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L’émergence d’une nouvelle droite au Japon

10 avril, par Hassan El-Khansa
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Désinvestir du génocide&#8239 ; : la Caisse de dépôt entre complicité financière et mobilisations citoyennes

10 avril, par Rédaction

Depuis des décennies, le peuple palestinien appelle à des formes concrètes de solidarité internationale face à l’occupation, à la colonisation et à l’apartheid sioniste. C’est dans ce cadre qu’est née en 2005 la campagne mondiale Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), inspirée du précédent sud-africain. Son principe est simple  : exercer une pression économique, politique et culturelle sur l’entité sioniste et sur les entreprises complices de ses crimes, jusqu’à ce que cessent l’occupation, la colonisation, l’apartheid et les violations du droit international et des droits humains.

Le désinvestissement s’inscrit ici comme une stratégie de lutte non violente, utilisée par divers mouvements sociaux pour transformer le rapport de force lorsqu’un État ou une institution refuse de se soumettre au droit international. À l’image de la campagne mondiale contre l’apartheid en Afrique du Sud, il s’agit de délégitimer et d’isoler un système d’oppression en s’attaquant directement à ses ressources. Concrètement, cela veut dire de perturber les circuits de financement de toutes les institutions complices, de couper le soutien matériel qui les rend possibles et de les mettre face à leurs responsabilités, afin qu’aucune ne puisse continuer d’agir dans l’impunité.

Au Québec, cette stratégie prend un sens particulier en ce qui concerne la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Créée en 1965, cette société d’État gère plus de 473 milliards de dollars ($), soit l’épargne collective de plus de 6,5 millions de personnes. Revendiquer le désinvestissement de la CDPQ des entreprises complices, c’est donc refuser que l’argent des retraites des Québécoises et Québécois participe à l’économie du génocide. Il s’agit d’une question de contrôle démocratique de nos ressources collectives  : puisque ce fonds appartient à la collectivité, cette dernière a le droit de décider qu’elle ne finance pas des entreprises qui contribuent, directement ou indirectement, à la perpétuation du projet colonial sioniste.

Al-Soumoud  : inscrire la Palestine au cœur de la cité

Cette conviction a mené à la création du campement populaire Al-Soumoud – résilience en arabe – installé le 22 juin 2024 au Square Victoria à Montréal par le collectif Désinvestir pour la Palestine. Ce campement s’inscrivait dans la continuité des campements étudiants apparus au printemps 2024 sur plusieurs campus au Québec et au Canada, mais il franchissait une nouvelle étape  : il s’agissait du premier campement au Canada à occuper l’espace public pour la Palestine, hors des enceintes universitaires.

L’occupation constitue une forme d’action politique symbolique et matérielle, qui cherche à reconfigurer l’espace public en arène de débat et à rendre visible une injustice là où elle est habituellement occultée. D’Occupy Wall Street en 2011 aux campements étudiants pro-Palestine aux États-Unis en 2024, occuper une place centrale dans une ville signifie déplacer le débat public, rompre avec le quotidien routinier et imposer la question au cœur de l’espace collectif.

Le choix du Square Victoria a une portée hautement symbolique, d’abord parce qu’il se trouve à quelques mètres du siège social de la CDPQ, au 1 000 Place Jean-Paul Riopelle. Mais aussi parce que, situé en plein cœur du quartier des affaires de Montréal, il incarne la concentration du capital et du pouvoir économique. Y installer un campement revenait à inscrire la solidarité avec la Palestine au milieu même des institutions financières, à perturber leur image de neutralité et à rappeler que derrière les façades de verre se prennent des décisions qui ont des conséquences concrètes sur la vie des peuples.

À travers veillées, ateliers, conférences et discussions avec les passants et passantes, le campement a transformé un espace urbain en agora politique. Il a permis de relier la question de l’épargne collective à la lutte mondiale pour la Palestine et a ouvert la voie à une campagne panquébécoise  : Sortons la Caisse des crimes en Palestine.

Quand les gestes s’additionnent et deviennent mouvement

Le campement n’était pas le premier geste de mobilisation autour de la CDPQ. Il venait prolonger et amplifier une dynamique d’addition d’initiatives politiques et citoyennes qui ciblaient déjà la CDPQ.

Dès 2023, une campagne menée par BDS Québec avait obtenu un premier gain, en poussant la CDPQ à intervenir pour que Allied Universal, dont elle est un important actionnaire, se départisse des parts de G4S dans Policity, l’académie de police israélienne où sont formées les forces chargées de la répression contre les Palestiniens et Palestiniennes, notamment dans les territoires occupés et au sein des prisons sionistes.

Quelques mois plus tard, en novembre 2023, sept juristes en droit international publiaient une lettre ouverte exigeant que la CDPQ se conforme aux normes du droit international. En avril 2024, le Mouvement pour une paix juste avait publié un important rapport révélant que la CDPQ investissait, au 31 décembre 2023, la somme de 14,2 milliards $ dans 87 entreprises complices de crimes graves en Palestine. La CPPQ avait choisi de garder le silence, une inertie dénoncée quelques semaines plus tard par une deuxième lettre ouverte des juristes.

Cette accumulation de gestes est significative dans la dynamique des mobilisations sociales  ; la légitimité juridique portée par les experts et expertes se combine à la légitimité morale des mouvements citoyens et s’appuie sur la pression médiatique générée par des actions visibles. C’est dans ce contexte que le campement Al-Soumoud a pris place, en s’ajoutant au registre d’actions déjà engagées et en cherchant à élargir la mobilisation et à faire rallier plus largement la société civile. Cette dynamique s’est surtout concrétisée avec l’appui de la Coalition du Québec URGENCE Palestine, qui a soutenu les revendications du campement et a interpellé directement la CDPQ en demandant une rencontre formelle avec ses responsables.

Même si le campement a été démantelé après deux semaines par la Ville de Montréal, cela n’a pas marqué la fin de la mobilisation. Au contraire, cela a servi de tremplin. Désinvestir pour la Palestine a poursuivi le travail en continuant de cibler la CDPQ et en s’appuyant sur ce qui avait été construit  : les alliances nouées, l’expérience accumulée et la visibilité obtenue. La collaboration renforcée avec la société civile, et en particulier avec la Coalition du Québec URGENCE Palestine, a permis de consolider ces acquis et d’opérer un véritable changement d’échelle  : de l’occupation d’un espace public local à la structuration d’une campagne à l’échelle de tout le Québec.

La campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine a ainsi été lancée par la Coalition avec des objectifs clairs  : interpeller les déposants comme le Régime de rentes du Québec et les syndicats, sensibiliser la population sur ce que finance son épargne collective et exercer une pression politique pour forcer la CDPQ à se retirer des entreprises complices du génocide à Gaza.

En quelques mois, cette campagne s’est affirmée comme un point de ralliement du mouvement de solidarité avec la Palestine au Québec. Portée par des résolutions syndicales appelant au désinvestissement, elle a rassemblé une part significative du mouvement ouvrier et des travailleurs et travailleuses du secteur public.

De plus, en 2024, la Coalition québécoise URGENCE Palestine, avec la participation de Désinvestir pour la Palestine, a soumis un mémoire en réponse à l’appel lancé par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. À la suite de cette contribution, la CDPQ a été explicitement mentionnée dans le troisième rapport d’Albanese, De l’économie de l’occupation à l’économie du génocide, publié le 11 juillet 2025. Face à cette exposition publique, la Caisse a été contrainte de se justifier pour la première fois, révélant ainsi la portée politique et symbolique du mouvement.

Quand l’éthique proclamée se heurte aux mobilisations

Si la colère a pris une telle ampleur, c’est que les chiffres parlent d’eux-mêmes et révèlent la contradiction entre les principes éthiques affichés par la CDPQ et la réalité de ses investissements. Au 31 décembre 2024, la CDPQ détenait 27,4 milliards $ dans 76 entreprises impliquées dans des crimes en Palestine. Ces placements représentaient près de 6  % de l’ensemble de son portefeuille. Plus encore, entre 2023 et 2024, la valeur de ses placements dans 24 entreprises du secteur militaire, actrices majeures du génocide en cours à Gaza, a bondi de 2 à 3,4 milliards $[1].

Ces chiffres ne sont pas de simples données comptables. Ils révèlent des choix d’investissement lourds de conséquences  : il y a des entreprises qui participent directement à la machine de guerre et d’occupation. Leur rôle dans l’occupation et l’apartheid sioniste est documenté par des instances reconnues, dont les Nations unies, AFSC Investigate, Who Profits et d’autres organismes de référence.

Parmi ces entreprises figure Lockheed Martin, premier fabricant d’armes au monde et fournisseur des avions de chasse F-35 utilisés pour bombarder Gaza, dans lequel la CDPQ détenait, au 31 décembre 2024, près de 160 millions de dollars d’actions. On y retrouve aussi Caterpillar, dont les bulldozers servent à détruire des maisons palestiniennes et à ériger le mur d’apartheid, avec plus de 300 millions $ investis. La CDPQ est également le principal actionnaire de WSP Global, une firme montréalaise qui supervise l’extension du tramway de Jérusalem vers des colonies illégales, pour plus de 5,2 milliards $.

Ces cas emblématiques montrent que l’engagement de la CDPQ dépasse largement une présence marginale dans certains secteurs économiques. Par ses choix d’investissement, l’institution participe structurellement au financement des dispositifs de guerre, d’occupation et de colonisation, et porte ainsi une responsabilité directe dans leur reproduction.

Cette réalité entre en tension avec le récit institutionnel que la CDPQ construit autour d’elle-même. L’institution aime en effet rappeler qu’elle adhère à des standards éthiques élevés. Or, son histoire récente démontre que ses principes ne guident pas ses décisions de manière autonome  : c’est la pression citoyenne, sociale ou géopolitique qui la contraint à agir.

En 2022, sous l’effet d’une campagne populaire de la coalition Sortons la Caisse du carbone, elle a annoncé son retrait de la production pétrolière et même créé une enveloppe de 10 milliards $ destinée à soutenir la décarbonation des secteurs fortement émetteurs. La même année, dès le déclenchement de la guerre en Ukraine, la CDPQ a annoncé qu’elle se départissait de ses actifs en Russie, évalués à près de 200 millions $. Cette décision s’inscrivait dans un cadre géopolitique plus large  : alignement avec les sanctions économiques imposées par le gouvernement canadien, pressions diplomatiques internationales et volonté du gouvernement du Québec d’afficher sa cohérence avec la position fédérale.

Ces exemples constituent des précédents éclairants  : ils montrent à la fois la faisabilité du désinvestissement et les pressions qui le rendent possible. D’une part, le désinvestissement n’est pas une utopie irréalisable, mais un mécanisme bien réel lorsque les rapports de force sociaux ou politiques l’imposent.

D’autre part, ils mettent en évidence le caractère instrumentalisé de l’«  éthique  » proclamée par les institutions financières  : celle-ci ne se traduit en pratique qu’à partir du moment où une mobilisation collective vient contraindre l’institution à aligner ses choix d’investissement avec les principes qu’elle affiche, et ce, quand sa réputation est affectée. L’enjeu des mobilisations sociales est précisément de rendre visible cette contradiction et d’imposer que la responsabilité institutionnelle dépasse le registre déclaratif pour se matérialiser dans des actes concrets.

Conclusion

Le cas de la CDPQ illustre de manière exemplaire la complicité structurelle que peuvent entretenir les institutions financières avec des régimes d’oppression, lorsque leurs choix d’investissement alimentent directement des violations graves du droit international et des droits humains. Mais il met également en évidence le rôle déterminant des mobilisations sociales, qui constituent la principale pression capable de transformer les pratiques institutionnelles, un processus toujours en cours, qui continue de poser la question de la responsabilité collective.

Par Safa Chebbi, militante décoloniale et porte-parole de Désinvestir pour la Palestine 


  1. Voir aussi Coalition du Québec URGENCE Palestine et Just Peace Advocates/Mouvement pour une paix juste, Analyse des investissements de la CDPQ en 2024.

 

Quand le Canada censure les personnalités dissidentes

Plusieurs ont été choqué.es, à juste titre, quand le gouvernement canadien a bloqué à la dernière minute la venue de l'eurodéputée Rima Hassan au Canada. L'histoire a fait (…)

Plusieurs ont été choqué.es, à juste titre, quand le gouvernement canadien a bloqué à la dernière minute la venue de l'eurodéputée Rima Hassan au Canada. L'histoire a fait grand bruit : il était évident que le gouvernement canadien posait un acte de censure envers une défenderesse passionnée de la cause palestinienne.

Certes, la députée a pu livrer son propos en visioconférence. Mais il manquait tous les bons côtés de la présence physique d'une politicienne inspirante pour les personnes concernée par le sort de la Palestine : de contacts précieux, des interventions sur place dans les médias, des rencontres stimulantes. Le gouvernement canadien n'aura réussi son coup qu'à moitié. Son refus de recevoir Rima Hassan, son recours à des règles conçues pour elle uniquement dans le but de la bloquer, son désir de contrôler le débat sur la Palestine ont été dénoncés y compris par des personnes n'ayant aucune sympathie pour la députée. Et Rima Hassan a peut-être eu davantage d'attention qu'autrement. Le résultat à retenir est cependant un recul du débat démocratique dans un pays qui se targue de son ouverture.

Le blocage de Rima Hassan nous rappelle aussi deux autres cas de censure du gouvernement canadien de figures progressistes connues. Avec une même stratégie pour chasser les importuns : intervenir à la dernière minute ; être avare d'explications ; prétexter des accrocs bureaucratiques. Et un même résultat : des militant.es pour la justice sociale privé.es de rencontres stimulantes, empêché.es d'entendre un point de vue important sur des sujet majeurs reliés à des problématiques internationales.

En octobre 2016, le député écologiste José Bové devait donner une conférence à Montréal sur l'AÉCG (l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne), alors en en fin de négociations et contesté des deux côtés de l'Atlantique. Figure connue de l'altermondialisme, Bové ne se privait pas de critiquer l'accord. Il dénonçait comme bien d'autres ses effets sur l'agriculture, le mécanisme d'arbitrage entre investisseurs et États, les pressions faites pour libéraliser certains marchés, l'absence de transparence des négociations.

Un tel discours, porté par une personnalité bien connue, a dérangé le gouvernement canadien. Les douaniers se sont servis de sa participation au démantèlement d'un restaurant McDonald's seize ans auparavant pour l'empêcher d'entrer au Canada. Devant le tollé que cette interdiction a suscité, Bové a obtenu la permission de rester une semaine. Les quatre heures d'incertitude passées à l'aéroport avant qu'on le laisse aller l'ont tout de même empêché de se rendre à la conférence où on l'avait invité.

Son statut de député n'a pas réussi à le protéger complètement du blocage aux douanes canadiennes, comme Rima Hassan par ailleurs, traitée plus sévèrement. Il semble clair dans ces cas que les député.es de gauche, surtout celles et ceux ayant une notoriété, n'ont pas les mêmes conditions de passage que les autres.

La même année, Aminata Traoré, quant à elle, n'a pas pu mettre un pied au pays, malgré son invitation au FSM (Forum social mondial) à Montréal. Pourtant cette femme ne constituait en rien une menace. Ex-ministre de la Culture et du Tourisme au Mali, autrice d'essais importants (dont L'Afrique humiliée en 2008), militante féministe, anti-raciste et contre le néocolonialisme, elle se méritait un grand respect. On comptait sur sa présence pour donner un rayonnement au FSM. Loin d'être la seule, elle faisait partie des 234 militants à qui on avait refusé l'entrée au pays, dont le président du syndicat palestinien des postiers Imad Temiza. Selon Traoré, il était clair que son exclusion du Forum avait des motifs politiques. Dans une lettre au diplomate Jean-Louis Roy, qui avait exprimé son indignation devant le traitement qu'elle subissait, elle a affirmé : « J'ai peut-être eu tort de déclarer que le FSM de Montréal allait être l'un des temps forts du plaidoyer pour l'ONU des peuples que j'ai entrepris en annonçant ma candidature symbolique au poste de secrétaire général des Nations-Unies. »

Dans ces trois cas, le gouvernement a clairement fait preuve de la même arrogance et d'un manque de civisme envers des invités devant participer à des événements publics organisés depuis longtemps. Il a bloqué à la dernière minute l'arrivée de personnes n'ayant pas de dossier criminel, fondamentalement non-violentes et préoccupées d'abord et avant tout par la justice sociale. (Les accusations douteuses d'« apologie du terrorisme » contre Rima Hassan viendront après sa prestation en visioconférence.)

C'est aussi ses propres citoyens que notre gouvernement a offensés, comme s'il avait le privilège de choisir qui mérite ou non d'entrer au pays selon le profil politique des invités. Ces choix arbitraires à répétition et cette peur du débat démocratique avec des personnalités étrangères renommées, mais trop critiques selon notre gouvernement, sont carrément inquiétants. Plutôt que de censurer des idées divergentes peut-être tranchées, mais refusant la violence, soucieuses des autres et solidement argumentées, n'est-il pas plutôt un devoir de bien les accueillir ?

Photo : French MEPs official portraits - 10th Parliamentary term, European Union, 2025.

Les voix palestiniennes doivent être entendues

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Ce refus d’entendre s’inscrit dans un déchaînement des impérialismes états-unien et israélien. Martine Éloy, Corey Balsam, Valérie Delage, Bruce Katz et Yasmina Moudda Les auteurs sont respectivement membre du comité exécutif de la Coalition du Québec Urgence Palestine ; coordonnateur national à (…)

Réélection de Sassou Nguesso, 82 ans, pour un cinquième mandat avec 95 % de voix

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Québec 2001 : vingt cinq ans d’altermondialisme au Québec

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par Baptiste Godrie et Claude Vaillancourt Nous reproduisons l’introduction publiée le 27 avril 2021 du livre d’ATTAC-Québec, Vingt ans d’altermondialisme au Québec, à l’occasion du 20e anniversaire de la mobilisation contre la ZLÉA à Québec en avril 2001. Sous la direction de Baptiste Godrie et (…)

Comment la province transforme l’éducation en un carcan financier

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Immigration au Québec : défaire les mythes en temps de polarisation

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Maintenir notre identité et notre culture pour rebâtir un État palestinien

7 avril, par Rédaction

Entrevue avec Ahmed A.R. Abushaban, professeur à lUniversité Al-Azhar-Gaza

Carole Yerochewski Vous êtes intervenu au colloque La Grande Transition à Montréal, en mai dernier, pour expliquer le scolasticide ou éducocide en cours à Gaza. Pouvez-vous situer lampleur du phénomène   ?

Ahmed A.R. Abushaban En tout premier lieu, je souhaiterais souligner que lun de nos principaux défis est darriver à concurrencer les récits dominants fabriqués par Israël et repris par les médias, sur ce qui se passe actuellement à Gaza, notamment pour montrer lampleur du scolasticide ou éducocide en cours, dont lintention est de cibler et de détruire les possibilités déducation et de production de savoirs de la part des Palestiniens et Palestiniennes. Et cela na pas commencé le 7 octobre 2023. Cest une longue histoire de tentatives délimination des Palestiniens de leur territoire, par tous les moyens, en leur rendant la vie impossible. Et léducation est particulièrement ciblée parce quelle est vue comme une menace, car elle est porteuse dun savoir autochtone.

Depuis le 7 octobre, tout est systématiquement détruit  : les soldats israéliens sont entrés dans les immeubles universitaires, se sont filmés en riant, en faisant des blagues, puis les immeubles ont été démolis, les salles de cours, les bureaux, les bibliothèques, les laboratoires, tout est parti en ruine dans les mois qui ont suivi. Tous et toutes les universitaires ont perdu leur emploi, leur revenu et souvent leur maison. Nous avons été déplacés. Cétait une destruction intentionnelle des structures universitaires.

Cela a été un choc, un traumatisme, à plusieurs niveaux. Pendant des mois, on na pas su quoi faire pour résister, on ne réalisait même pas ce qui était en train de se produire. Je le souligne parce que ce nétait pourtant pas la première fois  : nous avons déjà vécu trois épisodes de destruction des structures universitaires. Jai commencé mes études il y a 32 ans dans cette université Al Azhar, et depuis, elle a été détruite à trois reprises. Et à chaque fois, nous avons rebâti et recommencé. Je crois que lon peut dire que nous représentons un modèle de résilience.

C. Y. Comment avez-vous réussi à redonner des cours en ligne dans les mois qui ont suivi le 7 octobre   ?

A. A.R. A. On a fini par se dire quon allait reconstruire encore une fois. Et on a cherché de laide, du soutien. Et là, on a reçu deux messages  : le premier nous disait que maintenir linstitution universitaire nétait pas une priorité lorsque les habitants de Gaza nont déjà pratiquement pas accès à de leau potable, ni à de la nourriture en quantité suffisante, ni à des abris.

Mais le second message était effrayant et alarmant en ce sens quil nous disait quon avait beau avoir encore des étudiantes et des étudiants prêts à aider, des enseignantes et enseignants prêts à continuer, il ny avait plus dinstitutions, plus rien dont il fallait prendre soin. Cétait bien plus effrayant que davoir des infrastructures détruites. Nos institutions étaient éradiquées. Nous, le monde universitaire, nétions plus là.

À ce moment-là, plusieurs initiatives ont démarré, afin de contourner la destruction des infrastructures universitaires à Gaza, dont les habitants avaient bien conscience. Ces initiatives étaient bien intentionnées, on voulait aider les étudiants, les universitaires. Mais on ne prenait pas en compte cette éradication des institutions, que celles-ci constituaient un moyen de résistance, de résilience des Palestiniens pour maintenir leur territoire.

Alors en mai 2024, nous avons envoyé un message très important à tous ceux et celles qui composaient le monde universitaire de la bande de Gaza enseignantes, enseignants, chercheuses, chercheurs, employé·e·s, étudiantes, étudiants pour leur dire  : une institution universitaire, ce nest pas seulement des immeubles et des infrastructures, cest aussi une communauté, une voix collective qui existe lorsque les professeur·e·s, le personnel administratif, les étudiantes, les étudiants sont encore là. Et nous sommes encore là. Ils ont beau avoir détruit les immeubles, nos institutions sont toujours là.

On a alors décidé de reprendre les cours, en les donnant en ligne, en espérant avoir des étudiants. Cétait notre façon de résister, dêtre résilient. Nous avons mis en place le comité durgence des universités palestiniennes à Gaza, qui incarne cette voix collective pour les institutions universitaires de la bande de Gaza  : elle envoie le message que nous sommes toujours là, que nous continuons à œuvrer en tant quuniversitaires.

C. Y. Comment cette initiative de reprendre les cours en ligne et de maintenir vivante la communauté universitaire a-t-elle été reçue   ?

A. A.R. A. Au départ, cette initiative a suscité beaucoup de méfiance. Bien sûr, il y a la réalité. Les 14 000 étudiantes et étudiants qui étaient inscrits à luniversité avant le 7 octobre ont une vie misérable  ; la plupart sont déplacés, vivent dans des tentes, nont pas délectricité, pas dInternet, de nourriture, deau. Et cest la guerre   ! Ils risquent chaque jour dêtre tués, lorsquil y a des bombardements à Gaza.

Aussi, quand on a commencé, on nous a accusés dêtre fous   ! «  Quest-ce que cela veut dire  ? Qui va sengager à suivre des cours en ligne dans cette situation   ?  » Jai dit  : «  OK, je comprends la situation, mais même si on na quun seul étudiant sur les 14 000, ce sera une réussite. Parce que de cette façon, on lance le message que nous sommes toujours là et que nos institutions fonctionnent toujours   ! Et cela constitue un message très important, à léchelle nationale  ».

Ce qui a été une surprise, même pour nous qui avions démarré cette reprise des cours, cest quil y a eu 10 000 étudiants et étudiantes qui ont répondu, avec un très haut niveau dengagement. Cest lUniversité Al-Azhar qui a commencé, puis les autres ont suivi, non seulement pour assurer des cours, mais aussi pour maintenir la recherche. Les étudiants des cycles supérieurs conduisent à nouveau leurs recherches. Et cest réellement un choc de voir tout ce qui a été mis en place.

On a vu des étudiantes et étudiants blessés, à lhôpital, sinscrire pour des cours et faire leurs examens à lhôpital. On a vu des étudiants qui ont perdu leurs proches insister pour continuer à suivre leurs cours. On a aussi vu nos étudiants en médecine agir comme médecins parce quon a perdu et on perd nos médecins dans les hôpitaux. Et les étudiants de la faculté dagriculture se mettre aussi à cultiver la terre pour nourrir leur communauté. Il y a eu ainsi différentes initiatives pour soutenir les communautés avec différents moyens.

Tout cela montre que les étudiantes et étudiants possèdent un haut niveau de résistance et de résilience, et quils ont de lespoir pour lavenir. On a aussi vu des professeur·e·s déplacés, qui navaient pas Internet, marcher cinq kilomètres pour avoir un réseau afin de donner leur cours. Nous avons constaté un tel niveau de résistance et de résilience de toute la communauté universitaire que cest en réalité un modèle de résilience, je dirais unique, que nous devons tous admirer et respecter.

Vous savez, je suis un Palestinien déplacé, et franchement, souvent je suis déprimé à cause de toutes les informations que je reçois de Palestine. Mais avec les messages qui me parviennent chaque jour de mes étudiants à Gaza, qui me posent des questions sur les cours en ligne que je leur donne, comment dire, jai la forte impression quil faut poursuivre, que nous ne devons pas abandonner. On doit juste continuer ce quon fait. Essayez dimaginer  : il y a toute cette crise, la famine, les étudiants sont en train de mourir de faim, et vous recevez des messages par WhatsApp demandant si jaccepterais «  un travail remis en format PDF ou Excel  ». Cest vraiment touchant de voir ces étudiants prêter attention à de si petits détails, même dans ces circonstances critiques, faire leurs lectures, leurs travaux, passer leurs examens. Et aussi de voir vos collègues, déminents professeur·e·s, qui sont affamés, qui ont tout perdu, et qui insistent pour enregistrer leurs lectures, suivre les étudiants et étudiantes. Maintenant on fonctionne. Je veux dire quon a finalisé le 4e trimestre détudes et quon a commencé le 5e trimestre en septembre  ; des étudiants ont obtenu leur diplôme.

C. Y. Quels sont les principaux défis ou enjeux actuellement   ?

A. A.R. A. Lun des plus importants problèmes est le manque de moyens financiers  : avant le 7 octobre, le principal apport provenait des frais de scolarité payés par les étudiants et étudiantes. Et même ainsi nous manquions de moyens, parce que tous les étudiants ne pouvaient pas toujours payer ces frais, si bien quon nétait pas en mesure de payer lentièreté des salaires. Mais depuis la guerre, cest bien sûr devenu pire.

Nous avons donc mis en place, par le comité durgence que jévoquais, un programme de bourses géré par lorganisme non gouvernemental daide au développement Tawoon afin de couvrir les frais de scolarité des étudiantes et étudiants palestiniens de Gaza inscrits dans les trois principales universités publiques. Ce qui leur donne de lespoir pour lavenir parce quils ont pu reprendre leur cursus.

Ce que nous essayons aussi de faire à laide du comité durgence, cest de défendre une cause, en diffusant un message très important, celui que le droit à léducation doit être protégé indépendamment de la couleur politique de lÉtat. En tant quinstitution universitaire à louest, indépendamment de ce que vous pensez du conflit, la plus importante valeur que porte une université, cest de défendre la protection des savoirs, des connaissances. Nous devons donc défendre la communauté et linstitution universitaire que nous faisons exister à Gaza. Elles ne doivent pas être rayées de la carte, elles ne doivent pas être éliminées, parce que nous aussi, nous défendons ces valeurs, nous aussi contribuons à protéger les connaissances constituées par le monde entier.

Il y a une dimension très importante qui se dégage de ce que nous vivons, cest que même si nous sommes très affectés, il faut toujours soutenir et respecter la résilience des institutions, et pas seulement celle des individus. Et même, je crois plus important de soutenir les institutions. Défendre cette perspective peut paraitre difficile au sein des institutions universitaires occidentales, mais lobjectif devrait être de promouvoir des politiques équitables qui encouragent la collaboration institutionnelle. Afin de soutenir la durabilité et la résilience des universités de Gaza tout en défendant le droit à léducation de chaque Palestinien et chaque Palestinienne. Nous devons établir des partenariats significatifs avec des institutions universitaires à létranger, qui envoient ainsi un message fort  : nous sommes solidaires des universitaires palestiniens, nous soutenons leur droit à léducation et nous œuvrons pour que leurs institutions puissent continuer à exister et à prospérer malgré les ravages qui les accablent.

La recherche est très importante aussi. Car ce que nous vivons aujourdhui, cest un génocide, et, vous le savez, cela affecte tout, toutes les formes de vie. Nous avons besoin de documenter cela, dans tous ses aspects, parce que même si le système international de justice nest pas en mesure dintervenir actuellement, nous croyons quun jour Israël devra rendre compte de ce quil a fait, et notre responsabilité en tant que chercheurs est de documenter ces crimes, cest vraiment important. Quel que soit le terrain de recherche, nous pouvons y contribuer. Ma recherche porte sur le système alimentaire. Je suis en train de documenter les crimes commis dans le cadre de la militarisation du système alimentaire, des crimes qui empêchent les Gazaoui·e·s de produire de la nourriture. Il y a également le système légal, judiciaire, qui sest effondré, de même que les systèmes financier, économique, social, environnemental, de santé, déducation. Tout est détruit de façon systématique. Nous devons le documenter.

Lautre raison pour continuer à faire de la recherche, cest en ayant à lesprit un scénario effrayant concernant la façon dont peut se passer la reconstruction de Gaza. Ceux qui viennent avec leur argent viennent aussi avec leur agenda. On la vu avec le premier plan de Trump qui voulait faire une riviera à Gaza. Donc, cela fait partie de nos responsabilités en tant que chercheurs et chercheuses de refléter la vision des Palestiniens, déclairer ce quils et elles souhaitent.

Lorsque nous pensons à des coopérations entre institutions ou entre universitaires individuels, ici à louest et à Gaza, nous pensons à un modèle efficace et essentiel. Par exemple, je suis canadien, jai des moyens mais je ne suis pas sur le terrain à Gaza, tandis que les chercheurs à Gaza sont sur place mais ils nont pas de moyens. Alors cette coopération est essentielle pour documenter, et elle est très efficace pour produire un savoir et pour refléter la vision des Palestiniennes

Censure, arrestation, propagande : une semaine dans la vie de Rima Hassan

7 avril, par Lyna Zorgane
par Lyna Zorgane, correspondante En dix jours, Rima Hassan, eurodéputée franco-palestinienne, s’est vu refuser l’entrée au Canada, placer en garde à vue en France et cibler par (…)

par Lyna Zorgane, correspondante En dix jours, Rima Hassan, eurodéputée franco-palestinienne, s’est vu refuser l’entrée au Canada, placer en garde à vue en France et cibler par une campagne de désinformation. Pour une seule raison : elle parle de Palestine. Le Canada cède aux lobbies Le 27 mars (…)

Où va l’Inde ?

Narendra Modi est au pouvoir depuis 2014. Si sa domination n'est pas incontestée dans une société indienne qui a connu de grands mouvements paysans il y a quelques années, il (…)

Narendra Modi est au pouvoir depuis 2014. Si sa domination n'est pas incontestée dans une société indienne qui a connu de grands mouvements paysans il y a quelques années, il est parvenu à mettre en oeuvre en grande partie son idéologie ethno-nationaliste et islamophobe, qui imprègne plus que jamais le sens commun dans le pays.

Le parti de Modi, le BJP, est la vitrine électorale du RSS (« Association des volontaires nationaux ») : un mouvement de masse, composé de multiples organisations présentes dans tous les secteurs de la société, et doté de milices de masse particulièrement violentes. Doté d'une doctrine ethno-nationaliste et suprémaciste, l'hindutva, le RSS prétend que l'Inde appartient aux hindous, affirme vouloir la « libérer » de minorités tyranniques et « anti-nationales » (les musulmans et les chrétiens), et pour cela bâtir un État hindou.

Pour analyser la politique imposée par Modi et le BJP depuis 2014, j'ai invité la chercheuse Charlotte Thomas, docteure en science politique, spécialiste de l'Inde et en particulier des Indien·nes de confession musulmane. Associée au programme Asie de l'IRIS, elle est notamment l'autrice du livre « Pogroms et violence : les musulmans dans l'Inde contemporaine » (éditions Karthala, 2018).

Avec elle, on revient sur l'idéologie des suprémacistes hindous, les stratégies qu'ils ont mises en oeuvre pour faire progresser leur agenda ethno-nationaliste, la dimension ultra-autoritaire de leur pratique du pouvoir, ainsi que la fusion tendancielle entre l'élite du BJP et les intérêts du grand capital indien. On achève cet entretien en discutant les résistances populaires au sein de la société indienne.

Enregistrement et mixage : Aurélien Thome.

Illustration : Wikimedia Commons.

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Une mobilisation sans précédent du Communautaire

7 avril, par Chloé Matte Gagné — ,
Du 23 mars au 2 avril, le communautaire s'est mobilisé partout à travers la province. Le tout s'est conclut par une manif grandiose le 2 avril sur la colline parlementaire.

Du 23 mars au 2 avril, le communautaire s'est mobilisé partout à travers la province. Le tout s'est conclut par une manif grandiose le 2 avril sur la colline parlementaire.

    • Extraits des interventions devant l'Assemblée nationale le 2 avril dernier.

C'est deux semaines de mobilisation que le communautaire vient de vivre. Sous le thème « Le Communautaire est à boutte » des actions se sont déroulées partout dans les villes et les régions.

Ce mouvement peut être qualifié d'exemplaire pour plusieurs raisons : son organisation à la base et son fonctionnement démocratique, les formes de mobilisations mises de l'avant, les revendications, le message médiatique et le soutien de la population.

Une organisation démocratique de la base

Le communautaire avait connu des mobilsations avant le 23 mars. L'organisation et les mots d'ordre provenaient des organisations nationales souvent appelés sur une thématique précise. Avec le 23 mars, ce sont les groupes eux-mêmes à la base qui se sont organisés dans des comités locaux d'action. Ils suivaient ainsi l'initiative des collectifs de la région de Shawinigan qui ont initié le mouvement.

Les formes de mobilisations

Comme l'organisation était plus local, les groupes ont pu déterminer davantage leur niveau d'implication. Certains groupes donnant des services ont continué de servir la population en faisant connaître leur message. D'autres ont fermé leurs portes pendant 15 jours. D'autres ont organisé dans leur groupes des actions : fabrication de pancartes à partir de boîte de carton, écriture de slogan, bannières sur de vieux tissus etc...De nouvelles formes d'actions ont vu le jour comme à Québec dans la Capitale nationale. Sur le boulevard Charest de Marie de l'Incarnation à Dufferin, les groupes ont piqueté à chaque coin de rue en traversant sur les lumières piéton. Les sifflets, les casseroles et les slogans étaient de la partie. Des actions à la fois inspirées par le mouvement syndical par le piquetage et par le mouvement social par les casseroles.

Lee tout a culminé avec une manif monstre, plus de 10,000 personnes (plus de 100 autobus) à la colline parlementaire Pas d'argent alors pas de système de son et de tribune mais une atmosphère mobilisée : les slogans ont fusé tout le temps et les fanfares faites de tambours de boîtes de conserves, de chaudières de plastic et de casseroles ont égayé les participants et participantes.

Les revendications

Tous les moyens étaient bons pour faire connaître les revendications. Le mouvement s'unifiait ainsi autour d'une lutte, autour d'enjeux communs : l'ARGENT. L'ensemble du communautaire, à majorité des femmes, connaissent un sous financement chronique. Le personnel doit passer beaucoup de temps à chercher des sous et à ériger des projets de recherche garantissant pour 1-2-3 ans des fonds mais après c'est le gouffre. Le communautaire demande donc d'être financé à la mission générale du groupe pour ne plus avoir à faire de recherche de financement. Le communautaire est à boutte de cela.

Autre demande du communautaire la revalorisation de leur travail 1 personne sur 6 va avoir recourt, au cours de sa vie, au communautaire. Mais tout ce travail de soutien et de prendre soin des gens est invisibilisé et passé sous silence. Le communautaire est à boutte de cela.

Le message médiatique

Autre aspect important de ce mouvement : la couverture médiatique. Tout le monde en parle, Pour emporter, première page du Devoir etc... ont invité les 3 porte parole. Le message a pu ainsi passé clairement lors de ces différentes entrevues. Cela permettait à la population de prendre conscience du communautaire, de voir leur proximité, de comprendre leurs revendications. Et aussi de voir l'unification nationale et ainsi de comprendre l'urgence d'agir en solidarité.

Le soutien de la population

C'est au cours des différentes actions que le communautaire a pu prendre l'ampleur du soutien de la population. Des klaxons qui s'activent, des gens qui viennent sur les lignes de piquetage, des participations, des écrits.

Cela permettait de mettre en valeur la lutte entreprise.

En conclusion

Tout ne se termine pas avec le 2 avril. Même si le gouvernement Legault est demeuré muet sur cette mobilisation, le mouvement a pris conscience de sa force et du soutien de la population. D'autres actions vont s'organiser, d'autres soutiens seront nécessaires.

À nous de nous solidariser.

Chloé Matte Gagné

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LE COMMUNAUTAIRE ÀBOUTTE

MANIFESTE
En grève pour une VRAIE justice sociale
ASSEZ, C'EST ASSEZ .

Nous, travailleuses et travailleurs du milieu communautaire de Shawinigan, de Mékinac et de l'ensemble de la Mauricie-Centre-du-Québec, nous levons aujourd'hui pour dire haut et fort : Ça ne suffit plus !

Pendant que le gouvernement nous lance quelques miettes de financement, les besoins de nos communautés explosent et nos travailleuses et travailleurs s'épuisent. Nous sommes en première ligne, jour après jour, auprès de milliers de personnes et de familles. Après des décennies à colmater les brèches d'un système défaillant, avec des ressources dérisoires et des budets de misère, nous refusons de continuer à nous taire. Nous ne porterons plus le poids de la déresponsabilisation de l'État envers ses citoyennes et citoyens, sans reconnaissance ni soutien.

Nous sommes à un point de rupture. Il est temps de cesser de supplier et de commencer à exiger.
Parce que le communautaire, notre milieu de cœur, est cette deuxième maison qui s'effondre sous le poids d'une charge de travail toujours plus importante, des demandes d'aide qui explosent, et de la fatigue accumulée des travailleuses et travailleurs à qui l'on en demande toujours plus.
Parce que nous sommes cette maison qui accueille sans jugement, accompagne avec empathie et travaille sans relâche à maintenir le filet social.

Parce que nous exigeons de sortir de l'ombre et d'être reconnus à la hauteur de notre expertise.
Parce que la fatigue nous rattrape, et que nous tombons, une à une, un à un.

Parce que les maigres marques de reconnaissance d'un gouvernement qui prétend aimer son peuple ne suffisent pas à soutenir nos missions.

Parce que si notre gouvernement reconnaît l'importance de la force collective, il est plus que temps qu'il passe à l'action. Notre mouvement est un cri du cœur, une volonté commune d'élever nos voix pour que personne ne soit exclu de ce grand projet de société.

NOTRE CRI

Face au rehaussement dérisoire annoncé par le gouvernement, nous avons refusé de nous taire. Nous avons levé la tête. Nous avons sonné l'alarme. Et rapidement, ce cri est devenu celui de dizaines d'organismes, de centaines de travailleuses et travailleurs, de milliers de personnes qui dépendent de nos services.

C'est ainsi qu'est né « Le communautaire à boutte ! », une grève historique qui trace la voie pour l'ensemble du Québec.

Parce que ce qui commence chez nous appartient à tout le monde.

NOUS NE QUÉMANDONS PAS, NOUS EXIGEONS

Le milieu communautaire n'est pas une œuvre de charité. Nous sommes un pilier essentiel de la société québécoise. Nous assurons la cohésion sociale, l'entraide, la dignité humaine là où l'État se retire. Sans nous, des milliers de personnes seraient laissées pour compte.
Il est temps que le gouvernement comprenne : nous ne demandons pas la charité, nous exigeons la justice sociale.

NOS REVENDICATIONS

1. Des conditions de travail décentes
Les travailleuses et travailleurs du communautaire méritent des salaires et des conditions qui reflètent l'importance et la complexité de leur travail. Nous ne pouvons plus accepter l'épuisement professionnel, la précarité et le roulement constant de personnel.

2. Un financement suffisant à la mission
Nos organismes doivent pouvoir répondre aux besoins réels de la population, pas seulement survivre d'une année à l'autre. Nous avons besoin de :
98 millions de dollars pour la Mauricie-Centre-du-Québec
11 millions de dollars pour les groupes de Shawinigan
2,5 millions de dollars pour les groupes de Mékinac

3. Une reconnaissance pleine et entière
Le rôle des organismes communautaires doit être reconnu pour ce qu'il est : essentiel, stratégique et irremplaçable. Nous ne sommes pas des sous-traitants, nous sommes des acteurs autonomes de changement social.

4. La protection de l'autonomie et la fin du financement précaire
Le financement par projets à court terme compromet notre capacité d'agir. Nous exigeons un financement à la mission stable, prévisible et récurrent qui respecte notre autonomie d'action.

5. L'investissement dans le modèle communautaire comme pilier stratégique
Le gouvernement doit reconnaître que le modèle communautaire n'est pas une solution de dépannage, mais un investissement durable dans une société plus juste et solidaire.

NOTRE MESSAGE AU GOUVERNEMENT

Vous ne pouvez plus ignorer notre réalité. Vous ne pouvez plus compter sur notre bonne volonté pour compenser votre désengagement. Vous ne pouvez plus nous demander de faire toujours plus avec moins. Le temps des demi-mesures est terminé ! Nous sommes à boutte, et maintenant, nous nous levons pour demander haut et fort : « aller vous nous relever ou aller vous nous enterrer ». Chose certaine, nous allons nous battre jusqu'au bout pour la reconnaissance, pour le financement, pour le respect de notre engagement envers la population et pour une vraie justice sociale.

REJOIGNEZ-NOUS

Ce mouvement est aussi le vôtre ! Que vous soyez travailleuse ou travailleur du communautaire, bénévole, personne utilisatrice de services, citoyenne ou citoyen solidaire, toutes les voix compte.
Ensemble, nous sommes plus forts. Ensemble, nous pouvons changer les choses.
Nous invitons l'ensemble du Québec à se joindre à nous.

Le communautaire à boutte, c'est maintenant !

Signé par les organismes communautaires mobilisés de Shawinigan, Mékinac et de la MauricieCentre-du-Québec, en solidarité avec l'ensemble du mouvement communautaire québécois. Octobre 2025

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Vers un renouveau socialiste du NPD

7 avril, par Judy Rebick, Martin Lukacs — ,
Judy Rebick est une militante de longue date. Elle revient sur quatre décennies de militantisme où elle a cherché à faire évoluer le NPD vers la gauche. Elle explique pourquoi (…)

Judy Rebick est une militante de longue date. Elle revient sur quatre décennies de militantisme où elle a cherché à faire évoluer le NPD vers la gauche. Elle explique pourquoi elle a misé sur Avi Lewis comme chef du NPD et elle estime que le moment est venu de voir émerger un NPD socialiste.

Nous avons retenu de cette longue entrevue — la partie où elle trace les possibilités et les conditions pour que le NPD puisse se définir comme un véritable parti de gauche. (PTAG)

26 mars 2026 | tiré The Breach Media | Photo : Judy Rebick
https://breachmedia.ca/veteran-activist-judy-rebick-thinks-now-is-the-moment-for-a-socialist-ndp/

Martin : Lukacs : Bienvenue au Breach Show. Je suis votre animateur, Martin Lukacs. Aujourd'hui, je m'entretiens avec Judy Rebick, militante féministe et socialiste de longue date, à la veille du congrès du NPD [1]
(...)
Judy Rebick : Merci. C'est un plaisir d'être ici.
(...)
Martin : (…) Judy, certains pourraient dire que votre implication dans les tentatives de changer le NPD rappelle la définition de la folie selon Albert Einstein, qui consiste à faire la même chose encore et encore en espérant des résultats différents. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer ?

Judy : Eh bien, j'avais décidé d'arrêter, mais Avi m'a approchée il y a quelque temps et m'a dit que lorsque Jagmeet démissionnerait, il allait probablement se présenter à la direction et m'a demandé si je le soutiendrais. Et j'ai dit : j'en ai assez. Vous savez, j'ai essayé trop de fois. Je suis vraiment contente que vous le fassiez. J'espère que vous réussirez, mais il n'est pas question que je m'implique là-dedans. Vous savez, j'ai 80 ans, je dois limiter mes dépenses d'énergie. Et puis, quand il a été sur le point d'annoncer sa candidature, il a rencontré un groupe de personnes qui avaient été des critiques historiques et a présenté son orientation. Son propos a été que nous n'avions jamais essayé de combiner une campagne à la direction avec une campagne de transformation populaire. Alors plutôt que de dire que l'on fait la même chose encore et encore, c'était plutôt : d'accord, j'essaie de faire ça depuis des décennies et peut-être qu'il y a maintenant une occasion de le faire.
Je suis allée à ce qui était, je crois, sa réunion de lancement à Toronto. C'était incroyable. Je ne me souviens pas d'avoir assisté à une réunion avec ce genre d'énergie depuis la première fois que nous avons amené le docteur Morgentaler à Toronto pour ouvrir une clinique d'avortement illégale. J'ai donc vraiment senti à quoi ressemble un vrai mouvement, et c'est ce que ça m'a évoqué. C'est là que j'ai décidé de m'impliquer davantage.
(...)

Martin : Et vous avez continué votre implication dans les mouvements sociaux par le biais du Comité national d'action sur le statut de la femme. En 1993, le NPD a été balayé lors des élections fédérales et, comme aujourd'hui, a perdu son statut de parti officiel. Une conférence de renouveau a eu lieu un an plus tard, en 1994, et vous avez soumis un essai que nous avons déterré des archives. Il était intitulé « Votre mission, si vous l'acceptez », et vous y écriviez dans un langage que je trouve incroyablement actuel : « Malgré des preuves considérables du contraire, les dirigeants du NPD ont souvent décidé que le pouvoir ne peut être atteint qu'en déplaçant le NPD vers le centre politique, où il peut recevoir l'approbation des médias et des commentateurs politiques. Dans les années 1990, avec le centre politique se déplaçant rapidement vers la droite, il devient difficile de distinguer les partis sans programme. Dans ce texte, je soutiendrai qu'il existe une base plus large que jamais au Canada pour un parti socialiste démocratique ayant une vision audacieuse et claire. Accéder au pouvoir et provoquer un changement social ne sont pas des objectifs contradictoires. Bien que la voie pour y parvenir puisse paraître très différente de celle que nous avons empruntée au cours de la dernière décennie, le fait de ne pas redéfinir une vision socialiste démocratique a permis un glissement des partis sociaux-démocrates vers la droite et la perte d'un grand nombre de leurs électeurs traditionnels au profit des partis libéraux ou populistes de droite. » Incroyable, non ?

Judy : Non, j'étais stupéfaite quand je l'ai lu (rires)... parce que c'est exactement ce qui s'est passé.

Martin : C'est exactement ce qui s'est passé.

Judy : Ça m'a aussi surprise parce que je l'avais complètement oublié. Je me souviens d'avoir parlé à la conférence, mais je ne me souviens pas d'avoir écrit le texte. Avi fait beaucoup de ce que j'avais dit qu'il fallait faire. Les années 1990 furent ce moment de capitalisme néolibéral triomphant. C'est probablement sous les libéraux au milieu des années 1990 que la restructuration néolibérale la plus profonde a été entreprise, et le NPD a été entraîné dans ce courant vers la droite.

Martin : En 1997, vous avez soutenu ce qui était sans doute la dernière vraie candidature de gauche à la direction du NPD, celle de Svend Robinson. Svend était un député socialiste pionnier, le premier député ouvertement homosexuel.

Judy : Svend, vous savez, est un politicien remarquable parce qu'il a toujours défendu ce en quoi il croyait, et c'était tellement rare. La chose la plus étonnante qu'il ait faite, c'est de voter contre la clause nonobstant de la Constitution alors que tout le monde au NPD votait pour. C'est très difficile pour un politicien de faire ça. Et c'est très difficile pour un politicien de tenir bon, parce que Svend ne venait pas vraiment des mouvements sociaux. Il s'était présenté très jeune. Il était capable de résister contre vents et marées. La campagne à l'époque était organisée principalement dans les circonscriptions, et c'est sur le plancher du congrès que se passait beaucoup de l'organisation et des débats. Beaucoup de gens allaient au congrès sans même être sûrs de ce pour quoi ils allaient voter.

Martin : Précisons pour les auditeurs qu'à l'époque, contrairement à aujourd'hui où chaque membre du NPD a une voix pour élire un chef, c'était un congrès de délégués : des délégués étaient nommés par leur circonscription respective, ils allaient au congrès, et le vote pour le chef potentiel se tenait sur le plancher.

Judy : Exactement. Alors ce qui s'est passé, c'est que Svend est arrivé premier au premier tour. Il avait beaucoup de soutien chez les jeunes. Mais les deux autres candidats étaient Alexa McDonough, une femme de la Nouvelle-Écosse, et Lorne Nystrom, un député de la Saskatchewan. Et Alexa et Lorne ont fait un accord selon lequel tout son monde irait pour elle. Et Svend, sans consulter qui que ce soit (rires) — et je suis toujours en colère par rapport à ça —, a décidé de céder à Alexa parce qu'il savait qu'il ne pouvait pas gagner.
On a parlé tout à l'heure du conflit entre la politique électorale et la politique des mouvements. Le problème avec ça, c'est que Svend avait vraiment mobilisé beaucoup de jeunes pour le soutenir, et ils n'ont pas compris ce qu'il avait fait et ils se sont sentis trahis — vraiment profondément trahis. Pour lui, c'était juste : pourquoi passer par un deuxième tour quand on sait qu'on ne peut pas gagner ? C'était une décision pratique, et aussi une façon de se réconcilier avec le parti sans que ça ne lui coûte rien.

Martin : Donc l'establishment du parti, inquiet de la possibilité d'un chef de gauche, a orchestré un regroupement entre les candidats en deuxième et troisième position — l'un plus centriste, l'autre plutôt à droite du parti. Je ne sais pas exactement comment ça s'est passé, je sais seulement que c'est ce qui s'est passé.

Judy : Vous avez probablement raison.

Martin : Mon histoire apocryphe — que je sais être vraie — c'est qu'un membre de la famille Lewis, Michael Lewis, l'oncle d'Avi, qui était un organisateur clé au sein du syndicat des Métallos, était responsable d'avoir orchestré ce regroupement contre Svend Robinson.

Judy : Ça ne m'étonne pas. (rires)

Martin : Et donc Svend a abandonné avant même que le dernier tour soit atteint, et Alexa McDonough est devenue la prochaine cheffe du NPD. Et ainsi s'est terminée votre deuxième tentative, je suppose, au niveau fédéral pour essayer de transformer le NPD. Cela nous amène, dans l'arc historique, à ce qui était probablement l'effort le plus ambitieux auquel vous ayez participé pour transformer le parti fédéral : la Nouvelle initiative politique. Dans le sillage d'un mouvement émergent contre la mondialisation à la fin des années 1990, qui dénonçait les inégalités du capitalisme néolibéral, vous faisiez partie d'une initiative visant à canaliser l'énergie de ce mouvement pour réinventer le NPD, l'ouvrir aux énergies participatives des mouvements sociaux. C'était la Nouvelle initiative politique, la NIP.

Judy : Oui. Jim Stanford, qui à l'époque était assez jeune et était économiste pour les Travailleurs Canadiens de l'Automobile (TCA) — maintenant appelé Unifor —, je le connaissais. Nous étions à une manifestation et en marchant, nous avons commencé à parler de la possibilité que ce soit un bon moment pour essayer de pousser au changement au sein du NPD, parce que nous avions ce mouvement énorme — il semblait mondial, comme nous n'en avions pas vu de pareil. Je veux dire, il y avait eu le mouvement contre la guerre au Vietnam, mais nous n'avions pas la capacité de le voir comme nous le voyions alors. Seattle fut gigantesque, il y avait d'énormes manifestations partout en Europe contre le libre-échange, contre la mondialisation — ou ce que nous appelions plus tard la mondialisation des entreprises. Et peut-être que c'était un bon moment, avec un congrès du NPD à venir dans environ six mois, pour tenter d'organiser à nouveau un changement dans le parti.
Nous avons essayé de le faire à la base. Notre idée était — le Parti vert venait tout juste d'élire ses premiers élus à cette époque, je crois — pourquoi avoir un parti différent ? Peut-être que le NPD devrait se refonder dans ce nouveau moment et se joindre au Parti vert, tout comme la CCF s'était refondée et unie avec le mouvement ouvrier. C'était notre idée initiale. Mais Jim n'a pas pu vendre ça à Buzz Hargrove, qui était alors le président du TCA. En revanche, il a pu lui vendre le type de changement dont nous parlions, à l'intérieur du parti, et c'était important parce que, comme je l'ai dit, quand j'avais brigué la présidence, j'avais été défaite par le mouvement ouvrier. Avoir l'appui du mouvement ouvrier était donc important, et le TCA était l'un des syndicats clés au sein du NPD.
Alors nous avons eu une réunion, et quelques jeunes — dont je connaissais une, Naomi Klein, et l'autre était Dave Meslin — de très forts leaders sont venus à la première réunion, ou nous les avons invités, je ne m'en souviens plus. Nous avons décidé d'organiser un vrai mouvement pour y arriver. Nous avons eu des réunions à Toronto, à Winnipeg, à Vancouver, à Halifax — ou ailleurs, je veux dire, nous n'avions pas d'argent, tout était bénévole, nous ne voyagions pas, mais nous avons réussi à faire organiser des réunions par des gens que nous connaissions à travers le pays.
Nous sommes arrivés au congrès, le vendredi soir. Je le dis parce que j'ai déjeuné avec Svend il y a quelques années et il m'a dit que ce vendredi soir-là au congrès avait été le point culminant de sa carrière politique. Nous avions 500 personnes à cette réunion, très diversifiée — diversifiée en âge, diversifiée en genre, c'était encore ainsi qu'on voyait la diversité à l'époque. Et c'était vraiment inspirant et même joyeux. Nous étions très excités par ça, parce que nous pensions : « Wow, nous avons vraiment un élan maintenant, en entrant au congrès. »
Je n'étais pas membre du NPD à ce moment-là, parce que l'idée de la NIP était d'organiser à la fois des gens extérieurs et intérieurs au parti, sans demander aux gens de joindre le NPD à ce moment-là. Si nous avions changé le NPD, nous les aurions invités à joindre, mais nous ne le faisions pas encore. Et donc pour montrer ça, je n'avais pas rejoint le parti, parce que j'avais démissionné. Et je pense que c'était une erreur, parce que je ne pouvais pas prendre la parole au congrès. Il y a eu un grand débat sur une résolution de la NIP au congrès. Je crois que nous avons obtenu 40 % des voix. Et c'était un vote pour transformer le parti — pas pour apporter quelques changements. C'était clair. Et la seule raison pour laquelle nous n'avons pas gagné, c'est qu'ils avaient tout le soutien du mouvement syndical, sauf des TCA.
Ensuite, ce qui s'est passé, c'est que j'avais demandé à Jack — Jack Layton était un bon ami à moi — avant qu'il se présente à la direction, s'il se joindrait à la NIP parce que je pensais qu'il était d'accord avec la plupart de ce que nous disions. Et il m'a dit : « Je suis d'accord avec toi, Judy, mais je ne peux pas rejoindre parce que je me présente à la direction. » Et il s'est effectivement présenté à la direction et, comme tout le monde le sait, il a gagné. Et quand il a gagné, il a essayé au début de porter un peu cette idée — il a parlé lors de manifestations contre la guerre, etc. Mais il a très rapidement changé d'avis, vous savez. Il était influencé par le personnel et par le monde politique. Et c'est quelque chose que beaucoup de militants ne comprennent pas : une fois que vous êtes élu, vous entrez dans un autre monde et ça paraît très différent. Et tous les experts dans ce monde vous disent que vous ne pouvez pas être radical, que vous devez faire attention aux sondages. C'est vraiment difficile de garder un bon jugement, parce qu'ils continuent à vous dire : non, si vous faites ça, vous perdrez la prochaine fois, vous allez ruiner le parti, vous savez, bla bla bla.

Martin : Jack s'est vraiment entouré très tôt de ce type de classe consultante émergente au sein du NPD.

Judy : Totalement. Et il a fait évoluer le parti — je pense qu'il a ruiné le parti, c'est mon point de vue. Je sais que les gens pensent : « Oh, oui, il faut être comme Jack. » Mais c'est lui qui a professionnalisé le parti, qui a tellement compté sur le personnel professionnel. Et voilà ce qui s'est passé : ils sont devenus de plus en plus comme les libéraux et ont eu de moins en moins de liens avec les mouvements.

Martin : Autrement dit, la NIP comme initiative a été défaite. Jack a récupéré une partie de l'énergie, et si quoi que ce soit, comme vous le dites, c'est sa réputation d'activiste avant de se présenter à la direction qui lui a permis, qui lui a donné une couverture pour emmener le parti dans une direction plus modérée et centraliser le contrôle.

Judy : La chose incroyable chez Jack, c'est qu'il aimait vraiment les gens. J'ai été dans des aéroports avec des politiciens plusieurs fois, et la différence avec Jack, c'est que pour la plupart des politiciens, quelqu'un vient les voir : « N'êtes-vous pas untel ? » Et ils seraient polis : « Comment allez-vous ? Ravi de vous rencontrer. Oh, vous voulez que je signe ? » Pas Jack. Jack allait au bar, offrait des verres aux gens, bavardait — il aimait vraiment les gens, et ça se voyait. Et c'était là sa popularité. À mon avis, ça n'avait rien à voir avec sa politique. C'était que le gars était tellement charmant et attachant — et il était merveilleux, vraiment. Je ne suis pas d'accord avec lui, mais je l'aimais. Et c'est pour ça qu'il a gagné.

Martin : Pendant la direction de Jack et dans son sillage, le parti, comme vous le dites, s'est transformé en une sorte de formation libérale allégée, et vous avez évolué, je crois, vers un rôle plus ouvertement critique au cours de ces années, les 20 dernières années.

Judy : Eh bien, il y a d'abord eu Mulcair, qui à mon avis était un libéral. Il n'a jamais vraiment été social-démocrate, encore moins socialiste démocratique. Et il n'était pas non plus très populaire ou très chaleureux. Il venait du Québec, et donc la professionnalisation commencée par Jack a continué avec lui, en plus du fait qu'il n'avait absolument aucun intérêt pour quelque changement social que ce soit. Il voulait juste le pouvoir. Le parti est donc devenu de moins en moins connecté aux mouvements, sauf au mouvement ouvrier, et est devenu de moins en moins un parti socialiste ou démocratique d'ailleurs, à mon avis.
J'étais donc très critique. Par exemple, en Ontario, quand le NPD comme opposition essayait de défaire les libéraux de Kathleen Wynne, le NPD s'est mis à attaquer son budget, et en particulier ses dépenses — une attaque très droitière. Et un certain nombre d'entre nous — j'en faisais partie — avons signé une lettre critique publiquement. Et j'étais très connue à l'époque. Mais il est très important de le faire : quand vous n'êtes pas d'accord avec le parti que vous soutenez, vous devez les critiquer. Et s'ils n'écoutent pas vos critiques, vous devez les critiquer publiquement.

Martin : Venons-en au présent : la course actuelle à la direction du NPD. Vous avez appuyé la campagne d'Avi Lewis. Vous y avez été impliquée.

Judy : Eh bien, je n'ai jamais vu une campagne comme celle-là. Au début de la campagne, j'avais senti qu'Avi avait une excellente perspective parce qu'il parlait de bonnes questions de politiques, il parlait de revitaliser la base, il parlait de créer des associations de circonscription comme pôles d'organisation, parce qu'elles l'étaient dans une certaine mesure autrefois, et c'est complètement disparu aujourd'hui parce qu'elles n'ont pas eu les ressources dont elles avaient besoin. Donc j'aimais ce qu'il disait.
Mais à la première réunion, j'ai réalisé que quelque chose se passait, parce que j'ai pris la parole à la première réunion à Toronto et l'énergie dans la salle était phénoménale. Je n'avais pas ressenti cette énergie dans une réunion — je l'avais ressentie dans les marches pour la Palestine, pour Gaza, mais pas dans une réunion depuis l'époque de Morgentaler. Toutes ces réunions en personne sont phénoménales. Et je pense qu'une partie de ça, c'est la COVID — on ne se rassemble plus très souvent. Alors quand vous êtes dans une salle où vous sentez l'énergie des autres, où vous avez une cause commune, c'est une joie. Et en ce moment, Dieu sait qu'on a besoin de joie dans notre vie, étant donné ce qui se passe dans le monde. Et donc c'est incroyable, c'est tellement puissant. Les intervenants sont toujours vraiment bons. Et l'intégration de l'art et de la musique dans tout ça a été phénoménale. Et en plus des réunions en personne, il y a toutes ces réunions en ligne — certaines sont comme une formation pour les organisateurs, des réunions d'organisation, mais aussi sur des enjeux que les gens peuvent approfondir. La semaine dernière, je crois, j'en ai suivi une sur les syndicats, et c'était formidable. Si vous étiez un étudiant qui ne savait rien du mouvement ouvrier, c'était parfait.
Je pense que c'est une merveilleuse campagne qu'Avi mène, où il répète constamment que ce n'est pas juste à propos du chef et pas juste à propos du parti. Et ça, à ma connaissance, personne n'a jamais dit ça — personne qui ait eu une chance réelle de remporter la direction — à savoir que le NPD fait partie d'un mouvement pour le changement social, que nous voulons travailler avec d'autres mouvements sociaux. C'était notre vision originale dans la NIP, et maintenant ça se passe dans la campagne d'Avi.
Et ça me donne un sentiment un peu comme la campagne de Mamdani à New York : que malgré cette montée du fascisme et cette guerre horrible qui se déroule, il y a de l'espoir pour le changement, que nous pouvons construire un mouvement vraiment large.

Martin : Essayons de regarder les choses avec un peu plus de... je vais dire de lucidité. Les dirigeants des partis social-démocrates ou socialistes démocratiques subissent d'énormes pressions dans les démocraties libérales capitalistes — de la classe entrepreneuriale, des médias, et dans le cas du NPD, des ailes provinciales, de certaines parties du mouvement syndical officiel. Comment pensez-vous qu'il pourrait être possible pour un nouveau chef du NPD de ne pas être plié et modéré sous ces pressions ?

Judy : Eh bien, je pense que maintenir l'organisation autour de lui, l'équipe qui l'entoure, continuer d'une certaine façon à maintenir cette équipe en existence — je ne suis pas sûre comment — et les liens avec les militants des mouvements qui sont impliqués, qui ne sont peut-être pas du personnel ou quoi que ce soit, mais qui ont été engagés dans la campagne. Je pense que c'est la clé. Que ce ne soit pas juste à propos de lui. Que certaines des personnes qui le soutiennent se présentent elles aussi, pour qu'il ait des alliés. Je pense qu'il y a déjà des gens qui se sont présentés ou qui pourraient se présenter à nouveau et qui seraient des alliés, mais il devrait avoir des gens dans son caucus qui soutiennent ce qu'il fait. Sinon, ce sera très difficile.
Et ne pas se concentrer sur les dynamiques internes du parti une fois élu, mais se concentrer sur la construction des associations de circonscription comme parties vraiment actives du parti. Se concentrer d'abord sur la reconstruction du parti. Je ne pense pas qu'il y aura des élections bientôt — pourquoi Carney le ferait-il ? Il a tout ce qu'il veut. Pourquoi tenir des élections ?
Et créer une présence pour lui-même — je ne pense pas qu'Avi aura du mal à faire ça. Une fois qu'il sera chef du NPD, il obtiendra de l'attention. Je veux dire, j'en ai obtenu, moi. J'étais trotskiste et j'ai obtenu de l'attention comme porte-parole du mouvement pro-choix. C'est vrai.
Le point étant qu'Avi est suffisamment charismatique, si on veut le formuler ainsi, pour obtenir de l'attention. Je pense donc que l'essentiel est de reconstruire le parti de manière militante et joyeuse, comme la campagne à la direction l'a été. Et alors je pense que beaucoup de gens rejoindront le parti, encore plus peut-être.

Martin : Une chose qui me frappe — et dont je sais que nous avons parlé — c'est qu'en dehors des défis structurels et organisationnels, il y a des obstacles idéologiques ou imaginaires. Il me semble que nous vivons à une époque où un énorme obstacle est que les gens ont perdu confiance dans notre capacité collective et dans la possibilité d'un changement social fondamental. Qu'en pensez-vous ?

Judy : Eh bien, je pense que c'est un problème. Par exemple, sur l'épicerie publique. Je ne pense pas que les gens ont perdu... je pense qu'il y a un découragement par rapport au changement social fondamental, parce que nous avons eu Idle No More, qui était tellement puissant et qui s'est éteint. Nous avons eu Black Lives Matter, qui était tellement puissant, tout le monde était soudainement pour l'Équité, la Diversité et l'Inclusion (EDI), et maintenant tout ça est en train d'être complètement renversé. Ces mouvements étaient forts pour mobiliser, mais ils n'étaient pas forts pour se maintenir dans la durée. Alors les gens se découragent.
Mais je pense qu'au niveau politique, ce n'est pas tant ça que la perte de confiance envers l'État. Quand j'étais diplômée universitaire, tout le monde voulait travailler pour le gouvernement. C'était le meilleur emploi qu'on pouvait obtenir. Maintenant, personne ne veut travailler pour le gouvernement parce qu'on le voit comme inefficace. Et c'est en partie de la propagande, en partie le manque de financement, en partie la bureaucratie. Le gouvernement est moins efficace, et souvent la seule chose à laquelle il est bon, c'est de vous empêcher de faire ce que vous voulez faire plutôt que de vous aider à le faire. Je pense donc que le plus grand défi pour une campagne socialiste démocratique une fois au pouvoir, c'est d'amener les gens à croire réellement qu'une épicerie publique va faire baisser les prix. Et croyez-moi, si Avi fait vraiment campagne là-dessus électoralement, il y aura chaque économiste sur terre — à l'exception d'environ cinq — qui lui dira que c'est impossible, que ça ne peut pas fonctionner. C'est comme ça qu'ils s'y prennent, n'est-ce pas, quand vous écoutez les experts.
Le mouvement autour de lui — je l'appelle un mouvement parce que je ne veux pas juste dire une campagne, et lui non plus ne veut pas être perçu ainsi — devra être très fort pour ne pas se décourager et continuer à aller chercher des alliés dans les milieux académiques pour contrer les types d'attaques qui seront lancées sur ses politiques, et pour surmonter le cynisme des gens à l'égard du secteur public. C'est très difficile à surmonter. Mais si jamais il a la chance de faire ça, je pense que ce sera incroyable et que nous pourrons vraiment transformer les choses.
J'ai été vraiment impressionnée : le maire socialiste de Paris vient d'être réélu. Et ce qu'il a dit dans son discours, c'est : « Merci de faire savoir au monde que cette belle ville merveilleuse ne soutiendra jamais l'extrême droite. » Et Avi peut avoir un message similaire, parce que Carney se déplace vers la droite tellement vite que c'est à peine visible, c'est difficile à suivre. Alors dans son positionnement, il a beaucoup d'espace pour attirer l'attention, parce qu'il sera la seule voix, même de centre gauche — il n'y a même plus de voix libérale. En plus, le gouvernement se décharge de toute responsabilité à l'égard des questions de justice sociale.
Je ne suis pas optimiste, mais je pense : qu'est-ce qu'on peut faire d'autre ? La chose la plus positive qui se passe en ce moment n'importe où au Canada, à mon avis, c'est la campagne d'Avi. Et cela veut vraiment dire quelque chose. Je ne pense pas avoir jamais dit ça à propos de quoi que ce soit d'électoral auparavant. (rires)

Martin : Sur cette note paradoxalement optimiste, Judy, merci beaucoup de vous être jointe à nous.

Judy : Ce fut un plaisir.

Transcription et choix des extraits : PTAG !

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Un virage à gauche ? Les luttes à surveiller au congrès du NPD, au-delà de la course à la chefferie

7 avril, par Saima Desai — , ,
Le congrès de Winnipeg, qui se tiendra ce week-end, sera le théâtre d'une bataille entre l'aile gauche et l'establishment du parti pour le contrôle de sa gouvernance. Il (…)

Le congrès de Winnipeg, qui se tiendra ce week-end, sera le théâtre d'une bataille entre l'aile gauche et l'establishment du parti pour le contrôle de sa gouvernance.

Il faudra suivre le site du NPD pour connaître les résultats des débats sur ces propositions (PTAG ! )

Lundi 27 mars 2026 / DE : Saima Desai
[Date] / DE : The Breach
https://breachmedia.ca/left-turn-the-ndp-convention-
fights-to-watch-beyond-the-leadership-race/
Traduction Johan Wallengren

Le NPD pourrait bien se renouveler de fond en comble cette fin de semaine.

Et cela n'a jamais été aussi nécessaire, après l'effondrement presque complet du parti lors des dernières élections fédérales.

Le congrès du parti à Winnipeg verra l'aboutissement d'une course à la direction, avec deux favoris, Heather McPherson et Avi Lewis, qui proposent des approches nettement différentes. McPherson prône une politique plus modérée axée sur la conquête de sièges, tandis que Lewis plaide en faveur d'un parti socialiste démocratique appelé à devenir un partenaire des mouvements sociaux.

Mais alors que les gros titres des médias se concentrent sur la course à la direction du NPD, d'autres batailles auront lieu dans les jours à venir qui façonneront l'avenir du parti.

Non seulement les membres éliront un nouveau chef – le scrutin sera clos ce samedi –, mais les délégués présents à Winnipeg choisiront un nouveau comité exécutif et voteront sur des résolutions de politique.

La lutte pour le contrôle de l'exécutif élu du NPD – un organe de gouvernance qui prend les décisions clés concernant les finances et les affaires du parti – opposera l'establishment du parti à son aile gauche.

Une liste sortante, dont font notamment partie la présidente de la Fédération du travail de la Colombie-Britannique et trésorière du NPD, Sussanne Skidmore, et des responsables du Congrès du travail du Canada (CTC), est en compétition avec une liste comprenant des éléments de gauche comme Libby Davis, députée de longue date et militante contre la pauvreté qui a représenté le quartier est du centre-ville de Vancouver pendant près de 20 ans, et Niall Clapham Ricardo, avocat, ancien organisateur syndical et membre de l'organisation Voix juives indépendantes Canada.

La liste sortante est soutenue par les dirigeants de plusieurs syndicats, dont le CTC, les Métallos et les Travailleurs unis de l'alimentation et du commerce, qui représentent un bloc plus modéré au sein du NPD.

Les congrès du NPD sont également souvent le théâtre d'une bataille entre sa base, qui tente de faire adopter des résolutions de gauche, et les hauts dirigeants du parti, qui tentent de bloquer celles-ci. On en a eu un exemple en 2018, lorsque des députés et des membres du personnel du parti ont voté en masse contre une résolution sur la Palestine, l'empêchant ainsi d'être soumise au congrès.

Il n'en est pas allé autrement cette année.

Les membres ont soumis des centaines de résolutions en janvier, mais seulement quelque soixante-dix d'entre elles ont été sélectionnées pour avoir une chance d'être débattues. Parmi celles-ci, une douzaine environ seront présentées pour être débattues et faire l'objet d'un vote.

Voici plus en détail comment cela fonctionne.

Tout d'abord, les résolutions sont passées au crible et réparties dans des regroupements par les responsables du parti au sein d'un comité pré-congrès. Ensuite, les délégués au congrès – choisis par leurs associations de circonscription (AC), le groupe des jeunes du NPD, un syndicat affilié ou un groupe ouvert aux personnes non affiliées – votent en ligne pour les résolutions qu'ils favorisent.

C'est là que le processus devient opaque et dénué de transparence : sans révéler les résultats du vote, les responsables centraux du parti décident de l'ordre de priorité dans lequel les résolutions seront présentées au congrès. Un certain nombre de résolutions dans le bas du classement qu'ils établissent ne pourront pas être traitées dans le temps limité alloué au débat et au vote.

Les résolutions politiquement audacieuses qui passent moins bien auprès de l'establishment du parti arrivent rarement en tête de classement. Dans le cas qui nous préoccupe, les résolutions contre les oléoducs ou celles soutenant un ambitieux pacte vert ont été écartées des résolutions hautement prioritaires, malgré leur popularité.

Si une résolution est adoptée dans le cadre du congrès, elle est ajoutée au recueil des politiques du NPD, ce qui la rend susceptible d'amener le parti à modifier ses politiques ou ses statuts ou à prendre position publiquement sur une question – en tout cas, c'est ce qui peut en théorie se passer.

Voici cinq résolutions hautement prioritaires qui seront probablement présentées lors du congrès à Winnipeg ; certaines d'entre elles, provenant de l'aile gauche et axées sur des valeurs démocratiques, sont porteuses d'un potentiel de renouveau du parti.


1. Pour une mobilisation politique constante

En 2003, le Parti conservateur du Canada a fait une entrée en scène impressionnante en « unissant la droite » et en établissant de façon volontariste un mode de fonctionnement dans le cadre duquel les troupes du parti restent continuellement mobilisées, toujours en « mode campagne ».

Cette mobilisation est l'un des modes organisationnels ayant contribué à ce que le PCC puisse élargir sa base, dans le cadre d'une stratégie qui a permis au chef du PCC, Stephen Harper, d'accéder au pouvoir et de se maintenir pendant neuf ans au poste de premier ministre.

La résolution vise à faire adopter par le NPD un mode organisationnel inspiré de celui du PCC fondé sur un « engagement démocratique permanent, actif à longueur d'année ».

Dans cette optique, entre les élections, les circonscriptions électorales du NPD seraient épaulées par des organisateurs régionaux afin de maintenir une présence au sein des communautés locales et de mener des campagnes de sensibilisation sur des enjeux qui importent aux résidents.

La résolution a été mise de l'avant à l'initiative du Renouvellement du NDP, un groupe d'anciens députés et de militants qui défendent des propositions visant à démocratiser le parti et à donner plus de pouvoir à sa base. Elle figure en tête de la liste des priorités en matière de modifications constitutionnelles, alors il faut s'attendre à ce qu'elle fasse beaucoup parler d'elle.


2. Contre la privatisation des aéroports

« 2026 est le nouveau 2016 », dit le mème. Le gouvernement fédéral a dû en avoir vent, lui qui a ressuscité une mauvaise idée de 2016 qui n'a jamais levé : la privatisation des aéroports.

« Le gouvernement examinera également les options de privatisation des aéroports », était-il brièvement indiqué dans le budget Carney de 2025. Pourtant, ce sont des milliards de dollars d'infrastructures publiques qui se cachent derrière ces quelques mots.

Or, lorsque la privatisation des aéroports a été sérieusement envisagée la dernière fois au Canada il y a dix ans, elle a connu un décollage raté sous le feu des critiques selon lesquelles elle augmenterait les coûts pour les voyageurs, abaisserait les normes de sécurité et détériorerait les conditions de travail.

Soutenue par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), la résolution vise à faire en sorte que le NPD lutte contre « les politiques permettant aux autorités aéroportuaires de recourir à des sous-locations ou à des contrats de sous-traitance ou de créer des filiales en sollicitant des investisseurs privés et des fonds de pension pour investir dans les activités aéroportuaires ». Elle prévoit par ailleurs d'investir davantage de deniers publics dans les aéroports.

3. Pour la protection de la côte nord contre le trafic de pétroliers

Un moratoire sur le trafic de pétroliers le long de la côte nord de la Colombie-Britannique est en vigueur depuis plus de 50 ans, mais cela pourrait changer, alors que Mark Carney tente désespérément d'apaiser l'Alberta.

Le gouvernement envisage de lever cette mesure qui protège l'environnement fragile de la côte nord de la Colombie-Britannique contre les marées noires, une éventualité découlant du nouvel accord conclu avec la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, concernant un oléoduc de pétrole (sables bitumineux) reliant l'Alberta à la Colombie-Britannique.

Les Premières Nations ont exprimé leur « soutien profond, inébranlable et continu » à l'interdiction des pétroliers dans cette zone. La résolution prévoit que le parti doit « s'opposer vigoureusement à toute tentative visant à affaiblir, à annuler ou à suspendre temporairement le moratoire relatif aux pétroliers ».

Rob Ashton, candidat à la direction du NPD et président d'International Longshore and Warehouse Union Canada, s'était initialement prononcé en faveur de la suppression du moratoire, mais il a fait volte-face après avoir essuyé une vague de critiques.

4. Pour des négociations collectives sectorielles

Le modèle canadien de syndicalisation et de négociation collective a été conçu à une époque où beaucoup de gens travaillaient pour de grandes entreprises industrielles.

Aujourd'hui, les travailleurs sont plus susceptibles qu'à cette époque d'être employés par de petits employeurs ou des franchisés ou de travailler à la pige, ce qui les met à l'écart des conventions collectives, engendrant une faible densité syndicale, une baisse des salaires et de mauvaises conditions de travail.

La résolution vise à faire en sorte que si un candidat NPD est élu, le gouvernement fédéral instaure une négociation sectorielle qui « permette à un syndicat de demander à négocier pour l'ensemble d'un secteur et d'une région spécifiques s'il représente au moins 10 % de l'ensemble des travailleurs du secteur ».

Cette résolution bénéficie d'un large soutien de la part des AC, et le programme du favori à la direction, Avi Lewis, prévoit une expansion de la négociation sectorielle. Le Canada pourrait donc être plus proche que jamais d'un débat sur les conventions collectives au niveau sectoriel.

5. Pour des logements accessibles et abordables

La crise du logement n'est pas causée par une pénurie de logements, mais par une abondance de profiteurs.

Les solutions proposées par les gouvernements de droite consistent notamment à faire affluer encore davantage de crédit vers le marché immobilier et à mettre des fonds publics à la disposition de promoteurs privés. Du côté des économistes, on fait valoir que même si le rythme de construction de logements dépasse la croissance démographique, cela ne fera pas baisser leur coût, à moins que des mesures ne soient prises pour limiter le pouvoir des propriétaires et des promoteurs qui cherchent à maximiser le rendement de leurs investissements.

L'ambitieuse résolution prévoit qu'un gouvernement NPD devra mettre en place un programme permanent de logements sociaux avec pour objectif de faire en sorte que 20 % du parc immobilier canadien soit hors marché d'ici dix ans. Elle comprend en outre des mesures visant à multiplier le nombre de coopératives et de logements à but non lucratif et à réduire l'influence des profiteurs dans le secteur du logement.

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La nécessité de construire un vaste mouvement antimilitariste contre la Stratégie industrielle de défense du gouvernement Carney

7 avril, par Bernard Rioux — , ,
Alors que le gouvernement Carney coupe dans la lutte aux changements climatiques, il répond aux demandes de l'administration Trump en investissant massivement dans les dépenses (…)

Alors que le gouvernement Carney coupe dans la lutte aux changements climatiques, il répond aux demandes de l'administration Trump en investissant massivement dans les dépenses militaires. Le gouvernement célèbre aujourd'hui le franchissement du seuil de 2 % du PIB consacré aux dépenses militaires, et se promet d'aller encore plus loin en faisant grimper ces dépenses à 5 % du PIB. Cette militarisation de l'économie se fait sans débat public, sans que la population ne soit jamais vraiment consultée. Les élites militaires, qui voient leurs budgets de la défense augmenter et les entrepreneurs du complexe militaro-industriel, qui s'apprêtent à décrocher de juteux contrats, se réjouissent de cette politique d'Ottawa. L'opinion publique, elle, n'avait rien demandé de tel. Le gouvernement avait pourtant préparé le terrain en semant l'insécurité, en vendant à la population la nécessité de renforcer les dépenses d'armement pour faire face à un monde toujours plus dangereux. C'est pourtant cette course à l'armement qui fabrique l'insécurité même que le gouvernement canadien prétend combattre.

Nous republions cette semaine un texte sur les fondements de la politique de défense du gouvernement Carney, dont il est important de rappeler les tenants et aboutissants.

La Stratégie industrielle de défense du Canada, annoncée en février 2026 par le gouvernement de Mark Carney, ne constitue pas une simple mise à jour des politiques de sécurité nationale. Elle marque un tournant historique vers une véritable économie de guerre. Elle intervient à un moment où le gouvernement se détourne de ses objectifs environnementaux (le « capitalisme vert ») et promeut le développement de l'exploitation des énergies fossiles. Plus que jamais, le développement d'un mouvement anti-guerre est essentiel pour s'opposer à une politique qui présente une dimension clairement écocidaire.

1. Les grands objectifs de la Stratégie industrielle de défense

Comme l'explique le document du gouvernement fédéral, cette stratégie vise à rebâtir et à moderniser l'armée canadienne en investissant dans de nouveaux équipements (navires, avions, sous-marins, radars, drones, technologies de surveillance, etc.) et à augmenter les dépenses militaires. L'explosion des dépenses militaires constitue le pilier central de cette réorientation. Le Canada atteindra dès 2025-2026 le seuil de 2 % du PIB exigé par l'OTAN, avant de viser 5 % du PIB d'ici 2035, soit environ 150 milliards de dollars par an. Sur une décennie, plus de 500 milliards de dollars seront aspirés vers la machine militaire.

Cette stratégie vise également à réduire la dépendance aux achats militaires américains en privilégiant l'acquisition d'équipements fabriqués au Canada ou en partenariat avec des alliés, et à renforcer la présence militaire dans le Nord du pays (Arctique) afin de protéger la souveraineté canadienne sur cette portion de son territoire.

Comme l'écrit Marie Vastel dans son éditorial Sur la ligne de défense : « Plutôt que de continuer à verser 71 % du montant des achats militaires au sud de la frontière, le gouvernement canadien projette d'accorder d'ici dix ans 70 % de ses contrats à des entreprises du pays. La priorité de cette philosophie de dépenses militaires historiques sera donc l'acquisition auprès de compagnies canadiennes ; à défaut, le Canada privilégiera des partenariats de production en Europe ou dans la région indo-pacifique, sinon acquiescera, en tout dernier lieu, à des achats à l'étranger. »

Pour parvenir à ces objectifs, l'État canadien mettra consciemment sa puissance financière, réglementaire et politique au service du capital militaro-industriel. Les industries aérospatiale et de la cybersécurité, ainsi que d'autres secteurs, seront ainsi en mesure d'accroître leurs activités afin d'augmenter leurs ventes au pays et auprès de partenaires étrangers, créant des emplois dans l'ensemble des chaînes d'approvisionnement de la défense. L'État garantira la demande, financera la recherche, sécurisera l'accès aux ressources et allégera les contraintes environnementales, tandis que les bénéfices seront captés par une minorité d'entreprises intégrées aux chaînes impérialistes occidentales. Il cherchera également à augmenter les effectifs de l'armée.

2. Ce tournant s'inscrit dans le cadre de l'augmentation généralisée des budgets militaires aux États-Unis et en Europe

Ce renforcement passera par l'augmentation de la production d'armes, de technologies de surveillance et d'infrastructures militaires, tout en subordonnant les besoins sociaux, écologiques et démocratiques de la population aux exigences de l'impérialisme américain. Le renforcement du complexe militaro-industriel canadien ne répond pas à une menace réelle pesant sur le Canada, mais découle des pressions exercées par les États-Unis et leurs alliés afin que le Canada assume une part croissante du fardeau industriel, logistique et financier de la militarisation occidentale.

En mettant de l'avant cette politique de « sécurité nationale », le gouvernement Carney subordonne les besoins sociaux, écologiques et démocratiques de la population canadienne aux exigences de l'impérialisme américain et de l'OTAN.

3. Derrière le prétexte de la nouvelle réalité géopolitique : une militarisation garante de l'accumulation capitaliste

Le prétexte invoqué est désormais bien rodé : chaos géopolitique, montée des tensions entre blocs, guerre en Ukraine, rivalités sino-américaines, instabilité au Proche-Orient, incertitudes quant à la fiabilité future de l'allié américain. La perspective d'une éventuelle offensive de la Russie contre le Canada, à l'heure où ce pays est embourbé dans son offensive impérialiste contre l'Ukraine, manque totalement de fondements.

Derrière cette rhétorique sécuritaire se cache une réalité plus brutale : la militarisation devient un instrument central de gestion du capitalisme en crise. Loin de chercher à prévenir les conflits, l'État canadien choisit de s'y préparer activement et d'en tirer profit sur les plans économique, industriel et géopolitique.

Cette stratégie vise essentiellement à sécuriser l'accès aux matériaux stratégiques indispensables à l'économie de guerre contemporaine — minéraux critiques, aluminium, terres rares, énergie — et à protéger, par des moyens militaires, diplomatiques et sécuritaires, les intérêts des entreprises minières canadiennes opérant à l'étranger, souvent au cœur de territoires marqués par la dépossession, la destruction environnementale et les conflits sociaux.

Dans ses multiples déclarations, le premier ministre Carney a souligné sa volonté de renforcer l'exportation des armes produites par les entreprises canadiennes à l'échelle internationale. Ces exportations ne pourront qu'alimenter les conflits et accroître les risques de guerres généralisées. Chaque arme exportée participe potentiellement à la destruction de sociétés entières et à la perpétuation d'un ordre mondial fondé sur la violence et la domination.

4. Les impacts de cette politique sur le renforcement de l'unité canadienne

Sur le plan idéologique, la peur de la guerre sera mobilisée pour restreindre les droits démocratiques : surveillance accrue, criminalisation des mouvements sociaux, répression des luttes écologistes, autochtones, antiracistes et ouvrières. La militarisation de l'économie s'accompagne d'une militarisation intérieure des politiques sécuritaires.

Alors que Carney se plie aux demandes de l'administration Trump en matière d'augmentation des dépenses militaires, de développement des énergies fossiles et de politiques migratoires de plus en plus restrictives, le premier ministre parvient néanmoins à apparaître comme le défenseur de la souveraineté canadienne face aux menaces des États-Unis, tant en ce qui concerne les tarifs douaniers que les velléités d'annexion fréquemment évoquées. Ce battage idéologique vise à renforcer l'unité canadienne et à permettre une centralisation accrue de l'État fédéral.

Cet objectif est renforcé par le fait que le gouvernement Legault salue cette militarisation de l'économie canadienne. Le premier ministre Legault présente cette politique comme une nouvelle stratégie de développement économique, liant l'avenir du Québec à l'aéronautique militaire, à l'extraction minière de matériaux stratégiques et aux technologies de défense. Le Québec, grâce à des entreprises comme Bombardier, CAE, ou les Chantiers maritimes Davie, pourrait, selon lui, construire des avions de combat, des appareils de surveillance, des drones, des brise-glaces et des sous-marins.

Le Conseil du patronat et la Fédération des chambres de commerce accueillent également avec enthousiasme cette économie de guerre. Leurs seules préoccupations portent sur le fait que les grandes entreprises recevant l'essentiel des fonds fédéraux permettent aux PME québécoises de bénéficier de certaines retombées de cette manne.

Le tournant militariste de la bourgeoisie canadienne est un tournant nationaliste et impérialiste. Il s'est accompagné d'un abandon de toutes velléités de lutte contre les changements climatiques, d'un rejet de plus en plus assumé de toute autodétermination collective des peuples et des nations opprimés dans l'État canadien, que ce soit les Premières Nations, les Inuit ou les Québécois·es. La lutte pour l'indépendance et l'autodétermination du peuple québécois doit s'inscrire dans le combat contre les changements climatiques et dans la lutte pour la remise en cause des politiques de l'État canadien, de plus en plus liées à des stratégies écocidaires. L'indépendance du Québec peut et doit devenir un levier pour mettre en place des politiques climatiques ambitieuses, adaptées au territoire et orientées vers le bien commun plutôt que vers les intérêts du complexe militaro-industriel.

Réagissant au dévoilement de la Stratégie industrielle de défense d'Ottawa, les député·es du Bloc québécois ont exigé du gouvernement libéral qu'il réclame la part qui revient au Québec des contrats de cette nouvelle stratégie fédérale, longtemps réclamée par le Bloc québécois, participant ainsi à apporter leur contribution au renforcement de l'unité canadienne.

5. Le choix du renforcement de l'économie de guerre : un choix écocidaire

Les promesses de création d'emplois évitent de questionner la pertinence de créer ce type d'emplois plutôt que des emplois répondant réellement aux besoins de la majorité populaire. Produire des marchandises orientées vers la destruction, la surveillance et la mort, qui ne répondent à aucun besoin réel, ne peut conduire à une amélioration des conditions de vie de la majorité.

De plus, ces investissements en soutien au complexe militaro-industriel représentent autant de fonds qui ne seront plus disponibles pour faire face aux conséquences déjà visibles des changements climatiques — feux de forêt dévastateurs, inondations, destruction de terres agricoles, pénuries d'eau et insécurité alimentaire. L'économie de guerre détourne ainsi des ressources matérielles, politiques et financières qui devraient être consacrées à la lutte contre le réchauffement climatique et l'effondrement de la biodiversité.

Pourquoi investir dans des avions de combat plutôt que dans des bombardiers d'eau pour lutter contre les feux de forêt, ou dans des travaux d'aménagement des rives face à la montée prévue des eaux ?

À l'heure où les manifestations de la crise climatique multiplient les désastres, le gouvernement Carney réduit les sommes consacrées à la lutte contre cette crise, affaiblit les protections environnementales avec sa loi C-5 concernant les projets d'intérêt national et soutient le développement de l'exploitation des énergies fossiles.

Cette politique écocidaire, qui augmentera les émissions de gaz à effet de serre, reléguera aux calendes grecques les investissements essentiels dans la lutte contre les changements climatiques et fera de la production et de l'exportation d'armements l'un des piliers de l'économie canadienne, créera une situation particulièrement catastrophique pour les populations du Sud global. Les migrations internationales sont donc appelées à se développer.

Face à ces dynamiques, les grandes puissances d'Amérique du Nord et d'Europe accompagnent la militarisation de leur économie d'une logique de forteresse assiégée. Devant les migrations climatiques à venir, provoquées par la crise climatique et l'exploitation impérialiste des pays du Sud, les États capitalistes avancés optent pour la militarisation de leurs frontières, la construction de murs, la surveillance, la répression et, dans certains cas, les expulsions de masse, comme on peut l'observer aux États-Unis et dans plusieurs pays européens.

L'économie de guerre devient ainsi un instrument de gestion autoritaire des crises sociales et écologiques, transformant les victimes du système en menaces sécuritaires.

6. Une stratégie anti-impérialiste et écosocialiste face au tournant militariste des grandes puissances

Nous reprenons ici essentiellement les thèses développées par Alexis Cukier dans son texte « Guerre impérialiste, militarisme environnemental et stratégie écosocialiste à l'heure du capitalisme des catastrophes », publié sur le site Contretemps.eu.

Face à la trajectoire destructrice imposée par le capitalisme militarisé, une stratégie écosocialiste de défense n'est pas une option parmi d'autres : elle est une nécessité politique et sociale. Elle commence par une rupture nette avec la logique de réarmement permanent portée par les États impérialistes, qu'elle prenne la forme de l'OTAN ou d'alliances similaires. Cette rupture implique la sortie des cadres militaires impériaux, le refus des objectifs de hausse des dépenses militaires, le rejet sans concession des armes nucléaires et la lutte active pour leur abolition. Elle suppose aussi de dénoncer la guerre pour ce qu'elle est dans le capitalisme contemporain : un marché lucratif et un instrument de domination au service du profit.

Un tel projet ne peut aboutir qu'à travers la construction d'un vaste mouvement antimilitariste transnational, capable de s'opposer à la remilitarisation austéritaire en cours au Canada, aux États-Unis et en Europe. Ce mouvement doit s'attaquer au cœur idéologique du militarisme : une conception de la sécurité réduite à l'accumulation d'armes, de budgets militaires et d'infrastructures de guerre. À l'inverse, il s'agit de promouvoir une sécurité véritablement émancipatrice, fondée sur la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux : un système de santé public fonctionnel, une éducation accessible, des emplois dignes, un logement garanti, un accès démocratique à l'énergie, des services sociaux renforcés et une réponse radicale à la crise climatique dans une perspective écosocialiste.

Cette transformation ne peut se faire sans celles et ceux qui travaillent aujourd'hui dans les secteurs concernés. L'antimilitarisme que nous défendons repose sur l'implication active des travailleuses et des travailleurs de l'industrie de l'armement, sur le soutien à leurs luttes syndicales et sur la reconversion des emplois et des savoir-faire vers des productions socialement utiles. Transports collectifs, infrastructures écologiques, énergies renouvelables, santé publique : la reconversion écosocialiste de l'appareil productif passe par le démantèlement des armes les plus destructrices, la réduction drastique de certaines productions et la socialisation d'autres, y compris dans le secteur militaire.

Mais cet antimilitarisme ne peut être ni abstrait ni strictement pacifiste. Il ne s'agit pas d'ignorer la violence impérialiste ni de laisser seuls les peuples contraints de se défendre pour survivre. Une stratégie écosocialiste de défense s'inscrit dans un antimilitarisme anti-impérialiste clair, qui distingue la guerre menée par les puissances dominantes des luttes d'autodéfense des peuples opprimés. Soutenir les résistances face à l'agression impérialiste — en Ukraine, en Palestine et ailleurs — y compris par la fourniture de moyens matériels pour leur autodéfense, n'est pas une contradiction, mais une exigence politique et morale. Si certaines armes doivent être abolies sans compromis, notamment les armes nucléaires et les systèmes offensifs, d'autres peuvent être mises au service des luttes anti-impérialistes et antifascistes afin de défendre concrètement les populations agressées.

Enfin, seule la convergence des luttes écologistes, anti-impérialistes, antiracistes, féministes, antifascistes et ouvrières peut faire échec à la stratégie de guerre permanente du capital. Cela implique de ne pas abandonner la question de la défense aux forces réactionnaires, de reconnaître les liens entre les peuples en résistance armée et les mouvements sociaux confrontés à une répression toujours plus militarisée, et de construire une sécurité fondée non sur la domination, mais sur la justice sociale, l'autodétermination des peuples et la préservation des conditions matérielles de la vie.

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Les manifestations ébranlent le régime iranien et la guerre le sauve

7 avril, par Rateb Shabo — , ,
« Le point commun entre l'Ukraine et l'Iran est la place centrale qu'occupe l'identité nationale dans la consolidation du pouvoir, ou plus précisément, dans le fait que le (…)

« Le point commun entre l'Ukraine et l'Iran est la place centrale qu'occupe l'identité nationale dans la consolidation du pouvoir, ou plus précisément, dans le fait que le pouvoir repose sur un socle identitaire qui trouve sa densité et sa cohésion principalement dans la confrontation avec la Russie et les États-Unis, respectivement. »

Tiré d'Europe solidaire sans frontière. Photo : Des Iraniens manifestent à Téhéran contre la guerre américano-israélienne contre leur pays (30/3/2026 Anadolu)

Tout comme Vladimir Poutine avait imaginé début 2022 qu'une campagne militaire éclair contre l'Ukraine conduirait à la chute du gouvernement de Volodymyr Zelensky, Donald Trump imagine qu'une frappe militaire puissante contre l'Iran conduirait à un « changement de régime ». Tout comme les Russes s'étaient initialement concentrés sur la capitale Kiev, qu'ils ont attaquée depuis la Biélorussie au nord, et avaient procédé dès le premier jour à un débarquement aérien visant à prendre le contrôle de l'aéroport Antonov situé près de la capitale, dans l'espoir de déstabiliser le pouvoir puis de le faire s'effondrer, l'attaque américano –israélienne s'est concentrée sur le déstabilisation du pouvoir en Iran en ciblant le Guide suprême Ali Khamenei, selon une hypothèse selon laquelle l'assassinat du commandant en chef donnerait un élan puissant aux manifestations populaires et conduirait à la chute du régime ; on a dit que l'auteur de cette hypothèse était David Barnea (directeur des services de renseignement israéliens).

Le point commun entre l'Ukraine et l'Iran est la place centrale qu'occupe l'identité nationale dans la consolidation du pouvoir, ou plus précisément, dans le fait que le pouvoir repose sur un socle identitaire qui trouve sa densité et sa cohésion principalement dans la confrontation avec la Russie et les États-Unis, respectivement, et le fait que, dans les deux cas, la puissance hostile était en contact direct avec le cœur de l'identité, ce qui a compliqué davantage le problème. En Ukraine, sous l'impulsion d'un sentiment identitaire populaire largement répandu, le pouvoir de Zelensky se caractérise par une hostilité envers les Russes, considérés comme la plus grande menace. Ainsi, l'identité ukrainienne est poussée davantage vers l'Ouest, non seulement pour rechercher une protection, mais aussi pour se démarquer davantage des Russes. En d'autres termes, l'intensité ou la virulence de l'identité ukrainienne s'atténue à mesure qu'elle est orientée vers l'Ouest, et se durcit à mesure qu'elle est orientée vers l'Est. À titre d'exemple, le comportement ouvertement méprisant dont a fait l'objet le président ukrainien lors d'une de ses visites à la Maison Blanche n'a pas provoqué la même réaction de la part des Ukrainiens qu'un traitement similaire de la part des Russes aurait pu le faire.

La proximité entre les identités russe et ukrainienne accentue la sensibilité de cette dernière face à la première, ainsi que sa volonté de se démarquer par crainte d'une domination et d'une annexion du fait de la différence de poids et de la mainmise russe, ce qui explique la résistance ukrainienne persistante et acharnée face à l'ingérence russe. En Iran, l'un des éléments majeurs de l'identité du pouvoir politico-religieux depuis 1979 est l'hostilité envers les États-Unis et Israël, qui repose sur un sentiment profondément ancré de l'importance et du poids culturel de la civilisation perse. Cela a pour effet de donner plus de poids au rejet des diktats extérieurs belliqueux qu'au rejet des diktats intérieurs autoritaires, d'autant plus que l'agresseur porte la responsabilité de crimes atroces, notamment à Gaza, ce qui contribue à vider de sens ses discours sur la liberté du peuple iranien et son droit à prendre son destin en main. Peut-être cet aspect identitaire, ajouté à la décadence politique et morale démontrée par les deux agresseurs ces dernières années, a-t-il joué un rôle dans l'affaiblissement de la force des manifestations populaires qui avaient éclaté auparavant en Iran.

La lutte du peuple iranien pour se libérer des entraves du régime théocratique étouffant qui le gouverne s'effondre, non seulement sous le poids de la terrible répression du régime des mollahs, mais aussi sous l'effet de la guerre d'agression israélo-américaine dont l'histoire nous livre aujourd'hui les chapitres, une guerre qui, selon les rapports, a détruit plus de 92 000 installations civiles en Iran, dont 71 000 logements, 290 centres de santé et 600 écoles, parmi lesquelles une école primaire de filles où près de deux cents élèves ont été tuées. Compte tenu du niveau de sophistication et de la précision des armes américano-israéliennes, il ne s'agit pas là de dommages collatéraux liés au bombardement de centres militaires ; la terreur infligée à la population et la destruction du pays font partie d'un plan de guerre dans lequel l'agresseur veut néanmoins se présenter comme un soutien des manifestant.e.s et leur offrir des opportunités de changement politique.

Si le régime iranien parvient à surmonter cette guerre, le fardeau pesant sur le peuple iranien s'alourdira, non seulement parce qu'il s'éloignera davantage de la libération d'un régime tyrannique qui tirera une valeur morale de sa « résistance », et peut-être même obtenir des conditions « extérieures » qui lui fourniront des raisons de rester dans les négociations de fin de guerre, mais il est probable que cela se traduise par une terrible campagne de répression contre ses opposant.e.s et une purge au sein du régime, menée par la faction la plus radicale, qui s'en prendra aux factions modérées et réformistes. De plus, le peuple iranien devra supporter le coût de la reconstruction de ce que la guerre aura détruit. Ainsi, cette guerre aura sauvé le régime et l'aura poussé vers davantage de radicalité, alors que ses fondements étaient ébranlés par les manifestations populaires qui ne cessaient de s'amplifier.


• Paru en arabe dans Al Araby, traduction DeepL revue par Pierre Vandevoorde pour ESSF.

Source - Al Araby, 2 avril 2026

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Qui sont les fascistes ? Qui sont les impérialistes ?

7 avril, par Camille Popinot — , ,
Pour tout militant·e antifasciste et anti-impérialiste, la réponse à ces deux questions mérite assurément une « certaine clarté ». Il est pour le moins contre-productif de (…)

Pour tout militant·e antifasciste et anti-impérialiste, la réponse à ces deux questions mérite assurément une « certaine clarté ». Il est pour le moins contre-productif de risquer ou de perdre la vie en se trompant d'ennemi, d'en négliger ou de s'allier avec certains d'entre eux.

Et pourtant, pour les organisateurs-trices et au moins une partie « des milliers d'activistes provenant de plus de quarante pays des cinq continents » réunis à Porto Alegre du 26 au 29 mars 2026, la confusion ne semble pas si dramatique. L'important c'est de participer « aux mouvements qui existent réellement » et de se rassembler sous la bannière de l'« antifascisme », expliquent ainsi les délégué·es de la IVe Internationale (SU), l'une des principales organisations partie prenante de l'évènement.

En effet, les délégué·es font le bilan que la conférence constitue « un pas en avant extrêmement important dans la lutte contre le fascisme » bien que,

« la décision de rechercher un front uni antifasciste et anti-impérialiste a entraîné une certaine perte de clarté dans les déclarations communes, étant donné que les conceptions au sein de la gauche et des secteurs populaires sur des questions aussi fondamentales que : qui sont les fascistes ou néofascistes ; ou qui sont les impérialistes, varient considérablement ».

Après quatre jours de débats et la présence de délégué·es venu·es des quatre coins du monde, la confusion reste donc totale.

Mais pour les délégué·es de la IVe Internationale, un « large consensus » sur certaines formes de fascisme et d'impérialisme, « a contribué au succès de la conférence ».

Concrètement, cela signifie que la déclaration finale dénonce bien le génocide en Palestine, les attaques étatsuniennes et israéliennes contre le Liban et l'Iran, « l'invasion du Venezuela » et le blocus et les menaces contre Cuba. Et dans ces cas, toutes les alliances semblent acceptables pour les organisateurs, y compris avec des régimes fascistes ou néofascistes. Un représentant non officiel de la République islamique d'Iran, plus précisément, Hossein Khaliloo, le « dirigeant religieux » du Centre Iman Al mahdi pour le dialogue au Brésil, l'une des principales représentations officieuses du régime en Amérique latine, a ainsi été « chaleureusement applaudi en plénière ». De même, le représentant officiel du gouvernement cubain a reçu une « ovation debout » .

En revanche, les deux principaux documents publiés par les organisateurs, à savoir l'appel initial et la déclaration finale (adoptée sans aucun débat et sans vote), ne contiennent pas un seul mot de solidarité pour nos camarades en Ukraine qui résistent au régime néofasciste et à l'impérialisme russes. Rien sur la répression en Iran, au Vénézuéla, en Chine ou à Cuba.

Tant pis pour les centaines de milliers de morts et blessés en Ukraine. Tant pis également, pour les dizaines de milliers d'irani·nes assassiné·es en janvier par les fascistes islamistes au pouvoir en Iran ou pour les prisonniers politiques de la République de Cuba et du régime Maduriste-Trumpiste au Vénézuéla. Et encore tant pis si l'histoire révèle, on ne peut plus clairement quant à elle, que cet antifascisme et cet anti-impérialisme à géométrie variable ont toujours fait le jeu du fascisme et de l'impérialisme « réellement existants ».

En clair, donc, pour le mouvement antifasciste « qui existe réellement », l'important est de dénoncer l'impérialisme étatsunien et le génocide à Gaza.

Trois questions émergent alors des comptes-rendus critiques déjà disponibles.

Comment expliquer que des organisations ou des partis politiques qui se réclament du socialisme, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et de la solidarité avec la résistance ukrainienne aient pu accepter la déclaration finale ? « Pourquoi n'ont-ils pas soumis et publié un « rapport minoritaire », une déclaration minoritaire ? » (Oakland Socialist, commentaires dans Aplutsoc) .

Dans quelle mesure la participation à ces évènements, caractérisés par « une certaine perte de clarté » contribue, ou non, à la construction de solidarité ? Faut-il ouvrir de nouveaux espaces de discussion réellement internationalistes ? (Débats au sein du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine - RESU et d'Aplutsoc)

Et enfin, « le côté composition de ce rassemblement amène forcément une question : qui a financé ces journées ? » (Réseau Bastille). [1]

Camille Popinot, membre de Gauche socialiste (Québec) et de la IVe Internationale (SU).


[1] Sur ce point, Oakland Socialist mentionne : "Overall the Sao Paolo Forum plays a powerful role in Latin American left. This « Forum » is a rotten alliance of corrupt governments and campist « lefts ». The money of Chinese based multimillionaire « left » capitalist Roy Singham lurks behind much of the Forum – for example through the Singham-financed Tricontinental Institute of Vijay Prashad. It sounds like the Sao Paolo Forum played a big role in this conference".

Pakistan et Chine à la manœuvre pour contenir la guerre irano-américaine

7 avril, par Mario Chartouni — , , ,
Alors que la guerre entre l'Iran et les États-Unis menace d'embraser tout le Golfe, le Pakistan et la Chine tentent d'imposer une voie diplomatique. Entre initiative de paix, (…)

Alors que la guerre entre l'Iran et les États-Unis menace d'embraser tout le Golfe, le Pakistan et la Chine tentent d'imposer une voie diplomatique. Entre initiative de paix, intérêts énergétiques, rivalités régionales et limites structurelles des médiations en cours, Islamabad cherche surtout à empêcher que le conflit ne déborde à ses frontières et ne déstabilise davantage la région déjà fragile.

Tiré de Mondafrique
2 avril 2026

Par La rédaction de Mondafrique -

Une analyse reprise du site partenaire Ici Beyrouth, signée Mario Chartouni.

Cette photo de presse, prise le 31 mars 2026 et diffusée par le ministère pakistanais des Affaires étrangères, montre le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi (à droite), en conversation avec son homologue pakistanais, Ishaq Dar, à Pékin. ©Ministère pakistanais des Affaires étrangères / AFP

La diplomatie s'accélère autour du conflit irano-américain. Le ministre des Affaires étrangères pakistanais, Ishaq Dar, s'est rendu mardi à Pékin pour rencontrer son homologue chinois Wang Yi, une visite qui a débouché sur la publication d'une initiative conjointe en cinq points visant à mettre fin aux hostilités.

Cette initiative prévoit une cessation immédiate des combats, l'ouverture de couloirs humanitaires, le lancement de pourparlers de paix dans le respect de l'indépendance de l'Iran et des États du Golfe, l'arrêt des frappes sur les infrastructures civiles – y compris les installations nucléaires civiles –, la restauration de la libre circulation des navires commerciaux et, enfin, la conclusion d'un cadre de paix global fondé sur la Charte des Nations Unies.

« C'est clairement une initiative équilibrée en cinq points sur laquelle nous nous sommes tous deux mis d'accord, et que tous seraient heureux d'approuver », a déclaré Dar à Axios à l'issue de la réunion. De son côté, Donald Trump, interrogé sur cette démarche, s'est contenté d'indiquer que « les négociations avec l'Iran se passent bien », sans commenter les détails du plan sino-pakistanais.

Le Pakistan, médiateur contraint

Si Islamabad s'est placé au cœur de cet effort diplomatique, c'est autant par ambition que par nécessité. Le Pakistan partage avec l'Iran une frontière terrestre de quelque 900 kilomètres, et les risques de débordement du conflit vers la province du Baloutchistan – déjà secouée par une insurrection – constituent une menace directe pour la stabilité du pays. À cela s'ajoutent les tensions sectaires latentes : le Pakistan abrite la plus grande population chiite au monde en dehors de l'Iran, et des dizaines de personnes ont déjà perdu la vie lors de manifestations déclenchées par les premières frappes américano-israéliennes sur Téhéran.

D'après le Quincy Institute for Responsible Statecraft, Islamabad ne peut pas non plus se permettre de choisir un camp : son économie et sa sécurité énergétique sont étroitement liées aux monarchies du Golfe, tandis qu'un pacte de défense récemment signé avec Riyad pourrait l'entraîner dans un conflit plus large si l'Arabie saoudite venait à intensifier ses opérations militaires.

« Le Pakistan a des enjeux considérables dans l'issue de cette guerre. Nous avons aussi des décennies d'engagement avec les établissements militaires et de politique étrangère de Washington, ce qui signifie qu'il existe un langage commun et un degré de compréhension mutuelle facilitant ce type de diplomatie sensible », a expliqué au Quincy Institute Jamal Aziz, directeur exécutif du think tank pakistanais Research Society of International Law.

Une coalition régionale aux intérêts divergents

En amont de la réunion sino-pakistanaise, Islamabad avait accueilli dimanche une rencontre de deux jours réunissant les ministres des Affaires étrangères de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et de la Turquie. Selon le Quincy Institute, ces discussions ont porté sur la désescalade et la possibilité d'accueillir des négociations directes entre Washington et Téhéran sur sol pakistanais.

La perturbation du détroit d'Ormuz – par lequel transite environ un cinquième de l'approvisionnement mondial en pétrole – a déjà provoqué une hausse des prix de l'énergie, menaçant les chaînes d'approvisionnement mondiales et aggravant les risques d'inflation et d'insécurité alimentaire.

Cette coalition des contraints ne forme pas pour autant un bloc uni. Riyad est surtout préoccupé par sa sécurité et la stabilité du marché pétrolier. Ankara défend son autonomie stratégique. Le Caire, selon le chercheur égyptien Mahmoud M. Abdallah cité par le Quincy Institute, cherche à s'imposer comme un intermédiaire incontournable tout en signalant que les enjeux dépassent largement le champ de bataille. « Le sommet témoigne d'une reconnaissance collective que la désescalade est impérative », estime-t-il.

Les limites structurelles du processus

Plusieurs obstacles majeurs entravent ces efforts. Le Quincy Institute en identifie quatre : le déficit de confiance entre l'Iran et les États-Unis, l'absence d'Israël de tout processus de négociation malgré son rôle central dans la dynamique du conflit, l'ambiguïté stratégique de Washington qui signale une ouverture au dialogue tout en maintenant une pression militaire, et le risque que des pressions extérieures ne réduisent progressivement la marge de manœuvre des acteurs régionaux.

L'entrée en scène de Pékin comme co-médiateur représente, selon Axios, un retournement géopolitique remarquable. Premier partenaire commercial de l'Iran et principal acheteur de son pétrole, la Chine dispose d'une influence réelle à Téhéran et d'un intérêt économique évident à voir le conflit prendre fin.

Trump doit par ailleurs se rendre en Chine en mai, après un voyage reporté en raison de la guerre. La position de Pékin jusqu'ici avait été celle d'une neutralité méticuleuse, concentrée sur des appels au cessez-le-feu et sur la sécurisation du passage de ses propres pétroliers dans le détroit d'Ormuz. Son engagement plus direct aux côtés d'Islamabad marque une inflexion notable – dont la portée réelle dépendra de la volonté des belligérants principaux d'entrer dans le jeu.

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Israël-Etats-Unis-Iran. « Changement de régime » ? La nouvelle génération qui a pris le relais après les assassinats perpétrés par les États-Unis et Israël est plus intransigeante

7 avril, par Amirhassan Boozari, Muhammad Sahimi — , , ,
Le 29 mars, le président Donald Trump a affirmé que sa guerre contre l'Iran avait effectivement entraîné un « changement de régime » en Iran, puisque les États-Unis et Israël (…)

Le 29 mars, le président Donald Trump a affirmé que sa guerre contre l'Iran avait effectivement entraîné un « changement de régime » en Iran, puisque les États-Unis et Israël avaient assassiné un nombre important de ses plus hauts responsables politiques et militaires, notamment le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, et Ali Larijani, secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale iranien.

Tiré d'À l'encontre.

Le président a affirmé que « nous avons affaire à des personnes différentes de celles auxquelles quiconque a eu affaire auparavant. C'est un tout autre groupe de personnes », et que les dirigeants iraniens restants sont plus modérés et raisonnables.

Mais le régime de Téhéran n'est pas tombé. Comme nous l'avions fait valoir immédiatement après le déclenchement de la guerre le 28 février, les institutions politiques et militaires iraniennes ont de la profondeur, sont résilientes et peuvent résister à la tempête d'assassinats qui fait rage.

Mais ces assassinats ont-ils véritablement porté au pouvoir une équipe de dirigeants iraniens plus modérés, comme l'affirme le président ? La réponse est un « non » catégorique.

***

Prenons l'exemple du nouveau Guide suprême, Mojtaba Khamenei, fils de Khamenei père, qui a été assassiné. Né en 1969, le jeune Khamenei a combattu pendant la guerre Iran-Irak. Il a étudié dans les séminaires de Qom et a été formé par certains des religieux les plus radicaux d'Iran, en particulier l'ayatollah Mohammad Taqi Mesbah Yazdi, décédé en 2021 et considéré comme le chef spirituel du Jebheh Paydari [le Front de la fermeté], le groupe politique d'extrême droite le plus radical d'Iran.

Ainsi, alors que le père Khamenei était un pragmatique en matière de politique étrangère, son fils pourrait très bien s'avérer être un intransigeant intraitable.

Ensuite, il faut tenir compte du fait que, sur les cinq principaux stratèges du Corps des gardiens de la révolution islamique identifiés en 2012, trois sont toujours en service actif, notamment le général de brigade Ahmad Vahidi, le général Mohammad Ali (Aziz) Jafari et le contre-amiral Ali Akbar Ahmadian. Vahidi, ancien commandant de la Force Qods du CGRI, qui a également occupé par le passé les fonctions de ministre de l'Intérieur et de la Défense, est l'un des partisans de la ligne dure les plus anti-américains et anti-israéliens d'Iran.

***

Il faut également prendre en compte le successeur de Larijani, le général de brigade à la retraite Mohammad Bagher Zolghadr, expert en guerre asymétrique – la principale stratégie de l'Iran dans ses conflits avec les États-Unis et Israël – et partisan de la ligne dure. Né en 1954, Zolghadr, que l'on qualifie d'« homme » de Mojtaba Khamenei, a été nommé par le président Masoud Pezeshkian, qui préside le Conseil supérieur de sécurité nationale (SNSC). Il a un passé radicalen politique et s'est toujours aligné sur les éléments intransigeants de l'establishment politique iranien.

Zolghadr a pris part à la lutte armée contre le régime du shah Mohammad Reza Pahlavi et a combattu pendant la guerre avec l'Irak dans les années 1980. Sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2012), Zolghadr s'est occupé de la sécurité intérieure, occupant les fonctions de vice-ministre de l'Intérieur chargé des affaires de sécurité et de vice-chef du pouvoir judiciaire, qui a toujours été contrôlé par les partisans de la ligne dure. Feu Khamenei avait toujours privilégié les personnalités ayant des liens avec l'appareil sécuritaire, et il est impératif de suivre cette même philosophie en temps de guerre. La nomination d'un homme ayant le parcours et l'expérience de Zolghadr n'est donc pas surprenante.

Il faut donc s'attendre à une posture beaucoup plus « belliciste » dans la conduite stratégique de la guerre défensive menée par l'Iran qu'à l'époque de Larijani, et par conséquent à une position beaucoup plus ferme dans toute négociation avec les États-Unis. La République islamique n'acceptera jamais de négocier sur la base des conditions maximalistes incluses dans la proposition en 15 points de l'administration Trump.

***

Il est impératif de replacer Zolghadr dans le contexte plus large des stratégies que le SNSC (Supreme National Security Council) a élaborées pour surmonter le problème difficile du remplacement des dirigeants assassinés par des successeurs. Dans ce contexte, il est également important de comprendre les points de vue des officiers de la deuxième génération du CGRI qui accèdent au pouvoir.

Il suffit d'un rapide coup d'œil à la plupart des commandants militaires assassinés pour constater qu'il s'agissait d'hommes dont la vision du monde avait été façonnée par la révolution iranienne de 1979 et la défense de leur nation pendant la guerre Iran-Irak de 1980-1988. Leurs assassinats ont conduit à l'émergence d'une nouvelle génération de commandants plus jeunes qui sont non seulement restés fidèles à la Révolution de 1979, mais ont également servi au sein de la Force Qods du CGRI au cours des 25 dernières années, et dont la vision des affaires mondiales a été façonnée par leur engagement direct ou indirect dans les guerres au Liban, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, au Soudan et en Syrie, ainsi que dans les Balkans.

Hormis les Balkans, les jeunes officiers du CGRI ont dû affronter directement les États-Unis et/ou Israël en tant que principaux adversaires. Ils ont fait l'expérience directe de la destruction et des répercussions de ces interventions américaines. La combinaison de ces deux expériences distinctes et bellicistes, celles de Zolghadr — un haut commandant respecté par la vieille garde — et celles des commandants de la deuxième génération du CGRI, facilitera en fait la doctrine iranienne d'autodéfense offensive et d'escalade horizontale qui va au-delà de la simple absorption de la douleur.

***

Ce nouveau cadre de réciprocité augmente les coûts régionaux et mondiaux des représailles.

La stratégie de guerre asymétrique de l'Iran a été élaborée par Zolghadr, le défunt lieutenant-général Qasem Soleimani [assassiné le 3 janvier à Bagadad, une des nombreuses exécutions extrajudiciaires à venir] et d'autres membres de la vieille garde du CGRI. Elle a été conçue pour exercer une pression sur la présence physique des bases militaires et des troupes américaines dans la région, en les utilisant comme cibles supplémentaires dans une liste de représailles en expansion. Ce levier s'est élargi pour inclure non seulement le réseau américain de bases servant à la fois les intérêts américains et israéliens, mais aussi d'autres installations ou institutions financières de la région détenues en totalité ou en partie par des entreprises américaines.

Dans une interview publiée le 30 mars, Trump a également affirmé que les États-Unis étaient en pourparlers avec Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien (le Majles). Né en 1961, Ghalibaf est un général de brigade à la retraite du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et ancien commandant de son escadre aérienne, ainsi qu'ancien commandant de la police nationale. Réputé pour sa répression musclée des mobilisations, il a toujours été proche des factions conservatrices en Iran, mais a également tenté de se présenter comme un pragmatique, notamment lorsqu'il était maire de Téhéran.

On ne sait pas clairement si Ghalibaf dispose d'un mandat du Conseil suprême de sécurité nationale (SNSC) pour négocier avec les États-Unis. Quoi qu'il en soit, il s'est montré habile et intelligent dans sa manière de diffuser des messages percutants sur X, comme celui qui visait le marché boursier américain et qui a recueilli plus de 14 millions de vues.

***

En fin de compte, l'objectif de « changement de régime » de Trump et d'Israël n'a pas été atteint, et une nouvelle direction intransigeante a pris le pouvoir. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), avec ou sans Zolghadr à la tête du SNSC, a le dessus pour diriger les affaires politiques et militaires d'une guerre d'agression imposée à l'Iran par deux adversaires nucléaires et, peut-être plus important encore, pour gérer ses conséquences.


Article publié sur le site Responsible Statecraft, le 1er avril 2026 ; traduction rédaction Alencontre.

Muhammad Sahimi est professeur à l'Université de Californie du Sud à Los Angeles. Au cours des deux dernières décennies, il a publié de nombreux articles sur l'évolution politique de l'Iran et son programme nucléaire. Il a été l'un des principaux analystes politiques fondateurs du site web PBS/Frontline : Tehran Bureau, et a également publié de nombreux articles sur des sites web majeurs et dans la presse écrite.

Amirhassan Boozari est expert en droit étranger et consultant en droit international. Il a enseigné en tant que professeur adjoint à l'Institut international de l'UCLA et à la faculté de droit de l'UCLA, où il a obtenu son doctorat en sciences juridiques (SJD).

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Hezbollah, quel avenir ?

Joseph Daher analyse la nouvelle guerre d'agression coloniale israélienne contre le Liban en l'inscrivant dans le contexte post-7 octobre 2023, marquée par la guerre (…)

Joseph Daher analyse la nouvelle guerre d'agression coloniale israélienne contre le Liban en l'inscrivant dans le contexte post-7 octobre 2023, marquée par la guerre génocidaire menée par l'État colonial d'Israël et les ambitions impérialistes de Washington. Avec son allié israélien, ces deux puissances cherchent à imposer leurs dominations hégémoniques sur la région. En même temps, l'auteur examine les dynamiques et contraintes au sein du Hezbollah dans cette guerre, ainsi que les contradictions politiques de l'État libanais.

Tiré du site de la revue Contretemps.

La guerre impérialiste menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran a déjà déstabilisé la région et ses répercussions se font fortement sentir au Liban soumis à une nouvelle guerre israélienne. Ni en Iran ni au Liban ou ailleurs, les États-Unis et leur allié israélien ne cherchent la démocratie ou le bien-être des populations locales, mais à imposer par une violence barbare un nouvel ordre régional dominé par Washington et Tel Aviv. Cette nouvelle guerre israélienne contre le Liban s'inscrit dans une histoire longue d'agressions contre ce dernier, mais aussi dans un contexte politique d'une volonté de domination hégémonique régionale de Washington et Tel Aviv.

L'État d'Israël est à l'origine de l'agression

Malgré le cessez-le-feu en vigueur depuis novembre 2024, l'armée d'occupation israélienne a mené des attaques quasiment quotidiennes contre le Liban, faisant plusieurs centaines de mort·es, des dizaines d'enlèvements et des milliers de blessé·es. Cela sans oublier plus de 15 000 violations du cessez-le-feu de la part des forces d'occupations israéliennes, à la fois terrestres, aériennes et maritimes. Par ailleurs, Tel-Aviv a continué d'occuper au moins cinq zones au Liban après ses attaques de 2024 et bloque toute reconstruction depuis lors, notamment celle de plusieurs villages frontaliers rasés. Plusieurs dizaines de milliers de personnes déplacées ont ainsi été empêchées de rentrer chez elles. La guerre contre le Liban n'a donc jamais cessé à bien des égards, même si elle a été subie et ressentie différemment selon les régions.

Dans le contexte de cette guerre continue contre le Liban et en réponse à l'assassinat du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, par Israël et les États-Unis, la branche armée du Hezbollah a revendiqué le lundi 2 mars le lancement des missiles et des drones sur un site de défense antimissile israélien, au sud de Haïfa. Suite à ces événements, l'armée d'occupation israélienne a étendu sa guerre et son occupation du Liban.

Suite aux attaques du Hezbollah le 2 mars au matin, l'armée d'occupation israélienne a de nouveau bombardé massivement la banlieue sud de Beyrouth (Dahiyeh), ainsi que des villes et des villages du sud et de la vallée de la Bekaa.

L'État colonial d'Israël a ensuite lancé une nouvelle offensive terrestre au Sud-Liban afin d'étendre sa « zone tampon de sécurité à la frontière », tout en cherchant à vider ces territoires de sa population. Les habitant·es de Tyr, ville du sud du Liban, ont reçu l'ordre d'évacuer immédiatement leurs maisons ; les ponts reliant la rive sud du fleuve Litani au reste du pays ont été systématiquement détruits ; les invasions militaires terrestres continuent dans le sud… Tel Aviv semble déterminé d'occuper cette région du Liban et de la transformer en no man's land, en « zone tampon ».

Des affrontements militaires directs opposent les combattants du Hezbollah aux forces armées d'occupations israéliennes dans le sud, tandis que le Hezbollah a lancé des missiles balistiques à longue portée tirés depuis le nord du fleuve Litani. Parallèlement, l'armée d'occupation israélienne a émis des ordres d'évacuation à grande échelle, provoquant de facto des déplacements forcés massifs de populations dans la banlieue sud de Beyrouth, la région de la Bekaa et toute la zone située au sud du fleuve Litani, représentant environ 14% du territoire libanais. Les ambitions mortifères d'Israël au Liban semblent d'ailleurs croitre de jour en jour, de même que son occupation du pays.

Plus d'un million de personnes ont été déplacé·es en une semaine (du 2 à 26 mars 2026), dont seulement 125 000 ont été hébergé·es dans des centres d'accueil selon la ministre libanaise des Affaires sociales Hanine el-Sayyed, et plus de 1 140 ont été tué·es, y compris plus de 121 enfants et près de 40 secouristes, et environ 3 315 blessé·es.

L'opération militaire du Hezbollah a sans aucun doute fourni à Israël un prétexte pour l'attaque actuelle, qui était déjà dans les plans israéliens, lui offrant une nouvelle occasion de réaliser un objectif continu : affaiblir le Hezbollah de manière significative à tous les niveaux (politiques, économiques et militaires) afin d'exiger son désarmement complet, en ciblant les membres (civiles et militaires) et ses institutions, y compris civile comme l'institution financière de Qard al-Hassan, ou bien des membres des Force al-Qods, l'unité d'élite des Gardiens de la révolution islamique (GRI), résidant au Liban et supervisant l'activité du Hezbollah, avec des missions multiples, y compris financières, militaires, sécuritaires et de renseignement ; et en visant massivement les territoires avec des populations chiites importantes pour creuser un fossé entre le parti et sa base populaire et, plus largement, entre la population libanaise et le Hezbollah.

En même temps, le gouvernement israélien cherche à faire pression sur l'État libanais pour continuer le processus de désarmement du Hezbollah et obtenir de nouvelles concessions de Beyrouth, notamment en approfondissant le processus de normalisation des relations entre les deux pays. Dans ce cadre, le gouvernement libanais a pris une série de mesures comme la décision qualifiant d'« illégales » les activités militaires du Hezbollah, appelant l'armée libanaise à mettre en œuvre le plan relatif au monopole des armes dans les plus brefs délais et par « tous les moyens possibles »[1], mais aussi en déclarant l'interdiction de toute activité militaire éventuelle des Gardiens de la révolution iraniens et l'imposition de visas aux Iranien·nes pour entrer dans le pays. Le ministre libanais de l'Information a également demandé aux médias libanais officiels de cesser d'utiliser le terme « résistance » lorsqu'ils font référence au Hezbollah, etc. Ces mesures s'inscrivent dans l'orientation politique du président et du gouvernement libanais depuis le début de l'année 2025 qui consiste, sous pression des puissances occidentales et régionales, à augmenter la pression contre le Hezbollah dans le processus de désarmement[2] et contre les circuits et réseaux financiers informels liés au parti.

Face à la guerre israélienne, le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam ont appelé à des négociations directes avec Israël, mais cela a été refusé pour le moment par Tel Aviv, qui cherche en premier lieu à atteindre ses objectifs en poursuivant sa guerre contre le Liban et le Hezbollah. Dans ce cadre, c'est la tragiquement fameuse « doctrine Dahyieh », élaborée dans le contexte de la guerre menée par Israël contre le Liban en 2006, qui est la stratégie israélienne employée : détruire à grande échelle les infrastructures civiles pour faire pression sur un gouvernement hostile ou un groupe armé afin de le dissuader d'attaques contre Israël. La « doctrine Dahiyeh » a été mise en œuvre à plusieurs reprises à Gaza et est aujourd'hui à nouveau appliquée là où elle a été initialement conçue.

Finalement, l'armée d'occupation israélienne en profite également pour attaquer d'autres acteurs politiques perçus comme hostile au Liban, comme en témoignent l'assassinat de membres du Jihad islamique palestinien et du Hamas, ainsi que le ciblage de membres de Jamaa Islamiyah et le bombardement de ses bureaux à Saïda. De même, les forces armées d'occupation israéliennes ont ciblé des membres de l'armée libanaise, assassinant des soldats, notamment lors de la première des deux opérations commandos menées dans la ville de Nabi Chit, dans l'est du pays, dans la Bekaa.

Plus globalement, la guerre de l'armée d'occupation israélienne contre le Liban reflète les ambitions américaines et israéliennes dans le contexte du post 7 octobre 2023 de la guerre génocidaire contre les Palestinien·nes, les précédentes guerres contre le Liban et l'Iran et l'extension de l'occupation en Syrie afin d'imposer par la force militaire meurtrière un ordre politique régional soumis aux intérêts impérialistes de Washington et son allié Tel Aviv.

Afin de réaliser les objectifs mentionnés plus haut, la guerre israélienne contre le Liban risque de se prolonger sur une longue durée, particulièrement avec le feu vert et le soutien essentiel états-unien, et même après un potentiel futur cessez le feu avec l'Iran si cela devait advenir. Néanmoins, les menaces contre le Hezbollah ne sont pas seulement extérieures, car le mouvement est confronté à des pressions supplémentaires du gouvernement libanais pour désarmer le parti, et à la montée des tensions internes dans le pays.

L'unité organisationnelle du Hezbollah est-elle fracturée ?

Derrière la façade d'unité que le Hezbollah affiche face aux attaques israéliennes et aux décisions du gouvernement libanais, il est probable que des divergences d'opinions et d'orientations existent en son sein. Ces dissensions couvaient déjà depuis la guerre de 2024 et se sont accentuées depuis.

Les assassinats de l'ancien secrétaire général Hassan Nasrallah et de nombreuses figures politiques et militaires du parti ont gravement affecté la direction et la structure organisationnelle du Hezbollah. De même, le nouveau secrétaire général, Naïm Qassem, ne semble pas jouir de la même influence politique ni de la même popularité que son prédécesseur.

Le rôle de Wafic Safa, figure historique du Hezbollah, a par exemple considérablement diminué au sein de l'organisation du parti. Il a démissionné de l'importante unité de coordination et de liaison, chargée de multiples responsabilités politiques et militaires, et sera probablement nommé au Conseil politique du Hezbollah à un poste plus symbolique. On lui reprochait d'adopter et d'encourager une attitude très hostile envers le gouvernement libanais et ses demandes de désarmement du Hezbollah, contrairement à l'approche plus pragmatique du secrétaire général Naïm Qassem et d'autres personnalités de la branche civile, comme Mohammad Raad, chef du groupe parlementaire du Hezbollah, et Mahmoud Qomati, vice-président du bureau politique du Hezbollah. Ces figures rejettent également tout processus de désarmement, mais les différences se situent probablement au niveau de l'approche à aborder pour affronter ces pressions.

Si le secrétaire général Naïm Qassem et d'autres responsables du parti ont publiquement soutenu l'engagement du Hezbollah dans la guerre actuelle et affirmé qu'il n'y avait pas d'alternatives à la résistance armée, certains éléments montrent cependant des questionnements potentiels.

L'ancien ministre du Hezbollah, Mustafa Bayram a, par exemple, initialement publié un tweet ​​accusant Tel-Aviv d'avoir orchestré l'attaque à la roquette le lundi 2 mars – pourtant tirée par le Hezbollah – afin de justifier ses attaques planifiées contre le Liban. Il a ensuite supprimé son tweet après la déclaration de la branche militaire du Hezbollah revendiquant cette attaque.Il est également prétendu que des responsables du Hezbollah, Mohammad Fneish et Mohammad Raad, avaient garanti au chef d'Amal[3] et président du Parlement, Nabih Berri, que le parti ne s'engagerait pas dans le conflit régional actuel.

La guerre israélienne et les décisions politiques du gouvernement libanais à l'encontre du Hezbollah ont cependant significativement rendu plus homogène et radicalisé le discours et comportement des dirigeants et membres du parti. En plus de considérer cette guerre comme quasi existentielle face à un ennemi qui n'a jamais cessé sa guerre contre les Libanais·es et le parti, certains dirigeants du Hezbollah ont durci significativement leurs rhétorique face au gouvernement libanais.[4]

Le Hezbollah est dépendant du régime iranien

En même temps, la dépendance du Hezbollah vis-à-vis des CGRI, notamment pour ce qui concerne sa branche militaire, s'est renforcée depuis la guerre israélienne contre le Liban en octobre 2024, et les menaces géopolitiques grandissantes, surtout après la chute du régime syrien d'Assad en décembre 2024.

D'ailleurs, la collaboration accrue entre les CGRI et le Hezbollah s'est reflétée à la mi-mars dans l'Opération « La Paille mâchée » menée par la branche armée du mouvement libanais en coordination avec l'Iran avec environ 200 roquettes et 20 drones lancés contre le territoire israélien.

Outre le fait d'avoir historiquement fourni au parti libanais un armement crucial et un soutien politique[5], le Hezbollah a également été largement dépendant des financements iraniens pour payer les salaires de ses composantes militaires et civiles, ainsi que pour assurer les services sociaux à sa population. C'est ainsi que le Hezbollah est devenu le deuxième employeur du Liban, après l'État.

Le Hezbollah a félicité l'Iran pour l'élection de son nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, nommé par l'Assemblée des experts à la suite de l'assassinat de son père le 28 février, et a affirmé que le parti resterait fidèle à son leadership, « tout comme nous l'avons été au guide martyr, l'imam Khamenei, et à l'imam fondateur, Khomeini ». Le futur du Hezbollah et ses capacités financières et militaires sont donc grandement liés à la destinée de la République Islamique d'Iran.

En plus d'une réaction contre les attaques continues de l'armée d'occupation d'Israël contre le Liban, les opérations militaires du Hezbollah déclenchées le 2 mars contre Israël s'inscrivent donc également dans la lutte contre la menace, de plus en plus importante, pesant sur le régime iranien avec la guerre israélo-américaine contre Téhéran. L'ouverture d'un nouveau front au Liban sert ainsi à résister aux agressions coloniales israéliennes violant la souveraineté du Liban et s'insère, en même temps, dans la stratégie des CGRI visant à régionaliser le conflit et à le prolonger, afin d'en accroître le coût pour les États-Unis et Israël, tant sur le plan militaire qu'économique. C'est pourquoi l'Iran a, par exemple, fermé le détroit d'Ormuz, passage stratégique pour près de 20 % du trafic pétrolier maritime mondial, contraignant de nombreuses compagnies à emprunter des routes alternatives, plus coûteuses et plus longues. Le baril de Brent de pétrole a d'ailleurs dépassé les 100$.

L'Iran poursuit d'ailleurs ses bombardements contre Israël et ses frappes contre des infrastructures pétrolières et des installations américaines se trouvant dans les monarchies du Golfe. Parallèlement, certains membres de la branche militaire du Hezbollah ont pu penser qu'une telle initiative militaire contre Israël et le déclenchement de la guerre pourraient suspendre les efforts du gouvernement pour faire progresser le désarmement du parti, tout en misant sur la stratégie iranienne d'une guerre prolongée et régionale avec une sortie du conflit potentiellement en faveur de ses réseaux d'influence dans la région, y compris Hezbollah.

Des marges de manœuvre réduites

Dans ce contexte, le Hezbollah a fait initialement face à des critiques d'une partie de sa base populaire suite à son attaque contre Israël, exaspérée par cette nouvelle guerre et les destructions et déplacements de population qu'elle engendre. Beaucoup doutaient fortement de sa capacité à avoir un réel impact sur la dynamique de la guerre contre l'Iran et à limiter la violence et les destructions de l'armée d'occupation israélienne au Liban.

En effet, le parti a subi un affaiblissement militaire et politique certain après la guerre israélienne contre le Liban, en 2024, et ses défis se sont accentués avec la chute du régime syrien de Bachar el-Assad en décembre 2024. Autrefois, celui-ci permettait de faire transiter de l'argent et des armes. La Syrie était même devenue une source d'accumulation de capitaux avec le trafic de contrebande, de captagon[6] et autres sources de revenu. Or, le nouveau gouvernement syrien, dans un souci d'allégeance aux États-Unis, effectue beaucoup plus de contrôles, et a d'ailleurs renforcé sa présence militaire aux frontières depuis le début l'offensive militaire israélienne. Ce contexte politique a favorisé l'élection au Liban d'un président et l'établissement d'un gouvernement plus favorable aux intérêts occidentaux, davantage hostile au Hezbollah et à son armement.

Cependant au niveau militaire, le Hezbollah s'est restructuré dans cette période avec de nouveaux cadres et une concentration sur la production d'armes localement. Il dispose plus généralement de quantité de roquettes et de drones, y compris missiles balistiques à longues portées. Le mouvement dispose donc toujours d'infrastructures militaires et de stocks d'armes, et d'une force d'environ 30 000 à 40 000 combattants, en comptant les permanents et les mobilisés.

Cette restructuration militaire n'a pas permis, néanmoins, de rompre l'isolement de plus en plus important du Hezbollah, aussi bien politiquement que territorialement. Le parti est pressé en effet de toutes parts, que ce soit par la menace constante israélienne, les pressions états-uniennes sur le gouvernement et l'armée, les sanctions financières, le changement de pouvoir en Syrie, et même à l'intérieur du pays où de larges segments de la société appellent à son désarmement total.

Dans ce cadre, si les appels à l'interdiction du parti lancés par ses ennemis traditionnels, comme les Forces libanaises, ne surprennent guère, le soutien apporté par leur proche allié, Amal, à la décision gouvernementale d'interdire les opérations militaires et sécuritaires du Hezbollah constitue un revers majeur. Cela témoigne des tensions croissantes et accumulées entre le Hezbollah et l'autre parti politique chiite.

Cependant, l'appel du Premier ministre Nawaf Salam à un désarmement immédiat du Hezbollah par l'armée libanaise fait face à des défis importants, notamment car il risquerait de compromettre l'unité de cette dernière, composée à plus d'un tiers de chiites, et de créer des tensions et violences confessionnelles dans le pays. Le commandant en chef de l'armée libanaise, Rodolphe Haykal, aurait d'ailleurs fait des déclarations s'opposant à l'emploi de la force contre le Hezbollah, craignant un bain de sang et la division de l'armée. A la suite de ces déclarations, les États-Unis ont suspendu leur coordination avec l'armée libanaise, dans une volonté d'accentuer la pression pour obtenir la destitution du commandant de la troupe, Rodolphe Haykal, rejetée jusqu'à maintenant par le président libanais Aoun.

De plus, une mise en application réelle de la décision de désarmement du Hezbollah nécessiterait l'aval d'Amal afin de garantir une couverture politique chiite. Or, Berri n'est toujours pas prêt à donner son accord, d'autant plus qu'il pourrait affaiblir la communauté chiite dans son ensemble, et compte tenu de l'incertitude qui plane sur l'avenir du régime iranien, et donc sur celui du Hezbollah. C'est dans le même ordre d'idée que Berri refuse, pour l'instant, de désigner une personnalité chiite au sein d'une potentielle délégation libanaise qui irait négocier avec les officiels israéliens en cas de pourparlers directe voulue par le gouvernement libanais. Le chef du parlement Berry, de même que le Hezbollah, estime en outre que toute formule en vue de négociation avec l'État d'Israël alors que la guerre se poursuit mènerait à des concessions trop importantes du côté libanais.

Plus largement, la colère et la frustration envers le Hezbollah, au sein d'une grande partie de la population libanaise, se sont accentuées encore davantage, et avec elles les tensions confessionnelles au sein du pays, toujours exploitées en particulier par l'État d'Israël pour approfondir la discorde interne dans le pays. Le parti est en effet perçu comme une force majeure responsable du contexte national et régional instable actuel. L'isolement du parti et la baisse de popularité en dehors de la communauté chiite libanaise se sont renforcés ces deux dernières décennies en raison de ses politiques nationale (y compris les évènements du 8 mai 2008[7] et son opposition à l'intifada libanaise en 2019 et la répression de manifestant·es) et régionale (particulièrement l'intervention en Syrie en soutien au régime despotique des Assad après le déclenchement de la révolution syrienne).[8]

Des critiques de l'opération militaire du Hezbollah ont également été émises par le Parti communiste libanais (PCL) qui, tout en dénonçant l'État colonial d'Israël, a déclaré :

« La riposte du Hezbollah fut une erreur de jugement, tant sur le fond que sur la forme. L'ennemi sioniste, qui n'a besoin d'aucun prétexte pour poursuivre son agression, a exploité cette opération pour intensifier sa guerre barbare contre le Liban »[9].

Dans différentes interviews, le secrétaire général du PCL, Hanna Gharib, a également été très critique envers le Hezbollah pour avoir donné ce prétexte à Israël pour lancer cette nouvelle guerre. Il a déclaré notamment, tout en défendant le droit à la résistance et en étant critique de l'État libanais, que la résistance ne devrait pas être confessionnelle et monopolisée par une seule confession comme c'est le cas actuellement, mais devrait être nationale, rassembler toutes les confessions comme dans le passé avec le Front de la résistance nationale libanaise (dont l'acronyme en arabe est Jammoul), chercher à libérer les classes populaires et travailleuses et lutter pour un changement démocratique et économique, des éléments ignorés par le Hezbollah.[10] C'est une critique qui s'est également développée au sein d'une partie de la gauche libanaise, même avant la dernière offensive israélienne[11].

L'alignement du Liban sur les États-Unis et les impasses libanaises

Alors que le Hezbollah fait face à une menace existentielle réelle, le gouvernement libanais ne parvient pas à rassurer la population, qui est menacée et souffre de déplacements forcés et de nouvelles violences en raison des attaques israéliennes incessantes. Sa volonté de désarmer le Hezbollah – un désir partagé par Israël et les puissances régionales et occidentales et une large partie de la population libanaise – repose sur une logique erronée : la souveraineté de l'État ne pourrait être rétablie qu'en consolidant son monopole sur la violence.

De plus, le financement étranger, y compris par les États-Unis, le Qatar et la France, de l'armée libanaise dépend largement de son rôle dans le désarmement du Hezbollah, bien plus que de sa capacité à constituer une force armée protégeant le pays des menaces extérieures. La décision du gouvernement de retirer les troupes armées libanaises du sud et de leur ordonner de se concentrer sur le désarmement du Hezbollah illustre parfaitement cette dynamique.

Le désarmement du Hezbollah est également lié à un processus de normalisation avec Israël, dont le gouvernement espère qu'il entraînera un afflux d'aide financière pour la reconstruction. Cela subordonne implicitement la souveraineté du Liban à l'acceptation de conditions extérieures, sous la forte pression de Washington. Dès lors, tout « accord » avec Israël s'apparente moins à une affirmation de souveraineté qu'à une capitulation.

Toute tentative de poursuivre le désarmement du Hezbollah – notamment dans le contexte de la guerre menée par Israël dans la région – sans transformation politique ou économique du pays risque d'exacerber les tensions confessionnelles et d'affaiblir l'État. De fait, le gouvernement actuel ne cherche pas à changer radicalement l'économie du pays, qui repose sur le clientélisme confessionnel, une dynamique de rente néolibérale (par les processus de privatisation, par l'allocation des contrats d'états, et à travers les secteurs des services, en particulier financier (en particulier les banques), du commerce et de l'immobilier, etc…) et la mainmise des élites sur le pouvoir. Un système politique confessionnel et néolibéral que le Hezbollah n'a pas combattu : bien au contraire il y a participé durant plus de deux décennies au plus haut niveau et en est devenu une partie intégrante défendant les intérêts des fractions différentes de la bourgeoisie libanaise[12].

Cette vision de la souveraineté, poursuivie presque exclusivement par l'expansion des forces de sécurité de l'État, occulte deux réalités essentielles. Premièrement, les Forces armées libanaises ne disposent des capacités matérielles et financières nécessaires ni pour défendre de manière indépendante les frontières du Liban ni pour combler le vide laissé par le Hezbollah. Dans un contexte de crise économique continue, marquée par une inflation galopante et d'effondrement de la monnaie nationale, la quasi-totalité du budget de la défense pour 2025 est absorbée par les salaires et les opérations de base. Le revenu réel d'un soldat se situe entre environ 250 et 400$ selon le grade et les allocations, ce qui est en dessous du niveau jugé adéquat pour subvenir à ses besoins essentiels, compte tenu de la hausse des prix et du coût de la vie, poussant un très grand nombre d'entre eux à chercher des deuxièmes emplois, notamment dans les agences de livraisons. Deuxièmement, l'État libanais manque de légitimité pour maintenir une stratégie de défense centralisée. Des années de clientélisme confessionnel, de fiscalité régressive et d'exclusion économique ont sapé sa crédibilité auprès de ses propres citoyen·nes.

Les capacités militaires autonomes du Hezbollah, ses interventions dans des pays régionaux dans le passé comme en Syrie et ses liens politiques avec l'Iran sont manifestement incompatibles avec une politique de défense nationale souveraine, mais le gouvernement ne peut ignorer la base populaire du parti dans ses prises de décision. Après tout, le soutien dont bénéficie ce parti s'est largement nourri des échecs de l'État, de l'insécurité, de la marginalisation socio-économique et des attaques et guerres extérieures répétées, en particulier celles menées par Israël, et cela depuis des décennies. Bien que l'armement du Hezbollah soit de moins en moins perçu comme une garantie de sécurité et de protection pour les populations chiites face à Israël, il demeure un atout au sein du système politique national et vis-à-vis de la Syrie voisine, dirigée par une nouvelle élite considérée comme hostile au Hezbollah et, plus généralement, aux chiites. Les armes de celui-ci n'ont jamais en effet servi simplement à la résistance contre Israël, mais ont été de plus en plus soumises à d'autres considérations internes et externes, liées au projet d'influence iranienne dans la région auquel le parti est lié[13].

De plus, le gouvernement libanais ne répond pas véritablement aux besoins des populations ciblées et déplacées et n'a mis en œuvre aucun plan de reconstruction pour les zones détruites.

Que faire maintenant ?

En d'autres termes, l'État doit être perçu comme légitime, réactif et inclusif, capable non seulement de dissuader les menaces, mais aussi de répondre aux besoins des classes populaires. Le manque de légitimité populaire du système politique confessionnel et néolibéral libanais et de ses institutions, notamment en ce qui concerne la garantie d'un véritable espace démocratique représentant les aspirations des classes populaires libanaises et la fourniture de services sociaux et économiques à de larges pans de la population.

Par ailleurs, la frustration initiale de certains segments de la base populaire du Hezbollah exige toujours une alternative politique démocratique et inclusive au sein du pays, capable de les rallier. Or, cette alternative fait encore défaut aujourd'hui… Dans ce cadre, et avec les menaces et défis internes et externes et l'incapacité de l'État libanais de répondre et subvenir à leurs besoins, il n'est pas certain qu'on observe une dynamique de lâchage de la base populaire du parti, mais au contraire potentiellement le développement d'un sentiment de la nécessité d'unité et de faire front derrière le Hezbollah.

S'il est impératif de s'opposer à la guerre de l'armée d'occupation israélienne, y compris par la résistance armée qui reste un droit fondamental face aux occupations et attaques de l'État colonial d'Israël, la capacité politique de réaction est actuellement faible au Liban. Une résistance ne peut être durable et tenter de construire une trajectoire vers le succès si elle se limite à une seule confession ou un seul groupe, et si elle est dépourvue d'un projet politique soutenant la démocratie, la justice sociale et l'égalité au Liban et dans la région plus largement.

De même, une résistance populaire démocratique et sociale ne peut lier son sort à un régime autoritaire iranien qui opprime ses classes populaires et a développé une politique impériale au niveau régional comme en Syrie (dans laquelle les GRI, le Hezbollah et les milices pro-Téhéran sont intervenues en soutien à dictature des Assad), en Irak, au Liban et au Yémen. De nouveau, cette critique n'empêche pas de dénoncer également les guerres impérialistes américano-israéliennes contre l'Iran, le Liban ou le génocide contre le Palestinien·nes.

Quant à la rhétorique du gouvernement libanais en faveur d'un « pays souverain » fondé sur une imposition de la force par l'armée libanaise, appuyée sur des pressions extérieures de nations dont les intérêts contredisent les besoins des classes populaires au Liban et dans la région, et l'absence de plan pour la fin du système politique confessionnel et néolibéral, et de développement des capacités de l'État, que ce soit en matière de services sociaux et économique ou de défense de sa population, cette situation ne contribuera certainement pas à promouvoir les intérêts des classes populaires du pays.

Séparer ces deux dynamiques ne peut mener qu'à davantage de souffrances des classes populaires au Liban et au niveau régional plus généralement. En d'autres termes, il s'agit de lier les enjeux démocratiques et sociaux, s'opposant à toutes les forces impérialistes et sous-impérialistes, tout en promouvant la transformation politique et sociale « par en bas », à travers la construction de mouvements dans lesquels les classes populaires sont les véritables acteurs de leur émancipation. Un projet de résistance donc avec une véritable assise populaire au sein des classes travailleuses de toutes les confessions et ethnies au niveau local comme régional, défendant leurs intérêts de classes communs.

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Cet article a été initialement publié dans la revue Inprecor et actualisé pour Contretemps.

Illustration : « Champ d'olive », 1980. Tableau du peintre palestinien Sliman Mansour.

Notes

[1] Trois membres du Hezbollah ont d'ailleurs été arrêtés par l'armée libanaises, mais ont par la suite été relâchés, chacun sous caution financière pour la somme relativement dérisoire de 1 900 000 LL (environ 21 $) pour port et transport illégaux d'armes. Cependant le 17 mars, un juge d'instruction militaire, a émis un mandat d'arrêt contre un des membres du Hezbollah contre lesquels le commissaire du gouvernement, avait engagé des poursuites pour possession et transport d'armes.

[2] Le plan de désarmement de l'armée libanaise compte plusieurs étapes qui passent tout d'abord par le site du Litani, et ensuite le reste du Liban, y compris Beyrouth et la banlieue Sud.

[3] Amal (en arabe « espoir »), acronyme de « détachements de la résistance libanaise », est un parti politique chiite, et une ancienne milice durant la guerre civile libanaise, fondé en 1974. Le parti est dirigé par Nabih Berri depuis 1980.

[4] Le vice-président du Conseil politique du Hezbollah, Mahmoud Comati, aurait notamment déclaré : « nous sommes capables de bouleverser le pays et de renverser le gouvernement, notre patience a des limites…le gouvernement de Vichy arrêtait et exécutait les résistants, puis il a été renversé et ses traîtres exécutés. Si Dieu le veut, nous n'en arriverons pas là … Une confrontation directe avec le pouvoir politique en place semble inévitable après la guerre, quel qu'en soit le résultat. Le gouvernement libanais n'est plus apte à gouverner le pays et ses positions ne font que servir l'ennemi israélien. Une confrontation est donc imminente et les traîtres paieront pour leur trahison » (L'Orient-le-Jour, « Le Hezbollah capable « de bouleverser le pays et de renverser le gouvernement », assure Comati », 16 mars 2026, https://www.lorientlejour.com/article/1499506/le-hezbollah-capable-de-bouleverser-le-pays-et-de-renverser-le-gouvernement-assure-comati.html. Plus tard, c'était au tour de Wafic Safa, maintenant membre du conseil politique du parti, de déclarer : « Nous contraindrons le gouvernement à revenir sur sa décision d'interdire les activités militaires du parti après la guerre, quelle que soit la méthode… Nous ne renverserons pas le gouvernement dans la rue pour le moment, mais après la guerre, le gouvernement aura un agenda différent et nous pourrions avoir recours à la rue. » https://www.middleeastmonitor.com/20260323-hezbollah-we-will-force-lebanese-government-to-reverse-ban-on-our-military-activities/

[5] Pour rappel, dans la structure organisationnelle du parti, le Conseil du jihad (militaire) comprend un conseiller iranien, tout comme le Conseil de la choura (décisionnel).

[6] Drogue de la famille des amphétamines, qui est aujourd'hui la substance la plus consommée chez les jeunes du Moyen-Orient.

[7] En mai 2008, le Hezbollah a envahi militairement certains quartiers de Beyrouth-Ouest et s'est engagé dans des confrontations armées dans d'autres régions, le Chouf notamment. Ces actions armées se sont déroulées après l'annonce du gouvernement libanais de vouloir démanteler son réseau de communication. Les violences ont pris fin une semaine plus tard, avec pour bilan plus de 80 morts et 250 blessés.

[8] Voir pour plus de détails, lire « Le Hezbollah, entre défis et résistances », Inprecor, 5 octobre 2025. https://inprecor.fr/le-hezbollah-entre-defis-et-resistances.

[9] « Déclaration du bureau politique du parti communiste libanais », 3 mars 2026, Facebook. https://www.facebook.com/CPLebanon/posts/pfbid0AzSCWSyL9SkWCH6VySBktRwDbS2Loe8x5yvMgJnh2azCLrXNaN2DHdTgFMtgC1EDl.

[10] Voir interview https://www.facebook.com/reel/1237798481311991 et voir aussi cet interview très critique de Hanna Gharib du Hezbollah https://www.facebook.com/reel/1842938469703513.

[11] Voir les critiques de membres du PCL contre le Hezbollah (« Lebanon's Communists and the Disarming of Hezbollah, Hanna Strid, 27 février 2026, Jacobin, https://jacobin.com/2026/02/lebanon-hezbollah-communists-israel-iran). En septembre 2025, le président de l'Organisation populaire nassériste et député de Saida, Oussama Saad, avait ouvertement critiqué, lors d'une cérémonie commémorant le 43e anniversaire de la création Front de la résistance nationale libanaise (dont l'acronyme en arabe est Jammoul) « la confessionnalisation de la résistance » par le Hezbollah. Il a poursuivi en disant le Front de résistance nationale a été empêché de remplir son rôle dans la poursuite de la lutte pour la libération avant d'affirmer qu'une résistance autrefois « nationale et unificatrice est devenue factionnelle ». Il a ajouté : « Cette grave erreur a transformé la résistance en une cause confessionnelle et a empêché les Libanais de reconnaître leur responsabilité nationale, comme si la libération du pays ne concernait pas l'État, ses composantes et son peuple ». Voir « Oussama Saad takes another step toward breaking with Hezbollah », Yara Abi Akl, 18 septembre 2025, L'Orient today, https://today.lorientlejour.com/article/1477816/oussama-saad-takes-another-step-toward-breaking-with-hezbollah.html.

[12] Voir Joseph Daher « Liban : structure de classe, néolibéralisme et Hezbollah », 1er novembre 2019, Contretemps.eu https://www.contretemps.eu/hezbollah-fondamentalisme-neo-liberalisme/ .

[13] Voir Joseph Daher, Le Hezbollah : un fondamentalisme religieux à l'épreuve du néolibéralisme (Éditions Syllepse, 2019, 288 pages) ; Voir https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2025-1-page-127?tab=resume ; ou https://carep-paris.org/recherche/hezbollah-entre-defis-et-resistance/.

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Israël-Syrie. Stratégie d’occupation et d’élargissement de la « zone tampon » du Golan

7 avril, par Correspondant d'Enab Baladi — , , ,
Israël s'emploie à isoler certains villages du gouvernorat de Quneitra, dans le sud de la Syrie, en fermant plusieurs routes principales et secondaires dans différentes zones, (…)

Israël s'emploie à isoler certains villages du gouvernorat de Quneitra, dans le sud de la Syrie, en fermant plusieurs routes principales et secondaires dans différentes zones, poursuivant ainsi les mesures de restriction qu'il a imposées dans les villages situés à l'intérieur de la zone tampon.

Tiré d'À l'encontre.

Le correspondant d'Enab Baladi à Quneitra (située sur le plateau du Golan)a indiqué que l'armée israélienne avait fermé la route reliant les villages d'al-Asbah et de Koudna dans la campagne sud de Quneitra. Parallèlement, elle a fermé la route de Ruwayhina menant aux terres agricoles à l'ouest du village, ainsi que la route d'Umm al-Azam al-Shouli dans l'ouest de Quneitra à l'aide de talus de terre.

Qutaiba al-Tahan, originaire du village de Kudna, a déclaré à Enab Baladi que les forces israéliennes avaient fermé la route principale entre Kudna et al-Asbah, dans la campagne sud-ouest de Quneitra. Toute personne souhaitant se déplacer entre les deux villages doit désormais parcourir 10 kilomètres supplémentaires et est contrainte de passer par la ville de Rafid.

Vendredi 3 avril, l'armée israélienne a également directement tiré sur un jeune homme près de Tal al-Daraiyat, dans la région d'al-Zaaroura, qui appartient à la ville de Rafid, au sud de Quneitra, le tuant sur le coup.

Qutaiba a ajouté que les forces israéliennes avaient également fermé la route de Mazraat al-Fityan entre Kudna et al-Asbah, coupant ainsi les deux villages des terres agricoles voisines.

Dans la campagne centrale, plusieurs habitants ont déclaré à Enab Baladi que toute personne souhaitant se rendre de Rasem al-Shouli aux villages d'Umm al-Azam et d'al-Qahtaniyah doit désormais parcourir 15 kilomètres, alors que la distance réelle n'est que d'un kilomètre.

Les forces israéliennes ont également fermé des routes agricoles secondaires afin de renforcer les restrictions sur les déplacements des habitants et de limiter leur mobilité, notamment en raison de la présence de bases militaires israéliennes autour du village d'Umm al-Azam.

Les forces israéliennes avaient auparavant coupé des routes et érigé des fortifications, alors que des campagnes de mobilisation se propageaient sur les réseaux sociaux dans le sud de la Syrie pour rejeter une loi adoptée par la Knesset israélienne autorisant l'exécution de prisonniers palestiniens.

Enab Baladi a suivi les manifestations organisées dans plusieurs villes syriennes depuis l'adoption de cette loi. Les manifestants brandissaient des pancartes appelant à soutenir les Palestiniens, à se tenir à leurs côtés et à faire annuler la loi. Ils ont également condamné ce qu'ils ont qualifié de « décisions injustes et de violations persistantes » visant des prisonniers.

Le 30 mars, les membres de la Knesset israélienne ont voté à une majorité de 62 voix contre 47 en faveur de l'adoption de la pendaison comme peine par défaut pour les résidents de Cisjordanie reconnus coupables par des tribunaux militaires d'avoir commis ce que la loi qualifie d'« actes terroristes meurtriers ».

Sur un autre front, la Direction des médias de Quneitra a démenti que des roquettes aient été tirées depuis le côté syrien vers le Golan occupé, soulignant qu'il s'agissait d'« allégations sans fondement ».

La direction a appelé les médias à « respecter les normes professionnelles » en vérifiant les informations avant leur publication et à s'appuyer sur des sources officielles, afin d'éviter ce qu'elle a qualifié de « propagation de rumeurs ou de confusion ».

La chaîne libanaise al-Mayadeen, proche du Hezbollah et de l'Iran, avait cité des médias israéliens rapportant que des roquettes avaient été tirées depuis la Syrie vers le Golan.

Enab Baladi n'avait constaté aucune revendication de responsabilité pour les tirs de roquettes vers le Golan au moment de la publication de cet article.

Israël a poursuivi ses incursions quasi quotidiennes en territoire syrien, sous prétexte de protéger sa sécurité nationale, depuis les premières heures qui ont suivi la chute de l'ancien régime syrien le 8 décembre 2024.

Dans le même temps, le gouvernement syrien continue d'exiger le retrait des forces israéliennes de son territoire et le retour à l'accord de désengagement de 1974 signé entre les deux parties.

Effondrement de remblais de terre

Des remblais de terre construits par l'armée israélienne lors de la construction d'une route militaire connue sous le nom de « Sufa 53 » se sont effondrés à la suite de fortes pluies dans la région.

Cet effondrement, survenu le 30 mars, a provoqué des crues soudaines qui ont menacé les terres agricoles autour de Jubata al-Khashab, dans la campagne nord de Quneitra.

Les eaux de crue ont submergé certaines terres agricoles et habitations autour des villages d'Ofania, d'Ain al-Bayda et de Jubata al-Khashab, dans le nord de Quneitra.

Selon le correspondant d'Enab Baladi, les dégâts ont touché des champs plantés de blé, de fèves et d'orge, et ont également inondé certaines habitations situées près des canaux de drainage.

Ces eaux font initialement partie du quota d'eau alloué au gouvernorat, mais les autorités d'occupation les avaient auparavant empêchées d'atteindre la région en y construisant des remblais de terre.

Bien que les inondations n'aient pas touché de vastes zones, les agriculteurs ont exprimé leur inquiétude quant aux dégâts causés aux cultures avant la saison des récoltes et à l'érosion des sols.

Route « Sufa 53 »

Environ six mois avant la chute de l'ancien régime, les forces d'occupation israéliennes ont construit des tranchées et des remblais de terre le long de la ligne de barbelés, du nord au sud, sur le flanc ouest, à l'intérieur de la zone tampon, afin d'établir une route militaire facilitant leurs déplacements dans la région.

L'armée israélienne a baptisé cette nouvelle route militaire située en territoire syrien « Sufa 53 ».

Ce projet s'inscrit dans le cadre d'une expansion militaire le long de la bande frontalière avec le plateau du Golan occupé et vise à faciliter la circulation des véhicules militaires à l'intérieur du territoire syrien près de la frontière.

Les travaux sur la route ont commencé à la mi-2022, lorsqu'une force militaire israélienne est entrée sur le territoire syrien avec six chars Merkava et deux bulldozers militaires, accompagnés de plusieurs soldats chargés de surveiller la frontière et les engins, selon des correspondants locaux dans le gouvernorat de Quneitra.

Les travaux s'étendent sur au moins 100 mètres à l'intérieur du territoire syrien, tandis que dans certaines zones, ils atteignent une profondeur d'un kilomètre, les bulldozers creusant la route et défrichant les terres le long du tracé.


Article publié sur le site syrien Enab Baladi, le 4 avril 2026 ; traduction par la rédaction de A l'encontre

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Adoption du projet de loi 9 - Un nouveau recul pour les droits et libertés, sous couvert de « laïcité »

7 avril, par Ligue des droits et libertés — , ,
MONTRÉAL, le 2 avril 2026 - La Ligue des droits et libertés (LDL) déplore vivement l'adoption du projet de loi no 9 (PL9), Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec. (…)

MONTRÉAL, le 2 avril 2026 - La Ligue des droits et libertés (LDL) déplore vivement l'adoption du projet de loi no 9 (PL9), Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec.

Le PL9 est la troisième loi liberticide et discriminatoire à être adoptée sous prétexte de renforcer la laïcité au Québec depuis 2019, alors qu'en réalité, elle éloigne le Québec d'une véritable laïcité de l'État, c'est-à-dire un mode d'organisation de la société favorisant le plein respect des droits et libertés. Pour une troisième fois également, l'adoption du PL9 malgré les oppositions étayées et fondées des nombreuses organisations et institutions, depuis son dépôt en novembre 2025, montre l'absence d'écoute du législateur aux avis partagés lors des consultations particulières.

Le législateur se permet aussi d'ignorer ouvertement l'avis et les observations finales du Comité des droits de l'homme des Nations unies au sujet du Canada. En effet, le 23 mars dernier, le comité onusien s'inquiétait que la Loi sur la laïcité de l'État (2019) « perpétue la discrimination en visant de manière disproportionnée les minorités religieuses, en particulier les femmes musulmanes qui portent le hijab » et exprimait sa préoccupation au sujet du projet de loi 9 qui « intensifierait les effets discriminatoires associés au projet de loi 21 ». Le Comité recommandait à l'État de réviser « toutes les lois et pratiques pertinentes, y compris les projets de loi n° 21, 94 et 9, en vue de supprimer toute restriction qui dépasse les limites strictes autorisées en vertu de l'article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques » (traduction libre).

Tous les Québecois•es devraient s'inquiéter qu'un gouvernement passe outre toutes les contestations et fasse à nouveau usage des deux clauses dérogatoires, tant celle de la Charte canadienne que celle de la Charte québécoise. Cette dérogation utilisée de façon préventive et mur à mur permet au gouvernent de se soustraire à un examen des tribunaux tout en fragilisant l'ensemble du régime de protection des droits et libertés dont le Québec s'est fièrement doté il y a maintenant 50 ans.

La LDL s'oppose à plusieurs des dispositions de la loi adoptée aujourd'hui, en raison des impacts qu'elle aura sur la liberté de religion, le droit à l'égalité et le droit au travail et à un niveau de vie suffisant, ainsi que sur la pénurie de personnel des CPE et la représentation de la diversité de la population québécoise. En limitant les accommodements raisonnables pour motifs religieux, en introduisant la notion de « contrainte plus que minimale » en remplacement du critère de la « contrainte excessive » reconnu par la jurisprudence canadienne, cette loi freine la progression de l'égalité réelle dans la société et l'intégration de groupes discriminés.

La Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec touche pour la première fois à l'espace public, en voulant interdire (sauf exception) les prières collectives et la représentation des personnes portant des signes religieux dans les communications de certaines institutions et organisations. Ces mesures témoignent d'un désir d'effacer de l'espace public la diversité des personnes qui composent la population québécoise. La LDL rappelle ainsi que la laïcité de l'État, ce n'est pas l'absence de religion visible dans les institutions et les espaces publics, mais bien la neutralité de l'État face à toutes les croyances et non-croyances, ainsi que la séparation entre le politique et le religieux.

Faits saillants

Parlons laïcité, LDL, octobre 2026

Concluding observations on the seventh periodic report of Canada, Comité des droits de l'homme des Nations unies, 23 mars 2026, aux paragraphe 47 et 48.

Charte québécoise : Pour l'encadrement strict de la clause dérogatoire, LDL, mars 2025.

Mémoire de la LDL sur le projet de loi 9, février 2026.

Citations

« Le PL9 est déplorable pour les conséquences désastreuses qu'il aura sur de nombreux Québécois•es. 50 ans après l'adoption à l'unanimité d'une Charte québécoise qui nous protège toutes et tous, c'est comme si on disait à la société québécoise d'aujourd'hui qu'il est légitime qu'un gouvernement, au nom de sa majorité, bafoue ouvertement les droits de certaines minorités. Le gouvernement du Québec ignore ouvertement ses obligations en matière de droits humains et fait fi des recommandations récentes émises par le Comité des droits de l'homme des Nations Unies, notamment sur le PL9 ». - Paul-Étienne Rainville, responsable de dossiers politiques à la LDL.

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Logement social et spéculation : braquer les projecteurs sur le mauvais 1 %

7 avril, par Stephan Corriveau — , ,
Le Devoir publiait le 27 mars 2026 un article de M. Zacharie Goudreault, présenté sous la bannière « Enquête », au sujet de la vente de terrains destinés à un projet de (…)

Le Devoir publiait le 27 mars 2026 un article de M. Zacharie Goudreault, présenté sous la bannière « Enquête », au sujet de la vente de terrains destinés à un projet de logements sociaux dans le quartier Saint-Michel.

Si le financement du logement social mérite assurément l'attention d'un grand quotidien, la manière dont cette transaction est traitée — sortie de son contexte réel, montée en épingle, présentée comme un scandale — est non seulement superficielle, mais propre à induire le lectorat en erreur sur la nature véritable du problème. Plusieurs dimensions essentielles sont traitées avec une légèreté qui ne sied guère à une démarche se réclamant de l'enquête journalistique.Commençons par situer le contexte que cet article omet soigneusement. Le Québec compte environ 4,2 millions d'unités d'habitation. De ce nombre, à peine 200 000 — soit moins de 5 % — échappent à la logique spéculative du marché immobilier. Autrement dit, plus de 95 % du parc résidentiel québécois existe d'abord et avant tout comme véhicule de profit. Toutes les composantes de ce marché — l'achat, la vente, le courtage, le financement, l'évaluation, la construction — sont régies par la notion de spéculation et de recherche du profit. Or, l'article choisit précisément de braquer les projecteurs sur l'une des très rares transactions — le logement social et communautaire représente, bon an mal an, moins de 1 % de l'ensemble des transactions immobilières au Québec — dont l'effet est justement de retirer un terrain de l'immense système de Ponzi que constitue le marché immobilier pour le consacrer définitivement à une mission sociale. Monter en épingle ce 1 %, c'est faire du sensationnalisme.

Laisser entendre, comme l'article le fait tout au long de son développement, qu'il est questionnable et paradoxal que des fonds publics soient mobilisés pour acheter au prix du marché des terrains destinés à du logement hors marché tient du sophisme. Nous vivons dans une économie de marché : c'est un fait. La Constitution, le Code civil et l'essentiel du cadre législatif et juridique sont dédiés à garantir que cet état de fait soit inébranlable. À moins qu'on puisse m'indiquer en vertu de quelle règle les terrains et les immeubles destinés à répondre à des besoins sociaux sont soustraits des lois du marché, la conclusion que bien des lecteurs risquent de tirer de cet article est que « le logement social enrichit les spéculateurs ». Or, ce qui enrichit les spéculateurs, c'est le marché immobilier lui-même, dans toute son immensité. Et je le répète : le logement social et communautaire ne représente qu'une fraction infinitésimale de ce marché.

Si cette enquête avait débusqué une situation de collusion ou de corruption, il y aurait effectivement matière à déchirer sa chemise. Mais ce n'est pas ce qui est décrit. Au contraire, l'article relate une transaction conduite avec rigueur, où une évaluation externe indépendante réalisée par un évaluateur agréé a permis d'établir la juste valeur marchande du site. L'Ordre des évaluateurs agréés du Québec, par la voix de son président, y confirme lui-même que le prix reflète le potentiel de développement du terrain. Les prêts hypothécaires ont été consentis par des institutions reconnues : la SCHL et le Fonds immobilier de solidarité FTQ. Où est le scandale, précisément ?

Tant qu'à blâmer les anciens propriétaires d'avoir réalisé un profit sous prétexte que l'acheteur était un OSBL visant à construire des logements soustraits à la spéculation, on pourrait tout aussi bien blâmer les institutions financières qui consentiront le prêt hypothécaire — puisqu'elles aussi feront une transaction aux prix du marché et réaliseront un profit sous forme d'intérêts —, l'entrepreneur en construction qui réalisera un profit légitime sur les travaux, les fournisseurs de matériaux, et les travailleurs qui, comme Marx l'exprime avec clarté, vendent leur force de travail au plus offrant. Dans une économie de marché, chaque maillon de la chaîne de production obéit à la même logique du profit. Singler un seul maillon, celui de l'acquisition foncière, pour en faire un objet de scandale, c'est confondre le symptôme avec la maladie.

D'ailleurs, il est révélateur de constater que les seules transactions immobilières qui, dans notre histoire, se sont faites en dehors du cadre spéculatif sont unanimement présentées — et à juste titre — comme des gestes de spoliation et d'injustice. Pensons aux agriculteurs expropriés pour la construction de l'aéroport de Mirabel, aux familles expulsées du parc Forillon, aux biens confisqués des familles d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, sans oublier le geste fondateur du Québec, soit la prise de possession du territoire en 1534 par Jacques Cartier. Toutes ces transactions se sont faites sans le consentement volontaire et éclairé des parties. Elles constituent des chapitres sombres de notre histoire collective. Est-ce vraiment le modèle que l'on souhaite privilégier pour acquérir des terrains destinés au logement social ?

Si cet article souhaitait dénoncer la contradiction inhérente entre la recherche du profit et le droit au logement, il rate sa cible. À moins de remettre en question l'ensemble de la notion d'économie de marché — ce que l'article ne fait pas —, la seule manière d'agir concrètement pour limiter la spéculation et ses effets néfastes sur le droit au logement est d'utiliser le levier de la fiscalité. Or, actuellement, l'immense majorité des interventions gouvernementales en matière d'habitation visent précisément à soutenir la spéculation plutôt qu'à la limiter. C'est là que réside le véritable scandale, et c'est là qu'un travail d'enquête rigoureux serait le bienvenu.

Pour chaque dizaine de millions de dollars consacrés annuellement au développement du logement social et communautaire, des dizaines de milliards sont versés en subventions directes et en échappatoires fiscales au bénéfice du marché privé. Pensons à l'exemption sur le gain en capital de la résidence principale — une mesure qui, à elle seule, représente des milliards de dollars en revenus fiscaux auxquels les gouvernements renoncent chaque année —, aux quelque 1 000 milliards de dollars en garanties hypothécaires offerts aux banques par le gouvernement fédéral par l'entremise de la SCHL, à la possibilité d'effectuer un RAP avec les RÉER, au CELIAPP, et à des dizaines d'autres mesures fédérales, provinciales et municipales qui visent toutes à soutenir et à encourager la participation du plus grand nombre au marché spéculatif. C'est là que se trouvent les véritables sommes astronomiques, et c'est là que l'attention journalistique devrait se porter avec autant de vigueur.
Pour revenir aux détails, l'article fait mention à plusieurs reprises que le projet de la SHCN serait « le plus coûteux des projets de logements sociaux financés par Québec ». Cette information, bien que spectaculaire en apparence, ne veut strictement rien dire si elle n'est pas assortie d'une comparaison rigoureuse. Il est normal qu'un projet de 282 logements dans une zone fortement urbanisée soit « plus coûteux » en termes absolus qu'un projet de 16 logements en milieu périurbain. Mais « plus coûteux » par logement ? S'agit-il de logements familiaux de trois ou quatre chambres, ou de studios ? « Plus coûteux » parce que le projet incorpore des espaces de services communautaires — une garderie, une épicerie, un complexe sportif — que ni la SHQ ni la SCHL ne financent, comparé à un immeuble strictement résidentiel ? « Plus coûteux » au pied carré, sachant qu'un immeuble en béton de neuf étages avec ascenseur ne peut pas être comparé à un immeuble de trois étages en construction bois-brique ? Est-ce réellement « plus coûteux » si l'on considère que la construction se fera dans une zone où les infrastructures — routes, aqueduc, égouts, électricité — sont déjà en place, ce qui évite à la collectivité d'importants investissements en viabilisation que nécessiterait un terrain vierge ? L'article ne pose aucune de ces questions, pourtant essentielles à toute comparaison sérieuse.

En définitive, les véritables questions d'intérêt public sont les suivantes : le projet répond-il à des besoins légitimes ? Est-il réalisé au juste prix pour ce qui est livré ? Y a-t-il eu corruption ou collusion ? L'article lui-même, en citant l'évaluation agréée indépendante, les prêts institutionnels et les démarches urbanistiques menées dans les règles, suggère que les réponses à ces questions sont satisfaisantes. Dès lors, la dernière question qui se pose est la suivante : pourquoi un tel article, présenté sous la bannière « Enquête », sur ce projet en particulier ? À qui profite la remise en question d'un des rares mécanismes qui soustrait du logement au marché spéculatif ? Cette dernière question, c'est au Devoir et à son journaliste d'y répondre.

Stéphan Corriveau
Directeur général intérimaire, Fonds Plancher

L'auteur a entre autres été vice-président de Habitat International Coalition, président de l'Association canadienne pour l'habitation et le renouvellement urbain, directeur général du Centre de transformation du logement communautaire, directeur général du Réseau québécois des OSBL d'habitation, président des Habitations communautaires Loggia et coordonnateur du Comité logement Rosemont.

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Les 1 000 prochains itinérants gagneront la loto !

7 avril, par Stephan Corriveau — , ,
Le 1er avril, Isabelle Porter signait un article intitulé « Un loyer de 1875 $ avec 25 000 $ par année, c'est serré. Quand même les logements abordables cessent de l'être. » (…)

Le 1er avril, Isabelle Porter signait un article intitulé « Un loyer de 1875 $ avec 25 000 $ par année, c'est serré. Quand même les logements abordables cessent de l'être. » L'article, bien documenté, présente la dure réalité qui confronte les aînés habitant dans les immeubles pour aînés Enharmonie relevant de l'Office municipal d'habitation de Montréal (OMHM).

La lecture de l'article laisse la désagréable impression qu'au bout du compte, l'OMHM n'arrive pas à remplir sa mission, qui serait d'offrir des logements à un prix suffisamment bas pour répondre adéquatement aux besoins des aînés désargentés.

Pourtant, ce n'est pas sa mission. La mission de l'OMHM et des quelque 2 500 autres fournisseurs de logements sociaux et communautaires, c'est d'offrir, sans recherche de profit, des logements répondant aux besoins d'habitation de la population qui ne trouve pas cette réponse sur le marché privé à profit.

À qualité égale, le coût de construction d'un immeuble de logement social ou communautaire est identique à celui d'un immeuble destiné au marché privé. Les coûts d'exploitation (assurances, entretien, gestion, etc.) sont les mêmes. Ce qui distingue les deux au niveau du prix des loyers, c'est que l'un cherche à obtenir les loyers les plus élevés possible pour se ménager une marge de profit et surtout augmenter la valeur de ses actifs lors de la revente (autrement dit, il spécule), alors que l'autre se satisfait de simplement couvrir ses frais. Le gouvernement, au moyen de subventions et d'avantages fiscaux dits d'« aide à la pierre » (aide à la construction, à l'exploitation, aux rénovations, exemption de taxes, garantie hypothécaire, etc.) ou d'« aide à la personne » (crédit d'impôt de maintien à domicile, allocation logement, CELIAPP, RAP), influence lui aussi les prix sur les deux segments de l'offre. Comme le démontre avec éloquence le parc immobilier communautaire, à terme, le coût pour l'État et pour les résidents est moindre dans la formule sociale et communautaire puisqu'il n'y a pas de profit à verser.

Mais, en habitation comme dans l'ensemble des infrastructures sociales et économiques, c'est l'investissement de départ qui détermine le rendement. Par exemple, les immenses investissements d'Hydro-Québec dans les années 1960 à 1990 font en sorte que nous avons aujourd'hui de l'électricité à bas prix et que l'État québécois reçoit des milliards de dollars en redevances annuelles, alors que les juridictions qui ont confié aux acteurs privés le soin de faire les investissements se retrouvent avec des prix élevés et pas de redevances pour l'État. Ainsi, en négligeant d'investir collectivement en logement social et communautaire, nous nous retrouvons avec un marché de l'habitation régi par la spéculation, des loyers inabordables et un marché d'accès à la propriété qui n'est accessible qu'à une part toujours plus mince de la population. Pour éviter l'effondrement du marché privé, les gouvernements adoptent de nouvelles mesures de plus en plus dispendieuses (exemption de taxes, CELIAPP, etc.) ou de plus en plus risquées (la valeur des garanties de prêts de la SCHL explose littéralement d'année en année), faisant porter à l'ensemble de la population le poids de ces mesures régressives (plus une personne est riche et dispose de biens immobiliers de grande valeur, plus elle bénéficie de ces mesures) qui ne font qu'alimenter la spirale inflationniste en matière d'habitation, pendant que les derniers budgets fédéraux et québécois diminuent le soutien au logement social et communautaire.

L'article de Mme Porter parle d'un logement à 1 875 $ chauffé, éclairé, eau chaude, internet, sécurité et… 30 repas par mois inclus, dans des immeubles récents et de bonne qualité. Pas un promoteur privé à but lucratif ne peut se comparer à cela.

Le problème débusqué par Mme Porter n'est pas celui de logements trop dispendieux, c'est celui de revenus trop bas.

L'écart entre les riches et les pauvres s'accroît, et cette situation est vécue avec encore plus d'intensité quand on compare les ménages composés d'une seule personne avec ceux de deux personnes.

Un simple coup d'œil à l'indice de Gini depuis 50 ans démontre que les inégalités de marché ont significativement augmenté (de 0,387 à environ 0,44), ce qui signifie que l'économie québécoise génère aujourd'hui plus d'inégalités qu'en 1976. La redistribution par les transferts sociaux et certaines mesures, comme la généralisation des services de garde à bas prix, a permis de ralentir l'effet de ce phénomène en permettant aux femmes d'accéder massivement au marché du travail, mais pas de le compenser entièrement.

L'impact de cet écart se constate chaque jour en croisant le nombre grandissant de nos concitoyens et concitoyennes en situation d'itinérance et en observant l'achalandage en hausse fulgurante des banques alimentaires.

Ce qu'il faut ajuster, ce n'est pas le prix des logements de l'OMHM, ce sont les tables d'impôt. Et si le budget du ministre Girard dévoilé il y a quelques jours est un indicateur de la direction que nous prenons, de plus en plus de gens devront payer de plus en plus cher, car la principale mesure en matière d'habitation qu'on y trouve, c'est 1 000 suppléments au loyer d'urgence pour les 1 000 prochaines personnes qui auront la « chance » de devenir itinérantes au Québec et ainsi se voir aidées pour le paiement de leur loyer !

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Le Québec mérite une première ministre qui se préoccupe enfin de l’itinérance

7 avril, par Réseau solidarité itinérance du Québec (RSIQ) — , ,
Québec, le 31 mars 2026 – Le Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec (RSIQ) est profondément attristé et indigné par les trop nombreux décès de personnes en situation (…)

Québec, le 31 mars 2026 – Le Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec (RSIQ) est profondément attristé et indigné par les trop nombreux décès de personnes en situation d'itinérance dont les deux plus récents annoncés la semaine dernière par la mairesse de Montréal.

Nos pensées accompagnent les proches de ces deux personnes et toutes celles qui vivent dans l'insécurité aujourd'hui. Ces pertes rappellent brutalement que derrière les statistiques, il y a des vies, des histoires, des êtres humains qui méritent dignité et sécurité. Les solutions existent et sont documentées depuis des décennies cependant un point de rupture a été atteint.

Nous ne devons plus tolérer l'intolérable

Le nombre de décès de personnes en situation d'itinérance au Québec continue d'être alarmant. Même si les chiffres pour l'ensemble de la province en 2025 ne sont pas encore connus, 108 personnes sont mortes en 2024 comparativement à 88 l'année précédente. Des mesures hivernales mises en place tardivement et avec un financement insuffisant ne peuvent être considérées comme une réussite, surtout si elles mènent à des décès.

À titre d'exemple, La Presse rapportait en février dernier que les organismes communautaires montréalais plongés dans la crise ont fait des demandes pour 126 projets d'une valeur totale de 92 M$ à la suite de l'entente sur la lutte contre l'itinérance conclue entre Québec et Ottawa. Or, le financement disponible pour Montréal n'est que de 24 M$ sur deux ans.

Une absence de priorisation politique

Pendant que la course à la chefferie bat son plein à la CAQ, les candidats consacrent peu d'attention à l'itinérance en dehors des débats : le RSIQ n'a pu les rencontrer et il n'y a eu aucune réalisation en lien avec la Déclaration commune en faveur des personnes en situation d'itinérance, d'exclusion sociale et de pauvreté depuis les 4e États généraux de l'itinérance au Québec tenus en novembre 2024. Le droit au logement, le droit à un revenu décent et l'accessibilité aux services demeurent des enjeux sociaux largement ignorés. Les besoins croissent et le financement fait du sur place : 25 M$ du budget du 42,4 M$ prévu pour l'année 2026 a servi uniquement à compenser le retrait du Plan de réponse communautaire aux campements (PRCC)... sans majoration ou indexation.

Revendications du mouvement Le communautaire à boutte

En solidarité avec ce mouvement, le RSIQ rappelle ses revendications. Selon les organisations mobilisées, le sous-financement chronique du secteur communautaire et le manque de reconnaissance de son expertise compromettent lourdement sa capacité à répondre aux besoins des personnes désaffiliées, tout en créant des conditions de travail inacceptables et de la précarité chez les personnes qui y travaillent. Le mouvement revendique une reconnaissance pleine et entière ainsi qu'un financement à la hauteur des besoins, soit :

Des conditions de travail décentes pour les travailleuses et travailleurs du communautaire ;
Un financement suffisant à la mission ;
Une reconnaissance pleine et entière des organismes ;
La protection de l'autonomie et la fin du financement précaire ;
Un investissement dans le modèle communautaire comme pilier stratégique.

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ITINÉRANCE : UN GESTE ATTENDU DE COHÉRENCE INTERGOUVERNEMENTALE

Québec, le 2 avril 2026 – Le Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec (RSIQ) salue la collaboration entre les gouvernements fédéral et provincial pour bonifier significativement la réponse aux besoins des personnes en situation d'itinérance au Québec pour l'année 2026-2027. En effet, l'annonce faite hier par le gouvernement fédéral vient maintenir à travers le Plan de réponse communautaire aux campements (PRCC) son financement qui se terminait.


Une cohérence attendue depuis longtemps

Dans le contexte de crise actuelle, cette alliance intergouvernementale répond directement à l'une des recommandations centrales issues des 4e États généraux de l'itinérance tenus en novembre 2024. Le gouvernement provincial a annoncé dans son dernier budget un investissement de 25 M$ pour 2026-2027 visant à maintenir l'offre de services aux personnes vulnérables. De son côté, le gouvernement fédéral a entendu les besoins du terrain exprimés par le milieu communautaire et maintient son soutien de 25 M$ par l'entreprise du PRCC pour total d'environ 50 M$.


Un peu d'air pour le milieu communautaire

Cette annonce conjointe garantit à des milliers de personnes au Québec davantage de dignité et une véritable possibilité de sortir de la rue. En cette journée où le mouvement Le communautaire à boutte ! fait entendre sa voix, ce financement représente un engagement tant réclamé par les organismes communautaires en itinérance.

Nous ne devons plus tolérer l'intolérable et plutôt nous allier devant l'itinérance, rappelle le RSIQ, qui voit enfin dans cette collaboration une possibilité de renverser la tendance en itinérance.

À propos du RSIQ

Actif depuis 1998, le RSIQ regroupe 19 concertations régionales en itinérance, ce qui représente plus de 275 organismes au Québec. Organisant des actions et des mobilisations afin de sensibiliser décideurs et grand public, de défendre les droits des personnes en situation d'itinérance, d'améliorer leurs conditions de vie et de permettre aux organismes d'aide de réaliser leur mission, le RSIQ est reconnu comme porteur du projet de la Politique québécoise de lutte à l'itinérance adopté en 2014, et comme défenseur du financement des organismes sur les scènes fédérale et provinciale.

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Le communautaire à boutte : Mouvement national de grève et de revendications du milieu communautaire

7 avril, par Le communautaire à boutte — , ,
Pendant que le gouvernement se contente d'annoncer quelques miettes de financement, les besoins explosent et les organismes communautaires s'épuisent. Aux quatre coins du (…)

Pendant que le gouvernement se contente d'annoncer quelques miettes de financement, les besoins explosent et les organismes communautaires s'épuisent. Aux quatre coins du Québec, le milieu communautaire a cessé de se taire. Face à un rehaussement dérisoire, des groupes ont levé la tête et dit clairement : ça ne suffit plus. Le message est sans équivoque : l'urgence est réelle, et elle est partagée.

C'est dans ce contexte qu'est né « Le communautaire à boutte ! », une grève historique portée par des organismes de partout au Québec. Un mouvement collectif pour faire comprendre au gouvernement que nous ne sollicitons pas la charité : nous exigeons la reconnaissance, le financement adéquat et le respect que mérite notre rôle essentiel dans la société.

Le communautaire est un pilier essentiel partout au Québec.

Et partout, il est à boutte !

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Joignez une cellule locale pour coordonner vos actions

Pourquoi la grève ?

Né à Shawinigan et dans Mékinac suite à un rehaussement de financement dérisoire, le mouvement a émergé quand des groupes de base ont refusé de se taire face à des conditions de travail devenues indécentes. Ce cri du cœur a rapidement résonné partout au Québec : mêmes besoins explosifs, mêmes équipes épuisées en première ligne. Cette prise de parole locale s'est transformée en mouvement national, unissant des organismes de toutes les régions autour d'un objectif clair : faire reconnaître le rôle essentiel du communautaire et obtenir un financement adéquat.

Foire aux questions

Nos revendications

Conditions de travail décentes pour les travailleuses et travailleurs du communautaire.

Financement suffisant à la mission.

Reconnaissance pleine et entière des organismes.

Protection de l'autonomie et fin du financement précaire.

Investir dans le modèle communautaire comme pilier stratégique.

Calendriers des activités de mobilisation par régions

Conférence de Porto Alegre (Brésil) – L’« Unité des peuples contre le fascisme » est un concept glissant dans la pratique : une réflexion sur le « campisme » parmi nous

Après une première journée bien remplie de réunions, de discussions et de tables rondes stimulantes, au cours desquelles des militant.e.s révolutionnaires de différents pays, (…)

Après une première journée bien remplie de réunions, de discussions et de tables rondes stimulantes, au cours desquelles des militant.e.s révolutionnaires de différents pays, engagé.e.s dans différentes luttes, ont partagé et confronté leurs idées, la table ronde de fin de journée a été un choc. Des intervenant.e.s ont appelé à faire taire les critiques à l'encontre du gouvernement Maduro au Venezuela, ont dénoncé l'Ukraine pour avoir massacré des Russes dans l'est du pays et, plus alarmant encore, ont qualifié les jeunes manifestant.e.s en Iran d'agents de Hollywood qui auraient subi un lavage de cerveau. Bien qu'il n'y ait pas eu de possibilité de répondre, d'autres intervenant.e.s sur le même podium avaient anticipé ces propos et les ont contrés par une critique antifasciste, anti-impérialiste et féministe cohérente.

Ce qui est apparu clairement, c'est la fracture profonde qui court sous le « l'unité des peuples contre le fascisme », titre de cette table ronde et thème central de la conférence antifasciste de Porto Alegre. Entend-on par là l'unité des peuples en lutte ? Y compris lorsqu'ils s'opposent aux mêmes États que ceux qui sont la cible de l'impérialisme américain ? Ou bien l'unité des peuples doit-elle être organisée par le biais des États-nations qui prétendent les représenter ?

Par une manœuvre « campiste », les « peuples » sont réduits aux formes bien ordonnées définies par les États-nations. Blanca Eekhout, députée et présidente de l'Institut Simon Bolivar au Venezuela, a illustré cette approche lorsqu'elle a déclaré, dans un message vidéo : « Il est impossible de lutter contre l'impérialisme et de le vaincre sans l'unité des peuples. Pas une unité qui répète les mensonges de la presse impérialiste, mais une unité réelle, profonde… C'est cette solidarité qui peut vaincre le fascisme. » Avec une telle « unité profonde », aucune dissidence ni critique ne peut s'inscrire dans le soutien aux États contre l'impérialisme. Il ne peut y avoir de grain dans la texture de notre coopération : l'unité profonde doit être une unité sans aspérité, une unité polie comme une pierre taillée et lissée.

Est-ce de l'antifascisme ? Est-ce de l'anti-impérialisme ? Le délégué cubain ne le pensait pas. Fernando Rojas, de la Casa de las Américas de La Havane, a également appelé à l'unité, mais au sens de « lignes d'intégration » entre les lieux et les mouvements, dans l'intérêt de « notre propre existence et de nos propres luttes ». Son bref discours, rédigé avant qu'il n'ait pu prendre connaissance de la situation au Venezuela, se lisait comme une critique des demandes de soutien inconditionnel. Rojas a déclaré : « La défense de Cuba doit être militante : ni aveugle, ni artificiellement douce, mais militante. Il existe des exemples concrets de solidarité, comme cette conférence. Nous sommes ici non seulement pour recevoir du soutien, mais aussi pour un échange critique. Nous consacrons du temps à ce travail. »

Nous sommes ici face à un problème d'ordre programmatique. L'unité [l'indentification] peuples-États implique que la répression d'État est légitime et indispensable à l'existence d'un corps unifié, ce qu'il est impossible d'accepter et qui exige de mettre notre incrédulité de côté. C'est également un problème philosophique. Si nous devons accepter des formules rigides à la place d'une recherche minutieuse, et la rhétorique et les slogans à la place de la pensée critique, alors nous serons désarmés face à la montée d'un nouveau fascisme. Le fascisme n'est pas intelligent, mais nous devons être intelligents pour le comprendre et le combattre.

Le lendemain matin et tout au long de la deuxième journée de la conférence, j'ai discuté avec plusieurs personnes de cette table ronde sur « l'unité ». Un camarade de Porto Rico a fait remarquer que cela mettait en évidence la nécessité d'une discussion et d'un débat, sans quoi les divergences qui se cachent derrière nos slogans en faveur de l'unité risqueraient d'affaiblir cette coalition dont nous avons désespérément besoin. J'ai décidé de me concentrer sur ce problème dans ce compte-rendu afin d'apporter une contribution à cette discussion, dans le but d'approfondir nos unités, de mieux nous comprendre, et aussi de travailler sur le problème de l'action. Je crains qu'une unité si large qu'elle inclut à la fois les États et les peuples qu'ils répriment ne soit pas une coalition capable d'une action stratégique commune contre le fascisme et l'impérialisme.

La défense « antifasciste » de Poutine

Il n'y eut qu'un seul intervenant au panel « L'unité des peuples » pour soutenir l'invasion de l'Ukraine par Poutine, et il y participait en tant qu'intervenant invité et non en tant que membre à part entière du panel ; néanmoins, l'insensibilité avec laquelle il a affirmé que c'est l'Ukraine qui massacre les Russes, et non l'inverse, a frappé par son culot.

Ce qu'il a dit n'est pas nouveau, c'est un argument de Poutine, et cela s'inscrit dans la logique générale de l'argumentation contre la guerre d'autodéfense menée par l'Ukraine. Et cela reflétait les sentiments d'un important courant de pensée politique au sein de la conférence antifasciste.

Plus tôt dans la soirée, Rafael Bernabe, ancien sénateur de Porto Rico, avait abordé ce problème. « Au nom de notre lutte contre l'impérialisme américain, nous ne pouvons pas nous permettre d'ignorer la répression, la brutalité et la complicité d'autres États », a-t-il déclaré. « Nous condamnons Israël pour le génocide en Palestine. Et nous condamnons également la Fédération de Russie pour son invasion militaire et son agression en Ukraine. Et nous condamnons la brutalité théocratique et autoritaire du gouvernement iranien contre son peuple. » Et il a ajouté : « Nous connaissons les arguments contre notre position : que Poutine réagissait à l'encerclement de la Russie. Mais cet encerclement est le produit de la rivalité entre puissances impérialistes, les visées impérialistes de la Russie sur l'Ukraine constituent un aspect de cette rivalité. Et certains disent que le gouvernement de Zelensky est un gouvernement capitaliste de droite. C'est pourquoi nous ne les soutenons pas, mais soutenons la lutte du peuple ukrainien pour sa souveraineté. Nous affirmons que les droits syndicaux, la liberté de réunion et d'association, le droit de grève, les droits et libertés des femmes : ce ne sont pas des valeurs occidentales. Ce sont des valeurs défendues par la classe ouvrière internationale. »

Sushovan Dhar, du Comité pour l'abolition de la dette illégitime (CADTM) Inde, a fait valoir qu'unir l'antifascisme international à des États répressifs et se ranger derrière eux est une fausse piste. Dhar a déclaré : « Alors que nous luttons contre l'impérialisme, nous devons veiller à ne pas créer de nouveaux impérialismes. La multipolarité est un contrepoids à l'ordre mondial actuel établi par les États-Unis, certes. Mais nous offre-t-elle une voie différente vers un avenir meilleur ? Non. Regardez les BRICS. » Il a ajouté : « Ce groupe est composé de pays dont les dirigeants ne respectent ni les droits des peuples ni les droits démocratiques, et dont les économies reposent sur l'extractivisme. Ces pays ne nous sortiront pas du piège impérialiste et capitaliste dans lequel nous sommes pris. »

Rafael Bernabe a déclaré qu'une unité sans critique renvoie également l'action politique et la prise de décision aux gouvernements des États dits progressistes, qui sont occupés à gérer les pressions de Trump dans l'intérêt de maintenir leurs propres économies capitalistes. Cela revient à subordonner la défense des pays directement attaqués aux caprices de leurs anciens alliés. Bernabe a déclaré : « La solidarité avec Cuba doit également concerner les gouvernements dits progressistes. En cédant à la pression de Trump, qui exige d'arrêter les livraisons de pétrole à Cuba, ils pensent gagner du temps et s'attirer les faveurs de Trump. Mais en laissant Trump contrôler leurs actions et attaquer Cuba, ils ne font que confirmer leur faiblesse face à l'agression de Trump. »

Lors d'une table ronde organisée le deuxième jour, Eric Toussaint a déclaré que l'ancien clivage « pour ou contre les États-Unis » avait moins de sens que jamais, compte tenu du bouleversement de l'organisation du pouvoir mondial. « Trump a déclaré vouloir convaincre Poutine de cesser de coopérer avec la Chine », a déclaré Toussaint. « Pour lui, les relations avec la Russie visent à réduire l'influence de la Chine. Trump a dit : “Laissez-moi faire ce que je veux avec l'Iran et Cuba, qui sont vos alliés, et je vous laisserai tranquilles pour l'Ukraine. »

Vasyl, un syndicaliste ukrainien, a déclaré : « L'Ukraine a été soumise au contrôle des grandes puissances parce qu'elle possède également de nombreuses ressources naturelles : du gaz, des minéraux, ainsi que des produits agricoles et des terres. La guerre menée par la Russie vise à dominer les terres et les ressources de l'Ukraine. Et aujourd'hui, nous voyons que Trump est lui aussi avide des ressources de ce pays. » La Constitution ukrainienne stipule que les ressources de la nation doivent être détenues et exploitées par le peuple. En réalité, a déclaré Vasyl, « ce n'est pas ainsi que cela se passe ». Les grands groupes contrôlent et tirent profit de l'exploitation des ressources du peuple ukrainien. Il est désormais nécessaire de défendre la souveraineté de l'Ukraine contre l'agression russe, car la conquête des terres ukrainiennes par la Russie interromprait et ferait reculer encore davantage les luttes de classe contre le pouvoir des grands groupes, qu'ils soient européens, américains ou ukrainiens.

Il est vrai que les impérialistes américains et européens ont leurs propres visées sur les richesses énergétiques et la souveraineté de l'Ukraine, mais cela ne signifie pas que les socialistes d'ailleurs doivent se désintéresser de la guerre d'autodétermination nationale ukrainienne. Au contraire, cela exige une solidarité avec la classe ouvrière ukrainienne, quelle que soit la forme que prend sa lutte, compte tenu des pressions impérialistes auxquelles elle est confrontée de toutes parts.

Sacrifier les femmes pour défendre l'Iran

Plus scandaleuse encore fut la présence à la table ronde de Hossein Khaliloo, du Centre de dialogue Iman Al Mahdi au Brésil, en tant qu'ambassadeur informel de la République islamique d'Iran. Khaliloo a déclaré que l'impérialisme américain avait pénétré en Iran « par l'économie, par la culture, par le cinéma, afin de s'immiscer dans l'esprit de la nouvelle génération ».

Faisant référence aux manifestations de masse de décembre et janvier, qui ont été réprimées dans le sang par les forces gouvernementales et les Gardiens de la Révolution, Khaliloo a accusé Hollywood de coloniser les esprits des jeunes Iranien.ne.s. Selon lui, après une exposition prolongée à la culture et au cinéma « impérialistes et sionistes », « la culture impérialiste se développe dans le pays ».

Bien sûr, la propagande culturelle de masse jaillit des usines culturelles américaines.
Mais l'argument selon lequel ces idées s'enracinent et corrompent l'esprit des jeunes est idéaliste. Les gens font usage des produits culturels par leur propre activité ; comme agents historiques, ils interprètent et remodèlent eux-mêmes les produits culturels . La culture ne façonne pas le monde de manière uniforme, descendante et conspirationniste. L'idée que les gens sont des marionnettes manipulées par un vaste appareil culturel trouve ses racines à la fois dans la politique autoritaire et dans le patriarcat, et conduit à des théories du complot antisémites. La vérité est plus complexe, car elle exige des forces anti-impérialistes et socialistes qu'elles s'attaquent aux contradictions fondamentales de la société, y compris à leur expression et à leur réitération sur le plan culturel. Si les idées ne contribuent pas à la compréhension ou à la résolution des contradictions, elles ne peuvent s'enraciner.

Le même intervenant qui a repris l'argument poutiniste sur l'Ukraine a également renchéri sur les propos de Khaliloo selon lesquels les soulèvements en Iran trouvent leur origine dans l'intervention étrangère.

Feignant d'être dérouté par le fait que quelqu'un puisse critiquer l'Iran pour avoir criminalisé, discipliné et, il y a quelques semaines à peine, massacré des femmes, il a déclaré que 60 % des étudiants en médecine iraniens sont des femmes. C'était, de toute évidence, son argument pour prouver que, quelle que soit l'idéologie du gouvernement, les femmes ne sont pas vraiment opprimées en Iran. Il est impossible que quelqu'un qui prend au sérieux les fondements patriarcaux du fascisme et du capitalisme puisse tenir de tels propos.

Bien qu'elle se soit exprimée avant eux, Patricia Pol, d'Attac en France, a présenté une critique féministe de cette mise au rebut des femmes au nom de l'anti-impérialisme. Pol a déclaré : « La dynamique sociale qui permet à Trump, Bolsonaro, Millei et Netanyahou de développer des politiques et des mesures fascistes est la misogynie. Nous ne pouvons pas lutter contre le fascisme sans lutter contre le patriarcat. » Elle a ajouté : « Nous avons besoin d'une guerre contre la guerre. D'une guerre contre le sexisme. Une guerre contre le fascisme. » Les mouvements sociaux féministes, a-t-elle dit, doivent se construire au sein des foyers et contre eux, dans les rues, sur les lieux de travail et au sein des mouvements, avec persévérance et indépendamment de la popularité des slogans féministes — en particulier lorsque la politique féministe est attaquée — afin de contrer l'offensive patriarcale. Cela implique de placer au centre les mouvements de libération des femmes dans les pays ciblés par l'impérialisme, en tant qu'éléments constitutifs de la lutte anti-impérialiste militante."

Nous pouvons parler, mais pouvons-nous agir ?

Quelques mois avant le début de la conférence, j'ai contacté d'autres groupes socialistes aux États-Unis et au Canada et les ai encouragés à soutenir la conférence et à y envoyer des participant.e.s. Certains ont répondu avec hésitation, affirmant avoir entendu dire qu'elle était dirigée par des « campistes », des groupes qui soutiennent Poutine contre l'Ukraine et apportent un soutien politique à Maduro, et qu'ils ne souhaitaient donc pas y aller.

C'est pourquoi je n'ai pas été surpris d'entendre ces propos lors d'une des conférences principales, même si j'avoue que l'ampleur du soutien, notamment envers le gouvernement iranien, m'a choqué. Solidarity était au courant de ces dynamiques et a décidé d'y aller quand même, car nous savions également que de nombreux groupes s'y rendaient, en particulier ceux affiliés à la Quatrième Internationale, qui soutiennent les mouvements populaires contre leurs gouvernements, même lorsque ces derniers sont également en conflit avec les États-Unis.

Les critères d'inclusion trop larges de la conférence antifasciste n'ont pas empêché des discussions de qualité et des critiques incisives et sincères. Il a été encourageant de se retrouver parmi tant de penseurs critiques, curieux et militants. Mais se retrouver à la même table que des partis qui réfléchissent aux besoins pratiques des membres des BRICS, ou des gens qui soutiennent dogmatiquement n'importe quel gouvernement attaqué par les États-Unis, a ses limites en matière de stratégie et d'action. Et il y a des questions politiques et stratégiques difficiles auxquelles il faut répondre d'ici la fin de cette conférence. Outre les engagements en faveur de la construction d'un mouvement de masse féministe, antiraciste, pro-migrant.es, pro-LGBTQ+ et antifasciste, je voudrais que la conférence adopte une résolution appelant le Brésil et le Mexique à fournir du pétrole à Cuba. Je veux la solidarité avec la Palestine contre Israël et avec l'Ukraine contre la Russie. Je veux une déclaration qui rejette la guerre des États-Unis contre l'Iran, tout en tendant la main dans un élan de solidarité politique à la classe ouvrière et aux nationalités opprimées en Iran.

Cela semble peu probable. Alors, quelles actions stratégiques pouvons-nous mener ? Et quelles formes d'organisation pouvons-nous utiliser, si l'ensemble de cette assemblée ne peut pas agir efficacement de manière unie ? Il me semble qu'il faut davantage de discussions, axées sur l'action commune et les stratégies pour affronter efficacement les attaques impérialistes coordonnées contre notre monde. Mais pour parvenir à l'unité nécessaire afin d'aller au-delà de la discussion et de mener une action commune, nous devrons être clairs sur le fait que les États et leurs défenseurs ne peuvent pas faire partie de l'unité de nos peuples contre le fascisme.

Ivan Drury Zarin

P.-S.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
Texte original sur le site de Solidarity : https://solidarity-us.org/peoples-unity-against-fascism-is-slippery-in-action-a-reflection-on-campism-in-our-midst/

Image : Rafael Bernabe speaking

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