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NO G7
Du 13 au 17 juin construire la résistance internationaliste !
Face au G7 qui se réunit à Évian pour planifier la destruction des peuples, l'exploitation du vivant et la domination des corps, organisons notre résistance contre le fascisme et l'impérialisme ! Retrouvons- nous du 13 au 17 juin 2026 à Genève pour construire la riposte internationaliste !
Qu'est-ce que le G7 ? Pourquoi s'y opposer
Le G7 rassemble chaque année sept gouvernements des pays les plus riches du monde, pour parler économie et géopolitique. Depuis 1975, les États-Unis, la France, le RoyaumeUni, l'Allemagne, l'Italie, le Canada et le Japon se réunissent pour organiser la direction capitaliste du monde - rejoints en 1997 par la Russie, aujourd'hui exclue suite à l'annexion de la Crimée en 2014. Donald Trump, Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz, Giorgia Meloni, Mark Carney et Sanae Takaichi ont rendez-vous à Évian du 15 au 17 juin 2026. Une vaste coalit ion de collectifs et d'organisations appelle à se mobiliser largement, sur une base internationaliste contre cette rencontre.
Contre le fascisme
Une crise généralisée secoue le capitalisme mondial : afin de maintenir l'hégémonie du Nord global, les membres du G7 - ses principaux acteurs - se radicalisent. Cette recomposition de l'ordre mondial nourrit directement la prise de pouvoir de l'extrême-droite. Ses thèmes et son vocabulaire sont désormais omniprésents dans le débat public, tandis que la violence de son idéolog ie suprémaciste se déchaïne à l'échelle planétaire. Pour garant ir leur place dans cette nouvelle configuration, les États glissent vers des pratiques toujours plus autoritai res. Ainsi, ce processus de fascisation dépasse les seuls pays où l'extrême-droite est arrivée au pouvoir.
Cette vague de haine, ancrée dans la domination de groupes opprimés, se répand et entraîne une violence morti fère et systémique : islamophobie institutionnalisée, meurtres racistes par la police, violences aux frontières, violences sexistes et sexuelles, féminicides, violences LGBTphobes et anti-trans. Les mascul inistes, légitimés par les figures autori taires, déploient une offensive sans précédent. Pour maintenir l'ordre inégalitaire, les mouvements sociaux, notamment écologistes, féministes, LGBTIQ+, antiracistes et de solidarité avec la Palestine, sont durement réprimés.
Pour une lutte antifasciste efficace, attaquons nous aux racines du problème incarné par les membres du G7. Dans ce climat de toute-puissance viriliste, le combat contre le fascisme est et sera toujours un combat féministe et queer !
Contre l'impérialisme et les guerres contre les peuples
La coopération internationale s'effrite sur fond de course aux armements et de guerre commerciale. Aujourd'hui, plusieurs pays du G7 sont dirigés par des forces d'extrême droite qui servent les intérêts des multinationales et des plus riches.
L'Occident a abandonné tout semblant de respect des principes de solidarité et de paix entre les peuples. Les masques tombent lorsque les gouvernements du G7 refusent d'imposer des sanctions contre l'État colonial et génocidaire d'Israël et bafouent le droit international, rendant visible ce que les peuples colonisés martèlent depuis des décennies : le processus de décolonisation n'a jamais abouti et a été remplacé par de nouvelles formes de domination impérialiste.
Cette dernière repose sur la multiplication des guerres les plus récentes au Venezuela, à Gaza, au Soudan, en ROC et en Ukraine. La prédation par les pays du G7 - mais aussi par la Suisse - s'effectue également par l'intermédiaire de leurs multinationales à travers une course aux matières premières qui s'épuisent. Cet extractivisme forcené exploite les corps des peuples du Sud global.
En même temps, l'Occident ferme ses frontières aux populations des pays qu'il ravage. Ces violences coloniales ne s'arrêtent pas aux frontières : elles sont aussi in fligées aux personnes en exil, racisées, issues des classes populaires.
Pour l'internationalisme et la solidarité entre les peuples, contre le colonialisme et les politiques migratoires mortifères, organisons la résistance !
Contre le capitalisme
Le capitalisme est fondé sur l'accumulation du profit, et la répartition toujours plus inégale des richesses. Il repose sur l'exploitation des ressources pl anétaires et des travai lleur·eu sexs par les plus riches.
Ce système économique entraîne l'ext inction massive des espèces, la diminution des espaces sauvages, l'appauvrissement des terres de l'eau et de l'air. Il détruit les vies, la santé et la dignité des personnes qu'il exploite. 1% des plus fortunés détient près de 50% des richesses planétaires, au détriment des droits fondamentaux d'une grande partie de la population mondiale qui vit sous le seuil de pauvreté, subit la famine, n'a pas accès à des logements décents, à l'éducation, aux soins et à un environnement non-pollué.
Pour garantir les profits, les dirigeant-es du G7, main dans la main avec la classe capitaliste, intensifient leurs stratégies habituelles : augmentation du temps de travail, de l'âge de la retraite, diminution des salaires, augmentation des loyers, démantèlement des services pu blics et des protections sociales. Pour imposer cet agenda à toute la planète, les pays du G7 instrumentalisent la dette comme une arme et exportent, dans les pays du Sud global, les pol itiques de coupes dans les dépenses publiques et de privatisation.
Cyniquement, les guerres représentent autant d'opportunités de profits pour les industriels de l'armement. La militarisation de nos sociétés, justifiée par les discours fascistes et sécuritaires, détourne l'argent public au profit de la défense, entraînant toujours plus d'austérité. Face aux massacres des peuples en lutte - notamment des Palestinien·nexs, des Soudanais ·exs, des Ukrainien·nexs et des Congolais ·exs -, face à la destruction du vivant, les capitalistes se frottent les mains.
Pour la solidarité entre les travailleur·eusexs de tous les pays et contre les spoliations, manifestons ensemble contre le G7 !
(tiré du site du CADTM)
https://www.cadtm.org/No-G7-Du-13-au-17-juin-construire-la-resistance-internationaliste

La transformation politique de l’Iran en temps de guerre
En lançant la guerre contre l'Iran, le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël ont proclamé leur objectif d'un "changement de régime". Si cet objectif n'a pas été atteint, la guerre n'a toutefois pas laissé les choses en l'état : elle a renforcé le pouvoir d'une partie de l'élite iranienne qui tire profit de la vente de pétrole et de produits pétrochimiques. Ce contexte a unifié l'État et son élite autour d'un projet anti-impérialiste, mais au prix d'une austérité permanente.
Tiré de la revue Contretemps
1er juin 2026
Par Hamidreza Ahmadi
Hamidreza Ahmadi
Pendant sept semaines, la puissance aérienne américaine et israélienne a dominé le ciel iranien. Surveillance à haute altitude, frappes de précision contre les infrastructures militaires et les immeubles d'habitation de Téhéran, et domination quasi-incontestée des couloirs aériens ont caractérisé la phase initiale du conflit. L'Iran a encaissé les coups et a riposté non par les tactiques de guérilla, comme celles qui se sont naguère déployées dans les rues de Bagdad, mais par des missiles à longue portée, des drones produits en masse et une posture défensive qui a tenu bon.
Dans les jours précédant le cessez-le-feu [du 8 avril, un F-15 et un A-10 Warthog furent abattus grâce à des systèmes de surveillance et de pistage visuel. Reste à savoir s'il s'agissait d'une prouesse technique reproductible ou d'un heureux hasard. Ce qui est certain, en revanche, c'était que l'Iran est parvenu à fermer le détroit d'Ormuz à la navigation. En réaction, les marchés mondiaux de l'énergie ont paniqué. La guerre est devenue un événement planétaire.
La situation politique a également évolué en Iran. Il y a quelques mois à peine, en janvier, la question principale était économique : l'inflation, le logement, le prix des denrées alimentaires. Le plan d'austérité du gouvernement de Massoud Pezeshkian avait considérablement affecté le budget des ménages et poussé des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Aujourd'hui, la question est impériale. La guerre n'a pas effacé les souffrances matérielles, elle les a transformées. Le choix qui s'offre à chaque Iranien ne porte plus sur la politique budgétaire ou la réforme des subventions. Il s'agit de choisir entre la souveraineté et l'intégration à un ordre impérial qui gouverne déjà une grande partie de la région.
La guerre malavisée de Donald Trump a révélé l'Iran comme une formation unique dans l'histoire moderne : un État néolibéral antiimpérialiste. Austérité intérieure, résistance extérieure. Sur le papier, une contradiction ; en pratique, la logique même de l'État. C'est pourquoi l'Iran oscille entre manifestations contre l'austérité et démonstrations de solidarité nationale, parfois au cours d'un même mois.
Pour aller plus loin
Reconnaître une guerre impérialiste : le cas de l'Iran
Le déclencheur économique
Cette guerre a débuté en mars 2026. Sa justification discursive, cependant, a été forgée des mois auparavant. En décembre 2025, le gouvernement Pezeshkian — d'ordinaire discret — a mis en œuvre quatre décisions financières consécutives qui, ensemble, ont constitué un plan d'austérité brutal et soudain.
Tout d'abord, un ajustement du prix de l'essence. L'essence reste fortement subventionnée en Iran ; la hausse était donc marginale en valeur absolue. Mais cette décision était audacieuse pour Téhéran. La dernière augmentation, six ans plus tôt, sous Hassan Rouhani – président de l'Iran de 2017 à 2021 – avait déclenché de violentes manifestations. Cette mesure a été perçue comme un signe que l'État était prêt à s'attaquer aux sujets tabous.
Deuxièmement, un projet de budget plafonnait les augmentations de salaires dans le secteur public à 20 %, un taux bien inférieur à l'inflation actuelle. Ce plafond de référence encadre également les salaires du secteur privé, réduisant ainsi le pouvoir d'achat des classes moyennes et populaires salariées dans l'ensemble de l'économie.
Troisièmement, une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), une taxe régressive sur la consommation, signifiait que les pauvres et la classe travailleuse paieraient plus cher pour les produits de première nécessité, tandis que les importantes exonérations fiscales dont bénéficiaient les grandes entreprises et les institutions religieuses restaient inchangées.
Quatrièmement, et surtout, le gouvernement a relevé et unifié le taux de change entre le rial et le dollar. Le taux officiel a bondi de près de 50 %. Le pouvoir d'achat des Iranien.ne.s a chuté dans les mêmes proportions. Parallèlement , le dollar subventionné pour les importations de produits alimentaires essentiels – longtemps considéré comme l'engagement minimal de l'État à nourrir sa population – a été supprimé. Le pain, l'huile de cuisson et les médicaments étaient soudainement vendus à des prix qui n'auraient été abordables que si les familles iraniennes étaient payées en dollar. Le choc a été immédiat et dévastateur.
Ces décisions politiques ne sont ni contingentes, ni propres à la présidence de Pezeshkian. Elles constituent l'expression locale d'une doctrine qui a façonné la politique économique iranienne depuis trois décennies. La révolution de 1979 était un projet populaire dont la redistribution était le principe fondamental. Mais depuis la présidence d'Akbar Hashemi Rafsanjani (1989-1997), l'État a progressivement glissé vers un régime d'austérité et de redistribution vers le haut.
Le déclin du niveau de vie s'est accentué sous Mahmoud Ahmadinejad, qui a supervisé la privatisation à grande échelle des secteurs pétrolier, sidérurgique et pétrochimique. Ces actifs n'ont pas été vendus à un marché libre et concurrentiel, mais transférés à une constellation d'entités « privées » liées à l'État : fonds de pension, conglomérats opaques, institutions dont les bilans brouillent la frontière entre richesse publique et accumulation privée.
C'est en cela que l'histoire de l'austérité iranienne diffère de son pendant néolibéral en Occident. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, le néolibéralisme signifie déréglementation et libre-échange. En Iran, il signifie autre chose : le démantèlement progressif de la promesse fondatrice de la révolution. Le coup d'État de 1953 [1], la révolution de 1979 et les décennies qui ont suivi ont tous reposé sur une seule et même question : à qui appartiennent les ressources nationales et qui en profite ?
Mohammad Mossadegh répondit : le peuple. La révolution répondit : le peuple. Mais pendant plus de trente ans, les produits dérivés du pétrole brut — plastiques, produits pétrochimiques, huiles moteur, matières premières industrielles — furent progressivement transférés du secteur public aux mêmes entités liées à l'État. L'essence resta subventionnée, un rappel symbolique de l'ancien pacte, à hauteur de quelques centimes par litre pour entretenir le souvenir de la nationalisation. Les produits créateurs de valeur furent privatisés.
Les prix de ces produits sont réglés pour être compétitifs sur les marchés mondiaux, alors même que l'Iran est coupé de ces marchés par les sanctions. C'est là toute l'ironie du système : l'État impose à sa propre population une discipline tarifaire mondiale tout en étant exclu du commerce international. Pendant ce temps, une petite classe d'oligarques iraniens perçoit des revenus en dollars et rémunère ses employés en rials dévalués.
Lorsque Trump a dénoncé l'accord de Vienne négocié par Barack Obama et imposé une pression maximale [2], le rial a commencé à s'effondrer. L'oligarchie du régime, indexée sur le dollar, s'est trouvée protégée. Dans ses rangs, nombreux sont ceux qui en ont profité. La population salariée a absorbé l'intégralité du choc. Le coût de la dévaluation a été socialisé. Les bénéfices ont été privatisés.
Voilà la logique du néolibéralisme, quel que soit le nom qu'on lui donne. Les ressources nationales, jadis nationalisées, ne le sont plus. L'esprit de Mossadegh perdure aux pompes à essence. Il disparaît partout ailleurs.
En décembre 2025, les conditions matérielles des troubles sociaux étaient pleinement réunies. Les principaux points de tension étaient l'alimentation et le logement, et non l'essence. L'inflation atteignait des niveaux records. L'État avait imposé un régime fiscal régressif tout en protégeant la classe aisée que les sanctions avaient paradoxalement enrichie. La question qui agitait la rue était économique. Il s'agissait de justice distributive. Il s'agissait de savoir qui financerait la survie de l'État.
La tragédie de janvier
Les manifestations ont débuté dans les zones rurales et les bazars, puis se sont propagées aux grandes villes en une semaine. Ce qui avait commencé comme une expression de mécontentement économique a rapidement été instrumentalisé par des interventions extérieures. Attisant les tensions, Reza Pahlavi, fils exilé du shah déchu, a lancé un appel public à l'escalade. Iran International, la chaîne satellitaire aux liens avérés avec les services de renseignement israéliens, a amplifié les protestations et assuré une couverture tactique.
Ce qui suivit fut la plus grande tragédie de l'histoire iranienne contemporaine. En deux jours, des milliers de personnes perdirent la vie et beaucoup d'autres furent blessées. Les détails de la répression sont effroyables et bien documentés.
L'État et le camp Pahlavi avaient tous deux intérêt à occulter la dimension économique des manifestations. Celles-ci furent rapidement requalifiées en conflit civilisationnel : République islamique contre restauration monarchique. Les deux camps tirèrent profit de cette interprétation, car aucun ne pouvait apporter de réponse crédible aux griefs matériels qui avaient poussé la population dans la rue. Aucun n'avait de mesures de redistribution à proposer. Aucun ne souhaitait aborder la hausse de la TVA, la crise des changes, ou l'augmentation du prix des denrées alimentaires et des loyers. Et ils n'en parlèrent pas. L'origine économique des manifestations fut effacée. Ainsi, le mois de janvier devint synonyme de sécurité et de trahison pour un camp, de liberté et de démocratie pour l'autre.
Trump a rejoint la conversation
Nombre d'Iranien.ne.s pensent que sans l'intervention de Trump et de Benjamin Netanyahou, le discours sur la liberté et la démocratie aurait pu suivre son cours, engendrant une série de crises internes et les amenant à un point de rupture. Mais Netanyahou ne cherchait aucunement à résoudre la crise et y voyait plutôt une occasion de servir ses intérêts. Il a proposé à Trump de bombarder l'Iran. Et Trump, toujours en quête d'une victoire facile, fort de ce qu'il considérait comme une victoire nette et convaincante au Venezuela, a décidé que le moment était venu d'attaquer.
Comme nous le savons désormais, l'attaque était maladroite et mal menée. Elle n'a pas permis de renverser le régime. Elle a coûté la vie à des innocents, dont 168 écolières dès le premier jour. Ce seul fait a davantage contribué à conforter le discours anti-impérialiste de l'État que n'importe quel discours ou sermon. L'État s'est arrogé la supériorité morale de défendre sa souveraineté nationale face à deux des armées les plus puissantes du monde. L'opposition, notamment ses dirigeants en exil, et même ceux qui, en Iran, ont renoncé à la possibilité de réformes, ont présenté cet événement comme une lutte contre les ténèbres et l'autocratie.
Lorsque le président Trump a menacé de faire sauter des ponts et des centrales électriques, des citoyens ordinaires ont formé des chaînes humaines autour de ces infrastructures pour les protéger. Il ne s'agissait pas de gardiens de la révolution ni de milices soutenues par l'État. C'étaient ces mêmes personnes dont le pouvoir d'achat avait été réduit de moitié par l'unification des taux de change. Ces mêmes personnes qui ont vu leurs salaires stagner tandis que l'inflation atteignait des niveaux record !
En d'autres termes, la guerre a créé une dichotomie d'une netteté inédite. D'un côté, la République islamique – malgré ses défauts, ses injustices économiques et la brutalité de sa répression intérieure – mais comme défenseure du territoire et de la souveraineté. De l'autre côté, le projet Pahlavi et ses soutiens impériaux, qui offraient moins de souveraineté mais un siège à la table de l'empire.
Cela peut paraître étrange à certains, mais une part importante de la population iranienne souhaite que son pays renonce à ses engagements envers ses alliés régionaux et se rapproche d'Israël. Ces trois dernières années, Israël a tué des dizaines de milliers de Palestinien.ne.s à Gaza et en Cisjordanie. Pourtant, pour certains Iranien.ne.s, son existence est une preuve de cette idée : un État non arabe et non chrétien au Moyen-Orient, non seulement accepté comme partie intégrante du projet américain, mais aussi capable d'influencer ses choix politiques. Pour ces Iranien.ne.s, l'objectif n'est pas nécessairement un retour à la glorieuse monarchie. Il s'agit de mettre de côté les politiques isolationnistes au profit d'une intégration à l'ordre mondial actuel, quel qu'en soit le prix.
Ce groupe n'a aucune représentation officielle au sein de la politique iranienne. Ses partisans considèrent le système actuel comme fondamentalement imperméable au changement et estiment donc qu'une refonte complète est préférable à une réforme. Il est trop tôt pour dire si la guerre et les dégâts causés aux infrastructures civiles ont amené une partie significative d'entre eux à regretter leur position initiale. Face à l'attaque étrangère, un grand nombre d'Iranien.ne.s se sont ralliés à la nation.
Mais pour les Iranien.ne.s opposé.e.s à la politique étrangère anti-impérialiste de leur pays, la question risque d'être un sujet de discorde politique. La montée du chômage et la dégradation de la situation économique les amènent, paradoxalement, à conclure que l'armée aurait dû capituler plus tôt et laisser le détroit d'Ormuz ouvert car le coût de la résistance est tout simplement trop élevé. Pour certain.e.s d'entre eux et elles, cette position deviendrait intenable si les sanctions étaient levées. Mais cela reste très incertain, et l'avenir est profondément imprévisible.
Bien que les discours de l'État iranien et de ses détracteurs aient réussi à occulter les enjeux économiques, la guerre reste avant tout une affaire de gains matériels. Les anti-impérialistes y voient un moyen de négocier la levée des sanctions et de faire du détroit d'Ormuz une source de revenus ; le Majlis, le parlement iranien, travaille d'ailleurs sur un projet de loi visant à allouer 70 % des recettes du péage [3] aux dépenses courantes des ménages. Les partisans des Pahlavi, qui ont observé avec envie l'ascension des Saoudiens et des Émiratis au cours de la dernière décennie, souhaitent eux aussi la levée des sanctions et la prospérité de l'Iran. Ils sont tout simplement convaincus que l'intégration à l'ordre impérial est la voie la plus sûre et la plus stable pour obtenir un allègement des sanctions.
Les deux camps souhaitent la levée des sanctions. Les deux camps veulent relancer l'économie. La différence réside dans le prix qu'ils sont prêts à payer. L'un paiera par l'austérité, l'autre par sa souveraineté. La guerre a contraint chacun à choisir sa devise préférée.
Le faux choix
Ce que nous vivons actuellement n'est pas le fruit du hasard, ni un choix politique qui pourrait être modifié par l'élection d'un nouveau président ou d'un nouveau parlement. C'est la conséquence structurelle de décennies de sanctions et de la stratégie adoptée par l'État pour y survivre.
Un État véritablement anti-impérialiste — transparent, redistributif et financé par une fiscalité généralisée plutôt que par des ventes de pétrole opaques — nécessiterait une relation différente avec l'économie mondiale. Or, l'Iran est coupé de cette économie depuis près de quarante ans. Il ne peut vendre ouvertement son pétrole. Il ne peut acheter ouvertement des armes ou de technologies. Il survit grâce à la tromperie : une flotte clandestine de pétroliers, des sociétés écrans dans des pays tiers, des programmes de missiles qui ne figurent nulle part dans les budgets officiels. Cette opacité n'est pas fortuite. Elle est sa condition de survie.
L'opacité a des conséquences. Lorsqu'un État doit dissimuler ses recettes et ses dépenses, il cesse de rendre des comptes à sa propre population. Les mêmes mécanismes qui permettent de soustraire les ventes de pétrole à l'application des sanctions américaines les dissimulent également aux contribuables iraniens. L'État ne peut être transparent envers son peuple sans devenir transparent envers ses ennemis. Il choisit donc l'opacité. Et l'opacité favorise le détournement des ressources.
Les mesures d'austérité de décembre 2025 n'étaient pas une trahison du projet anti-impérialiste, mais son prolongement logique. Dévaluer le rial pour réduire le budget, instaurer un impôt régressif pour faire payer davantage les citoyens ordinaires, et protéger ceux qui gagnent en dollars, car ce sont eux qui alimentent le trafic de pétrole clandestin, sont autant de mesures qui, loin de s'opposer ont permis aux néolibéraux et aux anti-impérialistes de s'unir.
Quelle que soit l'option choisie, qu'apporterait la levée des sanctions ? Ni la République islamique ni son opposition en exil n'ont manifesté le moindre engagement en faveur d'une justice distributive. Toutes deux sont engluées dans les mêmes réseaux liés au dollar, mais avec des protecteurs différents. Si les sanctions sont levées, l'oligarchie du régime en tirera profit. Le peuple bénéficiera d'une certaine amélioration. Le rial se stabilisera. L'inflation sera mieux maîtrisée. Mais la structure sous-jacente – la fusion du pouvoir d'État et de l'exploitation privée – demeurera. La guerre a imposé un choix entre deux factions. Aucune n'offre ce dont les Iranien.ne.s ordinaires ont réellement besoin : une économie qui travaille pour elles et eux, et non seulement pour ceux qui la possèdent.
*
Cet article est initialement paru dans Jacobin (Etats-Unis) le 10 mai 2026. Traduit pour Contretemps par Stathis Kouvélakis.
Notes
[1] Ce coup d'Etat a été fomenté par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis contre le gouvernement élu de Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien (NdT).
[2] L'accord de Vienne sur le nucléaire iranien a été signé en juillet 2015 par l'Iran, les pays du P5 membres du Conseil de sécurité de l'ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) auxquels se sont joints l'Allemagne et l'Union européenne. Son objectif était de soumettre le programme nucléaire iranien à un contrôle international et de permettre la levée des sanctions frappant l'Iran. Les Etats-Unis se sont retirés de cet accord en 2018, sous le premier mandat de Trump (NdT).
[3] Il s'agit du péage imposé par l'Iran aux navires qu'il autorise à franchir le détroit d'Ormuz. Il peut atteindre 2 millions de dollar par navire (NdT).
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Des dirigeants d’extrême droite, dont l’ancien chef de l’ICE (douanes américaines), Greg Bovino, se réunissent au Portugal pour un « sommet sur la remigration »
Des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi au Portugal pour le « Sommet sur la remigration » annuel, qui prône l'expulsion massive des immigrés. L'ancien commandant de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le leader nationaliste blanc Jared Taylor figuraient parmi les invités de marque, aux côtés d'élus des partis d'extrême droite allemands et espagnols. Dans une interview accordée avant l'événement, Bovino a cité le général en chef de l'Allemagne nazie, Erwin Rommel, comme une figure inspirante.
« La remigration est essentiellement la réponse politique à la théorie du complot du “grand remplacement” », explique Charles R. Davis, journaliste basé à Vienne, en Autriche. Davis décrit le « grand remplacement » comme une théorie selon laquelle il existerait un « complot de l'élite mondiale, généralement mené par des Juifs », visant à remplacer les Blancs d'Europe et d'Amérique du Nord par des immigrés. « C'est un argument en faveur des expulsions massives », non seulement des immigrants récemment arrivés, mais aussi de « ceux qui ont été admis au cours des cent dernières années et qui, selon eux, n'étaient pas vraiment européens ou américains », explique Davis. « Cela trouve essentiellement ses racines dans l'idéologie nazie. »
4 juin 2026 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/6/4/remigration_summit
NERMEEN SHAIKH : Au Portugal, des centaines de militants d'extrême droite se sont rassemblés samedi pour le « Sommet sur la remigration » annuel, prônant l'expulsion massive des immigrés. L'ancien commandant de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le leader nationaliste blanc Jared Taylor étaient des invités de marque aux côtés d'élus du parti d'extrême droite et anti-immigrés AfD en Allemagne et du parti espagnol Vox. Parmi les autres participants figurait Stefano Forte, président du New York Young Republican Club.
Dans une interview accordée avant l'événement, Greg Bovino a cité le général en chef de l'Allemagne nazie, Erwin Rommel, comme une figure inspirante. Lors du sommet, Bovino a déclaré, je cite : « Si le modèle et la méthode de la police des frontières américaine sont source d'inspiration, alors c'est fantastique. »
AMY GOODMAN : Gregory Bovino a dirigé les opérations militarisées de répression de l'immigration menées par l'administration Trump à Chicago, Los Angeles et Minneapolis. Plus tôt cette année, il est apparu à Minneapolis vêtu d'un long manteau de laine olive que certains observateurs en ligne ont comparé, je cite, à « un manteau de cosplay nazi ». Le compte de presse du gouverneur de Californie, Gavin Newsom, sur les réseaux sociaux l'a qualifié de « code nazi ».
Bovino a finalement été démis de ses fonctions en janvier après que des agents de l'immigration sous son commandement ont tué Alex Pretti, un infirmier de 37 ans travaillant pour l'administration des anciens combattants (VA), à Minneapolis. Pretti a été abattu deux semaines après qu'un agent de l'ICE a tué par balle Renee Good à Minneapolis.
Lors d'une interview à l'extérieur du soi-disant « Sommet sur la remigration » au Portugal, Bovino a critiqué l'administration Trump.
GREGORY BOVINO : La base n'est pas très satisfaite actuellement de ce qui se passe en matière d'immigration. Elle a voté pour des expulsions massives. Or, il n'y a pas d'expulsions massives. Il n'y a pas d'expulsions massives aux États-Unis en ce moment. Donc, ces électeurs de MAGA, ces 80 millions de personnes qui sont allées voter pour lui, ne sont pas très contents en ce moment.
AMY GOODMAN : Nous nous rendons maintenant à Vienne, en Autriche, pour nous entretenir avec le journaliste Charles Davis, qui écrit pour The Guardian et dirige également The Redoubt, où son nouvel article s'intitule « Pourquoi la presse a-t-elle ignoré un rassemblement des principaux fascistes du monde ? »
Charles, merci beaucoup d'être avec nous. Pourquoi ne pas nous parler de ce qu'est la remigration et de l'importance de la présence de Bovino à cet événement ?
CHARLES R. DAVIS : Oui, donc, la « remigration » est essentiellement la réponse politique à la théorie du complot du « grand remplacement ». Et la théorie du complot du « grand remplacement », comme je pense que beaucoup de vos téléspectateurs le savent déjà malheureusement, est l'idée qu'il existe une sorte de complot de l'élite mondiale, généralement menée par des Juifs, visant à remplacer les Européens blancs et les Nord-Américains blancs par des immigrants via une migration de masse. Le terme « remigration » a donc été popularisé il y a quelques années par un activiste autrichien nommé Martin Sellner. C'est également lui qui a contribué à populariser la théorie du complot du « grand remplacement ».
Et il s'agit essentiellement d'un argument en faveur d'expulsions massives, non seulement de criminels en situation irrégulière, comme le veut la rhétorique typique de l'administration Trump et des partis d'extrême droite ici en Europe, mais aussi de l'idée qu'il faut en fait en quelque sorte, inverser le cours du XXe siècle, que le problème ne concerne pas seulement les immigrants arrivés ces dernières années pour demander l'asile ou le statut de réfugié, mais aussi ceux qui ont été admis au cours des cent dernières années et qui, selon eux, n'étaient pas vraiment européens ou américains.
NERMEEN SHAIKH : Et, Charles, pourriez-vous expliquer pourquoi — vous l'avez mentionné tout à l'heure — pourquoi cette idée de remigration est-elle attribuée aux Juifs, ce complot mondial ?
CHARLES R. DAVIS : Eh bien, en fait, oui, dans mon article initial que j'ai écrit la semaine dernière, j'ai parlé à un professeur de l'université de Vienne nommé Daniel Sharp, qui m'a expliqué que cela trouve essentiellement ses racines dans l'idéologie nazie. Prenons l'Allemagne et l'Autriche, par exemple. L'idée que certaines personnes n'étaient pas allemandes ou autrichiennes, bien qu'elles aient vécu dans cette région depuis des centaines d'années et qu'elles aient la nationalité de ces pays, c'était tout à fait l'idée nazie. Et en fait, la remigration à l'époque, avant qu'elle ne débouche sur l'Holocauste, consistait à expulser les Juifs vers des endroits comme Madagascar.
Donc, quand c'est… quand c'est popularisé aujourd'hui, je veux dire, c'est pour ça que ça a provoqué une telle controverse il y a quelques années, quand Martin Sellner a rencontré des membres de l'Alternative für Deutschland. En 2023, le média allemand Correctiv a rapporté qu'il y avait eu une réunion secrète à Potsdam entre Sellner et des dirigeants de l'AfD. Et ça a provoqué des manifestations nationales, parce que les Allemands connaissent leur histoire, n'est-ce pas ? Ils savent ce qui se passe quand on commence à dire que certains Allemands sont plus allemands que d'autres.
Et je pense que ce qui est si alarmant à propos de ce sommet, c'est que ces personnes, y compris les députés de l'AfD qui y ont assisté, la députée de l'AfD Lena Kotré et la presse de l'AfD qui s'est présentée pour lui offrir une tribune, le font désormais au grand jour. Et je pense que c'est peut-être l'une des leçons qu'ils ont tirées de Donald Trump. Il les a à la fois enhardis et responsabilisés, et ils ont aussi appris que pour s'en tirer avec ce genre de choses et s'en tirer avec ce genre de politique folle, complotiste et, disons, de nettoyage ethnique, que l'on pourrait appeler « remigration » — pour s'en tirer, il ne faut pas organiser de réunions secrètes que la presse pourrait ensuite dévoiler. Il suffit de le faire au grand jour et de dire : « Il n'y a rien de scandaleux là-dedans. Nous faisons cela au grand jour. Nous nous organisons sur Facebook. » En fait, c'est là que j'ai entendu parler pour la première fois de ce sommet, grâce à des publicités payantes sur Facebook du groupe Reconquista, un groupe portugais d'extrême droite qui tire son nom de l'idée d'expulsions massives de musulmans de la péninsule ibérique au cours de l'histoire. Et donc, maintenant, tout est au grand jour.
Et si nous pouvons être reconnaissants à Greg Bovino pour quelque chose, c'est d'avoir attiré l'attention sur ce sujet et d'avoir clairement expliqué ce qu'ils entendent par « remigration ». Il ne s'agit pas simplement d'expulser les soi-disant clandestins.
Greg Bovino, lorsqu'il critiquait l'administration Trump, vous savez, je m'intéresse moins à ses propos aigris qu'au fait qu'il ait précisé qu'il estime à 100 millions le nombre d'« étrangers en situation irrégulière » aux États-Unis. Or, la plupart des experts crédibles vous diraient qu'il y en a 12 millions au maximum. Mais si vous avez suivi la campagne de 2024, vous avez peut-être remarqué que Donald Trump et JD Vance faisaient grimper ce chiffre un peu plus à chaque fois qu'ils prenaient la parole. Il a atteint 20 millions, puis 30 millions, et maintenant 100 millions. Et je pense que cela montre bien qu'ils ne cherchent pas seulement à expulser des gens sur la base de leur statut juridique. Il faut replacer cela dans le contexte d'une tentative visant à supprimer le droit du sol et à revenir en arrière au XXe siècle. Il s'agit de se débarrasser des personnes arrivées au cours des cent dernières années qu'ils définissent comme n'étant pas assez américaines ou pas assez européennes, dans le contexte européen.
NERMEEN SHAIKH : Pourriez-vous donc nous en dire un peu plus sur la manière dont Trump et son administration ont globalement promu et mis en avant cette idée, et en particulier sur le fait que le Département d'État s'est engagé à créer un bureau chargé de la remigration ? Où en est ce projet ? A-t-il été mis en place ? Et quel est son objectif ?
CHARLES R. DAVIS : Eh bien, vous savez, l'administration Trump, il y a toujours un petit jeu auquel se livre l'extrême droite. Il y a ceux qui, comme les personnalités publiques, disent : « Vous savez, la remigration, n'ayez pas trop peur. En fait, nous voulons simplement expulser les criminels. » C'est ce qu'a fait l'AfD après que leur réunion secrète avec Martin Sellner a été révélée il y a quelques années. Si vous consultez leur site web, ils disent : « Nous voulons simplement nous débarrasser, par exemple, des personnes qui ont commis des crimes violents, etc. » Et c'est la même chose avec l'administration Trump.
Je ne sais pas s'ils ont réellement réussi à mettre cela en place, mais tout ce département de la remigration qu'ils allaient créer au sein du Département d'État concernait ostensiblement l'auto-expulsion volontaire. Bien sûr, quand on les amène à parler franchement lors de sommets comme celui qui vient de se tenir ce week-end, on voit qu'il ne s'agit pas seulement de se débarrasser d'un certain nombre d'« étrangers en situation irrégulière », comme ils les appellent, ou d'amener les gens à s'auto-expulser. Je veux dire, ils amèneraient les gens à s'auto-expulser en créant un environnement si hostile et, je pense, en recourant à la force de l'État pour les faire expulser.
Et en ce qui concerne la remigration en Europe, le Département d'État américain a en fait cautionné cette théorie du complot du « grand remplacement ». Dans le document sur la stratégie de sécurité nationale des États-Unis publié en décembre dernier, l'administration Trump a averti que les non-Européens, majoritaires, étaient en train de prendre le contrôle de l'Europe et que les Européens étaient confrontés à une perspective sinistre d'effacement civilisationnel, et que, si les tendances actuelles se poursuivaient, le continent serait méconnaissable d'ici 20 ans ou moins. Or, vivant ici à Vienne, je peux vous dire que ce n'est pas vraiment ce qui se passe. Vous savez, il y a certainement plus d'immigrants ici qu'il y a 20 ans, mais l'idée que les Autrichiens blancs soient confrontés à une disparition de leur civilisation, c'est… c'est une théorie du complot.
Et je pense que ce qui me dérange tant dans la couverture médiatique de ce sujet et de l'extrémisme d'extrême droite en général, c'est que quand on en parle, on a l'air un peu fou.
Quand on dit que le visage de la politique d'expulsion de Donald Trump et un jeune leader républicain, Stefano Forte, se rendent en Europe pour rencontrer des personnes se décrivant comme des admirateurs d'Adolf Hitler, des gens que l'on peut à juste titre qualifier d'activistes néonazis, afin de discuter d'un plan de nettoyage ethnique, cela semble fou, car, vous savez, il faut reconnaître que certains médias en ont parlé — il n'y a pas que des gens comme moi — mais vous n'avez vu aucune couverture de CBS News, vous n'avez vu aucune couverture du Washington Post, et vous n'avez vu aucune couverture du New York Times. Et je pense que c'est un énorme problème, car The New York Times, en particulier, est une institution qui pourrait faire de cette affaire bien plus qu'un simple sujet d'actualité d'un jour, qui pourrait pousser l'administration Trump à répondre : quand a-t-elle réalisé que Greg Bovino était un sympathisant nazi ? — et faire pression sur les républicains de New York et d'ailleurs : êtes-vous d'accord avec Stefano Forte dans ses efforts pour forger une sorte d'alliance transatlantique néofasciste ?
AMY GOODMAN : Je voulais donc vous en savoir plus sur Bovino et vous demander pourquoi les gens devraient s'en soucier, puisqu'il a été évincé. Vous l'avez vu tweeter depuis Newark — beaucoup se sont demandé s'il était allé à Delaney — mais alors qu'il se rendait au Portugal : « Le sénateur Mullin » — il parlait du nouveau secrétaire du DHS — « et les autres ont essayé de gérer ces émeutes et… disons simplement que ça ne se passe pas très bien. Pour ceux d'entre vous dans la section des commentaires, donnez votre avis. Devrais-je m'en occuper moi-même ? La vie de ces agents est en jeu à cause de cette inaction. » Et puis vous avez — laissez-moi passer à Greg Bovino s'adressant à Newsmax au sujet de la grève de la faim à la prison de l'ICE de Delaney Hall à Newark.
GREGORY BOVINO : En ce qui concerne les installations, ces installations sont en fait — je pense qu'elles sont trop bien, ce sont des installations fantastiques. Ces détenus ont tout ce dont ils ont besoin. Mais ce dont ils ont vraiment besoin, c'est d'être expulsés. Et nous devons agrandir cet établissement pour pouvoir y accueillir encore plus de détenus. Carl, hé, j'ai entendu parler d'une grève de la faim, ce qui, tu sais, je pense que c'est de la désinformation de toute façon. Mais s'ils l'ont fait, eh bien, ça me va, parce que s'ils perdent du poids, on peut mettre encore plus de gens dans les avions pour les expulser.
AMY GOODMAN : C'était donc Bovino s'adressant à Newsmax. Et, bien sûr, il y a eu Tom Homan, le soi-disant « tsar des frontières », qui a nié l'existence d'une grève de la faim, mais qui a ensuite déclaré qu'il ferait nourrir de force les détenus. Et puis il y a Bovino qui dit : « Le monde entier vous regarde et soutient vos efforts pour tenir bon », s'adresse-t-il aux agents de l'ICE à Delaney. « Chacun d'entre nous veut être à vos côtés. J'ai parlé avec la Mean Green Team, ils vous envoient leur soutien et vous souhaitent bonne chance. » Il a également dit : « Agents de l'ICE à Delaney, tenez bon. » C'est extrêmement intéressant, étant donné qu'il les soutient tout en critiquant l'administration Trump. Votre dernier commentaire à ce sujet, sur le rôle qu'il joue ?
CHARLES R. DAVIS : Eh bien, oui, je pense qu'il s'exprime au nom de la base MAGA. Et je trouve intéressant que lorsqu'il critique l'administration Trump, il critique les « tsars » qui l'entourent. Ce sont toujours les mauvais conseillers. Il ne critique pas Stephen Miller ni Donald Trump. Et je pense qu'il a raison de ne pas le faire, car je pense que Stephen Miller et Donald Trump partagent le programme de remigration qu'il défend.
Et je trouve ça intéressant, puisque nous parlons de sa venue à Newark, ou du moins du fait qu'il ait fait croire qu'il viendrait. Vous savez, pendant plusieurs jours, les organisateurs de ce sommet avaient laissé entendre qu'ils auraient un invité spécial. Et dans les semaines qui ont précédé l'événement, je me suis demandé qui cela pouvait bien être. Je me suis dit : « Est-ce que ce sera un ancien présentateur de Fox News ? Est-ce que ce sera Nick Fuentes ? » Et puis Greg Bovino a posté sur X une photo de lui-même en train de faire ce qu'on ne peut décrire que comme un salut nazi. Et je crois qu'à ce moment précis, j'ai compris que c'était lui. C'est lui. Et j'ai vérifié la chaîne Telegram du sommet, et ils venaient juste de l'annoncer.
Et je pense que c'est ce qui est alarmant, car je pense qu'il exprime, sans filtre, ce que Stephen Miller et Donald Trump aimeraient dire, mais qu'ils en sont empêchés par leurs… les Susie Wiles, qui connaissent, encore une fois, cette sorte de danse fasciste, selon laquelle on ne peut pas le dire ouvertement. On peut y faire allusion en adoptant le terme de « remigration », mais quand le grand public vous demande ce que cela signifie, vous leur dites que ce n'est pas la chose effrayante que cela signifie en réalité, et que vous signalez ainsi à vos partisans d'extrême droite que vous-même y adhérez.
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Ormuz, la vraie victoire stratégique de l’Iran
Alors que Washington présente l'accord en cours avec Téhéran comme un succès diplomatique, une autre lecture émerge. Dans une analyse remarquée publiée dans le New York Times, Thomas L. Friedman soutient que les États-Unis pourraient avoir neutralisé une partie du programme nucléaire iranien tout en renforçant durablement le principal levier stratégique de la République islamique : le détroit d'Ormuz.
Tiré de Mondafrique
30 mai 2026
Les guerres ne produisent pas toujours les résultats attendus. Il arrive même qu'elles révèlent à l'adversaire des formes de puissance dont il n'avait pas pleinement mesuré la portée. C'est précisément la thèse développée par le chroniqueur du New York Times Thomas L. Friedman dans une analyse particulièrement sévère de la stratégie américaine face à l'Iran.
Pour Friedman, la question n'est plus vraiment de savoir si les frappes américaines et israéliennes ont affaibli le programme nucléaire iranien. Elles l'ont fait, au moins partiellement. La véritable interrogation est ailleurs : qu'a appris l'Iran de cette confrontation ? Et surtout, quel nouvel équilibre stratégique en ressort ?
L'éditorialiste estime que Donald Trump pourrait obtenir un accord limitant les capacités nucléaires iraniennes, notamment par l'abandon ou le transfert de l'uranium enrichi à un niveau proche de l'usage militaire. Un tel résultat éloignerait effectivement la menace immédiate d'une bombe atomique iranienne.
Mais Friedman refuse de considérer cette éventualité comme une victoire complète. Car, selon lui, le prix politique et géostratégique pourrait être considérable.
Il rappelle qu'un accord de ce type impliquerait probablement un allégement progressif des sanctions économiques et des restrictions imposées aux exportations pétrolières iraniennes. Autrement dit, une nouvelle manne financière pour un régime qu'il décrit comme profondément répressif.
Plus encore, il considère que Washington risque de reproduire, sous une autre forme, l'esprit de l'accord nucléaire conclu sous Barack Obama en 2015 puis dénoncé par Donald Trump en 2018.
Le paradoxe est saisissant : après avoir présenté pendant des années cet accord comme une catastrophe, l'administration Trump pourrait finalement revenir à une formule comparable, tout en ayant engagé entre-temps une guerre coûteuse et déstabilisatrice.
L'arme absolue n'est peut-être plus nucléaire
Mais l'argument le plus original de Friedman concerne le détroit d'Ormuz.
Depuis des décennies, les débats stratégiques autour de l'Iran tournent essentiellement autour du nucléaire. La bombe atomique est devenue le symbole de la menace iranienne. Pourtant, selon le chroniqueur américain, la guerre récente a mis en lumière une réalité différente.
L'Iran a démontré qu'il possédait peut-être une capacité de nuisance plus immédiatement efficace que l'arme nucléaire elle-même.
Friedman résume cette idée dans une formule appelée à marquer les esprits. Selon lui, Téhéran a découvert qu'il disposait désormais d'une véritable « arme de perturbation massive ».
La fermeture du détroit d'Ormuz a constitué le tournant stratégique du conflit. En bloquant temporairement cette voie maritime par laquelle transite près d'un cinquième du pétrole mondial transporté par mer, l'Iran a provoqué une onde de choc sur les marchés énergétiques internationaux.
Le message envoyé au monde est simple : même affaibli militairement, même sous sanctions, même confronté à la supériorité technologique américaine et israélienne, le régime iranien conserve la capacité de perturber le cœur du système énergétique mondial.
C'est là que Friedman porte son attaque la plus sévère contre Donald Trump et son équipe.
Selon lui, la Maison-Blanche aurait sous-estimé la transformation des conflits contemporains. À l'image de l'Ukraine face à la Russie, l'Iran a montré que des moyens relativement peu coûteux – drones, missiles de croisière, embarcations rapides – pouvaient produire des effets stratégiques disproportionnés.
Friedman imagine même ce qu'aurait pu répondre Volodymyr Zelensky si Trump lui avait demandé comment l'Ukraine avait réussi à résister à une puissance militaire largement supérieure. La réponse aurait tenu en quelques mots : les drones ont changé les règles du jeu.
Dans cette lecture, l'Iran n'a pas besoin d'égaler les États-Unis sur le plan militaire conventionnel. Il lui suffit d'être capable de perturber suffisamment longtemps les flux énergétiques mondiaux pour imposer un coût économique colossal à ses adversaires.
Une victoire tactique américaine, un gain stratégique iranien ?
L'autre conséquence majeure soulignée par Friedman concerne les monarchies du Golfe.
Les frappes contre certaines infrastructures énergétiques de la région ont rappelé aux producteurs arabes que leur prospérité demeure vulnérable. Même lorsque les systèmes de défense fonctionnent, même lorsque les installations sont protégées, le simple risque de perturbation suffit à provoquer des pertes économiques considérables et à faire grimper les prix de l'énergie.
Dans ce contexte, les alliés arabes de Washington ont davantage intérêt à la stabilité qu'à une nouvelle escalade militaire.
L'Iran le sait.
Et c'est précisément ce qui renforce sa position de négociation.
Friedman va même plus loin. Selon lui, l'un des grands perdants de cette séquence pourrait être la crédibilité américaine elle-même. Les alliés des États-Unis observent une administration capable d'alterner menaces de « reddition sans conditions », frappes militaires massives puis retour à une logique de compromis diplomatique.
Cette imprévisibilité nourrit l'incertitude régionale.
Pour autant, l'éditorialiste ne minimise pas les succès militaires obtenus contre les infrastructures nucléaires iraniennes. Il reconnaît que l'affaiblissement du programme atomique constitue un objectif légitime et potentiellement bénéfique pour la stabilité régionale.
Mais il estime que la question fondamentale demeure sans réponse : les États-Unis ont-ils réellement modifié le rapport de force stratégique au Moyen-Orient ?
Ou bien ont-ils simplement déplacé le centre de gravité de la puissance iranienne ?
Car si le nucléaire reste un sujet central, la guerre a révélé autre chose : la capacité de Téhéran à exercer une pression mondiale à travers l'énergie.
C'est sans doute la leçon la plus importante de cette crise. Pendant des années, le monde a regardé les centrifugeuses iraniennes. Aujourd'hui, il regarde Ormuz.
Et c'est peut-être là que réside le véritable paradoxe de cette guerre : en cherchant à neutraliser la menace nucléaire iranienne, Washington et ses alliés ont peut-être contribué à démontrer au monde entier que la ressource stratégique la plus redoutable de Téhéran n'était pas enfouie dans ses installations nucléaires, mais flottait déjà à la surface du Golfe.
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Etats-Unis-Israël-République islamique d’Iran : quelles orientations face à cette guerre ? Débat
Il y a dix-sept ans, au lendemain du soulèvement du Mouvement vert et de sa répression – alors que l'Iran avait une nouvelle fois attiré l'attention des analystes de droite et de gauche du monde entier –, j'ai rédigé un article intitulé « La tragédie du discours de gauche sur l'Iran », dans lequel je critiquais les opinions erronées de plusieurs éminents théoriciens de gauche, dont James Petras, Azmi Bishara, Slavoj Zizek et des contributeurs de MRZine, le site web affilié à la Monthly Review, qui s'étaient tous, de diverses manières, rangés du côté de la République islamique.
Tiré de A l'Encontre
1 juin 2026
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/etats-unis-israel-republique-islamique-diran-quelles-orientations-face-a-cette-guerre-debat.html
Par Saeed Rahnema
Benyamin Netanyahou et Donald Trump.
J'y faisais remarquer que « les voix que nous entendons aujourd'hui dans certains milieux de gauche sont tragiquement réactionnaires. Prendre le parti des fondamentalistes religieux en partant du postulat erroné qu'ils sont anti-impérialistes et anticapitalistes revient à s'aligner sur les forces les plus réactionnaires de l'histoire. Il s'agit là d'une gauche réactionnaire, différente de la gauche progressiste qui a toujours été du côté des forces du progrès. »
« De quel côté êtes-vous ? »
Aujourd'hui, dix-sept ans plus tard – après le massacre, en décembre/janvier, de dizaines de milliers de manifestants dans les villes iraniennes par le régime islamique, et l'attaque militaire conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran –, nous assistons aux mêmes réactions. Je ne m'attarderai pas ici sur « l'axe de résistance de gauche » en Iran [référence au PC et aux liens avec l'URSS] – ceux qui, inconscients de leurs propres erreurs historiques et de celles de l'ancien « camp socialiste », continuent de répéter des discours datant d'il y a près d'un demi-siècle qui ont porté le plus grand coup à la crédibilité de la gauche iranienne.
La position des analystes de droite et non de gauche qui défendent ouvertement la position des États-Unis et d'Israël et attribuent tous les problèmes au régime islamique est tout aussi claire. Par exemple, Jack Cunningham, dans un article intitulé « La guerre contre l'Iran est-elle “légale” ? Et quelle importance cela a-t-il ? » publié dans Open Canada, affirme que « l'Iran mène effectivement une guerre d'agression contre les États-Unis et Israël depuis au moins le milieu des années 1980, et leurs actions, y compris les attaques actuelles contre des cibles iraniennes, s'expliquent mieux comme des actes d'autodéfense, et non d'agression ».
Dans un article précédent publié sur le même site, il avait déclaré que « l'Iran a été la plus grande menace pour Israël et l'acteur régional le plus perturbateur au Moyen-Orient ». Peu importe que ces analystes connaissent bien les dossiers du Moyen-Orient et de l'Iran – ou qu'ils les connaissent mais le dissimulent –, cela reflète la vision binaire du monde qui prévaut en Occident : celle selon laquelle les États-Unis et Israël sont les champions de la paix et de la démocratie combattant les éléments bellicistes de la région. Les courants de droite au sein de la diaspora iranienne, en particulier les cercles monarchistes autour de Reza Pahlavi – avec leurs vastes réseaux médiatiques construits grâce à un soutien étranger et leur exploitation habile du désordre culturel, politique, économique et environnemental de l'Iran sous le régime clérical – défendent précisément ces positions.
On observe une positions tout aussi partiale dans le camp des détracteurs de la politique états-unienne : seuls l'impérialisme américain et le sionisme mondial sont responsables, et la République islamique est attaquée sans raison. D'un côté, nous avons ici des partisans inconditionnels des positions de la République islamique, des personnalités telles que Trita Parsi. Internet regorge également d'entretiens et d'analyses de personnalités éminentes comme John Mearsheimer qui, malgré ses connaissances approfondies et bien qu'il aborde à juste titre l'agression impérialiste, ne fait pas la moindre mention des politiques destructrices de la République islamique. Il en va de même pour de nombreuses interventions de Ben Norton, Jeffrey Sachs et d'autres.
***
L'accent est mis dans cet article sur la gauche socialiste, qui n'aborde elle aussi qu'un seul aspect du conflit : l'impérialisme états-unien. Gary Wilson, dans l'article « L'Iran aujourd'hui, la Chine demain : La stratégie derrière la guerre » publié dans Monthly Review Online, décrit à juste titre la guerre contre l'Iran comme « …le résultat d'une guerre de classes mondiale – la volonté du capital monopoliste de maintenir à tout prix son contrôle sur les ressources, les marchés et la main-d'œuvre mondiaux », et aborde diverses questions, notamment le massacre d'écolières à Minab, la confrontation entre une résistance low-tech et une force militaire high-tech, ainsi que le rôle du capital financier dans la fermeture du détroit d'Ormuz. Pourtant, il ne fait pas la moindre mention du rôle de la République islamique et de ses politiques dévastatrices. Une partie de l'article aborde les dommages que cette guerre a infligés à la classe ouvrière sur différents continents. Pourtant, il n'est fait aucune mention de la misère des travailleurs et travailleuses iraniens – y compris la majorité des travailleurs du secteur pétrolier et pétrochimique qui, en raison des politiques de la République islamique, travaillaient sans aucune sécurité dans des entreprises sous-traitantes et qui, avec le déclenchement de la guerre, ont perdu même ces emplois précaires et instables. Près de cent mille travailleurs à différents niveaux des entreprises sous-traitantes du secteur pétrolier – des entreprises créées et vendues aux acolytes du régime, échappant à tout contrôle – se sont retrouvés sans protection. La Compagnie nationale iranienne du pétrole a externalisé la plupart de ses activités vers ces entreprises afin d'échapper à toute responsabilité quant aux conditions de travail des ouvriers. Le régime a même inventé le terme de « travailleurs du troisième pilier » pour affirmer clairement qu'il n'assume aucune responsabilité quant à la situation de ces travailleurs [voir entre autres les articles sur ce sujet publiés dans A l'Encontre les 27 janvier 2023, 17 juillet 2021].
Gary Wilson conclut son article : « La guerre était planifiée. Les souffrances étaient prévisibles. De quel côté êtes-vous ? » La véritable question, cependant, est la suivante : si nous condamnons à juste titre l'impérialisme états-unien (et, bien sûr, l'agression de la coalition de droite israélienne), devons-nous pour autant nous ranger du côté des fondamentalistes obscurantistes qui dirigent l'Iran ?
Un exemple de soutien plus direct de la gauche à la République islamique est l'interview de Dimitri Lascaris – journaliste de la chaîne Reason2Resist – par Radhika Desai qui anime le groupe de recherche Geopolitical Economy. De retour d'un voyage de dix jours en Iran, Lascaris affirme que parmi la centaine de personnes qu'il a interviewées dans différentes villes iraniennes, il « …n'a pas trouvé une seule personne critiquant le gouvernement », et qu'il a été profondément impressionné par la « quasi-unanimité » du sentiment anti-guerre et du soutien au régime. Concernant les dégâts de guerre, il affirme que, contrairement à la propagande occidentale prétendant que la guerre a causé des destructions massives, il n'a vu que très peu de ruines. Dans un contexte où non seulement les journalistes étrangers indépendants, mais même les journalistes nationaux non affiliés au régime ne peuvent pas rendre compte librement de la situation en Iran – et où de nombreux jeunes ont été arrêtés, torturés et, dans certains cas, exécutés pour le simple fait d'avoir partagé une photo sur les réseaux sociaux –, Dimitri Lascaris ne s'est peut-être pas rendu compte qu'il menait son reportage dans le cadre d'un voyage organisé par le régime. Il lui aurait suffi de jeter un coup d'œil à l'actualité iranienne et de se demander : pourquoi, juste avant la guerre, le régime a-t-il abattu des dizaines de milliers d'Iraniens dans les rues de différentes villes ? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers politiques, dont des femmes éminentes telles que Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix, et Nasrin Sotoudeh [prix Sakharov en 2012 et prix Nobel alternatif en 2020], ainsi que bien d'autres, qui sont toujours derrière les barreaux ? Pourquoi, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, le régime islamique a-t-il déjà exécuté 21 personnes et arrêté plus de quatre mille autres au cours de cette même guerre ?
Quant au fait de ne pas avoir constaté beaucoup de destructions, ses guides l'ont-ils emmené à Mobarakeh Steel à Ispahan, la plus grande aciérie du Moyen-Orient, qui emploie directement environ 20 000 travailleurs et indirectement environ 100 000 autres via les chaînes d'approvisionnement et de production, et qu'Israël a contrainte à fermer ses portes par des attaques répétées ? A-t-il visité les immenses usines chimiques et pétrochimiques bombardées par Israël ? A-t-il vu les conséquences du bombardement de l'Institut Pasteur, l'un des plus anciens instituts de recherche pharmaceutique reconnus mondialement ? Au lieu de faire face à ces réalités, il conclut que la guerre a produit pour l'Iran des résultats contraires à ce qu'attendaient les États-Unis et Israël, et qu'elle a, en fait, rehaussé le prestige de l'Iran dans le monde. Radhika Desai mène également un entretien avec Mohammad Marandi, un universitaire farouchement pro-régime et, en fait, porte-parole du régime, sur « le rôle historique de l'Iran dans le déclin de l'impérialisme », ce qui ne nécessite aucun commentaire supplémentaire.
Mais le plus important de tous est Yanis Varoufakis – éminent théoricien et un des fondateurs du parti socialiste radical grec SYRIZA et du Front européen de désobéissance réaliste, ainsi qu'auteur de l'ouvrage influent Techno-féodalisme : ce qui a tué le capitalisme – qui a annoncé sur son compte X que lui-même et un autre dirigeant du parti s'étaient rendus à l'ambassade d'Iran en Grèce. Cette nouvelle a été une grande surprise pour les militants de gauche iraniens qui respectent Varoufakis et dont les œuvres ont été largement traduites en persan. Dans ce message, Varoufakis déclare, entre autres, que « nous sommes ici à cause des 180 filles que les États-Unis et Israël ont tuées à Minab. Nous sommes ici parce que le président américain a déclaré une guerre culturelle contre l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité. » Ce faisant, Varoufakis – malgré son opposition déclarée à un système théocratique – a malheureusement pris le parti de la République islamique. Exprimer sa solidarité face au crime consistant à tuer des jeunes filles innocentes par les forces impérialistes et sionistes est certes un acte louable. Mais lorsque le gouvernement que cet ambassadeur représente a abattu des manifestants dans les rues des villes iraniennes, Varoufakis a-t-il manifesté devant l'ambassade d'Iran ?
Il est également vrai que Trump a tenu ces propos absurdes sur la civilisation iranienne – mais la République islamique est-elle vraiment la représentante de « l'une des plus anciennes civilisations de l'humanité » ? La vérité est que, par ses politiques réactionnaires et dévastatrices, ce régime a été l'un des plus grands ennemis de cette même civilisation. Je suis conscient du caractère polémique du titre que j'ai choisi pour cet article, et c'est peut-être injuste envers Yanis Varoufakis, pour qui j'éprouve un respect réel. Mais ce qu'il a fait était également injuste envers la gauche et les forces progressistes iraniennes.
Contexte de la guerre à trois fronts
Contrairement à ces approches unilatérales et à la tendance à prendre parti dans cette terrible guerre – qui a fait reculer et continue de faire reculer l'Iran, la région et le monde –, il faut s'intéresser à ses racines et au rôle de chacun des principaux acteurs. Cette guerre comporte trois dimensions interdépendantes et, sans entrer dans les détails historiques, un bref aperçu s'impose.
Avec la révolution iranienne de février 1979, les États-Unis et Israël ont perdu leur plus important allié régional : l'Iran. Bien que le shah d'Iran n'ait pas eu le sang-froid nécessaire pour maintenir des relations diplomatiques officielles avec Israël, l'« ambassade sans enseigne » officieuse d'Israël en Iran était très active ; le Mossad et la CIA étaient les principaux soutiens de l'appareil de répression du régime du shah, et l'Iran était le plus gros acheteur d'équipements militaires auprès de ces deux pays. Même lorsque le shah tentait de prendre quelque peu ses distances dans cette relation de dépendance – comme lorsqu'il s'en est pris au lobby israélien aux États-Unis lors d'une interview accordée à Mike Wallace en 1976 –, il n'avait d'autre choix que de se soumettre à ceux qui l'avaient rétabli au pouvoir grâce au coup d'État de la CIA de 1953 contre le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh.
Au Moyen-Orient, pendant la Guerre froide, Washington concentrait principalement ses efforts contre l'Union soviétique et les mouvements de gauche, ainsi que sur le renforcement des courants islamistes et la création d'une « ceinture verte ». La SAVAK, l'appareil de sécurité impitoyable du Shah, avec l'aide du Mossad et de la CIA, se concentrait principalement sur les mouvements progressistes de gauche et nationalistes et ne prêtait guère attention à la montée de l'islamisme. La révolution de 1979 et la prise d'otages qui s'ensuivit à l'ambassade des Etats-Unis se sont déroulées dans ce climat anti-américain et anti-israélien. Khomeini, conformément à ses convictions réactionnaires et dans l'espoir de maîtriser le mouvement palestinien, a brandi dès le début le slogan de la destruction d'Israël.
Puis, pendant la guerre Iran-Irak, les États-Unis – en particulier après l'arrivée au pouvoir de Ronald Reagan [en janvier 1981] – ont apporté un soutien financier, technique, en matière de renseignement et militaire considérable au régime de Saddam Hussein. Israël, cependant, qui craignait davantage les Arabes à cette époque, a secrètement fourni à l'Iran des armes et des renseignements de diverses manières pendant cette guerre. Des sources américaines ont estimé les ventes d'armes d'Israël à l'Iran au cours des années 1980 à près de deux milliards de dollars par an, dont une partie a été payée par la livraison de pétrole iranien à Israël.
Puis, en 1982, alors qu'Israël occupait le sud du Liban, le régime iranien a participé à la création du Hezbollah au Liban avec l'aide d'une partie de la population chiite locale. En 1983, des agents du régime iranien au Liban ont bombardé le quartier général des Marines US en représailles au soutien américain à l'Irak, tuant plus de 240 Américains et en blessant plus d'une centaine. Pendant la guerre civile libanaise, en particulier après 1982, la République islamique, par l'intermédiaire de ses agents, a procédé à de nombreuses prises d'otages – principalement des Américains – qui ont conduit à des échanges d'armes contre des otages et à la tristement célèbre affaire Iran-Contra.
Au fil des ans, l'Iran a été soumis aux sanctions économiques les plus sévères. La République islamique, poursuivant ses objectifs idéologiques et expansionnistes ainsi que son rêve de diriger le monde chiite et islamique, a adopté une stratégie en trois volets : la constitution de forces supplétives dans la région, le développement de capacités balistiques et la poursuite de ses ambitions nucléaires. Elle a simultanément poursuivi sa rhétorique anti-israélienne et anti-états-unienne ainsi que son soutien financier et militaire à ses affidés.
La folie de Saddam Hussein lorsqu'il a envahi le Koweït en 1991, et surtout l'invasion de l'Irak par les États-Unis en 2003, ont renforcé la position régionale de la République islamique. Plus tard, l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA-Joint Comprehensive Plan of Action) de 2015, tout en limitant sévèrement le programme nucléaire iranien, a mis de vastes ressources financières à la disposition du régime, et la République islamique a poursuivi ses politiques régionales aventuristes.
Israël, tout au long de ce processus, a grandement profité de la politique aventuriste de la République islamique. La droite israélienne, pour faire avancer les objectifs sionistes – qui peuvent se résumer en deux objectifs principaux : l'expansion territoriale et le déplacement de population – a toujours prétendu être confrontée à un danger existentiel. Après avoir neutralisé les États arabes voisins – l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, la République islamique d'Iran et ses affidés ont fourni le meilleur prétexte pour faire avancer les objectifs de la droite israélienne tout en frappant simultanément le mouvement palestinien.
L'attaque brutale du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, a constitué un tournant très important. Bien qu'il s'agisse d'une riposte aveugle et radicale aveugle à 75 ans de déplacement, 56 ans d'occupation et 17 ans de blocus total terrestre et maritime, cet acte a offert une occasion en or à l'extrême droite israélienne, qui s'est lancée de manière effrenée et avec le soutien états-unien dans de vastes offensives régionales. Après la destruction de Gaza et le génocide des Palestiniens de Gaza, ainsi que l'intensification des attaques en Cisjordanie, Israël a porté ses coups les plus durs au Hezbollah libanais.
Les affidés de l'Iran étant affaiblis, Israël s'en est pris directement à la République islamique elle-même. Afin de provoquer le régime iranien, Israël a attaqué le consulat iranien à Damas en avril 2024 (il y a exactement deux ans) et a tué plusieurs hauts commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique. En réponse, la République islamique a lancé une salve de missiles et de drones contre Israël. C'était exactement ce qu'Israël recherchait, préparant ainsi la guerre contre l'Iran. Il y avait là aussi une ironie amère : l'Iran avait mis en place ses proxys pour se protéger, et c'était désormais le régime lui-même qui tentait de les protéger en retour. La chute du régime d'Assad en Syrie a privé le régime iranien de sa dernière base de soutien significative.
Les alliés de l'Iran étant désormais perdus ou gravement affaiblis, Israël s'est retrouvé dans une position – coïncidant avec l'arrivée au pouvoir de l'un des présidents états-uniens les plus réactionnaires – où il a pu conclure qu'il pouvait éliminer le régime iranien. Le premier espoir de Netanyahou et de sa coterie de la droite religieuse était un changement de régime en Iran. Avec leurs alliés monarchistes iraniens, ils espéraient que, en quelques jours, le peuple descendrait dans la rue et renverserait le régime. Lorsqu'ils ont réalisé que cela n'était pas faisable, ils ont décidé de transformer le régime iranien en un État failli, rêvant de le réduire au sort de la Somalie, du Yémen et de l'Éthiopie. Les attaques contre les infrastructures, et en particulier contre les industries intermédiaires telles que la sidérurgie et la pétrochimie, contre les instituts de recherche et les départements scientifiques des grandes universités iraniennes, ont été menées précisément pour cette raison. Sans les pressions et les menaces de l'administration Trump – dans l'espoir d'imposer une sorte d'accord avec le régime islamique –, Israël aurait également détruit le réseau électrique principal, les réseaux d'adduction d'eau et les raffineries, et il attend encore aujourd'hui la reprise de la guerre pour faire avancer cette politique barbare.
Téhéran. Affiche géante de propagande présentant Donald Trump, la bouche bâillonnée par le détroit d'Ormuz, 28 mai 2026.
Contrairement à Netanyahou, Trump – qui a fait fi des conventions habituelles des relations internationales et poursuit ouvertement un programme de domination impérialiste dans la région et dans le monde – nourrissait l'illusion de pouvoir mener un « changement de dirigeant » similaire à celui du Venezuela, plutôt qu'une politique de « changement de régime » en Iran. Mais lui et ses conseillers n'ont pas tenu compte de deux facteurs : premièrement, la capacité de l'Iran à régionaliser et à mondialiser le conflit en fermant le détroit d'Ormuz ; deuxièmement, la résilience du régime, qui comporte elle-même plusieurs dimensions. L'une d'elles est sa structure idéologique et religieuse qui, malgré la perte de plusieurs échelons de ses dirigeants les plus importants, ne s'est pas effondrée. Un deuxième facteur de cette résilience est la priorité accordée à l'autoconservation à tout prix – même au détriment de l'Iran et de son peuple. À l'instar du Hamas à Gaza, le régime se soucie peu des dommages que le pays subit dans cette guerre. Un facteur connexe est qu'en cas de défaite, l'oligarchie cléricale/militaire/économique, avec ses vastes réseaux de liens familiaux et patrimoniaux, n'a nulle part où fuir et n'a donc d'autre choix que de continuer à se battre.
Parallèlement, le conflit a pris de plus en plus une dimension religieuse et fondamentaliste : les évangéliques chrétiens sionistes des Etats-Unis – cherchant à hâter le retour du messie chrétien – se sont associés aux fondamentalistes juifs attendant la venue du messie juif, pour s'opposer aux fondamentalistes chiites attendant le messie chiite, le Mahdi.
En résumé, les guerres de 12 jours et de 39 jours contre l'Iran, ainsi que tous les affrontements militaires qui pourraient encore survenir, sont le produit de trois courants historiques interdépendants, chacun portant une part de responsabilité : l'impérialisme états-unien dans sa volonté de maintenir et d'étendre son hégémonie mondiale ; Israël et le sionisme (avec sa dimension internationale) dans leur quête d'un Grand Israël ; et l'oligarchie cléricale, militaire et économique de la République islamique dans sa volonté de maintenir et d'étendre sa propre domination religieuso-politique.
Cette guerre n'a été, à aucun égard, une guerre juste. L'agression des États-Unis et d'Israël est évidente : ils n'avaient aucun « droit » d'entrer en guerre, et ils n'ont fait preuve d'aucune « conduite juste » pendant la guerre – leurs crimes de guerre ne nécessitent aucune précision. Mais bien que les États-Unis et Israël n'aient pas mené une guerre juste, cela ne signifie pas pour autant que l'Iran ait la justice de son côté, car le régime porte sa propre part de responsabilité dans le déclenchement de ce conflit, et sa conduite – tant envers le peuple iranien qu'envers les pays voisins – n'a pas été juste. Plus important encore, malgré la nature de l'agression impérialiste, le peuple iranien ne considère pas cette guerre comme une guerre patriotique ou libératrice. Il la voit comme la guerre menée par un appareil gouvernemental qui ne lui appartient pas. Certains analystes des affaires iraniennes en Occident, ainsi que les partisans déclarés ou cachés du régime, ont attribué à tort l'absence d'un vaste mouvement anti-régime pendant la guerre au patriotisme et au soutien populaire dont bénéficie le régime. Comme mentionné précédemment, il s'agit d'un gouvernement qui a tiré sur son propre peuple pour le terroriser et empêcher un nouveau soulèvement de masse. Certains ont comparé à tort cette guerre à la guerre du Vietnam en la qualifiant de guerre de libération. Lors de la guerre du Vietnam, les soldats américains (et avant eux, les Français) étaient déconcertés par la détermination avec laquelle les Vietnamiens de base combattaient les envahisseurs. Dans la guerre contre l'Iran, une partie non négligeable de la population espérait en réalité que de nouveaux coups soient portés au régime.
Contrairement à la gauche rétrograde – qui, en condamnant uniquement l'agression militaire américano-israélienne, a pris le parti du régime réactionnaire et antipopulaire de la République islamique – la gauche progressiste iranienne, ainsi que de nombreuses forces de gauche progressistes de différents pays, ont à la fois condamné la République islamique, non seulement pour ses politiques aventureuses et expansionnistes, mais aussi pour ses politiques antipopulaires et sa répression politique et culturelle, tout en condamnant catégoriquement l'agression impérialiste et sioniste. On peut citer à titre d'exemple une lettre ouverte signée par plus d'une centaine de personnalités de gauche de premier plan, issues du monde entier, faisant suite à une lettre signée par plus de trois cents universitaires, avocats, journalistes et artistes iraniens.
Le régime islamique contre le peuple iranien
Si l'on fait abstraction des segments de la population qui soutiennent le régime pour des raisons religieuses ou par dépendance économique à son égard, ainsi que du soi-disant « axe de résistance de gauche » confuse qui le défend ; et en mettant de côté les monarchistes qui rêvent d'une victoire israélo-américaine dans cette guerre pour ramener Reza Pahlavi au pouvoir – la majorité du peuple iranien considère cette guerre comme un coup terrible porté à son propre mouvement authentique, et cherche une voie pour renverser ce régime et aller vers une transition.
L'un des problèmes les plus critiques auxquels le régime est confronté est le fossé qui ne cesse de se creuser entre la société civile et la société politique, où aucune des deux n'a la moindre confiance en l'autre. La situation au sein du bloc au pouvoir est également incertaine : les fondamentalistes les plus radicaux conserveront-ils le dessus, ou bien les oligarques qui ont découvert le paradis sur terre ? Quoi qu'il en soit, on peut prédire que, dans un premier temps, la société civile et les mouvements sociaux n'entreront pas consciemment dans l'arène, car le régime affaibli n'hésitera pas à intensifier la répression. On peut voir la peur et la terreur du régime dans le fait que, pendant la guerre, il a rempli les rues de voyous armés des Basiji et du Hezbollah, et que, la nuit, ceux-ci poursuivent leurs rassemblements religieux dans différents quartiers pour empêcher toute manifestation anti-régime. Parallèlement, il poursuit ses arrestations et ses exécutions massives et, malgré le coût économique catastrophique, maintient son black-out Internet dévastateur par crainte du peuple.
Les problèmes économiques figureront parmi les plus grands défis du régime : inflation, chômage, coûts de reconstruction des infrastructures et des industries endommagées, déficits en devises étrangères et en recettes d'exportation, etc. Si les sanctions se poursuivent, la capacité à les contourner – ce qui se faisait principalement par le biais de diverses sociétés écrans aux Émirats arabes unis, notamment à Dubaï – sera bien plus difficile, en raison de la détérioration de ces relations suite aux frappes de drones et de missiles sur des installations émiraties. La reconstruction des infrastructures, des industries et des logements dans les villes nécessitera des milliards de dollars dont le régime ne dispose pas. De plus, comme le régime accordera certainement la priorité au rétablissement de sa capacité militaire, il allouera encore moins de ressources à l'amélioration des conditions de vie des citoyens, ce qui entraînera une colère et un mécontentement encore plus grands.
Téhéran, 6 janvier 2026. Mobilisation de la société civile, qui sera brutalement réprimée.
Comme indiqué précédemment, l'un des plus grands dommages économiques de la guerre a été causé à l'industrie. Contrairement à diverses théories qui soit nient que le système économique iranien soit capitaliste, soit le qualifient avec divers attributs, soit le caractérisent uniquement par le pillage et la destruction, l'Iran est un pays capitaliste industriel relativement avancé. Personne ne conteste la corruption, le vol et le contrôle oligarchique de ces industries, mais quelles qu'elles soient, ce sont des industries capitalistes fondées sur l'exploitation de la main-d'œuvre, combinant néolibéralisme et intervention de l'État. Le secteur industriel représente environ 35% du PIB, et 33% de la population active travaille dans l'industrie. Les 100 plus grandes entreprises iraniennes (dont environ 10% sont des banques) représentent 11% du PIB et 91% des exportations non pétrolières. Les exportations non pétrolières de l'Iran en 2025 s'élevaient à environ 32 milliards de dollars, tandis que les exportations de pétrole pour cette année-là étaient estimées à environ 43 milliards de dollars.
La hausse du chômage constituera un fardeau majeur pour le régime. Des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses affiliés à un système de sécurité sociale se sont retrouvés au chômage. L'Organisation de la sécurité sociale, qui s'affrontait déjà à de graves problèmes avant la guerre, verra ses recettes diminuer avec l'augmentation du nombre de chômeurs et chômeuses, tout en devant faire face à des dépenses accrues, notamment au titre de l'assurance chômage. Environ 14 millions de ménages sont couverts par cet organisme, qui a connu et continuera de connaître des difficultés. Le gouvernement a également d'importantes dettes impayées envers cet organisme. Et il ne s'agit là que des travailleurs couverts par la sécurité sociale. Tous les employés des entreprises de moins de dix salariés – qui représentent plus de 80% des unités industrielles – sont exclus de cette couverture. La coupure d'Internet, qui a duré plus de cinquante jours, a conduit à la faillite de dizaines de milliers de petites entreprises [ce qui a conduit très récemment à un rétablissement partiel]. Le vice-ministre du Travail a évoqué la perte de plus d'un million d'emplois, bien que des chiffres précis ne soient pas encore disponibles. À cela s'ajoute la situation dramatique des « travailleurs du troisième pilier » (du secteur sous-traitant), mentionnés précédemment.
La guerre a porté un coup sévère à la classe ouvrière et aux plus démunis d'Iran. Outre le chômage et la hausse des prix, l'environnement de travail pendant et immédiatement après la guerre s'est considérablement militarisé, rendant bien plus difficile la défense des revendications syndicales, sans parler des revendications politiques. L'organisation sur le lieu de travail – qui a toujours été l'une des tâches les plus difficiles – est devenue infiniment plus ardue. Il faut toutefois espérer que l'organisation au niveau des quartiers populaires puisse se poursuivre en prenant les précautions nécessaires.
C'est aux mouvements populaires que le coup le plus dur a été porté. Il ne fait aucun doute que si la guerre n'avait pas eu lieu – et si l'intervention monarchiste néofasciste, avec le soutien ouvert d'Israël et du Mossad, n'avait pas plongé le régime dans la panique et ne lui avait pas fourni le prétexte d'une répression sauvage et de massacres – la poursuite du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2023 et des mouvements de décembre 2025 et janvier 2026 aurait été certaine. Dans les conditions actuelles, il est tout à fait compréhensible que les mouvements sociaux aient fortement reculé. Pourtant, il ne fait aucun doute que si l'Iran n'est pas détruit, la République islamique et les problèmes et crises qui l'attendent devront faire face à de nouveaux mouvements majeurs de la société civile. Il est vrai que le peuple iranien et les classes laborieuses sont les grands perdants de cette guerre. Mais la République islamique ne sera plus la même, et la société civile sera en mesure, en reliant entre elles les quatre arènes du mouvement social – la rue, le lieu de travail, le lieu d'éducation et le marché – de renverser finalement le régime. Aucun régime dépourvu de toute légitimité ne peut perdurer longtemps. (Article publié dans The Bullet le 1er juin 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Saeed Rahnema est un professeur émérite de sciences politiques et de politique publique à l'Université York, au Canada, qui a reçu de nombreuses distinctions. Parmi ses ouvrages récents en anglais, on peut citer The Transition from Capitalism : Marxist Perspectives (2016, 2019), publié chez Palgrave MacMillan.
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Iran : la négociation piégée par la guerre des clans
À Téhéran, la négociation avec Washington se joue autant face aux États-Unis qu'au cœur du régime. Entre radicaux pragmatiques, ultras hostiles à toute concession et pouvoir suprême fragilisé, la République islamique apparaît traversée par une lutte interne qui menace autant l'accord que sa propre stabilité politique.
Tiré de MondAfrique.
Négocier avec l'Iran, ce n'est pas négocier avec un pouvoir, mais avec plusieurs en même temps. Cette réalité, loin d'avoir disparu avec l'émergence au sommet d'un clan de « durs de durs », explique les difficultés des Américains à parvenir à un accord négocié et l'impatience d'une administration Trump ignorante – ou feignant d'ignorer – les subtilités politiques de la République islamique.
Ainsi que le rappelait il y a quelques jours, sur France 5, Jacques Audibert, ancien conseiller diplomatique de François Hollande : « Quand vous négociez avec les Iraniens, vous n'avez jamais un interlocuteur, mais toutes les factions du régime autour de la table. » L'ex-diplomate est bien placé pour émettre ce jugement : il fut le représentant de la France durant les pourparlers qui aboutirent, en 2015, à l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien – le fameux JCPOA –, déchiré par Trump durant son premier passage à la Maison Blanche.
Même si l'équilibre des pouvoirs s'est modifié depuis la mort du « Guide » Ali Khamenei – tué au premier jour des frappes israélo-américaines – et la montée en puissance d'un clan d'extrémistes issus des Pasdaran, les « Gardiens de la révolution », les rapports de force entre factions existent toujours. Peut-être même sont-ils exacerbés par la nécessité de trouver un règlement de la crise avec les Américains.
En témoigne ce qui vient de se passer la semaine dernière tandis que Donald Trump multipliait les déclarations contradictoires, tour à tour belliqueuses et conciliantes, et que les deux belligérants échangeaient des tirs autour du détroit d'Ormuz : la faction la plus conservatrice, un « groupe marginal mais influent », dixit le New York Times, s'est frontalement « opposée à toute concession » avec les États-Unis. Pour ce faire, elle a eu recours à toute la panoplie d'outils de propagande à sa disposition : médias, déclarations publiques et privées. Son but : faire dérailler un accord bien difficile à conclure.
Ainsi, tandis que le négociateur en chef iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf – président du Parlement, l'une des figures les plus importantes du régime et membre du clan des radicaux –, déclarait lundi sur les réseaux sociaux que Téhéran ne faisait aucune confiance à Washington, la télévision d'État présentait les négociations comme un échec.
Le même jour, la réplique des factions plus modérées du régime n'a pas tardé : le président Massoud Pezeshkian – un chef de l'État dont le pouvoir est marginal – a tancé les responsables de cette même télévision, leur reprochant de « semer la discorde ». Il s'est permis d'ajouter que même l'ancien « Guide » Ali Khamenei avait reconnu en son temps « la nécessité de s'asseoir à la table des négociations ». « Et nous, s'est insurgé le président, affirmons désormais haut et fort que nous ne voulons pas négocier ! »
La rue, caisse de résonance des ultras
Le bras de fer entre factions s'est poursuivi toute la semaine tandis que des partisans de la ligne dure défilaient dans Téhéran vendredi, scandant des slogans appelant à la « résistance » contre le « Grand Satan », autrement dit les États-Unis. À un journaliste qui leur demandait leur avis sur les négociations en cours, une femme a répondu que les dirigeants devraient continuer « à punir les États-Unis », peu avant qu'un autre participant n'affiche son soutien aux « durs » en s'écriant : « Nous sommes avec vous jusqu'à notre dernier souffle. » Le député conservateur Ebrahim Azizi est revenu à la charge un peu plus tard, promettant que l'Iran, « victorieuse et conquérante », se devait de « fixer les conditions » aux États-Unis.
Le site de la télévision Iran International, un média iranien de l'opposition en exil basé à Londres – qui reflète plutôt un point de vue monarchiste –, vient lui aussi de donner des exemples illustrant les batailles de récits qui se jouent au sommet. Après que le député et religieux conservateur Mahmoud Nabavian eut déclaré qu'en cas de nouvelles attaques israélo-américaines, « l'Iran frappera les zones résidentielles abritant des rois et des chefs d'État dans les pays arabes », le religieux libéral et avocat des droits de l'homme Mohsen Rohami a déclaré que les Iraniens s'opposant aux négociations avec Washington devraient être tenus « responsables du coût humain et matériel de la guerre ». La population iranienne n'est pas « opposée aux négociations », a-t-il martelé, celles-ci représentant selon lui une nécessité à un moment d'extrême fragilisation économique.
Quelle faction pourrait, in fine, l'emporter ? Difficile de spéculer sur la victoire des uns sur les autres quand on sait que, même si le véritable pouvoir politique et militaire semble être désormais entre les mains de la faction la plus intransigeante, cette dernière doit aussi compter avec le pouvoir de nuisance de plus dur qu'elle. Exemple : alors que le nouveau « Guide », Mojtaba Khamenei, toujours invisible, a donné son accord au principe de la négociation, il s'est attiré un commentaire frôlant le lèse-majesté de la part du député religieux conservateur Hamid Rasaee. « Qui est digne du pouvoir ? », a demandé ce dernier sur un réseau social, critiquant implicitement le fait que l'actuel Guide suprême soit le fils de feu l'ayatollah écrasé sous les bombes. « Après tout, a-t-il osé, le prophète Noé avait un fils incroyant et rebelle, preuve que les liens familiaux ne sont pas forcément synonymes de vertu. » Le commentaire a déchaîné les passions, forçant le député à se rétracter. Mais l'anecdote illustre bien le fait que personne n'est épargné dans ce climat de lutte des clans à haut risque pour la République islamique.
De telles déclarations émanent en effet de personnalités encore plus extrémistes, si possible, que l'actuelle « clique » au pouvoir, les membres de cette dernière pouvant faire preuve de pragmatisme à l'heure de la signature d'un accord, ce que certains ne manqueront pas de leur reprocher le moment venu. Selon Mehdi Rahmati, un analyste politique vivant à Téhéran que le New York Times a joint au téléphone, « cette faction [des plus durs que durs] ne représente pas la majorité des Iraniens et a été marginalisée des instances décisionnelles clés », tandis que « les négociations nucléaires se poursuivent malgré sa désapprobation ». Il a toutefois concédé que « le système » sera sans doute contraint d'« élaborer un plan pour la contrôler et la contenir, faute de quoi elle pourrait devenir très dangereuse pour la stabilité de l'Iran ».
En attendant un accord définitif avec les Américains, les règlements de comptes se poursuivent à Téhéran, les protagonistes pratiquant l'art consommé du billard à deux bandes. Le New York Times rapportait récemment que le très radical secrétaire adjoint de la Sécurité nationale, Ali Bagheri Kani, a écrit une lettre au nouveau « Guide », une missive dans laquelle il lui reproche de s'être montré trop conciliant envers les Américains. Les fins connaisseurs de la scène politique iranienne ont décrypté cette critique, qui viserait en réalité à discréditer le négociateur en chef Mohammad Bagher Ghalibaf – loin d'être un « mou », comme on l'a vu, et proche du « Guide » –, mais qui pourrait être considéré par les radicaux comme une personnalité prête à d'éventuelles concessions.
Il serait donc bien hasardeux, aujourd'hui, de prédire quel clan émergera en position de force dans ce paysage politique si complexe que chaque clan cache, comme on vient de le voir, un « sous-clan » apportant des nuances à une palette déjà bien variée. Les divisions sont telles au sein du régime que le Guide Khamenei junior vient en tout cas d'être obligé de se fendre d'une déclaration lue lors de la réouverture du Parlement : « Restez unis ! », a-t-il demandé aux parlementaires, leur intimant de mettre fin aux « divisions politiques absurdes » qui « exacerbent les divisions sociales ». Il a ajouté qu'une telle attitude ne sert que la stratégie de l'ennemi, « qui consiste à diviser pour mieux régner ». C'est sans doute vrai. Mais les dirigeants d'une République islamique à bout de souffle n'ont besoin de personne pour s'entredéchirer.

En silence, Israël s’implante sur le versant syrien du mont Hermon
Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s'enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu'il occupe depuis 1967 et a illégalement annexé en 1981. Les villages à majorité druze du mont Hermon se sentent abandonnés à leur sort sur un territoire que ni Tel-Aviv ni Damas ne contrôlent vraiment.
Tiré d'Orient XXI.
La fin du printemps a fait apparaître la roche sombre des flancs du mont Hermon, laissant ruisseler ses eaux de fonte vers un vallon luxuriant qui serpente à son pied. Située à une quarantaine de kilomètres de Damas, la montagne domine toute la plaine du sud-syrien de ses quelques 2 814 mètres de haut. Entre le point culminant du pays et Qatana, capitale administrative de la région, se succèdent une série de cinq villages à majorité druze ; Arneh, Rima, Beqassem, Qalaat Jandal et enfin Aissam.
Alors que nous parcourons la route à flanc de montagne et entrons dans le village de Rima, quatre jeeps militaires apparaissent soudainement au détour d'un virage. À la vue des uniformes de la quinzaine de soldats qui les accompagne, aucun doute possible : ils sont Israéliens. Tous semblent détendus en cette matinée du début du mois de mai et discutent, pendant que certains jouent avec des enfants. Pourtant, le village se trouve en territoire syrien, à plus de dix kilomètres de la ligne de cessez-le-feu établie entre les deux pays après la guerre d'octobre 1973.
Le soir même des photos et vidéos circulent sur les réseaux sociaux et montrent des cheikhs druzes locaux partager un repas dans le village avec le général Ghassan Alian — druze lui aussi. Haut responsable de l'armée israélienne, il est en poste en tant qu'officier de liaison auprès des Druzes du Liban et de la Syrie. Il est également visé par une plainte de la Fondation Hind Rajab pour sa responsabilité dans le blocus humanitaire et énergétique de la bande de Gaza.
Cette rencontre illustre le rapprochement entre Israël et les communautés de cette minorité religieuse dans la région. Depuis la chute de la dictature en décembre 2024, Israël cherche à consolider son implantation autour du mont Hermon, en s'appuyant sur les tensions communautaires entre Druzes et le gouvernement de transition syrien (GTS).
« Les yeux de l'État d'Israël »
L'implantation israélienne dans la région du mont Hermon — ou Jabal Al-Cheikh en arabe — s'inscrit dans une dynamique d'expansion militaire. D'après le Sijil Centre, un think thank syrien travaillant sur les activités de Tel-Aviv en Syrie, l'armée israélienne a construit neuf bases militaires illégales en territoire syrien depuis le changement de régime, dont une au sommet du mont Hermon (1).
Au cours d'une visite de cette dernière en décembre 2024 aux côtés du premier ministre Benyamin Nétanyahou, le ministre de la défense Israël Katz soulignait l'importance stratégique du sommet, en le décrivant comme « les yeux de l'État d'Israël pour détecter les menaces proches ou lointaines ». En effet, l'altitude à laquelle la base se situe est optimale pour le fonctionnement des radars d'alerte précoce, qui facilitent à la défense anti-aérienne l'interception des missiles et des drones.
Plus récemment, Israël décrétait le 19 avril 2026 la création d'une zone tampon à sa frontière nord, derrière une « ligne jaune » dans le sud du Liban qu'il vise à occuper. La ligne s'étend d'Ouest en Est, de la mer Méditerranée jusqu'à la frontière libano-syrienne qu'elle atteint en contournant le mont Hermon. En décidant d'inclure le côté libanais de la montagne dans ses revendications territoriales, Israël affirme sa volonté de s'ancrer sur le sommet. Cette décision s'inscrit par ailleurs dans la continuité des propos tenus par le premier ministre israélien lors de la visite de décembre 2024, selon lesquels « Israël restera sur le mont Hermon tant qu'il le faudra ».
Le soulagement des autorités druzes
Cette présence israélienne proche des villages à majorité druze est accueillie avec soulagement par une partie des habitant·e·s. Fandi Imad, la quarantaine est le moukhtar (maire) du village d'Aissam, le premier sur la route en direction de la montagne. « La première fois que nous les avons vus, c'était pendant les évènements à Soueïda. Six ou sept véhicules sont venus, et depuis ils patrouillent tous les quatre à cinq jours », explique l'homme au teint tanné par le soleil des champs d'oliviers environnants. « Nous avons été soulagés de les voir. Nous nous sentons plus en sécurité avec leur présence. »
Le maire du village fait référence ici à l'épisode de violences de juillet 2025. Des affrontements entre bédouins et Druzes avaient dégénéré en massacres de populations civiles dans le gouvernorat de Soueïda au sud du pays. Selon le rapport de la commission d'enquête des Nations unies publié en mars 2026, au moins 1 342 Druzes avaient été tués entre le 14 et le 19 juillet par des tribus bédouines et les forces de sécurité gouvernementales syriennes. Au cours de l'attaque, l'armée israélienne était intervenue à la faveur des Druzes, en bombardant le ministère de la défense à Damas ainsi que des positions des forces de sécurité intérieures à Soueïda. Depuis, Tel-Aviv jouit d'un soutien grandissant de la part des autorités de ce gouvernorat, désormais ouvertement sécessionnistes.
Bien que n'ayant pas été ciblés par les massacres, certains Druzes du Jabal Al-Cheikh vivent dans la peur d'être victimes à leur tour d'exactions. À Arneh par exemple, le dialogue est devenu très difficile avec le village en contrebas à majorité sunnite. « Pendant les évènements, nous avons vu des images sur les réseaux sociaux, où des gens de Durbul que nous connaissons posent en tenant des têtes de Druzes tués à Soueïda. Ils ont posté eux-mêmes les photos, confie un homme au bord de la route, le regard dur et l'air amer. S'ils avaient le feu vert, ils nous tueraient tous. »
Un État absent
À Qalaat Jandal, petite ville ancrée au milieu de la série de hameaux, Deeb Abdulsaman ouvre tranquillement le rideau métallique de son échoppe. Le soleil est déjà haut malgré l'heure matinale et le vieil homme s'active à préparer le thé. Pour lui, les tensions avec les villages à majorité sunnite avoisinants n'ont pas lieu d'être. « J'ai des amis sunnites à Beit Tima, dont les terres sont à côté des miennes, affirme le président de la coopérative agricole du bourg. Nous sommes amis depuis des années, et nous nous sommes toujours entraidés. »
Dans sa boutique, quelques sacs d'engrais et des bouteilles de pesticides trônent sur des étals poussiéreux. L'homme affiche une moustache fournie et porte le Sirwal, pantalon traditionnel druze. En tant que chef spirituel, il fait partie d'un conseil local qui vise à « combattre les comportements de voyous » qui font loi dans les villages druzes depuis le changement de régime. « Nous avons demandé aux autorités syriennes d'intervenir pour arrêter les délinquants, mais ils ne mettent pas les pieds ici, se désole l'agriculteur. D'un autre côté ils ont raison de ne pas venir : ils évitent d'empirer la situation en entrant en conflit avec les habitants », précise-t-il, sans pour autant rentrer dans le détail de ces actes répréhensibles.
À 15 kilomètres de là, à Qatana, capitale administrative de la région, vit Moumtaz*, un commerçant quadragénaire. Pour lui aussi, l'absence d'appareil sécuritaire dans l'agglomération rurale du mont Hermon est problématique. « Un ami sunnite de Durbul voulait me rendre visite à Arneh il y a quelques mois, mais il est tombé sur un barrage improvisé tenu par des Druzes sur la route à Beqassem. » Sans qu'il comprenne pourquoi, des coups de feu sont tirés en direction de la voiture de l'étranger, le poussant à la fuite. « Nous avons besoin d'un poste de police de la sécurité intérieure dans nos villages pour régler ce genre de problème », insiste-t-il. Destination touristique importante en Syrie, la baisse du nombre de visiteurs entraînée par les tensions affecte également économiquement les villages.
« Ils ne nous rendront pas la montagne »
« La vérité, c'est que nous vivons dans un vide », soupire Samir Aymad* à Arneh, dernier village de la route au pied du Jabal al-Cheikh. « Ce n'est pas comme si c'était notre choix. Nous ne savons même pas si Israël va nous annexer ou si l'État syrien va reprendre le contrôle. » Le père de famille est inquiet :
- En cas d'urgence, où est-ce que je devrais aller ? Nous voyons passer les Israéliens, mais ils n'interagissent pas avec nous, je ne suis même pas sûr qu'ils nous aideraient. Et puis, j'ai trop peur d'aller à l'hôpital de Qatana.
La question de l'accès aux soins est épineuse pour cette agglomération rurale. « Certaines personnes ont encore peur de descendre de la montagne après les évènements de Soueïda », concède Deeb Abdulsalam. Pour pallier le problème, il explique que les cheikhs locaux ont demandé à des officiers de l'armée israélienne en visite d'aider à la construction d'un hôpital. Depuis la fenêtre de son magasin de produits agricoles, on peut apercevoir une grande structure inachevée, en béton nu s'élever au-dessus des maisons environnantes.
Pour autant le commerçant insiste, même si l'information est passée par les militaires : l'État israélien n'est pas impliqué dans la construction ou le financement de la clinique ni dans l'aide humanitaire de produits de première nécessité que reçoivent de temps à autre les villages. « Il s'agit d'un mouvement de solidarité de nos cousins druzes du Golan, qui ont organisé une levée de fonds », appuie le vieil homme. Si Deeb Abdulsalam affirme que l'infrastructure sera ouverte à tous sans discrimination ethnique ou religieuse, son existence en elle-même questionne la souveraineté de l'État syrien sur son territoire.
« Ils ont pris la montagne, qu'est-ce qu'on peut y faire ? Ils ne la rendront pas, ça on peut en être sûr », affirme Samir Aymad, l'air résigné. « Pendant une rencontre entre des cheikhs et des officiers de l'armée israélienne, les militaires ont demandé si nous désirions leur présence. L'un des nôtres leur a répondu “et si l'on vous dit non, arrêterez-vous de venir ?” La réalité, c'est qu'on n'a pas les moyens de les repousser. »
*Les noms signalés par une astérisque ont été changés sur demande des témoins.
Notes
1- Reem Aouir, « Smart borders, military gates and land seizures : How Israel is encroaching in southern Syria », Middle East Eyes,5 mai 2026.

Les Jean Valjeans de Montréal
En haut de la caisse, tu les vois. Les photos des gens. Aujourd'hui, j'en vois huit. Âgés, moins âgés, jeunes, de différents genres et de différentes races. Tu es dans l'épicerie où nous, ma conjointe et moi, faisons majoritairement nos achats quotidiens. Ce magasin est bon, plus tolérable plutôt : pour un, la majorité des marchandises ne sont pas dans notre longue liste du boycottage. Pour deux, ce magasin n'est pas une chaîne — « non, non ! » pour nous.
Kaveh Boveiri
Les travailleuses ne sont donc pas exploitées ? Nous ne sommes pas aussi naïves de penser comme ça. Mais, tu dois faire tes achats quelque part sous ce système. La marchandise la plus chère de cette épicerie — et nous l'avons vérifiée attentivement — coûte 35 dollars.
Ceux que tu vois sont les photos de voleurs de cette épicerie. Et ceci ne se limite pas à cet endroit. Nous voyons les photos semblables dans notre quartier, presque partout. On en trouve plusieurs, même dans les friperies ! Les marchandises, toutes usagées, les plus chères ici sont 50 CAD. Un cas qui reste toujours dans nos mémoires est la photo d'un homme avec les caisses de lait en poudre pour bébés !
Dans Les Misérables de Victor Hugo, Jean Valjean, le personnage central de ce roman, est condamné à 19 ans de bagne pour le vol d'un pain pour nourrir les enfants de sa sœur qui n'avaient rien à manger. Ainsi, le nombre de Jean Valjeans de Montréal augmente.
Et le remède du gouvernement du Québec ?
En 2025, la fréquentation des banques alimentaires témoigne un bond de 37 % depuis 2022. Pour aggraver tout davantage, nous constatons la réductionde 25 % du budget de plusieurs organismes communautaires en employabilité, ce qui représenterait un manque à gagner d'environ 1,8 million de dollars. Ces organismes : « travaillent à favoriser le retour sur le marché du travail de personnes qui peinent à y accéder. »
Mais, maintenant que le nombre de voleurs augmente, on a besoin de plus de force pour les punir. Ici, les mesures d'autorités dirigeantes sont impeccables ! Peux-tu deviner le budget totaldu Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2026 ? 860,3 millions de dollars ! Une hausse de 4,4 % par rapport au budget 2025. Ceci est une illustration exemplaire d'un traitement symptomatique d'un problème social. On rend les gens de plus en plus pauvres et l'on augmente le budget pour confronter les conséquences inévitables de cette pauvreté. Ce cercle vicieux est la base de fait que nous constatons de plus en plus de Jean Valjeans dans notre ville. Il faut briser ce cercle vicieux !
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La progression de l’extrême-droite au Québec, un état des lieux par Montréal antifasciste
La plupart des observateur et observatrices conviendront que l'extrême-droite connaît une poussée au Québec et dans la plupart de pays de la planète, En connaître la portée réelle, les acteurs et actrices de cette mouvance, leurs orientations et les mobilisations qu'elle organise nous semble important pour lutter efficacement contre ce fléau. Montréal anti-fasciste, un collectif de personnes préoccupées par la progression des discours et manifestations haineuses et exclusionnistes, présente périodiquement un « état des lieux » de la situation actuelle au Québec. Nous vous en présentons quelques extraits et vous invitons à lire l'intégral du document. (PTAG)
En résumé, jusqu'ici...
Sur le plan international, la guerre d'agression russe s'est enlisée en Ukraine ; le gouvernement israélien, contrôlé par ses éléments les plus fanatiques, a perpétré un génocide au vu et au su du monde entier, profitant de la complicité active des États-Unis et de la pitoyable inaction du monde occidental ; et 77 millions d'Américain·e·s ont réélu un violeur pédocriminel fasciste comme président, plongeant leur pays et le monde entier dans une instabilité chronique dont la brutale agression israélo-américaine en Iran et au Liban n'est que la plus grotesque des manifestations récentes. Dans le même temps, la caste des oligarques technofascistes a verrouillé son emprise sur les instruments du capitalisme algorithmique, y compris sur une « intelligence artificielle » dont il est impossible de prédire les conséquences.
(…)
À l'échelle fédérale, le gambit national-populiste de Pierre Poilièvre s'est retourné contre lui au lendemain de l'élection de Donald Trump aux États-Unis. L'électorat canadien a préféré miser sur une valeur sûre en reconduisant au pouvoir un Parti libéral, désormais commandé par un banquier de carrière se présentant comme le sauveur du peuple face à la menace trumpiste. Depuis son arrivée au pouvoir, toutefois, Mark Carney ne cesse de confirmer le caractère résolument conservateur de son gouvernement, comme en fait foi la série de transfuges du Parti conservateur du Canada qui lui ont assuré une majorité au parlement. Au niveau de la rue, les mouvements suprémacistes blancs sont plus et mieux organisés au Canada anglais qu'ils ne l'ont été depuis au moins une génération, avec la prolifération d'organisations « nationalistes » comme Diagolon, Second Sons et le réseau néonazi des Active Clubs.
Nous constations en 2023 que l'extrême droite de type groupusculaire (Atalante Québec, Fédération des Québécois de souche, La Meute, Storm Alliance, Soldiers of Odin, etc.) était en repli au Québec, mais qu'en revanche — ou justement, parce que —, plusieurs des notions mises de l'avant par l'extrême droite en matière d'immigration et d'identité sont reprises de plus en plus explicitement dans les discours du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) et de l'opposition du Parti Québécois (PQ), tout comme dans le commentariat de certains médias. Cette tendance lourde, qui reflète une consolidation « culturelle » du bloc nationaliste conservateur – doublée d'une diabolisation constante et soutenue des idées progressistes – ne s'est pas démentie, et s'est même accélérée.
Le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime porte quant à lui un conservatisme réactionnaire avant tout centré sur le démantèlement des services publics et la préservation des privilèges matériels d'une classe moyenne repliée sur ses intérêts. Sous son argumentaire « autonomiste », il reprend néanmoins des thèses nationalistes ethniques et identitaires, en particulier dans sa version islamophobe. Ceci s'effectue souvent au nom d'une majorité laïque, exigeant que prime sa volonté au nom d'une démocratie qui écrase les droits des minorités au moyen de la fameuse clause dérogatoire.
La partie émergée – et complètement normalisée – de cette extrême droite est le nationalisme identitaire conservateur/réactionnaire qu'incarnent des figures comme Mathieu Bock Côté (MBC). Ce dernier a exercé une influence considérable sur le gouvernement de la CAQ tout au long de ses deux mandats et reconduira sans doute cette influence sur un éventuel gouvernement péquiste. D'autres comme lui déversent dans les journaux et sur les plateaux du groupe Québecor un flot continu de chroniques mesquines, blâmant l'immigration pour tous les maux objectivement imputables aux décisions de la classe politique au fil des dernières décennies, répétant comme un mantra que le Québec a dépassé sa présumée « capacité d'accueil ».
(…)
Le nationalisme conservateur bon chic bon genre du dandy MBC et de ses émules se déverse dans le nationalisme à caractère ethnique (l'ethnonationalisme), lequel contient presque toujours une dimension de « racisme scientifique ». Celle-ci le conduit à se déverser dans le fascisme bona fide sous ses diverses déclinaisons, y compris dans les cas extrêmes, dans le néonazisme et le nihilisme accélérationniste à prétention génocidaire. Il faut bien comprendre que toutes ces catégories se retrouvent sous une forme ou une autre au Québec, qu'il existe un degré important de porosité entre elles et qu'il est impossible de prédire l'ampleur que l'une ou l'autre peut prendre à tout moment ou la vitesse à laquelle cette expansion peut se produire.
En guise de porte d'entrée, l'organisation « jeunesse » Nouvelle Alliance (NA) représente aujourd'hui le pôle nationaliste identitaire/ethnique : une extension du discours des MBC et cie, pour l'essentiel dépouillé des pires excès de langage. Cela n'empêche pas ses militants de pousser régulièrement la limite de l'acceptable, avec des évocations répétées de la « submersion migratoire » et autres euphémismes ou dog whistles rappelant implicitement la thèse complotiste du « grand remplacement ». Le nationalisme de NA revendique ouvertement la priorité (ou la « préférence ») nationale et la défense des intérêts de la majorité historique canadienne-française, en projetant dans sa propagande une image d'Épinal rétrofuturiste d'un Québec indépendant où cette majorité pourra imposer sans partage sa domination culturelle et, surtout, ethnodémographique. La question de l'immigration est déjà présentée ici comme une menace à la survivance de la nation canadienne-française.
Viennent ensuite le projet de « réinformation » Nomos-TV et la communauté d'esprit qui s'est créée en ligne autour de ses principaux animateurs. Fièrement ethnonationaliste et très souvent ouvertement raciste (voir l'article de Montréal Antifasciste révélant la violence des propos tenus dans leur forum privé), le projet Nomos sert en quelque sorte de courroie de transmission entre les diverses tendances de l'extrême droite locale. Son principal animateur, Alexandre Cormier-Denis (voir l'article que Montréal Antifasciste lui a consacré et les passages à son sujet ci-dessous), est sans contredit héritier de la tradition néofasciste qui, depuis les années 1970, œuvre à la réhabilitation des thèmes de l'extrême droite historique sur le plan culturel. Cette tradition adopte une approche dite « métapolitique », en vue d'une éventuelle saisie du pouvoir politique. Est-il nécessaire de signaler que c'est précisément la dynamique à laquelle nous assistons de manière accélérée depuis plusieurs années, en Europe, aux États-Unis et ici même ?
Faisant figure d'idiots utiles à cet égard, de nombreux personnages publics leur prêtent leur notoriété ou les invitent sur leurs plateformes. C'est le cas notamment de la Radio X de Québec, où Philippe Plamondon et Sébastien de Crèvecœur de Nomos-TV tiennent chronique, de Richard Martineau, qui relaie régulièrement des éléments de propagande sur ses médias sociaux, ou de Benoît Dutrizac, qui reçoit à son émission sur QUB radio des individus clairement associés à l'extrême droite, dont Alexandre Cormier-Denis lui-même.
Il existe en outre toute une constellation d'influenceur·euse·s, de médias « alternatifs » et de podcasters moins connu·e·s qui se taillent une place dans l'écosystème et alimentent en permanence les chambres d'échos islamophobes/xénophobes/transphobes. Combinant leurs influences, tou·te·s ces intervenant·e·s participent activement à élargir la fachosphère, à amplifier la voix de ses porte-parole les plus strident·e·s et à impulser un certain mouvement, au point où beaucoup déclarent être en train de gagner la « bataille des idées » face à la gauche.
Bouclant la boucle, par calcul cynique, certains politiciens n'hésitent plus à racoler ce segment de l'électorat soumis à l'influence de l'extrême droite. C'est le cas notamment de Paul Saint-Pierre Plamondon qui a accordé une entrevue à Rebel News (voir le passage à ce sujet, ci-dessous) en avril dernier, et dont même d'ex-député·e·s et ministres de son parti s'inquiètent en secret que leur chef entretienne « une proximité idéologique inquiétante avec Mathieu Bock-Côté », selon l'analyste de la politique québécoise Michel David.
Puis enfin, à la frange de cet écosystème toxique, l'on retrouve des projets comme le Frontenac Active Club, qui épousent une éthique ouvertement suprémaciste blanche et se complaisent sans vergogne dans l'imaginaire néonazi. Les Active Clubs, comme le réseau White Lives Matter avant eux, ainsi que toute la constellation des groupuscules « nationalistes » canadiens comme Second Sons, Diagolon ou Loyalist Pioneers, s'inscrivent de façon claire dans la continuité du néonazisme nord-américain (voir le Patriot Front). Ces groupes combinent les codes boneheads (nationalisme blanc 1.0) à ceux de l'alt-right (nationalisme blanc 2.0) et à certains éléments des mouvements identitaires européens, à l'instar du maintenant défunt groupuscule Atalante Québec, qui se rattachait quant à lui à la tradition dite « nationaliste révolutionnaire ».
Les idées et valeurs de l'extrême droite se retrouvent à tant d'endroits aujourd'hui qu'il nous est impossible de tout traiter en détail. Nous aurions pu, par exemple, présenter longuement Romain Gagnon (ing.), auteur raciste et masculiniste et vice-président des Sceptiques du Québec, pour qui il signe des textes dénonçant le port du hidjab et le prétendu « entrisme idéologique » islamique à l'Ordre des ingénieurs du Québec. L'intolérance des Sceptiques du Québec à l'égard des transidentités est si forte que l'association a été exclue, en 2022, de la Fédération des Initiatives pour le Développement de l'Esprit critique et du Scepticisme Scientifique. Sans nécessairement qualifier ces groupes d'« extrême droite », on peut tout de même constater de fortes crispations d'intolérance face aux personnes trans et aux communautés musulmanes dans le collectif féministe Pour le droit des femmes (PDF) et dans le Réseau éducation, sexe et identité (RÉSI), par exemple, qui s'affichent pourtant comme progressistes.
(…)
Bilan de la CAQ
Le virage identitaire d'une partie de la classe politique québécoise ne date pas d'hier. De l'avis de plusieurs[1], le milieu indépendantiste a entamé un repli en ce sens dès le lendemain de la défaite référendaire de 1995, une dérive qui s'est accélérée au cours des années 2000 avec la crise des « accommodements raisonnables », stimulée à des fins électoralistes par Mario Dumont et l'Action démocratique du Québec (ADQ), et qui s'est poursuivie avec l'épisode de la « Charte des valeurs québécoises » pilotée par Bernard Drainville, alors ministre du Parti Québécois. Ce déplacement d'un nationalisme plus civique (« Quiconque vit au Québec est Québécois·e ») à un nationalisme surtout ethnique (« Nous », la majorité d'origine canadienne-française, contre « eux », les minorités) s'est confirmé avec la victoire de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et la mise en œuvre de son programme législatif liberticide.
(…)
De tous les acteurs et actrices engagé·e·s dans cette course vers le bas, le chef du Parti Québécois (PQ), Paul Saint-Pierre-Plamondon, est peut-être le moins subtil et le plus irritant. Lui qui, quelques années à peine avant de prendre la direction du parti, vantait encore les vertus de l'ouverture et de l'inclusion, a opéré un retournement de veste complet et racole désormais ouvertement l'électorat d'extrême droite par soif du pouvoir. À quoi bon se priver d'être raciste, si cela permet de devenir premier ministre ? Par exemple, il savait exactement ce qu'il faisait lorsqu'il a accordé une entrevue de fond à Rebel News et, quelques jours plus tard, lorsqu'il a répondu à une question de Léo Dupire, le porte-parole de Québec Fier (proche du Parti conservateur du Québec), dans le cadre d'un townhall du Centre pour Israël et les affaires juives (CIJA) en brandissant la menace que ferait planer le « frérisme » (en référence aux Frères musulmans égyptiens) sur le Québec. Ce délire est tout droit sorti du répertoire de l'extrême droite européenne, ce qui n'a pas empêché le chroniqueur du Devoir et ancien chef du PQ, Jean-François Lisée, de le reprendre peu après pour justifier les propos douteux de PSPP. Les prises de position récentes et la rhétorique endurcie de ce dernier trahissent ainsi son intention de grappiller les votes des droitistes déçus pour qui la CAQ n'est pas allée assez loin dans les politiques anti-immigration, l'islamophobie et l'antiwokisme tous azimuts. Pour l'instant, le PQ continue de promettre un référendum sur l'indépendance dès un premier mandat s'il est élu, mais il est permis de se demander ce à quoi ressemblerait un Québec souverain sous une pareille direction.
(…)
MBC et le nationalisme conservateur
Mathieu Bock-Côté (MBC), dont le fonds de commerce consiste depuis belle lurette à calomnier l'Islam, l'immigration, les « néoféministes » et les personnes trans, a poursuivi sa dérive fascisante, notamment en publiant l'an dernier un nouveau livre (Les deux Occidents, 2025) pour dénoncer — encore et toujours — le diabolique « régime diversitaire ». Il y critique les États libéraux comme la France, qu'il compare sans rire au système totalitaire de l'URSS, ce qu'il avançait déjà dans son livre précédent, Le totalitarisme sans le goulag (2023), mais qu'il réitère ici avec encore plus de hargne et d'hyperbole.
Il défend par ailleurs la ligne autoritaire du trumpisme, qui répondrait selon lui aux aspirations du « vrai » peuple… Ce dandy mondain se présente ainsi encore comme un « dissident » et continue de rejouer inlassablement la cassette qu'il use depuis presque 30 ans : l'extrême droite n'existe tout simplement pas (ses critiques seraient d'ailleurs incapables de la définir), et qualifier une personne ainsi n'a pour seul objectif que de la disqualifier de l'espace public par des moyens malhonnêtes.
Il a, dans le même esprit, défendu une grande manifestation xénophobe en Grande-Bretagne en septembre 2025, organisée par le militant anglais Tommy Robinson, et à laquelle Éric Zemmour (qui a servi de mentor à MBC dans l'écosystème médiatique français) a été invité à prendre la parole. À en croire MBC, tout cela n'a rien à voir avec l'extrême droite, car le bon peuple anglais ne fait que défendre son identité : « La manifestation de Londres n'avait rien de honteux. L'associer à “l'extrême droite” relève du salissage », a-t-il même osé déclarer. Pourtant, même les médias auxquels il collabore au Québec — Journal de Montréal et TVA — et en France — CNews et Le Figaro — qualifient Tommy Robinson de militant d'« extrême droite » !
Pour bien saisir l'état d'esprit de MBC, il est aussi intéressant de rappeler sa défense de Nigel Farage, un politicien d'extrême droite anglais qui a dirigé le parti Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et qui est aujourd'hui à la tête du parti Reform UK. D'après Mathieu Bock-Côté, il s'agit d'« un homme tout à fait honorable, qu'il est scandaleux d'extrême-droitiser, [il] a été un acteur majeur de la longue campagne pour le Brexit et la restauration de la souveraineté britannique. […] Vrai tribun, homme de culture, drôle et éloquent, militant pugnace aux convictions inébranlables, il est parvenu à transformer le débat public ». Or, le journal The Guardian révélait, en mars 2026, que cet « homme tout à fait honorable » a accepté d'être payé par Diagolon, le groupe suprémaciste blanc canadien, pour enregistrer des vidéos en appui aux actions de ses leaders, dont le « Road Rage Terror Tour ».
S'il s'entête à répéter qu'il ne faut surtout jamais associer qui que ce soit à l'extrême droite, cette fameuse « catégorie fantomatique », Mathieu Bock-Côté ne se gêne pas pour sa part de qualifier régulièrement les « antifas » d'« ultra-gauche » et d'« effondrés psychiques » ultraviolents (et apparemment très riches), les désignant même comme les « vrais fascistes », reprenant une formule dont la profonde absurdité n'a pas empêché qu'elle devienne un cliché omniprésent dans les milieux réactionnaires. Bien d'autres l'ont remarqué avant nous : une partie du modus operandi de MBC consiste précisément à faire lui-même ce qu'il reproche constamment à ses adversaires.
Bock-Côté fait régulièrement la promotion de leaders de l'extrême droite française, comme Éric Zemmour et Marion Maréchal LePen (avec qui il a été récemment aperçu dans un chic restaurant parisien). Enfin, il n'est pas seulement le chouchou des milliardaires propriétaires de médias de masse, il est aussi l'enfant chéri de magazines d'extrême droite, faisant par exemple la Une du numéro de janvier 2026 de la revue Éléments : Pour la civilisation européenne, fondée par Alain de Benoist et qualifiée de revue de la « Nouvelle Droite », aujourd'hui proche de la Nouvelle librairie, établissement d'extrême droite logé à Paris.
MBC forme par ailleurs une relève, dont Étienne-Alexandre Beauregard (ÉAB) est sans doute la figure la plus en vue, après Philippe Lorange. MBC a notamment invité ÉAB à ploguer son livre sur « l'effondrement de la civilisation occidentale » (sous l'effet des valeurs de gauche, évidemment) à son émission sur CNews en octobre 2025. Celui-ci a aussi eu la chance d'être interviewé, dans la même tournée en France, par des journaux d'extrême droite comme Frontières et Causeur. Au Québec, ÉAB a aussi été le rédacteur des discours de François Legault pendant plusieurs années. Notons son invitation récente par le comité du PQ à l'Université Laval pour une conférence « sur la nation québécoise ».
Il est incontestable que MBC et son poulain ont exercé une influence sur les orientations de la CAQ et que par conséquent, la tendance nationaliste conservatrice que représentent Bock-Côté et Beauregard, laquelle garde un pied dans le libéralisme autoritaire et un autre dans l'extrême droite, a déteint sur la culture politique au Québec. C'est sans doute en partie de cette brèche politique, ou du moins de cet univers idéologique, qu'a notamment pu émerger une organisation comme Nouvelle Alliance.
(…)
Médias « alternatifs », pseudo-journalistes, intellos et influenceur-euse-s
Il s'est développé au Québec, depuis quelques années, toute une constellation de pseudo-médias sur le web qui se targuent de défendre la liberté de penser « au-delà des dogmes et des tabous ». Ces derniers se contentent en réalité de régurgiter les dogmes de la droite dure, voire de l'extrême droite, surtout au sujet de l'immigration, de l'Islam et des transidentités, en plus de s'en prendre à la gauche progressiste et à la gauche radicale, toutes confondues dans la catégorie fourre-tout du « wokisme ».
Rebel News Québec
Rebel News Québec est une section locale de l'organisation d'extrême droite Rebel News (autrefois Rebel Media) fondée en 2015 par l'avocat et militant canadien Ezra Levant. La section québécoise a été lancée en avril 2017 ; en date de mai 2026, elle avait produit 430 vidéos, comptait 27 000 abonnés et revendiquait 2 700 000 visionnements. Ses principaux activistes sont Alexandra « Alexa » Lavoie, qui agit à titre de « reporter » de terrain, et Guillaume E. Roy, qui lui sert de caméraman.
Sur son site, le collectif militant se présente ainsi :
« Chez Rebel News Québec, nous suivons les faits peu importe où ils mènent — et quand ça va à contresens du récit de l'establishment, c'est notre mission de vous montrer l'autre côté de l'histoire ! Nous abordons les enjeux sociopolitiques qui affecteront la vie des Québécois dans les années à venir, sans filtre ni censure. »
Or, son nom est doublement trompeur, car ce projet n'est ni rebelle ni un véritable média d'information. D'abord plutôt marginal et méconnu, il a gagné en influence au cours des dernières années sur les médias sociaux, et même sur la scène politique à l'occasion des manifestations propalestiniennes, qu'il cherchait activement à discréditer.
En avril 2025, lors des élections fédérales, les agitateur·trice·s de Rebel News ont aussi attiré l'attention en perturbant la conférence de presse qui suivait le débat des chefs en français, en posant des questions pour le moins orientées. Par exemple, ils ont demandé au chef du NPD ce qu'il pensait des « attaques répétées contre les chrétiens » et les « églises ciblées par du vandalisme ». Cette situation a convaincu la Commission des débats d'annuler le débat en anglais. Radio-Canada et même le Journal de Montréal ont alors qualifié le groupe comme appartenant à l'« extrême droite », à l'instar du Conseil de presse, qui a précisé dans une décision rendue en mars 2026 [#D2025-12-193] que Rebel News : « […] ne constitue pas un média d'information tel que défini par le Conseil de presse du Québec. La plateforme Rebel News peut plutôt être qualifiée d'organisation militante proche des milieux d'extrême droite ». Le Journal de Montréal avait aussi rapporté, à cette occasion, que Rebel News avait reçu environ 200 000 $ pour influencer la campagne électorale, en particulier pour encourager la mobilisation contre le Parti libéral du Canada.
Rebel News Québec a récemment profité de l'appétit des animateurs de Qub Radio pour les opinions d'extrême droite en se faisant inviter par Benoit Dutrizac (par exemple, le 16 avril 2025) ou encore par Richard Martineau (le 1er décembre 2025). La pseudo-journaliste Alexandra Lavoie a notamment pu y affirmer qu'elle « redoute ceux avec des keffiehs où on ne voit que les yeux […], souvent ils deviennent violents ». Richard Martineau s'est ainsi désolé que Rebel News soient « les seuls » à parler des prières de musulman·e·s dans les rues de Montréal (9 avril 2026).
Les activistes de Rebel News manquent aussi cruellement de décence élémentaire. Pour ne citer qu'un exemple, Alexandra Lavoie a notamment poursuivi dans les rues la députée libérale Nathalie Provost pour lui demander si son objectif au gouvernement était de « pousser l'agenda du lobby Poly-se-souvient » pour le contrôle des armes à feu, évoquant la prétendue répression contre les membres de la Canadian Coalition for Firearms Rights (CCFR). Sans rire, Lavoie a alors accusé de « fascisme » un attaché politique accompagnant la députée qui levait la main pour cacher la lentille de la caméra. Pour mémoire, Nathalie Provost a certes milité pour le contrôle des armes à feu, mais il faut aussi noter qu'elle est elle-même l'une des étudiantes de Polytechnique ayant survécu aux tirs du tueur de l'attentat antiféministe du 6 décembre 1989 et qu'elle porte encore du plomb dans son corps.
Dans le même esprit d'agitation « avec pas d'classe », le 27 septembre 2025, Lavoie et son caméraman se sont disgracieusement pointé·e·s à la marche silencieuse pour Nooran Rezayi, le jeune homme assassiné par la police de Longueuil, visiblement dans le but d'en harceler les participant·e·s. Leur réaction délirante face aux antifascistes qui ont tenté de les repousser a provoqué une escalade policière contre la foule endeuillée.
Le modus operandi des têtes de Rebel News consiste ainsi à pratiquer un « journalisme d'embuscade », à harceler leurs opposantes idéologiques sous couvert de liberté de presse, et se poser ensuite en victimes lorsqu'elles sont repoussées. Cette formule éprouvée (d'ailleurs très répandue en Europe et aux États-Unis), exploitant l'appétit des algorithmes pour les chocs sensationnalistes, leur permet à la fois de gagner en popularité dans les médias sociaux et de recueillir toujours plus de dons en tirant profit de la crédulité de leur base. Nous restons de l'avis que la meilleure approche reste de les éloigner de nos activités et mobilisations, mais par des moyens tactiques et stratégiques réfléchis en conséquence.
(…)
Du côté des médias traditionnels
Comme nous l'avons vu tout au long de cet état des lieux, une partie des médias institutionnels fait montre d'un véritable « problème facho ». C'est le cas bien sûr de la Radio X, mais aussi de Qub Radio (99,5), dont les animateurs vedettes (Benoît Dutrizac, Richard Martineau, Sophie Durocher, etc.) reçoivent régulièrement plusieurs des personnalités présentées dans le présent document. Le Journal de Montréal compte quant à lui un grand nombre de chroniqueurs (Bock-Côté, Joseph Facal, Richard Martineau, Sophie Durocher, Nathalie Elgrably-Lévy, etc.) qui ressassent à longueur de temps les mêmes obsessions réactionnaires, dont l'antiwokisme.
Jacinthe-Ève Arel est une ancienne de la CAQ qui s'est présentée pour le PCQ en 2022. Elle est devenue une figure médiatique régulièrement appelée à commenter l'actualité du point de vue de la droite conservatrice « libertarienne », notamment à Radio-Canada. Depuis février 2025, elle anime sa propre émission au 99,5 (Qub Radio), où elle sert de courroie de transmission pour la « droite économique » et le PCQ d'Éric Duhaime. Elle coanime aussi une émission les week-ends avec Rémi Villemure.
Christian Rioux — Seul correspondant à Paris du journal Le Devoir, Christian Rioux y distillait depuis des années les idées de l'extrême droite française, entre autres une islamophobie pugnace et des critiques vilaines de l'« immigration de masse » qu'il associait à une « submersion migratoire », des féministes et des trans, en plus de dénoncer le « théâtre antifasciste ». Il a *finalement* été remercié de ses services en décembre 2025 pour être immédiatement recruté par le Journal de Montréal, où il a signé pas plus tard qu'en février 2026 une première chronique… contre la nourriture halal ! On peut trouver ici un aperçu de la qualité de ses chroniques excessivement répétitives et prévisibles.
Malgré le départ de Rioux, cela dit, Le Devoir ne donne pas sa place en matière de commentaire antiwoke, notamment sous la plume de Patrick Moreau (enseignant à Ahuntsic et collaborateur au 99,5 Qub Radio), et de l'éternelle éminence grise du PQ, Jean-François Lisée, lequel sévit également comme commentateur-analyste à l'émission « Mordus de politique » à Radio-Canada.
(…)
Conclusion : vers un nouveau consensus antifasciste
Nous le répétons sans cesse, le seul rempart à la progression de l'extrême droite, c'est la solidarité, la mobilisation populaire et la consolidation du camp de l'émancipation sur tous les plans.
Le principal champ d'action d'un projet comme Montréal Antifasciste est celui de l'information. Lorsque cela s'est avéré nécessaire au fil des ans, nous avons activement contribué aux mobilisations et autres types d'intervention contre les manifestations les plus explicites de l'extrême droite.
Mais lorsque cette dernière devient mainstream, ces modes d'action ne suffisent plus. C'est tout le champ progressiste, radical ou non, qui doit s'organiser pour réaffirmer, quitte à le redéfinir, le consensus antifasciste et le déployer en mode populaire. C'est précisément à cette tâche que se consacre le Front antifasciste populaire (Front Pop), créé au courant de 2025.
Nous saurons bientôt quels seront les thèmes centraux du prochain cycle électoral, et cela s'annonce fort désolant. Les libéraux se livreront aux discours libéraux, progressistes de surface ; la CAQ et le PQ se disputeront le champ nationaliste ; et le PCQ est en voie de faire des gains importants en misant sur l'éthos hyper individualiste qui fait sa réussite dans la couronne de Québec. Quant à QS, une formation progressiste qui s'est fondée dans le compromis et ne s'en est jamais éloignée, on peut espérer qu'elle se ressaisisse et adopte une posture combative, mais rien n'indique pour l'instant que ce tournant est sur le point d'arriver.
Quoi qu'il en soit du processus électoral, notre mission reste la même au jour le jour : faire barrage par tous les moyens nécessaires au fascisme, à l'extrême droite et à tous ceux qui leur ouvrent la voie par complaisance ou complicité.
Dans le combat qui nous attend, il faudra faire preuve de clarté morale et ne jamais perdre de vue l'horizon de nos espoirs les plus radicaux. Se rappeler, par exemple, et rappeler sans cesse autour de nous, que la haine n'est jamais acceptable et doit être combattue partout où elle s'exprime.
Et enfin, dans un contexte international où la notion même d'« antifa » est diabolisée par les pires ordures qui soient, ne jamais, jamais demander la permission d'être antifascistes, ici et maintenant.

Le Québec a les moyens de prendre soin de son monde, rappellent des groupes sociaux devant l’Assemblée nationale
Québec, 5 juin 2026 – Alors que se termine une année parlementaire minée d'attaques antidémocratiques, des groupes sociaux, communautaires et syndicaux de divers horizons manifestent sur la Colline parlementaire à l'invitation de la Coalition Main Rougepour dénoncer les inégalités sociales qui s'accroissent et rappeler que l'austérité et le néolibéralisme ne sont pas des fatalités.
Les manifestants et manifestantes réclament notamment :
● Une plus grande justice fiscale
● Un réinvestissement massif dans nos services publics, nos programmes sociaux et l'action communautaire autonome
● Le plein respect des droits et libertés
À l'approche de la campagne électorale, un message clair a été lancé également aux aspirants et aspirantes au pouvoir : renforcer le filet social est une question de choix politiques. Selon la Coalition Main rouge, il est urgent de réinvestir massivement dans les services publics, les programmes sociaux et l'action communautaire autonome. La Coalition Main Rouge propose des mesures fiscales totalisant 20 milliards $ annuellement.
La fin de mandat de la CAQ a été le théâtre de trop nombreuses manœuvres contre la démocratie et les contre-pouvoirs dénoncent les groupes sociaux. « Non seulement les projets de lois contenant des entraves aux droits se sont suivis dans une cadence inédite, mais les processus de consultation les entourant ont été souvent trop courts, même vidés de leur sens, toujours au détriment de la participation citoyenne. Sans parler des nouveaux recours au bâillon qui pourraient venir dans les prochains jours. Le contexte social justifierait pourtant qu'on fasse une plus grande place à la population et qu'on renforce le filet social. Que toutes les personnes entrevoyant se lancer dans la course l'entende : nous voulons une réelle démocratie et le respect des droits fondamentaux », rappelle Marie-Line Audet, co porte-parole de la Coalition Main rouge pour la manifestation.
Face à la multiplication des crises, il est plus urgent que jamais de prioriser le bien commun, insiste la Coalition. Dans cet objectif, la Coalition Main Rouge a identifié des solutions fiscales totalisant 20 milliards $ annuellement. « Nous proposons 6 mesures fiscales qui permettraient de renflouer les coffres de l'État dans le but de réinvestir massivement dans les programmes sociaux, les services publics et l'action communautaire autonome. Non seulement elles apporteraient des ressources financières permettant à l'État de réellement assumer ses responsabilités et d'agir sur les causes des crises, mais en plus elles amélioreraient la justice fiscale de manière structurante », souligne Émilie Charbonneau, également porte-parole de la manifestation.
Les mesures concrètes proposées par la Coalition sont :
● mettre en place d'un nouvel impôt sur l'actif net (patrimoine) du 1% des personnes les plus riches,
● mettre fin de l'inclusion partielle du gain en capital,
● une plus grande contribution fiscale des entreprises financières notamment des banques en rétablissant une taxe sur le capital
● la révision des paliers d'imposition sur le revenu
● lutter plus sérieusement contre les paradis fiscaux
Pour que les prochaines générations bénéficient du filet social qu'elles méritent, des choix audacieux s'imposent. À l'approche de la campagne électorale, les membres de la Coalition Main Rouge feront connaître leurs solutions fiscales et interpelleront les partis politiques afin qu'ils parlent de fiscalité.
À propos
La Coalition Main rouge est une coalition nationale d'organisations syndicales, féministes, communautaires et populaires. Elle s'oppose aux politiques néolibérales et revendique un financement adéquat des services publics, des programmes sociaux et de l'action communautaire autonome. Afin d'y arriver, elle propose des mesures fiscales progressives. En sont notamment membres le Collectif pour un Québec sans pauvreté, le FRAPRU, le Réseau des Tables régionales de groupes de femmes du Québec, la Table nationale des Corporations de développement communautaire (TNCDC), le Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ), la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), ATTAC-Québec, L'R des centres de femmes du Québec, le Conseil central du Montréal métropolitain - CSN (CCMM-CSN), le Syndicat de la fonction publique et parapublique de Québec (SFPQ), la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles, le Réseau québécois de l'action communautaire autonome (RQ-ACA) et Union des consommateurs.
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Les Robins des Ruelles vident l’épicerie Métro Bigras et redistribuent à la communauté de Cote-des-neiges
« Vous croyiez que c'était fini ? La faim nous tenaille encore » : les Robins des Ruelles vident l'épicerie Métro Bigras et redistribuent à la communauté de Cote-des-neiges
Le 3 juin 2026 en soirée, une cinquentaine de Robins, on fait irruption dans l'épicerie Métro Bigras dans le quartier Centre-Sud de Montréal, pour en ressortir presque aussitôt les bras chargés de denrées « libérées » et disparaitre dans les ruelles d'où ils et elles étaient venus. L'intégralité du butin a été redistribué le soir même dans le quartier Côte-des-neiges, aux abords du parc Martin Luther King. Le contenu de la quarantaine de sacs fut étalé sur une grande nappe et une bannière arborant « FREE FOOD, SERVEZ-VOUS » invitait les passant.e.s à se servir selon leurs besoins. En guise de signature, les Robins des Ruelles avait laissé, avec la nourriture, plusieurs exemplaires de leur manifeste La Faim justifie les moyens : récit de liberté paru la semaine dernière.
C'est la quatrième action « d'auto-rabais » (vol politique) de ce type revendiqué depuis le premier coup d'éclat le 16 décembre dernier. C'est aussi la deuxième fois que la chaine de supermarché Métro fait les frais de son avarice.
« C'est en quelque sorte un impôt en nature, sous forme de bouteilles d'huile d'olive, de sacs de café et de fromages. On récupère ce que les mafieux de l'alimentation extorquent aux ventres vides en attendant de les exproprier pour de bon. C'est obscène ! Les épiceries jettent chaque semaine plus qu'on pourrait mettre dans nos sacs. Pour maintenir l'illusion de l'abondance dans ce système détraqué, il faut toujours des surplus, donc des pertes. » témoigne Jean Lepetit, ayant pris part à l'action de mercredi. »
Après s'être fait cambriolé par trois Pères Noels et leur horde de lutins, Métro s'était défendu de faire fortune sur la misère des autres en faisant miroiter leur don de 26 millions. Mais la charité des riches et puissants ne parvient plus à camoufler leur responsabilité directe dans la hausse artificielle du coût de la vie, en particulier du panier d'épicerie depuis la pandémie. Ceux qui ont faim ont commencé à s'organiser et la peur à changer de camp.
Par leurs actions, les Robins revendiquent une véritable dé-marchandisation de la subsistance donc de l'alimentation. Se contenter de détaxer certains produits et permettre a une famille de quatre d'économiser 50$ en épicerie sur une année, comme planifie la première ministre Christine Fréchette, parait insultant ou risible à la vue des profits records réalisés sur le dos de la population par les géants de l'alimentation. Ce n'est ni ce que la situation exige ni ce que nous accepterons.
Dans leur communiqué, les Robins des Ruelles déclarent :
« La guerre impérialiste, la crise écologique et l'appauvrissement généralisé sont le fait d'une même clique d'oligarques qui nous rend la vie impossible. Il nous faut nous organiser et reprendre ce que nous savons nous revenir de droit : un avenir, l'autonomie et de quoi subvenir à nos besoins. »
Les actions des Robins des Ruelles répondent à l'appel des Soulèvements du Fleuve à résister à la marchandisation de la subsistance.
À ce propos, ils concluent :
"Bien au delà de l'aide concrète qu'elle a pu apporter a un nombre très restreint, cette séquence d'action vise avant tout a dénoncer les fausses solutions qu'on nous sert tiède depuis quelques années face à la montée du coût de la vie. Cest pourtant simple : il n'est pas acceptable de mettre un prix sur la survie. Il nous faut mettre fin au règne de l'Économie. Nos actions entendent aussi montrer par l'exemple qu'il est encore possible d'agir en ce monde : sa dérive vers le pire n'est pas inévitable. Nous nous soulevons parce qu'il est toujours possible / pour qu'il soit toujours possible de résister / de subsister. »
Information sur le groupe d'action autonome Les robins des Ruelles :
Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Robins des Ruelles avec la demande de le contextualiser et de le partager aux médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion. Les Robins des Ruelles sont des groupes automones et anonymes qui sont passés à l'action contre Métro le 15 décembre 2025, puis contre Rachelle-Béry le 3 février 2026 et contre un Maxi le 30 avril 2026.
À propos des Soulèvements du fleuve :
Les Soulèvements du fleuve rassemblent des personnes révoltées par l'état du monde qui, à travers leurs gestes et leur discours, tentent d'ébranler le règne de l'Économie, de créer des brèches dans sa domination. L'Économie, c'est ce qui cherche à exploiter chaque forêt, chaque rivière et chaque être vivant, à transformer chaque moment de nos existences en travail et à faire de toute chose une marchandise. Nous aspirons à construire une force politique qui vise à se libérer de l'Économie et de son emprise, à s'opposer aux géants industriels, à la mafia alimentaire et aux grands propriétaires. Partout et tout le temps, s'organiser contre ses rouages, créer du commun, expérimenter d'autres manières d'être au monde. Nos ennemis sont ceux qui nous ont dépossédé-es de nos moyens de subsistance - de notre capacité collective à nous nourrir, à nous loger, à nous soigner, à nous amuser. Leur expropriation est notre horizon. Nés en réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre, les Soulèvements du fleuve ont, depuis, traversé des luttes et des saisons. Nous résistons, car nous savons que d'autres mondes sont possibles. Il est venu le temps de se soulever.
Source : LesSoulèvementsdufleuve.org
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Des défenseurs des travailleurs agricoles migrants vont déposer une plainte auprès du Comité des droits de l’homme des Nations unies
Cette initiative vise à faire pression sur le gouvernement fédéral pour qu'il mette fin à la précarité dont souffrent les travailleurs migrants.
Tiré de The rabble
Traduction de Johan Wallengren
Le 1er juin 2026 / De : Gabriella Calugay-Casuga
Les défenseurs des travailleurs agricoles migrants ont informé le Premier ministre Mark Carney qu'ils déposeraient une plainte auprès du Comité des droits de l'homme des Nations unies en décembre, à l'occasion de la Journée internationale des migrants. La plainte mettra en évidence ce que ces défenseurs qualifient d'inaction du gouvernement face aux décès évitables de travailleurs agricoles migrants.
La plainte sera déposée par Justice for Migrant Workers (J4MW), un collectif politique bénévole basé à Toronto et Vancouver fort de plus de 20 ans d'expérience dans le domaine de la mobilisation.
« Ce que nous constatons, c'est que le travail agricole, de par sa nature même, est violent, dangereux, déshumanisant et salissant », déplore Chris Ramsaroop, organisateur de longue date au sein de J4MW. « Structurellement, nous créons des lieux de travail, comme dans l'agriculture, où la vie des gens – en particulier celle des travailleurs issus de minorités ethniques – n'est pas valorisée. Nous voulons mettre en lumière cette réalité. »
L'Organisation internationale du travail (OIT) classe le travail agricole parmi les professions les plus dangereuses au monde. Les travailleurs sont exposés aux produits agrochimiques et peuvent également subir des blessures lors de la manipulation de machines lourdes. L'OIT estime que 170 000 personnes travaillant dans l'agriculture meurent chaque année.
Ces risques, combinés au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) du Canada, qui a été qualifié de terreau fertilepour les formes contemporaines d'esclavage, ont rendu les travailleurs agricoles migrants particulièrement vulnérables aux risques de blessures et de décès. En plus d'être exposés aux dangers du travail agricole, les travailleurs agricoles migrants sont aux prises avec des niveaux élevés d'anxiété et de stress en raison de la séparation familiale, de la précarité et des conditions de travail qui sont susceptibles de porter atteinte à leur intégrité et à leur dignité et de la précarité de leur emploi à bas salaire et de leur statut d'immigrant.
« Le racisme et la suprématie blanche sont au cœur de la création de ces programmes », a déclaré Monsieur Ramsaroop. « Dans les années 60, quand la question de la pénurie de main-d'œuvre était débattue, les politiciens prônaient la liberté, la dignité et le respect. Ils expliquaient que quand il s'agissait des Européens blancs, ils n'étaient pas en mesure d'exercer un contrôle sur la main-d'œuvre, ni d'imposer des restrictions ou de gérer le recrutement. Nous n'avons eu aucun scrupule à créer les conditions que nous savons, d'abord pour les travailleurs noirs de la Jamaïque, puis pour les travailleurs du monde entier. »
Dans sa lettre adressée au bureau du Premier ministre, J4MW a indiqué qu'il continuerait à exiger des enquêtes sur les décès de travailleurs agricoles migrants, à réclamer des investigations et à se battre pour la justice.
« Nous refusons d'accepter un système où la servitude par contrat n'est pas seulement un héritage, mais une pratique claire et assumée à travers tout le pays », a écrit l'organisation dans sa lettre.
Le bureau du Premier ministre a reçu la demande de commentaires de rabble.ca, mais n'a pas été en mesure de répondre dans les délais.
M. Ramsaroop a déclaré qu'il n'avait pas été impressionné par les réponses passées du gouvernement aux doléances de J4MW.
« Les réponses qu'on reçoit sont génériques et il n'y a pas eu de changement réel », a-t-il déclaré. « Ce n'est pas seulement que le gouvernement refuse d'agir. Le gouvernement soutient fortement le complexe agro-industriel. »
Il a formulé le vœu que la plainte auprès du Comité des droits de l'homme des Nations unies pousse le gouvernement à enfin prendre les mesures nécessaires.
« Historiquement, les progressistes ont échoué et ont succombé aux clichés de la suprématie blanche », a ajouté M. Ramsaroop. « À l'heure actuelle, alors que nous réclamons des changements, il s'agit de garantir que les gens puissent vivre libres et égaux. Ce n'est pas juste parce qu'ils viennent de pays du Sud ou qu'ils sont racialisés qu'ils doivent être confrontés à un ensemble d'exclusions différenciées et profondément racistes. »
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Retroussons-nous les manches pour le climat
Des élu.e.s de partout au Canada lancent un message urgent au premier ministre Carney : « Nous voulons des projets qui bâtissent le pays, pas qui le réduisent en cendres »
À l'issue d'un sommet d'urgence de Retroussons-nous les manches pour le climat, des mairesses, maires et conseiller.ère.s réclament une action climatique fédérale immédiate et créatrice d'emplois : « Des communautés seront réduites en cendres cet été pendant que nous misons toujours plus sur l'expansion des énergies fossiles »
Edmonton, Alberta, 4 juin 2026 – Une alliance de près de 300 mairesses, maires et conseiller.ère.s, représentant plus de la moitié de la population canadienne, a tenu aujourd'hui un sommet d'urgence sur le climat à huis clos et publié une déclaration commune (voir plus bas) afin de ramener le climat au premier plan de l'actualité politique. À l'approche d'une saison des feux de forêt qui s'annonce intense, la coalition réclame des investissements fédéraux massifs dans des projets propres qui réduisent la pollution et renforcent l'économie.
Les élu.e.s ont aussi lancé la Carte des impacts climatiques 2026,qui suivra en temps réel les catastrophes climatiques partout au pays cet été, et dévoilé un nouveau rapport selon lequel les changements climatiques coûtent déjà à l'économie canadienne entre 1 et 5 % de son PIB.
Les élu.e.s municipaux.ales lancent un cri de cœur dans une déclaration commune
Les élu.e.s municipaux.ales ont fait cette annonce après avoir tenu aujourd'hui un sommet d'urgence sur le climat, à l'approche d'une saison des feux de forêt qui s'annonce intense. Ils ont publié une déclaration commune (voir plus bas) pour reconnaître la crise et les coûts croissants des impacts climatiques partout au Canada, et pour remettre le climat à l'avant-plan en réclamant des projets d'envergure qui rendent la vie plus abordable, créent des emplois et réduisent la pollution.
« D'autres communautés risquent de partir en fumée cet été pendant que le premier ministre persiste à vouloir étendre l'industrie des énergies fossiles. Alors que d'autres pays descendent des montagnes russes du pétrole et du gaz en investissant dans les énergies renouvelables et la résilience, nous versons de l'essence sur nos feux de forêt avec des subventions publiques à une industrie qui engrange déjà des profits de plusieurs milliards de dollars », a déclaré Richard Ireland, maire de Jasper, en Alberta, dont la ville a été dévastée en 2024 par l'une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l'histoire du Canada. « Nous avons besoin de leadership fédéral en matière de climat, pas d'un recul. »
Le groupe a également lancé la Carte des impacts climatiques 2026afin de suivre en temps réel les catastrophes climatiques à mesure qu'elles surviennent au cours de l'été, et a révélé qu'à la fin de mai, près de 7,6 millions de personnes au Canada (soit 1 sur 5) avaient déjà vécu des événements météorologiques extrêmes cette année.
Une nouvelle carte rend les catastrophes climatiques de l'été impossibles à ignorer
« Dans le Nord, c'est une urgence après l'autre depuis des années. En tant qu'élu.e.s municipaux.ales, c'est nous qui faisons face à ces menaces pour la santé, l'économie et la sécurité de nos communautés » a déclaré Ben Hendriksen, maire de Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest. « Cette carte vise à rendre ces impacts visibles et indéniables, pour que le gouvernement fédéral soit contraint d'agir sérieusement. »
https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=67#
Les élu.e.s ont réclamé une action fédérale immédiate pour renverser la vapeur sur l'expansion des énergies fossiles et ont mis de l'avant leurs cinq demandes phares en matière de politiques fédérales, qui pourraient créer des millions d'emplois au Canada et aider à protéger le pays contre les chocs économiques :
● Un réseau électrique propre est-ouest-nord à l'échelle du pays, alimenté par des énergies renouvelables plutôt que par le gaz fossile, pour faire du Canada une superpuissance de l'énergie propre ;
● Au moins deux millions de logements hors marché à pollution nulle, écoénergétiques et construits selon les normes les plus élevées, avec de l'acier, de l'aluminium et du bois d'œuvre canadiens ;
● Des rénovations résidentielles ainsi que l'installation massive de thermopompes et de panneaux solaires partout au pays, pour réduire les factures d'énergie et la pollution et stimuler l'activité économique dans chaque communauté ;
● Un système de transport propre doté d'un réseau ferroviaire à grande vitesse pancanadien, prolongé par des autobus électriques fabriqués au Canada, et l'annulation des compressions fédérales dans le transport collectif local ;
● Une stratégie pancanadienne de résilience, d'intervention et de rétablissement pour reconstruire après les catastrophes à venir, financée par une nouvelle taxe sur les profits excédentaires du pétrole et du gaz tirés de la guerre en Iran.
« Les idées politiques que nous proposons sont populaires et réalisables » a déclaré David Miller, ancien maire de Toronto et coprésident de Retroussons-nous les manches pour le climat. « La plupart des gens au Canada estiment que le pays serait plus sécuritaire s'il produisait davantage d'énergie renouvelable ; les deux tiers préfèrent le développement de l'énergie propre à celui des énergies fossiles, et les deux tiers appuient une taxe sur les profits excédentaires des sociétés pétrolières et gazières, qui pourrait financer d'énormes investissements dans des infrastructures favorables au climat. Ce sont là d'importantes majorités, que le gouvernement aurait tout avantage à écouter. »
Un nouveau rapport chiffre la facture : jusqu'à 5 % du PIB
L'alliance a également dévoilé un nouveau rapport qui estime que les changements climatiques coûtent à l'économie canadienne de 1 à 5 % de son PIB, une proportion stupéfiante, et dont les répercussions financières devraient s'accroître dans les années à venir. Les impacts climatiques ont ajouté 8,8 milliards de dollars par année au coût d'entretien des routes, des ponts, des réseaux d'eaux usées et des autres infrastructures publiques du pays, et les municipalités assument les deux tiers de cette facture.
« Mark Carney a dit à ses détracteurs qu'il voulait entendre ce pour quoi ils se battent, pas ce contre quoi ils s'opposent. Alors voici : les élu.e.s municipaux.ales veulent des projets qui bâtissent le pays, pas qui le réduisent en cendres » a déclaré Merlin Blackwell, maire de Clearwater, en Colombie-Britannique. « Ma ville a été désignée comme la plus susceptible au Canada de subir un feu de forêt catastrophique dans un avenir rapproché ; c'est ce qui m'empêche de dormir. Mais nous pouvons protéger nos communautés et bâtir une économie forte grâce à des investissements dans l'éolien, le solaire et l'hydroélectricité durable. La vie peut être belle avec un véritable réseau électrique pancanadien, alimenté par des énergies renouvelables plutôt que par des combustibles fossiles comme le GNL. »
À propos de Retroussons-nous les manches pour le climat
Retroussons-nous les manches pour le climat est une alliance pancanadienne de près de 300 mairesses, maires et conseiller.ère.s qui représentent plus de la moitié de la population canadienne. L'alliance milite pour des projets propres et structurants qui protègent le Canada de la double crise du dérèglement climatique et de l'instabilité économique, et qui rendent nos communautés plus sécuritaires, plus abordables et plus prospères. Nous nous sommes associés auClimate Caucus, un organisme sans but lucratif national qui aide les élues et élus municipaux à mettre en œuvre des politiques climatiques dans leurs collectivités et à faire valoir leurs positions auprès de tous les ordres de gouvernement.
Déclaration commune des maires, mairesses et leaders municipaux de partout au pays, dans le cadre du sommet sur le climat de l'alliance Retroussons-nous les manches pour le climat, le 4 juin
Le 4 juin 2026 Edmonton (Alberta)
Aujourd'hui, les membres de Retroussons-nous les manches pour le climat, une alliance grandissante de près de 300 maires et mairesses, conseillers et conseillères municipaux qui représentent plus de la moitié de la population canadienne, se sont réunis à Edmonton pour un Sommet d'urgence sur le climat, à l'aube d'une autre saison dévastatrice d'événements climatiques extrêmes. Ensemble, ils ont cherché comment protéger leurs communautés des catastrophes alimentées par les énergies fossiles et des chocs économiques qui viennent avec. Au terme de leurs échanges, ils ont adopté la déclaration commune suivante. D'autres signatures seront ajoutées tout au long du Sommet.
Épuisement. Peur. Frustration. Inquiétude. Colère. C'est ce que nous ressentons, nous, les élues et élus municipaux, comme le ressentent les gens de nos communautés, alors que celles-ci encaissent les catastrophes climatiques les unes après les autres, sans répit.
Sécheresse dans l'intérieur de la Colombie-Britannique. Inondations dans le nord-est de l'Ontario et l'ouest du Québec. Avertissements de chaleur en Nouvelle-Écosse. Feux de forêt incontrôlables en Alberta, en Saskatchewan et au Manitoba.
Et ce n'est qu'un aperçu de ce qui a frappé le pays durant les cinq premiers mois de 2026. Une personne sur cinq en a déjà été touchée, un chiffre vertigineux, et une autre saison de feux, de fumée toxique, de canicules et d'inondations s'annonce déjà.
Comme maires et mairesses, conseillers et conseillères municipaux de partout au pays, nous avons un message clair pour le premier ministre : nos communautés et nos économies locales brûlent. Ce qu'il nous faut, c'est un vrai leadership fédéral sur le climat, pas un recul.
Le gouvernement actuel semble voir les changements climatiques comme un problème lointain, qu'on finira bien par régler un jour, plus tard.
Mais sur le terrain on vit une tout autre réalité. Les changements climatiques, c'est notre quotidien : air vicié, manques d'eau, évacuations bouleversantes, familles déracinées par milliers. Chaque année, les changements climatiques nous forcent à débourser des milliards de dollars[1] de plus pour réparer nos routes, nos ponts, nos réseaux d'eaux usées et nos infrastructures. Les deux tiers de cette facture retombent sur les budgets municipaux, ce qui fait encore grimper le coût de la vie des gens, par-dessus la flambée des prix de l'énergie et de l'essence.
On ne peut pas juste reconstruire, encore et encore, après chaque feu, chaque inondation, chaque tempête, chaque sécheresse. Il faut les prévenir. Notre façon de vivre, qu'on soit Québécoises et Québécois ou Canadiennes et Canadiens, tient à la santé de nos terres, de notre eau, de notre air et de nos communautés.
C'est pour ça que nous pressons le gouvernement fédéral d'investir sans tarder dans des projets qui bâtissent le pays au lieu de le brûler, des projets qui allègent les factures des ménages, créent des centaines de milliers d'emplois et mettent nos communautés à l'abri :
Un réseau électrique propre reliant l'est, l'ouest et le nord du pays, alimenté par les énergies renouvelables plutôt que par le gaz fossile, pour faire du pays un chef de file de l'énergie propre et asseoir sa souveraineté énergétique ;
Au moins deux millions de logements hors marché, sans pollution, écoénergétiques et bâtis selon les normes les plus élevées, pour des milieux de vie plus abordables et bien desservis par le transport en commun ;
Des rénovations et l'installation massive de thermopompes et de panneaux solaires d'un bout à l'autre du pays, de quoi réduire les factures d'énergie et la pollution tout en faisant rouler l'économie de chaque communauté ;
Un système de transport propre, appuyé sur un réseau national de train à grande vitesse, prolongé par des autobus électriques fabriqués ici et arrimé au transport en commun local. Ça commence par annuler les compressions au financement fédéral du transport collectif et par investir davantage ;
Une stratégie nationale de résilience, d'intervention et de rétablissement pour faire face aux catastrophes désormais inévitables, financée par une taxe sur les profits excédentaires que le pétrole et le gaz ont tirés de la guerre en Iran. En emboîtant le pas à nos alliés de l'Union européenne, on ferait en sorte que les pollueurs assument les dommages causés par leurs activités, ce qui pourrait rapporter jusqu'à 46 milliards de dollars.
Nous demandons au gouvernement fédéral de faire front commun avec nous : de tourner le dos aux projets de combustibles fossiles qui nous divisent et de se retrousser les manches pour des projets concrets et rassembleurs qui, loin de brûler notre pays, vont le bâtir et le rendre plus fort.
Signataires
● Vivian Birch-Jones, Regional Director, Lillooet, BC
● Merlin Blackwell, Mayor, Clearwater, BC
● Phil Brennan, Councillor, Township of Severn, ON
● Sue Cairns, Councillor, Kimberley, BC
● William Cole-Hamilton, Courtenay, BC
● Leila Copti, Conseillère et mairesse suppléante, Val-des-Lacs, QC
● Spencer Coyne, Mayor, Princeton, BC
● Catherine Craig-St-Louis, Conseillère, Gatineau, QC
● Mike Derbyshire, Councillor, Strathcona County, AB
● Justine Gabias, Regional Director, Sunshine Coast Regional District, BC
● Joe Gowing, Councillor, Region of Waterloo, ON
● Wendy Hall, Councillor, Jasper, AB
● Bob Hawkesworth, Former Councillor, Calgary, AB
● Ben Hendriksen, Mayor, Yellowknife, NWT
● Richard Ireland, Mayor, Jasper, AB
● Michael Janz, Councillor, Edmonton, AB
● Susan Kim, Councillor, Victoria, BC
● Rawlson King, Councillor, Ottawa, ON
● Gerry Leibel, Councillor, District of Kitimat, BC
● Leah Main, Councillor, Silverton, BC
● Jessica Mcilroy, Councillor, North Vancouver, BC
● Jenn Meilleur, Councillor, Comox, BC
● David Miller, former Mayor, Toronto, ON
● Lenore Morris, Councillor, Whitehorse, YK
● Joy-Anne Murphy, Councillor, Camrose, AB
● Jasmin Parker, Councillor, Saskatoon, SK
● Leslie Payne, Councillor, Nelson, BC
● Philip Penrod, Councillor, Beaumont, AB
● Chris Pettingill, Councillor, District of Squamish, BC
● Valérie Plante, former Mayor, Montreal, QC
● Sherri Rollins, Councillor, Winnipeg, MB
● Ashley Salvador, Councillor, Edmonton, AB
● Dianne Saxe, Councillor, Toronto, ON
● Wayne Stetski, Councillor, Cranbrook, BC
● Anne Stevenson, Councillor, Edmonton, AB
● Keren Tang, Councillor, Edmonton AB
● Dave Thompson, Councillor, Victoria, BC
● Pat Warren, Councillor, Kawartha Lakes, ON
● David West, Mayor, Richmond Hill, ON
● Pamela Wolf, Councillor, Waterloo, ON
● Jesse Wright, Councilor, District of Mackenzie, BC
● Shanon Zachidniak, Councillor, Regina, MB
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Le projet de loi C-22 : une menace à la vie privée
Québec, le 3 juin 2026 — La Ligue des droits et libertés - Section de Québec (LDL-Qc) s'oppose fermement à l'adoption du projet de loi C-22, Loi 2026 sur l'accès légal, présenté en mars 2026.
Cette loi reprend des éléments inquiétants du projet de loi C-2, Loi visant une sécurité rigoureuse à la frontière. Proposé il y a un an, il avait été critiqué par plus de 300 organisations et des dizaines de milliers de Canadien·ne·s.
Essentiellement, certaines dispositions du projet de loi C-22 réduisent le seuil à partir duquel la police et les agences de renseignement peuvent se prévaloir des renseignements personnels des citoyen·ne·s et obligent les entreprises à conserver les communications et données personnelles des citoyen·ne·s pour une période allant jusqu'à un an. Les données accessibles par les forces de l'ordre en vertu de cette loi représentent une véritable « cartographie
de la présence numérique », comme le soutient Marie-Élaine Guay dans son article Projet de loi C-22 :Surveiller et punir
Ces mesures augmentent considérablement les risques de fuites de données, de piratage
et d'utilisation abusive des informations personnelles.
Comme le rappelle Simon du Perron, avocat en droit de la vie privée, les dispositions du projet de loi C-22 contreviennent à l'article 8 de la Charte canadienne des droits et libertés, voulant que les renseignements permettant d'identifier une personne en ligne doivent être protégés de toute fouille abusive.
De plus, comme le soulignait la Ligue de droits et libertés et plusieurs autres signataires dans un appel conjoint à retirer ceprojet de loi, certaines de ses dispositions ouvrent également la porte à une surveillance accrue de la population par l'État. Les paragraphes 5(2) et 7(1) de la partie 2 permettraient en effet au gouvernement d'imposer à tous les fournisseurs électroniques, d'intelligence artificielle (IA) et d'appareils intelligents l'installation d'outils de surveillance et de portes dérobées
dans leurs architectures.
« En plus de créer de nouveaux accès piratables compromettant la sécurité des systèmes, ces outils octroient aussi à l'État une capacité de surveillance de la population hors du raisonnable. C'est le droit à la vie privée de tous les canadiennes et canadiens qui est compromis » souligne Mélina Chasles, présidente de la LDL-Qc.
La ligue des droits et libertés - Section de Québec encourage ses membres et ses allié·e·s à exprimer leur désaccord avec cette proposition en participant à l'appel à l'action proposé par la Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles. Nous encourageons vivement les député·e·s, les membres du comité SECU, le premier ministre du Canada et le ministre de la Sécurité publique à s'opposer fermement à l'adoption de ce projet de loi, dans la défense des droits et libertés des citoyen·ne·s qui leur ont confié ce mandat.
Ligue des droits et libertés -Section de Québec
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Projet de loi no 4 : Prévenir la violence ne doit jamais se faire au détriment des droits et de la sécurité des femmes
Montréal, le 3 juin 2026 — L'R des centres de femmes du Québec a été entendu le 2 juin 2026 dans le cadre des consultations particulières de la Commission de l'aménagement du territoire sur le projet de loi no 4, portant sur la communication de renseignements afin de prévenir la violence d'un partenaire intime.
Si l'urgence d'agir face à la violence conjugale est indéniable, L'R avertit clairement : des mesures mal encadrées peuvent mettre les femmes davantage en danger plutôt que de les protéger.
La prévention ne peut pas se faire au prix des droits des femmes
Dans son mémoire et sa présentation, L'R a dénoncé les risques réels liés à l'élargissement de la communication de renseignements personnels, notamment en matière de sécurité, de surveillance et de rupture de confiance envers les institutions. Les femmes qui vivent des violences ont besoin de protection, pas de nouvelles formes de contrôle.
L'R exige notamment :
– un encadrement strict, clair et limitatif de toute communication d'information ;
– le refus de mécanismes qui pourraient exposer les femmes à des représailles ou à une surveillance accrue ;
– le respect absolu du consentement, de l'autonomie et du pouvoir d'agir des femmes.
« Les femmes ne doivent jamais payer le prix des failles du système. La prévention de la violence ne peut pas reposer sur des mécanismes qui fragilisent leurs droits ou les responsabilisent des violences qu'elles subissent », affirme Josée Larouche, membre du comité de coordination de L'R et coordonnatrice du centre Ressources pour femmes de Beauport. « Sans accès à des logements sécuritaires et abordables, parler de prévention demeure un discours vide pour trop de femmes qui n'ont littéralement nulle part où aller. » ajoute-t-elle.
Les centres de femmes : une expertise incontournable, trop souvent ignorée
L'R a rappelé que les centres de femmes jouent un rôle central et irremplaçable dans la prévention des violences, l'accompagnement des femmes et la défense de leurs droits. Ils sont des lieux de confiance, construits par et pour les femmes : une réalité que le projet de loi doit reconnaître concrètement.
« Les centres de femmes ne sont pas des ressources périphériques : ils sont au cœur de la prévention. Leur expertise féministe doit être reconnue, financée et intégrée à toute mesure législative qui prétend protéger les femmes », souligne Stéphanie Vallée, co-coordonnatrice à L'R des centres de femmes du Québec.
Sans égalité réelle, la violence persistera
L'R a également rappelé que l'égalité entre les femmes et les hommes est loin d'être atteinte. Tant que les inégalités structurelles seront maintenues, les violences continueront et des femmes continueront d'en mourir.
Le gouvernement ne peut se contenter de mesures ponctuelles ou technocratiques : il a la responsabilité d'agir sur les causes profondes de la violence, par des politiques féministes, cohérentes et structurantes.
Poursuivre les travaux dans une perspective féministe et préventive
L'R réitère sa volonté de collaborer aux suites du projet de loi afin de contribuer à l'adoption de mesures réellement efficaces pour prévenir les violences faites aux femmes. Pour L'R, cette lutte exige une cohérence d'ensemble : les mécanismes de prévention, de protection, d'accompagnement et de justice doivent tous reconnaître la gravité des violences conjugales et sexuelles. On ne peut fournir aux femmes un outil pour se protéger davantage tout en envoyant, dans d'autres sphères de notre réponse collective, des signaux qui minimisent la gravité des violences. La prévention doit devenir une priorité nationale.
À propos de L'R des centres de femmes du Québec
L'R des centres de femmes du Québec regroupe des centres de femmes présents dans toutes les régions du Québec. Les centres de femmes agissent avec les femmes pour améliorer leurs conditions de vie, lutter contre les violences et les inégalités, et bâtir une société plus juste et égalitaire.
Source :
L'R des centres de femmes du Québec
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Un rassemblement « Riposte pro-choix » : "la question du droit à l’avortement est une question syndicale"
Un rassemblement « Riposte pro-choix » (30 mai 2026 PTAG) se tient aujourd'hui, devant l'Assemblée nationale du Québec. Initié par la CSN, et soutenu par de nombreuses organisations féministes, le rassemblement se voulait une réponse à la « marche pour la vie », une manifestation contre le droit à l'avortement organisée pour la troisième année consécutive par un groupe intégriste chrétien.
Tiré de l'infolettre de la CSN En Mouvement
« Il y a quelques semaines, « Campagne Québec Vie » a annoncé qu'elle renonçait à organiser sa manifestation anti-avortement. C'est une grande une victoire pro-choix ! Nous avons quand même décidé de maintenir le rassemblement « Riposte pro-choix » pour célébrer nos victoires et rappeler haut et fort que Québec est une ville pro-choix et va le rester. Si on pouvait leur enlever à jamais l'envie de revenir, ce serait parfait ! » a déclaré Mélanie Pelletier, vice-présidente à la condition féminine du Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches (CSN).
« N'en déplaise à certains, la question du droit à l'avortement est une question syndicale. Le droit à l'avortement est indissociable du droit au travail des femmes, car pour elles, contrôler sa force reproductrice est une condition cruciale pour atteindre une autonomie réelle et une égalité dans les études, l'emploi ou la carrière ! » rappelle Jessica Goldschleger, la nouvelle secrétaire générale de la CSN tout juste élue mercredi dernier par le congrès de la centrale qui se tenait à Québec. Pour la secrétaire générale, il est essentiel que la CSN, qui représente une majorité de femmes rappelons-le, continue de Faire front pour les droits des travailleuses.
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Le laisser-faire débridé de l’industrie du camionnage pour réduire les coûts
Le Canada et le Québec connaissent une forte détérioration des conditions de travail de l'emploi de camionneur, un des plus importants chez les hommes. Cette détérioration se remarque au point que le Globe and Mail, le quotidien phare du patronat canadien, en a fait l'objet d'une enquête spéciale intitulée « L'absence de contrôle laisse les camionneurs sans protection ».
Il faut avoir à l'idée que le camionnage est un cœur de la logistique dont la mondialisation a fait le lien de la matrice économique, encore plus au Canada à cause de l'importance du commerce internationale avec les ÉU se faisant surtout par la route. De dire le résumé de l'enquête, « [l]'un des symptômes d'une application insuffisante de la réglementation est l'essor d'un modèle économique illégal connu sous le nom de “classification erronée des salariés”. Il s'agit de présenter à tort les chauffeurs comme des travailleurs indépendants, une catégorie de travailleurs qui ne bénéficie d'aucun droit fondamental en vertu de la législation fédérale du travail qui régit actuellement le transport routier interprovincial. […] Au cours des années 2010, ce phénomène s'est considérablement étendu à l'ensemble du pays. Dans certaines régions, l'augmentation du nombre de conducteurs appartenant à cette catégorie a dépassé les 300 %. » Le salaire en a été fort impacté :
Les chauffeurs de camion à leur propre compte sans aides rémunérés versus ceux salariés
Revenu annuel médian, 2011 à 2021, Canada, Statistique Canada
Autrefois, le transport routier était la voie d'accès à la classe moyenne au Canada. […] Dans le même temps, dans certaines villes, les chauffeurs ont vu leurs revenus chuter jusqu'au seuil de pauvreté. Et lorsque les employeurs ne versent tout simplement pas leur salaire, le système de réclamation ne leur vient souvent pas en aide, comme l'a révélé notre enquête. […] Raminderjit Singh, qui a parcouru 29 000 kilomètres en deux mois, mais n'a touché que 1 000 dollars. […]
Tout cela soulève des questions de sécurité, non seulement pour les chauffeurs routiers, mais aussi pour tous les usagers de la route. […] Les longues heures passées sur la route sont source de tensions familiales, de solitude et de stress. […] Ce problème exaspère non seulement les chauffeurs qui se sentent lésés, mais aussi les entreprises de transport routier qui affirment être contraintes de rivaliser avec des sociétés recourant à cette pratique illégale pour réduire leurs coûts salariaux.
Ottawa a déjà pris des mesures, notamment en renforçant les contrôles de l'Agence du revenu du Canada (ARC) sur les paiements versés par les entreprises de transport routier à leurs soustraitants, et en lançant des campagnes d'inspection éclair auprès des entreprises de transport routier de la région du Grand Toronto. […] Comme me l'a dit un défenseur des chauffeurs, « les entreprises inventent leurs propres règles ». […] Alors que le travail précaire se généralise, les défenseurs des droits des travailleurs estiment que les mesures prises pour contrôler les entreprises de transport routier sont insuffisantes. Après avoir analysé des milliers d'entreprises de transport routier dans quatre provinces, nous avons constaté que seule une infime partie d'entre elles avait déjà fait l'objet d'un audit de sécurité approfondi.
Au Québec, on a pu constater l'ineptie du gouvernement pour contrôler cette industrie. De titrer Radio-Canada : « Pollution des camions : Québec enquête sur des garages avec quatre ans de retard » puis de commenter « Le gouvernement était informé d'une fraude depuis 2022, mais il a attendu un reportage d'Enquête pour agir. […] on découvre qu'aucun contrevenant n'a été inquiété durant toutes ces années. » Cette enquête avait révélé « que des dizaines de milliers de camionnettes et de camions circulent sur les routes avec un système antipollution désactivé par des garages délinquants. […] Désactiver le système antipollution d'un camion équivaut à ajouter
34 camions sur les routes, selon une étude de l'Agence de protection de l'environnement des États-Unis. » Ce ne sont pas seulement les garages qu'on néglige d'inspecter mais aussi les camions sur les routes car « [s]ans contrôles routiers, les constats d'infraction liés aux poids lourds sont en chute libre. Les contrôleurs routiers n'effectuent plus d'interventions non planifiées depuis bientôt 15 mois » faute de moyens et de pouvoirs que Québec tarde à leur accorder.
Il ne faut pas chercher de midi à quatorze heure le pourquoi de cette débandade qui inquiète même la patronat. Il s'agit d'arbitrer une contradiction. D'un côté se trouve la minimisation des frais de transport, si vitaux à la mondialisation, d'autant que le coût de l'essence et du diésel grimpe pour cause de guerre au Moyen-Orient. Il n'y a ici que deux facteurs essentiels variables, soit la main-d'œuvre et l'énergie, sur lesquels jouer. De l'autre il faut assurer le bon fonctionnement du système de transport que menace le far west du camionnage débridé au point que la circulation sur les autoroutes pour M. et Mme Tout-le-monde s'en trouve épeurante. Ajoutons-y une dose de poids lourds qui s'alourdissent, question de minimiser les coûts fixes, et en conséquence détériorent l'état de routes jusqu'à et y compris les nids-depoule.
À court terme, travailleurs et réformateurs patronaux vont vouloir atténuer la contradiction. Les premiers le voudront pour améliorer leurs conditions de travail afin de gagner décemment leur vie sur la base d'un horaire qui garantisse à la fois vie familiale et sécurité routière avec un outil de travail qui tient bien la route. Les réformateurs vont plutôt insister sur le recours à la main-d'œuvre immigré et temporaire et sur la répression tout faisant miroiter le camionnage sans chauffeur. C'est l'intensité de la syndicalisation et de son combat qui fera la différence. La voie syndicale pourrait se déployer politiquement jusqu'à l'écosocialisme. Pour résoudre structurellement le dilemme, pourquoi pas développer un système parallèle de transport des marchandises basé sur le rail facile à électrifier lequel en plus minimise les émanations de gaz à effet de serre. Et encore mieux : basculer dans une société du soin et du lien en décroissance matérielle qui réduit au minimum la circulation des marchandises tout en assurant le plein emploi par le recyclage de la main-d'œuvre et la réduction du temps de travail à niveau de vie égal si ce n'est supérieur.
Marc Bonhomme, 4 juin 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

Journée de l’air pur : pourquoi Rouyn-Noranda devrait-elle attendre jusqu’en 2033 ?
Québec, le 3 juin 2026 – En cette Journée de l'air pur, Mères au front demande au gouvernement du Québec de suspendre l'adoption de l'article 70.16 du projet de loi 11 et de mandater le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) afin qu'une évaluation indépendante, rigoureuse et transparente soit réalisée avant toute décision.
Pour Mères au front, l'enjeu dépasse largement le cadre d'un simple allègement réglementaire. L'article 70.16 aurait pour effet de prolonger jusqu'en 2033 un régime d'exception environnemental et sanitaire accordé à la Fonderie Horne, une situation unique au Québec.
Un régime d'exception qui se prolonge
Ce régime d'exception permettrait à l'exploitant de la Fonderie Horne, la multinationale Glencore, de continuer à bénéficier jusqu'en 2033 de normes d'émissions atmosphériques distinctes de celles applicables ailleurs au Québec. Alors que la norme québécoise d'arsenic dans l'air ambiant est fixée à 3 ng/m³, les concentrations mesurées atteignaient encore 40,9 ng/m³ en 2025, soit plus de treize fois la norme provinciale. Le maintien de ce régime d'exception soulève des préoccupations persistantes quant à l'exposition de la population aux contaminants atmosphériques et à l'équité des protections environnementales offertes aux citoyennes et citoyens de Rouyn-Noranda.
« Les citoyennes et citoyens de Rouyn-Noranda ont droit au même niveau de protection environnementale et sanitaire que l'ensemble de la population québécoise. Après plus de trente ans de reports successifs, la question n'est plus seulement industrielle : elle est devenue politique. Le gouvernement devra expliquer publiquement pourquoi il juge acceptable que les résidentes et résidents de Rouyn-Noranda continuent d'être soumis à des normes différentes de celles qui protègent le reste de la population », affirme Jennifer Ricard Turcotte, porte-parole Mères au front à Rouyn-Noranda.
Trente ans de reports successifs
Depuis l'entrée en vigueur du Programme de réduction des rejets industriels en 1988, les cibles de réduction des émissions de la Fonderie Horne ont été reportées à maintes reprises. Alors que plusieurs entreprises ont investi afin de moderniser leurs installations et de respecter les normes environnementales en vigueur, Glencore, une multinationale multimilliardaire comptant parmi les plus importantes sociétés minières au monde, a bénéficié d'un régime d'exception prolongé au fil des décennies. Pourtant, des recommandations visant une réduction substantielle de la pollution atmosphérique étaient déjà formulées au début des années 2000. Plus de vingt ans plus tard, malgré les moyens financiers dont dispose l'entreprise pour mettre en œuvre les technologies nécessaires à la réduction de ses émissions, le gouvernement s'apprête à accorder un nouveau délai avant l'atteinte des objectifs de protection de la santé publique et de l'environnement.
Ce choix de reporter encore l'atteinte des objectifs de réduction des émissions ne constitue pas seulement un enjeu réglementaire. Il comporte également des conséquences bien réelles pour la santé de la population.
Des impacts sanitaires documentés
Mères au front rappelle que plusieurs autorités et organisations du domaine de la santé ont exprimé, à maintes reprises, des préoccupations quant à la prolongation des délais accordés à l'entreprise, notamment la Direction régionale de santé publique de l'Abitibi-Témiscamingue, le Collège des médecins du Québec, l'Association québécoise des médecins pour l'environnement et le collectif IMPACTE.
« Des risques graves, inacceptables, connus et documentés commandent l'application, en toute urgence, de mesures pour protéger la santé de la population de Rouyn-Noranda. Nous savons que le risque cancérigène associé à l'exposition à l'arsenic est environ 100 fois supérieur à ce qui est considéré comme acceptable ailleurs au Québec. Les études de biosurveillance menées auprès d'enfants de Rouyn-Noranda ont également démontré une exposition accrue à l'arsenic, notamment par l'analyse de la concentration de ce contaminant dans leurs ongles, démontrant une contamination mesurable chez les enfants vivant à proximité de la Fonderie Horne. Face à de tels constats, il est difficile de justifier un nouveau report des mesures de réduction des émissions », affirme Maryse Bouchard, professeure titulaire de santé environnementale à l'INRS et chercheuse affiliée au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine.
Pourquoi un BAPE est nécessaire
Au-delà de la question environnementale, c'est aussi un enjeu d'équité, de transparence et de confiance envers les institutions publiques. Les normes environnementales et sanitaires existent pour protéger l'ensemble de la population. Lorsqu'une communauté est soumise pendant des décennies à un régime d'exception, il appartient au gouvernement de démontrer publiquement pourquoi cette situation demeure justifiée.
« Les citoyennes et citoyens de Rouyn-Noranda ne demandent pas un traitement privilégié. Ils demandent le même niveau de protection que celui accordé partout ailleurs au Québec », ajoute Anaïs Barbeau-Lavalette, réalisatrice, autrice et co-fondatrice de Mères au front.
Compte tenu des enjeux de santé publique documentés, des préoccupations exprimées par de nombreuses autorités médicales et scientifiques, ainsi que des arguments économiques invoqués pour justifier la prolongation du régime actuel, Mères au front estime qu'une évaluation indépendante et transparente s'impose avant toute décision.
Un mandat confié au BAPE permettrait notamment d'examiner :
– les impacts sanitaires associés à la prolongation du régime d'exception ;
– les coûts collectifs assumés par la population et le système de santé ;
– les retombées économiques réelles de la Fonderie Horne pour Rouyn-Noranda, l'Abitibi-Témiscamingue et le Québec ;
– les scénarios et solutions permettant de concilier activité économique, protection de la santé publique et respect des normes environnementales.
Demander un BAPE, ce n'est pas opposer l'économie à la santé. C'est reconnaître que lorsqu'une décision publique comporte des conséquences aussi importantes pour une population, elle doit être prise à la lumière d'une information complète, indépendante et accessible à toutes et tous.
Avant de prolonger jusqu'en 2033 un régime d'exception unique au Québec, le gouvernement a la responsabilité de démontrer que sa décision repose sur l'intérêt public et sur l'ensemble des faits. Dans un dossier qui touche à la santé, à l'environnement et à la confiance du public envers ses institutions, la transparence ne devrait jamais être facultative.
À propos de Mères au front
Mères au front est un mouvement citoyen regroupant des milliers de mères, de grand-mères et d'allié·es qui agissent pour protéger les conditions de vie des générations présentes et futures face à la crise climatique et environnementale.
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Des Terres des Sœurs de la Charité à l’Agro-parc, une agriculture résolument en marche !
Le 29 mai dernier, le gouvernement québécois présentait l'Alliance Agro-parc Québec, un regroupement de cinq partenaires : Agrinova (un centre collégial de transfert de technologie en agriculture), l'Université Laval, l'Institut de recherche et développement en agroenvironnement, Moisson Québec et l'UPA Capitale-Nationale-Côte-Nord. Ce quintet sera dorénavant chargé de la gestion du parc d'innovation agricole (agro-parc) sur les anciennes Terres des Sœurs de la Charité, à Beauport.
Photo Marie-Ève Lancup - nov. 2019
Cette annonce est une excellente nouvelle, attendue depuis longtemps. Rappelons que les Terres des Sœurs de la Charités sont restées protégées grâce à une importante mobilisation sociale. Elle a commencé dès leur achat par le groupe Dallaire en 2014 et s'est poursuivie au moins jusqu'à leur acquisition par le gouvernement québécois en 2022. Autrement, ces terres seraient sans doute aujourd'hui couvertes de bungalows et de condos.
Pour l'année 2026, une aide financière de 400 000$ aidera au démarrage de certaines activités, entre autres des projets de recherche et d'expérimentation sur une quarantaine d'hectares. Par ailleurs, une centaine d'hectares seront en rotation et, dans l'immédiat, dédiés à une agriculture commerciale, avec du soya et des prairies en fourrage. Dès 2025, une production maraîchère de proximité était amorcée sur deux parcelles de cinq hectares : la Ferme urbaine sociocommunautaire écologique (FUSÉ) approvisionne des organisations qui luttent contre l'insécurité alimentaire et la Ferme des Ambassadeurs produit des légumes exotiques pour des besoins spécifiques du marché régional.
Malgré le rôle prépondérant et persistant joué par la population dans la sauvegarde de ces terres, il semble qu'aucun rôle ne lui soit actuellement attribué au sein de l'équipe de l'Alliance Agro-Parc Québec. Une participation directe des citoyens et citoyennes dans les processus décisionnels serait pourtant bénéfique, surtout dans le cadre d'un agro-parc qui se veut inclusif et garant de pratiques agricoles innovatrices, viables, axées sur une alimentation accessible, saine et de proximité. Ces objectifs sont notamment ressortis d'un exercice de concertation mené en 2022-2023 par les AmiEs de la Terre de Québec auprès de plus de 200 personnes et/ou groupes.
Selon les consultations du MAPAQ, le rôle souhaité pour ces terres va dans le même sens : qu'elles soient nourricières et permettent un approvisionnement local en aliments de qualité, dans une perspective d'innovation. Or, la première rotation de culture prévue inclut la production de soya, partiellement pour l'exportation. Ce choix étonne l'Institut Jean-Garon : c'est une occasion manquée de sortir du tandem de rotation soya/maïs qui prédomine au Québec, soutenu par des politiques agricoles désuètes, alors que notre territoire ne produit pas suffisamment de céréales pour nourrir sa population. Soulignons que la majorité de nos aliments ont voyagé 2 500 km avant d'être consommés.
La mobilisation soutenue de dizaines de groupes et de centaines de citoyens et citoyennes durant toutes ces années a démontré que les Terres des Sœurs de la Charité sont perçues comme un précieux bien collectif. Maintenant qu'elles sont une propriété publique, Voix citoyenne se demande quelles mesures d'accessibilité assureront la « découvrabilité » de ces lieux et ce, dans le respect des activités de recherche, d'expérimentation et de production. Quelles actions permettront aussi l'atteinte d'objectifs éducatifs, pour que la population apprenne à mieux se nourrir avec une agriculture de proximité ? Rappelons que le MAPAQ avait organisé au printemps 2024 une activité de découverte du site mais une mini-tempête de vent en avait causé l'annulation.
Les AmiEs de la Terre, l'Institut Jean-Garon et Voix citoyenne rappellent la forte dimension sociale et communautaire déployée par les activités des Sœurs de la Charité pendant plus de cent ans sur ces terres cultivées sans interruption depuis l'époque de la Nouvelle-France. Nous avons le devoir collectif de perpétuer cette mission.
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Lock-out violent en 1976 chez Alcan Les travailleur(se)s se souviennent
Le 3 juin dernier, une soixantaine d'ex-travailleur(se)s d'Alcan participaient à une marche commémorant le cinquantième anniversaire du lock-out de plus de cinq mois décrété par Alcan. Ce conflit est emblématique de l'atmosphère des années 70.
Germain Dallaire
Les années 70 ont été tumultueuses dans les usines Alcan. D'un côté, Alcan était en mode réaction allant même jusqu'à contester la juridiction du Tribunal québécois du travail en judiciarisant les problèmes de relation de travail. D'un autre côté les travailleurs étaient constitués en bonne partie de baby-boomers plutôt allergiques à l'autoritarisme brutal. Le contexte mondial était également explosif avec les deux chocs pétroliers, l'hyper inflation et la loi anti inflation du gouvernement Trudeau contrôlant les salaires.
Le feu couvait depuis le début des années 70 alors que les arrêts de travail illégaux se multipliaient. Alcan avait préparé son coup de longue date en stockant du métal. Il n'y avait pas de loi anti-scab et Alcan était même allé jusqu'à engager des lutteurs pour faciliter l'entrée de ce qu'il appelait ses cadres. La SQ a été omniprésente tout le long du lock-out mais le paroxysme a été atteint le 14 octobre alors qu'un hélicoptère de la SQ ont fait pleuvoir les bombes lacrymogènes sur les manifestants et que les policiers anti-émeute ont chargé. La sauvagerie de l'intervention a définitivement fait basculer l'opinion publique du côté des travailleur(se)s. Un mois plus tard, une convention collective était signée. Les travailleurs restaient sur leur faim mais rentraient la tête haute pavant la voie à un remake trois ans plus tard dans le cadre d'une grève cette fois-ci choisie par les travailleurs. Le 15 novembre, le PQ était élu et la loi anti-scab votée.
Sur la vidéo qui suit, l'allocution de l'organisateur de la manif Mishell Potvin.
https://www.facebook.com/reel/1492533319018896
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La CSN veut recentrer le débat sur les vrais leviers du français
Dans son rapport annuel, publié ce matin, le Commissaire à la langue française, Benoit Dubreuil, met l'accent sur une francisation plus soutenue et sur une intégration des personnes migrantes, des objectifs que la CSN appuie. La centrale déplore toutefois l'importance démesurée accordée à l'immigration, alors que d'autres facteurs mériteraient une attention accrue.
3 Juin 2026
Tiré de l'infolettre de la CSN En Mouvement
https://www.csn.qc.ca/actualites/la-csn-veut-recentrer-le-debat-sur-les-vrais-leviers-du-francais/
La CSN soutient que la francisation des personnes en milieu de travail est un levier important pour favoriser l'intégration et permettre de pratiquer et de socialiser en français. « Nous notons avec satisfaction que le tout récent rapport sur la francisation en entreprise conclut que les mécanismes actuels ne permettent pas d'atteindre les objectifs de francisation dans le secteur privé, faute d'engagement de la majorité des employeurs et vu les lacunes dans l'accompagnement offert par l'Office québécois de la langue française, dont les exigences n'ont guère évolué depuis 1977 », affirme la présidente de la CSN, Caroline Senneville.
Pour cela, le gouvernement devra réinvestir dans les programmes qu'il a fermés, dont celui du Cégep de Saint-Laurent. C'est une quinzaine de postes de perdus, des animatrices et animateurs ainsi que des professionnel-les dédiés à la francisation dans cet établissement seulement.
La CSN souligne le silence du commissaire concernant la francisation des personnes dans les milieux de travail du secteur public, dont le devoir d'exemplarité a aussi été examiné dans un récent rapport. Pourtant, le droit de travailler en français reste le même et le gouvernement, comme employeur, se doit de faire meilleure figure que le secteur privé, face à la situation constatée par les syndicats CSN dans la santé et les services municipaux, par exemple, où nombre de personnes n'auraient pas le français requis pour accomplir leurs tâches.
L'importance du Programme de l'expérience québécoise pour notre langue
« Tous les jours, nous voyons des nouvelles qui relatent l'histoire de travailleurs étrangers, intégrés à leur milieu de vie, obligés de quitter le Québec parce que leur permis de travail est arrivé à échéance. Le commissaire le recommande, il faut prioriser les candidats qui vivent déjà ici et qui parlent français. Le gouvernement avait promis de rouvrir le PEQ pour les sélectionner, mais il tarde à le faire », soutient la présidente de la CSN.
Notre langue, notre culture
La CSN déplore le grand nombre de recommandations concernant l'immigration au détriment d'autres enjeux qui fragilisent le français au Québec. La centrale syndicale ne partage pas plusieurs de ces analyses et positions en matière d'immigration et de droit international à l'asile, estimant qu'elles débordent parfois du champ linguistique.
« D'autres problématiques auraient pu faire l'objet de plus de recommandations. On n'a qu'à penser aux géants du web qui diffusent du contenu en anglais », dénonce Caroline Senneville. Le commissaire le souligne, mais pas assez, selon la centrale. Il faut s'assurer que notre culture rayonne davantage, et ce, grâce au soutien financier et législatif des gouvernements.
Participation syndicale, participation sociale
En terminant, la CSN, dont le nombre de membres a grimpé à 350 000 au cours des trois dernières années, joint sa voix à celle du commissaire pour que le déploiement de Francisation Québec soit complété rapidement.
Cela implique, entre autres, l'introduction d'un nouveau volet à son offre, soit l'apprentissage informel par la participation sociale, comme le recommande le commissaire. « Ceci correspond bien à l'expérience et à la volonté syndicale d'accroître la participation et la représentation des personnes immigrantes dans notre mouvement », conclut la présidente de la CSN.
À propos
Fondée en 1921, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) est une organisation syndicale qui œuvre pour une société solidaire, démocratique, juste, équitable et durable. À ce titre, elle s'engage dans plusieurs débats qui concernent de près la société québécoise. Elle rassemble plus de 1600 syndicats et quelque 350 000 travailleuses et travailleurs, lesquels sont réunis sur une base sectorielle ou professionnelle dans 8 fédérations, et sur une base régionale dans 13 conseils centraux, avec près de 30 points de service au Québec et au Canada.
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Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment
On tombe sur la vidéo presque par hasard. À l'écran apparaissent deux personnages masqués, dont l'esthétique oscille entre l'artisanal, l'absurde et l'inquiétant. Ils commencent à jouer. La guitare ne sonne pas comme on s'y attendrait. Certaines notes semblent se loger « entre » les notes que nous connaissons. La batterie avance avec précision, mais pas toujours sur des chemins prévisibles. La première réaction est la perplexité. La deuxième, la curiosité. Et, avant même de l'avoir décidé, on continue à regarder.
Tiré de The conversation.
C'est en partie ce qui explique le phénomène récent d'Angine de poitrine, un duo expérimental québécois qui s'est particulièrement fait remarquer par sa combinaison de rock mathématique, de masques en papier mâché, d'humour surréaliste et d'utilisation de guitares microtonales. Leur passage à KEXP en a fait une curiosité virale : non seulement pour leur son, mais aussi pour la difficulté de les ranger dans une case connue.
Du point de vue de la psychologie, ce cas est fascinant, car il nous force à poser une question plus large : pourquoi peut-on aimer une musique qu'on ne sait pas, au départ, comment interpréter ?
Le cerveau n'écoute pas : il prédit
Écouter de la musique, ce n'est pas recevoir des sons passivement. Le cerveau anticipe. Il s'attend à ce qu'une mélodie continue dans une certaine direction, à ce qu'une tension harmonique se résolve, à ce qu'un rythme retombe à un moment donné. Une grande partie du plaisir musical vient de ce jeu délicat entre confirmation et surprise.
Quand tout est trop prévisible, la musique s'aplatit. Quand tout est trop imprévisible, elle bascule dans le chaos. Entre ces deux extrêmes se trouve une zone particulièrement fertile : la musique qui défie nos attentes sans pour autant les détruire. Des études sur la prévisibilité, l'incertitude et le plaisir musical ont montré que nous tendons à préférer des niveaux intermédiaires de complexité : suffisamment d'ordre pour nous orienter, suffisamment de surprise pour nous tenir en haleine.
C'est précisément ce terrain qu'Angine de poitrine occupe. Leurs chansons peuvent sembler étranges, mais elles ne sont pas du pur désordre. Il y a de la répétition, du rythme, des motifs, une énergie physique. La batterie offre une structure reconnaissable tandis que la guitare instille une sensation d'instabilité. Le résultat est un mélange psychologiquement efficace : l'auditeur ne saisit pas tout à fait ce qui se passe, mais il n'est pas non plus complètement perdu.
Les microtons : quand une note semble être à sa place
L'utilisation des microtons mérite qu'on s'y attarde. Dans la musique occidentale courante, l'octave est divisée en douze demi-tons. Le piano, la guitare standard ou la grande majorité de la pop s'inscrivent dans ce cadre. La musique microtonale, elle, utilise des intervalles plus petits ou différents de ceux qu'impose ce système.
C'est pourquoi une guitare microtonale peut sembler, à la première écoute, « désaccordée ». Mais cette impression ne signifie pas nécessairement qu'elle l'est. Elle signifie que le cerveau compare ce qu'il entend à ses schémas antérieurs. Si une note atterrit là où notre oreille – façonnée par notre culture – ne l'attendait pas, nous l'interprétons comme une bizarrerie, une tension, voire une erreur.
Les recherches sur l'apprentissage d'intervalles microtonaux inconnus montrent que des auditeurs occidentaux sans formation particulière peuvent se familiariser avec des gammes inhabituelles par la simple exposition. Ce qui semble étrange au départ devient progressivement intelligible. Le goût musical n'est pas qu'une préférence spontanée : c'est aussi un apprentissage perceptif.
D'autres travaux sur les accords microtonaux peu familiers suggèrent que notre réponse affective à ces sons dépend autant de propriétés acoustiques internes que d'habitudes acquises par exposition culturelle. Autrement dit : nous n'écoutons pas seulement avec nos oreilles, mais aussi avec toute l'histoire musicale que nous portons en nous.
Le malaise peut aussi être esthétique
Ce qu'Angine de poitrine ne fait pas, c'est éliminer le malaise. Ce qu'ils font, c'est l'intégrer à l'expérience. Cela rejoint une idée centrale de la psychologie de la musique : le plaisir ne vient pas uniquement de ce qui est agréable, doux ou familier. Il peut aussi naître de la tension, de l'ambiguïté et de la résolution partielle d'une attente.
La musique active des circuits cérébraux liés à la récompense, à l'anticipation et à l'émotion. Des études en neurosciences sur le plaisir musical et la prédiction ont suggéré que ce plaisir surgit quand le cerveau détecte des schémas, génère des attentes, puis constate des écarts significatifs par rapport à celles-ci. Ce n'est pas seulement ce qui sonne bien qui nous touche ; c'est ce qui nous oblige à réorganiser ce que nous nous attendions à entendre.
C'est pourquoi une proposition apparemment difficile peut devenir addictive. La première écoute produit l'étrangeté. La deuxième permet de reconnaître un motif. La troisième transforme l'étrange en familier. Au fil de ce parcours, le cerveau récolte une petite récompense : il a partiellement apprivoisé le chaos.
Voir change ce qu'on entend
Angine de poitrine, ce n'est pas que du son. C'est de l'image, du geste, du théâtre, des personnages. Les masques, l'esthétique absurde et la présence physique des interprètes influencent la façon dont on écoute. Des recherches sur la perception musicale en tant qu'expérience multisensorielle ont montré que les éléments visuels d'une performance ne sont pas de simples ornements : ils peuvent modifier l'interprétation émotionnelle, structurelle et esthétique de ce qu'on entend.
Ce n'est pas pareil d'écouter une pièce microtonale hors contexte et de la voir jouée par deux personnages qui semblent sortir tout droit d'un rituel à la fois comique et artisanal. L'image peut servir de clé de lecture : ce n'est pas une erreur, c'est un jeu ; ce n'est pas de la maladresse, c'est de l'intention ; ce n'est pas du bruit, c'est un langage. Plusieurs études ont d'ailleurs montré que l'information visuelle influe sur l'évaluation d'une performance musicale et que les gestes de l'interprète modifient ce que nous percevons.
Dans un écosystème saturé de musique lisse et de recommandations algorithmiques, cette dimension physique et scénique prend tout son sens. Angine de poitrine semble offrir quelque chose de difficile à simuler : la présence, la singularité manuelle, l'imperfection signifiante. Le sentiment que « ça se passe vraiment » fait partie de l'attrait, surtout dans un contexte où la musique en direct reste associée à l'authenticité, à l'identité et au lien social.
L'étrange comme refuge face au prévisible
Le succès d'Angine de poitrine tient peut-être à un paradoxe contemporain. Jamais nous n'avons eu accès à autant de musique et, pourtant, une grande partie de l'expérience culturelle semble de plus en plus optimisée pour ne pas déranger. Les plates-formes apprennent nos préférences et nous renvoient des variations de ce que nous aimions déjà. La surprise est administrée à dose homéopathique.
C'est pourquoi, quand surgit quelque chose qui brise le moule sans renoncer au rythme, à la virtuosité et à l'humour, le cerveau dresse l'oreille. Non pas parce qu'il comprend immédiatement le code, mais parce qu'il détecte une occasion d'exploration.
Angine de poitrine ne prouve pas que tout ce qui est étrange finit par plaire. La singularité seule ne suffit pas. Ce qui fonctionne, c'est la combinaison : déviation et structure, microtons et groove, masque et précision, déconcertement et plaisir physique.
Au fond, ce n'est peut-être pas malgré notre incompréhension que nous aimons cette musique. C'est grâce à elle.

Découvrir le marxisme écologique
Découvrir c'est laisser de côté les formules et les simplifications pour se confronter directement aux textes. Sur une autrice, sur un auteur, sur une question, la collection Découvrir présente dix textes, commentés et mis dans leur contexte, proposant au lecteur des pistes pour aller plus loin.
Les textes rassemblés ici présentent les principaux auteurs et concepts du marxisme écologique parmi lesquels James O'Connor sur la seconde contradiction du capitalisme, John Bellamy Foster sur la rupture du métabolisme de l'homme et de la nature, Kohei Saito sur le communisme de décroissance, Michael Löwy sur l'écosocialisme ou Andreas Malm sur le capitalisme fossile. L'ouvrage éclaire les liens des marxismes écologiques avec d'autres courants, notamment l'écoféminisme (Ariel Salleh, Maria Mies) et explicite ses enjeux politiques actuels.
Alexis Cukier est maître de conférences en philosophie à l'université de Poitiers.
Paul Guillibert est chargé de recherche en philosophie au CNRS – Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Table des matières
Un nouveau marxisme pour la révolution écologique. Introduction . . . .7
1. Travail et limites naturelles Ted Benton . . . . 23
2. La seconde contradiction du capitalisme . . . . James O'Connor . . . .37
3. Les paysannes dans la division sexuelle du travail Maria Mies . . . .53
4. Écoféminisme et socialisme Ariel Salleh . . . .67
5. Le métabolisme de l'homme et de la nature et sa rupture John Bellamy Foster . . . . . . . . . . . . . .83
6. Le communisme de décroissance Kohei Saito . . . .97
7. Écosocialisme ou catastrophe Michael Löwy . . . .113
8. Les origines historiques du capital fossile . . . . Andreas Malm . . . .127
9. L'écologie-monde du capitalisme Jason W. Moore . . . . 143
10. Le travail de la nature Alyssa Battistoni . . . . 157
ISBN : 9782353671229
Collection : Les propédeutiques
Paru (en France) le 22/08/2025
176 pages
À lire
Un extrait de l'introduction, publié sur ContreTemps et que vous pouvez retrouver par ici !
Un entretien entre Alexis Cukier et Céline Marty pour L'Humanité à propos des liens entre marxisme et luttes écologiques, juste là !
L'entretien fleuve réalisé par Léa Dang avec Paul Guillibert pour Socialter, à retrouver ici.
L'entretien réalisé par Rémi Noyon avec Paul Guillibert pour Le Nouvel Obs, à retrouver ici.
L'article de Léa Guedj sur les alliances écologistes et ouvrières avec Paul Guillibert pour Reporterre, à retrouver ici.

La sauvagerie sadique à l’œuvre : l’offensive de Trump et Rubio contre Cuba
Le sadisme barbare du régime Trump, qui s'attaque à Cuba par la famine pour provoquer un changement de régime, apparaît clairement lorsque l'on examine les circonstances et le contexte.
Tiré de Inprecor
3 juin 2026
Par David Finkel
Les controverses internes à la gauche au sujet du caractère du gouvernement et de l'État cubains sont complètement hors de propos face à la brutalité dont font preuve les États-Unis. L'État et le gouvernement impérialistes américains, ce sont eux qui doivent être traduits en justice.
C'est cet État et ce régime Trump qui se vantent d'avoir fait exploser plus de cinquante bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique oriental, sous le prétexte mensonger qu'ils « transportaient de la drogue », tuant près de deux cents personnes, dont des victimes de bombardements « à double frappe » — dans la plupart des cas, probablement des bateaux de pêche — sans la moindre preuve, et encore moins de procédure judiciaire.
Ce même régime a maintenant mis en accusation l'ancien président et ministre de la Défense cubain Raúl Castro pour avoir fait abattre il y a trois décennies trois avions de l'organisation d'exilés cubains « Brothers to the Rescue ».
Cela n'a rien à voir avec la justice ou une quelconque menace pour la sécurité nationale, mais relève du pouvoir impérialiste brut, tel qu'il s'exerce dans le cadre de la « doctrine Monroe » sous une présidence américaine en perdition, combiné au zèle fanatique de Marco Rubio, possédé possédé qu'il est par son complexe du sauveur et son obsession de « sauver Cuba du communisme ».
Cette arrogance s'est pleinement manifestée avec l'enlèvement de l'ancien dirigeant vénézuélien Maduro. Trump s'attendait à reproduire cet exploit en Iran — sans tenir compte d'un détail : Téhéran avait la capacité de riposter. (Il faut reconnaître que celles et ceux d'entre nous qui savaient que les absurdités de Trump en matière de droits de douane et de réductions d'impôts porteraient préjudice à l'économie américaine ont sous-estimé son potentiel à faire s'effondrer l'économie mondiale tout entière.)
Dévastation généralisée
Plus largement, l'assaut américain contre Cuba est un avertissement délibéré à l'intention de tout mouvement ou gouvernement progressiste actuel ou futur en Amérique latine. Aujourd'hui, la vie des enfants cubains, des femmes enceintes et de toutes les personnes qui auraient besoin de soins de santé, et qui meurent faute d'électricité et de fournitures médicales, constitue un sacrifice humain sur l'autel de la rapacité et de l'idéologie impérialistes.
Il fut un temps où le Cuba postrévolutionnaire représentait une sorte de défi radical à l'hégémonie américaine, ou tout au moins représentait ce qui était appelé la « menace de l'exemple » de Cuba, avec ses avancées en matière d'éducation et de santé publique. En toute honnêteté, une telle « menace » a pris fin il y a longtemps avec la défaite des révolutions d'Amérique centrale dans les années 1980, puis la désintégration de l'Union soviétique en 1991.
Les trente-cinq années qui ont suivi, à commencer par la « période spéciale » d'austérité et de privations du début des années 1990, ont été marquées par une lutte pour préserver l'indépendance et la viabilité économique de Cuba dans un contexte de menace constante, ainsi que par des vagues d'émigration. C'est dans ces circonstances que s'est produit la destruction des avions pilotés par des exilés en 1996.
Ces vols de « Brothers to the Rescue », quelle que soit l'aide humanitaire qu'ils auraient pu apporter aux bateaux de réfugiés au début des années 1990, constituaient également des provocations délibérées contre la souveraineté de Cuba. Ils entretenaient des liens opaques avec la CIA et le FBI, dont certains ont été révélés par des agents du gouvernement cubain qui avaient infiltré le groupe.
En 1996, en pénétrant dans l'espace aérien cubain et en larguant des tracts au-dessus de La Havane, ils s'étaient lancés dans une opération à haut risque qui s'est terminé tragiquement.
Cela justifiait-il que l'armée de l'air cubaine abatte de petits avions civils ? À mon avis, clairement non — quelles que soient leurs intentions malveillantes ou provocatrices, ces vols ne constituaient pas une menace imminente pour la sécurité ni sur le plan militaire.
Cuba pouvait certainement les intercepter sans recourir à de telles méthodes. L'impact politique en fut désastreux, entraînant des sanctions anti-cubaines encore plus sévères, adoptées par un accord « bipartisan » entre l'administration Clinton et la direction républicaine du Congrès
Cette destruction en vol aurait-elle justifié une enquête indépendante ? Peut-être — dans un monde différent, doté d'un organisme habilité à la mener. Dans le monde réel, le gouvernement et le système judiciaire des États-Unis ne remplissent pas cette fonction et ne sont pas habilités à poursuivre Cuba ou ses responsables pour cette affaire ou toute autre. C'est l'impérialisme américain qui devrait être mis en cause.
Il y a des exilé.es cubain.es, et pas seulement des extrémistes de droite, qui pensent que Trump et Rubio vont « libérer » l'île. Ils devraient regarder ce qui se passe au Venezuela, où le régime policier post-chaviste de Maduro reste en place, sous une nouvelle direction à la solde de Washington, et où persistent des conditions de vie désastreuses.
L'intention de s'en prendre à Cuba s'inscrit dans le cadre du projet qui vise à asservir toute l'Amérique latine à la domination et à l'emprise des multinationales, en particulier des grandes entreprises américaines, au mépris de la démocratie. C'est là une voie rapide qui mène à la ruine de l'hémisphère, et cela accroît considérablement les enjeux.
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro. Source : Solidarity, 28 mai 2026
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L’emprise
Ceux qui te font croire qu'on t'autorise
à sortir du cadre qui te catégorise
te marginalise, te déshumanise
pour ariver à leurs fins, t'utilisent,
te méprisent, t'accessoirisent
Ceux qui te courtisent te disent
"vas-y extériorise ce qui te paralyse
sors du placard ce qui te fragilise"
tirent profit de ce qui te précarise
capitalisent sur ce qui polarise
Ceux qui te font croire qu'on te valorise
dans l'arène, temporisent
pour éviter toute méprise
en misant sur ce qui te singularise
tes cicatrices, les contextualise
Quand ceux qui médiatisent vulgarisent
l'emprise de celui qui te terrorise
te brutalise, te dévalise, te colonise
des crimes commises, on banalise minimise, dépersonnalise, ironise
Ceux qui te déstabilisent
se contredisent, se désolidarisent
à la première brise
On te radicalise, te culpabilise, te brise
Rien à foutre de ce qui te caractérise
Il serait grand temps que tu dégrises !
Zaz pitit Dessalines
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Sororité, inconditionnelle ou pas ?
La solidarité entre les femmes est un idéal difficile à mettre en pratique concrètement. Et souvent celles qui prêchent la sororité à tout bout de champ ne sont pas celles qui la pratiquent le plus.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/07/sororite-inconditionnelle-ou-pas/?jetpack_skip_subscription_popup
Je ne prêche pas la sororité absolue et inconditionnelle, parce que je sais par expérience qu'il y a des obstacles majeurs à l'application féministe de ce mot d'ordre : d'abord, les différences sociales, culturelles etc, qui existent entre les femmes, qui font que leurs intérêts ne coïncident pas nécessairement tout le temps. C'est précisément ce que prend en compte le féminisme intersectionnel.
D'autre part, si l'on est féministe, on ne peut pas être solidaire inconditionnellement de toutes les femmes : doit-on être solidaires de ces femmes, dont j'ai parlé plusieurs fois, qui ont causé des dommages considérables aux autres femmes, sont mêmes responsables de l'aggravation des violences qu'elles subissent, voire de leur mort. Ces femmes qui en Russie ont proposé et fait passer la loi décriminalisant les violences conjugales, et aux EU ont fait campagne pour l'interdiction de l'avortement ? Evidemment non. Il est logique de tracer une ligne au delà de laquelle ce mot d'ordre de sororité devient antiféministe, et cette ligne c'est si les idées et les actes de ces femmes mettent clairement en danger les autres femmes.
En fait, souvent, ce mot d'ordre d'inclusivité totale et de sororité inconditionnelle n'est qu'un slogan ronflant que les féministes libérales mettent en avant parce qu'au niveau théorique, elles n'ont rien d'autre, et surtout pas d'analyses féministes solides à proposer. Et généralement ne lisent pas, voire ne connaissent pas les analyses des livres des féministes qui nous ont précédées et à qui nous devons notre prise de conscience et notre niveau de compréhension actuel des formes multiples de notre oppression. Le féminisme qui insiste pour inclure les pires ennemis des femmes dans ses rangs est au service des masculinistes.
Tout féminisme qui ne commence pas par une prise de conscience et une énonciation de certaines vérités désagréables, en particulier sur ces institutions d'exploitation que sont l'hétérosexualité et la maternité en système patriarcal et qui traite ces institutions comme des vaches sacrées intouchables qui ne doivent jamais être questionnées n'est qu'une imposture. Le féminisme DOIT DERANGER, secouer le cocotier des stéréotypes et des normes. Sinon, on vous fait perdre votre temps.
Le féminisme gentil, propre sur lui et consensuel est rassurant parce qu'il n'implique pas de remises en cause radicales de votre conception des rapports sociaux, en particulier entre hommes et femmes. Il ne touche pas à l'hétérosexualité, ni au couple, ni à la maternité qui sont les principaux instruments d'exploitation des femmes. Donc en refusant de les mettre en question, il contribue à perpétuer cette exploitation.
Et remettre en question les certitudes sur lesquelles on a basé sa vie, c'est douloureux sur le moment mais c'est protecteur à terme. Tandis que s'accrocher à ses illusions et se réfugier dans le déni et la dénégation, c'est confortable sur le moment mais à terme ça vous expose, l'exemple de Gisèle Pelicot est très parlant à ce sujet. Déplorer les effets dont on chérit les causes, c'est la formule même du féminisme libéral.
(c'est un com que j'ai posté sur un fil de discussion sur FB mais moi et d'autres féministes arrivent à un point de saturation par rapport au fun feminism libfem qui marque des points en cette période régressive actuelle. Ce libfem refuse absolument le questionnement de certaines institutions patriarcales, questionnement qui était central au féminisme il y a 60 ans, et ose taxer ce questionnement d'extrémiste, ce qui est un non-sens absolu)
Francine Sporenda
https://sporenda.wordpress.com/2026/04/30/sororite-inconditionnelle-ou-pas/
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AMOUR, un mot genré
Des amies ont déclaré, sur un autre fil, qu'elles sont sûres d'avoir été aimées par les hommes qui ont partagé leur vie. C'est fort possible, et je le leur souhaite – mais la question n'est pas là.
Tiré de Entre les ligneset les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/02/amour-un-mot-genre/?jetpack_skip_subscription_popup
Ce qui était discuté sur ce fil était le fait que non seulement les femmes sont censées accorder un très grande place dans leur vie à l'amour – ce qui n'est pas attendu des hommes – mais que le mot « amour » n'a pas le même sens au féminin, qu'il implique pour elles des exigences bien plus importantes et des comportements très différents de ce qu'il implique pour les hommes.
Pour les hommes, la mise en couple implique l'accès, voire le droit, à différents services gratuits fournis par la partenaire : services domestiques, sexuels, émotionnels, reproductifs, soin des enfants, et bien sûr la charge mentale d'organiser tout ça. Services qui leur coûteraient une somme considérable s'ils devaient rémunérer leur partenaire pour tout ça : 6 400 Euros par mois d'après cette estimation du Figaro (1).
Qu'est ce qu'aimer implique pour un homme, qu'est ce qu'il est censé apporter dans le couple ? Autrefois, comme je l'ai rappelé, en échange de tous ces services gratuits, il entretenait financièrement sa femme. Maintenant, les femmes travaillent à l'extérieur, ont un salaire, elles ne sont plus entretenues par leur conjoint. Donc dans le couple moderne, la femme est encore plus exploitée que dans celui de l'époque de nos grand-mères.
Et je demande, on sait ce qu'apportent les femmes dans le couple moderne, mais qu'est ce que les hommes y contribuent ? Qu'est ce qu'ils sont supposés faire pour leur partenaire ? L'institution du couple bénéficie-t-elle également aux deux conjoints, y-a-t-il une vraie réciprocité, ou y en a-t-il un qui en retire bien plus que l'autre ? En particulier :
– est ce que la majorité des hommes abandonnent, au moins temporairement, leur travail pour élever leurs enfants ?
– est-ce qu'ils abandonnent souvent leur job/carrière pour suivre leur conjointe quand elle est envoyée dans une nouvelle ville ou pays pour son nouveau job ?
– est ce qu'ils acceptent de travailler pour assurer la vie matérielle du couple pendant que leur conjointe fait des études supérieures longues (médecine par exemple) ? J'ai eu des exemples de telles situations autour de moi où des femmes gagnaient un salaire/entretenaient leur conjoint pour lui permettre de terminer ses études.
– est-ce qu'ils se forcent souvent à faire des câlins ou même à avoir des relations sexuelles que leur femme désire mais dont ils n'ont pas envie ?
– est-ce qu'ils assument la charge mentale de la répartition des corvées quotidiennes dans le couple ?
– est-ce qu'ils partagent à 50/50 ces corvées quotidiennes ?
– est-ce qu'ils lavent et repassent eux-mêmes leurs linge et vêtements ?
– est-ce qu'ils s'occupent vraiment de leurs enfants, sauf pour des activités ludiques, faire la lecture, etc ? Est-ce qu'ils partagent à 50/50 les corvées quotidiennes relatives aux enfants (emmener et ramener de l'école, voir les professeurs, prendre les RDV médicaux et y emmener les enfants, acheter leurs vêtements, leurs fournitures scolaires, les aider pour leurs devoirs etc.) ?
– est ce qu'ils se sont relevés la nuit quand leur bébé criait, ont partagé 50/50 les couches à changer ?
– est ce qu'ils vous ont longuement écoutée et soutenue émotionnellement quand vous alliez mal, quand vous étiez déprimée, que vous aviez des ennuis au travail ?
– est-ce qu'ils sont jamais intervenus pour vous protéger contre les agressions et le harcèlement d'autres hommes, y compris sur les RS ?
– après la fin de votre relation, ont-ils continué à s'occuper de leurs enfants et à payer régulièrement leur pension alimentaire ? (près de 40% des hommes ne le font pas).
– est-ce que ces hommes dont vous dites qu'ils vous ont aimées ont fait quoi que ce soit de concret pour soutenir les droits des femmes et les mouvements qui les défendent ?
Ma liste est probablement incomplète, complétez-la à volonté.
Mais ça donne déjà une idée du fait que même si un homme vous aime, son amour implique beaucoup moins d'obligations envers vous que celles que la société attend d'une femme envers l'homme qu'elle aime.
Francine Sporenda
https://sporenda.wordpress.com/2026/04/28/amour-un-mot-genre/
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Propagande masculiniste : comment les violences deviennent légitimes
La propagande masculiniste ne repose pas seulement sur la désinformation ou les discours de haine. Elle se fonde principalement sur un monopole d'interprétation du réel visant à naturaliser la domination masculine et à légitimer la violence. Comprendre ces ressorts et leurs relais constitue déjà un premier pas pour y résister.
Tiré de entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/29/propagande-masculiniste-comment-les-violences-deviennent-legitimes/
On me demande souvent comment lutter contre la propagande masculiniste. La réponse attendue est généralement technologique ou législative : modération algorithmique, intelligence artificielle, interdiction des réseaux sociaux pour certains publics, criminalisation des discours de haine, renforcement des dispositifs de surveillance. Réduire la propagande masculiniste uniquement comme un problème de contenus à supprimer conduit à passer à côté de son enjeu central : elle constitue un outil destiné à produire, justifier et imposer la domination masculine, en façonnant les représentations du réel, entre autres, en normalisant les violences masculines.
Faute de travail de fond sur les représentations médiatiques des violences fondées sur le genre, les rapports de pouvoir qui structurent la circulation de l'information et les mécanismes de légitimation propres aux milieux radicaux masculinistes, les réponses attendues (technosolutionnistes, répressives) risquent d'être au mieux inefficaces, au pire contreproductives ou liberticides.
Ce travail de fond implique notemment d'interroger le rôle des médias dans la circulation de ces cadres interprétatifs. Pour ce faire, ce texte revient d'abord sur les enjeux de la propagande et sur les limites des approches contemporaines, avant d'analyser les principales logiques structurant la propagande masculiniste : fabrication d'identités collectives, construction de menaces, captation de l'autorité et légitimation du passage à l'acte. Il s'achève enfin sur les enjeux journalistiques et médiatiques liés aux représentations des violences fondées sur le genre qui peuvent participer à normaliser la terreur masculiniste.
L'enjeu de la propagande
Avant d'analyser les spécificités de la propagande masculiniste, il convient de revenir aux bases de ce qu'est la propagande et aux limites des approches contemporaines censées la combattre. Dans le champ des propaganda studies, la propagande est généralement définie comme une tentative délibérée et systématique de façonner les perceptions, orienter les comportements et produire des formes d'adhésion au service d'intérêts politiques. Elle désigne donc des dispositifs de persuasion de masse visant à produire de la légitimité pour imposer des cadres d'interprétation du réel afin de conditionner les réflexes collectifs dans la défense des intérêts politiques, commerciaux ou idéologiques.
Toute persuasion de masse n'est pas nécessairement néfaste aux démocraties inclusives. Penser : les campagnes de santé publique, de diffusion de programmes électoraux ou de luttes pour l'égalité. La problématique n'est donc pas l'existence de dispositifs de persuasion de masse en tant que tels, mais la manière dont ils participent – ou non – à des dynamiques susceptibles de menacer l'ordre public, démocratique, de renforcer des rapports de domination ou de légitimer la commission des violences à l'égard des personnes.
Pourtant, en France, les approches dominantes de lutte contre les menaces informationnelles tendent à définir le caractère problématique ou illicite de la propagande, non pas à partir de ces éléments moraux, mais à partir de critères de véracité ou de territorialité. En grossissant le trait : est légitime ce qui est factuel et français. Ce cadre d'analyse tend à invisibiliser des manipulations du réel produites par des acteurs locaux, ainsi que des narratifs reposant sur des éléments factuellement exacts, mais sélectionnés, hiérarchisés ou décontextualisés afin de produire certains cadres d'interprétation du réel.
Les travaux sur les « cultures du fact-checking » rappellent que la vérification des faits est elle-même une pratique située : elle repose sur des choix éditoriaux, des contraintes organisationnelles et des critères de sélection qui déterminent quels énoncés deviennent vérifiables, visibles et légitimes. Les acteurs occupant une position de contrôle de la légitimité informationnelle s'arrogent ainsi, souvent au nom d'une posture de neutralité ou d'une cause suprême héroïsée, une forme d'autorité pour définir le réel sans situer leur propre position sociale, politique ou institutionnelle dans la production de cette légitimité, ni mesurer les externalités négatives de leurs productions. Le fact-checking – domaine encore largement masculin et blanc – peut, par exemple, produire du harcèlement antiféministe. Pour illustrer : le tout premier article deLibération sur le prédicateur masculiniste Andrew Tate, un « débunking » d'une blague le visant (au lieu de débunker l'ensemble de de sa propagande), a exposé des féministes à des cyberviolences massives.
De cette fausse neutralité découle une autre préoccupation centrale des approches contemporaines des menaces informationnelles : la lutte contre la « polarisation » du débat public. Or,la polarisation ne peut être pensée comme une menace démocratique abstraite sans tenir compte des rapports d'inégalité dans lesquels les groupes sont situés. Présentée de manière dépolitisée, la polarisation tend alors à être réduite à une incapacité des groupes à dialoguer ou à coexister dans un même espace public, tandis que certaines voix dites « modérées », issues des classes dominantes, s'arrogent une légitimité pour définir les limites du débat et comportement acceptable.
Dans un contexte de montée des dynamiques autoritaires et réactionnaires, certaines conflictualités sont pourtant le produit de luttes pour l'égalité et des résistances qu'elles suscitent de la part des groupes dominants. Enjoindre à la politesse, au débat ou à la symétrisation des positions, sous prétexte de lutter contre la polarisation ou la conflictualité, contribue à déplacer le problème : la cohésion sociale – ou, plutôt, l'assimilation – devient l'objet principal de préoccupation, plutôt que les rapports de domination, les violences ou les logiques d'exclusion qui produisent ces conflits. Ce phénomène est particulièrement visible lorsque les mobilisations féministes/antiracistes et masculinistes/racistes sont mis sur un pied d'égalité pour les prier d'être moins énervés. Une fausse symétrie qui est le préalable à la victimisation inversée.
De même, réduire la lutte contre des offensives informationnelles à une simple « bataille des récits » invisibilise les infrastructures de médiation et les rapports de domination qui structurent la circulation de l'information : plateformes numérique et médiatiques privées, hiérarchies sociales etc. Cette lutte n'a pourtant rien de désincarné. Elle se déroule sur des terrains réels et produit des effets tangibles : légitimation de violences, marginalisation de voix critiques et renforcement des groupes déjà dominants dans l'espace public. L'autorité repose alors moins sur les règles d'un débat consenti que sur la capacité à saturer l'espace informationnel et de contrôler de manière coercitif les cadres de lecture du réel.
De plus, sans recours contre des offensives informationnelles coordonnées, ces dynamiques peuvent également produire des formes de trahison institutionnelle, (la chercheuse de psychologie, Dr. Jennifer Freyd). La trahison institutionnelledésigne les « actes répréhensibles commis par une institution à l'encontre d'individus qui en dépendent, notamment le défaut de prévention ou de prise en charge des actes répréhensibles commis au sein de l'institution ». Fragiliser la confiance envers des institutions censées protéger les droits des plus faibles, peut à son tour générer des discours perçus comme conspirationnistes, qui seront à leur tour criminalisés par des justicier de la vérité. Cette dynamique fut visible, par exemple dans le traitement fait des mobilisations antiracistes organisés par le collectif « Vérité pour Adama », qualifiés de complotistes par le site Conspiracy Watch.
Pour résumer, l'enjeu central de la propagande réside dans l'autorité à dire le réel. Ou, plus précisément, dans les processus par lesquels cette autorité est construite, mise en circulation et reconnue comme légitime afin d'orienter l'opinion, produire des normes et conditionner les réflexes collectifs. Ici, les trois archétypes de la domination de Max Weber (légale-rationnelle, charismatique, traditionnelle), augmentés d'une quatrième forme propre à l'ère de l'économie de l'attention – participative -, permettent d'analyser les mécanismes de légitimation des discours masculinistes et les conditions de leur diffusion.
Construction de la propagande masculiniste
Comme évoqué, la propagande vise des effets tangibles dans le réel. De ce fait, et en matière de propagande masculiniste, il convient de dépasser une lecture du type « ils disent des choses horribles » pour réinscrire la production de leur propagande dans ses conséquences concrètes : « ils disent des choses horribles afin de légitimer la commission d'actes eux-mêmes horribles ». La propagande remplit ainsi plusieurs fonctions : susciter l'adhésion et l'engagement, assurer la cohésion du groupe, évacuer l'humanité de l'autre et formuler des appels à l'action.
Certes, fact-checker la désinformation qu'ils produisent est important, mais l'enjeu principal se situe ailleurs. Car, les milieux radicaux masculinistes ne cherchent pas à produire une connaissance exacte ; ils cherchent à s'arroger l'autorité de définir le réel à l'aune de l'androcentrisme, c'est-à-dire d'une perspective centrée sur la condition masculine qui serait universelle. Et ce à l'exclusion de toute autre réalité vécue. Leur définition du réel ne crée pas ex nihilo les dispositions à y adhérer ; elle active et réorganise des structures sexistes déjà présentes dans l'ordre social pour les renforcer.
La construction typique des armes sémantiques masculinistes susceptibles de susciter le passage à l'acte violent repose sur une séquence de logiques : Nous (logique identitaire) sommes menacés (logique sécuritaire), voici pourquoi (logique de justification), donc il faut (injonction à l'action, selon les espaces, les outils et les modes opératoires spécifiques au milieu radical concerné).
Logique identitaire
Chaque milieu radical masculiniste fabrique un « nous » collectif, identitaire, en empruntant des combinaisons de divers marqueurs stéréotypés de la masculinité hégémonique au sein d'une société, à un moment donné. Un archétype incel ne ressemble pas à un archétype chamanique, etc. Ainsi, l'offre idéologique masculiniste se segmente et se multiplie à travers une pluralité de modèles de masculinités hégémoniques, en concurrence au sein même de l'écosystème masculiniste. Chez les MGTOW, c'est le contrôle des ressources financières qui prime ; chez les incels, le contrôle du patrimoine génétique (beauté) ; chez les flexeurs, le contrôle de leur technique (corporel, QI) ; chez les NoFap, le contrôle de la rétention du sperme, etc. Chaque milieu radical masculiniste développe ainsi une forme de masculinité hégémonique, propre à ce milieu, fondée sur le contrôle (de soi, des autres), afin de susciter une identification identitaire et d'organiser des hiérarchies internes. Cette construction constitue pour certains hommes une véritable proposition de valeur : l'empouvoirement par le contrôle dans une société où ils estiment que le groupe des hommes cis serait déclassé.
La manière dont les milieux radicaux se désignent eux-mêmes fait ainsi partie intégrante de leur propagande. Les milieux traditionalistes, par exemple, les mouvances de pères en colère prétendent revendiquer au nom de l'ensemble des pères séparés, et engagent les médias traditionnels surtout la PQR, pour relayer leurs actions. Les « incels » (célibataires involontaires), s'arrogent quant à eux la légitimité de parler au nom de tous les hommes qui, à un moment donné, se seraient vu refuser l'accès aux corps des femmes. Ce type de discours cible davantage des publics jeunes, dans la mesure où les générations plus âgées ont, pour la plupart, déjà eu des relations sexuelles. Cette présentation est toutefois trompeuse : l'idéologie réelle des incels n'est pas le célibat imposé, mais le lookisme. Ils se perçoivent comme génétiquement opprimés et revendiquent l'accès aux corps de femmes jugées génétiquement supérieures, au nom d'une prétendue égalité entre hommes. La perspective des femmes est ici entièrement effacée : la compétition se joue exclusivement entre hommes. Employer le terme « incel » participe ainsi à la diffusion de leur propagande ; il convient de privilégier le terme de lookisme, plus fidèle à l'idéologie en jeu.
S'agissant des MGTOW, ceux-ci affichent publiquement un séparatisme sexué, prétendant revendiquer au nom de tous les hommes qui ne souhaiteraient plus entretenir de relations avec des femmes. Or, à la lecture de leur littérature et de leurs pratiques, la plupart des niveaux d'engagement au sein du milieu MGTOW permettent, voire organisent, des formes d'exploitation sexuelle et économique des femmes. À ce titre, ils sont fréquemment confondus avec les « coachs en séduction », qui n'ont en réalité que peu à voir avec la séduction, mais animent plutôt des brigades de harcèlement et de contournement du consentement des femmes.
Pour lutter contre cette manipulation de l'identification, l'enjeu consiste à réduire la portée de l'identification. Ceci passe par décrire le réel de qui ils sont. Les pères séparés, par ex, parlent au nom des pères divorcés coercitifs et/ou violents, et ils ne sont pas très nombreux à militer, malgré leur tentatives de gonfler artificiellement la portée de leurs actions (astroturfing).
Ne pas reprendre les termes que ces milieux utilisent pour se désigner – ou, à tout le moins, expliciter en quoi ces termes sont construits pour façonner les perceptions et légitimer leur prétention à « revendiquer » – constitue ainsi un levier essentiel de lutte contre la propagande masculiniste.
Logique sécuritaire
En reprenant l'approche des extrémismes identitaires développée par le chercheur américain en extrémisme et propagande en ligne J. M. Berger, les milieux masculinistes radicalisés peuvent être analysés comme des milieux extrémistes dans la mesure où ils reposent sur la croyance selon laquelle le succès ou la survie de l'endogroupe masculin serait inséparable de l'hostilité envers un exogroupe perçu comme menaçant. Ce qui constitue alors le propre de ces extrémismes identitaires est la construction d'une menace extérieure pesant sur un groupe fondé sur une identité commune. En ce sens, il convient de comprendre la propagande masculiniste d'abord non pas comme anti-femmes ou antiféministe – ce qui en est une composante majeure, mais non exclusive -, mais comme une propagande en défense d'un suprémacisme masculin. C'est en cela qu'il s'agit d'un suprémacisme identitaire.
Si divers milieux développent une offre idéologique concurrente pour susciter l'adhésion, ils coopèrent néanmoins dans la diffusion d'une méta-thèse commune, dite de substitution : celle d'une société qui serait féminisée dans toutes ses composantes, et où le pouvoir des hommes serait menacé de remplacement (égalité déjà là), voire déjà remplacé (gynocratie), par les femmes et les minorités de genre. Dès lors, les violences masculinistes ne visent pas uniquement les femmes – qui en sont les cibles premières -, mais également les institutions, organisations et symboles censés garantir l'application de la norme d'égalité.
L'alerte à la menace peut également être construite selon différentes temporalités. Elle peut d'abord s'inscrire dans le temps long, à travers des récits de légitimation qui alimentent l'idée d'une dépossession progressive des hommes. Sont ainsi mobilisés des discours selon lesquels les pères seraient discriminés par la justice – nécessitant la formation des magistrat·e·s, des travailleurs et travailleuses sociaux et des avocat·e·s -, ou encore que la conjugalité constituerait une forme de « taxe » imposée aux hommes, voire que la société, décrite comme sexualisée au féminin, menacerait la santé mentale des garçons, supposément rendus addicts à la pornographie. Ce qui pourrait relever de problématiques réelles touchant spécifiquement des hommes, comme le décrochage scolaire des garçons ou le taux de mortalité par suicide, est ainsi reformulé dans une logique de désignation de boucs émissaires, les femmes et les féministes étant accusées de s'approprier indûment les ressources – financières ou attentionnelles – au détriment des hommes en tant que groupe.
Cette construction de la menace évolue néanmoins au rythme des transformations des rapports sociaux de genre et des dispositifs de régulation des comportements masculins à l'égard des femmes et des minorités de genre. Les récits de dépossession se reconfigurent ainsi au fil des avancées féministes et des évolutions juridiques ou institutionnelles perçues comme des atteintes au pouvoir masculin : contestation des transformations du droit de la famille, opposition croissante à la prise en compte des violences sexuelles et conjugales, dénonciation, des dispositifs de modération des discours sexistes ou haineux dans les espaces numériques. Partout où le comportement asocial ou violent des hommes adultes est susceptible d'être régulé, des résistances se montent.
https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=160#
La perception de la menace peut s'inscrire sur le temps court, à partir d'événements ponctuels présentés comme des atteintes directes aux intérêts des hommes : des procès emblématiques, comme l'affaire Heard/Depp, une journaliste ou une femme politique mentionnant négativement le forum 18–25, un contenu modéré sur une plateforme, une sanction administrative ou encore une avancée législative en matière de droits des femmes. Ces situations sont immédiatement retraduites dans les termes d'une atteinte à l'identité collective et d'une logique de censure – « on nous attaque », « on nous fait taire » – venant confirmer le récit préalable de persécution du groupe.
Enfin, l'alerte à la menace peut être programmée de manière cyclique afin de répondre aux mobilisations féministes, notamment lors des mois de mars ou de novembre, qui constituent des séquences de forte visibilité médiatique des enjeux d'égalité de genre.
Si une menace est construite à partir d'atteintes à l'identité masculine propres à chaque milieu, elle peut néanmoins circuler et irriguer les logiques d'autres sphères composée majoritairement d'hommes. Cette circulation relève d'une dynamique métapolitique qui peut être comprise, dans une perspective gramscienne, comme un travail de diffusion culturelle visant à imposer certains cadres d'interprétation du monde au-delà des seuls espaces militants. Les discours sur la crise de la masculinité, la dépossession des hommes ou leur supposée marginalisation sociale peuvent ainsi être relayés dans des univers variés – fitness, développement personnel, jeux vidéo, humour en ligne ou culture web – contribuant à banaliser l'idée d'une menace pesant sur l'identité masculine.
La circulation de ces récits ne vise donc pas uniquement des individus déjà acquis aux milieux masculinistes, mais également des audiences masculines plus larges, auprès desquelles certaines représentations tendent à être intégrées au registre du « bon sens ». Par exemple, la menace que représenterait une supposée discrimination des pères a été reprise par Tibo InShape dans une vidéo où il se défend d'être masculiniste. Cette « menace », initialement produite dans le milieu des « pères enragés », fonctionne alors comme un point d'entrée permettant de fédérer des milieux masculinistes distincts autour d'un même récit victimaire, tout en évitant une confrontation directe avec les revendications féministes.
Pour les journalistes, l'enjeu est dès lors de replacer ces récits de menace dans leur temporalité et dans les transformations normatives auxquelles ils réagissent. Plutôt que de traiter ces discours comme l'expression spontanée d'un malaise individuel ou générationnel, il s'agit de les analyser comme des formes de backlash, au sens développé par Susan Faludi, c'est-à-dire comme des réactions aux avancées en matière d'égalité de genre et aux dispositifs visant à encadrer certaines formes de domination masculine. Les récits mobilisés varient ainsi selon les milieux concernés et les normes spécifiques qu'ils perçoivent comme menacées – droit de la famille, violences sexuelles, modération des discours, normes relationnelles ou sexuelles -, tout en participant d'une même logique de défense du pouvoir et contrôle masculin.
Logique de justification
Les différents milieux masculinistes construisent l'autorité de manière différenciée, avec une forte capacité d'adaptation de leurs stratégies discursives selon les audiences visées – extérieures au milieu ou internes à celui-ci. L'enjeu est de nommer le réel, réinterpréter les rapports sociaux de genre et définir ce qui constituerait une menace pesant sur les hommes.
Certains milieux s'appuient ainsi sur une forme d'autorité légale-rationnelle, pseudo-scientifique, mobilisant des références à la biologie, à l'économie, à la philosophie ou à la psychologie évolutionniste ; d'autres reposent davantage sur une autorité charismatique incarnée par des figures comme Andrew Tate ; d'autres encore privilégient une légitimité participative, notamment dans des espaces issus du gaming ou des forums, où la légitimité est produite collectivement par la répétition et la circulation des récits au sein de la communauté sous forme de pavés de texte, de captures d'écran ou de memes. Malgré leurs différences, ces formes d'autorité bénéficient d'une légitimité sociale liée à la position sociale occupée par ceux qui les énoncent. L'homosocialité masculine fonctionne alors comme un cercle de validation réciproque : plus la virilité doit être démontrée devant les autres hommes, plus elle tend à s'appuyer sur des marqueurs de domination – notamment misogynes et homophobes – destinés à dissiper toute ambiguïté autour de la conformité à l'ordre hétérosexuel.
On observe ainsi un dévoiement récurrent de travaux issus des sciences sociales, économiques, philosophiques et psychologiques. En psychologie, des lectures simplifiées ou erronées de la psychologie évolutionniste servent à naturaliser la domination masculine ou les violences sexuelles. La notion de « misère sexuelle » peut ainsi être mobilisée pour présenter certains viols comme les conséquences inévitables d'une frustration exclusivement masculine. D'autres notions, comme les « faux souvenirs induits » ou l'« aliénation parentale », font l'objet de publications dans des revues scientifiques malgré des méthodologies litigieuses et bulles de citation. Cette junk science est ensuite mobilisée dans des stratégies de lawfare et de normfare visant à criminaliser des femmes victimes de conflits conjugaux ou à discréditer la parole des femmes et des enfants dans les affaires de violences sexuelles.
En économie, la métaphore du « marché sexuel » transpose abusivement des modèles néolibéraux à l'intimité et aux relations humaines, en réduisant les interactions affectives et sexuelles à des logiques de concurrence et d'optimisation. Certains acteurs mobilisent ainsi une invocation simplifiée de la loi de Pareto – le principe du 20/80 – pour soutenir qu'une minorité d'hommes monopoliserait l'accès sexuel aux femmes, dans une logique de compétition masculine pour l'accès à la ressource « corps des femmes ».
En sociologie et en criminologie, des statistiques relatives aux violences, aux suicides masculins, aux séparations ou aux décisions judiciaires sont sélectionnées et décontextualisées afin de construire un récit de victimisation masculine invisibilisant les rapports de pouvoir et les violences structurelles. La production de chiffres, de graphiques ou de compilations de données fonctionne alors comme un mécanisme de légitimation permettant de donner une apparence d'objectivité scientifique à des récits militants.
Enfin, certains milieux masculinistes libertariens s'appuient sur des outils conceptuels issus de l'économie politique, en particulier le triptyque Exit, Voice, Loyalty proposé par Albert O. Hirschman. Initialement conçu pour décrire les options dont disposent des individus face au dysfonctionnement d'une organisation – la contestation interne (voice), le maintien par attachement (loyalty) ou le retrait (exit) -, ce schème analytique est réinterprété de manière idéologique par les milieux MGTOW. Ceux-ci absolutisent l'« exit » en le présentant comme une stratégie rationnelle et politiquement légitime de retrait des normes sexuelles, conjugales et économiques encadrant les relations avec les femmes, tout en occultant les rapports de pouvoir et les asymétries structurelles qui traversent ces normes.
La philosophie fait également l'objet de réappropriations idéologiques, notamment à travers une version simplifiée du stoïcisme (« broicism »), mobilisée pour promouvoir des normes de virilité fondées sur le contrôle émotionnel, l'endurance à la souffrance ou le rejet de la vulnérabilité. Des références à Marc Aurèle ou à Épictète sont alors réinterprétées dans une logique de développement personnel masculin et de réaffirmation identitaire, détachée des dimensions éthiques du stoïcisme antique.
Pour lutter contre la propagande masculiniste, l'enjeu pour les journalistes ne consiste pas uniquement à procéder à un fact-checking ponctuel de certaines affirmations, mais surtout à interroger les fonctions qu'ils remplissent dans les écosystèmes masculinistes. Ces références fonctionnent en effet comme des armes sémantiques permettant de construire une apparence de neutralité, de scientificité ou de rationalité à des récits de domination et de victimisation masculine pour justifier la commission de violences.
Puisque ces divers procédés de construction de l'autorité de dire le réel centre la condition exclusivement masculine, l'enjeu pour les journalistes est d'interroger qui est reconnu comme légitime pour parler de ces sujets, et de réintroduire dans l'espace médiatique des voix expertes féminines et minorisées souvent disqualifiées ou invisibilisées par ces logiques d'autorité masculine.
Logique d'action directe
Après avoir revendiqué une légitimité identitaire (« nous »), sécuritaire (« sommes menacés ») et autoritaire (« voici pourquoi »), le passage à l'acte apparaît non seulement possible, mais nécessaire, voire existentiel. Vient alors le « donc il faut » : la phase de planification et de passage à l'action directe. Les trois premières séquences conditionnent cette dernière, la normalisent et en réduisent les coûts moraux, sociaux et symboliques au sein des milieux radicaux.
C'est ici que le concept de « red pill », détourné de son sens initial – une allégorie de la transition de genre dans The Matrix – occupe une place centrale dans les milieux masculinistes. Il matérialise cet « éveil » idéologique, cette supposée conscientisation à une condition masculine qui serait menacée. La « red pill » désigne ainsi le moment où l'individu adhère au récit, accepte ses justifications et se perçoit comme légitimé à exercer des formes de violence qui se situent dans un continuum de moyens et d'espaces – au nom de son identité de genre.
Dans ce cadre, chaque milieu masculiniste développe des modes opératoires « signatures », inscrits dans des rites collectifs et présentés comme des réponses proportionnées à la menace perçue. Les milieux issus du gaming traduisent ce « donc il faut » par des raids, des attaques DDoS, du swatting, du swarming ou des campagnes de cyberharcèlement. Les milieux de pères enragés convertissent cette logique en norm- et lawfare, harcèlement des ex-conjointes, en violences post-séparation, voire en attaques contre les forces de l'ordre ou l'institution judiciaire. Les fondamentalistes ciblent le Planning familial par des attaques contre ses locaux, les chamaniques exercent des violences dans la sphère familiale, tandis que les MGTOW mettent en œuvre des violences reposant sur des nouvelles formes de proxénétisme, y compris des mineures. De leur côté, les brigades du contournement du consentement des femmes (« coachs en séduction ») organisent collectivement des séquences de harcèlement de rue et comparent leurs « performances » en matière de manipulation de leurs cibles.
Si ces modes opératoires sont signature, les milieux masculinistes savent également innover, et importer des tactiques depuis l'étranger. Par exemple, des pratiques de bousculades intentionnelles de femmes dans les transports en commun, inspirées de la tactique japonaise dite butsukari otoko, ont été relayées et encouragées via des forums issus du gaming, illustrant la circulation transnationale des répertoires d'action violente au nom du suprémacisme masculin.
L'exemple des appels à « seringuer des femmes » lors de la Fête de la musique rappelle également que, même en l'absence de passage à l'acte massif ou de preuves toxicologiques concluantes, la menace de l'usage de la violence constitue en elle-même un fait grave. La diffusion coordonnée de messages appelant à cibler des femmes dans l'espace public produit des effets matériels réels : modification des comportements, restriction des déplacements, hypervigilance, retrait de certaines femmes de l'espace festif ou public. En sommes, ce sont des violences qui troublent gravement l'ordre public. L'efficacité de ces stratégies d'intimidation repose ainsi moins sur le nombre d'agressions effectivement commises que sur leur capacité à instaurer un climat de peur diffus et à rendre crédible la possibilité de la violence. Dans cette séquence, certains traitements médiatiques ont également contribué à amplifier le climat d'anxiété en relayant des alertes insuffisamment contextualisées ou vérifiées, tout en déplaçant l'attention vers les réactions émotionnelles des femmes plutôt que vers les producteurs et diffuseurs des menaces.
La distinction entre les actes terroristes et les violences interpersonnelles ou crapuleuses repose sur la manière dont la menace ou l'usage de la violence s'inscrit dans une production de sens. Le terrorisme consiste dans l'usage – ou la menace d'usage – de la violence contre une cible immédiate afin d'atteindre une cible symbolique plus large. Les modes de production de l'information, ainsi que les rapports de pouvoir qui les traversent, influencent donc directement l'atteinte de ces objectifs stratégiques. Lorsque l'objectif est la projection de la force et la démonstration de puissance, l'effet recherché est souvent la surmédiatisation. À l'inverse, lorsque l'objectif est la normalisation des violences faites aux femmes, l'effet recherché peut être leur sous-médiatisation, notamment par leur déplacement de l'espace public vers la sphère privée, conjugale ou intime.
Pour les journalistes, l'enjeu est alors de nommer précisément ces violences et de les rattacher aux milieux radicaux dont ils sont issus, plutôt que de les réduire à des faits divers isolés ou à des trajectoires individuelles. Dans la mesure où les autorités ne sont pas toujours formées à identifier les dynamiques de radicalisation masculiniste ou à les traiter comme des violences extrémistes, le fait de leur poser systématiquement ces questions contribue aussi à rendre visibles ces milieux et leurs modes opératoires. Interroger l'existence d'éventuels liens avec des milieux radicaux masculinistes, des forums spécifiques ou des répertoires d'action connus peut ainsi participer à faire émerger ces violences comme des phénomènes collectifs, ritualisés et politiquement situés, plutôt que comme de simples violences interpersonnelles. Dans la mesure où il n'existe pas, à ce stade, de chiffres officiels permettant d'identifier spécifiquement les violences issues des milieux radicaux masculinistes, le travail journalistique joue un rôle central dans leur mise en visibilité et leur qualification.
Enjeux de la médiatisation des violences masculines
Tout le monde ne peut pas être expert·e des milieux radicalisés masculinistes, et cela vaut aussi pour les professionnel·le·s de l'information. En revanche, certains gestes simples peuvent être mis en œuvre. D'une part,être conscient des logiques de backlash qui accompagnent les politiques publiquesvisant à lutter contre la propagande masculiniste et les violences fondées sur le genre. D'autre part, se former aux représentations médiatiques des violences fondées sur le genre et aux effets produits par leur traitement informationnel.
Toutes les violences fondées sur le genre ou commises collectivement par des groupes d'hommes ne constituent pas des attentats masculinistes. Cependant, la normalisation des violences masculines contribue plus largement à l'atteinte des objectifs poursuivis par les milieux radicaux masculinistes.
De ce fait, la lutte contre la propagande masculiniste ne peut être dissociée des conditions de production et de circulation de l'information elle-même. Cela implique non seulement de déconstruire les récits produits par les milieux radicaux masculinistes, mais aussi, plus largement, de traiter correctement l'ensemble des violences fondées sur le genre. Car même sans se spécialiser sur les radicalisations masculinistes, les journalistes participent à la production de sens autour de ces violences.
En reprenant certains lexiques, en privilégiant des angles centrés sur les perspectives masculines, en relayant sans distance des campagnes d'astroturfing issues de groupes de « pères séparés » ou en traitant les violences fondées sur le genre comme des faits divers isolés plutôt que comme des violences systémiques et structurelles, certaines rédactions participent aux processus que la propagande masculiniste cherche à imposer : définir le réel, orienter les normes et conditionner les réflexes. Et ce, même sans aucun effort de leur part.
Minorer les violences qui visent spécifiquement les femmes, les filles et les personnes minorisées de genre, privilégier la perspective masculine, revient à envoyer le message que nos corps sont violables et que nos vies ne valent rien.
Ce qui est, en soi, terrifiant.
Plus de dix ans après les premières mobilisations féministes pour lutter contre ces formes de désinformation fondée sur le genre, ne pas représenter avec justesse les violences masculines ne constitue pas seulement une faute déontologique : cela concourt directement à l'atteinte des objectifs stratégiques poursuivis par les milieux radicaux masculinistes, en participant à la banalisation, à la dépolitisation et à la normalisation des violences qu'ils cherchent précisément à imposer.
Stephanie Lamy
Féministe, chargée d'enseignement, chercheuse
https://blogs.mediapart.fr/stephanie-lamy/blog/210526/propagande-masculiniste-comment-les-violences-deviennent-legitimes
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Voici comment la gauche fait fausse route dans le dossier de la prostitution
Au début de l'automne 2015, des délégué-es de différentes sections d'Amnesty International se sont réuni-es à Dublin pour définir leur position officielle sur la prostitution. Dans la résolution qui en a résulté, cette ONG de défense des droits a fait part de son intention d'« élaborer une politique en faveur de la dépénalisation totale de tous les aspects du travail du sexe consensuel » [1]. En outre, cette politique « [appelle] les États à garantir aux travailleurs et travailleuses du sexe une protection juridique complète et égale contre l'exploitation, la traite et la violence » [2].
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/01/voici-comment-la-gauche-fait-fausse-route-dans-le-dossier-de-la-prostitution/?jetpack_skip_subscription_popup
Cette décision d'approuver la dépénalisation a été largement soutenue par l'ensemble des mouvements de gauche, libéraux et progressistes américains, bien que de nombreuses féministes y aient fortement exprimé leur opposition. Dans les semaines qui ont précédé la réunion des délégué-es d'AI, plus de quatre cents groupes de femmes et militantes individuelles ont signé une lettre ouverte condamnant Amnesty pour sa position et encourageant l'adoption de ce que les féministes appellent le « modèle nordique » ou égalitaire [3].
Le modèle nordique est une approche générale de la législation sur la prostitution adoptée pour la première fois par la Suède en 1999. Dans le cadre de ce système, parfois appelé approche « Mettre fin à la demande », la vente de services sexuels reste légale tandis que l'achat de services sexuels est criminalisé [4]. Il est difficile de repérer avec une précision parfaite les activités illégales ; cependant, les données disponibles indiquent que l'approche suédoise a permis de réduire l'ampleur de l'industrie du sexe en Suède, d'accroître la stigmatisation sociale à l'égard de l'achat de services sexuels et de contrer la croissance du crime organisé et de la traite des êtres humains [5]. D'autres pays ont depuis instauré une législation sur la prostitution basée sur le modèle nordique, notamment la Norvège, la France, le Canada et, plus récemment, l'Irlande du Nord [6].
Malgré son succès quantifiable, le modèle nordique a été rejeté par une grande partie de la gauche nord-américaine, qui privilégie plutôt le modèle d'une dépénalisation. La revue Jacobin, par exemple, a périodiquement publié des attaques contre les partisanes du modèle nordique [7], apparemment inconsciente de son écart frappant par rapport aux générations précédentes de marxistes qui considéraient la prostitution comme une expression méprisable de l'exploitation capitaliste [8].
De nombreuses institutions libérales de gauche bien établies ont également apporté leur soutien à la dépénalisation du système prostitutionnel. Il convient de noter en particulier The Economist, dont la production impressionnante d'articles en faveur de la prostitution offre un véritable cours d'initiation aux arguments courants avancés aujourd'hui par la gauche [9].
Parmi ces nombreuses défenses, trois sont devenues les plus courantes : la dépénalisation correspondrait au souhait des femmes prostituées ; elle créerait des emplois ; et elle permettrait aux femmes du secteur de bénéficier de protections syndicales. Malheureusement, aucun de ces trois arguments ne parvient à justifier la prostitution sur la base de principes de gauche. Plus important encore, ces arguments ont des implications inquiétantes pour d'autres positions établies de la gauche. J'espère que cet article mettra en lumière ces contradictions et qu'elles seront résolues en faveur de l'abolitionnisme plutôt que de l'abandon politiques de gauche.
Les personnes de gauche qui soutiennent la prostitution présentent souvent leur position en termes d'« écoute des travailleuses du sexe », avec comme implication que toutes les femmes prostituées souhaitent la dépénalisation [10]. Or, il est évident que les femmes prostituées ne forment pas un groupe monolithique partageant une opinion unique. Nombre d'entre elles, qu'elles opèrent actuellement dans le secteur ou qu'elles aient été prostituées par le passé, s'opposent à la légalisation ou à la dépénalisation du système prostitutionnel [11]. J'ai récemment interviewé Chelsea, qui travaille dans l'une des nombreuses maisons closes légales de Nouvelle-Zélande. « Les maisons closes fonctionnent toujours de la même manière que lorsque c'était illégal », m'a-t-elle confié. « On subit le pire des deux mondes. » [12]
Selon Chelsea, la dépénalisation est un échec cuisant. Les lois imposant l'utilisation du préservatif sont rarement appliquées et les femmes qui refusent l'éjaculation de l'homme dans ou sur leur corps ont du mal à trouver des clients. Quand un homme harcèle, agresse ou maltraite une femme, la direction peut refuser de divulguer son nom, rendant toute poursuite impossible. Chelsea, elle-même partisane du modèle nordique, déclare : « Si nous avions le modèle nordique, j'appellerais la police aussitôt que je serais payée, avant même qu'ils ne puissent me violer. Mais si j'appelais la police dans un contexte de dépénalisation, ils me demanderaient : « Avez-vous accepté l'argent ? » Si je réponds oui, ils diraient : « Bam, consentement ! » » Ce point de vue n'est pas isolé parmi les femmes prostituées ; pourtant, c'est une voix que les gauchistes refusent souvent d'entendre.
De plus, la gauche a toujours compris que les débats d'opinion, loin de constituer un « marché des idées » libre et égalitaire, tendent à refléter et à renforcer l'idéologie des puissants. Les gens qui sont le plus susceptibles d'adhérer au discours dominant bénéficient d'un accès privilégié aux modes d'expression culturellement admis. Les femmes autochtones traumatisées, victimes de prostitution sur les champs pétrolifères du Dakota du Sud, et les « escortes » blanches de la classe moyenne peuvent être tout aussi capables de communiquer leurs vécus de la prostitution à titre individuel, mais affirmer que ces expériences seront représentées de la même manière auprès du public par les médias est à la fois naïf et contraire à l'analyse traditionnelle de gauche.
Au sein d'un système qui privilégie les voix les plus susceptibles de légitimer le pouvoir, « écouter les travailleuses du sexe » revient souvent à accepter sans esprit critique les déclarations publiques d'une petite minorité de femmes prostituées – dont la plupart sont susceptibles d'être blanches, issues de la classe moyenne, jeunes et non handicapées.
Mais même si nous parvenions à recueillir objectivement l'avis de chaque femme prostituée, un problème plus vaste demeure : nombre, sinon la totalité, des systèmes d'exploitation auxquels la gauche s'oppose catégoriquement seraient validés par un vote populaire des personnes exploitées elles-mêmes. Le Parti républicain, par exemple, qui est de plus en plus conservateur, bénéficie d'un soutien indéfectible de la classe ouvrière blanche américaine [13] et la majorité des Étasuniens expriment en général une opinion positive du capitalisme [14]. Pourtant, rares sont les personnes de gauche qui soutiendraient que ces tendances générales de l'opinion publique justifient de renier le socialisme pour mieux correspondre aux revendications politiques exprimées par le prolétariat lui-même. De même, on ne reproche généralement pas à la gauche de parler à la place de la classe ouvrière, de l'ignorer ou de la trahir lorsqu'elle défend le socialisme, alors même que nombre des membres de cette classe ouvrière considèrent le socialisme comme une idéologie dangereuse et destructrice.
Les gauchistes ont depuis longtemps compris, à la suite de Marx, que la vision du monde des gens est façonnée par l'idéologie dominante, qui se développe en relation avec des structures de pouvoir spécifiques de la société [15]. Il n'est pas surprenant que ceux sur qui repose un système économique et politique d'exploitation puissent en venir à une conscience sociale qui occulte, ignore ou même valide ces systèmes.
Bien que la question de la « fausse conscience » et des fondements de la compréhension sociale soit un sujet complexe qui dépasse le cadre de cet essai, il est pertinent de comparer la position générale de la gauche sur le capitalisme avec la défense spécifique de la prostitution. « Écoutez les travailleurs » n'est pas un slogan courant chez les anticapitalistes, probablement parce que la plupart d'entre eux savent qu'une idéologie politique fondée uniquement sur les témoignages des travailleurs serait souvent fortement influencée par des considérations conservatrices ou néolibérales, en contradiction avec une position de gauche. La primauté du témoignage individuel comme base de la théorie politique est généralement rejetée dans des cas autres que celui de la prostitution, où l'idéologie dominante reflétée dans ces témoignages coïncide avec la position préconçue de nombreux militants de gauche qui souhaitent voir maintenue une industrie du sexe florissante.
La gauche est idéologiquement incompatible avec l'idée que les revendications politiques déclarées constituent le seul fondement acceptable d'une action politique. Nombre de lois universellement perçues comme des victoires par la gauche – notamment la législation contre le travail des enfants et la création du salaire minimum – font encore controverse au sein de la classe ouvrière américaine.
Les travailleurs non qualifiés acceptent souvent, par désespoir, des emplois payés moins que le salaire minimum, tandis que des familles vivent souvent dans une telle pauvreté que le travail de leurs enfants devient une nécessité. Il ne fait guère de doute que la gauche ne serait pas « à l'écoute » des enfants travailleurs et des gens qui travaillent pour cinq dollars de l'heure si ces derniers demandaient la légalisation de leur emploi. Pourtant, il devient difficile de comprendre comment les justifications souvent avancées par la gauche pour la dépénalisation de la prostitution n'entraîneraient pas également la dépénalisation de ces pratiques.
Les arguments de gauche en faveur de la prostitution soulèvent une foule de pareilles questions quant à leurs implications imprévues pour d'autres secteurs d'activité à haut indice d'exploitation. Par exemple, nombre de personnes se situant à gauche affirment que, sans dépénalisation, les femmes prostituées ne pourraient prétendre à une couverture santé ni à d'autres protections du travail. Or, c'est également le cas pour les personnes travaillant illégalement pour un salaire inférieur au minimum légal. Si la Loi américaine sur les normes équitables du travail (Fair Labor Standards Act, ou FLSA) [16] vise en théorie à permettre à tous les salariés de demander une indemnisation pour accident du travail et le paiement de leurs heures supplémentaires, les travailleurs non déclarés (notamment les immigrés, les jeunes adultes et les travailleurs non qualifiés) sont souvent dans l'incapacité d'obtenir ces avantages en raison d'un statut juridique trop vague.
En réponse, on pourrait rétorquer que baisser ou supprimer le salaire minimum permettrait à ces travailleurs de sortir de la clandestinité et de bénéficier des protections de la Loi sur les normes du travail (FLSA), tout comme on affirme qu'une dépénalisation de la prostitution aurait le même effet. Pourtant, rares sont les personnes de gauche qui soutiendraient que l'abolition des lois salariales est une manière acceptable de garantir la sécurité des travailleurs, même si la suppression de ces lois leur permettrait de prétendre aux protections accordées aux autres travailleurs et travailleuses.
De même, la gauche affirme que la législation contre les hommes qui achètent des services sexuels prive les femmes prostituées de leurs moyens de subsistance et peut, dans certaines versions extrêmes de cet argument, les conduire à la rue, à la famine et à la mort. Il convient de noter d'emblée que cette affirmation semble contredire l'idée, tout aussi répandue à gauche, selon laquelle la prostitution est le plus souvent un choix volontaire des femmes, libre de toute contrainte ou désespoir.
En associant l'abolition de la prostitution à la famine et à la mort, les défenseurs de la dépénalisation reconnaissent implicitement que le travail dans l'industrie du sexe constitue souvent le dernier rempart entre une femme et la pauvreté la plus abjecte. Cette objection ne concorde pas non plus avec l'affirmation courante à gauche selon laquelle les lois visant à endiguer la prostitution sont inefficaces, car leur capacité à empêcher l'emploi des femmes ferait preuve d'une entrave efficace à l'industrie du sexe.
Contradictions mises à part, la gauche a rarement soutenu l'existence d'autres secteurs d'activité au seul motif que leur suppression entraînerait une paupérisation ou des pertes d'emploi. Par exemple, une enquête menée en 2013 au sein de l'entreprise Tennessee Timber and Lumber a révélé qu'un enfant de quatorze ans utilisait régulièrement une scie circulaire [17]. La réponse juridique – une amende infligée à l'employeur et l'exigence de l'arrêt immédiat de cette tâche dangereuse – reflète l'approche du modèle nordique et s'inscrit globalement dans la ligne de la position de la gauche en matière du travail d'enfants.
Dans des cas comme ceux-ci, il serait extrêmement improbable que des anticapitalistes exigent que le travail des enfants soit autorisé à se poursuivre afin d'éviter l'appauvrissement du mineur ou de sa famille. Les gauchistes n'ont pas non plus hésité à exiger l'abolition du travail dit « à la chaîne » dans les pays du tiers-monde, bien que la fermeture de ces usines entraîne souvent chômage et pauvreté pour des travailleuses et travailleurs du tiers-monde.
En fait, il est difficile de citer un seul secteur, hormis l'industrie du sexe, que les gauchistes aient défendu uniquement au motif de garantir des emplois stables au sein du capitalisme. Cette tactique est bien plus courante chez les capitalistes conservateurs, qui invoquent souvent la « création d'emplois » comme argument contre des interventions et réglementations gouvernementales.
Un exemple plus extrême de ce double standard est l'opinion de la gauche à l'égard du trafic illégal d'organes. Comme l'a signalé la BBC en octobre 2013, on observe une tendance croissante chez les travailleuses et travailleurs du tiers-monde à recourir à la vente d'organes pour rembourser des microcrédits [18]. Plus récemment, des médias turcs ont rapporté l'arrestation d'un homme d'affaires israélien accusé d'avoir organisé le prélèvement et la vente d'organes de réfugiés syriens [19]. À première vue, la vente d'organes humains remplit tous les critères de dépénalisation avancés par la gauche : elle est actuellement illégale, ce qui signifie que les normes du travail et de santé ne s'appliquent pas, et il existe actuellement des personnes engagées dans ce commerce qui subiraient des difficultés économiques si leur capacité à vendre leurs organes était supprimée par une législation. La dépénalisation permettrait donc d'appliquer de manière plus cohérente les protections des travailleurs, tout en garantissant un bénéfice économique à ceux qui se livrent à ce commerce. Il est donc étrange que la revue Jacobin n'ait pas encore dénoncé les opposants au prélèvement d'organes légalisé comme autant de paternalistes déterminés à priver les réfugiés syriens de leur autonomie corporelle.
Sarcasmes mis à part, il est indéniable que le soutien à la dépénalisation provient en partie d'une conviction légitime quant à ses avantages à court terme pour les femmes prostituées. Mais que ce soit ou non le cas, les gauchistes qui réclament un soutien juridique comme méthode de réduction des risques souscrivent à une logique dangereuse : celle selon laquelle les systèmes oppressifs doivent être maintenus uniquement parce que des personnes opprimées en dépendent pour survivre. Dans d'autres cas, l'incapacité des travailleurs et travailleuses à survivre sans entrer dans une relation salariale est présentée comme la preuve de la nature intrinsèquement exploiteuse d'un système. Le travail salarié lui-même est souvent identifié par les gauchistes comme oppressif précisément parce qu'il s'agit d'un système dans lequel il n'existe pas d'autres moyens de survie. On ne comprend donc pas bien pourquoi les gauchistes ont inversé cette logique pour déterminer que la valeur éthique de la prostitution en tant qu'industrie découle de la nécessité qui y pousse les travailleuses, et non l'inverse.
Ceux dont l'objectif déclaré est la fin de l'oppression et de l'exploitation devraient réfléchir aux implications du refus d'agir contre un système au motif que trop d'individus qui s'y trouvent dépendent de ce système pour survivre. En vertu de cette logique, la gauche devrait être moins encline à militer pour l'abolition d'un système à mesure que l'exploitation s'y intensifie.
De nombreux systèmes historiques universellement condamnés, de l'esclavage d'avant la guerre civile américaine aux usines de chemisiers de l'Àge d'or, auraient probablement échappé à la critique si les militantes de l'époque avaient adopté ce cadre de « réduction des préjudices ». Il est indéniable que bon nombre des objections avancées par les gauchistes – par exemple, que l'élimination de la prostitution plongerait les femmes dans des conditions encore pires, ou que le véritable problème réside dans les violences individuelles à l'encontre des femmes prostituées et non dans le système en soi – ressemblent de manière troublante à celles formulées par les propriétaires d'esclaves du Sud et les modérés du Nord au plus fort du mouvement abolitionniste.
Ces arguments reflètent sans doute les désirs individuels de nombreuses femmes prostituées – les « travailleuses du sexe » que les partisans de la dépénalisation prétendent écouter , celles qui se concentrent sur leur survie à court terme au détriment d'un changement social à long terme. Cette position ne résulte pas de la stupidité, de l'irréflexion ou d'un manque de courage moral. Elle résulte plutôt des conditions spécifiques d'un système oppressif qui exploite le désespoir pour renforcer l'engagement personnel dans des mécanismes d'exploitation. Le capitalisme a toujours misé sur ce pacte faustien, élaborant ses politiques en fonction de demandes individuelles dans des conditions de contrainte, puis attribuant aux individu-es la responsabilité de leur incapacité à transcender leur condition. Mais le rôle traditionnel de la gauche a toujours été de renverser ces contraintes par une confrontation organisée avec le pouvoir, et non pas simplement d'en atténuer les effets les plus lourds. Si les gauchistes croyaient que les décisions individuelles des puissants ou des opprimés pourraient, sans aide, aboutir à un changement social positif, ils ne seraient pas des gauchistes mais des libertariens.
Pour parler clairement, ces contradictions entre normes ne sont pas mises de l'avant pour affirmer que la prostitution est généralement comparable au travail au noir dans la restauration, au travail des enfants, au trafic d'organes ou au capitalisme en général. Je veux simplement démontrer que l'adhésion à des positions politiques déclarées, l'extension des normes du travail, la garantie de l'emploi et même la réduction à court terme certains préjudices ne constituent pas, en elles-mêmes, des raisons convaincantes pour que les gauchistes soutiennent la prostitution – et, de plus, que la logique sous-jacente à ces arguments se réduit rapidement à une défense du capitalisme libertarien.
En d'autres termes, ces arguments sont soit infructueux, soit trop fructueux, en ce sens qu'ils justifient non seulement la prostitution, mais aussi d'autres positions que les gauchistes ne peuvent défendre sans compromettre la cohérence de leur idéologie. J'espère donc que ceux qui prennent conscience de cette contradiction la résoudront en faveur de l'abolitionnisme, et non en abandonnant davantage une politique de gauche cohérente et efficace.
Jonah Mix
Jonah Mix, dans LOGOS : a journal of modern society and culture, (2016, Vol. 15, No. 1)
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[2] Ibid.
[3] https://catwinternational.org/Content/Images/Article/617/attachment.pdf
[4]https://www.government.se/articles/2011/03/legislation-on-the-purchase-of-sexual-services/
[7] https://www.jacobinmag.com/2013/08/prostitution-law-and-the-death-of-whores/
[8] Pensez, par exemple, au texte d'Engels The Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État :
https://www.marxists.org/archive/marx/works/1884/origin-family/.
Lénine, Mao, Castro et d'autres sommités du marxisme-léninisme ont aussi été très clairs dans leur opposition au système prostitutionnel, pour diverses raisons.
[9] On peut lire plusieurs de ces articles ici :
https://www.economist.com/topics/prostitution.
[10] Pour un exemple de cette approche, voir :
https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/aug/03/prostitution-sex-workers-amnesty-meryl-streep-lena-dunham
Pour une réponse à ces arguments, lire Helen Lewis dans le même média :
https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/aug/09/listen-to-sex-workers-but-which-ones.
[11] Les organisations de femmes autrefois prostituées qui militent en faveur du modèle nordique comprennent, en Amérique du Nord, SPACE (Survivors of Prostitution-Abuse Calling for Enlightenment), EVE (formerly Exploited Voices Now Educating), et beaucoup d'autres partout au monde.
[12] Ces arguments ont été formulés par Chelsea lors d'une série d'interviews faits par email au mois d'août 2015. J'ai pris contact avec elle par le biais de divers groupes abolitionnistes auprès de qui j'ai pu confirmer ses dires en me basant sur des informations qu'elle m ‘a fournies à propos de son passage dans diverses maisons closes néozélandaises.
[13] https://www.people-press.org/2012/04/17/section-1-general-election-preferences/
[14]https://www.gallup.com/poll/158978/democrats-republicans-diverge-capitalism-federal-gov.aspx
[15] La position de Marx sur le rôle des conditions matérielles dans la création de l'idéologie est particulièrement résumée dans sa préface à Contribution à la critique de l'économie politique.
[16]https://www.dol.gov/whd/flsa/
[17] https://www.dol.gov/whd/media/press/whdpressVB3.asp?pressdoc=Southeast/20130320_2.xml
[18] https://www.bbc.com/news/world-asia-24128096
[19] https://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4735121,00.html
Traduction : TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2026/05/22/voici-comment-la-gauche-fait-fausse-route-dans-le-dossier-de-la-prostitution/
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