mandat sont réalisées. La gauche québécoise sort de l'épisode grandement affaiblie.

Après le retrait des troupes canadiennes, les militant·es s'interrogent sur la voie qu'il faut prendre pour relancer la contestation. D'un côté, on rejette assez largement l'activisme et le terrorisme des années 1960 qui n'ont pas su déboucher sur la révolution, entraînant plutôt une répression brutale. D'un autre côté, la conviction qu'il est nécessaire de s'organiser à large échelle et de se doter de structures résilientes pour faire face aux aléas de la vie politique s'impose globalement. Plusieurs personnes choisissent d'investir le Parti québécois (PQ) ou les centrales syndicales, alors que d'autres préconisent la création d'une organisation révolutionnaire autonome. C'est l'idée qu'expriment les membres du Comité d'action politique de Saint-Jacques dans la brochure Pour l'organisation politique des travailleurs québécois (1971) ou encore le groupe Vaincre (1971-1972) qui publie un journal éponyme. À l'été 1972, quatre militant·es issu·es de ces deux réseaux s'associent pour rédiger un document d'unité qui est publié sous le titre Pour le parti prolétarien [2]. Le même groupe forme l'Équipe du Journal (ÉdJ) afin de produire un périodique révolutionnaire qui pourra servir de base pour la création d'une organisation.

Construire une organisation révolutionnaire

L'année 1973 est consacrée à la rencontre avec une multitude de groupes pour trouver des terrains d'entente, au lancement du journal EN LUTTE ! et à la mise sur pied du Comité de solidarité avec les luttes ouvrières (CSLO). L'Équipe du Journal adopte une position marxiste-léniniste qui s'appuie sur les théories de Marx, Lénine et Mao dans l'objectif de créer un parti révolutionnaire, de se lier avec la classe ouvrière et de diriger un mouvement capable d'instaurer le socialisme. Pour ce faire, le groupe priorise la réflexion et la diffusion idéologique, d'où la centralité du journal dans son travail. Il valorise aussi la solidarité avec les travailleur·euses revendicatif·ves ou en grève qui peuvent se montrer intéressé·es par les idées progressistes. À travers ces activités intellectuelles ou plus directement militantes, l'objectif est de rassembler une masse critique de personnes autour d'un projet révolutionnaire et de constituer un mouvement qui poursuivra le combat politique à une autre échelle. Ce but est atteint à l'automne 1974, lors du 1er Congrès du groupe EN LUTTE ! qui se constitue formellement en tant qu'organisation avec des statuts et un programme. Bien que le groupe ne rassemble qu'une soixantaine de membres, il peut compter sur leur implication dans diverses initiatives communautaires (cliniques, garderies et comptoirs alimentaires) pour approfondir ses liens avec les classes populaires. Le soutien aux grévistes qui luttent contre des multinationales à la United Aircraft (Longueuil, 1974-1975) ou à l'INCO (Sudbury, 1978-1979) permet de lier ces combats spécifiques au problème général de l'impérialisme.

Dans les années suivantes, EN LUTTE ! se consacre à plusieurs batailles. Il dénonce le Parti québécois qui, malgré son soi-disant « préjugé favorable aux travailleurs », soutient les intérêts de la bourgeoisie francophone. L'organisation marxiste rappelle aussi que « les syndicats sont en passe d'être intégrés à l'appareil d'État et d'en être réduits au statut d'organismes chargés d'appliquer les lois de l'État bourgeois, les lois passées dans les intérêts du Capital » [3]. Ces manœuvres visent à démontrer que les intérêts des travailleur·euses ne peuvent être défendus adéquatement que par une organisation faite par et pour les travailleur·euses eux-mêmes, dans le but d'instaurer le socialisme, c'est-à-dire un système où les moyens de production appartiennent en commun à l'ensemble des salarié·es. C'est ce que tente d'expliquer le journal d'EN LUTTE ! en montrant que les conflits de travail sont des symptômes d'un problème plus grave : le régime capitaliste lui-même, basé sur l'exploitation de l'humain par l'humain. Le message est bien reçu puisque l'organisation grandit pour atteindre environ 400 membres en 1979, répartis partout au Canada, sans compter plusieurs centaines de sympathisant·es. À la même époque, l'organisation gère des librairies à Vancouver, Toronto, Montréal et Québec, ainsi qu'une imprimerie. Enfin, son journal tire à plus de 6600 exemplaires par semaine [4].

Défis et ruptures

Pourtant, avec le début des années 1980, l'organisation EN LUTTE ! fait face à plusieurs défis. D'abord, sa position « d'annulation » du vote lors du référendum sur la souveraineté du Québec (mai 1980) a été accueillie assez défavorablement. Ensuite, différents groupes se sentent mal représentés dans l'organisation, notamment les personnes homosexuelles, les femmes et les ouvrier·es manuel·les qui forment des caucus pour exposer leurs récriminations. Des facteurs externes nuisent aussi au mouvement, dont la libéralisation de la Chine (qui semble confirmer l'échec du maoïsme), la répression policière qui cible les marxistes et l'imposition progressive de la chape de plomb néolibérale sur l'ensemble de la société. Malgré des discussions soutenues et l'appel à un congrès ouvert en mai 1982, le groupe n'arrive pas à surmonter les tensions internes et les pressions externes. Le 4e Congrès vote l'auto-dissolution à 187 voix contre 25, et 12 abstentions [5].

Bien que certain·es tentent de poursuivre l'expérience marxiste dans les années 1980, ce courant, à l'image des autres tendances de gauche, est alors anémique. Cette traversée du désert a contribué à obscurcir la mémoire d'EN LUTTE !, sans compter les invectives anti-marxistes de la droite qui continuent de l'accabler. Malgré tout, son expérience et celle des autres groupes révolutionnaires des années 1970 demeurent pertinentes, particulièrement à notre époque où la gauche peine à s'organiser. Il semble que les progressistes soient aujourd'hui coincés entre l'action parlementaire, le syndicalisme institutionnel et l'activisme à la pièce. Pourtant, le capitalisme frappe de plus en plus durement et risque même de nous exterminer collectivement en entretenant la crise écologique. Dans cette situation, ne faut-il pas repenser notre action et envisager sérieusement la création d'une organisation révolutionnaire solide et durable ? Bien sûr, EN LUTTE ! et les autres groupes marxistes-léninistes n'offrent pas de recette pour la révolution, mais « ils ont cherché une voie pour s'attaquer à cet ordre établi, pour l'affaiblir et finalement l'abolir » [6]. Un tel horizon peut encore nous inspirer en vue de l'instauration d'une société égalitaire.


[1] « Présentation », Parti pris, no 1 (octobre 1963), page 4.

[2] La brochure est signée en nom propre par Charles Gagnon qui en est le principal rédacteur.

[3] GAGNON, Charles. Qui manipule les syndicats ?, Montréal, EN LUTTE !, 1979, page 9.

[4] Bulletin interne, no 46 (15 novembre 1981).

[5] EN LUTTE !, no 288 (22 juin 1982), page 1.

[6] GAGNON, Charles. Il était une fois… conte à l'adresse de la jeunesse de mon pays, Montréal, Lux, 2006, page 36.

Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires. En ligne : https://archivesrevolutionnaires.com

Paris, 1229. L’université se met en grève

16 juillet, par Maxime Laprise — , , ,
À la suite de heurts violents opposant un groupe d'étudiants à des citadin·es ainsi que la police royale, une grève majeure éclate à l'université de Paris en 1229. Le conflit (…)

À la suite de heurts violents opposant un groupe d'étudiants à des citadin·es ainsi que la police royale, une grève majeure éclate à l'université de Paris en 1229. Le conflit dure deux ans et marque un tournant majeur dans la construction et l'affirmation des communautés universitaires médiévales.

Au cours du 12e siècle, l'Europe occidentale voit émerger une nouvelle classe d'intellectuels [1] qui se rendent massivement vers des villes comme Bologne, Paris ou Oxford dans lesquelles se multiplient les écoles. À Paris, cet afflux de maitres et d'étudiants met en exergue les limites du système en place. Les « écoles cathédrales » placées sous l'autorité épiscopale peinent à répondre à la demande tandis que se multiplient de petites écoles privées à la fois concurrentes et de qualité inégale. D'autre part, le contrôle de l'évêque sur l'enseignement commence à peser sur cette communauté scolaire qui demande davantage d'indépendance tant en ce qui concerne l'organisation de l'enseignement que son contenu.

C'est dans ce contexte qu'à la fin du 12e siècle, les maitres commencent à se réunir en corporations. Souvent qualifié en latin d'universitas, il s'agit d'une personne morale reconnue officiellement par les autorités qui se voit octroyer des « privilèges », c'est-à-dire des droits lui permettant notamment de défendre ses membres, de réguler l'accès à la profession, d'organiser le travail ou de réguler les prix. À force de négociations, d'agitations, de grèves ponctuelles ou de violences pures et simples, l'universitas magistrorum et scolarium Parisiensium (corporation des maitres et écoliers de Paris) obtient une telle reconnaissance.

En 1200, le roi de France Philippe Auguste place ainsi l'ensemble des universitaires sous l'autorité exclusive de la justice ecclésiastique. Vers 1212, les maitres obtiennent que l'évêque accorde sans discuter le permis d'enseigner (licentia docendi) à ceux qu'ils lui recommandent. En 1215, le légat papal Robert de Courçon valide les statuts de ce qu'on peut désormais réellement qualifier d'université. Celle-ci se dote officiellement de règlements qui fixent le fonctionnement de la corporation, l'organisation de l'enseignement, la structuration des grades, les modalités de leur obtention et bien d'autres choses encore. Les statuts de 1215 reconnaissent par-dessus tout le droit à l'université de légiférer de façon autonome sur tous les enjeux jugés pertinents ainsi que de défendre les droits de ses membres. Ça ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd.

La grande grève

L'affaire commence un Mardi gras, le 26 février 1229. En cette journée dédiée un peu partout en Europe aux beuveries et aux festivités de toutes sortes, un groupe d'étudiants en théologie se rend dans les faubourgs Saint-Marcel pour une soirée arrosée. Dans la nuit, un conflit éclate entre les fêtards et le tenancier qui appelle promptement à l'aide le voisinage. Alors qu'on en vient aux coups, ces premiers doivent fuir. Le lendemain, une bande d'étudiants armés d'épées et de bâtons retourne sur les lieux pour demander réparation. Alors que la situation vire à l'émeute et au pillage, on avertit en urgence l'évêque Guillaume d'Auvergne ainsi que la régente Blanche de Castille. Celle-ci envoie alors une troupe de sergents faisant office de police royale. S'en suit une répression particulièrement violente, et ce, même selon les standards de l'époque. Un chroniqueur se remémore ainsi la scène : « à Paris un grand conflit a éclaté entre les bourgeois de la ville et les étudiants ; presque trois-cent-vingt de ces clercs, tant nobles que non nobles, ont été massacrés et jetés dans la Seine » [2]. S'il faut se méfier de l'exagération des auteurs médiévaux, le nombre de blessés et de morts apparait effectivement conséquent.

Face à cette attaque contre l'honneur et les privilèges de l'universitas par un pouvoir séculier duquel elle est théoriquement indépendante, les maitres s'insurgent. Dans les jours suivants, les cours sont suspendus et une délégation se rend auprès de la régente pour demander réparation, mais sans succès. À la fin du mois de mars, les grévistes se réunissent pour déterminer la marche à suivre. Ils élisent alors des représentants qui rédigent une sorte de manifeste résumant leurs revendications. En somme, si la corporation n'obtient par réparation d'ici Pâques, elle interdira non seulement la dispensation des cours, mais quittera aussi la ville. Face au silence des autorités, elle met son plan en action et ne reviendra pas à Paris avant deux ans.

L'efficacité de ce moyen de pression, qualifié en latin de migratio, s'explique premièrement par ses effets économiques. Avec le départ soudain d'un nombre conséquent de citadins, les propriétaires perdent leurs loyers, les commerçant·es perdent leurs clients, les curés perdent leurs dimes. Mais la plus importante conséquence est moins prosaïque : la perte de cette prestigieuse institution reconnue partout en Europe constitue une humiliation pour la Couronne ainsi que les pouvoirs locaux. Ce n'est donc pas un hasard si le roi d'Angleterre Henri III invite l'université à venir s'établir sur son ile dès le début de la grève.

Mobilités et intervention papale

Certains maitres regagnent leurs terres alors que d'autres se rendent à Rome pour demander l'intervention du pape Grégoire IX qu'ils savent sympathique à leur cause. Mais la majorité d'entre eux migrent vers d'autres universités ou créent de nouvelles écoles. En avril 1229, l'universitas est donc dispersée aux quatre coins de l'Europe de l'Ouest : de l'Angleterre au nord de l'Italie en passant par Toulouse.

En août, la Couronne tente de calmer le jeu en reconfirmant les privilèges octroyés en 1200, mais c'est trop peu trop tard. Le pape intervient en novembre. Dans une série de lettres extrêmement sévères, il s'en prend à l'évêque Guillaume d'Auvergne pour n'avoir pas su défendre l'université, il demande au roi et à la régente de rappeler les grévistes et leur garantir des réparations, puis nomme personnellement des médiateurs. S'entame alors un long processus de négociation qui aboutira deux ans plus tard au retour des exilés et à la reprise des cours.

En avril et mai 1231, le pape Grégoire IX promulgue une série de bulles formalisant la sortie de crise et consacrant la victoire presque totale de l'universitas. La plus fameuse d'entre elles, Parens scientiarum, constitue le réel acte de naissance de l'université en Europe. Devant l'ensemble de la chrétienté latine, le pontife y chante les louanges de ce qu'il qualifie de « mère des sciences » pour ensuite confirmer et préciser les privilèges octroyés en 1200 et 1215. Ce faisant, il reconnait l'autonomie de l'université et lui permet de librement organiser son fonctionnement et son enseignement. Si les universitaires relèvent toujours exclusivement de la justice ecclésiastique, le contrôle de l'évêque se retrouve considérablement réduit. Point notable : maitres et étudiants se voient aussi accorder un droit de grève en cas d'atteintes à leurs privilèges, d'arrestation abusive ou bien d'augmentation excessive des loyers. Enfin, l'intervention du pape ouvre la voie à l'introduction de l'ensemble du corpus aristotélicien dans le cursus alors qu'une bonne partie avait été exclue en 1215. Il revient par conséquent à la communautaire universitaire de désigner collégialement ce qui mérite d'être étudié.

La véritable naissance de l'université

1231 constitue une année charnière dans l'histoire culturelle de l'Europe. Elle voit se formaliser les principes d'autonomie universitaire et de collégialité (voire de démocratie) ainsi que les premières traces de ce qu'on appellerait aujourd'hui la liberté académique. Mais de façon peut-être plus importante encore, la communauté universitaire prend conscience d'elle-même. Ce qui était jadis une série d'écoles indépendantes devient un corps social composé de maitres et d'étudiants solidaires, conscients de leurs droits et prêts à les défendre. Il y a peut-être là quelques leçons pour le présent.


[1] Les universitaires médiévaux étant exclusivement des hommes, ce texte utilisera le masculin pour les désigner.

[2] Traduit et cité dans Nathalie Garochov, Naissance de l'université : Les écoles de Paris d'Innocent III à Thomas d'Aquin (1200-1245), Paris, Champion, 2016, p. 405.

Maxime Laprise est doctorant en histoire à l'Université de Montréal.

Illustration : Scène de leçon, Grandes chroniques de France, entre 1332 et 1350, British Library, ms. Royal 16 G, IV, fol. 368v.

Bibliographie

CASSAGNES-BROUQET, Sophie. La violence des étudiants au Moyen Âge, Rennes, Ouest-France, 2012, 288 p.

GAROCHOV, Nathalie. Naissance de l'université : Les écoles de Paris d'Innocent III à Thomas d'Aquin (1200-1245), Paris, Champion, 2016, 656 p.

VERGER, Jacques. Culture, enseignement et société en Occident aux XIIe et XIIIe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1999, 208 p.

— Les universités au Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, 2013 (1973), 240 p.

WEI, Ian P. Intellectual culture in medieval Paris : theologians and the university (1100-1330), Cambridge, Cambridge University Press, 2012, 446 p.

Les Sceptiques du Québec et le masque de la science

En prenant les personnes transgenres pour cibles dans un numéro de la revue Le Québec sceptique, les Sceptiques du Québec (SdQ) ont fourni une caution qui se présente comme (…)

En prenant les personnes transgenres pour cibles dans un numéro de la revue Le Québec sceptique, les Sceptiques du Québec (SdQ) ont fourni une caution qui se présente comme scientifique en appui à la politique de panique morale menée par la droite la plus réactionnaire.

Le 9 septembre 2023, une cinquantaine de personnes se sont présentées devant le Musée de la civilisation à Québec, afin de protester contre la présentation de l'exposition Unique en son genre, conçue comme une exploration et une démystification des multiples réalités liées aux identités de genre. L'un des principaux visages de ce rassemblement, qui doit sa relative notoriété à sa présence dans les rangs du mouvement complotiste anti-covid19, nous assurait que le discours des personnes mobilisées pour l'évènement s'appuie sur la science. « Nous sommes contre la propagande LGBTQ+ qui nie la science qui dit qu'il n'y a que deux sexes », expliquait-il à un journaliste du Journal de Montréal. Parmi les appuis reçus dans ce récent combat, on retrouve des individus ou des groupes ayant acquis un réel capital de crédibilité auprès du grand public en matière de diffusion et de promotion de la connaissance scientifique. Les récentes prises de position de l'association des SdQ sur les enjeux trans illustrent bien cette dangereuse dérive.

L'exclusion des SdQ de la FIDESS

Un épisode en particulier cristallise la récente dérive des SdQ. Il s'agit de son exclusion de l'association de la Fédération des Initiatives pour le Développement de l'Esprit critique et du Scepticisme Scientifique (FIDESS), un regroupement de différents acteurs du monde sceptique francophone fondé en 2021. Le bref compte-rendu du processus décisionnel ayant mené à l'exclusion des SdQ repose sur un communiqué détaillé dans lequel la FIDESS annonce l'exclusion des SdQ [1], ainsi que sur le contenu de la plainte adressée au bureau de la FIDESS et aux représentant·ees de toutes les associations membres.

C'est sur la plateforme Twitch qu'a eu lieu la première réunion de la FIDESS, à laquelle le président de l'association des SdQ, Michel Belley, a participé. L'objectif de cette réunion, qui a eu lieu le 1er avril 2022, était de présenter les différentes associations membres de la FIDESS. Plusieurs personnes présentes se mettent alors à réagir aux propos tenus par Michel Belley au sujet du prochain numéro de Le Québec Sceptique sur la dysphorie de genre et la transidentité. Devant les membres de la FIDESS, Michel Belley justifie le nouveau focus de son association par la modification récente de ses statuts. Celle-ci aurait ainsi revu son mandat afin d'y inclure « la critique des idéologies ». Considérant que plusieurs articles de la revue encouragent des comportements discriminatoires et des violences à l'endroit des personnes trans, des plaignant·es membres de la FIDESS, ont estimé que les SdQ ont contrevenu aux valeurs et principes de la fédération quant à l'inclusion et la lutte contre les discriminations, à la désinformation et à la défense des sciences et de leurs méthodes. Une réunion est convoquée afin de présenter la plainte aux SdQ. Les SdQ y auraient alors réitéré les propos tenus dans le numéro, justifié le mégenrage des personnes trans et attaqué les plaignant·es sur des bases mensongères.

Le CA de la FIDESS décide qu'en l'absence de conciliation possible la procédure d'exclusion suivrait son cours. Une nouvelle réunion s'est donc tenue dans un climat acrimonieux, marquée par des interruptions répétées de Michel Belley. À peine est-il rappelé à l'ordre, qu'il crie à la censure et quitte la réunion. Les représentant·es des SdQ encore présent·es à la réunion lanceront par la suite des épithètes envers les membres du CA : censure, bolchévisme et procès soviétique feront partie du florilège. Conclusion d'un épisode burlesque, les membres de la FIDESS ont envoyé un signal clair en prenant à la majorité des voix la décision d'exclure les SdQ de leur fédération : la science n'est pas un masque permettant aux personnes ou groupes qui s'en réclament de cacher le désir qu'ils nourrissent là où il ne se montre pas à visage découvert.

Le backlash hétérocisnormatif et le rêve de la Raison

Nous vivons à l'époque du « backlash hétérocisnormatif » mené contre les communautés LGBTQ+ à l'échelle internationale [2]. Nous le savons, les forces conservatrices et réactionnaires se mobilisent actuellement autour d'une politique de panique morale dans un contexte de guerre culturelle contre les avancées des mouvements LGBTQ+ et féministes. Le Québec ne fait pas exception en la matière. Ici aussi la haine est un carburant qui travaille « à (ré)organiser la société de manière à écarter les corps appartenant aux groupes haïs » [3].

Les prises de position des SdQ sur les enjeux trans s'inscrivent dans ce contexte général. Elles se déploient en opérant un déplacement de questions qui se posent dans le domaine politique vers le champ de la connaissance et du savoir. L'opération vise moins à produire de la connaissance et du savoir qu'à confisquer le pouvoir. En vue de quel objectif ? Transformer ce qui prête le flanc à la critique — dans ce cas-ci, l'ordre social et symbolique de la binarité des sexes — en vérité indiscutable.

Suivant une rhétorique du contrôle, la Raison constitue son envers, ce « quelque chose » d'incontrôlable, cette menace de désordre. « De la manière dont elle définit l'humanité et les qualités de celle-ci, notre culture attribue un rôle central à la dyade émotions-raison. Celle-ci joue comme un opérateur de partage entre une humanité réelle (l'homme civilisé des classes moyennes et supérieures), une humanité par défaut (l'enfant, le fou, le peuple, le sauvage et la femme) et une non-humanité (l'animal) [4]. » Lorsque nous prenons la peine de comprendre l'émergence de « la question trans » dans cette perspective, nous saisissons plus aisément que les personnes trans représentent une cible de choix parmi la longue liste des « primitifs émotifs » érigés en menaces afin de (re)fonder l'ordre social normatif désiré.

La Raison serait censée guider les peuples vers la Civilisation, comme dans la célèbre gravure de Francisco de Goya intitulée « El sueño de la razon produce monstruos [5] ». Une œuvre considérée comme le paradigme d'une Modernité issue du triomphe de la Raison sur les « monstres » de la passion. Maria José Fernandez Vicente nous rappelle pourtant qu'en raison du double sens du mot sueño en espagnol, la gravure de Goya peut également être interprétée de la façon suivante : c'est le rêve de la Raison — « cette aspiration à faire disparaître les monstres de l'irrationalité » — qui produit des monstres [6]. Résister à l'ordre sexuel normatif et rendre le monde plus queer paraît être un projet nettement plus inspirant que ne l'est le rêve de la Raison.

*

Histoire des sceptiques

L'association des SdQ est un organisme sans but lucratif fondé en 1987. Elle compterait près de 300 membres et abonné·es, dont une quinzaine de bénévoles particulièrement actifs. Elle poursuit essentiellement deux objectifs : diffuser l'information scientifique et encourager la pensée scientifique et l'analyse rationnelle. Pour y parvenir, elle présente des conférences, publie une revue (Le Québec sceptique) et rend disponible diverses ressources, parmi lesquelles la traduction française du Skeptic's Dictionary de Robert T. Carroll. Son créneau d'origine : l'étude des allégations de nature pseudoscientifique ou faisant appel au surnaturel. Le premier article publié dans le bulletin de l'association, devenu par la suite la revue Le Québec sceptique, s'intitulait ainsi « J'ai vu la voyante, et c'était plutôt navrant ».


[1] Le document a été publié le 22 juin 2022 par la FIDESS sur Facebook. FIDESS, « [Communiqué] [TW transphobie] ». En ligne : www.facebook.com/100083103253972/posts/137904978868721/

[2] Chacha Enriquez, Sexualités et dissidences queers, Montréal, Les Éditions du remue-ménage, 2024.

[3] Ibid., p. 347.

[4] Vinciane Despret, Ces émotions qui nous fabriquent. Éthnopsychologie de l'authenticité, Paris, Points, 2022.

[5] En français : « le sommeil de la raison engendre des monstres »

[6] Maria José Fernandez Vicente, « Le coeur a ses raisons. Réflexions sur la place des émotions dans la pensée occidentale », Crisol, no 19, 2021. En ligne : crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/article/view/357/405

Samuel Vallée est candidat au doctorat en sociologie à l'Université Laval.

Illustration : Le sommeil de la raison engendre des monstres. Gravure de Francisco Goya, 1799

Alexandra Kollontaï, les ouvrières et la critique du féminisme libéral

16 juillet, par Archives Révolutionnaires
Par Mélissa Miller Cette conférence, présentée au congrès de la Société de Philosophie du Québec en juin 2024, présente les contributions d’Alexandra Kollontaï au féminisme (…)

Par Mélissa Miller

Cette conférence, présentée au congrès de la Société de Philosophie du Québec en juin 2024, présente les contributions d’Alexandra Kollontaï au féminisme marxiste, soulignant son rôle dans l’intégration des questions féminines dans le mouvement ouvrier. Le Premier congrès Panrusse des femmes permet à Kollontaï de critiquer le féminisme libéral et d’élaborer une perspective marxiste sur les droits politiques, l’indépendance financière et le mariage, en insistant sur le rôle central de la révolution pour réaliser ces revendications. Cet article est le premier d’un diptyque estival sur la pensée de la révolutionnaire russe.

Si la tradition marxiste – de Karl Marx, à Friedrich Engels, en passant par August Bebel – a été l’une des premières traditions révolutionnaires à prendre au sérieux la « question des femmes », ce n’est que grâce à l’action des militantes au sein des partis sociaux-démocrates [c’est-à-dire, des partis communistes n.d.l.r] que son analyse théorique sur cet enjeu a pu être raffinée, puis traduite en pratiques concrètes. En Russie, c’est principalement grâce aux efforts d’Alexandra Kollontaï que les marxistes développent et approfondissent, en théorie et en pratique, la question de l’organisation des femmes du prolétariat.

Qui est Alexandra Kollontaï ? Née en 1872 à Saint-Pétersbourg dans une famille de l’aristocratie terrienne, elle est la fille d’un général d’ascendance ukrainienne et d’une mère finlandaise[1]. Kollontaï adhère au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) en 1898. Au cours de sa carrière militante, Kollontaï, tout comme Clara Zetkin du Parti social-démocrate allemand (SPD), dont elle s’inspire directement, a développé une stratégie pour introduire la question des femmes au sein de son parti, ainsi que méthodes de travail parmi les femmes qui sont une « synthèse partielle du socialisme et du féminisme, défendant l’autonomie des femmes au sein du mouvement ouvrier et mettant en avant des revendications spécifiquement féminines[2] ». Toutefois, Kollontaï ne fait pas qu’introduire les revendications féministes dans le mouvement ouvrier : son « féminisme » s’inscrit spécifiquement dans la tradition marxiste, au niveau épistémologique et pratique. C’est sur la spécificité de cette pensée, et sa différence avec le féminisme libéral qui se développe au même moment en Russie et plus largement en Occident, que porte cette présentation. En particulier, je veux montrer ce qui, selon Kollontaï, différencie la position sociale-démocrate (c’est-à-dire marxiste ou communiste, dans les termes de l’époque) de celle des féministes, à partir des positions qu’elle expose dans son ouvrage Les bases sociales de la question féminine[3] publié en 1909, et dans le pamphlet du même nom qui en est tiré la même année. J’exposerai ces différences en abordant trois thèmes : (1) la question des droits politiques des femmes, (2) l’indépendance financière des femmes et (3) le mariage et la famille.

À noter que dans cette présentation, les termes féministes et féminisme réfèrent au féminisme libéral et aux organisations de femmes bourgeoises qui en sont les promotrices au début du 20e siècle. Si, aujourd’hui, on peut rattacher les positions de Kollontaï au « féminisme » (socialiste, prolétarien, marxiste), elle-même se dissocie du terme, tout comme les militantes ouvrières des 19e et 20e siècles de manière générale. Je parlerai donc de « position marxiste (ou sociale-démocrate) sur la question des femmes » lorsque j’aborde les positions des militantes, et le terme « féministe » sera réservé aux représentantes bourgeoises du mouvement des femmes.

Le premier congrès panrusse des femmes réunit plus de 1000 déléguées (Saint-Petersbourg, 1908). Photo Wikipedia.

Le Congrès panrusse des femmes de 1908

Les organisations féministes existent en Russie depuis la fin du 19e siècle. Il s’agit pour la plupart d’organisations réformistes qui militent pour l’obtention de droits civils et politiques pour les femmes, au premier chef le droit à l’éducation supérieure et le droit de vote. Ces organisations s’adressent à, et sont animées par, des femmes des classes supérieures, malgré une volonté de dépasser les clivages socio-économiques, entre autres par des activités de charité[4]. La Révolution démocratique de 1905 fait émerger des groupes plus radicaux, qui associent à leurs revendications d’égalité civique des appels en faveur d’une assemblée constituante et d’une réforme agraire, ce qui les rend plus populaires auprès des femmes du peuple[5]. Pour Kollontaï, la situation est grave, puisque le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), même s’il porte des revendications très avancées concernant les droits sociaux et politiques des femmes, n’effectue aucun travail spécifique envers elles.

À partir de 1907, sans l’aide de son parti, Kollontaï se met donc à organiser des groupes de femmes. En 1908, lorsque les groupes féministes de toute la Russie se rassemblent pour un Congrès visant à développer un programme commun de revendications, Kollontaï décide d’y assister avec un groupe d’ouvrières ; elles entendent y former une sorte de « délégation prolétarienne » pour faire valoir leur point de vue. C’est dans ce contexte que la révolutionnaire rédige Les bases sociales de la question des femmes. Ce gros ouvrage de plus de quatre cent pages, tout comme le court pamphlet qui en tiré, font valoir que les femmes ouvrières n’ont rien à gagner à s’allier aux féministes (entendre ici les féministes libérales des organisations bourgeoises). En raison des limitations intrinsèques de leur point de vue de classe et de leurs intérêts objectifs, ces féministes ne sont pas capables de répondre véritablement aux exigences de la libération des femmes ouvrières : elles ne travaillent qu’à libérer les femmes de leur classe. Seul le projet révolutionnaire des sociaux-démocrates est à même de libérer réellement les femmes du prolétariat. Voyons comment Kollontaï arrive à défendre ce point de vue…

L’obtention des droits politiques : une participation égale à l’inégalité

Le premier problème des féministes, selon Kollontaï, c’est qu’elles cherchent l’égalité avec les hommes « dans le cadre de la société de classe existante », mais qu’elles n’attaquent pas « les bases de cette société », c’est-à-dire la division entre les classes dominantes (la noblesse, la bourgeoisie) et les classes dominées (le prolétariat, la paysannerie), un clivage qui divise tant le monde des hommes que celui des femmes. Or, les féministes refusent d’envisager le renversement de la société de classe et ne se soucient pas des revendications de la classe ouvrière. La preuve, selon Kollontaï ? Même les plus radicales d’entre elles refusent de rejoindre les sociaux-démocrates, alors que le parti promeut explicitement l’égalité homme-femme dans son programme : « Lorsqu’elles s’insurgent contre l’indifférence, voire l’hostilité des hommes à l’égard de la question de l’égalité des femmes, les féministes ne s’intéressent qu’aux représentants de toutes les nuances du libéralisme bourgeois, ignorant l’existence d’un grand parti politique qui, sur la question de l’égalité des femmes, va plus loin que les suffragettes les plus ferventes[6]. »

Si les intérêts des femmes bourgeoises et des femmes prolétaires peuvent converger à court terme et sur des objectifs précis comme l’obtention de droits politiques, les objectifs finaux des deux camps entrent en contradiction : « Tandis que pour les féministes, la réalisation de l’égalité des droits avec les hommes dans le cadre du monde capitaliste représente une fin concrète et suffisante en soi, l’égalité des droits n’est, pour la travailleuse, qu’un moyen de porter la lutte contre l’asservissement économique de la classe ouvrière[7]. » Pourquoi ne s’agit-il que d’un moyen ? Parce que l’amélioration des conditions des femmes prolétaires est « constamment entravée par des obstacles qui découlent de la nature même du capitalisme[8] ». Même en bénéficiant d’une égalité formelle en droits, les femmes prolétaires seraient toujours confrontées aux limitations issues de leur condition de classe, à savoir la misère, les bas salaires et l’absence de droits dans le domaine du travail (droit d’association, congé de maternité, protections pour la santé, etc.). En comparaison, les femmes russes des classes supérieures, même mariées, bénéficient d’un certain pouvoir économique et, ce faisant, social : elles gardent le contrôle de leur héritage, peuvent administrer des domaines, gérer des organismes caritatifs et mener une vie publique, etc.[9] C’est ce qui pousse Kollontaï à affirmer que : « Pour la majorité des femmes issues du prolétariat, l’égalité des droits […] ne signifierait qu’une participation égale à l’inégalité[10] ».

Faut-il pour autant que les femmes ouvrières se résignent à attendre passivement la Révolution pour obtenir leur vraie libération ? Bien sûr que non. Selon Kollontaï, les luttes pour des réformes, en particulier des réformes aussi importantes que le droit de vote, sont fondamentales. De telles luttes permettent non seulement d’élever la conscience politique des femmes et d’encourager leur participation à la lutte, mais aussi de renforcer la masse du prolétariat actif capable d’obtenir des réformes économiques[11]. En fait, Kollontaï (tout comme Clara Zetkin) soutient que l’action politique autonome des femmes au sein des partis sociaux-démocrates fait progresser le mouvement de la classe ouvrière et la lutte des classes. Leur position est loin d’être hégémonique au sein de leurs partis respectifs, mais c’est ainsi qu’elles justifient, auprès de leurs camarades, l’intérêt qu’elles portent envers la mobilisation politique du prolétariat féminin sur des questions spécifiquement féminines.

L’indépendance financière : un combat par et pour les ouvrières

Une des revendications principales des féministes russes portait sur l’accès aux professions, un corollaire de leur revendication pour l’accès des femmes aux études supérieures. Dans cette lutte pour l’accès aux professions, les féministes, selon Kollontaï, ont comme principal ennemi les hommes, qui leur refusent l’accès au travail. L’autrice met en lumière le « gouffre » qui semble séparer les féministes des prolétaires sur cette question. En effet, au début du 20e siècle, les femmes forment entre 20 et 30 pour cent de la classe ouvrière russe. Celles-ci travaillent, donc ! Mais elles le font dans des conditions misérables : reléguées aux travaux les plus bas, elles sont moins rémunérées que les hommes et n’ont aucune protection liée à la maternité ou aux soins des enfants, en plus de devoir prendre en charge le travail domestique une fois la journée à l’usine terminée. « Est-il vraiment possible de dire que les féministes sont les pionnières de la lutte pour le travail des femmes, quand dans chaque pays des centaines de milliers de travailleuses ont déjà occupé les usines et les ateliers […] bien avant que le mouvement féminin bourgeois ne soit né[12] ? », se demande Kollontaï. Question rhétorique, puisque les féministes « oublient qu’en ce qui concerne la lutte pour l’indépendance économique, elles ne faisaient que, sur d’autres terrains, suivre les pas de leurs petites sœurs et récolter les fruits des efforts entrepris de leurs mains cloquées[13] ».

« Il n’y a pas de travail si répugnant, pas de secteur si dangereux, où les travailleuses ne soient pas présentes en grand nombre. Plus les conditions de travail sont mauvaises, plus le salaire est bas, plus la journée de travail est longue, plus les femmes y sont employées. »

Alexandra Kollontaï (source)

De toute façon, pour Kollontaï, l’entrée des femmes dans le travail productif est un phénomène inévitable : c’est le résultat de l’évolution du mode de production capitaliste. Si elle entraîne des misères renouvelées pour les ouvrières, paradoxalement, cette situation porte les germes de leur libération, car elle signifie le retour des femmes dans la sphère productive et la possibilité, pour elles, de développer une réelle indépendance économique. Pour Kollontaï, il existe un lien étroit entre la place des femmes dans la production sociale et leur statut dans une société donnée.

En se basant sur le travail anthropologique d’Engels dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, elle soutient que les sociétés du paléolithique, basées sur la chasse et la cueillette, étaient égalitaires. Elles ne connaissaient pas la propriété privée, femmes et hommes contribuant en commun à la survie du groupe. C’est lors du passage des civilisations humaines à l’agriculture et l’élevage, produisant des surplus, que seraient nés la propriété privée (par l’appropriation du sol et des surplus), les distinctions de richesse (donnant naissance aux classes sociales) et la famille patriarcale (puisque le propriétaire a besoin d’assurer son héritage). Les femmes, alors devenues légalement propriété du père ou du mari, sont exclues de la production économique et des sphères politiques. Confinées à la sphère domestique, leur rôle principal consiste à produire pour la maisonnée et à élever les enfants. Les marxistes constatent que le capitalisme est le premier mode de production qui remet en question les fondements du patriarcat dans l’histoire. D’une part, car il se base sur l’idée d’une masse d’individus juridiquement égaux, plutôt que de reposer sur des distinctions arbitraires de rang, de caste ou de statut. D’autre part, parce que son besoin incessant de main d’œuvre, à mesure que la grande industrie se développe, pousse de plus en plus de femmes à travailler à l’extérieur du foyer, bouleversant la dépendance séculaire de celles-ci au sein de la famille traditionnelle. Pour les marxistes, le communisme futur poursuivra cette émancipation en abolissant les lois bourgeoises qui oppriment encore les femmes, l’exploitation salariée ainsi que la propriété privée, la première cause et le dernier bastion de leur infériorité sociale.

Pour l’instant, Kollontaï considère qu’en étant entraînée dans la production capitaliste, l’ouvrière est aussi entraînée, aux côtés de son homologue masculin, dans la lutte pour mettre fin à l’exploitation du travail. Elle constate par ailleurs que le capitalisme impose une « triple charge » aux femmes : le travail, le foyer et la maternité, qui rendent sa situation plus difficile encore que celle de leurs camarades de classe. Si les femmes font face à des situations particulières, il reste que dès qu’il s’agit d’obtenir des améliorations au niveau des conditions de travail ou encore de renverser le capitalisme, les femmes prolétaires ont plus en commun avec les hommes de leur classe qu’avec les femmes bourgeoises…dont plusieurs sont liées à des familles d’industriels. Kollontaï suggère ainsi que les syndicats se battent pour le programme social-démocrate, qui comprend des revendications spécifiques concernant l’amélioration des conditions de travail des femmes : journée de huit heures, interdiction du temps supplémentaire et du travail de nuit, 10 semaines de congé de maternité, garderies dans toutes les usines, pauses dans le travail des mères pour s’occuper de leur enfant[14]. Elle prend la pleine mesure de la condition des travailleuses sous le capitalisme et cherche à les intégrer au processus de la lutte des classes : en prenant le contrôle des moyens de production aux côtés des hommes, les femmes participeront à l’abolition des conditions qui les oppriment et prendront en main leur propre émancipation.

Alexandra Kollontaï avec un groupe de révolutionnaires. Source.

Le mariage et la famille : base d’unité de toutes les femmes ?

Le troisième thème abordé par Kollontaï concerne le mariage et la famille. C’est un thème majeur pour les féministes, mais aussi pour Kollontaï, qui développe sa réflexion à ce sujet tout au long de sa carrière militante (on se rappelle qu’en 1909, elle n’en est qu’à ses débuts en termes de militantisme révolutionnaire !). Peu importe sa classe sociale, nous dit Kollontaï, la femme est opprimée en tant que femme et mère au sein de la famille, en raison du Code civil qui la place sous la dépendance du père ou du mari. Là où le Code civil s’arrête, commence la morale, qui enferme aussi les femmes dans un double standard sexuel par rapport aux hommes. « N’avons-nous pas découvert finalement l’aspect de la question féminine qui unit les femmes de toutes les classes ? Ne pouvons-nous pas lutter ensemble[15]… ? », se demande Kollontaï. À quoi elle répond encore une fois : non.

J’ai esquissé, dans la section sur le travail, le matérialisme historique de Kollontaï, qui postule que les formes d’organisation sociales actuelles résultent, en dernière instance, des transformations du mode de production. La même idée teinte sa pensée concernant la question de l’amour et de la famille en régime capitaliste. Pour Kollontaï, ce sont les transformations successives des formes économiques de la société qui ont donné naissance à la famille telle qu’on la connaît au début du 20e siècle. Pour elle, la famille monogamique patriarcale naît avec l’introduction de la propriété privée, car les hommes souhaitent s’assurer de leur paternité. Le mariage revêt alors une importance particulière pour garantir l’unité productive qu’est la famille et pour maintenir la concentration des richesses via l’héritage. Pour Kollontaï, ce type de famille est pourtant en train de se dissoudre sous le capitalisme, en raison du fait qu’elle ne constitue plus une unité productive (la production est socialisée sous le capitalisme ; les femmes ont de moins en moins besoin de filer la laine et de confectionner les vêtements à mesure que se développe le prêt à porter) et en raison de la généralisation du travail des femmes à l’extérieur de celle-ci. Ces changements se répercutent dans les mentalités, y compris dans les revendications féministes concernant les relations matrimoniales.

Kollontaï reconnaît le courage des féministes qui prônent l’amour libre (entendre, les relations conjugales non sanctifiées par l’Église, les couples non mariés) et le mariage d’amour. Toutefois, elle leur reproche de ne prôner que des solutions individuelles et idéalistes : « La question du mariage, en d’autres termes, est résolue selon elles sans la moindre référence à la situation historique […] indépendamment des changements dans la structure économique de la société. […] Il suffira à une femme de dire tout simplement « osons », et le problème du mariage serait résolu[16] ». Toutefois, nous dit Kollontaï, oser n’est pas suffisant : que faire, par exemple, de l’enfant issu d’une « union libre », alors que la plupart des femmes sont incapables de subvenir à leurs besoins en raison de la faiblesse de leurs salaires ? Comment envisager une union qui ne serait pas fondée sur de viles considérations matérielles, alors que ce sont exactement ces limitations matérielles qui entraînent la dépendance d’une femme à l’égard de son mari ?

Pour Kollontaï, « l’amour libre » n’est réalisable que par la mise en place de réformes fondamentales qui permettent de transférer les obligations de la famille à la société, d’une part, et par la fin du travail exploité, d’autre part. C’est-à-dire qu’il faut socialiser les tâches domestiques, le soin et l’éducation des enfants, instaurer des écoles publiques, des congés de maternité, des crèches et des garderies, du support étatique pour les mères et, surtout, sortir du rapport d’exploitation du travail aux fondements du capitalisme. Kollontaï affirme : « C’est seulement quand les femmes seront libérées de toute contrainte matérielle, qui crée actuellement une double différence, face au capital et au mari, que le principe de l’amour libre pourra être instauré sans apporter de nouvelles souffrances pour les femmes dans son sillage[17] ». À quoi elle ajoute : « Tant que les femmes sont contraintes de vendre leur force de travail et de porter le joug du capitalisme […] elles ne peuvent pas devenir des personnes libres et indépendantes, des épouses qui choisissent leur mari exclusivement en fonction de leur cœur, et des mères qui peuvent envisager sans crainte l’avenir de leurs enfants[18]. »

En somme, Kollontaï adopte une vision en concordance avec le marxisme, selon lequel seule une transformation de l’infrastructure économique permettra une véritable transformation de la superstructure politique et idéologique. Pour elle, seule une révolution dans les rapports de propriété et de production permettra de révolutionner durablement la morale et la famille et de distendre les liens qui enferment alors les femmes dans des mariages de raison ou d’argent indissolubles.

Déléguées de la deuxième Conférence internationale des femmes communistes. À la tribune, Anatoly Lunacharsky. Source.

Conclusion

L’ouvrage et le pamhplet de Kollontaï ont causé beaucoup de débats dans les milieux féministes lorsqu’il sont parus en Russie. Il en est de même de la présence de la délégation ouvrière au Premier congrès panrusse des femmes en 1908. Fortes d’une lecture marxiste de l’histoire des femmes et de la conviction qu’une réelle libération n’est possible qu’avec la révolution socialiste, les 45 femmes de la délégation ouvrière ont voté des résolutions indépendantes et radicales sur presque tous les sujets abordés au congrès, avant de quitter celui-ci. Ce fut le premier geste d’éclat d’un mouvement ouvrier féminin que Kollontaï tentait de susciter. Malgré leur départ, toutes les résolutions présentées par le groupe des travailleuses concernant les droits des femmes au travail et les protections sociales pour les mères ont été adoptées par le Congrès. Quant à Alexandra Kollontaï, elle poursuivra durant toute sa carrière militante sa réflexion sur les femmes et la révolution, en gardant toujours les trois axiomes que j’ai exposés ici : (1) les droits formels ne sont pas suffisants sans un changement économique d’envergure, (2) l’indépendance économique des femmes porte les germes de son émancipation, et (3) une transformation des mœurs et de la famille n’est possible qu’en révolutionnant les conditions économiques de la société, à savoir la socialisation des tâches reproductives et l’abolition de l’exploitation salariée.


Notes

[1] Olga Bronnikova et Matthieu Renault, Kollontaï. Défaire la famille, refaire l’amour, La Fabrique, 2024, p.17.

[2] Ibid., p.62.

[3] Alexandra Kollontai, Social ‘nye osnovy žensko go voprosa (Les bases sociales de la question féminine), Saint-Pétersbourg, izd. tov. Znanie, 1909. L’ouvrage, qui fait plus de 400 pages, aborde les questions de la lutte pour l’indépendance économique des femmes, le problème de la famille et du mariage, les mesures de protections pour les femmes enceintes et ayant accouché ainsi que les droits politiques des femmes.

[4] Barbara Clements, Bolshevik Feminist: The Life of Aleksandra Kollontai, Indiana University Press, 1979 p.43.

[5] “In that revolutionnary year the Russian Women’s Mutual Philanthropic Society openly called for female political equality. It was joined by new feminist groups, the Women’s Progressive Party and the Union for Women’s Equality, which were composed of younger and more impatient professional women. The Union, organized in Moscow, made a strong effort to build an alliance of women from all classes y coupling its demands for equal rights with calls for a constituent assembly and land reform, and by organizing clubs to aid poor women. Kollontai viewed these initiatives with alarm, for she perveived that the feminists were moving away from what she judged to be their narrowly bourgeois concerns toward appeals to the working class, and she saw them gaining support thereby”, Clements, Bolshevik Feminist, p.44.

[6] Notre traduction., Alexandra Kollontaï, “Introduction to the Book The Social Basis of the Women’s Question (1908)” dans Alexandra Kollontai: Selected Articles and Speeches, Progress Publishers, 1984, p.30.

[7] Alexandra Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine, 1909. En ligne : https://www.marxists.org/francais/kollontai/works/1909/00/bases_sociales.htm.

[8] Ibid.

[9] Cette situation différencie d’ailleurs les bourgeoises russes de leurs homologues d’Europe occidentale ou d’Amérique, qui se battent encore, à l’époque, pour obtenir le droit de propriété. Toutefois, leur condition de femmes mariées les prive de certains droits : elles doivent avoir la permission de leur mari pour avoir un passeport, le divorce est difficile, et elles n’ont pas d’accès à l’éducation supérieure. Clements, Bolshevik Feminist, p.41.

[10] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.

[11] Clements, Bolshevik Feminist, p.59-60.

[12] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.

[13] Ibid.

[14] Clements, Bolshevik Feminist, p.45.

[15] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.

[16] Ibid.

[17] Kollontaï, Les bases sociales de la question féminine.

[18] Notre traduction. Alexandra Kollontai, “Introduction”, p.33-34.

Des députés conservateurs tentent d’empêcher un festival pour la Palestine

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La nouvelle politique internationale du Québec : un virage vers quel intérêt national ?

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À Shebrooke, les HLM se dégradent et le salaire de leur directrice explose

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Entre « guerres d’escarmouches » et abolition du salariat : la grève politique chez Marx

10 juillet, par Rédaction

La pensée de Marx n’est pas spécialement reconnue pour sa modélisation de la grève, des théoriciennes et théoriciens issus des traditions socialistes et marxistes ultérieures ayant davantage traité de la question. Si on trouve ainsi chez Rosa Luxembourg et Ernest Mandel des réflexions sur les grèves ouvrières plus développées que celles de Marx, et qui appartiennent de fait à l’époque d’un capitalisme industriel lui-même plus avancé, on ne saurait toutefois en sous-estimer l’importance, voire le caractère précurseur. Les écrits de Marx sur les coalitions, associations et grèves ouvrières, lorsque replacés dans leur contexte historique et dans les débats qui avaient alors lieu au sein du mouvement socialiste, occupent en effet une place singulière. Sur le ton souvent polémique que l’on connait à Marx, il démystifie plusieurs craintes partagées par ses contemporains sur les effets économiques et politiques des grèves ; et, contrairement à plusieurs d’entre eux, il reconnait et anticipe l’importance qu’aura le syndicalisme pour les suites du mouvement ouvrier tout en en soulignant les limites.

Sans donc surestimer le niveau de développement des écrits de Marx sur la grève – rappelons qu’ils sont plus fragmentaires que systématiques –, ils témoignent néanmoins du rapport complexe et changeant que Marx entretient envers les luttes ouvrières de son époque, qu’il comprend à l’aune de la critique de l’économie politique, des développements historiques et de la nécessité de la lutte révolutionnaire. L’apport d’Engels à cet aspect de la pensée de Marx est par ailleurs essentiel. Posté aux premières loges du développement du capitalisme industriel, dans les usines de Manchester en Angleterre, il est alors en mesure de témoigner des conditions accablantes dans lesquelles évoluent les ouvriers et ouvrières, des effets pratiques de leur association, de même que des insuffisances de l’action syndicale.

Nous identifions donc, dans un premier temps, des éléments contextuels aux interventions de Marx, qui relèvent tant de l’évolution historique des lois antisyndicales que des thèses dominantes dans le mouvement socialiste de l’époque, inspirées en grande partie d’Owen ou de Fourier, et des développements apportés par Proudhon. Prenant plus particulièrement appui sur la polémique entre Marx et ce dernier, nous retraçons dans un second temps les principaux éléments de la pensée de Marx sur les grèves et associations ouvrières, tentant d’en identifier la particularité économique, politique et historique – dimensions qui sont, chez Marx, parties prenantes d’une même totalité.

Les premiers socialistes et l’action politique ouvrière

Plusieurs mesures législatives sont introduites en Europe à la fin du XVIIIe siècle pour limiter le pouvoir d’association d’une classe ouvrière naissante, produit des importants développements politiques et économiques de cette période. En France, la grève est ainsi interdite en 1791 après l’adoption par l’Assemblée constituante de la loi sur les assemblées ouvrières proposée par le jacobin Isaac Le Chapelier. Celle-ci s’inscrit dans une série d’actes législatifs visant à mettre fin à l’organisation sociale et économique de l’Ancien Régime. Au système du compagnonnage, qui place les travailleurs et travailleuses sous la tutelle d’un maitre, la loi Le Chapelier substitue le contrat, plus en phase avec le nouveau régime d’égalité des citoyens et citoyennes qui doit remplacer la vieille société d’ordres. La Révolution française ayant proclamé à la fois la liberté individuelle et le règne de la volonté générale, il ne saurait subsister entre le citoyen et l’État de corps intermédiaires exprimant des intérêts particuliers. Les regroupements d’ouvriers et d’ouvrières sont pour cette raison interdits et la grève entre dans la catégorie des « coalitions », définies comme « un accord illégal de plusieurs individus pour porter préjudice à un autre[1] ». En Grande-Bretagne, c’est ironiquement l’anti-jacobinisme qui motive l’adoption de lois antisyndicales[2]. Le gouvernement de William Pitt le Jeune fait adopter les Combination Laws en 1799 et 1800 par crainte que la croissance marquée de la mobilisation ouvrière dégénère en mouvement politique[3].

C’est dans ce contexte de répression du mouvement ouvrier qu’apparaissent les premières doctrines socialistes au début du XIXe siècle. Sous l’influence combinée de la révolution industrielle et des idéaux des Lumières, des réformateurs comme Saint-Simon, Charles Fourier et Robert Owen cherchent des solutions à la « question sociale ». L’étiquette péjorative de « socialistes utopiques » qui leur a été accolée a posteriori par Marx et Engels masque sans doute la diversité de leurs théories et leur influence sur le développement théorique et politique du socialisme. Néanmoins, ce qui autorise les auteurs du Manifeste du parti communiste à les regrouper sous une même catégorie est leur commune propension à n’apercevoir « du côté du prolétariat aucune spontanéité historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre[4] ».

En effet, les utopistes voient le socialisme comme l’aboutissement nécessaire du progrès de la science sur l’ignorance. Les savants et les dirigeants politiques, bien plus que la classe ouvrière, ont ainsi un rôle central dans son avènement, les uns parce qu’ils découvrent les principes de l’organisation sociale optimale ; les autres parce qu’ils ont les moyens de les mettre en pratique. Dans les mots d’Owen, on peut doter l’humanité entière de n’importe quelle inclinaison « à condition d’utiliser les moyens appropriés ; or, ces moyens sont pour une large part entre les mains de ceux qui dirigent les affaires des hommes[5] ». Célèbre en raison de la prospérité de ses filatures de New Lanark, Owen lui-même est lu par Napoléon et consulté par l’archevêque de Cantorbéry et le tsar Nicolas Ier. Saint-Simon et Fourier cherchent aussi l’oreille des princes, mais avec moins de succès : le premier envoie des exemplaires de ses livres successivement à Napoléon, au tsar Alexandre Ier, puis à Louis XVIII ; quant à Fourier, il courtise les ministres sous l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet[6]. Cette confiance dans le rôle historique des grands hommes calque, d’une certaine façon, le mythe du « sauveur suprême » qu’on trouve dans la pensée politique bourgeoise depuis le XVIe siècle et qui s’incarne dans le Prince chez Machiavel, le despote éclairé chez Voltaire ou le Législateur chez Rousseau[7]. Les premiers socialistes, après tout, sont des contemporains de Hegel qui, à Iéna[8], voit en la personne de Napoléon « l’Esprit du monde ».

En dépit de cette propension des premiers socialistes à s’en remettre à l’action des dominants, les ouvriers et ouvrières se saisissent de diverses manières de leurs idées. C’est particulièrement vrai au Royaume-Uni, où les syndicats et les grèves ont été légalisés en 1824. Au cours des années qui suivent, la doctrine owéniste de la coopération se diffuse à travers la fondation de sociétés coopératives et de périodiques liés au mouvement ouvrier[9]. Owen lui-même se retrouve propulsé à la tête du mouvement syndical anglais. C’est sous son impulsion qu’est créée, en 1834, la Grand National Consolidated Trades Union (GNCTU) à laquelle va adhérer un demi-million de membres en quelques mois[10]. Les règles de la GNCTU permettent les grèves défensives contre les baisses de salaire et ouvrent la porte au déclenchement éventuel d’une grève générale offensive pour obtenir la journée de huit heures[11]. Si Owen adhère au principe de la grève, il n’abandonne pas pour autant sa foi en la charité universelle et la philanthropie. Pour lui, les travailleurs et travailleuses et les capitalistes forment ensemble une grande « classe industrielle » victime d’un système vicié. Il ne s’agit donc pas pour les premiers d’arracher des concessions aux seconds : la grève générale vise à réaliser une révolution pacifique par la seule influence morale des prolétaires devant laquelle la classe dominante ne pourra conclure qu’à l’inutilité de la résistance[12]. L’engagement syndical d’Owen est de courte durée. Il quitte le mouvement quelques mois après la fondation de la GNCTU à la suite d’un conflit avec ses lieutenants qu’il accuse d’attiser la haine de classe.

Cette brève rencontre entre l’owénisme et les coalitions ouvrières est toutefois un cas à part qui ne trouve pas d’équivalent du côté français. Au début des années 1830, les écoles socialistes foisonnent, influencées par les idées saint-simoniennes et fouriéristes. Certaines d’entre elles rejettent désormais le culte du sauveur au profit de l’autonomie des prolétaires, sans nécessairement faire de la grève un mode d’action pertinent[13]. Au sein de cette deuxième génération du socialisme français, Pierre-Joseph Proudhon est une figure de premier plan.

Par sa dénonciation de la propriété, Proudhon « appartien[t] à la protestation socialiste », mais rejette les utopies communautaires « qui commencent à gagner une partie des travailleurs[14] ». Dans sa Philosophie de la misère, il affirme que les socialistes qui font appel aux puissants pour réaliser leurs réformes mentent « [p]arce que l’organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir[15] ». Par ailleurs, il n’en appelle pas non plus à l’action concertée des ouvriers et ouvrières. S’étant initié à la philosophie hégélienne à la suite de rencontres avec les émigrés allemands de Paris – dont Marx et, surtout, Karl Grün –, Proudhon croit que l’histoire progresse suivant un plan rationnel. Alors que les actions individuelles sont conscientes et volontaires, celles de la société sont spontanées. Elles ne semblent jamais délibérées, mais se dirigent néanmoins toutes vers un but, comme guidées par une « faculté mystérieuse, tout intuitive, et pour ainsi dire supra-sociale […] qui plane sur l’humanité comme un génie inspirateur[16] ». Ainsi, les contradictions sur lesquelles repose la société trouveront leur solution dans le principe de la mutualité, c’est-à-dire un nouveau système d’échange qui fera la synthèse entre la propriété et la communauté. Cette nouvelle société ne naitra ni comme « effet subit des passions du peuple » ni « de l’habileté de quelques hommes », mais de la Providence[17].

Proudhon se distancie donc des socialistes utopiques, mais également des coalitions ouvrières dans lesquelles il ne voit que « défiance du bon droit, agitation [et] turbulence[18] ». Les ouvrières et ouvriers qui se mettent en grève pour exiger des hausses de salaire sont, à ses yeux, trompés par « une presse imprudente », et Proudhon les implore de reconnaitre « le fruit amer de leur inexpérience[19] ». Il délaissera plus tard sa confiance dans la Providence, mais pas son opposition aux grèves. Dans son dernier ouvrage, publié juste après l’adoption de la Loi Ollivier qui légalise la grève, il réitère que « toute coalition est, de sa nature, un fait dommageable, immoral, par conséquent illégitime » qui s’apparente à « du chantage, de l’escroquerie et du vol[20] ». La grève s’attaque au principe de la libre concurrence, seule garantie d’une rémunération équitable « dans l’état actuel de la société ». Le principe de mutualité doit permettre de se passer de la détermination des salaires par l’offre et la demande, mais « nous ne sommes pas, il s’en faut, en régime mutuelliste[21] ». L’appui des travailleurs et travailleuses à la Loi Ollivier est alors le signe que la classe ouvrière « ignorante » est « facile à passionner et à séduire » et « s’est laissé prendre à l’appât d’une rectification de salaires[22] ».

Associations de travailleurs et travailleuses et modernité économique

Contrairement à de nombreux socialistes de son époque, Marx éprouve une sympathie pour les mouvements de grève et plus largement pour les mouvements syndicaux, qu’il voit comme appartenant pleinement aux logiques de développement économique moderne. Il en veut pour preuve l’Angleterre, plus avancée sur le plan économique, qui abroge en 1824 ses lois empêchant les associations de travailleurs et travailleuses, les Combination Laws. L’abolition de ces lois était d’ailleurs soutenue par les économistes classiques, dont David Ricardo et Thomas Malthus, parce qu’elles faisaient partie d’un ensemble de régulations du marché du travail qu’ils jugeaient contraires aux principes de l’économie politique. La coalition ouvrière légale et pacifique était, pour eux, une façon d’établir une concurrence libre qui conduirait à fixer les salaires à leur taux « naturel[23] ».

Suivant la même logique, Marx voit dans l’abolition des lois interdisant les coalitions le résultat nécessaire du développement en Angleterre du principe de libre concurrence. Il prend alors le contrepied de Proudhon, qui affirme que la grève est illégale non seulement en vertu du Code pénal français, mais aussi en vertu des lois économiques. Au contraire, Marx juge que c’est parce que « les coalitions sont devenues un fait économique » en Angleterre qu’elles ne pouvaient « pas tarder à devenir un fait légal[24] ». Qu’en France les coalitions soient toujours illégales en 1846 ne fait que démontrer, d’après Marx, son retard économique. L’histoire lui donnera plus tard raison, puisque le délit de coalition sera finalement aboli en France grâce à la Loi Ollivier en 1864[25].

En appuyant l’abolition des lois coercitives contre les coalitions, les économistes anglais croyaient que la libéralisation du marché du travail les rendrait obsolètes[26]. Les salaires étant désormais établis par la loi de l’offre et de la demande, il n’est plus nécessaire, pour les ouvriers et ouvrières, de se révolter contre leur patron. La vague de grève qui suit l’abolition des Combination Laws leur donne immédiatement tort. Cette persistance de la mobilisation ouvrière leur apparait comme « un effort aussi ridicule que dangereux » de s’en prendre aux « lois éternelles de l’économie politique[27] ». Pour Marx, l’opposition de socialistes comme Proudhon aux grèves révèle une même propension à essentialiser les dynamiques commerciales de la société bourgeoise. Il faut pourtant expliquer pourquoi « malgré les manuels [des économistes] et les utopies [des socialistes], les coalitions n’ont pas cessé un instant de marcher et de grandir avec le développement et l’agrandissement de l’industrie moderne[28] ». À cette question, Marx apporte deux réponses : l’une économique et l’autre politique.

La grève comme fait économique

Dans Philosophie de la misère, Proudhon stipule que les grèves qui réussissent à obtenir des hausses de salaire seront suivies d’une « disette » et d’un « renchérissement général ». Cela est « aussi certain que deux et deux font quatre », puisque d’après Proudhon le salaire n’est qu’une proportion correspondant à la part de la production consommée par les travailleurs et travailleuses. Toute hausse de salaire serait conséquemment suivie d’une hausse des prix. De cette analyse, Marx n’admet qu’une chose, « que deux et deux font quatre[29] ». Presque vingt ans après Proudhon, l’owéniste John Weston, collègue de Marx au sein du Conseil central de l’Association internationale des travailleurs (AIT), soutiendra la même thèse[30]. Marx prend la peine de réfuter directement tant Proudhon que Weston sur cette question, respectivement dans Misère de la philosophie et Salaire, prix, profit, parce qu’il juge leur idée « fausse en théorie et dangereuse en pratique[31] ».

Sur le plan théorique, une hausse générale de salaire, plutôt que de concourir à une hausse générale des prix, aurait pour effet immédiat de diminuer la part de profit des différentes industries. Supposant une hausse de salaire généralisée, les industries qui ont une importante part de capital fixe – machines, outils, infrastructures – verraient leur taux de profit diminuer dans des proportions moins importantes que les autres. Or, les capitaux tendent à se déplacer vers les industries aux taux de profits plus grands, ce qui amène en retour ces industries à devoir diminuer le prix de leurs marchandises pour demeurer compétitives. Toujours dans le cas de figure d’une hausse généralisée des salaires, les industries offrant des produits de subsistance verraient quant à elles la demande pour ces produits augmenter, ce qui mènerait à une augmentation des prix et du taux de profit. Toutefois, là encore se produirait un transfert de capital vers les branches les plus profitables, qui se traduirait ultimement par une diminution des prix[32]. Loin de mener à un « renchérissement général », Marx soutient donc que les hausses de salaire n’entrainent pas de hausse durable des prix des marchandises[33]. En Angleterre, remarque en outre Marx, la combativité du mouvement ouvrier a d’ailleurs incité certains capitalistes à opter pour le « génie mécanique » – autrement dit, à moderniser leurs machines pour réduire leur dépendance à la main-d’œuvre. Ces développements, s’ils sont immédiatement défavorables à certaines et certains travailleurs, ne sont toutefois pas contraires au développement général de la production.

La thèse de Proudhon et Weston repose sur l’idée que les salaires sont déterminés par la loi de l’offre et de la demande. Sur ce point, Marx leur donne partiellement raison, mais il n’en conclut pourtant pas comme eux à l’inutilité des grèves. Comme Engels l’avait déjà montré dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, si les grèves ne peuvent pas changer les « grandes causes » qui déterminent le niveau des salaires, elles peuvent néanmoins agir sur les causes conjoncturelles. Sans opposition ouvrière, la concurrence entre capitalistes conduit à l’abaissement des salaires à leur niveau minimal. Toutefois, « cette concurrence des industriels entre eux est, dans les conditions normales moyennes, freinée par l’opposition des ouvriers[34] ». De même, après une crise économique, les coalitions permettent de rehausser les salaires plus rapidement que ce que la seule compétition entre capitalistes permet. Vingt ans plus tard, Marx reprend le même argument dans son débat avec Weston : quand la demande de travail dépasse l’offre, les salaires augmentent et inversement quand l’offre dépasse la demande, mais il est néanmoins nécessaire « d’éprouver l’état réel de la demande et de l’offre, par exemple, par une grève ou par toute autre méthode[35] ». La tendance générale du capitalisme est à l’abaissement des salaires. Les grèves visent ainsi à les maintenir à un niveau « normal », à l’équilibre entre l’offre et la demande.

Que les lois de l’économie aient besoin d’être « éprouvées » par la grève, Marx l’explique encore par le fait que l’échange de la force de travail sur le marché produit une antinomie entre les droits du vendeur et ceux de l’acheteur. Prenant l’exemple des luttes pour la réduction de la journée de travail, Marx simule dans Le Capital une discussion entre un travailleur et un capitaliste à propos de la journée de travail. Le travailleur fictif dit au capitaliste qu’il est bien conscient que sa force de travail fait office de marchandise : « [T]oi et moi, nous ne connaissons sur le marché qu’une seule loi, celle de l’échange des marchandises […] c’est donc à toi qu’appartient l’usage de ma force de travail journalière[36] ». Or, une journée de travail trop longue, qui épuise les forces du travailleur et qui dépendrait hypothétiquement de trois jours de repos pour pouvoir être reproduite, est payée sans prendre en compte ce temps de reproduction. Le capitaliste, dans ce cas de figure, paye pour une seule journée, mais en use plusieurs : du point de vue du travailleur, il contrevient donc au contrat et à la loi des échanges. La lutte des travailleurs pour une journée de travail « normale » est ici réinscrite dans la logique même de l’économie politique, de respect du contrat entre l’acheteur de marchandise et son vendeur, puisque c’est la « nature même » de la marchandise-force de travail qui exige que sa consommation soit limitée. Un choc entre deux « droits » au sens du droit bourgeois se joue dans cette section du Capital  : le droit de l’acheteur de tenter d’obtenir le meilleur prix pour une marchandise et le droit du vendeur à être compensé adéquatement. Ces droits s’inscrivent tous deux pleinement dans la légitimité des lois de l’échange. Le droit bourgeois ne peut pas résoudre cette antinomie – seule la lutte des classes, la « violence », peut réellement trancher[37].

La durée de la journée de travail « normale » reste ainsi indéterminée avant l’épreuve de force. La concurrence des capitalistes entre eux conduit à la prolongation de la journée de travail au-delà des limites physiques : « [Le capital] usurpe le temps qu’il faut pour la croissance, le développement et le maintien du corps en bonne santé. Il vole le temps qu’il faut pour respirer l’air libre et jouir de la lumière du soleil. Il grignote sur le temps des repas […] Il réduit le temps du sain sommeil réparateur nécessaire pour reconstituer, renouveler et régénérer la force de travail[38] ». La concurrence conduit donc à l’usure prématurée de la force de travail – en clair, à la détérioration de la santé des travailleuses et travailleurs et au raccourcissement de leur vie – et nuit donc à la reproduction des conditions de production. La lutte des travailleurs pour la diminution du temps de travail permet donc de sauver les capitalistes « de leur stupidité et de leur myopie individuelle[39] » en les forçant à reconnaitre leur propre intérêt que la concurrence les empêche de poursuivre par eux-mêmes. En ce sens, il semble qu’un « certain degré d’émancipation des travailleurs est socialement nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme[40] ». Même en demeurant dans le cadre strict des lois de l’économie politique, on voit que la grève est loin d’être rendue caduque par le libre marché.

Associations ouvrières, grèves et lutte politique

En inscrivant la nécessité des demandes des travailleurs au cœur même de la logique de l’économie politique, Marx en retourne le stigmate et accueille positivement l’essor du mouvement ouvrier qui constitue une tendance importante des années 1830 et 1840[41]. Il fait aussi de la création des associations de travailleurs et travailleuses sous leurs différentes formes (coalitions, trade-unions) des moments potentiellement constitutifs d’un processus qui culmine avec l’autoémancipation totale du prolétariat[42].

La divergence entre Marx et les autres courants socialistes quant aux grèves concerne en effet le caractère politique des associations de travailleurs et travailleuses. Contrairement au Proudhon de Philosophie de la misère[43], Marx ne croit pas que la Providence soit la locomotive de l’histoire[44] – plutôt est-ce le rôle de la lutte révolutionnaire du prolétariat[45]. Or, les grèves et coalitions qui se multiplient sont les formes par lesquelles les prolétaires effectuent, « devant nos yeux », dixit Marx, « leur organisation comme classe[46] ». Impressionnés par la vigueur du mouvement chartiste[47] en Angleterre, Marx et Engels constatent que les grèves et les trade-unions sont souvent la première occasion pour les travailleurs de bâtir une solidarité qui contrevient aux rapports de concurrence auxquels ils sont autrement soumis au sein du capitalisme. Engels avait d’ailleurs rapporté en 1845 que « les associations […] sont la première tentative des ouvriers pour abolir la concurrence[48] ». Se distancier des coalitions et des grèves, c’est donc prendre sur le plan pratique ses distances d’une forme importante du développement réel des associations des travailleurs[49]. D’abord unis sur la question du salaire et des heures de travail, ceux-ci – et cela est d’autant plus vrai lorsqu’ils font face à une répression sévère – peuvent s’allier en tant que membres d’une même classe face au capital. Les luttes menées par les associations de travailleurs et travailleuses représentent potentiellement autant de phases dans le développement de leur conscience de classe, et participent de ce fait à la lutte des classes, qui « est une lutte politique[50] ».

L’étude du développement historique des demandes des ouvriers et ouvrières concernant le salaire et la limitation de la durée de la journée de travail révèle toutefois, comme dans toute lutte politique, la complexité et l’imprévisibilité des rapports de force concrets. Les Factory Acts, une série de lois adoptées en Angleterre dans la première moitié du XIXe siècle visant à réglementer les conditions de travail en industrie, témoignent en effet de plusieurs dynamiques concurrentes au sein de l’État britannique, pourtant dominé par « les capitalistes et landlords[51] ». Celui-ci craint la montée en puissance du mouvement ouvrier ; il a besoin de préserver la force de travail (comme marchandise) face à la tendance vorace du capital à toujours vouloir lui soutirer davantage de surtravail, au risque de son dépérissement ; et, enfin, il doit préserver un degré suffisant de santé publique pour que la population soit apte au service militaire. Plusieurs impératifs politiques et économiques s’entrecroisent donc et contribuent à faire de l’État un acteur intéressé à intervenir pour régir les conditions de travail. Des inspecteurs mandatés par le ministère de l’Intérieur témoigneront d’ailleurs des difficultés à faire respecter même un cadre réglementaire aussi minimal que celui des Factory Acts, signe du « degré de l’appétit capitaliste ». Marx utilise de nombreux extraits de leurs rapports d’inspection et d’articles de journaux dans le Capital, qui rendent immédiatement visibles la violence de l’exploitation et le caractère vital des demandes pour la limitation du temps de travail[52]. Les travaux d’Engels, lus par Marx, font également état de l’hostilité et de la violence qui caractérisent les rapports sociaux au sein de l’usine et qu’aucune illusion philanthropique ou pacifiste ne saurait cacher[53].

La résistance de la classe ouvrière face aux atteintes du capital, sans quoi « les travailleurs se dégraderaient, tomberaient au plus bas niveau pour ne plus former qu’une masse uniforme, écrasée, de malheureux, que rien ne pourrait arracher à sa misère[54] », est donc d’une grande importance. Les associations de travailleurs et travailleuses font œuvre utile lorsqu’elles luttent, quotidiennement, contre les empiétements du capital sur les conditions minimales d’existence. Elles feraient toutefois erreur en confondant la lutte sur les effets de l’exploitation capitaliste comme une lutte sur ses causes, en se contentant de « guerres d’escarmouches[55] » : seules la transformation du mode de production et l’abolition du salariat sauront définitivement mettre fin à la misère qui accable les travailleurs et travailleuses. Les trade-unions doivent « se servir de leurs forces organisées comme d’un levier pour affranchir définitivement la classe ouvrière, c’est-à-dire pour abolir le salariat[56] ». Comme le rappellent Marx et Engels dans leurs instructions aux délégués du conseil central de l’AIT (Association internationale des travailleurs) en 1866, la force des travailleurs repose sur leur nombre et leur unité. Les syndicats ont, en ce sens, un rôle à jouer dans la mission historique d’organisation de la classe ouvrière dans son combat pour abolir le salariat et le capital – mission qu’ils ne doivent pas oublier en se concentrant uniquement sur des luttes « locales » ou en se contentant de réagir aux attaques immédiates du capital. Les syndicats doivent plutôt œuvrer à l’émancipation de l’ensemble de la classe ouvrière[57].

Les interventions plus tardives de Marx révèlent ainsi un certain déplacement quant au rôle stratégique des associations ouvrières dans la transformation des rapports de production, tout spécialement lorsque ces dernières sont mises en relation avec le Parti communiste. Bien que la théorie du Parti communiste dans l’œuvre de Marx soit somme toute assez peu systématique, on en trouve une première version au sein des divers écrits de Marx et Engels dans les années 1840 – née en particulier de leur implication dans la Ligue des justes, devenue plus tard la Ligue des communistes. Tant dans Misère de la philosophie que dans le Manifeste s’exprime l’idée que les coalitions et les associations permanentes d’ouvriers et d’ouvrières constituent « [l’]organisation des prolétaires en classe, et [donc] en parti politique[58] ». Les partis ouvriers au sens large, c’est-à-dire le regroupement des coalitions et trade-unions en associations ouvrières (spécifiquement le chartisme anglais) sont d’abord conçus comme des partis de classe, dans la mesure où ils défendent les intérêts ouvriers, mais ils ne forment pas nécessairement des partis communistes. Les communistes constituent plutôt la « partie la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays[59] » soit une organisation distincte, mais politiquement engagée dans les partis ouvriers[60]. Cette conception est appelée, d’après Jean Quétier, à se transformer : à partir des années 1860, la multiplication des partis ouvriers mène Marx et Engels à souhaiter plutôt leur transformation en partis communistes. Les organisations communistes ne sauraient désormais se constituer en force, possédant une doctrine spécifique, à côté du mouvement ouvrier. La relation entre syndicats et partis ouvriers est aussi clarifiée durant cette période. Les syndicats sont distincts des partis ouvriers, les premiers constituant le lien organique des seconds avec la classe ouvrière[61].

On constate donc une dimension plus volontariste de la conception qu’a d’abord défendue Marx du rôle du Parti communiste face aux associations et partis ouvriers, qui laissera ensuite place à une vision insistant sur les développements spontanés du mouvement ouvrier en tant que tel. L’Association internationale des travailleurs est en ce sens conçue en 1872 comme l’organisation « réelle et militante de la classe prolétaire dans tous les pays » qui laisse « l’élaboration théorique à l’impulsion donnée par les nécessités de la lutte pratique[62] ». Or, si le parti ne doit pas se substituer ou s’extraire des luttes ouvrières concrètes, Marx se montre à partir des années 1870 extrêmement sceptique de la capacité des trade-unions anglaises, pourtant à l’époque les syndicats les plus développés d’Europe, à faire preuve à eux seuls de suffisamment d’esprit révolutionnaire[63]. Le rôle d’une organisation politique comme l’AIT dans ce contexte est précisément d’insuffler aux travailleuses et travailleurs anglais le sens de la lutte politique « et accélérer ainsi le mouvement vraiment révolutionnaire dans ce pays, et en conséquence partout[64] ». Le retard politique de l’Angleterre est en effet marqué, alors qu’ailleurs en Europe des mouvements révolutionnaires font rage – pensons notamment au Printemps des peuples (1848) et à la Commune de Paris (1871). Ce retard politique, combiné à un grand avancement économique, témoigne de l’absence de détermination stricte entre développement des associations ouvrières et vigueur révolutionnaire.

Les grèves et les associations ouvrières sont ainsi liées au développement de l’industrie moderne, car celle-ci crée les conditions nécessaires à l’émergence d’une conscience de classe au sein du prolétariat, étape nécessaire à son émancipation. Pour Marx, les socialistes auraient donc tort de dédaigner ce mouvement. Toutefois, l’optimisme qu’on trouve dans Misère de la philosophie et le Manifeste – où l’association permanente des ouvriers a déjà « un caractère politique » et doit conduire à « la chute de l’ancienne société[65] » – est progressivement remis en question. Loin de contribuer automatiquement à la constitution du prolétariat en parti communiste, les trade-unions anglaises sont au contraire dénoncées par Marx en 1871 pour leur manque de vigueur[66]. Le rôle des organisations communistes est désormais de demeurer au plus près des développements pratiques des luttes ouvrières, d’en épouser le développement en leur insufflant une ardeur révolutionnaire, tout en évitant le sectarisme doctrinal[67].

Conclusion

Au contraire des socialistes « utopistes », il est évident pour Marx que seul le combat politique de la classe ouvrière comme moyen ayant pour fin la transformation économique et sociale est ultimement capable de parvenir à la destruction de l’antagonisme de classe[68]. Cet antagonisme, rendu patent dans une Angleterre au développement industriel avancé, s’accompagne de la croissance d’associations ouvrières qui sont à la fois nécessaires à l’obtention de gains matériels minimaux pour les travailleurs et travailleuses et une opportunité de progression dans la lutte politique. En s’inscrivant en faux contre des courants socialistes en vogue à l’époque sur la question des associations ouvrières et de leurs revendications, Marx commence dès les années 1840 à démystifier l’effet des grèves sur les salaires, les prix et la production, tout en se montrant un observateur prescient de l’importance des syndicats dans la lutte politique des travailleurs et travailleuses.

Les développements historiques subséquents révèlent néanmoins que les luttes des associations ouvrières ne sont pas, à elles seules, suffisantes pour garantir la radicalisation révolutionnaire de la classe ouvrière. Les associations de travailleurs et travailleuses et leurs luttes pour le salaire et la longueur de la journée de travail incarnent en effet l’une des nombreuses contradictions propres à la logique du capital : elles sont nécessaires pour préserver les conditions minimales d’accumulation, soit la reproduction et l’offre d’une force de travail, mais elles constituent aussi un rapport de force qui contrevient aux rapports habituels de concurrence et pourraient potentiellement s’attaquer aux causes de l’exploitation. Cette tension, latente chez Marx, entre le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire, sera au cœur des réflexions de la deuxième génération du marxisme classique, celle de Lénine, Luxemburg et Trotsky[69].

Par Isabelle Le Bourdais, doctorante en science politique à l’Université York et Olivier Dupuis, doctorant en science politique à l’Université d’Ottawa 


  1. Stéphane Sirot, La grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 24.
  2. François Bédarida, « Le socialisme en Angleterre jusqu’en 1848 », dans Jacques Droz (dir.), Histoire générale du socialisme. Tome 1, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 311-312.
  3. Simon Hupfel, « The Economists and the Combination Laws : A Reappraisal », Journal of the History of Economic Thought, vol. 44, no 1, mars 2022, p. 76.
  4. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, trad. Émile Bottigelli, Paris, Flammarion, 1998 [1848], p. 113.
  5. Cité par Bédarida, 1979, op. cit., p. 277.
  6. Jean Bruhat, « Le socialisme français de 1815 à 1848 », dans Droz, 1979, op. cit., p. 344 et 357.
  7. Michaël Löwy, La Théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris, Maspero, 1970, p. 25-26.
  8. Iéna est une ville allemande rendue célèbre par la victoire de Napoléon sur les troupes prussiennes le 13 octobre 1806.
  9. George Douglas Howard Cole, The Life of Robert Owen, Londres, Routledge, 2018 [1925], p. 254-255.
  10. Bédarida, 1979, op. cit., p. 318.
  11. Cole, 2018, op. cit., p. 284-285.
  12. Ibid., p. 287-288.
  13. Le communiste Théodore Dézamy affirme ainsi que « [c]’est une erreur capitale de croire que le concours de la bourgeoisie soit indispensable au triomphe de la communauté » et met en garde les prolétaires qui ont été mille fois « trahis, vendus, livrés, calomniés, torturés et bafoués par de prétendus sauveurs ! » Pour autant, il ne fait pas moins de l’éducation la clef de voûte de l’émancipation. Michael Löwy, 1970, op. cit., p. 86-87.
  14. Pierre-Joseph Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, tome 2, Paris, Guillaumin, 1846, p. 396.
  15. Ibid.
  16. Pierre-Joseph Proudhon, Philosophie de la misère, tome 1, Paris, Guillaumin, 1846, p. III.
  17. Proudhon, Philosophie de la misère, tome 2, op. cit., p. 530.
  18. Ibid., p. 521.
  19. Proudhon, Philosophie de la misère, tome 1, op. cit., p. 111.
  20. Pierre-Joseph Proudhon, De la capacité politique des classes ouvrières, Paris, E. Dentu, 1865, p. 419 et 421.
  21. Ibid., p. 422.
  22. Ibid., p. 431.
  23. Hupfel, 2023, op. cit., p. 84.
  24. Marx, Misère de la philosophie, Paris, Éditions sociales, 1961 [1847], p. 175.
  25. Jean Quétier, Théoriser le communisme dans les organisations ouvrières. Le travail de parti de Karl Marx, thèse de doctorat en philosophie, Strasbourg, Université de Strasbourg, 2021, p. 82.
  26. Hupfel, 2023, op. cit., p. 78.
  27. Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 176.
  28. Ibid., p. 176.
  29. Ibid., p. 172.
  30. Jean Quétier, Le travail de parti de Marx. Intervenir dans les organisations ouvrières, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2023, p. 158.
  31. Karl Marx, « Avant-propos », Salaire, prix, profits (1865), Genève, éditions Entremonde, 2010.
  32. Ibid.
  33. Idée défendue par Karl Marx dans Misère de la philosophie et dans Salaire prix profits.
  34. Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Paris, Éditions sociales, 2021 [1845], p. 272.
  35. Marx, Salaires, prix, profits, op. cit., p. 33.
  36. Karl Marx, Le Capital, Livre 1, Paris, Presses Universitaires de France, 1993 [1867], p. 260.
  37. Ibid., et David Harvey, Pour lire le Capital, Montreuil, La Ville brûle, 2024, p. 154.
  38. Marx, Le Capital, op. cit., p. 296.
  39. Harvey, 2024, op. cit., p. 174.
  40. Ibid., p. 175.
  41. Quétier, 2021, op. cit., p. 82.
  42. Löwy, 1970, op. cit.
  43. Proudhon abandonnera sa foi dans le caractère révolutionnaire de la Providence lors de la Révolution de 1848.
  44. Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 128.
  45. « Les révolutions sont les locomotives de l’histoire. » Karl Marx, Les luttes de classes en France (1848-1850), 1850.
  46. Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 178.
  47. Mouvement social et politique ouvrier anglais (1838-1848). Né sous l’impulsion de la London Working Men’s Association (LWMA), le chartisme réclame entres autres le suffrage universel masculin et l’abandon de la propriété comme critère d’éligibilité électorale.
  48. Engels, 2021, op. cit., p. 274.
  49. Quétier, 2021, op. cit., p. 82.
  50. Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 178.
  51. Marx, Le Capital, op. cit., p. 267.
  52. Voir par exemple cet extrait particulièrement frappant du London Daily Telegraph du 14 janvier 1860 : « À 2, 3, 4 heures du matin, des enfants de 9 à 10 ans sont arrachés à leurs lits de misère et forcés, uniquement pour survivre, de travailler jusqu’à 10, 11 heures du soir ou minuit, cependant que leurs membres dépérissent, que leur silhouette se recroqueville, que leurs traits s’altèrent et que toute leur apparence humaine se fige en une torpeur de pierre dont la simple vue est terrifiante ». Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 272.
  53. Engels, 2021, op. cit.
  54. Marx, Salaire, prix, profit, op. cit., p. 93.
  55. Ibid., p. 95.
  56. Ibid.
  57. Karl Marx et Friedrich Engels, Formation de l’Internationale. Instructions pour les délégués du Conseil central provisoire de l’A.I.T. sur les différentes questions à débattre au Congrès de Genève (3-8 septembre 1866).
  58. Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, op. cit., p. 85.
  59. Ibid., p. 91.
  60. Jean Quétier, « Parti communiste ou parti de classe ? Marx et ses deux théories du parti », Actuel Marx, n° 70 (2), 2021, p. 133-148, et Maximilien Rubel, « Remarques sur le concept de parti prolétarien chez Marx », Revue française de sociologie, vol. 2, n° 3, 1961, p. 166-176.
  61. Jean Quétier, « Introduction », dans Karl Marx. Sur le parti révolutionnaire, Paris, Éditions sociales, 2023, p. 53.
  62. Karl Marx et Friedrich Engels, Les prétendues scissions dans l’Internationale (1872).
  63. Quétier, « Introduction », 2023, op. cit., p. 57.
  64. Karl Marx et Friedrich Engels, , 1870.
  65. Marx, Misère de la philosophie, op. cit., p. 177-178.
  66. Quétier, « Introduction », 2023, op. cit., p. 57.
  67. Quétier, « Parti communiste ou parti de classe ? », 2021, op. cit.
  68. Voir notamment Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Paris, Éditions Syllepse, 2012.
  69. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977 [1976], p. 21.
Carte montrant le périmètre d'expropriation pour le projet de nouvel aéroport à Montréal, incluant les phases 1, 2 et 3 du projet, ainsi que les nouvelles limites administratives de Mirabel.

Les mémoires de l’expropriation de Mirabel : entre déplacement forcé et lutte pour le territoire

10 juillet, par Archives Révolutionnaires
Par Flandrine Lusson, Ph.D en études urbaines Le 27 mars 1969, le gouvernement fédéral du Canada annonce que le nouvel aéroport international du Québec prendra place au sein (…)

Par Flandrine Lusson, Ph.D en études urbaines

Le 27 mars 1969, le gouvernement fédéral du Canada annonce que le nouvel aéroport international du Québec prendra place au sein d’un territoire paroissial à dominance agricole : Mirabel. Le projet est immense, pensé en trois phases censées se construire jusqu’en 1990. Pour faciliter son implantation, le projet s’accompagne de la fusion de 14 paroisses et l’expropriation de 97 000 acres sur lesquels vivent 3 126 familles, environ 11 000 individus, majoritairement agriculteurs. Retour sur la lutte d’une communauté contre la surface d’expropriation.

Carte montrant le périmètre d'expropriation pour le projet de nouvel aéroport à Montréal, incluant les phases 1, 2 et 3 du projet, ainsi que les nouvelles limites administratives de Mirabel.
Carte du périmètre d’expropriation de Mirabel en 1969. Source : Auteur (2025)

Devoir quitter son « chez-soi » ou vivre en territoire exproprié : les mémoires d’un déplacement forcé

Avant le 27 mars 1969, rien ne présageait que l’aéroport allait prendre place dans ce qui deviendra la Ville de Mirabel. Six sites sont à l’étude. La décision est annoncée dans les médias. 1 668 habitant·es reçoivent rapidement leur avis d’expropriation. Ils ont 90 jours pour préparer leur déménagement et se relocaliser avec leurs faibles compensations économiques, bien en deçà des valeurs réelles des propriétés. Dans ce contexte, certains n’ont d’autres choix que de partir loin, produisant l’éclatement des familles, d’autres d’abandonner l’agriculture. Les quelques 9 332 autres expropriés ont quant à eux le droit de rester vivre sur le territoire mais à la condition de devenir – pour une durée indéterminée – locataires du gouvernement fédéral du Canada. Bien que n’ayant pas à vivre le processus de relocalisation forcée, eux aussi vivent une dépossession, celle de leur milieu de vie. Entre 1969 et 1972, les déménagements se multiplient, suivis par le départ des commerces et de toutes les activités qui rythment la vie des anciennes paroisses.

La construction de l’aéroport débute en 1971. Dès le départ, les exproprié·es tentent de résister. Certains refusent de signer leur bail, d’autres de recevoir leur compensation économique, ou de partir de chez eux. À ces situations, le gouvernement fédéral répond par la menace : tantôt les exproprié·es voient leur compensation financière réduite d’environ 5 000$, tantôt des huissiers sont envoyés aux portes. Certaines lignes téléphoniques sont mises sur écoute. Les exproprié·es qui sont restés vivent dans un contexte de tension quotidien qui provoque de nombreux effets négatifs sur leur santé physique et mentale (dépressions sévères, alcoolisme, maladies, suicides).

Deux enfants tenant une grande pancarte avec le texte 'NOS JEUNES ONT DROIT À L'AVENIR' au milieu d'un chantier.
Source : Archives du projet de mémoire collective Expropriation Mirabel.

Les mémoires de la lutte pour le territoire

Voyant leur cadre de vie se transformer en profondeur d’un point de vue spatial, social, communautaire et économique, c’est le sentiment d’injustice qui prévaut le plus dans le discours des exproprié·es. Si les conséquences des expropriations ont provoqué un sentiment généralisé d’impuissance et de perte d’avenir, elles ont également nourri un besoin de contestation collectif qui a mené à l’organisation progressive d’une lutte pour le territoire. Celle-ci s’est réellement organisée à partir de 1972, soutenu par deux phénomènes. En premier lieu, les exproprié·es ont commencé à se faire entendre dans les médias, suscitant progressivement un changement de discours de l’opinion publique. De plus, une seconde expropriation d’importance a lieu mais cette fois-ci en Ontario, pour la construction du nouvel aéroport international de Toronto dans le district de Pickering. Leurs compensations sont bien supérieures à celles des expropriés de Mirabel: « c’était deux poids, deux mesures ».

C’est dans ce contexte que se forme le Centre d’Information et d’Action Communautaire (CIAC), le mouvement des exproprié.es de Mirabel. Dès le début, le CIAC ne se positionne pas contre le projet aéroportuaire mais contre la taille du périmètre d’expropriation. Son objectif est de montrer l’injustice des documents qui ne laissaient pas la possibilité aux exproprié·es de se relocaliser dans les mêmes conditions. De nombreux dossiers sont amenés devant la cour, accompagnés à chaque fois par plusieurs personnalités du CIAC. Cependant, les premières tentatives de contestation judiciaire conduisent à un échec et celles et ceux qui sont allé·es en justice ont subi des menaces et des augmentations de loyer de la part du gouvernement fédéral. Malgré cela, plus les cas se multiplient, plus le CIAC gagne en compétence.

Une étape importante de renforcement de la structuration du CIAC est la décision de ses membres de partager leurs informations avec les expropriés de Pickering, représentés par le groupe People Or Planes, et avec ceux du Parc national de Forillon en Gaspésie, expropriés à la même période. Cette solidarité avec d’autres expropriations, mène à l’organisation de manifestations communes, permettant de porter publiquement la voix des expropriés et de rallier à leur cause des partis politiques de l’opposition, dont le Parti Québécois. En Ontario, les contestations ont contribué à l’abandon définitif du projet en 1975. A noter que les terres de Pickering sont à l’heure actuelle toujours expropriées.

À Mirabel, malgré la mobilisation, le gouvernement fédéral n’accorde aucunement raison aux exproprié·es et l’aéroport ouvre bel et bien ses portes en 1975. Cependant, six mois après son ouverture, seulement 5 000 passagèr·es par mois et environ 200 par jour atterrissent à Mirabel. Ces chiffres sont très loin des 6 millions de passagèr·es prévus d’ici à 1985. En 1979, après 10 ans de fonctionnement, le projet est largement qualifié dans les médias « d’éléphant blanc ». La construction des phases 2 et 3 est suspendue pour une durée indéterminée.

Dans ce contexte, le combat des exproprié·es de Mirabel ne s’amenuit pas. Au contraire, il se prolonge jusqu’en 1984. Tout au long de cette période, de nombreuses manifestations sont organisées. Leur demande concerne la rétrocession de 80% des terres excédentaires situées en dehors de la zone opérationnelle de l’aéroport. En 1980, le CIAC s’entoure d’une procureure et conseillère juridique. Face à l’échec de l’aéroport de plus en plus assumé publiquement, d’autres partis politiques décident de soutenir la cause des expropriés. C’est le cas du Parti progressiste-conservateur du Canada qui est élu lors des élections de 1984. Rapidement après l’élection, il décide de concrétiser sa promesse de rétrocession des 80 000 acres. Un comité est créé pour négocier le protocole de revente, imaginé par le CIAC. Le processus prend un an à se mettre en place. Au final, cela permet la rétrocession de l’ensemble des terres expropriées à l’exception de la zone opérationnelle de l’aéroport ne recouvrant plus que 17 000 acres en 1986.

Après 18 ans de lutte, et suite à la victoire de la rétrocession, le gouvernement fédéral annonce en 2004 la fermeture définitive de l’aéroport et son retour à Dorval, là où il était avant 1969. Cette fermeture laisse un sentiment généralisé de « tout ça pour rien ». Pour ne pas oublier cette lutte, pour commémorer les souvenirs de celles et ceux qui ont lutté, les exproprié·es de Mirabel et leurs descendances initient à partir de ce moment un long travail de mémoire, toujours en cours aujourd’hui. Celui-ci vise la réparation politique, juridique, sociale et symbolique des expropriations. Il s’agit aussi à garder vivant les mémoires de nombreuses familles mirabelloises, et de les partager dans le but de ne plus jamais reproduire la même chose. Ce travail a permis deux nouvelles vagues de rétrocession, en 2011 puis en 2019 (la surface toujours expropriée aujourd’hui est de 6 000 acres), ainsi que l’organisation de deux commémorations pour le 40ème et le 50ème anniversaire de l’expropriation, en 2009 et 2014.

Une maison blanche à deux étages en construction, avec un ancien silo à grain en bois à proximité, sous un ciel nuageux.
Source : Archives du projet de mémoire collective Expropriation Mirabel.

« Ils détruisent délibérément des logements ouvriers »

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Le travail de parti chez Marx : entrevue avec Jean Quétier

2 juillet, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires s’est entretenu récemment avec Jean Quétier sur le travail de parti chez Karl Marx. Jean Quétier est maître de conférences en philosophie allemande et (…)

Archives Révolutionnaires s’est entretenu récemment avec Jean Quétier sur le travail de parti chez Karl Marx. Jean Quétier est maître de conférences en philosophie allemande et philosophie politique à l’Université de Tours (France) et l’auteur d’un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat intitulé Le Travail de parti de Marx (Éditions de la Sorbonne, 2023). Il a également fait paraître Karl Marx sur le parti révolutionnaire (Éditions sociales, 2023) et De l’utilité du parti politique (PUF, 2024).

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AR : Pour commencer, quelles ont été les expériences concrètes de « travail de parti » de Marx au cours de sa vie ?

JQ : Par expérience de parti, j’entends les différents moments où Marx a été impliqué et investi dans une activité politique à l’intérieur d’organisations ouvrières ou se réclamant du communisme ou du socialisme, entendus en un sens large. Il me semble qu’on peut repérer, et c’est ce que j’essaie de faire dans ma thèse, trois lieux d’intervention principaux.

Il y a une première expérience qui est menée dans l’une des formes qui préfigurent possiblement les partis politiques au sens moderne du terme : la Ligue des communistes. Marx s’implique dans cette structure à partir de 1847 et jusqu’en 1850 environ, moment où la Ligue des communistes va progressivement se déliter. Il s’agit de sa première expérience de parti, à l’intérieur de laquelle il va vivre le moment révolutionnaire de 1848. La Ligue des communistes est une structure qu’on pourrait juger aujourd’hui quasiment groupusculaire (quelques centaines de membres), mais qui présente des caractéristiques intéressantes, parce qu’elle possède des statuts et un fonctionnement structurés, avec un congrès qui décide de la ligne de l’organisation. Elle a aussi une structure internationale. Elle est surtout formée d’Allemands, artisans ou ouvriers, qui sont en situation d’immigration en France, en Grande-Bretagne, en Belgique, mais aussi sur le territoire allemand. C’est une première expérience de mise en réseau à l’échelle internationale, au moins à l’échelle de l’Europe occidentale.

En termes d’envergure, le contraste est cependant assez frappant avec le deuxième lieu important d’investissement de Marx dans une organisation : l’Association internationale des travailleurs (AIT), aussi connue sous le nom de Première Internationale. Marx y est impliqué dès sa fondation en 1864 jusqu’à sa scission en 1872 et y joue un rôle dirigeant. Il est en effet membre de son Conseil général, l’organe dirigeant à l’échelle internationale de l’AIT. Il occupait d’ailleurs déjà un tel rôle dans la Ligue des communistes.

L’AIT sera une expérience beaucoup plus massive que la Ligue. Les historiens évaluent ses effectifs à entre 100 000 et 150 000 membres au début des années 1870, répartis dans différents pays. Les modes d’adhésion selon les sections étaient parfois très variables, mais on est bien en présence d’une puissance politique d’un autre ordre. Le fonctionnement de l’AIT est aussi beaucoup plus structuré que ne l’était celui de la Ligue des communistes, avec un congrès qui se réunit tous les ans entre 1866 et 1869, puis tous les deux ans par la suite, une organisation structurée en fédérations et en sections, des discussions menées pour élaborer la ligne de l’organisation, et un véritable travail sur les revendications, le mode de fonctionnement et le contenu politique qu’il s’agit de porter.

Le troisième lieu d’intervention important de Marx dans des organisations partisanes est la social-démocratie allemande, qui émerge progressivement à partir du milieu des années 1860, d’abord sous la forme de deux organisations concurrentes. Il y a l’ADAV, créée par Ferdinand Lassalle, qu’on associe généralement plutôt à une forme de socialisme d’État, et un autre parti, le SDAP, fondé en 1869 à Eisenach, qui rassemble autour de figures comme August Bebel et Wilhelm Liebknecht des militants plutôt proches de la perspective de la Première Internationale et, dans un certain nombre de cas, proches de Marx lui-même.

Ces deux organisations vont finalement fusionner en 1875, lors d’un congrès qui va rester célèbre : le congrès de Gotha. À partir de là est créé le SAPD, qui deviendra en 1890 le SPD, le Parti ouvrier social-démocrate. Durant cette période, Marx est à Londres, mais il exerce une influence assez significative sous la forme d’un important travail de correspondance. Il est en lien constant avec les dirigeants de ces organisations, surtout ceux du parti dit d’Eisenach (SDAP), puis du parti unifié (SAPD), avec un travail de discussion, de rappel d’un certain nombre de principes et de prise de position par rapport à cette structure.

Source.

AR : Que veut dire le mot « parti » pour Marx ? Est-ce que sa conception du parti a évolué au cours de sa vie ?

JQ : Oui, je pense que c’est quelque chose qui évolue au cours de sa vie. Je dirais qu’il y a deux éléments à prendre en compte. D’une part, si l’on considère la période d’activité politique de Marx, depuis le milieu des années 1840 jusqu’au début des années 1880, il est clair qu’on se situe dans la phase historique d’invention et de naissance de la forme « parti », qui passe progressivement d’un regroupement informel à un parti entendu comme une organisation structurée, réglée par des statuts, dont l’adhésion est matérialisée par une cotisation et où le fait d’être adhérent donne droit à une part de décision sur la ligne politique de l’organisation.

Marx, à mon sens, anticipe déjà assez tôt ce changement puisque, à travers la Ligue des communistes, c’est déjà le sens de « parti » comme forme organisée qui s’impose à une époque, les années 1840, où cela était loin d’être généralisé et constituait plutôt un phénomène nouveau.

D’autre part, au-delà de ce mouvement historique plus général, la théorie que Marx élabore autour du parti politique change également de sens au fil du temps. C’est pourquoi je considère qu’il n’y a pas une seule théorie du parti révolutionnaire chez Marx, mais plutôt deux.

Il y a une première théorisation très nette au moment de la rédaction du Manifeste du Parti communiste, avec certaines formules très célèbres que l’on trouve dans sa deuxième partie, notamment l’idée que les communistes ne forment pas un parti particulier, mais constituent un parti à l’intérieur d’un parti ouvrier plus large. Cette théorie du « parti dans le parti », est une première conception selon laquelle Marx considère que le rôle des communistes est de former un parti entendu comme une fraction éclairée et résolue à l’intérieur d’un mouvement ouvrier plus large, dans des mobilisations populaires telles qu’elles peuvent exister à cette époque, par exemple en Grande-Bretagne autour du chartisme1.

À partir de ce modèle de cercles concentriques se déploie toute une stratégie propre aux années 1840. En réalité, il y aurait deux instances : le Parti communiste et le Parti ouvrier. Le Parti communiste est compris dans un sens plus organisé ; le Parti ouvrier dans un sens plus flottant, plus souple, renvoyant davantage à ce que l’on appellerait aujourd’hui un mouvement qu’un parti au sens organisationnel du terme.

À partir des années 1860, justement à la faveur des nouvelles expériences militantes au sein de la Première Internationale, ainsi qu’à travers sa discussion avec la social-démocratie allemande, il me semble qu’une nouvelle théorie se développe : celle du parti ouvrier. Il n’y a plus alors cette distinction fonctionnelle entre deux niveaux. Il s’agit plutôt de constituer un parti de classe qui n’est plus une simple fraction éclairée se définissant avant tout par une perspective théorique, mais un parti qui s’organise sur une base de classe à l’intérieur de laquelle des discussions contradictoires ont lieu et qui produit lui-même une théorie issue directement de la mobilisation du monde ouvrier.

AR : Cette nouveauté s’explique-t-elle davantage par les leçons que Marx aurait tirées de ses premières expériences, ou plutôt par l’évolution des circonstances (la consolidation du mouvement ouvrier, la mise en place des syndicats, des trade-unions, etc.) ?

JQ : Je pense qu’il y a une combinaison des deux. D’un côté, clairement, la période intermédiaire des années 1850 et du début des années 1860 est une période de reflux du mouvement révolutionnaire après l’échec de la révolution de 1848. C’est le retour de la réaction en Europe, et l’activité révolutionnaire telle que Marx avait pu la concevoir à la fin des années 1840 n’est plus possible. Marx en tire donc un certain nombre de leçons sur la manière de procéder et sur ce qui n’a pas fonctionné en 1848, y compris ce mode d’intervention des communistes qui était plutôt un mode d’intervention minoritaire, certes ancré dans un mouvement démocratique plus large.

Je pense qu’il y a là effectivement une part d’autocritique ou, en tout cas, une prise en compte de l’expérience acquise lors de la phase révolutionnaire précédente.

Mais il faut évidemment ajouter à cela que l’émergence d’un mouvement ouvrier plus massif a également des effets très nets. Je pense donc qu’il s’agit plutôt d’une combinaison de ces deux facteurs. Je ne crois pas que l’idée d’autocritique et celle de circonstances nouvelles, qui imposent de tirer les conséquences des nouvelles formes d’organisation du mouvement ouvrier, soient mutuellement exclusives.

AR : Sur ce rapport entre la doctrine et l’organisation large de la classe, il est frappant de constater dans tes écrits que Marx fait souvent la distinction entre un parti et une secte. À quoi fait-il référence ? Il fait aussi souvent la distinction avec les « sociétés secrètes ». Est-ce la même chose ?

JQ : Effectivement, le terme de « secte » est employé par Marx beaucoup plus souvent qu’on pourrait le croire au premier abord et est très présent dans son vocabulaire politique à partir des années 1860. L’hypothèse que je défends dans mes travaux est qu’il ne s’agit pas d’une simple invective, mais d’un véritable concept chez Marx. À travers le concept de secte, il y a une tentative de saisir théoriquement un phénomène politique pathologique, et donc une véritable pathologie de l’organisation ouvrière.

Pour répondre d’abord à la distinction entre secte et société secrète, la société secrète renvoie plutôt, dans la manière dont Marx la conçoit à ce moment-là, à une forme d’organisation révolutionnaire du passé. C’est une forme d’organisation qui a eu, d’une certaine façon, sa légitimité jusqu’au milieu du XIXe siècle, parce qu’il n’existait pas véritablement d’alternative possible à ce moment-là, même si elle ne pouvait pas aboutir. On pouvait comprendre historiquement le modèle des sociétés secrètes, qui posait néanmoins un problème puisqu’il était structurellement minoritaire et, la plupart du temps, non démocratique dans sa forme d’organisation. C’était un peu le corollaire de ce que Marx appelle le socialisme utopique, c’est-à-dire une manière de penser la révolution sociale sur une base théorique isolée, sans lien réel avec un mouvement de masse capable de la porter.

La question de la secte se pose différemment. Il s’agit d’un phénomène non plus du passé, mais du présent, qui est réactionnaire dans la mesure où il revient en arrière par rapport au niveau de maturité atteint par le mouvement ouvrier. Le modèle de la secte présente un certain nombre de caractéristiques relativement identifiables. Il y a le culte du chef, ainsi qu’un rapport à la politique qui relève davantage de l’affect que de la rationalité. Cette irrationalité donne aussi à la secte une dimension religieuse.

Il y a également l’idée, héritée des utopistes, selon laquelle il existerait des recettes quasi magiques prêtes à l’emploi, en dehors desquelles tout serait nécessairement mauvais : une panacée sociale — terme que Marx emploie souvent — qu’il suffirait d’appliquer pour résoudre tous les problèmes. Cet élément est extrêmement important dans la caractérisation des sectes. Marx insiste beaucoup sur le fait que, dès lors qu’on conserve ce rapport purement doctrinal à l’organisation, on passe à côté de ce qui fait la modernité et la maturité du mouvement ouvrier lorsqu’il se constitue sur une base de classe. Il faut donc absolument éviter que le mouvement révolutionnaire tombe dans ce travers. C’est pour cette raison qu’il faut des organisations larges qui se constituent non pas sur la base d’une recette miracle, mais sur celle du mouvement réel de la classe ouvrière.

On trouve aussi chez Marx l’idée que la spontanéité du mouvement ouvrier révolutionnaire s’oppose à l’artificialité de la secte, qui cherche à donner au mouvement ouvrier une orientation venue de l’extérieur au moyen de recettes toutes faites.

AR : N’y a-t-il pas aussi comme enjeu la question de la participation de la classe elle-même à la construction de la doctrine, par le biais des instances démocratiques, des congrès, des réunions, des assemblées, etc. ?

JQ : Absolument. Cela s’oppose tout à fait à l’idée — qui est encore une fois une forme d’utopisme mal compris — selon laquelle ce ne serait pas la classe elle-même qui serait l’autrice de sa propre émancipation. L’idée fondamentale est bien que l’émancipation des travailleurs est l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Cette idée marque une véritable césure dans l’histoire du mouvement révolutionnaire et constitue un principe fondateur du mouvement ouvrier moderne.

Face à cela, la logique sectaire remet en quelque sorte la classe ouvrière sous tutelle, sous la tutelle d’un chef charismatique qui pourrait décréter à sa place la direction à suivre. Il y a l’idée que le théoricien politique serait extérieur à la classe ; même s’il est lui-même ouvrier, il existerait une extériorité liée à sa position de dirigeant. La théorie serait alors purement descendante : élaborée hors de l’organisation, elle n’aurait plus qu’à être reçue comme une vérité révélée.

Marx défend au contraire l’idée que la classe ouvrière doit élaborer elle-même sa théorie et non la recevoir passivement de l’extérieur.

AR : Dans ta thèse, tu notes que, lorsque Marx commence à s’intéresser au mouvement ouvrier, il est marqué par l’expérience d’assister à des réunions d’ouvriers et constate comment ils développaient leur conscience dans ce cadre.

JQ : Absolument. Il y a chez Marx une grande confiance dans la capacité de la classe ouvrière à s’émanciper par elle-même. Là encore, il s’agit d’une idée qui ne repose pas sur une sorte de postulat abstrait, mais plutôt, dans la vision matérialiste qui est celle de Marx, sur le développement des forces productives qui fait qu’à partir du milieu du XIXe siècle, grâce à un certain nombre d’éléments de formation mis à la disposition de la classe ouvrière, celle-ci devient capable de prendre elle-même ses affaires en main.

La classe ouvrière doit être l’autrice de sa propre émancipation parce qu’elle en a la capacité. En réalité, elle n’a pas besoin d’être placée dans une position où elle serait traitée comme une mineure sous la tutelle d’un tuteur. Si l’on peut reprendre une image un peu kantienne, il y a une réappropriation d’un schème théorique qui est celui de l’Aufklärung, des Lumières allemandes. Les Lumières, comprises comme sortie de l’état de tutelle, constituent, je crois, quelque chose qui est à l’œuvre dans la manière dont Marx comprend l’auto-émancipation des travailleurs.

articipants au premier congrès de l’Alliance Internationale des Travailleurs à Genève du 3 au 8 septembre 1866 à la brasserie Treiber. Source.

AR : Au-delà des schémas théoriques, comment Marx conçoit-il la relation entre le parti et les syndicats ?

JQ : Déjà, ce qu’il faut noter, c’est que le terme même de « syndicat » apparaît relativement tardivement dans le vocabulaire politique de Marx, pour, à mon avis, une raison fondamentale : l’idée d’une distinction fonctionnelle entre partis et syndicats s’impose progressivement dans les années 1860, mais elle n’est pas tout à fait claire au départ.

Le phénomène syndical, ou du moins ce qu’on peut lui associer, est d’abord lié à l’expérience des trade-unions en Grande-Bretagne. C’est assez net lorsqu’on lit, par exemple, Misère de la philosophie, un texte de 1847 que Marx écrit en français mais dans lequel il utilise le terme anglais trade union plutôt que le mot français « syndicat », parce qu’il s’agit alors d’une réalité fondamentalement britannique. Cela change à partir des années 1860. On trouve alors des textes où Marx parle certes du mouvement britannique des trade-unions, mais aussi de la perspective d’un syndicalisme révolutionnaire, au sens où celui-ci serait orienté non pas simplement vers la réduction de la journée de travail ou l’augmentation des salaires, mais véritablement vers l’abolition du salariat.

L’un des rares textes dans lesquels Marx parle explicitement de l’articulation entre parti et syndicat est un texte de 1869 restituant un entretien avec un syndicaliste allemand de Hanovre nommé Hamann. Ce texte est assez peu connu parce qu’il a longtemps été laissé de côté dans les éditions des œuvres de Marx et Engels. Marx y affirme que les syndicats sont les « écoles du socialisme ». Il y explique également qu’au fond, le syndicalisme possède une grande stabilité qui lui confère, à certains égards, un rôle plus fondamental que celui du parti. En tout cas, le parti est souvent plus éphémère que le syndicat. Le syndicat crée une forme de continuité dans l’organisation des travailleurs.

Pour autant, cela ne signifie pas que le syndicat serait plus important que le parti pour Marx. Je ne pense pas que ce soit sa position. À mon sens, Marx considère plutôt que le syndicat constitue un lieu de socialisation de la lutte ouvrière, un moment décisif dans la constitution de la lutte des classes, qui s’articule avec le niveau du parti. Le parti, lui, déplace la question de la lutte des classes sur un terrain qui n’est pas exactement le même, puisqu’il pose une question fondamentale que le syndicat ne traite pas directement : celle de la conquête du pouvoir d’État.

Marx ne voit pas le parti comme une simple émanation du syndicat. Il ne défend donc pas un modèle de type syndicaliste révolutionnaire dans lequel le syndicat pourrait purement et simplement se substituer au parti. Mais son modèle n’est pas non plus celui d’une simple courroie de transmission où le syndicat serait un instrument au service du parti. Il y a plutôt une articulation entre les deux, chacun intervenant sur un terrain spécifique. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve dans Misère de la philosophie, notamment dans le passage souvent commenté à propos du passage de la classe en soi à la classe pour soi. On y trouve l’idée que les grèves, étroitement liées chez Marx à la question syndicale, constituent une étape préparatoire vers la combativité politique qui pourra ensuite se déployer sur le terrain du parti.

AR : Tu as évoqué l’enjeu de la prise du pouvoir. Cette question amène notamment celle du parlementarisme, de la participation aux élections et du contrôle des députés. Qu’est-ce que Marx dit à ce sujet ?

JQ : Très rapidement, la social-démocratie allemande va obtenir des députés au Reichstag, ce qui pose la question du rôle du Parlement et de l’inscription dans la logique parlementaire. Clairement, Marx n’est pas du tout défavorable à la participation aux élections ni à la présence de parlementaires issus du parti. Il accorde une grande importance à la participation électorale, car le Parlement offre une tribune aux ouvriers, ce qui est essentiel dans la construction d’un rapport de force.

Cela étant dit, il faut évidemment prendre garde, aux yeux de Marx, à ne pas tomber dans une sorte de « maladie parlementaire », pour reprendre une expression que l’on retrouve dans ses écrits. Celle-ci consisterait, d’une part, à croire que tout peut être transformé par l’intermédiaire du Parlement, ce qui n’est pas sa conception, mais aussi à considérer qu’une fois élu, on représente indistinctement tous les habitants de sa circonscription plutôt que le parti qui vous a désigné.

Marx a une conception du mandat parlementaire qui n’est pas celle selon laquelle un élu ne serait plus redevable qu’à l’ensemble des électeurs de son territoire. Il est également défavorable à une autonomisation des élus par rapport au parti. Il considère qu’à partir du moment où l’on siège dans un Parlement au nom d’un parti, on ne doit pas pouvoir voter selon ses seules préférences personnelles ou en fonction de ses désaccords individuels.

Cette question se pose très concrètement en 1879. À cette époque, un débat a lieu au Reichstag sur des mesures de législation protectionniste. Parmi les députés sociaux-démocrates, l’un d’eux vote en faveur des crédits demandés par Bismarck, profitant de la liberté de vote dont disposent les parlementaires. Cette décision met véritablement Marx et Engels en fureur. Ils rédigent alors une lettre circulaire adressée aux dirigeants de la social-démocratie allemande pour protester contre cette manière de procéder. Leur critique ne porte pas seulement sur le contenu du vote, mais aussi sur le principe même selon lequel un représentant du parti pourrait décider seul de son vote, éventuellement contre la position de l’organisation.

C’est un point très important dans la manière dont Marx envisage les choses.

AR : Cela soulève aussi une question de démocratie interne : celle de la subjectivité du député face aux décisions collectives.

JQ : Exactement. Et Marx est clairement du côté de la décision collective plutôt que de la subjectivité individuelle du député.

AR : Merci. Un autre point que je voulais aborder, c’est la question du rapport de Marx aux anarchistes et à Bakounine au sein de l’AIT, qui, 150 à 160 ans plus tard, fait encore débat dans nos mouvements. Qu’en est-il de cette question ?

JQ : Alors, c’est effectivement une question fondamentale, parce que c’est en grande partie autour d’elle que l’AIT s’effondre avec la scission de 1872.

Disons qu’il y a principalement deux points qui cristallisent les désaccords. Le premier concerne le rapport à la politique, entendue au sens large. Ce que Marx reproche à Bakounine et à ses partisans, c’est avant tout ce qu’il appelle l’« abstentionnisme politique », c’est-à-dire l’idée selon laquelle, en se montrant indifférents à la question centrale de la conquête du pouvoir d’État, ou du moins en refusant d’en faire un objectif politique, ils se priveraient des moyens de lutter efficacement contre la domination du Capital. Marx reproche régulièrement à Bakounine et à ses partisans de vouloir constituer une sorte de petite société à l’intérieur de la grande société, un microcosme retiré du monde réel. Tout un vocabulaire est mobilisé pour exprimer cette critique : Marx affirme que, par son rapport purement négatif à la lutte politique, Bakounine demande aux ouvriers de se comporter comme des moines et de se retirer du monde. Évidemment, cela fait écho à des débats qui existent encore aujourd’hui : faut-il construire une contre-société en se coupant du capitalisme, ou faut-il affronter directement celui-ci sur le terrain politique ?

Le second point de désaccord fondamental concerne la conception même de l’organisation, notamment à travers la question de la centralisation au sein de l’AIT. Traditionnellement, cette opposition a souvent été présentée dans les récits anarchistes comme celle entre un socialisme libertaire et un socialisme autoritaire. Marx n’aurait évidemment pas accepté cette manière de présenter les choses, puisqu’il ne se considérait pas lui-même comme autoritaire. La question qui se pose est plutôt celle de savoir si une certaine centralisation des décisions à l’intérieur de l’organisation est souhaitable ou non. Aux yeux de Marx, une forme de centralisation est à la fois souhaitable et indispensable. L’Association internationale des travailleurs ne peut pas être un simple agrégat d’initiatives individuelles juxtaposées. Il faut qu’existent une coordination et une centralisation des activités, et que les décisions prises majoritairement puissent être appliquées.

Sur ce point, Marx s’oppose à l’idée selon laquelle la direction de l’organisation devrait être réduite au rôle d’une simple « boîte aux lettres ». Cette formule provient de la circulaire issue du congrès de Sonvillier de 1871, qui rassemble des anarchistes et des partisans de Bakounine. Selon cette conception, le Conseil général de l’AIT ne devrait être qu’un bureau de correspondance et de statistiques, sans autre fonction que celle-ci. Marx rejette explicitement cette vision.

Derrière cette controverse se trouve une question plus profonde : celle de savoir si le parti, et plus généralement l’organisation ouvrière, doit être entièrement à l’image de la société future pour laquelle elle lutte. Sur ce point, il existe un véritable désaccord. Dans les documents anarchistes de l’époque, on retrouve fréquemment l’idée que l’AIT ne doit être rien d’autre que la préfiguration de la société future. Marx, lui, n’adhère pas à cette perspective. Bien qu’il considère que l’organisation politique doit être démocratique et permettre à chacun d’y trouver sa place, l’AIT reste avant tout une organisation de lutte et ne peut donc pas être la simple image de la société à venir. Il existe nécessairement un décalage entre les deux, parce que l’on est engagé dans un conflit avec une autre classe sociale. Sans aller jusqu’à un modèle militaire, il existe des exigences minimales de discipline qui sont inévitables dans toute organisation engagée dans un combat politique. Pour Marx, refuser cette réalité revient à prôner la désorganisation. C’est, d’une certaine manière, devenir l’idiot utile de l’adversaire. Ce serait comme tendre l’autre joue ou laisser au capital toutes les armes nécessaires pour détruire le mouvement ouvrier.

On voit donc bien que les deux question, celle de l’indifférence à la politique et celle du caractère préfiguratif ou non de l’organisation ouvrière, sont étroitement liées et se recoupent constamment.

Un sceau de l’AIT.

AR : Merci d’avoir répondu à nos questions. Je terminerai en te laissant la parole. En tant que marxiste, quelle est ta vision de ce que devrait être un parti communiste ou ouvrier au XXIe siècle, et quels sont les défis à surmonter pour rendre cette vision possible ?

JQ : C’est une vaste question ! J’ai essayé de la traiter dans un livre publié récemment, De l’utilité du parti politique (PUF, 2024). Parmi les principaux chantiers à travailler, je distinguerais trois pistes, que j’évoque dans la troisième partie de cet ouvrage.

D’abord, il y a la question démocratique, c’est-à-dire la manière de retravailler sérieusement le problème de l’articulation entre centralisation et démocratie. Pour moi, c’est un enjeu extrêmement important : il faut construire une forme de centralisation qui ne soit pas synonyme de verticalité descendante et faire en sorte que l’initiative politique soit véritablement appropriée par la base. Je pense qu’il s’agit là d’un élément essentiel. Il ne suffit pas de reconnaître formellement que la liberté de critique doit être la plus grande possible en amont, puis que les décisions majoritaires doivent être appliquées en aval. Il faut aller plus loin et faire en sorte que les militants s’approprient progressivement eux-mêmes les tâches de centralisation. Ces tâches devraient être de moins en moins déléguées aux échelons dirigeants et de plus en plus assumées par les militants de base.

Le deuxième point renvoie à une formule de Gramsci, dans les Cahiers de prison, que j’aime beaucoup citer : il faut considérer tous les membres d’un parti politique comme des intellectuels. L’idée n’est évidemment pas de construire un parti composé uniquement d’intellectuels au sens de la division sociale du travail entre intellectuels professionnels et ouvriers. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il n’existe pas de « non-intellectuels ». Aucune tâche, aucun travail, aucune activité humaine n’est totalement dépourvue de dimension intellectuelle. Il n’existe pas d’activité humaine réduite à une pure exécution.

Il faut donc prendre au sérieux l’idée selon laquelle les militants, à tous les niveaux de l’organisation, doivent être considérés comme des acteurs intellectuellement actifs, à travers leur participation aux débats, leurs interventions dans les réunions, leurs propositions et leurs analyses. Cela me paraît fondamental. Il faut sortir autant que possible des logiques de délégation dans lesquelles le militant qui n’occupe pas une fonction dirigeante se perçoit lui-même et est perçu par les autres comme quelqu’un qui se contente d’appliquer des décisions, des directives ou des campagnes définies ailleurs.

Enfin, le troisième élément fondamental est la question de la composition de classe des organisations, et donc de la composition de classe du parti ouvrier lui-même. C’est aussi ce qui faisait historiquement la force des organisations ouvrières : le fait qu’elles soient réellement ouvrières et qu’elles s’appuient sur la classe sociale qu’elles prétendaient représenter. C’est probablement sur ce terrain que le déficit est aujourd’hui le plus important : la coupure entre les organisations révolutionnaires, entendues au sens large, et la classe sociale censée porter ce mouvement.

Il ne s’agit pas principalement d’un chantier théorique. C’est avant tout une question pratique. Il faut démontrer concrètement l’utilité des partis et des organisations révolutionnaires dans la transformation de la vie quotidienne des classes populaires. À mes yeux, ce travail doit être considéré comme prioritaire par rapport à tous les autres.

Notes

[1] Le chartisme est un mouvement ouvrier britannique du milieu du XIXe siècle qui réclamait une plus grande démocratisation du système politique, notamment par l’instauration du suffrage universel masculin.

La fabrique des deuils sans importance

Les inégalités ne nous laissent aucun répit et nous pourchassent jusqu'après la mort. Comme dans la vie, le deuil révèle les limites de notre réservoir d'empathie collective. (…)

Les inégalités ne nous laissent aucun répit et nous pourchassent jusqu'après la mort. Comme dans la vie, le deuil révèle les limites de notre réservoir d'empathie collective.

Il y a de cela plusieurs années, alors que j'étais jeune étudiante à l'École de travail social de l'Université McGill, j'ai eu le privilège de côtoyer une collègue de classe, une femme trans du nom de Morgan M. Page. Au cours des trois années que nous avons partagées ensemble pendant mes études, Morgan – qui est aussi militante, artiste et écrivaine – formulait souvent des remarques incisives, mais fort réfléchies, au grand dam de plusieurs de nos professeur·es qui percevaient dans son attitude un affront injustifié à leur autorité.

Un jour, alors que nous entamions une séance sur la famille – les travailleur·euses sociales sont formé·es pour accompagner les individus, les familles, les groupes et les collectivités – Morgan est arrivée en classe en étant très émotive et en colère. Quelques jours auparavant, notre professeure nous avait demandé de compléter un génogramme. Utilisé depuis les années 1970, un génogramme est un outil qu'on pourrait comparer à un arbre généalogique, qui permet aux travailleur·euses sociales de cartographier la structure familiale d'une personne. On peut remonter à plusieurs générations et chaque membre de la famille est représenté par un symbole. Notamment, il est coutume d'apposer un X sur le symbole d'une personne pour signifier son décès. Celui de Morgan en était rempli.

Compléter ce travail avait été un rappel brutal de toutes les personnes qu'elle a perdues, des deuils qu'elle a dû faire et de ceux à venir, alors qu'elle n'était que jeune trentenaire. Avec tristesse, elle s'est efforcée d'expliquer à notre professeure la violence que cet exercice avait représentée pour elle. En outre, elle a souligné son caractère hétéronormatif, parce qu'il n'y avait aucune place pour y mettre sa famille de cœur, ses adelphes de la communauté trans.

Sans grande surprise, notre professeure s'est montrée peu réceptive à ce que Morgan tentait de nous faire comprendre. Or, ce jour-là, j'ai appris. Ce que Morgan avait nommé ne m'avait jamais traversé l'esprit auparavant.

Dans les limbes du couloir de la mort

Il y a de cela quelque temps, un membre de ma famille élargie est décédé d'un cancer. Lorsque nous l'avons appris, plusieurs membres de ma famille se sont immédiatement rendus dans le service de soins palliatifs de l'hôpital où il rendrait l'âme quelques semaines plus tard. Cette personne n'a jamais été seule. Il y avait au moins une personne – si ce n'était pas plusieurs – dans sa chambre avec lui, en

rotation, et ce, jour et nuit, jusqu'à son dernier souffle. En dépit des circonstances, il n'y avait pas de manière plus belle de quitter ce monde. Or, je n'ai pu m'empêcher d'observer les autres chambres avec des patient·es en fin de vie sur le même étage. De constater leur solitude, même dans leurs derniers instants. Visiblement, ces autres patient·es ne recevaient aucune visite et tout le bruit et la vie qui animait l'étage du couloir de la mort émanait uniquement de ma famille.

La travailleuse sociale Josée Masson, fondatrice et directrice générale de l'organisme Deuil-Jeunesse, a écrit plusieurs ouvrages qui démystifient le deuil d'un être cher pour les tous petits. Elle met l'accent sur l'importance de traiter le sujet de la mort, à hauteur d'enfant, par l'emploi des bons termes, et ce, avec honnêteté. Elle y déplore l'emploi de métaphores, de demi-vérités, voire carrément de mensonges, pour protéger les enfants d'un sujet qui fait pourtant partie de la vie.

Selon la croyance populaire, le deuil serait une « série d'étapes » saccadées et linéaires : le choc et le déni, la colère, la tristesse, puis l'acceptation. Or, il n'existe aucun consensus sur celles-ci. Pire encore, cette conception peut forger un sentiment de culpabilité chez les individus qui n'arrivent pas à « faire leur deuil » dans les délais prescrits par la société capitaliste. Chaque personne vit son deuil différemment et à sa manière. Il s'agit d'un processus. Accueillir les émotions désagréables est essentiel : elles sont une preuve du lien qui nous unit toujours à la personne décédée.

Ainsi, draper la vérité de velours pour éviter toute émotion inconfortable aux enfants et adolescent·es peut avoir des effets dommageables à long terme. Ultimement, ce que Josée Masson appelle des « maladresses d'amour » peut produire l'effet inverse de ce qui était initialement recherché.

Des morts qui valent plus que d'autres

Il y a de cela de nombreux mois, j'avais une conversation avec deux connaissances dans un autocar en route vers un évènement public. L'une d'entre elles venait de perdre un être cher, mais qui ne faisait pas partie de sa famille biologique. Elle a nommé le manque de reconnaissance de ce type de deuil par l'État, qui se reflète dans les congés octroyés au travail qui tendent à privilégier la famille directe et nucléaire. Elle a qualifié cette situation de « hiérarchie de deuils ».

J'ai repensé à ce principe de « hiérarchie de deuils » lors des funérailles nationales de Karl Tremblay, chanteur du groupe mythique Les Cowboys Fringants, décédé en novembre 2023. Admiratrice de ce groupe depuis longtemps, je n'ai pu m'empêcher de me demander sur quels critères le gouvernement du Québec se basait pour choisir les personnalités qui allaient bénéficier de telles obsèques. Je me suis vite rendu compte que les critères étaient flous. Qui plus est, plusieurs chercheuses ont aussi relevé un biais de genre. En effet, peu de femmes au Québec ont eu droit à des funérailles nationales.

Le principe même de funérailles nationales interroge. Il sous-entend que certaines personnes devraient être davantage célébrées à leur mort parce qu'elles ont contribué de manière qualifiée d'exceptionnelle à notre société, que ce soit dans le domaine des arts, de la culture, de la politique ou encore du sport. Ce principe dément l'idée que toutes les vies se valent.

On n'a qu'à penser à toutes ces personnes migrantes anonymes qui décèdent en Méditerranée en quête d'une vie meilleure, dans une indifférence quasi totale. Un sort bien différent des cinq explorateurs milliardaires du sous-marin Titan de la compagnie Oceangate, qui sont morts en mer pour avoir voulu visiter l'épave du Titanic l'an dernier. L'affaire avait généré une grande couverture médiatique en pleine course contre la montre pour leur porter secours. Aujourd'hui, la Palestine croule sous les morts que l'on ne finit plus de compter. Selon l'Organisation des Nations Unies, au 10 septembre 2024, plus de 16 000 enfants à Gaza ont été tués depuis le 7 octobre 2023 par l'armée israélienne.

Aide médicale à mourir et inégalités

Au Québec, au terme d'un processus ayant été guidé par le principe de « mourir dans la dignité », l'aide médicale à mourir a été rendue légale en 2014. En 2022, plusieurs médias ont rapporté que, par rapport à la Belgique, près de 2,5 fois plus de personnes ont eu recours à l'aide médicale à mourir au Québec. Un taux qui dépasse également celui des Pays-Bas, faisant de la belle province le champion du recours à cette procédure dans le monde. Cela soulève de nombreuses questions auxquelles je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Or, la travailleuse sociale en moi ne peut s'empêcher de se demander si la défaillance des soins de santé et des services sociaux, couplée à diverses formes de discrimination individuelles et

structurelles, n'auraient pas un rôle à jouer pour expliquer ces taux records. Si nous avions tous et toutes ce dont nous avons besoin pour vivre et être épanoui·es, même dans la maladie, est-ce que ces chiffres seraient toujours aussi élevés ?

On dit que nous sommes « tous égaux devant la mort [1] ». Dans les faits, même dans nos derniers retranchements, certaines vies valent plus que d'autres dans une société axée sur la productivité et qui fabrique une panoplie de deuils considérés sans aucune importance.


[1] Le politologue et professeur camerounais Achille Mbembe et la professeure et théoricienne queer Jasbir K. Puar abordent la manière dont les rapports de pouvoir créent une hiérarchisation des vies humaines, plaçant les personnes racisées et les personnes queer au bas de l'échelle. Voir : Achille Mbembe, Necropolitics. Durham, Caroline du Nord, États-Unis, Duke University Press, 2019. Et Jasbir K Puar, Terrorist Assemblages : Homonationalism in Queer Times. Durham, Caroline du Nord, États-Unis, Duke University Press, 2018.

Pour aller plus loin, voir À bâbord ! no 97 — La mort, territoire politique et enjeu de pouvoir : https://www.ababord.org/La-mort-Territoire-politique-et-enjeu-de-pouvoir

Illustration : Ramon Vitesse

En route vers le Forum social mondial des interserctions

1er juillet, par Océane Leroux-Maurais, Carminda Mac Lorin — , , ,
Du 29 mai au 1er juin 2025 aura lieu le Forum social mondial des intersections (FSMI) à Tiohtià:ke – Montréal, ainsi que dans plusieurs autres territoires du monde, notamment (…)

Du 29 mai au 1er juin 2025 aura lieu le Forum social mondial des intersections (FSMI) à Tiohtià:ke – Montréal, ainsi que dans plusieurs autres territoires du monde, notamment en Afrique et en Asie, avec une composante en ligne. Coup d'œil sur cet évènement phare à venir.

Cette grande rencontre s'inscrit dans la mouvance altermondialiste qui prône l'idée qu'un autre monde est possible, et nécessaire. De cet élan est né le Forum social mondial (FSM), dont la première édition a eu lieu à Porto Alegre au Brésil en 2001, et qui a accueilli près de 35 000 personnes à Montréal en 2016. Depuis sa création, le FSM a inspiré de nombreuses initiatives à travers le monde, dont le FSMI. Son organisation repose d'ailleurs sur la Charte des principes du FSM, en valorisant notamment l'horizontalité et l'ouverture, à travers un espace où les actrices et acteurs de la société civile peuvent se rencontrer et collaborer en vue de changements sociaux concrets.

Un forum axé sur les intersections

Nous vivons une époque où les défis politiques et sociaux s'aggravent et se multiplient. Les sociétés à travers le monde sont confrontées à des tensions, exacerbées par la montée de l'extrême droite. En résulte une polarisation accrue dans les médias et sur les réseaux sociaux créant une atmosphère de peur et de méfiance envers « l'Autre ». Le concept d'intersections, fondement du Forum social

mondial des intersections, vise à reconnaître les souffrances provoquées par ces systèmes et à ouvrir des espaces de dialogue et de propositions d'actions. Dans un contexte mondial marqué par des inégalités structurelles et des crises écologiques, il devient impératif de trouver des voies de coopération qui transcendent les frontières, et qui prennent en considération les multiples inégalités et discriminations qui s'entremêlent.

L'intersectionnalité, telle qu'introduite par Kimberlé Crenshaw, a permis de montrer comment les axes de discrimination et de privilège s'entrecroisent (sexe, race, classe, etc.). Cette théorie est ainsi souvent utilisée pour mieux comprendre les inégalités, les rapports de pouvoir, et les difficultés concrètes auxquelles font face de nombreuses populations. La notion d'intersection est novatrice en cela qu'elle propose de creuser la compréhension de ce contexte, tout en invitant à mettre en œuvre des solutions qui traversent les frontières habituelles des milieux militants, artistiques, sociaux, professionnels et géographiques.

Dans ce contexte, les intersections, ces croisements qui nous unissent, s'avèrent aussi souhaitables à identifier que nécessaires à mettre en œuvre. Elles nous permettent de tisser des liens entre la société civile, les cultures, les générations, ainsi que les différentes luttes et actions sociales. Celles et ceux qui se mobilisent en route vers le FSMI aspirent à dépasser les cloisons qui séparent les mouvements sociaux, pour créer des synergies entre les individus et les causes, dans une perspective transnationale et intergénérationnelle.

En réunissant des personnes et organisations de milieux et de disciplines variés, l'espace d'échange offert par le FSMI favorise un espace de co-construction et de co-apprentissage bienveillant et émancipateur, où l'écoute et le respect guident les échanges et les actions. Ce cadre permet à diverses luttes — telles que la justice climatique, les droits des peuples autochtones, le féminisme, ou encore les enjeux des milieux ruraux et urbains — de confluer dans un espace commun.

Une participation inclusive et diversifiée

Le FSMI est un processus et un événement ouvert, partout au Québec, au Canada, et à travers le monde. Sur le territoire québécois, on s'attend à une large participation de la jeunesse, ainsi que des membres de diverses communautés de Tio'tia:ke – Montréal et des régions du Québec. Des espaces seront créés pour que chaque personne puisse contribuer, quel que soit son profil. L'événement se veut intergénérationnel, interculturel, créatif et inclusif, permettant à toutes les voix de s'exprimer. L'objectif est d'encourager un brassage d'idées et d'expériences, afin que les échanges transcendent les frontières géographiques et sociales. Le FSMI se donne pour mission de construire un espace où la société civile dans toute sa diversité peut se retrouver, échanger, et co-construire des solutions aux défis locaux et mondiaux.

Il s'agit d'un événement auto-programmé, ce qui signifie que les groupes, qu'ils soient formels ou informels, seront invités à proposer des activités en lien avec leurs préoccupations. Sur le plan pratique, il y aura des ateliers, des conférences, des spectacles, des actions, et bien plus encore. Le tout sera organisé dans un esprit festif, créatif et participatif, permettant à toutes et à tous de s'engager pleinement.

L'événement s'étalera sur quatre jours, débutant le 29 mai 2025 par une cérémonie d'ouverture avec une marche, un spectacle, et des activités participatives. Les deux jours suivants seront consacrés à des activités autoprogrammées, où des espaces d'intersection seront ouverts pour favoriser les échanges entre les participant·es. Des conférences avec des personnalités reconnues, organisées en collaboration avec le Collectif la Grande transition1, ainsi que des programmations culturelles enrichiront également l'événement. Enfin, la dernière journée prendra la forme d'une foire aux kiosques, où les initiatives d'actions et d'intersections seront mises en avant, avant la fermeture officielle de l'événement. L'événement de clôture marquera également le processus en route vers le prochain Forum social mondial (FSM) qui se tiendra au Bénin en 2026.

Un processus déjà en marche

Le FSMI 2025 s'inscrit dans un processus qui a débuté en avril 2023, avec la création du Réseau mondial des intersections (RÉMI). Ce réseau facilitateur du FSMI rassemble aujourd'hui plus de 80 organisations locales et internationales issues de tous les continents, ainsi que près de 200 membres individuels. Jusqu'à présent, cinq assemblées ouvertes ont eu lieu, avec des rencontres tous les trois mois. Des cercles de travail sont également mis en place afin de préparer le FSMI de manière concrète. Toute personne désireuse de s'impliquer davantage dans le dynamique en route vers le FSMI peut contacter le RÉMI à travers son site web : ⚠️ <a data-jrxbg8l62ojqgxgk6n832a="{"name": "OEBPS/Ababord102-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor045"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">intersectionsglobal.net

L'appel à programmation sera ouvert en novembre, permettant à de nombreuses autres organisations de se joindre au processus. La mobilisation s'intensifie également au Québec, afin d'encourager l'adhésion de nouvelles organisations au RÉMI et de peupler la programmation du FSMI avec des collectifs et initiatives du territoire de Tio'tia:ke – Montréal et d'ailleurs dans la province.

Le FSMI 2025 promet d'être bien plus qu'un simple événement : il est conçu comme un processus collectif visant à renforcer les solidarités transnationales face aux crises contemporaines. À travers le concept d'intersections, il offre une opportunité unique de décloisonner les luttes sociales et de créer des liens entre les personnes, les organisations, et les mouvements divers. Il s'agit d'un espace d'apprentissage, de réflexion, et surtout d'action, qui prône une vision féministe, antiraciste, bienveillante, et inclusive du changement social. Le FSMI se veut un moteur d'actions transformatrices, capable de mobiliser une diversité d'actrices et acteurs dans une dynamique de coopération transnationale. Il ouvre un espace nécessaire pour que les voix, les perspectives, et les actions se croisent, s'enrichissent mutuellement, et contribuent à bâtir un autre monde, un monde plus juste, solidaire et durable.

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La Grande transition est un colloque international dont la cinquième édition aura lieu dans le cadre du FSMI. Il aura pour thème « Raviver les solidarités post-capitalistes ». Pour plus d'information : lagrandetransition.net

Océane Leroux-Maurais et Carminda Mac Lorin sont membres de Katalizo et du secrétariat du Réseau mondial des intersections.

Photo : Luna Choquette

Du t-shirt orange à la Palestine : hypocrisie coloniale du Canada

Le 30 septembre, le Canada reconnaît son passé colonial en hommage aux victimes des pensionnats autochtones, mais ferme les yeux sur sa complicité dans le génocide en (…)

Le 30 septembre, le Canada reconnaît son passé colonial en hommage aux victimes des pensionnats autochtones, mais ferme les yeux sur sa complicité dans le génocide en Palestine. Cette contradiction illustre une hypocrisie flagrante, où les excuses pour les atrocités passées cachent une complicité dans les massacres contemporains.

Nous sommes le 6 octobre 2024, je rédige cette chronique à la veille de l'anniversaire du génocide en Palestine, un an déjà, et une semaine après le jour de commémoration du t-shirt orange, le 30 septembre. Ce jour d'hommage aux enfants autochtones arrachés à leurs communautés et placés de force dans des pensionnats résonne avec encore plus de gravité quand on se rappelle que plus de 150 000 enfants autochtones ont été envoyés dans ces institutions à travers le Canada, où des milliers ont trouvé la mort [1]. Selon les estimations, plus de 6 000 enfants seraient décédés dans ces pensionnats en raison des mauvais traitements, de la malnutrition et des abus systématiques. Le chiffre réel pourrait être bien plus élevé. Encore aujourd'hui, des centaines de familles continuent de chercher des réponses sur le sort des enfants disparus, dont beaucoup ont été enterrés dans des tombes anonymes.

Pendant ce temps, en Palestine, les chiffres du massacre continuent de défiler sur les réseaux sociaux. Plus de 40 000 Palestinien·nes ont été tué·es par les attaques israéliennes, dont plus de 16 000 enfants. Plus de 70 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza, causant le déplacement de plus de 90 % de la population. Aujourd'hui, plus de 90 % des habitant·es souffrent de malnutrition, et 22 % sont confronté·es à la famine [2].

Je pourrais noyer cette chronique sous un flot de statistiques, mais même cela ne suffirait pas à capturer l'ampleur de l'horreur qui se joue actuellement sous la violence génocidaire d'Israël, soutenue par les puissances du Nord, dont les États-Unis et le Canada. La Palestine est en première ligne, mais d'autres pays du Moyen-Orient, comme le Liban, le Yémen et la Syrie, subissent à leur tour des tentatives de destruction.

La production du handicap comme moyen de contrôle

Si les chiffres soulignent avant tout la mort, il en est d'autres qui annoncent l'âpreté de la survie. En moyenne, 10 enfants perdent une ou deux jambes chaque jour. Cette violence, loin de se limiter à l'élimination physique, illustre un phénomène plus insidieux : celui de la mutilation comme outil de contrôle.

Dans son ouvrage The Right to Maim : Debility, Capacity, Disability, Jasbir Puar introduit le concept de droit à mutiler pour décrire comment les États coloniaux exercent, entre autres, des formes de violence qui blessent, mutilent et affaiblissent les populations sans les tuer. Puar soutient qu'Israël adopte une stratégie qui dépasse l'élimination physique des Palestinien·nes. Plutôt que de chercher uniquement à tuer, l'État choisit de mutiler, de blesser, de maintenir les corps dans un état de vulnérabilité chronique, ce qui lui permet de contrôler une population en rendant plus difficile l'organisation de sa résistance. Cette stratégie biopolitique consiste à gérer la vie plutôt que la mort, en réduisant la mobilité et la santé des Palestinien·nes. Mutiler, blesser sans tuer, c'est impacter durablement les corps, tout en évitant les accusations directes d'extermination massive.

Du colonialisme au génocide : continuité des violences

Ce concept de droit à mutiler s'ancre dans une logique plus large de nécropolitique, telle qu'élaborée par l'historien et politologue camerounais Achille Mbembe. La nécropolitique se concentre sur la manière dont le pouvoir étatique décide qui doit vivre et qui doit mourir, particulièrement dans les contextes coloniaux où les populations autochtones et/ou racisées sont perçues comme des populations dont on peut disposer librement. Mais cette politique ne se limite pas à la mort ; elle englobe aussi la gestion de la vie sous des conditions insoutenables.

C'est là que le droit à mutiler de Puar trouve écho dans l'histoire des violences faites aux communautés autochtones, notamment au Canada avec les survivant·es des pensionnats autochtones. Ces pensionnats, mis en place par le gouvernement canadien en collaboration avec l'Église catholique, ont déraciné des générations d'enfants autochtones, les exposant à des abus physiques, sexuels et/ou psychologiques. Ils et elles ont aussi été mutilé·es au niveau de leurs cultures et de leurs identités, arraché·es à leurs langues, leurs traditions et leurs communautés. Tout comme la violence et la pollution continue des entreprises extractives sur les territoires autochtones empoisonne les corps au mercure ou à l'arsenic sur des générations. Ce trauma intergénérationnel a laissé des cicatrices profondes : taux d'incarcération élevé, pauvreté endémique dans les réserves, violences policières, disparitions et assassinats de femmes autochtones. Ces pratiques contemporaines reflètent la manière dont les États continuent de contrôler les corps et les esprits des populations autochtones, en prolongeant la souffrance.

Les contradictions de la politique spectacle

Le 30 septembre, un jour férié fédéral au Canada, vise à rendre hommage et à reconnaître les torts du passé envers les communautés autochtones. Pourtant, 2024 expose plus que jamais l'hypocrisie d'une telle reconnaissance, alors que le Canada soutient activement le génocide en Palestine tout en organisant des minutes de silence et des cérémonies en orange sur son propre sol.

Cette dichotomie, entre les excuses pour les génocides passés et la participation aux génocides actuels, est emblématique de la politique spectacle que les pouvoirs en place affectionnent tant. C'est l'image de Justin Trudeau agenouillé avec un ourson en peluche sur les tombes des enfants autochtones tandis que des enfants sont enterré·es vivant sous les bombes israéliennes avec le soutien économique et politique du Canada.

À plus petite échelle, cette contradiction se manifeste dans nos institutions : McGill, par exemple, ferme son campus le 7 octobre, en forçant les cours en ligne et en investissant massivement dans la surveillance de ses étudiant·es plutôt que d'accepter de désinvestir des entreprises liées à l'État israélien. Pendant ce temps, l'UQAM envoie ses gardes harceler les étudiant·es et les associations pro-palestiniennes, tout en affichant fièrement ses couleurs oranges quelques jours plus tôt pour la Journée du t-shirt orange. La réconciliation, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, est moins destinée à réparer les torts qu'à pacifier les consciences, permettant ainsi à la violence coloniale de perdurer sans heurts. D'un génocide à l'autre.


[1] Centre national pour la vérité et la réconciliation

Illustration : Elisabeth Doyon

Campement propalestinien à McGill : faire communauté

Témoignage et réflexions sur l'expérience d'un médic' au campement de solidarité avec la Palestine à l'université McGill, l'isolement militant et la suprématie blanche. (…)

Témoignage et réflexions sur l'expérience d'un médic' au campement de solidarité avec la Palestine à l'université McGill, l'isolement militant et la suprématie blanche.

Entre les mois d'avril et août 2024, j'ai eu la chance d'être médic' au campement en solidarité avec Gaza à l'université McGill. Notre objectif consistait à pousser l'université à mettre fin à ses investissements dans de nombreuses compagnies sionistes ou fabricantes d'armes, ainsi qu'à nous rejoindre dans notre solidarité avec la cause palestinienne. La communauté montréalaise nous a largement épaulé·es et soutenu·es. Comme une artère nourrissant un cœur battant, un flot constant de dons comblait tous nos besoins. Des mères nous apportaient des sacs débordant de vêtements pour que nous n'ayons jamais froid ainsi que des repas chauds, faits maison, pour que nous n'ayons jamais faim. Des pères nous donnaient ce dont nous avions le plus cruellement besoin : des bouteilles d'eau, des collations, des électrolytes, des médicaments. Nous nous sentions choyé·es comme si nous étions leurs propres enfants. Des travailleur·euses de la santé ont consacré quotidiennement des heures de leur temps précieux pour nous fournir les ressources qui nous permettaient de prendre soin de notre propre santé et de celle de nos camarades.

Contre vents et marées

Souvent, lors des froides nuits printanières, j'ai avidement recherché la chaleur dans les bacs remplis à craquer de vêtements donnés, multipliant les couches jusqu'à ce que j'arrive à m'endormir. Le soleil matinal transformait ma tente glaciale en monstrueuse air fryer de toile, je me réveillais avec un mal de tête assourdissant. Chaque matin, j'entendais le son des pas de mes camarades alors que les cuistots préparaient une réponse à la question « qu'est-ce qu'on mange ? ».

Au cours des premières semaines du campement, il a plu pour ce qui nous a semblé être une semaine entière. Nous crevions de froid, dormant dans la boue. Des campeur·euses se réveillaient au milieu de flaques d'eau, le camp ressemblait à un marécage à ce stade-ci. Lors d'une de ces journées interminables, je mangeais un repas qu'un organisme nous avait donné (je crois que c'était du poulet et du riz), debout en avant du camp, alors que j'aperçus un minivan se stationnant aux portes du campus. Un homme sortit du véhicule, en ouvrit le coffre et en sortit la chose qui a sauvé le camp d'une noyade assurée : des palettes de bois. J'ai dû aller me réchauffer dans la bibliothèque anarchiste et quand je suis revenu, les campeur·euses avaient creusé un système d'irrigation pour empêcher l'eau de s'accumuler autour de leurs tentes, pour ensuite les recouvrir de palettes, créant des chemins reliant toutes les parties du camp. Les éléments n'ont pas toujours été cléments : il y a des jours où j'ai dû grimper dans des arbres pour resserrer et sécuriser les bâches avant la pluie, ou remonter des tentes après l'orage, ou bien accumuler le plus de bouteilles d'eau et d'électrolytes possible avant les canicules.

Pendant les temps chauds, sous le soleil brûlant de juillet, il y avait 90 % de chances qu'on me trouve à la porte du camp. Je passais 3, 4, 12, 24 heures à cette porte, à m'assurer qu'il n'y ait que les personnes autorisées qui puissent passer. Des heures et des heures à répéter : « peux-tu être endossé·e par deux campeur·euses ? », « non, je ne vais pas entretenir un débat sur l'humanité des Palestinien·nes avec toi » et « oui, je t'assure que je ne suis pas un self-hating jew ».

Rompre l'isolement

J'ai rencontré un·e manifestant·e près du campement avec qui je me suis rapidement lié d'amitié. Je lui apportais du poulet et du riz de la cuisine et iel m'accompagnait lors de mes sempiternels quarts de nuit au son d'histoires, de blagues et de conversations qui faisaient filer les heures. Une fois, iel m'a expliqué pourquoi le campement lui tenait autant à cœur, et à quel point c'était difficile d'exister chaque jour en étant témoin de tels cauchemars sur nos écrans, se déroulant en temps réel. Pour certain·es, cette violence est inconcevable, incompréhensible. Pour le peuple palestinien issu de la diaspora, ces images sont trop tangibles, trop familières. « Je vois ma mère, mon père, mes cousin·es dans les corps qu'on retire des débris », m'a-t-iel dit.

En réalité, être témoin de ces scènes perturbantes filmées à Gaza nous a porté·es à nous retirer et à nous isoler les un·es des autres. Comment continuer à fonctionner normalement en sachant que cette société produit de toutes pièces notre consentement à être complices de crimes commis en notre nom ? Et à tout cela s'additionne l'isolement causé par la marginalisation préalable. Il y a une raison claire pour laquelle je me sentais si à l'aise avec ce groupe d'ami·es que j'avais rencontré·es près de cette porte. Cet endroit était un cadeau, unique, qui a réuni dans une lutte commune des personnes qui ne se seraient rencontrées sous aucune autre circonstance, nous permettant de se sortir des méandres de la solitude.

Faire fleurir la solidarité

Quand on rejoint un mouvement en solidarité avec un peuple dont on ne fait pas partie, on doit garder en tête que cet espace n'a pas été conçu pour nous. même si notre aide est appréciée, on doit écouter celles et ceux qui seront affecté·es par cette « aide ». Oui, on a contribué à bâtir ce campement de ses mains, on y a donné son amour, sa douleur, sa sécurité physique, son quotidien, tout pour construire cette petite ville à partir de rien, mais en aucun cas on ne devrait se croire autorisé·e à penser que ce lieu nous revient de droit ou que l'on est le ou la mieux placé·e pour savoir ce qu'il lui faut.

En tant que personne de bonne conscience, on pourrait être porté·e à approcher ce genre d'environnement avec un angle « post-racial » ou « color-blind ». Il y a toutefois des personnes racisées autour de nous, qui souffrent de manière disproportionnée des conséquences de nos actions et de nos inactions à tous les jours. En d'autres mots, comme dit mon partenaire de porte « quand la marde pogne, tu peux toujours enlever ton keffiyeh le temps que la tempête passe. Nous, on ne peut pas sortir de notre peau, on ne peut pas enlever notre identité ».

Qu'importe notre classe socio-économique, en tant que personne blanche, nous risquons de ne jamais saisir toute la complexité de ces systèmes. Ça n'a pas à être un problème, tant que l'on confronte son ouverture à apprendre des autres (même quand on ne pense pas que c'est nécessaire) comme un pilier central dans la structure de son antiracisme.

Tout le monde s'accroche à la suprématie blanche d'une manière ou d'une autre. Certain·es l'imaginent comme une bête aux dents acérées comme des lames de rasoir, d'autres comme le monstre dans leur placard. Je choisis de la voir comme une plante envahissante qui enfonce profondément ses racines dans ta terre. Empiétant sur les récoltes, on doit l'arracher à la racine, dont on ne peut jamais atteindre les extrémités. On doit s'habituer à continuellement extirper les nouvelles pousses, retourner la terre, ramasser les ramifications laissées en arrière. Les mauvaises herbes font partie de la réalité d'avoir un jardin, elles reviennent chaque printemps, et si on essaie de les ignorer, elles tueront le jardin que l'on a mis tant de temps à cultiver. Si nous voulons que les choses changent, si nous voulons empêcher que des systèmes cruels et dangereux se perpétuent, nous devons apprendre et évoluer afin de créer un front commun et uni pour désherber notre jardin.

Edward Bennaim est médic' de rue.

Photos : Agenda militant School Schmool, un projet de militant·es de McGill et Concordia.

Northvolt : Quand le vert vire au gris

Le 28 septembre 2023, c'est un François Legault ému et fier qui a fait l'annonce de la venue prochaine du fabricant suédois de batteries Northvolt en sol québécois. Depuis, le (…)

Le 28 septembre 2023, c'est un François Legault ému et fier qui a fait l'annonce de la venue prochaine du fabricant suédois de batteries Northvolt en sol québécois. Depuis, le plus gros investissement privé de l'histoire du Québec a fait couler beaucoup d'encre. Récit d'un projet politique « vert » ayant viré au gris.

Bien avant les grandes annonces, les conférences de presse et les flashs des appareils photo, la filière batterie québécoise était en préparation. En 2019, une étude commandée par Propulsion Québec, réalisée par la firme KPMG, dévoile le grand potentiel du Québec de se tailler une place dans la filière batterie lithium-ion. Des démarches de prospection d'investissements directs étrangers sont alors lancées. C'est dans le cadre de ces démarches, qu'en 2020, les premiers contacts entre Northvolt et le gouvernement québécois ont eu lieu derrière des portes closes. Néanmoins, en février 2023, on pouvait entendre des chuchotements entre les murs de l'Assemblée nationale. Des modifications, spécifiques à la filière batterie, aux règles d'assujettissement à la procédure d'évaluation et d'examen des impacts sur l'environnement (PÉEIE) ont été proposées. Le député Haroun Bouazzi (QS) s'y intéresse et pose des questions au ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, Pierre Fitzgibbon, qui se défile alors. Les modifications seront pourtant adoptées en juillet.

La façade verte

Lors de la grande annonce de l'arrivée de Northvolt sur un terrain juxtaposant McMasterville et Saint-Basile-le-Grand en Montérégie, on vante les bienfaits économiques et écologiques de l'entreprise. « Northvolt va fabriquer les batteries les plus vertes du monde », clame-t-on, en plus de participer à la décarbonisation du Québec. En arrière-plan, les fonctionnaires du ministère de l'Environnement ont

une patate chaude politique entre les mains. Le projet devra passer coûte que coûte et ce, même si ça nécessite des entorses. Puis, il y a aussi les citoyen·nes des villes hôtes de l'usine. Alerté·es par des articles dans le journal local, iels étaient allé·es s'informer, poser des questions et nommer leurs inquiétudes trois jours plus tôt à la séance du conseil de leur ville. On leur avait alors dit que la venue de Northvolt n'était pas encore confirmée. Quand François Legault a déclaré qu'il faisait de la politique pour des jours comme celui-ci, ce fut une claque en plein visage.

Moins d'une semaine après l'annonce du grand projet, des représentant·es de Northvolt, certain·es embauché·es depuis à peine plus de deux semaines par l'entreprise, arrivaient avec des bannières promotionnelles sous le bras. Dans une posture de conquérants, iels sont venu·es exposer aux populations de McMasterville et de Saint-Basile-le-Grand leur beau, grand et surtout, très vert projet via différents kiosques. Si certain·es sont parti·es rassuré·es, voire enchanté·es par le projet, d'autres sont resté·es sur leur faim. Les produits chimiques impliqués dans la fabrication des batteries, les enjeux de sécurité et ceux liés à l'emplacement du terrain sont rapidement survolés. Le ton se veut rassurant et rempli de promesses : des emplois payants par milliers, des retombées économiques importantes, une voie d'accès par la route 116 pour éviter de passer dans les quartiers résidentiels, etc. Clairement, le but n'est pas d'informer, mais de promouvoir le projet.

Le gouvernement a beau répéter que le terrain convoité par Northvolt est fortement contaminé par son passé industriel, que les poissons s'y trouvant ont probablement trois yeux, la population avoisinante sait qu'il n'en est rien. Laissées à l'abandon depuis plusieurs années, la faune et la flore s'y épanouissent. Durant la pandémie, alors que tout avait été mis sur pause, de plus en plus de gens se sont mis à arpenter le terrain, obnubilés par toute sa beauté. On pouvait y apercevoir une grande variété d'oiseaux, des cerfs de Virginie, des renards, des tortues, des asclépiades amies des papillons monarques, de très grands arbres matures et plusieurs marais. Ce n'était peut-être pas le jardin d'Eden, comme le dira le ministre Fitzgibbon, mais ces milieux humides, véritables capteurs de carbone naturels, faisaient partie des tout derniers existant en Montérégie.

La population se mobilise

Constatant que les élu·es municipaux buvaient les paroles de l'entreprise et des gouvernements, et que l'opinion citoyenne n'était pas prise en compte, le Comité Action Citoyenne - projet Northvolt a vu le jour. Le C.A.C (prononciation : c'est assez), a comme objectif que le projet soit soumis à une enquête du Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE). Les règles d'assujettissement ayant été modifiées quelques mois plus tôt, le Comité fait pression auprès de Benoît Charette, ministre de l'Environnement pour qu'il utilise son pouvoir discrétionnaire et soumette le projet au BAPE. Ainsi, les citoyen·nes auraient l'occasion de se prononcer lors d'audiences publiques. Une enquête du BAPE permettrait de faire la lumière sur les impacts sociaux (santé et qualité de vie, accès à l'information, éthique), économiques (retombées locales, finances publiques, compétitivité, investissements, production et consommation de biens et services) et écologiques (biodiversité, services écologiques, contaminants, conservation, qualité des eaux, des sols et de l'air). Toutefois, le ministre a fait fi des demandes.

Loin de se décourager, le C.A.C. s'est alors mis en quête des réponses tant espérées. Iels ont fait appel à des spécialistes dans différents domaines pour informer et sensibiliser la population aux impacts possibles de Northvolt. Deux assemblées publiques ont été tenues. Frédéric Laurin (PhD en économie), Lucie Sauvé (chercheuse, pionnière de l'éducation relative à l'environnement), Stéphanie Pellerin (chercheuse, spécialiste en écologie des milieux humides) et Jean Baril (avocat à la retraite et ancien membre du BAPE) sont venu·es partager leurs savoirs, nous laissant libres de nous faire notre propre idée. Environ 225 citoyen·nes se sont déplacé·es pour assister aux conférences. Celles-ci ont agi comme catalyseur. C'en était assez d'être ignoré·es.

Les Mères au front, le Réseau Demain le Québec (Fondation David Suzuki), le MARE (Mouvement d'action régionale en environnement), SNAP Québec (Société pour la nature et les parcs) ainsi que d'autres regroupements écologiques, syndicaux, citoyens, étudiants ont tendu la main au C.A.C. Ensemble, ils ont mis la pression à coups de manifestations, de courriels, de vidéos, de cartes postales, de lettres ouvertes et de pétitions. L'une d'elle est déposée le 1er février 2024 à l'Assemblée nationale du Québec par le député solidaire Haroun Bouazzi.

Quand le chat sort du sac

Ce projet, le gouvernement caquiste a tenté de nous le montrer sous son meilleur jour et le vendre à la population. Toutefois, la vérité finit toujours par triompher. Sous la pression, le 6 mars 2024, le ministre Benoit Charette cède et admet avoir voulu éviter à Northvolt de passer par la procédure d'enquête du Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE) par « manque de temps ». Puis, tout s'accélère.

En Suède, les accidents se succèdent. Certains sont mortels alors que d'autres ont laissé des séquelles importantes aux employé·es impliqué·es. Des enquêtes ont été menées sur des emplois d'immigrant·es illégaux, ou encore la contamination d'un cours d'eau suite au non-respect de la réglementation sur l'entreposage de substances toxiques. Aujourd'hui, à la suite de l'enquête sur la mort d'un employé, l'entreprise Northvolt est soupçonnée d'homicide involontaire et de négligence.

Au Québec, le pompage et le rejet d'eau dans la rivière Richelieu, source d'eau potable et milieu de vie du chevalier cuivré, une espèce de poissons menacée, est une source d'inquiétudes. Longtemps, Northvolt et le gouvernement ont évité les questions à ce sujet, jusqu'au jour où les médias ont dévoilé que l'entreprise prévoyait de pomper 25 millions de litres d'eau par jour dans la rivière. De plus, des contaminants tels que le lithium, ayant des effets négatifs reconnus sur le cerveau, se retrouveraient probablement dans la rivière Richelieu. Du nickel, un important cancérigène, menaçait aussi de se retrouver dans l'air.

Enfin, une restructuration chez Northvolt est annoncée. À vouloir tout faire trop vite, l'entreprise a mis les pieds dans les plats. Faute de pouvoir répondre à ses engagements, la jeune pousse suédoise a perdu plusieurs contrats importants. Les dettes s'accumulent et l'entreprise licencie 1600 personnes en Suède, dont certaines personnes immigrantes à peine employées.

Toutefois, au Québec, dans la charmante localité de McMasterville, rien n'y paraît. En bordure de la rivière Richelieu, sur la fragile route 223 pourtant interdite aux camions, les poids lourds se succèdent. La voie d'accès promise n'ayant toujours pas vu le jour, plusieurs centaines de véhicules passent quotidiennement devant des maisons, près des écoles, et roulent sur les trottoirs faute d'espace pour tourner. Malgré les déboires de Northvolt et un retard de 18 mois annoncé, le projet se poursuit. Jusqu'à présent, c'est 710 millions de fonds publics qui ont été investis. 300 autres millions iront possiblement les rejoindre dans les prochains mois quand les murs de l'usine feront leur apparition. Malgré toutes les tuiles qui tombent, le gouvernement Legault demeure confiant.

Si une étude du BAPE avait eu lieu, cette catastrophe annoncée aurait-elle pu être évitée ? Absolument. Northvolt aurait été dans l'obligation de jouer cartes sur table. Avec toutes les informations en main, nous aurions pu faire un choix éclairé, mieux planifier voire éviter le projet en tant que tel. Faute de BAPE, les informations arrivent au compte-goutte. De plus, le projet ayant été scindé en trois parties, ce qui suivra est d'autant plus nébuleux.

La bataille se poursuit

Une année s'est écoulée depuis la grande annonce verte du gouvernement, les sourires, les regards fiers, les poignées de mains et les flashs des appareils photos. Depuis, un terrain qui était rempli de vie a été complètement déboisé. Les contaminants qui y étaient emprisonnés sont à présent libres de ruisseler à la moindre bordée de pluie vers le Richelieu. Le super ministre Fitzgibbon a quitté le navire avant que celui-ci ne prenne l'eau. De l'argent, beaucoup d'argent, a été investi et encore plus d'argent a été perdu. Cependant la force citoyenne ne lâche pas. Afin de réaliser des analyses des sols, s'assurer que l'eau potable l'est toujours, une levée de fonds en collaboration avec le Fond Héritage pour l'Environnement a été mise sur pied par le C.A.C. Les membres du Comité poursuivent leurs démarches. Quand ce n'est pas l'échantillonnage qui les occupe, ce sont les démarches en lien avec le changement de zonage, de multifonctionnel à industriel, annoncé à McMasterville. Leurs temps libres, ieIs les occupent à faire des recherches sur la filière batterie, créer des tracts, des capsules d'informations, planifier de nouvelles assemblées citoyennes. Leur espoir, que plus jamais le vert ne vire au gris.

Jacinthe Villeneuve est porte-parole du Comité Action Citoyenne - projet Northvolt.

Photo : Comité Action Citoyenne

D’Olivier Le Jeune à Pierre Coriolan et inversement

Nous vivons, au Québec autant qu'ailleurs, dans l'espace de circulation de la modernité occidentale, dans l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement, dans le futur (…)

Nous vivons, au Québec autant qu'ailleurs, dans l'espace de circulation de la modernité occidentale, dans l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement, dans le futur anticipé par l'esclavage moderne des Africain·es, par le passé qui n'est pas passé mais se répète, se déplace, se replace. Et la texture de cette durée a un nom, des noms.

Ie suis deuenu regent en Canada : i'auois l'autre iour vn petit Sauuage d'vn costé, et vn petit Negre ou Maure de l'autre, ausquels i'apprenois à cognoistre les lettres. […] [C]e petit Sauuage est celuy qu'on nous laissera bien tost tout à fait ; ce petit Negre a esté laissé par les Anglois à ceste famille Françoise qui est icy.

Le « petit Negre » dont parle le prêtre jésuite Paul Le Jeune en 1632, auquel il donnera son propre nom, Olivier Le Jeune, est le premier esclave documenté de la Nouvelle-France. Arrivé en 1629, il est peu de temps après « laissé par les Anglois à ceste famille Françoise qui est icy », celle de Guillaume Couillart, premier colon français anobli par le roi, et de sa femme Guillemette Hébert, fille du premier cultivateur de la Nouvelle-France, Louis Hébert. Le « petit Negre » Olivier Le Jeune est la propriété des Couillart-Hébert, chez qui résident aussi deux des trois jeunes Autochtones que Champlain souhaite emmener en France ; propriété des Couillart-Hébert au même titre que les terres dont ceux-ci héritent de Louis Hébert à sa mort et de celles que leur accorde Samuel de Champlain ; propriété, aux côtés de deux « sauvageresses » à « civiliser », des tout premiers propriétaires terriens en Nouvelle-France.

Une négation essentielle

En plus de son ampleur, c'est précisément quant à ce qui en sera l'objet que se distinguent les dimensions les plus singulières et durables de l'esclavage moderne des Africain·es : avant et après toute quantification et rationalité économique, l'esclavage moderne des Africain·es repose sur, et consolide, une compréhension de (ce) qui est noir comme négation essentielle et nécessaire du monde moderne, de sa conceptualisation de l'humanité et de la liberté jusqu'à la structuration de son mode de production. Ainsi, pour peu que nous acceptions la modernité (ontologique, épistémologique, politique) de nos sociétés contemporaines, nous reconnaissons aussi la durée de ce qui lui est négativement essentiel et nécessaire : nous vivons, dans ce sens, dans l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement, par le passé qui n'est pas passé mais se répète, se déplace, se replace. Et dans le contexte du projet colonial en formation depuis la Nouvelle-France, ce cadrage apparait plus essentiel encore, considérant que les études statistiques, démographiques et économiques précipitent d'une part l'atténuation de l'intensité de l'esclavage depuis au moins la fin du 18e siècle, présenté comme phénomène « bénin » et « marginal » lorsque reconnu, et d'autre part la structuration raciale qui à la fois la sous-entend et en émerge.

Les spécificités économiques, démographiques, géographiques, culturelles, légales et expérientielles de l'esclavage et de la violence anti-noire dans la société en construction depuis la Nouvelle-France, autrement dit, en font ressortir les paramètres localisés bien plus qu'elles n'en évacuent la réalité. Sous les régimes français puis britannique, l'absence et l'impraticabilité d'une économie de plantation similaire à celle des colonies plus au sud n'empêche en aucun cas sa rationalité raciale et culturelle et, ensuite, n'évacue pas mais, plutôt, contextualise la structuration, les intentions, les investissements et les dynamiques esclavagistes ainsi que leurs héritages dans la durée.

Deux cents ans d'esclavage

Si le premier esclave noir recensé dans ce qui deviendra le Québec, dit Olivier Le Jeune, remonte à 1629, c'est surtout à la fin du 17e siècle que l'on situe l'augmentation numérique significative d'esclaves autochtones principalement arrivé·es du bassin du Missouri, mais aussi les premières formalisations discursives de la volonté et de la nécessité d'avoir des esclaves noir·es. En témoigne notamment, en 1689, le plaidoyer du procureur général Ruette d'Auteuil, qui fait valoir le bienfondé et la nécessité d'esclaves noir·es malgré les conditions météorologiques. Puis, en 1716, une requête des autorités coloniales en appelle du travail des esclaves noir·es notamment pour l'aide aux ainé·es, la culture de la terre, le défrichage et la défense du pays. Ces tentatives, cependant, demeurent peu fructueuses, principalement en raison des priorités économiques des acteurs non étatiques assurant la traite transatlantique. L'esclavage demeure donc essentiellement autochtone, et le sera tout au long de l'histoire esclavagiste du Québec et du Canada.

Jusqu'à 1709, pourtant, l'encadrement juridique de l'esclavage au Canada se résume à une application coutumière du Code noir, qui régit l'esclavage dans les Caraïbes, et de sa déclinaison louisianaise, et ne s'applique sans équivoque qu'aux Noir·es. Ces codes assimilent les esclaves aux biens meubles et les distinguent clairement des sujets. C'est ensuite la déclaration de l'intendant Raudot en 1709 qui tiendra lieu de premier texte officiel quant à l'esclavage au Canada, formalisant le droit de propriété d'esclaves ainsi que les interdictions de la fuite et de la complicité dans la fuite. Alors que le texte marque les esclaves autochtones appelés « Panis » [1] d'une condition structurelle d'esclaves, il se garde cependant de déclarer les Autochtones « esclavables » au même titre que toute personne noire.

L'esclavage en Nouvelle-France, ainsi que plus tard sous le régime britannique qui en reconduira la structure et les paramètres légaux en favorisant plus encore l'asservissement des Africain·es, se poursuivra jusqu'au début du 19e siècle. Le dernier acte de vente d'esclave est daté du 14 septembre 1799. On recensera au total près de 4200 esclaves, dont 2700 Autochtones (majoritairement des femmes) et 1500 Noir·es, arrivé·es de différents endroits par bateaux souvent aux côtés de différentes marchandises coloniales, vendu·es souvent plusieurs fois, acheté·es ou encore saisi·es, et majoritairement hommes. Ces esclaves, si l'on se fie au Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires de Marcel Trudel malgré la difficulté d'un dénombrement fiable, se retrouvent en grande majorité en milieu urbain (73,1% des esclaves autochtones et 87,1% des esclaves noir·es), et sont la propriété notamment de marchands, officiers militaires, marins, religieux, juges, gouverneurs, législateurs, notaires, chirurgiens, cabaretiers, forgerons, bouchers, boulangers, tailleurs et imprimeurs. Ceux-ci, par ailleurs, sont à 84,7% francophones. Cette quantité « restreinte » d'esclaves, qui d'ailleurs n'est pas étrangère à la faible population coloniale, ne résorbe donc en aucun cas l'importance culturelle, politique et économique de l'institution ici.

Des spécificités québécoises

Malgré la multidimensionnalité du travail accompli par plusieurs esclaves, en l'absence d'une économie basée sur la plantation, c'est l'espace domestique qui spatialise la relation genrée entre maitres et esclaves en ce qu'il détermine leur proximité physique et ce qu'elle implique. La plupart du temps, les esclaves vivent dans la résidence de leurs maitres plutôt que, par exemple, dans les quartiers d'esclaves que permettent et impliquent la matérialité de la plantation et le climat tropical. Cette proximité ne relève non pas, comme il a été suggéré par plusieurs, de l'« humanité » des maitres, voire de l'inexistence de l'esclavage, mais bien davantage de la nature du travail des esclaves de même que de l'« entretien », c'est-à-dire de la surveillance, du contrôle, de l'hypervisibilité et de l'exposition aux violences genrées notamment reproductives, d'une commodité aussi rare et chère que convoitée.

Comme en témoignent les démarches entreprises par les autorités coloniales depuis la fin du 17e siècle, de même que le prix de vente des esclaves, il est ici utile de noter encore une fois que tandis que la majorité des esclaves au Québec sont autochtones, cette proportion ne correspond pas aux volontés des colons, aux efforts des autorités coloniales, et aux premières législations en place. Cette proportion, autrement dit, ne correspond pas à l'ontologie politique raciale et à la place plus générale du Canada et du Québec dans le complexe esclavagiste atlantique, qu'il s'agisse de la construction de navires, du commerce de la morue qui aura nourri les esclaves dans l'espace Caraïbe, ou encore de la vente de milliers d'esclaves par l'illustre Pierre Le Moyne d'Iberville.

En plus de partager les paramètres généraux de la structuration moderne transnationale de l'esclavage et de la violence anti-noire, l'institution de l'esclavage au Québec déclenche ou remédie donc la violence anti-noire dans des paramètres spécifiques, qui créent la texture de l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement : urbanité, hétérogénéité de l'expérience noire localisée, proximité physique avec les maitres et, conséquemment, permanence de la violence et de la surveillance.

Pierre Coriolan et l'après-vie de l'esclavage

Le 27 juin 2017, quelques jours à peine après le dépôt par le premier ministre Philippe Couillard, descendant de Guillaume Couillart et de Guillemette Hébert, d'une politique d'affirmation du Québec inscrite dans la longue durée de ce qui émerge au « moment où les Européens découvrent le ‘Nouveau Monde' », tout juste quelques jours après : trois balles de 9mm, trente-six secondes de décharges de Taser et des coups de matraque mettent fin à la vie de Pierre Coriolan, un homme noir d'origine haïtienne, aux prises avec des troubles de santé mentale, dans un couloir de l'immeuble où il logeait, dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Le jour même, Coriolan devait quitter son logement, un logement subventionné par le programme québécois d'Habitations à loyer modique, après avoir reçu un avis d'expulsion au début du mois. Mais il y était toujours, vers 19h ; en crise, bruyant, plus qu'à son habitude selon le voisin qui a prévenu le Service de Police de la ville de Montréal. À leur arrivée et jusqu'à sa mort quelques minutes plus tard, Coriolan serait apparu menaçant aux six policiers, même atteint, tombé sur le ventre, incapable de se relever. « Sous le stress, j'ai dit que ça allait prendre une autre shot », explique le sergent Michon alors en charge de l'intervention. Le lendemain, le décès était annoncé à la famille par téléphone. Et malgré ses airs d'exécution, dont convainc plus encore la captation vidéo, aucune accusation n'aura été portée contre les policiers impliqués. Plutôt, en marge des audiences du Bureau des enquêtes indépendantes, le quotidien Le Devoir titrait en février 2020 « De la cocaïne dans le sang de Coriolan ».

La mort de Pierre Coriolan épelle la durée de la violence anti-noire dans les paramètres spécifiques qui se déploient depuis l'esclavage. La mort de Pierre Coriolan, comme son annonce à la famille, sa représentation médiatique ou encore sa mise en récit policière et institutionnelle, poursuit la violence anti-noire au Québec en rejouant au 21e siècle le parcours au début duquel apparait Olivier Le Jeune. Elle résulte notamment de la violence étatique directe, dictée par – et dictant en retour – l'écriture législative, juridique, savante, littéraire, médiatique du danger noir et donc de sa surveillance ici facilitée par la proximité physique de l'urbanité. Si le corpus juridique et les discours politiques entourant l'esclavage, de l'application coutumière du Code noir jusqu'aux requêtes (en 1799 et 1800) présentées par le député Joseph Papineau pour encadrer les fuites et statuts d'esclaves ainsi que les droits des propriétaires, circonscrivent l'existence noire jusqu'à l'abolition formelle de l'esclavage, ils survivent directement et indirectement dans les rhétoriques et pratiques ségrégationnistes du début du 20e siècle et dans les législations et discours en apparence non racistes qui déterminent et s'alimentent de la violence anti-noire à partir des années 1960 et 1970.

Si la violence anti-noire et la construction discursive du danger noir, à surveiller, sur laquelle elle s'appuie (et qu'elle renforce en retour) poursuivent la sujétion au-delà de l'institution de l'esclavage, de la même manière l'organisation spatiale de l'esclavage ruisselle jusqu'au 27 juin 2017 et au-delà. La mort de Pierre Coriolan, d'origine haïtienne, est un enchainement qui convoque la spatialisation de la violence et l'expérience transatlantique de ne pas être à sa place, de ne pas, plus précisément, avoir de place – une expérience spatiale, territoriale et géographique noire cadrée comme « non géographique » ou a-territoriale, qui commande de questionner le « où » noir dans et contre les géographies de la domination, en pleine ville. Dans l'après-vie québécoise de l'esclavage, plus encore, l'expérience individualisée de l'effacement et de l'expulsion poursuivent les lignes de fuite de l'isolement de la captivité domestique et conséquemment d'une présence-absence noire disloquée.


[1] Les Pawnees, peuple autochtone de la région du Nebraska.

Philippe Néméh-Nombré est professeur adjoint à l'École d'innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l'Université Saint-Paul.

Illustration : Elisabeth Doyon

Mexique : le ballon des luttes sociales roule dans les villes qui accueillent le Mundial

1er juillet, par Victor Ibarra
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Víctor Ibarra, texte et photos, correspondant au Mexique Ces derniers jours, le ballon roule sur les terrains de la Coupe du monde de football au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Mais dans les rues des villes mexicaines hôtes — Mexico, Guadalajara et Monterrey — ainsi que dans plusieurs (…)

Ce que signifie le 1er juillet aux États-Unis considérant la promesse de Trump de réformer l’ALENA

1er juillet, par Rédaction-coordination JdA-PA
Communiqué de Public Citizens, Washington Nous publions le communiqué de Public Citizen – PC mis en ligne le 20 juin concernant la révision de l’accord commercial trinationale (…)

Communiqué de Public Citizens, Washington Nous publions le communiqué de Public Citizen – PC mis en ligne le 20 juin concernant la révision de l’accord commercial trinationale qui doivient débuter aujourd’hui 1er juillet. Il s’agit d’une organisation citoyenne nationale à but non lucratif basée (…)

Vélo non mixte. Balade à Trois-Rivières

Le vélo est sans équivoque le moyen de transport le plus écologique qui soit. En revanche, sa pratique est parfois limitée par l'absence ou l'inadéquation des infrastructures. (…)

Le vélo est sans équivoque le moyen de transport le plus écologique qui soit. En revanche, sa pratique est parfois limitée par l'absence ou l'inadéquation des infrastructures. C'est pour cela qu'est née la Cyclerie. Ce groupe communautaire basé à Trois-Rivières a créé le programme « Toutes à vélo », afin de permettre d'apprendre à faire du vélo en milieu urbain. À bâbord ! s'est entretenu avec Aline Crédeville, citoyenne cycliste et bénévole à la Cyclerie. Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Qu'est-ce qu'exactement la Cyclerie ?

Aline Crédeville : C'est un organisme communautaire qui est né de la volonté de neuf personnes fondatrices souhaitant promouvoir la culture « vélo », dont deux anciens élus de la ville. Ça se traduit concrètement par une communauté gravitant autour d'un atelier de réparation et d'entretien mécanique de vélo ouvert aux membres et autour de projets événementiels ou saisonniers qui assoient et promeuvent le transport à vélo urbain.

ÀB ! : Les conditions pour la pratique du vélo comme moyen de transport sont-elles réunies à Trois-Rivières ? En quoi la Cyclerie participe-t-elle à la rencontre de ces conditions ?

A. C. : Il y a plusieurs facteurs qui sont à réunir pour que le vélo passe d'une pratique récréative à un véritable moyen de transport pour une large communauté de personnes. L'absence d'autonomie « mécanique » est un frein important à la pratique, d'où la création de l'atelier de réparation et d'entretien où des personnes plus ferrées viennent partager leur expertise à d'autres, désireuses de ne pas se retrouver penaudes devant une crevaison inopportune. Mais il n'y a pas que la mécanique pour être autonome ou plutôt « vélonome ». Il y a aussi le fait de savoir être cycliste en ville dans des conditions parfois hostiles : partage inéquitable de la route, infrastructures routières inadaptées, et le climat qui peut aussi faire faiblir la volonté.

La Cyclerie organise et réalise des actions visant à encapaciter les personnes via des formations et événements axés sur l'expérience de la mobilité cycliste : vélo d'hiver, essai de vélos-cargo, ou encore des balades urbaines (dont la participation aux masses critiques [1] – édition trifluvienne). Enfin, pour devenir cycliste, l'appartenance à une communauté est cruciale, afin d'échanger autour de notre pratique de cyclistes urbain·es. En cela, la Cyclerie permet ce lieu d'échanges et d'existence.

ÀB ! : Certains limitent les retombées du vélo à des améliorations en termes de santé et d'environnement. Vous semblez partager une vision plus holistique des retombées sociales du vélo ?

A. C. : Oui la santé, oui l'environnement, mais effectivement je crois aussi beaucoup en la capacité d'autonomie que le transport à vélo permet. Le temps et l'espace défilent différemment à vélo. On est en contact constant avec notre environnement immédiat. L'échange avec celui-ci n'est non seulement pas coupé, mais il est « sublimé ». Je veux dire : quel plaisir de se mouvoir dans l'espace, sentir le vent sur sa peau. Comme dirait l'une des participantes de « Toutes à vélo », c'est comme voler ! C'est aussi pouvoir dire salut aux personnes que tu connais, t'arrêter et repartir. Aller d'un endroit à un autre, efficacement. Il y a un fort sentiment d'autonomie, de liberté, mais aussi d'appartenance au lieu et aux personnes qui partagent ce mode de transport. Aussi, on retrouve toute sorte de monde à vélo. Pas forcément les mêmes vélos c'est certain, toutefois, tout le monde pédale. Et un vélo c'est bien plus beau qu'un char. Esthétiquement, on est ailleurs. Écologiquement aussi. Socialement, c'est évident. Le vélo remet les pédales à l'heure...d'aujourd'hui.

ÀB ! : Comment est venue l'idée géniale des balades non mixtes ? Quel bilan en tirez-vous ?

A. C. : Les balades non mixtes ont commencé avec l'idée de faire une édition trifluvienne de « Toutes à vélo » (programme développé par Vélo Québec destiné aux femmes par des femmes pour apprendre à faire du vélo). Les objectifs étaient de donner l'occasion (1) d'apprendre ou de réapprendre le vélo, (2) de comprendre comment se déplacer en ville à vélo, (3) de le faire entre femmes sans mexplication [2], à leur rythme, en sécurité et dans la bienveillance.

En parallèle des séances, on a aussi organisé une garderie pour que les femmes puissent venir et faire garder leurs enfants le temps des séances. La balade, un coup de pédale à la fois. D'abord une pédale, puis les deux. Voir le sourire aux premiers coups de pédales, les éclats de rire quand soudainement, oui, il faut freiner…avant le mur. Une franche camaraderie parmi cette dizaine de femmes de tous âges, et de toutes expériences. Faire le circuit routier en milieu urbain, apprendre à tourner aux intersections, indiquer sa direction, savoir quand on a priorité, se positionner légitimement sur la voie, et oui, répondre aux incivilités et à des comportements dangereux d'automobilistes.

Leurs motivations ? Parmi celles qu'elles nous ont dites : « Ne pas dépendre des horaires des bus », accompagner leurs enfants à vélo au lieu d'être sur le bord à tenir les sacs et les gourdes. À refaire ? Elles étaient unanimes. Des ajustements, certainement. Le bilan est positif, très positif. Ce fut un franc succès : sur les 15 personnes inscrites, 12 sont venues, et régulièrement.

ÀB ! : Vous avez aussi tenu des balades réservées aux femmes issues de l'immigration ? Quelles ont été les retombées ?

A. C. : On a ajouté le volet « nouvelles arrivantes » parce que justement on croit au fait que permettre aux femmes nouvelles arrivantes de faire du vélo en ville pouvait les affranchir et faciliter leur autonomie en matière de mobilité. On pense refaire plusieurs fois cette expérience, mais sous une forme moins concentrée dans le temps, destinée à d'autres groupes de personnes, comme les personnes étudiantes étrangères, et pas uniquement en non-mixité.

On a aussi l'idée de proposer des balades aux personnes ayant suivi le programme, sous la forme de mentorat afin de consolider les acquis et la confiance. Pour les prochaines éditions, on s'organise aussi de manière à avoir davantage de bénévoles. Nous n'étions pour cette édition que deux à avoir suivi la formation « Cycliste avertie » de Vélo Québec, ce qui est limitant : nous seules pouvions assurer la sécurité des sorties sur route.

ÀB ! : Quelles sont les prochaines activités de la Cyclerie ? Quel avenir pour le vélo à Trois-Rivières ?

A. C. : De manière récurrente, tous les jeudis soir l'atelier de mécanique est ouvert sur rendez-vous, et les deuxièmes samedis du mois, nous tenons l'atelier de mécanique vélo non mixte : Les Maniv'elles. L'idée, c'est de s'offrir un temps et un espace par des femmes pour des femmes et autres personnes non-cis, pour apprendre la mécanique vélo. En parallèle de cette mission mécanique, la deuxième collecte de vélos se profile à la mi-octobre. S'ensuit ensuite la formation de vélo d'hiver avec un don d'équipement de 200$ pour les personnes cyclistes participant à notre programme. La conversion aux conditions hivernales en est bien facilitée ! Notre but ? Le pont Laviolette à vélo ! Mais plus sérieusement, à long terme : améliorer l'image du transport à vélo urbain et périurbain, augmenter la fréquentation cycliste, obtenir de meilleures infrastructures, et augmenter l'accessibilité à ce mode de transport, pour tous et toutes, à Trois-Rivières.


[1] Une masse critique est une mobilisation de cyclistes dans l'espace public duquel les automobilistes sont exclus. Ce mouvement mondial, à la fois festif et revendicatif, vise à réclamer l'espace urbain, développer la sociabilité entre cyclistes et promouvoir les transports alternatifs et écoresponsables.

[2] Francisation du concept féministe anglais de « mansplaining »

Photo : Aline Crédeville

Relancer les luttes écologiques au Québec

28 juin, par Nicolas Lacroix, Louise Nachet, Claude Vaillancourt — , , , ,
Le mouvement écologiste est à la fois fragile et bien implanté au Québec. Des années de luttes ont mené à des avancées significatives, tant en termes de positionnement que (…)

Le mouvement écologiste est à la fois fragile et bien implanté au Québec. Des années de luttes ont mené à des avancées significatives, tant en termes de positionnement que d'organisation. Mais les nombreuses difficultés à faire adopter des mesures conséquentes et l'inaction persistante des États montrent aussi que les gains actuels restent insuffisants. D'autant plus qu'avec l'élection de Donald Trump aux États-Unis et celle probable de Pierre Poilièvre à Ottawa, cette stagnation risque de se transformer en un ressac considérable.

Mini-dossier coordonné par Nicolas Lacroix, Louise Nachet et Claude Vaillancourt

D'où notre initiative de faire le point sur les luttes écologistes. Ce mini-dossier, prélude à des développements ultérieurs, lance quelques pistes : évaluer les reculs et les avancées, penser le fatalisme qui touche une partie du mouvement et mettre de l'avant de nouveaux collectifs (les Soulèvements du fleuve) qui participent de la relance des luttes.

Les COP sur le climat, neutralisées et décrédibilisées par le rôle qu'y joue désormais l'industrie fossile, ainsi que le climatoscepticisme de la nouvelle administration étatsunienne annoncent des années difficiles pour le mouvement écologiste. Il importe par conséquent de renforcer nos résistances et de leur donner une nouvelle impulsion. Cela commence par une reconnaissance de l'état de nos luttes.

Les Soulèvements du fleuve : construire un nouveau rapport de force

Né de la rencontre et de l'agrégation de plusieurs luttes locales au Québec, le récent collectif Les Soulèvements du fleuve entend participer de manière plus radicale et (…)

Né de la rencontre et de l'agrégation de plusieurs luttes locales au Québec, le récent collectif Les Soulèvements du fleuve entend participer de manière plus radicale et créative à la résistance contre le complexe industriel, colonial et extractiviste. Cibler les véritables responsables, densifier le réseau de résistance et reprendre du terrain, tels sont leurs objectifs immédiats. À bâbord ! s'est entretenu avec eux. Propos recueillis par Nicolas Lacroix.

À bâbord ! : Pouvez-vous expliquer ce que sont les Soulèvements du fleuve ?

Les Soulèvements du fleuve : Les Soulèvements du fleuve sont nés de la nécessité de dépasser nos luttes et nos situations locales pour composer un mouvement capable de désarmer ceux qui aménagent la dépossession et la destruction. À travers les rencontres et les débats, nous en sommes venu·es au constat que la simple addition de nos résistances n'est pas suffisante pour faire face au niveau de coordination et de planification d'un projet comme le Projet Saint-Laurent du gouvernement Legault. Les Soulèvements du fleuve rassemblent et densifient ainsi les initiatives qui germent un peu partout afin de résister collectivement au développement extractiviste et industriel en cours. Puisqu'aucun gouvernement n'est en mesure de répondre à la catastrophe actuelle, il nous revient de nous imposer pour construire un monde nouveau. Les Soulèvements du fleuve ne sont donc ni organisation ni groupe particulier, mais bien la composition de ces résistances. Évidemment, les hypothèses, les forces et les limites des Soulèvements de la Terre français sont une inspiration à la fois pratique et théorique pour l'avenir de nos mouvements.

ÀB ! : Comment l'action des Soulèvements du fleuve s'inscrit-elle dans le contexte du Québec, notamment eu égard aux dynamiques coloniales qui y sont à l'œuvre ?

LSF : Si notre tentative part effectivement des communautés allochtones, nous avons comme objectif de dépasser les frontières. S'opposer aux pratiques extractivistes et destructrices des terres et de ses populations s'inscrit selon nous dans une logique de résistance aux logiques coloniales d'accaparement des terres pour l'extraction. Dans notre volonté d'amplifier la force et la voix des résistances et des alternatives face à la destruction du monde, nous cherchons activement à soutenir et à participer aux mouvements de restitution des territoires autochtones (Land Back). Plus largement, notre hypothèse est d'impulser un mouvement de rébellion contre les architectes de la fin du monde en construisant des réseaux de luttes locales qui traversent les différentes communautés. Évidemment, les grandes distances géographiques qui nous séparent, les barrières culturelles et les fractures raciales complexifient ce travail. Mais nous savons qu'une piste de solution se trouve dans la rencontre réelle, le partage et l'écoute, et c'est ce à quoi nous travaillons.

ÀB ! : L'opposition au « projet Saint-Laurent » de l'actuel gouvernement caquiste apparaît comme l'un des principaux moteurs de l'action des Soulèvements du fleuve. Pouvez-vous expliquer ce en quoi consiste le « projet Saint-Laurent » et pourquoi les Soulèvements du fleuve s'y opposent ?

LSF : Faisant suite au Plan Nord, le projet Saint-Laurent s'illustre par la poursuite d'un développement techno-industriel, énergétique, extractiviste, portuaire et routier sans limite entrepris par le gouvernement pour supposément répondre à la crise climatique. Il incarne la réponse capitaliste par excellence face à ses propres défaillances écologiques et sociales : exploiter plus, creuser plus profond, re-industrialiser, marchandiser le vivant et approfondir le ravage. Mais ce renouveau du développement techno-industriel décomplexé n'est pour nous qu'un point de départ. L'exploitation des territoires dépasse le projet Saint-Laurent et son impopulaire filière batterie. L'exploitation forestière, l'agro-industrie ou le passage d'oléoducs pétroliers ne seront pas en reste. Ces complexes étant régis par les mêmes logiques destructrices de dépossession et d'extraction, le projet des Soulèvements du fleuve se doit de considérer le problème dans sa totalité.

ÀB ! : Comment les Soulèvements du fleuve conçoivent-ils leur rôle dans la relance des luttes écologistes ? Quels sont ses rapports avec les autres mobilisations et organisations écologistes ?

LSF : Il nous faut à notre avis devenir une force politique capable de construire et maintenir un rapport de force permettant de faire fléchir ceux que nous nommons les architectes de la destruction. Cela passe par une composition entre groupes en

tout genre : ONG, syndicats, groupes citoyens, écologistes, groupes autonomes, coopératives de solidarité, alternatives paysannes, naturalistes, amoureux·euses des boises, etc., en combinant et dépassant nos perspectives et nos moyens d'actions propres. Il s'agit donc pour nous maintenant de s'organiser dans des lieux et des moments donnés, de dessiner des trajectoires communes. Nous mettons au jeu l'hypothèse de la composition : nous ne considérons pas qu'une vision ou une forme d'intervention doit primer sur une autre, mais envisageons plutôt la musicalité de l'ensemble. Suivant cette métaphore, les Soulèvements du fleuve ne prennent pas le rôle de chef d'orchestre, mais se font plutôt les technicien·ne.s qui s'assurent dans l'ombre que chacun·e soit capable de jouer du mieux qu'il ou elle le peut.

ÀB ! : Quels sont les objectifs à plus ou moins long terme des Soulèvements du fleuve ?

LSF : Un peu partout, une évidence est partagée : il est aujourd'hui nécessaire de reprendre l'offensive, de gagner du terrain à la fois symboliquement et matériellement. C'est-à-dire, d'une part, de contrer les discours dominants sur l'économie, la croissance et leur caractère indépassable. Se rencontrer, discuter, travailler les imaginaires, inventer d'autres possibles. Mettre de l'avant d'autres discours que celui de notre extinction assurée. Ce mouvement doit, d'autre part, être aussi celui d'une offensive matérielle. Partout où des territoires sont menacés, nous appelons à ce que tous les efforts soient faits pour les défendre afin qu'ils soient restitués aux communautés concernées, habités de nouvelles pratiques écologiques, occupés d'usages collectifs, ou simplement laissés vagues. Nous défendons à la fois la possibilité que des terres puissent demeurer improductives – que tout ne soit pas réduit à sa valeur, son travail, son rendement, que des choses puissent exister telles quelles – mais aussi l'invention de nouveaux usages, la création d'infrastructures qui nous permettent de résister et de se réinventer dans le temps. Si nous avons comme objectifs immédiats l'arrêt des projets ravageurs spécifiques, nous savons que la victoire réelle dépend de notre capacite à inventer de nouveaux rapports aux un·e·s et aux autres, à nous-même, à la Terre et à toutes les formes de vie qui la peuplent.

Où en sont les luttes écologiques ?

Depuis les grandes manifestations de 2019, la lutte pour l'environnement semble ralentir, ou connaître un important ressac. Avec la montée de l'extrême droite, l'application (…)

Depuis les grandes manifestations de 2019, la lutte pour l'environnement semble ralentir, ou connaître un important ressac. Avec la montée de l'extrême droite, l'application contestée de mesures environnementales et une certaine lassitude, l'environnement ne semble plus occuper une place aussi marquante. Mais est-ce vraiment le cas ?

Chose certaine, la planète continue de se réchauffer et les catastrophes naturelles s'accumulent… Et bien sûr, les grandes manifestations ne sont pas le seul mode de pression pour inciter les gouvernements et les populations à se lancer de façon plus significative dans la transition écologique. Mais si on les considère comme un important barème, il devient évident que celles qu'on a tenté de relancer après le grand sommeil des années de la covid-19 n'ont eu ni l'ampleur ni la couverture médiatique qu'elles auraient pourtant dû obtenir.

Le réchauffement climatique ne crée plus le même effet de stupeur, ses conséquences n'ont plus l'impact de la nouveauté. Il se développe au contraire une forme de résignation et de défaitisme devant les constats terrifiants du GIEC et des groupes environnementalistes. À force de les entendre sans réelles modifications, leurs propos ne parviennent plus à alarmer autant. Mais comment pourraient-ils se renouveler si la situation ne change pas ?

Le déni se renforce

La montée de l'extrême droite partout dans le monde devient un des principaux obstacles à la transition écologique. Ne reculant pas devant les raccourcis démagogiques, celle-ci parvient à faire croire que les politiques environnementales se retournent contre les citoyen·nes qu'elle prétend défendre. C'est au nom du peuple qu'elle s'oppose à la taxe sur le carbone au Canada, aux éoliennes en France, et qu'elle soutient l'exploitation sans limites des hydrocarbures aux États-Unis.

Quitte à mentir effrontément, comme Pierre Poilievre, lorsqu'il prétend que la taxe sur le carbone affame la population, alors que grâce à une ristourne, elle donne plus d'argent qu'elle en prend pour huit Canadiens sur dix, selon le directeur parlementaire du budget. Le populisme de droite est parvenu à faire de la protection de l'environnement un épouvantail lui permettant d'attirer les votes. Un enjeu que la droite cherche à rendre impopulaire, si bien que les partis centristes et libéraux cherchent à l'éviter, comme on l'a constaté lors du débat présidentiel entre Donald Trump et Kamala Harris, où la question climatique a été à peine abordée.

L'indifférence de nombreuses personnes provient aussi de l'illusion créée par l'adoption de certaines mesures présentées comme efficaces, mais qui, dans le fond, ne le sont pas. La population est rassurée : le gouvernement agit, même s'il est loin de le faire convenablement. Ainsi, le projet de loi 69 sur l'énergie (PL69), devant assurer « la gouvernance responsable des ressources énergétiques », ne propose aucune mesure de décarbonation et prévoit un large plan pour produire toujours plus d'électricité, peu importe les effets nuisibles sur l'environnement et les coûts élevés de cette transformation — qui seront par ailleurs absorbés par la population.

Parfois aussi, certaines bonnes mesures, prises ou présentées inconsidérément, déclenchent une réaction provoquant de véritables reculs. La taxe sur le carburant en France, décrétée par le gouvernement Macron, non progressive et suivant une importante baisse d'impôt pour les riches, a déclenché la juste indignation des Gilets jaunes. Devant cette réaction très forte, l'écofiscalité, même responsable et bien modulée, est devenue sulfureuse pour plusieurs gouvernements. Au Québec, la présentation maladroite de Québec solidaire de sa taxe sur les voitures polluantes a écarté toute idée de bonus-malus sur l'achat d'autos, visant à récompenser les bonnes pratiques et pénaliser les mauvaises. Devant des échecs de ce type, le risque de l'impopularité de nombreuses mesures pro-environnementales rend craintives les personnes exerçant le pouvoir. Les politiques environnementales deviennent risquées pour elles.

Les pressions constantes des lobbys industriels auprès des gouvernements et de l'opinion publique créent une importante stagnation, quand il ne s'agit pas de reculs. Ces pressions se font sentir à tous les niveaux de gouvernement : dans le monde par des délégations importantes de représentant·es des compagnies d'hydrocarbures dans les conférences sur le climat ; par des rencontres très nombreuses avec des élu·es et fonctionnaires auprès du gouvernement fédéral tel que le révèle le registre des lobbyistes ; dans les audiences de la commission parlementaire sur le projet de loi sur l'énergie au Québec (PL69) où les grandes entreprises privées sont fortement majoritaires.

Un mouvement en pleine évolution

Si les grandes manifestations sont toujours nécessaires pour convaincre les personnes d'agir plus fermement en faveur de la transition écologique, il existe plusieurs autres moyens d'atteindre ce but. Depuis plusieurs années, des progrès ont été accomplis en multipliant les initiatives de toutes sortes, pas toujours spectaculaires, mais efficaces chacune à leur manière.

Plusieurs municipalités font davantage leur part, notamment au Québec, où aux dernières élections, le mouvement citoyen Vire au vert a favorisé la victoire de plusieurs conseillers municipaux écologistes. Cela a permis des changements souvent très visibles, comme à Montréal : verdissement des rues, développement de pistes cyclables sécuritaires, réduction des places de stationnements, planification de quartiers écologiques (tout en se montrant incapable de bloquer des projets de promoteurs immobiliers allant à contresens comme Royalmount et Maestria).

Les groupes citoyens sont maintenant beaucoup mieux outillés pour mettre en branle la transition. Ils ont conçu leurs propres documents décrivant précisément les pistes à suivre (les Chantiers de la Déclaration d'urgence climatique, les 101 idées pour le climat du Pacte pour la transition et la volumineuse Feuille de route du Front commun pour la transition énergétique). Ces connaissances acquises permettent de mieux réagir devant les initiatives gouvernementales défavorables à l'environnement même si des coups de force comme l'installation de Northvolt ou le PL69 restent difficiles à contrer.

De nombreuses initiatives citoyennes ont été mises en place, visant à encadrer la transition écologique à une échelle locale par une série d'initiatives variées. Les Collectivités ZéN (zéro émission nette), déployées dans huit régions et municipalités du Québec, ou le projet de Transition juste en milieu de travail ne sont que deux exemples parmi une constellation d'initiatives dans les villes et les régions, portées par des citoyen·nes mobilisé·es en grand nombre pour protéger l'environnement. Leur travail, souvent dans l'ombre, crée de véritables transformations.

D'autres choisissent de combattre l'inertie des gouvernements et d'une partie de la population en renouant avec les actions et discours radicaux, avec la remise en cause d'un capitalisme à bout de souffle. Les 11 brefs essais pour la justice climatique, sous la direction de Zoyanne Côté et Sandrine Giérula1, reflètent bien la réaction de jeunes autrices indignées, décidées à nourrir leurs actions de leur colère comme le disent les directrices de l'ouvrage :

« “ Amour et rage ”, “ Résister et fleurir ”. Ces slogans nous rappellent qu'une part de nous doit s'opposer à ce qui est érigé pour que l'autre puisse faire germer la suite. Résister par amour. Fleurir par rage. Il faut oser le dire et s'activer : nous devons détruire notre système économique ; notre société impérialiste doit s'effondrer. Cela ne veut pas dire que nous sombrerons avec elle. Ayons de l'ambition révolutionnaire. »

Le mouvement Extinction Rebellion, fondé en 2018, se distingue toujours par de spectaculaires actions dérangeantes. Dans son sillon, plusieurs groupes reprennent des tactiques semblables, comme Rage climatique et Dernière génération, ce dernier groupe ayant notamment barré l'accès à un débarcadère de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau en pleine période des vacances l'été dernier. L'inaction climatique risque de multiplier ce genre d'interventions qui seront de plus en plus facilement justifiées.

Les luttes environnementales se déclinent donc aujourd'hui, encore plus qu'auparavant, dans un large prisme d'approches. Peut-être est-il plus difficile d'en faire un portrait global et de déterminer avec conviction si elles progressent ou si elles stagnent. Chose certaine : les gouvernements et les individus en position de pouvoir n'en font toujours pas assez et sont les vrais responsables des insuffisantes avancées en matière de protection de l'environnement. D'où la nécessité de continuer à exercer toujours plus de pression sur eux.

Illustration : Elisabeth Doyon

De quoi Doomer est-il le nom ?

Un défaitisme malsain toucherait le mouvement écologiste contemporain. Selon un nombre croissant de commentateurs, le doomism, doomerism ou « catastrophisme », serait le (…)

Un défaitisme malsain toucherait le mouvement écologiste contemporain. Selon un nombre croissant de commentateurs, le doomism, doomerism ou « catastrophisme », serait le nouveau danger qui guette l'écologie. Sous couvert de combattre l'inaction et une nouvelle forme de déni, on confond pourtant perte de foi envers le capitalisme et enthousiasme pour la fin du monde.

Dans de nombreux textes relayés par les grands médias occidentaux, on harangue la société civile pour la convaincre que son désespoir croissant face à la catastrophe climatique n'est pas fondé. On nous dit que la stratégie des petits pas que le capitalisme vert nous propose devrait nous donner des raisons d'être optimistes et que nous devrions taire notre accablement face aux échecs toujours plus nombreux de nos décideur·euses car celui-ci serait porteur d'apathie et d'inaction.

Il peut sembler inconvenant de faire la critique d'une position qui entend « redonner espoir » mais en y regardant de plus près, on découvre que ce discours sur le « catastrophisme », bien en vogue depuis les dernières années, émane d'un segment très particulier de l'écologie occidentale. Ce à quoi il entend faire barrage est beaucoup plus complexe que le simple désespoir.

À la rescousse du capitalisme vert

Il est difficile de ne pas voir une forme de panique morale dans les formulations des journalistes et des chroniqueur·euses qui s'affolent à propos des « prophètes de malheur » sur internet. Les doomers seraient partout. À en croire certain·es, ils et elles mettraient en péril notre avenir collectif et même nos enfants par leur pessimisme contagieux. Or, à la question « Mais qui sont donc ces doomers ? », la réponse reste toujours assez nébuleuse.

Les doomers feraient partie de ces nouveaux négationnistes qui acceptent enfin la réalité des changements climatiques, mais qui refusent les solutions pour y remédier. L'accusation collerait également aux collapsologues de tout acabit, et aux analystes parfois partisan·nes des théories de l'effondrement (dont le défaitisme n'est pourtant pas toujours aussi clair qu'il n'y paraît. Pire, la génération Z au grand complet en souffrirait également, si bien qu'elle risquerait d'arrêter de militer. On évoque parfois même des partisan·nes de la décroissance qui adopteraient ce même ton !

Ces amalgames qui tendent à présenter ces discours comme irrationnels et désespérément défaitistes n'ont rien d'anodins, et possèdent un caractère dépolitisant. Comme dans nombre de cas de panique morale, cet affolement à propos de l'influence des doomers a pour but de protéger un certain point de vue hégémonique.

Le discours sur le catastrophisme et ses confusions peut être vu comme une réponse plutôt désordonnée à la perte de confiance croissante envers les institutions censées mener la transition. Ce qui se présente comme un simple appel au réalisme et à l'optimisme tend en fait à protéger une certaine interprétation de l'écologie politique. Il traduit aussi une ferme aversion à l'idée que certain·es soit désillusionné·es face à la situation.

Écomodernisme et statut quo

Dans la myriade d'articles et de chroniques qui font écho à ce discours anti-catastrophiste, on cite à profusion Hannah Ritchie, statisticienne environnementale dédiée à la cause de l'anti-catastrophisme, dont les propos sont d'ailleurs repris avec enthousiasme par Bill Gates.

Pour elle, nous avons de nombreuses raisons d'être optimistes. Le coût des énergies vertes serait en train de diminuer drastiquement, tout comme le nombre de victimes de catastrophes naturelles. Surtout, nous nous dirigerions vers un « découplage de l'économie », soit une situation où les avancées technologiques (comme la géo-ingénierie et la capture carbone) permettraient à nos économies de continuer à croître sans affecter l'environnement. Cet idéal d'un capitalisme vert est l'apanage d'une certaine faction de l'écologie politique qu'on appelle « l'écomodernisme ». [1] Depuis sa naissance, ses partisan·nes s'évertuent à discréditer les autres approches qui remettent plus profondément en cause le rôle de la croissance et du capitalisme dans la crise climatique.

Il ne s'agit pas de dire que chaque article qui parle de catastrophisme fait partie d'un grand plan écomoderniste orchestré pour faire taire des voix écologistes dissidentes, ni même de dire que la critique du catastrophisme est inutile. Il va évidemment de soi que l'inaction n'est pas bénéfique au mouvement écologiste, et que le défaitisme est un enjeu réel au sein du mouvement. Néanmoins, il est nécessaire de mettre en garde contre l'utilisation outrancière de cette accusation, car celle-ci cache souvent, sous le couvert du « réalisme » et de la « lutte à l'apathie », une tentative subtile de protéger les institutions et systèmes actuels.

Éloge du pessimisme

Sous une vidéo dans laquelle apparaît Hannah Ritchie, les commentaires se ressemblent un peu tous. L'un d'entre eux, ovationné par 3400 mentions « J'aime », déclare : « Je ne suis pas fataliste parce que ces problèmes sont irrémédiables. Je suis fataliste parce que nos dirigeant·es refusent d'y remédier et parce que nous sommes impuissant·es à les obliger de prendre actions » [2].

Partout on désespère. Non pas parce qu'il n'y a plus rien à faire, mais bien parce que ce qui devrait être fait est ignoré par celles et ceux qui ont le pouvoir de changer quelque chose. Nous ne sommes pas résigné·es autant que nous sommes en colère, et le pessimisme qui nait de notre hargne ne nous condamne pas forcément à l'inaction, précisément parce que celui-ci n'est jamais loin de se transformer en révolte.

Ainsi ce n'est pas sur celles et ceux qui succombent au défaitisme devant un monde qui refuse de les écouter qu'il faut mettre le blâme du « fléau » catastrophiste. Il faut plutôt le reporter sur les décideur·euses condescendant·es qui font mine d'être préoccupé·es par l'environnement tout en refusant d'agir efficacement devant la gravité de la crise.

Pour paraphraser une citation déjà trop entendue [3], la conclusion désolante de toute cette affaire semble être qu'il est encore aujourd'hui plus facile d'assumer que l'on n'a plus foi en le monde, que de réaliser que l'on n'a plus foi en le capitalisme.


[1] « I don't feel doomed because these problems are unsolvable. I feel doomed because the people in charge refuse to solve them and people are disenfranchised and powerless to hold the people in charge accountable. », commentaire par @Elleh42 sur « What the news won't tell you about climate change | Hannah Ritchie, PhD » par Big Think. En ligne : www.youtube.com/watch ?v=3XNQFqUwCnU&t=267s

[2] Charlier, Dorothée, et Florian Fizaine. « Decoupling gross domestic product and consumption of raw materials : A macro-panel analysis ». Sustainable Production and Consumption 36 (1 mars 2023) : 194-206. doi.org/10.1016/j.spc.2022.12.020.

[3] Mark Fisher, Capitalist realism : Is there really no alternative ?, Zero Books, Londres, 2010, Ch.1.

Antoine Morin-Racine est journaliste et étudiant à la maîtrise en sociologie à l'Université Laval.

Illustration : Elisabeth Doyon

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