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Pour une politique militaire ouvrière
Après quatre années de guerre en Ukraine, une guerre génocidaire contre les Palestiniens, un coup de force contre le Venezuela, et une menace de colonisation du Groenland, il pourrait sembler étonnant que le débat sur la politique militaire rencontre autant de difficultés à se développer à une échelle de masse dans les organisations qui se réclament de l'émancipation des travailleurs.
25 janvier 2026 | tiré d'Arguments pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2026/01/25/pour-une-politique-militaire-ouvriere-par-lm/
Après quatre années de guerre en Ukraine, une guerre génocidaire contre les Palestiniens, un coup de force contre le Venezuela, et une menace de colonisation du Groenland, il pourrait sembler étonnant que le débat sur la politique militaire rencontre autant de difficultés à se développer à une échelle de masse dans les organisations qui se réclament de l'émancipation des travailleurs.
Pourtant, chaque offensive de l'entente Trump-Poutine contre l'Ukraine et contre l'Europe suscite des réactions et des initiatives. Chaque offensive du gouvernement Netanyahou contre Gaza, la Cisjordanie, le Liban, la Syrie, provoque des appels et des mobilisations. Chaque acte de guerre de Trump contre les peuples des Amériques, d'Europe et d'Afrique, du Groenland au Nigeria via le Venezuela et l'Iran soulève des résistances internationales. Et maintenant chaque offensive aux États-Unis des milices de l'ICE entraîne des formes de résistance auto-organisées de la population.
En France, en juin 2022, au salon de l'armement Eurosatory à Villepinte, Macron prétendait inaugurer « l'entrée de la France dans une économie de guerre ». Mais ni cette proclamation tonitruante ni la situation mondiale marquée par les guerres et les coups de force des puissances impérialistes contre les peuples n'ont vu, dans le mouvement ouvrier et démocratique, d'autre réaction que celle d'une certaine résurrection du Mouvement de la paix, d'une résurgence des slogans pacifistes et du retour des colombes au rameau d'olivier du siècle de Picasso.
Les seules perspectives offertes aux militants qui ne confondraient pas l'internationalisme avec de pieuses incantations à la Paix (avec la majuscule de l'abstraction allégorique), c'est la saisine de l'ONU, le respect de ses résolutions sur la prévention des conflits, les votes de son conseil de sécurité, le rappel de sa Charte. Tout cela à l'heure où l'impuissance de ces institutions supranationales les a le plus largement discréditées et où le système de veto des impérialismes Étasunien et Russe au Conseil de sécurité devait enterrer définitivement tout espoir d'arrêter, par ce moyen, un génocide ou même de condamner une agression. Cela n'empêche en rien les chefs des organisations démocratiques, dévots des « règles du droit international », de rédiger de creux communiqués pour un sursaut de l'ONU.
Indépendamment et parfois antérieurement aux choix stratégiques européens (« Rearm Europe »), à la décision de Macron d'instaurer un « service national volontaire », aux déclarations du chef d'état-major des armées, le général Mandon, sur la perspective pour le pays d'« accepter de perdre ses enfants », quelques essais de mener une réflexion de fond sur une politique militaire populaire de défense ont toutefois émergé. C'est de ces essais dont nous voulons débattre. Il s'agit notamment d'une conférence de l'APRES tenue en juin 2025 et intitulée « l'Europe de la défense, les nouveaux enjeux », d'une initiative du Réseau Bastille de publier Lignes de mire, une revue traitant spécifiquement « des gauches et de la question militaire », des articles publiés par la Tendance Claire « pour une défense populaire » (Voir iciet ici). En commençant par les documents de la CGT publiés dans son mensuel La Vie Ouvrière-Ensemble d'abord au mois de mai 2025 sous le titre « Économie de Guerre » et six mois plus tard dans le même mensuel sous le titre « Défendre la paix ou préparer la guerre »
Produire l'armement
Commencer par débattre des positions de la CGT sur la question de la guerre ce n'est pas seulement focaliser sur les idées qui influencent le plus largement le mouvement ouvrier organisé, c'est aussi considérer que tous les dispositifs visant l'appropriation des questions militaires par les travailleurs est centrale dans les solutions concrètes qui peuvent être utilisées pour faire face aux menées guerrières des impérialismes. Si l'on se réfère à l'exemple du développement de l'armée ukrainienne après l'invasion russe, la nécessité d'équiper des femmes et des hommes en nombre pour créer de nouvelles unités d'appui et de combat pose d'abord la question de leur équipement individuel et de leur armement. Quelle que soit, dans chaque pays, la solution retenue pour la formation de ces unités en termes de conscription et de réservistes mobilisables, elle n'aura de sens que si l'infrastructure matérielle (véhicules, armement, munitions, logistique) est disponible pour leur formation, puis pour leur éventuel déploiement.
C'est précisément de cette infrastructure matérielle dont se préoccupe la CGT dans son dossier sur l'économie de guerre (VO-Ensemble, n°35, mai 2025) se félicitant que, quatre mois après l'invasion russe en Ukraine, les 4500 entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) exhortées par Macron « à produire plus, plus vite et mieux » tournent à plein régime. Dans ce dossier la CGT se situe nettement sur le terrain de la sauvegarde des emplois en listant les entreprises en difficulté qui ont pu conserver leur activité d'armement ou réorienter leur activité vers la défense. Parmi les exemples les plus connus, celui des Fonderies de Bretagne, célèbre pour ses grèves visant à maintenir l'emploi à l'époque où l'entreprise produisait encore des pièces de moteur pour Renault et qui produit aujourd'hui des corps d'obus. Mais ce sont aussi les cas de Valdunes (Nord) fabricant de roues de chemin de fer réorienté vers l'armement, d'Aubert et Duval (Loire) dont l'atelier aciérie fabriquera désormais des fûts de canon Caesar, de MDBA (Cher) où 1300 salariés produisent le missile Aster, de KNDS ex Giat industries (Cher) qui a pour objectif de produire 48 canons Caesar par an contre 12 actuellement, d'Eurenco (Dordogne) qui a évité la délocalisation en Suède de la production de poudre et d'explosifs et doublé ses effectifs depuis 2019 pour doubler sa production de charges modulaires pour obus, etc.
A côté de ces reconversions, les grandes entreprises travaillant tout ou partie pour la défense, Airbus, Safran, Thales, Naval Group, Dassault, Nexter… sont invitées par Macron à « produire plus, plus vite et mieux ». Mais souvent comme à Naval Group les recrutements ne sont pas à la hauteur des nouveaux objectifs et les conditions de travail se détériorent et les droits sociaux sont souvent les premières victimes de « l'économie de guerre » telle que la pense le Président.
La Commission internationale paix et désarmement de la CGT explique que la centrale syndicale doit composer avec l'ambiguïté que présentent la défense de l'emploi dans les industries et les technologies de la défense et la réorientation de sites industriels vers l'armement, d'une part et les principes pacifistes traditionnels de la Confédération d'autre part. Mais les responsables de la fédération de la métallurgie le concèdent : « Pour les salariés, entre voir fermer la boite ou fabriquer des obus, le choix est vite fait ».
Pour la CGT les revendications de défense de l'emploi dans ce secteur se conjuguent avec une orientation stratégique visant à assurer le « contrôle strict de la production et de la commercialisation des armes par le Parlement ». En mettant en avant l'objectif d'empêcher les industriels de l'armement de profiter de la situation pour s'enrichir des financements publics et celui d'une « maîtrise publique des industries de l'armement », la CGT réclame la création d'un « Pôle public national de défense (PPND) ». Les « propositions » de Pôles publics dont la CGT est coutumière, ont pour effet de préserver un « pôle privé » majoritaire et d'éviter la revendication du contrôle ouvrier sur l'ensemble de la production en renvoyant le contrôle de l'activité du seul pôle public aux institutions de la Ve République.
Ajoutons que les contours de ce pôle public sont mal définis, mais que les entreprises qui le composent seraient grassement rachetées ou indemnisées, puisque l'expropriation de ceux qui ont bénéficié tous les ans des milliards d'aides publiques, semble être devenue un tabou. De plus les nationalisations de 1982 ont montré aux militants syndicaux qui les ont vécues que le passage de leur entreprise dans le domaine public n'était en rien la garantie que son mode de gestion abandonne les critères du capital. En matière d'armement, la pente naturelle de l'entreprise étatisée sera l'orientation des productions vers le retour rapide sur investissements de l'État, notamment en maintenant ses positions sur les marchés à l'export, sans planification véritable des besoins de la défense des populations et de leur droit à la souveraineté nationale.
Si la CGT et son projet de pôles publics (de la finance, de l'armement, etc.) se gardent bien de poser la question de l'articulation entre la nécessaire planification, nationale ou européenne, des productions et le contrôle des salariés sur ces productions, c'est que l'orientation de la CGT sur la production d'armement est fluctuante. Ce qu'elle nomme « un choix cornélien » entre plaidoiries pour le désarmement et « proposition » d'un « Pôle public national de défense » n'est pas tranché.
Cela apparaît clairement dans le même mensuel de la CGT, (VO- Ensemble, n°39 de novembre 2025). Dans ce numéro est publié un débat « Défendre la paix ou préparer la guerre » qui veut opposer Guillaume Ancel* et Éric Valade. Respectivement un ancien officier qui promeut une « culture militaire de la population » et un dirigeant cégétiste, membre de la Commission International, paix et désarmement qui milite pour une « culture de la paix ». À la question de : comment concilier lutte pour l'emploi dans les industries d'armement et revendication d'une démilitarisation, le dirigeant de la CGT Éric Valade répond en proposant la reconversion de la production d'armement en production de matériel civil, Safran pourrait fabriquer des moteurs pour l'aviation anti-incendie, Thalès pourrait se consacrer à l'imagerie médicale, le secteur naval pourrait construire des navires pour des missions humanitaires en Méditerranée, etc. On peut en revanche être en accord avec la position de la CGT qui réclame « la signature du traité d'interdiction des armes nucléaires », considérant que cette question « est un marqueur d'humanité ».
Guillaume Ancel, même s'il croit que la dissuasion nucléaire correspond à un besoin, exclut d'emblée le nucléaire de la politique de défense, considère qu'il ne s'agit pas d'une arme mais d'un système de destruction massive. Il plaide pour des groupes européens dans les industries de défense, il se réfère au modèle d'Airbus avec des réseaux de sous-traitants. Il se scandalise que Dassault préfère saboter le projet européen d'avion de combat plutôt que de partager son savoir-faire.
Effectivement, les meilleurs défenseurs de l'avion de chasse franco-français de Dassault ont été, depuis les années 80, les dirigeants du syndicat CGT de Dassault qui ont longtemps voulu voir dans le Rafale l'emblème de la souveraineté nationale. Mais la réalité de la politique commerciale de Dassault, c'est majoritairement l'exportation. Fin 2024, Dassault Aviation totalisait 507 commandes de Rafale depuis le début du programme, dont 273 à l'export et 234 pour l'armée française.
Articuler le contrôle des salariés sur la production d'armement avec une planification d'ensemble qui s'inscrirait dans un cadre européen, est donc de première nécessité pour construire le programme de gouvernements s'appuyant sur les partis de gauche, les organisations syndicales et le mouvement social. Un tel programme serait axé sur les armes de défense : les drones anti-drones et les brouilleurs portatifs directionnels anti-drones, les mitrailleuses et les plateformes mobiles de feu anti-drones, l'armement individuel léger et les protections pare-balles, les masques et les tenues de protection nucléaire-biologique-chimique (NBC), les véhicules de transport légers et véhicules blindés de combat d'infanterie (VBCI). En fait, il s'agit de disposer, comme le note Michel Goya*, « d'une masse de véhicules de tout type ». Il rappelle que les Ukrainiens disposaient en février 2022 de bien plus de véhicules de combat que la France pour un budget de défense dix fois inférieur. Ce programme n'exclura pas les armements traditionnels, navires, avions et hélicoptères, missiles, chars… dont le gouvernement démocratique pour lequel nous combattons, aura besoin de réquisitionner et de trouver en ordre de marche dès son arrivée au pouvoir.
Budget de guerre ?
En janvier 2026, lorsqu'il présente ses vœux aux armées, trois ans et demi après avoir décrété l'économie de guerre, Macron constate son impuissance. Il fait remarquer que la France a produit en 2025 quelques milliers de drones quand l'Ukraine en produisait 4 millions. Il admoneste les industriels français de l'armement qui « se font sortir du marché » par leurs concurrents européens (polonais, allemands, tchèques…) En réponse les marchands de canons mis en cause se plaignent de l'instabilité politique française, du manque de commandes de l'État, des trimestres perdus faute de loi de finance, des lenteurs administratives de la Direction générale de l'armement, etc. En fait le militarisme de Macron reflète assez précisément la crise du bonapartisme qui voudrait une économie de guerre sans s'attaquer au modèle économique qui a détruit le tissu industriel français, socle fissuré d'une puissance de 11e rang.
Sans que cela puisse résoudre cette crise, la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a prévu d'augmenter le budget des armées de 3 milliards par an jusqu'en 2027, puis de 4 milliards par an jusqu'en 2030, pour parvenir à 67 milliards d'euros. Cela représenterait 14% du budget global des dépenses alors que l'Ukraine qui est véritablement entrée dans une économie de guerre, consacre à son budget militaire 58% de la dépense publique.
Un autre élément de comparaison nous est fourni par Michel Goya qui a calculé que « si l'effort de défense de 1989 (2,9% du PIB) avait été maintenu jusqu'à aujourd'hui, le budget des armées serait actuellement de 85 milliards d'euros contre 50 milliards ». Il ajoute qu'« en dessous d'un effort de 3% du PIB il est impossible de maintenir un modèle de force complet alors que le coût des matériels double ou quadruple d'une génération à l'autre. Cela signifie par ailleurs que si le PIB ne croît pas, ou faiblement, il faut aller au-delà de 3% d'effort pour soutenir la modernisation d'un outil de défense moderne complet, ce qui s'avère d'autant plus difficile qu'une faible croissance implique par ailleurs des difficultés budgétaires. C'est fondamentalement la situation dans laquelle la France se trouve. » (Michel Goya, Théorie du combattant, Perrin, octobre 2025).
Une fausse alternative
Les velléités gouvernementales d'efforts budgétaires portent le label d'une prétendue économie de guerre dont on voit l'inefficacité. Pourtant, toutes les gesticulations présidentielles pour lesquelles les Ukrainiens ont vite inventé le verbe « macroner », soulèvent dans toute la tradition pacifiste des militants chevronnés, des protestations effarouchées ou véhémentes. Des plus réformistes qui déplorent la sidération des opinions publiques, aux plus révolutionnaires qui répètent « Pas un centime, pas une arme, pas une vie, pour la guerre » tous sont d'accord pour considérer que les droits sociaux sont la première victime de la prétendue économie de guerre.
Ainsi le dossier de la CGT sur « l'économie de guerre » déjà cité, est sous-titré : « Alerte sur les droits sociaux » et introduit le débat sur la défense par cette observation que le gouvernement « sous couvert d'une menace de la Russie de Vladimir Poutine prépare la France à un nouveau budget austéritaire imposé sous l'effet de la peur ».
Dans le premier numéro de Lignes de mire, Hanna Perekhoda* écrit : « La gauche doit rejeter le faux dilemme entre justice sociale et sécurité nationale. La sécurité ne doit pas être financée en réduisant les pensions ou les soins de santé, mais en veillant à ce que les milliardaires et les multinationales contribuent à leur juste part. La gauche doit lutter pour une fiscalité équitable, supprimer les niches fiscales qui permettent aux entreprises d'échapper à l'impôt et sévir contre les paradis fiscaux, y compris la Suisse ».
D'autres sources de financement que préconise Hanna Perekhoda c'est de « confisquer les 300 milliards d'euros de fonds russes gelés et à les utiliser pour financer la défense de l'Ukraine et renforcer la sécurité de l'Europe. De cette manière, la Russie serait tenue financièrement responsable de ses crimes de guerre tout en évitant de faire peser des charges supplémentaires sur les citoyens européens. » et « Surtout, la gauche doit agir rapidement pour obtenir la confiscation des biens de l'État russe. Retarder cette décision pour protéger les intérêts de l'élite financière ne fait qu'enhardir les attaquants. »
En France, une commission d'enquête du Sénat a publié, le 1er juillet 2025, un rapport sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants. La question du coût (211 milliards pour 2023) et de l'efficacité de plus de 2 300 dispositifs publics pour les entreprises en France fait l'objet de débat.
La CGT dénonce assez souvent et à juste titre, les 211 milliards annuels d'aides, de crédits d'impôts, de financements, d'allégement de cotisations sociales, de cadeaux divers que les gouvernements français offrent aux entreprises. Mais elle oublie soudainement que ces milliards pourraient constituer autant de sources de financement de la défense. La ligne pacifiste a ses raisons et cette amnésie n'a pas d'autre cause que le grand écart confédéral entre PPND et désarmement.
Créer une garde populaire
Ces questions des équipements et donc des budgets, déterminent les formations et les missions qui seront données aux hommes et aux femmes qu'il va s'agir de recruter si l'on veut sortir du modèle de l'armée professionnelle dont le métier est de propulser quelques sections d'infanterie et des forces spéciales dans des opérations extérieures visant à maintenir le domaine colonial de la France ou à accompagner des interventions militaires états-uniennes.
Sans équipement, sans armement, toute mobilisation qu'il s'agisse de conscription universelle ou de volontaires, s'oriente nécessairement vers des pratiques sportives de fitness, des déambulations de protection civile, accompagnées de briefings idéologiques.
Comme en ce qui concerne l'armement, une position pacifiste datant de la coexistence pacifique obscurcit l'analyse de la CGT en matière de formation militaire populaire. Ses éditorialistes n'hésitent pas à utiliser la mobilisation des jeunes allemands contre la loi de conscription militaire votée au Bundestag, pour jeter les jeunes au-devant des canons sans aucune formation.
« La jeunesse ne veut pas des tranchées et dénonce les milliards consacrés au surarmement,
tandis que l'éducation et le social sont abandonnés » (la Vie ouvrière-ensemble n°41 janvier 2026). Plus la guerre menace, plus la presse de la CGT s'installe dans un déni qui concentre le refus de la défense, le mythe du surarmement européen et la fausse alternative « des logements, pas des casernes ».
Guillaume Ancel* lors d'un webinaire organisé par l'APRES en juin 2025, a pointé ce qui serait selon lui « le chaînon manquant » entre la dissuasion nucléaire et la très professionnelle force rapide d'intervention, formes privilégiées de la défense sous la Ve République. Sur les modèles de la garde nationale US ou de la conscription et des périodes de « répétition » suisses, il préconise une garde européenne et ses divisions nationales recrutées sur la base du volontariat. C'est, selon lui, le moyen d'atteindre la taille d'une armée de masse qu'aucun pays ne pourrait financer. Ces volontaires qui seraient formés par des périodes de trois semaines payées par les employeurs, devraient acquérir dans ces entraînements les références communes nécessaires pour agir ensemble, avec des moyens simples, sur des missions de sécurité. Un autre objectif serait de partager une culture militaire afin que les sujets militaires puissent être débattus de manière éclairée par les citoyens.
Pour une remontée en puissance des effectifs de l'armée française, Michel Goya table sur l'emploi massif de réservistes. Cette réserve pourrait « passer de 40 000 à 256 000 personnes en y consacrant 0,1% du PIB soit 2,9 milliards d'euros en coût total direct et indirect. » Selon lui, les anciens militaires devraient prioritairement intégrer les forces de réserves et ceux qui n'intégreraient pas la réserve devraient rester mobilisables donc suivis. Les recettes de l'ancien officier pour augmenter les effectifs passent aussi par l'augmentation du nombre des soldats sous contrat et l'allongement de la durée des engagements. En revanche le rétablissement d'un service militaire national lui parait inutile, voire source d'affaiblissement des capacités opérationnelles « tant que le tabou de l'engagement des appelés au-delà des frontières ne sera pas brisé ». Il fait valoir que l'investissement financier, d'encadrement, d'infrastructures pour former des unités qui ne seront jamais utilisées est contre-productif.
Former une garde populaire
La Tendance Claire* a détaillé dans deux textes Pour une défense populaire des dispositifs de recrutement et de formation en se référant à ce que Trotsky appelait « programme militaire transitoire » : « Aujourd'hui, en France, nous devons adapter cette orientation à la réalité concrète, en nous inscrivant dans les débats sur le SNU et en nous opposant aux pacifistes : nous devons revendiquer, à la place du SNU, un service militaire pour toutes et tous, par une formation militaire initiale, avec droit d'expression et de réunion des conscrit-e-s, et sous le contrôle des enseignant-e-s de l'Éducation nationale et avant tout de leurs syndicats à tous les échelons. En effet, l'école est la seule instance de socialisation globale pour presque toute la jeunesse du pays et permettrait de limiter l'influence idéologique des militaires. On peut comparer ce contrôle avec celui qu'exercent aujourd'hui, en principe, les enseignant-e-s des lycées professionnels sur les stages en entreprise de leurs élèves, devant vérifier leur qualité, s'assurer que les jeunes découvrent un métier, limiter l'exploitation. Quant à la formation militaire continue, nous devons exiger qu'elle ait lieu sous le contrôle des citoyen-ne-s/soldat-e-s eux/elles-mêmes, sous la forme de séquences régulières de formation militaire, avec droit d'expression et de réunion, contrôle et élection des officiers et des militaires professionnels, etc. »
Mais après quelques pas en avant, ces dispositifs sont assez vite détachés des missions de formation au combat pour être versées dans la protection civile et l'intervention dans les catastrophes climatiques « dont on sait qu'elles vont être de plus en plus nombreuses et de plus en plus graves. D'ores et déjà, c'est souvent l'armée qui intervient en ce cas (encore récemment à Mayotte ou à la Réunion) : au lieu que ce soit des professionnels, il serait juste que ce soient des citoyen-ne-s en cours de service militaire initial ou de formation militaire continue. »
Ce qui permettra aux jeunes recrues, en cas de conflit et faute d'avoir une formation opérationnelle sur l'armement et d'une qualité tactique suffisante au combat, d'être reléguées au rang de chair à drone, justes bonnes à grossir la statistique des prolétaires tombés au champ d'honneur.
À l'inverse, nous devons réclamer que chaque période militaire des appelés soit l'objet d'une attention particulière et d'investissements suffisants pour un entraînement utilisant toutes les possibilités technologiques (immersion dans le combat d'infanterie par réalité virtuelle, vision nocturne et réalité augmentée, pilotage de robots, maîtrise des armes légères). Mais aussi, et là le concours d'enseignants et le cadre de l'Éducation nationale ne sont pas remplaçables, des formations en sciences humaines, histoire militaire, histoire de la tactique, science de l'organisation, soins d'urgence…) Les organisations syndicales, particulièrement celles du secteur de l'armement sont indispensables pour contrôler la qualité technique des formations à l'utilisation des armes, comme pour faire évoluer la qualité de leur production en fonction des besoins constatés.
À la différence du projet Macronien d'embrigadement des jeunes, la formation militaire que nous revendiquons pour les hommes et les femmes s'étend à partir de 20 ans, par périodes courtes, sur une large part de la vie active. Il ne s'agit plus d'imprimer l'éloge du patriotisme et le réflexe de l'obéissance « dans les cires molles de la jeunesse » comme ambitionnaient de le faire les généraux du colonialisme triomphant. L'heure de la grande muette est passée. Les hommes et les femmes qui voudront se réapproprier les tâches militaires, auront besoin de démocratie à tous les échelons, pour innover, pour contrôler, pour décider collectivement, de manière éclairée, de ce qui constitue les besoins prioritaires de la défense.
Si vis pacem…
Ces débats prennent immédiatement une dimension vitale pour les Ukrainiens, pour les Iraniens, pour les Palestiniens, pour tous les peuples qui sont contraints de s'engager dans la défense armée de leurs besoins sociaux et de leurs aspirations démocratiques. Sans oublier le peuple américain et ses immigrants contre lesquels Trump a envoyé les bandes armées de l'ICE en précurseurs de la guerre civile. Et aussi pour les peuples qui seront contraints d'affronter militairement les forces avec lesquelles l'axe Trump-Poutine prétendra asservir l'Europe.
« Et tout cela ne conduit pas à la guerre mondiale, c'est au contraire la condition nécessaire pour l'éviter, en prenant l'autre voie, celle de la démocratie, de l'écologie, de la révolution. » (APLutSoc 15/01/26, Groenland, Iran, la démocratie passe par les armes)
LM, le 19 /01 / 2026
Notes*
Michel Goya est ancien officier d'infanterie, docteur en histoire et conseiller du chef d'état-major des armées. Il est notamment l'auteur de la Théorie du combattant (Perrin, 2025) et du blog « la voie de l'épée »
Guillaume Ancel est un ancien officier, chroniqueur et auteur de Petites leçons sur la guerre. Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre, Autrement, 2025,
Hanna Perekhoda est historienne et chercheuse à l'Université de Lausanne – Institut d'études politiques et Centre d'histoire internationale et d'études politiques de la mondialisation, elle est militante de Sotsialnyi Rukh ( mouvement social, Ukraine)
Tendance Claire (TC) Tendance du NPA jusqu'en 2022, appartient désormais à l'espace politique de La France Insoumise (LFI)

Jancovici et le Shift Project : un plan pour sortir de la crise écologique, vraiment ?
Le Shift Project et son charismatique chef de file Jean-Marc Jancovici ont le vent en poupe. Cette écologie représente-t-elle enfin un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l'impasse d'une nouvelle nuance de capitalisme vert ?
tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Jancovici-et-le-Shift-Project-un-plan-pour-sortir-de-la-crise-ecologique-vraiment
En juillet 2025, le think-tank écolo Shift Project a réussi à obtenir plus de 4,5 millions d'euros à la suite de sa campagne « Décarbonons la France ». L'influence du groupe, acteur incontournable de l'écologie institutionnelle, ne cesse de croître, particulièrement chez les ingénieurs et les scientifiques. L'association de bénévoles qui lui est affiliée, les Shifters, revendique aujourd'hui 30 000 membres. Son charismatique chef de proue, Jean-Marc Jancovici, défend dans les médias une écologie qui n'a pas peur d'annoncer, données à l'appui, des mesures drastiques ou la nécessité de la sobriété, gagnant par là une large sympathie chez celles et ceux qui se politisent sur les enjeux écologiques. Mais cette écologie représente-t-elle un plan à la hauteur pour sortir de la crise, ou au contraire l'impasse d'une nouvelle nuance de capitalisme vert ?
La montée en force du Shift
Dans la dernière décennie, le Shift Project est devenu un think-tank majeur dans l'écosystème de l'écologie politique institutionnelle. Ce groupe de réflexion, créé en 2010 par l'ingénieur polytechnicien et concepteur du bilan carbone [1] Jean-Marc Jancovici, se donne pour but d'« éclairer les choix politiques et industriels nécessaires à la transition énergétique », en s'appuyant sur différentes analyses et expertises scientifiques.
En pratique, le groupe et ses bénévoles ont pu proposer des amendements de loi [2] ou organiser des consultations à l'échelle nationale [3]. En outre, le groupe cherche à faire peser l'écologie dans les échéances électorales : occupation du terrain médiatique, évaluation des programmes, organisation de débats avec les candidats ou têtes de liste et publication de propositions portant sur la planification économique de l'économie française, le cœur de son programme politique.
Ce lobbying politique est assumé comme « l'outil » de prédilection de l'association. Elle avait agi en ce sens avec son Plan de transformation de l'économie française (PTEF), publié en 2022 à l'occasion des élections présidentielles avec pour but assumé de peser sur le programme des candidats. Dans cet ouvrage, chaque secteur de l'économie, comme l'industrie ou le transport, est passé au crible de l'analyse à laquelle sont associées des propositions de transformations. Parmi les recommandations, on peut citer pêle-mêle l'électrification du parc automobile, le décuplement du recyclage et la diminution de la production animale agricole.
De plus en plus implantée à l'échelle locale, l'association multiplie les conférences et interventions à destination du grand public ainsi que les consultations, et a récemment impulsé « un réseau d'agriculteurs sur la décarbonation ».
L'énergie contre la politique
Les bases politiques du Shift Project sont fondamentalement tributaires de son fondateur. Souvent associé un peu rapidement aux théories de la décroissance [4], Jancovici s'est fait connaître dans les années 2010 par ses considérations sur les liens entre énergie et économie. Soulignant l'étroite corrélation entre la croissance économique et la consommation énergétique, il en conclut que c'est en réalité l'énergie qui entraîne le développement économique. La lecture de l'économie ne devrait plus se faire à l'aide des paramètres habituels (PIB, flux monétaires et de marchandises) mais bien par la consommation énergétique. Jancovici écrivait ainsi, en 2022, que « l'économie compte en euros un flux de transformation que le physicien ou l'ingénieur comptent en joules (ou en kilowattheure) [5] ».
L'approche a le mérite de sortir d'une conception de l'écologie dans laquelle c'est l'efficience financière qui dicte sa loi. Ainsi, « le PTEF parle de tonnes, de watts, de personnes et de compétences. Mais il parle peu d'argent, et jamais comme d'une donnée d'entrée du problème posé : face à ce problème, l'épargne et la monnaie ne sont pas les facteurs limitants les plus sérieux [6] ». L'approche a parfois été comparée au « calcul en nature » élaboré par certaines traditions socialistes, selon lequel l'économie est abordée à travers l'enjeu de la répartition des flux d'énergie, matériels ou de personnes [7]. Mais à la différence de ces traditions socialistes, l'ambition du Shift est une rationalisation et une planification partielle du capitalisme complémentaire des logiques de marché [8].
Cette conception jouit d'une certaine popularité car elle permet de sortir du réductionnisme économique qui structure les politiques écologiques des États. Ce faisant, elle tombe dans un réductionnisme inverse. Là où les politiques écologiques institutionnelles ne voient que des dollars et des euros, le Shift voit des tonnes et des kilowattheures. Mais il est en grande partie aveugle aux rapports sociaux, et notamment d'exploitation et de domination qui résident quelque part entre les tonnes et les euros, et structurent le passage de l'un à l'autre [9]. Un réductionnisme qui va très loin : Jancovici s'amuse à soutenir que la fin de l'esclavage est le résultat de l'utilisation du pétrole ou encore que des avancées dans les droits des femmes auraient eu pour cause… les progrès techniques. Les luttes de libération ou encore les reconfigurations de l'exploitation dans le capitalisme sont ainsi sorties de l'analyse, quand les premières ne sont pas carrément insultées.
La précision technique de l'écologie du Shift tend à se faire au détriment de sa dimension politique. Ainsi, le cœur du problème écologique est identifié comme l'abondance énergétique qui soutient nos sociétés, mais la cause de cette orgie énergétique reste désincarnée. Le capitalisme, autrement dit le mode de production qui structure nos rapports à l'environnement, est considéré comme un cadre indépassable au sein duquel l'écologie doit évoluer. Dès lors, la réponse à la crise écologique et énergétique est essentiellement technique, en matière d'optimisation et de rationalisation du capitalisme plutôt que de bouleversement des rapports sociaux qui le structurent.
Planifier, oui mais pour qui ?
Cette « rationalisation » du problème écologique s'incarne dans la proposition de planification économique, cœur du Plan de transformation de l'économie française, avec pour but ultime d'atteindre une économie plus sobre et efficace. Il faut souligner l'intérêt de ce retour en force de la question de la planification de l'économie dans les débats contemporains de l'écologie [10]. Mais toutes les planifications ne se valent pas, loin s'en faut.
On l'a déjà évoqué, le Shift défend une plus grande intervention des pouvoirs publics dans la planification écologique, sans pour autant exclure les mécanismes de marché. De même, il se refuse à incorporer tout changement politique radical dans les différents scénarios de transition proposés, se bornant à inscrire ses analyses dans le cadre légal et institutionnel actuel.
D'une part, cette dernière hypothèse est plus que discutable. La militarisation en cours et la perte de vitesse de l'hégémonie américaine présagent une ère de convulsions politiques à l'échelle mondiale, si bien que les futurs effets sur nos économies et nos régimes politiques sont encore imprévisibles. S'il est par définition impossible de prédire avec précision les effets de ces tendances, toute projection écologique dans le futur devrait a minima prendre acte de l'entrée dans une période d'immense instabilité qui remet en cause toute hypothèse de transformation graduelle sur le temps long.
Surtout, en pratique, cette conception de la planification signifie que la transition écologique serait toujours aux mains des décisionnaires de l'économie, c'est-à-dire des entreprises et des pouvoirs publics. À ce propos, le Shift écrivait, dans le PTEF : « Le premier levier d'action consiste en un débat d'idées qui doit faire réémerger l'État comme un acteur légitime et même essentiel de la sphère commerciale, comme il l'a été dans les plus grandes réussites de développement dans le monde – mais avec cette fois un objectif de décarbonation et de résilience [11]. »
Cela présuppose que l'État est une institution neutre, alors même qu'il n'a jamais réellement amorcé la moindre hypothétique transition écologique. Pire, il entérine des propositions comme la loi Duplomb, et soutient inconditionnellement Total, quand il ne réprime pas les militants écologistes qualifiés « d'écoterroristes ». In fine, l'État français restera toujours l'allié des grandes entreprises de l'énergie ou des lobbys-fossoyeurs tels que la FNSEA.
Refusant de remettre en cause les intérêts privés des entreprises pour mettre en place la planification, le Shift préconise « de proposer des moyens permettant de faire en sorte que les investissements nécessaires à la transformation de l'économie soient perçus comme suffisamment rentables, et le risque comme suffisamment maîtrisé (compte tenu du rendement) [12] ». Si le réductionnisme économique est combattu dans l'analyse globale du think-tank, il réapparaît brusquement lorsqu'il est question de parler aux intérêts des entreprises.
Plutôt que de combattre ces intérêts, qui nous ont plongés dans le chaos de la crise écologique, à la faveur de décennies de mensonges des multinationales du pétrole, l'enjeu est de chercher à les concilier avec l'écologie : une contradiction dans les termes que se sont employés à dénoncer des théoriciens du marxisme écologique tels que Daniel Tanuro [13]. L'impératif d'accumulation illimitée du capital, reposant sur une exploitation tout aussi illimitée de la force de travail et de l'environnement, est inconciliable avec l'écologie, quand bien même le capital serait plus encadré ou planifié. En outre, il est permis de douter de l'efficacité d'un projet de planification qui ne remettrait pas en cause la propriété privée des grandes entreprises de l'énergie, des transports ou de l'agro-alimentaire, par exemple. Comme le souligne le philosophe Alexis Cukier, « l'option de l'État social écologique semble postuler qu'une décision étatique étant promulguée, sa mise en œuvre est acquise [14] ». Elle néglige ainsi totalement l'incroyable capacité des entreprises à se soustraire aux normes ou réglementations, mais également la dimension réelle et matérielle du travail tel qu'il est mené, au sein des entreprises, sous l'autorité patronale [15]. Pour le dire rapidement, une planification sans remise en question de la propriété privée des moyens de production [16] risque bien de ne pas planifier grand-chose.
Absence de remise en cause de la propriété privée des entreprises et du salariat, planification depuis un État gestionnaire garant des intérêts économiques du patronat justifiée par l'impératif écologique et la rationalité physique : on est en droit de questionner le caractère démocratique du projet du Shift. L'économiste décroissante Geneviève Azam a raison de souligner que ce plan est sans doute davantage un plan d'administration de la catastrophe que de sortie de la crise. Pour être réellement démocratique, tout projet de planification écologique de l'économie devrait reposer sur une démocratie des travailleurs et des classes populaires, organisée depuis la base des entreprises et des lieux de vie, où ils décideraient en assemblées, au plus près de leur réalité, des besoins de production, reconversions et rythmes de travail, avant de confronter leur vision à l'échelle locale, régionale et nationale voire internationale à des organes démocratiquement élus et chargés de centraliser les informations, les orientations défendues de part et d'autre, et de les confronter aux contraintes écologiques [17]. On l'a compris, cette démocratie a comme condition de possibilité l'expropriation et le contrôle collectif des moyens de production.
Ce genre d'orientations est bien sûr difficile à défendre lorsque, comme le Shift, on est en partie financé par des PDG de la tech ou des banques comme BNP Paribas, l'un des plus grands financeurs d'énergies fossiles en France, ou que l'on cherche à discuter de l'écologie comprise comme « cadre global qui n'est ni de gauche ni de droite » avec tout le monde, y compris les Républicains.
Un militarisme vert ?
Logiquement, ce logiciel de gestion du capitalisme dans la crise écologique implique également de gérer sa composante militaire et impérialiste. Le Shift converge de plus en plus avec les thèses défendues par le philosophe Pierre Charbonnier [18] sur la question d'une hypothétique écologie de guerre dans laquelle la décarbonation de l'économie pourrait se faire au nom de la puissance géopolitique et militaire de la France et de l'Europe.
Absent du PTEF en 2022, le domaine de la Défense fera son apparition dans les futures analyses sectorielles du Shift. De partout, nos dirigeants appellent à faire des sacrifices pour se préparer aux conflits à venir, tandis que la marche à la guerre est une excuse pour mener des attaques anti-écologiques. Plutôt que de remettre en cause cette dynamique, le Shift cherche à y participer, avec l'ambition de décarboner partiellement le complexe militaro-industriel et de convaincre les états-majors de l'urgence écologique.
Il organise ainsi des conférences « Défense et industries : quelles stratégies face à la double contrainte énergie climat », au cours desquelles interviennent les fleurons du complexe militaro-industriel Thalès et Naval Group ou encore la Marine nationale ; ou produit des rapports et études en lien avec les forces armées.
Cette logique se décline également sur le terrain de l'impérialisme. En effet, en l'absence de remise en cause des racines sociales de la crise écologique, la transition énergétique revendiquée, notamment en soutenant l'électrification des usages, augmentera sensiblement l'usage de métaux. Selon les projections de l'Agence internationale de l'énergie,la transition énergétique nécessitera par exemple d'au minimum doubler la demande de nickel et de multiplier par sept celle de lithium. Une explosion de la demande qui, selon Célia Izoard dans son livre La Ruée minière au XXIᵉ siècle, renforcera la place de l'extractivisme, en particulier celui du secteur minier, dans le capitalisme. La transition énergétique apparaît alors comme une notion qui, aux mains des capitalistes, est synonyme de passe-droit pour piller et dévaster les pays du Sud. Profondément aligné sur l'impérialisme des pays européens, le Shift ne questionne aucunement ces politiques extractivistes, induites par ses propres préconisations.
Alors que la crise écologique est par définition un enjeu global, une transition dans un seul pays, qui plus est quand elle se ferait au détriment des autres, ou au moyen de la guerre, représente une impasse dangereuse. Plus que jamais, la lutte pour une planète habitable passe au contraire par celle contre le militarisme et les guerres impérialistes, mais également contre le pillage impérialiste de l'Afrique ou de l'Amérique latine.
À quoi sert le Shift ?
Depuis quelques années, la jeunesse des secteurs scientifiques ou de l'ingénierie vit une crise subjective profonde, alimentée par le désastre écologique. Consciente de la catastrophe en cours, elle se retrouve néanmoins à devoir choisir entre travailler pour des entreprises écocidaires et militaires, ou pour des institutions publiques de recherche poussées à la ruine et de plus en plus asservies aux premières. Face à cette contradiction entre la politisation écolo des étudiants et la pratique scientifique sous le capitalisme, des phénomènes tels que les désertions [19] et défections émergent : les étudiants refusent de choisir entre la peste et le choléra, politisent leurs formations, à l'instar des déserteurs d'AgroParisTech, et cherchent des alternatives en se tournant vers d'autres métiers considérés comme plus alignés avec leurs valeurs, des pratiques associatives voire des formes de militantisme plus radical. Si ces formes de défection ne constituent pas en soi une stratégie à même d'abattre le rouleau compresseur du capitalisme, elles sont autant de signaux alarmants pour le patronat, la classe politique ou les directions d'universités.
Le Shift intervient comme un filet de sécurité face à ce processus profond. Il s'appuie sur le référentiel commun du langage physique et technique, et sur la rigueur scientifique (au détriment, on l'a vu, de la rigueur de l'analyse sociale) pour proposer, clé en main, une solution écologique qui n'impliquerait pas de déserter, ou pire, de mettre à bas le capitalisme. C'est ainsi que pour contenir les étudiants de l'INSA (Institut national des sciences appliquées), un réseau d'écoles dont les futurs ingénieurs semblaient être fortement politisés sur les enjeux écologiques, la direction a fait appel au Shift, en 2020 pour intégrer des éléments écologiques au programme, et convaincre ses étudiants de ne pas pousser la remise en question trop loin. Une logique qui illustre parfaitement le propos du sociologue Jean-Baptiste Comby lorsqu'il analyse la « réappropriation de la contestation écologique » par ce qu'il qualifie d'écologie dominante, qui « ne se construit […] pas tant contre la critique du “capitalisme vert” que tout contre elle, à son contact [20] ». Si la jeunesse scientifique semble bien être le cœur de cible du Shift, celui-ci séduit au-delà, sa feuille de route sourcée et précise jouant un effet rassurant face aux enjeux vertigineux de la crise écologique et à l'incertitude de l'avenir.
Seulement, en refusant de remettre en cause le système à l'origine de la crise et en choisissant, au contraire, d'accompagner les intérêts du patronat et de l'impérialisme français via une planification technocratique décidée par en haut, la proposition conduit à l'impasse. Comme le soulignait dès les années 1960 le sociologue marxiste Henri Lefebvre, ingénieurs, scientifiques ou technocrates d'État ne disposent pas de pouvoir politique propre [21]. Face aux ravages de la crise écologique, ce secteur, qui dispose de peu de capacité – sociale, démographique – de blocage ou de pression, peut être tenté d'aller chercher la force politique qui lui manque du côté de l'État, du patronat et de l'impérialisme, en faisant jouer son expertise à travers une stratégie de lobby. C'est la voie que poursuit le Shift. Il pourrait, à l'inverse, se tourner vers des forces sociales capables de mettre l'industrie à l'arrêt, de bloquer l'économie par la grève : celles du mouvement ouvrier et du monde du travail, au-delà des secteurs scientifiques. Une voie qui permettrait de partager les savoirs techniques et scientifiques avec l'intégralité de la société, en vue d'amorcer une véritable reconversion écologique et sociale de la production sous contrôle des travailleurs, et d'abolir la séparation absurde entre la conception du travail et sa réalisation : c'est la voie qu'il faut chercher à construire.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] Le bilan carbone est une méthode comptable visant à évaluer l'ordre de grandeur des émissions de gaz à effet de serre liées à la production, la distribution et l'utilisation d'un bien, d'un service et, par extension, d'un territoire, d'une filière industrielle ou encore de la consommation d'un individu. Elle repose sur une modélisation (sans mesure directe, donc) des émissions liées à chaque étape du cycle de vie de l'objet étudié. En 2010, la loi Grenelle II rend obligatoire la production d'un bilan carbone pour certaines entreprises, établissements publics ou services d'État. Si le bilan carbone permet effectivement de fournir des indications chiffrées des émissions liées à certains secteurs ou produits, sa logique fondamentalement comptable explique son hégémonie dans l'écologie industrielle, en ce qu'elle permet d'enfermer l'écologie dans une logique d'optimisation technique du bilan carbone plutôt que de remise en cause politique des filières et logique sociales qui ravagent le monde. Cette hégémonie participe également d'une lecture fragmentée de la réalité et peine à retranscrire les interactions sociales complexes qui la constituent.
[2] Voir, par exemple, « “Petite Loi Énergie” : The Shift Project plaide pour un renforcement des outils de politique climatique.
[3] Comme une grande consultation sur les agriculteurs de 2024, qui a recueilli l'avis de plus de 7 000 agriculteurs.
[4] À tort, puisqu'il assume davantage une perspective « ni croissantiste, ni décroissantiste » dans le Plan de planification de l'économie française. Le Shift et Jancovici sont par ailleurs critiqués par une majeure partie des auteurs décroissants qui voient à raison dans leur logiciel une approche techniciste et bureaucratique de l'écologie. Voir Pierre Thiesset, « Contre la sobriété technocratique », in Hélène Tordjman, François Jarrige (dir), Décroissances, Lorient, Le Passager clandestin, 2023.
[5] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 16.
[6] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, ibid., p. 29, cité dans Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment Bifurquer, Paris, Zones/La Découverte, 2023, p. 35.
[7] Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, ibid., p 36.
[8] Comme l'indique clairement la section « Référentiels et valeurs » du site du Shift, « [c]ette planification n'exclut en rien un rôle pour les mécanismes de marché. Mais dans la question du changement climatique, certaines questions concernent l'échelle du siècle : beaucoup d'éléments déterminants (réseaux de transports et d'énergie, urbanisme, implantation agricole et forestière, etc.) sont pilotés à des pas de temps hors de portée des anticipations par le marché, donc une part de puissance publique doit encadrer et coordonner donc planifier voire gérer certaines activités essentielles considérées comme régaliennes. En complément, les acteurs de marché sont souvent incontournables pour décliner efficacement un cadre global dans un grand nombre de secteurs où une action diffuse est nécessaire ».
[9] L'économiste décroissante Geneviève Azam décrit bien ce réductionnisme : « Le Plan du Shift Project est un plan chiffré en flux physiques avec UN objectif, la décarbonation nationale, UNE variable de décarbonation, les énergies fossiles, UNE unité de mesure, le CO₂ émis ou « évité », UNE méthode, un plan réalisé selon les principes réductionnistes de l'optimisation économique sous contrainte, la contrainte étant ici physique. Le fait que les désastres écologiques, irréductibles au seul CO₂, soient le produit de nombreux facteurs enchevêtrés et interdépendants n'entre pas dans ce modèle. La mesure unique (CO₂) est un équivalent général qui assure le passage du qualitatif au quantitatif et unifie le monde. » Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe »
[10] Voir, entre autres, Razmig Keucheuan, Cédric Durand, Comment bifurquer, op. cit. ; Troy Vettese, Drew Pendergrass, Half-Earth Socialism, Londres, Verso, 2022 ; Geneviève Azam, « Planification écologique : frein d'urgence ou administration de la catastrophe », Terrestres, 28/09/2023 ; Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.
[11] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 227.
[12] The Shift Project, Climat, crises. Le plan de transformation de l'économie française, Paris, Odile Jacob, 2022, p. 230.
[13] Daniel Tanuro, L'Impossible Capitalisme vert, Paris, La Découverte, 2012.
[14] Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.
[15] « L'expérience montre qu'il est possible et commun, pour les dirigeants d'entreprises capitalistes, non seulement de se soustraire à la loi, mais aussi de contraindre les travailleurs à contrevenir eux-mêmes aux régulations dans leur activité. Et si les décisions productivistes et polluantes sont prises au niveau des conseils d'administration, des directions des agences gouvernementales ou des entreprises financières – mais sans la collaboration (en l'occurrence majoritairement) contrainte des travailleurs, ces décisions ne sont pas suivies d'effet. L'option de l'État social écologiste sous-estime dramatiquement le pouvoir des travailleuses et travailleurs, pour détruire ou préserver la planète. » Alexis Cukier, « Démocratiser le travail dans un processus de révolution écologique et sociale », Attac, 2020.
[16] Contrairement à ce qu'affirme Jancovici, relayant l'argument classique des néolibéraux et du patronat sur le fait que les communistes menaceraient avant tout le boulanger, le coiffeur du coin et, en dernière instance, « l'initiative individuelle », un processus de révolution écologique impliquerait de s'en prendre au grand capital des multinationales et du secteur bancaire. Une condition pour sortir les petits commerçants et autres détenteurs de petits capitaux de la vulnérabilité imposée par le capital financier et la dette, pour les convaincre de l'intérêt d'une socialisation intégrale de l'économie (que leurs employés potentiels ne manqueront pas d'exiger). Ceci n'exclut bien évidemment pas l'initiative individuelle, ni le fait d'avoir une boulangerie dans son quartier.
[17] Pour approfondir sur la démocratie conseilliste et la planification socialiste, voir Matías Maiello, « Démocratie conseilliste et planification socialiste, nouveaux enjeux », Révolution Permanente, 24/02/2024.
[18] Voir Vincent Rissier, « Le devenir guerrier de la transition écologique », RP Dimanche, 19/04/2025.
[19] Jeanne Mermet, Désertons !, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.
[20] Jean-Baptiste Comby, Écolos… mais pas trop, les classes sociales face à l'enjeu environnemental, Paris, Raisons d'agir, 2024, p. 39.
[21] « Qu'en utilisant cette image d'Épinal moderne, quelques groupes animés par une idéologie, celle de la rationalité technicienne, gagnent une influence et même tentent d'arriver au pouvoir politique de décision, ce n'est pas contestable. Ils renforcent l'image ; ils la transforment en idéologie. Une prétendue “gauche” rêve ainsi de réaliser la fiction technocratique. Les hommes qualifiés de technocrates passent pour détenir des compétences éminentes ainsi que le don de l'efficacité. Ils en auraient le quasi-monopole. Ils seraient capables à la fois de découvrir les solutions techniques répondant aux problèmes précis posés par la pratique, et d'imposer ces solutions (de commander). Or, si l'on observe ce qui advient effectivement, de tels hommes n'existent pas. Ceux que l'on nomme “technocrates” et qu'on voit à l'ouvrage (notamment dans le secteur public de l'économie et de la vie sociale en France) ne commandent pas ; ils ne disposent que d'un pouvoir de décision limité ; en fait, ingénieurs devenus administrateurs, ils exécutent des commandes, celles du pouvoir politique qui dispose des “variables stratégiques”. Le pouvoir impose aux technocrates dont il dispose les choix décisifs. Aux problèmes officiellement reconnus et formulés, ils - les technocrates - proposent des solutions et le pouvoir d'État choisit entre elles. » Henri Lefebvre, Position : contre les technocrates, Paris, Éditions Gonthier, 1967, p. 16.
Un LOUPerivois dans la bergerie : PSPP SVP

Faire grève pour ne pas se faire mettre en boîte
Notes sur l'Assemblée Générale du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) du mercredi 28 janvier 2026.
Sans montre en main, il semblait tout de même que la minute de silence à la mémoire des personnes mortes pour la classe ouvrière, qui précède chaque assemblée générale du Conseil central de Montréal, a duré plus longtemps et que l'ambiance était plus lourde que d'habitude. Était-ce simplement la fatigue provoquée par un vortex polaire qui n'en finit plus ? Le deuil du bâtiment plus que centenaire de la shop à savons Barsalou, qui trônait de l'autre côté de la rue jusqu'à ce qu'un immense brasier la consume, quelques jours avant ? Ou par respect pour les fantômes de René Good, mère de famille et poétesse, et d'Alex Pretti, infirmier d'un hôpital de vétérans, deux âmes de 37 ans abattues à quelques jours d'intervalle à bout portant par la police fédérale, en plein jour dans les rues de Minneapolis, pour avoir tenté de ralentir sa chasse xénophobe aux personnes migrantes ?
Le président, Bertrand Guibord, a pris soin aussi de nommer les autres camarades qui sont morts depuis le début de l'année chez nos voisins du sud, victimes de l'ICE. Keith Porter, Luis Gustavo Núñez Cáceres, Geraldo Lunas Campos, Víctor Manuel Díaz, Parady La, Luis Beltrán Yáñez-Cruz, Heber Sánchez Domínguez. Ces noms ont résonné dans les locaux de la CSN comme autant d'échos de la lutte qui s'organise au Québec contre les avancées de l'extrême-droite et les dérives autoritaires de nos gouvernements.
L'assemblée a finalement commencé, et entre les états financiers et les informations sur le Mois de l'Histoire des personnes noires, deux présentations portaient sur des conflits en cours.
Kruger LaSalle
Les 150 syndiqué-es de Kruger LaSalle produisent des boites de carton depuis des générations, de pères en fils, et en filles, comme l'a rapporté une conseillère syndicale. Les affaires sont bonnes, puisque l'entreprise fournit de grandes chaines comme Danone, Jean-Coutu, Olymel et Kruger (Cashmere, Scotties, Sponge Towels). Voilà 50 ans qu'on n'y a pas fait grève, mais un nouveau boss s'est imposé. La dernière convention a été signée avant la pandémie de la Covid19 et la flambée des prix à la consommation qui a suivi. Il y a donc un besoin pour un sacré rattrape, mais les négos lancées en mai achoppent principalement sur les revendications salariales. Le patron offre 16% pour les 4 prochaines années, offre refusée à la majorité. L'accepter signifierait d'accepter une chute du pouvoir d'achat, comme l'explique un tract syndical : « Cette offre patronale ne représente rien de moins qu'un appauvrissement pour ses fidèles travailleuses et travailleurs en raison de l'inflation des dernières années. Il n'y a aucune raison pour que leur pouvoir d'achat ne profite pas des succès de Kruger dans son ensemble ! »
En grève le 12 janvier, les camarades se parlent sur la ligne de piquetage ou dans la roulotte installée-là, pour se réchauffer : « Y a 15-20 ans, on avait un sentiment d'appartenance et les meilleures conditions de l'industrie », maintenant, « on est l'enfant pauvre du groupe », dit-on en référence aux autres shops qui ont fait la grève dans Lanaudière et à Trois-Rivières. Heureusement, les automobilistes expriment bruyamment leur appui. « Y fait frette, mais on reste mobilisé-es ».
Sous l'effet de cette pression, le syndicat a finalement adopté à 73% des augmentations salariales d'environ 20% sur 5 ans, l'ajout d'une semaine de congé pour les membres qui ont plus d'ancienneté et une prime pour les opérateurs. Ce n'est pas-là l'ensemble des revendications voulaient, mais les grévistes ont jugé l'offre suffisamment acceptable pour retourner au travail.
Librairie Raffin de la Plaza Saint-Hubert
En novembre 2020, en pleine pandémie de la covid19, les libraires de cette succursale du réseau Raffin avaient dû faire grève pour obtenir de meilleures conditions de travail. Les revoilà encore au pied d'un mur derrière lequel se retranche le couple de propriétaires qui possèdent trois librairies rentables, selon les livres… comptables, y compris la succursale de la Plaza où il y a toujours des client-es sur le plancher, et qui a de gros contrats aux collectivités, par exemple avec des bibliothèques et des écoles. Des affiches sont mystérieusement apparues sur la Plaza, il y a quelques jours, indiquant que les libraires méritent d'obtenir 20$ de l'heure comme salaire de base, soit un « salaire viable ». Présentement, c'est le salaire minimum, ou jusqu'à 19$ de l'heure. Un conciliateur est entré en scène, alors que les libraires se sont voté 5 jours de grève et ont déjà effectué un arrêt de travail de 2h. La grève de 2020 rappelle de bien mauvais souvenirs, mais c'est une question de respect, de dignité et de condition de vie, pour des libraires qui connaissent si bien leur métier, contrairement à leurs propriétaires, et qui organisent en plus des évènements pour animer les lieux : de nombreux lancements, l'enregistrement du balado de Fred Savard, des installations représentant les bibliothèques idéales d'auteur-es. Le mandat de grève a été voté à l'unanimité, « parce que la passion du livre ne paie pas le loyer ! ».
Vous êtes client·e de la librairie Raffin ? Arrêtez-vous en magasin ou écrivez à la direction et faites-leur part de votre solidarité avec les libraires.
Vers une grèves sociale ?
Première de l'année 2026, cette assemblée générale du mercredi soir a été suivie vendredi par une autre rencontre, cette fois pour partager et discuter, avec des camarades d'autres organisations, du ras-le-bol généralisé dans la société civile envers une classe politique irresponsable et déconnectée des véritables problèmes qui affligent la population québécoise.
Pour orchestrée une résistance, pour mobiliser les troupes et pour intensifier la lutte, le Conseil central a reçu de ses membres le mandat d'organiser un plan d'actions menant à une possible grève sociale au printemps. La journée de vendredi y était dédiée. Plus de quarante groupes alliés et une centaine de délégué·es de syndicats des secteurs publics et privés ont répondu présents !
Ces camarades sont déterminés à lutter contre les projets de lois antisociaux, antidémocratiques et antisyndicaux qu'une classe politique déchue tente de faire avaler aux travailleurs et aux travailleuses.
Laissons au président du CCMM le mot de la fin, qui donne le ton pour la suite des choses : « La société civile doit se dresser devant celles et ceux qui l'abusent et qui profitent d'un système mortifère usé jusqu'à la corde. Le conseil central fera tout en son possible pour que ça se produise, je compte sur nous ! »
Geneviève Dorais & Francis Dupuis-Déri
Délégué-es du Syndicat des professeur-es de l'UQAM (SPUQ)
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La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne
Selon l'économiste Michael Roberts, la bulle de l'IA masque l'état désastreux de l'économie américaine… en attendant l'inévitable crise qui découlera de son éclatement.
27 janvier 2026 | tiré de Contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/bulle-ia-economie-etats-unis-trump-capitalisme/
Le marché boursier étatsunien continue d'atteindre de nouveaux records ; le prix du bitcoin est également quasiment à son plus haut et celui de l'or a atteint des sommets historiques.
Des investissements démesurés
Les investisseurs dans les actifs financiers (banques, compagnies d'assurances, fonds de pension, fonds spéculatifs, etc.) sont extrêmement optimistes et confiants en ce qui concerne le marché financier. Comme l'a déclaré Ruchir Sharma, président de Rockefeller International :
« Malgré les menaces croissantes qui pèsent sur l'économie étatsunienne – des droits de douane élevés à l'effondrement de l'immigration, en passant par l'érosion des institutions, l'augmentation de la dette et l'inflation persistante –, les grandes entreprises et les investisseurs semblent imperturbables. Ils sont de plus en plus convaincus que l'intelligence artificielle est une force si puissante qu'elle peut relever tous les défis ».
Jusqu'en 2025, les entreprises travaillant sur l'IA ont généré à elles seules 80 % des gains boursiers américains. Cela a contribué et contribue encore à financer et à stimuler la croissance étatsunienne, car le marché boursier axé sur l'IA attire des capitaux du monde entier.
Pour aller plus loin
L'irruption de DeepSeek, ou la nécessité de repenser la souveraineté numérique
Au deuxième trimestre 2025, les investisseurs étrangers ont injecté 290 milliards de dollars dans les actions étatsuniennes, un record. Ils détiennent désormais environ 30 % du marché étatsunien, une part d'une importance inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le fait remarquer M. Sharma, les États-Unis sont devenus le meilleur pari, « la meilleure mise pour ce qui concerne l'IA ».
La « bulle » des investissements dans l'IA (mesurée grâce au rapport entre le cours des actions et la « valeur comptable » des entreprises) est 17 fois plus importante que celle de la bulle internet en 2000, ou encore que celle des subprimes en 2007. Le ratio entre la valeur du marché boursier étatsunien et le PIB du pays (l'« indicateur Buffett ») a atteint un nouveau record de 217 %, soit plus de 2 écarts-types au-dessus de la tendance à long terme.
Et ce ne sont pas seulement les actions des entreprises qui sont en plein essor. Il y a une forte demande pour acheter de la dette des entreprises étatsuniennes, en particulier des grandes entreprises technologiques et d'intelligence artificielle, les Magnificent Seven. L'écart entre les taux d'intérêt versés sur les obligations d'entreprise et ceux des obligations d'État, considérées comme sûres, est tombé à moins de 1 %.
Des dépenses colossales et des gains de productivité très incertains
Ces paris sur l'avenir de l'IA s'étendent à tous les secteurs. En d'autres termes, les États-Unis ont mis tous leurs œufs dans le même panier. Les investisseurs parient que l'IA finira par générer d'énormes rendements sur leurs achats d'actions et leurs titres de créance, lorsque la productivité du travail augmentera de manière spectaculaire et, avec elle, la rentabilité des entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle. Matt Eagan, gestionnaire de portefeuille chez Loomis Sayles, a déclaré que les prix exorbitants des actifs suggéraient que les investisseurs misaient sur « des gains de productivité sans précédent »grâce à l'IA. « C'est le truc qui pourrait mal tourner ».
Jusqu'à présent, rien n'a encore indiqué que les investissements dans l'IA permettaient d'accélérer la productivité. Ironiquement, en attendant, les investissements colossaux dans les centres de données et les infrastructures d'IA soutiennent l'économie étatsunienne. Près de 40 % de la croissance du PIB réel étatsunien au dernier trimestre provient des dépenses d'investissement technologique – majoritairement liées à l'IA. Depuis 2022, la valeur de ces infrastructures a augmenté de 400 milliards de dollars.
Une part importante de ces dépenses a été dédiée aux équipements de traitement de l'information, qui ont connu une hausse de 39 % en valeur annualisée au cours du premier semestre de 2025. Jason Furman, économiste à Harvard, a fait remarquer que ces dépenses ne représentaient que 4 % du PIB étatsunien. Paradoxalement, Furman raconte qu'elles étaient à l'origine de 92 % de la croissance du PIB étatsunien au premier semestre de 2025. Si l'on exclut ces catégories, l'économie étatsunienne n'a progressé que de 0,1 % en rythme annuel au premier semestre de 2025.
Ainsi donc, sans ces dépenses technologiques, les États-Unis auraient été en récession économique, ou presque.
La stagnation économique
Cela montre l'autre facette de la situation étatsunienne, à savoir la stagnation du reste de l'économie du pays. Le secteur manufacturier étatsunien est en récession depuis plus de deux ans (c'est-à-dire tous les scores inférieurs à 50 dans le graphique ci-dessous).
Plus largement, aujourd'hui, certains signes indiquent que le secteur des services est également en difficulté. L'indice IMS Services PMI 1 est tombé à 50 en septembre 2025, contre 52 en août. Ce point est bien en dessous des prévisions de 51,7, ce qui indique que le secteur des services est au point mort.
Le marché du travail étatsunien semble également fragile. Selon les données officielles, l'emploi n'a progressé que de 0,5 % en taux annualisé au cours des trois mois précédant juillet. Ce chiffre est bien inférieur aux taux observés en 2024. « Nous sommes dans une économie où les embauches et les licenciements sont rares », a déclaré le mois dernier Jay Powell, président de la Réserve fédérale étatsunienne.
Les jeunes travailleur·ses étatsunien·nes sont touché·es de manière disproportionnée par le ralentissement économique actuel. Le taux de chômage des jeunes aux États-Unis est passé de 6,6 % à 10,5 % depuis avril 2023. La croissance des salaires des jeunes travailleur·ses a fortement ralenti. Les offres d'emploi pour les nouvelles personnes arrivant sur le marché du travail ont chuté de plus de 30 %. Les travailleur·ses en début de carrière dans les professions exposées à l'IA ont connu une baisse relative de 13 % de l'emploi. Les seul·es Étatsunien·nes qui dépensent beaucoup d'argent sont les 20 % les plus riches. Ces ménages s'en sortent bien, et ceux qui se situent dans les 3,3 % les plus riches s'en sortent encore mieux. Les autres se serrent la ceinture et ne dépensent plus.
Les ventes au détail (après suppression de l'inflation des prix) sont restées stables pendant plus de quatre ans.
Le graphique ci-dessus montre que l'inflation a érodé le pouvoir d'achat de la plupart des Étatsunien·nes. Le taux d'inflation moyen reste bloqué à environ 3 % par an selon les chiffres officiels, bien au-dessus de l'objectif de 2 % par an fixé par la Réserve fédérale. Et ce taux moyen masque en grande partie l'impact réel sur le niveau de vie et les augmentations des salaires réels. Les prix des denrées alimentaires et de l'énergie augmentent beaucoup plus rapidement que prévu. L'électricité coûte aujourd'hui 40 % plus cher qu'il y a cinq ans.
Les prix de l'électricité sont encore plus poussés à la hausse par les centres de données de l'IA. OpenAI consomme autant d'électricité que New York et San Diego réunies, au plus fort de la vague de chaleur intense de 2024, ou encore autant que la demande totale en électricité de la Suisse et du Portugal réunis. Cela représente la consommation électrique d'environ 20 millions de personnes. Google a récemment annulé un projet de centre de données d'un milliard de dollars dans l'Indiana après que les habitant·es ont protesté contre le fait que ce centre de données « ferait grimper les prix de l'électricité » et « absorberait des quantités incalculables d'eau dans une région déjà touchée par la sécheresse ».
Qui absorbera les droits de douane ?
À cela s'ajoute l'impact des droits de douane imposés par Trump sur les importations de marchandises aux États-Unis. Malgré les démentis de l'administration, les prix à l'importation augmentent et commencent à se répercuter sur les prix des marchandises aux États-Unis (et pas seulement dans les domaines de l'énergie et de l'alimentation).
Jusqu'à présent, les entreprises étrangères, dans leur ensemble, n'absorbent pas les coûts des droits de douane. Lors de la guerre commerciale de 2018, les prix à l'importation ont été principalement réduits par les entreprises étrangères. Cette fois-ci, les prix à l'importation n'ont pas baissé. Ce sont plutôt les importateurs étatsuniens que les exportateurs étrangers qui paient les droits de douane, et les consommateurs risquent d'en subir les conséquences à l'avenir. Comme l'a déclaré le président de la Fed, « les droits de douane sont principalement payés à l'importation et non plus à l'exportation, et les consommateur·rices… Toutes ces entreprises et entités intermédiaires vous diront qu'elles ont bien l'intention de répercuter ces coûts [sur le consommateur] en temps voulu ».
Les importateurs, les grossistes et les détaillants paient des coûts plus élevés dès le départ et espèrent pouvoir, à terme, augmenter suffisamment leurs prix pour répercuter la charge. Le problème est que les consommateur·rices sont déjà à bout. Les budgets des ménages sont sous pression en raison de l'augmentation de la dette, des impayés et des salaires qui ne suffisent pas. Tenter de répercuter les coûts des droits de douane dans ce contexte ne ferait que réduire encore davantage la demande.
Les entreprises le savent, c'est pourquoi beaucoup d'entre elles absorbent plutôt les coûts. Mais lorsqu'elles le font, leurs marges diminuent et il devient plus difficile de maintenir leurs activités sans procéder à des coupes ailleurs. Lorsque la rentabilité est mise sous pression, la direction de l'entreprise a peu d'options. Elle ne peut pas contrôler les droits de douane et ne peut pas forcer les consommateurs à dépenser davantage. Ce qu'elle peut contrôler, ce sont les dépenses. Cela commence par un ralentissement des embauches et une réduction des plans de croissance, puis par une réduction des heures de travail et des heures supplémentaires. Si les droits de douane restent en vigueur et que la consommation reste faible, les répercussions se propagent davantage sur le marché du travail.
Viennent ensuite les dépenses publiques. La fermeture [lors du shutdown] des services gouvernementaux imposée par le Congrès a donné à l'administration Trump une nouvelle occasion de réduire les effectifs de l'administration fédérale dans une vaine tentative de réduire le déficit budgétaire et la dette publique croissante. Cette tentative est vaine, car l'affirmation de Trump selon laquelle l'augmentation des recettes douanières fera l'affaire n'est pas crédible. Depuis janvier 2025, les recettes douanières ne représentent encore que 2,4 % des recettes fédérales totales prévues pour l'exercice 2025, qui s'élèvent à 5 200 milliards de dollars.
Quant à l'affirmation selon laquelle les droits de douane finiraient par résoudre le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, elle s'est également révélée absurde jusqu'à présent. Au cours des sept premiers mois de 2024, le déficit s'élevait à 500 milliards de dollars ; au cours des sept premiers mois de 2025, il atteignait 654 milliards de dollars, soit une hausse de 31 % en glissement annuel, un niveau record.
Contrairement à ce qu'affirme Trump, les hausses tarifaires sur les importations ne contribueront guère à « rendre sa grandeur à l'Amérique » (Make America Great Again) dans le secteur manufacturier. Robert Lawrence, de la Kennedy School de Harvard, estime que « la réduction du déficit commercial n'augmenterait que très peu la part de l'emploi manufacturier aux États-Unis ». La valeur ajoutée nette correspondant au déficit commercial de produits manufacturés en 2024 représentait 21,5 % de la production étatsunienne. Ce serait donc l'augmentation de la valeur étatsunienne si le déficit commercial était éliminé.
Combien d'emplois cela créerait-il ? Cela représenterait 2,8 millions d'emplois, soit une augmentation de seulement 1,7 point de pourcentage de la part du secteur manufacturier dans l'emploi étatsunien, pour atteindre 9,7 % de l'emploi total. Mais la part des ouvrier·es de production dans l'industrie manufacturière étatsunienne n'est en réalité que de 4,7 %, les 5 points de pourcentage restants étant constitués de cadres, de comptables, d'ingénieur·ses, de chauffeur·ses, de commerciaux·ales, etc. L'augmentation de l'emploi des ouvriers de production ne serait que de 1,3 million, soit seulement 0,9 % de l'emploi étatsunien.
L'économie étatsunienne n'est pas encore à genoux et en récession, car les investissements des entreprises continuent d'augmenter, même si leur croissance ralentit.
L'épuisement du modèle
Les bénéfices des entreprises continuent d'augmenter. Le résultat d'exploitation des sociétés du S&P 500 (hors secteur financier) 2 a progressé de 9 % au cours du dernier trimestre, par rapport à l'année précédente. Leur chiffre d'affaires a augmenté de 7 % (avant inflation). Mais cela ne concerne que les grandes entreprises, tirées par les Magnificent Seven. Dans l'ensemble, le secteur des entreprises non financières étatsuniennes commence à voir la croissance de ses bénéfices s'estomper.
Et la Fed devrait encore réduire son taux directeur au cours des six prochains mois, ce qui réduira le coût d'emprunt pour ceux qui souhaitent spéculer sur ces actifs financiers fictifs. La récession n'est donc pas encore là. Mais tout dépend de plus en plus de la capacité du boom de l'IA à générer de la productivité et de la rentabilité. Si les retours sur les investissements massifs dans l'IA s'avèrent faibles, cela pourrait entraîner une sérieuse correction boursière.
Il est vrai que les grandes entreprises technologiques ont principalement financé leurs investissements dans l'IA à partir de leurs flux de trésorerie disponibles. Mais les énormes réserves de trésorerie des Magnificent Seven s'épuisent et les entreprises spécialisées dans l'IA se tournent de plus en plus vers l'émission d'actions et de titres de créance.
Les entreprises de l'IA signent désormais des contrats entre elles afin d'augmenter leurs revenus. Il s'agit en quelque sorte d'un jeu de chaises musicales financières. OpenAI a signé cette année des contrats d'une valeur totale d'environ 1 000 milliards de dollars pour acquérir la puissance de calcul nécessaire au fonctionnement de ses modèles d'intelligence artificielle. Des engagements qui dépassent largement ses revenus. OpenAI dépense sans compter pour ses infrastructures, ses puces électroniques et ses talents, sans disposer des capitaux nécessaires pour financer ces projets ambitieux. Afin de financer son expansion, OpenAI a donc levé d'énormes montants en fonds propres et a commencé à se tourner vers les marchés obligataires. Elle a obtenu 4 milliards de dollars de dette bancaire l'année dernière et a levé environ 47 milliards de dollars auprès de fonds de capital-risque au cours des 12 derniers mois, même si une part importante de cette somme dépend de Microsoft, son principal bailleur de fonds. L'agence de notation Moody's a signalé qu'une grande partie des ventes futures de centres de données d'Oracle dépendait d'OpenAI et de sa rentabilité encore incertaine.
Beaucoup dépend désormais de la capacité d'OpenAI à augmenter suffisamment ses revenus pour commencer à couvrir la hausse exponentielle des coûts. Les économistes de Goldman Sachs affirment que l'IA stimule déjà l'économie étatsunienne d'environ 160 milliards de dollars, soit 0,7 % du PIB étatsunien au cours des quatre années depuis 2022, ce qui se traduit par une croissance annualisée d'environ 0,3 point de pourcentage. Mais il s'agit davantage d'une astuce statistique que d'une réelle croissance de la productivité grâce à l'IA jusqu'à présent, et le secteur de l'IA ne bénéficie que d'une faible augmentation de ses revenus.
En effet, les retours sur investissement liés au développement de l'IA pourraient être en baisse. Le lancement de ChatGPT-3 a coûté 50 millions de dollars, celui de ChatGPT-4 500 millions de dollars, tandis que le dernier ChatGPT-5 a coûté 5 milliards de dollars et, selon la plupart des utilisateur·rices, n'était pas nettement meilleur que la version précédente. Parallèlement, des concurrents beaucoup moins chers, tels que Deepseek, en Chine, sapent les revenus potentiels.
Une crise financière est donc à prévoir. Mais lorsque les bulles financières éclatent, les nouvelles technologies ne disparaissent pas pour autant. Elles peuvent au contraire être acquises à bas prix par de nouveaux acteurs, dans le cadre de ce que l'économiste autrichien Joseph Schumpeter appelait la « destruction créatrice ». C'est d'ailleurs exactement l'argument avancé par les lauréats du prix Nobel d'économie de cette année, Philippe Aghion et Peter Howitt. Les périodes d'expansion et de récession sont inévitables, mais nécessaires pour stimuler l'innovation.
La technologie de l'IA pourrait éventuellement permettre une importante croissance de la productivité si elle parvient à limiter suffisamment le travail humain. Mais cela ne se concrétisera peut-être qu'après un krach financier et le ralentissement de l'économie étatsunienne qui s'ensuivra. Et si l'économie étatsunienne, tirée par l'IA, plonge, il en sera de même pour les autres grandes économies. Le temps ne joue pas en faveur des Magnificent Seven. En effet, l'adoption de la technologie de l'IA par les entreprises reste faible et est même en baisse parmi les grandes.
Pendant ce temps, les dépenses consacrées aux capacités d'IA continuent d'augmenter et les investisseurs continuent d'investir massivement dans l'achat d'actions et de titres de créance d'entreprises spécialisées dans l'IA. C'est donc un pari énorme sur l'IA pour l'économie étatsunienne.
Ce texte a été publié le 14 octobre 2025 sur le blog de l'auteur, The Next Recession, et traduit par Lalla F. Colvin pour le site Inprecor.
Illustration : Wikimedia Commons.
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Rassemblement : À bas les attaques racistes contre les migrant·es : Un Statut permanent pour tous·tes !
Nous, sans-papiers au Québec, et nos allié·es, appelons à lutter en solidarité avec tous·tes les migrant·es et à exiger un programme de régularisation massif, inclusif et continu qui accorde un statut permanent à toutes les personnes sans-papiers et à statut précaire : Statut pour tous et toutes !
L'actualité au Québec, au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde ne cesse de nous rappeler les attaques violentes des gouvernements contre les personnes migrantes, contre leur dignité et leur liberté d'exister et de circuler.
Au Canada, en 2025, 22 100 personnes ont été déportées ; ce chiffre n'inclut pas celles qui ont dû partir, faute de pouvoir renouveler leur statut temporaire. Aussi en 2025, 32 800 sont restées suite au refus de leur demande d'asile et sont devenues sans-papiers. Des dizaines de milliers de personnes qui ont perdu leur statut temporaire ont également fait ce choix, faute de pouvoir obtenir un statut permanent ou renouveler leur visa.
Alors qu'à Davos, Carney a tenté de faire croire au monde entier que le Canada était un rempart contre l'impérialisme et l'intimidation de Trump, lui-même et son gouvernement ont mis en place des mesures anti-migrantes et renforcé l'Entente sur les tiers pays sûrs qui va très bientôt empêcher toute personne venue des Etats-Unis de demander l'asile au Canada. Face à la violence érigée en spectacle qui s'abat sur les migrant·es et les personnes 2LGBTQ+ aux États-Unis, le message est clair : le Canada préfère fermer ses portes à celles et ceux qui viendraient y chercher refuge et les abandonner à leur sort.
Pendant ce temps-là, les demandes humanitaires, l'une des seules façons pour les personnes sans-papiers d'obtenir un statut au Canada, constituent une impasse avec un temps d'attente dans le traitement des dossiers pouvant aller jusqu'à 50 ans. De nombreuses provinces, dont le Québec, ont suspendu les possibilités d'accéder à la résidence permanente pour les travailleur·euses temporaires et les étudiant·es, contribuant à l'augmentation du nombre de sans-papiers pour celles et ceux qui n'auraient pas la possibilité de partir. Le projet de loi C-12 limitera encore plus le droit d'asile, et l'accès aux services de santé pour les demandeur·euses d'asile est remis en cause. Cette avalanche de mesures racistes montre que, dorénavant, les migrant·es ne sont pas les bienvenu·es, quel que soit leur statut, et que les plus précaires d'entre nous sont condamné·es à vivre dans la peur et l'oubli. Le Canada doit revenir sur ces lois mortifères et retourner à son projet de régularisation. En annonçant un programme de régularisation de 500 000 sans papiers, l'Espagne montre que d'autres choix politiques sont possibles.
Luttons pour mettre fin à cette politique globale et systémique de mort et de déportation. Nous, sans-papiers, revendiquons notre liberté de circuler, de rester et de retourner, et notre droit à vivre dans la dignité.
Nous demandons à toutes les personnes qui ont un statut de s'opposer aux mesures et la rhétorique anti-migrante de leurs gouvernements. Nous demandons à tous·tes nos allié·es de rejoindre notre lutte. Comme le montre l'exemple de Minneapolis, c'est en faisant front, en tant que communauté, que l'on peut résister au fascisme. Ne nous laissons pas diviser par les fausses catégories de bon et mauvais migrant·es que les gouvernements nous imposent. Ensemble et solidaires, nous sommes fort·es et fièr·es, et nous ne les laisserons plus nous terroriser.
Avec la diversité de nos statuts et de nos situations, unissons-nous, en tant que personnes migrantes et alliées confrontées à l'apartheid mondial et au système brutal des frontières, pour exiger un programme continu et inclusif de régularisation complète pour tous·tes les migrant·es sans statut et en situation précaire, ainsi que la fin de l'Entente sur les tiers pays sûrs.
STATUT POUR TOUS·TES !
Solidarité Sans Frontières
solidaritesansfrontieres@gmail.com

Lettre ouverte à Plamondon, chef du Parti québécois. "La diversité n’est pas une faiblesse : elle est constitutive de l’humanité"
Cela fait plusieurs jours que je réfléchis à une réponse appropriée à adresser à M. Plamondon. Un homme qui, loin de paraître avoir 48 ans, en semble plutôt avoir cent — non pas en raison de son apparence physique, qui m'est parfaitement indifférente, mais en raison de ses idées suprémacistes et de ses vieilles techniques d'agitation sociale.
Nous l'avons entendu parler de laïcité en dénigrant de manière sélective les religions diabolisées à chaque époque — hier les Juifs, aujourd'hui les musulmans. Nous l'avons entendu parler de l'indépendance du Québec tout en exprimant sa volonté d'établir des relations avec l'administration Trump, avec laquelle le Québec serait tout sauf indépendant. Nous l'avons entendu parler de l'immigration en la présentant comme une menace qu'il faudrait contenir, sans reconnaître que si la population du Québec peut aujourd'hui être qualifiée d'« autochtone », c'est parce qu'elle a été imposée par la force aux véritables habitants de cette terre, dans le sang et le feu. Et, il y a quelques jours à peine, nous l'avons vu comparer l'esclavage et la colonisation à ce que, selon lui, cette province aurait vécu — ou vivrait encore.
Si l'on se fie aux sondages au Québec, le discours de M. Plamondon semble bénéficier d'un accueil majoritaire auprès d'une partie de l'électorat. Cela devrait susciter de l'inquiétude, mais aussi de la détermination : la détermination de remettre cet homme à sa place.
Je viens d'un pays impérialiste et colonisateur, l'Espagne, et je dois dire que ce n'est que depuis relativement peu d'années que l'Amérique latine a commencé à nous demander des comptes pour nos exactions historiques, présentées pendant des générations, au sein même de notre pays, comme des « actions civilisatrices ». L'histoire, lorsqu'on l'examine avec honnêteté, dérange. Et les vérités doivent être reconnues afin de pouvoir établir des équilibres et des réparations. Ne pas le faire fait perdre toute légitimité, vide les sociétés de leur morale et nourrit une arrogance dont nous sommes déjà largement pourvus.
Dans mon pays d'origine existent des nations historiques qui ont suivi leur propre trajectoire depuis des temps immémoriaux, avec leurs langues propres et des cultures pleinement développées : la Catalogne, la Galice, l'Andalousie ou le Pays basque. Et non, M. Plamondon : le Québec peut être considéré comme une nation historique — je ne contesterai pas ce point — mais il ne ressemble en rien à ces nations européennes. Il ne possède ni une histoire millénaire ni même une reconnaissance internationaliste aux côtés des peuples qui luttent aujourd'hui pour leur libération.
Le Québec, comme le reste du Canada, est une construction politique édifiée sur la domination et le génocide des Premières Nations, traitées comme des obstacles sacrifiables dans un projet colonial qui n'a toujours pas été assumé ni réparé.
S'il y a eu et s'il existe encore de l'esclavage au Québec, ce n'est pas la société québécoise blanche qui en a été victime, malgré les exactions du colonialisme britannique. Des Blancs contre des Blancs. Hier, ce furent les Premières Nations, les citoyens chinois ou les citoyens noirs qui furent violentés de mille façons ; aujourd'hui, s'y ajoute la population migrante — celle-là même que vous dénigrez pour son culte et que vous stigmatisez pour ses langues.
Car, Paul St-Pierre Plamondon <https://www.facebook.com/pspp.quebe...K*F]> , il existe de profondes différences entre le Québec que vous proclamez et le Québec réel. Et les livres d'histoire — plus tôt que tard — commenceront à refléter cette réalité avec davantage d'honnêteté.
Je considère parfaitement légitime la défense du français comme langue véhiculaire. Mais il est profondément incohérent de soutenir cette défense tout en ignorant — hier, aujourd'hui et vraisemblablement demain — les immenses difficultés réelles liées à l'intégration de nouveaux citoyens : ceux-là mêmes que vous ne voulez pas, mais qui sont déjà ici.
La réalité est qu'au Québec, comme dans le reste du monde globalisé, chaque nouvelle famille parle trois ou quatre langues sous un même toit. Aller à l'encontre de cette réalité, aller à l'encontre de la nature sociale elle-même façonnée par le capitalisme global, en tentant d'imposer de manière impériale une culture dominante — artificielle mais omniprésente — sur les autres, ne peut produire qu'une seule chose : un rejet profond et croissant, qui finira par s'organiser contre tout ce que vous représentez aujourd'hui.
Ce rejet naturel, M. Plamondon, ne vient pas des minorités. Il naît de la peur érigée en programme politique et de discours xénophobes qui placent des centaines de milliers de personnes vivant au Québec dans la ligne de mire de la discrimination et de l'infamie. Heureusement, une nouvelle société — dont vous et ceux qui se reconnaissent dans vos paroles êtes déjà exclus — avance sans demander la permission. Une société qui parle espagnol, anglais, français, hindi, tagalog, arabe, hébreu, grec, italien, persan et bien d'autres langues, et qui comprend que l'État québécois et l'État canadien, loin d'être des alliés naturels, ont historiquement agi comme des structures d'exclusion et de domination.
Manuel Tapial est un militant social et chercheur sur les mouvements populaires et la justice internationale. Il vit à Montréal et collabore avec des plateformes d'analyse politique et de défense des droits humains, avec un accent particulier sur la solidarité internationale et les droits des peuples marginalisés.
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Sauvegarder les acquis du logement social

Peu utilisée jusqu’à récemment au Québec, la notion de logement hors marché est de plus en plus présente dans les discours de certains organismes communautaires et publics du milieu de l’habitation, ainsi que dans ceux de villes comme Montréal, Québec, Longueuil et Laval. Elle tend même à y remplacer l’expression « logement social et communautaire[2] » largement utilisée jusque-là. S’agit-il uniquement d’un changement de vocabulaire ? N’assistons-nous pas plutôt à une transformation profonde des approches en habitation, qui occultent à la fois leur mission sociale et le rôle que doivent y jouer les communautés ?
Le tournant du logement abordable
Pour bien comprendre cette transformation, il faut revenir en arrière. En 2001, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, qui sept ans plus tôt avait officialisé le retrait complet du fédéral du financement de nouveaux logements sociaux[3], prend le tournant du « logement abordable ». Cette formule, volontairement ambigüe, ouvre la porte à toutes sortes d’utilisations de la part des provinces et des territoires, dont l’octroi de subventions au marché privé. La seule exigence est alors d’offrir, au moins pendant un certain temps, des logements dont le loyer est inférieur à celui du marché. De plus, le niveau de financement accordé par l’Initiative de logement abordable, créée expressément à cette fin, est nettement insuffisant pour générer des loyers réellement accessibles financièrement.
Pour utiliser les fonds fédéraux ainsi rendus disponibles, le gouvernement du Québec, alors dirigé par le Parti québécois, échafaude un nouveau programme baptisé Logement abordable Québec (LAQ). Même s’il comprend un volet autorisant des subventions à des promoteurs privés, il est principalement axé sur le financement de logements sociaux et communautaires[4]. Il vient, pendant quelques années, s’ajouter à AccèsLogis, créé en 1997 à la suite des pressions exercées par le milieu communautaire et des municipalités comme Montréal. Ensuite, tous les fonds fédéraux passent par ce dernier programme. Budget après budget, jusqu’en 2019, le gouvernement ajoute ses propres investissements à AccèsLogis, sans toutefois annoncer de plan de financement sur cinq ans, alors qu’il l’avait fait à deux reprises dans les premières années du programme.
Le Québec garde donc le cap sur le logement social, sous la forme de coopératives et d’OSBL d’habitation. La construction de HLM ne reprendra par contre jamais à la suite du désengagement d’Ottawa, alors qu’entre 35 000 et 40 000 ménages se retrouvent chaque année sur les listes d’attente des offices d’habitation, lesquels gèrent les HLM. Tout au plus, le gouvernement québécois permettra-t-il à ces derniers de présenter des projets de logements publics dans ses programmes. Ils ne sont toutefois pas entièrement destinés à des ménages à faible revenu, contrairement à la situation dans les HLM, où les locataires consacrent au loyer au plus 25 % de leur revenu. C’est pourquoi le FRAPRU et d’autres regroupements de défense collective des droits continuent à réclamer le retour de cette formule.
Malgré cette prédominance du logement social au Québec[5], le concept de logement abordable contamine désormais les interventions des gouvernements et des municipalités. Il jette aussi de la confusion dans la couverture médiatique du domaine de l’habitation, le thème « abordable » étant souvent utilisé à tort et à travers, y compris pour qualifier des logements à caractère clairement social. De plus, même dans le milieu communautaire de l’habitation, on tend à l’utiliser pour désigner des logements sociaux dont les locataires ne sont pas admissibles à un supplément au loyer, ce qui conduit à une dilution de la notion même de logement social.
L’adoption en 2017 de la Stratégie nationale sur le logement par le gouvernement libéral de Justin Trudeau pousse le bouchon encore plus loin. Les principales initiatives fédérales sont axées sur la construction massive de logements qualifiés d’abordables, ce qui n’empêche pas une bonne partie des réalisations financées sur le marché privé de se louer à des prix exorbitants alors qu’elles sont appuyées par des dizaines de milliards de dollars ($) en subventions et en prêts gouvernementaux. Les faibles exigences d’Ottawa et ses différentes définitions de l’abordabilité encouragent ouvertement cette pratique.
L’arrivée au pouvoir à Québec à l’automne 2018 de la Coalition avenir Québec (CAQ) sonne pour sa part le glas d’AccèsLogis qui bat de l’aile depuis quelques années en raison d’un sous-financement chronique et de l’indifférence des gouvernements successifs face aux améliorations demandées par le milieu. Durant les trois premières années de son premier mandat, le gouvernement de François Legault se contente de livrer les logements déjà annoncés antérieurement, refusant d’en ajouter de nouveaux[6], ce qui bloque l’émergence de projets de logements sociaux et communautaires qui auraient pourtant été nécessaires, compte tenu de la détérioration de la situation de l’habitation. Il préfère nier l’existence de la pénurie de logements locatifs qui s’aggrave pourtant année après année depuis 2018.
Le ton change à partir de 2022. Legault reconnait enfin l’existence d’une « crise du logement », sans considérer que ce sont les locataires et non le marché privé de l’habitation qui la vivent[7] et qui en subissent les autres dimensions : flambée des loyers, montée de pratiques spéculatives entrainant des évictions en nombre record, accroissement de la discrimination et de l’itinérance, etc. Sa nouvelle ministre de l’Habitation, France-Élaine Duranceau, officialise la disparition d’AccèsLogis et son remplacement par le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ).
Ce programme ouvre le financement public, destiné auparavant au logement social, au marché privé pour lequel il semble conçu sur mesure. Après Ottawa, c’est au tour de Québec de prendre le virage du logement abordable.
Or, le PHAQ est tellement peu fonctionnel qu’il doit rapidement être complété par un appel à d’autres joueurs. C’est ainsi que le gouvernement Legault se tourne dans un premier temps vers des fonds fiscalisés : Fonds de solidarité FTQ, Mouvement Desjardins et Fondaction (CSN) – dans ce dernier cas, pour l’accès à la propriété par la voie coopérative. Par la suite, il instaure de nouveaux partenariats dont un avec la Fondation Luc Maurice, une société philanthropique mise sur pied par celui qui a fait fortune dans les résidences pour ainé·e·s. L’octroi des fonds publics par décrets gouvernementaux, puis la reconnaissance récente du statut de « développeur qualifié[8] » visant, selon les termes mêmes de la Société d’habitation du Québec, à « diversifier les interventions de la SHQ, réduire les coûts d’intervention dans le processus de réalisation et réduire les délais de mise en chantier de logements », viennent compléter le tout en 2024.
Tout cela explique que beaucoup plus de projets hors programmes soient actuellement en réalisation que de projets financés par l’entremise du PHAQ, et ce, même si Ottawa a injecté 992 millions $ pour l’accélération de la construction de logements et que ces sommes, tout comme celles équivalentes investies par Québec, auraient pu être utilisées à cette dernière fin.
AccèsLogis et le PHAQ
AccèsLogis
Mis sur pied par le gouvernement du Parti québécois en 1997 afin de financer le développement de coopératives, de logements gérés par des OSBL d’habitation et, plus tard, de logements publics gérés par des offices d’habitation. Destiné aux ménages à revenu faible et modeste, dont une partie est de la classe moyenne inférieure, ainsi qu’à des personnes ayant des besoins particuliers en habitation, il inclut du supplément au loyer pour celles et ceux qui ont le moins de moyens financiers. Le gouvernement caquiste a annoncé sa disparition en février 2023, mais les logements qui étaient alors en développement continuent d’être livrés. AccèsLogis a jusqu’ici permis la réalisation de quelque 41 000 logements sociaux.
Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ)
Créé par le gouvernement caquiste de François Legault dans le but de répondre aux mêmes besoins qu’AccèsLogis, tout en accélérant la réalisation de logements locatifs abordables, il est ouvert aussi bien aux promoteurs du marché privé qu’aux coopératives, OSBL et offices d’habitation. Il est moins complet qu’AccèsLogis puisqu’il ne prévoit pas une proportion minimale de logements dédiés à des ménages à faible revenu. Il n’inclut d’ailleurs pas de suppléments au loyer destinés à cette fin. De plus, il n’accorde pas de subventions de démarrage qui faciliteraient le développement des projets communautaires sans but lucratif. Il mise aussi sur des projets plus gros, ce qui défavorise les projets de coopératives et d’OSBL d’habitation ancrés dans leurs milieux, sans prévoir des balises minimales de participation des locataires comme c’était le cas dans AccèsLogis.
Par ailleurs, les promoteurs des projets subventionnés par le PHAQ ne sont plus tenus de maintenir des loyers abordables au bout d’un délai pouvant aller de 10 à 35 ans, fixé en fonction de la subvention accordée. Le programme fonctionne par appels de projets plutôt que par dépôts en continu, comme dans AccèsLogis, sauf pour des projets répondant aux besoins de personnes vulnérables. Le dernier appel de projets remonte à juin 2023. À l’automne 2025, ce programme n’avait jusqu’ici permis la livraison que de 459 logements.
Des impacts sur le mouvement communautaire
Tous ces bouleversements se répercutent sur les dynamiques en cours au sein du mouvement communautaire en habitation. Certaines de ses composantes, principalement le réseau des groupes de ressources techniques (GRT), qui est au cœur du développement de logements coopératifs et sans but lucratif depuis 1977, et plus tardivement de certains logements publics, doivent redoubler d’efforts pour s’adapter à ce nouvel environnement. À l’opposé, de gros OSBL d’habitation, dont certains se présentaient autrefois comme des sociétés acheteuses[9], souhaitent jouer un rôle plus important. En 2022, elles se regroupent au sein d’ACHAT (Alliance des corporations d’habitations abordables du territoire du Québec)[10]. Cette organisation se fait la porteuse d’un discours axé sur le « changement d’échelle » et la « professionnalisation » du secteur du logement sans but lucratif.
La taille de ces OSBL, la coopération qu’elles ont établie au sein d’ACHAT et leur capacité de recourir à des montages financiers complexes, qui font appel à une diversité de sources, leur permettent de se placer comme des acteurs incontournables, susceptibles de répondre aux exigences gouvernementales d’accélération et de réduction des coûts pour du logement abordable.
Coup sur coup, en 2023, trois organismes membres d’ACHAT acquièrent un nombre imposant de logements locatifs, avec l’aide plus ou moins substantielle des fonds fiscalisés et d’autres bailleurs de fonds. SOLIDES achète 363 logements à bas loyer de Drummondville. La corporation Mainbourg prend possession des 720 appartements du Domaine La Rousselière à Pointe-aux-Trembles. Interloge négocie l’achat des 91 logements du Manoir Lafontaine à Montréal, où les locataires ont victorieusement résisté à des rénovictions[11]. Pour sa part, UTILE, dont la première livraison de logements étudiants remonte à 2020, affirme pouvoir disposer dans les prochaines années de 13 projets regroupant un total de 2088 appartements dans plusieurs villes du Québec, le tout grâce à de nombreuses sources de financement dont des subventions gouvernementales.
Durant la même période, de nombreuses organisations partent en mission en Europe pour s’inspirer d’expériences qui ont cours en Autriche, au Danemark ou en France. Même la mairesse de Montréal, Valérie Plante, invite des organisations à se joindre à la Ville pour examiner de plus près l’exemple de Vienne où le logement sans but lucratif représente autour de 45 % du parc locatif.
La perspective d’une plus grande socialisation du parc locatif date de 2006 au FRAPRU qui, dès ce moment, s’est donné comme premier objectif de doubler le nombre de logements sociaux dans un délai raisonnable. La nécessité que le logement social et communautaire représente au moins 20 % du parc locatif fait aujourd’hui consensus parmi les grands regroupements communautaires en habitation[12], contrairement à ce qui s’est alors passé.
C’est dans ce contexte que certaines composantes du mouvement apposent l’étiquette « hors marché » pour qualifier ces logements, au détriment des termes utilisés précédemment. Volontairement situé dans la continuité du logement abordable, le logement hors marché se présente comme la seule formule permettant d’assurer cette abordabilité de façon permanente et d’ainsi constituer un patrimoine collectif pour les générations à venir.
En 2024, la Ville de Montréal s’appuie sur le travail accompli au sein du Chantier Montréal abordable[13] pour se donner un objectif de 20 % de logements hors marché sur l’ensemble du parc de logements d’ici 2050. Cependant, son Plan d’urbanisme et de mobilité (PUM), adopté en juin 2025, prévoit que seulement 75 % des 20 % de logements hors marché de son territoire en 2050 soient du logement social. D’ailleurs, le Plan présente le logement social simplement comme « une forme de logements hors marché[14] ». Cela vient clarifier que même si, au départ, les deux termes apparaissent comme des synonymes, ce n’est pas réellement le cas.
Le 10 juin 2025, la Ville de Montréal fait un pas de plus, en lançant au coût de 2 millions $, un appel d’offres lui permettant de contribuer à des projets de « changement d’échelle » de certains OBNL, de manière à ce qu’ils soient plus aptes à « développer du logement hors marché, qu’il soit social ou abordable », ce qui passe entre autres par la « mise sur pied de stratégies visant à accélérer la structuration et la professionnalisation de l’organisme[15] ». Les quatre organismes retenus sont annoncés à la fin septembre, sans aucune indication sur les contreparties exigées par la Ville quant à l’abordabilité réelle, l’implication des locataires et un nombre de membres suffisant pour agir comme chiens de garde de la mission sociale des logements gérés et développés par les organismes.
Vers la socialisation du parc de logements locatifs
Quoi qu’il en soit, la notion de logements hors marché rejoint au moins en partie l’opposition à la logique du profit et à celle de la spéculation qui sont les propres du marché privé de l’habitation, surtout avec les tendances exacerbées à la marchandisation et à la financiarisation du logement.
Ce sont ces tendances dévastatrices pour le droit au logement qui, au cours des dernières années, poussent le FRAPRU à remettre au premier plan sa perspective de socialisation, en réclamant de faire passer, sur une période de 15 ans, de 11 à 20 % la part du logement social sur l’ensemble du parc locatif. L’organisme fait largement campagne à ce sujet, en menant une tournée à travers le Québec et en diffusant une variété de publications, dont la brochure Mettre les bouchées doubles. Faire progresser la part du logement social au Québec (2024)[16].
Pour parvenir à son objectif, le FRAPRU met de l’avant une série de demandes, dont celle de nouveaux programmes complets, suffisamment subventionnés et permettant un développement accéléré de coopératives et d’OSBL d’habitation, mais aussi de HLM. L’acquisition de logements locatifs existants fait aussi partie de ses demandes de manière à sortir le maximum de logements du marché spéculatif et d’en préserver l’accessibilité financière. Il appuie aussi la réalisation de logements étudiants sans but lucratif, considérant qu’il s’agit d’un besoin qui a trop longtemps été ignoré par les autorités[17].
La volonté du FRAPRU de favoriser une progression accélérée du nombre de logements échappant à la logique du marché privé l’a convaincu de l’importance du rôle joué par les gros OSBL d’habitation et autres développeurs de logements dits hors marché, dont des sociétés publiques comme la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM). Il prend d’ailleurs en compte les logements déjà réalisés par ces acteurs dans son évaluation du nombre de logements sociaux au Québec qui tourne, autour de 170 000, selon des chiffres récents.
Le FRAPRU et ses groupes membres n’adhèrent pas pour autant à l’ensemble du discours tenu au nom du développement du logement hors marché. Ils s’opposent d’abord à ce que son financement se fasse au détriment de la mise sur pied et du financement adéquat de programmes de logements réellement sociaux. La crise du logement, c’est d’abord et avant tout l’érosion accélérée de logements pleinement accessibles financièrement aux ménages à faible et modeste revenu. Cette crise entraine toute une série de conséquences dont la plus dommageable est l’exacerbation de l’itinérance visible ou cachée et la multiplication de campements de sans-abri[18]. C’est donc vers la réponse à cette crise que doivent en priorité être dirigés les fonds publics de tous les paliers de gouvernement.
Le réseau FRAPRU insiste par ailleurs pour que tout le secteur du logement sans but lucratif reprenne les acquis développés au cours des décennies par les diverses formules de logement social quant à la place des ménages à plus faible revenu, à la gouvernance démocratique des ensembles de logements et à la réponse aux besoins exprimés par tous les milieux, y compris les moins populeux. Le FRAPRU craint aussi les répercussions que le recours à une multitude de sources de financement, dont des fonds privés qui exigent un rendement financier, peut avoir sur le prix des logements, sur leur pérennité à l’extérieur du marché privé et sur l’autonomie des groupes.
La place des ménages à plus faible revenu
L’un des acquis majeurs du logement social est la place qu’y ont toujours occupée les ménages à faible et souvent même très faible revenu, y compris dans des formules encourageant une certaine mixité sociale.
Les programmes de logement social financés par le passé comprenaient une aide additionnelle au loyer qui permettait aux ménages moins nantis de payer un loyer fixé en fonction de leur revenu, soit 25 % au maximum[19]. Ce n’est plus le cas avec les programmes de logement abordable comme le PHAQ (même quand leur octroi passe par un fonds fiscalisé) et les diverses initiatives fédérales. Les projets de logement peuvent chercher à se prévaloir du Programme de supplément au loyer Québec financé par la Société d’habitation du Québec[20], mais ce n’est ni obligatoire ni accordé automatiquement. De plus, ces aides financières ne sont pas réservées au secteur sans but lucratif et peuvent être utilisées par le privé, ce qui est inacceptable sauf dans les cas d’urgence. Il faut donc corriger ces lacunes.
Par ailleurs, le secteur hors marché doit viser une abordabilité immédiate des logements construits ou achetés. Il peut être tentant, dans l’objectif d’accroitre plus rapidement le parc de logements non spéculatifs ou encore de faire diminuer les contributions publiques (ce que le gouvernement Legault encourage fortement), de miser sur une « abordabilité à long terme ». Certains organismes sans but lucratif pourraient même opter pour la réalisation de « logements intermédiaires abordables », selon le nouveau concept introduit par le gouvernement de la Coalition avenir Québec[21]. Le loyer peut y atteindre « 150 % des loyers maximaux reconnus par la SHQ pour le PHAQ ou le loyer basé sur les coûts réels », comme le permet le Programme de financement en habitation adopté le 19 mars 2025[22].
La logique sous-tendant le discours sur « l’abordabilité à long terme » est que, même s’ils sont chers au départ, les loyers se distanceront progressivement de ceux du privé, en raison d’augmentations de loyer moins importantes. Cette hypothèse n’est pas totalement fausse, comme l’ont démontré les expériences antérieures de logement social et communautaire. Le problème, c’est que ce sont des ménages ayant davantage de moyens financiers qui pourront, dans un premier temps, accéder sans trop d’efforts aux logements réalisés et que cet état de fait risque de se prolonger.
Des groupes de locataires s’inquiètent de voir des logements qualifiés de hors marché se développer dans leurs milieux, alors que leurs loyers sont beaucoup trop élevés, et qu’ils peuvent avoir un effet d’embourgeoisement, contribuant à la hausse des loyers des logements environnants.
Garantir la gouvernance démocratique
Si la formule coopérative en habitation repose sur l’implication à tous les niveaux des membres locataires, la gouvernance démocratique et la participation des résidents et résidentes aux décisions qui les concernent n’ont pas toujours représenté des acquis dans les autres formules de logement social.
Dans les HLM, les relations entre les offices municipaux d’habitation et les locataires ont pendant des décennies été marquées au sceau de l’autoritarisme ou du paternalisme. Les longues et parfois difficiles luttes menées par des associations locales de locataires de HLM et, à partir de 1993, de la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec (FLHLMQ)[23], réussissent toutefois à faire bouger les choses.
À l’automne 2002, au moment de l’adoption du projet de loi 49, on peut carrément parler d’une « petite révolution dans les HLM ». La loi[24] reconnait les associations de locataires, de même que leur droit de choisir les locataires siégeant sur les conseils d’administration des offices. Une nouvelle structure démocratique, les comités consultatifs de résidents et résidentes (CCR), est également mise en place. Elle est invitée à se prononcer sur une série d’enjeux, dont les règlements d’immeubles et la planification des travaux majeurs de rénovation. Bien sûr, des réticences parfois très fortes existent toujours dans une partie des offices d’habitation, mais elles sont de plus en plus minoritaires. Ces acquis ne s’appliquent cependant pas dans les logements publics gérés par les offices ou par des sociétés paramunicipales comme la Société d’habitation et de développement de Montréal. Ce n’est pas non plus le cas dans le reste du Canada.
Les OSBL d’habitation ne sont soumis à aucune obligation légale en ce qui a trait à la participation démocratique des locataires et à leur place sur les conseils d’administration. Des programmes de financement peuvent toutefois exiger une telle participation. C’était le cas d’AccèsLogis qui obligeait « qu’un tiers des administrateurs soit élu par et parmi les locataires des immeubles (ou leur représentant) dont l’OBNL est propriétaire, lors d’une assemblée générale de ses membres convoquée à cette fin[25]».
Le Réseau québécois des OSBL d’habitation (RQOH) encourage l’implication des locataires : « Dans tous les cas, une vie associative dynamique, qui favorise la participation des membres, est essentielle au bon fonctionnement de l’organisme[26] ». La forme de participation démocratique peut varier : présence aux conseils d’administration, formation de comités de locataires, possibilité pour les locataires d’être membres de l’organisme et de participer à ses assemblées générales.
L’enjeu de la gouvernance démocratique se pose de façon encore plus aigüe dans le contexte actuel : programmes de financement ne comprenant aucune exigence à cet égard; volonté de « changer d’échelle », en favorisant la formation de plus gros organismes.
Certains faits récents alimentent les inquiétudes. Dans les premiers mois de 2022, deux conseils d’administration d’OSBL d’habitation, le Faubourg Mena’sen de Sherbrooke et Villa Belle Rivière de Richelieu, ont vendu leurs immeubles à des investisseurs privés, sans aucune forme de consultation des locataires qui ont été mis devant des faits accomplis[27]. Les pressions du RQOH et de la Fédération régionale des OSBL d’habitation de la Montérégie et de l’Estrie (FROHME) ont convaincu le gouvernement québécois de légiférer à ce sujet en juin 2022 en modifiant la Partie III de la Loi sur les compagnies. Toute vente ou aliénation d’immeuble « financé publiquement pour sa réalisation » doit dorénavant obtenir l’autorisation du Ministère. La RQOH ou les fédérations d’OSBL ont aussi la possibilité de s’exprimer sur une éventuelle transaction.
Malgré ces progrès, la porte n’est pas totalement fermée à des ventes d’immeubles appartenant à des OSBL, encore moins s’ils n’ont pas été financés par le gouvernement. Le statut sans but lucratif n’est donc pas encore protégé suffisamment.
Une tendance dangereuse commence par ailleurs à se manifester, soit la formation d’OSBL d’habitation par des intérêts privés. Le quotidien Le Soleil du 22 mars 2025[28] en fournit un exemple éloquent en révélant que quatre promoteurs privés, Biophilia, Cloriacité, Immostar et Maître Carré, ont mis sur pied un OSBL dans l’objectif de construire, à l’aide de subventions gouvernementales, 25 000 logements hors marché d’ici 10 ans dans l’ensemble des régions du Québec. En quoi la gestion d’un tel organisme est-elle démocratique et en quoi la place de ses locataires serait-elle différente de celle qui leur est accordée sur le marché privé ?
De plus, de nombreux offices d’habitation créent des OSBL affiliés, ce qui a pour effet volontaire ou non d’échapper aux obligations démocratiques qui encadrent désormais la gestion des HLM.
Dans un tel contexte, il est impératif de resserrer les règles entourant la participation des locataires dans les instances des OSBL et en particulier des plus gros qui ne se définissent pas comme des organismes d’action communautaire. Voilà un sujet sur lequel tous les organismes sans but lucratif en habitation souhaitant changer d’échelle et se professionnaliser devraient réfléchir impérativement en prenant connaissance des expériences positives que certains ont développées en ce sens.
Les différents paliers de gouvernement incluant les villes doivent également faire en sorte que tous leurs programmes de financement quels qu’ils soient (y compris s’ils transitent par des intermédiaires) et plus largement l’octroi d’autres ressources publiques (terrains, prêts, etc.) comprennent des balises claires sur la gouvernance et le contrôle démocratique des organismes dans l’objectif d’assurer le bon fonctionnement et la pérennité du caractère sans but lucratif des logements financés.
Par exemple, chaque OSBL devrait disposer d’un membrariat actif, plus large que les membres de son conseil d’administration et ses gestionnaires. Les locataires devraient pouvoir en faire partie si c’est leur volonté, tout comme les organismes d’action communautaire autonome du territoire concerné. De plus, une majorité des sièges du conseil d’administration d’un OSBL devrait être occupée par des locataires ou des représentants et représentantes d’organismes communautaires. Des comités consultatifs de locataires pourraient aussi être mis sur pied, à l’image des CCR dans les HLM.
Des modifications devraient également être apportées à la section de la Loi des compagnies touchant les OSBL, ne serait-ce que pour interdire toute possibilité de vente d’immeubles à vocation sans but lucratif à moins que ce ne soit à un autre OSBL ou à un organisme public ou coopératif. Alors que la fin des conventions signées avant 1994[29] avec le fédéral va s’accélérer, il faudra aussi faire de même avec les HLM et les autres logements publics gérés par les offices d’habitation. Les expériences de privatisation de logements sociaux vécues en Grande-Bretagne dans les années 1980, puis dans d’autres pays européens comme l’Allemagne, les Pays-Bas et la France[30], et même dans certaines provinces canadiennes, doivent nous convaincre de la nécessité de faire preuve de vigilance, même si, pour le moment, le Québec est très loin de ces réalités.
Répondre aux besoins des communautés
Une autre force du logement social est sa capacité à répondre à des besoins et des volontés du milieu.
De nombreux projets de coopératives, d’OSBL et même de HLM ont été réalisés au terme de luttes citoyennes visant à s’opposer à des démolitions massives, à s’assurer que des projets de développement immobilier répondent aux besoins de la population locale, à freiner la spéculation ou l’embourgeoisement, à obtenir la réalisation d’appartements à bas loyer où les locataires ont leur mot à dire sur leurs conditions d’habitation et de vie, etc.[31]
Les maisons de chambres sans but lucratif réalisées à partir de l’Année internationale du logement des sans-abri en 1987 visaient pour leur part à répondre aux inquiétudes et aux demandes exprimées par les organismes intervenant en itinérance. Il en est de même de plusieurs autres projets de logements avec support communautaire développés par la suite en vertu d’AccèsLogis[32].
De multiples projets d’OSBL répondant à une variété de besoins ont été réalisés à l’initiative d’organismes communautaires comme des groupes en santé mentale, des associations de personnes en situation de handicap, des centres de femmes, des organismes intervenant en violence conjugale ou auprès de jeunes en difficulté, des regroupements d’ainé·e·s, etc.
Grâce à leur présence partout au Québec et aux liens étroits qu’ils ont tissés avec leur communauté, la plupart des groupes de ressources techniques ont aussi réussi à mener des projets à terme dans toutes sortes de milieux, y compris les moins populeux. Ils ont ainsi pu jouer un rôle positif dans des villes et villages en voie de dévitalisation.
Comment cette capacité de répondre aux besoins des diverses communautés pourra-t-elle être assurée par des organismes de plus grande taille, à la recherche d’opportunités d’affaires, voulant développer à grande échelle et parfois dans plusieurs régions ? La question reste entière et mérite d’être abordée ouvertement.
De la collaboration, mais aussi des débats
Aussi essentiel soit-il, compte tenu de l’étendue et de la profondeur des problèmes de logement, l’objectif d’atteindre au moins 20 % de logements sociaux représente un défi considérable. Il exigera une vaste mobilisation de tous les acteurs de l’habitation sociale et communautaire, mais aussi d’autres milieux – syndicaux, municipaux, sociaux, économiques, politiques, etc. La population elle-même devra adhérer à une telle vision pour que celle-ci ait des chances de se matérialiser.
Cette vision nécessitera des investissements majeurs de la part des différents paliers de gouvernement. Nous savons que ces investissements ne sont pas de simples dépenses et qu’elles généreront des retombées économiques et sociales très significatives[33]. Les autorités politiques ne manqueront toutefois pas l’occasion d’en brandir les coûts en affirmant qu’il serait irresponsable d’aller de l’avant avec un objectif aussi ambitieux. Il faudra donc démontrer la faisabilité d’un tel chantier et les moyens de le financer sans renoncer à d’autres investissements eux aussi essentiels et sans augmenter tous les impôts. Un travail colossal a déjà été fait à ce sujet par diverses organisations, notamment par la Coalition Main rouge[34]. Elles devront être mises à contribution. Il faut par ailleurs rappeler que de ne pas financer de logement a aussi un coût et qu’il est énorme[35].
Il faudra également contraindre les gouvernements à cesser de mettre leurs investissements en habitation à la merci des arbitrages budgétaires annuels pour plutôt annoncer des plans à long terme, ce qu’a tenté de faire la Stratégie nationale sur le logement, mais en misant sur les mauvaises initiatives.
L’ampleur du travail à accomplir et des obstacles à surmonter exige une collaboration étroite entre l’ensemble des organisations concernées. Pour être fructueuse, elle ne pourra cependant pas faire l’économie de débats, francs et ouverts, ne serait-ce que pour s’entendre clairement sur les termes utilisés, par exemple sur ce qui est inclus ou non dans les expressions « logement hors marché », « logement sans but lucratif », « logement abordable » ou « logement social ». En ce sens, les préoccupations exposées dans ce texte devront entre autres être abordées, en évitant les consensus de surface et les formules alambiquées pouvant donner lieu à toutes sortes d’interprétations. Nous estimons, pour notre part, que le milieu communautaire en habitation a atteint une maturité suffisante pour y parvenir. D’ici là, le FRAPRU et ses membres continueront à promouvoir la nécessité de doubler le nombre de logements sociaux au Québec d’ici 2040.
Par Véronique Laflamme, organisatrice communautaire et porte-parole du FRAPRU et François Saillant, militant communautaire et politique et ex-coordonnateur du FRAPRU
- François Saillant est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Lutter pour un toit, Montréal, Écosociété, 2018 et Dans la rue. Une histoire du FRAPRU et des luttes pour le logement au Québec, Écosociété, 2024. FRAPRU : Front d’action populaire en réaménagement urbain. ↑
- Cette expression date du tournant des années 2000. Elle répond alors à la volonté des organismes communautaires en habitation se réclamant de l’économie sociale de se distinguer du seul logement social, à tort identifié aux HLM (habitations à loyer modique) et à la seule réponse aux besoins des ménages à plus faible revenu. Longtemps réticents, les organismes de défense collective des droits, comme le FRAPRU, s’habituent à l’expression, tout en continuant pour leur part de ne parler que de logement social en y incluant les logements publics, les coopératives et les OSBL (organismes sans but lucratif) d’habitation, comme cela avait toujours fait consensus avant le retrait du gouvernement fédéral. ↑
- Jusque-là, tous les logements sociaux réalisés au Québec l’étaient majoritairement avec des fonds fédéraux. La décision d’Ottawa de se retirer du financement de nouveaux logements sociaux à partir du 1er janvier 1994 a été prise par le gouvernement progressiste-conservateur en avril 1993, mais des élections ayant eu lieu entretemps, c’est au Parti libéral, nouvellement élu, qu’est revenu l’odieux de la mettre en application. ↑
- Le volet social du programme permettra la réalisation de 5271 logements sociaux et communautaires, alors que son volet privé accordera des subventions pour 3180 appartements. ↑
- Ce n’était pas le cas dans toutes les provinces. ↑
- Ce fut le cas de tous les budgets présentés par le ministre des Finances, Éric Girard, à l’exception de celui de 2021-2022 qui annonça le financement de 500 nouveaux logements par AccèsLogis. ↑
- Lire à ce sujet les critiques de David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024 et Ricardo Tranjan, La classe locataire, Montréal, Québec Amérique, 2025. ↑
- Des conditions sont fixées pour l’obtention du statut de « développeur qualifié » dont une expérience minimale de 10 ans en développement, construction et exploitation de projets immobiliers, de même que la capacité financière de réaliser des projets. À l’automne 2025, sept organismes s’étaient vu accorder ce statut dont deux développeurs privés et des OSBL au statut douteux. Depuis le 7 mai 2025, les « développeurs qualifiés » font l’objet d’un volet spécifique du PHAQ. ↑
- C’est le cas d’Interloge et de la Société d’habitation populaire de l’Est de Montréal (SHAPEM), fondés respectivement en 1978 et 1988. ↑
- Formée au départ de 8 organisations membres, elle en compte maintenant 28 dont des membres associés. ↑
- Voir : Zacharie Goudreault, « Front commun pour protéger les locataires du Manoir Lafontaine », Le Devoir, 23 avril 2021 et Jeanne Corriveau, « Le Manoir Lafontaine mis à l’abri de la spéculation », Le Devoir, 12 juin 2023. Le terme rénoviction fait référence à une pratique selon laquelle un propriétaire évince illégalement une ou un locataire de son immeuble sous prétexte qu’il souhaite faire des rénovations. ↑
- Le consensus à ce sujet est clair lors des journées d’étude organisées par la Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (FOHM) en mai 2024 sur le thème Perspectives internationales sur le logement social et communautaire. ↑
- Ville de Montréal, Rapport final. Chantier Montréal abordable. Pour une ville abordable et résiliente, Montréal, 2024. ↑
- Projet de Plan d’urbanisme et de mobilité 2050, Partie 1 – Le cadre de référence, Chapitre 2 – La Stratégie montréalaise, Montréal, 2024, p. 67. ↑
- Ville de Montréal, Montréal investit dans les organismes à but non lucratif d’habitation pour stimuler le développement de logements hors marché, communiqué, 10 juin 2025. ↑
- < https://www.frapru.qc.ca/socialisation/>. ↑
- Selon le FRAPRU, la construction ou la rénovation de résidences étudiantes relève toutefois de la responsabilité des établissements d’enseignement et donc du ministère de l’Éducation. Elles sont présentement éligibles au PHAQ. ↑
- Malheureusement trop souvent démantelés par les autorités municipales au détriment des droits des personnes itinérantes. ↑
- La seule exception a été le volet social du programme Logement abordable Québec instauré en 2002, mais celui-ci n’a pas duré très longtemps et comprenait un pourcentage de subventions gouvernementales plus élevé qui, en théorie, devaient permettre d’abaisser le coût des loyers. ↑
- Contrairement à ce qui était le cas dans AccèsLogis, le supplément est géré séparément dans le PHAQ. ↑
- Le gouvernement Legault s’est inspiré d’une pratique présente en France. Elle y est qualifiée de logement social intermédiaire ou logement locatif intermédiaire et s’adresse à la classe moyenne. ↑
- Société d’habitation du Québec, Programme de financement en habitation, Cadre normatif 2025-2029, version administrative au 19 mars 2025, p. 2. ↑
- Ces luttes sont souvent appuyées concrètement par des membres du personnel des offices, ainsi que par des organismes communautaires. ↑
- Loi modifiant la Loi sur la Société d’habitation du Québec. ↑
- Société d’habitation du Québec, Guide d’élaboration et de réalisation des projets – Programme AccèsLogis Québec, janvier 2020, p. 3. ↑
- Réseau québécois des OSBL d’habitation, Gestion locative en OSBL d’habitation. Manuel du participant, édition février 2021, p. 65. ↑
- Si ces deux cas ont été largement publicisés, on peut soupçonner qu’ils ne sont pas les seuls. Il est malheureusement extrêmement difficile de savoir ce qui est arrivé de tous les ensembles de logements financés par le gouvernement fédéral avant 1994. Même la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) qui les a subventionnés l’ignore. ↑
- Chloé Pouliot, « Quatre promoteurs aspirent à bâtir 25 000 logements accessibles », Le Soleil, 22 mars 2025. ↑
- Même si le gouvernement fédéral ne finance plus directement de nouveaux logements sociaux, il a dû respecter les ententes de financement à long terme prises avant 1994. Il devait donc continuer à les subventionner, mais aussi à les encadrer, pendant une période pouvant aller jusqu’à 35 ou même 50 ans. Or, ces ententes se terminent presque toutes d’ici la fin de la présente décennie. Dans le cas des HLM, ça signifie que le gouvernement québécois se retrouvera seul à assumer toute la facture d’un parc vieillissant de logements, ce qui pourrait le convaincre de hausser les loyers de leurs locataires ou de se départir d’une partie des ensembles de logements. ↑
- Ces expériences sont très différentes l’une de l’autre. Par exemple, dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher en 1980, il s’agissait d’utiliser le « right to buy » pour vendre aux locataires les mieux nanti·e·s des immeubles, ce qui en réduisait l’offre pour les ménages en besoin. En Allemagne, c’est à des investisseurs privés que des logements sociaux ont été cédés en grande quantité. ↑
- François Saillant, Lutter pour un toit. Douze batailles pour le logement au Québec, Montréal, Écosociété, 2018 et François Saillant, Dans la rue. Une histoire du FRAPRU et des luttes pour le logement au Québec, Écosociété, 2024. ↑
- Logemen’occupe, Des logements qui font reculer l’itinérance, 2024. ↑
- En mai 2025, l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ) a publié une étude convaincante à ce sujet : Le logement social et communautaire : un investissement qui rapporte au Québec. ↑
- Coalition Main rouge, Pour une société plus juste. Nous avons les moyens de faire autrement, automne 2021. ↑
- Ferdaous Roussafi, Manque de logements adéquats : quels coûts pour la prospérité économique ? La facture collective de la crise du logement au Québec, Montréal, Observatoire québécois des inégalités, 2025. ↑

Le projet de souveraineté néocoloniale du Parti québécois : une fausse perspective
L'indépendance est la condition matérielle d'une rupture avec un État impérialiste qui sacrifie les territoires, l'environnement, les services publics et les droits démocratiques. Il faut redonner à l'indépendance son sens véritable : un outil de libération collective. Elle ne se fera pas en cherchant à amadouer un gouvernement américain autoritaire, qui ne sera jamais un allié de l'émancipation québécoise. Elle implique la sortie des alliances militaires et la construction de solidarités transnationales contre la guerre, l'austérité et l'autoritarisme.
1. La stratégie à la base de la reconstruction du Parti québécois
Le Parti québécois a amorcé sa reconstruction à partir d'un recul historique marqué par l'échec électoral de 2022. Le PQ n'a alors remporté que trois sièges à l'Assemblée nationale du Québec et n'a obtenu que 14,6 % des suffrages exprimés. Cette période de creux de la vague a forcé la direction péquiste à revoir sa stratégie. Cela a signifié la remise en question d'une orientation qui, en marginalisant ou en reportant sine die la tenue d'un référendum, ne visait en fait qu'à faire du PQ un parti se limitant à la gestion d'un gouvernement provincial.
Cette orientation, défendue par les différentes directions du PQ depuis la défaite de 1995, avait conduit le parti à recevoir un soutien beaucoup plus faible que la proportion de la population qui se disait souverainiste.
Sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, le PQ a choisi de placer l'indépendance comme son objectif stratégique central et a proposé de tenir un référendum dès un premier mandat. Le PQ a arrimé sa perspective indépendantiste à un nationalisme identitaire qui fait de l'immigration le bouc émissaire des maux sociaux du Québec. Il a cherché à concurrencer le gouvernement de la CAQ sur le terrain du nationalisme identitaire et à dénoncer l'incapacité du gouvernement Legault à obtenir des concessions significatives du gouvernement fédéral. Il a facilement pu démontrer que la « troisième voie » de Legault était une faillite et ne débouchait sur aucune réforme du fédéralisme permettant le renforcement de l'autonomie du Québec dans la fédération canadienne.
Combinée à l'échec de cette troisième voie, à la poursuite de politiques néolibérales dans les domaines de la santé et de l'éducation et à une politique économique fondée sur la distribution d'argent public aux multinationales — sans parler des nombreux scandales frappant ce gouvernement —, cette situation a conduit à l'effondrement du soutien au gouvernement Legault. C'est en s'appuyant sur les échecs et le discrédit du gouvernement de la CAQ à tous ces niveaux que le PQ a su se reconstruire, en profitant également de la crise de direction du PLQ et de la crise d'orientation de Québec solidaire.
2. Intégration directe et disciplinée au bloc américain
Historiquement, Jacques Parizeau et Bernard Landry soutenaient le libre-échange avec les États-Unis, car, pour eux, il permettait de désenclaver l'économie québécoise et de réduire sa dépendance historique envers le marché canadien. L'accès direct au marché américain devait permettre au Québec de se passer du cadre économique canadien après l'indépendance et de rassurer les organisations patronales qui soutenaient, à l'encontre des organisations syndicales, ce ralliement au libre-échange.
La question se pose maintenant dans un nouveau contexte. Le gouvernement Trump a lancé une guerre commerciale contre ses alliés, Canada compris. Il utilise les tarifs comme un instrument de chantage pour faire pression sur les politiques canadiennes et québécoises et pour favoriser le transfert d'une partie de la production manufacturière vers les États-Unis. Ce gouvernement mène une politique de militarisation à outrance de son économie. Il nie l'existence de la crise climatique et soutient la relance des industries fossiles. Il cherche à opérer une expulsion massive des personnes migrantes n'ayant pas de statut légal aux États-Unis. On assiste à une opération de fascisation de la société américaine et à des attaques systématiques contre les droits de la population.
Pourtant, la direction du PQ ne dénonce en aucune façon les dérives autoritaires du gouvernement américain. PSPP va même jusqu'à dénoncer le Canada comme un mauvais voisin des États-Unis, car il tarde à se rendre aux demandes du gouvernement Trump en ce qui concerne les politiques migratoires. Le PQ abandonne toute ambiguïté quant à son insertion dans l'ordre nord-américain et assume une intégration renforcée à cet espace dominé par les États-Unis, faisant de l'indépendance non pas un outil d'émancipation, mais un mécanisme d'adaptation à l'ordre impérial existant.
Ce repositionnement s'est cristallisé lors du congrès du Parti québécois, où s'est affirmé un réalignement géopolitique majeur. Le PQ y redéfinit non seulement ses alliances internationales, mais aussi le type de société et de rapports de classe qu'il entend promouvoir. La rupture avec le projet de souveraineté-association est désormais actée : il n'est plus question d'institutions communes négociées ni de rapports égalitaires, mais d'un affaiblissement stratégique de l'État canadien afin de mieux se positionner comme partenaire régional fiable de Washington.
Le PQ va jusqu'à s'appuyer sur les forces centrifuges qui minent l'unité canadienne, notamment certains courants séparatistes en Alberta, non pas par solidarité démocratique, mais pour servir une stratégie de recomposition favorable aux intérêts américains. Les intérêts du Québec seraient ainsi alignés sur ceux de l'empire américain.
Ce ralliement s'accompagne d'un silence assourdissant sur le processus de fascisation en cours aux États-Unis. Aucune critique de la dérive autoritaire du gouvernement Trump, aucune dénonciation de son bellicisme, de son extractivisme brutal, de sa négation de la crise climatique ou de ses politiques d'expulsion massive. Si l'adhésion à l'OTAN est au programme du PQ depuis la fin des années 1970, elle est désormais revendiquée sans nuance : un Québec indépendant serait un allié discipliné de l'impérialisme américain. Pire encore, le PQ reprend certains éléments du discours idéologique trumpiste, critique les accords commerciaux du Canada avec la Chine au nom des intérêts des entreprises québécoises et cherche une relation de bon-ententisme avec une administration qui vise ouvertement la vassalisation du continent.
L'indépendance proposée est ainsi néocoloniale : elle s'inscrit dans une logique d'accommodement avec l'empire américain, au moment même où celui-ci adopte des politiques d'extrême droite.
3. Un parti au service du patronat québécois
Sur le terrain économique, le PQ confirme son alignement de classe. L'abolition du Fonds de développement économique, combinée à la réduction du fardeau fiscal des PME, s'inscrit dans une logique de sécurisation du capital. S'il critique parfois les subventions massives aux multinationales, ce n'est pas pour remettre en cause le pouvoir du capital, mais pour mieux redistribuer les avantages fiscaux en faveur du patronat québécois.
La baisse des impôts, l'allègement des contraintes réglementaires et l'ouverture à l'exploitation des hydrocarbures témoignent d'une écologie d'ajustement qui ne remet nullement en cause l'extractivisme. Il n'y a aucune perspective de décroissance matérielle ni de rupture avec le capitalisme fossile. Les revendications sociales et culturelles mises de l'avant — défense partielle des travailleurs et travailleuses, défense de la langue française, critiques limitées du système scolaire à trois vitesses, appui à la culture québécoise — relèvent davantage du vernis social que d'un projet de transformation émancipateur. Elles ne s'opposent en rien à une inflexion conservatrice profonde.
4. La question migratoire : variable d'ajustement économique et identitaire
La politique migratoire du PQ s'inscrit pleinement dans cette orientation. La réduction massive des seuils d'immigration, les plafonds stricts imposés aux travailleurs et travailleuses temporaires et aux étudiant·e·s internationaux·ales ne visent pas à lutter contre la surexploitation, mais à réduire l'immigration. Le PQ de PSPP ne manifeste aucune volonté d'élargir les droits des personnes migrantes, ni aucune stratégie sérieuse pour combattre la précarisation structurelle de cette population.
Au contraire, ces politiques renforcent les divisions entre travailleurs et travailleuses, alimentent la concurrence par le bas et désignent l'immigration comme une menace pour la nation et la langue française. Le PQ reprend ainsi la rhétorique de la « louisianisation » du Québec, faisant écho aux discours de la CAQ et contribuant à banaliser une vision ethnicisée de la nation et à présenter une partie importante de la population du Québec comme un danger pour celle-ci.
5. Une souveraineté de façade ou une indépendance de pacotille
La souveraineté péquiste est une indépendance croupion, strictement compatible avec l'ordre impérial existant. Elle ne comporte aucune rupture avec le capital extractif, aucune émancipation populaire, aucune remise en cause du pouvoir des élites économiques et technocratiques. Elle vise avant tout à renforcer la position des capitalistes francophones au sein du marché nord-américain. L'indépendance n'est pas conçue comme une reprise collective du contrôle sur l'économie ou comme un processus ouvrant sur l'élargissement de la démocratie, mais comme une opération de sécurisation du capital visant à faire du Québec un espace encore plus compétitif, fiscalement attrayant et déréglementé.
L'indépendance devient un mot vide. La souveraineté économique et culturelle passe à la trappe. La politique étrangère n'est plus qu'une simple déclinaison des rapports de force imposés par Washington.
6. La libération nationale doit être liée à un projet de société
Soit l'indépendance s'inscrira dans une démarche anti-impérialiste claire, soit elle ne sera qu'une nouvelle forme de dépendance. Faire l'indépendance, c'est rompre avec l'État canadien promoteur du militarisme et du capitalisme fossile, et être capable de remettre en cause l'ensemble de ses institutions. Cette rupture ne pourra advenir sans la construction d'un vaste mouvement populaire, capable de se déployer à l'échelle du Québec comme du reste du Canada, en alliance avec les Premières Nations.
L'indépendance est la condition matérielle d'une rupture avec un État impérialiste qui sacrifie les territoires, l'environnement, les services publics et les droits démocratiques. Il faut redonner à l'indépendance son sens véritable : un outil de libération collective. Elle ne se fera pas en cherchant à amadouer un gouvernement américain autoritaire, qui ne sera jamais un allié de l'émancipation québécoise. Elle implique la sortie des alliances militaires et la construction de solidarités transnationales contre la guerre, l'austérité et l'autoritarisme.
7. Québec solidaire peut être comme alternative indépendantiste véritable
Pour incarner une alternative réelle, Québec solidaire doit assumer pleinement la construction des rapports de force nécessaires à l'indépendance. Cela passe par une implication directe dans les mobilisations syndicales, populaires et écologistes, par l'opposition frontale aux lois liberticides du gouvernement Legault et par la reconstruction de liens durables avec les classes populaires.
QS doit intervenir avec des revendications claires sur le logement, l'inflation, les services publics et le chaos écologique : gel des loyers, construction de 100 000 logements sociaux publics et coopératifs écoénergétiques, gratuité et extension des transports collectifs, investissements massifs en santé et en éducation, fiscalité réellement redistributive, soutien aux régions.
Cela implique une politique de frontières ouvertes, l'accueil des personnes réfugiées, la reconnaissance de la plurinationalité et un projet de pays où l'économie sert le bien commun. Nationaliser l'énergie et protéger Hydro-Québec de sa privatisation, nationaliser les mines et les forêts sous contrôle des travailleurs et des communautés, reprendre collectivement le contrôle de nos richesses : voilà les bases d'une indépendance réelle, inclusive et radicale, capable de rompre avec l'ordre impérial nord-américain et de construire un Québec solidaire, démocratique et écologiste.
Québec solidaire doit dire ouvertement : nous voulons un pays où l'économie sert le bien commun, où les richesses collectives sont partagées, où les Premiers Peuples participent à une refondation plurinationale du pays, où la transition écologique n'est pas un supplément d'âme mais le cœur du projet national, où la souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle libère le Québec de la dépendance envers les multinationales et l'ordre impérial nord-américain. C'est une orientation stratégique indispensable à une indépendance réelle, à une véritable libération nationale. Voilà le sens du combat indépendantiste de Québec solidaire.

Les médias de l’establishment plaident pour le service militaire obligatoire
Les médias de l'establishment plaident pour le service obligatoire, cultivant discrètement le consentement public à une société plus lourdement armée. Lorsque le Canada a mis fin à la conscription après la Seconde Guerre mondiale, les Canadien·nes ont poussé un soupir de soulagement. Aujourd'hui, les médias de l'élite veulent la rétablir.
28 janvier 2026 |The Breach
Alors que le premier ministre Mark Carney s'engage dans une expansion massive et sans précédent de l'armée canadienne, les médias publient des articles appelant à un service national obligatoire, encensent la conscription dans les pays nordiques et interviewent sans esprit critique des dirigeants militaires qui se lamentent de la baisse du recrutement.
Ces articles soutiennent qu'un renforcement militaire est nécessaire pour prévenir une invasion américaine. En réalité, Carney a augmenté les dépenses militaires pour complaire à Trump, et des hausses majeures du budget de la défense figurent depuis longtemps sur la liste de souhaits de l'élite patronale et du lobby de l'armement.
Plutôt que de jouer leur rôle de critiques ou d'enquêteurs face à ce virage, les médias canadiens fabriquent le consentement.
Clameur pour la conscription
Lors de l'élection fédérale de 2025, Carney a promis que son parti augmenterait les dépenses militaires à deux pour cent du PIB afin de respecter l'exigence de l'OTAN.
Mais une fois les libéraux élus à la tête d'un gouvernement minoritaire, ils se sont engagés à porter ce chiffre à un énorme cinq pour cent d'ici 2035, se conformant ainsi à une cible encore plus élevée exigée par Trump. Cela représente 150 milliards de dollars de fonds publics par année — plus du double de ce que le Canada consacrait à l'armée au sommet de la guerre froide.
Mais une armée n'a pas seulement besoin d'argent. Elle a besoin de soldats. Or, ces dernières années, l'armée canadienne a été confrontée à une « spirale de la mort » marquée par une chute du recrutement.
Carney a donc lancé une campagne de recrutement, augmentant les salaires et les avantages sociaux à l'entrée dans les forces armées. Il prévoit d'ajouter 100 000 Canadien·nes aux réserves militaires et d'en recruter 300 000 autres comme « soldats-citoyens », un groupe de volontaires formés à des compétences telles que le tir, la conduite de camions et le pilotage de drones.
Les médias canadiens avancent en parfaite synchronisation avec lui, publiant des articles qui justifient et soutiennent ses politiques.
En juin, le gouvernement a annoncé une augmentation de 9 milliards de dollars pour les Forces armées canadiennes, incluant des cibles de recrutement plus élevées pour la réserve primaire. Deux jours plus tard, The Globe and Mail publiait un article saluant le financement militaire de Carney. Cette semaine encore, The National Post célébrait la « reconstruction » de l'armée canadienne grâce au plan de financement de 9 milliards de dollars de Carney.
Pour l'instant, les projets de Carney visant à muscler l'armée reposent sur le volontariat. Mais les médias de l'élite plaident déjà pour un service national obligatoire incluant l'enrôlement militaire. On retrouve ces appels dans Maclean's, The National Post et PNI Atlantic News (la branche maritimes du gigantesque réseau médiatique Postmedia).
Même des médias indépendants progressistes ont rejoint le chœur. The Tyee a publié des articles plaidant pour une augmentation des dépenses militaires, appelant à la création d'un corps de défense civile et allant même jusqu'à réclamer explicitement la conscription.
Carney prévoit une expansion massive de l'armée canadienne à l'aide d'une force civile composée de 300 000 volontaires. Crédit : MarkJCarney/X
La campagne médiatique canadienne en faveur de dépenses militaires et de recrutement accrus s'est intensifiée lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, lorsque les médias affirmaient que le Canada pourrait devenir une cible de Moscou.
Puis, en mai 2024, le premier ministre britannique Rishi Sunak, chef du Parti conservateur du Royaume-Uni, a lancé une idée extravagante pour tenter de redresser son parti alors en difficulté dans les sondages. Sunak a déclaré que, s'il était élu, les jeunes de 18 ans seraient obligés de servir un an dans l'armée ou de se porter volontaires pour la « résilience civile », c'est-à-dire essentiellement du service communautaire.
Même l'ancien chef d'état-major de la marine britannique a qualifié cette idée de « complètement folle ». Pourtant, les médias canadiens lui ont accordé une attention démesurée.
Une collaboratrice du Toronto Star a écrit que Sunak « pourrait avoir involontairement résolu l'une des préoccupations croissantes du Canada ». Notant l'augmentation du nombre de Canadien·nes recourant aux banques alimentaires, elle affirme que « la réponse, ce sont davantage de bénévoles » — plutôt que, par exemple, des gouvernements qui s'attaquent aux géants de l'alimentation ou financent des programmes publics de sécurité alimentaire. Le service militaire n'est mentionné qu'une seule fois dans le premier paragraphe.
The National Post a également soutenu la politique de Sunak, en y ajoutant sa propre touche de guerre culturelle. L'autrice passe l'essentiel de l'article à se plaindre que « les jeunes apprennent à haïr le Canada » et soutient qu'un service national obligatoire pourrait leur inculquer un peu de patriotisme. Elle conclut : « Nous nous illusionnons si nous pensons qu'un jour ou l'autre, nous n'aurons pas à nous battre nous aussi pour notre pays. »
Ces tribunes mettent de l'avant la nécessité d'un « service national » où les jeunes feraient du bénévolat dans des organisations communautaires, tout en minimisant la dimension militaire. Mais les projets de service national constituent en réalité une pression déguisée en faveur du recrutement militaire et des budgets qui l'accompagnent. Dans PNI Atlantic News, un ancien lieutenant-général canadien et un professeur du Collège des Forces canadiennes ont confirmé qu'un service national obligatoire « contribuerait grandement à résoudre le problème de recrutement des Forces ».
De fait, le ministère de la Défense nationale s'est mis à étudier les modèles de conscription des pays nordiques pour orienter sa nouvelle stratégie visant à inciter les fonctionnaires à se porter volontaires pour le service militaire.
En août, un article de CBC News dressait le portrait des armées de conscription finlandaise et suédoise, suggérant que le Canada pourrait vouloir « suivre l'exemple de la Suède ». Sans jamais l'affirmer explicitement, l'article amène le lecteur à conclure que ces alliés de l'OTAN sont lucides face à la menace de guerre et que la conscription constitue une solution raisonnable — voire responsable.
Dans un détour étrange, l'article de la CBC revient sur la guerre d'Hiver de 1939, lorsque la Finlande a repoussé une invasion soviétique, et affirme que cet épisode rappelle pourquoi le service militaire obligatoire est « nécessaire » en Finlande. L'auteur omet de mentionner ce qui a suivi dans l'histoire : la collaboration active de l'armée finlandaise avec l'Allemagne nazie.
Carney a annoncé en août 2025 qu'il dépenserait 2 milliards de dollars pour augmenter la rémunération et les avantages sociaux des militaires. Crédit : MarkJCarney/X
Des cadeaux pour les va-t-en-guerre
Recruter davantage de civils canadiens dans l'armée est une mauvaise idée, qu'il s'agisse de volontaires, de réservistes à temps partiel ou de militaires d'active.
Pousser plus de Canadien·nes à s'enrôler servira à justifier des budgets militaires plus élevés, et des budgets plus élevés entraîneront des campagnes de recrutement encore plus agressives, créant une dynamique auto-entretenue vers une société toujours plus militarisée. Cette militarisation est une concession à Trump, et non une protection contre lui.
Mettre le Canada sur un pied de guerre mal conçu laisse peu de place aux dépenses qui amélioreraient réellement la vie des gens : investissements dans les énergies propres, les soins de santé publics et le transport collectif. N'oublions pas que, tout en élargissant les effectifs militaires et en augmentant les salaires, Carney supprime 40 000 emplois dans la fonction publique.
Derrière la rhétorique du « coudes levés », l'augmentation des dépenses militaires de Carney resserrera les liens du Canada avec les États-Unis. Un programme de l'armée canadienne prévoit de dépenser jusqu'à 500 millions de dollars en équipement américain. Un autre contrat majeur de défense, signé en juillet dernier, comportait des exigences techniques qui ont réduit les candidats à une seule entreprise américaine.
Les armées sont de gigantesques contributrices aux changements climatiques. Les hauts gradés des Forces armées canadiennes ont reconnu que l'institution est infiltrée par des suprémacistes blancs et minée par les inconduites sexuelles. Les signalements de comportements haineux dans l'armée ont explosé au cours de la dernière année.
L'ensemble de notre écosystème médiatique repose sur l'idée que davantage d'armes et de soldats constitue un bien fondamental. Avec la guerre en Ukraine et les menaces de Trump fournissant un prétexte commode, les grands médias canadiens se montrent ravis de célébrer l'énorme expansion militaire de Carney.

Après Kast au Chili, pourquoi l’extrême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?
L'élection à la présidence de José Antonio Kast au Chili, le 14 décembre dernier, le montre une fois de plus : il y a dans le camp de la gauche, chez les progressistes, une sorte de sidération, ou stupeur mêlée d'incompréhension, lorsque l'on en vient à réaliser soudain que l'extrême-droite fascisante peut, en ce premier quart du XXIème siècle, arriver au gouvernement et qui plus est y parvenir par les urnes. Que s'est-il donc passé —et plus particulièrement au Chili, mais pas seulement— pour que de telles tendances si régressives et inquiétantes finissent par s'imposer ?
Après tout, les secteurs populaires chiliens, dans le sillage du coup d'État militaire de 1973 et des politiques néolibérales du général Pinochet, ont bien goûté à la médecine dictatoriale et à ses cruautés et barbaries ! Comment expliquer qu'une partie d'entre eux ait, malgré tout en 2025, choisi d'élire à la tête de leur gouvernement, un fils de nazi non repenti devenu fasciste notoire ? Apparemment c'est à rien n'y comprendre, à moins d'oser s'interroger sur le passé récent et sur les politiques majoritaires menées par la gauche depuis les dernières décennies.
Il nous semble en effet important d'aller plus loin que ne le fait par exemple Christophe Ventura dans Le Monde diplomatique, qui après avoir fait un portrait très fouillé de la montée de l'extrême-droite et de toutes les récentes interventions impérialistes états-unienne en Amérique latine, ne se contente que de rapides allusions aux difficultés de la gauche latino-américaine ainsi qu'à « l'usure des gouvernements progressistes qui ont passé de longues années au pouvoir »(1) . Comme si les orientations politiques prises par la gauche ne jouaient pas un rôle décisif dans le portrait d'ensemble.
C'est la raison pour laquelle nous pensons nécessaire de revenir attentivement sur les points aveugles ou mieux dit sur les difficultés passées des forces progressistes du sous-continent qui en dépit de toutes leurs volontés déclarées n'ont pas su ou pu faire face aux grands défis politiques des dernières décennies. On ne le dira jamais assez, quand la droite-extrême prospère et ne cesse de gagner du terrain, au point de prendre pied dans plus un des gouvernements du monde, c'est parce que la gauche —dans ses courants majoritaires— n'a pas fait ce qu'elle aurait pu ou dû faire !
Il est vrai que nous vivons une époque particulièrement difficile à appréhender ; une époque faite d'inédits et de défis gigantesques, d'"inoui", diraient même certains(2) . Mais en même temps il s'agit d'une époque dans laquelle la gauche a continué à jouer un rôle de premier plan, accumulant au passage certes plus de défaites que de succès, mais lui ouvrant néanmoins la possibilité, en en faisant un bilan sans concession, de tracer quelques lignes directrices alternatives. Des lignes susceptibles d'orienter ses interventions futures autour d'un projet de transformation sociale correspondant à un authentique projet d'émancipation collectif.
D'où l'importance d'oser prendre le temps d'en débattre le plus librement qui soit, sans tabous, ni mises à l'index, sans complaisance non plus, en toute liberté ! Ne serait-ce que pour tenter ensemble d'y voir plus clair.
XXXXX
Dans un capitalisme mondialisé, toujours et encore... la lutte de classes
Ce qui caractérise notre époque —dans le cadre d'un capitalisme chaque fois plus mondialisé, en pleine mutation et à la recherche d'un nouveau souffle—, c'est la combinaison inédite de multiples crises qui inter-agissent les unes avec les autres dont au premier chef la crise climatique ; le tout dopé par la présence de classes possédantes bourgeoises particulièrement prédatrices, mais dont les fractions dominantes sont désormais emportées par le désir insatiable de reconquérir tout ce qui avait été arraché par les classes populaires lors du cycle keynésien précédent, celui des Trentes glorieuses (1945-1975).
Alors qu'aujourd'hui la crise de profitabilité des entreprises ne cesse de s'approfondir malgré les espérances —non encore confirmées— d'une nouvelle révolution technologique menée autour de l'IA, jamais ce qu'il faut bien appeler "la lutte des classes" n'a été —dans les faits —aussi déterminante. Et cela, même si elle a été soigneusement invisibilisée par les élites dominantes, tout comme mise en berne par une partie de gauche, et qu'une série de phénomènes nouveaux d'atomisation sociale en brouillent l'indéniable présence.
Ce terme de luttes de classes, passé de mode, devrait pourtant redevenir central pour tous ceux et celles qui partagent l'idée d'une critique radicale du capitalisme, c'est-à-dire d'une critique qui s'emploie à prendre les choses à la racine. Car il nous offre des clefs décisives pour non seulement comprendre la période dans laquelle nous nous trouvons désormais plongés, mais aussi et surtout pour y définir, depuis la gauche, des stratégies d'intervention à la hauteur des défis rencontrés.
C'est en effet, à un formidable affrontement entre classes possédantes (détenant le capital) et classes populaires (ne détenant que le fruit de leur travail pour vivre ou survivre) auquel nous assistons depuis plusieurs décennies à l'échelle du monde. Un affrontement qui jusqu'à présent s'est soldé par une dégradation croissante des conditions d'existence matérielles comme culturelles des classes populaires.
On en retrouve les indices non seulement dans la montée foudroyante depuis une quarantaine d'années des inégalités économiques entre par exemple le 1% des plus riches et les 50% les plus pauvres(3) , mais aussi dans la dégradation accélérée partout au monde des rapports de force socio-politiques entre droite et gauche, en faveur de la droite extrême. Plus encore, on en retrouve la marque aujourd'hui au coeur de ces espaces d'informations et de communication constitués autour du web et de ses nouvelles technologies de l'information —dont l'IA— qui sont monopolisées par les GAFAM et devenues, par leur opacité même, chaque fois plus synonymes de contrôle et de dépossession sociale, politique et culturelle pour de larges secteurs de la population. Avec en prime sur ce terrain aujourd'hui si décisif, une gauche démunie et profondément déstabilisée.
Il reste que si les classes dominantes et leurs thuriféraires d'extrême-droite profitent de cette dynamique et agissent en conséquence, il faut reconnaitre qu'une grande partie de la gauche —en particulier celle marquée par ses a priori socio-démocrates ou socio-libéraux— ne voit pas les choses ainsi et surfe allégrement sur le déni. Comme si désormais ces confrontations de classes pourtant grandissantes ne comptaient plus vraiment !
Et même si certains autres courants à gauche ont su —comme une réaction légitime— radicaliser leur discours en pointant du doigt avec raison les oppressions de genre, raciales, ou encore décoloniales en les combinant aux prédations environnementales, rares sont ceux qui ont su les lier organiquement à la marche structurante du capitalisme mondialisé contemporain et à la nécessité de travailler à d'authentiques stratégies politiques d'émancipations qui pourraient en dépasser le cadre actuel, et nous pousser à transiter vers un autre monde possible, post-capitaliste. Car ce recul de l'anticapitalisme ainsi que des utopies transformatrices qui traditionnellement l'accompagnent, ont facilité cet émiettement des luttes qui, aujourd'hui se recoupent sans se lier et ne se rejoignent que pour cultiver leurs différences. Pourtant, en filigrane, la marche du capitalisme triomphant est ressentie, en particulier au sein des classes populaires comme un véritable et unique rouleau compresseur duquel la gauche a été incapable de les soustraire, quand elle n'en a pas été, plus ou moins la complice directe !
Résultats : il en découle pour la gauche, une formidable crise de la stratégie politique ; et en réaction, ont fini par fleurir dans de larges secteurs de la population —en particulier dans les secteurs populaires— des sentiments de cynisme grandissant, accompagnés de colères, de désorientation et de ressentiment, en somme "d'angoisses collectives nomades"(4) prêtes à se fixer sur n'importe quel bouc-émissaire dressé par l'extrême-droite à la vindicte publique. Avec toutes les conséquences néfastes que l'on sait. En ce sens, on peut dire que ces phénomènes délétères de raidissement social ou mieux dit encore de « néofascisation en cours » participent pleinement à ce qu'on pourrait appeler avec Ugo Palheta : "la cristallisation politique du désespoir".
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Au Chili : de la révolte de 2019 à l'élection de José Antonio Kast en 2025
C'est dans ce contexte mondial qu'il faut comprendre la victoire de José Antonio Kast lors des dernières élections présidentielles. Et au Chili, on peut en saisir d'autant plus facilement le côté paradoxal, que seulement six ans auparavant –en octobre 2019— s'y étaient exprimées dans la rue de puissantes volontés populaires de changement à l'encontre des legs autoritaires et inégalitaires laissés par la dictature ; legs auxquels le président de droite d'alors Sebastian Piñera, tout comme les différents gouvernements de la Concertation (oscillant au fil des ans entre le centre-droit et le centre-gauche) n'avaient pas vraiment osé ou voulu s'attaquer.
En fait, il s'est agi d'un authentique soulèvement populaire qui s'est déclenché de manière inattendue à l'occasion d'une hausse annoncée du prix du métro de 30 pesos, et qui a pris la forme dès le 19 octobre 2019 de gestes massifs de désobéissance civile et de manifestations gigantesques qui furent —couvre-feux et État d'urgence à l'appui— violemment réprimées : 31 morts, 3748 blessés (dont 427 de lésions oculaires) et près de 20 000 personnes arrêtées. Elles ne prirent cependant fin qu'un mois plus tard et qu'à la suite d'un accord passé entre partis politiques « pour la paix sociale et la nouvelle constitution », tant il semblait –comme l'évoquait le slogan repris par tous les manifestants— que « ce n'est pas 30 pesos, mais trente ans » d'abus avec lesquels il fallait finir.
De quoi révéler l'ampleur des frustrations collectives vécues depuis au moins trois décennies par de larges secteurs de la population chilienne ! Car après le départ du général Pinochet en 1990 et la mise en place de la transition démocratique, de profondes inégalités économiques et sociales se sont creusées au Chili, contribuant à faire de ce dernier, le pays le plus inégalitaire de l'OCDE. Et il s'est installé un régime –largement cautionné par la Concertation— où, pour le bénéfice des plus riches, les systèmes de santé, d'éducation, de retraites et de gestion de l'eau, ont été complètement ou en grande partie privatisés, objets de profits et d'enrichissement démesurés. Le tout garanti –il faut le souligner— par une constitution mise en place en 1980 par le général Pinochet et dont aucun des principes essentiels n'avaient pu être modifiés depuis par les cinq gouvernements de la concertation. Institutionnalisant l'existence d'un État autoritaire ainsi qu'un fossé infranchissable entre la classe politique et la société civile ; laissant ainsi la société entière à la merci d'une série de verrous constitutionnels anti-démocratiques particulièrement efficaces.
Il faut ajouter à ce sombre tableau d'autres éléments non négligeables. Au fil des dérèglements imposés par les diktats néolibéraux du libre marché capitaliste, on a vu au Chili surgir une série de nouveaux problèmes tout à la fois inédits et préoccupants : l'implantation de puissants groupes mafieux dans le sud compliquant la question des autonomies à accorder au peuple mapuche ; mais aussi la fuite en avant incontrôlée dans l'extractivisme minier se heurtant aux conséquences dramatiques du stress hydrique produit par les changements climatiques ; sans parler des difficultés à gérer sur le mode de l'hospitalité démocratique des flux migratoires stimulés par le tout au marché et la « continentalisation » néolibérale de l'économie latino-américaine.
Il y avait donc au Chili des années 2019-2022 —et couplé à bien des colères et frustrations collectives— un indéniable besoin de changement ; un besoin de changements structurels pensés –au sein de larges secteurs de la population— depuis des aspirations collectives à plus d'égalité sociale ainsi qu'à moins d'impunité vis-à-vis des exactions passées de l'ère Pinochet. Et cela, d'autant plus clairement que ce besoin de changement n'a cessé de s'exprimer les mois suivants, cette fois-ci dans les urnes, tant d'ailleurs au moment du plébiscite validant par un « oui » majoritaire la nécessité d'une Convention constitutionnelle (25 octobre 2020) que lors de l'élection des constituants (dont une forte majorité étaient de gauche) les 15-16 mai 2021, puis plus tard à l'occasion de l'élection du nouveau président de gauche, Gabriel Boric (11 mars 2022), avant d'être cependant abruptement stoppé le 4 septembre 2022... lorsque le projet de nouvelle constitution présenté par la gauche, fut refusé lors du plébiscite de sortie par une large majorité électorale.
Il faut préciser en effet que pendant cette crise, toute ces indéniables avancées de gauche se sont effectuées dans un contexte difficile où les forces de gauche –mouvements sociaux comme partis politiques— sont restés profondément divisées, notamment sur la stratégie à suivre, partagées entre les appels à radicaliser la lutte provenant des mouvements sociaux les plus actifs et déterminés (féministe, étudiant, autochtone), et les volontés des partis de gauche (et en particulier d'une grande partie du « Frente Amplio ») de parvenir coûte que coûte, au moment de la crise de 2019, à des compromis politiques avec le gouvernement de Sebastian Piñera, fussent-ils pris derrière des portes closes et sans validation démocratique préalable. Et cela, en grande partie par crainte d'une intervention des forces armées chiliennes, mais pas seulement, par manque aussi de liens étroits avec les forces vives du pays. Car c'est là une des caractéristiques des forces politiques de gauche de cette période, celle d'être peu enracinées dans les mouvements sociaux, et donc de ne pas être l'expression politique des revendications portées par ces mouvements.
Dès lors, il n'a pas émergé au sein des forces politiques chiliennes de gauche une stratégie politique radicale qui puisse entrainer la société, à la différence de ce qui s'était passé lors des processus constituants menés par Hugo Chavez, Rafaël Correa et Évo Morales, au Venezuela, en Équateur et en Bolivie lors de la première décennie des années 2 000, là où existaient autour de la présidence de chacun de ces pays, d'authentiques états-majors politiques de campagne. Et au Chili, cela s'est particulièrement aperçu, au moment de la mise en route de la Convention constitutionnelle, alors qu'une très grande majorité de constituants se situaient en termes de valeurs sociales et culturelles très à gauche de l'échiquier politique, mais sans pour autant disposer d'une perspective politique commune pour en permettre la réalisation effective, et donc pour parvenir à ce que le très avancé projet de constitution qu'ils avaient pu imaginer, puisse être validé majoritairement par la population et résister aux attaques de plus en plus systématiques et concertées de la droite(5) .
Bien plus, avec l'élection de Gabriel Boric à la présidence du Chili –un des protagonistes clé de l'accord de paix promu par les partis politiques au moment su soulèvement d'octobre 2019— s'est très vite imposée « de facto », depuis la présidence une approche politique social-démocrate voire social-libérale qui au-delà de quelques améliorations sociales non négligeables(6) , était loin de répondre à l'ensemble des mécontentements et aspirations au changements existant au sein des classes populaires et qui s'étaient si fortement exprimés en 2019.
Il est vrai que le nouveau président ne disposait pas de majorité de soutien, ni au sénat, ni à la chambre des députés, et qu'enfermé dans les limitations touchant à la Convention constitutionnelle –qu'il avait lui-même acceptées lorsqu'il était à la tête du Frente Amplio—, il n'a pu jouer aucun rôle décisif pour orienter les travaux de la convention constitutionnelle et leur offrir une perspective stratégique dotée de quelque chance de victoire. Il est vrai aussi que suite à la défaite du plébiscite du 4 septembre 2022, ses marges de manœuvre politique avaient considérablement diminué, et qu'il n'a pu par la suite mener à bien –dans le cadre d'un strict respect de toutes les règles du marché néolibéral(7) — que certaines réformes très ciblées qu'acceptaient de négocier les oppositions de droite (8), dont celles proposées par la communiste Jeannette Jara, celle-là même qui sera la candidate défaite des forces progressistes, contre José Antonio Kast, en décembre 2025.
Il est vrai surtout que le gouvernement Boric a choisi de rester corseté dans des limites institutionnelles qu'il n'a jamais voulu transgresser, notamment en n'appelant pas à des mobilisations sociales de grande ampleur contre les projets de la droite(9) .
Il est vrai enfin que le gouvernement Boric s'est vu –parfois à son corps défendant— participé activement au renforcement d'un Etat fort, avec sous sa présidence le maintien de l'état d'exception en territoire Mapuche, la poursuite vaille que vaille de la criminalisation des mouvements sociaux, et le renforcement du pouvoir des forces de répression, notamment pour pourchasser les immigrés sans papiers. En ce sens les manifestants, les éborgnés et les blessés de la révolte de 2019 pouvaient bien crier avec quelque raison : « Tout ça pour ça ? »
Résultats : loin d'apparaître comme ce président qui ouvrait à nouveau pour le Chili ces nouvelles avenues de liberté dont en 1973 avait parlé avant de mourir Salvador Allende, son gouvernement s'est bien vite retrouvé la cible facile des attaques orchestrées par la droite et la droite-extrême, devenant le responsable tout choisi des maux dont pouvait pâtir le pays. Laissant à l'extrême droite en général, et à Kast en particulier, le champ nécessaire pour surfer sur ces mécontentement latents et se présenter comme le candidat... paradoxalement... du changement véritable.
Les résultats électoraux du deuxième tour des élections présidentielles du 14 décembre 2025, nous donnent cependant une image plus précise de ce qui s'est vraiment joué dans les urnes, et par conséquent comprendre quelques-uns des raisons de fond qui peuvent rendre compte du succès de l'extrême-droite au Chili de 2025.
Même si au sein des grandes villes, José Antonio Kast est largement majoritaire dans les quartiers chics des grandes agglomérations (jusqu'à 90% !), il l'emporte également et largement dans le centre/sud agricole du pays ainsi que dans les régions de la frontière nord. Et cela, grâce au report de voix de Parisi, le candidat populiste du Parti des gens, qui a obtenu près de 20% des voix au premier tour. Le contraste est saisissant : dans les grands centres urbains, comme Santiago et Valparaiso, les frontières sociales sont globalement respectées : quartiers riches pour Kast et quartiers populaires pour Jara. Ce sont d'ailleurs les villes où les mobilisations ont été fortes en 2019, y compris avant cette année décisive, ce qui peut expliquer ce réflexe de classe. Par contre dans les campagnes, les villes moyennes et les petites villes, le vote populaire a été gagné par Kast, en particulier dans les zones à faibles revenus.
On peut donc se demander : pourquoi la gauche a-t-elle perdu dans ces régions le vote populaire ?
Au-delà bien entendu du puissant pouvoir de nuisance médiatique d'une extrême-droite en pleine ascension partout en Amérique latine, il y a sans doute deux grandes séries de raisons politiques que l'on pourrait avancer. La première renvoie à l'alignement progressif d'une bonne partie de la gauche derrière l'idéologie néolibérale, ou au mieux derrière le choix d'un keynésianisme « allégé ». Il n'y a pas (ou plus ?) au sein des forces de gauche majoritaires, ainsi par exemple que pouvait le symboliser l'Unité populaire de Salvador Allende, de projet de rupture, d'utopie mobilisatrice, de véritables alternatives politiques. Un projet de rupture qui parce que mobilisant en particulier les classes populaires, aurait pu contrecarrer ces sentiments collectifs de peur si fortement exacerbés et manipulés par la droite extrême. Il n'y a donc plus de projet de rupture tout à la fois mobilisant et rassurant, à tel point d'ailleurs qu'une bonne partie de la gauche chilienne en est venue à reprendre peu ou prou le discours sécuritaire de la droite : sur l'immigration, l'insécurité urbaine, la nation chilienne, etc. Or on l'imagine bien, si on a le choix et si l'on reste perméable aux campagnes de peur habilement menées par la droite extrême, il va sembler préférable d'opter pour l'original –le projet de la droite—, plutôt que pour la pâle copie de la gauche.
La deuxième série de raisons en découle et renvoie à une illusion –bien souvent véhiculée par la gauche— concernant le rôle de l'État, de ses institutions et de la démocratie parlementaire. La gauche, exception faite de la gauche radicale, continue à croire en la neutralité d'un État ; un État qui ne serait qu'accaparé par une poignée de « profiteurs », et qu'on pourrait rendre à sa nature originelle, simplement en en changeant le personnel ou en se contentant de quelques réformes constitutionnelles ou institutionnelle mineures. Il n'y a donc pas (ou plus ?) de compréhension de la nature de classe de la société et de ses implacables effets sur l'État qui nécessiterait donc des transformations majeures pour pouvoir être véritablement remis au service des intérêts les plus fondamentaux des classes populaires. Résultats : les quelques réformes que le gouvernement de Boric a pu négocier avec l'opposition n'ont pas eu la vertu mobilisatrice attendue, ni non plus ont été perçues comme ayant provoqué d'authentiques améliorations des conditions d'existence des classes populaires, permis de les rassurer sur l'avenir.
Il reste enfin un autre élément clef : la non-compréhension véritable du projet politique auquel les forces de gauche sont désormais confrontées. Car aujourd'hui, ce n'est généralement pas la droite traditionnelle qui revient au pouvoir mais une aile bien plus radicale de la bourgeoisie qui prend le dessus, avant tout en raison de la crise mondiale dont nous avons parlé. Une fraction de plus en plus importante de la bourgeoisie estime ainsi que, pour redresser le taux de profit, il n'est plus possible de recourir aux moyens classiques comme on en trouve à foison dans l'histoire passée : l'expansion géographique, la colonisation, ou même la révolution technologique promise avec l'informatique (et maintenant l'IA), mais qui n'a pas réussi à nous faire entrer dans une nouvelle vague d'expansion.
Elle doit donc chercher d'autres moyens : reprendre tout ce qu'elle a lâché pendant le XXème siècle. Pour cela, elle a besoin d'un État fort avec des dirigeants forts. La démocratie devient un obstacle à ce projet, et la violence d'Etat se meut en norme du pouvoir...avec des lois de plus en plus répressives, la criminalisation des mouvements sociaux, la guerre, etc.
On le voit bien dorénavant : quand la gauche est parvenu à se hisser au gouvernement avec des ambitions progressistes (au sens qu'elle souhaite donner de nouveaux droits aux classes populaires), et quand finalement elle recule au point de refuser d'entendre leurs doléances les plus claires, voire de s'affronter aux mouvements sociaux les plus avancés, la réaction de la bourgeoisie est nette : elle utilise ce moment politique pour reprendre la main. C'est ce qui s'est passé en Équateur avec Daniel Noboa, au Brésil avec Jaïr Bolsonaro, au Pérou avec le limogeage de Pédro Castillo, en Argentine avec Javier Milei, et maintenant au Chili avec José Antonio Kast. La droite extrême se nourrit des reculs de la gauche, et particulièrement quand cette dernière a pu arriver au gouvernement.
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Au-delà du Chili, l'exemple de l'Amérique latine.
Peut-être vaut-il la peine ici –pour mieux comprendre ce qui est en jeu— de ne pas en rester au seul cas du Chili, et revenir à l'histoire plus large de la gauche du sous-continent, en rappelant quelques-uns des traits socio-politiques spécifiques qui ont façonné les forces progressistes latino-américaines lors de ce premier quart du 21ième siècle.
Depuis 1998 et la victoire d'Hugo Chávez à l'élection présidentielle vénézuélienne, l'Amérique latine a connu des gouvernements de gauche dirigés la plupart du temps par des partis d'un type nouveau. Il faut dire que dans le sillage de vagues de révoltes et de mobilisations populaires anti-néolibérales, la rupture avec un lourd passé —qu'il soit social-démocrate ou stalinien(10) — a favorisé l'émergence de nouvelles formes partidaires, bien différentes de celles que l'on connaissait traditionnellement : des formes plus inclusives et diversifiées, mais aussi globalement plus lâches et floues en termes d'orientation programmatique. On peut citer à ce propos, le Parti des travailleurs du Brésil fondé autour d'une fusion entre syndicalistes (comme Lula), groupes d'extrême-gauche, militants politiques divers et religieux catholiques de la théologie de la libération. C'est aussi le cas du MVR vénézuélien (Mouvement pour la Cinquième République) créé quelques mois avant la victoire de son dirigeant Hugo Chávez, ou même du MAS en Bolivie, fusion de petits courants politiques et de mouvements sociaux en lutte, notamment paysans et indigènes. C'est encore le cas avec Alianza País en Équateur dirigé par Rafael Correa. On pourrait continuer cette énumération en rappelant l'exemple de Morena au Mexique, et bien sûr du Frente Amplio au Chili, etc.
C'est donc, dans un contexte de fortes luttes sociales anti-néolibérales et parfois « anti corruption » (comme au Venezuela ou au Mexique), mais combiné à une restructuration de l'offre politique autour du refus des vieux partis et de la promesse « plus ou moins floue » d'un nouvel État plus démocratique, qu'il faut comprendre la victoire de ces candidats de gauche charismatiques dans la première décennie des années 2000, tout comme leur volonté de rompre avec, comme disait Rafaël Correa, « la grande nuit néolibérale ». Il y a cependant un autre élément à prendre en compte : le fait qu'à cette époque ces vastes mobilisations sociales n'étaient pas défensives mais étaient portées par une véritable volonté de changement (un autre monde est possible !) et visaient à obtenir de nouveaux droits, politiques et sociaux. Comme le note Modonesi, ou encore Edgardo Lander pour le Venezuela(11) , les progressismes latino-américains « étaient étroitement liés aux classes subalternes et à leurs aspirations ».
Pourtant –mis à part le cas du Mexique, de la Colombie et pour l'instant de celui du Brésil qui malgré l'épisode Bolsonaro a vu le retour in extrémis de Lula— la droite est revenue au pouvoir, notamment avec Javier Milei en Argentine, Noboa en Équateur, Kast au Chili ou Rodrigo Paz Pereira en Bolivie. Quant au Venezuela, au-delà même du kidnapping du président Maduro et de son épouse par les forces US et les tractations qui ont suivi avec une aile plus docile de la mouvance maduriste, le pouvoir sur place reste aux mains d'une petite fraction de possédants et de militaires qui se sont enrichis de leur proximité avec le pouvoir politique et ses ramifications, et n'hésitent pas à réprimer la population.
Or ce renversement de situation s'est produit indépendamment des orientations de départ de ces gouvernements de gauche, qu'ils soient considérés comme radicaux, comme au Venezuela ou en Bolivie, ou simplement de tendance social-démocrate comme au Brésil ou en Argentine. En fait, qu'y a-t-il de commun entre un gouvernement Kirchner en Argentine, le régime de Chávez, celui de Boric au Chili ou les présidences de Lula au Brésil ? Peu de choses, sinon la volonté de mieux répartir les richesses. Mise à part cela, les orientations des uns et des autres divergent, oscillant entre une volonté de rompre avec le passé comme au Venezuela et celle de composer avec ce dernier comme en Argentine. Pourtant l'effondrement des partis de gauche est, sous des formes diverses, manifeste, partout ou presque. Comment alors en expliquer les raisons ?
En fait, il faut se rappeler que ces gouvernements de gauche qui ont gagné les élections sur la base de mobilisations populaires et d'un refus très majoritaire du néolibéralisme, se sont vite retrouvés –une fois au pouvoir— à s'opposer, d'une manière ou d'une autre à ces revendications populaires et anti-néolibérales. On peut prendre l'exemple de l'Équateur de Correa qui, une fois passés les premiers élans de la révolution citoyenne, a criminalisé les mouvements sociaux allant jusqu'à interdire un syndicat enseignant et à saisir les biens de la Conaï. On peut penser aussi à celui du Venezuela qui n'a pas hésité à faire scissionner le mouvement syndical de manière à créer de toute pièce un interlocuteur syndical exclusif et plus facilement manipulable. Et on retrouve la même logique dans le cas de la route de Tipnis en Bolivie dont la décision de la faire traverser un parc national s'est faite contre l'avis des populations concernées.
De manière globale, ces gouvernements de gauche se sont pliés aux exigences de la mondialisation néolibérale. Ils se sont rapidement ralliés, à quelques nuances près, aux politiques extractivistes menées ailleurs par la droite. Dans la dernière période de leur existence, ils ont tous privilégié un développement primaire dirigé vers l'exportation, et cela malgré les dégâts environnementaux et sociaux qui en sont toujours la conséquence. En Bolivie, au-delà de l'échec de l'exploitation du lithium, ces politiques ont favorisé la production agricole et l'élevage intensifs destinés à l'exportation, mais au détriment d'une déforestation massive. En Équateur, après avoir tenté une politique audacieuse pour restreindre la production pétrolière, le gouvernement Correa a finalement décidé de fournir des concessions aux compagnies pétrolières et a criminalisé, voire interdit, des ONGs qui contestaient cette décision. Il a aussi développé l'exploitation des gisements de minerais, dont l'or, avec les méthodes extractives traditionnelles conduisant à la contamination des sols. Le Venezuela a créé des Zones Economiques Spéciales, dont la plus remarquable est l'Arc Minier de l'Orénoque, où tousles droits sociaux et environnementaux sont désormais restreints, voire abolis.
Ces régimes progressistes sont en outre revenus sur leurs engagements de départ, concernant l'utilisation de ces nouveaux droits politiques et sociaux qui avaient été accordés, que ce soit en ne consultant plus les populations concernées par un projet économique d'ampleur comme en Bolivie, ou encore en instaurant la restriction du droit de grève comme en Equateur, ou en n'appliquant pas le nouveau code du travail comme au Venezuela.
Quant à la revitalisation d'une « citoyenneté active » vécue à travers des mobilisations sociales de grande ampleur et dont l'arrivée au gouvernement de la gauche avait été le symptôme, elle a vite été réduite à une simple « citoyenneté électorale formelle », dépossédant « de facto » la population de sa capacité d'agir sur les évènements et d'améliorer son futur. Ce qui en retour a créé un fort ressentiment, et pas uniquement contre les élites en général, mais contre les partis de gauche qui paraissaient avoir trahis leurs espoirs initiaux. Dans tous ces pays, il y a eu un moment où le cours des choses a basculé et où le régime a commencé à s'opposer à une partie grandissante de sa base sociale
Bien sûr, mettre le doigt sur certaines des politiques progressistes et leurs indéniables effets contre-productifs, ne veut pas dire qu'il ne faut pas prendre en compte les facteurs dits « exogènes », c'est-à-dire ceux qui ne dépendent pas directement des gouvernements élus. Dans un monde néolibéral et dans des économies largement dépendantes, comme le sont les économies latino-américaines, ils pèsent lourds. On le sait et on le voit bien avec les méthodes de blocus utilisées contre Cuba et le Venezuela : les armes de l'impérialisme sont efficaces, et il ne s'agit pas de nier leur importance.
Mais en dehors des facteurs « exogènes » il y a aussi des choix politiques dits « endogènes », et par conséquent des marges de manœuvre possible sur lesquelles on peut jouer, si on peut dire, « de l'intérieur ». Par exemple, la décision d'orienter le développement autour de politiques extractivistes renforce la dépendance au marché mondial. Le cas du pétrole est éclairant. Quand le baril dépassait les 100 dollars, les pays producteurs, dont le Venezuela, ont construits leurs politiques sociales grâce à cette rente pétrolière. Mais dès 2014, avec la baisse rapide du prix du baril (qui a chuté à 40 dollars), non seulement la rente a fortement diminué, mais les coûts d'exploitation ont fini par dépasser les revenus, ce qui a obligé à réduire voire à supprimer la politique de redistribution des profits pétroliers en direction des services publics et des catégories sociales les plus pauvres. Cette baisse a aussi accéléré les politiques extractivistes qui ont cherché d'autres sources de rente, que ce soit l'or, le gaz, le lithium mais aussi l'agriculture et l'élevage intensifs dévolus aux exportations.
Et il n'y a pas que dans le champ économique où l'on peut disposer de marges de manœuvre appréciables. On en retrouve aussi dans le champ politique. D'autant plus si on se rappelle que, pour les forces de gauche, la politique n'est pas l'art du possible, mais bien plutôt l'art de rendre les choses possibles(12) . Aussi si la gauche prétend prendre à cœur les intérêts des classes populaires, elle ne peut que s'employer à d'ores et déjà rendre ces dernières partie prenante de ce nouveau pouvoir qu'elle commence à occuper dans la sphère gouvernementale et tente de reconstruire partout ailleurs. Or quand les masses populaires mobilisées se voient dépossédées du pouvoir politique qui devrait leur revenir au profit d'une élite institutionnalisée, cela favorise non seulement la dépolitisation, mais aussi un profond ressentiment. Et dans la plupart de ces récentes expériences gouvernementales de gauche, on a noté l'existence d'une « séparation » lourde de conséquences entre les « agissants » qui sont au pouvoir et « les spectateurs » de l'action gouvernementale. Une première séparation qui se redouble d'une seconde existant entre ceux qui subissent le chaos économique, l'incertitude du lendemain et ceux qui ont des privilèges de fonction (aussi bien en termes économiques que de par leur situation de pouvoir) et qui éventuellement profiteront de la corruption.
Dans tous les pays dirigés pendant un temps par des gouvernements progressistes, cette addiction au pouvoir se doublant d'avantages matériels a permis la consolidation de couches économiques issues du pouvoir qui bradent leurs aspirations initiales contre un confort bourgeois. C'est le cas de « la bolibourgeoisie(13) » au Venezuela, de la couche issue des populations indigènes happées par les institutions en Bolivie, du nouveau patronat constitué grâce à la politique développementiste de Correa en Équateur. Et comme le dit un proverbe, « il est plus facile de changer d'opinion que de façon de vivre », ces couches sociales, en se consolidant, se heurtent frontalement aux aspirations populaires de justice sociale ainsi qu'à leur volonté nouvelle de participer aux affaires politiques de la cité.
Ce détournement, ou peut-être mieux dit, ce désarmement des mobilisations populaires en ce premier quart du XXIème siècle n'a pas lieu à n'importe quel moment. Il s'inscrit dans le sillage de la crise de 2008 et de l'incapacité de la bourgeoisie internationale à stabiliser le monde selon ses intérêts bien comptés. Et il opère au même moment où dans un contexte de guerre commerciale ouverte avec la Chine, une fraction de cette classe dominante s'est radicalisée et lorgne ouvertement vers l'extrême-droite, seule option politique susceptible, selon elle, de consolider sa place dans le nouvel ordre mondial. C'est dans ce contexte précis... de radicalisation à droite et de déception envers les forces de gauche, que l'extrême droite (où des partis de droite traditionnels en cours de radicalisation) prend la direction des affaires et balaye une gauche perçue comme trahissant ses mandants.
XXXXX
Conclusion
On le voit, il vaut la peine de reprendre le fil de l'histoire récente. D'autant plus que celle-ci a été en Amérique latine particulièrement riche, certes d'échecs patents, mais aussi de promesses et d'initiatives audacieuses dont il ne faut savoir rappeler les élans prometteurs. Pour ne pas oublier, et surtout pour chercher à comprendre là où le fil s'est brisé ainsi que pour en renouer les morceaux épars, reprendre la lutte là où elle s'est affaissée, ou a échoué.
Le Chili nous rappelle bien cette trajectoire, toujours à reprendre à partir des luttes collectives qui se nouent ici et maintenant. Après 17 ans d'une dictature de sécurité nationale (1973-1990), combinant néolibéralisme débridé et répression sanguinaire, le peuple chilien était parvenu -grâce notamment aux grandes protestas populaires des années 83-86— à retrouver le chemin de la démocratie formelle, à ré-ouvrir des espaces démocratiques, certes encore étroitement contrôlés par des militaires, mais qui tout de même laissaient entrevoir pour les classes populaires un avenir ouvert sur bien des possibles.
Mais c'était sans compter sur la cage de fer du capitalisme néolibéral et sur les politiques des partis de centre-droit-centre gauche qui se sont depuis succédées au Chili et ont mis de côté la lutte au capitalisme néo-libéral, faisant du statu-quo leur vade mecum. La rébellion populaire de 2019 impulsée par les mouvements sociaux les plus dynamiques (féministe, étudiant, autochtone, écologiste, etc.) a soudainement ré-ouvert le jeu. Mais faute d'avoir pu offrir un débouché politique digne de ce nom à toutes ces aspirations populaires, la gauche politique chilienne s'est retrouvée finalement à la remorque des événements, sur la défensive, quand ce n'est pas en partie défaite. Alors qu'au même moment la droite et la droite-extrême parvenaient à s'imposer chaque fois plus auprès de larges secteurs de la population, y compris populaires.
Ce constat propre au Chili n'est pas unique. Dans tous les pays dirigés par un gouvernement de gauche, en Amérique latine et évoqués ici, ce renversement de perspective a été total. Soit parce qu'il a été suscité par des élections perdues, comme en Équateur, en Argentine, en Bolivie, soit parce qu'il a été promu de l'intérieur comme au Venezuela avec le triomphe d'une « bolibourgeoisie » directement issue du pouvoir politique de gauche.
On pourrait en déduire –bien superficiellement— que la défaite est alors inéluctable, surtout si elle se trouve liée à une offensive extérieure menée directement ou indirectement par l'impérialisme US. Mais ce serait admettre –à l'encontre de bien des leçons du passé— que tout projet de transformation sociale populaire est impossible du moment qu'il est soumis à la présence de facto d'une tutelle impérialiste(14).
On peut à l'inverse, opter pour cet « autre monde possible » à l'horizon duquel se déploient toujours les luttes sociales et l'action politique de gauche. Et depuis cette perspective, on peut oser revenir à l'histoire et s'engager à regarder de plus près les mesures réellement prises par ces gouvernements progressistes latino-américains, les bifurcations et les choix politiques qu'ils ont opérés, la réalité de la participation populaire qu'ils ont favorisée ainsi que la prise en compte ou non des divergences qu'ils sont eues avec les mouvements sociaux. Le tout bien sûr, en tenant compte des rapports de force existant, des pressions des marchés financiers ou encore de l'agressivité de l'impérialisme US. À la manière de cette « mémoire du futur » mise à l'honneur par les féministes chiliennes, et qui cherche à combiner d'un même élan, l'héritage du passé et la préoccupation soucieuse du futur.
C'est cette deuxième voie qui est porteuse d'espoir et qui seule pourra nous faire retrouver le chemin des victoires.
Patrick Guillaudat
Pierre Mouterde
Paris/Québec, le 2 février 2026
Notes
1. Voir : M. Trump, pirate des caraïbes, Le Monde diplomatique, janvier 2026.
2. Voir ce propos dans Avant d'en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026, les interventions d'Alain Deneault, p. 17/18
3. Voir https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=World+Inequality+Lab+%28WIL, le rapport sur les inégalités mondiales du World Inequality Lab (WIL). Quelques données en ressortent : 75% de la richesse mondiale appartient aux 10% les plus riches de la planète, pendant qu'il ne reste que 2% de cette dernière à la moitié la plus pauvre de l'humanité. « Dans le monde, plus de la moitié (53%) des salaires, primes, dividendes et autres gains en capital est allée en 2025 dans les poches des 10% les plus riches. Les 40% de la population suivante ont eu droit à 38% du total du revenu. La part qui est revenue à la moitié de la population la plus pauvre n'a été que de 8%. Un Occidental (Europe, USA) continue de gagner en moyenne, à parité du pouvoir d'achat, 3 fois plus qu'en Amérique latine, 6 fois plus qu'en Asie du sud et 12 fois plus qu'en Afrique subsaharienne.
4. Ces angoisses ne trouvant pas de représentations adéquates pour faire face aux dangers pressentis, se sont donc peu à peu transmuées en ces angoisses indéterminées et sans objet (dont parle la psychanalyse, voir Freud, Reich, Fromm, etc.), toutes prêtes à se fixer sur n'importe quel objet de substitution, faisant ainsi naître ce qu'on pourrait appeler des « angoisses nomades », devenant ainsi des "angoisses contre-productives et paralysantes" en termes de projet émancipateur.
5. Ces constituants sont parvenus à élaborer une constitution –sur papier— en tous points avancée : institutionnalisant la parité homme/femme et reconnaissant le droit à l'avortement, formalisant le retour de l'État social (gratuité de la santé et de l'éducation) comme le principe de la pluri-nationalité ou encore de l'autonomie des régions, intégrant au passage non seulement de nettes préoccupations écologiques, mais encore plusieurs notables mécanismes de démocratie participative. Faisant même miroiter les promesses d'une incontestable révolution constitutionnelle !Voir à ce propos l'ouvrage de Pierre Dardot La Mémoire du Futur, Chili 2019-2022. Révélateur cependant : cet auteur va –en conclusion de ce livre et loin de toute compréhension stratégique des rapports de force en présence- se contenter de valoriser le projet de constitution concocté par la gauche, ce qu'il dénomme d'une belle formule empruntée au mouvement féministe chilien, « la mémoire du futur ». Mais sans jamais vraiment s'attarder –autrement que pour noter les manœuvres déloyales de la droite— aux raisons politiques de fond qui pourraient expliquer le rejet par la population de ce projet de constitution. Par exemple en se référant aux stratégies mises en place par le gouvernement de Gabriel Boric, la gauche et les mouvements sociaux ainsi qu'à leurs possibles erreurs ou maladresses, ou encore en analysant les rapports de force réellement existants entre les forces de droite montantes, la très puissante oligarchie économique, et l'ensemble des classes populaires chiliennes.
6. Voir le bilan qu'en a fait Gabriel Boric à la fin 2025 : amélioration des pensions des personnes âgées (avec réforme du système prévisionel permettant, en plus d'un apport de l'Etat et des salariés, une cotisation de 7% des employeurs) ; une augmentation du salaire minimum ; un remboursement progressif de la dette due par l'Etat aux professeurs ; un plan de soutien au logement social ; la baisse de 44 à 42 heures de la journée de travail.
7. Voir à ce propos la nomination de Mario Marcel Culell en tant que ministre des finances, alors qu'il a été ancien directeur du Budget sous Frei et Lagos, puis Président de la Banque centrale du Chili nommé par Bachelet puis reconduit par Pinera.
8. Il faut noter que tous les projets de lois sociales (notamment sur la réduction du temps de travail ou la réforme des retraites) ou à portée écologique (contrôle de l'eau, etc.) ont été à chaque fois soit repoussés, soit largement rognés par le Sénat et l'Assemblée Nationale, tous deux dominés par les forces d'opposition.
9. C'est là une différence avec le Président de gauche Gustavo Petro de Colombie qui, bien que ne disposant pas d'une majorité parlementaire, a appelé la population à descendre dans la rue pour défendre sa réforme du travail ; ce qui a lui a permis de gagner.
10. C'est le parti social-démocrate vénézuélien de Carlos Andres Perez qui fut responsable des massacres de population connus comme étant ceux du Caracazo au Venezuela en 1989, et qui en mina définitivement la légitimité. Et dans le sillage de la chute du mur de Berlin, tous les partis latino-américains liés à l'ex URSS ou d'obédience stalinienne perdirent une grand part de leur traditionnel crédit.
11. Voir aussi la citation de Edgardo Lander reprise dans notre ouvrage, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d'un processus de changement social, Montréal, M Éditeur, 2012 (p. 131) : « le changement le plus important qui s'est donné au Venezuela tout au long de ces années, ce sont les transformations de la culture politique et les processus d'inclusion, l'incorporation comme sujets de l'action politique et organisatrice des majorités pauvres du pays qui se trouvaient exclues ».
12. Voir la formule de Walter Benjamin : « Désormais la politique prime l'histoire ».
13. Voir notre ouvrage, Les couleurs de la révolution, la gauche à l'épreuve du pouvoir, Venezuela, Équateur, Bolivie, un bilan à travers l'histoire, Paris Syllepse, 2022 (p. 140/141).
14. C'est la conclusion logique sur laquelle devrait déboucher tous les « campistes », qu'ils soutiennent Maduro du Venezuela ou Ortega du Nicaragua, ou qu'ils soient les inébranlables afficionados de l'équatorien Correa ou du bolivien Morales. Ne considèrent-ils pas leurs échecs comme le résultat d'un « complot impérialiste » ?
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Etats-Unis. « Le script néofasciste derrière les exactions de la milice ICE à Minneapolis »
Pendant qu'à Davos (WEF), les puissants de la planète tentaient encore de conjurer la catastrophe qu'est devenu leur monde, transformé comme dans le film de Charlie Chaplin en un globe de plastique avec lequel s'amuse « le dictateur », des anonymes, loin de là, entraient en dissidence. A ce jour, deux d'entre eux y ont laissé la vie. Deux semaines après la mort de Renee Good, Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, a été tué lors d'une altercation entre des agents de la Border Patrol [qui agissent conjointement aux membres de l'ICE] et des habitants de la ville. [Voir sur le site A l'Encontre l'article publié le 25 janvier]
26 janvier 2026 | tiré de alencontre.org
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-le-script-neofasciste-derriere-les-exactions-de-la-milice-ice-a-minneapolis.html
A Minneapolis, ville progressiste du Minnesota, l'administration américaine s'est employée depuis des semaines à démontrer sans fard quelle était la nature du nouveau régime : la police fédérale de l'immigration, ICE, créée au lendemain du 11 septembre 2001 avec le ministère de la Sécurité intérieure pour joindre la « guerre au terrorisme » et la lutte contre l'immigration clandestine, a entamé une chasse à l'homme raciste dans les rues de la ville. La communauté somalienne est ainsi la cible principale de cette présence paramilitaire agressive, faite d'arrestations arbitraires, de passages à tabac, de pénétration de domiciles privés sans autorisation et d'intimidations quotidiennes de la population. Noirs et musulmans (citoyens américains pour nombre d'entre eux), les résidents d'origine somalienne sont l'objet d'une détestation raciste obsessionnelle du Président qui, après avoir qualifié la députée somalienne Ilan Omar de « déchet », a traité toute la communauté somalienne de « tas d'ordures ».
La police de l'immigration en symbiose avec les activistes de l'extrême droite
Incités à la traque des indésirables, une clique de podcasteurs et autres influenceurs d'extrême droite ont également fondu sur la ville pour harceler les institutions somaliennes et accompagner ICE dans ses descentes. Leurs vidéos conspirationnistes sur des crimes supposément commis par les Noirs de la ville excitent les passions fascistes d'une minorité en quête de pogroms. Elles complémentent les nombreuses images publiées par la hiérarchie ICE, destinées à recruter des jeunes hommes désaffiliés en quête de violence et à normaliser le spectacle de la violence dans la population. Sans aucun doute possible, l'imagerie du ministère de la Sécurité intérieure emprunte à l'esthétique fasciste et aux références des milieux néonazis. Comme du temps de la lutte pour les droits civiques où la police du sud prêtait main-forte aux foules ségrégationnistes, la police de l'immigration agit en symbiose avec les activistes de l'extrême droite suprémaciste. Si ICE est masqué, sa ligne idéologique est exhibée. Elle est le visage du pouvoir américain aujourd'hui, et nous en dit sa nature.
L'impunité intégrale à laquelle aspire ce pouvoir a été rendue illusoire à Minneapolis avec l'exécution publique de Renee Good, mère de famille blanche de cette classe moyenne des banlieues typiques. Le pays entier a alors vu de ses yeux l'agent ICE ne lâchant pas son téléphone portable pendant qu'il tirait ses trois balles létales. L'évidente manipulation du rapport de police sur l'hostilité supposée de la victime et l'identification de tant d'Américains à Good ont indéniablement secoué le pays, ce dont furent incapables des milliers de noirs et d'hispaniques enlevés et incarcérés dans des camps de détention sans avocat ni juge ni public pour assister à leur disparition. La terreur était jusqu'alors pour eux, elle est désormais pour tous. Il a semblé un temps que l'indignation serait nationale.
Mais le gouvernement a amplifié le régime de terreur et de propagande. La première punition avait été la suppression des bons alimentaires pour les démunis de l'Etat. La diffamation suit. La ministre concernée [Kristi Noem] comme le vice-président [J.D. Vance] accusent immédiatement la victime, puis sa veuve d'être des « terroristes », les protestataires sont qualifiés de « marxistes subversifs » et des milliers d'agents supplémentaires ICE sont envoyés à Minneapolis. Dans le même temps, le Pentagone déploie 1500 soldats de la 11e division aéroportée en Alaska afin qu'ils soient prêts à intervenir, le Président menaçant une fois encore d'invoquer la loi sur l'insurrection qui l'autoriserait à la répression de masse.
Violations des droits fondamentaux
Passages à tabac et violations des droits fondamentaux se sont multipliés depuis la mort de Renee Good : un Vénézuélien a reçu plusieurs balles et est hospitalisé, à Saint Paul (ville reliée à Minneapolis), la milice masquée a enfoncé la porte d'une maison et, sans mandat, a arrêté un vieil homme qu'elle a traîné hors de chez lui à moitié nu dans un climat glacial. L'homme est un citoyen américain naturalisé né au Laos. Un pasteur blanc qui s'interpose s'entend dire que « ce serait plus amusant de te liquider si tu étais noir » et des citoyens amérindiens sont accusés de ne pas appartenir au pays et sont arrêtés. Il y a quelques jours, un enfant hispanique de 5 ans a été arrêté avec son père. La persécution des Américains-Somaliens redouble et s'étend désormais à l'Etat du Maine. L'indignation retombait à peine que le samedi 24 janvier, un Américain est exécuté à bout portant pour s'être interposé. Le mensonge d'Etat, immédiatement déployé (la victime était un « terroriste » incité à la « sédition » par le maire [Jacob Frey] et le gouverneur [Tim Walz] démocrates) est une fois encore démenti par l'analyse des images. Mais l'impunité s'impose à la vérité. Le budget ICE, mi-milice, mi-police politique, a déjà triplé, mais le Président annonce encore son doublement.
N'en doutons donc pas, ce qui se passe à Minneapolis se reproduira. Cette ville est une fixation de l'extrême droite depuis qu'en 2020, elle s'est soulevée contre la brutalité policière après la mort de George Floyd [25 mai 2020]. Mais après Los Angeles, Chicago, Washington, Memphis et Minneapolis, d'autres villes démocrates, multiraciales et hospitalières aux immigrés seront soumises à ce traitement. La confrontation est recherchée, le vieux fantasme de la guerre civile servirait, s'imagine sans doute l'extrême droite au pouvoir, à consolider son emprise sur le pays. Les villes de Californie subiront certainement de nouveau le déploiement ICE et la menace de l'occupation militaire. Le script néofasciste est établi.
Refus de l'arbitraire de l'appareil d'Etat devenu police voyou
Mais quelque chose d'inédit se passe à Minneapolis. Dès les premiers jours de la chasse aux Somaliens, la population de la ville a refusé l'arbitraire de l'appareil d'Etat devenu police voyou. Des groupes de surveillance et de protection des communautés vulnérables se sont organisés, armés de sifflets pour prévenir de la présence ICE et de leurs véhicules pour gêner leur circulation. Renee Good faisait partie de ces milliers de simples citoyens qui s'interposent. « No pasarán ! »Avec eux, l'ensemble des élus de la ville a affirmé sa résistance, à commencer par le gouverneur Tim Walz et le maire de la ville Jacob Frey.
La justice locale s'est également insurgée, quatre procureurs ont démissionné après que leur fut demandé d'ouvrir une enquête contre la veuve de Good et des dizaines de plaintes ont été déposées contre l'Etat, offensive judiciaire menée par Keith Ellison, le procureur de l'Etat. Chacun d'entre eux a été depuis attaqué et mis en examen par le ministère de la Justice sur ordre du Président, mais aucun n'est intimidé. Les collectifs militants et syndicaux, qui ont une longue tradition dans cette ville très engagée, organisent de leur côté la désobéissance civile : trois femmes membres de la section locale de Black Lives Matter ont perturbé le service d'une église dont l'un des pasteurs est un membre ICE, des syndicats occupent les magasins de l'enseigne Target dont la direction autorise les rafles policières, quand d'autres syndicats auxquels la communauté somalienne est historiquement affiliée, s'associent aux enseignants de la ville pour protéger les enfants.
Les églises et groupes religieux, toutes fois confondues, défient les autorités sous le cri de ralliement « Tu aimeras ton prochain ! » Le point d'orgue de cette mobilisation populaire sans précédent depuis la réélection du président dictateur fut la journée du vendredi 23 janvier. Dite Jour de vérité et de liberté, cette mobilisation générale vit écoles et commerces fermés, syndicats et églises appeler au boycott sur les pavés et les citoyens, comme immigrés sans papiers, refuser de plier.
Nul ne sait si cette journée modeste de résistance, dans une ville moyenne américaine que peu savent placer sur une carte, sera le point de départ d'un mouvement d'ampleur destiné à reprendre le pays des mains du tyran. Certainement, alors que la nation s'apprête à célébrer les 250 ans de sa déclaration d'indépendance, voir des insurgés américains rejouer sa conquête démocratique aurait de l'allure. Nous n'en sommes pas là. Mais si la démocratie américaine et avec elle l'équilibre du monde ont une chance d'être sauvés, ce n'est pas de Davos que viendra le salut, mais de Minneapolis. (Opinion publiée sur le site du quotidien français Libération le 25 janvier 2026)
Sylvie Laurent, historienne et américaniste française.

Le « Board of Peace » pour Gaza de Donald Trump : diplomatie de façade et remise en cause de l’ordre international
Le Conseil de la paix que Donald Trump vient d'instituer correspond pleinement à sa vision de la diplomatie : celle-ci est transactionnelle et fluide, non contrainte par les règles complexes de l'Organisation des Nations unies et du droit international, et repose avant tout sur des relations personnelles et des intérêts immédiats, bien plus que sur des valeurs.
23 janvier 2026 | tiré d''Europe solidaire sans frontières, par SHEPPARD SELLAM Elizabeth
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77873
Donald Trump signe la charte du « Conseil de la paix » pendant la réunion annuelle du Forum économique mondial (WEF) à Davos, le 22 janvier 2026. Derrière lui, plusieurs chefs d'État et ministres des affaires étrangères des pays ayant accepté de siéger au sein de cette instance. On voit notamment les présidents de l'Argentine (Javier Milei), de l'Azerbaïdjan (Ilham Aliev) et du Kazakhstan (Kassym-Jomart Tokaïev), ainsi que les premiers ministres du Pakistan (Shehbaz Sharif) et de la Hongrie (Viktor Orban), seul membre de l'UE concerné. Fabrice Coffrini/AFP
Présenté dans le contexte de la guerre à Gaza comme une initiative « historique » destinée à accompagner la négociation d'un cessez-le-feu durable et à structurer l'après-guerre à Gaza, le Board of Peace voulu par Donald Trump a été officiellement lancé ce 22 janvier, à Davos, en marge du Forum économique mondial, lors d'une cérémonie de signature largement médiatisée.
Derrière cette mise en scène, une question s'impose : le Board est-il un véritable instrument de négociation politique, ou avant tout un objet trumpien de communication et de personnalisation du pouvoir, conçu en concurrence avec les cadres multilatéraux existants ? À ce stade, il apparaît surtout comme l'expression d'une diplomatie transactionnelle, profondément individualisée et potentiellement déstabilisatrice pour l'ordre international.
Une initiative floue et transactionnelle
Derrière l'affichage diplomatique, c'est une logique de communication politique qui domine. Le lancement à Davos a surtout mis en scène un dispositif centré sur Trump, sans cadre juridique clair ni mandat précis, laissant planer la plus grande ambiguïté sur sa nature : institution internationale, forum informel ou structure privée adossée à la Maison Blanche ?
La vision de la paix sur laquelle s'appuie ce projet est avant tout marchande. À Davos, Trump parle, à propos de Gaza, de reconstruction et de valorisation territoriale dans un langage de promoteur immobilier, son propos étant illustré par la diffusion dans la salle d'images fabriquées par l'IA, présentant une Gaza rutilante.
La paix devient un projet économique, et l'accès au Board une transaction. Certes, l'adhésion au Board of Peace est, en soi, gratuite : aucun État n'est tenu de payer pour en être membre, y compris des pays relativement pauvres comme le Bélarus ou l'Ouzbékistan. En revanche, les États qui souhaiteraient obtenir un siège permanent devront verser une contribution financière. Le dispositif ne dispose d'aucun calendrier ni de mécanismes de décision ou de mise en œuvre des accords. En réalité, il relève davantage d'un instrument symbolique que d'un véritable processus de résolution des conflits. Si bien qu'il a pu être qualifié de « club privé pour diriger le monde », fondé sur l'affichage politique et la personnalisation du pouvoir.
Ce dispositif ne cherche pas à réformer les institutions existantes, mais à leur substituer une diplomatie parallèle, détachée du droit international et dominée par l'autorité personnelle du président américain. Il installe une logique ouvertement transactionnelle, où la participation repose sur l'échange d'intérêts : reconnaissance contre loyauté, accès contre financement, visibilité contre alignement stratégique.
Une remise en cause directe de l'ordre international existant
Le Board prétend promouvoir la paix tout en réunissant des acteurs qui ne partagent ni normes démocratiques ni principes juridiques communs. À ce stade, sur près de soixante États invités par l'administration Trump, environ 35 pays ont accepté de participer au Board of Peace.
Parmi eux figurent plusieurs régimes autoritaires ou illibéraux, tels que l'Azerbaïdjan, le Bélarus, l'Arabie saoudite, l'Ouzbékistan ou encore le Vietnam, ce qui interroge directement la cohérence politique et normative de cette initiative. La Russie de Vladimir Poutine, bien qu'officiellement invitée, n'a pas encore confirmé son adhésion, le Kremlin affirmant devoir en « clarifier les modalités ».
Cette configuration renforce l'ambiguïté du dispositif : l'adhésion, nous l'avons dit, est gratuite, mais l'accès à un siège permanent repose sur une contribution financière dite volontaire d'un milliard de dollars, ce qui donne au Conseil l'allure d'un assemblage diplomatique hétéroclite fondé sur des logiques transactionnelles plus que sur des principes communs. Il donne l'image d'un cercle où la légitimité se mesure moins aux valeurs qu'à l'utilité politique. Trump s'y impose comme arbitre central, concentrant la reconnaissance diplomatique et faisant de la paix un capital politique.
Ce fonctionnement prolonge une évolution déjà engagée par les États-Unis, marquée par une réticence croissante à s'inscrire dans des cadres juridiques contraignants.
Le Board n'ouvre donc pas une rupture ; il accélère une dynamique d'érosion. Il fait primer la décision politique immédiate sur la régulation collective et fragmente la gouvernance mondiale, désormais fondée sur des dispositifs informels et personnels.
L'Europe face au Board : méfiance, refus et lucidité stratégique
Des alliés majeurs des États-Unis comme l'Australie, le Japon ou la Corée du Sud n'ont pas confirmé leur participation, tandis que le Canada a été placé dans une situation encore plus singulière, son invitation ayant été unilatéralement retirée par Donald Trump, révélant le caractère à la fois politique et arbitraire de la composition du Board of Peace.
En Europe, l'initiative suscite d'emblée une méfiance marquée, et dans plusieurs cas un refus assumé d'y participer. La France, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, l'Espagne, la Suède et la Norvège ont exprimé leurs réserves face à un dispositif dont la légitimité politique et juridique apparaît incertaine. Ce n'est pas un désaccord tactique, mais un désaccord de principe : participer reviendrait à cautionner une structure qui contourne les institutions internationales existantes, sans cadre juridique clair ni articulation avec le droit international.
Pour les Européens, le Board apparaît comme un facteur de déstabilisation plus que comme un outil de pacification. Il légitime l'idée que les grandes crises peuvent être traitées en dehors de toute architecture collective, alors que la diplomatie européenne repose précisément sur l'inverse : la centralité du droit, la primauté du multilatéralisme et la recherche de compromis institutionnalisés.
L'incompatibilité est aussi idéologique. Le Board incarne une diplomatie transactionnelle, peu sensible aux normes juridiques et aux valeurs démocratiques, là où l'UE continue de revendiquer une action extérieure fondée sur des principes. L'enjeu dépasse ainsi Gaza pour toucher à la définition même de ce qui constitue une action internationale légitime.
Enfin, le Board s'impose comme un marqueur supplémentaire de la fracture transatlantique. Il révèle une divergence croissante entre Washington, qui privilégie des formats ad hoc et personnalisés, et les Européens, attachés à une architecture collective, imparfaite mais structurante.
Le Board et Israël : attentes, désillusions et instrumentalisation politique
Pour Israël, l'initiative touche au cœur de ses intérêts sécuritaires. Dans le contexte de la guerre à Gaza, l'attente demeure celle d'un leadership américain capable de structurer l'après-conflit. Jérusalem ne peut donc ignorer un dispositif porté par Washington, même imparfait.
La méfiance est cependant apparue immédiatement. L'annonce de la composition du Board, qui inclut notamment la Turquie et le Qatar, a suscité de fortes réserves, du fait de l'hostilité politique croissante d'Ankara envers Israël, et des liens que Doha entretient avec le Hamas. Le bureau de Benyamin Nétanyahou a rappelé que la démarche n'avait pas été coordonnée avec Jérusalem… avant qu'Israël accepte finalement d'y participer, faute de pouvoir rester en dehors d'un processus directement piloté par l'administration américaine. Cette séquence illustre une constante de la diplomatie israélienne : Israël est directement concerné, il ne peut pas dire non, mais avance avec prudence structurelle.
La centralité accordée à Steve Witkoff comme émissaire principal est d'autant plus controversée que, selon plusieurs responsables israéliens, il aurait pesé pour empêcher une frappe américaine contre l'Iran mi-janvier, ce qui alimente une forte défiance à son égard, d'autant plus qu'il siège au cœur de l'Executive Board du Board of Peace, instance restreinte appelée à concentrer l'essentiel du pouvoir décisionnel.
Steve Witkoff agit comme l'émissaire personnel de Donald Trump bien au-delà du Board of Peace : c'est lui qui a conduit les échanges directs avec le ministre iranien des affaires étrangères et qui a été au cœur des négociations menées à Doha, notamment sur Gaza. Sa présence dans l'Executive Board du Board of Peace renvoie donc moins à un rôle symbolique qu'à une position de pouvoir réel, cet organe restreint concentrant l'essentiel de l'impulsion politique et du contrôle opérationnel de l'initiative. Cela fait de Witkoff à la fois un négociateur de terrain et l'un des pivots décisionnels du dispositif, ce qui explique l'ampleur des critiques qu'il suscite, notamment en Israël.
La question polarise en tout cas le débat israélien, entre acceptation pragmatique et rejet d'un mécanisme perçu comme dangereux par les ministres israéliens d'extrême droite, parce qu'il implique des acteurs qu'ils estiment hostiles ou complaisants envers le Hamas et qu'il s'oppose à leur objectif de contrôle direct et durable de Gaza au nom de la sécurité d'Israël.
Le Board devient ainsi le symbole de la tension permanente entre la dépendance stratégique d'Israël envers Washington et sa défiance face à une diplomatie trop fondée sur les liens personnels pour constituer un cadre fiable de long terme.
Du côté palestinien, la réaction est plus nuancée qu'on ne le dit souvent : l'Autorité palestinienne a accueilli l'initiative avec prudence mais sans hostilité frontale, y voyant une possible ouverture diplomatique, tandis que d'autres acteurs palestiniens dénoncent un dispositif conçu dans un cadre avant tout américano-israélien et ne leur offrant pas de garanties politiques réelles. En parallèle, des pays qui se présentent traditionnellement comme des défenseurs de la cause palestinienne – comme l'Égypte, l'Indonésie ou l'Arabie saoudite – mais qui sont aussi, pour certains, en paix avec Israël ou engagés dans des processus de normalisation, justifient leur participation au Board of Peace par un discours de pragmatisme diplomatique : mieux vaut siéger à la table des discussions pour peser sur la reconstruction de Gaza et l'après-guerre que rester en dehors d'un processus piloté par Washington.
Une rupture profonde
« Une fois que ce conseil sera complètement formé, nous pourrons faire à peu près tout ce que nous voulons ». Cette phrase prononcée par Trump à Davosrésume le Board of Peace. Elle ne parle pas de paix, mais de pouvoir : une diplomatie fondée sur la maîtrise, la transaction et la personnalisation de l'action internationale.
Ce qui devait constituer le socle d'un processus durable au Moyen-Orient s'est transformé en un exercice de mise en scène, où l'ego présidentiel, l'argent et les projets portés par Witkoff ou Jared Kushner, gendre du président et businessman très actif dans la région, prennent le pas sur toute logique de négociation réelle. La paix n'y apparaît plus comme un objectif politique, mais comme un actif et un instrument de valorisation.
Plus qu'un projet de paix, le Board révèle une rupture profonde : celle d'un ordre international où la règle cède devant la transaction, où l'institution recule face à la personnalisation, et où la diplomatie devient un espace de démonstration de puissance plus qu'un lieu de construction du compromis.
Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours
Plus qu'un projet de paix, le Board révèle une rupture profonde : celle d'un ordre international où la règle cède devant la transaction, où l'institution recule face à la personnalisation, et où la diplomatie devient un espace de démonstration de puissance plus qu'un lieu de construction du compromis.< !—> The Conversationhttp://theconversation.com/republishing-guidelines —>
P.-S.
•The Conversation. Publié : 23 janvier 2026, 12:24 CET.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.
• Elizabeth Sheppard Sellam, Université de Tours
Elizabeth Sheppard Sellam est maîtresse de conférences à l'Université de Tours, directrice du programme Politiques et Relations internationales. Spécialiste des questions de défense et de sécurité, elle intervient régulièrement sur LCI.
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La géopolitique du PQ : vers une biélorussisation du Québec ?
Depuis la fin de l'année 2022, plusieurs ont remarqué le virage à droite dans le discours du chef du Parti québécois Paul St-Pierre-Plamondon (PSPP). Cela se manifeste au niveau des enjeux identitaires : critique répétée de l'immigration massive, lutte contre "l'entrisme religieux", dénonciation du wokisme, alignement sur le nationalisme conservateur, positions politiques constamment encensées par le chroniqueur de droite radicale Mathieu Bock-Côté, etc.
26 Jan 2026 | tiré de Métapolitiques | Photo : Congrès du Parti québécois, Thomas Laberge, La Presse Canadienne, 25 janvier 2026. Source.
Dans les derniers mois, l'élection partielle d'Arthabaska a aussi rendu visible un virage conservateur au niveau économique. Selon l'aveu du nouveau député Alex Boissonneault, cette campagne du PQ a été gagnée à droite. L'objectif était de couper l'herbe sous le pied au Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime, qui espérait faire des gains sur l'effondrement de la CAQ. Était-ce là une simple tactique électorale, ou bien un repositionnement vers la droite économique ? Lors du congrès du PQ de novembre 2025, "le chef péquiste a entre autres promis de réduire massivement la paperasse et la bureaucratie et de remplacer le bar ouvert des subventions [de la CAQ] par un allègement fiscal de nos PME québécoises."
Mais le virage à droite du PQ ne se joue pas seulement au niveau identitaire et économique ; il se manifeste aussi dans sa diplomatie et ses alliances à l'échelle internationale. Quelle est la position actuelle du PQ au niveau géopolitique, dans un contexte de forte instabilité liée à l'administration fascisante et impérialiste de Donald Trump ? Quels sont les impacts de cette conjoncture inédite sur une éventuelle campagne référendaire dès le premier mandat d'un gouvernement péquiste ? Quelles alliances internationales devrions-nous créer dans un scénario d'accession à l'indépendance du Québec ?
Dans ce texte, je souhaite jeter un pavé dans la marre par un exercice de realpolitik, c'est-à-dire une analyse de « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l'intérêt national ». Mon hypothèse est que PSPP a récemment misé sur une alliance avec la droite populiste et indépendantiste albertaine, puis un alignement sur les politiques économiques et militaires de l'administration Trump, en vue d'obtenir leur soutien dans l'éventualité d'un processus référendaire et la création d'un Québec indépendant.
La stratégie de la droite indépendantiste albertaine
Cette idée m'est venue à l'esprit lorsque j'ai pris connaissance d'un article d'actualité du Edmonton Journal datant du 15 janvier 2026 qui a été partagé par la psychiatre et autrice Marie-Ève Cotton. Un événement d'apparence banale de la droite indépendantiste albertaine a été l'occasion pour ses militant·e·s de dévoiler leur stratégie d'alliance avec le PQ et les États-Unis. Je traduis ici un extrait de cet article intitulé "What Alberta separatist leaders are telling supporters at secession petitition events" : "Lors d'un événement à Red Deer, l'Alberta Prosperity Project vante son alliance avec le Parti québécois et affirme bénéficier du soutien du département d'État américain." Ce n'est pas rien.
Pour mettre tout ça en contexte, notons que l'Alberta Prosperity Project (APP) est une organisation de la société civile qui milite pour une plus grande autonomie et l'indépendance potentielle de l'Alberta vis-à-vis du Canada, dans le but de garantir la prospérité économique, les libertés individuelles et l'identité culturelle de la province en restructurant ses relations avec le gouvernement fédéral. Dans les derniers mois, ils ont amorcé un processus pour lancer un référendum sur l'indépendance de l'Alberta d'ici l'automne 2026. Comme le relate l'article :
Si environ 177 000 signatures sont recueillies et vérifiées avant début mai, un référendum sur le statut d'État de l'Alberta aura lieu à l'automne. Dennis Modry, ancien PDG de l'APP, a déclaré que le véritable objectif n'était pas d'atteindre 177 000 signatures, mais d'en recueillir plus d'un million. [...] Modry a admis que si l'Alberta se séparait, le Canada pourrait prétendre que la province n'a pas le droit légal de le faire — et c'est pourquoi il est essentiel que l'État de l'Alberta soit reconnu par les autres le plus rapidement possible.
Il a déclaré qu'une réunion en septembre entre les dirigeants de l'APP et le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, avait contribué à préparer le terrain pour cette reconnaissance. Le PQ est en tête dans les sondages au Québec, et si St-Pierre Plamondon est élu, il devra honorer son engagement à soutenir l'indépendance de l'Alberta. Modry a qualifié le PQ d'allié de l'APP, chacun travaillant depuis des côtés opposés du pays pour faire pression sur Ottawa. De plus, l'APP a revendiqué trois réunions distinctes avec le département d'État américain. [...] « Tous les niveaux soutiennent la souveraineté de l'Alberta », a déclaré Modry à propos des réunions présumées avec le département d'État.
Ceci est très gros. Rappelons que le département d'État des États-Unis (U.S. Department of State) est le département exécutif fédéral des États-Unis chargé des relations internationales, et donc l'équivalent du ministère Affaires mondiales Canada. Est-ce que ce département névralgique des relations internationales des États-Unis a véritablement négocié avec le mouvement indépendantiste albertain et/ou québécois, ou est-ce là une stratégie de communication publique visant à prétendre que ces mouvements disposent déjà d'un appui des États-Unis ?
Nul ne le sait avec certitude, et une enquête journalistique sur les stratégies diplomatiques de ces mouvements souverainistes permettrait de lever le voile sur l'état d'avancement de ces possibles alliances. Cela dit, hormis la véracité ou la fausseté de ces discussions en coulisses, il semble ici y avoir un véritable alignement d'intérêts entre la droite indépendantiste albertaine, le PQ et la nouvelle administration Trump.
Que cet "alignement des astres" entre l'indépendantisme québécois, l'État pétrolier de l'Alberta et les velléités expansionnistes de Trump soit le fruit d'une stratégie délibérée, un hasard de circonstances ou encore un rapprochement inconscient, cela importe peu. Tout porte à croire qu'il y a une convergence d'intérêts entre le Québec, l'Alberta et les États-Unis contre l'État fédéral canadien. Bref, ce n'est pas étonnant que le gouvernement de Mark Carney devienne une cible de choix dans le contexte politique actuel.
Rappelons d'ailleurs qu'en septembre dernier, le chef du PQ a fait une visite de "diplomatie internationale" en Alberta pour nouer des alliances. Malgré plusieurs différences entre l'indépendantisme albertain et québécois, PSPP s'est réjouit de cette visite de 48h où il a pu faire plusieurs rapprochements avec l'APP et d'autres organisations proches de la droite indépendantiste. Comme il le dit lui-même dans cet article : "Il y a un certain nombre de points en commun, notamment la lecture de l'abus de pouvoir du fédéral dans des champs de compétences provinciales, qui crée également du gaspillage, c'est-à-dire des impôts qui s'en vont à Ottawa pour dédoubler ce qu'on fait déjà." Voilà un argument classique du souverainisme québécois, et sur ce point, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Cela dit, comme je l'ai mentionné dans mon texte "La gauche radicale est l'Ennemi", PSPP a donné une longue entrevue au podcast de Derek Fildebrandt, un animateur du média conservateur Western Standard. Notons que Fildebrandt a appuyé Maxime Bernier en 2017, avant de créer le Freedom Conservative Party of Alberta en 2018, qui se définit comme un regroupement de conservateurs, de libertariens et de patriotes en faveur de l'indépendance albertaine.
Dans cette entrevue, PSPP précise le positionnement du PQ : « I think we could say we're anti-radical left social democrats ». L'opposition forte à la "gauche radicale" est une caractéristique partagée tant par la droite albertaine, le nationalisme conservateur au Québec, et l'administration Trump. On peut trouver d'autres éléments de ce récit comme les menaces de l'islamisation de l'Occident, la domination de la gauche woke dans les universités, la panique morale autour de la théorie du genre, les personnes trans, etc. À titre d'exemple, l'article du Edmonton Journal cité précédemment rapporte ce discours de Kathy Flett, une figure importante de la droite indépendantiste albertaine :
« Tout va mal au Canada », a-t-elle déclaré, ajoutant que l'Alberta et la Saskatchewan n'avaient eu ni choix ni possibilité de négocier lorsqu'elles ont rejoint la Confédération - que les deux provinces avaient été, selon ses propres termes, « colonisées par Ottawa ». Elle a déclaré que le gouvernement fédéral soutenait la « population extrémiste djihadiste » et a évoqué une récente décision de la Cour suprême qui a annulé les peines minimales pour les possesseurs de pornographie infantile. « Ce ne sont pas nos valeurs », a-t-elle déclaré, sous les applaudissements. Elle a ajouté que les partis communistes et socialistes étaient présents sur les campus universitaires et tentaient de recruter des étudiants. « Les marxistes sont là et tentent de séduire nos enfants. » Elle a clairement indiqué que l'idée n'était pas que l'Alberta quitte le Canada, mais que la séparation de cette province marque le début d'un processus visant à diviser le pays. « Nous ouvrirons la voie à d'autres provinces qui suivront notre exemple ».
Cette citation peut sembler banale, mais elle fait écho aux récentes positions de PSPP qui a invité des figures comme Éric Duhaime et Maxime Bernier à rejoindre le "camp du OUI". Dans la grande coalition souverainiste, il y aurait de la place pour tout le monde. Même si on tape constamment sur la "gauche radicale", on ouvre grand la porte à des figures de la droite populiste radicale qui n'aiment pas trop Ottawa. Si on prend l'exemple de Maxime Bernier qui a milité toute sa vie au sein de partis fédéralistes, celui-ci semble avoir récemment changé d'idée comme le rapporte cet article du 11 août 2025 :
Les souverainistes ont un nouvel allié insoupçonné : le chef du Parti populaire du Canada (PPC), Maxime Bernier, entend appuyer le camp du OUI dans un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec ou en Alberta pour « briser l'emprise du fédéralisme impérial et ouvrir la voie à une dernière tentative de rééquilibrer notre fédération ».
Soulignons que Maxime Bernier n'est pas vraiment un nationaliste amoureux du Québec (il a élevé ses enfants en anglais et a affirmé en 2011 que la loi 101 n'était plus nécessaire), mais plutôt un conservateur libertarien relayant des théories du complot et des idées trumpistes en sol canadien. Cela dit, Bernier semble aujourd'hui vouloir accélérer la fragmentation du Canada et s'allier aux mouvances de droite indépendantiste au Québec et en Alberta.
Bref, le virage à droite du PQ sur le plan identitaire, économique et géopolitique ne sont pas trois phénomènes isolés ; ce sont trois aspects d'une même stratégie visant à renforcer les alliances avec la droite populiste albertaine et états-unienne, qui ont un intérêt commun à vouloir briser l'unité canadienne.
D'un point de vue séparatiste, cela est tout à fait rationnel et cohérent : les mouvements indépendantistes en Alberta et au Québec se soutiennent mutuellement. Face à l'anticipation du refus d'Ottawa, ils cherchent leur meilleur allié potentiel pour reconnaître la légitimité de leurs revendications : les États-Unis. Ils défendent ainsi leur leur propre "intérêt national" au niveau économique et politique par cette triade Alberta/Québec/États-Unis. Et comme leurs discours s'appuient sur la droite anti-woke, voyant dans le Canada l'incarnation du Mal (libéralisme, multiculturalisme, immigrationnisme), ils défendent une ligne commune tant au niveau idéologique que géopolitique.
Une question de pétrole ?
Un autre signe de cette convergence se trouve autour de l'industrie pétrolière. Tout le monde sait que l'Alberta se positionne parmi les plus grands producteurs mondiaux de pétrole, et ce n'est pas un hasard si les États-Unis cherchent à se rapprocher de cette province pour déstabiliser le Canada et consolider sa mainmise sur ces ressources énergétiques.
Il s'agit bien pour les États-Unis de consolider leurs intérêts, car les compagnies qui exploitent les sables bitumineux en Alberta sont déjà sous contrôle du capital américain. Comme le souligne Karel Mayrand dans un article de l'Actualité : "Derrière le nationalisme pétrolier canadien, c'est l'aigle américain qui tire les ficelles et s'empare des profits". Je cite ici longuement son article À qui appartient vraiment l'industrie pétrolière canadienne ?, car il met en lumière une intégration au niveau économique, énergétique et géopolitique.
Un rapport publié en octobre dernier par le groupe Canadiens pour une fiscalité équitable apporte un éclairage nouveau sur les entreprises qui exploitent les sables bitumineux. On y apprend que quatre membres de l'Alliance nouvelles voies, soit Canadian Natural Resources, Cenovus Energy, Imperial Oil et Suncor Energy, représentent à elles seules 80 % de la production des sables bitumineux. Au total, la propriété de ces quatre entreprises est à 73 % étrangère, dont 60 % américaine. Les deux autres membres de l'Alliance sont ConocoPhillips Canada, filiale canadienne de la pétrolière américaine, et MEG Energy, qui vient d'être rachetée par Cenovus, dont 85 % de la propriété est étrangère. Le lobby veut « énergiser l'économie canadienne », mais il est au service d'intérêts américains.
Par ailleurs, il faut noter le repositionnement du Parti québécois en matière de politique énergétique, qui ouvre maintenant la porte aux oléoducs et gazoducs. Si le mouvement souverainiste et le PQ ont souvent répété leur opposition au pétro-nationalisme canadien, en affirmant que le Québec serait un pays plus vert et vertueux en raison de son hydro-électricité, cette ouverture aux hydrocarbures au dernier congrès du PQ a de quoi étonner. Comme le note cet article de La Presse :
Les projets de gazoduc et d'oléoduc visant à favoriser l'exportation des hydrocarbures de l'Ouest du Canada et à leur trouver des débouchés aux États-Unis ou outre-mer sont revenus à l'avant-scène de l'actualité dans les dernières années. D'ailleurs, l'année dernière, un projet de gazoduc de plusieurs centaines de kilomètres reliant l'Ouest canadien à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, en vue de construire un terminal d'exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), a fait les manchettes.
D'un point de vue moral ou écologique, ce virage du PQ peut sembler étrange, mais d'un point de vue géopolitique, le nouvel alignement sur les intérêts de l'Alberta et des États-Unis offre un autre éclairage. Si le PQ rejette l'État pétrolier canadien (de manière rhétorique), il tisse une alliance avec le nationalisme pétrolier albertain, lequel est subordonné à l'impérialisme américain.
Comme le dit l'adage, "il faut rendre à César ce qui appartient à César" ; le nationalisme au XXIe siècle, en Amérique du Nord, est très bien campé à droite.
Le Québec comme "mauvais voisin"
Le retour de Trump à la Maison-Blanche fut un accélérateur de ce réalignement géopolitique. En janvier 2025, Trump accusa le Canada d'encourager une trop forte porosité de la frontière canadienne avec les États-Unis. Le chef du PQ n'avait pas hésité à dire : "on a été de mauvais voisins".
En gros, il donna raison à Trump concernant ses allégations de laxisme au niveau du trafic d'armes, de fentanyl et d'immigrants illégaux circulant à la frontière. Le discours du PQ depuis la fin de l'année 2022 plaidait déjà pour la fermeture des frontières, notamment au niveau du chemin Roxham qui était considéré comme un symptôme de l'échec du fédéralisme et du caquisme. En réalité, moins de 2% des contrôles migratoires des États-Unis ont lieu au Nord, et moins de 1% du fentanyl saisi aux États-Unis vient de la frontière canadienne. Bref, PSPP a erré en relayant les mensonges du président Trump, sans doute pour calmer la situation.
On sait que depuis le début son deuxième mandat, Trump utilise une foule de prétextes pour imposer sa volonté à l'échelle internationale, y compris auprès de ses voisins et principaux partenaires. Une première stratégie consiste à se plier à ses caprices afin d'éviter des représailles, comme lorsque le gouvernement Trudeau nomma un "tsar du fentanyl" du Canada, quand Mark Carney décida de retirer les contre-tarifs, d'abolir la taxe sur les services numériques des Géants américains, ou d'amadouer Trump pour lui faire entendre raison. Visiblement, ces tentatives d'apaisement n'ont pas fonctionné. C'est une raison pour laquelle Mark Carney a choisi la rupture avec les États-Unis dans son récent discours à Davos, pour ne plus dépendre de leur protectorat toxique.
Malgré les choix étranges et brutaux de l'administration Trump,PSPP considère qu'un Québec indépendant "devra aligner ses politiques économique et militaire sur celles des États-Unis, malgré la guerre tarifaire menée par Donald Trump". Dans cette entrevue du 6 novembre 2025, Paul St-Pierre-Plamondon dit :
Si on se met à jouer aux plus forts avec les États-Unis, et qu'on commence à jouer avec des pays dont les intérêts géopolitiques sont directement opposés aux intérêts des États-Unis, on commence à se mettre les pieds dans les plats. Notre avenir est régional, nous sommes un bloc régional [...] mais au final, en termes de sécurité et d'intérêts économiques, il faut être capables de se parler et de se doter d'une stratégie commune, parce que les démocraties sont fragiles. Notre loyauté commence par le Canada et les États-Unis, ce sont nos partenaires naturels avant toute chose."
À première vue, on pourrait voir là un signe de prudence sur le plan diplomatique. Or, PSPP a objectivement intérêt à ne pas froisser l'administration Trump ou à couper les ponts comme l'a fait Carney au Forum économique mondial de 2026. Un projet de sécession vis-à-vis une "moyenne puissance" comme le Canada n'est pas un pique-nique, une tasse de thé ou un dîner de gala.
Si le Québec devait un jour proclamer son indépendance, il lui faudrait inévitablement une reconnaissance à l'échelle internationale. C'est pourquoi le mouvement indépendantiste québécois requiert des "alliés forts" susceptibles de soutenir son processus d'auto-détermination, sans quoi cela risque de reproduire l'épisode catastrophique de la Catalogne, dont le référendum de 2017 fut écrasé par la force de l'État espagnol, dans une violence inouïe, avec le silence complet des membres de l'Union européenne (UE).
Si l'Europe se prétend souvent vertueuse sur le plan moral et politique, on a pu constaté dans la dernière décennie comment elle a été complice de mesures brutales, que ce soit en imposant un traitement-choc à la Grèce, ou en fermant les yeux sur le génocide à Gaza. PSPP aurait pu amorcé sa stratégie de diplomatie internationale en tissant des alliances avec la France et l'UE, mais il a trouvé plus utile de se rapprocher de l'Alberta et des États-Unis en raison de leur proximité géographique, économique et idéologique. Ce n'est pas bête, malgré tout.
Le Canada comme ennemi #1
Le fait de présenter le Québec comme un "mauvais voisin" des États-Unis a comme corollaire l'idée de présenter le Canada comme un danger existentiel pour les intérêts du Québec et la survie de sa culture. Au niveau des politiques migratoires, le PQ a raison en partie d'identifier l'Initiative du sièclevisant une augmentation drastique de l'immigration au Canada comme un enjeu important ayant des conséquences néfastes sur le Québec. À ce titre, le plan du PQ Un Québec libre de ses choix est une réponse directe à cette augmentation rapide des seuils d'immigration sous le gouvernement Trudeau.
Or, PSPP verse aussi dans l'exagération lorsqu'il prétend que le Canada souhaite délibérément "effacer le Québec" par ses politiques, comme il l'a affirmé au Conseil national du PQ en avril 2024. Bock-Côté a lui-même rajouté une couche en disant que la nation québécoise est vouée à disparaître en raison de ces politiques libérales immigrationnistes, faisant ici écho à la théorie du Grand Remplacement.
Néanmoins, plusieurs analyses ont remarqué que malgré les défis occasionnés par cette augmentation rapide de l'immigration au Canada, il n'est pas possible d'attribuer l'ensemble des problèmes sociaux du Québec à cette cause unique. La crise du logement, l'augmentation du coût de la vie, la perte de repères, le recul du français, tout cela n'est pas exclusivement causé par la seule hausse de l'immigration. Lorsque Legault affirme que 100% de la crise du logement est causée par les travailleurs étrangers temporaires, ou que PSPP soutient que les "seuils astronomiques d'immigration" sont responsables de la baisse de natalité au Québec, c'est de la foutaise.
En somme, tout discours soi-disant "anti-système" qui n'a pas le courage de nommer le capitalisme ou d'autres systèmes d'oppression comme étant à la source de nos problèmes sociaux, se doit d'inventer un bouc-émissaire et/ou un ennemi imaginaire : islamisation, wokisme, totalitarisme communiste chinois, etc.
Dans le cas du souverainisme québécois, c'est surtout le gouvernement fédéral qui serait la source ultime de tous nos problèmes. Ce n'est pas nouveau, hormis le fait que la droite indépendantiste attribue maintenant à l'État canadien d'autres intentions : favoriser l'islam radical, le wokisme, l'immigration de masse pour accélérer la "noyade démographique", etc.
C'est pourquoi le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet a récemment affirmé que le Québec devrait plus craindre le Canada que les États-Unis. Le fait de minimiser la menace de l'impérialisme américain tout en dramatisant les risques que font peser la fédération canadienne sur le Québec n'est pas un fait accidentel ou anodin ; cela fait partie d'une stratégie géopolitique.
Démembrer le Canada
En résumé, PSPP semble souhaiter une alliance, voire un protectorat avec les États-Unis, les deux entités ayant comme intérêt commun d'affaiblir le Canada sur le plan politique et économique. Cela n'est pas fou d'un point de vue géopolitique : l'administration Trump cherche à réaffirmer sa puissance impériale sur l'hémisphère Nord, et a donc intérêt à appuyer les velléités séparatistes au Canada, qu'elles viennent de l'Alberta ou du Québec.
Le mouvement indépendantiste québécois, sous hégémonie péquiste, a tout intérêt à présenter le Canada et ses alliés comme l'ennemi #1 de l'intérêt national du Québec, et à ménager l'administration Trump et les États-Unis qui représentent un "allié potentiel" dans l'éventualité d'une rupture avec l'État canadien. Cela explique pourquoi PSPP, s'il n'endosse pas l'ensemble des mesures de Trump, évite de critiquer les États-Unis depuis 2025. Lui et d'autres députés comme Pascal Paradis montent aux barricades dès que le Canada signe une entente avec la Chine pour 40 000 voitures électriques. PSPP a raison de rappeler que la Chine est une "dictature communiste et totalitaire". Mais pourquoi reste-il silencieux sur le virage fasciste et autoritaire aux États-Unis ?
Dans une entrevue de TVA
avec l'animateur Paul Larocque, PSPP critique le fait que Carney souhaite multiplier des ententes avec des régimes autoritaires comme la Chine, la Russie, le Qatar ou l'Iran, en omettant soigneusement de nommer les États-Unis. Lorsque Larocque évoque le fait que les États-Unis ne respectent pas davantage le droit international, PSPP admet du bout des lèvres "de moins en moins, c'est un bon point", pour aussitôt changer de sujet. Le chef du PQ adopte donc une approche timide, prudente ou de "désescalade" vis-à-vis l'Amérique trumpiste, car il a objectivement intérêt à nouer une alliance à long terme avec les États-Unis si le Québec souhaite se séparer du Canada.
C'est compréhensible, mais vaut-il mieux s'allier aux États-Unis sous Trump qui souhaite conquérir l'ensemble des Amériques, ou bien faire un partenariat ciblé avec la Chine, des pays de l'Union européenne et d'autres nations à travers le monde comme le suggère Carney ?
Si Paul St-Pierre-Plamondon reprochait récemment au milieu culturel québécois son "aplaventrisme" face au Canada, en affirmant que les artistes "manquent de loyauté envers le milieu culturel francophone parce que le régime fédéral travaille explicitement à les affaiblir", on pourrait lui reprocher au même titre qu'il succombe lui aussi à une forme d'aplaventrisme face à l'administration Trump.
Si PSPP veut maximiser ses chances de créer un Québec indépendant en misant sur la realpolitik, il semble privilégier la loyauté envers l'impérialisme américain, en espérant y trouver là une protection de ses intérêts. Par le fait même, il risque d'arrimer l'indépendance politique du Québec à sa vassalisation par les États-Unis. Voilà un beau projet de "souveraineté".
Le cas de la Biéolorussie
C'est pourquoi nous aboutissons sur une analogie avec la Biélorussie. Ce petit pays d'Europe de l'Est, situé à proximité de la Russie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et l'Ukraine, a acquis son indépendance en 1991 dans le sillage de l'effondrement de l'Union soviétique. Malgré son indépendance formelle, ce pays reste un État russophone largement inféodé aux intérêts de la Russie, avec une économie de marché et un régime autoritaire dominé par le président Alexandre Loukachenko qui est au pouvoir depuis 1994. La Biélorussie est largement considérée comme un État vassal de la Russie de Vladimir Poutine. Dépendante économiquement et militairement, elle sert de base arrière stratégique pour Moscou, tout en harmonisant sa législation avec la Russie.
La question se pose donc de savoir si la création d'un Québec indépendant, dans le sillage d'un affaiblissement de l'État canadien et d'un alignement stratégique avec l'impérialisme américain, reproduirait une dynamique similaire. Assisterons-nous à la création de l'État indépendant du Québec, souverain au niveau politique, mais inféodé aux intérêts économiques et militaires des États-Unis, tout comme la Biélorussie avec la Russie ?
Cela semble relever de la science-fiction, mais le scénario d'une alliance entre la droite indépendantiste de l'Alberta, le mouvement souverainiste québécois et l'impérialisme américain nous mène tout doit dans cette direction ; le Québec serait appelé à devenir un État formellement indépendant, mais un État vassal des États-Unis, aligné sur ses politiques économiques et militaires comme le rappelle PSPP.
Certains objecteront sans doute que ce rapprochement entre le Québec et la Biélorussie est une fausse analogie, que PSPP n'a jamais prétendu faire une alliance avec les États-Unis, que tout ce texte n'est qu'une fabulation ou un procès d'intention pour disqualifier le projet souverainiste en bloc. Mon seul objectif serait d'associer la démarche indépendantiste au trumpisme et à l'autoritarisme. Soulignons ici que ce n'est nullement mon intention, et voici pourquoi.
1. Je suis personnellement indépendantiste, même si je ne considère pas l'indépendance comme une valeur suprême ou un idéal supérieur à toute autre considération (comme la démocratie, la justice sociale, etc.). Si jamais le projet d'indépendance était instrumentalisé, coopté, détourné ou récupéré pour en faire un projet politique hostile à d'autres valeurs importantes (comme les droits humains) ou pour vassaliser notre pays à une superpuissance impérialiste, disons que j'aurais quelques hésitations avant de voter Oui.
2. Si l'objectif de PSPP était simplement de chercher des appuis à l'international pour obtenir un soutien à sa démarche référendaire (y compris l'Alberta), il n'y aurait pas de problème en soi. L'enjeu devient plutôt l'alignement idéologique, économique et géopolitique du PQ avec les forces de droite populiste, au Canada et aux États-Unis, qui semblent devenir les "premiers alliés" de PSPP dans la dernière année. C'est d'abord cet alignement qui me semble dangereux, en amenant le mouvement indépendantiste sur la mauvaise voie en termes de diplomatie internationale.
3. Si PSPP voulait dissiper cette impression d'alignement avec la droite albertaine et l'administration Trump, il faudrait minimalement que le PQ exprime des critiques plus fortes et assumées à l'endroit de l'Alberta et des États-Unis. Si l'alliance avec l'indépendantisme albertain n'est pas particulièrement inquiétante en tant que telle, le silence du PQ et du mouvement nationaliste à l'endroit du fascisme aux États-Unis est assez préoccupant.
4. L'alignement entre le discours de PSPP et celui de Mathieu Bock-Côté se fait déjà sentir sur la question identitaire depuis 2023. On pourrait y avoir là une convergence au niveau de la politique intérieure du Québec ; mais il semble aussi y avoir un alignement au niveau géopolitique, qui est à mes yeux encore plus grave et compromettant.
Dans son dernier livre Les Deux Occidents, Bock-Côté met en évidence la fracture entre l'Amérique trumpienne et l'Europe progressiste, et on sait évidemment vers qui son cœur balance. S'il n'endosse pas chaque fait et geste de Donald Trump, Bock-Côté voit dans le mouvement qui le porte un réveil des peuples contre le "wokisme totalitaire". Bien que Bock-Côté évite soigneusement d'appuyer directement le dirigeant de la Maison-Blanche, sa pensée s'aligne aisément sur la mouvance trumpiste, populiste, autoritaire et hyper-conservatrice.
On me dira enfin que Bock-Côté ne soutient pas Trump, avec son style grossier et brutal. Mais il minimise, banalise, normalise et même justifie le virage de droite décomplexée et anti-démocratique qui sévit actuellement aux États-Unis. Qui plus est, il diabolise l'Europe avec ses valeurs libérales et la défense de l'État de droit, qu'il associe à une forme de "soviétisation", rien de moins. Le "totalitarisme woke" ou chinois seraient donc les deux principales menaces pour nous actuellement, et non l'autoritarisme fascisant aux États-Unis.
De son côté, PSPP ne fait pas l'éloge de l'Amérique trumpienne, mais il reste assez silencieux sur ses dérives, et n'ose pas nommer les excès actuels de l'extrême droite, au Sud de la frontière ou au Québec même. Si le chef du PQ avait comme stratégie de critiquer à la fois les menaces de la gauche radicale et de l'extrême droite, en prétendant incarner un "centre politique raisonnable", alors on pourrait mieux saisir son engagement envers l'État de droit et la démocratie.
Or, je n'ai pas vu PSPP critiquer l'extrême droite ou le fascisme une seule fois depuis 2023. Je me trompe peut-être, et il me faudra des contre-exemples pour me prouver le contraire. Le principal ennemi du PQ reste Mark Carney et la "gauche radicale", qui seraient des alliés du statu quo et l'incarnation d'un régime autoritaire hostile aux intérêts du Québec. La principale menace serait la "louisianisation" de la nation québécoise, soit une forme de lente assimilation comparable à celle des francophones en Louisiane depuis plus de trois siècles.
Le récit selon lequel le Québec serait menacé d'une lousianisation relève du fantasme, mais la formule reste parlante et évocatrice pour une partie du mouvement nationaliste et indépendantiste. Dans le même esprit, je souhaite proposer un contre-discours montrant que la stratégie géopolitique du PQ dans les derniers mois nous mène plutôt vers une biélorussisation du Québec : un État indépendant sur papier, mais un pays vassal des États-Unis ; un pays sans souveraineté économique ou militaire, mais en français. Ainsi, à moins d'un changement de stratégie au niveau géopolitique, le principal véhicule du mouvement indépendantiste au Québec semble acquiescer tacitement à sa vassalisation par l'impérialisme américain.
Si PSPP détourne le discours de Carney en affirmant : "Combien de fois le Québec a été au menu au lieu d'être à la table ?", il semble paradoxalement offrir le Québec au menu de Donald Trump. Si le Québec veut véritablement être à la table des nations libres et des "puissances intermédiaires", il devra rompre avec le populisme autoritaire de droite et l'impérialisme américain. En sera-t-il capable ? Là est la question.

Le peuple québécois est convoqué au rendez-vous de l’indépendance
Tant le PQ avec ses livres bleus que les Libéraux provinciaux, et même fédéraux avec leur discours des Plaines d'Abraham devenu in extremis celui de la Citadelle, font tout pour que l'épine dorsale de la prochaine élection québécoise l'automne prochain soit l'accès à l'indépendance. En rajoutent les déboires de la troisième voie qui sombre avec la CAQ. Québec solidaire, l'autre parti indépendantiste, une fois qu'il ait affirmé que contrairement au PQ veut « un pays qui est écologiste, un pays qui reconnaît la souveraineté des peuples autochtones. Un pays qui est inclusif, accueillant envers tout le monde ». Mais il abandonne tout l'espace médiatique au PQ et aux fédéralistes en restant coi sur le sujet à quelques interventions Facebook près mais hors conjoncture.
Les Solidaires en danger faustien de devenir le pot de terre du pot de fer péquiste
Taper sur le clou de la hausse du coût de la vie sans démontrer que l'indépendance faciliterait cette lutte (et sans articulation avec la lutte climatique) suggère que cet enjeu se résout dans le cadre du statuquo. La pauvreté si ce n'est le ridicule des revendications mises de l'avant en témoignent. Idem en ce qui concerne les rares interventions écologiques. Le discours Solidaire a dressé une muraille de Chine entre son aspect largement dominant mais déficient de défense des travailleuses et travailleurs, et son aspect dominé de promotion de l'indépendance. À ce rythme-là Québec solidaire se positionne sur la défensive comme second violon du PQ tant que l'indépendance s'affirme comme l'enjeu de l'urne. Ainsi coincé, lors de la campagne électorale Québec solidaire est voué à être le pot de terre de l'alliance avec le pot de fer péquiste. On sait ce qu'il advint du premier !
Le PQ mettra les Solidaires au pied du mur de s'embarquer avec lui dans une alliance indépendantiste quelque soit son contenu socio-économique. Ce contenu, étant donné le rapport de forces, sera par défaut celui du PQ soit néolibéral, identitaire et pro-étatsunien. La parade d'invoquer une alliance de la société civile pour noyer le PQ, invoquée par le porte-parole homme Solidaire, fait fi de la réalité trébuchante de sa direction politique. C'est en fait une forme de capitulation. Ce sera un choix faustien, face tu trahis la nation, pile tu t'alignes avec la tendance mondiale néofascisante. La seule façon d'éviter ce piège est de prendre l'initiative. Il est plus que temps, à peine plus de six mois de l'officielle campagne électorale, de prendre le taureau par les cornes à la manière de la tactique électorale Mamdani peu importe son cul-de-sac stratégique d'aile gauche Démocrate.
Il n'y a rien ni de magique ni d'un casse-tête à tricoter dans une même trame les enjeux social, national et écologique. Pour faire concret, prenons l'exemple de la crise du logement qui est aussi un aspect crucial de la crise du coût de la vie. Pour une population légèrement inférieure à celle du Québec, l'équipe Mamdani s'est engagée à « [tripler] la production de la ville en matière de logements abordables à perpétuité, construits par des syndicats et à loyer régulé – en construisant 200 000 nouvelles unités au cours des 10 prochaines années. » Serait-il sorcier pour Québec solidaire de s'engager pour la période de son mandat à construire 100 000 logements sociaux, publics et coopératifs, à la fine pointe de la technologie écoénergétique, doté de toits verts et/ou de panneaux solaires de sorte que ces logis aient une consommation énergétique (quasi-)nulle ? À gauche, n'est-on pas d'avis que le logement est un droit et non une marchandise et que la crise climatique est la priorité des priorités ?
Le fédéral et le PQ à sa suite sacrifient le droit au logement à la doctrine « Donroe »
La politique fédérale, qui est aussi celle de la nationaliste-identitaire CAQ et qui serait celle du soi-disant indépendantiste-identitaire PQ ne prend pas cette direction mais celle d'une mince couche de logements à majorité « abordables » liés au marché et non à la capacité de payer, soit une goutte d'eau pour étancher la soif de logements populaires. Ce parent pauvre de la politique générale fédérale est sacrifié à ses priorités extractivistes, tant fossile que minière pour le tout-électrique, et celles militaires, pour s'aligner sur les desiderata du trumpisme. Ne nous méprenons pas sur la diversion des idéologues fédéralistes qui, pour maintenir la fiction de la résurgence du nationalisme canadien, font croire que ces politiques visent l'indépendance économique du Canada et à contrer la menace étatsunienne du 51e état dans le sillage de la menace de mainmise sur le Groenland.
Le patronat canadien, en exportant massivement ses capitaux aux ÉU depuis le début de la décennie 2010 (voir le graphique de Statistique Canada), tendance que renforcera le protectionnisme trumpien, se plie déjà à la doctrine « Donroe » abandonnant la production manufacturière pour se spécialiser comme pourvoyeur de matières premières et comme frontière Nord à renforcer militairement l'Amérique trumpienne. Dans le stratégique secteur pétrolier et gazier, la propriété canadienne est déjà entremêlée à celle étatsunienne dont les investisseurs institutionnels qui paraissent dominer cette industrie au Canada. Ne reste plus que la production automobile et l'avionnerie comme majeurs secteurs manufacturiers mais fort menacés. Le cri du cœur de la bourgeoisie canadienne, par le discours de Davos de son Premier ministre, n'a comme but que de commercialement et diplomatiquement limiter les dégâts et d'embrumer l'opinion publique.
Les indépendantistes timoré-e-s se réfugient dans les bras du banquier vire-capot
Il ne manque pas d'indépendantistes québécois-e-s qui traumatisé-e-s par l'offensive trumpienne et concient-e-s de la grande vulnérabilité du Canada sont prêt-e-s à s'en remettre armes et bagages au rassurant Premier ministre banquier, ex dirigeant non pas d'une mais de deux banques centrales (Grande-Bretagne et Canada) puis ex co-dirigeant du plus grand gestionnaires d'actifs du Canada (Brookkfield Corporation) gérant un actif de 1000 milliards $US. Comment ne pas se sentir entre bonnes mains avec ce super-banquier au pedigree impressionnant qui selon une journaliste économique de Mediapart est « le premier des banquiers centraux et des régulateurs à souligner la sous-estimation systématique des risques posés par le changement climatique, et leurs répercussions sur l'ordre du monde ».
Mais voilà que ce super-banquier soi-disant écologiste qui a contribué au lancement de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ) lors de la COP26 à Glasgow en novembre 2021, alliance qui par la suite a laissé tomber ses engagements, vire complètement capot à titre de Premier ministre du Canada reniant même les faiblardes politiques climatiques de son prédécesseur :
Mark Carney décide de remettre les énergies fossiles au cœur de la stratégie économique canadienne, avec l'ambition de faire du pays une « superpuissance énergétique ». Il autorise, ainsi, un projet d'expansion du terminal de gaz naturel liquéfié de Kitimat, afin de doubler sa capacité annuelle d'exportation et signe un accord sur la construction d'un nouvel oléoduc qui pourrait acheminer, quotidiennement, un million de barils de pétrole, de l'Alberta vers la côte ouest.
Ce choix suscite une forte controverse, car il va à l'encontre des engagements pris par le Canada en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Réseau Action Climat lui décerne le prix satirique de « fossile du jour » à l'occasion de la Conférence de Belém de 2025 sur les changements climatiques — où Mark Carney ne s'est pas déplacé —, tandis que Steven Guilbeault démissionne du gouvernement.
Il décide, également, d'abroger la taxe carbone, suspend l'obligation pour les constructeurs automobiles d'atteindre 20 % de ventes de véhicules zéro émission à partir de 2026, et fait voter une loi qui accélère les projets d'« intérêt national », en contournant la législation sur la protection de l'environnement. D'autre part, le budget fédéral privilégie des mesures favorables au secteur pétrolier et gazier (subventions, crédits d'impôt...), au détriment de politiques de transition énergétique.
Une politique d'alliance ne se sacrifiant pas pour l'axe Calgary-Toronto pétrogazier
Les indépendantistes timoré-e-s opteraient pour le statuquo du Canada pétrolier et gazier soutenu plus que jamais par le capital financier et qui fonce tête baissée dans le gouffre de la terre-étuve. Leur argument ultime est que pour faire face à Trump il faut au moins un grand pays du G-7… qui ne fait pas le poids ni économiquement ni militairement face aux ÉU. D'un, la politique canadienne cherche d'abord à se conformer aux volontés des ÉU incluant sur le plan militaire y compris en ce qui concerne la hauteur du budget de la guerre. De deux, le Canada — c'est là la substantifique moelle du discours de Davos — mise sur une politique d'alliance tant pour faire face aux turbulences commerciales et à la volonté trumpienne de désindustrialiser le Canada que pour défendre ses frontières.
Une telle politique d'alliance, le Québec indépendant en serait parfaitement capable, y compris de s'allier au Canada dans la mesure de ses intérêts, et mieux encore en termes de politique climatique car il ne lui serait pas nécessaire de défendre becs et ongles le complexe auto-pétrole-gaz qui définit l'économie canadienne. Ne resterait plus, économiquement parlant, que de se libérer de l'extractivisme minier du tout-électrique lequel en plus le force à importer une pléthore d'autos électriques. C'est cette dépendance vis-à-vis les ÉU trumpistes et le Canada chauvin que veut le PQ et à propos de laquelle Québec solidaire reste pour le moins ambigu.
La libération nationale pour contrer le trumpisme par une société du soin et du lien
Le peuple québécois a besoin de son indépendance pour choisir et construire cette société du soin et du lien en radicale décroissance matérielle. Pour aller au fond des choses, c'est moins une question économique qu'une politico-idéologique de libération nationale vis-à-vis le mépris chauvin ou condescendant du conquérant. Aller à contre-courant de la néofascisation du monde à la barbe du voisin trumpiste ne peut pas être le lot d'une nation soumise et prostrée s'enfermant dans la peur xénophobique et même raciste comme le propose le PQ. Ce serait au mieux une pseudo indépendance qui n'aurait rien à voir avec la libération nationale. Cette indépendance factice déboucherait sur un p'tit Canada avec un duplessiste flag s'ul hood masquant la crue réalité d'une Biélorussie marionnette des ÉU en retour de son soutien intéressé et exigeant.
À cet égard, Québec solidaire a raison de faire appel à une indépendance inclusive et en harmonie avec les nations autochtones. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. C'est certes un signal fort que la porte-parole femme du parti soit d'origine palestinienne comme ce l'était pour l'identité musulmane de Mamdani. Est-ce que ça se traduirait par une politique de frontières ouvertes laquelle pourrait signifier pour le prochain mandat l'accueil annuel égal à 1% de la population québécoise sans compter les personnes réfugiées, et certainement pas une politique de l'immigration à la PQ encore plus tatillonne et restrictive que celle de la CAQ ? Québec solidaire serait-il prêt à prôner une république fédérative partageant le territoire de la province canadienne du Québec avec les nations autochtones et inuit mêlant gouverne exclusive et co-gouvernement et dont la pemière étape pour le prochain mandat pourrait être la cogestion de la forêt y compris leur consentement libre et éclairé, c'est-à-dire leur droit de veto ?
Marc Bonhomme, 31 janvier 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

Haroun Bouazzi ne se représentera pas : Le début de la fin pour Québec Solidaire (QS) ?
Après Catherine Dorion qui en avait long à dire sur l'esprit de « clan » qui régnait autour de GND et Émilise Lessard-Thérien qui avait fait le même constat, voilà que celui ayant osé, contre vents et marées, appeler un « chat » un « chat » en ce qui concerne la xénophobie ambiante dans nos institutions « démocratiques », quitte le navire, préférant, comme il le dit dans un courriel accompagnant une Infolettre de QS : « [s'impliquer] au sein de la société civile pour défendre la justice sociale et porter les luttes qui nous rassemblent. »
Ajouté aux prévisions « désastreuses » des derniers sondages sur les intentions de vote (QS arrive bon dernier, derrière le PCQ de Éric Duhaime) et aux démissions « spectaculaires » des deux leaders les plus médiatisés du parti, dont la « tiédeur » idéologique n'avait d'égale que leur hautaine arrogance vis-à-vis la base « militante », on est en droit de se demander s'il y a une place pour un parti de gauche au Québec qui ne s'évertuera pas à se saborder à la première occasion.
Pourtant, la « demande » n'est pas en reste, c'est l'« offre » qui est défectueuse ou qui, lorsqu'elle existe, tente de la détourner à des fins autres que celles qu'elle s'est donnée à l'origine. Ces fins sont :
1° Un arrimage concret et durable aux revendications de la société civile pour une changement « radical » de paradigme concernant nos modes d'exploitation/production/consommation « capitalistes ».
2° Une plus grande part de démocratie « directe » qui donnerait d'autant plus de pouvoir de décision à ceux qui la revendiquent qu'ils sont les premiers à « trinquer » lorsqu'en haut lieu, on s'inquiète plus du sacro-saint équilibre budgétaire (jamais atteint de toute façon) que les coupes dans les programmes sociaux, l'allégement fiscal pour les contribuables les mieux à même de renflouer les finances publiques ou la stigmatisation grandissante des nouveaux arrivants qu'on accuse (à tort) d'aggraver encore plus la crise du logement, de contribuer au recul du Français et de remettre en question le principe de la laïcité de l'État (made in Québec).
3° Une prise de distance « claire », tranchée et « conséquente » avec les mouvements d'extrême-droite dont les politiques délirantes pourrissent le tissu social partout en Occident, semant le chaos, la division et le désordre en nous rapprochant toujours un peu plus d'une troisième guerre mondiale entre puissances nucléaires.
Que ce soit à Ottawa ou à Québec, au-delà des discours officiels d'« indignation » conçus sur mesure pour épater (enfumer) la galerie, les velléités guerrières venues du Sud de la frontière, tout comme celles gesticulant outre-Atlantique, constituent une bonne nouvelle pour le complexe militaro-industriel ainsi que pour tous ceux qui, au Nord de cette frontière, comptent bien, pour l'occasion, ramasser les miettes qui vont s'éparpiller suite au festin auquel sont conviées les grosses pointures qui vont s'empiffrer à qui mieux mieux à même les nouveaux investissements publics, sous prétexte d'une légitime défense contre l'ennemi (ou « les » ennemis) qui fomente(nt) le projet d'anéantir l'Occident parce qu'envieux de ses « valeurs » séculières : la Chine, la Russie, les BRICS, les Palestiniens et ceux (tous « terroristes » autant qu'ils sont) qui appuient leur droit à l'autodétermination, les ONG engagées dans la défense des droits de l'Homme, l'ONU et ses instances (CJI), la CPI et… les extraterrestres !
Les historiens versés dans l'analyse des phénomènes de fascisation le disent clairement : aussi « charismatiques » puissent-ils être, les leaders d'extrême-droite ne peuvent mener à terme leurs projets démentiels que si une part importante de l'élite (politique, économique, financière, industrielle) y voit une « occasion », une « opportunité » de faire de bonnes affaires, d'augmenter leur influence parlementaire, de s'élever encore plus dans l'échelle sociale, de suivre le courant somme toute « inoffensif » qui a l'immense mérite de redonner au « Peuple » sa fierté perdue.
Dans les années 1930, les industriels allemands se sont « gavés »1 de deutsch mark en convertissant leurs usines automobiles en usines d'armements (munitions, artillerie, chars d'assaut — Panzers, avions de combat — Luftwaffe), la droite allemande traditionnelle (très ancrée dans l'aristocratie) a vu dans le Parti ouvrier allemand national-socialiste (Parti Nazi) un allié de « circonstance » qu'elle allait pouvoir maîtriser en expurgeant de ses rangs les éléments les plus perturbateurs (SS, SA), lui permettant ainsi de se maintenir au pouvoir (avec les privilèges qui, de tout temps, lui sont « naturellement » dus), les classes moyennes se sont senties en sécurité derrière le discours antisémite et anti-bolchevique (tout sauf le « communisme ») d'Adolf Hitler qui leur garantissait, ainsi, leur droit de propriété auquel elles sont attachées plus que tout.
Cette complaisance, cette complicité, cet aveuglement volontaire, cette fausse naïveté expliquent en bonne partie l'étrangeté du fait que des « bouffons », des clowns, des incompétents auto-revendiqués et des « branleurs » de premier ordre comme Adolf Hitler, Benito Mussolini, Donald Trump, Jair Bolsonaro, Javier Milei puissent acquérir autant de pouvoir et faire l'objet de tant de dévotion de leur personne alors que chacun pris isolément ne peut que provoquer rire, perplexité, étonnement et incrédulité face à leur réel dangerosité. Dans un contexte socio-politique plus apaisé, ces personnages évolueraient à la marge et le rayonnement de leur toxicité n'aurait pas l'ampleur qu'il a dans un autre contexte, comme celui dans lequel nous nous trouvons actuellement.
4° Un réajustement de la place du parlementarisme dans une démocratie libérale d'obédience anglo-saxonne comme celle qui nous a été imposée après la Conquête de 1760 (plus précisément, par l'Acte constitutionnel de 1791). Le statut quo « institutionnel » voulu par à peu près tous les partis au Canada comme au Québec défavorise d'emblée la gauche (social-démocrate, social-libéral mais surtout libertaire et anarchiste) dans la mesure où règne un conservatisme formaliste, procédural, idéologique et corporatiste qui finit par prendre des allures surréalistes et rend presque impossible tout changement d'envergure dans la façon de siéger, de gouverner, de meubler le temps passé sur les bancs de l'Assemblée et de nouer des relations vivantes et dynamiques entre la députation et leurs commettants.
Le « clivage » entre élus et électeurs, à la base même d'une démocratie de type parlementaire, s'est accentué depuis le dernier quart du vingtième siècle et constitue à la fois une cause et une conséquence du recul des valeurs démocratiques observé partout en Occident (même par les médias mainstream), alors même que le pouvoir de l'argent, accompagné d'idéologies suprémacistes, transhumanistes et néofascistes (toutes arrimées au social-darwinisme), s'attaque, comme le veut la tradition libérale « classique », à l'État Social (ce qu'on a appelé, dans un relent d'esprit religieux, l'État- « Providence ») en le démembrant morceau par morceau pour garder uniquement ce qui sert directement ses intérêts, à savoir le contrôle de la monnaie (par la Banque centrale) et l'utilisation « légale » des forces de répression, au National (renforcement de l'État policier en guise de politique intérieure) comme à l'International (Budget de la défense toujours bonifié au détriment du financement des programmes sociaux, dépenses militaires astronomiques sur le dos des contribuables, soutien indéfectible au complexe militaro-industriel et à l'industrie des hydrocarbures qui en assure le fonctionnement).
Dans ce contexte, se contenter de faire de la figuration à l'Assemblée Nationale en prétendant servir ainsi le Peuple consiste à nourrir l'illusion que le système parlementaire, tel qu'il est aujourd'hui constitué et fonctionne « normalement », peut encore être réformé par ceux qui ont tout intérêt à le maintenir dans son état actuel d'inefficacité chronique. Que ce soit par l'utilisation abusive du « Bâillon », du virage à 180° concernant la réforme du mode de scrutin (pour des raisons « électoralistes » à peine voilées), promesse maintes fois réaffirmée à partir de 2018, ou l'augmentation « indécente » du salaire des parlementaires alors que l'État tergiverse constamment pour offrir des conditions de travail « décentes » aux employées du secteur de la santé, de l'éducation et des services sociaux en général, la classe « politique » s'est délibérément enfermée dans un huis-clos permanent, n'ayant de compte à rendre qu'à l'« opinion » dont les médias se feraient les fidèles courroies de transmission alors qu'ils contribuent largement à l'influencer.
Un parti de gauche doit de toute évidence (et de toute urgence) porter au niveau des institutions « bourgeoises », aussi insensibles et imperméables puissent-elles être au changement nécessaire, les revendications de la base « militante » (agissante, réflexive et critique), quitte à bousculer les habitudes, à provoquer le scandale et à faire perdre la tête aux éditocrates, chroniqueurs patentés et autres adeptes du commérage parlementaire. QS devrait s'inspirer de ses camarades de La France Insoumise (LFI) chez nos cousins germains (outre-Atlantique) : à peu près tout le monde (gauche caviar, droite, extrême-droite, extrême-centre) tire à boulets rouges sur les Insoumis juste pour avoir aligner des mots comme : « taxer les riches », « imposer les gros patrimoines », « redistribuer la richesse produite en amont », « financer les programme sociaux plutôt que baisser les impôts des milliardaires », etc.
On n'y échappera pas. La gauche n'a pas à demander la permission aux élites (politiques, économiques, financières, médiatiques) de pouvoir agir dans le sens de la justice sociale. Elle doit la considérer comme un devoir « moral » et prendre les moyens nécessaires pour renverser le rapport de force en sa faveur, que ce soit « concrètement » (mobilisations citoyennes et parlementaires, manifestations publiques, boycottages, désobéissance civile non-violente) ou « abstraitement » (travail idéologique, pédagogie de l'engagement citoyen, développement de l'esprit « critique », culture du débat démocratique). Elle ne peut reporter constamment dans un futur idéalisé le moment d'affronter la tempête politico-médiatique qui va poindre à l'horizon de la res publica suite à des prises de position « radicales » (ne pas confondre avec « extrémistes ») en matière de mesures anticapitalistes, pro-socialistes (peu importe leurs déclinaisons : socialistes démocratique, libéral, anarchiste, libertaire), environnementalistes, antimilitaristes et indépendantistes. Il n'est plus temps de dorer la pilule ou d'essayer de tergiverser, c'est l'avenir de l'Humanité qui est en jeu.
Mario Charland
Note
1. L'expression est de Johan Chapoutot, spécialiste du nazisme, qui établit un lien de cause à effet direct entre l'appétit insatiable des grands entrepreneurs européens (au premier quart du vingtième siècle) et la montée de l'extrême-droite qui, par ses politiques autoritaires (antisyndicales, légalement anti-ouvrières, antidémocratiques), représente une sécurité pour les investissements et constitue une assurance pour l'accumulation continue du capital.
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Projet de loi 9 et prières collectives en public – Une atteinte claire à la liberté de religion, mais aussi une menace pour la liberté d’expression de toustes les Québécois·es
Le gouvernement du Québec a déposé ce 27 novembre un projet de loiinterdisant, sauf exception, les pratiques religieuses collectives sur les voies publiques et dans les parcs, élargissant les interdictions de port de signes religieux des CPE à l'université et restreignant les accommodements religieux. La Ligue des droits et libertés et l'Association canadienne des libertés civiles, ainsi que de nombreuses voix de la société civile, dénoncent à nouveau l'instrumentalisation de la notion de laïcité de l'État pour justifier une violation de la liberté de religion. Nous décrions également l'approche du gouvernement, que nous considérons comme discriminatoire.
Tiré du site de la Ligue des Droits et Liberté
Lettre ouverte publiée dans La Presse, le 27 novembre 2025.
Anaïs Bussières McNicoll, Directrice du programme des Libertés fondamentales, Association canadienne des libertés civiles
Laurence Guénette, coordonnatrice et porte-parole, Ligue des droits et libertés
Soulignons que ce projet de loi ne bafoue pas uniquement les droits des minorités religieuses. Ce sont tous les Québécois et Québécoises – croyants et non-croyants – qui doivent s'alarmer de cette nouvelle limite à l'expression en public.
D'entrée de jeu, rappelons que la laïcité de l'État signifie de séparer le politique et le religieux, et d'assurer la neutralité de l'État face aux croyances et non-croyances de la population. Ce principe ne signifie aucunement d'effacer le religieux de l'espace public.
Non seulement les prières collectives publiques sont loin de constituer un réel enjeu au Québec, mais qui plus est, elles ont tout à fait leur place dans une société libre et démocratique.
On ne peut d'ailleurs passer outre au fait que cette offensive du gouvernement fait suite à des prières publiques spécifiques qui ont fait les manchettes récemment. Les rares exemples évoqués s'inscrivaient dans le contexte de manifestations en soutien au peuple palestinien, qui subit ce qu'unecommission d'enquête de l'ONU et des experts internationaux en la matière qualifient explicitement de génocide. Le contexte de ces moments de recueillement collectif observés à Montréal ne peut être ignoré – tout comme le danger, pour une démocratie, que pareille expression soit censurée par l'État.
Climat d'intolérance
Une quasi-interdiction de prières collectives dans l'espace public ne répond à aucune lacune juridique. Elle entrave plutôt les libertés civiles et alimente un climat d'intolérance et de délation entre concitoyens et concitoyennes. En effet, la législation canadienne et québécoise encadre déjà les rassemblements publics, qu'ils soient ou non de nature religieuse. Advenant qu'un rassemblement soulève des enjeux de sécurité, les autorités disposent déjà de leviers et normes en matière d'ordre public et de sécurité routière leur permettant d'intervenir. La société civile doit d'ailleurs exercer une vigilance constante pour s'assurer que les lois et règlements en la matière, et leur application, respectent la liberté de réunion pacifique, la liberté d'expression et les autres libertés civiles protégées par nos chartes et essentielles à l'exercice de la démocratie.
Censurer l'expression en public sur la base de son caractère religieux est aussi dommageable pour une démocratie que ne le serait de censurer l'expression d'activistes féministes, syndicalistes, indépendantistes, étudiants ou climatiques au motif que leurs propos ou actions offensent, déplaisent ou dérangent.
Le Québec d'aujourd'hui, dans toute sa richesse et sa diversité, est le fruit de nombreuses luttes socio-économiques et politiques menées sur la place publique. Le mouvement féministe des années 1960 et le plus récent mouvement d'action climatique, tout comme les mouvements syndicalistes, indépendantistes et étudiants, ont tous un point en commun : ils ont eu recours aux manifestations pour sensibiliser la population à leur cause et critiquer le statu quo, dans l'espoir d'être entendus par le gouvernement et de provoquer un changement.
L'expression critique génère forcément des réactions variées. Les manifestations pacifiques perturbatrices peuvent aussi créer de l'inconfort, tout comme le fait de voir des concitoyens méditer ou prier dans un espace public.
Cela ne justifie pas pour autant une approche qui est à nos yeux répressive, arbitraire et autoritaire. Au contraire, un inconfort passager fait partie de la vie dans une démocratie, dont une des pierres angulaires est ce droit fondamental qu'a chacun d'exprimer librement en public ses croyances et opinions.
Contrairement à ce que le premier ministre du Québec a laissé entendre, il n'en revient pas à son gouvernement d'être l'arbitre de « ce qu'on veut voir – ou pas – au Québec ». Sous le couvert de protéger la population contre le prétendu fléau des prières de rue, le gouvernement du Québec s'attaque en réalité à notre droit fondamental d'exercer notre liberté de réunion pacifique et de nous exprimer d'une manière qui déplaît à certains, y compris au gouvernement.
Le gouvernement du Québec a déjà porté atteinte de manière éhontée à la liberté de religion de certains employés de l'État. Mais pour la première fois, il annonce son intention d'élargir cette violation de droits à l'ensemble de la population ; c'est un énorme pas qu'il entend franchir. En interdisant les prières collectives dans l'espace public au motif qu'elles importunent certains, le gouvernement du Québec s'avance davantage sur une pente glissante à laquelle tous les Québécois et Québécoises devraient s'opposer.
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Pour une clause grand-père
La présidente de la CSN, Caroline Senneville, et le Syndicat des professeurs et professeures de l'Université du Québec à Montréal–CSN, accompagnés de quelques-uns de ses membres affectés par l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ), réclament qu'une clause de droits acquis (clause grand-père) soit mise en place rapidement par le gouvernement du Québec.
Tiré de l'Infolettre de la CSN En Mouvement
29 janvier 2026
« Aujourd'hui, la CSN joint sa voix à celles de plusieurs maires du Québec, d'employeurs, d'organismes communautaires et d'établissements publics et demande au ministre de l'Immigration, Jean-François Roberge, de respecter la parole de son gouvernement envers différents immigrants et immigrantes qui sont venus ici dans le but de répondre à un besoin de main-d'œuvre », affirme d'entrée de jeu Caroline Senneville.
Des professeur-es devant l'incertitude
« Ce sont plus de 20 de nos membres qui vont devoir quitter le Québec, mais aussi leur emploi. Ces professeur-es avaient choisi de joindre la communauté uqamienne, et ils vont laisser un grand trou derrière eux. Cette mesure s'inscrit dans une politique d'immigration désastreuse pour les universités québécoises et l'UQAM en particulier. Parce qu'en plus d'abolir le PEQ, le gouvernement refuse dorénavant d'accorder des permis de travail dans la région de Montréal et Laval. Cette mesure doit être levée immédiatement », soutient Geneviève Hervieux, présidente du Syndicat des professeurs et professeures de l'Université du Québec à Montréal–CSN.
Elle ajoute que les décisions irrationnelles de la politique d'immigration du gouvernement caquiste auront également des effets néfastes sur l'innovation et le développement économique et culturel du Québec à travers le rayonnement de ses universités. « Des cours ne se donneront pas et des recherches ne se réaliseront pas. »
« Le gouvernement québécois doit cesser de blâmer Ottawa pour toutes ses bévues. Le PEQ est une création du Québec et a été aboli par le Québec. C'est à Québec de résoudre ce problème », conclut Caroline Senneville.
À propos
Le Syndicat des professeurs et professeurs de l'Université du Québec à Montréal–CSN, affilié à la Fédération des professionèles (FP–CSN) et au Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM–CSN), regroupe près de 1200 professeur-es de l'UQAM.
Fondée en 1921, la CSN est une organisation syndicale qui œuvre pour une société solidaire, démocratique, juste, équitable et durable. À ce titre, elle s'engage dans plusieurs débats qui intéressent la société québécoise. Elle regroupe plus de 330 000 travailleuses et travailleurs réunis sur une base sectorielle ou professionnelle dans 8 fédérations, ainsi que sur une base régionale dans 13 conseils centraux, principalement sur le territoire du Québec.
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La prochaine est toujours en vie
La Mouvance et ses membres se sont réunis une fois de plus pour dénoncer les quatrième et cinquième féminicides de l'année 2026. Déjà en ce début d'année, la violence faite aux femmes frappe et est encore trop fréquente. À peine 25 jours après le début de l'année, nous dénonçons la violence et commémorons la mémoire de ces deux femmes tuées dans un contexte conjugal ou post-conjugal.
Dénonçons les violences
Depuis juin 2025, les travailleuses et les membres se rassemblent systématiquement à la suite d'un féminicide. Pourquoi le faire chaque fois ? « C'est simple, trop de femmes sont victimes de violences et les acteurs gouvernementaux ne prennent pas action. Tant que des femmes mourront, nous serons là pour le dénoncer. »
« Nous réclamons des investissements massifs auprès des organismes communautaires qui travaillent en prévention et en soutien aux victimes. Nous réclamons plus de maisons d'hébergement afin de diminuer les listes d'attente pour les femmes victimes qui souhaitent s'en sortir. Nous réclamons des investissements en santé mentale afin de prévenir les violences et d'aider toutes ces femmes victimes. »
Vickie Ouellette, directrice générale.
Les ressources communautaires, les maisons d'hébergement, les centres de femmes font un travail essentiel, souvent à bout de souffle. Il manque des places. Il manque de financement. Il manque de la reconnaissance. Et trop souvent, il manque une écoute politique à la hauteur de l'urgence. Nous le répétons clairement : les ressources ont besoin de places supplémentaires, de soutien financier récurrent et d'être entendues dans l'élaboration des politiques publiques.
Chaque féminicide appelle une action concrète, immédiate et durable.
Chaque féminicide exige plus que des mots.
Chaque féminicide nous oblige à agir, maintenant.
À propos de la Mouvance
La Mouvance, Centre de femmes est un organisme à but non lucratif de la MRC de Deux-Montagnes qui vise à briser l'isolement des femmes, à sensibiliser et à susciter la prise de conscience des femmes aux dimensions collectives de leur situation en identifiant les causes et les conséquences sociales. Elle vise également à mobiliser les femmes dans l'affirmation et la défense de leurs droits et intérêts, transmettre des outils et favoriser l'acquisition de nouvelles compétences et outils permettant la reprise de pouvoir dans les différentes sphères de leur vie ainsi que de lutter contre toutes formes de discrimination faite aux femmes.
Grâce à nos approches féministes intersectionnelles et d'éducation populaire, la Mouvance, Centre de femmes offre un lieu inclusif où chaque femme est accueillie dans sa globalité et son unicité afin de permettre le développement et l'épanouissement de sa pleine individualité.

La sororité, sur tous les fronts
L'École féministe syndicale de la CSN lançait sa deuxième édition le 27 janvier dernier. Sous le thème Tant qu'il le faudra ! – qui trouve écho auprès des militantes depuis quelques années.
Tiré de L'Infolettre de la CSN En Mouvement
29 janvier 2026
Des dizaines de participantes se sont réunies pour traiter d'idées féministes de l'heure. Et les sujets ne manquaient pas cette année. Pendant deux jours, la CSN a accueilli un grand forum consacré aux droits des femmes à travers des ateliers collaboratifs et des conférences données par des expertes en la matière. Un espace de mentorat et de réseautage féministe toujours si pertinent, tant que l'égalité des genres demeurera un objectif à atteindre – ici comme ailleurs.
« Le mois de janvier n'est pas fini, qu'on dénombre déjà cinq féminicides au Québec. Je tiens à dédier la tenue de l'école à ces merveilleuses femmes qui ont perdu la vie, lance d'emblée la secrétaire générale de la CSN et responsable politique du comité confédéral de la condition féminine, Nathalie Arguin. Sans vouloir alourdir l'atmosphère en ouverture d'événement, je vous invite à vous lever et à clamer haut et fort so-so-so-sororité ! », scande Nathalie avec ses consœurs.
À l'École féministe de la CSN, les participantes ne chôment pas. Une multitude de sujets présentés en conférence résonnent auprès des militantes. De la division sexuelle du travail, à la dénonciation de l'antiféminisme, en passant par les risques psychosociaux de l'épuisement professionnel et par les menstruations et la ménopause en milieu de travail, le champ exploré par l'école se distingue par sa grande diversité.
Caroline Senneville, au lancement de l'événement, rappelle l'importance de la lutte féministe au cœur du mouvement CSN. « La rémunération des employées syndiquées a atteint 95,6 % de celles de leurs collègues masculins, près de cinq points de plus que pour l'ensemble des travailleuses. Les femmes, qu'elles soient syndiquées ou non, gagnent cependant toujours moins que leurs homologues masculins. Les acquis le sont jusqu'à tant qu'on nous les enlève », met en garde la présidente de la confédération.
À la deuxième journée, les membres avaient l'occasion de partager leurs idées et de consolider leurs militances syndicales dans les ateliers organisés par l'école. La grève comme objet d'émancipation, le continuum des violences envers les femmes et l'analyse différenciée selon les sexes en santé et sécurité du travail ont nourri les débats lors des laboratoires animés.
« Durant ces deux journées, j'ai vu des féministes qui se tiennent debout et qui déploieront divers projets pour améliorer les conditions de vie et d'emploi de toutes les membres. À la CSN, on a une force de mobilisation sans commune mesure. Nous ne baisserons jamais la garde et nous poursuivrons l'action collective pour une véritable égalité ! », clame Nathalie Arguin en mot de clôture.
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Greenpeace réclame la fin de l’exportation de véhicules blindés vers l’ICE
Toronto, 2 février 2026 – Des activistes de Greenpeace ont déployé aujourd'hui une bannière portant le message « Pas un véhicule blindé de plus pour l'ICE » devant le siège social à Brampton de l'entreprise qui fabrique des véhicules blindés destinés à l'ICE, l'agence américaine de l'immigration et des douanes. Afin de remédier à cette situation, Greenpeace appelle l'ensemble des députées et députés fédéraux à appuyer le projet de loi C-233, qui est actuellement à l'étude au Parlement.
Tiré de Greenpeace Canada.
« Le Canada ne peut pas affirmer défendre les droits de la personne tout en vendant des véhicules blindés qui serviront à terroriser des communautés, a déclaré Keith Stewart, stratège principal en matière d'énergie chez Greenpeace Canada. Ces exportations vont directement à l'encontre de ses obligations en vertu du Traité sur le commerce des armes, qui interdit l'octroi de permis d'exportation lorsqu'il existe un risque substantiel d'atteinte aux droits de la personne. C'est pourquoi nous demandons à l'ensemble des député·es de soutenir le projet de loi C-233 qui est présentement en cours d'examen au Parlement. »
Alors que des communautés partout aux États-Unis subissent une vague de violence, de descentes militarisées et d'atteintes aux droits de la personne aux mains de l'ICE, de nouvelles révélations démontrent que le Canada en est complice. Une entreprise canadienne, Roshel, a été mandatée pour fournir 20 véhicules blindés à l'ICE. Cette entente a été publiquement saluée par le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, qui l'a qualifiée d'« excellente nouvelle ».
Greenpeace Canada condamne fermement l'exportation d'équipement militaire fabriqué au Canada vers une agence dont le lourd bilan en matière d'atteinte aux droits de la personne est largement documenté, notamment en ce qui concerne son implication dans des raids violents, la séparation de familles, le refus de soins médicaux et les décès en détention.
Des organisations de défense des droits et des enquêtes journalistiques ont recensé plus de 1 000 cas allégués d'abus dans les centres de détention de l'immigration aux États-Unis. La fourniture de véhicules blindés à l'ICE contribue à la militarisation accrue d'une agence déjà responsable de préjudices graves et répétés.
Le Canada sait à quoi ressemble l'usage de la force militarisée lorsqu'elle sert à protéger le pouvoir et le profit. Des défenseur·ses des terres autochtones, des travailleur·ses et des communautés marginalisées ont subi ici même des violences étatiques similaires. Nous refusons que le Canada exporte ces outils de répression à l'étranger.
Greenpeace Canada appelle l'ensemble des députées et députés, y compris le premier ministre Mark Carney et la ministre des Affaires étrangères Anita Anand, à appuyer le projet de loi C-233 présenté par la députée néo-démocrate Jenny Kwan, également connu sous le nom de « loi visant à éliminer les échappatoires ». Cette mesure permettrait de combler les failles qui autorisent l'exportation sans suivi adéquat d'armes, de pièces d'armes et d'explosifs canadiens. Elle donnerait aussi au gouvernement fédéral les moyens d'empêcher toute future exportation de véhicules blindés ou d'équipement militaire vers l'ICE.
« Le premier ministre Carney a lui-même affirmé que bâtir un Canada fort signifie vivre selon nos valeurs, a ajouté Stewart. Il est temps de les mettre en pratique. »
Les Canadiennes et Canadiens sont invités à passer à l'action en signant notre pétition qui exhorte le gouvernement fédéral à mettre fin à l'exportation de véhicules blindés au profit de l'ICE et à éliminer les failles dangereuses présentes dans le système canadien d'exportation d'armes.

Quel avenir pour le pétrole ?
On parle beaucoup de pétrole ces jours-ci. Notamment des réserves du Venezuela, les plus importantes du monde, sur lesquelles Donald Trump veut mettre la main, comme un enfant gâté qui veut s'approprier les jouets de ses petits camarades.
On parle aussi des effets de cette prise de contrôle sur l'industrie pétrolière au Canada.
C'est vrai que le pétrole joue un rôle vital dans la vie économique de tous les humains. Or la production et la consommation des énergies fossiles est la principale cause des émissions de gaz à effet de serre qui bouleversent le climat de la planète.
Mais si l'avenir des humains sur la terre est en jeu, la priorité ne devrait-elle pas être de préserver ce qui peut encore l'être, et de freiner le dérèglement climatique et la dégradation des écosystèmes ?
En fait, le problème n'est pas le pétrole : c'est l'utilisation que nous en faisons, c'est le mode d'exploitation et la consommation de cette ressource qui sont aujourd'hui devenus toxiques. Et surtout, c'est la recherche effrénée de profit à court terme qui oriente tout le secteur des énergies fossiles. Nos dirigeants et les patrons de l'industrie doivent comprendre que leur intérêt est dans une vision à moyen terme et à long terme.
Le pétrole est précieux ! Raison de plus pour ne pas le gaspiller. Les réserves de pétrole et de gaz devraient rester sous terre : dans les prochaines décennies, les générations qui nous suivent sauront les exploiter selon leurs besoins, de façon plus raisonnable que nous.
La fuite en avant dans l'exploitation des énergies fossiles est une aberration : la demande mondiale de pétrole est en baisse, et les investissements dans ce secteur vont inévitablement baisser. L'avenir est ailleurs.
Quelques pays mieux avisés se tournent d'ailleurs aujourd'hui avec profit vers les énergies renouvelables et adoptent des politiques de sobriété énergétique.
L'accélération de la crise climatique va nuire à tout le monde, en causant de plus en plus de catastrophes, en affaiblissant les écosystèmes et l'agriculture, en déplaçant des populations, en suscitant des conflits et des crises sociales, en augmentant les injustices climatiques.
La recherche du profit à court terme de quelques-uns, qui sont alliés aux rois de la technologie pour contribuer au décervelage d'une population esclave du consumérisme, nous précipite tous dans le mur.
C'est à nous, humains ordinaires, de dire vigoureusement NON aux dirigeants, Trump, Carney et autres : nous serons dans la rue pour affirmer que la priorité des priorités, c'est la lutte contre le dérèglement climatique et les injustices !
Denise Campillo
François Prévost
Membres du Regroupement Vigilance Énergie Québec
Roxton Falls
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Qu’entend-on au juste par intérêt national ?
Les écosystèmes et la biodiversité qu'ils abritent sont nos trésors les plus précieux, les seuls véritables, parce que ce sont eux qui nous font vivre.
Pourtant, à la lumière de certaines décisions prises récemment par le gouvernement canadien au nom de l'intérêt national en vertu de laLoi visant à bâtir le Canada, on peut se demander si nos décideurs n'ont pas plutôt choisi d'ignorer que ces écosystèmes terrestres et marins arrivent aujourd'hui à un point de rupture, et qu'il est impératif de les protéger.
Voilà des décennies que nous connaissons les impacts négatifs de notre consommation effrénée, fondée sur l'exploitation irresponsable des énergies fossiles, mais aussi de toutes les ressources de la planète. Face à ces constats alarmants, ne devrions-nous pas collectivement, en tant qu'espèce intelligente, porter toute notre attention sur les moyens de préserver l'héritage millénaire qui a permis à notre civilisation de se développer ?
L'intérêt national devrait normalement se définir comme ce qui est bénéfique à l'ensemble d'une nation (sécurité, prospérité, identité). Mais il semble qu'à l'ère de l'intelligence artificielle, nos dirigeants soient victimes d'un « bogue » qui les empêche de bien comprendre ce qu'est l'intérêt national, et qui pourrait entraîner la perte de millions d'êtres vivants et la destruction de ce qui fait le bien-être et la santé des populations. Quels sont en effet, parmi les projets mis de l'avant par nos gouvernements au nom de l'intérêt national, ceux qui servent vraiment cet objectif ? Voyons quelques exemples :
Le pétrole des sables bitumineux appartient à 60% à des intérêts américains. À qui profiterait donc la hausse de la production stimulée par le projet de construction d'un nouveau pipeline, qui aurait par ailleurs pour effet d'aggraver le désastre environnemental et d'accélérer le réchauffement climatique ? Un virage vers les énergies renouvelables ne servirait-il pas mieux l'intérêt national en permettant de réorienter les travailleurs des secteurs pétrolier et gazier pour le bénéfice de notre économie, de la population et de toute la biodiversité ? De son côté, le projet de port de conteneurs à Contrecœur, en plus de détruire l'habitat d'une espèce de poisson unique au monde et de plonger la population locale dans un enfer industriel, aurait pour effet d'augmenter la pollution atmosphérique et celle de l'eau potable de près de la moitié des Québécois, tout en exacerbant les problèmes liés à l'introduction d'espèces envahissantes. Sans compter que le transport maritime, à cause du bruit et de la pollution, constitue également une nuisance pour le tourisme, la santé humaine et celle de la faune marine, notamment les mammifères marins, et que l'augmentation du transit de cargos géants sur le fleuve ne peut qu'accentuer l'érosion des berges, que les propriétaires riverains observent déjà en raison de la diminution du couvert de glace en hiver.
L'avantage compétitif avec les ports américains que font valoir les promoteurs pour justifier le projet ne serait même pas au rendez-vous puisque les nouveaux porte-conteneurs géants, véhicules de l'économie mondialisée, sont trop gros pour naviguer sur le Saint-Laurent. D'autant plus que, dans le contexte d'une décarbonation nécessaire du transport maritime, commencent à émerger des modèles de voiliers cargos plus petits, qui semblent voués à un bel avenir. L'intérêt national ne commanderait-il donc pas de miser plutôt sur l'économie locale et la sobriété face au commerce international, de maximiser les installations portuaires déjà existantes à Québec et à Montréal, et de favoriser le développement de la filière de ces voiliers cargos ?
Et qu'en est-il de ces projets d'agrandissement d'aéroports, de ce virage vers l'industrie militaire, la robotisation et l'intelligence artificielle, de la course aux minéraux critiques, de l'implantation sauvage de la filière éolienne et de centres d'enfouissement, imposés chez nous de façon antidémocratique, sans parler de la dénationalisation de l'électricité et de l'abolition pure et simple des règles environnementales qui servaient de garde-fous contre les dérives prédatrices dont nous sommes témoins ? Tout cela sert-il vraiment l'intérêt national ?
Certains payscomme le Costa-Rica, les Pays-Bas et la Suède ont compris qu'il est dans leur intérêt de protéger leurs milieux naturels, leurs forêts et leur biodiversité pour s'assurer un avenir viable. Ces gouvernements inspirent leur population et le monde entier en adoptant des politiques audacieuses qui mettent la science et la technologie au service de la transition écologique. Et cela profite à leur économie.
N'est-ce pas plutôt vers ce genre de progrès que devraient se tourner le Canada et le Québec ? À quoi bon, en effet, performer sur les marchés mondialisés du transport maritime, des armes, des robots, de l'aérospatiale ou de tout autre technologie qui repose sur l'extraction minière, le pétrole et le gaz, si c'est pour réduire à néant notre espérance de vie, miner notre santé et notre bien-être en refusant de s'attaquer au véritable problème que constituent la crise climatique et la perte de biodiversité. D'autres avenues sont possibles, porteuses d'espoir et d'un avenir bien meilleur.
Louise Morand
Regroupement vigilance énergie Québec
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Mois de l’histoire des Noirs : les syndicats exigent une intervention contre le racisme environnemental
Selon un rapport (en anglais seulement) de 2020 du Rapporteur spécial des Nations Unies sur les substances toxiques et les droits de l'homme, les politiques et les lois du Canada ayant trait aux substances dangereuses et aux déchets sont empreintes d'une discrimination répandue. Ce rapport indique qu'il « existe une tendance selon laquelle les groupes marginalisés, et particulièrement les peuples autochtones, vivent dans des conditions toxiques qui ne seraient pas acceptables ailleurs au Canada ». Cette tendance est qualifiée de racisme environnemental, et celui-ci a une longue histoire au Canada.
Les personnes habitant des communautés de la Nouvelle-Écosse d'ascendance africaine telles qu'Africville, Shelburne et Lincolnville en ont fait l'objet (en anglais seulement) — exposées aux réseaux d'égouts, décharges, déchets toxiques et autres polluants placés dans leur collectivité.
Il ne s'agit pas que d'une partie de notre histoire. Le racisme environnemental découle d'iniquités structurales profondes et durables qui n'ont laissé que peu de ressources et de protections à certaines communautés pendant des générations. Les travailleuses et travailleurs et les communautés noirs vivent encore les conséquences de décisions sur les politiques économiques et sociales ancrées dans le racisme systémique qui ont accru leur exposition à des risques environnementaux.
Il arrive souvent que les décisions sur les politiques négligent les coûts environnementaux, sociaux et économiques à long terme pour les communautés qu'elles influencent le plus. Cela a eu pour résultat que les communautés de personnes noires, autochtones, racialisées et marginalisées ont des taux d'exposition à la pollution et à la contamination plus élevés que les autres, ce qui leur a causé de graves préjudices et a réduit leur espérance de vie. Ces communautés paient le prix élevé de politiques injustes influant sur l'accès à l'emploi, aux revenus, aux logements et aux soins de santé.
« Les changements climatiques ne font qu'approfondir les injustices du racisme environnemental, et bien que tous les travailleurs et travailleuses en sentent de plus en plus les effets, ils ne les subissent pas tous également. Les travailleuses et travailleurs noirs font en outre l'objet d'iniquités structurales de longue date, y compris la discrimination et le racisme anti-Noirs et l'inégalité des revenus qui en découle. Cela rend les travailleuses et travailleurs noirs plus vulnérables à tous les éléments de la crise climatique — tant au travail qu'à la maison », a déclaré Larry Rousseau, vice-président exécutif du CTC.
L'établissement de la toute première Stratégie nationale relative au racisme environnemental et à la justice environnementale au gouvernement fédéral offre une occasion historique d'apporter un changement durable en s'assurant que les travailleuses et travailleurs et les communautés noirs ainsi que les travailleuses et travailleurs et les communautés autochtones et racialisés soient bien consultés, en affectant suffisamment de fonds à des solutions dirigées par la communauté, en investissant dans la protection et la création de bons emplois syndiqués durables grâce à l'assortiment des solutions à de fortes protections en matière de santé et de sécurité au travail, en répondant à des besoins pressants en même temps qu'on s'attaque au racisme environnemental systémique, et en recueillant et utilisant des données désagrégées sur la race afin d'établir une bonne politique tenant bien compte des risques et des inégalités structurales.
La survie et le bien-être des travailleuses et travailleurs noirs dépend de l'équité de l'accès à de bons emplois sécuritaires et des mesures prises par le gouvernement pour s'attaquer aux causes fondamentales de l'inégalité des revenus et de la crise climatique. Participez à notre appel à l'action en envoyant sans tarder une lettre à la ministre de l'Environnement, du Changement climatique et de la Nature et en incitant le gouvernement à agir rapidement pour établir et déposer une stratégie nationale et combattre le racisme environnemental dont font l'objet les travailleuses et travailleurs et les communautés noirs.

Mois de l’histoire des Noirs | Pour une intelligence artificielle exempte de biais racistes
Plus l'intelligence artificielle (IA) évolue rapidement, plus il devient évident que ses systèmes sont loin d'être neutres : ils peuvent reproduire, voire accentuer les biais sociaux, entraînant des discriminations raciales. Ces biais reflètent et amplifient les préjugés présents dans la société, comme en témoignent plusieurs exemples de discriminations sexistes et racistes. Ils sont notamment alimentés par des données stéréotypées et un manque de diversité dans les équipes de développement.
Les autrices sont membres du comité antiracisme de la FIQ.
Les communautés noires et afro-descendantes restent largement sous-représentées dans ce secteur, ce qui contribue à renforcer les discriminations existantes et peut entraîner des conséquences concrètes, comme l'exclusion des femmes ou des personnes racisées. La gravité de la situation appelle une action urgente pour rendre l'IA plus éthique, inclusive et équitable, en misant sur la diversité, la vigilance collective et une technologie réellement au service de toutes et tous.
À cet égard, un rapport publié en 2016 a révélé qu'un logiciel d'IA utilisé dans le système judiciaire américain renforçait les biais racistes en surestimant les risques de récidive chez les accusés noirs. Ce cas illustre bien comment l'IA peut aggraver les discriminations lorsqu'elle repose sur des données biaisées. Cependant, si elle est utilisée de manière responsable, l'IA peut aussi devenir un outil puissant pour détecter et corriger les injustices. Par exemple, des outils comme Ravel Law permettent d'analyser les décisions judiciaires et de mettre en lumière d'éventuels biais. Au Canada, l'IA pourrait également combler le manque de données raciales et favoriser davantage la transparence et l'équité dans le système judiciaire.
Pour faire face à ces défis, il est essentiel de promouvoir la transparence, d'encourager la diversité dans le secteur de l'IA et de mettre en place une régulation stricte, afin de garantir l'équité et le respect des droits fondamentaux.
Dans cette optique, un projet a été mis en place en partenariat avec l'Observatoire des communautés noires du Québec. Ce projet vise, entre autres, à créer un espace collaboratif pour favoriser la participation de ces communautés, renforcer leur impact et stimuler l'innovation dans le domaine de l'intelligence artificielle.

La CSN dépose ses vœux pour le gouvernement caquiste
Des militantes et des militants de la CSN ont manifesté devant les bureaux du ministre du Travail pour réclamer le retrait des projets de loi autoritaires, un réinvestissement dans le filet social et des actions face à la crise climatique. À quelques mois des élections, il est urgent d'agir sur les priorités de la population plutôt que d'attaquer sans cesse les contre-pouvoirs.
Un gouvernement qui doit cesser d'attaquer les droits des travailleuses et des travailleurs
L'action de ce midi visait à rappeler au gouvernement qu'il doit plus que jamais changer de cap. Le gouvernement doit cesser de s'attaquer aux droits des travailleuses et des travailleurs avec son projet de loi 3 sur la cotisation facultative. Ce projet de loi s'ingère dans les affaires syndicales et déséquilibre les relations de travail en faveur des patrons.
« Nous étions plus de 50 000 dans les rues le 29 novembre dernier. Les syndicats affiliés au CCMM–CSN se penchent aujourd'hui même sur un plan d'action prévoyant une escalade des moyens de pression afin d'accentuer la pression sur le gouvernement, qui continue de s'en prendre aux droits des travailleuses, des travailleurs et de la population dans son ensemble. Nous continuerons aussi à lutter contre les coupes dans notre filet social et pour réclamer une transition juste », déclare le président du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM–CSN), Bertrand Guibord.
Réinvestir dans notre filet social
À quelques mois des prochaines élections, l'ensemble des partis politiques doivent s'engager à réinvestir dans notre filet social. De nombreux exemples montrent à quel point il est urgent d'investir davantage dans nos services publics, aussi bien pour bien entretenir nos infrastructures que pour améliorer l'accès et la qualité des services.
« L'état des cégeps a de quoi préoccuper. Les compressions budgétaires du gouvernement caquiste dans l'enseignement supérieur ont un impact direct sur les étudiantes et les étudiants comme sur le personnel. L'austérité caquiste doit prendre fin, il est encore temps pour ce gouvernement d'agir pour la population », lance le président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec–CSN, Benoît Lacoursière.
« Le gouvernement abandonne notre filet social, ce qui a des conséquences tragiques sur la vie de milliers de Québécoises et de Québécois. Rien n'est fait pour contrer à la crise du logement et à la crise du coût de la vie. Le bilan caquiste est désastreux. Quand des gens doivent choisir entre payer le loyer ou manger, c'est qu'on a un problème. Qu'attend le gouvernement pour aider les Québécoises et les Québécois ? », demande le président du Front de défense des non-syndiqué-es, Vincent Chevarie.
Faire front pour le Québec
La CSN mène la campagne Faire front pour le Québec pour inviter la population à se mobiliser face au bilan désastreux du gouvernement Legault. La CSN fait front pour un Québec qui agit pour un meilleur partage de la richesse, pour des services publics qui permettent de s'occuper de la population et pour enclencher la transition juste.
« Avec la démission de François Legault, la CAQ ne peut plus faire comme si de rien n'était. Ça fait des mois qu'on réclame des actions concrètes pour prendre en compte les priorités de la population. Nous devons continuer de réclamer haut et fort un autre Québec qui veut améliorer le sort des travailleuses et des travailleurs », de conclure la vice-présidente de la CSN, Katia Lelièvre.

Un signal positif, mais aucune garantie pour 1 200 professionnelles en soins, déplore la FIQ
Québec, le 30 janvier 2026 — La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ prend acte des nouvelles orientations dévoilées aujourd'hui par le ministre de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration, Jean-François Roberge, concernant les invitations au Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ).
Le fait que les travailleuses de la santé soient identifiées parmi les secteurs prioritaires constitue un signal positif, mais cela ne suffit pas à rassurer les professionnelles en soins déjà plongées dans l'incertitude depuis l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ).
Au total, environ 1 200 professionnelles en soins dont le permis de travail vient à échéance en 2026, déjà en emploi dans le réseau et essentielles au maintien des services, ont été directement touchées par la disparition du PEQ le 19 novembre 2025. Plusieurs vivent depuis des mois une grande détresse liée à la précarité de leur statut et à la possibilité de perdre leur droit de rester au Québec, alors même qu'elles comblent des besoins critiques dans de nombreux établissements.
« Que les travailleuses de la santé soient priorisées dans le PSTQ, c'est bien. Mais cela ne règle rien pour celles qui, depuis l'abolition du PEQ, vivent dans l'angoisse et l'incertitude. On parle de femmes qui soignent la population québécoise tous les jours, qui maintiennent à bout de bras des unités en manque de personnel, et qui ne savent toujours pas si elles pourront rester ici. Le gouvernement doit prendre la mesure de l'impact humain et organisationnel de ses décisions », déclare Julie Bouchard, présidente de la FIQ.
La FIQ réitère ses demandes au gouvernement : reconnaître une clause de droits acquis garantissant que les professionnelles en soins déjà établies au Québec puissent poursuivre leur vie et leur carrière ici ; stabiliser les règles d'immigration pour éviter que les travailleuses essentielles ne paient le prix de décisions administratives changeantes ; et collaborer avec les organisations syndicales pour assurer que les politiques d'immigration reflètent réellement les besoins du réseau.
« Le ministre peut bien annoncer des orientations et des exercices d'invitation, mais rien ne permet aujourd'hui d'affirmer que les femmes qui soignent nos patient-e-s depuis des années pourront réellement rester au Québec. Et lorsqu'il laisse entendre que la responsabilité revient au gouvernement fédéral ou aux personnes elles‑mêmes qui n'auraient pas déposé leur dossier assez tôt, il détourne l'attention de l'essentiel : ce sont les décisions du Québec qui ont plongé ces travailleuses dans la précarité actuelle. Elles ont bâti leur vie ici, elles soutiennent un réseau en crise, et pourtant on les laisse dans l'incertitude. Tant que des solutions claires et engageantes n'assureront pas leur maintien au Québec, la FIQ continuera de dénoncer cette situation injuste et dangereuse pour l'accès aux soins », conclut Mme Bouchard.
À propos de la FIQ
Créée en 1987, la FIQ représente près de 90 000 professionnelles en soins (infirmières, infirmières auxiliaires, inhalothérapeutes et perfusionnistes cliniques) qui travaillent dans les établissements de santé à travers le Québec. Organisation féministe composée à près de 90 % de femmes, la FIQ se consacre à la défense des droits de ses membres, tout en veillant à la qualité des soins offerts à la population et à la pérennité du réseau public de santé.
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Syndicalisme, néofascisme et internationalisme
Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 membres), la CSN (315 000), la CSQ (225 000) ou la CSD (72 000), il semble impossible de trouver un seul communiqué publié ces derniers mois (années ?) en solidarité avec nos camarades étatsunien·nes qui luttent contre le régime néofasciste de Trump, qui s'opposent à cette haine de l'immigration, à la répression policière et syndicale.
Les centrales syndicales et la résistance antifasciste aux États-Unis
On cherche sur les sites de ces « contre-pouvoirs », qui représentent 40% de la force de travail au Québec, une marque de solidarité avec les travailleurs et travailleuses qui, au risque de leur vie, comme Renee Nicole Good ou Alex Pretti, s'opposent physiquement aux miliciens de ICE et autres officines de chasse aux étrangers. On cherche des condamnations de la complicité de la multinationale Montréalaise GardaWorld ou de la multinationale Française, Capgemini, également présente au Canada.
Aucune référence non plus à celles et ceux qui viennent de réaliser, les 23 et 30 janvier 2026, les deux plus importantes grèves générales de l'histoire des États-Unis depuis des décennies ; des grèves illégales portées par la jeunesse étasunienne qui se révolte et se politise, des grèves politiques de masse contre le néofascisme. Aucune référence à ce mouvement de résistance historique alors qu'il y aurait de quoi s'en inspirer ici aussi. De fait, on oublierait presque qu'à peine deux mois plus tôt, fin novembre 2025, la présidente de la FTQ réussissait enfin, après des années de "dialogue social", à agacer la bourgeoisie québécoise et à remobiliser la classe ouvrière en évoquant à l'Assemblée nationale le terme « grève sociale ». Ici aussi, il s'agissait de résister à un gouvernement qu'elle n'hésitait pas alors à qualifier de "quasi-dictature". Mais depuis, malgré une mobilisation intersyndicale exceptionnelle à Montréal de plus de 50 000 personnes le samedi 30 novembre 2025 et un mouvement de grève étasunien potentiellement contagieux, c'est le silence le plus complet. À croire que les centrales syndicales québécoises estiment que le problème est réglé depuis l'annonce du départ du Premier ministre Legault et que ce qui se passe aux États-Unis n'a aucune conséquence sur la classe ouvrière québécoise.
Les centrales syndicales et le reste du monde
Et sans surprise, il est tout aussi difficile de trouver des textes récents en solidarité avec les camarades qui sont géographiquement plus éloigné·es. Pour ne prendre que deux exemples d'actualité et impossible à ignorer : nous n'avons rien trouvé sur les dizaines de milliers de camarades massacré·es en janvier 2026 en Iran ou sur nos camarades Ukrainien·nes qui ne cessent de nous réclamer des armes, en vain depuis quatre ans, pour se défendre contre l'impérialisme Russe ou tout simplement de l'aide pour se chauffer. Il faut par exemple remonter au mois de février 2022 pour trouver une référence à l'Ukraine sur le site de la FTQ ou de la CSN. Seule exception à ce désintérêt syndical à l'égard du reste du monde – une exception qui mériterait d'être davantage questionnée - on retrouve ici ou là une dénonciation de la situation à Gaza.
Et encore, cette solidarité se manifeste alors du bout des lèvres, en toute discrétion, presque honteusement, avec de toute évidence la peur d'être accusé par le gouvernement de "faire de la politique" ou de froisser certain·es membres. À titre d'exemple, le 17 octobre 2025, à la télévision, la présidente de la CSN rassurait un journaliste antisyndicaliste en affirmant (5'05) que bien qu'elle soit « bardée de mandats », la CSN n'a pas « dépensé 15 piastres en 3 ans » pour la Palestine ; sur le site de la FTQ, il faut remonter à 2014 pour trouver une mention de la Palestine et le terme est absent du moteur de recherche du site de la CSQ [1].
Il existe surement d'autres actions de solidarité syndicale internationale. Mais force est de constater que si c'est le cas, elles relèvent davantage d'une diplomatie syndicale secrète que d'une véritable politique ouvrière internationaliste qui s'assume en tant que telle.
L'oubli de l'internationalisme et la montée du fascisme
Ce silence à l'égard de celles et ceux qui, en dehors du Québec, luttent activement contre le néofascisme et pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes soulèvent d'importantes questions, notamment sur l'opportunisme des directions syndicales. Car de fait, la bureaucratie syndicale a parfaitement conscience de l'importance vitale de la solidarité ouvrière internationale… quand ça la concerne directement à tout le moins. Toutes les centrales syndicales se sont ainsi empressées, avec raison, de rediffuser largement le message de solidarité publié le 22 janvier 2026 par la Confédération syndicale internationale (CSI) qui dénonce les attaques du Gouvernement du Québec contre le financement et le fonctionnement des syndicats.
Dans tous les cas, ces oublis, cette invisibilisation de la solidarité ouvrière internationale, ce repli sur ce soi et ce corporatisme des directions syndicales pavent la voix au racisme, au fascisme, à l'impérialisme, au colonialisme, aux conquêtes, y compris du Québec. Trump, Poutine et leurs ami·es, y compris québécois·es ou albertain·nes, ne vont pas mettre un terme à leurs projets fascistes et coloniaux sous prétexte qu'on ne parle plus d'eux, qu'on oubli le reste du monde et qu'on serre les fesses en espérant que la peste brune fasciste épargne la classe ouvrière québécoise. Au contraire :
« L'expérience du passé nous a appris comment l'oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l'affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées (…) Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » (Karl Marx, Adresse, Première Internationale, 1864).
Martin Gallié
Image : Black Lives Matter St. Paul / Minneapolis, 30 janvier 2026. "Tonight hundreds of individuals spelled out an SOS on Bde Maka Ska".
[1] Les sites internet des centrales n'en parlent pas mais on peut mentionner que le Comité international de solidarité ouvrière (CISO), au sein duquel siègent des représentants des principales centrales, a récemment adopté à l'unanimité un communiqué de presse pour dénoncer l'ingérence, l'impérialisme étatsuniens et l'enlèvement de Maduro au Vénézuéla. Aucun mot de solidarité en revanche avec nos camarades syndicalistes prisonniers politiques du régime de Maduro ou pour dénoncer la vice-présidente maduriste-trumpiste Delcy Rodriguez, désormais au pouvoir avec le soutien officiel… des États-Unis. De même, on a vainement cherché un communiqué de solidarité du CISO publié ces trois dernières années, avec nos camarades iranien·nes ou ukrainien·nes.

Les groupes environnementaux dénoncent leur mise à l’écart de la commission parlementaire sur la loi « Q-5 »
Alors que le projet de loi n°5, Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritaires et d'envergure nationale, vise principalement à contourner les lois environnementales pour des projets dits « d'envergure nationale », plusieurs organisations environnementales dénoncent vigoureusement leur mise à l'écart par le gouvernement de la commission parlementaire et demandent à être entendues.
Les groupes avaient déjà tiré la sonnette d'alarme le 8 décembre dernier en dénonçant la multiplication des mesures législatives du gouvernement du Québec qui affaiblissent les lois et les contre-pouvoirs, marginalisent la science et réduisent la participation citoyenne sous prétexte « d'accélération économique ». « En écartant des voix pertinentes et essentielles durant ces consultations, le gouvernement persiste et signe dans son mépris répété des processus démocratiques », déplorent les groupes.
Pour les organisations, le manque de représentativité des groupes invités en commission parlementaire saute aux yeux et empêche une prise de décision éclairée. « Il est particulièrement préoccupant de constater la surreprésentation des secteurs industriel et patronal qui, on le sait, sont les principaux demandeurs de la vague de déréglementation actuelle. D'ailleurs, c'est la deuxième fois en quelques semaines que la Commission des finances publiques fait l'impasse sur les groupes environnementaux alors que les projets de loi 5 et 7 touchent directement leurs secteurs d'activités », expliquent les organisations.
Les groupes sont d'avis que le projet de loi n°5 est problématique à de nombreux niveaux et qu'il enferme le Québec dans des voies risquées difficiles à inverser. Ils déplorent notamment les pouvoirs démesurés accordés au ministre des Finances au détriment de nos institutions démocratiques essentielles et le fait que les promoteurs pourront réaliser des travaux préparatoires risquant de détruire des milieux naturels avant même de recevoir les autorisations nécessaires. Les organismes s'inquiètent aussi de voir le BAPE muselé, alors qu'il ne pourra pas recommander la non-réalisation du projet même si les impacts sociaux et environnementaux sont majeurs pour le milieu d'accueil.
« Avec sa loi « Q-5 », le gouvernement ne coupe pas dans la paperasse, il coupe dans la protection légale de la population et du territoire québécois. Cette tentative d'accélérer le développement industriel et d'infrastructures risque d'aboutir, à la manière de Northvolt, à des projets mal ficelés, sans acceptabilité sociale, et dont les impacts sur la santé de la population et des écosystèmes ne seront connus que trop tard. Personne n'en sortira gagnant et c'est pour cela qu'on exige d'être entendus », concluent les organismes.
Organisations signataires
– Nature Québec
– Fondation David Suzuki
– Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets
– SNAP Québec
– Équiterre
– Regroupement national des conseil régionaux de l'environnement du Québec (RNCREQ)
– Vivre en Ville
– Eau Secours
– Fondation Rivières

Climat Québec réitère son opposition ferme au retour du projet de GNL au Saguenay Chicoutimi
Climat Québec réitère son opposition ferme au retour du projet de GNL au Saguenay
Chicoutimi, mardi le 27 janvier 2025 — Dans le cadre de l'élection partielle dans Chicoutimi, Climat Québec réitère son opposition ferme et sans équivoque au retour du projet de gaz naturel liquéfié (GNL) au Saguenay, un projet dangereux, inutile et profondément incompatible avec la transition énergétique.
Sous prétexte du contexte géopolitique international, un projet de construction d'un gazoduc visant à transporter le gaz de fracturation albertain, de l'Ontario jusqu'au Saguenay — où serait construite une usine de liquéfaction pour l'exportation maritime — refait surface. Climat Québec dénonce cette tentative de ressusciter un projet qui a pourtant déjà été rejeté par les instances publiques et par la population suite à de vifs débats.
« Il faut être très clair : ce projet n'a rien à voir avec une transition énergétique. C'est un projet d'enfoncement dans le fossile qui menace notre territoire, notre eau et l'avenir de la région. Le Saguenay n'a pas à devenir un corridor ou une zone de sacrifice pour les intérêts pétro-gaziers canadiens », affirme Olivier Dion, candidat de Climat Québec dans Chicoutimi.
En 2021, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) a émis un rapport dévastateur, invoquant une augmentation importante des émissions de gaz à effet de serre, contrairement aux prétentions du promoteur et présentant le projet comme un frein à la transition énergétique. Le rapport soulignait également les dangers importants pour le béluga.
Climat Québec rappelle que son candidat dans Chicoutimi, Olivier Dion, a lui-même participé au BAPE de 2021 pour s'opposer au projet, tout comme Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec, qui y avait déposé un mémoire. Leur engagement dans ce dossier est donc constant, cohérent et ancré dans le terrain depuis plusieurs années.
Climat Québec s'oppose tout autant, et pour les mêmes raisons, au projet de GNL–Baie-Comeau, dont le gazoduc traverserait l'ensemble du territoire québécois, incluant la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, avec des risques majeurs pour les milieux naturels et les communautés.
« Le Québec n'a pas besoin de nouveaux projets fossiles, encore moins de méga-infrastructures qui nous enfermeraient dans une dépendance au gaz pour des décennies. Ce dont nous avons besoin, c'est au contraire de s'affranchir du Canada et d'opter pour une transition énergétique planifiée, publique et cohérente au bénéfice des citoyens et non pas des grands industriels », déclare Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec.
Climat Québec rappelle que le gaz de fracturation est l'une des sources d'énergie les plus polluantes, émettant davantage de gaz à effet de serre que le charbon. Présenter ce projet comme une solution de transition constitue une désinformation grave.
Climat Québec invite la population de Chicoutimi à faire de cette élection partielle un moment fort pour dire non aux reculs climatiques et oui à une vision d'avenir fondée sur la protection du territoire, la justice climatique et le bien commun.
À propos de Climat Québec : Climat Québec est un parti politique indépendantiste dédié à la justice climatique qui propose que l'État de la République du Québec prenne toutes ses décisions à travers le prisme du climat dans une perspective d'équité sociale et économique.
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