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Itinérance à Laval : lorsque les ressources débordent, les femmes victimes de violence conjugale risquent de se retrouver dans la rue

9 juin, par Collectif — , ,
La TCVCASL et les organismes spécialisés en violence conjugale de Laval appuient les constats du ROIL et demandent des investissements à la hauteur des besoins du territoire (…)

La TCVCASL et les organismes spécialisés en violence conjugale de Laval appuient les constats du ROIL et demandent des investissements à la hauteur des besoins du territoire

Laval, le 4 juin 2026 – La Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval (TCVCASL), les Services intégrés du district judiciaire de Laval, les maisons d'aide et d'hébergement Le Prélude, L'Esther et de Lina, le Bouclier d'Athéna – L'Odyssée, le Carrefour d'Hommes en Changement (CHOC), le Groupe A-Gir et Zéro Exploitation souhaitent exprimer leur solidarité envers le Regroupement des organismes et intervenants en itinérance de Laval (ROIL) et l'ensemble de ses membres.

Dans le dossier « Une crise sans précédent » publié par La Presse le 4 juin 2026, une femme explique que la violence conjugale l'a menée à la rue. Ce témoignage rappelle une réalité bien documentée et observée quotidiennement par nos organisations : l'itinérance des femmes est intimement liée à la violence conjugale, à la crise du logement et au manque de ressources adaptées.

Les maisons d'aide et d'hébergement préviennent l'itinérance. Lorsqu'elles atteignent leurs limites, les femmes sont davantage à risque de demeurer dans un contexte de violence ou de se retrouver à la rue. Contrairement à certaines perceptions, une femme hébergée dans une maison d'aide et d'hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale n'est pas en situation d'itinérance. Elle dispose d'un milieu de vie sécuritaire lui permettant d'amorcer ou de poursuivre sa reconstruction. Toutefois, lorsque les ressources atteignent leurs limites, certaines femmes se retrouvent sans solution immédiate pour se loger en sécurité. À Laval, les maisons d'aide et d'hébergement spécialisées en violence conjugale fonctionnent depuis plusieurs années à pleine capacité. Pour l'année 2024-2025, les maisons ayant participé à un portrait des besoins du territoire ont enregistré des taux d'occupation variant entre 105 % et 114 %. Plus de 500 femmes et enfants se sont vu refuser l'accès à une place d'hébergement en raison du manque de place.

Cette situation est particulièrement préoccupante à Laval. Alors que la population continue de croître et que les besoins se complexifient, le développement des ressources d'hébergement et des solutions de logement adaptées ne suit pas le même rythme. Les organismes du milieu constatent quotidiennement les effets de cet écart sur leur capacité à répondre aux demandes.

Parallèlement, les séjours se prolongent. De nombreuses femmes demeurent plus longtemps en hébergement parce qu'elles peinent à trouver un logement abordable, sécuritaire et adapté à leur réalité. Cette situation ralentit le roulement des places disponibles, augmente la pression sur les ressources de première ligne, contribue à multiplier les refus et participe à créer les conditions qui mènent certaines femmes vers l'itinérance.

Une pression qui se répercute sur tout le réseau

Lorsqu'une femme ne trouve pas de place en maison d'aide et d'hébergement, ce n'est pas seulement une demande de service qui demeure sans réponse. C'est une femme qui retarde son départ, qui reste ou retourne auprès d'un.e conjoint.e violent.e ou qui tente de se reloger dans des conditions précaires et insécuritaires. Lorsque les maisons débordent, que les logements abordables sont introuvables et que les séjours s'allongent faute de solutions de relocalisation, c'est l'ensemble du filet de sécurité qui s'engorge.

Cette réalité n'est pas le résultat d'un manque d'engagement des ressources. Elle est le symptôme d'un système qui peine à répondre à l'ampleur des besoins. Pour nos organisations, il est temps de reconnaître que les investissements en violence conjugale, en logement et en lutte à l'itinérance sont étroitement liés.

Le gouvernement du Québec doit agir en renforçant l'accès à l'hébergement spécialisé, en accélérant le développement de logements sociaux et abordables et en soutenant adéquatement les ressources qui, chaque jour, contribuent à prévenir l'itinérance et à assurer la sécurité des femmes et des enfants victimes de violence conjugale.

Signataires
 Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval (TCVCASL)
 Services intégrés du district judiciaire de Laval
 Maison d'aide et d'hébergement Le Prélude
 Maison d'aide et d'hébergement de Lina
 Maison d'aide et d'hébergement L'Esther
 Bouclier d'Athéna – L'Odyssée
 Carrefour d'Hommes en Changement (CHOC)
 Groupe A-Gir
 Zéro Exploitation
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Comptes rendus de lecture du mardi 9 juin 2026

9 juin, par Bruno Marquis — , ,
Le conflit mondial du XXIe siècle Samir Saul et Michel Seymour C'est assurément l'un des meilleurs bouquins sur la politique internationale qu'il m'ait été donné de lire (…)

Le conflit mondial du XXIe siècle
Samir Saul et Michel Seymour

C'est assurément l'un des meilleurs bouquins sur la politique internationale qu'il m'ait été donné de lire au cours des dernières années. Il nous éclaire, si besoin est, sur les motivations des États-Unis dans les conflits en Ukraine et en Palestine. Contrairement à la propagande en cours en Occident, qui nous présente continuellement les États-Unis et, dans une moindre mesure, leurs alliés comme des défenseurs de la démocratie et tout le tralala, les auteurs nous démontrent à quel point les États-Unis n'hésitent pas à sacrifier la population ukrainienne dans sa guerre par procuration contre la Russie, et la population palestinienne, entre autres, dans son soutien à Israël pour assujettir les pays du Moyen-Orient. Ce que nous explique en fait cet essai fouillé, c'est que les États-Unis sont prêts à tout pour se maintenir seuls au sommet, dans un monde unipolaire, et pour endiguer, affaiblir et assujettir les pays qui leur font de l'ombre, à commencer par la Chine et la Russie. Un assez court bouquin dont je vous recommande assurément la lecture.

Extrait :

Les enjeux sont énormes. Les États-Unis font face au maintien ou nom de leur Empire car la résistance russe et chinoise est de taille et elle donne l'exemple aux peuples du Sud, eux-mêmes supportant de moins en moins l'hégémonie étasunienne.


Bande de colons
Alain Deneault

La thèse d'Alain Deneault, qui divise le processus de colonisation en trois groupes – les colonisateurs, les colons et les colonisés – s'oppose à celle d'Albert Memmi et de certains autres. Elle a aussi son petit lot de détracteurs. Elle n'en est pas moins fort valable en ce qui nous concerne, car elle jette décidément un éclairage plus net sur ce que fut la colonisation, conçue d'abord dans l'intérêt des exploiteurs et des marchands. Les colons, situés entre les colonisateurs – la petite élite économique des exploiteurs – et les colonisés – les peuples autochtones, grands spoliés dans toute l'affaire – ce sont la majorité d'entre nous, venus d'Europe et d'ailleurs, alliés objectifs de la classe dominante, sorte de zone tampon, facilement exploités et manipulables. Alain Deneault ne fait certes pas de compromis avec la vérité. Tout ce qu'on peut lui reprocher parfois, c'est de ne pas vulgariser suffisamment son propos, de ne pas le rendre plus accessible aux colons et aux colonisés auxquels il s'adresse...

Extrait :

Pour le reste, la colonie est l'affaire des colonisateurs, une minorité de possédants qui en disposent à leur guise comme ils disposent du colon puisqu'ils en fait partie. La Compagnie de la Baie d'Hudson, les sociétés ferroviaires, les banques d'affaire et les grands marchands y ont conditionné sans heurts la vie sociale. Coincé entre le colonisateur, qui définit en fonction de ses intérêts le dessein colonial, et le colonisé broyé par l'entreprise de pillage, voire d'extermination, que celui-là met en œuvre, le colon apparaît comme le strict agent du projet d'exploitation. Au Canada, il cherche une légitimité historique et morale entre l'establishment financier qui l'exploite et les peuples d'origine qu'il spolie.

Les cerfs-volants
Romain Gary

C'est le dernier roman de Romain Gary. Il a été publié juste avant sa mort en 1980. Ludo Fleury vit seul avec son oncle, le « facteur timbré » qui fabrique des cerfs-volants. Il tombe vite amoureux d'une jeune Polonaise qui passe ses vacances avec ses parents dans son coin de pays. Ce sera l'amour de sa vie, mais la guerre éclate, l'Allemagne envahit la Pologne et la France, et c'est de part et d'autre la résistance qui les empêche de se retrouver. Un autre bon roman, qui nous rappelle encore une fois la monstruosité de la guerre… de toutes les guerres… dans lesquelles nous devons absolument éviter de nous laisser entraîner.

Extrait :

Il se méfie des grands élans et il trouve que les hommes doivent tenir même leurs plus nobles idées au bout d'une solide ficelle. Sans ça, selon lui, des millions de vies humaines vont se perdre dans ce qu'il appelle « la poursuite du bleu ». Il ne se sent bien qu'en compagnie de ses cerfs-volants.

Écoanxiété
Noémie Larouche

Ce bel ouvrage de vulgarisation, publié il y a déjà cinq ans, nous permet de mieux cerner l'écoanxiété, cette anxiété générée par la crise climatique et la crise environnementale en général, en particulier chez les jeunes générations. On y retrouve une foule de précieux témoignages et la nécessité de prendre soin de soi pour s'activer en faveur de l'environnement en se reconnectant avec la nature. Je vous encourage à lire sur le sujet… et du coup sur tous les aspects de la crise environnementale.

Extrait :

Non seulement nous nous sommes éloignés de la nature qui nous a fait naître, mais nous nous sommes éloignés les uns des autres, et donc privés d'un des meilleurs remparts devant notre vulnérabilité.

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Néoféodalisme ou hypercapitalisme ?

9 juin, par Stephen Maher — ,
Les géants de la technologie qui occupent les postes clés de l'économie moderne n'ont pas inventé un nouveau mode de production — ce sont simplement des capitalistes (…)

Les géants de la technologie qui occupent les postes clés de l'économie moderne n'ont pas inventé un nouveau mode de production — ce sont simplement des capitalistes exploiteurs dans le sens le plus classique du terme.

3 juin 2026 | tiré d'Inprecor.fr

L'un des dogmes les plus tenaces de la gauche est l'idée que l'investissement productif cède la place à la spéculation improductive, entraînant le « délitement » de l'économie industrielle et le déclin du capitalisme. Après tout, il semble évident que les capitalistes préfèrent gagner rapidement de l'argent plutôt que de s'engager dans le processus ardu et risqué consistant à produire réellement quelque chose. Le néo-féodalisme a le vent en poupe.

Un capitalisme de plus en plus rentier ?

Ces arguments ont généralement mis l'accent sur le rôle prétendument parasitaire de la finance et du « capital fictif ». Plus récemment, cependant, ils ont été étendus pour décrire un « capitalisme rentier » émergent, dans lequel l'extraction de la rente par le biais du pouvoir monopolistique et du contrôle de l'État a supplanté la production en tant que principal moyen par lequel les capitalistes accumulent de la richesse. En réalité, la dystopie qui se déploie autour de nous n'est pas le résultat de l'effondrement de la logique du capitalisme — c'est l'expression directe de cette logique.

Dans un article récent, publié dans Sidecar, par exemple, Dylan Riley réitère un point important souvent associé à son coauteur, Robert Brenner, selon lequel la « dépendance globale vis-à-vis du marché » constitue le fondement même du capitalisme. En d'autres termes, la caractéristique déterminante du capitalisme est qu'il s'agit d'un système dans lequel tant la classe dirigeante que les masses laborieuses dépendent du marché pour leur bien-être. Entre autres choses, cela a des implications cruciales sur la manière dont nous comprenons la genèse historique du capitalisme, brièvement résumée par Riley dans cet article. Cela nous amène à nous concentrer sur les rapports de production au sein des sociétés, plutôt que sur leurs seules relations commerciales extérieures avec un « système mondial », pour déterminer la nature de leur mode de production.

Riley insiste sur le fait que la critique de gauche ne devrait pas viser des capitalistes particuliers et leurs antécédents spécifiques de violence, mais bien la logique du capitalisme. Pourtant, son affirmation suivante, selon laquelle les capitalistes accumulent aujourd'hui de plus en plus de richesses par le biais de la recherche de rentes, de l'extraction politique et du pillage plutôt que par des « investissements productifs », est conceptuellement confuse et n'est étayée par aucune preuve. En effet, ces affirmations reposent précisément sur l'incapacité à analyser « la dynamique du système » et « ses lois de mouvement » qu'il dénonce à juste titre.

Pour commencer, on pourrait se demander quelle est la source de la « rente » que ces capitalistes sont censés prélever. Pour que de la valeur puisse être prélevée sous forme de rente, il faut d'abord qu'elle soit produite. La seule façon de contourner cette condition serait d'adopter la vision néoclassique selon laquelle le pouvoir de fixation des prix des entreprises crée de la valeur à partir de rien. Si l'on s'appuie sur un cadre conceptuel qui conçoit la valeur comme le résultat de processus matériels concrets menés par des êtres humains concrets, cette explication n'est guère satisfaisante. La rente, tout comme le profit et l'intérêt, doit donc être comprise comme un droit sur un stock fini de plus-value produite dans l'ensemble de l'économie, comme le montre Karl Marx.

Cela implique donc des relations spécifiques — systémiques — entre la rente et le profit. La rente est une déduction opérée sur la production totale de l'économie. Cela signifie qu'elle ne peut croître sans limites. Elle est limitée par ce qui a été effectivement produit. Si l'on soustrait la rente du profit, on ne peut aller très loin avant que la production ne devienne plus viable — ce qui compromettrait alors la source même de la rente ainsi que la reproduction de l'ensemble du système. La « motivation au gain » (selon les termes de Marx) doit être suffisante pour inciter les capitalistes à investir dans des activités productives, sans quoi la rente elle-même devient impossible.

Si les activités de rente étaient systématiquement plus lucratives que l'investissement productif, tous les capitalistes chercheraient alors à devenir des rentiers, comme le suggère Riley. Et s'ils le faisaient, l'afflux de capitaux vers ces secteurs intensifierait la concurrence et ramènerait les rendements vers la moyenne sociale. C'est là le cœur de la théorie de la concurrence chez Marx, et c'est exactement ce que l'on enseigne dans toutes les écoles de commerce : le capital quitte les secteurs dont les rendements sont inférieurs à la moyenne pour se diriger vers ceux dont les rendements sont supérieurs à la moyenne, ce qui entraîne une tendance à la péréquation du taux de profit. Cela ne signifie pas que les profits ne puissent pas être plus élevés dans un secteur que dans un autre. Cela implique simplement que l'investissement recherchera les rendements les plus élevés et que cet investissement aura une incidence sur la capacité de production, et donc sur la concurrence et les profits.

Un capitalisme sans concurrence ?

Pour que des rendements supérieurs à la moyenne puissent se maintenir, il faut donc qu'il existe un obstacle à l'égalisation concurrentielle du taux de profit. Certaines entreprises doivent être en mesure d'empêcher d'autres capitaux de pénétrer dans ces secteurs grâce à leur contrôle sur une condition de production ou de circulation que les autres ne peuvent ni reproduire ni exploiter — en d'autres termes, elles doivent disposer d'un pouvoir de monopole. C'est d'ailleurs précisément ainsi que Marx définit la rente : un revenu tiré d'avantages spécifiques sur le marché qui ne peuvent être éliminés par la concurrence.

Si l'on abandonne le lien établi par Marx entre la rente et le monopole, la rente peut alors désigner tout revenu tiré de la propriété. Or, tous les capitalistes possèdent et contrôlent les moyens de production et de circulation : usines, entrepôts, systèmes logistiques, logiciels, marques, réseaux de clients, brevets, systèmes de paiement, plateformes, etc. Si l'on considère que la propriété à elle seule génère de la rente, le profit, en tant que catégorie distincte, tend alors à se fondre complètement dans la rente.

Compte tenu de tout cela, l'analyse de Riley suggère en effet que le capitalisme est en train d'être remplacé par une forme de « néo-féodalisme », car l'accumulation de richesse par le « pillage » sape la concurrence et conduit à la suspension des « lois de mouvement » du capitalisme.

Pourtant, cela ne se vérifie pas dans la réalité. Comme Scott Aquanno et moi-même l'avons démontré dans un article récemment publié dans la Review of Radical Political Economics, les grandes entreprises technologiques qui sont généralement la cible de ces arguments n'ont pas généré de manière durable des bénéfices supérieurs à la moyenne. Leurs bénéfices ont plutôt oscillé autour de la moyenne. Il n'existe pas non plus de preuve que la mobilité du capital à l'échelle de l'économie ait diminué, comme le supposeraient les arguments en faveur du « capital monopolistique » ou du « capitalisme rentier ».

Cela signifie que même si l'on suppose que les activités de ces entreprises sont entièrement « improductives » (ce qui n'est en réalité pas le cas), leurs revenus ne constituent pas une rente. Il s'agirait plutôt de ce que Marx appelle le « profit commercial », c'est-à-dire le profit revenant aux capitaux qui remplissent des fonctions de circulation et de réalisation.

Google, Meta, Amazon et leurs semblables ne se contentent pas de ponctionner la valeur des entreprises productives ; ils construisent et exploitent des infrastructures que d'autres capitaux utilisent pour faire circuler les marchandises, réduire les délais de rotation, réaliser la plus-value et rivaliser plus efficacement.

Les entreprises commerciales sont soumises à une discipline concurrentielle qui les pousse à améliorer continuellement — voire à révolutionner — les conditions de circulation. Cela inclut les infrastructures de télécommunications, d'entreposage et de logistique, ainsi que la publicité. En ce sens, l'analyse du capitalisme par Marx continue d'offrir une explication convaincante aux processus rapides de développement technologique et logistique dont nous sommes témoins chaque jour autour de nous. Loin de s'écarter des lois de mouvement du capitalisme, ces dynamiques en sont l'expression la plus claire.

Comme le suggère Riley, les capitalistes détestent assurément la concurrence. Ils veulent tous anéantir leurs rivaux et s'assurer un pouvoir monopolistique. Mais cela n'est tout simplement pas possible. Il n'y a aucun moyen d'arrêter ce qu'Anwar Shaikh appelle la « guerre entre les entreprises », alors qu'elles se battent pour maximiser leur part du surplus social total — surtout lorsque la grande finance peut fournir aux grandes entreprises la puissance nécessaire pour démanteler toutes les barrières à la concurrence à la recherche de profits supérieurs à la moyenne. La concurrence n'est pas contingente, mais constitutive du système.

Enfin, l'idée selon laquelle les entreprises ne réaliseraient pas d'« investissements productifs » n'est qu'un mythe. Les grandes entreprises du capitalisme contemporain investissent massivement dans le capital fixe, la logistique, les logiciels, les centres de données, l'intelligence artificielle, les infrastructures énergétiques et les chaînes de valeur mondiales. Les investissements des entreprises restent élevés, les dépenses en recherche et développement ont augmenté, l'innovation technologique a progressé rapidement et les grandes entreprises restent engagées dans une concurrence acharnée sur les prix. Les théories du monopole peinent à expliquer toutes ces dynamiques.

Nous ne sommes pas confrontés à un capitalisme en décomposition ou sombrant dans le rentiérisme, mais à un système fort, rentable, dynamique et compétitif. Et c'est précisément là que réside le problème.

Cet article a été publié parJacobin, le 19 mai 2026. Traduit de l'anglais parMarx21.ch.

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« Ils préfèrent qu’on disparaisse avant l’arrivée des touristes » : le Mondial 2026 chasse les sans-abri des villes hôtes

9 juin, par Théo Quintard — , ,
Alors que Philadelphie se prépare à accueillir la Coupe du monde de football, les personnes sans-abri sont déplacées au nom de la « mise en beauté » de la ville. « Ils (…)

Alors que Philadelphie se prépare à accueillir la Coupe du monde de football, les personnes sans-abri sont déplacées au nom de la « mise en beauté » de la ville. « Ils préfèrent qu'on disparaisse avant que les touristes arrivent », dénoncent-ils.

Tiré de Reporterre.

Le visage émacié par des années d'errance dans la rue, Darnell (qui n'a pas souhaité donner son nom) observe en silence les préparatifs de la Coupe du monde [1] depuis le banc sur lequel il passe désormais la plupart de ses nuits. Sous les arbres du Lemon Hill Park, où une gigantesque fan zone est en train d'être construite pour célébrer les fastes du football, cet homme à la barbe grisonnante et aux vêtements usés par le soleil dit voir davantage de policiers et d'agents municipaux patrouiller dans le secteur.

Certains sans-abri qui vivaient près du parc auraient déjà été contraints de se déplacer plus loin, dans North Philly ou vers les berges moins fréquentées du fleuve. « Ils veulent faire de cet endroit une vitrine pour le monde entier, lâche-t-il en désignant les espaces où seront installés écrans géants, scènes et zones de restauration. Mais nous, ils préfèrent qu'on disparaisse avant l'arrivée des touristes. »

Derrière, les gratte-ciel du centre-ville se découpent dans la chaleur étouffante de cet après-midi de début mai. Entre les tours vitrées et les pelouses impeccables du parc, Darnell regarde le paysage se transformer sans avoir le sentiment d'y avoir encore une place. « La Coupe du monde, pour eux, c'est une fête. Pour nous, ça ressemble surtout à un compte à rebours avant qu'on nous chasse encore plus loin », souffle-t-il d'une voix éteinte.

L'espace de quelques secondes, Darnell jette un regard furtif vers les ouvriers affairés à préparer la fan zone puis lâche, amer : « Quand je vois les millions investis dans le football, je me demande comment une ville peut avoir si peu pour ceux qui y vivent. » La ville de Philadelphie n'a, pour l'heure, pas donné suite aux sollicitations de Reporterre.

Selon le dernier décompte annuel des autorités locales, 5 517 personnes vivent sans domicile fixe à Philadelphie. Une crise aggravée ces dernières années par l'explosion des loyers, le manque chronique de logements abordables ou encore l'épidémie d'opioïdes.

À quelques semaines du Mondial de football et du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis, les associations venant en aide aux plus vulnérables redoutent une vaste opération de « mise en beauté » autour du stade du Lincoln Financial Field et des principaux sites destinés à accueillir les visiteurs du monde entier. Aucun plan précis de prise en charge des personnes sans domicile fixe ne leur a été présenté, nourrissant les craintes de nouveaux démantèlements de campements de sans-abri.

Le traumatisme de la visite du pape en 2015

« L'histoire montre que lorsque les intentions des autorités restent floues, cela se traduit souvent par des évacuations massives où les populations les plus précaires sont éloignées des quartiers centraux et touristiques », regrette David Fair, directeur exécutif de Turning Points for Children, une organisation à but non lucratif spécialisée dans la protection de l'enfance et l'accompagnement des familles vulnérables.

À l'origine de l'ouverture du premier centre d'hébergement pour sans-abri de Philadelphie en 1985, ce militant des droits civiques redoute que l'histoire se répète. Avec émotion, l'activiste de 74 ans se souvient comment des dizaines de personnes sans domicile fixe avaient été « chassées » du centre-ville lors de la visite du pape François en 2015. Onze ans plus tard, il redoute « un énorme pas en arrière » avec le retour d'une logique de gestion purement sécuritaire du sans-abrisme, à défaut d'un accompagnement durable et humain.

La municipalité avait pourtant promis le financement de 1 000 lits supplémentaires en décembre 2025, mais seuls 300 ont depuis été ouverts dans un centre d'hébergement géré par Self Inc., la plus importante organisation sans but lucratif offrant des logements d'urgence aux adultes célibataires à Philadelphie dans laquelle David Fair est président du conseil d'administration.

Les associations saluent les 100 millions de dollars (86 millions d'euros) débloqués par la ville en juin 2024 pour la construction de logements sociaux. Mais à plus court terme, beaucoup regrettent le faible soutien accordé aux équipes en première ligne qui accompagnent au quotidien les personnes sans-abri et souffrant d'addictions.

Doctorant en philosophie et militant pour le droit au logement, Sterling Johnson estime que Philadelphie cherche, au contraire, à « attirer davantage de capitaux mondiaux », quitte à privilégier les intérêts économiques des promoteurs immobiliers au détriment des habitants les plus précaires.

Sous son sweat vert barré de l'inscription « Go Birds, Fuck ICE, Free Palestine », ce militant pointe du doigt une ville qui mobilise de plus en plus d'argent public pour « préserver son image » plutôt que pour répondre durablement à la crise du logement. Rien qu'en janvier 2026, la municipalité de Philadelphie a dépensé 11,5 millions de dollars (9,9 millions d'euros) dans un programme d'embellissement urbain et de lutte contre les graffitis.

« La criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri »

À Kensington, où vivent près de 40 % des sans-abri de la ville, des silhouettes hagardes errent sous les rails du métro aérien, entre campements de fortune, trottoirs délabrés et commerces abandonnés. Épicentre de la crise du fentanyl, du xylazine et de la médétomidine aux États-Unis, ce quartier au nord de Philadelphie, pourtant éloigné du stade et des fan zones du Mondial, pourrait lui aussi être visé par des opérations de « nettoyage » urbain, dans un contexte de durcissement policier et de craintes liées aux interventions de l'ICE, la police fédérale de l'immigration de Donald Trump.

« Notre plus grande inquiétude, c'est de perdre encore plus de vies », confie Susan Sheehan-Fasulo, la directrice générale bénévole d'Angels in Motion, une organisation qui vient en aide aux personnes souffrant d'addictions sévères aux drogues.

À l'arrière d'une voiture, les trois bénévoles de son association distribuent ce qu'elles appellent des « sacs de bienfaisance », remplis de produits alimentaires de première nécessité, ainsi que clémentines et bouteilles d'eau. Toutes craignent que les sans-abri de Kensington soient, par ricochet, « dispersés vers des quartiers résidentiels ».

« Cette Coupe du monde, c'est celle des plus riches »

Assistante juridique dans un cabinet d'avocats du centre-ville, Susan Sheehan-Fasulo dit en observer les premiers signes. « Les agents municipaux balayent les rues du matin au soir, principalement pour empêcher les gens de rester assis au coin des rues. Dès qu'ils arrivent, les gens comprennent qu'ils doivent partir. Parfois, ils utilisent même des souffleurs de trottoir ou des jets d'eau pour les déloger », raconte, désabusée, cette mère de famille dont la fille vit aujourd'hui dans la rue.

À en croire Jules Boykoff, auteur du livre Red Card : The 2026 World Cup, Sportswashing, and the Fifa Greed Machine (OR Books, 2026), les « méga-événements sportifs » comme le Mondial de football tendent à « amplifier la tendance déjà existante aux États-Unis : la criminalisation voire la diabolisation des personnes sans-abri ».

Ce professeur de sciences politiques à la Pacific University dans l'Oregon estime que ce type de compétition crée souvent un « état d'exception », marqué par « des politiques de surveillance et de maintien de l'ordre très étendues », progressivement « normalisées après la compétition ». Selon lui, les villes hôtes ont surtout intérêt à faire disparaître de l'espace public les populations les plus précaires avant l'arrivée des médias du monde entier, susceptibles de documenter « le manque d'humanité et les inégalités brutales qui contribuent précisément au sans-abrisme ».

À Philadelphie comme ailleurs, l'argent a toujours dicté les règles du jeu. Le front déjà perlé par quelques gouttes de sueur, Darnell finit par recompter lentement quelques billets froissés, élimés par les jours passés dans ses poches comme son visage l'est par des années de rue. Après un long silence, il esquisse un sourire fatigué avant de souffler : « De toute façon, cette Coupe du monde, ce n'est pas celle du peuple. C'est celle des plus riches. »

Nadège Beausson-Diagne : « Les femmes parlent maintenant parce qu’elles étaient trop mortes avant »

29 mai 2026 |tiré de Politis.fr Politis En poésie, Nadège Beausson-Diagne souhaite apporter de la force aux victimes de violences sexuelles, notamment celles de Patrick (…)

29 mai 2026 |tiré de Politis.fr
Politis

En poésie, Nadège Beausson-Diagne souhaite apporter de la force aux victimes de violences sexuelles, notamment celles de Patrick Bruel, en rendant hommage à leur courage face à des agresseurs dont le point commun repose sur leur épanouissement crasse dans le patriarcat.

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Une fenêtre historique

9 juin, par Frédéric Lordon — , ,
Ce texte est le premier d'une série de trois (ou plus...). Pour parler d'une chose simple dans son principe, moins dans son exécution. La survenue d'une crise financière du (…)

Ce texte est le premier d'une série de trois (ou plus...). Pour parler d'une chose simple dans son principe, moins dans son exécution. La survenue d'une crise financière du format de celle qui s'annonce n'appelle pas des actes de gestion mais de faire de la politique. La finance néolibérale est une structure tellement puissante, tellement asservissante que lorsqu'elle nous fait la grâce de s'abattre toute seule, on ne la loupe pas. On fait de la politique – transformatrice. Cette crise, dont tous les éléments sont en place, n'est pas encore ouverte. Ça viendra. Vraisemblablement pour le dernier trimestre. Ce qui laisse encore un peu de temps pour se préparer. Car il faudra être prêt. Ce triptyque est destiné à y contribuer.

Tiré du site du CADTM.

Qu'est-ce qu'être de gauche ? C'est faire reculer l'emprise du capital aussi loin que possible, c'est-à-dire à terme jusqu'au bout. Le bout : sortir du capitalisme.

Mais le terme est loin et ses conditions politiques sont exigeantes : 1) avoir une représentation minimalement élaborée de ce qu'on fait « après », 2) y gagner une part suffisante de la population pour lui en faire voir les nécessités, les bénéfices, mais aussi pour la préparer à en accepter les conséquences. Donc : le terme est loin. On y verra à la fois un devoir impérieux de cheminer pour le rejoindre et une nécessité de mesurer les possibilités du moment sans trop se raconter de salades.

En attendant : la forme contemporaine du capitalisme est celle qui a historiquement maximisé l'emprise. Sur l'économie bien sûr – en fait sur la société en son entier. Par où cette emprise passe-t-elle ? Par la déréglementation de tous les marchés : le marché des biens-capitaux pour favoriser les investissements directs à l'étranger, c'est-à-dire les délocalisations, et mettre en concurrence les territoires ; les marchés de biens et services pour intensifier la productivité et discipliner le coût salarial ; le marché du travail enfin pour y maximiser l'effet des autres déréglementations. Mais toutes ces déréglementations sont chapeautées par une déréglementation de rang supérieur, qui se les subordonne toutes, et qui les intensifie toutes : la déréglementation des marchés de capitaux. Toutes ces déréglementations ne sont en quelque sorte que des instruments pour les objectifs finaux posés dans la sphère des marchés de capitaux, et par la déréglementation des marchés de capitaux : la maximisation du rendement du capital sous sa forme de capital financier.

C'est cet agencement hiérarchique des déréglementations qui conduit à renommer plus précisément le « néolibéralisme » comme capitalisme de déréglementation à dominante financière. La finance, dans sa forme des marchés de capitaux déréglementés, en est donc la tête, le centre névralgique. D'où il résulte qu'à défaut des conditions propices à une sortie du capitalisme, et sans préjudice du travail politique pour les faire advenir, l'entreprise de gauche de sortir de ce capitalisme, entreprise qui est comme une sorte de minimum syndical d'une politique de gauche, laissant à toutes les droites la gestion de l'état des choses et des choses en l'état, cette entreprise doit viser la tête : la finance. Il n'y aura pas de politique de gauche qui n'aura visé la tête. Si « politique de gauche » a pour sens de faire reculer l'emprise du capital, donc de modifier les conditions structurelles de cette emprise, alors elle doit s'en prendre à la finance néolibérale. Violemment.

5 raisons (d'en finir avec la finance déréglementée)

Tout y conduit. Les deux voies de la finance néolibérale sont aussi nuisibles l'une que l'autre. La voie actionnariale, par où s'exprime sous sa forme pure le primat structural de la rentabilité du capital financier, est le bras armé de la mise au pas du travail. La voie de la dette est celle de la disciplinarisation des États, d'après les intérêts du capital détenteur de titres obligataires, et du démantèlement des fonctions collectives socialisées en vue de leur remise au capital privé, c'est-à-dire à la marchandisation générale. Dirait-on cela seulement, nous disposerions déjà d'une 1re et d'une 2e raison catégoriques d'en finir avec la finance néolibérale.

Il se trouve par ailleurs qu'en plus de maltraiter toute la population qui n'a pas partie liée au capital, la finance, les gens de la finance, tirent de fabuleux enrichissements de cette maltraitance – 3e raison.

Il se trouve également que la finance déréglementée est au principe de crises récurrentes, violentes, parfois cataclysmiques : dans leurs retombées sur l'économie réelle. Qui, pour être parfaitement étrangère aux frénésies de la bulle, plus encore à ses obscènes profits, n'en souffrira pas moins le contrecoup des violentes réactions du système bancaire au moment où il restreint le crédit avec autant de brutalité pour les agents de la production qu'il en a accordé avec laxisme aux agents de la finance. D'où résulteront récession et chômage. Ceci est parfaitement intolérable – 4e raison.

Il se trouve enfin que lorsque leurs propres excès les ont portées au bord de la ruine, les grandes institutions financières, les banques au premier chef mais également les compagnies d'assurance et tous les grands gestionnaires de l'épargne collective, demandent à être sauvées de la faillite complète. Et l'obtiennent. Pas seulement par un effet de collusion d'élites bourgeoises qui circulent entre État et capital. Mais pour les raisons impérieuses du risque systémique. Ce sont des raisons impossibles à avaler. Et pourtant il faut s'y rendre. Car la joie mauvaise de voir les banques enfin à terre ne durerait qu'une fraction de seconde : avant que nous ne soyons précipités dans le même abîme à leur suite. Il faut se représenter le chaos sur quoi débouche un risque systémique qu'on aurait laissé faire jusque dans ses dernières conséquences : la totalité du secteur bancaire à terre, plus une coupure au distributeur de billets, pas un chèque susceptible d'être traité, les virements évidemment impossibles. En plus de conserver les avoirs du public, les banques constituent l'infrastructure des paiements. Ce qui signifie que, si plus de banques, alors plus aucun moyen de transacter. Toute production, tout commerce arrêtés dans l'instant. Restent : le peu de liquide que les agents ont dans la poche à ce moment-là, le contenu du frigo et des placards pour manger, en gros quelques jours devant soi. Et après, l'aventure… Il est impensable de laisser les banques à la ruine, il faut sauver les banques. En dépit de tout. Après les quatre précédentes : 5e raison – de ne plus tolérer ça. Remettre les banques debout pour les laisser repartir à l'identique, sans qu'à aucun moment elles ne payent le prix, non pas seulement le prix monétaire mais le prix de l'arraisonnement structurel, c'est ce qu'une politique de gauche ne peut pas tolérer.

Un système auto-verrouillé

Le problème est que le système de la finance néolibérale force à tolérer l'intolérable. Les structures de la finance déréglementée n'occupent pas seulement la position hiérarchiquement supérieure dans la configuration institutionnelle d'ensemble du capitalisme contemporain (son « mode de régulation »), elle disposent d'une étonnante propriété d'auto-verrouillage. C'est-à-dire des moyens de mettre en échec tout gouvernement qui entreprendrait de les transformer dans un sens non conforme à leurs intérêts.

Il n'est besoin d'aucune hypothèse de coordination cachée pour s'en faire une idée : tous les agents de la finance déréglementée sont d'emblée accordés quant à leurs visions du monde financier, quant à ce que doivent être ses structures, et tous disposent du même instrument pour répondre à toute politique économique qui s'en prendrait à elles (comme, plus généralement, à toute politique économique qui leur disconvient) : la vente, le cas échéant massive, des titres de la dette publique. Il s'ensuit une hausse des taux d'intérêt, dont nul ne sait a priori jusqu'où elle peut aller, possiblement très haut si, donc, « les marchés », c'est-à-dire en fait la collectivité des opérateurs de la finance, considèrent qu'ils ont affaire à une entreprise de démolition de leur monde.

Porter les taux d'intérêt à ces niveaux est davantage qu'une réaction de « désapprobation » : c'est une entreprise symétrique de contre-destruction. « Nous détruirons le gouvernement qui veut nous détruire – et nous en avons les moyens ». En effet : ils en ont les moyens. Des taux d'intérêt en fusée disloquent littéralement l'économie : l'économie des finances publiques, par explosion de la charge de la dette et éviction de toutes les autres dépenses publiques, ou bien creusement abyssal du déficit et nouveau tour de hausse de taux ; l'économie privée où tout endettement devient d'un coût prohibitif, en fait impossible, et ce n'est même pas que la croissance en est atteinte, c'est que la récession va être meurtrière.

La finance s'est rendue intouchable, par l'effet de déréglementations qui ont sanctuarisé son domaine – ce dont, en France, elle doit la grâce au Parti socialiste. Qui n'a pas seulement collaboré, c'est bien le cas de le dire, à son installation mais à son maintien également, alors que ses effets étaient de plus en plus spectaculairement évidents, jusque dans les crises de très grande ampleur, comme celle de 2008, où s'ouvrit pourtant une fenêtre inédite pour fermer le barnum – on fit à peine semblant de l'emprunter.

Le socialisme de gouvernement se présentant à peu près identiquement sous toutes les latitudes, il y eut d'abord Obama, élu en novembre 2008, c'est-à-dire au plus fort de la déconfiture, Obama qui, dit-on, réunit les patrons des 6 ou 7 grandes de Wall Street pour leur tenir ce discours : entre les fourches et vous, il n'y a que moi – textuel. On aurait pu y voir une fixation assez explicite du rapport de force réel et l'annonce de ce que cette fois le manège allait être fermé. En lieu de quoi, il y eut le Dodd-Frank Act, loi de re-régulation aussi épaisse qu'inoffensive.

On se souvient aussi de François Hollande, quoique arrivé un peu plus tard — alors que le scandale des subprimes avait eu le temps de prendre toute son ampleur et de déborder en Europe. On se souvient de la finance d'abord son ennemie, très vite son amie, et de la loi dite Moscovici, supposée séparer banques d'investissement et banques commerciales, misérable en intention dès le départ, puis littéralement éviscérée par l'axe Bercy-lobby bancaire parfaitement complice, en parfaite conformité de toute façon avec les orientations du socialisme de gouvernement.

Enfin, dans un autre genre, mais peut-être le plus accablant, il y eut les directions syndicales françaises, qui percevant à moitié la fureur de l'opinion publique, décidèrent certes d'une manifestation nationale en janvier 2009 – la participation fut énorme. Mais sous les indigents mots d'ordre d'« augmentation des salaires » ou de « partage des richesses et du temps de travail », pauvres syntagmes édentés, concassés depuis des lustres, alors qu'une occasion inédite s'ouvrait, la première après trois décennies de mondialisation néolibérale, de tenir un propos politique et de mettre enfin en cause le capitalisme financiarisé. La fenêtre était grande ouverte, la colère populaire à son comble, l'arrogance du camp d'en face en miettes – une invitation au réarmement idéologique et à tout bousculer : et l'on « revendiqua » un « meilleur partage des richesses ». C'était à pleurer de bêtise et de nullité.

Fenêtres et vérandas

Or voilà que l'histoire, qui n'est pas exactement connue pour ce genre de faveur, semble repasser les plats. Et non seulement les repasser mais dans un format pantagruélique. La crise qui s'annonce est de proportions hors du commun, multi-crise financière d'un côté, choc massif de matières premières de l'autre, l'ensemble coiffé par le système explosif de leurs potentialisations mutuelles, crise totale dont on cherche en vain un précédent dans l'histoire du capitalisme, par là vouée à créer une situation politique inédite. Car se trouve recréée l'unique circonstance dans laquelle ce qui est ordinairement impossible devient possible : arraisonner la finance parce que l'auto-verrouillage a sauté. Il a sauté parce que le capitalisme financiarisé s'est vautré tout seul comme un grand, qu'il doit être relevé, qu'il est dans la plus extrême dépendance à qui viendra le relever, et que celui qui le relèvera a la possibilité de le faire à ses conditions – pourvu qu'il le veuille, et qu'il ait l'idée de quelques-unes.

Il n'y a pas 36 « qui », il n'y en qu'un : la puissance publique. Que la puissance publique vienne à s'abstenir et la ruine serait totale, absolue, définitive, par l'effet du risque systémique abattant les unes après les autres toutes les institutions financières dans une propagation fulgurante de la crise de liquidité – ramenant par conséquent l'économie au troc et à la cueillette. C'était la 5e raison. Mais c'est surtout, cette fois, la 1re occasion : l'occasion de tout reprendre en main, c'est-à-dire de faire tout ce que le socialisme de gouvernement corrompu a toujours refusé de faire : mater la finance.

Tout est à terre signifie que la catastrophe est visible de tous – elle est planétaire. Que le sauvetage des irresponsables nous est extorqué. Que les effets macroéconomiques et sociaux vont être dévastateurs. Par conséquent que le scandale est énorme. La légitimité de la finance déréglementée, soustraite à toute question ou bien protégée par le baratin économiste orthodoxe, ses arguments sur « l'efficience des marchés », ridiculisés à chaque crise, reconduits après chaque crise, la légitimité de la finance déréglementée est anéantie au moment où elle s'effondre – temporairement. C'est un moment politique qu'il est vital de saisir. Pour poser ce qui ne peut jamais l'être autrement : le règne de la déréglementation doit être refermé, nous allons y mettre un terme. C'est le seul moment où on le peut puisque les opérateurs qui seraient normalement en position de représailles sont bien trop occupés à leur survie. Et que la population, ordinairement à mille lieux des choses incompréhensibles de la finance, en perçoit d'un coup tous les enjeux fondamentaux avec la plus grande acuité. Par conséquent apportera son plein soutien à tout gouvernement qui lui offrira de se passer les nerfs par procuration sur la finance. On appelle ça une fenêtre historique. À ce stade d'ailleurs, ça n'est plus une fenêtre : c'est une véranda.

Et voilà, pour parachever le tableau, que s'annonce une élection prochaine où figure en assez bonne place une formation politique qui pourrait être tentée de s'y engouffrer – qui en aura en tout cas la possibilité. Une formation de gauche pour une fois. Sans doute pas au sens du « terme », du « jusqu'au bout » (faire reculer l'emprise du capital jusqu'au bout), mais suffisamment peut-être pour au moins s'en prendre à la forme financiarisée-déréglementée du capitalisme, en changer par conséquent la physionomie, très profondément même, en réalité faire advenir par-là un nouveau régime d'accumulation, une nouvelle séquence historique, un nouveau rapport de force du capital et du travail, drastiquement rebasculé en faveur du travail, entreprise transformatrice normalement partie intégrante – normalement partie minimale – de toute perspective de gauche. Rendue impossible pendant quatre décennies. Enfin à portée.

Voyons comment.

Source : Le Monde diplomatique

Multitudes vous invite à son premier grand rassemblement de l’année à Québec.

9 juin, par Multitudes — ,
Salut 👋 On termine un convoi qui s'est déplacé partout au Québec, et une chose est claire : les gens veulent retrouver du pouvoir sur leur vie et sur leur avenir. On a besoin (…)

Salut 👋

On termine un convoi qui s'est déplacé partout au Québec, et une chose est claire : les gens veulent retrouver du pouvoir sur leur vie et sur leur avenir. On a besoin au Québec de renouveler nos façons de décider ensemble sur ce qui nous concerne. Mais plus encore, on a besoin de construire un nouveau projet, capable de faire rupture avec les verrous qu'on voit partout.

Le rassemblement du 12 juin va être l'apogée d'un printemps consacré à la démocratie. Démocratie locale, démocratie économique, contre-pouvoirs... Mais le 12 juin va surtout être le lancement de la suite. Des assemblées populaires partout au Québec, un Pacte pour la démocratie, des alliances avec d'autres organisations, des plans et stratégies communes pour faire des gains politiques. Du désir, de la joie, de la colère ! C'est pour ça qu'on veut vous voir, en grand nombre. Pour se rassembler et sentir notre puissance collective. Et pour préparer la suite.

Aperçu
Le 12 juin à Québec, on tisse notre force politique !

Le Grand Rassemblement annuel des Multitudes

Ce moment marquera le dernier arrêt de notre Convoi pour la démocratie 🚌 (qui sillonnera plusieurs régions du Québec au printemps), mais surtout le début d'une nouvelle étape pour le mouvement : le lancement des assemblées populaires à travers le territoire. Ce rassemblement est un moment pour s'ancrer dans ce qui nous anime : la colère face aux injustices, le courage d'imaginer autrement et la joie de construire ensemble.

Parce qu'un mouvement se construit dans l'action, mais aussi dans les moments où l'on se rassemble pour imaginer la suite. Mais surtout parce que notre force politique se tisse dans les liens que nous créons.

N'oubliez pas de remplir le formulaireafin que nous puissions organiser cette journée au mieux !

Pour plus d'informations, voir le site de Multitudes :
https://www.multitudes.quebec/

Embarrés dehors

9 juin, par Marie-Ève Mathieu — , ,
Avoir fait des études littéraires comporte un avantage inédit quand il est temps de faire de l'analyse politique. Le sociologue va s'enquérir des mécanismes sociaux, le (…)

Avoir fait des études littéraires comporte un avantage inédit quand il est temps de faire de l'analyse politique. Le sociologue va s'enquérir des mécanismes sociaux, le philosophe va raisonner et le politicologue, étudier les rapports de pouvoir, tandis que le littéraire peut décider de partir sur le champ gauche, ou déambuler à l'aveuglette, ou prendre tout au pied de la lettre. Au contraire, il pourrait filer des métaphores. L'écueil, toujours présent, est qu'il profère des niaiseries joliment tournées, car il préfère ce qui est beau à ce qui est vrai.

J'essayerai donc de ne pas tomber dans ce panneau en construisant mon curieux échafaudage hebdomadaire. Mon esprit a noué un lien bien particulier que je peine à justifier sur un plan logique, mais dont je n'arrive pas à me débarrasser. La loi 1, si elle est adoptée, enfermera des Québécois dehors. J'irais même plus loin, la démarche politique principale de la CAQ, lors de ses deux mandats, a consisté à générer des évincés.

Une triste fable québécoise

Dans cette histoire, Simon Jolin-Barrette est un affreux Jean Sans Terre, un félon sans scrupules, à qui on a donné, paradoxalement, le ministère de la Justice. Duranceau, quant à elle, est une sorte de Shérif de Nottingham. Une traduction littérale et malhabile dirait qu'elle le shérif des « Rien jambon », mais, puisque je fais une fable québécoise, je dirai qu'elle est la défenseure des Gros-jambons. Or, cette expression prend tout son sens quand on regarde le détournement du programme Accès-Logis pour une formule de « logements abordables » qui cherche à impliquer davantage le secteur privé et qui est financé par les institutions bancaires. On prend des fonds publics pour subventionner les entrepreneurs privés pour qu'ils construisent des édifices profitables avec l'argent collectif. Quand est-ce que les Gros-jambons et les banques lèvent-ils le petit doigt pour le bien commun ? Jamais. Ils cherchent le profit et se fichent du reste. Le programme rate tellement sa cible qu'on a dû inventer de nouveaux termes pour justifier ce qui défie l'entendement : les logements « abordables différés ».

En somme, pour l'instant, ils vont venir grossir le flot des appartements de luxe – petits, mais chers – et des condos locatifs, dont le loyer est plus élevé que l'hypothèque mensuelle d'un quadruplex, une fois tous les loyers rentrés. Le taux d'inoccupation à Montréal serait de 3.8% pour les logements de luxe, de 9% pour certains secteurs commerciaux. Inversement, il serait de 0.4% pour les logements vraiment abordables. Cela frappe comme une flèche dans un endroit qu'on ne peut mentionner en bonne compagnie : entre 3 et 9 % du bâti est vide, alors qu'il y a des campements près de la rue Notre-Dame. Des gens qui résistent à des températures polaires l'hiver n'ont pas de maison. Je vais le redire, car la décence semble s'effondrer : il y a du monde au Québec qui dort dehors quand il fait moins 20.

À Montréal en 2025, un « logement abordable différé » correspondrait à un loyer d'environ 1762 $ par mois pour un quatre et demi et de 3060 $ par mois pour un cinq et demi. Supposons une famille de quatre qui aurait besoin d'un cinq et demi (elle serait à l'étroit en partant, mais bon, pour les besoins de la démonstration, laissons les questions de confort et d'espace), le ménage devrait générer aux alentours de 150 000$ annuellement s'il voulait rester dans les ratios recommandés pour un budget équilibré, où le prix du loyer est de moins de 30% du revenu brut. Je vous le dis en confidence : les ménages qui génèrent 150 000$ par année sont généralement des propriétaires.

Donc, le programme de logements « abordables différés » crée des logements qui ne conviennent à personne. Et, le « différé », quelle intrigante étiquette, que signifie-t-il ? Il désigne des appartements, trop petits, l'ai-je dit, qui seront soit longuement inhabités, soit transformés en Airbnb, mais certainement mal entretenus sur le long terme. Ces beaux logements, quand ils seront rendus bien pourris et bien dégueulasses - escomptons vingt ans pour ce faire -, deviendront disponibles pour les pauvres. N'avez-vous pas remarqué la hausse fulgurante des personnes en situation d'itinérance ? Ou le grand nombre de ménages qui sont juste sur la ligne et consacrent entre 50 et 90 % de leur revenu disponible pour se loger ? Quel est le plan pour ces gens durant les vingt prochaines années ?

On manque de postes de dépenses pour réussir à équilibrer les finances. Les banques alimentaires ? De plus en plus vides. Au secours ! Heureusement, les Robins des ruelles volent les Gros-jambons épiciers pour redonner aux pauvres. En attendant le retour de Richard Cœur de Lion, qui mettra de l'ordre dans le royaume. Je ne suis pas regardante, il pourrait se nommer Ruba ou Sol, mais pas Paul, pour des raisons évidentes : il aime cela embarrer des Québécois dehors, lui aussi. Encore mieux, au lieu d'attendre un sauveur, on pourrait prendre nous-mêmes notre destin en main, collectivement.

Cette fable est aussi une tragédie

Je suis comme Diderot, je fais du récit à tiroirs. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le concept, un récit à tiroirs comporte une série de digressions, de prétextes et de détours. On peut en faire autant que l'on veut, à la condition expresse qu'en fin de récit, on ferme tous les tiroirs ou, c'est selon, qu'on donne au lecteur une impression de complétude. Fermons ces tiroirs : Simon, le Jean sans Terre, Jolin-Barrette sert à quoi dans cette fable ? Il est un des vraiment méchants, car il ne veut pas que tous les Québécois habitent le territoire ensemble. Comme la Duranceau, la shérif des Gros-jambons, il embarre les gens dehors. Il veut voter, comme une loi ordinaire, le fondement de notre vivre-ensemble. Qui n'est pas mentionné dans cette législation du Commun ? Out, les Canadiens Anglais, damn. Out, les Premières Nations, t'sais, elles sont si peu civilisées celles-là. Elles ont habité le territoire pendant des siècles, mais elles n'ont pas eu l'idée de bâtir des propriétés. Pas de verrou, pas d'exclusion.

Je suis en fin de récit, mais je ne suis pas plus avancée qu'avant. Je ne veux pas que les Québécois couchent dehors. Je ne veux pas exclure des gens de ma province. Je veux que les Premières Nations, les Anglos, les itinérants, les pauvres et les immigrants se sentent chez eux dans notre Québec. Je ne sais pas pour vous, mais je pense que c'est le temps qu'on embarre dehors tous ces politiciens qui ne nous représentent pas.

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Quand s’ouvrent des possibles prometteurs... avec Mosaïque de résistances

9 juin, par Pierre Mouterde — ,
Il y avait près de 350 personnes présentes le 3 juin dernier (400 avec les personnes en ligne) à l'Uqam sur la rue Sherbrooke pour le lancement de Mosaïque de résistances. (…)

Il y avait près de 350 personnes présentes le 3 juin dernier (400 avec les personnes en ligne) à l'Uqam sur la rue Sherbrooke pour le lancement de Mosaïque de résistances. Globalement, on peut dire que ce fut un succès, autant pour le nombre des participants réunis que pour les interventions diversifiées des panélistes, même si Naomi Klein —la personnalité la plus attendue et qui devait intervenir par visioconférence depuis Toronto- s'est désistée de manière bien décevante à la dernière minute, suite à un accident de voiture.

Mais qu'est-ce que Mosaïque de résistances ? C'est un nouveau réseau québécois d'associations pour la défense des droits, d'organismes communautaires et de solidarité internationale, de syndicats, d'écologistes, d'artistes et de citoyens du Québec qui, en ce mois de juin 2026, apparaît enfin au grand jour et veut travailler à la formation d'un mouvement social large pour faire face à la montée du fascisme et de l'extrême-droite. [1]

Et il faut le dire d'emblée : l'appel qui accompagne son lancement a été signé par de nombreux et significatifs organismes populaires ou communautaires du Québec dont entre autres : La Ligue des droits, la FFQ, Mère au front, Montérégie Antifasciste, Au bas de l'échelle, le Conseil central de Montréal, le SFPQ, La marche mondiale des femmes, Alternatives, etc [2] .

Il a aussi été relayé par des médias d'information alternatifs du Québec comme A bâbord, Les NCS, Presse-toi à gauche, Journal d'Alter. Et il a le mérite de mettre les points sur les "i" en relevant comment se profile au Québec et au Canada, sur fond de montée croissante des inégalités et de désengagement de l'État, un tournant politique autoritaire très préoccupant.

Nobles aspirations et obstacles sous-jacents

Dans cet appel de Mosaique de résistances ce tournant politique autoritaire est décrit avec raison comme un "arsenal de lois antisociales et antisyndicales fragilisant les conditions de travail, marginalisant les populations les plus défavorisées et discriminées, nourrissant la peur et favorisant la montée d'un climat raciste, discriminatoire et islamophobe". C'est ce qui explique que ce réseau insiste surtout sur l'urgence "de ne plus dissocier nos luttes" et (...) de construire un mouvement politique fort et pluriel autour d'une vision de la société qui est émancipatrice, juste, décoloniale, inclusive, féministe et écologique".

Voilà pour les objectifs et les aspirations à long terme de cet appel : des plus nobles et des plus nécessaires, assurément ! Il n'en reste pas moins, toujours bien présents —fichés derrière les intentionnées déclarées— des enjeux et obstacles qui, à court terme, nécessiteront clarification courageuse, dialogue bienveillant et dépassements positifs collectifs.

Car il faut le reconnaître, l'émergence et la mise au monde de ce réseau pluriel d'organismes sociaux faisant front à la montée de l'extrême-droite, ne s'est pas fait sans tâtonnements, ni difficultés. Voilà maintenant plus d'une année qu'il enchaîne —sous les patientes auspices d'Alternatives— réunions et rencontres en tous genres. Et si le constat qui fait consensus reste indéniablement celui de la nécessaire unité à construire entre les uns et les autres, la manière d'y parvenir, est encore l'objet de bien des débats ; des débats d'ailleurs qui ont de la peine à se donner sur le fond, comme si tout un chacun tendait pour protéger son droit à la différence, de défendre coûte que coûte ses particularités organisationnelles ou idéologiques.

La politique des mots, c'est les mots de la politique

On dit souvent que la politique des mots (c'est-à-dire le choix des mots utilisés), ce sont les mots de la politique (c'est-à-dire les formes de pouvoir qui s'expriment dans les mots utilisés). Et dans le choix même du titre retenu pour ce réseau — un choix qui s'est opéré de manière très rigoureuse et démocratique, il faut le dire— il y a eu un peu de cela. Car on a opté finalement pour le terme "Mosaïque" qui, au-delà même de l'unité esthétique que le mot peut quand même évoquer, renvoie surtout à la diversité revendiquée des formes, des couleurs et des matériaux utilisés. Et l'on a mis de côté une appellation concurrente qui avait obtenu presque le même nombre de voix : "Tenir bon, tenir tête", formule qui, elle plus classique, tentait plutôt à mettre l'accent sur la nécessité du combat, de la lutte collective à mener.

"Des détails insignifiants", diront certains, "et sans grande importance", rajouteront d'autres ; le décisif étant de trouver une formule qui fasse consensus et serve de ralliement au plus grand nombre ! Elle n'en exprime pas moins un certain "air du temps", et au-delà renvoie à quelques questions de fond auxquelles Mosaïque des résistances" aura nécessairement à se colleter à l'avenir : suffit-il pour faire face de manière unitaire au péril fasciste, de faire connaître toutes les initiatives que les membres du réseau organisent chacun de leur côté, en en oubliant aucune et en se contentant de les faire coexister les unes à côté des autres ; le tout parce que la lutte au fascisme devrait se mener d'abord à partir des marges ? Ou ne faut-il pas aussi et en même temps penser à quelque chose de beaucoup plus difficile à réaliser : à une coordination des luttes sociales et politiques, à un rapprochement socio-politique des unes et des autres se construisant peu à peu dans l'affrontement avec l'extrême-droite (et à travers des victoires à son encontre) ; seul moyen efficace pour contenir cette droitisation générale de la société ainsi que pour lutter contre sa fascisation appréhendée ?

Quelques panélistes particulièrement inspirants

C'est justement ce que plusieurs membres du panel du 3 juin –animé par Aurélie Lanctôt— n'ont pas manqué de rappeler à leur manière. Bill Fletcher JR, syndicaliste états-unien, auteur et chercheur à Policies studies, a ainsi montré comment le fascisme est d'abord un "mouvement social lié à un secteur du capitalisme", faisant donc que "l'ennemi peut-être présent au sein même de nos familles" et que pour y faire face, "il faut conceptualiser la notion d'un front élargi", qui nous rendrait capable de nous unir, tout en isolant fortement ceux qui veulent renverser tous les aspects démocratiques du capitalisme" ; le tout (sic) à l'image de ces pelures ou couches d'oignons que l'on peut choisir de garder serrées les unes contre les autres, ou au contraire de séparer habilement et stratégiquement".

De son côté Kathleen Cole, militante sociale à Minneapolis a insisté sur le fait qu'à Minneapolis beaucoup de choses ont été "idéalisées", et que si "des réseaux de milliers de personnes ont pu perturber efficacement les interventions de "Ice"" (la police anti-immigrante de Trump) parce qu'elles affrontaient un ennemi facilement repérable, "il n'existe pas pour autant à l'heure actuelle, et après le départ de "Ice" de Minneapolis, de mouvement social large et permanent prêt à poursuivre la lutte contre le fascisme et à arriver au pouvoir".

Enfin, pour nous parler plus précisément du Québec, Julie Robillard du Mepacq (L'Éducation populaire autonome et la défense collective des droits) nous a dressé un tableau particulièrement éclairant en s'arrêtant "aux deux indices qui nous permettent de reconnaître la présence agissante croissante de l'extrême-droite au Québec : la montée de l'autoritarisme (1) et les attaques aux droits et libertés, touchant les personnes déjà les plus vulnérables (2)". Mais surtout face à « ce vent de droite qui souffle », elle a insisté sur la nécessité "de constituer avec nos alliés un large mouvement de résistance populaire", et qui dès l'automne (entre le 23 septembre et le 3 octobre 2026) pourrait se concrétiser, "alors que le mouvement communautaire et le mouvement étudiant se préparent à converger et à "faire mouvement ensemble" : "quand le mouvement communautaire, les étudiants, les syndicats luttent ensemble, on peut faire bouger les chose, et créer un mouvement qui durera dans le temps."

N'est-ce pas dans cette direction —autour de ces luttes et mobilisations à venir— que Mosaïque des résistances pourrait orienter dorénavant ses efforts, en se donnant ainsi les moyens d'aller au-delà des limitations alimentée par l'extrême diversité dont elle est constituée ? Et n'est-ce pas ainsi que s'ouvriront pour ce nouveau réseau, des possibles prometteurs ?

Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Auteur avec David Murray de Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026


[1] Voir la vidéo de la soirée produite par l'Observatoire pour la justice migrante dans notre section vidéo

[2] 1) Centre de formation populaire ; Montérégie Antifasciste ; Parti de la rue ; Les Maisons de l'Ancre ; Mères au front Rouyn-Noranda ; Table de concertation des groupes féministes du Bas-Saint-Laurent ; Centre Entre-Femmes ; ANPI — Association nationale des partisans d'Italie. Section de Montréal ; L'R des centres de femmes du Québec ; Ligue des droits et libertés — Section de Québec ; Revue À bâbord ! ; Réseau d'action des femmes en santé et services sociaux ; Palestinian Youth Movement — Montreal ; Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ; La Maison des Femmes des Bois-Francs ; Co-Savoir ; Fédération des femmes du Québec ; Distributions l'Escalier ; Centre Arc-en-ci-elle ; Uniphare ; Collectif d'analyse politique / Nouveaux Cahiers du socialisme ; Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec ; Montreal for a World BEYOND War ; La Collective centre de femmes de Nicolet-Yamaska ; Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF) ; Mères au front ; Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) ; Conseil central du Montréal métropolitain — CSN ; Polémos Décroissance ; RIPAJ ; Vigilance OGM ; Comité pour les droits humains en Amérique Latine (CDHAL) ; ROHMI ; Syndicat des enseignantes et enseignants du Cégep Montmorency ; Au bas de l'échelle ; Club Ami ; Réseau international pour l'innovation sociale et écologique ; Coalition Mobilisations Citoyennes Environnementales de Laval (CMCEL) ; Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes ; Ligue des droits et libertés ; Réseau des groupes de femmes Chaudière-Appalaches (RGFCA) ; Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) ; Centre des travailleurs et travailleuses immigrants ; Conseil central du Montréal métropolitain — CSN ; Carrefour d'éducation populaire de Pointe-Saint-Charles ; Journal d'Alter ; Collectif de lutte contre l'islamophobie ; Pôle francophone, Voix juives indépendantes ; Écologie populaire ; Alternatives ; Observatoire pour la justice migrante

La pointe de l’iceberg

9 juin, par Jonathan Durand Folco — ,
Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « (…)

Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « Je me souviens d'un Québec blanc ». Il s'agit d'un détournement grotesque d'une devise nationale au profit d'une revendication ouvertement suprémaciste et raciste. Cette action délibérée vise à déranger et à recruter.

4 Juin 2026 | tiré de Métapolitiques | Photo : La presse

Le groupe responsable, Second Sons Canada, ou encore Frontenac Active Club, est connu des services de sécurité publique. Selon le chercheur David Morin, il existerait pas moins de 30 groupes organisés au Canada et plus de 200 à l'échelle mondiale. Selon Wikipédia, le mouvement des Active Clubs :

« constituent un réseau transnational décentralisé d'organisations néofascistes créé en décembre 2020 par Robert Rundo, ancien dirigeant du Rise Above Movement (RAM) [une organisation néonazie américaine]. Le mouvement, structuré en petits groupes locaux autonomes, entraîne ses membres aux sports de combat et promeut une idéologie suprémaciste blanche et accélérationniste. Présent dans plus de 25 pays, [...] le unréseau diffuse sa propagande principalement via les réseaux sociaux alternatifs et organise des actions militantes, parfois violentes. Selon le Counter Extremism Project, il développerait une force paramilitaire latente de combattants nationalistes blancs susceptibles d'être mobilisés pour des actions coordonnées à grande échelle. »

Bref, il ne s'agit pas de quelques bozos excités comme le prétend Bock-Côté dans sa chronique lunaire qui affirme qu'il s'agit d'une « polémique débile ». Il s'agit d'un groupe très organisé, lié à la « nouvelle internationale fasciste » qui relie différents groupes d'extrême droite à travers le monde.

La réaction ne s'est pas fait attendre : condamnation unanime des chefs de partis, indignation médiatique, déclarations officielles. Paul St-Pierre Plamondon lui-même a dénoncé vigoureusement ces « groupuscules haineux » qui « se cachent derrière le sport pour recruter et normaliser l'extrémisme ».

Un consensus fragile

Il faut reconnaître ce que cela signifie : la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec par rapport aux discours des groupes néofascistes assumés. Le consensus moral contre le racisme explicite tient encore, du moins en surface. La désapprobation généralisée signifie qu'un seuil a été franchi, et cela veut dire que le suprémacisme blanc affiché reste, pour l'heure, au-delà de ce que la classe politique peut tolérer publiquement.

C'est une donnée réelle, mais le cordon sanitaire n'est pas aussi étanche qu'on pourrait le penser. Les idées d'extrême droite ne viennent pas de nulle part, et ignorer les causes sociales, discours médiatiques et conditions économiques qui alimentent ces groupuscules militants représente une grave erreur stratégique.

Un réflexe consensualiste est bien partagé au Québec : condamner le fascisme explicite tout en ignorant les dynamiques sociales qui alimentent le phénomène. On condamne moralement les effets tout en ignorant les causes sociales du problème. Différents mécanismes sont en jeu pour nourrir ce déni collectif.

Il y a d'abord le discours réactionnaire anti-woke qui inverse carrément la chaîne de causalité. On affirme parfois que ce sont les discours qui critiquent le populisme anti-immigrationniste, les wokes ou la gauche radicale qui seraient la cause de la montée des groupes d'extrême droite, comme si l'antifascisme engendrait le fascisme par magie. Par exemple, le militant péquiste Gaspard Skodaaffirme sur X le 3 juin que « l'extrême gauche québécoise n'a cessé de pousser un agenda immigrationniste parfaitement irresponsable », et cite l'économiste Pierre Fortin qui disait en 2022 que cela « risquerait d'attiser la xénophobie et d'encourager le rejet de l'immigration, comme en Europe et aux États-Unis ».

Le raisonnement est simpliste : la gauche radicale souhaite une immigration massive et incontrôlée (ce qui est faux), ce qui produit une submersion migratoire, qui engendre ensuite la xénophobie et des groupuscules de suprémacistes blancs. Cette rhétorique grossière fonctionne jusqu'à un certain point, surtout avec l'aide d'un martelage médiatique de raccourcis et d'amalgames douteux.

On est 6% moins pire

Une version plus subtile de ce déni prend la forme de l'idée flatteuse qui s'exprime comme suit : « on est moins pire que les autres ». Sans nier l'existence du phénomène, on voit ce réflexe nationaliste chez un chroniqueur comme Michel David dans son article « Qui veut d'un Québec blanc ? ». En gros, celui-ci dit qu'il faudrait éviter des généralisations hâtives à partir d'un événement isolé. L'extrême droite existe certes au Québec, mais aux marges. Je le cite :

Il ne faut surtout pas généraliser à partir d'un incident, si choquant qu'il puisse être. En 2007, la publication du code de vie d'Hérouxville, qui prétendait interdire la lapidation des femmes et l'excision, avait fait le tour de la planète et avait donné des arguments à ceux qui ne demandaient pas mieux que de présenter le Québec comme un foyer d'intolérance et de xénophobie.

Certes, il ne faut pas généraliser avec des affirmations douteuses comme « tous les Québécois sont racistes » ou « toute forme de nationalisme québécois est nécessairement un foyer d'intolérance et de xénophobie ». Voilà un bel exemple de sophisme de l'épouvantail ; presque personne ne tient un tel discours, hormis quelques chroniqueurs du Canada anglais qui versent parfois dans le Québec bashing, ou encore des internautes excités sur les médias sociaux.

Je comprends bien ce réflexe de Michel David. Il cherche à invalider une critique radicale du nationalisme québécois qui ferait du sentiment national en soi l'antichambre du fascisme, et à se prémunir contre les risques éventuels de Québec bashing. C'est légitime, mais largement insuffisant. Faut-il éviter l'auto-critique par crainte que notre société soit automatiquement perçue comme intolérante ?

Le chroniqueur reconnaît l'existence de discours haineux au Québec, tout comme de discours critiques de l'immigration, mais il met l'accent sur le fait que notre province serait plus accueillante que les autres selon un sondage canadien récent :

Question : « Dans l'ensemble, il y a trop d'immigration au Canada. D'accord ou en désaccord ? » En moyenne, 66 % des personnes interrogées se sont dit d'accord avec cette affirmation. De toutes les provinces, c'est au Québec que le chiffre était le plus bas (60 %).

Bravo, le Québec serait ainsi 6% plus accueillant envers les immigrants que le reste du Canada. Mince consolation, mais on ne voit pas d'écart majeur ici.

Le Grand Remplacement du nationalisme québécois

Ce sondage nous montre au moins une chose : il n'y a pas de différence significative entre un Québec qui serait une société repliée sur elle-même, par contraste au Canada qui serait soi-disant plus ouvert, multiculturel et tolérant. Des différences culturelles et linguistiques demeurent, mais elles ne sont pas une garantie face à l'érosion des démocraties libérales et la montée de l'extrême droite qui est un phénomène transnational.

Autrement dit, le mythe selon lequel le Québec serait en soi raciste et fermé est tout aussi faux que le mythe du Québec qui serait essentiellement ouvert et bienveillant, même en 2026. Le Québec suit la tendance états-unienne, avec un léger retard. S'il a jadis été un îlot de social-démocratie en Amérique du Nord, avec des valeurs et des pratiques culturelles spécifiques qui demeurent, il serait trompeur de s'enfermer dans ce récit flatteur ou cette auto-représentation collective tirée des années 1970.

Paradoxalement, le nationalisme progressiste et l'interculturalisme qui ont été des piliers fondateurs du Québec moderne, via le réformisme et la création accélérée d'un État-providence dans les années 1960-1970, est en train d'être remplacé par un nationalisme réactionnaire calqué sur les populismes autoritaires et les idées d'extrême droite qui pullulent un peu partout sur la planète.

Des figures comme Mathieu Bock-Côté prétendent vouloir défendre l'identité nationale du Québec contre les influences extérieures, mais il contribue à affaiblir la spécificité québécoise au profit d'un nationalisme ultra-conservateur uniformisé à l'échelle mondiale. Il importe les idées de Zemmour au Québec, il propage le récit anti-immigrationniste, célèbre la révolution trumpiste tout en dénonçant les dérives « soviétiques » de l'Europe libérale, il fait la une de la revue Éléments, lancée en 1973 par le think tank d'extrême droite (GRECE) et Alain de Benoist qui a théorisé l'ethno-différentialisme.

La droite populiste et radicale aime bien critiquer les fameux « mondialistes » de l'ordre international libéral. Or, il serait temps de critiquer aussi les mondialistes de l'internationale réactionnaire qui font circuler les discours d'extrême droite entre les continents.

Je propose ici une notion polémique : une certaine élite médiatique composée des chroniqueurs populistes qui flirtent avec l'extrême droite, qui est financée par des milliardaires comme PKP, Robert Murdoch ou Vincent Bolloré, sont en réalité des « mondialistes réactionnaires ». Ils font circuler des discours polarisants et identitaires d'un continent à l'autre, en adaptant des controverses locales d'un pays pour les transformer en paniques morales dans une autre région du monde. Ils favorisent une légitimation de leur projet politique ultra-conservateur, en servant de larbins aux milliardaires qui continuent d'accroître leur emprise sur la société.

Le vrai « Grand remplacement » se trouve là. Il ne s'agit pas du remplacement d'une population blanche d'origine canadienne-française-catholique par une immigration de personnes issues de pays africains ou « non-européens », qui conduirait inéluctablement vers une prétendue « noyade démographique ».

La droite nationaliste réactionnaire vise plutôt à remplacer le nationalisme à caractère progressiste, inclusif voire révolutionnaire, et plus largement tout discours de gauche, par un ethno-nationalismequi se répand partout via les grandes plateformes numériques contrôlées par les élites de la Big Tech. On peut penser au populisme anti-immigrationniste qui percole dans la sphère médiatique mainstream, ou encore aux groupuscules militants et réseaux de l'internationale néofasciste dont les voix sont amplifiées par des oligarques comme Elon Musk.

Les mondialistes réactionnaires qui se présentent comme des intellectuels soi-tissant subversifs, avec une élégance mondaine et un style chevaleresque pour défendre la Vérité et le Réveil des peuples face à l'Empire du politiquement correct, sont en réalité les valets des oligarques et des milliardaires. Ils prennent l'épée pour une noble cause (défense de l'identité nationale et de la civilisation occidentale), mais ils sont au service de barons médiatiques et technologiques.

Un rattrapage à l'envers

Le Québec est ainsi en train de « rattraper » les autres pays occidentaux dans cette course vers le national-capitalisme autoritaire. Voilà un curieux retournement de l'Histoire. À l'époque de la Révolution tranquille, le mythe du « rattrapage » avec la modernité occidentale visait à créer une rupture avec un passé qui était marqué par le « nationalisme de survivance » de l'ère Duplessis, aussi nommée « Grande Noirceur » de façon rétrospective.

Le métarécit du Québec moderne est celui d'une sortie de l'obscurantisme politico-religieux vers un projet d'autonomie culturelle et politique inspiré du siècle des Lumières. Celui-ci articulait un idéal de modernisation économique (capitaliste) et un souci de redistribution des richesses (programmes sociaux), le tout basé sur le développement d'un vaste réseau d'éducation publique (création de cégeps et d'un réseau universitaire), la maîtrise de la nature (Hydro-Québec), et l'épanouissement d'une modernité proprement québécoise à travers la littérature, le théâtre, la poésie, la musique, le cinéma, etc.

Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Le Québec est en train de « rattraper » le reste de l'Occident dans sa course folle vers le capitalisme mercantiliste et les sociétés pré-modernes : retour des guerres commerciales, du protectionnisme agressif et des tarifs douaniers ; basculement vers un « capitalisme de la finitude » marqué par la militarisation de l'économie et la recherche de minéraux critiques ; relance des dynamiques coloniales et impérialistes au nom de l'intérêt national ; retour des hiérarchies traditionnelles via des discours masculinistes, racistes, eugénistes, xénophobes, etc.

Le Québec rattrape ainsi le virage réactionnaire, à sa propre vitesse, selon ses modalités propres. Il s'agit d'un « rattrapage régressif », c'est-à-dire qu'on suit la trajectoire de développement d'autres sociétés qu'on juge « gagnante », mais en alimentant des processus qui nuisent à l'épanouissement humain, l'équité et la protection des écosystèmes. Au lieu d'affirmer son autonomie et son identité propre, on cherche à imiter les modèles de puissance du moment. Le personnage Elvis Gratton disait à l'époque de façon ironique : Think Big Sti.

Le nationalisme québécois n'est pas meilleur ou pire que les autres nationalismes à travers le monde, qu'ils soient canadien, américain, français, allemand, indien, chinois, chilien, sénégalais, etc. Le nationalisme peut avoir des inflexions tout autant émancipatrices que réactionnaires selon les conjonctures politiques, les récits qu'il porte et le type de société qu'il vise à instituer. Le nationalisme peut être articulé à des luttes de libération et de décolonisation, tout comme à des projets de « Reconquête » nationale à la Éric Zemmour.

Bref, ce texte n'est pas un procès du nationalisme en tant que tel, mais une réflexion sur le récit national que vous voulons, et sur celui que nous devons absolument rejeter, comme celui du suprémacisme blanc arboré de fleurs de lys.

PSPP et ses dissidents radicalisés

Ce qui frappe l'imaginaire dans le slogan « Je me souviens qu'un Québec blanc », ce n'est pas seulement la bannière de Shawinigan. C'est ce qui se passe juste après la condamnation. Dans les fils de commentaires qui suivent la publication de PSPP dénonçant les Second Sons, des internautes l'apostrophent et le désignent comme un « traître à sa nation » pour avoir osé nommer le racisme portée par cette action.

Je suis heureux que PSPP ait réagi de la sorte, car l'indifférence ou la validation de ce discours suprémaciste blanc aurait été malaisant, voire un suicide politique, notamment après la controverse récente suscitée par le rapport du OUI Québec. Ce dernier identifiait le recul du « vivre-ensemble » et suggérait d'adopter un discours moins hostile à l'endroit de l'immigration pour élargit le camp de l'indépendance.

Or, le chef du Parti québécois se trouve pris entre deux exigences contradictoires liées à sa coalition gauche/droite visant l'indépendance : 1) ne pas s'aliéner la base militante souverainiste en faveur d'une vision inclusive (représentée par QS, les OUI Québec et plusieurs organisations de la société civile) ; 2) ne pas s'aliéner les nationalistes conservateurs (ou ethno-nationalistes) misant d'abord sur la protection de l'identité nationale comme socle ultime de la vie politique.

Notons que PSPP souhaite élargir au maximum la coalition du camp indépendantiste, allant de QS à Maxime Bernier. Cela dit, il fait plus souvent des clins d'oeil à la droite conservatrice (en rivalisant avec le PCQ) plutôt qu'à la gauche qui fut jadis acquise à Québec solidaire. De plus, il tolère la présence du groupe d'extrême droite Nouvelle Alliance dans ses rangs, en mettant la ligne rouge du « discours haineux » comme code de conduite.

Bref, PSPP tolère mieux les groupes d'extrême droite proche de lui que les méchants suprémacistes blancs d'origine exogène, canadienne ou internationale comme les Second Sons. Il trace une ligne rouge face à des suprémacistes trumpistes ouvertement racistes, mais accepte tout de même un ethno-nationalisme québécois misant sur l'entrisme comme stratégique politique.

Pour un parti qui critique abondamment « l'entrisme religieux » et le frérisme, il faudrait porter une vigilance tout aussi grande face à l'entrisme des groupes d'exrême droite dont certains ont commencé à le renier sur les médias sociaux.

Ceux-ci ne viennent pas de nulle part, et plusieurs reprennent mot pour mot le vocabulaire du Grand remplacement, comme ce commentaire révélateur d'un internaute qui se désole de la réaction de PSPP qui favoriserait une « immigration de remplacement nègroïde, maghrébine et indienne », comme si c'était là un argument politique ordinaire. Le compte « Adrien Arcand Québec », qui fait référence au fasciste québécois des années 1930, traite le chef du PQ de traître à la « race canadienne-française ». Ces gens ne surgissent pas du néant. Ils ont été formés, nourris, recrutés quelque part.

Penser le terreau

Ce fameux « quelque part », c'est précisément ce dont il faut parler. Et c'est là que le déni s'installe. Ce n'est pas un déni des groupuscules suprémacistes eux-mêmes, que tout le monde condamne volontiers, mais du terreau culturel qui les rend possibles, qui les alimente, qui recycle leurs thèmes en les rendant présentables.

Dans Fascisme tranquille (Écosociété, 2025), je propose le concept de fascisation pour désigner ce processus : non pas l'avènement soudain d'un régime fasciste, mais la lente sédimentation de dispositions, de discours, de pratiques et de réflexes culturels qui normalisent les hiérarchies ethniques, ethnicisent les problèmes sociaux et réduisent progressivement l'espace politique des minorités.

Depuis la publication de mon livre, j'ai également découvert via les travaux d'Ugo Palheta (Comment le fascisme gagne la France, 2025) et Mathieu Rigouste (La guerre globale contre les peuples, 2025), que la fascisation n'opère pas seulement au niveau culturel (discours, mythes, symboles), mais aussi sur le plan des dispositifs législatifs, juridiques, technologiques et militaires visant à favoriser la répression de groupes marginalisés ou de mouvements sociaux de résistance, via un continuum de répression allant du libéralisme autoritaire à la violence coloniale, en passant par l'incarcération de masse, l'impérialisme, l'État d'exception, etc.

Or, je vais me concentrer ici sur la fascisation culturelle, c'est-à-dire le travail médiatique et culturel souterrain, la partie immergée de l'iceberg, invisible aux personnes qui ne regardent que la surface des phénomènes.

L'écosystème de la haine ordinaire

Il existe bel et bien un écosystème qui alimente cette dynamique autoritaire. Il serait commode de croire que les Second Sons et leurs semblables constituent une pathologie isolée, un sous-produit accidentel de la modernité numérique, sans lien organique avec le reste du paysage culturel et politique québécois.

Cette croyance est une fiction rassurante qui prend la forme suivante : « Ce sont des méchants racistes, alors que nous sommes une société ouverte et plurielle. L'extrême droite est phénomène marginal qu'il faut combattre par la condamnation morale, le fait de cultiver le vivre-ensemble, et tout ira bien. »

Or, ce narratif rassurant ne tient pas la route malgré ses bonnes intentions. L'histoire est plus complexe, car l'extrême droite a des racines économiques, technologiques et médiatiques plus profondes. L'analyse critique de l'écoystème de la haine est très difficile à concevoir pour les personnes qui baignent dans cet écosystème médiatique. Tout comme les poissons qui ne voient pas l'eau dans laquelle ils nagent, les chroniqueurs populistes se bornent à des opinions simplistes et polémiques sans distance face à leur milieu.

La normalisation politique du registre ethnique

Prenons les grands médias. Depuis des années, des chroniqueurs influents des plus importantes plateformes francophones du pays (Journal de Montréal, TVA, QUB radio, Radio X) produisent avec une cadence industrielle un discours structuré autour de quelques obsessions : l'islam qui « s'installe à l'école », les immigrants qui « méprisent le Québec », le Canada devenu « bar ouvert pour les terroristes », Laval qui se transforme en ville arabe », Radio-Canada qui propage le « racisme anti-Blancs », la diversité comme menace existentielle à la cohésion nationale.

Ces titres ne sont pas des dérapages isolés. Ils forment une grammaire cohérente, répétée semaine après semaine, dont les effets cumulatifs sur la perception publique sont documentés par la recherche en communication politique.

Ce n'est pas du fascisme. Personne ne devrait dire que ces chroniqueurs sont des nazis. Mais ce discours fait un travail précis : il ethnicise les problèmes sociaux, il désigne des boucs émissaires racialisLa normalisation politique du registre ethniqueés, il prépare le terrain affectif et symbolique sur lequel les groupuscules suprémacistes viendront ensuite semer leurs graines.

La différence entre le chroniqueur qui publie un texte sur « l'incompatibilité civilisationnelle » entre le Québec et l'islam, puis le militant masqué qui brandit une bannière sur le « Québec blanc », n'est pas une rupture radicale entre deux visions du monde. Il s'agit de deux niveaux d'intensité d'un même discours politique visant à nommer incompatibilité structurelle entre groupes ethniques. L'un emprunte un ton poli et diplomatique pour normaliser un récit ; l'autre emprunte un ton direct et provocateur, afin de recruter des gens qui voudraient aller plus loin et passer à l'action.

Cela revient à dire, selon différents degrés de sophistication : « vous, immigrants issus de pays non-européens, vous n'êtes pas bienvenus chez nous. Si vous venez, vous devez adopter nos valeurs et vous assimiler à notre culture, sinon on va vous faire la vie dure, et dans le pire des cas, on va vous déporter ».

Bref, c'est un continuum de radicalité, comme le nomme justement le collectif Montréal Antifasciste dans sa cartographie de l'extrême droite québécoise de 2026. On peut même citer les discours qui nient le racisme systémique envers les personnes non-blanches, mais qui affirment que la seule vraie forme de discrimination serait le « racisme anti-blanc ». Voici un exemple parmi d'autres :

La normalisation politique du registre ethnique

Ce continuum traverse aussi la politique institutionnelle. La Coalition Avenir Québec a gouverné pendant deux mandats en fonctionnant selon un principe simple : chaque problème social a une cause unique, l'immigration. La crise du logement ? L'immigration. La crise des services publics ? L'immigration. La montée de l'homophobie, du sexisme ou de la criminalité ? L'immigration.

Ce réductionnisme n'est pas une maladresse rhétorique : c'est une stratégie délibérée de construction d'un ennemi intérieur ethniquement défini, empruntée directement au répertoire des droites identitaires européennes. La Loi 21, sous couvert de laïcité, cible dans les faits les femmes portant le hidjab. La loi 9 enfonce le clou. Et Bernard Drainville, dans la course à la succession de Legault, évoque en sous-texte la « préférence nationale », un concept issu du Rassemblement national en France, sans que cela ne provoque de tempête politique.

Le Parti Québécois, lui, a effectué ces dernières années un virage vers une droite plus dure au niveau identitaire. Le même chef qui vantait jadis les vertus de l'inclusion accorde aujourd'hui des entrevues à Rebel News, invoque le spectre des Frères musulmans pour agiter la peur de l'entrisme, et courtise méthodiquement l'électorat que la CAQ n'a pas su satisfaire sur le terrain identitaire.

Enfin, le chef du PQ a par la suite appelé à « condamner les deux extrêmes » qui contribueraient à la polarisation politique actuelle. Cette déclaration prévisible vise à conforter sa base électorale conservatrice qu'il cherche à séduire, tout en se positionnant au centre, de façon rhétorique, incarnant ainsi la modération et le juste milieu.

Mais de quel extrême parle-t-il au juste ? Fait-il référence à cette fameuse « gauche radicale », aux wokes ou aux antifascistes ? S'agit-il du discours qui s'oppose directement au suprémacisme blanc en prônant un Québec inclusif, comme les OUI-Québec (qui serait noyauté par Québec solidaire) ?

Les deux extrêmes à dénoncer

C'est précisément dans cette zone grise, entre la condamnation de façade et la complicité pratique, qu'on produit l'humus le plus fertile pour la croissance des groupuscules suprémacistes blancs et néofascistes. Bien sûr, PSPP ne fait pas cela délibérément, et je ne crois pas sincèrement que ce soit son objectif, car il cherche tout simplement à prendre le pouvoir avec une société qui est globalement plus à droite qu'il y a 10 ans. Mais la droitisation du discours a un effet bien réel sur les groupes qui sont encore plus à droite ; ils se sentent plus libres et légitimes de s'exprimer et de prendre la rue avec leurs discours haineux.

La métapolitique à l'œuvre

Certains groupes travaillant avec un récit d'extrême droite décomplexée assument bien cette stratégie métapolitique théorisée par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite européenne depuis les années 1970 : avant de conquérir le pouvoir politique, il faut conquérir le pouvoir culturel. Modifier le sens des mots, déplacer les seuils du dicible, rendre familiers des thèmes autrefois marginaux.

Ce travail, des plateformes comme Nomos-TV et son entourage le font explicitement, consciemment, avec une compréhension stratégique de ce qu'ils construisent. Mais ils ne travaillent pas seuls : les chroniqueurs des grands médias, sans nécessairement partager leurs objectifs, font avancer le même travail souterrain, produisant une désensibilisation progressive de l'opinion publique aux thèmes de l'extrême droite.

Gramsci appelait hégémonie cette capacité à faire passer pour du « bon sens » ce qui est en réalité une vision du monde particulière, intéressée, construite. L'hégémonie du nationalisme identitaire au Québec, avec ses thèmes de la menace migratoire, du racisme anti-blanc, de la laïcité comme bouclier ethnique, du natalisme pour ressusciter la race canadienne-française, n'est pas tombée du ciel. Elle a été patiemment construite, institutionnalisée dans des médias, légitimée par des intellectuels, relayée par des politiciens. Les Second Sons en sont les héritiers bruyants et maladroits.

Condamner ne suffit pas

Que faut-il retenir de tout cela ? D'abord, que la condamnation unanime des groupuscules suprémacistes, bien que nécessaire, est insuffisante si elle séparée de moyens d'action pour combattre les causes du problème, ou si elle refuse de regarder l'écosystème qui les produit.

En d'autres termes, le fait de condamner les Second Sons sur papier tout en continuant à diffuser des chroniques sur le « racisme anti-blancc » et de marteler des discours sur la « submersion migratoire » pour expliquer tous nos problèmes sociaux, c'est éteindre l'incendie avec de l'essence.

Ensuite, si la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec pour normaliser le récit suprémacisme blanc, elle reste sous pression constante. Chaque titre islamophobe, chaque invocation du Grand Remplacement normalisée dans une chronique, chaque politicien qui utilise le lexique des droitistes radicaux pour quelques points dans les sondages déplace ce seuil. La logique du continuum de radicalité implique que ce qui est aujourd'hui choquant peut devenir banal, et que ce qui est aujourd'hui marginal peut devenir mainstream, à condition que le travail de déplacement culturel se poursuive sans opposition sérieuse.

Enfin, un antifascisme digne de ce nom ne peut se limiter à dénoncer les groupuscules aux marges. Il doit s'attaquer au cœur du problème : les conditions de possibilité culturelles, économiques, médiatiques et politiques qui rendent ces groupuscules viables, recrutables, audibles. Ce travail est plus difficile, plus controversé, et expose à des accusations de mauvaise foi de la part de ceux qui préfèrent que l'iceberg reste invisible.

C'est précisément parce que la plus grande partie de l'iceberg se trouve sous la surface que l'image reste si juste. Ce qu'on a vu à Shawinigan n'est pas une anomalie. C'est un symptôme. Et les symptômes ne disparaissent pas quand on se contente de les condamner.

Pour guérir d'une maladie (sociale ou politique), il faut comprendre les causes du phénomène et développer des moyens pratiques pour agir sur elles. Cela veut dire identifier des remèdes pour rétablir les conditions de la santé de l'organisme, et/ou établir des traitements pour atténuer les souffrances des individus et des communautés à court terme, dans la perspective d'une solution plus globale et transformatrice à long terme.

Cela implique deux éléments, que j'aimerais développer dans des articles ultérieurs : 1) transformer le système socio-économique dans son ensemble, pour fonder une vraie économie démocratique décentralisée, une économie axée sur la satisfaction des besoins sociaux dans les limites planétaires, c'est-à-dire une société post-capitaliste ; 2) repenser la question de l'identité nationale en l'ouvrant sur d'autres possibles, via la notion de peuple-archipel, d'identités biorégionales, de créolisation des cultures et des pratiques sociales, visant à habiter autrement le territoire et favoriser l'auto-gouvernement via une souveraineté partagée entre peuples libres et égaux.

C'est tout un programme, mais cela est nécessaire pour combattre le mal à la racine et proposer un modèle soutenable et un récit inspirant pour sortir de la polycrise actuelle. À mes yeux, comme le statu quo est insoutenable, il n'y a pas d'alternative : Refondation démocratique ou Fascisation, ou comme le disait Rosa Luxemburg autrefois : Socialisme ou Barbarie

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Le Bilan du gouvernement de la CAQ

9 juin, par Haroun Bouazzi — ,
Nous publions ci-dessous une intervention d'Haroun Bouazzi, député de Maurice-Richard à l'Assemblée nationale qui fait le bilan du gouvernement de la CAQ pour défendre la (…)

Nous publions ci-dessous une intervention d'Haroun Bouazzi, député de Maurice-Richard à l'Assemblée nationale qui fait le bilan du gouvernement de la CAQ pour défendre la motion suivante : « Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. »

Texte établi par le Secrétariat de l'Assemblée nationale

M. Bouazzi : Merci, M. le Président. Très heureux de me lever devant vous pour défendre une motion qui va comme suit :

« Que l'Assemblée nationale blâme le gouvernement de la CAQ pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. »

Nous sommes à l'heure des bilans. Ça fait maintenant huit ans que la CAQ est au pouvoir, nous terminons le deuxième cycle de quatre ans et nous sommes invités aujourd'hui à réagir au discours de la première ministre. Et je pense qu'avant d'en arriver à l'avenir c'est le moment de faire le bilan, le bilan sur les questions sociales, sur les questions de classes, sur les services

D'abord, une fois n'est pas coutume, M. le Président, je veux parler de pauvreté. Malheureusement, au sein de cette Assemblée, on ne parle que trop peu de pauvreté. Et les chiffres sont criants. Plus de 900 000 Québécoises et Québécois ont fait la file dans les banques alimentaires en une seule année, 900 000 personnes qui ont été atteintes dans leur dignité, qui préféreraient, bien sûr, aller ailleurs que faire la file pour des denrées alimentaires.

Les étudiants ont faim, M. le Président. 40 % des étudiants ont souffert de... au moins une fois d'insécurité alimentaire. 16 %, une personne sur six, a passé une journée au complet sans manger parce qu'elle n'avait pas d'argent. Les élèves ont faim, M. le Président. Un enfant sur cinq va dans nos écoles le ventre vide.

Les travailleuses et travailleurs qui travaillent à temps plein au salaire minimum, qui est une décision de ce gouvernement de le garder à 16,60 $, ne sont pas capables de vivre dignement. Le pacte social que nous avons est rompu avec les 200 000 personnes qui sont au salaire minimum, mais aussi avec les 800 000, si on compte toutes les personnes qui vivent en dessous de ce qui leur permettrait de vivre dignement. Imaginez des gens qui travaillent à temps plein et qui ne sont pas capables de subvenir à leurs besoins.

Une personne sur six au Québec souffre de précarité énergétique, c'est-à-dire qu'elle doit choisir entre se chauffer l'hiver, payer son loyer ou se déplacer, manger. Je ne sais pas si vous imaginez la détresse dans laquelle ces personnes-là sont. Et ça, c'est le bilan de ce gouvernement, une explosion du nombre de personnes en itinérance.

Et laissez-moi dire qu'il y a des phénomènes nouveaux qui sont apparus sous ce gouvernement. D'abord, les personnes qui font la file dans les banques alimentaires ne sont plus seulement les personnes qui sont sur l'aide sociale, mais nous voyons de plus en plus des travailleuses et travailleurs, des retraités, des étudiants qui font la file pour avoir des denrées alimentaires. Les personnes qui se retrouvent dans la rue ne sont pas seulement les personnes qui souffrent de dépendance, de toxicomanie ou de problèmes de santé mentale. C'était déjà un scandale qu'on ne soit pas capables de garder ces gens-là dans un endroit digne, mais maintenant la première raison pourquoi les gens se retrouvent dans la rue, c'est l'éviction d'un appartement. Et ça, c'est le bilan de ce gouvernement et c'est un bilan honteux, M. le Président.

Et, en parallèle, je tiens à dire qu'il n'y a pas... il n'y a jamais eu autant de milliardaires au Québec. Les 17 milliardaires au Québec accumulent 77 milliards de dollars. Ils ont augmenté leur richesse, tenez-vous bien, de 25 milliards de dollars l'année dernière seulement, alors que, pour qu'on puisse avoir, tous les Québécois et Québécoises qui ont un revenu qui leur permet de subvenir à leurs besoins minimaux, c'est-à-dire de payer... d'avoir un logement sécuritaire, décent, de pouvoir se nourrir, de pouvoir s'habiller et se déplacer... Ça ne veut même pas dire qu'on est sorti de la pauvreté, parce que la vie, c'est plus que les besoins de base. La vie, c'est plus que des besoins de base.

(...)

C'est très bien, je m'adresse à vous, ne vous inquiétez pas, M. le Président. La pauvreté... la pauvreté est un sujet important, et j'espère, effectivement, que ce n'est pas un sujet de moquerie. La situation empire année après année. Pour subvenir aux besoins essentiels des Québécois, du 20 % le moins nanti, pour qu'ils puissent se loger, se nourrir, s'habiller, se déplacer, il manque seulement 3,5 milliards de dollars. Je rappelle que la richesse de 17 milliardaires au Québec a augmenté, en une année, de 25 milliards de dollars. Mais c'est quand que commence la honte, en fait, d'accepter que nos concitoyennes et concitoyens ont du mal à se chauffer, à se loger, qu'ils se retrouvent dans la rue, qu'ils font la file dans les banques alimentaires ou que leurs enfants vont le ventre vide dans nos écoles ? C'est quand ? Et on se gargarise... Moi, j'ai déjà eu des échanges avec le ministre des Finances, qui est très heureux qu'il y ait autant de milliardaires. Il en voudrait plus. Mais il serait largement temps que, plutôt qu'accumuler l'argent tout en haut de la pyramide, on s'assure que les personnes en bas de la pyramide puissent vivre dignement, et ça, ça inclut les gens qui travaillent à temps plein.

Parlons des travailleuses, des travailleurs. Quel est le bilan de ce gouvernement ? Dans un moment où le coût de la vie augmente année après année, explose dans l'épicerie, pour se loger, bien, il affaiblit le droit de grève, il affaiblit les syndicats en affaiblissant leur prise de parole publique, quand il y a des lobbyistes, des multinationales étrangères qui n'arrêtent pas d'avoir les oreilles de nos élus, qui nous écrivent, qui viennent nous voir, qui dépensent des millions dans des exercices de communication publique. Et, dans ces moments-là, on se retrouve, donc, à avoir les boss, qui, eux, viennent lobbyer, et, de l'autre côté, les représentants des travailleuses et travailleurs qui vont prendre la parole une main derrière le dos. C'est ça, le bilan de la CAQ, c'est un gouvernement qui n'est pas là pour les travailleuses et travailleurs. Il est là du côté des boss et des milliardaires, M. le Président.

Sur la question sociale, toujours, on a parlé de pauvreté, on a parlé de travailleuses et travailleurs. Laissez-moi vous parler des services publics. Quel est le principal capital des Québécoises et Québécois ? C'est le patrimoine de ceux qui n'ont pas de patrimoine, une école, un hôpital, des routes, un transport en commun. C'est ça, notre richesse commune, M. le Président. Le bilan est désastreux, désastreux. D'abord, évidemment, ces services-là sont rendus par des fonctionnaires qui travaillent fort, qui devraient être respectés, mieux payés, dont les conditions de travail, ils doivent être capables de les garder.

Je rappelle, M. le Président, que, cette année, plus de 10 000 enseignants dans nos écoles sont légalement non qualifiés, 10 000. Et je ne parle même pas du nombre d'écoles qui ne sont pas capables d'avoir tous les enseignants dont nous avons besoin. Je rappelle aussi... je rappelle aussi qu'il y a un exode des infirmières et infirmiers, qu'en 2024, sur 100 infirmières qui ont... qui ont été diplômées, il y en a plus d'une quarantaine qui ont quitté le réseau. Et je ne parle même pas des personnes qui sont mortes dans les salles d'attente des urgences parce qu'après 10 heures on n'a jamais été capables de les voir et de leur offrir le service auquel ils ont droit. C'est ça, le bilan de la CAQ.

Les services publics, ce n'est pas juste des personnes, c'est aussi des infrastructures, et laissez-moi vous donner quelques chiffres, M. le Président. 57 % de nos écoles primaires et 61 % de nos écoles secondaires au Québec se trouvent en mauvais et en très mauvais état. 38 % de nos 594 bâtiments hospitaliers sont considérés, depuis 2026, en mauvais ou en très mauvais état. 13 % de nos routes sont jugées en mauvais état. Vous me direz, c'est rassurant. Pas du tout, parce que 31 % sont en très mauvais état. C'est ça, une maison bien gérée ? C'est ça, respecter les services publics ? C'est ça, garantir un capital commun, un bien commun, qui sont les hôpitaux, les écoles et les routes ?

Et laissez-moi vous parler du transport en commun. Au-delà du fait qu'investir dans le transport en commun, garantir un transport en commun, c'est central, central pour pouvoir... avoir lutté contre la crise climatique, c'est aussi central pour les travailleuses et travailleurs, les gens qui travaillent fort, les gens qui se réveillent tôt, les infirmières, les enseignants, les cols bleus. Eh bien, l'argent dédié au maintien des actifs en transport en commun n'a pas bougé depuis 2013. Face à l'inflation qui se retrouve dans l'explosion des coûts de maintenance, par rapport à 2018, en dollars constants, on a divisé par deux, par deux, l'argent pour le maintien des actifs du transport en commun. C'est ça, le bilan de la CAQ. C'est des stations de métro qui coulent, c'est du métro qui ne vient pas, qui s'arrête en plein milieu, c'est des bus en moins. C'est ça, le bilan de la CAQ.

Ça fait que nous avons parlé de la question sociale, des infrastructures, des employés de l'État, de la pauvreté. Avant de passer à la question sociétale, laissez-moi vous parler quelques instants de la transformation numérique. Parce que, ça aussi, c'est un sacré bilan, M. le Président. Il y a eu le scandale, SAAQclic, plus de 1 milliard de dollars. Nous avons reçu, et je le rappelle ici, des documents où on nous cachait la vérité, où la SAAQ nous a caché la vérité, des documents ici, reçus à l'Assemblée nationale, et où le chef de cabinet, et ça, c'est dans le rapport Gallant, où le chef de cabinet, la ministre, a contribué dans des échanges à dire qu'il ne fallait pas qu'on sache le juste prix de SAAQclic. Il y a eu un exercice à quelques mois, à quelques mois des élections, pour que le coût soit divisé et que la première tranche du coût soit inférieure à 10 %, ce qui a permis de ne pas rendre publiques les premières explosions du coût de SAAQclic. Il y a une compagnie privée qui est arrivée et qui s'est trompée de 500 000 heures de travail, de 100 personnes à temps plein sur quatre ans. Ça, c'était sous leur supervision. Je vous avouerai, M. le Président, qu'après 15 ans dans l'industrie informatique, je n'ai pas, jamais, entendu parler d'une chose pareille. Et ça, c'est leur bilan.

Et laissez-moi vous dire que leur bilan n'est pas mieux. Il y a seulement une semaine, nous avons appris que, dans le système de santé, pour ce qui est des prises de rendez-vous, il y a eu une explosion de 600 % du coût initial. Pas seulement ça, une fois qu'on a eu le résultat, ils sont repartis en appel d'offres pour donner le contrat à une autre compagnie privée. Sur le DSN (Dossier Santé Numérique), plus de 100 millions d'augmentation sur le prix initial, seulement pour le projet pilote, et un coût de maintien évalué à 100 millions par an sur 10 ans, juste pour les deux centres, les deux CIUSSS qui ont impliqué l'installation du pilote. Et je pourrais vous parler de tous les autres projets, sur les garderies, les autres projets sur l'infonuagique. Ils ont promis, en 2019, une économie de 100 millions par an, de 100 millions par an. Au bout de trois ans, les économies allaient apparaître. 2019 plus trois, je suis sûr que mes collègues comprennent que ce n'est pas 2026 et que, jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas une cenne, une cenne qui est revenue de ce qu'ils ont planifié comme engagement. Aïe ! Aïe ! Aïe ! C'est ça, le bilan. Et pire encore, M. le Président, les données sont stockées où ? Pour une énorme partie d'entre elles, ces données-là sont stockées sur des... sur des nuages étrangers, des nuages américains, chez AWS Amazon, chez Azure de Microsoft, ou même pour Epic dans la santé, chez celui d'Epic, que des compagnies dont le « head office » est aux États-Unis et qui sont assujetties au CLOUD Act, qui permet à un gouvernement américain de pouvoir accéder aux données on ne peut plus confidentielles des Québécoises et Québécois, et que, si cela arrivait, on ne saurait absolument rien, que ce gouvernement ne serait jamais mis au courant. Toute une transition numérique, M. le Président.

Ça fait qu'après la question sociale, les services publics, allons à la question sociétale. Sur l'égalité des genres, M. le Président, l'égalité entre les hommes et les femmes, encore aujourd'hui, on attend qu'ils rendent gratuites les méthodes de contraception car, aujourd'hui, ce coût-là ne repose presque essentiellement que sur les femmes. On attend les places de garderie. Souvenez-vous, ils nous en avaient promis 50 000. Il reste aujourd'hui 35 000 enfants sur les listes d'attente, et nous savons que, pour chacun de ces enfants qui est sur une liste d'attente, en général, c'est la femme qui va rester à la maison. Sur les droits des personnes trans, rappelez-vous, M. le Président, un jour c'est : Il va falloir dire « madame, monsieur » pour les non-binaires, un jour, on a un débat, sérieusement, dans nos écoles, sur les toilettes mixtes. On n'est même pas capables d'avoir d'enseignants.

Et là je ne vous parle pas de la ribambelle de projets de loi qu'ils ont déposés, dont les conséquences directes sont la discrimination des musulmans, et spécifiquement des femmes musulmanes qui portent un foulard, qui sont aujourd'hui exclues de leur métier en matière de CPE, en matière de garderie, en matière d'enseignement, sans jamais avoir donné la moindre explication sérieuse. Comment est-ce qu'on enlève des droits fondamentaux à des citoyennes et citoyens, alors que la laïcité devrait venir les renforcer, alors que la laïcité garantit le droit à la liberté de conscience, le droit à l'égalité, le droit à une véritable neutralité ? C'est-à-dire qu'un gouvernement ne discrimine pas les gens en fonction de leur religion, ne favorise pas ou ne défavorise pas les gens en fonction de leur religion.

Il y a aussi la question du profilage racial, M. le Président. Nous savons toutes et tous, ici, et les rapports, entre autres, de la Commission des droits de la personne et la jeunesse, mais aussi de la Ligue de droits et libertés, qu'il y a un ensemble assez impressionnant d'études qui nous expliquent qu'il y a du profilage racial fait par la police, que les pratiques de la police font en sorte qu'un Noir, un Autochtone ou un Arabe ont 400 % plus de chances de se faire arrêter sans raison valable. Eh bien, ce gouvernement, après avoir perdu devant la cour, il est allé en Cour d'appel, et, après être allé en Cour d'appel, il est allé jusqu'à la Cour suprême pour défendre des pratiques, pas pour trouver une solution qui éviterait le profilage racial, pour défendre des pratiques dont les conséquences sont documentées et font en sorte que les Noirs, les Autochtones ou les Arabes se retrouvent à être des citoyens inférieurs aux autres face aux services de l'ordre.

Il y a aussi les questions des droits des peuples autochtones, M. le Président, et avouez que la liste est assez dramatique. Leur bilan est terrible. D'abord, ils... à chaque étape, ils se retrouvent devant la justice, dans un bras de fer avec les Premières Nations, plutôt qu'à coécrire et à collaborer avec eux. Rappelez-vous, M. le Président, qu'ils ont perdu en cour sur des questions d'exploitation de mines parce que la cour a décidé qu'ils n'avaient pas... qu'ils n'avaient pas consulté les Premières Nations de manière adéquate.

Rappelez-vous le projet de loi n° 97 sur les forêts, où, essentiellement, ce gouvernement visait à donner la gestion de 30 % des forêts publiques, c'est-à-dire 30 % des forêts, car plus de 90 % des forêts sont publiques au Québec, au privé, et c'est grâce à l'engagement des Premières Nations, qui sont allées jusqu'à bloquer les routes pour garantir leurs droits ancestraux, que ce gouvernement a reculé. C'est ça, la réconciliation ? C'est ça, la vérité ? C'est des pratiques coloniales. Voilà ce que c'est. Si on ne collabore pas avec les Premières Nations, si on ne coconstruit pas, tout ce qu'on fait, c'est qu'on reproduit des pratiques coloniales. Et c'est vraiment triste, M. le Président. C'est leur bilan, et il est triste, il est triste pour le Québec.

Et, enfin, il y a la question climatique. Alors, ça, c'est quelque chose. Donc, déjà, ils avaient des objectifs terriblement maigres en arrivant. Rappelez-vous, en 2018, en arrivant, ils n'avaient pas de plan. Ils se sont dit : Ah ! c'est peut-être intéressant pour les Québécois, on va... on va se donner des objectifs. Ils se sont donné un objectif qui est bien maigre par rapport aux objectifs de... du GIEC et qui dit : En 2030, on va baisser de 37,5 % nos GES. Pendant... À chaque année, ils venaient sans rire nous dire : Ah ! cette année, on est capables de savoir ce qu'il faut faire à 50 %. L'année d'après : Bien, vous voyez, ça avance, on sait ce qu'il faut faire à 55 %, l'année d'après à 60 %. Ce n'est pas ce qu'ils ont fait, c'est ce qu'ils pensent qu'il faut faire. Bien, évidemment qu'une fois que la date s'approche, ils ont dit : Ah ! bien, on n'y arrive pas, on n'y arrive pas. Je ne sais pas si vous imaginez, M. le Président, la catastrophe qui nous attend. Et nous, on n'est même pas capables d'atteindre nos maigres objectifs de GES. Ils ont repoussé de cinq ans, jusqu'à 2035. Le GIEC, il nous dit que, pour les pays riches, il faudrait viser la carboneutralité en 2040 et avoir une carboneutralité mondiale en 2050. Si un pays riche comme nous n'est pas capable, alors que c'est nous qui polluons plus que tous les autres, je ne sais pas qui est capable.

Mais ce n'est pas tout, parce que, la crise climatique, on commence à la vivre partout. Il y a l'érosion des routes vers la Gaspésie. Il y a les crevettes qui disparaissent. Il y a les feux de forêt l'été. Il y a les maraîchers qui capotent, M. le Président, qui ne sont plus capables de gérer. Un jour, c'est des inondations, tout pourrit. Un jour, c'est tout sec. Ils n'ont pas de plan, ils n'ont pas de plan pour la résilience. Pas de plan pour atteindre les GES, pas de plan pour la résilience.

Le seul plan qu'ils avaient promis, c'est le plan du PGIRE. Donc, ça, c'est un plan qui va nous dire : Voici comment on va exploiter notre énergie pour pouvoir atteindre et baisser notre dépendance aux carburants fossiles. On est huit ans plus tard, sans rire, M. le Président, il n'est toujours pas là. Ils nous ont dit : Ne vous inquiétez pas, ce sera quelque part fin juin. Fin juin. La crise des crises. L'avenir des prochaines générations est en jeu. C'est ça, leur bilan ? On n'atteint pas les GES ? On n'a pas de plan pour sortir du pétrole ? On n'a pas de plan pour... de résilience ?

Alors, cerise sur le sundae, M. le Président, il y a un projet qui s'appelle Marinvest. Alors, ça, c'est un projet fantôme. Un jour il existe, un jour il n'existe pas. Il faut faire des demandes d'accès à l'information pour savoir qu'est-ce qui se passe avec ce projet, grâce à des demandes d'accès à l'information, parce que les Québécois ne sont pas au courant, ils ne sont pas au courant. Il serait temps de leur dire la vérité, M. le Président.

Il y a de la planification pour avoir un pipeline de gaz de schiste, une pratique interdite au Québec, pour l'envoyer vers la Côte-Nord, le liquéfier et l'envoyer ailleurs. Alors, d'un côté, on nous dit : Il n'y a pas de projet. De l'autre côté, le député de René-Lévesque, un moment d'inspiration, nous a dit : Oui, bien sûr, il y a beaucoup de retombées économiques. Il nous a même donné un nombre de milliards. Il nous a informés qu'il y avait un contrat signé entre Marinvest et des ports à Rotterdam, si je ne me trompe pas.

Grâce à des demandes d'accès à l'information, on sait que tout l'entourage de l'actuel premier ministre caquiste a rencontré les lobbyistes de Marinvest, mais il n'y a pas d'information. Sur le site... Allez voir le site, M. le Président, de Marinvest, c'est un site qu'un enfant de six ans aurait pu faire. Il y a deux, trois images faites en intelligence artificielle. On n'a aucune idée qui est derrière ça.

Et, tenez-vous bien, c'est un projet qui va être exactement égal en quantité de gaz que celui de GNL Québec, le même qui a été invalidé, le même où les analyses qui ont été mises de l'avant nous ont bien expliqué que ce gaz-là n'est pas une énergie de transition, c'est une accélération de la fin du monde. D'après les analyses de Nature Québec, qui sont les mêmes, hein, pour GNL Québec ou pour ce projet de loi là. À terme, pendant 30 ans, la durée de vie de ce projet, nous allons faire passer, donc, l'équivalent de 45 millions de tonnes de GES par année. Le Québec au complet en produit 79. Plus de la moitié de notre production de GES passerait par ce pipeline. Et quand je demande au ministre de l'Énergie : Pouvez-vous dire aux Québécoises et Québécois quel deal vous avez eu avec Marinvest, alors que lui-même, à la radio, quelques semaines avant, disait que c'était un bon projet ? Ah ! il ne l'a pas dit : Je ne suis pas au courant, alors qu'ils ont besoin d'électricité pour pouvoir faire ce qu'ils ont à faire.

Ça fait que ce gouvernement est à blâmer pour son... pour son bilan d'un point de vue social, et nous l'avons vu, sur la pauvreté, les services sociaux et l'infrastructure, d'un point de vue sociétal sur le droit des minorités, sur l'égalité entre les hommes et les femmes, sur la réconciliation avec les Premières Nations. Sur la question climatique, c'est terriblement irresponsable de leur part de ne pas être capable de faire le minimum du minimum pour essayer de garantir une planète viable à nos enfants et à nos petits enfants.

Et c'est quoi, la vision ? C'est quoi, la vision d'avenir ? Qu'est-ce qui est devant nous actuellement, au-delà de tout le bilan ? Ce qui est devant nous, c'est encore aujourd'hui un troisième lien, un troisième lien qui coûterait possiblement 10 milliards de dollars, une aberration d'un point de vue climatique, économique. Ce qui est encore devant nous, c'est un investissement incroyable, délirant dans l'armement. Rappelez vous, M. le Président, qu'il y a seulement deux ans, leur vision sur 30 ans, c'étaient les batteries. Bien, le 30 ans, il a duré 18 mois. Ça a été vraiment un court 30 ans, M. le Président. Northvolt, un fiasco total, total. Et là ils nous disent : Bon, après avoir dilapidé des milliards d'argent public... alors que le communautaire meurt de faim en ce moment, leur bilan, c'est dire : Ah ! bien, à partir de maintenant, tout a changé, nous allons nous enfoncer tête baissée dans le délire mondial de l'armement, des armes létales, des bombes. C'est ça, la vision ? C'est ça, la vision d'avenir ? Après huit ans de catastrophes, bien, alors plongeons le Québec pour un 30 ans où on va rentrer dans un... dans un délire mondial. Je ne sais pas comment le dire, M. le Président.

La diplomatie internationale ressemble à une cour d'école où chacun explique que son missile est plus gros que celui du voisin. Mais c'est... c'est terrible. Et nous, on s'est dit, notre vision d'avenir, ce n'est pas d'investir dans les éoliennes, ce n'est pas d'investir dans la transition énergétique. Ce n'est pas de s'assurer que nos services publics, que nos fonctionnaires soient bien payés. Ce n'est pas d'investir dans nos maraîchers, dans la production agricole qui respecte la planète, qui assure un avenir, qui assure une véritable autosuffisance, une souveraineté. Non, c'est d'inviter les milliards américains à venir s'investir ici, ceux-là mêmes qui veulent faire de nous un État américain, et d'acheter le matériel de l'armée américaine. C'est terriblement triste pour le Québec, M. le Président.

Heureusement, il est possible de faire autrement. Il est possible d'aller chercher l'argent là où il est, plutôt que de creuser les déficits, et de s'assurer qu'on élimine la pauvreté, qu'on ait des services publics de qualité, que les personnes âgées qui ont besoin de services à domicile y aient accès, que ceux qui doivent se déplacer en métro se trouvent devant un métro fiable, avec un ascenseur pour les personnes qui ont des handicaps. Il est possible de respecter la laïcité, le respect du fait français au Québec sans avoir à écraser les droits des minorités, et parmi elles les minorités religieuses ou linguistiques et surtout, je dirais, les droits des peuples autochtones.

Ça fait que, pour toutes ces raisons, M. le Président, j'invite mes collègues, et j'espère les avoir convaincus, à voter pour la motion qui blâme ce gouvernement pour son bilan sur les questions sociales, sociétales et climatiques. Merci, M. le Président.

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Du 13 au 17 juin construire la résistance internationaliste !

Face au G7 qui se réunit à Évian pour planifier la destruction des peuples, l'exploitation du vivant et la domination des corps, organisons notre résistance contre le fascisme et l'impérialisme ! Retrouvons- nous du 13 au 17 juin 2026 à Genève pour construire la riposte internationaliste !

Qu'est-ce que le G7 ? Pourquoi s'y opposer

Le G7 rassemble chaque année sept gouvernements des pays les plus riches du monde, pour parler économie et géopolitique. Depuis 1975, les États-Unis, la France, le RoyaumeUni, l'Allemagne, l'Italie, le Canada et le Japon se réunissent pour organiser la direction capitaliste du monde - rejoints en 1997 par la Russie, aujourd'hui exclue suite à l'annexion de la Crimée en 2014. Donald Trump, Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz, Giorgia Meloni, Mark Carney et Sanae Takaichi ont rendez-vous à Évian du 15 au 17 juin 2026. Une vaste coalit ion de collectifs et d'organisations appelle à se mobiliser largement, sur une base internationaliste contre cette rencontre.

Contre le fascisme

Une crise généralisée secoue le capitalisme mondial : afin de maintenir l'hégémonie du Nord global, les membres du G7 - ses principaux acteurs - se radicalisent. Cette recomposition de l'ordre mondial nourrit directement la prise de pouvoir de l'extrême-droite. Ses thèmes et son vocabulaire sont désormais omniprésents dans le débat public, tandis que la violence de son idéolog ie suprémaciste se déchaïne à l'échelle planétaire. Pour garant ir leur place dans cette nouvelle configuration, les États glissent vers des pratiques toujours plus autoritai res. Ainsi, ce processus de fascisation dépasse les seuls pays où l'extrême-droite est arrivée au pouvoir.

Cette vague de haine, ancrée dans la domination de groupes opprimés, se répand et entraîne une violence morti fère et systémique : islamophobie institutionnalisée, meurtres racistes par la police, violences aux frontières, violences sexistes et sexuelles, féminicides, violences LGBTphobes et anti-trans. Les mascul inistes, légitimés par les figures autori taires, déploient une offensive sans précédent. Pour maintenir l'ordre inégalitaire, les mouvements sociaux, notamment écologistes, féministes, LGBTIQ+, antiracistes et de solidarité avec la Palestine, sont durement réprimés.

Pour une lutte antifasciste efficace, attaquons nous aux racines du problème incarné par les membres du G7. Dans ce climat de toute-puissance viriliste, le combat contre le fascisme est et sera toujours un combat féministe et queer !

Contre l'impérialisme et les guerres contre les peuples

La coopération internationale s'effrite sur fond de course aux armements et de guerre commerciale. Aujourd'hui, plusieurs pays du G7 sont dirigés par des forces d'extrême droite qui servent les intérêts des multinationales et des plus riches.

L'Occident a abandonné tout semblant de respect des principes de solidarité et de paix entre les peuples. Les masques tombent lorsque les gouvernements du G7 refusent d'imposer des sanctions contre l'État colonial et génocidaire d'Israël et bafouent le droit international, rendant visible ce que les peuples colonisés martèlent depuis des décennies : le processus de décolonisation n'a jamais abouti et a été remplacé par de nouvelles formes de domination impérialiste.

Cette dernière repose sur la multiplication des guerres les plus récentes au Venezuela, à Gaza, au Soudan, en ROC et en Ukraine. La prédation par les pays du G7 - mais aussi par la Suisse - s'effectue également par l'intermédiaire de leurs multinationales à travers une course aux matières premières qui s'épuisent. Cet extractivisme forcené exploite les corps des peuples du Sud global.

En même temps, l'Occident ferme ses frontières aux populations des pays qu'il ravage. Ces violences coloniales ne s'arrêtent pas aux frontières : elles sont aussi in fligées aux personnes en exil, racisées, issues des classes populaires.

Pour l'internationalisme et la solidarité entre les peuples, contre le colonialisme et les politiques migratoires mortifères, organisons la résistance !

Contre le capitalisme

Le capitalisme est fondé sur l'accumulation du profit, et la répartition toujours plus inégale des richesses. Il repose sur l'exploitation des ressources pl anétaires et des travai lleur·eu sexs par les plus riches.

Ce système économique entraîne l'ext inction massive des espèces, la diminution des espaces sauvages, l'appauvrissement des terres de l'eau et de l'air. Il détruit les vies, la santé et la dignité des personnes qu'il exploite. 1% des plus fortunés détient près de 50% des richesses planétaires, au détriment des droits fondamentaux d'une grande partie de la population mondiale qui vit sous le seuil de pauvreté, subit la famine, n'a pas accès à des logements décents, à l'éducation, aux soins et à un environnement non-pollué.

Pour garantir les profits, les dirigeant-es du G7, main dans la main avec la classe capitaliste, intensifient leurs stratégies habituelles : augmentation du temps de travail, de l'âge de la retraite, diminution des salaires, augmentation des loyers, démantèlement des services pu blics et des protections sociales. Pour imposer cet agenda à toute la planète, les pays du G7 instrumentalisent la dette comme une arme et exportent, dans les pays du Sud global, les pol itiques de coupes dans les dépenses publiques et de privatisation.

Cyniquement, les guerres représentent autant d'opportunités de profits pour les industriels de l'armement. La militarisation de nos sociétés, justifiée par les discours fascistes et sécuritaires, détourne l'argent public au profit de la défense, entraînant toujours plus d'austérité. Face aux massacres des peuples en lutte - notamment des Palestinien·nexs, des Soudanais ·exs, des Ukrainien·nexs et des Congolais ·exs -, face à la destruction du vivant, les capitalistes se frottent les mains.

Pour la solidarité entre les travailleur·eusexs de tous les pays et contre les spoliations, manifestons ensemble contre le G7 !

(tiré du site du CADTM)
https://www.cadtm.org/No-G7-Du-13-au-17-juin-construire-la-resistance-internationaliste

La transformation politique de l’Iran en temps de guerre

9 juin, par Hamidreza Ahmadi — ,
En lançant la guerre contre l'Iran, le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël ont proclamé leur objectif d'un "changement de régime". Si cet objectif n'a pas été atteint, (…)

En lançant la guerre contre l'Iran, le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël ont proclamé leur objectif d'un "changement de régime". Si cet objectif n'a pas été atteint, la guerre n'a toutefois pas laissé les choses en l'état : elle a renforcé le pouvoir d'une partie de l'élite iranienne qui tire profit de la vente de pétrole et de produits pétrochimiques. Ce contexte a unifié l'État et son élite autour d'un projet anti-impérialiste, mais au prix d'une austérité permanente.

Tiré de la revue Contretemps
1er juin 2026

Par Hamidreza Ahmadi
Hamidreza Ahmadi

Pendant sept semaines, la puissance aérienne américaine et israélienne a dominé le ciel iranien. Surveillance à haute altitude, frappes de précision contre les infrastructures militaires et les immeubles d'habitation de Téhéran, et domination quasi-incontestée des couloirs aériens ont caractérisé la phase initiale du conflit. L'Iran a encaissé les coups et a riposté non par les tactiques de guérilla, comme celles qui se sont naguère déployées dans les rues de Bagdad, mais par des missiles à longue portée, des drones produits en masse et une posture défensive qui a tenu bon.

Dans les jours précédant le cessez-le-feu [du 8 avril, un F-15 et un A-10 Warthog furent abattus grâce à des systèmes de surveillance et de pistage visuel. Reste à savoir s'il s'agissait d'une prouesse technique reproductible ou d'un heureux hasard. Ce qui est certain, en revanche, c'était que l'Iran est parvenu à fermer le détroit d'Ormuz à la navigation. En réaction, les marchés mondiaux de l'énergie ont paniqué. La guerre est devenue un événement planétaire.

La situation politique a également évolué en Iran. Il y a quelques mois à peine, en janvier, la question principale était économique : l'inflation, le logement, le prix des denrées alimentaires. Le plan d'austérité du gouvernement de Massoud Pezeshkian avait considérablement affecté le budget des ménages et poussé des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Aujourd'hui, la question est impériale. La guerre n'a pas effacé les souffrances matérielles, elle les a transformées. Le choix qui s'offre à chaque Iranien ne porte plus sur la politique budgétaire ou la réforme des subventions. Il s'agit de choisir entre la souveraineté et l'intégration à un ordre impérial qui gouverne déjà une grande partie de la région.

La guerre malavisée de Donald Trump a révélé l'Iran comme une formation unique dans l'histoire moderne : un État néolibéral antiimpérialiste. Austérité intérieure, résistance extérieure. Sur le papier, une contradiction ; en pratique, la logique même de l'État. C'est pourquoi l'Iran oscille entre manifestations contre l'austérité et démonstrations de solidarité nationale, parfois au cours d'un même mois.

Pour aller plus loin

Reconnaître une guerre impérialiste : le cas de l'Iran

Le déclencheur économique

Cette guerre a débuté en mars 2026. Sa justification discursive, cependant, a été forgée des mois auparavant. En décembre 2025, le gouvernement Pezeshkian — d'ordinaire discret — a mis en œuvre quatre décisions financières consécutives qui, ensemble, ont constitué un plan d'austérité brutal et soudain.

Tout d'abord, un ajustement du prix de l'essence. L'essence reste fortement subventionnée en Iran ; la hausse était donc marginale en valeur absolue. Mais cette décision était audacieuse pour Téhéran. La dernière augmentation, six ans plus tôt, sous Hassan Rouhani – président de l'Iran de 2017 à 2021 – avait déclenché de violentes manifestations. Cette mesure a été perçue comme un signe que l'État était prêt à s'attaquer aux sujets tabous.

Deuxièmement, un projet de budget plafonnait les augmentations de salaires dans le secteur public à 20 %, un taux bien inférieur à l'inflation actuelle. Ce plafond de référence encadre également les salaires du secteur privé, réduisant ainsi le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires salariées dans l'ensemble de l'économie.

Troisièmement, une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), une taxe régressive sur la consommation, signifiait que les pauvres et la classe travailleuse paieraient plus cher pour les produits de première nécessité, tandis que les importantes exonérations fiscales dont bénéficiaient les grandes entreprises et les institutions religieuses restaient inchangées.

Quatrièmement, et surtout, le gouvernement a relevé et unifié le taux de change entre le rial et le dollar. Le taux officiel a bondi de près de 50 %. Le pouvoir d'achat des Iranien.ne.s a chuté dans les mêmes proportions. Parallèlement , le dollar subventionné pour les importations de produits alimentaires essentiels – longtemps considéré comme l'engagement minimal de l'État à nourrir sa population – a été supprimé. Le pain, l'huile de cuisson et les médicaments étaient soudainement vendus à des prix qui n'auraient été abordables que si les familles iraniennes étaient payées en dollar. Le choc a été immédiat et dévastateur.

Ces décisions politiques ne sont ni contingentes, ni propres à la présidence de Pezeshkian. Elles constituent l'expression locale d'une doctrine qui a façonné la politique économique iranienne depuis trois décennies. La révolution de 1979 était un projet populaire dont la redistribution était le principe fondamental. Mais depuis la présidence d'Akbar Hashemi Rafsanjani (1989-1997), l'État a progressivement glissé vers un régime d'austérité et de redistribution vers le haut.

Le déclin du niveau de vie s'est accentué sous Mahmoud Ahmadinejad, qui a supervisé la privatisation à grande échelle des secteurs pétrolier, sidérurgique et pétrochimique. Ces actifs n'ont pas été vendus à un marché libre et concurrentiel, mais transférés à une constellation d'entités « privées » liées à l'État : fonds de pension, conglomérats opaques, institutions dont les bilans brouillent la frontière entre richesse publique et accumulation privée.

C'est en cela que l'histoire de l'austérité iranienne diffère de son pendant néolibéral en Occident. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, le néolibéralisme signifie déréglementation et libre-échange. En Iran, il signifie autre chose : le démantèlement progressif de la promesse fondatrice de la révolution. Le coup d'État de 1953 [1], la révolution de 1979 et les décennies qui ont suivi ont tous reposé sur une seule et même question : à qui appartiennent les ressources nationales et qui en profite ?

Mohammad Mossadegh répondit : le peuple. La révolution répondit : le peuple. Mais pendant plus de trente ans, les produits dérivés du pétrole brut — plastiques, produits pétrochimiques, huiles moteur, matières premières industrielles — furent progressivement transférés du secteur public aux mêmes entités liées à l'État. L'essence resta subventionnée, un rappel symbolique de l'ancien pacte, à hauteur de quelques centimes par litre pour entretenir le souvenir de la nationalisation. Les produits créateurs de valeur furent privatisés.

Les prix de ces produits sont réglés pour être compétitifs sur les marchés mondiaux, alors même que l'Iran est coupé de ces marchés par les sanctions. C'est là toute l'ironie du système : l'État impose à sa propre population une discipline tarifaire mondiale tout en étant exclu du commerce international. Pendant ce temps, une petite classe d'oligarques iraniens perçoit des revenus en dollars et rémunère ses employés en rials dévalués.

Lorsque Trump a dénoncé l'accord de Vienne négocié par Barack Obama et imposé une pression maximale [2], le rial a commencé à s'effondrer. L'oligarchie du régime, indexée sur le dollar, s'est trouvée protégée. Dans ses rangs, nombreux sont ceux qui en ont profité. La population salariée a absorbé l'intégralité du choc. Le coût de la dévaluation a été socialisé. Les bénéfices ont été privatisés.

Voilà la logique du néolibéralisme, quel que soit le nom qu'on lui donne. Les ressources nationales, jadis nationalisées, ne le sont plus. L'esprit de Mossadegh perdure aux pompes à essence. Il disparaît partout ailleurs.

En décembre 2025, les conditions matérielles des troubles sociaux étaient pleinement réunies. Les principaux points de tension étaient l'alimentation et le logement, et non l'essence. L'inflation atteignait des niveaux records. L'État avait imposé un régime fiscal régressif tout en protégeant la classe aisée que les sanctions avaient paradoxalement enrichie. La question qui agitait la rue était économique. Il s'agissait de justice distributive. Il s'agissait de savoir qui financerait la survie de l'État.

La tragédie de janvier

Les manifestations ont débuté dans les zones rurales et les bazars, puis se sont propagées aux grandes villes en une semaine. Ce qui avait commencé comme une expression de mécontentement économique a rapidement été instrumentalisé par des interventions extérieures. Attisant les tensions, Reza Pahlavi, fils exilé du shah déchu, a lancé un appel public à l'escalade. Iran International, la chaîne satellitaire aux liens avérés avec les services de renseignement israéliens, a amplifié les protestations et assuré une couverture tactique.

Ce qui suivit fut la plus grande tragédie de l'histoire iranienne contemporaine. En deux jours, des milliers de personnes perdirent la vie et beaucoup d'autres furent blessées. Les détails de la répression sont effroyables et bien documentés.

L'État et le camp Pahlavi avaient tous deux intérêt à occulter la dimension économique des manifestations. Celles-ci furent rapidement requalifiées en conflit civilisationnel : République islamique contre restauration monarchique. Les deux camps tirèrent profit de cette interprétation, car aucun ne pouvait apporter de réponse crédible aux griefs matériels qui avaient poussé la population dans la rue. Aucun n'avait de mesures de redistribution à proposer. Aucun ne souhaitait aborder la hausse de la TVA, la crise des changes, ou l'augmentation du prix des denrées alimentaires et des loyers. Et ils n'en parlèrent pas. L'origine économique des manifestations fut effacée. Ainsi, le mois de janvier devint synonyme de sécurité et de trahison pour un camp, de liberté et de démocratie pour l'autre.

Trump a rejoint la conversation

Nombre d'Iranien.ne.s pensent que sans l'intervention de Trump et de Benjamin Netanyahou, le discours sur la liberté et la démocratie aurait pu suivre son cours, engendrant une série de crises internes et les amenant à un point de rupture. Mais Netanyahou ne cherchait aucunement à résoudre la crise et y voyait plutôt une occasion de servir ses intérêts. Il a proposé à Trump de bombarder l'Iran. Et Trump, toujours en quête d'une victoire facile, fort de ce qu'il considérait comme une victoire nette et convaincante au Venezuela, a décidé que le moment était venu d'attaquer.

Comme nous le savons désormais, l'attaque était maladroite et mal menée. Elle n'a pas permis de renverser le régime. Elle a coûté la vie à des innocents, dont 168 écolières dès le premier jour. Ce seul fait a davantage contribué à conforter le discours anti-impérialiste de l'État que n'importe quel discours ou sermon. L'État s'est arrogé la supériorité morale de défendre sa souveraineté nationale face à deux des armées les plus puissantes du monde. L'opposition, notamment ses dirigeants en exil, et même ceux qui, en Iran, ont renoncé à la possibilité de réformes, ont présenté cet événement comme une lutte contre les ténèbres et l'autocratie.

Lorsque le président Trump a menacé de faire sauter des ponts et des centrales électriques, des citoyens ordinaires ont formé des chaînes humaines autour de ces infrastructures pour les protéger. Il ne s'agissait pas de gardiens de la révolution ni de milices soutenues par l'État. C'étaient ces mêmes personnes dont le pouvoir d'achat avait été réduit de moitié par l'unification des taux de change. Ces mêmes personnes qui ont vu leurs salaires stagner tandis que l'inflation atteignait des niveaux record !

En d'autres termes, la guerre a créé une dichotomie d'une netteté inédite. D'un côté, la République islamique – malgré ses défauts, ses injustices économiques et la brutalité de sa répression intérieure – mais comme défenseure du territoire et de la souveraineté. De l'autre côté, le projet Pahlavi et ses soutiens impériaux, qui offraient moins de souveraineté mais un siège à la table de l'empire.

Cela peut paraître étrange à certains, mais une part importante de la population iranienne souhaite que son pays renonce à ses engagements envers ses alliés régionaux et se rapproche d'Israël. Ces trois dernières années, Israël a tué des dizaines de milliers de Palestinien.ne.s à Gaza et en Cisjordanie. Pourtant, pour certains Iranien.ne.s, son existence est une preuve de cette idée : un État non arabe et non chrétien au Moyen-Orient, non seulement accepté comme partie intégrante du projet américain, mais aussi capable d'influencer ses choix politiques. Pour ces Iranien.ne.s, l'objectif n'est pas nécessairement un retour à la glorieuse monarchie. Il s'agit de mettre de côté les politiques isolationnistes au profit d'une intégration à l'ordre mondial actuel, quel qu'en soit le prix.

Ce groupe n'a aucune représentation officielle au sein de la politique iranienne. Ses partisans considèrent le système actuel comme fondamentalement imperméable au changement et estiment donc qu'une refonte complète est préférable à une réforme. Il est trop tôt pour dire si la guerre et les dégâts causés aux infrastructures civiles ont amené une partie significative d'entre eux à regretter leur position initiale. Face à l'attaque étrangère, un grand nombre d'Iranien.ne.s se sont ralliés à la nation.

Mais pour les Iranien.ne.s opposé.e.s à la politique étrangère anti-impérialiste de leur pays, la question risque d'être un sujet de discorde politique. La montée du chômage et la dégradation de la situation économique les amènent, paradoxalement, à conclure que l'armée aurait dû capituler plus tôt et laisser le détroit d'Ormuz ouvert car le coût de la résistance est tout simplement trop élevé. Pour certain.e.s d'entre eux et elles, cette position deviendrait intenable si les sanctions étaient levées. Mais cela reste très incertain, et l'avenir est profondément imprévisible.

Bien que les discours de l'État iranien et de ses détracteurs aient réussi à occulter les enjeux économiques, la guerre reste avant tout une affaire de gains matériels. Les anti-impérialistes y voient un moyen de négocier la levée des sanctions et de faire du détroit d'Ormuz une source de revenus ; le Majlis, le parlement iranien, travaille d'ailleurs sur un projet de loi visant à allouer 70 % des recettes du péage [3] aux dépenses courantes des ménages. Les partisans des Pahlavi, qui ont observé avec envie l'ascension des Saoudiens et des Émiratis au cours de la dernière décennie, souhaitent eux aussi la levée des sanctions et la prospérité de l'Iran. Ils sont tout simplement convaincus que l'intégration à l'ordre impérial est la voie la plus sûre et la plus stable pour obtenir un allègement des sanctions.

Les deux camps souhaitent la levée des sanctions. Les deux camps veulent relancer l'économie. La différence réside dans le prix qu'ils sont prêts à payer. L'un paiera par l'austérité, l'autre par sa souveraineté. La guerre a contraint chacun à choisir sa devise préférée.

Le faux choix

Ce que nous vivons actuellement n'est pas le fruit du hasard, ni un choix politique qui pourrait être modifié par l'élection d'un nouveau président ou d'un nouveau parlement. C'est la conséquence structurelle de décennies de sanctions et de la stratégie adoptée par l'État pour y survivre.

Un État véritablement anti-impérialiste — transparent, redistributif et financé par une fiscalité généralisée plutôt que par des ventes de pétrole opaques — nécessiterait une relation différente avec l'économie mondiale. Or, l'Iran est coupé de cette économie depuis près de quarante ans. Il ne peut vendre ouvertement son pétrole. Il ne peut acheter ouvertement des armes ou de technologies. Il survit grâce à la tromperie : une flotte clandestine de pétroliers, des sociétés écrans dans des pays tiers, des programmes de missiles qui ne figurent nulle part dans les budgets officiels. Cette opacité n'est pas fortuite. Elle est sa condition de survie.

L'opacité a des conséquences. Lorsqu'un État doit dissimuler ses recettes et ses dépenses, il cesse de rendre des comptes à sa propre population. Les mêmes mécanismes qui permettent de soustraire les ventes de pétrole à l'application des sanctions américaines les dissimulent également aux contribuables iraniens. L'État ne peut être transparent envers son peuple sans devenir transparent envers ses ennemis. Il choisit donc l'opacité. Et l'opacité favorise le détournement des ressources.

Les mesures d'austérité de décembre 2025 n'étaient pas une trahison du projet anti-impérialiste, mais son prolongement logique. Dévaluer le rial pour réduire le budget, instaurer un impôt régressif pour faire payer davantage les citoyens ordinaires, et protéger ceux qui gagnent en dollars, car ce sont eux qui alimentent le trafic de pétrole clandestin, sont autant de mesures qui, loin de s'opposer ont permis aux néolibéraux et aux anti-impérialistes de s'unir.

Quelle que soit l'option choisie, qu'apporterait la levée des sanctions ? Ni la République islamique ni son opposition en exil n'ont manifesté le moindre engagement en faveur d'une justice distributive. Toutes deux sont engluées dans les mêmes réseaux liés au dollar, mais avec des protecteurs différents. Si les sanctions sont levées, l'oligarchie du régime en tirera profit. Le peuple bénéficiera d'une certaine amélioration. Le rial se stabilisera. L'inflation sera mieux maîtrisée. Mais la structure sous-jacente – la fusion du pouvoir d'État et de l'exploitation privée – demeurera. La guerre a imposé un choix entre deux factions. Aucune n'offre ce dont les Iranien.ne.s ordinaires ont réellement besoin : une économie qui travaille pour elles et eux, et non seulement pour ceux qui la possèdent.

*

Cet article est initialement paru dans Jacobin (Etats-Unis) le 10 mai 2026. Traduit pour Contretemps par Stathis Kouvélakis.

Notes

[1] Ce coup d'Etat a été fomenté par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis contre le gouvernement élu de Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien (NdT).

[2] L'accord de Vienne sur le nucléaire iranien a été signé en juillet 2015 par l'Iran, les pays du P5 membres du Conseil de sécurité de l'ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) auxquels se sont joints l'Allemagne et l'Union européenne. Son objectif était de soumettre le programme nucléaire iranien à un contrôle international et de permettre la levée des sanctions frappant l'Iran. Les Etats-Unis se sont retirés de cet accord en 2018, sous le premier mandat de Trump (NdT).

[3] Il s'agit du péage imposé par l'Iran aux navires qu'il autorise à franchir le détroit d'Ormuz. Il peut atteindre 2 millions de dollar par navire (NdT).

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Des dirigeants d’extrême droite, dont l’ancien chef de l’ICE (douanes américaines), Greg Bovino, se réunissent au Portugal pour un « sommet sur la remigration »

9 juin, par Democracy now ! — ,
Des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi au Portugal pour le « Sommet sur la remigration » annuel, qui prône l'expulsion massive des immigrés. (…)

Des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi au Portugal pour le « Sommet sur la remigration » annuel, qui prône l'expulsion massive des immigrés. L'ancien commandant de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le leader nationaliste blanc Jared Taylor figuraient parmi les invités de marque, aux côtés d'élus des partis d'extrême droite allemands et espagnols. Dans une interview accordée avant l'événement, Bovino a cité le général en chef de l'Allemagne nazie, Erwin Rommel, comme une figure inspirante.
« La remigration est essentiellement la réponse politique à la théorie du complot du “grand remplacement” », explique Charles R. Davis, journaliste basé à Vienne, en Autriche. Davis décrit le « grand remplacement » comme une théorie selon laquelle il existerait un « complot de l'élite mondiale, généralement mené par des Juifs », visant à remplacer les Blancs d'Europe et d'Amérique du Nord par des immigrés. « C'est un argument en faveur des expulsions massives », non seulement des immigrants récemment arrivés, mais aussi de « ceux qui ont été admis au cours des cent dernières années et qui, selon eux, n'étaient pas vraiment européens ou américains », explique Davis. « Cela trouve essentiellement ses racines dans l'idéologie nazie. »

4 juin 2026 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/6/4/remigration_summit

NERMEEN SHAIKH : Au Portugal, des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi pour le « Sommet sur la remigration » annuel, prônant l'expulsion massive des immigrés. L'ancien commandant de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le leader nationaliste blanc Jared Taylor étaient des invités de marque aux côtés d'élus du parti d'extrême droite et anti-immigrés AfD en Allemagne et du parti espagnol Vox. Parmi les autres participants figurait Stefano Forte, président du New York Young Republican Club.
Dans une interview accordée avant l'événement, Greg Bovino a cité le général en chef de l'Allemagne nazie, Erwin Rommel, comme une figure inspirante. Lors du sommet, Bovino a déclaré, je cite : « Si le modèle et la méthode de la police des frontières américaine sont source d'inspiration, alors c'est fantastique. »
AMY GOODMAN : Gregory Bovino a dirigé les opérations militarisées de répression de l'immigration menées par l'administration Trump à Chicago, Los Angeles et Minneapolis. Plus tôt cette année, il est apparu à Minneapolis vêtu d'un long manteau de laine olive que certains observateurs en ligne ont comparé, je cite, à « un manteau de cosplay nazi ». Le compte de presse du gouverneur de Californie, Gavin Newsom, sur les réseaux sociaux l'a qualifié de « code nazi ».
Bovino a finalement été démis de ses fonctions en janvier après que des agents de l'immigration sous son commandement ont tué Alex Pretti, un infirmier de 37 ans travaillant pour l'administration des anciens combattants (VA), à Minneapolis. Pretti a été abattu deux semaines après qu'un agent de l'ICE a tué par balle Renee Good à Minneapolis.
Lors d'une interview à l'extérieur du soi-disant « Sommet sur la remigration » au Portugal, Bovino a critiqué l'administration Trump.

GREGORY BOVINO : La base n'est pas très satisfaite actuellement de ce qui se passe en matière d'immigration. Elle a voté pour des expulsions massives. Or, il n'y a pas d'expulsions massives. Il n'y a pas d'expulsions massives aux États-Unis en ce moment. Donc, ces électeurs de MAGA, ces 80 millions de personnes qui sont allées voter pour lui, ne sont pas très contents en ce moment.
AMY GOODMAN : Nous nous rendons maintenant à Vienne, en Autriche, pour nous entretenir avec le journaliste Charles Davis, qui écrit pour The Guardian et dirige également The Redoubt, où son nouvel article s'intitule « Pourquoi la presse a-t-elle ignoré un rassemblement des principaux fascistes du monde ? »

Charles, merci beaucoup d'être avec nous. Pourquoi ne pas nous parler de ce qu'est la remigration et de l'importance de la présence de Bovino à cet événement ?

CHARLES R. DAVIS : Oui, donc, la « remigration » est essentiellement la réponse politique à la théorie du complot du « grand remplacement ». Et la théorie du complot du « grand remplacement », comme je pense que beaucoup de vos téléspectateurs le savent déjà malheureusement, est l'idée qu'il existe une sorte de complot de l'élite mondiale, généralement menée par des Juifs, visant à remplacer les Européens blancs et les Nord-Américains blancs par des immigrants via une migration de masse. Le terme « remigration » a donc été popularisé il y a quelques années par un activiste autrichien nommé Martin Sellner. C'est également lui qui a contribué à populariser la théorie du complot du « grand remplacement ».

Et il s'agit essentiellement d'un argument en faveur d'expulsions massives, non seulement de criminels en situation irrégulière, comme le veut la rhétorique typique de l'administration Trump et des partis d'extrême droite ici en Europe, mais aussi de l'idée qu'il faut en fait en quelque sorte, inverser le cours du XXe siècle, que le problème ne concerne pas seulement les immigrants arrivés ces dernières années pour demander l'asile ou le statut de réfugié, mais aussi ceux qui ont été admis au cours des cent dernières années et qui, selon eux, n'étaient pas vraiment européens ou américains.

NERMEEN SHAIKH : Et, Charles, pourriez-vous expliquer pourquoi — vous l'avez mentionné tout à l'heure — pourquoi cette idée de remigration est-elle attribuée aux Juifs, ce complot mondial ?

CHARLES R. DAVIS : Eh bien, en fait, oui, dans mon article initial que j'ai écrit la semaine dernière, j'ai parlé à un professeur de l'université de Vienne nommé Daniel Sharp, qui m'a expliqué que cela trouve essentiellement ses racines dans l'idéologie nazie. Prenons l'Allemagne et l'Autriche, par exemple. L'idée que certaines personnes n'étaient pas allemandes ou autrichiennes, bien qu'elles aient vécu dans cette région depuis des centaines d'années et qu'elles aient la nationalité de ces pays, c'était tout à fait l'idée nazie. Et en fait, la remigration à l'époque, avant qu'elle ne débouche sur l'Holocauste, consistait à expulser les Juifs vers des endroits comme Madagascar.

Donc, quand c'est… quand c'est popularisé aujourd'hui, je veux dire, c'est pour ça que ça a provoqué une telle controverse il y a quelques années, quand Martin Sellner a rencontré des membres de l'Alternative für Deutschland. En 2023, le média allemand Correctiv a rapporté qu'il y avait eu une réunion secrète à Potsdam entre Sellner et des dirigeants de l'AfD. Et ça a provoqué des manifestations nationales, parce que les Allemands connaissent leur histoire, n'est-ce pas ? Ils savent ce qui se passe quand on commence à dire que certains Allemands sont plus allemands que d'autres.

Et je pense que ce qui est si alarmant à propos de ce sommet, c'est que ces personnes, y compris les députés de l'AfD qui y ont assisté, la députée de l'AfD Lena Kotré et la presse de l'AfD qui s'est présentée pour lui offrir une tribune, le font désormais au grand jour. Et je pense que c'est peut-être l'une des leçons qu'ils ont tirées de Donald Trump. Il les a à la fois enhardis et responsabilisés, et ils ont aussi appris que pour s'en tirer avec ce genre de choses et s'en tirer avec ce genre de politique folle, complotiste et, disons, de nettoyage ethnique, que l'on pourrait appeler « remigration » — pour s'en tirer, il ne faut pas organiser de réunions secrètes que la presse pourrait ensuite dévoiler. Il suffit de le faire au grand jour et de dire : « Il n'y a rien de scandaleux là-dedans. Nous faisons cela au grand jour. Nous nous organisons sur Facebook. » En fait, c'est là que j'ai entendu parler pour la première fois de ce sommet, grâce à des publicités payantes sur Facebook du groupe Reconquista, un groupe portugais d'extrême droite qui tire son nom de l'idée d'expulsions massives de musulmans de la péninsule ibérique au cours de l'histoire. Et donc, maintenant, tout est au grand jour.

Et si nous pouvons être reconnaissants à Greg Bovino pour quelque chose, c'est d'avoir attiré l'attention sur ce sujet et d'avoir clairement expliqué ce qu'ils entendent par « remigration ». Il ne s'agit pas simplement d'expulser les soi-disant clandestins.

Greg Bovino, lorsqu'il critiquait l'administration Trump, vous savez, je m'intéresse moins à ses propos aigris qu'au fait qu'il ait précisé qu'il estime à 100 millions le nombre d'« étrangers en situation irrégulière » aux États-Unis. Or, la plupart des experts crédibles vous diraient qu'il y en a 12 millions au maximum. Mais si vous avez suivi la campagne de 2024, vous avez peut-être remarqué que Donald Trump et JD Vance faisaient grimper ce chiffre un peu plus à chaque fois qu'ils prenaient la parole. Il a atteint 20 millions, puis 30 millions, et maintenant 100 millions. Et je pense que cela montre bien qu'ils ne cherchent pas seulement à expulser des gens sur la base de leur statut juridique. Il faut replacer cela dans le contexte d'une tentative visant à supprimer le droit du sol et à revenir en arrière au XXe siècle. Il s'agit de se débarrasser des personnes arrivées au cours des cent dernières années qu'ils définissent comme n'étant pas assez américaines ou pas assez européennes, dans le contexte européen.

NERMEEN SHAIKH : Pourriez-vous donc nous en dire un peu plus sur la manière dont Trump et son administration ont globalement promu et mis en avant cette idée, et en particulier sur le fait que le Département d'État s'est engagé à créer un bureau chargé de la remigration ? Où en est ce projet ? A-t-il été mis en place ? Et quel est son objectif ?

CHARLES R. DAVIS : Eh bien, vous savez, l'administration Trump, il y a toujours un petit jeu auquel se livre l'extrême droite. Il y a ceux qui, comme les personnalités publiques, disent : « Vous savez, la remigration, n'ayez pas trop peur. En fait, nous voulons simplement expulser les criminels. » C'est ce qu'a fait l'AfD après que leur réunion secrète avec Martin Sellner a été révélée il y a quelques années. Si vous consultez leur site web, ils disent : « Nous voulons simplement nous débarrasser, par exemple, des personnes qui ont commis des crimes violents, etc. » Et c'est la même chose avec l'administration Trump.

Je ne sais pas s'ils ont réellement réussi à mettre cela en place, mais tout ce département de la remigration qu'ils allaient créer au sein du Département d'État concernait ostensiblement l'auto-expulsion volontaire. Bien sûr, quand on les amène à parler franchement lors de sommets comme celui qui vient de se tenir ce week-end, on voit qu'il ne s'agit pas seulement de se débarrasser d'un certain nombre d'« étrangers en situation irrégulière », comme ils les appellent, ou d'amener les gens à s'auto-expulser. Je veux dire, ils amèneraient les gens à s'auto-expulser en créant un environnement si hostile et, je pense, en recourant à la force de l'État pour les faire expulser.

Et en ce qui concerne la remigration en Europe, le Département d'État américain a en fait cautionné cette théorie du complot du « grand remplacement ». Dans le document sur la stratégie de sécurité nationale des États-Unis publié en décembre dernier, l'administration Trump a averti que les non-Européens, majoritaires, étaient en train de prendre le contrôle de l'Europe et que les Européens étaient confrontés à une perspective sinistre d'effacement civilisationnel, et que, si les tendances actuelles se poursuivaient, le continent serait méconnaissable d'ici 20 ans ou moins. Or, vivant ici à Vienne, je peux vous dire que ce n'est pas vraiment ce qui se passe. Vous savez, il y a certainement plus d'immigrants ici qu'il y a 20 ans, mais l'idée que les Autrichiens blancs soient confrontés à une disparition de leur civilisation, c'est… c'est une théorie du complot.

Et je pense que ce qui me dérange tant dans la couverture médiatique de ce sujet et de l'extrémisme d'extrême droite en général, c'est que quand on en parle, on a l'air un peu fou.

Quand on dit que le visage de la politique d'expulsion de Donald Trump et un jeune leader républicain, Stefano Forte, se rendent en Europe pour rencontrer des personnes se décrivant comme des admirateurs d'Adolf Hitler, des gens que l'on peut à juste titre qualifier d'activistes néonazis, afin de discuter d'un plan de nettoyage ethnique, cela semble fou, car, vous savez, il faut reconnaître que certains médias en ont parlé — il n'y a pas que des gens comme moi — mais vous n'avez vu aucune couverture de CBS News, vous n'avez vu aucune couverture du Washington Post, et vous n'avez vu aucune couverture du New York Times. Et je pense que c'est un énorme problème, car The New York Times, en particulier, est une institution qui pourrait faire de cette affaire bien plus qu'un simple sujet d'actualité d'un jour, qui pourrait pousser l'administration Trump à répondre : quand a-t-elle réalisé que Greg Bovino était un sympathisant nazi ? — et faire pression sur les républicains de New York et d'ailleurs : êtes-vous d'accord avec Stefano Forte dans ses efforts pour forger une sorte d'alliance transatlantique néofasciste ?

AMY GOODMAN : Je voulais donc vous en savoir plus sur Bovino et vous demander pourquoi les gens devraient s'en soucier, puisqu'il a été évincé. Vous l'avez vu tweeter depuis Newark — beaucoup se sont demandé s'il était allé à Delaney — mais alors qu'il se rendait au Portugal : « Le sénateur Mullin » — il parlait du nouveau secrétaire du DHS — « et les autres ont essayé de gérer ces émeutes et… disons simplement que ça ne se passe pas très bien. Pour ceux d'entre vous dans la section des commentaires, donnez votre avis. Devrais-je m'en occuper moi-même ? La vie de ces agents est en jeu à cause de cette inaction. » Et puis vous avez — laissez-moi passer à Greg Bovino s'adressant à Newsmax au sujet de la grève de la faim à la prison de l'ICE de Delaney Hall à Newark.

GREGORY BOVINO : En ce qui concerne les installations, ces installations sont en fait — je pense qu'elles sont trop bien, ce sont des installations fantastiques. Ces détenus ont tout ce dont ils ont besoin. Mais ce dont ils ont vraiment besoin, c'est d'être expulsés. Et nous devons agrandir cet établissement pour pouvoir y accueillir encore plus de détenus. Carl, hé, j'ai entendu parler d'une grève de la faim, ce qui, tu sais, je pense que c'est de la désinformation de toute façon. Mais s'ils l'ont fait, eh bien, ça me va, parce que s'ils perdent du poids, on peut mettre encore plus de gens dans les avions pour les expulser.

AMY GOODMAN : C'était donc Bovino s'adressant à Newsmax. Et, bien sûr, il y a eu Tom Homan, le soi-disant « tsar des frontières », qui a nié l'existence d'une grève de la faim, mais qui a ensuite déclaré qu'il ferait nourrir de force les détenus. Et puis il y a Bovino qui dit : « Le monde entier vous regarde et soutient vos efforts pour tenir bon », s'adresse-t-il aux agents de l'ICE à Delaney. « Chacun d'entre nous veut être à vos côtés. J'ai parlé avec la Mean Green Team, ils vous envoient leur soutien et vous souhaitent bonne chance. » Il a également dit : « Agents de l'ICE à Delaney, tenez bon. » C'est extrêmement intéressant, étant donné qu'il les soutient tout en critiquant l'administration Trump. Votre dernier commentaire à ce sujet, sur le rôle qu'il joue ?

CHARLES R. DAVIS : Eh bien, oui, je pense qu'il s'exprime au nom de la base MAGA. Et je trouve intéressant que lorsqu'il critique l'administration Trump, il critique les « tsars » qui l'entourent. Ce sont toujours les mauvais conseillers. Il ne critique pas Stephen Miller ni Donald Trump. Et je pense qu'il a raison de ne pas le faire, car je pense que Stephen Miller et Donald Trump partagent le programme de remigration qu'il défend.

Et je trouve ça intéressant, puisque nous parlons de sa venue à Newark, ou du moins du fait qu'il ait fait croire qu'il viendrait. Vous savez, pendant plusieurs jours, les organisateurs de ce sommet avaient laissé entendre qu'ils auraient un invité spécial. Et dans les semaines qui ont précédé l'événement, je me suis demandé qui cela pouvait bien être. Je me suis dit : « Est-ce que ce sera un ancien présentateur de Fox News ? Est-ce que ce sera Nick Fuentes ? » Et puis Greg Bovino a posté sur X une photo de lui-même en train de faire ce qu'on ne peut décrire que comme un salut nazi. Et je crois qu'à ce moment précis, j'ai compris que c'était lui. C'est lui. Et j'ai vérifié la chaîne Telegram du sommet, et ils venaient juste de l'annoncer.

Et je pense que c'est ce qui est alarmant, car je pense qu'il exprime, sans filtre, ce que Stephen Miller et Donald Trump aimeraient dire, mais qu'ils en sont empêchés par leurs… les Susie Wiles, qui connaissent, encore une fois, cette sorte de danse fasciste, selon laquelle on ne peut pas le dire ouvertement. On peut y faire allusion en adoptant le terme de « remigration », mais quand le grand public vous demande ce que cela signifie, vous leur dites que ce n'est pas la chose effrayante que cela signifie en réalité, et que vous signalez ainsi à vos partisans d'extrême droite que vous-même y adhérez.

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Ormuz, la vraie victoire stratégique de l’Iran

9 juin, par La Rédaction de Mondafrique — , ,
Alors que Washington présente l'accord en cours avec Téhéran comme un succès diplomatique, une autre lecture émerge. Dans une analyse remarquée publiée dans le New York Times, (…)

Alors que Washington présente l'accord en cours avec Téhéran comme un succès diplomatique, une autre lecture émerge. Dans une analyse remarquée publiée dans le New York Times, Thomas L. Friedman soutient que les États-Unis pourraient avoir neutralisé une partie du programme nucléaire iranien tout en renforçant durablement le principal levier stratégique de la République islamique : le détroit d'Ormuz.

Tiré de Mondafrique
30 mai 2026

Les guerres ne produisent pas toujours les résultats attendus. Il arrive même qu'elles révèlent à l'adversaire des formes de puissance dont il n'avait pas pleinement mesuré la portée. C'est précisément la thèse développée par le chroniqueur du New York Times Thomas L. Friedman dans une analyse particulièrement sévère de la stratégie américaine face à l'Iran.

Pour Friedman, la question n'est plus vraiment de savoir si les frappes américaines et israéliennes ont affaibli le programme nucléaire iranien. Elles l'ont fait, au moins partiellement. La véritable interrogation est ailleurs : qu'a appris l'Iran de cette confrontation ? Et surtout, quel nouvel équilibre stratégique en ressort ?

L'éditorialiste estime que Donald Trump pourrait obtenir un accord limitant les capacités nucléaires iraniennes, notamment par l'abandon ou le transfert de l'uranium enrichi à un niveau proche de l'usage militaire. Un tel résultat éloignerait effectivement la menace immédiate d'une bombe atomique iranienne.

Mais Friedman refuse de considérer cette éventualité comme une victoire complète. Car, selon lui, le prix politique et géostratégique pourrait être considérable.

Il rappelle qu'un accord de ce type impliquerait probablement un allégement progressif des sanctions économiques et des restrictions imposées aux exportations pétrolières iraniennes. Autrement dit, une nouvelle manne financière pour un régime qu'il décrit comme profondément répressif.

Plus encore, il considère que Washington risque de reproduire, sous une autre forme, l'esprit de l'accord nucléaire conclu sous Barack Obama en 2015 puis dénoncé par Donald Trump en 2018.

Le paradoxe est saisissant : après avoir présenté pendant des années cet accord comme une catastrophe, l'administration Trump pourrait finalement revenir à une formule comparable, tout en ayant engagé entre-temps une guerre coûteuse et déstabilisatrice.

L'arme absolue n'est peut-être plus nucléaire

Mais l'argument le plus original de Friedman concerne le détroit d'Ormuz.

Depuis des décennies, les débats stratégiques autour de l'Iran tournent essentiellement autour du nucléaire. La bombe atomique est devenue le symbole de la menace iranienne. Pourtant, selon le chroniqueur américain, la guerre récente a mis en lumière une réalité différente.

L'Iran a démontré qu'il possédait peut-être une capacité de nuisance plus immédiatement efficace que l'arme nucléaire elle-même.

Friedman résume cette idée dans une formule appelée à marquer les esprits. Selon lui, Téhéran a découvert qu'il disposait désormais d'une véritable « arme de perturbation massive ».

La fermeture du détroit d'Ormuz a constitué le tournant stratégique du conflit. En bloquant temporairement cette voie maritime par laquelle transite près d'un cinquième du pétrole mondial transporté par mer, l'Iran a provoqué une onde de choc sur les marchés énergétiques internationaux.

Le message envoyé au monde est simple : même affaibli militairement, même sous sanctions, même confronté à la supériorité technologique américaine et israélienne, le régime iranien conserve la capacité de perturber le cœur du système énergétique mondial.

C'est là que Friedman porte son attaque la plus sévère contre Donald Trump et son équipe.

Selon lui, la Maison-Blanche aurait sous-estimé la transformation des conflits contemporains. À l'image de l'Ukraine face à la Russie, l'Iran a montré que des moyens relativement peu coûteux – drones, missiles de croisière, embarcations rapides – pouvaient produire des effets stratégiques disproportionnés.

Friedman imagine même ce qu'aurait pu répondre Volodymyr Zelensky si Trump lui avait demandé comment l'Ukraine avait réussi à résister à une puissance militaire largement supérieure. La réponse aurait tenu en quelques mots : les drones ont changé les règles du jeu.

Dans cette lecture, l'Iran n'a pas besoin d'égaler les États-Unis sur le plan militaire conventionnel. Il lui suffit d'être capable de perturber suffisamment longtemps les flux énergétiques mondiaux pour imposer un coût économique colossal à ses adversaires.

Une victoire tactique américaine, un gain stratégique iranien ?

L'autre conséquence majeure soulignée par Friedman concerne les monarchies du Golfe.

Les frappes contre certaines infrastructures énergétiques de la région ont rappelé aux producteurs arabes que leur prospérité demeure vulnérable. Même lorsque les systèmes de défense fonctionnent, même lorsque les installations sont protégées, le simple risque de perturbation suffit à provoquer des pertes économiques considérables et à faire grimper les prix de l'énergie.

Dans ce contexte, les alliés arabes de Washington ont davantage intérêt à la stabilité qu'à une nouvelle escalade militaire.

L'Iran le sait.

Et c'est précisément ce qui renforce sa position de négociation.

Friedman va même plus loin. Selon lui, l'un des grands perdants de cette séquence pourrait être la crédibilité américaine elle-même. Les alliés des États-Unis observent une administration capable d'alterner menaces de « reddition sans conditions », frappes militaires massives puis retour à une logique de compromis diplomatique.

Cette imprévisibilité nourrit l'incertitude régionale.

Pour autant, l'éditorialiste ne minimise pas les succès militaires obtenus contre les infrastructures nucléaires iraniennes. Il reconnaît que l'affaiblissement du programme atomique constitue un objectif légitime et potentiellement bénéfique pour la stabilité régionale.

Mais il estime que la question fondamentale demeure sans réponse : les États-Unis ont-ils réellement modifié le rapport de force stratégique au Moyen-Orient ?

Ou bien ont-ils simplement déplacé le centre de gravité de la puissance iranienne ?

Car si le nucléaire reste un sujet central, la guerre a révélé autre chose : la capacité de Téhéran à exercer une pression mondiale à travers l'énergie.

C'est sans doute la leçon la plus importante de cette crise. Pendant des années, le monde a regardé les centrifugeuses iraniennes. Aujourd'hui, il regarde Ormuz.

Et c'est peut-être là que réside le véritable paradoxe de cette guerre : en cherchant à neutraliser la menace nucléaire iranienne, Washington et ses alliés ont peut-être contribué à démontrer au monde entier que la ressource stratégique la plus redoutable de Téhéran n'était pas enfouie dans ses installations nucléaires, mais flottait déjà à la surface du Golfe.

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Etats-Unis-Israël-République islamique d’Iran : quelles orientations face à cette guerre ? Débat

9 juin, par Saeed Rahnema — , , ,
Il y a dix-sept ans, au lendemain du soulèvement du Mouvement vert et de sa répression – alors que l'Iran avait une nouvelle fois attiré l'attention des analystes de droite et (…)

Il y a dix-sept ans, au lendemain du soulèvement du Mouvement vert et de sa répression – alors que l'Iran avait une nouvelle fois attiré l'attention des analystes de droite et de gauche du monde entier –, j'ai rédigé un article intitulé « La tragédie du discours de gauche sur l'Iran », dans lequel je critiquais les opinions erronées de plusieurs éminents théoriciens de gauche, dont James Petras, Azmi Bishara, Slavoj Zizek et des contributeurs de MRZine, le site web affilié à la Monthly Review, qui s'étaient tous, de diverses manières, rangés du côté de la République islamique.

Tiré de A l'Encontre
1 juin 2026
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-israel-republique-islamique-diran-quelles-orientations-face-a-cette-guerre-debat.html

Par Saeed Rahnema

Benyamin Netanyahou et Donald Trump.

J'y faisais remarquer que « les voix que nous entendons aujourd'hui dans certains milieux de gauche sont tragiquement réactionnaires. Prendre le parti des fondamentalistes religieux en partant du postulat erroné qu'ils sont anti-impérialistes et anticapitalistes revient à s'aligner sur les forces les plus réactionnaires de l'histoire. Il s'agit là d'une gauche réactionnaire, différente de la gauche progressiste qui a toujours été du côté des forces du progrès. »

« De quel côté êtes-vous ? »

Aujourd'hui, dix-sept ans plus tard – après le massacre, en décembre/janvier, de dizaines de milliers de manifestants dans les villes iraniennes par le régime islamique, et l'attaque militaire conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran –, nous assistons aux mêmes réactions. Je ne m'attarderai pas ici sur « l'axe de résistance de gauche » en Iran [référence au PC et aux liens avec l'URSS] – ceux qui, inconscients de leurs propres erreurs historiques et de celles de l'ancien « camp socialiste », continuent de répéter des discours datant d'il y a près d'un demi-siècle qui ont porté le plus grand coup à la crédibilité de la gauche iranienne.

La position des analystes de droite et non de gauche qui défendent ouvertement la position des États-Unis et d'Israël et attribuent tous les problèmes au régime islamique est tout aussi claire. Par exemple, Jack Cunningham, dans un article intitulé « La guerre contre l'Iran est-elle “légale” ? Et quelle importance cela a-t-il ? » publié dans Open Canada, affirme que « l'Iran mène effectivement une guerre d'agression contre les États-Unis et Israël depuis au moins le milieu des années 1980, et leurs actions, y compris les attaques actuelles contre des cibles iraniennes, s'expliquent mieux comme des actes d'autodéfense, et non d'agression ».

Dans un article précédent publié sur le même site, il avait déclaré que « l'Iran a été la plus grande menace pour Israël et l'acteur régional le plus perturbateur au Moyen-Orient ». Peu importe que ces analystes connaissent bien les dossiers du Moyen-Orient et de l'Iran – ou qu'ils les connaissent mais le dissimulent –, cela reflète la vision binaire du monde qui prévaut en Occident : celle selon laquelle les États-Unis et Israël sont les champions de la paix et de la démocratie combattant les éléments bellicistes de la région. Les courants de droite au sein de la diaspora iranienne, en particulier les cercles monarchistes autour de Reza Pahlavi – avec leurs vastes réseaux médiatiques construits grâce à un soutien étranger et leur exploitation habile du désordre culturel, politique, économique et environnemental de l'Iran sous le régime clérical – défendent précisément ces positions.

On observe une positions tout aussi partiale dans le camp des détracteurs de la politique états-unienne : seuls l'impérialisme américain et le sionisme mondial sont responsables, et la République islamique est attaquée sans raison. D'un côté, nous avons ici des partisans inconditionnels des positions de la République islamique, des personnalités telles que Trita Parsi. Internet regorge également d'entretiens et d'analyses de personnalités éminentes comme John Mearsheimer qui, malgré ses connaissances approfondies et bien qu'il aborde à juste titre l'agression impérialiste, ne fait pas la moindre mention des politiques destructrices de la République islamique. Il en va de même pour de nombreuses interventions de Ben Norton, Jeffrey Sachs et d'autres.

***

L'accent est mis dans cet article sur la gauche socialiste, qui n'aborde elle aussi qu'un seul aspect du conflit : l'impérialisme états-unien. Gary Wilson, dans l'article « L'Iran aujourd'hui, la Chine demain : La stratégie derrière la guerre » publié dans Monthly Review Online, décrit à juste titre la guerre contre l'Iran comme « …le résultat d'une guerre de classes mondiale – la volonté du capital monopoliste de maintenir à tout prix son contrôle sur les ressources, les marchés et la main-d'œuvre mondiaux », et aborde diverses questions, notamment le massacre d'écolières à Minab, la confrontation entre une résistance low-tech et une force militaire high-tech, ainsi que le rôle du capital financier dans la fermeture du détroit d'Ormuz. Pourtant, il ne fait pas la moindre mention du rôle de la République islamique et de ses politiques dévastatrices. Une partie de l'article aborde les dommages que cette guerre a infligés à la classe ouvrière sur différents continents. Pourtant, il n'est fait aucune mention de la misère des travailleurs et travailleuses iraniens – y compris la majorité des travailleurs du secteur pétrolier et pétrochimique qui, en raison des politiques de la République islamique, travaillaient sans aucune sécurité dans des entreprises sous-traitantes et qui, avec le déclenchement de la guerre, ont perdu même ces emplois précaires et instables. Près de cent mille travailleurs à différents niveaux des entreprises sous-traitantes du secteur pétrolier – des entreprises créées et vendues aux acolytes du régime, échappant à tout contrôle – se sont retrouvés sans protection. La Compagnie nationale iranienne du pétrole a externalisé la plupart de ses activités vers ces entreprises afin d'échapper à toute responsabilité quant aux conditions de travail des ouvriers. Le régime a même inventé le terme de « travailleurs du troisième pilier » pour affirmer clairement qu'il n'assume aucune responsabilité quant à la situation de ces travailleurs [voir entre autres les articles sur ce sujet publiés dans A l'Encontre les 27 janvier 2023, 17 juillet 2021].

Gary Wilson conclut son article : « La guerre était planifiée. Les souffrances étaient prévisibles. De quel côté êtes-vous ? » La véritable question, cependant, est la suivante : si nous condamnons à juste titre l'impérialisme états-unien (et, bien sûr, l'agression de la coalition de droite israélienne), devons-nous pour autant nous ranger du côté des fondamentalistes obscurantistes qui dirigent l'Iran ?

Un exemple de soutien plus direct de la gauche à la République islamique est l'interview de Dimitri Lascaris – journaliste de la chaîne Reason2Resist – par Radhika Desai qui anime le groupe de recherche Geopolitical Economy. De retour d'un voyage de dix jours en Iran, Lascaris affirme que parmi la centaine de personnes qu'il a interviewées dans différentes villes iraniennes, il « …n'a pas trouvé une seule personne critiquant le gouvernement », et qu'il a été profondément impressionné par la « quasi-unanimité » du sentiment anti-guerre et du soutien au régime. Concernant les dégâts de guerre, il affirme que, contrairement à la propagande occidentale prétendant que la guerre a causé des destructions massives, il n'a vu que très peu de ruines. Dans un contexte où non seulement les journalistes étrangers indépendants, mais même les journalistes nationaux non affiliés au régime ne peuvent pas rendre compte librement de la situation en Iran – et où de nombreux jeunes ont été arrêtés, torturés et, dans certains cas, exécutés pour le simple fait d'avoir partagé une photo sur les réseaux sociaux –, Dimitri Lascaris ne s'est peut-être pas rendu compte qu'il menait son reportage dans le cadre d'un voyage organisé par le régime. Il lui aurait suffi de jeter un coup d'œil à l'actualité iranienne et de se demander : pourquoi, juste avant la guerre, le régime a-t-il abattu des dizaines de milliers d'Iraniens dans les rues de différentes villes ? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers politiques, dont des femmes éminentes telles que Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix, et Nasrin Sotoudeh [prix Sakharov en 2012 et prix Nobel alternatif en 2020], ainsi que bien d'autres, qui sont toujours derrière les barreaux ? Pourquoi, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, le régime islamique a-t-il déjà exécuté 21 personnes et arrêté plus de quatre mille autres au cours de cette même guerre ?

Quant au fait de ne pas avoir constaté beaucoup de destructions, ses guides l'ont-ils emmené à Mobarakeh Steel à Ispahan, la plus grande aciérie du Moyen-Orient, qui emploie directement environ 20 000 travailleurs et indirectement environ 100 000 autres via les chaînes d'approvisionnement et de production, et qu'Israël a contrainte à fermer ses portes par des attaques répétées ? A-t-il visité les immenses usines chimiques et pétrochimiques bombardées par Israël ? A-t-il vu les conséquences du bombardement de l'Institut Pasteur, l'un des plus anciens instituts de recherche pharmaceutique reconnus mondialement ? Au lieu de faire face à ces réalités, il conclut que la guerre a produit pour l'Iran des résultats contraires à ce qu'attendaient les États-Unis et Israël, et qu'elle a, en fait, rehaussé le prestige de l'Iran dans le monde. Radhika Desai mène également un entretien avec Mohammad Marandi, un universitaire farouchement pro-régime et, en fait, porte-parole du régime, sur « le rôle historique de l'Iran dans le déclin de l'impérialisme », ce qui ne nécessite aucun commentaire supplémentaire.

Mais le plus important de tous est Yanis Varoufakis – éminent théoricien et un des fondateurs du parti socialiste radical grec SYRIZA et du Front européen de désobéissance réaliste, ainsi qu'auteur de l'ouvrage influent Techno-féodalisme : ce qui a tué le capitalisme – qui a annoncé sur son compte X que lui-même et un autre dirigeant du parti s'étaient rendus à l'ambassade d'Iran en Grèce. Cette nouvelle a été une grande surprise pour les militants de gauche iraniens qui respectent Varoufakis et dont les œuvres ont été largement traduites en persan. Dans ce message, Varoufakis déclare, entre autres, que « nous sommes ici à cause des 180 filles que les États-Unis et Israël ont tuées à Minab. Nous sommes ici parce que le président américain a déclaré une guerre culturelle contre l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité. » Ce faisant, Varoufakis – malgré son opposition déclarée à un système théocratique – a malheureusement pris le parti de la République islamique. Exprimer sa solidarité face au crime consistant à tuer des jeunes filles innocentes par les forces impérialistes et sionistes est certes un acte louable. Mais lorsque le gouvernement que cet ambassadeur représente a abattu des manifestants dans les rues des villes iraniennes, Varoufakis a-t-il manifesté devant l'ambassade d'Iran ?

Il est également vrai que Trump a tenu ces propos absurdes sur la civilisation iranienne – mais la République islamique est-elle vraiment la représentante de « l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité » ? La vérité est que, par ses politiques réactionnaires et dévastatrices, ce régime a été l'un des plus grands ennemis de cette même civilisation. Je suis conscient du caractère polémique du titre que j'ai choisi pour cet article, et c'est peut-être injuste envers Yanis Varoufakis, pour qui j'éprouve un respect réel. Mais ce qu'il a fait était également injuste envers la gauche et les forces progressistes iraniennes.

Contexte de la guerre à trois fronts

Contrairement à ces approches unilatérales et à la tendance à prendre parti dans cette terrible guerre – qui a fait reculer et continue de faire reculer l'Iran, la région et le monde –, il faut s'intéresser à ses racines et au rôle de chacun des principaux acteurs. Cette guerre comporte trois dimensions interdépendantes et, sans entrer dans les détails historiques, un bref aperçu s'impose.

Avec la révolution iranienne de février 1979, les États-Unis et Israël ont perdu leur plus important allié régional : l'Iran. Bien que le shah d'Iran n'ait pas eu le sang-froid nécessaire pour maintenir des relations diplomatiques officielles avec Israël, l'« ambassade sans enseigne » officieuse d'Israël en Iran était très active ; le Mossad et la CIA étaient les principaux soutiens de l'appareil de répression du régime du shah, et l'Iran était le plus gros acheteur d'équipements militaires auprès de ces deux pays. Même lorsque le shah tentait de prendre quelque peu ses distances dans cette relation de dépendance – comme lorsqu'il s'en est pris au lobby israélien aux États-Unis lors d'une interview accordée à Mike Wallace en 1976 –, il n'avait d'autre choix que de se soumettre à ceux qui l'avaient rétabli au pouvoir grâce au coup d'État de la CIA de 1953 contre le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh.

Au Moyen-Orient, pendant la Guerre froide, Washington concentrait principalement ses efforts contre l'Union soviétique et les mouvements de gauche, ainsi que sur le renforcement des courants islamistes et la création d'une « ceinture verte ». La SAVAK, l'appareil de sécurité impitoyable du Shah, avec l'aide du Mossad et de la CIA, se concentrait principalement sur les mouvements progressistes de gauche et nationalistes et ne prêtait guère attention à la montée de l'islamisme. La révolution de 1979 et la prise d'otages qui s'ensuivit à l'ambassade des Etats-Unis se sont déroulées dans ce climat anti-américain et anti-israélien. Khomeini, conformément à ses convictions réactionnaires et dans l'espoir de maîtriser le mouvement palestinien, a brandi dès le début le slogan de la destruction d'Israël.

Puis, pendant la guerre Iran-Irak, les États-Unis – en particulier après l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan [en janvier 1981] – ont apporté un soutien financier, technique, en matière de renseignement et militaire considérable au régime de Saddam Hussein. Israël, cependant, qui craignait davantage les Arabes à cette époque, a secrètement fourni à l'Iran des armes et des renseignements de diverses manières pendant cette guerre. Des sources américaines ont estimé les ventes d'armes d'Israël à l'Iran au cours des années 1980 à près de deux milliards de dollars par an, dont une partie a été payée par la livraison de pétrole iranien à Israël.

Puis, en 1982, alors qu'Israël occupait le sud du Liban, le régime iranien a participé à la création du Hezbollah au Liban avec l'aide d'une partie de la population chiite locale. En 1983, des agents du régime iranien au Liban ont bombardé le quartier général des Marines US en représailles au soutien américain à l'Irak, tuant plus de 240 Américains et en blessant plus d'une centaine. Pendant la guerre civile libanaise, en particulier après 1982, la République islamique, par l'intermédiaire de ses agents, a procédé à de nombreuses prises d'otages – principalement des Américains – qui ont conduit à des échanges d'armes contre des otages et à la tristement célèbre affaire Iran-Contra.

Au fil des ans, l'Iran a été soumis aux sanctions économiques les plus sévères. La République islamique, poursuivant ses objectifs idéologiques et expansionnistes ainsi que son rêve de diriger le monde chiite et islamique, a adopté une stratégie en trois volets : la constitution de forces supplétives dans la région, le développement de capacités balistiques et la poursuite de ses ambitions nucléaires. Elle a simultanément poursuivi sa rhétorique anti-israélienne et anti-états-unienne ainsi que son soutien financier et militaire à ses affidés.

La folie de Saddam Hussein lorsqu'il a envahi le Koweït en 1991, et surtout l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, ont renforcé la position régionale de la République islamique. Plus tard, l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA-Joint Comprehensive Plan of Action) de 2015, tout en limitant sévèrement le programme nucléaire iranien, a mis de vastes ressources financières à la disposition du régime, et la République islamique a poursuivi ses politiques régionales aventuristes.

Israël, tout au long de ce processus, a grandement profité de la politique aventuriste de la République islamique. La droite israélienne, pour faire avancer les objectifs sionistes – qui peuvent se résumer en deux objectifs principaux : l'expansion territoriale et le déplacement de population – a toujours prétendu être confrontée à un danger existentiel. Après avoir neutralisé les États arabes voisins – l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, la République islamique d'Iran et ses affidés ont fourni le meilleur prétexte pour faire avancer les objectifs de la droite israélienne tout en frappant simultanément le mouvement palestinien.

L'attaque brutale du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, a constitué un tournant très important. Bien qu'il s'agisse d'une riposte aveugle et radicale aveugle à 75 ans de déplacement, 56 ans d'occupation et 17 ans de blocus total terrestre et maritime, cet acte a offert une occasion en or à l'extrême droite israélienne, qui s'est lancée de manière effrenée et avec le soutien états-unien dans de vastes offensives régionales. Après la destruction de Gaza et le génocide des Palestiniens de Gaza, ainsi que l'intensification des attaques en Cisjordanie, Israël a porté ses coups les plus durs au Hezbollah libanais.

Les affidés de l'Iran étant affaiblis, Israël s'en est pris directement à la République islamique elle-même. Afin de provoquer le régime iranien, Israël a attaqué le consulat iranien à Damas en avril 2024 (il y a exactement deux ans) et a tué plusieurs hauts commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique. En réponse, la République islamique a lancé une salve de missiles et de drones contre Israël. C'était exactement ce qu'Israël recherchait, préparant ainsi la guerre contre l'Iran. Il y avait là aussi une ironie amère : l'Iran avait mis en place ses proxys pour se protéger, et c'était désormais le régime lui-même qui tentait de les protéger en retour. La chute du régime d'Assad en Syrie a privé le régime iranien de sa dernière base de soutien significative.

Les alliés de l'Iran étant désormais perdus ou gravement affaiblis, Israël s'est retrouvé dans une position – coïncidant avec l'arrivée au pouvoir de l'un des présidents états-uniens les plus réactionnaires – où il a pu conclure qu'il pouvait éliminer le régime iranien. Le premier espoir de Netanyahou et de sa coterie de la droite religieuse était un changement de régime en Iran. Avec leurs alliés monarchistes iraniens, ils espéraient que, en quelques jours, le peuple descendrait dans la rue et renverserait le régime. Lorsqu'ils ont réalisé que cela n'était pas faisable, ils ont décidé de transformer le régime iranien en un État failli, rêvant de le réduire au sort de la Somalie, du Yémen et de l'Éthiopie. Les attaques contre les infrastructures, et en particulier contre les industries intermédiaires telles que la sidérurgie et la pétrochimie, contre les instituts de recherche et les départements scientifiques des grandes universités iraniennes, ont été menées précisément pour cette raison. Sans les pressions et les menaces de l'administration Trump – dans l'espoir d'imposer une sorte d'accord avec le régime islamique –, Israël aurait également détruit le réseau électrique principal, les réseaux d'adduction d'eau et les raffineries, et il attend encore aujourd'hui la reprise de la guerre pour faire avancer cette politique barbare.

Téhéran. Affiche géante de propagande présentant Donald Trump, la bouche bâillonnée par le détroit d'Ormuz, 28 mai 2026.

Contrairement à Netanyahou, Trump – qui a fait fi des conventions habituelles des relations internationales et poursuit ouvertement un programme de domination impérialiste dans la région et dans le monde – nourrissait l'illusion de pouvoir mener un « changement de dirigeant » similaire à celui du Venezuela, plutôt qu'une politique de « changement de régime » en Iran. Mais lui et ses conseillers n'ont pas tenu compte de deux facteurs : premièrement, la capacité de l'Iran à régionaliser et à mondialiser le conflit en fermant le détroit d'Ormuz ; deuxièmement, la résilience du régime, qui comporte elle-même plusieurs dimensions. L'une d'elles est sa structure idéologique et religieuse qui, malgré la perte de plusieurs échelons de ses dirigeants les plus importants, ne s'est pas effondrée. Un deuxième facteur de cette résilience est la priorité accordée à l'autoconservation à tout prix – même au détriment de l'Iran et de son peuple. À l'instar du Hamas à Gaza, le régime se soucie peu des dommages que le pays subit dans cette guerre. Un facteur connexe est qu'en cas de défaite, l'oligarchie cléricale/militaire/économique, avec ses vastes réseaux de liens familiaux et patrimoniaux, n'a nulle part où fuir et n'a donc d'autre choix que de continuer à se battre.

Parallèlement, le conflit a pris de plus en plus une dimension religieuse et fondamentaliste : les évangéliques chrétiens sionistes des Etats-Unis – cherchant à hâter le retour du messie chrétien – se sont associés aux fondamentalistes juifs attendant la venue du messie juif, pour s'opposer aux fondamentalistes chiites attendant le messie chiite, le Mahdi.

En résumé, les guerres de 12 jours et de 39 jours contre l'Iran, ainsi que tous les affrontements militaires qui pourraient encore survenir, sont le produit de trois courants historiques interdépendants, chacun portant une part de responsabilité : l'impérialisme états-unien dans sa volonté de maintenir et d'étendre son hégémonie mondiale ; Israël et le sionisme (avec sa dimension internationale) dans leur quête d'un Grand Israël ; et l'oligarchie cléricale, militaire et économique de la République islamique dans sa volonté de maintenir et d'étendre sa propre domination religieuso-politique.

Cette guerre n'a été, à aucun égard, une guerre juste. L'agression des États-Unis et d'Israël est évidente : ils n'avaient aucun « droit » d'entrer en guerre, et ils n'ont fait preuve d'aucune « conduite juste » pendant la guerre – leurs crimes de guerre ne nécessitent aucune précision. Mais bien que les États-Unis et Israël n'aient pas mené une guerre juste, cela ne signifie pas pour autant que l'Iran ait la justice de son côté, car le régime porte sa propre part de responsabilité dans le déclenchement de ce conflit, et sa conduite – tant envers le peuple iranien qu'envers les pays voisins – n'a pas été juste. Plus important encore, malgré la nature de l'agression impérialiste, le peuple iranien ne considère pas cette guerre comme une guerre patriotique ou libératrice. Il la voit comme la guerre menée par un appareil gouvernemental qui ne lui appartient pas. Certains analystes des affaires iraniennes en Occident, ainsi que les partisans déclarés ou cachés du régime, ont attribué à tort l'absence d'un vaste mouvement anti-régime pendant la guerre au patriotisme et au soutien populaire dont bénéficie le régime. Comme mentionné précédemment, il s'agit d'un gouvernement qui a tiré sur son propre peuple pour le terroriser et empêcher un nouveau soulèvement de masse. Certains ont comparé à tort cette guerre à la guerre du Vietnam en la qualifiant de guerre de libération. Lors de la guerre du Vietnam, les soldats américains (et avant eux, les Français) étaient déconcertés par la détermination avec laquelle les Vietnamiens de base combattaient les envahisseurs. Dans la guerre contre l'Iran, une partie non négligeable de la population espérait en réalité que de nouveaux coups soient portés au régime.

Contrairement à la gauche rétrograde – qui, en condamnant uniquement l'agression militaire américano-israélienne, a pris le parti du régime réactionnaire et antipopulaire de la République islamique – la gauche progressiste iranienne, ainsi que de nombreuses forces de gauche progressistes de différents pays, ont à la fois condamné la République islamique, non seulement pour ses politiques aventureuses et expansionnistes, mais aussi pour ses politiques antipopulaires et sa répression politique et culturelle, tout en condamnant catégoriquement l'agression impérialiste et sioniste. On peut citer à titre d'exemple une lettre ouverte signée par plus d'une centaine de personnalités de gauche de premier plan, issues du monde entier, faisant suite à une lettre signée par plus de trois cents universitaires, avocats, journalistes et artistes iraniens.

Le régime islamique contre le peuple iranien

Si l'on fait abstraction des segments de la population qui soutiennent le régime pour des raisons religieuses ou par dépendance économique à son égard, ainsi que du soi-disant « axe de résistance de gauche » confuse qui le défend ; et en mettant de côté les monarchistes qui rêvent d'une victoire israélo-américaine dans cette guerre pour ramener Reza Pahlavi au pouvoir – la majorité du peuple iranien considère cette guerre comme un coup terrible porté à son propre mouvement authentique, et cherche une voie pour renverser ce régime et aller vers une transition.

L'un des problèmes les plus critiques auxquels le régime est confronté est le fossé qui ne cesse de se creuser entre la société civile et la société politique, où aucune des deux n'a la moindre confiance en l'autre. La situation au sein du bloc au pouvoir est également incertaine : les fondamentalistes les plus radicaux conserveront-ils le dessus, ou bien les oligarques qui ont découvert le paradis sur terre ? Quoi qu'il en soit, on peut prédire que, dans un premier temps, la société civile et les mouvements sociaux n'entreront pas consciemment dans l'arène, car le régime affaibli n'hésitera pas à intensifier la répression. On peut voir la peur et la terreur du régime dans le fait que, pendant la guerre, il a rempli les rues de voyous armés des Basiji et du Hezbollah, et que, la nuit, ceux-ci poursuivent leurs rassemblements religieux dans différents quartiers pour empêcher toute manifestation anti-régime. Parallèlement, il poursuit ses arrestations et ses exécutions massives et, malgré le coût économique catastrophique, maintient son black-out Internet dévastateur par crainte du peuple.

Les problèmes économiques figureront parmi les plus grands défis du régime : inflation, chômage, coûts de reconstruction des infrastructures et des industries endommagées, déficits en devises étrangères et en recettes d'exportation, etc. Si les sanctions se poursuivent, la capacité à les contourner – ce qui se faisait principalement par le biais de diverses sociétés écrans aux Émirats arabes unis, notamment à Dubaï – sera bien plus difficile, en raison de la détérioration de ces relations suite aux frappes de drones et de missiles sur des installations émiraties. La reconstruction des infrastructures, des industries et des logements dans les villes nécessitera des milliards de dollars dont le régime ne dispose pas. De plus, comme le régime accordera certainement la priorité au rétablissement de sa capacité militaire, il allouera encore moins de ressources à l'amélioration des conditions de vie des citoyens, ce qui entraînera une colère et un mécontentement encore plus grands.

Téhéran, 6 janvier 2026. Mobilisation de la société civile, qui sera brutalement réprimée.

Comme indiqué précédemment, l'un des plus grands dommages économiques de la guerre a été causé à l'industrie. Contrairement à diverses théories qui soit nient que le système économique iranien soit capitaliste, soit le qualifient avec divers attributs, soit le caractérisent uniquement par le pillage et la destruction, l'Iran est un pays capitaliste industriel relativement avancé. Personne ne conteste la corruption, le vol et le contrôle oligarchique de ces industries, mais quelles qu'elles soient, ce sont des industries capitalistes fondées sur l'exploitation de la main-d'œuvre, combinant néolibéralisme et intervention de l'État. Le secteur industriel représente environ 35% du PIB, et 33% de la population active travaille dans l'industrie. Les 100 plus grandes entreprises iraniennes (dont environ 10% sont des banques) représentent 11% du PIB et 91% des exportations non pétrolières. Les exportations non pétrolières de l'Iran en 2025 s'élevaient à environ 32 milliards de dollars, tandis que les exportations de pétrole pour cette année-là étaient estimées à environ 43 milliards de dollars.

La hausse du chômage constituera un fardeau majeur pour le régime. Des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses affiliés à un système de sécurité sociale se sont retrouvés au chômage. L'Organisation de la sécurité sociale, qui s'affrontait déjà à de graves problèmes avant la guerre, verra ses recettes diminuer avec l'augmentation du nombre de chômeurs et chômeuses, tout en devant faire face à des dépenses accrues, notamment au titre de l'assurance chômage. Environ 14 millions de ménages sont couverts par cet organisme, qui a connu et continuera de connaître des difficultés. Le gouvernement a également d'importantes dettes impayées envers cet organisme. Et il ne s'agit là que des travailleurs couverts par la sécurité sociale. Tous les employés des entreprises de moins de dix salariés – qui représentent plus de 80% des unités industrielles – sont exclus de cette couverture. La coupure d'Internet, qui a duré plus de cinquante jours, a conduit à la faillite de dizaines de milliers de petites entreprises [ce qui a conduit très récemment à un rétablissement partiel]. Le vice-ministre du Travail a évoqué la perte de plus d'un million d'emplois, bien que des chiffres précis ne soient pas encore disponibles. À cela s'ajoute la situation dramatique des « travailleurs du troisième pilier » (du secteur sous-traitant), mentionnés précédemment.

La guerre a porté un coup sévère à la classe ouvrière et aux plus démunis d'Iran. Outre le chômage et la hausse des prix, l'environnement de travail pendant et immédiatement après la guerre s'est considérablement militarisé, rendant bien plus difficile la défense des revendications syndicales, sans parler des revendications politiques. L'organisation sur le lieu de travail – qui a toujours été l'une des tâches les plus difficiles – est devenue infiniment plus ardue. Il faut toutefois espérer que l'organisation au niveau des quartiers populaires puisse se poursuivre en prenant les précautions nécessaires.

C'est aux mouvements populaires que le coup le plus dur a été porté. Il ne fait aucun doute que si la guerre n'avait pas eu lieu – et si l'intervention monarchiste néofasciste, avec le soutien ouvert d'Israël et du Mossad, n'avait pas plongé le régime dans la panique et ne lui avait pas fourni le prétexte d'une répression sauvage et de massacres – la poursuite du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2023 et des mouvements de décembre 2025 et janvier 2026 aurait été certaine. Dans les conditions actuelles, il est tout à fait compréhensible que les mouvements sociaux aient fortement reculé. Pourtant, il ne fait aucun doute que si l'Iran n'est pas détruit, la République islamique et les problèmes et crises qui l'attendent devront faire face à de nouveaux mouvements majeurs de la société civile. Il est vrai que le peuple iranien et les classes laborieuses sont les grands perdants de cette guerre. Mais la République islamique ne sera plus la même, et la société civile sera en mesure, en reliant entre elles les quatre arènes du mouvement social – la rue, le lieu de travail, le lieu d'éducation et le marché – de renverser finalement le régime. Aucun régime dépourvu de toute légitimité ne peut perdurer longtemps. (Article publié dans The Bullet le 1er juin 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Saeed Rahnema est un professeur émérite de sciences politiques et de politique publique à l'Université York, au Canada, qui a reçu de nombreuses distinctions. Parmi ses ouvrages récents en anglais, on peut citer The Transition from Capitalism : Marxist Perspectives (2016, 2019), publié chez Palgrave MacMillan.

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Iran : la négociation piégée par la guerre des clans

9 juin, par Bruno Philip — , ,
À Téhéran, la négociation avec Washington se joue autant face aux États-Unis qu'au cœur du régime. Entre radicaux pragmatiques, ultras hostiles à toute concession et pouvoir (…)

À Téhéran, la négociation avec Washington se joue autant face aux États-Unis qu'au cœur du régime. Entre radicaux pragmatiques, ultras hostiles à toute concession et pouvoir suprême fragilisé, la République islamique apparaît traversée par une lutte interne qui menace autant l'accord que sa propre stabilité politique.

Tiré de MondAfrique.

Négocier avec l'Iran, ce n'est pas négocier avec un pouvoir, mais avec plusieurs en même temps. Cette réalité, loin d'avoir disparu avec l'émergence au sommet d'un clan de « durs de durs », explique les difficultés des Américains à parvenir à un accord négocié et l'impatience d'une administration Trump ignorante – ou feignant d'ignorer – les subtilités politiques de la République islamique.

Ainsi que le rappelait il y a quelques jours, sur France 5, Jacques Audibert, ancien conseiller diplomatique de François Hollande : « Quand vous négociez avec les Iraniens, vous n'avez jamais un interlocuteur, mais toutes les factions du régime autour de la table. » L'ex-diplomate est bien placé pour émettre ce jugement : il fut le représentant de la France durant les pourparlers qui aboutirent, en 2015, à l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien – le fameux JCPOA –, déchiré par Trump durant son premier passage à la Maison Blanche.

Même si l'équilibre des pouvoirs s'est modifié depuis la mort du « Guide » Ali Khamenei – tué au premier jour des frappes israélo-américaines – et la montée en puissance d'un clan d'extrémistes issus des Pasdaran, les « Gardiens de la révolution », les rapports de force entre factions existent toujours. Peut-être même sont-ils exacerbés par la nécessité de trouver un règlement de la crise avec les Américains.

En témoigne ce qui vient de se passer la semaine dernière tandis que Donald Trump multipliait les déclarations contradictoires, tour à tour belliqueuses et conciliantes, et que les deux belligérants échangeaient des tirs autour du détroit d'Ormuz : la faction la plus conservatrice, un « groupe marginal mais influent », dixit le New York Times, s'est frontalement « opposée à toute concession » avec les États-Unis. Pour ce faire, elle a eu recours à toute la panoplie d'outils de propagande à sa disposition : médias, déclarations publiques et privées. Son but : faire dérailler un accord bien difficile à conclure.

Ainsi, tandis que le négociateur en chef iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf – président du Parlement, l'une des figures les plus importantes du régime et membre du clan des radicaux –, déclarait lundi sur les réseaux sociaux que Téhéran ne faisait aucune confiance à Washington, la télévision d'État présentait les négociations comme un échec.

Le même jour, la réplique des factions plus modérées du régime n'a pas tardé : le président Massoud Pezeshkian – un chef de l'État dont le pouvoir est marginal – a tancé les responsables de cette même télévision, leur reprochant de « semer la discorde ». Il s'est permis d'ajouter que même l'ancien « Guide » Ali Khamenei avait reconnu en son temps « la nécessité de s'asseoir à la table des négociations ». « Et nous, s'est insurgé le président, affirmons désormais haut et fort que nous ne voulons pas négocier ! »

La rue, caisse de résonance des ultras

Le bras de fer entre factions s'est poursuivi toute la semaine tandis que des partisans de la ligne dure défilaient dans Téhéran vendredi, scandant des slogans appelant à la « résistance » contre le « Grand Satan », autrement dit les États-Unis. À un journaliste qui leur demandait leur avis sur les négociations en cours, une femme a répondu que les dirigeants devraient continuer « à punir les États-Unis », peu avant qu'un autre participant n'affiche son soutien aux « durs » en s'écriant : « Nous sommes avec vous jusqu'à notre dernier souffle. » Le député conservateur Ebrahim Azizi est revenu à la charge un peu plus tard, promettant que l'Iran, « victorieuse et conquérante », se devait de « fixer les conditions » aux États-Unis.

Le site de la télévision Iran International, un média iranien de l'opposition en exil basé à Londres – qui reflète plutôt un point de vue monarchiste –, vient lui aussi de donner des exemples illustrant les batailles de récits qui se jouent au sommet. Après que le député et religieux conservateur Mahmoud Nabavian eut déclaré qu'en cas de nouvelles attaques israélo-américaines, « l'Iran frappera les zones résidentielles abritant des rois et des chefs d'État dans les pays arabes », le religieux libéral et avocat des droits de l'homme Mohsen Rohami a déclaré que les Iraniens s'opposant aux négociations avec Washington devraient être tenus « responsables du coût humain et matériel de la guerre ». La population iranienne n'est pas « opposée aux négociations », a-t-il martelé, celles-ci représentant selon lui une nécessité à un moment d'extrême fragilisation économique.

Quelle faction pourrait, in fine, l'emporter ? Difficile de spéculer sur la victoire des uns sur les autres quand on sait que, même si le véritable pouvoir politique et militaire semble être désormais entre les mains de la faction la plus intransigeante, cette dernière doit aussi compter avec le pouvoir de nuisance de plus dur qu'elle. Exemple : alors que le nouveau « Guide », Mojtaba Khamenei, toujours invisible, a donné son accord au principe de la négociation, il s'est attiré un commentaire frôlant le lèse-majesté de la part du député religieux conservateur Hamid Rasaee. « Qui est digne du pouvoir ? », a demandé ce dernier sur un réseau social, critiquant implicitement le fait que l'actuel Guide suprême soit le fils de feu l'ayatollah écrasé sous les bombes. « Après tout, a-t-il osé, le prophète Noé avait un fils incroyant et rebelle, preuve que les liens familiaux ne sont pas forcément synonymes de vertu. » Le commentaire a déchaîné les passions, forçant le député à se rétracter. Mais l'anecdote illustre bien le fait que personne n'est épargné dans ce climat de lutte des clans à haut risque pour la République islamique.

De telles déclarations émanent en effet de personnalités encore plus extrémistes, si possible, que l'actuelle « clique » au pouvoir, les membres de cette dernière pouvant faire preuve de pragmatisme à l'heure de la signature d'un accord, ce que certains ne manqueront pas de leur reprocher le moment venu. Selon Mehdi Rahmati, un analyste politique vivant à Téhéran que le New York Times a joint au téléphone, « cette faction [des plus durs que durs] ne représente pas la majorité des Iraniens et a été marginalisée des instances décisionnelles clés », tandis que « les négociations nucléaires se poursuivent malgré sa désapprobation ». Il a toutefois concédé que « le système » sera sans doute contraint d'« élaborer un plan pour la contrôler et la contenir, faute de quoi elle pourrait devenir très dangereuse pour la stabilité de l'Iran ».

En attendant un accord définitif avec les Américains, les règlements de comptes se poursuivent à Téhéran, les protagonistes pratiquant l'art consommé du billard à deux bandes. Le New York Times rapportait récemment que le très radical secrétaire adjoint de la Sécurité nationale, Ali Bagheri Kani, a écrit une lettre au nouveau « Guide », une missive dans laquelle il lui reproche de s'être montré trop conciliant envers les Américains. Les fins connaisseurs de la scène politique iranienne ont décrypté cette critique, qui viserait en réalité à discréditer le négociateur en chef Mohammad Bagher Ghalibaf – loin d'être un « mou », comme on l'a vu, et proche du « Guide » –, mais qui pourrait être considéré par les radicaux comme une personnalité prête à d'éventuelles concessions.

Il serait donc bien hasardeux, aujourd'hui, de prédire quel clan émergera en position de force dans ce paysage politique si complexe que chaque clan cache, comme on vient de le voir, un « sous-clan » apportant des nuances à une palette déjà bien variée. Les divisions sont telles au sein du régime que le Guide Khamenei junior vient en tout cas d'être obligé de se fendre d'une déclaration lue lors de la réouverture du Parlement : « Restez unis ! », a-t-il demandé aux parlementaires, leur intimant de mettre fin aux « divisions politiques absurdes » qui « exacerbent les divisions sociales ». Il a ajouté qu'une telle attitude ne sert que la stratégie de l'ennemi, « qui consiste à diviser pour mieux régner ». C'est sans doute vrai. Mais les dirigeants d'une République islamique à bout de souffle n'ont besoin de personne pour s'entredéchirer.

En silence, Israël s’implante sur le versant syrien du mont Hermon

9 juin, par Fadi Ibrahim, Hicham El Bouhmidi — , , ,
Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s'enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu'il occupe depuis 1967 (…)

Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s'enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu'il occupe depuis 1967 et a illégalement annexé en 1981. Les villages à majorité druze du mont Hermon se sentent abandonnés à leur sort sur un territoire que ni Tel-Aviv ni Damas ne contrôlent vraiment.

Tiré d'Orient XXI.

La fin du printemps a fait apparaître la roche sombre des flancs du mont Hermon, laissant ruisseler ses eaux de fonte vers un vallon luxuriant qui serpente à son pied. Située à une quarantaine de kilomètres de Damas, la montagne domine toute la plaine du sud-syrien de ses quelques 2 814 mètres de haut. Entre le point culminant du pays et Qatana, capitale administrative de la région, se succèdent une série de cinq villages à majorité druze ; Arneh, Rima, Beqassem, Qalaat Jandal et enfin Aissam.

Alors que nous parcourons la route à flanc de montagne et entrons dans le village de Rima, quatre jeeps militaires apparaissent soudainement au détour d'un virage. À la vue des uniformes de la quinzaine de soldats qui les accompagne, aucun doute possible : ils sont Israéliens. Tous semblent détendus en cette matinée du début du mois de mai et discutent, pendant que certains jouent avec des enfants. Pourtant, le village se trouve en territoire syrien, à plus de dix kilomètres de la ligne de cessez-le-feu établie entre les deux pays après la guerre d'octobre 1973.

Le soir même des photos et vidéos circulent sur les réseaux sociaux et montrent des cheikhs druzes locaux partager un repas dans le village avec le général Ghassan Alian — druze lui aussi. Haut responsable de l'armée israélienne, il est en poste en tant qu'officier de liaison auprès des Druzes du Liban et de la Syrie. Il est également visé par une plainte de la Fondation Hind Rajab pour sa responsabilité dans le blocus humanitaire et énergétique de la bande de Gaza.

Cette rencontre illustre le rapprochement entre Israël et les communautés de cette minorité religieuse dans la région. Depuis la chute de la dictature en décembre 2024, Israël cherche à consolider son implantation autour du mont Hermon, en s'appuyant sur les tensions communautaires entre Druzes et le gouvernement de transition syrien (GTS).

« Les yeux de l'État d'Israël »

L'implantation israélienne dans la région du mont Hermon — ou Jabal Al-Cheikh en arabe — s'inscrit dans une dynamique d'expansion militaire. D'après le Sijil Centre, un think thank syrien travaillant sur les activités de Tel-Aviv en Syrie, l'armée israélienne a construit neuf bases militaires illégales en territoire syrien depuis le changement de régime, dont une au sommet du mont Hermon (1).

Au cours d'une visite de cette dernière en décembre 2024 aux côtés du premier ministre Benyamin Nétanyahou, le ministre de la défense Israël Katz soulignait l'importance stratégique du sommet, en le décrivant comme « les yeux de l'État d'Israël pour détecter les menaces proches ou lointaines ». En effet, l'altitude à laquelle la base se situe est optimale pour le fonctionnement des radars d'alerte précoce, qui facilitent à la défense anti-aérienne l'interception des missiles et des drones.

Plus récemment, Israël décrétait le 19 avril 2026 la création d'une zone tampon à sa frontière nord, derrière une « ligne jaune » dans le sud du Liban qu'il vise à occuper. La ligne s'étend d'Ouest en Est, de la mer Méditerranée jusqu'à la frontière libano-syrienne qu'elle atteint en contournant le mont Hermon. En décidant d'inclure le côté libanais de la montagne dans ses revendications territoriales, Israël affirme sa volonté de s'ancrer sur le sommet. Cette décision s'inscrit par ailleurs dans la continuité des propos tenus par le premier ministre israélien lors de la visite de décembre 2024, selon lesquels « Israël restera sur le mont Hermon tant qu'il le faudra ».

Le soulagement des autorités druzes

Cette présence israélienne proche des villages à majorité druze est accueillie avec soulagement par une partie des habitant·e·s. Fandi Imad, la quarantaine est le moukhtar (maire) du village d'Aissam, le premier sur la route en direction de la montagne. « La première fois que nous les avons vus, c'était pendant les évènements à Soueïda. Six ou sept véhicules sont venus, et depuis ils patrouillent tous les quatre à cinq jours », explique l'homme au teint tanné par le soleil des champs d'oliviers environnants. « Nous avons été soulagés de les voir. Nous nous sentons plus en sécurité avec leur présence. »

Le maire du village fait référence ici à l'épisode de violences de juillet 2025. Des affrontements entre bédouins et Druzes avaient dégénéré en massacres de populations civiles dans le gouvernorat de Soueïda au sud du pays. Selon le rapport de la commission d'enquête des Nations unies publié en mars 2026, au moins 1 342 Druzes avaient été tués entre le 14 et le 19 juillet par des tribus bédouines et les forces de sécurité gouvernementales syriennes. Au cours de l'attaque, l'armée israélienne était intervenue à la faveur des Druzes, en bombardant le ministère de la défense à Damas ainsi que des positions des forces de sécurité intérieures à Soueïda. Depuis, Tel-Aviv jouit d'un soutien grandissant de la part des autorités de ce gouvernorat, désormais ouvertement sécessionnistes.

Bien que n'ayant pas été ciblés par les massacres, certains Druzes du Jabal Al-Cheikh vivent dans la peur d'être victimes à leur tour d'exactions. À Arneh par exemple, le dialogue est devenu très difficile avec le village en contrebas à majorité sunnite. « Pendant les évènements, nous avons vu des images sur les réseaux sociaux, où des gens de Durbul que nous connaissons posent en tenant des têtes de Druzes tués à Soueïda. Ils ont posté eux-mêmes les photos, confie un homme au bord de la route, le regard dur et l'air amer. S'ils avaient le feu vert, ils nous tueraient tous. »

Un État absent

À Qalaat Jandal, petite ville ancrée au milieu de la série de hameaux, Deeb Abdulsaman ouvre tranquillement le rideau métallique de son échoppe. Le soleil est déjà haut malgré l'heure matinale et le vieil homme s'active à préparer le thé. Pour lui, les tensions avec les villages à majorité sunnite avoisinants n'ont pas lieu d'être. « J'ai des amis sunnites à Beit Tima, dont les terres sont à côté des miennes, affirme le président de la coopérative agricole du bourg. Nous sommes amis depuis des années, et nous nous sommes toujours entraidés. »

Dans sa boutique, quelques sacs d'engrais et des bouteilles de pesticides trônent sur des étals poussiéreux. L'homme affiche une moustache fournie et porte le Sirwal, pantalon traditionnel druze. En tant que chef spirituel, il fait partie d'un conseil local qui vise à « combattre les comportements de voyous » qui font loi dans les villages druzes depuis le changement de régime. « Nous avons demandé aux autorités syriennes d'intervenir pour arrêter les délinquants, mais ils ne mettent pas les pieds ici, se désole l'agriculteur. D'un autre côté ils ont raison de ne pas venir : ils évitent d'empirer la situation en entrant en conflit avec les habitants », précise-t-il, sans pour autant rentrer dans le détail de ces actes répréhensibles.

À 15 kilomètres de là, à Qatana, capitale administrative de la région, vit Moumtaz*, un commerçant quadragénaire. Pour lui aussi, l'absence d'appareil sécuritaire dans l'agglomération rurale du mont Hermon est problématique. « Un ami sunnite de Durbul voulait me rendre visite à Arneh il y a quelques mois, mais il est tombé sur un barrage improvisé tenu par des Druzes sur la route à Beqassem. » Sans qu'il comprenne pourquoi, des coups de feu sont tirés en direction de la voiture de l'étranger, le poussant à la fuite. « Nous avons besoin d'un poste de police de la sécurité intérieure dans nos villages pour régler ce genre de problème », insiste-t-il. Destination touristique importante en Syrie, la baisse du nombre de visiteurs entraînée par les tensions affecte également économiquement les villages.

« Ils ne nous rendront pas la montagne »

« La vérité, c'est que nous vivons dans un vide », soupire Samir Aymad* à Arneh, dernier village de la route au pied du Jabal al-Cheikh. « Ce n'est pas comme si c'était notre choix. Nous ne savons même pas si Israël va nous annexer ou si l'État syrien va reprendre le contrôle. » Le père de famille est inquiet :

  • En cas d'urgence, où est-ce que je devrais aller ? Nous voyons passer les Israéliens, mais ils n'interagissent pas avec nous, je ne suis même pas sûr qu'ils nous aideraient. Et puis, j'ai trop peur d'aller à l'hôpital de Qatana.

La question de l'accès aux soins est épineuse pour cette agglomération rurale. « Certaines personnes ont encore peur de descendre de la montagne après les évènements de Soueïda », concède Deeb Abdulsalam. Pour pallier le problème, il explique que les cheikhs locaux ont demandé à des officiers de l'armée israélienne en visite d'aider à la construction d'un hôpital. Depuis la fenêtre de son magasin de produits agricoles, on peut apercevoir une grande structure inachevée, en béton nu s'élever au-dessus des maisons environnantes.

Pour autant le commerçant insiste, même si l'information est passée par les militaires : l'État israélien n'est pas impliqué dans la construction ou le financement de la clinique ni dans l'aide humanitaire de produits de première nécessité que reçoivent de temps à autre les villages. « Il s'agit d'un mouvement de solidarité de nos cousins druzes du Golan, qui ont organisé une levée de fonds », appuie le vieil homme. Si Deeb Abdulsalam affirme que l'infrastructure sera ouverte à tous sans discrimination ethnique ou religieuse, son existence en elle-même questionne la souveraineté de l'État syrien sur son territoire.

« Ils ont pris la montagne, qu'est-ce qu'on peut y faire ? Ils ne la rendront pas, ça on peut en être sûr », affirme Samir Aymad, l'air résigné. « Pendant une rencontre entre des cheikhs et des officiers de l'armée israélienne, les militaires ont demandé si nous désirions leur présence. L'un des nôtres leur a répondu “et si l'on vous dit non, arrêterez-vous de venir ?” La réalité, c'est qu'on n'a pas les moyens de les repousser. »

*Les noms signalés par une astérisque ont été changés sur demande des témoins.

Notes

1- Reem Aouir, « Smart borders, military gates and land seizures : How Israel is encroaching in southern Syria », Middle East Eyes,5 mai 2026.

Les Jean Valjeans de Montréal

9 juin, par Kaveh Boveiri — , ,
En haut de la caisse, tu les vois. Les photos des gens. Aujourd'hui, j'en vois huit. Âgés, moins âgés, jeunes, de différents genres et de différentes races. Tu es dans (…)

En haut de la caisse, tu les vois. Les photos des gens. Aujourd'hui, j'en vois huit. Âgés, moins âgés, jeunes, de différents genres et de différentes races. Tu es dans l'épicerie où nous, ma conjointe et moi, faisons majoritairement nos achats quotidiens. Ce magasin est bon, plus tolérable plutôt : pour un, la majorité des marchandises ne sont pas dans notre longue liste du boycottage. Pour deux, ce magasin n'est pas une chaîne — « non, non ! » pour nous.

Kaveh Boveiri

Les travailleuses ne sont donc pas exploitées ? Nous ne sommes pas aussi naïves de penser comme ça. Mais, tu dois faire tes achats quelque part sous ce système. La marchandise la plus chère de cette épicerie — et nous l'avons vérifiée attentivement — coûte 35 dollars.

Ceux que tu vois sont les photos de voleurs de cette épicerie. Et ceci ne se limite pas à cet endroit. Nous voyons les photos semblables dans notre quartier, presque partout. On en trouve plusieurs, même dans les friperies ! Les marchandises, toutes usagées, les plus chères ici sont 50 CAD. Un cas qui reste toujours dans nos mémoires est la photo d'un homme avec les caisses de lait en poudre pour bébés !

Dans Les Misérables de Victor Hugo, Jean Valjean, le personnage central de ce roman, est condamné à 19 ans de bagne pour le vol d'un pain pour nourrir les enfants de sa sœur qui n'avaient rien à manger. Ainsi, le nombre de Jean Valjeans de Montréal augmente.

Et le remède du gouvernement du Québec ?

En 2025, la fréquentation des banques alimentaires témoigne un bond de 37 % depuis 2022. Pour aggraver tout davantage, nous constatons la réductionde 25 % du budget de plusieurs organismes communautaires en employabilité, ce qui représenterait un manque à gagner d'environ 1,8 million de dollars. Ces organismes : « travaillent à favoriser le retour sur le marché du travail de personnes qui peinent à y accéder. »

Mais, maintenant que le nombre de voleurs augmente, on a besoin de plus de force pour les punir. Ici, les mesures d'autorités dirigeantes sont impeccables ! Peux-tu deviner le budget totaldu Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2026 ? 860,3 millions de dollars ! Une hausse de 4,4 % par rapport au budget 2025. Ceci est une illustration exemplaire d'un traitement symptomatique d'un problème social. On rend les gens de plus en plus pauvres et l'on augmente le budget pour confronter les conséquences inévitables de cette pauvreté. Ce cercle vicieux est la base de fait que nous constatons de plus en plus de Jean Valjeans dans notre ville. Il faut briser ce cercle vicieux !

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La progression de l’extrême-droite au Québec, un état des lieux par Montréal antifasciste

9 juin, par Montreal antifasciste — , ,
La plupart des observateur et observatrices conviendront que l'extrême-droite connaît une poussée au Québec et dans la plupart de pays de la planète, En connaître la portée (…)

La plupart des observateur et observatrices conviendront que l'extrême-droite connaît une poussée au Québec et dans la plupart de pays de la planète, En connaître la portée réelle, les acteurs et actrices de cette mouvance, leurs orientations et les mobilisations qu'elle organise nous semble important pour lutter efficacement contre ce fléau. Montréal anti-fasciste, un collectif de personnes préoccupées par la progression des discours et manifestations haineuses et exclusionnistes, présente périodiquement un « état des lieux » de la situation actuelle au Québec. Nous vous en présentons quelques extraits et vous invitons à lire l'intégral du document. (PTAG)

En résumé, jusqu'ici...

Sur le plan international, la guerre d'agression russe s'est enlisée en Ukraine ; le gouvernement israélien, contrôlé par ses éléments les plus fanatiques, a perpétré un génocide au vu et au su du monde entier, profitant de la complicité active des États-Unis et de la pitoyable inaction du monde occidental ; et 77 millions d'Américain·e·s ont réélu un violeur pédocriminel fasciste comme président, plongeant leur pays et le monde entier dans une instabilité chronique dont la brutale agression israélo-américaine en Iran et au Liban n'est que la plus grotesque des manifestations récentes. Dans le même temps, la caste des oligarques technofascistes a verrouillé son emprise sur les instruments du capitalisme algorithmique, y compris sur une « intelligence artificielle » dont il est impossible de prédire les conséquences.

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À l'échelle fédérale, le gambit national-populiste de Pierre Poilièvre s'est retourné contre lui au lendemain de l'élection de Donald Trump aux États-Unis. L'électorat canadien a préféré miser sur une valeur sûre en reconduisant au pouvoir un Parti libéral, désormais commandé par un banquier de carrière se présentant comme le sauveur du peuple face à la menace trumpiste. Depuis son arrivée au pouvoir, toutefois, Mark Carney ne cesse de confirmer le caractère résolument conservateur de son gouvernement, comme en fait foi la série de transfuges du Parti conservateur du Canada qui lui ont assuré une majorité au parlement. Au niveau de la rue, les mouvements suprémacistes blancs sont plus et mieux organisés au Canada anglais qu'ils ne l'ont été depuis au moins une génération, avec la prolifération d'organisations « nationalistes » comme Diagolon, Second Sons et le réseau néonazi des Active Clubs.

Nous constations en 2023 que l'extrême droite de type groupusculaire (Atalante Québec, Fédération des Québécois de souche, La Meute, Storm Alliance, Soldiers of Odin, etc.) était en repli au Québec, mais qu'en revanche — ou justement, parce que —, plusieurs des notions mises de l'avant par l'extrême droite en matière d'immigration et d'identité sont reprises de plus en plus explicitement dans les discours du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) et de l'opposition du Parti Québécois (PQ), tout comme dans le commentariat de certains médias. Cette tendance lourde, qui reflète une consolidation « culturelle » du bloc nationaliste conservateur – doublée d'une diabolisation constante et soutenue des idées progressistes – ne s'est pas démentie, et s'est même accélérée.

Le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime porte quant à lui un conservatisme réactionnaire avant tout centré sur le démantèlement des services publics et la préservation des privilèges matériels d'une classe moyenne repliée sur ses intérêts. Sous son argumentaire « autonomiste », il reprend néanmoins des thèses nationalistes ethniques et identitaires, en particulier dans sa version islamophobe. Ceci s'effectue souvent au nom d'une majorité laïque, exigeant que prime sa volonté au nom d'une démocratie qui écrase les droits des minorités au moyen de la fameuse clause dérogatoire.
La partie émergée – et complètement normalisée – de cette extrême droite est le nationalisme identitaire conservateur/réactionnaire qu'incarnent des figures comme Mathieu Bock Côté (MBC). Ce dernier a exercé une influence considérable sur le gouvernement de la CAQ tout au long de ses deux mandats et reconduira sans doute cette influence sur un éventuel gouvernement péquiste. D'autres comme lui déversent dans les journaux et sur les plateaux du groupe Québecor un flot continu de chroniques mesquines, blâmant l'immigration pour tous les maux objectivement imputables aux décisions de la classe politique au fil des dernières décennies, répétant comme un mantra que le Québec a dépassé sa présumée « capacité d'accueil ».

(…)

Le nationalisme conservateur bon chic bon genre du dandy MBC et de ses émules se déverse dans le nationalisme à caractère ethnique (l'ethnonationalisme), lequel contient presque toujours une dimension de « racisme scientifique ». Celle-ci le conduit à se déverser dans le fascisme bona fide sous ses diverses déclinaisons, y compris dans les cas extrêmes, dans le néonazisme et le nihilisme accélérationniste à prétention génocidaire. Il faut bien comprendre que toutes ces catégories se retrouvent sous une forme ou une autre au Québec, qu'il existe un degré important de porosité entre elles et qu'il est impossible de prédire l'ampleur que l'une ou l'autre peut prendre à tout moment ou la vitesse à laquelle cette expansion peut se produire.

En guise de porte d'entrée, l'organisation « jeunesse » Nouvelle Alliance (NA) représente aujourd'hui le pôle nationaliste identitaire/ethnique : une extension du discours des MBC et cie, pour l'essentiel dépouillé des pires excès de langage. Cela n'empêche pas ses militants de pousser régulièrement la limite de l'acceptable, avec des évocations répétées de la « submersion migratoire » et autres euphémismes ou dog whistles rappelant implicitement la thèse complotiste du « grand remplacement ». Le nationalisme de NA revendique ouvertement la priorité (ou la « préférence ») nationale et la défense des intérêts de la majorité historique canadienne-française, en projetant dans sa propagande une image d'Épinal rétrofuturiste d'un Québec indépendant où cette majorité pourra imposer sans partage sa domination culturelle et, surtout, ethnodémographique. La question de l'immigration est déjà présentée ici comme une menace à la survivance de la nation canadienne-française.

Viennent ensuite le projet de « réinformation » Nomos-TV et la communauté d'esprit qui s'est créée en ligne autour de ses principaux animateurs. Fièrement ethnonationaliste et très souvent ouvertement raciste (voir l'article de Montréal Antifasciste révélant la violence des propos tenus dans leur forum privé), le projet Nomos sert en quelque sorte de courroie de transmission entre les diverses tendances de l'extrême droite locale. Son principal animateur, Alexandre Cormier-Denis (voir l'article que Montréal Antifasciste lui a consacré et les passages à son sujet ci-dessous), est sans contredit héritier de la tradition néofasciste qui, depuis les années 1970, œuvre à la réhabilitation des thèmes de l'extrême droite historique sur le plan culturel. Cette tradition adopte une approche dite « métapolitique », en vue d'une éventuelle saisie du pouvoir politique. Est-il nécessaire de signaler que c'est précisément la dynamique à laquelle nous assistons de manière accélérée depuis plusieurs années, en Europe, aux États-Unis et ici même ?

Faisant figure d'idiots utiles à cet égard, de nombreux personnages publics leur prêtent leur notoriété ou les invitent sur leurs plateformes. C'est le cas notamment de la Radio X de Québec, où Philippe Plamondon et Sébastien de Crèvecœur de Nomos-TV tiennent chronique, de Richard Martineau, qui relaie régulièrement des éléments de propagande sur ses médias sociaux, ou de Benoît Dutrizac, qui reçoit à son émission sur QUB radio des individus clairement associés à l'extrême droite, dont Alexandre Cormier-Denis lui-même.

Il existe en outre toute une constellation d'influenceur·euse·s, de médias « alternatifs » et de podcasters moins connu·e·s qui se taillent une place dans l'écosystème et alimentent en permanence les chambres d'échos islamophobes/xénophobes/transphobes. Combinant leurs influences, tou·te·s ces intervenant·e·s participent activement à élargir la fachosphère, à amplifier la voix de ses porte-parole les plus strident·e·s et à impulser un certain mouvement, au point où beaucoup déclarent être en train de gagner la « bataille des idées » face à la gauche.

Bouclant la boucle, par calcul cynique, certains politiciens n'hésitent plus à racoler ce segment de l'électorat soumis à l'influence de l'extrême droite. C'est le cas notamment de Paul Saint-Pierre Plamondon qui a accordé une entrevue à Rebel News (voir le passage à ce sujet, ci-dessous) en avril dernier, et dont même d'ex-député·e·s et ministres de son parti s'inquiètent en secret que leur chef entretienne « une proximité idéologique inquiétante avec Mathieu Bock-Côté », selon l'analyste de la politique québécoise Michel David.

Puis enfin, à la frange de cet écosystème toxique, l'on retrouve des projets comme le Frontenac Active Club, qui épousent une éthique ouvertement suprémaciste blanche et se complaisent sans vergogne dans l'imaginaire néonazi. Les Active Clubs, comme le réseau White Lives Matter avant eux, ainsi que toute la constellation des groupuscules « nationalistes » canadiens comme Second Sons, Diagolon ou Loyalist Pioneers, s'inscrivent de façon claire dans la continuité du néonazisme nord-américain (voir le Patriot Front). Ces groupes combinent les codes boneheads (nationalisme blanc 1.0) à ceux de l'alt-right (nationalisme blanc 2.0) et à certains éléments des mouvements identitaires européens, à l'instar du maintenant défunt groupuscule Atalante Québec, qui se rattachait quant à lui à la tradition dite « nationaliste révolutionnaire ».

Les idées et valeurs de l'extrême droite se retrouvent à tant d'endroits aujourd'hui qu'il nous est impossible de tout traiter en détail. Nous aurions pu, par exemple, présenter longuement Romain Gagnon (ing.), auteur raciste et masculiniste et vice-président des Sceptiques du Québec, pour qui il signe des textes dénonçant le port du hidjab et le prétendu « entrisme idéologique » islamique à l'Ordre des ingénieurs du Québec. L'intolérance des Sceptiques du Québec à l'égard des transidentités est si forte que l'association a été exclue, en 2022, de la Fédération des Initiatives pour le Développement de l'Esprit critique et du Scepticisme Scientifique. Sans nécessairement qualifier ces groupes d'« extrême droite », on peut tout de même constater de fortes crispations d'intolérance face aux personnes trans et aux communautés musulmanes dans le collectif féministe Pour le droit des femmes (PDF) et dans le Réseau éducation, sexe et identité (RÉSI), par exemple, qui s'affichent pourtant comme progressistes.

(…)

Bilan de la CAQ

Le virage identitaire d'une partie de la classe politique québécoise ne date pas d'hier. De l'avis de plusieurs[1], le milieu indépendantiste a entamé un repli en ce sens dès le lendemain de la défaite référendaire de 1995, une dérive qui s'est accélérée au cours des années 2000 avec la crise des « accommodements raisonnables », stimulée à des fins électoralistes par Mario Dumont et l'Action démocratique du Québec (ADQ), et qui s'est poursuivie avec l'épisode de la « Charte des valeurs québécoises » pilotée par Bernard Drainville, alors ministre du Parti Québécois. Ce déplacement d'un nationalisme plus civique (« Quiconque vit au Québec est Québécois·e ») à un nationalisme surtout ethnique (« Nous », la majorité d'origine canadienne-française, contre « eux », les minorités) s'est confirmé avec la victoire de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et la mise en œuvre de son programme législatif liberticide.

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De tous les acteurs et actrices engagé·e·s dans cette course vers le bas, le chef du Parti Québécois (PQ), Paul Saint-Pierre-Plamondon, est peut-être le moins subtil et le plus irritant. Lui qui, quelques années à peine avant de prendre la direction du parti, vantait encore les vertus de l'ouverture et de l'inclusion, a opéré un retournement de veste complet et racole désormais ouvertement l'électorat d'extrême droite par soif du pouvoir. À quoi bon se priver d'être raciste, si cela permet de devenir premier ministre ? Par exemple, il savait exactement ce qu'il faisait lorsqu'il a accordé une entrevue de fond à Rebel News et, quelques jours plus tard, lorsqu'il a répondu à une question de Léo Dupire, le porte-parole de Québec Fier (proche du Parti conservateur du Québec), dans le cadre d'un townhall du Centre pour Israël et les affaires juives (CIJA) en brandissant la menace que ferait planer le « frérisme » (en référence aux Frères musulmans égyptiens) sur le Québec. Ce délire est tout droit sorti du répertoire de l'extrême droite européenne, ce qui n'a pas empêché le chroniqueur du Devoir et ancien chef du PQ, Jean-François Lisée, de le reprendre peu après pour justifier les propos douteux de PSPP. Les prises de position récentes et la rhétorique endurcie de ce dernier trahissent ainsi son intention de grappiller les votes des droitistes déçus pour qui la CAQ n'est pas allée assez loin dans les politiques anti-immigration, l'islamophobie et l'antiwokisme tous azimuts. Pour l'instant, le PQ continue de promettre un référendum sur l'indépendance dès un premier mandat s'il est élu, mais il est permis de se demander ce à quoi ressemblerait un Québec souverain sous une pareille direction.

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MBC et le nationalisme conservateur

Mathieu Bock-Côté (MBC), dont le fonds de commerce consiste depuis belle lurette à calomnier l'Islam, l'immigration, les « néoféministes » et les personnes trans, a poursuivi sa dérive fascisante, notamment en publiant l'an dernier un nouveau livre (Les deux Occidents, 2025) pour dénoncer — encore et toujours — le diabolique « régime diversitaire ». Il y critique les États libéraux comme la France, qu'il compare sans rire au système totalitaire de l'URSS, ce qu'il avançait déjà dans son livre précédent, Le totalitarisme sans le goulag (2023), mais qu'il réitère ici avec encore plus de hargne et d'hyperbole.

Il défend par ailleurs la ligne autoritaire du trumpisme, qui répondrait selon lui aux aspirations du « vrai » peuple… Ce dandy mondain se présente ainsi encore comme un « dissident » et continue de rejouer inlassablement la cassette qu'il use depuis presque 30 ans : l'extrême droite n'existe tout simplement pas (ses critiques seraient d'ailleurs incapables de la définir), et qualifier une personne ainsi n'a pour seul objectif que de la disqualifier de l'espace public par des moyens malhonnêtes.

Il a, dans le même esprit, défendu une grande manifestation xénophobe en Grande-Bretagne en septembre 2025, organisée par le militant anglais Tommy Robinson, et à laquelle Éric Zemmour (qui a servi de mentor à MBC dans l'écosystème médiatique français) a été invité à prendre la parole. À en croire MBC, tout cela n'a rien à voir avec l'extrême droite, car le bon peuple anglais ne fait que défendre son identité : « La manifestation de Londres n'avait rien de honteux. L'associer à “l'extrême droite” relève du salissage », a-t-il même osé déclarer. Pourtant, même les médias auxquels il collabore au Québec — Journal de Montréal et TVA — et en France — CNews et Le Figaro — qualifient Tommy Robinson de militant d'« extrême droite » !

Pour bien saisir l'état d'esprit de MBC, il est aussi intéressant de rappeler sa défense de Nigel Farage, un politicien d'extrême droite anglais qui a dirigé le parti Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et qui est aujourd'hui à la tête du parti Reform UK. D'après Mathieu Bock-Côté, il s'agit d'« un homme tout à fait honorable, qu'il est scandaleux d'extrême-droitiser, [il] a été un acteur majeur de la longue campagne pour le Brexit et la restauration de la souveraineté britannique. […] Vrai tribun, homme de culture, drôle et éloquent, militant pugnace aux convictions inébranlables, il est parvenu à transformer le débat public ». Or, le journal The Guardian révélait, en mars 2026, que cet « homme tout à fait honorable » a accepté d'être payé par Diagolon, le groupe suprémaciste blanc canadien, pour enregistrer des vidéos en appui aux actions de ses leaders, dont le « Road Rage Terror Tour ».

S'il s'entête à répéter qu'il ne faut surtout jamais associer qui que ce soit à l'extrême droite, cette fameuse « catégorie fantomatique », Mathieu Bock-Côté ne se gêne pas pour sa part de qualifier régulièrement les « antifas » d'« ultra-gauche » et d'« effondrés psychiques » ultraviolents (et apparemment très riches), les désignant même comme les « vrais fascistes », reprenant une formule dont la profonde absurdité n'a pas empêché qu'elle devienne un cliché omniprésent dans les milieux réactionnaires. Bien d'autres l'ont remarqué avant nous : une partie du modus operandi de MBC consiste précisément à faire lui-même ce qu'il reproche constamment à ses adversaires.

Bock-Côté fait régulièrement la promotion de leaders de l'extrême droite française, comme Éric Zemmour et Marion Maréchal LePen (avec qui il a été récemment aperçu dans un chic restaurant parisien). Enfin, il n'est pas seulement le chouchou des milliardaires propriétaires de médias de masse, il est aussi l'enfant chéri de magazines d'extrême droite, faisant par exemple la Une du numéro de janvier 2026 de la revue Éléments : Pour la civilisation européenne, fondée par Alain de Benoist et qualifiée de revue de la « Nouvelle Droite », aujourd'hui proche de la Nouvelle librairie, établissement d'extrême droite logé à Paris.

MBC forme par ailleurs une relève, dont Étienne-Alexandre Beauregard (ÉAB) est sans doute la figure la plus en vue, après Philippe Lorange. MBC a notamment invité ÉAB à ploguer son livre sur « l'effondrement de la civilisation occidentale » (sous l'effet des valeurs de gauche, évidemment) à son émission sur CNews en octobre 2025. Celui-ci a aussi eu la chance d'être interviewé, dans la même tournée en France, par des journaux d'extrême droite comme Frontières et Causeur. Au Québec, ÉAB a aussi été le rédacteur des discours de François Legault pendant plusieurs années. Notons son invitation récente par le comité du PQ à l'Université Laval pour une conférence « sur la nation québécoise ».

Il est incontestable que MBC et son poulain ont exercé une influence sur les orientations de la CAQ et que par conséquent, la tendance nationaliste conservatrice que représentent Bock-Côté et Beauregard, laquelle garde un pied dans le libéralisme autoritaire et un autre dans l'extrême droite, a déteint sur la culture politique au Québec. C'est sans doute en partie de cette brèche politique, ou du moins de cet univers idéologique, qu'a notamment pu émerger une organisation comme Nouvelle Alliance.

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Médias « alternatifs », pseudo-journalistes, intellos et influenceur-euse-s

Il s'est développé au Québec, depuis quelques années, toute une constellation de pseudo-médias sur le web qui se targuent de défendre la liberté de penser « au-delà des dogmes et des tabous ». Ces derniers se contentent en réalité de régurgiter les dogmes de la droite dure, voire de l'extrême droite, surtout au sujet de l'immigration, de l'Islam et des transidentités, en plus de s'en prendre à la gauche progressiste et à la gauche radicale, toutes confondues dans la catégorie fourre-tout du « wokisme ».

Rebel News Québec

Rebel News Québec est une section locale de l'organisation d'extrême droite Rebel News (autrefois Rebel Media) fondée en 2015 par l'avocat et militant canadien Ezra Levant. La section québécoise a été lancée en avril 2017 ; en date de mai 2026, elle avait produit 430 vidéos, comptait 27 000 abonnés et revendiquait 2 700 000 visionnements. Ses principaux activistes sont Alexandra « Alexa » Lavoie, qui agit à titre de « reporter » de terrain, et Guillaume E. Roy, qui lui sert de caméraman.

Sur son site, le collectif militant se présente ainsi :
« Chez Rebel News Québec, nous suivons les faits peu importe où ils mènent — et quand ça va à contresens du récit de l'establishment, c'est notre mission de vous montrer l'autre côté de l'histoire ! Nous abordons les enjeux sociopolitiques qui affecteront la vie des Québécois dans les années à venir, sans filtre ni censure. »

Or, son nom est doublement trompeur, car ce projet n'est ni rebelle ni un véritable média d'information. D'abord plutôt marginal et méconnu, il a gagné en influence au cours des dernières années sur les médias sociaux, et même sur la scène politique à l'occasion des manifestations propalestiniennes, qu'il cherchait activement à discréditer.

En avril 2025, lors des élections fédérales, les agitateur·trice·s de Rebel News ont aussi attiré l'attention en perturbant la conférence de presse qui suivait le débat des chefs en français, en posant des questions pour le moins orientées. Par exemple, ils ont demandé au chef du NPD ce qu'il pensait des « attaques répétées contre les chrétiens » et les « églises ciblées par du vandalisme ». Cette situation a convaincu la Commission des débats d'annuler le débat en anglais. Radio-Canada et même le Journal de Montréal ont alors qualifié le groupe comme appartenant à l'« extrême droite », à l'instar du Conseil de presse, qui a précisé dans une décision rendue en mars 2026 [#D2025-12-193] que Rebel News : « […] ne constitue pas un média d'information tel que défini par le Conseil de presse du Québec. La plateforme Rebel News peut plutôt être qualifiée d'organisation militante proche des milieux d'extrême droite ». Le Journal de Montréal avait aussi rapporté, à cette occasion, que Rebel News avait reçu environ 200 000 $ pour influencer la campagne électorale, en particulier pour encourager la mobilisation contre le Parti libéral du Canada.

Rebel News Québec a récemment profité de l'appétit des animateurs de Qub Radio pour les opinions d'extrême droite en se faisant inviter par Benoit Dutrizac (par exemple, le 16 avril 2025) ou encore par Richard Martineau (le 1er décembre 2025). La pseudo-journaliste Alexandra Lavoie a notamment pu y affirmer qu'elle « redoute ceux avec des keffiehs où on ne voit que les yeux […], souvent ils deviennent violents ». Richard Martineau s'est ainsi désolé que Rebel News soient « les seuls » à parler des prières de musulman·e·s dans les rues de Montréal (9 avril 2026).

Les activistes de Rebel News manquent aussi cruellement de décence élémentaire. Pour ne citer qu'un exemple, Alexandra Lavoie a notamment poursuivi dans les rues la députée libérale Nathalie Provost pour lui demander si son objectif au gouvernement était de « pousser l'agenda du lobby Poly-se-souvient » pour le contrôle des armes à feu, évoquant la prétendue répression contre les membres de la Canadian Coalition for Firearms Rights (CCFR). Sans rire, Lavoie a alors accusé de « fascisme » un attaché politique accompagnant la députée qui levait la main pour cacher la lentille de la caméra. Pour mémoire, Nathalie Provost a certes milité pour le contrôle des armes à feu, mais il faut aussi noter qu'elle est elle-même l'une des étudiantes de Polytechnique ayant survécu aux tirs du tueur de l'attentat antiféministe du 6 décembre 1989 et qu'elle porte encore du plomb dans son corps.

Dans le même esprit d'agitation « avec pas d'classe », le 27 septembre 2025, Lavoie et son caméraman se sont disgracieusement pointé·e·s à la marche silencieuse pour Nooran Rezayi, le jeune homme assassiné par la police de Longueuil, visiblement dans le but d'en harceler les participant·e·s. Leur réaction délirante face aux antifascistes qui ont tenté de les repousser a provoqué une escalade policière contre la foule endeuillée.

Le modus operandi des têtes de Rebel News consiste ainsi à pratiquer un « journalisme d'embuscade », à harceler leurs opposantes idéologiques sous couvert de liberté de presse, et se poser ensuite en victimes lorsqu'elles sont repoussées. Cette formule éprouvée (d'ailleurs très répandue en Europe et aux États-Unis), exploitant l'appétit des algorithmes pour les chocs sensationnalistes, leur permet à la fois de gagner en popularité dans les médias sociaux et de recueillir toujours plus de dons en tirant profit de la crédulité de leur base. Nous restons de l'avis que la meilleure approche reste de les éloigner de nos activités et mobilisations, mais par des moyens tactiques et stratégiques réfléchis en conséquence.

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Du côté des médias traditionnels

Comme nous l'avons vu tout au long de cet état des lieux, une partie des médias institutionnels fait montre d'un véritable « problème facho ». C'est le cas bien sûr de la Radio X, mais aussi de Qub Radio (99,5), dont les animateurs vedettes (Benoît Dutrizac, Richard Martineau, Sophie Durocher, etc.) reçoivent régulièrement plusieurs des personnalités présentées dans le présent document. Le Journal de Montréal compte quant à lui un grand nombre de chroniqueurs (Bock-Côté, Joseph Facal, Richard Martineau, Sophie Durocher, Nathalie Elgrably-Lévy, etc.) qui ressassent à longueur de temps les mêmes obsessions réactionnaires, dont l'antiwokisme.

Jacinthe-Ève Arel est une ancienne de la CAQ qui s'est présentée pour le PCQ en 2022. Elle est devenue une figure médiatique régulièrement appelée à commenter l'actualité du point de vue de la droite conservatrice « libertarienne », notamment à Radio-Canada. Depuis février 2025, elle anime sa propre émission au 99,5 (Qub Radio), où elle sert de courroie de transmission pour la « droite économique » et le PCQ d'Éric Duhaime. Elle coanime aussi une émission les week-ends avec Rémi Villemure.

Christian Rioux — Seul correspondant à Paris du journal Le Devoir, Christian Rioux y distillait depuis des années les idées de l'extrême droite française, entre autres une islamophobie pugnace et des critiques vilaines de l'« immigration de masse » qu'il associait à une « submersion migratoire », des féministes et des trans, en plus de dénoncer le « théâtre antifasciste ». Il a *finalement* été remercié de ses services en décembre 2025 pour être immédiatement recruté par le Journal de Montréal, où il a signé pas plus tard qu'en février 2026 une première chronique… contre la nourriture halal ! On peut trouver ici un aperçu de la qualité de ses chroniques excessivement répétitives et prévisibles.

Malgré le départ de Rioux, cela dit, Le Devoir ne donne pas sa place en matière de commentaire antiwoke, notamment sous la plume de Patrick Moreau (enseignant à Ahuntsic et collaborateur au 99,5 Qub Radio), et de l'éternelle éminence grise du PQ, Jean-François Lisée, lequel sévit également comme commentateur-analyste à l'émission « Mordus de politique » à Radio-Canada.
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Conclusion : vers un nouveau consensus antifasciste

Nous le répétons sans cesse, le seul rempart à la progression de l'extrême droite, c'est la solidarité, la mobilisation populaire et la consolidation du camp de l'émancipation sur tous les plans.

Le principal champ d'action d'un projet comme Montréal Antifasciste est celui de l'information. Lorsque cela s'est avéré nécessaire au fil des ans, nous avons activement contribué aux mobilisations et autres types d'intervention contre les manifestations les plus explicites de l'extrême droite.

Mais lorsque cette dernière devient mainstream, ces modes d'action ne suffisent plus. C'est tout le champ progressiste, radical ou non, qui doit s'organiser pour réaffirmer, quitte à le redéfinir, le consensus antifasciste et le déployer en mode populaire. C'est précisément à cette tâche que se consacre le Front antifasciste populaire (Front Pop), créé au courant de 2025.

Nous saurons bientôt quels seront les thèmes centraux du prochain cycle électoral, et cela s'annonce fort désolant. Les libéraux se livreront aux discours libéraux, progressistes de surface ; la CAQ et le PQ se disputeront le champ nationaliste ; et le PCQ est en voie de faire des gains importants en misant sur l'éthos hyper individualiste qui fait sa réussite dans la couronne de Québec. Quant à QS, une formation progressiste qui s'est fondée dans le compromis et ne s'en est jamais éloignée, on peut espérer qu'elle se ressaisisse et adopte une posture combative, mais rien n'indique pour l'instant que ce tournant est sur le point d'arriver.

Quoi qu'il en soit du processus électoral, notre mission reste la même au jour le jour : faire barrage par tous les moyens nécessaires au fascisme, à l'extrême droite et à tous ceux qui leur ouvrent la voie par complaisance ou complicité.

Dans le combat qui nous attend, il faudra faire preuve de clarté morale et ne jamais perdre de vue l'horizon de nos espoirs les plus radicaux. Se rappeler, par exemple, et rappeler sans cesse autour de nous, que la haine n'est jamais acceptable et doit être combattue partout où elle s'exprime.

Et enfin, dans un contexte international où la notion même d'« antifa » est diabolisée par les pires ordures qui soient, ne jamais, jamais demander la permission d'être antifascistes, ici et maintenant.

Le Québec a les moyens de prendre soin de son monde, rappellent des groupes sociaux devant l’Assemblée nationale

9 juin, par Coalition Main rouge — , ,
Québec, 5 juin 2026 – Alors que se termine une année parlementaire minée d'attaques antidémocratiques, des groupes sociaux, communautaires et syndicaux de divers horizons (…)

Québec, 5 juin 2026 – Alors que se termine une année parlementaire minée d'attaques antidémocratiques, des groupes sociaux, communautaires et syndicaux de divers horizons manifestent sur la Colline parlementaire à l'invitation de la Coalition Main Rougepour dénoncer les inégalités sociales qui s'accroissent et rappeler que l'austérité et le néolibéralisme ne sont pas des fatalités.

Les manifestants et manifestantes réclament notamment :

● Une plus grande justice fiscale

● Un réinvestissement massif dans nos services publics, nos programmes sociaux et l'action communautaire autonome

● Le plein respect des droits et libertés

À l'approche de la campagne électorale, un message clair a été lancé également aux aspirants et aspirantes au pouvoir : renforcer le filet social est une question de choix politiques. Selon la Coalition Main rouge, il est urgent de réinvestir massivement dans les services publics, les programmes sociaux et l'action communautaire autonome. La Coalition Main Rouge propose des mesures fiscales totalisant 20 milliards $ annuellement.

La fin de mandat de la CAQ a été le théâtre de trop nombreuses manœuvres contre la démocratie et les contre-pouvoirs dénoncent les groupes sociaux. « Non seulement les projets de lois contenant des entraves aux droits se sont suivis dans une cadence inédite, mais les processus de consultation les entourant ont été souvent trop courts, même vidés de leur sens, toujours au détriment de la participation citoyenne. Sans parler des nouveaux recours au bâillon qui pourraient venir dans les prochains jours. Le contexte social justifierait pourtant qu'on fasse une plus grande place à la population et qu'on renforce le filet social. Que toutes les personnes entrevoyant se lancer dans la course l'entende : nous voulons une réelle démocratie et le respect des droits fondamentaux », rappelle Marie-Line Audet, co porte-parole de la Coalition Main rouge pour la manifestation.

Face à la multiplication des crises, il est plus urgent que jamais de prioriser le bien commun, insiste la Coalition. Dans cet objectif, la Coalition Main Rouge a identifié des solutions fiscales totalisant 20 milliards $ annuellement. « Nous proposons 6 mesures fiscales qui permettraient de renflouer les coffres de l'État dans le but de réinvestir massivement dans les programmes sociaux, les services publics et l'action communautaire autonome. Non seulement elles apporteraient des ressources financières permettant à l'État de réellement assumer ses responsabilités et d'agir sur les causes des crises, mais en plus elles amélioreraient la justice fiscale de manière structurante », souligne Émilie Charbonneau, également porte-parole de la manifestation.

Les mesures concrètes proposées par la Coalition sont :

● mettre en place d'un nouvel impôt sur l'actif net (patrimoine) du 1% des personnes les plus riches,

● mettre fin de l'inclusion partielle du gain en capital,

● une plus grande contribution fiscale des entreprises financières notamment des banques en rétablissant une taxe sur le capital

● la révision des paliers d'imposition sur le revenu

● lutter plus sérieusement contre les paradis fiscaux

Pour que les prochaines générations bénéficient du filet social qu'elles méritent, des choix audacieux s'imposent. À l'approche de la campagne électorale, les membres de la Coalition Main Rouge feront connaître leurs solutions fiscales et interpelleront les partis politiques afin qu'ils parlent de fiscalité.

À propos

La Coalition Main rouge est une coalition nationale d'organisations syndicales, féministes, communautaires et populaires. Elle s'oppose aux politiques néolibérales et revendique un financement adéquat des services publics, des programmes sociaux et de l'action communautaire autonome. Afin d'y arriver, elle propose des mesures fiscales progressives. En sont notamment membres le Collectif pour un Québec sans pauvreté, le FRAPRU, le Réseau des Tables régionales de groupes de femmes du Québec, la Table nationale des Corporations de développement communautaire (TNCDC), le Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ), la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), ATTAC-Québec, L'R des centres de femmes du Québec, le Conseil central du Montréal métropolitain - CSN (CCMM-CSN), le Syndicat de la fonction publique et parapublique de Québec (SFPQ), la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles, le Réseau québécois de l'action communautaire autonome (RQ-ACA) et Union des consommateurs.

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Les Robins des Ruelles vident l’épicerie Métro Bigras et redistribuent à la communauté de Cote-des-neiges

9 juin, par Les soulèvements du fleuve — , ,
« Vous croyiez que c'était fini ? La faim nous tenaille encore » : les Robins des Ruelles vident l'épicerie Métro Bigras et redistribuent à la communauté de Cote-des-neiges

« Vous croyiez que c'était fini ? La faim nous tenaille encore » : les Robins des Ruelles vident l'épicerie Métro Bigras et redistribuent à la communauté de Cote-des-neiges

Le 3 juin 2026 en soirée, une cinquentaine de Robins, on fait irruption dans l'épicerie Métro Bigras dans le quartier Centre-Sud de Montréal, pour en ressortir presque aussitôt les bras chargés de denrées « libérées » et disparaitre dans les ruelles d'où ils et elles étaient venus. L'intégralité du butin a été redistribué le soir même dans le quartier Côte-des-neiges, aux abords du parc Martin Luther King. Le contenu de la quarantaine de sacs fut étalé sur une grande nappe et une bannière arborant « FREE FOOD, SERVEZ-VOUS » invitait les passant.e.s à se servir selon leurs besoins. En guise de signature, les Robins des Ruelles avait laissé, avec la nourriture, plusieurs exemplaires de leur manifeste La Faim justifie les moyens : récit de liberté paru la semaine dernière.​​

C'est la quatrième action « d'auto-rabais » (vol politique) de ce type revendiqué depuis le premier coup d'éclat le 16 décembre dernier. C'est aussi la deuxième fois que la chaine de supermarché Métro fait les frais de son avarice.

« C'est en quelque sorte un impôt en nature, sous forme de bouteilles d'huile d'olive, de sacs de café et de fromages. On récupère ce que les mafieux de l'alimentation extorquent aux ventres vides en attendant de les exproprier pour de bon. C'est obscène ! Les épiceries jettent chaque semaine plus qu'on pourrait mettre dans nos sacs. Pour maintenir l'illusion de l'abondance dans ce système détraqué, il faut toujours des surplus, donc des pertes. » témoigne Jean Lepetit, ayant pris part à l'action de mercredi. »

Après s'être fait cambriolé par trois Pères Noels et leur horde de lutins, Métro s'était défendu de faire fortune sur la misère des autres en faisant miroiter leur don de 26 millions. Mais la charité des riches et puissants ne parvient plus à camoufler leur responsabilité directe dans la hausse artificielle du coût de la vie, en particulier du panier d'épicerie depuis la pandémie. Ceux qui ont faim ont commencé à s'organiser et la peur à changer de camp.
Par leurs actions, les Robins revendiquent une véritable dé-marchandisation de la subsistance donc de l'alimentation. Se contenter de détaxer certains produits et permettre a une famille de quatre d'économiser 50$ en épicerie sur une année, comme planifie la première ministre Christine Fréchette, parait insultant ou risible à la vue des profits records réalisés sur le dos de la population par les géants de l'alimentation. Ce n'est ni ce que la situation exige ni ce que nous accepterons.

Dans leur communiqué, les Robins des Ruelles déclarent :

« La guerre impérialiste, la crise écologique et l'appauvrissement généralisé sont le fait d'une même clique d'oligarques qui nous rend la vie impossible. Il nous faut nous organiser et reprendre ce que nous savons nous revenir de droit : un avenir, l'autonomie et de quoi subvenir à nos besoins. »

Les actions des Robins des Ruelles répondent à l'appel des Soulèvements du Fleuve à résister à la marchandisation de la subsistance.

À ce propos, ils concluent :

"Bien au delà de l'aide concrète qu'elle a pu apporter a un nombre très restreint, cette séquence d'action vise avant tout a dénoncer les fausses solutions qu'on nous sert tiède depuis quelques années face à la montée du coût de la vie. Cest pourtant simple : il n'est pas acceptable de mettre un prix sur la survie. Il nous faut mettre fin au règne de l'Économie. Nos actions entendent aussi montrer par l'exemple qu'il est encore possible d'agir en ce monde : sa dérive vers le pire n'est pas inévitable. Nous nous soulevons parce qu'il est toujours possible / pour qu'il soit toujours possible de résister / de subsister. »

Information sur le groupe d'action autonome Les robins des Ruelles :

Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Robins des Ruelles avec la demande de le contextualiser et de le partager aux médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion. Les Robins des Ruelles sont des groupes automones et anonymes qui sont passés à l'action contre Métro le 15 décembre 2025, puis contre Rachelle-Béry le 3 février 2026 et contre un Maxi le 30 avril 2026.

À propos des Soulèvements du fleuve :

Les Soulèvements du fleuve rassemblent des personnes révoltées par l'état du monde qui, à travers leurs gestes et leur discours, tentent d'ébranler le règne de l'Économie, de créer des brèches dans sa domination. L'Économie, c'est ce qui cherche à exploiter chaque forêt, chaque rivière et chaque être vivant, à transformer chaque moment de nos existences en travail et à faire de toute chose une marchandise. Nous aspirons à construire une force politique qui vise à se libérer de l'Économie et de son emprise, à s'opposer aux géants industriels, à la mafia alimentaire et aux grands propriétaires. Partout et tout le temps, s'organiser contre ses rouages, créer du commun, expérimenter d'autres manières d'être au monde. Nos ennemis sont ceux qui nous ont dépossédé-es de nos moyens de subsistance - de notre capacité collective à nous nourrir, à nous loger, à nous soigner, à nous amuser. Leur expropriation est notre horizon. Nés en réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre, les Soulèvements du fleuve ont, depuis, traversé des luttes et des saisons. Nous résistons, car nous savons que d'autres mondes sont possibles. Il est venu le temps de se soulever.

Source : LesSoulèvementsdufleuve.org

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Des défenseurs des travailleurs agricoles migrants vont déposer une plainte auprès du Comité des droits de l’homme des Nations unies

9 juin, par Gabriela Calugay-Casuga — , ,
Cette initiative vise à faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu'il mette fin à la précarité dont souffrent les travailleurs migrants. Tiré de The rabble (…)

Cette initiative vise à faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu'il mette fin à la précarité dont souffrent les travailleurs migrants.

Tiré de The rabble
Traduction de Johan Wallengren
Le 1er juin 2026 / De : Gabriella Calugay-Casuga

Les défenseurs des travailleurs agricoles migrants ont informé le Premier ministre Mark Carney qu'ils déposeraient une plainte auprès du Comité des droits de l'homme des Nations unies en décembre, à l'occasion de la Journée internationale des migrants. La plainte mettra en évidence ce que ces défenseurs qualifient d'inaction du gouvernement face aux décès évitables de travailleurs agricoles migrants.

La plainte sera déposée par Justice for Migrant Workers (J4MW), un collectif politique bénévole basé à Toronto et Vancouver fort de plus de 20 ans d'expérience dans le domaine de la mobilisation.

« Ce que nous constatons, c'est que le travail agricole, de par sa nature même, est violent, dangereux, déshumanisant et salissant », déplore Chris Ramsaroop, organisateur de longue date au sein de J4MW. « Structurellement, nous créons des lieux de travail, comme dans l'agriculture, où la vie des gens – en particulier celle des travailleurs issus de minorités ethniques – n'est pas valorisée. Nous voulons mettre en lumière cette réalité. »

L'Organisation internationale du travail (OIT) classe le travail agricole parmi les professions les plus dangereuses au monde. Les travailleurs sont exposés aux produits agrochimiques et peuvent également subir des blessures lors de la manipulation de machines lourdes. L'OIT estime que 170 000 personnes travaillant dans l'agriculture meurent chaque année.

Ces risques, combinés au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) du Canada, qui a été qualifié de terreau fertilepour les formes contemporaines d'esclavage, ont rendu les travailleurs agricoles migrants particulièrement vulnérables aux risques de blessures et de décès. En plus d'être exposés aux dangers du travail agricole, les travailleurs agricoles migrants sont aux prises avec des niveaux élevés d'anxiété et de stress en raison de la séparation familiale, de la précarité et des conditions de travail qui sont susceptibles de porter atteinte à leur intégrité et à leur dignité et de la précarité de leur emploi à bas salaire et de leur statut d'immigrant.

« Le racisme et la suprématie blanche sont au cœur de la création de ces programmes », a déclaré Monsieur Ramsaroop. « Dans les années 60, quand la question de la pénurie de main-d'œuvre était débattue, les politiciens prônaient la liberté, la dignité et le respect. Ils expliquaient que quand il s'agissait des Européens blancs, ils n'étaient pas en mesure d'exercer un contrôle sur la main-d'œuvre, ni d'imposer des restrictions ou de gérer le recrutement. Nous n'avons eu aucun scrupule à créer les conditions que nous savons, d'abord pour les travailleurs noirs de la Jamaïque, puis pour les travailleurs du monde entier. »

Dans sa lettre adressée au bureau du Premier ministre, J4MW a indiqué qu'il continuerait à exiger des enquêtes sur les décès de travailleurs agricoles migrants, à réclamer des investigations et à se battre pour la justice.

« Nous refusons d'accepter un système où la servitude par contrat n'est pas seulement un héritage, mais une pratique claire et assumée à travers tout le pays », a écrit l'organisation dans sa lettre.

Le bureau du Premier ministre a reçu la demande de commentaires de rabble.ca, mais n'a pas été en mesure de répondre dans les délais.

M. Ramsaroop a déclaré qu'il n'avait pas été impressionné par les réponses passées du gouvernement aux doléances de J4MW.

« Les réponses qu'on reçoit sont génériques et il n'y a pas eu de changement réel », a-t-il déclaré. « Ce n'est pas seulement que le gouvernement refuse d'agir. Le gouvernement soutient fortement le complexe agro-industriel. »
Il a formulé le vœu que la plainte auprès du Comité des droits de l'homme des Nations unies pousse le gouvernement à enfin prendre les mesures nécessaires.

« Historiquement, les progressistes ont échoué et ont succombé aux clichés de la suprématie blanche », a ajouté M. Ramsaroop. « À l'heure actuelle, alors que nous réclamons des changements, il s'agit de garantir que les gens puissent vivre libres et égaux. Ce n'est pas juste parce qu'ils viennent de pays du Sud ou qu'ils sont racialisés qu'ils doivent être confrontés à un ensemble d'exclusions différenciées et profondément racistes. »
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Retroussons-nous les manches pour le climat

9 juin, par Coalition Retroussons-nous les manches — , ,
Des élu.e.s de partout au Canada lancent un message urgent au premier ministre Carney : « Nous voulons des projets qui bâtissent le pays, pas qui le réduisent en cendres » À (…)

Des élu.e.s de partout au Canada lancent un message urgent au premier ministre Carney : « Nous voulons des projets qui bâtissent le pays, pas qui le réduisent en cendres »
À l'issue d'un sommet d'urgence de Retroussons-nous les manches pour le climat, des mairesses, maires et conseiller.ère.s réclament une action climatique fédérale immédiate et créatrice d'emplois : « Des communautés seront réduites en cendres cet été pendant que nous misons toujours plus sur l'expansion des énergies fossiles »

Edmonton, Alberta, 4 juin 2026 – Une alliance de près de 300 mairesses, maires et conseiller.ère.s, représentant plus de la moitié de la population canadienne, a tenu aujourd'hui un sommet d'urgence sur le climat à huis clos et publié une déclaration commune (voir plus bas) afin de ramener le climat au premier plan de l'actualité politique. À l'approche d'une saison des feux de forêt qui s'annonce intense, la coalition réclame des investissements fédéraux massifs dans des projets propres qui réduisent la pollution et renforcent l'économie.

Les élu.e.s ont aussi lancé la Carte des impacts climatiques 2026,qui suivra en temps réel les catastrophes climatiques partout au pays cet été, et dévoilé un nouveau rapport selon lequel les changements climatiques coûtent déjà à l'économie canadienne entre 1 et 5 % de son PIB.

Les élu.e.s municipaux.ales lancent un cri de cœur dans une déclaration commune

Les élu.e.s municipaux.ales ont fait cette annonce après avoir tenu aujourd'hui un sommet d'urgence sur le climat, à l'approche d'une saison des feux de forêt qui s'annonce intense. Ils ont publié une déclaration commune (voir plus bas) pour reconnaître la crise et les coûts croissants des impacts climatiques partout au Canada, et pour remettre le climat à l'avant-plan en réclamant des projets d'envergure qui rendent la vie plus abordable, créent des emplois et réduisent la pollution.

« D'autres communautés risquent de partir en fumée cet été pendant que le premier ministre persiste à vouloir étendre l'industrie des énergies fossiles. Alors que d'autres pays descendent des montagnes russes du pétrole et du gaz en investissant dans les énergies renouvelables et la résilience, nous versons de l'essence sur nos feux de forêt avec des subventions publiques à une industrie qui engrange déjà des profits de plusieurs milliards de dollars », a déclaré Richard Ireland, maire de Jasper, en Alberta, dont la ville a été dévastée en 2024 par l'une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l'histoire du Canada. « Nous avons besoin de leadership fédéral en matière de climat, pas d'un recul. »

Le groupe a également lancé la Carte des impacts climatiques 2026afin de suivre en temps réel les catastrophes climatiques à mesure qu'elles surviennent au cours de l'été, et a révélé qu'à la fin de mai, près de 7,6 millions de personnes au Canada (soit 1 sur 5) avaient déjà vécu des événements météorologiques extrêmes cette année.

Une nouvelle carte rend les catastrophes climatiques de l'été impossibles à ignorer

« Dans le Nord, c'est une urgence après l'autre depuis des années. En tant qu'élu.e.s municipaux.ales, c'est nous qui faisons face à ces menaces pour la santé, l'économie et la sécurité de nos communautés » a déclaré Ben Hendriksen, maire de Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest. « Cette carte vise à rendre ces impacts visibles et indéniables, pour que le gouvernement fédéral soit contraint d'agir sérieusement. »

https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=67#

Les élu.e.s ont réclamé une action fédérale immédiate pour renverser la vapeur sur l'expansion des énergies fossiles et ont mis de l'avant leurs cinq demandes phares en matière de politiques fédérales, qui pourraient créer des millions d'emplois au Canada et aider à protéger le pays contre les chocs économiques :

Un réseau électrique propre est-ouest-nord à l'échelle du pays, alimenté par des énergies renouvelables plutôt que par le gaz fossile, pour faire du Canada une superpuissance de l'énergie propre ;

Au moins deux millions de logements hors marché à pollution nulle, écoénergétiques et construits selon les normes les plus élevées, avec de l'acier, de l'aluminium et du bois d'œuvre canadiens ;

● Des rénovations résidentielles ainsi que l'installation massive de thermopompes et de panneaux solaires partout au pays, pour réduire les factures d'énergie et la pollution et stimuler l'activité économique dans chaque communauté ;

Un système de transport propre doté d'un réseau ferroviaire à grande vitesse pancanadien, prolongé par des autobus électriques fabriqués au Canada, et l'annulation des compressions fédérales dans le transport collectif local ;

Une stratégie pancanadienne de résilience, d'intervention et de rétablissement pour reconstruire après les catastrophes à venir, financée par une nouvelle taxe sur les profits excédentaires du pétrole et du gaz tirés de la guerre en Iran.

« Les idées politiques que nous proposons sont populaires et réalisables » a déclaré David Miller, ancien maire de Toronto et coprésident de Retroussons-nous les manches pour le climat. « La plupart des gens au Canada estiment que le pays serait plus sécuritaire s'il produisait davantage d'énergie renouvelable ; les deux tiers préfèrent le développement de l'énergie propre à celui des énergies fossiles, et les deux tiers appuient une taxe sur les profits excédentaires des sociétés pétrolières et gazières, qui pourrait financer d'énormes investissements dans des infrastructures favorables au climat. Ce sont là d'importantes majorités, que le gouvernement aurait tout avantage à écouter. »


Un nouveau rapport chiffre la facture : jusqu'à 5 % du PIB

L'alliance a également dévoilé un nouveau rapport qui estime que les changements climatiques coûtent à l'économie canadienne de 1 à 5 % de son PIB, une proportion stupéfiante, et dont les répercussions financières devraient s'accroître dans les années à venir. Les impacts climatiques ont ajouté 8,8 milliards de dollars par année au coût d'entretien des routes, des ponts, des réseaux d'eaux usées et des autres infrastructures publiques du pays, et les municipalités assument les deux tiers de cette facture.

« Mark Carney a dit à ses détracteurs qu'il voulait entendre ce pour quoi ils se battent, pas ce contre quoi ils s'opposent. Alors voici : les élu.e.s municipaux.ales veulent des projets qui bâtissent le pays, pas qui le réduisent en cendres » a déclaré Merlin Blackwell, maire de Clearwater, en Colombie-Britannique. « Ma ville a été désignée comme la plus susceptible au Canada de subir un feu de forêt catastrophique dans un avenir rapproché ; c'est ce qui m'empêche de dormir. Mais nous pouvons protéger nos communautés et bâtir une économie forte grâce à des investissements dans l'éolien, le solaire et l'hydroélectricité durable. La vie peut être belle avec un véritable réseau électrique pancanadien, alimenté par des énergies renouvelables plutôt que par des combustibles fossiles comme le GNL. »

À propos de Retroussons-nous les manches pour le climat

Retroussons-nous les manches pour le climat est une alliance pancanadienne de près de 300 mairesses, maires et conseiller.ère.s qui représentent plus de la moitié de la population canadienne. L'alliance milite pour des projets propres et structurants qui protègent le Canada de la double crise du dérèglement climatique et de l'instabilité économique, et qui rendent nos communautés plus sécuritaires, plus abordables et plus prospères. Nous nous sommes associés auClimate Caucus, un organisme sans but lucratif national qui aide les élues et élus municipaux à mettre en œuvre des politiques climatiques dans leurs collectivités et à faire valoir leurs positions auprès de tous les ordres de gouvernement.

Déclaration commune des maires, mairesses et leaders municipaux de partout au pays, dans le cadre du sommet sur le climat de l'alliance Retroussons-nous les manches pour le climat, le 4 juin

Le 4 juin 2026 Edmonton (Alberta)

Aujourd'hui, les membres de Retroussons-nous les manches pour le climat, une alliance grandissante de près de 300 maires et mairesses, conseillers et conseillères municipaux qui représentent plus de la moitié de la population canadienne, se sont réunis à Edmonton pour un Sommet d'urgence sur le climat, à l'aube d'une autre saison dévastatrice d'événements climatiques extrêmes. Ensemble, ils ont cherché comment protéger leurs communautés des catastrophes alimentées par les énergies fossiles et des chocs économiques qui viennent avec. Au terme de leurs échanges, ils ont adopté la déclaration commune suivante. D'autres signatures seront ajoutées tout au long du Sommet.

Épuisement. Peur. Frustration. Inquiétude. Colère. C'est ce que nous ressentons, nous, les élues et élus municipaux, comme le ressentent les gens de nos communautés, alors que celles-ci encaissent les catastrophes climatiques les unes après les autres, sans répit.

Sécheresse dans l'intérieur de la Colombie-Britannique. Inondations dans le nord-est de l'Ontario et l'ouest du Québec. Avertissements de chaleur en Nouvelle-Écosse. Feux de forêt incontrôlables en Alberta, en Saskatchewan et au Manitoba.

Et ce n'est qu'un aperçu de ce qui a frappé le pays durant les cinq premiers mois de 2026. Une personne sur cinq en a déjà été touchée, un chiffre vertigineux, et une autre saison de feux, de fumée toxique, de canicules et d'inondations s'annonce déjà.

Comme maires et mairesses, conseillers et conseillères municipaux de partout au pays, nous avons un message clair pour le premier ministre : nos communautés et nos économies locales brûlent. Ce qu'il nous faut, c'est un vrai leadership fédéral sur le climat, pas un recul.

Le gouvernement actuel semble voir les changements climatiques comme un problème lointain, qu'on finira bien par régler un jour, plus tard.

Mais sur le terrain on vit une tout autre réalité. Les changements climatiques, c'est notre quotidien : air vicié, manques d'eau, évacuations bouleversantes, familles déracinées par milliers. Chaque année, les changements climatiques nous forcent à débourser des milliards de dollars[1] de plus pour réparer nos routes, nos ponts, nos réseaux d'eaux usées et nos infrastructures. Les deux tiers de cette facture retombent sur les budgets municipaux, ce qui fait encore grimper le coût de la vie des gens, par-dessus la flambée des prix de l'énergie et de l'essence.

On ne peut pas juste reconstruire, encore et encore, après chaque feu, chaque inondation, chaque tempête, chaque sécheresse. Il faut les prévenir. Notre façon de vivre, qu'on soit Québécoises et Québécois ou Canadiennes et Canadiens, tient à la santé de nos terres, de notre eau, de notre air et de nos communautés.

C'est pour ça que nous pressons le gouvernement fédéral d'investir sans tarder dans des projets qui bâtissent le pays au lieu de le brûler, des projets qui allègent les factures des ménages, créent des centaines de milliers d'emplois et mettent nos communautés à l'abri :

Un réseau électrique propre reliant l'est, l'ouest et le nord du pays, alimenté par les énergies renouvelables plutôt que par le gaz fossile, pour faire du pays un chef de file de l'énergie propre et asseoir sa souveraineté énergétique ;

Au moins deux millions de logements hors marché, sans pollution, écoénergétiques et bâtis selon les normes les plus élevées, pour des milieux de vie plus abordables et bien desservis par le transport en commun ;

Des rénovations et l'installation massive de thermopompes et de panneaux solaires d'un bout à l'autre du pays, de quoi réduire les factures d'énergie et la pollution tout en faisant rouler l'économie de chaque communauté ;

Un système de transport propre, appuyé sur un réseau national de train à grande vitesse, prolongé par des autobus électriques fabriqués ici et arrimé au transport en commun local. Ça commence par annuler les compressions au financement fédéral du transport collectif et par investir davantage ;

Une stratégie nationale de résilience, d'intervention et de rétablissement pour faire face aux catastrophes désormais inévitables, financée par une taxe sur les profits excédentaires que le pétrole et le gaz ont tirés de la guerre en Iran. En emboîtant le pas à nos alliés de l'Union européenne, on ferait en sorte que les pollueurs assument les dommages causés par leurs activités, ce qui pourrait rapporter jusqu'à 46 milliards de dollars.

Nous demandons au gouvernement fédéral de faire front commun avec nous : de tourner le dos aux projets de combustibles fossiles qui nous divisent et de se retrousser les manches pour des projets concrets et rassembleurs qui, loin de brûler notre pays, vont le bâtir et le rendre plus fort.

Signataires

● Vivian Birch-Jones, Regional Director, Lillooet, BC

● Merlin Blackwell, Mayor, Clearwater, BC

● Phil Brennan, Councillor, Township of Severn, ON

● Sue Cairns, Councillor, Kimberley, BC

● William Cole-Hamilton, Courtenay, BC

● Leila Copti, Conseillère et mairesse suppléante, Val-des-Lacs, QC

● Spencer Coyne, Mayor, Princeton, BC

● Catherine Craig-St-Louis, Conseillère, Gatineau, QC

● Mike Derbyshire, Councillor, Strathcona County, AB

● Justine Gabias, Regional Director, Sunshine Coast Regional District, BC

● Joe Gowing, Councillor, Region of Waterloo, ON

● Wendy Hall, Councillor, Jasper, AB

● Bob Hawkesworth, Former Councillor, Calgary, AB

● Ben Hendriksen, Mayor, Yellowknife, NWT

● Richard Ireland, Mayor, Jasper, AB

● Michael Janz, Councillor, Edmonton, AB

● Susan Kim, Councillor, Victoria, BC

● Rawlson King, Councillor, Ottawa, ON

● Gerry Leibel, Councillor, District of Kitimat, BC

● Leah Main, Councillor, Silverton, BC

● Jessica Mcilroy, Councillor, North Vancouver, BC

● Jenn Meilleur, Councillor, Comox, BC

● David Miller, former Mayor, Toronto, ON

● Lenore Morris, Councillor, Whitehorse, YK

● Joy-Anne Murphy, Councillor, Camrose, AB

● Jasmin Parker, Councillor, Saskatoon, SK

● Leslie Payne, Councillor, Nelson, BC

● Philip Penrod, Councillor, Beaumont, AB

● Chris Pettingill, Councillor, District of Squamish, BC

● Valérie Plante, former Mayor, Montreal, QC

● Sherri Rollins, Councillor, Winnipeg, MB

● Ashley Salvador, Councillor, Edmonton, AB

● Dianne Saxe, Councillor, Toronto, ON

● Wayne Stetski, Councillor, Cranbrook, BC

● Anne Stevenson, Councillor, Edmonton, AB

● Keren Tang, Councillor, Edmonton AB

● Dave Thompson, Councillor, Victoria, BC

● Pat Warren, Councillor, Kawartha Lakes, ON

● David West, Mayor, Richmond Hill, ON

● Pamela Wolf, Councillor, Waterloo, ON

● Jesse Wright, Councilor, District of Mackenzie, BC

● Shanon Zachidniak, Councillor, Regina, MB

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Le projet de loi C-22 : une menace à la vie privée

9 juin, par Ligue des droits et libertés - section de Québec — , , ,
Québec, le 3 juin 2026 — La Ligue des droits et libertés - Section de Québec (LDL-Qc) s'oppose fermement à l'adoption du projet de loi C-22, Loi 2026 sur l'accès légal, (…)

Québec, le 3 juin 2026 — La Ligue des droits et libertés - Section de Québec (LDL-Qc) s'oppose fermement à l'adoption du projet de loi C-22, Loi 2026 sur l'accès légal, présenté en mars 2026.

Cette loi reprend des éléments inquiétants du projet de loi C-2, Loi visant une sécurité rigoureuse à la frontière. Proposé il y a un an, il avait été critiqué par plus de 300 organisations et des dizaines de milliers de Canadien·ne·s.

Essentiellement, certaines dispositions du projet de loi C-22 réduisent le seuil à partir duquel la police et les agences de renseignement peuvent se prévaloir des renseignements personnels des citoyen·ne·s et obligent les entreprises à conserver les communications et données personnelles des citoyen·ne·s pour une période allant jusqu'à un an. Les données accessibles par les forces de l'ordre en vertu de cette loi représentent une véritable « cartographie
de la présence numérique
», comme le soutient Marie-Élaine Guay dans son article Projet de loi C-22 :Surveiller et punir

Ces mesures augmentent considérablement les risques de fuites de données, de piratage
et d'utilisation abusive des informations personnelles.

Comme le rappelle Simon du Perron, avocat en droit de la vie privée, les dispositions du projet de loi C-22 contreviennent à l'article 8 de la Charte canadienne des droits et libertés, voulant que les renseignements permettant d'identifier une personne en ligne doivent être protégés de toute fouille abusive.

De plus, comme le soulignait la Ligue de droits et libertés et plusieurs autres signataires dans un appel conjoint à retirer ceprojet de loi, certaines de ses dispositions ouvrent également la porte à une surveillance accrue de la population par l'État. Les paragraphes 5(2) et 7(1) de la partie 2 permettraient en effet au gouvernement d'imposer à tous les fournisseurs électroniques, d'intelligence artificielle (IA) et d'appareils intelligents l'installation d'outils de surveillance et de portes dérobées
dans leurs architectures.

« En plus de créer de nouveaux accès piratables compromettant la sécurité des systèmes, ces outils octroient aussi à l'État une capacité de surveillance de la population hors du raisonnable. C'est le droit à la vie privée de tous les canadiennes et canadiens qui est compromis » souligne Mélina Chasles, présidente de la LDL-Qc.

La ligue des droits et libertés - Section de Québec encourage ses membres et ses allié·e·s à exprimer leur désaccord avec cette proposition en participant à l'appel à l'action proposé par la Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles. Nous encourageons vivement les député·e·s, les membres du comité SECU, le premier ministre du Canada et le ministre de la Sécurité publique à s'opposer fermement à l'adoption de ce projet de loi, dans la défense des droits et libertés des citoyen·ne·s qui leur ont confié ce mandat.

Ligue des droits et libertés -Section de Québec

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Projet de loi no 4 : Prévenir la violence ne doit jamais se faire au détriment des droits et de la sécurité des femmes

9 juin, par L'R des centres de femmes du Québec — , ,
Montréal, le 3 juin 2026 — L'R des centres de femmes du Québec a été entendu le 2 juin 2026 dans le cadre des consultations particulières de la Commission de l'aménagement du (…)

Montréal, le 3 juin 2026 — L'R des centres de femmes du Québec a été entendu le 2 juin 2026 dans le cadre des consultations particulières de la Commission de l'aménagement du territoire sur le projet de loi no 4, portant sur la communication de renseignements afin de prévenir la violence d'un partenaire intime.

Si l'urgence d'agir face à la violence conjugale est indéniable, L'R avertit clairement : des mesures mal encadrées peuvent mettre les femmes davantage en danger plutôt que de les protéger.

La prévention ne peut pas se faire au prix des droits des femmes

Dans son mémoire et sa présentation, L'R a dénoncé les risques réels liés à l'élargissement de la communication de renseignements personnels, notamment en matière de sécurité, de surveillance et de rupture de confiance envers les institutions. Les femmes qui vivent des violences ont besoin de protection, pas de nouvelles formes de contrôle.

L'R exige notamment :

un encadrement strict, clair et limitatif de toute communication d'information ;

le refus de mécanismes qui pourraient exposer les femmes à des représailles ou à une surveillance accrue ;

le respect absolu du consentement, de l'autonomie et du pouvoir d'agir des femmes.

« Les femmes ne doivent jamais payer le prix des failles du système. La prévention de la violence ne peut pas reposer sur des mécanismes qui fragilisent leurs droits ou les responsabilisent des violences qu'elles subissent », affirme Josée Larouche, membre du comité de coordination de L'R et coordonnatrice du centre Ressources pour femmes de Beauport. « Sans accès à des logements sécuritaires et abordables, parler de prévention demeure un discours vide pour trop de femmes qui n'ont littéralement nulle part où aller. » ajoute-t-elle.

Les centres de femmes : une expertise incontournable, trop souvent ignorée

L'R a rappelé que les centres de femmes jouent un rôle central et irremplaçable dans la prévention des violences, l'accompagnement des femmes et la défense de leurs droits. Ils sont des lieux de confiance, construits par et pour les femmes : une réalité que le projet de loi doit reconnaître concrètement.

« Les centres de femmes ne sont pas des ressources périphériques : ils sont au cœur de la prévention. Leur expertise féministe doit être reconnue, financée et intégrée à toute mesure législative qui prétend protéger les femmes », souligne Stéphanie Vallée, co-coordonnatrice à L'R des centres de femmes du Québec.

Sans égalité réelle, la violence persistera

L'R a également rappelé que l'égalité entre les femmes et les hommes est loin d'être atteinte. Tant que les inégalités structurelles seront maintenues, les violences continueront et des femmes continueront d'en mourir.

Le gouvernement ne peut se contenter de mesures ponctuelles ou technocratiques : il a la responsabilité d'agir sur les causes profondes de la violence, par des politiques féministes, cohérentes et structurantes.

Poursuivre les travaux dans une perspective féministe et préventive

L'R réitère sa volonté de collaborer aux suites du projet de loi afin de contribuer à l'adoption de mesures réellement efficaces pour prévenir les violences faites aux femmes. Pour L'R, cette lutte exige une cohérence d'ensemble : les mécanismes de prévention, de protection, d'accompagnement et de justice doivent tous reconnaître la gravité des violences conjugales et sexuelles. On ne peut fournir aux femmes un outil pour se protéger davantage tout en envoyant, dans d'autres sphères de notre réponse collective, des signaux qui minimisent la gravité des violences. La prévention doit devenir une priorité nationale.

À propos de L'R des centres de femmes du Québec

L'R des centres de femmes du Québec regroupe des centres de femmes présents dans toutes les régions du Québec. Les centres de femmes agissent avec les femmes pour améliorer leurs conditions de vie, lutter contre les violences et les inégalités, et bâtir une société plus juste et égalitaire.

Source :
L'R des centres de femmes du Québec

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Un rassemblement « Riposte pro-choix » : "la question du droit à l’avortement est une question syndicale"

9 juin, par Confédération des syndicats nationaux (CSN) — , ,
Un rassemblement « Riposte pro-choix » (30 mai 2026 PTAG) se tient aujourd'hui, devant l'Assemblée nationale du Québec. Initié par la CSN, et soutenu par de nombreuses (…)

Un rassemblement « Riposte pro-choix » (30 mai 2026 PTAG) se tient aujourd'hui, devant l'Assemblée nationale du Québec. Initié par la CSN, et soutenu par de nombreuses organisations féministes, le rassemblement se voulait une réponse à la « marche pour la vie », une manifestation contre le droit à l'avortement organisée pour la troisième année consécutive par un groupe intégriste chrétien.

Tiré de l'infolettre de la CSN En Mouvement

« Il y a quelques semaines, « Campagne Québec Vie » a annoncé qu'elle renonçait à organiser sa manifestation anti-avortement. C'est une grande une victoire pro-choix ! Nous avons quand même décidé de maintenir le rassemblement « Riposte pro-choix » pour célébrer nos victoires et rappeler haut et fort que Québec est une ville pro-choix et va le rester. Si on pouvait leur enlever à jamais l'envie de revenir, ce serait parfait ! » a déclaré Mélanie Pelletier, vice-présidente à la condition féminine du Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches (CSN).

« N'en déplaise à certains, la question du droit à l'avortement est une question syndicale. Le droit à l'avortement est indissociable du droit au travail des femmes, car pour elles, contrôler sa force reproductrice est une condition cruciale pour atteindre une autonomie réelle et une égalité dans les études, l'emploi ou la carrière ! » rappelle Jessica Goldschleger, la nouvelle secrétaire générale de la CSN tout juste élue mercredi dernier par le congrès de la centrale qui se tenait à Québec. Pour la secrétaire générale, il est essentiel que la CSN, qui représente une majorité de femmes rappelons-le, continue de Faire front pour les droits des travailleuses.

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Le laisser-faire débridé de l’industrie du camionnage pour réduire les coûts

9 juin, par Marc Bonhomme — , , ,
Le Canada et le Québec connaissent une forte détérioration des conditions de travail de l'emploi de camionneur, un des plus importants chez les hommes. Cette détérioration se (…)

Le Canada et le Québec connaissent une forte détérioration des conditions de travail de l'emploi de camionneur, un des plus importants chez les hommes. Cette détérioration se remarque au point que le Globe and Mail, le quotidien phare du patronat canadien, en a fait l'objet d'une enquête spéciale intitulée « L'absence de contrôle laisse les camionneurs sans protection ».

Il faut avoir à l'idée que le camionnage est un cœur de la logistique dont la mondialisation a fait le lien de la matrice économique, encore plus au Canada à cause de l'importance du commerce internationale avec les ÉU se faisant surtout par la route. De dire le résumé de l'enquête, « [l]'un des symptômes d'une application insuffisante de la réglementation est l'essor d'un modèle économique illégal connu sous le nom de “classification erronée des salariés”. Il s'agit de présenter à tort les chauffeurs comme des travailleurs indépendants, une catégorie de travailleurs qui ne bénéficie d'aucun droit fondamental en vertu de la législation fédérale du travail qui régit actuellement le transport routier interprovincial. […] Au cours des années 2010, ce phénomène s'est considérablement étendu à l'ensemble du pays. Dans certaines régions, l'augmentation du nombre de conducteurs appartenant à cette catégorie a dépassé les 300 %. » Le salaire en a été fort impacté :

Les chauffeurs de camion à leur propre compte sans aides rémunérés versus ceux salariés
Revenu annuel médian, 2011 à 2021, Canada, Statistique Canada

Autrefois, le transport routier était la voie d'accès à la classe moyenne au Canada. […] Dans le même temps, dans certaines villes, les chauffeurs ont vu leurs revenus chuter jusqu'au seuil de pauvreté. Et lorsque les employeurs ne versent tout simplement pas leur salaire, le système de réclamation ne leur vient souvent pas en aide, comme l'a révélé notre enquête. […] Raminderjit Singh, qui a parcouru 29 000 kilomètres en deux mois, mais n'a touché que 1 000 dollars. […]

Tout cela soulève des questions de sécurité, non seulement pour les chauffeurs routiers, mais aussi pour tous les usagers de la route. […] Les longues heures passées sur la route sont source de tensions familiales, de solitude et de stress. […] Ce problème exaspère non seulement les chauffeurs qui se sentent lésés, mais aussi les entreprises de transport routier qui affirment être contraintes de rivaliser avec des sociétés recourant à cette pratique illégale pour réduire leurs coûts salariaux.

Ottawa a déjà pris des mesures, notamment en renforçant les contrôles de l'Agence du revenu du Canada (ARC) sur les paiements versés par les entreprises de transport routier à leurs soustraitants, et en lançant des campagnes d'inspection éclair auprès des entreprises de transport routier de la région du Grand Toronto. […] Comme me l'a dit un défenseur des chauffeurs, « les entreprises inventent leurs propres règles ». […] Alors que le travail précaire se généralise, les défenseurs des droits des travailleurs estiment que les mesures prises pour contrôler les entreprises de transport routier sont insuffisantes. Après avoir analysé des milliers d'entreprises de transport routier dans quatre provinces, nous avons constaté que seule une infime partie d'entre elles avait déjà fait l'objet d'un audit de sécurité approfondi.

Au Québec, on a pu constater l'ineptie du gouvernement pour contrôler cette industrie. De titrer Radio-Canada : « Pollution des camions : Québec enquête sur des garages avec quatre ans de retard » puis de commenter « Le gouvernement était informé d'une fraude depuis 2022, mais il a attendu un reportage d'Enquête pour agir. […] on découvre qu'aucun contrevenant n'a été inquiété durant toutes ces années. » Cette enquête avait révélé « que des dizaines de milliers de camionnettes et de camions circulent sur les routes avec un système antipollution désactivé par des garages délinquants. […] Désactiver le système antipollution d'un camion équivaut à ajouter
34 camions sur les routes, selon une étude de l'Agence de protection de l'environnement des États-Unis. »
Ce ne sont pas seulement les garages qu'on néglige d'inspecter mais aussi les camions sur les routes car « [s]ans contrôles routiers, les constats d'infraction liés aux poids lourds sont en chute libre. Les contrôleurs routiers n'effectuent plus d'interventions non planifiées depuis bientôt 15 mois » faute de moyens et de pouvoirs que Québec tarde à leur accorder.

Il ne faut pas chercher de midi à quatorze heure le pourquoi de cette débandade qui inquiète même la patronat. Il s'agit d'arbitrer une contradiction. D'un côté se trouve la minimisation des frais de transport, si vitaux à la mondialisation, d'autant que le coût de l'essence et du diésel grimpe pour cause de guerre au Moyen-Orient. Il n'y a ici que deux facteurs essentiels variables, soit la main-d'œuvre et l'énergie, sur lesquels jouer. De l'autre il faut assurer le bon fonctionnement du système de transport que menace le far west du camionnage débridé au point que la circulation sur les autoroutes pour M. et Mme Tout-le-monde s'en trouve épeurante. Ajoutons-y une dose de poids lourds qui s'alourdissent, question de minimiser les coûts fixes, et en conséquence détériorent l'état de routes jusqu'à et y compris les nids-depoule.

À court terme, travailleurs et réformateurs patronaux vont vouloir atténuer la contradiction. Les premiers le voudront pour améliorer leurs conditions de travail afin de gagner décemment leur vie sur la base d'un horaire qui garantisse à la fois vie familiale et sécurité routière avec un outil de travail qui tient bien la route. Les réformateurs vont plutôt insister sur le recours à la main-d'œuvre immigré et temporaire et sur la répression tout faisant miroiter le camionnage sans chauffeur. C'est l'intensité de la syndicalisation et de son combat qui fera la différence. La voie syndicale pourrait se déployer politiquement jusqu'à l'écosocialisme. Pour résoudre structurellement le dilemme, pourquoi pas développer un système parallèle de transport des marchandises basé sur le rail facile à électrifier lequel en plus minimise les émanations de gaz à effet de serre. Et encore mieux : basculer dans une société du soin et du lien en décroissance matérielle qui réduit au minimum la circulation des marchandises tout en assurant le plein emploi par le recyclage de la main-d'œuvre et la réduction du temps de travail à niveau de vie égal si ce n'est supérieur.

Marc Bonhomme, 4 juin 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

Journée de l’air pur : pourquoi Rouyn-Noranda devrait-elle attendre jusqu’en 2033 ?

9 juin, par Mères au front — , ,
Québec, le 3 juin 2026 – En cette Journée de l'air pur, Mères au front demande au gouvernement du Québec de suspendre l'adoption de l'article 70.16 du projet de loi 11 et de (…)

Québec, le 3 juin 2026 – En cette Journée de l'air pur, Mères au front demande au gouvernement du Québec de suspendre l'adoption de l'article 70.16 du projet de loi 11 et de mandater le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) afin qu'une évaluation indépendante, rigoureuse et transparente soit réalisée avant toute décision.

Pour Mères au front, l'enjeu dépasse largement le cadre d'un simple allègement réglementaire. L'article 70.16 aurait pour effet de prolonger jusqu'en 2033 un régime d'exception environnemental et sanitaire accordé à la Fonderie Horne, une situation unique au Québec.

Un régime d'exception qui se prolonge

Ce régime d'exception permettrait à l'exploitant de la Fonderie Horne, la multinationale Glencore, de continuer à bénéficier jusqu'en 2033 de normes d'émissions atmosphériques distinctes de celles applicables ailleurs au Québec. Alors que la norme québécoise d'arsenic dans l'air ambiant est fixée à 3 ng/m³, les concentrations mesurées atteignaient encore 40,9 ng/m³ en 2025, soit plus de treize fois la norme provinciale. Le maintien de ce régime d'exception soulève des préoccupations persistantes quant à l'exposition de la population aux contaminants atmosphériques et à l'équité des protections environnementales offertes aux citoyennes et citoyens de Rouyn-Noranda.

« Les citoyennes et citoyens de Rouyn-Noranda ont droit au même niveau de protection environnementale et sanitaire que l'ensemble de la population québécoise. Après plus de trente ans de reports successifs, la question n'est plus seulement industrielle : elle est devenue politique. Le gouvernement devra expliquer publiquement pourquoi il juge acceptable que les résidentes et résidents de Rouyn-Noranda continuent d'être soumis à des normes différentes de celles qui protègent le reste de la population », affirme Jennifer Ricard Turcotte, porte-parole Mères au front à Rouyn-Noranda.


Trente ans de reports successifs

Depuis l'entrée en vigueur du Programme de réduction des rejets industriels en 1988, les cibles de réduction des émissions de la Fonderie Horne ont été reportées à maintes reprises. Alors que plusieurs entreprises ont investi afin de moderniser leurs installations et de respecter les normes environnementales en vigueur, Glencore, une multinationale multimilliardaire comptant parmi les plus importantes sociétés minières au monde, a bénéficié d'un régime d'exception prolongé au fil des décennies. Pourtant, des recommandations visant une réduction substantielle de la pollution atmosphérique étaient déjà formulées au début des années 2000. Plus de vingt ans plus tard, malgré les moyens financiers dont dispose l'entreprise pour mettre en œuvre les technologies nécessaires à la réduction de ses émissions, le gouvernement s'apprête à accorder un nouveau délai avant l'atteinte des objectifs de protection de la santé publique et de l'environnement.

Ce choix de reporter encore l'atteinte des objectifs de réduction des émissions ne constitue pas seulement un enjeu réglementaire. Il comporte également des conséquences bien réelles pour la santé de la population.

Des impacts sanitaires documentés

Mères au front rappelle que plusieurs autorités et organisations du domaine de la santé ont exprimé, à maintes reprises, des préoccupations quant à la prolongation des délais accordés à l'entreprise, notamment la Direction régionale de santé publique de l'Abitibi-Témiscamingue, le Collège des médecins du Québec, l'Association québécoise des médecins pour l'environnement et le collectif IMPACTE.

« Des risques graves, inacceptables, connus et documentés commandent l'application, en toute urgence, de mesures pour protéger la santé de la population de Rouyn-Noranda. Nous savons que le risque cancérigène associé à l'exposition à l'arsenic est environ 100 fois supérieur à ce qui est considéré comme acceptable ailleurs au Québec. Les études de biosurveillance menées auprès d'enfants de Rouyn-Noranda ont également démontré une exposition accrue à l'arsenic, notamment par l'analyse de la concentration de ce contaminant dans leurs ongles, démontrant une contamination mesurable chez les enfants vivant à proximité de la Fonderie Horne. Face à de tels constats, il est difficile de justifier un nouveau report des mesures de réduction des émissions », affirme Maryse Bouchard, professeure titulaire de santé environnementale à l'INRS et chercheuse affiliée au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine.

Pourquoi un BAPE est nécessaire

Au-delà de la question environnementale, c'est aussi un enjeu d'équité, de transparence et de confiance envers les institutions publiques. Les normes environnementales et sanitaires existent pour protéger l'ensemble de la population. Lorsqu'une communauté est soumise pendant des décennies à un régime d'exception, il appartient au gouvernement de démontrer publiquement pourquoi cette situation demeure justifiée.

« Les citoyennes et citoyens de Rouyn-Noranda ne demandent pas un traitement privilégié. Ils demandent le même niveau de protection que celui accordé partout ailleurs au Québec », ajoute Anaïs Barbeau-Lavalette, réalisatrice, autrice et co-fondatrice de Mères au front.

Compte tenu des enjeux de santé publique documentés, des préoccupations exprimées par de nombreuses autorités médicales et scientifiques, ainsi que des arguments économiques invoqués pour justifier la prolongation du régime actuel, Mères au front estime qu'une évaluation indépendante et transparente s'impose avant toute décision.

Un mandat confié au BAPE permettrait notamment d'examiner :

les impacts sanitaires associés à la prolongation du régime d'exception ;
les coûts collectifs assumés par la population et le système de santé ;
les retombées économiques réelles de la Fonderie Horne pour Rouyn-Noranda, l'Abitibi-Témiscamingue et le Québec ;
les scénarios et solutions permettant de concilier activité économique, protection de la santé publique et respect des normes environnementales.

Demander un BAPE, ce n'est pas opposer l'économie à la santé. C'est reconnaître que lorsqu'une décision publique comporte des conséquences aussi importantes pour une population, elle doit être prise à la lumière d'une information complète, indépendante et accessible à toutes et tous.

Avant de prolonger jusqu'en 2033 un régime d'exception unique au Québec, le gouvernement a la responsabilité de démontrer que sa décision repose sur l'intérêt public et sur l'ensemble des faits. Dans un dossier qui touche à la santé, à l'environnement et à la confiance du public envers ses institutions, la transparence ne devrait jamais être facultative.



À propos de Mères au front

Mères au front est un mouvement citoyen regroupant des milliers de mères, de grand-mères et d'allié·es qui agissent pour protéger les conditions de vie des générations présentes et futures face à la crise climatique et environnementale.

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