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La grève politique et sociale – Introduction au dossier

Depuis quelques années, les appels à la grève politique et sociale se multiplient au Québec. En décembre 2024, le groupe Alliance Ouvrière adopte comme stratégie « la récupération de l’outil de la grève politique pour rétablir le rapport de force de la classe ouvrière[1] ». Le 25 novembre 2025, Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), affirme que « la grève sociale pourrait devenir la solution ultime des syndicats[2] » pour renverser le projet de loi 3 qui vise à entraver l’action politique des travailleurs[3]. Et le 30 janvier 2026, le Conseil central du Montréal métropolitain-CSN adopte un plan d’action pour déclencher une grève sociale d’ici les prochaines élections provinciales. Si le projet se concrétise, il « combinerait des débrayages dans les milieux de travail avec des actions d’appui populaires (grèves du milieu communautaire, grèves étudiantes, mobilisation dans les quartiers et les régions, etc.)[4] ». Le premier élément, celui concernant les grèves en milieu de travail, reste à construire et c’est de lui que dépendra le succès de cette lutte. Quant à l’appui des mouvements sociaux, ce plan semble réaliste puisque les travailleuses et les travailleurs du milieu communautaire ont annoncé un premier débrayage du 23 mars au 2 avril 2026, alors que la Coalition de résistance pour l’unité étudiante syndicale (CRUES) prévoit une « semaine de grève et d’actions contre l’austérité » au même moment. Ces mobilisations pourraient servir de levier à un mouvement plus ample autour du 1er mai ou à l’automne 2026, pour casser les lois et projets de loi rétrogrades et antisyndicaux de la Coalition avenir Québec (CAQ)[5], et pour instaurer un rapport de force avec le futur gouvernement qui sera élu le 5 octobre prochain. Comme le mentionne un journal intersyndical récemment créé dans le but de mobiliser les employé·e·s du cégep de Saint-Laurent : « À ce stade, nous devons également envisager la grève […] une grève politique, contre l’austérité et contre l’atteinte à nos droits en tant que travailleuses et travailleurs[6] ».
Grèves et enjeux politiques
Mais qu’est-ce qu’une grève politique ou une grève sociale au juste ? Bien que ces termes circulent de plus en plus parmi les groupes militants, ils ne sont pas encore courants dans le reste de la population. La grève est un arrêt collectif et concerté du travail ou de ses activités, dans le but d’instaurer un rapport de force à l’encontre de l’employeur ou d’une instance dirigeante. Lorsqu’on parle de grève politique, on réfère à un arrêt de travail qui vise directement un objectif politique (faire tomber une loi ou un gouvernement, imposer une nouvelle structure de pouvoir, etc.) ou qui affecte le champ politique (parce qu’illégal ou non conforme à la loi). Au Québec, puisque le droit de grève est uniquement toléré lors des négociations pour renouveler une convention collective, on considère que toutes les grèves qui se situent en dehors des périodes de négociation sont illégales, et donc qu’elles sont politiques au sens large. De plus, n’importe quelle grève au départ économique et légale peut se politiser. Bien qu’une grève politique puisse se produire dans une seule entreprise ou à une échelle réduite, cet outil est souvent utilisé par des fronts communs ou des coalitions afin de contrer une loi ou un gouvernement autoritaire. L’extension de la grève politique à de larges secteurs de la population entraine ce qu’on appelle une grève sociale. Il y a donc une continuité entre la grève politique et la grève sociale, selon laquelle la multiplication des débrayages politiques ouvre la porte à un arrêt de travail général.
Historiquement, le droit de grève a été largement contesté par l’État bourgeois et la classe capitaliste. Au Canada, les syndicats et le droit de grève sont décriminalisés en 1872. Dans la pratique, les grèves continuent d’être réprimées et leur exercice est fortement réduit par la Loi des enquêtes en matière de différends industriels de 1907. Par la suite, profitant de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral impose un cadre restrictif concernant les relations de travail qui interdit la grève en dehors des périodes de négociation pour renouveler une convention collective. Et même ce « droit de grève contrôlé » n’est accordé qu’en 1965 aux employé·e·s de la fonction publique, tout en demeurant fragile puisqu’il est régulièrement suspendu par des « lois spéciales » ou par décret. Dans ces conditions, une large part des luttes des travailleuses et des travailleurs se sont déroulées dans l’illégalité ou à la frontière de la légalité, prenant souvent la forme de grèves politiques. Bien que l’expression elle-même soit peu usitée, elle est employée au sujet de différents épisodes déterminants de l’histoire ouvrière. La grève générale de Winnipeg, en mai-juin 1919, opère une rapide transition des revendications économiques vers l’action politique, alors que les travailleuses et les travailleurs prennent le contrôle de la ville. Les conflits de travail durant les deux guerres mondiales, considérés comme illégaux par les autorités, sont de facto devenus politiques, en particulier au Québec où ils recoupaient une défiance envers les élites anglophones. La grève générale des employé·e·s du secteur public en avril 1972, suivie du débrayage spontané de centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs en mai, ont été parmi les moments de lutte politique les plus intenses de notre histoire. Le 14 octobre 1976, plus d’un million de personnes débraient à travers le Canada pour exiger l’abolition de la Loi C-73 qui impose un strict contrôle des salaires. Par la suite, plusieurs fronts communs intersyndicaux et d’autres conflits de travail ont similairement évolué en affrontements politiques[7].
La résurgence de la grève politique
L’histoire de la grève au Canada et au Québec, qui comprend une reconnaissance légale, quoique tardive, mais aussi un encadrement réglementaire parmi les plus sévères en Occident ainsi que des mesures fréquentes de répression, explique le statut ambigu de la grève politique dans notre tradition militante et notre imaginaire de lutte. D’un côté, de nombreuses grèves passées se sont révélées politiques compte tenu de leur débordement du cadre légal. D’un autre côté, l’encadrement juridique et la répression ont eu tendance à réduire les initiatives de grève politique et sociale pensée comme telle et menée à large échelle. Cette situation équivoque n’a pas empêché l’idée de la grève politique et sociale de ressurgir. En 2004, les centrales syndicales ont appelé à une grève sociale contre les mesures austéritaires du gouvernement libéral de Jean Charest, mais le mandat n’a pas été exercé en raison du manque d’unité entre les centrales. Au printemps 2012, la grève étudiante s’est étendue à plusieurs secteurs de la population, provoquant un véritable mouvement social. En 2015, une grève conjointe des étudiantes et des étudiants et de plusieurs milieux de travail a permis de réaliser le 1er mai une grève sociale d’une certaine ampleur. Le 27 septembre 2019, de nombreux syndicats étudiants, enseignants et autres, ont débrayé pour le climat et participé à une marche d’un demi-million de personnes à Montréal. Lors de ces différents épisodes, les termes de grève politique et de grève sociale ont ressurgi, et leur popularité grandit depuis dans les syndicats et les mouvements sociaux. Ce retour de la grève politique s’explique par deux raisons : la violence des crises qui frappent les classes populaires et la force de la grève pour faire valoir nos droits.
Dans un premier temps, nous devons reconnaitre l’intensité particulière des crises qui affectent les travailleuses et les travailleurs et qui provoquent une colère légitime. Depuis la crise économique de 2008, les conditions de vie de la majorité de la population se sont dégradées, parce que les capitalistes ont fait reposer le poids de cette crise sur le dos des classes laborieuses. Afin de maximiser leurs profits, les multinationales et les grands patrons continuent d’intensifier l’exploitation des travailleurs et des travailleuses, amplifient les inégalités sociales et paupérisent davantage les plus démuni·e·s. Ces conditions maintiennent une crise perpétuelle du logement et entrainent une crise de la vie chère qui provoque désormais une insécurité alimentaire grave chez 20 % des Québécoises et des Québécois[8]. Sur un autre plan, la crise écologique s’approfondit – incluant la dégradation des milieux de vie, la multiplication des feux de forêt, des inondations, etc. – alors que rien ne laisse croire que nos dirigeants agiront pour la résorber. Au contraire, les gouvernements du Parti libéral du Canada (PLC) et de la Coalition avenir Québec (CAQ) abandonnent une à une les mesures et règlementations environnementales existantes, sans compter les efforts de Donald Trump pour dynamiter l’Accord de Paris et l’ensemble des ententes transnationales sur l’environnement et le climat. Ces phénomènes témoignent de la droitisation de la politique mondiale, canadienne et québécoise. Les factions les plus réactionnaires de la bourgeoisie s’imposent progressivement et multiplient les attaques économiques et politiques à l’encontre des classes populaires et moyennes. Les décrets anti-travailleurs du PLC, comme les lois autoritaires, liberticides et racistes de la CAQ, exposent cette droitisation des élites et font peser une véritable menace fascisante sur nos sociétés. Enfin, la résurgence du bellicisme et de l’économie de guerre détourne les budgets sociaux et ouvre la porte à un affrontement militaire d’ordre mondial, avec toutes les horreurs que cela implique[9].
Dans un deuxième temps, nous devons réfléchir aux outils dont disposent les classes laborieuses pour se défendre et imposer leur volonté, ce qui permet de comprendre à la fois l’augmentation du nombre de grèves et les raisons pour lesquelles nous devons intensifier ce mouvement. Comme dans toute société capitaliste, les travailleurs et travailleuses du Canada et du Québec disposent de peu de moyens pour faire valoir leurs intérêts et leurs besoins. Les carences démocratiques du système électoral uninominal majoritaire à un tour sont bien connues, sans compter le pouvoir disproportionné des riches et des grandes entreprises sur les décisions politiques[10]. La population est rarement sollicitée pour participer directement à la prise de décision. Pour être précis, entre 1898 et 1995, les Québécoises et les Québécois ont été appelés à se prononcer par référendum seulement six fois (trois fois à l’échelle fédérale et trois fois à l’échelle provinciale) et jamais depuis. Par contre, le Code du travail encadre strictement le droit de négociation des employé·e·s et sacralise le droit de gestion du patronat, c’est-à-dire « le droit de l’employeur de diriger ses travailleuses et travailleurs et de prendre des décisions pour assurer la rentabilité de son entreprise et la bonne marche de ses affaires[11] ». Alors, quels moyens reste-t-il aux travailleuses et aux travailleurs pour faire valoir leurs droits et pour imposer l’acceptation de leurs demandes ? D’un côté, on peut penser aux actions de visibilité et aux manifestations. Il est vrai qu’elles permettent parfois d’infléchir les décisions politiques. Néanmoins, elles n’offrent pas un véritable rapport de force et leur efficacité repose, en dernière instance, sur la bonne foi des dirigeants. D’un autre côté, il y a les actions qui viennent perturber ou arrêter le fonctionnement habituel de l’économie ou de la société. Parmi celles-ci, la grève s’impose comme moyen le plus efficace. C’est pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à miser sur la grève pour imposer nos revendications, voire même un projet de société alternatif.
Le dossier : des aspects de la grève politique et sociale
En regard des crises provoquées par le capitalisme et des multiples attaques gouvernementales que subit la classe ouvrière[12], de nombreuses personnes et organisations envisagent dorénavant de recourir à la grève pour faire valoir leurs droits. C’est pour accompagner cet élan que nous avons choisi de consacrer le présent dossier à « la grève politique et sociale ». Par ce travail collectif, nous souhaitons contribuer à la mise en lumière et à la diffusion de ce moyen qui, bien qu’en regain de popularité, est encore loin d’être général dans les syndicats et les groupes militants. Nous pensons que la grève politique est un outil important, tant à l’échelle locale que nationale, pour défendre nos droits, mais aussi pour potentiellement obtenir des gains inédits. Nous croyons que la pratique de la grève politique, qui vise la confrontation et l’instauration d’un rapport de force, offre une véritable possibilité de reconstruire la puissance de la classe ouvrière et de reprendre l’initiative en vue d’instaurer une société plus égalitaire. La multiplication des grèves politiques locales pourrait servir de levier à de futures grèves sociales capables d’ébranler le statu quo et d’entrainer des changements structurels, en vue d’atteindre un objectif qui figure dans le nom même de cette revue : le socialisme. Pour contribuer à ce vaste programme, notre dossier se divise en trois sections, qui traitent successivement de la théorie de la grève politique, de son histoire au Canada et, enfin, de sa pratique et de ses perspectives au XXIe siècle.
La première partie du dossier aborde la théorie et la stratégie de la grève politique et sociale. Les deux premiers articles posent les bases d’une compréhension historique de cette pratique, en étudiant respectivement la place de la grève dans la pensée de Karl Marx (Isabelle Le Bourdais et Olivier Dupuis), puis l’expérience de l’Internationale syndicale rouge et de sa stratégie de grèves politiques dans les années 1930 (Alexis Lafleur-Paiement). Par la suite, deux textes analysent l’imbrication entre le syndicalisme québécois et l’action politique. Dans son article, Émile Lacombe étudie le concept du « syndicalisme de combat » élaboré par Jean-Marc Piotte, qui a durablement marqué la gauche québécoise. Pour sa part, Yvan Perrier propose une longue étude des fronts communs intersyndicaux de 1972 à nos jours, pour montrer à la fois leur force politique et leurs limites reliées aux pouvoirs de l’État capitaliste. Ensuite, Judith Trudeau étudie les liens entre le syndicalisme, les pratiques de grève et les luttes féministes, éclairant le rôle que l’action syndicale et la grève peuvent jouer dans l’émancipation des femmes. Pour conclure cette première partie, Benoît Dumais traite de la stratégie de l’organisation Alliance Ouvrière, qui promeut depuis quelques années l’usage de la grève politique pour accroitre la force des travailleuses et des travailleurs.
La deuxième partie du dossier présente cinq moments où des grèves ont ébranlé le statu quo politique. D’abord, Marie-Josée Lavallée analyse la grève générale de Winnipeg de 1919 et la peur qu’elle a provoquée au sein des élites politiques conservatrices, notamment la peur du bolchévisme. Cet épisode permet de comprendre les manœuvres subséquentes des classes dirigeantes pour restreindre le droit de grève au pays. Ensuite, Raphaël Simard étudie la grève à l’usine d’Alcan d’Arvida en 1941, une grève spontanée qui fut durement réprimée puisqu’elle touchait l’aluminium, une industrie stratégique en pleine Deuxième Guerre mondiale, et qui n’a apporté que de faibles gains pour les ouvriers. Le texte suivant présente une entrevue avec l’historien Martin Pâquet qui revisite les luttes ouvrières des années 1970 et leur portée politique, en inscrivant cette période dans le temps long et en soulignant comment l’affrontement entre les travailleurs et les travailleuses contre le patronat recèle toujours un enjeu politique. Dans l’avant-dernier texte de la section, Raphaël Laflamme aborde les grèves politiques qui ont eu lieu aux Philippines dans les années 1970 et 1980, et qui ont contribué à la chute de la dictature de Ferdinand Marcos en 1986. Enfin, Laurence Hamel-Roy retrace la lutte des travailleuses et des travailleurs de la construction au début des années 1990, plus précisément leur combat pour maintenir la syndicalisation dans le secteur résidentiel que le gouvernement voulait supprimer. Malgré une victoire pour le maintien des syndicats dans ce secteur, les travailleurs du résidentiel sont depuis moins payés et moins bien traités que leurs collègues des autres secteurs.
La troisième et dernière partie du dossier expose différentes expériences récentes de grèves politiques et sociales, en ouvrant sur les possibilités de relancer ces pratiques aujourd’hui. Les deux premiers textes traitent des grèves étudiantes de 2012 et de 2015. Dans son article, Jeanne Reynolds discute de la préparation qui fut nécessaire pour faire naitre le mouvement de grève étudiante historique de 2012, et montre comment celui-ci s’est transformé en mouvement social. Pour sa part, Jasmin Cormier explique comment des étudiants et étudiantes ainsi que des travailleurs et travailleuses ont développé le mouvement de grève du printemps 2015, et par quels moyens ils ont réussi à mener une grève sociale le 1er mai. Ensuite, Félix Trudeau aborde la syndicalisation d’un entrepôt d’Amazon à Laval en 2024, puis la fermeture des installations de la compagnie au Québec en représailles et la lutte politique qui a suivi. Dans le dernier texte du dossier, André-Phillipe Doré revient sur plusieurs grèves politiques et sociales récentes, pour en faire une synthèse et montrer comment ces expériences peuvent nous inspirer pour l’avenir.
En explorant tour à tour les enjeux théoriques, historiques et contemporains de la grève politique et sociale, nous souhaitons contribuer à redonner sa place à une forme d’action mal connue au Québec, mais porteuse de véritables possibilités transformatrices. Cela dit, nous sommes conscients et consciente que cette pratique ne pourra exister que si les syndicats locaux, les organismes communautaires et les groupes militants s’en emparent. Dans la foulée de ce dossier, nous invitons les militantes et les militants à réfléchir aux manières de joindre leurs forces aux organisations qui préparent des grèves politiques et sociales pour l’année 2026. Nous ne pouvons pas compter sur les pompiers pyromanes qui sont aux commandes du gouvernement et des entreprises pour régler les crises qui affectent les classes populaires et moyennes. À l’orée du Front commun intersyndical de 1972, la CSN lançait le manifeste Ne comptons que sur nos propres moyens[13] qui a mis la table pour la plus importante grève politique de l’histoire du Québec. Il est temps de renouer avec cette proposition et de faire valoir nos exigences par une lutte audacieuse.
Par André-Philippe Doré, Alexis Lafleur-Paiement, Flavie Achard, responsables de la coordination du dossier
- Alliance Ouvrière, Un mouvement politique pour la classe ouvrière, Montréal, décembre 2024, p. 9. ↑
- Hugo Pilon-Larose, « Les syndicats brandissent la menace d’une grève sociale », La Presse, 25 novembre 2025. ↑
- Le projet de loi 3 veut imposer aux syndicats une série de « règles touchant à la transparence, à la gouvernance et au processus démocratique » et cherche à restreindre ainsi la voix des syndicats. Le texte introduit notamment la notion de cotisations syndicales « facultatives » pour les activités n’étant pas en lien direct avec les négociations des contrats de travail, comme la participation à un mouvement social ou la contestation de la validité d’une loi. ↑
- Roger Rashi, « Le Conseil central de Montréal (CSN) adopte un plan d’action menant à la grève sociale », Presse-toi à gauche, 10 février 2026. ↑
- En plus du projet de loi 3 déjà mentionné, soulignons la loi 14 (PL 89) adoptée en mai 2025 et appliquée depuis le 1er novembre 2025. Elle élargit la définition des services essentiels qui doivent être maintenus lors d’une grève ou d’un lockout, tout en permettant au ministre d’imposer un arbitrage exécutoire aux parties lors d’un conflit de travail, même si elles sont toujours en médiation. ↑
- Charles G., « Énoncé pour le droit à la grève politique », Le babillard, no 1, janvier 2026, p. 11. ↑
- Sur l’histoire du droit de grève au Québec et de sa répression continue, voir Martin Petitcelerc et Martin Robert, Grève et paix. Une histoire des lois spéciales au Québec, Montréal, Lux, 2018. ↑
- Geoffroy Boucher et François Fournier, « L’insécurité alimentaire grave en forte hausse au Québec », Observatoire québécois des inégalités, 1er mai 2025. ↑
- Dans cette situation, il est impératif que la gauche canadienne ne fasse pas l’erreur d’appuyer sa bourgeoisie nationale pour contrer la bourgeoisie étatsunienne, mais qu’au contraire, elle fasse la promotion d’un véritable internationalisme ouvrier. Voir David Camfield, « Comment la gauche doit répondre aux menaces de Trump contre le Canada ? », Archives Révolutionnaires, 7 février 2026. ↑
- La gauche québécoise a tenté à plusieurs reprises de lancer des partis électoraux, par exemple le Parti socialiste du Québec (1963-1968) et Québec solidaire (depuis 2006). Néanmoins, on constate à quel point il est difficile de faire valoir une option réellement de gauche dans la structure électorale actuelle, alors que les formations progressistes sont coincées entre les injonctions médiatiques à modérer leur discours et un système qui favorise les partis établis. À ce sujet, voir François Saillant, Brève histoire de la gauche politique au Québec, Montréal, Écosociété, 2020. ↑
- « Droit de gestion », CNESST, consulté le 11 février 2026. ↑
- Pour un aperçu des attaques contre les travailleurs et travailleuses au Canada et au Québec, voir Harry Glasbeek, « Comment les libéraux fédéraux sapent le droit de grève », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, automne 2025, p. 155-162, ainsi que Thomas Collombat, « Le PL89 ou quand la CAQ tire à boulets rouges sur le droit de grève », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, automne 2025, p. 163-170. ↑
- CSN, Ne comptons que sur nos propres moyens, Montréal, Conseil confédéral, 6 octobre 1971. ↑

Riposter à l’attaque aux droits par l’interdépendance des droits

Autour du 1er mai 2026, au Québec, plusieurs initiatives qui relaient la vague de mobilisations de l’automne 2025 se conjuguent ou se superposent pour exprimer le tollé soulevé par les attaques tous azimuts contre les droits syndicaux et du communautaire et les droits d’exercice de la citoyenneté civile et politique. Autant de droits qinteri ont souvent été arrachés à l’issue de dures luttes – que l’on songe au droit de grève à présent restreint par la loi 89 – et qui constituent de nécessaires contre-pouvoirs, comme le sont certaines institutions, tels les tribunaux, eux aussi de plus en plus contournés par l’utilisation répétée de la clause dérogatoire et par la cascade de lois et projets de loi pilotés par le gouvernement caquiste de François Legault ainsi que par les gouvernements libéraux successifs de Justin Trudeau et Mark Carney[1].
Cette montée de l’autoritarisme mise en évidence par les attaques répétées contre les droits[2] prend tout son sens dans le contexte ouvertement « va-t-en guerre » marqué par la hausse des budgets militaires et couronné par la décision de Trump et Netanyahou d’attaquer l’Iran, semant ainsi la mort parmi les populations du Moyen-Orient. Toute dénonciation de cette politique impérialiste attire les menaces ou les sarcasmes du fasciste Trump à l’encontre de leurs auteurs, soient-ils chefs d’État. Mais dans de nombreux pays déjà, tout citoyen ou citoyenne qui s’oppose même pacifiquement aux abus et aux violences antidémocratiques, ou proteste contre l’adoption de politiques inégalitaires, court aujourd’hui le risque d’aller en prison ou même de perdre la vie. En réalité, on assiste depuis plusieurs années déjà à la judiciarisation des conflits et à la montée en violence de la répression policière dans nombre de pays considérés comme des démocraties. C’est un mouvement convergent de criminalisation de la contestation politique et des opposants et opposantes, typique d’un processus de fascisation par le haut.
Non à la restriction des droits
Comme le rappelait France-Isabelle Langlois, la directrice d’Amnistie internationale Canada francophone lors d’une audition en commission parlementaire sur le projet de loi 1 (PL1), la restriction des droits, « on sait où cela commence, on ne sait jamais où cela finit[3] ». Dénonçant la vision gouvernementale de la laïcité, elle soulignait que le sujet n’était pas de savoir si on était « pour ou contre le port du voile », mais si on était « pour ou contre la restriction des droits ».
La criminalisation de la contestation politique commence toujours par la criminalisation de boucs émissaires. Au Québec, on peut aisément rendre visible le processus qui a conduit des attaques ciblées contre des catégories de personnes par la remise en cause généralisée des contre-pouvoirs institués. Il a démarré avec les déclarations et les lois islamophobes puis les discours, tenus par des responsables de presque tous les partis politiques (à l’exception du Nouveau Parti démocratique et de Québec solidaire) jusqu’aux gouvernements fédéral et provincial, de diabolisation des personnes demandeuses d’asile et migrantes temporaires – celles-là mêmes qui étaient appelées « anges gardiens » pendant la pandémie. Le tout a soutenu le déploiement d’un autoritarisme identitaire mis en œuvre de façon rampante, c’est-à-dire sans le bruit et la fureur des violences commises par ICE aux États-Unis contre les personnes migrantes et les citoyens et citoyennes solidaires. Pour l’instant, car avec la loi fédérale C-12 et le renforcement des pouvoirs des agents frontaliers, il est à craindre que se multiplient encore les arrestations et les déportations de personnes migrantes dont le seul « crime » est d’avoir perdu leur statut, ou de ne pouvoir obtenir la régularisation de leur situation en conséquence des politiques d’immigration à plusieurs vitesses et de leurs règles changeantes sans préavis[4].
Cependant, la restriction de droits est souvent euphémisée quand elle « ne fait que » s’en prendre à des groupes sociaux présentés comme des minorités. Le sens commun a tendance à percevoir les droits des groupes minorés, c’est-à-dire dominés dans les rapports sociaux, que ces groupes soient ou non minoritaires, comme « spécifiques » à ces groupes. Ce n’est bien sûr pas le cas. Ces droits visent en réalité à encadrer par la loi des rapports sociaux de domination et d’exploitation pour les limiter, voire les annihiler. L’objet des chartes – elles aussi contournées depuis la loi 21 sur l’interdiction du port du voile aux personnes en autorité dont les enseignantes, interdiction étendue aujourd’hui avec la loi 94 et le projet de loi 9 aux éducatrices et parents bénévoles des services de garde – est d’empêcher que les droits des groupes minorés, ou tout simplement leur possibilité d’exercer les droits reconnus normalement à toute et tout citoyen ou travailleur, ne soient niés ou piétinés par la majorité, ou par le groupe dominant, qui n’est pas nécessairement majoritaire en nombre. Soulignons, par ailleurs, que les attaques contre les femmes voilées sont des attaques contre le droit des femmes à disposer de leur corps et, jusqu’à nouvel ordre, les femmes ne constituent pas une minorité.
Mais pour le sens commun, tout se passe comme si s’attaquer à ces droits qualifiés de « spécifiques », et à ce titre perçus comme des avantages, préservait les droits considérés comme « universels ». Jusqu’au jour où, d’attaque en attaque, le voile d’illusions se déchire car même les droits dits universels sont remis en cause. C’est le cas actuellement au Québec avec le projet de loi 1 sur une future constitution québécoise, élaborée de façon condescendante, sans réelle consultation, qui nie la reconnaissance des Autochtones comme peuple et qui remet en cause l’État de droit.
Mais quoi de surprenant ? Autoritarisme et fascisation ne sont jamais le fait d’un groupe d’extrême droite isolé. Si l’on fait le tour des démocraties occidentales où de telles dynamiques se déploient, on constate qu’elles sont conduites par les gouvernements eux-mêmes, qui privilégient les intérêts des classes dirigeantes et des milieux d’affaires, et cherchent à éliminer les freins aux processus d’accumulation de richesses[5]. Au point qu’il ne semble plus y avoir de limites à la prédation qui soutient ces processus depuis l’arrivée au pouvoir de Trump et sa mise à mort d’un ordre mondial qui n’avait rien de juste ni d’égalitaire, mais qui reposait sur certaines règles prévisibles ou discutées, telles les tentatives de limitation des changements climatiques. Carney a d’ailleurs pris acte de ce changement de paradigme dans son discours à Davos, qui appelait à une redistribution des alliances entre classes dirigeantes. Peut-être s’est-il montré prêt à accepter dans la « gang » quelques pays malmenés par les rapports de force globaux, pour autant que cela perpétue un système où la marchandisation du travail, de la nature et de tout le vivant prime sur le respect des peuples et sur leur droit à disposer d’eux-mêmes.
L’interdépendance des droits
Si l’on se recentre sur les contestations et mobilisations en cours au Québec, on peut constater qu’elles s’expriment aujourd’hui avec la volonté de faire converger l’ensemble des luttes et d’étendre le droit de grève à des enjeux dépassant la seule convention collective, afin de mener des grèves sociales contre les attaques tous azimuts aux droits. Cependant, il n’est pas acquis que soit rendue visible l’interdépendance des droits, et donc la nécessité de revendiquer un ensemble de droits indissociables. Car une attaque à un droit est une attaque à toute l’armature des droits ; et une attaque aux droits d’un groupe, aussi minoritaire ou minoré soit-il, est une attaque portée contre le droit de tous et toutes à avoir des droits. Partir de cette prémisse est une condition pour que des grèves sociales relaient les volontés de transformations sociales, économiques et sociétales des classes travailleuses et populaires, qui sont plurielles et diverses.
Sans doute une éducation populaire sur la nécessité de prendre en compte et de protéger tous les droits y compris ceux des minorités ou des groupes minorés – par exemple en intégrant dans les plateformes revendicatives le respect des droits de ces groupes minorés – serait bienvenue, au risque sinon de laisser ouverte la porte pour que cela recommence dès que des élu·e·s voudront se dédouaner de leurs responsabilités, comme le fait aujourd’hui la CAQ face à la croissance des inégalités dans tous les domaines. Ces inégalités se traduisent notamment par : la réduction de l’accès aux services publics et en particulier au droit à la santé ; la crise de l’abordabilité des logements et un manque criant de logement social, source d’une forte montée de l’itinérance ; le maintien d’un système d’éducation à trois vitesses qui écarte les classes populaires de choix de vie et de carrière rémunérateurs et valorisants ; une pauvreté insurmontable quand on n’a plus accès à la couverture de chômage ou qu’on se retrouve sur l’aide sociale, dont le montant des prestations est indigne d’un pays qui se veut démocratique comme le Québec ; l’abandon des personnes handicapées en les privant d’aide à la mobilité ; etc.
Cette énumération nous rappelle que l’interdépendance des droits provient aussi du fait que les droits civils et politiques ne peuvent être pleinement exercés sans une armature de droits sociaux (droit à l’éducation, à la santé, au logement, à de l’aide sociale et à des prestations de chômage dignes de ce nom, à des conditions de travail décentes[6], à des services publics et à des services de garde pour toutes et tous, etc.) qui contrecarrent les inégalités matérielles et symboliques engendrées par les différents types de domination et d’exploitation inscrits dans les rapports sociaux de genre, de race, de classe, pour citer les principaux rouages des inégalités dans nos sociétés.
Comme évoquée ci-dessus, la pleine prise en compte de l’interdépendance des droits inclut un positionnement solidaire avec les peuples opprimés par des dictatures ou des occupations coloniales génocidaires, comme c’est le cas notamment du peuple iranien ou du peuple palestinien, en respectant et en faisant en sorte de faire respecter leur droit à l’autodétermination, qui ne peut rimer avec des interventions militaires par ceux-là mêmes qui commettent les génocides ou par ceux qui leur vendent des armes. L’implosion en cours du système de droit international qu’est l’ONU pourrait être saisie comme une occasion de réécrire un droit international qui encadre les marges de manœuvre des pays dominants, au lieu de donner un droit de veto aux puissances impérialistes qui siègent au Conseil de sécurité de l’ONU.
Ce positionnement solidaire suppose aussi que l’on connaisse et reconnaisse les inégalités globales entre pays dominants et dominés, notamment pour revoir le droit local, mais aussi le droit international en matière d’immigration, afin qu’il ne soit plus possible d’exploiter des travailleuses et des travailleurs étrangers avec des permis fermés ou des statuts temporaires ne donnant pas accès à la résidence permanente dès l’entrée au pays recruteur et la mise en œuvre du contrat de travail. L’objectif pourrait être de créer une sorte de citoyenneté internationale de la migration, ou d’attacher les mêmes droits à toute personne migrant pour travailler dans un autre pays.
Au Québec, à l’heure où la question de la défense des droits s’impose comme un enjeu commun, et pour que les luttes convergent, il est nécessaire de partager une compréhension des rouages des rapports sociaux de domination, d’oppression et d’exploitation dans les différents lieux de mobilisation et de convergence. Partager comment ces rapports sociaux transforment la mise en œuvre des droits dits universels, comme le droit d’expression ou le droit de revendiquer, en parcours d’obstacles pour les groupes minorés, qu’ils soient minoritaires ou quasi majoritaires, comme le sont les femmes. Partager aussi une connaissance des répercussions de l’absence d’un socle de droits sociaux pour contrecarrer des inégalités empêchant de s’approprier le droit à l’éducation ou à la santé ou d’exercer ses droits civils et politiques. Partager également une connaissance des contraintes de tous ordres pesant sur des peuples qui sont étouffés par les diktats économiques imposés par des pays dominants.
Comment organiser cette diffusion et ce partage des connaissances à même de rendre effectives les possibilités de convergence et de créer des liens solides entre les différentes mobilisations ? Sans doute en partant de la parole et de l’expérience des premières et premiers concernés. Ce travail de reconnaissance mutuelle entre actrices et acteurs des mobilisations s’opère déjà à travers diverses initiatives qui montrent le souci de nombre d’organisations communautaires de faire vivre une intersectionnalité des luttes, en rendant visibles les différentes dimensions qui s’entrecroisent dans les enjeux qu’elles affrontent et sur lesquelles elles revendiquent. Ainsi, la Fédération des femmes du Québec veut éclairer l’importance de prendre en compte les droits des femmes migrantes pour réellement défendre les droits des femmes. Le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dénonce de son côté non seulement l’instrumentalisation d’un discours anti-migrant pour masquer les véritables causes de la crise du logement, en particulier du logement social, qui ne date pas de la croissance du nombre de travailleurs temporaires, mais qui remonte à plus d’une vingtaine d’années, ainsi que le fait que ce sont les personnes migrantes qui logent le plus souvent dans les taudis insalubres. De même, les luttes pour l’environnement n’ignorent plus que ce sont les populations pauvres ou à bas revenu dans les villes occidentalisées ou dans les pays anciennement colonisés, qui sont aussi les premières victimes des changements climatiques et de la pollution.
Relier ces différents éclairages et connaissances à une analyse systémique des sources d’inégalités, pour revendiquer un système de droits qui ne laisse personne au bord de la route, apporterait à ces revendications de réforme de la société une dynamique transformatrice susceptible de mettre en cause les racines mêmes de ce système mondial prédateur et extractiviste.
Par Carole Yerochewski pour le comité de rédaction
- En plus de la loi 89 déjà citée, nommons entre autres le projet de loi 3 sur la cotisation facultative et la limitation du pouvoir des syndicats de contester une loi ; le projet de loi 7 qui attaque l’autonomie des groupes communautaires et limite la protection contre la censure institutionnelle ; le projet de loi 13 sur la sécurité publique qui porte atteinte au droit de manifester, la loi 84 sur l’intégration à la nation québécoise, etc. ↑
- Voir Carole Yerochewski, « Le nationalisme identitaire comme justificatif de l’autoritarisme au Québec. Entrevue avec Paul-Étienne Rainville, historien », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 34, automne 2025. ↑
- Voir l’extrait à : <https://www.facebook.com/reel/1671343007317606>. ↑
- Voir notamment : Carole Yerochewski, « Menace fasciste, boucs émissaires et défense des personnes migrantes », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 33, printemps 2025 ; Charline Caro, « Abolition du PEQ – Des vies brisées par le rêve québécois », La Converse, 21 novembre 2025. ↑
- En témoigne au Canada l’adoption à marche forcée par le gouvernement Carney de la loi C-5 sur les grands projets d’infrastructures qui nie les droits autochtones et sa décision de ne plus poursuivre l’objectif d’abaissement des émissions de gaz à effet de serre. ↑
- Au sens de l’Organisation internationale du travail (OIT). Cela comprend un salaire minimum décent, la protection sociale, le respect du droit d’association syndicale et des droits des travailleuses et travailleurs, en particulier le droit à la santé et à la sécurité dans l’exercice du travail, ce dont beaucoup de travailleuses et travailleurs migrants sont privés aujourd’hui, y compris au Canada et au Québec. ↑

La revue Parti pris et la question de l’organisation révolutionnaire
Par Alexis Lafleur-Paiement
Au début des années 1960, le Québec est en mouvement. Le gouvernement de Jean Lesage met en branle une « révolution tranquille » marquée par des réformes profondes dans les secteurs de la santé et de l’éducation, une séparation entre l’État et l’Église, ainsi que la nationalisation de l’hydro-électricité et la création de diverses sociétés gouvernementales. Néanmoins, une partie de la jeunesse demeure insatisfaite de ces changements qu’elle juge trop modérés. Plusieurs réclament l’indépendance du Québec et des politiques sociales radicales, les deux étant souvent associées. C’est ainsi que Pierre Bourgault, un des dirigeants du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), déclare en mars 1963 : « L’indépendance en soi, ça ne veut rien dire. Il faut que l’indépendance s’accompagne de la révolution sociale. »[1] Le Front de libération du Québec (FLQ), une organisation qui préconise l’action armée, fait le même constat dans son manifeste d’avril 1963 : « Acquérons les leviers politiques vitaux, prenons le contrôle de notre économie, assainissons radicalement nos cadres sociaux ; arrachons le carcan colonialiste, mettons à la porte les impérialistes qui vivent par l’exploitation des travailleurs du Québec. […] Seule une révolution totale peut avoir la puissance nécessaire pour opérer les changements vitaux qui s’imposeront dans un Québec indépendant. »[2]
Malgré ces déclarations et l’activisme qui prend de l’ampleur, il n’existe guère d’espace théorique pour réfléchir à la condition du Québec et à une stratégie pour le révolutionner. Afin de répondre à ce besoin, la revue Parti pris est créée à l’automne 1963 par un groupe de jeunes écrivains, dont plusieurs encore aux études. Leur objectif est à la fois analytique et politique, comme ils l’affirment : « pour nous, l’analyse, la réflexion et la parole ne sont qu’un des moments de l’action : nous ne visons à dire notre société que pour la transformer »[3]. La revue accorde une place importante à la littérature, qui lui semble un champ de bataille pour lutter contre l’aliénation, s’affirmer comme peuple et formuler un projet émancipateur. Ce dernier est construit autour des concepts de socialisme, d’indépendance et de laïcité. De plus, la revue s’intéresse aux conflits sociaux, passés et présents, ainsi qu’aux organisations politiques qui pourraient accomplir la révolution au Québec. C’est ainsi que l’équipe, sous l’impulsion de Jean-Marc Piotte, cofonde le Mouvement de libération populaire (MLP, 1965-1966), puis adhère au Parti socialiste du Québec (PSQ) au printemps 1966. Ces initiatives font long feu et leur échec contribue au déclin de la revue qui disparaît à l’été 1968. Pourtant, ces expériences furent importantes pour la gauche et demeurent riches d’enseignement, comme nous souhaitons le montrer dans les pages qui suivent.

Les premières analyses politiques
Dès ses débuts, la revue Parti pris dresse un constat : le Québec est dans une situation d’aliénation politique, économique et culturelle. Les auteurs soulignent que les pouvoirs régaliens sont détenus par Ottawa, que les industries québécoises sont dominées par les capitaux américains et que la culture francophone est folklorisée. Mais ces problèmes sont voués à disparaître, comme en témoignent les actions croissantes de révolte populaire. Dans ce contexte, l’équipe de la revue désire la création d’un Québec indépendant et socialiste, qui puisse résister à l’impérialisme américain et garantir l’épanouissement de la culture francophone. Elle affirme que sa contribution à ce projet sera double : démonter l’idéologie bourgeoise dominante et exprimer « la révolution prenant conscience d’elle-même à mesure qu’elle se fera »[4]. Au départ, la revue n’a pas d’ambition organisationnelle précise, bien qu’elle souhaite une convergence des groupes révolutionnaires existants. En employant la métaphore de l’enfance pour caractériser le niveau de développement du Québec, les partipristes appellent à sa maturation et à son autonomisation, ce qui implique d’abord une conscience adulte, capable d’énoncer ses buts avant de les mettre en œuvre. Pour y arriver, il faut se débarrasser de la chape de plomb de l’idéologie cléricale, ainsi que de l’idéalisme qui subsume les classes sociales pour faire croire à l’égalité des chances. Pierre Maheu, la cheville ouvrière de la revue, explique : « pour pouvoir inventer notre positivité et notre être-père, il nous fallait d’abord assumer notre être-fils, notre force de négation et de révolte »[5].
Durant sa première année d’existence, la revue adopte une position ambiguë concernant les partis politiques de gauche qui ne sont pas assez radicaux à son goût, tout en jugeant que le FLQ est insuffisamment ancré dans la population. Sa posture est principalement critique, quoique l’importance des enjeux culturels se double progressivement d’une réflexion sur les mouvements politiques agissant, comme en témoigne la sixième parution de la revue (mars 1964) consacrée au socialisme québécois. Après avoir dénoncé l’exploitation capitaliste et la situation coloniale du Québec, la plupart des auteurs s’entendent pour dire que la conjoncture est dorénavant révolutionnaire, comme le confirment les mouvements sociaux et leur répression. La revue se montre circonspecte quant à l’électoralisme et envisage une exacerbation des tensions sociales, ainsi qu’un crescendo d’actions directes. À ce sujet, l’oscillation entre la description et la prescription est palpable. En identifiant la situation de la province à celle de diverses nations colonisées, l’équipe de Parti pris envisage la nécessité de recourir à la violence pour émanciper le peuple québécois, comme en Algérie ou à Cuba. Paul Chamberland, membre du comité de rédaction, résume : « La lutte de libération nationale exige pour sa totale réalisation l’éviction de la bourgeoisie nationale. Elle n’est visée globalisante […] que si elle devient la lutte du peuple lui-même, acharné à détruire toutes les servitudes qui l’enchaînent. »[6]
Le programme de la revue est précisé dans son Manifeste 1964-1965, alors qu’est mis en place le Club Parti pris qui doit servir de relais organisationnel. Les rédacteurs distinguent deux fronts de lutte : celui pour l’indépendance et celui pour le socialisme. Ils jugent que l’accession à la souveraineté est une condition nécessaire à la réalisation d’une révolution sociale au Québec. La bourgeoisie nationale québécoise et les révolutionnaires partagent donc certains intérêts communs jusqu’à l’indépendance, après laquelle une lutte inconditionnelle les opposera. Cet étapisme rompt avec certains discours précédents de la revue et entraîne une critique de la part d’autres publications radicales, comme Révolution québécoise (1964-1965)[7]. Toutefois, Parti pris affirme que « la vraie bataille » sera celle de la révolution sociale qu’il faut organiser dès maintenant. Pour ce faire, la revue propose de réaliser trois tâches qui contribueront à l’émergence d’un parti révolutionnaire : la recherche, l’éducation populaire et la création de structures politiques. La recherche devra se concentrer sur la situation du Québec et les mouvements révolutionnaires dans le monde. L’éducation sera centrée sur le développement de la conscience de classe, tout en permettant le rapprochement entre les intellectuels et les ouvriers. Enfin, la création de structures politiques inclura la mise en place de cellules et la formation de militants pour qu’ils assument des fonctions dans le futur parti.
Concrètement, durant l’année 1964-1965, la revue poursuit sa publication, comprenant des textes de recherche et d’autres plus didactiques, offre des cours à son nouveau local (situé au 2135 rue Bellechasse, Montréal), anime une maison d’édition et lance le Club Parti pris. Ce dernier chapeaute des groupes de réflexion disséminés dans plusieurs villes, qui impulsent aussi des actions politiques et représentent, d’une certaine manière, le squelette d’une potentielle organisation plus formelle. Les partipristes souhaitent établir l’unité des révolutionnaires dans la pratique et, pour ce faire, focaliser sur les tâches concrètes avant de se professionnaliser. Pierre Maheu souligne qu’il ne faut « mettre sur pied que des structures fonctionnelles, c’est-à-dire ne créer des comités que pour réaliser une tâche précise » et « toujours choisir des objectifs réalistes, et se souvenir qu’on n’est vraiment efficace que dans son propre milieu »[8]. Des assemblées de cuisine sont organisées afin de maintenir le lien avec de plus larges secteurs de la société, de s’informer sur les problèmes des classes populaires et de diffuser la pensée progressiste. En avril 1965, le Club sert de marchepied pour le lancement du Mouvement Parti pris[9] qui fusionne lui-même avec différents groupes à l’été, entraînant la création du Mouvement de libération populaire.


Le Mouvement de libération populaire (MLP)
Au printemps 1965, alors que le Mouvement Parti pris est lancé, des discussions s’engagent entre l’équipe de la revue et d’autres groupes en vue d’une coordination, voire d’une fusion. Des réunions de travail rassemblent, en sus des membres de Parti pris, les revues Révolution québécoise et Socialisme 65, ainsi que des représentants du Parti socialiste du Québec, du Caucus de gauche, du Groupe d’action populaire (GAP) et de la Ligue socialiste ouvrière (LSO, trotskyste). Finalement, ce sont les membres de Parti pris et de Révolution québécoise, suivis du GAP et de la LSO qui choisissent de fonder le Mouvement de libération populaire au début de l’été[10]. Néanmoins, le leadership de Parti pris est indéniable, comme en témoigne le fait que les locaux de la revue, désormais situés au 3774 rue Saint-Denis, abritent aussi la permanence du MLP et que le manifeste du mouvement qui paraît à l’automne est cosigné par le MLP et par la revue Parti pris où il est publié. La dissolution de Révolution québécoise incite par ailleurs ses anciens membres à s’impliquer plus dynamiquement dans le MLP, à l’image de Pierre Vallières qui devient le premier (et seul) permanent rémunéré du mouvement à partir de septembre 1965[11]. Il précise : « C’est dans cette perspective d’action directe que l’équipe de Révolution québécoise se joint à celle de Parti pris, moins pour écrire dans la revue que pour agir à partir du mouvement suscité par elle. »[12]
Le numéro d’août-septembre 1965 est l’occasion pour Parti pris et le MLP de présenter leur Manifeste 1965-1966, certainement le document programmatique le plus abouti publié par le périodique. Le texte commence en rappelant que le Québec subit une domination économique, politique et culturelle de la part du Canada anglais et des États-Unis, en conséquence de quoi la nation québécoise doit devenir indépendante et socialiste pour s’émanciper. La revue souligne aussi l’antagonisme entre les ouvriers québécois et la bourgeoisie nationale qui les exploite pour consolider sa position. De fait, les auteurs considèrent que les syndicats sont de meilleurs outils entre les mains des travailleurs que les partis électoraux vendus aux intérêts des classes supérieures. Mais le syndicalisme ne suffira pas : la revue prône une « révolution nationale démocratique accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses »[13]. Il s’agit de prendre le pouvoir et de transformer le système, en tenant compte des conditions particulières du Québec et pour imposer une gestion démocratique de la société, par et pour les travailleurs. À court terme, le MLP souhaite militer pour la protection de la culture québécoise et le rapatriement des capitaux au Québec, un véritable accès à l’éducation et aux soins de santé, une réforme fiscale, la municipalisation des sols urbains, ainsi que pour l’indexation des salaires et une suppression du chômage. Ces demandes doivent galvaniser le mouvement populaire et jeter les bases d’une action véritablement transformatrice.
Le manifeste continue en précisant que le Québec se trouve dans une « situation révolutionnaire latente », et ce, en raison du mécontentement populaire, de la radicalisation de la gauche et d’une crise politique croissante. Dans ce contexte, le MLP et les progressistes québécois doivent susciter des mouvements de plus en plus nombreux et radicaux, afin d’affaiblir l’État et de provoquer une situation permettant l’instauration du socialisme. « Le mot d’ordre du MLP pour l’année qui vient, c’est précisément cela : organisation de l’avant-garde en vue de créer le parti révolutionnaire, instrument de la prise du pouvoir. »[14] En s’inspirant de Lénine, les auteurs du manifeste considèrent que toutes les formes d’action (armée, clandestine, ouverte et parlementaire) peuvent être envisagées selon les circonstances. Ils préconisent de même un parti formé de militants professionnels, structuré et démocratique[15]. Pour l’instant, cette organisation devra se constituer dans la lutte ouverte, tant au niveau du recrutement et de l’éducation que de l’action. C’est pourquoi les 150 à 200 membres du MLP organisent des assemblées publiques, des cours, des piquetages de solidarité et des manifestations, principalement à Montréal, Hull, Québec et Chicoutimi. Des liens internationaux se développent aussi, comme en témoigne la venue de Cheddi Jagan, premier ministre socialiste de la Guyane britannique (renversé en 1964) qui donne une conférence à Montréal en septembre 1965 à l’invitation du MLP[16].

La solidarité avec les travailleurs en grève, par exemple à l’usine LaGrenade Shoes et au Port de Montréal, est particulièrement importante puisqu’elle permet de se lier à des secteurs combatifs de la classe ouvrière. Un Centre d’études socialistes est mis sur pied conjointement avec le PSQ, alors que le MLP lance son propre bulletin nommé Le militant. Enfin, une section du MLP est ouverte à l’Université de Montréal, qui rassemble une quarantaine de personnes[17]. Le 2 novembre 1965, des membres du MLP vont perturber une assemblée électorale du Parti libéral du Canada où se trouve le premier ministre Lester B. Pearson[18]. Le 11 décembre, ils récidivent en ciblant la cérémonie d’intronisation du nouveau recteur de l’Université de Montréal, Roger Gaudry[19]. Malgré ce dynamisme, certaines divergences apparaissent, notamment en raison de l’attirance des anciens membres de Révolution québécoise pour le Front de libération du Québec. Pierre Vallières prend contact avec le FLQ et écrit quelques textes pour sa revue, intitulée La Cognée. Alors qu’il est permanent du MLP, il prospecte discrètement auprès des nouveaux adhérents pour connaître leur intérêt envers la lutte armée. À l’hiver 1965-1966, Vallières et son camarade Charles Gagnon décident de passer à la clandestinité et de fonder leur propre réseau du FLQ, qui commettra une série d’attentats au printemps 1966. Bien qu’ils entraînent avec eux un nombre réduit de militants, leur décision de « passer à l’action » ébranle le MLP qui peut alors paraître insuffisamment radical ou déterminé[20].
Au début de l’année 1966, les membres du MLP s’interrogent sur son efficacité. Un ancien adhérent ayant rejoint le FLQ juge a posteriori : « Ponctuelles, souvent improvisées, et ordinairement sans suite, les actions du MLP ne semblaient pas rapprocher les militants du jour où ils verraient une mobilisation large se déployer dans la population. »[21] Cependant, une majorité de militantes et de militants du MLP croient toujours à l’action ouverte. D’autres, qu’il faut plutôt investir les syndicats pour se rapprocher de la classe ouvrière, alors que les partisans de l’action violente ont pour la plupart rejoint le FLQ. Dans ce contexte, Jacques Trudel, vice-président du PSQ à la propagande, appelle les membres du MLP à participer au congrès de mars 1966 du Parti socialiste et, le cas échéant, à unifier les deux organisations[22]. En raison de ses problèmes financiers et de ses difficultés à rejoindre de larges pans de la classe ouvrière, mais aussi dans l’objectif de faire l’unité de la gauche et de rendre plus efficace son action, le MLP accepte de se saborder au profit du PSQ. Le comité de rédaction de la revue Parti pris, qui a conservé un rôle déterminant dans la gestion du MLP, présente la nouvelle dans son éditorial d’avril 1966.


Le Parti socialiste du Québec (PSQ)
Le Parti socialiste du Québec est fondé à Montréal en novembre 1963, avec comme président le syndicaliste Michel Chartrand. Il découle d’une scission avec le Nouveau Parti démocratique du Québec (NPD-Q) qui est accusé de ne pas reconnaître le droit à l’auto-détermination de la province. La nouvelle formation comprend un certain nombre de leaders syndicaux, comme Jean-Marie Bédard et Émile Boudreau, ainsi que des intellectuels marxistes tels que Jacques Dofny et Marcel Rioux. Malgré les avances du PSQ, celui-ci est d’abord jugé trop modéré par l’équipe de Parti pris qui lui reproche aussi « son opposition au laïcisme et son hésitation sur la question nationale »[23]. Deux textes de mars 1964 vont dans le même sens et soulignent que le PSQ doit adopter des positions sans compromis s’il souhaite jouer le rôle de catalyseur de la gauche révolutionnaire. Dans le Manifeste 1965-1966, la revue juge que le PSQ est formé « surtout d’intellectuels, frange progressiste de la néo-bourgeoisie, qui affirment prendre les intérêts des travailleurs, mais ne parviennent pas à les rejoindre réellement »[24]. Le premier rapprochement entre Parti pris et le PSQ se fait autour du Centre d’études socialistes qu’ils coaniment à l’automne 1965. Dans les premiers mois de 1966, plusieurs réunions ont lieu pour négocier l’adhésion de la revue au Parti socialiste, et la décision de saborder le MLP au profit du PSQ se confirme lors du congrès de ce dernier, tenu les 5 et 6 mars.
L’équipe de Parti pris a révisé son jugement, en reconnaissant que sa défiance initiale était excessive et que le PSQ n’est pas qu’un club d’intellectuels patentés. Le ralliement est justifié par la nécessité de rejoindre plus largement la population afin d’offrir une assise à un futur parti révolutionnaire, et le PSQ est « le seul qui puisse jouer ce rôle de parti des travailleurs québécois »[25], notamment en raison de son ancrage syndical. De plus, la volonté commune de participer aux élections provinciales de juin 1966, moins pour prendre le pouvoir que pour réaliser une action de propagande à grande échelle, encourage la fusion[26]. L’affirmation du « droit de tendance », c’est-à-dire la possibilité de former des groupes politiques au sein du parti et de défendre des positions spécifiques si elles ne sont pas en rupture avec le programme, est aussi reconnu pour encourager le débat interne. Plus importante, la priorité accordée au rapprochement avec les travailleuses et les travailleurs fait l’unanimité, au-delà de la participation aux élections ou des actions d’éclat auquel le MLP était habitué. Enfin, le droit à l’indépendance du Québec est inscrit dans le programme du PSQ, une condition sine qua non pour les partipristes. Le 1er Mai 1966, plus de 150 membres du parti unifié (qui en compte environ 300) se rassemblent à Montréal pour lancer leur campagne électorale. Henri Gagnon, candidat du PSQ, déclare : « notre socialisme sera une fleur bien québécoise, jardinée par des travailleurs de chez nous »[27].
La campagne doit servir à populariser l’idée de socialisme et à consolider le PSQ dans l’action. Elle est menée au niveau provincial sur une base principalement idéologique, alors que les actions de terrain se concentrent dans les cinq circonscriptions où le PSQ présente des candidats (quatre à Montréal et une au Saguenay). Des assemblées sont organisées, ainsi que de l’affichage, du tractage et du porte-à-porte. Le 5 juin 1966, les candidats du PSQ récoltent un total de 1267 voix, bien en dessous des espérances des militants[28]. L’équipe de Parti pris et, dans une moindre mesure, la direction du PSQ sont ébranlées. Malgré le manque d’expérience électorale, les attentes étaient élevées, et les résultats nettement supérieurs du RIN (qui a présenté 73 candidats et obtenu plus de 129 000 voix) laissent un goût amer. Dans l’immédiat, l’équipe de Parti pris s’enfonce dans le mutisme et ne publie aucun numéro de juin à août, alors que sa livraison de septembre paraît tardivement le 10 octobre. Durant la même période, plusieurs membres de la revue s’éloignent de l’action politique, dont Jean-Marc Piotte et Paul Chamberland qui décident de s’exiler à Paris pour y poursuivre des études doctorales. Le départ de Piotte, principal organisateur politique du groupe et vice-président du PSQ depuis la fusion de mars 1966, confirme la prise de distance entre la revue et le militantisme.
Dans leur premier éditorial suivant l’élection de juin 1966, l’équipe confirme : « Parti pris n’est plus qu’une revue : en toutes lettres, un instrument théorique au service de ceux qui se reconnaissent solidaires dans le combat pour l’avènement d’un Québec indépendant, laïc et socialiste. »[29] La publication justifie son éloignement de l’action politique en soulignant que ses forces sont réduites et que, si elle veut assumer convenablement son travail théorique, elle n’a pas d’autre choix que de s’y consacrer à temps plein. Elle précise qu’elle n’édictera plus de mots d’ordre pratiques et qu’elle se désaffilie de tout groupe politique, y compris le PSQ. Ce choix est expliqué à la fois par le besoin d’indépendance propre à la recherche et par « l’incompétence » de Parti pris en termes organisationnels. Ce dernier jugement semble relever autant de l’auto-critique que d’un certain dépit. Alors que la revue avait toujours cherché à se lier aux masses et à connecter sa réflexion avec l’action, elle effectue à l’automne 1966 un recentrement autour d’un travail proprement intellectuel, puisque « le défaut d’une stratégie cohérente et d’une action politique efficace est directement proportionnel à l’absence d’une pensée théorique rigoureuse »[30]. Dans le même sens, la revue annonce privilégier le développement d’un cadre global d’analyse plutôt que de se consacrer à des études de cas comme précédemment[31].
De son côté, le PSQ dresse un portrait moins négatif de son expérience électorale, jugeant avoir réussi à faire connaître l’idéologie socialiste et à s’être consolidé au niveau organisationnel. Néanmoins, la direction reconnaît que la question nationale semble susciter plus d’intérêt que la question sociale. De fait, la position du PSQ, qui accepte formellement l’option indépendantiste tout en concentrant son discours sur la lutte des classes, a pu lui nuire. Un autre élément qui est soulevé est la défiance des forces de gauche envers les élections, surtout chez les jeunes, ce qui peut expliquer le faible vote pour le PSQ. Alfred Dubuc, intellectuel proche du PSQ, conteste l’importance de l’électoralisme et préconise de se concentrer sur la politisation des travailleurs « qui importe avant tout pour que les forces de progrès social deviennent les fondements d’une gauche aux assises populaires »[32]. Concrètement, il appelle à un travail de gauchissement au sein des centrales syndicales. Malgré des efforts en ce sens, le PSQ n’arrivera pas à se relever du départ des jeunes et dynamiques membres de Parti pris, ainsi que de ses divisions internes. Il reste déchiré sur la question nationale québécoise et sur l’opposition, plus ou moins réelle, entre la participation aux élections, le travail d’éducation populaire et l’activisme. Finalement, le PSQ s’auto-dissout au début de l’année 1968.


Les dernières années
Après un moment de déprime, l’équipe de Parti pris reprend son travail intellectuel à l’automne 1966. Bien qu’elle ne désire plus participer directement aux luttes sociales, elle continue sa réflexion sur l’état du Québec et les options stratégiques qui s’offrent à la gauche. À l’instar du PSQ, la revue préconise un rapprochement avec le monde syndical, dont la politisation l’impressionne, notamment à la Confédération des syndicaux nationaux (CSN). Il est vrai que le rapport moral de son président Marcel Pepin, intitulé Une société bâtie pour l’homme (octobre 1966), présente un véritable tournant socialiste[33]. En même temps, les partipristes regardent avec suspicion celles et ceux qui défendent la lutte armée au Québec, en particulier depuis le démantèlement du réseau felquiste de Vallières et de Gagnon à l’automne 1966. L’aporie de cette stratégie leur semble confirmée par la stagnation des guérillas latino-américaines[34]. Enfin, les dernières années de la revue sont l’occasion de mettre de l’avant, plus que jamais, l’indépendance du Québec, avec la conviction que celle-ci est nécessaire pour susciter l’intérêt de la population envers un projet émancipateur intégral. L’étapisme de Parti pris est réaffirmé : « Le socialisme ne peut être réalisé dans un Québec qui ne serait d’abord indépendant. […] Il ne fait plus de doute pour nous que l’indépendance est une nécessité prioritaire au Québec. »[35]
La revue adopte globalement la thèse selon laquelle les travailleurs québécois forment une « classe ethnique », à savoir un groupe particulier subissant à la fois une exploitation économique et une oppression culturelle en fonction de son identité. Cette thèse rompt avec l’approche marxiste selon laquelle la contradiction fondamentale en régime capitaliste oppose la bourgeoisie aux travailleurs, et ce, malgré des oppressions nationales de diverses intensités. En plus de son intérêt pour le monde syndical, la revue considère donc plus favorablement le RIN qui porte sans compromis le projet indépendantiste. En février 1967, un grand colloque tenu à l’Université de Montréal rassemble d’ailleurs des membres de la revue Parti pris et du RIN, des dirigeants de la CSN, l’historien communiste Stanley Ryerson (très sensible à la question nationale québécoise) et différents universitaires pour échanger sur le « socialisme québécois ». Dans les mois qui suivent, la revue appuie la formation d’un comité intersyndical pour coordonner les actions des différentes centrales et proposer une stratégie commune. Celle-ci devrait tendre « vers le contrôle de l’entreprise, partout où il est actuellement possible, grâce à des formules autogestionnaires qui préfigureraient dans certains secteurs le visage de la société future »[36].
À l’été 1967, la revue Parti pris appelle toujours à l’union de la gauche, mais sans s’impliquer dans un tel processus. En réalité, elle ressemble de plus en plus à un magazine d’actualités, avec une attention particulière pour la géopolitique, les débats parlementaires, le monde syndical et les enjeux culturels. Moins dédiée à l’organisation révolutionnaire qu’à ses débuts, la revue finit même par offrir son appui au Mouvement souveraineté-association (MSA) de René Lévesque, un groupe qui n’est ni socialiste ni indépendantiste[37]. Cette décision choque plusieurs lectrices et lecteurs qui préfèrent s’investir dans des mouvements plus radicaux, notamment le Front de libération populaire (FLP, 1968-1970). Dans ce contexte d’essoufflement et de perte de repère, la revue cesse définitivement sa publication à l’été 1968. Toutefois, Parti pris a joué, durant cinq années, un rôle déterminant pour la gauche révolutionnaire au Québec, d’abord en diffusant largement l’horizon stratégique « d’indépendance et socialisme », ensuite en participant à la consolidation de la gauche radicale au Québec et à la formation de toute une génération militante, enfin, en œuvrant à la politisation du mouvement syndical.

De fait, l’expérience de la revue Parti pris et son rapport à l’organisation révolutionnaire influencèrent la gauche des années 1970, tout en présentant certaines idées qui peuvent encore nous interpeller. Les partipristes ont rapidement compris que leurs réflexions théoriques gagneraient en justesse à l’épreuve de la pratique, et ils ont choisi de s’investir dans la politique active. Évitant l’écueil de l’aventurisme, ils ont tenté de construire un mouvement politique structuré et capable d’influencer les travailleurs. Le MLP, sans atteindre les ambitieux objectifs qu’il s’était fixés, a réussi à établir des liens avec différents groupes de grévistes et à s’implanter dans le secteur du taxi. Sa jonction avec le PSQ en mars 1966 a été une décision intelligente afin d’approfondir ses relations avec le mouvement syndical. Malencontreusement, il semble que l’équipe de Parti pris comme le reste du PSQ ait trop misé sur l’élection de juin 1966, entraînant une déception prévisible et une désaffection dans leur rang. Par la suite, l’équipe de Parti pris a saisi l’intérêt de travailler dans les syndicats, qui rassemblent et organisent de larges secteurs de la classe ouvrière. Elle a œuvré à la politisation du mouvement syndical et à la coordination entre les centrales. L’importance pour les révolutionnaires d’intervenir directement dans les milieux de travail et dans les syndicats demeure la meilleure piste ouverte par la revue Parti pris, reprise par les marxistes-léninistes dans les années 1970 et toujours pertinente.
Notes
[1] Cité dans FOURNIER, Louis. FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin, Montréal, VLB Éditeur, 2020, page 30.
[2] « Message du FLQ à la nation » (16 avril 1963), dans COMEAU, Robert et al. FLQ : un projet révolutionnaire, Montréal, VLB Éditeur, 1990, pages 16-17.
[3] « Présentation », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 2.
[4] « Présentation », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 4.
[5] MAHEU, Pierre. « De la révolte à la révolution », Parti pris no 1 (octobre 1963), page 14.
[6] CHAMBERLAND, Paul. « De la damnation à la liberté », Parti pris nos 9-10-11 (été 1964), pages 86-87.
[7] Voir par exemple ROCHEFORT, Jean. « Aux camarades de Parti pris », Révolution québécoise no 3 (novembre 1964), pages 12-16.
[8] MAHEU, Pierre. « Perspectives d’action », Parti pris vol. 2, no 3 (novembre 1964), page 15.
[9] Le bureau exécutif du Mouvement Parti pris comprend Jean-Marc Piotte (secrétaire général), ainsi que Léandre Bergeron, Mario Dumais, Andrée Ferretti et Ludger Mercier. Voir Parti pris, vol. 2, no 8 (avril 1965), page 46.
[10] Malgré leur participation au MLP, la revue Parti pris et la Ligue socialiste ouvrière choisissent de conserver une existence propre jusqu’à leur disparition respective en 1968 et en 1977. Voir WARREN, Jean-Philippe. « Revue, club, mouvement, parti, cercle. L’histoire du Mouvement de libération populaire » dans DUPUIS, Gilles et al. Avec ou sans Parti pris, Montréal, Nota Bene, 2018, pages 296-297.
[11] SAMSON-LEGAULT, Daniel. Dissident. Pierre Vallières (1938-1998), Montréal, Québec Amérique, 2018, pages 115-117.
[12] VALLIÈRES, Pierre. « Pour l’union de la gauche », Parti pris vol. 2, nos 10-11 (juin-juillet 1965), page 103.
[13] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 23.
[14] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 34.
[15] Ce sont les principes du centralisme démocratique. À ce sujet, voir LÉNINE. « Liberté de critique et unité d’action » (mai 1906) dans Œuvres, t. X, Moscou, Éditions du Progrès, 1975, pages 465-467.
[16] « La Guyane britannique : une autre victime du colonialisme », Parti pris vol. 3, nos 3-4 (octobre-novembre 1965), pages 77-79.
[17] KOSAK, Guy. « La section universitaire du MLP », Parti pris, vol. 3 no 6 (janvier 1966), pages 44-46.
[18] PELLETIER, Réal. « Le film des manifestations », Le Devoir (3 novembre 1965), pages 1-2.
[19] « La manifestation des protestataires dégénère en bagarre », Le Devoir (13 décembre 1965), page 3.
[20] Sur le réseau Vallières-Gagnon, voir FOURNIER. FLQ, 2020, pages 83-101.
[21] FAULKNER, Marcel. FLQ. Histoire d’un engagement, Montréal, Fides, 2020, page 76.
[22] TRUDEL, Jacques. « Le PSQ et l’unité de la gauche », Parti pris vol. 3, no 7 (février 1966), pages 52-55.
[23] PIOTTE, Jean-Marc. « Parti pris, le RIN et la révolution », Parti pris no 3 (décembre 1963), page 4.
[24] « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, vol. 3, nos 1-2 (août-septembre 1965), page 19.
[25] MAHEU, Pierre. « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris vol. 3, no 9 (avril 1966), page 4.
[26] La perspective électorale est d’autant plus attrayante que le Nouveau Parti démocratique (NPD) a obtenu 12 % au Québec lors des élections fédérales de novembre 1965.
[27] FERLAND, Guy. « Notre socialisme sera une fleur bien québécois

Note de lecture – Les nouveaux serfs de l’économie

Les nouveaux serfs de l’économie
Yanis Varoufakis, Paris, Les liens qui libèrent, 2024
« Le capital existe toujours et fructifie, même si le capitalisme n’existe plus » (p. 87). Cette citation de Yanis Varoufakis constitue un condensé de la thèse défendue par l’auteur dans cet ouvrage. Elle donne à la fois le ton adopté pour étayer les démonstrations et fournir les « preuves » à l’appui de cette thèse qui ne peut qu’être matière à controverse ; le cas échéant, ce ne pourra être qu’une controverse fructueuse. L’idée défendue par cet ancien ministre grec des Finances n’a rien d’arbitraire ou de farfelu car elle s’inscrit d’emblée dans la tradition marxiste de la critique du capitalisme, se revendiquant elle-même du matérialisme historique dans ses analyses, sa compréhension et son interprétation de l’évolution des phénomènes socio-économiques.
« Au début était la technique ». Voici la prémisse de base de l’argumentaire de Varoufakis qui prétend observer un changement « structurel » dans les façons de faire du capitalisme, à l’image de celui que l’Europe a vécu au tournant du XIXe siècle avec l’industrialisation à grande échelle des moyens de production. Dénouement logique, en quelque sorte, à la suite du retour du libéralisme classique dans les années 1980, le capital « cloud », tel que l’auteur le définit[1], sape les fondements de l’économie de marché capitaliste dans la mesure où la recherche du profit, qui servait de motif aux pratiques commerciales des propriétaires d’usines, de manufactures, de raffineries, a disparu des préoccupations des géants de la tech, remplacée par la rente cloud, de la même manière que les seigneurs féodaux prélevaient la rente foncière auprès de la paysannerie réduite au servage.
Ce que l’on pourrait interpréter comme étant une nouvelle phase du capitalisme, le « techno-féodalisme », transforme profondément notre rapport au capital, devenu « virtuel », insaisissable par les moyens traditionnels utilisés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, réunis sous l’appellation Accords de Bretton Woods, qui fixaient des limites et des cadres financiers clairs à l’échelle internationale, une parité fixe entre l’or et le dollar afin d’éviter les débordements « spéculatifs » comme ceux que l’Occident a vécus en 1929, donnant lieu à une crise économique sans précédent dans l’histoire moderne.
Avec l’annonce, en 1971, de la fin de la convertibilité du dollar en or, ainsi que des taux de change fixes avec le mark allemand et le yen japonais, Nixon sonna le début de la fin d’un semblant d’ordre international fondé sur des règles dans lequel l’État capitaliste jouait un rôle d’arbitre, de modérateur, afin de maintenir un certain équilibre entre les diverses économies du monde développé (États-Unis, Japon, Allemagne). D’excédentaire jusque-là, la balance commerciale américaine devint déficitaire et inaugura le creusement d’une dette abyssale financée par les concurrents commerciaux des États-Unis, à commencer par la Chine qui, comme un serpent qui se mord la queue, utilise les milliards qu’elle accumule en inondant le marché américain de ses biens manufacturés, pour investir dans l’immobilier, les bons du Trésor, les produits financiers étatsuniens.
Ce processus de dollarisation de l’économie mondiale va trouver son aboutissement avec la crise des subprimes et l’avènement de ce que l’auteur appelle le « socialisme au service des banques », système financier basé sur la création ex nihilo de monnaie par les banques centrales (nord-américaines, européennes, japonaises) pour venir en aide aux banques privées en manque de liquidités à la suite de la chute des prix de l’immobilier en 2008, et pour soutenir et redynamiser l’économie pendant et après la pandémie de COVID-19, en 2020-2022. Dans les faits, ces politiques monétaires renforcent le pouvoir des grandes entreprises et des géants de la tech qui ne redirigent pas ces milliards de dollars, offerts en cadeau, dans l’investissement productif, la création d’emplois, la modernisation des infrastructures, mais dans l’activité boursière, la spéculation immobilière, les produits dérivés. Bref, la générosité de l’État profite essentiellement au secteur financier, au capital cloud, aux rentiers et aux actionnaires.
Ce qui change, essentiellement, avec le technoféodalisme, c’est la nature même de la marchandise échangée entre les différents acteurs de la chaine de production/consommation ; alors qu’avant 2008, les capitalistes payaient des spécialistes en marketing et en publicité pour nous vendre des voitures, des téléviseurs, des ordinateurs, du shampoing, des boissons gazeuses, aujourd’hui, ils paient les propriétaires de plateformes numériques pour avoir accès au temps que nous passons sur les réseaux sociaux, sur notre portable, sur Internet, bénéficiant de l’illusoire gratuité de toutes ces applications alors qu’en fait, toutes et tous les utilisateurs, habitués, visiteurs et clients des différents sites Web gérés par les GAFAM ne sont rien d’autre que des « techno-serfs » qui contribuent à enrichir les propriétaires de fiefs cloud par l’entremise des « techno-prolos » que sont les employé·e·s d’Amazon, d’Uber et tous les entrepreneurs qui dépendent de plus en plus du capital cloud pour faire prospérer leurs entreprises dans le monde « réel » des échanges commerciaux.
Bref, l’« attention » des usagères et usagers des nouvelles technologies constitue le nouvel objet de convoitise de ce capitalisme cloud qui s’est libéré des « lois » traditionnelles du marché telles que les capitalistes de l’ère industrielle les avaient élaborées. L’auteur y voit une emprise décuplée des géants de la tech sur l’ensemble de nos comportements, habitudes de consommation, façons de travailler, de nous divertir, de nous informer, de nous éduquer, etc. Du coup, tout comme Marx voyait dans les contradictions du capitalisme (qui en constituent l’essence même) les germes de la Révolution prolétarienne, Varoufakis voit dans le technoféodalisme l’occasion d’un renversement radical des rapports sociaux de production dans la mesure où le caractère « cloudaliste » (c’est-à-dire abstrait, immatériel, « infonuagique ») de la nouvelle économie fragilise son ancrage dans le réel et la rend ainsi vulnérable aux initiatives rebelles qui peuvent mobiliser un nombre incalculable d’intervenants pour, par exemple, faire chuter le cours des actions d’Amazon par une synchronisation d’arrêts de travail de 24 heures sur un territoire donné, conjuguée à une non-utilisation de la plateforme pendant un certain laps de temps, question de créer une mini-panique à la bourse et ainsi de déstabiliser les conglomérats qui se financent à même ce capital dématérialisé.
Bref, « […] nous faisons l’expérience d’une forme inédite de servitude, tout en ayant sous la main une occasion en or, jusqu’alors inexistante, de réaliser “ton” rêve d’un communisme libéré du travail et vecteur d’émancipation par en bas[2] » (p. 288). Tout en reconnaissant la pertinence de cette observation qui s’inscrit dans une conception dialectique de l’histoire, comme on la retrouve chez Marx (qui s’est lui-même inspiré de celle du Maître et de l’esclave chez Hegel), il faut aussi souligner les problèmes qu’elle n’arrive pas d’emblée à résoudre comme ceux qui se sont posés chez les marxistes au tournant du XXe siècle lorsque le prolétariat s’est massivement engagé, chacun dans son armée nationale respective, pour participer à une guerre impérialiste voulue par la bourgeoisie, dirigée par la bourgeoisie, au profit de la bourgeoisie. En d’autres termes, même lorsque les conditions révolutionnaires sont réunies, rien ne garantit que le peuple va saisir l’occasion pour s’émanciper de la tutelle de ceux qui l’exploitent. Conséquemment, rien ne nous assure que les moyens dont notre monde dispose aujourd’hui vont servir à renverser le pouvoir technoféodal des cloudalistes afin d’instaurer une société axée sur les « communs » plutôt que sur la recherche toujours inassouvie de l’intérêt personnel. La fracture sociale qui accentue toujours plus les inégalités peut s’élargir encore longtemps avant que les solutions proposées par Yanis Varoufakis puissent commencer à être mises en œuvre.
Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières
- « Il est possible de définir le capital cloud […] comme l’agrégation en réseau de machines, de logiciels et d’algorithmes pilotés par l’IA et d’infrastructures de communication sillonnant l’ensemble de la planète et exécutant un large éventail de tâches », p. 311. ↑
- . Tout au long de l’ouvrage, l’auteur s’adresse à son père (« “Ton” rêve »), maintenant décédé, ancien résistant communiste à l’époque des Colonels, emprisonné pendant plusieurs années et qui n’a pas pour autant renoncé à ses convictions politiques. C’est en sa mémoire que Varoufakis fils rédige cette critique du technoféodalisme qui a succédé au capitalisme que son père avait courageusement combattu. ↑

Note de lecture – Marx contre les GAFAM, le travail aliéné à l’heure du numérique

Marx contre les GAFAM, le travail aliéné à l’heure du numérique
Stéphanie Roza, Paris, PUF, 2024
La gauche est désorientée. Les raisons en sont multiples, mais, selon Stéphanie Roza, la raison principale est qu’elle ne propose plus une vision claire du monde et du capitalisme contemporain. Pour Roza, si l’on veut défendre une perspective socialiste et émancipatrice, il faut développer une théorie critique de la société contemporaine. La tradition marxiste, en particulier le marxisme humaniste, dispose, selon elle, des outils théoriques pour construire une telle théorie.
La première partie de l’ouvrage présente le cadre théorique, lequel s’inspire des travaux de Georg Lukacs et Henri Lefebvre, les deux principaux penseurs du marxisme humaniste. Le projet de Georg Lukacs est de fonder ontologiquement la pensée marxiste. Il s’inspire du concept d’homme générique, central dans la pensée du jeune Marx. Le concept d’aliénation fait implicitement référence à une nature humaine. Pour Lukacs, la nature humaine est le produit d’un processus historique d’humanisation. Le travail est au fondement de la spécificité de l’espèce humaine. Seul l’être humain peut produire ses moyens de subsistance. Le travail constitue une activité essentiellement sociale et consciente. Il suppose la capacité de faire des choix, ce qui ouvre la possibilité d’une liberté qui ne peut s’exercer qu’en se soumettant à la nécessité des lois de la nature. C’est à partir de l’activité productive que se développent les institutions sociales plus complexes, la politique, le droit, l’art. La nature humaine n’est pas, de ce point de vue, une essence immuable, mais le résultat d’un processus historique concret d’autoréalisation. L’aliénation résulte de l’impossibilité de satisfaire les exigences d’autonomie individuelle et collective inscrites dans cette nature.
Les outils théoriques développés dans les deux tomes de L’Ontologie de l’être social (2011 et 2012), le dernier ouvrage de Lukacs, serviront à l’analyse des rapports socioéconomiques dans le monde contemporain. L’avènement du néolibéralisme a métamorphosé les conditions de travail par la réduction des coûts de production, la déréglementation et l’externalisation de la production. La dérèglementation du système bancaire a, quant à elle, entrainé la mondialisation de la finance et de la production. Selon l’autrice, ces changements, s’ils ont eu des effets bénéfiques, la réduction de la pauvreté, par exemple, ont aussi engendré une inégalité extrême et de nouvelles contraintes au travail. Le néolibéralisme vise à rationaliser tous les aspects de la production. Toutes les activités sont quantifiées et contrôlées pour éviter tout gaspillage, les cadences sont infernales. Cette nouvelle organisation du travail produit de nouvelles « pathologies du travail qui sont avant tout psychiques » (p. 177). Ces pathologies résultent des injonctions contradictoires du management néolibéral qui accorde plus d’autonomie aux travailleurs et travailleuses, mais les condamne à l’insécurité. Selon Roza, le néolibéralisme, par la recherche du profit maximal, instrumentalise le besoin d’autonomie et de réalisation de soi des travailleurs. Il manipule les aspirations de ceux-ci. La manipulation, selon Lukacs, est une forme d’aliénation engendrée sciemment dans l’intérêt du pouvoir.
Dans les années 1990, les outils informatiques deviennent incontournables ; cependant, ce sont les plateformes qui bouleversent le plus la production et les rapports sociaux. Les serveurs, grâce à des applications, mettent en relation des prestataires de services indépendants ainsi que des clients et clientes qui utilisent ces services. Pour Roza, Uber constitue un cas d’école. Les travailleuses et travailleurs ne sont plus des salariés, mais des auto-entrepreneurs ; ils ne seraient donc pas exploités au sens marxiste. Stéphanie Roza estime que le succès d’Uber repose en fait sur une manipulation à grande échelle des clients, des chauffeurs, de l’opinion publique et des décideurs politiques, manipulation qui passe à la fois par le discours et l’incitation financière pour faire croire en l’efficacité supérieure d’Uber. De même, la liberté des prestataires est illusoire. Ce sont des algorithmes qui gèrent les rapports entre prestataires et clients, l’intervention humaine est occultée. Les plateformes instrumentalisent le désir d’autonomie des travailleurs et travailleuses. L’idée de la fin du travail n’est qu’un fantasme ; le travail n’est pas disparu, il est occulté et sous-payé, il est déplacé. Une armée de tâcherons travaille dans l’ombre pour soutenir la machine et fournir des contenus, produisent de la valeur et « relèvent à ce titre de la catégorie de travail » (p. 163). Le microtravail permet aussi l’externalisation de tâches réalisées par des travailleurs indépendants peu qualifiés. L’autrice donne l’exemple du portail Mechanical Turk qui permet à Amazon d’externaliser à peu de frais des tâches à des « partenaires » peu qualifiés.
Roza s’inspire de la Critique de la vie quotidienne d’Henri Lefèbvre (1997) pour étudier la façon dont le capitalisme contemporain s’infiltre dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elle reprend sa définition de la vie quotidienne comme l’ensemble des activités humaines qui ne sont pas spécialisées. Le développement du capitalisme et les luttes ouvrières ont permis d’améliorer les conditions de vie et de travail et de libérer un espace pour le loisir. La domination par la contrainte n’est plus suffisante. Alors s’amorce, selon l’autrice, la colonisation progressive de la vie quotidienne par le capitalisme. La publicité et les techniques de marketing de plus en plus sophistiquées seront l’instrument de la manipulation des besoins et des désirs à des fins économiques. L’arrivée des plateformes élargit le domaine de la manipulation de masse. Les algorithmes permettent de développer une technologie de la persuasion, une ingénierie comportementale, qui manipule les circuits de la récompense des usagères et usagers pour les retenir le plus longtemps possible en ligne afin de recueillir les données qui deviennent des marchandises vendues pour des publicités ciblées. La dépendance laisse des traces psychologiques destructrices. La logique économique des plateformes exige une manipulation des désirs et du besoin d’autonomie des individus et des collectivités. Elles génèrent un sentiment d’impuissance qui entrave la capacité d’agir collectivement contre l’emprise du capitalisme sur la vie elle-même.
La façon de se concevoir soi-même et de concevoir le monde, qui nous semble spontanée, n’échappe pas à l’emprise du capitalisme. L’uniformisation des sociétés et l’hyperconsommation constituent, selon l’autrice, « la matrice de la conscience contemporaine ». Le règne du marché est incontesté, tous les États s’y soumettent. La signification subjective de la consommation change. Le marketing expérientiel nous vend du sens plus que des biens, la marchandise devient émotionnelle, la recherche du bonheur individuel, un bonheur formaté pour les exigences du marché.
Cet environnement économique et social a des effets délétères sur la subjectivité et la personnalité humaine. Le système valorise l’autonomie, mais il provoque en fait un appauvrissement de notre expérience de soi et du monde. Le consommateur, ou la consommatrice, est invité à gérer sa vie de façon à optimiser ses compétences et son bien-être. Une foule d’applications et l’industrie du psy proposent toutes sortes de moyens pour gérer son anxiété ou sa sexualité. Mais cette attitude bienveillante envers les individus vise surtout à améliorer la productivité. L’aspiration à l’autonomie, à l’expression de sa créativité et de son individualité est détournée pour se conformer à la logique du marché. Selon Stéphanie Roza, l’aliénation marchande dépossède les citoyens et citoyennes de leur vie, de leur humanité. L’individu narcissique semble le mieux adapté au capitalisme tardif. Le capitalisme a ouvert d’immenses possibilités d’action individuelle et collective, mais son fonctionnement même en empêche la réalisation.
La société contemporaine n’est pas le cauchemar que certains dépeignent, mais elle provoque des souffrances à la fois matérielles et psychiques. L’autrice pense qu’on a sous-estimé l’importance du manque de démocratie comme source des pathologies contemporaines. Pour changer les choses, il est essentiel de démocratiser le travail pour se réapproprier le progrès technique, mais il faut aussi démocratiser la vie quotidienne. Roza laisse en suspens la question des moyens concrets pour créer des organisations qui refusent de manipuler les masses à leur profit et qui décident de prendre au sérieux l’émancipation humaine. Pourtant, il s’agit d’un défi que l’humanité devra relever un jour, si elle ne veut pas disparaitre.
Par Pierre Leduc, professeur de philosophie retraité du cégep de Jonquière

Note de lecture – Un pays selon mon cœur. Entretiens avec Éthel Groffier

Un pays selon mon cœur. Entretiens avec Éthel Groffier
Georges Leroux, Montréal, Somme Toute, 2024
On sort de cette lecture éprise d’une grande humilité – même si, de ses propres mots, elle se méfie de ce sentiment, lorsqu’exposé. Je prends ce risque, car Éthel Groffier aime aussi l’audace.
Humilité, car on peut facilement être dépassé par les nombreuses références qui vont de la littérature, de l’histoire, de l’histoire de l’art, du droit international, de la philosophie, du Code civil au langage opaque des différentes grandes bibliothèques et des livres rares et anciens. Une richesse du propos que je ne prétends pas avoir assimilé complètement, mais pour paraphraser Bernard Émond dans la Leçon de scénarisation : « On m’a appris que les choses compliquées étaient importantes ».
D’entrée de jeu, avançons cette idée que le pays du Québec comme concept de souveraineté est en filigrane de l’ouvrage. Il n’est pas frontal au livre comme pourrait le supposer le titre de l’ouvrage. Le véritable pays de cette autrice venue de Belgique, qui a vécu les affres de la Seconde Guerre mondiale dès l’âge de cinq ans, Dunkerke, les déplacements, la grisaille, la faim (le pain gris et gluant), l’incertitude… Le véritable pays de cette femme où les livres ont été une terre fertile contre l’ennui, la bêtise des hommes, les dogmes religieux de sa mère… Le véritable pays de cette grande dame d’histoire, de droit international, première professeure embauchée à temps plein en droit à l’Université McGill, est la liberté de penser. Là est son pays. Dans l’exigence que cela suppose.
Pourquoi écrire ce livre ? « Il m’a pris l’envie très simplement de retracer mon parcours et de le faire avec un peu de rigueur. Qu’ai-je appris de la guerre, de l’immigration, de l’amitié, de l’indomptable bêtise humaine, de l’incroyable beauté du monde, en quoi les livres m’ont-ils aidée à survivre? » (p. 16)
Après ses études en droit international, elle décrochera un premier boulot alimentaire dans une usine de distribution du lait. Elle y prendra le parti des ouvriers et ouvrières lors de la grève pour de meilleures conditions de travail. Elle qui sera professeure plus tard dira : « Sans adopter les théories du président Mao, je me demande si un stage en usine ne serait pas salutaire à nos étudiants super choyés par les universités, mettant à leur disposition des “espaces de sécurité” où réfugier leur sensibilité blessée par des sujets qui fâchent » (p. 78). Éthel Groffier ne mâche pas ses mots contre la moralité quasi sectaire de ce qui peut être dit ou tu.
Elle a travaillé sept ans à l’Organisation internationale du travail (OIT). Elle avait pour mandat de décortiquer les menaces langagières de l’Est, en pleine guerre froide. Elle y apprendra l’importance de s’informer de l’opinion de l’adversaire… « et (aujourd’hui) je me surprends toujours d’entendre des personnes pourtant intelligentes déclarer : Ah non, je ne vais pas lire le livre d’un tel. Il est de droite (ou de gauche) ». Encore ici, il faut y voir l’importance de la pluralité de penser, de la négation de l’enfermement et du prosélytisme comme étant son véritable pays.
Notons ce beau parallèle : Raymond Klibansky, philosophe engagé dans les valeurs humanistes et universalistes, ce mari et amour qu’elle rencontrera plus tard, a travaillé en Angleterre lors de la Seconde Guerre mondiale à débusquer l’ennemi nazi à travers l’humeur de la langue allemande. Ces deux-là étaient visiblement destinés à se rencontrer.
Arrivée au Canada pour faire sa thèse de doctorat, d’abord à Ottawa ; elle y décrochera un boulot pour traduire les différentes conventions internationales pour la réalité intérieure des provinces. Elle comprendra rapidement comment ce pays peut être dysfonctionnel par son territoire immense et ses réalités distinctes. « Pourquoi ne pas reconnaître que le Québec était une société distincte, cela me paraissait tellement visible ? En quoi cette simple constatation pouvait-elle déranger, en particulier Pierre Trudeau qui avait fait une campagne féroce contre cette idée ? » (p. 116)
Éthel Groffier aimera Montréal, elle pour qui l’écriture est un besoin et un art. Dans le passage suivant, on y sent toute la douceur de l’apatride : « Montréal est une ville fluviale sans insularité. La ville vit, vibre, respire large par les poumons du fleuve et de la montagne. La liberté s’y nourrit d’espace physique et moral. Il y a toujours un ailleurs, au-delà du fleuve, au-delà de la forêt, au bout de la route. On peut espérer un mieux dans une société sans caste, où la mobilité sociale est non seulement possible, mais encouragée » (p. 102).
L’autrice, poursuivant sa thèse à McGill, travaillera à réviser le Code civil au Québec et participera de par ses travaux et enseignements à rendre les femmes égales en droits.
Une fois sa thèse terminée, elle enseignera le droit à McGill, la liberté contre le joug des diktats. Elle sera fidèle à elle-même en parlant d’un âge d’or de l’enseignement où on avait du temps pour réfléchir, du temps pour se ressourcer, pour lire, pour avoir des projets intellectuels à soi ; contre l’impératif marchand de tant d’articles à produire et de répondre illico aux courriels et textos de ce monde contemporain où la satisfaction de la clientèle étudiante devient une exigence.
À travers ses écrits, Éthel Groffier défendra l’esprit des Lumières, les valeurs des droits de la personne et de la démocratie libérale. Sans enfermer Voltaire, par exemple, dans les défauts moraux du présent, elle dira : « Il a été libérateur de la rouille des siècles » (p. 228). « La liberté n’est pas une marque de yogourt, disait l’autre[1] ».
Autour de la souveraineté du Québec, une tension parcourt l’ouvrage. Éthel Groffier a voté NON au référendum de 1995, et ce, malgré « l’importance d’un certain idéal d’universalité dans ce qu’elle aura découvert au Québec : non seulement une richesse sociale et politique qui n’aura pas cessé de nourrir sa réflexion sur la différence et l’appropriation, mais surtout aussi peut-être une histoire dans laquelle la requête de souveraineté continuera de jouer un grand rôle » (Georges Leroux, en ouverture, p. 14).
L’autrice débutera le récit avec un : « On ne naît pas québécois, on le devient », à la Simone de Beauvoir reprise par Marco Micone.
« Il faut apprendre l’histoire du Québec, écouter les chansons qui le font vibrer, goûter la saveur de son parler, admirer la beauté de son territoire, savourer ce qui en fait un lieu unique pour, enfin, le faire sien » (p. 15). Il faudra, dira-t-elle, comprendre les idéaux, souverainistes comme fédéralistes.
Les souverainistes ne l’auront pas convaincue d’un projet suffisamment audacieux pour tenter l’expérience de la souveraineté. Elle y liste, à titre d’arguments, les exigences du capitalisme mondialisé, les alliances économiques dont fait partie le Canada, la crise climatique qui nécessitera plus de liant que de séparation.
Cette femme assoiffée de liberté qui a côtoyé des auteurs et autrices et de grands salons européens et canadiens – aux côtés de Charles Taylor notamment – est-elle allée au bout de sa quête ? Comprendrait-elle que la sauvegarde de cette unicité française en Amérique du Nord n’est pas un caprice ni une crispation, mais une exigence viscérale ? Exactement comme le regard bienveillant qu’elle pose sur les Premières Nations ?
« Ma sensibilité va à l’indépendance du Québec ; mon intellect voit les obstacles. Je suis souverainiste de cœur… » (p. 176).
Et moi, qui vous résume, je le suis toute entière, de cœur et de tête. Comme une bûcheronne des temps modernes, je souhaite que nous arrêtions de vivre ce pays de l’imaginaire et que l’on bâtisse quelque chose qui nous rassemble et nous ressemble. Une oasis sociale-démocrate. Une alternative singulière de justice et de beauté.
Par Judith Trudeau, professeure de science politique au Collège Lionel-Groulx
- Pierre Falardeau. ↑

Note de lecture – Ordures ! Journal d’un vidangeur

Ordures ! Journal d’un vidangeur
Simon Paré-Poupart, Montréal, Lux Éditeur, 2024
Simon Paré-Poupart travaille comme vidangeur à temps partiel depuis qu’il a 18 ans. Se décrivant lui-même comme un « mercenaire des vidanges » (p. 48), il a navigué entre les brokers – sous-traitants œuvrant pour les conglomérats qui dominent maintenant le marché des ordures – et a côtoyé des vidangeurs et des vidangeuses de toute la grande région de Montréal.
Le livre Ordures ! est le journal de ce vidangeur plutôt atypique qui nous livre le portrait de nombreux vidangeurs typiques, mais aussi celui des contribuables et des bourgeois qui les traitent comme des moins que rien. On y retrouve les observations d’un intellectuel organique au milieu des « matières résiduelles » et une certaine analyse de classe qui vient avec. Paré-Poupart cite d’ailleurs l’Établi de Robert Linhart comme une inspiration[1]. Son livre est aussi criblé de digressions sur des phénomènes généraux du monde des ordures, comme les tares de notre système de recyclage, l’histoire de la collecte des déchets ou la surconsommation.
Pris dans son ensemble, Ordures ! est le récit d’une mise à l’écart des vidangeurs par la petite bourgeoisie et la bourgeoisie et des effets produits par cette marginalisation sur ces ouvriers comme sur notre société. C’est aussi une attaque contre ce dédain que l’idéologie dominante manifeste vis-à-vis « ceux et celles qui travaillent dans l’ombre pour que nos vies soient meilleures » (p. 70). Paré-Poupart et plusieurs de ses collègues sont fiers de leur métier ; il s’avère donc incontournable que l’auteur critique le mépris porté envers eux par beaucoup de ses concitoyens et concitoyennes.
La collecte des ordures est une activité fort éreintante et dangereuse, une activité qu’on réserve généralement à des « marginaux-déviants » (p. 97), comme les appelle l’auteur. Lorsqu’il décrit ses collègues, on sent une certaine influence de Zola, si ce n’est que le grand auteur naturaliste a dû inventer Étienne Lantier et Gervaise Macquart, alors qu’ici Racette, Spandex ou Ti-Chris n’ont rien de fictif.
Les conditions de travail ridicules, aggravées par l’inexistence de syndicat et la domination des trusts et du crime organisé sur l’industrie, font que les vidangeurs sont souvent recrutés parmi les « poqués », parmi ce que Marx appelait péjorativement le lumpenprolétariat. On retrouve d’anciens motards, des itinérants, des jeunes d’Hochelaga à Montréal qui ont commencé comme vidangeur à 14 ans, d’autres qui fuient la police quand ils la voient se pointer le bout du nez, « [d]es édentés, des tatoués, des pas-propres dont le linge semble sortir tout droit des poubelles » (p. 28). Au centre des multiples problèmes de cette « pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce[2] », on retrouve la drogue et l’alcool. Selon Paré-Poupart, la « figure du père alcoolique ou toxicomane est fréquente chez les vidangeurs » (p. 17) et plusieurs histoires de l’origine des éboueurs, dont celle de l’auteur, sont liées à des problèmes familiaux amplifiés par la dépendance. Dur encore de ne pas voir un parallèle avec Zola, qui faisait de l’alcoolisme une tare génétique destinant les familles affectées à sombrer dans la déchéance du travail ouvrier, mais dans Ordures !, on ne tombe pas dans le déterminisme social vulgaire d’un naturaliste du XIXe siècle.
L’auteur soutient en effet que « vidanges, c’est souvent une affaire de famille » (p. 35), pour des raisons de reproduction sociale, pour des raisons de classe. « [L]es Noirs, les Latinos ou la white trash qui ramassent les déchets, ce sont essentiellement des pauvres » (p. 97), exprime-t-il. Le chapitre Les petits enfants et les camions traite spécifiquement de ce sujet et montre qu’il y a une réalité matérielle qui pousse vers cette reproduction intrafamiliale du métier de vidangeur. Il donne l’exemple de Stéphane, un chauffeur qui se bat « contre les puissantes forces qui attach[en]t sa famille au monde ouvrier » (p. 36) et qui craint que si son fils ramasse des poubelles l’été, il ne puisse s’élever socialement.
Cette sous-classe de prolétaires maganés, et peut-être est-ce là le leitmotiv du livre, est mise au rancart par le reste de la société autant que faire se peut. L’auteur le dit bien : une benne à ordures, ça ne « fitte pas dans le décor bucolique d’une banlieue » (p. 100). Et les gens plus aisés, petits-bourgeois comme grands bourgeois, n’ont d’égards pour le personnel venant avec le camion de vidanges qu’une fois par année au grand maximum, à Noël. Le cycle des déchets finit par devenir invisible tandis qu’on transforme en capital cette réalité humaine et qu’on ferme les yeux sur le monde matériel, trop crasseux.
La collecte du recyclage fait encore plus transparaitre cette contradiction. Le travail de « gestion des matières résiduelles » est, pour les classes dominantes, une « illusion que la planète est sauve » (p. 71) alors que le vidangeur, sur le terrain, sait très bien qu’on finit par jeter les matières recyclables à travers toutes les autres immondices que les conglomérats vendront à des spécialistes du « recyclage » en Asie du Sud-Est. Paré-Poupart se désole ainsi que certains des déchets qu’il a ramassés pour la compagnie mafieuse Ricova se sont retrouvés en Inde. Le regard détourné autant que faire se peut des ordures et des gens qui les ramassent, nos décideurs et leur classe ne peuvent que différer les problèmes liés aux déchets sans les régler. Le livre de Paré-Poupart fait un excellent travail dans la direction inverse, c’est-à-dire celle de montrer la réalité concrète et humaine de cette industrie capitaliste.
Par André-Philippe Doré, boulanger et administrateur de la Ligue 33
- 1. L’Établi est un récit autobiographique de Robert Linhart paru en 1978 aux Éditions de minuit, qui raconte l’expérience de son auteur en tant qu’ouvrier dans l’usine Citroën à Paris en 1968. Dans une entrevue à Daniel Chrétien (« Titulaire d’une maîtrise et vidangeur », L’actualité, 11 septembre 2024), Paré-Poupart, fait étrange, décrit Linhart et ses camarades comme étant des « sociologues français » alors qu’il s’agissait de maoïstes voulant mener la lutte armée dans les usines. ↑
- 2. Karl Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850, Chicoutimi, Classiques des sciences sociales, p. 34. ↑
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Retour sur les débats stratégiques au coeur de la lutte pour l’indépendance du Québec
Le mouvement souverainiste québécois n'a jamais été un bloc monolithique. Depuis ses origines, il est traversé par des tensions profondes qui ne portent pas seulement sur des stratégies électorales, des calendriers référendaires ou des alliances partisanes, mais sur une question bien plus fondamentale : quelle indépendance voulons-nous, pour qui, et par quels moyens ? Comment se situent les principaux acteurs face à cet enjeu essentiel ? Quel type de consultation doit-on offrir à la population du Québec ? Comment évaluer la conjoncture dans laquelle se pose la perspective de lutte l'indépendance ?
1. Le bloc fédéraliste : gestion de la dépendance et négation de l'autodétermination des nations opprimées dans l'État canadien
Pour répondre à ces questions, il faut partir de deux constats essentiels. D'abord, l'État canadien a été construit sur l'oppression nationale — de la nation canadienne-française, des peuples autochtones et Inuit et du peuple acadien. Toute remise en question de cet État devra nécessairement passer par la contestation de ces rapports coloniaux. Ensuite, l'indépendance du Québec implique la remise en question de l'intégrité d'un des États impérialistes les plus importants, un allié des États-Unis d'Amérique. L'impérialisme canadien résistera farouchement à toute tentative de séparation du Québec ou à la reconnaissance de l'autodétermination des nations opprimées, non pas simplement à cause de telle ou telle figure politique, mais en raison des fondements mêmes de cet État et de son rôle dans le système impérialiste nord-américain. La fin de cette domination ne pourra advenir que sous la pression d'un vaste mouvement populaire capable de construire des solidarités actives du peuple du Québec avec le mouvement ouvrier du reste du Canada et avec les nations autochtones — ces dernières constituant aujourd'hui des forces de résistance au cours extractiviste et pétrolier de l'État fédéral.
Depuis la défaite référendaire de 1995, l'État canadien s'est doté d'instruments juridiques pour encadrer et neutraliser toute velléité d'autodétermination québécoise. Au premier rang figure la Loi sur la clarté, qui confère au Parlement fédéral le pouvoir de juger de la validité même d'une question référendaire et de la majorité requise pour reconnaître sa légitimité. Le gouvernement Carney prolonge cette tradition : refus du principe du 50 %+1, défense inconditionnelle de l'unité canadienne, et volonté affichée de faire prévaloir les projets d'exploitation des énergies fossiles et des matériaux stratégiques sur les droits du Québec et des Premières Nations — révélant ainsi la nature profondément extractiviste de l'État fédéral.
Au niveau provincial, le bloc fédéraliste se décline en deux variantes. La CAQ prétend défendre l'autonomie du Québec dans le cadre du fédéralisme canadien, tout en refusant d'affronter le contrôle fédéral sur les principaux leviers économiques : la monnaie, les principaux moyens de communication, la politique d'immigration, la politique internationale et les accords commerciaux. Le Parti libéral du Québec va plus loin encore, en défendant un fédéralisme intégral et en mobilisant la peur autour des enjeux immédiats — santé, coût de la vie, logement — pour étouffer la question nationale, tactique éprouvée lors des deux référendums précédents. Ce parti prépare une nouvelle campagne destinée à attribuer à l'instabilité d'un éventuel référendum les difficultés économiques du Québec, afin de consolider les rapports de domination que l'indépendance vise précisément à remettre en cause.
2. Le bloc péquiste ou le souverainisme mitigé
Sur le terrain national, le Parti québécois a constamment cherché une solution de compromis avec l'impérialisme canadien. La proposition de souveraineté-association visait à renforcer les prérogatives politiques du Québec (pouvoir souverain du Québec sur toutes ces lois et traités) tout en maintenant une association avec le reste du Canada. Cette recherche d'accommodation est même passée, après la défaite référendaire de 1980 par la phase du « beau risque », qui consistait à établir une nouvelle modalité d'intégration du Québec dans l'ensemble canadien à partir de revendications somme toute minimales. Le référendum de 1995 s'est tenu sur la base d'une souveraineté-partenariat qui maintenait des institutions confédérales communes.
Depuis 1995, l'histoire du PQ est celle d'un report permanent de l'échéance référendaire. Bouchard, Landry, Boisclair, Marois, Lisée — tous ont reculé devant la tenue d'un référendum, invoquant l'absence de « conditions gagnantes ». Cette posture a progressivement vidé le projet péquiste de souveraineté de son urgence et démobilisé sa base. Paul St-Pierre Plamondon a tenté de rompre avec cette logique en s'engageant à tenir un référendum dans un premier mandat. Mais cet engagement se heurte à des réalités contraignantes :le soutien à la souveraineté plafonne à un peu plus du tiers de la population dans les sondages récents et près des deux tiers s'opposent à la tenue d'un référendum. PSPP lui-même n'a pas exclu d'attendre la fin du mandat de Donald Trump — alimentant les accusations de recul qui fragilisent sa crédibilité.
Sur le terrain social, le PQ incarne l'ambiguïté constitutive d'une tradition qui a toujours oscillé entre un nationalisme populaire progressiste et une gestion bourgeoise des affaires de l'État québécois. Son héritage réformiste est réel : loi sur le financement des partis politiques, loi anti-briseurs de grève, assurance-automobile et protection du zonage agricole ; équité salariale ; garderies à cinq dollars et assurance médicaments. Cet héritage a longtemps permis au PQ de lier le projet national à une amélioration concrète des conditions de vie de la majorité populaire. Mais il a toujours coexisté avec des compromis structurels : Lévesque imposait des décrets contre les syndicats du secteur public en 1981 ; Bouchard négociait le « déficit zéro » en comprimant les services publics. La Charte des valeurs de Marois, présentée comme une défense de la laïcité, ciblait en pratique les personnes racisées et fragilisait le lien entre le mouvement national et les communautés issues de l'immigration.
Avec PSPP, ce balancement semble s'être résolu en faveur d'un nationalisme identitaire centré sur la dénonciation de l'importance l'immigration et exigence de la conformité culturelle sous le prétexte de la défense de la laïcité. En associant systématiquement la crise du logement, les difficultés d'accès aux soins et le déclin du français à une immigration présentée comme « incontrôlée »,le chef péquiste recycle des discours qui font des personnes migrantes les boucs émissaires des contradictions du capitalisme québécois.
Le rapport d'OUI Québec, issu d'une consultation de cinquante organisations, en mesure les dégâts : 64 % des groupes consultés estiment que le Québec a reculé sur le vivre-ensemble avec les immigrants, 77 % réclament un vaste projet de société, et 71 % expriment un fort sentiment d'impuissance. La formule la plus percutante du document résume l'enjeu : « nous avons remplacé la fierté par la fermeture ». D'anciens piliers du parti reconnaissent publiquement que ce discours nuit à l'élargissement de la base sociale de l'indépendance, tandis que l'aile identitaire la plus radicale, incarnée par Mathieu Bock-Côté, répond en qualifiant ces critiques d'« idiots utiles du fédéralisme » — révélant par là la profondeur de la fracture interne.
Une stratégie qui marginalise les travailleurs et travailleuses issu·e·s de l'immigration — qui représentent une part croissante du salariat québécois, particulièrement dans les secteurs de la santé, des services et du travail précaire en agriculture ou dans la restauration — ampute le mouvement national de forces sociales essentielles et sert objectivement les intérêts des classes dominantes, qui ont tout intérêt à maintenir les classes populaires divisées sur la question de l'indépendance.
Sur la question des Premières Nations, le PQ aborde la relation avec prudence calculée. Son « Livre bleu » sur l'indépendance inclut un chapitre sur les Premières Nations, tout en précisant que leur consentement, s'il est « hautement désirable » sur les plans politique et moral, n'est pas juridiquement requis. Cette formulation révèle une conception de la souveraineté québécoise qui reste centrée sur l'État-nation colonial, cherchant l'adhésion autochtone sans accorder de droit véritable à l'autodétermination.
3. Un bloc de gauche : l'indépendance doit porter un projet d'émancipation sociale et nationale
Face au bloc fédéraliste et au nationalisme conservateur du PQ, Québec solidaire et l'ensemble de la gauche sociale indépendantiste défend une conception radicalement différente de l'indépendance — non pas comme simple création d'un nouvel État, mais comme reconquête collective du pouvoir par la majorité populaire sur ses ressources, ses institutions et son destin. Cette conception implique la nationalisation démocratique (socialisation) des secteurs stratégiques de l'économie, la planification écologique de la production, de la répartion et des échanges, la garantie des droits à la santé, à l'éducation et au logement, et l'inscription d'une égalité réelle entre les femmes et les hommes dans la Constitution d'un Québec indépendant.
Sur la question de l'inclusion, Québec solidaire et la gauche sociale défendent explicitement un projet d'indépendance qui considère les néo-Québécoises et néo-Québécois comme des sujets du projet national et non comme une menace à contenir. Ruba Ghazal souligne que des jeunes issu·e·s de l'immigration adhèrent à un projet d'indépendance inclusif, mais qu'ils entendent trop souvent un discours qui leur donne « l'impression que tout est de leur faute ».
Sur la question autochtone, Québec solidaire a proposé le projet de loi 698 co-construit avec les Premières nations visant à obtenir leur consentement préalable, libre et éclairé avant toute nouvelle mesure législative touchant leurs communautés. La démarche a été construite en collaboration continue avec les Premiers Peuples, démontrant qu'il est possible de travailler d'égal à égal. Cette position procède d'une rupture de principe avec le cadre colonial : l'indépendance du Québec ne peut pas être construite sur la négation des droits et des territoires des peuples autochtones, sous peine de reproduire à une autre échelle la logique coloniale qu'elle prétend dépasser.
4. Le choix stratégique : majorité nationale ou majorité populaire ?
Deux grandes orientations s'affrontent pour construire une majorité en faveur de l'indépendance. La première mise sur le rassemblement tous azimuts. Il s'agirait d'unir les indépendantistes de gauche et de droite autour de l'objectif minimal de la souveraineté, en remettant après l'indépendance le débat sur le projet de société afin de ne pas en faire un obstacle à la construction du camp du Oui. La seconde mise sur la construction d'une majorité populaire autour d'un projet de société égalitaire, féministe et antiraciste, faisant de l'indépendance le vecteur d'une transformation sociale profonde.
La première stratégie a une longue histoire dans le mouvement souverainiste : elle est au fondement de la logique de convergence qui a périodiquement conduit des forces de gauche à se subordonner au PQ au nom de l'unité référendaire. Mais elle est traversée de contradictions qu'elle ne peut pas résoudre. Il n'existe pas d'indépendance socialement neutre. Toutes les questions concrètes : — quelle monnaie, quelles relations avec Ottawa, quel droit du travail, quelle place pour les nations autochtones, quelle politique d'immigration, quel partage des richesses, quelle transition écologique,… — révèlent immédiatement des divergences profondes entre la droite et la gauche indépendantistes. Vouloir les escamoter, c'est soit produire un projet si vague qu'il ne mobilise personne, soit laisser l'un des camps imposer silencieusement son contenu à l'autre. C'est d'ailleurs ce qui s'est toujours produit : lorsque la gauche souverainiste a convergé derrière le PQ, c'est le contenu social et économique du PQ — et non celui de la gauche — qui a défini le projet présenté à la population.
Les exigences de transformation sociale, les droits des travailleuses et travailleurs, les revendications féministes et antiracistes devraient pour cette stratégie être repoussées après une indépendance qui n'en garantirait nullement la réalisation. De plus, une coalition qui rassemble des chefs d'entreprise hostiles aux droits syndicaux et des travailleurs précaires, des nationalistes identitaires et des néo-Québécoises issu·e·s de l'immigration, ne forme pas un bloc social : elle forme une addition provisoire de groupes aux intérêts contradictoires, qui éclate dès que la campagne référendaire force à préciser le projet. Enfin, en remettant à plus tard le débat sur le projet de société, cette stratégie prive l'indépendance de ce qui pourrait la rendre mobilisatrice pour la majorité populaire : pourquoi une travailleuse de la santé, un locataire écrasé par le coût du logement ou une jeune femme racisée se battraient-ils pour une indépendance dont le contenu social reste délibérément indéfini ?
La seconde stratégie part d'une prémisse inverse : ce n'est pas en vidant l'indépendance de son contenu social qu'on construira une majorité, mais en lui donnant un contenu suffisamment fort pour que la majorité populaire y reconnaisse ses propres aspirations. Si le soutien à la souveraineté plafonne depuis trente ans, c'est en partie parce que le projet a été trop souvent présenté comme celui d'une nation culturelle homogène, géré par une élite francophone, sans que la majorité des gens qui travaillent et qui peinent à se loger y voient clairement leur intérêt. Construire une majorité populaire pour l'indépendance, c'est inverser cette logique : montrer que l'indépendance est un instrument au service de celles et ceux qui vivent et travaillent ici — quelle que soit leur origine — et que l'émancipation nationale est inséparable de l'émancipation sociale. Cette fusion du national et du social a été au cœur des mouvements de libération nationale les plus durables du XXe siècle. Concrètement, elle implique de lier l'indépendance au droit au logement, à la défense et à l'expansion des services publics, à la transition écologique, à l'égalité réelle entre les femmes et les hommes, et à la lutte contre le racisme systémique. Ce programme n'est pas un programme de gauche plaqué sur la question nationale. C'est la traduction de ce que signifie rompre réellement avec les structures de domination que perpétue l'ordre fédéral.
Cette approche est la seule capable de produire un véritable bloc social large — une coalition non pas d'appareils partisans mais de forces sociales organisées, ancrées dans des communautés réelles et capables de mobiliser durablement : le mouvement syndical, les organisations féministes, les groupes écologistes, les associations issues de l'immigration, les nations autochtones. Toutes ces forces ont des raisons objectives de soutenir une indépendance clairement porteuse d'une transformation sociale en leur faveur. Aucune n'a de raison de se mobiliser pour une indépendance dont le contenu social resterait suspendu à un accord futur entre élites politiques aux intérêts divergents. La majorité indépendantiste dont le Québec a besoin ne naîtra pas d'un pacte entre partis, mais de la convergence des luttes sociales et de la question nationale — par la démonstration, dans la pratique quotidienne du mouvement, que l'indépendance n'est pas le projet d'une fraction ethnique ou d'une élite gestionnaire, mais bien celui de la majorité de celles et ceux qui vivent, travaillent et luttent ici.
Québec solidaire et l'ensemble de la gauche de rupture a ici un rôle irremplaçable à jouer : non pas simplement critiquer les insuffisances du PQ depuis l'extérieur, mais construire activement les convergences entre le mouvement national, le mouvement syndical, les communautés autochtones et les communautés issues de l'immigration autour d'un projet commun — un Québec indépendant, écologique, social et décolonial.
5. Le référendum doit suivre le processus constituant
L'histoire référendaire du Québec pose une question que le mouvement indépendantiste n'a jamais vraiment résolue : pourquoi deux campagnes intenses, portées par des générations de militantes et militants, n'ont-elles pas suffi à convaincre une majorité de la population de franchir le pas ? La réponse courante — manque de leadership, conjoncture défavorable, peur économique savamment entretenue par le camp fédéraliste — n'est pas fausse, mais elle est insuffisante. Elle escamote une limite structurelle plus profonde, inhérente à la forme même du processus référendaire tel qu'il a été pratiqué jusqu'ici.
Le modèle référendaire québécois, tel qu'il est encadré par la Loi sur les consultations populaires, repose sur une logique fondamentalement descendante. Un gouvernement élu décide seul du moment, de la question et du cadre du vote. La population est ensuite convoquée à trancher, en quelques semaines de campagne, une question formulée sans elle et sur un projet de société dont elle n'a pas délibéré collectivement. Ce processus place la majorité populaire dans une position de réceptrice plutôt que d'actrice : on lui demande d'approuver ou de rejeter un projet qu'elle n'a pas contribué à construire.
Or la conscientisation politique — c'est-à-dire la transformation profonde du rapport qu'un peuple entretient avec sa propre capacité à se gouverner — ne se produit pas en quelques semaines de débats télévisés. Elle exige du temps, des espaces de délibération réels, une expérience collective du pouvoir et de ses possibles. Une campagne référendaire peut mobiliser des convictions déjà formées ; elle ne peut pas, à elle seule, en créer de nouvelles. En 1995, la quasi-victoire du Oui a reposé sur une montée en puissance émotionnelle dans les dernières semaines de campagne — montée qui exprimait un désir profond d'émancipation, mais qui s'est fracassée sur l'absence d'un projet de société suffisamment construit et approprié par la base pour résister à la pression du camp du Non. La mobilisation était réelle ; l'enracinement, insuffisant.
Le problème central n'est pas simplement de savoir si le Québec doit être indépendant, mais de savoir quel Québec indépendant nous voulons construire — quelles institutions le gouverneront, selon quelles valeurs, au service de quels intérêts, avec quels droits garantis pour quelles communautés. Cette question ne peut pas être tranchée par un parti politique, même souverainiste, même progressiste. Elle appartient au peuple dans son ensemble et ne peut être résolue que par un processus délibératif long, ouvert et véritablement constituant.
Une assemblée constituante n'est pas un simple comité d'experts chargé de rédiger une constitution. C'est un espace démocratique de construction collective, où des citoyennes et citoyens ordinaires élu·es, représentatifs de la diversité réelle de la société — débattent, négocient et décident des fondements du vivre-ensemble. Ce processus est en lui-même un acte d'émancipation politique : les gens cessent de se percevoir comme des administrés soumis aux décisions d'une élite parlementaire pour commencer à se vivre comme les auteurs légitimes de leur propre ordre politique. Il crée également l'espace dans lequel les forces sociales progressistes peuvent inscrire leurs exigences dans le projet fondateur, dépassant ainsi le dilemme récurrent de la gauche souverainiste — contrainte de choisir entre soutenir un projet d'indépendance dont le contenu social reste vague ou s'en écarter au risque d'affaiblir le camp du Oui.
C'est aussi le seul moyen de construire une relation véritablement nouvelle avec les nations autochtones. La question autochtone ne peut pas être réglée après l'indépendance, ni confiée à la bonne volonté d'un gouvernement souverainiste. Elle doit être au cœur du processus constituant lui-même, avec une participation pleine et entière des Premiers Peuples à la définition des fondements juridiques et institutionnels du nouveau Québec. Un référendum tenu sans ce travail préalable reproduirait, quelle que soit son issue, la logique coloniale de l'État canadien — simplement transposée sous drapeau québécois.
La séquence s'impose donc d'elle-même : le processus constituant doit précéder le référendum. Ce n'est qu'une fois que le peuple du Québec — dans toute sa diversité — aura eu l'occasion de débattre et de construire collectivement le projet de société qui accompagnera l'indépendance, que la question référendaire retrouvera toute sa force mobilisatrice. Le vote ne sera plus alors une réponse abstraite à une question formulée par un parti politique ; ce sera la ratification démocratique d'un projet que le peuple aura lui-même élaboré. La légitimité du Oui sera d'une tout autre nature — non plus celle d'une majorité arithmétique arrachée au terme d'une campagne émotionnelle, mais celle d'un peuple qui aura exercé, collectivement et délibérément, sa souveraineté.
Le mouvement indépendantiste n'a pas perdu en 1995 faute d'audace ou de mobilisation. Il a perdu parce que la question du Québec qu'il voulait construire après le Oui était restée trop vague, trop peu ancrée dans les aspirations concrètes de la majorité populaire. Apprendre cette leçon, c'est comprendre que le prochain référendum gagnant ne sera pas celui que l'on tiendra le plus vite, mais celui que l'on aura le mieux préparé — en laissant d'abord le peuple se saisir lui-même de la question.
Ces orientations stratégiques ont été pour l'essentiel élaborées dans des débats de Québec solidaire qui ont défini l'originalité du parti sur la question nationale. Elles méritent d'être défendues face des stratégies qui n'ont pas débouchés sur les résultats escomptés.
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Des manifestants disent non aux centres de données à Vancouver

PGIRE 3. La sobriété, voie de passage de la transition énergétique
Le 25 mai 2026 — En vertu de la Loi 24 (PL 69), le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie déposera à plus ou moins court terme le tout premier Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec.
Ce document structurant guidera nos choix énergétiques jusqu'en 2050, avec des révisions tous les six ans. La loi précise qu'il devra établir des objectifs en matière de sobriété et d'efficacité énergétiques — un volet intégré sous la pression des partis d'opposition et de la société civile, mais qui n'occupe pas la place qui lui revient dans leRapport préliminaire en vue de l'établissement du PGIRE publié par le MEIE en janvier 2026 et commenté récemment par la Régie de l'énergie et plusieurs experts.
Ce rapport propose trois scénarios de demande : faible (D1), intermédiaire (D2) et forte (D3). Le scénario D2, le seul présenté avec un certain degré de détail, ne prévoit qu'une baisse minime de la demande totale d'énergie entre 2022 et 2050 : les gains réalisés en transport et dans les bâtiments sont presque entièrement annulés par la croissance industrielle. Quant au scénario D1, apparemment trop ambitieux pour le MEIE, il ne prévoit qu'une réduction de 13 % de la demande d'ici 2050 — alors que la simple conversion des énergies fossiles à l'électricité pour la majorité des usages, combinée aux avancées technologiques et à la lutte au gaspillage, devrait conduire à des économies bien supérieures.
Pas de carboneutralité sans sobriété
Le pétrole et le gaz fournissent aujourd'hui plus de la moitié de l'énergie consommée au Québec. Entièrement importés, ces combustibles fossiles sont responsables d'environ 70 % de nos émissions de GES, creusent notre déficit commercial de plus de 10 milliards chaque année et nous exposent aux soubresauts des marchés internationaux. Nous devons nous en affranchir le plus vite possible. Mais sans nier la pertinence de certains projets d'énergies renouvelables, il serait très risqué de tenter de le faire en misant exclusivement sur la construction de nouvelles infrastructures et sur d'hypothétiques technologies de séquestration du carbone : la faisabilité du plan pharaonique qui est présentement envisagé soulève des doutes sérieux, sa désirabilité écologique et sociale est loin de faire l'unanimité.
Les grands chantiers énergétiques — barrages, éoliennes, parcs solaires, lignes de transport, usines de biométhanisation ou de production d'hydrogène — soulèvent d'incontournables enjeux d'acceptabilité sociale et de protection des milieux naturels, agricoles et habités. Leurs coûts sont colossaux : les nouveaux approvisionnements électriques coûteraient près de trois fois plus cher que les anciens et le doublement des capacités d'Hydro-Québec paverait la voie à une explosion tarifaire. Quant aux gaz de sources renouvelables, leurs coûts élevés, la disponibilité incertaine de la biomasse et un bilan climatique et écologique contesté rendent non crédibles les volumes estimés dans le Rapport préliminaire. Enfin, les embûches matérielles et humaines s'avèrent redoutables. L'ex-président d'Hydro-Québec, Michael Sabia, a lui-même reconnu en commission parlementaire que la rareté de la main-d'œuvre qualifiée et la capacité de la chaîne d'approvisionnement constituent des défis majeurs pour réaliser les investissements envisagés de 150 à 185 milliards de dollars.
Face à ces écueils, planifier la transition en priorisant uniquement des mégachantiers d'infrastructures au détriment de la sobriété serait périlleux. Une telle approche risquerait de prolonger notre dépendance aux énergies fossiles bien au-delà des échéances fixées — et de compromettre la transition elle-même.
Jusqu'où peut-on aller ?
L'Europe offre des points de repère utiles. Consciente du rôle essentiel que la sobriété doit jouer dans la transition, l'Union européenne impose à ses États membres des cibles contraignantes afin de réduire de 38 % la consommation d'énergiefinale d'ici 2030 par rapport aux prévisions de 2007. L'Allemagne a inscrit dans une loi sa cible de baisse de laconsommation finale d'énergie de 45 %d'ici 2045, par rapport à 2008. La Francevise une diminution de 50 % de sa consommation d'énergie finaled'ici 2050 par rapport à 2012, tout en poursuivant une réindustrialisation de son économie. Ces ambitions reposent sur des études étoffées démontrant qu'une sobriété réelle est indispensable pour la décarbonation.
Une sobriété conviviale
La sobriété implique des freins à la surconsommation mais ne signifie pas un retour à l'âge de pierre. Déployée de manière à assurer la sécurité et l'épanouissement de toutes et tous, elle peut au contraire améliorer la qualité de vie. Les recherches en sciences sociales suggèrent d'ailleurs qu'une société plus égalitaire et moins orientée vers la consommation est aussi une société plus heureuse. Des quartiers complets et des milieux de vie à échelle humaine réduisent les besoins de déplacement. Des investissements dans le transport actif, collectif et partagé renforcent l'équité sociale. Des politiques publiques qui placent l'humain et la nature au cœur du modèle économique rendent superflues bien des infrastructures énergétiques coûteuses.
Bref, la sobriété est notre véritable voie de passage vers un système énergétique alliant décarbonation, autosuffisance, abordabilité et préservation des territoires. Elle doit figurer en tant que filière numéro un dans le PGIRE — et non pas être cantonnée au rôle de vœu pieux en préambule.
Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :
Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
André Bélanger, Fondation Rivières
Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
Karl Janelle, Coalition climat Montréal
Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
Stéphanie Pelletier, Mères au front
Martin Poirier, Rimouski en transition
Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
Claude Vaillancourt, Attac Québec
Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
Chloée Guillette, Demain Verdun
Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)
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PGIRE 1 : Le premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques du Québec ne doit pas être bâclé
Première de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous. Voir aussi : PGIRE 2. Le gaz naturel, l'éléphant dans la politique énergétique du Québec et PGIRE 3. La sobriété, voie de passage de la transition énergétique.
Mouvement écocitoyen UNEplanète
Coalition de groupes citoyens et de personnes pour le climat et la biodiversité.
Publié le 25 mai 2026
Le 25 mai 2026 — À l'exception des spécialistes et des militant·es très vigilant·es, la société civile a, en pratique, été écartée de la réflexion sur l'avenir énergétique du Québec. Des fonds publics dilapidés dans la filière batterie au volte-face en faveur des centres de données, du projet de doublement des capacités d'Hydro-Québec à l'envahissement du privé et à l'introduction surprise du nucléaire et de l'hydrogène bleu parmi les options envisagées : la population est réduite au rôle d'observatrice impuissante des stratégies que le gouvernement improvise en série pour propulser un développement industriel irréfléchi. L'élaboration du tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec aurait dû servir à corriger cette anomalie.
Attendu le 1er avril 2026 en vertu de la Loi 24 (PL 69), le dépôt du PGIRE a déjà été reporté « de plusieurs semaines ». Nous croyons que ce délai devrait être prolongé de plusieurs mois afin d'assurer la robustesse scientifique, sociale et économique du plan tout en observant les processus démocratiques qui lui conféreraient sa légitimité.
Des choix pour longtemps
Sorte de GPS collectif, le PGIRE guidera nos choix énergétiques pour 25 ans, avec des mises à jour tous les six ans. Les décisions qu'il inspirera à court terme auront des répercussions profondes et souvent irréversibles à long terme. C'est sans doute pourquoi la Loi 24 exige que le ministre « consulte la population » et « soumette le plan à la Régie de l'énergie afin qu'elle donne son avis ». Or, l'examen des documents publiés en lien avec ce plan — soit le Rapport préliminaire du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE), les avis et mémoires transmis à la Régie de l'énergie et enfin, l'avis que la Régie a émis en réponse au Rapport préliminaire du MEIE — révèle que le MEIE a failli à ces obligations. Il démontre aussi qu'à moins de réorientations majeures, le MEIE engagera le Québec vers des choix risqués pour sa décarbonation, sa sécurité énergétique, la santé du territoire, l'abordabilité de l'énergie et le climat social.
Une information fragmentaire et orientée
L'avis de la Régie sur le Rapport préliminaire du MEIE est implacable : en termes polis, il invite carrément le MEIE à refaire ses devoirs. Des experts ne sont guère plus tendres. Parmi eux, le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau, juge que le Rapport préliminaire du MEIE « n'est pas le document sur lequel la Régie de l'énergie devrait se pencher selon la loi, puisqu'il n'est pas un plan » . Normand Mousseau, directeur scientifique de l'Institut de l'énergie Trottier à Polytechnique Montréal, observe que le Rapport préliminaire « semble ignorer les économies, les gains potentiels directs ainsi que les retombées économiques de la transformation du système énergétique ». LeRegroupement national des conseils régionaux de l'environnement du Québec dénonce que « ni les experts dont la Régie a retenu les services ni les participants au processus de consultation ni la Régie elle-même n'auront accès au PGIRE avant qu'il ne soit soumis à l'approbation du gouvernement ». Le PGIRE demeure donc une boîte noire qui, à moins de revirement imprévu, placera encore une fois la population devant le fait accompli.
Les valeurs absentes du débat
Nos choix énergétiques sont indissociables de nos choix de société. La décarbonation est-elle un impératif de sécurité publique et de justice intergénérationnelle ou un prétexte à l'escalade industrielle et numérique ? La surconsommation et la mobilité extrême sont-elles des valeurs cardinales ? L'énergie doit-elle enrichir des investisseurs ou garantir le droit à la chaleur et à la fraîcheur pour toutes et tous ? Ces questions fondamentales doivent faire l'objet d'un vrai débat public — et leurs réponses doivent orienter le PGIRE.
Des stratégies climatiques irréalistes, sans marge de précaution
Les scénarios du Rapport préliminaire visent une réduction d'au moins 80 % des émissions de GES d'ici 2050, par rapport à 1990, et la compensation des émissions résiduelles. Mais les moyens proposés pour y parvenir sont peu convaincants : absence d'effort crédible de sobriété, faible empressement à sortir du pétrole, détour troublant par le gaz naturel pour le camionnage, entêtement à privilégier le gaz naturel pour faire face aux pointes électriques, dépendance à des volumes illusoires de gaz renouvelable et à des technologies incertaines de séquestration du carbone, etc. Cette combinaison de cibles molles et de stratégies irréalistes laisse peu d'espoir quant à l'atteinte de la carboneutralité en 2050.
Se donner le temps de bien faire les choses
Les prétextes pour reporter l'adoption du PGIRE ne manquent pas, notamment la chaise musicale qui a placé trois ministres différents à la tête de son élaboration depuis l'adoption de la Loi 24, il y a onze mois. Le tout nouveau ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, Bernard Drainville, doit s'en saisir pour donner à la Régie de l'énergie le temps de jouer le rôle qui lui est dévolu selon la loi et lancer le débat de société si nécessaire et si largement réclamé, quitte à ce qu'un nouveau gouvernement reprenne la balle au bond après les élections d'octobre prochain.
Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :
Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
André Bélanger, Fondation Rivières
Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
Karl Janelle, Coalition climat Montréal
Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
Stéphanie Pelletier, Mères au front
Martin Poirier, Rimouski en transition
Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
Claude Vaillancourt, Attac Québec
Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
Chloée Guillette, Demain Verdun
Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)
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Identité et laïcité

PGIRE 2. Le gaz naturel, l’éléphant dans la politique énergétique du Québec
Deuxième de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous.
Voir aussi : PGIRE 1. Le premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques du Québec ne doit pas être bâclé et PGIRE 3. La sobriété, voie de passage de la transition énergétique.
Mouvement écocitoyen UNEplanète
Coalition de groupes citoyens et de personnes pour le climat et la biodiversité.
Publié le 25 mai 2026
Le 25 mai 2026 — Inspirée d'une fable russe, l'expression « l'éléphant dans la pièce » désigne un problème évident que tout le monde choisit d'ignorer pour éviter un malaise. Elle décrit à merveille notre manière collective de ne pas faire face à l'avenir du gaz naturel — qui pourrait bien être le Waterloo de la décarbonation du Québec.
Pour s'en convaincre, il suffit d'assembler les bribes d'information sur le gaz naturel disséminées dans le Rapport préliminaire élaboré par le ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE) en vue de l'établissement du tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec. Les orientations qu'on y trouve mènent à une présence inquiétante de ce combustible dans le mix énergétique québécois jusqu'en 2050 et même au-delà.
Plein gaz sur le gaz
Le Rapport préliminaire du MEIE prévoit que le gaz naturel remplacera le diésel dans le transport lourd, avant d'être à son tour supplanté par l'hydrogène « bleu » — lui-même produit à partir de gaz fossile. Ce choix étonne, la faisabilité de l'électrification des camions lourds étant désormais largement admise pour au moins une grande partie des trajets. De plus, comme le souligne le Comité consultatif sur les changements climatiques, il existe un important potentiel de transfert modal du transport de marchandises vers le train, qui émet en moyenne 92 % moins de GES que le transport routier.
Le MEIE semble par ailleurs vouloir miser sur une prolifération des systèmes biénergie électricité-gaz pour faire face aux pointes de consommation électrique. L'expert Normand Mousseau a calculé que, si le scénario du MEIE se concrétisait, ces systèmes pourraient représenter un ahurissant 25 % du stock de chauffage résidentiel en 2040, soit plus d'un million de logements — alors que seulement 5 % des logements québécois sont actuellement alimentés en gaz. Le Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ) déplore pour sa part que le MEIE ait complètement ignoré les accumulateurs thermiques, décrits comme une « technologie propre, efficace et qui permet de décarboner à meilleur coût que la biénergie » pour la gestion des pointes.
Enfin, le Rapport préliminaire du MEIE n'a rien à proposer pour réduire la consommation industrielle de gaz énergétiques. Il prévoit simplement le remplacement graduel du gaz fossile par des combustibles de substitution, principalement le gaz naturel renouvelable (GNR). Cette hypothèse ne surprend pas car le remplacement éventuel du gaz fossile par le GNR est l'argument généralement invoqué pour justifier l'usage continu du gaz, non seulement en industrie mais aussi dans les autres secteurs.
Le GNR, bouée de sauvetage illusoire
Or, plusieurs spécialistes estiment que l'apport attendu du GNR s'avère physiquement irréaliste, économiquement exorbitant, écologiquement inquiétant et climatiquement douteux. À ce sujet, dans son avis à la Régie de l'énergie, le chercheur Mark Purdon souligne que le MEIE présente le GNR comme un substitut zéro émission sans que soient discuté, notamment, le décalage temporel entre la combustion et la repousse de la biomasse — qui se mesure en décennies dans le cas de la biomasse forestière. L'Association des consommateurs industriels de gaz estime quant à elle que « la place disproportionnée accordée aux bioénergies et au GNR en particulier repose sur une logique de substitution à grande échelle qui se heurte à des limites physiques d'intrants, à des incertitudes technologiques (…) et à des coûts intenables ».
L'enjeu véritable : le démantèlement du réseau gazier
En somme, l'hypothèse de la substitution à grande échelle du gaz fossile par le GNR n'est pas crédible et par conséquent, il est difficile d'expliquer pourquoi les scénarios du MEIE ne prévoient pas un abandon aussi rapide que possible du gaz — à moins de lire entre les lignes que l'objectif réel n'est pas de décarboner le Québec mais bien de protéger le réseau gazier dont certaines industries dépendent tout en retardant l'échouement des actifs d'Énergir. Le Rapport préliminaire du MEIE le dit d'ailleurs explicitement : les scénarios envisagés justifient « le maintien des infrastructures gazières dans la transition énergétique ». Malheureusement, toute démarche sérieuse de décarbonation mène inévitablement, au contraire, au démantèlement progressif de ce réseau.
Une conversation honnête s'impose
Ce démantèlement aura des impacts significatifs sur La Caisse et le Fonds de solidarité FTQ, propriétaires d'Énergir, et plus encore sur les travailleuses et travailleurs et les industries qui dépendent du gaz. Ces enjeux méritent d'être traités avec probité et au grand jour, en prenant les mesures nécessaires pour assurer une transition aussi harmonieuse que possible pour les personnes, industries et communautés touchées. Non pas en concoctant des stratégies boiteuses pour retarder l'inévitable et compromettre ce faisant la décarbonation, mais en affrontant les vraies questions : comment rediriger Énergir vers la nouvelle économie, comment harmoniser le tissu industriel québécois aux réalités du 21e siècle. Le succès de la décarbonation du Québec en dépend, tout comme le sort des personnes et des communautés dont l'avenir est lié à celui du gaz naturel.
Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :
Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
André Bélanger, Fondation Rivières
Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
Karl Janelle, Coalition climat Montréal
Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
Stéphanie Pelletier, Mères au front
Martin Poirier, Rimouski en transition
Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
Claude Vaillancourt, Attac Québec
Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
Chloée Guillette, Demain Verdun
Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)
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Halte au massacre de sijilmassa
PAR MUSTAPHA SAHA ET YOUSSEF BOKBOT.
Sijilmassa est fondée dans le Tafilalet, en 757, à la lisière du Sahara, sur les rives de l'oued Ziz, par des tribus amazighes zénètes, kharijites de tendance sofrite. Les sofrites autogestionnaires sont en révolte permanente contre les pouvoirs arabes. Le kharijisme condamne les privilèges de l'aristocratie qouraychite. Il prône la sobriété, l'égalité, l'équité, l'égalité. Sijilmassa est gérée par la dynastie des Midrarides, aussi appelés Wassoulites. Sa situation géographique à la croisée des routes sahariennes la connecte directement à l'empire ghanéen. Les caravanes y apportent l'or, les minerais précieux, le sel, les tissus, en quantités importantes. Les ateliers de frappe monétaires prospèrent. Le dinar sijilmassien s'exporte dans le monde entier, jusqu'en Chine. La cité est constituée de six-cents kasbahs, qu'on pourrait nommer quartiers. Le marché des négociants est fréquenté par des commerçants de l'ouest africain, de l'Andalousie, de la Palestine, de l'Egypte, de l'Irak. En 1230, Jacques 1er d'Aragon invite les juifs sijilmassi à s'établir en Catalogne, sur l'ile de Majorque notamment, pour instituer un axe commercial entre Barcelone et Sijilmassa ravitaillant en or la péninsule ibérique. L'ouverture de Sijilmassa sur lehttps://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=15# monde est attestée par le globe-trotteur Ibn Battouta en 1352, dans son récit Les Voyages, traduction française Imprimerie impériale, 1858 : « J'arrive à Sijilmassa, l'une des cités les plus belles. On y trouve des dattes goûteuses en grandes quantités. Elle produit une variété rare, dénommée îrar, qui n'a pas sa pareille ailleurs. J'achète des jeblis, des dromadaires que je nourris de foin. Je repars dans une caravane surchargée de marchandises ». Hassan al-Wazzan, dit Léon l'Africain décrit en 1510 la décadence de Sijilmassa au seizième siècle. Sijilmassa est également un centre coranique, un foyer de confréries d'obédiences diverses, un berceau de lignées chérifiennes, un sanctuaire de tombeaux alaouites, une confluence de pèlerinages et des moussems populaires. La ville est faite de maisons en pisé, de ruelles étroites pour se protéger de la chaleur, de mosquées, d'entrepôts, de marchés. Les matinées sont consacrées aux champs, aux fabriques artisanales, aux commerces. Les pics de chaleur sont propices à la somnolence. Les soirées sont vouées discussions, aux échanges, aux partages. Des dizaines de caravanes arrivent et repartent chaque jour. Leurs convoyeurs stockent de l'eau et des vivres, engagent des guides et des chameliers, prient pour la réussite du voyage. Dans les rues, plusieurs langues se pratiquent. Les idées, les philosophies s'échangent autant que les marchandises.
Sijilmassa, patrimoine de l'humanité, joyau de la mémoire maghrébine, est aujourd'hui prise d'assaut par les pèleteuses, les bulldozers, les grues. S'exécute autoritairement, sans consultation de la population, un projet exubérant, délirant, absurde, une charpente métallique géante en acier, qui anéantira définitivement les vestiges enfouis, les soubassements des palais, des mosquées, des médersas. Le plan prévoit un parc archéologique structuré autour d'une clôture périmétrique, d'un musée, d'un centre de recherche, os à ronger pour scientifiques. C'est surtout une fétichisation touristique avec circuits balisés, boutiques de souvenirs, vente de cartes postales, porte-clefs, magnets. Le prétexte écologique, la protection contre les aléas climatiques, est d'une flagrante aberrance. Les paysages désertiques sont soumis depuis toujours aux amplitudes thermiques, aux griffures caniculaires, aux abrasions cumulatives, aux érosions des structures argileuses. L'architecture proposée est visuellement, physiquement, esthétiquement intrusive. Les éléments greffés introduisent des lumières artificielles, des airs conditionnés, une muséification hors-sol de l'histoire, un parcours scénographique qui empêche une immersion directe, une réminiscence coloniale qui puise ses critères dans le modèle occidental. Au bout du processus, une destruction irréversible. Sijilmassa n'est pas une affaire archéologique épuisée. Ses plus grandes richesses demeurent sous terre. Le chantier imposé par les autorités s'étend sur soixante-dix hectares avec un budget colossal de quinze millions d'euros spécifiquement pour la charpente, seize millions d'euros pour le lot principal attribués à Jet Contractors, une entreprise spécialisée dans les constructions clés en main, en béton armé et tubes d'acier. Un tel budget permettrait à plusieurs équipes archéologiques, marocaines et internationales, d'exhumer la majorité des structures enfouies sous terre, dans un laps de temps réduit, contribuant ainsi à rattraper un retard récurrent dans le dégagement de la ville médiévale la plus célèbre du Maghreb Sijilmassa a besoin de s'actualiser historiquement, culturellement, philosophiquement, exemplairement, mais non de se superficialiser mercatiquement. Il s'agit, en outre, d'une violation évidente de la charte de l'Unesco, de la charte de Venise, de la charte de Lausanne pour l'archéologie, qui prévoient la non intrusion lourde, la préservation in situ, la réversibilité des interventions. L'aménagement projeté augmente l'aridité, brise irrémédiablement les équilibres fragiles. Le désert n'est pas un espace vide. Il est ancestralement peuplé, dynamisé d'activités multiples, fertilisé de cultures diversitaires. Il est impératif de geler toute construction restructurante, de prolonger les fouilles non destructives, de réactiver les réseaux hydrauliques, les khettaras, les fouggaras, de replanter massivement des palmiers dattiers, de faire de Sijilmassa une exemplarité archéologique, écologique, verdoyante.
Mustapha Saha. Sociologue, poète, artiste peinte, auteur de Haïm Zafrani, penseur de la diversité, éditions Maisonneuve & Larose.
Youssef Bokbot, archéologue, Médaillé - Société des Archéologues Africaniste – juin 2016, lauréat, avec son équipe, « Antiquity Award 2025 », décerné par l'Université de Cambridge - juin 2025, pour la découverte du plus vaste et plus ancien village agricole préhistorique en Afrique à Oued Beht (Maroc), Lauréat « Award Field Discovery 2025 », pour la découverte du complexe agricole de l'Oued Beht, délivré par le Forum Mondial d'Archéologie, à Shanghai - décembre 2025.
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Le pouvoir et l’urgence dans la crise écologique
L'urgence de la crise globale du capitalisme, notamment du fait de la crise écologique, est indéniable. Y répondre nécessite une vision claire de la question du pouvoir et de la transition vers une autre société.
mai 2026 | tiré d'inprecor.fr | Photo : Militants écologistes. DR.
https://inprecor.fr/le-pouvoir-et-lurgence-dans-la-crise-ecologique
La situation est sans ambiguïté : nous sommes au bord d'un désastre climatique irréversible 1. En 2025 nous avons déjà dépassé sept des neuf limites planétaires 2. Cela a pour effet fondamental l'accélération et l'aggravation de toute la crise écologique. Les records d'émissions globales de CO2 et leur concentration dans l'atmosphère sont battus chaque année. Tant que le robinet est ouvert, le débit ne réduira pas. On a pu observer récemment que la capacité d'absorption des émissions de CO2 des océans se réduisait3. Le même phénomène s'observe pour les forêts : en 2023 et en 2024 la déforestation et les méga-feux ont réduit les absorptions de carbone des forêts au plus bas 4. En Finlande, les forêts n'agissent plus comme pièges à carbone mais comme source de carbone 5 !
Dans le même temps, la chute de la biodiversité atteint une ampleur catastrophique. Depuis 1970, la population d'animaux sauvages a chuté de 73 % 6. Presque un million d'espèces sont menacées d'extinction. La diminution du nombre d'insectes est déjà en train de réduire la production alimentaire. Elle est accompagnée de l'utilisation massive d'engrais chimiques dans l'agro-industrie qui est en train d'épuiser la fertilité des sols cultivables.
Le chaos mondial
De plus, nous ne pouvons pas analyser l'urgence écologique de manière isolée : celle-ci se produit dans un contexte socio-économique et géopolitique mondial instable. L'invasion de l'Ukraine, le génocide en Palestine, les interventions étatsuniennes en Amérique latine, les tensions dans la Mer de Chine méridionale, les révoltes, les coups d'États et les guerres pour les ressources en Afrique, etc., décrivent un désordre mondial. Mais d'un autre côté, l'essor des migrations, des inégalités, l'augmentation du coût de la vie, la droitisation de la société, la répression et la violence (qui ont un impact bien plus important sur les personnes racisées, les femmes, les personnes LGBTQIA+, les activistes, etc.) montrent une série d'urgences accumulées, et dans une large mesure interconnectées, auxquelles nous devons répondre. Même si l'on détourne les yeux, tout ceci continue à se produire. Toujours plus vite, toujours plus grave, toujours plus irréversible. Mais la prise de conscience ne se transforme pas mécaniquement en action contre la catastrophe en cours. La véritable dispute sur la crise écosociale n'est pas le débat scientifique mais la question du pouvoir. C'est dans cette perspective que se situe la réflexion que nous voulons aborder dans cet article : sur le pouvoir et l'urgence.
La question de l'urgence
Dans un tel contexte, les doutes se développent logiquement concernant la stratégie politique à adopter afin de répondre au mieux à l'urgence de la crise écologique. En effet, les échéances pour mettre en place les immenses transformations nécessaires sont d'à peine une à deux décennies. Les conséquences de l'inaction sont de plus en plus catastrophiques. Par conséquent, le manque de certitudes stratégiques donne lieu à des réponses variées, qui partagent la conscience de l'urgence mais adoptent des approches différentes et bien souvent, contradictoires. Nous analyserons celles exerçant une certaine influence dans le contexte de l'État espagnol.
Les intellectuels du « progressisme vert » espagnol ont récemment insisté sur la question des temporalités pour justifier leur projet politique. Emilio Santiago affirme qu'aucun frein à la décarbonisation n'est admissible et que la gauche ne peut plus s'arrêter à des excuses idéologiques comme les inégalités ou les bénéfices des grandes entreprises privées 7. José Luis Rodríguez revendique l'importance d'établir une alliance avec la frange verte du capital 8. Xan López considère que la gauche doit en finir avec ses dogmes et agir dans le capitalisme tel qu'il est pour renforcer la démocratie libérale verte 9. César Rendueles défend que l'actualité de la crise écologique transforme l'héritage du marxisme en fantaisie morbide et politiquement catastrophique10.
Tous insistent sur le même point : il n'est pas réaliste d'espérer la chute du capitalisme pour dépasser la crise climatique. Et à partir de cette position, ils en appellent à un pragmatisme vert qui choisit la gestion verte de l'existant. S'il y a quelques années ils justifiaient cette voie en arguant qu'elle s'inscrivait dans l'air du temps ; ils le justifient maintenant comme la seule voie face à la montée du fascisme fossile.
Du côté des mouvements sociaux, même si la vitalité des mobilisations climatiques pré-pandémie n'a pas été retrouvée, on en a hérité la radicalisation de certains secteurs militants. Des collectifs comme Extinction Rebellion ou Futuro Vegetal ont utilisé les tactiques de désobéissance civile pour attirer l'attention sur l'urgence de la situation. Le mouvement français Les Soulèvements de la terre jouit également d'une influence croissante dans les groupes écologistes autonomes et de défense du territoire. Ceci a mené à l'apparition subite des Revoltes de la Terra en Catalogne. Sans oublier les révoltes paysannes dans toute l'Europe, et qui, malgré le fait que leurs revendications ne soient pas toujours écologiques, mettent cependant en évidence les symptômes de cette crise.
Des membres du collectif portugais Climáximo interrogent les stratégies actuelles des mouvements depuis le prisme de l'urgence 11 et critiquent la manière dont la plupart des organisations multiplient les esquives concernant cette question. Ils considèrent que ni construction progressive d'un pouvoir et d'une organisation communautaire, ni les mobilisations de masses, ni les revendications concrètes et réalistes ne répondent correctement à l'urgence de la crise. En même temps, ils alertent sur le fait que l'ampleur de la menace a bien trop souvent pour réponse le renoncement à la lutte pour le pouvoir et le retranchement vers des projets locaux. Ils affirment que « si l'on veut planifier le démantèlement du capitalisme dans les délais imposés par le changement climatique, nous avons besoin d'une théorie du changement et d'un modèle d'organisation qui soient compatibles avec cette tâche ».
Ils insistent sur l'importance de renforcer l'écosystème des mouvements et organisations engagées dans la rupture révolutionnaire. La proposition est que les organisations se positionnent dans l'état d'esprit d'une guerre face à l'urgence climatique : toute stratégie, tactique et processus interne doit être efficace, doit recourir à des formations rapides et doit être souple.
Pour les « progressistes verts », toute prise de position idéologique sera perçue comme contraire à tout projet révolutionnaire. Ils s'opposent aux positions anticapitalistes, synonymes selon eux d'obstacles à la résolution de la crise écologique, bien que les résultats de leur pragmatisme soient toujours invisibles. De plus, la façon trompeuse dont ils envisagent l'urgence pour imposer leur projet politique fait beaucoup trop écho au fameux « il n'y a pas d'alternative », qui légitime des solutions antidémocratiques et oublie que, sans les individus les plus touchés par cette crise écosociale, nous ne pourrons déclencher les processus radicaux qui sont nécessaires aux transformations ambitieuses dont nous avons besoin.
Si l'on peut se reconnaître dans certains des positionnements de Climáximo, leurs conséquences ne pourront être qu'un excès de volontarisme. Dans la pratique, on peut constater que le choix d'une intensification rapide de la lutte brouille le contexte concret des mouvements et des dynamiques locales qui les traversent. Si la radicalisation reste une conséquence positive de l'urgence, la réalité des mouvements sociaux continue à être bien trop fracturée et dans l'incapacité d'interpeller de larges couches de la société.
On peut ainsi observer des propositions utiles pour la réorganisation et le renforcement des mouvements, mais sans proposition claire pour résoudre la question du pouvoir. Par la suite, nous tenterons d'esquisser notre réponse à la crise écosociale. Nous signalerons quelques lacunes de la pensée écosocialiste et développerons nos réflexions sur le pouvoir et sur l'urgence face à la crise écosociale.
Fertiliser la pensée écosocialiste
Les débats sur la crise écologique dans la pensée marxiste débutent durant la seconde moitié du 20e siècle. Plus d'un demi-siècle de pensée écosocialiste a laissé un héritage précieux et a joué un rôle important autant dans les organisations marxistes que dans le mouvement écologiste. Mais reconnaître cet héritage ne nous empêche pas pour autant de reconnaître et de signaler certaines limites que ces réflexions ont pu avoir.
Dans la majorité des cas, la pensée écosocialiste s'est concentrée uniquement sur la partie écologique du débat. Certaines questions centrales du marxisme n'ont pas été abordées selon ce prisme : sur l'État, la crise et l'organisation ou la transition, de sorte que les apports de cette pensée doivent être complétés par d'autres écoles de pensée marxiste. Malheureusement, un tel puzzle ne génère pas un résultat satisfaisant et cohérent. C'est précisément à cet endroit que la pensée écosocialiste doit se fertiliser. La même question apparaît dans la question des temps politiques. Il existe un riche héritage de débats sur les temps politiques, l'organisation et la stratégie dans le marxisme. Mais une relecture écosocialiste de ce dernier est toujours devant nous.
La réflexion sur les temps politiques et l'organisation du marxisme remonte aux débats à l'intérieur de la IIe Internationale et du parti social-démocrate allemand (SPD). Eduard Bernstein défendait le parlementarisme comme une longue marche vers la conquête progressive du pouvoir. Pour Karl Kautsky, la révolution se résumait à la modification du rapport de forces au sein de l'État et à la croissance des masses ouvrières. C'est ainsi qu'il misait sur une accumulation passive des forces, afin « d'avancer patiemment sur les chemins du pouvoir jusqu'à ce que le pouvoir tombe comme un fruit mûr ». Ces conceptions plaçaient le parti dans un rôle de pédagogue qui cultive et organise la classe laborieuse.
C'est ce que Walter Benjamin accusa de résignation historique12. La social-démocratie allemande prenait le parti d'un temps homogène et vide, un temps de progrès mécanique sans crises ni ruptures. Une temporalité sans événements. Pour Benjamin, ce parti pris avait endormi la vigilance révolutionnaire face aux menaces. Dans sa conception, le temps stratégique de la politique n'est ni linéaire ni vide : c'est un temps discontinu, décousu et fracturé, rempli de nœuds et de faits imprégnés de sens.
Le parti n'et pas un pédagogue qui emmagasine des forces patiemment mais un opérateur stratégique qui réagit avec agilité à la conjoncture. Il doit être toujours prêt à l'imprévu et préparer tous les fronts.
La plus significative des ruptures fut celle formulée par Lénine au travers de deux apports fondamentaux : sa notion de crise révolutionnaire et sa conception du parti. Pour le révolutionnaire russe, le parti n'est pas un pédagogue qui emmagasine des forces patiemment mais un opérateur stratégique qui réagit avec agilité à la conjoncture. La révolution doit se préparer en construisant une organisation capable d'agir dans des circonstances extrêmes, sans être paralysée au moindre défi. C'est en cela que le parti doit toujours être prêt à l'imprévu et préparer tous les fronts. Comme le décrit Daniel Bensaïd, la politique de Lénine est une politique de l'impatience 13. La politique du temps brisé de la stratégie léniniste est un temps rythmé par la lutte et interrompu par la crise. Dans ce temps brisé, le parti agit comme boîte de vitesses de la révolution.
Ces débats offrent-ils une réponse satisfaisante au problème de l'urgence de la crise écologique ? Il serait malhonnête de répondre de façon affirmative. Même si c'est séduisant, on ne peut pas les appliquer mécaniquement au problème des temps politiques de la crise écologique.
Pouvoir, crise et transition
Nous tenterons d'esquisser notre réponse via trois approches : celle du pouvoir, celle de la crise et celle de la transition.
En premier lieu, aborder la question de la prise du pouvoir nous semble fondamental dans un contexte où les mouvements écosociaux l'éludent constamment. Que ce soit sous l'influence du mouvement autonome, par crainte du réformisme, ou simplement par impuissance et incapacité à imaginer des scénarios de rupture, on ne conçoit pas de relation avec l'État qui ne repose pas soit sur une logique de pression et de revendications, soit, au contraire, sur une confrontation qui ne vise pas à transformer le pouvoir, mais simplement à l'affaiblir.
Nous avons besoin d'évoquer la question de comment transformer l'État au regard de l'urgence. Car l'idée selon laquelle nous n'avons pas le temps de mener de grandes transformations et qu'il vaut donc mieux s'adapter et trouver un compromis nous conduit dans une impasse où le capitalisme continue de fonctionner comme si de rien n'était. Éluder ce défi et se concentrer exclusivement sur la construction d'espaces autonomes suppose également d'abandonner les outils d'intervention dans l'économie qui sont nécessaires et urgents.
Ceci étant dit, que signifie prendre le pouvoir pour un projet écosocialiste dans une démocratie libérale occidentale ? La conception de crise révolutionnaire de Lénine se basait sur la dualité du pouvoir et sur une campagne politico-militaire de renversement de l'appareil de domination étatique. Ce modèle est difficilement applicable dans les pays où existe une société civile robuste et établie dans les profondeurs de la société, où l'État exerce une forte hégémonie et jouit d'une forte légitimité.
Dans ces territoires, les débats de l'Internationale Communiste formulèrent d'autres modèles : le gouvernement ouvrier et l'approche transitoire 14. L'on y observait comment la radicalisation sociale de la classe laborieuse se traduisait d'abord par l'aspiration réformiste à un gouvernement démocratique qui répondît aux revendications défendues. Dans ces conditions, l'accès au gouvernement par le biais des urnes par des forces socialistes peut remplir un rôle provisoire et transitoire. Cependant, ce gouvernement devra affronter le sabotage économique des capitalistes, à un sentiment d'impuissance et un découragement croissant, ainsi qu'à une dynamique croissante des conflits de classes. D'où l'approche transitoire : ce gouvernement peut jouer un rôle de pont, mais se doit de dépasser la politique réformiste et renforcer la radicalisation.
Gouvernement ouvrier, contre-pouvoirs et programme de transition
De plus, dans un contexte de crise écosociale, le succès de cette stratégie dépendra particulièrement de la capacité à construire des institutions de contre-pouvoir. Ces institutions sont fondamentales pour renforcer les classes populaires dans un contexte d'appauvrissement et de recrudescence des violences. Mais elles auront aussi à créer une autonomie et à désarmer les chantages du capital, en plus de construire des expériences de construction du pouvoir qui ne passent pas par la délégation – caractéristiques des démocraties libérales –, et à faciliter la radicalisation et le débordement des cadres.
L'instauration d'un gouvernement transitoire avec de fortes structures de contre-pouvoir est une hypothèse qui se transpose facilement en période de crise écologique. Il n'est pas nécessaire de croire en l'abolition du capitalisme à l'échelle mondiale durant la prochaine décennie pour adopter une stratégie révolutionnaire : des revendications transitoires qui font progresser significativement la transition écologique peuvent parfaitement être développées par un gouvernement ouvrier – on entend la « classe ouvrière » au sens large – qui arrive électoralement au pouvoir dans un moment de radicalisation sociale. La nationalisation des entreprises de l'énergie, une réforme agraire agroécologique, l'extension massive des transports en commun, une réduction drastique du temps de travail, la régularisation des personnes exilé·es, l'expropriation des logements appartenant à des entreprises et à des fonds d'investissements ou la fin de la privatisation de la santé. Ces interventions vont rencontrer limites et sabotages, et le renforcement de la stratégie de rupture sera la seule réponse possible. D'un point de vue pragmatique, s'il y a bien une chose que nous apprend le 20e siècle, c'est qu'un programme réformiste significatif n'a été efficace que lorsque la révolution était une menace crédible.
Des réponses socialistes aux crises
En second lieu, quels sont les effets de la crise et des mobilisations sociales ? Dans le temps brisé de la crise écosociale, il s'agit d'éléments centraux, apparaissant de façons variées. Sur le plan économique, nous savons que pendant la prochaine décennie, nous ferons face à une nouvelle crise économique. L'accumulation capitaliste est en mauvaise santé et, depuis les années 70, le Nord Global connait une crise tous les dix ans. Bien loin des analyses gauchistes, elles ne représentent pas une étincelle favorable aux explosions révolutionnaires. En période de crise, les capitalistes rétablissent leurs taux de profit et renforcent leur domination sur la classe laborieuse. Les crises ne sont pas le symptôme d'épuisement catastrophique, elles revitalisent l'accumulation capitaliste.
Ståle Holgersen défend l'idée que l'écosocialisme ne peut ni échapper, ni ignorer les crises 15. Afin d'éviter de reproduire sans fin les mêmes recettes keynésiennes restaurant la compétitivité et la rentabilité du capital, nous devons préparer des stratégies et des programmes socialistes contre la crise. Nous avons besoin de plans d'action concrets pour la gestion immédiate de la crise, afin de minimiser les dégâts sociaux et d'appliquer une politique de classe aux moments du choc. Il s'agit essentiellement de se préparer à l'accélération de la lutte des classes, au moment où, inévitablement, elle entre en conflit avec le profit et la propriété privée. Les structures de contre-pouvoir des classes populaires joueront alors un rôle-clé, tout comme la capacité à articuler des stratégies qui parviennent à transformer l'état d'esprit généré par la nouvelle situation en changements réels.
Crises sociales et crise de direction
D'un autre côté, il y a les mobilisations sociales. Elles se développent indépendamment de la crise économique. La dynamique du siècle dernier positionnait en général le conflit comme précédant la crise. Joshua Clover défend que la forme à travers laquelle s'exprime la lutte des classes dans notre période est l'agitation 16 qu'il définit comme une forme d'action collective qui lutte pour « figer les prix » des biens du marché, et mobilise toujours plus de personnes exclues du marché du travail salarié. Il observe les luttes de masse pour le prix du carburant et des transports en France, au Brésil, au Mexique ou en Haïti. En examinant un phénomène similaire, Vincent Bevins réalise le bilan amer des mobilisations massives de la décennie 2010-2020 17. Des mouvements en Tunisie, en Égypte, en Turquie, au Brésil, en Corée du Sud et au Chili, il conclut que ces actions ont permis de créer des vides politiques, mais qu'elles ont été incapables de profiter des situations révolutionnaires. Alors que les mobilisations de masse, sans direction, n'avaient pas la capacité de prendre le pouvoir, les élites économiques organisées ont su profiter de la vacance du pouvoir pour renforcer leur position.
Les crises, les émeutes et les manifestations de masse sont trois phénomènes qui se produiront dans les années à venir. Ce sont des événements qui fractureront le temps politique. L'urgence écologique est directement liée à notre capacité à intervenir à ces moments-là. Si nos organisations se retrouvent bloquées ou marginalisées, nous aurons perdu une décennie que nous ne pouvions pas nous permettre de perdre. De plus, il est possible que ces événements prennent une tournure contre-révolutionnaire : Richard Seymour décrit, à travers le concept de « nationalisme du désastre », comment l'extrême droite exploite les catastrophes, réelles ou inventées, pour élargir et radicaliser sa base sociale 18, en orientant les aspirations et les émotions dans une direction réactionnaire, en proposant des fantasmes violents comme exutoire à la frustration sociale. Se préparer à intervenir dans les crises et les soulèvements exige d'élargir notre base, de renforcer nos alliances, mais surtout d'être capable de lire la réalité sociale pour anticiper et construire des issues émancipatrices aux frustrations.
Quelles actions concrètes ?
Enfin, quelles sont les conquêtes nécessaires à une transition écosocialiste, à partir de la situation actuelle ? D'un côté, les Soulèvements de la Terre ont popularisé le concept de désarmement comme stratégie défensive pour désarticuler et freiner les infrastructures qui nous dirigent vers l'effondrement 19. Cette stratégie gagnante a su marquer le débat public et freiner certains méga-projets – même s'il faudrait aborder certains débats tactiques sur les formes, le type d'infrastructures à attaquer et les conséquences sur la classe laborieuse pour pouvoir étendre cette stratégie. D'un autre côté, Kai Heron, Keir Milburn et Bertie Russel défendent la construction d'outils de propriété publico-communautaire dans des secteurs clés de la reproduction 20 comme le soin, le logement, l'énergie ou l'alimentation. Cela donne naissance à un cadre institutionnel qui s'appuie sur l'engagement populaire pour répondre aux besoins sociaux et limiter la domination du capital. Ces outils ne sont pas le résultat d'une révolution écosocialiste, mais une approche pour construire un pouvoir populaire et avancer dans la transition écologique. Un projet concret et réalisable dans lequel peuvent converger des forces organisées.
Les conquêtes écosocialistes doivent combiner ce double mouvement destituant-constituant opérant sur les nouvelles formes d'organisation de l'économie et de la société. Améliorer les façons de les combiner pour favoriser leur alimentation réciproque et non leur opposition.
Dans ce cas, nous voyons comment un projet organisationnel écosocialiste peut répondre à l'urgence de la crise écosociale. La consolidation et l'expansion d'institutions de contre-pouvoir, capables d'imposer des revendications transitoires au niveau national, peuvent se comprendre comme la conquête d'outils qui répondent en même temps aux besoins sociaux et à la nécessité d'affaiblir la domination du capital. L'articulation dialectique des processus de luttes sociales et de victoire électorale peut apporter une réponse à l'urgence écosociale. La transformation urgente et l'objectif de faire gagner en puissance les outils populaires ne sont pas des projets en l'air, ils doivent faire concrètement partie de la stratégie de mobilisation des forces révolutionnaires.
Manifestation à Valladolid contre la gestion des récents incendies à Léon, Zamora, Palencia et Salamanque. Photo Miriam Chacon (Ical)
Écosocialisme et barbarie
Les débats sur le pouvoir, la crise et la transition apportent quelques réponses au problème de l'urgence. Les organisations révolutionnaires écosocialistes doivent réagir avec souplesse à la conjoncture, elles doivent avancer des revendications transitoires, élaborer un programme pour affronter les crises, intervenir dans les mouvements sociaux et construire des outils de transition qui satisfassent les besoins sociaux. Elles doivent également utiliser le gouvernement ouvrier comme pont entre les aspirations populaires et l'horizon de la rupture. Tout ceci est lié à la période de crise écologique.
Nous partons d'une conviction : il n'y a pas de raccourcis, mais chaque victoire partielle que nous arrachons possède son importance. Il n'y a de raccourcis ni dans les moyens, ni dans la fin – la prise du pouvoir politique par la classe laborieuse. Mais nous devons cependant entre-temps mener à bien des transformations gigantesques. Il est improbable qu'un programme écosocialiste soit achevé avant les délais fixés pour une réduction drastique du CO2. Il est probable également qu'un programme réformiste pragmatique n'y arrive pas plus car, entre autres, nous sommes déjà en train de dépasser des points de non-retour dangereux.
C'est pourquoi l'expression éculée d'« écosocialisme ou barbarie » se doit d'évoluer en « écosocialisme dans la barbarie ». Ou plutôt, comment construire l'écosocialisme au travers de la barbarie. Nous ne sommes pas face à un scénario du tout ou rien. Nous sommes face à un scénario volatile, toujours plus catastrophique et dans lequel il n'y a pas de futur certain. Nous devons éviter les pires dénouements et c'est pour cela que nous devons renforcer notre pouvoir. Nous savons que la lutte des classes va s'intensifier et que l'organisation populaire sera l'unique possibilité pour obtenir une victoire et éviter les retours en arrière.
C'est essentiel. Comme nous le disions, l'extrême droite est en train de gagner la bataille du leadership de la frustration vers une radicalisation réactionnaire. Ne pas l'inclure dans notre analyse serait une terrible erreur. La propagation sociale des positions réactionnaires et racistes annule toute avancée partielle de la transition écologique. La réponse populaire à la Dana (dépression isolée en haute altitude) au País Valencià21 en offre un exemple. Les personnes impliquées le savent parfaitement : ce qui a déterminé la capacité à répondre à cette situation, c'est l'existence de structures populaires antérieures. En leur absence, la conjonction des catastrophes climatiques et d'une extrême droite forte détruira les liens de solidarité dans les communautés et le mal-être se radicalisera dans le pire des sens.
Tout comme les crises et les explosions sociales, nous pouvons être certains que ce type de catastrophes et d'attaques de l'extrême droite se produiront dans un avenir proche. Voilà pourquoi une organisation écosocialiste qui prend au sérieux l'urgence de la situation doit se préparer à répondre. Une défaite nous ferait perdre des années que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.
Février 2026
Notes
1. William J. Ripple et collaborateurs, “The 2025 state of the climate report : a planet on the brink” (Le rapport sur l'état du climat en 2025 : une planète au bord du gouffre), BioScience, Volume 75, n°12, 2025.
2. Planetary Boundaries Science (PBScience), 2025, Planetary Health Check 2025. Potsdam Institute for Climate Impact Research (Bilan de santé de la planète 2025. Institut de recherche sur les impacts climatiques de Potsdam), Potsdam, Allemagne.
3. Müller, Jens D., Gruber, Nicolas ; Schneuwly, Aline, etc. “Unexpected decline in the ocean carbon sink under record-high sea surface temperatures in 2023” (Baisse inattendue du puits de carbone océanique alors que les températures de surface de la mer atteignaient des niveaux records en 2023), Nat. Clim. Chang, 2025.
4. Nancy Harris et Melissa Rose. “World's Forest Carbon Sink Shrank to its Lowest Point in at Least 2 Decades, Due to Fires and Persistent Deforestation” (Le puits de carbone forestier mondial a atteint son niveau le plus bas depuis au moins deux décennies, en raison des incendies et de la déforestation persistante), World Resource Institute, 24 juillet 2025.
5. Natural Resources Institute Finland. 2025. “Preliminary greenhouse gas inventory results for 2023 : Forest land has turned into an emission source because the carbon sink of trees no longer cover emissions from forest soil” (Résultats préliminaires de l'inventaire des gaz à effet de serre pour 2023 : les terres forestières sont devenues une source d'émissions, car le puits de carbone constitué par les arbres ne compense plus les émissions provenant des sols forestiers).
6. WWF, Rapport Planète Vivante, 2024.
7. Emilio Santiago Muiño (2024), “El cronómetro ya es la brújula : por un frentepopulismo climático” (Le chronomètre fait désormais office de boussole : pour un populisme climatique), Critic. Emilio Santiago Muíño est anthropologue climatique et conseiller pour les député·es de la communauté autonome de Madrid et pour le Congrès des député·es de l'État Espagnol (NdT).
8. José Luis Rodríguez (2024), “¿Qué es una alianza ? Apología de la incomodidad” (Qu'est-ce qu'une alliance ? Éloge de l'inconfort), Corriente Cálida.
9. Clemente Álvarez, Xan López, “No es realista esperar a la abolición del capitalismo para superar la crisis climática” (Il n'est pas réaliste d'attendre l'abolition du capitalisme pour surmonter la crise climatique), El País.
10. Cesar Rendueles (2025), “La extinción del marxismo (el marxismo político ante la crisis ecosocial)” (La fin du marxisme (le marxisme politique face à la crise écosociale)), Cuaderno digital de cultura.
11. Mariana Rodrigues et Sinan Eden (2025), All In : a revolutionary theory to stop climate collapse.
12. « Paris, capitale du XIXe siècle », Walter Benjamin, 1939.
13. Daniel Bensaid (2013), « La politique comme art stratégique ».
14. Martín Mosquera (2023). “Lecciones desde lejos : frente único y gobierno obrero en la Internacional Comunista” (Leçons de loin : front unique et gouvernement ouvrier au sein de l'Internationale communiste), viento sur n°186.
15. Ståle Holgersen (2025). Against the Crisis : Economy and Ecology in a Burning World (Face à la crise : économie et écologie dans un monde en feu), Verso.
16. Joshua Clover (2025), Disturbio. Huelga. Disturbio. La nueva era de los levantamientos (Émeute. Grève. Émeute. La nouvelle ère des soulèvements).
17. Vincent Bevins, Si ardemos. La década de las protestas masivas y la revolución que no fue (Si nous brûlons. La décennie des manifestations de masse et de la révolution qui n'a pas eu lieu.), Capitán Swing, 2025.
18. Richard Seymour, Disaster Nationalism : The Downfall of Liberal Civilization, Verso (2024).
19. Stathis Kouvelakis, « Les Soulèvements de la Terre : composition et stratégie de l'action de masse », Contretemps.eu (2023).
20. Kai Heron, Keir Milburn et Bertie Russell, Radical Abundance. How to Win a Green Democratic Future, Pluto (2025).
21. « Espagne. La tempête parfaite », Manuel Garí Ramos, 18 décembre 2024.
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Moi aussi, je me souviens d’un Québec blanc !
Blanc de neige. Blanc de silence. Blanc de givres accrochés aux clôtures comme des dentelles de grand-mère. Blanc de souffle dans l'air quand les hommes parlaient dehors en fin décembre et que chaque phrase devenait un petit nuage. Blanc de tempête qui faisait disparaître les routes, les maisons, les chars, les certitudes et parfois même les voisins. Je me souviens d'un Québec où l'hiver n'était pas une saison, mais un pays.
Quand je suis arrivé il y a presque quarante-cinq ans, deux jours avant le jour de l'an, le territoire semblait avoir été repassé par les anges eux-mêmes. La lune éclairait le sol comme un vieux cinéma muet. Les chiens aboyaient plus doucement, de peur de salir le paysage. Je regardais cette blancheur immense et c'est plus tard que j'allais comprendre pourquoi certains poètes québécois habitent leur hiver comme un habite un jardin.
Un jour, la voix de Céline Dion traversa un stade olympique comme une lumière dans un vitrail. « Une colombe est partie en voyage, autour du monde elle porte son message ». Ça aussi, c'était le Québec blanc dont je me souviens. Celui des colombes dans le ciel d'été. Celui où les ailes frappaient l'air chaud au-dessus d'un pape rassembleur. Celui où la blancheur n'était pas une frontière, mais un paysage fait de toutes les couleurs.
Aujourd'hui, voilà qu'un groupe de petits soldats de la nostalgie mal dégrossie parade avec une banderole proclamant « Je me souviens d'un Québec blanc ». Comme si la mémoire appartenait à ceux qui crient le plus fort. Comme si la neige avait déjà demandé des papiers d'identité avant de tomber. Ils parlent d'un Québec blanc comme d'autres parlent d'une vieille Buick 1974, d'un cendrier en cristal ou d'un téléphone beige fixé au mur de la cuisine.
Ils regrettent un passé imaginaire, une province mythologique où tout le monde aurait mangé le même pâté chinois, porté les mêmes chemises à carreaux et écouté les mêmes prêches de dimanche sur les ondes de Radio-Canada. Le problème avec les nostalgies ethniques, elles sont toujours écrites par des gens qui ont oublié leurs propres archives.
Parce que bien avant Facebook, avant les radios poubelles, avant les commentaires écrits en majuscules avec trois fautes par mot, il y avait déjà dans cette histoire québécoise un homme noir aux côtés de Samuel de Champlain. Son nom : Mathieu da Costa.
Oui. Mathieu da Costa. Pas un personnage inventé par Netflix. Pas un professeur woke sorti d'un département universitaire en cardigan recyclé. Un vrai homme du début du XVIIe siècle. Interprète. Navigateur. Médiateur. Probablement polyglotte. Compagnon des premiers contacts entre Européens et peuples autochtones. Plusieurs historiens le considèrent comme le premier Noir libre documenté sur le territoire qui deviendra le Canada.
Un dimanche après-midi de l'an 1608. Le fleuve respire lentement sous le froid. Les bottes s'enfoncent dans la neige avec un bruit de miche de pain écrasée. Les arbres ressemblent à des silhouettes de charbon trempées dans le lait. Champlain avance avec cette obstination typiquement française qui consiste à vouloir cartographier le territoire entier tout en se plaignant du froid.
Il veut parler aux peuples autochtones. Il veut commercer, convaincre, négocier. Il comprend rapidement qu'un empire sans traducteur finit souvent dans un canot renversé. Mais Samuel ne connaît pas leur langue. Alors il se tourne vers da Costa.
Le voilà, ce fameux Québec blanc. Au milieu de la neige, le premier pont entre les mondes est un homme noir. Le premier diplomate officieux de cette aventure nord-américaine n'est ni blond, ni roux, ni sorti d'une publicité de sirop d'érable.
Da Costa aurait parlé plusieurs langues européennes et probablement un pidgin utilisé dans les échanges avec certaines nations autochtones. Son rôle d'interprète était essentiel pour les explorateurs français et hollandais.
Pendant ce temps-là, quatre siècles plus tard, des patriotes en rabais agitent une banderole comme si le Québec avait été inventé dans une boîte de Corn Flakes ethnique. On les imagine rentrer chez eux après leur manifestation. Ils enlèvent leurs bottes fabriquées en Chine, ouvrent Facebook sur un téléphone coréen, mangent une pizza grecque garnie de pepperoni italien en expliquant que la diversité détruit l'Occident. Puis ils regardent des vidéos américaines pour apprendre comment être nationalistes québécois.
Le génie du Québec, pourtant, n'a jamais été la pureté. Le Québec a toujours été un chantier. Un grand chantier frigorifié rempli de peuples qui se traduisent mutuellement pour ne pas mourir de froid. Français. Autochtones. Irlandais. Écossais. Haïtiens. Juifs. Libanais. Italiens. Vietnamiens. Maghrébins. Sénégalais. Grecs. Portugais. Même la poutine ressemble à une réunion improvisée de restants culturels.
Les mêmes qui fantasment le passé oublient étrangement les détails. Ils oublient les enfants placés dans les orphelinats religieux. Ils oublient les femmes enfermées dans des rôles minuscules. Ils oublient la pauvreté rurale. Ils oublient les villages où l'on mourait jeune, où l'on travaillait comme des bœufs, où les dents tombaient avant quarante ans et où la diversité la plus exotique consistait à rencontrer quelqu'un de Trois-Rivières.
Ils oublient surtout que l'identité québécoise n'a jamais été un musée de cire. Elle est une rivière. Et les rivières figées deviennent des marécages.
Da Costa, lui, comprenait déjà quelque chose que certains militants identitaires modernes refusent encore de comprendre. Un territoire ne survit pas par fermeture. Il survit par traduction. Traduire une langue. Traduire une peur. Traduire un regard. Traduire un silence. Sans traducteurs, il n'y a que des murs.
Alors oui, moi aussi je me souviens d'un Québec blanc. Blanc comme les hivers de mon arrivée. Blanc comme les traces de raquettes au petit matin. Blanc comme les ailes des colombes dans le ciel de Céline Dion. Blanc comme les plaines gelées éclairées par la lune. Mais jamais blanc au point d'effacer les autres.
Parce que même dans les premiers chapitres de cette histoire québécoise, il y avait déjà, quelque part entre le fleuve, les sapins et les tempêtes, un homme nommé Mathieu da Costa qui avançait dans la neige avec Champlain.
Mais ce serait trop facile de faire porter à ces vingt hommes seuls le poids d'accusations aussi graves que le racisme et le suprémacisme. Ces hommes ne sont pas tombés du ciel. Ils sont de nous. Ils sont le produit d'un long laisser-aller, d'une négligence collective, d'une crispation identitaire que l'on a trop souvent minimisée depuis vingt ans, faute de courage politique pour l'affronter clairement.
Leur banderole n'est pas apparue par enchantement. Ne jouons pas les surpris. Elle a poussé dans l'ombre des ambiguïtés calculées, des sous-entendus tolérés, des peurs banalisées. Elle a poussé aussi dans notre incapacité de nous indigner plus fort, dans tous ces moments où l'on a préféré détourner le regard plutôt que de nommer les choses.
Au fond, cette banderole a poussé dans notre absence de mémoire.
Je ne compte plus sur les médias ni sur les politiciens pour parler des Mathieu da Costa du Québec. Moi, j'en parle souvent.
Je m'en souviens.
Mohamed Lotfi
1 Juin 2026
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Prêts à se battre ? Le Canada laisse le Pentagone prendre des participations « sans précédent » dans des mines canadiennes
En accélérant l'exploitation des minéraux critiques, le Canada ne se contente pas de bâtir une économie verte. Il s'intègre davantage à l'industrie de l'armement américaine.
22 mai 2026 | tiré de creachmedia.ca
https://breachmedia.ca/elbows-up-canada-is-letting-pentagon-take-unprecedented-stakes-in-canadian-mines/
Alors même que le premier ministre Mark Carney vante ses plans pour protéger la souveraineté économique du Canada, les minéraux critiques du pays se retrouvent dans les armes américaines.
Selon des experts juridiques, les États-Unis prennent des mesures « peut-être sans précédent » pour s'assurer la propriété des mines canadiennes, transformant le Canada — et les Premières Nations sur les terres desquelles ces minéraux sont extraits — en un territoire minier américain. Pendant ce temps, le gouvernement canadien contribue à financer et à accélérer ces projets.
Du niveau provincial au niveau fédéral, le Canada s'est lancé dans une course effrénée pour accélérer l'extraction de minéraux critiques dans son Grand Nord. Ces minéraux ont été qualifiés d'« urgents et indispensables » — d'abord pour la transition vers les énergies propres, puis, face aux menaces d'annexion des États-Unis, pour la sécurité nationale du Canada.
Le nickel, le cuivre, le graphite, le cobalt, le tungstène, le chrome et les éléments de terres rares ne sont pas seulement des composants pour les batteries et les éoliennes. Ils sont également nécessaires à la construction d'avions de chasse, de drones, de missiles, de systèmes radar, de sous-marins, de blindés et de munitions.
Le Canada est depuis longtemps un fournisseur fiable de matières premières pour les guerres menées par les États-Unis. C'est des entrailles du Canada que provenaient l'uranium pour les bombes nucléaires américaines, le nickel pour les blindages de ses cuirassés et l'aluminium pour ses avions de combat.
Mais lorsque les minéraux canadiens sont réservés à la fabrication d'armement étranger, est-ce vraiment dans l'intérêt national du Canada ?
Des batteries ou des bombes ?
Pour s'assurer l'approvisionnement en ces minéraux, les États-Unis ont historiquement offert des subventions et aides soutenues par l'État aux sociétés minières canadiennes. Mais l'escalade de la guerre froide entre les États-Unis et la Chine
pousse le Pentagone à intensifier ses investissements. À partir de 2022, le département américain de la Défense a commencé à injecter des millions de dollars dans les sociétés minières canadiennes extrayant des minéraux critiques.
À l'époque, la nouvelle est passée presque inaperçue au Canada. Au lieu de cela, les journaux titraient sur les promesses fédérales et provinciales selon lesquelles ces mêmes minéraux alimenteraient une révolution des technologies propres faite de véhicules électriques et d'usines de batteries.
Dans le cadre du collectif de recherche 8th Fire Rising, nous avons enquêté sur les nouvelles chaînes d'approvisionnement liées au secteur des minéraux critiques. Nous avons découvert que le dernier financement en date derrière l'engouement du Canada pour les minéraux critiques provient en fait du Pentagone, qui supervise le plus grand émetteur de gaz à effet de serre de la planète : l'armée américaine.
En seulement deux ans, en 2024 et 2025, le Pentagone a investi plus de 78 millions de dollars américains dans des entreprises menant des projets miniers au Canada : Fortune Minerals, Lomiko Metals, Fireweed Metals, Northcliff Resources, Nano One Materials et Electra Battery Materials.
Présenté comme une coopération, cet accord a réorienté les priorités minières canadiennes pour répondre aux besoins de l'armée américaine, et ce même en période de tensions entre les deux pays.
Puis, en 2025, le département de la Défense a dépensé 35,6 millions de dollars américains pour acquérir une participation de 10 % dans la société minière Trilogy Metals, basée à Vancouver, qui prévoit d'extraire du cuivre, du cobalt, de l'or et de l'argent en Alaska. Cette acquisition s'accompagnait d'options permettant d'augmenter sa participation à l'avenir, ainsi que du droit de nommer un membre du conseil d'administration. Le département américain de l'Énergie a également acquis une participation de 5 % dans Lithium Americas, une autre société basée à Vancouver qui développe l'une des plus grandes mines de lithium au monde.
Le fait que le gouvernement fédéral américain soit actionnaire de sociétés minières canadiennes constitue un arrangement « peut-être sans précédent », selon l'avocat internationaliste Lawrence Herman.
Il ne s'agit pas de participations majoritaires, mais l'avocate spécialisée en droit de la concurrence Sandy Walker a mis en garde contre le fait qu'une fois ces mines en exploitation, le gouvernement américain pourrait exiger que les minerais soient exclusivement destinés aux États-Unis.
Le Canada dispose de politiques lui permettant de restreindre les investissements nationaux des gouvernements étrangers, en particulier si ces investissements sont susceptibles de porter « atteinte » à la sécurité nationale du Canada. En 2022, le gouvernement canadien a ordonné à trois entreprises chinoises de se désengager des sociétés minières canadiennes spécialisées dans les minéraux critiques. Aucune mesure de ce type n'a été prise à l'encontre des investissements des États américains dans Trilogy Metals ou Lithium Americas.
Le leurre climatique
Presque tous les projets miniers dans lesquels le Pentagone a investi sont présentés comme des solutions climatiques. Au Québec, Lomiko Metals présente son projet de mine de graphite La Loutre comme faisant partie d'un « écosystème énergétique local et renouvelable ». Elle a obtenu une subvention de 8,4 millions de dollars américains du Pentagone, complétée par une subvention de 4,9 millions de dollars canadiens de Ressources naturelles Canada.
Mais ce projet à ciel ouvert produit du graphite, le matériau le plus couramment utilisé dans l'industrie militaire. Étant donné que les États-Unis ne produisent plus leur propre graphite depuis les années 1950 et restent fortement dépendants de l'approvisionnement chinois, l'investissement du département de la Défense est hautement stratégique.
Bon nombre des minéraux recherchés dans le cadre de ces projets, y compris le graphite, sont à « double usage », ce qui signifie qu'ils peuvent servir à la fois à des applications civiles et militaires. Mais les processus d'évaluation environnementale du Canada ne demandent pas où les minéraux finiront une fois qu'ils auront quitté le site minier. Ils ne demandent pas si les matériaux extraits alimenteront des batteries ou des armes.
Cela importe car les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques sont profondément opaques. Les minéraux sont mélangés, échangés, traités et transformés à travers de multiples juridictions, rendant leur utilisation finale extrêmement difficile à retracer.
Cela devient un problème lorsque l'extraction de ces minéraux est justifiée en premier lieu par l'argument selon lequel le Canada doit mettre en place des solutions locales pour lutter contre le changement climatique.
Selon cet argument, les évaluations environnementales et la consultation des Autochtones sont présentées comme des obstacles inutiles à une action urgente contre le changement climatique. Les promesses de campagne de Carney de « construire, construire, construire » se sont concrétisées dans des lois provinciales et fédérales qui « réduisent les formalités administratives » autour de projets jugés d'« intérêt national ».
Ottawa ne s'est pas contentée de regarder les États-Unis prendre le contrôle des minéraux critiques du Canada, elle contribue à financer cette opération. Comme le montrent les recherches menées pour le Transition Security Project, la quasi-totalité des investissements récents du département américain de la Défense ont été associés à des fonds publics canadiens. Alors que le Pentagone a alloué plus de 78 millions de dollars américains aux six projets canadiens liés aux minéraux critiques mentionnés ci-dessus, le gouvernement canadien a complété ces investissements à hauteur de 69 millions de dollars canadiens, subventionnant ainsi de fait l'influence de l'État américain dans notre secteur des ressources naturelles.
Cette évolution constitue une menace non seulement pour l'indépendance, le climat et l'environnement du Canada, mais aussi pour la souveraineté autochtone. Si des minéraux provenant de territoires autochtones sont extraits pour fabriquer des armes, les Premières Nations locales en sont-elles informées ? Ont-elles le droit de refuser ? On demande aux Premières Nations concernées d'accepter que leurs terres soient endommagées au nom de l'action climatique, alors que l'objectif réel pourrait bien être l'expansion militaire américaine.
La résistance autochtone s'est fait sentir partout au Canada. La mine de graphite de La Loutre a fait face à une forte opposition de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg, ce qui a conduit le Québec à refuser de financer le projet en raison d'un manque d'« acceptabilité sociale ». Les routes minières proposées par Trilogy Metals en Alaska — un levier pour ouvrir l'accès aux gisements de cuivre et de cobalt — ont rencontré une opposition farouche de la part de 40 tribus autochtones d'Alaska.
Au Nouveau-Brunswick, le projet de tungstène Sisson, proposé par Northcliff Resources, a reçu un financement de 15 millions de dollars américains du Pentagone. Le carbure de tungstène, un métal exceptionnellement dur, est utilisé dans les munitions perforantes. Les dirigeants Wolastoqey s'opposent à ce projet depuis des années. L'aînée Alma Brooks a déclaré qu'elle était « absolument et totalement contre tout ce qui soutiendrait l'armée américaine ou canadienne dans ses efforts de guerre ».
La nouvelle stratégie d'investissement du Pentagone devrait susciter un débat public. Le Canada ne se contente pas de bâtir une économie verte. Il s'intègre de plus en plus profondément dans l'industrie de guerre américaine.
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De l’Ukraine au Golfe Persique, les superpuissances ne font plus la loi !
La première grande leçon des guerres en Ukraine et au Golfe Persique crève déjà les yeux : les superpuissances ne font plus la loi ! Malgré leur supériorité militaire écrasante, tant la Russie de Poutine que les Etats-Unis de Trump rencontrent mille difficultés « non-prévues », n'arrivent pas à briser la résistance des pays bien plus faibles, et risquent fortement d'être humiliés, ce qui pourrait bien les plonger dans une crise de tous les dangers.
Par Yorgos Mitralias
Les faits bruts sont éloquents : la guerre contre l'Iran que Trump a qualifié souvent de simple... « courte excursion », et qui devait s'achever après « deux-trois jours », dure déjà depuis trois mois, sans que personne puisse prédire quand et comment elle va prendre fin. Quant à la guerre contre l'Ukraine que Poutine a appelée simple... « opération militaire spéciale » et qui devait s'achever après 4-5 jours avec l'entrée triomphale de l'armée russe dans Kyiv, elle dure déjà depuis plus de quatre ans et ses victimes (militaires et civils morts et blessés) sont désormais près de ...deux millions ! En somme, Trump et Poutine, à vies et idéologies parallèles, bains de sang et désastres parallèles !...
En effet, Trump le magnat de l'immobilier, et Poutine l'agent du KGB, partagent non seulement la même mégalomanie mais aussi la même idéologie et les mêmes pratiques antidémocratiques, racistes, répressives, virilistes et hypernationalistes qui font d'eux des fascistes purs et dures. Et ce n'est pas donc un hasard que tous les deux sont les piliers de cette Internationale Brune de nos cauchemars, qui regroupe pratiquement tout ce qu'il y a d'extrémistes de droite, de néonazis et de néofascistes de par le monde !
Alors, étant donnés leurs traits distinctifs précités, leurs mésaventures ukrainiennes et iraniennes acquièrent une dimension et un sens autrement plus importants. Ce ne sont plus seulement les traditionnelles super-puissances nord-américaine et russe qui entrent en crise car incapables d'ecraser une fois pour toutes leurs adversaires. En réalité, ce qui, à travers ses deux super-puissances russe et américaine, entre actuellement en crise profonde et multidimensionnelle est quelque chose de bien plus important, le système capitaliste lui-même. Un système capitaliste qui, pour la deuxième fois en 100 ans, a recours à sa planche de salut traditionnelle et à ses « solutions extrêmes » : la guerre et l'attaque frontale contre les droits humains et les libertés démocratiques ainsi qu'à ce qui reste de sa démocratie bourgeoise !
D'où cette angoisse diffuse, ce sentiment qui va se généralisant de fin de monde, car la crise de nos super-puissances barbares et inhumaines mine, ronge et finalement détruit l' ancien ordre (néolibéral) sans être en mesure d'en imposer un nouveau. Cependant, une telle situation est suffisamment dangereuse pour les intérêts de ceux d'en haut, pour ne pas les inciter à réagir. Et voilà tous ceux qu'il y a encore un an ou même six mois, faisaient preuve d'une servilité sans borne envers Trump, prendre aujourd'hui leurs distances et même aller jusqu'à envisager le divorce avec la super-puissance américaine. Et tout ça tandis que même les « amis » et autres « alliés » traditionnels de la Russie, tournent actuellement le dos à Poutine, allant jusqu'à refuser de figurer à côté de lui sur la tribune officielle de la Place Rouge aux jours de grandes commémorations.
Mais, comme on pouvait s'en attendre, c'est à l'intérieur de leurs pays respectifs que la réaction de ceux d'en haut contre « l'aventurisme » va-t'en guerre de Trump et de Poutine pointe désormais le nez. Et si aux Etats Unis, un vent de révolte contre Trump commence maintenant à souffler même dans les rangs du parti Républicain, la situation n'est pas très différente dans cette Russie de tous les complots et coups d'état de palais héritée du temps du tsarisme et du stalinisme, dont Poutine d'ailleurs s'en revendique : la popularité de Poutine est, pour la première fois, en chute presque libre, les fuites concernant la crise de confiance qui s'installe au sommet du pouvoir se multiplient, et cette ambiance de fin de règne accentuée par les mauvaises performances de l'economie russe (les prévisions officielles ramènent maintenant sa croissance pour cette année de 1,3% à 0,4%), et surtout par les échecs et les impasses de la guerre contre l'Ukraine, font que Poutine l'autocrate se montre de plus en plus mefiant de tout le monde.
Et sans doute, il a tout à fait raison d'être méfiant. Car, ces derniers temps, il ne fait qu'accumuler des échecs et des problèmes. Il a perdu non seulement son cher Orban en Hongrie, mais aussi ses points d'appui dans l'Afrique sub-saharienne où les mercenaires de Wagner (nouvellement appelé ...Afrika Korps) viennent de plier bagage, tandis que l'Afrique noire qui lui était si proche, hurle maintenant contre lui après la révélation du sort atroce et macabre que son armée a réservé aux centaines d'Africains -surtout Sudafricains- qui se sont trouvés, malgré eux, en toute première ligne du front en Ukraine pour servir de chair à canon.
Mais, le pire pour Poutine est que son armee n'avance plus en Ukraine et même recule sous la pression des Ukrainiens qui effacent leurs pertes territoriales subies depuis 2024 ! Et comme si cela ne suffisait pas, l'armée ukrainienne porte desormais la guerre dans la Russie, avec ses drones et ses missiles qui frappent de préférence des infrastructures énergétiques et pétrolières jusqu'à plus de 2.000 km à l'intérieur du pays ! Le résultat est dévastateur pas seulement parce que ces frappes des pipe-lines, des terminaux, des raffineries ou des ports ont fait chuter la production pétrolière russe à son plus bas niveau depuis 17 ans,annulant ainsi, au moins en partie, les effets bénéfiques des « cadeaux » qu'a fait Trump a Poutine en levant les sanctions qui pesaient sur les exportations pétrolières russes. Mais aussi et surtout, parce qu'elles rendent, pour la première fois, tangible aux citoyens russes cette guerre qui leur était jusqu'à peu trop lointaine et abstraite, ce qui affecte déjà leur morale et change radicalement leur perception de cette guerre coloniale et barbare contre le peuple ukrainien.
Il va sans dire que le premier et plus grand responsable de ces malheurs de Poutine sont ces hommes et femmes ukrainiennes qui se battent héroïquement depuis 51 mois, avec un succès inespéré, contre une puissance (nucléaire) plusieurs fois plus grande, plus puissante et plus armée, démentant ainsi tous les pronostics initiaux tant de leurs « amis » que de leurs ennemis. Le fait que ces Ukrainiens et Ukrainiennes non seulement résistent mais passent aussi à la contre-attaque ne pourra qu'inspirer d'autres peuples de par le monde victimes des mêmes agressions et des mêmes oppressions de la part des mêmes ou autres puissances imperialistes...
Malheureusement, toute autre est la situation du peuple iranien coincé et pris en sandwich entre la féroce répression qu'il subit de la part d'un régime barbare et obscurantiste, et les bombardements dévastateurs du tandem Trump-Netanyahou qui s'en fout éperdument de son sort. D'ailleurs, il faut admettre la triste réalité : la guerre contre l'Iran de l'impérialisme américain et de son acolyte israélien n'a pas affaibli, mais au contraire elle a raffermi le régime théocratique, tout au moins pendant un certain temps.
La conclusion, bien que provisoire, va de soi : les guerres impérialistes tant en Ukraine qu'au Golfe Persique non seulement sont en train de se retourner contre leurs initiateurs, mais sont également en train de semer un chaos inédit en emportant l'ordre qui régnait sur le monde depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La crise qui s'ensuit pourrait devenir cataclysmique si l'humanité laisse profiter de la situation et remplir le vide créé les divers néo libertariens milliardaires (1) et autres nostalgiques des camps d'extermination nazis aux projets messianiques et profondément suprématistes, inhumains et misanthropes. A nous tous et toutes de réagir avant qu'il ne soit trop tard...
Note
1. Voir Libertariens contre Néoconservateurs - La guerre fracture le sommet du trumpisme ! : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/200326/libertariens-contre-neoconservateurs-la-guerre-fracture-le-sommet-du-trumpisme
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L’étrange expérience « MAGA-chaviste » qui déterminera l’avenir du Venezuela
L'enlèvement de Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores par les forces spéciales américaines a marqué le début d'une nouvelle ère au Venezuela : celle d'un protectorat de facto dans lequel Washington gère le pétrole, les finances et le commerce extérieur. Il en résulte un système de pouvoir inédit, plein de paradoxes, qui évolue en terrain miné avec la complicité des anciens lieutenants de Maduro.
Tiré de la revue Contretemps
28 mai 2026
Par Manuel Sutherland
De manière inattendue, le 3 janvier dernier, un commando de la Force Delta a capturé Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, lors d'une opération qui semblait jusqu'alors impossible. Contrairement à d'autres invasions, qui ont nécessité une occupation coûteuse pour garantir la passation du pouvoir à un gouvernement favorable aux États-Unis, cette opération militaire n'a duré qu'environ deux heures et n'a laissé aucune trace de marines sur le territoire vénézuélien.
À la suite de cette opération aux allures hollywoodiennes, le gouvernement de Donald Trump a décidé de prendre sous son égide le secteur pétrolier vénézuélien et la gestion économique générale du gouvernement intérimaire, obligeant la nouvelle « présidente par intérim », l'ancienne vice-présidente de Maduro, Delcy Rodríguez, à exécuter ses directives sous la menace d'une deuxième vague militaire de plus grande envergure contre les dirigeants actuels du gouvernement.
Le Venezuela connaît ainsi un curieux « changement de régime », par lequel ce sont ceux-là mêmes qui l'ont dirigé pendant ses 27 ans d'histoire qui commandent le virage vers une forme de protectorat ; c'est ce que beaucoup appellent aujourd'hui, de manière plus ou moins ironique, le « MAGA-chavisme ».
Il s'agit d'une véritable nouveauté politico-militaire, mais qui n'est pas exempte de questions liées à la nouvelle politique économique d'ouverture, à la dynamique d'un gouvernement sous tutelle, au rôle des forces armées et du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) ainsi qu'au rôle de ce qu'on nomme la « bolibourgeoisie ». Un équilibre manifestement instable et incertain.
Il y a un paradoxe apparent dans la manière dont le gouvernement Trump présente le Venezuela : d'un côté, ce serait un pays suffisamment stable pour pouvoir recevoir plus de 100 milliards de dollars d'investissements de la part de compagnies pétrolières américaines, avec une confiance totale dans la sécurité juridique du pays. De l'autre, ce même pays semble trop instable pour respecter la Constitution. Celle-ci est on ne peut plus claire :
« Si la défaillance absolue du président de la République survient au cours des quatre premières années du mandat constitutionnel, une nouvelle élection aura lieu dans les trente jours consécutifs suivants ».
Enfreindre cette règle de manière aussi explicite reste, malgré l'avis de Trump et de Marco Rubio, un très mauvais signal pour les investisseurs que les États-Unis souhaitent attirer afin d'exploiter les ressources naturelles vénézuéliennes.
L'ouverture économique : moins de sanctions, plus de pétrole
Il est évident que l'ouverture économique limitée postérieure au 3 janvier ne peut être interprétée comme une libéralisation « normale », mais comme une ouverture forcée et conditionnée par la nouvelle architecture du pouvoir ; c'est-à-dire par la pression directe de la Maison Blanche.
Dans la pratique, le gouvernement cherche à se procurer des devises de toute urgence en relançant les exportations pétrolières et en améliorant la fluidité financière, mais sans démanteler le noyau politique du régime. Cela explique pourquoi l'économie semble s'ouvrir dans certains secteurs (pétrole, mines et commerce extérieur), tandis que le reste de l'appareil productif reste très contrôlé et fortement dépendant du pouvoir politique.
L'ouverture se produit principalement dans le secteur extractif grâce à l'adoption précipitée des nouvelles lois sur les hydrocarbures et les mines. Ces deux réglementations offrent de grands avantages aux entreprises transnationales en matière d'investissement, d'arbitrage international et de capacité opérationnelle. Les réformes comprennent de fortes réductions des redevances et le transfert d'opérations qui relevaient auparavant de la compétence exclusive des entreprises publiques. De tout point de vue privilégiant les intérêts nationaux, ces lois représentent un recul historique profond, un retour à des concessions extractives moins avantageuses pour la République.
Les textes en question ont été adoptés à la hâte, sans consultation des associations professionnelles du secteur, ni des milieux universitaires, ni des spécialistes reconnus dans ce domaine. Des lois qui faisaient l'objet de discussions publiques depuis des années et impliquaient divers accords ont été promulguées en quelques jours, en se basant largement sur le point de vue des entreprises transnationales elles-mêmes.
Cette méthode « express », ouvertement antidémocratique, enlève toute efficacité politique aux nouvelles normes et donne l'impression qu'elles pourraient à tout moment être annulées avec la même rapidité qu'elles ont été adoptées, un signal plutôt négatif pour les investissements à moyen et long terme. De plus, dans le contexte des contradictions du nouveau schéma de pouvoir, l'Assemblée nationale vénézuélienne n'est pas officiellement reconnue par le gouvernement des États-Unis et bon nombre de ses alliés, qui considèrent que toutes les élections postérieures à 2015 sont illégitimes et que, par conséquent, les mandats électifs qui en ont découlé le sont également.
Après la capture de Maduro, une réorientation immédiate des exportations pétrolières vers les États-Unis a été mise en place, dans le cadre d'un système où les recettes étaient acheminées vers des comptes contrôlés par Washington afin d'éviter les saisies des créanciers et le détournement de ces ressources. La vente de pétrole à prix réduit à la Chine a été supprimée et remplacée par des exportations au prix du marché, surveillées par les États-Unis.
À la suite de cela, le Fonds monétaire international (FMI) et les analystes locaux estiment la croissance du PIB entre 4 % et 6 % pour 2026, tirée à la fois par la reprise pétrolière et par la levée partielle éventuelle d'un grand nombre de sanctions grâce à diverses licences exécutives délivrées par l'Office of Foreign Assets Control (OFAC). Cette « ouverture » est assortie de conditions : les États-Unis contrôlent les flux de trésorerie et privilégient la stabilisation macroéconomique au détriment des dépenses sociales immédiates. Les critiques y voient une ouverture économique accompagnée d'un autoritarisme résiduel ; les optimistes, la fin prochaine de l'effondrement du système rentier.
Un gouvernement d'occupation
Le concept de « protectorat » semble un peu extrême, mais ce terme tente de refléter, de manière ramassée, la perte d'autonomie de l'État vénézuélien. Pour ceux qui défendent cette hypothèse, la souveraineté est hypothéquée à deux niveaux : géopolitique et économique.
En ce qui concerne le premier, la survie du régime dépendait de manière cruciale du soutien diplomatique, militaire et financier de puissances rivales des États-Unis (Russie, Chine, Iran) et du soutien (in situ) d'alliés comme Cuba et, dans une moindre mesure, de pays comme la Turquie. Cela a fait du Venezuela un pion gênant des intérêts anti-américains sur l'échiquier mondial. Aujourd'hui, cette situation opère un revirement à 180 degrés. Ce sont désormais les États-Unis qui, par l'intermédiaire de hauts responsables, prennent les décisions géopolitiques clés concernant le Venezuela, agissant en pratique comme une sorte de gouvernement d'occupation.
Sur le plan économique, toute initiative est conditionnée par les décisions de l'OFAC à Washington – il s'agit d'une forme indirecte et complémentaire de contrôle du Venezuela. De son côté, Caracas utilise la rhétorique de la « souveraineté » à des fins de communication interne, mais fonctionne en réalité sous de très sévères restrictions externes.
Aujourd'hui, ce sont les États-Unis qui autorisent les ventes de pétrole à la Chine et à l'Inde et fixent les conditions de remboursement de la dette, les prix et les quantités. Ils peuvent même décider que les biens et services acquis grâce aux ressources tirées des exportations de pétrole soient destinés à l'achat de biens principalement produits par des entreprises américaines. Le gouvernement Trump contrôle même des décisions aussi quotidiennes que l'attribution des devises lors des enchères de change et exige des projections budgétaires mensuelles pour autoriser les dépenses financées par les devises issues du pétrole. Une tutelle presque invraisemblable.
Trump l'avait déjà annoncé, de manière brutale, le 3 janvier, en déclarant que « les États-Unis gouverneront le Venezuela » jusqu'à ce qu'une « transition sûre » puisse être mise en place. Bien que le secrétaire d'État, Marco Rubio, ait affirmé qu'il ne s'agissait pas d'une occupation militaire, il est évident que Washington contrôle déjà des aspects clés (pétrole, banque internationale, commerce extérieur), tandis que la quasi-totalité de l'appareil d'État chaviste reste en fonction. Les récents changements au sein de la haute bureaucratie ne sont que de simples remaniements internes en fonction des besoins de la faction au pouvoir.
De manière quelque peu surprenante, le FMI et la Banque mondiale ont annoncé qu'ils reconnaissaient le gouvernement intérimaire comme interlocuteur valable pour faire avancer la réintégration complète du Venezuela au sein de ces organismes, ce qui libère, dans l'immédiat, des fonds utiles pour soutenir la stabilisation macroéconomique tant attendue et promue par les États-Unis. Cela constituerait la base du plan en trois phases pour le Venezuela post-Maduro annoncé par Rubio, à savoir : stabilisation, reprise et transition.
Si le Venezuela accède aux droits de tirage spéciaux (DTS) auxquels il n'a pas pu prétendre pendant la période de sanctions, ainsi qu'à d'autres mécanismes de financement d'urgence de l'institution, les ressources disponibles pourraient avoisiner les 10 milliards de dollars. Cela équivaudrait à deux ans de ventes de devises sur le marché interbancaire. Ces ressources pourraient contribuer à freiner l'inflation induite par l'effet « pass-through » (répercussion de la dévaluation sur les prix), qui fait du Venezuela le pays affichant la plus forte inflation au monde : la Banque centrale du Venezuela (BCV) a fait état d'un taux de 475 % à la fin de 2025 (cumul annuel), tandis que le FMI prévoit 387,4 % pour 2026.
Les forces armées, le Parti et la « bolibourgeoisie »
Les Forces armées ne sont plus seulement une institution militaire : elles font également office de conglomérat d'entreprises ayant leurs propres intérêts. La Compagnie anonyme militaire des industries minières, pétrolières et gazières (CAMIMPEG) n'est que la partie visible d'un immense réseau économique privé entre les mains de fonctionnaires fortunés, autrefois pilier fondamental du pouvoir de Maduro.
Cette double nature – militaire et entrepreneuriale – des Forces armées est précisément ce qui rend leur rôle si complexe dans le Venezuela sous tutelle : les militaires doivent gérer la contradiction entre un discours anti-impérialiste qu'ils ne peuvent plus soutenir et la réalité du protectorat qui les oblige à se taire.
Leurs tensions internes sont multiples. La plus immédiate est l'érosion des revenus des soldats et des officiers subalternes due à la forte inflation, qui creuse un fossé grandissant entre la hiérarchie enrichie et le gros des effectifs. À cela s'ajoute le risque de purges pour « trahison » : le fait que les forces armées n'aient pas réagi à l'opération militaire américaine du 3 janvier peut être utilisé arbitrairement contre n'importe quel haut gradé par le gouvernement de Delcy Rodríguez, tandis que les dossiers de corruption dont dispose Washington constituent une double menace.
Dans ce contexte s'affirme un dilemme fondamental : comment réagir si une véritable ouverture politique met en péril leur pouvoir économique, issu du contrôle des douanes, des mines, de Petróleos de Venezuela (PDVSA) et des importations alimentaires, et maintenu jusqu'à présent grâce à un réseau de privilèges et à la peur ? Pour toutes ces raisons, les militaires préfèrent clairement une transition contrôlée plutôt qu'un effondrement brutal qui les exposerait à des purges, des procès ou la perte soudaine de leurs privilèges. Plutôt que comme un acteur monolithique, les Forces armées doivent être considérées comme un ensemble de commandements, d'unités et de réseaux ayant des motivations différentes et des formes diverses de loyauté politique.
Avec la capture de Maduro, les Forces armées ont subi un coup militaire et symbolique dévastateur. En mars 2026, Delcy Rodríguez a démis de ses fonctions le jusqu'alors puissant Vladimir Padrino López, sanctionné par les États-Unis, de son poste de ministre de la Défense et l'a nommé ministre de l'Agriculture et des Terres, tout en procédant à 28 changements à tous les échelons de la hiérarchie militaire. Dans ces circonstances, on prévoit une sorte d' « institutionnalisation forcée » pour éviter des tentatives de coup d'État susceptibles de déstabiliser le plan en trois phases imposé par la Maison Blanche.
Il convient de souligner que les données indiquent que l'opposant Edmundo González s'est imposé avec une large avance lors des dernières élections présidentielles, y compris dans les bureaux de vote situés à proximité de bases militaires, malgré d'énormes pressions et une persécution extrême. Il est donc nécessaire de comprendre le fossé qui sépare une direction militaire enrichie d'une troupe et d'un corps d'officiers subalternes de plus en plus appauvris.
De son côté, le PSUV a perdu son élan idéologique et s'est intronisé comme une machine bureaucratique dédiée exclusivement au maintien du pouvoir par le contrôle social et électoral. Le PSUV a gardé un silence significatif face à l'adoption de mesures qui sont aux antipodes idéologiques du « Plan de la Patria » et des conceptions étatistes et nationalistes du « chavisme éternel ». Cela l'a laissé assez en marge du débat politique actuel, au-delà de l'organisation de quelques marches peu fréquentées.
Le PSUV sert de vecteur de contrôle, de redistribution des revenus et de discipline politique. Aujourd'hui, son objectif principal, sans possibilité de désobéissance ou de dissidence, est de maintenir la cohésion du bloc au pouvoir et de gérer les loyautés, plutôt que de proposer un programme politique. Par conséquent, le parti fondé par Hugo Chávez est une sorte de courroie de transmission du soi-disant « Haut Commandement politico-militaire de la Révolution bolivarienne », ancré au sommet de la bureaucratie.
Le PSUV semble opérer dans une sorte de « retraite tactique » : il coopère de manière sélective avec les États-Unis pour survivre et met en place les nouvelles directives libérales étrangères, désormais dépourvues de toute velléité « socialiste ».
La mutation chromatique du gouvernement, qui retire le rouge de ses banderoles et de ses panneaux d'affichage et parle d'« efficacité et d'investissements étrangers », se heurte de front à la tendance « anticapitaliste » du PSUV. En son sein, on voit comment l'aile la plus radicale du chavisme se regroupe pour éviter d'être engloutie par le « Rodrigato » intérimaire (articulé autour des frères Delcy et José Rodríguez, elle présidente par intérim et lui président de l'Assemblée nationale et premier dans l'ordre de succession).
Ses dirigeants, dont Diosdado Cabello, courent le risque permanent d'être destitués, voire emprisonnés aux États-Unis, car des récompenses de plusieurs millions de dollars pèsent sur eux. Dans le cas de Cabello, celle-ci s'élève à 25 millions de dollars pour sa capture et sa remise (montant similaire à celui offert dans le cas de Ben Laden).
Tout cela ne l'empêche toutefois pas d'occuper le poste de ministre de l'Intérieur et de la Justice et de se retrancher derrière un discours de résistance et de dénonciation. Dans la lignée de ce type de discours, des marches, des rassemblements et des événements sont organisés où l'on scande des slogans anti-impérialistes sans conséquences pratiques majeures. Au contraire, ces manifestations sont observées par la bureaucratie recyclée avec un léger sentiment d'ennui et de gêne.
La « bolibourgeoisie » (l'élite entrepreneuriale qui s'est enrichie grâce à la corruption d'État pendant l'ère chaviste) traverse un processus de maturation et de réorganisation. Les « bolibourgeois » ne dépendent plus uniquement de contrats gonflés avec un État en faillite, mais cherchent à se légitimer en tant que capitalistes « sérieux » : ils possèdent depuis de nombreuses années des entreprises formelles bien connues de la population et qui apparaissent comme des entreprises « normales », et sont les principaux bénéficiaires de l'ouverture économique contrôlée.
Cela leur permet en outre de blanchir des capitaux en investissant dans le secteur bancaire, l'immobilier de luxe, les bodegones (magasins de produits importés) et les casinos, tout en continuant à tisser des liens commerciaux avec l'aile directement ou indirectement « collaborationniste » de l'opposition, qu'ils financent et contrôlent.
Les « bolibourgeois » ont besoin d'une certaine stabilité politique et d'une reconnaissance internationale pour protéger leurs actifs et évoluer vers le modèle dont ils rêvent, un « capitalisme autoritaire » (à la russe ?), dans le cadre duquel ils pourraient mener des affaires « propres » et d'autres moins, avec une sécurité juridique pour leurs capitaux, mais sous le contrôle politique d'un régime qui les protège.
La « bolibourgeoisie » n'a donc pas disparu ; elle s'adapte plutôt à la nouvelle phase d'ouverture économique sélective. Ses acteurs ont deux objectifs principaux : conserver leur accès à l'État et pénétrer dans des secteurs à rendement rapide, notamment le pétrole, les importations, la finance, l'exploitation minière, les télécommunications et les activités commerciales à forte marge bénéficiaire. La caractéristique la plus importante est que cette élite économique ne mise pas nécessairement sur l'augmentation de la productivité à long terme, mais plutôt sur son adaptation à la structure d'opportunités qu'offre le pouvoir politique.
S'il est vrai que certains de ses membres ont été arrêtés ou persécutés, à la suite des luttes entre clans qui se partagent l'État comme des parcelles de pouvoir, il ne semble pas y avoir d'offensive frontale contre eux. Ils aspirent ainsi à être en première ligne lors de la ruée qui s'annonce à travers un processus de privatisations « à la russe », avec d'énormes capitaux publics qui seront vendus à bas prix si les choses continuent sur cette voie de l'« autoritarisme tutélaire ».
Des scénarios extrêmement incertains
Le court terme semble défini par une combinaison de soulagement financier partiel (découlant de l'assouplissement des sanctions et de la réintégration progressive du Venezuela dans le système financier international), de la persistance de la fragilité politique résultant d'un gouvernement non élu et très impopulaire, et de l'extrême dépendance au pétrole, pratiquement la seule source de devises pour le pays.
Si les exportations pétrolières continuent de rebondir et que le secteur bancaire public parvient à fonctionner plus facilement – en réduisant, par exemple, les réserves obligatoires extrêmement élevées, qui s'élèvent aujourd'hui à 73 % (les plus élevées au monde) –, on pourrait assister à une relative stabilisation des taux de change et du commerce. Quoi qu'il en soit, cela ne résoudra pas les graves problèmes structurels tels que les salaires misérables, les services publics extrêmement délabrés, la persécution politique (il y a encore plus de 600 prisonniers politiques), et l'incapacité à attirer des investissements productifs de grande envergure.
Dans le meilleur des cas, le Venezuela pourrait entrer dans une phase de stabilisation négociée, avec un calendrier électoral précis qui, dans quelques mois, appellerait à une élection véritablement libre ; dans le pire des cas, l'ouverture pourrait se retrouver prisonnière de l'insécurité juridique, des conflits politiques, de la répression étatique et de la faiblesse institutionnelle. Dans les deux options, il y aura une croissance économique, mais celle-ci sera bien loin du potentiel qui permettrait de relancer l'économie et de commencer à rétablir le bien-être social des travailleurs, tragiquement détruit après l'effondrement du rentiérisme kleptomane.
C'est précisément des travailleurs qu'émerge ce que tant le gouvernement intérimaire que son tuteur américain semblent sous-estimer : la mobilisation sociale croissante réclamant des salaires et des conditions de travail dignes. Dans un pays où tout se négocie en haut, la pression venant d'en bas pourrait s'avérer la plus difficile à gérer.
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Cet article a d'abord été publié par Nueva Sociedad.
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L’occupation israélienne de Gaza, du Liban et de la Syrie s’étend au-delà de ce que montrent les cartes
Des études révèlent qu'Israël contrôle 1 000 km² de territoire à Gaza, au Liban et en Syrie sous administration militaire directe. Depuis le 7 octobre 2023, le contrôle militaire israélien dans son voisinage n'est plus seulement une question de lignes annoncées dans des communiqués officiels ou tracées sur des cartes militaires.
Tiré de Agence Média Palestine
26 mai 2026
Par l'unité d'investigation d'Al Jazeera
Après chaque accord de cessez-le-feu, une carte a vu le jour, et après chaque carte, des questions se posent sur le terrain : où se trouvent réellement les forces ? Les repères sur le terrain, les opérations de démolition et les positions militaires correspondent-ils à ce qui est déclaré sur le papier ?
L'équipe d'enquêtes numériques de l'unité Open Source d'Al Jazeera a suivi trois zones où se sont dessinées de nouvelles frontières marquant la présence militaire israélienne : la bande de Gaza, le sud du Liban et le sud de la Syrie.
À Gaza, nous nous sommes intéressés à la « ligne jaune », qui figurait sur les cartes de l'accord de cessez-le-feu comme limite du contrôle israélien au sein de la bande de Gaza, délimitée par des repères en béton jaune sur le terrain.
Dans le sud du Liban, l'enquête a porté sur la zone militaire déclarée par Israël à la suite d'un accord de cessez-le-feu avec ce pays, avant d'examiner ce que les images satellites révèlent de la situation réelle dans les villages et les villes touchés.
Quant au sud de la Syrie, où il n'existe aucune carte officielle israélienne similaire, nous avons examiné les avant-postes militaires fixes au-delà de la « ligne Alpha » qui sépare le plateau du Golan occupé du reste de la Syrie.
Chaque zone fournissant un type de preuve différent, l'enquête a combiné des cartes officielles publiées par l'armée israélienne, des images satellites capturées après les accords de cessez-le-feu, des calculs spatiaux utilisant un système d'information géographique (SIG) et des données issues du projet ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project).
Gaza : quand la « ligne jaune » ne suffit pas à délimiter la réalité
À Gaza, l'histoire commence par une ligne tracée par l'armée israélienne sur ses cartes à la suite de l'accord de « cessez-le-feu » signé le 10 octobre 2025. Connue sous le nom de « ligne jaune », elle a été présentée comme la frontière séparant les zones de contrôle militaire israéliennes à l'intérieur de Gaza, couvrant une superficie estimée à environ 200 km² (77 miles carrés), selon les cartes israéliennes.
Cependant, lorsque l'équipe d'Al Jazeera a cherché à vérifier la réalité sur le terrain, un écart est apparu entre ce qui était indiqué sur les cartes et ce que révélaient les images et les données de terrain.
L'enquête s'est appuyée sur des images satellites et la géolocalisation des blocs de béton jaunes placés par l'armée israélienne jusqu'au début du mois de février 2026.
L'analyse a montré que ces repères ne respectaient pas toujours la limite de la ligne militaire officielle publiée sur les cartes israéliennes ; au contraire, ils la dépassaient dans plusieurs zones, parfois de plusieurs centaines de mètres.
L'importance de ces blocs réside non seulement dans leur emplacement, mais aussi dans leur déplacement. Le 20 novembre, le Bureau des médias du gouvernement à Gaza a annoncé que les forces israéliennes avaient avancé dans les zones orientales de la ville de Gaza et déplacé les repères jaunes vers l'ouest, étendant ainsi leur zone de contrôle d'environ 300 mètres (984 pieds), ce qui coïncidait avec le déplacement de familles palestiniennes des quartiers de Shujayea et Tuffah.
Ce déplacement n'était pas un détail marginal sur une carte encombrée de lignes. Selon les cartes de l'accord d'octobre 2025, la « ligne jaune » couvrait environ 53 % de la superficie totale de Gaza.
Cependant, ce pourcentage est plus élevé dans certaines zones, en particulier dans le nord de la bande de Gaza et à Gaza, où la zone sous contrôle militaire israélien est passée de 67,3 km² (environ la moitié de la superficie du nord) à 73,9 km², soit 54,7 % de sa superficie totale, ce qui représente une augmentation de 4,7 %.
Sud du Liban : des images satellites vérifient la ligne déclarée
La tendance observée à Gaza se répète dans le sud du Liban, mais sur une zone plus étendue. Selon les cartes officielles publiées par l'armée israélienne à la suite de l'accord de cessez-le-feu signé le 17 avril 2026, la superficie des zones sous contrôle militaire israélien dans le sud du Liban a atteint environ 570 km². Cette superficie représente plus de la moitié du territoire total saisi après le 7 octobre 2023 à Gaza, en Syrie et au Sud-Liban.
Cependant, la question, comme à Gaza, ne s'arrête pas aux frontières déclarées par les cartes. L'activité militaire est-elle restée dans le périmètre défini par l'armée israélienne ? Ou bien ce qui s'est passé après le cessez-le-feu révèle-t-il des mouvements plus étendus sur le terrain ?
Pour vérifier cela, nous avons procédé à une analyse des images satellites couvrant la période comprise entre le 24 avril et le 19 mai 2026.
L'analyse a montré que les opérations de démolition ne se sont pas limitées aux zones situées à l'intérieur de la « ligne jaune » annoncée par l'armée israélienne en avril dernier ; des traces de destruction sont apparues dans plusieurs villes situées en dehors de ses frontières.
La comparaison des images révèle que des bâtiments ont été détruits même après l'entrée en vigueur apparente du cessez-le-feu au Liban, dans des zones ne se trouvant pas à l'intérieur de la ligne déclarée. Parmi ces exemples figure la ville de Zawtar al-Sharqiyah, où une image prise le 24 avril 2026 montre la ville avant les opérations de démolition, tandis qu'une autre image datée du 19 mai 2026 montre les conséquences de la destruction après les démolitions.
Sud de la Syrie : une carte sans délimitation officielle
Dans le sud de la Syrie, l'histoire ne commence pas par une ligne officiellement tracée, comme à Gaza ou au Sud-Liban. Il n'existe aucune carte officielle israélienne définissant une « ligne jaune » ou un périmètre clair de contrôle militaire, ce qui rend plus complexe l'évaluation de la réalité sur le terrain. Par conséquent, l'enquête ne s'est pas appuyée sur une relecture des frontières précédemment déclarées par Israël, mais plutôt sur un travail géographique indépendant visant à retracer ce qui s'est effectivement dessiné sur le terrain.
Cette approche a permis de mettre en évidence un réseau de positions militaires israéliennes permanentes établies au-delà de la « ligne Alpha », qui sépare le plateau du Golan occupé du reste des territoires syriens en vertu de l'accord de désengagement signé entre Israël et la Syrie en 1974.
Lorsqu'on analyse ces positions d'un point de vue géographique, elles n'apparaissent pas comme des points distincts ou isolés, mais s'enchaînent pour former une bande militaire s'étendant de Jabal al-Sheikh au nord jusqu'au fleuve Yarmouk près de la frontière jordanienne au sud.
En traçant un périmètre autour de ces positions militaires et des zones sur lesquelles elles exercent un contrôle de facto, l'enquête estime la superficie des terres sous contrôle militaire israélien dans le sud de la Syrie à environ 235 km² (90,7 miles carrés). Toutefois, ce chiffre ne correspond pas aux frontières officiellement déclarées par la partie israélienne, mais plutôt à une estimation de l'étendue du contrôle effectif telle qu'elle ressort de l'infrastructure militaire permanente déployée sur le terrain.
Pourtant, les positions permanentes à elles seules ne révèlent pas toute la réalité. Il existe une autre couche de données qui permet de mieux comprendre l'activité militaire israélienne dans le sud de la Syrie, montrant que les mouvements ne se limitent pas au périmètre de l'infrastructure militaire permanente.
À partir des données du projet ACLED, Al Jazeera a créé une carte répertoriant plus de 800 incursions menées par les forces israéliennes en dehors de la zone tampon et à l'intérieur du territoire syrien entre le 8 décembre 2024 et le 16 janvier 2026.
La répartition temporelle et géographique de ces incursions indique que l'empreinte militaire israélienne dans le sud de la Syrie n'est ni statique ni confinée à des sites permanents, mais qu'elle se déplace fréquemment sur un périmètre plus large. Parmi les incursions les plus profondes, l'enquête a documenté une opération qui s'est enfoncée à environ 63 km (39 miles) à l'intérieur du territoire syrien, près de Horsh al-Jubailiya dans la campagne de Deraa, en avril 2025.
La Syrie présente une situation différente de celle de Gaza et du sud du Liban. Dans les deux premiers cas, l'analyse part d'une ligne déclarée et la confronte ensuite à la réalité sur le terrain. Dans le sud de la Syrie, en revanche, la carte se dessine de bas en haut : des positions militaires fixes délimitent une zone de contrôle directe, tandis que des incursions fréquentes révèlent un domaine opérationnel plus vaste.
L'analyse conclut que la présence militaire israélienne dans le sud de la Syrie est progressivement passée d'un modèle d'avant-postes militaires fixes à des incursions profondes en territoire syrien. Si l'estimation de 235 km² reflète la superficie approximative des régions sous occupation militaire directe, les données issues de plus de 800 incursions révèlent une zone d'opérations dans laquelle les forces israéliennes manœuvrent fréquemment en dehors de ces frontières.
Vue d'ensemble
L'enquête estime que la superficie totale sous contrôle militaire israélien est d'environ 1 000 km² (386,1 miles carrés), répartie sur trois zones principales depuis le 7 octobre 2023 : la bande de Gaza, le sud du Liban et le sud de la Syrie.
Le chiffre de 1 000 km² ne repose pas sur une seule source ; à Gaza et dans le sud du Liban, il a été calculé sur la base des frontières déclarées par l'armée israélienne elle-même, tandis que dans le sud de la Syrie, il s'appuie sur une estimation géographique indépendante des zones d'influence militaire de facto, en l'absence de cartes israéliennes déclarées similaires.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera
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Trump négocie avec l’Iran et déclenche la colère des faucons pro-israéliens
Alors que Washington et Téhéran avancent vers un possible accord, des secteurs républicains et israéliens dénoncent une « capitulation » stratégique. Derrière la question nucléaire se joue en réalité l'avenir de l'équilibre des forces au Moyen-Orient.
25 mai 2026 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Trump-negocie-avec-l-Iran-et-declenche-la-colere-des-faucons-pro-israeliens
La perspective d'un accord entre Washington et Téhéran suscite des réactions de fureur au sein des courants les plus durs de la scène politique étasunienne et de l'establishment pro-israélien. À mesure que filtrent les détails d'un possible accord impulsé par Donald Trump, les « faucons » à Washington et le gouvernement israélien s'inquiètent de l'issue des négociations et considèrent, au-delà du dossier nucléaire iranien, qu'il en va de l'équilibre stratégique de l'ensemble du Moyen-Orient.
Selon les informations disponibles à ce stade, l'accord comprendrait une cessation élargie des hostilités, y compris sur le front libanais, le dégel progressif de certains avoirs iraniens, gelés sous l'effet des sanctions, ainsi qu'une normalisation partielle du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, sous supervision conjointe de l'Iran et d'Oman. En contrepartie, les deux parties ouvriraient des négociations accélérées de trente jours afin d'aboutir à un accord définitif sur le programme nucléaire iranien et sur le statut à long terme du détroit.
Même si aucun accord final n'a encore été conclu, les progrès des négociations révèlent déjà une évolution géopolitique importante : les principaux acteurs régionaux, l'Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, l'Égypte, le Pakistan et même les Émirats arabes unis, semblent soutenir activement la voie diplomatique. Cet appui régional offre à Trump une marge politique dont Barack Obama n'avait jamais bénéficié en 2015, lorsque l'accord nucléaire avait été négocié malgré l'opposition ouverte d'Israël et des monarchies du Golfe.
La situation est également marquée par la quasi-disparition de l'Europe de cette nouvelle séquence diplomatique. La diplomatie européenne, qui avait cherché pendant des années à se présenter comme un médiateur incontournable au Moyen-Orient, semble désormais reléguée au second plan, marginalisée par les acteurs de la région et par les négociations directes entre Washington et Téhéran.
Mais le principal foyer de résistance se situe aujourd'hui à Washington. L'ancien secrétaire d'État Mike Pompeo a violemment attaqué cette possible entente, affirmant qu'elle semblait « sortie tout droit du manuel » des architectes de l'accord sur le nucléaire iranien, le JCPOA, de la présidence Obama. Selon lui, cet accord reviendrait à « payer les Gardiens de la Révolution afin qu'ils développent un programme d'armes de destruction massive et terrorisent le monde ». Il a également plaidé pour une ligne beaucoup plus agressive : « Ouvrez ce foutu détroit. Refusez à l'Iran l'accès à l'argent. Détruisez suffisamment les capacités iraniennes pour que l'Iran ne puisse plus menacer nos alliés dans la région. »
Les critiques se sont également multipliées au Congrès américain. Le sénateur Ted Cruz a affirmé être « profondément préoccupé » et a averti qu'il s'agirait d'une « erreur désastreuse » qui permettrait à l'Iran de recevoir des milliards de dollars, de maintenir des capacités nucléaires et de conserver son influence sur le détroit d'Ormuz. De son côté, le sénateur Lindsey Graham a estimé qu'un accord qui permettrait à Téhéran de se renforcer économiquement pourrait également en faire la « puissance dominante » de la région, ce qui pourrait devenir « un cauchemar pour Israël ».
Ces déclarations révèlent la véritable crainte des secteurs les plus alignés sur Israël : qu'une éventuelle levée des sanctions permette à l'Iran de consolider une position régionale bien plus solide, qui pourrait éroder progressivement l'avantage stratégique israélien. Contrairement à ce qu'espéraient ces faucons, la guerre récente n'a pas affaibli Téhéran. Elle a au contraire renforcé sa capacité de dissuasion, une réalité que les monarchies du Golfe, à commencer par l'Arabie saoudite, semblent désormais considérer comme une nouvelle donnée structurelle de la situation régionale.
Israël, de son côté, se retrouve face à un dilemme difficile. Une confrontation ouverte avec Trump pourrait s'avérer politiquement risquée pour Benjamin Netanyahou alors que les élections approchent et que Trump conserve une immense popularité auprès de l'électorat israélien. Tel-Aviv préfèrera donc probablement agir en coulisses, en s'appuyant sur ses alliés à Washington pour fragiliser le processus sans entrer dans une confrontation publique directe avec la Maison Blanche.
Une chose paraît toutefois claire : si un accord définitif est finalement conclu, et tout accord durable nécessitera presque certainement un allègement substantiel, voire total, des sanctions contre l'Iran, cela constituerait une défaite stratégique majeure pour Tel-Aviv. C'est précisément pour cette raison que tout porte à croire que Netanyahou fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher un accord ou, s'il ne peut l'empêcher, pour le saboter avant qu'il ne devienne irréversible.
La véritable bataille ne fait que commencer : elle ne se joue plus seulement sur le terrain militaire, mais au cœur même de Washington et autour du futur équilibre politique du Moyen-Orient.
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Iran : les pasdarans, nouveaux maîtres du jeu d’Ormuz
Depuis la mort d'Ali Khamenei et la décapitation d'une partie du régime, les pasdarans semblent avoir pris les commandes de l'Iran. À l'heure où Washington et Téhéran esquissent un accord centré sur Ormuz, leur poids éclaire la nouvelle mécanique du pouvoir iranien, entre survie, opacité et pragmatisme stratégique désormais assumé.
Tiré de Mondafrique
28 mai 2026
Par La rédaction de Mondafrique
Une chronique de Bruno Philip
Qui dirige réellement l'Iran aujourd'hui ? Depuis la mort de l'ayatollah Ali Khamenei, tué au tout début de la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février, les spécialistes de la République islamique répondent presque d'une seule voix : les Gardiens de la révolution, les fameux pasdarans, sont désormais aux commandes. Ils étaient puissants ; ils incarnent à présent le pouvoir.
Cette organisation politico-militaire, fer de lance idéologique du régime fondé par le « Guide » Ruhollah Khomeyni au lendemain de la révolution de 1979, serait aujourd'hui seule à tenir le pays après la décimation de plusieurs figures majeures du pouvoir, mortes sous les bombes. L'affirmation s'est imposée depuis près de trois mois : ce que l'on a longtemps appelé le « régime des mollahs » aurait laissé place à une forme de dictature militaire dirigée par des extrémistes issus du corps des Gardiens, prêts à tout pour défendre les acquis de la révolution — et pour sauver leur peau, qui ne vaudrait sans doute pas cher en cas de changement radical à la tête de l'Iran.
Reste à savoir qui sont, au sein de cette clique de pasdarans, les véritables responsables du pays. Car l'on sait — ou plutôt l'on ne sait pas — quel rôle exact joue le fils du défunt Guide, Mojtaba Khamenei, censé avoir remplacé son père. Le nouveau leader en titre semble réduit au rôle d'« imam caché », dans une version involontairement ironique de la tradition messianique du chiisme duodécimain annonçant le retour sur terre du descendant du Prophète à la fin des temps. Invisible, vraisemblablement blessé dans la frappe qui a tué son père, il ne s'exprime que par communiqués officiels, relayés par les médias, sans que jamais son visage n'apparaisse.
Est-il mort, instrumentalisé au-delà de la vie par des dirigeants qui auraient besoin, après la décapitation du leadership précédent, d'une figure tutélaire à des fins de légitimité politico-religieuse ? Est-il mourant ? Est-il défiguré ou impotent au point de ne pouvoir apparaître, même dans une vidéo ? À ce jour, personne n'a été en mesure de confirmer ou d'infirmer ces rumeurs. L'une d'elles affirme que le Guide serait soigné dans un hôpital souterrain de la ville sainte de Qom.
Le pouvoir derrière le Guide
Un article du New York Times tombe à point nommé, alors que se dessinent les contours d'un accord entre Donald Trump et les Iraniens. Il permet de resserrer la focale sur les figures majeures d'une camarilla de généraux à la tête d'un système plus opaque que jamais — et dont l'étonnante capacité de résilience a laissé pantois les stratèges américains.
Selon le grand quotidien new-yorkais, cette élite au pouvoir serait formée par « un petit groupe », principalement composé d'anciens ou d'actuels hauts commandants du Corps des Gardiens de la révolution. Le journal précise toutefois que ce ne seraient pas les Gardiens de la révolution en tant qu'organisation qui exerceraient directement le contrôle, mais plutôt une « fraternité endurcie », dont l'expérience fondatrice fut la guerre brutale de huit ans entre l'Iran et l'Irak.
Fraternité : le mot est essentiel. La poignée de dirigeants qui tirent les ficelles d'un Iran affaibli, mais dur au mal, serait composée, selon des experts de l'Iran cités par le quotidien, d'une bande de sexagénaires issus des cercles du renseignement et des appareils sécuritaires. Tous seraient unis par un passé glorieux et tragique : celui de la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988.
Ces personnages sont aussi définis par leur radicalisme et par le traitement impitoyable réservé, ces dernières années, aux « ennemis de la révolution ». La guerre israélo-américaine aurait ainsi eu pour effet de remettre le pouvoir entre les mains des plus durs parmi les durs. Le président de la République, Massoud Pezeshkian, et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, figures les plus visibles à l'étranger, ne seraient que des personnalités sans véritable marge de manœuvre, simples exécutants placés sur une scène dont les coulisses sont contrôlées par des acteurs plus puissants, parfois quasi inconnus.
Après le début de la guerre, ces hommes ont pris le contrôle des services de renseignement. La plupart auraient aussi des liens personnels avec Mojtaba Khamenei, en raison de leurs longues années de proximité avec le cabinet de son père. Le New York Times formule ici une précision cruciale : les parcours de ces hommes, leurs carrières et leurs visions idéologiques communes expliqueraient en partie pourquoi la guerre n'a provoqué ni l'effondrement du gouvernement ni sa paralysie, malgré la mort d'une cinquantaine de hauts responsables politiques et militaires.
Le journal ajoute que les manœuvres internes autour d'une éventuelle solution pragmatique au conflit demeurent largement obscures. Certains de ces responsables fuyaient déjà les projecteurs avant la guerre. Désormais, ils vivent cachés, par crainte de représailles.
Voici donc, selon le New York Times, les dirigeants les plus importants au sommet de l'État iranien, outre la figure désormais mystérieuse de l'ayatollah Mojtaba Khamenei.
Il y a d'abord celui dont le visage est apparu sur scène lors des premières négociations au Pakistan entre Américains et Iraniens : Mohammad Bagher Ghalibaf. Âgé de 64 ans, ancien commandant de l'armée de l'air des Gardiens de la révolution, il préside le Parlement depuis 2020. Lors de manifestations brutalement réprimées en 1999, il s'était publiquement vanté d'avoir circulé à moto pour frapper les protestataires à coups de bâton, comme un simple milicien. Le New York Times le considère comme une cheville ouvrière entre l'élite politique et militaire.
Autre personnage repéré depuis un moment par les experts, et dont la photo circule dans plusieurs articles depuis le début de la guerre : Gholamhossein Mohseni-Ejei, 69 ans. Ce mollah, ancien ministre du Renseignement, est à la tête du pouvoir judiciaire depuis 2021. L'article souligne qu'il est connu pour sa brutalité et pour son recours fréquent aux tribunaux afin de réprimer toute dissidence. Il aurait notamment supervisé une vague d'exécutions de participants aux manifestations antigouvernementales du début de l'année.
Mohammad Ali Jafari, 68 ans, général deux étoiles, ancien chef des pasdarans et ex-conseiller du défunt Guide suprême, est quant à lui l'architecte d'une stratégie qui a porté ses fruits depuis le début de la guerre : celle de la « mosaïque », un système de commandement décentralisé qui aurait permis au régime de survivre à l'éparpillement de ses centres politiques et militaires à travers le pays.
Ormuz, levier d'une victoire diplomatique
Les trois autres figures mentionnées par le New York Times sont moins connues, voire inconnues du grand public, mais joueraient néanmoins un rôle crucial au sein de cette fraternité.
Ahmad Vahidi, 67 ans, issu à l'origine du renseignement, dirige les Gardiens de la révolution depuis mars, après la mort de son prédécesseur dans les bombardements. Il a également été ministre de l'Intérieur, ministre de la Défense et commandant de la célèbre Force Qods, l'unité chargée des opérations extérieures et de la structuration des alliés régionaux de l'Iran, dont le Hezbollah au Liban.
Hossein Taeb, 63 ans, religieux passé par les appareils sécuritaires, a dirigé la milice des Bassidji puis le service de renseignement des Gardiens de la révolution, une organisation réputée pour sa répression féroce de la dissidence.
Enfin, Mohammad Bagher Zolghadr, 72 ans, presque totalement inconnu hors d'Iran, incarne, selon le New York Times, la fusion du corps militaire et de la classe politique. Ancien commandant adjoint des pasdarans et ex-vice-ministre de l'Intérieur, il a été nommé en mars secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.
Cette « bande des six » vient donc, à l'évidence, de jouer un rôle déterminant dans les négociations avec les États-Unis. Ces dirigeants y auraient démontré un mélange d'inflexibilité idéologique et de pragmatisme mesuré. Même si, comme le soulignait avec ironie le New York Times dans un autre article publié lundi, l'accord temporaire annoncé ce week-end par l'administration Trump avec l'Iran n'est ni un accord de paix, ni un accord nucléaire, ni un accord sur les missiles.
C'est précisément là que réside l'enjeu. En se focalisant sur le détroit d'Ormuz, dont la réouverture est une nécessité à la fois pour les États-Unis, pour l'économie mondiale et pour l'Iran lui-même, les nouveaux maîtres de Téhéran ont déplacé le centre de gravité de la négociation. Le nucléaire est passé au second plan. La bombe réelle, immédiate, efficace, ce n'est plus seulement l'uranium enrichi. C'est la capacité de Téhéran à menacer, contrôler ou monnayer l'un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète.
Dans cette séquence, l'Iran n'apparaît donc pas seulement comme un pays affaibli par les frappes. Il apparaît aussi comme un régime qui a survécu à sa propre décapitation, qui a resserré le pouvoir autour de ses noyaux les plus durs, et qui a compris que son levier le plus redoutable n'était peut-être pas dans ses centrifugeuses, mais dans sa géographie.
Face à un Donald Trump inconstant, pressé d'afficher un résultat et soucieux d'éviter l'embrasement économique mondial, les pasdarans semblent avoir obtenu une victoire diplomatique : imposer Ormuz comme le cœur de la discussion. Autrement dit, faire reconnaître que la véritable bombe atomique de l'Iran n'est peut-être pas nucléaire. Elle est maritime, énergétique, commerciale — et mondiale.
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Pétrole : Ormuz, les frappes et la grande prime de guerre
Le pétrole repart à la hausse après les frappes américaines contre des cibles iraniennes, dont des sites de lancement de missiles et des embarcations liées au risque de minage maritime, selon Reuters. Derrière la remontée du baril, c'est la peur d'une perturbation du détroit d'Ormuz qui revient hanter les marchés : près d'un quart du commerce maritime mondial de pétrole y a transité en 2025, selon l'Agence internationale de l'énergie. Mais cette flambée pose aussi une autre question, plus dérangeante : qui gagne de l'argent lorsque la guerre renchérit l'énergie, et jusqu'où la « prime de guerre » devient-elle une rente ?
Tiré de MondAfrique.
Mardi, les cours du brut sont repartis à la hausse après l'annonce de frappes américaines contre des cibles iraniennes. Selon Reuters, Washington affirme avoir visé des embarcations susceptibles de poser des mines ainsi que des sites de lancement de missiles dans le sud de l'Iran. L'armée américaine présente ces opérations comme défensives. Téhéran, de son côté, y voit une violation du cessez-le-feu conclu avec les États-Unis. Sur les marchés, cette divergence d'interprétation suffit à produire un effet immédiat : le risque revient, et le pétrole remonte.
Le Brent a ainsi bondi d'environ 4 %, repassant autour de la barre des 100 dollars le baril. Le WTI américain offrait une lecture plus confuse, en raison du Memorial Day, jour férié aux États-Unis, qui a perturbé les comparaisons de clôture. Mais le signal principal ne souffre guère d'ambiguïté : les opérateurs ont réintégré dans les prix une « prime de guerre ». Cette prime ne correspond pas encore à une pénurie totale. Elle mesure plutôt la probabilité d'une rupture, d'un blocage, d'un incident maritime, d'un tanker immobilisé, d'une route plus chère, d'une assurance plus élevée, d'un conflit qui s'installe au lieu de se refermer.
Le baril paie le prix de l'incertitude
Le pétrole ne monte pas seulement parce que des missiles sont tirés. Il monte parce que personne ne sait jusqu'où ces missiles peuvent mener. La veille encore, les marchés avaient réagi à l'espoir d'un accord entre Washington et Téhéran. Donald Trump avait laissé entendre qu'un compromis devenait possible, tandis que les discussions semblaient progresser. Cette perspective avait mécaniquement détendu les cours. Moins de guerre annoncée, moins de risque sur l'offre, moins de tension sur Ormuz : le pétrole avait reculé.
Mais la frappe américaine a brutalement interrompu cette lecture optimiste. Le message envoyé aux marchés est contradictoire : les négociations continuent, mais les armes parlent encore. Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a affirmé qu'un accord restait possible, tout en déclarant que le détroit d'Ormuz devait rester ouvert « d'une manière ou d'une autre ». La formule est révélatrice. Washington veut encore croire à la diplomatie, mais se réserve le droit d'imposer militairement la liberté de navigation si Téhéran transforme le détroit en levier de chantage.
Cette incertitude se paie immédiatement. Le baril devient alors moins le reflet de la production réelle que celui du risque anticipé. Les marchés ne se demandent pas seulement combien de pétrole circule aujourd'hui, mais combien pourrait ne plus circuler demain. C'est toute la logique des matières premières en période de crise : avant même que la pénurie ne se matérialise, les prix montent parce que les acteurs économiques achètent la peur, couvrent leurs positions, sécurisent leurs cargaisons et parient sur la hausse.
Il serait excessif de dire que la guerre est déclenchée pour faire monter le pétrole. Ce serait céder à une lecture simpliste, voire complotiste. Mais il serait tout aussi naïf d'ignorer que la guerre produit des gagnants économiques. Chaque crise énergétique redistribue de l'argent. Chaque hausse du baril enrichit certains acteurs, en fragilise d'autres, et transforme l'insécurité militaire en opportunité financière pour ceux qui savent, ou peuvent, se placer du bon côté du marché.
Ormuz, le verrou qui fait monter les prix
Au cœur de cette flambée se trouve toujours le même point de passage : le détroit d'Ormuz. Ce bras de mer n'est pas seulement une route maritime. C'est l'un des principaux verrous de l'économie mondiale. L'Agence internationale de l'énergie rappelle qu'environ 80 % du pétrole et des produits pétroliers ayant transité par Ormuz en 2025 étaient destinés à l'Asie. Pékin, New Delhi, Tokyo et Séoul sont donc directement concernés par toute tension dans la zone, même lorsque la crise paraît d'abord se jouer entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv.
Le gaz est également pris dans cette équation. Plus de 110 milliards de mètres cubes de gaz naturel liquéfié ont transité par Ormuz en 2025. Selon l'AIE, 93 % des exportations qataries de GNL et 96 % de celles des Émirats arabes unis passent par ce détroit, soit près d'un cinquième du commerce mondial de GNL. Pour ces volumes, les routes alternatives sont extrêmement limitées, voire inexistantes.
C'est précisément cette dépendance qui donne à l'Iran un pouvoir de nuisance considérable. Téhéran n'a pas besoin de fermer totalement Ormuz pour affoler les marchés. Il lui suffit de rendre la navigation incertaine. La menace de mines, les attaques de drones, les interceptions, les contrôles, les tirs autour des routes maritimes ou même la simple crainte d'un incident peuvent suffire à ralentir le trafic, renchérir les primes d'assurance et pousser les armateurs à revoir leurs itinéraires.
Dans ce mécanisme, le prix du pétrole ne reflète plus seulement le coût d'extraction ou le niveau de la demande. Il intègre la peur. Il additionne la géographie, la sécurité maritime, la psychologie des marchés et les rapports de force militaires. Ormuz devient alors une sorte de multiplicateur de crise : une frappe en Iran se transforme en hausse du Brent ; une menace sur un tanker devient un signal pour les traders ; une phrase de Marco Rubio ou d'un responsable iranien peut faire bouger les écrans de cotation.
La prime de guerre, une rente pour certains
La question de l'argent est donc centrale. Quand le baril grimpe, tout le monde ne perd pas. Les producteurs capables de vendre leur pétrole plus cher bénéficient immédiatement de la tension. Les États exportateurs voient leurs recettes augmenter. Les majors disposant de stocks, de contrats ou d'actifs bien positionnés profitent d'un environnement de prix élevés. Les traders, eux, peuvent tirer parti de la volatilité, à condition d'avoir anticipé le bon mouvement. Les fonds exposés aux matières premières peuvent également bénéficier de la hausse, tandis que certains assureurs, transporteurs ou intermédiaires répercutent le risque dans leurs tarifs.
Cette « prime de guerre » ne tombe pas du ciel. Elle est payée par quelqu'un. Les premiers perdants sont les pays importateurs, surtout ceux qui ne disposent ni de production nationale suffisante, ni de réserves stratégiques importantes, ni de marge budgétaire pour amortir le choc. Les entreprises de transport, les compagnies aériennes, les industriels, les agriculteurs et les consommateurs finaux finissent par absorber une partie du surcoût. Le pétrole cher se diffuse dans toute l'économie : carburant, électricité, fret maritime, logistique, produits manufacturés, denrées alimentaires.
La tension sur Ormuz peut même dépasser le pétrole et le gaz. Les chaînes d'approvisionnement en engrais, en produits pétrochimiques ou en intrants industriels sont également vulnérables. L'Institute for Energy Economics and Financial Analysis souligne que le détroit représente une part majeure du commerce maritime mondial d'engrais, ce qui montre que la crise énergétique peut rapidement devenir une crise de coûts agricoles et alimentaires.
C'est là que l'analyse économique rejoint le décryptage géopolitique. La guerre n'est pas seulement un affrontement militaire ; elle est aussi un système de prix. Elle crée des raretés, réelles ou anticipées. Elle déplace des flux. Elle enrichit des positions déjà constituées. Elle pénalise ceux qui achètent au jour le jour. Elle transforme chaque incertitude en marge possible pour les uns et en facture supplémentaire pour les autres.
Le front libanais, dans cette perspective, n'est pas secondaire pour les marchés. Il ne détermine pas directement le prix du baril comme Ormuz, mais il augmente la perception d'un conflit régional connecté. Lorsque l'offensive israélienne contre le Hezbollah s'intensifie, les investisseurs ne lisent pas seulement une crise libanaise. Ils y voient un prolongement du bras de fer avec l'Iran, donc un facteur supplémentaire de tension sur l'ensemble du dispositif énergétique régional.
Le pétrole remonte donc parce que la frappe américaine en Iran a cassé l'idée d'un apaisement linéaire. Il remonte parce qu'Ormuz reste vulnérable. Il remonte parce que les marchés comprennent que le cessez-le-feu peut survivre sur le papier tout en se dégradant dans les faits. Mais il remonte aussi parce que la guerre, même lorsqu'elle reste contenue, produit de la valeur pour certains acteurs.
La vraie question n'est donc pas seulement de savoir si le Brent dépassera durablement les 100 dollars. Elle est de savoir combien de temps l'économie mondiale acceptera de payer cette prime de guerre, et qui continuera de l'encaisser. Entre la frappe américaine, le verrou d'Ormuz et les fronts régionaux qui menacent de se rallumer, le baril ne mesure plus seulement le prix de l'énergie. Il mesure le coût d'un monde où la paix reste possible, mais où la guerre redevient rentable.

Un Québec en mal de vivre trompé par le bouc émissaire « immigré »
En 1955, le Canadien de Maurice Richard servait d'exutoire nationaliste pour cause d'impuissance politique. En 2026, le perdant « Go Habs Go » canadian symbolise l'échec nationaliste du plus que dernier demi-siècle. Comme le révèle l'enquête amateure mais néanmoins révélatrice du Oui-Québec, le peuple québécois s'en trouve dans unétat de mal de vivre. Comme dans les années 1950, le bon peuple a tendance à renier sa langue et sa fierté surtout à Montréal et en Outaouais mais aussi dans tous les domaines des affaires, des sciences, de la culture commerciale, des communications. Faut-il se consoler de la victoire de la Victoire ? C'est là une médaille à deux côtés, tant une fuite en avant sportive qu'une affirmation symbolique que les femmes du Québec prennent les affaires en main. On pense à l'organisation Mères au front qui lutte partout au Québec sur tous les fronts avec l'énergie du désespoir et que les échecs ne tuent pas. On pense à la grève réussie du communautaire, où règnent les femmes, mais où le rapport de forces est encore loin de ce qu'il faut pour vaincre. À quand le déterminant appoint syndical qui n'était pas au rendez-vous le 1er mai ?
L'enquête-participation du Oui-Québec révèle que si « 71 % des organisations estiment qu'elles n'ont “plus de pouvoir sur rien pantoute”, se désolent d'un étiolement du tissu social, d'une hausse de la charge bureaucratique à laquelle elles sont astreintes et d'un désengagement de l'État », à 77% la cinquantaine de groupes participants « réclament un grand projet de société, une sorte de
“Révolution tranquille 2.0”. » Comme obstacle majeur afin de resserrer le tissu social pour réengager un État démocratisé, « près des deux tiers des groupes (64 %) déplorent l'attitude adoptée par le Québec – et aussi par le mouvement souverainiste – sur la question du vivre-ensemble, un terme qui désigne de façon implicite le délicat enjeu de l'immigration ». Le Oui-Québec comme L'Aut'Journal, autre proche allié du PQ — même Le Devoir le fait sotto voce — lui envoient des messages pour redresser la barre vers un Québec inclusif. Il semble qu'il est trop tard. Le chef péquiste s'enferme dans le déni.
Reste Québec solidaire qui accueille positivement l'enquête du Oui-Québec. Si cette enquête est de la musique aux oreilles des Solidaires, la plateforme électorale du dernier congrès annonce-t-elle le projet de société de « justice sociale et [de] protection de notre environnement » du parti ? En proposant un correctif de gauche à l'actuelle société néolibérale en voie de durcissement répressif et guerrier, Québec solidaire révèle qu'il n'a pas décroché de la nostalgie des « trente glorieuses » (1945-1975). Le parti n'a pas réalisé qu'il est impossible de remettre le génie dans la bouteille. Cette parenthèse a certes anticipé la société socialiste avec son État-providence qui a en partie arraché à la domination du marché des services essentiels. Mais elle avait aussi plongé le monde dans un état schizophrénique de mutuelle destruction assurée (MAD en anglais) par la course aux armements nucléaires. Cette maladie mentale sociale a noyé la société dans la consommation de masse au prix du néocolonialisme et des guerres chaudes du « tiers-monde » sans oublier la rupture métabolique des grands équilibres écologiques. Comme un boomerang, ce bonheur factice de gadgets, de villas campagnardes, d'auto-solo et de divertissements propulsé aux hydrocarbures précipite le monde dans l'enfer de la terre-étuve vis-à-vis lequel le capitalisme ne peut rien sauf s'empêtrer dans le capitalisme vert.
Le prochain rendez-vous électoral du Québec est marqué par la néofascisation du monde auquel participe à plein le nouveau parti Libéral de l'ex banquier et gérant financier Mark Carney jetant pardessus bord écologie, droit des immigrant et droits tout courts. Sus à l'intrus immigrant islamique ou prétendu tel qu'hypocritement sous-entendent les CAQ, PCQ et PQ. Le PLQ, garant des intérêts des entreprises qui veulent le surexploiter, se met au neutre préférant faire oublier son refus de la reconnaissance du racisme systémique lors de son dernier passage au gouvernement. Quant aux Solidaires, ils plaident l'inclusion espérant que l'électorat oubliera le manque de solidaritéde sa députation vis-à-vis leur collègue d'origine tunisienne ayant souligné le racisme larvé planant sur l'Assemblée nationale. Il faudra faire avec le moindre mal face à cette palette d'opinions lors de la prochaine élection bien qu'aucune ne soit ferme et tranchée sur la question identitaire. C'est une triste affaire qu'aucune plateforme électorale clame noir sur blanc le projet de société du soin et du lien avec décroissance matérielle sous contrôle populaire et ouvert sur le monde. Quoique les Solidaires y aspirent un tantinet.
Un tel projet, pour vaincre la puissance économique, financière, répressive, militaire du petit démographiquement 1%, aussi nommé grand capital transnational, requiert la plus grande unité organisée et combative du peuple travailleur de la nation, en liaison étroite avec ceux d'ailleurs, toutes différences confondues et respectées. Les deux dernières décennies depuis la Grande crise de 2008 ont vu maints gigantesques soulèvements populaires qui n'ont pas aboutis faute d'un parti de confiance brandissant le drapeau de ce projet de société.
Marc Bonhomme, 1er juin 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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« Ta yeule ! » Ou comment la solidarité est un signe de faiblesse
C'est toujours intéressant d'observer les réactions de la classe politico-médiatique lorsqu'est soulevée dans l'espace public la question ("sensible" si elle en est une) de la taxation des grosses fortunes, particulièrement au Québec, où, semble-t-il, il n'y aurait pas assez de "riches" pour pouvoir redistribuer cette "non-richesse" par l'entremise d'un financement adéquat des programmes sociaux, qui sont une façon privilégiée de garantir l'accès à la majorité des citoyens à des services de premières nécessités (santé, éducation, services sociaux en général).
Précisons d'emblée qu'il ne s'agit pas de taxer (ou d'imposer) les "riches" en tant que "personnes" mais leur "richesse" accumulée au fil des générations (car la "richesse", comme les gènes, se transmet bien souvent de génération en génération) sous forme de patrimoines (matériels et immatériels), de revenus, de biens et avoirs qu'ils possèdent en tant que "citoyens" d'un pays développé comme le Québec. Nuance importante qui permet de dépersonnaliser le débat et de mettre dans son contexte "idéologique" les réactions épidermiques d'entrepreneurs comme François Lambert qui se sent visé directement (en tant que "personne" et non en tant que "citoyen") lorsqu'on projette de ponctuer un tout petit pourcentage de sa réussite financière dont il est sûrement très méritant !
J'en prends pour témoin les propos d'Hélène Buzzetti (appuyée en cela par Chantal Hébert, l'autre "commère" professionnelle du parlementarisme canadien1) à Radio-Canada le 11 mai dernier qui, du haut de sa vision très "progressiste" de la fiscalité et de sa maîtrise incontestée des concepts en économie politique, associait la volonté de QS de taxer les "riches" à une perception "négative" du parti envers ceux qui "possèdent", comme quoi QS considérerait d'emblée comme "louche" ── ce sont ces mots ── le fait d'accumuler du capital, du patrimoine, des revenus divers alors que d'autres (de plus en plus nombreux) n'arrivent plus à boucler leur fin de mois. Il s'agirait donc d'une sorte de règlement de compte entre classes sociales et non pas l'application d'une politique de "gauche" qui considère, à juste titre, que la démocratie n'est pas qu'un mot "creux", qu'elle ne se limite pas à aller voter une fois tous les quatre ans et qu'elle implique le partage du pouvoir (politique), de la richesse (produite par l'ensemble de la société et, malheureusement, concentrée de plus en plus entre les mains d'une minorité qui s'octroie un droit de regard "exclusif" sur la façon de la produire et de l'utiliser ── cf. l'arrogance de François Lambert), des droits et libertés de tous ordres, y compris ceux concernant la place à accorder aux questions économiques, parfois complexes mais non pas incompréhensibles pour autant, dans notre société.
- Que Mme Buzzetti (et autres journalistes toujours prêt-e-s à dénoncer un soi-disant préjugé défavorable des Québécois envers les "riches") prenne bien garde si elle veut ouvrir la discussion sur l'aspect "moral" de l'accumulation de richesses dans un système capitaliste, même celui ayant cours au Québec qui serait moins "sauvage" qu'ailleurs (rappelons-nous le fameux capitalisme à "visage humain" de Bernard Lanndry !) Étant entendu que "légalité" de pratiques fiscales, administratives, économiques et financières n'est pas nécessairement synonyme de "moralité" ou de "légitimité" de ces mêmes pratiques, toute l'histoire du capitalisme, des premiers voyages de Christophe Colomb cherchant la route des Indes jusqu'à Elon Musk qui veut transformer la planète Mars en terre d'accueil pour les terriens ayant épuisé toutes les ressources disponibles sur leur propre planète, en passant par les crises économiques récurrentes plus ou moins graves et tragiques, est celle d'une idéologie ayant pris définitivement ses distances avec les questions d'ordre moral, éthique, religieux, social, politique, environnemental, bref, avec tout ce qui ne favorise pas l'accumulation continue, perpétuelle, toujours plus intense et accélérée de "Capital". C'est en se coupant radicalement de toutes les pratiques, valeurs, philosophies, coutumes, croyances, visions du monde et habitus de l'Ancien régime moyenâgeux que la bourgeoisie européenne a instauré ce régime d'accumulation dont on a hérité, non pas uniquement en termes de retombées et conséquences "néfastes", il est vrai, mais dont aujourd'hui les inconvénients dépassent de loin et de plus en plus les avantages, menaçant jusqu'à notre survie en tant qu'espèce.
Dans ce court échange à Radio-Canada entre les invité(e)s à propos de la polémique soulevée par Sol Zanetti et la "réaction" de François Lambert (qui a ainsi fait preuve d'un grand sens diplomatique comme sait se montrer capable la classe d'affaires lorsque, à tort ou à raison, elle se sent attaquée), le seul commentaire "intelligent" est venu du côté de Paul Journet de La Presse qui a tout simplement remis les pendules à l'heure en spécifiant que cette taxe, encore une fois très modeste eu égard à ce qu'elle pourrait et devrait être, ne consiste ni plus ni moins qu'à tenter un rééquilibrage entre des pans entiers de la population, obligés de recourir à des banques alimentaires même lorsqu'ils travaillent comme des forcenés et galèrent à la journée longue, et un autre "pan" de cette même population qui a le loisir (et le privilège) d'aller se choisir une bonne bouteille au cellier un vendredi soir alors que les premiers doivent se contenter d'un Coke diète et d'un hot-dog cuit à la vapeur à la binerie du coin !
À noter comment les invité(e)s n'ont dit mot sur le « ta yeule »" de Lambert alors que le moindre écart de langage, la moindre référence (même "objective") à une forme de discrimination systémique en lieu et place des officines du gouvernement ou la mise à mort "symbolique" d'un Ministre du Travail "anti-travailleur" (passé à la guillotine), membre d'un parti politique tout aussi inféodé au merveilleux monde des affaires, sont montés en épingle par la classe politico-médiatique et élevés au rang d'un crime de lèse-majesté. Comme quoi certains (et certaines) ont l'indignation sélective...
De façon concrète, selon les chiffres de l'IRIS (à qui on peut faire confiance en ce domaine), il y avait, au Québec, en 2025, 3,600,000 ménages dont le patrimoine était évalué entre 0 et 2 Millions$, 360,000 entre 2 et 5M$, 36,000 entre 5 et 25 M$, 3,600 entre 25 et 100M$ et 400 au-delà de 100M$, pour un total de 3,924,087G$ (!) La proposition de l'Institut (sur laquelle s'appuie celle de QS) concerne la tranche des patrimoines qui commence à 2M$, ce qui exclut les 3,600,000 ménages dont ledit patrimoine est en dessous du seuil de 2M$ ; cette fameuse taxe s'applique donc aux 400,000 ménages restants qui représente 10% de l'ensemble des ménages québécois et qui détiennent 56,9% du patrimoine en question. On est donc loin du petit épargnant qui a travaillé "dur" toute sa vie pour accumuler un patrimoine que les méchants socialistes de QS veulent taxer !
On est ainsi à même de se demander si c'est l'ignorance "crasse" à propos du rôle "réel" (et non fantasmé, diabolisé) de l'impôt dans l'économie ou tout simplement la mauvaise foi qui fait croire à la vertu "sociale" de l'accumulation de richesses (revenus, actifs, patrimoine) dans les premiers quintiles des ménages, à l'effet que plus les "riches" seront "riches", mieux ce sera pour l'ensemble de la population (donc pour les quatre quintiles inférieurs). Ce mythe du "ruissellement", nourrit et repris depuis la révolution néo-conservatrice des années 1980, qui profite aux plus aisés (au détriment de la grande majorité des citoyens) prend sa source dans le libéralisme "classique" des Lumières écossaises dont Adam Smith est le promoteur le plus connu2.
En définitive, le taux d'imposition ne joue pas ce rôle "attractif" démesuré tel que les médias et les politiciens veulent nous le faire croire afin de nous faire accepter les politiques d'austérité de gouvernements aux courtes vues comme celui formé par la CAQ ; bien d'autres facteurs entrent en ligne de compte dans la décision d'investir ou non dans un secteur d'activité : l'état des infrastructures (ports, aéroports, routes, écoles, hôpitaux), la qualification de la main d'œuvre et le taux de scolarisation, le paysage politique (un pays au bord de la guerre civile n'est pas très "attractif"), le système de justice (en cas de conflits de travail, de différends commerciaux), les divers services (administratif, comptable, juridique, socio-économique, professionnel en général), les Institutions comme les Universités, les Collèges techniques, les Centres de recherche dont l'expertise peut être un atout considérable et avec lesquels il est possible d'établir des partenariats (en Recherche/Développement), etc.
La « Richesse des Nations » (pour reprendre la formule d'Adam Smith, le père du capitalisme libéral)) est le produit d'un travail collectif, d'un effort soutenu fournit par toutes les couches de la société, des plus basses aux plus élevées, même si certains s'attribuent à eux seuls le mérite d'une croissance économique vigoureuse (ou devrait alors leur incomber à eux seuls les crises récurrentes et inévitables dans une économie capitaliste qui créent de la misère sociale, psychologique et existentielle). Aussi avisé puisse-t-il être, un investisseur ne peut rien faire sans un contexte favorable à son investissement ; et ce contexte est redevable de facteurs qui lui échappent en grande partie.
Ainsi, si l'investisseur « type » ne supporte pas qu'un petit pourcentage de sa fortune soit prélevé pour le Bien Public (dont il va aussi bénéficier éventuellement), qu'il parte ! Ce faisant, il ne pourra pas transporter dans son exil son patrimoine immobilier qu'il devra vendre, celui-ci demeurant "imposable" à part entière. On ne construit pas un pays avec des opportunistes qui n'ont aucune considération pour la société dans laquelle ils vivent et qui a rendu possible leur "succès" financier. C'est exactement cet égoïsme sans bornes qui a coulé les États-Unis avec la mondialisation néolibérale, les délocalisations massives, la désindustrialisation sauvage de régions entières du pays qui a ravagé la classe moyenne qui était au cœur même du capitalisme américain ; elle constituait sa force productive, son attractivité à l'échelle mondiale, son dynamisme économique et entrepreneurial ; aujourd'hui, en désespoir de cause, elle vote pour Donald Trump en espérant qu'il lui redonne son statut d'antan mais on sait tous que ce sera en vain…
Notes
1.Il y en a même une, ou plutôt un, au Devoir, qui donne des notes aux député(e)s de l'Assemblée Nationale à chaque fin de session parlementaire !
2. D'abord et avant tout philosophe moraliste de culture "protestante", à qui on attribue les premiers traités d'"économie politique" (branche de la philosophie à laquelle contribuera le non moins connu Karl Marx), Smith défend l'idée d'une individualité pleinement autonome, indépendanteet rationnelle, cherchant son intérêt particulier et qui, du fait de cet égoïsme « naturel », se transforme en bienfaiteur pour la communauté entière qui n'aura pas à souffrir de ce penchant pour l'accumulation de richesses matérielles puisque, grâce à la « main invisible » venue secourir providentiellement les perdants du libre-échange, les inégalités qui résultent inévitablement d'un tel encouragement au profit se résorberont par l'entremise des lois « divines » du libéralisme économique. On reconnaît ici, deux cent cinquante ans plus tard, la même « foi » dans les capacités d'autorégulation du marché capitaliste, envers et contre toute logique et tous les faits qui viennent contredire le dogme néolibéral.

Une bande de pécons
Quand j'étais enfant et habitais mon petit village près de Drummondville, nous avions inventé une expression pour désigner les gens que nous trouvions absolument et irrévocablement stupides : des pécons. Comment désigne-t-on quelqu'un qui est plus que con ? Simple : un pécon.
Un adorable mot-valise qu'inventent les enfants. Seule la « Grosse patate hawaïenne » dépassait « pécon » en sévérité. Or, en voyant la photo d'une banderole paradée à Shawinigan samedi dernier : « Je me souviens d'un Québec blanc », je n'ai pu que me dire, mais quelle bande de grosses patates hawaïennes de pécons. Cette démonstration de bêtise crasse a fait remonter en moi une indignation et une incompréhension profondément ressentie, comme celle que l'on éprouve petit, alors que l'on est incapable de saisir les complexités du monde et que l'on ne peut que s'écrier : « C'est pas juste ».
Quelle courte mémoire, quelle absence de perspective historique ! Commençons par le début, cette banderole a été vue à Shawinigan. Pas à St-Côme, Sainte-Flavie ou Hérouxville, mais à Shawinigan, qui veut dire « Portage sur la crête » en atikamekw. Cela ne s'invente pas. Donc, nos petites chemises brunes, adeptes de la pureté de la race, fantasment un Québec qui n'a jamais existé. Les Canadiens français ne sont pas les premiers à avoir occupé le territoire. Ils sont arrivés vraiment plus tard. Et elles, les petites chemises, semblent avoir oublié à quel point le peuple québécois est métissé, tellement qu'il est probable que la majorité de la population ait des ancêtres amérindiens. Shawinigan, sans doute cela leur échappe-t-il, bien que fondée par un draveur nommé François Rousseau en 1854, a été incorporée sous le nom de Shawinigan Falls, en 1901, pour servir les intérêts respectivement de la Shawinigan Water and Power Company, qui souhaitait électrifier Montréal, et de la Shawinigan Carbide, Belgo Canadian Pulp & Paper Company, une usine de pâtes à papier, de même que la Northern Aluminium Company, une aluminerie. Ainsi, les Anglos ont massivement participé au développement de Shawinigan. « Speak white Shawinigan ». Est-il utile de rappeler que pour les WASP, les Canadiens français, tout comme les Irlandais, ne sont pas des Blancs ? Les Shawiniganais sont des métèques dans leur propre province. Ah, l'ironie.
Mon fils, qui manie le sarcasme comme un maître, a commenté l'affaire : « Voyons, à part les moustiques, il n'y a personne qui veut aller s'établir à Shawinigan. Il ne doit pas y avoir trois immigrants dans toute la ville ». En 2011, le taux de personnes immigrantes dans la petite ville de Mauricie était de 0,8 %. Elle s'établit maintenant à un gros 2.1%. Factuellement, il y a plus de trois personnes immigrantes, mais nous sommes plutôt loin du Grand remplacement. Cette inquiétude chez les habitants du coin n'est pas sans rappeler, le « code de vie » d'Hérouxville en 2007, lequel précisait que la charia ne pouvait s'appliquer dans la municipalité. Il faut quinze minutes en voiture pour aller de Shawinigan à Hérouxville. Il y a peut-être quelque chose dans l'eau du coin…
Plus sérieusement, ces deux manifestations, à presque vingt ans d'intervalle, sont révélatrices, moins de la qualité de l'eau, mais plus de la malsaine concentration des médias. Pour que des personnes vivant loin des grands centres se sentent le besoin d'agir pour protéger leur citoyenneté et leur nation (n'insistons pas sur l'idiotie et la maladresse), il faut qu'elles aient pris leur idée quelque part. Les discours anti-immigration et pro-laïcité de la CAQ et du PQ, abondamment véhiculées par Quebecor, finissent par produire leurs effets : des attisées de haine envers l'Autre. PSPP, toujours en train de chercher des puces aux fédéralistes, a accusé, sur X, les suprémacistes blancs, tel le groupe Second Sons Canada, d'être les responsables de cette manifestation. Car, si vous ne le saviez pas, ces défenseurs du QUÉBEC blanc ne peuvent être que des agents infiltrés par le fédéral. C'est un peu pécon comme explication, je dois dire.
Heureusement, nous avons pu voir plusieurs dénonciations de l'action de samedi. J'aime particulièrement l'action de la CDC de Shawinigan et d'autres organismes communautaires qui sont allés brandir une banderole : « Je me souviens d'un Québec inclusif » dans le même parc de Shawinigan. Saluons leur dénonciation !
2 juin 2026 | Photo : riposte citoyenne au geste des suprémacistes blancs
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