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Le travail de parti chez Marx : entrevue avec Jean Quétier

2 juillet, par Archives Révolutionnaires
Archives Révolutionnaires s’est entretenu récemment avec Jean Quétier sur le travail de parti chez Karl Marx. Jean Quétier est maître de conférences en philosophie allemande et (…)

Archives Révolutionnaires s’est entretenu récemment avec Jean Quétier sur le travail de parti chez Karl Marx. Jean Quétier est maître de conférences en philosophie allemande et philosophie politique à l’Université de Tours (France) et l’auteur d’un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat intitulé Le Travail de parti de Marx (Éditions de la Sorbonne, 2023). Il a également fait paraître Karl Marx sur le parti révolutionnaire (Éditions sociales, 2023) et De l’utilité du parti politique (PUF, 2024).

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AR : Pour commencer, quelles ont été les expériences concrètes de « travail de parti » de Marx au cours de sa vie ?

JQ : Par expérience de parti, j’entends les différents moments où Marx a été impliqué et investi dans une activité politique à l’intérieur d’organisations ouvrières ou se réclamant du communisme ou du socialisme, entendus en un sens large. Il me semble qu’on peut repérer, et c’est ce que j’essaie de faire dans ma thèse, trois lieux d’intervention principaux.

Il y a une première expérience qui est menée dans l’une des formes qui préfigurent possiblement les partis politiques au sens moderne du terme : la Ligue des communistes. Marx s’implique dans cette structure à partir de 1847 et jusqu’en 1850 environ, moment où la Ligue des communistes va progressivement se déliter. Il s’agit de sa première expérience de parti, à l’intérieur de laquelle il va vivre le moment révolutionnaire de 1848. La Ligue des communistes est une structure qu’on pourrait juger aujourd’hui quasiment groupusculaire (quelques centaines de membres), mais qui présente des caractéristiques intéressantes, parce qu’elle possède des statuts et un fonctionnement structurés, avec un congrès qui décide de la ligne de l’organisation. Elle a aussi une structure internationale. Elle est surtout formée d’Allemands, artisans ou ouvriers, qui sont en situation d’immigration en France, en Grande-Bretagne, en Belgique, mais aussi sur le territoire allemand. C’est une première expérience de mise en réseau à l’échelle internationale, au moins à l’échelle de l’Europe occidentale.

En termes d’envergure, le contraste est cependant assez frappant avec le deuxième lieu important d’investissement de Marx dans une organisation : l’Association internationale des travailleurs (AIT), aussi connue sous le nom de Première Internationale. Marx y est impliqué dès sa fondation en 1864 jusqu’à sa scission en 1872 et y joue un rôle dirigeant. Il est en effet membre de son Conseil général, l’organe dirigeant à l’échelle internationale de l’AIT. Il occupait d’ailleurs déjà un tel rôle dans la Ligue des communistes.

L’AIT sera une expérience beaucoup plus massive que la Ligue. Les historiens évaluent ses effectifs à entre 100 000 et 150 000 membres au début des années 1870, répartis dans différents pays. Les modes d’adhésion selon les sections étaient parfois très variables, mais on est bien en présence d’une puissance politique d’un autre ordre. Le fonctionnement de l’AIT est aussi beaucoup plus structuré que ne l’était celui de la Ligue des communistes, avec un congrès qui se réunit tous les ans entre 1866 et 1869, puis tous les deux ans par la suite, une organisation structurée en fédérations et en sections, des discussions menées pour élaborer la ligne de l’organisation, et un véritable travail sur les revendications, le mode de fonctionnement et le contenu politique qu’il s’agit de porter.

Le troisième lieu d’intervention important de Marx dans des organisations partisanes est la social-démocratie allemande, qui émerge progressivement à partir du milieu des années 1860, d’abord sous la forme de deux organisations concurrentes. Il y a l’ADAV, créée par Ferdinand Lassalle, qu’on associe généralement plutôt à une forme de socialisme d’État, et un autre parti, le SDAP, fondé en 1869 à Eisenach, qui rassemble autour de figures comme August Bebel et Wilhelm Liebknecht des militants plutôt proches de la perspective de la Première Internationale et, dans un certain nombre de cas, proches de Marx lui-même.

Ces deux organisations vont finalement fusionner en 1875, lors d’un congrès qui va rester célèbre : le congrès de Gotha. À partir de là est créé le SAPD, qui deviendra en 1890 le SPD, le Parti ouvrier social-démocrate. Durant cette période, Marx est à Londres, mais il exerce une influence assez significative sous la forme d’un important travail de correspondance. Il est en lien constant avec les dirigeants de ces organisations, surtout ceux du parti dit d’Eisenach (SDAP), puis du parti unifié (SAPD), avec un travail de discussion, de rappel d’un certain nombre de principes et de prise de position par rapport à cette structure.

Source.

AR : Que veut dire le mot « parti » pour Marx ? Est-ce que sa conception du parti a évolué au cours de sa vie ?

JQ : Oui, je pense que c’est quelque chose qui évolue au cours de sa vie. Je dirais qu’il y a deux éléments à prendre en compte. D’une part, si l’on considère la période d’activité politique de Marx, depuis le milieu des années 1840 jusqu’au début des années 1880, il est clair qu’on se situe dans la phase historique d’invention et de naissance de la forme « parti », qui passe progressivement d’un regroupement informel à un parti entendu comme une organisation structurée, réglée par des statuts, dont l’adhésion est matérialisée par une cotisation et où le fait d’être adhérent donne droit à une part de décision sur la ligne politique de l’organisation.

Marx, à mon sens, anticipe déjà assez tôt ce changement puisque, à travers la Ligue des communistes, c’est déjà le sens de « parti » comme forme organisée qui s’impose à une époque, les années 1840, où cela était loin d’être généralisé et constituait plutôt un phénomène nouveau.

D’autre part, au-delà de ce mouvement historique plus général, la théorie que Marx élabore autour du parti politique change également de sens au fil du temps. C’est pourquoi je considère qu’il n’y a pas une seule théorie du parti révolutionnaire chez Marx, mais plutôt deux.

Il y a une première théorisation très nette au moment de la rédaction du Manifeste du Parti communiste, avec certaines formules très célèbres que l’on trouve dans sa deuxième partie, notamment l’idée que les communistes ne forment pas un parti particulier, mais constituent un parti à l’intérieur d’un parti ouvrier plus large. Cette théorie du « parti dans le parti », est une première conception selon laquelle Marx considère que le rôle des communistes est de former un parti entendu comme une fraction éclairée et résolue à l’intérieur d’un mouvement ouvrier plus large, dans des mobilisations populaires telles qu’elles peuvent exister à cette époque, par exemple en Grande-Bretagne autour du chartisme1.

À partir de ce modèle de cercles concentriques se déploie toute une stratégie propre aux années 1840. En réalité, il y aurait deux instances : le Parti communiste et le Parti ouvrier. Le Parti communiste est compris dans un sens plus organisé ; le Parti ouvrier dans un sens plus flottant, plus souple, renvoyant davantage à ce que l’on appellerait aujourd’hui un mouvement qu’un parti au sens organisationnel du terme.

À partir des années 1860, justement à la faveur des nouvelles expériences militantes au sein de la Première Internationale, ainsi qu’à travers sa discussion avec la social-démocratie allemande, il me semble qu’une nouvelle théorie se développe : celle du parti ouvrier. Il n’y a plus alors cette distinction fonctionnelle entre deux niveaux. Il s’agit plutôt de constituer un parti de classe qui n’est plus une simple fraction éclairée se définissant avant tout par une perspective théorique, mais un parti qui s’organise sur une base de classe à l’intérieur de laquelle des discussions contradictoires ont lieu et qui produit lui-même une théorie issue directement de la mobilisation du monde ouvrier.

AR : Cette nouveauté s’explique-t-elle davantage par les leçons que Marx aurait tirées de ses premières expériences, ou plutôt par l’évolution des circonstances (la consolidation du mouvement ouvrier, la mise en place des syndicats, des trade-unions, etc.) ?

JQ : Je pense qu’il y a une combinaison des deux. D’un côté, clairement, la période intermédiaire des années 1850 et du début des années 1860 est une période de reflux du mouvement révolutionnaire après l’échec de la révolution de 1848. C’est le retour de la réaction en Europe, et l’activité révolutionnaire telle que Marx avait pu la concevoir à la fin des années 1840 n’est plus possible. Marx en tire donc un certain nombre de leçons sur la manière de procéder et sur ce qui n’a pas fonctionné en 1848, y compris ce mode d’intervention des communistes qui était plutôt un mode d’intervention minoritaire, certes ancré dans un mouvement démocratique plus large.

Je pense qu’il y a là effectivement une part d’autocritique ou, en tout cas, une prise en compte de l’expérience acquise lors de la phase révolutionnaire précédente.

Mais il faut évidemment ajouter à cela que l’émergence d’un mouvement ouvrier plus massif a également des effets très nets. Je pense donc qu’il s’agit plutôt d’une combinaison de ces deux facteurs. Je ne crois pas que l’idée d’autocritique et celle de circonstances nouvelles, qui imposent de tirer les conséquences des nouvelles formes d’organisation du mouvement ouvrier, soient mutuellement exclusives.

AR : Sur ce rapport entre la doctrine et l’organisation large de la classe, il est frappant de constater dans tes écrits que Marx fait souvent la distinction entre un parti et une secte. À quoi fait-il référence ? Il fait aussi souvent la distinction avec les « sociétés secrètes ». Est-ce la même chose ?

JQ : Effectivement, le terme de « secte » est employé par Marx beaucoup plus souvent qu’on pourrait le croire au premier abord et est très présent dans son vocabulaire politique à partir des années 1860. L’hypothèse que je défends dans mes travaux est qu’il ne s’agit pas d’une simple invective, mais d’un véritable concept chez Marx. À travers le concept de secte, il y a une tentative de saisir théoriquement un phénomène politique pathologique, et donc une véritable pathologie de l’organisation ouvrière.

Pour répondre d’abord à la distinction entre secte et société secrète, la société secrète renvoie plutôt, dans la manière dont Marx la conçoit à ce moment-là, à une forme d’organisation révolutionnaire du passé. C’est une forme d’organisation qui a eu, d’une certaine façon, sa légitimité jusqu’au milieu du XIXe siècle, parce qu’il n’existait pas véritablement d’alternative possible à ce moment-là, même si elle ne pouvait pas aboutir. On pouvait comprendre historiquement le modèle des sociétés secrètes, qui posait néanmoins un problème puisqu’il était structurellement minoritaire et, la plupart du temps, non démocratique dans sa forme d’organisation. C’était un peu le corollaire de ce que Marx appelle le socialisme utopique, c’est-à-dire une manière de penser la révolution sociale sur une base théorique isolée, sans lien réel avec un mouvement de masse capable de la porter.

La question de la secte se pose différemment. Il s’agit d’un phénomène non plus du passé, mais du présent, qui est réactionnaire dans la mesure où il revient en arrière par rapport au niveau de maturité atteint par le mouvement ouvrier. Le modèle de la secte présente un certain nombre de caractéristiques relativement identifiables. Il y a le culte du chef, ainsi qu’un rapport à la politique qui relève davantage de l’affect que de la rationalité. Cette irrationalité donne aussi à la secte une dimension religieuse.

Il y a également l’idée, héritée des utopistes, selon laquelle il existerait des recettes quasi magiques prêtes à l’emploi, en dehors desquelles tout serait nécessairement mauvais : une panacée sociale — terme que Marx emploie souvent — qu’il suffirait d’appliquer pour résoudre tous les problèmes. Cet élément est extrêmement important dans la caractérisation des sectes. Marx insiste beaucoup sur le fait que, dès lors qu’on conserve ce rapport purement doctrinal à l’organisation, on passe à côté de ce qui fait la modernité et la maturité du mouvement ouvrier lorsqu’il se constitue sur une base de classe. Il faut donc absolument éviter que le mouvement révolutionnaire tombe dans ce travers. C’est pour cette raison qu’il faut des organisations larges qui se constituent non pas sur la base d’une recette miracle, mais sur celle du mouvement réel de la classe ouvrière.

On trouve aussi chez Marx l’idée que la spontanéité du mouvement ouvrier révolutionnaire s’oppose à l’artificialité de la secte, qui cherche à donner au mouvement ouvrier une orientation venue de l’extérieur au moyen de recettes toutes faites.

AR : N’y a-t-il pas aussi comme enjeu la question de la participation de la classe elle-même à la construction de la doctrine, par le biais des instances démocratiques, des congrès, des réunions, des assemblées, etc. ?

JQ : Absolument. Cela s’oppose tout à fait à l’idée — qui est encore une fois une forme d’utopisme mal compris — selon laquelle ce ne serait pas la classe elle-même qui serait l’autrice de sa propre émancipation. L’idée fondamentale est bien que l’émancipation des travailleurs est l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Cette idée marque une véritable césure dans l’histoire du mouvement révolutionnaire et constitue un principe fondateur du mouvement ouvrier moderne.

Face à cela, la logique sectaire remet en quelque sorte la classe ouvrière sous tutelle, sous la tutelle d’un chef charismatique qui pourrait décréter à sa place la direction à suivre. Il y a l’idée que le théoricien politique serait extérieur à la classe ; même s’il est lui-même ouvrier, il existerait une extériorité liée à sa position de dirigeant. La théorie serait alors purement descendante : élaborée hors de l’organisation, elle n’aurait plus qu’à être reçue comme une vérité révélée.

Marx défend au contraire l’idée que la classe ouvrière doit élaborer elle-même sa théorie et non la recevoir passivement de l’extérieur.

AR : Dans ta thèse, tu notes que, lorsque Marx commence à s’intéresser au mouvement ouvrier, il est marqué par l’expérience d’assister à des réunions d’ouvriers et constate comment ils développaient leur conscience dans ce cadre.

JQ : Absolument. Il y a chez Marx une grande confiance dans la capacité de la classe ouvrière à s’émanciper par elle-même. Là encore, il s’agit d’une idée qui ne repose pas sur une sorte de postulat abstrait, mais plutôt, dans la vision matérialiste qui est celle de Marx, sur le développement des forces productives qui fait qu’à partir du milieu du XIXe siècle, grâce à un certain nombre d’éléments de formation mis à la disposition de la classe ouvrière, celle-ci devient capable de prendre elle-même ses affaires en main.

La classe ouvrière doit être l’autrice de sa propre émancipation parce qu’elle en a la capacité. En réalité, elle n’a pas besoin d’être placée dans une position où elle serait traitée comme une mineure sous la tutelle d’un tuteur. Si l’on peut reprendre une image un peu kantienne, il y a une réappropriation d’un schème théorique qui est celui de l’Aufklärung, des Lumières allemandes. Les Lumières, comprises comme sortie de l’état de tutelle, constituent, je crois, quelque chose qui est à l’œuvre dans la manière dont Marx comprend l’auto-émancipation des travailleurs.

articipants au premier congrès de l’Alliance Internationale des Travailleurs à Genève du 3 au 8 septembre 1866 à la brasserie Treiber. Source.

AR : Au-delà des schémas théoriques, comment Marx conçoit-il la relation entre le parti et les syndicats ?

JQ : Déjà, ce qu’il faut noter, c’est que le terme même de « syndicat » apparaît relativement tardivement dans le vocabulaire politique de Marx, pour, à mon avis, une raison fondamentale : l’idée d’une distinction fonctionnelle entre partis et syndicats s’impose progressivement dans les années 1860, mais elle n’est pas tout à fait claire au départ.

Le phénomène syndical, ou du moins ce qu’on peut lui associer, est d’abord lié à l’expérience des trade-unions en Grande-Bretagne. C’est assez net lorsqu’on lit, par exemple, Misère de la philosophie, un texte de 1847 que Marx écrit en français mais dans lequel il utilise le terme anglais trade union plutôt que le mot français « syndicat », parce qu’il s’agit alors d’une réalité fondamentalement britannique. Cela change à partir des années 1860. On trouve alors des textes où Marx parle certes du mouvement britannique des trade-unions, mais aussi de la perspective d’un syndicalisme révolutionnaire, au sens où celui-ci serait orienté non pas simplement vers la réduction de la journée de travail ou l’augmentation des salaires, mais véritablement vers l’abolition du salariat.

L’un des rares textes dans lesquels Marx parle explicitement de l’articulation entre parti et syndicat est un texte de 1869 restituant un entretien avec un syndicaliste allemand de Hanovre nommé Hamann. Ce texte est assez peu connu parce qu’il a longtemps été laissé de côté dans les éditions des œuvres de Marx et Engels. Marx y affirme que les syndicats sont les « écoles du socialisme ». Il y explique également qu’au fond, le syndicalisme possède une grande stabilité qui lui confère, à certains égards, un rôle plus fondamental que celui du parti. En tout cas, le parti est souvent plus éphémère que le syndicat. Le syndicat crée une forme de continuité dans l’organisation des travailleurs.

Pour autant, cela ne signifie pas que le syndicat serait plus important que le parti pour Marx. Je ne pense pas que ce soit sa position. À mon sens, Marx considère plutôt que le syndicat constitue un lieu de socialisation de la lutte ouvrière, un moment décisif dans la constitution de la lutte des classes, qui s’articule avec le niveau du parti. Le parti, lui, déplace la question de la lutte des classes sur un terrain qui n’est pas exactement le même, puisqu’il pose une question fondamentale que le syndicat ne traite pas directement : celle de la conquête du pouvoir d’État.

Marx ne voit pas le parti comme une simple émanation du syndicat. Il ne défend donc pas un modèle de type syndicaliste révolutionnaire dans lequel le syndicat pourrait purement et simplement se substituer au parti. Mais son modèle n’est pas non plus celui d’une simple courroie de transmission où le syndicat serait un instrument au service du parti. Il y a plutôt une articulation entre les deux, chacun intervenant sur un terrain spécifique. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve dans Misère de la philosophie, notamment dans le passage souvent commenté à propos du passage de la classe en soi à la classe pour soi. On y trouve l’idée que les grèves, étroitement liées chez Marx à la question syndicale, constituent une étape préparatoire vers la combativité politique qui pourra ensuite se déployer sur le terrain du parti.

AR : Tu as évoqué l’enjeu de la prise du pouvoir. Cette question amène notamment celle du parlementarisme, de la participation aux élections et du contrôle des députés. Qu’est-ce que Marx dit à ce sujet ?

JQ : Très rapidement, la social-démocratie allemande va obtenir des députés au Reichstag, ce qui pose la question du rôle du Parlement et de l’inscription dans la logique parlementaire. Clairement, Marx n’est pas du tout défavorable à la participation aux élections ni à la présence de parlementaires issus du parti. Il accorde une grande importance à la participation électorale, car le Parlement offre une tribune aux ouvriers, ce qui est essentiel dans la construction d’un rapport de force.

Cela étant dit, il faut évidemment prendre garde, aux yeux de Marx, à ne pas tomber dans une sorte de « maladie parlementaire », pour reprendre une expression que l’on retrouve dans ses écrits. Celle-ci consisterait, d’une part, à croire que tout peut être transformé par l’intermédiaire du Parlement, ce qui n’est pas sa conception, mais aussi à considérer qu’une fois élu, on représente indistinctement tous les habitants de sa circonscription plutôt que le parti qui vous a désigné.

Marx a une conception du mandat parlementaire qui n’est pas celle selon laquelle un élu ne serait plus redevable qu’à l’ensemble des électeurs de son territoire. Il est également défavorable à une autonomisation des élus par rapport au parti. Il considère qu’à partir du moment où l’on siège dans un Parlement au nom d’un parti, on ne doit pas pouvoir voter selon ses seules préférences personnelles ou en fonction de ses désaccords individuels.

Cette question se pose très concrètement en 1879. À cette époque, un débat a lieu au Reichstag sur des mesures de législation protectionniste. Parmi les députés sociaux-démocrates, l’un d’eux vote en faveur des crédits demandés par Bismarck, profitant de la liberté de vote dont disposent les parlementaires. Cette décision met véritablement Marx et Engels en fureur. Ils rédigent alors une lettre circulaire adressée aux dirigeants de la social-démocratie allemande pour protester contre cette manière de procéder. Leur critique ne porte pas seulement sur le contenu du vote, mais aussi sur le principe même selon lequel un représentant du parti pourrait décider seul de son vote, éventuellement contre la position de l’organisation.

C’est un point très important dans la manière dont Marx envisage les choses.

AR : Cela soulève aussi une question de démocratie interne : celle de la subjectivité du député face aux décisions collectives.

JQ : Exactement. Et Marx est clairement du côté de la décision collective plutôt que de la subjectivité individuelle du député.

AR : Merci. Un autre point que je voulais aborder, c’est la question du rapport de Marx aux anarchistes et à Bakounine au sein de l’AIT, qui, 150 à 160 ans plus tard, fait encore débat dans nos mouvements. Qu’en est-il de cette question ?

JQ : Alors, c’est effectivement une question fondamentale, parce que c’est en grande partie autour d’elle que l’AIT s’effondre avec la scission de 1872.

Disons qu’il y a principalement deux points qui cristallisent les désaccords. Le premier concerne le rapport à la politique, entendue au sens large. Ce que Marx reproche à Bakounine et à ses partisans, c’est avant tout ce qu’il appelle l’« abstentionnisme politique », c’est-à-dire l’idée selon laquelle, en se montrant indifférents à la question centrale de la conquête du pouvoir d’État, ou du moins en refusant d’en faire un objectif politique, ils se priveraient des moyens de lutter efficacement contre la domination du Capital. Marx reproche régulièrement à Bakounine et à ses partisans de vouloir constituer une sorte de petite société à l’intérieur de la grande société, un microcosme retiré du monde réel. Tout un vocabulaire est mobilisé pour exprimer cette critique : Marx affirme que, par son rapport purement négatif à la lutte politique, Bakounine demande aux ouvriers de se comporter comme des moines et de se retirer du monde. Évidemment, cela fait écho à des débats qui existent encore aujourd’hui : faut-il construire une contre-société en se coupant du capitalisme, ou faut-il affronter directement celui-ci sur le terrain politique ?

Le second point de désaccord fondamental concerne la conception même de l’organisation, notamment à travers la question de la centralisation au sein de l’AIT. Traditionnellement, cette opposition a souvent été présentée dans les récits anarchistes comme celle entre un socialisme libertaire et un socialisme autoritaire. Marx n’aurait évidemment pas accepté cette manière de présenter les choses, puisqu’il ne se considérait pas lui-même comme autoritaire. La question qui se pose est plutôt celle de savoir si une certaine centralisation des décisions à l’intérieur de l’organisation est souhaitable ou non. Aux yeux de Marx, une forme de centralisation est à la fois souhaitable et indispensable. L’Association internationale des travailleurs ne peut pas être un simple agrégat d’initiatives individuelles juxtaposées. Il faut qu’existent une coordination et une centralisation des activités, et que les décisions prises majoritairement puissent être appliquées.

Sur ce point, Marx s’oppose à l’idée selon laquelle la direction de l’organisation devrait être réduite au rôle d’une simple « boîte aux lettres ». Cette formule provient de la circulaire issue du congrès de Sonvillier de 1871, qui rassemble des anarchistes et des partisans de Bakounine. Selon cette conception, le Conseil général de l’AIT ne devrait être qu’un bureau de correspondance et de statistiques, sans autre fonction que celle-ci. Marx rejette explicitement cette vision.

Derrière cette controverse se trouve une question plus profonde : celle de savoir si le parti, et plus généralement l’organisation ouvrière, doit être entièrement à l’image de la société future pour laquelle elle lutte. Sur ce point, il existe un véritable désaccord. Dans les documents anarchistes de l’époque, on retrouve fréquemment l’idée que l’AIT ne doit être rien d’autre que la préfiguration de la société future. Marx, lui, n’adhère pas à cette perspective. Bien qu’il considère que l’organisation politique doit être démocratique et permettre à chacun d’y trouver sa place, l’AIT reste avant tout une organisation de lutte et ne peut donc pas être la simple image de la société à venir. Il existe nécessairement un décalage entre les deux, parce que l’on est engagé dans un conflit avec une autre classe sociale. Sans aller jusqu’à un modèle militaire, il existe des exigences minimales de discipline qui sont inévitables dans toute organisation engagée dans un combat politique. Pour Marx, refuser cette réalité revient à prôner la désorganisation. C’est, d’une certaine manière, devenir l’idiot utile de l’adversaire. Ce serait comme tendre l’autre joue ou laisser au capital toutes les armes nécessaires pour détruire le mouvement ouvrier.

On voit donc bien que les deux question, celle de l’indifférence à la politique et celle du caractère préfiguratif ou non de l’organisation ouvrière, sont étroitement liées et se recoupent constamment.

Un sceau de l’AIT.

AR : Merci d’avoir répondu à nos questions. Je terminerai en te laissant la parole. En tant que marxiste, quelle est ta vision de ce que devrait être un parti communiste ou ouvrier au XXIe siècle, et quels sont les défis à surmonter pour rendre cette vision possible ?

JQ : C’est une vaste question ! J’ai essayé de la traiter dans un livre publié récemment, De l’utilité du parti politique (PUF, 2024). Parmi les principaux chantiers à travailler, je distinguerais trois pistes, que j’évoque dans la troisième partie de cet ouvrage.

D’abord, il y a la question démocratique, c’est-à-dire la manière de retravailler sérieusement le problème de l’articulation entre centralisation et démocratie. Pour moi, c’est un enjeu extrêmement important : il faut construire une forme de centralisation qui ne soit pas synonyme de verticalité descendante et faire en sorte que l’initiative politique soit véritablement appropriée par la base. Je pense qu’il s’agit là d’un élément essentiel. Il ne suffit pas de reconnaître formellement que la liberté de critique doit être la plus grande possible en amont, puis que les décisions majoritaires doivent être appliquées en aval. Il faut aller plus loin et faire en sorte que les militants s’approprient progressivement eux-mêmes les tâches de centralisation. Ces tâches devraient être de moins en moins déléguées aux échelons dirigeants et de plus en plus assumées par les militants de base.

Le deuxième point renvoie à une formule de Gramsci, dans les Cahiers de prison, que j’aime beaucoup citer : il faut considérer tous les membres d’un parti politique comme des intellectuels. L’idée n’est évidemment pas de construire un parti composé uniquement d’intellectuels au sens de la division sociale du travail entre intellectuels professionnels et ouvriers. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il n’existe pas de « non-intellectuels ». Aucune tâche, aucun travail, aucune activité humaine n’est totalement dépourvue de dimension intellectuelle. Il n’existe pas d’activité humaine réduite à une pure exécution.

Il faut donc prendre au sérieux l’idée selon laquelle les militants, à tous les niveaux de l’organisation, doivent être considérés comme des acteurs intellectuellement actifs, à travers leur participation aux débats, leurs interventions dans les réunions, leurs propositions et leurs analyses. Cela me paraît fondamental. Il faut sortir autant que possible des logiques de délégation dans lesquelles le militant qui n’occupe pas une fonction dirigeante se perçoit lui-même et est perçu par les autres comme quelqu’un qui se contente d’appliquer des décisions, des directives ou des campagnes définies ailleurs.

Enfin, le troisième élément fondamental est la question de la composition de classe des organisations, et donc de la composition de classe du parti ouvrier lui-même. C’est aussi ce qui faisait historiquement la force des organisations ouvrières : le fait qu’elles soient réellement ouvrières et qu’elles s’appuient sur la classe sociale qu’elles prétendaient représenter. C’est probablement sur ce terrain que le déficit est aujourd’hui le plus important : la coupure entre les organisations révolutionnaires, entendues au sens large, et la classe sociale censée porter ce mouvement.

Il ne s’agit pas principalement d’un chantier théorique. C’est avant tout une question pratique. Il faut démontrer concrètement l’utilité des partis et des organisations révolutionnaires dans la transformation de la vie quotidienne des classes populaires. À mes yeux, ce travail doit être considéré comme prioritaire par rapport à tous les autres.

Notes

[1] Le chartisme est un mouvement ouvrier britannique du milieu du XIXe siècle qui réclamait une plus grande démocratisation du système politique, notamment par l’instauration du suffrage universel masculin.

La fabrique des deuils sans importance

Les inégalités ne nous laissent aucun répit et nous pourchassent jusqu'après la mort. Comme dans la vie, le deuil révèle les limites de notre réservoir d'empathie collective. (…)

Les inégalités ne nous laissent aucun répit et nous pourchassent jusqu'après la mort. Comme dans la vie, le deuil révèle les limites de notre réservoir d'empathie collective.

Il y a de cela plusieurs années, alors que j'étais jeune étudiante à l'École de travail social de l'Université McGill, j'ai eu le privilège de côtoyer une collègue de classe, une femme trans du nom de Morgan M. Page. Au cours des trois années que nous avons partagées ensemble pendant mes études, Morgan – qui est aussi militante, artiste et écrivaine – formulait souvent des remarques incisives, mais fort réfléchies, au grand dam de plusieurs de nos professeur·es qui percevaient dans son attitude un affront injustifié à leur autorité.

Un jour, alors que nous entamions une séance sur la famille – les travailleur·euses sociales sont formé·es pour accompagner les individus, les familles, les groupes et les collectivités – Morgan est arrivée en classe en étant très émotive et en colère. Quelques jours auparavant, notre professeure nous avait demandé de compléter un génogramme. Utilisé depuis les années 1970, un génogramme est un outil qu'on pourrait comparer à un arbre généalogique, qui permet aux travailleur·euses sociales de cartographier la structure familiale d'une personne. On peut remonter à plusieurs générations et chaque membre de la famille est représenté par un symbole. Notamment, il est coutume d'apposer un X sur le symbole d'une personne pour signifier son décès. Celui de Morgan en était rempli.

Compléter ce travail avait été un rappel brutal de toutes les personnes qu'elle a perdues, des deuils qu'elle a dû faire et de ceux à venir, alors qu'elle n'était que jeune trentenaire. Avec tristesse, elle s'est efforcée d'expliquer à notre professeure la violence que cet exercice avait représentée pour elle. En outre, elle a souligné son caractère hétéronormatif, parce qu'il n'y avait aucune place pour y mettre sa famille de cœur, ses adelphes de la communauté trans.

Sans grande surprise, notre professeure s'est montrée peu réceptive à ce que Morgan tentait de nous faire comprendre. Or, ce jour-là, j'ai appris. Ce que Morgan avait nommé ne m'avait jamais traversé l'esprit auparavant.

Dans les limbes du couloir de la mort

Il y a de cela quelque temps, un membre de ma famille élargie est décédé d'un cancer. Lorsque nous l'avons appris, plusieurs membres de ma famille se sont immédiatement rendus dans le service de soins palliatifs de l'hôpital où il rendrait l'âme quelques semaines plus tard. Cette personne n'a jamais été seule. Il y avait au moins une personne – si ce n'était pas plusieurs – dans sa chambre avec lui, en

rotation, et ce, jour et nuit, jusqu'à son dernier souffle. En dépit des circonstances, il n'y avait pas de manière plus belle de quitter ce monde. Or, je n'ai pu m'empêcher d'observer les autres chambres avec des patient·es en fin de vie sur le même étage. De constater leur solitude, même dans leurs derniers instants. Visiblement, ces autres patient·es ne recevaient aucune visite et tout le bruit et la vie qui animait l'étage du couloir de la mort émanait uniquement de ma famille.

La travailleuse sociale Josée Masson, fondatrice et directrice générale de l'organisme Deuil-Jeunesse, a écrit plusieurs ouvrages qui démystifient le deuil d'un être cher pour les tous petits. Elle met l'accent sur l'importance de traiter le sujet de la mort, à hauteur d'enfant, par l'emploi des bons termes, et ce, avec honnêteté. Elle y déplore l'emploi de métaphores, de demi-vérités, voire carrément de mensonges, pour protéger les enfants d'un sujet qui fait pourtant partie de la vie.

Selon la croyance populaire, le deuil serait une « série d'étapes » saccadées et linéaires : le choc et le déni, la colère, la tristesse, puis l'acceptation. Or, il n'existe aucun consensus sur celles-ci. Pire encore, cette conception peut forger un sentiment de culpabilité chez les individus qui n'arrivent pas à « faire leur deuil » dans les délais prescrits par la société capitaliste. Chaque personne vit son deuil différemment et à sa manière. Il s'agit d'un processus. Accueillir les émotions désagréables est essentiel : elles sont une preuve du lien qui nous unit toujours à la personne décédée.

Ainsi, draper la vérité de velours pour éviter toute émotion inconfortable aux enfants et adolescent·es peut avoir des effets dommageables à long terme. Ultimement, ce que Josée Masson appelle des « maladresses d'amour » peut produire l'effet inverse de ce qui était initialement recherché.

Des morts qui valent plus que d'autres

Il y a de cela de nombreux mois, j'avais une conversation avec deux connaissances dans un autocar en route vers un évènement public. L'une d'entre elles venait de perdre un être cher, mais qui ne faisait pas partie de sa famille biologique. Elle a nommé le manque de reconnaissance de ce type de deuil par l'État, qui se reflète dans les congés octroyés au travail qui tendent à privilégier la famille directe et nucléaire. Elle a qualifié cette situation de « hiérarchie de deuils ».

J'ai repensé à ce principe de « hiérarchie de deuils » lors des funérailles nationales de Karl Tremblay, chanteur du groupe mythique Les Cowboys Fringants, décédé en novembre 2023. Admiratrice de ce groupe depuis longtemps, je n'ai pu m'empêcher de me demander sur quels critères le gouvernement du Québec se basait pour choisir les personnalités qui allaient bénéficier de telles obsèques. Je me suis vite rendu compte que les critères étaient flous. Qui plus est, plusieurs chercheuses ont aussi relevé un biais de genre. En effet, peu de femmes au Québec ont eu droit à des funérailles nationales.

Le principe même de funérailles nationales interroge. Il sous-entend que certaines personnes devraient être davantage célébrées à leur mort parce qu'elles ont contribué de manière qualifiée d'exceptionnelle à notre société, que ce soit dans le domaine des arts, de la culture, de la politique ou encore du sport. Ce principe dément l'idée que toutes les vies se valent.

On n'a qu'à penser à toutes ces personnes migrantes anonymes qui décèdent en Méditerranée en quête d'une vie meilleure, dans une indifférence quasi totale. Un sort bien différent des cinq explorateurs milliardaires du sous-marin Titan de la compagnie Oceangate, qui sont morts en mer pour avoir voulu visiter l'épave du Titanic l'an dernier. L'affaire avait généré une grande couverture médiatique en pleine course contre la montre pour leur porter secours. Aujourd'hui, la Palestine croule sous les morts que l'on ne finit plus de compter. Selon l'Organisation des Nations Unies, au 10 septembre 2024, plus de 16 000 enfants à Gaza ont été tués depuis le 7 octobre 2023 par l'armée israélienne.

Aide médicale à mourir et inégalités

Au Québec, au terme d'un processus ayant été guidé par le principe de « mourir dans la dignité », l'aide médicale à mourir a été rendue légale en 2014. En 2022, plusieurs médias ont rapporté que, par rapport à la Belgique, près de 2,5 fois plus de personnes ont eu recours à l'aide médicale à mourir au Québec. Un taux qui dépasse également celui des Pays-Bas, faisant de la belle province le champion du recours à cette procédure dans le monde. Cela soulève de nombreuses questions auxquelles je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Or, la travailleuse sociale en moi ne peut s'empêcher de se demander si la défaillance des soins de santé et des services sociaux, couplée à diverses formes de discrimination individuelles et

structurelles, n'auraient pas un rôle à jouer pour expliquer ces taux records. Si nous avions tous et toutes ce dont nous avons besoin pour vivre et être épanoui·es, même dans la maladie, est-ce que ces chiffres seraient toujours aussi élevés ?

On dit que nous sommes « tous égaux devant la mort [1] ». Dans les faits, même dans nos derniers retranchements, certaines vies valent plus que d'autres dans une société axée sur la productivité et qui fabrique une panoplie de deuils considérés sans aucune importance.


[1] Le politologue et professeur camerounais Achille Mbembe et la professeure et théoricienne queer Jasbir K. Puar abordent la manière dont les rapports de pouvoir créent une hiérarchisation des vies humaines, plaçant les personnes racisées et les personnes queer au bas de l'échelle. Voir : Achille Mbembe, Necropolitics. Durham, Caroline du Nord, États-Unis, Duke University Press, 2019. Et Jasbir K Puar, Terrorist Assemblages : Homonationalism in Queer Times. Durham, Caroline du Nord, États-Unis, Duke University Press, 2018.

Pour aller plus loin, voir À bâbord ! no 97 — La mort, territoire politique et enjeu de pouvoir : https://www.ababord.org/La-mort-Territoire-politique-et-enjeu-de-pouvoir

Illustration : Ramon Vitesse

En route vers le Forum social mondial des interserctions

1er juillet, par Océane Leroux-Maurais, Carminda Mac Lorin — , , ,
Du 29 mai au 1er juin 2025 aura lieu le Forum social mondial des intersections (FSMI) à Tiohtià:ke – Montréal, ainsi que dans plusieurs autres territoires du monde, notamment (…)

Du 29 mai au 1er juin 2025 aura lieu le Forum social mondial des intersections (FSMI) à Tiohtià:ke – Montréal, ainsi que dans plusieurs autres territoires du monde, notamment en Afrique et en Asie, avec une composante en ligne. Coup d'œil sur cet évènement phare à venir.

Cette grande rencontre s'inscrit dans la mouvance altermondialiste qui prône l'idée qu'un autre monde est possible, et nécessaire. De cet élan est né le Forum social mondial (FSM), dont la première édition a eu lieu à Porto Alegre au Brésil en 2001, et qui a accueilli près de 35 000 personnes à Montréal en 2016. Depuis sa création, le FSM a inspiré de nombreuses initiatives à travers le monde, dont le FSMI. Son organisation repose d'ailleurs sur la Charte des principes du FSM, en valorisant notamment l'horizontalité et l'ouverture, à travers un espace où les actrices et acteurs de la société civile peuvent se rencontrer et collaborer en vue de changements sociaux concrets.

Un forum axé sur les intersections

Nous vivons une époque où les défis politiques et sociaux s'aggravent et se multiplient. Les sociétés à travers le monde sont confrontées à des tensions, exacerbées par la montée de l'extrême droite. En résulte une polarisation accrue dans les médias et sur les réseaux sociaux créant une atmosphère de peur et de méfiance envers « l'Autre ». Le concept d'intersections, fondement du Forum social

mondial des intersections, vise à reconnaître les souffrances provoquées par ces systèmes et à ouvrir des espaces de dialogue et de propositions d'actions. Dans un contexte mondial marqué par des inégalités structurelles et des crises écologiques, il devient impératif de trouver des voies de coopération qui transcendent les frontières, et qui prennent en considération les multiples inégalités et discriminations qui s'entremêlent.

L'intersectionnalité, telle qu'introduite par Kimberlé Crenshaw, a permis de montrer comment les axes de discrimination et de privilège s'entrecroisent (sexe, race, classe, etc.). Cette théorie est ainsi souvent utilisée pour mieux comprendre les inégalités, les rapports de pouvoir, et les difficultés concrètes auxquelles font face de nombreuses populations. La notion d'intersection est novatrice en cela qu'elle propose de creuser la compréhension de ce contexte, tout en invitant à mettre en œuvre des solutions qui traversent les frontières habituelles des milieux militants, artistiques, sociaux, professionnels et géographiques.

Dans ce contexte, les intersections, ces croisements qui nous unissent, s'avèrent aussi souhaitables à identifier que nécessaires à mettre en œuvre. Elles nous permettent de tisser des liens entre la société civile, les cultures, les générations, ainsi que les différentes luttes et actions sociales. Celles et ceux qui se mobilisent en route vers le FSMI aspirent à dépasser les cloisons qui séparent les mouvements sociaux, pour créer des synergies entre les individus et les causes, dans une perspective transnationale et intergénérationnelle.

En réunissant des personnes et organisations de milieux et de disciplines variés, l'espace d'échange offert par le FSMI favorise un espace de co-construction et de co-apprentissage bienveillant et émancipateur, où l'écoute et le respect guident les échanges et les actions. Ce cadre permet à diverses luttes — telles que la justice climatique, les droits des peuples autochtones, le féminisme, ou encore les enjeux des milieux ruraux et urbains — de confluer dans un espace commun.

Une participation inclusive et diversifiée

Le FSMI est un processus et un événement ouvert, partout au Québec, au Canada, et à travers le monde. Sur le territoire québécois, on s'attend à une large participation de la jeunesse, ainsi que des membres de diverses communautés de Tio'tia:ke – Montréal et des régions du Québec. Des espaces seront créés pour que chaque personne puisse contribuer, quel que soit son profil. L'événement se veut intergénérationnel, interculturel, créatif et inclusif, permettant à toutes les voix de s'exprimer. L'objectif est d'encourager un brassage d'idées et d'expériences, afin que les échanges transcendent les frontières géographiques et sociales. Le FSMI se donne pour mission de construire un espace où la société civile dans toute sa diversité peut se retrouver, échanger, et co-construire des solutions aux défis locaux et mondiaux.

Il s'agit d'un événement auto-programmé, ce qui signifie que les groupes, qu'ils soient formels ou informels, seront invités à proposer des activités en lien avec leurs préoccupations. Sur le plan pratique, il y aura des ateliers, des conférences, des spectacles, des actions, et bien plus encore. Le tout sera organisé dans un esprit festif, créatif et participatif, permettant à toutes et à tous de s'engager pleinement.

L'événement s'étalera sur quatre jours, débutant le 29 mai 2025 par une cérémonie d'ouverture avec une marche, un spectacle, et des activités participatives. Les deux jours suivants seront consacrés à des activités autoprogrammées, où des espaces d'intersection seront ouverts pour favoriser les échanges entre les participant·es. Des conférences avec des personnalités reconnues, organisées en collaboration avec le Collectif la Grande transition1, ainsi que des programmations culturelles enrichiront également l'événement. Enfin, la dernière journée prendra la forme d'une foire aux kiosques, où les initiatives d'actions et d'intersections seront mises en avant, avant la fermeture officielle de l'événement. L'événement de clôture marquera également le processus en route vers le prochain Forum social mondial (FSM) qui se tiendra au Bénin en 2026.

Un processus déjà en marche

Le FSMI 2025 s'inscrit dans un processus qui a débuté en avril 2023, avec la création du Réseau mondial des intersections (RÉMI). Ce réseau facilitateur du FSMI rassemble aujourd'hui plus de 80 organisations locales et internationales issues de tous les continents, ainsi que près de 200 membres individuels. Jusqu'à présent, cinq assemblées ouvertes ont eu lieu, avec des rencontres tous les trois mois. Des cercles de travail sont également mis en place afin de préparer le FSMI de manière concrète. Toute personne désireuse de s'impliquer davantage dans le dynamique en route vers le FSMI peut contacter le RÉMI à travers son site web : ⚠️ <a data-jrxbg8l62ojqgxgk6n832a="{"name": "OEBPS/Ababord102-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor045"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">intersectionsglobal.net

L'appel à programmation sera ouvert en novembre, permettant à de nombreuses autres organisations de se joindre au processus. La mobilisation s'intensifie également au Québec, afin d'encourager l'adhésion de nouvelles organisations au RÉMI et de peupler la programmation du FSMI avec des collectifs et initiatives du territoire de Tio'tia:ke – Montréal et d'ailleurs dans la province.

Le FSMI 2025 promet d'être bien plus qu'un simple événement : il est conçu comme un processus collectif visant à renforcer les solidarités transnationales face aux crises contemporaines. À travers le concept d'intersections, il offre une opportunité unique de décloisonner les luttes sociales et de créer des liens entre les personnes, les organisations, et les mouvements divers. Il s'agit d'un espace d'apprentissage, de réflexion, et surtout d'action, qui prône une vision féministe, antiraciste, bienveillante, et inclusive du changement social. Le FSMI se veut un moteur d'actions transformatrices, capable de mobiliser une diversité d'actrices et acteurs dans une dynamique de coopération transnationale. Il ouvre un espace nécessaire pour que les voix, les perspectives, et les actions se croisent, s'enrichissent mutuellement, et contribuent à bâtir un autre monde, un monde plus juste, solidaire et durable.

Suivez-nous sur les réseaux pour ne rien manquer du processus en route vers le FSMI et adhérez au Réseau mondial des intersections (RÉMI) pour recevoir toutes les informations par courriel !

La Grande transition est un colloque international dont la cinquième édition aura lieu dans le cadre du FSMI. Il aura pour thème « Raviver les solidarités post-capitalistes ». Pour plus d'information : lagrandetransition.net

Océane Leroux-Maurais et Carminda Mac Lorin sont membres de Katalizo et du secrétariat du Réseau mondial des intersections.

Photo : Luna Choquette

Du t-shirt orange à la Palestine : hypocrisie coloniale du Canada

Le 30 septembre, le Canada reconnaît son passé colonial en hommage aux victimes des pensionnats autochtones, mais ferme les yeux sur sa complicité dans le génocide en (…)

Le 30 septembre, le Canada reconnaît son passé colonial en hommage aux victimes des pensionnats autochtones, mais ferme les yeux sur sa complicité dans le génocide en Palestine. Cette contradiction illustre une hypocrisie flagrante, où les excuses pour les atrocités passées cachent une complicité dans les massacres contemporains.

Nous sommes le 6 octobre 2024, je rédige cette chronique à la veille de l'anniversaire du génocide en Palestine, un an déjà, et une semaine après le jour de commémoration du t-shirt orange, le 30 septembre. Ce jour d'hommage aux enfants autochtones arrachés à leurs communautés et placés de force dans des pensionnats résonne avec encore plus de gravité quand on se rappelle que plus de 150 000 enfants autochtones ont été envoyés dans ces institutions à travers le Canada, où des milliers ont trouvé la mort [1]. Selon les estimations, plus de 6 000 enfants seraient décédés dans ces pensionnats en raison des mauvais traitements, de la malnutrition et des abus systématiques. Le chiffre réel pourrait être bien plus élevé. Encore aujourd'hui, des centaines de familles continuent de chercher des réponses sur le sort des enfants disparus, dont beaucoup ont été enterrés dans des tombes anonymes.

Pendant ce temps, en Palestine, les chiffres du massacre continuent de défiler sur les réseaux sociaux. Plus de 40 000 Palestinien·nes ont été tué·es par les attaques israéliennes, dont plus de 16 000 enfants. Plus de 70 000 tonnes de bombes ont été larguées sur Gaza, causant le déplacement de plus de 90 % de la population. Aujourd'hui, plus de 90 % des habitant·es souffrent de malnutrition, et 22 % sont confronté·es à la famine [2].

Je pourrais noyer cette chronique sous un flot de statistiques, mais même cela ne suffirait pas à capturer l'ampleur de l'horreur qui se joue actuellement sous la violence génocidaire d'Israël, soutenue par les puissances du Nord, dont les États-Unis et le Canada. La Palestine est en première ligne, mais d'autres pays du Moyen-Orient, comme le Liban, le Yémen et la Syrie, subissent à leur tour des tentatives de destruction.

La production du handicap comme moyen de contrôle

Si les chiffres soulignent avant tout la mort, il en est d'autres qui annoncent l'âpreté de la survie. En moyenne, 10 enfants perdent une ou deux jambes chaque jour. Cette violence, loin de se limiter à l'élimination physique, illustre un phénomène plus insidieux : celui de la mutilation comme outil de contrôle.

Dans son ouvrage The Right to Maim : Debility, Capacity, Disability, Jasbir Puar introduit le concept de droit à mutiler pour décrire comment les États coloniaux exercent, entre autres, des formes de violence qui blessent, mutilent et affaiblissent les populations sans les tuer. Puar soutient qu'Israël adopte une stratégie qui dépasse l'élimination physique des Palestinien·nes. Plutôt que de chercher uniquement à tuer, l'État choisit de mutiler, de blesser, de maintenir les corps dans un état de vulnérabilité chronique, ce qui lui permet de contrôler une population en rendant plus difficile l'organisation de sa résistance. Cette stratégie biopolitique consiste à gérer la vie plutôt que la mort, en réduisant la mobilité et la santé des Palestinien·nes. Mutiler, blesser sans tuer, c'est impacter durablement les corps, tout en évitant les accusations directes d'extermination massive.

Du colonialisme au génocide : continuité des violences

Ce concept de droit à mutiler s'ancre dans une logique plus large de nécropolitique, telle qu'élaborée par l'historien et politologue camerounais Achille Mbembe. La nécropolitique se concentre sur la manière dont le pouvoir étatique décide qui doit vivre et qui doit mourir, particulièrement dans les contextes coloniaux où les populations autochtones et/ou racisées sont perçues comme des populations dont on peut disposer librement. Mais cette politique ne se limite pas à la mort ; elle englobe aussi la gestion de la vie sous des conditions insoutenables.

C'est là que le droit à mutiler de Puar trouve écho dans l'histoire des violences faites aux communautés autochtones, notamment au Canada avec les survivant·es des pensionnats autochtones. Ces pensionnats, mis en place par le gouvernement canadien en collaboration avec l'Église catholique, ont déraciné des générations d'enfants autochtones, les exposant à des abus physiques, sexuels et/ou psychologiques. Ils et elles ont aussi été mutilé·es au niveau de leurs cultures et de leurs identités, arraché·es à leurs langues, leurs traditions et leurs communautés. Tout comme la violence et la pollution continue des entreprises extractives sur les territoires autochtones empoisonne les corps au mercure ou à l'arsenic sur des générations. Ce trauma intergénérationnel a laissé des cicatrices profondes : taux d'incarcération élevé, pauvreté endémique dans les réserves, violences policières, disparitions et assassinats de femmes autochtones. Ces pratiques contemporaines reflètent la manière dont les États continuent de contrôler les corps et les esprits des populations autochtones, en prolongeant la souffrance.

Les contradictions de la politique spectacle

Le 30 septembre, un jour férié fédéral au Canada, vise à rendre hommage et à reconnaître les torts du passé envers les communautés autochtones. Pourtant, 2024 expose plus que jamais l'hypocrisie d'une telle reconnaissance, alors que le Canada soutient activement le génocide en Palestine tout en organisant des minutes de silence et des cérémonies en orange sur son propre sol.

Cette dichotomie, entre les excuses pour les génocides passés et la participation aux génocides actuels, est emblématique de la politique spectacle que les pouvoirs en place affectionnent tant. C'est l'image de Justin Trudeau agenouillé avec un ourson en peluche sur les tombes des enfants autochtones tandis que des enfants sont enterré·es vivant sous les bombes israéliennes avec le soutien économique et politique du Canada.

À plus petite échelle, cette contradiction se manifeste dans nos institutions : McGill, par exemple, ferme son campus le 7 octobre, en forçant les cours en ligne et en investissant massivement dans la surveillance de ses étudiant·es plutôt que d'accepter de désinvestir des entreprises liées à l'État israélien. Pendant ce temps, l'UQAM envoie ses gardes harceler les étudiant·es et les associations pro-palestiniennes, tout en affichant fièrement ses couleurs oranges quelques jours plus tôt pour la Journée du t-shirt orange. La réconciliation, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, est moins destinée à réparer les torts qu'à pacifier les consciences, permettant ainsi à la violence coloniale de perdurer sans heurts. D'un génocide à l'autre.


[1] Centre national pour la vérité et la réconciliation

Illustration : Elisabeth Doyon

Campement propalestinien à McGill : faire communauté

Témoignage et réflexions sur l'expérience d'un médic' au campement de solidarité avec la Palestine à l'université McGill, l'isolement militant et la suprématie blanche. (…)

Témoignage et réflexions sur l'expérience d'un médic' au campement de solidarité avec la Palestine à l'université McGill, l'isolement militant et la suprématie blanche.

Entre les mois d'avril et août 2024, j'ai eu la chance d'être médic' au campement en solidarité avec Gaza à l'université McGill. Notre objectif consistait à pousser l'université à mettre fin à ses investissements dans de nombreuses compagnies sionistes ou fabricantes d'armes, ainsi qu'à nous rejoindre dans notre solidarité avec la cause palestinienne. La communauté montréalaise nous a largement épaulé·es et soutenu·es. Comme une artère nourrissant un cœur battant, un flot constant de dons comblait tous nos besoins. Des mères nous apportaient des sacs débordant de vêtements pour que nous n'ayons jamais froid ainsi que des repas chauds, faits maison, pour que nous n'ayons jamais faim. Des pères nous donnaient ce dont nous avions le plus cruellement besoin : des bouteilles d'eau, des collations, des électrolytes, des médicaments. Nous nous sentions choyé·es comme si nous étions leurs propres enfants. Des travailleur·euses de la santé ont consacré quotidiennement des heures de leur temps précieux pour nous fournir les ressources qui nous permettaient de prendre soin de notre propre santé et de celle de nos camarades.

Contre vents et marées

Souvent, lors des froides nuits printanières, j'ai avidement recherché la chaleur dans les bacs remplis à craquer de vêtements donnés, multipliant les couches jusqu'à ce que j'arrive à m'endormir. Le soleil matinal transformait ma tente glaciale en monstrueuse air fryer de toile, je me réveillais avec un mal de tête assourdissant. Chaque matin, j'entendais le son des pas de mes camarades alors que les cuistots préparaient une réponse à la question « qu'est-ce qu'on mange ? ».

Au cours des premières semaines du campement, il a plu pour ce qui nous a semblé être une semaine entière. Nous crevions de froid, dormant dans la boue. Des campeur·euses se réveillaient au milieu de flaques d'eau, le camp ressemblait à un marécage à ce stade-ci. Lors d'une de ces journées interminables, je mangeais un repas qu'un organisme nous avait donné (je crois que c'était du poulet et du riz), debout en avant du camp, alors que j'aperçus un minivan se stationnant aux portes du campus. Un homme sortit du véhicule, en ouvrit le coffre et en sortit la chose qui a sauvé le camp d'une noyade assurée : des palettes de bois. J'ai dû aller me réchauffer dans la bibliothèque anarchiste et quand je suis revenu, les campeur·euses avaient creusé un système d'irrigation pour empêcher l'eau de s'accumuler autour de leurs tentes, pour ensuite les recouvrir de palettes, créant des chemins reliant toutes les parties du camp. Les éléments n'ont pas toujours été cléments : il y a des jours où j'ai dû grimper dans des arbres pour resserrer et sécuriser les bâches avant la pluie, ou remonter des tentes après l'orage, ou bien accumuler le plus de bouteilles d'eau et d'électrolytes possible avant les canicules.

Pendant les temps chauds, sous le soleil brûlant de juillet, il y avait 90 % de chances qu'on me trouve à la porte du camp. Je passais 3, 4, 12, 24 heures à cette porte, à m'assurer qu'il n'y ait que les personnes autorisées qui puissent passer. Des heures et des heures à répéter : « peux-tu être endossé·e par deux campeur·euses ? », « non, je ne vais pas entretenir un débat sur l'humanité des Palestinien·nes avec toi » et « oui, je t'assure que je ne suis pas un self-hating jew ».

Rompre l'isolement

J'ai rencontré un·e manifestant·e près du campement avec qui je me suis rapidement lié d'amitié. Je lui apportais du poulet et du riz de la cuisine et iel m'accompagnait lors de mes sempiternels quarts de nuit au son d'histoires, de blagues et de conversations qui faisaient filer les heures. Une fois, iel m'a expliqué pourquoi le campement lui tenait autant à cœur, et à quel point c'était difficile d'exister chaque jour en étant témoin de tels cauchemars sur nos écrans, se déroulant en temps réel. Pour certain·es, cette violence est inconcevable, incompréhensible. Pour le peuple palestinien issu de la diaspora, ces images sont trop tangibles, trop familières. « Je vois ma mère, mon père, mes cousin·es dans les corps qu'on retire des débris », m'a-t-iel dit.

En réalité, être témoin de ces scènes perturbantes filmées à Gaza nous a porté·es à nous retirer et à nous isoler les un·es des autres. Comment continuer à fonctionner normalement en sachant que cette société produit de toutes pièces notre consentement à être complices de crimes commis en notre nom ? Et à tout cela s'additionne l'isolement causé par la marginalisation préalable. Il y a une raison claire pour laquelle je me sentais si à l'aise avec ce groupe d'ami·es que j'avais rencontré·es près de cette porte. Cet endroit était un cadeau, unique, qui a réuni dans une lutte commune des personnes qui ne se seraient rencontrées sous aucune autre circonstance, nous permettant de se sortir des méandres de la solitude.

Faire fleurir la solidarité

Quand on rejoint un mouvement en solidarité avec un peuple dont on ne fait pas partie, on doit garder en tête que cet espace n'a pas été conçu pour nous. même si notre aide est appréciée, on doit écouter celles et ceux qui seront affecté·es par cette « aide ». Oui, on a contribué à bâtir ce campement de ses mains, on y a donné son amour, sa douleur, sa sécurité physique, son quotidien, tout pour construire cette petite ville à partir de rien, mais en aucun cas on ne devrait se croire autorisé·e à penser que ce lieu nous revient de droit ou que l'on est le ou la mieux placé·e pour savoir ce qu'il lui faut.

En tant que personne de bonne conscience, on pourrait être porté·e à approcher ce genre d'environnement avec un angle « post-racial » ou « color-blind ». Il y a toutefois des personnes racisées autour de nous, qui souffrent de manière disproportionnée des conséquences de nos actions et de nos inactions à tous les jours. En d'autres mots, comme dit mon partenaire de porte « quand la marde pogne, tu peux toujours enlever ton keffiyeh le temps que la tempête passe. Nous, on ne peut pas sortir de notre peau, on ne peut pas enlever notre identité ».

Qu'importe notre classe socio-économique, en tant que personne blanche, nous risquons de ne jamais saisir toute la complexité de ces systèmes. Ça n'a pas à être un problème, tant que l'on confronte son ouverture à apprendre des autres (même quand on ne pense pas que c'est nécessaire) comme un pilier central dans la structure de son antiracisme.

Tout le monde s'accroche à la suprématie blanche d'une manière ou d'une autre. Certain·es l'imaginent comme une bête aux dents acérées comme des lames de rasoir, d'autres comme le monstre dans leur placard. Je choisis de la voir comme une plante envahissante qui enfonce profondément ses racines dans ta terre. Empiétant sur les récoltes, on doit l'arracher à la racine, dont on ne peut jamais atteindre les extrémités. On doit s'habituer à continuellement extirper les nouvelles pousses, retourner la terre, ramasser les ramifications laissées en arrière. Les mauvaises herbes font partie de la réalité d'avoir un jardin, elles reviennent chaque printemps, et si on essaie de les ignorer, elles tueront le jardin que l'on a mis tant de temps à cultiver. Si nous voulons que les choses changent, si nous voulons empêcher que des systèmes cruels et dangereux se perpétuent, nous devons apprendre et évoluer afin de créer un front commun et uni pour désherber notre jardin.

Edward Bennaim est médic' de rue.

Photos : Agenda militant School Schmool, un projet de militant·es de McGill et Concordia.

Northvolt : Quand le vert vire au gris

Le 28 septembre 2023, c'est un François Legault ému et fier qui a fait l'annonce de la venue prochaine du fabricant suédois de batteries Northvolt en sol québécois. Depuis, le (…)

Le 28 septembre 2023, c'est un François Legault ému et fier qui a fait l'annonce de la venue prochaine du fabricant suédois de batteries Northvolt en sol québécois. Depuis, le plus gros investissement privé de l'histoire du Québec a fait couler beaucoup d'encre. Récit d'un projet politique « vert » ayant viré au gris.

Bien avant les grandes annonces, les conférences de presse et les flashs des appareils photo, la filière batterie québécoise était en préparation. En 2019, une étude commandée par Propulsion Québec, réalisée par la firme KPMG, dévoile le grand potentiel du Québec de se tailler une place dans la filière batterie lithium-ion. Des démarches de prospection d'investissements directs étrangers sont alors lancées. C'est dans le cadre de ces démarches, qu'en 2020, les premiers contacts entre Northvolt et le gouvernement québécois ont eu lieu derrière des portes closes. Néanmoins, en février 2023, on pouvait entendre des chuchotements entre les murs de l'Assemblée nationale. Des modifications, spécifiques à la filière batterie, aux règles d'assujettissement à la procédure d'évaluation et d'examen des impacts sur l'environnement (PÉEIE) ont été proposées. Le député Haroun Bouazzi (QS) s'y intéresse et pose des questions au ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, Pierre Fitzgibbon, qui se défile alors. Les modifications seront pourtant adoptées en juillet.

La façade verte

Lors de la grande annonce de l'arrivée de Northvolt sur un terrain juxtaposant McMasterville et Saint-Basile-le-Grand en Montérégie, on vante les bienfaits économiques et écologiques de l'entreprise. « Northvolt va fabriquer les batteries les plus vertes du monde », clame-t-on, en plus de participer à la décarbonisation du Québec. En arrière-plan, les fonctionnaires du ministère de l'Environnement ont

une patate chaude politique entre les mains. Le projet devra passer coûte que coûte et ce, même si ça nécessite des entorses. Puis, il y a aussi les citoyen·nes des villes hôtes de l'usine. Alerté·es par des articles dans le journal local, iels étaient allé·es s'informer, poser des questions et nommer leurs inquiétudes trois jours plus tôt à la séance du conseil de leur ville. On leur avait alors dit que la venue de Northvolt n'était pas encore confirmée. Quand François Legault a déclaré qu'il faisait de la politique pour des jours comme celui-ci, ce fut une claque en plein visage.

Moins d'une semaine après l'annonce du grand projet, des représentant·es de Northvolt, certain·es embauché·es depuis à peine plus de deux semaines par l'entreprise, arrivaient avec des bannières promotionnelles sous le bras. Dans une posture de conquérants, iels sont venu·es exposer aux populations de McMasterville et de Saint-Basile-le-Grand leur beau, grand et surtout, très vert projet via différents kiosques. Si certain·es sont parti·es rassuré·es, voire enchanté·es par le projet, d'autres sont resté·es sur leur faim. Les produits chimiques impliqués dans la fabrication des batteries, les enjeux de sécurité et ceux liés à l'emplacement du terrain sont rapidement survolés. Le ton se veut rassurant et rempli de promesses : des emplois payants par milliers, des retombées économiques importantes, une voie d'accès par la route 116 pour éviter de passer dans les quartiers résidentiels, etc. Clairement, le but n'est pas d'informer, mais de promouvoir le projet.

Le gouvernement a beau répéter que le terrain convoité par Northvolt est fortement contaminé par son passé industriel, que les poissons s'y trouvant ont probablement trois yeux, la population avoisinante sait qu'il n'en est rien. Laissées à l'abandon depuis plusieurs années, la faune et la flore s'y épanouissent. Durant la pandémie, alors que tout avait été mis sur pause, de plus en plus de gens se sont mis à arpenter le terrain, obnubilés par toute sa beauté. On pouvait y apercevoir une grande variété d'oiseaux, des cerfs de Virginie, des renards, des tortues, des asclépiades amies des papillons monarques, de très grands arbres matures et plusieurs marais. Ce n'était peut-être pas le jardin d'Eden, comme le dira le ministre Fitzgibbon, mais ces milieux humides, véritables capteurs de carbone naturels, faisaient partie des tout derniers existant en Montérégie.

La population se mobilise

Constatant que les élu·es municipaux buvaient les paroles de l'entreprise et des gouvernements, et que l'opinion citoyenne n'était pas prise en compte, le Comité Action Citoyenne - projet Northvolt a vu le jour. Le C.A.C (prononciation : c'est assez), a comme objectif que le projet soit soumis à une enquête du Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE). Les règles d'assujettissement ayant été modifiées quelques mois plus tôt, le Comité fait pression auprès de Benoît Charette, ministre de l'Environnement pour qu'il utilise son pouvoir discrétionnaire et soumette le projet au BAPE. Ainsi, les citoyen·nes auraient l'occasion de se prononcer lors d'audiences publiques. Une enquête du BAPE permettrait de faire la lumière sur les impacts sociaux (santé et qualité de vie, accès à l'information, éthique), économiques (retombées locales, finances publiques, compétitivité, investissements, production et consommation de biens et services) et écologiques (biodiversité, services écologiques, contaminants, conservation, qualité des eaux, des sols et de l'air). Toutefois, le ministre a fait fi des demandes.

Loin de se décourager, le C.A.C. s'est alors mis en quête des réponses tant espérées. Iels ont fait appel à des spécialistes dans différents domaines pour informer et sensibiliser la population aux impacts possibles de Northvolt. Deux assemblées publiques ont été tenues. Frédéric Laurin (PhD en économie), Lucie Sauvé (chercheuse, pionnière de l'éducation relative à l'environnement), Stéphanie Pellerin (chercheuse, spécialiste en écologie des milieux humides) et Jean Baril (avocat à la retraite et ancien membre du BAPE) sont venu·es partager leurs savoirs, nous laissant libres de nous faire notre propre idée. Environ 225 citoyen·nes se sont déplacé·es pour assister aux conférences. Celles-ci ont agi comme catalyseur. C'en était assez d'être ignoré·es.

Les Mères au front, le Réseau Demain le Québec (Fondation David Suzuki), le MARE (Mouvement d'action régionale en environnement), SNAP Québec (Société pour la nature et les parcs) ainsi que d'autres regroupements écologiques, syndicaux, citoyens, étudiants ont tendu la main au C.A.C. Ensemble, ils ont mis la pression à coups de manifestations, de courriels, de vidéos, de cartes postales, de lettres ouvertes et de pétitions. L'une d'elle est déposée le 1er février 2024 à l'Assemblée nationale du Québec par le député solidaire Haroun Bouazzi.

Quand le chat sort du sac

Ce projet, le gouvernement caquiste a tenté de nous le montrer sous son meilleur jour et le vendre à la population. Toutefois, la vérité finit toujours par triompher. Sous la pression, le 6 mars 2024, le ministre Benoit Charette cède et admet avoir voulu éviter à Northvolt de passer par la procédure d'enquête du Bureau d'audiences publiques en environnement (BAPE) par « manque de temps ». Puis, tout s'accélère.

En Suède, les accidents se succèdent. Certains sont mortels alors que d'autres ont laissé des séquelles importantes aux employé·es impliqué·es. Des enquêtes ont été menées sur des emplois d'immigrant·es illégaux, ou encore la contamination d'un cours d'eau suite au non-respect de la réglementation sur l'entreposage de substances toxiques. Aujourd'hui, à la suite de l'enquête sur la mort d'un employé, l'entreprise Northvolt est soupçonnée d'homicide involontaire et de négligence.

Au Québec, le pompage et le rejet d'eau dans la rivière Richelieu, source d'eau potable et milieu de vie du chevalier cuivré, une espèce de poissons menacée, est une source d'inquiétudes. Longtemps, Northvolt et le gouvernement ont évité les questions à ce sujet, jusqu'au jour où les médias ont dévoilé que l'entreprise prévoyait de pomper 25 millions de litres d'eau par jour dans la rivière. De plus, des contaminants tels que le lithium, ayant des effets négatifs reconnus sur le cerveau, se retrouveraient probablement dans la rivière Richelieu. Du nickel, un important cancérigène, menaçait aussi de se retrouver dans l'air.

Enfin, une restructuration chez Northvolt est annoncée. À vouloir tout faire trop vite, l'entreprise a mis les pieds dans les plats. Faute de pouvoir répondre à ses engagements, la jeune pousse suédoise a perdu plusieurs contrats importants. Les dettes s'accumulent et l'entreprise licencie 1600 personnes en Suède, dont certaines personnes immigrantes à peine employées.

Toutefois, au Québec, dans la charmante localité de McMasterville, rien n'y paraît. En bordure de la rivière Richelieu, sur la fragile route 223 pourtant interdite aux camions, les poids lourds se succèdent. La voie d'accès promise n'ayant toujours pas vu le jour, plusieurs centaines de véhicules passent quotidiennement devant des maisons, près des écoles, et roulent sur les trottoirs faute d'espace pour tourner. Malgré les déboires de Northvolt et un retard de 18 mois annoncé, le projet se poursuit. Jusqu'à présent, c'est 710 millions de fonds publics qui ont été investis. 300 autres millions iront possiblement les rejoindre dans les prochains mois quand les murs de l'usine feront leur apparition. Malgré toutes les tuiles qui tombent, le gouvernement Legault demeure confiant.

Si une étude du BAPE avait eu lieu, cette catastrophe annoncée aurait-elle pu être évitée ? Absolument. Northvolt aurait été dans l'obligation de jouer cartes sur table. Avec toutes les informations en main, nous aurions pu faire un choix éclairé, mieux planifier voire éviter le projet en tant que tel. Faute de BAPE, les informations arrivent au compte-goutte. De plus, le projet ayant été scindé en trois parties, ce qui suivra est d'autant plus nébuleux.

La bataille se poursuit

Une année s'est écoulée depuis la grande annonce verte du gouvernement, les sourires, les regards fiers, les poignées de mains et les flashs des appareils photos. Depuis, un terrain qui était rempli de vie a été complètement déboisé. Les contaminants qui y étaient emprisonnés sont à présent libres de ruisseler à la moindre bordée de pluie vers le Richelieu. Le super ministre Fitzgibbon a quitté le navire avant que celui-ci ne prenne l'eau. De l'argent, beaucoup d'argent, a été investi et encore plus d'argent a été perdu. Cependant la force citoyenne ne lâche pas. Afin de réaliser des analyses des sols, s'assurer que l'eau potable l'est toujours, une levée de fonds en collaboration avec le Fond Héritage pour l'Environnement a été mise sur pied par le C.A.C. Les membres du Comité poursuivent leurs démarches. Quand ce n'est pas l'échantillonnage qui les occupe, ce sont les démarches en lien avec le changement de zonage, de multifonctionnel à industriel, annoncé à McMasterville. Leurs temps libres, ieIs les occupent à faire des recherches sur la filière batterie, créer des tracts, des capsules d'informations, planifier de nouvelles assemblées citoyennes. Leur espoir, que plus jamais le vert ne vire au gris.

Jacinthe Villeneuve est porte-parole du Comité Action Citoyenne - projet Northvolt.

Photo : Comité Action Citoyenne

D’Olivier Le Jeune à Pierre Coriolan et inversement

Nous vivons, au Québec autant qu'ailleurs, dans l'espace de circulation de la modernité occidentale, dans l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement, dans le futur (…)

Nous vivons, au Québec autant qu'ailleurs, dans l'espace de circulation de la modernité occidentale, dans l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement, dans le futur anticipé par l'esclavage moderne des Africain·es, par le passé qui n'est pas passé mais se répète, se déplace, se replace. Et la texture de cette durée a un nom, des noms.

Ie suis deuenu regent en Canada : i'auois l'autre iour vn petit Sauuage d'vn costé, et vn petit Negre ou Maure de l'autre, ausquels i'apprenois à cognoistre les lettres. […] [C]e petit Sauuage est celuy qu'on nous laissera bien tost tout à fait ; ce petit Negre a esté laissé par les Anglois à ceste famille Françoise qui est icy.

Le « petit Negre » dont parle le prêtre jésuite Paul Le Jeune en 1632, auquel il donnera son propre nom, Olivier Le Jeune, est le premier esclave documenté de la Nouvelle-France. Arrivé en 1629, il est peu de temps après « laissé par les Anglois à ceste famille Françoise qui est icy », celle de Guillaume Couillart, premier colon français anobli par le roi, et de sa femme Guillemette Hébert, fille du premier cultivateur de la Nouvelle-France, Louis Hébert. Le « petit Negre » Olivier Le Jeune est la propriété des Couillart-Hébert, chez qui résident aussi deux des trois jeunes Autochtones que Champlain souhaite emmener en France ; propriété des Couillart-Hébert au même titre que les terres dont ceux-ci héritent de Louis Hébert à sa mort et de celles que leur accorde Samuel de Champlain ; propriété, aux côtés de deux « sauvageresses » à « civiliser », des tout premiers propriétaires terriens en Nouvelle-France.

Une négation essentielle

En plus de son ampleur, c'est précisément quant à ce qui en sera l'objet que se distinguent les dimensions les plus singulières et durables de l'esclavage moderne des Africain·es : avant et après toute quantification et rationalité économique, l'esclavage moderne des Africain·es repose sur, et consolide, une compréhension de (ce) qui est noir comme négation essentielle et nécessaire du monde moderne, de sa conceptualisation de l'humanité et de la liberté jusqu'à la structuration de son mode de production. Ainsi, pour peu que nous acceptions la modernité (ontologique, épistémologique, politique) de nos sociétés contemporaines, nous reconnaissons aussi la durée de ce qui lui est négativement essentiel et nécessaire : nous vivons, dans ce sens, dans l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement, par le passé qui n'est pas passé mais se répète, se déplace, se replace. Et dans le contexte du projet colonial en formation depuis la Nouvelle-France, ce cadrage apparait plus essentiel encore, considérant que les études statistiques, démographiques et économiques précipitent d'une part l'atténuation de l'intensité de l'esclavage depuis au moins la fin du 18e siècle, présenté comme phénomène « bénin » et « marginal » lorsque reconnu, et d'autre part la structuration raciale qui à la fois la sous-entend et en émerge.

Les spécificités économiques, démographiques, géographiques, culturelles, légales et expérientielles de l'esclavage et de la violence anti-noire dans la société en construction depuis la Nouvelle-France, autrement dit, en font ressortir les paramètres localisés bien plus qu'elles n'en évacuent la réalité. Sous les régimes français puis britannique, l'absence et l'impraticabilité d'une économie de plantation similaire à celle des colonies plus au sud n'empêche en aucun cas sa rationalité raciale et culturelle et, ensuite, n'évacue pas mais, plutôt, contextualise la structuration, les intentions, les investissements et les dynamiques esclavagistes ainsi que leurs héritages dans la durée.

Deux cents ans d'esclavage

Si le premier esclave noir recensé dans ce qui deviendra le Québec, dit Olivier Le Jeune, remonte à 1629, c'est surtout à la fin du 17e siècle que l'on situe l'augmentation numérique significative d'esclaves autochtones principalement arrivé·es du bassin du Missouri, mais aussi les premières formalisations discursives de la volonté et de la nécessité d'avoir des esclaves noir·es. En témoigne notamment, en 1689, le plaidoyer du procureur général Ruette d'Auteuil, qui fait valoir le bienfondé et la nécessité d'esclaves noir·es malgré les conditions météorologiques. Puis, en 1716, une requête des autorités coloniales en appelle du travail des esclaves noir·es notamment pour l'aide aux ainé·es, la culture de la terre, le défrichage et la défense du pays. Ces tentatives, cependant, demeurent peu fructueuses, principalement en raison des priorités économiques des acteurs non étatiques assurant la traite transatlantique. L'esclavage demeure donc essentiellement autochtone, et le sera tout au long de l'histoire esclavagiste du Québec et du Canada.

Jusqu'à 1709, pourtant, l'encadrement juridique de l'esclavage au Canada se résume à une application coutumière du Code noir, qui régit l'esclavage dans les Caraïbes, et de sa déclinaison louisianaise, et ne s'applique sans équivoque qu'aux Noir·es. Ces codes assimilent les esclaves aux biens meubles et les distinguent clairement des sujets. C'est ensuite la déclaration de l'intendant Raudot en 1709 qui tiendra lieu de premier texte officiel quant à l'esclavage au Canada, formalisant le droit de propriété d'esclaves ainsi que les interdictions de la fuite et de la complicité dans la fuite. Alors que le texte marque les esclaves autochtones appelés « Panis » [1] d'une condition structurelle d'esclaves, il se garde cependant de déclarer les Autochtones « esclavables » au même titre que toute personne noire.

L'esclavage en Nouvelle-France, ainsi que plus tard sous le régime britannique qui en reconduira la structure et les paramètres légaux en favorisant plus encore l'asservissement des Africain·es, se poursuivra jusqu'au début du 19e siècle. Le dernier acte de vente d'esclave est daté du 14 septembre 1799. On recensera au total près de 4200 esclaves, dont 2700 Autochtones (majoritairement des femmes) et 1500 Noir·es, arrivé·es de différents endroits par bateaux souvent aux côtés de différentes marchandises coloniales, vendu·es souvent plusieurs fois, acheté·es ou encore saisi·es, et majoritairement hommes. Ces esclaves, si l'on se fie au Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires de Marcel Trudel malgré la difficulté d'un dénombrement fiable, se retrouvent en grande majorité en milieu urbain (73,1% des esclaves autochtones et 87,1% des esclaves noir·es), et sont la propriété notamment de marchands, officiers militaires, marins, religieux, juges, gouverneurs, législateurs, notaires, chirurgiens, cabaretiers, forgerons, bouchers, boulangers, tailleurs et imprimeurs. Ceux-ci, par ailleurs, sont à 84,7% francophones. Cette quantité « restreinte » d'esclaves, qui d'ailleurs n'est pas étrangère à la faible population coloniale, ne résorbe donc en aucun cas l'importance culturelle, politique et économique de l'institution ici.

Des spécificités québécoises

Malgré la multidimensionnalité du travail accompli par plusieurs esclaves, en l'absence d'une économie basée sur la plantation, c'est l'espace domestique qui spatialise la relation genrée entre maitres et esclaves en ce qu'il détermine leur proximité physique et ce qu'elle implique. La plupart du temps, les esclaves vivent dans la résidence de leurs maitres plutôt que, par exemple, dans les quartiers d'esclaves que permettent et impliquent la matérialité de la plantation et le climat tropical. Cette proximité ne relève non pas, comme il a été suggéré par plusieurs, de l'« humanité » des maitres, voire de l'inexistence de l'esclavage, mais bien davantage de la nature du travail des esclaves de même que de l'« entretien », c'est-à-dire de la surveillance, du contrôle, de l'hypervisibilité et de l'exposition aux violences genrées notamment reproductives, d'une commodité aussi rare et chère que convoitée.

Comme en témoignent les démarches entreprises par les autorités coloniales depuis la fin du 17e siècle, de même que le prix de vente des esclaves, il est ici utile de noter encore une fois que tandis que la majorité des esclaves au Québec sont autochtones, cette proportion ne correspond pas aux volontés des colons, aux efforts des autorités coloniales, et aux premières législations en place. Cette proportion, autrement dit, ne correspond pas à l'ontologie politique raciale et à la place plus générale du Canada et du Québec dans le complexe esclavagiste atlantique, qu'il s'agisse de la construction de navires, du commerce de la morue qui aura nourri les esclaves dans l'espace Caraïbe, ou encore de la vente de milliers d'esclaves par l'illustre Pierre Le Moyne d'Iberville.

En plus de partager les paramètres généraux de la structuration moderne transnationale de l'esclavage et de la violence anti-noire, l'institution de l'esclavage au Québec déclenche ou remédie donc la violence anti-noire dans des paramètres spécifiques, qui créent la texture de l'après-vie de l'esclavage toujours en déploiement : urbanité, hétérogénéité de l'expérience noire localisée, proximité physique avec les maitres et, conséquemment, permanence de la violence et de la surveillance.

Pierre Coriolan et l'après-vie de l'esclavage

Le 27 juin 2017, quelques jours à peine après le dépôt par le premier ministre Philippe Couillard, descendant de Guillaume Couillart et de Guillemette Hébert, d'une politique d'affirmation du Québec inscrite dans la longue durée de ce qui émerge au « moment où les Européens découvrent le ‘Nouveau Monde' », tout juste quelques jours après : trois balles de 9mm, trente-six secondes de décharges de Taser et des coups de matraque mettent fin à la vie de Pierre Coriolan, un homme noir d'origine haïtienne, aux prises avec des troubles de santé mentale, dans un couloir de l'immeuble où il logeait, dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Le jour même, Coriolan devait quitter son logement, un logement subventionné par le programme québécois d'Habitations à loyer modique, après avoir reçu un avis d'expulsion au début du mois. Mais il y était toujours, vers 19h ; en crise, bruyant, plus qu'à son habitude selon le voisin qui a prévenu le Service de Police de la ville de Montréal. À leur arrivée et jusqu'à sa mort quelques minutes plus tard, Coriolan serait apparu menaçant aux six policiers, même atteint, tombé sur le ventre, incapable de se relever. « Sous le stress, j'ai dit que ça allait prendre une autre shot », explique le sergent Michon alors en charge de l'intervention. Le lendemain, le décès était annoncé à la famille par téléphone. Et malgré ses airs d'exécution, dont convainc plus encore la captation vidéo, aucune accusation n'aura été portée contre les policiers impliqués. Plutôt, en marge des audiences du Bureau des enquêtes indépendantes, le quotidien Le Devoir titrait en février 2020 « De la cocaïne dans le sang de Coriolan ».

La mort de Pierre Coriolan épelle la durée de la violence anti-noire dans les paramètres spécifiques qui se déploient depuis l'esclavage. La mort de Pierre Coriolan, comme son annonce à la famille, sa représentation médiatique ou encore sa mise en récit policière et institutionnelle, poursuit la violence anti-noire au Québec en rejouant au 21e siècle le parcours au début duquel apparait Olivier Le Jeune. Elle résulte notamment de la violence étatique directe, dictée par – et dictant en retour – l'écriture législative, juridique, savante, littéraire, médiatique du danger noir et donc de sa surveillance ici facilitée par la proximité physique de l'urbanité. Si le corpus juridique et les discours politiques entourant l'esclavage, de l'application coutumière du Code noir jusqu'aux requêtes (en 1799 et 1800) présentées par le député Joseph Papineau pour encadrer les fuites et statuts d'esclaves ainsi que les droits des propriétaires, circonscrivent l'existence noire jusqu'à l'abolition formelle de l'esclavage, ils survivent directement et indirectement dans les rhétoriques et pratiques ségrégationnistes du début du 20e siècle et dans les législations et discours en apparence non racistes qui déterminent et s'alimentent de la violence anti-noire à partir des années 1960 et 1970.

Si la violence anti-noire et la construction discursive du danger noir, à surveiller, sur laquelle elle s'appuie (et qu'elle renforce en retour) poursuivent la sujétion au-delà de l'institution de l'esclavage, de la même manière l'organisation spatiale de l'esclavage ruisselle jusqu'au 27 juin 2017 et au-delà. La mort de Pierre Coriolan, d'origine haïtienne, est un enchainement qui convoque la spatialisation de la violence et l'expérience transatlantique de ne pas être à sa place, de ne pas, plus précisément, avoir de place – une expérience spatiale, territoriale et géographique noire cadrée comme « non géographique » ou a-territoriale, qui commande de questionner le « où » noir dans et contre les géographies de la domination, en pleine ville. Dans l'après-vie québécoise de l'esclavage, plus encore, l'expérience individualisée de l'effacement et de l'expulsion poursuivent les lignes de fuite de l'isolement de la captivité domestique et conséquemment d'une présence-absence noire disloquée.


[1] Les Pawnees, peuple autochtone de la région du Nebraska.

Philippe Néméh-Nombré est professeur adjoint à l'École d'innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l'Université Saint-Paul.

Illustration : Elisabeth Doyon

Mexique : le ballon des luttes sociales roule dans les villes qui accueillent le Mundial

1er juillet, par Victor Ibarra
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Víctor Ibarra, texte et photos, correspondant au Mexique Ces derniers jours, le ballon roule sur les terrains de la Coupe du monde de football au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Mais dans les rues des villes mexicaines hôtes — Mexico, Guadalajara et Monterrey — ainsi que dans plusieurs (…)

Ce que signifie le 1er juillet aux États-Unis considérant la promesse de Trump de réformer l’ALENA

1er juillet, par Rédaction-coordination JdA-PA
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Communiqué de Public Citizens, Washington Nous publions le communiqué de Public Citizen – PC mis en ligne le 20 juin concernant la révision de l’accord commercial trinationale qui doivient débuter aujourd’hui 1er juillet. Il s’agit d’une organisation citoyenne nationale à but non lucratif basée (…)

Vélo non mixte. Balade à Trois-Rivières

Le vélo est sans équivoque le moyen de transport le plus écologique qui soit. En revanche, sa pratique est parfois limitée par l'absence ou l'inadéquation des infrastructures. (…)

Le vélo est sans équivoque le moyen de transport le plus écologique qui soit. En revanche, sa pratique est parfois limitée par l'absence ou l'inadéquation des infrastructures. C'est pour cela qu'est née la Cyclerie. Ce groupe communautaire basé à Trois-Rivières a créé le programme « Toutes à vélo », afin de permettre d'apprendre à faire du vélo en milieu urbain. À bâbord ! s'est entretenu avec Aline Crédeville, citoyenne cycliste et bénévole à la Cyclerie. Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Qu'est-ce qu'exactement la Cyclerie ?

Aline Crédeville : C'est un organisme communautaire qui est né de la volonté de neuf personnes fondatrices souhaitant promouvoir la culture « vélo », dont deux anciens élus de la ville. Ça se traduit concrètement par une communauté gravitant autour d'un atelier de réparation et d'entretien mécanique de vélo ouvert aux membres et autour de projets événementiels ou saisonniers qui assoient et promeuvent le transport à vélo urbain.

ÀB ! : Les conditions pour la pratique du vélo comme moyen de transport sont-elles réunies à Trois-Rivières ? En quoi la Cyclerie participe-t-elle à la rencontre de ces conditions ?

A. C. : Il y a plusieurs facteurs qui sont à réunir pour que le vélo passe d'une pratique récréative à un véritable moyen de transport pour une large communauté de personnes. L'absence d'autonomie « mécanique » est un frein important à la pratique, d'où la création de l'atelier de réparation et d'entretien où des personnes plus ferrées viennent partager leur expertise à d'autres, désireuses de ne pas se retrouver penaudes devant une crevaison inopportune. Mais il n'y a pas que la mécanique pour être autonome ou plutôt « vélonome ». Il y a aussi le fait de savoir être cycliste en ville dans des conditions parfois hostiles : partage inéquitable de la route, infrastructures routières inadaptées, et le climat qui peut aussi faire faiblir la volonté.

La Cyclerie organise et réalise des actions visant à encapaciter les personnes via des formations et événements axés sur l'expérience de la mobilité cycliste : vélo d'hiver, essai de vélos-cargo, ou encore des balades urbaines (dont la participation aux masses critiques [1] – édition trifluvienne). Enfin, pour devenir cycliste, l'appartenance à une communauté est cruciale, afin d'échanger autour de notre pratique de cyclistes urbain·es. En cela, la Cyclerie permet ce lieu d'échanges et d'existence.

ÀB ! : Certains limitent les retombées du vélo à des améliorations en termes de santé et d'environnement. Vous semblez partager une vision plus holistique des retombées sociales du vélo ?

A. C. : Oui la santé, oui l'environnement, mais effectivement je crois aussi beaucoup en la capacité d'autonomie que le transport à vélo permet. Le temps et l'espace défilent différemment à vélo. On est en contact constant avec notre environnement immédiat. L'échange avec celui-ci n'est non seulement pas coupé, mais il est « sublimé ». Je veux dire : quel plaisir de se mouvoir dans l'espace, sentir le vent sur sa peau. Comme dirait l'une des participantes de « Toutes à vélo », c'est comme voler ! C'est aussi pouvoir dire salut aux personnes que tu connais, t'arrêter et repartir. Aller d'un endroit à un autre, efficacement. Il y a un fort sentiment d'autonomie, de liberté, mais aussi d'appartenance au lieu et aux personnes qui partagent ce mode de transport. Aussi, on retrouve toute sorte de monde à vélo. Pas forcément les mêmes vélos c'est certain, toutefois, tout le monde pédale. Et un vélo c'est bien plus beau qu'un char. Esthétiquement, on est ailleurs. Écologiquement aussi. Socialement, c'est évident. Le vélo remet les pédales à l'heure...d'aujourd'hui.

ÀB ! : Comment est venue l'idée géniale des balades non mixtes ? Quel bilan en tirez-vous ?

A. C. : Les balades non mixtes ont commencé avec l'idée de faire une édition trifluvienne de « Toutes à vélo » (programme développé par Vélo Québec destiné aux femmes par des femmes pour apprendre à faire du vélo). Les objectifs étaient de donner l'occasion (1) d'apprendre ou de réapprendre le vélo, (2) de comprendre comment se déplacer en ville à vélo, (3) de le faire entre femmes sans mexplication [2], à leur rythme, en sécurité et dans la bienveillance.

En parallèle des séances, on a aussi organisé une garderie pour que les femmes puissent venir et faire garder leurs enfants le temps des séances. La balade, un coup de pédale à la fois. D'abord une pédale, puis les deux. Voir le sourire aux premiers coups de pédales, les éclats de rire quand soudainement, oui, il faut freiner…avant le mur. Une franche camaraderie parmi cette dizaine de femmes de tous âges, et de toutes expériences. Faire le circuit routier en milieu urbain, apprendre à tourner aux intersections, indiquer sa direction, savoir quand on a priorité, se positionner légitimement sur la voie, et oui, répondre aux incivilités et à des comportements dangereux d'automobilistes.

Leurs motivations ? Parmi celles qu'elles nous ont dites : « Ne pas dépendre des horaires des bus », accompagner leurs enfants à vélo au lieu d'être sur le bord à tenir les sacs et les gourdes. À refaire ? Elles étaient unanimes. Des ajustements, certainement. Le bilan est positif, très positif. Ce fut un franc succès : sur les 15 personnes inscrites, 12 sont venues, et régulièrement.

ÀB ! : Vous avez aussi tenu des balades réservées aux femmes issues de l'immigration ? Quelles ont été les retombées ?

A. C. : On a ajouté le volet « nouvelles arrivantes » parce que justement on croit au fait que permettre aux femmes nouvelles arrivantes de faire du vélo en ville pouvait les affranchir et faciliter leur autonomie en matière de mobilité. On pense refaire plusieurs fois cette expérience, mais sous une forme moins concentrée dans le temps, destinée à d'autres groupes de personnes, comme les personnes étudiantes étrangères, et pas uniquement en non-mixité.

On a aussi l'idée de proposer des balades aux personnes ayant suivi le programme, sous la forme de mentorat afin de consolider les acquis et la confiance. Pour les prochaines éditions, on s'organise aussi de manière à avoir davantage de bénévoles. Nous n'étions pour cette édition que deux à avoir suivi la formation « Cycliste avertie » de Vélo Québec, ce qui est limitant : nous seules pouvions assurer la sécurité des sorties sur route.

ÀB ! : Quelles sont les prochaines activités de la Cyclerie ? Quel avenir pour le vélo à Trois-Rivières ?

A. C. : De manière récurrente, tous les jeudis soir l'atelier de mécanique est ouvert sur rendez-vous, et les deuxièmes samedis du mois, nous tenons l'atelier de mécanique vélo non mixte : Les Maniv'elles. L'idée, c'est de s'offrir un temps et un espace par des femmes pour des femmes et autres personnes non-cis, pour apprendre la mécanique vélo. En parallèle de cette mission mécanique, la deuxième collecte de vélos se profile à la mi-octobre. S'ensuit ensuite la formation de vélo d'hiver avec un don d'équipement de 200$ pour les personnes cyclistes participant à notre programme. La conversion aux conditions hivernales en est bien facilitée ! Notre but ? Le pont Laviolette à vélo ! Mais plus sérieusement, à long terme : améliorer l'image du transport à vélo urbain et périurbain, augmenter la fréquentation cycliste, obtenir de meilleures infrastructures, et augmenter l'accessibilité à ce mode de transport, pour tous et toutes, à Trois-Rivières.


[1] Une masse critique est une mobilisation de cyclistes dans l'espace public duquel les automobilistes sont exclus. Ce mouvement mondial, à la fois festif et revendicatif, vise à réclamer l'espace urbain, développer la sociabilité entre cyclistes et promouvoir les transports alternatifs et écoresponsables.

[2] Francisation du concept féministe anglais de « mansplaining »

Photo : Aline Crédeville

Relancer les luttes écologiques au Québec

28 juin, par Nicolas Lacroix, Louise Nachet, Claude Vaillancourt — , , , ,
Le mouvement écologiste est à la fois fragile et bien implanté au Québec. Des années de luttes ont mené à des avancées significatives, tant en termes de positionnement que (…)

Le mouvement écologiste est à la fois fragile et bien implanté au Québec. Des années de luttes ont mené à des avancées significatives, tant en termes de positionnement que d'organisation. Mais les nombreuses difficultés à faire adopter des mesures conséquentes et l'inaction persistante des États montrent aussi que les gains actuels restent insuffisants. D'autant plus qu'avec l'élection de Donald Trump aux États-Unis et celle probable de Pierre Poilièvre à Ottawa, cette stagnation risque de se transformer en un ressac considérable.

Mini-dossier coordonné par Nicolas Lacroix, Louise Nachet et Claude Vaillancourt

D'où notre initiative de faire le point sur les luttes écologistes. Ce mini-dossier, prélude à des développements ultérieurs, lance quelques pistes : évaluer les reculs et les avancées, penser le fatalisme qui touche une partie du mouvement et mettre de l'avant de nouveaux collectifs (les Soulèvements du fleuve) qui participent de la relance des luttes.

Les COP sur le climat, neutralisées et décrédibilisées par le rôle qu'y joue désormais l'industrie fossile, ainsi que le climatoscepticisme de la nouvelle administration étatsunienne annoncent des années difficiles pour le mouvement écologiste. Il importe par conséquent de renforcer nos résistances et de leur donner une nouvelle impulsion. Cela commence par une reconnaissance de l'état de nos luttes.

Les Soulèvements du fleuve : construire un nouveau rapport de force

Né de la rencontre et de l'agrégation de plusieurs luttes locales au Québec, le récent collectif Les Soulèvements du fleuve entend participer de manière plus radicale et (…)

Né de la rencontre et de l'agrégation de plusieurs luttes locales au Québec, le récent collectif Les Soulèvements du fleuve entend participer de manière plus radicale et créative à la résistance contre le complexe industriel, colonial et extractiviste. Cibler les véritables responsables, densifier le réseau de résistance et reprendre du terrain, tels sont leurs objectifs immédiats. À bâbord ! s'est entretenu avec eux. Propos recueillis par Nicolas Lacroix.

À bâbord ! : Pouvez-vous expliquer ce que sont les Soulèvements du fleuve ?

Les Soulèvements du fleuve : Les Soulèvements du fleuve sont nés de la nécessité de dépasser nos luttes et nos situations locales pour composer un mouvement capable de désarmer ceux qui aménagent la dépossession et la destruction. À travers les rencontres et les débats, nous en sommes venu·es au constat que la simple addition de nos résistances n'est pas suffisante pour faire face au niveau de coordination et de planification d'un projet comme le Projet Saint-Laurent du gouvernement Legault. Les Soulèvements du fleuve rassemblent et densifient ainsi les initiatives qui germent un peu partout afin de résister collectivement au développement extractiviste et industriel en cours. Puisqu'aucun gouvernement n'est en mesure de répondre à la catastrophe actuelle, il nous revient de nous imposer pour construire un monde nouveau. Les Soulèvements du fleuve ne sont donc ni organisation ni groupe particulier, mais bien la composition de ces résistances. Évidemment, les hypothèses, les forces et les limites des Soulèvements de la Terre français sont une inspiration à la fois pratique et théorique pour l'avenir de nos mouvements.

ÀB ! : Comment l'action des Soulèvements du fleuve s'inscrit-elle dans le contexte du Québec, notamment eu égard aux dynamiques coloniales qui y sont à l'œuvre ?

LSF : Si notre tentative part effectivement des communautés allochtones, nous avons comme objectif de dépasser les frontières. S'opposer aux pratiques extractivistes et destructrices des terres et de ses populations s'inscrit selon nous dans une logique de résistance aux logiques coloniales d'accaparement des terres pour l'extraction. Dans notre volonté d'amplifier la force et la voix des résistances et des alternatives face à la destruction du monde, nous cherchons activement à soutenir et à participer aux mouvements de restitution des territoires autochtones (Land Back). Plus largement, notre hypothèse est d'impulser un mouvement de rébellion contre les architectes de la fin du monde en construisant des réseaux de luttes locales qui traversent les différentes communautés. Évidemment, les grandes distances géographiques qui nous séparent, les barrières culturelles et les fractures raciales complexifient ce travail. Mais nous savons qu'une piste de solution se trouve dans la rencontre réelle, le partage et l'écoute, et c'est ce à quoi nous travaillons.

ÀB ! : L'opposition au « projet Saint-Laurent » de l'actuel gouvernement caquiste apparaît comme l'un des principaux moteurs de l'action des Soulèvements du fleuve. Pouvez-vous expliquer ce en quoi consiste le « projet Saint-Laurent » et pourquoi les Soulèvements du fleuve s'y opposent ?

LSF : Faisant suite au Plan Nord, le projet Saint-Laurent s'illustre par la poursuite d'un développement techno-industriel, énergétique, extractiviste, portuaire et routier sans limite entrepris par le gouvernement pour supposément répondre à la crise climatique. Il incarne la réponse capitaliste par excellence face à ses propres défaillances écologiques et sociales : exploiter plus, creuser plus profond, re-industrialiser, marchandiser le vivant et approfondir le ravage. Mais ce renouveau du développement techno-industriel décomplexé n'est pour nous qu'un point de départ. L'exploitation des territoires dépasse le projet Saint-Laurent et son impopulaire filière batterie. L'exploitation forestière, l'agro-industrie ou le passage d'oléoducs pétroliers ne seront pas en reste. Ces complexes étant régis par les mêmes logiques destructrices de dépossession et d'extraction, le projet des Soulèvements du fleuve se doit de considérer le problème dans sa totalité.

ÀB ! : Comment les Soulèvements du fleuve conçoivent-ils leur rôle dans la relance des luttes écologistes ? Quels sont ses rapports avec les autres mobilisations et organisations écologistes ?

LSF : Il nous faut à notre avis devenir une force politique capable de construire et maintenir un rapport de force permettant de faire fléchir ceux que nous nommons les architectes de la destruction. Cela passe par une composition entre groupes en

tout genre : ONG, syndicats, groupes citoyens, écologistes, groupes autonomes, coopératives de solidarité, alternatives paysannes, naturalistes, amoureux·euses des boises, etc., en combinant et dépassant nos perspectives et nos moyens d'actions propres. Il s'agit donc pour nous maintenant de s'organiser dans des lieux et des moments donnés, de dessiner des trajectoires communes. Nous mettons au jeu l'hypothèse de la composition : nous ne considérons pas qu'une vision ou une forme d'intervention doit primer sur une autre, mais envisageons plutôt la musicalité de l'ensemble. Suivant cette métaphore, les Soulèvements du fleuve ne prennent pas le rôle de chef d'orchestre, mais se font plutôt les technicien·ne.s qui s'assurent dans l'ombre que chacun·e soit capable de jouer du mieux qu'il ou elle le peut.

ÀB ! : Quels sont les objectifs à plus ou moins long terme des Soulèvements du fleuve ?

LSF : Un peu partout, une évidence est partagée : il est aujourd'hui nécessaire de reprendre l'offensive, de gagner du terrain à la fois symboliquement et matériellement. C'est-à-dire, d'une part, de contrer les discours dominants sur l'économie, la croissance et leur caractère indépassable. Se rencontrer, discuter, travailler les imaginaires, inventer d'autres possibles. Mettre de l'avant d'autres discours que celui de notre extinction assurée. Ce mouvement doit, d'autre part, être aussi celui d'une offensive matérielle. Partout où des territoires sont menacés, nous appelons à ce que tous les efforts soient faits pour les défendre afin qu'ils soient restitués aux communautés concernées, habités de nouvelles pratiques écologiques, occupés d'usages collectifs, ou simplement laissés vagues. Nous défendons à la fois la possibilité que des terres puissent demeurer improductives – que tout ne soit pas réduit à sa valeur, son travail, son rendement, que des choses puissent exister telles quelles – mais aussi l'invention de nouveaux usages, la création d'infrastructures qui nous permettent de résister et de se réinventer dans le temps. Si nous avons comme objectifs immédiats l'arrêt des projets ravageurs spécifiques, nous savons que la victoire réelle dépend de notre capacite à inventer de nouveaux rapports aux un·e·s et aux autres, à nous-même, à la Terre et à toutes les formes de vie qui la peuplent.

Où en sont les luttes écologiques ?

Depuis les grandes manifestations de 2019, la lutte pour l'environnement semble ralentir, ou connaître un important ressac. Avec la montée de l'extrême droite, l'application (…)

Depuis les grandes manifestations de 2019, la lutte pour l'environnement semble ralentir, ou connaître un important ressac. Avec la montée de l'extrême droite, l'application contestée de mesures environnementales et une certaine lassitude, l'environnement ne semble plus occuper une place aussi marquante. Mais est-ce vraiment le cas ?

Chose certaine, la planète continue de se réchauffer et les catastrophes naturelles s'accumulent… Et bien sûr, les grandes manifestations ne sont pas le seul mode de pression pour inciter les gouvernements et les populations à se lancer de façon plus significative dans la transition écologique. Mais si on les considère comme un important barème, il devient évident que celles qu'on a tenté de relancer après le grand sommeil des années de la covid-19 n'ont eu ni l'ampleur ni la couverture médiatique qu'elles auraient pourtant dû obtenir.

Le réchauffement climatique ne crée plus le même effet de stupeur, ses conséquences n'ont plus l'impact de la nouveauté. Il se développe au contraire une forme de résignation et de défaitisme devant les constats terrifiants du GIEC et des groupes environnementalistes. À force de les entendre sans réelles modifications, leurs propos ne parviennent plus à alarmer autant. Mais comment pourraient-ils se renouveler si la situation ne change pas ?

Le déni se renforce

La montée de l'extrême droite partout dans le monde devient un des principaux obstacles à la transition écologique. Ne reculant pas devant les raccourcis démagogiques, celle-ci parvient à faire croire que les politiques environnementales se retournent contre les citoyen·nes qu'elle prétend défendre. C'est au nom du peuple qu'elle s'oppose à la taxe sur le carbone au Canada, aux éoliennes en France, et qu'elle soutient l'exploitation sans limites des hydrocarbures aux États-Unis.

Quitte à mentir effrontément, comme Pierre Poilievre, lorsqu'il prétend que la taxe sur le carbone affame la population, alors que grâce à une ristourne, elle donne plus d'argent qu'elle en prend pour huit Canadiens sur dix, selon le directeur parlementaire du budget. Le populisme de droite est parvenu à faire de la protection de l'environnement un épouvantail lui permettant d'attirer les votes. Un enjeu que la droite cherche à rendre impopulaire, si bien que les partis centristes et libéraux cherchent à l'éviter, comme on l'a constaté lors du débat présidentiel entre Donald Trump et Kamala Harris, où la question climatique a été à peine abordée.

L'indifférence de nombreuses personnes provient aussi de l'illusion créée par l'adoption de certaines mesures présentées comme efficaces, mais qui, dans le fond, ne le sont pas. La population est rassurée : le gouvernement agit, même s'il est loin de le faire convenablement. Ainsi, le projet de loi 69 sur l'énergie (PL69), devant assurer « la gouvernance responsable des ressources énergétiques », ne propose aucune mesure de décarbonation et prévoit un large plan pour produire toujours plus d'électricité, peu importe les effets nuisibles sur l'environnement et les coûts élevés de cette transformation — qui seront par ailleurs absorbés par la population.

Parfois aussi, certaines bonnes mesures, prises ou présentées inconsidérément, déclenchent une réaction provoquant de véritables reculs. La taxe sur le carburant en France, décrétée par le gouvernement Macron, non progressive et suivant une importante baisse d'impôt pour les riches, a déclenché la juste indignation des Gilets jaunes. Devant cette réaction très forte, l'écofiscalité, même responsable et bien modulée, est devenue sulfureuse pour plusieurs gouvernements. Au Québec, la présentation maladroite de Québec solidaire de sa taxe sur les voitures polluantes a écarté toute idée de bonus-malus sur l'achat d'autos, visant à récompenser les bonnes pratiques et pénaliser les mauvaises. Devant des échecs de ce type, le risque de l'impopularité de nombreuses mesures pro-environnementales rend craintives les personnes exerçant le pouvoir. Les politiques environnementales deviennent risquées pour elles.

Les pressions constantes des lobbys industriels auprès des gouvernements et de l'opinion publique créent une importante stagnation, quand il ne s'agit pas de reculs. Ces pressions se font sentir à tous les niveaux de gouvernement : dans le monde par des délégations importantes de représentant·es des compagnies d'hydrocarbures dans les conférences sur le climat ; par des rencontres très nombreuses avec des élu·es et fonctionnaires auprès du gouvernement fédéral tel que le révèle le registre des lobbyistes ; dans les audiences de la commission parlementaire sur le projet de loi sur l'énergie au Québec (PL69) où les grandes entreprises privées sont fortement majoritaires.

Un mouvement en pleine évolution

Si les grandes manifestations sont toujours nécessaires pour convaincre les personnes d'agir plus fermement en faveur de la transition écologique, il existe plusieurs autres moyens d'atteindre ce but. Depuis plusieurs années, des progrès ont été accomplis en multipliant les initiatives de toutes sortes, pas toujours spectaculaires, mais efficaces chacune à leur manière.

Plusieurs municipalités font davantage leur part, notamment au Québec, où aux dernières élections, le mouvement citoyen Vire au vert a favorisé la victoire de plusieurs conseillers municipaux écologistes. Cela a permis des changements souvent très visibles, comme à Montréal : verdissement des rues, développement de pistes cyclables sécuritaires, réduction des places de stationnements, planification de quartiers écologiques (tout en se montrant incapable de bloquer des projets de promoteurs immobiliers allant à contresens comme Royalmount et Maestria).

Les groupes citoyens sont maintenant beaucoup mieux outillés pour mettre en branle la transition. Ils ont conçu leurs propres documents décrivant précisément les pistes à suivre (les Chantiers de la Déclaration d'urgence climatique, les 101 idées pour le climat du Pacte pour la transition et la volumineuse Feuille de route du Front commun pour la transition énergétique). Ces connaissances acquises permettent de mieux réagir devant les initiatives gouvernementales défavorables à l'environnement même si des coups de force comme l'installation de Northvolt ou le PL69 restent difficiles à contrer.

De nombreuses initiatives citoyennes ont été mises en place, visant à encadrer la transition écologique à une échelle locale par une série d'initiatives variées. Les Collectivités ZéN (zéro émission nette), déployées dans huit régions et municipalités du Québec, ou le projet de Transition juste en milieu de travail ne sont que deux exemples parmi une constellation d'initiatives dans les villes et les régions, portées par des citoyen·nes mobilisé·es en grand nombre pour protéger l'environnement. Leur travail, souvent dans l'ombre, crée de véritables transformations.

D'autres choisissent de combattre l'inertie des gouvernements et d'une partie de la population en renouant avec les actions et discours radicaux, avec la remise en cause d'un capitalisme à bout de souffle. Les 11 brefs essais pour la justice climatique, sous la direction de Zoyanne Côté et Sandrine Giérula1, reflètent bien la réaction de jeunes autrices indignées, décidées à nourrir leurs actions de leur colère comme le disent les directrices de l'ouvrage :

« “ Amour et rage ”, “ Résister et fleurir ”. Ces slogans nous rappellent qu'une part de nous doit s'opposer à ce qui est érigé pour que l'autre puisse faire germer la suite. Résister par amour. Fleurir par rage. Il faut oser le dire et s'activer : nous devons détruire notre système économique ; notre société impérialiste doit s'effondrer. Cela ne veut pas dire que nous sombrerons avec elle. Ayons de l'ambition révolutionnaire. »

Le mouvement Extinction Rebellion, fondé en 2018, se distingue toujours par de spectaculaires actions dérangeantes. Dans son sillon, plusieurs groupes reprennent des tactiques semblables, comme Rage climatique et Dernière génération, ce dernier groupe ayant notamment barré l'accès à un débarcadère de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau en pleine période des vacances l'été dernier. L'inaction climatique risque de multiplier ce genre d'interventions qui seront de plus en plus facilement justifiées.

Les luttes environnementales se déclinent donc aujourd'hui, encore plus qu'auparavant, dans un large prisme d'approches. Peut-être est-il plus difficile d'en faire un portrait global et de déterminer avec conviction si elles progressent ou si elles stagnent. Chose certaine : les gouvernements et les individus en position de pouvoir n'en font toujours pas assez et sont les vrais responsables des insuffisantes avancées en matière de protection de l'environnement. D'où la nécessité de continuer à exercer toujours plus de pression sur eux.

Illustration : Elisabeth Doyon

De quoi Doomer est-il le nom ?

Un défaitisme malsain toucherait le mouvement écologiste contemporain. Selon un nombre croissant de commentateurs, le doomism, doomerism ou « catastrophisme », serait le (…)

Un défaitisme malsain toucherait le mouvement écologiste contemporain. Selon un nombre croissant de commentateurs, le doomism, doomerism ou « catastrophisme », serait le nouveau danger qui guette l'écologie. Sous couvert de combattre l'inaction et une nouvelle forme de déni, on confond pourtant perte de foi envers le capitalisme et enthousiasme pour la fin du monde.

Dans de nombreux textes relayés par les grands médias occidentaux, on harangue la société civile pour la convaincre que son désespoir croissant face à la catastrophe climatique n'est pas fondé. On nous dit que la stratégie des petits pas que le capitalisme vert nous propose devrait nous donner des raisons d'être optimistes et que nous devrions taire notre accablement face aux échecs toujours plus nombreux de nos décideur·euses car celui-ci serait porteur d'apathie et d'inaction.

Il peut sembler inconvenant de faire la critique d'une position qui entend « redonner espoir » mais en y regardant de plus près, on découvre que ce discours sur le « catastrophisme », bien en vogue depuis les dernières années, émane d'un segment très particulier de l'écologie occidentale. Ce à quoi il entend faire barrage est beaucoup plus complexe que le simple désespoir.

À la rescousse du capitalisme vert

Il est difficile de ne pas voir une forme de panique morale dans les formulations des journalistes et des chroniqueur·euses qui s'affolent à propos des « prophètes de malheur » sur internet. Les doomers seraient partout. À en croire certain·es, ils et elles mettraient en péril notre avenir collectif et même nos enfants par leur pessimisme contagieux. Or, à la question « Mais qui sont donc ces doomers ? », la réponse reste toujours assez nébuleuse.

Les doomers feraient partie de ces nouveaux négationnistes qui acceptent enfin la réalité des changements climatiques, mais qui refusent les solutions pour y remédier. L'accusation collerait également aux collapsologues de tout acabit, et aux analystes parfois partisan·nes des théories de l'effondrement (dont le défaitisme n'est pourtant pas toujours aussi clair qu'il n'y paraît. Pire, la génération Z au grand complet en souffrirait également, si bien qu'elle risquerait d'arrêter de militer. On évoque parfois même des partisan·nes de la décroissance qui adopteraient ce même ton !

Ces amalgames qui tendent à présenter ces discours comme irrationnels et désespérément défaitistes n'ont rien d'anodins, et possèdent un caractère dépolitisant. Comme dans nombre de cas de panique morale, cet affolement à propos de l'influence des doomers a pour but de protéger un certain point de vue hégémonique.

Le discours sur le catastrophisme et ses confusions peut être vu comme une réponse plutôt désordonnée à la perte de confiance croissante envers les institutions censées mener la transition. Ce qui se présente comme un simple appel au réalisme et à l'optimisme tend en fait à protéger une certaine interprétation de l'écologie politique. Il traduit aussi une ferme aversion à l'idée que certain·es soit désillusionné·es face à la situation.

Écomodernisme et statut quo

Dans la myriade d'articles et de chroniques qui font écho à ce discours anti-catastrophiste, on cite à profusion Hannah Ritchie, statisticienne environnementale dédiée à la cause de l'anti-catastrophisme, dont les propos sont d'ailleurs repris avec enthousiasme par Bill Gates.

Pour elle, nous avons de nombreuses raisons d'être optimistes. Le coût des énergies vertes serait en train de diminuer drastiquement, tout comme le nombre de victimes de catastrophes naturelles. Surtout, nous nous dirigerions vers un « découplage de l'économie », soit une situation où les avancées technologiques (comme la géo-ingénierie et la capture carbone) permettraient à nos économies de continuer à croître sans affecter l'environnement. Cet idéal d'un capitalisme vert est l'apanage d'une certaine faction de l'écologie politique qu'on appelle « l'écomodernisme ». [1] Depuis sa naissance, ses partisan·nes s'évertuent à discréditer les autres approches qui remettent plus profondément en cause le rôle de la croissance et du capitalisme dans la crise climatique.

Il ne s'agit pas de dire que chaque article qui parle de catastrophisme fait partie d'un grand plan écomoderniste orchestré pour faire taire des voix écologistes dissidentes, ni même de dire que la critique du catastrophisme est inutile. Il va évidemment de soi que l'inaction n'est pas bénéfique au mouvement écologiste, et que le défaitisme est un enjeu réel au sein du mouvement. Néanmoins, il est nécessaire de mettre en garde contre l'utilisation outrancière de cette accusation, car celle-ci cache souvent, sous le couvert du « réalisme » et de la « lutte à l'apathie », une tentative subtile de protéger les institutions et systèmes actuels.

Éloge du pessimisme

Sous une vidéo dans laquelle apparaît Hannah Ritchie, les commentaires se ressemblent un peu tous. L'un d'entre eux, ovationné par 3400 mentions « J'aime », déclare : « Je ne suis pas fataliste parce que ces problèmes sont irrémédiables. Je suis fataliste parce que nos dirigeant·es refusent d'y remédier et parce que nous sommes impuissant·es à les obliger de prendre actions » [2].

Partout on désespère. Non pas parce qu'il n'y a plus rien à faire, mais bien parce que ce qui devrait être fait est ignoré par celles et ceux qui ont le pouvoir de changer quelque chose. Nous ne sommes pas résigné·es autant que nous sommes en colère, et le pessimisme qui nait de notre hargne ne nous condamne pas forcément à l'inaction, précisément parce que celui-ci n'est jamais loin de se transformer en révolte.

Ainsi ce n'est pas sur celles et ceux qui succombent au défaitisme devant un monde qui refuse de les écouter qu'il faut mettre le blâme du « fléau » catastrophiste. Il faut plutôt le reporter sur les décideur·euses condescendant·es qui font mine d'être préoccupé·es par l'environnement tout en refusant d'agir efficacement devant la gravité de la crise.

Pour paraphraser une citation déjà trop entendue [3], la conclusion désolante de toute cette affaire semble être qu'il est encore aujourd'hui plus facile d'assumer que l'on n'a plus foi en le monde, que de réaliser que l'on n'a plus foi en le capitalisme.


[1] « I don't feel doomed because these problems are unsolvable. I feel doomed because the people in charge refuse to solve them and people are disenfranchised and powerless to hold the people in charge accountable. », commentaire par @Elleh42 sur « What the news won't tell you about climate change | Hannah Ritchie, PhD » par Big Think. En ligne : www.youtube.com/watch ?v=3XNQFqUwCnU&t=267s

[2] Charlier, Dorothée, et Florian Fizaine. « Decoupling gross domestic product and consumption of raw materials : A macro-panel analysis ». Sustainable Production and Consumption 36 (1 mars 2023) : 194-206. doi.org/10.1016/j.spc.2022.12.020.

[3] Mark Fisher, Capitalist realism : Is there really no alternative ?, Zero Books, Londres, 2010, Ch.1.

Antoine Morin-Racine est journaliste et étudiant à la maîtrise en sociologie à l'Université Laval.

Illustration : Elisabeth Doyon

Portraits de familles dans l’histoire du Québec

28 juin, par Denyse Baillargeon — , , ,
Qu'est-ce que la famille ? Comment se caractérisaient les familles du passé et comment se comparent-elles à celles du présent ? La famille a-t-elle à ce point changé ? Ces (…)

Qu'est-ce que la famille ? Comment se caractérisaient les familles du passé et comment se comparent-elles à celles du présent ? La famille a-t-elle à ce point changé ? Ces questions et bien d'autres encore continuent de nous interpeller, comme elles ont interpellé nos ancêtres, et aussi les sociologues, les démographes et les historiens et historiennes. Petit tour d'horizon sur l'histoire de la famille au Québec qui nous apprend que la pluralité des formes que peut prendre la famille ne date pas d'hier.

La famille, institution centrale à toute société, est aussi au cœur de l'expérience humaine, ce qui explique que l'on s'en préoccupe autant. Aujourd'hui associée à la sphère privée et au domaine de l'intime, la famille a de tout temps fait l'objet de règles religieuses, juridiques ou culturelles qui cherchaient à en dessiner les contours et à en façonner toutes les dimensions. Quitte à déplorer une « crise » de la famille quand les réalités familiales ne s'accordaient plus aux normes prescrites, ce qui est arrivé souvent au cours de l'histoire du Québec.

La multiplicité des modèles familiaux, d'hier à aujourd'hui

Il peut nous sembler que le portrait des familles actuelles est plus diversifié que jamais, les familles nucléaires hétérosexuelles, celles composées d'un père, d'une mère et de leurs enfants généralement peu nombreux ne constituant désormais qu'un modèle familial parmi d'autres. Depuis les années 1970, en effet, on a assisté à une explosion du nombre des familles monoparentales, très majoritairement à chef féminin, en raison de la multiplication des séparations et des divorces, qui a conduit également à une forte augmentation des familles recomposées. Au tournant du XXIe siècle, on a aussi assisté à un accroissement du nombre des familles homoparentales, les conjoints et conjointes de ces familles pouvant, depuis 2002, contracter une union civile et même, depuis 2004, se marier. Plus récemment, le recours à la fécondation assistée et à la gestation pour autrui a aussi alimenté des revendications pour la reconnaissance de familles à trois parents, transformant encore une fois le portrait de la famille contemporaine.

Une telle multiplicité des modèles familiaux est certainement un phénomène caractéristique de notre époque, mais il ne faudrait pas croire que les familles d'autrefois étaient homogènes ni fort éloignées de certains de nos modèles actuels. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la famille nucléaire a toujours été le modèle dominant dans les sociétés occidentales préindustrielles, car si les vieux parents habitaient le plus souvent avec l'un de leurs enfants jusqu'à leur mort, formant ainsi une famille « souche » ou étendue, tous les membres de la fratrie n'avaient pas à assumer cette responsabilité et formaient donc des familles à deux générations plutôt que trois.

Il faut dire cependant que les « ménages », c'est-à-dire l'ensemble des personnes habitant sous un même toit, pouvaient être beaucoup plus complexes qu'aujourd'hui : au noyau familial venaient en effet s'ajouter des serviteurs et des servantes, voire même des esclaves à l'époque de la Nouvelle-France, ou encore des ouvriers agricoles dans les zones rurales et, dans les villes, de jeunes apprentis, pensionnaires ou chambreurs. Que ce soit pour de brèves périodes ou pour de longues années, toutes ces personnes cohabitaient dans des conditions qui favorisaient rarement l'intimité de chacun, sauf peut-être chez les élites qui bénéficiaient de plus grands espaces de vie. Vivre seul, comme c'est aujourd'hui le cas pour près de 20% de la population québécoise, aurait été impensable à l'époque, notamment en raison de la quantité de travail nécessaire pour assurer sa survie et de la division genrée des tâches quotidiennes qui déterminait de manière plutôt rigide lesquelles étaient dévolues à chacun des deux sexes.

La famille au gré des changements historiques

L'industrialisation et l'urbanisation qui l'a accompagnée ont bien sûr modifié la composition et la vie familiale, mais les changements ont été plus ou moins graduels selon les classes sociales. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, par exemple, il n'était pas rare que les familles ouvrières aient encore une demi-douzaine d'enfants, ou même plus, et qu'elles accueillent des pensionnaires, histoire d'arrondir les fins de mois, tout en hébergeant les grands-parents. C'est vraiment à partir de l'après-guerre que la famille nucléaire de deux à quatre enfants est devenue un idéal promu, désiré et atteint par le plus grand nombre.

Alors que dans les années 1920, l'Église s'était opposée au programme de pensions de vieillesse initié par le gouvernement fédéral sous prétexte que le bien-être des personnes âgées relevait de la responsabilité de leurs enfants, dans les années 1950, les psychologues, nouveaux experts autoproclamés de la famille, estimaient pour leur part que seul le repli sur le noyau familial pouvait garantir une vie conjugale épanouie et des rapports parents-enfants sains, c'est-à-dire moins autoritaires et sans interférences de la part de tiers. L'éducation plus libérale des enfants prônée par ces spécialistes exigeait par ailleurs des familles moins nombreuses, ce qu'a facilité le recours à des moyens de contraception comme le coït interrompu et les condoms, connus depuis longtemps, et la méthode Ogino-Knaus, tolérée par l'Église catholique et diffusée à partir des années 1930 dans les cours de préparation au mariage qu'elle patronnait. Avoir moins d'enfants était aussi un prérequis pour leur assurer un meilleur niveau d'éducation et donc un meilleur avenir, tout comme une famille plus restreinte permettait de participer à la société de consommation de masse alors en plein essor.

Cette société fordiste, fondée sur le couple pourvoyeur-ménagère, ne survivra cependant pas aux années 1960 et 1970. Pendant que l'étiolement de l'État-providence et la montée du néolibéralisme grugeaient les revenus des familles à pourvoyeur unique, la résurgence du féminisme contestait la domination masculine dans la famille et la société et encourageait l'autonomie des femmes, notamment sur le plan économique, si bien qu'en quelques décennies, les familles à deux pourvoyeurs sont devenues la nouvelle norme. Le plus souvent, au détriment des femmes qui encore maintenant assument une plus grande part des tâches ménagères et parentales et, surtout, de la charge mentale qui les accompagnent, tout en se retrouvant sur le marché de l'emploi.

Les familles monoparentales à l'époque préindustrielle

Les familles monoparentales n'étaient pas inconnues dans les villes préindustrielles. Dirigées la plupart du temps par les femmes, il s'agissait de veuves qui, elles aussi, devaient composer avec le double rôle de ménagère et de pourvoyeuse. Sauf pour une brève période à l'époque de la Nouvelle-France, les veuves trouvaient en effet plus difficilement à se remarier que les veufs. Ces derniers avaient en outre plus tendance que les veuves à confier leurs jeunes enfants à des parents ou même à des institutions s'ils ne trouvaient pas une nouvelle compagne, mais cette stratégie de survie était aussi utilisée par les veuves chargées de très jeunes enfants. Les longues heures de travail et les bas salaires féminins, de même que la lourdeur des tâches domestiques, rendaient en effet presque impossible la conciliation travail-famille à cette époque ; pour y arriver, il fallait que les enfants soient assez vieux pour apporter leur contribution au revenu familial et aux corvées ménagères.

C'est pourquoi les orphelinats étaient remplis de « faux » orphelins (jusqu'à 70%) c'est-à-dire de jeunes enfants « placés » là par leur père ou leur mère en attendant qu'ils soient assez vieux pour les reprendre et les mettre au travail. La « circulation » des orphelins à l'intérieur de la famille élargie était aussi un phénomène courant à l'époque, des enfants étant élevés, sur une base temporaire ou permanente, par des adultes apparentés à leur père ou leur mère décédée ou incapable de s'en occuper. Si, de nos jours, la plupart des adoptions se concrétisent à la suite de démarches formelles (et complexes) à l'échelle internationale, autrefois, c'étaient souvent les proches qui s'occupaient des enfants nécessitant une prise en charge, sans que cette substitution parentale soit nécessairement légitimée par la loi.

Divorces, séparations, couples illégitimes : le pouvoir de l'Église

Il est à toutes fins utiles impossible d'obtenir le divorce au Québec avant les années 1960 à moins de s'adresser au Parlement fédéral, une procédure longue, coûteuse et fermement condamnée par l'Église catholique, religion que pratiquait la majorité de la population québécoise d'alors. Seule la séparation « de corps et de biens » était reconnue par le Code civil et tolérée, dans les cas extrêmes, par les autorités religieuses, mais il faut noter qu'une séparation ne signifie pas que les liens sacrés du mariage soient rompus. Les personnes séparées ne pouvaient donc pas se remarier ; celles qui étaient divorcées le pouvaient, mais jusqu'à l'instauration du mariage civil, dans les années 1960, seuls les cultes protestants acceptaient de sanctionner ces unions. L'opprobre qui frappait les personnes séparées ou divorcées était tel que bien des femmes toléraient l'intolérable, la violence conjugale et domestique notamment, plutôt que de quitter leur conjoint. Il faut dire que les maigres salaires féminins ne leur permettaient pas de bien gagner leur vie, encore moins celle de leurs enfants, ce qui contribuait à les enfermer dans des unions délétères.

Malgré les difficultés économiques anticipées, ce sont néanmoins plus souvent les femmes qui quittaient leur conjoint que l'inverse, comme le montrent les procès en séparation de corps qui ont survécu. C'est d'ailleurs toujours le cas. Mais, si aujourd'hui divorces et séparations sont devenus des plus habituels, banals même puisqu'ils touchent une union sur deux, avant les années 1970, ils étaient le fait d'une minorité, honteuse de vivre une telle situation au point de le cacher. Des témoignages révèlent en effet que les femmes séparées préféraient se dire veuve plutôt que d'avouer au voisinage qu'elles ne vivaient plus avec leur mari. Plusieurs de ces « veuves » n'étaient d'ailleurs pas officiellement séparées, leur mari les ayant tout simplement abandonnées, sans prendre la peine de passer par les tribunaux pour sanctionner leur séparation. Le phénomène, bien avéré, demeure toutefois impossible à quantifier. De la même façon, les couples non mariés préféraient taire leur situation plutôt que d'être accusés de concubinage et ostracisés à cause de leur « péché ».

Quelques scandales ayant conduit à des procès témoignent aussi de l'existence de couples de femmes, dont certaines sont même parvenues à convoler en justes noces avant d'être démasquées. Tout comme les « fausses veuves » et les « concubins », ces unions homosexuelles, condamnées à la clandestinité par les autorités morales et civiles de l'époque, sont malheureusement, du fait même, très difficiles à identifier. Évaluer leur ampleur est donc illusoire, même si on peut présumer qu'il s'agit de cas plutôt anecdotiques.

La famille, à la fois institution sociale et champ des possibles

Depuis la fin du XXe siècle, il ne fait pas de doute que le portrait de la famille québécoise est devenu beaucoup plus composite. La libéralisation des mœurs, de même que les luttes sociales et politiques menées par les groupes féministes et homosexuels, gais et lesbiens, depuis les années 1960, sans compter les revendications récentes des personnes non binaires ou transgenres, ont toutes, chacune à leur manière, contribué à ouvrir le champ des possibles en ce qui concerne la conjugalité et la parentalité, entraînant du même coup une diversification des structures familiales.

Si aujourd'hui comme hier, la famille nucléaire est demeurée le modèle dominant, sinon majoritaire, il reste qu'on assiste depuis quelques décennies à une nette augmentation des modèles familiaux qui s'en distinguent et qui doivent souvent composer avec des défis de tous ordres, notamment sur les plans juridiques et culturels. Pour autant, force est de constater que la famille d'hier n'était pas non plus totalement homogène : à côté de la famille « souche », considérée à tort comme universelle, venait se greffer la famille nucléaire, la plus répandue, mais aussi des familles monoparentales et recomposées, résultat d'un veuvage ou même d'une séparation. Aujourd'hui comme hier, c'est donc à la pluralité des formes de la famille qu'il faut songer quand on tente d'en faire le portrait, cette institution sociale, cible de nombreuses prescriptions normatives, demeurant néanmoins malléable pour mieux s'adapter aux besoins de ses membres.

Denyse Baillargeon est professeure émérite au Département d'histoire de l'Université de Montréal.

Illustration : Natascha Hohmann

Le Canada se rapproche de l’armée philippine après un massacre de civils

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2026/06/678330514_1273471568298538_4463891235993892931_n.jpg28 juin, par Southern Ontario Committee
Au lendemain d’un massacre de paysans et de résistants commis par l’armée philippine, le Canada s’entraînait à ses côtés dans l’un des plus grands exercices militaires (…)

Au lendemain d’un massacre de paysans et de résistants commis par l’armée philippine, le Canada s’entraînait à ses côtés dans l’un des plus grands exercices militaires récurrents au monde. Et…

Ouagadougou acte une rupture avec la France

27 juin, par Serigne Sarr
Sérigne Saar, correspondant à Dakar Par un communiqué officiel de la Primature le 26 juin, le gouvernement du Burkina Faso annonce la fin des relations diplomatiques avec la (…)

Sérigne Saar, correspondant à Dakar Par un communiqué officiel de la Primature le 26 juin, le gouvernement du Burkina Faso annonce la fin des relations diplomatiques avec la République française avec effet immédiat. Selon le journal Le Monde, la décision fait suite à une proposition critique de (…)

ACEUM : les journées de solidarité nord-américaines

26 juin, par Gabriel Watson
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Gabriel Watson, correspondant Alors que les négociations entourant la révision de l’Accord Canada États-Unis Mexique (ACEUM) approchent en début de juillet, plusieurs organisations syndicales et groupes de la société civile du Mexique, des États-Unis et du Canada craignent que les inquiétudes du (…)

Appel à soutenir le Convoi international de solidarité des syndicats et des mouvements sociaux à destination de l’Ukraine

25 juin, par Rédaction-coordination JdA-PA
Dick Nichols pour le Réseau international de solidarité avec l’Ukraine En 2026-2027, le peuple ukrainien sera confronté à la terrible perspective d’un cinquième hiver (…)

Dick Nichols pour le Réseau international de solidarité avec l’Ukraine En 2026-2027, le peuple ukrainien sera confronté à la terrible perspective d’un cinquième hiver d’invasion et d’une guerre d’usure qui a déjà duré plus longtemps que la Première Guerre mondiale ; le prochain hiver pourrait (…)

Urgence : appel à soutenir la rentrée scolaire à Dioloff au Sénégal

25 juin, par Serigne Sarr
À Dioloff dans la région de Louga, 120 enfants apprennent sous des abris de paille. Chaque hiver, les deux classes ferment à la première pluie. Des semaines d’école perdues. (…)

À Dioloff dans la région de Louga, 120 enfants apprennent sous des abris de paille. Chaque hiver, les deux classes ferment à la première pluie. Des semaines d’école perdues. Depuis avril 2026, une mobilisation citoyenne a lancé la construction de deux salles en dur. Bonjour, J’écris aujourd’hui (…)

Fusillade à Côte-des-Neiges : la FTQ dénonce la violence antiféministe et masculiniste

24 juin, par Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec (FTQ) — , , ,
MONTRÉAL, le 23 juin 2026 - La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) tient à exprimer ses plus sincères condoléances aux familles, aux proches et aux (…)

MONTRÉAL, le 23 juin 2026 - La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) tient à exprimer ses plus sincères condoléances aux familles, aux proches et aux collègues des personnes tuées ou blessées lors de la fusillade survenue hier dans le quartier Côte-des-Neiges. Nous saluons également le travail des premiers répondants et de l'ensemble des intervenant-es qui ont porté secours aux victimes dans des circonstances extrêmement difficiles.

Au-delà de l'émotion et de l'indignation que suscite cet acte de violence, la FTQ estime qu'il est essentiel de nommer ce qui semble avoir motivé le passage à l'acte. Selon les informations rendues publiques, le tireur adhérait à l'idéologie incel et a laissé un manifeste marqué par la haine des femmes, l'antiféminisme et l'appel à la violence.

« Nous refusons de traiter cette attaque comme une tragédie sans cause ni contexte. Les discours antiféministes, masculinistes et haineux qui circulent de plus en plus ouvertement dans l'espace public et en ligne ont des conséquences bien réelles. Ils alimentent la radicalisation, banalisent la violence et menacent la sécurité des femmes ainsi que la cohésion sociale. Derrière cette haine se cache souvent un projet de recul social plus large, qui remet en question l'égalité entre les femmes et les hommes, leur autonomie économique et leur pleine participation au marché du travail. La FTQ demeurera aux côtés de celles et ceux qui combattent ces idéologies et qui défendent une société fondée sur l'égalité, le respect et la solidarité », déclare la présidente de la FTQ, Magali Picard.

La FTQ rappelle que l'égalité entre les femmes et les hommes, le respect de la diversité et la lutte contre toutes les formes de violence constituent des valeurs fondamentales du mouvement syndical.

« Comme hommes, nous avons aussi une responsabilité. Il ne suffit pas d'affirmer que tous les hommes ne partagent pas ces idées. Nous devons dénoncer activement les discours qui banalisent la misogynie, remettre en question les modèles de masculinité fondés sur la domination et contribuer à bâtir des milieux de travail et de vie où le respect et l'égalité ne sont jamais négociables », ajoute le secrétaire général de la FTQ, Olivier Carrière.

Face à la montée des discours haineux et à la banalisation de la violence envers les femmes, la FTQ réaffirme son engagement à promouvoir l'égalité, la solidarité et la justice sociale.

Fusillade à Montréal : une attaque contre les femmes et contre l’égalité

24 juin, par Fédération des femmes du Québec (FFQ) — , , ,
MONTRÉAL, le 23 juin 2026 - La Fédération des femmes du Québec (FFQ) exprime ses plus sincères condoléances aux familles et aux proches des victimes ainsi que sa solidarité à (…)

MONTRÉAL, le 23 juin 2026 - La Fédération des femmes du Québec (FFQ) exprime ses plus sincères condoléances aux familles et aux proches des victimes ainsi que sa solidarité à toutes les personnes dont la vie a été bouleversée par cet acte de violence.

Ce qui s'est passé hier n'est pas un fait divers. Ce n'est pas l'acte isolé d'un homme perturbé. Sur la base des informations disponibles à ce stade, dont un manifeste explicitement antiféministe, la FFQ nomme cet acte pour ce qu'il est : une attaque contre les femmes et contre l'égalité.

Une idéologie, pas une détresse individuelle

Le manifeste de l'auteur de cette attaque relève du mouvement incel (célibataires involontaires). Ce mouvement idéologique repose sur la conviction que les femmes sont responsables de la solitude masculine, que l'égalité entre les femmes et les hommes est une aberration, et que la violence contre les femmes constitue une réponse légitime. Son manifeste prône explicitement un retour à un ordre social où les femmes seraient réduites à un rôle reproductif et appelle à une révolution armée.

Selon Vé Mikaelian, responsable du dossier de l'antiféminisme à la FFQ, « Ce n'est pas la pensée d'un homme seul dans sa chambre. C'est une idéologie structurée, documentée et en croissance rapide, qui produit des victimes réelles. Réduire cet acte à celui d'un loup solitaire ou d'un problème de santé mentale est troublant et dangereux. »

Des chiffres qui auraient dû déclencher l'alarme

Selon Annvor Seim Vestrheim, autrice de l'essai Les incels : du clic à l'attentat, des attaques commises au nom de l'antiféminisme ont causé au moins 15 morts depuis 2014 au Canada. Des recherches démontrent que le volume des messages publiés dans la manosphère a plus que doublé en dix ans, et que les propos ouvertement hostiles aux femmes ont augmenté de plus de 60 %.

Ces données étaient connues. Les signaux d'alerte n'étaient ni faibles ni ambigus.

La normalisation est aussi une violence

« L'antiféminisme ne se limite pas aux forums extrémistes. Il circule dans des discours présentés comme raisonnables, voire humoristiques. On parle de crise de la masculinité. On dépeint l'égalité comme un excès. Les comportements misogynes en milieu scolaire sont en hausse. Ces réalités et leur normalisation ne sont pas sans lien avec ce qui s'est passé hier. » a indiqué Janic Galibois, coordonnatrice générale de la FFQ

Les discours qui banalisent la haine des femmes créent l'environnement dans lequel les idées extrêmes deviennent pensables, puis acceptables, puis actionnables.

Ce que nous exigeons

La FFQ demande que les gouvernements du Canada et du Québec prennent des mesures concrètes et urgentes pour contrer la radicalisation misogyne et s'engagent dans un travail de fond sur le continuum de violences masculinistes.

Les libéraux étouffent le débat sur une loi controversée

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2026/06/West_Block_Parliament_of_Canada_April_2019-scaled-e1782248551952.jpg23 juin, par Comité de Montreal
Le projet de loi C-22 sur l’accès légal a été expédié à la Chambre des communes à la fin de la semaine dernière, malgré les critiques cinglantes des associations de…

Le projet de loi C-22 sur l’accès légal a été expédié à la Chambre des communes à la fin de la semaine dernière, malgré les critiques cinglantes des associations de…

Fusillade à Montréal : prévenir la violence exige plus que des réponses après les drames

23 juin, par L'R des centres de femmes du Québec — , ,
Montréal, le 23 juin 2026. À la suite de l'événement tragique survenu hier à Montréal, l'R des centres de femmes du Québec souhaite avant tout exprimer sa solidarité envers les (…)

Montréal, le 23 juin 2026. À la suite de l'événement tragique survenu hier à Montréal, l'R des centres de femmes du Québec souhaite avant tout exprimer sa solidarité envers les personnes touchées, leurs proches et l'ensemble de la communauté éprouvée par cet acte de violence.

Sans commenter l'enquête en cours ni les circonstances particulières de ce drame, nous croyons qu'il est essentiel de rappeler certains enjeux de fond qui exigent notre attention collective.

Selon les informations rendues publiques jusqu'à maintenant, le manifeste attribué au tireur ferait référence à l'idéologie dite « incel ». Les faits devront être établis avec rigueur. Une chose doit déjà d'être dite clairement : nous ne pouvons pas réduire ces phénomènes à un problème individuel ou à une question de santé mentale.

« Lorsqu'un acte violent est associé à une idéologie de haine, nous avons la responsabilité collective de regarder au-delà du geste lui-même. Le danger ne commence pas au moment du passage à l'acte : il commence lorsque certaines idées de domination se normalisent sans être prises au sérieux. » - Josée Larouche, membre du comité de coordination de l'R et coordonnatrice du centre Ressource pour femmes de Beauport

Le masculinisme est une idéologie qui présente les avancées vers l'égalité comme une menace, transforme des frustrations en ressentiment et qui, dans ses formes les plus radicalisées, peut contribuer à légitimer des gestes violents.

Reconnaître ces phénomènes, c'est comprendre que les idéologies de haine ne naissent pas dans le vide et que la radicalisation ne commence pas au moment où quelqu'un passe à l'acte.

« Nous devons prendre au sérieux les manifestations de la radicalisation antiféministe. Comme d'autres formes de radicalisation, elles se nourrissent de discours haineux, de l'isolement et de la normalisation de la violence. Les reconnaître et les prévenir constituent une responsabilité collective. » - Isabelle Garreau, responsable des dossiers politiques et des communications à l'R

Des recherches en sciences sociales documentent la montée de discours antiféministes en ligne, notamment dans des communautés comme la mouvance « incel », et leur rôle dans des dynamiques de radicalisation et de normalisation de la misogynie, qui peuvent projeter ou légitimer des formes de violence.

Ces idées ne sont pas anodines : elles témoignent d'un recul de l'égalité et nous refusons de les traiter comme de simples provocations.

Bien sûr, toute réflexion sur une fusillade doit inclure la question du contrôle des armes à feu. Réduire l'accès aux moyens de commettre des actes violents est nécessaire. Mais cela ne nous dispense pas d'agir sur les causes.

Prévenir la violence exige d'investir durablement dans l'éducation, l'égalité, la prévention des violences et les ressources communautaires autonomes qui travaillent en amont.

Depuis plus de 40 ans, les centres de femmes effectuent ce travail : briser l'isolement, prévenir les violences, développer le pouvoir d'agir et construire une société plus égalitaire. La campagne « La prochaine est encore en vie » porte ce message : nous n'avons pas à attendre qu'un drame survienne pour agir.

« Nous ne pouvons pas continuer à investir après les drames. Si l'égalité entre les femmes et les hommes est réellement une priorité, alors il faut financer la prévention avec le même sérieux que nous finançons les réponses d'urgence », ajoute Josée Larouche.

Le gouvernement et les partis politiques affirment que l'égalité entre les femmes et les hommes est une priorité. Il est temps de le prouver.

À propos de L'R des centres de femmes du Québec

L'R des centres de femmes du Québec regroupe des centres de femmes présents dans toutes les régions du Québec. Les centres de femmes agissent avec les femmes pour améliorer leurs conditions de vie, lutter contre les violences et les inégalités, et bâtir une société plus juste et égalitaire.

Source :
L'R des centres de femmes du Québec

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Conceptions autochtones de la famille

Dimanche, 18 h. Tout le monde est là. On est toujours une bonne vingtaine à se rassembler chaque semaine, pour le rituel souper chez « gramma ». C'est ici que j'ai appris ce (…)

Dimanche, 18 h. Tout le monde est là. On est toujours une bonne vingtaine à se rassembler chaque semaine, pour le rituel souper chez « gramma ». C'est ici que j'ai appris ce que ça signifie, faire partie d'une famille autochtone.

Texte traduit de l'anglais par Arianne Des Rochers.

Ma belle-mère, la femme la plus âgée de la famille, prend ses responsabilités au sérieux – garder la famille tissée serrée. Elle nous rassemble chez elle tous les dimanches pour souper : ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, nièces, neveux, et n'importe qui qui passe par là. On ne manque jamais de nourriture, de rires, d'histoires, de gloussements d'enfants. Je serai toujours reconnaissante envers elle, pour m'avoir transmis l'importance du lien.

C'est ça, la famille en contexte autochtone : tout le monde est relié. Nos tantes, nos oncles, nos cousins, éloignés, sont aussi importants que nos propres enfants, nos frères et sœurs et nos parents. Tout le monde a sa place, et ce ne sont pas les liens du sang qui importent, mais les rôles que l'on joue dans la vie les uns des autres.

On ne se rassemble pas juste pour souper le dimanche. On passe luncher plusieurs fois par semaine chez gramma, qui, de plus en plus à l'aise avec la technologie, nous texte qu'elle a fait de la soupe, ou encore qu'on célèbre l'anniversaire de quelqu'un. En retour, on se tient au courant sur Messenger de ce qui se passe dans notre quotidien. Ce dimanche, en plus des trois anniversaires qu'on va souligner, on fera les derniers préparatifs pour notre voyage en Italie, où ma partenaire a une compétition sportive. Il s'agit d'un événement important pour elle, et dans la tradition autochtone, c'est une bonne partie de la famille – sept d'entre nous – qui l'accompagneront pour l'encourager.

La famille, synonyme de résilience

Parfois, cette vision de la famille entre en conflit avec les valeurs occidentales de l'autonomie, de l'individualisme et de la singularité. On ne laisse jamais les autres autour de nous seul·es ; on est toujours entouré·es. Les professionnels de la santé sont frustrés quand ils voient des groupes débarquer dans leur cabinet ; les directeurs d'école sont médusés quand on leur demande vingt-cinq billets pour la cérémonie de graduation d'un·e seul·e élève ; les ressources humaines ne comprennent pas pourquoi un employé·e prendrait du temps pour faire le deuil de quelqu'un qui n'est pas de la famille « immédiate ».

Cette forme d'organisation familiale remonte aux façons dont les peuples autochtones vivaient dans le passé. Pour les Haudenosaunee – y compris les Kanienkeh'aka – , nous avons un système de clans matriarcaux. Traditionnellement, les gens qui faisaient partie du même clan (Ours, Loup, Tortue) étaient reliés et vivaient dans la même maison longue, sous les conseils des mères de clan. Pour les Inuit, les communautés traditionnelles étaient composées de plusieurs familles qui vivaient, voyageaient et chassaient ensemble. Idem pour les nations autochtones partout dans le monde : nous savons que c'est ensemble qu'on survit.

La relation est une forme de résilience qui a permis aux peuples autochtones de survivre à des siècles de tentatives coloniales d'effacement. Les colonisateurs le savaient, et c'est pourquoi ils ont adopté des lois qui limitaient le pouvoir et l'importance des femmes (les créatrices et les fondations mêmes de nos communautés) et imposé des systèmes de gouvernance et des institutions scolaires qui visaient à séparer et à isoler nos collectivités. Par exemple, la Loi sur les Indiens de 1876 a imposé le patriarcat aux collectivités autochtones, en assujettissant l'identité des femmes à celle de l'homme dominant dans sa vie, son père ou son mari. Le système des pensionnats a aussi renforcé les valeurs patriarcales en apprenant aux garçons à être les maîtres de leur foyer, y compris par la force. De nouveaux organes politiques ont été créé afin de remplacer les gouvernements traditionnels et la structure matriarcale des clans, déclarés illégaux. Malgré tout ça, les peuples autochtones sont encore là.

Une affaire de communauté

Ainsi, traditionnellement, les collectivités autochtones étaient de grandes familles étendues. Les enfants, qui sont notre avenir, étaient la priorité. Tout le monde s'entraidait afin d'assurer que les enfants et celles qui en prenaient soin avaient tout ce dont iels ont besoin pour continuer de grandir et de devenir des membres responsables de la famille/du clan/de la collectivité. Les rôles étaient transmis aux enfants par les gens qui les entouraient : mères, tantes, grand-mères, grandes-tantes, aîné·es et éducateur·rices. Les enfants savaient qu'iels étaient aimé·es et important·es et qu'iels pouvaient compter sur tout leur cercle familial.

Chaque rôle au sein de la famille était respecté, valorisé et maintenu. Les hommes s'occupaient de fournir la nourriture, les abris et la protection nécessaires. Les autres accomplissaient une foule de tâches visant à maintenir la vie au sein de la communauté. Lorsque quelqu'un quittait la collectivité, d'autres personnes se portaient volontaires pour remplir son rôle. Les personnes bispirituelles, en raison de leurs dons, remplissaient différents rôles selon les besoins de la collectivité : iels pouvaient être à la fois des guerriers, des chasseuses, des cueilleurs, des tantes, des mères, des éducateur·rices... On s'assurait que personne ne manquait de rien pour vivre.

Les orphelins n'existaient pas. Dans une perspective autochtone, les enfants ne sont pas des biens qui appartiennent à leurs parents, mais un cadeau à toute la communauté. Si un enfant perdait ses parents biologiques, des pratiques naturelles (par opposition à juridiques) d'adoption avaient lieu et l'enfant restait dans la communauté, adopté par des proches. Ces pratiques s'observent encore aujourd'hui. Ce n'est pas le sang qui détermine la parenté, mais la relation. Ma partenaire et moi sommes passées de tantes à mères pour deux de nos enfants lorsque leur mère biologique est décédée, et aujourd'hui, nous sommes fières d'être les grands-parents de six petits êtres merveilleux.

Vivre ensemble, mourir ensemble

L'importance des liens familiaux vient pour nous avec la responsabilité et le privilège d'accompagner nos proches à chaque étape de leur vie, y compris dans la mort. Lorsque notre tante Karrie a reçu un diagnostic du cancer du poumon, la famille s'est réunie pour planifier comment on les accompagnerait, elle et ses enfants, pendant ses derniers mois de présence physique avec nous. Elle voulait mourir à la maison, et nous avons élaboré un horaire détaillé qui garantissait qu'au moins un membre de la famille serait avec elle et sa fille en tout temps. Pendant des mois, on s'est alterné·es dans nos visites. On a parlé, ri, et oui, pleuré avec elle. On a partagé des histoires et des souvenirs, accueilli tous ceux qui sont venus lui dire au revoir. On s'est entraidé·es quand le deuil devenait difficile. Les enfants n'ont jamais été exclus de tout ça ; la mort est un stade de la vie, pas quelque chose dont il faut avoir peur. Quand l'esprit de notre tante a quitté son corps physique, elle était entourée de l'amour de ses proches.

Son corps a été exposé au salon funéraire de la communauté, qui est resté ouvert pendant 24 heures pour que tous les proches puissent venir faire leurs au revoir. Son esprit est resté en bonne compagnie jusqu'à son enterrement. Un festin de nourriture et la présence constante de proches a permis à toute la communauté de faire son deuil ensemble. Nous avons tenu des cérémonies et des festins, de façon à nourrir son esprit tandis qu'il voyageait vers sa prochaine destination. Nous avons appris, ensemble, à vivre sans sa présence physique.

C'est ça, la famille : le miracle de liens réciproques et profonds, les uns avec les autres. Je suis honorée d'en faire partie.

Je dédie ce texte à ma belle-mère, Vera Goodleaf, et à Nakomish, Jane Middelton-Moz. Merci à vous deux pour ces merveilleuses leçons de vie. Nia:wen kówa.

Diane Labelle est une chercheure et éducatrice de Kahnawake.

Texte traduit de l'anglais par Arianne Des Rochers.

Illustration : Natascha Hohmann

Droits parentaux : une arme contre les jeunes queers

En 2023, le Nouveau-Brunswick a été la première province canadienne à adopter des dispositions législatives anti-trans. Comme partout au pays, on y justifie les discours et les (…)

En 2023, le Nouveau-Brunswick a été la première province canadienne à adopter des dispositions législatives anti-trans. Comme partout au pays, on y justifie les discours et les politiques transphobes en ayant recours à l'imaginaire dominant de la famille nucléaire et traditionnelle, selon lequel il faudrait « protéger » les enfants. Mais qu'est-ce que cette conception de la famille protège, au juste ?

En juin 2023, le gouvernement progressiste-conservateur provincial a introduit des changements discriminatoires et transphobes à la politique 713, une politique initialement conçue pour protéger les jeunes 2ELGBTQIA+ dans les écoles de la province. Essentiellement, ces modifications retirent aux jeunes de moins de 16 ans la possibilité d'affirmer leur identité de genre (en utilisant le prénom et les pronoms de leur choix) à l'école sans l'accord préalable et explicite de leurs parents. Cela les prive d'exprimer librement leur identité à l'école, en toute sécurité, sans avoir à en informer les parents.

Les changements à la politique 713 ont immédiatement provoqué une controverse. Des manifestations ont eu lieu, des débats ont fait rage dans les médias, et une poursuite judiciaire a été conjointement intentée par l'Association canadienne des libertés civiles et l'organisme Alter Acadie. Selon Kelly Lamrock, avocat au Bureau du défenseur des enfants et de la jeunesse du Nouveau-Brunswick, certaines des nouvelles dispositions de la politique 713 peuvent mener à une violation des droits protégés par la Loi canadienne sur les droits de la personne. Pour beaucoup, la version précédente de la politique 713 était en place pour protéger les élèves dont les parents n'affirmaient pas l'identité de genre.

Le gouvernement néobrunswickois, notamment le premier ministre Higgs et le ministre de l'Éducation Bill Hogan, a annoncé les nouvelles dispositions transphobes sous prétexte de vouloir protéger et affirmer les « droits des parents ».

L'idée veut que les changements rétablissent le rôle central des parents dans la vie de leurs enfants. Mais dans quelle mesure un conservatisme traditionnel est-il en train de s'immiscer dans l'espace privé et scolaire ? Quelle est donc la vraie motivation derrière l'affirmation de ces « droits parentaux » ?

La famille au service de l'hétéropatriarcat

Derrière l'idée des « droits des parents » se cache une vision rigide de la famille nucléaire hétéronormative, qui vise à maintenir des rôles genrés traditionnels et une structure patriarcale. Dans cette conception, les enfants sont perçus comme des extensions de l'autorité parentale. Les défenseurs de cette doctrine, sous prétexte de vouloir « protéger les enfants » de la queerness, ont souvent d'autres revendications : bannir les drag queens, interdire les livres LGBTQIA+ dans les écoles, ou encore soutenir des législations du type « don't say gay ». Blaine Higgs lui-même a déclaré qu'il ne savait pas si l'on naissait homosexuel ou non, alimentant ainsi la croyance rétrograde que l'on apprend à être queer à l'école.

Le phénomène n'est pas nouveau. Il trouve son origine dans des mouvements ultra conservateurs américains ; on peut penser à la tristement célèbre campagne « Save Our Children » (« Sauvons nos enfants ») d'Anita Bryant dans les années 1970 en Floride, où un mélange de patriotisme et de zèle religieux affirmait que l'homosexualité était une « menace » pour la survie des familles et, par extension, de la nation américaine. Mais le cadre juridique canadien est bien différent. Contrairement aux États-Unis, le Canada a ratifié la Convention des Nations Unies sur les droits de l'enfant, qui reconnaît le droit des jeunes à exprimer librement leur identité, notamment leur identité de genre. Restreindre ces droits pour protéger les « droits parentaux » est non seulement contraire à nos valeurs fondamentales, mais aussi à nos obligations internationales.

Et les droits pour des enfants dans tout ça ?

Le discours des « droits parentaux » repose sur plusieurs mythes qu'il est essentiel de déconstruire. L'idée selon laquelle les parents devraient avoir un contrôle absolu sur l'identité de genre de leurs enfants est en contradiction directe avec la Convention des Nations Unies, qui affirme que les enfants ont droit à l'autonomie dans les décisions qui les concernent. Les « droits des parents » à tout savoir et à tout contrôler sur la vie de leurs enfants repose sur l'idée que les enfants appartiennent à leurs parents, une idée dangereuse qui nie l'agentivité et l'autonomie des enfants en tant que personnes à part entière.

Les enfants ont aussi le droit d'être protégés contre toute forme de violence, qu'elle soit physique ou mentale, et ont le droit de grandir dans un environnement sain et affirmatif. Des études ont montré que les environnements non affirmatifs, qui nient ou invalident l'identité des jeunes 2ELGBTQIA+, augmentent les risques de problèmes de santé mentale comme la suicidalité. Or, pour certains jeunes, la famille est l'environnement non affirmatif par excellence. Il faut donc résister à l'idée selon laquelle les parents sont l'autorité absolue en matière de protection et de sécurité de leurs enfants.

Dans un monde idéal, chaque enfant se sentirait en sécurité pour parler de ses sentiments à ses parents. Cependant, toutes les maisons ne sont pas sécuritaires pour les enfants queers. Les dispositions précédentes de la politique 713 concernaient surtout les jeunes dont la vie peut littéralement être mise en danger s'ils révèlent leur identité à leur famille. Avec sa réfome, le gouvernement Higgs met des jeunes en danger et refuse de garantir à chaque enfant le respect et la dignité qu'iel mérite.

Enfin, les enfants ont droit à la vie privée, un droit bafoué par les modifications à la politique 713, qui obligent désormais les enseignant·es à « outer » les enfants à leurs parents. Cette situation crée un climat de peur et d'exclusion, exacerbant la détresse psychologique chez ces jeunes. Le taux de tentative de suicide chez les jeunes trans est sept fois plus élevé que chez leurs pair·es cisgenres. Les résultats d'un récent sondage du Conseil de la santé du Nouveau-Brunswick révèlent des chiffres alarmants : 85 % des jeunes non binaires ont présenté des symptômes d'anxiété ou de dépression au cours de la dernière année. Les modifications à la politique 713 ne font qu'aggraver leur situation, l'école ne pouvant plus être un refuge.

Un équilibre à trouver

Les « droits des parents » peuvent sembler défendables à première vue. Cependant, sous couvert de protéger les enfants des prétendues « influences nuisibles » liées au genre et à la sexualité ils cachent un objectif plus inquiétant : contrôler et surveiller l'identité des enfants plutôt que de les protéger.

Le respect des droits des jeunes trans et queers ne doit pas être perçu comme une menace aux droits des parents. Il s'agit plutôt de trouver un équilibre. Les parents jouent un rôle crucial dans le soutien de leurs enfants, mais cela ne doit jamais se faire au détriment des droits fondamentaux des jeunes, de leur liberté à être elleux-mêmes. Les discours transphobes, eux, refusent cette nuance et cherchent à imposer un contrôle total sur l'identité des enfants, notamment en censurant l'expression des identités queers dans les écoles.

En réalité, la rhétorique des « droits parentaux » ne protège pas les enfants, elle sert à maintenir des structures familiales de contrôle et d'exclusion. Ce que l'on cherche à protéger en mobilisant ainsi l'imaginaire de la famille nucléaire et traditionnelle et en instrumentalisant la soi-disant sécurité des enfants, c'est plutôt l'ordre social hétéronormatif et patriarcal. Chez Alter Acadie NB, nous croyons qu'il est crucial de résister à ces arguments, et de défendre bec et ongles l'autonomie des jeunes trans et queers et de leur offrir l'espace et le soutien nécessaires pour s'épanouir. La famille doit être un lieu de sécurité et d'amour, pas un instrument de contrôle.

Alex Arseneau est directeur d'Alter Acadie, un organisme de défense des droits des communautés franco-queer du Nouveau-Brunswick.

Illustration : Natascha Hohmann

Familles LGBT+ : Lutter pour la reconnaissance

La Coalition des familles LGBT+ est un organisme communautaire de défense des droits qui vise la reconnaissance sociale, juridique et institutionnelle des familles issues de la (…)

La Coalition des familles LGBT+ est un organisme communautaire de défense des droits qui vise la reconnaissance sociale, juridique et institutionnelle des familles issues de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres. À babord ! s'est entretenu avec Mona Greenbaum de la Coalition des familles LGBT+. Propos recueillis par Caroline Brodeur.

À bâbord ! : Commençons par le commencement. Comment la Coalition définit-elle la « famille » ?

Mona Greenbaum : Ça tombe peut-être sous le sens, mais pour nous, la famille a une définition très large. Il y a d'abord la famille choisie : les personnes significatives pour nous, celles qui sont toujours là. Il y a également la famille d'« origine », pour parler plus en termes de « constellation familiale ». Notre idée de ce qu'est une famille est multiple, créative et constamment en évolution.

Les façons de fonder une famille ont également changé. À l'époque, on pensait parfois à la coparentalité entre couple gai et couple lesbien. Aujourd'hui, il y a une multitude de possibilités, dont la pluriparentalité (familles avec plus de deux parents) et les familles amiparentales (où des ami·es mènent à terme un projet parental). Nous souhaitons que l'ensemble de ces configurations du projet parental soient représentées et légitimisées sur les plans juridique et institutionnel.

Je crois que la communauté LGBTQ+ est à l'avant-garde pour ce qui est de l'élargissement du concept de famille. Cela vient possiblement de la profondeur de la réflexion nécessaire quand vient le temps pour nous de fonder une famille. Il faut réfléchir à des choses que d'autres tiennent souvent pour acquises. Par exemple, on doit réfléchir à qui sera inclus dans notre noyau familial, puisqu'il y a souvent une tierce partie impliquée. Cela a un impact sur nos manières de concevoir et de vivre la vie familiale.

ÀB ! : Vous êtes la fondatrice de la Coalition, pourriez-vous nous résumer l'historique de l'organisme ?

M.G. : La Coalition a été fondée en 1998, pour la simple et bonne raison que ma conjointe et moi avions de la difficulté à fonder notre famille. Les blocages étaient nombreux en termes d'accès à la parentalité.

Notre première réunion a eu lieu quand mon premier enfant avait six semaines. Très tôt dans la parentalité, il est devenu évident qu'il ne serait pas facile pour ma conjointe d'être reconnue comme parent de nos enfants. Fondamentalement, il était question de notre droit d'exister : de la question centrale de la reconnaissance légale et institutionnelle de nos familles.

L'organisme s'est donc rapidement transformé en organisme de défense de droits pour l'accès à la parentalité, y compris l'accès aux soins en matière de fertilité, pour les futurs parents LGBTQ+. Au début des années 2000, il n'était pas vraiment question d'adoption, ni de gestation par autrui, et on n'avait même pas accès aux cliniques de fertilité ! Il y avait toujours la possibilité de mener des inséminations « maison », mais cela venait avec la peur constante qu'un donneur de sperme pouvait revendiquer ses droits comme « père » de l'enfant…

Nous nous sommes concentré·es sur deux types d'actions : tout d'abord, un effort de sensibilisation et de mobilisation auprès de la population pour, dans un deuxième temps, s'engager et mettre de la pression au niveau législatif. Ce travail — mené de concert avec d'autres organisations — a débouché, en 2002, sur l'adoption de la Loi instituant l'union civile et établissant les nouvelles règles de filiation, qui a permis la légalisation de l'union civile ainsi que la reconnaissance légale de deux conjoint·es de même sexe à titre de parents du même enfant.

ÀB ! : Quelles sont les luttes dont vous êtes le plus fière en 25 ans ?

M.G. : Sans aucun doute la victoire de 2002, que je viens de mentionner, qui a établi de nouvelles règles de filiation pour les parents de même sexe.

Une autre grande victoire a été celle de l'accès aux cliniques de fertilité pour les personnes LGBTQ+ par le biais d'un amendement au projet de loi qui est devenu la Loi fédérale sur la procréation assistée, en 2004. Il s'agit ici d'avoir lutté pour l'ajout d'un simple libellé qui précisait que tout le monde se doit d'avoir accès aux cliniques, et ce, sans égard à leur orientation sexuelle ou leur statut conjugal. À l'époque, les personnes LGBTQ+ se faisaient refuser en clinique de fertilité sous le prétexte qu'elles n'étaient pas mariées. Cet amendement — qui peut paraître insignifiant — a rendu possible le projet parental de nombreuses familles.

Je pense également au travail que nous avons fait devant les commissions parlementaires et les tribunaux afin de revendiquer la possibilité pour les personnes trans de modifier leurs documents officiels. Nous avons également travaillé à l'ajout de l'identité et l'expression de genre comme motif reconnu de discrimination à la Charte des droits et libertés de la personne. Nous avons été parties prenantes à de nombreux recours judiciaires, notamment en matière de frais en fertilité et de reconnaissance légale des parents non-binaires.

Nous avons travaillé à tout cela, en militant, en menant des campagnes de sensibilisation, en rédigeant des mémoires et en rencontrant des personnalités politiques, en plus de recourir aux tribunaux dans le cadre de litiges stratégiques. Nous sommes d'ailleurs en attente d'une décision de la Cour supérieure afin de faire reconnaître légalement les familles pluriparentales.

ÀB ! : Comment se traduisent vos victoires politiques et législatives sur le terrain, pour les membres de la Coalition ?

M.G. : Les avancées législatives ne suffisent pas : il faut également s'assurer que les mesures adoptées soient concrètement appliquées et accessibles dans la vie de tous les jours. Ce n'est pas parce que deux parents du même genre sont reconnus comme parents d'un enfant à partir de 2002 qu'ils n'auront aucun souci administratif dans l'exercice de leurs droits par la suite. Au contraire ! Chaque gain nécessite une mobilisation et un accompagnement en continu, un travail de soutien des personnes désirant se prévaloir de nouvelles prérogatives.

La Coalition développe aussi des ressources et des formations, qui visent les professionnel·les qui travaillent avec les familles et les jeunes LGBTQ+. Chaque année, la Coalition forme entre cinq et sept mille professionnel·les sur les réalités de notre communauté. L'éducation populaire est tout aussi cruciale que le reste dans la grande marche à l'affirmation de nos droits.

ÀB ! : On a l'impression que la Coalition, c'est aussi une communauté. À quel point la communauté, voire la société est-elle centrale pour les familles LGBTQ+ ?

M.G. : Je crois sincèrement que ma plus grande fierté est le changement d'attitude à l'égard des familles de la communauté LGBTQ+ au fil des années. Il y a 25 ans, un sondage sur l'acceptation sociale des familles homoparentales affirmait que seulement 10 % des personnes répondantes étaient à l'aise avec le phénomène. Aujourd'hui, on parle de 85 à 90 %. Voir ce niveau de changement dans les attitudes, sur le plan de l'acceptabilité sociale, sur une si courte période, c'est absolument incroyable. Nous ne sommes pas les seul·es à y avoir travaillé, mais nous y avons certainement contribué.

Nous exerçons notre travail militant dans un contexte social qui a donc beaucoup évolué. De ce travail est née une communauté — communauté qui a permis à de nombreuses familles de vivre leur vie librement, ouvertement. Ces familles, vivant ouvertement leur réalité familiale LGBTQ+ ont, à leur tour, permis la sensibilisation de leur entourage, de leur quartier.

Cet effet boule de neige me donne l'impression d'avoir contribué à une société dans laquelle ma réalité et celles de différents membres de ma communauté est possible et acceptée. C'est ça, ma vraie fierté.

Illustration : Natascha Hohmann

Les oublié·es de la réforme du droit de la famille

Le système législatif est plus souvent à la remorque des réalités sociales qu'il n'est moteur de changement et d'avant-gardisme. La réforme du droit de la famille proposée par (…)

Le système législatif est plus souvent à la remorque des réalités sociales qu'il n'est moteur de changement et d'avant-gardisme. La réforme du droit de la famille proposée par la CAQ depuis 2022 en est un bon exemple. Un regard attentif peut rapidement apercevoir les laissé·es pour compte de la démarche.

La réforme du droit de la famille au Québec, attendue depuis plus d'une décennie, a nourri de nombreuses attentes. Maintenant que les trois projets de loi au cœur de celle-ci ont été adoptés et sanctionnés, force est d'admettre que la CAQ n'a pas saisi l'opportunité d'insuffler une nouvelle représentation institutionnelle de la famille dans la législation. Courte analyse du sujet par le biais des notions de pluriparentalité et d'union libre.

Une famille, un couple avec enfant(s) ?

Il y a plus de dix ans maintenant, l'affaire Éric c. Lola, jugement rendu par la Cour suprême du Canada, déclenchait un véritable débat de société. Éric et Lola formaient un couple non marié, avec trois enfants. Éric possède les résidences ainsi que la majorité des actifs du couple. Lorsqu'ils se séparent, Lola, faute de contrat de vie commune, se retrouve sans partage des avoirs. Seuls les époux ont une protection automatique inscrite au code civil en cas de divorce. Elle allègue alors que sa situation découle d'une discrimination fondée sur le statut matrimonial.

L'objectif pour Lola, et pour certains intervenants à la Cour suprême, était de faire déclarer son exclusion au régime de patrimoine familial comme étant discriminatoire puisqu'elle empêchait nombre de personnes – souvent des femmes s'étant occupé des enfants – de bénéficier des avoirs communs, y compris de l'enrichissement du conjoint durant les années où ils formaient un couple.

À l'époque, le dossier « parle » à beaucoup puisqu'au Québec, plus de 40 % des couples sont en union libre. En 2013, la Cour ne donne pas raison à Lola. Par conséquent, onze ans plus tard, les conjoints de fait ne bénéficient toujours pas du partage du patrimoine familial, ni des protections et obligations découlant des articles du Code civil du Québec qui portent sur la famille.

C'est en quelque sorte en réponse à cette décision de la Cour suprême que la CAQ a développé son concept d'union parentale. Cette espèce de « patrimoine familial édulcoré » s'ouvre dès que « que des conjoints de fait deviennent les père et mère ou les parents d'un même enfant. […] » (texte du PL56). Ils constituent alors un patrimoine commun pris en compte advenant une séparation.

Cela a plusieurs implications. D'abord, le critère d'ouverture d'une protection pour les conjoints de fait repose sur la concrétisation d'un projet parental. Or, une protection pour des conjoints de fait sans enfants aurait été la bienvenue : pour l'exemple, un conjoint s'occupant d'un parent vieillissant, encaissant des sacrifices financiers et personnels, n'aura pas les mêmes protections que celui qui s'occupe d'enfants. Il n'est pas non plus question du rôle de beaux-parents ou de l'élargissement de l'union parentale à des modèles plus variés tels que ceux issus de la recomposition familiale.

Cet aspect de la réforme crée donc une protection (de base) pour les conjoints de faits parents d'un enfant, mais laisse plusieurs cas de figure de côté.

Une famille, obligatoirement composée d'au plus deux parents ?

La question de la gestation pour autrui (GPA) est un aspect important de la réforme proposée par le ministre Jolin-Barette, qui en profite pour encadrer le phénomène et faciliter les liens de filiation des parents d'intention.

Bien que ce ne soient pas toutes les mères porteuses impliquées qui souhaitent participer activement en tant que parent dans la vie d'un enfant à naître, la GPA aurait été une occasion à saisi question d'ouvrir le concept juridique de famille à davantage de modèles. D'ailleurs, la GPA n'est prévue que pour les personnes seules ou les conjoints (au sens de la loi), ce qui exclut nombre de configurations familiales.

Dans un même ordre d'idée, la CAQ a officiellement fermé la porte à la reconnaissance juridique d'une cellule familiale pluriparentale. La pluriparentalité consiste à mener un projet parental à trois personnes ou plus. Cela ne veut pas nécessairement dire qu'il y a une relation amoureuse entre les membres de la cellule familiale, une pléthore de configurations relationnelles étant possibles.

Campée sur l'idée qu'une famille repose sur la biparentalité d'une part, et que l'ajout d'une – ou de plusieurs – personne(s) viendrait mettre à mal la stabilité et la sécurité de l'enfant d'autre part, la décision de la CAQ semble relever davantage de préconçus idéologiques et de mythes entourant le concept de famille que de réels fondements scientifiques ou éthiques.

D'abord, la vision monogame de la conjugalité semble revêtir un caractère de supériorité morale aux yeux des législateurs, vu sa prédominance dans le portrait des familles de notre société. Il aurait cependant fallu éviter de tomber dans un syllogisme du type : la « monogamie étant le modèle familial le plus courant, la monogamie des parents est donc dans l'intérêt supérieur de l'enfant ».

Ensuite, aucune étude ne démontre que la pluriparentalité est nocive pour le développement des enfants issus de ce type de projet parental. D'aucuns prétendent que la pluriparentalité ajoute un risque de précarité à l'entité familiale, à la stabilité de l'enfant, ainsi qu'à la difficulté des arrangements en cas de rupture. Cependant, avec près de 25 % des enfants québécois ayant vécu la séparation de leurs parents monogames au cours de l'enfance [1]], il est difficile d'affirmer que la biparentalité est un gage de stabilité relationnelle au sein de la cellule familiale.

Pour ce qui est des conflits entre les parents et des modalités advenant une séparation, tant l'Association des juristes progressistes que la Coalition des familles LGBT+ affirment que les encadrements légaux prévoient déjà les outils nécessaires, et qu'il vaut mieux encadrer ce qui n'est pas déjà prévu. La décision de refuser d'encadrer la réalité des familles pluriparentales met à risque les enfants issus de ces familles – tout comme les enfants issus de famille mono- ou biparentales seraient à risque si des protections entourant l'autorité parentale ou les pensions alimentaires n'étaient pas applicables à leur cas d'espèce. C'est d'ailleurs dans l'objectif de protéger les enfants – tous les enfants, peu importe la forme que prend leur famille – que la Colombie-Britanique a reconnu légalement la pluriparentalité il y a plus de dix ans. À notre connaissance, aucune décision faisant état de conflit entre parents pluriparental n'a été rendue depuis.

Pour une Loi au service de toutes les familles

Les familles pluriparentales sont aussi reconnues légalement en Ontario et en Saskatchewan. Elles existent en ce moment au Québec. Cette réforme nous informe sur la manière qu'à l'État de concevoir la famille. Au lieu d'un travail de prescription du possible, la société québécoise aurait été en droit d'attendre une ouverture et un encadrement des réalités existantes, et ce, dans toute sa diversité.

La réforme du droit de la famille, attendue depuis plusieurs années, a étendu les principes de reconnaissance légale et sociétale à un nouveau mode d'organisation familial (gestation pour autrui), en plus de donner des outils supplémentaires à ceux issus d'un modèle en dehors du mariage (création de l'union parentale). Or, la réforme laisse pour l'heure de nombreuses familles sans protections ni encadrement, notamment les couples sans enfants et les familles pluriparentales. Bien que la réforme du ministre Jolin-Barette n'ait pas rencontré beaucoup d'opposition, ce qui en ressort s'apparente davantage à un rattrapage qu'à un texte reflétant une vision audacieuse et particulièrement inclusive de la famille.


[1] Les statistiques changent selon les années étudiées. Combien d'enfants au Canada ont vécu la séparation ou le divorce de leurs parents ? Résultats de l'Enquête canadienne sur la santé des enfants et des jeunes de 2019. En ligne : www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-627-m/11-627-m2022018-fra.htm

Illustration : Natascha Hohmann

Familles noires et DPJ. Quand le système blesse sous couvert de protection

La surreprésentation des enfants Noir·es dans les systèmes de protection de la jeunesse révèle une injustice alarmante, mais souvent passée sous silence. Protégeons-nous (…)

La surreprésentation des enfants Noir·es dans les systèmes de protection de la jeunesse révèle une injustice alarmante, mais souvent passée sous silence. Protégeons-nous réellement les enfants et les familles Noires ou leur causons-nous du tort à travers un processus discriminatoire ?

Cet article propose une réflexion critique basée sur une recherche récente portant sur la surreprésentation des enfants Noir·es signalé·es à la DPJ. Au Québec, malgré que l'enjeu soit bien documenté depuis des décennies, une perspective antiraciste reste presque totalement absente des débats entourant le traitement des familles issues des communautés Noires. Or, la protection de la jeunesse ne devrait pas fermer les yeux sur les dynamiques de pouvoir et les biais structurels qui imprègnent les pratiques institutionnelles, y compris au sein de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Un système daltonien

Le système de protection de la jeunesse se présente comme neutre et objectif dans son traitement des enfants et des familles, mettant de l'avant l'intérêt de l'enfant comme seul critère décisionnel. Cependant, les recherches révèlent un tout autre portrait. Les études menées au Québec montrent que les enfants Noir·es sont victimes de surreprésentation à toutes les étapes du processus de la DPJ, de la signalisation initiale à l'ordonnance du tribunal et à la prise en charge par l'État, en passant par l'évaluation de la sécurité et du développement compromis. La surreprésentation désigne la présence disproportionnée d'un groupe dans un contexte spécifique (ici, les services de protection de la jeunesse) par rapport à sa proportion dans la population générale.

À mesure que les enfants Noir·es progressent dans le système de protection de la jeunesse, leur surreprésentation reste assez stable à travers différentes étapes du processus. C'est notamment lorsqu'ils ont été identifiés comme ayant un problème de compromission (sécurité et développement compromis, ou SDC), c'est-à-dire que des allégations de maltraitance ont été confirmées après une évaluation. Cette étape signifie que l'enfant recevra donc des services continus. Ensuite, ils sont surreprésentés dans le cadre des mesures judiciaires, entreprises lorsque les familles ne sont pas d'accord avec la décision de compromission. Enfin, les enfants Noir·es subissent plus fréquemment une récurrence, où ils sont à nouveau pris en charge par la protection de la jeunesse après un premier signalement. Dans le système de justice pénale pour les jeunes (LSJPA), leur proportion est encore plus élevée.

Cela démontre que les enfants Noir·es sont surreprésenté·es à la fois dans le système de protection de la jeunesse et dans le système judiciaire. Il apparaît que l'expérience de ces enfants dans le système de protection de la jeunesse est marquée par une double vulnérabilité : en plus des traumatismes émotionnels liés à la séparation de leurs parents, ces enfants doivent naviguer dans un système où ils sont souvent confrontés à des discriminations raciales – qu'elles soient explicites ou implicites.

Un constat s'impose donc : le système de protection de la jeunesse n'est visiblement pas exempt des biais raciaux qui traversent toutes les autres institutions publiques. En effet, bien que le discours public sur la protection de la jeunesse évite souvent la question du racisme, les études démontrent que les familles Noires vivent des expériences bien différentes au sein de ces systèmes comparativement à leurs homologues blanches. La race est donc un facteur prédictif du traitement différentiel reçu par les enfants racisés.

La continuité du racisme institutionnel

Pour comprendre pleinement la surreprésentation des enfants Noir·es dans le système de protection de la jeunesse, il est essentiel de situer cette problématique dans une perspective historique. Les communautés Noires du Québec portent le fardeau de siècles de discrimination systémique, d'exclusion et de violence coloniale. Ces dynamiques de domination, traduites historiquement par l'exploitation et la marginalisation des personnes Noires, se perpétuent aussi sous des formes plus subtiles, y compris au sein des systèmes dits de « protection ». La doctrine de « sauvetage des enfants » permet aux travailleurs sociaux de justifier la centralité de la suprématie blanche et, selon Cindy Blackstock qui a étudié ce phénomène au sein de communautés autochtones, permet aux personnes travaillant avec des enfants, formées avec l'intention de faire du « bien », à ne jamais être perçues comme capables de causer du mal.

Ancré dans une longue tradition de contrôle et de surveillance des corps Noirs, le racisme anti-Noir·es contribue à cibler et à criminaliser ces familles sous le prétexte de la protection de la jeunesse. Le racisme systémique opère ici à travers des politiques et des pratiques qui ont pour effet de maintenir des rapports de pouvoir inégalitaires, où les familles Noires sont perçues comme déficientes et dangereuses. Compte tenu des discours d'anti-Blackness qui dépeignent les personnes Noires comme violentes, ainsi que des recherches qui les ont principalement représentées comme déficientes, il existe une narration omniprésente qui renforce des stéréotypes nuisibles. Ces récits créent un environnement social où les individus et les familles Noires sont souvent perçus à travers un prisme de méfiance et de négativité.

Conséquemment, elles font l'objet d'une pathologisation dans le système de protection de la jeunesse, c'est-à-dire qu'on les perçoit souvent comme problématiques, sans reconnaître le rôle de l'État dans les difficultés qu'elles rencontrent. Ce phénomène provient des inégalités structurelles auxquelles ces familles sont confrontées, telles que la pauvreté, le manque de logements stables et l'accès limité à des services de santé et sociaux. En ignorant ces inégalités, l'État se déresponsabilise, et fait porter les impacts du racisme anti-Noir·es aux familles Noires.

Le profilage racial des enfants Noir·es

Le profilage racial n'est donc pas uniquement l'apanage des forces de l'ordre. L'une des formes les plus visibles dans laquelle il se manifeste au sein du système de la protection de la jeunesse est la tendance à surestimer les risques de SDC chez les enfants issus de familles Noires, souvent perçues à travers le prisme de la criminalisation et de la pauvreté. Les intervenants de la DPJ, qu'ils soient bien intentionnés ou non, ne sont pas immunisés contre les préjugés implicites et les stéréotypes associés aux familles Noires. Ces différences de traitement s'expliquent en partie par un regard biaisé sur leur culture, leur comportement et leurs circonstances socio-économiques.

Selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), le profilage racial dans les services de protection de la jeunesse est bel et bien une réalité pour les enfants Noir·es. Le profilage racial désigne toute action prise par des personnes en position d'autorité, comme les travailleurs sociaux, qui repose sur des facteurs tels que la race ou l'origine ethnique, sans motif réel. Ce phénomène conduit à un traitement différentiel des enfants Noir·es, les exposant à des mesures plus sévères et fréquentes. Le profilage racial se traduit donc par une surveillance accrue des familles Noires par d'autres institutions comme les écoles, les systèmes policiers et les services de santé mentale, qui sont souvent à l'origine des signalements à la DPJ. Ce lien entre la stigmatisation des familles et les signalements fréquents constitue un cercle vicieux où les familles Noires sont davantage ciblées par l'État, ce qui conduit à leur surreprésentation au sein du système, nourrissant et « validant » par le fait même le biais raciste commandant davantage de surveillance à cette communauté.

La CDPDJ souligne que d'autres facteurs jouent également un rôle clé dans cette surreprésentation. Les enfants Noir·es présentent des besoins plus importants car iels sont souvent plus exposé·es à des situations de précarité socio-économique, les rendant plus vulnérables aux interventions de la protection de la jeunesse. Cependant, il est important de reconnaître que la race et la pauvreté sont souvent imbriquées. Le racisme anti-Noir·es contribue à perpétuer cette précarité, avec des taux de chômage plus élevés et des niveaux de pauvreté plus importants dans les communautés Noires. Celles-ci ont souvent un accès limité aux services disponibles au sein de leur communauté pour répondre à leurs besoins. Cette iniquité structurelle, résultat de la discrimination systémique, ne peut donc être dissociée du profilage racial.

En bref, les enfants Noir·es sont confronté·es à des préjugés raciaux liés aux pratiques discriminatoires des professionnels et aux dynamiques organisationnelles. Le profilage racial va donc au-delà des actions intentionnelles des personnes en position d'autorité. Les enfants Noir·es sont souvent perçu·es comme étant plus susceptibles d'adopter des comportements problématiques, ce qui justifie une surveillance accrue. Cette pensée déficitaire, qui porte à blâmer les caractéristiques personnelles des individus pour leurs difficultés vécues, contribue à justifier l'intervention de la protection de la jeunesse. Ces justifications se focalisent sur les supposées lacunes, incapacités ou comportements problématiques des individus Noir·es, sans tenir compte des contextes sociaux, économiques, ou structurels qui influencent leurs situations.

La protection ou le préjudice ?

Les effets du profilage racial dans le système de protection de la jeunesse sont multiples et souvent désastreux pour les enfants Noir·es et leurs familles. En effet, en observant les enfants signalés dans la région de Montréal entre 2004 et 2012, cette population était en moyenne presque quatre fois plus susceptible d'être signalée à la DPJ. De plus, ils sont plus souvent placés hors de leur milieu familial. Cette séparation, bien qu'elle soit souvent présentée comme une mesure temporaire, peut avoir des répercussions profondes et durables pour les enfants Noir·es, notamment en exacerbant les traumatismes liés à la rupture familiale. Des études ont montré que les enfants Noir·es pris en charge par la DPJ sont souvent placés dans des foyers ou des centres où ils se trouvent isolés de leur communauté et de leur culture. Cela peut exacerber leur sentiment de marginalisation et d'aliénation et les priver de connexions essentielles à leur communauté, à leurs traditions et à leur langue, nuisant à leur construction identitaire, leur estime de soi et leur bien-être.

D'autre part, il s'avère que ces derniers sont le plus souvent signalés par les écoles et les services de police, tandis que les enfants blancs ont plus de chances d'être signalés par un membre de la famille ou de leur entourage. Ce constat met en lumière les mécanismes de surveillance différenciée appliqués aux enfants Noir·es, considérés comme plus à risque par les institutions publiques, et faisant l'objet d'une surveillance accrue. Ces institutions, investies d'une autorité étatique, tendent à exercer un contrôle social plus strict sur les communautés Noires, ce qui conduit à une surreprésentation des signalements d'enfants Noir·es par ces mêmes institutions. En revanche, les enfants blancs, bénéficiant souvent de plus de ressources et d'une perception moins négative au sein de la société, sont plus susceptibles d'être signalés par des membres de leur famille ou de leur entourage, ce qui reflète une approche moins institutionnalisée et moins coercitive.

Vers une justice raciale dans la protection de la jeunesse

Il est clair qu'une réforme en profondeur du système de protection de la jeunesse est nécessaire. Premièrement, il est impératif de reconnaître et de nommer le racisme anti-Noir·es comme une dimension centrale du traitement différentiel des enfants Noir·es à la DPJ. Cette reconnaissance doit être accompagnée d'une formation obligatoire pour tous les acteurs de la protection de la jeunesse sur les préjugés implicites et les dynamiques raciales. Deuxièmement, il est crucial de mettre en place des mesures qui favorisent une meilleure représentation des professionnel·les s Noir·es au sein des équipes de la DPJ. Finalement, les interventions de la protection de la jeunesse doivent prioriser un renforcement des liens entre les familles Noires et leurs communautés. L'importance d'une approche culturellement appropriée ne peut être sous-estimée, en particulier dans les cas où des enfants Noir·es sont retirés de leur famille. Enfin, il est essentiel que les voix des familles Noires soient davantage entendues et intégrées dans les processus décisionnels de la DPJ. Cela inclut non seulement des consultations directes avec les familles concernées, mais aussi la création de mécanismes de surveillance indépendants pour examiner les cas de discrimination raciale dans le système.

Les familles Noires ont trop longtemps été invisibilisées dans les discussions autour de la protection de la jeunesse. Il est temps de donner une voix à ces familles et de s'assurer que le système dans lequel elles évoluent soit véritablement un facteur de protection, et non pas un vecteur de répression.

Alexandra H. Borrelli est membre du Centre de recherche sur l'enfance et la famille de l'Université McGill. Alicia Boatswain-Kyte est professeure adjointe à l'École de travail social de l'Université McGill.

Illustration : Natascha Hohmann

Sénégal : durcissement du code pénal sur l’homosexualité

23 juin, par Isboulah Diouf
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